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(This -file was produced from images generously made available -by The Internet Archive/Canadian Libraries) - - - - - - - - - - ADRIANI - - PAR - GEORGE SAND - - NOUVELLE ÉDITION - - [M. L.] - - PARIS - MICHEL LÉVY FRÈRES, LIBRAIRES ÉDITEURS - RUE VIVIENNE, 2 BIS, ET BOULEVARD DES ITALIENS, 15 - A LA LIBRAIRIE NOUVELLE - - 1863 - Tous droits réservés - - - - -OEUVRES - -DE - -GEORGE SAND - -PARUES DANS LA COLLECTION MICHEL LÉVY - - - ADRIANI. 1 vol. - LE CHATEAU DES DÉSERTES. 1 -- - LE COMPAGNON DU TOUR DE FRANCE. 2 -- - LA COMTESSE DE RUDOLSTADT. 2 -- - CONSUELO. 3 -- - LA DANIELLA. 2 -- - LA DERNIÈRE ALDINI. 1 -- - LE DIABLE AUX CHAMPS. 1 -- - LA FILLEULE. 1 -- - HISTOIRE DE MA VIE. 10 -- - L'HOMME DE NEIGE. 3 -- - HORACE. 1 -- - ISIDORA. 1 -- - JACQUES. 1 -- - JEANNE. 1 -- - LELIA. 2 -- - LUCREZIA FLORIANI. 1 -- - LES MAITRES SONNEURS. 1 -- - LE MEUNIER D'ANGIBAULT. 1 -- - NARCISSE. 1 -- - LE PÉCHÉ DE M. ANTOINE. 2 -- - LE PICCININO. 2 -- - LE SECRÉTAIRE INTIME. 1 -- - SIMON. 1 -- - TEVERINO.--LEONE LEONI. 1 -- - L'USCOQUE. 1 -- - - -OEUVRES DE GEORGE SAND - -Nouvelle édition, format grand in-18. - - ANDRÉ. 1 vol. - ANTONIA. 1 -- - CONSTANCE VERRIER. 1 -- - ELLE ET LUI. 1 -- - LA FAMILLE DE GERMANDRE. 1 -- - FRANÇOIS LE CHAMPI. 1 -- - INDIANA. 1 -- - JEAN DE LA ROCHE. 1 -- - LETTRES D'UN VOYAGEUR. 1 -- - LES MAITRES MOSAÏSTES. 1 -- - LA MARE AU DIABLE. 1 -- - LE MARQUIS DE VILLEMER. 1 -- - MAUPRAT. 1 -- - MONT-REVÊCHE. 1 -- - NOUVELLES: La Marquise.--Lavinia.--Pauline.--Mattéa.-- - Metella.--Melchior.--Cora. 1 -- - LA PETITE FADETTE. 1 -- - TAMARIS. 1 -- - VALENTINE. 1 -- - VALVEDRE. 1 -- - LA VILLE NOIRE. 1 -- - - -LAGNY.--Typographie de A. VARIGAULT. - - - - -A MADAME ALBERT BIGNON - - -Quand je commence un livre, j'ai besoin de chercher la sanction de la -pensée qui me le dicte, dans un coeur ami, non en l'importunant de mon -projet, mais en pensant à lui et en contemplant, pour ainsi dire, l'âme -que je sais la mieux disposée à entrer dans mon sentiment. - -Vous qui avez exprimé sur la scène tant de fortes et touchantes nuances -de la passion, vous n'êtes pas seulement à mes yeux une artiste célèbre, -vous êtes, comme femme de coeur et de mérite, le meilleur juge des -sentiments élevés et chaleureux que je voudrais savoir peindre. - -C'est donc à vous que je songe comme au lecteur le plus capable -d'apprécier la sincérité de mon essai, et d'y porter l'encouragement -d'une foi semblable à la mienne. Quand vous lirez ce roman, quand il -sera écrit, il est bien certain que l'exécution ne me satisfera pas, et -que, comme d'habitude, je n'aurai pas réalisé la conception qui -m'apparaît vive et riante au début. C'est pourquoi je veux vous en -dédier l'_intention_, qui en fera probablement toute la valeur. - -Cette intention, la voici. Si je m'en éloigne, j'aurai mal rempli mon -but. - -L'amour est l'intarissable thème qui a servi, qui servira toujours, je -crois, aux créations du roman et du théâtre. Pourquoi s'épuiserait-il? -Il y a autant de manières de comprendre et de sentir l'amour qu'il y a -de types humains sur la terre. L'amour du poëte, l'amour du savant, -l'amour du pauvre et celui du riche, celui de l'homme cultivé et celui -de l'ignorant, l'amour sensuel et l'amour idéaliste, tous les amours de -ce monde enfin ont chacun sa théorie ou sa fatalité. - -Les belles âmes peuvent seules approcher de la plénitude des affections. -Je ne les crois pas tellement rares, que leur puissance paraisse -invraisemblable. - -Cependant, on voit souvent, dans les romans, les grands amours naître -dans des types trop exceptionnels ou dans des situations trop -particulières. On n'admet pas souvent que l'homme vivant dans le monde -et jouissant de toute la manifestation de ses facultés, s'attache à un -sentiment unique. On choisit les _amoureux_ dans la classe des rêveurs, -des solitaires, des enthousiastes sans expérience, des natures -incomplètes ou excessives. C'est le scepticisme et la raillerie du -siècle qui causent souvent cette timidité d'auteur. - -Surmontons-la, me suis-je dit, et osons croire ce que beaucoup de -sceptiques savent, ce que nous savions nous-même être vrai, au milieu et -en dépit des doutes chagrins de la jeunesse: c'est que l'amour n'est pas -une infirmité, l'amère ou la pâle compensation de l'impuissance -intellectuelle, de l'inaptitude à la vie collective et sociale. Ce n'est -pas non plus une virginité tremblante, un appétit violent qui se cache -sous les fleurs de la poésie. C'est bien plutôt une maturité jeune, mais -solide, de l'esprit et du coeur; une force éprouvée, une plage où les -flots montent avec énergie, mais qu'ils n'entraînent pas dans les -abîmes. - -Quoi qu'il résulte de ce dessein, que ma plume le trahisse ou le -complète, sachez, noble et chère amie, que je l'ai formé en songeant à -vous. - -GEORGE SAND. - -Nohant, septembre 1853. - - - - -ADRIANI - - - - -I - - -Lettre de Comtois à sa femme. - -Lyon, 12 août 18... - -Ma chère épouse, la présente est pour te dire que j'ai quitté le service -de M. le comte. C'est un homme quinteux qui ne pouvait me convenir, et -je l'ai quitté sans regret, je peux dire. Il m'a fait une scène dans -laquelle il m'a dit des mots, et cherché de mauvaises raisons. Mais je -suis déjà replacé, et je n'ai pas été seulement une heure sur le pavé. -Dans l'hôtel où nous logions, il s'est trouvé un gentilhomme qui -cherchait un valet de chambre. Malgré que je ne le connaissais pas, et -que je n'avais pas le plus petit renseignement sur lui, je me suis -présenté pour voir au moins, à sa mine, si je pourrais m'en arranger. -Son air m'est revenu tout de suite, et il paraît que le mien lui a plu -aussi, car il s'est contenté de jeter les yeux dessus mon certificat en -me disant: - ---Je sais que le comte de Milly faisait cas de vous et que vous vous -quittez à la suite d'une vivacité de sa part sur laquelle il ne veut pas -revenir. Il m'a dit que vous écriviez lisiblement, que vous mettiez -assez bien l'orthographe, et que vous aviez l'habitude de copier. Vous -me serez donc utile et je vous prends pour le prix qu'il vous donnait: -je ne me souviens plus du chiffre, rappelez-le-moi. - -Là-dessus, me voilà engagé, car, puisque mon nouveau maître connaît mon -ancien, chose que j'ignorais, ça ne peut être qu'un homme comme il faut, -et, à sa garde-robe de voyage, éparpillée dans sa chambre, ainsi qu'à -ses bijoux et à la manière dont les gens de l'hôtel le servaient, j'ai -bien vite vu qu'il était passablement riche, ou qu'il savait vivre en -homme du monde. J'ai bien demandé aussi dans la maison; mais on m'a dit -qu'on ne le connaissait pas autrement, et qu'il se faisait appeler M. -d'Argères tout court. - -Ça m'a bien un peu contrarié, parce que c'est pour la première fois que -je sers une personne sans titre. Mais j'ai dans mon idée que c'est une -fantaisie qu'il a peut-être de cacher le sien, car je me connais en gens -de qualité, et je t'assure que jamais je n'ai vu une plus belle tournure -et de plus jolies manières. En outre, il paraît très-doux et fait -l'avance de mes déboursés. Enfin, je pense que je n'aurai pas de -désagrément avec lui. Nous avons quitté Genève, et, à présent, nous -sommes à Lyon, d'où je t'écris ces lignes pour te dire que je me porte -bien et que je ne sais pas encore où nous allons. Tout ce que monsieur -m'a dit, c'est que nous serions à Paris dans deux mois au plus tard. Ne -sois donc pas en peine de moi, et écris-moi des nouvelles de nos enfants -et si tu es toujours contente de la maison où tu es. Je te ferai savoir -bientôt où il faut m'adresser ça. Je ne te donnerai pas grands détails, -mais tu les auras plus tard par mon journal, que j'ai toujours -l'habitude de tenir, jour par jour, pour mon amusement et pour l'utilité -de de ma mémoire. - -Adieu donc, ma chère Céleste; je t'embrasse de toute l'amitié que je te -porte, ainsi que ta soeur et notre petite famille. - -Ton mari pour la vie. - -COMTOIS. - - -Journal de Comtois. - -Lyon, 15 août 18... - -Me voilà, comme dans un roman, au service d'un homme que je ne connais -pas du tout, et qui me mène je ne sais où. Monsieur ne reçoit pas de -lettres dont je puisse voir l'adresse. Il va les prendre lui-même à la -poste, bureau restant. Il sort et voit du monde dehors; mais il ne -reçoit personne à l'hôtel, et paraît très-occupé à lire ou à marcher -dans sa chambre, le peu de temps qu'il y reste dans la journée. Il se -nourrit bien; ses habits sont d'un bon tailleur, et il se chausse on ne -peut mieux. Il parle peu, et ne commande rien qu'avec honnêteté. Il ne -paraît pas porté à l'impatience, ni à aucun autre défaut, si ce n'est -que je lui crois peu d'esprit. C'est un fort bel homme, qui n'a pas plus -de vingt-cinq à trente ans. Il a la barbe et les cheveux superbes, et -prononce si bien, qu'on entend tout ce qu'il dit, même quand il parle -très-bas. C'est un grand avantage pour le service; mais il dit les -choses en si peu de paroles, qu'on voit bien qu'il manque d'idées. - - -19 août, Tournon. - -Nous voilà dans une petite ville au bord du Rhône, soit que monsieur y -ait des affaires, soit qu'il lui ait pris fantaisie de s'arrêter ici. -Nous sommes venus par le vapeur. Monsieur y a causé avec des personnes -qui le connaissaient sans doute; mais, comme il faisait un grand vent, -je n'ai pu entendre comment et de quoi on lui parlait, à moins de -m'approcher avec indiscrétion, ce qui serait mauvaise société. J'ai vu -que les messieurs qui parlaient à monsieur étaient distingués. Je n'ai -pas pu me permettre de les interroger. - -Monsieur m'a prié, ce soir, de lui faire du café. Il l'a trouvé bon et -s'est enfermé pour écrire ou pour lire, je ne sais pas. - - -20 août. - -Me voilà toujours dans cette petite ville, attendant que monsieur soit -rentré. Il a pris un bateau ce matin, et j'ai entendu que c'était pour -une promenade. J'ai eu de l'humeur parce que, voyant que j'allais être -seul toute la journée et m'ennuyer dans un endroit qui n'est guère beau, -j'ai demandé à monsieur si nous y resterions longtemps. - ---Pourquoi me demandez-vous cela? qu'il m'a dit d'un air indifférent. - -Je me suis enhardi à lui dire que c'était pour pouvoir recevoir des -nouvelles de ma famille, et que, si je savais où nous allions, je -donnerais mon adresse à ma femme. - ---Tiens, monsieur Comtois, qu'il a dit, vous êtes marié? - ---Oui, monsieur le comte, que je me suis hasardé à lui répondre. - ---Pourquoi m'appelez-vous _monsieur le comte_? - -Et alors moi: - ---C'est par l'habitude que j'avais avec mon ancien maître. Si je savais -comment je dois parler à monsieur... - ---Et vous avez des enfants peut-être? - ---J'en ai trois, deux garçons et une demoiselle. - ---Et où est votre famille? - ---A Paris, monsieur le marquis. - ---Pourquoi m'appelez-vous _monsieur le marquis_? - ---Parce que mon avant-dernier maître... - ---C'est bien, c'est bien, qu'il a dit, je vous apprendrai où nous allons -quand je le saurai moi-même. - -Là-dessus, il a tourné les talons et le voilà parti. - -Je ne sais pas si c'est un original qui ne pense pas à ce qu'il fait, ou -s'il a eu l'idée de se moquer de moi, mais je commence à être inquiet. -On voit tant d'aventuriers sur les chemins, que j'aurais bien pu me -tromper sur sa mine de grand seigneur. Il faudra que je l'observe de -près. Ce n'est pas tant pour le risque à courir du côté des gages que -pour la honte d'être commandé par un homme sans aveu. Il y a du monde -fait pour commander aux domestiques, mais il y en a aussi qui -mériteraient de servir ceux qui les servent, et c'est une grande -mortification d'être dupé par ces canailles-là. - - -Mauzères, 22 août. - -Nous voilà dans un joli château, ou plutôt une jolie maison de campagne, -chez un ami de monsieur, qui est auteur et baron. Ce n'est pas -très-riche, mais c'est confortable, comme disait mon milord, et la -manière dont on a reçu monsieur, ce soir, me raccommode un peu avec lui. -Il était temps, car il me donnait bien des doutes. Et puis c'est un -homme qui a l'esprit superficiel, qui n'a aucune conversation avec les -gens, et qui est si distrait par moments, que les talents qu'on a sont -en pure perte. Il n'y fait pas seulement attention, et sa politesse n'a -rien de flatteur. - -Je n'ai pourtant rien pu savoir de lui par les gens de la maison. Ils -sont tous du pays et ne le connaissent pas. C'est, d'ailleurs, des gens -fort simples et sans éducation qui leur facilite de causer. - -Je saurai demain à quoi m'en tenir, car je servirai à table. Ce soir, -j'avais un grand mal de dents, et monsieur m'a dit: - ---Reposez-vous, Comtois. - -C'est ce que je vas faire. - - -Narration. - -L'espoir de M. Comtois fut trompé. Il servit à table le lendemain; mais -le baron de West s'était absenté. M. d'Argères n'avait pas l'habitude de -parler seul en mangeant: aussi Comtois ne fut-il pas plus avancé que le -premier jour. - -Le baron de West était effectivement un littérateur assez distingué. Il -paraît qu'il regardait son hôte comme un excellent juge, car il le reçut -à bras ouverts et se fit une fête de le garder toute une semaine. Une -lettre reçue dès le matin du second jour le forçant d'aller passer -vingt-quatre heures à Lyon pour des affaires importantes, il lui fit -donner sa parole d'honneur qu'il l'attendrait et se constituerait maître -de la maison en son absence. - -D'Argères ne se fit guère prier, bien qu'il ne fût pas étroitement lié -avec son hôte. Il savait qu'en usant et abusant au besoin de son -hospitalité, il pourrait toujours considérer le baron comme son obligé. -Le baron voulait lui lire un manuscrit, et l'on verra plus tard combien -il lui importait que d'Argères en goutât le fond et la forme, et -s'associât complétement à la pensée qui avait dicté cet ouvrage. - - -Lettre de d'Argères. - -Château de Mauzères, par Tournon (Ardèche). - -Mon bon camarade, sache enfin où je suis. J'ai bien employé mon temps de -repos et de liberté. J'ai parcouru la Suisse, j'ai gravi des glaciers, -je ne me suis rien cassé. J'ai laissé pousser ma barbe, je l'ai coupée; -je n'ai rien lu, rien écrit, rien étudié. Je n'ai pensé à rien, pas même -aux belles Suissesses, qui, par parenthèse, ne sont belles que de santé, -et montrent de grosses vilaines jambes au bout de leurs jupons courts. -Je suis revenu par Genève et Lyon. J'ai renvoyé Clodius, qui me volait; -j'ai pris un domestique qui ne fait que m'ennuyer par sa figure de -pédant. Je me suis mis en route pour la Méditerranée, et je m'arrête -chez notre baron, qui se trouve sur mon chemin. J'y suis seul pour le -moment, et je ne m'en plains pas. C'est toujours le plus galant homme du -monde; mais, quand il m'a parlé beaux-arts et qu'il m'a montré ses -cahiers, j'ai eu bien de la peine à cacher une grimace abominable. Il -faudra pourtant s'exécuter, entendre, juger, promettre. Ce ne sera -certainement pas mauvais, ce qu'il va me lire; mais ce serait du Virgile -tout pur, que ça ne vaudrait pas les arbres, le soleil, le mouvement, -l'imprévu, enfin le délicieux _rien faire_, si rare et si précieux dans -une vie agitée et souvent assujettie. - -J'ai encore deux jours de répit, parce qu'il a été forcé de s'absenter, -et j'en vas profiter pour m'abrutir encore un peu à la chasse. Mais je -t'entends d'ici me dire: «Pourquoi chasser? pourquoi te donner un -prétexte, quand tu as le droit et le temps de battre les bois et de -t'égarer dans les sentiers?» Tu as bien raison. C'est lourd, un fusil, -et ça ne tue pas; du moins je n'en ai jamais rencontré un qui fût assez -juste pour moi. Peut-être qu'il y en a un dans l'arsenal du baron; mais -j'ai si peu de nez, que je ne saurais jamais mettre la main dessus. - -Parlons de nos affaires. Tu placeras comme tu l'entendras, etc. - - * * * * * - -Nous supprimons cette partie de la lettre de d'Argères, qui ne contenait -qu'un détail d'intérêts matériels, et nous passons au journal de -Comtois. - - -Journal de Comtois. - -Mauzères, 23 août. - -J'éprouverai ici beaucoup d'ennuis si ça continue. Monsieur m'avait dit -qu'il me ferait copier, et il ne me donne rien à faire. Sans doute qu'il -a un emploi quelconque à Paris; mais, en attendant, il fait tout seul sa -correspondance, et, autant que j'en peux juger, elle n'est pas -conséquente. Il est fumeur et flâneur. Il a toujours l'air de rêver, et -je crois qu'il ne pense à rien. Il se sert lui-même, ce qui me donne -l'idée qu'il est égoïste et ne vent dépendre de personne. Le pays où -nous sommes est fort vilain. On y perd ses chaussures. C'est un désert -où il n'y a que des rochers, des bois, des eaux qui tombent des rochers, -et pas une âme à qui parler, car il règne dans le pays une espèce de -patois, et les gens sont tout à fait sauvages. - -La maison est agréable et bien tenue. Le vin est rude. Le cocher est -très-grossier. M. de West est assez riche et fait des ouvrages pour son -plaisir. On dit qu'il y met beaucoup d'amour-propre. Sans doute que -monsieur se mêle d'écrire aussi, car le valet de chambre m'a dit que son -maître lui avait dit: - ---Vous me donnerez des conseils. - -Mais je ne crois pas monsieur capable d'écrire avec esprit. Il aime trop -à courir, et, d'ailleurs, il parle trop simplement. - -C'est toujours un travers de vouloir écrire après M. Helvétius, M. -Voltaire et M. Pigault-Lebrun, qui ont fait la gloire de leur siècle. -Tout ce qui peut être écrit a été écrit par des gens très-illustres, et, -comme disait une dame de beaucoup de talent, dont je faisais les lettres -à ses amis, il n'y a plus rien de nouveau à imprimer. Au moins, si ces -messieurs s'occupaient de politique! C'est un horizon qui change et qui -vous présente toujours du neuf. Mais, pour juger la politique, il faut -aller à la cour, et je ne crois pas que monsieur soit assez considérable -pour y être reçu. Le mieux, c'est de cultiver la philosophie quand on a -le moyen. Ce serait mon goût, si j'avais des rentes, et si ma femme ne -dépensait pas tout. - - -Narration. - -Pendant que M. Comtois regrettait de ne pouvoir être philosophe, son -maître se promenait. Il revenait, à l'entrée de la nuit, en compagnie -d'un garde-chasse qu'il avait rencontré et qui lui était fort utile pour -retrouver le chemin du manoir de Mauzères, lorsqu'en passant au bas d'un -petit coteau couvert de vignes, il remarqua une faible lueur qui -blanchissait ce court horizon. - ---Est-ce la lune qui se lève? demanda-t-il à son guide. - -Le guide sourit. - ---Je ne crois pas, dit-il, que la lune se lève du côté où le soleil se -couche. - ---C'est juste, dit d'Argères en riant tout à fait de son inattention. -Qu'est-ce donc que cette clarté? - ---Ce n'est rien. C'est une maison qui est par là tout juste au revers du -coteau. C'est la maison de _la Désolade_. - ---_La Désolade_? Voilà un nom bien triste. - ---Dame! c'est un nom qu'on lui a laissé comme ça dans le pays, à cause -de la pauvre dame qui y reste. C'est une jeune femme très-jolie, ma foi, -qui a perdu son mari après six mois de mariage et qui ne peut pas se -consoler. Elle est malade et comme égarée par moments. On a même peur -qu'elle ne devienne folle tout à fait. - ---Attendez! reprit d'Argères, qui, en suivant son guide sur le sentier, -s'était un peu rapproché de la demeure invisible, je crois que j'entends -de la musique. - -Ils s'arrêtèrent et firent silence. Une voix de femme et un piano sonore -faisaient entendre quelques sons, emportés à chaque instant par la -brise. Dans les membres de phrase qui parvinrent à l'oreille exercée de -d'Argères, il reconnut l'air admirable du gondolier dans _Otello_: - - Nessun maggior dolore, etc. - -«Il n'est pas de plus grande douleur que de se rappeler le temps heureux -dans l'infortune.» - - * * * * * - -D'Argères, avec son air insouciant et son besoin momentané d'oublier -l'art, était artiste de la tête aux pieds. Il fut vivement impressionné -par ces trois circonstances: le nom de _Désolade_ donné à la maison ou à -la personne qui l'habitait, le choix de la chanson, et la voix, l'accent -de la chanteuse, qui, soit en réalité, soit par l'effet de la distance, -exprimaient avec un charme infini la plainte d'une âme brisée. Un moment -il faillit laisser là son guide et courir vers cette maison, vers cette -plainte, vers cette femme; mais il fut retenu par la crainte de voir une -folle. Il avait, pour le spectacle de l'aliénation, cette peur -douloureuse qu'éprouvent les imaginations vives. - -D'ailleurs, il était harassé de fatigue, il mourait de faim. - ---Et, après tout, se dit-il, je n'ai plus dix-huit ans pour rêver -l'honneur, souvent trop facile, de consoler une veuve inconsolable. - -Il retourna donc au manoir très-philosophiquement. Néanmoins, il ne se -sentit plus disposé à interroger le garde-chasse. Il lui semblait que la -prose de ce bonhomme ferait envoler la rapide impression poétique qu'il -venait de recueillir. - - -Journal de Comtois. - -24 août. - -Monsieur est beau chanteur; car, en se couchant, il lui a pris fantaisie -de répétailler un air italien, qu'il dit, ma foi, aussi bien que les -bouffons du théâtre de Paris. Je lui en ai fait la remarque, ce qui -était un peu déplacé; mais c'était exprès pour voir si je le ferais -causer. Il m'a regardé comme si je le sortais d'un rêve, m'a ri au nez -et n'a pas lâché une parole. J'ai bien vu par là que monsieur est bête. - - - - -II - - -Narration. - -D'Argères, s'étant beaucoup fatigué, et subissant les fréquentes -souffrances des organisations nerveuses, dormit peu et mal. Il eut un -rêve obstiné qui lui fit entendre à satiété la romance du gondolier, et -qui fit passer en même temps devant lui l'image, à chaque instant -transformée, de la _désolée_. Tantôt c'était un ange du ciel, tantôt une -péri, une fée ou un monstre. - -Lassé de ce malaise, il se leva avec le jour et prit machinalement le -chemin de la maison dont il avait aperçu la lueur aux premières clartés -des étoiles. - ---Je veux tâcher de savoir, se disait-il, si c'est vraiment une folle -qui chantait si bien. Dans ce cas, je m'éloignerai toujours de cet -endroit, je ne passerai plus par ce sentier. Je me suis toujours figuré -que la folie était contagieuse pour moi, et ce que j'ai éprouvé cette -nuit me fait croire que j'ai une prédisposition... - -Il se trouva au sommet du coteau de vignes et au niveau du toit de la -maison, qui s'élevait, ou plutôt s'abaissait devant lui, sur les -terrains inclinés en sens contraire. - -Le jour commençait à blanchir le paysage et mêlait ses tons roses aux -tons bleuâtres de la nuit. Les terrains environnants, largement arrosés -d'eaux courantes, exhalaient des masses de brume argentée qui donnaient -une apparence fantastique à toute chose. Les ondulations du sol, -exagérées par ces vapeurs flottantes, semblaient s'ouvrir en profondeurs -immenses, et, dans toutes ces formes douteuses, l'imagination pouvait -voir des lacs à la place des prairies, des précipices où il n'y avait -que de paisibles vallées. - -Au premier abord, le site parut splendide à notre voyageur. En réalité, -c'était un ensemble de lignes douces et de détails charmants comme il -s'en trouve partout, même dans les pays les plus largement accidentés. - -A mesure qu'on descend le Rhône, après Lyon, on parcourt une série de -tableaux d'une apparence grandiose. Des monts dont la situation au bord -des flots rapides, les formes hardies et les tons tranchés, tantôt -blancs comme des ossements polis, tantôt sombres sous la végétation, -augmentent l'importance et rendent l'aspect menaçant ou sévère; des pics -déchiquetés, couronnés de vieilles forteresses qui se profilent sur un -ciel déjà bleu et pur comme celui de la Méditerranée; des vallées -largement échancrées et qui s'abaissent majestueusement vers le rivage: -tout paraît imposant dans ce panorama du fleuve qui vous rapproche de la -Provence. - -Mais, derrière cette ceinture de rochers, la nature, tout en conservant -dans son ensemble l'âpre caractère des bouleversements volcaniques, -offre mille recoins charmants où l'on peut vivre en pleine idylle; des -prairies verdoyantes, des châtaigniers aussi beaux que ceux du Limousin, -des noyers aussi ronds que ceux de la Creuse, enfin des pampres et des -buissons sous lesquels disparaissent les antiques laves et les sombres -basaltes dont le sol est semé. - -Dans les vallées qui s'ouvrent sur le Rhône, passent des vents terribles -ou tombent des soleils brûlants; mais, à mesure qu'on remonte le cours -des rivières qui s'épanchent dans le fleuve, on s'élève, vers les -Cévennes, dans une atmosphère différente, et, en une journée de voyage, -on pourrait, du fleuve à la montagne, quitter une région brûlante pour -une tout à fait froide, et un soleil de feu pour des neiges presque -éternelles. - -C'est entre ces deux extrêmes, dans une des plus fertiles parties du -Vivarais, que se trouvait notre voyageur, et le vallon qui s'offrait à -ses regards était riant et paisible. Pourtant, du point où il se -trouvait placé, outre les caprices de la brume qui transformait tous les -objets, les premiers plans conservaient le caractère étrange et rude qui -est propre aux lieux bouleversés par les premiers efforts de la -formation terrestre. Par un de ces accidents géologiques qui se -rencontrent souvent, le coteau des vignes se déchirait brusquement à son -sommet, et la maison de _la Désolade_, adossée à cette déchirure, -s'appuyait sur une terrasse naturelle de roches volcaniques assez -escarpée. Une pente rapide, semée de débris et, pour ainsi dire, pavée -de scories, conduisait de l'habitation à la prairie, traversée de -ruisseaux grouillants et semée de belles masses d'arbres. D'autres -vignobles garnissaient les coteaux environnants qui se relevaient vite -vers le nord et enfermaient le ciel dans un cadre d'horizons de peu -d'étendue. C'était une retraite naturelle et comme un grand jardin fermé -de grands murs, que cette vallée gracieuse, entourée de collines -riantes, dont les flancs abrupts se montraient pourtant çà et là sous la -verdure, et semblaient dire: «Restez ici, c'est un paradis, mais -n'oubliez pas que c'est une prison.» - -Telle fut, du moins, l'impression de d'Argères, et la tristesse le -saisit au milieu de son admiration. L'aspect de la demeure située -immédiatement sous ses pieds n'y contribua pas peu. C'était une de ces -petites constructions indéfinissables que des transformations -successives ont rendues mystérieuses en les rendant contrefaites. Le -vrai nom de cette maison était _le Temple_, dénomination répandue à -foison dans tous les coins et recoins de la France, l'ordre des -templiers ayant possédé partout et bâti partout. J'ignore si cette -propriété avait eu de l'importance et si le petit bâtiment auquel la -tradition avait conservé son nom solennel était le corps principal ou le -dernier vestige de constructions plus étendues. La base massive -annonçait des temps reculés. Le premier étage signalait l'intention de -quelques embellissements au temps de la renaissance; le sommet, couronné -de lourdes mansardes en oeil-de-boeuf à mascarons éraillés du temps de -Louis XIV, formait un contraste absurde; mais ces disparates se -fondaient, autant que possible, dans un ton général de gris-verdâtre et -sous des masses de lierre qui annonçaient l'abandon dans le passé, -l'indifférence dans le présent. - -Le jardin qui entourait la maison et ses minces dépendances, à savoir un -pigeonnier sans pigeons, une cour sans chiens et une basse-cour sans -volailles, avec quelques hangars vides et des celliers en ruine, était -assez vaste et bien planté. Des roses et des oeillets y fleurissaient -encore avec beaucoup d'éclat dans des corbeilles de gazon desséché. -Quelque prédécesseur, moins apathique que la _désolée_, avait soigné ces -allées et planté ces bosquets; mais ils étaient à peu près livrés à -eux-mêmes sous la main d'un vieux paysan qui cultivait des légumes dans -les carrés, et qui, n'ayant aucune prétention à l'horticulture, venait -là une ou deux fois par semaine donner un coup de bêche et un regard, -quand il n'avait rien de mieux à faire. L'herbe poussait donc au milieu -du sable des allées, et, le long des murs, les gravats et le ciment -écroulés blanchissaient l'herbe. Les branches, chargées de fruits, -barraient le passage, les fruits jonchaient la terre, l'eau était verte -dans les bassins. La bourrache et le chardon s'en donnaient à coeur joie -d'étouffer les violettes; les fraisiers _traçaient_ autour d'eux d'une -manière véritablement échevelée, étendant, à grande distance de leur -pied touffu, ces longues tiges qui se replantent d'elles-mêmes et -forment d'immenses réseaux improductifs quand on les abandonne à leur -folle santé. - -D'Argères vit tout cela en faisant le tour de l'établissement. Il put -même entrer dans le jardin, qui n'avait pas de porte et dont la clôture -avait disparu en beaucoup d'endroits. Le jour se fit tout à fait et le -soleil parut, sans qu'aucun bruit troublât dans la maison ou dans -l'enclos le morne silence de la désolation. - -L'espèce de curiosité qui poussait d'Argères à cet examen ne put lutter -contre l'accablement d'une journée de fatigue et d'une nuit sans -sommeil, augmenté du sentiment d'horrible ennui que distillait, pour -ainsi dire, le lieu où il se trouvait. Assis sur les débris informes de -statues antiques que quelque propriétaire, à moitié indifférent, avait -fait poser sur le gazon dans un angle du jardin, il se promit de s'en -aller sans chercher à voir personne. Mais, en se levant, il se trouva en -face d'une vieille femme qu'il n'avait pas entendue venir. - -C'était une camériste prétentieuse, communicative, assez dévouée pour -supporter l'ennui de ce séjour, pas assez pour ne pas s'en plaindre au -premier venu. Un étranger, un passant, un être humain, quel qu'il fût, -était une bonne fortune pour elle, et, loin de signaler le délit -d'indiscrétion où d'Argères s'effrayait d'être surpris, elle -l'accueillit avec toutes les grâces dont elle était encore capable. - -Elle avait été jolie, elle était mise avec aussi peu de recherche que le -comportaient l'abandon d'une telle retraite et l'heure matinale, et -pourtant son jupon de soie usé n'avait pas une seule tache, et sa -camisole blanche était irréprochable. Ses cheveux blonds, qui tournaient -au gris-jaunâtre, étaient bien lissés sous sa cornette de nuit. Elle -avait de longs doigts blancs et pointus qui sortaient de gants coupés et -qui décelaient, par leur forme particulière, la femme curieuse, vivant -de projets, et portée à l'intrigue par besoin d'imagination. Cette -femme, frottée aux lambris et aux meubles où s'agite le monde, avait une -apparence de distinction qui pouvait abuser pendant quelques instants. -D'Argères y fut pris, et, croyant avoir affaire à une mère, il se leva -et salua très-respectueusement, bien que cette figure flétrie et -problématiquement rosée dès le matin lui parût assez hétéroclite. - -Antoinette Muiron (c'était son nom, que sa jeune maîtresse abrégeait en -l'appelant Toinette depuis l'enfance) avait élevé mademoiselle de Larnac -avec une véritable tendresse. Romanesque sans intelligence, remuante, -nerveuse, coquette sans passion, amoureuse sans objet, Toinette était -devenue vieille fille sans trop s'en apercevoir. Elle avait oublié de -vivre pour elle-même, à force de vouloir faire vivre les autres à sa -guise. C'était une bonne et douce créature au fond, car son idée fixe -était d'_arranger_ le bonheur des êtres qu'elle chérissait et soignait -sans relâche. Mais cette prétention la rendait obsédante, et elle -exerçait une sorte de tyrannie secrète et cachée sur quiconque n'était -point en garde contre ses innocentes et dangereuses insinuations. - -D'Argères apprit bien vite, et presque malgré lui, tout le roman de la -_désolée_. Mademoiselle Muiron, frappée du bon air et de la belle figure -de cet auditeur inespéré, s'empara de lui comme d'une proie. Elle était -de ces personnes qui, sans avoir beaucoup de jugement, ont une certaine -pénétration superficielle. Dès le premier salut échangé avec lui, elle -comprit fort bien que l'inconnu éprouvait un secret embarras et ne -cherchait qu'une échappatoire pour se dérober bien vite au reproche -qu'il méritait. Ce n'était pas le compte de la bonne Muiron. Elle alla -au-devant de ses scrupules et lui fournit, avec une rare présence -d'esprit, le prétexte qu'il eût en vain cherché pour motiver sa présence -à pareille heure dans le jardin. - ---Monsieur était curieux de voir nos antiques? lui dit-elle d'un air -prévenant. Oh! mon Dieu, nous ne les cachons pas, et je voudrais qu'ils -méritassent la peine qu'il a prise d'entrer ici. - -D'Argères, frappé de la jolie et facile prononciation de celle qu'il -s'obstinait à prendre pour une mère, crut voir une épigramme bien -décochée dans cette avance naïve, et se confondit en excuses. - ---En effet, dit-il en jetant un regard sur les torses brisés qui lui -avaient servi de siége et dont il ne se souciait pas le moins du monde, -je suis amateur passionné... occupé de recherches... et fort distrait de -mon naturel. Je n'aurais pas dû me permettre, chez des femmes... Entrer -ainsi, je suis impardonnable... Je me retire désolé... - ---Mais non, mais non! s'écria Toinette en lui barrant le passage de -l'allée étroite dans laquelle il voulait s'élancer; restez et regardez à -votre aise, monsieur! Il paraît que c'est très-beau, quoique bien abîmé. -Moi, je n'y connais rien, je le confesse, mais ce sont des curiosités. -C'est le grand-oncle de madame de Monteluz, un homme instruit, qui -demeurait ici autrefois, et qui avait recueilli cela aux environs. Il -paraît que c'est du temps des Romains. - ---Oui, en effet, c'est romain, dit d'Argères d'un air capable dont il -riait en lui-même. - ---Il y en a qui prétendent que c'est même du temps des Gaulois. - ---Ma foi, oui, reprit d'Argères, ça pourrait bien être gaulois! - ---Si monsieur veut les dessiner... - ---Oh! je craindrais d'abuser... - ---Nullement, monsieur; madame n'est pas levée et vous ne gênerez -personne. - -D'Argères, comprenant enfin qu'il n'était pas en présence d'une autorité -supérieure, se sentit tout à coup fort à l'aise. - ---Merci, dit-il un peu brusquement, je ne dessine pas. - ---Ah! je comprends, monsieur écrit! - ---Non plus, je vous jure. - ---Sans doute, sans doute! écrire sur des choses si peu certaines... -Monsieur a le goût des collections? monsieur se compose un musée? - ---Pas davantage. - ---Ah! monsieur a bien raison, c'est ruineux; monsieur se contente d'être -savant et de s'y connaître. C'est le mieux, bien certainement. - ---Oui-da, pensa le voyageur, je suis venu ici par curiosité, mais voici -une suivante qui veut m'en punir en exerçant la sienne sur moi avec -usure! - -Et, comme il ne répondait pas, Toinette reprit: - ---Monsieur est de Paris, cela se voit. - ---Vous trouvez? - ---Cela se sent tout de suite. L'accent, l'habillement... Oh! -certainement, vous n'êtes pas un provincial. Monsieur est en visite -probablement chez le baron de West? C'est à deux pas d'ici. C'est un -homme fort honorable, d'un âge mûr, et qui serait pour madame un bon -voisin et un véritable ami, j'en suis sûre, si elle ne s'obstinait pas à -ne recevoir personne. - ---Après tout, pensa encore d'Argères, puisque je suis venu pour savoir à -quoi m'en tenir sur l'état mental de cette voisine, et qu'il m'est si -facile de me satisfaire, pourquoi ne contenterais-je pas cette -babillarde de soubrette en l'écoutant? Questionner et répondre sont un -seul et même plaisir pour ces sortes de natures.