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-The Project Gutenberg EBook of Adriani, by George Sand
-
-This eBook is for the use of anyone anywhere in the United States and most
-other parts of the world at no cost and with almost no restrictions
-whatsoever. You may copy it, give it away or re-use it under the terms of
-the Project Gutenberg License included with this eBook or online at
-www.gutenberg.org. If you are not located in the United States, you'll have
-to check the laws of the country where you are located before using this ebook.
-
-Title: Adriani
-
-Author: George Sand
-
-Release Date: November 29, 2019 [EBook #60812]
-
-Language: French
-
-Character set encoding: ISO-8859-1
-
-*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK ADRIANI ***
-
-
-
-
-Produced by Carlo Traverso, Laurent Vogel and the
-Distributed Proofreading team at DP-test Italia. (This
-file was produced from images generously made available
-by The Internet Archive/Canadian Libraries)
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-
- ADRIANI
-
- PAR
- GEORGE SAND
-
- NOUVELLE ÉDITION
-
- [M. L.]
-
- PARIS
- MICHEL LÉVY FRÈRES, LIBRAIRES ÉDITEURS
- RUE VIVIENNE, 2 BIS, ET BOULEVARD DES ITALIENS, 15
- A LA LIBRAIRIE NOUVELLE
-
- 1863
- Tous droits réservés
-
-
-
-
-OEUVRES
-
-DE
-
-GEORGE SAND
-
-PARUES DANS LA COLLECTION MICHEL LÉVY
-
-
- ADRIANI. 1 vol.
- LE CHATEAU DES DÉSERTES. 1 --
- LE COMPAGNON DU TOUR DE FRANCE. 2 --
- LA COMTESSE DE RUDOLSTADT. 2 --
- CONSUELO. 3 --
- LA DANIELLA. 2 --
- LA DERNIÈRE ALDINI. 1 --
- LE DIABLE AUX CHAMPS. 1 --
- LA FILLEULE. 1 --
- HISTOIRE DE MA VIE. 10 --
- L'HOMME DE NEIGE. 3 --
- HORACE. 1 --
- ISIDORA. 1 --
- JACQUES. 1 --
- JEANNE. 1 --
- LELIA. 2 --
- LUCREZIA FLORIANI. 1 --
- LES MAITRES SONNEURS. 1 --
- LE MEUNIER D'ANGIBAULT. 1 --
- NARCISSE. 1 --
- LE PÉCHÉ DE M. ANTOINE. 2 --
- LE PICCININO. 2 --
- LE SECRÉTAIRE INTIME. 1 --
- SIMON. 1 --
- TEVERINO.--LEONE LEONI. 1 --
- L'USCOQUE. 1 --
-
-
-OEUVRES DE GEORGE SAND
-
-Nouvelle édition, format grand in-18.
-
- ANDRÉ. 1 vol.
- ANTONIA. 1 --
- CONSTANCE VERRIER. 1 --
- ELLE ET LUI. 1 --
- LA FAMILLE DE GERMANDRE. 1 --
- FRANÇOIS LE CHAMPI. 1 --
- INDIANA. 1 --
- JEAN DE LA ROCHE. 1 --
- LETTRES D'UN VOYAGEUR. 1 --
- LES MAITRES MOSAÏSTES. 1 --
- LA MARE AU DIABLE. 1 --
- LE MARQUIS DE VILLEMER. 1 --
- MAUPRAT. 1 --
- MONT-REVÊCHE. 1 --
- NOUVELLES: La Marquise.--Lavinia.--Pauline.--Mattéa.--
- Metella.--Melchior.--Cora. 1 --
- LA PETITE FADETTE. 1 --
- TAMARIS. 1 --
- VALENTINE. 1 --
- VALVEDRE. 1 --
- LA VILLE NOIRE. 1 --
-
-
-LAGNY.--Typographie de A. VARIGAULT.
-
-
-
-
-A MADAME ALBERT BIGNON
-
-
-Quand je commence un livre, j'ai besoin de chercher la sanction de la
-pensée qui me le dicte, dans un coeur ami, non en l'importunant de mon
-projet, mais en pensant à lui et en contemplant, pour ainsi dire, l'âme
-que je sais la mieux disposée à entrer dans mon sentiment.
-
-Vous qui avez exprimé sur la scène tant de fortes et touchantes nuances
-de la passion, vous n'êtes pas seulement à mes yeux une artiste célèbre,
-vous êtes, comme femme de coeur et de mérite, le meilleur juge des
-sentiments élevés et chaleureux que je voudrais savoir peindre.
-
-C'est donc à vous que je songe comme au lecteur le plus capable
-d'apprécier la sincérité de mon essai, et d'y porter l'encouragement
-d'une foi semblable à la mienne. Quand vous lirez ce roman, quand il
-sera écrit, il est bien certain que l'exécution ne me satisfera pas, et
-que, comme d'habitude, je n'aurai pas réalisé la conception qui
-m'apparaît vive et riante au début. C'est pourquoi je veux vous en
-dédier l'_intention_, qui en fera probablement toute la valeur.
-
-Cette intention, la voici. Si je m'en éloigne, j'aurai mal rempli mon
-but.
-
-L'amour est l'intarissable thème qui a servi, qui servira toujours, je
-crois, aux créations du roman et du théâtre. Pourquoi s'épuiserait-il?
-Il y a autant de manières de comprendre et de sentir l'amour qu'il y a
-de types humains sur la terre. L'amour du poëte, l'amour du savant,
-l'amour du pauvre et celui du riche, celui de l'homme cultivé et celui
-de l'ignorant, l'amour sensuel et l'amour idéaliste, tous les amours de
-ce monde enfin ont chacun sa théorie ou sa fatalité.
-
-Les belles âmes peuvent seules approcher de la plénitude des affections.
-Je ne les crois pas tellement rares, que leur puissance paraisse
-invraisemblable.
-
-Cependant, on voit souvent, dans les romans, les grands amours naître
-dans des types trop exceptionnels ou dans des situations trop
-particulières. On n'admet pas souvent que l'homme vivant dans le monde
-et jouissant de toute la manifestation de ses facultés, s'attache à un
-sentiment unique. On choisit les _amoureux_ dans la classe des rêveurs,
-des solitaires, des enthousiastes sans expérience, des natures
-incomplètes ou excessives. C'est le scepticisme et la raillerie du
-siècle qui causent souvent cette timidité d'auteur.
-
-Surmontons-la, me suis-je dit, et osons croire ce que beaucoup de
-sceptiques savent, ce que nous savions nous-même être vrai, au milieu et
-en dépit des doutes chagrins de la jeunesse: c'est que l'amour n'est pas
-une infirmité, l'amère ou la pâle compensation de l'impuissance
-intellectuelle, de l'inaptitude à la vie collective et sociale. Ce n'est
-pas non plus une virginité tremblante, un appétit violent qui se cache
-sous les fleurs de la poésie. C'est bien plutôt une maturité jeune, mais
-solide, de l'esprit et du coeur; une force éprouvée, une plage où les
-flots montent avec énergie, mais qu'ils n'entraînent pas dans les
-abîmes.
-
-Quoi qu'il résulte de ce dessein, que ma plume le trahisse ou le
-complète, sachez, noble et chère amie, que je l'ai formé en songeant à
-vous.
-
-GEORGE SAND.
-
-Nohant, septembre 1853.
-
-
-
-
-ADRIANI
-
-
-
-
-I
-
-
-Lettre de Comtois à sa femme.
-
-Lyon, 12 août 18...
-
-Ma chère épouse, la présente est pour te dire que j'ai quitté le service
-de M. le comte. C'est un homme quinteux qui ne pouvait me convenir, et
-je l'ai quitté sans regret, je peux dire. Il m'a fait une scène dans
-laquelle il m'a dit des mots, et cherché de mauvaises raisons. Mais je
-suis déjà replacé, et je n'ai pas été seulement une heure sur le pavé.
-Dans l'hôtel où nous logions, il s'est trouvé un gentilhomme qui
-cherchait un valet de chambre. Malgré que je ne le connaissais pas, et
-que je n'avais pas le plus petit renseignement sur lui, je me suis
-présenté pour voir au moins, à sa mine, si je pourrais m'en arranger.
-Son air m'est revenu tout de suite, et il paraît que le mien lui a plu
-aussi, car il s'est contenté de jeter les yeux dessus mon certificat en
-me disant:
-
---Je sais que le comte de Milly faisait cas de vous et que vous vous
-quittez à la suite d'une vivacité de sa part sur laquelle il ne veut pas
-revenir. Il m'a dit que vous écriviez lisiblement, que vous mettiez
-assez bien l'orthographe, et que vous aviez l'habitude de copier. Vous
-me serez donc utile et je vous prends pour le prix qu'il vous donnait:
-je ne me souviens plus du chiffre, rappelez-le-moi.
-
-Là-dessus, me voilà engagé, car, puisque mon nouveau maître connaît mon
-ancien, chose que j'ignorais, ça ne peut être qu'un homme comme il faut,
-et, à sa garde-robe de voyage, éparpillée dans sa chambre, ainsi qu'à
-ses bijoux et à la manière dont les gens de l'hôtel le servaient, j'ai
-bien vite vu qu'il était passablement riche, ou qu'il savait vivre en
-homme du monde. J'ai bien demandé aussi dans la maison; mais on m'a dit
-qu'on ne le connaissait pas autrement, et qu'il se faisait appeler M.
-d'Argères tout court.
-
-Ça m'a bien un peu contrarié, parce que c'est pour la première fois que
-je sers une personne sans titre. Mais j'ai dans mon idée que c'est une
-fantaisie qu'il a peut-être de cacher le sien, car je me connais en gens
-de qualité, et je t'assure que jamais je n'ai vu une plus belle tournure
-et de plus jolies manières. En outre, il paraît très-doux et fait
-l'avance de mes déboursés. Enfin, je pense que je n'aurai pas de
-désagrément avec lui. Nous avons quitté Genève, et, à présent, nous
-sommes à Lyon, d'où je t'écris ces lignes pour te dire que je me porte
-bien et que je ne sais pas encore où nous allons. Tout ce que monsieur
-m'a dit, c'est que nous serions à Paris dans deux mois au plus tard. Ne
-sois donc pas en peine de moi, et écris-moi des nouvelles de nos enfants
-et si tu es toujours contente de la maison où tu es. Je te ferai savoir
-bientôt où il faut m'adresser ça. Je ne te donnerai pas grands détails,
-mais tu les auras plus tard par mon journal, que j'ai toujours
-l'habitude de tenir, jour par jour, pour mon amusement et pour l'utilité
-de de ma mémoire.
-
-Adieu donc, ma chère Céleste; je t'embrasse de toute l'amitié que je te
-porte, ainsi que ta soeur et notre petite famille.
-
-Ton mari pour la vie.
-
-COMTOIS.
-
-
-Journal de Comtois.
-
-Lyon, 15 août 18...
-
-Me voilà, comme dans un roman, au service d'un homme que je ne connais
-pas du tout, et qui me mène je ne sais où. Monsieur ne reçoit pas de
-lettres dont je puisse voir l'adresse. Il va les prendre lui-même à la
-poste, bureau restant. Il sort et voit du monde dehors; mais il ne
-reçoit personne à l'hôtel, et paraît très-occupé à lire ou à marcher
-dans sa chambre, le peu de temps qu'il y reste dans la journée. Il se
-nourrit bien; ses habits sont d'un bon tailleur, et il se chausse on ne
-peut mieux. Il parle peu, et ne commande rien qu'avec honnêteté. Il ne
-paraît pas porté à l'impatience, ni à aucun autre défaut, si ce n'est
-que je lui crois peu d'esprit. C'est un fort bel homme, qui n'a pas plus
-de vingt-cinq à trente ans. Il a la barbe et les cheveux superbes, et
-prononce si bien, qu'on entend tout ce qu'il dit, même quand il parle
-très-bas. C'est un grand avantage pour le service; mais il dit les
-choses en si peu de paroles, qu'on voit bien qu'il manque d'idées.
-
-
-19 août, Tournon.
-
-Nous voilà dans une petite ville au bord du Rhône, soit que monsieur y
-ait des affaires, soit qu'il lui ait pris fantaisie de s'arrêter ici.
-Nous sommes venus par le vapeur. Monsieur y a causé avec des personnes
-qui le connaissaient sans doute; mais, comme il faisait un grand vent,
-je n'ai pu entendre comment et de quoi on lui parlait, à moins de
-m'approcher avec indiscrétion, ce qui serait mauvaise société. J'ai vu
-que les messieurs qui parlaient à monsieur étaient distingués. Je n'ai
-pas pu me permettre de les interroger.
-
-Monsieur m'a prié, ce soir, de lui faire du café. Il l'a trouvé bon et
-s'est enfermé pour écrire ou pour lire, je ne sais pas.
-
-
-20 août.
-
-Me voilà toujours dans cette petite ville, attendant que monsieur soit
-rentré. Il a pris un bateau ce matin, et j'ai entendu que c'était pour
-une promenade. J'ai eu de l'humeur parce que, voyant que j'allais être
-seul toute la journée et m'ennuyer dans un endroit qui n'est guère beau,
-j'ai demandé à monsieur si nous y resterions longtemps.
-
---Pourquoi me demandez-vous cela? qu'il m'a dit d'un air indifférent.
-
-Je me suis enhardi à lui dire que c'était pour pouvoir recevoir des
-nouvelles de ma famille, et que, si je savais où nous allions, je
-donnerais mon adresse à ma femme.
-
---Tiens, monsieur Comtois, qu'il a dit, vous êtes marié?
-
---Oui, monsieur le comte, que je me suis hasardé à lui répondre.
-
---Pourquoi m'appelez-vous _monsieur le comte_?
-
-Et alors moi:
-
---C'est par l'habitude que j'avais avec mon ancien maître. Si je savais
-comment je dois parler à monsieur...
-
---Et vous avez des enfants peut-être?
-
---J'en ai trois, deux garçons et une demoiselle.
-
---Et où est votre famille?
-
---A Paris, monsieur le marquis.
-
---Pourquoi m'appelez-vous _monsieur le marquis_?
-
---Parce que mon avant-dernier maître...
-
---C'est bien, c'est bien, qu'il a dit, je vous apprendrai où nous allons
-quand je le saurai moi-même.
-
-Là-dessus, il a tourné les talons et le voilà parti.
-
-Je ne sais pas si c'est un original qui ne pense pas à ce qu'il fait, ou
-s'il a eu l'idée de se moquer de moi, mais je commence à être inquiet.
-On voit tant d'aventuriers sur les chemins, que j'aurais bien pu me
-tromper sur sa mine de grand seigneur. Il faudra que je l'observe de
-près. Ce n'est pas tant pour le risque à courir du côté des gages que
-pour la honte d'être commandé par un homme sans aveu. Il y a du monde
-fait pour commander aux domestiques, mais il y en a aussi qui
-mériteraient de servir ceux qui les servent, et c'est une grande
-mortification d'être dupé par ces canailles-là.
-
-
-Mauzères, 22 août.
-
-Nous voilà dans un joli château, ou plutôt une jolie maison de campagne,
-chez un ami de monsieur, qui est auteur et baron. Ce n'est pas
-très-riche, mais c'est confortable, comme disait mon milord, et la
-manière dont on a reçu monsieur, ce soir, me raccommode un peu avec lui.
-Il était temps, car il me donnait bien des doutes. Et puis c'est un
-homme qui a l'esprit superficiel, qui n'a aucune conversation avec les
-gens, et qui est si distrait par moments, que les talents qu'on a sont
-en pure perte. Il n'y fait pas seulement attention, et sa politesse n'a
-rien de flatteur.
-
-Je n'ai pourtant rien pu savoir de lui par les gens de la maison. Ils
-sont tous du pays et ne le connaissent pas. C'est, d'ailleurs, des gens
-fort simples et sans éducation qui leur facilite de causer.
-
-Je saurai demain à quoi m'en tenir, car je servirai à table. Ce soir,
-j'avais un grand mal de dents, et monsieur m'a dit:
-
---Reposez-vous, Comtois.
-
-C'est ce que je vas faire.
-
-
-Narration.
-
-L'espoir de M. Comtois fut trompé. Il servit à table le lendemain; mais
-le baron de West s'était absenté. M. d'Argères n'avait pas l'habitude de
-parler seul en mangeant: aussi Comtois ne fut-il pas plus avancé que le
-premier jour.
-
-Le baron de West était effectivement un littérateur assez distingué. Il
-paraît qu'il regardait son hôte comme un excellent juge, car il le reçut
-à bras ouverts et se fit une fête de le garder toute une semaine. Une
-lettre reçue dès le matin du second jour le forçant d'aller passer
-vingt-quatre heures à Lyon pour des affaires importantes, il lui fit
-donner sa parole d'honneur qu'il l'attendrait et se constituerait maître
-de la maison en son absence.
-
-D'Argères ne se fit guère prier, bien qu'il ne fût pas étroitement lié
-avec son hôte. Il savait qu'en usant et abusant au besoin de son
-hospitalité, il pourrait toujours considérer le baron comme son obligé.
-Le baron voulait lui lire un manuscrit, et l'on verra plus tard combien
-il lui importait que d'Argères en goutât le fond et la forme, et
-s'associât complétement à la pensée qui avait dicté cet ouvrage.
-
-
-Lettre de d'Argères.
-
-Château de Mauzères, par Tournon (Ardèche).
-
-Mon bon camarade, sache enfin où je suis. J'ai bien employé mon temps de
-repos et de liberté. J'ai parcouru la Suisse, j'ai gravi des glaciers,
-je ne me suis rien cassé. J'ai laissé pousser ma barbe, je l'ai coupée;
-je n'ai rien lu, rien écrit, rien étudié. Je n'ai pensé à rien, pas même
-aux belles Suissesses, qui, par parenthèse, ne sont belles que de santé,
-et montrent de grosses vilaines jambes au bout de leurs jupons courts.
-Je suis revenu par Genève et Lyon. J'ai renvoyé Clodius, qui me volait;
-j'ai pris un domestique qui ne fait que m'ennuyer par sa figure de
-pédant. Je me suis mis en route pour la Méditerranée, et je m'arrête
-chez notre baron, qui se trouve sur mon chemin. J'y suis seul pour le
-moment, et je ne m'en plains pas. C'est toujours le plus galant homme du
-monde; mais, quand il m'a parlé beaux-arts et qu'il m'a montré ses
-cahiers, j'ai eu bien de la peine à cacher une grimace abominable. Il
-faudra pourtant s'exécuter, entendre, juger, promettre. Ce ne sera
-certainement pas mauvais, ce qu'il va me lire; mais ce serait du Virgile
-tout pur, que ça ne vaudrait pas les arbres, le soleil, le mouvement,
-l'imprévu, enfin le délicieux _rien faire_, si rare et si précieux dans
-une vie agitée et souvent assujettie.
-
-J'ai encore deux jours de répit, parce qu'il a été forcé de s'absenter,
-et j'en vas profiter pour m'abrutir encore un peu à la chasse. Mais je
-t'entends d'ici me dire: «Pourquoi chasser? pourquoi te donner un
-prétexte, quand tu as le droit et le temps de battre les bois et de
-t'égarer dans les sentiers?» Tu as bien raison. C'est lourd, un fusil,
-et ça ne tue pas; du moins je n'en ai jamais rencontré un qui fût assez
-juste pour moi. Peut-être qu'il y en a un dans l'arsenal du baron; mais
-j'ai si peu de nez, que je ne saurais jamais mettre la main dessus.
-
-Parlons de nos affaires. Tu placeras comme tu l'entendras, etc.
-
- * * * * *
-
-Nous supprimons cette partie de la lettre de d'Argères, qui ne contenait
-qu'un détail d'intérêts matériels, et nous passons au journal de
-Comtois.
-
-
-Journal de Comtois.
-
-Mauzères, 23 août.
-
-J'éprouverai ici beaucoup d'ennuis si ça continue. Monsieur m'avait dit
-qu'il me ferait copier, et il ne me donne rien à faire. Sans doute qu'il
-a un emploi quelconque à Paris; mais, en attendant, il fait tout seul sa
-correspondance, et, autant que j'en peux juger, elle n'est pas
-conséquente. Il est fumeur et flâneur. Il a toujours l'air de rêver, et
-je crois qu'il ne pense à rien. Il se sert lui-même, ce qui me donne
-l'idée qu'il est égoïste et ne vent dépendre de personne. Le pays où
-nous sommes est fort vilain. On y perd ses chaussures. C'est un désert
-où il n'y a que des rochers, des bois, des eaux qui tombent des rochers,
-et pas une âme à qui parler, car il règne dans le pays une espèce de
-patois, et les gens sont tout à fait sauvages.
-
-La maison est agréable et bien tenue. Le vin est rude. Le cocher est
-très-grossier. M. de West est assez riche et fait des ouvrages pour son
-plaisir. On dit qu'il y met beaucoup d'amour-propre. Sans doute que
-monsieur se mêle d'écrire aussi, car le valet de chambre m'a dit que son
-maître lui avait dit:
-
---Vous me donnerez des conseils.
-
-Mais je ne crois pas monsieur capable d'écrire avec esprit. Il aime trop
-à courir, et, d'ailleurs, il parle trop simplement.
-
-C'est toujours un travers de vouloir écrire après M. Helvétius, M.
-Voltaire et M. Pigault-Lebrun, qui ont fait la gloire de leur siècle.
-Tout ce qui peut être écrit a été écrit par des gens très-illustres, et,
-comme disait une dame de beaucoup de talent, dont je faisais les lettres
-à ses amis, il n'y a plus rien de nouveau à imprimer. Au moins, si ces
-messieurs s'occupaient de politique! C'est un horizon qui change et qui
-vous présente toujours du neuf. Mais, pour juger la politique, il faut
-aller à la cour, et je ne crois pas que monsieur soit assez considérable
-pour y être reçu. Le mieux, c'est de cultiver la philosophie quand on a
-le moyen. Ce serait mon goût, si j'avais des rentes, et si ma femme ne
-dépensait pas tout.
-
-
-Narration.
-
-Pendant que M. Comtois regrettait de ne pouvoir être philosophe, son
-maître se promenait. Il revenait, à l'entrée de la nuit, en compagnie
-d'un garde-chasse qu'il avait rencontré et qui lui était fort utile pour
-retrouver le chemin du manoir de Mauzères, lorsqu'en passant au bas d'un
-petit coteau couvert de vignes, il remarqua une faible lueur qui
-blanchissait ce court horizon.
-
---Est-ce la lune qui se lève? demanda-t-il à son guide.
-
-Le guide sourit.
-
---Je ne crois pas, dit-il, que la lune se lève du côté où le soleil se
-couche.
-
---C'est juste, dit d'Argères en riant tout à fait de son inattention.
-Qu'est-ce donc que cette clarté?
-
---Ce n'est rien. C'est une maison qui est par là tout juste au revers du
-coteau. C'est la maison de _la Désolade_.
-
---_La Désolade_? Voilà un nom bien triste.
-
---Dame! c'est un nom qu'on lui a laissé comme ça dans le pays, à cause
-de la pauvre dame qui y reste. C'est une jeune femme très-jolie, ma foi,
-qui a perdu son mari après six mois de mariage et qui ne peut pas se
-consoler. Elle est malade et comme égarée par moments. On a même peur
-qu'elle ne devienne folle tout à fait.
-
---Attendez! reprit d'Argères, qui, en suivant son guide sur le sentier,
-s'était un peu rapproché de la demeure invisible, je crois que j'entends
-de la musique.
-
-Ils s'arrêtèrent et firent silence. Une voix de femme et un piano sonore
-faisaient entendre quelques sons, emportés à chaque instant par la
-brise. Dans les membres de phrase qui parvinrent à l'oreille exercée de
-d'Argères, il reconnut l'air admirable du gondolier dans _Otello_:
-
- Nessun maggior dolore, etc.
-
-«Il n'est pas de plus grande douleur que de se rappeler le temps heureux
-dans l'infortune.»
-
- * * * * *
-
-D'Argères, avec son air insouciant et son besoin momentané d'oublier
-l'art, était artiste de la tête aux pieds. Il fut vivement impressionné
-par ces trois circonstances: le nom de _Désolade_ donné à la maison ou à
-la personne qui l'habitait, le choix de la chanson, et la voix, l'accent
-de la chanteuse, qui, soit en réalité, soit par l'effet de la distance,
-exprimaient avec un charme infini la plainte d'une âme brisée. Un moment
-il faillit laisser là son guide et courir vers cette maison, vers cette
-plainte, vers cette femme; mais il fut retenu par la crainte de voir une
-folle. Il avait, pour le spectacle de l'aliénation, cette peur
-douloureuse qu'éprouvent les imaginations vives.
-
-D'ailleurs, il était harassé de fatigue, il mourait de faim.
-
---Et, après tout, se dit-il, je n'ai plus dix-huit ans pour rêver
-l'honneur, souvent trop facile, de consoler une veuve inconsolable.
-
-Il retourna donc au manoir très-philosophiquement. Néanmoins, il ne se
-sentit plus disposé à interroger le garde-chasse. Il lui semblait que la
-prose de ce bonhomme ferait envoler la rapide impression poétique qu'il
-venait de recueillir.
-
-
-Journal de Comtois.
-
-24 août.
-
-Monsieur est beau chanteur; car, en se couchant, il lui a pris fantaisie
-de répétailler un air italien, qu'il dit, ma foi, aussi bien que les
-bouffons du théâtre de Paris. Je lui en ai fait la remarque, ce qui
-était un peu déplacé; mais c'était exprès pour voir si je le ferais
-causer. Il m'a regardé comme si je le sortais d'un rêve, m'a ri au nez
-et n'a pas lâché une parole. J'ai bien vu par là que monsieur est bête.
-
-
-
-
-II
-
-
-Narration.
-
-D'Argères, s'étant beaucoup fatigué, et subissant les fréquentes
-souffrances des organisations nerveuses, dormit peu et mal. Il eut un
-rêve obstiné qui lui fit entendre à satiété la romance du gondolier, et
-qui fit passer en même temps devant lui l'image, à chaque instant
-transformée, de la _désolée_. Tantôt c'était un ange du ciel, tantôt une
-péri, une fée ou un monstre.
-
-Lassé de ce malaise, il se leva avec le jour et prit machinalement le
-chemin de la maison dont il avait aperçu la lueur aux premières clartés
-des étoiles.
-
---Je veux tâcher de savoir, se disait-il, si c'est vraiment une folle
-qui chantait si bien. Dans ce cas, je m'éloignerai toujours de cet
-endroit, je ne passerai plus par ce sentier. Je me suis toujours figuré
-que la folie était contagieuse pour moi, et ce que j'ai éprouvé cette
-nuit me fait croire que j'ai une prédisposition...
-
-Il se trouva au sommet du coteau de vignes et au niveau du toit de la
-maison, qui s'élevait, ou plutôt s'abaissait devant lui, sur les
-terrains inclinés en sens contraire.
-
-Le jour commençait à blanchir le paysage et mêlait ses tons roses aux
-tons bleuâtres de la nuit. Les terrains environnants, largement arrosés
-d'eaux courantes, exhalaient des masses de brume argentée qui donnaient
-une apparence fantastique à toute chose. Les ondulations du sol,
-exagérées par ces vapeurs flottantes, semblaient s'ouvrir en profondeurs
-immenses, et, dans toutes ces formes douteuses, l'imagination pouvait
-voir des lacs à la place des prairies, des précipices où il n'y avait
-que de paisibles vallées.
-
-Au premier abord, le site parut splendide à notre voyageur. En réalité,
-c'était un ensemble de lignes douces et de détails charmants comme il
-s'en trouve partout, même dans les pays les plus largement accidentés.
-
-A mesure qu'on descend le Rhône, après Lyon, on parcourt une série de
-tableaux d'une apparence grandiose. Des monts dont la situation au bord
-des flots rapides, les formes hardies et les tons tranchés, tantôt
-blancs comme des ossements polis, tantôt sombres sous la végétation,
-augmentent l'importance et rendent l'aspect menaçant ou sévère; des pics
-déchiquetés, couronnés de vieilles forteresses qui se profilent sur un
-ciel déjà bleu et pur comme celui de la Méditerranée; des vallées
-largement échancrées et qui s'abaissent majestueusement vers le rivage:
-tout paraît imposant dans ce panorama du fleuve qui vous rapproche de la
-Provence.
-
-Mais, derrière cette ceinture de rochers, la nature, tout en conservant
-dans son ensemble l'âpre caractère des bouleversements volcaniques,
-offre mille recoins charmants où l'on peut vivre en pleine idylle; des
-prairies verdoyantes, des châtaigniers aussi beaux que ceux du Limousin,
-des noyers aussi ronds que ceux de la Creuse, enfin des pampres et des
-buissons sous lesquels disparaissent les antiques laves et les sombres
-basaltes dont le sol est semé.
-
-Dans les vallées qui s'ouvrent sur le Rhône, passent des vents terribles
-ou tombent des soleils brûlants; mais, à mesure qu'on remonte le cours
-des rivières qui s'épanchent dans le fleuve, on s'élève, vers les
-Cévennes, dans une atmosphère différente, et, en une journée de voyage,
-on pourrait, du fleuve à la montagne, quitter une région brûlante pour
-une tout à fait froide, et un soleil de feu pour des neiges presque
-éternelles.
-
-C'est entre ces deux extrêmes, dans une des plus fertiles parties du
-Vivarais, que se trouvait notre voyageur, et le vallon qui s'offrait à
-ses regards était riant et paisible. Pourtant, du point où il se
-trouvait placé, outre les caprices de la brume qui transformait tous les
-objets, les premiers plans conservaient le caractère étrange et rude qui
-est propre aux lieux bouleversés par les premiers efforts de la
-formation terrestre. Par un de ces accidents géologiques qui se
-rencontrent souvent, le coteau des vignes se déchirait brusquement à son
-sommet, et la maison de _la Désolade_, adossée à cette déchirure,
-s'appuyait sur une terrasse naturelle de roches volcaniques assez
-escarpée. Une pente rapide, semée de débris et, pour ainsi dire, pavée
-de scories, conduisait de l'habitation à la prairie, traversée de
-ruisseaux grouillants et semée de belles masses d'arbres. D'autres
-vignobles garnissaient les coteaux environnants qui se relevaient vite
-vers le nord et enfermaient le ciel dans un cadre d'horizons de peu
-d'étendue. C'était une retraite naturelle et comme un grand jardin fermé
-de grands murs, que cette vallée gracieuse, entourée de collines
-riantes, dont les flancs abrupts se montraient pourtant çà et là sous la
-verdure, et semblaient dire: «Restez ici, c'est un paradis, mais
-n'oubliez pas que c'est une prison.»
-
-Telle fut, du moins, l'impression de d'Argères, et la tristesse le
-saisit au milieu de son admiration. L'aspect de la demeure située
-immédiatement sous ses pieds n'y contribua pas peu. C'était une de ces
-petites constructions indéfinissables que des transformations
-successives ont rendues mystérieuses en les rendant contrefaites. Le
-vrai nom de cette maison était _le Temple_, dénomination répandue à
-foison dans tous les coins et recoins de la France, l'ordre des
-templiers ayant possédé partout et bâti partout. J'ignore si cette
-propriété avait eu de l'importance et si le petit bâtiment auquel la
-tradition avait conservé son nom solennel était le corps principal ou le
-dernier vestige de constructions plus étendues. La base massive
-annonçait des temps reculés. Le premier étage signalait l'intention de
-quelques embellissements au temps de la renaissance; le sommet, couronné
-de lourdes mansardes en oeil-de-boeuf à mascarons éraillés du temps de
-Louis XIV, formait un contraste absurde; mais ces disparates se
-fondaient, autant que possible, dans un ton général de gris-verdâtre et
-sous des masses de lierre qui annonçaient l'abandon dans le passé,
-l'indifférence dans le présent.
-
-Le jardin qui entourait la maison et ses minces dépendances, à savoir un
-pigeonnier sans pigeons, une cour sans chiens et une basse-cour sans
-volailles, avec quelques hangars vides et des celliers en ruine, était
-assez vaste et bien planté. Des roses et des oeillets y fleurissaient
-encore avec beaucoup d'éclat dans des corbeilles de gazon desséché.
-Quelque prédécesseur, moins apathique que la _désolée_, avait soigné ces
-allées et planté ces bosquets; mais ils étaient à peu près livrés à
-eux-mêmes sous la main d'un vieux paysan qui cultivait des légumes dans
-les carrés, et qui, n'ayant aucune prétention à l'horticulture, venait
-là une ou deux fois par semaine donner un coup de bêche et un regard,
-quand il n'avait rien de mieux à faire. L'herbe poussait donc au milieu
-du sable des allées, et, le long des murs, les gravats et le ciment
-écroulés blanchissaient l'herbe. Les branches, chargées de fruits,
-barraient le passage, les fruits jonchaient la terre, l'eau était verte
-dans les bassins. La bourrache et le chardon s'en donnaient à coeur joie
-d'étouffer les violettes; les fraisiers _traçaient_ autour d'eux d'une
-manière véritablement échevelée, étendant, à grande distance de leur
-pied touffu, ces longues tiges qui se replantent d'elles-mêmes et
-forment d'immenses réseaux improductifs quand on les abandonne à leur
-folle santé.
-
-D'Argères vit tout cela en faisant le tour de l'établissement. Il put
-même entrer dans le jardin, qui n'avait pas de porte et dont la clôture
-avait disparu en beaucoup d'endroits. Le jour se fit tout à fait et le
-soleil parut, sans qu'aucun bruit troublât dans la maison ou dans
-l'enclos le morne silence de la désolation.
-
-L'espèce de curiosité qui poussait d'Argères à cet examen ne put lutter
-contre l'accablement d'une journée de fatigue et d'une nuit sans
-sommeil, augmenté du sentiment d'horrible ennui que distillait, pour
-ainsi dire, le lieu où il se trouvait. Assis sur les débris informes de
-statues antiques que quelque propriétaire, à moitié indifférent, avait
-fait poser sur le gazon dans un angle du jardin, il se promit de s'en
-aller sans chercher à voir personne. Mais, en se levant, il se trouva en
-face d'une vieille femme qu'il n'avait pas entendue venir.
-
-C'était une camériste prétentieuse, communicative, assez dévouée pour
-supporter l'ennui de ce séjour, pas assez pour ne pas s'en plaindre au
-premier venu. Un étranger, un passant, un être humain, quel qu'il fût,
-était une bonne fortune pour elle, et, loin de signaler le délit
-d'indiscrétion où d'Argères s'effrayait d'être surpris, elle
-l'accueillit avec toutes les grâces dont elle était encore capable.
-
-Elle avait été jolie, elle était mise avec aussi peu de recherche que le
-comportaient l'abandon d'une telle retraite et l'heure matinale, et
-pourtant son jupon de soie usé n'avait pas une seule tache, et sa
-camisole blanche était irréprochable. Ses cheveux blonds, qui tournaient
-au gris-jaunâtre, étaient bien lissés sous sa cornette de nuit. Elle
-avait de longs doigts blancs et pointus qui sortaient de gants coupés et
-qui décelaient, par leur forme particulière, la femme curieuse, vivant
-de projets, et portée à l'intrigue par besoin d'imagination. Cette
-femme, frottée aux lambris et aux meubles où s'agite le monde, avait une
-apparence de distinction qui pouvait abuser pendant quelques instants.
-D'Argères y fut pris, et, croyant avoir affaire à une mère, il se leva
-et salua très-respectueusement, bien que cette figure flétrie et
-problématiquement rosée dès le matin lui parût assez hétéroclite.
-
-Antoinette Muiron (c'était son nom, que sa jeune maîtresse abrégeait en
-l'appelant Toinette depuis l'enfance) avait élevé mademoiselle de Larnac
-avec une véritable tendresse. Romanesque sans intelligence, remuante,
-nerveuse, coquette sans passion, amoureuse sans objet, Toinette était
-devenue vieille fille sans trop s'en apercevoir. Elle avait oublié de
-vivre pour elle-même, à force de vouloir faire vivre les autres à sa
-guise. C'était une bonne et douce créature au fond, car son idée fixe
-était d'_arranger_ le bonheur des êtres qu'elle chérissait et soignait
-sans relâche. Mais cette prétention la rendait obsédante, et elle
-exerçait une sorte de tyrannie secrète et cachée sur quiconque n'était
-point en garde contre ses innocentes et dangereuses insinuations.
-
-D'Argères apprit bien vite, et presque malgré lui, tout le roman de la
-_désolée_. Mademoiselle Muiron, frappée du bon air et de la belle figure
-de cet auditeur inespéré, s'empara de lui comme d'une proie. Elle était
-de ces personnes qui, sans avoir beaucoup de jugement, ont une certaine
-pénétration superficielle. Dès le premier salut échangé avec lui, elle
-comprit fort bien que l'inconnu éprouvait un secret embarras et ne
-cherchait qu'une échappatoire pour se dérober bien vite au reproche
-qu'il méritait. Ce n'était pas le compte de la bonne Muiron. Elle alla
-au-devant de ses scrupules et lui fournit, avec une rare présence
-d'esprit, le prétexte qu'il eût en vain cherché pour motiver sa présence
-à pareille heure dans le jardin.
-
---Monsieur était curieux de voir nos antiques? lui dit-elle d'un air
-prévenant. Oh! mon Dieu, nous ne les cachons pas, et je voudrais qu'ils
-méritassent la peine qu'il a prise d'entrer ici.
-
-D'Argères, frappé de la jolie et facile prononciation de celle qu'il
-s'obstinait à prendre pour une mère, crut voir une épigramme bien
-décochée dans cette avance naïve, et se confondit en excuses.
-
---En effet, dit-il en jetant un regard sur les torses brisés qui lui
-avaient servi de siége et dont il ne se souciait pas le moins du monde,
-je suis amateur passionné... occupé de recherches... et fort distrait de
-mon naturel. Je n'aurais pas dû me permettre, chez des femmes... Entrer
-ainsi, je suis impardonnable... Je me retire désolé...
-
---Mais non, mais non! s'écria Toinette en lui barrant le passage de
-l'allée étroite dans laquelle il voulait s'élancer; restez et regardez à
-votre aise, monsieur! Il paraît que c'est très-beau, quoique bien abîmé.
-Moi, je n'y connais rien, je le confesse, mais ce sont des curiosités.
-C'est le grand-oncle de madame de Monteluz, un homme instruit, qui
-demeurait ici autrefois, et qui avait recueilli cela aux environs. Il
-paraît que c'est du temps des Romains.
-
---Oui, en effet, c'est romain, dit d'Argères d'un air capable dont il
-riait en lui-même.
-
---Il y en a qui prétendent que c'est même du temps des Gaulois.
-
---Ma foi, oui, reprit d'Argères, ça pourrait bien être gaulois!
-
---Si monsieur veut les dessiner...
-
---Oh! je craindrais d'abuser...
-
---Nullement, monsieur; madame n'est pas levée et vous ne gênerez
-personne.
-
-D'Argères, comprenant enfin qu'il n'était pas en présence d'une autorité
-supérieure, se sentit tout à coup fort à l'aise.
-
---Merci, dit-il un peu brusquement, je ne dessine pas.
-
---Ah! je comprends, monsieur écrit!
-
---Non plus, je vous jure.
-
---Sans doute, sans doute! écrire sur des choses si peu certaines...
-Monsieur a le goût des collections? monsieur se compose un musée?
-
---Pas davantage.
-
---Ah! monsieur a bien raison, c'est ruineux; monsieur se contente d'être
-savant et de s'y connaître. C'est le mieux, bien certainement.
-
---Oui-da, pensa le voyageur, je suis venu ici par curiosité, mais voici
-une suivante qui veut m'en punir en exerçant la sienne sur moi avec
-usure!
-
-Et, comme il ne répondait pas, Toinette reprit:
-
---Monsieur est de Paris, cela se voit.
-
---Vous trouvez?
-
---Cela se sent tout de suite. L'accent, l'habillement... Oh!
-certainement, vous n'êtes pas un provincial. Monsieur est en visite
-probablement chez le baron de West? C'est à deux pas d'ici. C'est un
-homme fort honorable, d'un âge mûr, et qui serait pour madame un bon
-voisin et un véritable ami, j'en suis sûre, si elle ne s'obstinait pas à
-ne recevoir personne.
-
---Après tout, pensa encore d'Argères, puisque je suis venu pour savoir à
-quoi m'en tenir sur l'état mental de cette voisine, et qu'il m'est si
-facile de me satisfaire, pourquoi ne contenterais-je pas cette
-babillarde de soubrette en l'écoutant? Questionner et répondre sont un
-seul et même plaisir pour ces sortes de natures.--Comment appelez-vous
-votre maîtresse? dit-il d'un ton doucement familier, en se rasseyant sur
-les blocs de marbre.
-
-Toinette, charmée du procédé, ne se le fit pas demander deux fois, et,
-s'asseyant aussi sur une grosse boule qui avait bien pu représenter la
-tête d'un dieu:
-
---Mais je vous l'ai déjà nommée! s'écria-t-elle: c'est madame de
-Monteluz!
-
---Qui était mademoiselle de?... fit d'Argères de l'air d'un homme qui
-connaît toutes les femmes du grand monde et qui cherche à se remémorer.
-
---C'était mademoiselle Laure de Larnac.
-
---Une famille languedocienne? Tous les noms en ac...
-
---Oui, monsieur. Languedocienne d'origine; mais, depuis longtemps, les
-Larnac étaient fixés en Provence, du côté de Vaucluse. Un beau pays,
-monsieur! les amours de Pétrarque! Et des propriétés! madame a là un
-château... Si elle voulait l'habiter, au lieu de cette affreuse masure,
-de ce pays sauvage! De tout temps, monsieur, les Larnac ont fait honneur
-à leur fortune. Les Monteluz aussi, car ce sont deux familles d'égale
-volée. Il y a eu un marquis de Monteluz, grand-père du marquis dont
-madame est veuve, qui n'allait jamais à Paris et à la cour, par
-conséquent, sans dépenser...
-
---Quel âge avait le mari de madame? demanda d'Argères, qui craignit une
-généalogie.
-
---Hélas! monsieur, vingt ans! l'âge de madame. Deux beaux, deux bons
-enfants qui avaient été élevés ensemble! Ils étaient cousins germains.
-Les Larnac et les Monteluz...
-
---Et madame a maintenant?...
-
---Vingt-trois ans, monsieur, tout au juste. Monsieur le marquis n'a vécu
-que six mois après son mariage. Il s'est tué à la chasse... Un accident
-affreux! En sautant un fossé, son fusil...
-
---Pourquoi diable allait-il à la chasse? dit brusquement d'Argères;
-après six mois de mariage, il n'était donc déjà plus amoureux de sa
-femme?
-
---Oh! que si fait, monsieur! Amoureux comme un fou, comme un ange qu'il
-était, le pauvre enfant!
-
---Alors il était bête, dit d'Argères, entraîné fatalement par je ne sais
-quel instinct de jalousie à dénigrer le défunt.
-
---Non, monsieur, reprit Toinette. Il n'était pas bête, il savait se
-faire aimer.
-
-Elle fit cette réponse sur un ton moitié sublime, moitié ridicule, qui
-était toute l'expression de son âme naïve et rusée, de son caractère
-_poseur_ et sincère en même temps; puis elle continua en baissant la
-voix d'une manière confidentielle:
-
---Il n'avait pas reçu une éducation bien savante, il avait fort bon ton:
-les gens de naissance sucent le savoir-vivre avec le lait de leur mère;
-mais il avait fort peu quitté sa province, et mademoiselle de Larnac eût
-pu choisir un mari plus brillant, plus cultivé, plus semblable à elle,
-mais non pas un plus galant homme ni un coeur plus généreux. Ils avaient
-été élevés ensemble, je vous l'ai dit, sous les yeux de madame de
-Monteluz et sous les miens, car mademoiselle fut orpheline dès l'âge de
-quatre à cinq ans, et madame sa tante fut sa tutrice avant de devenir sa
-belle-mère. Nous vivions dans ce beau château près de Vaucluse, où la
-marquise vint se fixer, et les deux enfants étaient inséparables. Octave
-était si doux, si complaisant, si grand, si fort, si beau, si bon! Quand
-mademoiselle eut douze ans, malgré qu'elle fût l'innocence même, et
-qu'elle parlât de son petit mari avec la même idée qu'une soeur peut
-avoir pour son frère, madame de Monteluz me dit:
-
-»--Ma chère Muiron, ces enfants s'aiment trop. Voici le moment où cette
-amitié peut nuire à leur repos, à leur raison, à leur réputation même.
-Laure étant plus riche que mon fils, on ne manquera pas de dire que je
-l'élève dans la pensée de faire faire un bon mariage à Octave et que je
-l'accapare à notre profit. Il faut qu'elle passe quelques années au
-couvent, loin de nous, qu'elle apprenne à se connaître, à s'apprécier
-elle-même. Quand elle sera en âge de se marier, elle n'aura pas été
-influencée, car elle aura eu le temps d'oublier; elle sera libre, et si,
-alors, elle aime encore mon fils, ce sera tant mieux pour mon fils. Je
-n'aurai rien à me reprocher.
-
-»Ce plan était bien sage, mais il ne pouvait pas être compris par ces
-pauvres enfants, qui se quittèrent avec des larmes déchirantes. Vous
-eussiez dit, monsieur, la séparation de Paul et de Virginie. Madame de
-Monteluz eut une fermeté dont je ne me serais pas sentie capable pour ma
-part. Elle me recommanda même de ne pas parler trop souvent de son
-Octave à ma Laure; car je l'accompagnai, monsieur; oh! je ne l'ai jamais
-quittée! Sa pauvre mère me l'avait trop bien confiée en mourant! Nous
-fûmes envoyées à Paris au couvent du Sacré-Coeur, où mademoiselle eut
-une chambre particulière, et où il me fut permis de la servir et de lui
-faire compagnie après les classes. Mademoiselle était adorée des
-religieuses et de ses compagnes. Elle était des premières dans toutes
-les études. Elle réussissait dans les arts mieux que toutes les autres,
-et elle avait l'air de ne pas s'en douter, ce dont on lui savait un gré
-infini. Mais son plus grand plaisir était de venir causer avec moi. Et
-de qui causions-nous, je vous le demande? D'Octave, toujours d'Octave!
-Il n'y avait pas moyen de faire autrement, car c'était un grand amour,
-une sainte passion que l'absence augmentait au lieu de la diminuer.
-Quand mademoiselle chantait ou étudiait son piano:
-
-»--Cela fera plaisir à Octave, disait-elle; il aime la musique.
-
-»Si elle dessinait ou apprenait les langues, la poésie:
-
-»--Il aimera tout cela, disait-elle encore.»
-
-»Enfin, tout était pour lui, et c'est à lui qu'elle pensait sans cesse.
-Elle lui écrivait des lettres. Ah! monsieur, quelles jolies lettres! si
-enfant, si honnêtes et si tendres! Il n'y a pas de roman où j'en aie
-jamais trouvé de pareilles. Madame de Monteluz m'avait bien défendu de
-me prêter à cela, mais je ne savais pas résister. Laure me disait comme
-ça:
-
-»--Je sais bien, à présent, pourquoi ma bonne tante veut me contrarier.
-C'est par fierté, par délicatesse; mais je mourrai si je ne reçois pas
-de lettres d'Octave, et je suis bien sûre qu'elle ne veut pas ma mort.
-
---Et les lettres d'Octave, comment étaient-elles? dit d'Argères, qui ne
-pouvait se défendre d'écouter avec attention.
-
---Ah! dame! les lettres d'Octave étaient bien gentilles, bien honnêtes
-et bien aimantes aussi; mais ce n'était pas ce style, cette grâce, cette
-force. Il fallait deviner un peu ce qu'il voulait dire. Octave n'aimait
-pas l'étude. Il aimait trop le mouvement, la vie de château, la chasse,
-le grand air...
-
---Quand je vous le disais! s'écria d'Argères. Il était bête! Ceux qu'on
-adore sont toujours comme cela.
-
---Eh bien, il était un peu simple, je vous l'accorde, répondit Toinette,
-qui prenait plaisir à être écoutée; il avait le tempérament rustique,
-et, en fait de talents, il n'avait pas de grandes dispositions.
-
---Oui, en fait de musique, il aimait la grosse trompe, et, en fait de
-langues, il écorchait la sienne. Je parie qu'il avait l'accent
-marseillais?
-
---Pas beaucoup, monsieur; mais qu'est-ce que cela fait quand on aime?
-
---S'il eût aimé, il se fût instruit pour être digne d'une femme comme
-votre Laure.
-
---S'il eût pensé devoir le faire, il l'eût fait. Mais il n'y songea
-point, et, comme ma Laure n'y songea point non plus, il resta comme il
-était. Quand le temps d'épreuves parut devoir être fini, mademoiselle
-avait dix-huit ans. Les deux amants se revirent sous les yeux de la
-mère, à Paris. Octave pleura, Laure s'évanouit. En reconnaissant que
-cette passion n'avait fait que grandir, madame de Monteluz fut bien
-embarrassée. Son fils était trop jeune pour se marier. Elle voulait
-qu'il eût au moins vingt ans. Laure devait-elle attendre jusque-là pour
-s'établir? Laure jura qu'elle attendrait, et elle attendit. Madame de
-Monteluz fit voyager son fils, et resta à Paris, où elle conduisit
-mademoiselle dans le monde, disant et pensant toujours, la noble dame,
-qu'elle ne devait pas éviter, mais chercher, au contraire, l'occasion de
-faire connaître à sa pupille les avantages de sa fortune, les bons
-partis où elle pouvait prétendre et les hommes qui pouvaient lui faire
-oublier son ami d'enfance. Tout cela fut inutile. Mademoiselle passa à
-travers les bals et les salons comme une étoile. Elle y fut remarquée,
-admirée, adorée... C'est là que monsieur a dû la rencontrer.
-
-Cette question fut lancée avec un éclair de pénétration subite qui fit
-sourire d'Argères.
-
-
-
-
-III
-
-
-D'Argères avait oublié de se mettre en garde, et la curiosité de la
-Muiron semblait s'être assoupie dans son bavardage; mais elle se
-réveillait en sursaut et semblait s'écrier: «Mais à propos, à qui ai-je
-le plaisir d'ouvrir mon coeur? Vos papiers, monsieur, s'il vous plaît,
-avant que je continue.»
-
-Un sourire moqueur, où la fine Muiron devina une intention taquine,
-effleura les lèvres de d'Argères; mais tout à coup, par une illumination
-soudaine de la mémoire, il vit passer devant lui une figure dont l'image
-l'avait frappé, et dont le nom seul s'était envolé.
-
---Laure de Larnac? s'écria-t-il. Oui! au Conservatoire de musique, tout
-un carême. Elle connaissait le père Habeneck! Il allait lui parler dans
-sa loge. La tante, belle encore, digne, un peu roide, et la jeune fille,
-un ange! toujours vêtue avec un goût, une simplicité!... des yeux noirs
-admirable, des traits, une taille, une grâce!... Quel beau front! quels
-cheveux! et l'air intelligent, mélancolique, attentif. Pâle, avec un air
-de force et de santé pourtant; de la fermeté dans la douceur. Oui, oui,
-je l'ai vue, je la vois encore!
-
---Alors monsieur est musicien? dit Toinette en le regardant avec
-persistance comme pour se rappeler à son tour. Il venait beaucoup
-d'artistes chez ces dames, et pourtant.
-
---Faites-moi le plaisir de continuer, répondit d'Argères d'un ton
-d'autorité qui domina Toinette.
-
---Eh bien, monsieur, j'arrive au dénouement, reprit-elle. Les vingt ans
-des amants révolus, il fallut bien les marier, car le jeune homme
-devenait fou, et mademoiselle s'obstinait à refuser tous les partis et
-ne voulait que lui. On revint faire les noces en Provence, et, six mois
-après, une affreuse mort...
-
---Qui a laissé la veuve inconsolable, à ce qu'on dit? Voyons, est-ce
-vrai mademoiselle Muiron? La main sur le coeur, vous qui êtes une
-personne d'esprit et de sens, croyez-vous aux éternels regrets?
-
---Mon Dieu, j'étais comme vous, je n'y croyais pas d'abord; je me
-disais: «C'est du vrai désespoir, mais enfin madame est si jeune, si
-belle, la vie est si longue! Et puis madame fera encore des passions
-malgré elle, et, un beau jour, elle voudra exister: elle aimera de
-nouveau, elle qui n'a vécu encore que d'amour, et qui en vit toujours
-par le souvenir: elle se remariera!»
-
---Et à présent?...
-
---A présent, monsieur, savez-vous qu'il y a tantôt trois ans qu'elle est
-veuve, et qu'elle est pire que le premier jour?
-
---On dit qu'elle est folle; l'est-elle en effet?
-
-D'Argères lança cette question comme Toinette lui avait lancé les
-siennes, à l'improviste, résolu à s'emparer de son premier moment de
-surprise.
-
-Mais la Muiron ne broncha pas et répondit d'un air triste:
-
---Oui, je sais bien qu'on le croit, parce que les _âmes vulgaires_ ne
-comprennent pas la vraie douleur. Plût au ciel qu'elle le fût un peu,
-folle! Ce serait une crise, les médecins y pourraient quelque chose, et
-j'espérerais une révolution dans ses idées; mais ma pauvre maîtresse a
-autant de force pour regretter qu'elle en a eu pour espérer. Oui,
-monsieur, elle regrette comme elle a su attendre. Elle est calme à faire
-peur. Elle marche, elle dort, elle vit à peu près comme tout le monde,
-sauf qu'elle paraît un peu préoccupée; vous ne diriez jamais, à la voir,
-qu'elle a la mort dans l'âme.
-
---Je voudrais bien la voir, dit naïvement d'Argères. Est-ce que c'est
-impossible?
-
---Impossible, non, si je sais qui vous êtes, dit Toinette triomphant
-d'avoir mis enfin l'inconnu au pied du mur.
-
---Mademoiselle Muiron, répondit d'Argères avec un accent énergique sans
-emphase, je suis un honnête homme, voilà ce que je suis.
-
-Le côté sentimental et irréfléchi du caractère de Toinette céda un
-instant. Elle regarda la belle et sympathique physionomie de d'Argères
-avec un intérêt irrésistible; mais ses instincts cauteleux et ses
-niaises habitudes reprirent le dessus.
-
---Oui, vous êtes un charmant garçon, reprit-elle; mais le sort ne vous a
-peut-être pas placé dans une position à pouvoir prétendre...
-
---Prétendre à quoi? s'écria d'Argères, révolté des idées que semblait
-provoquer en lui cette sorte de duègne.
-
-Mais la duègne était perverse avec innocence; encore _perverse_ n'est-il
-pas le mot; elle n'était que dangereuse, et d'autant plus dangereuse
-qu'au fond elle était de bonne foi.
-
---Je n'irai pas par quatre chemins, dit-elle: prétendre à la voir, c'est
-prétendre à l'aimer; car, si vous avez le coeur libre, je vous défie
-bien...
-
---Vous croyez les coeurs bien inflammables, doña Muiron! dit en riant
-d'Argères.
-
---Monsieur croit plaisanter, répondit-elle en souriant aussi. Ce titre
-m'appartient: je sors d'une famille espagnole, mes parents étaient
-nobles.
-
---Soit! mais, en admettant que je n'aie pas le coeur libre,--et,
-d'ailleurs, n'ayez pas tant de sollicitude pour moi,--quel danger
-supposez-vous donc pour votre maîtresse à ce que je la voie passer ou
-s'asseoir dans le jardin, ou regarder par-dessus sa haie, à supposer que
-j'aie besoin de votre protection pour satisfaire cette fantaisie?
-
---Oh! pour elle, il n'y en a aucun, malheureusement peut-être; car, si
-elle pouvait remarquer que vous êtes beau et bien fait, que vous avez un
-son de voix enchanteur et des manières parfaites, elle serait à moitié
-sauvée; mais elle ne vous verrait peut-être seulement pas, tout en ayant
-les yeux attachés sur vous.
-
---Eh bien, alors! A quelle heure se lève-t-elle? quand met-elle la tête
-à sa fenêtre?
-
---Elle n'a pas d'heure. Mais écoutez, monsieur le mystérieux! je sais
-tout, car je devine tout.
-
---Quoi donc? s'écria d'Argères stupéfait.
-
---Vous êtes amoureux de madame, amoureux depuis longtemps. Vous la
-connaissez. Vous n'êtes pas venu ici par hasard. Vous me questionnez,
-non pas pour apprendre ce qui la concerne dans le passé, mais pour
-entendre parler d'elle, pour savoir si elle revient un peu de son
-désespoir. Enfin, depuis une heure, vous vous moquez de moi en faisant
-semblant de vous souvenir vaguement de la belle Laure de Larnac. Tenez,
-vous êtes un de ceux qui l'ont demandée en mariage, et, repoussé comme
-tant d'autres, vous n'avez pu l'oublier. Vous espérez qu'à présent...
-
---Ta ta ta! quelle imagination vous avez! dit d'Argères. Vous êtes un
-bas bleu, doña Antonia Muiron! vous faites des romans. Eh bien, je vais
-vous en conter un qui est la vérité.
-
-»J'avais un ami, un pauvre ami sentimental, romanesque comme vous. Il
-n'était pas riche, il n'était pas beau. Il avait du talent, il était
-dans les seconds violons à l'Opéra; il était de la société des concerts
-au Conservatoire. C'est là qu'il vit la belle Laure, et que, sans la
-connaître, sans rien espérer, sans oser seulement lui faire pressentir
-son amour, il conçut pour elle une de ces belles passions qu'on trouve
-dans les livres et quelquefois aussi dans la réalité. Il me la montra,
-cette charmante fille; il me la nomma, car il savait son nom par M.
-Habeneck, et je crois que c'est tout ce qu'il savait d'elle. Il la
-dévorait des yeux; il voyait bien qu'il y avait tout un monde entre elle
-et lui. Il n'espérait et n'essayait rien. Il vivait heureux dans sa
-muette contemplation. Il était ainsi fait. C'était un esprit nuageux: il
-était Allemand.
-
-»Il la perdit de vue; il l'oublia. Il en aima une autre, deux autres,
-trois ou quatre, peut-être, de la même façon. Il épousa sa
-blanchisseuse. C'était un vrai Pétrarque, moins les sonnets. Il est
-parti pour l'Allemagne, où il est maître de chapelle de je ne sais quel
-petit souverain.
-
-»Vous voyez bien que ce n'était pas moi, et je vous donne ma parole
-d'honneur que je ne connais pas autrement votre maîtresse, et que, sans
-le hasard qui m'amène dans ce pays, joint au hasard de votre agréable
-conversation, son nom ne serait peut-être jamais rentré dans ma mémoire.
-
---Pauvre jeune homme! dit Toinette, qui paraissait ne songer qu'au héros
-du récit de d'Argères. Il était... Alors, monsieur est musicien?
-
---Encore? dit d'Argères en riant. Eh bien, oui, je sais la musique; je
-l'aime avec passion. J'ai entendu chanter votre maîtresse hier au soir,
-en passant derrière cette vigne. Elle chante admirablement. On m'a dit
-qu'elle n'avait pas sa raison. Cela m'a fait peur; j'en ai rêvé. Je suis
-venu ici sans trop savoir pourquoi. Je suis l'hôte et l'ami du baron de
-West. Je suis ce que, dans vos idées, vous appelez bien né. Je m'appelle
-d'Argères. Je ne suis ni mauvais sujet ni endetté. Êtes-vous satisfaite?
-êtes-vous tranquille? et puis-je prétendre à l'insigne honneur
-d'apercevoir le bout du nez de votre maîtresse?
-
---Tenez, la voilà, monsieur, répondit Toinette en se levant avec
-vivacité et en courant au-devant d'une personne que d'Argères ne voyait
-pas encore, mais qui avait fait crier faiblement la porte du jardin.
-
-
-Journal de Comtois.
-
-Je me trouve dans une position bien désespérante, qui est de m'ennuyer à
-mourir dans ce pays barbare et de ne pas savoir combien de jours encore
-il faudra y rester. Voilà le baron de West qui était parti pour
-vingt-quatre heures à Lyon, et qui, sur son retour, s'arrête à Vienne,
-retenu, disent ses gens, par des affaires désagréables. Il paraîtrait
-qu'il a de grands embarras de fortune. On ne comprend rien à la
-fantaisie de mon maître, qui, au lieu de se rendre à Vienne pour causer
-avec son ami, comme il paraît s'y être engagé, aime mieux continuer à
-l'attendre ici. Après ça, c'est peut-être la peur que j'en ai qui me
-fait parler, car il ne me fait pas l'honneur de me dire ses volontés.
-Mais il avait tout de même un drôle d'air en me disant, ce soir:
-
---Comtois, vous me ferez blanchir six cravates.
-
-Monsieur est de plus en plus singulier. Il est dehors toute la journée,
-et à peine fait-il jour, qu'il se remet en campagne. Il ne chasse pas,
-il ne fait pas d'herbiers, il ne court pas les filles de campagne, car
-on le saurait déjà, et on le rencontre toujours seul. Enfin, il m'est
-venu une idée qui me tourmente: c'est que monsieur, avec son air
-distrait, est peut-être fou. Pour or ni argent, je ne resterais au
-service d'un fou, quand même je devrais l'abandonner sur un chemin. Je
-ne suis pas égoïste, mais la vue d'un homme sans raison me cause une
-peur qui m'a toujours empêché de boire.
-
-Je vas écrire à ma femme de m'envoyer de ses nouvelles ici; ça forcera
-bien monsieur de me dire où nous allons, quand il sera question de faire
-suivre les lettres.
-
-
-Fragments d'une lettre de d'Argères.
-
- * * * * *
-
-A propos, si tu as des nouvelles de notre pauvre Daniel, tu songeras à
-m'en donner. J'ai pensé à lui, depuis deux jours, plus que je n'ai fait
-peut-être en toute ma vie, grâce à une circonstance assez romanesque.
-
-Tu te rappelles sa passion extatique pour la belle Laure, cette brune
-pâle, qui, de sa petite loge d'avant-scène, ne jetait pas seulement un
-regard sur lui et ne s'est jamais doutée qu'elle eût un adorateur sous
-ses pieds. Il nous la faisait tant remarquer et il la célébrait d'une
-façon si comique, qu'il fallait qu'elle fût belle comme trente houris
-pour qu'il ne lui attirât pas nos moqueries; mais elle était
-incontestable, et la poésie même de Daniel ne pouvait pas nous empêcher
-de la regarder avec l'admiration désintéressée qui nous était commandée
-par le destin.
-
-Eh bien, imagine-toi qu'hier matin, en flânant dans la campagne, j'ai
-découvert cette même Laure, toujours belle, mais veuve désespérée, et
-volontairement cloîtrée dans une espèce de ruine, au fond des déserts
-légèrement raboteux du Vivarais.
-
---Voilà, diras-tu, ce que c'est que d'épouser un marquis! Si elle eût
-daigné s'informer de notre ami Daniel et le rendre heureux, elle ne
-serait pas veuve. Il n'y a que les gens qui meurent d'amour et de faim
-pour échapper à tous les dangers et devenir centenaires.
-
-Je peux te dire pourtant, sans plaisanter, qu'elle m'a fait une
-très-vive impression, cette pauvre désolée, car c'est ainsi qu'on
-l'appelle dans le pays. Je ne crois pas qu'il y ait place pour le désir
-de la possession, dans l'esprit de ceux qui la voient, sans être des
-brutes, car autant vaudrait se fiancer avec la mort (moralement
-parlant); mais c'est un beau personnage à étudier. Il vous émeut, il
-vous remue comme une Desdemona rêveuse, comme une Ariane délaissée; et
-je ne vois pas pourquoi, lorsque nous nous laissons aller à frémir ou à
-pleurer devant des fictions de théâtre ou de roman, nous ne nous
-intéresserions pas en artistes au chagrin d'une personne naturelle.
-L'artiste n'est pas _ce qu'un vain peuple pense_. Il n'est ni blasé, ni
-sceptique, ni moqueur quand il regarde au fond de lui-même. On croit que
-nous ne pleurons pas de vraies larmes, nous autres, et que toute notre
-âme est dans nos nerfs. Ils n'ont de l'artiste que le titre usurpé, ceux
-qui ne sentent pas en eux un foyer de sensibilité toujours vive et
-d'enthousiasme toujours prêt à flamber.
-
-J'étais déjà au courant de l'histoire de son mariage et de son veuvage,
-quand j'ai vu, hier matin, la belle désolée au soleil levant. Il n'y a
-pas beaucoup de femmes qu'on puisse regarder à pareille heure sans en
-rabattre. Celle-là y gagne encore: mieux on la voit, plus on trouve
-qu'elle est bonne à voir. Et pourtant, c'est triste. Figure-toi, mon
-ami, l'image de la douleur, le désespoir personnifié, ou, pour mieux
-dire, la désespérance vivante, car il n'y a là ni larmes, ni soupirs, ni
-cris, ni contorsions. C'est effrayant de tranquillité, au contraire.
-C'est morne et incommensurable comme une mer de glace. Elle est toujours
-habillée de blanc; c'est sa manière de continuer son deuil, qu'elle ne
-veut pas rendre officiellement exagéré. Elle prétend ainsi ne le jamais
-quitter sur ses vêtements ni dans sa vie, et s'arranger pour n'affliger
-les yeux de personne. Je sais beaucoup d'autres choses sur elle, grâce
-au babil d'une suivante vieillotte qui m'a pris en amour, Dieu sait
-pourquoi.
-
-Ce que mes yeux seuls m'ont appris bien clairement, c'est qu'elle est
-frappée sans remède. Je craignais d'abord qu'elle ne fût folle; tu sais
-ma terreur des fous! et, pendant quelques instants, je me suis senti
-fort mal à l'aise; mais sa bizarrerie m'a paru très-compréhensible, et
-même très-logique, dès que je me suis trouvé dans son intimité.
-
-Car nous voilà très-liés en quarante-huit heures, et c'est si singulier,
-qu'il faut que je te le raconte. Ça ne ressemble à rien de ce qui peut
-arriver dans le monde auquel elle appartient et auquel j'ai appartenu;
-et il faut une disposition exceptionnelle comme celle de son âme malade,
-pour que notre connaissance se soit faite ainsi.
-
-La suivante, Toinette, est dévouée à sa manière. A tout prix, elle
-voudrait la distraire et la consoler, fallût-il la compromettre et la
-perdre; mais, quand je serais d'humeur à profiter de ce beau zèle, une
-vertu qui prend sa source dans le coeur même se défendrait, je crois,
-sans péril, contre toutes les duègnes et toutes les sérénades de
-l'Espagne et de l'Italie.
-
-Ladite Toinette, lorsque sa maîtresse entra dans le jardin, où je
-m'étais introduit sans préméditation grave, et où, depuis une heure,
-nous parlions d'elle, courut à sa rencontre et parut vouloir lui faire
-rebrousser chemin avant qu'elle me remarquât. Mais la dame est obstinée
-comme l'inertie, et elle était déjà assez près de moi, lorsque je la vis
-me chercher des yeux en disant:
-
---Ah! où donc? qui est-ce?
-
---C'est un voyageur, un Parisien, répondit l'autre: un ami du baron de
-West, un homme _comme il faut_.
-
---Est-ce qu'il demande à me voir? reprit la désolée en s'arrêtant.
-
---Oh! non certes! Ce n'est pas une heure à rendre des visites.
-
---C'est vrai. Que veut-il donc?
-
---Il regardait les statues et il allait se retirer.
-
---Fort bien, qu'il les regarde.
-
---Il craindra sans doute d'être importun.
-
---Non; dis-lui qu'il ne me gêne pas.
-
-Elle se trouvait vis-à-vis de moi; elle me fit un salut poli où il y
-avait de la grâce naturelle, et rien de plus. Puis elle passa et
-disparut derrière les arbres.
-
-La Muiron me dit:
-
---Vous êtes content, j'espère; vous l'avez vue. A présent, vous allez
-vous sauver.
-
-Pourquoi me serais-je sauvé, puisqu'on me permettait de rester? Ce fut
-la Toinette qui sortit du jardin ou qui feignit d'en sortir, curieuse
-probablement de voir de quel air je regardais la belle Laure. Pendant
-quelques moments, je crus me sentir sous son oeil d'Argus, clignant à
-travers quelque bosquet. Mais je l'oubliai bientôt pour ne songer qu'à
-regarder en effet sa maîtresse.
-
-Quant à celle-ci, après avoir fait lentement le tour d'un carré de
-verdure grillé par le soleil, elle revint s'asseoir sur un banc contre
-un mur chargé de vignes, et si près de moi, si bien placée en profil,
-qu'un sot eût pu croire qu'elle posait là pour se faire admirer.
-
-Mais, malheureusement pour mon amour-propre, la vérité est qu'elle
-m'avait déjà parfaitement oublié. Je pus donc me laisser aller à une
-contemplation qui eût fait la béatitude ou plutôt la catalepsie de notre
-ami Daniel.
-
-Je n'étais pas tout à fait tranquille cependant. A la trouver si
-absorbée, l'idée de la folie me revenait, et je craignais toujours de la
-voir se livrer à quelque excentricité affligeante. Il n'en fut rien.
-Elle resta presque un quart d'heure immobile comme une statue. Le soleil
-montait, et, se faisant déjà chaud, tombait sur sa tête nue, sans
-qu'elle prît garde à lui plus qu'à moi. Elle a toujours ces magnifiques
-cheveux bruns touffus et bouffants qui font comme une couronne naturelle
-à sa tête de Muse; mais ce n'est pas la Muse antique qui regarde et
-commande: c'est la Muse de la renaissance qui rêve et contemple.
-
-Elle a beaucoup souffert, sans doute, et la Muiron m'a dit qu'elle avait
-été dangereusement malade pendant plus d'un an; mais la force et la
-santé sont revenues. Le plus complet détachement de la vie a répandu sur
-sa beauté, dont nous remarquions autrefois l'expression doucement
-sérieuse, un sérieux encore plus doux. Cela est même très-étrange; elle
-n'a pas l'air triste, elle a l'air attentif et recueilli, comme elle
-l'avait en écoutant les symphonies de Beethoven. Mais il semble qu'elle
-écoute encore une musique plus belle, et qu'elle soit recueillie dans
-une satisfaction plus profonde. Elle a même pris un peu d'embonpoint qui
-manquait aux contours de son visage et de son buste. Son teint est
-toujours pâle, avec cette nuance légèrement ambrée qui exclut la pénible
-idée d'une organisation trop lymphatique. Il y a encore du sang et de la
-vie sous ce beau marbre. Ce qui paraît mort, bien mort, c'est la
-volonté.
-
-Pourtant l'expression du visage ne trahit ni la faiblesse ni
-l'abattement. Cette âme n'est pas épuisée; elle s'attache à je ne sais
-quelle certitude qui n'est certainement pas de ce monde.
-
-Je remarquai aussi que, contre mon attente, il n'y avait ni désordre
-dans sa chevelure, ni lâcheté dans sa mise. Sa robe et son peignoir de
-mousseline étaient flottants et non traînants. Ses formes admirables
-donnent à ses amples vêtements l'élégance chaste des draperies antiques.
-
-Je n'avais jamais vu ses pieds ni remarqué ses mains. Ce sont des
-modèles, des perfections. Enfin, c'est tout un idéal que cette femme.
-Mais notre fou de Daniel avait raison de nous dire, dans son jargon, que
-c'était un poëme pour ravir l'âme, et non un être pour émouvoir les
-sens.
-
-La vieille fille revint avec un thé sur un plateau. Elle approcha une
-petite table verte et causa avec sa maîtresse un instant, pendant que je
-me disposais à partir; mais j'étais emprisonné dans une sorte d'impasse.
-Il me fallait traverser l'endroit même où déjeunait madame de Monteluz,
-ou couper à travers les buissons, ce qui eût pu lui sembler
-extraordinaire. Je pris le parti d'aller la saluer en me retirant; mais
-elle m'arrêta au passage par une politesse qui me jeta dans le plus
-grand étonnement.
-
-Comme elle me rendait mon salut d'un air qui ne témoignait ni surprise
-ni mécontentement, je me hasardai à lui demander pardon de mon
-importunité. Je crus rêver quand elle me répondit sans embarras ni
-circonlocution:
-
---C'est moi, monsieur, qui vous demande pardon de n'avoir pas fait
-attention à vous; mais j'ai perdu ici l'habitude de me conduire en
-maîtresse de maison. Cette habitation est si laide et si pauvre, que je
-ne songe pas à en faire les honneurs. Je n'oserais pas non plus vous
-inviter à partager mon maigre déjeuner; mais on s'occupe à vous en
-préparer un meilleur.
-
-J'eus besoin de me rappeler les coutumes hospitalières du pays pour ne
-pas trouver cette brusque invitation déplacée. Je regardai la femme de
-chambre, qui me fit rapidement signe d'accepter.
-
---Oui, oui, monsieur, s'écria-t-elle en me poussant un siége de jardin
-vis-à-vis de sa maîtresse, je cours veiller à cela, et je reviendrai
-vous avertir.
-
-Et elle partit, légère comme une vieille linotte.
-
-J'étais embarrassé comme un collégien. On a beau avoir de l'usage, on
-n'est pas à l'aise dans une situation incompréhensible.
-
---Monsieur, me dit la belle désolée en me regardant avec un visible
-effort d'attention, c'est bien impoli de vous avouer que je ne me
-souviens pas du tout de vous. Ce n'est pas ma faute; j'ai fait une
-grande maladie, j'ai oublié beaucoup de choses; mais la femme qui me
-soigne, et qui est une amie pour moi bien plus qu'une servante, m'assure
-que je vous ai vu, _autrefois_, chez ma tante, chez ma mère...
-
-Ici, la conversation tomba, car je balbutiai je ne sais quoi
-d'inintelligible, et madame de Monteluz pensait déjà à autre chose. Elle
-n'entendit pas mes dénégations, qui n'étaient peut-être pas
-très-énergiques. Je confesse que l'attrait de l'aventure me gagnait et
-qu'en me scandalisant un peu, l'officieux mensonge de l'extravagante
-Toinette ne me contrariait pas beaucoup.
-
-Je regardais cette femme qui ressemblait à une somnambule et qui, après
-l'effort d'une réception si gracieuse, était déjà à cent lieues de moi
-et répétait: _Chez ma mère_, comme si elle se parlait à elle-même.
-
-Il me fallut, pour deviner comment cette liaison d'idées, _ma tante, ma
-mère_, la replongeait dans son mal, me rappeler qu'elle avait épousé le
-fils de sa tante. Je vis qu'elle n'était point en tête-à-tête avec moi,
-mais avec le spectre de son cher Octave, assis entre nous deux, et cette
-découverte me mit tout à coup à l'aise en détruisant tout germe de
-fatuité en moi-même.
-
-Après une pause assez longue, elle me regarda d'un air étonné, comme une
-personne qui se réveille, et me demanda si je demeurais loin.
-
---Mon Dieu, non, madame, répondis-je; je suis fixé pour quelques jours
-seulement à Mauzères.
-
---Oui, c'est à deux ou trois lieues d'ici, n'est-ce pas? dit-elle
-parlant par complaisance et sans savoir de quoi, car elle ne peut
-ignorer que Mauzères soit à dix minutes de chemin de sa maison.
-
---C'est beaucoup plus près que cela, répondis-je en souriant.
-
-Elle eut un imperceptible mouvement comme pour secouer sa tête
-endolorie, afin d'en écarter l'idée fixe, et, reprenant la parole avec
-une certaine volubilité, comme si elle eût craint d'oublier, avant de
-l'avoir dit, ce qu'elle voulait dire:
-
---C'est vrai, dit-elle; le baron de West est mon proche voisin, à ce
-qu'il paraît. Je ne le vois pas, et c'est uniquement par sauvagerie, par
-inertie. Je sais que son caractère est aussi honorable que son talent.
-On l'aime et on l'estime beaucoup dans le pays. Il est venu me rendre
-visite; j'étais souffrante, je n'ai pu le recevoir; mais il a trop
-d'esprit pour ne pas savoir qu'une personne comme moi est tout excusée
-d'avance, et que, si je ne le prie pas de revenir, la privation est
-toute pour moi et non pour lui.
-
---Je suis sûr, madame, que M. de West pense tout le contraire.
-
-Elle ne répondit pas. Je vis qu'il lui était presque impossible de
-soutenir une conversation, non qu'elle y éprouvât de la répugnance, mais
-parce qu'elle avait perdu absolument l'habitude d'échanger ses idées. Je
-me levai, très-peu désireux dès lors de profiter des bonnes intentions
-de Toinette, qui me faisait jouer un personnage indiscret et importun.
-Mais, en ce moment, la vieille folle arrivait et me criait d'un air
-triomphant:
-
---Monsieur est servi! S'il veut bien me suivre... Je refusai. Madame de
-Monteluz insista.
-
---Ah! monsieur, me dit-elle, ne m'ôtez pas l'occasion de réparer mes
-torts envers M. de West en traitant son hôte comme le mien; vous me
-feriez croire qu'il me garde rancune et qu'il vous a défendu de me les
-pardonner en son nom.
-
-Je suivis machinalement la Toinette. Il est bien certain que je mourais
-de faim et de lassitude. Elle me conduisit dans un pavillon fort délabré
-où il y avait deux chaises de paille, une table chargée de mets assez
-rustiques et une vieille causeuse couverte d'indienne déchirée. Par
-compensation, le vin du cru est bon et la vue magnifique.
-
-La Muiron s'assit vis-à-vis de moi, en personne habituée à _manger avec
-les maîtres_, et me fit les honneurs, tout en reprenant son bavardage.
-J'appris d'elle qu'après la mort du cher Octave, _madame_ avait toujours
-résidé près de sa belle-mère aux environs de Vaucluse, mais que ces deux
-femmes, tout en s'estimant beaucoup, ne pouvaient se consoler l'une par
-l'autre. La mère est une âme forte et rigide en qui la douleur s'est
-changée en dévotion. Elle se soutient par la prière, par des pratiques
-minutieuses; elle est toute à l'idée du devoir et du salut. Il paraît
-que cela s'accorde en elle avec le goût du monde, qu'elle appelle
-respect des convenances et nécessité du bon exemple. Autant que j'ai pu
-en juger par les appréciations de la Muiron, qui est un peu folle, mais
-pas très-sotte, madame de Monteluz, la mère, est un esprit assez froid
-et absolu, qui, sans le vouloir, froisse l'extrême sensibilité de la
-désolée, et qui commence à s'impatienter doucement de ne pas la trouver
-plus résignée au fond de l'âme. De là un peu de persécution, tantôt à
-propos de la religion, tantôt à propos de l'étiquette. La pauvre jeune
-femme s'est trouvée mal à l'aise sous cette domination, qui ne gênait
-pas seulement ses actions, mais qui voulait s'étendre sur ses sentiments
-les plus intimes. Elle a emporté sa blessure dans la solitude,
-prétextant une visite à je ne sais quels parents du haut Languedoc, et
-des intérêts à surveiller. Elle est partie comme pour voyager et elle a
-marché un peu au hasard. Elle a trouvé sur son chemin cette jolie petite
-terre et cette vilaine petite maison, qu'un grand-oncle lui avait
-laissées en héritage et qu'elle ne connaissait pas. Cette solitude lui a
-plu. L'idée de ne connaître personne aux environs et de pouvoir se
-laisser oublier là, a été pour elle comme un soulagement nécessaire,
-après une contrainte au-dessus de ses forces. Elle y est depuis trois
-mois et frémit à l'idée de retourner chez les grands-parents vauclusois.
-Cette infortunée savoure l'horreur de son isolement et les privations
-d'une vie de cénobite, comme un écolier en vacances savoure le plaisir
-et la liberté. C'est l'officieuse Muiron qui, depuis ces trois mois,
-s'est chargée de mentir en écrivant à la belle-mère que sa bru avait à
-s'occuper de sa propriété du Temple, qu'elle s'en occupait, que cela lui
-faisait du bien, ajoutant chaque semaine qu'elle en avait encore pour
-une semaine. Mais toutes ces semaines tirent à leur fin, non pas tant
-parce que la belle-mère s'inquiète là-bas, que parce que la Muiron
-s'ennuie ici.
-
-Pourtant, depuis deux jours, les choses ont changé de face comme je te
-le dirai demain, car je m'aperçois que je t'écris un volume, qu'il est
-tard, et que tu peux te reposer, ainsi que moi, sur ce premier chapitre.
-
-
-
-
-IV
-
-
-Suite de la lettre de d'Argères.
-
-Août...
-
-En voyant sur ma table toutes ces pages que je n'ai pas le temps de
-relire, je me demande comment j'ai été si prolixe sur un sujet qui ne
-t'intéresse sans doute nullement et qui ne saurait m'intéresser plus
-d'un jour ou deux encore. J'ai envie de jeter tout cela au panier et de
-reprendre ma lettre où je l'avais laissée avant de m'embarquer dans le
-récit de cette aventure, si aventure il y a. Et, comme, au fait, il n'y
-en a pas l'apparence, je peux continuer sans indiscrétion envers ma
-belle désolée et sans crainte de te rendre jaloux de mon bonheur. Si je
-t'ennuie, pardonne-le-moi en songeant que je suis seul dans une grande
-maison silencieuse; que la soirée est longue, et que tu es la seule
-victime que j'aie à immoler à mon oisiveté. D'ailleurs, mon récit va
-s'augmenter d'une journée de plus, ce qui donne plus de consistance au
-souvenir que je veux conserver de cette rencontre singulière, et le
-moyen de le conserver, c'est de l'écrire, dussé-je, après l'avoir fini,
-le garder pour moi seul.
-
-Je _me suis laissé_, dans mon précédent chapitre, à table avec
-mademoiselle Muiron. Bien que ses confidences eussent pour moi quelque
-intérêt, je me trouvai insensiblement sur la causeuse plus disposé à
-dormir qu'à l'écouter. Elle m'avait charitablement invité à fumer mon
-cigare, assurant que sa maîtresse ne s'en apercevrait pas. Mes yeux se
-fermèrent, et je m'endormis au léger bruit des assiettes et des tasses
-qu'elle emportait avec précaution.
-
-Quand je m'éveillai, il était au moins midi. La chaleur était
-accablante; les cousins faisaient invasion dans mon pavillon, et, sauf
-leur bourdonnement et les bruits lointains des travaux champêtres, un
-profond silence régnait autour de moi. Je sortis, un peu honteux de mon
-somme; mais je me trouvai complétement seul dans le jardin. Je pénétrai
-dans la cour, pensant bien que madame de Monteluz m'avait assez oublié
-pour qu'il ne fût pas nécessaire d'aller lui demander pardon de ma
-grossière séance chez elle, et voulant au moins prendre congé de la
-duègne. La cour était déserte, la maison muette. Je poussai jusqu'à la
-basse-cour. Elle n'était occupée que par une volée de moineaux qui
-s'enfuit à mon approche. Enfin, je trouvai une grosse servante au fond
-d'une étable. Elle était en train de traire une vache maigre, et
-m'apprit, sans se déranger, que madame devait être dans le petit bois,
-au bout de la prairie, parce que c'était son heure de s'y promener; que
-mademoiselle Muiron devait être chez le meunier, au bord de la rivière,
-parce que c'était son heure d'aller acheter de la volaille. Quant au
-jardinier, ce n'était pas son jour.
-
---Mais, si monsieur veut quelque chose, ajouta-t-elle d'un air candide,
-je serai à ses ordres quand j'aurai battu mon beurre.
-
-Je la chargeai de mes compliments pour mademoiselle Muiron, et je
-revenais vers la maison, afin de reprendre le sentier qui conduit à
-Mauzères, lorsque, par une fenêtre ouverte, au rez-de-chaussée, mes yeux
-tombèrent sur un joli piano de Pleyel qui brillait comme une perle au
-milieu du plus pauvre et du plus terne ameublement dont jamais femme
-élégante se soit contentée. La vachère, qui m'avait suivi, portant son
-vase de crème vers la cuisine, vit mon regard fixé avec une certaine
-convoitise sur l'instrument, et me dit:
-
---Ah! vous regardez la jolie musique à madame! On n'avait jamais rien vu
-de si beau ici, et madame musique que c'est un plaisir de l'entendre!
-C'est mademoiselle Muiron qui a acheté ça à la vente du château de
-Lestocq, pas loin d'ici. Elle a vu estimer ça comme elle passait en se
-promenant; elle a dit: «Ça fera peut-être plaisir à madame.» Elle a mis
-dessus, et elle l'a eu. Dame! elle fait tout ce qu'elle veut, celle-là!
-Si vous voulez musiquer, faut pas vous gêner, allez, c'est fait pour ça.
-Entrez, entrez! mademoiselle Muiron ne s'en fâchera pas, puisqu'elle
-vous a fait déjeuner avec elle.
-
-Là-dessus, elle poussa devant moi la porte du salon, qui n'était même
-pas fermée au loquet, et s'en alla faire son beurre.
-
-Je te disais, l'autre jour, que j'avais eu une jouissance extrême à
-oublier tout, même l'art, ce tyran jaloux de nos destinées, ce mangeur
-d'existences, ce boulet qui m'a longtemps rivé à mille sortes
-d'esclavages; mais on boude l'art comme une maîtresse aimée. Il y a deux
-mois que je n'ai rencontré que les chaudrons des auberges de la Suisse,
-deux mois que je n'ai tiré un son de mon gosier, et, à la vue de ce joli
-instrument, il me vint une envie extravagante de m'assurer que je
-n'étais pas endommagé par l'inaction. J'entrai résolument, j'ouvris le
-piano, et, tout naturellement, la première chose qui me vint sur les
-lèvres fut le _Nessun maggior dolore_, que, la veille au soir, j'avais
-entendu chanter de loin par la désolée, et qui a besoin de son
-accompagnement pour être complet. Je le chantai d'abord à demi-voix, par
-instinct de discrétion; mais je le répétai plus haut, et, la troisième
-fois, j'oubliai que je n'étais pas chez moi et je donnai toute ma voix,
-satisfait de m'entendre dans un local nu et sonore, et de reconnaître
-que le repos de mon voyage m'avait fait grand bien.
-
-Cette expérience faite, j'oubliai ma petite individualité pour savourer
-la jouissance que ce court et complet chef-d'oeuvre doit procurer, même
-après mille redites et mille auditions, à un artiste encore jeune. Je ne
-sais pas si les vieux praticiens se blasent sur leur émotion, ou si elle
-leur devient tellement personnelle, qu'ils exploitent avec un égal
-plaisir une drogue ou une perle, pourvu qu'ils l'exploitent bien. Tu
-m'as dit souvent, mon ami, que, devant un Rubens, tu ne te souvenais
-plus que tu avais été peintre, et que tu contemplais sans pouvoir
-analyser. Oui, oui, tu as raison. On est heureux de ne pas se rappeler
-si on est quelqu'un ou quelque chose, et je crois qu'on ne devient
-réellement quelque chose ou quelqu'un qu'après s'être fondu et comme
-consumé dans l'adoration pour les maîtres.
-
-Je ne sais pas comment je chantai pour la quatrième fois, ce couplet. Je
-dus le chanter très-bien, car ce n'était plus moi que j'écoutais, mais
-le gondolier mélancolique des lagunes sous le balcon de la pâle
-Desdemona. Je voyais un ciel d'orage, des eaux phosphorescentes, des
-colonnades mystérieuses, et, sous la tendine de pourpre, une ombre
-blanche penchée sur une harpe que la brise effleurait d'insaisissables
-harmonies.
-
-Quand j'eus fini, je me levai, satisfait de ma vision, de mon émotion,
-et voulant pouvoir les emporter vierges de toute autre pensée; mais, en
-me retournant, je vis, dans le fond de l'appartement, madame de
-Monteluz, assise, la tête dans ses mains, et la Muiron agenouillée
-devant elle. Il y eut un moment de stupéfaction de ma part, d'immobilité
-de la leur. Puis madame de Monteluz, la figure couverte de son mouchoir,
-et repoussant doucement Toinette qui voulait la suivre, sortit
-précipitamment.
-
---Mon Dieu, je lui ai fait peut-être beaucoup de mal? dis-je à la
-suivante. Il me semble qu'elle pleure! Et pourtant elle aime cet air,
-elle le chante!
-
---Elle le chante bien, répondit Toinette, mais pas si bien que vous, et
-elle ne se fait pas pleurer elle-même. Vous venez de lui arracher les
-premières larmes qu'elle ait répandues depuis sa maladie, et c'est du
-bien ou du mal que vous lui avez fait, je ne sais pas encore; mais je
-crois que ce sera du bien. Elle est grande musicienne, mais elle ne se
-souciait plus de rien, et c'est par complaisance pour moi qu'elle chante
-et joue quelquefois, depuis que j'ai introduit ici ce piano. Je me
-figure qu'elle a besoin de quelques secousses morales, dût-elle en
-souffrir, et que ce qu'il y a de pire pour elle, c'est l'espèce
-d'indifférence où elle est tombée.
-
-Je trouvai que la Muiron ne raisonnait pas mal pour le moment.
-
---Mais est-ce donc à cause de cela, lui demandai-je, que vous m'avez
-retenu ici à l'aide d'un mensonge?
-
---Eh bien, oui, répondit-elle, c'est à cause de cela. J'ai vu que vous
-étiez artiste musicien: que ce soit par état ou par goût, qu'est-ce que
-cela fait? Et puis vous êtes aimable, vous êtes charmant, et, si madame
-pouvait se plaire dans votre compagnie, ne fût-ce qu'une heure ou deux,
-cela lui rendrait peut-être le goût de vivre comme tout le monde. Est-ce
-donc un si grand sacrifice que je vous demande, de vous intéresser toute
-une matinée à la plus belle, à la plus malheureuse et à la meilleure
-femme qu'il y ait sur la terre?
-
-Je fus touché de la sincérité avec laquelle cette fille parlait, et je
-lui offris de chanter encore, dût madame de Monteluz revenir pour me
-chasser. La Muiron m'embrassa presque et me dit:
-
---Tenez! si vous saviez quelque chose de beau que madame ne connût pas?
-C'est bien difficile, mais si cela se rencontrait! Tout ce qu'elle sait
-lui rappelle le temps passé. Une musique qui ne lui rappelerait rien et
-qui serait bonne, car elle s'y connaît, ne lui ferait peut-être que du
-bien.
-
-Je chantai ma dernière composition inédite; une idée riante et champêtre
-qui m'est venue en traversant l'Oberland, et dont je suis aussi content
-qu'on peut l'être d'une idée qui a pris forme. Pour moi, les idées
-_latentes_, si je puis parler ainsi, ont un charme que la réalisation
-détruit.
-
-Madame de Monteluz, qui s'était sauvée dans le jardin pour pleurer,
-m'entendit. Toinette, qui s'inquiétait d'elle, et qui alla la trouver,
-revint me dire qu'elle me demandait, comme une charité, de recommencer.
-
-Quand j'eus fini, la désolée ne donnant plus signe de vie, je pris
-définitivement congé de Toinette; mais je n'avais pas gagné le revers du
-coteau, que Toinette me rattrapa.
-
---Je cours après vous pour vous remercier de sa part, me dit-elle. Elle
-a tant pleuré, qu'elle n'a presque pas la force de dire un mot, et elle
-a une douleur si discrète, qu'elle ne voudrait pas que vous la vissiez
-comme cela. Elle dit que ce serait bien mal vous récompenser de ce que
-vous avez fait pour elle, car elle pense que les larmes sont
-désagréables à voir.
-
---Désire-t-elle que je revienne un autre jour?
-
---Elle n'a pas dit cela; mais elle a dit: «Ah! mon Dieu, c'est déjà
-fini! quand retrouverais-je...?» Elle s'est arrêtée. Puis elle a repris:
-«Dis-lui... Non, rien, rien, remercie-le; dis-lui que c'est bien bon de
-sa part, d'avoir chanté pour moi! que je suis bien reconnaissante.» Je
-vous le dis, monsieur, et vous vous en allez?
-
---Je reviendrai, Toinette!
-
---Quand ça?
-
---Quand faut-il revenir?
-
---Dame! le plus tôt sera le mieux.
-
---Eh bien, ce soir. Je ne me présenterai pas. Elle ne me verra pas. Je
-lui épargnerai ainsi la fatigue de s'occuper de moi. Je chanterai dans
-la campagne, à portée d'être entendu. Mais ne l'avertissez point. Je
-crois que l'inattendu sera pour beaucoup dans sa jouissance.
-
---Ah! monsieur, s'écria Toinette, je voudrais être jeune et jolie pour
-vous faire plaisir en vous embrassant!
-
-Elle dit cela en rougissant sous son rouge, comme si elle se croyait
-encore aussi appétissante que modeste, et se sauva comme si j'eusse été
-d'humeur à la poursuivre.
-
-Cette vieille écervelée me gâte un peu ma Desdemona. Mais, après tout,
-ce n'est pas sa faute; je ne suis pas obligé d'embrasser la Muiron, et
-au fond cette confidente de la tragédie a un très-bon coeur.
-
-Je tins ma parole: je retournai au Temple à l'entrée de la nuit, non
-sans être épié, je crois, par M. Comtois, mon valet de chambre, qui est
-fort curieux et qui s'inquiète de mes moeurs. J'entendis madame de
-Monteluz, qui avait retenu presque toute ma ballade, et qui en cherchait
-la fin avec ses doigts sur le piano. Placé sous sa fenêtre, le long du
-rocher, je la répétai plusieurs fois. On fit silence longtemps; mais
-tout à coup je vis un spectre auprès de moi: c'était elle. Elle me
-tendait les deux mains en me disant:
-
---Merci, merci! vous êtes bon, vous êtes vraiment bon!
-
-Elle avait la voix émue; mais l'obscurité m'empêcha de voir si elle
-avait beaucoup pleuré et si elle pleurait encore. Je ne distinguais
-d'elle que sa taille élégante sous ses voiles blancs et le pâle ovale de
-sa tête, penchée vers moi avec une bonhomie languissante.
-
---Je ne veux pas que vous vous fatiguiez davantage, me dit-elle d'un ton
-presque amical. Venez vous reposer en jouant un peu du piano.
-
-J'entendis alors la Muiron, dont l'ombre moins svelte se dessina
-derrière la sienne, lui dire à demi-voix:
-
---Chez vous? à cette heure-ci? comme si elle eût été avide de constater
-un fait acquis à sa politique.
-
---Eh bien, pourquoi pas? répondit madame de Monteluz.
-
---C'est à cause de ce que l'on pourrait dire, reprit Toinette, qui parla
-encore plus bas et dont je devinai plutôt que je n'entendis
-l'observation.
-
-A quoi madame de Monteluz répondit tout haut:
-
---Je te demande un peu ce que cela peut me faire!
-
-En même temps, elle passa son bras sous le mien et fit quelques pas
-auprès de moi en remontant vers la maison.
-
---Prenez garde, madame! s'écria Toinette. Monsieur, soutenez madame.
-
-En effet, le sentier était fort dangereux; je l'avais pris pendant le
-crépuscule pour gagner un rocher isolé dont la situation hardie m'avait
-tenté; mais la nuit s'était faite, et, pour regagner les terrasses du
-jardin, il fallait côtoyer un petit abîme assez menaçant.
-
---Ne craignez rien pour moi, et regardez à vos pieds, me dit la désolée
-en prenant les devants avec assurance. Muiron, prends garde toi-même.
-
---Vous me ferez tomber si vous faites vos imprudences! lui cria encore
-la Muiron en s'attachant à moi avec frayeur. Voyez, monsieur, si ce
-n'est pas déraisonnable! ça fige le sang! Ne passez pas par là, madame;
-faisons le tour!
-
-Madame de Monteluz ne semblait pas l'entendre. Elle franchit le pas
-dangereux sans paraître y songer, et, tout étonnée ensuite de l'effroi
-de la Muiron, elle lui dit:
-
---Mais de quoi donc t'inquiètes-tu? Tu sais bien que je n'ai plus le
-vertige.
-
-Mon ami, il y avait bien des choses dans ce peu de mots, et encore plus
-peut-être dans ce _Qu'est-ce que cela peut me faire?_ qu'elle avait dit
-auparavant. Pour une femme délicate, n'avoir _plus_ le vertige en
-côtoyant les précipices, c'est ne plus se soucier de la vie. Pour une
-femme pure, ne pas se soucier de l'opinion, c'est abdiquer ce que les
-femmes placent au-dessus de leur vertu. Il y a là un abîme de dégoût de
-toute chose, plus profond que ceux auxquels peut se briser la vie ou la
-réputation.
-
-Je me demandais, en marchant dans le jardin, silencieux à ses côtés, si
-je devais me blesser du profond dédain pour ma personne que cette
-confiance et cette aménité couvraient d'un voile si transparent. J'ai
-été un peu gâté, tu le sais. J'ai failli devenir fat ou vaniteux au
-commencement de ma carrière; tu m'as averti, tu m'as préservé...
-Pourtant le _vieil homme_, ou plutôt le jeune homme reparaît apparemment
-encore quelquefois. J'étais piqué, j'étais sot.
-
-Quand nous rentrâmes dans la pièce que l'ancien propriétaire décorait
-sans doute du titre usurpé de salon, la figure de madame de Monteluz me
-frappa comme si je la voyais pour la première fois. Ce n'était plus la
-même femme qui m'avait surpris et comme effrayé le matin. Elle avait
-pleuré; ses beaux yeux limpides en avaient un peu souffert, mais toute
-sa physionomie en était adoucie et embellie. Un voile de mélancolie
-s'était répandu sur cette tranquillité sculpturale. Ce n'était plus la
-mer éclatante et pétrifiée sous la glace, à laquelle je l'avais
-comparée, c'était un lac bleu doucement ému sous les souffles plaintifs
-de l'automne.
-
-Je lui fis encore de la musique; elle me servit elle-même du thé avec
-des soins charmants qui ne parurent plus lui coûter que de légers
-efforts de présence d'esprit. Elle parla musique et peinture avec moi,
-et les noms de plusieurs personnes connues d'elle et de moi dans l'art
-ou dans le monde vinrent se placer naturellement dans notre entretien et
-former un lien commun dans nos souvenirs. Elle me dit que j'étais un
-grand artiste, me questionna sur mes études; mais, bien que Muiron, qui
-ne nous quittait pas, en prît occasion pour essayer de m'interroger
-indirectement sur ma position et mes relations, madame de Monteluz la
-tint en respect par une discrétion exquise sur tout ce qui sortait tant
-soit peu du domaine de l'art. Elle parut m'accepter de confiance.
-
-Ma vanité se remit sur ses pieds. Je crus un moment avoir commencé
-l'oeuvre de sa guérison; mais, en y regardant mieux, je vis que la grâce
-de cet accueil n'était qu'un plus grand effort d'abnégation. Le peu de
-curiosité qu'elle me témoignait, au milieu d'une admiration d'artiste
-plus que satisfaisante pour mon amour-propre, était la plus grande
-preuve possible de l'oubli, où, comme homme, je suis destiné à être
-enseveli par elle.
-
-En somme, c'est une femme ravissante, une nature adorable. Tu la
-connais, si tu te souviens bien de sa figure, qui est le moule exact de
-son esprit et de son caractère. C'est un esprit sérieux, c'est un
-caractère angélique. On voit que cette bouche n'a jamais pu dire une
-médisance, une méchanceté, une dureté quelconque. On sent que cette âme
-n'a jamais admis la pensée du mal. C'est une musique que sa voix, et
-toute la douceur, toute l'égalité de son âme, sont dans sa moindre
-inflexion, dans sa plus insignifiante parole. Elle a pourtant la
-prononciation nette et le _r_ un peu vibrant des femmes méridionales.
-Mais une distinction à la fois innée et acquise efface ce que cette
-habitude a de vulgaire et d'affecté chez les Languedociennes, pour n'y
-laisser que ce qu'elle a d'harmonieux et de secrètement énergique. Je
-n'osais pas la prier de chanter; ce fut Muiron qui s'en chargea, et
-j'appuyai sur la proposition.
-
---Chanter après vous, me dit-elle, serait une grande preuve d'humilité
-chrétienne, et je n'hésiterais pas si je le pouvais; mais, aujourd'hui,
-non! je ne le pourrais pas! Un autre jour, si vous voulez.
-
---Un autre jour? lui dis-je en me levant. Il me sera donc permis de
-venir vous distraire encore un peu avec mes chansons?
-
---Ai-je dit un autre jour? répondit-elle. C'est bien présomptueux! je
-n'ose pas vous le demander.
-
---Eh bien, moi, lui dis-je, je le demande comme une grâce; mais, avant
-tout, je tiens à ne pas tromper une personne dont je respecte la
-tristesse, dont je vénère la confiance. Il y a eu malentendu entre
-mademoiselle Muiron et moi, à coup sûr. Elle vous a dit que j'avais
-l'honneur d'être connu de vous, puisque vous vous êtes accusée ce matin
-d'un manque de mémoire. Mademoiselle Muiron s'est trompée absolument. Je
-ne me suis jamais présenté dans votre famille, je ne vous ai jamais
-rencontrée dans le monde, je ne vous ai vue qu'au Conservatoire, il y a
-quatre ans, sans que vous ayez jamais fait la moindre attention à moi.
-
---Eh bien, répondit-elle avec une bienveillance nonchalante, c'est égal,
-nous nous connaissons maintenant.
-
---Non, madame. Je crois que j'ai le bonheur de vous connaître, car il
-suffit de vous voir...; mais...
-
---Eh bien, c'est la même chose pour vous, dit-elle en m'interrompant: il
-suffit de vous entendre; vous avez l'esprit juste et le coeur vrai. Je
-n'ai pas besoin d'en savoir davantage pour vous écouter avec sympathie.