--Comment appelez-vous -votre maîtresse? dit-il d'un ton doucement familier, en se rasseyant sur -les blocs de marbre. - -Toinette, charmée du procédé, ne se le fit pas demander deux fois, et, -s'asseyant aussi sur une grosse boule qui avait bien pu représenter la -tête d'un dieu: - ---Mais je vous l'ai déjà nommée! s'écria-t-elle: c'est madame de -Monteluz! - ---Qui était mademoiselle de?... fit d'Argères de l'air d'un homme qui -connaît toutes les femmes du grand monde et qui cherche à se remémorer. - ---C'était mademoiselle Laure de Larnac. - ---Une famille languedocienne? Tous les noms en ac... - ---Oui, monsieur. Languedocienne d'origine; mais, depuis longtemps, les -Larnac étaient fixés en Provence, du côté de Vaucluse. Un beau pays, -monsieur! les amours de Pétrarque! Et des propriétés! madame a là un -château... Si elle voulait l'habiter, au lieu de cette affreuse masure, -de ce pays sauvage! De tout temps, monsieur, les Larnac ont fait honneur -à leur fortune. Les Monteluz aussi, car ce sont deux familles d'égale -volée. Il y a eu un marquis de Monteluz, grand-père du marquis dont -madame est veuve, qui n'allait jamais à Paris et à la cour, par -conséquent, sans dépenser... - ---Quel âge avait le mari de madame? demanda d'Argères, qui craignit une -généalogie. - ---Hélas! monsieur, vingt ans! l'âge de madame. Deux beaux, deux bons -enfants qui avaient été élevés ensemble! Ils étaient cousins germains. -Les Larnac et les Monteluz... - ---Et madame a maintenant?... - ---Vingt-trois ans, monsieur, tout au juste. Monsieur le marquis n'a vécu -que six mois après son mariage. Il s'est tué à la chasse... Un accident -affreux! En sautant un fossé, son fusil... - ---Pourquoi diable allait-il à la chasse? dit brusquement d'Argères; -après six mois de mariage, il n'était donc déjà plus amoureux de sa -femme? - ---Oh! que si fait, monsieur! Amoureux comme un fou, comme un ange qu'il -était, le pauvre enfant! - ---Alors il était bête, dit d'Argères, entraîné fatalement par je ne sais -quel instinct de jalousie à dénigrer le défunt. - ---Non, monsieur, reprit Toinette. Il n'était pas bête, il savait se -faire aimer. - -Elle fit cette réponse sur un ton moitié sublime, moitié ridicule, qui -était toute l'expression de son âme naïve et rusée, de son caractère -_poseur_ et sincère en même temps; puis elle continua en baissant la -voix d'une manière confidentielle: - ---Il n'avait pas reçu une éducation bien savante, il avait fort bon ton: -les gens de naissance sucent le savoir-vivre avec le lait de leur mère; -mais il avait fort peu quitté sa province, et mademoiselle de Larnac eût -pu choisir un mari plus brillant, plus cultivé, plus semblable à elle, -mais non pas un plus galant homme ni un coeur plus généreux. Ils avaient -été élevés ensemble, je vous l'ai dit, sous les yeux de madame de -Monteluz et sous les miens, car mademoiselle fut orpheline dès l'âge de -quatre à cinq ans, et madame sa tante fut sa tutrice avant de devenir sa -belle-mère. Nous vivions dans ce beau château près de Vaucluse, où la -marquise vint se fixer, et les deux enfants étaient inséparables. Octave -était si doux, si complaisant, si grand, si fort, si beau, si bon! Quand -mademoiselle eut douze ans, malgré qu'elle fût l'innocence même, et -qu'elle parlât de son petit mari avec la même idée qu'une soeur peut -avoir pour son frère, madame de Monteluz me dit: - -»--Ma chère Muiron, ces enfants s'aiment trop. Voici le moment où cette -amitié peut nuire à leur repos, à leur raison, à leur réputation même. -Laure étant plus riche que mon fils, on ne manquera pas de dire que je -l'élève dans la pensée de faire faire un bon mariage à Octave et que je -l'accapare à notre profit. Il faut qu'elle passe quelques années au -couvent, loin de nous, qu'elle apprenne à se connaître, à s'apprécier -elle-même. Quand elle sera en âge de se marier, elle n'aura pas été -influencée, car elle aura eu le temps d'oublier; elle sera libre, et si, -alors, elle aime encore mon fils, ce sera tant mieux pour mon fils. Je -n'aurai rien à me reprocher. - -»Ce plan était bien sage, mais il ne pouvait pas être compris par ces -pauvres enfants, qui se quittèrent avec des larmes déchirantes. Vous -eussiez dit, monsieur, la séparation de Paul et de Virginie. Madame de -Monteluz eut une fermeté dont je ne me serais pas sentie capable pour ma -part. Elle me recommanda même de ne pas parler trop souvent de son -Octave à ma Laure; car je l'accompagnai, monsieur; oh! je ne l'ai jamais -quittée! Sa pauvre mère me l'avait trop bien confiée en mourant! Nous -fûmes envoyées à Paris au couvent du Sacré-Coeur, où mademoiselle eut -une chambre particulière, et où il me fut permis de la servir et de lui -faire compagnie après les classes. Mademoiselle était adorée des -religieuses et de ses compagnes. Elle était des premières dans toutes -les études. Elle réussissait dans les arts mieux que toutes les autres, -et elle avait l'air de ne pas s'en douter, ce dont on lui savait un gré -infini. Mais son plus grand plaisir était de venir causer avec moi. Et -de qui causions-nous, je vous le demande? D'Octave, toujours d'Octave! -Il n'y avait pas moyen de faire autrement, car c'était un grand amour, -une sainte passion que l'absence augmentait au lieu de la diminuer. -Quand mademoiselle chantait ou étudiait son piano: - -»--Cela fera plaisir à Octave, disait-elle; il aime la musique. - -»Si elle dessinait ou apprenait les langues, la poésie: - -»--Il aimera tout cela, disait-elle encore.» - -»Enfin, tout était pour lui, et c'est à lui qu'elle pensait sans cesse. -Elle lui écrivait des lettres. Ah! monsieur, quelles jolies lettres! si -enfant, si honnêtes et si tendres! Il n'y a pas de roman où j'en aie -jamais trouvé de pareilles. Madame de Monteluz m'avait bien défendu de -me prêter à cela, mais je ne savais pas résister. Laure me disait comme -ça: - -»--Je sais bien, à présent, pourquoi ma bonne tante veut me contrarier. -C'est par fierté, par délicatesse; mais je mourrai si je ne reçois pas -de lettres d'Octave, et je suis bien sûre qu'elle ne veut pas ma mort. - ---Et les lettres d'Octave, comment étaient-elles? dit d'Argères, qui ne -pouvait se défendre d'écouter avec attention. - ---Ah! dame! les lettres d'Octave étaient bien gentilles, bien honnêtes -et bien aimantes aussi; mais ce n'était pas ce style, cette grâce, cette -force. Il fallait deviner un peu ce qu'il voulait dire. Octave n'aimait -pas l'étude. Il aimait trop le mouvement, la vie de château, la chasse, -le grand air... - ---Quand je vous le disais! s'écria d'Argères. Il était bête! Ceux qu'on -adore sont toujours comme cela. - ---Eh bien, il était un peu simple, je vous l'accorde, répondit Toinette, -qui prenait plaisir à être écoutée; il avait le tempérament rustique, -et, en fait de talents, il n'avait pas de grandes dispositions. - ---Oui, en fait de musique, il aimait la grosse trompe, et, en fait de -langues, il écorchait la sienne. Je parie qu'il avait l'accent -marseillais? - ---Pas beaucoup, monsieur; mais qu'est-ce que cela fait quand on aime? - ---S'il eût aimé, il se fût instruit pour être digne d'une femme comme -votre Laure. - ---S'il eût pensé devoir le faire, il l'eût fait. Mais il n'y songea -point, et, comme ma Laure n'y songea point non plus, il resta comme il -était. Quand le temps d'épreuves parut devoir être fini, mademoiselle -avait dix-huit ans. Les deux amants se revirent sous les yeux de la -mère, à Paris. Octave pleura, Laure s'évanouit. En reconnaissant que -cette passion n'avait fait que grandir, madame de Monteluz fut bien -embarrassée. Son fils était trop jeune pour se marier. Elle voulait -qu'il eût au moins vingt ans. Laure devait-elle attendre jusque-là pour -s'établir? Laure jura qu'elle attendrait, et elle attendit. Madame de -Monteluz fit voyager son fils, et resta à Paris, où elle conduisit -mademoiselle dans le monde, disant et pensant toujours, la noble dame, -qu'elle ne devait pas éviter, mais chercher, au contraire, l'occasion de -faire connaître à sa pupille les avantages de sa fortune, les bons -partis où elle pouvait prétendre et les hommes qui pouvaient lui faire -oublier son ami d'enfance. Tout cela fut inutile. Mademoiselle passa à -travers les bals et les salons comme une étoile. Elle y fut remarquée, -admirée, adorée... C'est là que monsieur a dû la rencontrer. - -Cette question fut lancée avec un éclair de pénétration subite qui fit -sourire d'Argères. - - - - -III - - -D'Argères avait oublié de se mettre en garde, et la curiosité de la -Muiron semblait s'être assoupie dans son bavardage; mais elle se -réveillait en sursaut et semblait s'écrier: «Mais à propos, à qui ai-je -le plaisir d'ouvrir mon coeur? Vos papiers, monsieur, s'il vous plaît, -avant que je continue.» - -Un sourire moqueur, où la fine Muiron devina une intention taquine, -effleura les lèvres de d'Argères; mais tout à coup, par une illumination -soudaine de la mémoire, il vit passer devant lui une figure dont l'image -l'avait frappé, et dont le nom seul s'était envolé. - ---Laure de Larnac? s'écria-t-il. Oui! au Conservatoire de musique, tout -un carême. Elle connaissait le père Habeneck! Il allait lui parler dans -sa loge. La tante, belle encore, digne, un peu roide, et la jeune fille, -un ange! toujours vêtue avec un goût, une simplicité!... des yeux noirs -admirable, des traits, une taille, une grâce!... Quel beau front! quels -cheveux! et l'air intelligent, mélancolique, attentif. Pâle, avec un air -de force et de santé pourtant; de la fermeté dans la douceur. Oui, oui, -je l'ai vue, je la vois encore! - ---Alors monsieur est musicien? dit Toinette en le regardant avec -persistance comme pour se rappeler à son tour. Il venait beaucoup -d'artistes chez ces dames, et pourtant. - ---Faites-moi le plaisir de continuer, répondit d'Argères d'un ton -d'autorité qui domina Toinette. - ---Eh bien, monsieur, j'arrive au dénouement, reprit-elle. Les vingt ans -des amants révolus, il fallut bien les marier, car le jeune homme -devenait fou, et mademoiselle s'obstinait à refuser tous les partis et -ne voulait que lui. On revint faire les noces en Provence, et, six mois -après, une affreuse mort... - ---Qui a laissé la veuve inconsolable, à ce qu'on dit? Voyons, est-ce -vrai mademoiselle Muiron? La main sur le coeur, vous qui êtes une -personne d'esprit et de sens, croyez-vous aux éternels regrets? - ---Mon Dieu, j'étais comme vous, je n'y croyais pas d'abord; je me -disais: «C'est du vrai désespoir, mais enfin madame est si jeune, si -belle, la vie est si longue! Et puis madame fera encore des passions -malgré elle, et, un beau jour, elle voudra exister: elle aimera de -nouveau, elle qui n'a vécu encore que d'amour, et qui en vit toujours -par le souvenir: elle se remariera!» - ---Et à présent?... - ---A présent, monsieur, savez-vous qu'il y a tantôt trois ans qu'elle est -veuve, et qu'elle est pire que le premier jour? - ---On dit qu'elle est folle; l'est-elle en effet? - -D'Argères lança cette question comme Toinette lui avait lancé les -siennes, à l'improviste, résolu à s'emparer de son premier moment de -surprise. - -Mais la Muiron ne broncha pas et répondit d'un air triste: - ---Oui, je sais bien qu'on le croit, parce que les _âmes vulgaires_ ne -comprennent pas la vraie douleur. Plût au ciel qu'elle le fût un peu, -folle! Ce serait une crise, les médecins y pourraient quelque chose, et -j'espérerais une révolution dans ses idées; mais ma pauvre maîtresse a -autant de force pour regretter qu'elle en a eu pour espérer. Oui, -monsieur, elle regrette comme elle a su attendre. Elle est calme à faire -peur. Elle marche, elle dort, elle vit à peu près comme tout le monde, -sauf qu'elle paraît un peu préoccupée; vous ne diriez jamais, à la voir, -qu'elle a la mort dans l'âme. - ---Je voudrais bien la voir, dit naïvement d'Argères. Est-ce que c'est -impossible? - ---Impossible, non, si je sais qui vous êtes, dit Toinette triomphant -d'avoir mis enfin l'inconnu au pied du mur. - ---Mademoiselle Muiron, répondit d'Argères avec un accent énergique sans -emphase, je suis un honnête homme, voilà ce que je suis. - -Le côté sentimental et irréfléchi du caractère de Toinette céda un -instant. Elle regarda la belle et sympathique physionomie de d'Argères -avec un intérêt irrésistible; mais ses instincts cauteleux et ses -niaises habitudes reprirent le dessus. - ---Oui, vous êtes un charmant garçon, reprit-elle; mais le sort ne vous a -peut-être pas placé dans une position à pouvoir prétendre... - ---Prétendre à quoi? s'écria d'Argères, révolté des idées que semblait -provoquer en lui cette sorte de duègne. - -Mais la duègne était perverse avec innocence; encore _perverse_ n'est-il -pas le mot; elle n'était que dangereuse, et d'autant plus dangereuse -qu'au fond elle était de bonne foi. - ---Je n'irai pas par quatre chemins, dit-elle: prétendre à la voir, c'est -prétendre à l'aimer; car, si vous avez le coeur libre, je vous défie -bien... - ---Vous croyez les coeurs bien inflammables, doña Muiron! dit en riant -d'Argères. - ---Monsieur croit plaisanter, répondit-elle en souriant aussi. Ce titre -m'appartient: je sors d'une famille espagnole, mes parents étaient -nobles. - ---Soit! mais, en admettant que je n'aie pas le coeur libre,--et, -d'ailleurs, n'ayez pas tant de sollicitude pour moi,--quel danger -supposez-vous donc pour votre maîtresse à ce que je la voie passer ou -s'asseoir dans le jardin, ou regarder par-dessus sa haie, à supposer que -j'aie besoin de votre protection pour satisfaire cette fantaisie? - ---Oh! pour elle, il n'y en a aucun, malheureusement peut-être; car, si -elle pouvait remarquer que vous êtes beau et bien fait, que vous avez un -son de voix enchanteur et des manières parfaites, elle serait à moitié -sauvée; mais elle ne vous verrait peut-être seulement pas, tout en ayant -les yeux attachés sur vous. - ---Eh bien, alors! A quelle heure se lève-t-elle? quand met-elle la tête -à sa fenêtre? - ---Elle n'a pas d'heure. Mais écoutez, monsieur le mystérieux! je sais -tout, car je devine tout. - ---Quoi donc? s'écria d'Argères stupéfait. - ---Vous êtes amoureux de madame, amoureux depuis longtemps. Vous la -connaissez. Vous n'êtes pas venu ici par hasard. Vous me questionnez, -non pas pour apprendre ce qui la concerne dans le passé, mais pour -entendre parler d'elle, pour savoir si elle revient un peu de son -désespoir. Enfin, depuis une heure, vous vous moquez de moi en faisant -semblant de vous souvenir vaguement de la belle Laure de Larnac. Tenez, -vous êtes un de ceux qui l'ont demandée en mariage, et, repoussé comme -tant d'autres, vous n'avez pu l'oublier. Vous espérez qu'à présent... - ---Ta ta ta! quelle imagination vous avez! dit d'Argères. Vous êtes un -bas bleu, doña Antonia Muiron! vous faites des romans. Eh bien, je vais -vous en conter un qui est la vérité. - -»J'avais un ami, un pauvre ami sentimental, romanesque comme vous. Il -n'était pas riche, il n'était pas beau. Il avait du talent, il était -dans les seconds violons à l'Opéra; il était de la société des concerts -au Conservatoire. C'est là qu'il vit la belle Laure, et que, sans la -connaître, sans rien espérer, sans oser seulement lui faire pressentir -son amour, il conçut pour elle une de ces belles passions qu'on trouve -dans les livres et quelquefois aussi dans la réalité. Il me la montra, -cette charmante fille; il me la nomma, car il savait son nom par M. -Habeneck, et je crois que c'est tout ce qu'il savait d'elle. Il la -dévorait des yeux; il voyait bien qu'il y avait tout un monde entre elle -et lui. Il n'espérait et n'essayait rien. Il vivait heureux dans sa -muette contemplation. Il était ainsi fait. C'était un esprit nuageux: il -était Allemand. - -»Il la perdit de vue; il l'oublia. Il en aima une autre, deux autres, -trois ou quatre, peut-être, de la même façon. Il épousa sa -blanchisseuse. C'était un vrai Pétrarque, moins les sonnets. Il est -parti pour l'Allemagne, où il est maître de chapelle de je ne sais quel -petit souverain. - -»Vous voyez bien que ce n'était pas moi, et je vous donne ma parole -d'honneur que je ne connais pas autrement votre maîtresse, et que, sans -le hasard qui m'amène dans ce pays, joint au hasard de votre agréable -conversation, son nom ne serait peut-être jamais rentré dans ma mémoire. - ---Pauvre jeune homme! dit Toinette, qui paraissait ne songer qu'au héros -du récit de d'Argères. Il était... Alors, monsieur est musicien? - ---Encore? dit d'Argères en riant. Eh bien, oui, je sais la musique; je -l'aime avec passion. J'ai entendu chanter votre maîtresse hier au soir, -en passant derrière cette vigne. Elle chante admirablement. On m'a dit -qu'elle n'avait pas sa raison. Cela m'a fait peur; j'en ai rêvé. Je suis -venu ici sans trop savoir pourquoi. Je suis l'hôte et l'ami du baron de -West. Je suis ce que, dans vos idées, vous appelez bien né. Je m'appelle -d'Argères. Je ne suis ni mauvais sujet ni endetté. Êtes-vous satisfaite? -êtes-vous tranquille? et puis-je prétendre à l'insigne honneur -d'apercevoir le bout du nez de votre maîtresse? - ---Tenez, la voilà, monsieur, répondit Toinette en se levant avec -vivacité et en courant au-devant d'une personne que d'Argères ne voyait -pas encore, mais qui avait fait crier faiblement la porte du jardin. - - -Journal de Comtois. - -Je me trouve dans une position bien désespérante, qui est de m'ennuyer à -mourir dans ce pays barbare et de ne pas savoir combien de jours encore -il faudra y rester. Voilà le baron de West qui était parti pour -vingt-quatre heures à Lyon, et qui, sur son retour, s'arrête à Vienne, -retenu, disent ses gens, par des affaires désagréables. Il paraîtrait -qu'il a de grands embarras de fortune. On ne comprend rien à la -fantaisie de mon maître, qui, au lieu de se rendre à Vienne pour causer -avec son ami, comme il paraît s'y être engagé, aime mieux continuer à -l'attendre ici. Après ça, c'est peut-être la peur que j'en ai qui me -fait parler, car il ne me fait pas l'honneur de me dire ses volontés. -Mais il avait tout de même un drôle d'air en me disant, ce soir: - ---Comtois, vous me ferez blanchir six cravates. - -Monsieur est de plus en plus singulier. Il est dehors toute la journée, -et à peine fait-il jour, qu'il se remet en campagne. Il ne chasse pas, -il ne fait pas d'herbiers, il ne court pas les filles de campagne, car -on le saurait déjà, et on le rencontre toujours seul. Enfin, il m'est -venu une idée qui me tourmente: c'est que monsieur, avec son air -distrait, est peut-être fou. Pour or ni argent, je ne resterais au -service d'un fou, quand même je devrais l'abandonner sur un chemin. Je -ne suis pas égoïste, mais la vue d'un homme sans raison me cause une -peur qui m'a toujours empêché de boire. - -Je vas écrire à ma femme de m'envoyer de ses nouvelles ici; ça forcera -bien monsieur de me dire où nous allons, quand il sera question de faire -suivre les lettres. - - -Fragments d'une lettre de d'Argères. - - * * * * * - -A propos, si tu as des nouvelles de notre pauvre Daniel, tu songeras à -m'en donner. J'ai pensé à lui, depuis deux jours, plus que je n'ai fait -peut-être en toute ma vie, grâce à une circonstance assez romanesque. - -Tu te rappelles sa passion extatique pour la belle Laure, cette brune -pâle, qui, de sa petite loge d'avant-scène, ne jetait pas seulement un -regard sur lui et ne s'est jamais doutée qu'elle eût un adorateur sous -ses pieds. Il nous la faisait tant remarquer et il la célébrait d'une -façon si comique, qu'il fallait qu'elle fût belle comme trente houris -pour qu'il ne lui attirât pas nos moqueries; mais elle était -incontestable, et la poésie même de Daniel ne pouvait pas nous empêcher -de la regarder avec l'admiration désintéressée qui nous était commandée -par le destin. - -Eh bien, imagine-toi qu'hier matin, en flânant dans la campagne, j'ai -découvert cette même Laure, toujours belle, mais veuve désespérée, et -volontairement cloîtrée dans une espèce de ruine, au fond des déserts -légèrement raboteux du Vivarais. - ---Voilà, diras-tu, ce que c'est que d'épouser un marquis! Si elle eût -daigné s'informer de notre ami Daniel et le rendre heureux, elle ne -serait pas veuve. Il n'y a que les gens qui meurent d'amour et de faim -pour échapper à tous les dangers et devenir centenaires. - -Je peux te dire pourtant, sans plaisanter, qu'elle m'a fait une -très-vive impression, cette pauvre désolée, car c'est ainsi qu'on -l'appelle dans le pays. Je ne crois pas qu'il y ait place pour le désir -de la possession, dans l'esprit de ceux qui la voient, sans être des -brutes, car autant vaudrait se fiancer avec la mort (moralement -parlant); mais c'est un beau personnage à étudier. Il vous émeut, il -vous remue comme une Desdemona rêveuse, comme une Ariane délaissée; et -je ne vois pas pourquoi, lorsque nous nous laissons aller à frémir ou à -pleurer devant des fictions de théâtre ou de roman, nous ne nous -intéresserions pas en artistes au chagrin d'une personne naturelle. -L'artiste n'est pas _ce qu'un vain peuple pense_. Il n'est ni blasé, ni -sceptique, ni moqueur quand il regarde au fond de lui-même. On croit que -nous ne pleurons pas de vraies larmes, nous autres, et que toute notre -âme est dans nos nerfs. Ils n'ont de l'artiste que le titre usurpé, ceux -qui ne sentent pas en eux un foyer de sensibilité toujours vive et -d'enthousiasme toujours prêt à flamber. - -J'étais déjà au courant de l'histoire de son mariage et de son veuvage, -quand j'ai vu, hier matin, la belle désolée au soleil levant. Il n'y a -pas beaucoup de femmes qu'on puisse regarder à pareille heure sans en -rabattre. Celle-là y gagne encore: mieux on la voit, plus on trouve -qu'elle est bonne à voir. Et pourtant, c'est triste. Figure-toi, mon -ami, l'image de la douleur, le désespoir personnifié, ou, pour mieux -dire, la désespérance vivante, car il n'y a là ni larmes, ni soupirs, ni -cris, ni contorsions. C'est effrayant de tranquillité, au contraire. -C'est morne et incommensurable comme une mer de glace. Elle est toujours -habillée de blanc; c'est sa manière de continuer son deuil, qu'elle ne -veut pas rendre officiellement exagéré. Elle prétend ainsi ne le jamais -quitter sur ses vêtements ni dans sa vie, et s'arranger pour n'affliger -les yeux de personne. Je sais beaucoup d'autres choses sur elle, grâce -au babil d'une suivante vieillotte qui m'a pris en amour, Dieu sait -pourquoi. - -Ce que mes yeux seuls m'ont appris bien clairement, c'est qu'elle est -frappée sans remède. Je craignais d'abord qu'elle ne fût folle; tu sais -ma terreur des fous! et, pendant quelques instants, je me suis senti -fort mal à l'aise; mais sa bizarrerie m'a paru très-compréhensible, et -même très-logique, dès que je me suis trouvé dans son intimité. - -Car nous voilà très-liés en quarante-huit heures, et c'est si singulier, -qu'il faut que je te le raconte. Ça ne ressemble à rien de ce qui peut -arriver dans le monde auquel elle appartient et auquel j'ai appartenu; -et il faut une disposition exceptionnelle comme celle de son âme malade, -pour que notre connaissance se soit faite ainsi. - -La suivante, Toinette, est dévouée à sa manière. A tout prix, elle -voudrait la distraire et la consoler, fallût-il la compromettre et la -perdre; mais, quand je serais d'humeur à profiter de ce beau zèle, une -vertu qui prend sa source dans le coeur même se défendrait, je crois, -sans péril, contre toutes les duègnes et toutes les sérénades de -l'Espagne et de l'Italie. - -Ladite Toinette, lorsque sa maîtresse entra dans le jardin, où je -m'étais introduit sans préméditation grave, et où, depuis une heure, -nous parlions d'elle, courut à sa rencontre et parut vouloir lui faire -rebrousser chemin avant qu'elle me remarquât. Mais la dame est obstinée -comme l'inertie, et elle était déjà assez près de moi, lorsque je la vis -me chercher des yeux en disant: - ---Ah! où donc? qui est-ce? - ---C'est un voyageur, un Parisien, répondit l'autre: un ami du baron de -West, un homme _comme il faut_. - ---Est-ce qu'il demande à me voir? reprit la désolée en s'arrêtant. - ---Oh! non certes! Ce n'est pas une heure à rendre des visites. - ---C'est vrai. Que veut-il donc? - ---Il regardait les statues et il allait se retirer. - ---Fort bien, qu'il les regarde. - ---Il craindra sans doute d'être importun. - ---Non; dis-lui qu'il ne me gêne pas. - -Elle se trouvait vis-à-vis de moi; elle me fit un salut poli où il y -avait de la grâce naturelle, et rien de plus. Puis elle passa et -disparut derrière les arbres. - -La Muiron me dit: - ---Vous êtes content, j'espère; vous l'avez vue. A présent, vous allez -vous sauver. - -Pourquoi me serais-je sauvé, puisqu'on me permettait de rester? Ce fut -la Toinette qui sortit du jardin ou qui feignit d'en sortir, curieuse -probablement de voir de quel air je regardais la belle Laure. Pendant -quelques moments, je crus me sentir sous son oeil d'Argus, clignant à -travers quelque bosquet. Mais je l'oubliai bientôt pour ne songer qu'à -regarder en effet sa maîtresse. - -Quant à celle-ci, après avoir fait lentement le tour d'un carré de -verdure grillé par le soleil, elle revint s'asseoir sur un banc contre -un mur chargé de vignes, et si près de moi, si bien placée en profil, -qu'un sot eût pu croire qu'elle posait là pour se faire admirer. - -Mais, malheureusement pour mon amour-propre, la vérité est qu'elle -m'avait déjà parfaitement oublié. Je pus donc me laisser aller à une -contemplation qui eût fait la béatitude ou plutôt la catalepsie de notre -ami Daniel. - -Je n'étais pas tout à fait tranquille cependant. A la trouver si -absorbée, l'idée de la folie me revenait, et je craignais toujours de la -voir se livrer à quelque excentricité affligeante. Il n'en fut rien. -Elle resta presque un quart d'heure immobile comme une statue. Le soleil -montait, et, se faisant déjà chaud, tombait sur sa tête nue, sans -qu'elle prît garde à lui plus qu'à moi. Elle a toujours ces magnifiques -cheveux bruns touffus et bouffants qui font comme une couronne naturelle -à sa tête de Muse; mais ce n'est pas la Muse antique qui regarde et -commande: c'est la Muse de la renaissance qui rêve et contemple. - -Elle a beaucoup souffert, sans doute, et la Muiron m'a dit qu'elle avait -été dangereusement malade pendant plus d'un an; mais la force et la -santé sont revenues. Le plus complet détachement de la vie a répandu sur -sa beauté, dont nous remarquions autrefois l'expression doucement -sérieuse, un sérieux encore plus doux. Cela est même très-étrange; elle -n'a pas l'air triste, elle a l'air attentif et recueilli, comme elle -l'avait en écoutant les symphonies de Beethoven. Mais il semble qu'elle -écoute encore une musique plus belle, et qu'elle soit recueillie dans -une satisfaction plus profonde. Elle a même pris un peu d'embonpoint qui -manquait aux contours de son visage et de son buste. Son teint est -toujours pâle, avec cette nuance légèrement ambrée qui exclut la pénible -idée d'une organisation trop lymphatique. Il y a encore du sang et de la -vie sous ce beau marbre. Ce qui paraît mort, bien mort, c'est la -volonté. - -Pourtant l'expression du visage ne trahit ni la faiblesse ni -l'abattement. Cette âme n'est pas épuisée; elle s'attache à je ne sais -quelle certitude qui n'est certainement pas de ce monde. - -Je remarquai aussi que, contre mon attente, il n'y avait ni désordre -dans sa chevelure, ni lâcheté dans sa mise. Sa robe et son peignoir de -mousseline étaient flottants et non traînants. Ses formes admirables -donnent à ses amples vêtements l'élégance chaste des draperies antiques. - -Je n'avais jamais vu ses pieds ni remarqué ses mains. Ce sont des -modèles, des perfections. Enfin, c'est tout un idéal que cette femme. -Mais notre fou de Daniel avait raison de nous dire, dans son jargon, que -c'était un poëme pour ravir l'âme, et non un être pour émouvoir les -sens. - -La vieille fille revint avec un thé sur un plateau. Elle approcha une -petite table verte et causa avec sa maîtresse un instant, pendant que je -me disposais à partir; mais j'étais emprisonné dans une sorte d'impasse. -Il me fallait traverser l'endroit même où déjeunait madame de Monteluz, -ou couper à travers les buissons, ce qui eût pu lui sembler -extraordinaire. Je pris le parti d'aller la saluer en me retirant; mais -elle m'arrêta au passage par une politesse qui me jeta dans le plus -grand étonnement. - -Comme elle me rendait mon salut d'un air qui ne témoignait ni surprise -ni mécontentement, je me hasardai à lui demander pardon de mon -importunité. Je crus rêver quand elle me répondit sans embarras ni -circonlocution: - ---C'est moi, monsieur, qui vous demande pardon de n'avoir pas fait -attention à vous; mais j'ai perdu ici l'habitude de me conduire en -maîtresse de maison. Cette habitation est si laide et si pauvre, que je -ne songe pas à en faire les honneurs. Je n'oserais pas non plus vous -inviter à partager mon maigre déjeuner; mais on s'occupe à vous en -préparer un meilleur. - -J'eus besoin de me rappeler les coutumes hospitalières du pays pour ne -pas trouver cette brusque invitation déplacée. Je regardai la femme de -chambre, qui me fit rapidement signe d'accepter. - ---Oui, oui, monsieur, s'écria-t-elle en me poussant un siége de jardin -vis-à-vis de sa maîtresse, je cours veiller à cela, et je reviendrai -vous avertir. - -Et elle partit, légère comme une vieille linotte. - -J'étais embarrassé comme un collégien. On a beau avoir de l'usage, on -n'est pas à l'aise dans une situation incompréhensible. - ---Monsieur, me dit la belle désolée en me regardant avec un visible -effort d'attention, c'est bien impoli de vous avouer que je ne me -souviens pas du tout de vous. Ce n'est pas ma faute; j'ai fait une -grande maladie, j'ai oublié beaucoup de choses; mais la femme qui me -soigne, et qui est une amie pour moi bien plus qu'une servante, m'assure -que je vous ai vu, _autrefois_, chez ma tante, chez ma mère... - -Ici, la conversation tomba, car je balbutiai je ne sais quoi -d'inintelligible, et madame de Monteluz pensait déjà à autre chose. Elle -n'entendit pas mes dénégations, qui n'étaient peut-être pas -très-énergiques. Je confesse que l'attrait de l'aventure me gagnait et -qu'en me scandalisant un peu, l'officieux mensonge de l'extravagante -Toinette ne me contrariait pas beaucoup. - -Je regardais cette femme qui ressemblait à une somnambule et qui, après -l'effort d'une réception si gracieuse, était déjà à cent lieues de moi -et répétait: _Chez ma mère_, comme si elle se parlait à elle-même. - -Il me fallut, pour deviner comment cette liaison d'idées, _ma tante, ma -mère_, la replongeait dans son mal, me rappeler qu'elle avait épousé le -fils de sa tante. Je vis qu'elle n'était point en tête-à-tête avec moi, -mais avec le spectre de son cher Octave, assis entre nous deux, et cette -découverte me mit tout à coup à l'aise en détruisant tout germe de -fatuité en moi-même. - -Après une pause assez longue, elle me regarda d'un air étonné, comme une -personne qui se réveille, et me demanda si je demeurais loin. - ---Mon Dieu, non, madame, répondis-je; je suis fixé pour quelques jours -seulement à Mauzères. - ---Oui, c'est à deux ou trois lieues d'ici, n'est-ce pas? dit-elle -parlant par complaisance et sans savoir de quoi, car elle ne peut -ignorer que Mauzères soit à dix minutes de chemin de sa maison. - ---C'est beaucoup plus près que cela, répondis-je en souriant. - -Elle eut un imperceptible mouvement comme pour secouer sa tête -endolorie, afin d'en écarter l'idée fixe, et, reprenant la parole avec -une certaine volubilité, comme si elle eût craint d'oublier, avant de -l'avoir dit, ce qu'elle voulait dire: - ---C'est vrai, dit-elle; le baron de West est mon proche voisin, à ce -qu'il paraît. Je ne le vois pas, et c'est uniquement par sauvagerie, par -inertie. Je sais que son caractère est aussi honorable que son talent. -On l'aime et on l'estime beaucoup dans le pays. Il est venu me rendre -visite; j'étais souffrante, je n'ai pu le recevoir; mais il a trop -d'esprit pour ne pas savoir qu'une personne comme moi est tout excusée -d'avance, et que, si je ne le prie pas de revenir, la privation est -toute pour moi et non pour lui. - ---Je suis sûr, madame, que M. de West pense tout le contraire. - -Elle ne répondit pas. Je vis qu'il lui était presque impossible de -soutenir une conversation, non qu'elle y éprouvât de la répugnance, mais -parce qu'elle avait perdu absolument l'habitude d'échanger ses idées. Je -me levai, très-peu désireux dès lors de profiter des bonnes intentions -de Toinette, qui me faisait jouer un personnage indiscret et importun. -Mais, en ce moment, la vieille folle arrivait et me criait d'un air -triomphant: - ---Monsieur est servi! S'il veut bien me suivre... Je refusai. Madame de -Monteluz insista. - ---Ah! monsieur, me dit-elle, ne m'ôtez pas l'occasion de réparer mes -torts envers M. de West en traitant son hôte comme le mien; vous me -feriez croire qu'il me garde rancune et qu'il vous a défendu de me les -pardonner en son nom. - -Je suivis machinalement la Toinette. Il est bien certain que je mourais -de faim et de lassitude. Elle me conduisit dans un pavillon fort délabré -où il y avait deux chaises de paille, une table chargée de mets assez -rustiques et une vieille causeuse couverte d'indienne déchirée. Par -compensation, le vin du cru est bon et la vue magnifique. - -La Muiron s'assit vis-à-vis de moi, en personne habituée à _manger avec -les maîtres_, et me fit les honneurs, tout en reprenant son bavardage. -J'appris d'elle qu'après la mort du cher Octave, _madame_ avait toujours -résidé près de sa belle-mère aux environs de Vaucluse, mais que ces deux -femmes, tout en s'estimant beaucoup, ne pouvaient se consoler l'une par -l'autre. La mère est une âme forte et rigide en qui la douleur s'est -changée en dévotion. Elle se soutient par la prière, par des pratiques -minutieuses; elle est toute à l'idée du devoir et du salut. Il paraît -que cela s'accorde en elle avec le goût du monde, qu'elle appelle -respect des convenances et nécessité du bon exemple. Autant que j'ai pu -en juger par les appréciations de la Muiron, qui est un peu folle, mais -pas très-sotte, madame de Monteluz, la mère, est un esprit assez froid -et absolu, qui, sans le vouloir, froisse l'extrême sensibilité de la -désolée, et qui commence à s'impatienter doucement de ne pas la trouver -plus résignée au fond de l'âme. De là un peu de persécution, tantôt à -propos de la religion, tantôt à propos de l'étiquette. La pauvre jeune -femme s'est trouvée mal à l'aise sous cette domination, qui ne gênait -pas seulement ses actions, mais qui voulait s'étendre sur ses sentiments -les plus intimes. Elle a emporté sa blessure dans la solitude, -prétextant une visite à je ne sais quels parents du haut Languedoc, et -des intérêts à surveiller. Elle est partie comme pour voyager et elle a -marché un peu au hasard. Elle a trouvé sur son chemin cette jolie petite -terre et cette vilaine petite maison, qu'un grand-oncle lui avait -laissées en héritage et qu'elle ne connaissait pas. Cette solitude lui a -plu. L'idée de ne connaître personne aux environs et de pouvoir se -laisser oublier là, a été pour elle comme un soulagement nécessaire, -après une contrainte au-dessus de ses forces. Elle y est depuis trois -mois et frémit à l'idée de retourner chez les grands-parents vauclusois. -Cette infortunée savoure l'horreur de son isolement et les privations -d'une vie de cénobite, comme un écolier en vacances savoure le plaisir -et la liberté. C'est l'officieuse Muiron qui, depuis ces trois mois, -s'est chargée de mentir en écrivant à la belle-mère que sa bru avait à -s'occuper de sa propriété du Temple, qu'elle s'en occupait, que cela lui -faisait du bien, ajoutant chaque semaine qu'elle en avait encore pour -une semaine. Mais toutes ces semaines tirent à leur fin, non pas tant -parce que la belle-mère s'inquiète là-bas, que parce que la Muiron -s'ennuie ici. - -Pourtant, depuis deux jours, les choses ont changé de face comme je te -le dirai demain, car je m'aperçois que je t'écris un volume, qu'il est -tard, et que tu peux te reposer, ainsi que moi, sur ce premier chapitre. - - - - -IV - - -Suite de la lettre de d'Argères. - -Août... - -En voyant sur ma table toutes ces pages que je n'ai pas le temps de -relire, je me demande comment j'ai été si prolixe sur un sujet qui ne -t'intéresse sans doute nullement et qui ne saurait m'intéresser plus -d'un jour ou deux encore. J'ai envie de jeter tout cela au panier et de -reprendre ma lettre où je l'avais laissée avant de m'embarquer dans le -récit de cette aventure, si aventure il y a. Et, comme, au fait, il n'y -en a pas l'apparence, je peux continuer sans indiscrétion envers ma -belle désolée et sans crainte de te rendre jaloux de mon bonheur. Si je -t'ennuie, pardonne-le-moi en songeant que je suis seul dans une grande -maison silencieuse; que la soirée est longue, et que tu es la seule -victime que j'aie à immoler à mon oisiveté. D'ailleurs, mon récit va -s'augmenter d'une journée de plus, ce qui donne plus de consistance au -souvenir que je veux conserver de cette rencontre singulière, et le -moyen de le conserver, c'est de l'écrire, dussé-je, après l'avoir fini, -le garder pour moi seul. - -Je _me suis laissé_, dans mon précédent chapitre, à table avec -mademoiselle Muiron. Bien que ses confidences eussent pour moi quelque -intérêt, je me trouvai insensiblement sur la causeuse plus disposé à -dormir qu'à l'écouter. Elle m'avait charitablement invité à fumer mon -cigare, assurant que sa maîtresse ne s'en apercevrait pas. Mes yeux se -fermèrent, et je m'endormis au léger bruit des assiettes et des tasses -qu'elle emportait avec précaution. - -Quand je m'éveillai, il était au moins midi. La chaleur était -accablante; les cousins faisaient invasion dans mon pavillon, et, sauf -leur bourdonnement et les bruits lointains des travaux champêtres, un -profond silence régnait autour de moi. Je sortis, un peu honteux de mon -somme; mais je me trouvai complétement seul dans le jardin. Je pénétrai -dans la cour, pensant bien que madame de Monteluz m'avait assez oublié -pour qu'il ne fût pas nécessaire d'aller lui demander pardon de ma -grossière séance chez elle, et voulant au moins prendre congé de la -duègne. La cour était déserte, la maison muette. Je poussai jusqu'à la -basse-cour. Elle n'était occupée que par une volée de moineaux qui -s'enfuit à mon approche. Enfin, je trouvai une grosse servante au fond -d'une étable. Elle était en train de traire une vache maigre, et -m'apprit, sans se déranger, que madame devait être dans le petit bois, -au bout de la prairie, parce que c'était son heure de s'y promener; que -mademoiselle Muiron devait être chez le meunier, au bord de la rivière, -parce que c'était son heure d'aller acheter de la volaille. Quant au -jardinier, ce n'était pas son jour. - ---Mais, si monsieur veut quelque chose, ajouta-t-elle d'un air candide, -je serai à ses ordres quand j'aurai battu mon beurre. - -Je la chargeai de mes compliments pour mademoiselle Muiron, et je -revenais vers la maison, afin de reprendre le sentier qui conduit à -Mauzères, lorsque, par une fenêtre ouverte, au rez-de-chaussée, mes yeux -tombèrent sur un joli piano de Pleyel qui brillait comme une perle au -milieu du plus pauvre et du plus terne ameublement dont jamais femme -élégante se soit contentée. La vachère, qui m'avait suivi, portant son -vase de crème vers la cuisine, vit mon regard fixé avec une certaine -convoitise sur l'instrument, et me dit: - ---Ah! vous regardez la jolie musique à madame! On n'avait jamais rien vu -de si beau ici, et madame musique que c'est un plaisir de l'entendre! -C'est mademoiselle Muiron qui a acheté ça à la vente du château de -Lestocq, pas loin d'ici. Elle a vu estimer ça comme elle passait en se -promenant; elle a dit: «Ça fera peut-être plaisir à madame.» Elle a mis -dessus, et elle l'a eu. Dame! elle fait tout ce qu'elle veut, celle-là! -Si vous voulez musiquer, faut pas vous gêner, allez, c'est fait pour ça. -Entrez, entrez! mademoiselle Muiron ne s'en fâchera pas, puisqu'elle -vous a fait déjeuner avec elle. - -Là-dessus, elle poussa devant moi la porte du salon, qui n'était même -pas fermée au loquet, et s'en alla faire son beurre. - -Je te disais, l'autre jour, que j'avais eu une jouissance extrême à -oublier tout, même l'art, ce tyran jaloux de nos destinées, ce mangeur -d'existences, ce boulet qui m'a longtemps rivé à mille sortes -d'esclavages; mais on boude l'art comme une maîtresse aimée. Il y a deux -mois que je n'ai rencontré que les chaudrons des auberges de la Suisse, -deux mois que je n'ai tiré un son de mon gosier, et, à la vue de ce joli -instrument, il me vint une envie extravagante de m'assurer que je -n'étais pas endommagé par l'inaction. J'entrai résolument, j'ouvris le -piano, et, tout naturellement, la première chose qui me vint sur les -lèvres fut le _Nessun maggior dolore_, que, la veille au soir, j'avais -entendu chanter de loin par la désolée, et qui a besoin de son -accompagnement pour être complet. Je le chantai d'abord à demi-voix, par -instinct de discrétion; mais je le répétai plus haut, et, la troisième -fois, j'oubliai que je n'étais pas chez moi et je donnai toute ma voix, -satisfait de m'entendre dans un local nu et sonore, et de reconnaître -que le repos de mon voyage m'avait fait grand bien. - -Cette expérience faite, j'oubliai ma petite individualité pour savourer -la jouissance que ce court et complet chef-d'oeuvre doit procurer, même -après mille redites et mille auditions, à un artiste encore jeune. Je ne -sais pas si les vieux praticiens se blasent sur leur émotion, ou si elle -leur devient tellement personnelle, qu'ils exploitent avec un égal -plaisir une drogue ou une perle, pourvu qu'ils l'exploitent bien. Tu -m'as dit souvent, mon ami, que, devant un Rubens, tu ne te souvenais -plus que tu avais été peintre, et que tu contemplais sans pouvoir -analyser. Oui, oui, tu as raison. On est heureux de ne pas se rappeler -si on est quelqu'un ou quelque chose, et je crois qu'on ne devient -réellement quelque chose ou quelqu'un qu'après s'être fondu et comme -consumé dans l'adoration pour les maîtres. - -Je ne sais pas comment je chantai pour la quatrième fois, ce couplet. Je -dus le chanter très-bien, car ce n'était plus moi que j'écoutais, mais -le gondolier mélancolique des lagunes sous le balcon de la pâle -Desdemona. Je voyais un ciel d'orage, des eaux phosphorescentes, des -colonnades mystérieuses, et, sous la tendine de pourpre, une ombre -blanche penchée sur une harpe que la brise effleurait d'insaisissables -harmonies. - -Quand j'eus fini, je me levai, satisfait de ma vision, de mon émotion, -et voulant pouvoir les emporter vierges de toute autre pensée; mais, en -me retournant, je vis, dans le fond de l'appartement, madame de -Monteluz, assise, la tête dans ses mains, et la Muiron agenouillée -devant elle. Il y eut un moment de stupéfaction de ma part, d'immobilité -de la leur. Puis madame de Monteluz, la figure couverte de son mouchoir, -et repoussant doucement Toinette qui voulait la suivre, sortit -précipitamment. - ---Mon Dieu, je lui ai fait peut-être beaucoup de mal? dis-je à la -suivante. Il me semble qu'elle pleure! Et pourtant elle aime cet air, -elle le chante! - ---Elle le chante bien, répondit Toinette, mais pas si bien que vous, et -elle ne se fait pas pleurer elle-même. Vous venez de lui arracher les -premières larmes qu'elle ait répandues depuis sa maladie, et c'est du -bien ou du mal que vous lui avez fait, je ne sais pas encore; mais je -crois que ce sera du bien. Elle est grande musicienne, mais elle ne se -souciait plus de rien, et c'est par complaisance pour moi qu'elle chante -et joue quelquefois, depuis que j'ai introduit ici ce piano. Je me -figure qu'elle a besoin de quelques secousses morales, dût-elle en -souffrir, et que ce qu'il y a de pire pour elle, c'est l'espèce -d'indifférence où elle est tombée. - -Je trouvai que la Muiron ne raisonnait pas mal pour le moment. - ---Mais est-ce donc à cause de cela, lui demandai-je, que vous m'avez -retenu ici à l'aide d'un mensonge? - ---Eh bien, oui, répondit-elle, c'est à cause de cela. J'ai vu que vous -étiez artiste musicien: que ce soit par état ou par goût, qu'est-ce que -cela fait? Et puis vous êtes aimable, vous êtes charmant, et, si madame -pouvait se plaire dans votre compagnie, ne fût-ce qu'une heure ou deux, -cela lui rendrait peut-être le goût de vivre comme tout le monde. Est-ce -donc un si grand sacrifice que je vous demande, de vous intéresser toute -une matinée à la plus belle, à la plus malheureuse et à la meilleure -femme qu'il y ait sur la terre? - -Je fus touché de la sincérité avec laquelle cette fille parlait, et je -lui offris de chanter encore, dût madame de Monteluz revenir pour me -chasser. La Muiron m'embrassa presque et me dit: - ---Tenez! si vous saviez quelque chose de beau que madame ne connût pas? -C'est bien difficile, mais si cela se rencontrait! Tout ce qu'elle sait -lui rappelle le temps passé. Une musique qui ne lui rappelerait rien et -qui serait bonne, car elle s'y connaît, ne lui ferait peut-être que du -bien. - -Je chantai ma dernière composition inédite; une idée riante et champêtre -qui m'est venue en traversant l'Oberland, et dont je suis aussi content -qu'on peut l'être d'une idée qui a pris forme. Pour moi, les idées -_latentes_, si je puis parler ainsi, ont un charme que la réalisation -détruit. - -Madame de Monteluz, qui s'était sauvée dans le jardin pour pleurer, -m'entendit. Toinette, qui s'inquiétait d'elle, et qui alla la trouver, -revint me dire qu'elle me demandait, comme une charité, de recommencer. - -Quand j'eus fini, la désolée ne donnant plus signe de vie, je pris -définitivement congé de Toinette; mais je n'avais pas gagné le revers du -coteau, que Toinette me rattrapa. - ---Je cours après vous pour vous remercier de sa part, me dit-elle. Elle -a tant pleuré, qu'elle n'a presque pas la force de dire un mot, et elle -a une douleur si discrète, qu'elle ne voudrait pas que vous la vissiez -comme cela. Elle dit que ce serait bien mal vous récompenser de ce que -vous avez fait pour elle, car elle pense que les larmes sont -désagréables à voir. - ---Désire-t-elle que je revienne un autre jour? - ---Elle n'a pas dit cela; mais elle a dit: «Ah! mon Dieu, c'est déjà -fini! quand retrouverais-je...?» Elle s'est arrêtée. Puis elle a repris: -«Dis-lui... Non, rien, rien, remercie-le; dis-lui que c'est bien bon de -sa part, d'avoir chanté pour moi! que je suis bien reconnaissante.» Je -vous le dis, monsieur, et vous vous en allez? - ---Je reviendrai, Toinette! - ---Quand ça? - ---Quand faut-il revenir? - ---Dame! le plus tôt sera le mieux. - ---Eh bien, ce soir. Je ne me présenterai pas. Elle ne me verra pas. Je -lui épargnerai ainsi la fatigue de s'occuper de moi. Je chanterai dans -la campagne, à portée d'être entendu. Mais ne l'avertissez point. Je -crois que l'inattendu sera pour beaucoup dans sa jouissance. - ---Ah! monsieur, s'écria Toinette, je voudrais être jeune et jolie pour -vous faire plaisir en vous embrassant! - -Elle dit cela en rougissant sous son rouge, comme si elle se croyait -encore aussi appétissante que modeste, et se sauva comme si j'eusse été -d'humeur à la poursuivre. - -Cette vieille écervelée me gâte un peu ma Desdemona. Mais, après tout, -ce n'est pas sa faute; je ne suis pas obligé d'embrasser la Muiron, et -au fond cette confidente de la tragédie a un très-bon coeur. - -Je tins ma parole: je retournai au Temple à l'entrée de la nuit, non -sans être épié, je crois, par M. Comtois, mon valet de chambre, qui est -fort curieux et qui s'inquiète de mes moeurs. J'entendis madame de -Monteluz, qui avait retenu presque toute ma ballade, et qui en cherchait -la fin avec ses doigts sur le piano. Placé sous sa fenêtre, le long du -rocher, je la répétai plusieurs fois. On fit silence longtemps; mais -tout à coup je vis un spectre auprès de moi: c'était elle. Elle me -tendait les deux mains en me disant: - ---Merci, merci! vous êtes bon, vous êtes vraiment bon! - -Elle avait la voix émue; mais l'obscurité m'empêcha de voir si elle -avait beaucoup pleuré et si elle pleurait encore. Je ne distinguais -d'elle que sa taille élégante sous ses voiles blancs et le pâle ovale de -sa tête, penchée vers moi avec une bonhomie languissante. - ---Je ne veux pas que vous vous fatiguiez davantage, me dit-elle d'un ton -presque amical. Venez vous reposer en jouant un peu du piano. - -J'entendis alors la Muiron, dont l'ombre moins svelte se dessina -derrière la sienne, lui dire à demi-voix: - ---Chez vous? à cette heure-ci? comme si elle eût été avide de constater -un fait acquis à sa politique. - ---Eh bien, pourquoi pas? répondit madame de Monteluz. - ---C'est à cause de ce que l'on pourrait dire, reprit Toinette, qui parla -encore plus bas et dont je devinai plutôt que je n'entendis -l'observation. - -A quoi madame de Monteluz répondit tout haut: - ---Je te demande un peu ce que cela peut me faire! - -En même temps, elle passa son bras sous le mien et fit quelques pas -auprès de moi en remontant vers la maison. - ---Prenez garde, madame! s'écria Toinette. Monsieur, soutenez madame. - -En effet, le sentier était fort dangereux; je l'avais pris pendant le -crépuscule pour gagner un rocher isolé dont la situation hardie m'avait -tenté; mais la nuit s'était faite, et, pour regagner les terrasses du -jardin, il fallait côtoyer un petit abîme assez menaçant. - ---Ne craignez rien pour moi, et regardez à vos pieds, me dit la désolée -en prenant les devants avec assurance. Muiron, prends garde toi-même. - ---Vous me ferez tomber si vous faites vos imprudences! lui cria encore -la Muiron en s'attachant à moi avec frayeur. Voyez, monsieur, si ce -n'est pas déraisonnable! ça fige le sang! Ne passez pas par là, madame; -faisons le tour! - -Madame de Monteluz ne semblait pas l'entendre. Elle franchit le pas -dangereux sans paraître y songer, et, tout étonnée ensuite de l'effroi -de la Muiron, elle lui dit: - ---Mais de quoi donc t'inquiètes-tu? Tu sais bien que je n'ai plus le -vertige. - -Mon ami, il y avait bien des choses dans ce peu de mots, et encore plus -peut-être dans ce _Qu'est-ce que cela peut me faire?_ qu'elle avait dit -auparavant. Pour une femme délicate, n'avoir _plus_ le vertige en -côtoyant les précipices, c'est ne plus se soucier de la vie. Pour une -femme pure, ne pas se soucier de l'opinion, c'est abdiquer ce que les -femmes placent au-dessus de leur vertu. Il y a là un abîme de dégoût de -toute chose, plus profond que ceux auxquels peut se briser la vie ou la -réputation. - -Je me demandais, en marchant dans le jardin, silencieux à ses côtés, si -je devais me blesser du profond dédain pour ma personne que cette -confiance et cette aménité couvraient d'un voile si transparent. J'ai -été un peu gâté, tu le sais. J'ai failli devenir fat ou vaniteux au -commencement de ma carrière; tu m'as averti, tu m'as préservé... -Pourtant le _vieil homme_, ou plutôt le jeune homme reparaît apparemment -encore quelquefois. J'étais piqué, j'étais sot. - -Quand nous rentrâmes dans la pièce que l'ancien propriétaire décorait -sans doute du titre usurpé de salon, la figure de madame de Monteluz me -frappa comme si je la voyais pour la première fois. Ce n'était plus la -même femme qui m'avait surpris et comme effrayé le matin. Elle avait -pleuré; ses beaux yeux limpides en avaient un peu souffert, mais toute -sa physionomie en était adoucie et embellie. Un voile de mélancolie -s'était répandu sur cette tranquillité sculpturale. Ce n'était plus la -mer éclatante et pétrifiée sous la glace, à laquelle je l'avais -comparée, c'était un lac bleu doucement ému sous les souffles plaintifs -de l'automne. - -Je lui fis encore de la musique; elle me servit elle-même du thé avec -des soins charmants qui ne parurent plus lui coûter que de légers -efforts de présence d'esprit. Elle parla musique et peinture avec moi, -et les noms de plusieurs personnes connues d'elle et de moi dans l'art -ou dans le monde vinrent se placer naturellement dans notre entretien et -former un lien commun dans nos souvenirs. Elle me dit que j'étais un -grand artiste, me questionna sur mes études; mais, bien que Muiron, qui -ne nous quittait pas, en prît occasion pour essayer de m'interroger -indirectement sur ma position et mes relations, madame de Monteluz la -tint en respect par une discrétion exquise sur tout ce qui sortait tant -soit peu du domaine de l'art. Elle parut m'accepter de confiance. - -Ma vanité se remit sur ses pieds. Je crus un moment avoir commencé -l'oeuvre de sa guérison; mais, en y regardant mieux, je vis que la grâce -de cet accueil n'était qu'un plus grand effort d'abnégation. Le peu de -curiosité qu'elle me témoignait, au milieu d'une admiration d'artiste -plus que satisfaisante pour mon amour-propre, était la plus grande -preuve possible de l'oubli, où, comme homme, je suis destiné à être -enseveli par elle. - -En somme, c'est une femme ravissante, une nature adorable. Tu la -connais, si tu te souviens bien de sa figure, qui est le moule exact de -son esprit et de son caractère. C'est un esprit sérieux, c'est un -caractère angélique. On voit que cette bouche n'a jamais pu dire une -médisance, une méchanceté, une dureté quelconque. On sent que cette âme -n'a jamais admis la pensée du mal. C'est une musique que sa voix, et -toute la douceur, toute l'égalité de son âme, sont dans sa moindre -inflexion, dans sa plus insignifiante parole. Elle a pourtant la -prononciation nette et le _r_ un peu vibrant des femmes méridionales. -Mais une distinction à la fois innée et acquise efface ce que cette -habitude a de vulgaire et d'affecté chez les Languedociennes, pour n'y -laisser que ce qu'elle a d'harmonieux et de secrètement énergique. Je -n'osais pas la prier de chanter; ce fut Muiron qui s'en chargea, et -j'appuyai sur la proposition. - ---Chanter après vous, me dit-elle, serait une grande preuve d'humilité -chrétienne, et je n'hésiterais pas si je le pouvais; mais, aujourd'hui, -non! je ne le pourrais pas! Un autre jour, si vous voulez. - ---Un autre jour? lui dis-je en me levant. Il me sera donc permis de -venir vous distraire encore un peu avec mes chansons? - ---Ai-je dit un autre jour? répondit-elle. C'est bien présomptueux! je -n'ose pas vous le demander. - ---Eh bien, moi, lui dis-je, je le demande comme une grâce; mais, avant -tout, je tiens à ne pas tromper une personne dont je respecte la -tristesse, dont je vénère la confiance. Il y a eu malentendu entre -mademoiselle Muiron et moi, à coup sûr. Elle vous a dit que j'avais -l'honneur d'être connu de vous, puisque vous vous êtes accusée ce matin -d'un manque de mémoire. Mademoiselle Muiron s'est trompée absolument. Je -ne me suis jamais présenté dans votre famille, je ne vous ai jamais -rencontrée dans le monde, je ne vous ai vue qu'au Conservatoire, il y a -quatre ans, sans que vous ayez jamais fait la moindre attention à moi. - ---Eh bien, répondit-elle avec une bienveillance nonchalante, c'est égal, -nous nous connaissons maintenant. - ---Non, madame. Je crois que j'ai le bonheur de vous connaître, car il -suffit de vous voir...; mais... - ---Eh bien, c'est la même chose pour vous, dit-elle en m'interrompant: il -suffit de vous entendre; vous avez l'esprit juste et le coeur vrai. Je -n'ai pas besoin d'en savoir davantage pour vous écouter avec sympathie. - ---Alors, vous ne m'ordonnez pas, vous me défendez peut-être de vous dire -qui je suis? C'est le comble de l'indifférence. - -Le ton un peu amer que, malgré moi, je mis dans ces paroles, parut la -frapper. Elle me regarda avec étonnement et jusque dans les yeux, avec -une absence de timidité qui était la suprême expression d'une totale -absence de coquetterie; puis elle me tendit la main avec une grande -franchise en me disant: - ---Non, ce n'est pas de l'indifférence, c'est de la confiance, vous -l'avez dit. Si votre figure n'est pas celle d'un galant homme, je suis -devenue aveugle; si votre intelligence n'est pas supérieure, je suis -devenue inepte. De votre côté, vous ne m'avez pas regardée une seconde -sans voir que j'ai cent ans; vous n'êtes pas revenu, ce soir, chanter -exprès pour moi, sans m'apporter l'aumône d'une profonde pitié. Cela ne -m'humilie pas, vous voyez! je l'accepte, au contraire, avec une -véritable reconnaissance. Ne me dites pas qui vous êtes, et revenez -demain. - -Muiron était bien désappointée de la première partie de cette -conclusion. Elle me suivit encore sous prétexte de me reconduire, et -finit par me dire naïvement: - ---Eh bien, voyons, là, monsieur, puisque vous vouliez donner à madame -des éclaircissements sur votre position, donnez-les-moi; ce sera la même -chose! - ---Non pas, mon aimable Toinette, lui répondis-je en riant; ma -_position_, comme vous dites, devient ici, grâce à vous, un secret que -je me ferais un devoir de révéler à votre maîtresse, mais que je me fais -un plaisir de vous taire. - ---Monsieur s'amuse! dit-elle, à la bonne heure! Pourtant il a tort de me -traiter si mal. Il me met, moi, dans une position très-délicate. - ---Où vous vous êtes jetée résolument vous-même. - ---Plaignez-vous, ingrat! vous brûliez de voir madame, et vous voilà -accueilli par elle comme un ami. - ---Vous errez, ma chère. Je ne brûlais pas de la voir et je ne suis pas, -et je n'aurai jamais le bonheur d'être son ami. - ---Alors... vous nous quittez? vous ne reviendrez plus? dit-elle avec -effroi. - ---Je reviendrai demain et je partirai après-demain. Bonsoir, -mademoiselle Toinette. - ---Tenez, vous êtes amoureux, fit-elle entre ses dents en me tournant le -dos. Eh bien, puisque vous n'avez pas de confiance en moi, ce sera tant -pis pour vous! - -Je la quittai sur cette belle conclusion, et je me moquai d'elle -intérieurement, car je jure... - - * * * * * - -Je ne sais pas pourquoi d'Argères ne jura pas. Il n'acheva pas sa -lettre, il ne l'envoya pas à son ami, il ne partit pas. Huit jours -après, il lui en envoya une plus concise que voici: - - - - -V - - -Lettre de d'Argères à Descombes. - -Non, je ne t'oublie pas. Je t'ai écrit des volumes ces jours derniers. -Je les ai mis de côté pour t'en montrer l'_épaisseur_, comme pièces -justificatives de cette assertion. Mais je ne te les ferai pas lire. Au -commencement d'un amour qu'on ignore en soi-même, on est très-bavard. -Quand on se sent pris véritablement, on devient muet. Chez moi, ce n'est -pas consternation, c'est plutôt recueillement. Te voilà au fait. Je suis -sous l'empire d'une passion. Si elle était partagée, je ne te dirais -même pas ce qui me concerne. Elle ne l'est pas: donc, j'avoue que je ne -suis pas un amant heureux, mais que je suis cependant heureux de sentir -que j'aime. - -Je m'arrête sur ces deux mots, car je vois à ta lettre, cher ami, que -tes esprits ont pris réellement un vol qui n'est pas le mien. Je dois te -sembler ridicule. Cela m'est égal; mais je ne voudrais pas te sembler -importun par mon indifférence à tes occupations. Tu te plains de n'être -plus artiste. Je n'en crois rien. Peut-on avoir goûté les suprêmes -jouissances de la vie et les dédaigner pour des jouissances vulgaires? -Non. La fièvre de spéculations qui te possède en ce moment n'est autre -chose elle-même qu'une fougue d'artiste. J'ai été surpris le jour où, -accrochant ta palette aux pauvres murailles de ton atelier, tu m'as dit: - ---L'art, c'est la soif de tout. Il faut la richesse pour assouvir les -besoins que l'imagination nous crée! - -Je t'ai répondu, il m'en souvient: - ---Prends garde! la soif assouvie, il n'y a peut-être plus d'artiste. - ---Eh bien, disais-tu, meure l'artiste et avec lui la souffrance! - -Je t'ai combattu; mais j'ai apprécié ensuite ta situation et tes -facultés. Fils d'un riche et habile spéculateur, il y avait en toi des -tendances innées, une capacité non développée, mais certaine, pour la -spéculation. L'art t'avait séduit, il t'appelait de son côté. Tu avais -pris, dès l'enfance, dans la riche galerie de ton père, la compréhension -et l'enthousiasme de la peinture. Peut-être aussi mon exemple t'avait-il -influencé. Blâmé, repoussé de ta famille, réduit à souffrir des -privations que tu n'avais pas connues, tu as eu plus de talent que de -bonheur et tu t'es découragé, peut-être au moment de vaincre! - -Réconcilié avec ton père à la condition que tu abandonnerais cette -carrière improductive pour le suivre dans la sienne, tu t'es jeté, -d'abord avec dégoût, et puis bientôt avec ardeur, dans les jeux de la -fortune. Tu as connu là de nouvelles émotions, plus vives, plus -absorbantes que les autres. Et maintenant, tu avoues que les jouissances -que la fortune achète ne sont rien et s'épuisent en un instant. Tu dis -que la jouissance est précisément dans le travail, l'agitation, les -transports qu'exigent et procurent les chances de gain et de perte. Je -te comprends, joueur que tu es! Impressionnable et avide d'excitations, -artiste en un mot, tu fais, de la spéculation, une espèce de passion que -tu pourrais appeler l'art pour l'art. - -Te dirai-je que je souffre de te voir lancé dans cette arène brûlante? -J'aurais mauvaise grâce, quand c'est par toi que moi-même... Mais ce -n'est pas de moi qu'il s'agit. Je ne songe qu'au péril de ta situation. -Je ne m'occupe pas des chances de désastre: tu les supporterais -vaillamment dès que les catastrophes seraient un fait accompli, puisque -jamais ton honneur ne sera mis en jeu. Mais je songe, cher ami, à la -rapidité de ces existences fébriles, à l'énorme dépense de forces -qu'elles absorbent, à l'étiolement prématuré des facultés qui nous ont -été données pour un bonheur plus calme et des émotions mieux ménagées. -Je songe à ceux que nous avons vus briller et disparaître, blasés, -malades ou tristes, lassés ou éteints, au milieu de leur poursuite, et -jusqu'après avoir atteint leur but apparent, la richesse! Je reviens à -mon triste dire: la soif assouvie, l'artiste, l'homme, peut-être, sont -anéantis! - -Je ne t'accorde pas encore que ce soit un mal consommé. Je suis loin de -le penser, et, puisque tu jettes ce cri d'effroi: «Je ne me sens déjà -plus artiste!» c'est que tu sens qu'il est encore temps de t'arrêter. -Permets-moi de croire que je t'y déciderai, et que j'aurai, à mon retour -à Paris, quelque influence sur toi: non pour te ramener, au grand -désespoir des tiens, dans le grenier où nous avons peut-être trop -souffert, mais pour te rendre au repos, aux plaisirs intellectuels, à la -vérité, à l'amour, que tu commences à nier! L'amour! arrête-toi devant -ce blasphème! Tu parles à un amoureux qui poursuit son idéal dans les -yeux d'une femme, comme tu poursuis le tien sur la roue de la fortune. -Cette déesse-là est aveugle comme Cupidon, et, en somme, nous marchons -tous deux dans les ténèbres; mais je crois mon but plus réel que le -tien, et les sentiers qui m'y conduisent sont bordés des fleurs de la -poésie. - -Ne ris pas, mon cher Adolphe: j'ai presque envie de pleurer quand je te -vois railler nos rêves du passé et nos misères pleines d'espérance et de -courage. - -Quant au principal objet de ta lettre, je te dis non; et mille fois -merci, mon ami. Je n'y tiens pas; je trouve que c'est assez. Pour rien -au monde je ne voudrais m'embarquer sur ces mers inconnues. Je dois, je -veux, avec toi, prêcher d'exemple. - - -Journal de Comtois. - -Monsieur est, je le crains, un triste sire. Je ne sais pas encore ce -qu'il est, mais il s'en cache si bien, que ce doit être très-fâcheux. -Sitôt que je le saurai, je le quitterai. Le tout, c'est qu'il me ramène -à Paris; autrement, le voyage serait à ma charge. - -J'ai fait la connaissance d'une voisine qui me désennuie un peu. C'est -la femme de charge d'une dame folle qui demeure tout près d'ici. Elle -s'appelle Antoinette Muiron, et a beaucoup de conversation et d'esprit. -Cette dame folle est riche et de grande maison, ce qui est cause que -monsieur voudrait profiter de ce qu'elle n'a pas sa tête pour l'épouser. -Mademoiselle Muiron ne dit pas la chose comme elle est, mais elle -s'inquiète beaucoup de savoir qui est monsieur, et je vois à son -tourment que les choses vont vite. Après tout, je ne peux rien lui -apprendre de monsieur, puisque je ne le connais ni d'Ève ni d'Adam; mais -le mal qu'il se donne pour épouser une folle prouve assez qu'il n'a ni -sou ni maille, et qu'il ne se respecte pas infiniment. - -Mademoiselle Muiron est très-aimable, mais bien défiante, et, quand je -lui dis que sa maîtresse est aliénée, elle fait celle qui se moque de -moi; mais on ne m'attrape pas comme on veut, et je sais bien que cette -dame ne sort jamais, qu'elle ne reçoit personne, excepté mon maître, -qu'elle chante la nuit, et qu'elle est toujours habillée de blanc. -Monsieur flatte sa manie, qui est la musique, et, de chansons en -chansons, il la mettra dans le cas d'être forcée de l'épouser. Voilà son -plan, qui est bien visible, malgré qu'il s'en cache, même avec moi. - - -Narration. - -Le lendemain de la journée que d'Argères avait racontée à son ami, récit -qui resta dans ses papiers, Laure de Monteluz, un instant secouée par -les larmes qu'avaient provoquées des chants véritablement admirables, -retomba dans son inertie, et d'Argères la trouva rentrée dans son marbre -comme une Galathée déjà lasse de vivre. Disons quelques mots de ce jeune -homme que Comtois et Toinette trouvaient si cruellement mystérieux. - -Il avait eu ce qu'on appelle une jeunesse orageuse. Beau, intelligent, -richement doué, confiant, prodigue, impressionnable, il avait mangé son -patrimoine. Forcé de travailler pour vivre, il n'en avait pas été plus -malheureux. Malgré quelques douleurs et quelques traverses passagères, -tout lui avait souri dans la vie: l'art, le succès, le gain, les femmes -surtout. En cela son existence ressemblait à celle de tous les artistes -d'élite, de tous les hommes favorisés par la nature, accueillis et -adoptés par le monde. - -Ce qui le rendait remarquable dans le temps où nous vivons, c'est -qu'après avoir usé et abusé d'une vie de triomphes et de plaisirs, il -était encore, à trente ans, aussi jeune de corps et d'esprit, aussi -impressionnable, aussi naïf de coeur, aussi droit de jugement que le -premier jour. C'était une si belle organisation, que nul excès n'avait -pu la flétrir au physique, nulle déception la déflorer au moral. Les -funestes enivrements qui dévorent tant d'existences vulgaires, et même -beaucoup d'existences choisies, n'avaient rien épuisé, rien terni dans -la sienne. Ceci est un phénomène que l'affectation du scepticisme rend -très-difficile à constater de nos jours, mais dont l'existence n'est pas -une pure fiction de roman. Il est encore de ces natures privilégiées -dont la virginité morale est inviolable et qui ne le savent pas -elles-mêmes. - -D'Argères avait aimé souvent, et beaucoup aimé; mais, faute de -rencontrer sa _pareille_, il n'avait jamais été lié par l'amour. Il -avait souffert, il avait fait souffrir. Né pour être fidèle, il avait -été volage. Sincère, il avait trompé en se trompant lui-même sur la -durée et la portée de ses affections. Les amours faciles ne l'avaient -pas empêché d'être l'éternel amant du difficile. L'idéal remplissait son -âme sans l'attrister. Le positif avait accès dans sa vie sans la -dévorer. Tout entier à ce qui le passionnait, il regardait peu derrière -lui, devant lui encore moins. Pour le passé, il avait la générosité; -pour l'avenir, le courage des forts. - -Cet homme, oublieux sans ingratitude, entreprenant sans outrecuidance, -ne se connaissait pas d'ennemis, parce qu'il n'enviait et ne haïssait -personne. Il aimait l'art avec son imagination et avec ses entrailles. -Il ne savait donc ce que c'est que la jalousie et les mille odieuses -petitesses qui désolent la profession de l'artiste. - -Il aimait le monde et la solitude, l'inaction complète et le travail -dévorant, le bruit et le silence, la jouissance et le rêve. La -succession rapide de ses goûts et de ses changements d'habitudes pouvait -paraître du caprice et de l'inconséquence: c'était, au contraire, -l'effet d'une logique naturelle qui le poussait à se compléter par des -jouissances diverses. - -Il aimait aussi les voyages. Il avait parcouru l'Europe, et, tout en -courant vite, tout en vivant beaucoup pour son compte, son grand oeil -bleu, qui voyait bien, avait embrassé, dans une appréciation juste, les -hommes et les choses. Cette expérience ne l'avait rendu ni amer ni -pessimiste en aucune façon. Les belles âmes ont une bonté souveraine qui -leur fait une loi facile de l'indulgence, une foi solide du progrès. - ---Il faudrait être niais pour ne pas voir le mal, disait-il; il faut -être impitoyable pour le croire éternel. - -D'Argères avait donc de grands instincts religieux. Il n'est guère de -véritable artiste sans spiritualisme sincère et profond. La foi de -l'artiste est même plus solide que celle du philosophe. Elle n'est pas -discutable pour lui, elle est son instinct, son souffle, sa vie même. - -D'Argères était à la fois un grand esprit et un bon enfant. Il était -homme, et c'est avouer que l'insensibilité de cette belle Laure, qu'il -admirait trop pour ne pas l'aimer déjà un peu, lui fit éprouver, dans -les premiers moments, une certaine mortification intérieure; mais son -bon sens prit aisément le dessus et il se moqua de lui-même. - ---Après tout, se dit-il, c'est moi qui ai voulu la voir, et, l'ayant -vue, c'est moi qui ai voulu me produire devant elle. Ses larmes et sa -confiance sont un payement fort honnête de mon petit mérite. Que me -doit-elle de plus? - -Et puis, en la voyant si navrée et comme incurable, il se prenait d'une -tendre compassion pour elle. Il se reprochait généreusement de s'amuser -aux bagatelles de l'amour-propre, devant une souffrance si absolue et si -peu importune. Peut-on s'irriter contre le silence des tombes? - -L'espèce de maladie ou plutôt de courbature morale qui pesait sur cette -femme amena entre elle et d'Argères une manière d'être assez inusitée, -et l'espèce d'abîme creusé entre eux par sa douleur fut précisément la -cause d'une sorte d'intimité étrange et soudaine. Il est très-certain -qu'à cette époque, sans avoir jamais eu aucun symptôme d'aliénation, la -veuve d'Octave ne jouissait pourtant pas d'une lucidité complète. Pour -avoir trop contenu les manifestations d'un désespoir violent, elle avait -pris une habitude de stupeur dont il ne dépendait pas toujours d'elle de -sortir. Plongée ou ravie dans des contemplations intérieures, tantôt -pénibles, tantôt douces, elle était devenue si étrangère au monde -extérieur, qu'elle n'avait pas toujours la notion du temps qui -s'écoulait et des êtres qui l'entouraient. Elle passa quelques jours -dans un redoublement de fatigue pendant lequel d'Argères resta des -heures entières à l'observer et à la suivre, tantôt de près, tantôt à -distance, sans qu'elle se rendît bien compte de sa présence. Elle le -salua plusieurs fois, comme si, à chaque fois, il venait d'arriver, -oubliant qu'elle l'avait déjà salué. Elle le quitta au milieu d'un -échange de paroles courtoises et revint, après avoir rêvé seule au bout -d'une allée, reprendre la conversation où elle l'avait laissée, sans -s'apercevoir qu'elle l'eût interrompue. - -Dans d'autres moments, elle vint finir près de lui une réflexion ou une -rêverie qu'elle avait commencée en elle-même. Enfin, il y eut dans son -cerveau des lacunes qui permirent à ce jeune homme, déjà épris, de la -voir plus souvent et plus longtemps que les convenances ne semblaient le -permettre, et qui l'eussent compromise dans un pays moins désert, dans -une demeure moins isolée, et sous les yeux d'une personne moins dévouée -que Toinette. - -Tant que d'Argères crut à l'impossibilité de devenir amoureux d'un -fantôme, il se laissa aller à l'espèce d'attrait curieux qu'il éprouvait -à l'observer. - -Le piano était aussi pour quelque chose dans l'instinct qui l'entraînait -vers le Temple, et qui l'y retenait une partie de la journée. Il avait -l'âme pleine de pensées musicales qui recommençaient à le tourmenter et -dont il demandait à sa propre audition la sanction définitive. La -désolée l'écoutait de loin, voulant lui laisser toute liberté et ne pas -gêner les hésitations de sa fantaisie par une attente indiscrète. La -délicate réserve qu'elle y apporta fit croire parfois à l'artiste que sa -jouissance musicale était épuisée, et qu'elle devenait insensible à -cette distraction comme à toutes les autres. Il demanda à Toinette s'il -ne devenait pas plus ennuyeux qu'agréable. Celle-ci lui répondit qu'il -ne devait rien craindre: ou madame de Monteluz l'écoutait avec plaisir, -ou elle ne l'entendait pas du tout, car elle avait la faculté de -s'abstraire complétement. - -Laure avait pris l'habitude de passer presque toute la journée en plein -air. La maison ne lui offrant aucune ressource de bien-être et -l'attristant sensiblement, elle cherchait le soleil, la vue des arbres, -et marchait lentement, mais sans relâche, sans jamais sortir de l'enclos -qui, tant jardin que bosquet et prairie, présentait, au revers de la -colline, un assez vaste parcours. Néanmoins, cette obstination -ambulatoire, cette inaction absolue, avec une physionomie absorbée, -étaient des symptômes effrayants que Toinette n'osait confier à -personne, et qui, augmentant avec la santé apparente de sa maîtresse, -lui faisaient perdre la tête aussi, et se jeter dans l'espoir d'une -aventure de roman, comme on s'attache à une ancre de salut. - -D'Argères observait aussi ces symptômes avec une terreur secrète. Sa -répugnance pour les fous lui faisait croire que la belle Laure ne -pourrait jamais être à ses yeux qu'un objet de pitié; mais, par un -phénomène bien connu des imaginations vives, cette pitié et cet effroi -le fascinaient et s'emparaient de sa contemplation, de sa rêverie, de sa -pensée continuelle. - -Il croyait l'oublier en faisant de la musique. La maison étant déserte -et l'hôtesse invisible, il s'installait devant le piano, où ses idées -les plus riantes prenaient, malgré lui, une teinte de sombre tristesse. -Il en était épouvanté, et voulait fuir la contagion qui semblait s'être -attachée à cette morne demeure, et même à cet instrument qui lui -semblait tout à coup humide de larmes ou brûlant de fièvre. Mais, tout à -coup aussi, la désolée passait à portée de sa vue, et il subissait -l'influence magnétique de sa marche lente et soutenue. Cette beauté, -extasiée dans un rêve d'infini, s'emparait de lui comme pour l'emporter -dans un monde inconnu, à travers des pensées sans issue et des énigmes -sans mot. C'était un sphinx qui, sans le regarder, sans le voir, -l'enlaçait irrésistiblement dans les spirales sans fin de sa promenade -fantastique. - -Oppressé d'une angoisse terrible, l'artiste s'élançait dehors et -croisait les pas de la désolée comme pour rompre le charme. Elle se -réveillait alors et venait à lui d'abord sans le reconnaître; puis, son -regard étonné s'adoucissait, un faible sourire errait sur ses traits; -elle lui disait quelques mots sans suite, et, après quelques -tâtonnements de sa volonté pour rentrer dans le monde réel, elle lui -parlait avec une douceur pénétrante. Peu à peu, elle reprenait les -grâces de la femme, grâces d'autant plus persuasives qu'elles étaient -involontaires. Tantôt elle s'excusait de son manque d'égards, traitant -naïvement d'Argères comme un artiste religieusement ému traite un grand -maître; tantôt s'excusant de son indiscrétion et disant avec une -simplicité d'enfant: - ---Restez, je m'en vas! Je n'écouterai plus, je me tiendrai bien loin! - -Il semblait alors qu'elle eût oublié qu'elle était chez elle, et qu'elle -s'imaginât que d'Argères était le maître de la maison et le propriétaire -du piano. - -Cet état de choses insolite et bizarre dura plusieurs jours, pendant -lesquels d'Argères, attiré et retenu comme le fer par l'aimant, ne -rentra à Mauzères que contraint et forcé par l'heure et le sentiment des -convenances. Ce peu de jours, qui pouvait avoir dans l'esprit de la -désolée la durée d'un instant comme celle d'une sieste, suffit pour -créer à cette dernière une habitude, un besoin d'entendre d'Argères et -de l'apercevoir à chaque instant, besoin dont elle ne pouvait se rendre -compte, mais qu'elle éprouvait réellement, comme on va le voir. - -Vers la fin de la semaine, comme M. Comtois écrivait sur son journal: -«Dieu merci, on s'en va! monsieur m'a dit de redemander ses cravates à -la lingerie,» d'Argères, se sentant gagner par un trouble intérieur -qu'il était encore temps de combattre par la fuite, résolut de ne plus -retourner au Temple et d'aller rejoindre, à Vienne, le baron, dont -l'absence menaçait de se prolonger. - -En conséquence, il ordonna à l'heureux Comtois de faire sa malle pour le -lendemain matin, et il s'enferma pour écrire des lettres et mettre en -ordre ses papiers. Il crut devoir adresser à madame de Monteluz quelques -mots d'excuse pour la prévenir que des affaires imprévues l'empêchaient -d'aller prendre congé d'elle; mais il ne put jamais trouver l'expression -respectueuse sans froideur, et affectueuse sans passion. Il déchira -trois fois sa lettre, et il s'impatientait contre le problème qui -s'agitait en lui, lorsqu'on frappa à sa porte. Il cria: _Entrez_, et vit -apparaître Antoinette Muiron. - ---Que diable venez-vous faire ici? lui dit-il avec l'espèce de dépit que -l'on éprouve à la pensée d'être vaincu fatalement par un faible -adversaire. Pourquoi quittez-vous votre maîtresse, qui est seule, ou pis -que seule, avec votre maritorne de laitière? - ---Monsieur, répondit Toinette sans se troubler d'un accueil si maussade, -je ne suis pas inquiète de madame dans un moment plus que dans l'autre. -Elle n'est pas folle, comme il plaît à votre valet de chambre de le -dire: elle n'a jamais eu l'idée du suicide... - ---Et que m'importe ce que pense mon valet de chambre? pourquoi -connaissez-vous mon valet de chambre? pourquoi venez-vous ici le -questionner? - ---Je suis venue le questionner sur votre départ, parce que j'ai vu -tantôt dans vos yeux que vous ne vouliez pas revenir. - ---Eh bien, après? - ---Pourquoi partir demain, monsieur, puisque vous aviez encore une -semaine à nous donner? - ---Et pourquoi rester, je vous le demande? La tristesse de madame de -Monteluz se communique à moi et me fait mal; je ne vous l'ai pas caché; -je ne peux en aucune façon l'en distraire... - ---Ah! voilà où vous vous trompez, monsieur! Votre musique lui faisait -tant de bien! - ---Ma musique, ma musique! Qu'elle prenne un chanteur à ses gages! - ---Allons, dit la Muiron avec un sourire de triomphe, c'est un dépit -d'amoureux; je le savais bien! - ---Eh bien, ce serait une raison de plus pour me sauver! Et vous qui me -retenez d'une manière si ridicule, pour ne rien dire de plus, quand vous -savez fort bien qu'il n'y a de danger que pour moi, je vous trouve -obsédante, folle, presque odieuse! N'avez-vous pas dit que ce serait -_tant pis pour moi_? Eh bien, allez au diable, et je dirai tant pis pour -vous! - -Malgré sa douceur habituelle, d'Argères était irrité. La Muiron le -désarma en fondant en larmes. - ---Oui, je suis folle, dit-elle, mais je ne suis pas odieuse! J'aime ma -maîtresse, et je la vois perdue si elle reste ainsi. - ---Arrachez-la à cette solitude, dit d'Argères radouci; reconduisez-la -chez ses parents. - ---Oui, monsieur, je le ferai; mais ce sera pire. Elle n'aura pas plus de -consolation, et on la tourmentera par-dessus le marché. - ---Faites-la voyager! - ---Oui, si elle y consentait; mais comment gouverner une personne qui -vous supplie de la laisser tranquille, comme un mourant supplierait le -bourreau de ne pas le torturer? - ---Mais que puis-je à tout cela, moi? Rien, vous le savez de reste! - ---Qui sait, monsieur? Vous l'avez fait pleurer; c'était déjà un grand -miracle. Depuis ce jour-là, elle est encore plus triste, c'est vrai; -mais elle est aussi moins abattue. Elle vous parle dix fois par jour, -tandis qu'elle passait des quarante-huit heures sans dire un mot. Elle -vous voit, elle vous entend. - ---Pas toujours! - ---Presque toujours! tandis qu'elle ne m'entendait ni ne me voyait la -moitié du temps. Enfin, elle est tourmentée aujourd'hui, ce soir -surtout; elle ne sait de quoi. - ---Ce n'est pas de mon départ? Elle ne s'en doute seulement pas. - ---Elle n'a pas remarqué votre manière de lui dire adieu, et pourtant -elle sent que vous la quittez. Quelque chose le lui dit. Elle croit que -ça ne lui fait rien, et ça lui fait du mal. - -D'Argères sentit que Toinette était dans le vrai. Il se défendit de plus -en plus faiblement, et finit par prendre son chapeau pour la reconduire. - -Dans le vestibule de Mauzères, ils virent Comtois en observation, qui -dit tout bas à Toinette avec un sourire horriblement sardonique: - ---Eh bien, monsieur va voir votre malade? - ---Oui, monsieur Comtois, répondit Toinette avec aplomb; ne savez-vous -pas que votre maître est médecin? - -Comtois, tout étourdi de cette nouvelle, retourna dans l'antichambre et -écrivit sur son journal: - -«Je m'en étais toujours douté, monsieur est un homme de peu: c'est un -médecin.» - - - - -VI - - -Narration. - -La soirée était attristée par le vent et la pluie, et les sentiers -détrempés rendaient la marche difficile. D'Argères se persuada qu'il -n'accompagnait Toinette que par humanité, et ne parut se rendre à aucune -des raisons qu'elle employait pour retarder son départ. Quand ils furent -à la porte de l'enclos, une sorte de convention tacite les poussa à y -entrer ensemble, tout en parlant d'une manière générale de ce qui les -intéressait l'un et l'autre. Toinette se garda bien de lui faire -observer qu'il franchissait le seuil: il eût pu se raviser. D'Argères -n'eut garde de paraître s'apercevoir de sa distraction: il se serait dû -à lui-même de ne point faire un pas de plus. - -Madame de Monteluz passait les soirées assise sur la terrasse: mais la -pluie l'avait fait rentrer. Ils la trouvèrent au salon, sur une chaise -de paille, morne, les bras croisés, les yeux fixés à terre; mais elle -tressaillit contre son habitude, en se voyant surprise, et, se levant: - ---Ah! mes amis, s'écria-t-elle, vous ne m'aviez donc pas abandonnée? - -Elle pressa la main de d'Argères d'une main tremblante et glacée, et -embrassa Toinette. Deux grosses larmes coulaient lentement sur ses -joues. - ---Abandonnée! dit Toinette éperdue. Quelle idée avez-vous eue là! Moi, -vous abandonner! - ---Je ne sais pas, répondit Laure, comme honteuse de son effusion, mais -j'ai cru... - -Elle étouffa un nouveau tressaillement nerveux, et se rassit brisée. - ---Qu'est-ce que vous avez donc cru? lui dit d'Argères, irrésistiblement -entraîné à plier les genoux près d'elle et à reprendre ses mains dans -les siennes.