-
---Alors, vous ne m'ordonnez pas, vous me défendez peut-être de vous dire
-qui je suis? C'est le comble de l'indifférence.
-
-Le ton un peu amer que, malgré moi, je mis dans ces paroles, parut la
-frapper. Elle me regarda avec étonnement et jusque dans les yeux, avec
-une absence de timidité qui était la suprême expression d'une totale
-absence de coquetterie; puis elle me tendit la main avec une grande
-franchise en me disant:
-
---Non, ce n'est pas de l'indifférence, c'est de la confiance, vous
-l'avez dit. Si votre figure n'est pas celle d'un galant homme, je suis
-devenue aveugle; si votre intelligence n'est pas supérieure, je suis
-devenue inepte. De votre côté, vous ne m'avez pas regardée une seconde
-sans voir que j'ai cent ans; vous n'êtes pas revenu, ce soir, chanter
-exprès pour moi, sans m'apporter l'aumône d'une profonde pitié. Cela ne
-m'humilie pas, vous voyez! je l'accepte, au contraire, avec une
-véritable reconnaissance. Ne me dites pas qui vous êtes, et revenez
-demain.
-
-Muiron était bien désappointée de la première partie de cette
-conclusion. Elle me suivit encore sous prétexte de me reconduire, et
-finit par me dire naïvement:
-
---Eh bien, voyons, là, monsieur, puisque vous vouliez donner à madame
-des éclaircissements sur votre position, donnez-les-moi; ce sera la même
-chose!
-
---Non pas, mon aimable Toinette, lui répondis-je en riant; ma
-_position_, comme vous dites, devient ici, grâce à vous, un secret que
-je me ferais un devoir de révéler à votre maîtresse, mais que je me fais
-un plaisir de vous taire.
-
---Monsieur s'amuse! dit-elle, à la bonne heure! Pourtant il a tort de me
-traiter si mal. Il me met, moi, dans une position très-délicate.
-
---Où vous vous êtes jetée résolument vous-même.
-
---Plaignez-vous, ingrat! vous brûliez de voir madame, et vous voilà
-accueilli par elle comme un ami.
-
---Vous errez, ma chère. Je ne brûlais pas de la voir et je ne suis pas,
-et je n'aurai jamais le bonheur d'être son ami.
-
---Alors... vous nous quittez? vous ne reviendrez plus? dit-elle avec
-effroi.
-
---Je reviendrai demain et je partirai après-demain. Bonsoir,
-mademoiselle Toinette.
-
---Tenez, vous êtes amoureux, fit-elle entre ses dents en me tournant le
-dos. Eh bien, puisque vous n'avez pas de confiance en moi, ce sera tant
-pis pour vous!
-
-Je la quittai sur cette belle conclusion, et je me moquai d'elle
-intérieurement, car je jure...
-
- * * * * *
-
-Je ne sais pas pourquoi d'Argères ne jura pas. Il n'acheva pas sa
-lettre, il ne l'envoya pas à son ami, il ne partit pas. Huit jours
-après, il lui en envoya une plus concise que voici:
-
-
-
-
-V
-
-
-Lettre de d'Argères à Descombes.
-
-Non, je ne t'oublie pas. Je t'ai écrit des volumes ces jours derniers.
-Je les ai mis de côté pour t'en montrer l'_épaisseur_, comme pièces
-justificatives de cette assertion. Mais je ne te les ferai pas lire. Au
-commencement d'un amour qu'on ignore en soi-même, on est très-bavard.
-Quand on se sent pris véritablement, on devient muet. Chez moi, ce n'est
-pas consternation, c'est plutôt recueillement. Te voilà au fait. Je suis
-sous l'empire d'une passion. Si elle était partagée, je ne te dirais
-même pas ce qui me concerne. Elle ne l'est pas: donc, j'avoue que je ne
-suis pas un amant heureux, mais que je suis cependant heureux de sentir
-que j'aime.
-
-Je m'arrête sur ces deux mots, car je vois à ta lettre, cher ami, que
-tes esprits ont pris réellement un vol qui n'est pas le mien. Je dois te
-sembler ridicule. Cela m'est égal; mais je ne voudrais pas te sembler
-importun par mon indifférence à tes occupations. Tu te plains de n'être
-plus artiste. Je n'en crois rien. Peut-on avoir goûté les suprêmes
-jouissances de la vie et les dédaigner pour des jouissances vulgaires?
-Non. La fièvre de spéculations qui te possède en ce moment n'est autre
-chose elle-même qu'une fougue d'artiste. J'ai été surpris le jour où,
-accrochant ta palette aux pauvres murailles de ton atelier, tu m'as dit:
-
---L'art, c'est la soif de tout. Il faut la richesse pour assouvir les
-besoins que l'imagination nous crée!
-
-Je t'ai répondu, il m'en souvient:
-
---Prends garde! la soif assouvie, il n'y a peut-être plus d'artiste.
-
---Eh bien, disais-tu, meure l'artiste et avec lui la souffrance!
-
-Je t'ai combattu; mais j'ai apprécié ensuite ta situation et tes
-facultés. Fils d'un riche et habile spéculateur, il y avait en toi des
-tendances innées, une capacité non développée, mais certaine, pour la
-spéculation. L'art t'avait séduit, il t'appelait de son côté. Tu avais
-pris, dès l'enfance, dans la riche galerie de ton père, la compréhension
-et l'enthousiasme de la peinture. Peut-être aussi mon exemple t'avait-il
-influencé. Blâmé, repoussé de ta famille, réduit à souffrir des
-privations que tu n'avais pas connues, tu as eu plus de talent que de
-bonheur et tu t'es découragé, peut-être au moment de vaincre!
-
-Réconcilié avec ton père à la condition que tu abandonnerais cette
-carrière improductive pour le suivre dans la sienne, tu t'es jeté,
-d'abord avec dégoût, et puis bientôt avec ardeur, dans les jeux de la
-fortune. Tu as connu là de nouvelles émotions, plus vives, plus
-absorbantes que les autres. Et maintenant, tu avoues que les jouissances
-que la fortune achète ne sont rien et s'épuisent en un instant. Tu dis
-que la jouissance est précisément dans le travail, l'agitation, les
-transports qu'exigent et procurent les chances de gain et de perte. Je
-te comprends, joueur que tu es! Impressionnable et avide d'excitations,
-artiste en un mot, tu fais, de la spéculation, une espèce de passion que
-tu pourrais appeler l'art pour l'art.
-
-Te dirai-je que je souffre de te voir lancé dans cette arène brûlante?
-J'aurais mauvaise grâce, quand c'est par toi que moi-même... Mais ce
-n'est pas de moi qu'il s'agit. Je ne songe qu'au péril de ta situation.
-Je ne m'occupe pas des chances de désastre: tu les supporterais
-vaillamment dès que les catastrophes seraient un fait accompli, puisque
-jamais ton honneur ne sera mis en jeu. Mais je songe, cher ami, à la
-rapidité de ces existences fébriles, à l'énorme dépense de forces
-qu'elles absorbent, à l'étiolement prématuré des facultés qui nous ont
-été données pour un bonheur plus calme et des émotions mieux ménagées.
-Je songe à ceux que nous avons vus briller et disparaître, blasés,
-malades ou tristes, lassés ou éteints, au milieu de leur poursuite, et
-jusqu'après avoir atteint leur but apparent, la richesse! Je reviens à
-mon triste dire: la soif assouvie, l'artiste, l'homme, peut-être, sont
-anéantis!
-
-Je ne t'accorde pas encore que ce soit un mal consommé. Je suis loin de
-le penser, et, puisque tu jettes ce cri d'effroi: «Je ne me sens déjà
-plus artiste!» c'est que tu sens qu'il est encore temps de t'arrêter.
-Permets-moi de croire que je t'y déciderai, et que j'aurai, à mon retour
-à Paris, quelque influence sur toi: non pour te ramener, au grand
-désespoir des tiens, dans le grenier où nous avons peut-être trop
-souffert, mais pour te rendre au repos, aux plaisirs intellectuels, à la
-vérité, à l'amour, que tu commences à nier! L'amour! arrête-toi devant
-ce blasphème! Tu parles à un amoureux qui poursuit son idéal dans les
-yeux d'une femme, comme tu poursuis le tien sur la roue de la fortune.
-Cette déesse-là est aveugle comme Cupidon, et, en somme, nous marchons
-tous deux dans les ténèbres; mais je crois mon but plus réel que le
-tien, et les sentiers qui m'y conduisent sont bordés des fleurs de la
-poésie.
-
-Ne ris pas, mon cher Adolphe: j'ai presque envie de pleurer quand je te
-vois railler nos rêves du passé et nos misères pleines d'espérance et de
-courage.
-
-Quant au principal objet de ta lettre, je te dis non; et mille fois
-merci, mon ami. Je n'y tiens pas; je trouve que c'est assez. Pour rien
-au monde je ne voudrais m'embarquer sur ces mers inconnues. Je dois, je
-veux, avec toi, prêcher d'exemple.
-
-
-Journal de Comtois.
-
-Monsieur est, je le crains, un triste sire. Je ne sais pas encore ce
-qu'il est, mais il s'en cache si bien, que ce doit être très-fâcheux.
-Sitôt que je le saurai, je le quitterai. Le tout, c'est qu'il me ramène
-à Paris; autrement, le voyage serait à ma charge.
-
-J'ai fait la connaissance d'une voisine qui me désennuie un peu. C'est
-la femme de charge d'une dame folle qui demeure tout près d'ici. Elle
-s'appelle Antoinette Muiron, et a beaucoup de conversation et d'esprit.
-Cette dame folle est riche et de grande maison, ce qui est cause que
-monsieur voudrait profiter de ce qu'elle n'a pas sa tête pour l'épouser.
-Mademoiselle Muiron ne dit pas la chose comme elle est, mais elle
-s'inquiète beaucoup de savoir qui est monsieur, et je vois à son
-tourment que les choses vont vite. Après tout, je ne peux rien lui
-apprendre de monsieur, puisque je ne le connais ni d'Ève ni d'Adam; mais
-le mal qu'il se donne pour épouser une folle prouve assez qu'il n'a ni
-sou ni maille, et qu'il ne se respecte pas infiniment.
-
-Mademoiselle Muiron est très-aimable, mais bien défiante, et, quand je
-lui dis que sa maîtresse est aliénée, elle fait celle qui se moque de
-moi; mais on ne m'attrape pas comme on veut, et je sais bien que cette
-dame ne sort jamais, qu'elle ne reçoit personne, excepté mon maître,
-qu'elle chante la nuit, et qu'elle est toujours habillée de blanc.
-Monsieur flatte sa manie, qui est la musique, et, de chansons en
-chansons, il la mettra dans le cas d'être forcée de l'épouser. Voilà son
-plan, qui est bien visible, malgré qu'il s'en cache, même avec moi.
-
-
-Narration.
-
-Le lendemain de la journée que d'Argères avait racontée à son ami, récit
-qui resta dans ses papiers, Laure de Monteluz, un instant secouée par
-les larmes qu'avaient provoquées des chants véritablement admirables,
-retomba dans son inertie, et d'Argères la trouva rentrée dans son marbre
-comme une Galathée déjà lasse de vivre. Disons quelques mots de ce jeune
-homme que Comtois et Toinette trouvaient si cruellement mystérieux.
-
-Il avait eu ce qu'on appelle une jeunesse orageuse. Beau, intelligent,
-richement doué, confiant, prodigue, impressionnable, il avait mangé son
-patrimoine. Forcé de travailler pour vivre, il n'en avait pas été plus
-malheureux. Malgré quelques douleurs et quelques traverses passagères,
-tout lui avait souri dans la vie: l'art, le succès, le gain, les femmes
-surtout. En cela son existence ressemblait à celle de tous les artistes
-d'élite, de tous les hommes favorisés par la nature, accueillis et
-adoptés par le monde.
-
-Ce qui le rendait remarquable dans le temps où nous vivons, c'est
-qu'après avoir usé et abusé d'une vie de triomphes et de plaisirs, il
-était encore, à trente ans, aussi jeune de corps et d'esprit, aussi
-impressionnable, aussi naïf de coeur, aussi droit de jugement que le
-premier jour. C'était une si belle organisation, que nul excès n'avait
-pu la flétrir au physique, nulle déception la déflorer au moral. Les
-funestes enivrements qui dévorent tant d'existences vulgaires, et même
-beaucoup d'existences choisies, n'avaient rien épuisé, rien terni dans
-la sienne. Ceci est un phénomène que l'affectation du scepticisme rend
-très-difficile à constater de nos jours, mais dont l'existence n'est pas
-une pure fiction de roman. Il est encore de ces natures privilégiées
-dont la virginité morale est inviolable et qui ne le savent pas
-elles-mêmes.
-
-D'Argères avait aimé souvent, et beaucoup aimé; mais, faute de
-rencontrer sa _pareille_, il n'avait jamais été lié par l'amour. Il
-avait souffert, il avait fait souffrir. Né pour être fidèle, il avait
-été volage. Sincère, il avait trompé en se trompant lui-même sur la
-durée et la portée de ses affections. Les amours faciles ne l'avaient
-pas empêché d'être l'éternel amant du difficile. L'idéal remplissait son
-âme sans l'attrister. Le positif avait accès dans sa vie sans la
-dévorer. Tout entier à ce qui le passionnait, il regardait peu derrière
-lui, devant lui encore moins. Pour le passé, il avait la générosité;
-pour l'avenir, le courage des forts.
-
-Cet homme, oublieux sans ingratitude, entreprenant sans outrecuidance,
-ne se connaissait pas d'ennemis, parce qu'il n'enviait et ne haïssait
-personne. Il aimait l'art avec son imagination et avec ses entrailles.
-Il ne savait donc ce que c'est que la jalousie et les mille odieuses
-petitesses qui désolent la profession de l'artiste.
-
-Il aimait le monde et la solitude, l'inaction complète et le travail
-dévorant, le bruit et le silence, la jouissance et le rêve. La
-succession rapide de ses goûts et de ses changements d'habitudes pouvait
-paraître du caprice et de l'inconséquence: c'était, au contraire,
-l'effet d'une logique naturelle qui le poussait à se compléter par des
-jouissances diverses.
-
-Il aimait aussi les voyages. Il avait parcouru l'Europe, et, tout en
-courant vite, tout en vivant beaucoup pour son compte, son grand oeil
-bleu, qui voyait bien, avait embrassé, dans une appréciation juste, les
-hommes et les choses. Cette expérience ne l'avait rendu ni amer ni
-pessimiste en aucune façon. Les belles âmes ont une bonté souveraine qui
-leur fait une loi facile de l'indulgence, une foi solide du progrès.
-
---Il faudrait être niais pour ne pas voir le mal, disait-il; il faut
-être impitoyable pour le croire éternel.
-
-D'Argères avait donc de grands instincts religieux. Il n'est guère de
-véritable artiste sans spiritualisme sincère et profond. La foi de
-l'artiste est même plus solide que celle du philosophe. Elle n'est pas
-discutable pour lui, elle est son instinct, son souffle, sa vie même.
-
-D'Argères était à la fois un grand esprit et un bon enfant. Il était
-homme, et c'est avouer que l'insensibilité de cette belle Laure, qu'il
-admirait trop pour ne pas l'aimer déjà un peu, lui fit éprouver, dans
-les premiers moments, une certaine mortification intérieure; mais son
-bon sens prit aisément le dessus et il se moqua de lui-même.
-
---Après tout, se dit-il, c'est moi qui ai voulu la voir, et, l'ayant
-vue, c'est moi qui ai voulu me produire devant elle. Ses larmes et sa
-confiance sont un payement fort honnête de mon petit mérite. Que me
-doit-elle de plus?
-
-Et puis, en la voyant si navrée et comme incurable, il se prenait d'une
-tendre compassion pour elle. Il se reprochait généreusement de s'amuser
-aux bagatelles de l'amour-propre, devant une souffrance si absolue et si
-peu importune. Peut-on s'irriter contre le silence des tombes?
-
-L'espèce de maladie ou plutôt de courbature morale qui pesait sur cette
-femme amena entre elle et d'Argères une manière d'être assez inusitée,
-et l'espèce d'abîme creusé entre eux par sa douleur fut précisément la
-cause d'une sorte d'intimité étrange et soudaine. Il est très-certain
-qu'à cette époque, sans avoir jamais eu aucun symptôme d'aliénation, la
-veuve d'Octave ne jouissait pourtant pas d'une lucidité complète. Pour
-avoir trop contenu les manifestations d'un désespoir violent, elle avait
-pris une habitude de stupeur dont il ne dépendait pas toujours d'elle de
-sortir. Plongée ou ravie dans des contemplations intérieures, tantôt
-pénibles, tantôt douces, elle était devenue si étrangère au monde
-extérieur, qu'elle n'avait pas toujours la notion du temps qui
-s'écoulait et des êtres qui l'entouraient. Elle passa quelques jours
-dans un redoublement de fatigue pendant lequel d'Argères resta des
-heures entières à l'observer et à la suivre, tantôt de près, tantôt à
-distance, sans qu'elle se rendît bien compte de sa présence. Elle le
-salua plusieurs fois, comme si, à chaque fois, il venait d'arriver,
-oubliant qu'elle l'avait déjà salué. Elle le quitta au milieu d'un
-échange de paroles courtoises et revint, après avoir rêvé seule au bout
-d'une allée, reprendre la conversation où elle l'avait laissée, sans
-s'apercevoir qu'elle l'eût interrompue.
-
-Dans d'autres moments, elle vint finir près de lui une réflexion ou une
-rêverie qu'elle avait commencée en elle-même. Enfin, il y eut dans son
-cerveau des lacunes qui permirent à ce jeune homme, déjà épris, de la
-voir plus souvent et plus longtemps que les convenances ne semblaient le
-permettre, et qui l'eussent compromise dans un pays moins désert, dans
-une demeure moins isolée, et sous les yeux d'une personne moins dévouée
-que Toinette.
-
-Tant que d'Argères crut à l'impossibilité de devenir amoureux d'un
-fantôme, il se laissa aller à l'espèce d'attrait curieux qu'il éprouvait
-à l'observer.
-
-Le piano était aussi pour quelque chose dans l'instinct qui l'entraînait
-vers le Temple, et qui l'y retenait une partie de la journée. Il avait
-l'âme pleine de pensées musicales qui recommençaient à le tourmenter et
-dont il demandait à sa propre audition la sanction définitive. La
-désolée l'écoutait de loin, voulant lui laisser toute liberté et ne pas
-gêner les hésitations de sa fantaisie par une attente indiscrète. La
-délicate réserve qu'elle y apporta fit croire parfois à l'artiste que sa
-jouissance musicale était épuisée, et qu'elle devenait insensible à
-cette distraction comme à toutes les autres. Il demanda à Toinette s'il
-ne devenait pas plus ennuyeux qu'agréable. Celle-ci lui répondit qu'il
-ne devait rien craindre: ou madame de Monteluz l'écoutait avec plaisir,
-ou elle ne l'entendait pas du tout, car elle avait la faculté de
-s'abstraire complétement.
-
-Laure avait pris l'habitude de passer presque toute la journée en plein
-air. La maison ne lui offrant aucune ressource de bien-être et
-l'attristant sensiblement, elle cherchait le soleil, la vue des arbres,
-et marchait lentement, mais sans relâche, sans jamais sortir de l'enclos
-qui, tant jardin que bosquet et prairie, présentait, au revers de la
-colline, un assez vaste parcours. Néanmoins, cette obstination
-ambulatoire, cette inaction absolue, avec une physionomie absorbée,
-étaient des symptômes effrayants que Toinette n'osait confier à
-personne, et qui, augmentant avec la santé apparente de sa maîtresse,
-lui faisaient perdre la tête aussi, et se jeter dans l'espoir d'une
-aventure de roman, comme on s'attache à une ancre de salut.
-
-D'Argères observait aussi ces symptômes avec une terreur secrète. Sa
-répugnance pour les fous lui faisait croire que la belle Laure ne
-pourrait jamais être à ses yeux qu'un objet de pitié; mais, par un
-phénomène bien connu des imaginations vives, cette pitié et cet effroi
-le fascinaient et s'emparaient de sa contemplation, de sa rêverie, de sa
-pensée continuelle.
-
-Il croyait l'oublier en faisant de la musique. La maison étant déserte
-et l'hôtesse invisible, il s'installait devant le piano, où ses idées
-les plus riantes prenaient, malgré lui, une teinte de sombre tristesse.
-Il en était épouvanté, et voulait fuir la contagion qui semblait s'être
-attachée à cette morne demeure, et même à cet instrument qui lui
-semblait tout à coup humide de larmes ou brûlant de fièvre. Mais, tout à
-coup aussi, la désolée passait à portée de sa vue, et il subissait
-l'influence magnétique de sa marche lente et soutenue. Cette beauté,
-extasiée dans un rêve d'infini, s'emparait de lui comme pour l'emporter
-dans un monde inconnu, à travers des pensées sans issue et des énigmes
-sans mot. C'était un sphinx qui, sans le regarder, sans le voir,
-l'enlaçait irrésistiblement dans les spirales sans fin de sa promenade
-fantastique.
-
-Oppressé d'une angoisse terrible, l'artiste s'élançait dehors et
-croisait les pas de la désolée comme pour rompre le charme. Elle se
-réveillait alors et venait à lui d'abord sans le reconnaître; puis, son
-regard étonné s'adoucissait, un faible sourire errait sur ses traits;
-elle lui disait quelques mots sans suite, et, après quelques
-tâtonnements de sa volonté pour rentrer dans le monde réel, elle lui
-parlait avec une douceur pénétrante. Peu à peu, elle reprenait les
-grâces de la femme, grâces d'autant plus persuasives qu'elles étaient
-involontaires. Tantôt elle s'excusait de son manque d'égards, traitant
-naïvement d'Argères comme un artiste religieusement ému traite un grand
-maître; tantôt s'excusant de son indiscrétion et disant avec une
-simplicité d'enfant:
-
---Restez, je m'en vas! Je n'écouterai plus, je me tiendrai bien loin!
-
-Il semblait alors qu'elle eût oublié qu'elle était chez elle, et qu'elle
-s'imaginât que d'Argères était le maître de la maison et le propriétaire
-du piano.
-
-Cet état de choses insolite et bizarre dura plusieurs jours, pendant
-lesquels d'Argères, attiré et retenu comme le fer par l'aimant, ne
-rentra à Mauzères que contraint et forcé par l'heure et le sentiment des
-convenances. Ce peu de jours, qui pouvait avoir dans l'esprit de la
-désolée la durée d'un instant comme celle d'une sieste, suffit pour
-créer à cette dernière une habitude, un besoin d'entendre d'Argères et
-de l'apercevoir à chaque instant, besoin dont elle ne pouvait se rendre
-compte, mais qu'elle éprouvait réellement, comme on va le voir.
-
-Vers la fin de la semaine, comme M. Comtois écrivait sur son journal:
-«Dieu merci, on s'en va! monsieur m'a dit de redemander ses cravates à
-la lingerie,» d'Argères, se sentant gagner par un trouble intérieur
-qu'il était encore temps de combattre par la fuite, résolut de ne plus
-retourner au Temple et d'aller rejoindre, à Vienne, le baron, dont
-l'absence menaçait de se prolonger.
-
-En conséquence, il ordonna à l'heureux Comtois de faire sa malle pour le
-lendemain matin, et il s'enferma pour écrire des lettres et mettre en
-ordre ses papiers. Il crut devoir adresser à madame de Monteluz quelques
-mots d'excuse pour la prévenir que des affaires imprévues l'empêchaient
-d'aller prendre congé d'elle; mais il ne put jamais trouver l'expression
-respectueuse sans froideur, et affectueuse sans passion. Il déchira
-trois fois sa lettre, et il s'impatientait contre le problème qui
-s'agitait en lui, lorsqu'on frappa à sa porte. Il cria: _Entrez_, et vit
-apparaître Antoinette Muiron.
-
---Que diable venez-vous faire ici? lui dit-il avec l'espèce de dépit que
-l'on éprouve à la pensée d'être vaincu fatalement par un faible
-adversaire. Pourquoi quittez-vous votre maîtresse, qui est seule, ou pis
-que seule, avec votre maritorne de laitière?
-
---Monsieur, répondit Toinette sans se troubler d'un accueil si maussade,
-je ne suis pas inquiète de madame dans un moment plus que dans l'autre.
-Elle n'est pas folle, comme il plaît à votre valet de chambre de le
-dire: elle n'a jamais eu l'idée du suicide...
-
---Et que m'importe ce que pense mon valet de chambre? pourquoi
-connaissez-vous mon valet de chambre? pourquoi venez-vous ici le
-questionner?
-
---Je suis venue le questionner sur votre départ, parce que j'ai vu
-tantôt dans vos yeux que vous ne vouliez pas revenir.
-
---Eh bien, après?
-
---Pourquoi partir demain, monsieur, puisque vous aviez encore une
-semaine à nous donner?
-
---Et pourquoi rester, je vous le demande? La tristesse de madame de
-Monteluz se communique à moi et me fait mal; je ne vous l'ai pas caché;
-je ne peux en aucune façon l'en distraire...
-
---Ah! voilà où vous vous trompez, monsieur! Votre musique lui faisait
-tant de bien!
-
---Ma musique, ma musique! Qu'elle prenne un chanteur à ses gages!
-
---Allons, dit la Muiron avec un sourire de triomphe, c'est un dépit
-d'amoureux; je le savais bien!
-
---Eh bien, ce serait une raison de plus pour me sauver! Et vous qui me
-retenez d'une manière si ridicule, pour ne rien dire de plus, quand vous
-savez fort bien qu'il n'y a de danger que pour moi, je vous trouve
-obsédante, folle, presque odieuse! N'avez-vous pas dit que ce serait
-_tant pis pour moi_? Eh bien, allez au diable, et je dirai tant pis pour
-vous!
-
-Malgré sa douceur habituelle, d'Argères était irrité. La Muiron le
-désarma en fondant en larmes.
-
---Oui, je suis folle, dit-elle, mais je ne suis pas odieuse! J'aime ma
-maîtresse, et je la vois perdue si elle reste ainsi.
-
---Arrachez-la à cette solitude, dit d'Argères radouci; reconduisez-la
-chez ses parents.
-
---Oui, monsieur, je le ferai; mais ce sera pire. Elle n'aura pas plus de
-consolation, et on la tourmentera par-dessus le marché.
-
---Faites-la voyager!
-
---Oui, si elle y consentait; mais comment gouverner une personne qui
-vous supplie de la laisser tranquille, comme un mourant supplierait le
-bourreau de ne pas le torturer?
-
---Mais que puis-je à tout cela, moi? Rien, vous le savez de reste!
-
---Qui sait, monsieur? Vous l'avez fait pleurer; c'était déjà un grand
-miracle. Depuis ce jour-là, elle est encore plus triste, c'est vrai;
-mais elle est aussi moins abattue. Elle vous parle dix fois par jour,
-tandis qu'elle passait des quarante-huit heures sans dire un mot. Elle
-vous voit, elle vous entend.
-
---Pas toujours!
-
---Presque toujours! tandis qu'elle ne m'entendait ni ne me voyait la
-moitié du temps. Enfin, elle est tourmentée aujourd'hui, ce soir
-surtout; elle ne sait de quoi.
-
---Ce n'est pas de mon départ? Elle ne s'en doute seulement pas.
-
---Elle n'a pas remarqué votre manière de lui dire adieu, et pourtant
-elle sent que vous la quittez. Quelque chose le lui dit. Elle croit que
-ça ne lui fait rien, et ça lui fait du mal.
-
-D'Argères sentit que Toinette était dans le vrai. Il se défendit de plus
-en plus faiblement, et finit par prendre son chapeau pour la reconduire.
-
-Dans le vestibule de Mauzères, ils virent Comtois en observation, qui
-dit tout bas à Toinette avec un sourire horriblement sardonique:
-
---Eh bien, monsieur va voir votre malade?
-
---Oui, monsieur Comtois, répondit Toinette avec aplomb; ne savez-vous
-pas que votre maître est médecin?
-
-Comtois, tout étourdi de cette nouvelle, retourna dans l'antichambre et
-écrivit sur son journal:
-
-«Je m'en étais toujours douté, monsieur est un homme de peu: c'est un
-médecin.»
-
-
-
-
-VI
-
-
-Narration.
-
-La soirée était attristée par le vent et la pluie, et les sentiers
-détrempés rendaient la marche difficile. D'Argères se persuada qu'il
-n'accompagnait Toinette que par humanité, et ne parut se rendre à aucune
-des raisons qu'elle employait pour retarder son départ. Quand ils furent
-à la porte de l'enclos, une sorte de convention tacite les poussa à y
-entrer ensemble, tout en parlant d'une manière générale de ce qui les
-intéressait l'un et l'autre. Toinette se garda bien de lui faire
-observer qu'il franchissait le seuil: il eût pu se raviser. D'Argères
-n'eut garde de paraître s'apercevoir de sa distraction: il se serait dû
-à lui-même de ne point faire un pas de plus.
-
-Madame de Monteluz passait les soirées assise sur la terrasse: mais la
-pluie l'avait fait rentrer. Ils la trouvèrent au salon, sur une chaise
-de paille, morne, les bras croisés, les yeux fixés à terre; mais elle
-tressaillit contre son habitude, en se voyant surprise, et, se levant:
-
---Ah! mes amis, s'écria-t-elle, vous ne m'aviez donc pas abandonnée?
-
-Elle pressa la main de d'Argères d'une main tremblante et glacée, et
-embrassa Toinette. Deux grosses larmes coulaient lentement sur ses
-joues.
-
---Abandonnée! dit Toinette éperdue. Quelle idée avez-vous eue là! Moi,
-vous abandonner!
-
---Je ne sais pas, répondit Laure, comme honteuse de son effusion, mais
-j'ai cru...
-
-Elle étouffa un nouveau tressaillement nerveux, et se rassit brisée.
-
---Qu'est-ce que vous avez donc cru? lui dit d'Argères, irrésistiblement
-entraîné à plier les genoux près d'elle et à reprendre ses mains dans
-les siennes.--Voyons, je vous le disais bien, mademoiselle Muiron, vous
-avez eu tort de la laisser seule. Elle s'est effrayée de la nuit, de
-l'isolement, du silence. Elle a eu froid, elle a eu peur.
-
-Et d'Argères, prenant à Toinette le burnous de laine blanche qu'elle
-apportait, en enveloppa Laure et laissa quelques instants ses bras
-autour d'elle comme pour la réchauffer. Dans cette amicale étreinte,
-l'artiste s'aperçut ou ne s'aperçut pas qu'il mettait toute son âme. Il
-était vaincu par son propre entraînement; il ne songeait plus à
-interroger le sphinx. Si la vie eût tressailli dans ce marbre, il ne
-l'eût pas senti, tant il était agité lui-même. Il se trouvait envahi par
-la passion, mais envahi tout entier, comme le sont les belles natures,
-qui n'ont pas besoin de dompter leur ivresse, parce que leur amour est
-tout un respect, tout un culte. Ceux-là seuls qui n'aiment pas
-complétement craignent de profaner leur idole par quelque audace. Ils
-sont impurs, puisqu'ils craignent de communiquer l'impureté.
-
-D'Argères ne sentit rien de semblable au fond de sa pensée. Laure
-restait dans ses bras, immobile et chaste, mais elle le regardait avec
-un doux étonnement où n'entrait aucun effroi.
-
---Elle m'aimera, se dit d'Argères, si elle peut encore aimer; car je
-l'aime, et, par là, je la mérite. Si elle m'aime, elle croira en moi,
-elle m'appartiendra.
-
-Dès ce moment, il fut calme. Laure n'avait peut-être pas senti son
-étreinte, mais elle l'avait remarquée et ne l'avait pas repoussée. Elle
-était à lui, sinon par l'amour, au moins par l'amitié, puisqu'elle avait
-foi en lui. Étrangère aux alarmes d'une fausse pudeur, défendue de tout
-danger auprès d'un homme de bien par la vraie pudeur de l'âme, elle
-acceptait son intérêt et ses consolations sans les avoir provoqués
-volontairement. Un sentiment noble, quel qu'il fût, ardent ou fraternel,
-les unissait donc déjà, grâce aux souveraines révélations des grands
-instincts. Aucune amertume, aucune feinte réserve, ne pouvait plus
-trouver place dans leurs relations.
-
---Allez-vous-en, dit d'Argères à Toinette après qu'elle eut servi le
-thé. Je veux lui parler.
-
---Comment! monsieur, dit Toinette effarée, je vous gêne?
-
---Oui, parce que vous ne me comprendriez pas. Je veux être seul avec
-elle. Entendez-vous! je le veux.
-
-Elle sortit consternée, se disant qu'elle avait amené le loup dans la
-bergerie, et retombant dans une de ces alternatives où son caractère,
-mêlé de poésie et de prose, la jetait sans cesse: oser et trembler.
-
-D'Argères présenta le thé à madame de Monteluz; il la fit asseoir sur le
-moins mauvais fauteuil qu'il put trouver; il lui mit un coussin sous les
-pieds, et, s'y agenouillant:
-
---Faites un grand effort sur vous-même, lui dit-il sans préambule et
-avec une conviction hardie. Écoutez-moi et répondez-moi.
-
-Toujours étonnée, mais silencieuse, elle lui répondit avec les yeux
-qu'elle s'y engageait.
-
---Qu'est-ce que vous avez cru, ce soir, en vous trouvant seule?
-
---Ai-je cru quelque chose?
-
---Oui, vous avez commencé cette phrase: «J'ai cru...» Il faut l'achever.
-
---Je ne me souviens plus.
-
---Souvenez-vous! dit d'Argères.
-
-Elle ferma les yeux comme pour regarder en elle-même, puis elle lui
-répondit:
-
---J'ai cru que j'étais complétement délaissée.
-
---Par qui?
-
---Par vous deux. Par vous, c'était tout simple, et je ne pouvais ni m'en
-étonner ni m'en plaindre; mais par Toinette... je n'y comprenais rien...
-Attendez! Oui, j'étais sous l'empire d'un mauvais rêve.
-
---Est-ce que vous avez dormi?
-
---Je ne crois pas. Je rêve aussi bien quand je suis éveillée que quand
-je dors; et, d'ailleurs, je ne distingue pas toujours bien ma veille de
-mon sommeil... Ah çà! ajouta-t-elle après une pause inquiète, est-ce que
-vous ne savez pas que je suis folle?
-
---Pourquoi me retirez-vous vos mains? dit d'Argères frappé de son
-mouvement.
-
---Parce que l'on ne s'intéresse pas aux fous, je le sais. Quelque doux
-et soumis qu'ils soient, on en a peur. Si donc vous ne connaissez pas ma
-situation, si Toinette ne vous a pas dit que j'étais une sorte d'idiote
-tranquille, privée de mémoire et incapable de suivre un raisonnement, il
-faut que vous le sachiez.
-
---Pourquoi?
-
---Parce que je vois bien que vous me portez un généreux intérêt, et que
-je ne veux pas en usurper plus que je n'en mérite.
-
---Vous méritez tout celui dont je suis capable, si votre mal moral est
-involontaire. Là est la question; confessez-vous.
-
---Me confesser? dit madame de Monteluz, dont la figure s'assombrit; et
-pourquoi donc?
-
---Pour que je sache si je dois vous aimer.
-
---M'aimer! moi? s'écria-t-elle en se levant avec effroi. Oh! non!...
-Jamais, personne, entendez-vous bien!
-
---Est-ce que vous croyez que je vous demande de l'amour? dit d'Argères.
-Pourquoi cette frayeur?
-
---C'est une frayeur d'enfant imbécile, si vous voulez, dit-elle en se
-rasseyant; mais, pour moi, le mot aimer est un mot terrible; et, quand
-quelqu'un auprès de moi le prononce... Non! non! je ne veux pas
-seulement que Toinette me dise qu'elle m'aime! Aimer un être mort, c'est
-affreux! je sais ce que c'est!
-
---Alors, vous voulez seulement qu'on vous plaigne? Vous n'acceptez,
-comme vous dites, que la pitié?
-
---Pourquoi la repousserais-je? C'est un bon, un divin sentiment, qui
-fait encore plus de bien à ceux qui l'éprouvent qu'à ceux qui en sont
-l'objet. Je sens cela en moi-même quand je m'aperçois que j'oublie mon
-mal auprès des autres malheureux.
-
---Si vous connaissez encore la pitié, vous êtes encore capable d'aimer,
-car la pitié est un amour.
-
---Un amour général qui ne s'attache pas à un seul être au détriment de
-tous les autres. Voilà celui que j'accepte, et que je peux payer par la
-reconnaissance.
-
---Cela est très-logique, dit d'Argères en souriant pour cacher l'effroi
-que lui causait la fermeté de son accent; et, pour une personne idiote
-ou folle, c'est assez puissant de raisonnement. Puisque vous êtes si
-lucide, résumons-nous. Vous ne voulez pas être aimée à l'état
-d'individu, mais secourue et consolée par des charités toutes
-chrétiennes, parce que vous ne valez pas la peine qu'on se consacre à
-vous en particulier. Pourtant, si Toinette s'absente une heure ou deux,
-vous êtes inquiète, vous vous affligez.
-
---Oui, je suis faible, mais je ne suis pas injuste; je ne lui adresse,
-ni des lèvres ni du coeur, aucun reproche.
-
---Mais pourtant sa vie entière est absorbée dans la vôtre, et vous
-acceptez ce dévouement. Donc, vous pouvez faire exception à votre
-rigidité d'abnégation en faveur de quelqu'un, et vous sentez bien que ce
-quelqu'un vous aime.
-
---Ah! monsieur, même de la part de Toinette, qui m'a élevée, qui s'est
-fait, de me soigner, une habitude impérieuse et un devoir jaloux, cela
-me cause des remords. Vous avouerai-je...? Oui, vous voulez que je me
-confesse! Eh bien, il y a des heures, des jours entiers où ce remords
-est si poignant, où je suis si révoltée contre moi-même d'accaparer
-ainsi, au profit de ma misérable demi-existence, le dévouement d'une
-personne qui a le droit et le besoin d'exister pour elle-même; enfin, je
-me fais quelquefois tellement honte et aversion, que j'ai des pensées de
-suicide et que j'y céderais si je ne craignais de laisser des remords
-imaginaires à cette pauvre fille. Alors, voyez-vous, il me prend des
-envies sauvages de la fuir, de fuir tout le monde, de n'être plus à
-charge à personne... Ah! si je savais un désert que je pusse atteindre
-en liberté! Celui-ci m'a affranchi de la souffrance de mes proches; mais
-déjà on me réclame, on me rappelle... et il n'est d'ailleurs pas assez
-profond, puisque m'y voilà avec Toinette qui m'aime, et vous qui parlez
-de m'aimer.
-
---Le raisonnement est inattaquable, pensa d'Argères, qui l'écoutait sans
-dépit, parce qu'il voyait en elle une sincérité complète. Je ne vaincrai
-pas sa douloureuse sagesse. Voyons si les entrailles sont muettes et si
-tout instinct d'affection humaine est éteint pour jamais.
-
-Il se leva en silence, lui baisa la main, et sortit. Toinette était sur
-le palier, essayant de voir et d'entendre.
-
-Il la repoussa avec autorité et resta quelques instants seul et attentif
-au moindre bruit.
-
---Que Dieu me pardonne de la torturer peut-être! pensa-t-il en collant
-son oreille à la porte. Ce sera son salut.
-
-Il entendit enfin un brusque sanglot et rentra vivement. Laure s'était
-laissée tomber assise sur ses genoux, les mains pendantes, les cheveux
-dénoués, des larmes sur les joues, dans une attitude de Madeleine au
-désert. Elle était si belle dans sa douleur, qu'il en fut ébloui. Il eût
-osé baiser ses larmes s'il eût été certain, dans le premier moment, de
-les avoir fait couler.
-
-Mais le sphinx resta muet. Elle se releva précipitamment en voyant
-d'Argères à ses côtés, et parut croire qu'elle s'était trompée en
-pensant qu'il la quittait pour toujours.
-
---Que faisiez-vous là à genoux? lui dit tristement d'Argères un peu
-découragé.
-
---Je priais, dit-elle.
-
---Et que demandiez-vous à Dieu?
-
---De vous donner du bonheur et de me faire bientôt mourir, répondit-elle
-d'un ton de candeur angélique.
-
---Mourir! reprit d'Argères abattu. Oui, c'est le refuge des âmes glacées
-qui ne veulent plus aimer.
-
---Dites qui ne peuvent plus! Écoutez, ne me croyez pas si lâche que de
-ne pas avoir lutté. Ne me jugez pas comme fait ma belle-mère, qui me dit
-que je nourris ma douleur parce que j'aime ma douleur. Non, non,
-personne n'aime la souffrance! tous les êtres la fuient. J'ai voulu,
-j'ai souhaité guérir; je le voudrais encore si j'espérais en venir à
-bout. J'ai obéi à toutes les prescriptions physiques et morales. J'ai
-écouté le prêtre et le médecin. J'ai recouvré la santé du corps, et
-croyez bien que ce n'est pas sans peine et sans un mortel ennui que j'ai
-pu suivre un régime et consacrer du temps à me cultiver comme une plante
-précieuse, quand je me sentais pour jamais privée de soleil et de
-parfums. On me disait: «Guérissez le corps, la santé morale reviendra.»
-Quelle santé morale? La résignation? On en a de reste devant les maux
-accomplis et sans remède. La soumission aux volontés de Dieu? Comment
-pourrais-je me révolter contre ce qui m'a écrasée? Tenez, on succombe à
-cette guérison-là. Elle s'est faite en moi, et pourtant j'entre toute
-vivante dans les ténèbres de la mort. Je me porte bien et je perds mes
-facultés. Ma volonté m'échappe, mes forces intellectuelles s'émoussent.
-Je ne souffre même plus, je m'ennuie!
-
---Alors, dit d'Argères profondément attristé, vous ne voulez plus
-lutter? Vous n'essayerez plus rien pour sauver votre âme?
-
---Je n'ai pas dit cela, reprit-elle, je ne le dirai jamais. Je crois à
-la bonté sans bornes de Dieu; mais je crois aussi à nos devoirs sur la
-terre. Jusqu'à mon dernier jour de lucidité, je me défendrai de mon
-mieux contre les vertiges qui m'envahissent. Vous voyez bien que je le
-fais; vous exigez que je parle de moi, et j'en parle! C'est pourtant la
-chose la plus difficile et la plus pénible que je puisse me commander à
-moi-même.
-
---Vous avez raison de le faire, et je ne veux pas vous en remercier. Ce
-n'est pas pour moi que vous le faites: c'est pour vous; dites avec
-vérité que c'est pour vous!
-
---C'est pour ma famille, qui est contristée, humiliée et scandalisée de
-ma situation d'esprit; c'est surtout pour cette pauvre fille qui me
-sert, qui ne m'a jamais quittée, qui a ses travers, je le sais, mais
-dont l'affection et la patience effacent toutes les taches devant Dieu
-et devant moi; c'est pour vous en cet instant! pour vous à qui je ne
-veux pas léguer, pour remercîment de quelques jours de commisération,
-l'exemple d'un abandon de moi-même, qui pourrait, si jamais vous êtes
-malheureux, vous faire croire à l'abandon de Dieu envers ses créatures.
-
---Ainsi ce n'est pas pour vous-même?
-
---Pour moi?... Ah! monsieur, vous ne savez pas une chose effrayante...
-Non, je ne veux pas vous la dire.
-
---Dites-la! s'écria d'Argères, dont la passion croissante s'armait d'une
-volonté capable d'exercer une sorte d'ascendant magnétique.
-
---Eh bien, répondit-elle, le suicide moral a de plus grands attraits
-encore que le suicide matériel, si on s'y laissait aller... Il y a dans
-l'oubli de la réalité, dans le rêve du néant, dans le trouble de la
-folie, un charme épouvantable qui semble parfois la récompense et le
-soulagement promis aux violentes douleurs longtemps comprimées!
-
---Taisez-vous! dit d'Argères; cette pensée doit vous faire frémir. Elle
-est impie; chassez-la de votre coeur à jamais; craignez qu'elle ne soit
-contagieuse pour ceux qui vous comprendraient!
-
---Oui, vous avez raison! répondit-elle vivement en lui saisissant le
-bras comme si elle eût craint, cette fois, de rouler dans un abîme
-ouvert sous ses pieds. Vous avez raison! vous avez une âme vraiment
-croyante, vous! vous me parlez comme un père... vous me faites du bien,
-c'est là ce qu'il faut me dire! Et quoi encore? Parlez-moi, vous me
-faites du bien!
-
---Si cela est, s'écria d'Argères en la saisissant dans ses bras et en
-l'y retenant, vous êtes sauvée, je le jure devant Dieu! Restez là, sans
-honte, sans crainte, et reposez cette tête malade sur un coeur plein de
-jeunesse cl de force! Fiez-vous à moi qui ne vous demande rien et qui ne
-pourrais rien vouloir de vous que ce que vous ne pouvez pas me donner,
-une affection complète et absolue. Fiez-vous entièrement, Laure; je suis
-trop fier pour songer à égarer l'esprit d'une femme comme vous; je me
-respecte trop moi-même pour ne pas vous respecter. Votre pudeur alarmée
-en ce moment me serait une injure mortelle. Écoutez-moi donc et
-croyez-moi. Ce n'est pas moi, un inconnu, un passant qui vous parle:
-c'est quelque chose qui est en moi et qui me commande de vous parler;
-quelque chose de supérieur à votre volonté et à la mienne; c'est la voix
-de l'amour même qui remplit mon sein et qui déborde, mais sans délire,
-sans effroi, sans hésitation. Laure, je vous aime. Je pourrais vous
-cacher que c'est une passion qui m'envahit, vous offrir seulement, pour
-vous tranquilliser, une amitié douce et fraternelle. Je vous tromperais;
-ce serait un plan de séduction, ce serait infâme. Il faut que vous
-acceptiez mon amour pour accepter mon amitié, car l'amitié est dans
-l'amour vrai, et, si l'un vous effraye, l'autre vous est nécessaire.
-Vous voulez guérir, vous voulez ne pas perdre la notion de Dieu, ni le
-titre sacré de créature humaine. Arrière donc l'abîme décevant de la
-folie! Qu'il soit à jamais fermé! Oubliez que vous y avez plongé un
-regard coupable. Ayez la volonté; respectez-vous, aimez-vous vous-même,
-voilà tout ce que je vous demande, tout ce que je prétends vous
-persuader en vous aimant. Ne vous inquiétez pas, ne vous occupez pas de
-moi; ne voyez en moi que le médecin sérieux de votre noble intelligence
-ébranlée. Je ne veux pas souffrir de mon rôle: j'ai la foi. Quand même
-je souffrirais, d'ailleurs! Je ne suis pas sans courage, et je vous dis
-pour vous rassurer: Sachez que je souffrirais davantage si je vous
-quittais maintenant.
-
-Il lui parla encore avec effusion et trouva l'éloquence du coeur pour la
-convaincre. Elle l'écouta sans lui imposer silence, sans relever sa
-tête, qu'il avait attirée sur son épaule, sans exprimer, sans ressentir
-le moindre doute sur la sincérité et la force du sentiment qu'il
-exprimait. Il y eut même un instant où, bercée par le son de sa voix,
-elle ferma les yeux et l'entendit comme dans un rêve. D'Argères avait
-gagné en partie la cause qu'il plaidait: elle avait foi en lui.
-
-Mais elle ne pouvait retrouver si vite la foi en elle-même, et, se
-relevant doucement, elle lui dit avec un sourire déchirant:
-
---Oui, vous êtes grand, vous êtes vrai, vous êtes jeune, pur et bon.
-J'accepte de vous la sainte amitié; je voudrais pouvoir accepter le
-divin amour! Eh bien, je me suis interrogée en vous écoutant, et chacune
-de vos paroles m'a éclairée sur moi-même. Je ne peux pas accepter une si
-noble passion, et, pour qu'elle s'efface en vous, pour que l'amitié
-seule me reste, il faut que nous nous quittions pour longtemps. Vous
-souffririez près de moi de me sentir indigne d'être si bien aimée. Oui,
-oui! je sais ce que vous souffririez de la disproportion de nos
-sentiments. Ah! ceux qui se laissent aimer...
-
---Que voulez-vous dire?
-
---Rien; ne m'interrogez pas; ne réveillons pas ma mémoire; ne songeons
-pas trop non plus à l'avenir. J'ai peur de tout ce qui n'est pas le
-moment où je vis. Je vis si rarement! En ce moment-ci, je vis, grâce à
-vous; je crois au tendre intérêt, aux sollicitudes infinies, à l'immense
-dévouement; cela suffit à me faire un bien immense. Soyez donc béni, et
-que le côté le plus sublime de votre attachement pour moi soit satisfait
-et récompensé. Je peux vous dire que je guérirai peut-être, ou tout au
-moins que je veux, que je désire guérir. Voilà tout le baume que, quant
-à présent, vous pouvez verser sur ma blessure. Davantage serait trop.
-J'y succomberais peut-être. Je n'ai pas la force de regarder le ciel,
-moi dont les yeux ne peuvent pas même supporter l'ombre. Je deviendrais
-aveugle; j'éclaterais comme l'argile à un feu trop ardent. Quittez-moi,
-et dites-moi seulement que ce n'est pas pour toujours! Toujours! c'est
-une idée affreuse, c'est comme la mort! Quand j'ai cru, ce soir, que je
-ne vous reverrais plus... je l'ai cru deux fois: d'abord dans une sorte
-d'hallucination, pendant que Toinette s'était absentée, et puis tout à
-l'heure avec une lucidité plus cruelle, quand vous êtes sorti... eh
-bien, dans ma frayeur, je vous pleurais... car je vous aimais, et je
-vous aime! oui, autant que je peux aimer maintenant! Ne vous y trompez
-pas, c'est peu de chose, au prix de ce que vous m'offrez. C'est un
-mouvement égoïste, comme celui de l'enfant qui s'attache à un secours,
-sans être capable de rendre la pareille. Vous ne devez pas consacrer
-votre vie, pas même une courte phase de votre vie, à un être frappé de
-la plus funeste ingratitude, celle qui s'avoue et ne peut se vaincre.
-Quand même vous en auriez l'admirable courage, je refuserais, moi! car
-je me prendrais en horreur, et mon scrupule deviendrait intolérable.
-Adieu, adieu! quittez-moi, oubliez-moi quelque temps; vivez! Si je
-guéris, si je me sens renaître, ne fussé-je digne que de l'amitié que
-vous m'aurez conservée, je vous la réclamerai. Vous êtes trop parfait
-pour n'avoir pas inspiré déjà d'ardentes amours. Elles n'ont pourtant
-pas été à la hauteur de votre âme, puisque vous n'avez aucun lien qui
-vous ait empêché de m'offrir cette âme dévouée; mais c'est, dans votre
-destinée, une lacune qui sera comblée promptement. Mal ou bien, vous
-serez encore récompensé mieux que par moi, jusqu'à l'heure où vous
-rencontrerez la femme entièrement digne de vous. Cette pensée ne trouble
-pas l'espérance que je garde de vous retrouver, et d'être pour vous
-quelque chose comme une soeur respectueuse et tendre.
-
-Tel fut le résumé, souvent interrompu, des réponses de Laure. En la
-trouvant si nette dans ses idées et si fortement retranchée dans une
-humilité douloureuse, l'artiste s'affligea plus d'une fois, mais il ne
-désespéra pas un instant. Il repoussait l'idée d'une séparation; il
-refusait l'épreuve de l'absence. Il sentait bien que l'amour se
-communique par la volonté. Si Laure n'était pas de ces organisations
-débiles qui en ressentent et en subissent la surprise physique, elle
-n'en était que mieux disposée à comprendre et à partager une passion
-complète et vraie. C'était une femme dont il fallait d'abord posséder le
-coeur et l'esprit. D'Argères n'était pas au-dessous d'une telle tâche.
-
-Il ne voulut pas augmenter l'effroi qu'elle avait d'elle-même et promit
-de se soumettre à toutes ses décisions; mais il demanda deux ou trois
-jours avant d'en accepter une définitive, et il fut autorisé à revenir
-le lendemain matin.
-
-
-
-
-VII
-
-
-Le même soir, en rentrant, d'Argères écrivit la lettre suivante:
-
-«Laure, je suis bien heureux! vous croyez en moi. Vous n'avez admis
-aucun doute sur ma loyauté. Vous m'avez rendu bien fier, bien
-reconnaissant envers moi-même. Jamais je n'ai senti si vivement le prix
-d'une conscience _sans peur et sans reproche_.
-
-»Vous m'avez rempli d'orgueil pour la première fois de ma vie. Oui,
-vraiment, voici la première fois que j'obtiens une gloire qui m'élève
-au-dessus de moi-même. C'est que vous êtes une femme unique sur la
-terre. Est-ce la nature ou la douleur qui vous a faite ainsi? Personne
-ne vous ressemble. Vous subjuguez comme en dépit de vous-même. Vous
-ignorez, non pas seulement la puérile coquetterie de votre sexe, mais
-encore la légitime puissance de votre beauté physique et morale. Vous
-êtes humble comme une vraie chrétienne, naïve comme un enfant, simple
-comme le génie. Je ne sais encore quel génie vous avez, Laure: peut-être
-aucun que le vulgaire puisse apprécier; mais vous avez celui de toutes
-choses pour qui sait vous comprendre. Vous avez surtout celui de
-l'amour. Il se manifeste dans la terreur même qu'il vous cause, dans
-votre refus de l'essayer encore. Eh bien, j'attendrai. J'attendrai dix
-ans, s'il le faut; mais, certain de ne retrouver nulle part un trésor
-comme votre âme, je ne renoncerai jamais à le conquérir; mon espérance
-ne s'éteindra qu'avec ma vie.
-
-»Avant de vous revoir, Laure, et comme je ne veux, auprès de vous,
-m'occuper que de vous, je viens vous parler de moi, de mon passé, de ma
-vie extérieure. Malgré votre sublime confiance, je me dois à moi-même de
-vous faire connaître, non pas l'homme qui vous aime, il est tout entier
-dans l'amour qu'il a mis à vos pieds, mais l'homme que les autres
-connaissent, l'artiste que vous croiriez peut-être appartenir au monde
-et qui n'appartiendra plus jamais qu'à vous.
-
-»Vous m'avez dit, la première soirée que j'ai passée auprès de vous, que
-vous aviez entendu parler d'Adriani, un chanteur de quelque mérite, qui
-disait sa propre musique, et dont les compositions vous avaient paru
-belles. C'était un souvenir, qui, chez vous, datait d'avant vos
-chagrins. Je vous ai questionnée sur son compte, feignant de ne pas le
-connaître, afin de savoir ce que vous pensiez de lui. Vous ne l'aviez
-jamais vu, disiez-vous, parce que, à l'époque où il commença à faire un
-peu de bruit, vous veniez de quitter Paris pour vivre en Provence. Vous
-aviez su qu'il était parti peu de temps après pour la Russie; et puis,
-le malheur vous ayant frappée, vous aviez perdu la trace de ses pas et
-le souvenir de son existence; mais vous disiez que vous aviez
-quelquefois chanté ou lu ses compositions dans ces derniers temps, et
-que vous trouviez, dans ce que je vous avais chanté, le même jour, des
-formes qui vous rappelaient sa manière.
-
-»Vous m'avez dit encore:
-
-»--Je n'ai guère l'espérance de jamais l'entendre. S'il revient en
-France (il y est peut-être maintenant), ce n'est pas un homme à courir
-la province, et on ne le verra jamais sur aucun théâtre. On m'a dit
-qu'il avait de quoi vivre chétivement sans se vendre au public et qu'il
-ne chantait que pour des salons amis, pour un auditoire d'élite, sans
-accepter aucune rétribution. On n'osait même pas lui en proposer une, à
-moins que ce ne fût pour les pauvres. Il a conservé l'indépendance d'un
-homme du monde, bien qu'il soit pauvre lui-même. Cela est à sa louange.
-
-»Et vous avez ajouté:
-
-»--J'ai regretté autrefois de ne pas l'avoir connu; mais, aujourd'hui,
-j'en suis toute consolée. Malgré tout ce que l'on m'a dit de son
-originalité, il ne me semble pas qu'il puisse vous être supérieur.
-
-»Eh bien, Laure, cet Adriani, c'est moi. Je m'appelle effectivement
-d'Argères, et je suis d'une famille noble; mais mon nom de baptême est
-Adrien. Né en Italie, j'ai pu, sans déguisement puéril, italianiser ce
-prénom. Mon père occupait d'assez hauts emplois dans la diplomatie.
-J'avais été élevé avec soin, j'étais né musicien. Je me suis développé,
-comme voix et comme instinct, sous un soleil plus musical que le nôtre.
-J'ai beaucoup vécu, dans mon adolescence, avec le peuple inspiré du midi
-de l'Europe et des côtes de la Méditerranée. Tout mon génie consiste à
-n'avoir pas perdu, dans l'étude technique et dans le commerce d'un monde
-blasé, le goût du simple et du vrai qui avait charmé mes premières
-impressions, formé mes premières pensées.
-
-»Orphelin de bonne heure, je me suis trouvé sans direction et sans frein
-à l'âge des passions. J'avais quelque fortune et beaucoup d'amis, les
-artistes en ont toujours, car déjà on m'écoutait avec plaisir. Italien
-autant que Français, jusqu'à l'âge de ma majorité, je ne connus la
-France que dans le monde des grandes villes d'Italie. Je dissipai mes
-ressources dans une vie facile, enthousiaste, folle même, au dire de mon
-conseil de famille, et dans laquelle je ne trouve pourtant rien qui me
-fasse rougir. Ruiné, je ne voulus pas vivre de hasards et d'industrie
-comme tant d'autres; je ne voulus point m'endetter; je résolus de tirer
-parti de mon talent. Mes grands-parents jetèrent les hauts cris et
-m'offrirent de se cotiser pour me faire une pension. Je refusai: cela me
-parut un outrage; mais, pour ne pas blesser en face leurs préjugés, je
-vins en France; je me mis en relation avec des artistes; je chantai dans
-plusieurs réunions; j'y fus goûté, encouragé, et je cherchai à me
-procurer des élèves; mais cette ressource arrivait lentement, et le
-métier de professeur m'était antipathique. Démontrer le beau, expliquer
-le vrai dans les arts, c'est possible dans un cours, à force de talent
-et d'éloquence; mais dépenser toute ma puissance pour des élèves, la
-plupart inintelligents ou frivoles, je ne pus m'y résigner. Mon temps se
-laissait absorber, d'ailleurs, par des leçons à quelques jeunes gens
-bien doués et pauvres, qui me dédommageaient intellectuellement de mes
-fatigues, mais qui ne pouvaient conjurer ma misère.
-
-»La misère, je ne la crains pas extraordinairement; je ne la sens même
-pas beaucoup quand elle ne se convertit pas en solitude. La solitude me
-menaçait. Je mis l'amour dans mon grenier. Il me trompa. L'idéal pour
-moi, c'est de vivre à deux. Il ne se réalisa pas. Je respecte mes
-souvenirs; mais le milieu où je pouvais mériter et savourer le bonheur
-vrai ne se fit pas autour de moi; et j'avais, d'ailleurs, une soif trop
-ardente des joies parfaites, qui ne sont pas semées en ce monde et qu'on
-n'y rencontre probablement qu'une fois.
-
-»Je ne brisai rien, j'échappai à tout. Je ressentis et je causai des
-chagrins dont il ne m'appartenait pas de trouver le remède. La fuite
-seule pouvait en faire cesser le renouvellement. Je partis. Je voyageai.
-Le produit fort modeste de quelques publications musicales, qui eurent
-du succès, me permit de ne rien devoir à la libéralité de mes
-enthousiastes. Pour un homme qui a quelque talent spécial et point
-d'ambition, le monde est accessible, et partout je me vis comblé
-d'égards, ce que je préférai à être comblé d'argent. Je pus consentir à
-être associé aux plaisirs des riches et des grands de la terre, et je
-peux dire que je n'y fus pas recherché seulement comme chanteur. On
-voulut bien me traiter comme un homme, quand on me vit me conduire en
-homme. Je ne sache pas avoir eu à payer d'autre écot, que celui d'être
-et de demeurer moi-même. Et, en vérité, je ne comprends guère qu'un
-artiste qui se respecte ait besoin d'autre chose que d'un habit noir et
-d'une complète absence de vices et de prétentions, pour se trouver à la
-hauteur de toutes les convenances sociales. Je ne me fais, au reste,
-qu'un très-léger mérite d'avoir su renoncer aux vanités et aux
-emportements de la jeunesse, dès le jour où la satisfaction de ces
-appétits violents me fut refusée par la fortune. Je ne devins point un
-sage: les plaisirs courent assez d'eux-mêmes après celui qui sait en
-procurer aux autres et qui ne s'en montre pas trop affamé. Mais je
-corrigeai en moi le travers du désordre, qui est une paresse de
-l'esprit, et je reconnus que j'avais conquis la liberté du lendemain
-avec un peu de prévoyance dans le jour présent.
-
-»Enfin je ne souffris pas de jouir du luxe des autres, et de me dire que
-je n'aurais en ma possession que le nécessaire. Ces besoins qu'éprouvent
-les artistes de devenir ou de paraître grands seigneurs m'ont toujours
-semblé des faiblesses de parvenus. L'homme qui a possédé par lui-même
-n'a plus cette fièvre d'éblouir qui dévore les pauvres enrichis. Élevé
-dans le bien-être, je ne méprisais ni n'enviais des biens dont ma
-prodigalité avait su faire gaiement le sacrifice à mes plaisirs, mais
-que je n'aurais pu reconquérir sans faire le sacrifice de ma fierté et
-de mon indépendance.
-
-»La fortune est quelquefois comme le monde: elle sourit à ceux qui ne
-courent pas sur ses pas. Un petit héritage très-inattendu me permit de
-revenir à Paris. Je me fis encore entendre, j'eus de grands succès. Le
-public grossissait dans les réunions d'abord choisies, puis nombreuses
-et ardentes où je me laissais entraîner. Le public voulut m'avoir à lui.
-L'Opéra m'offrit et m'offre encore un engagement considérable. Les
-élèves assiégeaient ma porte. Les concerts me promettaient une riche
-moisson. J'ai tout refusé, tout quitté pour aller revoir la Suisse, le
-mois dernier. J'avais placé, de confiance, ma petite fortune chez un ami
-qui, sans me rien dire, l'avait risquée dans une opération commerciale
-que je ne connais ni ne comprends, mais qu'il regardait comme certaine.
-S'il l'eût perdue, je ne l'aurais jamais su; il me l'eût restituée; il
-l'a décuplée. Pendant que je gravissais les glaciers et que mon âme
-chantait au bruit des cataractes, je devenais riche à mon insu: je le
-suis! J'ai cinq cent mille francs. Je n'ai pas connu mon bonheur tout de
-suite. J'ai si peu de désirs dans l'ordre des choses matérielles
-maintenant, que j'aurais perdu sans effroi cette richesse relative, le
-lendemain du jour où elle me fut annoncée; mais, aujourd'hui,
-aujourd'hui, Laure, elle me rend heureux, puisqu'elle me permet de me
-donner à vous. Je m'appartiens! Où vous voudrez vivre, je peux vivre et
-vivre à l'abri des privations. Votre Toinette m'a dit que vous êtes
-riche; je ne sais ce qu'elle entend par là; j'ignore si vous l'êtes plus
-ou moins que moi. Je vous avoue que je ne m'en occupe pas et que cela
-m'est indifférent. Il est des sentiments qui n'admettent pas ce genre de
-réflexions. Je vous connais assez pour savoir que, si vous m'aimiez
-assez pour être à moi, vous m'eussiez accepté pauvre comme je vous
-accepterais riche, sans me préoccuper des soupçons d'un monde auquel ni
-ma vie ni ma conscience n'appartiennent.
-
-»Si vous chérissez la solitude, nous chercherons la solitude; nous la
-trouverons aisément à nous deux; car, pour une femme, elle n'existe
-nulle part sans une protection. Vous n'aurez pas à craindre de
-m'arracher à une vie agitée et brillante. Je suis repu de mouvement, et
-mon soleil à moi est dans mon âme: c'est mon amour, c'est vous!
-D'ailleurs, je n'ai jamais compris cet autre besoin factice que la
-plupart des artistes éprouvent de se trouver en contact avec la foule.
-Je ne suis pas de ceux-là. Je ne hais ni ne méprise ce qu'on appelle le
-public. Le public, c'est une petite députation de l'humanité, en somme,
-et j'aime, je respecte mes semblables. Mais c'est par mon âme, ce n'est
-point par mes yeux ni par mes oreilles que je suis en rapport avec eux.
-Si une bonne et belle pensée se produit en moi, je sais qu'elle leur
-profitera, et je ressens leur sympathie en dehors du temps et de
-l'espace. La répulsion ou l'engouement du public immédiat peut errer,
-mais la réflexion des masses redresse l'erreur. Il faut donc contempler
-le vrai dans l'homme face à face, être pour ainsi dire en tête-à-tête
-avec l'âme de l'humanité dans les conceptions de l'intelligence et dans
-les inspirations du coeur. Voilà le respect, voilà l'affection qu'on
-doit aux hommes, et, dans cette notion de leur confraternité avec
-nous-mêmes, ceux de l'avenir autant que ceux d'aujourd'hui comparaissent
-pour nous servir de juges, de conseils ou d'amis.
-
-»Mais, dans le besoin de les voir sourire, de respirer leur encens,
-comme dans la crainte poignante de ne pas être compris d'emblée, il y a
-quelque chose de maladif qui ne tiendrait pas contre une pensée
-sérieuse, si le talent qui se produit était sérieux et prenait son siége
-dans la conscience.
-
-»Laure, tu pourras m'aimer, je le sens, je le veux! Jamais, quand je me
-suis prosterné en esprit devant Dieu, source du vrai et du bon, pour lui
-demander de me garder dans ses voies, il ne m'a laissé impuissant à
-produire des accents vrais, des idées élevées. En ce moment, je lui
-demande ses dons les plus sublimes, l'amour vrai partagé; et je
-l'implore avec tant de feu et de naïveté, qu'il m'exaucera.
-
-»Nous irons où tu voudras; nous resterons ici, nous parcourrons des pays
-nouveaux, nous nous cacherons sous terre, nous dépenserons ma petite
-fortune en un jour, ou nous assurerons par elle l'équilibre à notre
-avenir. Tu n'as pas de volontés, je le sais. Je veux, j'attends que tu
-en aies. Je serai bien heureux le jour où je verrai poindre seulement
-une fantaisie, et je sens que, pour la satisfaire, je transporterai,
-s'il le faut, des montagnes...
-
-»Laisse-moi t'aimer, ne me plains pas d'aimer seul. Ne sais-tu pas que
-c'est déjà du bonheur que tu me donnes en m'élevant à la plénitude de
-mes propres facultés, en me plaçant au faîte de ma propre énergie!
-
-»Laisse-toi aimer, ange blessé! Un jour, je te le jure, tu remercieras
-Dieu de me l'avoir permis.
-
-»A toi, malgré toi, et pour toujours.
-
-»ADRIANI.»
-
-
-Journal de Comtois.
-
-Monsieur est un homme de rien. C'est un artiste! Je m'en étais toujours
-douté. J'ai lu, par hasard, ce soir, un vieux morceau de journal dont je
-me sers pour me mettre des papillotes. Il y avait dessus, à la date de
-janvier dernier:
-
-«Le célèbre chanteur et compositeur Adriani, dont le nom véritable est
-d'Argères, est enfin revenu des neiges de la... et s'est fait entendre
-dans les salons de..., où il a ravi une foule de... méthode... les
-femmes... sa beauté idéale... un engagement... l'Opéra...»
-
-Le reste des lignes manque; mais c'est assez clair comme ça; et me voilà
-dans une jolie position! Valet de chambre d'un chanteur, d'un histrion,
-sans doute! Je vas écrire à ma femme de me chercher une place. En
-attendant, j'espère bien qu'il ne me fera pas banqueroute de mon voyage.
-D'ailleurs, l'intrigant va faire fortune. Il épouse sa folle, puisqu'il
-en est revenu ce soir passé minuit. Elle le battra, c'est tout ce que je
-lui souhaite pour m'avoir si bien attrapé.
-
-
-Narration.
-
-D'Argères, ou plutôt Adriani, car c'est sous ce nom que son existence
-avait pris de l'éclat, dormit mieux qu'il n'avait fait depuis huit
-jours. Il ferma sa lettre, qu'il voulait envoyer à Laure avant de la
-revoir, et goûta un repos délicieux, bercé par les riantes fictions de
-l'espérance. En s'éveillant, il sonna Comtois pour le charger de sa
-missive. Mais Comtois avait une figure et une attitude si
-extraordinaires, qu'il hésita à mettre son secret dans les mains d'un
-être bavard, sot et curieux.
-
---Voilà monsieur réveillé! fit Comtois d'un air qu'il croyait être
-goguenard et qui n'était que stupide. Sans doute monsieur a bien dormi?
-Il ne souffre pas du mal de dents, lui! Ce n'est pas comme moi, qui n'ai
-pas pu fermer l'oeil: ce qui m'a conduit à lire de vieux journaux où
-j'ai trouvé des choses bien drôles!
-
---Si vous êtes malade, Comtois, allez vous recoucher. Je me passerai de
-vous.
-
---J'aimerais mieux que monsieur me donnât une petite consultation.
-
---Pour les dents? Je ne saurais. Je n'y ai eu mal de ma vie.
-
---Ah! c'est que je croyais monsieur médecin?
-
-Ici, Comtois, voulant se livrer à un rire sardonique, fit une grimace si
-laide, qu'Adriani le crut en proie à de violentes souffrances. Il
-insista pour le renvoyer; mais Comtois n'en voulut pas démordre, et
-s'acharna à raser son maître.
-
---Que monsieur ne craigne rien, lui dit-il en se livrant à cette
-opération quotidienne où il excellait et dont il tirait une
-incommensurable vanité, je raserais, comme on dit, les pieds dans le
-feu. J'ai la main si légère, que, eussé-je des convulsions, par suite de
-mes dents, vous ne me sentiriez point. Je sais ce qu'on doit de
-précautions, surtout quand on approche le rasoir d'un gosier comme celui
-de monsieur. Quant à moi, on pourrait bien me couper le sifflet, l'Opéra
-n'y perdrait rien; mais peut-être qu'il y a des mille et des cents dans
-le gosier de monsieur.
-
---Le drôle sait qui je suis, pensa Adriani: j'ai bien fait d'écrire. Il
-faut que je me hâte de courir là-bas, avant qu'il ait eu le temps de
-bavarder avec Toinette.
-
-Comme il sortait, Adriani vit arriver la chaise de poste du baron de
-West, qui revenait de Vienne, et qui, de loin, lui faisait de grands
-bras. Désolé de ce contretemps, il feignit de ne pas le reconnaître et
-se jeta dans les vignes. A travers les pampres, il vit la voiture qui
-s'arrêtait, ce qui lui fit craindre que le baron ne courût après lui. Il
-se glissa le long d'une haie, et se trouva en face de la vachère du
-Temple, qui prenait le plus court à travers les vignes pour gagner la
-route.
-
---Où allez-vous? lui dit-il.
-
---Je vas porter une lettre à M. d'Argères, répondit-elle. C'est-il vous
-qui s'appelle comme ça?
-
-Adriani ouvrit le billet. Il était de la main de Toinette.
-
-«Madame n'a pas bien dormi cette nuit. Elle gardera la chambre ce matin.
-Elle prie bien monsieur de ne venir qu'après midi.»
-
---Retournez vite au Temple, dit Adriani, et remettez ceci à madame
-elle-même, aussitôt que vous pourrez entrer chez elle.
-
-Il ajouta un louis à son message, pour que Mariotte comprît qu'il y
-avait profit pour elle à s'en bien acquitter.
-
-Puis il revint sur ses pas, en feignant d'apercevoir le baron, qui
-arrivait à lui.
-
-
-
-
-VIII
-
-
-Le baron l'embrassa cordialement; mais il avait vu l'échange des
-lettres, il connaissait la figure de la messagère, et, remarquant une
-certaine agitation chez son hôte, il l'en plaisanta.
-
---Ah! tête d'artiste! lui dit-il en rentrant avec lui au château, vous
-voilà déjà lancée dans un roman. Laissez donc les enfants seuls! vous
-n'aurez pas plus tôt tourné les talons, qu'ils s'envoleront pour le pays
-de la fantaisie. Moi qui revenais transporté de reconnaissance pour le
-courage que vous aviez eu de m'attendre dans mon désert!... Ah! vous
-avez su déjà peupler la solitude, mon bel ermite! Eh bien, c'est beau,
-cela. Il n'y a qu'une belle femme dans le voisinage, vous la découvrez;
-c'est une veuve inconsolable, vous la consolez. Ma foi, vous avez été
-plus habile ou plus hardi que moi. Je me suis cassé le nez à sa porte.
-Comment diable vous y êtes-vous pris? On n'a jamais vu de nonne mieux
-claquemurée, de princesse ou de fée mieux défendue par les esprits
-invisibles. Ah! je le devine, votre voix est le cor enchanté qui a
-terrassé les monstres du désespoir et fait tomber les barrières du
-souvenir. C'est affaire à vous, mon jeune maître. Je vous en fais
-d'autant plus mon compliment que c'est un joli parti: vingt et quelques
-années, pas d'enfants et une fortune de quinze ou vingt mille francs de
-rente en fonds de terre, ce qui suppose un capital de...
-
---Elle n'a que cela? s'écria naïvement Adriani, qui, malgré lui,
-craignait d'aspirer à une femme assez riche pour s'entendre dire qu'il
-la recherchait par ambition.
-
-Le baron se méprit sur cette exclamation et répondit en riant:
-
---Dame! ce n'est pas le Potose, et je vois que vous avez donné dans les
-gasconnades de sa vieille suivante, une grande bavarde qui vient souvent
-ici faire la dame, et qui, humiliée de résider dans le taudis du Temple,
-vante à tout venant les merveilles du château de Larnac, situé,
-dit-elle, dans le canton de Vaucluse. Le pays est célèbre, j'en
-conviens; mais, nous autres habitants du Midi, nous savons bien qu'on y
-donne le nom de château à de maigres pigeonniers. Sachez cela aussi, mon
-cher enfant, et ne vous laissez pas éblouir par de beaux yeux baignés de
-larmes; d'autant plus que, je ne sais pas si c'est vrai et si vous avez
-été à même de vous en apercevoir, la châtelaine du Temple passe pour
-être un peu folle.
-
---Fort bien, reprit Adriani; vous croyez que je songe à m'établir selon
-les habitudes et les calculs de la vie bourgeoise!
-
---Mon Dieu, cher ami, pardonnez-moi, dit le baron. Je sais que vous êtes
-un grand artiste, des plus fiers, incorruptible quand il s'agit de la
-Muse; mais je suis un peu sceptique, vous savez! J'ai cinquante ans, et
-je sais que, le lendemain du jour où l'artiste est riche, il est déjà
-ambitieux. Pourquoi ne le seriez-vous pas? La fortune n'est qu'un but
-pour celui qui, comme vous et moi, aspire à de poétiques loisirs... Vous
-avez dit tout à l'heure un mot qui m'a frappé, étonné, je l'avoue; un
-mot qui jurait dans votre bouche inspirée...
-
---Oui, j'ai dit: _Elle n'a que cela?_ et c'était un cri de joie.
-Écoutez-moi, cher baron: j'aime cette femme. Je la vois tous les jours,
-et, comme, en gardant le silence, je pourrais la compromettre auprès de
-vous, puisque vous riez déjà d'une aventure que vous jugez accomplie ou
-inévitable, je veux tout vous dire, et je jure que ce sera la vérité.
-
-Adriani raconta avec détail et fidélité, au baron, tout ce qui s'était
-passé entre madame de Monteluz et lui.
-
-Le baron l'écouta avec intérêt, s'émerveilla de la rapide invasion d'un
-amour si entier chez un homme qu'il croyait connaître, et que jusque-là
-il n'avait pas connu jusqu'au fond, et finit par conseiller la prudence
-à son jeune ami. Le baron était un digne homme et un excellent esprit à
-beaucoup d'égards; mais la poésie de son âme s'était réfugiée dans ses
-vers, et la vie de province avait grossi à ses yeux l'importance des
-choses positives. Délicat dans le domaine des arts, mais en proie à des
-soucis matériels qu'il cachait de son mieux, il avait, malgré son
-lyrisme et ses enthousiasmes littéraires et musicaux, contracté quelque
-chose de la sécheresse des vieux garçons.
-
-Adriani souffrait de lui avoir fait sa confidence, mais il ne se le
-reprocha point. Il s'y était vu forcé pour conserver intacte l'auréole
-de pureté autour de son idole.
-
-Selon le baron, il n'y avait pas de grande douleur sans un peu
-d'affectation à la longue. S'il n'osait pas tout à fait dire et penser
-que madame de Monteluz posait les regrets, il n'en admettait pas moins
-la probabilité d'un instinct de coquetterie sévèrement drapée dans son
-deuil. Au fond, il était peut-être un peu piqué de n'avoir pas été reçu
-et de voir son jeune hôte admis d'emblée; et puis il était contrarié de
-trouver ce dernier préoccupé et absorbé par l'amour, lorsqu'il arrivait
-chargé d'hémistiches qu'il brûlait naïvement de faire ronfler dans un
-salon sonore, longtemps veuf d'auditeurs intelligents.
-
-Le baron avait fait des poëmes épiques qui ne l'eussent jamais tiré de
-l'obscurité s'il ne se fût heureusement avisé de traduire en vers
-quelques chefs-d'oeuvre grecs. Grand helléniste, doué du vers facile et
-harmonieux, il avait un talent réel pour habiller noblement la pensée
-d'autrui. Pour son propre compte, il avait peu d'idées, et la forme ne
-peut couvrir le vide sans cesser d'être forme elle-même. Elle est alors
-comme un vêtement splendide, flasque et pendant sur un échalas.
-
-Le succès de ses traductions avait presque affligé le baron. Il souriait
-aux éloges, mais il était humilié intérieurement. Il aspirait toujours à
-briller par lui-même, et, après trente ans de travail assidu et
-minutieux, il rêvait la gloire et parlait de son avenir littéraire comme
-un poëte de vingt ans. Après de nombreuses tentatives plus estimables
-qu'amusantes dans des genres différents, il s'était mis en tête de
-publier un petit recueil de vers choisis intitulé _la Lyre d'Adriani_.
-
-Voici quel était son but:
-
-Adriani faisait souvent lui-même ses paroles sur sa musique. Il était
-grand poëte sans prétendre à l'être. Une idée simple mais nette, une
-déduction logique, un langage harmonieux, qui était lui-même un rhythme
-tout fait pour le chant, c'en était assez, selon lui, pour motiver et
-porter ses idées musicales. Il avait raison. La musique peut exprimer
-des idées aussi bien que des sentiments, quoi qu'on en ait dit; d'autant
-plus que, pas plus qu'Adriani, nous ne voyons bien la limite où le
-sentiment devient une idée et où l'idée cesse absolument d'être un
-sentiment. La rage des distinctions et des classifications a mordu la
-critique de ce siècle-ci, et nous sommes devenus si savants, que nous en
-sommes bêtes. Mais, quand, par le sens éminemment contemplatif qui est
-en elle, la musique s'élève à des aspirations qui sont véritablement des
-idées, il faut que l'expression littéraire soit d'autant plus simple, et
-procède, pour ainsi dire, par la lettre naïve des paraboles. Autrement,
-les mots écrasent l'esprit de la mélodie, et la forme emporte le fond.
-
-En entendant Adriani raisonner sur ce sujet et s'excuser modestement de
-faire des vers à son propre usage, le baron, qui les trouva trop
-simples, rêva de lui créer un petit fonds de poésies où il pût puiser
-ses inspirations musicales. Ayant vu à Paris le succès d'enthousiasme du
-jeune artiste, il se dit, avec raison, que sa bouche serait pour lui
-celle de la Renommée, et il revint chez lui se mettre à l'oeuvre.
-
-Il fallait donc qu'Adriani subît cette lecture ou plutôt cette
-déclamation, et, quand il vit que son hôte souffrait réellement de sa
-préoccupation, il s'exécuta et lui demanda communication du manuscrit,
-en attendant l'heure où il lui serait permis d'aller au Temple.
-
-C'était une grande erreur de la part du baron, que de vouloir infuser
-son souffle au génie le plus individuel et le plus indépendant qu'il fût
-possible de rencontrer. Dès les premiers mots, Adriani sentit que son
-âme serait emprisonnée dans cet étui ciselé et diamanté par les mains du
-baron. Sincère et loyal, il essaya de le lui faire comprendre, tout en
-lui donnant la part d'éloges qui lui était justement due. L'éternel
-combat entre le maëstro et le poëte de livret s'ensuivit. Le baron
-n'admettait pas que la description dût être légèrement esquissée et que
-la musique dût remplir de sa propre poésie le sujet ainsi indiqué.
-
---Quand vous me peignez en quatre vers l'alouette s'élevant vers le
-soleil, à travers les brises embaumées du matin, disait Adriani, vous
-faites une peinture qui ne laisse rien à l'imagination. Or, la musique,
-c'est l'imagination même; c'est elle qui est chargée de transporter le
-rêve de l'auditeur dans la poésie du matin. Si vous me dites tout
-bonnement _l'alouette monte_, ou _l'alouette vole_, c'est bien assez
-pour moi. J'ai bien plus d'images que vous à mon service, puisque, dans
-une courte phrase, je peux résumer le sentiment infini de ma
-contemplation.
-
---A votre dire, s'écria le baron, les sons prouvent plus que les mots?
-
---En politique, en rhétorique, en métaphysique, en tout ce qui n'est pas
-de son domaine, non certes; mais en musique, oui.
-
---C'est qu'on n'a pas encore fait de poésie vraiment lyrique dans notre
-langue, mon cher. Est-ce que les anciens ne chantaient pas des poëmes
-épiques? Est-ce que les gondoliers de Venise ne chantent pas l'Arioste
-et le Tasse?
-
---Non pas! Ils les psalmodient sur un rhythme à la manière des anciens,
-et c'est un peu comme cela que les faiseurs de romances et de ballades
-ont rhythmé les vers romantiques de nos jours. Tout le monde peut faire
-de cette musique-là, tout le monde en fait; mais ce n'est pas de la
-musique, je vous le déclare. Paix à la cendre d'Hippolyte Monpou et
-consorts! Pierre Dupont fait les choses plus ouvertement; il arrange son
-chant pour ses paroles, auxquelles il donne, avec raison, la préférence.
-Je donnerai de tout mon coeur le pas, dans mon estime, à vos vers sur ma
-musique; mais je ne peux pas faire ma musique pour vos vers. Ils sont
-beaux, si vous voulez, ils sont trop faits. Ils existent trop pour être
-chantés.
-
-La discussion dura jusqu'au déjeuner et reprit au dessert. Pour en
-finir, Adriani promit d'essayer; mais la grande difficulté, c'est que le
-volume devait porter le titre de _Lyre d'Adriani_, et que le baron eût
-voulu un engagement sérieux de la part de son hôte.
-
---Vous avez de la gloire, lui disait-il, et je suis votre ancien et
-fidèle ami. J'ai travaillé longtemps pour obtenir le succès que vous
-avez conquis en deux matins. Vous reconnaissez que je possède le
-vocabulaire limpide et harmonieux qui ne s'attache pas au gosier du
-chanteur comme des arêtes de poisson. Vous m'avez dit cent fois que,
-sous ce rapport-là, j'étais le plus musical des poëtes. Aidez-moi donc à
-enfourcher mon Pégase et soyez le soleil qui dégourdira ses ailes.
-
---Oui, pensait Adriani, c'est-à-dire que tu voudrais que nous fussions,
-moi le cheval, et toi le cavalier.
-
-Le baron avait oublié le rendez-vous que son hôte attendait avec une si
-vive impatience. Adriani fut forcé de le lui rappeler.
-
---Ah! folle jeunesse! dit le baron. Allez donc, courez à votre perte, et
-oubliez la Muse pour la femme; c'est dans l'ordre!
-
-Adriani arriva au Temple deux minutes après midi. Il était tourmenté par
-le billet de Toinette. Il fallait que madame de Monteluz fût bien
-souffrante pour garder la chambre, elle si matinale et si active dans sa
-lenteur inquiète. Peut-être aussi était-ce un symptôme rassurant pour sa
-guérison morale. Le calme n'est-il pas la santé de l'âme?
-
-Toinette, contre sa coutume, ne vint pas à la rencontre d'Adriani. Le
-jardin était désert, la maison fermée. Il se hasarda à frapper
-doucement: rien ne bougea. Il fit le tour et trouva toutes les portes,
-toutes les fenêtres closes. Il chercha Mariotte, l'unique habitante des
-bâtiments extérieurs. Elle battait son beurre avec autant de
-tranquillité que le premier jour où il lui avait parlé.
-
---Madame n'est pas levée? lui dit-il.
-
---Pas que je sache, répondit-elle.
-
---Et Toinette?
-
---Ma foi, je ne l'ai pas encore vue. Faut qu'elle ait mal dormi, et
-madame pareillement.
-
---Vous n'avez donc pas encore pu remettre ma lettre?
-
---Non, monsieur; la voilà avec votre louis d'or, sur le bord de l'auge à
-ma vache. Prenez-les, puisque vous allez voir madame vous-même, et
-peut-être avant moi.
-
-Adriani reprit la lettre et laissa le louis.
-
---Eh bien, et ça? dit Mariotte.
-
---C'est pour vous.
-
---Pour moi? Tiens, pourquoi donc?
-
-Adriani était déjà sorti du cellier et retournait vers la maison. Tout à
-coup une idée le frappa. Il revint sur ses pas.
-
---Mariotte, dit-il à la fille au front bas, qui examinait son louis en
-riant toute seule et très-haut, à quelle heure mademoiselle Muiron vous
-a-t-elle donc remis cette lettre pour moi?
-
---Ma foi, monsieur, elle m'a réveillée au beau milieu de la nuit pour me
-dire que, sitôt levée, il faudrait vous la porter. Je ne sais pas quelle
-heure il faisait, mais le jour ne se montrait point du tout.
-
-Adriani fut effrayé de cette circonstance. Ou Laure avait été grièvement
-malade dans la nuit, ou le billet avait été écrit d'avance pour
-retarder, pour éviter peut-être l'entrevue promise.
-
-Il attendit deux mortelles heures dans l'enclos. Son inquiétude devint
-de l'épouvante. Il entendit enfin du bruit dans la maison. Il chercha
-une porte ouverte, et vit Mariotte sur celle de la cuisine. Elle riait
-encore toute seule.
-
---Qu'avez-vous à rire? lui demanda-t-il; ne craignez-vous pas de
-réveiller madame?
-
---Ah bah! fit la grosse fille; je la croyais levée. Est-ce que vous ne
-l'avez pas encore vue? Est-ce qu'elle n'est point descendue au jardin?
-
---Non, j'en viens. Mais Toinette est debout, sans doute?
-
---Je ne sais pas.
-
---Avec qui parliez-vous donc tout à l'heure?
-
---Avec mes louis d'or, monsieur. Dame! on n'en a pas souvent six dans sa
-poche. «C'est donc le rendez-vous des or! que je me disais. Madame qui
-m'en fait donner cinq, cette nuit...»
-
---Elle vous a fait payer vos gages, cette nuit?
-
---Oh! bien plus que mes gages, qui sont de...
-
---N'importe. Comment vous a-t-on remis cela? à quelle heure?
-
---Quand je vous dis que je n'en sais rien. Il faisait nuit noire.
-Mademoiselle Muiron m'a remis sa lettre pour vous, et puis elle a mis
-cet or-là, qui était dans du papier, sur la chaise à côté de mon lit, en
-me disant: «Mariotte, je viens de faire mes comptes. Je vous apporte
-votre dû et un petit cadeau de madame, parce qu'elle a été contente de
-vous.» Là-dessus, j'ai dit: «C'est bien,» et je me suis rendormie sur
-l'autre oreille sans ouvrir le papier.
-
---Mais c'est un départ ou un testament! s'écria Adriani, à qui une sueur
-froide monta au front.
-
-Et il s'élança dans la maison.
-
---Ah! mon Dieu, monsieur, vous me faites peur! dit Mariotte en le
-suivant. Est-ce que madame se serait fait mourir?
-
-Adriani parcourut le rez-de-chaussée. Il trouva le salon comme il
-l'avait laissé la veille. On ne l'avait pas rangé. Le coussin qu'il
-avait placé lui-même sous les pieds de Laure était toujours près du
-fauteuil, et le fauteuil près de la cheminée, où il avait fait brûler
-les pommes de pin pour réchauffer l'atmosphère salpêtrée de
-l'appartement. Le piano était ouvert. Les bougies avaient brûlé jusqu'à
-la bobèche.
-
-Mariotte avait été frapper à la chambre de Toinette. Personne n'avait
-répondu. Elle y était entrée. Le lit était défait, les armoires ouvertes
-et vides. Adriani, à cette nouvelle, envoya Mariotte frapper chez madame
-de Monteluz. Même silence; mais Mariotte ne put entrer: on avait emporté
-la clef de la chambre. Adriani, terrifié, enfonça la porte: même vide,
-même désertion que chez Toinette.
-
---Où mettait-on les malles, les cartons de voyage? dit-il à la servante.
-
---Là, répondit-elle en entrant dans le cabinet. Ils n'y sont plus;
-madame est partie!
-
-Ce mot tomba sur le coeur de l'artiste comme une montagne. Il entendit
-bourdonner dans ses oreilles comme un beffroi sonnant les funérailles
-d'un monde écroulé. Il s'assit sur la dernière marche de l'escalier, la
-tête dans ses mains, tandis que la paysanne insouciante se mettait à
-balayer philosophiquement les corridors.
-
-
-
-
-IX
-
-
-Il nous est bien permis de soulever le voile qui couvrait les sentiments
-intimes de notre héroïne. Mais, pour les faire bien comprendre, il faut
-retracer brièvement l'histoire de ces mêmes sentiments avant l'époque où
-Toinette raconta à d'Argères-Adriani les événements de la vie de sa
-maîtresse.
-
-Quand nous disons notre héroïne, c'est pour rester classique dans cette
-très-simple histoire; car Laure de Larnac n'était rien moins que ce
-qu'on entend, en général, par une nature d'héroïne de roman. Elle
-n'était nullement romanesque, et l'imagination, qui jette dans les
-aventures et dans la vie exceptionnelle, n'était pas le moteur de ses
-volontés ni de ses actions.
-
-Elle était cependant poëte, en ce sens qu'elle était toute poésie, et
-Adriani avait trouvé le vrai mot pour la peindre: elle avait l'aspect
-tranquille et puissant d'une muse rêveuse. Mais sa rêverie perpétuelle,
-même dans le temps où elle vivait sans douleur, était une sorte d'extase
-d'amour, une absorption constante dans la plénitude du coeur. Il est des
-êtres ainsi faits, des êtres extraordinairement intelligents, qui ne
-sont intelligents que parce qu'ils sont aimants. Constatons-le, au
-risque de tomber dans l'esprit critique de notre siècle et de disséquer
-un peu trop l'être humain: le sentiment et la pensée, l'affection, la
-raison, l'imagination deviennent une seule et même faculté dans leur
-action sur une âme saine; mais l'initiative appartient toujours à l'un
-de ces principes, et, pour parler tout simplement, les plus belles
-natures, selon nous, sont celles qui commencent par aimer, et qui
-mettent ensuite leur sagesse et leur poésie d'accord avec leur
-tendresse.
-
-Laure, intelligente et forte, n'avait pas seulement besoin d'aimer.
-Enfant, elle avait pleuré sa mère avec un désespoir au-dessus de son
-âge. L'amitié de son cousin Octave, enfant comme elle, avait été son
-refuge.
-
-Elle l'avait chéri comme si l'esprit de cette mère eût passé en lui. De
-là une habitude et une nécessité d'aimer Octave qui eurent quelque chose
-de fatal et auxquelles les forces de la puberté ne changèrent et
-n'ajoutèrent rien de sensible pour elle-même.
-
-Qu'était-ce qu'Octave? Toinette l'avait dit: un enfant beau et bon, qui
-aimait autant que cela lui était possible; mais ce possible pouvait-il
-se comparer à la puissance de Laure? Nullement. La vie physique jouait
-un rôle trop prononcé dans cette organisation de chasseur antique. La
-divinité pouvait s'éprendre de lui, il l'admirait sans la comprendre. Il
-était content d'être saisi et enlevé par elle; mais il restait chasseur.
-Ce fut la légende d'Adonis, que la déesse ravissait la nuit dans ses
-sanctuaires, mais qui, au lever du jour, retournait aux bêtes des bois:
-«Et il y retourna si bien, comme disent les bonnes gens, qu'il y trouva
-la mort.»
-
-L'obstination de la préférence dont il fut l'objet s'explique par
-l'absence. Laure, arrachée à son compagnon d'enfance, en fit un amant
-dans son âme, dès qu'elle eut compris l'impossibilité sociale de se
-consacrer à son _frère_, à moins qu'il ne devînt son époux. Elle
-n'hésita pas un instant, et, jusqu'au jour de l'hyménée, elle ignora que
-le rôle d'épouse ne fût pas identique à celui de soeur.
-
-Les transports de la passion d'Octave, suivis d'invincibles accablements
-d'esprit, eussent dû jeter quelque soudaine clarté dans l'esprit de
-Laure. Elle ferma instinctivement les yeux, et son exquise chasteté ne
-comprit jamais que l'amour des sens n'est qu'une des faces de l'amour.
-Elle crut à une inégalité de caractère qu'elle accepta avec son
-inaltérable douceur, résultat d'un magnifique équilibre dans sa propre
-organisation. Mais, peu à peu, elle s'effraya mortellement de ces
-lacunes dans les soins de son mari. Octave était une espèce de sauvage
-inculte et _incultivable_. Les talents et l'intelligence de sa femme lui
-inspiraient un respect naïf, une vanité de paysan qui écarquille les
-yeux en voyant sa petite fille lire et écrire; mais il eût vainement
-essayé de comprendre et de sentir; il n'essaya point.
-
-Laure n'eut point le sot amour-propre de s'en trouver blessée. Quand
-elle le voyait s'endormir auprès de son piano, elle continuait à le
-contempler et jouait comme sur du velours, ou chantait de la voix d'une
-mère qui berce son enfant. Si Toinette, qui était imprudemment
-épilogueuse dans ses jours de gaieté, lui disait: «Hélas! madame, à quoi
-bon avoir appris tant de belles choses?» elle lui répondait avec un
-sourire d'ange: «Cela sert peut-être à lui donner de jolis rêves!» Mais
-elle voyait bien que l'inaction était le supplice de son jeune mari, et
-que, faute de pouvoir remplir, seulement une heure, une occupation
-intellectuelle quelconque, il lui fallait remplir toutes ses journées de
-mouvement et d'émotions physiques.
-
-Soumis et dévoué d'intention, Octave eût sacrifié ses goûts à la société
-de sa femme. Il le tenta même dans les premiers jours de leur union, en
-la voyant étonnée jusqu'à la stupéfaction devant le besoin qu'il
-éprouvait de la quitter; mais ce changement d'habitudes le rendait
-malade. Il devenait bleu quand il n'était pas au grand air, et il n'y en
-avait pas assez, même dans un jardin, pour nourrir ses vastes poumons.
-Il lui fallait le vent de la course et le sommet des montagnes.
-
-Le jour où, en le voyant partir aux premiers rayons du soleil, elle lui
-dit le coeur serré: «Je ne te reverrai donc pas avant la nuit?» il
-s'étonna de lui-même, et lui répondit:
-
---C'est vrai, au fait! Viens avec moi. Nous ferons une petite chasse
-tranquille, et nous ne nous quitterons pas.
-
-Pendant une semaine, Laure essaya de le suivre à cheval; mais elle
-reconnut bientôt que, même en ne lui imposant pas la chasse tranquille,
-même en supportant de la fatigue et affrontant des dangers, elle le
-gênait sans qu'il s'en rendît compte. Le vrai chasseur aime à être seul.
-Ses plus doux moments sont ceux où il quitte ses compagnons et savoure
-ses périls, ses découvertes, ses ruses, son obstination, son adresse,
-sans en partager avec eux l'émotion. Le chasseur le plus positif goûte
-un charme particulier dans le mystère des bois, dans l'indépendance
-absolue de ses mouvements, de ses fantaisies, de ses haltes. C'est son
-art, c'est sa poésie, à lui.
-
-Laure comprit cela et ne le suivit plus. Octave, que les cris étouffés
-de sa femme retenaient au bord des abîmes, se sentit soulagé d'un grand
-poids quand il put s'abandonner de nouveau à sa force, à son adresse et
-à sa témérité peu communes. Laure ne songea pas seulement à lui adresser
-un reproche: pourvu qu'il fût heureux, elle ne s'inquiétait pas
-d'elle-même; mais elle sentit involontairement l'ennui et la tristesse
-de l'abandon. Elle combattit cette langueur. Elle cultiva ses talents,
-elle s'adonna aux soins de l'intérieur, elle s'initia même à ses
-affaires, qu'Octave n'eût jamais su gouverner. Elle remplit ses journées
-d'une activité qui eût préservé de la réflexion une tête plus vive, mais
-qui ne put remplir le vide de son coeur. Il lui eût fallu la présence
-assidue de l'être aimé. Elle avait passé avec courage loin de lui les
-années de l'adolescence, aspirant avec une foi naïve à l'avenir qui la
-réunirait à lui sans distraction, sans partage, sans défaillance de
-bonheur. Elle avait quitté Paris et le monde avec joie, à l'idée de
-s'absorber dans le calme des félicités infinies, et elle se trouvait
-vivre en tête-à-tête avec une belle-mère qui l'estimait sans la
-comprendre et qui l'honorait sans l'aimer. Madame de Monteluz, la mère,
-était un de ces êtres froids, convenables, honnêtes, qui, par esprit de
-justice, ne veulent pas troubler violemment le bonheur des autres, mais
-qui, par insensibilité de caractère, ne peuvent ni l'augmenter ni en
-adoucir la perte.
-
-Laure était donc accablée d'un malaise moral dont elle ne se rendait pas
-bien compte à elle-même. Octave ne s'en doutait seulement pas. Il
-trouvait cette façon de vivre toute naturelle. Il avait été élevé par sa
-mère dans l'idée que les hommes ne doivent pas encombrer la maison, et
-que les femmes aiment à se livrer aux soins domestiques sans subir le
-contrôle de ces désoeuvrés. Il faisait comme avait fait son père: il
-vivait dehors pour ne pas gêner les femmes, et il ne pouvait se défendre
-de les trouver gênantes à la promenade. Quand il ne chassait pas avec la
-rage d'un Indien, il pêchait avec la patience d'un Chinois. Il avait des
-chevaux à dresser, à panser, à contempler, de grands abatis d'arbres à
-surveiller, opérations dont le bruit et le désordre étaient pour lui un
-spectacle et une musique en harmonie avec la rudesse de ses organes. Au
-retour de ces agitations, il adorait sa femme, mais il n'avait pas une
-idée à échanger avec elle. Il fallait manger et dormir, deux grandes
-opérations dans l'existence d'un homme si robuste. Les courts élans de
-sa passion, qui était pourtant réelle, ne se traduisaient par aucune
-délicatesse. C'était de la passion physique dans l'amitié. La tendresse
-et l'enthousiasme lui étaient également inconnus.
-
-Ces deux époux ne vécurent pas assez longtemps ensemble pour que la
-femme arrivât à se dire qu'elle était malheureuse. Peut-être ne se le
-fût-elle jamais dit: sa puissance d'abnégation, son instinct de fidélité
-lui eussent fait accepter l'éternel veuvage d'un époux vivant. Quand ce
-deuil devint celui d'un mort, elle ne se souvint pas de déceptions
-qu'elle ne s'était point encore avouées; mais un fait subsista dans son
-passé: c'est qu'elle n'avait connu ni l'amour ni le bonheur, et qu'elle
-pleura naïvement des biens qu'elle n'avait jamais possédés.
-
-L'amour d'Adriani lui apportait donc tout un monde de révélations
-qu'elle n'avait pas pressenties. Par lui, elle pouvait être initiée à sa
-propre énergie, qu'elle ignorait et qui avait toujours été refoulée en
-elle par la crainte de faire souffrir Octave. Quand Octave l'avait vue
-triste, il s'était affecté et effrayé jusqu'à en avoir des attaques de
-nerfs, mais sans comprendre comment il avait pu être la cause de sa
-tristesse. C'est Laure qui avait dû le rassurer, le consoler, l'égayer
-et le presser de retourner à ses forêts et à ses étangs.
-
-Adriani ne s'était pas senti inquiet du passé de Laure. Quelques mots
-échappés à Toinette avaient suffi pour lui ôter tout sentiment de
-jalousie à propos de l'époux regretté. Il comprenait fort bien qu'il ne
-lui serait pas difficile d'aimer mieux et de donner plus de bonheur;
-mais il fallait que Laure consentît à le mettre à l'épreuve, et là se
-rencontra une résistance qu'il n'avait pas prévue si énergique dans une
-âme si éprouvée et si fatiguée.