--Voyons, je vous le disais bien, mademoiselle Muiron, vous -avez eu tort de la laisser seule. Elle s'est effrayée de la nuit, de -l'isolement, du silence. Elle a eu froid, elle a eu peur. - -Et d'Argères, prenant à Toinette le burnous de laine blanche qu'elle -apportait, en enveloppa Laure et laissa quelques instants ses bras -autour d'elle comme pour la réchauffer. Dans cette amicale étreinte, -l'artiste s'aperçut ou ne s'aperçut pas qu'il mettait toute son âme. Il -était vaincu par son propre entraînement; il ne songeait plus à -interroger le sphinx. Si la vie eût tressailli dans ce marbre, il ne -l'eût pas senti, tant il était agité lui-même. Il se trouvait envahi par -la passion, mais envahi tout entier, comme le sont les belles natures, -qui n'ont pas besoin de dompter leur ivresse, parce que leur amour est -tout un respect, tout un culte. Ceux-là seuls qui n'aiment pas -complétement craignent de profaner leur idole par quelque audace. Ils -sont impurs, puisqu'ils craignent de communiquer l'impureté. - -D'Argères ne sentit rien de semblable au fond de sa pensée. Laure -restait dans ses bras, immobile et chaste, mais elle le regardait avec -un doux étonnement où n'entrait aucun effroi. - ---Elle m'aimera, se dit d'Argères, si elle peut encore aimer; car je -l'aime, et, par là, je la mérite. Si elle m'aime, elle croira en moi, -elle m'appartiendra. - -Dès ce moment, il fut calme. Laure n'avait peut-être pas senti son -étreinte, mais elle l'avait remarquée et ne l'avait pas repoussée. Elle -était à lui, sinon par l'amour, au moins par l'amitié, puisqu'elle avait -foi en lui. Étrangère aux alarmes d'une fausse pudeur, défendue de tout -danger auprès d'un homme de bien par la vraie pudeur de l'âme, elle -acceptait son intérêt et ses consolations sans les avoir provoqués -volontairement. Un sentiment noble, quel qu'il fût, ardent ou fraternel, -les unissait donc déjà, grâce aux souveraines révélations des grands -instincts. Aucune amertume, aucune feinte réserve, ne pouvait plus -trouver place dans leurs relations. - ---Allez-vous-en, dit d'Argères à Toinette après qu'elle eut servi le -thé. Je veux lui parler. - ---Comment! monsieur, dit Toinette effarée, je vous gêne? - ---Oui, parce que vous ne me comprendriez pas. Je veux être seul avec -elle. Entendez-vous! je le veux. - -Elle sortit consternée, se disant qu'elle avait amené le loup dans la -bergerie, et retombant dans une de ces alternatives où son caractère, -mêlé de poésie et de prose, la jetait sans cesse: oser et trembler. - -D'Argères présenta le thé à madame de Monteluz; il la fit asseoir sur le -moins mauvais fauteuil qu'il put trouver; il lui mit un coussin sous les -pieds, et, s'y agenouillant: - ---Faites un grand effort sur vous-même, lui dit-il sans préambule et -avec une conviction hardie. Écoutez-moi et répondez-moi. - -Toujours étonnée, mais silencieuse, elle lui répondit avec les yeux -qu'elle s'y engageait. - ---Qu'est-ce que vous avez cru, ce soir, en vous trouvant seule? - ---Ai-je cru quelque chose? - ---Oui, vous avez commencé cette phrase: «J'ai cru...» Il faut l'achever. - ---Je ne me souviens plus. - ---Souvenez-vous! dit d'Argères. - -Elle ferma les yeux comme pour regarder en elle-même, puis elle lui -répondit: - ---J'ai cru que j'étais complétement délaissée. - ---Par qui? - ---Par vous deux. Par vous, c'était tout simple, et je ne pouvais ni m'en -étonner ni m'en plaindre; mais par Toinette... je n'y comprenais rien... -Attendez! Oui, j'étais sous l'empire d'un mauvais rêve. - ---Est-ce que vous avez dormi? - ---Je ne crois pas. Je rêve aussi bien quand je suis éveillée que quand -je dors; et, d'ailleurs, je ne distingue pas toujours bien ma veille de -mon sommeil... Ah çà! ajouta-t-elle après une pause inquiète, est-ce que -vous ne savez pas que je suis folle? - ---Pourquoi me retirez-vous vos mains? dit d'Argères frappé de son -mouvement. - ---Parce que l'on ne s'intéresse pas aux fous, je le sais. Quelque doux -et soumis qu'ils soient, on en a peur. Si donc vous ne connaissez pas ma -situation, si Toinette ne vous a pas dit que j'étais une sorte d'idiote -tranquille, privée de mémoire et incapable de suivre un raisonnement, il -faut que vous le sachiez. - ---Pourquoi? - ---Parce que je vois bien que vous me portez un généreux intérêt, et que -je ne veux pas en usurper plus que je n'en mérite. - ---Vous méritez tout celui dont je suis capable, si votre mal moral est -involontaire. Là est la question; confessez-vous. - ---Me confesser? dit madame de Monteluz, dont la figure s'assombrit; et -pourquoi donc? - ---Pour que je sache si je dois vous aimer. - ---M'aimer! moi? s'écria-t-elle en se levant avec effroi. Oh! non!... -Jamais, personne, entendez-vous bien! - ---Est-ce que vous croyez que je vous demande de l'amour? dit d'Argères. -Pourquoi cette frayeur? - ---C'est une frayeur d'enfant imbécile, si vous voulez, dit-elle en se -rasseyant; mais, pour moi, le mot aimer est un mot terrible; et, quand -quelqu'un auprès de moi le prononce... Non! non! je ne veux pas -seulement que Toinette me dise qu'elle m'aime! Aimer un être mort, c'est -affreux! je sais ce que c'est! - ---Alors, vous voulez seulement qu'on vous plaigne? Vous n'acceptez, -comme vous dites, que la pitié? - ---Pourquoi la repousserais-je? C'est un bon, un divin sentiment, qui -fait encore plus de bien à ceux qui l'éprouvent qu'à ceux qui en sont -l'objet. Je sens cela en moi-même quand je m'aperçois que j'oublie mon -mal auprès des autres malheureux. - ---Si vous connaissez encore la pitié, vous êtes encore capable d'aimer, -car la pitié est un amour. - ---Un amour général qui ne s'attache pas à un seul être au détriment de -tous les autres. Voilà celui que j'accepte, et que je peux payer par la -reconnaissance. - ---Cela est très-logique, dit d'Argères en souriant pour cacher l'effroi -que lui causait la fermeté de son accent; et, pour une personne idiote -ou folle, c'est assez puissant de raisonnement. Puisque vous êtes si -lucide, résumons-nous. Vous ne voulez pas être aimée à l'état -d'individu, mais secourue et consolée par des charités toutes -chrétiennes, parce que vous ne valez pas la peine qu'on se consacre à -vous en particulier. Pourtant, si Toinette s'absente une heure ou deux, -vous êtes inquiète, vous vous affligez. - ---Oui, je suis faible, mais je ne suis pas injuste; je ne lui adresse, -ni des lèvres ni du coeur, aucun reproche. - ---Mais pourtant sa vie entière est absorbée dans la vôtre, et vous -acceptez ce dévouement. Donc, vous pouvez faire exception à votre -rigidité d'abnégation en faveur de quelqu'un, et vous sentez bien que ce -quelqu'un vous aime. - ---Ah! monsieur, même de la part de Toinette, qui m'a élevée, qui s'est -fait, de me soigner, une habitude impérieuse et un devoir jaloux, cela -me cause des remords. Vous avouerai-je...? Oui, vous voulez que je me -confesse! Eh bien, il y a des heures, des jours entiers où ce remords -est si poignant, où je suis si révoltée contre moi-même d'accaparer -ainsi, au profit de ma misérable demi-existence, le dévouement d'une -personne qui a le droit et le besoin d'exister pour elle-même; enfin, je -me fais quelquefois tellement honte et aversion, que j'ai des pensées de -suicide et que j'y céderais si je ne craignais de laisser des remords -imaginaires à cette pauvre fille. Alors, voyez-vous, il me prend des -envies sauvages de la fuir, de fuir tout le monde, de n'être plus à -charge à personne... Ah! si je savais un désert que je pusse atteindre -en liberté! Celui-ci m'a affranchi de la souffrance de mes proches; mais -déjà on me réclame, on me rappelle... et il n'est d'ailleurs pas assez -profond, puisque m'y voilà avec Toinette qui m'aime, et vous qui parlez -de m'aimer. - ---Le raisonnement est inattaquable, pensa d'Argères, qui l'écoutait sans -dépit, parce qu'il voyait en elle une sincérité complète. Je ne vaincrai -pas sa douloureuse sagesse. Voyons si les entrailles sont muettes et si -tout instinct d'affection humaine est éteint pour jamais. - -Il se leva en silence, lui baisa la main, et sortit. Toinette était sur -le palier, essayant de voir et d'entendre. - -Il la repoussa avec autorité et resta quelques instants seul et attentif -au moindre bruit. - ---Que Dieu me pardonne de la torturer peut-être! pensa-t-il en collant -son oreille à la porte. Ce sera son salut. - -Il entendit enfin un brusque sanglot et rentra vivement. Laure s'était -laissée tomber assise sur ses genoux, les mains pendantes, les cheveux -dénoués, des larmes sur les joues, dans une attitude de Madeleine au -désert. Elle était si belle dans sa douleur, qu'il en fut ébloui. Il eût -osé baiser ses larmes s'il eût été certain, dans le premier moment, de -les avoir fait couler. - -Mais le sphinx resta muet. Elle se releva précipitamment en voyant -d'Argères à ses côtés, et parut croire qu'elle s'était trompée en -pensant qu'il la quittait pour toujours. - ---Que faisiez-vous là à genoux? lui dit tristement d'Argères un peu -découragé. - ---Je priais, dit-elle. - ---Et que demandiez-vous à Dieu? - ---De vous donner du bonheur et de me faire bientôt mourir, répondit-elle -d'un ton de candeur angélique. - ---Mourir! reprit d'Argères abattu. Oui, c'est le refuge des âmes glacées -qui ne veulent plus aimer. - ---Dites qui ne peuvent plus! Écoutez, ne me croyez pas si lâche que de -ne pas avoir lutté. Ne me jugez pas comme fait ma belle-mère, qui me dit -que je nourris ma douleur parce que j'aime ma douleur. Non, non, -personne n'aime la souffrance! tous les êtres la fuient. J'ai voulu, -j'ai souhaité guérir; je le voudrais encore si j'espérais en venir à -bout. J'ai obéi à toutes les prescriptions physiques et morales. J'ai -écouté le prêtre et le médecin. J'ai recouvré la santé du corps, et -croyez bien que ce n'est pas sans peine et sans un mortel ennui que j'ai -pu suivre un régime et consacrer du temps à me cultiver comme une plante -précieuse, quand je me sentais pour jamais privée de soleil et de -parfums. On me disait: «Guérissez le corps, la santé morale reviendra.» -Quelle santé morale? La résignation? On en a de reste devant les maux -accomplis et sans remède. La soumission aux volontés de Dieu? Comment -pourrais-je me révolter contre ce qui m'a écrasée? Tenez, on succombe à -cette guérison-là. Elle s'est faite en moi, et pourtant j'entre toute -vivante dans les ténèbres de la mort. Je me porte bien et je perds mes -facultés. Ma volonté m'échappe, mes forces intellectuelles s'émoussent. -Je ne souffre même plus, je m'ennuie! - ---Alors, dit d'Argères profondément attristé, vous ne voulez plus -lutter? Vous n'essayerez plus rien pour sauver votre âme? - ---Je n'ai pas dit cela, reprit-elle, je ne le dirai jamais. Je crois à -la bonté sans bornes de Dieu; mais je crois aussi à nos devoirs sur la -terre. Jusqu'à mon dernier jour de lucidité, je me défendrai de mon -mieux contre les vertiges qui m'envahissent. Vous voyez bien que je le -fais; vous exigez que je parle de moi, et j'en parle! C'est pourtant la -chose la plus difficile et la plus pénible que je puisse me commander à -moi-même. - ---Vous avez raison de le faire, et je ne veux pas vous en remercier. Ce -n'est pas pour moi que vous le faites: c'est pour vous; dites avec -vérité que c'est pour vous! - ---C'est pour ma famille, qui est contristée, humiliée et scandalisée de -ma situation d'esprit; c'est surtout pour cette pauvre fille qui me -sert, qui ne m'a jamais quittée, qui a ses travers, je le sais, mais -dont l'affection et la patience effacent toutes les taches devant Dieu -et devant moi; c'est pour vous en cet instant! pour vous à qui je ne -veux pas léguer, pour remercîment de quelques jours de commisération, -l'exemple d'un abandon de moi-même, qui pourrait, si jamais vous êtes -malheureux, vous faire croire à l'abandon de Dieu envers ses créatures. - ---Ainsi ce n'est pas pour vous-même? - ---Pour moi?... Ah! monsieur, vous ne savez pas une chose effrayante... -Non, je ne veux pas vous la dire. - ---Dites-la! s'écria d'Argères, dont la passion croissante s'armait d'une -volonté capable d'exercer une sorte d'ascendant magnétique. - ---Eh bien, répondit-elle, le suicide moral a de plus grands attraits -encore que le suicide matériel, si on s'y laissait aller... Il y a dans -l'oubli de la réalité, dans le rêve du néant, dans le trouble de la -folie, un charme épouvantable qui semble parfois la récompense et le -soulagement promis aux violentes douleurs longtemps comprimées! - ---Taisez-vous! dit d'Argères; cette pensée doit vous faire frémir. Elle -est impie; chassez-la de votre coeur à jamais; craignez qu'elle ne soit -contagieuse pour ceux qui vous comprendraient! - ---Oui, vous avez raison! répondit-elle vivement en lui saisissant le -bras comme si elle eût craint, cette fois, de rouler dans un abîme -ouvert sous ses pieds. Vous avez raison! vous avez une âme vraiment -croyante, vous! vous me parlez comme un père... vous me faites du bien, -c'est là ce qu'il faut me dire! Et quoi encore? Parlez-moi, vous me -faites du bien! - ---Si cela est, s'écria d'Argères en la saisissant dans ses bras et en -l'y retenant, vous êtes sauvée, je le jure devant Dieu! Restez là, sans -honte, sans crainte, et reposez cette tête malade sur un coeur plein de -jeunesse cl de force! Fiez-vous à moi qui ne vous demande rien et qui ne -pourrais rien vouloir de vous que ce que vous ne pouvez pas me donner, -une affection complète et absolue. Fiez-vous entièrement, Laure; je suis -trop fier pour songer à égarer l'esprit d'une femme comme vous; je me -respecte trop moi-même pour ne pas vous respecter. Votre pudeur alarmée -en ce moment me serait une injure mortelle. Écoutez-moi donc et -croyez-moi. Ce n'est pas moi, un inconnu, un passant qui vous parle: -c'est quelque chose qui est en moi et qui me commande de vous parler; -quelque chose de supérieur à votre volonté et à la mienne; c'est la voix -de l'amour même qui remplit mon sein et qui déborde, mais sans délire, -sans effroi, sans hésitation. Laure, je vous aime. Je pourrais vous -cacher que c'est une passion qui m'envahit, vous offrir seulement, pour -vous tranquilliser, une amitié douce et fraternelle. Je vous tromperais; -ce serait un plan de séduction, ce serait infâme. Il faut que vous -acceptiez mon amour pour accepter mon amitié, car l'amitié est dans -l'amour vrai, et, si l'un vous effraye, l'autre vous est nécessaire. -Vous voulez guérir, vous voulez ne pas perdre la notion de Dieu, ni le -titre sacré de créature humaine. Arrière donc l'abîme décevant de la -folie! Qu'il soit à jamais fermé! Oubliez que vous y avez plongé un -regard coupable. Ayez la volonté; respectez-vous, aimez-vous vous-même, -voilà tout ce que je vous demande, tout ce que je prétends vous -persuader en vous aimant. Ne vous inquiétez pas, ne vous occupez pas de -moi; ne voyez en moi que le médecin sérieux de votre noble intelligence -ébranlée. Je ne veux pas souffrir de mon rôle: j'ai la foi. Quand même -je souffrirais, d'ailleurs! Je ne suis pas sans courage, et je vous dis -pour vous rassurer: Sachez que je souffrirais davantage si je vous -quittais maintenant. - -Il lui parla encore avec effusion et trouva l'éloquence du coeur pour la -convaincre. Elle l'écouta sans lui imposer silence, sans relever sa -tête, qu'il avait attirée sur son épaule, sans exprimer, sans ressentir -le moindre doute sur la sincérité et la force du sentiment qu'il -exprimait. Il y eut même un instant où, bercée par le son de sa voix, -elle ferma les yeux et l'entendit comme dans un rêve. D'Argères avait -gagné en partie la cause qu'il plaidait: elle avait foi en lui. - -Mais elle ne pouvait retrouver si vite la foi en elle-même, et, se -relevant doucement, elle lui dit avec un sourire déchirant: - ---Oui, vous êtes grand, vous êtes vrai, vous êtes jeune, pur et bon. -J'accepte de vous la sainte amitié; je voudrais pouvoir accepter le -divin amour! Eh bien, je me suis interrogée en vous écoutant, et chacune -de vos paroles m'a éclairée sur moi-même. Je ne peux pas accepter une si -noble passion, et, pour qu'elle s'efface en vous, pour que l'amitié -seule me reste, il faut que nous nous quittions pour longtemps. Vous -souffririez près de moi de me sentir indigne d'être si bien aimée. Oui, -oui! je sais ce que vous souffririez de la disproportion de nos -sentiments. Ah! ceux qui se laissent aimer... - ---Que voulez-vous dire? - ---Rien; ne m'interrogez pas; ne réveillons pas ma mémoire; ne songeons -pas trop non plus à l'avenir. J'ai peur de tout ce qui n'est pas le -moment où je vis. Je vis si rarement! En ce moment-ci, je vis, grâce à -vous; je crois au tendre intérêt, aux sollicitudes infinies, à l'immense -dévouement; cela suffit à me faire un bien immense. Soyez donc béni, et -que le côté le plus sublime de votre attachement pour moi soit satisfait -et récompensé. Je peux vous dire que je guérirai peut-être, ou tout au -moins que je veux, que je désire guérir. Voilà tout le baume que, quant -à présent, vous pouvez verser sur ma blessure. Davantage serait trop. -J'y succomberais peut-être. Je n'ai pas la force de regarder le ciel, -moi dont les yeux ne peuvent pas même supporter l'ombre. Je deviendrais -aveugle; j'éclaterais comme l'argile à un feu trop ardent. Quittez-moi, -et dites-moi seulement que ce n'est pas pour toujours! Toujours! c'est -une idée affreuse, c'est comme la mort! Quand j'ai cru, ce soir, que je -ne vous reverrais plus... je l'ai cru deux fois: d'abord dans une sorte -d'hallucination, pendant que Toinette s'était absentée, et puis tout à -l'heure avec une lucidité plus cruelle, quand vous êtes sorti... eh -bien, dans ma frayeur, je vous pleurais... car je vous aimais, et je -vous aime! oui, autant que je peux aimer maintenant! Ne vous y trompez -pas, c'est peu de chose, au prix de ce que vous m'offrez. C'est un -mouvement égoïste, comme celui de l'enfant qui s'attache à un secours, -sans être capable de rendre la pareille. Vous ne devez pas consacrer -votre vie, pas même une courte phase de votre vie, à un être frappé de -la plus funeste ingratitude, celle qui s'avoue et ne peut se vaincre. -Quand même vous en auriez l'admirable courage, je refuserais, moi! car -je me prendrais en horreur, et mon scrupule deviendrait intolérable. -Adieu, adieu! quittez-moi, oubliez-moi quelque temps; vivez! Si je -guéris, si je me sens renaître, ne fussé-je digne que de l'amitié que -vous m'aurez conservée, je vous la réclamerai. Vous êtes trop parfait -pour n'avoir pas inspiré déjà d'ardentes amours. Elles n'ont pourtant -pas été à la hauteur de votre âme, puisque vous n'avez aucun lien qui -vous ait empêché de m'offrir cette âme dévouée; mais c'est, dans votre -destinée, une lacune qui sera comblée promptement. Mal ou bien, vous -serez encore récompensé mieux que par moi, jusqu'à l'heure où vous -rencontrerez la femme entièrement digne de vous. Cette pensée ne trouble -pas l'espérance que je garde de vous retrouver, et d'être pour vous -quelque chose comme une soeur respectueuse et tendre. - -Tel fut le résumé, souvent interrompu, des réponses de Laure. En la -trouvant si nette dans ses idées et si fortement retranchée dans une -humilité douloureuse, l'artiste s'affligea plus d'une fois, mais il ne -désespéra pas un instant. Il repoussait l'idée d'une séparation; il -refusait l'épreuve de l'absence. Il sentait bien que l'amour se -communique par la volonté. Si Laure n'était pas de ces organisations -débiles qui en ressentent et en subissent la surprise physique, elle -n'en était que mieux disposée à comprendre et à partager une passion -complète et vraie. C'était une femme dont il fallait d'abord posséder le -coeur et l'esprit. D'Argères n'était pas au-dessous d'une telle tâche. - -Il ne voulut pas augmenter l'effroi qu'elle avait d'elle-même et promit -de se soumettre à toutes ses décisions; mais il demanda deux ou trois -jours avant d'en accepter une définitive, et il fut autorisé à revenir -le lendemain matin. - - - - -VII - - -Le même soir, en rentrant, d'Argères écrivit la lettre suivante: - -«Laure, je suis bien heureux! vous croyez en moi. Vous n'avez admis -aucun doute sur ma loyauté. Vous m'avez rendu bien fier, bien -reconnaissant envers moi-même. Jamais je n'ai senti si vivement le prix -d'une conscience _sans peur et sans reproche_. - -»Vous m'avez rempli d'orgueil pour la première fois de ma vie. Oui, -vraiment, voici la première fois que j'obtiens une gloire qui m'élève -au-dessus de moi-même. C'est que vous êtes une femme unique sur la -terre. Est-ce la nature ou la douleur qui vous a faite ainsi? Personne -ne vous ressemble. Vous subjuguez comme en dépit de vous-même. Vous -ignorez, non pas seulement la puérile coquetterie de votre sexe, mais -encore la légitime puissance de votre beauté physique et morale. Vous -êtes humble comme une vraie chrétienne, naïve comme un enfant, simple -comme le génie. Je ne sais encore quel génie vous avez, Laure: peut-être -aucun que le vulgaire puisse apprécier; mais vous avez celui de toutes -choses pour qui sait vous comprendre. Vous avez surtout celui de -l'amour. Il se manifeste dans la terreur même qu'il vous cause, dans -votre refus de l'essayer encore. Eh bien, j'attendrai. J'attendrai dix -ans, s'il le faut; mais, certain de ne retrouver nulle part un trésor -comme votre âme, je ne renoncerai jamais à le conquérir; mon espérance -ne s'éteindra qu'avec ma vie. - -»Avant de vous revoir, Laure, et comme je ne veux, auprès de vous, -m'occuper que de vous, je viens vous parler de moi, de mon passé, de ma -vie extérieure. Malgré votre sublime confiance, je me dois à moi-même de -vous faire connaître, non pas l'homme qui vous aime, il est tout entier -dans l'amour qu'il a mis à vos pieds, mais l'homme que les autres -connaissent, l'artiste que vous croiriez peut-être appartenir au monde -et qui n'appartiendra plus jamais qu'à vous. - -»Vous m'avez dit, la première soirée que j'ai passée auprès de vous, que -vous aviez entendu parler d'Adriani, un chanteur de quelque mérite, qui -disait sa propre musique, et dont les compositions vous avaient paru -belles. C'était un souvenir, qui, chez vous, datait d'avant vos -chagrins. Je vous ai questionnée sur son compte, feignant de ne pas le -connaître, afin de savoir ce que vous pensiez de lui. Vous ne l'aviez -jamais vu, disiez-vous, parce que, à l'époque où il commença à faire un -peu de bruit, vous veniez de quitter Paris pour vivre en Provence. Vous -aviez su qu'il était parti peu de temps après pour la Russie; et puis, -le malheur vous ayant frappée, vous aviez perdu la trace de ses pas et -le souvenir de son existence; mais vous disiez que vous aviez -quelquefois chanté ou lu ses compositions dans ces derniers temps, et -que vous trouviez, dans ce que je vous avais chanté, le même jour, des -formes qui vous rappelaient sa manière. - -»Vous m'avez dit encore: - -»--Je n'ai guère l'espérance de jamais l'entendre. S'il revient en -France (il y est peut-être maintenant), ce n'est pas un homme à courir -la province, et on ne le verra jamais sur aucun théâtre. On m'a dit -qu'il avait de quoi vivre chétivement sans se vendre au public et qu'il -ne chantait que pour des salons amis, pour un auditoire d'élite, sans -accepter aucune rétribution. On n'osait même pas lui en proposer une, à -moins que ce ne fût pour les pauvres. Il a conservé l'indépendance d'un -homme du monde, bien qu'il soit pauvre lui-même. Cela est à sa louange. - -»Et vous avez ajouté: - -»--J'ai regretté autrefois de ne pas l'avoir connu; mais, aujourd'hui, -j'en suis toute consolée. Malgré tout ce que l'on m'a dit de son -originalité, il ne me semble pas qu'il puisse vous être supérieur. - -»Eh bien, Laure, cet Adriani, c'est moi. Je m'appelle effectivement -d'Argères, et je suis d'une famille noble; mais mon nom de baptême est -Adrien. Né en Italie, j'ai pu, sans déguisement puéril, italianiser ce -prénom. Mon père occupait d'assez hauts emplois dans la diplomatie. -J'avais été élevé avec soin, j'étais né musicien. Je me suis développé, -comme voix et comme instinct, sous un soleil plus musical que le nôtre. -J'ai beaucoup vécu, dans mon adolescence, avec le peuple inspiré du midi -de l'Europe et des côtes de la Méditerranée. Tout mon génie consiste à -n'avoir pas perdu, dans l'étude technique et dans le commerce d'un monde -blasé, le goût du simple et du vrai qui avait charmé mes premières -impressions, formé mes premières pensées. - -»Orphelin de bonne heure, je me suis trouvé sans direction et sans frein -à l'âge des passions. J'avais quelque fortune et beaucoup d'amis, les -artistes en ont toujours, car déjà on m'écoutait avec plaisir. Italien -autant que Français, jusqu'à l'âge de ma majorité, je ne connus la -France que dans le monde des grandes villes d'Italie. Je dissipai mes -ressources dans une vie facile, enthousiaste, folle même, au dire de mon -conseil de famille, et dans laquelle je ne trouve pourtant rien qui me -fasse rougir. Ruiné, je ne voulus pas vivre de hasards et d'industrie -comme tant d'autres; je ne voulus point m'endetter; je résolus de tirer -parti de mon talent. Mes grands-parents jetèrent les hauts cris et -m'offrirent de se cotiser pour me faire une pension. Je refusai: cela me -parut un outrage; mais, pour ne pas blesser en face leurs préjugés, je -vins en France; je me mis en relation avec des artistes; je chantai dans -plusieurs réunions; j'y fus goûté, encouragé, et je cherchai à me -procurer des élèves; mais cette ressource arrivait lentement, et le -métier de professeur m'était antipathique. Démontrer le beau, expliquer -le vrai dans les arts, c'est possible dans un cours, à force de talent -et d'éloquence; mais dépenser toute ma puissance pour des élèves, la -plupart inintelligents ou frivoles, je ne pus m'y résigner. Mon temps se -laissait absorber, d'ailleurs, par des leçons à quelques jeunes gens -bien doués et pauvres, qui me dédommageaient intellectuellement de mes -fatigues, mais qui ne pouvaient conjurer ma misère. - -»La misère, je ne la crains pas extraordinairement; je ne la sens même -pas beaucoup quand elle ne se convertit pas en solitude. La solitude me -menaçait. Je mis l'amour dans mon grenier. Il me trompa. L'idéal pour -moi, c'est de vivre à deux. Il ne se réalisa pas. Je respecte mes -souvenirs; mais le milieu où je pouvais mériter et savourer le bonheur -vrai ne se fit pas autour de moi; et j'avais, d'ailleurs, une soif trop -ardente des joies parfaites, qui ne sont pas semées en ce monde et qu'on -n'y rencontre probablement qu'une fois. - -»Je ne brisai rien, j'échappai à tout. Je ressentis et je causai des -chagrins dont il ne m'appartenait pas de trouver le remède. La fuite -seule pouvait en faire cesser le renouvellement. Je partis. Je voyageai. -Le produit fort modeste de quelques publications musicales, qui eurent -du succès, me permit de ne rien devoir à la libéralité de mes -enthousiastes. Pour un homme qui a quelque talent spécial et point -d'ambition, le monde est accessible, et partout je me vis comblé -d'égards, ce que je préférai à être comblé d'argent. Je pus consentir à -être associé aux plaisirs des riches et des grands de la terre, et je -peux dire que je n'y fus pas recherché seulement comme chanteur. On -voulut bien me traiter comme un homme, quand on me vit me conduire en -homme. Je ne sache pas avoir eu à payer d'autre écot, que celui d'être -et de demeurer moi-même. Et, en vérité, je ne comprends guère qu'un -artiste qui se respecte ait besoin d'autre chose que d'un habit noir et -d'une complète absence de vices et de prétentions, pour se trouver à la -hauteur de toutes les convenances sociales. Je ne me fais, au reste, -qu'un très-léger mérite d'avoir su renoncer aux vanités et aux -emportements de la jeunesse, dès le jour où la satisfaction de ces -appétits violents me fut refusée par la fortune. Je ne devins point un -sage: les plaisirs courent assez d'eux-mêmes après celui qui sait en -procurer aux autres et qui ne s'en montre pas trop affamé. Mais je -corrigeai en moi le travers du désordre, qui est une paresse de -l'esprit, et je reconnus que j'avais conquis la liberté du lendemain -avec un peu de prévoyance dans le jour présent. - -»Enfin je ne souffris pas de jouir du luxe des autres, et de me dire que -je n'aurais en ma possession que le nécessaire. Ces besoins qu'éprouvent -les artistes de devenir ou de paraître grands seigneurs m'ont toujours -semblé des faiblesses de parvenus. L'homme qui a possédé par lui-même -n'a plus cette fièvre d'éblouir qui dévore les pauvres enrichis. Élevé -dans le bien-être, je ne méprisais ni n'enviais des biens dont ma -prodigalité avait su faire gaiement le sacrifice à mes plaisirs, mais -que je n'aurais pu reconquérir sans faire le sacrifice de ma fierté et -de mon indépendance. - -»La fortune est quelquefois comme le monde: elle sourit à ceux qui ne -courent pas sur ses pas. Un petit héritage très-inattendu me permit de -revenir à Paris. Je me fis encore entendre, j'eus de grands succès. Le -public grossissait dans les réunions d'abord choisies, puis nombreuses -et ardentes où je me laissais entraîner. Le public voulut m'avoir à lui. -L'Opéra m'offrit et m'offre encore un engagement considérable. Les -élèves assiégeaient ma porte. Les concerts me promettaient une riche -moisson. J'ai tout refusé, tout quitté pour aller revoir la Suisse, le -mois dernier. J'avais placé, de confiance, ma petite fortune chez un ami -qui, sans me rien dire, l'avait risquée dans une opération commerciale -que je ne connais ni ne comprends, mais qu'il regardait comme certaine. -S'il l'eût perdue, je ne l'aurais jamais su; il me l'eût restituée; il -l'a décuplée. Pendant que je gravissais les glaciers et que mon âme -chantait au bruit des cataractes, je devenais riche à mon insu: je le -suis! J'ai cinq cent mille francs. Je n'ai pas connu mon bonheur tout de -suite. J'ai si peu de désirs dans l'ordre des choses matérielles -maintenant, que j'aurais perdu sans effroi cette richesse relative, le -lendemain du jour où elle me fut annoncée; mais, aujourd'hui, -aujourd'hui, Laure, elle me rend heureux, puisqu'elle me permet de me -donner à vous. Je m'appartiens! Où vous voudrez vivre, je peux vivre et -vivre à l'abri des privations. Votre Toinette m'a dit que vous êtes -riche; je ne sais ce qu'elle entend par là; j'ignore si vous l'êtes plus -ou moins que moi. Je vous avoue que je ne m'en occupe pas et que cela -m'est indifférent. Il est des sentiments qui n'admettent pas ce genre de -réflexions. Je vous connais assez pour savoir que, si vous m'aimiez -assez pour être à moi, vous m'eussiez accepté pauvre comme je vous -accepterais riche, sans me préoccuper des soupçons d'un monde auquel ni -ma vie ni ma conscience n'appartiennent. - -»Si vous chérissez la solitude, nous chercherons la solitude; nous la -trouverons aisément à nous deux; car, pour une femme, elle n'existe -nulle part sans une protection. Vous n'aurez pas à craindre de -m'arracher à une vie agitée et brillante. Je suis repu de mouvement, et -mon soleil à moi est dans mon âme: c'est mon amour, c'est vous! -D'ailleurs, je n'ai jamais compris cet autre besoin factice que la -plupart des artistes éprouvent de se trouver en contact avec la foule. -Je ne suis pas de ceux-là. Je ne hais ni ne méprise ce qu'on appelle le -public. Le public, c'est une petite députation de l'humanité, en somme, -et j'aime, je respecte mes semblables. Mais c'est par mon âme, ce n'est -point par mes yeux ni par mes oreilles que je suis en rapport avec eux. -Si une bonne et belle pensée se produit en moi, je sais qu'elle leur -profitera, et je ressens leur sympathie en dehors du temps et de -l'espace. La répulsion ou l'engouement du public immédiat peut errer, -mais la réflexion des masses redresse l'erreur. Il faut donc contempler -le vrai dans l'homme face à face, être pour ainsi dire en tête-à-tête -avec l'âme de l'humanité dans les conceptions de l'intelligence et dans -les inspirations du coeur. Voilà le respect, voilà l'affection qu'on -doit aux hommes, et, dans cette notion de leur confraternité avec -nous-mêmes, ceux de l'avenir autant que ceux d'aujourd'hui comparaissent -pour nous servir de juges, de conseils ou d'amis. - -»Mais, dans le besoin de les voir sourire, de respirer leur encens, -comme dans la crainte poignante de ne pas être compris d'emblée, il y a -quelque chose de maladif qui ne tiendrait pas contre une pensée -sérieuse, si le talent qui se produit était sérieux et prenait son siége -dans la conscience. - -»Laure, tu pourras m'aimer, je le sens, je le veux! Jamais, quand je me -suis prosterné en esprit devant Dieu, source du vrai et du bon, pour lui -demander de me garder dans ses voies, il ne m'a laissé impuissant à -produire des accents vrais, des idées élevées. En ce moment, je lui -demande ses dons les plus sublimes, l'amour vrai partagé; et je -l'implore avec tant de feu et de naïveté, qu'il m'exaucera. - -»Nous irons où tu voudras; nous resterons ici, nous parcourrons des pays -nouveaux, nous nous cacherons sous terre, nous dépenserons ma petite -fortune en un jour, ou nous assurerons par elle l'équilibre à notre -avenir. Tu n'as pas de volontés, je le sais. Je veux, j'attends que tu -en aies. Je serai bien heureux le jour où je verrai poindre seulement -une fantaisie, et je sens que, pour la satisfaire, je transporterai, -s'il le faut, des montagnes... - -»Laisse-moi t'aimer, ne me plains pas d'aimer seul. Ne sais-tu pas que -c'est déjà du bonheur que tu me donnes en m'élevant à la plénitude de -mes propres facultés, en me plaçant au faîte de ma propre énergie! - -»Laisse-toi aimer, ange blessé! Un jour, je te le jure, tu remercieras -Dieu de me l'avoir permis. - -»A toi, malgré toi, et pour toujours. - -»ADRIANI.» - - -Journal de Comtois. - -Monsieur est un homme de rien. C'est un artiste! Je m'en étais toujours -douté. J'ai lu, par hasard, ce soir, un vieux morceau de journal dont je -me sers pour me mettre des papillotes. Il y avait dessus, à la date de -janvier dernier: - -«Le célèbre chanteur et compositeur Adriani, dont le nom véritable est -d'Argères, est enfin revenu des neiges de la... et s'est fait entendre -dans les salons de..., où il a ravi une foule de... méthode... les -femmes... sa beauté idéale... un engagement... l'Opéra...» - -Le reste des lignes manque; mais c'est assez clair comme ça; et me voilà -dans une jolie position! Valet de chambre d'un chanteur, d'un histrion, -sans doute! Je vas écrire à ma femme de me chercher une place. En -attendant, j'espère bien qu'il ne me fera pas banqueroute de mon voyage. -D'ailleurs, l'intrigant va faire fortune. Il épouse sa folle, puisqu'il -en est revenu ce soir passé minuit. Elle le battra, c'est tout ce que je -lui souhaite pour m'avoir si bien attrapé. - - -Narration. - -D'Argères, ou plutôt Adriani, car c'est sous ce nom que son existence -avait pris de l'éclat, dormit mieux qu'il n'avait fait depuis huit -jours. Il ferma sa lettre, qu'il voulait envoyer à Laure avant de la -revoir, et goûta un repos délicieux, bercé par les riantes fictions de -l'espérance. En s'éveillant, il sonna Comtois pour le charger de sa -missive. Mais Comtois avait une figure et une attitude si -extraordinaires, qu'il hésita à mettre son secret dans les mains d'un -être bavard, sot et curieux. - ---Voilà monsieur réveillé! fit Comtois d'un air qu'il croyait être -goguenard et qui n'était que stupide. Sans doute monsieur a bien dormi? -Il ne souffre pas du mal de dents, lui! Ce n'est pas comme moi, qui n'ai -pas pu fermer l'oeil: ce qui m'a conduit à lire de vieux journaux où -j'ai trouvé des choses bien drôles! - ---Si vous êtes malade, Comtois, allez vous recoucher. Je me passerai de -vous. - ---J'aimerais mieux que monsieur me donnât une petite consultation. - ---Pour les dents? Je ne saurais. Je n'y ai eu mal de ma vie. - ---Ah! c'est que je croyais monsieur médecin? - -Ici, Comtois, voulant se livrer à un rire sardonique, fit une grimace si -laide, qu'Adriani le crut en proie à de violentes souffrances. Il -insista pour le renvoyer; mais Comtois n'en voulut pas démordre, et -s'acharna à raser son maître. - ---Que monsieur ne craigne rien, lui dit-il en se livrant à cette -opération quotidienne où il excellait et dont il tirait une -incommensurable vanité, je raserais, comme on dit, les pieds dans le -feu. J'ai la main si légère, que, eussé-je des convulsions, par suite de -mes dents, vous ne me sentiriez point. Je sais ce qu'on doit de -précautions, surtout quand on approche le rasoir d'un gosier comme celui -de monsieur. Quant à moi, on pourrait bien me couper le sifflet, l'Opéra -n'y perdrait rien; mais peut-être qu'il y a des mille et des cents dans -le gosier de monsieur. - ---Le drôle sait qui je suis, pensa Adriani: j'ai bien fait d'écrire. Il -faut que je me hâte de courir là-bas, avant qu'il ait eu le temps de -bavarder avec Toinette. - -Comme il sortait, Adriani vit arriver la chaise de poste du baron de -West, qui revenait de Vienne, et qui, de loin, lui faisait de grands -bras. Désolé de ce contretemps, il feignit de ne pas le reconnaître et -se jeta dans les vignes. A travers les pampres, il vit la voiture qui -s'arrêtait, ce qui lui fit craindre que le baron ne courût après lui. Il -se glissa le long d'une haie, et se trouva en face de la vachère du -Temple, qui prenait le plus court à travers les vignes pour gagner la -route. - ---Où allez-vous? lui dit-il. - ---Je vas porter une lettre à M. d'Argères, répondit-elle. C'est-il vous -qui s'appelle comme ça? - -Adriani ouvrit le billet. Il était de la main de Toinette. - -«Madame n'a pas bien dormi cette nuit. Elle gardera la chambre ce matin. -Elle prie bien monsieur de ne venir qu'après midi.» - ---Retournez vite au Temple, dit Adriani, et remettez ceci à madame -elle-même, aussitôt que vous pourrez entrer chez elle. - -Il ajouta un louis à son message, pour que Mariotte comprît qu'il y -avait profit pour elle à s'en bien acquitter. - -Puis il revint sur ses pas, en feignant d'apercevoir le baron, qui -arrivait à lui. - - - - -VIII - - -Le baron l'embrassa cordialement; mais il avait vu l'échange des -lettres, il connaissait la figure de la messagère, et, remarquant une -certaine agitation chez son hôte, il l'en plaisanta. - ---Ah! tête d'artiste! lui dit-il en rentrant avec lui au château, vous -voilà déjà lancée dans un roman. Laissez donc les enfants seuls! vous -n'aurez pas plus tôt tourné les talons, qu'ils s'envoleront pour le pays -de la fantaisie. Moi qui revenais transporté de reconnaissance pour le -courage que vous aviez eu de m'attendre dans mon désert!... Ah! vous -avez su déjà peupler la solitude, mon bel ermite! Eh bien, c'est beau, -cela. Il n'y a qu'une belle femme dans le voisinage, vous la découvrez; -c'est une veuve inconsolable, vous la consolez. Ma foi, vous avez été -plus habile ou plus hardi que moi. Je me suis cassé le nez à sa porte. -Comment diable vous y êtes-vous pris? On n'a jamais vu de nonne mieux -claquemurée, de princesse ou de fée mieux défendue par les esprits -invisibles. Ah! je le devine, votre voix est le cor enchanté qui a -terrassé les monstres du désespoir et fait tomber les barrières du -souvenir. C'est affaire à vous, mon jeune maître. Je vous en fais -d'autant plus mon compliment que c'est un joli parti: vingt et quelques -années, pas d'enfants et une fortune de quinze ou vingt mille francs de -rente en fonds de terre, ce qui suppose un capital de... - ---Elle n'a que cela? s'écria naïvement Adriani, qui, malgré lui, -craignait d'aspirer à une femme assez riche pour s'entendre dire qu'il -la recherchait par ambition. - -Le baron se méprit sur cette exclamation et répondit en riant: - ---Dame! ce n'est pas le Potose, et je vois que vous avez donné dans les -gasconnades de sa vieille suivante, une grande bavarde qui vient souvent -ici faire la dame, et qui, humiliée de résider dans le taudis du Temple, -vante à tout venant les merveilles du château de Larnac, situé, -dit-elle, dans le canton de Vaucluse. Le pays est célèbre, j'en -conviens; mais, nous autres habitants du Midi, nous savons bien qu'on y -donne le nom de château à de maigres pigeonniers. Sachez cela aussi, mon -cher enfant, et ne vous laissez pas éblouir par de beaux yeux baignés de -larmes; d'autant plus que, je ne sais pas si c'est vrai et si vous avez -été à même de vous en apercevoir, la châtelaine du Temple passe pour -être un peu folle. - ---Fort bien, reprit Adriani; vous croyez que je songe à m'établir selon -les habitudes et les calculs de la vie bourgeoise! - ---Mon Dieu, cher ami, pardonnez-moi, dit le baron. Je sais que vous êtes -un grand artiste, des plus fiers, incorruptible quand il s'agit de la -Muse; mais je suis un peu sceptique, vous savez! J'ai cinquante ans, et -je sais que, le lendemain du jour où l'artiste est riche, il est déjà -ambitieux. Pourquoi ne le seriez-vous pas? La fortune n'est qu'un but -pour celui qui, comme vous et moi, aspire à de poétiques loisirs... Vous -avez dit tout à l'heure un mot qui m'a frappé, étonné, je l'avoue; un -mot qui jurait dans votre bouche inspirée... - ---Oui, j'ai dit: _Elle n'a que cela?_ et c'était un cri de joie. -Écoutez-moi, cher baron: j'aime cette femme. Je la vois tous les jours, -et, comme, en gardant le silence, je pourrais la compromettre auprès de -vous, puisque vous riez déjà d'une aventure que vous jugez accomplie ou -inévitable, je veux tout vous dire, et je jure que ce sera la vérité. - -Adriani raconta avec détail et fidélité, au baron, tout ce qui s'était -passé entre madame de Monteluz et lui. - -Le baron l'écouta avec intérêt, s'émerveilla de la rapide invasion d'un -amour si entier chez un homme qu'il croyait connaître, et que jusque-là -il n'avait pas connu jusqu'au fond, et finit par conseiller la prudence -à son jeune ami. Le baron était un digne homme et un excellent esprit à -beaucoup d'égards; mais la poésie de son âme s'était réfugiée dans ses -vers, et la vie de province avait grossi à ses yeux l'importance des -choses positives. Délicat dans le domaine des arts, mais en proie à des -soucis matériels qu'il cachait de son mieux, il avait, malgré son -lyrisme et ses enthousiasmes littéraires et musicaux, contracté quelque -chose de la sécheresse des vieux garçons. - -Adriani souffrait de lui avoir fait sa confidence, mais il ne se le -reprocha point. Il s'y était vu forcé pour conserver intacte l'auréole -de pureté autour de son idole. - -Selon le baron, il n'y avait pas de grande douleur sans un peu -d'affectation à la longue. S'il n'osait pas tout à fait dire et penser -que madame de Monteluz posait les regrets, il n'en admettait pas moins -la probabilité d'un instinct de coquetterie sévèrement drapée dans son -deuil. Au fond, il était peut-être un peu piqué de n'avoir pas été reçu -et de voir son jeune hôte admis d'emblée; et puis il était contrarié de -trouver ce dernier préoccupé et absorbé par l'amour, lorsqu'il arrivait -chargé d'hémistiches qu'il brûlait naïvement de faire ronfler dans un -salon sonore, longtemps veuf d'auditeurs intelligents. - -Le baron avait fait des poëmes épiques qui ne l'eussent jamais tiré de -l'obscurité s'il ne se fût heureusement avisé de traduire en vers -quelques chefs-d'oeuvre grecs. Grand helléniste, doué du vers facile et -harmonieux, il avait un talent réel pour habiller noblement la pensée -d'autrui. Pour son propre compte, il avait peu d'idées, et la forme ne -peut couvrir le vide sans cesser d'être forme elle-même. Elle est alors -comme un vêtement splendide, flasque et pendant sur un échalas. - -Le succès de ses traductions avait presque affligé le baron. Il souriait -aux éloges, mais il était humilié intérieurement. Il aspirait toujours à -briller par lui-même, et, après trente ans de travail assidu et -minutieux, il rêvait la gloire et parlait de son avenir littéraire comme -un poëte de vingt ans. Après de nombreuses tentatives plus estimables -qu'amusantes dans des genres différents, il s'était mis en tête de -publier un petit recueil de vers choisis intitulé _la Lyre d'Adriani_. - -Voici quel était son but: - -Adriani faisait souvent lui-même ses paroles sur sa musique. Il était -grand poëte sans prétendre à l'être. Une idée simple mais nette, une -déduction logique, un langage harmonieux, qui était lui-même un rhythme -tout fait pour le chant, c'en était assez, selon lui, pour motiver et -porter ses idées musicales. Il avait raison. La musique peut exprimer -des idées aussi bien que des sentiments, quoi qu'on en ait dit; d'autant -plus que, pas plus qu'Adriani, nous ne voyons bien la limite où le -sentiment devient une idée et où l'idée cesse absolument d'être un -sentiment. La rage des distinctions et des classifications a mordu la -critique de ce siècle-ci, et nous sommes devenus si savants, que nous en -sommes bêtes. Mais, quand, par le sens éminemment contemplatif qui est -en elle, la musique s'élève à des aspirations qui sont véritablement des -idées, il faut que l'expression littéraire soit d'autant plus simple, et -procède, pour ainsi dire, par la lettre naïve des paraboles. Autrement, -les mots écrasent l'esprit de la mélodie, et la forme emporte le fond. - -En entendant Adriani raisonner sur ce sujet et s'excuser modestement de -faire des vers à son propre usage, le baron, qui les trouva trop -simples, rêva de lui créer un petit fonds de poésies où il pût puiser -ses inspirations musicales. Ayant vu à Paris le succès d'enthousiasme du -jeune artiste, il se dit, avec raison, que sa bouche serait pour lui -celle de la Renommée, et il revint chez lui se mettre à l'oeuvre. - -Il fallait donc qu'Adriani subît cette lecture ou plutôt cette -déclamation, et, quand il vit que son hôte souffrait réellement de sa -préoccupation, il s'exécuta et lui demanda communication du manuscrit, -en attendant l'heure où il lui serait permis d'aller au Temple. - -C'était une grande erreur de la part du baron, que de vouloir infuser -son souffle au génie le plus individuel et le plus indépendant qu'il fût -possible de rencontrer. Dès les premiers mots, Adriani sentit que son -âme serait emprisonnée dans cet étui ciselé et diamanté par les mains du -baron. Sincère et loyal, il essaya de le lui faire comprendre, tout en -lui donnant la part d'éloges qui lui était justement due. L'éternel -combat entre le maëstro et le poëte de livret s'ensuivit. Le baron -n'admettait pas que la description dût être légèrement esquissée et que -la musique dût remplir de sa propre poésie le sujet ainsi indiqué. - ---Quand vous me peignez en quatre vers l'alouette s'élevant vers le -soleil, à travers les brises embaumées du matin, disait Adriani, vous -faites une peinture qui ne laisse rien à l'imagination. Or, la musique, -c'est l'imagination même; c'est elle qui est chargée de transporter le -rêve de l'auditeur dans la poésie du matin. Si vous me dites tout -bonnement _l'alouette monte_, ou _l'alouette vole_, c'est bien assez -pour moi. J'ai bien plus d'images que vous à mon service, puisque, dans -une courte phrase, je peux résumer le sentiment infini de ma -contemplation. - ---A votre dire, s'écria le baron, les sons prouvent plus que les mots? - ---En politique, en rhétorique, en métaphysique, en tout ce qui n'est pas -de son domaine, non certes; mais en musique, oui. - ---C'est qu'on n'a pas encore fait de poésie vraiment lyrique dans notre -langue, mon cher. Est-ce que les anciens ne chantaient pas des poëmes -épiques? Est-ce que les gondoliers de Venise ne chantent pas l'Arioste -et le Tasse? - ---Non pas! Ils les psalmodient sur un rhythme à la manière des anciens, -et c'est un peu comme cela que les faiseurs de romances et de ballades -ont rhythmé les vers romantiques de nos jours. Tout le monde peut faire -de cette musique-là, tout le monde en fait; mais ce n'est pas de la -musique, je vous le déclare. Paix à la cendre d'Hippolyte Monpou et -consorts! Pierre Dupont fait les choses plus ouvertement; il arrange son -chant pour ses paroles, auxquelles il donne, avec raison, la préférence. -Je donnerai de tout mon coeur le pas, dans mon estime, à vos vers sur ma -musique; mais je ne peux pas faire ma musique pour vos vers. Ils sont -beaux, si vous voulez, ils sont trop faits. Ils existent trop pour être -chantés. - -La discussion dura jusqu'au déjeuner et reprit au dessert. Pour en -finir, Adriani promit d'essayer; mais la grande difficulté, c'est que le -volume devait porter le titre de _Lyre d'Adriani_, et que le baron eût -voulu un engagement sérieux de la part de son hôte. - ---Vous avez de la gloire, lui disait-il, et je suis votre ancien et -fidèle ami. J'ai travaillé longtemps pour obtenir le succès que vous -avez conquis en deux matins. Vous reconnaissez que je possède le -vocabulaire limpide et harmonieux qui ne s'attache pas au gosier du -chanteur comme des arêtes de poisson. Vous m'avez dit cent fois que, -sous ce rapport-là, j'étais le plus musical des poëtes. Aidez-moi donc à -enfourcher mon Pégase et soyez le soleil qui dégourdira ses ailes. - ---Oui, pensait Adriani, c'est-à-dire que tu voudrais que nous fussions, -moi le cheval, et toi le cavalier. - -Le baron avait oublié le rendez-vous que son hôte attendait avec une si -vive impatience. Adriani fut forcé de le lui rappeler. - ---Ah! folle jeunesse! dit le baron. Allez donc, courez à votre perte, et -oubliez la Muse pour la femme; c'est dans l'ordre! - -Adriani arriva au Temple deux minutes après midi. Il était tourmenté par -le billet de Toinette. Il fallait que madame de Monteluz fût bien -souffrante pour garder la chambre, elle si matinale et si active dans sa -lenteur inquiète. Peut-être aussi était-ce un symptôme rassurant pour sa -guérison morale. Le calme n'est-il pas la santé de l'âme? - -Toinette, contre sa coutume, ne vint pas à la rencontre d'Adriani. Le -jardin était désert, la maison fermée. Il se hasarda à frapper -doucement: rien ne bougea. Il fit le tour et trouva toutes les portes, -toutes les fenêtres closes. Il chercha Mariotte, l'unique habitante des -bâtiments extérieurs. Elle battait son beurre avec autant de -tranquillité que le premier jour où il lui avait parlé. - ---Madame n'est pas levée? lui dit-il. - ---Pas que je sache, répondit-elle. - ---Et Toinette? - ---Ma foi, je ne l'ai pas encore vue. Faut qu'elle ait mal dormi, et -madame pareillement. - ---Vous n'avez donc pas encore pu remettre ma lettre? - ---Non, monsieur; la voilà avec votre louis d'or, sur le bord de l'auge à -ma vache. Prenez-les, puisque vous allez voir madame vous-même, et -peut-être avant moi. - -Adriani reprit la lettre et laissa le louis. - ---Eh bien, et ça? dit Mariotte. - ---C'est pour vous. - ---Pour moi? Tiens, pourquoi donc? - -Adriani était déjà sorti du cellier et retournait vers la maison. Tout à -coup une idée le frappa. Il revint sur ses pas. - ---Mariotte, dit-il à la fille au front bas, qui examinait son louis en -riant toute seule et très-haut, à quelle heure mademoiselle Muiron vous -a-t-elle donc remis cette lettre pour moi? - ---Ma foi, monsieur, elle m'a réveillée au beau milieu de la nuit pour me -dire que, sitôt levée, il faudrait vous la porter. Je ne sais pas quelle -heure il faisait, mais le jour ne se montrait point du tout. - -Adriani fut effrayé de cette circonstance. Ou Laure avait été grièvement -malade dans la nuit, ou le billet avait été écrit d'avance pour -retarder, pour éviter peut-être l'entrevue promise. - -Il attendit deux mortelles heures dans l'enclos. Son inquiétude devint -de l'épouvante. Il entendit enfin du bruit dans la maison. Il chercha -une porte ouverte, et vit Mariotte sur celle de la cuisine. Elle riait -encore toute seule. - ---Qu'avez-vous à rire? lui demanda-t-il; ne craignez-vous pas de -réveiller madame? - ---Ah bah! fit la grosse fille; je la croyais levée. Est-ce que vous ne -l'avez pas encore vue? Est-ce qu'elle n'est point descendue au jardin? - ---Non, j'en viens. Mais Toinette est debout, sans doute? - ---Je ne sais pas. - ---Avec qui parliez-vous donc tout à l'heure? - ---Avec mes louis d'or, monsieur. Dame! on n'en a pas souvent six dans sa -poche. «C'est donc le rendez-vous des or! que je me disais. Madame qui -m'en fait donner cinq, cette nuit...» - ---Elle vous a fait payer vos gages, cette nuit? - ---Oh! bien plus que mes gages, qui sont de... - ---N'importe. Comment vous a-t-on remis cela? à quelle heure? - ---Quand je vous dis que je n'en sais rien. Il faisait nuit noire. -Mademoiselle Muiron m'a remis sa lettre pour vous, et puis elle a mis -cet or-là, qui était dans du papier, sur la chaise à côté de mon lit, en -me disant: «Mariotte, je viens de faire mes comptes. Je vous apporte -votre dû et un petit cadeau de madame, parce qu'elle a été contente de -vous.» Là-dessus, j'ai dit: «C'est bien,» et je me suis rendormie sur -l'autre oreille sans ouvrir le papier. - ---Mais c'est un départ ou un testament! s'écria Adriani, à qui une sueur -froide monta au front. - -Et il s'élança dans la maison. - ---Ah! mon Dieu, monsieur, vous me faites peur! dit Mariotte en le -suivant. Est-ce que madame se serait fait mourir? - -Adriani parcourut le rez-de-chaussée. Il trouva le salon comme il -l'avait laissé la veille. On ne l'avait pas rangé. Le coussin qu'il -avait placé lui-même sous les pieds de Laure était toujours près du -fauteuil, et le fauteuil près de la cheminée, où il avait fait brûler -les pommes de pin pour réchauffer l'atmosphère salpêtrée de -l'appartement. Le piano était ouvert. Les bougies avaient brûlé jusqu'à -la bobèche. - -Mariotte avait été frapper à la chambre de Toinette. Personne n'avait -répondu. Elle y était entrée. Le lit était défait, les armoires ouvertes -et vides. Adriani, à cette nouvelle, envoya Mariotte frapper chez madame -de Monteluz. Même silence; mais Mariotte ne put entrer: on avait emporté -la clef de la chambre. Adriani, terrifié, enfonça la porte: même vide, -même désertion que chez Toinette. - ---Où mettait-on les malles, les cartons de voyage? dit-il à la servante. - ---Là, répondit-elle en entrant dans le cabinet. Ils n'y sont plus; -madame est partie! - -Ce mot tomba sur le coeur de l'artiste comme une montagne. Il entendit -bourdonner dans ses oreilles comme un beffroi sonnant les funérailles -d'un monde écroulé. Il s'assit sur la dernière marche de l'escalier, la -tête dans ses mains, tandis que la paysanne insouciante se mettait à -balayer philosophiquement les corridors. - - - - -IX - - -Il nous est bien permis de soulever le voile qui couvrait les sentiments -intimes de notre héroïne. Mais, pour les faire bien comprendre, il faut -retracer brièvement l'histoire de ces mêmes sentiments avant l'époque où -Toinette raconta à d'Argères-Adriani les événements de la vie de sa -maîtresse. - -Quand nous disons notre héroïne, c'est pour rester classique dans cette -très-simple histoire; car Laure de Larnac n'était rien moins que ce -qu'on entend, en général, par une nature d'héroïne de roman. Elle -n'était nullement romanesque, et l'imagination, qui jette dans les -aventures et dans la vie exceptionnelle, n'était pas le moteur de ses -volontés ni de ses actions. - -Elle était cependant poëte, en ce sens qu'elle était toute poésie, et -Adriani avait trouvé le vrai mot pour la peindre: elle avait l'aspect -tranquille et puissant d'une muse rêveuse. Mais sa rêverie perpétuelle, -même dans le temps où elle vivait sans douleur, était une sorte d'extase -d'amour, une absorption constante dans la plénitude du coeur. Il est des -êtres ainsi faits, des êtres extraordinairement intelligents, qui ne -sont intelligents que parce qu'ils sont aimants. Constatons-le, au -risque de tomber dans l'esprit critique de notre siècle et de disséquer -un peu trop l'être humain: le sentiment et la pensée, l'affection, la -raison, l'imagination deviennent une seule et même faculté dans leur -action sur une âme saine; mais l'initiative appartient toujours à l'un -de ces principes, et, pour parler tout simplement, les plus belles -natures, selon nous, sont celles qui commencent par aimer, et qui -mettent ensuite leur sagesse et leur poésie d'accord avec leur -tendresse. - -Laure, intelligente et forte, n'avait pas seulement besoin d'aimer. -Enfant, elle avait pleuré sa mère avec un désespoir au-dessus de son -âge. L'amitié de son cousin Octave, enfant comme elle, avait été son -refuge. - -Elle l'avait chéri comme si l'esprit de cette mère eût passé en lui. De -là une habitude et une nécessité d'aimer Octave qui eurent quelque chose -de fatal et auxquelles les forces de la puberté ne changèrent et -n'ajoutèrent rien de sensible pour elle-même. - -Qu'était-ce qu'Octave? Toinette l'avait dit: un enfant beau et bon, qui -aimait autant que cela lui était possible; mais ce possible pouvait-il -se comparer à la puissance de Laure? Nullement. La vie physique jouait -un rôle trop prononcé dans cette organisation de chasseur antique. La -divinité pouvait s'éprendre de lui, il l'admirait sans la comprendre. Il -était content d'être saisi et enlevé par elle; mais il restait chasseur. -Ce fut la légende d'Adonis, que la déesse ravissait la nuit dans ses -sanctuaires, mais qui, au lever du jour, retournait aux bêtes des bois: -«Et il y retourna si bien, comme disent les bonnes gens, qu'il y trouva -la mort.» - -L'obstination de la préférence dont il fut l'objet s'explique par -l'absence. Laure, arrachée à son compagnon d'enfance, en fit un amant -dans son âme, dès qu'elle eut compris l'impossibilité sociale de se -consacrer à son _frère_, à moins qu'il ne devînt son époux. Elle -n'hésita pas un instant, et, jusqu'au jour de l'hyménée, elle ignora que -le rôle d'épouse ne fût pas identique à celui de soeur. - -Les transports de la passion d'Octave, suivis d'invincibles accablements -d'esprit, eussent dû jeter quelque soudaine clarté dans l'esprit de -Laure. Elle ferma instinctivement les yeux, et son exquise chasteté ne -comprit jamais que l'amour des sens n'est qu'une des faces de l'amour. -Elle crut à une inégalité de caractère qu'elle accepta avec son -inaltérable douceur, résultat d'un magnifique équilibre dans sa propre -organisation. Mais, peu à peu, elle s'effraya mortellement de ces -lacunes dans les soins de son mari. Octave était une espèce de sauvage -inculte et _incultivable_. Les talents et l'intelligence de sa femme lui -inspiraient un respect naïf, une vanité de paysan qui écarquille les -yeux en voyant sa petite fille lire et écrire; mais il eût vainement -essayé de comprendre et de sentir; il n'essaya point. - -Laure n'eut point le sot amour-propre de s'en trouver blessée. Quand -elle le voyait s'endormir auprès de son piano, elle continuait à le -contempler et jouait comme sur du velours, ou chantait de la voix d'une -mère qui berce son enfant. Si Toinette, qui était imprudemment -épilogueuse dans ses jours de gaieté, lui disait: «Hélas! madame, à quoi -bon avoir appris tant de belles choses?» elle lui répondait avec un -sourire d'ange: «Cela sert peut-être à lui donner de jolis rêves!» Mais -elle voyait bien que l'inaction était le supplice de son jeune mari, et -que, faute de pouvoir remplir, seulement une heure, une occupation -intellectuelle quelconque, il lui fallait remplir toutes ses journées de -mouvement et d'émotions physiques. - -Soumis et dévoué d'intention, Octave eût sacrifié ses goûts à la société -de sa femme. Il le tenta même dans les premiers jours de leur union, en -la voyant étonnée jusqu'à la stupéfaction devant le besoin qu'il -éprouvait de la quitter; mais ce changement d'habitudes le rendait -malade. Il devenait bleu quand il n'était pas au grand air, et il n'y en -avait pas assez, même dans un jardin, pour nourrir ses vastes poumons. -Il lui fallait le vent de la course et le sommet des montagnes. - -Le jour où, en le voyant partir aux premiers rayons du soleil, elle lui -dit le coeur serré: «Je ne te reverrai donc pas avant la nuit?» il -s'étonna de lui-même, et lui répondit: - ---C'est vrai, au fait! Viens avec moi. Nous ferons une petite chasse -tranquille, et nous ne nous quitterons pas. - -Pendant une semaine, Laure essaya de le suivre à cheval; mais elle -reconnut bientôt que, même en ne lui imposant pas la chasse tranquille, -même en supportant de la fatigue et affrontant des dangers, elle le -gênait sans qu'il s'en rendît compte. Le vrai chasseur aime à être seul. -Ses plus doux moments sont ceux où il quitte ses compagnons et savoure -ses périls, ses découvertes, ses ruses, son obstination, son adresse, -sans en partager avec eux l'émotion. Le chasseur le plus positif goûte -un charme particulier dans le mystère des bois, dans l'indépendance -absolue de ses mouvements, de ses fantaisies, de ses haltes. C'est son -art, c'est sa poésie, à lui. - -Laure comprit cela et ne le suivit plus. Octave, que les cris étouffés -de sa femme retenaient au bord des abîmes, se sentit soulagé d'un grand -poids quand il put s'abandonner de nouveau à sa force, à son adresse et -à sa témérité peu communes. Laure ne songea pas seulement à lui adresser -un reproche: pourvu qu'il fût heureux, elle ne s'inquiétait pas -d'elle-même; mais elle sentit involontairement l'ennui et la tristesse -de l'abandon. Elle combattit cette langueur. Elle cultiva ses talents, -elle s'adonna aux soins de l'intérieur, elle s'initia même à ses -affaires, qu'Octave n'eût jamais su gouverner. Elle remplit ses journées -d'une activité qui eût préservé de la réflexion une tête plus vive, mais -qui ne put remplir le vide de son coeur. Il lui eût fallu la présence -assidue de l'être aimé. Elle avait passé avec courage loin de lui les -années de l'adolescence, aspirant avec une foi naïve à l'avenir qui la -réunirait à lui sans distraction, sans partage, sans défaillance de -bonheur. Elle avait quitté Paris et le monde avec joie, à l'idée de -s'absorber dans le calme des félicités infinies, et elle se trouvait -vivre en tête-à-tête avec une belle-mère qui l'estimait sans la -comprendre et qui l'honorait sans l'aimer. Madame de Monteluz, la mère, -était un de ces êtres froids, convenables, honnêtes, qui, par esprit de -justice, ne veulent pas troubler violemment le bonheur des autres, mais -qui, par insensibilité de caractère, ne peuvent ni l'augmenter ni en -adoucir la perte. - -Laure était donc accablée d'un malaise moral dont elle ne se rendait pas -bien compte à elle-même. Octave ne s'en doutait seulement pas. Il -trouvait cette façon de vivre toute naturelle. Il avait été élevé par sa -mère dans l'idée que les hommes ne doivent pas encombrer la maison, et -que les femmes aiment à se livrer aux soins domestiques sans subir le -contrôle de ces désoeuvrés. Il faisait comme avait fait son père: il -vivait dehors pour ne pas gêner les femmes, et il ne pouvait se défendre -de les trouver gênantes à la promenade. Quand il ne chassait pas avec la -rage d'un Indien, il pêchait avec la patience d'un Chinois. Il avait des -chevaux à dresser, à panser, à contempler, de grands abatis d'arbres à -surveiller, opérations dont le bruit et le désordre étaient pour lui un -spectacle et une musique en harmonie avec la rudesse de ses organes. Au -retour de ces agitations, il adorait sa femme, mais il n'avait pas une -idée à échanger avec elle. Il fallait manger et dormir, deux grandes -opérations dans l'existence d'un homme si robuste. Les courts élans de -sa passion, qui était pourtant réelle, ne se traduisaient par aucune -délicatesse. C'était de la passion physique dans l'amitié. La tendresse -et l'enthousiasme lui étaient également inconnus. - -Ces deux époux ne vécurent pas assez longtemps ensemble pour que la -femme arrivât à se dire qu'elle était malheureuse. Peut-être ne se le -fût-elle jamais dit: sa puissance d'abnégation, son instinct de fidélité -lui eussent fait accepter l'éternel veuvage d'un époux vivant. Quand ce -deuil devint celui d'un mort, elle ne se souvint pas de déceptions -qu'elle ne s'était point encore avouées; mais un fait subsista dans son -passé: c'est qu'elle n'avait connu ni l'amour ni le bonheur, et qu'elle -pleura naïvement des biens qu'elle n'avait jamais possédés. - -L'amour d'Adriani lui apportait donc tout un monde de révélations -qu'elle n'avait pas pressenties. Par lui, elle pouvait être initiée à sa -propre énergie, qu'elle ignorait et qui avait toujours été refoulée en -elle par la crainte de faire souffrir Octave. Quand Octave l'avait vue -triste, il s'était affecté et effrayé jusqu'à en avoir des attaques de -nerfs, mais sans comprendre comment il avait pu être la cause de sa -tristesse. C'est Laure qui avait dû le rassurer, le consoler, l'égayer -et le presser de retourner à ses forêts et à ses étangs. - -Adriani ne s'était pas senti inquiet du passé de Laure. Quelques mots -échappés à Toinette avaient suffi pour lui ôter tout sentiment de -jalousie à propos de l'époux regretté. Il comprenait fort bien qu'il ne -lui serait pas difficile d'aimer mieux et de donner plus de bonheur; -mais il fallait que Laure consentît à le mettre à l'épreuve, et là se -rencontra une résistance qu'il n'avait pas prévue si énergique dans une -âme si éprouvée et si fatiguée. - -Nous croyons pouvoir affirmer cependant que ce désespoir de veuve, si -réel et si profond, que, par moments, il avait engourdi et menacé de -détruire chez Laure la raison ou la vie, ne prenait pas sa source dans -un regret des jours de son mariage. Ce qu'elle croyait regretter, -c'était bien le beau et bon jeune homme à qui elle s'était dévouée; mais -ce qu'elle regrettait effectivement, c'était le temps de ses propres -aspirations, de ses propres illusions. En perdant cet époux, elle avait -vu disparaître le but de quinze années d'existence; car, dès la première -enfance, elle s'était consacrée à lui; elle avait été séparée de lui -ensuite pendant huit années (de douze à vingt ans); c'était donc toute -une vie qu'elle avait vécu pour rien, et le coup qui l'accablait, au -début d'une vie nouvelle, lui fit croire qu'elle ne s'en relèverait -jamais. Elle se crut morte avec Octave; elle désira mourir pour le -rejoindre; elle regretta de ne pas succomber à son épouvante devant -l'avenir. - -L'espérance est une loi de la vie, surtout dans la jeunesse. La perdre, -c'est un état violent qui ne peut se prolonger sans amener la -destruction de l'être ainsi privé du souffle régénérateur. C'était toute -la maladie de Laure, mais elle était grave. - -La nature luttait pourtant, et l'amour inassouvi, l'amour latent, sans -but connu, sans désir formulé, couvait sous la cendre. Laure en était -arrivée au point de redouter sa propre douleur, et de désirer s'y -soustraire; mais elle croyait trouver le remède dans l'oubli; elle ne -voulait pas croire et elle ne savait pas, inexpérimentée et candide -qu'elle était, que l'amour est le seul bien qui remplace l'amour. - -Elle s'efforçait donc d'anéantir en elle-même le sentiment de -l'existence réelle, et de se perdre dans le rêve de l'inconnu. Elle -regardait les nuages et les étoiles, plongée dans des aspirations -religieuses et métaphysiques qui la soutinrent pendant quelque temps; -mais l'âme humaine ne peut suivre impunément ces routes sans limites et -sans issue. Le catholicisme a écrit le mot _mystère_ au fronton de son -temple, sachant bien que, pour croire, il ne pas faut trop chercher. Le -ciel ne se révèle pas. Il s'entr'ouvre à l'espérance, à l'enthousiasme, -à la science, et se referme aussitôt, ou se peuple, à nos yeux éblouis -et trompés, de fantaisies délirantes. Laure sentit que ces -hallucinations la menaçaient. Épouvantée, elle en détourna ses regards -et retomba brisée sur la terre, convaincue qu'elle ne pouvait embrasser -l'infini, et que son organisation positive dans l'affection -(c'est-à-dire essentiellement humaine et par là excellente) s'y refusait -plus que toute autre. - -Elle en était là quand elle vit Adriani. Son premier pas vers lui fut -une attention plus marquée qu'elle n'avait encore pu en accorder à aucun -homme depuis son malheur; le second pas fut l'admiration envers une -belle nature qui se révélait dans un talent sympathique; le troisième -fut la reconnaissance. Mais, quand elle vit l'amour face à face, elle en -eut peur comme d'un spectre, et, pendant que l'artiste lui écrivait une -lettre, qu'elle ne devait pas recevoir, elle lui écrivait celle qui -suit: - -«Noble coeur, adieu! Soyez béni. Je pars! il faut que je vous quitte. -J'ai trop peur de prendre les consolations que je recevrais de vous pour -celles que je vous donnerais. J'aurais encore bien des choses à vous -dire de moi, ami! Pourquoi ne vous les ai-je pas dites tout à l'heure -quand vous étiez là? pourquoi ne me sont-elles pas venues? Voilà -qu'elles m'apparaissent comme des lumières vives. C'est sans doute -l'orgueil qui agissait en moi et m'empêchait de m'accuser tout à fait -devant vous! Oui, voilà le danger de ma situation: c'est de me laisser -enivrer par le sentiment que vous m'exprimez, au point d'en être vaine -et de vous cacher combien je le mérite peu. Eh bien, il faut que je me -punisse du passé et du présent, il faut que je vous dise tout. - -»Vous m'aimez sans me connaître. Ce ne peut pas être ma personne qui -vous a charmé: vous avez pu aspirer sans doute aux plus belles, aux plus -aimables femmes de l'univers, et je ne suis plus que le fantôme d'un -être déjà très-ordinaire. Je n'ai eu qu'un motif d'estime envers -moi-même: je me croyais capable d'un grand, d'un éternel amour. Là était -mon erreur, là est aussi la vôtre. Vous vénérez en moi l'ombre d'une -puissance qui n'exista jamais. J'ai été au-dessous de mon ambition, -au-dessous de ma tâche. Ami, plaignez-moi, et ne n'admirez plus, vous -qui m'admiriez pour avoir su aimer! Je ne l'ai pas su, j'ai mal aimé! - -»Oui, voilà mon histoire en deux mots. Je n'ai pas été pour l'homme qui -m'avait remis le soin de son bonheur la sainte, l'ange que je me -flattais d'être. Je n'ai pas su l'absorber en moi, parce que j'ai trop -souhaité de l'absorber. Ce n'est pas ainsi qu'on doit aimer; vous me le -prouvez bien, vous qui ne me demandez rien que de me laisser chérir! -Moi, j'aurais voulu qu'il m'aimât au point de s'ennuyer loin de moi. Ses -distractions, ses amusements n'étaient pas les miens. Si je l'avais osé, -j'aurais haï ses plaisirs que je ne partageais pas. Je ne le lui ai -jamais dit, je ne l'ai jamais dit à personne; mais où est le mérite du -silence? La soumission n'est là qu'un calcul d'intérêt personnel qui -consent à souffrir beaucoup pour ne pas risquer de souffrir davantage. -J'aurais craint que la plainte n'éloignât tout à fait de moi celui que -mon égoïsme eût voulu détacher de lui-même et anéantir à mon profit. Mon -coeur était lâche, il était mécontent, c'est-à-dire coupable. La -docilité extérieure n'est qu'un masque transparent: on n'est pas habile, -on n'est pas fort quand on n'est pas sincère. Faute de pouvoir ou de -savoir accepter les goûts d'Octave, je lui en gâtais la jouissance par -une tristesse mal déguisée parce qu'elle était mal combattue et jamais -vaincue. Deux ou trois fois j'ai inquiété son repos, effrayé la -conscience de son affection et fait couler ses larmes. Trois fois! oui, -en six mois d'union qui nous étaient comptés et dont j'aurais dû lui -faire un siècle, une éternité de joie sans mélange, je l'ai troublé et -affligé trois fois! Et le jour même... Il faut que j'aie le courage de -remuer ces souvenirs affreux, vous m'y forcez! Le jour même qui devait -nous séparer pour jamais, je le vis quitter mes côtés et s'habiller pour -sortir, sans avoir la force de lui dire un mot. Il faisait un temps -affreux. J'étais sottement offensée de ce qu'il affrontait les rigueurs -de l'hiver pour un but qui n'était pas moi. J'ai pris ensuite le chagrin -violent que j'avais ressenti dans ce moment-là pour un pressentiment. -C'en était un peut-être? C'est une dernière faveur du ciel, une dernière -bonté de Dieu envers nous, ces mystérieux avertissements qu'il nous -donne! Nous devrions les deviner et les suivre! Je ne pus démêler ce qui -se passait en moi. Je n'eusse rien empêché, je ne savais pas combattre -les désirs d'Octave; mais, au moins, je l'eusse embrassé une dernière -fois; il fût parti avec la conscience de mon amour. - -»Je restai immobile, absorbée dans mon égoïste effroi de l'abandon. Il -se pencha vers moi pour m'embrasser: je fermai les yeux pour retenir mes -larmes, je feignis de dormir; je ne lui rendis pas sa dernière caresse. -On me l'a rapporté sanglant et déchiré, mort! mort sans que je lui aie -donné seulement l'adieu de chaque matin! mort sans que j'aie pu lui -pardonner le soir, dans un sourire, les angoisses journalières de mon -faible coeur! mort le jour même où, pour la première fois, mon âme -jalouse exhalait ce cri impie: «Il ne m'aime pas!» Ah! c'est là ce qui -l'a tué! Le doute est une malédiction, et la malédiction de l'amour -ouvre l'abîme des fatales destinées. - -»L'infortuné! Ce n'était pas lui qui n'aimait pas, puisque sa conscience -était si tranquille. C'est moi, je vous l'ai dit, je vous le répète, qui -ai mal aimé! - -»Vous le voyez, ma vie est un remords plus encore qu'un regret, et j'ai -si mal profité de mon bonheur, je l'ai tellement empoisonné par mes -muettes exigences, que ce n'est pas le passé que je pleure, c'est -l'avenir, que j'aurais pu consacrer à la tranquille félicité d'Octave, -et dont je lui avais déjà gâté les prémices. - -»Je ne mérite donc pas d'être consolée; je ne le serais peut-être pas. -Je subis, dans l'horreur de ma solitude, une expiation inévitable. Elle -n'a pas duré assez longtemps; je ne suis point encore pardonnée, puisque -le bienfait de l'amour qui s'offre à moi, au lieu de me faire -tressaillir de joie, me fait reculer d'épouvante. - -»Dans la première jeunesse, on croit pouvoir donner autant qu'on reçoit; -on ne s'inquiète pas du peu que l'on est et du peu que l'on vaut. Quand -on est vieilli et flétri comme moi par un châtiment céleste, on frémit à -l'idée de faire souffrir ce qu'on a souffert. Plus grand et meilleur que -moi, vous souffririez encore davantage. Plus attentif et plus réfléchi -qu'Octave, vous vous désabuseriez de moi, et, enchaîné peut-être par la -générosité, par le respect de vous-même, vous seriez le plus à plaindre -de nous deux. - -»Tenez, le divin amour n'est fait que pour les belles âmes. La mienne -n'est pas un sanctuaire digne de le recevoir. Adieu, adieu! ne voyez -dans ma fuite qu'un hommage rendu à la grandeur de votre caractère et à -la noblesse de votre affection. - -»Laure.» - - -Le vieux paysan qui combattait faiblement les envahissements de l'ortie -et du liseron dans le jardin du Temple, remit cette lettre à Adriani au -moment où il se levait, désespéré, pour fuir à jamais la maison -abandonnée. Avant de lire, Adriani interrogea le bonhomme; le message -lui avait été remis, sans aucune explication, par madame de Monteluz -elle-même, au moment où elle l'avait renvoyé du plus prochain relais de -poste. C'est lui qui l'y avait menée, ainsi que Toinette, avec ses -mulets. Il avait été appelé vers deux heures du matin par Toinette -elle-même, sa chaumière étant à une très-petite distance du Temple. Il -avait trouvé les malles faites, il les avait chargées sur la calèche, et -n'avait vu madame de Monteluz qu'au moment où elle y montait, et à celui -où elle en était descendue. Tout cela s'était passé sans que le rude -sommeil de Mariotte en fût troublé. Toinette avait chargé ce paysan de -garder la maison. Un arrangement antérieur avait confié à son fils la -régie du petit domaine. On ne savait pas quand on reviendrait, on ne -savait pas encore où l'on allait directement. Cela dépendrait des -lettres d'affaires que madame recevrait à Tournon. On descendrait -peut-être le Rhône en bateau, on remonterait peut-être par la route de -Lyon. Bref, cet homme ne savait rien, sinon, comme Mariotte, que _madame -était partie_. Il la regrettait; il disait que la bonne jeune dame était -bien un peu détraquée dans ses esprits, mais que jamais maîtresse plus -douce et plus généreuse n'avait parlé au pauvre monde. - -Ce fut comme une oraison funèbre, car il ajouta: - ---Je crois bien que nous ne la reverrons plus et qu'elle n'est pas pour -faire de vieux os. Elle a trop de mal dans son idée! - -Adriani retourna au petit salon. Il se jeta sur le fauteuil où Laure -s'était assise la veille et dévora sa lettre. Il la commença avec -abattement; il la termina en la baisant avec transport. Quel plus doux -aveu pouvait-il recevoir que cette confession? De quel plus grand charme -Laure pouvait-elle se revêtir à ses yeux que