-
-Nous croyons pouvoir affirmer cependant que ce désespoir de veuve, si
-réel et si profond, que, par moments, il avait engourdi et menacé de
-détruire chez Laure la raison ou la vie, ne prenait pas sa source dans
-un regret des jours de son mariage. Ce qu'elle croyait regretter,
-c'était bien le beau et bon jeune homme à qui elle s'était dévouée; mais
-ce qu'elle regrettait effectivement, c'était le temps de ses propres
-aspirations, de ses propres illusions. En perdant cet époux, elle avait
-vu disparaître le but de quinze années d'existence; car, dès la première
-enfance, elle s'était consacrée à lui; elle avait été séparée de lui
-ensuite pendant huit années (de douze à vingt ans); c'était donc toute
-une vie qu'elle avait vécu pour rien, et le coup qui l'accablait, au
-début d'une vie nouvelle, lui fit croire qu'elle ne s'en relèverait
-jamais. Elle se crut morte avec Octave; elle désira mourir pour le
-rejoindre; elle regretta de ne pas succomber à son épouvante devant
-l'avenir.
-
-L'espérance est une loi de la vie, surtout dans la jeunesse. La perdre,
-c'est un état violent qui ne peut se prolonger sans amener la
-destruction de l'être ainsi privé du souffle régénérateur. C'était toute
-la maladie de Laure, mais elle était grave.
-
-La nature luttait pourtant, et l'amour inassouvi, l'amour latent, sans
-but connu, sans désir formulé, couvait sous la cendre. Laure en était
-arrivée au point de redouter sa propre douleur, et de désirer s'y
-soustraire; mais elle croyait trouver le remède dans l'oubli; elle ne
-voulait pas croire et elle ne savait pas, inexpérimentée et candide
-qu'elle était, que l'amour est le seul bien qui remplace l'amour.
-
-Elle s'efforçait donc d'anéantir en elle-même le sentiment de
-l'existence réelle, et de se perdre dans le rêve de l'inconnu. Elle
-regardait les nuages et les étoiles, plongée dans des aspirations
-religieuses et métaphysiques qui la soutinrent pendant quelque temps;
-mais l'âme humaine ne peut suivre impunément ces routes sans limites et
-sans issue. Le catholicisme a écrit le mot _mystère_ au fronton de son
-temple, sachant bien que, pour croire, il ne pas faut trop chercher. Le
-ciel ne se révèle pas. Il s'entr'ouvre à l'espérance, à l'enthousiasme,
-à la science, et se referme aussitôt, ou se peuple, à nos yeux éblouis
-et trompés, de fantaisies délirantes. Laure sentit que ces
-hallucinations la menaçaient. Épouvantée, elle en détourna ses regards
-et retomba brisée sur la terre, convaincue qu'elle ne pouvait embrasser
-l'infini, et que son organisation positive dans l'affection
-(c'est-à-dire essentiellement humaine et par là excellente) s'y refusait
-plus que toute autre.
-
-Elle en était là quand elle vit Adriani. Son premier pas vers lui fut
-une attention plus marquée qu'elle n'avait encore pu en accorder à aucun
-homme depuis son malheur; le second pas fut l'admiration envers une
-belle nature qui se révélait dans un talent sympathique; le troisième
-fut la reconnaissance. Mais, quand elle vit l'amour face à face, elle en
-eut peur comme d'un spectre, et, pendant que l'artiste lui écrivait une
-lettre, qu'elle ne devait pas recevoir, elle lui écrivait celle qui
-suit:
-
-«Noble coeur, adieu! Soyez béni. Je pars! il faut que je vous quitte.
-J'ai trop peur de prendre les consolations que je recevrais de vous pour
-celles que je vous donnerais. J'aurais encore bien des choses à vous
-dire de moi, ami! Pourquoi ne vous les ai-je pas dites tout à l'heure
-quand vous étiez là? pourquoi ne me sont-elles pas venues? Voilà
-qu'elles m'apparaissent comme des lumières vives. C'est sans doute
-l'orgueil qui agissait en moi et m'empêchait de m'accuser tout à fait
-devant vous! Oui, voilà le danger de ma situation: c'est de me laisser
-enivrer par le sentiment que vous m'exprimez, au point d'en être vaine
-et de vous cacher combien je le mérite peu. Eh bien, il faut que je me
-punisse du passé et du présent, il faut que je vous dise tout.
-
-»Vous m'aimez sans me connaître. Ce ne peut pas être ma personne qui
-vous a charmé: vous avez pu aspirer sans doute aux plus belles, aux plus
-aimables femmes de l'univers, et je ne suis plus que le fantôme d'un
-être déjà très-ordinaire. Je n'ai eu qu'un motif d'estime envers
-moi-même: je me croyais capable d'un grand, d'un éternel amour. Là était
-mon erreur, là est aussi la vôtre. Vous vénérez en moi l'ombre d'une
-puissance qui n'exista jamais. J'ai été au-dessous de mon ambition,
-au-dessous de ma tâche. Ami, plaignez-moi, et ne n'admirez plus, vous
-qui m'admiriez pour avoir su aimer! Je ne l'ai pas su, j'ai mal aimé!
-
-»Oui, voilà mon histoire en deux mots. Je n'ai pas été pour l'homme qui
-m'avait remis le soin de son bonheur la sainte, l'ange que je me
-flattais d'être. Je n'ai pas su l'absorber en moi, parce que j'ai trop
-souhaité de l'absorber. Ce n'est pas ainsi qu'on doit aimer; vous me le
-prouvez bien, vous qui ne me demandez rien que de me laisser chérir!
-Moi, j'aurais voulu qu'il m'aimât au point de s'ennuyer loin de moi. Ses
-distractions, ses amusements n'étaient pas les miens. Si je l'avais osé,
-j'aurais haï ses plaisirs que je ne partageais pas. Je ne le lui ai
-jamais dit, je ne l'ai jamais dit à personne; mais où est le mérite du
-silence? La soumission n'est là qu'un calcul d'intérêt personnel qui
-consent à souffrir beaucoup pour ne pas risquer de souffrir davantage.
-J'aurais craint que la plainte n'éloignât tout à fait de moi celui que
-mon égoïsme eût voulu détacher de lui-même et anéantir à mon profit. Mon
-coeur était lâche, il était mécontent, c'est-à-dire coupable. La
-docilité extérieure n'est qu'un masque transparent: on n'est pas habile,
-on n'est pas fort quand on n'est pas sincère. Faute de pouvoir ou de
-savoir accepter les goûts d'Octave, je lui en gâtais la jouissance par
-une tristesse mal déguisée parce qu'elle était mal combattue et jamais
-vaincue. Deux ou trois fois j'ai inquiété son repos, effrayé la
-conscience de son affection et fait couler ses larmes. Trois fois! oui,
-en six mois d'union qui nous étaient comptés et dont j'aurais dû lui
-faire un siècle, une éternité de joie sans mélange, je l'ai troublé et
-affligé trois fois! Et le jour même... Il faut que j'aie le courage de
-remuer ces souvenirs affreux, vous m'y forcez! Le jour même qui devait
-nous séparer pour jamais, je le vis quitter mes côtés et s'habiller pour
-sortir, sans avoir la force de lui dire un mot. Il faisait un temps
-affreux. J'étais sottement offensée de ce qu'il affrontait les rigueurs
-de l'hiver pour un but qui n'était pas moi. J'ai pris ensuite le chagrin
-violent que j'avais ressenti dans ce moment-là pour un pressentiment.
-C'en était un peut-être? C'est une dernière faveur du ciel, une dernière
-bonté de Dieu envers nous, ces mystérieux avertissements qu'il nous
-donne! Nous devrions les deviner et les suivre! Je ne pus démêler ce qui
-se passait en moi. Je n'eusse rien empêché, je ne savais pas combattre
-les désirs d'Octave; mais, au moins, je l'eusse embrassé une dernière
-fois; il fût parti avec la conscience de mon amour.
-
-»Je restai immobile, absorbée dans mon égoïste effroi de l'abandon. Il
-se pencha vers moi pour m'embrasser: je fermai les yeux pour retenir mes
-larmes, je feignis de dormir; je ne lui rendis pas sa dernière caresse.
-On me l'a rapporté sanglant et déchiré, mort! mort sans que je lui aie
-donné seulement l'adieu de chaque matin! mort sans que j'aie pu lui
-pardonner le soir, dans un sourire, les angoisses journalières de mon
-faible coeur! mort le jour même où, pour la première fois, mon âme
-jalouse exhalait ce cri impie: «Il ne m'aime pas!» Ah! c'est là ce qui
-l'a tué! Le doute est une malédiction, et la malédiction de l'amour
-ouvre l'abîme des fatales destinées.
-
-»L'infortuné! Ce n'était pas lui qui n'aimait pas, puisque sa conscience
-était si tranquille. C'est moi, je vous l'ai dit, je vous le répète, qui
-ai mal aimé!
-
-»Vous le voyez, ma vie est un remords plus encore qu'un regret, et j'ai
-si mal profité de mon bonheur, je l'ai tellement empoisonné par mes
-muettes exigences, que ce n'est pas le passé que je pleure, c'est
-l'avenir, que j'aurais pu consacrer à la tranquille félicité d'Octave,
-et dont je lui avais déjà gâté les prémices.
-
-»Je ne mérite donc pas d'être consolée; je ne le serais peut-être pas.
-Je subis, dans l'horreur de ma solitude, une expiation inévitable. Elle
-n'a pas duré assez longtemps; je ne suis point encore pardonnée, puisque
-le bienfait de l'amour qui s'offre à moi, au lieu de me faire
-tressaillir de joie, me fait reculer d'épouvante.
-
-»Dans la première jeunesse, on croit pouvoir donner autant qu'on reçoit;
-on ne s'inquiète pas du peu que l'on est et du peu que l'on vaut. Quand
-on est vieilli et flétri comme moi par un châtiment céleste, on frémit à
-l'idée de faire souffrir ce qu'on a souffert. Plus grand et meilleur que
-moi, vous souffririez encore davantage. Plus attentif et plus réfléchi
-qu'Octave, vous vous désabuseriez de moi, et, enchaîné peut-être par la
-générosité, par le respect de vous-même, vous seriez le plus à plaindre
-de nous deux.
-
-»Tenez, le divin amour n'est fait que pour les belles âmes. La mienne
-n'est pas un sanctuaire digne de le recevoir. Adieu, adieu! ne voyez
-dans ma fuite qu'un hommage rendu à la grandeur de votre caractère et à
-la noblesse de votre affection.
-
-»Laure.»
-
-
-Le vieux paysan qui combattait faiblement les envahissements de l'ortie
-et du liseron dans le jardin du Temple, remit cette lettre à Adriani au
-moment où il se levait, désespéré, pour fuir à jamais la maison
-abandonnée. Avant de lire, Adriani interrogea le bonhomme; le message
-lui avait été remis, sans aucune explication, par madame de Monteluz
-elle-même, au moment où elle l'avait renvoyé du plus prochain relais de
-poste. C'est lui qui l'y avait menée, ainsi que Toinette, avec ses
-mulets. Il avait été appelé vers deux heures du matin par Toinette
-elle-même, sa chaumière étant à une très-petite distance du Temple. Il
-avait trouvé les malles faites, il les avait chargées sur la calèche, et
-n'avait vu madame de Monteluz qu'au moment où elle y montait, et à celui
-où elle en était descendue. Tout cela s'était passé sans que le rude
-sommeil de Mariotte en fût troublé. Toinette avait chargé ce paysan de
-garder la maison. Un arrangement antérieur avait confié à son fils la
-régie du petit domaine. On ne savait pas quand on reviendrait, on ne
-savait pas encore où l'on allait directement. Cela dépendrait des
-lettres d'affaires que madame recevrait à Tournon. On descendrait
-peut-être le Rhône en bateau, on remonterait peut-être par la route de
-Lyon. Bref, cet homme ne savait rien, sinon, comme Mariotte, que _madame
-était partie_. Il la regrettait; il disait que la bonne jeune dame était
-bien un peu détraquée dans ses esprits, mais que jamais maîtresse plus
-douce et plus généreuse n'avait parlé au pauvre monde.
-
-Ce fut comme une oraison funèbre, car il ajouta:
-
---Je crois bien que nous ne la reverrons plus et qu'elle n'est pas pour
-faire de vieux os. Elle a trop de mal dans son idée!
-
-Adriani retourna au petit salon. Il se jeta sur le fauteuil où Laure
-s'était assise la veille et dévora sa lettre. Il la commença avec
-abattement; il la termina en la baisant avec transport. Quel plus doux
-aveu pouvait-il recevoir que cette confession? De quel plus grand charme
-Laure pouvait-elle se revêtir à ses yeux que de lui avouer, dans son
-repentir naïf, et sans savoir ce qu'elle avouait, que sa conscience plus
-que son coeur était fidèle à la mémoire d'Octave, et que ce coeur était
-vierge d'un amour partagé, par conséquent d'un amour complet?
-
-Adriani avait déjà pressenti qu'il n'avait pas à lutter contre un mort.
-Il ne se trompa pas sur la véritable portée de cette lettre ingénue. Il
-reconnut que l'urne pouvait être couronnée de fleurs et inaugurée par
-lui, sans amertume, au seuil de son avenir. Laure perdrait ses remords
-et se relèverait vis-à-vis d'elle-même le jour où elle saurait ce que
-c'est que le véritable amour, et combien peu elle avait offensé Dieu en
-le rêvant sur le coeur impuissant d'Octave.
-
-Ainsi, en croyant décourager Adriani et l'éloigner d'elle, Laure avait
-resserré le lien qu'elle voulait rompre. L'extrême candeur agit souvent
-comme ferait l'extrême habileté. Elle obéit à la loi du vrai d'une
-manière toute fatale. Si la ruse prend le masque de la loyauté, c'est
-parce qu'elle sait bien que la loyauté est le seul pouvoir infaillible
-sur les bons esprits.
-
-
-
-
-X
-
-
-Adriani fut dérangé dans de douces méditations par le vieux paysan qui
-venait emballer le piano.
-
---Où vous a-t-on dit de l'envoyer? lui demanda-t-il.
-
---Nulle part, monsieur. On m'a commandé de ne pas le laisser à
-l'humidité, de le mettre tout de suite dans sa caisse et de le tenir
-tout prêt, parce qu'on le ferait réclamer bientôt. Il paraît que madame
-y tient beaucoup, car elle m'a recommandé cela elle-même.
-
-Adriani prit une prompte résolution.
-
---Où elle va, je le saurai, se dit-il; où elle sera, je la rejoindrai.
-
-Il savait l'heure et le lieu du premier départ en poste. C'en était
-assez. Il retourna à Mauzères, embrassa le baron, lui emprunta un
-cabriolet et partit avec Comtois.
-
-Au relais, il apprit que les deux voyageuses avaient pris, en effet, la
-route de Tournon. Il commanda des chevaux de poste et arriva au bord du
-Rhône avant la nuit. Là, il eut une inspiration. Toinette devait lui
-avoir écrit; elle devait avoir prévu son anxiété et ses poursuites. Ou
-elle les seconderait, ou elle s'efforcerait de l'en décourager; mais
-elle n'était pas femme à rester oisive au milieu d'une telle aventure.
-
-Il courut au bureau de la poste, exhiba son passe-port, et retira une
-lettre à son adresse:
-
-«Monsieur, disait Toinette, madame l'a voulu. C'est bien malgré moi!
-Mais aussi pourquoi n'avez-vous pas daigné me dire si votre fortune
-répond à vos manières et si le nom que vous portez est le votre? J'ai eu
-peur d'avoir été trop loin, et je me suis trouvée sans défense, quand
-madame m'a dit:
-
---Partons, je le veux!
-
---Quelle est son idée? Croiriez-vous que je n'en sais rien? Jamais je ne
-l'ai vue comme elle est. C'est une volonté, une activité qui sentent la
-fièvre. Je ne la reconnais plus. Je vous écris du bateau à vapeur où
-nous sommes déjà embarquées, attendant la cloche du départ. Tout ce que
-je sais, c'est que nous descendons jusqu'à Avignon. Il me paraît bien
-impossible que nous n'allions pas au moins saluer madame la marquise au
-château de Larnac. Vous trouverez une autre lettre de moi, bureau
-restant, comme celle-ci, à Avignon.
-
-»Tournon, sept heures du matin.»
-
-Adriani descendit le Rhône et trouva un autre bulletin de Toinette qui
-lui annonçait qu'on se rendait effectivement au château de Larnac, où,
-depuis le mariage de son fils, la marquise de Monteluz avait, à la
-prière de Laure, établi sa résidence.
-
-«Je ne pense pas que nous y fassions un long séjour disait Toinette. Ne
-venez donc pas nous y rejoindre, monsieur. Je vous en ai assez dit sur
-le caractère et les idées de madame la marquise pour que vous compreniez
-qu'une imprudence pourrait nous amener des peines. Si vous voulez
-écrire, envoyez-moi vos lettres.»
-
-Suivait l'adresse détaillée.
-
-Adriani ne tint pas compte des terreurs de Toinette. Il continua sa
-route et alla s'installer au village de Vaucluse, à une lieue de Larnac,
-fort décidé à affronter la belle-mère et toute la famille plutôt que de
-renoncer à ses espérances. Il avait le meilleur prétexte du monde pour
-se trouver dans un lieu qui attire tous les voyageurs par la beauté des
-sites environnants, le voisinage de la célèbre fontaine et les souvenirs
-du grand poëte.
-
-Il apprit bientôt que la jeune marquise de Monteluz était de retour dans
-son château. Mieux connue dans ce pays que dans le Vivarais, elle n'y
-passait pas pour folle le moins du monde. Tout le monde respectait son
-deuil et plaignait son infortune. Adriani fut condamné à entendre, de la
-bouche de son hôte qu'il avait questionné avec précaution, le récit
-épique de la mort du jeune marquis, et à feindre de l'écouter comme une
-chose nouvelle. Il en fut dédommagé par les grands éloges qu'on donnait
-à la beauté de celle qu'on appelait la _nouvelle Laure de Vaucluse_. On
-parlait aussi de sa bonté, de sa grâce et de ses talents.
-
-Après avoir entendu ainsi, en déjeunant, la causerie de son hôte,
-Adriani, arrivé depuis une heure et incapable de goûter un moment de
-repos avant d'avoir atteint le but de sa course, se disposa à sortir, en
-disant à Comtois de ne pas l'attendre et de ne pas s'inquiéter de lui.
-
---Eh quoi! monsieur, s'écria Comtois effaré, vous ne dormirez pas un
-instant?
-
---Libre à vous de dormir toute la journée, mon cher Comtois.
-
---Mais c'est que monsieur me laisse là dans un pays affreux, où je ne
-connais pas une âme... Et si monsieur ne revenait pas?
-
---Je compte revenir, Comtois, et je n'entreprends rien de tragique.
-Est-ce que j'ai l'air d'un homme qui va se noyer?
-
---Non, monsieur... Mais enfin... si monsieur prenait fantaisie d'aller
-plus loin sans moi...
-
---Vous m'êtes donc bien attaché, monsieur Comtois? dit Adriani d'un air
-moqueur.
-
---Ce n'est pas pour ça, répondit Comtois piqué; mais on est toujours
-inquiet quand on ne voit pas devant soi. Avec monsieur, on marche
-toujours _dans les ténèbres_.
-
---Ténèbres? dit Adriani en partant d'un éclat de rire qui acheva de
-mortifier Comtois. Il fait le plus beau soleil du monde, mon cher!
-
---N'importe, reprit Comtois irrité. Je ne connaissais pas monsieur pour
-un artiste; je suis entré à son service, de confiance, et je voudrais
-que monsieur prît la peine de me rassurer ou de me congédier.
-
---Fort bien! vous dédaignez les arts! dit Adriani, que les angoisses de
-son valet de chambre commençaient à divertir, et qui, en achevant de
-s'habiller, n'était pas fâché de lui rendre ses mépris en taquineries
-inquiétantes; c'est mal à vous, monsieur Comtois. Entre gens de rien,
-comme vous et moi, on devrait se soutenir, au lieu de se soupçonner.
-
---Aurait-il vu mon journal? pensa Comtois.
-
-Il sentit l'ironie et baissa le ton.
-
---Mon Dieu, monsieur, je ne prétends pas que monsieur...
-
---Si fait, vous pensez que je vous ai amené au bout de la France et que
-je vais vous y oublier. Les artistes sont tous fous, égoïstes,
-indélicats. Dame! vous les connaissez bien, je le vois, et il n'y a pas
-moyen de vous en faire accroire!
-
---Monsieur plaisante! dit Comtois épouvanté.
-
-Et, se croyant aux prises avec un aventurier qui levait le masque, il
-supputait des frais de séjour illimité à Vaucluse, dans une vaine
-attente de son retour, et des frais de route pour retourner seul à
-Paris.
-
-Adriani prit son chapeau et se dirigea vers la porte, sans autre
-explication. Comtois pâlit. Son maître avait laissé presque tous ses
-effets à Mauzères. Pressé de partir, il n'avait emporté qu'une légère
-valise et un nécessaire de voyage fort simple. Il n'y avait pas là de
-quoi indemniser Comtois.
-
-Adriani attendait qu'il lui adressât quelque impertinence, afin de
-savoir à quoi s'en tenir sur son caractère; mais Comtois n'avait pas
-d'autre vice que la sottise. Esclave du devoir, il se sentait condamné à
-la confiance par celle que son maître lui avait témoignée en mille
-occasions. Adriani sourit en voyant cette anxiété refoulée par le
-respect humain.
-
---A propos, dit-il en revenant sur ses pas, comme frappé d'un souvenir:
-j'ai mis mon portefeuille dans ce tiroir. Prenez-le sur vous. Comtois;
-bien que les gens de cette auberge aient l'air honnête, ce sera encore
-plus sûr.
-
-Il lui donna la clef du tiroir et sortit.
-
-Comtois ouvrit précipitamment le portefeuille et vit qu'il contenait une
-dizaine de mille francs en billets de banque. Le calme se fit dans son
-âme, l'appétit lui revint. Il acheva tranquillement le déjeuner de son
-maître, et savoura les excellentes truites de la Sorgue accommodées avec
-une véritable _maestria_ par l'hôte de l'hôtel de _Pétrarque_. Il rangea
-tout, ensuite, avec les plus grands égards pour la chambre de son
-maître, nettoya son encrier de voyage et s'en servit pour consigner dans
-son journal les réflexions suivantes:
-
- «Bourgade de Vaucluse, 1er septembre 18...
-
- «Monsieur n'est qu'un artiste, c'est la vérité; mais, malgré ça, c'est
- un très-galant homme, qui montre aux gens, dans l'occasion, le cas
- qu'il fait de leur probité. Monsieur est aussi un homme fort aimable.
- Il a causé avec moi, ce matin, pour la première fois, et m'a mis à
- même de voir qu'il n'est pas sans esprit et sans éducation.»
-
-Après quoi, Comtois alla voir la grotte et le lac souterrain de
-Vaucluse; ce qui lui fournit matière à une lettre descriptive adressée à
-son _épouse_, et qui commençait ainsi:
-
-«Rien de plus étonné que moi à la vue de cette eau chantée par M.
-Pétrarque! etc.»
-
-Constatons un fait, avant de laisser M. Comtois à ses élucubrations:
-c'est qu'il avait pour sa femme une affection protectrice. Il avouait
-volontiers à ses amis qu'il avait fait un _mariage de garnison_, car
-elle était simple cuisinière et ne mettait pas un mot d'orthographe;
-mais elle avait de l'esprit naturel, disait-il, et devinait des choses
-au-dessus de sa portée. Voilà pourquoi il n'était pas fâché de
-l'éblouir, dans l'occasion, par une supériorité qu'il jugeait
-incontestable.
-
-Adriani avait pourtant passé devant la source sans lui accorder un
-regard. Il avait traversé les montagnes environnantes, se dirigeant à
-vol d'oiseau vers le village de Gordès, qu'on lui avait indiqué comme
-voisin de Larnac. Il arrivait au milieu du jour, insensible à la fatigue
-et à une chaleur accablante, au terme de sa course.
-
-Là seulement, il put songer à admirer le pays, qui était superbe, et des
-vallées fertiles, protégées de montagnes d'un assez beau caractère.
-Larnac était un vieux manoir d'un aspect imposant par sa situation,
-d'une importance médiocre cependant, mais rendu confortable par la
-longue résidence d'une famille aisée et les soins que la belle-mère de
-Laure y avait donnés durant la tutelle de cette dernière. Dans les
-premiers jours de son mariage, Laure elle-même avait rempli sa demeure
-d'une certaine élégance, sans luxe déplacé. Elle eût voulu faire aimer
-cet intérieur à son jeune mari. Depuis la mort d'Octave, Laure ne
-s'était plus souciée ni occupée de rien; mais la marquise avait
-entretenu toutes choses avec ponctualité.
-
-Le mot de ponctualité est celui qui convient le mieux pour résumer le
-caractère et l'existence entière de cette femme que son entourage
-distinguait de Laure en l'appelant _la marquise_, tandis que Laure,
-marquise aussi, mais tenue dans une sorte d'infériorité de convenance,
-était désignée sous le nom de _madame Octave_. Nous suivrons cette
-donnée quant à la belle-mère, pour éviter toute confusion.
-
-Son _nom de fille_, comme on dit encore dans les anciennes familles,
-était Andrée d'Oppédète. Elle avait été fort belle, mais froide, sans
-charme et sans grâce. Élevée dans un couvent d'Avignon, produite ensuite
-dans le monde d'Avignon, de Marseille, de Nîmes et d'Uzès, mariée à un
-gentilhomme sans avoir, mais dont les ancêtres avaient fourni des
-viguiers à toutes les vigueries de la Provence: épouse sans amour, mère
-sans faiblesse, femme sans reproche, elle avait mené, sous le plus beau
-soleil du monde, une vie glacée par les préjugés aristocratiques et
-religieux, si obstinés dans le midi de la France. Ces préjugés n'étaient
-pas chez elle à l'état violent. Toute violence lui était inconnue. Ils
-étaient à l'état de foi inébranlable, béate, indestructible. Vue d'un
-seul côté, c'était une très-respectable nature, rigide sur tous les
-points d'honneur, désintéressée, libérale autant que lui permettaient
-ses idées d'ordre et la médiocrité de sa fortune; indulgente autant que
-peut l'être une orthodoxie à seize quartiers: chaste autant que peut
-l'être une femme qui, par ordre du confesseur, subit sans amour la loi
-du mariage.
-
-Longtemps la belle Andrée brilla dans le monde provençal comme un meuble
-d'apparat qui ornait les fêtes sans les égayer. Sans sortir de sa
-famille, qui se ramifiait par ses alliances à une population entière de
-cousins, d'oncles, de germains et issus de germains, elle se trouvait
-très-répandue. Les devoirs de famille lui créèrent donc des habitudes de
-représentation et d'hospitalité, et, quand elle avait dit _le monde_,
-objet de son respect ou de ses égards, elle croyait parler de l'univers,
-et ne se doutait pas que l'opinion pût dicter ses arrêts ailleurs que
-dans le petit groupe que formaient, en somme, ses grandes relations au
-sein d'une petite caste.
-
-Le récit de Toinette, relativement à la longue opposition de la marquise
-au mariage d'Octave et de sa pupille, était parfaitement véridique.
-Cette mère rigide, cette fière patricienne pauvre, eût laissé mourir
-d'amour et de douleur son fils et sa nièce plutôt que de se laisser
-soupçonner de calcul et de captation. Elle ne céda qu'en voyant Laure
-toucher à sa majorité sans varier sa préférence; mais, en cédant, elle
-se garda bien de témoigner aucune joie d'un mariage qui redorait un peu
-le blason de sa famille. Elle ne ressentit même aucune admiration pour
-la constance et la générosité de sa pupille. Elle les regarda comme des
-choses toutes simples, à la hauteur desquelles sa fierté, à défaut de sa
-sensibilité, l'eût placée, et elle se contenta de dire:
-
---C'est bien, je me rends!
-
-La mort tragique de son fils n'entama point ce mâle courage. Elle avait
-sans doute des entrailles maternelles, et elle en ressentit le
-déchirement; mais, la première consternation passée, on ne s'aperçut de
-sa douleur qu'à la disparition complète du rare et pâle sourire qui
-effleurait parfois jadis ses traits austères. Quelques fils argentés se
-mêlèrent à ses cheveux, jusque-là noirs comme l'ébène. On jugea qu'elle
-avait mortellement souffert sous son air résigné. C'est possible, c'est
-probable; mais ce ne fut pas seulement la piété qui triompha de ses
-regrets, ce fut l'orgueil et même la vanité. Il n'est point de femme
-belle sans complaisance secrète pour elle-même. Faute de charmes, la
-belle Andrée n'avait jamais plu à personne. Elle le savait, elle l'avait
-senti. Elle savait aussi qu'elle ne pouvait briller ni par l'esprit, ni
-par l'instruction. Elle s'enveloppa dans sa fermeté de caractère, qu'en
-plus d'une occasion on avait remarquée, et que son mari vantait pour
-avoir quelque chose à vanter dans son intérieur. Elle s'y enferma si
-bien, que nulle matrone romaine n'y eût mis plus de pompe et de
-solennité.
-
-Au moment où Adriani approchait du château, Laure et sa belle-mère,
-assises dans un assez beau salon, qui passait pour somptueux dans un
-pays où le luxe a fort peu pénétré, causaient ensemble pour la première
-fois depuis bien longtemps. Laure, involontairement, mais profondément
-froissée par le stoïcisme intolérant de la marquise, s'était presque
-toujours renfermée dans un silence respectueux, se disant, avec raison,
-qu'une personne dont toute l'action morale se bornait à la _science des
-égards_ n'avait pas droit à autre chose que des égards. Arrivée la
-veille et très-fatiguée, Laure s'était levée tard et commençait avec la
-marquise un entretien qui ne pouvait être un épanchement et qui prenait
-le caractère d'une explication.
-
---Eh bien, ma fille, dit la marquise, dont la voix inflexible ne savait
-mettre aucune douceur dans ce parler maternel, vous êtes reposée, vous
-pouvez me parler de vous-même. Mademoiselle Muiron, que j'ai interrogée
-ce matin sur votre santé, m'a répondu que vous étiez à la fois mieux et
-plus mal; mais cette bonne personne a si peu de jugement, que j'aime
-mieux ne m'en rapporter qu'à vous. Je ne saurais la suivre dans son
-langage affecté et dans ses réponses embrouillées. Voyons, comment vous
-trouvez-vous au physique et au moral, après l'étrange voyage que vous
-venez de faire?
-
-Laure se sentit peu disposée à répondre à des marques d'intérêt qui
-ressemblaient à une critique. Elle se contenta de sourire avec
-mélancolie et de demander pourquoi la marquise qualifiait son voyage
-d'étrange.
-
---Je ne prétends pas ridiculiser vos démarches, ma très-chère, répondit
-la marquise, encore moins les blâmer. Je me suis permis seulement de
-penser que vous étiez bien jeune pour quitter ainsi l'aile maternelle,
-et bien faible de santé pour vous jeter dans la solitude.
-
-Laure garda le silence, décidée à n'entamer jamais aucune lutte avec sa
-belle-mère. Celle-ci reprit:
-
---Vous êtes maîtresse de vos actions, je le sais, et je reconnais vos
-droits à l'indépendance. Ce n'est donc pas de moi que vous relèverez
-jamais, mais des convenances d'un monde qui n'aura pas pour vous
-l'indulgence à laquelle vous prétendez.
-
---Je ne prétends à rien, répondit Laure; mais puis-je savoir de quoi ce
-monde souverain m'accuse?
-
---De rien que je sache; mais il s'étonne un peu, et peut-être
-trouverez-vous avec moi qu'il ne faudrait même pas inquiéter les
-jugements humains.
-
---Je pense que vous avez toujours raison, chère maman, dit la jeune
-femme avec une douceur sans abandon. Vous ne pouvez pas vous tromper, et
-vos pensées sont un code, comme vos actions sont un modèle infaillible
-vis-à-vis du monde: mais je ne suis plus du monde, moi, vous le savez.
-
---Je regrette, reprit la marquise, sans montrer son mécontentement par
-la moindre émotion, que vous persistiez dans cette bizarrerie de vous
-croire affranchie de tous les liens que subissent sans effort les âmes
-bien nées. J'aurais cru que le temps et le recueillement de la solitude,
-que les fruits de la prière et la gravité de votre rôle de veuve, vous
-procureraient enfin le courage de donner le bon exemple. Je suis
-persuadée que vous ne sentez pas le danger où vous mettez les âmes, en
-vous montrant si consternée, si indifférente aux témoignages d'estime
-qui vous entourent. Permettez à mon affection de vous dire qu'on se doit
-aux autres, et que les regrets les mieux fondés, le chagrin le plus
-légitime, peuvent revêtir une apparence de romanesque et de passionné
-qui ne sied point à une jeune femme...
-
-La marquise en était là de son sermon, quand Toinette entra, la figure
-bouleversée, en disant à Laure:
-
---Madame, vous plaît-il de venir un instant?
-
---Qu'est-ce donc? dit la marquise en se levant. Est-il arrivé un
-accident à quelqu'un de la maison?
-
---Non, madame, répondit Toinette embarrassée. C'est quelqu'un qui
-demande à voir madame Octave.
-
---Un homme de la campagne? reprit la marquise. Qu'il vienne; nous
-écoutons tout le monde.
-
---Non, dit Laure, qui avait compris, du premier regard, le trouble de
-Toinette, et dont le coeur s'ouvrait inopinément à une profonde
-satisfaction: c'est une visite, n'est-ce pas, Toinette?
-
---Eh bien, quelle est donc cette manière d'annoncer? dit la marquise à
-Toinette. Vous vous levez, ma fille? Vous allez au-devant de la
-personne?... Sachez d'abord qui c'est.
-
---C'est une personne que je connais, répondit Laure en allant jusqu'à la
-porte du salon, et en tendant la main à Adriani.
-
-Adriani entra en baisant cette main avec transport. La marquise resta
-stupéfaite.
-
-Adriani était si ému, si enivré d'être reçu ainsi, qu'il ne voyait pas
-seulement la marquise.
-
---Maman, dit Laure à sa belle-mère avec l'aisance la moins équivoque, je
-vous présente M. d'Argères, dont je n'ai pas encore eu le temps de vous
-parler, mais qui mérite de vous un bon accueil.
-
---Je n'ai pas à en douter, ma fille, répondit la marquise en saluant
-Adriani, d'après celui que vous lui faites. Vous avez connu monsieur
-dans votre voyage, et il faut que ce soit un homme d'un grand mérite
-pour qu'une si nouvelle connaissance ait déjà pris place dans votre
-intimité.
-
-Adriani, qui tenait toujours la main de Laure dans les siennes, se
-réveilla comme en sursaut, non pas tant aux paroles de la marquise,
-qu'il entendit confusément, qu'au regard terrible qu'elle attacha sur
-lui. Il n'y avait pourtant aucune colère dans ce regard; mais il s'en
-échappait un froid de glace qui passait dans tous les membres.
-
-Adriani quitta la main de Laure après l'avoir baisée une seconde fois;
-il salua profondément la marquise, et, surmontant l'espèce de paralysie
-que lui causait l'aspect de cette femme, il la regarda fixement aussi,
-attendant qu'elle passât de l'épigramme au reproche.
-
-La marquise restait debout, et cette attitude était fort significative.
-Laure ne pouvait ni s'asseoir ni faire asseoir son hôte, avant que la
-vieille dame, habituée d'ailleurs au rôle de première maîtresse de la
-maison, leur en eût donné l'exemple.
-
-Cette situation bizarre dura presque une minute, c'est-à-dire un siècle,
-si l'on se représente l'embarras intérieur d'Adriani.
-
-Mais il avait trop d'usage pour ne pas paraître aussi à l'aise que si la
-marquise l'eût reçu à bras ouverts, et cette aisance la frappa vivement.
-Elle sentit quelque chose de supérieur dans cet inconnu, et, comme, à
-ses yeux, la supériorité, c'était un grand nom ou une grande position
-dans le monde, elle craignit d'avoir été trop loin et se rassit en
-invitant, d'un geste royal, sa belle-fille et son hôte à en faire
-autant. Puis elle se renferma dans un silence majestueux, mais droite
-sur son fauteuil et attendant une explication.
-
-Il n'appartenait pas à Laure de la donner. Elle ne pouvait disposer de
-la révélation, qu'Adriani ne voulait sans doute pas faire à un tiers, de
-ses sentiments secrets. Elle eût été bien embarrassée de donner le
-moindre éclaircissement sur la position qu'il occupait dans la société,
-puisqu'elle n'avait pas seulement songé à s'en enquérir.
-
-Toinette, qui, par privilége d'ancienneté, avait place au salon, s'était
-réfugiée dans un coin où, feignant de ranger une corbeille à ouvrage,
-épouvantée de l'attitude que prenaient les choses, mais curieuse d'en
-voir l'issue, elle offrait la vivante image de la perplexité.
-
-
-
-
-XI
-
-
-La personne la plus calme, en apparence, dans ce groupe pétrifié,
-c'était Adriani. Laure, tranquille pour elle-même, qui ne sentait rien à
-se reprocher, n'était pas sans inquiétude pour celui qui, en lui
-marquant un attachement si tranché, s'exposait pour elle à d'injustes
-affronts.
-
-Adriani était homme de résolution, et, voyant bien clairement que la
-marquise ne quitterait pas la place sans savoir à quoi s'en tenir, il
-parla ainsi en s'adressant à la vieille dame avec une assurance
-respectueuse:
-
---Il est tout simple que madame la marquise de Monteluz, car c'est à
-elle que j'ai l'honneur de parler... (la marquise fit une légère
-inclination de tête), veuille savoir quelle est la personne assez
-audacieuse pour se présenter ainsi devant elle. Cette personne est
-audacieuse, en effet, très-audacieuse; elle ne se le dissimule pas; mais
-madame la marquise n'a pas sujet de s'en alarmer, puisque ce n'est pas
-devant elle que l'audacieux s'attendait à être admis. Il se serait fait
-présenter à elle selon toutes les formalités requises et avec tout le
-respect qu'il sait lui devoir, si l'honneur de lui faire sa cour eût été
-le but de sa visite.
-
-La personne, la prononciation, les manières d'Adriani avaient tant de
-distinction naturelle et acquise, et, en ce moment, sa volonté donnait
-quelque chose de si décidé à sa physionomie, que la marquise, se
-demandant vainement où elle avait entendu prononcer avec éclat le nom de
-d'Argères, se figura qu'elle voyait devant elle quelque prince étranger.
-Elle accepta donc paisiblement l'espèce de leçon que lui donnait
-l'inconnu, certaine qu'il allait y joindre quelque chose d'assez
-flatteur pour la dédommager.
-
-Adriani poursuivit:
-
---Cependant, puisque l'occasion me sert si bien, et que me voilà
-favorisé au point de me trouver en présence des deux châtelaines de
-Larnac, je ne suis pas assez écolier pour ne pas en profiter avec
-empressement. J'aurais cru d'abord qu'il me suffisait d'être présenté
-par la fille à la mère pour être accepté de confiance; mais madame la
-marquise daignant m'interroger...
-
-La marquise ne broncha pas. Elle mettait la convenance fort au-dessus de
-la courtoisie, et la fausse convenance au-dessus de la vraie, qui eût
-exigé qu'elle acceptât, les yeux fermés, la caution de sa belle-fille.
-Elle attendit la suite, en femme qui ne transige pas.
-
-Adriani, qui l'observait attentivement sans pouvoir surprendre l'ombre
-d'une incertitude ou d'un accommodement dans ses yeux clairs, poursuivit
-sans se troubler:
-
---Je me vois donc forcé de faire ma propre apologie, en dépit de toutes
-les règles de la modestie. Je la ferai très-courte. Je suis un homme
-irréprochable. J'ai quelque talent, quelque fortune. J'appartiens à une
-famille honorable. Je suis passionnément épris de madame Laure de
-Monteluz. J'ai osé le lui dire et mettre mon existence à ses pieds. Loin
-de m'encourager, elle m'a fui; je l'ai suivie, parce que je persiste, et
-que je suis décidé à ne renoncer à mes espérances que chassé d'ici par
-elle-même.
-
-Laure resta immobile et comme recueillie dans une méditation calme. Un
-pâle sourire éclairait sa figure.
-
-La marquise était plus pétrifiée que jamais. Toinette retenait son
-souffle.
-
-Pourtant la marquise n'était pas ennemie de cette sorte de solennité
-brusque, qu'elle attribuait à l'aplomb d'un grand personnage. Elle
-aimait la lutte et l'obstination de la controverse.
-
---Monsieur, répondit-elle, dans les usages de la noblesse méridionale,
-une demande en mariage exige la réunion des principaux membres d'une
-famille; mais je crois deviner que vous êtes étranger, du moins à cette
-partie de la France dont nous sommes, ma fille et moi.
-
---Oui, madame, répondit l'artiste avec vivacité et en regardant Laure,
-qu'il lui tardait d'instruire mieux et plus vite que sa belle-mère. Je
-suis à moitié étranger, puisque ma mère était Italienne, que je suis né
-à Naples, et que je porte volontiers le nom d'Adriani.
-
-Laure tressaillit, rougit faiblement, comme à la joie d'une agréable
-découverte, et tendit de nouveau la main à l'artiste, sans faire la
-moindre attention à l'étonnement de sa belle-mère et à la consternation
-de Toinette.
-
-Ce fut une ivresse de bonheur pour Adriani que ce mouvement spontané.
-Laure le savait artiste, et c'était un titre à ses yeux.
-
-Quant à la marquise, qui, sans être musicienne, avait toujours montré
-beaucoup d'encouragement et de condescendance pour la passion de Laure à
-l'endroit de la musique, ou elle ne se rappela pas avoir ouï parler d'un
-chanteur du nom d'Adriani, ou, si elle se souvint d'avoir lu ce nom
-gravé sur les cahiers de sa belle-fille, elle ne voulut pas supposer que
-ce fût celui qui se donnait pour riche et bien né. Elle se confirma dans
-la supposition d'une destinée des plus brillantes, et reprit son résumé.
-
---Je crois, monsieur, d'après votre personne et votre langage, que vos
-poursuites peuvent être très-flatteuses pour ma fille; mais, avec la
-vivacité italienne qui vous caractérise, vous voulez marcher trop vite.
-La chose est délicate au possible dans l'esprit de deux femmes appelées
-par vous à se prononcer sans prendre conseil que d'elles-mêmes. Vous
-nous permettrez donc de nous consulter d'abord, ma fille et moi, et
-ensuite de réunir notre famille avant de prendre une résolution aussi
-grave. C'est l'avis de ma fille et le mien.
-
-Adriani interrogea les regards de Laure, qui restaient doux, mais
-vagues.
-
---A quoi songez-vous, ma fille? dit la marquise étonnée de sa
-préoccupation.
-
-Laure se réveilla et dit avec calme:
-
---Je pensais à lui, maman, à ce qu'il nous dit. A quoi voulez-vous que
-je songe quand il est là? Je l'aime autant qu'il m'est possible d'aimer,
-et pourtant je ne peux pas encore lui répondre. Je ne peux pas, il le
-sait bien.
-
---Ainsi, Laure, rien n'est changé entre nous? s'écria Adriani. Eh bien,
-merci pour la part de confiance que vous me conservez. Je craignais
-d'avoir à la reconquérir. Je ne m'en effrayais pourtant pas: j'y étais
-si bien résolu! Soyez bénie, si cette fuite ne cache pas le désir de
-m'échapper pour toujours.
-
---Ma fuite ne cache rien, répondit Laure. N'avez-vous pas reçu ma
-lettre? Je n'ai jamais fait un pas ni dit un mot qui cachât quelque
-chose; ne le savez-vous pas?
-
---Oui, je le sais. J'ai tort de parler comme je le fais. Je vous
-comprends, je vous connais, et c'est pour cela que je vous adore. Vous
-avez cru devoir me détacher de vous et m'y aider. Vous savez, Laure, que
-je n'accepte pas votre opinion sur vous-même. Déterminé plus que jamais
-à la combattre, me voilà à vos pieds. Il faut bien que vous m'y laissiez
-jusqu'à ce que votre amitié pour moi devienne de l'amour ou de
-l'aversion. Quant à moi, je n'accepterai qu'un seul arrêt de vous: celui
-de la haine ou du mépris.
-
---Celui-là n'arrivera jamais, Adriani. Il m'est aussi impossible de
-croire que vous me deviendrez odieux, qu'il m'est impossible de savoir
-si je partagerai votre passion. Dans cette incertitude, mon rôle
-vis-à-vis de vous peut-il se prolonger? Voulez-vous donc que, moi qui
-n'ai qu'une vertu, celle de la franchise, j'accepte le personnage d'une
-coquette, et que j'entretienne des espérances peut-être mal fondées?
-Quittez-moi et donnez-moi du temps, voilà ce que je vous ai demandé, ce
-que je vous demande encore.
-
---Et voilà, répondit Adriani avec impétuosité, ce que je ne peux pas
-vous accorder, moi! Je sais très-bien contre quels souvenirs, contre
-quels découragements j'ai à lutter pour vous vaincre. De loin,
-j'échouerai à coup sûr. Mes lettres, en supposant que vous vous engagiez
-à les lire, ne prouveront rien en ma faveur. Des paroles ne sont pas des
-actions. Si vous me chassez, je suis perdu, je le sais; je suis maudit!
-
-Adriani, à cette pensée, fut si fortement ému, que sa figure s'altéra et
-que des larmes vinrent au bords de ses paupières; de vraies larmes
-qu'une excitation volontaire n'arrachait pas au système nerveux d'un
-artiste, mais qu'une douleur véritable répandait dans la voix et sur le
-visage d'un homme, en dépit de lui-même.
-
-Laure les vit, et l'effet en fut si soudain et si sympathique sur elle,
-que ses yeux s'humectèrent aussi.
-
---Non, lui dit-elle, je ne veux pas que vous partiez triste; je ne veux
-pas vous avoir rendu malheureux, ne fût-ce que passagèrement! Vous
-resterez près de nous jusqu'à ce que je vous aie fait consentir à vous
-éloigner sans amertume.--Toinette, va, je te prie, faire préparer la
-chambre de M. Adriani. Je l'invite à passer quelques jours chez
-moi.--Maman, ajouta-t-elle dès que Toinette fut sortie, je vous demande
-pardon de prendre ce parti sans vous consulter. Il est des
-circonstances, je le vois, où la conscience et le coeur sont d'accord
-pour commander notre conduite, dût-elle ne pas être approuvée par les
-êtres que nous respectons le plus. C'est à moi maintenant de vous
-persuader humblement de penser comme moi sur le compte de l'_ami_ que
-j'ose vous présenter de nouveau comme tel, et qui aspire à votre
-bienveillance.
-
-La marquise était si étourdie de ce qui se passait sous ses yeux,
-qu'elle ne put d'abord trouver une parole. Tout son _usage_
-l'abandonnait. Elle croyait rêver.
-
-Elle connaissait Laure pour _entêtée_. C'est le mot que, depuis
-l'enfance de sa pupille, elle appliquait, sans gaieté ni aigreur, à son
-caractère. Le résultat de cette persistance dans les sentiments ayant
-été un heureux mariage pour le fils de la marquise, celle-ci avait dû
-reconnaître qu'elle ne regrettait pas d'avoir été _vaincue et dominée_
-(c'est ainsi qu'elle parlait) par _cette petite fille_. Depuis la mort
-d'Octave, l'accablement de Laure, également invincible, sa haine pour ce
-que la marquise appelait le monde, surtout son absence récente, qui
-ressemblait un peu à une révolte déguisée contre les habitudes de la
-famille, avaient bien choqué les idées de la vieille dame; mais elle se
-flattait de ramener sa bru à une soumission absolue, du moins en sa
-présence. Elle fut donc abasourdie de la voir se fiancer, en quelque
-sorte à sa barbe (elle en avait un peu), avec un inconnu, sans avoir
-égard aux sages lenteurs et aux minutieuses enquêtes qu'elle se
-réservait d'apporter, en obstacle ou en aide, dans tout projet de
-mariage que Laure pourrait former.
-
---Vous avez été bien vite, en effet, ma chère Laure, dit-elle enfin d'un
-ton d'autant plus aigre qu'il était plus réservé. Le parti très-étrange
-que vous prenez de retenir monsieur, au risque de compromettre votre
-réputation, est le fâcheux résultat d'imprudences commises sans doute
-dans votre malheureux voyage. Il est trop tard assurément pour s'en
-affliger, et je n'ai pas l'habitude de me faire persécutante sans
-utilité. Puisque vous n'êtes plus parfaitement maîtresse de vos actions,
-et que vous avez cru devoir témoigner à un tendre adorateur des
-sentiments après l'aveu desquels il n'y a de possible que des
-transactions, je dois baisser la tête en silence, et prier pour que
-l'issue du roman soit heureuse pour vous, édifiante pour les autres.
-
-Ayant ainsi parlé, et dit toutes ces choses dures d'une voix très-douce,
-la dame se leva, salua Adriani, et quitta l'appartement avec
-l'affectation d'une personne qui se sent de trop.
-
-Il était temps qu'elle se retirât, elle l'avait senti elle-même en
-voyant le feu de l'indignation monter au visage d'Adriani. Ce généreux
-esprit se révoltait tout entier contre la sécheresse du coeur, et cette
-dureté, presque insultante envers une femme aussi éprouvée que la pauvre
-Laure, lui paraissait un crime. Même en dehors de son amour pour elle,
-il eût éprouvé le besoin de la venger de ces froids sarcasmes. Quand la
-marquise eut repoussé la porte sur elle, il était debout, l'oeil
-menaçant, la bouche contractée par le dédain. Laure lui prit le bras
-pour l'arracher à son anxiété.
-
---Eh bien, lui dit-elle en souriant, vous ne saviez pas ce qu'il fallait
-braver pour approcher de moi, ici?
-
---Si, je le savais, répondit-il. Je suis venu quand même.
-
---Et vous resterez quand même.
-
---Non pas quand même, mais parce que. La vue de cette femme me fait
-bénir ma persévérance, et elle m'explique tout. Ce n'est pas d'avoir
-perdu Octave, c'est d'être restée sous le joug de sa mère, qui vous fait
-désespérer de toutes choses et de vous-même. C'est là le souffle de mort
-qui vous tuerait, et auquel mon influence et ma volonté doivent vous
-soustraire.
-
---Pardonnez-lui, Adriani. Elle obéit à une croyance, et, d'ailleurs, ce
-n'est pas le moment de la maudire: c'est à elle que vous devez d'être
-ici pour quelques jours. Si je n'avais pas eu la certitude qu'en
-apprenant qui vous êtes elle allait vous faire quelque affront, je ne me
-serais pas départie si aisément de la conduite que je m'étais tracée
-envers vous; mais j'ai pris les devants, en lui rappelant que je suis
-ici chez moi et qu'elle n'en peut chasser personne.
-
---Qu'elle soit donc bénie, cette barre de fer qui vous enferme, mais qui
-pliera ou se rompra devant vous, j'en fais le serment. Oublions-la pour
-le moment, et laissez-moi vous parler de moi, à propos de ce que vous
-venez de dire. Ce que je suis, je vois bien qu'elle ne le sait pas
-encore; il est temps que vous le sachiez vous-même.
-
---Non, non! répondit Laure, j'en sais assez. Vous êtes l'admirable
-Adriani dont la fierté et le désintéressement égalent le génie et
-l'inspiration. Si vous avez, en effet, de la fortune (on m'avait dit le
-contraire), laissez-moi l'ignorer ou ne l'apprendre que par hasard. Ah!
-mon ami, croyez-vous que, si mon coeur se refuse à l'amour qui vous est
-dû, l'obstacle soit en vous? Non, certes. Quelle que soit votre
-condition dans la vie, je ne veux connaître de vous que vous-même.
-
---Eh bien, reprit Adriani, c'est de moi-même que je vous parlerai en
-vous disant que je dois la fortune à des hasards, et non à des travaux
-qui pourraient me distraire de vous.
-
-Il raconta alors tout ce qui était contenu dans la lettre que nous avons
-rapportée, et qu'il n'avait pu faire tenir à Laure.
-
-Ils causaient ensemble depuis deux heures, lorsque Toinette revint dire
-à la jeune femme que sa belle-mère désirait qu'elle voulût bien monter
-dans sa chambre un instant.
-
---Qu'y a-t-il, Toinette? dit Laure en se levant. Est-on bien courroucé
-contre nous?
-
---Hélas! oui, madame, répondit Toinette, qui avait les yeux rouges et
-gonflés; madame m'a fait mille questions, et jamais juge criminel n'a
-torturé de la sorte un témoin. Que pouvais-je lui répondre? Monsieur eût
-bien mieux fait de me dire son secret. J'aurais pu présenter la vérité
-dans son meilleur jour.
-
---Quel secret, Toinette? dit Adriani impatienté. De ce que je voyage
-sous mon nom de famille pour éviter les importunités qui accablent un
-artiste dont le pseudonyme est connu de tous les amateurs, et dont
-heureusement la figure est moins connue que les ouvrages, doit-on
-conclure que je rougis de ma profession? Est-ce là l'opinion de la
-marquise? Prend-elle l'espèce de modestie, qui est le refuge de mon
-indépendance de promeneur, pour une lâcheté d'imbécile?
-
---Je ne saurais vous dire ce qu'elle pense; mais votre nom d'Adriani l'a
-intriguée. Elle a une mémoire désolante. Elle m'a demandé brusquement si
-vous chantiez. J'ai répondu que c'est par la musique que vous aviez fait
-connaissance avec nous. J'ai cru tout arranger en racontant la vérité,
-moi! Elle s'est écriée: _C'est cela!_ Et, après m'avoir traitée comme
-une intrigante, avec ses petites paroles pincées qui vous figent le
-sang, elle m'a ordonné d'appeler madame.
-
---J'y vais, dit Laure tranquillement. Tu as bien fait d'être sincère,
-Toinette.--Et vous, mon ami, ne soyez pas inquiet pour moi. J'ai
-peut-être plus d'énergie qu'on ne m'en supposerait.
-
-Laure trouva sa belle-mère à genoux sur un prie-Dieu. La chambre petite
-et sombre qu'elle occupait au château de Larnac était pauvre, nue et
-propre comme celle d'une religieuse. Jamais Laure n'avait pu la faire
-consentir à prendre sa part dans le bien-être qu'elle avait apporté dans
-la famille. Hautaine et stoïque, la noble dame couchait sur la dure, et,
-autant par orgueil que par humilité, elle ne souffrait pas le velours
-d'un coussin entre ses genoux et le bois de chêne de son prie-Dieu.
-
-Elle ne s'était pourtant pas mise en prières dans ce moment par
-ostentation ni par hypocrisie. Elle s'était sentie indignée, et elle
-demandait à Dieu de n'en rien faire paraître. Sincère, mais complétement
-inintelligente des délicatesses du coeur, elle croyait avoir remporté
-une victoire décisive sur elle-même, quand, sans élever la voix, ni
-ressentir la moindre accélération de son sang, elle avait réussi à
-blesser avec préméditation la dignité ou la sensibilité d'autrui.
-
---Ma fille, dit-elle en se relevant, asseyez-vous, et veuillez m'écouter
-avec sagesse. Vous avez apparemment, sur l'importance des distinctions
-sociales, des idées qui diffèrent entièrement des miennes?
-
---Je crois que oui, en effet, chère maman, répondit Laure.
-
---Je m'en étais doutée quelquefois, reprit la marquise, surtout dans ces
-derniers temps; mais l'éloignement que nous avons l'une et l'autre pour
-toute espèce de discussion oiseuse nous a empêchées de nous bien
-connaître jusqu'à ce jour, et je le regrette. J'aurais pu combattre en
-vous des tendances dangereuses aux idées révolutionnaires de ce
-malheureux siècle. J'aime à croire pourtant que ces tendances sont
-combattues en vous-même par le sentiment de votre propre dignité, et
-qu'en ajournant les espérances blessantes de M. Adriani, vous vous
-rappelez _ce_ qu'il est et _qui_ vous êtes.
-
-Elle fit une pause pour attendre la réponse de son interlocutrice, qui
-avait pris, dès l'enfance, l'habitude de ne jamais l'interrompre. Laure
-répondit en résumant, en quelques mots, sans réflexion aucune,
-l'histoire qu'Adriani venait de lui raconter. Puis elle attendit à son
-tour le jugement que porterait la marquise.
-
---D'après ce que vous me dites, répondit celle-ci, et je veux supposer
-que M. d'Argères vous a bien dit la vérité, je vois qu'il mérite de
-l'estime et des égards. Sa naissance, quoique sortable, à ce que je
-crois, ne me paraît pas à la hauteur de la vôtre; sa fortune, si elle
-est bien réelle, est supérieure à celle que vous possédez; mais je vous
-estime assez pour croire que ce ne serait pas à vos yeux une
-compensation suffisante. Cependant, j'admets les inclinations de coeur
-qui font accepter sans rougir la richesse, bien que mon fils n'eût
-jamais obtenu mon consentement pour vous épouser, si votre origine eût
-été au-dessous de la sienne. Ce sont là, ma fille, des scrupules et des
-convictions personnels que je ne prétendrais pas vous imposer, s'il n'y
-avait pas d'autre obstacle entre vous et les projets inouïs de M.
-d'Argères; mais il en existe un si réel, que je ne puis me dispenser de
-vous en retracer l'importance. Vous savez, ma fille, que je n'ai pas la
-sottise de mépriser les artistes, pas plus que je ne méprise aucune
-condition honnête. J'ai connu, par rapport à vous, et je vous ai fait
-connaître des musiciens renommés, entre autres M. Habeneck, qui était un
-homme très-bien élevé, et qui, en vous donnant quelques leçons
-d'accompagnement pour faire plaisir à votre maître de piano, n'a rien
-voulu recevoir pour prix de sa peine. Cela m'a forcée à l'inviter à
-dîner, et je ne l'ai pas regretté, en voyant qu'il ne _buvait pas_ comme
-font la plupart des musiciens, et pouvait parler sur son art d'une
-manière intéressante. Vous avez désiré qu'on fît de la musique chez
-nous. J'y répugnais, parce que votre fortune, suffisante ailleurs, ne
-nous permettait pas d'exercer à Paris une hospitalité bien convenable,
-et que je craignais un air d'intimité de notre part avec des artistes.
-J'ai cédé pourtant, et j'ai consenti à de petites réunions où des
-musiciens choisis, s'attirant les uns les autres, sont venus procurer
-aux personnes de votre société des moments agréables. J'ai eu tort
-certainement, si vous avez pu conclure de là que ces artistes étaient
-vos égaux. Je suis répréhensible de n'avoir pas prévu que cette idée
-germerait tôt ou tard dans une tête que je ne savais pas aussi exaltée
-qu'elle l'était, ou qu'elle l'est devenue. Mon but était, d'abord, de
-satisfaire vos goûts et d'y employer des revenus qui étaient vôtres;
-ensuite, de vous faire briller dans un monde d'élite, où vos talents et
-votre beauté pouvaient vous mettre à même de vous établir plus
-avantageusement, pécuniairement parlant, que vous n'avez voulu le faire.
-J'étais, je suis toujours une provinciale, moi; je n'en rougis pas, bien
-au contraire! Mais je voulais faire de vous une Parisienne, afin de
-n'avoir pas à me reprocher de vous avoir tenue dans un milieu où l'amour
-de mon fils vous devînt une sorte de nécessité. Eh bien, ma chère Laure,
-toutes mes précautions ont été déjouées par vous. D'abord, vous avez
-épousé mon fils; ensuite, vous avez cru qu'il vous était possible de
-vous remarier avec un artiste. Voyons, n'est-ce pas pas là votre pensée
-dans ces derniers temps?
-
---Je sais, maman, répondit Laure, que je voudrais en vain modifier vos
-idées sur l'inégalité des conditions. Je ne l'entreprendrai pas.
-Incapable de modifier les miennes, mon respect pour vous m'ordonne de me
-taire quand vous avez prononcé.
-
---Alors, vous pensez vous retrancher peut-être sur ce que M. d'Argères
-n'est pas ce qu'on appelle un artiste? Vous l'essayeriez en vain, ma
-très-chère. Des malheurs que je ne suis pas très-disposée à plaindre,
-puisqu'il avoue avoir perdu sa fortune en dissipations de jeune homme,
-l'ont réduit volontairement à subir cette dégradation. Je dis
-volontairement, parce que vous prétendez que sa famille lui a offert une
-pension pour l'y faire renoncer. J'ai une médiocre opinion, je vous le
-confesse, d'un homme qui blesse ouvertement celle de ses parents, et je
-préférerais beaucoup pour vous M. d'Argères ruiné, mais fidèle aux
-convenances de sa caste, que M. Adriani enrichi par le hasard et
-illustré par son savoir-faire. Je sais que nous avons eu, dans
-l'émigration, de très-grands seigneurs réduits à faire usage de leurs
-talents d'agrément en pays étranger. C'est par nécessité qu'ils ont pris
-ce parti, et ils sont bien excusés par la persécution révolutionnaire;
-mais, dans le cas de votre M. d'Argères, il n'en est point ainsi. C'est
-son goût qui l'a poussé au travail, et le travail ne dégrade pas
-l'homme, mais il le déplace à jamais. M. d'Argères a cessé d'exister
-pour ses pairs le jour où il a laissé imprimer, sur une affiche de
-concert ou de spectacle, le nom d'Adriani, et à paraître de sa personne
-devant des spectateurs payants. Vous pensez qu'il n'a jamais monté sur
-les tréteaux? Vous vous trompez, et sa mémoire le trompe lui-même. Je me
-suis parfaitement rappelé tout à l'heure la manière dont notre
-grand-cousin, M. de Montesclat, nous parla de lui, il y a environ trois
-ans, à son retour de Paris. Lui aussi se pique de flonflons, et il nous
-dit qu'il n'avait rien entendu de plus parfait dans son voyage qu'un
-certain Adriani qui avait chanté, je ne sais plus sur quel théâtre, au
-bénéfice de je ne sais plus quoi... Attendez! c'était au bénéfice des
-réfugiés italiens. Oui, c'est cela. Triste prétexte ou triste motif, ma
-fille, qui prouverait que ce monsieur a des opinions fort contraires à
-celles de votre monde!
-
-La marquise parla encore longtemps sur ce ton et démontra par _a_ plus
-_b_ qu'un homme, livré à la critique, l'était à l'insulte: en quoi elle
-ne se trompait pas beaucoup: mais, comptant pour rien, ignorant même
-tout à fait ce que les vocations vraies ordonnent aux artistes de savoir
-souffrir, elle fit de subtiles distinctions entre l'honneur du
-gentilhomme, qui peut demander raison à un malotru, et celui de
-l'artiste, qui ne peut faire tirer l'épée à toute une salle, et qui,
-pour recevoir l'aumône des applaudissements, s'expose de gaieté de coeur
-à l'outrage des sifflets. Enfin, elle fut logique à son point de vue,
-diserte à sa manière, et conclut en suppliant sa belle-fille de lui
-faire un serment sur l'Évangile: c'est qu'elle renverrait _l'artiste_ le
-lendemain, après lui avoir ôté radicalement la prétention d'être son
-mari.
-
-
-
-
-XII
-
-
-Comme toutes les personnes réfléchies, qui discutent intérieurement,
-Laure ne discutait jamais en paroles. Elle laissa couler ce flot de
-réprobation sur la tête d'Adriani, auquel elle s'identifiait dans le
-sentiment de la résistance; puis, sommée de promettre, elle refusa
-nettement.
-
---Non, maman, dit-elle, jamais! Dans la crise de mes plus mortelles
-douleurs, j'ai failli former des voeux qui maintenant détruiraient vos
-craintes, mais qui me causeraient des remords. J'aurais volontiers juré,
-dans ces moments-là, de n'aimer plus jamais; à présent, je ne suis pas
-sûre de ne point aimer. Tant que cette affection sera incertaine et
-incomplète, je suis résolue à éloigner l'homme qui me l'inspire; mais,
-si, après avoir essayé tour à tour l'effet de sa présence et de son
-absence, je me sens capable de m'attacher à lui, certaine de ne
-rencontrer jamais un plus digne objet, j'obéirai à mon coeur. Ce sera
-pour moi la volonté de Dieu; car, loin d'avoir à me combattre jusqu'à
-présent, je ne fais autre chose que de lui demander le bienfait de la
-vie, et, si l'amour triomphe de mon abattement, je le recevrai comme on
-reçoit la grâce. Voilà ma pensée, voilà mes résolutions; je ne vous
-tromperai jamais. Daignez ne voir aucune résistance personnelle contre
-vous dans cette résistance de tout mon être à vos opinions.
-
---Laure! Laure! s'écria la marquise, plus émue qu'elle ne l'avait jamais
-été dans une querelle, vous brisez votre vie et la mienne!
-
-Il y avait une sorte de douleur dans son accent. Laure en fut touchée,
-et, se jetant à genoux devant elle, elle lui prit les mains:
-
---Ma chère tante, lui dit-elle, revenant par instinct à l'habitude de
-ses jeunes années, ne me retirez pas votre sollicitude, quelque indigne
-que je vous paraisse. Dieu m'est témoin qu'en vous combattant je vous
-respecte...
-
---Ah! vous ne m'avez jamais aimée! dit la marquise surprise par un
-sentiment de tristesse.
-
-Mais ce fut un éclair rapide; elle reprit, avec la froideur de
-l'insinuation obstinée:
-
---Si vous aviez le moindre attachement pour moi, vous renonceriez à des
-chimères plutôt que de m'affliger ainsi!
-
---Oui, oui, dit la jeune femme toujours à ses pieds, je renoncerais à
-des chimères; mais à une certitude, je ne le dois pas. Écoutez-moi comme
-une mère; ce sera la première fois de ma vie que j'aurai essayé de vous
-attendrir, et, si j'échoue, je n'aurai rien à me reprocher. Vous ne me
-connaissez pas, vous ne m'avez jamais connue, ou bien c'est vous qui
-n'aimez pas vos enfants et qui ne pouvez sacrifier aucun de vos
-principes austères à leur bonheur, à leur existence. Ce n'est point un
-reproche que je vous adresse; vous avez la grandeur d'une mère
-spartiate!...
-
---Dites d'une mère chrétienne, répliqua la marquise. Celle des
-Macchabées vit torturer ses fils et leur prêcha la vraie foi jusque dans
-les bras de la mort.
-
---Eh bien, connaissez mes souffrances et voyez mon agonie, répondit
-Laure avec force; vous ajouterez cette palme à vos triomphes, si vous
-restez indifférente et inébranlable. Je me meurs, ma mère, je m'éteins,
-je deviens folle ou idiote, si quelqu'un ne me sauve et ne m'impose, par
-sa foi et sa volonté, l'amour que je n'ai plus la force de trouver en
-moi-même. J'ai trop souffert, voyez-vous! j'ai souffert depuis mon
-enfance. Vous n'avez jamais voulu vous douter de cela, vous qui ne
-pouvez pas souffrir! Vous n'avez jamais vu que je mourais, enfant, de la
-mort de ma mère. Jamais vous n'avez eu une larme pour celle qui était
-votre soeur, et cette insensibilité ou cette force faisait de vous, à
-mes yeux, un objet d'épouvante, une puissance incompréhensible. Quand
-vous me faisiez dire mes prières, à genoux devant vous, comme m'y voilà
-encore, les sanglots m'étouffaient. Vous preniez mon mouchoir, vous le
-passiez rudement sur ma figure inondée, et vous me disiez:
-
-»--Ne pleurez pas, enfant; c'est mal, puisque votre mère est au ciel!
-
-»Vous aviez raison; mais les enfants ont besoin de tendresse. C'est leur
-religion, à eux, et vous m'eussiez fait plus de bien en me pressant sur
-votre coeur et en mêlant une de vos larmes aux miennes, qu'en brisant
-mes genoux et en écrasant ma sensibilité dans la prière. Vous n'avez
-jamais eu pour moi la douce assistance de la pitié, plus féconde,
-croyez-moi, que les remontrances du courage. On ne fortifie qu'en
-aidant, en prenant sur soi une part du fardeau des affligés. Vous me
-laissiez tout porter en me criant:
-
-»--Délivre-toi toi-même!
-
-»Oh! jamais une caresse! jamais une plainte! Aussi n'étais-je pas
-exigeante en fait de commisération, et, quand Octave me disait: «Viens
-jouer, ma _pauvre_ Laure!» je le suivais sans résistance et je
-renfermais ma tristesse pour ne pas la lui faire partager. Tout est là,
-voyez-vous! Quand on est aimant, on ne trouve sa propre énergie que dans
-le désir de complaire aux autres. Abandonné à soi-même et certain de
-souffrir seul, on succombe! Quand on a bien reconnu que les
-encouragements de la froide raison n'expriment que l'impatience et la
-lassitude de voir souffrir, on apprend à se contenir, on prend
-l'extérieur de la résignation, et on se dévore soi-même. Voilà ce que
-vous avez fait de moi! un être tranquille et silencieux, qui vit au
-dedans et qui est forcé d'éclater ou de périr. Et, pendant mon long
-amour pour Octave, n'avez-vous pas travaillé sans relâche à m'ôter le
-seul rêve de bonheur auquel je me fusse attachée? C'est votre résistance
-qui a fait la force et la durée de cet amour. Pendant mon union avec
-lui, vous m'avez vue souffrir d'une terreur affreuse; quelquefois j'ai
-osé vous dire:
-
-»--Je crois qu'il ne m'aime pas!
-
-»Il m'aimait pourtant, mais il n'était pas tout entier à l'affection, et
-la vie d'intérieur lui était impossible. C'est vous qui l'aviez formé à
-ce mépris du foyer domestique, ne redoutant pour lui aucun danger,
-n'admettant pas que la société d'un fils ou d'un époux fût nécessaire à
-sa mère ou à sa femme! Mes inquiétudes pour sa vie vous faisaient
-sourire, et, quant à celles qui avaient son amour pour objet, vous me
-répondiez:
-
-»--Il n'a point de maîtresse ailleurs; il a des principes religieux;
-donc, il vous aime, et, si vous n'êtes pas heureuse, c'est que vous
-rêvez des sentiments romanesques que n'admet point la sainteté du
-mariage.
-
-»Eh bien, vous êtes peut-être dans la réalité, vous avez peut-être
-l'appréciation juste de la fatalité qui préside aux destinées humaines!
-Mais vous acceptez son arrêt sans effort, et, moi, je ne le peux pas;
-non, tenez, ma mère, je ne le peux pas! Je ne vous demandais plus qu'une
-chose: c'était de me laisser pleurer mon mari toute seule, là, dans un
-coin, de savourer ma douleur jusqu'à ce qu'elle fût épuisée. Vous ne
-l'avez pas voulu. Dès le lendemain d'une catastrophe effroyable, vous
-m'avez reproché d'être sourde aux compliments de condoléance de votre
-innombrable famille. Il fallait, au retour de la cérémonie funèbre,
-faire les honneurs d'un repas: votre famille avait faim! Puis, tous les
-jours, des visites du matin jusqu'à la nuit! Il fallait écouter ces
-odieuses questions de l'oisiveté curieuse ou de la pitié sans
-délicatesse, entendre vos parents se faire les uns aux autres le récit
-de l'événement, l'horrible description des blessures!... Vous pouviez
-affronter tout cela et dire à toutes choses: «La volonté de Dieu soit
-faite!» Moi, je fuyais, je m'enfermais, j'étouffais mes cris. Toinette
-m'a gardée, évanouie ou égarée, des nuits entières. Et, quand je me
-traînais dans votre salon, vous ne me pardonniez pas une distraction,
-une méprise de nom ou de personne, qui ne pouvait être taxée
-d'impolitesse que par des amis sans coeur et des parents sans
-entrailles.
-
-»Eh bien, vous m'avez réduite à un tel état de contrainte morale, que je
-me suis sentie, un jour, abrutie et comme retombée en enfance. C'est
-alors que je me suis éloignée de vous pour respirer, pour tâcher de
-reprendre mes esprits. Je n'avais pas de but devant moi; je m'en allais
-au hasard. J'ai trouvé sur mon chemin une pauvre maison bien laide qui
-m'appartenait, où j'avais le droit de m'appartenir moi-même, de
-m'enfermer, de me faire oublier. L'amour d'un homme généreux et tendre
-est venu m'y trouver. J'ai cru que je ne pourrais y répondre. Par
-respect pour lui, je suis venue reprendre ma chaîne, croyant qu'il
-m'oublierait. Il m'a suivie, il est là, il dit que je l'aimerai, il veut
-que je l'aime. Il attendra que je le connaisse, que je l'apprécie; il
-accepte toutes les épreuves, tous les retards, et je le repousserais
-sans l'entendre! et je renoncerais à ma dernière chance de salut!
-Pourquoi? Pour ne pas choquer des préjugés que je ne partage pas? Vous
-vous trompez cependant en croyant que je suis infatuée d'idées nouvelles
-et que je porte de l'exaltation dans ma résistance. Hélas! est-ce que
-j'ai des idées, moi? Est-ce que, élevée comme je l'ai été, et ne vivant
-d'ailleurs que pour Octave, je me suis jamais demandé ce que c'était
-qu'une mésalliance? Jamais je n'ai si bien compris l'injustice et
-l'erreur des opinions que vous défendez, que depuis une heure que je
-vous écoute. Je ne les eusse peut-être jamais réprouvées si mon coeur,
-qui s'éveille et s'agite, ne me faisait entendre des vérités plus
-persuasives, plus chrétiennes et plus humaines que les vôtres. Vous me
-croyez impie! Non, ma mère, je ne suis pas impie. Je crois autant que
-vous à la loi de l'Évangile, mais je la comprends autrement. J'y vois
-une doctrine pleine de tendresse, de dévouement et d'humilité, qui
-m'ordonne d'aimer autrement qu'en vue des vanités et des ambitions de ce
-monde.
-
-Laure s'arrêta, épuisée, et chercha dans les yeux de sa belle-mère
-l'émotion qui remplissait son âme et sa voix. Elle n'y trouva qu'une
-incrédulité profonde, une sorte de raillerie muette qui était l'athéisme
-du fanatisme. Qu'on nous passe cette antithèse, paradoxale en apparence.
-Le fanatique n'aime Dieu qu'en Dieu et en dehors de l'humanité. Il
-oublie ou il ignore que nous sommes tous formés de son essence, animés
-de sa vie, et que, compter pour rien nos malheurs et nos droits, c'est
-remettre le _Christ en croix_ dans la personne de l'humanité.
-
-La marquise ne répondit à aucun des reproches de sa belle-fille. Elle
-n'en tint aucun compte. Elle les accepta même comme des éloges, comme
-une justice qui lui était rendue. En les lui adressant, Laure savait
-bien qu'elle n'en serait pas blessée.
-
-Elle n'avait pas non plus espéré la fléchir: elle la connaissait trop
-bien. Elle avait voulu s'expliquer, se formuler une fois pour toutes.
-
-La marquise se leva et la laissa à genoux. Laure dut se relever
-d'elle-même sans avoir obtenu la plus légère marque de tendresse ou
-d'indulgence.
-
---Vous êtes fort éloquente, ma fille, dit la marquise, et je comprends
-le prestige que vous pouvez exercer sur des imaginations vives; mais la
-mienne n'est pas de ce nombre, et je ne prends pas le réveil de vos sens
-pour un besoin tout à fait divin de votre âme.
-
---Assez, madame, assez! dit Laure indignée. Ne m'aimez pas, j'y consens;
-mais ne m'insultez pas, je ne le mérite point.
-
---Vous insulter, ma fille! Dieu m'en garde! Il n'y a rien là que de fort
-naturel et même de légitime, quand un mariage bien assorti et d'un bon
-exemple sanctionne nos désirs et termine les ennuis du veuvage. Mais
-nous sommes coupables quand nous cédons à l'inquiétude des passions,
-sans égard pour le respect que nous nous devons à nous-mêmes. Vous
-seriez dans ce cas si vous me refusiez la promesse que j'ai réclamée de
-vous tout à l'heure.
-
---Je vous la refuse encore.
-
---Vous y penserez cette nuit, et, demain, comme vos tantes de Roqueforte
-et de Roquebrune viennent passer ici la journée avec leurs enfants,
-j'espère que vous m'épargnerez la honte et l'embarras de leur présenter
-M. Adriani.
-
---Et s'il en était autrement, madame? si je le leur présentais moi-même?
-
---Oh! libre à vous, ma fille! dit la marquise avec un sourire effrayant,
-car c'était le premier depuis la mort de son fils, et il ressemblait à
-une malédiction. Vous êtes maîtresse de vos actions, et je n'ai ni le
-droit ni l'envie de vous imposer un deuil éternel. Vous le savez, je
-suis désintéressée pour mon fils mort, comme je l'ai été pour mon fils
-vivant. Mais, comme mes devoirs vis-à-vis du reste de ma famille
-subsisteront tant que je serai de ce monde, il ne me convient pas de les
-enfreindre pour vous faire plaisir. Aucune puissance humaine ne me
-décidera à faire à mes parents l'affront de les éloigner d'ici, et la
-pire des insultes serait de leur annoncer la possibilité de leur
-alliance avec un chanteur. Vous y réfléchirez donc et vous choisirez. Ou
-M. Adriani ne sera plus ici demain à midi, ou c'est moi qui sortirai de
-votre maison pour n'y jamais rentrer.
-
-Laure s'approcha de sa belle-mère, prit sa main et la baisa avec une
-froideur égale à la sienne, en lui disant:
-
---Non, ma mère, vous ne sortirez pas d'ici; vous ne quitterez pas une
-maison qui est devenue la vôtre, et où la tombe de votre fils vous
-attache pour jamais.
-
-Elle sortit sans s'expliquer davantage, passa dans sa chambre et écrivit
-à Adriani:
-
-«Partez, mon ami, pour que ma belle-mère ne parte pas. Je lui dois ici
-le sacrifice de ma propre satisfaction. Mais je vous ai promis quelques
-jours. Partez ce soir pour Mauzères, je partirai demain pour le Temple.»
-
-Toinette porta ce billet à Adriani sans savoir ce qu'il contenait.
-Adriani n'eut pas une hésitation, pas un doute. Il partit à l'heure
-même, sans dire un mot. La marquise dîna de bon appétit. Ce fut toute la
-satisfaction qu'elle exprima à sa belle-fille. Le lendemain, lorsqu'elle
-s'éveilla (et elle était fort matinale), elle apprit que Laure et
-Toinette étaient aussi parties dans la nuit, sans rien dire à personne.
-
-La tante de Roqueforte et la tante de Roquebrune, la cousine de
-Miremagne et le cousin de Montesclat arrivèrent fort exactement à midi,
-avec une nuée de petits cousins bruyants et de petites cousines
-endimanchées. Tout ce monde, qui accourait pour saluer le retour de
-_madame Octave_, fut plus ou moins désappointé, mais surtout intrigué
-d'apprendre qu'elle était déjà repartie. Dans un milieu moins intime, la
-marquise eût pu expliquer ce mystère par la classique défaite des
-affaires de famille; mais ni les Larnac ni les Monteluz ne pouvaient
-avoir des intérêts cachés pour les deux ou trois cents personnes qui, de
-près ou de loin, réclamaient leur confiance à titre de parents. La
-curiosité des provinciaux est ardente et naïve. Accablée de questions,
-la marquise prit le parti de dire ce qu'elle croyait, de bonne foi, être
-la vérité.
-
---Écoutez, dit-elle, je ne peux ni ne veux vous tromper; mais, pour le
-repos et la considération de la famille, il faut que ceci reste entre
-nous et ne devienne pas la pâture du pays. Que le peuple et la
-bourgeoisie croient donc que madame Octave a de graves affaires dans le
-Vivarais. C'est un devoir pour vous tous de parler ainsi.
-
---Sans doute, sans doute, dit la tante de Roqueforte; nous comprenons
-bien qu'il y a autre chose, et c'est...
-
---C'est ce qu'il y a de plus triste au monde, reprit la marquise. Ma
-belle-fille est folle!
-
-Là-dessus, elle raconta comme quoi, _sans motifs appréciables à la
-raison humaine_, Laure, après être partie pour voyager, était revenue,
-au moment où elle annonçait dans ses lettres l'intention de prolonger
-son absence; comme quoi elle était arrivée, l'avant-veille, à Larnac,
-avec l'intention apparente d'y rester, et comme quoi elle était repartie
-au bout de vingt-quatre heures, sans s'expliquer aucunement.
-
---Tout me porte à croire, ajoutait la marquise, qu'elle a pris goût à sa
-petite propriété dans l'Ardèche, et qu'elle a la fantaisie d'y faire
-bâtir, pour passer les étés dans un climat moins chaud que le nôtre.
-Dans tout cela, je ne vois rien à blâmer, sinon le silence qu'elle garde
-sur ses projets; mais cela même ne saurait m'offenser, puisque la pauvre
-créature ne sait pas trop elle-même ce qu'elle veut, et que l'air
-distrait et presque égaré que vous lui avez vu par moments est
-maintenant sa physionomie habituelle. J'attendrai de savoir où elle est
-pour aviser à ce que je dois faire. Si son mal augmente au point que mes
-soins lui soient nécessaires, je tâcherai de la ramener ici, ou bien je
-la suivrai où elle souhaitera que je la suive. Me voilà donc parmi vous
-comme l'oiseau sur la branche, et attendant, en ceci comme en toutes
-choses, la volonté de Dieu!
-
-Il ne fut point question d'Adriani. On sut, au bout de quelques jours,
-qu'un inconnu avait fait une visite aux dames de Larnac; mais on
-n'apprit sur cette visite rien d'assez particulier pour la faire
-coïncider avec le départ subit de Laure. La marquise répondit, sur ce
-point, de manière à écarter toute idée de rapprochement, et dit qu'elle
-croyait avoir reçu ce jour-là les offres d'un commis-voyageur dont elle
-ne savait même pas le nom.
-
-
-
-
-XIII
-
-
-Journal de Comtois.
-
-Mauzères, 10 septembre 18...
-
-J'avais bien raison de penser que j'aurais du désagrément avec mon
-artiste. Ce n'est pas qu'il soit mauvais garçon: c'est, au contraire, un
-bien bon enfant, et que je considère comme un vrai camarade. Mais tous
-les artistes sont, ou des toqués ou des canailles. Le mien est dans les
-toqués. Il me fait volter de Mauzères à Vaucluse, et de Vaucluse à
-Mauzères, le temps de défaire sa valise, de brosser son habit et de
-refaire sa valise. Par bonheur que je m'étais dépêché d'aller voir la
-fontaine de M. de Pétrarque; sans quoi, je ne l'aurais pas vue. Si ce
-n'est que je crois qu'il a de l'amitié pour moi, je me demanderais
-pourquoi il me garde, car je ne lui sers qu'à le raser, et encore
-faut-il que je le guette pour l'empêcher de se raser lui-même. Je pense
-bien qu'il n'a pas toujours eu le moyen de se faire servir et qu'il n'en
-a pas l'habitude. Mais il paraît bien qu'il a celle de courir et
-d'échiner son monde, car je suis sur les dents, qui, par parenthèse, me
-font toujours bien mal.
-
-
-Narration.
-
-Adriani reçut, à Valence, un nouveau billet de Laure.
-
-«Ne soyez pas inquiet, lui disait-elle, je suis en route; mais la pauvre
-Toinette a une de ces migraines violentes qui exigent vingt-quatre
-heures de repos. Je la soigne, afin d'arriver plus vite. Je serai au
-Temple mardi soir.»
-
-Adriani avait donc trente-six heures d'avance sur Laure. Il les mit à
-profit pour lui ménager une surprise. Il s'arrêta une matinée à Valence
-et mit à contribution tous les magasins de la ville pour se procurer des
-meubles, des rideaux, des vases d'ornement, des tapis, tout ce qu'il put
-trouver de moins pacotille, dans la pacotille que Paris fournit à la
-province. Comtois eut l'esprit de découvrir un _bric-à-brac_ où son
-maître fit main basse sur d'assez belles choses. En cette circonstance,
-Comtois, malgré son éternel mal de dents, sut se rendre utile. Il
-marchanda, paya, fit emballer et charger les _colis_, et fit gagner
-beaucoup de temps par l'ordre qu'il apporta dans ces détails. Adriani
-voulait aussi des fleurs. Comtois courut d'un côté, tandis qu'il courait
-de l'autre, et les pépiniéristes des faubourgs livrèrent des caisses
-d'orangers et de grenadiers en fleurs, des lauriers-roses, des dahlias,
-des héliotropes, des verveines, enfin ce qu'on peut trouver à peu près
-partout maintenant, mais en assez grande quantité pour rajeunir l'aspect
-du triste jardin du Temple.
-
-Un bateau prit ce chargement, et Adriani gagna Tournon pour disposer
-aussitôt les moyens de transporter par terre sans interruption.
-
-Presque tout arriva sans encombre. L'artiste et son valet de chambre,
-aidés d'ouvriers pris à la journée, arrangèrent à la hâte le pauvre
-manoir dont Laure avait subi la laideur et l'incommodité avec tant
-d'indifférence. Il y eut bien des rideaux trop longs, des tentures mal
-ajustées, mais les murs noircis du rez-de-chaussée disparurent sous les
-étoffes, et le carreau disjoint sous les tapis. Les orties, qui
-croissaient jusqu'au seuil du vestibule, furent arrachées. Le sable
-s'étendit partout aux abords de la maison. Les caisses d'arbustes furent
-disposées en massifs d'un aspect agréable, les plates-bandes reçurent
-les pots de fleurs. De grands vases de terre cuite, d'une forme assez
-heureuse, meublèrent de fleurs les coins du salon et les embrasures des
-fenêtres. Des candélabres et des lustres de même matière et d'une égale
-simplicité, mais dont le ton de glaise se mariait bien aux guirlandes de
-lierre qu'Adriani y enroula lui-même, prirent ce sentiment de la grâce
-que l'artiste sait donner aux moindres choses. Enfin, dans l'espace d'un
-jour, tout fut transformé comme par enchantement dans la demeure de
-Laure, et les ouvriers furent congédiés au coucher du soleil, afin
-qu'elle y trouvât la solitude et le silence qu'elle aimait.
-
-Comtois resta le dernier pour épousseter, pour enlever les brins de
-mousse et les feuilles de rose restées sur le tapis, pour allumer le feu
-parfumé de branches résineuses, pour donner aux draperies le coup de
-main du maître. Puis il se retira, assez satisfait des éloges d'Adriani,
-pour aller coucher à Mauzères et y annoncer son maître, qui n'avait pas
-encore pris le temps de s'y montrer. Pourtant Comtois, qui avait
-l'habitude de se plaindre, se plaignit dans son journal, comme on l'a vu
-au commencement de ce chapitre, d'être éreinté et de n'avoir rien à
-faire. Il ne fit aucune mention des embellissements du Temple. Ayant
-deviné très au-delà de la réalité, et commençant à ressentir pour _son
-artiste_ une sorte d'attachement, il ne voulut pas gloser davantage sur
-ses amours. En outre, Comtois comptait pour rien d'avoir travaillé comme
-un nègre toute la journée, et ce qu'il appelait être utile à son maître
-eût consisté, selon lui, en dorloteries à sa personne, accompagnées de
-_conversations intéressantes_. La conversation était le rêve de Comtois,
-et toute préoccupation contraire de la part de ses maîtres lui
-paraissait constituer le délit d'ingratitude.
-
-Quand Adriani se trouva seul dans le petit salon rajeuni et parfumé du
-Temple, il essaya le piano, qu'il avait fait tirer de sa caisse et
-replacer au centre de l'appartement. Le local était devenu moins sonore;
-le chant, plus voilé, semblait plus intime et plus mystérieux. Puis,
-accablé de fatigue, l'artiste se jeta sur une chaise dans un coin. Il ne
-voulait pas fouler le premier divan de velours réservé à Laure. Il
-regardait l'ensemble de son ornementation, que vingt bougies allumées
-rendaient plus gaie. Il se rappelait le moment où il était entré en ce
-lieu après la fuite de Laure, et, comparant l'effroi et la détresse
-qu'il avait éprouvés à l'espoir et à la joie qu'il y apportait
-maintenant, il regardait dans cette vie de quatre ou cinq jours comme
-dans un rêve.
-
---Et si elle n'arrivait pas! se dit-il tout à coup; si c'était elle qui
-fût malade!... un accident en voyage... non! mais la volonté de sa
-belle-mère, des ménagements, des devoirs...
-
-Il imagina tout, plutôt qu'un manque de foi; mais une terreur vague
-s'emparait de lui à chaque minute qui s'écoulait. Enfin, vers neuf
-heures, il entendit le roulement lointain d'une voiture. Il s'élança
-dehors. Laure arrivait en effet. Elle avait trouvé, au relais de poste,
-les mulets de sa ferme conduits par le vieux Ladouze, qu'Adriani avait
-envoyé d'avance à sa rencontre pour la mener par la traverse inévitable.
-S'il en eût eu le temps, Adriani aurait fait faire un chemin.
-
-La surprise de Laure fut bien vive et bien douce quand elle vit le
-miracle accompli dans sa demeure. Quelques jours auparavant, elle ne
-s'en serait peut-être pas aperçue; mais elle vit tout par les yeux du
-coeur. Aucune prévoyance, aucune recherche ne lui échappa. En entrant
-dans le salon et en voyant le piano ouvert, elle chercha des yeux
-l'enchanteur.
-
---Où est-il donc? s'écria-t-elle.
-
---Monsieur... monsieur chose? lui dit Mariotte, qui ne pouvait retenir
-aucun nom; il était là tout à l'heure, et il a bien travaillé toute la
-journée pour faire arranger tout ce que madame avait été acheter à la
-ville. Il a dit bien des fois: «Tâchez que madame soit contente!» Il
-s'est occupé de tout, même du souper qui attend madame; il m'a dit de ne
-mettre que deux couverts et il est parti; mais voilà ce qu'il m'a donné
-pour madame.
-
-C'était un billet.
-
-«Laure, lui disait-il, quand vous daignerez me recevoir, envoyez
-Mariotte par le sentier des vignes.»
-
---Tout de suite, dit Laure à Mariotte, courez!--Et chère Toinette, mets
-un troisième couvert.
-
-Mariotte n'alla pas loin, Adriani attendait à l'entrée de la première
-vigne. Il n'exigeait pas, dans sa pensée, d'être appelé si vite; mais,
-du revers du coteau, il écoutait le doux bruit de l'arrivée de sa
-maîtresse, et il contemplait avec délices la petite lueur que
-l'éclairage de la maison faisait monter derrière les pampres noirs au
-sommet du ravin. Il se rappelait que, si, le lendemain de son arrivée à
-Mauzères, il n'eût remarqué cette lueur et demandé à un garde-chasse si
-c'était le lever de la lune, il n'eût peut-être jamais connu Laure.
-C'était la réponse de cet homme qui lui avait fait ralentir le pas et
-entendre la voix pénétrante de la désolée.
-
-Combien de fois, depuis, Adriani, en prenant ou évitant le sentier,
-avait interrogé ce point rapproché de l'horizon, pour savoir si l'on
-dormait ou si l'on veillait au Temple? Bien peu de fois en réalité,
-puisque si peu de jours séparaient l'envahissement de cet amour de sa
-première éclosion; mais ces jours d'enivrement sont si pleins, qu'ils
-semblent résumer des siècles.
-
-Jusque-là, la maison, peu éclairée, s'était signalée quelquefois à
-l'approche d'Adriani par un reflet si faible que, pour des yeux
-indifférents, il eût été insaisissable. En ce moment elle brillait comme
-un phare, malgré les rideaux dont il l'avait en quelque sorte voilée;
-mais le feu de la cuisine de Mariotte projetait sa lueur aux alentours,
-et c'était comme un heureux présage dans le ciel, comme une fanfare de
-vie dans l'habitation.
-
-Adriani bondit de joie en voyant arriver Mariotte. Surprise dans
-l'obscurité, elle poussa un cri si vigoureusement accentué, que Laure
-l'entendit du salon, et, facilement frappée de l'attente de quelque
-catastrophe comme celle qui lui avait enlevé Octave, elle sortit et
-courut impétueusement à la rencontre d'Adriani.
-
-C'était la première fois, depuis trois ans, qu'elle éprouvait une
-émotion vive, produite par un fait extérieur, et que son corps engourdi
-reprenait le mouvement de la course. Elle tomba essoufflée, tremblante,
-dans les bras d'Adriani, mais rajeunie, en fait, de cent ans de langueur
-qui s'étaient amassés sur sa tête.
-
-Ce fut, relativement au passé, le plus doux moment de la vie de
-l'artiste. Laure, revenue de son effroi, pleura, mais c'était de joie.
-Elle entraîna d'un pas rapide Adriani au salon. Elle regarda et admira
-tout naïvement, appuyée sur son bras, et s'extasiant comme eût fait une
-provinciale, mais comprenant comme une artiste en quoi le goût avait
-triomphé du manque d'éléments de luxe. Elle voulut voir aux flambeaux le
-parterre improvisé autour de la maison, et, quand Mariotte annonça que
-le souper était servi, elle admira encore toutes les petites merveilles
-qui avaient rendu la salle à manger presque élégante et l'aspect de la
-table moins cénobitique. Comtois avait dépisté, chez le bric-à-brac de
-Valence, un service à peu près complet en vieille faïence ornée,
-très-belle, et quelques autres objets provenant, selon toute apparence,
-de la saisie ou du pillage de quelque mobilier seigneurial à l'époque
-révolutionnaire. Mariotte avait lavé, frotté et un peu cassé toute la
-journée. En somme, la petite salle était riante, éclairée, séchée. Des
-bandes d'indienne à fleurs roses, attachées aux murs par quelques clous
-plantés à la hâte dans les corniches, cachaient l'affreux papier jaune
-d'ocre en lambeaux, et donnaient l'air de fraîcheur et de propreté qui
-est, en somme, le seul luxe nécessaire.
-
-C'était toute une révolution dans la vie d'une femme qui, naguère, n'eût
-pas songé à faire replacer une vitre dont l'absence l'enrhumait à son
-insu, que d'accepter avec plaisir ce retour aux délicatesses de la vie.
-Les délicatesses de l'âme, dont celles de ce bien-être matériel étaient
-l'expression, touchaient profondément aussi cette veuve dont l'époux
-rude, lourd et stoïque, avait raillé et presque méprisé les tendres
-prévenances. Adriani donnait à Laure le genre de soins qu'elle avait
-offerts en vain à Octave. Il aimait donc comme elle comprenait qu'on dût
-aimer.
-
-Laure eut comme un attendrissement enjoué pendant le souper. Elle avait
-l'esprit libre, aussi présent que si elle n'eût jamais senti les
-atteintes d'une paralysie morale. Elle ne ressentait aucune fatigue de
-son voyage. Cependant elle était réellement fatiguée, et, pendant le
-dessert, la joue appuyée sur sa main, l'oeil appesanti sous ses longues
-paupières, la bouche rosée et souriante, elle s'assoupit au son de la
-voix d'Adriani, qui causait gaiement avec Toinette.
-
---Ah! mon cher enfant, dit la pauvre Muiron en baissant la voix, que de
-folies vous nous faites faire! Mais aussi que de miracles vous savez
-faire! Si la marquise nous voyait là, tous trois, je crois que ses
-grands yeux d'émail nous changeraient en statues; mais, après tout, quoi
-qu'elle dise et quoi qu'il arrive, j'ai tant de joie de voir ma Laure
-guérie, que je danserais si je n'avais peur de la réveiller. Car elle
-dort, monsieur! Et voilà une chose qui ne lui est pas arrivée depuis son
-malheur, de s'assoupir avant trois ou quatre heures du matin! Si elle
-dort toute une nuit, je dirai que vous êtes un magicien. Et voyez donc
-comme elle est belle, comme elle a l'air heureux! Elle a sa figure
-d'enfant. Elle était jolie comme cela dans son berceau. Ah! tenez, si
-elle se met véritablement à vous aimer, vous serez bien tout ce qui vous
-plaira, prince ou baladin: moi, je vous aimerai aussi de toute mon âme
-pour me l'avoir sauvée.
-
-La Muiron dit encore à Adriani bien des choses encourageantes. Elle lui
-raconta que la marquise avait déjà maintes fois tourmenté Laure depuis
-un an pour l'engager, non pas à se marier tout de suite, mais à en
-accepter l'idée, et elle l'avait fait obséder des hommages de plusieurs
-prétendants plus ou moins désagréables. Il y en avait pourtant deux
-_fort bien_, disait Toinette: jeunes, riches, aussi beaux garçons
-qu'Octave et plus civilisés. Laure avait été révoltée, indignée
-intérieurement de leurs prétentions. Elle les avait découragés dès le
-premier jour. Aussi, je désespérais de la voir jamais se consoler,
-ajoutait Toinette; je me demandais quel _demi-dieu_ il fallait être pour
-lui ouvrir les yeux, et, si vous y réussissez, je me dirai que vous êtes
-un dieu tout entier.
-
-Lorsque Toinette sut, peu à peu, l'histoire d'Adriani, elle ne combattit
-plus ses espérances par d'inutiles appréhensions. Elle souhaita vivement
-que les préjugés de la marquise fussent comptés pour rien, et son rôle
-se concentra dans celui d'avocat et de panégyriste enthousiaste du jeune
-artiste auprès de sa maîtresse.
-
-Des jours heureux, mais trop vite troublés, se levèrent sur la destinée
-d'Adriani. Laure lui avait fait promettre de ne lui adresser aucune
-question sur l'avenir, pendant toute la semaine qu'elle venait lui
-consacrer. Elle consentait à l'écouter plaider la cause de son amour, à
-mettre à l'épreuve sa soumission et son dévouement de tous les instants.
-Était-elle encore incertaine au dedans d'elle-même? Pouvait-elle
-résister à tant d'éloquence vraie, à tant d'attentions exquises, à tant
-de respects et de charmes d'intimité que l'artiste sut mettre au service
-de sa passion? Et si elle n'y résistait plus intérieurement, si elle
-prenait confiance en elle-même, si elle associait son avenir au sien,
-pourquoi tardait-elle à le lui dire? Parfois Adriani, dont l'âme jeune
-et bouillante avait peine à s'identifier aux accablements de cette âme
-éprouvée, s'imagina que Laure obéissait à un instinct de coquetterie
-légitime et retardait sa joie pour lui en faire sentir le prix. Il en
-fut heureux et fier: cette douce et naïve fierté de Laure lui semblait
-le réveil de la nature dans le coeur de la femme.
-
-Mais il n'en était point encore ainsi. Laure était plus parfaite et
-moins heureuse qu'elle ne semblait. Elle ne faisait ni désirer ni
-attendre; elle attendait, elle désirait encore elle-même le réveil
-complet de son être. Il y avait en elle une ténacité singulière et
-difficile à vaincre, pour une situation donnée dans la vie morale.
-Aveuglément dévouée dans ses affections, elle savait si bien ne pouvoir
-plus se reprendre, qu'elle était réellement tremblante à la pensée de se
-donner. Elle se faisait de l'amour partagé une si haute idée, qu'elle
-avait comme une terreur religieuse à l'entrée du sanctuaire. Plus
-jalouse d'elle-même qu'Adriani ne se sentait fondé à l'être, elle
-craignait d'apercevoir dans ses souvenirs l'ombre d'Octave la disputant
-à un nouvel amour. Et, comme chaque jour atténuait cette image pour
-grandir celle d'Adriani, comme chaque point de comparaison était à
-l'avantage triomphant et incontestable de ce dernier, elle se disait
-que, plus elle attendrait, plus elle serait digne de lui. Elle eût
-regardé comme un crime, envers cet amant si abandonné à son empire, de
-récompenser tant de flamme pure par une tendresse équivoque ou
-insuffisante.
-
---Non, non, lui dit-elle à la fin de la semaine promise, je ne veux pas
-vous aimer à demi. Une passion qui n'est pas payée par une passion
-équivalente est un supplice. A Dieu ne plaise que je vous le fasse
-connaître! Attendons encore. Ne sommes-nous pas bien ici?
-
-Adriani, qui craignait qu'elle ne parlât de séparation, la remercia avec
-ivresse. Elle prit son bras et lui dit:
-
---Sortons de l'enclos; vous me l'avez fait si joli et si précieux, que
-je m'y trouve bien; mais je me souviens maintenant de m'y être enfermée
-volontairement par suite de je ne sais qu'elle manie monastique. Je veux
-secouer toutes ces lâches fantaisies. Venez! nous prendrons possession
-ensemble de ces collines où je ne me suis encore promenée qu'avec les
-yeux.
-
-En marchant, elle admira avec lui, au coucher du soleil, la beauté du
-pays environnant, et, du sommet d'une éminence, elle vit les tourelles
-de Mauzères.
-
---Cela me paraît bien joli, lui dit-elle, et c'est si près! Ah! pourquoi
-cela n'est-il pas à vous! nous pourrions passer l'automne dans ce pays.
-Nous nous verrions, comme à présent, tous les jours, sans scandaliser
-personne, et je crois que nulle part ailleurs nous ne serions plus
-libres. Je ne crains pas l'opinion, moi, et je saurais la braver s'il le
-fallait; mais je n'aime pas les agressions inutiles et qui semblent
-provoquer l'attention. Le bonheur n'est pas arrogant. Il sait bien qu'on
-le jalouse et qu'il humilie ceux qui n'ont pas su le trouver. Le mien
-aimerait à se cacher, non par lâcheté, mais par modestie.
-
---Mauzères sera à moi, se dit Adriani.
-
-Dès le soir même, en se retrouvant auprès du baron, il amena la
-conversation avec lui sur les agréments de sa propriété, feignant de
-s'intéresser beaucoup aux questions agricoles et domestiques qui
-partageaient sa vie avec le _commerce des Muses_. Le baron tira de son
-sein un de ces problématiques soupirs qui n'appartiennent qu'aux
-propriétaires, et lui dit:
-
---Hélas! mon ami, tout cela est bel et bon; mais le proverbe dit vrai:
-«Qui a terre, a guerre!» Vous me croyez ici le plus heureux des hommes;
-eh bien, si je trouvais de ma propriété ce qu'elle vaut (je ne dis pas
-ce qu'elle m'a coûté en embellissements et réparations), je bénirais
-l'acquéreur qui me débarrasserait de mes soucis.
-
-Le baron hésita un peu avant de continuer; mais, voyant qu'Adriani
-l'écoutait avec intérêt:
-
---Je vais vous confier ma position comme à un ami, lui dit-il: je dois
-presque autant que je possède.
-
---Quoi! vous si sage? dit Adriani en souriant.
-
---Mon cher enfant, la poésie est un goût ruineux! Vous l'ignorez, vous
-qui cumulez l'ode et le chant; mais sachez que les vers ne se vendent
-point et que les succès purement littéraires coûtent à un homme la
-bourse et la vie. Mes poëmes sont lus, mais si peu achetés, qu'il m'a
-fallu faire tous les frais de publication, lesquels ne me sont jamais
-rentrés. Je n'ai pas voulu, en les offrant aux éditeurs, mettre ma
-renommée à la merci de leurs intérêts. J'ai beaucoup écrit, beaucoup
-imprimé, ne m'inquiétant pas d'encombrer la boutique des libraires,
-pourvu que la critique et le public fussent tenus en haleine, et que mon
-nom se fît au prix de ma fortune. Je ne m'en repens pas. J'ai préféré
-l'art à la richesse. N'ayant, Dieu merci, ni femme ni enfants, quel plus
-noble usage pouvais-je faire de mes biens que de les répandre dans mon
-Hippocrène? J'aimais aussi le commerce des lettrés. J'ai vécu à Paris,
-j'ai ouvert un salon, j'ai donné des dîners, des soirées littéraires.
-J'ai rendu des services aux artistes; j'ai voyagé pour retremper mon
-inspiration et pouvoir chanter _ex professo_ les merveilles de la nature
-et des antiques civilisations. Que vous dirai-je? on m'a cru riche parce
-que j'ai mangé mon fonds avec mon revenu et que j'ai eu la libéralité
-des vrais riches. Je n'avais pourtant qu'une fortune médiocre, et le peu
-qui m'en reste est grevé d'hypothèques; je vis encore honorablement;
-mais chaque année fait la boule de neige, et je serai bientôt forcé de
-vendre Mauzères, qui est tout ce que j'ai, pour payer le capital et les
-intérêts arriérés de mes dettes.
-
---Eh bien, vendez Mauzères sans attendre que le mal empire.
-
---Sans doute, sans doute! il faudrait le pouvoir!
-
---Qui vous en empêche?
-
---Ma fâcheuse position, qui est enfin connue dans le pays, et qui fait
-qu'on attend le jour de l'expropriation pour acheter à meilleur compte.
-Et puis la baisse de prix que des intempéries particulières et des
-mortalités de bestiaux ont amenée dans nos localités et qui est si
-considérable, que je me trouverais réduit à néant. Par exemple, Mauzères
-vaut trois cent mille francs; je ne le vendrais peut-être pas cent
-cinquante mille cette année. Je serais littéralement sans pain, puisque,
-devant deux cent mille francs, je n'aurais pas même de quoi
-désintéresser mes créanciers. C'est grave! je ne suis plus jeune, et,
-s'il me fallait subir l'humiliation des poursuites, je me brûlerais la
-cervelle.
-
---Ainsi, en vendant Mauzères aujourd'hui trois cent mille francs, si
-cela était possible, vous auriez encore cent mille francs pour vivre?
-
---Je m'estimerais fort heureux; car, avec les intérêts, dont je paye
-seulement une partie, je n'ai pas le revenu de cette somme.
-
---Eh bien, mon ami, voulez-vous me vendre Mauzères?
-
---A vous, mon cher Adriani? Non. Pour la moitié de la somme qu'il me
-faudrait, vous trouverez, en ce moment, vingt propriétés dans ce
-pays-ci, qui seront de la même valeur.
-
---N'importe, dit Adriani, j'aime Mauzères et je paye la convenance:
-c'est rationnel et légitime.
-
---Vous me sauvez! s'écria le baron.
-
-Mais il eut un scrupule d'honnête homme et se ravisa.
-
---Non, non, reprit-il, je ne dois pas vous laisser faire cette folie!
-vous avez deux motifs pour la faire: votre amour d'abord, je le devine
-de reste; et puis la généreuse idée de sauver un ami!
-
---Ce sont deux excellents motifs, et je n'en connais pas de meilleurs
-sur la terre. N'en ayez pas de scrupule: Mauzères vaut, en dehors de
-votre position précaire et d'un moment de crise particulière à cette
-province, trois cent mille francs.
-
---Sur l'honneur!
-
---Vous l'avez dit, cela me suffit sans aucun serment de votre part; je
-ne vous interroge plus, je raisonne. Je dis donc que, dans deux ou trois
-ans (avant peut-être), cet immeuble aura recouvré toute sa valeur. Je ne
-serai donc point lésé, et le service que je vous rends peut être
-considéré comme une simple avance de fonds. Aimez-vous cette résidence?
-restez-y, et permettez-moi seulement de vous la solder et d'y demeurer
-avec vous.
-
---Non, non, dit le baron. Je brûle de vivre à Paris; je me rouille, je
-m'étiole ici. Oh! mes cinq mille livres de rente et Paris, voilà mon
-rêve depuis dix ans!
-
-Il y eut cependant encore un certain combat de délicatesse entre les
-deux amis. Adriani insista si bien, que le baron céda et laissa voir
-autant d'empressement pour vendre qu'Adriani en éprouvait pour acheter.
-
-
-
-
-XIV
-
-
-Dès le lendemain, Adriani et M. de West se rendirent à Tournon, chez M.
-Bosquet, banquier et ami de celui-ci, qui, sur les preuves de
-solvabilité que lui fournit l'artiste, et sur la caution morale du
-baron, versa cent mille francs à ce dernier et s'engagea à satisfaire
-tous ses créanciers dans la huitaine, à la condition _qu'il serait
-subrogé dans leurs hypothèques sur la terre de Mauzères et dans le
-privilége du vendeur_, au cas où les fonds d'Adriani ne lui seraient pas
-encore remboursés.
-
-Adriani était d'autant plus à même d'inspirer confiance entière, qu'il
-présentait à M. Bosquet une lettre de Descombes, datée du 12 septembre,
-et reçue à l'instant même, qui l'entretenait de sa situation financière
-et se résumait ainsi (c'était la réponse à une lettre que nous n'avons
-pas cru nécessaire de rapporter, dans laquelle Adriani, sans lui
-indiquer le mode de placement de ses fonds, lui disait rêver
-l'acquisition d'une maison de campagne):
-
-«Te voilà à la tête de cinq cent mille francs, et tu n'as point de
-dettes. Pour toi, c'est la richesse. Cependant, si tu étais tenté de
-doubler, de tripler peut-être ton capital, je me ferais fort d'y réussir
-avant peu de jours. Je résiste à la tentation devant ta philosophie et
-tes rêves champêtres. Achète donc une Arcadie, si tu la trouves sous ta
-main. Je tiendrai les fonds à ta disposition, à la première requête.»
-
-Le soir, Adriani courut chez Laure. Elle ne s'était pas inquiétée de son
-absence durant la journée. Il l'avait prévenue par un billet, sans lui
-dire de quoi il était question; mais elle avait trouvé le temps
-mortellement long, et elle se hâta de le lui dire avec la naïveté
-joyeuse d'un malade qui annonce à son médecin les symptômes évidents de
-sa guérison.
-
---Mauzères est à moi, lui dit Adriani en lui baisant les mains. Tant que
-vous voudrez rester au Temple, et toutes les fois que vous y voudrez
-revenir, je pourrai être là sous votre main, sous vos pieds, sans que
-mon bonheur d'être votre esclave soit trahi par des invraisemblances de
-situation.
-
-Laure fut un instant partagée entre la reconnaissance et la crainte.
-C'était presque un mariage que cet arrangement, et elle se reprochait
-l'entraînement de la veille. Adriani la devina et se hâta de lui dire
-que cette affaire était pour lui un sage placement, et qu'en outre elle
-rendait un grand service à M. de West.
-
---Si mon voisinage venait à vous inquiéter, ajouta-t-il, je n'habiterais
-jamais Mauzères sans votre ordre.
-
---Ah! mon ami, s'écria Laure en lui prenant les deux mains avec
-effusion, vous m'aimez trop! Que ferai-je pour le mériter?
-
-
-Journal de Comtois.
-
-16 septembre 18...
-
-Voilà bien des choses étonnantes. Mon artiste est riche. Il achète
-Mauzères, il tire des mille et des cents de sa poche, et M. le baron de
-West l'appelle son sauveur, quand il croit qu'on n'écoute pas ce qu'ils
-disent. Je ne sais pas trop si je resterai ici, moi, au cas que M.
-Adriani veuille y rester longtemps. Je ne déteste pas la campagne; mais,
-comme dit le baron, on s'y rouille beaucoup. Il est vrai que M. Adriani
-prendrait peut-être ma femme comme cuisinière et que je ferais élever
-mes enfants dans la campagne, ce qui me ferait une économie. Mais il
-faut voir comment ça tournera. Je ne peux pas croire qu'un artiste ait
-gagné tant d'argent par des moyens naturels. Celui-là est bien gentil et
-bien honnête homme, mais enfin ce n'est pas grand'chose.
-
-
-Lettre de Descombes à Adriani.
-
-14 septembre.
-
-Je te disais, avant-hier, d'acheter ton Arcadie. Attends un peu; je
-tiens une si magnifique opération, qu'il faudrait être insensé pour ne
-pas t'y associer. Tu m'as dit de placer comme je l'entendrais, tout en
-me défendant de chercher à t'enrichir davantage; mais il y a des coups
-de fortune qui sont des placements si sûrs, que je me reprocherais
-éternellement de ne t'avoir pas fait gagner cent pour cent quand je le
-pouvais. Dors tranquille; demain ou après-demain, tu seras millionnaire.
-
-
-Narration.
-
-Adriani dormit tranquille, après toutefois avoir répondu, courrier par
-courrier, à son ami, pour lui confirmer la nouvelle qu'il avait acheté à
-Mauzères et qu'il avait disposé sur lui d'une somme de trois cent mille
-francs, remboursable, dans la huitaine, à M. Bosquet, de Tournon. Son
-premier avis, daté du 14 et parti de Tournon même, avait déjà dû
-parvenir à Descombes au moment où il le lui réitérait.
-
-Adriani, avec son désintéressement et sa libéralité, n'était pas une
-tête faible comme il plaît aux gens avides de qualifier indistinctement
-les caractères nobles et les imbéciles. Il s'était ruiné de gaieté de
-coeur dans la première phase de sa jeunesse, mais non pas sans avoir
-conscience de ses sacrifices. Il s'était jeté dans le plaisir, mais non
-dans les vanités stupides qui ne sont pas le plaisir, et, s'il eût fait
-ses comptes, il eût pu constater que ces entraînements avaient toujours
-eu un but d'amour, d'amitié ou de charité, de poésie ou de confiance
-chevaleresque, auprès duquel ses satisfactions matérielles n'avaient eu
-qu'une faible part dans le désastre.
-
-Il s'était rendu compte de ses risques, il les avait affrontés et subis
-avec une philosophie enjouée. Il comprenait donc sa situation présente
-et ne se serait pas exposé à un risque nouveau, du moment que sa
-nouvelle fortune était à ses yeux un moyen de liberté dans le rêve de
-son amour. Il ne s'effraya pas de la lettre de Descombes, et cependant
-il se hâta de lui renouveler son injonction.
-
-Il passa la journée du lendemain auprès de Laure. Elle était plus belle
-que de coutume, et, en quelque sorte, radieuse. Chaque jour amenait un
-progrès immense. Elle se décida à chanter avec lui, et ce fut un
-ravissement nouveau pour l'artiste. Elle chantait, non pas avec autant
-d'habilité, mais avec autant de pureté et de vérité qu'Adriani lui-même,
-dans l'ordre des sentiments doux et tendres. Adriani savait à quoi s'en
-tenir sur le mérite des difficultés vaincues. La plupart des cantatrices
-de profession sacrifient l'accent et la pensée aux tours de force, et,
-dans les salons de Paris ou de la province, la jeune fille ou la belle
-dame qui a su acquérir la roulade à force d'exercice éblouit l'auditoire
-en écrasant du coup la timide romance de pensionnaire.
-
-A ces talents misérables et rebattus, Adriani préférait de beaucoup la
-chanson de la villageoise qui tourne son rouet ou berce son poupon. Il
-avait rarement éprouvé des jouissances complètes en écoutant les autres
-artistes; il eût pu compter ceux qui l'avaient transporté par le beau
-dans le simple, et par le grand dans le vrai. Il eut un de ces
-transports de joie en découvrant chez Laure un instinct supérieur et des
-facultés d'interprétation que les leçons avaient pu développer, mais non
-créer en elle. Ce n'était pas la première élève de tel ou tel professeur
-faisant dire, à chaque effort de la manière: «Je te reconnais, méthode!»
-C'était une individualité adorable, qui s'était aidée de la connaissance
-scientifique suffisante pour se produire vis-à-vis d'elle-même, dans sa
-nature d'intelligence et de coeur; c'était une de ces puissances d'élite
-que, dans toute une vie, l'on rencontre tout au plus deux ou trois fois,
-pour vous faire entendre ce qu'on a dans l'âme.
-
-Adriani fut heureux surtout de constater que cette individualité avait
-dû comprendre la sienne propre, jusque dans ses plus exquises
-délicatesses. C'est toujours une souffrance secrète pour un artiste que
-de se voir admiré et applaudi sur la foi d'autrui, ou par rapport à
-celles de ses qualités qu'il estime le moins. Jusque-là, il avait senti,
-chez Laure, une intelligence éclairée par le coeur autant que par des
-connaissances spéciales; mais il ne savait pas qu'un génie égal au sien
-lui tenait compte de tous les trésors qu'il lui prodiguait dans le seul
-but de la distraire et de lui être agréable. Il se vit apprécié comme il
-ne l'avait jamais été par aucun public, et tout ce qu'il put lui dire
-fut de s'écrier:
-
---Ah! j'ai trouvé ma soeur. Je deviendrai artiste! Quelles heures
-délicieuses, quelles journées remplies, quelle fusion d'enthousiasme,
-quelle identification d'expansion sublime rêva l'artiste en descendant
-vers Mauzères par le sentier des vignes, au lever de la lune! Des
-choeurs célestes chantaient dans les nuages pâles, et tous les échos de
-son âme étaient éveillés et sonores.
-
-Il trouva le baron occupé à ranger ses papiers et à faire son triage
-définitif. Le brave homme était bien consolé de ne pouvoir intituler son
-volume: _la Lyre d'Adriani_. Il rêvait de faire le livret d'un opéra.
-
---Quel dommage que vous soyez riche! dit-il à son hôte; vous seriez
-premier sujet à l'Opéra, et quel rôle j'ai là pour vous!
-
-Il touchait tour à tour son front et les feuilles volantes de son sujet
-ébauché. Adriani tremblait qu'il ne voulût lui en faire part.
-Heureusement, le baron n'avait pas cette détestable pensée.
-
---Nous en reparlerons quand vous viendrez à Paris, reprit-il; car vous
-ne passerez pas l'hiver ici!
-
---Ce n'est pas probable, dit Adriani au hasard et pour le faire
-patienter.
-
---Oui, oui, je vous communiquerai cela là-bas, et vous me donnerez
-conseil. J'aurai préparé mon terrain. Je connais tout le personnel
-administratif et artiste des théâtres lyriques; j'aurai un tour de
-faveur quand je voudrai. Tenez, mon enfant, vous ne m'avez pas seulement
-sauvé de ma ruine, vous avez fait ma fortune. Je périssais ici; forcé de
-m'annihiler dans les soucis matériels, je n'avais plus d'inspiration!
-Oh! ne dites pas le contraire! je le sais, je me connais, allez! Eh
-bien, je vais refleurir au soleil de l'intelligence! Je ne suis pas fait
-pour cette vie bourgeoise et rustique. Je me suis trompé quand j'ai cru
-que la solitude et le soleil du Midi me seraient favorables. Je suis une
-plante du Nord, moi, et je me sens étranger ici. Il me faut le
-brouillard mystérieux et le tumulte harmonieux des grandes villes; il me
-faut la conversation, l'échange des idées, les émotions vigoureuses de
-l'art et les luttes de l'ambition littéraire. Vous verrez, vous verrez!
-Débarrassé des sales paperasses d'huissier et de notaire, je vais
-m'élancer dans ma sphère véritable. J'aurai du succès, et de la gloire,
-et de l'argent! car il en faut, voyez-vous, pour soutenir la dignité de
-l'art. Quand j'aurai fait gagner des millions aux entreprises
-théâtrales, tous ces gens-là croiront en moi, et je pourrai tenter des
-choses nouvelles, faire entrer le drame lyrique dans des voies
-inexplorées. C'est une mine d'or que les cent mille francs que vous
-m'avez mis là dans la poche, non pour moi, je n'y tiens pas, mais pour
-le progrès du beau et pour l'essor de la Muse! D'ailleurs, j'en veux,
-j'en dois gagner un peu pour moi aussi, de l'argent! Je n'oublie pas que
-ceci est un prêt éventuel que vous m'avez fait. Si dans trois ans
-Mauzères n'est pas en situation d'être vendu trois cent mille francs, je
-vous le rachète au même prix, entendez-vous? J'exige qu'il en soit
-ainsi!
-
-Comtois écrivit à sa femme, entre autres renseignements:
-
- «Ça ira bien si ça dure. _Il_ aurait l'intention de me mettre à la
- tête de sa maison, et je ne serais plus valet de chambre, mais plutôt
- économe. Ma foi, j'en ris, mais il paraît qu'il faut servir les
- artistes pour faire son chemin.»
-
-Le baron s'endormit en rêvant la gloire et la fortune, Adriani en rêvant
-le bonheur et l'amour. A son réveil, l'artiste reçut des mains de
-Comtois la lettre suivante de Descombes:
-
- «Ton avis arrive un jour trop tard. J'ai tout risqué, tout perdu! Je
- t'ai ruiné, j'ai ruiné mon père et moi! Mon père est parti; moi, je
- reste. Oh! oui, je reste, va! Adieu, Adriani. Ah! tu avais bien
- raison!...»
-
-Adriani ouvrit en frémissant une autre lettre. Elle était d'une certaine
-Valérie, maîtresse de Descombes.
-
- «Accourez, monsieur Adriani. Il a pris du poison. On l'a secouru
- malgré lui. Il vit encore, mais pour quelques jours seulement. Je l'ai
- fait transporter chez moi, où je le tiens caché. Tout est saisi chez
- lui. Venez, car il a toute sa tête et ne pense qu'à vous. Vous lui
- procurerez une mort moins affreuse; car vous êtes grand et généreux,
- vous, et il n'estime que vous au monde. Venez vite! on dit qu'il ne
- passera la semaine.»
-
-Adriani fut si accablé du malheur de son ami, qu'il ne songea pas
-d'abord au sien propre. Il demanda sur-le-champ des chevaux, et, pendant
-qu'on attelait, il courut au Temple. Ce fut seulement à moitié de sa
-course qu'il se rendit compte du désastre qui l'atteignait. Il n'avait
-rien dit au baron de ces horribles lettres. Personne n'avait pu lui
-rappeler qu'il devait trois cent mille francs et qu'il ne lui restait
-rien. Ce fut donc un nouveau coup de foudre qui, ajouté au premier,
-l'arrêta, comme paralysé, au milieu des vignes.
-
---Mais je suis déshonoré et mort aussi, moi! s'écria-t-il. Descombes n'a
-pas tué que lui-même: il a tué mon amour, mon avenir, ma vie! Que
-vais-je devenir?
-
-Il se laissa tomber sur le revers d'un fossé ombragé et se prit à
-pleurer son espérance avec un désespoir d'enfant.
-
---Le malheureux, se disait-il, il a tué Laure aussi. Je l'avais presque
-guérie, je l'aurais sauvée, et la voilà seule pour jamais. Qui l'aimera
-comme moi, qui la convaincra comme j'aurais su le faire? Qui sera libre,
-comme je l'étais, de lui consacrer des années de patience et toute une
-vie de bonheur? Qui la comprendra? Qui lui pardonnera d'avoir aimé? Qui
-la devinera et la jugera capable d'aimer encore? Oui, Laure est perdue,
-car il faut qu'elle retombe dans son morne désespoir ou qu'elle accepte
-l'amour d'un homme sans ressource et sans fierté: un homme taré par le
-plus fatal hasard... un hasard auquel personne ne croira peut-être!...
-Un banqueroutier, moi aussi!
-
-Il se calma en arrêtant sa pensée sur ce dernier point. Personne ne
-pouvait l'accuser d'avoir spéculé sur une prétendue fortune, puisqu'il
-n'avait pas touché une obole pour son compte. Il lui serait facile de le
-prouver. Le froid public, qui assiste en amateur aux désastres de la
-réalité, rirait de son aventure. On dirait:
-
---Voilà un pauvre diable qui s'est cru seigneur, du jour au lendemain,
-et dont le réveil est fort maussade.
-
-Ce serait tout. Mais quel triste personnage allait jouer l'amant,
-presque le fiancé de la jeune marquise! Comme on allait l'accuser de se
-rattacher à elle pour réparer sa _débâcle_ par un _bon_ mariage! Quel
-blâme, quelle ironie, la noble famille de Laure, la vieille marquise en
-tête, allait déverser sur elle et sur lui! Sur lui, il pourrait aisément
-braver ces orgueilleux provinciaux; mais l'humiliation et le ridicule
-atteindraient la femme assez insensée pour s'attacher à un aventurier, à
-un intrigant. Ce ne serait pas en des termes plus doux qu'on ferait
-mention d'Adriani: il devait s'y attendre et s'y préparer.
-
-L'idée lui vint que la terre de Mauzères n'avait pas fondu dans le
-cataclysme, qu'elle était toujours là pour garantir le banquier de
-Tournon et rendre au baron l'existence précaire, mais encore possible,
-qu'il avait eue la veille; mais cette consolation ne tint pas contre la
-réflexion. Le banquier avait prêté une somme double de la valeur
-actuelle et peut-être future de l'immeuble. Il se repentirait amèrement
-de sa confiance, et il exigerait du baron, comme une compensation encore
-insuffisante, le remboursement des cent mille francs qu'il lui avait
-versés. Le baron, chevaleresque à l'occasion, serait le premier à
-vouloir s'en dépouiller. Ainsi, par le fait, le vendeur se trouverait
-ruiné, et le prêteur encore lésé.
-
---Cette solution est impossible, pensa le malheureux artiste. Elle me
-laisse odieux et honni; elle me fait lâche et coupable si, par mon
-travail, je ne répare pas cette catastrophe.
-
-Une fois sur ce terrain, Adriani ne pouvait se faire d'illusions sur les
-moyens de regagner rapidement cette somme relativement immense. Il était
-là dans sa partie et fort de sa propre expérience. La vie modeste et
-facile du compositeur qui avait chanté _gratis_ sa musique n'avait plus
-rien de possible. Il lui faudrait donner des concerts et courir le
-monde, non plus en amateur, mais en homme qui spécule sur les amitiés et
-les relations honorables formées en d'autres temps. Ce moyen lui parut
-non-seulement gros d'humiliations, mais encore précaire. Il s'était
-donné, prodigué généreusement. Bien peu de gens sont assez
-reconnaissants pour payer, après coup, le plaisir qu'ils ont eu pour
-rien. La moindre réclamation directe à cet égard serait odieuse à un
-homme de son caractère. Les plus nobles virtuoses ne se dissimulent pas
-qu'un concert est un impôt prélevé sur la bourse de chacune de leurs
-connaissances et qu'il n'y faut pas revenir trop souvent, ou se résigner
-à ne pas voir sourire tous les visages à la présentation des billets
-qu'on n'ose pas refuser. D'ailleurs, Adriani ne savait pas et ne saurait
-jamais organiser lui-même un succès rétribué. Fort peu de gens
-comprennent et cherchent le génie; il faut les éblouir par une certaine
-mise en scène pour les attirer. Le _pouf_ était aussi inconnu
-qu'impossible à Adriani.
-
-Une seule porte s'ouvrait devant lui, celle du théâtre. Là, le succès
-est tout organisé d'avance, dans un but collectif, pour tout artiste
-dont la valeur est cotée aux dépenses de l'administration. Là, en trois
-ans, avec des congés, Adriani pouvait gagner trois cent mille francs,
-car il pourrait aussi donner des leçons à un prix très-élevé, dès qu'il
-serait popularisé; et, là seulement, il sortirait de la gloire à huis
-clos qu'il avait préférée à l'éclat de la scène; là, enfin, il serait
-exploité au profit d'une entreprise commerciale et n'appartiendrait
-réellement au public que sous le rapport du talent. Ce n'est pas lui
-directement qu'on viendrait payer à la porte. On y achèterait bien,
-comme l'avait dit la vieille marquise, le droit de le siffler; mais, du
-moins, il ne l'aurait pas vendu en personne et à son profit purement
-individuel.
-
---Il en est temps encore! se dit-il; les offres qu'on m'a faites sont
-toutes récentes: voilà mon devoir tracé. C'est la mort de l'artiste
-peut-être, car ma vocation n'était pas là, mais c'est le salut de
-l'homme.
-
-Il se leva pour aller annoncer sa résolution à Laure.
-
---Elle me plaindra, pensait-il, mais elle m'encouragera. Elle comprendra
-que mon honneur, ma conscience exigent que je m'éloigne, et peut-être
-que...
-
-Il s'arrêta glacé, atterré. Il se souvenait que Laure, en lui parlant
-d'Adriani, alors qu'elle ne connaissait encore que d'Argères, avait fait
-un grand mérite à l'artiste de n'avoir jamais voulu se vendre au public.
-Lui-même ensuite s'en était vanté, et il avait été très-évident pour
-lui, en plusieurs circonstances, que Laure éprouvait une véritable
-répugnance pour la profession qu'il allait embrasser.
-
-Cela tenait-il à un préjugé fortement ancré dans les moeurs de sa caste,
-dans sa dévote famille particulièrement? Avait-elle sucé ce préjugé avec
-le lait et le conservait-elle, à son insu, tout en méprisant les
-préjugés en général? N'était-ce pas plutôt un résultat de son caractère
-concentré, modeste, un peu sauvage, qui lui faisait regarder avec effroi
-et dégoût les provocations du talent à l'applaudissement de la foule? Il
-est certain qu'elle faisait mystère du sien propre, qu'elle adorait la
-discrétion de celui d'Adriani vis-à-vis du vulgaire, et qu'elle lui
-avait dit vingt fois, quand il s'était défendu d'égaler les grands
-chanteurs de notre époque:
-
---Ah! laissez, laissez! des acteurs! Ils ont tout donné à tout
-l'univers! Il ne leur reste plus rien dans l'âme pour ceux qui les
-aiment!
-
-Laure se trompait. Les vrais grands artistes ont en réserve des diamants
-cachés, dont la mine est inépuisable; mais elle ne les avait pas assez
-fréquentés pour le savoir, et elle était d'ailleurs disposée à une
-tendre jalousie dans l'art comme dans l'amour.
-
-Et puis, quelle lutte il lui faudrait engager avec sa famille pour
-s'attacher à la destinée d'un comédien, puisque déjà elle était presque
-maudite par sa belle-mère, pour s'être affectionnée envers le moins
-comédien de tous les virtuoses! Ce ne serait plus le blâme de l'orgueil
-nobiliaire: ce serait l'anathème religieux le plus absolu, le plus
-foudroyant. Jamais il n'y aurait de retour possible. Qu'elle eût dit
-d'un acteur: «Oui, je l'aime!» elle était pour jamais repoussée, seule
-avec lui dans le monde.
-
---Elle est capable de ce sacrifice, pensa-t-il; mais sais-je si elle
-m'aime? Et, si cela est, qu'ai-je fait jusqu'ici pour elle? Quel droit
-ai-je acquis à son dévouement, pour aller le lui imposer? Non, si elle
-me l'offrait en ce moment, je serais lâche de l'accepter. Si j'eusse été
-engagé à l'Opéra, il y a trois semaines, aurais-je seulement la pensée
-de m'offrir à elle pour me charger de sa destinée? Je me serais cru
-imprudent d'y songer. Et à présent, de quel front irai-je lui dire: «Je
-ne suis pas libre, je ne m'appartiens plus, je n'ai même pas de quoi
-vous faire vivre de mon travail, puisque je suis esclave d'une dette
-d'argent autant qu'esclave du public et du théâtre. Tout ce que je vous
-ai affirmé est un rêve, tout ce que je vous ai promis est un leurre.
-Suivez-moi, sacrifiez-moi tout; je n'ai aucune protection, aucune
-indépendance, aucun repos, aucune solitude, aucune intimité à vous
-donner en échange; je n'ai même pas cette pure et modeste gloire que
-vous chérissiez. Venez, aimez-moi quand même, parce que je vous désire.
-Soyez la femme d'un comédien!»
-
-Toutes ces réflexions, toutes ces douleurs se succédèrent rapidement. Il
-jeta un dernier regard sur les plus hautes branches du coteau, celles
-qu'il connaissait si bien comme les plus voisines du Temple. Il arracha
-une touffe de pampres, la froissa, la couvrit de baisers et la jeta
-devant lui, s'imaginant que Laure y poserait peut-être les pieds; puis
-il cacha son visage dans ses mains et s'enfuit comme un fou, retenant
-les sanglots dans sa poitrine et s'étourdissant dans la fièvre de sa
-course.
-
-Il trouva la voiture prête dans la cour de son fatal château de
-Mauzères, et Comtois, qui l'attendait, joyeux d'aller revoir _son épouse
-et sa petite famille_. Il monta dans sa chambre et écrivit à la hâte ces
-trois lignes:
-
- «Laure, un de mes plus chers amis se meurt d'une mort affreuse. Il me
- demande; je ne puis différer d'une heure, d'un instant. Je vous
- écrirai de Paris; je vous dirai...»
-
-Il n'en put écrire davantage; il effaça les trois derniers mots, signa,
-et envoya un exprès. Puis il passa chez le baron, qui venait de
-s'habiller et qui, pâle, tremblant, tenait un journal ouvert. Adriani
-comprit qu'il savait tout. Le baron bégaya, n'entendit pas ce que lui
-disait l'artiste, et, tout à coup, se jetant dans ses bras:
-
---Ah! mon pauvre enfant! s'écria-t-il, vous êtes perdu, et moi aussi!
-Mais c'est ma faute!... Ah! les voilà, ces biens de la terre! Leur
-source est impure et ils ne profitent pas aux honnêtes gens. Pourquoi
-les poëtes et les artistes veulent-ils posséder! Leur lot en ce monde a
-toujours été et sera toujours d'errer comme Homère, une lyre à la main
-et les yeux fermés!
-
---Rassurez-vous sur votre compte et sur le mien, mon ami, répondit
-l'artiste en l'embrassant. Mon désespoir est assez grand; ne l'aggravons
-pas par de vaines craintes; vous n'êtes pas ruiné, ni moi non plus. Mon
-avoir est resté intact. J'avais défendu au pauvre Descombes d'en
-disposer.
-
---Non, vous dites cela pour rassurer ma conscience. Courons chez
-Bosquet, et rendons-lui cet à-compte.
-
---Laissez donc! dit Adriani en remettant le portefeuille dans les mains
-de son ami; je vous donne ma parole d'honneur que M. Bosquet sera soldé
-dans huit jours et que je serai propriétaire de Mauzères comme vous de
-vos cinq mille livres de rente. Allons, du courage! je verrai Bosquet en
-passant à Tournon; je le tranquilliserai, s'il est inquiet. Achevez vos
-emballages et venez me rejoindre à Paris. Je ne puis vous attendre un
-seul jour: mon pauvre ami respire encore et m'attend. D'ailleurs, je
-suis trop accablé pour être un agréable compagnon de voyage.
-
-
-
-
-XV
-
-
-Adriani partit les yeux fermés, non pas qu'il songeât au précepte du
-baron, mais parce qu'il craignait de voir arriver Toinette ou Mariotte
-par les vignes. Il trouva M. Bosquet atterré de la nouvelle de la
-faillite Descombes, dont le contre-coup lui causait un assez grave
-préjudice. C'était un homme impressionnable et encore inexpérimenté dans
-les affaires. Il était si troublé, qu'il comprit peu ce que lui disait
-son débiteur. Adriani n'eut donc pas de peine à le tranquilliser sur son
-propre compte. Bosquet connaissait la probité du baron; il avait pris
-hypothèque, et, quand il aurait dû perdre une cinquantaine de mille
-francs sur la vente de Mauzères, il était de ceux qui croyaient aux
-grands succès, partant aux grands profits littéraires de M. de West.
-D'ailleurs, il venait de faire une perte beaucoup plus importante dans
-la famille Descombes, une perte certaine. Celle qu'il risquait avec
-Adriani était moindre et lui laissait de l'espoir. Elle ne l'émut pas
-comme elle l'eût fait la veille, et, bien que l'artiste ne lui donnât
-aucune garantie, il ne l'humilia par aucun doute blessant.
-
-Le rapide voyage d'Adriani lui parut être un siècle d'angoisses et de
-douleurs. La certitude d'être forcé de renoncer à Laure constituait à
-elle seule une telle amertume, que le reste lui en paraissait amoindri.
-Du moins, tout ce qui pouvait faire échouer ses projets de travail et de
-réhabilitation ne se présenta pas trop à sa pensée. C'était bien assez
-de pleurer le passé, sans se préoccuper de l'avenir. Tout était flétri
-et désenchanté dans la vie morale et intellectuelle de l'artiste.
-
-Il entra à Paris dans le brouillard gris du matin, comme un condamné qui
-se dirige vers l'échafaud et qui ne voit pas le chemin qu'on lui fait
-prendre. Il descendit chez Valérie. Descombes respirait encore, mais les
-sourds gémissements de l'agonie avaient commencé. Il se ranima en
-reconnaissant son ami et put lui dire à plusieurs reprises:
-
---Pardonne-moi! pardonne-moi!
-
-Adriani réussit à lui faire comprendre, à lui faire croire que la somme
-fatale n'avait pas été versée par Bosquet, et que sa ruine n'avait
-aucune des conséquences funestes qui, sur toutes choses, tourmentaient
-le moribond; mais le malheureux Descombes, tout en exhalant ses derniers
-souffles, avait encore toute sa tête, toute sa mémoire. Il sentit
-bientôt qu'Adriani le trompait pour le consoler.
-
---Généreux! lui dit-il avec un regard de douleur suprême.
-
-Puis sa raison se perdit tout à coup; il cria des mots d'argot de la
-Bourse, vit des chiffres formidables passer devant ses yeux, et
-s'efforça de les effacer avec ses mains convulsives; puis il se prit à
-rire, disant:
-
---La misère!... l'art!... Je suis peintre!...
-
-Ce furent ses dernières paroles. Ses dents craquèrent dans d'affreux
-grincements. Il expira.
-
-Adriani demeura atterré auprès de ce lit de mort, qui était celui de sa
-propre destruction morale. Valérie l'emmena dans son salon.
-
---Adriani, lui dit-elle, je suis consternée et navrée. Pourtant ma
-douleur ne peut se comparer à la vôtre: Descombes ne m'a pas aimée.
-Excepté vous, le malheureux n'aimait plus rien ni personne. Il avait
-peut-être raison! Il méprisait ses propres plaisirs et les payait
-magnifiquement, sans y attacher aucun prix. Ce que je possède me vient
-de lui. Eh bien, prenez tout ce qu'il y a ici. Je n'ai jamais su garder
-l'argent; mais tout ce luxe, c'était à lui. Il ornait cette maison, non
-pour m'être agréable, mais pour y rassembler ses amis et y causer
-d'affaires en ayant l'air de s'y amuser. Bien que tout cela soit sous
-mon nom, je crois, je sens que c'est à vous: vous le seul dépouillé que
-j'estime et que je plaigne, car les autres le poussaient à sa perte, et,
-après avoir excité et partagé sa fièvre, ils l'ont tous maudit et
-abandonné. Vous, qui ne ressemblez à personne, restez ici, vous êtes
-chez vous.
-
-Valérie ajouta en pâlissant:
-
---J'en sortirai si vous l'exigez.
-
-Adriani se savait aimé de Valérie. Il avait résisté à cette sorte
-d'entraînement qu'un sentiment énergique, quelque peu durable qu'il
-puisse être, exerce toujours sur un jeune homme. Il n'avait pas voulu
-tromper Descombes, Valérie le savait bien; elle savait bien aussi qu'il
-n'accepterait pas ses sacrifices, bien qu'elle en fît l'offre avec une
-sincérité exaltée; mais ce qu'elle ne savait pas, c'est que le coeur
-d'Adriani était mort pour les affections passagères.
-
---Vous ne pensez pas à ce que vous dites, ma pauvre enfant, lui
-répondit-il avec douceur. En tout cas, ce serait trop tôt pour le dire.
-N'attendrez-vous pas que ce malheureux, qui est là, soit sorti de votre
-maison pour l'offrir à un autre?
-
---Ah! vous ne me comprenez pas, dit-elle, humiliée, et se hâtant de
-faire, par amour-propre, encore plus qu'elle n'avait résolu d'abord;
-vendons tout, prenez tout, et ne m'en sachez aucun gré; je serai
-consolée si je vous sauve.
-
---Bien, Valérie! ayez de tels élans de coeur, et rencontrez un honnête
-homme qui les accepte! mais je ne puis être cet homme-là.
-
---Mais qu'allez-vous devenir?
-
---Je m'engage à l'Opéra.
-
---Vous?
-
---Oui, moi, et dès aujourd'hui. Il le faut.
-
---Ah! je comprends; vous devez la somme. Eh bien, hâtez-vous: on est en
-pourparlers avec Lélio. Attendez! oui, à cinq heures, Courtet viendra
-ici. (Elle parlait d'un personnage des plus influents dans les destinées
-du théâtre.) Il ignore, comme tout le monde, que Descombes était ici.
-J'ai dû le cacher pour le soustraire aux poursuites et aux reproches. Eh
-bien, je saurai où en sont les affaires qui vous intéressent.
-
-Valérie n'ajouta pas qu'elle avait sur Courtet une influence d'autant
-plus irrésistible qu'il la poursuivait depuis quelque temps et qu'elle
-ne lui avait encore rien promis. Elle sentait bien qu'Adriani
-rejetterait son assistance; mais elle crut devoir lui donner un conseil
-qu'il reconnut très-sage.
-
---Gardez-vous de faire connaître votre position à ces gens-là, lui
-dit-elle. Si vous voulez un engagement de cinquante ou soixante mille
-francs, feignez de n'avoir pas le moindre besoin d'argent. Soyez
-réellement propriétaire d'un château dans le Midi; que la faillite de
-Descombes ne vous ait pas atteint. Je dirai que vous avez un million;
-autrement, on vous offrira vingt mille francs. Il n'y a que les riches
-qu'on paye cher, vous le savez bien.
-
-Adriani promit de revenir à cinq heures. Il courut chez ses
-connaissances pour s'informer de son côté, et cacha son désastre avec
-d'autant moins de scrupule que c'était une tache de moins sur la mémoire
-du pauvre Descombes. Il apprit avec terreur, chez Meyerbeer, que l'Opéra
-avait fait choix de son premier ténor et que le traité devait être signé
-dans la journée.
-
-Il le fut, en effet, mais à sept heures, chez Valérie, entre le
-directeur, que Courtet manda à cet effet, séance tenante, et Adriani,
-pour trois ans, et moyennant soixante-cinq mille francs par année. Ce
-que les influences les plus compétentes et les intérêts les plus
-déterminants eussent pu débattre longtemps sans succès, comme de
-coutume, l'ascendant d'une femme l'emporta d'assaut.
-
-Valérie retint les deux administrateurs à dîner. Adriani voulait
-s'enfuir.
-
---Restez, lui dit-elle. Demain, tout Paris saura que Descombes est mort,
-et qu'il est mort chez moi. Dès que son pauvre corps sera enlevé,
-j'avouerai la vérité. Jusque-là, je crains qu'on ne vienne me
-tourmenter. J'ai eu soin de recevoir comme de coutume. Sa chambre était
-assez isolée pour qu'on ne se doutât de rien; mais, aujourd'hui,
-voyez-vous, la force me manque, j'ai froid, j'ai peur; je crains de me
-trahir; je sortirai après dîner, je ne rentrerai que demain. Laisser un
-mort tout seul pourtant! Je suis bien sûre que mes gens n'oseront pas
-rester. S'il est seul, il faudra bien que je reste! Mais j'en deviendrai
-folle... Ayez pitié de moi!
-
-Adriani resta, et, quand il fut seul avec le corps de son malheureux
-ami, il souffrit moins que pendant cet affreux dîner où il ne fut même
-pas question d'art, mais d'affaires, de projets et de nouvelles du
-monde. Il se jeta sur un divan et dormit pendant quelques heures. Il
-s'éveilla au milieu de la nuit. L'appartement était complétement désert
-et fermé. Des bougies brûlaient dans la chambre mortuaire, dont les
-portes restaient ouvertes sur une petite galerie sombre remplie de
-fleurs. Aucune cérémonie religieuse ne devait avoir lieu pour le
-suicidé. Il avait formellement défendu qu'on présentât sa dépouille à
-l'église, sachant qu'en pareil cas on nie le suicide pour fléchir les
-refus du clergé, et voulant que personne ne pût douter du châtiment
-qu'il s'était infligé à lui-même. Cependant Valérie, obéissant à ses
-impressions d'enfance, avait placé un crucifix sur le drap blanc qui
-dessinait les formes anguleuses du cadavre; mais aucune de ces prières
-qui sont, à défaut de foi vive, le dernier adieu de la famille et de
-l'amitié, ne troublait le morne silence de cette veillée funèbre.
-
-Adriani pria pour l'infortuné comme il savait prier. Il eut vers Dieu
-des élans de coeur véritables, des attendrissements profonds et des
-effusions d'espérance, qui font, en somme, le résumé de toute invocation
-sincère. Il avait cette superstition pieuse, et peut-être légitime, de
-penser qu'une âme, qui s'en va seule dans la sphère inconnue aux
-vivants, a besoin, pour rejoindre le foyer d'où elle est émanée, de
-l'assistance des âmes dont elle se sépare ici-bas. Les rites des
-religions ne sont pas de vains simulacres; les chants, les pleurs, toute
-cérémonie qui accompagne la dépouille de l'homme d'une solennité
-extérieure est l'expression de cette assistance au-delà de la mort.
-
-Adriani sut gré à Valérie de lui avoir confié le soin de remplacer tout
-ce qui manquait au suicidé. Une immense pitié, un pardon sans bornes
-s'étendirent sur lui, et le coeur d'Adriani s'offrit à Dieu comme la
-caution de la réhabilitation de l'infortuné dans un monde meilleur, ou
-dans une série de nouvelles épreuves. Ce pardon, il le lui avait exprimé
-à lui-même, mais ce n'était pas assez. Dans une nuit de recueillement et
-de méditation, Adriani put s'interroger, se dépouiller, pour l'avenir
-comme pour le passé, de tout levain d'amertume, et prononcer sur cette
-tombe l'absolution complète que le prêtre n'eût pas osé accorder.
-
-Puis, ranimé et fortifié par la conscience de sa grandeur d'âme, Adriani
-se rattacha à sa propre destinée par le sentiment du devoir. Il se dit
-que l'homme est condamné au travail, non pas seulement à celui qui amuse
-et féconde l'esprit, mais encore à celui qui use et déchire l'âme. Il ne
-se dissimula pas que la société devait tendre à rendre le fardeau plus
-léger pour tous; que l'état parfait serait celui qui établirait un
-équilibre entre le plaisir et la peine, entre le labeur et la
-jouissance; mais, en face d'une société où trop de mal pèse sur les uns
-et trop peu sur les autres, il comprit que le choix de l'âme fière et
-courageuse devait être parmi les plus chargés et les plus exposés. Il
-vit en face, sur les traits contractés et déjà hideux du spéculateur,
-les traces du travail excessif, mais anormal, qui consiste à faire
-servir d'enjeu, dans une lutte ardente et folle, l'argent, signe
-matériel et produit irrécusable à son origine du travail de l'homme. Il
-entoura d'une compassion tendre la mémoire de son ami; mais il condamna
-son oeuvre, source d'illusions, d'orgueil et de démence, poursuite de
-réalités qui sont le fléau du vrai, le but diamétralement opposé à la
-destinée de l'homme sur la terre et aux fins de la Providence.
-
-Et, quand il pensa à son amour, il se demanda s'il eût été digne d'en
-savourer sans remords l'éternelle douceur. Il lui sembla que, pour
-embrasser et retenir l'idéal, il fallait avoir souffert et travaillé
-plus qu'il n'avait fait.
-
---Voilà pourquoi j'ai aimé Laure avec idolâtrie dès les premiers jours,
-se dit-il: c'est qu'elle avait bu le calice de la douleur et que je la
-sentais digne d'entrer dans le repos des félicités bien acquises; et
-voilà aussi pourquoi elle ne m'a pas aimé de même; voilà pourquoi elle a
-hésité, et pourquoi, malgré ses propres efforts, elle a été préservée de
-ma passion. Je ne la méritais pas, moi qui n'avais cueilli dans la vie
-d'artiste que des roses sans épines; je n'avais pas reçu le baptême de
-l'esclavage; je ne m'étais en fait immolé à rien et à personne. Elle
-sentait bien que je n'avais pas, comme elle, subi ma part de martyre et
-que je n'étais pas son égal.
-
-Il lui écrivit sous l'impression de ces pensées, et l'informa de toute
-la vérité en lui disant un éternel adieu.
-
-Là, son âme se brisa encore. Il ne reprit courage qu'en regardant encore
-le front dévasté de Descombes et sa bouche contractée par le désespoir
-jusque dans le calme de la mort.
-
---Allons, se dit-il, mieux vaut encore ma vie désolée pour moi seul, que
-cette mort désolante pour les autres.
-
-Il suivit seul le convoi de cet homme dont tant de gens recherchaient
-naguère l'opulence, l'audace et le succès.
-
-Puis il prit un jour de repos, et se prépara, par l'étude, à son
-prochain début. La place était vide depuis un mois. On lui donnait
-quinze jours pour être prêt à débuter dans _Lucie_.
-
-Il dut pourtant s'occuper de régler sa position. Il était lié avec des
-gens de toute condition, et dans le nombre il pouvait choisir le
-capitaliste qui regarderait sa probité, son énergie et son talent réunis
-comme une caution infaillible. Il s'adressa à celui dont il était le
-mieux connu et le mieux apprécié, lui confia son embarras, et lui
-demanda trois cent mille francs escomptés sur trois années de sa vie. On
-refusa de saisir d'avance ses appointements; on se contenta de prendre
-hypothèque sur Mauzères. La somme fut envoyée à M. Bosquet dans le délai
-de la promesse qui lui avait été faite, et Adriani reçut, en échange,
-ses titres de propriété sur la terre et châtellenie de Mauzères. Quand
-cette affaire fut réglée, Adriani respira un peu, et se dit naïvement
-qu'au milieu de son malheur son étoile ne l'abandonnait pas. Il ne
-songea pas à se dire que, pour inspirer tant de confiance, il fallait
-être, comme talent et comme caractère, aussi capable que lui de la
-justifier.
-
-Le jour du début arriva. Adriani était tranquille et maître de lui-même,
-mais mortellement triste au fond du coeur. Il n'avait pas eu à organiser
-son succès. La direction même n'avait pas eu lieu de s'en préoccuper. Le
-monde entier, comme s'intitule la société parisienne, accourait de
-lui-même, prévenu d'avance en faveur de l'artiste, résolu à le soutenir
-en cas de lutte, curieux aussi de le voir sur les planches, et avide de
-pouvoir dire, en cas de succès: «C'est moi qui le protége.» La jeunesse
-dilettante qui envahit ce vaste parterre savait l'histoire d'Adriani, sa
-récente fortune, sa ruine, sa résignation, sa conduite envers Descombes:
-car, en dépit de tous ses soins, la vérité s'était déjà fait jour. On
-connaissait donc son caractère, et l'on s'intéressait à l'homme avant
-d'aimer l'artiste.
-
-La musique de _Lucie_ est facile, mélodique, et porte d'elle-même le
-virtuose. Un grand attendrissement y tient lieu de profondeur. Cela se
-pleure plutôt que cela ne se chante, et, en fait de chant, le public
-aime beaucoup les larmes. Adriani, dont les moyens étaient immenses, ne
-redoutait point cette partition, et savait qu'il n'y avait pas à y
-chercher autre chose que l'interprétation de coeur trouvée par Rubini.
-Il savait aussi que le public de l'Opéra français exige plus le jeu que
-le chant chez l'acteur, et ne comprend pas toujours que la douleur soit
-plus belle dans l'âme que dans les bras. Quand Rubini pleure Lucie, la
-main mollement posée sur sa poitrine, les gens qui écoutent avec les
-yeux le trouvent froid; ceux qui _entendent_ sont saisis jusqu'au fond
-du coeur par cet accent profond qui sort des entrailles, et qui, sans
-imitation puérile des sanglots de la réalité, sans contorsion et sans
-grimace, vous pénètre de son exquise sensibilité. C'est ainsi qu'Adriani
-l'entendait; mais il était sur la scène du drame lyrique. Il lui fallait
-trouver ce qu'on appelle, en argot de théâtre, des _effets_. Il le
-savait, et il en avait entrevu de très-simples, que son inspiration ou
-son émotion devaient faire réussir ou échouer. Ayant cherché dans le
-plus pur de sa conscience d'artiste, il se fiait à sa destinée.
-
-Il arriva donc à sa loge sans aucun trouble, et attendit le signal sans
-vertige. L'homme qui a veillé avec toute sa capacité et toute sa volonté
-à l'armement de son navire, s'embarque paisible et se remet aux mains de
-la Providence, préparé à tout événement. Adriani était préservé par son
-caractère, par son expérience, par sa tristesse même, de la soif de
-plaire, de la rivalité de talent, de l'angoisse du triomphe, tourments
-inouïs chez la plupart des artistes. Il ne voyait, dans le combat qu'il
-allait livrer, que l'accomplissement d'un devoir inévitable, le
-sacrifice de sa personnalité, de ses goûts, l'abnégation de son juste
-orgueil et de sa chère indépendance. C'était bien assez de mal, sans y
-joindre les tortures de la vanité.
-
-Costumé, fardé, assis dans sa loge, entouré de ses plus chauds partisans
-et de ses amis les plus dévoués, il était absorbé par une idée fixe.
-
---Adieu, Laure! adieu, amour que je ne retrouverai jamais! disait-il en
-lui-même. Dans cinq minutes, quand le rideau de fausse pourpre aura
-découvert mon visage, ma personne, mon savoir-faire, mon être tout
-entier aux yeux de l'assemblée, ton ami, ton serviteur, ton amant, ton
-époux ne sera plus pour toi qu'un rêve évanoui dont le souvenir te fera
-peut-être rougir. Ah! puisse-t-il ne pas te faire pleurer! Puisses-tu ne
-m'avoir pas aimé! Voilà le dernier voeu que je suis réduit à former!
-
-On lui demandait s'il était ému, s'il se sentait bien portant, si son
-costume ne le gênait pas, s'il n'avait pas quelque préoccupation dont on
-pût le délivrer dans ce moment suprême. Il remerciait et souriait
-machinalement; mais les questions qui frappaient son oreille se
-transformaient dans sa rêverie. Il s'imaginait qu'on lui demandait:
-«Est-ce que vous l'aimez toujours? Est-ce que vous ne vous en consolerez
-pas? Est-ce que vous pouvez penser à elle dans un pareil moment?» Et il
-répondait intérieurement: «Je suis sous l'empire d'une fatalité étrange;
-je ne vois qu'elle, je ne pense qu'à elle, je n'aime qu'elle, et je ne
-crois pas pouvoir aimer jamais une autre qu'elle.»
-
-On l'appela. Le directeur le saisit dans l'escalier, lui toucha le coeur
-en riant et s'écria:
-
---Tranquille tout de bon? C'est merveilleux! c'est admirable!
-
---Je le crois bien, pensa l'artiste en continuant à descendre, c'est un
-coeur mort!
-
-Cette idée remua et ranima tellement ce qu'il croyait être le dernier
-souffle de sa vie morale, qu'il entra en scène sans se rappeler un mot,
-une note de ce qu'il allait dire et chanter. Bien lui prit de savoir si
-bien son rôle et sa partie, que les sons et les paroles sortaient de lui
-comme d'un automate. Les premiers applaudissements le réveillèrent. Sa
-beauté, son timbre admirable, la grâce et la noblesse de toute sa
-personne, qui donnaient naturellement l'apparence de l'art consommé à
-tous ses mouvements, ravirent le public avant qu'il eût fait preuve de
-talent ou de volonté.
-
---Allons, se dit-il avec un amer sourire, mes amis sont là et souffrent
-de me voir si tiède! Aidons-les à me soutenir. Et puis on me paye cher;
-il faut être consciencieux.
-
-Il fit de son mieux, et ce fut si bien, que, dès ses premières scènes,
-son succès fut incontestable et de bon aloi.
-
---C'est enlevé, mon petit! lui dit gaiement quelqu'un du théâtre. Encore
-un acte comme ça et feu Nourrit est enfoncé!
-
---Ah! tais-toi, malheureux! s'écria Adriani, qui avait connu et aimé
-l'admirable et excellent Nourrit, et qui vit sa fin tragique et
-déchirante repasser devant ses yeux comme l'abîme de désespoir où
-s'engloutit parfois la vie des grands artistes.
-
-Il trouva dans sa loge le baron de West, qui le serra dans ses bras en
-pleurant.
-
---Je comprends tout, s'écriait le digne homme. C'est à cause de moi,
-c'est pour moi que vous en êtes réduit là! Je ne m'en consolerais
-jamais, si je n'étais sûr que c'est le dieu des arts qui l'a voulu, et
-que vous tourniez le dos à la gloire en vous enterrant à la campagne.
-Allons, vous chanterez mon opéra avant qu'il soit trois mois! Où
-demeurez-vous, pour que j'aille vous exposer mon plan?
-
---Parlez-moi d'elle! s'écria Adriani. Où est-elle? Que savez-vous
-d'elle? L'avez-vous aperçue? Savez-vous...?
-
---Quoi? qui, elle? Ah! oui... Mais non. Je ne sais rien, sinon qu'elle
-n'a rien fait d'excentrique à propos de votre départ. On l'a vue dans
-son jardin comme à l'ordinaire. Elle ne paraissait pas plus malade ni
-plus dérangée d'esprit qu'auparavant. Attendez! oui, on m'a dit qu'elle
-partait, qu'on faisait des emballages chez elle. Elle doit être
-retournée à son rocher de Vaucluse. Le diable soit de cette veuve!
-Comment! vous y pensez tant que ça!
-
---Quand avez-vous quitté Mauzères? reprit Adriani.
-
---Il y a trois jours. J'arrive il y a une heure, je vois votre nom sur
-l'affiche, je crois rêver; je m'informe; je remets à demain le soin de
-dîner, et me voilà, non sans peine; il y a un monde!...
-
---On ne vous a rien remis pour moi?
-
---Qui? où? Ah! là-bas? Mais non; je vous l'aurais dit tout de suite.
-Est-ce qu'elle ne vous écrit pas?
-
-Adriani quitta le baron. Laure n'avait pas répondu à sa lettre, et elle
-retournait à Larnac.
-
---Que la volonté de Dieu soit faite! se dit-il. Elle ne m'aimait pas;
-tant mieux.
-
-Et cette heureuse solution lui arracha des larmes brûlantes.
-
---Monsieur a bien mal aux nerfs! lui dit Comtois, qui ne s'abaissait pas
-au métier d'habilleur d'un comédien, mais qui, resté à son service par
-attachement quand même, assistait à la représentation et venait le
-féliciter. Ça ne m'étonne pas que monsieur soit fatigué; il est obligé
-de tant crier! Tout le monde est très-content de monsieur. On dit que
-monsieur a de l'_ut_ dans la poitrine; j'espère que ça n'est pas
-dangereux pour la santé de monsieur? Mais, si j'étais de monsieur, au
-lieu de boire comme ça une goutte d'eau dans l'entr'acte, je me mettrais
-dans l'estomac un bon gigot de mouton et une ou deux bonnes bouteilles
-de bordeaux pour me donner des forces.
-
-L'air final fut chanté par Adriani d'une manière vraiment sublime.
-C'était là qu'on l'attendait. Il y fut chanteur complet et acteur
-charmant; sa douleur fut dans l'âme plus qu'au dehors; mais ses poses
-étaient naturellement si belles et si heureuses, qu'on le dispensa de
-l'épilepsie. Il ne cria pas, malgré l'expression dont se servait
-Comtois; il chanta jusqu'au bout, et l'émotion produite fut si vraie,
-que ses amis laissèrent presque tomber le rideau sans songer à
-l'applaudir: ils pleuraient.
-
-Aussitôt des cris enthousiastes le rappelèrent. Il y eut des dissidents,
-sans nul doute; mais ceux-là ne comptent pas et se taisent quand la
-majorité se prononce. Adriani fit un grand effort sur lui-même pour
-revenir, de sa personne, recevoir l'ovation d'usage.
-
-Il lui semblait que, jusque-là, il avait été _incognito_ sur le théâtre,
-et qu'en cessant d'être le personnage de la pièce pour saluer et
-remercier la foule, il recevait d'elle le collier et le sceau de
-l'esclavage.
-
-Aux premiers pas qu'il fit sur la scène pour subir son triomphe, une
-couronne tomba à ses pieds. En même temps, une femme vêtue de rose et
-couronnée de fleurs rentra précipitamment dans la baignoire
-d'avant-scène, où, cachée jusque-là, elle n'avait pas été aperçue par
-Adriani. Il ne fit que l'entrevoir en ce moment, et elle disparut comme
-une vision.
-
---Je suis fou, pensa-t-il; je la vois partout! Une robe rose! des
-fleurs! Elle ici! Allons donc, malheureux! Rentre en toi-même et ramasse
-ce tribut de la première femme venue!
-
-Il s'avança pourtant jusqu'à la rampe, au milieu d'une pluie de
-bouquets, tenant machinalement la couronne, et plongeant du regard dans
-la loge où ce fantôme lui était apparu; la loge était vide et la porte
-ouverte.
-
-
-
-
-XVI
-
-
-Il fut arrêté quelque temps dans les couloirs intérieurs, après qu'on
-eut baissé le rideau, par les félicitations de tout le personnel du
-théâtre. La sympathie comme l'envie eurent pour lui d'ardents éloges:
-l'envie, au théâtre, est même un peu plus complimenteuse que
-l'admiration.
-
-Comme il arrivait à sa loge, Comtois, d'un air radieux dans sa bêtise,
-accourut à sa rencontre, en lui criant d'un air mystérieux:
-
---Monsieur, madame est là!
-
---Madame? dit Adriani, qui eut comme un éblouissement et fut forcé de
-s'arrêter.
-
---Eh! oui, lui dit le baron accourant aussi; c'est inouï, mais cela est!
-Ah! on vous aime, à ce qu'il paraît! Ce n'est pas étonnant! vous êtes si
-beau! Ma foi, elle est diablement belle aussi; je ne la croyais pas si
-belle que ça!
-
-Adriani n'entendait pas le baron; il était déjà aux pieds de Laure. Mais
-il fut forcé de se relever aussitôt: dix personnes, suivies de beaucoup
-d'autres, faisaient invasion dans sa loge. Il était si éperdu, qu'il ne
-savait pas qui lui parlait, ni ce qu'on lui disait. Il vit bientôt tous
-les regards se porter sur Laure avec étonnement, avec admiration.
-
-Elle était, en effet, d'une beauté surprenante dans sa toilette de
-soirée. Les bras nus, le buste voilé, mais triomphant de magnificence
-sous des flots de rubans, la tête parée de fleurs qui ne pouvaient
-contenir sa luxuriante chevelure ondulée, la figure animée par une joie
-sérieuse, le regard franc et tranquille, l'air modeste sans confusion et
-l'attitude aisée comme celle de la loyauté chaste, elle semblait dire à
-tous ces hommes curieux et charmés:
-
---Eh bien, voyez-moi ici; je ne me cache pas!
-
-Toinette, en robe de soie et en bonnet à rubans, ressemblait assez à une
-fausse mère d'actrice. Son embarras était risible et on chuchotait déjà
-sur la belle maîtresse qu'Adriani venait d'acheter; on lui on faisait
-compliment en des termes qui l'eussent exaspéré, s'il n'eût pas été
-comme ivre, lorsqu'à une invitation de venir souper qui lui fut faite,
-Laure se leva:
-
---Pardon, messieurs, dit-elle d'un son de voix qui arracha une
-exclamation à plusieurs des dilettanti présents à cette rencontre, je
-suis forcée de vous enlever Adriani. Nous sommes venues de loin pour
-l'entendre et le voir. Il faut qu'il nous reconduise et qu'il soupe avec
-nous.
-
-Et, comme on souriait de la naïveté de cette déclaration, elle ajouta
-d'un ton qui sentait, je ne dirai pas la femme du monde, mais la femme
-haut placée par son éducation et ses moeurs:
-
---Nous sommes des provinciales et nous agissons avec la franchise de nos
-coutumes. Nous en avons le droit vis-à-vis de lui.
-
---Oui, madame, répondit Adriani en baisant la main de Laure avec un
-profond respect. Je suis bien fier de vous voir réclamer les droits de
-l'amitié, et celle que vous daignez m'accorder est le seul vrai triomphe
-de ma soirée.
-
-Laure prit alors le bras du baron de West, et le pria de la conduire à
-sa voiture, où elle attendrait qu'Adriani eût quitté son costume pour la
-rejoindre.
-
-Adriani se hâta, au milieu d'un feu croisé de questions.
-
---Cette dame, dit-il avec cet accent de conviction profonde qui impose
-malgré qu'on en ait, c'est la femme que je respecte le plus au monde.
-Son nom ne vous apprendrait rien. Elle est de la province, elle vous l'a
-dit.
-
---Parbleu! dit le baron en rentrant, elle n'est pas venue ici en
-cachette: vous pouvez bien dire qui elle est!
-
---Vous avez raison, dit Adriani, qui sentit qu'un air de mystère
-compromettrait Laure, tandis que l'assurance de la franchise
-triompherait des soupçons jusqu'à un certain point: c'est la marquise de
-Monteluz.
-
---Laure de Larnac! s'écria une des personnes présentes. Je ne la
-reconnaissais pas. Comme elle est embellie! Une personne qui chantait
-comme aucune cantatrice ne chante! une musicienne consommée, là! un
-talent sérieux! Je ne m'étonne pas qu'elle traite Adriani comme son
-frère! Messieurs, pas de propos sur cette femme-là. Elle a aimé comme on
-n'aime plus dans notre siècle, et son mari ne doit être jaloux de
-personne, pas même d'Adriani, ce qui est tout dire.
-
---Mais elle est veuve! dit le baron.
-
---Vrai? Eh bien, puisse-t-elle vous épouser, Adriani! Je ne vous
-souhaite pas moins, et vous ne méritez pas moins.
-
-Adriani serra la main de celui qui lui parlait ainsi, et courut
-rejoindre Laure.
-
---Où allez-vous? lui dit-il avant de donner des ordres au cocher.
-
---Chez vous, répondit-elle. J'ai bien des choses à vous dire; mais je ne
-veux pas m'expliquer cela en courant, et je vous demande le calme d'une
-audience.
-
-Adriani était suffoqué de joie et parlait comme dans un rêve.
-
-Il était logé, presque pauvrement, dans un local assez spacieux pour que
-sa voix n'y fût point étouffée et brisée dans les études; mais il était
-à peine meublé. Résolu à se contenter du strict nécessaire, afin de
-s'acquitter plus vite et plus sûrement, il était installé, non comme un
-homme qui doit dépenser, mais comme un homme qui doit économiser cent
-mille francs par an.
-
-Comtois, qui était réellement précieux comme valet de chambre, et qui,
-sachant enfin les faits, ne pouvait plus refuser son estime à son
-artiste, suppléait à cette sorte de pénurie volontaire par des soins et
-des attentions qui marquaient de l'attachement et qui empêchèrent
-Adriani de s'en séparer, bien qu'un domestique lui parût un luxe dont il
-eût pu se priver aussi.
-
-Grâce à Comtois, un ambigu assez convenable attendait Adriani à tout
-événement. Il se hâta d'allumer le feu, car il faisait froid et
-l'artiste souffrait de voir sa belle maîtresse si mal reçue.
-
---Vous me donnez une meilleure hospitalité, lui dit-elle, que celle que
-je vous ai offerte au Temple dans les premiers jours.
-
-Et, se mettant à table avec lui et Toinette, elle regarda avec
-attendrissement la simplicité du service et la nudité de l'appartement.
-
---Je m'attendais à cela, dit-elle. C'est bien! Tout ce que vous faites
-est dans la logique du vrai et du juste.
-
---Est-il vrai, s'écria-t-il, que vous...?
-
---Mangez donc, répondit-elle, nous causerons après. Et moi aussi, je
-meurs de faim. Je suis arrivée ce matin, j'ai couru toute la journée,
-savez-vous pourquoi? Pour arriver à ce joli tour de force de me faire
-habiller à la mode en douze heures. Je voulais être belle et parée pour
-avoir le droit de vous jeter une couronne et de me présenter dans votre
-loge. N'est-ce pas la plus grande fête de ma vie, et n'êtes-vous pas
-pour moi le premier personnage du monde?
-
---Et cette robe rose? dit Adriani en portant avec ardeur à ses lèvres un
-des rubans qui flottaient au bras de Laure. Je ne vous ai jamais vue
-qu'en blanc.
-
---Mon deuil est fini, dit-elle, et j'ai cherché la couleur la plus
-riante pour vous porter bonheur.
-
-Quand Toinette emporta le souper avec Comtois:
-
---Mais parlez-moi donc! dit Adriani à Laure; dites-moi si je rêve, si
-c'est bien vous qui êtes là, et si vous n'allez pas vous envoler pour
-toujours! Tenez, je crois que je suis devenu fou, que vous êtes morte et
-que c'est votre ombre qui vient me voir une dernière fois.
-
---Adriani, répondit-elle, écoutez-moi.
-
-Et, s'agenouillant sur le carreau avec sa belle robe de moire, sans
-qu'Adriani, stupéfait, pût comprendre ce qu'elle faisait, elle prit ses
-deux mains et lui dit:
-
---Vous vous êtes offert à moi tout entier et pour toujours. Je ne vous
-ai point accepté, je ne veux pas vous accepter encore, je n'en ai pas le
-droit. Je ne vous ai pas assez prouvé que je vous méritais. Il ne faut
-donc pas que la question soit posée comme cela. Si vous voulez que je
-sois tranquille et confiante, il faut que ce soit vous qui m'acceptiez
-telle que je suis, par bonté, par générosité, par compassion, par
-amitié! Comme vous me demandiez de vous souffrir auprès de moi, je vous
-demande de me souffrir auprès de vous. Mes droits sont moindres, je le
-sais, car vous m'offriez une passion sublime et toutes les joies du ciel
-dans les trésors de votre coeur. Je n'ose rien vous dire de moi. Il y a
-si peu de temps que j'existe (je suis née le jour où je vous ai vu pour
-la première fois), que je ne me connais pas encore. Mais je crois que je
-deviendrai digne de vous, si je vis auprès de vous. Laissez-moi donc
-apprendre à vous aimer, et, quand vous serez content de mon coeur,
-prenez ma main et chargez-vous de ma destinée.
-
-Adriani fut si éperdu, qu'il regardait Laure à ses pieds et l'écoutait
-lui dire ces choses délirantes, sans songer à la relever et à lui
-répondre. Il tomba suffoqué sur une chaise et pleura comme un enfant.
-Puis il se coucha à ses pieds et les baisa avec idolâtrie. Laure était à
-lui tout entière par la volonté, et cette possession divine, la seule
-qui établisse la possession vraie, suffisait à des effusions de bonheur,
-à des ivresses de l'âme qui devaient rendre intarissables les félicités
-de l'avenir.
-
-
-
-
-CONCLUSION
-
-
-Trois ans après, M. et madame Adriani, car ils ne prenaient le nom de
-d'Argères que sur les actes, suivaient, en se tenant par le bras et par
-les mains, le sentier des vignes pour aller revoir le Temple.
-Non-seulement Adriani, soutenu et encouragé par sa compagne dévouée,
-avait gagné en France et en Angleterre la somme qui le rendait
-propriétaire de Mauzères, mais encore il avait pu faire embellir cette
-demeure, rajeunir le mobilier classique du baron, se créer là une
-retraite commode et charmante. Enfin, il était arrivé à l'aisance, à la
-liberté, et il devait ces biens à son travail. Loin d'amoindrir son
-talent et d'épuiser son âme, le théâtre avait développé en lui des
-facultés nouvelles. Il avait acquis la connaissance des effets
-véritables, l'entente des masses musicales. Il _savait_ le théâtre, en
-un mot, non pas seulement comme virtuose, mais comme compositeur, dans
-une sphère plus étendue que celle où il s'était renfermé seul
-auparavant. Il n'avait pas, comme le baron de West, ébauché le plan d'un
-opéra. Il apportait des opéras plein son coeur et plein sa tête, de quoi
-travailler à loisir et créer avec délices tout le reste de sa vie. Il
-n'entrait donc pas dans l'oisiveté du riche en venant prendre possession
-de son petit manoir.
-
-Trois ans plus tôt, il n'eût sans doute pas oublié l'art, mais il se fût
-arrêté dans son essor; et qui sait si Laure ne l'eût pas entravé dans
-ses progrès, en lui persuadant et en se persuadant à elle-même qu'il
-n'en avait point à faire? L'artiste meurt quand il divorce avec le
-public d'une manière absolue. Il lui est aussi nuisible de se reprendre
-entièrement que de se donner avec excès. Il s'épuise à demeurer toujours
-sur la brèche. La lutte ardente et passionnée arrive, à la longue, à
-troubler sa vue et à n'exciter plus que ses nerfs. Il a besoin de
-rentrer souvent en lui-même, et de se poser face à face, comme Adriani
-l'avait dit, avec l'humanité abstraite. Mais une abstraction ne lui
-suffit pas continuellement: elle arrive à le troubler aussi, et tout
-excès de parti pris conduit aux mêmes vertiges.
-
-Adriani avait souffert, musicalement parlant, pendant ces trois années
-d'épreuves. Il avait été forcé de chanter de mauvaises choses, il les
-avait entendu applaudir avec frénésie. Il s'était reproché d'y
-contribuer par son talent. Il avait maintes fois maudit intérieurement
-le mauvais goût triomphant des oeuvres du génie. Mais il avait lutté
-pour le génie, et quelquefois il avait fait remporter à Mozart, à
-Rossini, à Weber, des victoires éclatantes. Il avait été trahi,
-persécuté, irrité, comme le sont tous les artistes redoutables; mais,
-soutenu dans ces épreuves par le caractère tranquille, généreux et ferme
-de sa femme, récompensé par un amour sans bornes, par une sorte de culte
-dont les témoignages avaient une suavité d'abandon inconnue à la plupart
-des êtres, il s'était trouvé si heureux, qu'il avait à peine senti
-passer les souffrances attachées à sa condition. Un mot, un regard de
-Laure, effaçaient sur son front le léger pli des soucis extérieurs. Un
-baiser d'elle sur ce front si beau y faisait rentrer, comme par
-enchantement, la sérénité de l'idéal ou l'enthousiasme de la croyance.
-
-Installés définitivement à Mauzères, comme dans le nid où chaque essor
-de leurs ailes devait les ramener pour se reposer et se retremper dans
-la sainte possession l'un de l'autre, ils venaient faire un pèlerinage à
-cette triste maison qui était comme le paradis de leurs souvenirs. Elle
-était aussi bien entretenue que possible par le vieux Ladouze et par la
-fidèle et rieuse Mariotte. Ils y retrouvèrent donc cet air de fête
-qu'Adriani y avait apporté en un jour d'espérance, et Toinette, qui
-avait pris les devants, avec le _trésor_ dans ses bras, leur en fit les
-honneurs.
-
-Le _trésor_ avait un an. Il s'appelait Adrienne. Cela parlait déjà un
-peu et roulait sur le gazon, sous prétexte de savoir un peu marcher.
-C'était le plus ravissant petit être que l'Amour, qui s'y entend bien,
-eût offert aux bénédictions de la Providence et aux baisers d'une
-famille. Adriani, contrairement aux instincts et aux préjugés de la
-plupart des pères, était enchanté que ce fût une fille. La perfection,
-selon lui, était femme, puisque Laure était femme.
-
-L'enfant entendait ou sentait déjà la musique, et, quand son père et sa
-mère unissaient leurs âmes et leurs voix dans une chanson de berceuse
-faite à son usage, ses yeux s'agrandissaient dans ses joues rebondies,
-et son regard fixe semblait contempler les merveilles de ce monde divin,
-dont les marmots ont peut-être encore le souvenir.
-
---Explique-moi donc, dit Adriani à sa femme en l'attirant doucement
-contre son coeur (l'enfant était enlacée à son cou), comment il se fait
-que tu m'aimes! Je t'avoue que je n'y crois pas encore, tant je
-comprends avec peine qu'un ange soit descendu à mes côtés et m'ait suivi
-dans les étranges et rudes chemins où je t'ai fait marcher!
-
-Et il se plut à lui rappeler, ce que, depuis trois ans, elle avait
-supporté en souriant pour l'amour de lui: les malédictions de sa
-famille, l'abandon de son ancien entourage, l'étonnement du monde, la
-vie si peu aisée dans les commencements, si retirée d'habitude; car
-Laure n'avait voulu se procurer aucun bien-être, tant que son amant se
-l'était refusé à lui-même. Leur intérieur avait été si modeste, que,
-relativement à ses jeunes années et au séjour de Larnac, le séjour de
-Paris et de Londres avait été pour elle presque rigide d'austérité.
-Comme elle avait changé aussi toutes ses idées pour arriver à
-s'intéresser à la destinée d'un artiste vendu et livré à la foule!
-Comme, du jour au lendemain, elle avait abjuré toutes ses notions sur la
-dignité de l'art et sur le mystère du bonheur, pour venir, du fond de ce
-désert, saluer, en plein théâtre, le triomphe d'un débutant!
-
---Dis-moi donc, redis-moi donc toujours, s'écria-t-il, ce qui s'est
-passé en toi, ici, le jour où tu as connu ma résolution et reçu mes
-adieux!
-
---Tu le sais, répondit-elle, quoique je n'aie jamais pu te le bien
-expliquer; j'ai senti que j'allais mourir, voilà tout. Je ne comprenais
-rien, sinon que tu renonçais à moi; et, pardonne-le-moi, j'ai cru que tu
-ne m'aimais plus, puisque tu me disais de t'oublier. Tes belles raisons
-me paraissaient si niaises devant mon amour!...
-
---Tu m'aimais donc déjà à ce point?
-
---Certainement, mais je ne le savais pas. Je ne l'ai su qu'au moment où
-je me suis dit:
-
-«--Je ne le reverrai donc plus!
-
-»Alors j'ai eu un dernier accès de délire. Je me suis jetée sur mon lit,
-enveloppée d'un drap comme d'un linceul, et j'ai dit à Toinette, qui me
-tourmentait:
-
-»--Laisse-moi, couvre-moi la figure, ne me regarde plus, va faire
-creuser dans un coin du jardin, et rappelle-toi la place, pour la lui
-montrer, s'il revient jamais ici.
-
-»Toinette m'a répondu, me parlant comme quand j'étais enfant:
-
-»--Écoute, ma Laure, il t'attend là-bas! Il s'impatiente, il se désole,
-il croit que tu ne veux plus de lui parce qu'il est malheureux. Lève-toi
-et viens le trouver.
-
-»Je me suis levée, j'ai demandé où était la voiture, et puis j'ai
-pleuré, j'ai ri, je me suis calmée. J'ai vu clair alors dans l'avenir,
-j'ai relu ta lettre, je l'ai comprise; j'ai mis ordre à mes affaires
-avec la plus grande liberté d'esprit. J'ai été à Larnac, je n'ai rien
-dit à ma belle-mère, sinon que je partais pour longtemps; je lui ai
-renouvelé tous ses pouvoirs au gouvernement de Larnac et à la
-disposition de mes revenus, au cas où elle consentirait à se relâcher du
-scrupule qu'elle met à me les faire passer sans en rien retenir pour
-elle-même. J'ai bien vu qu'elle était fort contrariée de me voir si
-raisonnable dans toutes ces choses positives, au moment où elle me
-faisait passer pour aliénée auprès de la famille. J'ai compris que, pour
-la soulager d'une grande anxiété, je devais m'enfermer dans ma chambre,
-ne voir personne et passer pour maniaque. Pendant six mois ensuite, elle
-a réussi à faire croire ou au moins à faire dire que j'étais à Paris
-dans une maison de santé. Quand la vérité a éclaté comme la foudre,
-quand les âmes charitables ont refusé de croire que le mariage eût
-sanctionné notre amour, préférant l'idée d'un caprice de galanterie de
-ma part à la certitude d'une mésalliance, tu sais quelle sèche
-malédiction m'a été lancée. Eh bien, pas plus dans l'attente de cet
-anathème que dans son accomplissement, je n'ai pensé te faire un
-sacrifice. J'obéissais à mon égoïsme, bien avéré pour moi-même; je ne
-pouvais vivre sans toi; je cherchais la vie, voilà tout!
-
---Et, depuis, cette aversion que tu avais ressentie auparavant pour
-l'état que j'ai embrassé n'est jamais revenue troubler ton bonheur?
-
---Je ne m'en suis jamais souvenue. Je m'étais donc bien cruellement
-prononcée là-dessus?
-
---Mais oui, autant que moi-même!
-
---Eh bien, c'est à cause de cela! Tu ne voulais pas être comédien, je
-haïssais l'état de comédien. Tu t'es fait comédien, j'ai reconnu que
-c'était le plus bel état du monde.
-
---Pas pour toujours?
-
---C'eût été pour toujours si tu en avais jugé ainsi. Voyons, n'ai-je pas
-été, pendant ces trois années, l'être le plus heureux de la terre? Outre
-ton amour, qui eût suffi, et au delà, à tous mes désirs, ne m'as-tu pas
-entourée d'amis excellents, d'artistes exquis, de jouissances élevées?
-Comment aurais-je pu, dans ce milieu si charmant et si affectueux,
-regretter les grands-oncles et les petits-cousins de Vaucluse? En
-vérité, tu as l'air de te moquer de moi, quand tu me rappelles mon
-isolement et mon obscurité. Est-ce que, dans le cas où j'aurais aimé
-l'éclat, je n'avais pas ta gloire? C'est bien plutôt moi qui devrais
-m'étonner qu'un homme tel que toi ait pu apercevoir et ramasser, dans ce
-coin perdu, la pauvre désolée, à moitié idiote! Oui, oui, je
-m'étonnerais, si je ne savais que les grandes âmes sont seules capables
-de grands amours.
-
---Non, dit Adriani, mêlant sous ses baisers les cheveux blonds de sa
-fille aux noirs cheveux de sa femme, il n'est pas nécessaire d'être un
-homme supérieur pour savoir aimer! C'est aussi une erreur monstrueuse de
-croire que les grandes passions soient la fatalité des âmes faibles.
-L'amour n'est ni une infirmité ni une faculté surnaturelle...
-
---Tu as raison, dit Laure en l'interrompant, l'amour, c'est le vrai! Il
-suffit de n'avoir ni le coeur souillé, ni l'esprit faussé, pour savoir
-que c'est la loi la plus humaine, parce que c'est la plus divine.
-
-Ils rentrèrent de bonne heure à Mauzères pour y recevoir le baron, dont
-ils attendaient la visite. Le baron n'avait pas réalisé ses rêves de
-gloire et de fortune à l'Opéra; mais il avait reçu une mission
-archéologique pour explorer l'Asie Mineure et une partie de l'Égypte, et
-il venait de la remplir d'une manière assez brillante. Il était donc
-tout rajeuni et tout radieux, et il passa l'automne avec ses deux amis
-avant d'entreprendre de nouvelles conquêtes sur l'antiquité.
-
-Laure tenta, par tous les moyens, de ramener à elle sa belle-mère. La
-marquise fut implacable et prédit à l'heureuse compagne d'Adriani une
-vie d'abandon, de désordre et de honte. Un comédien ne pouvait être
-honnête et fidèle. Il ruinerait sa femme et déshonorerait ses enfants.
-Je ne sais pas si elle ne fit pas un peu entrevoir l'échafaud en
-perspective. Cependant elle fit une grave maladie et envoya son pardon.
-Elle se rétablit rapidement et le révoqua. Les infirmités l'adouciront
-peut-être.
-
-Toinette, considérée, en Provence, comme une infâme entremetteuse, passa
-avec raison, en Languedoc, pour une excellente femme. Elle est traitée
-par les deux époux comme une inséparable amie.
-
-Comtois continue à être fort sujet aux maux de dents; mais l'admission
-de sa famille dans la maison de son maître l'a réconcilié avec l'air vif
-du Vivarais. Il continue à tenir son journal et l'enrichit de réflexions
-intéressantes sur la musique, sujet où il est devenu si compétent, que
-personne n'ose ouvrir la bouche devant lui, pas même Adriani, qui
-redoute beaucoup ses dissertations en tout genre, mais qui l'a rendu
-fort heureux en lui donnant de la copie à faire.
-
-Comtois n'avait jamais perdu l'habitude d'enregistrer, à son point de
-vue, les moindres actions de son maître. Pendant trois ans, il l'avait
-désigné sous le titre amical de _mon artiste_. Mais, du jour où Adriani
-rentra comme châtelain dans son domaine de Mauzères, Comtois se remit à
-écrire respectueusement: _Monsieur_.
-
-
-FIN.
-
-
-
-
-
-
-End of the Project Gutenberg EBook of Adriani, by George Sand
-
-*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK ADRIANI ***
-
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- The Project Gutenberg eBook of Adriani, by George Sand.
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-<body>
-
-
-<pre>
-
-The Project Gutenberg EBook of Adriani, by George Sand
-
-This eBook is for the use of anyone anywhere in the United States and most
-other parts of the world at no cost and with almost no restrictions
-whatsoever. You may copy it, give it away or re-use it under the terms of
-the Project Gutenberg License included with this eBook or online at
-www.gutenberg.org. If you are not located in the United States, you'll have
-to check the laws of the country where you are located before using this ebook.
-
-Title: Adriani
-
-Author: George Sand
-
-Release Date: November 29, 2019 [EBook #60812]
-
-Language: French
-
-Character set encoding: ISO-8859-1
-
-*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK ADRIANI ***
-
-
-
-
-Produced by Carlo Traverso, Laurent Vogel and the
-Distributed Proofreading team at DP-test Italia. (This
-file was produced from images generously made available
-by The Internet Archive/Canadian Libraries)
-
-
-
-
-
-
-</pre>
-
-<h1>ADRIANI</h1>
-
-<p class="c"><span class="xsmall">PAR</span><br />
-<span class="large">GEORGE SAND</span></p>
-
-<p class="c">NOUVELLE ÉDITION</p>
-
-<div class="imgc"><img src="images/mlevy.png" alt="[M. L.]" /></div>
-<p class="c"><span class="large">PARIS</span><br />
-MICHEL LÉVY FRÈRES, LIBRAIRES ÉDITEURS<br />
-<span class="xsmall">RUE VIVIENNE</span>, 2 <span class="xsmall">BIS</span>,
-<span class="xsmall">ET BOULEVARD DES ITALIENS</span>, 15<br />
-<span class="small g">A LA LIBRAIRIE NOUVELLE</span></p>
-
-<p class="c">1863<br />
-<span class="xsmall">Tous droits réservés</span></p>
-
-
-
-
-<h2><span class="small">&OElig;UVRES</span><br />
-<span class="xsmall">DE</span><br />
-<b>GEORGE SAND</b><br />
-<span class="xsmall">PARUES DANS LA COLLECTION MICHEL LÉVY</span></h2>
-
-
-<table summary="">
-<tr><td class="drap small">ADRIANI.</td>
-<td class="num">1</td> <td class="bot width25em">vol.</td></tr>
-<tr><td class="drap small">LE CHATEAU DES DÉSERTES.</td>
-<td class="num">1</td> <td class="bot">&mdash;</td></tr>
-<tr><td class="drap small">LE COMPAGNON DU TOUR DE FRANCE.</td>
-<td class="num">2</td> <td class="bot">&mdash;</td></tr>
-<tr><td class="drap small">LA COMTESSE DE RUDOLSTADT.</td>
-<td class="num">2</td> <td class="bot">&mdash;</td></tr>
-<tr><td class="drap small">CONSUELO.</td>
-<td class="num">3</td> <td class="bot">&mdash;</td></tr>
-<tr><td class="drap small">LA DANIELLA.</td>
-<td class="num">2</td> <td class="bot">&mdash;</td></tr>
-<tr><td class="drap small">LA DERNIÈRE ALDINI.</td>
-<td class="num">1</td> <td class="bot">&mdash;</td></tr>
-<tr><td class="drap small">LE DIABLE AUX CHAMPS.</td>
-<td class="num">1</td> <td class="bot">&mdash;</td></tr>
-<tr><td class="drap small">LA FILLEULE.</td>
-<td class="num">1</td> <td class="bot">&mdash;</td></tr>
-<tr><td class="drap small">HISTOIRE DE MA VIE.</td>
-<td class="num">10</td> <td class="bot">&mdash;</td></tr>
-<tr><td class="drap small">L'HOMME DE NEIGE.</td>
-<td class="num">3</td> <td class="bot">&mdash;</td></tr>
-<tr><td class="drap small">HORACE.</td>
-<td class="num">1</td> <td class="bot">&mdash;</td></tr>
-<tr><td class="drap small">ISIDORA.</td>
-<td class="num">1</td> <td class="bot">&mdash;</td></tr>
-<tr><td class="drap small">JACQUES.</td>
-<td class="num">1</td> <td class="bot">&mdash;</td></tr>
-<tr><td class="drap small">JEANNE.</td>
-<td class="num">1</td> <td class="bot">&mdash;</td></tr>
-<tr><td class="drap small">LELIA.</td>
-<td class="num">2</td> <td class="bot">&mdash;</td></tr>
-<tr><td class="drap small">LUCREZIA FLORIANI.</td>
-<td class="num">1</td> <td class="bot">&mdash;</td></tr>
-<tr><td class="drap small">LES MAITRES SONNEURS.</td>
-<td class="num">1</td> <td class="bot">&mdash;</td></tr>
-<tr><td class="drap small">LE MEUNIER D'ANGIBAULT.</td>
-<td class="num">1</td> <td class="bot">&mdash;</td></tr>
-<tr><td class="drap small">NARCISSE.</td>
-<td class="num">1</td> <td class="bot">&mdash;</td></tr>
-<tr><td class="drap small">LE PÉCHÉ DE M. ANTOINE.</td>
-<td class="num">2</td> <td class="bot">&mdash;</td></tr>
-<tr><td class="drap small">LE PICCININO.</td>
-<td class="num">2</td> <td class="bot">&mdash;</td></tr>
-<tr><td class="drap small">LE SECRÉTAIRE INTIME.</td>
-<td class="num">1</td> <td class="bot">&mdash;</td></tr>
-<tr><td class="drap small">SIMON.</td>
-<td class="num">1</td> <td class="bot">&mdash;</td></tr>
-<tr><td class="drap small">TEVERINO.&mdash;LEONE LEONI.</td>
-<td class="num">1</td> <td class="bot">&mdash;</td></tr>
-<tr><td class="drap small">L'USCOQUE.</td>
-<td class="num">1</td> <td class="bot">&mdash;</td></tr>
-<tr><td class="c large" colspan="3">&OElig;UVRES DE GEORGE SAND</td></tr>
-<tr><td class="c small" colspan="3">Nouvelle édition, format grand in-18.</td></tr>
-<tr><td class="drap small">ANDRÉ.</td>
-<td class="num">1</td> <td class="bot">vol.</td></tr>
-<tr><td class="drap small">ANTONIA.</td>
-<td class="num">1</td> <td class="bot">&mdash;</td></tr>
-<tr><td class="drap small">CONSTANCE VERRIER.</td>
-<td class="num">1</td> <td class="bot">&mdash;</td></tr>
-<tr><td class="drap small">ELLE ET LUI.</td>
-<td class="num">1</td> <td class="bot">&mdash;</td></tr>
-<tr><td class="drap small">LA FAMILLE DE GERMANDRE.</td>
-<td class="num">1</td> <td class="bot">&mdash;</td></tr>
-<tr><td class="drap small">FRANÇOIS LE CHAMPI.</td>
-<td class="num">1</td> <td class="bot">&mdash;</td></tr>
-<tr><td class="drap small">INDIANA.</td>
-<td class="num">1</td> <td class="bot">&mdash;</td></tr>
-<tr><td class="drap small">JEAN DE LA ROCHE.</td>
-<td class="num">1</td> <td class="bot">&mdash;</td></tr>
-<tr><td class="drap small">LETTRES D'UN VOYAGEUR.</td>
-<td class="num">1</td> <td class="bot">&mdash;</td></tr>
-<tr><td class="drap small">LES MAITRES MOSAÏSTES.</td>
-<td class="num">1</td> <td class="bot">&mdash;</td></tr>
-<tr><td class="drap small">LA MARE AU DIABLE.</td>
-<td class="num">1</td> <td class="bot">&mdash;</td></tr>
-<tr><td class="drap small">LE MARQUIS DE VILLEMER.</td>
-<td class="num">1</td> <td class="bot">&mdash;</td></tr>
-<tr><td class="drap small">MAUPRAT.</td>
-<td class="num">1</td> <td class="bot">&mdash;</td></tr>
-<tr><td class="drap small">MONT-REVÊCHE.</td>
-<td class="num">1</td> <td class="bot">&mdash;</td></tr>
-<tr><td class="drap small">NOUVELLES:
-La Marquise.&mdash;Lavinia.&mdash;Pauline.&mdash;Mattéa.&mdash;Metella.&mdash;Melchior.&mdash;Cora.</td>
-<td class="num">1</td> <td class="bot">&mdash;</td></tr>
-<tr><td class="drap small">LA PETITE FADETTE.</td>
-<td class="num">1</td> <td class="bot">&mdash;</td></tr>
-<tr><td class="drap small">TAMARIS.</td>
-<td class="num">1</td> <td class="bot">&mdash;</td></tr>
-<tr><td class="drap small">VALENTINE.</td>
-<td class="num">1</td> <td class="bot">&mdash;</td></tr>
-<tr><td class="drap small">VALVEDRE.</td>
-<td class="num">1</td> <td class="bot">&mdash;</td></tr>
-<tr><td class="drap small">LA VILLE NOIRE.</td>
-<td class="num">1</td> <td class="bot">&mdash;</td></tr>
-</table>
-
-<p class="c gap small">LAGNY.&mdash;Typographie de A. <span class="sc">Varigault</span>.</p>
-
-
-<div class="chapter"></div>
-<h2 class="nobreak">A MADAME ALBERT BIGNON</h2>
-
-
-<p>Quand je commence un livre, j'ai besoin de chercher
-la sanction de la pensée qui me le dicte, dans un c&oelig;ur
-ami, non en l'importunant de mon projet, mais en pensant
-à lui et en contemplant, pour ainsi dire, l'âme que
-je sais la mieux disposée à entrer dans mon sentiment.</p>
-
-<p>Vous qui avez exprimé sur la scène tant de fortes et
-touchantes nuances de la passion, vous n'êtes pas seulement
-à mes yeux une artiste célèbre, vous êtes, comme
-femme de c&oelig;ur et de mérite, le meilleur juge des sentiments
-élevés et chaleureux que je voudrais savoir
-peindre.</p>
-
-<p>C'est donc à vous que je songe comme au lecteur le
-plus capable d'apprécier la sincérité de mon essai, et d'y
-porter l'encouragement d'une foi semblable à la mienne.
-Quand vous lirez ce roman, quand il sera écrit, il est
-bien certain que l'exécution ne me satisfera pas, et que,
-comme d'habitude, je n'aurai pas réalisé la conception
-qui m'apparaît vive et riante au début. C'est pourquoi je
-veux vous en dédier l'<i>intention</i>, qui en fera probablement
-toute la valeur.</p>
-
-<p>Cette intention, la voici. Si je m'en éloigne, j'aurai
-mal rempli mon but.</p>
-
-<p>L'amour est l'intarissable thème qui a servi, qui servira
-toujours, je crois, aux créations du roman et du
-théâtre. Pourquoi s'épuiserait-il? Il y a autant de manières
-de comprendre et de sentir l'amour qu'il y a de
-types humains sur la terre. L'amour du poëte, l'amour
-du savant, l'amour du pauvre et celui du riche, celui de
-l'homme cultivé et celui de l'ignorant, l'amour sensuel
-et l'amour idéaliste, tous les amours de ce monde enfin
-ont chacun sa théorie ou sa fatalité.</p>
-
-<p>Les belles âmes peuvent seules approcher de la plénitude
-des affections. Je ne les crois pas tellement rares,
-que leur puissance paraisse invraisemblable.</p>
-
-<p>Cependant, on voit souvent, dans les romans, les
-grands amours naître dans des types trop exceptionnels
-ou dans des situations trop particulières. On n'admet
-pas souvent que l'homme vivant dans le monde et jouissant
-de toute la manifestation de ses facultés, s'attache à
-un sentiment unique. On choisit les <i>amoureux</i> dans la
-classe des rêveurs, des solitaires, des enthousiastes sans
-expérience, des natures incomplètes ou excessives. C'est
-le scepticisme et la raillerie du siècle qui causent souvent
-cette timidité d'auteur.</p>
-
-<p>Surmontons-la, me suis-je dit, et osons croire ce que
-beaucoup de sceptiques savent, ce que nous savions
-nous-même être vrai, au milieu et en dépit des doutes
-chagrins de la jeunesse: c'est que l'amour n'est pas une
-infirmité, l'amère ou la pâle compensation de l'impuissance
-intellectuelle, de l'inaptitude à la vie collective et
-sociale. Ce n'est pas non plus une virginité tremblante,
-un appétit violent qui se cache sous les fleurs de la poésie.
-C'est bien plutôt une maturité jeune, mais solide,
-de l'esprit et du c&oelig;ur; une force éprouvée, une plage
-où les flots montent avec énergie, mais qu'ils n'entraînent
-pas dans les abîmes.</p>
-
-<p>Quoi qu'il résulte de ce dessein, que ma plume le trahisse
-ou le complète, sachez, noble et chère amie, que je
-l'ai formé en songeant à vous.</p>
-
-<p class="sign g small">GEORGE SAND.</p>
-
-<p class="gap small indent">Nohant, septembre 1853.</p>
-
-
-<div class="chapter"></div>
-<div class="titre">ADRIANI</div>
-
-
-
-<h2 class="nobreak">I</h2>
-
-
-<h3>Lettre de Comtois à sa femme.</h3>
-
-<div class="date">Lyon, 12 août 18&hellip;</div>
-<p>Ma chère épouse, la présente est pour te dire que j'ai
-quitté le service de M. le comte. C'est un homme quinteux
-qui ne pouvait me convenir, et je l'ai quitté sans
-regret, je peux dire. Il m'a fait une scène dans laquelle
-il m'a dit des mots, et cherché de mauvaises raisons.
-Mais je suis déjà replacé, et je n'ai pas été seulement
-une heure sur le pavé. Dans l'hôtel où nous logions, il
-s'est trouvé un gentilhomme qui cherchait un valet de
-chambre. Malgré que je ne le connaissais pas, et que je
-n'avais pas le plus petit renseignement sur lui, je me
-suis présenté pour voir au moins, à sa mine, si je pourrais
-m'en arranger. Son air m'est revenu tout de suite,
-et il paraît que le mien lui a plu aussi, car il s'est contenté
-de jeter les yeux dessus mon certificat en me disant:</p>
-
-<p>&mdash;Je sais que le comte de Milly faisait cas de vous et
-que vous vous quittez à la suite d'une vivacité de sa
-part sur laquelle il ne veut pas revenir. Il m'a dit que
-vous écriviez lisiblement, que vous mettiez assez bien
-l'orthographe, et que vous aviez l'habitude de copier.
-Vous me serez donc utile et je vous prends pour le prix
-qu'il vous donnait: je ne me souviens plus du chiffre,
-rappelez-le-moi.</p>
-
-<p>Là-dessus, me voilà engagé, car, puisque mon nouveau
-maître connaît mon ancien, chose que j'ignorais, ça ne
-peut être qu'un homme comme il faut, et, à sa garde-robe
-de voyage, éparpillée dans sa chambre, ainsi qu'à
-ses bijoux et à la manière dont les gens de l'hôtel le
-servaient, j'ai bien vite vu qu'il était passablement riche,
-ou qu'il savait vivre en homme du monde. J'ai bien demandé
-aussi dans la maison; mais on m'a dit qu'on ne
-le connaissait pas autrement, et qu'il se faisait appeler
-M. d'Argères tout court.</p>
-
-<p>Ça m'a bien un peu contrarié, parce que c'est pour la
-première fois que je sers une personne sans titre. Mais
-j'ai dans mon idée que c'est une fantaisie qu'il a peut-être
-de cacher le sien, car je me connais en gens de
-qualité, et je t'assure que jamais je n'ai vu une plus belle
-tournure et de plus jolies manières. En outre, il paraît
-très-doux et fait l'avance de mes déboursés. Enfin, je
-pense que je n'aurai pas de désagrément avec lui. Nous
-avons quitté Genève, et, à présent, nous sommes à
-Lyon, d'où je t'écris ces lignes pour te dire que je me
-porte bien et que je ne sais pas encore où nous allons.
-Tout ce que monsieur m'a dit, c'est que nous serions à
-Paris dans deux mois au plus tard. Ne sois donc pas en
-peine de moi, et écris-moi des nouvelles de nos enfants
-et si tu es toujours contente de la maison où tu es. Je te
-ferai savoir bientôt où il faut m'adresser ça. Je ne te
-donnerai pas grands détails, mais tu les auras plus tard
-par mon journal, que j'ai toujours l'habitude de tenir,
-jour par jour, pour mon amusement et pour l'utilité de
-de ma mémoire.</p>
-
-<p>Adieu donc, ma chère Céleste; je t'embrasse de toute
-l'amitié que je te porte, ainsi que ta s&oelig;ur et notre petite
-famille.</p>
-
-<div class="indent">Ton mari pour la vie.</div>
-<div class="sign"><span class="sc">Comtois</span>.</div>
-
-<h3>Journal de Comtois.</h3>
-
-<div class="date">Lyon, 15 août 18&hellip;</div>
-<p>Me voilà, comme dans un roman, au service d'un
-homme que je ne connais pas du tout, et qui me mène
-je ne sais où. Monsieur ne reçoit pas de lettres dont je
-puisse voir l'adresse. Il va les prendre lui-même à la
-poste, bureau restant. Il sort et voit du monde dehors;
-mais il ne reçoit personne à l'hôtel, et paraît très-occupé
-à lire ou à marcher dans sa chambre, le peu de temps
-qu'il y reste dans la journée. Il se nourrit bien; ses habits
-sont d'un bon tailleur, et il se chausse on ne peut
-mieux. Il parle peu, et ne commande rien qu'avec honnêteté.
-Il ne paraît pas porté à l'impatience, ni à aucun
-autre défaut, si ce n'est que je lui crois peu d'esprit.
-C'est un fort bel homme, qui n'a pas plus de vingt-cinq
-à trente ans. Il a la barbe et les cheveux superbes, et prononce
-si bien, qu'on entend tout ce qu'il dit, même
-quand il parle très-bas. C'est un grand avantage pour le
-service; mais il dit les choses en si peu de paroles, qu'on
-voit bien qu'il manque d'idées.</p>
-
-
-<div class="date">19 août, Tournon.</div>
-<p>Nous voilà dans une petite ville au bord du Rhône,
-soit que monsieur y ait des affaires, soit qu'il lui ait pris
-fantaisie de s'arrêter ici. Nous sommes venus par le vapeur.