de lui avouer, dans son -repentir naïf, et sans savoir ce qu'elle avouait, que sa conscience plus -que son coeur était fidèle à la mémoire d'Octave, et que ce coeur était -vierge d'un amour partagé, par conséquent d'un amour complet? - -Adriani avait déjà pressenti qu'il n'avait pas à lutter contre un mort. -Il ne se trompa pas sur la véritable portée de cette lettre ingénue. Il -reconnut que l'urne pouvait être couronnée de fleurs et inaugurée par -lui, sans amertume, au seuil de son avenir. Laure perdrait ses remords -et se relèverait vis-à-vis d'elle-même le jour où elle saurait ce que -c'est que le véritable amour, et combien peu elle avait offensé Dieu en -le rêvant sur le coeur impuissant d'Octave. - -Ainsi, en croyant décourager Adriani et l'éloigner d'elle, Laure avait -resserré le lien qu'elle voulait rompre. L'extrême candeur agit souvent -comme ferait l'extrême habileté. Elle obéit à la loi du vrai d'une -manière toute fatale. Si la ruse prend le masque de la loyauté, c'est -parce qu'elle sait bien que la loyauté est le seul pouvoir infaillible -sur les bons esprits. - - - - -X - - -Adriani fut dérangé dans de douces méditations par le vieux paysan qui -venait emballer le piano. - ---Où vous a-t-on dit de l'envoyer? lui demanda-t-il. - ---Nulle part, monsieur. On m'a commandé de ne pas le laisser à -l'humidité, de le mettre tout de suite dans sa caisse et de le tenir -tout prêt, parce qu'on le ferait réclamer bientôt. Il paraît que madame -y tient beaucoup, car elle m'a recommandé cela elle-même. - -Adriani prit une prompte résolution. - ---Où elle va, je le saurai, se dit-il; où elle sera, je la rejoindrai. - -Il savait l'heure et le lieu du premier départ en poste. C'en était -assez. Il retourna à Mauzères, embrassa le baron, lui emprunta un -cabriolet et partit avec Comtois. - -Au relais, il apprit que les deux voyageuses avaient pris, en effet, la -route de Tournon. Il commanda des chevaux de poste et arriva au bord du -Rhône avant la nuit. Là, il eut une inspiration. Toinette devait lui -avoir écrit; elle devait avoir prévu son anxiété et ses poursuites. Ou -elle les seconderait, ou elle s'efforcerait de l'en décourager; mais -elle n'était pas femme à rester oisive au milieu d'une telle aventure. - -Il courut au bureau de la poste, exhiba son passe-port, et retira une -lettre à son adresse: - -«Monsieur, disait Toinette, madame l'a voulu. C'est bien malgré moi! -Mais aussi pourquoi n'avez-vous pas daigné me dire si votre fortune -répond à vos manières et si le nom que vous portez est le votre? J'ai eu -peur d'avoir été trop loin, et je me suis trouvée sans défense, quand -madame m'a dit: - ---Partons, je le veux! - ---Quelle est son idée? Croiriez-vous que je n'en sais rien? Jamais je ne -l'ai vue comme elle est. C'est une volonté, une activité qui sentent la -fièvre. Je ne la reconnais plus. Je vous écris du bateau à vapeur où -nous sommes déjà embarquées, attendant la cloche du départ. Tout ce que -je sais, c'est que nous descendons jusqu'à Avignon. Il me paraît bien -impossible que nous n'allions pas au moins saluer madame la marquise au -château de Larnac. Vous trouverez une autre lettre de moi, bureau -restant, comme celle-ci, à Avignon. - -»Tournon, sept heures du matin.» - -Adriani descendit le Rhône et trouva un autre bulletin de Toinette qui -lui annonçait qu'on se rendait effectivement au château de Larnac, où, -depuis le mariage de son fils, la marquise de Monteluz avait, à la -prière de Laure, établi sa résidence. - -«Je ne pense pas que nous y fassions un long séjour disait Toinette. Ne -venez donc pas nous y rejoindre, monsieur. Je vous en ai assez dit sur -le caractère et les idées de madame la marquise pour que vous compreniez -qu'une imprudence pourrait nous amener des peines. Si vous voulez -écrire, envoyez-moi vos lettres.» - -Suivait l'adresse détaillée. - -Adriani ne tint pas compte des terreurs de Toinette. Il continua sa -route et alla s'installer au village de Vaucluse, à une lieue de Larnac, -fort décidé à affronter la belle-mère et toute la famille plutôt que de -renoncer à ses espérances. Il avait le meilleur prétexte du monde pour -se trouver dans un lieu qui attire tous les voyageurs par la beauté des -sites environnants, le voisinage de la célèbre fontaine et les souvenirs -du grand poëte. - -Il apprit bientôt que la jeune marquise de Monteluz était de retour dans -son château. Mieux connue dans ce pays que dans le Vivarais, elle n'y -passait pas pour folle le moins du monde. Tout le monde respectait son -deuil et plaignait son infortune. Adriani fut condamné à entendre, de la -bouche de son hôte qu'il avait questionné avec précaution, le récit -épique de la mort du jeune marquis, et à feindre de l'écouter comme une -chose nouvelle. Il en fut dédommagé par les grands éloges qu'on donnait -à la beauté de celle qu'on appelait la _nouvelle Laure de Vaucluse_. On -parlait aussi de sa bonté, de sa grâce et de ses talents. - -Après avoir entendu ainsi, en déjeunant, la causerie de son hôte, -Adriani, arrivé depuis une heure et incapable de goûter un moment de -repos avant d'avoir atteint le but de sa course, se disposa à sortir, en -disant à Comtois de ne pas l'attendre et de ne pas s'inquiéter de lui. - ---Eh quoi! monsieur, s'écria Comtois effaré, vous ne dormirez pas un -instant? - ---Libre à vous de dormir toute la journée, mon cher Comtois. - ---Mais c'est que monsieur me laisse là dans un pays affreux, où je ne -connais pas une âme... Et si monsieur ne revenait pas? - ---Je compte revenir, Comtois, et je n'entreprends rien de tragique. -Est-ce que j'ai l'air d'un homme qui va se noyer? - ---Non, monsieur... Mais enfin... si monsieur prenait fantaisie d'aller -plus loin sans moi... - ---Vous m'êtes donc bien attaché, monsieur Comtois? dit Adriani d'un air -moqueur. - ---Ce n'est pas pour ça, répondit Comtois piqué; mais on est toujours -inquiet quand on ne voit pas devant soi. Avec monsieur, on marche -toujours _dans les ténèbres_. - ---Ténèbres? dit Adriani en partant d'un éclat de rire qui acheva de -mortifier Comtois. Il fait le plus beau soleil du monde, mon cher! - ---N'importe, reprit Comtois irrité. Je ne connaissais pas monsieur pour -un artiste; je suis entré à son service, de confiance, et je voudrais -que monsieur prît la peine de me rassurer ou de me congédier. - ---Fort bien! vous dédaignez les arts! dit Adriani, que les angoisses de -son valet de chambre commençaient à divertir, et qui, en achevant de -s'habiller, n'était pas fâché de lui rendre ses mépris en taquineries -inquiétantes; c'est mal à vous, monsieur Comtois. Entre gens de rien, -comme vous et moi, on devrait se soutenir, au lieu de se soupçonner. - ---Aurait-il vu mon journal? pensa Comtois. - -Il sentit l'ironie et baissa le ton. - ---Mon Dieu, monsieur, je ne prétends pas que monsieur... - ---Si fait, vous pensez que je vous ai amené au bout de la France et que -je vais vous y oublier. Les artistes sont tous fous, égoïstes, -indélicats. Dame! vous les connaissez bien, je le vois, et il n'y a pas -moyen de vous en faire accroire! - ---Monsieur plaisante! dit Comtois épouvanté. - -Et, se croyant aux prises avec un aventurier qui levait le masque, il -supputait des frais de séjour illimité à Vaucluse, dans une vaine -attente de son retour, et des frais de route pour retourner seul à -Paris. - -Adriani prit son chapeau et se dirigea vers la porte, sans autre -explication. Comtois pâlit. Son maître avait laissé presque tous ses -effets à Mauzères. Pressé de partir, il n'avait emporté qu'une légère -valise et un nécessaire de voyage fort simple. Il n'y avait pas là de -quoi indemniser Comtois. - -Adriani attendait qu'il lui adressât quelque impertinence, afin de -savoir à quoi s'en tenir sur son caractère; mais Comtois n'avait pas -d'autre vice que la sottise. Esclave du devoir, il se sentait condamné à -la confiance par celle que son maître lui avait témoignée en mille -occasions. Adriani sourit en voyant cette anxiété refoulée par le -respect humain. - ---A propos, dit-il en revenant sur ses pas, comme frappé d'un souvenir: -j'ai mis mon portefeuille dans ce tiroir. Prenez-le sur vous. Comtois; -bien que les gens de cette auberge aient l'air honnête, ce sera encore -plus sûr. - -Il lui donna la clef du tiroir et sortit. - -Comtois ouvrit précipitamment le portefeuille et vit qu'il contenait une -dizaine de mille francs en billets de banque. Le calme se fit dans son -âme, l'appétit lui revint. Il acheva tranquillement le déjeuner de son -maître, et savoura les excellentes truites de la Sorgue accommodées avec -une véritable _maestria_ par l'hôte de l'hôtel de _Pétrarque_. Il rangea -tout, ensuite, avec les plus grands égards pour la chambre de son -maître, nettoya son encrier de voyage et s'en servit pour consigner dans -son journal les réflexions suivantes: - - «Bourgade de Vaucluse, 1er septembre 18... - - «Monsieur n'est qu'un artiste, c'est la vérité; mais, malgré ça, c'est - un très-galant homme, qui montre aux gens, dans l'occasion, le cas - qu'il fait de leur probité. Monsieur est aussi un homme fort aimable. - Il a causé avec moi, ce matin, pour la première fois, et m'a mis à - même de voir qu'il n'est pas sans esprit et sans éducation.» - -Après quoi, Comtois alla voir la grotte et le lac souterrain de -Vaucluse; ce qui lui fournit matière à une lettre descriptive adressée à -son _épouse_, et qui commençait ainsi: - -«Rien de plus étonné que moi à la vue de cette eau chantée par M. -Pétrarque! etc.» - -Constatons un fait, avant de laisser M. Comtois à ses élucubrations: -c'est qu'il avait pour sa femme une affection protectrice. Il avouait -volontiers à ses amis qu'il avait fait un _mariage de garnison_, car -elle était simple cuisinière et ne mettait pas un mot d'orthographe; -mais elle avait de l'esprit naturel, disait-il, et devinait des choses -au-dessus de sa portée. Voilà pourquoi il n'était pas fâché de -l'éblouir, dans l'occasion, par une supériorité qu'il jugeait -incontestable. - -Adriani avait pourtant passé devant la source sans lui accorder un -regard. Il avait traversé les montagnes environnantes, se dirigeant à -vol d'oiseau vers le village de Gordès, qu'on lui avait indiqué comme -voisin de Larnac. Il arrivait au milieu du jour, insensible à la fatigue -et à une chaleur accablante, au terme de sa course. - -Là seulement, il put songer à admirer le pays, qui était superbe, et des -vallées fertiles, protégées de montagnes d'un assez beau caractère. -Larnac était un vieux manoir d'un aspect imposant par sa situation, -d'une importance médiocre cependant, mais rendu confortable par la -longue résidence d'une famille aisée et les soins que la belle-mère de -Laure y avait donnés durant la tutelle de cette dernière. Dans les -premiers jours de son mariage, Laure elle-même avait rempli sa demeure -d'une certaine élégance, sans luxe déplacé. Elle eût voulu faire aimer -cet intérieur à son jeune mari. Depuis la mort d'Octave, Laure ne -s'était plus souciée ni occupée de rien; mais la marquise avait -entretenu toutes choses avec ponctualité. - -Le mot de ponctualité est celui qui convient le mieux pour résumer le -caractère et l'existence entière de cette femme que son entourage -distinguait de Laure en l'appelant _la marquise_, tandis que Laure, -marquise aussi, mais tenue dans une sorte d'infériorité de convenance, -était désignée sous le nom de _madame Octave_. Nous suivrons cette -donnée quant à la belle-mère, pour éviter toute confusion. - -Son _nom de fille_, comme on dit encore dans les anciennes familles, -était Andrée d'Oppédète. Elle avait été fort belle, mais froide, sans -charme et sans grâce. Élevée dans un couvent d'Avignon, produite ensuite -dans le monde d'Avignon, de Marseille, de Nîmes et d'Uzès, mariée à un -gentilhomme sans avoir, mais dont les ancêtres avaient fourni des -viguiers à toutes les vigueries de la Provence: épouse sans amour, mère -sans faiblesse, femme sans reproche, elle avait mené, sous le plus beau -soleil du monde, une vie glacée par les préjugés aristocratiques et -religieux, si obstinés dans le midi de la France. Ces préjugés n'étaient -pas chez elle à l'état violent. Toute violence lui était inconnue. Ils -étaient à l'état de foi inébranlable, béate, indestructible. Vue d'un -seul côté, c'était une très-respectable nature, rigide sur tous les -points d'honneur, désintéressée, libérale autant que lui permettaient -ses idées d'ordre et la médiocrité de sa fortune; indulgente autant que -peut l'être une orthodoxie à seize quartiers: chaste autant que peut -l'être une femme qui, par ordre du confesseur, subit sans amour la loi -du mariage. - -Longtemps la belle Andrée brilla dans le monde provençal comme un meuble -d'apparat qui ornait les fêtes sans les égayer. Sans sortir de sa -famille, qui se ramifiait par ses alliances à une population entière de -cousins, d'oncles, de germains et issus de germains, elle se trouvait -très-répandue. Les devoirs de famille lui créèrent donc des habitudes de -représentation et d'hospitalité, et, quand elle avait dit _le monde_, -objet de son respect ou de ses égards, elle croyait parler de l'univers, -et ne se doutait pas que l'opinion pût dicter ses arrêts ailleurs que -dans le petit groupe que formaient, en somme, ses grandes relations au -sein d'une petite caste. - -Le récit de Toinette, relativement à la longue opposition de la marquise -au mariage d'Octave et de sa pupille, était parfaitement véridique. -Cette mère rigide, cette fière patricienne pauvre, eût laissé mourir -d'amour et de douleur son fils et sa nièce plutôt que de se laisser -soupçonner de calcul et de captation. Elle ne céda qu'en voyant Laure -toucher à sa majorité sans varier sa préférence; mais, en cédant, elle -se garda bien de témoigner aucune joie d'un mariage qui redorait un peu -le blason de sa famille. Elle ne ressentit même aucune admiration pour -la constance et la générosité de sa pupille. Elle les regarda comme des -choses toutes simples, à la hauteur desquelles sa fierté, à défaut de sa -sensibilité, l'eût placée, et elle se contenta de dire: - ---C'est bien, je me rends! - -La mort tragique de son fils n'entama point ce mâle courage. Elle avait -sans doute des entrailles maternelles, et elle en ressentit le -déchirement; mais, la première consternation passée, on ne s'aperçut de -sa douleur qu'à la disparition complète du rare et pâle sourire qui -effleurait parfois jadis ses traits austères. Quelques fils argentés se -mêlèrent à ses cheveux, jusque-là noirs comme l'ébène. On jugea qu'elle -avait mortellement souffert sous son air résigné. C'est possible, c'est -probable; mais ce ne fut pas seulement la piété qui triompha de ses -regrets, ce fut l'orgueil et même la vanité. Il n'est point de femme -belle sans complaisance secrète pour elle-même. Faute de charmes, la -belle Andrée n'avait jamais plu à personne. Elle le savait, elle l'avait -senti. Elle savait aussi qu'elle ne pouvait briller ni par l'esprit, ni -par l'instruction. Elle s'enveloppa dans sa fermeté de caractère, qu'en -plus d'une occasion on avait remarquée, et que son mari vantait pour -avoir quelque chose à vanter dans son intérieur. Elle s'y enferma si -bien, que nulle matrone romaine n'y eût mis plus de pompe et de -solennité. - -Au moment où Adriani approchait du château, Laure et sa belle-mère, -assises dans un assez beau salon, qui passait pour somptueux dans un -pays où le luxe a fort peu pénétré, causaient ensemble pour la première -fois depuis bien longtemps. Laure, involontairement, mais profondément -froissée par le stoïcisme intolérant de la marquise, s'était presque -toujours renfermée dans un silence respectueux, se disant, avec raison, -qu'une personne dont toute l'action morale se bornait à la _science des -égards_ n'avait pas droit à autre chose que des égards. Arrivée la -veille et très-fatiguée, Laure s'était levée tard et commençait avec la -marquise un entretien qui ne pouvait être un épanchement et qui prenait -le caractère d'une explication. - ---Eh bien, ma fille, dit la marquise, dont la voix inflexible ne savait -mettre aucune douceur dans ce parler maternel, vous êtes reposée, vous -pouvez me parler de vous-même. Mademoiselle Muiron, que j'ai interrogée -ce matin sur votre santé, m'a répondu que vous étiez à la fois mieux et -plus mal; mais cette bonne personne a si peu de jugement, que j'aime -mieux ne m'en rapporter qu'à vous. Je ne saurais la suivre dans son -langage affecté et dans ses réponses embrouillées. Voyons, comment vous -trouvez-vous au physique et au moral, après l'étrange voyage que vous -venez de faire? - -Laure se sentit peu disposée à répondre à des marques d'intérêt qui -ressemblaient à une critique. Elle se contenta de sourire avec -mélancolie et de demander pourquoi la marquise qualifiait son voyage -d'étrange. - ---Je ne prétends pas ridiculiser vos démarches, ma très-chère, répondit -la marquise, encore moins les blâmer. Je me suis permis seulement de -penser que vous étiez bien jeune pour quitter ainsi l'aile maternelle, -et bien faible de santé pour vous jeter dans la solitude. - -Laure garda le silence, décidée à n'entamer jamais aucune lutte avec sa -belle-mère. Celle-ci reprit: - ---Vous êtes maîtresse de vos actions, je le sais, et je reconnais vos -droits à l'indépendance. Ce n'est donc pas de moi que vous relèverez -jamais, mais des convenances d'un monde qui n'aura pas pour vous -l'indulgence à laquelle vous prétendez. - ---Je ne prétends à rien, répondit Laure; mais puis-je savoir de quoi ce -monde souverain m'accuse? - ---De rien que je sache; mais il s'étonne un peu, et peut-être -trouverez-vous avec moi qu'il ne faudrait même pas inquiéter les -jugements humains. - ---Je pense que vous avez toujours raison, chère maman, dit la jeune -femme avec une douceur sans abandon. Vous ne pouvez pas vous tromper, et -vos pensées sont un code, comme vos actions sont un modèle infaillible -vis-à-vis du monde: mais je ne suis plus du monde, moi, vous le savez. - ---Je regrette, reprit la marquise, sans montrer son mécontentement par -la moindre émotion, que vous persistiez dans cette bizarrerie de vous -croire affranchie de tous les liens que subissent sans effort les âmes -bien nées. J'aurais cru que le temps et le recueillement de la solitude, -que les fruits de la prière et la gravité de votre rôle de veuve, vous -procureraient enfin le courage de donner le bon exemple. Je suis -persuadée que vous ne sentez pas le danger où vous mettez les âmes, en -vous montrant si consternée, si indifférente aux témoignages d'estime -qui vous entourent. Permettez à mon affection de vous dire qu'on se doit -aux autres, et que les regrets les mieux fondés, le chagrin le plus -légitime, peuvent revêtir une apparence de romanesque et de passionné -qui ne sied point à une jeune femme... - -La marquise en était là de son sermon, quand Toinette entra, la figure -bouleversée, en disant à Laure: - ---Madame, vous plaît-il de venir un instant? - ---Qu'est-ce donc? dit la marquise en se levant. Est-il arrivé un -accident à quelqu'un de la maison? - ---Non, madame, répondit Toinette embarrassée. C'est quelqu'un qui -demande à voir madame Octave. - ---Un homme de la campagne? reprit la marquise. Qu'il vienne; nous -écoutons tout le monde. - ---Non, dit Laure, qui avait compris, du premier regard, le trouble de -Toinette, et dont le coeur s'ouvrait inopinément à une profonde -satisfaction: c'est une visite, n'est-ce pas, Toinette? - ---Eh bien, quelle est donc cette manière d'annoncer? dit la marquise à -Toinette. Vous vous levez, ma fille? Vous allez au-devant de la -personne?... Sachez d'abord qui c'est. - ---C'est une personne que je connais, répondit Laure en allant jusqu'à la -porte du salon, et en tendant la main à Adriani. - -Adriani entra en baisant cette main avec transport. La marquise resta -stupéfaite. - -Adriani était si ému, si enivré d'être reçu ainsi, qu'il ne voyait pas -seulement la marquise. - ---Maman, dit Laure à sa belle-mère avec l'aisance la moins équivoque, je -vous présente M. d'Argères, dont je n'ai pas encore eu le temps de vous -parler, mais qui mérite de vous un bon accueil. - ---Je n'ai pas à en douter, ma fille, répondit la marquise en saluant -Adriani, d'après celui que vous lui faites. Vous avez connu monsieur -dans votre voyage, et il faut que ce soit un homme d'un grand mérite -pour qu'une si nouvelle connaissance ait déjà pris place dans votre -intimité. - -Adriani, qui tenait toujours la main de Laure dans les siennes, se -réveilla comme en sursaut, non pas tant aux paroles de la marquise, -qu'il entendit confusément, qu'au regard terrible qu'elle attacha sur -lui. Il n'y avait pourtant aucune colère dans ce regard; mais il s'en -échappait un froid de glace qui passait dans tous les membres. - -Adriani quitta la main de Laure après l'avoir baisée une seconde fois; -il salua profondément la marquise, et, surmontant l'espèce de paralysie -que lui causait l'aspect de cette femme, il la regarda fixement aussi, -attendant qu'elle passât de l'épigramme au reproche. - -La marquise restait debout, et cette attitude était fort significative. -Laure ne pouvait ni s'asseoir ni faire asseoir son hôte, avant que la -vieille dame, habituée d'ailleurs au rôle de première maîtresse de la -maison, leur en eût donné l'exemple. - -Cette situation bizarre dura presque une minute, c'est-à-dire un siècle, -si l'on se représente l'embarras intérieur d'Adriani. - -Mais il avait trop d'usage pour ne pas paraître aussi à l'aise que si la -marquise l'eût reçu à bras ouverts, et cette aisance la frappa vivement. -Elle sentit quelque chose de supérieur dans cet inconnu, et, comme, à -ses yeux, la supériorité, c'était un grand nom ou une grande position -dans le monde, elle craignit d'avoir été trop loin et se rassit en -invitant, d'un geste royal, sa belle-fille et son hôte à en faire -autant. Puis elle se renferma dans un silence majestueux, mais droite -sur son fauteuil et attendant une explication. - -Il n'appartenait pas à Laure de la donner. Elle ne pouvait disposer de -la révélation, qu'Adriani ne voulait sans doute pas faire à un tiers, de -ses sentiments secrets. Elle eût été bien embarrassée de donner le -moindre éclaircissement sur la position qu'il occupait dans la société, -puisqu'elle n'avait pas seulement songé à s'en enquérir. - -Toinette, qui, par privilége d'ancienneté, avait place au salon, s'était -réfugiée dans un coin où, feignant de ranger une corbeille à ouvrage, -épouvantée de l'attitude que prenaient les choses, mais curieuse d'en -voir l'issue, elle offrait la vivante image de la perplexité. - - - - -XI - - -La personne la plus calme, en apparence, dans ce groupe pétrifié, -c'était Adriani. Laure, tranquille pour elle-même, qui ne sentait rien à -se reprocher, n'était pas sans inquiétude pour celui qui, en lui -marquant un attachement si tranché, s'exposait pour elle à d'injustes -affronts. - -Adriani était homme de résolution, et, voyant bien clairement que la -marquise ne quitterait pas la place sans savoir à quoi s'en tenir, il -parla ainsi en s'adressant à la vieille dame avec une assurance -respectueuse: - ---Il est tout simple que madame la marquise de Monteluz, car c'est à -elle que j'ai l'honneur de parler... (la marquise fit une légère -inclination de tête), veuille savoir quelle est la personne assez -audacieuse pour se présenter ainsi devant elle. Cette personne est -audacieuse, en effet, très-audacieuse; elle ne se le dissimule pas; mais -madame la marquise n'a pas sujet de s'en alarmer, puisque ce n'est pas -devant elle que l'audacieux s'attendait à être admis. Il se serait fait -présenter à elle selon toutes les formalités requises et avec tout le -respect qu'il sait lui devoir, si l'honneur de lui faire sa cour eût été -le but de sa visite. - -La personne, la prononciation, les manières d'Adriani avaient tant de -distinction naturelle et acquise, et, en ce moment, sa volonté donnait -quelque chose de si décidé à sa physionomie, que la marquise, se -demandant vainement où elle avait entendu prononcer avec éclat le nom de -d'Argères, se figura qu'elle voyait devant elle quelque prince étranger. -Elle accepta donc paisiblement l'espèce de leçon que lui donnait -l'inconnu, certaine qu'il allait y joindre quelque chose d'assez -flatteur pour la dédommager. - -Adriani poursuivit: - ---Cependant, puisque l'occasion me sert si bien, et que me voilà -favorisé au point de me trouver en présence des deux châtelaines de -Larnac, je ne suis pas assez écolier pour ne pas en profiter avec -empressement. J'aurais cru d'abord qu'il me suffisait d'être présenté -par la fille à la mère pour être accepté de confiance; mais madame la -marquise daignant m'interroger... - -La marquise ne broncha pas. Elle mettait la convenance fort au-dessus de -la courtoisie, et la fausse convenance au-dessus de la vraie, qui eût -exigé qu'elle acceptât, les yeux fermés, la caution de sa belle-fille. -Elle attendit la suite, en femme qui ne transige pas. - -Adriani, qui l'observait attentivement sans pouvoir surprendre l'ombre -d'une incertitude ou d'un accommodement dans ses yeux clairs, poursuivit -sans se troubler: - ---Je me vois donc forcé de faire ma propre apologie, en dépit de toutes -les règles de la modestie. Je la ferai très-courte. Je suis un homme -irréprochable. J'ai quelque talent, quelque fortune. J'appartiens à une -famille honorable. Je suis passionnément épris de madame Laure de -Monteluz. J'ai osé le lui dire et mettre mon existence à ses pieds. Loin -de m'encourager, elle m'a fui; je l'ai suivie, parce que je persiste, et -que je suis décidé à ne renoncer à mes espérances que chassé d'ici par -elle-même. - -Laure resta immobile et comme recueillie dans une méditation calme. Un -pâle sourire éclairait sa figure. - -La marquise était plus pétrifiée que jamais. Toinette retenait son -souffle. - -Pourtant la marquise n'était pas ennemie de cette sorte de solennité -brusque, qu'elle attribuait à l'aplomb d'un grand personnage. Elle -aimait la lutte et l'obstination de la controverse. - ---Monsieur, répondit-elle, dans les usages de la noblesse méridionale, -une demande en mariage exige la réunion des principaux membres d'une -famille; mais je crois deviner que vous êtes étranger, du moins à cette -partie de la France dont nous sommes, ma fille et moi. - ---Oui, madame, répondit l'artiste avec vivacité et en regardant Laure, -qu'il lui tardait d'instruire mieux et plus vite que sa belle-mère. Je -suis à moitié étranger, puisque ma mère était Italienne, que je suis né -à Naples, et que je porte volontiers le nom d'Adriani. - -Laure tressaillit, rougit faiblement, comme à la joie d'une agréable -découverte, et tendit de nouveau la main à l'artiste, sans faire la -moindre attention à l'étonnement de sa belle-mère et à la consternation -de Toinette. - -Ce fut une ivresse de bonheur pour Adriani que ce mouvement spontané. -Laure le savait artiste, et c'était un titre à ses yeux. - -Quant à la marquise, qui, sans être musicienne, avait toujours montré -beaucoup d'encouragement et de condescendance pour la passion de Laure à -l'endroit de la musique, ou elle ne se rappela pas avoir ouï parler d'un -chanteur du nom d'Adriani, ou, si elle se souvint d'avoir lu ce nom -gravé sur les cahiers de sa belle-fille, elle ne voulut pas supposer que -ce fût celui qui se donnait pour riche et bien né. Elle se confirma dans -la supposition d'une destinée des plus brillantes, et reprit son résumé. - ---Je crois, monsieur, d'après votre personne et votre langage, que vos -poursuites peuvent être très-flatteuses pour ma fille; mais, avec la -vivacité italienne qui vous caractérise, vous voulez marcher trop vite. -La chose est délicate au possible dans l'esprit de deux femmes appelées -par vous à se prononcer sans prendre conseil que d'elles-mêmes. Vous -nous permettrez donc de nous consulter d'abord, ma fille et moi, et -ensuite de réunir notre famille avant de prendre une résolution aussi -grave. C'est l'avis de ma fille et le mien. - -Adriani interrogea les regards de Laure, qui restaient doux, mais -vagues. - ---A quoi songez-vous, ma fille? dit la marquise étonnée de sa -préoccupation. - -Laure se réveilla et dit avec calme: - ---Je pensais à lui, maman, à ce qu'il nous dit. A quoi voulez-vous que -je songe quand il est là? Je l'aime autant qu'il m'est possible d'aimer, -et pourtant je ne peux pas encore lui répondre. Je ne peux pas, il le -sait bien. - ---Ainsi, Laure, rien n'est changé entre nous? s'écria Adriani. Eh bien, -merci pour la part de confiance que vous me conservez. Je craignais -d'avoir à la reconquérir. Je ne m'en effrayais pourtant pas: j'y étais -si bien résolu! Soyez bénie, si cette fuite ne cache pas le désir de -m'échapper pour toujours. - ---Ma fuite ne cache rien, répondit Laure. N'avez-vous pas reçu ma -lettre? Je n'ai jamais fait un pas ni dit un mot qui cachât quelque -chose; ne le savez-vous pas? - ---Oui, je le sais. J'ai tort de parler comme je le fais. Je vous -comprends, je vous connais, et c'est pour cela que je vous adore. Vous -avez cru devoir me détacher de vous et m'y aider. Vous savez, Laure, que -je n'accepte pas votre opinion sur vous-même. Déterminé plus que jamais -à la combattre, me voilà à vos pieds. Il faut bien que vous m'y laissiez -jusqu'à ce que votre amitié pour moi devienne de l'amour ou de -l'aversion. Quant à moi, je n'accepterai qu'un seul arrêt de vous: celui -de la haine ou du mépris. - ---Celui-là n'arrivera jamais, Adriani. Il m'est aussi impossible de -croire que vous me deviendrez odieux, qu'il m'est impossible de savoir -si je partagerai votre passion. Dans cette incertitude, mon rôle -vis-à-vis de vous peut-il se prolonger? Voulez-vous donc que, moi qui -n'ai qu'une vertu, celle de la franchise, j'accepte le personnage d'une -coquette, et que j'entretienne des espérances peut-être mal fondées? -Quittez-moi et donnez-moi du temps, voilà ce que je vous ai demandé, ce -que je vous demande encore. - ---Et voilà, répondit Adriani avec impétuosité, ce que je ne peux pas -vous accorder, moi! Je sais très-bien contre quels souvenirs, contre -quels découragements j'ai à lutter pour vous vaincre. De loin, -j'échouerai à coup sûr. Mes lettres, en supposant que vous vous engagiez -à les lire, ne prouveront rien en ma faveur. Des paroles ne sont pas des -actions. Si vous me chassez, je suis perdu, je le sais; je suis maudit! - -Adriani, à cette pensée, fut si fortement ému, que sa figure s'altéra et -que des larmes vinrent au bords de ses paupières; de vraies larmes -qu'une excitation volontaire n'arrachait pas au système nerveux d'un -artiste, mais qu'une douleur véritable répandait dans la voix et sur le -visage d'un homme, en dépit de lui-même. - -Laure les vit, et l'effet en fut si soudain et si sympathique sur elle, -que ses yeux s'humectèrent aussi. - ---Non, lui dit-elle, je ne veux pas que vous partiez triste; je ne veux -pas vous avoir rendu malheureux, ne fût-ce que passagèrement! Vous -resterez près de nous jusqu'à ce que je vous aie fait consentir à vous -éloigner sans amertume.--Toinette, va, je te prie, faire préparer la -chambre de M. Adriani. Je l'invite à passer quelques jours chez -moi.--Maman, ajouta-t-elle dès que Toinette fut sortie, je vous demande -pardon de prendre ce parti sans vous consulter. Il est des -circonstances, je le vois, où la conscience et le coeur sont d'accord -pour commander notre conduite, dût-elle ne pas être approuvée par les -êtres que nous respectons le plus. C'est à moi maintenant de vous -persuader humblement de penser comme moi sur le compte de l'_ami_ que -j'ose vous présenter de nouveau comme tel, et qui aspire à votre -bienveillance. - -La marquise était si étourdie de ce qui se passait sous ses yeux, -qu'elle ne put d'abord trouver une parole. Tout son _usage_ -l'abandonnait. Elle croyait rêver. - -Elle connaissait Laure pour _entêtée_. C'est le mot que, depuis -l'enfance de sa pupille, elle appliquait, sans gaieté ni aigreur, à son -caractère. Le résultat de cette persistance dans les sentiments ayant -été un heureux mariage pour le fils de la marquise, celle-ci avait dû -reconnaître qu'elle ne regrettait pas d'avoir été _vaincue et dominée_ -(c'est ainsi qu'elle parlait) par _cette petite fille_. Depuis la mort -d'Octave, l'accablement de Laure, également invincible, sa haine pour ce -que la marquise appelait le monde, surtout son absence récente, qui -ressemblait un peu à une révolte déguisée contre les habitudes de la -famille, avaient bien choqué les idées de la vieille dame; mais elle se -flattait de ramener sa bru à une soumission absolue, du moins en sa -présence. Elle fut donc abasourdie de la voir se fiancer, en quelque -sorte à sa barbe (elle en avait un peu), avec un inconnu, sans avoir -égard aux sages lenteurs et aux minutieuses enquêtes qu'elle se -réservait d'apporter, en obstacle ou en aide, dans tout projet de -mariage que Laure pourrait former. - ---Vous avez été bien vite, en effet, ma chère Laure, dit-elle enfin d'un -ton d'autant plus aigre qu'il était plus réservé. Le parti très-étrange -que vous prenez de retenir monsieur, au risque de compromettre votre -réputation, est le fâcheux résultat d'imprudences commises sans doute -dans votre malheureux voyage. Il est trop tard assurément pour s'en -affliger, et je n'ai pas l'habitude de me faire persécutante sans -utilité. Puisque vous n'êtes plus parfaitement maîtresse de vos actions, -et que vous avez cru devoir témoigner à un tendre adorateur des -sentiments après l'aveu desquels il n'y a de possible que des -transactions, je dois baisser la tête en silence, et prier pour que -l'issue du roman soit heureuse pour vous, édifiante pour les autres. - -Ayant ainsi parlé, et dit toutes ces choses dures d'une voix très-douce, -la dame se leva, salua Adriani, et quitta l'appartement avec -l'affectation d'une personne qui se sent de trop. - -Il était temps qu'elle se retirât, elle l'avait senti elle-même en -voyant le feu de l'indignation monter au visage d'Adriani. Ce généreux -esprit se révoltait tout entier contre la sécheresse du coeur, et cette -dureté, presque insultante envers une femme aussi éprouvée que la pauvre -Laure, lui paraissait un crime. Même en dehors de son amour pour elle, -il eût éprouvé le besoin de la venger de ces froids sarcasmes. Quand la -marquise eut repoussé la porte sur elle, il était debout, l'oeil -menaçant, la bouche contractée par le dédain. Laure lui prit le bras -pour l'arracher à son anxiété. - ---Eh bien, lui dit-elle en souriant, vous ne saviez pas ce qu'il fallait -braver pour approcher de moi, ici? - ---Si, je le savais, répondit-il. Je suis venu quand même. - ---Et vous resterez quand même. - ---Non pas quand même, mais parce que. La vue de cette femme me fait -bénir ma persévérance, et elle m'explique tout. Ce n'est pas d'avoir -perdu Octave, c'est d'être restée sous le joug de sa mère, qui vous fait -désespérer de toutes choses et de vous-même. C'est là le souffle de mort -qui vous tuerait, et auquel mon influence et ma volonté doivent vous -soustraire. - ---Pardonnez-lui, Adriani. Elle obéit à une croyance, et, d'ailleurs, ce -n'est pas le moment de la maudire: c'est à elle que vous devez d'être -ici pour quelques jours. Si je n'avais pas eu la certitude qu'en -apprenant qui vous êtes elle allait vous faire quelque affront, je ne me -serais pas départie si aisément de la conduite que je m'étais tracée -envers vous; mais j'ai pris les devants, en lui rappelant que je suis -ici chez moi et qu'elle n'en peut chasser personne. - ---Qu'elle soit donc bénie, cette barre de fer qui vous enferme, mais qui -pliera ou se rompra devant vous, j'en fais le serment. Oublions-la pour -le moment, et laissez-moi vous parler de moi, à propos de ce que vous -venez de dire. Ce que je suis, je vois bien qu'elle ne le sait pas -encore; il est temps que vous le sachiez vous-même. - ---Non, non! répondit Laure, j'en sais assez. Vous êtes l'admirable -Adriani dont la fierté et le désintéressement égalent le génie et -l'inspiration. Si vous avez, en effet, de la fortune (on m'avait dit le -contraire), laissez-moi l'ignorer ou ne l'apprendre que par hasard. Ah! -mon ami, croyez-vous que, si mon coeur se refuse à l'amour qui vous est -dû, l'obstacle soit en vous? Non, certes. Quelle que soit votre -condition dans la vie, je ne veux connaître de vous que vous-même. - ---Eh bien, reprit Adriani, c'est de moi-même que je vous parlerai en -vous disant que je dois la fortune à des hasards, et non à des travaux -qui pourraient me distraire de vous. - -Il raconta alors tout ce qui était contenu dans la lettre que nous avons -rapportée, et qu'il n'avait pu faire tenir à Laure. - -Ils causaient ensemble depuis deux heures, lorsque Toinette revint dire -à la jeune femme que sa belle-mère désirait qu'elle voulût bien monter -dans sa chambre un instant. - ---Qu'y a-t-il, Toinette? dit Laure en se levant. Est-on bien courroucé -contre nous? - ---Hélas! oui, madame, répondit Toinette, qui avait les yeux rouges et -gonflés; madame m'a fait mille questions, et jamais juge criminel n'a -torturé de la sorte un témoin. Que pouvais-je lui répondre? Monsieur eût -bien mieux fait de me dire son secret. J'aurais pu présenter la vérité -dans son meilleur jour. - ---Quel secret, Toinette? dit Adriani impatienté. De ce que je voyage -sous mon nom de famille pour éviter les importunités qui accablent un -artiste dont le pseudonyme est connu de tous les amateurs, et dont -heureusement la figure est moins connue que les ouvrages, doit-on -conclure que je rougis de ma profession? Est-ce là l'opinion de la -marquise? Prend-elle l'espèce de modestie, qui est le refuge de mon -indépendance de promeneur, pour une lâcheté d'imbécile? - ---Je ne saurais vous dire ce qu'elle pense; mais votre nom d'Adriani l'a -intriguée. Elle a une mémoire désolante. Elle m'a demandé brusquement si -vous chantiez. J'ai répondu que c'est par la musique que vous aviez fait -connaissance avec nous. J'ai cru tout arranger en racontant la vérité, -moi! Elle s'est écriée: _C'est cela!_ Et, après m'avoir traitée comme -une intrigante, avec ses petites paroles pincées qui vous figent le -sang, elle m'a ordonné d'appeler madame. - ---J'y vais, dit Laure tranquillement. Tu as bien fait d'être sincère, -Toinette.--Et vous, mon ami, ne soyez pas inquiet pour moi. J'ai -peut-être plus d'énergie qu'on ne m'en supposerait. - -Laure trouva sa belle-mère à genoux sur un prie-Dieu. La chambre petite -et sombre qu'elle occupait au château de Larnac était pauvre, nue et -propre comme celle d'une religieuse. Jamais Laure n'avait pu la faire -consentir à prendre sa part dans le bien-être qu'elle avait apporté dans -la famille. Hautaine et stoïque, la noble dame couchait sur la dure, et, -autant par orgueil que par humilité, elle ne souffrait pas le velours -d'un coussin entre ses genoux et le bois de chêne de son prie-Dieu. - -Elle ne s'était pourtant pas mise en prières dans ce moment par -ostentation ni par hypocrisie. Elle s'était sentie indignée, et elle -demandait à Dieu de n'en rien faire paraître. Sincère, mais complétement -inintelligente des délicatesses du coeur, elle croyait avoir remporté -une victoire décisive sur elle-même, quand, sans élever la voix, ni -ressentir la moindre accélération de son sang, elle avait réussi à -blesser avec préméditation la dignité ou la sensibilité d'autrui. - ---Ma fille, dit-elle en se relevant, asseyez-vous, et veuillez m'écouter -avec sagesse. Vous avez apparemment, sur l'importance des distinctions -sociales, des idées qui diffèrent entièrement des miennes? - ---Je crois que oui, en effet, chère maman, répondit Laure. - ---Je m'en étais doutée quelquefois, reprit la marquise, surtout dans ces -derniers temps; mais l'éloignement que nous avons l'une et l'autre pour -toute espèce de discussion oiseuse nous a empêchées de nous bien -connaître jusqu'à ce jour, et je le regrette. J'aurais pu combattre en -vous des tendances dangereuses aux idées révolutionnaires de ce -malheureux siècle. J'aime à croire pourtant que ces tendances sont -combattues en vous-même par le sentiment de votre propre dignité, et -qu'en ajournant les espérances blessantes de M. Adriani, vous vous -rappelez _ce_ qu'il est et _qui_ vous êtes. - -Elle fit une pause pour attendre la réponse de son interlocutrice, qui -avait pris, dès l'enfance, l'habitude de ne jamais l'interrompre. Laure -répondit en résumant, en quelques mots, sans réflexion aucune, -l'histoire qu'Adriani venait de lui raconter. Puis elle attendit à son -tour le jugement que porterait la marquise. - ---D'après ce que vous me dites, répondit celle-ci, et je veux supposer -que M. d'Argères vous a bien dit la vérité, je vois qu'il mérite de -l'estime et des égards. Sa naissance, quoique sortable, à ce que je -crois, ne me paraît pas à la hauteur de la vôtre; sa fortune, si elle -est bien réelle, est supérieure à celle que vous possédez; mais je vous -estime assez pour croire que ce ne serait pas à vos yeux une -compensation suffisante. Cependant, j'admets les inclinations de coeur -qui font accepter sans rougir la richesse, bien que mon fils n'eût -jamais obtenu mon consentement pour vous épouser, si votre origine eût -été au-dessous de la sienne. Ce sont là, ma fille, des scrupules et des -convictions personnels que je ne prétendrais pas vous imposer, s'il n'y -avait pas d'autre obstacle entre vous et les projets inouïs de M. -d'Argères; mais il en existe un si réel, que je ne puis me dispenser de -vous en retracer l'importance. Vous savez, ma fille, que je n'ai pas la -sottise de mépriser les artistes, pas plus que je ne méprise aucune -condition honnête. J'ai connu, par rapport à vous, et je vous ai fait -connaître des musiciens renommés, entre autres M. Habeneck, qui était un -homme très-bien élevé, et qui, en vous donnant quelques leçons -d'accompagnement pour faire plaisir à votre maître de piano, n'a rien -voulu recevoir pour prix de sa peine. Cela m'a forcée à l'inviter à -dîner, et je ne l'ai pas regretté, en voyant qu'il ne _buvait pas_ comme -font la plupart des musiciens, et pouvait parler sur son art d'une -manière intéressante. Vous avez désiré qu'on fît de la musique chez -nous. J'y répugnais, parce que votre fortune, suffisante ailleurs, ne -nous permettait pas d'exercer à Paris une hospitalité bien convenable, -et que je craignais un air d'intimité de notre part avec des artistes. -J'ai cédé pourtant, et j'ai consenti à de petites réunions où des -musiciens choisis, s'attirant les uns les autres, sont venus procurer -aux personnes de votre société des moments agréables. J'ai eu tort -certainement, si vous avez pu conclure de là que ces artistes étaient -vos égaux. Je suis répréhensible de n'avoir pas prévu que cette idée -germerait tôt ou tard dans une tête que je ne savais pas aussi exaltée -qu'elle l'était, ou qu'elle l'est devenue. Mon but était, d'abord, de -satisfaire vos goûts et d'y employer des revenus qui étaient vôtres; -ensuite, de vous faire briller dans un monde d'élite, où vos talents et -votre beauté pouvaient vous mettre à même de vous établir plus -avantageusement, pécuniairement parlant, que vous n'avez voulu le faire. -J'étais, je suis toujours une provinciale, moi; je n'en rougis pas, bien -au contraire! Mais je voulais faire de vous une Parisienne, afin de -n'avoir pas à me reprocher de vous avoir tenue dans un milieu où l'amour -de mon fils vous devînt une sorte de nécessité. Eh bien, ma chère Laure, -toutes mes précautions ont été déjouées par vous. D'abord, vous avez -épousé mon fils; ensuite, vous avez cru qu'il vous était possible de -vous remarier avec un artiste. Voyons, n'est-ce pas pas là votre pensée -dans ces derniers temps? - ---Je sais, maman, répondit Laure, que je voudrais en vain modifier vos -idées sur l'inégalité des conditions. Je ne l'entreprendrai pas. -Incapable de modifier les miennes, mon respect pour vous m'ordonne de me -taire quand vous avez prononcé. - ---Alors, vous pensez vous retrancher peut-être sur ce que M. d'Argères -n'est pas ce qu'on appelle un artiste? Vous l'essayeriez en vain, ma -très-chère. Des malheurs que je ne suis pas très-disposée à plaindre, -puisqu'il avoue avoir perdu sa fortune en dissipations de jeune homme, -l'ont réduit volontairement à subir cette dégradation. Je dis -volontairement, parce que vous prétendez que sa famille lui a offert une -pension pour l'y faire renoncer. J'ai une médiocre opinion, je vous le -confesse, d'un homme qui blesse ouvertement celle de ses parents, et je -préférerais beaucoup pour vous M. d'Argères ruiné, mais fidèle aux -convenances de sa caste, que M. Adriani enrichi par le hasard et -illustré par son savoir-faire. Je sais que nous avons eu, dans -l'émigration, de très-grands seigneurs réduits à faire usage de leurs -talents d'agrément en pays étranger. C'est par nécessité qu'ils ont pris -ce parti, et ils sont bien excusés par la persécution révolutionnaire; -mais, dans le cas de votre M. d'Argères, il n'en est point ainsi. C'est -son goût qui l'a poussé au travail, et le travail ne dégrade pas -l'homme, mais il le déplace à jamais. M. d'Argères a cessé d'exister -pour ses pairs le jour où il a laissé imprimer, sur une affiche de -concert ou de spectacle, le nom d'Adriani, et à paraître de sa personne -devant des spectateurs payants. Vous pensez qu'il n'a jamais monté sur -les tréteaux? Vous vous trompez, et sa mémoire le trompe lui-même. Je me -suis parfaitement rappelé tout à l'heure la manière dont notre -grand-cousin, M. de Montesclat, nous parla de lui, il y a environ trois -ans, à son retour de Paris. Lui aussi se pique de flonflons, et il nous -dit qu'il n'avait rien entendu de plus parfait dans son voyage qu'un -certain Adriani qui avait chanté, je ne sais plus sur quel théâtre, au -bénéfice de je ne sais plus quoi... Attendez! c'était au bénéfice des -réfugiés italiens. Oui, c'est cela. Triste prétexte ou triste motif, ma -fille, qui prouverait que ce monsieur a des opinions fort contraires à -celles de votre monde! - -La marquise parla encore longtemps sur ce ton et démontra par _a_ plus -_b_ qu'un homme, livré à la critique, l'était à l'insulte: en quoi elle -ne se trompait pas beaucoup: mais, comptant pour rien, ignorant même -tout à fait ce que les vocations vraies ordonnent aux artistes de savoir -souffrir, elle fit de subtiles distinctions entre l'honneur du -gentilhomme, qui peut demander raison à un malotru, et celui de -l'artiste, qui ne peut faire tirer l'épée à toute une salle, et qui, -pour recevoir l'aumône des applaudissements, s'expose de gaieté de coeur -à l'outrage des sifflets. Enfin, elle fut logique à son point de vue, -diserte à sa manière, et conclut en suppliant sa belle-fille de lui -faire un serment sur l'Évangile: c'est qu'elle renverrait _l'artiste_ le -lendemain, après lui avoir ôté radicalement la prétention d'être son -mari. - - - - -XII - - -Comme toutes les personnes réfléchies, qui discutent intérieurement, -Laure ne discutait jamais en paroles. Elle laissa couler ce flot de -réprobation sur la tête d'Adriani, auquel elle s'identifiait dans le -sentiment de la résistance; puis, sommée de promettre, elle refusa -nettement. - ---Non, maman, dit-elle, jamais! Dans la crise de mes plus mortelles -douleurs, j'ai failli former des voeux qui maintenant détruiraient vos -craintes, mais qui me causeraient des remords. J'aurais volontiers juré, -dans ces moments-là, de n'aimer plus jamais; à présent, je ne suis pas -sûre de ne point aimer. Tant que cette affection sera incertaine et -incomplète, je suis résolue à éloigner l'homme qui me l'inspire; mais, -si, après avoir essayé tour à tour l'effet de sa présence et de son -absence, je me sens capable de m'attacher à lui, certaine de ne -rencontrer jamais un plus digne objet, j'obéirai à mon coeur. Ce sera -pour moi la volonté de Dieu; car, loin d'avoir à me combattre jusqu'à -présent, je ne fais autre chose que de lui demander le bienfait de la -vie, et, si l'amour triomphe de mon abattement, je le recevrai comme on -reçoit la grâce. Voilà ma pensée, voilà mes résolutions; je ne vous -tromperai jamais. Daignez ne voir aucune résistance personnelle contre -vous dans cette résistance de tout mon être à vos opinions. - ---Laure! Laure! s'écria la marquise, plus émue qu'elle ne l'avait jamais -été dans une querelle, vous brisez votre vie et la mienne! - -Il y avait une sorte de douleur dans son accent. Laure en fut touchée, -et, se jetant à genoux devant elle, elle lui prit les mains: - ---Ma chère tante, lui dit-elle, revenant par instinct à l'habitude de -ses jeunes années, ne me retirez pas votre sollicitude, quelque indigne -que je vous paraisse. Dieu m'est témoin qu'en vous combattant je vous -respecte... - ---Ah! vous ne m'avez jamais aimée! dit la marquise surprise par un -sentiment de tristesse. - -Mais ce fut un éclair rapide; elle reprit, avec la froideur de -l'insinuation obstinée: - ---Si vous aviez le moindre attachement pour moi, vous renonceriez à des -chimères plutôt que de m'affliger ainsi! - ---Oui, oui, dit la jeune femme toujours à ses pieds, je renoncerais à -des chimères; mais à une certitude, je ne le dois pas. Écoutez-moi comme -une mère; ce sera la première fois de ma vie que j'aurai essayé de vous -attendrir, et, si j'échoue, je n'aurai rien à me reprocher. Vous ne me -connaissez pas, vous ne m'avez jamais connue, ou bien c'est vous qui -n'aimez pas vos enfants et qui ne pouvez sacrifier aucun de vos -principes austères à leur bonheur, à leur existence. Ce n'est point un -reproche que je vous adresse; vous avez la grandeur d'une mère -spartiate!... - ---Dites d'une mère chrétienne, répliqua la marquise. Celle des -Macchabées vit torturer ses fils et leur prêcha la vraie foi jusque dans -les bras de la mort. - ---Eh bien, connaissez mes souffrances et voyez mon agonie, répondit -Laure avec force; vous ajouterez cette palme à vos triomphes, si vous -restez indifférente et inébranlable. Je me meurs, ma mère, je m'éteins, -je deviens folle ou idiote, si quelqu'un ne me sauve et ne m'impose, par -sa foi et sa volonté, l'amour que je n'ai plus la force de trouver en -moi-même. J'ai trop souffert, voyez-vous! j'ai souffert depuis mon -enfance. Vous n'avez jamais voulu vous douter de cela, vous qui ne -pouvez pas souffrir! Vous n'avez jamais vu que je mourais, enfant, de la -mort de ma mère. Jamais vous n'avez eu une larme pour celle qui était -votre soeur, et cette insensibilité ou cette force faisait de vous, à -mes yeux, un objet d'épouvante, une puissance incompréhensible. Quand -vous me faisiez dire mes prières, à genoux devant vous, comme m'y voilà -encore, les sanglots m'étouffaient. Vous preniez mon mouchoir, vous le -passiez rudement sur ma figure inondée, et vous me disiez: - -»--Ne pleurez pas, enfant; c'est mal, puisque votre mère est au ciel! - -»Vous aviez raison; mais les enfants ont besoin de tendresse. C'est leur -religion, à eux, et vous m'eussiez fait plus de bien en me pressant sur -votre coeur et en mêlant une de vos larmes aux miennes, qu'en brisant -mes genoux et en écrasant ma sensibilité dans la prière. Vous n'avez -jamais eu pour moi la douce assistance de la pitié, plus féconde, -croyez-moi, que les remontrances du courage. On ne fortifie qu'en -aidant, en prenant sur soi une part du fardeau des affligés. Vous me -laissiez tout porter en me criant: - -»--Délivre-toi toi-même! - -»Oh! jamais une caresse! jamais une plainte! Aussi n'étais-je pas -exigeante en fait de commisération, et, quand Octave me disait: «Viens -jouer, ma _pauvre_ Laure!» je le suivais sans résistance et je -renfermais ma tristesse pour ne pas la lui faire partager. Tout est là, -voyez-vous! Quand on est aimant, on ne trouve sa propre énergie que dans -le désir de complaire aux autres. Abandonné à soi-même et certain de -souffrir seul, on succombe! Quand on a bien reconnu que les -encouragements de la froide raison n'expriment que l'impatience et la -lassitude de voir souffrir, on apprend à se contenir, on prend -l'extérieur de la résignation, et on se dévore soi-même. Voilà ce que -vous avez fait de moi! un être tranquille et silencieux, qui vit au -dedans et qui est forcé d'éclater ou de périr. Et, pendant mon long -amour pour Octave, n'avez-vous pas travaillé sans relâche à m'ôter le -seul rêve de bonheur auquel je me fusse attachée? C'est votre résistance -qui a fait la force et la durée de cet amour. Pendant mon union avec -lui, vous m'avez vue souffrir d'une terreur affreuse; quelquefois j'ai -osé vous dire: - -»--Je crois qu'il ne m'aime pas! - -»Il m'aimait pourtant, mais il n'était pas tout entier à l'affection, et -la vie d'intérieur lui était impossible. C'est vous qui l'aviez formé à -ce mépris du foyer domestique, ne redoutant pour lui aucun danger, -n'admettant pas que la société d'un fils ou d'un époux fût nécessaire à -sa mère ou à sa femme! Mes inquiétudes pour sa vie vous faisaient -sourire, et, quant à celles qui avaient son amour pour objet, vous me -répondiez: - -»--Il n'a point de maîtresse ailleurs; il a des principes religieux; -donc, il vous aime, et, si vous n'êtes pas heureuse, c'est que vous -rêvez des sentiments romanesques que n'admet point la sainteté du -mariage. - -»Eh bien, vous êtes peut-être dans la réalité, vous avez peut-être -l'appréciation juste de la fatalité qui préside aux destinées humaines! -Mais vous acceptez son arrêt sans effort, et, moi, je ne le peux pas; -non, tenez, ma mère, je ne le peux pas! Je ne vous demandais plus qu'une -chose: c'était de me laisser pleurer mon mari toute seule, là, dans un -coin, de savourer ma douleur jusqu'à ce qu'elle fût épuisée. Vous ne -l'avez pas voulu. Dès le lendemain d'une catastrophe effroyable, vous -m'avez reproché d'être sourde aux compliments de condoléance de votre -innombrable famille. Il fallait, au retour de la cérémonie funèbre, -faire les honneurs d'un repas: votre famille avait faim! Puis, tous les -jours, des visites du matin jusqu'à la nuit! Il fallait écouter ces -odieuses questions de l'oisiveté curieuse ou de la pitié sans -délicatesse, entendre vos parents se faire les uns aux autres le récit -de l'événement, l'horrible description des blessures!... Vous pouviez -affronter tout cela et dire à toutes choses: «La volonté de Dieu soit -faite!» Moi, je fuyais, je m'enfermais, j'étouffais mes cris. Toinette -m'a gardée, évanouie ou égarée, des nuits entières. Et, quand je me -traînais dans votre salon, vous ne me pardonniez pas une distraction, -une méprise de nom ou de personne, qui ne pouvait être taxée -d'impolitesse que par des amis sans coeur et des parents sans -entrailles. - -»Eh bien, vous m'avez réduite à un tel état de contrainte morale, que je -me suis sentie, un jour, abrutie et comme retombée en enfance. C'est -alors que je me suis éloignée de vous pour respirer, pour tâcher de -reprendre mes esprits. Je n'avais pas de but devant moi; je m'en allais -au hasard. J'ai trouvé sur mon chemin une pauvre maison bien laide qui -m'appartenait, où j'avais le droit de m'appartenir moi-même, de -m'enfermer, de me faire oublier. L'amour d'un homme généreux et tendre -est venu m'y trouver. J'ai cru que je ne pourrais y répondre. Par -respect pour lui, je suis venue reprendre ma chaîne, croyant qu'il -m'oublierait. Il m'a suivie, il est là, il dit que je l'aimerai, il veut -que je l'aime. Il attendra que je le connaisse, que je l'apprécie; il -accepte toutes les épreuves, tous les retards, et je le repousserais -sans l'entendre! et je renoncerais à ma dernière chance de salut! -Pourquoi? Pour ne pas choquer des préjugés que je ne partage pas? Vous -vous trompez cependant en croyant que je suis infatuée d'idées nouvelles -et que je porte de l'exaltation dans ma résistance. Hélas! est-ce que -j'ai des idées, moi? Est-ce que, élevée comme je l'ai été, et ne vivant -d'ailleurs que pour Octave, je me suis jamais demandé ce que c'était -qu'une mésalliance? Jamais je n'ai si bien compris l'injustice et -l'erreur des opinions que vous défendez, que depuis une heure que je -vous écoute. Je ne les eusse peut-être jamais réprouvées si mon coeur, -qui s'éveille et s'agite, ne me faisait entendre des vérités plus -persuasives, plus chrétiennes et plus humaines que les vôtres. Vous me -croyez impie! Non, ma mère, je ne suis pas impie. Je crois autant que -vous à la loi de l'Évangile, mais je la comprends autrement. J'y vois -une doctrine pleine de tendresse, de dévouement et d'humilité, qui -m'ordonne d'aimer autrement qu'en vue des vanités et des ambitions de ce -monde. - -Laure s'arrêta, épuisée, et chercha dans les yeux de sa belle-mère -l'émotion qui remplissait son âme et sa voix. Elle n'y trouva qu'une -incrédulité profonde, une sorte de raillerie muette qui était l'athéisme -du fanatisme. Qu'on nous passe cette antithèse, paradoxale en apparence. -Le fanatique n'aime Dieu qu'en Dieu et en dehors de l'humanité. Il -oublie ou il ignore que nous sommes tous formés de son essence, animés -de sa vie, et que, compter pour rien nos malheurs et nos droits, c'est -remettre le _Christ en croix_ dans la personne de l'humanité. - -La marquise ne répondit à aucun des reproches de sa belle-fille. Elle -n'en tint aucun compte. Elle les accepta même comme des éloges, comme -une justice qui lui était rendue. En les lui adressant, Laure savait -bien qu'elle n'en serait pas blessée. - -Elle n'avait pas non plus espéré la fléchir: elle la connaissait trop -bien. Elle avait voulu s'expliquer, se formuler une fois pour toutes. - -La marquise se leva et la laissa à genoux. Laure dut se relever -d'elle-même sans avoir obtenu la plus légère marque de tendresse ou -d'indulgence. - ---Vous êtes fort éloquente, ma fille, dit la marquise, et je comprends -le prestige que vous pouvez exercer sur des imaginations vives; mais la -mienne n'est pas de ce nombre, et je ne prends pas le réveil de vos sens -pour un besoin tout à fait divin de votre âme. - ---Assez, madame, assez! dit Laure indignée. Ne m'aimez pas, j'y consens; -mais ne m'insultez pas, je ne le mérite point. - ---Vous insulter, ma fille! Dieu m'en garde! Il n'y a rien là que de fort -naturel et même de légitime, quand un mariage bien assorti et d'un bon -exemple sanctionne nos désirs et termine les ennuis du veuvage. Mais -nous sommes coupables quand nous cédons à l'inquiétude des passions, -sans égard pour le respect que nous nous devons à nous-mêmes. Vous -seriez dans ce cas si vous me refusiez la promesse que j'ai réclamée de -vous tout à l'heure. - ---Je vous la refuse encore. - ---Vous y penserez cette nuit, et, demain, comme vos tantes de Roqueforte -et de Roquebrune viennent passer ici la journée avec leurs enfants, -j'espère que vous m'épargnerez la honte et l'embarras de leur présenter -M. Adriani. - ---Et s'il en était autrement, madame? si je le leur présentais moi-même? - ---Oh! libre à vous, ma fille! dit la marquise avec un sourire effrayant, -car c'était le premier depuis la mort de son fils, et il ressemblait à -une malédiction. Vous êtes maîtresse de vos actions, et je n'ai ni le -droit ni l'envie de vous imposer un deuil éternel. Vous le savez, je -suis désintéressée pour mon fils mort, comme je l'ai été pour mon fils -vivant. Mais, comme mes devoirs vis-à-vis du reste de ma famille -subsisteront tant que je serai de ce monde, il ne me convient pas de les -enfreindre pour vous faire plaisir. Aucune puissance humaine ne me -décidera à faire à mes parents l'affront de les éloigner d'ici, et la -pire des insultes serait de leur annoncer la possibilité de leur -alliance avec un chanteur. Vous y réfléchirez donc et vous choisirez. Ou -M. Adriani ne sera plus ici demain à midi, ou c'est moi qui sortirai de -votre maison pour n'y jamais rentrer. - -Laure s'approcha de sa belle-mère, prit sa main et la baisa avec une -froideur égale à la sienne, en lui disant: - ---Non, ma mère, vous ne sortirez pas d'ici; vous ne quitterez pas une -maison qui est devenue la vôtre, et où la tombe de votre fils vous -attache pour jamais. - -Elle sortit sans s'expliquer davantage, passa dans sa chambre et écrivit -à Adriani: - -«Partez, mon ami, pour que ma belle-mère ne parte pas. Je lui dois ici -le sacrifice de ma propre satisfaction. Mais je vous ai promis quelques -jours. Partez ce soir pour Mauzères, je partirai demain pour le Temple.» - -Toinette porta ce billet à Adriani sans savoir ce qu'il contenait. -Adriani n'eut pas une hésitation, pas un doute. Il partit à l'heure -même, sans dire un mot. La marquise dîna de bon appétit. Ce fut toute la -satisfaction qu'elle exprima à sa belle-fille. Le lendemain, lorsqu'elle -s'éveilla (et elle était fort matinale), elle apprit que Laure et -Toinette étaient aussi parties dans la nuit, sans rien dire à personne. - -La tante de Roqueforte et la tante de Roquebrune, la cousine de -Miremagne et le cousin de Montesclat arrivèrent fort exactement à midi, -avec une nuée de petits cousins bruyants et de petites cousines -endimanchées. Tout ce monde, qui accourait pour saluer le retour de -_madame Octave_, fut plus ou moins désappointé, mais surtout intrigué -d'apprendre qu'elle était déjà repartie. Dans un milieu moins intime, la -marquise eût pu expliquer ce mystère par la classique défaite des -affaires de famille; mais ni les Larnac ni les Monteluz ne pouvaient -avoir des intérêts cachés pour les deux ou trois cents personnes qui, de -près ou de loin, réclamaient leur confiance à titre de parents. La -curiosité des provinciaux est ardente et naïve. Accablée de questions, -la marquise prit le parti de dire ce qu'elle croyait, de bonne foi, être -la vérité. - ---Écoutez, dit-elle, je ne peux ni ne veux vous tromper; mais, pour le -repos et la considération de la famille, il faut que ceci reste entre -nous et ne devienne pas la pâture du pays. Que le peuple et la -bourgeoisie croient donc que madame Octave a de graves affaires dans le -Vivarais. C'est un devoir pour vous tous de parler ainsi. - ---Sans doute, sans doute, dit la tante de Roqueforte; nous comprenons -bien qu'il y a autre chose, et c'est... - ---C'est ce qu'il y a de plus triste au monde, reprit la marquise. Ma -belle-fille est folle! - -Là-dessus, elle raconta comme quoi, _sans motifs appréciables à la -raison humaine_, Laure, après être partie pour voyager, était revenue, -au moment où elle annonçait dans ses lettres l'intention de prolonger -son absence; comme quoi elle était arrivée, l'avant-veille, à Larnac, -avec l'intention apparente d'y rester, et comme quoi elle était repartie -au bout de vingt-quatre heures, sans s'expliquer aucunement. - ---Tout me porte à croire, ajoutait la marquise, qu'elle a pris goût à sa -petite propriété dans l'Ardèche, et qu'elle a la fantaisie d'y faire -bâtir, pour passer les étés dans un climat moins chaud que le nôtre. -Dans tout cela, je ne vois rien à blâmer, sinon le silence qu'elle garde -sur ses projets; mais cela même ne saurait m'offenser, puisque la pauvre -créature ne sait pas trop elle-même ce qu'elle veut, et que l'air -distrait et presque égaré que vous lui avez vu par moments est -maintenant sa physionomie habituelle. J'attendrai de savoir où elle est -pour aviser à ce que je dois faire. Si son mal augmente au point que mes -soins lui soient nécessaires, je tâcherai de la ramener ici, ou bien je -la suivrai où elle souhaitera que je la suive. Me voilà donc parmi vous -comme l'oiseau sur la branche, et attendant, en ceci comme en toutes -choses, la volonté de Dieu! - -Il ne fut point question d'Adriani. On sut, au bout de quelques jours, -qu'un inconnu avait fait une visite aux dames de Larnac; mais on -n'apprit sur cette visite rien d'assez particulier pour la faire -coïncider avec le départ subit de Laure. La marquise répondit, sur ce -point, de manière à écarter toute idée de rapprochement, et dit qu'elle -croyait avoir reçu ce jour-là les offres d'un commis-voyageur dont elle -ne savait même pas le nom. - - - - -XIII - - -Journal de Comtois. - -Mauzères, 10 septembre 18... - -J'avais bien raison de penser que j'aurais du désagrément avec mon -artiste. Ce n'est pas qu'il soit mauvais garçon: c'est, au contraire, un -bien bon enfant, et que je considère comme un vrai camarade. Mais tous -les artistes sont, ou des toqués ou des canailles. Le mien est dans les -toqués. Il me fait volter de Mauzères à Vaucluse, et de Vaucluse à -Mauzères, le temps de défaire sa valise, de brosser son habit et de -refaire sa valise. Par bonheur que je m'étais dépêché d'aller voir la -fontaine de M. de Pétrarque; sans quoi, je ne l'aurais pas vue. Si ce -n'est que je crois qu'il a de l'amitié pour moi, je me demanderais -pourquoi il me garde, car je ne lui sers qu'à le raser, et encore -faut-il que je le guette pour l'empêcher de se raser lui-même. Je pense -bien qu'il n'a pas toujours eu le moyen de se faire servir et qu'il n'en -a pas l'habitude. Mais il paraît bien qu'il a celle de courir et -d'échiner son monde, car je suis sur les dents, qui, par parenthèse, me -font toujours bien mal. - - -Narration. - -Adriani reçut, à Valence, un nouveau billet de Laure. - -«Ne soyez pas inquiet, lui disait-elle, je suis en route; mais la pauvre -Toinette a une de ces migraines violentes qui exigent vingt-quatre -heures de repos. Je la soigne, afin d'arriver plus vite. Je serai au -Temple mardi soir.» - -Adriani avait donc trente-six heures d'avance sur Laure. Il les mit à -profit pour lui ménager une surprise. Il s'arrêta une matinée à Valence -et mit à contribution tous les magasins de la ville pour se procurer des -meubles, des rideaux, des vases d'ornement, des tapis, tout ce qu'il put -trouver de moins pacotille, dans la pacotille que Paris fournit à la -province. Comtois eut l'esprit de découvrir un _bric-à-brac_ où son -maître fit main basse sur d'assez belles choses. En cette circonstance, -Comtois, malgré son éternel mal de dents, sut se rendre utile. Il -marchanda, paya, fit emballer et charger les _colis_, et fit gagner -beaucoup de temps par l'ordre qu'il apporta dans ces détails. Adriani -voulait aussi des fleurs. Comtois courut d'un côté, tandis qu'il courait -de l'autre, et les pépiniéristes des faubourgs livrèrent des caisses -d'orangers et de grenadiers en fleurs, des lauriers-roses, des dahlias, -des héliotropes, des verveines, enfin ce qu'on peut trouver à peu près -partout maintenant, mais en assez grande quantité pour rajeunir l'aspect -du triste jardin du Temple. - -Un bateau prit ce chargement, et Adriani gagna Tournon pour disposer -aussitôt les moyens de transporter par terre sans interruption. - -Presque tout arriva sans encombre. L'artiste et son valet de chambre, -aidés d'ouvriers pris à la journée, arrangèrent à la hâte le pauvre -manoir dont Laure avait subi la laideur et l'incommodité avec tant -d'indifférence. Il y eut bien des rideaux trop longs, des tentures mal -ajustées, mais les murs noircis du rez-de-chaussée disparurent sous les -étoffes, et le carreau disjoint sous les tapis. Les orties, qui -croissaient jusqu'au seuil du vestibule, furent arrachées. Le sable -s'étendit partout aux abords de la maison. Les caisses d'arbustes furent -disposées en massifs d'un aspect agréable, les plates-bandes reçurent -les pots de fleurs. De grands vases de terre cuite, d'une forme assez -heureuse, meublèrent de fleurs les coins du salon et les embrasures des -fenêtres. Des candélabres et des lustres de même matière et d'une égale -simplicité, mais dont le ton de glaise se mariait bien aux guirlandes de -lierre qu'Adriani y enroula lui-même, prirent ce sentiment de la grâce -que l'artiste sait donner aux moindres choses. Enfin, dans l'espace d'un -jour, tout fut transformé comme par enchantement dans la demeure de -Laure, et les ouvriers furent congédiés au coucher du soleil, afin -qu'elle y trouvât la solitude et le silence qu'elle aimait. - -Comtois resta le dernier pour épousseter, pour enlever les brins de -mousse et les feuilles de rose restées sur le tapis, pour allumer le feu -parfumé de branches résineuses, pour donner aux draperies le coup de -main du maître. Puis il se retira, assez satisfait des éloges d'Adriani, -pour aller coucher à Mauzères et y annoncer son maître, qui n'avait pas -encore pris le temps de s'y montrer. Pourtant Comtois, qui avait -l'habitude de se plaindre, se plaignit dans son journal, comme on l'a vu -au commencement de ce chapitre, d'être éreinté et de n'avoir rien à -faire. Il ne fit aucune mention des embellissements du Temple. Ayant -deviné très au-delà de la réalité, et commençant à ressentir pour _son -artiste_ une sorte d'attachement, il ne voulut pas gloser davantage sur -ses amours. En outre, Comtois comptait pour rien d'avoir travaillé comme -un nègre toute la journée, et ce qu'il appelait être utile à son maître -eût consisté, selon lui, en dorloteries à sa personne, accompagnées de -_conversations intéressantes_. La conversation était le rêve de Comtois, -et toute préoccupation contraire de la part de ses maîtres lui -paraissait constituer le délit d'ingratitude. - -Quand Adriani se trouva seul dans le petit salon rajeuni et parfumé du -Temple, il essaya le piano, qu'il avait fait tirer de sa caisse et -replacer au centre de l'appartement. Le local était devenu moins sonore; -le chant, plus voilé, semblait plus intime et plus mystérieux. Puis, -accablé de fatigue, l'artiste se jeta sur une chaise dans un coin. Il ne -voulait pas fouler le premier divan de velours réservé à Laure. Il -regardait l'ensemble de son ornementation, que vingt bougies allumées -rendaient plus gaie. Il se rappelait le moment où il était entré en ce -lieu après la fuite de Laure, et, comparant l'effroi et la détresse -qu'il avait éprouvés à l'espoir et à la joie qu'il y apportait -maintenant, il regardait dans cette vie de quatre ou cinq jours comme -dans un rêve. - ---Et si elle n'arrivait pas! se dit-il tout à coup; si c'était elle qui -fût malade!... un accident en voyage... non! mais la volonté de sa -belle-mère, des ménagements, des devoirs... - -Il imagina tout, plutôt qu'un manque de foi; mais une terreur vague -s'emparait de lui à chaque minute qui s'écoulait. Enfin, vers neuf -heures, il entendit le roulement lointain d'une voiture. Il s'élança -dehors. Laure arrivait en effet. Elle avait trouvé, au relais de poste, -les mulets de sa ferme conduits par le vieux Ladouze, qu'Adriani avait -envoyé d'avance à sa rencontre pour la mener par la traverse inévitable. -S'il en eût eu le temps, Adriani aurait fait faire un chemin. - -La surprise de Laure fut bien vive et bien douce quand elle vit le -miracle accompli dans sa demeure. Quelques jours auparavant, elle ne -s'en serait peut-être pas aperçue; mais elle vit tout par les yeux du -coeur. Aucune prévoyance, aucune recherche ne lui échappa. En entrant -dans le salon et en voyant le piano ouvert, elle chercha des yeux -l'enchanteur. - ---Où est-il donc? s'écria-t-elle. - ---Monsieur... monsieur chose? lui dit Mariotte, qui ne pouvait retenir -aucun nom; il était là tout à l'heure, et il a bien travaillé toute la -journée pour faire arranger tout ce que madame avait été acheter à la -ville. Il a dit bien des fois: «Tâchez que madame soit contente!» Il -s'est occupé de tout, même du souper qui attend madame; il m'a dit de ne -mettre que deux couverts et il est parti; mais voilà ce qu'il m'a donné -pour madame. - -C'était un billet. - -«Laure, lui disait-il, quand vous daignerez me recevoir, envoyez -Mariotte par le sentier des vignes.» - ---Tout de suite, dit Laure à Mariotte, courez!--Et chère Toinette, mets -un troisième couvert. - -Mariotte n'alla pas loin, Adriani attendait à l'entrée de la première -vigne. Il n'exigeait pas, dans sa pensée, d'être appelé si vite; mais, -du revers du coteau, il écoutait le doux bruit de l'arrivée de sa -maîtresse, et il contemplait avec délices la petite lueur que -l'éclairage de la maison faisait monter derrière les pampres noirs au -sommet du ravin. Il se rappelait que, si, le lendemain de son arrivée à -Mauzères, il n'eût remarqué cette lueur et demandé à un garde-chasse si -c'était le lever de la lune, il n'eût peut-être jamais connu Laure. -C'était la réponse de cet homme qui lui avait fait ralentir le pas et -entendre la voix pénétrante de la désolée. - -Combien de fois, depuis, Adriani, en prenant ou évitant le sentier, -avait interrogé ce point rapproché de l'horizon, pour savoir si l'on -dormait ou si l'on veillait au Temple? Bien peu de fois en réalité, -puisque si peu de jours séparaient l'envahissement de cet amour de sa -première éclosion; mais ces jours d'enivrement sont si pleins, qu'ils -semblent résumer des siècles. - -Jusque-là, la maison, peu éclairée, s'était signalée quelquefois à -l'approche d'Adriani par un reflet si faible que, pour des yeux -indifférents, il eût été insaisissable. En ce moment elle brillait comme -un phare, malgré les rideaux dont il l'avait en quelque sorte voilée; -mais le feu de la cuisine de Mariotte projetait sa lueur aux alentours, -et c'était comme un heureux présage dans le ciel, comme une fanfare de -vie dans l'habitation. - -Adriani bondit de joie en voyant arriver Mariotte. Surprise dans -l'obscurité, elle poussa un cri si vigoureusement accentué, que Laure -l'entendit du salon, et, facilement frappée de l'attente de quelque -catastrophe comme celle qui lui avait enlevé Octave, elle sortit et -courut impétueusement à la rencontre d'Adriani. - -C'était la première fois, depuis trois ans, qu'elle éprouvait une -émotion vive, produite par un fait extérieur, et que son corps engourdi -reprenait le mouvement de la course. Elle tomba essoufflée, tremblante, -dans les bras d'Adriani, mais rajeunie, en fait, de cent ans de langueur -qui s'étaient amassés sur sa tête. - -Ce fut, relativement au passé, le plus doux moment de la vie de -l'artiste. Laure, revenue de son effroi, pleura, mais c'était de joie. -Elle entraîna d'un pas rapide Adriani au salon. Elle regarda et admira -tout naïvement, appuyée sur son bras, et s'extasiant comme eût fait une -provinciale, mais comprenant comme une artiste en quoi le goût avait -triomphé du manque d'éléments de luxe. Elle voulut voir aux flambeaux le -parterre improvisé autour de la maison, et, quand Mariotte annonça que -le souper était servi, elle admira encore toutes les petites merveilles -qui avaient rendu la salle à manger presque élégante et l'aspect de la -table moins cénobitique. Comtois avait dépisté, chez le bric-à-brac de -Valence, un service à peu près complet en vieille faïence ornée, -très-belle, et quelques autres objets provenant, selon toute apparence, -de la saisie ou du pillage de quelque mobilier seigneurial à l'époque -révolutionnaire. Mariotte avait lavé, frotté et un peu cassé toute la -journée. En somme, la petite salle était riante, éclairée, séchée. Des -bandes d'indienne à fleurs roses, attachées aux murs par quelques clous -plantés à la hâte dans les corniches, cachaient l'affreux papier jaune -d'ocre en lambeaux, et donnaient l'air de fraîcheur et de propreté qui -est, en somme, le seul luxe nécessaire. - -C'était toute une révolution dans la vie d'une femme qui, naguère, n'eût -pas songé à faire replacer une vitre dont l'absence l'enrhumait à son -insu, que d'accepter avec plaisir ce retour aux délicatesses de la vie. -Les délicatesses de l'âme, dont celles de ce bien-être matériel étaient -l'expression, touchaient profondément aussi cette veuve dont l'époux -rude, lourd et stoïque, avait raillé et presque méprisé les tendres -prévenances. Adriani donnait à Laure le genre de soins qu'elle avait -offerts en vain à Octave. Il aimait donc comme elle comprenait qu'on dût -aimer. - -Laure eut comme un attendrissement enjoué pendant le souper. Elle avait -l'esprit libre, aussi présent que si elle n'eût jamais senti les -atteintes d'une paralysie morale. Elle ne ressentait aucune fatigue de -son voyage. Cependant elle était réellement fatiguée, et, pendant le -dessert, la joue appuyée sur sa main, l'oeil appesanti sous ses longues -paupières, la bouche rosée et souriante, elle s'assoupit au son de la -voix d'Adriani, qui causait gaiement avec Toinette. - ---Ah! mon cher enfant, dit la pauvre Muiron en baissant la voix, que de -folies vous nous faites faire! Mais aussi que de miracles vous savez -faire! Si la marquise nous voyait là, tous trois, je crois que ses -grands yeux d'émail nous changeraient en statues; mais, après tout, quoi -qu'elle dise et quoi qu'il arrive, j'ai tant de joie de voir ma Laure -guérie, que je danserais si je n'avais peur de la réveiller. Car elle -dort, monsieur! Et voilà une chose qui ne lui est pas arrivée depuis son -malheur, de s'assoupir avant trois ou quatre heures du matin! Si elle -dort toute une nuit, je dirai que vous êtes un magicien. Et voyez donc -comme elle est belle, comme elle a l'air heureux! Elle a sa figure -d'enfant. Elle était jolie comme cela dans son berceau. Ah! tenez, si -elle se met véritablement à vous aimer, vous serez bien tout ce qui vous -plaira, prince ou baladin: moi, je vous aimerai aussi de toute mon âme -pour me l'avoir sauvée. - -La Muiron dit encore à Adriani bien des choses encourageantes. Elle lui -raconta que la marquise avait déjà maintes fois tourmenté Laure depuis -un an pour l'engager, non pas à se marier tout de suite, mais à en -accepter l'idée, et elle l'avait fait obséder des hommages de plusieurs -prétendants plus ou moins désagréables. Il y en avait pourtant deux -_fort bien_, disait Toinette: jeunes, riches, aussi beaux garçons -qu'Octave et plus civilisés. Laure avait été révoltée, indignée -intérieurement de leurs prétentions. Elle les avait découragés dès le -premier jour. Aussi, je désespérais de la voir jamais se consoler, -ajoutait Toinette; je me demandais quel _demi-dieu_ il fallait être pour -lui ouvrir les yeux, et, si vous y réussissez, je me dirai que vous êtes -un dieu tout entier. - -Lorsque Toinette sut, peu à peu, l'histoire