-Monsieur y a causé avec des personnes qui le connaissaient
-sans doute; mais, comme il faisait un grand
-vent, je n'ai pu entendre comment et de quoi on lui
-parlait, à moins de m'approcher avec indiscrétion, ce
-qui serait mauvaise société. J'ai vu que les messieurs
-qui parlaient à monsieur étaient distingués. Je n'ai pas
-pu me permettre de les interroger.</p>
-
-<p>Monsieur m'a prié, ce soir, de lui faire du café. Il l'a
-trouvé bon et s'est enfermé pour écrire ou pour lire, je
-ne sais pas.</p>
-
-
-<div class="date">20 août.</div>
-<p>Me voilà toujours dans cette petite ville, attendant que
-monsieur soit rentré. Il a pris un bateau ce matin, et j'ai
-entendu que c'était pour une promenade. J'ai eu de
-l'humeur parce que, voyant que j'allais être seul toute la
-journée et m'ennuyer dans un endroit qui n'est guère
-beau, j'ai demandé à monsieur si nous y resterions
-longtemps.</p>
-
-<p>&mdash;Pourquoi me demandez-vous cela? qu'il m'a dit
-d'un air indifférent.</p>
-
-<p>Je me suis enhardi à lui dire que c'était pour pouvoir
-recevoir des nouvelles de ma famille, et que, si je
-savais où nous allions, je donnerais mon adresse à ma
-femme.</p>
-
-<p>&mdash;Tiens, monsieur Comtois, qu'il a dit, vous êtes
-marié?</p>
-
-<p>&mdash;Oui, monsieur le comte, que je me suis hasardé à
-lui répondre.</p>
-
-<p>&mdash;Pourquoi m'appelez-vous <i>monsieur le comte</i>?</p>
-
-<p>Et alors moi:</p>
-
-<p>&mdash;C'est par l'habitude que j'avais avec mon ancien
-maître. Si je savais comment je dois parler à monsieur&hellip;</p>
-
-<p>&mdash;Et vous avez des enfants peut-être?</p>
-
-<p>&mdash;J'en ai trois, deux garçons et une demoiselle.</p>
-
-<p>&mdash;Et où est votre famille?</p>
-
-<p>&mdash;A Paris, monsieur le marquis.</p>
-
-<p>&mdash;Pourquoi m'appelez-vous <i>monsieur le marquis</i>?</p>
-
-<p>&mdash;Parce que mon avant-dernier maître&hellip;</p>
-
-<p>&mdash;C'est bien, c'est bien, qu'il a dit, je vous apprendrai
-où nous allons quand je le saurai moi-même.</p>
-
-<p>Là-dessus, il a tourné les talons et le voilà parti.</p>
-
-<p>Je ne sais pas si c'est un original qui ne pense pas à
-ce qu'il fait, ou s'il a eu l'idée de se moquer de moi,
-mais je commence à être inquiet. On voit tant d'aventuriers
-sur les chemins, que j'aurais bien pu me tromper
-sur sa mine de grand seigneur. Il faudra que je l'observe
-de près. Ce n'est pas tant pour le risque à courir du côté
-des gages que pour la honte d'être commandé par un
-homme sans aveu. Il y a du monde fait pour commander
-aux domestiques, mais il y en a aussi qui mériteraient de
-servir ceux qui les servent, et c'est une grande mortification
-d'être dupé par ces canailles-là.</p>
-
-
-<div class="date">Mauzères, 22 août.</div>
-<p>Nous voilà dans un joli château, ou plutôt une jolie
-maison de campagne, chez un ami de monsieur, qui est
-auteur et baron. Ce n'est pas très-riche, mais c'est confortable,
-comme disait mon milord, et la manière dont on
-a reçu monsieur, ce soir, me raccommode un peu avec
-lui. Il était temps, car il me donnait bien des doutes. Et
-puis c'est un homme qui a l'esprit superficiel, qui n'a
-aucune conversation avec les gens, et qui est si distrait
-par moments, que les talents qu'on a sont en pure perte.
-Il n'y fait pas seulement attention, et sa politesse n'a rien
-de flatteur.</p>
-
-<p>Je n'ai pourtant rien pu savoir de lui par les gens de
-la maison. Ils sont tous du pays et ne le connaissent pas.
-C'est, d'ailleurs, des gens fort simples et sans éducation
-qui leur facilite de causer.</p>
-
-<p>Je saurai demain à quoi m'en tenir, car je servirai à
-table. Ce soir, j'avais un grand mal de dents, et monsieur
-m'a dit:</p>
-
-<p>&mdash;Reposez-vous, Comtois.</p>
-
-<p>C'est ce que je vas faire.</p>
-
-
-<h3>Narration.</h3>
-
-<p>L'espoir de M. Comtois fut trompé. Il servit à table
-le lendemain; mais le baron de West s'était absenté.
-M. d'Argères n'avait pas l'habitude de parler seul en
-mangeant: aussi Comtois ne fut-il pas plus avancé que
-le premier jour.</p>
-
-<p>Le baron de West était effectivement un littérateur
-assez distingué. Il paraît qu'il regardait son hôte comme
-un excellent juge, car il le reçut à bras ouverts et se fit
-une fête de le garder toute une semaine. Une lettre reçue
-dès le matin du second jour le forçant d'aller passer
-vingt-quatre heures à Lyon pour des affaires importantes,
-il lui fit donner sa parole d'honneur qu'il l'attendrait
-et se constituerait maître de la maison en son
-absence.</p>
-
-<p>D'Argères ne se fit guère prier, bien qu'il ne fût pas
-étroitement lié avec son hôte. Il savait qu'en usant et
-abusant au besoin de son hospitalité, il pourrait toujours
-considérer le baron comme son obligé. Le baron
-voulait lui lire un manuscrit, et l'on verra plus tard combien
-il lui importait que d'Argères en goutât le fond et
-la forme, et s'associât complétement à la pensée qui
-avait dicté cet ouvrage.</p>
-
-
-<h3>Lettre de d'Argères.</h3>
-
-<div class="date">Château de Mauzères, par Tournon (Ardèche).</div>
-<p>Mon bon camarade, sache enfin où je suis. J'ai bien
-employé mon temps de repos et de liberté. J'ai parcouru
-la Suisse, j'ai gravi des glaciers, je ne me suis rien cassé.
-J'ai laissé pousser ma barbe, je l'ai coupée; je n'ai rien
-lu, rien écrit, rien étudié. Je n'ai pensé à rien, pas même
-aux belles Suissesses, qui, par parenthèse, ne sont belles
-que de santé, et montrent de grosses vilaines jambes au
-bout de leurs jupons courts. Je suis revenu par Genève
-et Lyon. J'ai renvoyé Clodius, qui me volait; j'ai pris un
-domestique qui ne fait que m'ennuyer par sa figure de
-pédant. Je me suis mis en route pour la Méditerranée, et
-je m'arrête chez notre baron, qui se trouve sur mon
-chemin. J'y suis seul pour le moment, et je ne m'en
-plains pas. C'est toujours le plus galant homme du
-monde; mais, quand il m'a parlé beaux-arts et qu'il m'a
-montré ses cahiers, j'ai eu bien de la peine à cacher une
-grimace abominable. Il faudra pourtant s'exécuter, entendre,
-juger, promettre. Ce ne sera certainement pas
-mauvais, ce qu'il va me lire; mais ce serait du Virgile
-tout pur, que ça ne vaudrait pas les arbres, le soleil, le
-mouvement, l'imprévu, enfin le délicieux <i>rien faire</i>,
-si rare et si précieux dans une vie agitée et souvent assujettie.</p>
-
-<p>J'ai encore deux jours de répit, parce qu'il a été forcé
-de s'absenter, et j'en vas profiter pour m'abrutir encore
-un peu à la chasse. Mais je t'entends d'ici me dire:
-«Pourquoi chasser? pourquoi te donner un prétexte,
-quand tu as le droit et le temps de battre les bois et de
-t'égarer dans les sentiers?» Tu as bien raison. C'est
-lourd, un fusil, et ça ne tue pas; du moins je n'en ai
-jamais rencontré un qui fût assez juste pour moi. Peut-être
-qu'il y en a un dans l'arsenal du baron; mais j'ai
-si peu de nez, que je ne saurais jamais mettre la main
-dessus.</p>
-
-<p>Parlons de nos affaires. Tu placeras comme tu l'entendras,
-etc.</p>
-
-<hr />
-
-
-<p>Nous supprimons cette partie de la lettre de d'Argères,
-qui ne contenait qu'un détail d'intérêts matériels, et
-nous passons au journal de Comtois.</p>
-
-
-<h3>Journal de Comtois.</h3>
-
-<div class="date">Mauzères, 23 août.</div>
-<p>J'éprouverai ici beaucoup d'ennuis si ça continue.
-Monsieur m'avait dit qu'il me ferait copier, et il ne me
-donne rien à faire. Sans doute qu'il a un emploi quelconque
-à Paris; mais, en attendant, il fait tout seul sa
-correspondance, et, autant que j'en peux juger, elle
-n'est pas conséquente. Il est fumeur et flâneur. Il a toujours
-l'air de rêver, et je crois qu'il ne pense à rien. Il
-se sert lui-même, ce qui me donne l'idée qu'il est
-égoïste et ne vent dépendre de personne. Le pays où
-nous sommes est fort vilain. On y perd ses chaussures.
-C'est un désert où il n'y a que des rochers, des bois, des
-eaux qui tombent des rochers, et pas une âme à qui
-parler, car il règne dans le pays une espèce de patois, et
-les gens sont tout à fait sauvages.</p>
-
-<p>La maison est agréable et bien tenue. Le vin est rude.
-Le cocher est très-grossier. M. de West est assez riche
-et fait des ouvrages pour son plaisir. On dit qu'il y met
-beaucoup d'amour-propre. Sans doute que monsieur se
-mêle d'écrire aussi, car le valet de chambre m'a dit que
-son maître lui avait dit:</p>
-
-<p>&mdash;Vous me donnerez des conseils.</p>
-
-<p>Mais je ne crois pas monsieur capable d'écrire avec
-esprit. Il aime trop à courir, et, d'ailleurs, il parle trop
-simplement.</p>
-
-<p>C'est toujours un travers de vouloir écrire après
-M. Helvétius, M. Voltaire et M. Pigault-Lebrun, qui ont
-fait la gloire de leur siècle. Tout ce qui peut être écrit
-a été écrit par des gens très-illustres, et, comme disait
-une dame de beaucoup de talent, dont je faisais les
-lettres à ses amis, il n'y a plus rien de nouveau à imprimer.
-Au moins, si ces messieurs s'occupaient de politique!
-C'est un horizon qui change et qui vous présente
-toujours du neuf. Mais, pour juger la politique, il
-faut aller à la cour, et je ne crois pas que monsieur soit
-assez considérable pour y être reçu. Le mieux, c'est de
-cultiver la philosophie quand on a le moyen. Ce serait
-mon goût, si j'avais des rentes, et si ma femme ne
-dépensait pas tout.</p>
-
-
-<h3>Narration.</h3>
-
-<p>Pendant que M. Comtois regrettait de ne pouvoir être
-philosophe, son maître se promenait. Il revenait, à
-l'entrée de la nuit, en compagnie d'un garde-chasse
-qu'il avait rencontré et qui lui était fort utile pour retrouver
-le chemin du manoir de Mauzères, lorsqu'en
-passant au bas d'un petit coteau couvert de vignes, il
-remarqua une faible lueur qui blanchissait ce court horizon.</p>
-
-<p>&mdash;Est-ce la lune qui se lève? demanda-t-il à son
-guide.</p>
-
-<p>Le guide sourit.</p>
-
-<p>&mdash;Je ne crois pas, dit-il, que la lune se lève du côté
-où le soleil se couche.</p>
-
-<p>&mdash;C'est juste, dit d'Argères en riant tout à fait de
-son inattention. Qu'est-ce donc que cette clarté?</p>
-
-<p>&mdash;Ce n'est rien. C'est une maison qui est par là tout
-juste au revers du coteau. C'est la maison de <i>la Désolade</i>.</p>
-
-<p>&mdash;<i>La Désolade</i>? Voilà un nom bien triste.</p>
-
-<p>&mdash;Dame! c'est un nom qu'on lui a laissé comme ça
-dans le pays, à cause de la pauvre dame qui y reste.
-C'est une jeune femme très-jolie, ma foi, qui a perdu
-son mari après six mois de mariage et qui ne peut
-pas se consoler. Elle est malade et comme égarée par
-moments. On a même peur qu'elle ne devienne folle
-tout à fait.</p>
-
-<p>&mdash;Attendez! reprit d'Argères, qui, en suivant son
-guide sur le sentier, s'était un peu rapproché de la demeure
-invisible, je crois que j'entends de la musique.</p>
-
-<p>Ils s'arrêtèrent et firent silence. Une voix de femme
-et un piano sonore faisaient entendre quelques sons,
-emportés à chaque instant par la brise. Dans les membres
-de phrase qui parvinrent à l'oreille exercée de d'Argères,
-il reconnut l'air admirable du gondolier dans
-<i>Otello</i>:</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse" lang="it" xml:lang="it">Nessun maggior dolore, etc.</div>
-</div>
-
-<p>«Il n'est pas de plus grande douleur que de se rappeler
-le temps heureux dans l'infortune.»</p>
-
-<hr />
-
-
-<p>D'Argères, avec son air insouciant et son besoin
-momentané d'oublier l'art, était artiste de la tête aux
-pieds. Il fut vivement impressionné par ces trois circonstances:
-le nom de <i>Désolade</i> donné à la maison ou à la
-personne qui l'habitait, le choix de la chanson, et la
-voix, l'accent de la chanteuse, qui, soit en réalité, soit
-par l'effet de la distance, exprimaient avec un charme
-infini la plainte d'une âme brisée. Un moment il faillit
-laisser là son guide et courir vers cette maison, vers
-cette plainte, vers cette femme; mais il fut retenu par
-la crainte de voir une folle. Il avait, pour le spectacle
-de l'aliénation, cette peur douloureuse qu'éprouvent les
-imaginations vives.</p>
-
-<p>D'ailleurs, il était harassé de fatigue, il mourait de
-faim.</p>
-
-<p>&mdash;Et, après tout, se dit-il, je n'ai plus dix-huit ans pour
-rêver l'honneur, souvent trop facile, de consoler une
-veuve inconsolable.</p>
-
-<p>Il retourna donc au manoir très-philosophiquement.
-Néanmoins, il ne se sentit plus disposé à interroger le
-garde-chasse. Il lui semblait que la prose de ce bonhomme
-ferait envoler la rapide impression poétique
-qu'il venait de recueillir.</p>
-
-
-<h3>Journal de Comtois.</h3>
-
-<div class="date">24 août.</div>
-<p>Monsieur est beau chanteur; car, en se couchant, il lui
-a pris fantaisie de répétailler un air italien, qu'il dit, ma
-foi, aussi bien que les bouffons du théâtre de Paris. Je
-lui en ai fait la remarque, ce qui était un peu déplacé;
-mais c'était exprès pour voir si je le ferais causer. Il m'a
-regardé comme si je le sortais d'un rêve, m'a ri au nez
-et n'a pas lâché une parole. J'ai bien vu par là que monsieur
-est bête.</p>
-
-
-<div class="chapter"></div>
-<h2 class="nobreak">II</h2>
-
-
-<h3>Narration.</h3>
-
-<p>D'Argères, s'étant beaucoup fatigué, et subissant les
-fréquentes souffrances des organisations nerveuses, dormit
-peu et mal. Il eut un rêve obstiné qui lui fit entendre
-à satiété la romance du gondolier, et qui fit passer en
-même temps devant lui l'image, à chaque instant transformée,
-de la <i>désolée</i>. Tantôt c'était un ange du ciel,
-tantôt une péri, une fée ou un monstre.</p>
-
-<p>Lassé de ce malaise, il se leva avec le jour et prit machinalement
-le chemin de la maison dont il avait aperçu
-la lueur aux premières clartés des étoiles.</p>
-
-<p>&mdash;Je veux tâcher de savoir, se disait-il, si c'est vraiment
-une folle qui chantait si bien. Dans ce cas, je m'éloignerai
-toujours de cet endroit, je ne passerai plus par
-ce sentier. Je me suis toujours figuré que la folie était
-contagieuse pour moi, et ce que j'ai éprouvé cette nuit
-me fait croire que j'ai une prédisposition&hellip;</p>
-
-<p>Il se trouva au sommet du coteau de vignes et au niveau
-du toit de la maison, qui s'élevait, ou plutôt s'abaissait
-devant lui, sur les terrains inclinés en sens contraire.</p>
-
-<p>Le jour commençait à blanchir le paysage et mêlait
-ses tons roses aux tons bleuâtres de la nuit. Les terrains
-environnants, largement arrosés d'eaux courantes, exhalaient
-des masses de brume argentée qui donnaient
-une apparence fantastique à toute chose. Les ondulations
-du sol, exagérées par ces vapeurs flottantes, semblaient
-s'ouvrir en profondeurs immenses, et, dans
-toutes ces formes douteuses, l'imagination pouvait voir
-des lacs à la place des prairies, des précipices où il n'y
-avait que de paisibles vallées.</p>
-
-<p>Au premier abord, le site parut splendide à notre
-voyageur. En réalité, c'était un ensemble de lignes douces
-et de détails charmants comme il s'en trouve partout,
-même dans les pays les plus largement accidentés.</p>
-
-<p>A mesure qu'on descend le Rhône, après Lyon, on
-parcourt une série de tableaux d'une apparence grandiose.
-Des monts dont la situation au bord des flots rapides,
-les formes hardies et les tons tranchés, tantôt
-blancs comme des ossements polis, tantôt sombres sous
-la végétation, augmentent l'importance et rendent l'aspect
-menaçant ou sévère; des pics déchiquetés, couronnés
-de vieilles forteresses qui se profilent sur un ciel
-déjà bleu et pur comme celui de la Méditerranée; des
-vallées largement échancrées et qui s'abaissent majestueusement
-vers le rivage: tout paraît imposant dans ce
-panorama du fleuve qui vous rapproche de la Provence.</p>
-
-<p>Mais, derrière cette ceinture de rochers, la nature,
-tout en conservant dans son ensemble l'âpre caractère
-des bouleversements volcaniques, offre mille recoins
-charmants où l'on peut vivre en pleine idylle; des prairies
-verdoyantes, des châtaigniers aussi beaux que ceux
-du Limousin, des noyers aussi ronds que ceux de la
-Creuse, enfin des pampres et des buissons sous lesquels
-disparaissent les antiques laves et les sombres basaltes
-dont le sol est semé.</p>
-
-<p>Dans les vallées qui s'ouvrent sur le Rhône, passent
-des vents terribles ou tombent des soleils brûlants; mais,
-à mesure qu'on remonte le cours des rivières qui s'épanchent
-dans le fleuve, on s'élève, vers les Cévennes, dans
-une atmosphère différente, et, en une journée de voyage,
-on pourrait, du fleuve à la montagne, quitter une région
-brûlante pour une tout à fait froide, et un soleil de feu
-pour des neiges presque éternelles.</p>
-
-<p>C'est entre ces deux extrêmes, dans une des plus fertiles
-parties du Vivarais, que se trouvait notre voyageur,
-et le vallon qui s'offrait à ses regards était riant et paisible.
-Pourtant, du point où il se trouvait placé, outre les
-caprices de la brume qui transformait tous les objets, les
-premiers plans conservaient le caractère étrange et rude
-qui est propre aux lieux bouleversés par les premiers
-efforts de la formation terrestre. Par un de ces accidents
-géologiques qui se rencontrent souvent, le coteau des
-vignes se déchirait brusquement à son sommet, et la
-maison de <i>la Désolade</i>, adossée à cette déchirure, s'appuyait
-sur une terrasse naturelle de roches volcaniques
-assez escarpée. Une pente rapide, semée de débris et,
-pour ainsi dire, pavée de scories, conduisait de l'habitation
-à la prairie, traversée de ruisseaux grouillants et
-semée de belles masses d'arbres. D'autres vignobles garnissaient
-les coteaux environnants qui se relevaient vite
-vers le nord et enfermaient le ciel dans un cadre d'horizons
-de peu d'étendue. C'était une retraite naturelle
-et comme un grand jardin fermé de grands murs, que
-cette vallée gracieuse, entourée de collines riantes, dont
-les flancs abrupts se montraient pourtant çà et là sous
-la verdure, et semblaient dire: «Restez ici, c'est un paradis,
-mais n'oubliez pas que c'est une prison.»</p>
-
-<p>Telle fut, du moins, l'impression de d'Argères, et la
-tristesse le saisit au milieu de son admiration. L'aspect
-de la demeure située immédiatement sous ses pieds n'y
-contribua pas peu. C'était une de ces petites constructions
-indéfinissables que des transformations successives
-ont rendues mystérieuses en les rendant contrefaites. Le
-vrai nom de cette maison était <i>le Temple</i>, dénomination
-répandue à foison dans tous les coins et recoins de la
-France, l'ordre des templiers ayant possédé partout et
-bâti partout. J'ignore si cette propriété avait eu de l'importance
-et si le petit bâtiment auquel la tradition avait
-conservé son nom solennel était le corps principal ou le
-dernier vestige de constructions plus étendues. La base
-massive annonçait des temps reculés. Le premier étage
-signalait l'intention de quelques embellissements au
-temps de la renaissance; le sommet, couronné de
-lourdes mansardes en &oelig;il-de-b&oelig;uf à mascarons éraillés
-du temps de Louis XIV, formait un contraste absurde;
-mais ces disparates se fondaient, autant que possible,
-dans un ton général de gris-verdâtre et sous des masses
-de lierre qui annonçaient l'abandon dans le passé, l'indifférence
-dans le présent.</p>
-
-<p>Le jardin qui entourait la maison et ses minces dépendances,
-à savoir un pigeonnier sans pigeons, une
-cour sans chiens et une basse-cour sans volailles, avec
-quelques hangars vides et des celliers en ruine, était
-assez vaste et bien planté. Des roses et des &oelig;illets y
-fleurissaient encore avec beaucoup d'éclat dans des corbeilles
-de gazon desséché. Quelque prédécesseur, moins
-apathique que la <i>désolée</i>, avait soigné ces allées et planté
-ces bosquets; mais ils étaient à peu près livrés à eux-mêmes
-sous la main d'un vieux paysan qui cultivait des
-légumes dans les carrés, et qui, n'ayant aucune prétention
-à l'horticulture, venait là une ou deux fois par semaine
-donner un coup de bêche et un regard, quand il
-n'avait rien de mieux à faire. L'herbe poussait donc au
-milieu du sable des allées, et, le long des murs, les gravats
-et le ciment écroulés blanchissaient l'herbe. Les
-branches, chargées de fruits, barraient le passage, les
-fruits jonchaient la terre, l'eau était verte dans les bassins.
-La bourrache et le chardon s'en donnaient à c&oelig;ur
-joie d'étouffer les violettes; les fraisiers <i>traçaient</i> autour
-d'eux d'une manière véritablement échevelée, étendant,
-à grande distance de leur pied touffu, ces longues
-tiges qui se replantent d'elles-mêmes et forment d'immenses
-réseaux improductifs quand on les abandonne à
-leur folle santé.</p>
-
-<p>D'Argères vit tout cela en faisant le tour de l'établissement.
-Il put même entrer dans le jardin, qui n'avait
-pas de porte et dont la clôture avait disparu en beaucoup
-d'endroits. Le jour se fit tout à fait et le soleil parut, sans
-qu'aucun bruit troublât dans la maison ou dans l'enclos
-le morne silence de la désolation.</p>
-
-<p>L'espèce de curiosité qui poussait d'Argères à cet examen
-ne put lutter contre l'accablement d'une journée de
-fatigue et d'une nuit sans sommeil, augmenté du sentiment
-d'horrible ennui que distillait, pour ainsi dire, le
-lieu où il se trouvait. Assis sur les débris informes de
-statues antiques que quelque propriétaire, à moitié indifférent,
-avait fait poser sur le gazon dans un angle du
-jardin, il se promit de s'en aller sans chercher à voir
-personne. Mais, en se levant, il se trouva en face d'une
-vieille femme qu'il n'avait pas entendue venir.</p>
-
-<p>C'était une camériste prétentieuse, communicative,
-assez dévouée pour supporter l'ennui de ce séjour, pas
-assez pour ne pas s'en plaindre au premier venu. Un
-étranger, un passant, un être humain, quel qu'il fût, était
-une bonne fortune pour elle, et, loin de signaler le délit
-d'indiscrétion où d'Argères s'effrayait d'être surpris, elle
-l'accueillit avec toutes les grâces dont elle était encore
-capable.</p>
-
-<p>Elle avait été jolie, elle était mise avec aussi peu de
-recherche que le comportaient l'abandon d'une telle retraite
-et l'heure matinale, et pourtant son jupon de soie
-usé n'avait pas une seule tache, et sa camisole blanche
-était irréprochable. Ses cheveux blonds, qui tournaient
-au gris-jaunâtre, étaient bien lissés sous sa cornette de
-nuit. Elle avait de longs doigts blancs et pointus qui sortaient
-de gants coupés et qui décelaient, par leur forme
-particulière, la femme curieuse, vivant de projets, et
-portée à l'intrigue par besoin d'imagination. Cette femme,
-frottée aux lambris et aux meubles où s'agite le monde,
-avait une apparence de distinction qui pouvait abuser
-pendant quelques instants. D'Argères y fut pris, et,
-croyant avoir affaire à une mère, il se leva et salua très-respectueusement,
-bien que cette figure flétrie et problématiquement
-rosée dès le matin lui parût assez hétéroclite.</p>
-
-<p>Antoinette Muiron (c'était son nom, que sa jeune maîtresse
-abrégeait en l'appelant Toinette depuis l'enfance)
-avait élevé mademoiselle de Larnac avec une véritable
-tendresse. Romanesque sans intelligence, remuante,
-nerveuse, coquette sans passion, amoureuse sans objet,
-Toinette était devenue vieille fille sans trop s'en apercevoir.
-Elle avait oublié de vivre pour elle-même, à force
-de vouloir faire vivre les autres à sa guise. C'était une
-bonne et douce créature au fond, car son idée fixe était
-d'<i>arranger</i> le bonheur des êtres qu'elle chérissait et soignait
-sans relâche. Mais cette prétention la rendait obsédante,
-et elle exerçait une sorte de tyrannie secrète et
-cachée sur quiconque n'était point en garde contre ses
-innocentes et dangereuses insinuations.</p>
-
-<p>D'Argères apprit bien vite, et presque malgré lui, tout
-le roman de la <i>désolée</i>. Mademoiselle Muiron, frappée
-du bon air et de la belle figure de cet auditeur inespéré,
-s'empara de lui comme d'une proie. Elle était de ces
-personnes qui, sans avoir beaucoup de jugement, ont
-une certaine pénétration superficielle. Dès le premier
-salut échangé avec lui, elle comprit fort bien que l'inconnu
-éprouvait un secret embarras et ne cherchait
-qu'une échappatoire pour se dérober bien vite au reproche
-qu'il méritait. Ce n'était pas le compte de la bonne
-Muiron. Elle alla au-devant de ses scrupules et lui
-fournit, avec une rare présence d'esprit, le prétexte qu'il
-eût en vain cherché pour motiver sa présence à pareille
-heure dans le jardin.</p>
-
-<p>&mdash;Monsieur était curieux de voir nos antiques? lui
-dit-elle d'un air prévenant. Oh! mon Dieu, nous ne les
-cachons pas, et je voudrais qu'ils méritassent la peine
-qu'il a prise d'entrer ici.</p>
-
-<p>D'Argères, frappé de la jolie et facile prononciation de
-celle qu'il s'obstinait à prendre pour une mère, crut
-voir une épigramme bien décochée dans cette avance
-naïve, et se confondit en excuses.</p>
-
-<p>&mdash;En effet, dit-il en jetant un regard sur les torses
-brisés qui lui avaient servi de siége et dont il ne se
-souciait pas le moins du monde, je suis amateur passionné&hellip;
-occupé de recherches&hellip; et fort distrait de mon
-naturel. Je n'aurais pas dû me permettre, chez des
-femmes&hellip; Entrer ainsi, je suis impardonnable&hellip; Je me
-retire désolé&hellip;</p>
-
-<p>&mdash;Mais non, mais non! s'écria Toinette en lui barrant
-le passage de l'allée étroite dans laquelle il voulait s'élancer;
-restez et regardez à votre aise, monsieur! Il
-paraît que c'est très-beau, quoique bien abîmé. Moi, je
-n'y connais rien, je le confesse, mais ce sont des curiosités.
-C'est le grand-oncle de madame de Monteluz, un
-homme instruit, qui demeurait ici autrefois, et qui avait
-recueilli cela aux environs. Il paraît que c'est du temps
-des Romains.</p>
-
-<p>&mdash;Oui, en effet, c'est romain, dit d'Argères d'un air
-capable dont il riait en lui-même.</p>
-
-<p>&mdash;Il y en a qui prétendent que c'est même du temps
-des Gaulois.</p>
-
-<p>&mdash;Ma foi, oui, reprit d'Argères, ça pourrait bien être
-gaulois!</p>
-
-<p>&mdash;Si monsieur veut les dessiner&hellip;</p>
-
-<p>&mdash;Oh! je craindrais d'abuser&hellip;</p>
-
-<p>&mdash;Nullement, monsieur; madame n'est pas levée et
-vous ne gênerez personne.</p>
-
-<p>D'Argères, comprenant enfin qu'il n'était pas en présence
-d'une autorité supérieure, se sentit tout à coup fort
-à l'aise.</p>
-
-<p>&mdash;Merci, dit-il un peu brusquement, je ne dessine pas.</p>
-
-<p>&mdash;Ah! je comprends, monsieur écrit!</p>
-
-<p>&mdash;Non plus, je vous jure.</p>
-
-<p>&mdash;Sans doute, sans doute! écrire sur des choses si
-peu certaines&hellip; Monsieur a le goût des collections? monsieur
-se compose un musée?</p>
-
-<p>&mdash;Pas davantage.</p>
-
-<p>&mdash;Ah! monsieur a bien raison, c'est ruineux; monsieur
-se contente d'être savant et de s'y connaître. C'est
-le mieux, bien certainement.</p>
-
-<p>&mdash;Oui-da, pensa le voyageur, je suis venu ici par curiosité,
-mais voici une suivante qui veut m'en punir en
-exerçant la sienne sur moi avec usure!</p>
-
-<p>Et, comme il ne répondait pas, Toinette reprit:</p>
-
-<p>&mdash;Monsieur est de Paris, cela se voit.</p>
-
-<p>&mdash;Vous trouvez?</p>
-
-<p>&mdash;Cela se sent tout de suite. L'accent, l'habillement&hellip;
-Oh! certainement, vous n'êtes pas un provincial.
-Monsieur est en visite probablement chez le baron
-de West? C'est à deux pas d'ici. C'est un homme fort honorable,
-d'un âge mûr, et qui serait pour madame un
-bon voisin et un véritable ami, j'en suis sûre, si elle ne
-s'obstinait pas à ne recevoir personne.</p>
-
-<p>&mdash;Après tout, pensa encore d'Argères, puisque je suis
-venu pour savoir à quoi m'en tenir sur l'état mental de
-cette voisine, et qu'il m'est si facile de me satisfaire,
-pourquoi ne contenterais-je pas cette babillarde de soubrette
-en l'écoutant? Questionner et répondre sont un
-seul et même plaisir pour ces sortes de natures.&mdash;Comment
-appelez-vous votre maîtresse? dit-il d'un ton doucement
-familier, en se rasseyant sur les blocs de marbre.</p>
-
-<p>Toinette, charmée du procédé, ne se le fit pas demander
-deux fois, et, s'asseyant aussi sur une grosse boule
-qui avait bien pu représenter la tête d'un dieu:</p>
-
-<p>&mdash;Mais je vous l'ai déjà nommée! s'écria-t-elle: c'est
-madame de Monteluz!</p>
-
-<p>&mdash;Qui était mademoiselle de?&hellip; fit d'Argères de l'air
-d'un homme qui connaît toutes les femmes du grand
-monde et qui cherche à se remémorer.</p>
-
-<p>&mdash;C'était mademoiselle Laure de Larnac.</p>
-
-<p>&mdash;Une famille languedocienne? Tous les noms en ac&hellip;</p>
-
-<p>&mdash;Oui, monsieur. Languedocienne d'origine; mais,
-depuis longtemps, les Larnac étaient fixés en Provence,
-du côté de Vaucluse. Un beau pays, monsieur! les
-amours de Pétrarque! Et des propriétés! madame a là
-un château&hellip; Si elle voulait l'habiter, au lieu de cette
-affreuse masure, de ce pays sauvage! De tout temps,
-monsieur, les Larnac ont fait honneur à leur fortune.
-Les Monteluz aussi, car ce sont deux familles d'égale volée.
-Il y a eu un marquis de Monteluz, grand-père du
-marquis dont madame est veuve, qui n'allait jamais à
-Paris et à la cour, par conséquent, sans dépenser&hellip;</p>
-
-<p>&mdash;Quel âge avait le mari de madame? demanda d'Argères,
-qui craignit une généalogie.</p>
-
-<p>&mdash;Hélas! monsieur, vingt ans! l'âge de madame.
-Deux beaux, deux bons enfants qui avaient été élevés
-ensemble! Ils étaient cousins germains. Les Larnac et
-les Monteluz&hellip;</p>
-
-<p>&mdash;Et madame a maintenant?&hellip;</p>
-
-<p>&mdash;Vingt-trois ans, monsieur, tout au juste. Monsieur
-le marquis n'a vécu que six mois après son mariage. Il
-s'est tué à la chasse&hellip; Un accident affreux! En sautant
-un fossé, son fusil&hellip;</p>
-
-<p>&mdash;Pourquoi diable allait-il à la chasse? dit brusquement
-d'Argères; après six mois de mariage, il n'était
-donc déjà plus amoureux de sa femme?</p>
-
-<p>&mdash;Oh! que si fait, monsieur! Amoureux comme un
-fou, comme un ange qu'il était, le pauvre enfant!</p>
-
-<p>&mdash;Alors il était bête, dit d'Argères, entraîné fatalement
-par je ne sais quel instinct de jalousie à dénigrer
-le défunt.</p>
-
-<p>&mdash;Non, monsieur, reprit Toinette. Il n'était pas bête,
-il savait se faire aimer.</p>
-
-<p>Elle fit cette réponse sur un ton moitié sublime, moitié
-ridicule, qui était toute l'expression de son âme naïve
-et rusée, de son caractère <i>poseur</i> et sincère en même
-temps; puis elle continua en baissant la voix d'une manière
-confidentielle:</p>
-
-<p>&mdash;Il n'avait pas reçu une éducation bien savante, il
-avait fort bon ton: les gens de naissance sucent le savoir-vivre
-avec le lait de leur mère; mais il avait fort peu
-quitté sa province, et mademoiselle de Larnac eût pu
-choisir un mari plus brillant, plus cultivé, plus semblable
-à elle, mais non pas un plus galant homme ni un c&oelig;ur
-plus généreux. Ils avaient été élevés ensemble, je vous
-l'ai dit, sous les yeux de madame de Monteluz et sous
-les miens, car mademoiselle fut orpheline dès l'âge de
-quatre à cinq ans, et madame sa tante fut sa tutrice avant
-de devenir sa belle-mère. Nous vivions dans ce beau
-château près de Vaucluse, où la marquise vint se fixer,
-et les deux enfants étaient inséparables. Octave était si
-doux, si complaisant, si grand, si fort, si beau, si bon!
-Quand mademoiselle eut douze ans, malgré qu'elle fût
-l'innocence même, et qu'elle parlât de son petit mari
-avec la même idée qu'une s&oelig;ur peut avoir pour son
-frère, madame de Monteluz me dit:</p>
-
-<p>»&mdash;Ma chère Muiron, ces enfants s'aiment trop. Voici
-le moment où cette amitié peut nuire à leur repos, à
-leur raison, à leur réputation même. Laure étant plus
-riche que mon fils, on ne manquera pas de dire que je
-l'élève dans la pensée de faire faire un bon mariage à
-Octave et que je l'accapare à notre profit. Il faut qu'elle
-passe quelques années au couvent, loin de nous, qu'elle
-apprenne à se connaître, à s'apprécier elle-même.
-Quand elle sera en âge de se marier, elle n'aura pas été
-influencée, car elle aura eu le temps d'oublier; elle sera
-libre, et si, alors, elle aime encore mon fils, ce sera tant
-mieux pour mon fils. Je n'aurai rien à me reprocher.</p>
-
-<p>»Ce plan était bien sage, mais il ne pouvait pas être
-compris par ces pauvres enfants, qui se quittèrent avec
-des larmes déchirantes. Vous eussiez dit, monsieur, la
-séparation de Paul et de Virginie. Madame de Monteluz
-eut une fermeté dont je ne me serais pas sentie capable
-pour ma part. Elle me recommanda même de ne pas
-parler trop souvent de son Octave à ma Laure; car je
-l'accompagnai, monsieur; oh! je ne l'ai jamais quittée!
-Sa pauvre mère me l'avait trop bien confiée en mourant!
-Nous fûmes envoyées à Paris au couvent du Sacré-C&oelig;ur,
-où mademoiselle eut une chambre particulière,
-et où il me fut permis de la servir et de lui faire
-compagnie après les classes. Mademoiselle était adorée
-des religieuses et de ses compagnes. Elle était des premières
-dans toutes les études. Elle réussissait dans les
-arts mieux que toutes les autres, et elle avait l'air de ne
-pas s'en douter, ce dont on lui savait un gré infini. Mais
-son plus grand plaisir était de venir causer avec moi. Et
-de qui causions-nous, je vous le demande? D'Octave,
-toujours d'Octave! Il n'y avait pas moyen de faire autrement,
-car c'était un grand amour, une sainte passion
-que l'absence augmentait au lieu de la diminuer. Quand
-mademoiselle chantait ou étudiait son piano:</p>
-
-<p>»&mdash;Cela fera plaisir à Octave, disait-elle; il aime la
-musique.</p>
-
-<p>»Si elle dessinait ou apprenait les langues, la
-poésie:</p>
-
-<p>»&mdash;Il aimera tout cela, disait-elle encore.»</p>
-
-<p>»Enfin, tout était pour lui, et c'est à lui qu'elle pensait
-sans cesse. Elle lui écrivait des lettres. Ah! monsieur,
-quelles jolies lettres! si enfant, si honnêtes et si tendres!
-Il n'y a pas de roman où j'en aie jamais trouvé
-de pareilles. Madame de Monteluz m'avait bien défendu
-de me prêter à cela, mais je ne savais pas résister. Laure
-me disait comme ça:</p>
-
-<p>»&mdash;Je sais bien, à présent, pourquoi ma bonne tante
-veut me contrarier. C'est par fierté, par délicatesse; mais
-je mourrai si je ne reçois pas de lettres d'Octave, et je
-suis bien sûre qu'elle ne veut pas ma mort.</p>
-
-<p>&mdash;Et les lettres d'Octave, comment étaient-elles? dit
-d'Argères, qui ne pouvait se défendre d'écouter avec
-attention.</p>
-
-<p>&mdash;Ah! dame! les lettres d'Octave étaient bien gentilles,
-bien honnêtes et bien aimantes aussi; mais ce
-n'était pas ce style, cette grâce, cette force. Il fallait deviner
-un peu ce qu'il voulait dire. Octave n'aimait pas
-l'étude. Il aimait trop le mouvement, la vie de château,
-la chasse, le grand air&hellip;</p>
-
-<p>&mdash;Quand je vous le disais! s'écria d'Argères. Il était
-bête! Ceux qu'on adore sont toujours comme cela.</p>
-
-<p>&mdash;Eh bien, il était un peu simple, je vous l'accorde,
-répondit Toinette, qui prenait plaisir à être écoutée; il
-avait le tempérament rustique, et, en fait de talents, il
-n'avait pas de grandes dispositions.</p>
-
-<p>&mdash;Oui, en fait de musique, il aimait la grosse trompe,
-et, en fait de langues, il écorchait la sienne. Je parie qu'il
-avait l'accent marseillais?</p>
-
-<p>&mdash;Pas beaucoup, monsieur; mais qu'est-ce que cela
-fait quand on aime?</p>
-
-<p>&mdash;S'il eût aimé, il se fût instruit pour être digne d'une
-femme comme votre Laure.</p>
-
-<p>&mdash;S'il eût pensé devoir le faire, il l'eût fait. Mais il
-n'y songea point, et, comme ma Laure n'y songea point
-non plus, il resta comme il était. Quand le temps d'épreuves
-parut devoir être fini, mademoiselle avait dix-huit
-ans. Les deux amants se revirent sous les yeux de
-la mère, à Paris. Octave pleura, Laure s'évanouit. En reconnaissant
-que cette passion n'avait fait que grandir,
-madame de Monteluz fut bien embarrassée. Son fils était
-trop jeune pour se marier. Elle voulait qu'il eût au moins
-vingt ans. Laure devait-elle attendre jusque-là pour s'établir?
-Laure jura qu'elle attendrait, et elle attendit. Madame
-de Monteluz fit voyager son fils, et resta à Paris,
-où elle conduisit mademoiselle dans le monde, disant
-et pensant toujours, la noble dame, qu'elle ne devait pas
-éviter, mais chercher, au contraire, l'occasion de faire
-connaître à sa pupille les avantages de sa fortune, les
-bons partis où elle pouvait prétendre et les hommes qui
-pouvaient lui faire oublier son ami d'enfance. Tout cela
-fut inutile. Mademoiselle passa à travers les bals et les
-salons comme une étoile. Elle y fut remarquée, admirée,
-adorée&hellip; C'est là que monsieur a dû la rencontrer.</p>
-
-<p>Cette question fut lancée avec un éclair de pénétration
-subite qui fit sourire d'Argères.</p>
-
-
-<div class="chapter"></div>
-<h2 class="nobreak">III</h2>
-
-
-<p>D'Argères avait oublié de se mettre en garde, et la curiosité
-de la Muiron semblait s'être assoupie dans son
-bavardage; mais elle se réveillait en sursaut et semblait
-s'écrier: «Mais à propos, à qui ai-je le plaisir d'ouvrir
-mon c&oelig;ur? Vos papiers, monsieur, s'il vous plaît, avant
-que je continue.»</p>
-
-<p>Un sourire moqueur, où la fine Muiron devina une intention
-taquine, effleura les lèvres de d'Argères; mais
-tout à coup, par une illumination soudaine de la mémoire,
-il vit passer devant lui une figure dont l'image l'avait
-frappé, et dont le nom seul s'était envolé.</p>
-
-<p>&mdash;Laure de Larnac? s'écria-t-il. Oui! au Conservatoire
-de musique, tout un carême. Elle connaissait le père
-Habeneck! Il allait lui parler dans sa loge. La tante, belle
-encore, digne, un peu roide, et la jeune fille, un ange!
-toujours vêtue avec un goût, une simplicité!&hellip; des yeux
-noirs admirable, des traits, une taille, une grâce!&hellip;
-Quel beau front! quels cheveux! et l'air intelligent,
-mélancolique, attentif. Pâle, avec un air de force et de
-santé pourtant; de la fermeté dans la douceur. Oui, oui,
-je l'ai vue, je la vois encore!</p>
-
-<p>&mdash;Alors monsieur est musicien? dit Toinette en le regardant
-avec persistance comme pour se rappeler à son
-tour. Il venait beaucoup d'artistes chez ces dames, et
-pourtant.</p>
-
-<p>&mdash;Faites-moi le plaisir de continuer, répondit d'Argères
-d'un ton d'autorité qui domina Toinette.</p>
-
-<p>&mdash;Eh bien, monsieur, j'arrive au dénouement, reprit-elle.
-Les vingt ans des amants révolus, il fallut bien les
-marier, car le jeune homme devenait fou, et mademoiselle
-s'obstinait à refuser tous les partis et ne voulait que
-lui. On revint faire les noces en Provence, et, six mois
-après, une affreuse mort&hellip;</p>
-
-<p>&mdash;Qui a laissé la veuve inconsolable, à ce qu'on dit?
-Voyons, est-ce vrai mademoiselle Muiron? La main sur
-le c&oelig;ur, vous qui êtes une personne d'esprit et de sens,
-croyez-vous aux éternels regrets?</p>
-
-<p>&mdash;Mon Dieu, j'étais comme vous, je n'y croyais pas
-d'abord; je me disais: «C'est du vrai désespoir, mais enfin
-madame est si jeune, si belle, la vie est si longue!
-Et puis madame fera encore des passions malgré elle,
-et, un beau jour, elle voudra exister: elle aimera de
-nouveau, elle qui n'a vécu encore que d'amour, et qui
-en vit toujours par le souvenir: elle se remariera!»</p>
-
-<p>&mdash;Et à présent?&hellip;</p>
-
-<p>&mdash;A présent, monsieur, savez-vous qu'il y a tantôt
-trois ans qu'elle est veuve, et qu'elle est pire que le
-premier jour?</p>
-
-<p>&mdash;On dit qu'elle est folle; l'est-elle en effet?</p>
-
-<p>D'Argères lança cette question comme Toinette lui avait
-lancé les siennes, à l'improviste, résolu à s'emparer de
-son premier moment de surprise.</p>
-
-<p>Mais la Muiron ne broncha pas et répondit d'un air
-triste:</p>
-
-<p>&mdash;Oui, je sais bien qu'on le croit, parce que les <i>âmes
-vulgaires</i> ne comprennent pas la vraie douleur. Plût au
-ciel qu'elle le fût un peu, folle! Ce serait une crise, les
-médecins y pourraient quelque chose, et j'espérerais une
-révolution dans ses idées; mais ma pauvre maîtresse a
-autant de force pour regretter qu'elle en a eu pour espérer.
-Oui, monsieur, elle regrette comme elle a su attendre.
-Elle est calme à faire peur. Elle marche, elle dort,
-elle vit à peu près comme tout le monde, sauf qu'elle
-paraît un peu préoccupée; vous ne diriez jamais, à la
-voir, qu'elle a la mort dans l'âme.</p>
-
-<p>&mdash;Je voudrais bien la voir, dit naïvement d'Argères.
-Est-ce que c'est impossible?</p>
-
-<p>&mdash;Impossible, non, si je sais qui vous êtes, dit Toinette
-triomphant d'avoir mis enfin l'inconnu au pied du
-mur.</p>
-
-<p>&mdash;Mademoiselle Muiron, répondit d'Argères avec un
-accent énergique sans emphase, je suis un honnête
-homme, voilà ce que je suis.</p>
-
-<p>Le côté sentimental et irréfléchi du caractère de Toinette
-céda un instant. Elle regarda la belle et sympathique
-physionomie de d'Argères avec un intérêt irrésistible;
-mais ses instincts cauteleux et ses niaises habitudes
-reprirent le dessus.</p>
-
-<p>&mdash;Oui, vous êtes un charmant garçon, reprit-elle;
-mais le sort ne vous a peut-être pas placé dans une position
-à pouvoir prétendre&hellip;</p>
-
-<p>&mdash;Prétendre à quoi? s'écria d'Argères, révolté des
-idées que semblait provoquer en lui cette sorte de
-duègne.</p>
-
-<p>Mais la duègne était perverse avec innocence; encore
-<i>perverse</i> n'est-il pas le mot; elle n'était que dangereuse,
-et d'autant plus dangereuse qu'au fond elle était de bonne
-foi.</p>
-
-<p>&mdash;Je n'irai pas par quatre chemins, dit-elle: prétendre
-à la voir, c'est prétendre à l'aimer; car, si vous avez le
-c&oelig;ur libre, je vous défie bien&hellip;</p>
-
-<p>&mdash;Vous croyez les c&oelig;urs bien inflammables, doña
-Muiron! dit en riant d'Argères.</p>
-
-<p>&mdash;Monsieur croit plaisanter, répondit-elle en souriant
-aussi. Ce titre m'appartient: je sors d'une famille espagnole,
-mes parents étaient nobles.</p>
-
-<p>&mdash;Soit! mais, en admettant que je n'aie pas le c&oelig;ur
-libre,&mdash;et, d'ailleurs, n'ayez pas tant de sollicitude pour
-moi,&mdash;quel danger supposez-vous donc pour votre maîtresse
-à ce que je la voie passer ou s'asseoir dans le jardin,
-ou regarder par-dessus sa haie, à supposer que j'aie besoin
-de votre protection pour satisfaire cette fantaisie?</p>
-
-<p>&mdash;Oh! pour elle, il n'y en a aucun, malheureusement
-peut-être; car, si elle pouvait remarquer que vous êtes
-beau et bien fait, que vous avez un son de voix enchanteur
-et des manières parfaites, elle serait à moitié sauvée;
-mais elle ne vous verrait peut-être seulement pas,
-tout en ayant les yeux attachés sur vous.</p>
-
-<p>&mdash;Eh bien, alors! A quelle heure se lève-t-elle? quand
-met-elle la tête à sa fenêtre?</p>
-
-<p>&mdash;Elle n'a pas d'heure. Mais écoutez, monsieur le
-mystérieux! je sais tout, car je devine tout.</p>
-
-<p>&mdash;Quoi donc? s'écria d'Argères stupéfait.</p>
-
-<p>&mdash;Vous êtes amoureux de madame, amoureux depuis
-longtemps. Vous la connaissez. Vous n'êtes pas venu ici
-par hasard. Vous me questionnez, non pas pour apprendre
-ce qui la concerne dans le passé, mais pour entendre
-parler d'elle, pour savoir si elle revient un peu de son
-désespoir. Enfin, depuis une heure, vous vous moquez
-de moi en faisant semblant de vous souvenir vaguement
-de la belle Laure de Larnac. Tenez, vous êtes un de
-ceux qui l'ont demandée en mariage, et, repoussé comme
-tant d'autres, vous n'avez pu l'oublier. Vous espérez qu'à
-présent&hellip;</p>
-
-<p>&mdash;Ta ta ta! quelle imagination vous avez! dit d'Argères.
-Vous êtes un bas bleu, doña Antonia Muiron!
-vous faites des romans. Eh bien, je vais vous en conter
-un qui est la vérité.</p>
-
-<p>»J'avais un ami, un pauvre ami sentimental, romanesque
-comme vous. Il n'était pas riche, il n'était pas
-beau. Il avait du talent, il était dans les seconds violons
-à l'Opéra; il était de la société des concerts au Conservatoire.
-C'est là qu'il vit la belle Laure, et que, sans la connaître,
-sans rien espérer, sans oser seulement lui faire
-pressentir son amour, il conçut pour elle une de ces
-belles passions qu'on trouve dans les livres et quelquefois
-aussi dans la réalité. Il me la montra, cette charmante
-fille; il me la nomma, car il savait son nom par M. Habeneck,
-et je crois que c'est tout ce qu'il savait d'elle. Il
-la dévorait des yeux; il voyait bien qu'il y avait tout un
-monde entre elle et lui. Il n'espérait et n'essayait rien. Il
-vivait heureux dans sa muette contemplation. Il était
-ainsi fait. C'était un esprit nuageux: il était Allemand.</p>
-
-<p>»Il la perdit de vue; il l'oublia. Il en aima une autre,
-deux autres, trois ou quatre, peut-être, de la même façon.
-Il épousa sa blanchisseuse. C'était un vrai Pétrarque,
-moins les sonnets. Il est parti pour l'Allemagne, où il
-est maître de chapelle de je ne sais quel petit souverain.</p>
-
-<p>»Vous voyez bien que ce n'était pas moi, et je vous
-donne ma parole d'honneur que je ne connais pas autrement
-votre maîtresse, et que, sans le hasard qui
-m'amène dans ce pays, joint au hasard de votre agréable
-conversation, son nom ne serait peut-être jamais rentré
-dans ma mémoire.</p>
-
-<p>&mdash;Pauvre jeune homme! dit Toinette, qui paraissait
-ne songer qu'au héros du récit de d'Argères. Il était&hellip;
-Alors, monsieur est musicien?</p>
-
-<p>&mdash;Encore? dit d'Argères en riant. Eh bien, oui, je
-sais la musique; je l'aime avec passion. J'ai entendu
-chanter votre maîtresse hier au soir, en passant derrière
-cette vigne. Elle chante admirablement. On m'a dit
-qu'elle n'avait pas sa raison. Cela m'a fait peur; j'en ai
-rêvé. Je suis venu ici sans trop savoir pourquoi. Je suis
-l'hôte et l'ami du baron de West. Je suis ce que, dans
-vos idées, vous appelez bien né. Je m'appelle d'Argères.
-Je ne suis ni mauvais sujet ni endetté. Êtes-vous satisfaite?
-êtes-vous tranquille? et puis-je prétendre à l'insigne
-honneur d'apercevoir le bout du nez de votre maîtresse?</p>
-
-<p>&mdash;Tenez, la voilà, monsieur, répondit Toinette en se
-levant avec vivacité et en courant au-devant d'une personne
-que d'Argères ne voyait pas encore, mais qui
-avait fait crier faiblement la porte du jardin.</p>
-
-
-<p>Journal de Comtois.</p>
-
-<p>Je me trouve dans une position bien désespérante, qui
-est de m'ennuyer à mourir dans ce pays barbare et de
-ne pas savoir combien de jours encore il faudra y rester.
-Voilà le baron de West qui était parti pour vingt-quatre
-heures à Lyon, et qui, sur son retour, s'arrête à
-Vienne, retenu, disent ses gens, par des affaires désagréables.
-Il paraîtrait qu'il a de grands embarras de fortune.
-On ne comprend rien à la fantaisie de mon
-maître, qui, au lieu de se rendre à Vienne pour causer
-avec son ami, comme il paraît s'y être engagé, aime
-mieux continuer à l'attendre ici. Après ça, c'est peut-être
-la peur que j'en ai qui me fait parler, car il ne me
-fait pas l'honneur de me dire ses volontés. Mais il avait
-tout de même un drôle d'air en me disant, ce soir:</p>
-
-<p>&mdash;Comtois, vous me ferez blanchir six cravates.</p>
-
-<p>Monsieur est de plus en plus singulier. Il est dehors
-toute la journée, et à peine fait-il jour, qu'il se remet en
-campagne. Il ne chasse pas, il ne fait pas d'herbiers, il
-ne court pas les filles de campagne, car on le saurait
-déjà, et on le rencontre toujours seul. Enfin, il m'est
-venu une idée qui me tourmente: c'est que monsieur,
-avec son air distrait, est peut-être fou. Pour or ni argent,
-je ne resterais au service d'un fou, quand même je devrais
-l'abandonner sur un chemin. Je ne suis pas
-égoïste, mais la vue d'un homme sans raison me
-cause une peur qui m'a toujours empêché de boire.</p>
-
-<p>Je vas écrire à ma femme de m'envoyer de ses nouvelles
-ici; ça forcera bien monsieur de me dire où
-nous allons, quand il sera question de faire suivre les
-lettres.</p>
-
-
-<h3>Fragments d'une lettre de d'Argères.</h3>
-
-<hr />
-
-
-<p>A propos, si tu as des nouvelles de notre pauvre
-Daniel, tu songeras à m'en donner. J'ai pensé à lui,
-depuis deux jours, plus que je n'ai fait peut-être en
-toute ma vie, grâce à une circonstance assez romanesque.</p>
-
-<p>Tu te rappelles sa passion extatique pour la belle Laure,
-cette brune pâle, qui, de sa petite loge d'avant-scène, ne
-jetait pas seulement un regard sur lui et ne s'est jamais
-doutée qu'elle eût un adorateur sous ses pieds. Il nous la
-faisait tant remarquer et il la célébrait d'une façon si comique,
-qu'il fallait qu'elle fût belle comme trente houris
-pour qu'il ne lui attirât pas nos moqueries; mais elle
-était incontestable, et la poésie même de Daniel ne pouvait
-pas nous empêcher de la regarder avec l'admiration
-désintéressée qui nous était commandée par le destin.</p>
-
-<p>Eh bien, imagine-toi qu'hier matin, en flânant dans la
-campagne, j'ai découvert cette même Laure, toujours
-belle, mais veuve désespérée, et volontairement cloîtrée
-dans une espèce de ruine, au fond des déserts légèrement
-raboteux du Vivarais.</p>
-
-<p>&mdash;Voilà, diras-tu, ce que c'est que d'épouser un marquis!
-Si elle eût daigné s'informer de notre ami Daniel
-et le rendre heureux, elle ne serait pas veuve. Il n'y a
-que les gens qui meurent d'amour et de faim pour échapper
-à tous les dangers et devenir centenaires.</p>
-
-<p>Je peux te dire pourtant, sans plaisanter, qu'elle m'a
-fait une très-vive impression, cette pauvre désolée, car
-c'est ainsi qu'on l'appelle dans le pays. Je ne crois pas
-qu'il y ait place pour le désir de la possession, dans l'esprit
-de ceux qui la voient, sans être des brutes, car autant
-vaudrait se fiancer avec la mort (moralement parlant);
-mais c'est un beau personnage à étudier. Il vous émeut,
-il vous remue comme une Desdemona rêveuse, comme
-une Ariane délaissée; et je ne vois pas pourquoi, lorsque
-nous nous laissons aller à frémir ou à pleurer devant
-des fictions de théâtre ou de roman, nous ne nous intéresserions
-pas en artistes au chagrin d'une personne
-naturelle. L'artiste n'est pas <i>ce qu'un vain peuple pense</i>. Il
-n'est ni blasé, ni sceptique, ni moqueur quand il regarde
-au fond de lui-même. On croit que nous ne pleurons pas
-de vraies larmes, nous autres, et que toute notre âme est
-dans nos nerfs. Ils n'ont de l'artiste que le titre usurpé,
-ceux qui ne sentent pas en eux un foyer de sensibilité
-toujours vive et d'enthousiasme toujours prêt à flamber.</p>
-
-<p>J'étais déjà au courant de l'histoire de son mariage et
-de son veuvage, quand j'ai vu, hier matin, la belle désolée
-au soleil levant. Il n'y a pas beaucoup de femmes
-qu'on puisse regarder à pareille heure sans en rabattre.
-Celle-là y gagne encore: mieux on la voit, plus on trouve
-qu'elle est bonne à voir. Et pourtant, c'est triste. Figure-toi,
-mon ami, l'image de la douleur, le désespoir personnifié,
-ou, pour mieux dire, la désespérance vivante, car il
-n'y a là ni larmes, ni soupirs, ni cris, ni contorsions.
-C'est effrayant de tranquillité, au contraire. C'est morne
-et incommensurable comme une mer de glace. Elle est
-toujours habillée de blanc; c'est sa manière de continuer
-son deuil, qu'elle ne veut pas rendre officiellement
-exagéré. Elle prétend ainsi ne le jamais quitter sur ses
-vêtements ni dans sa vie, et s'arranger pour n'affliger les
-yeux de personne. Je sais beaucoup d'autres choses sur
-elle, grâce au babil d'une suivante vieillotte qui m'a pris
-en amour, Dieu sait pourquoi.</p>
-
-<p>Ce que mes yeux seuls m'ont appris bien clairement,
-c'est qu'elle est frappée sans remède. Je craignais d'abord
-qu'elle ne fût folle; tu sais ma terreur des fous! et,
-pendant quelques instants, je me suis senti fort mal à
-l'aise; mais sa bizarrerie m'a paru très-compréhensible,
-et même très-logique, dès que je me suis trouvé dans
-son intimité.</p>
-
-<p>Car nous voilà très-liés en quarante-huit heures, et
-c'est si singulier, qu'il faut que je te le raconte. Ça ne ressemble
-à rien de ce qui peut arriver dans le monde auquel
-elle appartient et auquel j'ai appartenu; et il faut
-une disposition exceptionnelle comme celle de son âme
-malade, pour que notre connaissance se soit faite ainsi.</p>
-
-<p>La suivante, Toinette, est dévouée à sa manière. A
-tout prix, elle voudrait la distraire et la consoler, fallût-il
-la compromettre et la perdre; mais, quand je serais
-d'humeur à profiter de ce beau zèle, une vertu qui prend
-sa source dans le c&oelig;ur même se défendrait, je crois, sans
-péril, contre toutes les duègnes et toutes les sérénades
-de l'Espagne et de l'Italie.</p>
-
-<p>Ladite Toinette, lorsque sa maîtresse entra dans le
-jardin, où je m'étais introduit sans préméditation grave,
-et où, depuis une heure, nous parlions d'elle, courut à
-sa rencontre et parut vouloir lui faire rebrousser chemin
-avant qu'elle me remarquât. Mais la dame est obstinée
-comme l'inertie, et elle était déjà assez près de moi,
-lorsque je la vis me chercher des yeux en disant:</p>
-
-<p>&mdash;Ah! où donc? qui est-ce?</p>
-
-<p>&mdash;C'est un voyageur, un Parisien, répondit l'autre:
-un ami du baron de West, un homme <i>comme il faut</i>.</p>
-
-<p>&mdash;Est-ce qu'il demande à me voir? reprit la désolée en
-s'arrêtant.</p>
-
-<p>&mdash;Oh! non certes! Ce n'est pas une heure à rendre
-des visites.</p>
-
-<p>&mdash;C'est vrai. Que veut-il donc?</p>
-
-<p>&mdash;Il regardait les statues et il allait se retirer.</p>
-
-<p>&mdash;Fort bien, qu'il les regarde.</p>
-
-<p>&mdash;Il craindra sans doute d'être importun.</p>
-
-<p>&mdash;Non; dis-lui qu'il ne me gêne pas.</p>
-
-<p>Elle se trouvait vis-à-vis de moi; elle me fit un salut
-poli où il y avait de la grâce naturelle, et rien de plus.
-Puis elle passa et disparut derrière les arbres.</p>
-
-<p>La Muiron me dit:</p>
-
-<p>&mdash;Vous êtes content, j'espère; vous l'avez vue. A présent,
-vous allez vous sauver.</p>
-
-<p>Pourquoi me serais-je sauvé, puisqu'on me permettait
-de rester? Ce fut la Toinette qui sortit du jardin ou qui
-feignit d'en sortir, curieuse probablement de voir de
-quel air je regardais la belle Laure. Pendant quelques
-moments, je crus me sentir sous son &oelig;il d'Argus, clignant
-à travers quelque bosquet. Mais je l'oubliai bientôt pour
-ne songer qu'à regarder en effet sa maîtresse.</p>
-
-<p>Quant à celle-ci, après avoir fait lentement le tour
-d'un carré de verdure grillé par le soleil, elle revint s'asseoir
-sur un banc contre un mur chargé de vignes, et si
-près de moi, si bien placée en profil, qu'un sot eût pu
-croire qu'elle posait là pour se faire admirer.</p>
-
-<p>Mais, malheureusement pour mon amour-propre, la
-vérité est qu'elle m'avait déjà parfaitement oublié. Je pus
-donc me laisser aller à une contemplation qui eût fait
-la béatitude ou plutôt la catalepsie de notre ami Daniel.</p>
-
-<p>Je n'étais pas tout à fait tranquille cependant. A la
-trouver si absorbée, l'idée de la folie me revenait, et je
-craignais toujours de la voir se livrer à quelque excentricité
-affligeante. Il n'en fut rien. Elle resta presque un
-quart d'heure immobile comme une statue. Le soleil
-montait, et, se faisant déjà chaud, tombait sur sa tête
-nue, sans qu'elle prît garde à lui plus qu'à moi. Elle a
-toujours ces magnifiques cheveux bruns touffus et bouffants
-qui font comme une couronne naturelle à sa tête
-de Muse; mais ce n'est pas la Muse antique qui regarde
-et commande: c'est la Muse de la renaissance qui rêve
-et contemple.</p>
-
-<p>Elle a beaucoup souffert, sans doute, et la Muiron
-m'a dit qu'elle avait été dangereusement malade pendant
-plus d'un an; mais la force et la santé sont revenues.
-Le plus complet détachement de la vie a répandu
-sur sa beauté, dont nous remarquions autrefois
-l'expression doucement sérieuse, un sérieux encore
-plus doux. Cela est même très-étrange; elle n'a pas l'air
-triste, elle a l'air attentif et recueilli, comme elle l'avait
-en écoutant les symphonies de Beethoven. Mais il
-semble qu'elle écoute encore une musique plus belle, et
-qu'elle soit recueillie dans une satisfaction plus profonde.
-Elle a même pris un peu d'embonpoint qui manquait
-aux contours de son visage et de son buste. Son teint
-est toujours pâle, avec cette nuance légèrement ambrée
-qui exclut la pénible idée d'une organisation trop lymphatique.
-Il y a encore du sang et de la vie sous ce
-beau marbre. Ce qui paraît mort, bien mort, c'est la
-volonté.</p>
-
-<p>Pourtant l'expression du visage ne trahit ni la faiblesse
-ni l'abattement. Cette âme n'est pas épuisée; elle
-s'attache à je ne sais quelle certitude qui n'est certainement
-pas de ce monde.</p>
-
-<p>Je remarquai aussi que, contre mon attente, il n'y
-avait ni désordre dans sa chevelure, ni lâcheté dans sa
-mise. Sa robe et son peignoir de mousseline étaient
-flottants et non traînants. Ses formes admirables donnent
-à ses amples vêtements l'élégance chaste des draperies
-antiques.</p>
-
-<p>Je n'avais jamais vu ses pieds ni remarqué ses mains.
-Ce sont des modèles, des perfections. Enfin, c'est tout
-un idéal que cette femme. Mais notre fou de Daniel
-avait raison de nous dire, dans son jargon, que c'était
-un poëme pour ravir l'âme, et non un être pour émouvoir
-les sens.</p>
-
-<p>La vieille fille revint avec un thé sur un plateau. Elle
-approcha une petite table verte et causa avec sa maîtresse
-un instant, pendant que je me disposais à partir; mais
-j'étais emprisonné dans une sorte d'impasse. Il me fallait
-traverser l'endroit même où déjeunait madame de
-Monteluz, ou couper à travers les buissons, ce qui eût
-pu lui sembler extraordinaire. Je pris le parti d'aller la
-saluer en me retirant; mais elle m'arrêta au passage
-par une politesse qui me jeta dans le plus grand étonnement.</p>
-
-<p>Comme elle me rendait mon salut d'un air qui ne
-témoignait ni surprise ni mécontentement, je me hasardai
-à lui demander pardon de mon importunité. Je
-crus rêver quand elle me répondit sans embarras ni circonlocution:</p>
-
-<p>&mdash;C'est moi, monsieur, qui vous demande pardon de
-n'avoir pas fait attention à vous; mais j'ai perdu ici l'habitude
-de me conduire en maîtresse de maison. Cette
-habitation est si laide et si pauvre, que je ne songe pas à
-en faire les honneurs. Je n'oserais pas non plus vous
-inviter à partager mon maigre déjeuner; mais on s'occupe
-à vous en préparer un meilleur.</p>
-
-<p>J'eus besoin de me rappeler les coutumes hospitalières
-du pays pour ne pas trouver cette brusque invitation déplacée.
-Je regardai la femme de chambre, qui me fit rapidement
-signe d'accepter.</p>
-
-<p>&mdash;Oui, oui, monsieur, s'écria-t-elle en me poussant
-un siége de jardin vis-à-vis de sa maîtresse, je cours
-veiller à cela, et je reviendrai vous avertir.</p>
-
-<p>Et elle partit, légère comme une vieille linotte.</p>
-
-<p>J'étais embarrassé comme un collégien. On a beau
-avoir de l'usage, on n'est pas à l'aise dans une situation
-incompréhensible.</p>
-
-<p>&mdash;Monsieur, me dit la belle désolée en me regardant
-avec un visible effort d'attention, c'est bien impoli de
-vous avouer que je ne me souviens pas du tout de vous.
-Ce n'est pas ma faute; j'ai fait une grande maladie, j'ai
-oublié beaucoup de choses; mais la femme qui me soigne,
-et qui est une amie pour moi bien plus qu'une servante,
-m'assure que je vous ai vu, <i>autrefois</i>, chez ma tante,
-chez ma mère&hellip;</p>
-
-<p>Ici, la conversation tomba, car je balbutiai je ne sais
-quoi d'inintelligible, et madame de Monteluz pensait déjà
-à autre chose. Elle n'entendit pas mes dénégations, qui
-n'étaient peut-être pas très-énergiques. Je confesse que
-l'attrait de l'aventure me gagnait et qu'en me scandalisant
-un peu, l'officieux mensonge de l'extravagante
-Toinette ne me contrariait pas beaucoup.</p>
-
-<p>Je regardais cette femme qui ressemblait à une somnambule
-et qui, après l'effort d'une réception si gracieuse,
-était déjà à cent lieues de moi et répétait: <i>Chez
-ma mère</i>, comme si elle se parlait à elle-même.</p>
-
-<p>Il me fallut, pour deviner comment cette liaison
-d'idées, <i>ma tante, ma mère</i>, la replongeait dans son mal,
-me rappeler qu'elle avait épousé le fils de sa tante. Je vis
-qu'elle n'était point en tête-à-tête avec moi, mais avec
-le spectre de son cher Octave, assis entre nous deux, et
-cette découverte me mit tout à coup à l'aise en détruisant
-tout germe de fatuité en moi-même.</p>
-
-<p>Après une pause assez longue, elle me regarda d'un
-air étonné, comme une personne qui se réveille, et me
-demanda si je demeurais loin.</p>
-
-<p>&mdash;Mon Dieu, non, madame, répondis-je; je suis fixé
-pour quelques jours seulement à Mauzères.</p>
-
-<p>&mdash;Oui, c'est à deux ou trois lieues d'ici, n'est-ce pas?
-dit-elle parlant par complaisance et sans savoir de quoi,
-car elle ne peut ignorer que Mauzères soit à dix minutes
-de chemin de sa maison.</p>
-
-<p>&mdash;C'est beaucoup plus près que cela, répondis-je en
-souriant.</p>
-
-<p>Elle eut un imperceptible mouvement comme pour
-secouer sa tête endolorie, afin d'en écarter l'idée fixe,
-et, reprenant la parole avec une certaine volubilité,
-comme si elle eût craint d'oublier, avant de l'avoir dit, ce
-qu'elle voulait dire:</p>
-
-<p>&mdash;C'est vrai, dit-elle; le baron de West est mon
-proche voisin, à ce qu'il paraît. Je ne le vois pas, et
-c'est uniquement par sauvagerie, par inertie. Je sais que
-son caractère est aussi honorable que son talent. On
-l'aime et on l'estime beaucoup dans le pays. Il est venu
-me rendre visite; j'étais souffrante, je n'ai pu le recevoir;
-mais il a trop d'esprit pour ne pas savoir qu'une
-personne comme moi est tout excusée d'avance, et que,
-si je ne le prie pas de revenir, la privation est toute pour
-moi et non pour lui.</p>
-
-<p>&mdash;Je suis sûr, madame, que M. de West pense tout
-le contraire.</p>
-
-<p>Elle ne répondit pas. Je vis qu'il lui était presque impossible
-de soutenir une conversation, non qu'elle y
-éprouvât de la répugnance, mais parce qu'elle avait
-perdu absolument l'habitude d'échanger ses idées. Je
-me levai, très-peu désireux dès lors de profiter des
-bonnes intentions de Toinette, qui me faisait jouer un
-personnage indiscret et importun. Mais, en ce moment,
-la vieille folle arrivait et me criait d'un air triomphant:</p>
-
-<p>&mdash;Monsieur est servi! S'il veut bien me suivre&hellip;
-Je refusai. Madame de Monteluz insista.</p>
-
-<p>&mdash;Ah! monsieur, me dit-elle, ne m'ôtez pas l'occasion
-de réparer mes torts envers M. de West en traitant
-son hôte comme le mien; vous me feriez croire qu'il me
-garde rancune et qu'il vous a défendu de me les pardonner
-en son nom.</p>
-
-<p>Je suivis machinalement la Toinette. Il est bien certain
-que je mourais de faim et de lassitude. Elle me
-conduisit dans un pavillon fort délabré où il y avait deux
-chaises de paille, une table chargée de mets assez rustiques
-et une vieille causeuse couverte d'indienne déchirée.
-Par compensation, le vin du cru est bon et la vue
-magnifique.</p>
-
-<p>La Muiron s'assit vis-à-vis de moi, en personne habituée
-à <i>manger avec les maîtres</i>, et me fit les honneurs,
-tout en reprenant son bavardage. J'appris d'elle qu'après
-la mort du cher Octave, <i>madame</i> avait toujours résidé
-près de sa belle-mère aux environs de Vaucluse,
-mais que ces deux femmes, tout en s'estimant beaucoup,
-ne pouvaient se consoler l'une par l'autre. La mère est
-une âme forte et rigide en qui la douleur s'est changée
-en dévotion. Elle se soutient par la prière, par des pratiques
-minutieuses; elle est toute à l'idée du devoir et du
-salut. Il paraît que cela s'accorde en elle avec le goût du
-monde, qu'elle appelle respect des convenances et nécessité
-du bon exemple. Autant que j'ai pu en juger par
-les appréciations de la Muiron, qui est un peu folle,
-mais pas très-sotte, madame de Monteluz, la mère, est
-un esprit assez froid et absolu, qui, sans le vouloir,
-froisse l'extrême sensibilité de la désolée, et qui commence
-à s'impatienter doucement de ne pas la trouver
-plus résignée au fond de l'âme. De là un peu de persécution,
-tantôt à propos de la religion, tantôt à propos de
-l'étiquette. La pauvre jeune femme s'est trouvée mal à
-l'aise sous cette domination, qui ne gênait pas seulement
-ses actions, mais qui voulait s'étendre sur ses sentiments
-les plus intimes. Elle a emporté sa blessure dans
-la solitude, prétextant une visite à je ne sais quels parents
-du haut Languedoc, et des intérêts à surveiller.
-Elle est partie comme pour voyager et elle a marché un
-peu au hasard. Elle a trouvé sur son chemin cette jolie
-petite terre et cette vilaine petite maison, qu'un grand-oncle
-lui avait laissées en héritage et qu'elle ne connaissait
-pas. Cette solitude lui a plu. L'idée de ne connaître
-personne aux environs et de pouvoir se laisser oublier
-là, a été pour elle comme un soulagement nécessaire,
-après une contrainte au-dessus de ses forces. Elle y est
-depuis trois mois et frémit à l'idée de retourner chez les
-grands-parents vauclusois. Cette infortunée savoure
-l'horreur de son isolement et les privations d'une vie de
-cénobite, comme un écolier en vacances savoure le plaisir
-et la liberté. C'est l'officieuse Muiron qui, depuis ces
-trois mois, s'est chargée de mentir en écrivant à la belle-mère
-que sa bru avait à s'occuper de sa propriété du
-Temple, qu'elle s'en occupait, que cela lui faisait du bien,
-ajoutant chaque semaine qu'elle en avait encore pour
-une semaine. Mais toutes ces semaines tirent à leur fin,
-non pas tant parce que la belle-mère s'inquiète là-bas,
-que parce que la Muiron s'ennuie ici.</p>
-
-<p>Pourtant, depuis deux jours, les choses ont changé de
-face comme je te le dirai demain, car je m'aperçois que
-je t'écris un volume, qu'il est tard, et que tu peux te reposer,
-ainsi que moi, sur ce premier chapitre.</p>
-
-
-<div class="chapter"></div>
-<h2 class="nobreak">IV</h2>
-
-
-<h3>Suite de la lettre de d'Argères.</h3>
-
-<div class="date">Août&hellip;</div>
-<p>En voyant sur ma table toutes ces pages que je n'ai
-pas le temps de relire, je me demande comment j'ai été
-si prolixe sur un sujet qui ne t'intéresse sans doute nullement
-et qui ne saurait m'intéresser plus d'un jour ou
-deux encore. J'ai envie de jeter tout cela au panier et de
-reprendre ma lettre où je l'avais laissée avant de m'embarquer
-dans le récit de cette aventure, si aventure il
-y a. Et, comme, au fait, il n'y en a pas l'apparence, je
-peux continuer sans indiscrétion envers ma belle désolée
-et sans crainte de te rendre jaloux de mon bonheur. Si
-je t'ennuie, pardonne-le-moi en songeant que je suis
-seul dans une grande maison silencieuse; que la soirée
-est longue, et que tu es la seule victime que j'aie à immoler
-à mon oisiveté. D'ailleurs, mon récit va s'augmenter
-d'une journée de plus, ce qui donne plus de consistance
-au souvenir que je veux conserver de cette rencontre
-singulière, et le moyen de le conserver, c'est de l'écrire,
-dussé-je, après l'avoir fini, le garder pour moi seul.</p>
-
-<p>Je <i>me suis laissé</i>, dans mon précédent chapitre, à table
-avec mademoiselle Muiron. Bien que ses confidences
-eussent pour moi quelque intérêt, je me trouvai insensiblement
-sur la causeuse plus disposé à dormir qu'à
-l'écouter. Elle m'avait charitablement invité à fumer mon
-cigare, assurant que sa maîtresse ne s'en apercevrait
-pas. Mes yeux se fermèrent, et je m'endormis au léger
-bruit des assiettes et des tasses qu'elle emportait avec
-précaution.</p>
-
-<p>Quand je m'éveillai, il était au moins midi. La chaleur
-était accablante; les cousins faisaient invasion dans
-mon pavillon, et, sauf leur bourdonnement et les bruits
-lointains des travaux champêtres, un profond silence
-régnait autour de moi. Je sortis, un peu honteux de mon
-somme; mais je me trouvai complétement seul dans le
-jardin. Je pénétrai dans la cour, pensant bien que madame
-de Monteluz m'avait assez oublié pour qu'il ne fût
-pas nécessaire d'aller lui demander pardon de ma grossière
-séance chez elle, et voulant au moins prendre congé
-de la duègne. La cour était déserte, la maison muette. Je
-poussai jusqu'à la basse-cour. Elle n'était occupée que
-par une volée de moineaux qui s'enfuit à mon approche.
-Enfin, je trouvai une grosse servante au fond d'une
-étable. Elle était en train de traire une vache maigre, et
-m'apprit, sans se déranger, que madame devait être dans
-le petit bois, au bout de la prairie, parce que c'était son
-heure de s'y promener; que mademoiselle Muiron devait
-être chez le meunier, au bord de la rivière, parce que
-c'était son heure d'aller acheter de la volaille. Quant au
-jardinier, ce n'était pas son jour.</p>
-
-<p>&mdash;Mais, si monsieur veut quelque chose, ajouta-t-elle
-d'un air candide, je serai à ses ordres quand j'aurai battu
-mon beurre.</p>
-
-<p>Je la chargeai de mes compliments pour mademoiselle
-Muiron, et je revenais vers la maison, afin de reprendre
-le sentier qui conduit à Mauzères, lorsque, par
-une fenêtre ouverte, au rez-de-chaussée, mes yeux tombèrent
-sur un joli piano de Pleyel qui brillait comme une
-perle au milieu du plus pauvre et du plus terne ameublement
-dont jamais femme élégante se soit contentée. La
-vachère, qui m'avait suivi, portant son vase de crème vers
-la cuisine, vit mon regard fixé avec une certaine convoitise
-sur l'instrument, et me dit:</p>
-
-<p>&mdash;Ah! vous regardez la jolie musique à madame! On
-n'avait jamais rien vu de si beau ici, et madame musique
-que c'est un plaisir de l'entendre! C'est mademoiselle
-Muiron qui a acheté ça à la vente du château de Lestocq,
-pas loin d'ici. Elle a vu estimer ça comme elle passait en
-se promenant; elle a dit: «Ça fera peut-être plaisir à
-madame.» Elle a mis dessus, et elle l'a eu. Dame! elle
-fait tout ce qu'elle veut, celle-là! Si vous voulez musiquer,
-faut pas vous gêner, allez, c'est fait pour ça. Entrez,
-entrez! mademoiselle Muiron ne s'en fâchera pas,
-puisqu'elle vous a fait déjeuner avec elle.</p>
-
-<p>Là-dessus, elle poussa devant moi la porte du salon,
-qui n'était même pas fermée au loquet, et s'en alla faire
-son beurre.</p>
-
-<p>Je te disais, l'autre jour, que j'avais eu une jouissance
-extrême à oublier tout, même l'art, ce tyran jaloux de
-nos destinées, ce mangeur d'existences, ce boulet qui
-m'a longtemps rivé à mille sortes d'esclavages; mais on
-boude l'art comme une maîtresse aimée. Il y a deux
-mois que je n'ai rencontré que les chaudrons des auberges
-de la Suisse, deux mois que je n'ai tiré un son de
-mon gosier, et, à la vue de ce joli instrument, il me
-vint une envie extravagante de m'assurer que je n'étais
-pas endommagé par l'inaction. J'entrai résolument, j'ouvris
-le piano, et, tout naturellement, la première chose
-qui me vint sur les lèvres fut le <i lang="it" xml:lang="it">Nessun maggior dolore</i>,
-que, la veille au soir, j'avais entendu chanter de loin
-par la désolée, et qui a besoin de son accompagnement
-pour être complet. Je le chantai d'abord à demi-voix,
-par instinct de discrétion; mais je le répétai plus haut, et,
-la troisième fois, j'oubliai que je n'étais pas chez moi et
-je donnai toute ma voix, satisfait de m'entendre dans un
-local nu et sonore, et de reconnaître que le repos de
-mon voyage m'avait fait grand bien.</p>
-
-<p>Cette expérience faite, j'oubliai ma petite individualité
-pour savourer la jouissance que ce court et complet chef-d'&oelig;uvre
-doit procurer, même après mille redites et mille
-auditions, à un artiste encore jeune. Je ne sais pas si les
-vieux praticiens se blasent sur leur émotion, ou si elle
-leur devient tellement personnelle, qu'ils exploitent avec
-un égal plaisir une drogue ou une perle, pourvu qu'ils
-l'exploitent bien. Tu m'as dit souvent, mon ami, que,
-devant un Rubens, tu ne te souvenais plus que tu avais
-été peintre, et que tu contemplais sans pouvoir analyser.
-Oui, oui, tu as raison. On est heureux de ne pas se rappeler
-si on est quelqu'un ou quelque chose, et je crois
-qu'on ne devient réellement quelque chose ou quelqu'un
-qu'après s'être fondu et comme consumé dans l'adoration
-pour les maîtres.</p>
-
-<p>Je ne sais pas comment je chantai pour la quatrième
-fois, ce couplet. Je dus le chanter très-bien, car ce
-n'était plus moi que j'écoutais, mais le gondolier mélancolique
-des lagunes sous le balcon de la pâle Desdemona.
-Je voyais un ciel d'orage, des eaux phosphorescentes,
-des colonnades mystérieuses, et, sous la tendine
-de pourpre, une ombre blanche penchée sur une harpe
-que la brise effleurait d'insaisissables harmonies.</p>
-
-<p>Quand j'eus fini, je me levai, satisfait de ma vision,
-de mon émotion, et voulant pouvoir les emporter vierges
-de toute autre pensée; mais, en me retournant, je vis,
-dans le fond de l'appartement, madame de Monteluz,
-assise, la tête dans ses mains, et la Muiron agenouillée
-devant elle. Il y eut un moment de stupéfaction de ma
-part, d'immobilité de la leur. Puis madame de Monteluz,
-la figure couverte de son mouchoir, et repoussant doucement
-Toinette qui voulait la suivre, sortit précipitamment.</p>
-
-<p>&mdash;Mon Dieu, je lui ai fait peut-être beaucoup de mal?
-dis-je à la suivante. Il me semble qu'elle pleure! Et
-pourtant elle aime cet air, elle le chante!</p>
-
-<p>&mdash;Elle le chante bien, répondit Toinette, mais pas si
-bien que vous, et elle ne se fait pas pleurer elle-même.
-Vous venez de lui arracher les premières larmes qu'elle
-ait répandues depuis sa maladie, et c'est du bien ou du
-mal que vous lui avez fait, je ne sais pas encore; mais je
-crois que ce sera du bien. Elle est grande musicienne,
-mais elle ne se souciait plus de rien, et c'est par complaisance
-pour moi qu'elle chante et joue quelquefois, depuis
-que j'ai introduit ici ce piano. Je me figure qu'elle a
-besoin de quelques secousses morales, dût-elle en souffrir,
-et que ce qu'il y a de pire pour elle, c'est l'espèce
-d'indifférence où elle est tombée.</p>
-
-<p>Je trouvai que la Muiron ne raisonnait pas mal pour
-le moment.</p>
-
-<p>&mdash;Mais est-ce donc à cause de cela, lui demandai-je,
-que vous m'avez retenu ici à l'aide d'un mensonge?</p>
-
-<p>&mdash;Eh bien, oui, répondit-elle, c'est à cause de cela. J'ai
-vu que vous étiez artiste musicien: que ce soit par état
-ou par goût, qu'est-ce que cela fait? Et puis vous êtes
-aimable, vous êtes charmant, et, si madame pouvait se
-plaire dans votre compagnie, ne fût-ce qu'une heure ou
-deux, cela lui rendrait peut-être le goût de vivre comme
-tout le monde. Est-ce donc un si grand sacrifice que je
-vous demande, de vous intéresser toute une matinée à
-la plus belle, à la plus malheureuse et à la meilleure
-femme qu'il y ait sur la terre?</p>
-
-<p>Je fus touché de la sincérité avec laquelle cette fille
-parlait, et je lui offris de chanter encore, dût madame
-de Monteluz revenir pour me chasser. La Muiron m'embrassa
-presque et me dit:</p>
-
-<p>&mdash;Tenez! si vous saviez quelque chose de beau que
-madame ne connût pas? C'est bien difficile, mais si cela
-se rencontrait! Tout ce qu'elle sait lui rappelle le temps
-passé. Une musique qui ne lui rappelerait rien et qui
-serait bonne, car elle s'y connaît, ne lui ferait peut-être
-que du bien.</p>
-
-<p>Je chantai ma dernière composition inédite; une idée
-riante et champêtre qui m'est venue en traversant
-l'Oberland, et dont je suis aussi content qu'on peut l'être
-d'une idée qui a pris forme. Pour moi, les idées <i>latentes</i>,
-si je puis parler ainsi, ont un charme que la réalisation
-détruit.</p>
-
-<p>Madame de Monteluz, qui s'était sauvée dans le jardin
-pour pleurer, m'entendit. Toinette, qui s'inquiétait d'elle,
-et qui alla la trouver, revint me dire qu'elle me demandait,
-comme une charité, de recommencer.</p>
-
-<p>Quand j'eus fini, la désolée ne donnant plus signe de
-vie, je pris définitivement congé de Toinette; mais je
-n'avais pas gagné le revers du coteau, que Toinette me
-rattrapa.</p>
-
-<p>&mdash;Je cours après vous pour vous remercier de sa part,
-me dit-elle. Elle a tant pleuré, qu'elle n'a presque pas la
-force de dire un mot, et elle a une douleur si discrète,
-qu'elle ne voudrait pas que vous la vissiez comme cela.
-Elle dit que ce serait bien mal vous récompenser de ce
-que vous avez fait pour elle, car elle pense que les larmes
-sont désagréables à voir.</p>
-
-<p>&mdash;Désire-t-elle que je revienne un autre jour?</p>
-
-<p>&mdash;Elle n'a pas dit cela; mais elle a dit: «Ah! mon
-Dieu, c'est déjà fini! quand retrouverais-je&hellip;?» Elle s'est
-arrêtée. Puis elle a repris: «Dis-lui&hellip; Non, rien, rien,
-remercie-le; dis-lui que c'est bien bon de sa part, d'avoir
-chanté pour moi! que je suis bien reconnaissante.» Je
-vous le dis, monsieur, et vous vous en allez?</p>
-
-<p>&mdash;Je reviendrai, Toinette!</p>
-
-<p>&mdash;Quand ça?</p>
-
-<p>&mdash;Quand faut-il revenir?</p>
-
-<p>&mdash;Dame! le plus tôt sera le mieux.</p>
-
-<p>&mdash;Eh bien, ce soir. Je ne me présenterai pas. Elle ne
-me verra pas. Je lui épargnerai ainsi la fatigue de s'occuper
-de moi. Je chanterai dans la campagne, à portée
-d'être entendu. Mais ne l'avertissez point. Je crois que
-l'inattendu sera pour beaucoup dans sa jouissance.</p>
-
-<p>&mdash;Ah! monsieur, s'écria Toinette, je voudrais être
-jeune et jolie pour vous faire plaisir en vous embrassant!</p>
-
-<p>Elle dit cela en rougissant sous son rouge, comme si
-elle se croyait encore aussi appétissante que modeste, et
-se sauva comme si j'eusse été d'humeur à la poursuivre.</p>
-
-<p>Cette vieille écervelée me gâte un peu ma Desdemona.
-Mais, après tout, ce n'est pas sa faute; je ne suis pas
-obligé d'embrasser la Muiron, et au fond cette confidente
-de la tragédie a un très-bon c&oelig;ur.</p>
-
-<p>Je tins ma parole: je retournai au Temple à l'entrée
-de la nuit, non sans être épié, je crois, par M. Comtois,
-mon valet de chambre, qui est fort curieux et qui s'inquiète
-de mes m&oelig;urs. J'entendis madame de Monteluz,
-qui avait retenu presque toute ma ballade, et qui en
-cherchait la fin avec ses doigts sur le piano. Placé sous sa
-fenêtre, le long du rocher, je la répétai plusieurs fois.
-On fit silence longtemps; mais tout à coup je vis un
-spectre auprès de moi: c'était elle. Elle me tendait les
-deux mains en me disant:</p>
-
-<p>&mdash;Merci, merci! vous êtes bon, vous êtes vraiment
-bon!</p>
-
-<p>Elle avait la voix émue; mais l'obscurité m'empêcha
-de voir si elle avait beaucoup pleuré et si elle pleurait
-encore. Je ne distinguais d'elle que sa taille élégante
-sous ses voiles blancs et le pâle ovale de sa tête, penchée
-vers moi avec une bonhomie languissante.</p>
-
-<p>&mdash;Je ne veux pas que vous vous fatiguiez davantage,
-me dit-elle d'un ton presque amical. Venez vous reposer
-en jouant un peu du piano.</p>
-
-<p>J'entendis alors la Muiron, dont l'ombre moins svelte
-se dessina derrière la sienne, lui dire à demi-voix:</p>
-
-<p>&mdash;Chez vous? à cette heure-ci? comme si elle eût été
-avide de constater un fait acquis à sa politique.</p>
-
-<p>&mdash;Eh bien, pourquoi pas? répondit madame de Monteluz.</p>
-
-<p>&mdash;C'est à cause de ce que l'on pourrait dire, reprit
-Toinette, qui parla encore plus bas et dont je devinai
-plutôt que je n'entendis l'observation.</p>
-
-<p>A quoi madame de Monteluz répondit tout haut:</p>
-
-<p>&mdash;Je te demande un peu ce que cela peut me faire!</p>
-
-<p>En même temps, elle passa son bras sous le mien et
-fit quelques pas auprès de moi en remontant vers la
-maison.</p>
-
-<p>&mdash;Prenez garde, madame! s'écria Toinette. Monsieur,
-soutenez madame.</p>
-
-<p>En effet, le sentier était fort dangereux; je l'avais pris
-pendant le crépuscule pour gagner un rocher isolé dont
-la situation hardie m'avait tenté; mais la nuit s'était
-faite, et, pour regagner les terrasses du jardin, il fallait
-côtoyer un petit abîme assez menaçant.</p>
-
-<p>&mdash;Ne craignez rien pour moi, et regardez à vos pieds,
-me dit la désolée en prenant les devants avec assurance.
-Muiron, prends garde toi-même.</p>
-
-<p>&mdash;Vous me ferez tomber si vous faites vos imprudences!
-lui cria encore la Muiron en s'attachant à moi avec
-frayeur. Voyez, monsieur, si ce n'est pas déraisonnable!
-ça fige le sang! Ne passez pas par là, madame; faisons le
-tour!</p>
-
-<p>Madame de Monteluz ne semblait pas l'entendre.
-Elle franchit le pas dangereux sans paraître y songer,
-et, tout étonnée ensuite de l'effroi de la Muiron, elle
-lui dit:</p>
-
-<p>&mdash;Mais de quoi donc t'inquiètes-tu? Tu sais bien que
-je n'ai plus le vertige.</p>
-
-<p>Mon ami, il y avait bien des choses dans ce peu de
-mots, et encore plus peut-être dans ce <i>Qu'est-ce que
-cela peut me faire?</i> qu'elle avait dit auparavant. Pour
-une femme délicate, n'avoir <i>plus</i> le vertige en côtoyant
-les précipices, c'est ne plus se soucier de la vie. Pour
-une femme pure, ne pas se soucier de l'opinion, c'est
-abdiquer ce que les femmes placent au-dessus de leur
-vertu. Il y a là un abîme de dégoût de toute chose,
-plus profond que ceux auxquels peut se briser la vie
-ou la réputation.</p>
-
-<p>Je me demandais, en marchant dans le jardin, silencieux
-à ses côtés, si je devais me blesser du profond dédain
-pour ma personne que cette confiance et cette aménité
-couvraient d'un voile si transparent. J'ai été un peu
-gâté, tu le sais. J'ai failli devenir fat ou vaniteux au commencement
-de ma carrière; tu m'as averti, tu m'as préservé&hellip;
-Pourtant le <i>vieil homme</i>, ou plutôt le jeune
-homme reparaît apparemment encore quelquefois. J'étais
-piqué, j'étais sot.</p>
-
-<p>Quand nous rentrâmes dans la pièce que l'ancien propriétaire
-décorait sans doute du titre usurpé de salon, la
-figure de madame de Monteluz me frappa comme si je
-la voyais pour la première fois. Ce n'était plus la même
-femme qui m'avait surpris et comme effrayé le matin.
-Elle avait pleuré; ses beaux yeux limpides en avaient
-un peu souffert, mais toute sa physionomie en était
-adoucie et embellie. Un voile de mélancolie s'était répandu
-sur cette tranquillité sculpturale. Ce n'était plus
-la mer éclatante et pétrifiée sous la glace, à laquelle je
-l'avais comparée, c'était un lac bleu doucement ému
-sous les souffles plaintifs de l'automne.</p>
-
-<p>Je lui fis encore de la musique; elle me servit elle-même
-du thé avec des soins charmants qui ne parurent
-plus lui coûter que de légers efforts de présence d'esprit.
-Elle parla musique et peinture avec moi, et les
-noms de plusieurs personnes connues d'elle et de moi
-dans l'art ou dans le monde vinrent se placer naturellement
-dans notre entretien et former un lien commun dans
-nos souvenirs. Elle me dit que j'étais un grand artiste,
-me questionna sur mes études; mais, bien que Muiron,
-qui ne nous quittait pas, en prît occasion pour essayer
-de m'interroger indirectement sur ma position et mes
-relations, madame de Monteluz la tint en respect par
-une discrétion exquise sur tout ce qui sortait tant soit
-peu du domaine de l'art. Elle parut m'accepter de confiance.</p>
-
-<p>Ma vanité se remit sur ses pieds. Je crus un moment
-avoir commencé l'&oelig;uvre de sa guérison; mais, en y
-regardant mieux, je vis que la grâce de cet accueil n'était
-qu'un plus grand effort d'abnégation. Le peu de
-curiosité qu'elle me témoignait, au milieu d'une admiration
-d'artiste plus que satisfaisante pour mon amour-propre,
-était la plus grande preuve possible de l'oubli, où,
-comme homme, je suis destiné à être enseveli par elle.</p>
-
-<p>En somme, c'est une femme ravissante, une nature
-adorable. Tu la connais, si tu te souviens bien de sa
-figure, qui est le moule exact de son esprit et de son
-caractère. C'est un esprit sérieux, c'est un caractère angélique.
-On voit que cette bouche n'a jamais pu dire une
-médisance, une méchanceté, une dureté quelconque.
-On sent que cette âme n'a jamais admis la pensée
-du mal. C'est une musique que sa voix, et toute la douceur,
-toute l'égalité de son âme, sont dans sa moindre
-inflexion, dans sa plus insignifiante parole. Elle a pourtant
-la prononciation nette et le <i>r</i> un peu vibrant des
-femmes méridionales. Mais une distinction à la fois innée
-et acquise efface ce que cette habitude a de vulgaire et
-d'affecté chez les Languedociennes, pour n'y laisser que
-ce qu'elle a d'harmonieux et de secrètement énergique.
-Je n'osais pas la prier de chanter; ce fut Muiron qui
-s'en chargea, et j'appuyai sur la proposition.</p>
-
-<p>&mdash;Chanter après vous, me dit-elle, serait une grande
-preuve d'humilité chrétienne, et je n'hésiterais pas si je
-le pouvais; mais, aujourd'hui, non! je ne le pourrais
-pas! Un autre jour, si vous voulez.</p>
-
-<p>&mdash;Un autre jour? lui dis-je en me levant. Il me sera
-donc permis de venir vous distraire encore un peu avec
-mes chansons?</p>
-
-<p>&mdash;Ai-je dit un autre jour? répondit-elle. C'est bien
-présomptueux! je n'ose pas vous le demander.</p>
-
-<p>&mdash;Eh bien, moi, lui dis-je, je le demande comme une
-grâce; mais, avant tout, je tiens à ne pas tromper une
-personne dont je respecte la tristesse, dont je vénère la
-confiance. Il y a eu malentendu entre mademoiselle Muiron
-et moi, à coup sûr. Elle vous a dit que j'avais l'honneur
-d'être connu de vous, puisque vous vous êtes accusée
-ce matin d'un manque de mémoire. Mademoiselle Muiron
-s'est trompée absolument. Je ne me suis jamais présenté
-dans votre famille, je ne vous ai jamais rencontrée dans le
-monde, je ne vous ai vue qu'au Conservatoire, il y a
-quatre ans, sans que vous ayez jamais fait la moindre
-attention à moi.</p>
-
-<p>&mdash;Eh bien, répondit-elle avec une bienveillance nonchalante,
-c'est égal, nous nous connaissons maintenant.</p>
-
-<p>&mdash;Non, madame. Je crois que j'ai le bonheur de vous
-connaître, car il suffit de vous voir&hellip;; mais&hellip;</p>
-
-<p>&mdash;Eh bien, c'est la même chose pour vous, dit-elle
-en m'interrompant: il suffit de vous entendre; vous
-avez l'esprit juste et le c&oelig;ur vrai. Je n'ai pas besoin
-d'en savoir davantage pour vous écouter avec sympathie.</p>
-
-<p>&mdash;Alors, vous ne m'ordonnez pas, vous me défendez
-peut-être de vous dire qui je suis? C'est le comble de
-l'indifférence.</p>
-
-<p>Le ton un peu amer que, malgré moi, je mis dans ces
-paroles, parut la frapper. Elle me regarda avec étonnement
-et jusque dans les yeux, avec une absence de timidité
-qui était la suprême expression d'une totale absence
-de coquetterie; puis elle me tendit la main avec une
-grande franchise en me disant:</p>
-
-<p>&mdash;Non, ce n'est pas de l'indifférence, c'est de la confiance,
-vous l'avez dit. Si votre figure n'est pas celle
-d'un galant homme, je suis devenue aveugle; si votre
-intelligence n'est pas supérieure, je suis devenue inepte.
-De votre côté, vous ne m'avez pas regardée une seconde
-sans voir que j'ai cent ans; vous n'êtes pas revenu,
-ce soir, chanter exprès pour moi, sans m'apporter
-l'aumône d'une profonde pitié. Cela ne m'humilie pas,
-vous voyez! je l'accepte, au contraire, avec une véritable
-reconnaissance. Ne me dites pas qui vous êtes, et
-revenez demain.</p>
-
-<p>Muiron était bien désappointée de la première partie
-de cette conclusion. Elle me suivit encore sous prétexte
-de me reconduire, et finit par me dire naïvement:</p>
-
-<p>&mdash;Eh bien, voyons, là, monsieur, puisque vous vouliez
-donner à madame des éclaircissements sur votre
-position, donnez-les-moi; ce sera la même chose!</p>
-
-<p>&mdash;Non pas, mon aimable Toinette, lui répondis-je en
-riant; ma <i>position</i>, comme vous dites, devient ici, grâce
-à vous, un secret que je me ferais un devoir de révéler
-à votre maîtresse, mais que je me fais un plaisir de vous
-taire.</p>
-
-<p>&mdash;Monsieur s'amuse! dit-elle, à la bonne heure!
-Pourtant il a tort de me traiter si mal. Il me met, moi,
-dans une position très-délicate.</p>
-
-<p>&mdash;Où vous vous êtes jetée résolument vous-même.</p>
-
-<p>&mdash;Plaignez-vous, ingrat! vous brûliez de voir madame,
-et vous voilà accueilli par elle comme un ami.</p>
-
-<p>&mdash;Vous errez, ma chère. Je ne brûlais pas de la voir
-et je ne suis pas, et je n'aurai jamais le bonheur d'être
-son ami.</p>
-
-<p>&mdash;Alors&hellip; vous nous quittez? vous ne reviendrez plus?
-dit-elle avec effroi.</p>
-
-<p>&mdash;Je reviendrai demain et je partirai après-demain.
-Bonsoir, mademoiselle Toinette.</p>
-
-<p>&mdash;Tenez, vous êtes amoureux, fit-elle entre ses dents
-en me tournant le dos. Eh bien, puisque vous n'avez pas
-de confiance en moi, ce sera tant pis pour vous!</p>
-
-<p>Je la quittai sur cette belle conclusion, et je me moquai
-d'elle intérieurement, car je jure&hellip;</p>
-
-<hr />
-
-
-<p>Je ne sais pas pourquoi d'Argères ne jura pas. Il n'acheva
-pas sa lettre, il ne l'envoya pas à son ami, il ne
-partit pas. Huit jours après, il lui en envoya une plus
-concise que voici:</p>
-
-
-<div class="chapter"></div>
-<h2 class="nobreak">V</h2>
-
-
-<h3>Lettre de d'Argères à Descombes.</h3>
-
-<p>Non, je ne t'oublie pas. Je t'ai écrit des volumes ces
-jours derniers. Je les ai mis de côté pour t'en montrer
-l'<i>épaisseur</i>, comme pièces justificatives de cette assertion.
-Mais je ne te les ferai pas lire. Au commencement
-d'un amour qu'on ignore en soi-même, on est très-bavard.
-Quand on se sent pris véritablement, on devient
-muet. Chez moi, ce n'est pas consternation, c'est plutôt
-recueillement. Te voilà au fait. Je suis sous l'empire d'une
-passion. Si elle était partagée, je ne te dirais même pas
-ce qui me concerne. Elle ne l'est pas: donc, j'avoue
-que je ne suis pas un amant heureux, mais que je suis
-cependant heureux de sentir que j'aime.</p>
-
-<p>Je m'arrête sur ces deux mots, car je vois à ta lettre,
-cher ami, que tes esprits ont pris réellement un vol qui
-n'est pas le mien. Je dois te sembler ridicule. Cela m'est
-égal; mais je ne voudrais pas te sembler importun par
-mon indifférence à tes occupations. Tu te plains de
-n'être plus artiste. Je n'en crois rien. Peut-on avoir
-goûté les suprêmes jouissances de la vie et les dédaigner
-pour des jouissances vulgaires? Non. La fièvre de spéculations
-qui te possède en ce moment n'est autre chose
-elle-même qu'une fougue d'artiste. J'ai été surpris le
-jour où, accrochant ta palette aux pauvres murailles
-de ton atelier, tu m'as dit:</p>
-
-<p>&mdash;L'art, c'est la soif de tout. Il faut la richesse pour
-assouvir les besoins que l'imagination nous crée!</p>
-
-<p>Je t'ai répondu, il m'en souvient:</p>
-
-<p>&mdash;Prends garde! la soif assouvie, il n'y a peut-être
-plus d'artiste.</p>
-
-<p>&mdash;Eh bien, disais-tu, meure l'artiste et avec lui la
-souffrance!</p>
-
-<p>Je t'ai combattu; mais j'ai apprécié ensuite ta situation
-et tes facultés. Fils d'un riche et habile spéculateur,
-il y avait en toi des tendances innées, une capacité non
-développée, mais certaine, pour la spéculation. L'art
-t'avait séduit, il t'appelait de son côté. Tu avais pris, dès
-l'enfance, dans la riche galerie de ton père, la compréhension
-et l'enthousiasme de la peinture. Peut-être
-aussi mon exemple t'avait-il influencé. Blâmé, repoussé
-de ta famille, réduit à souffrir des privations que tu n'avais
-pas connues, tu as eu plus de talent que de bonheur
-et tu t'es découragé, peut-être au moment de
-vaincre!</p>
-
-<p>Réconcilié avec ton père à la condition que tu abandonnerais
-cette carrière improductive pour le suivre
-dans la sienne, tu t'es jeté, d'abord avec dégoût, et puis
-bientôt avec ardeur, dans les jeux de la fortune. Tu as
-connu là de nouvelles émotions, plus vives, plus absorbantes
-que les autres. Et maintenant, tu avoues que les
-jouissances que la fortune achète ne sont rien et s'épuisent
-en un instant. Tu dis que la jouissance est précisément
-dans le travail, l'agitation, les transports qu'exigent
-et procurent les chances de gain et de perte. Je te
-comprends, joueur que tu es! Impressionnable et avide
-d'excitations, artiste en un mot, tu fais, de la spéculation,
-une espèce de passion que tu pourrais appeler l'art
-pour l'art.</p>
-
-<p>Te dirai-je que je souffre de te voir lancé dans cette
-arène brûlante? J'aurais mauvaise grâce, quand c'est
-par toi que moi-même&hellip; Mais ce n'est pas de moi qu'il
-s'agit. Je ne songe qu'au péril de ta situation. Je ne
-m'occupe pas des chances de désastre: tu les supporterais
-vaillamment dès que les catastrophes seraient un
-fait accompli, puisque jamais ton honneur ne sera mis
-en jeu. Mais je songe, cher ami, à la rapidité de ces
-existences fébriles, à l'énorme dépense de forces qu'elles
-absorbent, à l'étiolement prématuré des facultés qui nous
-ont été données pour un bonheur plus calme et des émotions
-mieux ménagées. Je songe à ceux que nous avons
-vus briller et disparaître, blasés, malades ou tristes,
-lassés ou éteints, au milieu de leur poursuite, et jusqu'après
-avoir atteint leur but apparent, la richesse!
-Je reviens à mon triste dire: la soif assouvie, l'artiste,
-l'homme, peut-être, sont anéantis!</p>
-
-<p>Je ne t'accorde pas encore que ce soit un mal consommé.
-Je suis loin de le penser, et, puisque tu jettes
-ce cri d'effroi: «Je ne me sens déjà plus artiste!» c'est
-que tu sens qu'il est encore temps de t'arrêter. Permets-moi
-de croire que je t'y déciderai, et que j'aurai, à
-mon retour à Paris, quelque influence sur toi: non
-pour te ramener, au grand désespoir des tiens, dans le
-grenier où nous avons peut-être trop souffert, mais pour
-te rendre au repos, aux plaisirs intellectuels, à la vérité,
-à l'amour, que tu commences à nier! L'amour! arrête-toi
-devant ce blasphème! Tu parles à un amoureux
-qui poursuit son idéal dans les yeux d'une femme,
-comme tu poursuis le tien sur la roue de la fortune.
-Cette déesse-là est aveugle comme Cupidon, et, en
-somme, nous marchons tous deux dans les ténèbres;
-mais je crois mon but plus réel que le tien, et les sentiers
-qui m'y conduisent sont bordés des fleurs de la poésie.</p>
-
-<p>Ne ris pas, mon cher Adolphe: j'ai presque envie de
-pleurer quand je te vois railler nos rêves du passé et
-nos misères pleines d'espérance et de courage.</p>
-
-<p>Quant au principal objet de ta lettre, je te dis non; et
-mille fois merci, mon ami. Je n'y tiens pas; je trouve
-que c'est assez. Pour rien au monde je ne voudrais
-m'embarquer sur ces mers inconnues. Je dois, je veux,
-avec toi, prêcher d'exemple.</p>
-
-
-<h3>Journal de Comtois.</h3>
-
-<p>Monsieur est, je le crains, un triste sire. Je ne sais
-pas encore ce qu'il est, mais il s'en cache si bien, que
-ce doit être très-fâcheux. Sitôt que je le saurai, je le
-quitterai. Le tout, c'est qu'il me ramène à Paris; autrement,
-le voyage serait à ma charge.</p>
-
-<p>J'ai fait la connaissance d'une voisine qui me désennuie
-un peu. C'est la femme de charge d'une dame folle
-qui demeure tout près d'ici. Elle s'appelle Antoinette
-Muiron, et a beaucoup de conversation et d'esprit. Cette
-dame folle est riche et de grande maison, ce qui est
-cause que monsieur voudrait profiter de ce qu'elle n'a
-pas sa tête pour l'épouser. Mademoiselle Muiron ne dit
-pas la chose comme elle est, mais elle s'inquiète beaucoup
-de savoir qui est monsieur, et je vois à son tourment
-que les choses vont vite. Après tout, je ne peux
-rien lui apprendre de monsieur, puisque je ne le connais
-ni d'Ève ni d'Adam; mais le mal qu'il se donne
-pour épouser une folle prouve assez qu'il n'a ni sou ni
-maille, et qu'il ne se respecte pas infiniment.</p>
-
-<p>Mademoiselle Muiron est très-aimable, mais bien défiante,
-et, quand je lui dis que sa maîtresse est aliénée,
-elle fait celle qui se moque de moi; mais on ne m'attrape
-pas comme on veut, et je sais bien que cette dame
-ne sort jamais, qu'elle ne reçoit personne, excepté mon
-maître, qu'elle chante la nuit, et qu'elle est toujours habillée
-de blanc. Monsieur flatte sa manie, qui est la musique,
-et, de chansons en chansons, il la mettra dans le
-cas d'être forcée de l'épouser. Voilà son plan, qui est
-bien visible, malgré qu'il s'en cache, même avec moi.</p>
-
-
-<h3>Narration.</h3>
-
-<p>Le lendemain de la journée que d'Argères avait racontée
-à son ami, récit qui resta dans ses papiers, Laure
-de Monteluz, un instant secouée par les larmes qu'avaient
-provoquées des chants véritablement admirables,
-retomba dans son inertie, et d'Argères la trouva rentrée
-dans son marbre comme une Galathée déjà lasse de
-vivre. Disons quelques mots de ce jeune homme que
-Comtois et Toinette trouvaient si cruellement mystérieux.</p>
-
-<p>Il avait eu ce qu'on appelle une jeunesse orageuse.
-Beau, intelligent, richement doué, confiant, prodigue,
-impressionnable, il avait mangé son patrimoine. Forcé
-de travailler pour vivre, il n'en avait pas été plus malheureux.
-Malgré quelques douleurs et quelques traverses
-passagères, tout lui avait souri dans la vie: l'art,
-le succès, le gain, les femmes surtout. En cela son
-existence ressemblait à celle de tous les artistes d'élite,
-de tous les hommes favorisés par la nature, accueillis et
-adoptés par le monde.</p>
-
-<p>Ce qui le rendait remarquable dans le temps où nous
-vivons, c'est qu'après avoir usé et abusé d'une vie de
-triomphes et de plaisirs, il était encore, à trente ans,
-aussi jeune de corps et d'esprit, aussi impressionnable,
-aussi naïf de c&oelig;ur, aussi droit de jugement que le premier
-jour. C'était une si belle organisation, que nul
-excès n'avait pu la flétrir au physique, nulle déception
-la déflorer au moral. Les funestes enivrements qui dévorent
-tant d'existences vulgaires, et même beaucoup
-d'existences choisies, n'avaient rien épuisé, rien terni
-dans la sienne. Ceci est un phénomène que l'affectation
-du scepticisme rend très-difficile à constater de nos
-jours, mais dont l'existence n'est pas une pure fiction
-de roman. Il est encore de ces natures privilégiées dont
-la virginité morale est inviolable et qui ne le savent pas
-elles-mêmes.</p>
-
-<p>D'Argères avait aimé souvent, et beaucoup aimé;
-mais, faute de rencontrer sa <i>pareille</i>, il n'avait jamais
-été lié par l'amour. Il avait souffert, il avait fait souffrir.
-Né pour être fidèle, il avait été volage. Sincère, il avait
-trompé en se trompant lui-même sur la durée et la
-portée de ses affections. Les amours faciles ne l'avaient
-pas empêché d'être l'éternel amant du difficile. L'idéal
-remplissait son âme sans l'attrister. Le positif avait accès
-dans sa vie sans la dévorer. Tout entier à ce qui le passionnait,
-il regardait peu derrière lui, devant lui encore
-moins. Pour le passé, il avait la générosité; pour l'avenir,
-le courage des forts.</p>
-
-<p>Cet homme, oublieux sans ingratitude, entreprenant
-sans outrecuidance, ne se connaissait pas d'ennemis,
-parce qu'il n'enviait et ne haïssait personne. Il aimait
-l'art avec son imagination et avec ses entrailles. Il ne
-savait donc ce que c'est que la jalousie et les mille
-odieuses petitesses qui désolent la profession de l'artiste.</p>
-
-<p>Il aimait le monde et la solitude, l'inaction complète
-et le travail dévorant, le bruit et le silence, la jouissance
-et le rêve. La succession rapide de ses goûts et
-de ses changements d'habitudes pouvait paraître du caprice
-et de l'inconséquence: c'était, au contraire, l'effet
-d'une logique naturelle qui le poussait à se compléter
-par des jouissances diverses.</p>
-
-<p>Il aimait aussi les voyages. Il avait parcouru l'Europe,
-et, tout en courant vite, tout en vivant beaucoup pour
-son compte, son grand &oelig;il bleu, qui voyait bien, avait
-embrassé, dans une appréciation juste, les hommes et
-les choses. Cette expérience ne l'avait rendu ni amer ni
-pessimiste en aucune façon. Les belles âmes ont une
-bonté souveraine qui leur fait une loi facile de l'indulgence,
-une foi solide du progrès.</p>
-
-<p>&mdash;Il faudrait être niais pour ne pas voir le mal, disait-il;
-il faut être impitoyable pour le croire éternel.</p>
-
-<p>D'Argères avait donc de grands instincts religieux. Il
-n'est guère de véritable artiste sans spiritualisme sincère
-et profond. La foi de l'artiste est même plus solide que
-celle du philosophe. Elle n'est pas discutable pour lui,
-elle est son instinct, son souffle, sa vie même.</p>
-
-<p>D'Argères était à la fois un grand esprit et un bon
-enfant. Il était homme, et c'est avouer que l'insensibilité
-de cette belle Laure, qu'il admirait trop pour ne pas
-l'aimer déjà un peu, lui fit éprouver, dans les premiers
-moments, une certaine mortification intérieure; mais
-son bon sens prit aisément le dessus et il se moqua de
-lui-même.</p>
-
-<p>&mdash;Après tout, se dit-il, c'est moi qui ai voulu la voir,
-et, l'ayant vue, c'est moi qui ai voulu me produire devant
-elle. Ses larmes et sa confiance sont un payement fort
-honnête de mon petit mérite. Que me doit-elle de plus?</p>
-
-<p>Et puis, en la voyant si navrée et comme incurable,
-il se prenait d'une tendre compassion pour elle. Il se reprochait
-généreusement de s'amuser aux bagatelles de
-l'amour-propre, devant une souffrance si absolue et si
-peu importune. Peut-on s'irriter contre le silence des
-tombes?</p>
-
-<p>L'espèce de maladie ou plutôt de courbature morale
-qui pesait sur cette femme amena entre elle et d'Argères
-une manière d'être assez inusitée, et l'espèce d'abîme
-creusé entre eux par sa douleur fut précisément la cause
-d'une sorte d'intimité étrange et soudaine. Il est très-certain
-qu'à cette époque, sans avoir jamais eu aucun
-symptôme d'aliénation, la veuve d'Octave ne jouissait
-pourtant pas d'une lucidité complète. Pour avoir trop
-contenu les manifestations d'un désespoir violent, elle
-avait pris une habitude de stupeur dont il ne dépendait
-pas toujours d'elle de sortir. Plongée ou ravie dans des
-contemplations intérieures, tantôt pénibles, tantôt douces,
-elle était devenue si étrangère au monde extérieur,
-qu'elle n'avait pas toujours la notion du temps qui s'écoulait
-et des êtres qui l'entouraient. Elle passa quelques
-jours dans un redoublement de fatigue pendant lequel
-d'Argères resta des heures entières à l'observer et à la
-suivre, tantôt de près, tantôt à distance, sans qu'elle se
-rendît bien compte de sa présence. Elle le salua plusieurs
-fois, comme si, à chaque fois, il venait d'arriver,
-oubliant qu'elle l'avait déjà salué. Elle le quitta au milieu
-d'un échange de paroles courtoises et revint, après
-avoir rêvé seule au bout d'une allée, reprendre la conversation
-où elle l'avait laissée, sans s'apercevoir qu'elle
-l'eût interrompue.</p>
-
-<p>Dans d'autres moments, elle vint finir près de
-lui une réflexion ou une rêverie qu'elle avait commencée
-en elle-même. Enfin, il y eut dans son
-cerveau des lacunes qui permirent à ce jeune homme,
-déjà épris, de la voir plus souvent et plus longtemps que
-les convenances ne semblaient le permettre, et qui
-l'eussent compromise dans un pays moins désert, dans
-une demeure moins isolée, et sous les yeux d'une personne
-moins dévouée que Toinette.</p>
-
-<p>Tant que d'Argères crut à l'impossibilité de devenir
-amoureux d'un fantôme, il se laissa aller à l'espèce
-d'attrait curieux qu'il éprouvait à l'observer.</p>
-
-<p>Le piano était aussi pour quelque chose dans l'instinct
-qui l'entraînait vers le Temple, et qui l'y retenait une
-partie de la journée. Il avait l'âme pleine de pensées
-musicales qui recommençaient à le tourmenter et dont
-il demandait à sa propre audition la sanction définitive.
-La désolée l'écoutait de loin, voulant lui laisser toute
-liberté et ne pas gêner les hésitations de sa fantaisie par
-une attente indiscrète. La délicate réserve qu'elle y apporta
-fit croire parfois à l'artiste que sa jouissance musicale
-était épuisée, et qu'elle devenait insensible à cette
-distraction comme à toutes les autres. Il demanda à Toinette
-s'il ne devenait pas plus ennuyeux qu'agréable.
-Celle-ci lui répondit qu'il ne devait rien craindre: ou
-madame de Monteluz l'écoutait avec plaisir, ou elle ne
-l'entendait pas du tout, car elle avait la faculté de s'abstraire
-complétement.</p>
-
-<p>Laure avait pris l'habitude de passer presque toute
-la journée en plein air. La maison ne lui offrant aucune
-ressource de bien-être et l'attristant sensiblement, elle
-cherchait le soleil, la vue des arbres, et marchait lentement,
-mais sans relâche, sans jamais sortir de l'enclos
-qui, tant jardin que bosquet et prairie, présentait, au
-revers de la colline, un assez vaste parcours. Néanmoins,
-cette obstination ambulatoire, cette inaction absolue,
-avec une physionomie absorbée, étaient des
-symptômes effrayants que Toinette n'osait confier à personne,
-et qui, augmentant avec la santé apparente de
-sa maîtresse, lui faisaient perdre la tête aussi, et se jeter
-dans l'espoir d'une aventure de roman, comme on s'attache
-à une ancre de salut.</p>
-
-<p>D'Argères observait aussi ces symptômes avec une
-terreur secrète. Sa répugnance pour les fous lui faisait
-croire que la belle Laure ne pourrait jamais être à ses
-yeux qu'un objet de pitié; mais, par un phénomène bien
-connu des imaginations vives, cette pitié et cet effroi le
-fascinaient et s'emparaient de sa contemplation, de sa
-rêverie, de sa pensée continuelle.</p>
-
-<p>Il croyait l'oublier en faisant de la musique. La maison
-étant déserte et l'hôtesse invisible, il s'installait devant
-le piano, où ses idées les plus riantes prenaient,
-malgré lui, une teinte de sombre tristesse. Il en était
-épouvanté, et voulait fuir la contagion qui semblait
-s'être attachée à cette morne demeure, et même à cet
-instrument qui lui semblait tout à coup humide de larmes
-ou brûlant de fièvre. Mais, tout à coup aussi, la désolée
-passait à portée de sa vue, et il subissait l'influence magnétique
-de sa marche lente et soutenue. Cette beauté,
-extasiée dans un rêve d'infini, s'emparait de lui comme
-pour l'emporter dans un monde inconnu, à travers des
-pensées sans issue et des énigmes sans mot. C'était un
-sphinx qui, sans le regarder, sans le voir, l'enlaçait irrésistiblement
-dans les spirales sans fin de sa promenade
-fantastique.</p>
-
-<p>Oppressé d'une angoisse terrible, l'artiste s'élançait
-dehors et croisait les pas de la désolée comme pour
-rompre le charme. Elle se réveillait alors et venait à lui
-d'abord sans le reconnaître; puis, son regard étonné
-s'adoucissait, un faible sourire errait sur ses traits; elle
-lui disait quelques mots sans suite, et, après quelques
-tâtonnements de sa volonté pour rentrer dans le monde
-réel, elle lui parlait avec une douceur pénétrante. Peu à
-peu, elle reprenait les grâces de la femme, grâces d'autant
-plus persuasives qu'elles étaient involontaires. Tantôt
-elle s'excusait de son manque d'égards, traitant naïvement
-d'Argères comme un artiste religieusement ému
-traite un grand maître; tantôt s'excusant de son indiscrétion
-et disant avec une simplicité d'enfant:</p>
-
-<p>&mdash;Restez, je m'en vas! Je n'écouterai plus, je me
-tiendrai bien loin!</p>
-
-<p>Il semblait alors qu'elle eût oublié qu'elle était chez
-elle, et qu'elle s'imaginât que d'Argères était le maître
-de la maison et le propriétaire du piano.</p>
-
-<p>Cet état de choses insolite et bizarre dura plusieurs
-jours, pendant lesquels d'Argères, attiré et retenu comme
-le fer par l'aimant, ne rentra à Mauzères que contraint
-et forcé par l'heure et le sentiment des convenances. Ce
-peu de jours, qui pouvait avoir dans l'esprit de la désolée
-la durée d'un instant comme celle d'une sieste, suffit
-pour créer à cette dernière une habitude, un besoin
-d'entendre d'Argères et de l'apercevoir à chaque instant,
-besoin dont elle ne pouvait se rendre compte, mais
-qu'elle éprouvait réellement, comme on va le voir.</p>
-
-<p>Vers la fin de la semaine, comme M. Comtois écrivait
-sur son journal: «Dieu merci, on s'en va! monsieur m'a
-dit de redemander ses cravates à la lingerie,» d'Argères,
-se sentant gagner par un trouble intérieur qu'il était
-encore temps de combattre par la fuite, résolut de ne
-plus retourner au Temple et d'aller rejoindre, à Vienne,
-le baron, dont l'absence menaçait de se prolonger.</p>
-
-<p>En conséquence, il ordonna à l'heureux Comtois de
-faire sa malle pour le lendemain matin, et il s'enferma
-pour écrire des lettres et mettre en ordre ses papiers.
-Il crut devoir adresser à madame de Monteluz quelques
-mots d'excuse pour la prévenir que des affaires imprévues
-l'empêchaient d'aller prendre congé d'elle; mais il
-ne put jamais trouver l'expression respectueuse sans
-froideur, et affectueuse sans passion. Il déchira trois fois
-sa lettre, et il s'impatientait contre le problème qui s'agitait
-en lui, lorsqu'on frappa à sa porte. Il cria: <i>Entrez</i>,
-et vit apparaître Antoinette Muiron.</p>
-
-<p>&mdash;Que diable venez-vous faire ici? lui dit-il avec
-l'espèce de dépit que l'on éprouve à la pensée d'être
-vaincu fatalement par un faible adversaire. Pourquoi
-quittez-vous votre maîtresse, qui est seule, ou pis que
-seule, avec votre maritorne de laitière?</p>
-
-<p>&mdash;Monsieur, répondit Toinette sans se troubler d'un
-accueil si maussade, je ne suis pas inquiète de madame
-dans un moment plus que dans l'autre. Elle n'est pas
-folle, comme il plaît à votre valet de chambre de le dire:
-elle n'a jamais eu l'idée du suicide&hellip;</p>
-
-<p>&mdash;Et que m'importe ce que pense mon valet de
-chambre? pourquoi connaissez-vous mon valet de chambre?
-pourquoi venez-vous ici le questionner?</p>
-
-<p>&mdash;Je suis venue le questionner sur votre départ,
-parce que j'ai vu tantôt dans vos yeux que vous ne vouliez
-pas revenir.</p>
-
-<p>&mdash;Eh bien, après?</p>
-
-<p>&mdash;Pourquoi partir demain, monsieur, puisque vous
-aviez encore une semaine à nous donner?</p>
-
-<p>&mdash;Et pourquoi rester, je vous le demande? La tristesse
-de madame de Monteluz se communique à moi et
-me fait mal; je ne vous l'ai pas caché; je ne peux en
-aucune façon l'en distraire&hellip;</p>
-
-<p>&mdash;Ah! voilà où vous vous trompez, monsieur! Votre
-musique lui faisait tant de bien!</p>
-
-<p>&mdash;Ma musique, ma musique! Qu'elle prenne un
-chanteur à ses gages!</p>
-
-<p>&mdash;Allons, dit la Muiron avec un sourire de triomphe,
-c'est un dépit d'amoureux; je le savais bien!</p>
-
-<p>&mdash;Eh bien, ce serait une raison de plus pour me
-sauver! Et vous qui me retenez d'une manière si ridicule,
-pour ne rien dire de plus, quand vous savez fort
-bien qu'il n'y a de danger que pour moi, je vous trouve
-obsédante, folle, presque odieuse! N'avez-vous pas dit
-que ce serait <i>tant pis pour moi</i>? Eh bien, allez au diable,
-et je dirai tant pis pour vous!</p>
-
-<p>Malgré sa douceur habituelle, d'Argères était irrité.
-La Muiron le désarma en fondant en larmes.</p>
-
-<p>&mdash;Oui, je suis folle, dit-elle, mais je ne suis pas
-odieuse! J'aime ma maîtresse, et je la vois perdue si elle
-reste ainsi.</p>
-
-<p>&mdash;Arrachez-la à cette solitude, dit d'Argères radouci;
-reconduisez-la chez ses parents.</p>
-
-<p>&mdash;Oui, monsieur, je le ferai; mais ce sera pire. Elle
-n'aura pas plus de consolation, et on la tourmentera
-par-dessus le marché.</p>
-
-<p>&mdash;Faites-la voyager!</p>
-
-<p>&mdash;Oui, si elle y consentait; mais comment gouverner
-une personne qui vous supplie de la laisser tranquille,
-comme un mourant supplierait le bourreau de ne pas
-le torturer?</p>
-
-<p>&mdash;Mais que puis-je à tout cela, moi? Rien, vous le
-savez de reste!</p>
-
-<p>&mdash;Qui sait, monsieur? Vous l'avez fait pleurer; c'était
-déjà un grand miracle. Depuis ce jour-là, elle est
-encore plus triste, c'est vrai; mais elle est aussi moins
-abattue. Elle vous parle dix fois par jour, tandis qu'elle
-passait des quarante-huit heures sans dire un mot. Elle
-vous voit, elle vous entend.</p>
-
-<p>&mdash;Pas toujours!</p>
-
-<p>&mdash;Presque toujours! tandis qu'elle ne m'entendait ni
-ne me voyait la moitié du temps. Enfin, elle est tourmentée
-aujourd'hui, ce soir surtout; elle ne sait de quoi.</p>
-
-<p>&mdash;Ce n'est pas de mon départ? Elle ne s'en doute
-seulement pas.</p>
-
-<p>&mdash;Elle n'a pas remarqué votre manière de lui dire
-adieu, et pourtant elle sent que vous la quittez. Quelque
-chose le lui dit. Elle croit que ça ne lui fait rien, et ça
-lui fait du mal.</p>
-
-<p>D'Argères sentit que Toinette était dans le vrai. Il se
-défendit de plus en plus faiblement, et finit par prendre
-son chapeau pour la reconduire.</p>
-
-<p>Dans le vestibule de Mauzères, ils virent Comtois en
-observation, qui dit tout bas à Toinette avec un sourire
-horriblement sardonique:</p>
-
-<p>&mdash;Eh bien, monsieur va voir votre malade?</p>
-
-<p>&mdash;Oui, monsieur Comtois, répondit Toinette avec
-aplomb; ne savez-vous pas que votre maître est médecin?</p>
-
-<p>Comtois, tout étourdi de cette nouvelle, retourna dans
-l'antichambre et écrivit sur son journal:</p>
-
-<p>«Je m'en étais toujours douté, monsieur est un
-homme de peu: c'est un médecin.»</p>
-
-
-<div class="chapter"></div>
-<h2 class="nobreak">VI</h2>
-
-
-<h3>Narration.</h3>
-
-<p>La soirée était attristée par le vent et la pluie, et les
-sentiers détrempés rendaient la marche difficile. D'Argères
-se persuada qu'il n'accompagnait Toinette que par
-humanité, et ne parut se rendre à aucune des raisons
-qu'elle employait pour retarder son départ. Quand ils
-furent à la porte de l'enclos, une sorte de convention tacite
-les poussa à y entrer ensemble, tout en parlant
-d'une manière générale de ce qui les intéressait l'un et
-l'autre. Toinette se garda bien de lui faire observer qu'il
-franchissait le seuil: il eût pu se raviser. D'Argères n'eut
-garde de paraître s'apercevoir de sa distraction: il se
-serait dû à lui-même de ne point faire un pas de plus.</p>
-
-<p>Madame de Monteluz passait les soirées assise sur la
-terrasse: mais la pluie l'avait fait rentrer. Ils la trouvèrent
-au salon, sur une chaise de paille, morne, les bras
-croisés, les yeux fixés à terre; mais elle tressaillit contre
-son habitude, en se voyant surprise, et, se levant:</p>
-
-<p>&mdash;Ah! mes amis, s'écria-t-elle, vous ne m'aviez donc
-pas abandonnée?</p>
-
-<p>Elle pressa la main de d'Argères d'une main tremblante
-et glacée, et embrassa Toinette. Deux grosses
-larmes coulaient lentement sur ses joues.</p>
-
-<p>&mdash;Abandonnée! dit Toinette éperdue. Quelle idée
-avez-vous eue là! Moi, vous abandonner!</p>
-
-<p>&mdash;Je ne sais pas, répondit Laure, comme honteuse de
-son effusion, mais j'ai cru&hellip;</p>
-
-<p>Elle étouffa un nouveau tressaillement nerveux, et
-se rassit brisée.</p>
-
-<p>&mdash;Qu'est-ce que vous avez donc cru? lui dit d'Argères,
-irrésistiblement entraîné à plier les genoux près d'elle
-et à reprendre ses mains dans les siennes.&mdash;Voyons,
-je vous le disais bien, mademoiselle Muiron, vous avez
-eu tort de la laisser seule. Elle s'est effrayée de la nuit,
-de l'isolement, du silence. Elle a eu froid, elle a eu peur.</p>
-
-<p>Et d'Argères, prenant à Toinette le burnous de laine
-blanche qu'elle apportait, en enveloppa Laure et laissa
-quelques instants ses bras autour d'elle comme pour la
-réchauffer. Dans cette amicale étreinte, l'artiste s'aperçut
-ou ne s'aperçut pas qu'il mettait toute son âme. Il
-était vaincu par son propre entraînement; il ne songeait
-plus à interroger le sphinx. Si la vie eût tressailli dans
-ce marbre, il ne l'eût pas senti, tant il était agité lui-même.
-Il se trouvait envahi par la passion, mais envahi
-tout entier, comme le sont les belles natures, qui n'ont
-pas besoin de dompter leur ivresse, parce que leur
-amour est tout un respect, tout un culte. Ceux-là seuls
-qui n'aiment pas complétement craignent de profaner
-leur idole par quelque audace. Ils sont impurs, puisqu'ils
-craignent de communiquer l'impureté.</p>
-
-<p>D'Argères ne sentit rien de semblable au fond de sa
-pensée. Laure restait dans ses bras, immobile et chaste,
-mais elle le regardait avec un doux étonnement où
-n'entrait aucun effroi.</p>
-
-<p>&mdash;Elle m'aimera, se dit d'Argères, si elle peut encore
-aimer; car je l'aime, et, par là, je la mérite. Si elle
-m'aime, elle croira en moi, elle m'appartiendra.</p>
-
-<p>Dès ce moment, il fut calme. Laure n'avait peut-être
-pas senti son étreinte, mais elle l'avait remarquée et ne
-l'avait pas repoussée. Elle était à lui, sinon par l'amour,
-au moins par l'amitié, puisqu'elle avait foi en lui. Étrangère
-aux alarmes d'une fausse pudeur, défendue de tout
-danger auprès d'un homme de bien par la vraie pudeur
-de l'âme, elle acceptait son intérêt et ses consolations
-sans les avoir provoqués volontairement. Un sentiment
-noble, quel qu'il fût, ardent ou fraternel, les unissait
-donc déjà, grâce aux souveraines révélations des grands
-instincts. Aucune amertume, aucune feinte réserve, ne
-pouvait plus trouver place dans leurs relations.</p>
-
-<p>&mdash;Allez-vous-en, dit d'Argères à Toinette après qu'elle
-eut servi le thé. Je veux lui parler.</p>
-
-<p>&mdash;Comment! monsieur, dit Toinette effarée, je vous
-gêne?</p>
-
-<p>&mdash;Oui, parce que vous ne me comprendriez pas.
-Je veux être seul avec elle. Entendez-vous! je le veux.</p>
-
-<p>Elle sortit consternée, se disant qu'elle avait amené
-le loup dans la bergerie, et retombant dans une de ces
-alternatives où son caractère, mêlé de poésie et de
-prose, la jetait sans cesse: oser et trembler.</p>
-
-<p>D'Argères présenta le thé à madame de Monteluz; il
-la fit asseoir sur le moins mauvais fauteuil qu'il put
-trouver; il lui mit un coussin sous les pieds, et, s'y agenouillant:</p>
-
-<p>&mdash;Faites un grand effort sur vous-même, lui dit-il
-sans préambule et avec une conviction hardie. Écoutez-moi
-et répondez-moi.</p>
-
-<p>Toujours étonnée, mais silencieuse, elle lui répondit
-avec les yeux qu'elle s'y engageait.</p>
-
-<p>&mdash;Qu'est-ce que vous avez cru, ce soir, en vous
-trouvant seule?</p>
-
-<p>&mdash;Ai-je cru quelque chose?</p>
-
-<p>&mdash;Oui, vous avez commencé cette phrase: «J'ai
-cru&hellip;» Il faut l'achever.</p>
-
-<p>&mdash;Je ne me souviens plus.</p>
-
-<p>&mdash;Souvenez-vous! dit d'Argères.</p>
-
-<p>Elle ferma les yeux comme pour regarder en elle-même,
-puis elle lui répondit:</p>
-
-<p>&mdash;J'ai cru que j'étais complétement délaissée.</p>
-
-<p>&mdash;Par qui?</p>
-
-<p>&mdash;Par vous deux. Par vous, c'était tout simple, et je
-ne pouvais ni m'en étonner ni m'en plaindre; mais par
-Toinette&hellip; je n'y comprenais rien&hellip; Attendez! Oui,
-j'étais sous l'empire d'un mauvais rêve.</p>
-
-<p>&mdash;Est-ce que vous avez dormi?</p>
-
-<p>&mdash;Je ne crois pas. Je rêve aussi bien quand je suis
-éveillée que quand je dors; et, d'ailleurs, je ne distingue
-pas toujours bien ma veille de mon sommeil&hellip; Ah çà!
-ajouta-t-elle après une pause inquiète, est-ce que vous
-ne savez pas que je suis folle?</p>
-
-<p>&mdash;Pourquoi me retirez-vous vos mains? dit d'Argères
-frappé de son mouvement.</p>
-
-<p>&mdash;Parce que l'on ne s'intéresse pas aux fous, je le
-sais. Quelque doux et soumis qu'ils soient, on en a
-peur. Si donc vous ne connaissez pas ma situation, si
-Toinette ne vous a pas dit que j'étais une sorte d'idiote
-tranquille, privée de mémoire et incapable de suivre un
-raisonnement, il faut que vous le sachiez.</p>
-
-<p>&mdash;Pourquoi?</p>
-
-<p>&mdash;Parce que je vois bien que vous me portez un généreux
-intérêt, et que je ne veux pas en usurper plus
-que je n'en mérite.</p>
-
-<p>&mdash;Vous méritez tout celui dont je suis capable, si votre
-mal moral est involontaire. Là est la question; confessez-vous.</p>
-
-<p>&mdash;Me confesser? dit madame de Monteluz, dont la
-figure s'assombrit; et pourquoi donc?</p>
-
-<p>&mdash;Pour que je sache si je dois vous aimer.</p>
-
-<p>&mdash;M'aimer! moi? s'écria-t-elle en se levant avec
-effroi. Oh! non!&hellip; Jamais, personne, entendez-vous
-bien!</p>
-
-<p>&mdash;Est-ce que vous croyez que je vous demande de
-l'amour? dit d'Argères. Pourquoi cette frayeur?</p>
-
-<p>&mdash;C'est une frayeur d'enfant imbécile, si vous voulez,
-dit-elle en se rasseyant; mais, pour moi, le mot aimer
-est un mot terrible; et, quand quelqu'un auprès de moi
-le prononce&hellip; Non! non! je ne veux pas seulement que
-Toinette me dise qu'elle m'aime! Aimer un être mort,
-c'est affreux! je sais ce que c'est!</p>
-
-<p>&mdash;Alors, vous voulez seulement qu'on vous plaigne?
-Vous n'acceptez, comme vous dites, que la pitié?</p>
-
-<p>&mdash;Pourquoi la repousserais-je? C'est un bon, un divin
-sentiment, qui fait encore plus de bien à ceux qui
-l'éprouvent qu'à ceux qui en sont l'objet. Je sens cela
-en moi-même quand je m'aperçois que j'oublie mon mal
-auprès des autres malheureux.</p>
-
-<p>&mdash;Si vous connaissez encore la pitié, vous êtes encore
-capable d'aimer, car la pitié est un amour.</p>
-
-<p>&mdash;Un amour général qui ne s'attache pas à un seul
-être au détriment de tous les autres. Voilà celui que
-j'accepte, et que je peux payer par la reconnaissance.</p>
-
-<p>&mdash;Cela est très-logique, dit d'Argères en souriant
-pour cacher l'effroi que lui causait la fermeté de son accent;
-et, pour une personne idiote ou folle, c'est assez
-puissant de raisonnement. Puisque vous êtes si lucide,
-résumons-nous. Vous ne voulez pas être aimée à l'état
-d'individu, mais secourue et consolée par des charités
-toutes chrétiennes, parce que vous ne valez pas la peine
-qu'on se consacre à vous en particulier. Pourtant, si Toinette
-s'absente une heure ou deux, vous êtes inquiète,
-vous vous affligez.</p>
-
-<p>&mdash;Oui, je suis faible, mais je ne suis pas injuste; je
-ne lui adresse, ni des lèvres ni du c&oelig;ur, aucun reproche.</p>
-
-<p>&mdash;Mais pourtant sa vie entière est absorbée dans la
-vôtre, et vous acceptez ce dévouement. Donc, vous pouvez
-faire exception à votre rigidité d'abnégation en faveur
-de quelqu'un, et vous sentez bien que ce quelqu'un
-vous aime.</p>
-
-<p>&mdash;Ah! monsieur, même de la part de Toinette, qui
-m'a élevée, qui s'est fait, de me soigner, une habitude
-impérieuse et un devoir jaloux, cela me cause des remords.
-Vous avouerai-je&hellip;? Oui, vous voulez que je me
-confesse! Eh bien, il y a des heures, des jours entiers
-où ce remords est si poignant, où je suis si révoltée
-contre moi-même d'accaparer ainsi, au profit de ma misérable
-demi-existence, le dévouement d'une personne
-qui a le droit et le besoin d'exister pour elle-même; enfin,
-je me fais quelquefois tellement honte et aversion,
-que j'ai des pensées de suicide et que j'y céderais si je
-ne craignais de laisser des remords imaginaires à cette
-pauvre fille. Alors, voyez-vous, il me prend des envies
-sauvages de la fuir, de fuir tout le monde, de n'être plus
-à charge à personne&hellip; Ah! si je savais un désert que je
-pusse atteindre en liberté! Celui-ci m'a affranchi de la
-souffrance de mes proches; mais déjà on me réclame,
-on me rappelle&hellip; et il n'est d'ailleurs pas assez profond,
-puisque m'y voilà avec Toinette qui m'aime, et vous qui
-parlez de m'aimer.</p>
-
-<p>&mdash;Le raisonnement est inattaquable, pensa d'Argères,
-qui l'écoutait sans dépit, parce qu'il voyait en elle une
-sincérité complète. Je ne vaincrai pas sa douloureuse sagesse.
-Voyons si les entrailles sont muettes et si tout instinct
-d'affection humaine est éteint pour jamais.</p>
-
-<p>Il se leva en silence, lui baisa la main, et sortit.
-Toinette était sur le palier, essayant de voir et d'entendre.</p>
-
-<p>Il la repoussa avec autorité et resta quelques instants
-seul et attentif au moindre bruit.</p>
-
-<p>&mdash;Que Dieu me pardonne de la torturer peut-être!
-pensa-t-il en collant son oreille à la porte. Ce sera son
-salut.</p>
-
-<p>Il entendit enfin un brusque sanglot et rentra vivement.
-Laure s'était laissée tomber assise sur ses genoux,
-les mains pendantes, les cheveux dénoués, des larmes
-sur les joues, dans une attitude de Madeleine au désert.
-Elle était si belle dans sa douleur, qu'il en fut ébloui. Il
-eût osé baiser ses larmes s'il eût été certain, dans le
-premier moment, de les avoir fait couler.</p>
-
-<p>Mais le sphinx resta muet. Elle se releva précipitamment
-en voyant d'Argères à ses côtés, et parut croire
-qu'elle s'était trompée en pensant qu'il la quittait pour
-toujours.</p>
-
-<p>&mdash;Que faisiez-vous là à genoux? lui dit tristement
-d'Argères un peu découragé.</p>
-
-<p>&mdash;Je priais, dit-elle.</p>
-
-<p>&mdash;Et que demandiez-vous à Dieu?</p>
-
-<p>&mdash;De vous donner du bonheur et de me faire bientôt
-mourir, répondit-elle d'un ton de candeur angélique.</p>
-
-<p>&mdash;Mourir! reprit d'Argères abattu. Oui, c'est le refuge
-des âmes glacées qui ne veulent plus aimer.</p>
-
-<p>&mdash;Dites qui ne peuvent plus! Écoutez, ne me croyez
-pas si lâche que de ne pas avoir lutté. Ne me jugez pas
-comme fait ma belle-mère, qui me dit que je nourris ma
-douleur parce que j'aime ma douleur. Non, non, personne
-n'aime la souffrance! tous les êtres la fuient. J'ai
-voulu, j'ai souhaité guérir; je le voudrais encore si j'espérais
-en venir à bout. J'ai obéi à toutes les prescriptions
-physiques et morales. J'ai écouté le prêtre et le médecin.
-J'ai recouvré la santé du corps, et croyez bien que ce
-n'est pas sans peine et sans un mortel ennui que j'ai
-pu suivre un régime et consacrer du temps à me cultiver
-comme une plante précieuse, quand je me sentais pour
-jamais privée de soleil et de parfums. On me disait:
-«Guérissez le corps, la santé morale reviendra.» Quelle
-santé morale? La résignation? On en a de reste devant
-les maux accomplis et sans remède. La soumission aux
-volontés de Dieu? Comment pourrais-je me révolter
-contre ce qui m'a écrasée? Tenez, on succombe à cette
-guérison-là. Elle s'est faite en moi, et pourtant j'entre
-toute vivante dans les ténèbres de la mort. Je me
-porte bien et je perds mes facultés. Ma volonté m'échappe,
-mes forces intellectuelles s'émoussent. Je ne
-souffre même plus, je m'ennuie!</p>
-
-<p>&mdash;Alors, dit d'Argères profondément attristé, vous ne
-voulez plus lutter? Vous n'essayerez plus rien pour
-sauver votre âme?</p>
-
-<p>&mdash;Je n'ai pas dit cela, reprit-elle, je ne le dirai jamais.
-Je crois à la bonté sans bornes de Dieu; mais
-je crois aussi à nos devoirs sur la terre. Jusqu'à mon
-dernier jour de lucidité, je me défendrai de mon mieux
-contre les vertiges qui m'envahissent. Vous voyez bien
-que je le fais; vous exigez que je parle de moi, et j'en
-parle! C'est pourtant la chose la plus difficile et la plus
-pénible que je puisse me commander à moi-même.</p>
-
-<p>&mdash;Vous avez raison de le faire, et je ne veux pas
-vous en remercier. Ce n'est pas pour moi que vous le
-faites: c'est pour vous; dites avec vérité que c'est pour
-vous!</p>
-
-<p>&mdash;C'est pour ma famille, qui est contristée, humiliée
-et scandalisée de ma situation d'esprit; c'est surtout
-pour cette pauvre fille qui me sert, qui ne m'a jamais
-quittée, qui a ses travers, je le sais, mais dont l'affection
-et la patience effacent toutes les taches devant Dieu et
-devant moi; c'est pour vous en cet instant! pour vous à
-qui je ne veux pas léguer, pour remercîment de quelques
-jours de commisération, l'exemple d'un abandon
-de moi-même, qui pourrait, si jamais vous êtes malheureux,
-vous faire croire à l'abandon de Dieu envers
-ses créatures.</p>
-
-<p>&mdash;Ainsi ce n'est pas pour vous-même?</p>
-
-<p>&mdash;Pour moi?&hellip; Ah! monsieur, vous ne savez pas
-une chose effrayante&hellip; Non, je ne veux pas vous la
-dire.</p>
-
-<p>&mdash;Dites-la! s'écria d'Argères, dont la passion croissante
-s'armait d'une volonté capable d'exercer une sorte
-d'ascendant magnétique.</p>
-
-<p>&mdash;Eh bien, répondit-elle, le suicide moral a de plus
-grands attraits encore que le suicide matériel, si on s'y
-laissait aller&hellip; Il y a dans l'oubli de la réalité, dans le
-rêve du néant, dans le trouble de la folie, un charme
-épouvantable qui semble parfois la récompense et le
-soulagement promis aux violentes douleurs longtemps
-comprimées!</p>
-
-<p>&mdash;Taisez-vous! dit d'Argères; cette pensée doit vous
-faire frémir. Elle est impie; chassez-la de votre c&oelig;ur à
-jamais; craignez qu'elle ne soit contagieuse pour ceux
-qui vous comprendraient!</p>
-
-<p>&mdash;Oui, vous avez raison! répondit-elle vivement en
-lui saisissant le bras comme si elle eût craint, cette fois,
-de rouler dans un abîme ouvert sous ses pieds. Vous
-avez raison! vous avez une âme vraiment croyante,
-vous! vous me parlez comme un père&hellip; vous me faites
-du bien, c'est là ce qu'il faut me dire! Et quoi encore?
-Parlez-moi, vous me faites du bien!</p>
-
-<p>&mdash;Si cela est, s'écria d'Argères en la saisissant dans
-ses bras et en l'y retenant, vous êtes sauvée, je le jure
-devant Dieu! Restez là, sans honte, sans crainte, et reposez
-cette tête malade sur un c&oelig;ur plein de jeunesse cl
-de force! Fiez-vous à moi qui ne vous demande rien et
-qui ne pourrais rien vouloir de vous que ce que vous
-ne pouvez pas me donner, une affection complète et absolue.
-Fiez-vous entièrement, Laure; je suis trop fier
-pour songer à égarer l'esprit d'une femme comme vous;
-je me respecte trop moi-même pour ne pas vous respecter.
-Votre pudeur alarmée en ce moment me serait une
-injure mortelle. Écoutez-moi donc et croyez-moi. Ce
-n'est pas moi, un inconnu, un passant qui vous parle:
-c'est quelque chose qui est en moi et qui me commande
-de vous parler; quelque chose de supérieur à votre volonté
-et à la mienne; c'est la voix de l'amour même qui
-remplit mon sein et qui déborde, mais sans délire, sans
-effroi, sans hésitation. Laure, je vous aime. Je pourrais
-vous cacher que c'est une passion qui m'envahit, vous
-offrir seulement, pour vous tranquilliser, une amitié
-douce et fraternelle. Je vous tromperais; ce serait un
-plan de séduction, ce serait infâme. Il faut que vous acceptiez
-mon amour pour accepter mon amitié, car l'amitié
-est dans l'amour vrai, et, si l'un vous effraye, l'autre
-vous est nécessaire. Vous voulez guérir, vous voulez ne
-pas perdre la notion de Dieu, ni le titre sacré de créature
-humaine. Arrière donc l'abîme décevant de la folie!
-Qu'il soit à jamais fermé! Oubliez que vous y avez
-plongé un regard coupable. Ayez la volonté; respectez-vous,
-aimez-vous vous-même, voilà tout ce que je vous
-demande, tout ce que je prétends vous persuader en
-vous aimant. Ne vous inquiétez pas, ne vous occupez
-pas de moi; ne voyez en moi que le médecin sérieux de
-votre noble intelligence ébranlée. Je ne veux pas souffrir
-de mon rôle: j'ai la foi. Quand même je souffrirais,
-d'ailleurs! Je ne suis pas sans courage, et je vous dis
-pour vous rassurer: Sachez que je souffrirais davantage
-si je vous quittais maintenant.</p>
-
-<p>Il lui parla encore avec effusion et trouva l'éloquence
-du c&oelig;ur pour la convaincre. Elle l'écouta sans lui imposer
-silence, sans relever sa tête, qu'il avait attirée sur son
-épaule, sans exprimer, sans ressentir le moindre doute
-sur la sincérité et la force du sentiment qu'il exprimait.
-Il y eut même un instant où, bercée par le son de sa
-voix, elle ferma les yeux et l'entendit comme dans un
-rêve. D'Argères avait gagné en partie la cause qu'il plaidait:
-elle avait foi en lui.</p>
-
-<p>Mais elle ne pouvait retrouver si vite la foi en elle-même,
-et, se relevant doucement, elle lui dit avec un
-sourire déchirant:</p>
-
-<p>&mdash;Oui, vous êtes grand, vous êtes vrai, vous êtes
-jeune, pur et bon. J'accepte de vous la sainte amitié; je
-voudrais pouvoir accepter le divin amour! Eh bien, je
-me suis interrogée en vous écoutant, et chacune de vos
-paroles m'a éclairée sur moi-même. Je ne peux pas accepter
-une si noble passion, et, pour qu'elle s'efface en
-vous, pour que l'amitié seule me reste, il faut que nous
-nous quittions pour longtemps. Vous souffririez près de
-moi de me sentir indigne d'être si bien aimée. Oui, oui!
-je sais ce que vous souffririez de la disproportion de nos
-sentiments. Ah! ceux qui se laissent aimer&hellip;</p>
-
-<p>&mdash;Que voulez-vous dire?</p>
-
-<p>&mdash;Rien; ne m'interrogez pas; ne réveillons pas ma
-mémoire; ne songeons pas trop non plus à l'avenir. J'ai
-peur de tout ce qui n'est pas le moment où je vis. Je vis
-si rarement! En ce moment-ci, je vis, grâce à vous; je
-crois au tendre intérêt, aux sollicitudes infinies, à l'immense
-dévouement; cela suffit à me faire un bien immense.
-Soyez donc béni, et que le côté le plus sublime
-de votre attachement pour moi soit satisfait et récompensé.
-Je peux vous dire que je guérirai peut-être, ou
-tout au moins que je veux, que je désire guérir. Voilà
-tout le baume que, quant à présent, vous pouvez verser
-sur ma blessure. Davantage serait trop. J'y succomberais
-peut-être. Je n'ai pas la force de regarder le ciel,
-moi dont les yeux ne peuvent pas même supporter l'ombre.
-Je deviendrais aveugle; j'éclaterais comme l'argile
-à un feu trop ardent. Quittez-moi, et dites-moi seulement
-que ce n'est pas pour toujours! Toujours! c'est
-une idée affreuse, c'est comme la mort! Quand j'ai cru,
-ce soir, que je ne vous reverrais plus&hellip; je l'ai cru deux
-fois: d'abord dans une sorte d'hallucination, pendant
-que Toinette s'était absentée, et puis tout à l'heure avec
-une lucidité plus cruelle, quand vous êtes sorti&hellip; eh bien,
-dans ma frayeur, je vous pleurais&hellip; car je vous aimais,
-et je vous aime! oui, autant que je peux aimer maintenant!
-Ne vous y trompez pas, c'est peu de chose, au
-prix de ce que vous m'offrez. C'est un mouvement
-égoïste, comme celui de l'enfant qui s'attache à un secours,
-sans être capable de rendre la pareille. Vous ne
-devez pas consacrer votre vie, pas même une courte
-phase de votre vie, à un être frappé de la plus funeste
-ingratitude, celle qui s'avoue et ne peut se vaincre.
-Quand même vous en auriez l'admirable courage, je refuserais,
-moi! car je me prendrais en horreur, et mon
-scrupule deviendrait intolérable. Adieu, adieu! quittez-moi,
-oubliez-moi quelque temps; vivez! Si je guéris, si
-je me sens renaître, ne fussé-je digne que de l'amitié
-que vous m'aurez conservée, je vous la réclamerai.
-Vous êtes trop parfait pour n'avoir pas inspiré déjà d'ardentes
-amours. Elles n'ont pourtant pas été à la hauteur
-de votre âme, puisque vous n'avez aucun lien qui vous
-ait empêché de m'offrir cette âme dévouée; mais c'est,
-dans votre destinée, une lacune qui sera comblée
-promptement. Mal ou bien, vous serez encore récompensé
-mieux que par moi, jusqu'à l'heure où vous rencontrerez
-la femme entièrement digne de vous. Cette
-pensée ne trouble pas l'espérance que je garde de vous
-retrouver, et d'être pour vous quelque chose comme
-une s&oelig;ur respectueuse et tendre.</p>
-
-<p>Tel fut le résumé, souvent interrompu, des réponses
-de Laure. En la trouvant si nette dans ses idées et si
-fortement retranchée dans une humilité douloureuse,
-l'artiste s'affligea plus d'une fois, mais il ne désespéra
-pas un instant. Il repoussait l'idée d'une séparation; il
-refusait l'épreuve de l'absence. Il sentait bien que l'amour
-se communique par la volonté. Si Laure n'était
-pas de ces organisations débiles qui en ressentent et
-en subissent la surprise physique, elle n'en était que
-mieux disposée à comprendre et à partager une passion
-complète et vraie. C'était une femme dont il fallait d'abord
-posséder le c&oelig;ur et l'esprit. D'Argères n'était pas
-au-dessous d'une telle tâche.</p>
-
-<p>Il ne voulut pas augmenter l'effroi qu'elle avait d'elle-même
-et promit de se soumettre à toutes ses décisions;
-mais il demanda deux ou trois jours avant d'en accepter
-une définitive, et il fut autorisé à revenir le lendemain
-matin.</p>
-
-
-<div class="chapter"></div>
-<h2 class="nobreak">VII</h2>
-
-
-<p>Le même soir, en rentrant, d'Argères écrivit la lettre
-suivante:</p>
-
-<p>«Laure, je suis bien heureux! vous croyez en moi.
-Vous n'avez admis aucun doute sur ma loyauté. Vous
-m'avez rendu bien fier, bien reconnaissant envers moi-même.
-Jamais je n'ai senti si vivement le prix d'une
-conscience <i>sans peur et sans reproche</i>.</p>
-
-<p>»Vous m'avez rempli d'orgueil pour la première fois
-de ma vie. Oui, vraiment, voici la première fois que
-j'obtiens une gloire qui m'élève au-dessus de moi-même.
-C'est que vous êtes une femme unique sur la terre. Est-ce
-la nature ou la douleur qui vous a faite ainsi? Personne
-ne vous ressemble. Vous subjuguez comme en
-dépit de vous-même. Vous ignorez, non pas seulement
-la puérile coquetterie de votre sexe, mais encore la légitime
-puissance de votre beauté physique et morale.
-Vous êtes humble comme une vraie chrétienne, naïve
-comme un enfant, simple comme le génie. Je ne sais
-encore quel génie vous avez, Laure: peut-être aucun
-que le vulgaire puisse apprécier; mais vous avez celui
-de toutes choses pour qui sait vous comprendre. Vous
-avez surtout celui de l'amour. Il se manifeste dans la terreur
-même qu'il vous cause, dans votre refus de l'essayer
-encore. Eh bien, j'attendrai. J'attendrai dix ans, s'il le
-faut; mais, certain de ne retrouver nulle part un trésor
-comme votre âme, je ne renoncerai jamais à le conquérir;
-mon espérance ne s'éteindra qu'avec ma vie.</p>
-
-<p>»Avant de vous revoir, Laure, et comme je ne veux,
-auprès de vous, m'occuper que de vous, je viens vous
-parler de moi, de mon passé, de ma vie extérieure.
-Malgré votre sublime confiance, je me dois à moi-même
-de vous faire connaître, non pas l'homme qui vous
-aime, il est tout entier dans l'amour qu'il a mis à vos
-pieds, mais l'homme que les autres connaissent, l'artiste
-que vous croiriez peut-être appartenir au monde et qui
-n'appartiendra plus jamais qu'à vous.</p>
-
-<p>»Vous m'avez dit, la première soirée que j'ai passée
-auprès de vous, que vous aviez entendu parler d'Adriani,
-un chanteur de quelque mérite, qui disait sa propre musique,
-et dont les compositions vous avaient paru belles.
-C'était un souvenir, qui, chez vous, datait d'avant vos
-chagrins. Je vous ai questionnée sur son compte, feignant
-de ne pas le connaître, afin de savoir ce que vous
-pensiez de lui. Vous ne l'aviez jamais vu, disiez-vous,
-parce que, à l'époque où il commença à faire un peu de
-bruit, vous veniez de quitter Paris pour vivre en Provence.
-Vous aviez su qu'il était parti peu de temps après
-pour la Russie; et puis, le malheur vous ayant frappée,
-vous aviez perdu la trace de ses pas et le souvenir de
-son existence; mais vous disiez que vous aviez quelquefois
-chanté ou lu ses compositions dans ces derniers
-temps, et que vous trouviez, dans ce que je vous avais
-chanté, le même jour, des formes qui vous rappelaient
-sa manière.</p>
-
-<p>»Vous m'avez dit encore:</p>
-
-<p>»&mdash;Je n'ai guère l'espérance de jamais l'entendre. S'il
-revient en France (il y est peut-être maintenant), ce
-n'est pas un homme à courir la province, et on ne le
-verra jamais sur aucun théâtre. On m'a dit qu'il avait de
-quoi vivre chétivement sans se vendre au public et qu'il
-ne chantait que pour des salons amis, pour un auditoire
-d'élite, sans accepter aucune rétribution. On n'osait
-même pas lui en proposer une, à moins que ce ne fût
-pour les pauvres. Il a conservé l'indépendance d'un
-homme du monde, bien qu'il soit pauvre lui-même. Cela
-est à sa louange.</p>
-
-<p>»Et vous avez ajouté:</p>
-
-<p>»&mdash;J'ai regretté autrefois de ne pas l'avoir connu;
-mais, aujourd'hui, j'en suis toute consolée. Malgré tout
-ce que l'on m'a dit de son originalité, il ne me semble
-pas qu'il puisse vous être supérieur.</p>
-
-<p>»Eh bien, Laure, cet Adriani, c'est moi. Je m'appelle
-effectivement d'Argères, et je suis d'une famille noble;
-mais mon nom de baptême est Adrien. Né en Italie, j'ai
-pu, sans déguisement puéril, italianiser ce prénom. Mon
-père occupait d'assez hauts emplois dans la diplomatie.
-J'avais été élevé avec soin, j'étais né musicien. Je me
-suis développé, comme voix et comme instinct, sous un
-soleil plus musical que le nôtre. J'ai beaucoup vécu, dans
-mon adolescence, avec le peuple inspiré du midi de
-l'Europe et des côtes de la Méditerranée. Tout mon
-génie consiste à n'avoir pas perdu, dans l'étude technique
-et dans le commerce d'un monde blasé, le goût du
-simple et du vrai qui avait charmé mes premières impressions,
-formé mes premières pensées.</p>
-
-<p>»Orphelin de bonne heure, je me suis trouvé sans
-direction et sans frein à l'âge des passions. J'avais quelque
-fortune et beaucoup d'amis, les artistes en ont toujours,
-car déjà on m'écoutait avec plaisir. Italien autant
-que Français, jusqu'à l'âge de ma majorité, je ne connus
-la France que dans le monde des grandes villes d'Italie.
-Je dissipai mes ressources dans une vie facile, enthousiaste,
-folle même, au dire de mon conseil de famille, et
-dans laquelle je ne trouve pourtant rien qui me fasse
-rougir. Ruiné, je ne voulus pas vivre de hasards et d'industrie
-comme tant d'autres; je ne voulus point m'endetter;
-je résolus de tirer parti de mon talent. Mes grands-parents
-jetèrent les hauts cris et m'offrirent de se cotiser
-pour me faire une pension. Je refusai: cela me parut
-un outrage; mais, pour ne pas blesser en face leurs préjugés,
-je vins en France; je me mis en relation avec
-des artistes; je chantai dans plusieurs réunions; j'y fus
-goûté, encouragé, et je cherchai à me procurer des élèves;
-mais cette ressource arrivait lentement, et le métier de
-professeur m'était antipathique. Démontrer le beau, expliquer
-le vrai dans les arts, c'est possible dans un cours,
-à force de talent et d'éloquence; mais dépenser toute ma
-puissance pour des élèves, la plupart inintelligents ou
-frivoles, je ne pus m'y résigner. Mon temps se laissait
-absorber, d'ailleurs, par des leçons à quelques jeunes
-gens bien doués et pauvres, qui me dédommageaient
-intellectuellement de mes fatigues, mais qui ne pouvaient
-conjurer ma misère.</p>
-
-<p>»La misère, je ne la crains pas extraordinairement;
-je ne la sens même pas beaucoup quand elle ne se convertit
-pas en solitude. La solitude me menaçait. Je mis
-l'amour dans mon grenier. Il me trompa. L'idéal pour
-moi, c'est de vivre à deux. Il ne se réalisa pas. Je respecte
-mes souvenirs; mais le milieu où je pouvais mériter
-et savourer le bonheur vrai ne se fit pas autour de
-moi; et j'avais, d'ailleurs, une soif trop ardente des joies
-parfaites, qui ne sont pas semées en ce monde et qu'on
-n'y rencontre probablement qu'une fois.</p>
-
-<p>»Je ne brisai rien, j'échappai à tout. Je ressentis et
-je causai des chagrins dont il ne m'appartenait pas de
-trouver le remède. La fuite seule pouvait en faire cesser
-le renouvellement. Je partis. Je voyageai. Le produit
-fort modeste de quelques publications musicales, qui
-eurent du succès, me permit de ne rien devoir à la libéralité
-de mes enthousiastes. Pour un homme qui a quelque
-talent spécial et point d'ambition, le monde est accessible,
-et partout je me vis comblé d'égards, ce que je
-préférai à être comblé d'argent. Je pus consentir à être
-associé aux plaisirs des riches et des grands de la terre,
-et je peux dire que je n'y fus pas recherché seulement
-comme chanteur. On voulut bien me traiter comme un
-homme, quand on me vit me conduire en homme. Je ne
-sache pas avoir eu à payer d'autre écot, que celui d'être
-et de demeurer moi-même. Et, en vérité, je ne comprends
-guère qu'un artiste qui se respecte ait besoin d'autre
-chose que d'un habit noir et d'une complète absence de
-vices et de prétentions, pour se trouver à la hauteur de
-toutes les convenances sociales. Je ne me fais, au reste,
-qu'un très-léger mérite d'avoir su renoncer aux vanités
-et aux emportements de la jeunesse, dès le jour où la
-satisfaction de ces appétits violents me fut refusée par la
-fortune. Je ne devins point un sage: les plaisirs courent
-assez d'eux-mêmes après celui qui sait en procurer aux
-autres et qui ne s'en montre pas trop affamé. Mais je
-corrigeai en moi le travers du désordre, qui est une paresse
-de l'esprit, et je reconnus que j'avais conquis la
-liberté du lendemain avec un peu de prévoyance dans
-le jour présent.</p>
-
-<p>»Enfin je ne souffris pas de jouir du luxe des autres,
-et de me dire que je n'aurais en ma possession que le
-nécessaire. Ces besoins qu'éprouvent les artistes de devenir
-ou de paraître grands seigneurs m'ont toujours
-semblé des faiblesses de parvenus. L'homme qui a possédé
-par lui-même n'a plus cette fièvre d'éblouir qui dévore
-les pauvres enrichis. Élevé dans le bien-être, je ne
-méprisais ni n'enviais des biens dont ma prodigalité avait
-su faire gaiement le sacrifice à mes plaisirs, mais que je
-n'aurais pu reconquérir sans faire le sacrifice de ma fierté
-et de mon indépendance.</p>
-
-<p>»La fortune est quelquefois comme le monde: elle
-sourit à ceux qui ne courent pas sur ses pas. Un petit
-héritage très-inattendu me permit de revenir à Paris. Je
-me fis encore entendre, j'eus de grands succès. Le public
-grossissait dans les réunions d'abord choisies, puis
-nombreuses et ardentes où je me laissais entraîner. Le
-public voulut m'avoir à lui. L'Opéra m'offrit et m'offre
-encore un engagement considérable. Les élèves assiégeaient
-ma porte. Les concerts me promettaient une riche
-moisson. J'ai tout refusé, tout quitté pour aller revoir
-la Suisse, le mois dernier. J'avais placé, de confiance,
-ma petite fortune chez un ami qui, sans me rien dire,
-l'avait risquée dans une opération commerciale que je ne
-connais ni ne comprends, mais qu'il regardait comme
-certaine. S'il l'eût perdue, je ne l'aurais jamais su; il me
-l'eût restituée; il l'a décuplée. Pendant que je gravissais
-les glaciers et que mon âme chantait au bruit des cataractes,
-je devenais riche à mon insu: je le suis! J'ai cinq
-cent mille francs. Je n'ai pas connu mon bonheur tout
-de suite. J'ai si peu de désirs dans l'ordre des choses
-matérielles maintenant, que j'aurais perdu sans effroi
-cette richesse relative, le lendemain du jour où elle me
-fut annoncée; mais, aujourd'hui, aujourd'hui, Laure, elle
-me rend heureux, puisqu'elle me permet de me donner
-à vous. Je m'appartiens! Où vous voudrez vivre, je peux
-vivre et vivre à l'abri des privations. Votre Toinette
-m'a dit que vous êtes riche; je ne sais ce qu'elle entend
-par là; j'ignore si vous l'êtes plus ou moins que moi. Je
-vous avoue que je ne m'en occupe pas et que cela m'est
-indifférent. Il est des sentiments qui n'admettent pas ce
-genre de réflexions. Je vous connais assez pour savoir
-que, si vous m'aimiez assez pour être à moi, vous m'eussiez
-accepté pauvre comme je vous accepterais riche,
-sans me préoccuper des soupçons d'un monde auquel ni
-ma vie ni ma conscience n'appartiennent.</p>
-
-<p>»Si vous chérissez la solitude, nous chercherons la
-solitude; nous la trouverons aisément à nous deux; car,
-pour une femme, elle n'existe nulle part sans une protection.
-Vous n'aurez pas à craindre de m'arracher à une
-vie agitée et brillante. Je suis repu de mouvement, et
-mon soleil à moi est dans mon âme: c'est mon amour,
-c'est vous! D'ailleurs, je n'ai jamais compris cet autre
-besoin factice que la plupart des artistes éprouvent de se
-trouver en contact avec la foule. Je ne suis pas de ceux-là.
-Je ne hais ni ne méprise ce qu'on appelle le public.
-Le public, c'est une petite députation de l'humanité, en
-somme, et j'aime, je respecte mes semblables. Mais c'est
-par mon âme, ce n'est point par mes yeux ni par mes
-oreilles que je suis en rapport avec eux. Si une bonne
-et belle pensée se produit en moi, je sais qu'elle leur profitera,
-et je ressens leur sympathie en dehors du temps et
-de l'espace. La répulsion ou l'engouement du public immédiat
-peut errer, mais la réflexion des masses redresse
-l'erreur. Il faut donc contempler le vrai dans l'homme
-face à face, être pour ainsi dire en tête-à-tête avec l'âme
-de l'humanité dans les conceptions de l'intelligence et
-dans les inspirations du c&oelig;ur. Voilà le respect, voilà l'affection
-qu'on doit aux hommes, et, dans cette notion de
-leur confraternité avec nous-mêmes, ceux de l'avenir autant
-que ceux d'aujourd'hui comparaissent pour nous
-servir de juges, de conseils ou d'amis.</p>
-
-<p>»Mais, dans le besoin de les voir sourire, de respirer
-leur encens, comme dans la crainte poignante de ne pas
-être compris d'emblée, il y a quelque chose de maladif
-qui ne tiendrait pas contre une pensée sérieuse, si le talent
-qui se produit était sérieux et prenait son siége dans
-la conscience.</p>
-
-<p>»Laure, tu pourras m'aimer, je le sens, je le veux!
-Jamais, quand je me suis prosterné en esprit devant
-Dieu, source du vrai et du bon, pour lui demander de
-me garder dans ses voies, il ne m'a laissé impuissant à
-produire des accents vrais, des idées élevées. En ce moment,
-je lui demande ses dons les plus sublimes, l'amour
-vrai partagé; et je l'implore avec tant de feu et de
-naïveté, qu'il m'exaucera.</p>
-
-<p>»Nous irons où tu voudras; nous resterons ici, nous
-parcourrons des pays nouveaux, nous nous cacherons
-sous terre, nous dépenserons ma petite fortune en un
-jour, ou nous assurerons par elle l'équilibre à notre avenir.
-Tu n'as pas de volontés, je le sais. Je veux, j'attends
-que tu en aies. Je serai bien heureux le jour où je verrai
-poindre seulement une fantaisie, et je sens que, pour la
-satisfaire, je transporterai, s'il le faut, des montagnes&hellip;</p>
-
-<p>»Laisse-moi t'aimer, ne me plains pas d'aimer seul.
-Ne sais-tu pas que c'est déjà du bonheur que tu me
-donnes en m'élevant à la plénitude de mes propres facultés,
-en me plaçant au faîte de ma propre énergie!</p>
-
-<p>»Laisse-toi aimer, ange blessé! Un jour, je te le jure,
-tu remercieras Dieu de me l'avoir permis.</p>
-
-<p>»A toi, malgré toi, et pour toujours.</p>
-
-<div class="sign">»<span class="sc">Adriani</span>.»</div>
-
-<h3>Journal de Comtois.</h3>
-
-<p>Monsieur est un homme de rien. C'est un artiste! Je
-m'en étais toujours douté. J'ai lu, par hasard, ce soir, un
-vieux morceau de journal dont je me sers pour me
-mettre des papillotes. Il y avait dessus, à la date de janvier
-dernier:</p>
-
-<p>«Le célèbre chanteur et compositeur Adriani, dont le
-nom véritable est d'Argères, est enfin revenu des neiges
-de la&hellip; et s'est fait entendre dans les salons de&hellip;, où il
-a ravi une foule de&hellip; méthode&hellip; les femmes&hellip; sa beauté
-idéale&hellip; un engagement&hellip; l'Opéra&hellip;»</p>
-
-<p>Le reste des lignes manque; mais c'est assez clair
-comme ça; et me voilà dans une jolie position! Valet de
-chambre d'un chanteur, d'un histrion, sans doute! Je
-vas écrire à ma femme de me chercher une place. En
-attendant, j'espère bien qu'il ne me fera pas banqueroute
-de mon voyage. D'ailleurs, l'intrigant va faire fortune.
-Il épouse sa folle, puisqu'il en est revenu ce soir
-passé minuit. Elle le battra, c'est tout ce que je lui souhaite
-pour m'avoir si bien attrapé.</p>
-
-
-<h3>Narration.</h3>
-
-<p>D'Argères, ou plutôt Adriani, car c'est sous ce nom
-que son existence avait pris de l'éclat, dormit mieux
-qu'il n'avait fait depuis huit jours. Il ferma sa lettre,
-qu'il voulait envoyer à Laure avant de la revoir, et
-goûta un repos délicieux, bercé par les riantes fictions
-de l'espérance. En s'éveillant, il sonna Comtois pour le
-charger de sa missive. Mais Comtois avait une figure et
-une attitude si extraordinaires, qu'il hésita à mettre son
-secret dans les mains d'un être bavard, sot et curieux.</p>
-
-<p>&mdash;Voilà monsieur réveillé! fit Comtois d'un air qu'il
-croyait être goguenard et qui n'était que stupide. Sans
-doute monsieur a bien dormi? Il ne souffre pas du mal
-de dents, lui! Ce n'est pas comme moi, qui n'ai pas pu
-fermer l'&oelig;il: ce qui m'a conduit à lire de vieux journaux
-où j'ai trouvé des choses bien drôles!</p>
-
-<p>&mdash;Si vous êtes malade, Comtois, allez vous recoucher.
-Je me passerai de vous.</p>
-
-<p>&mdash;J'aimerais mieux que monsieur me donnât une petite
-consultation.</p>
-
-<p>&mdash;Pour les dents? Je ne saurais. Je n'y ai eu mal de
-ma vie.</p>
-
-<p>&mdash;Ah! c'est que je croyais monsieur médecin?</p>
-
-<p>Ici, Comtois, voulant se livrer à un rire sardonique,
-fit une grimace si laide, qu'Adriani le crut en proie à de
-violentes souffrances. Il insista pour le renvoyer; mais
-Comtois n'en voulut pas démordre, et s'acharna à raser
-son maître.</p>
-
-<p>&mdash;Que monsieur ne craigne rien, lui dit-il en se livrant
-à cette opération quotidienne où il excellait et
-dont il tirait une incommensurable vanité, je raserais,
-comme on dit, les pieds dans le feu. J'ai la main si légère,
-que, eussé-je des convulsions, par suite de mes
-dents, vous ne me sentiriez point. Je sais ce qu'on doit
-de précautions, surtout quand on approche le rasoir d'un
-gosier comme celui de monsieur. Quant à moi, on pourrait
-bien me couper le sifflet, l'Opéra n'y perdrait rien;
-mais peut-être qu'il y a des mille et des cents dans le
-gosier de monsieur.</p>
-
-<p>&mdash;Le drôle sait qui je suis, pensa Adriani: j'ai bien
-fait d'écrire. Il faut que je me hâte de courir là-bas, avant
-qu'il ait eu le temps de bavarder avec Toinette.</p>
-
-<p>Comme il sortait, Adriani vit arriver la chaise de poste
-du baron de West, qui revenait de Vienne, et qui, de
-loin, lui faisait de grands bras. Désolé de ce contretemps,
-il feignit de ne pas le reconnaître et se jeta
-dans les vignes. A travers les pampres, il vit la voiture
-qui s'arrêtait, ce qui lui fit craindre que le baron ne
-courût après lui. Il se glissa le long d'une haie, et se
-trouva en face de la vachère du Temple, qui prenait le
-plus court à travers les vignes pour gagner la route.</p>
-
-<p>&mdash;Où allez-vous? lui dit-il.</p>
-
-<p>&mdash;Je vas porter une lettre à M. d'Argères, répondit-elle.
-C'est-il vous qui s'appelle comme ça?</p>
-
-<p>Adriani ouvrit le billet. Il était de la main de Toinette.</p>
-
-<p>«Madame n'a pas bien dormi cette nuit. Elle gardera
-la chambre ce matin. Elle prie bien monsieur de ne venir
-qu'après midi.»</p>
-
-<p>&mdash;Retournez vite au Temple, dit Adriani, et remettez
-ceci à madame elle-même, aussitôt que vous pourrez
-entrer chez elle.</p>
-
-<p>Il ajouta un louis à son message, pour que Mariotte
-comprît qu'il y avait profit pour elle à s'en bien acquitter.</p>
-
-<p>Puis il revint sur ses pas, en feignant d'apercevoir le
-baron, qui arrivait à lui.</p>
-
-
-<div class="chapter"></div>
-<h2 class="nobreak">VIII</h2>
-
-
-<p>Le baron l'embrassa cordialement; mais il avait vu
-l'échange des lettres, il connaissait la figure de la messagère,
-et, remarquant une certaine agitation chez son
-hôte, il l'en plaisanta.</p>
-
-<p>&mdash;Ah! tête d'artiste! lui dit-il en rentrant avec lui au
-château, vous voilà déjà lancée dans un roman. Laissez
-donc les enfants seuls! vous n'aurez pas plus tôt tourné
-les talons, qu'ils s'envoleront pour le pays de la fantaisie.
-Moi qui revenais transporté de reconnaissance pour le
-courage que vous aviez eu de m'attendre dans mon désert!&hellip;
-Ah! vous avez su déjà peupler la solitude, mon bel
-ermite! Eh bien, c'est beau, cela. Il n'y a qu'une belle
-femme dans le voisinage, vous la découvrez; c'est une
-veuve inconsolable, vous la consolez. Ma foi, vous avez
-été plus habile ou plus hardi que moi. Je me suis cassé
-le nez à sa porte. Comment diable vous y êtes-vous pris?
-On n'a jamais vu de nonne mieux claquemurée, de
-princesse ou de fée mieux défendue par les esprits invisibles.
-Ah! je le devine, votre voix est le cor enchanté
-qui a terrassé les monstres du désespoir et fait tomber
-les barrières du souvenir. C'est affaire à vous, mon
-jeune maître. Je vous en fais d'autant plus mon compliment
-que c'est un joli parti: vingt et quelques années,
-pas d'enfants et une fortune de quinze ou vingt mille
-francs de rente en fonds de terre, ce qui suppose un
-capital de&hellip;</p>
-
-<p>&mdash;Elle n'a que cela? s'écria naïvement Adriani, qui,
-malgré lui, craignait d'aspirer à une femme assez
-riche pour s'entendre dire qu'il la recherchait par ambition.</p>
-
-<p>Le baron se méprit sur cette exclamation et répondit
-en riant:</p>
-
-<p>&mdash;Dame! ce n'est pas le Potose, et je vois que vous
-avez donné dans les gasconnades de sa vieille suivante,
-une grande bavarde qui vient souvent ici faire la dame,
-et qui, humiliée de résider dans le taudis du Temple,
-vante à tout venant les merveilles du château de Larnac,
-situé, dit-elle, dans le canton de Vaucluse. Le pays est
-célèbre, j'en conviens; mais, nous autres habitants du
-Midi, nous savons bien qu'on y donne le nom de château
-à de maigres pigeonniers. Sachez cela aussi, mon
-cher enfant, et ne vous laissez pas éblouir par de beaux
-yeux baignés de larmes; d'autant plus que, je ne sais
-pas si c'est vrai et si vous avez été à même de vous en
-apercevoir, la châtelaine du Temple passe pour être un
-peu folle.</p>
-
-<p>&mdash;Fort bien, reprit Adriani; vous croyez que je songe
-à m'établir selon les habitudes et les calculs de la vie
-bourgeoise!</p>
-
-<p>&mdash;Mon Dieu, cher ami, pardonnez-moi, dit le baron.
-Je sais que vous êtes un grand artiste, des plus fiers,
-incorruptible quand il s'agit de la Muse; mais je suis un
-peu sceptique, vous savez! J'ai cinquante ans, et je sais
-que, le lendemain du jour où l'artiste est riche, il est déjà
-ambitieux. Pourquoi ne le seriez-vous pas? La fortune
-n'est qu'un but pour celui qui, comme vous et moi, aspire
-à de poétiques loisirs&hellip; Vous avez dit tout à l'heure
-un mot qui m'a frappé, étonné, je l'avoue; un mot qui
-jurait dans votre bouche inspirée&hellip;</p>
-
-<p>&mdash;Oui, j'ai dit: <i>Elle n'a que cela?</i> et c'était un cri de
-joie. Écoutez-moi, cher baron: j'aime cette femme. Je
-la vois tous les jours, et, comme, en gardant le silence,
-je pourrais la compromettre auprès de vous, puisque
-vous riez déjà d'une aventure que vous jugez accomplie
-ou inévitable, je veux tout vous dire, et je jure que ce
-sera la vérité.</p>
-
-<p>Adriani raconta avec détail et fidélité, au baron,
-tout ce qui s'était passé entre madame de Monteluz
-et lui.</p>
-
-<p>Le baron l'écouta avec intérêt, s'émerveilla de la rapide
-invasion d'un amour si entier chez un homme qu'il
-croyait connaître, et que jusque-là il n'avait pas connu
-jusqu'au fond, et finit par conseiller la prudence à son
-jeune ami. Le baron était un digne homme et un excellent
-esprit à beaucoup d'égards; mais la poésie de son
-âme s'était réfugiée dans ses vers, et la vie de province
-avait grossi à ses yeux l'importance des choses positives.
-Délicat dans le domaine des arts, mais en proie à des
-soucis matériels qu'il cachait de son mieux, il avait,
-malgré son lyrisme et ses enthousiasmes littéraires et
-musicaux, contracté quelque chose de la sécheresse des
-vieux garçons.</p>
-
-<p>Adriani souffrait de lui avoir fait sa confidence, mais
-il ne se le reprocha point. Il s'y était vu forcé pour conserver
-intacte l'auréole de pureté autour de son idole.</p>
-
-<p>Selon le baron, il n'y avait pas de grande douleur
-sans un peu d'affectation à la longue. S'il n'osait pas tout
-à fait dire et penser que madame de Monteluz posait les
-regrets, il n'en admettait pas moins la probabilité d'un
-instinct de coquetterie sévèrement drapée dans son
-deuil. Au fond, il était peut-être un peu piqué de n'avoir
-pas été reçu et de voir son jeune hôte admis d'emblée;
-et puis il était contrarié de trouver ce dernier préoccupé
-et absorbé par l'amour, lorsqu'il arrivait chargé d'hémistiches
-qu'il brûlait naïvement de faire ronfler dans
-un salon sonore, longtemps veuf d'auditeurs intelligents.</p>
-
-<p>Le baron avait fait des poëmes épiques qui ne l'eussent
-jamais tiré de l'obscurité s'il ne se fût heureusement
-avisé de traduire en vers quelques chefs-d'&oelig;uvre grecs.
-Grand helléniste, doué du vers facile et harmonieux, il
-avait un talent réel pour habiller noblement la pensée
-d'autrui. Pour son propre compte, il avait peu d'idées,
-et la forme ne peut couvrir le vide sans cesser d'être
-forme elle-même. Elle est alors comme un vêtement
-splendide, flasque et pendant sur un échalas.</p>
-
-<p>Le succès de ses traductions avait presque affligé le
-baron. Il souriait aux éloges, mais il était humilié intérieurement.
-Il aspirait toujours à briller par lui-même,
-et, après trente ans de travail assidu et minutieux, il
-rêvait la gloire et parlait de son avenir littéraire comme
-un poëte de vingt ans. Après de nombreuses tentatives
-plus estimables qu'amusantes dans des genres différents,
-il s'était mis en tête de publier un petit recueil de vers
-choisis intitulé <i>la Lyre d'Adriani</i>.</p>
-
-<p>Voici quel était son but:</p>
-
-<p>Adriani faisait souvent lui-même ses paroles sur sa
-musique. Il était grand poëte sans prétendre à l'être. Une
-idée simple mais nette, une déduction logique, un langage
-harmonieux, qui était lui-même un rhythme tout
-fait pour le chant, c'en était assez, selon lui, pour motiver
-et porter ses idées musicales. Il avait raison. La
-musique peut exprimer des idées aussi bien que des
-sentiments, quoi qu'on en ait dit; d'autant plus que, pas
-plus qu'Adriani, nous ne voyons bien la limite où le
-sentiment devient une idée et où l'idée cesse absolument
-d'être un sentiment. La rage des distinctions et des classifications
-a mordu la critique de ce siècle-ci, et nous
-sommes devenus si savants, que nous en sommes bêtes.
-Mais, quand, par le sens éminemment contemplatif qui
-est en elle, la musique s'élève à des aspirations qui sont
-véritablement des idées, il faut que l'expression littéraire
-soit d'autant plus simple, et procède, pour ainsi dire,
-par la lettre naïve des paraboles. Autrement, les mots
-écrasent l'esprit de la mélodie, et la forme emporte le
-fond.</p>
-
-<p>En entendant Adriani raisonner sur ce sujet et s'excuser
-modestement de faire des vers à son propre usage,
-le baron, qui les trouva trop simples, rêva de lui créer
-un petit fonds de poésies où il pût puiser ses inspirations
-musicales. Ayant vu à Paris le succès d'enthousiasme
-du jeune artiste, il se dit, avec raison, que sa bouche
-serait pour lui celle de la Renommée, et il revint chez
-lui se mettre à l'&oelig;uvre.</p>
-
-<p>Il fallait donc qu'Adriani subît cette lecture ou plutôt
-cette déclamation, et, quand il vit que son hôte souffrait
-réellement de sa préoccupation, il s'exécuta et lui demanda
-communication du manuscrit, en attendant l'heure
-où il lui serait permis d'aller au Temple.</p>
-
-<p>C'était une grande erreur de la part du baron, que de
-vouloir infuser son souffle au génie le plus individuel et
-le plus indépendant qu'il fût possible de rencontrer. Dès
-les premiers mots, Adriani sentit que son âme serait
-emprisonnée dans cet étui ciselé et diamanté par les
-mains du baron. Sincère et loyal, il essaya de le lui faire
-comprendre, tout en lui donnant la part d'éloges qui lui
-était justement due. L'éternel combat entre le maëstro
-et le poëte de livret s'ensuivit. Le baron n'admettait pas
-que la description dût être légèrement esquissée et que
-la musique dût remplir de sa propre poésie le sujet ainsi
-indiqué.</p>
-
-<p>&mdash;Quand vous me peignez en quatre vers l'alouette
-s'élevant vers le soleil, à travers les brises embaumées
-du matin, disait Adriani, vous faites une peinture qui ne
-laisse rien à l'imagination. Or, la musique, c'est l'imagination
-même; c'est elle qui est chargée de transporter
-le rêve de l'auditeur dans la poésie du matin. Si vous
-me dites tout bonnement <i>l'alouette monte</i>, ou <i>l'alouette
-vole</i>, c'est bien assez pour moi. J'ai bien plus d'images
-que vous à mon service, puisque, dans une courte phrase,
-je peux résumer le sentiment infini de ma contemplation.</p>
-
-<p>&mdash;A votre dire, s'écria le baron, les sons prouvent
-plus que les mots?</p>
-
-<p>&mdash;En politique, en rhétorique, en métaphysique, en
-tout ce qui n'est pas de son domaine, non certes; mais
-en musique, oui.</p>
-
-<p>&mdash;C'est qu'on n'a pas encore fait de poésie vraiment
-lyrique dans notre langue, mon cher. Est-ce que les anciens
-ne chantaient pas des poëmes épiques? Est-ce que
-les gondoliers de Venise ne chantent pas l'Arioste et le
-Tasse?</p>
-
-<p>&mdash;Non pas! Ils les psalmodient sur un rhythme à la
-manière des anciens, et c'est un peu comme cela que les
-faiseurs de romances et de ballades ont rhythmé les vers
-romantiques de nos jours. Tout le monde peut faire de
-cette musique-là, tout le monde en fait; mais ce n'est
-pas de la musique, je vous le déclare. Paix à la cendre
-d'Hippolyte Monpou et consorts! Pierre Dupont fait les
-choses plus ouvertement; il arrange son chant pour ses
-paroles, auxquelles il donne, avec raison, la préférence.
-Je donnerai de tout mon c&oelig;ur le pas, dans mon estime,
-à vos vers sur ma musique; mais je ne peux pas faire
-ma musique pour vos vers. Ils sont beaux, si vous voulez,
-ils sont trop faits. Ils existent trop pour être chantés.</p>
-
-<p>La discussion dura jusqu'au déjeuner et reprit au dessert.
-Pour en finir, Adriani promit d'essayer; mais la
-grande difficulté, c'est que le volume devait porter le
-titre de <i>Lyre d'Adriani</i>, et que le baron eût voulu un
-engagement sérieux de la part de son hôte.</p>
-
-<p>&mdash;Vous avez de la gloire, lui disait-il, et je suis votre
-ancien et fidèle ami. J'ai travaillé longtemps pour obtenir
-le succès que vous avez conquis en deux matins. Vous
-reconnaissez que je possède le vocabulaire limpide et
-harmonieux qui ne s'attache pas au gosier du chanteur
-comme des arêtes de poisson. Vous m'avez dit cent fois
-que, sous ce rapport-là, j'étais le plus musical des poëtes.
-Aidez-moi donc à enfourcher mon Pégase et soyez le
-soleil qui dégourdira ses ailes.</p>
-
-<p>&mdash;Oui, pensait Adriani, c'est-à-dire que tu voudrais
-que nous fussions, moi le cheval, et toi le cavalier.</p>
-
-<p>Le baron avait oublié le rendez-vous que son hôte attendait
-avec une si vive impatience. Adriani fut forcé de
-le lui rappeler.</p>
-
-<p>&mdash;Ah! folle jeunesse! dit le baron. Allez donc, courez
-à votre perte, et oubliez la Muse pour la femme; c'est
-dans l'ordre!</p>
-
-<p>Adriani arriva au Temple deux minutes après midi. Il
-était tourmenté par le billet de Toinette. Il fallait que
-madame de Monteluz fût bien souffrante pour garder la
-chambre, elle si matinale et si active dans sa lenteur inquiète.
-Peut-être aussi était-ce un symptôme rassurant
-pour sa guérison morale. Le calme n'est-il pas la santé
-de l'âme?</p>
-
-<p>Toinette, contre sa coutume, ne vint pas à la rencontre
-d'Adriani. Le jardin était désert, la maison fermée. Il se
-hasarda à frapper doucement: rien ne bougea. Il fit le
-tour et trouva toutes les portes, toutes les fenêtres
-closes. Il chercha Mariotte, l'unique habitante des bâtiments
-extérieurs. Elle battait son beurre avec autant de
-tranquillité que le premier jour où il lui avait parlé.</p>
-
-<p>&mdash;Madame n'est pas levée? lui dit-il.</p>
-
-<p>&mdash;Pas que je sache, répondit-elle.</p>
-
-<p>&mdash;Et Toinette?</p>
-
-<p>&mdash;Ma foi, je ne l'ai pas encore vue. Faut qu'elle ait
-mal dormi, et madame pareillement.</p>
-
-<p>&mdash;Vous n'avez donc pas encore pu remettre ma lettre?</p>
-
-<p>&mdash;Non, monsieur; la voilà avec votre louis d'or, sur
-le bord de l'auge à ma vache. Prenez-les, puisque vous
-allez voir madame vous-même, et peut-être avant moi.</p>
-
-<p>Adriani reprit la lettre et laissa le louis.</p>
-
-<p>&mdash;Eh bien, et ça? dit Mariotte.</p>
-
-<p>&mdash;C'est pour vous.</p>
-
-<p>&mdash;Pour moi? Tiens, pourquoi donc?</p>
-
-<p>Adriani était déjà sorti du cellier et retournait vers la
-maison. Tout à coup une idée le frappa. Il revint sur
-ses pas.</p>
-
-<p>&mdash;Mariotte, dit-il à la fille au front bas, qui examinait
-son louis en riant toute seule et très-haut, à quelle
-heure mademoiselle Muiron vous a-t-elle donc remis
-cette lettre pour moi?</p>
-
-<p>&mdash;Ma foi, monsieur, elle m'a réveillée au beau milieu
-de la nuit pour me dire que, sitôt levée, il faudrait vous
-la porter. Je ne sais pas quelle heure il faisait, mais le
-jour ne se montrait point du tout.</p>
-
-<p>Adriani fut effrayé de cette circonstance. Ou Laure
-avait été grièvement malade dans la nuit, ou le billet
-avait été écrit d'avance pour retarder, pour éviter peut-être
-l'entrevue promise.</p>
-
-<p>Il attendit deux mortelles heures dans l'enclos. Son
-inquiétude devint de l'épouvante. Il entendit enfin du
-bruit dans la maison. Il chercha une porte ouverte, et
-vit Mariotte sur celle de la cuisine. Elle riait encore toute
-seule.</p>
-
-<p>&mdash;Qu'avez-vous à rire? lui demanda-t-il; ne craignez-vous
-pas de réveiller madame?</p>
-
-<p>&mdash;Ah bah! fit la grosse fille; je la croyais levée. Est-ce
-que vous ne l'avez pas encore vue? Est-ce qu'elle
-n'est point descendue au jardin?</p>
-
-<p>&mdash;Non, j'en viens. Mais Toinette est debout, sans
-doute?</p>
-
-<p>&mdash;Je ne sais pas.</p>
-
-<p>&mdash;Avec qui parliez-vous donc tout à l'heure?</p>
-
-<p>&mdash;Avec mes louis d'or, monsieur. Dame! on n'en a
-pas souvent six dans sa poche. «C'est donc le rendez-vous
-des or! que je me disais. Madame qui m'en fait
-donner cinq, cette nuit&hellip;»</p>
-
-<p>&mdash;Elle vous a fait payer vos gages, cette nuit?</p>
-
-<p>&mdash;Oh! bien plus que mes gages, qui sont de&hellip;</p>
-
-<p>&mdash;N'importe. Comment vous a-t-on remis cela? à
-quelle heure?</p>
-
-<p>&mdash;Quand je vous dis que je n'en sais rien. Il faisait
-nuit noire. Mademoiselle Muiron m'a remis sa lettre
-pour vous, et puis elle a mis cet or-là, qui était dans du
-papier, sur la chaise à côté de mon lit, en me disant:
-«Mariotte, je viens de faire mes comptes. Je vous apporte
-votre dû et un petit cadeau de madame, parce qu'elle a
-été contente de vous.» Là-dessus, j'ai dit: «C'est bien,»
-et je me suis rendormie sur l'autre oreille sans ouvrir le
-papier.</p>
-
-<p>&mdash;Mais c'est un départ ou un testament! s'écria
-Adriani, à qui une sueur froide monta au front.</p>
-
-<p>Et il s'élança dans la maison.</p>
-
-<p>&mdash;Ah! mon Dieu, monsieur, vous me faites peur! dit
-Mariotte en le suivant. Est-ce que madame se serait fait
-mourir?</p>
-
-<p>Adriani parcourut le rez-de-chaussée. Il trouva le salon
-comme il l'avait laissé la veille. On ne l'avait pas
-rangé. Le coussin qu'il avait placé lui-même sous les
-pieds de Laure était toujours près du fauteuil, et le
-fauteuil près de la cheminée, où il avait fait brûler les
-pommes de pin pour réchauffer l'atmosphère salpêtrée
-de l'appartement. Le piano était ouvert. Les bougies
-avaient brûlé jusqu'à la bobèche.</p>
-
-<p>Mariotte avait été frapper à la chambre de Toinette.
-Personne n'avait répondu. Elle y était entrée. Le lit était
-défait, les armoires ouvertes et vides. Adriani, à cette
-nouvelle, envoya Mariotte frapper chez madame de Monteluz.
-Même silence; mais Mariotte ne put entrer: on
-avait emporté la clef de la chambre. Adriani, terrifié,
-enfonça la porte: même vide, même désertion que chez
-Toinette.</p>
-
-<p>&mdash;Où mettait-on les malles, les cartons de voyage?
-dit-il à la servante.</p>
-
-<p>&mdash;Là, répondit-elle en entrant dans le cabinet. Ils n'y
-sont plus; madame est partie!</p>
-
-<p>Ce mot tomba sur le c&oelig;ur de l'artiste comme une
-montagne. Il entendit bourdonner dans ses oreilles
-comme un beffroi sonnant les funérailles d'un monde
-écroulé. Il s'assit sur la dernière marche de l'escalier,
-la tête dans ses mains, tandis que la paysanne insouciante
-se mettait à balayer philosophiquement les corridors.</p>
-
-
-<div class="chapter"></div>
-<h2 class="nobreak">IX</h2>
-
-
-<p>Il nous est bien permis de soulever le voile qui couvrait
-les sentiments intimes de notre héroïne. Mais, pour
-les faire bien comprendre, il faut retracer brièvement
-l'histoire de ces mêmes sentiments avant l'époque où
-Toinette raconta à d'Argères-Adriani les événements de
-la vie de sa maîtresse.</p>
-
-<p>Quand nous disons notre héroïne, c'est pour rester
-classique dans cette très-simple histoire; car Laure de
-Larnac n'était rien moins que ce qu'on entend, en général,
-par une nature d'héroïne de roman. Elle n'était nullement
-romanesque, et l'imagination, qui jette dans les
-aventures et dans la vie exceptionnelle, n'était pas le
-moteur de ses volontés ni de ses actions.</p>
-
-<p>Elle était cependant poëte, en ce sens qu'elle était
-toute poésie, et Adriani avait trouvé le vrai mot pour la
-peindre: elle avait l'aspect tranquille et puissant d'une
-muse rêveuse. Mais sa rêverie perpétuelle, même dans
-le temps où elle vivait sans douleur, était une sorte
-d'extase d'amour, une absorption constante dans la plénitude
-du c&oelig;ur. Il est des êtres ainsi faits, des êtres
-extraordinairement intelligents, qui ne sont intelligents
-que parce qu'ils sont aimants. Constatons-le, au risque
-de tomber dans l'esprit critique de notre siècle et de
-disséquer un peu trop l'être humain: le sentiment et la
-pensée, l'affection, la raison, l'imagination deviennent
-une seule et même faculté dans leur action sur une âme
-saine; mais l'initiative appartient toujours à l'un de ces
-principes, et, pour parler tout simplement, les plus belles
-natures, selon nous, sont celles qui commencent par
-aimer, et qui mettent ensuite leur sagesse et leur poésie
-d'accord avec leur tendresse.</p>
-
-<p>Laure, intelligente et forte, n'avait pas seulement
-besoin d'aimer. Enfant, elle avait pleuré sa mère avec
-un désespoir au-dessus de son âge. L'amitié de son
-cousin Octave, enfant comme elle, avait été son
-refuge.</p>
-
-<p>Elle l'avait chéri comme si l'esprit de cette mère eût
-passé en lui. De là une habitude et une nécessité d'aimer
-Octave qui eurent quelque chose de fatal et auxquelles
-les forces de la puberté ne changèrent et n'ajoutèrent
-rien de sensible pour elle-même.</p>
-
-<p>Qu'était-ce qu'Octave? Toinette l'avait dit: un enfant
-beau et bon, qui aimait autant que cela lui était possible;
-mais ce possible pouvait-il se comparer à la puissance de
-Laure? Nullement. La vie physique jouait un rôle trop
-prononcé dans cette organisation de chasseur antique.
-La divinité pouvait s'éprendre de lui, il l'admirait sans la
-comprendre. Il était content d'être saisi et enlevé par
-elle; mais il restait chasseur. Ce fut la légende d'Adonis,
-que la déesse ravissait la nuit dans ses sanctuaires, mais
-qui, au lever du jour, retournait aux bêtes des bois:
-«Et il y retourna si bien, comme disent les bonnes
-gens, qu'il y trouva la mort.»</p>
-
-<p>L'obstination de la préférence dont il fut l'objet s'explique
-par l'absence. Laure, arrachée à son compagnon
-d'enfance, en fit un amant dans son âme, dès qu'elle eut
-compris l'impossibilité sociale de se consacrer à son <i>frère</i>,
-à moins qu'il ne devînt son époux. Elle n'hésita pas un
-instant, et, jusqu'au jour de l'hyménée, elle ignora
-que le rôle d'épouse ne fût pas identique à celui de s&oelig;ur.</p>
-
-<p>Les transports de la passion d'Octave, suivis d'invincibles
-accablements d'esprit, eussent dû jeter quelque
-soudaine clarté dans l'esprit de Laure. Elle ferma instinctivement
-les yeux, et son exquise chasteté ne comprit
-jamais que l'amour des sens n'est qu'une des faces
-de l'amour. Elle crut à une inégalité de caractère qu'elle
-accepta avec son inaltérable douceur, résultat d'un magnifique
-équilibre dans sa propre organisation. Mais,
-peu à peu, elle s'effraya mortellement de ces lacunes
-dans les soins de son mari. Octave était une espèce de
-sauvage inculte et <i>incultivable</i>. Les talents et l'intelligence
-de sa femme lui inspiraient un respect naïf, une
-vanité de paysan qui écarquille les yeux en voyant sa
-petite fille lire et écrire; mais il eût vainement essayé de
-comprendre et de sentir; il n'essaya point.</p>
-
-<p>Laure n'eut point le sot amour-propre de s'en trouver
-blessée. Quand elle le voyait s'endormir auprès de
-son piano, elle continuait à le contempler et jouait
-comme sur du velours, ou chantait de la voix d'une
-mère qui berce son enfant. Si Toinette, qui était imprudemment
-épilogueuse dans ses jours de gaieté, lui disait:
-«Hélas! madame, à quoi bon avoir appris tant de
-belles choses?» elle lui répondait avec un sourire
-d'ange: «Cela sert peut-être à lui donner de jolis
-rêves!» Mais elle voyait bien que l'inaction était le supplice
-de son jeune mari, et que, faute de pouvoir remplir,
-seulement une heure, une occupation intellectuelle
-quelconque, il lui fallait remplir toutes ses journées de
-mouvement et d'émotions physiques.</p>
-
-<p>Soumis et dévoué d'intention, Octave eût sacrifié ses
-goûts à la société de sa femme. Il le tenta même dans
-les premiers jours de leur union, en la voyant étonnée
-jusqu'à la stupéfaction devant le besoin qu'il éprouvait
-de la quitter; mais ce changement d'habitudes le rendait
-malade. Il devenait bleu quand il n'était pas au grand
-air, et il n'y en avait pas assez, même dans un jardin,
-pour nourrir ses vastes poumons. Il lui fallait le vent de
-la course et le sommet des montagnes.</p>
-
-<p>Le jour où, en le voyant partir aux premiers rayons
-du soleil, elle lui dit le c&oelig;ur serré: «Je ne te reverrai
-donc pas avant la nuit?» il s'étonna de lui-même, et lui
-répondit:</p>
-
-<p>&mdash;C'est vrai, au fait! Viens avec moi. Nous ferons une
-petite chasse tranquille, et nous ne nous quitterons pas.</p>
-
-<p>Pendant une semaine, Laure essaya de le suivre à
-cheval; mais elle reconnut bientôt que, même en ne lui
-imposant pas la chasse tranquille, même en supportant
-de la fatigue et affrontant des dangers, elle le gênait sans
-qu'il s'en rendît compte. Le vrai chasseur aime à être
-seul. Ses plus doux moments sont ceux où il quitte ses
-compagnons et savoure ses périls, ses découvertes, ses
-ruses, son obstination, son adresse, sans en partager
-avec eux l'émotion. Le chasseur le plus positif goûte un
-charme particulier dans le mystère des bois, dans l'indépendance
-absolue de ses mouvements, de ses fantaisies,
-de ses haltes. C'est son art, c'est sa poésie, à lui.</p>
-
-<p>Laure comprit cela et ne le suivit plus. Octave, que
-les cris étouffés de sa femme retenaient au bord des
-abîmes, se sentit soulagé d'un grand poids quand il put
-s'abandonner de nouveau à sa force, à son adresse et à
-sa témérité peu communes. Laure ne songea pas seulement
-à lui adresser un reproche: pourvu qu'il fût heureux,
-elle ne s'inquiétait pas d'elle-même; mais elle
-sentit involontairement l'ennui et la tristesse de l'abandon.
-Elle combattit cette langueur. Elle cultiva ses talents,
-elle s'adonna aux soins de l'intérieur, elle s'initia même
-à ses affaires, qu'Octave n'eût jamais su gouverner. Elle
-remplit ses journées d'une activité qui eût préservé de
-la réflexion une tête plus vive, mais qui ne put remplir
-le vide de son c&oelig;ur. Il lui eût fallu la présence assidue
-de l'être aimé. Elle avait passé avec courage loin de lui
-les années de l'adolescence, aspirant avec une foi naïve
-à l'avenir qui la réunirait à lui sans distraction, sans partage,
-sans défaillance de bonheur. Elle avait quitté Paris
-et le monde avec joie, à l'idée de s'absorber dans le
-calme des félicités infinies, et elle se trouvait vivre en
-tête-à-tête avec une belle-mère qui l'estimait sans la
-comprendre et qui l'honorait sans l'aimer. Madame de
-Monteluz, la mère, était un de ces êtres froids, convenables,
-honnêtes, qui, par esprit de justice, ne veulent
-pas troubler violemment le bonheur des autres, mais
-qui, par insensibilité de caractère, ne peuvent ni l'augmenter
-ni en adoucir la perte.</p>
-
-<p>Laure était donc accablée d'un malaise moral dont elle
-ne se rendait pas bien compte à elle-même. Octave ne
-s'en doutait seulement pas. Il trouvait cette façon de
-vivre toute naturelle. Il avait été élevé par sa mère dans
-l'idée que les hommes ne doivent pas encombrer la maison,
-et que les femmes aiment à se livrer aux soins domestiques
-sans subir le contrôle de ces dés&oelig;uvrés. Il
-faisait comme avait fait son père: il vivait dehors pour
-ne pas gêner les femmes, et il ne pouvait se défendre de
-les trouver gênantes à la promenade. Quand il ne chassait
-pas avec la rage d'un Indien, il pêchait avec la patience
-d'un Chinois. Il avait des chevaux à dresser, à
-panser, à contempler, de grands abatis d'arbres à surveiller,
-opérations dont le bruit et le désordre étaient
-pour lui un spectacle et une musique en harmonie avec
-la rudesse de ses organes. Au retour de ces agitations,
-il adorait sa femme, mais il n'avait pas une idée à échanger
-avec elle. Il fallait manger et dormir, deux grandes
-opérations dans l'existence d'un homme si robuste. Les
-courts élans de sa passion, qui était pourtant réelle, ne
-se traduisaient par aucune délicatesse. C'était de la passion
-physique dans l'amitié. La tendresse et l'enthousiasme
-lui étaient également inconnus.</p>
-
-<p>Ces deux époux ne vécurent pas assez longtemps ensemble
-pour que la femme arrivât à se dire qu'elle était
-malheureuse. Peut-être ne se le fût-elle jamais dit: sa
-puissance d'abnégation, son instinct de fidélité lui eussent
-fait accepter l'éternel veuvage d'un époux vivant. Quand
-ce deuil devint celui d'un mort, elle ne se souvint pas
-de déceptions qu'elle ne s'était point encore avouées;
-mais un fait subsista dans son passé: c'est qu'elle n'avait
-connu ni l'amour ni le bonheur, et qu'elle pleura naïvement
-des biens qu'elle n'avait jamais possédés.</p>
-
-<p>L'amour d'Adriani lui apportait donc tout un monde
-de révélations qu'elle n'avait pas pressenties. Par lui,
-elle pouvait être initiée à sa propre énergie, qu'elle ignorait
-et qui avait toujours été refoulée en elle par la crainte
-de faire souffrir Octave. Quand Octave l'avait vue triste,
-il s'était affecté et effrayé jusqu'à en avoir des attaques
-de nerfs, mais sans comprendre comment il avait pu être
-la cause de sa tristesse. C'est Laure qui avait dû le rassurer,
-le consoler, l'égayer et le presser de retourner à
-ses forêts et à ses étangs.</p>
-
-<p>Adriani ne s'était pas senti inquiet du passé de Laure.
-Quelques mots échappés à Toinette avaient suffi pour
-lui ôter tout sentiment de jalousie à propos de l'époux
-regretté. Il comprenait fort bien qu'il ne lui serait pas
-difficile d'aimer mieux et de donner plus de bonheur;
-mais il fallait que Laure consentît à le mettre à l'épreuve,
-et là se rencontra une résistance qu'il n'avait pas prévue
-si énergique dans une âme si éprouvée et si fatiguée.</p>
-
-<p>Nous croyons pouvoir affirmer cependant que ce désespoir
-de veuve, si réel et si profond, que, par moments,
-il avait engourdi et menacé de détruire chez Laure la
-raison ou la vie, ne prenait pas sa source dans un regret
-des jours de son mariage. Ce qu'elle croyait regretter,
-c'était bien le beau et bon jeune homme à qui
-elle s'était dévouée; mais ce qu'elle regrettait effectivement,
-c'était le temps de ses propres aspirations, de ses
-propres illusions. En perdant cet époux, elle avait vu
-disparaître le but de quinze années d'existence; car, dès
-la première enfance, elle s'était consacrée à lui; elle
-avait été séparée de lui ensuite pendant huit années (de
-douze à vingt ans); c'était donc toute une vie qu'elle
-avait vécu pour rien, et le coup qui l'accablait, au début
-d'une vie nouvelle, lui fit croire qu'elle ne s'en relèverait
-jamais. Elle se crut morte avec Octave; elle désira
-mourir pour le rejoindre; elle regretta de ne pas succomber
-à son épouvante devant l'avenir.</p>
-
-<p>L'espérance est une loi de la vie, surtout dans la jeunesse.
-La perdre, c'est un état violent qui ne peut se
-prolonger sans amener la destruction de l'être ainsi privé
-du souffle régénérateur. C'était toute la maladie de Laure,
-mais elle était grave.</p>
-
-<p>La nature luttait pourtant, et l'amour inassouvi, l'amour
-latent, sans but connu, sans désir formulé, couvait
-sous la cendre. Laure en était arrivée au point de
-redouter sa propre douleur, et de désirer s'y soustraire;
-mais elle croyait trouver le remède dans l'oubli; elle ne
-voulait pas croire et elle ne savait pas, inexpérimentée
-et candide qu'elle était, que l'amour est le seul bien qui
-remplace l'amour.</p>
-
-<p>Elle s'efforçait donc d'anéantir en elle-même le sentiment
-de l'existence réelle, et de se perdre dans le rêve
-de l'inconnu. Elle regardait les nuages et les étoiles,
-plongée dans des aspirations religieuses et métaphysiques
-qui la soutinrent pendant quelque temps; mais
-l'âme humaine ne peut suivre impunément ces routes
-sans limites et sans issue. Le catholicisme a écrit le mot
-<i>mystère</i> au fronton de son temple, sachant bien que, pour
-croire, il ne pas faut trop chercher. Le ciel ne se révèle
-pas. Il s'entr'ouvre à l'espérance, à l'enthousiasme, à la
-science, et se referme aussitôt, ou se peuple, à nos
-yeux éblouis et trompés, de fantaisies délirantes. Laure
-sentit que ces hallucinations la menaçaient. Épouvantée,
-elle en détourna ses regards et retomba brisée sur la
-terre, convaincue qu'elle ne pouvait embrasser l'infini,
-et que son organisation positive dans l'affection (c'est-à-dire
-essentiellement humaine et par là excellente) s'y
-refusait plus que toute autre.</p>
-
-<p>Elle en était là quand elle vit Adriani. Son premier
-pas vers lui fut une attention plus marquée qu'elle n'avait
-encore pu en accorder à aucun homme depuis son
-malheur; le second pas fut l'admiration envers une belle
-nature qui se révélait dans un talent sympathique; le
-troisième fut la reconnaissance. Mais, quand elle vit l'amour
-face à face, elle en eut peur comme d'un spectre,
-et, pendant que l'artiste lui écrivait une lettre, qu'elle ne
-devait pas recevoir, elle lui écrivait celle qui suit:</p>
-
-<p>«Noble c&oelig;ur, adieu! Soyez béni. Je pars! il faut que
-je vous quitte. J'ai trop peur de prendre les consolations
-que je recevrais de vous pour celles que je vous
-donnerais. J'aurais encore bien des choses à vous dire
-de moi, ami! Pourquoi ne vous les ai-je pas dites
-tout à l'heure quand vous étiez là? pourquoi ne me
-sont-elles pas venues? Voilà qu'elles m'apparaissent
-comme des lumières vives. C'est sans doute l'orgueil
-qui agissait en moi et m'empêchait de m'accuser tout
-à fait devant vous! Oui, voilà le danger de ma situation:
-c'est de me laisser enivrer par le sentiment que
-vous m'exprimez, au point d'en être vaine et de vous
-cacher combien je le mérite peu. Eh bien, il faut que
-je me punisse du passé et du présent, il faut que je vous
-dise tout.</p>
-
-<p>»Vous m'aimez sans me connaître. Ce ne peut pas
-être ma personne qui vous a charmé: vous avez pu aspirer
-sans doute aux plus belles, aux plus aimables
-femmes de l'univers, et je ne suis plus que le fantôme
-d'un être déjà très-ordinaire. Je n'ai eu qu'un motif
-d'estime envers moi-même: je me croyais capable d'un
-grand, d'un éternel amour. Là était mon erreur, là est
-aussi la vôtre. Vous vénérez en moi l'ombre d'une puissance
-qui n'exista jamais. J'ai été au-dessous de mon
-ambition, au-dessous de ma tâche. Ami, plaignez-moi,
-et ne n'admirez plus, vous qui m'admiriez pour avoir su
-aimer! Je ne l'ai pas su, j'ai mal aimé!</p>
-
-<p>»Oui, voilà mon histoire en deux mots. Je n'ai pas
-été pour l'homme qui m'avait remis le soin de son bonheur
-la sainte, l'ange que je me flattais d'être. Je n'ai
-pas su l'absorber en moi, parce que j'ai trop souhaité de
-l'absorber. Ce n'est pas ainsi qu'on doit aimer; vous
-me le prouvez bien, vous qui ne me demandez rien que
-de me laisser chérir! Moi, j'aurais voulu qu'il m'aimât
-au point de s'ennuyer loin de moi. Ses distractions, ses
-amusements n'étaient pas les miens. Si je l'avais osé,
-j'aurais haï ses plaisirs que je ne partageais pas. Je ne
-le lui ai jamais dit, je ne l'ai jamais dit à personne; mais
-où est le mérite du silence? La soumission n'est là qu'un
-calcul d'intérêt personnel qui consent à souffrir beaucoup
-pour ne pas risquer de souffrir davantage. J'aurais
-craint que la plainte n'éloignât tout à fait de moi celui
-que mon égoïsme eût voulu détacher de lui-même et
-anéantir à mon profit. Mon c&oelig;ur était lâche, il était mécontent,
-c'est-à-dire coupable. La docilité extérieure
-n'est qu'un masque transparent: on n'est pas habile, on
-n'est pas fort quand on n'est pas sincère. Faute de pouvoir
-ou de savoir accepter les goûts d'Octave, je lui en
-gâtais la jouissance par une tristesse mal déguisée parce
-qu'elle était mal combattue et jamais vaincue. Deux ou
-trois fois j'ai inquiété son repos, effrayé la conscience de
-son affection et fait couler ses larmes. Trois fois! oui,
-en six mois d'union qui nous étaient comptés et dont
-j'aurais dû lui faire un siècle, une éternité de joie sans
-mélange, je l'ai troublé et affligé trois fois! Et le jour
-même&hellip; Il faut que j'aie le courage de remuer ces souvenirs
-affreux, vous m'y forcez! Le jour même qui
-devait nous séparer pour jamais, je le vis quitter mes
-côtés et s'habiller pour sortir, sans avoir la force de lui
-dire un mot. Il faisait un temps affreux. J'étais sottement
-offensée de ce qu'il affrontait les rigueurs de l'hiver
-pour un but qui n'était pas moi. J'ai pris ensuite le
-chagrin violent que j'avais ressenti dans ce moment-là
-pour un pressentiment. C'en était un peut-être? C'est
-une dernière faveur du ciel, une dernière bonté de
-Dieu envers nous, ces mystérieux avertissements qu'il
-nous donne! Nous devrions les deviner et les suivre!
-Je ne pus démêler ce qui se passait en moi. Je n'eusse
-rien empêché, je ne savais pas combattre les désirs
-d'Octave; mais, au moins, je l'eusse embrassé une
-dernière fois; il fût parti avec la conscience de mon
-amour.</p>
-
-<p>»Je restai immobile, absorbée dans mon égoïste effroi
-de l'abandon. Il se pencha vers moi pour m'embrasser:
-je fermai les yeux pour retenir mes larmes, je
-feignis de dormir; je ne lui rendis pas sa dernière caresse.
-On me l'a rapporté sanglant et déchiré, mort!
-mort sans que je lui aie donné seulement l'adieu de
-chaque matin! mort sans que j'aie pu lui pardonner le
-soir, dans un sourire, les angoisses journalières de mon
-faible c&oelig;ur! mort le jour même où, pour la première
-fois, mon âme jalouse exhalait ce cri impie: «Il ne m'aime
-pas!» Ah! c'est là ce qui l'a tué! Le doute est une malédiction,
-et la malédiction de l'amour ouvre l'abîme des
-fatales destinées.</p>
-
-<p>»L'infortuné! Ce n'était pas lui qui n'aimait pas,
-puisque sa conscience était si tranquille. C'est moi, je
-vous l'ai dit, je vous le répète, qui ai mal aimé!</p>
-
-<p>»Vous le voyez, ma vie est un remords plus encore
-qu'un regret, et j'ai si mal profité de mon bonheur, je
-l'ai tellement empoisonné par mes muettes exigences,
-que ce n'est pas le passé que je pleure, c'est l'avenir,
-que j'aurais pu consacrer à la tranquille félicité d'Octave,
-et dont je lui avais déjà gâté les prémices.</p>
-
-<p>»Je ne mérite donc pas d'être consolée; je ne le serais
-peut-être pas. Je subis, dans l'horreur de ma solitude,
-une expiation inévitable. Elle n'a pas duré assez
-longtemps; je ne suis point encore pardonnée, puisque
-le bienfait de l'amour qui s'offre à moi, au lieu de
-me faire tressaillir de joie, me fait reculer d'épouvante.</p>
-
-<p>»Dans la première jeunesse, on croit pouvoir donner
-autant qu'on reçoit; on ne s'inquiète pas du peu que l'on
-est et du peu que l'on vaut. Quand on est vieilli et flétri
-comme moi par un châtiment céleste, on frémit à l'idée
-de faire souffrir ce qu'on a souffert. Plus grand et meilleur
-que moi, vous souffririez encore davantage. Plus
-attentif et plus réfléchi qu'Octave, vous vous désabuseriez
-de moi, et, enchaîné peut-être par la générosité,
-par le respect de vous-même, vous seriez le plus à
-plaindre de nous deux.</p>
-
-<p>»Tenez, le divin amour n'est fait que pour les belles
-âmes. La mienne n'est pas un sanctuaire digne de le recevoir.
-Adieu, adieu! ne voyez dans ma fuite qu'un
-hommage rendu à la grandeur de votre caractère et à
-la noblesse de votre affection.</p>
-
-<div class="sign">»Laure.»</div>
-
-<p class="gap">Le vieux paysan qui combattait faiblement les envahissements
-de l'ortie et du liseron dans le jardin du
-Temple, remit cette lettre à Adriani au moment où il se
-levait, désespéré, pour fuir à jamais la maison abandonnée.
-Avant de lire, Adriani interrogea le bonhomme;
-le message lui avait été remis, sans aucune explication,
-par madame de Monteluz elle-même, au moment où elle
-l'avait renvoyé du plus prochain relais de poste. C'est
-lui qui l'y avait menée, ainsi que Toinette, avec ses
-mulets. Il avait été appelé vers deux heures du matin
-par Toinette elle-même, sa chaumière étant à une
-très-petite distance du Temple. Il avait trouvé les malles
-faites, il les avait chargées sur la calèche, et n'avait vu
-madame de Monteluz qu'au moment où elle y montait,
-et à celui où elle en était descendue. Tout cela s'était
-passé sans que le rude sommeil de Mariotte en fût
-troublé. Toinette avait chargé ce paysan de garder la
-maison. Un arrangement antérieur avait confié à son
-fils la régie du petit domaine. On ne savait pas quand on
-reviendrait, on ne savait pas encore où l'on allait directement.
-Cela dépendrait des lettres d'affaires que madame
-recevrait à Tournon. On descendrait peut-être le
-Rhône en bateau, on remonterait peut-être par la route
-de Lyon. Bref, cet homme ne savait rien, sinon, comme
-Mariotte, que <i>madame était partie</i>. Il la regrettait; il disait
-que la bonne jeune dame était bien un peu détraquée
-dans ses esprits, mais que jamais maîtresse plus
-douce et plus généreuse n'avait parlé au pauvre monde.</p>
-
-<p>Ce fut comme une oraison funèbre, car il ajouta:</p>
-
-<p>&mdash;Je crois bien que nous ne la reverrons plus et
-qu'elle n'est pas pour faire de vieux os. Elle a trop de
-mal dans son idée!</p>
-
-<p>Adriani retourna au petit salon. Il se jeta sur le fauteuil
-où Laure s'était assise la veille et dévora sa lettre.
-Il la commença avec abattement; il la termina en la baisant
-avec transport. Quel plus doux aveu pouvait-il recevoir
-que cette confession? De quel plus grand charme
-Laure pouvait-elle se revêtir à ses yeux que de lui
-avouer, dans son repentir naïf, et sans savoir ce qu'elle
-avouait, que sa conscience plus que son c&oelig;ur était fidèle
-à la mémoire d'Octave, et que ce c&oelig;ur était vierge d'un
-amour partagé, par conséquent d'un amour complet?</p>
-
-<p>Adriani avait déjà pressenti qu'il n'avait pas à lutter
-contre un mort. Il ne se trompa pas sur la véritable
-portée de cette lettre ingénue. Il reconnut que l'urne
-pouvait être couronnée de fleurs et inaugurée par lui,
-sans amertume, au seuil de son avenir. Laure perdrait
-ses remords et se relèverait vis-à-vis d'elle-même le jour
-où elle saurait ce que c'est que le véritable amour, et
-combien peu elle avait offensé Dieu en le rêvant sur le
-c&oelig;ur impuissant d'Octave.</p>
-
-<p>Ainsi, en croyant décourager Adriani et l'éloigner
-d'elle, Laure avait resserré le lien qu'elle voulait rompre.
-L'extrême candeur agit souvent comme ferait l'extrême
-habileté. Elle obéit à la loi du vrai d'une manière toute
-fatale. Si la ruse prend le masque de la loyauté, c'est
-parce qu'elle sait bien que la loyauté est le seul pouvoir
-infaillible sur les bons esprits.</p>
-
-
-<div class="chapter"></div>
-<h2 class="nobreak">X</h2>
-
-
-<p>Adriani fut dérangé dans de douces méditations par le
-vieux paysan qui venait emballer le piano.</p>
-
-<p>&mdash;Où vous a-t-on dit de l'envoyer? lui demanda-t-il.</p>
-
-<p>&mdash;Nulle part, monsieur. On m'a commandé de ne pas
-le laisser à l'humidité, de le mettre tout de suite dans sa
-caisse et de le tenir tout prêt, parce qu'on le ferait réclamer
-bientôt. Il paraît que madame y tient beaucoup, car
-elle m'a recommandé cela elle-même.</p>
-
-<p>Adriani prit une prompte résolution.</p>
-
-<p>&mdash;Où elle va, je le saurai, se dit-il; où elle sera, je la
-rejoindrai.</p>
-
-<p>Il savait l'heure et le lieu du premier départ en poste.
-C'en était assez. Il retourna à Mauzères, embrassa le baron,
-lui emprunta un cabriolet et partit avec Comtois.</p>
-
-<p>Au relais, il apprit que les deux voyageuses avaient
-pris, en effet, la route de Tournon. Il commanda des
-chevaux de poste et arriva au bord du Rhône avant la
-nuit. Là, il eut une inspiration. Toinette devait lui avoir
-écrit; elle devait avoir prévu son anxiété et ses poursuites.
-Ou elle les seconderait, ou elle s'efforcerait de
-l'en décourager; mais elle n'était pas femme à rester
-oisive au milieu d'une telle aventure.</p>
-
-<p>Il courut au bureau de la poste, exhiba son passe-port,
-et retira une lettre à son adresse:</p>
-
-<p>«Monsieur, disait Toinette, madame l'a voulu. C'est
-bien malgré moi! Mais aussi pourquoi n'avez-vous pas
-daigné me dire si votre fortune répond à vos manières et
-si le nom que vous portez est le votre? J'ai eu peur d'avoir
-été trop loin, et je me suis trouvée sans défense,
-quand madame m'a dit:</p>
-
-<p>&mdash;Partons, je le veux!</p>
-
-<p>&mdash;Quelle est son idée? Croiriez-vous que je n'en sais
-rien? Jamais je ne l'ai vue comme elle est. C'est une volonté,
-une activité qui sentent la fièvre. Je ne la reconnais
-plus. Je vous écris du bateau à vapeur où nous
-sommes déjà embarquées, attendant la cloche du départ.
-Tout ce que je sais, c'est que nous descendons jusqu'à
-Avignon. Il me paraît bien impossible que nous n'allions
-pas au moins saluer madame la marquise au château de
-Larnac. Vous trouverez une autre lettre de moi, bureau
-restant, comme celle-ci, à Avignon.</p>
-
-<div class="ldate">»Tournon, sept heures du matin.»</div>
-<p>Adriani descendit le Rhône et trouva un autre bulletin
-de Toinette qui lui annonçait qu'on se rendait effectivement
-au château de Larnac, où, depuis le mariage de son
-fils, la marquise de Monteluz avait, à la prière de Laure,
-établi sa résidence.</p>
-
-<p>«Je ne pense pas que nous y fassions un long séjour
-disait Toinette. Ne venez donc pas nous y rejoindre,
-monsieur. Je vous en ai assez dit sur le caractère et les
-idées de madame la marquise pour que vous compreniez
-qu'une imprudence pourrait nous amener des peines. Si
-vous voulez écrire, envoyez-moi vos lettres.»</p>
-
-<p>Suivait l'adresse détaillée.</p>
-
-<p>Adriani ne tint pas compte des terreurs de Toinette. Il
-continua sa route et alla s'installer au village de Vaucluse,
-à une lieue de Larnac, fort décidé à affronter la
-belle-mère et toute la famille plutôt que de renoncer à
-ses espérances. Il avait le meilleur prétexte du monde
-pour se trouver dans un lieu qui attire tous les voyageurs
-par la beauté des sites environnants, le voisinage
-de la célèbre fontaine et les souvenirs du grand poëte.</p>
-
-<p>Il apprit bientôt que la jeune marquise de Monteluz
-était de retour dans son château. Mieux connue dans ce
-pays que dans le Vivarais, elle n'y passait pas pour folle
-le moins du monde. Tout le monde respectait son deuil
-et plaignait son infortune. Adriani fut condamné à entendre,
-de la bouche de son hôte qu'il avait questionné
-avec précaution, le récit épique de la mort du jeune marquis,
-et à feindre de l'écouter comme une chose nouvelle.
-Il en fut dédommagé par les grands éloges qu'on
-donnait à la beauté de celle qu'on appelait la <i>nouvelle
-Laure de Vaucluse</i>. On parlait aussi de sa bonté, de sa
-grâce et de ses talents.</p>
-
-<p>Après avoir entendu ainsi, en déjeunant, la causerie
-de son hôte, Adriani, arrivé depuis une heure et incapable
-de goûter un moment de repos avant d'avoir atteint
-le but de sa course, se disposa à sortir, en disant à Comtois
-de ne pas l'attendre et de ne pas s'inquiéter de lui.</p>
-
-<p>&mdash;Eh quoi! monsieur, s'écria Comtois effaré, vous ne
-dormirez pas un instant?</p>
-
-<p>&mdash;Libre à vous de dormir toute la journée, mon cher
-Comtois.</p>
-
-<p>&mdash;Mais c'est que monsieur me laisse là dans un pays
-affreux, où je ne connais pas une âme&hellip; Et si monsieur
-ne revenait pas?</p>
-
-<p>&mdash;Je compte revenir, Comtois, et je n'entreprends rien
-de tragique. Est-ce que j'ai l'air d'un homme qui va se
-noyer?</p>
-
-<p>&mdash;Non, monsieur&hellip; Mais enfin&hellip; si monsieur prenait
-fantaisie d'aller plus loin sans moi&hellip;</p>
-
-<p>&mdash;Vous m'êtes donc bien attaché, monsieur Comtois?
-dit Adriani d'un air moqueur.</p>
-
-<p>&mdash;Ce n'est pas pour ça, répondit Comtois piqué; mais
-on est toujours inquiet quand on ne voit pas devant soi.
-Avec monsieur, on marche toujours <i>dans les ténèbres</i>.</p>
-
-<p>&mdash;Ténèbres? dit Adriani en partant d'un éclat de rire
-qui acheva de mortifier Comtois. Il fait le plus beau soleil
-du monde, mon cher!</p>
-
-<p>&mdash;N'importe, reprit Comtois irrité. Je ne connaissais
-pas monsieur pour un artiste; je suis entré à son service,
-de confiance, et je voudrais que monsieur prît la
-peine de me rassurer ou de me congédier.</p>
-
-<p>&mdash;Fort bien! vous dédaignez les arts! dit Adriani,
-que les angoisses de son valet de chambre commençaient
-à divertir, et qui, en achevant de s'habiller, n'était
-pas fâché de lui rendre ses mépris en taquineries inquiétantes;
-c'est mal à vous, monsieur Comtois. Entre
-gens de rien, comme vous et moi, on devrait se soutenir,
-au lieu de se soupçonner.</p>
-
-<p>&mdash;Aurait-il vu mon journal? pensa Comtois.</p>
-
-<p>Il sentit l'ironie et baissa le ton.</p>
-
-<p>&mdash;Mon Dieu, monsieur, je ne prétends pas que monsieur&hellip;</p>
-
-<p>&mdash;Si fait, vous pensez que je vous ai amené au bout
-de la France et que je vais vous y oublier. Les artistes
-sont tous fous, égoïstes, indélicats. Dame! vous les connaissez
-bien, je le vois, et il n'y a pas moyen de vous en
-faire accroire!</p>
-
-<p>&mdash;Monsieur plaisante! dit Comtois épouvanté.</p>
-
-<p>Et, se croyant aux prises avec un aventurier qui levait
-le masque, il supputait des frais de séjour illimité à
-Vaucluse, dans une vaine attente de son retour, et des
-frais de route pour retourner seul à Paris.</p>
-
-<p>Adriani prit son chapeau et se dirigea vers la porte,
-sans autre explication. Comtois pâlit. Son maître avait
-laissé presque tous ses effets à Mauzères. Pressé de partir,
-il n'avait emporté qu'une légère valise et un nécessaire
-de voyage fort simple. Il n'y avait pas là de quoi
-indemniser Comtois.</p>
-
-<p>Adriani attendait qu'il lui adressât quelque impertinence,
-afin de savoir à quoi s'en tenir sur son caractère;
-mais Comtois n'avait pas d'autre vice que la sottise. Esclave
-du devoir, il se sentait condamné à la confiance
-par celle que son maître lui avait témoignée en mille
-occasions. Adriani sourit en voyant cette anxiété refoulée
-par le respect humain.</p>
-
-<p>&mdash;A propos, dit-il en revenant sur ses pas, comme
-frappé d'un souvenir: j'ai mis mon portefeuille dans ce
-tiroir. Prenez-le sur vous. Comtois; bien que les gens
-de cette auberge aient l'air honnête, ce sera encore
-plus sûr.</p>
-
-<p>Il lui donna la clef du tiroir et sortit.</p>
-
-<p>Comtois ouvrit précipitamment le portefeuille et vit
-qu'il contenait une dizaine de mille francs en billets de
-banque. Le calme se fit dans son âme, l'appétit lui revint.
-Il acheva tranquillement le déjeuner de son maître, et
-savoura les excellentes truites de la Sorgue accommodées
-avec une véritable <i>maestria</i> par l'hôte de l'hôtel de
-<i>Pétrarque</i>. Il rangea tout, ensuite, avec les plus grands
-égards pour la chambre de son maître, nettoya son encrier
-de voyage et s'en servit pour consigner dans son
-journal les réflexions suivantes:</p>
-
-<blockquote>
-<div class="date">«Bourgade de Vaucluse, 1<sup>er</sup> septembre 18&hellip;</div>
-<p>«Monsieur n'est qu'un artiste, c'est la vérité; mais,
-malgré ça, c'est un très-galant homme, qui montre aux
-gens, dans l'occasion, le cas qu'il fait de leur probité.
-Monsieur est aussi un homme fort aimable. Il a causé
-avec moi, ce matin, pour la première fois, et m'a mis à
-même de voir qu'il n'est pas sans esprit et sans éducation.»</p>
-</blockquote>
-
-<p>Après quoi, Comtois alla voir la grotte et le lac souterrain
-de Vaucluse; ce qui lui fournit matière à une
-lettre descriptive adressée à son <i>épouse</i>, et qui commençait
-ainsi:</p>
-
-<p>«Rien de plus étonné que moi à la vue de cette eau
-chantée par M. Pétrarque! etc.»</p>
-
-<p>Constatons un fait, avant de laisser M. Comtois à ses
-élucubrations: c'est qu'il avait pour sa femme une affection
-protectrice. Il avouait volontiers à ses amis qu'il
-avait fait un <i>mariage de garnison</i>, car elle était simple
-cuisinière et ne mettait pas un mot d'orthographe; mais
-elle avait de l'esprit naturel, disait-il, et devinait des
-choses au-dessus de sa portée. Voilà pourquoi il n'était
-pas fâché de l'éblouir, dans l'occasion, par une supériorité
-qu'il jugeait incontestable.</p>
-
-<p>Adriani avait pourtant passé devant la source sans lui
-accorder un regard. Il avait traversé les montagnes environnantes,
-se dirigeant à vol d'oiseau vers le village
-de Gordès, qu'on lui avait indiqué comme voisin de Larnac.
-Il arrivait au milieu du jour, insensible à la fatigue
-et à une chaleur accablante, au terme de sa course.</p>
-
-<p>Là seulement, il put songer à admirer le pays, qui
-était superbe, et des vallées fertiles, protégées de montagnes
-d'un assez beau caractère. Larnac était un vieux
-manoir d'un aspect imposant par sa situation, d'une importance
-médiocre cependant, mais rendu confortable
-par la longue résidence d'une famille aisée et les soins
-que la belle-mère de Laure y avait donnés durant la tutelle
-de cette dernière. Dans les premiers jours de son
-mariage, Laure elle-même avait rempli sa demeure d'une
-certaine élégance, sans luxe déplacé. Elle eût voulu faire
-aimer cet intérieur à son jeune mari. Depuis la mort
-d'Octave, Laure ne s'était plus souciée ni occupée de
-rien; mais la marquise avait entretenu toutes choses avec
-ponctualité.</p>
-
-<p>Le mot de ponctualité est celui qui convient le mieux
-pour résumer le caractère et l'existence entière de cette
-femme que son entourage distinguait de Laure en l'appelant
-<i>la marquise</i>, tandis que Laure, marquise aussi, mais
-tenue dans une sorte d'infériorité de convenance, était
-désignée sous le nom de <i>madame Octave</i>. Nous suivrons
-cette donnée quant à la belle-mère, pour éviter toute
-confusion.</p>
-
-<p>Son <i>nom de fille</i>, comme on dit encore dans les anciennes
-familles, était Andrée d'Oppédète. Elle avait été
-fort belle, mais froide, sans charme et sans grâce. Élevée
-dans un couvent d'Avignon, produite ensuite dans le
-monde d'Avignon, de Marseille, de Nîmes et d'Uzès,
-mariée à un gentilhomme sans avoir, mais dont les ancêtres
-avaient fourni des viguiers à toutes les vigueries
-de la Provence: épouse sans amour, mère sans faiblesse,
-femme sans reproche, elle avait mené, sous le plus beau
-soleil du monde, une vie glacée par les préjugés aristocratiques
-et religieux, si obstinés dans le midi de la
-France. Ces préjugés n'étaient pas chez elle à l'état violent.
-Toute violence lui était inconnue. Ils étaient à l'état
-de foi inébranlable, béate, indestructible. Vue d'un seul
-côté, c'était une très-respectable nature, rigide sur tous
-les points d'honneur, désintéressée, libérale autant que
-lui permettaient ses idées d'ordre et la médiocrité de sa
-fortune; indulgente autant que peut l'être une orthodoxie
-à seize quartiers: chaste autant que peut l'être une
-femme qui, par ordre du confesseur, subit sans amour la
-loi du mariage.</p>
-
-<p>Longtemps la belle Andrée brilla dans le monde provençal
-comme un meuble d'apparat qui ornait les fêtes
-sans les égayer. Sans sortir de sa famille, qui se ramifiait
-par ses alliances à une population entière de cousins,
-d'oncles, de germains et issus de germains, elle se
-trouvait très-répandue. Les devoirs de famille lui créèrent
-donc des habitudes de représentation et d'hospitalité,
-et, quand elle avait dit <i>le monde</i>, objet de son respect
-ou de ses égards, elle croyait parler de l'univers, et
-ne se doutait pas que l'opinion pût dicter ses arrêts
-ailleurs que dans le petit groupe que formaient, en
-somme, ses grandes relations au sein d'une petite caste.</p>
-
-<p>Le récit de Toinette, relativement à la longue opposition
-de la marquise au mariage d'Octave et de sa pupille,
-était parfaitement véridique. Cette mère rigide, cette
-fière patricienne pauvre, eût laissé mourir d'amour et de
-douleur son fils et sa nièce plutôt que de se laisser soupçonner
-de calcul et de captation. Elle ne céda qu'en
-voyant Laure toucher à sa majorité sans varier sa préférence;
-mais, en cédant, elle se garda bien de témoigner
-aucune joie d'un mariage qui redorait un peu le blason
-de sa famille. Elle ne ressentit même aucune admiration
-pour la constance et la générosité de sa pupille. Elle les
-regarda comme des choses toutes simples, à la hauteur
-desquelles sa fierté, à défaut de sa sensibilité, l'eût placée,
-et elle se contenta de dire:</p>
-
-<p>&mdash;C'est bien, je me rends!</p>
-
-<p>La mort tragique de son fils n'entama point ce mâle
-courage. Elle avait sans doute des entrailles maternelles,
-et elle en ressentit le déchirement; mais, la première
-consternation passée, on ne s'aperçut de sa douleur qu'à
-la disparition complète du rare et pâle sourire qui effleurait
-parfois jadis ses traits austères. Quelques fils argentés
-se mêlèrent à ses cheveux, jusque-là noirs comme
-l'ébène. On jugea qu'elle avait mortellement souffert
-sous son air résigné. C'est possible, c'est probable; mais
-ce ne fut pas seulement la piété qui triompha de ses regrets,
-ce fut l'orgueil et même la vanité. Il n'est point
-de femme belle sans complaisance secrète pour elle-même.
-Faute de charmes, la belle Andrée n'avait jamais
-plu à personne. Elle le savait, elle l'avait senti. Elle savait
-aussi qu'elle ne pouvait briller ni par l'esprit, ni par
-l'instruction. Elle s'enveloppa dans sa fermeté de caractère,
-qu'en plus d'une occasion on avait remarquée, et
-que son mari vantait pour avoir quelque chose à vanter
-dans son intérieur. Elle s'y enferma si bien, que nulle
-matrone romaine n'y eût mis plus de pompe et de solennité.</p>
-
-<p>Au moment où Adriani approchait du château, Laure
-et sa belle-mère, assises dans un assez beau salon, qui
-passait pour somptueux dans un pays où le luxe a fort
-peu pénétré, causaient ensemble pour la première fois
-depuis bien longtemps. Laure, involontairement, mais
-profondément froissée par le stoïcisme intolérant de la
-marquise, s'était presque toujours renfermée dans un
-silence respectueux, se disant, avec raison, qu'une personne
-dont toute l'action morale se bornait à la <i>science
-des égards</i> n'avait pas droit à autre chose que des égards.
-Arrivée la veille et très-fatiguée, Laure s'était levée
-tard et commençait avec la marquise un entretien qui ne
-pouvait être un épanchement et qui prenait le caractère
-d'une explication.</p>
-
-<p>&mdash;Eh bien, ma fille, dit la marquise, dont la voix inflexible
-ne savait mettre aucune douceur dans ce parler
-maternel, vous êtes reposée, vous pouvez me parler
-de vous-même. Mademoiselle Muiron, que j'ai interrogée
-ce matin sur votre santé, m'a répondu que vous étiez à
-la fois mieux et plus mal; mais cette bonne personne a
-si peu de jugement, que j'aime mieux ne m'en rapporter
-qu'à vous. Je ne saurais la suivre dans son langage
-affecté et dans ses réponses embrouillées. Voyons, comment
-vous trouvez-vous au physique et au moral, après
-l'étrange voyage que vous venez de faire?</p>
-
-<p>Laure se sentit peu disposée à répondre à des marques
-d'intérêt qui ressemblaient à une critique. Elle se contenta
-de sourire avec mélancolie et de demander pourquoi la
-marquise qualifiait son voyage d'étrange.</p>
-
-<p>&mdash;Je ne prétends pas ridiculiser vos démarches, ma
-très-chère, répondit la marquise, encore moins les blâmer.
-Je me suis permis seulement de penser que vous
-étiez bien jeune pour quitter ainsi l'aile maternelle, et
-bien faible de santé pour vous jeter dans la solitude.</p>
-
-<p>Laure garda le silence, décidée à n'entamer jamais
-aucune lutte avec sa belle-mère. Celle-ci reprit:</p>
-
-<p>&mdash;Vous êtes maîtresse de vos actions, je le sais, et je
-reconnais vos droits à l'indépendance. Ce n'est donc pas
-de moi que vous relèverez jamais, mais des convenances
-d'un monde qui n'aura pas pour vous l'indulgence à
-laquelle vous prétendez.</p>
-
-<p>&mdash;Je ne prétends à rien, répondit Laure; mais puis-je
-savoir de quoi ce monde souverain m'accuse?</p>
-
-<p>&mdash;De rien que je sache; mais il s'étonne un peu, et
-peut-être trouverez-vous avec moi qu'il ne faudrait même
-pas inquiéter les jugements humains.</p>
-
-<p>&mdash;Je pense que vous avez toujours raison, chère maman,
-dit la jeune femme avec une douceur sans abandon.
-Vous ne pouvez pas vous tromper, et vos pensées
-sont un code, comme vos actions sont un modèle infaillible
-vis-à-vis du monde: mais je ne suis plus du monde,
-moi, vous le savez.</p>
-
-<p>&mdash;Je regrette, reprit la marquise, sans montrer son
-mécontentement par la moindre émotion, que vous persistiez
-dans cette bizarrerie de vous croire affranchie de
-tous les liens que subissent sans effort les âmes bien
-nées. J'aurais cru que le temps et le recueillement de la
-solitude, que les fruits de la prière et la gravité de votre
-rôle de veuve, vous procureraient enfin le courage de
-donner le bon exemple. Je suis persuadée que vous ne
-sentez pas le danger où vous mettez les âmes, en vous
-montrant si consternée, si indifférente aux témoignages
-d'estime qui vous entourent. Permettez à mon affection
-de vous dire qu'on se doit aux autres, et que les regrets
-les mieux fondés, le chagrin le plus légitime, peuvent
-revêtir une apparence de romanesque et de passionné
-qui ne sied point à une jeune femme&hellip;</p>
-
-<p>La marquise en était là de son sermon, quand
-Toinette entra, la figure bouleversée, en disant à
-Laure:</p>
-
-<p>&mdash;Madame, vous plaît-il de venir un instant?</p>
-
-<p>&mdash;Qu'est-ce donc? dit la marquise en se levant. Est-il
-arrivé un accident à quelqu'un de la maison?</p>
-
-<p>&mdash;Non, madame, répondit Toinette embarrassée.
-C'est quelqu'un qui demande à voir madame Octave.</p>
-
-<p>&mdash;Un homme de la campagne? reprit la marquise.
-Qu'il vienne; nous écoutons tout le monde.</p>
-
-<p>&mdash;Non, dit Laure, qui avait compris, du premier regard,
-le trouble de Toinette, et dont le c&oelig;ur s'ouvrait
-inopinément à une profonde satisfaction: c'est une visite,
-n'est-ce pas, Toinette?</p>
-
-<p>&mdash;Eh bien, quelle est donc cette manière d'annoncer?
-dit la marquise à Toinette. Vous vous levez, ma fille?
-Vous allez au-devant de la personne?&hellip; Sachez d'abord
-qui c'est.</p>
-
-<p>&mdash;C'est une personne que je connais, répondit Laure
-en allant jusqu'à la porte du salon, et en tendant la
-main à Adriani.</p>
-
-<p>Adriani entra en baisant cette main avec transport. La
-marquise resta stupéfaite.</p>
-
-<p>Adriani était si ému, si enivré d'être reçu ainsi, qu'il
-ne voyait pas seulement la marquise.</p>
-
-<p>&mdash;Maman, dit Laure à sa belle-mère avec l'aisance la
-moins équivoque, je vous présente M. d'Argères, dont
-je n'ai pas encore eu le temps de vous parler, mais qui
-mérite de vous un bon accueil.</p>
-
-<p>&mdash;Je n'ai pas à en douter, ma fille, répondit la marquise
-en saluant Adriani, d'après celui que vous lui
-faites. Vous avez connu monsieur dans votre voyage, et
-il faut que ce soit un homme d'un grand mérite pour
-qu'une si nouvelle connaissance ait déjà pris place dans
-votre intimité.</p>
-
-<p>Adriani, qui tenait toujours la main de Laure dans les
-siennes, se réveilla comme en sursaut, non pas tant aux
-paroles de la marquise, qu'il entendit confusément,
-qu'au regard terrible qu'elle attacha sur lui. Il n'y avait
-pourtant aucune colère dans ce regard; mais il s'en
-échappait un froid de glace qui passait dans tous les
-membres.</p>
-
-<p>Adriani quitta la main de Laure après l'avoir baisée
-une seconde fois; il salua profondément la marquise, et,
-surmontant l'espèce de paralysie que lui causait l'aspect
-de cette femme, il la regarda fixement aussi, attendant
-qu'elle passât de l'épigramme au reproche.</p>
-
-<p>La marquise restait debout, et cette attitude était fort
-significative. Laure ne pouvait ni s'asseoir ni faire asseoir
-son hôte, avant que la vieille dame, habituée d'ailleurs
-au rôle de première maîtresse de la maison, leur en eût
-donné l'exemple.</p>
-
-<p>Cette situation bizarre dura presque une minute, c'est-à-dire
-un siècle, si l'on se représente l'embarras intérieur
-d'Adriani.</p>
-
-<p>Mais il avait trop d'usage pour ne pas paraître aussi
-à l'aise que si la marquise l'eût reçu à bras ouverts, et
-cette aisance la frappa vivement. Elle sentit quelque
-chose de supérieur dans cet inconnu, et, comme, à ses
-yeux, la supériorité, c'était un grand nom ou une grande
-position dans le monde, elle craignit d'avoir été trop
-loin et se rassit en invitant, d'un geste royal, sa belle-fille
-et son hôte à en faire autant. Puis elle se renferma
-dans un silence majestueux, mais droite sur son fauteuil
-et attendant une explication.</p>
-
-<p>Il n'appartenait pas à Laure de la donner. Elle ne pouvait
-disposer de la révélation, qu'Adriani ne voulait
-sans doute pas faire à un tiers, de ses sentiments secrets.
-Elle eût été bien embarrassée de donner le moindre
-éclaircissement sur la position qu'il occupait dans la société,
-puisqu'elle n'avait pas seulement songé à s'en enquérir.</p>
-
-<p>Toinette, qui, par privilége d'ancienneté, avait place
-au salon, s'était réfugiée dans un coin où, feignant de
-ranger une corbeille à ouvrage, épouvantée de l'attitude
-que prenaient les choses, mais curieuse d'en voir l'issue,
-elle offrait la vivante image de la perplexité.</p>
-
-
-<div class="chapter"></div>
-<h2 class="nobreak">XI</h2>
-
-
-<p>La personne la plus calme, en apparence, dans ce
-groupe pétrifié, c'était Adriani. Laure, tranquille pour
-elle-même, qui ne sentait rien à se reprocher, n'était pas
-sans inquiétude pour celui qui, en lui marquant un attachement
-si tranché, s'exposait pour elle à d'injustes
-affronts.</p>
-
-<p>Adriani était homme de résolution, et, voyant bien
-clairement que la marquise ne quitterait pas la place sans
-savoir à quoi s'en tenir, il parla ainsi en s'adressant à
-la vieille dame avec une assurance respectueuse:</p>
-
-<p>&mdash;Il est tout simple que madame la marquise de
-Monteluz, car c'est à elle que j'ai l'honneur de parler&hellip;
-(la marquise fit une légère inclination de tête), veuille
-savoir quelle est la personne assez audacieuse pour se
-présenter ainsi devant elle. Cette personne est audacieuse,
-en effet, très-audacieuse; elle ne se le dissimule
-pas; mais madame la marquise n'a pas sujet de s'en
-alarmer, puisque ce n'est pas devant elle que l'audacieux
-s'attendait à être admis. Il se serait fait présenter à elle
-selon toutes les formalités requises et avec tout le respect
-qu'il sait lui devoir, si l'honneur de lui faire sa
-cour eût été le but de sa visite.</p>
-
-<p>La personne, la prononciation, les manières d'Adriani
-avaient tant de distinction naturelle et acquise, et, en ce
-moment, sa volonté donnait quelque chose de si décidé
-à sa physionomie, que la marquise, se demandant vainement
-où elle avait entendu prononcer avec éclat le
-nom de d'Argères, se figura qu'elle voyait devant elle
-quelque prince étranger. Elle accepta donc paisiblement
-l'espèce de leçon que lui donnait l'inconnu, certaine qu'il
-allait y joindre quelque chose d'assez flatteur pour la
-dédommager.</p>
-
-<p>Adriani poursuivit:</p>
-
-<p>&mdash;Cependant, puisque l'occasion me sert si bien, et
-que me voilà favorisé au point de me trouver en présence
-des deux châtelaines de Larnac, je ne suis pas
-assez écolier pour ne pas en profiter avec empressement.
-J'aurais cru d'abord qu'il me suffisait d'être présenté
-par la fille à la mère pour être accepté de confiance;
-mais madame la marquise daignant m'interroger&hellip;</p>
-
-<p>La marquise ne broncha pas. Elle mettait la convenance
-fort au-dessus de la courtoisie, et la fausse convenance
-au-dessus de la vraie, qui eût exigé qu'elle
-acceptât, les yeux fermés, la caution de sa belle-fille.
-Elle attendit la suite, en femme qui ne transige pas.</p>
-
-<p>Adriani, qui l'observait attentivement sans pouvoir
-surprendre l'ombre d'une incertitude ou d'un accommodement
-dans ses yeux clairs, poursuivit sans se troubler:</p>
-
-<p>&mdash;Je me vois donc forcé de faire ma propre apologie,
-en dépit de toutes les règles de la modestie. Je la ferai
-très-courte. Je suis un homme irréprochable. J'ai quelque
-talent, quelque fortune. J'appartiens à une famille honorable.
-Je suis passionnément épris de madame Laure
-de Monteluz. J'ai osé le lui dire et mettre mon existence
-à ses pieds. Loin de m'encourager, elle m'a fui; je l'ai
-suivie, parce que je persiste, et que je suis décidé à ne
-renoncer à mes espérances que chassé d'ici par elle-même.</p>
-
-<p>Laure resta immobile et comme recueillie dans une
-méditation calme. Un pâle sourire éclairait sa figure.</p>
-
-<p>La marquise était plus pétrifiée que jamais. Toinette
-retenait son souffle.</p>
-
-<p>Pourtant la marquise n'était pas ennemie de cette
-sorte de solennité brusque, qu'elle attribuait à l'aplomb
-d'un grand personnage. Elle aimait la lutte et l'obstination
-de la controverse.</p>
-
-<p>&mdash;Monsieur, répondit-elle, dans les usages de la
-noblesse méridionale, une demande en mariage exige
-la réunion des principaux membres d'une famille; mais
-je crois deviner que vous êtes étranger, du moins à
-cette partie de la France dont nous sommes, ma fille et
-moi.</p>
-
-<p>&mdash;Oui, madame, répondit l'artiste avec vivacité et en
-regardant Laure, qu'il lui tardait d'instruire mieux et
-plus vite que sa belle-mère. Je suis à moitié étranger,
-puisque ma mère était Italienne, que je suis né à Naples,
-et que je porte volontiers le nom d'Adriani.</p>
-
-<p>Laure tressaillit, rougit faiblement, comme à la joie
-d'une agréable découverte, et tendit de nouveau la main à
-l'artiste, sans faire la moindre attention à l'étonnement
-de sa belle-mère et à la consternation de Toinette.</p>
-
-<p>Ce fut une ivresse de bonheur pour Adriani que ce
-mouvement spontané. Laure le savait artiste, et c'était
-un titre à ses yeux.</p>
-
-<p>Quant à la marquise, qui, sans être musicienne, avait
-toujours montré beaucoup d'encouragement et de condescendance
-pour la passion de Laure à l'endroit de
-la musique, ou elle ne se rappela pas avoir ouï parler
-d'un chanteur du nom d'Adriani, ou, si elle se souvint
-d'avoir lu ce nom gravé sur les cahiers de sa belle-fille,
-elle ne voulut pas supposer que ce fût celui qui se donnait
-pour riche et bien né. Elle se confirma dans la supposition
-d'une destinée des plus brillantes, et reprit son
-résumé.</p>
-
-<p>&mdash;Je crois, monsieur, d'après votre personne et votre
-langage, que vos poursuites peuvent être très-flatteuses
-pour ma fille; mais, avec la vivacité italienne qui vous
-caractérise, vous voulez marcher trop vite. La chose est
-délicate au possible dans l'esprit de deux femmes appelées
-par vous à se prononcer sans prendre conseil que
-d'elles-mêmes. Vous nous permettrez donc de nous consulter
-d'abord, ma fille et moi, et ensuite de réunir
-notre famille avant de prendre une résolution aussi
-grave. C'est l'avis de ma fille et le mien.</p>
-
-<p>Adriani interrogea les regards de Laure, qui restaient
-doux, mais vagues.</p>
-
-<p>&mdash;A quoi songez-vous, ma fille? dit la marquise étonnée
-de sa préoccupation.</p>
-
-<p>Laure se réveilla et dit avec calme:</p>
-
-<p>&mdash;Je pensais à lui, maman, à ce qu'il nous dit. A quoi
-voulez-vous que je songe quand il est là? Je l'aime autant
-qu'il m'est possible d'aimer, et pourtant je ne peux
-pas encore lui répondre. Je ne peux pas, il le sait bien.</p>
-
-<p>&mdash;Ainsi, Laure, rien n'est changé entre nous? s'écria
-Adriani. Eh bien, merci pour la part de confiance que
-vous me conservez. Je craignais d'avoir à la reconquérir.
-Je ne m'en effrayais pourtant pas: j'y étais si bien résolu!
-Soyez bénie, si cette fuite ne cache pas le désir de
-m'échapper pour toujours.</p>
-
-<p>&mdash;Ma fuite ne cache rien, répondit Laure. N'avez-vous
-pas reçu ma lettre? Je n'ai jamais fait un pas ni dit un
-mot qui cachât quelque chose; ne le savez-vous pas?</p>
-
-<p>&mdash;Oui, je le sais. J'ai tort de parler comme je le fais.
-Je vous comprends, je vous connais, et c'est pour cela
-que je vous adore. Vous avez cru devoir me détacher de
-vous et m'y aider. Vous savez, Laure, que je n'accepte
-pas votre opinion sur vous-même. Déterminé plus que
-jamais à la combattre, me voilà à vos pieds. Il faut bien
-que vous m'y laissiez jusqu'à ce que votre amitié pour
-moi devienne de l'amour ou de l'aversion. Quant à moi,
-je n'accepterai qu'un seul arrêt de vous: celui de la
-haine ou du mépris.</p>
-
-<p>&mdash;Celui-là n'arrivera jamais, Adriani. Il m'est aussi
-impossible de croire que vous me deviendrez odieux,
-qu'il m'est impossible de savoir si je partagerai votre passion.
-Dans cette incertitude, mon rôle vis-à-vis de vous
-peut-il se prolonger? Voulez-vous donc que, moi qui
-n'ai qu'une vertu, celle de la franchise, j'accepte le personnage
-d'une coquette, et que j'entretienne des espérances
-peut-être mal fondées? Quittez-moi et donnez-moi
-du temps, voilà ce que je vous ai demandé, ce que
-je vous demande encore.</p>
-
-<p>&mdash;Et voilà, répondit Adriani avec impétuosité, ce que
-je ne peux pas vous accorder, moi! Je sais très-bien
-contre quels souvenirs, contre quels découragements
-j'ai à lutter pour vous vaincre. De loin, j'échouerai à
-coup sûr. Mes lettres, en supposant que vous vous engagiez
-à les lire, ne prouveront rien en ma faveur. Des
-paroles ne sont pas des actions. Si vous me chassez, je
-suis perdu, je le sais; je suis maudit!</p>
-
-<p>Adriani, à cette pensée, fut si fortement ému, que sa
-figure s'altéra et que des larmes vinrent au bords de ses
-paupières; de vraies larmes qu'une excitation volontaire
-n'arrachait pas au système nerveux d'un artiste, mais
-qu'une douleur véritable répandait dans la voix et sur le
-visage d'un homme, en dépit de lui-même.</p>
-
-<p>Laure les vit, et l'effet en fut si soudain et si sympathique
-sur elle, que ses yeux s'humectèrent aussi.</p>
-
-<p>&mdash;Non, lui dit-elle, je ne veux pas que vous partiez
-triste; je ne veux pas vous avoir rendu malheureux, ne
-fût-ce que passagèrement! Vous resterez près de nous
-jusqu'à ce que je vous aie fait consentir à vous éloigner
-sans amertume.&mdash;Toinette, va, je te prie, faire préparer
-la chambre de M. Adriani. Je l'invite à passer quelques
-jours chez moi.&mdash;Maman, ajouta-t-elle dès que Toinette
-fut sortie, je vous demande pardon de prendre ce parti
-sans vous consulter. Il est des circonstances, je le vois,
-où la conscience et le c&oelig;ur sont d'accord pour commander
-notre conduite, dût-elle ne pas être approuvée par
-les êtres que nous respectons le plus. C'est à moi maintenant
-de vous persuader humblement de penser comme
-moi sur le compte de l'<i>ami</i> que j'ose vous présenter de
-nouveau comme tel, et qui aspire à votre bienveillance.</p>
-
-<p>La marquise était si étourdie de ce qui se passait sous
-ses yeux, qu'elle ne put d'abord trouver une parole.
-Tout son <i>usage</i> l'abandonnait. Elle croyait rêver.</p>
-
-<p>Elle connaissait Laure pour <i>entêtée</i>. C'est le mot que,
-depuis l'enfance de sa pupille, elle appliquait, sans gaieté
-ni aigreur, à son caractère. Le résultat de cette persistance
-dans les sentiments ayant été un heureux mariage
-pour le fils de la marquise, celle-ci avait dû reconnaître
-qu'elle ne regrettait pas d'avoir été <i>vaincue et dominée</i>
-(c'est ainsi qu'elle parlait) par <i>cette petite fille</i>. Depuis la
-mort d'Octave, l'accablement de Laure, également invincible,
-sa haine pour ce que la marquise appelait le
-monde, surtout son absence récente, qui ressemblait un
-peu à une révolte déguisée contre les habitudes de la
-famille, avaient bien choqué les idées de la vieille dame;
-mais elle se flattait de ramener sa bru à une soumission
-absolue, du moins en sa présence. Elle fut donc abasourdie
-de la voir se fiancer, en quelque sorte à sa
-barbe (elle en avait un peu), avec un inconnu, sans avoir
-égard aux sages lenteurs et aux minutieuses enquêtes
-qu'elle se réservait d'apporter, en obstacle ou en aide,
-dans tout projet de mariage que Laure pourrait former.</p>
-
-<p>&mdash;Vous avez été bien vite, en effet, ma chère Laure,
-dit-elle enfin d'un ton d'autant plus aigre qu'il était plus
-réservé. Le parti très-étrange que vous prenez de retenir
-monsieur, au risque de compromettre votre réputation,
-est le fâcheux résultat d'imprudences commises
-sans doute dans votre malheureux voyage. Il est trop
-tard assurément pour s'en affliger, et je n'ai pas l'habitude
-de me faire persécutante sans utilité. Puisque vous
-n'êtes plus parfaitement maîtresse de vos actions, et que
-vous avez cru devoir témoigner à un tendre adorateur
-des sentiments après l'aveu desquels il n'y a de possible
-que des transactions, je dois baisser la tête en silence,
-et prier pour que l'issue du roman soit heureuse pour
-vous, édifiante pour les autres.</p>
-
-<p>Ayant ainsi parlé, et dit toutes ces choses dures d'une
-voix très-douce, la dame se leva, salua Adriani, et quitta
-l'appartement avec l'affectation d'une personne qui se
-sent de trop.</p>
-
-<p>Il était temps qu'elle se retirât, elle l'avait senti elle-même
-en voyant le feu de l'indignation monter au visage
-d'Adriani. Ce généreux esprit se révoltait tout
-entier contre la sécheresse du c&oelig;ur, et cette dureté,
-presque insultante envers une femme aussi éprouvée
-que la pauvre Laure, lui paraissait un crime. Même en
-dehors de son amour pour elle, il eût éprouvé le besoin
-de la venger de ces froids sarcasmes. Quand la marquise
-eut repoussé la porte sur elle, il était debout, l'&oelig;il menaçant,
-la bouche contractée par le dédain. Laure lui
-prit le bras pour l'arracher à son anxiété.</p>
-
-<p>&mdash;Eh bien, lui dit-elle en souriant, vous ne saviez
-pas ce qu'il fallait braver pour approcher de moi, ici?</p>
-
-<p>&mdash;Si, je le savais, répondit-il. Je suis venu quand même.</p>
-
-<p>&mdash;Et vous resterez quand même.</p>
-
-<p>&mdash;Non pas quand même, mais parce que. La vue de
-cette femme me fait bénir ma persévérance, et elle
-m'explique tout. Ce n'est pas d'avoir perdu Octave, c'est
-d'être restée sous le joug de sa mère, qui vous fait désespérer
-de toutes choses et de vous-même. C'est là le
-souffle de mort qui vous tuerait, et auquel mon influence
-et ma volonté doivent vous soustraire.</p>
-
-<p>&mdash;Pardonnez-lui, Adriani. Elle obéit à une croyance,
-et, d'ailleurs, ce n'est pas le moment de la maudire: c'est
-à elle que vous devez d'être ici pour quelques jours. Si
-je n'avais pas eu la certitude qu'en apprenant qui vous
-êtes elle allait vous faire quelque affront, je ne me serais
-pas départie si aisément de la conduite que je m'étais
-tracée envers vous; mais j'ai pris les devants, en lui
-rappelant que je suis ici chez moi et qu'elle n'en peut
-chasser personne.</p>
-
-<p>&mdash;Qu'elle soit donc bénie, cette barre de fer qui vous
-enferme, mais qui pliera ou se rompra devant vous,
-j'en fais le serment. Oublions-la pour le moment, et laissez-moi
-vous parler de moi, à propos de ce que vous venez
-de dire. Ce que je suis, je vois bien qu'elle ne le sait pas
-encore; il est temps que vous le sachiez vous-même.</p>
-
-<p>&mdash;Non, non! répondit Laure, j'en sais assez. Vous
-êtes l'admirable Adriani dont la fierté et le désintéressement
-égalent le génie et l'inspiration. Si vous avez, en
-effet, de la fortune (on m'avait dit le contraire), laissez-moi
-l'ignorer ou ne l'apprendre que par hasard. Ah! mon
-ami, croyez-vous que, si mon c&oelig;ur se refuse à l'amour
-qui vous est dû, l'obstacle soit en vous? Non, certes.
-Quelle que soit votre condition dans la vie, je ne veux
-connaître de vous que vous-même.</p>
-
-<p>&mdash;Eh bien, reprit Adriani, c'est de moi-même que je
-vous parlerai en vous disant que je dois la fortune à des
-hasards, et non à des travaux qui pourraient me distraire
-de vous.</p>
-
-<p>Il raconta alors tout ce qui était contenu dans la lettre
-que nous avons rapportée, et qu'il n'avait pu faire tenir
-à Laure.</p>
-
-<p>Ils causaient ensemble depuis deux heures, lorsque
-Toinette revint dire à la jeune femme que sa belle-mère
-désirait qu'elle voulût bien monter dans sa chambre un
-instant.</p>
-
-<p>&mdash;Qu'y a-t-il, Toinette? dit Laure en se levant. Est-on
-bien courroucé contre nous?</p>
-
-<p>&mdash;Hélas! oui, madame, répondit Toinette, qui avait
-les yeux rouges et gonflés; madame m'a fait mille questions,
-et jamais juge criminel n'a torturé de la sorte un
-témoin. Que pouvais-je lui répondre? Monsieur eût bien
-mieux fait de me dire son secret. J'aurais pu présenter
-la vérité dans son meilleur jour.</p>
-
-<p>&mdash;Quel secret, Toinette? dit Adriani impatienté. De
-ce que je voyage sous mon nom de famille pour éviter
-les importunités qui accablent un artiste dont le pseudonyme
-est connu de tous les amateurs, et dont heureusement
-la figure est moins connue que les ouvrages,
-doit-on conclure que je rougis de ma profession? Est-ce
-là l'opinion de la marquise? Prend-elle l'espèce de modestie,
-qui est le refuge de mon indépendance de promeneur,
-pour une lâcheté d'imbécile?</p>
-
-<p>&mdash;Je ne saurais vous dire ce qu'elle pense; mais votre
-nom d'Adriani l'a intriguée. Elle a une mémoire désolante.
-Elle m'a demandé brusquement si vous chantiez.
-J'ai répondu que c'est par la musique que vous aviez
-fait connaissance avec nous. J'ai cru tout arranger en
-racontant la vérité, moi! Elle s'est écriée: <i>C'est cela!</i> Et,
-après m'avoir traitée comme une intrigante, avec ses
-petites paroles pincées qui vous figent le sang, elle m'a
-ordonné d'appeler madame.</p>
-
-<p>&mdash;J'y vais, dit Laure tranquillement. Tu as bien fait
-d'être sincère, Toinette.&mdash;Et vous, mon ami, ne soyez
-pas inquiet pour moi. J'ai peut-être plus d'énergie qu'on
-ne m'en supposerait.</p>
-
-<p>Laure trouva sa belle-mère à genoux sur un prie-Dieu.
-La chambre petite et sombre qu'elle occupait au château
-de Larnac était pauvre, nue et propre comme celle
-d'une religieuse. Jamais Laure n'avait pu la faire consentir
-à prendre sa part dans le bien-être qu'elle avait
-apporté dans la famille. Hautaine et stoïque, la noble
-dame couchait sur la dure, et, autant par orgueil que
-par humilité, elle ne souffrait pas le velours d'un coussin
-entre ses genoux et le bois de chêne de son prie-Dieu.</p>
-
-<p>Elle ne s'était pourtant pas mise en prières dans ce
-moment par ostentation ni par hypocrisie. Elle s'était
-sentie indignée, et elle demandait à Dieu de n'en rien
-faire paraître. Sincère, mais complétement inintelligente
-des délicatesses du c&oelig;ur, elle croyait avoir remporté
-une victoire décisive sur elle-même, quand, sans élever
-la voix, ni ressentir la moindre accélération de son
-sang, elle avait réussi à blesser avec préméditation la
-dignité ou la sensibilité d'autrui.</p>
-
-<p>&mdash;Ma fille, dit-elle en se relevant, asseyez-vous, et
-veuillez m'écouter avec sagesse. Vous avez apparemment,
-sur l'importance des distinctions sociales, des
-idées qui diffèrent entièrement des miennes?</p>
-
-<p>&mdash;Je crois que oui, en effet, chère maman, répondit
-Laure.</p>
-
-<p>&mdash;Je m'en étais doutée quelquefois, reprit la marquise,
-surtout dans ces derniers temps; mais l'éloignement
-que nous avons l'une et l'autre pour toute espèce
-de discussion oiseuse nous a empêchées de nous bien
-connaître jusqu'à ce jour, et je le regrette. J'aurais pu
-combattre en vous des tendances dangereuses aux idées
-révolutionnaires de ce malheureux siècle. J'aime à croire
-pourtant que ces tendances sont combattues en vous-même
-par le sentiment de votre propre dignité, et qu'en
-ajournant les espérances blessantes de M. Adriani,
-vous vous rappelez <i>ce</i> qu'il est et <i>qui</i> vous êtes.</p>
-
-<p>Elle fit une pause pour attendre la réponse de son interlocutrice,
-qui avait pris, dès l'enfance, l'habitude de
-ne jamais l'interrompre. Laure répondit en résumant,
-en quelques mots, sans réflexion aucune, l'histoire
-qu'Adriani venait de lui raconter. Puis elle attendit à
-son tour le jugement que porterait la marquise.</p>
-
-<p>&mdash;D'après ce que vous me dites, répondit celle-ci, et
-je veux supposer que M. d'Argères vous a bien dit la
-vérité, je vois qu'il mérite de l'estime et des égards. Sa
-naissance, quoique sortable, à ce que je crois, ne me
-paraît pas à la hauteur de la vôtre; sa fortune, si elle
-est bien réelle, est supérieure à celle que vous possédez;
-mais je vous estime assez pour croire que ce ne
-serait pas à vos yeux une compensation suffisante. Cependant,
-j'admets les inclinations de c&oelig;ur qui font accepter
-sans rougir la richesse, bien que mon fils n'eût
-jamais obtenu mon consentement pour vous épouser,
-si votre origine eût été au-dessous de la sienne. Ce sont
-là, ma fille, des scrupules et des convictions personnels
-que je ne prétendrais pas vous imposer, s'il n'y
-avait pas d'autre obstacle entre vous et les projets inouïs
-de M. d'Argères; mais il en existe un si réel, que je ne
-puis me dispenser de vous en retracer l'importance.
-Vous savez, ma fille, que je n'ai pas la sottise de mépriser
-les artistes, pas plus que je ne méprise aucune
-condition honnête. J'ai connu, par rapport à vous, et je
-vous ai fait connaître des musiciens renommés, entre
-autres M. Habeneck, qui était un homme très-bien élevé,
-et qui, en vous donnant quelques leçons d'accompagnement
-pour faire plaisir à votre maître de piano, n'a rien
-voulu recevoir pour prix de sa peine. Cela m'a forcée
-à l'inviter à dîner, et je ne l'ai pas regretté, en voyant
-qu'il ne <i>buvait pas</i> comme font la plupart des musiciens,
-et pouvait parler sur son art d'une manière intéressante.
-Vous avez désiré qu'on fît de la musique chez nous. J'y
-répugnais, parce que votre fortune, suffisante ailleurs,
-ne nous permettait pas d'exercer à Paris une hospitalité
-bien convenable, et que je craignais un air d'intimité
-de notre part avec des artistes. J'ai cédé pourtant, et j'ai
-consenti à de petites réunions où des musiciens choisis,
-s'attirant les uns les autres, sont venus procurer aux
-personnes de votre société des moments agréables. J'ai
-eu tort certainement, si vous avez pu conclure de là que
-ces artistes étaient vos égaux. Je suis répréhensible de
-n'avoir pas prévu que cette idée germerait tôt ou tard
-dans une tête que je ne savais pas aussi exaltée qu'elle
-l'était, ou qu'elle l'est devenue. Mon but était, d'abord,
-de satisfaire vos goûts et d'y employer des revenus qui
-étaient vôtres; ensuite, de vous faire briller dans un
-monde d'élite, où vos talents et votre beauté pouvaient
-vous mettre à même de vous établir plus avantageusement,
-pécuniairement parlant, que vous n'avez voulu le
-faire. J'étais, je suis toujours une provinciale, moi; je
-n'en rougis pas, bien au contraire! Mais je voulais faire
-de vous une Parisienne, afin de n'avoir pas à me reprocher
-de vous avoir tenue dans un milieu où l'amour
-de mon fils vous devînt une sorte de nécessité. Eh bien,
-ma chère Laure, toutes mes précautions ont été déjouées
-par vous. D'abord, vous avez épousé mon fils; ensuite,
-vous avez cru qu'il vous était possible de vous remarier
-avec un artiste. Voyons, n'est-ce pas pas là votre pensée
-dans ces derniers temps?</p>
-
-<p>&mdash;Je sais, maman, répondit Laure, que je voudrais
-en vain modifier vos idées sur l'inégalité des conditions.
-Je ne l'entreprendrai pas. Incapable de modifier les
-miennes, mon respect pour vous m'ordonne de me taire
-quand vous avez prononcé.</p>
-
-<p>&mdash;Alors, vous pensez vous retrancher peut-être sur
-ce que M. d'Argères n'est pas ce qu'on appelle un artiste?
-Vous l'essayeriez en vain, ma très-chère. Des
-malheurs que je ne suis pas très-disposée à plaindre,
-puisqu'il avoue avoir perdu sa fortune en dissipations
-de jeune homme, l'ont réduit volontairement à subir
-cette dégradation. Je dis volontairement, parce que vous
-prétendez que sa famille lui a offert une pension pour
-l'y faire renoncer. J'ai une médiocre opinion, je vous le
-confesse, d'un homme qui blesse ouvertement celle de
-ses parents, et je préférerais beaucoup pour vous M. d'Argères
-ruiné, mais fidèle aux convenances de sa caste,
-que M. Adriani enrichi par le hasard et illustré par son
-savoir-faire. Je sais que nous avons eu, dans l'émigration,
-de très-grands seigneurs réduits à faire usage de
-leurs talents d'agrément en pays étranger. C'est par
-nécessité qu'ils ont pris ce parti, et ils sont bien excusés
-par la persécution révolutionnaire; mais, dans le cas de
-votre M. d'Argères, il n'en est point ainsi. C'est son
-goût qui l'a poussé au travail, et le travail ne dégrade
-pas l'homme, mais il le déplace à jamais. M. d'Argères
-a cessé d'exister pour ses pairs le jour où il a laissé imprimer,
-sur une affiche de concert ou de spectacle, le
-nom d'Adriani, et à paraître de sa personne devant des
-spectateurs payants. Vous pensez qu'il n'a jamais monté
-sur les tréteaux? Vous vous trompez, et sa mémoire le
-trompe lui-même. Je me suis parfaitement rappelé tout
-à l'heure la manière dont notre grand-cousin, M. de
-Montesclat, nous parla de lui, il y a environ trois ans, à
-son retour de Paris. Lui aussi se pique de flonflons, et
-il nous dit qu'il n'avait rien entendu de plus parfait dans
-son voyage qu'un certain Adriani qui avait chanté, je ne
-sais plus sur quel théâtre, au bénéfice de je ne sais plus
-quoi&hellip; Attendez! c'était au bénéfice des réfugiés italiens.
-Oui, c'est cela. Triste prétexte ou triste motif, ma
-fille, qui prouverait que ce monsieur a des opinions fort
-contraires à celles de votre monde!</p>
-
-<p>La marquise parla encore longtemps sur ce ton et démontra
-par <i>a</i> plus <i>b</i> qu'un homme, livré à la critique,
-l'était à l'insulte: en quoi elle ne se trompait pas beaucoup:
-mais, comptant pour rien, ignorant même tout à
-fait ce que les vocations vraies ordonnent aux artistes de
-savoir souffrir, elle fit de subtiles distinctions entre
-l'honneur du gentilhomme, qui peut demander raison à
-un malotru, et celui de l'artiste, qui ne peut faire tirer
-l'épée à toute une salle, et qui, pour recevoir l'aumône
-des applaudissements, s'expose de gaieté de c&oelig;ur à l'outrage
-des sifflets. Enfin, elle fut logique à son point de
-vue, diserte à sa manière, et conclut en suppliant sa
-belle-fille de lui faire un serment sur l'Évangile: c'est
-qu'elle renverrait <i>l'artiste</i> le lendemain, après lui avoir
-ôté radicalement la prétention d'être son mari.</p>
-
-
-<div class="chapter"></div>
-<h2 class="nobreak">XII</h2>
-
-
-<p>Comme toutes les personnes réfléchies, qui discutent
-intérieurement, Laure ne discutait jamais en paroles.
-Elle laissa couler ce flot de réprobation sur la tête d'Adriani,
-auquel elle s'identifiait dans le sentiment de la
-résistance; puis, sommée de promettre, elle refusa nettement.</p>
-
-<p>&mdash;Non, maman, dit-elle, jamais! Dans la crise de
-mes plus mortelles douleurs, j'ai failli former des v&oelig;ux
-qui maintenant détruiraient vos craintes, mais qui me
-causeraient des remords. J'aurais volontiers juré, dans
-ces moments-là, de n'aimer plus jamais; à présent, je
-ne suis pas sûre de ne point aimer. Tant que cette affection
-sera incertaine et incomplète, je suis résolue à
-éloigner l'homme qui me l'inspire; mais, si, après avoir
-essayé tour à tour l'effet de sa présence et de son absence,
-je me sens capable de m'attacher à lui, certaine
-de ne rencontrer jamais un plus digne objet, j'obéirai à
-mon c&oelig;ur. Ce sera pour moi la volonté de Dieu; car,
-loin d'avoir à me combattre jusqu'à présent, je ne fais
-autre chose que de lui demander le bienfait de la vie, et,
-si l'amour triomphe de mon abattement, je le recevrai
-comme on reçoit la grâce. Voilà ma pensée, voilà mes
-résolutions; je ne vous tromperai jamais. Daignez ne
-voir aucune résistance personnelle contre vous dans
-cette résistance de tout mon être à vos opinions.</p>
-
-<p>&mdash;Laure! Laure! s'écria la marquise, plus émue
-qu'elle ne l'avait jamais été dans une querelle, vous
-brisez votre vie et la mienne!</p>
-
-<p>Il y avait une sorte de douleur dans son accent. Laure
-en fut touchée, et, se jetant à genoux devant elle, elle
-lui prit les mains:</p>
-
-<p>&mdash;Ma chère tante, lui dit-elle, revenant par instinct à
-l'habitude de ses jeunes années, ne me retirez pas votre
-sollicitude, quelque indigne que je vous paraisse. Dieu
-m'est témoin qu'en vous combattant je vous respecte&hellip;</p>
-
-<p>&mdash;Ah! vous ne m'avez jamais aimée! dit la marquise
-surprise par un sentiment de tristesse.</p>
-
-<p>Mais ce fut un éclair rapide; elle reprit, avec la froideur
-de l'insinuation obstinée:</p>
-
-<p>&mdash;Si vous aviez le moindre attachement pour moi,
-vous renonceriez à des chimères plutôt que de m'affliger
-ainsi!</p>
-
-<p>&mdash;Oui, oui, dit la jeune femme toujours à ses pieds,
-je renoncerais à des chimères; mais à une certitude, je
-ne le dois pas. Écoutez-moi comme une mère; ce sera
-la première fois de ma vie que j'aurai essayé de vous attendrir,
-et, si j'échoue, je n'aurai rien à me reprocher.
-Vous ne me connaissez pas, vous ne m'avez jamais connue,
-ou bien c'est vous qui n'aimez pas vos enfants et
-qui ne pouvez sacrifier aucun de vos principes austères
-à leur bonheur, à leur existence. Ce n'est point un reproche
-que je vous adresse; vous avez la grandeur
-d'une mère spartiate!&hellip;</p>
-
-<p>&mdash;Dites d'une mère chrétienne, répliqua la marquise.
-Celle des Macchabées vit torturer ses fils et leur prêcha
-la vraie foi jusque dans les bras de la mort.</p>
-
-<p>&mdash;Eh bien, connaissez mes souffrances et voyez mon
-agonie, répondit Laure avec force; vous ajouterez cette
-palme à vos triomphes, si vous restez indifférente et inébranlable.
-Je me meurs, ma mère, je m'éteins, je deviens
-folle ou idiote, si quelqu'un ne me sauve et ne m'impose,
-par sa foi et sa volonté, l'amour que je n'ai plus la force
-de trouver en moi-même. J'ai trop souffert, voyez-vous!
-j'ai souffert depuis mon enfance. Vous n'avez jamais
-voulu vous douter de cela, vous qui ne pouvez pas
-souffrir! Vous n'avez jamais vu que je mourais, enfant,
-de la mort de ma mère. Jamais vous n'avez eu une
-larme pour celle qui était votre s&oelig;ur, et cette insensibilité
-ou cette force faisait de vous, à mes yeux, un objet
-d'épouvante, une puissance incompréhensible. Quand
-vous me faisiez dire mes prières, à genoux devant vous,
-comme m'y voilà encore, les sanglots m'étouffaient.
-Vous preniez mon mouchoir, vous le passiez rudement
-sur ma figure inondée, et vous me disiez:</p>
-
-<p>»&mdash;Ne pleurez pas, enfant; c'est mal, puisque votre
-mère est au ciel!</p>
-
-<p>»Vous aviez raison; mais les enfants ont besoin de
-tendresse. C'est leur religion, à eux, et vous m'eussiez
-fait plus de bien en me pressant sur votre c&oelig;ur et en
-mêlant une de vos larmes aux miennes, qu'en brisant
-mes genoux et en écrasant ma sensibilité dans la prière.
-Vous n'avez jamais eu pour moi la douce assistance de
-la pitié, plus féconde, croyez-moi, que les remontrances
-du courage. On ne fortifie qu'en aidant, en prenant sur
-soi une part du fardeau des affligés. Vous me laissiez
-tout porter en me criant:</p>
-
-<p>»&mdash;Délivre-toi toi-même!</p>
-
-<p>»Oh! jamais une caresse! jamais une plainte! Aussi
-n'étais-je pas exigeante en fait de commisération, et,
-quand Octave me disait: «Viens jouer, ma <i>pauvre</i>
-Laure!» je le suivais sans résistance et je renfermais
-ma tristesse pour ne pas la lui faire partager. Tout est
-là, voyez-vous! Quand on est aimant, on ne trouve sa
-propre énergie que dans le désir de complaire aux
-autres. Abandonné à soi-même et certain de souffrir
-seul, on succombe! Quand on a bien reconnu que les
-encouragements de la froide raison n'expriment que
-l'impatience et la lassitude de voir souffrir, on apprend
-à se contenir, on prend l'extérieur de la résignation, et
-on se dévore soi-même. Voilà ce que vous avez fait de
-moi! un être tranquille et silencieux, qui vit au dedans
-et qui est forcé d'éclater ou de périr. Et, pendant mon
-long amour pour Octave, n'avez-vous pas travaillé sans
-relâche à m'ôter le seul rêve de bonheur auquel je me
-fusse attachée? C'est votre résistance qui a fait la force
-et la durée de cet amour. Pendant mon union avec lui,
-vous m'avez vue souffrir d'une terreur affreuse; quelquefois
-j'ai osé vous dire:</p>
-
-<p>»&mdash;Je crois qu'il ne m'aime pas!</p>
-
-<p>»Il m'aimait pourtant, mais il n'était pas tout entier
-à l'affection, et la vie d'intérieur lui était impossible.
-C'est vous qui l'aviez formé à ce mépris du foyer domestique,
-ne redoutant pour lui aucun danger, n'admettant
-pas que la société d'un fils ou d'un époux fût nécessaire
-à sa mère ou à sa femme! Mes inquiétudes pour sa vie
-vous faisaient sourire, et, quant à celles qui avaient son
-amour pour objet, vous me répondiez:</p>
-
-<p>»&mdash;Il n'a point de maîtresse ailleurs; il a des principes
-religieux; donc, il vous aime, et, si vous n'êtes pas
-heureuse, c'est que vous rêvez des sentiments romanesques
-que n'admet point la sainteté du mariage.</p>
-
-<p>»Eh bien, vous êtes peut-être dans la réalité, vous
-avez peut-être l'appréciation juste de la fatalité qui préside
-aux destinées humaines! Mais vous acceptez son
-arrêt sans effort, et, moi, je ne le peux pas; non, tenez,
-ma mère, je ne le peux pas! Je ne vous demandais plus
-qu'une chose: c'était de me laisser pleurer mon mari
-toute seule, là, dans un coin, de savourer ma douleur
-jusqu'à ce qu'elle fût épuisée. Vous ne l'avez pas voulu.
-Dès le lendemain d'une catastrophe effroyable, vous
-m'avez reproché d'être sourde aux compliments de condoléance
-de votre innombrable famille. Il fallait, au retour
-de la cérémonie funèbre, faire les honneurs d'un
-repas: votre famille avait faim! Puis, tous les jours, des
-visites du matin jusqu'à la nuit! Il fallait écouter ces
-odieuses questions de l'oisiveté curieuse ou de la pitié
-sans délicatesse, entendre vos parents se faire les uns
-aux autres le récit de l'événement, l'horrible description
-des blessures!&hellip; Vous pouviez affronter tout cela et
-dire à toutes choses: «La volonté de Dieu soit faite!»
-Moi, je fuyais, je m'enfermais, j'étouffais mes cris. Toinette
-m'a gardée, évanouie ou égarée, des nuits entières.
-Et, quand je me traînais dans votre salon, vous ne
-me pardonniez pas une distraction, une méprise de nom
-ou de personne, qui ne pouvait être taxée d'impolitesse
-que par des amis sans c&oelig;ur et des parents sans entrailles.</p>
-
-<p>»Eh bien, vous m'avez réduite à un tel état de contrainte
-morale, que je me suis sentie, un jour, abrutie
-et comme retombée en enfance. C'est alors que je me
-suis éloignée de vous pour respirer, pour tâcher de reprendre
-mes esprits. Je n'avais pas de but devant moi;
-je m'en allais au hasard. J'ai trouvé sur mon chemin une
-pauvre maison bien laide qui m'appartenait, où j'avais le
-droit de m'appartenir moi-même, de m'enfermer, de me
-faire oublier. L'amour d'un homme généreux et tendre
-est venu m'y trouver. J'ai cru que je ne pourrais y répondre.
-Par respect pour lui, je suis venue reprendre
-ma chaîne, croyant qu'il m'oublierait. Il m'a suivie, il
-est là, il dit que je l'aimerai, il veut que je l'aime. Il attendra
-que je le connaisse, que je l'apprécie; il accepte
-toutes les épreuves, tous les retards, et je le repousserais
-sans l'entendre! et je renoncerais à ma dernière
-chance de salut! Pourquoi? Pour ne pas choquer des
-préjugés que je ne partage pas? Vous vous trompez cependant
-en croyant que je suis infatuée d'idées nouvelles
-et que je porte de l'exaltation dans ma résistance.
-Hélas! est-ce que j'ai des idées, moi? Est-ce que, élevée
-comme je l'ai été, et ne vivant d'ailleurs que pour Octave,
-je me suis jamais demandé ce que c'était qu'une
-mésalliance? Jamais je n'ai si bien compris l'injustice et
-l'erreur des opinions que vous défendez, que depuis une
-heure que je vous écoute. Je ne les eusse peut-être jamais
-réprouvées si mon c&oelig;ur, qui s'éveille et s'agite,
-ne me faisait entendre des vérités plus persuasives, plus
-chrétiennes et plus humaines que les vôtres. Vous me
-croyez impie! Non, ma mère, je ne suis pas impie. Je
-crois autant que vous à la loi de l'Évangile, mais je la
-comprends autrement. J'y vois une doctrine pleine de
-tendresse, de dévouement et d'humilité, qui m'ordonne
-d'aimer autrement qu'en vue des vanités et des ambitions
-de ce monde.</p>
-
-<p>Laure s'arrêta, épuisée, et chercha dans les yeux de sa
-belle-mère l'émotion qui remplissait son âme et sa voix.
-Elle n'y trouva qu'une incrédulité profonde, une sorte de
-raillerie muette qui était l'athéisme du fanatisme. Qu'on
-nous passe cette antithèse, paradoxale en apparence. Le
-fanatique n'aime Dieu qu'en Dieu et en dehors de l'humanité.
-Il oublie ou il ignore que nous sommes tous formés
-de son essence, animés de sa vie, et que, compter
-pour rien nos malheurs et nos droits, c'est remettre le
-<i>Christ en croix</i> dans la personne de l'humanité.</p>
-
-<p>La marquise ne répondit à aucun des reproches de sa
-belle-fille. Elle n'en tint aucun compte. Elle les accepta
-même comme des éloges, comme une justice qui lui était
-rendue. En les lui adressant, Laure savait bien qu'elle
-n'en serait pas blessée.</p>
-
-<p>Elle n'avait pas non plus espéré la fléchir: elle la connaissait
-trop bien. Elle avait voulu s'expliquer, se formuler
-une fois pour toutes.</p>
-
-<p>La marquise se leva et la laissa à genoux. Laure dut se
-relever d'elle-même sans avoir obtenu la plus légère
-marque de tendresse ou d'indulgence.</p>
-
-<p>&mdash;Vous êtes fort éloquente, ma fille, dit la marquise,
-et je comprends le prestige que vous pouvez exercer sur
-des imaginations vives; mais la mienne n'est pas de ce
-nombre, et je ne prends pas le réveil de vos sens pour
-un besoin tout à fait divin de votre âme.</p>
-
-<p>&mdash;Assez, madame, assez! dit Laure indignée. Ne
-m'aimez pas, j'y consens; mais ne m'insultez pas, je ne
-le mérite point.</p>
-
-<p>&mdash;Vous insulter, ma fille! Dieu m'en garde! Il n'y a
-rien là que de fort naturel et même de légitime, quand
-un mariage bien assorti et d'un bon exemple sanctionne
-nos désirs et termine les ennuis du veuvage. Mais nous
-sommes coupables quand nous cédons à l'inquiétude des
-passions, sans égard pour le respect que nous nous devons
-à nous-mêmes. Vous seriez dans ce cas si vous me
-refusiez la promesse que j'ai réclamée de vous tout à
-l'heure.</p>
-
-<p>&mdash;Je vous la refuse encore.</p>
-
-<p>&mdash;Vous y penserez cette nuit, et, demain, comme vos
-tantes de Roqueforte et de Roquebrune viennent passer
-ici la journée avec leurs enfants, j'espère que vous m'épargnerez
-la honte et l'embarras de leur présenter
-M. Adriani.</p>
-
-<p>&mdash;Et s'il en était autrement, madame? si je le leur
-présentais moi-même?</p>
-
-<p>&mdash;Oh! libre à vous, ma fille! dit la marquise avec un
-sourire effrayant, car c'était le premier depuis la mort
-de son fils, et il ressemblait à une malédiction. Vous
-êtes maîtresse de vos actions, et je n'ai ni le droit ni
-l'envie de vous imposer un deuil éternel. Vous le savez,
-je suis désintéressée pour mon fils mort, comme je l'ai
-été pour mon fils vivant. Mais, comme mes devoirs vis-à-vis
-du reste de ma famille subsisteront tant que je
-serai de ce monde, il ne me convient pas de les enfreindre
-pour vous faire plaisir. Aucune puissance humaine
-ne me décidera à faire à mes parents l'affront de
-les éloigner d'ici, et la pire des insultes serait de leur
-annoncer la possibilité de leur alliance avec un chanteur.
-Vous y réfléchirez donc et vous choisirez. Ou
-M. Adriani ne sera plus ici demain à midi, ou c'est moi
-qui sortirai de votre maison pour n'y jamais rentrer.</p>
-
-<p>Laure s'approcha de sa belle-mère, prit sa main et la
-baisa avec une froideur égale à la sienne, en lui disant:</p>
-
-<p>&mdash;Non, ma mère, vous ne sortirez pas d'ici; vous ne
-quitterez pas une maison qui est devenue la vôtre, et
-où la tombe de votre fils vous attache pour jamais.</p>
-
-<p>Elle sortit sans s'expliquer davantage, passa dans sa
-chambre et écrivit à Adriani:</p>
-
-<p>«Partez, mon ami, pour que ma belle-mère ne parte
-pas. Je lui dois ici le sacrifice de ma propre satisfaction.
-Mais je vous ai promis quelques jours. Partez ce soir
-pour Mauzères, je partirai demain pour le Temple.»</p>
-
-<p>Toinette porta ce billet à Adriani sans savoir ce qu'il
-contenait. Adriani n'eut pas une hésitation, pas un
-doute. Il partit à l'heure même, sans dire un mot. La
-marquise dîna de bon appétit. Ce fut toute la satisfaction
-qu'elle exprima à sa belle-fille. Le lendemain, lorsqu'elle
-s'éveilla (et elle était fort matinale), elle apprit que Laure
-et Toinette étaient aussi parties dans la nuit, sans rien
-dire à personne.</p>
-
-<p>La tante de Roqueforte et la tante de Roquebrune, la
-cousine de Miremagne et le cousin de Montesclat arrivèrent
-fort exactement à midi, avec une nuée de petits
-cousins bruyants et de petites cousines endimanchées.
-Tout ce monde, qui accourait pour saluer le retour de
-<i>madame Octave</i>, fut plus ou moins désappointé, mais
-surtout intrigué d'apprendre qu'elle était déjà repartie.
-Dans un milieu moins intime, la marquise eût pu expliquer
-ce mystère par la classique défaite des affaires
-de famille; mais ni les Larnac ni les Monteluz ne pouvaient
-avoir des intérêts cachés pour les deux ou trois
-cents personnes qui, de près ou de loin, réclamaient
-leur confiance à titre de parents. La curiosité des provinciaux
-est ardente et naïve. Accablée de questions, la
-marquise prit le parti de dire ce qu'elle croyait, de bonne
-foi, être la vérité.</p>
-
-<p>&mdash;Écoutez, dit-elle, je ne peux ni ne veux vous
-tromper; mais, pour le repos et la considération de la
-famille, il faut que ceci reste entre nous et ne devienne
-pas la pâture du pays. Que le peuple et la bourgeoisie
-croient donc que madame Octave a de graves affaires
-dans le Vivarais. C'est un devoir pour vous tous de
-parler ainsi.</p>
-
-<p>&mdash;Sans doute, sans doute, dit la tante de Roqueforte;
-nous comprenons bien qu'il y a autre chose, et c'est&hellip;</p>
-
-<p>&mdash;C'est ce qu'il y a de plus triste au monde, reprit la
-marquise. Ma belle-fille est folle!</p>
-
-<p>Là-dessus, elle raconta comme quoi, <i>sans motifs appréciables
-à la raison humaine</i>, Laure, après être partie
-pour voyager, était revenue, au moment où elle annonçait
-dans ses lettres l'intention de prolonger son absence;
-comme quoi elle était arrivée, l'avant-veille, à
-Larnac, avec l'intention apparente d'y rester, et comme
-quoi elle était repartie au bout de vingt-quatre heures,
-sans s'expliquer aucunement.</p>
-
-<p>&mdash;Tout me porte à croire, ajoutait la marquise, qu'elle
-a pris goût à sa petite propriété dans l'Ardèche, et
-qu'elle a la fantaisie d'y faire bâtir, pour passer les étés
-dans un climat moins chaud que le nôtre. Dans tout cela,
-je ne vois rien à blâmer, sinon le silence qu'elle garde
-sur ses projets; mais cela même ne saurait m'offenser,
-puisque la pauvre créature ne sait pas trop elle-même
-ce qu'elle veut, et que l'air distrait et presque égaré que
-vous lui avez vu par moments est maintenant sa physionomie
-habituelle. J'attendrai de savoir où elle est pour
-aviser à ce que je dois faire. Si son mal augmente au
-point que mes soins lui soient nécessaires, je tâcherai
-de la ramener ici, ou bien je la suivrai où elle souhaitera
-que je la suive. Me voilà donc parmi vous comme l'oiseau
-sur la branche, et attendant, en ceci comme en
-toutes choses, la volonté de Dieu!</p>
-
-<p>Il ne fut point question d'Adriani. On sut, au bout de
-quelques jours, qu'un inconnu avait fait une visite aux
-dames de Larnac; mais on n'apprit sur cette visite rien
-d'assez particulier pour la faire coïncider avec le départ
-subit de Laure. La marquise répondit, sur ce point, de
-manière à écarter toute idée de rapprochement, et dit
-qu'elle croyait avoir reçu ce jour-là les offres d'un commis-voyageur
-dont elle ne savait même pas le nom.</p>
-
-
-<div class="chapter"></div>
-<h2 class="nobreak">XIII</h2>
-
-
-<h3>Journal de Comtois.</h3>
-
-<div class="date">Mauzères, 10 septembre 18&hellip;</div>
-<p>J'avais bien raison de penser que j'aurais du désagrément
-avec mon artiste. Ce n'est pas qu'il soit mauvais
-garçon: c'est, au contraire, un bien bon enfant, et que
-je considère comme un vrai camarade. Mais tous les artistes
-sont, ou des toqués ou des canailles. Le mien est
-dans les toqués. Il me fait volter de Mauzères à Vaucluse,
-et de Vaucluse à Mauzères, le temps de défaire sa valise,
-de brosser son habit et de refaire sa valise. Par bonheur
-que je m'étais dépêché d'aller voir la fontaine de M. de
-Pétrarque; sans quoi, je ne l'aurais pas vue. Si ce n'est
-que je crois qu'il a de l'amitié pour moi, je me demanderais
-pourquoi il me garde, car je ne lui sers qu'à le
-raser, et encore faut-il que je le guette pour l'empêcher
-de se raser lui-même. Je pense bien qu'il n'a pas toujours
-eu le moyen de se faire servir et qu'il n'en a pas
-l'habitude. Mais il paraît bien qu'il a celle de courir et
-d'échiner son monde, car je suis sur les dents, qui, par
-parenthèse, me font toujours bien mal.</p>
-
-
-<h3>Narration.</h3>
-
-<p>Adriani reçut, à Valence, un nouveau billet de Laure.</p>
-
-<p>«Ne soyez pas inquiet, lui disait-elle, je suis en
-route; mais la pauvre Toinette a une de ces migraines
-violentes qui exigent vingt-quatre heures de repos. Je
-la soigne, afin d'arriver plus vite. Je serai au Temple
-mardi soir.»</p>
-
-<p>Adriani avait donc trente-six heures d'avance sur
-Laure. Il les mit à profit pour lui ménager une surprise.
-Il s'arrêta une matinée à Valence et mit à contribution
-tous les magasins de la ville pour se procurer des meubles,
-des rideaux, des vases d'ornement, des tapis, tout
-ce qu'il put trouver de moins pacotille, dans la pacotille
-que Paris fournit à la province. Comtois eut l'esprit de
-découvrir un <i>bric-à-brac</i> où son maître fit main basse
-sur d'assez belles choses. En cette circonstance, Comtois,
-malgré son éternel mal de dents, sut se rendre utile.
-Il marchanda, paya, fit emballer et charger les <i>colis</i>, et
-fit gagner beaucoup de temps par l'ordre qu'il apporta
-dans ces détails. Adriani voulait aussi des fleurs. Comtois
-courut d'un côté, tandis qu'il courait de l'autre, et
-les pépiniéristes des faubourgs livrèrent des caisses d'orangers
-et de grenadiers en fleurs, des lauriers-roses, des
-dahlias, des héliotropes, des verveines, enfin ce qu'on
-peut trouver à peu près partout maintenant, mais en
-assez grande quantité pour rajeunir l'aspect du triste
-jardin du Temple.</p>
-
-<p>Un bateau prit ce chargement, et Adriani gagna Tournon
-pour disposer aussitôt les moyens de transporter par
-terre sans interruption.</p>
-
-<p>Presque tout arriva sans encombre. L'artiste et son
-valet de chambre, aidés d'ouvriers pris à la journée, arrangèrent
-à la hâte le pauvre manoir dont Laure avait
-subi la laideur et l'incommodité avec tant d'indifférence.
-Il y eut bien des rideaux trop longs, des tentures mal
-ajustées, mais les murs noircis du rez-de-chaussée disparurent
-sous les étoffes, et le carreau disjoint sous les
-tapis. Les orties, qui croissaient jusqu'au seuil du vestibule,
-furent arrachées. Le sable s'étendit partout aux
-abords de la maison. Les caisses d'arbustes furent disposées
-en massifs d'un aspect agréable, les plates-bandes
-reçurent les pots de fleurs. De grands vases de terre
-cuite, d'une forme assez heureuse, meublèrent de fleurs
-les coins du salon et les embrasures des fenêtres. Des
-candélabres et des lustres de même matière et d'une
-égale simplicité, mais dont le ton de glaise se mariait
-bien aux guirlandes de lierre qu'Adriani y enroula lui-même,
-prirent ce sentiment de la grâce que l'artiste sait
-donner aux moindres choses. Enfin, dans l'espace d'un
-jour, tout fut transformé comme par enchantement dans
-la demeure de Laure, et les ouvriers furent congédiés au
-coucher du soleil, afin qu'elle y trouvât la solitude et le
-silence qu'elle aimait.</p>
-
-<p>Comtois resta le dernier pour épousseter, pour enlever
-les brins de mousse et les feuilles de rose restées
-sur le tapis, pour allumer le feu parfumé de branches résineuses,
-pour donner aux draperies le coup de main
-du maître. Puis il se retira, assez satisfait des éloges
-d'Adriani, pour aller coucher à Mauzères et y annoncer
-son maître, qui n'avait pas encore pris le temps de s'y
-montrer. Pourtant Comtois, qui avait l'habitude de se
-plaindre, se plaignit dans son journal, comme on l'a vu
-au commencement de ce chapitre, d'être éreinté et de
-n'avoir rien à faire. Il ne fit aucune mention des embellissements
-du Temple. Ayant deviné très au-delà de la
-réalité, et commençant à ressentir pour <i>son artiste</i> une
-sorte d'attachement, il ne voulut pas gloser davantage
-sur ses amours. En outre, Comtois comptait pour rien
-d'avoir travaillé comme un nègre toute la journée, et ce
-qu'il appelait être utile à son maître eût consisté, selon
-lui, en dorloteries à sa personne, accompagnées de <i>conversations
-intéressantes</i>. La conversation était le rêve de
-Comtois, et toute préoccupation contraire de la part de
-ses maîtres lui paraissait constituer le délit d'ingratitude.</p>
-
-<p>Quand Adriani se trouva seul dans le petit salon rajeuni
-et parfumé du Temple, il essaya le piano, qu'il
-avait fait tirer de sa caisse et replacer au centre de l'appartement.
-Le local était devenu moins sonore; le chant,
-plus voilé, semblait plus intime et plus mystérieux. Puis,
-accablé de fatigue, l'artiste se jeta sur une chaise dans
-un coin. Il ne voulait pas fouler le premier divan de
-velours réservé à Laure. Il regardait l'ensemble de son
-ornementation, que vingt bougies allumées rendaient
-plus gaie. Il se rappelait le moment où il était entré
-en ce lieu après la fuite de Laure, et, comparant l'effroi
-et la détresse qu'il avait éprouvés à l'espoir et à la joie
-qu'il y apportait maintenant, il regardait dans cette vie
-de quatre ou cinq jours comme dans un rêve.</p>
-
-<p>&mdash;Et si elle n'arrivait pas! se dit-il tout à coup; si
-c'était elle qui fût malade!&hellip; un accident en voyage&hellip;
-non! mais la volonté de sa belle-mère, des ménagements,
-des devoirs&hellip;</p>
-
-<p>Il imagina tout, plutôt qu'un manque de foi; mais une
-terreur vague s'emparait de lui à chaque minute qui
-s'écoulait. Enfin, vers neuf heures, il entendit le roulement
-lointain d'une voiture. Il s'élança dehors. Laure
-arrivait en effet. Elle avait trouvé, au relais de poste, les
-mulets de sa ferme conduits par le vieux Ladouze,
-qu'Adriani avait envoyé d'avance à sa rencontre pour la
-mener par la traverse inévitable. S'il en eût eu le temps,
-Adriani aurait fait faire un chemin.</p>
-
-<p>La surprise de Laure fut bien vive et bien douce quand
-elle vit le miracle accompli dans sa demeure. Quelques
-jours auparavant, elle ne s'en serait peut-être pas aperçue;
-mais elle vit tout par les yeux du c&oelig;ur. Aucune
-prévoyance, aucune recherche ne lui échappa. En entrant
-dans le salon et en voyant le piano ouvert, elle
-chercha des yeux l'enchanteur.</p>
-
-<p>&mdash;Où est-il donc? s'écria-t-elle.</p>
-
-<p>&mdash;Monsieur&hellip; monsieur chose? lui dit Mariotte, qui
-ne pouvait retenir aucun nom; il était là tout à l'heure,
-et il a bien travaillé toute la journée pour faire arranger
-tout ce que madame avait été acheter à la ville. Il a dit
-bien des fois: «Tâchez que madame soit contente!» Il
-s'est occupé de tout, même du souper qui attend madame;
-il m'a dit de ne mettre que deux couverts et il est
-parti; mais voilà ce qu'il m'a donné pour madame.</p>
-
-<p>C'était un billet.</p>
-
-<p>«Laure, lui disait-il, quand vous daignerez me recevoir,
-envoyez Mariotte par le sentier des vignes.»</p>
-
-<p>&mdash;Tout de suite, dit Laure à Mariotte, courez!&mdash;Et
-chère Toinette, mets un troisième couvert.</p>
-
-<p>Mariotte n'alla pas loin, Adriani attendait à l'entrée de
-la première vigne. Il n'exigeait pas, dans sa pensée,
-d'être appelé si vite; mais, du revers du coteau, il écoutait
-le doux bruit de l'arrivée de sa maîtresse, et il contemplait
-avec délices la petite lueur que l'éclairage de la
-maison faisait monter derrière les pampres noirs au sommet
-du ravin. Il se rappelait que, si, le lendemain de
-son arrivée à Mauzères, il n'eût remarqué cette lueur et
-demandé à un garde-chasse si c'était le lever de la
-lune, il n'eût peut-être jamais connu Laure. C'était la
-réponse de cet homme qui lui avait fait ralentir le pas
-et entendre la voix pénétrante de la désolée.</p>
-
-<p>Combien de fois, depuis, Adriani, en prenant ou évitant
-le sentier, avait interrogé ce point rapproché de
-l'horizon, pour savoir si l'on dormait ou si l'on veillait
-au Temple? Bien peu de fois en réalité, puisque si peu
-de jours séparaient l'envahissement de cet amour de sa
-première éclosion; mais ces jours d'enivrement sont si
-pleins, qu'ils semblent résumer des siècles.</p>
-
-<p>Jusque-là, la maison, peu éclairée, s'était signalée
-quelquefois à l'approche d'Adriani par un reflet si faible
-que, pour des yeux indifférents, il eût été insaisissable.
-En ce moment elle brillait comme un phare, malgré les
-rideaux dont il l'avait en quelque sorte voilée; mais le
-feu de la cuisine de Mariotte projetait sa lueur aux alentours,
-et c'était comme un heureux présage dans le ciel,
-comme une fanfare de vie dans l'habitation.</p>
-
-<p>Adriani bondit de joie en voyant arriver Mariotte.
-Surprise dans l'obscurité, elle poussa un cri si vigoureusement
-accentué, que Laure l'entendit du salon, et,
-facilement frappée de l'attente de quelque catastrophe
-comme celle qui lui avait enlevé Octave, elle sortit et
-courut impétueusement à la rencontre d'Adriani.</p>
-
-<p>C'était la première fois, depuis trois ans, qu'elle éprouvait
-une émotion vive, produite par un fait extérieur, et
-que son corps engourdi reprenait le mouvement de la
-course. Elle tomba essoufflée, tremblante, dans les bras
-d'Adriani, mais rajeunie, en fait, de cent ans de langueur
-qui s'étaient amassés sur sa tête.</p>
-
-<p>Ce fut, relativement au passé, le plus doux moment
-de la vie de l'artiste. Laure, revenue de son effroi,
-pleura, mais c'était de joie. Elle entraîna d'un pas
-rapide Adriani au salon. Elle regarda et admira tout
-naïvement, appuyée sur son bras, et s'extasiant comme
-eût fait une provinciale, mais comprenant comme une
-artiste en quoi le goût avait triomphé du manque d'éléments
-de luxe. Elle voulut voir aux flambeaux le parterre
-improvisé autour de la maison, et, quand Mariotte
-annonça que le souper était servi, elle admira encore
-toutes les petites merveilles qui avaient rendu la salle à
-manger presque élégante et l'aspect de la table moins
-cénobitique. Comtois avait dépisté, chez le bric-à-brac
-de Valence, un service à peu près complet en
-vieille faïence ornée, très-belle, et quelques autres
-objets provenant, selon toute apparence, de la saisie ou
-du pillage de quelque mobilier seigneurial à l'époque
-révolutionnaire. Mariotte avait lavé, frotté et un peu
-cassé toute la journée. En somme, la petite salle était
-riante, éclairée, séchée. Des bandes d'indienne à fleurs
-roses, attachées aux murs par quelques clous plantés à
-la hâte dans les corniches, cachaient l'affreux papier
-jaune d'ocre en lambeaux, et donnaient l'air de fraîcheur
-et de propreté qui est, en somme, le seul luxe nécessaire.</p>
-
-<p>C'était toute une révolution dans la vie d'une femme
-qui, naguère, n'eût pas songé à faire replacer une vitre
-dont l'absence l'enrhumait à son insu, que d'accepter
-avec plaisir ce retour aux délicatesses de la vie. Les délicatesses
-de l'âme, dont celles de ce bien-être matériel
-étaient l'expression, touchaient profondément aussi cette
-veuve dont l'époux rude, lourd et stoïque, avait raillé et
-presque méprisé les tendres prévenances. Adriani donnait
-à Laure le genre de soins qu'elle avait offerts en
-vain à Octave. Il aimait donc comme elle comprenait
-qu'on dût aimer.</p>
-
-<p>Laure eut comme un attendrissement enjoué pendant
-le souper. Elle avait l'esprit libre, aussi présent que si
-elle n'eût jamais senti les atteintes d'une paralysie morale.
-Elle ne ressentait aucune fatigue de son voyage.
-Cependant elle était réellement fatiguée, et, pendant le
-dessert, la joue appuyée sur sa main, l'&oelig;il appesanti sous
-ses longues paupières, la bouche rosée et souriante,
-elle s'assoupit au son de la voix d'Adriani, qui causait
-gaiement avec Toinette.</p>
-
-<p>&mdash;Ah! mon cher enfant, dit la pauvre Muiron en
-baissant la voix, que de folies vous nous faites faire!
-Mais aussi que de miracles vous savez faire! Si la marquise
-nous voyait là, tous trois, je crois que ses grands
-yeux d'émail nous changeraient en statues; mais, après
-tout, quoi qu'elle dise et quoi qu'il arrive, j'ai tant de
-joie de voir ma Laure guérie, que je danserais si je n'avais
-peur de la réveiller. Car elle dort, monsieur! Et
-voilà une chose qui ne lui est pas arrivée depuis son
-malheur, de s'assoupir avant trois ou quatre heures du
-matin! Si elle dort toute une nuit, je dirai que vous
-êtes un magicien. Et voyez donc comme elle est belle,
-comme elle a l'air heureux! Elle a sa figure d'enfant.
-Elle était jolie comme cela dans son berceau. Ah! tenez,
-si elle se met véritablement à vous aimer, vous serez
-bien tout ce qui vous plaira, prince ou baladin: moi, je
-vous aimerai aussi de toute mon âme pour me l'avoir
-sauvée.</p>
-
-<p>La Muiron dit encore à Adriani bien des choses encourageantes.
-Elle lui raconta que la marquise avait déjà
-maintes fois tourmenté Laure depuis un an pour l'engager,
-non pas à se marier tout de suite, mais à en accepter
-l'idée, et elle l'avait fait obséder des hommages de
-plusieurs prétendants plus ou moins désagréables. Il y
-en avait pourtant deux <i>fort bien</i>, disait Toinette: jeunes,
-riches, aussi beaux garçons qu'Octave et plus civilisés.
-Laure avait été révoltée, indignée intérieurement de
-leurs prétentions. Elle les avait découragés dès le premier
-jour. Aussi, je désespérais de la voir jamais se
-consoler, ajoutait Toinette; je me demandais quel <i>demi-dieu</i>
-il fallait être pour lui ouvrir les yeux, et, si vous y
-réussissez, je me dirai que vous êtes un dieu tout entier.</p>
-
-<p>Lorsque Toinette sut, peu à peu, l'histoire d'Adriani,
-elle ne combattit plus ses espérances par d'inutiles appréhensions.
-Elle souhaita vivement que les préjugés de la
-marquise fussent comptés pour rien, et son rôle se concentra
-dans celui d'avocat et de panégyriste enthousiaste
-du jeune artiste auprès de sa maîtresse.</p>
-
-<p>Des jours heureux, mais trop vite troublés, se levèrent
-sur la destinée d'Adriani. Laure lui avait fait promettre
-de ne lui adresser aucune question sur l'avenir, pendant
-toute la semaine qu'elle venait lui consacrer. Elle consentait
-à l'écouter plaider la cause de son amour, à
-mettre à l'épreuve sa soumission et son dévouement de
-tous les instants. Était-elle encore incertaine au dedans
-d'elle-même? Pouvait-elle résister à tant d'éloquence
-vraie, à tant d'attentions exquises, à tant de respects et
-de charmes d'intimité que l'artiste sut mettre au service
-de sa passion? Et si elle n'y résistait plus intérieurement,
-si elle prenait confiance en elle-même, si elle associait
-son avenir au sien, pourquoi tardait-elle à le lui dire?
-Parfois Adriani, dont l'âme jeune et bouillante avait
-peine à s'identifier aux accablements de cette âme
-éprouvée, s'imagina que Laure obéissait à un instinct
-de coquetterie légitime et retardait sa joie pour lui en
-faire sentir le prix. Il en fut heureux et fier: cette douce
-et naïve fierté de Laure lui semblait le réveil de la nature
-dans le c&oelig;ur de la femme.</p>
-
-<p>Mais il n'en était point encore ainsi. Laure était plus
-parfaite et moins heureuse qu'elle ne semblait. Elle ne
-faisait ni désirer ni attendre; elle attendait, elle désirait
-encore elle-même le réveil complet de son être. Il y
-avait en elle une ténacité singulière et difficile à vaincre,
-pour une situation donnée dans la vie morale. Aveuglément
-dévouée dans ses affections, elle savait si bien ne
-pouvoir plus se reprendre, qu'elle était réellement tremblante
-à la pensée de se donner. Elle se faisait de l'amour
-partagé une si haute idée, qu'elle avait comme
-une terreur religieuse à l'entrée du sanctuaire. Plus jalouse
-d'elle-même qu'Adriani ne se sentait fondé à l'être,
-elle craignait d'apercevoir dans ses souvenirs l'ombre
-d'Octave la disputant à un nouvel amour. Et, comme
-chaque jour atténuait cette image pour grandir celle d'Adriani,
-comme chaque point de comparaison était à l'avantage
-triomphant et incontestable de ce dernier, elle
-se disait que, plus elle attendrait, plus elle serait digne
-de lui. Elle eût regardé comme un crime, envers cet
-amant si abandonné à son empire, de récompenser
-tant de flamme pure par une tendresse équivoque ou
-insuffisante.</p>
-
-<p>&mdash;Non, non, lui dit-elle à la fin de la semaine promise,
-je ne veux pas vous aimer à demi. Une passion
-qui n'est pas payée par une passion équivalente est un
-supplice. A Dieu ne plaise que je vous le fasse connaître!
-Attendons encore. Ne sommes-nous pas bien ici?</p>
-
-<p>Adriani, qui craignait qu'elle ne parlât de séparation,
-la remercia avec ivresse. Elle prit son bras et lui dit:</p>
-
-<p>&mdash;Sortons de l'enclos; vous me l'avez fait si joli et si
-précieux, que je m'y trouve bien; mais je me souviens
-maintenant de m'y être enfermée volontairement par
-suite de je ne sais qu'elle manie monastique. Je veux
-secouer toutes ces lâches fantaisies. Venez! nous prendrons
-possession ensemble de ces collines où je ne me
-suis encore promenée qu'avec les yeux.</p>
-
-<p>En marchant, elle admira avec lui, au coucher du soleil,
-la beauté du pays environnant, et, du sommet d'une
-éminence, elle vit les tourelles de Mauzères.</p>
-
-<p>&mdash;Cela me paraît bien joli, lui dit-elle, et c'est si
-près! Ah! pourquoi cela n'est-il pas à vous! nous pourrions
-passer l'automne dans ce pays. Nous nous verrions,
-comme à présent, tous les jours, sans scandaliser
-personne, et je crois que nulle part ailleurs nous ne serions
-plus libres. Je ne crains pas l'opinion, moi, et je
-saurais la braver s'il le fallait; mais je n'aime pas les
-agressions inutiles et qui semblent provoquer l'attention.
-Le bonheur n'est pas arrogant. Il sait bien qu'on le
-jalouse et qu'il humilie ceux qui n'ont pas su le trouver.
-Le mien aimerait à se cacher, non par lâcheté, mais
-par modestie.</p>
-
-<p>&mdash;Mauzères sera à moi, se dit Adriani.</p>
-
-<p>Dès le soir même, en se retrouvant auprès du baron,
-il amena la conversation avec lui sur les agréments de
-sa propriété, feignant de s'intéresser beaucoup aux
-questions agricoles et domestiques qui partageaient sa
-vie avec le <i>commerce des Muses</i>. Le baron tira de son
-sein un de ces problématiques soupirs qui n'appartiennent
-qu'aux propriétaires, et lui dit:</p>
-
-<p>&mdash;Hélas! mon ami, tout cela est bel et bon; mais le
-proverbe dit vrai: «Qui a terre, a guerre!» Vous me
-croyez ici le plus heureux des hommes; eh bien, si je
-trouvais de ma propriété ce qu'elle vaut (je ne dis pas ce
-qu'elle m'a coûté en embellissements et réparations),
-je bénirais l'acquéreur qui me débarrasserait de mes
-soucis.</p>
-
-<p>Le baron hésita un peu avant de continuer; mais,
-voyant qu'Adriani l'écoutait avec intérêt:</p>
-
-<p>&mdash;Je vais vous confier ma position comme à un ami,
-lui dit-il: je dois presque autant que je possède.</p>
-
-<p>&mdash;Quoi! vous si sage? dit Adriani en souriant.</p>
-
-<p>&mdash;Mon cher enfant, la poésie est un goût ruineux!
-Vous l'ignorez, vous qui cumulez l'ode et le chant; mais
-sachez que les vers ne se vendent point et que les succès
-purement littéraires coûtent à un homme la bourse
-et la vie. Mes poëmes sont lus, mais si peu achetés, qu'il
-m'a fallu faire tous les frais de publication, lesquels ne
-me sont jamais rentrés. Je n'ai pas voulu, en les offrant
-aux éditeurs, mettre ma renommée à la merci de leurs
-intérêts. J'ai beaucoup écrit, beaucoup imprimé, ne m'inquiétant
-pas d'encombrer la boutique des libraires,
-pourvu que la critique et le public fussent tenus en haleine,
-et que mon nom se fît au prix de ma fortune. Je
-ne m'en repens pas. J'ai préféré l'art à la richesse.
-N'ayant, Dieu merci, ni femme ni enfants, quel plus
-noble usage pouvais-je faire de mes biens que de les répandre
-dans mon Hippocrène? J'aimais aussi le commerce
-des lettrés. J'ai vécu à Paris, j'ai ouvert un salon,
-j'ai donné des dîners, des soirées littéraires. J'ai rendu
-des services aux artistes; j'ai voyagé pour retremper
-mon inspiration et pouvoir chanter <i>ex professo</i> les merveilles
-de la nature et des antiques civilisations. Que
-vous dirai-je? on m'a cru riche parce que j'ai mangé
-mon fonds avec mon revenu et que j'ai eu la libéralité
-des vrais riches. Je n'avais pourtant qu'une fortune médiocre,
-et le peu qui m'en reste est grevé d'hypothèques;
-je vis encore honorablement; mais chaque année
-fait la boule de neige, et je serai bientôt forcé de vendre
-Mauzères, qui est tout ce que j'ai, pour payer le capital
-et les intérêts arriérés de mes dettes.</p>
-
-<p>&mdash;Eh bien, vendez Mauzères sans attendre que le
-mal empire.</p>
-
-<p>&mdash;Sans doute, sans doute! il faudrait le pouvoir!</p>
-
-<p>&mdash;Qui vous en empêche?</p>
-
-<p>&mdash;Ma fâcheuse position, qui est enfin connue dans le
-pays, et qui fait qu'on attend le jour de l'expropriation
-pour acheter à meilleur compte. Et puis la baisse de
-prix que des intempéries particulières et des mortalités
-de bestiaux ont amenée dans nos localités et qui est si
-considérable, que je me trouverais réduit à néant. Par
-exemple, Mauzères vaut trois cent mille francs; je ne
-le vendrais peut-être pas cent cinquante mille cette année.
-Je serais littéralement sans pain, puisque, devant
-deux cent mille francs, je n'aurais pas même de quoi
-désintéresser mes créanciers. C'est grave! je ne suis
-plus jeune, et, s'il me fallait subir l'humiliation des poursuites,
-je me brûlerais la cervelle.</p>
-
-<p>&mdash;Ainsi, en vendant Mauzères aujourd'hui trois cent
-mille francs, si cela était possible, vous auriez encore
-cent mille francs pour vivre?</p>
-
-<p>&mdash;Je m'estimerais fort heureux; car, avec les intérêts,
-dont je paye seulement une partie, je n'ai pas le
-revenu de cette somme.</p>
-
-<p>&mdash;Eh bien, mon ami, voulez-vous me vendre Mauzères?</p>
-
-<p>&mdash;A vous, mon cher Adriani? Non. Pour la moitié de
-la somme qu'il me faudrait, vous trouverez, en ce moment,
-vingt propriétés dans ce pays-ci, qui seront de la
-même valeur.</p>
-
-<p>&mdash;N'importe, dit Adriani, j'aime Mauzères et je paye
-la convenance: c'est rationnel et légitime.</p>
-
-<p>&mdash;Vous me sauvez! s'écria le baron.</p>
-
-<p>Mais il eut un scrupule d'honnête homme et se ravisa.</p>
-
-<p>&mdash;Non, non, reprit-il, je ne dois pas vous laisser faire
-cette folie! vous avez deux motifs pour la faire: votre
-amour d'abord, je le devine de reste; et puis la généreuse
-idée de sauver un ami!</p>
-
-<p>&mdash;Ce sont deux excellents motifs, et je n'en connais
-pas de meilleurs sur la terre. N'en ayez pas de scrupule:
-Mauzères vaut, en dehors de votre position précaire et
-d'un moment de crise particulière à cette province, trois
-cent mille francs.</p>
-
-<p>&mdash;Sur l'honneur!</p>
-
-<p>&mdash;Vous l'avez dit, cela me suffit sans aucun serment
-de votre part; je ne vous interroge plus, je raisonne. Je
-dis donc que, dans deux ou trois ans (avant peut-être),
-cet immeuble aura recouvré toute sa valeur. Je ne serai
-donc point lésé, et le service que je vous rends peut être
-considéré comme une simple avance de fonds. Aimez-vous
-cette résidence? restez-y, et permettez-moi seulement
-de vous la solder et d'y demeurer avec vous.</p>
-
-<p>&mdash;Non, non, dit le baron. Je brûle de vivre à Paris;
-je me rouille, je m'étiole ici. Oh! mes cinq mille livres
-de rente et Paris, voilà mon rêve depuis dix ans!</p>
-
-<p>Il y eut cependant encore un certain combat de délicatesse
-entre les deux amis. Adriani insista si bien, que
-le baron céda et laissa voir autant d'empressement pour
-vendre qu'Adriani en éprouvait pour acheter.</p>
-
-
-<div class="chapter"></div>
-<h2 class="nobreak">XIV</h2>
-
-
-<p>Dès le lendemain, Adriani et M. de West se rendirent à
-Tournon, chez M. Bosquet, banquier et ami de celui-ci,
-qui, sur les preuves de solvabilité que lui fournit l'artiste,
-et sur la caution morale du baron, versa cent mille
-francs à ce dernier et s'engagea à satisfaire tous ses
-créanciers dans la huitaine, à la condition <i>qu'il serait
-subrogé dans leurs hypothèques sur la terre de Mauzères
-et dans le privilége du vendeur</i>, au cas où les fonds d'Adriani
-ne lui seraient pas encore remboursés.</p>
-
-<p>Adriani était d'autant plus à même d'inspirer confiance
-entière, qu'il présentait à M. Bosquet une lettre de Descombes,
-datée du 12 septembre, et reçue à l'instant même,
-qui l'entretenait de sa situation financière et se résumait
-ainsi (c'était la réponse à une lettre que nous n'avons
-pas cru nécessaire de rapporter, dans laquelle Adriani,
-sans lui indiquer le mode de placement de ses fonds,
-lui disait rêver l'acquisition d'une maison de campagne):</p>
-
-<p>«Te voilà à la tête de cinq cent mille francs, et tu n'as
-point de dettes. Pour toi, c'est la richesse. Cependant, si
-tu étais tenté de doubler, de tripler peut-être ton capital,
-je me ferais fort d'y réussir avant peu de jours. Je
-résiste à la tentation devant ta philosophie et tes rêves
-champêtres. Achète donc une Arcadie, si tu la trouves
-sous ta main. Je tiendrai les fonds à ta disposition, à la
-première requête.»</p>
-
-<p>Le soir, Adriani courut chez Laure. Elle ne s'était pas
-inquiétée de son absence durant la journée. Il l'avait
-prévenue par un billet, sans lui dire de quoi il était
-question; mais elle avait trouvé le temps mortellement
-long, et elle se hâta de le lui dire avec la naïveté joyeuse
-d'un malade qui annonce à son médecin les symptômes
-évidents de sa guérison.</p>
-
-<p>&mdash;Mauzères est à moi, lui dit Adriani en lui baisant
-les mains. Tant que vous voudrez rester au Temple, et
-toutes les fois que vous y voudrez revenir, je pourrai
-être là sous votre main, sous vos pieds, sans que mon
-bonheur d'être votre esclave soit trahi par des invraisemblances
-de situation.</p>
-
-<p>Laure fut un instant partagée entre la reconnaissance
-et la crainte. C'était presque un mariage que cet arrangement,
-et elle se reprochait l'entraînement de la veille.
-Adriani la devina et se hâta de lui dire que cette affaire
-était pour lui un sage placement, et qu'en outre elle
-rendait un grand service à M. de West.</p>
-
-<p>&mdash;Si mon voisinage venait à vous inquiéter, ajouta-t-il,
-je n'habiterais jamais Mauzères sans votre ordre.</p>
-
-<p>&mdash;Ah! mon ami, s'écria Laure en lui prenant les
-deux mains avec effusion, vous m'aimez trop! Que ferai-je
-pour le mériter?</p>
-
-
-<h3>Journal de Comtois.</h3>
-
-<div class="date">16 septembre 18&hellip;</div>
-<p>Voilà bien des choses étonnantes. Mon artiste est
-riche. Il achète Mauzères, il tire des mille et des cents
-de sa poche, et M. le baron de West l'appelle son sauveur,
-quand il croit qu'on n'écoute pas ce qu'ils disent.
-Je ne sais pas trop si je resterai ici, moi, au cas que
-M. Adriani veuille y rester longtemps. Je ne déteste pas
-la campagne; mais, comme dit le baron, on s'y rouille
-beaucoup. Il est vrai que M. Adriani prendrait peut-être
-ma femme comme cuisinière et que je ferais élever mes
-enfants dans la campagne, ce qui me ferait une économie.
-Mais il faut voir comment ça tournera. Je ne
-peux pas croire qu'un artiste ait gagné tant d'argent par
-des moyens naturels. Celui-là est bien gentil et bien
-honnête homme, mais enfin ce n'est pas grand'chose.</p>
-
-
-<h3>Lettre de Descombes à Adriani.</h3>
-
-<div class="date">14 septembre.</div>
-<p>Je te disais, avant-hier, d'acheter ton Arcadie. Attends
-un peu; je tiens une si magnifique opération, qu'il faudrait
-être insensé pour ne pas t'y associer. Tu m'as dit
-de placer comme je l'entendrais, tout en me défendant
-de chercher à t'enrichir davantage; mais il y a des coups
-de fortune qui sont des placements si sûrs, que je me reprocherais
-éternellement de ne t'avoir pas fait gagner
-cent pour cent quand je le pouvais. Dors tranquille; demain
-ou après-demain, tu seras millionnaire.</p>
-
-
-<h3>Narration.</h3>
-
-<p>Adriani dormit tranquille, après toutefois avoir répondu,
-courrier par courrier, à son ami, pour lui confirmer
-la nouvelle qu'il avait acheté à Mauzères et qu'il
-avait disposé sur lui d'une somme de trois cent mille
-francs, remboursable, dans la huitaine, à M. Bosquet, de
-Tournon. Son premier avis, daté du 14 et parti de Tournon
-même, avait déjà dû parvenir à Descombes au moment
-où il le lui réitérait.</p>
-
-<p>Adriani, avec son désintéressement et sa libéralité,
-n'était pas une tête faible comme il plaît aux gens avides
-de qualifier indistinctement les caractères nobles et les
-imbéciles. Il s'était ruiné de gaieté de c&oelig;ur dans la première
-phase de sa jeunesse, mais non pas sans avoir
-conscience de ses sacrifices. Il s'était jeté dans le plaisir,
-mais non dans les vanités stupides qui ne sont pas
-le plaisir, et, s'il eût fait ses comptes, il eût pu constater
-que ces entraînements avaient toujours eu un but d'amour,
-d'amitié ou de charité, de poésie ou de confiance
-chevaleresque, auprès duquel ses satisfactions matérielles
-n'avaient eu qu'une faible part dans le désastre.</p>
-
-<p>Il s'était rendu compte de ses risques, il les avait affrontés
-et subis avec une philosophie enjouée. Il comprenait
-donc sa situation présente et ne se serait pas exposé
-à un risque nouveau, du moment que sa nouvelle
-fortune était à ses yeux un moyen de liberté dans le
-rêve de son amour. Il ne s'effraya pas de la lettre de Descombes,
-et cependant il se hâta de lui renouveler son injonction.</p>
-
-<p>Il passa la journée du lendemain auprès de Laure.
-Elle était plus belle que de coutume, et, en quelque sorte,
-radieuse. Chaque jour amenait un progrès immense.
-Elle se décida à chanter avec lui, et ce fut un ravissement
-nouveau pour l'artiste. Elle chantait, non pas avec autant
-d'habilité, mais avec autant de pureté et de vérité
-qu'Adriani lui-même, dans l'ordre des sentiments doux
-et tendres. Adriani savait à quoi s'en tenir sur le mérite
-des difficultés vaincues. La plupart des cantatrices de
-profession sacrifient l'accent et la pensée aux tours de
-force, et, dans les salons de Paris ou de la province, la
-jeune fille ou la belle dame qui a su acquérir la roulade
-à force d'exercice éblouit l'auditoire en écrasant du coup
-la timide romance de pensionnaire.</p>
-
-<p>A ces talents misérables et rebattus, Adriani préférait
-de beaucoup la chanson de la villageoise qui tourne son
-rouet ou berce son poupon. Il avait rarement éprouvé
-des jouissances complètes en écoutant les autres artistes;
-il eût pu compter ceux qui l'avaient transporté par le
-beau dans le simple, et par le grand dans le vrai. Il eut
-un de ces transports de joie en découvrant chez Laure un
-instinct supérieur et des facultés d'interprétation que les
-leçons avaient pu développer, mais non créer en elle.
-Ce n'était pas la première élève de tel ou tel professeur
-faisant dire, à chaque effort de la manière: «Je te reconnais,
-méthode!» C'était une individualité adorable,
-qui s'était aidée de la connaissance scientifique suffisante
-pour se produire vis-à-vis d'elle-même, dans sa nature
-d'intelligence et de c&oelig;ur; c'était une de ces puissances
-d'élite que, dans toute une vie, l'on rencontre tout au
-plus deux ou trois fois, pour vous faire entendre ce qu'on
-a dans l'âme.</p>
-
-<p>Adriani fut heureux surtout de constater que cette individualité
-avait dû comprendre la sienne propre, jusque
-dans ses plus exquises délicatesses. C'est toujours une
-souffrance secrète pour un artiste que de se voir admiré
-et applaudi sur la foi d'autrui, ou par rapport à celles de
-ses qualités qu'il estime le moins. Jusque-là, il avait
-senti, chez Laure, une intelligence éclairée par le c&oelig;ur
-autant que par des connaissances spéciales; mais il ne
-savait pas qu'un génie égal au sien lui tenait compte de
-tous les trésors qu'il lui prodiguait dans le seul but de la
-distraire et de lui être agréable. Il se vit apprécié comme
-il ne l'avait jamais été par aucun public, et tout ce qu'il
-put lui dire fut de s'écrier:</p>
-
-<p>&mdash;Ah! j'ai trouvé ma s&oelig;ur. Je deviendrai artiste!
-Quelles heures délicieuses, quelles journées remplies,
-quelle fusion d'enthousiasme, quelle identification d'expansion
-sublime rêva l'artiste en descendant vers Mauzères
-par le sentier des vignes, au lever de la lune! Des
-ch&oelig;urs célestes chantaient dans les nuages pâles, et tous
-les échos de son âme étaient éveillés et sonores.</p>
-
-<p>Il trouva le baron occupé à ranger ses papiers et à
-faire son triage définitif. Le brave homme était bien consolé
-de ne pouvoir intituler son volume: <i>la Lyre d'Adriani</i>.
-Il rêvait de faire le livret d'un opéra.</p>
-
-<p>&mdash;Quel dommage que vous soyez riche! dit-il à son
-hôte; vous seriez premier sujet à l'Opéra, et quel rôle
-j'ai là pour vous!</p>
-
-<p>Il touchait tour à tour son front et les feuilles volantes
-de son sujet ébauché. Adriani tremblait qu'il ne voulût
-lui en faire part. Heureusement, le baron n'avait
-pas cette détestable pensée.</p>
-
-<p>&mdash;Nous en reparlerons quand vous viendrez à Paris,
-reprit-il; car vous ne passerez pas l'hiver ici!</p>
-
-<p>&mdash;Ce n'est pas probable, dit Adriani au hasard et
-pour le faire patienter.</p>
-
-<p>&mdash;Oui, oui, je vous communiquerai cela là-bas, et
-vous me donnerez conseil. J'aurai préparé mon terrain.
-Je connais tout le personnel administratif et artiste des
-théâtres lyriques; j'aurai un tour de faveur quand je
-voudrai. Tenez, mon enfant, vous ne m'avez pas seulement
-sauvé de ma ruine, vous avez fait ma fortune. Je
-périssais ici; forcé de m'annihiler dans les soucis matériels,
-je n'avais plus d'inspiration! Oh! ne dites pas le
-contraire! je le sais, je me connais, allez! Eh bien, je
-vais refleurir au soleil de l'intelligence! Je ne suis pas
-fait pour cette vie bourgeoise et rustique. Je me suis
-trompé quand j'ai cru que la solitude et le soleil du Midi
-me seraient favorables. Je suis une plante du Nord, moi,
-et je me sens étranger ici. Il me faut le brouillard mystérieux
-et le tumulte harmonieux des grandes villes; il
-me faut la conversation, l'échange des idées, les émotions
-vigoureuses de l'art et les luttes de l'ambition littéraire.
-Vous verrez, vous verrez! Débarrassé des sales
-paperasses d'huissier et de notaire, je vais m'élancer
-dans ma sphère véritable. J'aurai du succès, et de la
-gloire, et de l'argent! car il en faut, voyez-vous, pour
-soutenir la dignité de l'art. Quand j'aurai fait gagner des
-millions aux entreprises théâtrales, tous ces gens-là croiront
-en moi, et je pourrai tenter des choses nouvelles,
-faire entrer le drame lyrique dans des voies inexplorées.
-C'est une mine d'or que les cent mille francs que vous
-m'avez mis là dans la poche, non pour moi, je n'y tiens
-pas, mais pour le progrès du beau et pour l'essor de la
-Muse! D'ailleurs, j'en veux, j'en dois gagner un peu
-pour moi aussi, de l'argent! Je n'oublie pas que ceci est
-un prêt éventuel que vous m'avez fait. Si dans trois ans
-Mauzères n'est pas en situation d'être vendu trois cent
-mille francs, je vous le rachète au même prix, entendez-vous?
-J'exige qu'il en soit ainsi!</p>
-
-<p>Comtois écrivit à sa femme, entre autres renseignements:</p>
-
-<blockquote>
-<p>«Ça ira bien si ça dure. <i>Il</i> aurait l'intention de me
-mettre à la tête de sa maison, et je ne serais plus valet
-de chambre, mais plutôt économe. Ma foi, j'en ris, mais
-il paraît qu'il faut servir les artistes pour faire son chemin.»</p>
-</blockquote>
-
-<p>Le baron s'endormit en rêvant la gloire et la fortune,
-Adriani en rêvant le bonheur et l'amour. A son réveil,
-l'artiste reçut des mains de Comtois la lettre suivante de
-Descombes:</p>
-
-<blockquote>
-<p>«Ton avis arrive un jour trop tard. J'ai tout risqué,
-tout perdu! Je t'ai ruiné, j'ai ruiné mon père et moi!
-Mon père est parti; moi, je reste. Oh! oui, je reste, va!
-Adieu, Adriani. Ah! tu avais bien raison!&hellip;»</p>
-</blockquote>
-
-<p>Adriani ouvrit en frémissant une autre lettre. Elle
-était d'une certaine Valérie, maîtresse de Descombes.</p>
-
-<blockquote>
-<p>«Accourez, monsieur Adriani. Il a pris du poison. On
-l'a secouru malgré lui. Il vit encore, mais pour quelques
-jours seulement. Je l'ai fait transporter chez moi, où je
-le tiens caché. Tout est saisi chez lui. Venez, car il a
-toute sa tête et ne pense qu'à vous. Vous lui procurerez
-une mort moins affreuse; car vous êtes grand et généreux,
-vous, et il n'estime que vous au monde. Venez
-vite! on dit qu'il ne passera la semaine.»</p>
-</blockquote>
-
-<p>Adriani fut si accablé du malheur de son ami, qu'il ne
-songea pas d'abord au sien propre. Il demanda sur-le-champ
-des chevaux, et, pendant qu'on attelait, il courut
-au Temple. Ce fut seulement à moitié de sa course qu'il
-se rendit compte du désastre qui l'atteignait. Il n'avait
-rien dit au baron de ces horribles lettres. Personne n'avait
-pu lui rappeler qu'il devait trois cent mille francs et
-qu'il ne lui restait rien. Ce fut donc un nouveau coup
-de foudre qui, ajouté au premier, l'arrêta, comme paralysé,
-au milieu des vignes.</p>
-
-<p>&mdash;Mais je suis déshonoré et mort aussi, moi! s'écria-t-il.
-Descombes n'a pas tué que lui-même: il a tué mon
-amour, mon avenir, ma vie! Que vais-je devenir?</p>
-
-<p>Il se laissa tomber sur le revers d'un fossé ombragé
-et se prit à pleurer son espérance avec un désespoir
-d'enfant.</p>
-
-<p>&mdash;Le malheureux, se disait-il, il a tué Laure aussi.
-Je l'avais presque guérie, je l'aurais sauvée, et la voilà
-seule pour jamais. Qui l'aimera comme moi, qui la convaincra
-comme j'aurais su le faire? Qui sera libre,
-comme je l'étais, de lui consacrer des années de patience
-et toute une vie de bonheur? Qui la comprendra?
-Qui lui pardonnera d'avoir aimé? Qui la devinera et la
-jugera capable d'aimer encore? Oui, Laure est perdue,
-car il faut qu'elle retombe dans son morne désespoir ou
-qu'elle accepte l'amour d'un homme sans ressource et
-sans fierté: un homme taré par le plus fatal hasard&hellip; un
-hasard auquel personne ne croira peut-être!&hellip; Un banqueroutier,
-moi aussi!</p>
-
-<p>Il se calma en arrêtant sa pensée sur ce dernier point.
-Personne ne pouvait l'accuser d'avoir spéculé sur une
-prétendue fortune, puisqu'il n'avait pas touché une
-obole pour son compte. Il lui serait facile de le prouver.
-Le froid public, qui assiste en amateur aux désastres de
-la réalité, rirait de son aventure. On dirait:</p>
-
-<p>&mdash;Voilà un pauvre diable qui s'est cru seigneur, du
-jour au lendemain, et dont le réveil est fort maussade.</p>
-
-<p>Ce serait tout. Mais quel triste personnage allait jouer
-l'amant, presque le fiancé de la jeune marquise! Comme
-on allait l'accuser de se rattacher à elle pour réparer sa
-<i>débâcle</i> par un <i>bon</i> mariage! Quel blâme, quelle ironie,
-la noble famille de Laure, la vieille marquise en tête,
-allait déverser sur elle et sur lui! Sur lui, il pourrait aisément
-braver ces orgueilleux provinciaux; mais l'humiliation
-et le ridicule atteindraient la femme assez insensée
-pour s'attacher à un aventurier, à un intrigant.
-Ce ne serait pas en des termes plus doux qu'on ferait
-mention d'Adriani: il devait s'y attendre et s'y préparer.</p>
-
-<p>L'idée lui vint que la terre de Mauzères n'avait pas
-fondu dans le cataclysme, qu'elle était toujours là pour
-garantir le banquier de Tournon et rendre au baron
-l'existence précaire, mais encore possible, qu'il avait
-eue la veille; mais cette consolation ne tint pas contre
-la réflexion. Le banquier avait prêté une somme double
-de la valeur actuelle et peut-être future de l'immeuble.
-Il se repentirait amèrement de sa confiance, et il exigerait
-du baron, comme une compensation encore insuffisante,
-le remboursement des cent mille francs qu'il lui
-avait versés. Le baron, chevaleresque à l'occasion, serait
-le premier à vouloir s'en dépouiller. Ainsi, par le fait,
-le vendeur se trouverait ruiné, et le prêteur encore lésé.</p>
-
-<p>&mdash;Cette solution est impossible, pensa le malheureux
-artiste. Elle me laisse odieux et honni; elle me fait lâche
-et coupable si, par mon travail, je ne répare pas cette
-catastrophe.</p>
-
-<p>Une fois sur ce terrain, Adriani ne pouvait se faire
-d'illusions sur les moyens de regagner rapidement cette
-somme relativement immense. Il était là dans sa partie
-et fort de sa propre expérience. La vie modeste et facile
-du compositeur qui avait chanté <i>gratis</i> sa musique n'avait
-plus rien de possible. Il lui faudrait donner des concerts
-et courir le monde, non plus en amateur, mais en
-homme qui spécule sur les amitiés et les relations honorables
-formées en d'autres temps. Ce moyen lui parut
-non-seulement gros d'humiliations, mais encore précaire.
-Il s'était donné, prodigué généreusement. Bien
-peu de gens sont assez reconnaissants pour payer, après
-coup, le plaisir qu'ils ont eu pour rien. La moindre réclamation
-directe à cet égard serait odieuse à un homme
-de son caractère. Les plus nobles virtuoses ne se dissimulent
-pas qu'un concert est un impôt prélevé sur la
-bourse de chacune de leurs connaissances et qu'il n'y faut
-pas revenir trop souvent, ou se résigner à ne pas voir
-sourire tous les visages à la présentation des billets qu'on
-n'ose pas refuser. D'ailleurs, Adriani ne savait pas et ne
-saurait jamais organiser lui-même un succès rétribué.
-Fort peu de gens comprennent et cherchent le génie;
-il faut les éblouir par une certaine mise en scène pour
-les attirer. Le <i>pouf</i> était aussi inconnu qu'impossible à
-Adriani.</p>
-
-<p>Une seule porte s'ouvrait devant lui, celle du théâtre.
-Là, le succès est tout organisé d'avance, dans un but
-collectif, pour tout artiste dont la valeur est cotée aux
-dépenses de l'administration. Là, en trois ans, avec des
-congés, Adriani pouvait gagner trois cent mille francs,
-car il pourrait aussi donner des leçons à un prix très-élevé,
-dès qu'il serait popularisé; et, là seulement, il sortirait
-de la gloire à huis clos qu'il avait préférée à l'éclat
-de la scène; là, enfin, il serait exploité au profit d'une
-entreprise commerciale et n'appartiendrait réellement au
-public que sous le rapport du talent. Ce n'est pas lui directement
-qu'on viendrait payer à la porte. On y achèterait
-bien, comme l'avait dit la vieille marquise, le droit
-de le siffler; mais, du moins, il ne l'aurait pas vendu en
-personne et à son profit purement individuel.</p>
-
-<p>&mdash;Il en est temps encore! se dit-il; les offres qu'on
-m'a faites sont toutes récentes: voilà mon devoir tracé.
-C'est la mort de l'artiste peut-être, car ma vocation n'était
-pas là, mais c'est le salut de l'homme.</p>
-
-<p>Il se leva pour aller annoncer sa résolution à Laure.</p>
-
-<p>&mdash;Elle me plaindra, pensait-il, mais elle m'encouragera.
-Elle comprendra que mon honneur, ma conscience
-exigent que je m'éloigne, et peut-être que&hellip;</p>
-
-<p>Il s'arrêta glacé, atterré. Il se souvenait que Laure,
-en lui parlant d'Adriani, alors qu'elle ne connaissait encore
-que d'Argères, avait fait un grand mérite à l'artiste
-de n'avoir jamais voulu se vendre au public. Lui-même
-ensuite s'en était vanté, et il avait été très-évident
-pour lui, en plusieurs circonstances, que Laure éprouvait
-une véritable répugnance pour la profession qu'il
-allait embrasser.</p>
-
-<p>Cela tenait-il à un préjugé fortement ancré dans les
-m&oelig;urs de sa caste, dans sa dévote famille particulièrement?
-Avait-elle sucé ce préjugé avec le lait et le conservait-elle,
-à son insu, tout en méprisant les préjugés
-en général? N'était-ce pas plutôt un résultat de son caractère
-concentré, modeste, un peu sauvage, qui lui
-faisait regarder avec effroi et dégoût les provocations du
-talent à l'applaudissement de la foule? Il est certain
-qu'elle faisait mystère du sien propre, qu'elle adorait la
-discrétion de celui d'Adriani vis-à-vis du vulgaire, et
-qu'elle lui avait dit vingt fois, quand il s'était défendu
-d'égaler les grands chanteurs de notre époque:</p>
-
-<p>&mdash;Ah! laissez, laissez! des acteurs! Ils ont tout
-donné à tout l'univers! Il ne leur reste plus rien dans
-l'âme pour ceux qui les aiment!</p>
-
-<p>Laure se trompait. Les vrais grands artistes ont en
-réserve des diamants cachés, dont la mine est inépuisable;
-mais elle ne les avait pas assez fréquentés pour
-le savoir, et elle était d'ailleurs disposée à une tendre jalousie
-dans l'art comme dans l'amour.</p>
-
-<p>Et puis, quelle lutte il lui faudrait engager avec sa famille
-pour s'attacher à la destinée d'un comédien, puisque
-déjà elle était presque maudite par sa belle-mère,
-pour s'être affectionnée envers le moins comédien de
-tous les virtuoses! Ce ne serait plus le blâme de l'orgueil
-nobiliaire: ce serait l'anathème religieux le plus
-absolu, le plus foudroyant. Jamais il n'y aurait de retour
-possible. Qu'elle eût dit d'un acteur: «Oui, je
-l'aime!» elle était pour jamais repoussée, seule avec
-lui dans le monde.</p>
-
-<p>&mdash;Elle est capable de ce sacrifice, pensa-t-il; mais
-sais-je si elle m'aime? Et, si cela est, qu'ai-je fait jusqu'ici
-pour elle? Quel droit ai-je acquis à son dévouement,
-pour aller le lui imposer? Non, si elle me l'offrait
-en ce moment, je serais lâche de l'accepter. Si
-j'eusse été engagé à l'Opéra, il y a trois semaines, aurais-je
-seulement la pensée de m'offrir à elle pour me
-charger de sa destinée? Je me serais cru imprudent d'y
-songer. Et à présent, de quel front irai-je lui dire: «Je
-ne suis pas libre, je ne m'appartiens plus, je n'ai même
-pas de quoi vous faire vivre de mon travail, puisque je
-suis esclave d'une dette d'argent autant qu'esclave du
-public et du théâtre. Tout ce que je vous ai affirmé est
-un rêve, tout ce que je vous ai promis est un leurre.
-Suivez-moi, sacrifiez-moi tout; je n'ai aucune protection,
-aucune indépendance, aucun repos, aucune solitude,
-aucune intimité à vous donner en échange; je
-n'ai même pas cette pure et modeste gloire que vous
-chérissiez. Venez, aimez-moi quand même, parce que je
-vous désire. Soyez la femme d'un comédien!»</p>
-
-<p>Toutes ces réflexions, toutes ces douleurs se succédèrent
-rapidement. Il jeta un dernier regard sur les
-plus hautes branches du coteau, celles qu'il connaissait
-si bien comme les plus voisines du Temple. Il arracha
-une touffe de pampres, la froissa, la couvrit de baisers
-et la jeta devant lui, s'imaginant que Laure y poserait
-peut-être les pieds; puis il cacha son visage dans ses
-mains et s'enfuit comme un fou, retenant les sanglots
-dans sa poitrine et s'étourdissant dans la fièvre de sa
-course.</p>
-
-<p>Il trouva la voiture prête dans la cour de son fatal
-château de Mauzères, et Comtois, qui l'attendait, joyeux
-d'aller revoir <i>son épouse et sa petite famille</i>. Il monta
-dans sa chambre et écrivit à la hâte ces trois lignes:</p>
-
-<blockquote>
-<p>«Laure, un de mes plus chers amis se meurt d'une
-mort affreuse. Il me demande; je ne puis différer d'une
-heure, d'un instant. Je vous écrirai de Paris; je vous
-dirai&hellip;»</p>
-</blockquote>
-
-<p>Il n'en put écrire davantage; il effaça les trois derniers
-mots, signa, et envoya un exprès. Puis il passa
-chez le baron, qui venait de s'habiller et qui, pâle,
-tremblant, tenait un journal ouvert. Adriani comprit
-qu'il savait tout. Le baron bégaya, n'entendit pas ce
-que lui disait l'artiste, et, tout à coup, se jetant dans ses
-bras:</p>
-
-<p>&mdash;Ah! mon pauvre enfant! s'écria-t-il, vous êtes
-perdu, et moi aussi! Mais c'est ma faute!&hellip; Ah! les
-voilà, ces biens de la terre! Leur source est impure
-et ils ne profitent pas aux honnêtes gens. Pourquoi
-les poëtes et les artistes veulent-ils posséder! Leur lot
-en ce monde a toujours été et sera toujours d'errer
-comme Homère, une lyre à la main et les yeux fermés!</p>
-
-<p>&mdash;Rassurez-vous sur votre compte et sur le mien, mon
-ami, répondit l'artiste en l'embrassant. Mon désespoir
-est assez grand; ne l'aggravons pas par de vaines
-craintes; vous n'êtes pas ruiné, ni moi non plus. Mon
-avoir est resté intact. J'avais défendu au pauvre Descombes
-d'en disposer.</p>
-
-<p>&mdash;Non, vous dites cela pour rassurer ma conscience.
-Courons chez Bosquet, et rendons-lui cet à-compte.</p>
-
-<p>&mdash;Laissez donc! dit Adriani en remettant le portefeuille
-dans les mains de son ami; je vous donne ma
-parole d'honneur que M. Bosquet sera soldé dans huit
-jours et que je serai propriétaire de Mauzères comme
-vous de vos cinq mille livres de rente. Allons, du courage!
-je verrai Bosquet en passant à Tournon; je le
-tranquilliserai, s'il est inquiet. Achevez vos emballages
-et venez me rejoindre à Paris. Je ne puis vous attendre
-un seul jour: mon pauvre ami respire encore et m'attend.
-D'ailleurs, je suis trop accablé pour être un
-agréable compagnon de voyage.</p>
-
-
-<div class="chapter"></div>
-<h2 class="nobreak">XV</h2>
-
-
-<p>Adriani partit les yeux fermés, non pas qu'il songeât
-au précepte du baron, mais parce qu'il craignait de voir
-arriver Toinette ou Mariotte par les vignes. Il trouva
-M. Bosquet atterré de la nouvelle de la faillite Descombes,
-dont le contre-coup lui causait un assez grave
-préjudice. C'était un homme impressionnable et encore
-inexpérimenté dans les affaires. Il était si troublé, qu'il
-comprit peu ce que lui disait son débiteur. Adriani
-n'eut donc pas de peine à le tranquilliser sur son
-propre compte. Bosquet connaissait la probité du baron;
-il avait pris hypothèque, et, quand il aurait dû
-perdre une cinquantaine de mille francs sur la vente de
-Mauzères, il était de ceux qui croyaient aux grands succès,
-partant aux grands profits littéraires de M. de
-West. D'ailleurs, il venait de faire une perte beaucoup
-plus importante dans la famille Descombes, une perte
-certaine. Celle qu'il risquait avec Adriani était moindre
-et lui laissait de l'espoir. Elle ne l'émut pas comme elle
-l'eût fait la veille, et, bien que l'artiste ne lui donnât
-aucune garantie, il ne l'humilia par aucun doute blessant.</p>
-
-<p>Le rapide voyage d'Adriani lui parut être un siècle
-d'angoisses et de douleurs. La certitude d'être forcé de
-renoncer à Laure constituait à elle seule une telle amertume,
-que le reste lui en paraissait amoindri. Du moins,
-tout ce qui pouvait faire échouer ses projets de travail
-et de réhabilitation ne se présenta pas trop à sa pensée.
-C'était bien assez de pleurer le passé, sans se préoccuper
-de l'avenir. Tout était flétri et désenchanté dans la vie
-morale et intellectuelle de l'artiste.</p>
-
-<p>Il entra à Paris dans le brouillard gris du matin,
-comme un condamné qui se dirige vers l'échafaud et
-qui ne voit pas le chemin qu'on lui fait prendre. Il descendit
-chez Valérie. Descombes respirait encore, mais
-les sourds gémissements de l'agonie avaient commencé.
-Il se ranima en reconnaissant son ami et put lui dire à
-plusieurs reprises:</p>
-
-<p>&mdash;Pardonne-moi! pardonne-moi!</p>
-
-<p>Adriani réussit à lui faire comprendre, à lui faire
-croire que la somme fatale n'avait pas été versée par
-Bosquet, et que sa ruine n'avait aucune des conséquences
-funestes qui, sur toutes choses, tourmentaient
-le moribond; mais le malheureux Descombes, tout en
-exhalant ses derniers souffles, avait encore toute sa tête,
-toute sa mémoire. Il sentit bientôt qu'Adriani le trompait
-pour le consoler.</p>
-
-<p>&mdash;Généreux! lui dit-il avec un regard de douleur suprême.</p>
-
-<p>Puis sa raison se perdit tout à coup; il cria des mots
-d'argot de la Bourse, vit des chiffres formidables passer
-devant ses yeux, et s'efforça de les effacer avec ses
-mains convulsives; puis il se prit à rire, disant:</p>
-
-<p>&mdash;La misère!&hellip; l'art!&hellip; Je suis peintre!&hellip;</p>
-
-<p>Ce furent ses dernières paroles. Ses dents craquèrent
-dans d'affreux grincements. Il expira.</p>
-
-<p>Adriani demeura atterré auprès de ce lit de mort, qui
-était celui de sa propre destruction morale. Valérie l'emmena
-dans son salon.</p>
-
-<p>&mdash;Adriani, lui dit-elle, je suis consternée et navrée.
-Pourtant ma douleur ne peut se comparer à la vôtre:
-Descombes ne m'a pas aimée. Excepté vous, le malheureux
-n'aimait plus rien ni personne. Il avait peut-être
-raison! Il méprisait ses propres plaisirs et les payait magnifiquement,
-sans y attacher aucun prix. Ce que je
-possède me vient de lui. Eh bien, prenez tout ce qu'il
-y a ici. Je n'ai jamais su garder l'argent; mais tout ce
-luxe, c'était à lui. Il ornait cette maison, non pour
-m'être agréable, mais pour y rassembler ses amis et y
-causer d'affaires en ayant l'air de s'y amuser. Bien que
-tout cela soit sous mon nom, je crois, je sens que c'est
-à vous: vous le seul dépouillé que j'estime et que je
-plaigne, car les autres le poussaient à sa perte, et, après
-avoir excité et partagé sa fièvre, ils l'ont tous maudit et
-abandonné. Vous, qui ne ressemblez à personne, restez
-ici, vous êtes chez vous.</p>
-
-<p>Valérie ajouta en pâlissant:</p>
-
-<p>&mdash;J'en sortirai si vous l'exigez.</p>
-
-<p>Adriani se savait aimé de Valérie. Il avait résisté à
-cette sorte d'entraînement qu'un sentiment énergique,
-quelque peu durable qu'il puisse être, exerce toujours
-sur un jeune homme. Il n'avait pas voulu tromper Descombes,
-Valérie le savait bien; elle savait bien aussi
-qu'il n'accepterait pas ses sacrifices, bien qu'elle en fît
-l'offre avec une sincérité exaltée; mais ce qu'elle ne savait
-pas, c'est que le c&oelig;ur d'Adriani était mort pour les
-affections passagères.</p>
-
-<p>&mdash;Vous ne pensez pas à ce que vous dites, ma pauvre
-enfant, lui répondit-il avec douceur. En tout cas, ce serait
-trop tôt pour le dire. N'attendrez-vous pas que ce
-malheureux, qui est là, soit sorti de votre maison pour
-l'offrir à un autre?</p>
-
-<p>&mdash;Ah! vous ne me comprenez pas, dit-elle, humiliée,
-et se hâtant de faire, par amour-propre, encore plus
-qu'elle n'avait résolu d'abord; vendons tout, prenez
-tout, et ne m'en sachez aucun gré; je serai consolée si
-je vous sauve.</p>
-
-<p>&mdash;Bien, Valérie! ayez de tels élans de c&oelig;ur, et rencontrez
-un honnête homme qui les accepte! mais je ne
-puis être cet homme-là.</p>
-
-<p>&mdash;Mais qu'allez-vous devenir?</p>
-
-<p>&mdash;Je m'engage à l'Opéra.</p>
-
-<p>&mdash;Vous?</p>
-
-<p>&mdash;Oui, moi, et dès aujourd'hui. Il le faut.</p>
-
-<p>&mdash;Ah! je comprends; vous devez la somme. Eh bien,
-hâtez-vous: on est en pourparlers avec Lélio. Attendez!
-oui, à cinq heures, Courtet viendra ici. (Elle parlait d'un
-personnage des plus influents dans les destinées du
-théâtre.) Il ignore, comme tout le monde, que Descombes
-était ici. J'ai dû le cacher pour le soustraire aux poursuites
-et aux reproches. Eh bien, je saurai où en sont
-les affaires qui vous intéressent.</p>
-
-<p>Valérie n'ajouta pas qu'elle avait sur Courtet une influence
-d'autant plus irrésistible qu'il la poursuivait depuis
-quelque temps et qu'elle ne lui avait encore rien
-promis. Elle sentait bien qu'Adriani rejetterait son assistance;
-mais elle crut devoir lui donner un conseil qu'il
-reconnut très-sage.</p>
-
-<p>&mdash;Gardez-vous de faire connaître votre position à ces
-gens-là, lui dit-elle. Si vous voulez un engagement de
-cinquante ou soixante mille francs, feignez de n'avoir
-pas le moindre besoin d'argent. Soyez réellement propriétaire
-d'un château dans le Midi; que la faillite de
-Descombes ne vous ait pas atteint. Je dirai que vous
-avez un million; autrement, on vous offrira vingt mille
-francs. Il n'y a que les riches qu'on paye cher, vous le
-savez bien.</p>
-
-<p>Adriani promit de revenir à cinq heures. Il courut
-chez ses connaissances pour s'informer de son côté, et
-cacha son désastre avec d'autant moins de scrupule que
-c'était une tache de moins sur la mémoire du pauvre
-Descombes. Il apprit avec terreur, chez Meyerbeer, que
-l'Opéra avait fait choix de son premier ténor et que le
-traité devait être signé dans la journée.</p>
-
-<p>Il le fut, en effet, mais à sept heures, chez Valérie,
-entre le directeur, que Courtet manda à cet effet, séance
-tenante, et Adriani, pour trois ans, et moyennant soixante-cinq
-mille francs par année. Ce que les influences les
-plus compétentes et les intérêts les plus déterminants
-eussent pu débattre longtemps sans succès, comme
-de coutume, l'ascendant d'une femme l'emporta d'assaut.</p>
-
-<p>Valérie retint les deux administrateurs à dîner. Adriani
-voulait s'enfuir.</p>
-
-<p>&mdash;Restez, lui dit-elle. Demain, tout Paris saura que
-Descombes est mort, et qu'il est mort chez moi. Dès que
-son pauvre corps sera enlevé, j'avouerai la vérité. Jusque-là,
-je crains qu'on ne vienne me tourmenter. J'ai eu
-soin de recevoir comme de coutume. Sa chambre était
-assez isolée pour qu'on ne se doutât de rien; mais, aujourd'hui,
-voyez-vous, la force me manque, j'ai froid,
-j'ai peur; je crains de me trahir; je sortirai après dîner,
-je ne rentrerai que demain. Laisser un mort tout seul
-pourtant! Je suis bien sûre que mes gens n'oseront pas
-rester. S'il est seul, il faudra bien que je reste! Mais
-j'en deviendrai folle&hellip; Ayez pitié de moi!</p>
-
-<p>Adriani resta, et, quand il fut seul avec le corps de
-son malheureux ami, il souffrit moins que pendant cet
-affreux dîner où il ne fut même pas question d'art, mais
-d'affaires, de projets et de nouvelles du monde. Il se
-jeta sur un divan et dormit pendant quelques heures. Il
-s'éveilla au milieu de la nuit. L'appartement était complétement
-désert et fermé. Des bougies brûlaient dans
-la chambre mortuaire, dont les portes restaient ouvertes
-sur une petite galerie sombre remplie de fleurs. Aucune
-cérémonie religieuse ne devait avoir lieu pour le suicidé.
-Il avait formellement défendu qu'on présentât sa dépouille
-à l'église, sachant qu'en pareil cas on nie le
-suicide pour fléchir les refus du clergé, et voulant que
-personne ne pût douter du châtiment qu'il s'était infligé
-à lui-même. Cependant Valérie, obéissant à ses
-impressions d'enfance, avait placé un crucifix sur le
-drap blanc qui dessinait les formes anguleuses du
-cadavre; mais aucune de ces prières qui sont, à défaut
-de foi vive, le dernier adieu de la famille et de
-l'amitié, ne troublait le morne silence de cette veillée
-funèbre.</p>
-
-<p>Adriani pria pour l'infortuné comme il savait prier. Il
-eut vers Dieu des élans de c&oelig;ur véritables, des attendrissements
-profonds et des effusions d'espérance, qui
-font, en somme, le résumé de toute invocation sincère.
-Il avait cette superstition pieuse, et peut-être légitime, de
-penser qu'une âme, qui s'en va seule dans la sphère
-inconnue aux vivants, a besoin, pour rejoindre le foyer
-d'où elle est émanée, de l'assistance des âmes dont elle
-se sépare ici-bas. Les rites des religions ne sont pas de
-vains simulacres; les chants, les pleurs, toute cérémonie
-qui accompagne la dépouille de l'homme d'une solennité
-extérieure est l'expression de cette assistance au-delà
-de la mort.</p>
-
-<p>Adriani sut gré à Valérie de lui avoir confié le soin de
-remplacer tout ce qui manquait au suicidé. Une immense
-pitié, un pardon sans bornes s'étendirent sur lui, et le
-c&oelig;ur d'Adriani s'offrit à Dieu comme la caution de la
-réhabilitation de l'infortuné dans un monde meilleur, ou
-dans une série de nouvelles épreuves. Ce pardon, il le
-lui avait exprimé à lui-même, mais ce n'était pas assez.
-Dans une nuit de recueillement et de méditation, Adriani
-put s'interroger, se dépouiller, pour l'avenir comme
-pour le passé, de tout levain d'amertume, et prononcer
-sur cette tombe l'absolution complète que le prêtre n'eût
-pas osé accorder.</p>
-
-<p>Puis, ranimé et fortifié par la conscience de sa grandeur
-d'âme, Adriani se rattacha à sa propre destinée par
-le sentiment du devoir. Il se dit que l'homme est condamné
-au travail, non pas seulement à celui qui amuse
-et féconde l'esprit, mais encore à celui qui use et déchire
-l'âme. Il ne se dissimula pas que la société devait
-tendre à rendre le fardeau plus léger pour tous; que
-l'état parfait serait celui qui établirait un équilibre entre
-le plaisir et la peine, entre le labeur et la jouissance;
-mais, en face d'une société où trop de mal pèse sur les
-uns et trop peu sur les autres, il comprit que le choix
-de l'âme fière et courageuse devait être parmi les plus
-chargés et les plus exposés. Il vit en face, sur les traits
-contractés et déjà hideux du spéculateur, les traces du
-travail excessif, mais anormal, qui consiste à faire servir
-d'enjeu, dans une lutte ardente et folle, l'argent,
-signe matériel et produit irrécusable à son origine du
-travail de l'homme. Il entoura d'une compassion tendre
-la mémoire de son ami; mais il condamna son &oelig;uvre,
-source d'illusions, d'orgueil et de démence, poursuite de
-réalités qui sont le fléau du vrai, le but diamétralement
-opposé à la destinée de l'homme sur la terre et aux fins
-de la Providence.</p>
-
-<p>Et, quand il pensa à son amour, il se demanda s'il eût
-été digne d'en savourer sans remords l'éternelle douceur.
-Il lui sembla que, pour embrasser et retenir l'idéal,
-il fallait avoir souffert et travaillé plus qu'il n'avait fait.</p>
-
-<p>&mdash;Voilà pourquoi j'ai aimé Laure avec idolâtrie dès
-les premiers jours, se dit-il: c'est qu'elle avait bu le calice
-de la douleur et que je la sentais digne d'entrer
-dans le repos des félicités bien acquises; et voilà aussi
-pourquoi elle ne m'a pas aimé de même; voilà pourquoi
-elle a hésité, et pourquoi, malgré ses propres efforts,
-elle a été préservée de ma passion. Je ne la méritais
-pas, moi qui n'avais cueilli dans la vie d'artiste que des
-roses sans épines; je n'avais pas reçu le baptême de
-l'esclavage; je ne m'étais en fait immolé à rien et à
-personne. Elle sentait bien que je n'avais pas, comme
-elle, subi ma part de martyre et que je n'étais pas son
-égal.</p>
-
-<p>Il lui écrivit sous l'impression de ces pensées, et l'informa
-de toute la vérité en lui disant un éternel adieu.</p>
-
-<p>Là, son âme se brisa encore. Il ne reprit courage
-qu'en regardant encore le front dévasté de Descombes
-et sa bouche contractée par le désespoir jusque dans le
-calme de la mort.</p>
-
-<p>&mdash;Allons, se dit-il, mieux vaut encore ma vie désolée
-pour moi seul, que cette mort désolante pour les autres.</p>
-
-<p>Il suivit seul le convoi de cet homme dont tant de
-gens recherchaient naguère l'opulence, l'audace et le
-succès.</p>
-
-<p>Puis il prit un jour de repos, et se prépara, par l'étude,
-à son prochain début. La place était vide depuis un
-mois. On lui donnait quinze jours pour être prêt à débuter
-dans <i>Lucie</i>.</p>
-
-<p>Il dut pourtant s'occuper de régler sa position. Il était
-lié avec des gens de toute condition, et dans le nombre
-il pouvait choisir le capitaliste qui regarderait sa probité,
-son énergie et son talent réunis comme une caution infaillible.
-Il s'adressa à celui dont il était le mieux connu
-et le mieux apprécié, lui confia son embarras, et lui
-demanda trois cent mille francs escomptés sur trois années
-de sa vie. On refusa de saisir d'avance ses appointements;
-on se contenta de prendre hypothèque
-sur Mauzères. La somme fut envoyée à M. Bosquet
-dans le délai de la promesse qui lui avait été faite, et
-Adriani reçut, en échange, ses titres de propriété sur la
-terre et châtellenie de Mauzères. Quand cette affaire fut
-réglée, Adriani respira un peu, et se dit naïvement qu'au
-milieu de son malheur son étoile ne l'abandonnait pas.
-Il ne songea pas à se dire que, pour inspirer tant de confiance,
-il fallait être, comme talent et comme caractère,
-aussi capable que lui de la justifier.</p>
-
-<p>Le jour du début arriva. Adriani était tranquille et
-maître de lui-même, mais mortellement triste au fond du
-c&oelig;ur. Il n'avait pas eu à organiser son succès. La direction
-même n'avait pas eu lieu de s'en préoccuper. Le
-monde entier, comme s'intitule la société parisienne,
-accourait de lui-même, prévenu d'avance en faveur de
-l'artiste, résolu à le soutenir en cas de lutte, curieux
-aussi de le voir sur les planches, et avide de pouvoir
-dire, en cas de succès: «C'est moi qui le protége.» La
-jeunesse dilettante qui envahit ce vaste parterre savait
-l'histoire d'Adriani, sa récente fortune, sa ruine, sa résignation,
-sa conduite envers Descombes: car, en dépit
-de tous ses soins, la vérité s'était déjà fait jour. On connaissait
-donc son caractère, et l'on s'intéressait à l'homme
-avant d'aimer l'artiste.</p>
-
-<p>La musique de <i>Lucie</i> est facile, mélodique, et porte
-d'elle-même le virtuose. Un grand attendrissement y
-tient lieu de profondeur. Cela se pleure plutôt que cela
-ne se chante, et, en fait de chant, le public aime beaucoup
-les larmes. Adriani, dont les moyens étaient immenses,
-ne redoutait point cette partition, et savait qu'il
-n'y avait pas à y chercher autre chose que l'interprétation
-de c&oelig;ur trouvée par Rubini. Il savait aussi que le
-public de l'Opéra français exige plus le jeu que le chant
-chez l'acteur, et ne comprend pas toujours que la douleur
-soit plus belle dans l'âme que dans les bras. Quand
-Rubini pleure Lucie, la main mollement posée sur sa
-poitrine, les gens qui écoutent avec les yeux le trouvent
-froid; ceux qui <i>entendent</i> sont saisis jusqu'au fond du
-c&oelig;ur par cet accent profond qui sort des entrailles, et
-qui, sans imitation puérile des sanglots de la réalité,
-sans contorsion et sans grimace, vous pénètre de son
-exquise sensibilité. C'est ainsi qu'Adriani l'entendait;
-mais il était sur la scène du drame lyrique. Il lui fallait
-trouver ce qu'on appelle, en argot de théâtre, des <i>effets</i>.
-Il le savait, et il en avait entrevu de très-simples, que
-son inspiration ou son émotion devaient faire réussir ou
-échouer. Ayant cherché dans le plus pur de sa conscience
-d'artiste, il se fiait à sa destinée.</p>
-
-<p>Il arriva donc à sa loge sans aucun trouble, et attendit
-le signal sans vertige. L'homme qui a veillé avec
-toute sa capacité et toute sa volonté à l'armement de son
-navire, s'embarque paisible et se remet aux mains de la
-Providence, préparé à tout événement. Adriani était
-préservé par son caractère, par son expérience, par sa
-tristesse même, de la soif de plaire, de la rivalité de talent,
-de l'angoisse du triomphe, tourments inouïs chez
-la plupart des artistes. Il ne voyait, dans le combat qu'il
-allait livrer, que l'accomplissement d'un devoir inévitable,
-le sacrifice de sa personnalité, de ses goûts, l'abnégation
-de son juste orgueil et de sa chère indépendance.
-C'était bien assez de mal, sans y joindre les tortures
-de la vanité.</p>
-
-<p>Costumé, fardé, assis dans sa loge, entouré de ses
-plus chauds partisans et de ses amis les plus dévoués,
-il était absorbé par une idée fixe.</p>
-
-<p>&mdash;Adieu, Laure! adieu, amour que je ne retrouverai
-jamais! disait-il en lui-même. Dans cinq minutes, quand
-le rideau de fausse pourpre aura découvert mon visage,
-ma personne, mon savoir-faire, mon être tout entier aux
-yeux de l'assemblée, ton ami, ton serviteur, ton amant,
-ton époux ne sera plus pour toi qu'un rêve évanoui
-dont le souvenir te fera peut-être rougir. Ah! puisse-t-il
-ne pas te faire pleurer! Puisses-tu ne m'avoir pas aimé!
-Voilà le dernier v&oelig;u que je suis réduit à former!</p>
-
-<p>On lui demandait s'il était ému, s'il se sentait bien
-portant, si son costume ne le gênait pas, s'il n'avait pas
-quelque préoccupation dont on pût le délivrer dans ce
-moment suprême. Il remerciait et souriait machinalement;
-mais les questions qui frappaient son oreille se
-transformaient dans sa rêverie. Il s'imaginait qu'on lui
-demandait: «Est-ce que vous l'aimez toujours? Est-ce
-que vous ne vous en consolerez pas? Est-ce que vous
-pouvez penser à elle dans un pareil moment?» Et il répondait
-intérieurement: «Je suis sous l'empire d'une
-fatalité étrange; je ne vois qu'elle, je ne pense qu'à elle,
-je n'aime qu'elle, et je ne crois pas pouvoir aimer jamais
-une autre qu'elle.»</p>
-
-<p>On l'appela. Le directeur le saisit dans l'escalier, lui
-toucha le c&oelig;ur en riant et s'écria:</p>
-
-<p>&mdash;Tranquille tout de bon? C'est merveilleux! c'est
-admirable!</p>
-
-<p>&mdash;Je le crois bien, pensa l'artiste en continuant à
-descendre, c'est un c&oelig;ur mort!</p>
-
-<p>Cette idée remua et ranima tellement ce qu'il croyait
-être le dernier souffle de sa vie morale, qu'il entra en
-scène sans se rappeler un mot, une note de ce qu'il
-allait dire et chanter. Bien lui prit de savoir si bien son
-rôle et sa partie, que les sons et les paroles sortaient de
-lui comme d'un automate. Les premiers applaudissements
-le réveillèrent. Sa beauté, son timbre admirable,
-la grâce et la noblesse de toute sa personne, qui donnaient
-naturellement l'apparence de l'art consommé à
-tous ses mouvements, ravirent le public avant qu'il eût
-fait preuve de talent ou de volonté.</p>
-
-<p>&mdash;Allons, se dit-il avec un amer sourire, mes amis
-sont là et souffrent de me voir si tiède! Aidons-les à
-me soutenir. Et puis on me paye cher; il faut être consciencieux.</p>
-
-<p>Il fit de son mieux, et ce fut si bien, que, dès ses premières
-scènes, son succès fut incontestable et de bon aloi.</p>
-
-<p>&mdash;C'est enlevé, mon petit! lui dit gaiement quelqu'un
-du théâtre. Encore un acte comme ça et feu Nourrit est
-enfoncé!</p>
-
-<p>&mdash;Ah! tais-toi, malheureux! s'écria Adriani, qui avait
-connu et aimé l'admirable et excellent Nourrit, et qui
-vit sa fin tragique et déchirante repasser devant ses yeux
-comme l'abîme de désespoir où s'engloutit parfois la vie
-des grands artistes.</p>
-
-<p>Il trouva dans sa loge le baron de West, qui le serra
-dans ses bras en pleurant.</p>
-
-<p>&mdash;Je comprends tout, s'écriait le digne homme. C'est
-à cause de moi, c'est pour moi que vous en êtes réduit
-là! Je ne m'en consolerais jamais, si je n'étais sûr que
-c'est le dieu des arts qui l'a voulu, et que vous tourniez
-le dos à la gloire en vous enterrant à la campagne.
-Allons, vous chanterez mon opéra avant qu'il soit trois
-mois! Où demeurez-vous, pour que j'aille vous exposer
-mon plan?</p>
-
-<p>&mdash;Parlez-moi d'elle! s'écria Adriani. Où est-elle? Que
-savez-vous d'elle? L'avez-vous aperçue? Savez-vous&hellip;?</p>
-
-<p>&mdash;Quoi? qui, elle? Ah! oui&hellip; Mais non. Je ne sais
-rien, sinon qu'elle n'a rien fait d'excentrique à propos
-de votre départ. On l'a vue dans son jardin comme à
-l'ordinaire. Elle ne paraissait pas plus malade ni plus
-dérangée d'esprit qu'auparavant. Attendez! oui, on m'a
-dit qu'elle partait, qu'on faisait des emballages chez elle.
-Elle doit être retournée à son rocher de Vaucluse. Le
-diable soit de cette veuve! Comment! vous y pensez
-tant que ça!</p>
-
-<p>&mdash;Quand avez-vous quitté Mauzères? reprit Adriani.</p>
-
-<p>&mdash;Il y a trois jours. J'arrive il y a une heure, je vois
-votre nom sur l'affiche, je crois rêver; je m'informe; je
-remets à demain le soin de dîner, et me voilà, non sans
-peine; il y a un monde!&hellip;</p>
-
-<p>&mdash;On ne vous a rien remis pour moi?</p>
-
-<p>&mdash;Qui? où? Ah! là-bas? Mais non; je vous l'aurais dit
-tout de suite. Est-ce qu'elle ne vous écrit pas?</p>
-
-<p>Adriani quitta le baron. Laure n'avait pas répondu à
-sa lettre, et elle retournait à Larnac.</p>
-
-<p>&mdash;Que la volonté de Dieu soit faite! se dit-il. Elle ne
-m'aimait pas; tant mieux.</p>
-
-<p>Et cette heureuse solution lui arracha des larmes brûlantes.</p>
-
-<p>&mdash;Monsieur a bien mal aux nerfs! lui dit Comtois,
-qui ne s'abaissait pas au métier d'habilleur d'un comédien,
-mais qui, resté à son service par attachement quand
-même, assistait à la représentation et venait le féliciter.
-Ça ne m'étonne pas que monsieur soit fatigué; il est
-obligé de tant crier! Tout le monde est très-content de
-monsieur. On dit que monsieur a de l'<i>ut</i> dans la poitrine;
-j'espère que ça n'est pas dangereux pour la santé de
-monsieur? Mais, si j'étais de monsieur, au lieu de boire
-comme ça une goutte d'eau dans l'entr'acte, je me mettrais
-dans l'estomac un bon gigot de mouton et une ou deux
-bonnes bouteilles de bordeaux pour me donner des forces.</p>
-
-<p>L'air final fut chanté par Adriani d'une manière vraiment
-sublime. C'était là qu'on l'attendait. Il y fut chanteur
-complet et acteur charmant; sa douleur fut dans l'âme
-plus qu'au dehors; mais ses poses étaient naturellement
-si belles et si heureuses, qu'on le dispensa de l'épilepsie.
-Il ne cria pas, malgré l'expression dont se servait Comtois;
-il chanta jusqu'au bout, et l'émotion produite fut
-si vraie, que ses amis laissèrent presque tomber le rideau
-sans songer à l'applaudir: ils pleuraient.</p>
-
-<p>Aussitôt des cris enthousiastes le rappelèrent. Il y eut
-des dissidents, sans nul doute; mais ceux-là ne comptent
-pas et se taisent quand la majorité se prononce. Adriani
-fit un grand effort sur lui-même pour revenir, de sa
-personne, recevoir l'ovation d'usage.</p>
-
-<p>Il lui semblait que, jusque-là, il avait été <i>incognito</i> sur
-le théâtre, et qu'en cessant d'être le personnage de la
-pièce pour saluer et remercier la foule, il recevait d'elle
-le collier et le sceau de l'esclavage.</p>
-
-<p>Aux premiers pas qu'il fit sur la scène pour subir son
-triomphe, une couronne tomba à ses pieds. En même
-temps, une femme vêtue de rose et couronnée de fleurs
-rentra précipitamment dans la baignoire d'avant-scène,
-où, cachée jusque-là, elle n'avait pas été aperçue par
-Adriani. Il ne fit que l'entrevoir en ce moment, et elle
-disparut comme une vision.</p>
-
-<p>&mdash;Je suis fou, pensa-t-il; je la vois partout! Une robe
-rose! des fleurs! Elle ici! Allons donc, malheureux!
-Rentre en toi-même et ramasse ce tribut de la première
-femme venue!</p>
-
-<p>Il s'avança pourtant jusqu'à la rampe, au milieu d'une
-pluie de bouquets, tenant machinalement la couronne,
-et plongeant du regard dans la loge où ce fantôme lui
-était apparu; la loge était vide et la porte ouverte.</p>
-
-
-<div class="chapter"></div>
-<h2 class="nobreak">XVI</h2>
-
-
-<p>Il fut arrêté quelque temps dans les couloirs intérieurs,
-après qu'on eut baissé le rideau, par les félicitations de
-tout le personnel du théâtre. La sympathie comme l'envie
-eurent pour lui d'ardents éloges: l'envie, au théâtre,
-est même un peu plus complimenteuse que l'admiration.</p>
-
-<p>Comme il arrivait à sa loge, Comtois, d'un air radieux
-dans sa bêtise, accourut à sa rencontre, en lui criant
-d'un air mystérieux:</p>
-
-<p>&mdash;Monsieur, madame est là!</p>
-
-<p>&mdash;Madame? dit Adriani, qui eut comme un éblouissement
-et fut forcé de s'arrêter.</p>
-
-<p>&mdash;Eh! oui, lui dit le baron accourant aussi; c'est
-inouï, mais cela est! Ah! on vous aime, à ce qu'il paraît!
-Ce n'est pas étonnant! vous êtes si beau! Ma foi, elle est
-diablement belle aussi; je ne la croyais pas si belle
-que ça!</p>
-
-<p>Adriani n'entendait pas le baron; il était déjà aux
-pieds de Laure. Mais il fut forcé de se relever aussitôt:
-dix personnes, suivies de beaucoup d'autres, faisaient
-invasion dans sa loge. Il était si éperdu, qu'il ne savait
-pas qui lui parlait, ni ce qu'on lui disait. Il vit bientôt
-tous les regards se porter sur Laure avec étonnement,
-avec admiration.</p>
-
-<p>Elle était, en effet, d'une beauté surprenante dans sa
-toilette de soirée. Les bras nus, le buste voilé, mais
-triomphant de magnificence sous des flots de rubans, la
-tête parée de fleurs qui ne pouvaient contenir sa luxuriante
-chevelure ondulée, la figure animée par une joie
-sérieuse, le regard franc et tranquille, l'air modeste sans
-confusion et l'attitude aisée comme celle de la loyauté
-chaste, elle semblait dire à tous ces hommes curieux et
-charmés:</p>
-
-<p>&mdash;Eh bien, voyez-moi ici; je ne me cache pas!</p>
-
-<p>Toinette, en robe de soie et en bonnet à rubans, ressemblait
-assez à une fausse mère d'actrice. Son embarras
-était risible et on chuchotait déjà sur la belle maîtresse
-qu'Adriani venait d'acheter; on lui on faisait compliment
-en des termes qui l'eussent exaspéré, s'il n'eût pas été
-comme ivre, lorsqu'à une invitation de venir souper qui
-lui fut faite, Laure se leva:</p>
-
-<p>&mdash;Pardon, messieurs, dit-elle d'un son de voix qui
-arracha une exclamation à plusieurs des dilettanti présents
-à cette rencontre, je suis forcée de vous enlever
-Adriani. Nous sommes venues de loin pour l'entendre et
-le voir. Il faut qu'il nous reconduise et qu'il soupe avec
-nous.</p>
-
-<p>Et, comme on souriait de la naïveté de cette déclaration,
-elle ajouta d'un ton qui sentait, je ne dirai pas la
-femme du monde, mais la femme haut placée par son
-éducation et ses m&oelig;urs:</p>
-
-<p>&mdash;Nous sommes des provinciales et nous agissons avec
-la franchise de nos coutumes. Nous en avons le droit
-vis-à-vis de lui.</p>
-
-<p>&mdash;Oui, madame, répondit Adriani en baisant la main
-de Laure avec un profond respect. Je suis bien fier de
-vous voir réclamer les droits de l'amitié, et celle que
-vous daignez m'accorder est le seul vrai triomphe de ma
-soirée.</p>
-
-<p>Laure prit alors le bras du baron de West, et le pria
-de la conduire à sa voiture, où elle attendrait qu'Adriani
-eût quitté son costume pour la rejoindre.</p>
-
-<p>Adriani se hâta, au milieu d'un feu croisé de questions.</p>
-
-<p>&mdash;Cette dame, dit-il avec cet accent de conviction
-profonde qui impose malgré qu'on en ait, c'est la femme
-que je respecte le plus au monde. Son nom ne vous apprendrait
-rien. Elle est de la province, elle vous l'a dit.</p>
-
-<p>&mdash;Parbleu! dit le baron en rentrant, elle n'est pas
-venue ici en cachette: vous pouvez bien dire qui elle est!</p>
-
-<p>&mdash;Vous avez raison, dit Adriani, qui sentit qu'un air
-de mystère compromettrait Laure, tandis que l'assurance
-de la franchise triompherait des soupçons jusqu'à un certain
-point: c'est la marquise de Monteluz.</p>
-
-<p>&mdash;Laure de Larnac! s'écria une des personnes présentes.
-Je ne la reconnaissais pas. Comme elle est embellie!
-Une personne qui chantait comme aucune cantatrice
-ne chante! une musicienne consommée, là! un
-talent sérieux! Je ne m'étonne pas qu'elle traite Adriani
-comme son frère! Messieurs, pas de propos sur cette
-femme-là. Elle a aimé comme on n'aime plus dans
-notre siècle, et son mari ne doit être jaloux de personne,
-pas même d'Adriani, ce qui est tout dire.</p>
-
-<p>&mdash;Mais elle est veuve! dit le baron.</p>
-
-<p>&mdash;Vrai? Eh bien, puisse-t-elle vous épouser, Adriani!
-Je ne vous souhaite pas moins, et vous ne méritez
-pas moins.</p>
-
-<p>Adriani serra la main de celui qui lui parlait ainsi, et
-courut rejoindre Laure.</p>
-
-<p>&mdash;Où allez-vous? lui dit-il avant de donner des ordres
-au cocher.</p>
-
-<p>&mdash;Chez vous, répondit-elle. J'ai bien des choses à
-vous dire; mais je ne veux pas m'expliquer cela en
-courant, et je vous demande le calme d'une audience.</p>
-
-<p>Adriani était suffoqué de joie et parlait comme dans
-un rêve.</p>
-
-<p>Il était logé, presque pauvrement, dans un local assez
-spacieux pour que sa voix n'y fût point étouffée et brisée
-dans les études; mais il était à peine meublé. Résolu à se
-contenter du strict nécessaire, afin de s'acquitter plus
-vite et plus sûrement, il était installé, non comme un
-homme qui doit dépenser, mais comme un homme qui
-doit économiser cent mille francs par an.</p>
-
-<p>Comtois, qui était réellement précieux comme valet de
-chambre, et qui, sachant enfin les faits, ne pouvait plus
-refuser son estime à son artiste, suppléait à cette sorte
-de pénurie volontaire par des soins et des attentions qui
-marquaient de l'attachement et qui empêchèrent Adriani
-de s'en séparer, bien qu'un domestique lui parût un luxe
-dont il eût pu se priver aussi.</p>
-
-<p>Grâce à Comtois, un ambigu assez convenable attendait
-Adriani à tout événement. Il se hâta d'allumer le
-feu, car il faisait froid et l'artiste souffrait de voir sa belle
-maîtresse si mal reçue.</p>
-
-<p>&mdash;Vous me donnez une meilleure hospitalité, lui dit-elle,
-que celle que je vous ai offerte au Temple dans les
-premiers jours.</p>
-
-<p>Et, se mettant à table avec lui et Toinette, elle regarda
-avec attendrissement la simplicité du service et la nudité
-de l'appartement.</p>
-
-<p>&mdash;Je m'attendais à cela, dit-elle. C'est bien! Tout ce
-que vous faites est dans la logique du vrai et du juste.</p>
-
-<p>&mdash;Est-il vrai, s'écria-t-il, que vous&hellip;?</p>
-
-<p>&mdash;Mangez donc, répondit-elle, nous causerons après.
-Et moi aussi, je meurs de faim. Je suis arrivée ce matin,
-j'ai couru toute la journée, savez-vous pourquoi? Pour
-arriver à ce joli tour de force de me faire habiller à la
-mode en douze heures. Je voulais être belle et parée
-pour avoir le droit de vous jeter une couronne et de me
-présenter dans votre loge. N'est-ce pas la plus grande
-fête de ma vie, et n'êtes-vous pas pour moi le premier
-personnage du monde?</p>
-
-<p>&mdash;Et cette robe rose? dit Adriani en portant avec ardeur
-à ses lèvres un des rubans qui flottaient au bras de
-Laure. Je ne vous ai jamais vue qu'en blanc.</p>
-
-<p>&mdash;Mon deuil est fini, dit-elle, et j'ai cherché la couleur
-la plus riante pour vous porter bonheur.</p>
-
-<p>Quand Toinette emporta le souper avec Comtois:</p>
-
-<p>&mdash;Mais parlez-moi donc! dit Adriani à Laure; dites-moi
-si je rêve, si c'est bien vous qui êtes là, et si vous
-n'allez pas vous envoler pour toujours! Tenez, je crois
-que je suis devenu fou, que vous êtes morte et que
-c'est votre ombre qui vient me voir une dernière fois.</p>
-
-<p>&mdash;Adriani, répondit-elle, écoutez-moi.</p>
-
-<p>Et, s'agenouillant sur le carreau avec sa belle robe de
-moire, sans qu'Adriani, stupéfait, pût comprendre ce
-qu'elle faisait, elle prit ses deux mains et lui dit:</p>
-
-<p>&mdash;Vous vous êtes offert à moi tout entier et pour toujours.
-Je ne vous ai point accepté, je ne veux pas vous
-accepter encore, je n'en ai pas le droit. Je ne vous ai
-pas assez prouvé que je vous méritais. Il ne faut donc
-pas que la question soit posée comme cela. Si vous voulez
-que je sois tranquille et confiante, il faut que ce soit
-vous qui m'acceptiez telle que je suis, par bonté, par
-générosité, par compassion, par amitié! Comme vous
-me demandiez de vous souffrir auprès de moi, je vous
-demande de me souffrir auprès de vous. Mes droits sont
-moindres, je le sais, car vous m'offriez une passion sublime
-et toutes les joies du ciel dans les trésors de votre
-c&oelig;ur. Je n'ose rien vous dire de moi. Il y a si peu de
-temps que j'existe (je suis née le jour où je vous ai vu
-pour la première fois), que je ne me connais pas encore.
-Mais je crois que je deviendrai digne de vous, si je vis
-auprès de vous. Laissez-moi donc apprendre à vous
-aimer, et, quand vous serez content de mon c&oelig;ur, prenez
-ma main et chargez-vous de ma destinée.</p>
-
-<p>Adriani fut si éperdu, qu'il regardait Laure à ses pieds
-et l'écoutait lui dire ces choses délirantes, sans songer à
-la relever et à lui répondre. Il tomba suffoqué sur une
-chaise et pleura comme un enfant. Puis il se coucha à
-ses pieds et les baisa avec idolâtrie. Laure était à lui tout
-entière par la volonté, et cette possession divine, la
-seule qui établisse la possession vraie, suffisait à des effusions
-de bonheur, à des ivresses de l'âme qui devaient
-rendre intarissables les félicités de l'avenir.</p>
-
-
-<div class="chapter"></div>
-<h2 class="nobreak">CONCLUSION</h2>
-
-
-<p>Trois ans après, M. et madame Adriani, car ils ne
-prenaient le nom de d'Argères que sur les actes, suivaient,
-en se tenant par le bras et par les mains, le sentier
-des vignes pour aller revoir le Temple. Non-seulement
-Adriani, soutenu et encouragé par sa compagne
-dévouée, avait gagné en France et en Angleterre la
-somme qui le rendait propriétaire de Mauzères, mais encore
-il avait pu faire embellir cette demeure, rajeunir le
-mobilier classique du baron, se créer là une retraite
-commode et charmante. Enfin, il était arrivé à l'aisance,
-à la liberté, et il devait ces biens à son travail. Loin d'amoindrir
-son talent et d'épuiser son âme, le théâtre
-avait développé en lui des facultés nouvelles. Il avait acquis
-la connaissance des effets véritables, l'entente des
-masses musicales. Il <i>savait</i> le théâtre, en un mot, non
-pas seulement comme virtuose, mais comme compositeur,
-dans une sphère plus étendue que celle où il s'était
-renfermé seul auparavant. Il n'avait pas, comme le baron
-de West, ébauché le plan d'un opéra. Il apportait des
-opéras plein son c&oelig;ur et plein sa tête, de quoi travailler
-à loisir et créer avec délices tout le reste de sa vie. Il
-n'entrait donc pas dans l'oisiveté du riche en venant
-prendre possession de son petit manoir.</p>
-
-<p>Trois ans plus tôt, il n'eût sans doute pas oublié l'art,
-mais il se fût arrêté dans son essor; et qui sait si Laure
-ne l'eût pas entravé dans ses progrès, en lui persuadant
-et en se persuadant à elle-même qu'il n'en avait point à
-faire? L'artiste meurt quand il divorce avec le public
-d'une manière absolue. Il lui est aussi nuisible de se reprendre
-entièrement que de se donner avec excès. Il
-s'épuise à demeurer toujours sur la brèche. La lutte ardente
-et passionnée arrive, à la longue, à troubler sa
-vue et à n'exciter plus que ses nerfs. Il a besoin de rentrer
-souvent en lui-même, et de se poser face à face,
-comme Adriani l'avait dit, avec l'humanité abstraite.
-Mais une abstraction ne lui suffit pas continuellement:
-elle arrive à le troubler aussi, et tout excès de parti pris
-conduit aux mêmes vertiges.</p>
-
-<p>Adriani avait souffert, musicalement parlant, pendant
-ces trois années d'épreuves. Il avait été forcé de chanter
-de mauvaises choses, il les avait entendu applaudir avec
-frénésie. Il s'était reproché d'y contribuer par son talent.
-Il avait maintes fois maudit intérieurement le mauvais
-goût triomphant des &oelig;uvres du génie. Mais il avait lutté
-pour le génie, et quelquefois il avait fait remporter à
-Mozart, à Rossini, à Weber, des victoires éclatantes. Il
-avait été trahi, persécuté, irrité, comme le sont tous les
-artistes redoutables; mais, soutenu dans ces épreuves
-par le caractère tranquille, généreux et ferme de sa
-femme, récompensé par un amour sans bornes, par une
-sorte de culte dont les témoignages avaient une suavité
-d'abandon inconnue à la plupart des êtres, il s'était
-trouvé si heureux, qu'il avait à peine senti passer les
-souffrances attachées à sa condition. Un mot, un regard
-de Laure, effaçaient sur son front le léger pli des soucis
-extérieurs. Un baiser d'elle sur ce front si beau y faisait
-rentrer, comme par enchantement, la sérénité de l'idéal
-ou l'enthousiasme de la croyance.</p>
-
-<p>Installés définitivement à Mauzères, comme dans le
-nid où chaque essor de leurs ailes devait les ramener
-pour se reposer et se retremper dans la sainte possession
-l'un de l'autre, ils venaient faire un pèlerinage à cette
-triste maison qui était comme le paradis de leurs souvenirs.
-Elle était aussi bien entretenue que possible par
-le vieux Ladouze et par la fidèle et rieuse Mariotte. Ils
-y retrouvèrent donc cet air de fête qu'Adriani y avait
-apporté en un jour d'espérance, et Toinette, qui avait
-pris les devants, avec le <i>trésor</i> dans ses bras, leur en fit
-les honneurs.</p>
-
-<p>Le <i>trésor</i> avait un an. Il s'appelait Adrienne. Cela
-parlait déjà un peu et roulait sur le gazon, sous prétexte
-de savoir un peu marcher. C'était le plus ravissant petit
-être que l'Amour, qui s'y entend bien, eût offert aux bénédictions
-de la Providence et aux baisers d'une famille.
-Adriani, contrairement aux instincts et aux préjugés de
-la plupart des pères, était enchanté que ce fût une fille.
-La perfection, selon lui, était femme, puisque Laure était
-femme.</p>
-
-<p>L'enfant entendait ou sentait déjà la musique, et,
-quand son père et sa mère unissaient leurs âmes et
-leurs voix dans une chanson de berceuse faite à son
-usage, ses yeux s'agrandissaient dans ses joues rebondies,
-et son regard fixe semblait contempler les merveilles
-de ce monde divin, dont les marmots ont peut-être
-encore le souvenir.</p>
-
-<p>&mdash;Explique-moi donc, dit Adriani à sa femme en l'attirant
-doucement contre son c&oelig;ur (l'enfant était enlacée
-à son cou), comment il se fait que tu m'aimes! Je t'avoue
-que je n'y crois pas encore, tant je comprends avec
-peine qu'un ange soit descendu à mes côtés et m'ait
-suivi dans les étranges et rudes chemins où je t'ai fait
-marcher!</p>
-
-<p>Et il se plut à lui rappeler, ce que, depuis trois ans,
-elle avait supporté en souriant pour l'amour de lui: les
-malédictions de sa famille, l'abandon de son ancien entourage,
-l'étonnement du monde, la vie si peu aisée dans
-les commencements, si retirée d'habitude; car Laure
-n'avait voulu se procurer aucun bien-être, tant que son
-amant se l'était refusé à lui-même. Leur intérieur avait
-été si modeste, que, relativement à ses jeunes années et
-au séjour de Larnac, le séjour de Paris et de Londres
-avait été pour elle presque rigide d'austérité. Comme
-elle avait changé aussi toutes ses idées pour arriver à
-s'intéresser à la destinée d'un artiste vendu et livré à la
-foule! Comme, du jour au lendemain, elle avait abjuré
-toutes ses notions sur la dignité de l'art et sur le mystère
-du bonheur, pour venir, du fond de ce désert, saluer,
-en plein théâtre, le triomphe d'un débutant!</p>
-
-<p>&mdash;Dis-moi donc, redis-moi donc toujours, s'écria-t-il,
-ce qui s'est passé en toi, ici, le jour où tu as connu ma
-résolution et reçu mes adieux!</p>
-
-<p>&mdash;Tu le sais, répondit-elle, quoique je n'aie jamais
-pu te le bien expliquer; j'ai senti que j'allais mourir,
-voilà tout. Je ne comprenais rien, sinon que tu renonçais
-à moi; et, pardonne-le-moi, j'ai cru que tu ne m'aimais
-plus, puisque tu me disais de t'oublier. Tes belles
-raisons me paraissaient si niaises devant mon amour!&hellip;</p>
-
-<p>&mdash;Tu m'aimais donc déjà à ce point?</p>
-
-<p>&mdash;Certainement, mais je ne le savais pas. Je ne l'ai su
-qu'au moment où je me suis dit:</p>
-
-<p>«&mdash;Je ne le reverrai donc plus!</p>
-
-<p>»Alors j'ai eu un dernier accès de délire. Je me suis
-jetée sur mon lit, enveloppée d'un drap comme d'un
-linceul, et j'ai dit à Toinette, qui me tourmentait:</p>
-
-<p>»&mdash;Laisse-moi, couvre-moi la figure, ne me regarde
-plus, va faire creuser dans un coin du jardin, et rappelle-toi
-la place, pour la lui montrer, s'il revient jamais ici.</p>
-
-<p>»Toinette m'a répondu, me parlant comme quand j'étais
-enfant:</p>
-
-<p>»&mdash;Écoute, ma Laure, il t'attend là-bas! Il s'impatiente,
-il se désole, il croit que tu ne veux plus de lui
-parce qu'il est malheureux. Lève-toi et viens le trouver.</p>
-
-<p>»Je me suis levée, j'ai demandé où était la voiture, et
-puis j'ai pleuré, j'ai ri, je me suis calmée. J'ai vu clair
-alors dans l'avenir, j'ai relu ta lettre, je l'ai comprise;
-j'ai mis ordre à mes affaires avec la plus grande liberté
-d'esprit. J'ai été à Larnac, je n'ai rien dit à ma belle-mère,
-sinon que je partais pour longtemps; je lui ai renouvelé
-tous ses pouvoirs au gouvernement de Larnac
-et à la disposition de mes revenus, au cas où elle consentirait
-à se relâcher du scrupule qu'elle met à me les faire
-passer sans en rien retenir pour elle-même. J'ai bien vu
-qu'elle était fort contrariée de me voir si raisonnable
-dans toutes ces choses positives, au moment où elle me
-faisait passer pour aliénée auprès de la famille. J'ai compris
-que, pour la soulager d'une grande anxiété, je devais
-m'enfermer dans ma chambre, ne voir personne et
-passer pour maniaque. Pendant six mois ensuite, elle a
-réussi à faire croire ou au moins à faire dire que j'étais
-à Paris dans une maison de santé. Quand la vérité a
-éclaté comme la foudre, quand les âmes charitables ont
-refusé de croire que le mariage eût sanctionné notre
-amour, préférant l'idée d'un caprice de galanterie de
-ma part à la certitude d'une mésalliance, tu sais quelle
-sèche malédiction m'a été lancée. Eh bien, pas plus dans
-l'attente de cet anathème que dans son accomplissement,
-je n'ai pensé te faire un sacrifice. J'obéissais à mon
-égoïsme, bien avéré pour moi-même; je ne pouvais
-vivre sans toi; je cherchais la vie, voilà tout!</p>
-
-<p>&mdash;Et, depuis, cette aversion que tu avais ressentie
-auparavant pour l'état que j'ai embrassé n'est jamais revenue
-troubler ton bonheur?</p>
-
-<p>&mdash;Je ne m'en suis jamais souvenue. Je m'étais donc
-bien cruellement prononcée là-dessus?</p>
-
-<p>&mdash;Mais oui, autant que moi-même!</p>
-
-<p>&mdash;Eh bien, c'est à cause de cela! Tu ne voulais pas être
-comédien, je haïssais l'état de comédien. Tu t'es fait comédien,
-j'ai reconnu que c'était le plus bel état du monde.</p>
-
-<p>&mdash;Pas pour toujours?</p>
-
-<p>&mdash;C'eût été pour toujours si tu en avais jugé ainsi.
-Voyons, n'ai-je pas été, pendant ces trois années, l'être
-le plus heureux de la terre? Outre ton amour, qui eût
-suffi, et au delà, à tous mes désirs, ne m'as-tu pas entourée
-d'amis excellents, d'artistes exquis, de jouissances
-élevées? Comment aurais-je pu, dans ce milieu si charmant
-et si affectueux, regretter les grands-oncles et les
-petits-cousins de Vaucluse? En vérité, tu as l'air de te
-moquer de moi, quand tu me rappelles mon isolement et
-mon obscurité. Est-ce que, dans le cas où j'aurais aimé
-l'éclat, je n'avais pas ta gloire? C'est bien plutôt moi
-qui devrais m'étonner qu'un homme tel que toi ait pu
-apercevoir et ramasser, dans ce coin perdu, la pauvre
-désolée, à moitié idiote! Oui, oui, je m'étonnerais, si je
-ne savais que les grandes âmes sont seules capables de
-grands amours.</p>
-
-<p>&mdash;Non, dit Adriani, mêlant sous ses baisers les cheveux
-blonds de sa fille aux noirs cheveux de sa femme,
-il n'est pas nécessaire d'être un homme supérieur pour
-savoir aimer! C'est aussi une erreur monstrueuse de
-croire que les grandes passions soient la fatalité des âmes
-faibles. L'amour n'est ni une infirmité ni une faculté
-surnaturelle&hellip;</p>
-
-<p>&mdash;Tu as raison, dit Laure en l'interrompant, l'amour,
-c'est le vrai! Il suffit de n'avoir ni le c&oelig;ur souillé, ni
-l'esprit faussé, pour savoir que c'est la loi la plus humaine,
-parce que c'est la plus divine.</p>
-
-<p>Ils rentrèrent de bonne heure à Mauzères pour y recevoir
-le baron, dont ils attendaient la visite. Le baron
-n'avait pas réalisé ses rêves de gloire et de fortune à
-l'Opéra; mais il avait reçu une mission archéologique
-pour explorer l'Asie Mineure et une partie de l'Égypte,
-et il venait de la remplir d'une manière assez brillante.
-Il était donc tout rajeuni et tout radieux, et il passa l'automne
-avec ses deux amis avant d'entreprendre de nouvelles
-conquêtes sur l'antiquité.</p>
-
-<p>Laure tenta, par tous les moyens, de ramener à elle
-sa belle-mère. La marquise fut implacable et prédit à
-l'heureuse compagne d'Adriani une vie d'abandon, de
-désordre et de honte. Un comédien ne pouvait être honnête
-et fidèle. Il ruinerait sa femme et déshonorerait ses
-enfants. Je ne sais pas si elle ne fit pas un peu entrevoir
-l'échafaud en perspective. Cependant elle fit une grave
-maladie et envoya son pardon. Elle se rétablit rapidement
-et le révoqua. Les infirmités l'adouciront peut-être.</p>
-
-<p>Toinette, considérée, en Provence, comme une infâme
-entremetteuse, passa avec raison, en Languedoc, pour
-une excellente femme. Elle est traitée par les deux
-époux comme une inséparable amie.</p>
-
-<p>Comtois continue à être fort sujet aux maux de dents;
-mais l'admission de sa famille dans la maison de son
-maître l'a réconcilié avec l'air vif du Vivarais. Il continue
-à tenir son journal et l'enrichit de réflexions intéressantes
-sur la musique, sujet où il est devenu si compétent,
-que personne n'ose ouvrir la bouche devant lui,
-pas même Adriani, qui redoute beaucoup ses dissertations
-en tout genre, mais qui l'a rendu fort heureux en
-lui donnant de la copie à faire.</p>
-
-<p>Comtois n'avait jamais perdu l'habitude d'enregistrer,
-à son point de vue, les moindres actions de son maître.
-Pendant trois ans, il l'avait désigné sous le titre amical
-de <i>mon artiste</i>. Mais, du jour où Adriani rentra comme
-châtelain dans son domaine de Mauzères, Comtois se
-remit à écrire respectueusement: <i>Monsieur</i>.</p>
-
-
-<p class="c gap small">FIN.</p>
-
-
-
-
-
-
-
-
-
-<pre>
-
-
-
-
-
-End of the Project Gutenberg EBook of Adriani, by George Sand
-
-*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK ADRIANI ***
-
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