d'Adriani, elle ne combattit -plus ses espérances par d'inutiles appréhensions. Elle souhaita vivement -que les préjugés de la marquise fussent comptés pour rien, et son rôle -se concentra dans celui d'avocat et de panégyriste enthousiaste du jeune -artiste auprès de sa maîtresse. - -Des jours heureux, mais trop vite troublés, se levèrent sur la destinée -d'Adriani. Laure lui avait fait promettre de ne lui adresser aucune -question sur l'avenir, pendant toute la semaine qu'elle venait lui -consacrer. Elle consentait à l'écouter plaider la cause de son amour, à -mettre à l'épreuve sa soumission et son dévouement de tous les instants. -Était-elle encore incertaine au dedans d'elle-même? Pouvait-elle -résister à tant d'éloquence vraie, à tant d'attentions exquises, à tant -de respects et de charmes d'intimité que l'artiste sut mettre au service -de sa passion? Et si elle n'y résistait plus intérieurement, si elle -prenait confiance en elle-même, si elle associait son avenir au sien, -pourquoi tardait-elle à le lui dire? Parfois Adriani, dont l'âme jeune -et bouillante avait peine à s'identifier aux accablements de cette âme -éprouvée, s'imagina que Laure obéissait à un instinct de coquetterie -légitime et retardait sa joie pour lui en faire sentir le prix. Il en -fut heureux et fier: cette douce et naïve fierté de Laure lui semblait -le réveil de la nature dans le coeur de la femme. - -Mais il n'en était point encore ainsi. Laure était plus parfaite et -moins heureuse qu'elle ne semblait. Elle ne faisait ni désirer ni -attendre; elle attendait, elle désirait encore elle-même le réveil -complet de son être. Il y avait en elle une ténacité singulière et -difficile à vaincre, pour une situation donnée dans la vie morale. -Aveuglément dévouée dans ses affections, elle savait si bien ne pouvoir -plus se reprendre, qu'elle était réellement tremblante à la pensée de se -donner. Elle se faisait de l'amour partagé une si haute idée, qu'elle -avait comme une terreur religieuse à l'entrée du sanctuaire. Plus -jalouse d'elle-même qu'Adriani ne se sentait fondé à l'être, elle -craignait d'apercevoir dans ses souvenirs l'ombre d'Octave la disputant -à un nouvel amour. Et, comme chaque jour atténuait cette image pour -grandir celle d'Adriani, comme chaque point de comparaison était à -l'avantage triomphant et incontestable de ce dernier, elle se disait -que, plus elle attendrait, plus elle serait digne de lui. Elle eût -regardé comme un crime, envers cet amant si abandonné à son empire, de -récompenser tant de flamme pure par une tendresse équivoque ou -insuffisante. - ---Non, non, lui dit-elle à la fin de la semaine promise, je ne veux pas -vous aimer à demi. Une passion qui n'est pas payée par une passion -équivalente est un supplice. A Dieu ne plaise que je vous le fasse -connaître! Attendons encore. Ne sommes-nous pas bien ici? - -Adriani, qui craignait qu'elle ne parlât de séparation, la remercia avec -ivresse. Elle prit son bras et lui dit: - ---Sortons de l'enclos; vous me l'avez fait si joli et si précieux, que -je m'y trouve bien; mais je me souviens maintenant de m'y être enfermée -volontairement par suite de je ne sais qu'elle manie monastique. Je veux -secouer toutes ces lâches fantaisies. Venez! nous prendrons possession -ensemble de ces collines où je ne me suis encore promenée qu'avec les -yeux. - -En marchant, elle admira avec lui, au coucher du soleil, la beauté du -pays environnant, et, du sommet d'une éminence, elle vit les tourelles -de Mauzères. - ---Cela me paraît bien joli, lui dit-elle, et c'est si près! Ah! pourquoi -cela n'est-il pas à vous! nous pourrions passer l'automne dans ce pays. -Nous nous verrions, comme à présent, tous les jours, sans scandaliser -personne, et je crois que nulle part ailleurs nous ne serions plus -libres. Je ne crains pas l'opinion, moi, et je saurais la braver s'il le -fallait; mais je n'aime pas les agressions inutiles et qui semblent -provoquer l'attention. Le bonheur n'est pas arrogant. Il sait bien qu'on -le jalouse et qu'il humilie ceux qui n'ont pas su le trouver. Le mien -aimerait à se cacher, non par lâcheté, mais par modestie. - ---Mauzères sera à moi, se dit Adriani. - -Dès le soir même, en se retrouvant auprès du baron, il amena la -conversation avec lui sur les agréments de sa propriété, feignant de -s'intéresser beaucoup aux questions agricoles et domestiques qui -partageaient sa vie avec le _commerce des Muses_. Le baron tira de son -sein un de ces problématiques soupirs qui n'appartiennent qu'aux -propriétaires, et lui dit: - ---Hélas! mon ami, tout cela est bel et bon; mais le proverbe dit vrai: -«Qui a terre, a guerre!» Vous me croyez ici le plus heureux des hommes; -eh bien, si je trouvais de ma propriété ce qu'elle vaut (je ne dis pas -ce qu'elle m'a coûté en embellissements et réparations), je bénirais -l'acquéreur qui me débarrasserait de mes soucis. - -Le baron hésita un peu avant de continuer; mais, voyant qu'Adriani -l'écoutait avec intérêt: - ---Je vais vous confier ma position comme à un ami, lui dit-il: je dois -presque autant que je possède. - ---Quoi! vous si sage? dit Adriani en souriant. - ---Mon cher enfant, la poésie est un goût ruineux! Vous l'ignorez, vous -qui cumulez l'ode et le chant; mais sachez que les vers ne se vendent -point et que les succès purement littéraires coûtent à un homme la -bourse et la vie. Mes poëmes sont lus, mais si peu achetés, qu'il m'a -fallu faire tous les frais de publication, lesquels ne me sont jamais -rentrés. Je n'ai pas voulu, en les offrant aux éditeurs, mettre ma -renommée à la merci de leurs intérêts. J'ai beaucoup écrit, beaucoup -imprimé, ne m'inquiétant pas d'encombrer la boutique des libraires, -pourvu que la critique et le public fussent tenus en haleine, et que mon -nom se fît au prix de ma fortune. Je ne m'en repens pas. J'ai préféré -l'art à la richesse. N'ayant, Dieu merci, ni femme ni enfants, quel plus -noble usage pouvais-je faire de mes biens que de les répandre dans mon -Hippocrène? J'aimais aussi le commerce des lettrés. J'ai vécu à Paris, -j'ai ouvert un salon, j'ai donné des dîners, des soirées littéraires. -J'ai rendu des services aux artistes; j'ai voyagé pour retremper mon -inspiration et pouvoir chanter _ex professo_ les merveilles de la nature -et des antiques civilisations. Que vous dirai-je? on m'a cru riche parce -que j'ai mangé mon fonds avec mon revenu et que j'ai eu la libéralité -des vrais riches. Je n'avais pourtant qu'une fortune médiocre, et le peu -qui m'en reste est grevé d'hypothèques; je vis encore honorablement; -mais chaque année fait la boule de neige, et je serai bientôt forcé de -vendre Mauzères, qui est tout ce que j'ai, pour payer le capital et les -intérêts arriérés de mes dettes. - ---Eh bien, vendez Mauzères sans attendre que le mal empire. - ---Sans doute, sans doute! il faudrait le pouvoir! - ---Qui vous en empêche? - ---Ma fâcheuse position, qui est enfin connue dans le pays, et qui fait -qu'on attend le jour de l'expropriation pour acheter à meilleur compte. -Et puis la baisse de prix que des intempéries particulières et des -mortalités de bestiaux ont amenée dans nos localités et qui est si -considérable, que je me trouverais réduit à néant. Par exemple, Mauzères -vaut trois cent mille francs; je ne le vendrais peut-être pas cent -cinquante mille cette année. Je serais littéralement sans pain, puisque, -devant deux cent mille francs, je n'aurais pas même de quoi -désintéresser mes créanciers. C'est grave! je ne suis plus jeune, et, -s'il me fallait subir l'humiliation des poursuites, je me brûlerais la -cervelle. - ---Ainsi, en vendant Mauzères aujourd'hui trois cent mille francs, si -cela était possible, vous auriez encore cent mille francs pour vivre? - ---Je m'estimerais fort heureux; car, avec les intérêts, dont je paye -seulement une partie, je n'ai pas le revenu de cette somme. - ---Eh bien, mon ami, voulez-vous me vendre Mauzères? - ---A vous, mon cher Adriani? Non. Pour la moitié de la somme qu'il me -faudrait, vous trouverez, en ce moment, vingt propriétés dans ce -pays-ci, qui seront de la même valeur. - ---N'importe, dit Adriani, j'aime Mauzères et je paye la convenance: -c'est rationnel et légitime. - ---Vous me sauvez! s'écria le baron. - -Mais il eut un scrupule d'honnête homme et se ravisa. - ---Non, non, reprit-il, je ne dois pas vous laisser faire cette folie! -vous avez deux motifs pour la faire: votre amour d'abord, je le devine -de reste; et puis la généreuse idée de sauver un ami! - ---Ce sont deux excellents motifs, et je n'en connais pas de meilleurs -sur la terre. N'en ayez pas de scrupule: Mauzères vaut, en dehors de -votre position précaire et d'un moment de crise particulière à cette -province, trois cent mille francs. - ---Sur l'honneur! - ---Vous l'avez dit, cela me suffit sans aucun serment de votre part; je -ne vous interroge plus, je raisonne. Je dis donc que, dans deux ou trois -ans (avant peut-être), cet immeuble aura recouvré toute sa valeur. Je ne -serai donc point lésé, et le service que je vous rends peut être -considéré comme une simple avance de fonds. Aimez-vous cette résidence? -restez-y, et permettez-moi seulement de vous la solder et d'y demeurer -avec vous. - ---Non, non, dit le baron. Je brûle de vivre à Paris; je me rouille, je -m'étiole ici. Oh! mes cinq mille livres de rente et Paris, voilà mon -rêve depuis dix ans! - -Il y eut cependant encore un certain combat de délicatesse entre les -deux amis. Adriani insista si bien, que le baron céda et laissa voir -autant d'empressement pour vendre qu'Adriani en éprouvait pour acheter. - - - - -XIV - - -Dès le lendemain, Adriani et M. de West se rendirent à Tournon, chez M. -Bosquet, banquier et ami de celui-ci, qui, sur les preuves de -solvabilité que lui fournit l'artiste, et sur la caution morale du -baron, versa cent mille francs à ce dernier et s'engagea à satisfaire -tous ses créanciers dans la huitaine, à la condition _qu'il serait -subrogé dans leurs hypothèques sur la terre de Mauzères et dans le -privilége du vendeur_, au cas où les fonds d'Adriani ne lui seraient pas -encore remboursés. - -Adriani était d'autant plus à même d'inspirer confiance entière, qu'il -présentait à M. Bosquet une lettre de Descombes, datée du 12 septembre, -et reçue à l'instant même, qui l'entretenait de sa situation financière -et se résumait ainsi (c'était la réponse à une lettre que nous n'avons -pas cru nécessaire de rapporter, dans laquelle Adriani, sans lui -indiquer le mode de placement de ses fonds, lui disait rêver -l'acquisition d'une maison de campagne): - -«Te voilà à la tête de cinq cent mille francs, et tu n'as point de -dettes. Pour toi, c'est la richesse. Cependant, si tu étais tenté de -doubler, de tripler peut-être ton capital, je me ferais fort d'y réussir -avant peu de jours. Je résiste à la tentation devant ta philosophie et -tes rêves champêtres. Achète donc une Arcadie, si tu la trouves sous ta -main. Je tiendrai les fonds à ta disposition, à la première requête.» - -Le soir, Adriani courut chez Laure. Elle ne s'était pas inquiétée de son -absence durant la journée. Il l'avait prévenue par un billet, sans lui -dire de quoi il était question; mais elle avait trouvé le temps -mortellement long, et elle se hâta de le lui dire avec la naïveté -joyeuse d'un malade qui annonce à son médecin les symptômes évidents de -sa guérison. - ---Mauzères est à moi, lui dit Adriani en lui baisant les mains. Tant que -vous voudrez rester au Temple, et toutes les fois que vous y voudrez -revenir, je pourrai être là sous votre main, sous vos pieds, sans que -mon bonheur d'être votre esclave soit trahi par des invraisemblances de -situation. - -Laure fut un instant partagée entre la reconnaissance et la crainte. -C'était presque un mariage que cet arrangement, et elle se reprochait -l'entraînement de la veille. Adriani la devina et se hâta de lui dire -que cette affaire était pour lui un sage placement, et qu'en outre elle -rendait un grand service à M. de West. - ---Si mon voisinage venait à vous inquiéter, ajouta-t-il, je n'habiterais -jamais Mauzères sans votre ordre. - ---Ah! mon ami, s'écria Laure en lui prenant les deux mains avec -effusion, vous m'aimez trop! Que ferai-je pour le mériter? - - -Journal de Comtois. - -16 septembre 18... - -Voilà bien des choses étonnantes. Mon artiste est riche. Il achète -Mauzères, il tire des mille et des cents de sa poche, et M. le baron de -West l'appelle son sauveur, quand il croit qu'on n'écoute pas ce qu'ils -disent. Je ne sais pas trop si je resterai ici, moi, au cas que M. -Adriani veuille y rester longtemps. Je ne déteste pas la campagne; mais, -comme dit le baron, on s'y rouille beaucoup. Il est vrai que M. Adriani -prendrait peut-être ma femme comme cuisinière et que je ferais élever -mes enfants dans la campagne, ce qui me ferait une économie. Mais il -faut voir comment ça tournera. Je ne peux pas croire qu'un artiste ait -gagné tant d'argent par des moyens naturels. Celui-là est bien gentil et -bien honnête homme, mais enfin ce n'est pas grand'chose. - - -Lettre de Descombes à Adriani. - -14 septembre. - -Je te disais, avant-hier, d'acheter ton Arcadie. Attends un peu; je -tiens une si magnifique opération, qu'il faudrait être insensé pour ne -pas t'y associer. Tu m'as dit de placer comme je l'entendrais, tout en -me défendant de chercher à t'enrichir davantage; mais il y a des coups -de fortune qui sont des placements si sûrs, que je me reprocherais -éternellement de ne t'avoir pas fait gagner cent pour cent quand je le -pouvais. Dors tranquille; demain ou après-demain, tu seras millionnaire. - - -Narration. - -Adriani dormit tranquille, après toutefois avoir répondu, courrier par -courrier, à son ami, pour lui confirmer la nouvelle qu'il avait acheté à -Mauzères et qu'il avait disposé sur lui d'une somme de trois cent mille -francs, remboursable, dans la huitaine, à M. Bosquet, de Tournon. Son -premier avis, daté du 14 et parti de Tournon même, avait déjà dû -parvenir à Descombes au moment où il le lui réitérait. - -Adriani, avec son désintéressement et sa libéralité, n'était pas une -tête faible comme il plaît aux gens avides de qualifier indistinctement -les caractères nobles et les imbéciles. Il s'était ruiné de gaieté de -coeur dans la première phase de sa jeunesse, mais non pas sans avoir -conscience de ses sacrifices. Il s'était jeté dans le plaisir, mais non -dans les vanités stupides qui ne sont pas le plaisir, et, s'il eût fait -ses comptes, il eût pu constater que ces entraînements avaient toujours -eu un but d'amour, d'amitié ou de charité, de poésie ou de confiance -chevaleresque, auprès duquel ses satisfactions matérielles n'avaient eu -qu'une faible part dans le désastre. - -Il s'était rendu compte de ses risques, il les avait affrontés et subis -avec une philosophie enjouée. Il comprenait donc sa situation présente -et ne se serait pas exposé à un risque nouveau, du moment que sa -nouvelle fortune était à ses yeux un moyen de liberté dans le rêve de -son amour. Il ne s'effraya pas de la lettre de Descombes, et cependant -il se hâta de lui renouveler son injonction. - -Il passa la journée du lendemain auprès de Laure. Elle était plus belle -que de coutume, et, en quelque sorte, radieuse. Chaque jour amenait un -progrès immense. Elle se décida à chanter avec lui, et ce fut un -ravissement nouveau pour l'artiste. Elle chantait, non pas avec autant -d'habilité, mais avec autant de pureté et de vérité qu'Adriani lui-même, -dans l'ordre des sentiments doux et tendres. Adriani savait à quoi s'en -tenir sur le mérite des difficultés vaincues. La plupart des cantatrices -de profession sacrifient l'accent et la pensée aux tours de force, et, -dans les salons de Paris ou de la province, la jeune fille ou la belle -dame qui a su acquérir la roulade à force d'exercice éblouit l'auditoire -en écrasant du coup la timide romance de pensionnaire. - -A ces talents misérables et rebattus, Adriani préférait de beaucoup la -chanson de la villageoise qui tourne son rouet ou berce son poupon. Il -avait rarement éprouvé des jouissances complètes en écoutant les autres -artistes; il eût pu compter ceux qui l'avaient transporté par le beau -dans le simple, et par le grand dans le vrai. Il eut un de ces -transports de joie en découvrant chez Laure un instinct supérieur et des -facultés d'interprétation que les leçons avaient pu développer, mais non -créer en elle. Ce n'était pas la première élève de tel ou tel professeur -faisant dire, à chaque effort de la manière: «Je te reconnais, méthode!» -C'était une individualité adorable, qui s'était aidée de la connaissance -scientifique suffisante pour se produire vis-à-vis d'elle-même, dans sa -nature d'intelligence et de coeur; c'était une de ces puissances d'élite -que, dans toute une vie, l'on rencontre tout au plus deux ou trois fois, -pour vous faire entendre ce qu'on a dans l'âme. - -Adriani fut heureux surtout de constater que cette individualité avait -dû comprendre la sienne propre, jusque dans ses plus exquises -délicatesses. C'est toujours une souffrance secrète pour un artiste que -de se voir admiré et applaudi sur la foi d'autrui, ou par rapport à -celles de ses qualités qu'il estime le moins. Jusque-là, il avait senti, -chez Laure, une intelligence éclairée par le coeur autant que par des -connaissances spéciales; mais il ne savait pas qu'un génie égal au sien -lui tenait compte de tous les trésors qu'il lui prodiguait dans le seul -but de la distraire et de lui être agréable. Il se vit apprécié comme il -ne l'avait jamais été par aucun public, et tout ce qu'il put lui dire -fut de s'écrier: - ---Ah! j'ai trouvé ma soeur. Je deviendrai artiste! Quelles heures -délicieuses, quelles journées remplies, quelle fusion d'enthousiasme, -quelle identification d'expansion sublime rêva l'artiste en descendant -vers Mauzères par le sentier des vignes, au lever de la lune! Des -choeurs célestes chantaient dans les nuages pâles, et tous les échos de -son âme étaient éveillés et sonores. - -Il trouva le baron occupé à ranger ses papiers et à faire son triage -définitif. Le brave homme était bien consolé de ne pouvoir intituler son -volume: _la Lyre d'Adriani_. Il rêvait de faire le livret d'un opéra. - ---Quel dommage que vous soyez riche! dit-il à son hôte; vous seriez -premier sujet à l'Opéra, et quel rôle j'ai là pour vous! - -Il touchait tour à tour son front et les feuilles volantes de son sujet -ébauché. Adriani tremblait qu'il ne voulût lui en faire part. -Heureusement, le baron n'avait pas cette détestable pensée. - ---Nous en reparlerons quand vous viendrez à Paris, reprit-il; car vous -ne passerez pas l'hiver ici! - ---Ce n'est pas probable, dit Adriani au hasard et pour le faire -patienter. - ---Oui, oui, je vous communiquerai cela là-bas, et vous me donnerez -conseil. J'aurai préparé mon terrain. Je connais tout le personnel -administratif et artiste des théâtres lyriques; j'aurai un tour de -faveur quand je voudrai. Tenez, mon enfant, vous ne m'avez pas seulement -sauvé de ma ruine, vous avez fait ma fortune. Je périssais ici; forcé de -m'annihiler dans les soucis matériels, je n'avais plus d'inspiration! -Oh! ne dites pas le contraire! je le sais, je me connais, allez! Eh -bien, je vais refleurir au soleil de l'intelligence! Je ne suis pas fait -pour cette vie bourgeoise et rustique. Je me suis trompé quand j'ai cru -que la solitude et le soleil du Midi me seraient favorables. Je suis une -plante du Nord, moi, et je me sens étranger ici. Il me faut le -brouillard mystérieux et le tumulte harmonieux des grandes villes; il me -faut la conversation, l'échange des idées, les émotions vigoureuses de -l'art et les luttes de l'ambition littéraire. Vous verrez, vous verrez! -Débarrassé des sales paperasses d'huissier et de notaire, je vais -m'élancer dans ma sphère véritable. J'aurai du succès, et de la gloire, -et de l'argent! car il en faut, voyez-vous, pour soutenir la dignité de -l'art. Quand j'aurai fait gagner des millions aux entreprises -théâtrales, tous ces gens-là croiront en moi, et je pourrai tenter des -choses nouvelles, faire entrer le drame lyrique dans des voies -inexplorées. C'est une mine d'or que les cent mille francs que vous -m'avez mis là dans la poche, non pour moi, je n'y tiens pas, mais pour -le progrès du beau et pour l'essor de la Muse! D'ailleurs, j'en veux, -j'en dois gagner un peu pour moi aussi, de l'argent! Je n'oublie pas que -ceci est un prêt éventuel que vous m'avez fait. Si dans trois ans -Mauzères n'est pas en situation d'être vendu trois cent mille francs, je -vous le rachète au même prix, entendez-vous? J'exige qu'il en soit -ainsi! - -Comtois écrivit à sa femme, entre autres renseignements: - - «Ça ira bien si ça dure. _Il_ aurait l'intention de me mettre à la - tête de sa maison, et je ne serais plus valet de chambre, mais plutôt - économe. Ma foi, j'en ris, mais il paraît qu'il faut servir les - artistes pour faire son chemin.» - -Le baron s'endormit en rêvant la gloire et la fortune, Adriani en rêvant -le bonheur et l'amour. A son réveil, l'artiste reçut des mains de -Comtois la lettre suivante de Descombes: - - «Ton avis arrive un jour trop tard. J'ai tout risqué, tout perdu! Je - t'ai ruiné, j'ai ruiné mon père et moi! Mon père est parti; moi, je - reste. Oh! oui, je reste, va! Adieu, Adriani. Ah! tu avais bien - raison!...» - -Adriani ouvrit en frémissant une autre lettre. Elle était d'une certaine -Valérie, maîtresse de Descombes. - - «Accourez, monsieur Adriani. Il a pris du poison. On l'a secouru - malgré lui. Il vit encore, mais pour quelques jours seulement. Je l'ai - fait transporter chez moi, où je le tiens caché. Tout est saisi chez - lui. Venez, car il a toute sa tête et ne pense qu'à vous. Vous lui - procurerez une mort moins affreuse; car vous êtes grand et généreux, - vous, et il n'estime que vous au monde. Venez vite! on dit qu'il ne - passera la semaine.» - -Adriani fut si accablé du malheur de son ami, qu'il ne songea pas -d'abord au sien propre. Il demanda sur-le-champ des chevaux, et, pendant -qu'on attelait, il courut au Temple. Ce fut seulement à moitié de sa -course qu'il se rendit compte du désastre qui l'atteignait. Il n'avait -rien dit au baron de ces horribles lettres. Personne n'avait pu lui -rappeler qu'il devait trois cent mille francs et qu'il ne lui restait -rien. Ce fut donc un nouveau coup de foudre qui, ajouté au premier, -l'arrêta, comme paralysé, au milieu des vignes. - ---Mais je suis déshonoré et mort aussi, moi! s'écria-t-il. Descombes n'a -pas tué que lui-même: il a tué mon amour, mon avenir, ma vie! Que -vais-je devenir? - -Il se laissa tomber sur le revers d'un fossé ombragé et se prit à -pleurer son espérance avec un désespoir d'enfant. - ---Le malheureux, se disait-il, il a tué Laure aussi. Je l'avais presque -guérie, je l'aurais sauvée, et la voilà seule pour jamais. Qui l'aimera -comme moi, qui la convaincra comme j'aurais su le faire? Qui sera libre, -comme je l'étais, de lui consacrer des années de patience et toute une -vie de bonheur? Qui la comprendra? Qui lui pardonnera d'avoir aimé? Qui -la devinera et la jugera capable d'aimer encore? Oui, Laure est perdue, -car il faut qu'elle retombe dans son morne désespoir ou qu'elle accepte -l'amour d'un homme sans ressource et sans fierté: un homme taré par le -plus fatal hasard... un hasard auquel personne ne croira peut-être!... -Un banqueroutier, moi aussi! - -Il se calma en arrêtant sa pensée sur ce dernier point. Personne ne -pouvait l'accuser d'avoir spéculé sur une prétendue fortune, puisqu'il -n'avait pas touché une obole pour son compte. Il lui serait facile de le -prouver. Le froid public, qui assiste en amateur aux désastres de la -réalité, rirait de son aventure. On dirait: - ---Voilà un pauvre diable qui s'est cru seigneur, du jour au lendemain, -et dont le réveil est fort maussade. - -Ce serait tout. Mais quel triste personnage allait jouer l'amant, -presque le fiancé de la jeune marquise! Comme on allait l'accuser de se -rattacher à elle pour réparer sa _débâcle_ par un _bon_ mariage! Quel -blâme, quelle ironie, la noble famille de Laure, la vieille marquise en -tête, allait déverser sur elle et sur lui! Sur lui, il pourrait aisément -braver ces orgueilleux provinciaux; mais l'humiliation et le ridicule -atteindraient la femme assez insensée pour s'attacher à un aventurier, à -un intrigant. Ce ne serait pas en des termes plus doux qu'on ferait -mention d'Adriani: il devait s'y attendre et s'y préparer. - -L'idée lui vint que la terre de Mauzères n'avait pas fondu dans le -cataclysme, qu'elle était toujours là pour garantir le banquier de -Tournon et rendre au baron l'existence précaire, mais encore possible, -qu'il avait eue la veille; mais cette consolation ne tint pas contre la -réflexion. Le banquier avait prêté une somme double de la valeur -actuelle et peut-être future de l'immeuble. Il se repentirait amèrement -de sa confiance, et il exigerait du baron, comme une compensation encore -insuffisante, le remboursement des cent mille francs qu'il lui avait -versés. Le baron, chevaleresque à l'occasion, serait le premier à -vouloir s'en dépouiller. Ainsi, par le fait, le vendeur se trouverait -ruiné, et le prêteur encore lésé. - ---Cette solution est impossible, pensa le malheureux artiste. Elle me -laisse odieux et honni; elle me fait lâche et coupable si, par mon -travail, je ne répare pas cette catastrophe. - -Une fois sur ce terrain, Adriani ne pouvait se faire d'illusions sur les -moyens de regagner rapidement cette somme relativement immense. Il était -là dans sa partie et fort de sa propre expérience. La vie modeste et -facile du compositeur qui avait chanté _gratis_ sa musique n'avait plus -rien de possible. Il lui faudrait donner des concerts et courir le -monde, non plus en amateur, mais en homme qui spécule sur les amitiés et -les relations honorables formées en d'autres temps. Ce moyen lui parut -non-seulement gros d'humiliations, mais encore précaire. Il s'était -donné, prodigué généreusement. Bien peu de gens sont assez -reconnaissants pour payer, après coup, le plaisir qu'ils ont eu pour -rien. La moindre réclamation directe à cet égard serait odieuse à un -homme de son caractère. Les plus nobles virtuoses ne se dissimulent pas -qu'un concert est un impôt prélevé sur la bourse de chacune de leurs -connaissances et qu'il n'y faut pas revenir trop souvent, ou se résigner -à ne pas voir sourire tous les visages à la présentation des billets -qu'on n'ose pas refuser. D'ailleurs, Adriani ne savait pas et ne saurait -jamais organiser lui-même un succès rétribué. Fort peu de gens -comprennent et cherchent le génie; il faut les éblouir par une certaine -mise en scène pour les attirer. Le _pouf_ était aussi inconnu -qu'impossible à Adriani. - -Une seule porte s'ouvrait devant lui, celle du théâtre. Là, le succès -est tout organisé d'avance, dans un but collectif, pour tout artiste -dont la valeur est cotée aux dépenses de l'administration. Là, en trois -ans, avec des congés, Adriani pouvait gagner trois cent mille francs, -car il pourrait aussi donner des leçons à un prix très-élevé, dès qu'il -serait popularisé; et, là seulement, il sortirait de la gloire à huis -clos qu'il avait préférée à l'éclat de la scène; là, enfin, il serait -exploité au profit d'une entreprise commerciale et n'appartiendrait -réellement au public que sous le rapport du talent. Ce n'est pas lui -directement qu'on viendrait payer à la porte. On y achèterait bien, -comme l'avait dit la vieille marquise, le droit de le siffler; mais, du -moins, il ne l'aurait pas vendu en personne et à son profit purement -individuel. - ---Il en est temps encore! se dit-il; les offres qu'on m'a faites sont -toutes récentes: voilà mon devoir tracé. C'est la mort de l'artiste -peut-être, car ma vocation n'était pas là, mais c'est le salut de -l'homme. - -Il se leva pour aller annoncer sa résolution à Laure. - ---Elle me plaindra, pensait-il, mais elle m'encouragera. Elle comprendra -que mon honneur, ma conscience exigent que je m'éloigne, et peut-être -que... - -Il s'arrêta glacé, atterré. Il se souvenait que Laure, en lui parlant -d'Adriani, alors qu'elle ne connaissait encore que d'Argères, avait fait -un grand mérite à l'artiste de n'avoir jamais voulu se vendre au public. -Lui-même ensuite s'en était vanté, et il avait été très-évident pour -lui, en plusieurs circonstances, que Laure éprouvait une véritable -répugnance pour la profession qu'il allait embrasser. - -Cela tenait-il à un préjugé fortement ancré dans les moeurs de sa caste, -dans sa dévote famille particulièrement? Avait-elle sucé ce préjugé avec -le lait et le conservait-elle, à son insu, tout en méprisant les -préjugés en général? N'était-ce pas plutôt un résultat de son caractère -concentré, modeste, un peu sauvage, qui lui faisait regarder avec effroi -et dégoût les provocations du talent à l'applaudissement de la foule? Il -est certain qu'elle faisait mystère du sien propre, qu'elle adorait la -discrétion de celui d'Adriani vis-à-vis du vulgaire, et qu'elle lui -avait dit vingt fois, quand il s'était défendu d'égaler les grands -chanteurs de notre époque: - ---Ah! laissez, laissez! des acteurs! Ils ont tout donné à tout -l'univers! Il ne leur reste plus rien dans l'âme pour ceux qui les -aiment! - -Laure se trompait. Les vrais grands artistes ont en réserve des diamants -cachés, dont la mine est inépuisable; mais elle ne les avait pas assez -fréquentés pour le savoir, et elle était d'ailleurs disposée à une -tendre jalousie dans l'art comme dans l'amour. - -Et puis, quelle lutte il lui faudrait engager avec sa famille pour -s'attacher à la destinée d'un comédien, puisque déjà elle était presque -maudite par sa belle-mère, pour s'être affectionnée envers le moins -comédien de tous les virtuoses! Ce ne serait plus le blâme de l'orgueil -nobiliaire: ce serait l'anathème religieux le plus absolu, le plus -foudroyant. Jamais il n'y aurait de retour possible. Qu'elle eût dit -d'un acteur: «Oui, je l'aime!» elle était pour jamais repoussée, seule -avec lui dans le monde. - ---Elle est capable de ce sacrifice, pensa-t-il; mais sais-je si elle -m'aime? Et, si cela est, qu'ai-je fait jusqu'ici pour elle? Quel droit -ai-je acquis à son dévouement, pour aller le lui imposer? Non, si elle -me l'offrait en ce moment, je serais lâche de l'accepter. Si j'eusse été -engagé à l'Opéra, il y a trois semaines, aurais-je seulement la pensée -de m'offrir à elle pour me charger de sa destinée? Je me serais cru -imprudent d'y songer. Et à présent, de quel front irai-je lui dire: «Je -ne suis pas libre, je ne m'appartiens plus, je n'ai même pas de quoi -vous faire vivre de mon travail, puisque je suis esclave d'une dette -d'argent autant qu'esclave du public et du théâtre. Tout ce que je vous -ai affirmé est un rêve, tout ce que je vous ai promis est un leurre. -Suivez-moi, sacrifiez-moi tout; je n'ai aucune protection, aucune -indépendance, aucun repos, aucune solitude, aucune intimité à vous -donner en échange; je n'ai même pas cette pure et modeste gloire que -vous chérissiez. Venez, aimez-moi quand même, parce que je vous désire. -Soyez la femme d'un comédien!» - -Toutes ces réflexions, toutes ces douleurs se succédèrent rapidement. Il -jeta un dernier regard sur les plus hautes branches du coteau, celles -qu'il connaissait si bien comme les plus voisines du Temple. Il arracha -une touffe de pampres, la froissa, la couvrit de baisers et la jeta -devant lui, s'imaginant que Laure y poserait peut-être les pieds; puis -il cacha son visage dans ses mains et s'enfuit comme un fou, retenant -les sanglots dans sa poitrine et s'étourdissant dans la fièvre de sa -course. - -Il trouva la voiture prête dans la cour de son fatal château de -Mauzères, et Comtois, qui l'attendait, joyeux d'aller revoir _son épouse -et sa petite famille_. Il monta dans sa chambre et écrivit à la hâte ces -trois lignes: - - «Laure, un de mes plus chers amis se meurt d'une mort affreuse. Il me - demande; je ne puis différer d'une heure, d'un instant. Je vous - écrirai de Paris; je vous dirai...» - -Il n'en put écrire davantage; il effaça les trois derniers mots, signa, -et envoya un exprès. Puis il passa chez le baron, qui venait de -s'habiller et qui, pâle, tremblant, tenait un journal ouvert. Adriani -comprit qu'il savait tout. Le baron bégaya, n'entendit pas ce que lui -disait l'artiste, et, tout à coup, se jetant dans ses bras: - ---Ah! mon pauvre enfant! s'écria-t-il, vous êtes perdu, et moi aussi! -Mais c'est ma faute!... Ah! les voilà, ces biens de la terre! Leur -source est impure et ils ne profitent pas aux honnêtes gens. Pourquoi -les poëtes et les artistes veulent-ils posséder! Leur lot en ce monde a -toujours été et sera toujours d'errer comme Homère, une lyre à la main -et les yeux fermés! - ---Rassurez-vous sur votre compte et sur le mien, mon ami, répondit -l'artiste en l'embrassant. Mon désespoir est assez grand; ne l'aggravons -pas par de vaines craintes; vous n'êtes pas ruiné, ni moi non plus. Mon -avoir est resté intact. J'avais défendu au pauvre Descombes d'en -disposer. - ---Non, vous dites cela pour rassurer ma conscience. Courons chez -Bosquet, et rendons-lui cet à-compte. - ---Laissez donc! dit Adriani en remettant le portefeuille dans les mains -de son ami; je vous donne ma parole d'honneur que M. Bosquet sera soldé -dans huit jours et que je serai propriétaire de Mauzères comme vous de -vos cinq mille livres de rente. Allons, du courage! je verrai Bosquet en -passant à Tournon; je le tranquilliserai, s'il est inquiet. Achevez vos -emballages et venez me rejoindre à Paris. Je ne puis vous attendre un -seul jour: mon pauvre ami respire encore et m'attend. D'ailleurs, je -suis trop accablé pour être un agréable compagnon de voyage. - - - - -XV - - -Adriani partit les yeux fermés, non pas qu'il songeât au précepte du -baron, mais parce qu'il craignait de voir arriver Toinette ou Mariotte -par les vignes. Il trouva M. Bosquet atterré de la nouvelle de la -faillite Descombes, dont le contre-coup lui causait un assez grave -préjudice. C'était un homme impressionnable et encore inexpérimenté dans -les affaires. Il était si troublé, qu'il comprit peu ce que lui disait -son débiteur. Adriani n'eut donc pas de peine à le tranquilliser sur son -propre compte. Bosquet connaissait la probité du baron; il avait pris -hypothèque, et, quand il aurait dû perdre une cinquantaine de mille -francs sur la vente de Mauzères, il était de ceux qui croyaient aux -grands succès, partant aux grands profits littéraires de M. de West. -D'ailleurs, il venait de faire une perte beaucoup plus importante dans -la famille Descombes, une perte certaine. Celle qu'il risquait avec -Adriani était moindre et lui laissait de l'espoir. Elle ne l'émut pas -comme elle l'eût fait la veille, et, bien que l'artiste ne lui donnât -aucune garantie, il ne l'humilia par aucun doute blessant. - -Le rapide voyage d'Adriani lui parut être un siècle d'angoisses et de -douleurs. La certitude d'être forcé de renoncer à Laure constituait à -elle seule une telle amertume, que le reste lui en paraissait amoindri. -Du moins, tout ce qui pouvait faire échouer ses projets de travail et de -réhabilitation ne se présenta pas trop à sa pensée. C'était bien assez -de pleurer le passé, sans se préoccuper de l'avenir. Tout était flétri -et désenchanté dans la vie morale et intellectuelle de l'artiste. - -Il entra à Paris dans le brouillard gris du matin, comme un condamné qui -se dirige vers l'échafaud et qui ne voit pas le chemin qu'on lui fait -prendre. Il descendit chez Valérie. Descombes respirait encore, mais les -sourds gémissements de l'agonie avaient commencé. Il se ranima en -reconnaissant son ami et put lui dire à plusieurs reprises: - ---Pardonne-moi! pardonne-moi! - -Adriani réussit à lui faire comprendre, à lui faire croire que la somme -fatale n'avait pas été versée par Bosquet, et que sa ruine n'avait -aucune des conséquences funestes qui, sur toutes choses, tourmentaient -le moribond; mais le malheureux Descombes, tout en exhalant ses derniers -souffles, avait encore toute sa tête, toute sa mémoire. Il sentit -bientôt qu'Adriani le trompait pour le consoler. - ---Généreux! lui dit-il avec un regard de douleur suprême. - -Puis sa raison se perdit tout à coup; il cria des mots d'argot de la -Bourse, vit des chiffres formidables passer devant ses yeux, et -s'efforça de les effacer avec ses mains convulsives; puis il se prit à -rire, disant: - ---La misère!... l'art!... Je suis peintre!... - -Ce furent ses dernières paroles. Ses dents craquèrent dans d'affreux -grincements. Il expira. - -Adriani demeura atterré auprès de ce lit de mort, qui était celui de sa -propre destruction morale. Valérie l'emmena dans son salon. - ---Adriani, lui dit-elle, je suis consternée et navrée. Pourtant ma -douleur ne peut se comparer à la vôtre: Descombes ne m'a pas aimée. -Excepté vous, le malheureux n'aimait plus rien ni personne. Il avait -peut-être raison! Il méprisait ses propres plaisirs et les payait -magnifiquement, sans y attacher aucun prix. Ce que je possède me vient -de lui. Eh bien, prenez tout ce qu'il y a ici. Je n'ai jamais su garder -l'argent; mais tout ce luxe, c'était à lui. Il ornait cette maison, non -pour m'être agréable, mais pour y rassembler ses amis et y causer -d'affaires en ayant l'air de s'y amuser. Bien que tout cela soit sous -mon nom, je crois, je sens que c'est à vous: vous le seul dépouillé que -j'estime et que je plaigne, car les autres le poussaient à sa perte, et, -après avoir excité et partagé sa fièvre, ils l'ont tous maudit et -abandonné. Vous, qui ne ressemblez à personne, restez ici, vous êtes -chez vous. - -Valérie ajouta en pâlissant: - ---J'en sortirai si vous l'exigez. - -Adriani se savait aimé de Valérie. Il avait résisté à cette sorte -d'entraînement qu'un sentiment énergique, quelque peu durable qu'il -puisse être, exerce toujours sur un jeune homme. Il n'avait pas voulu -tromper Descombes, Valérie le savait bien; elle savait bien aussi qu'il -n'accepterait pas ses sacrifices, bien qu'elle en fît l'offre avec une -sincérité exaltée; mais ce qu'elle ne savait pas, c'est que le coeur -d'Adriani était mort pour les affections passagères. - ---Vous ne pensez pas à ce que vous dites, ma pauvre enfant, lui -répondit-il avec douceur. En tout cas, ce serait trop tôt pour le dire. -N'attendrez-vous pas que ce malheureux, qui est là, soit sorti de votre -maison pour l'offrir à un autre? - ---Ah! vous ne me comprenez pas, dit-elle, humiliée, et se hâtant de -faire, par amour-propre, encore plus qu'elle n'avait résolu d'abord; -vendons tout, prenez tout, et ne m'en sachez aucun gré; je serai -consolée si je vous sauve. - ---Bien, Valérie! ayez de tels élans de coeur, et rencontrez un honnête -homme qui les accepte! mais je ne puis être cet homme-là. - ---Mais qu'allez-vous devenir? - ---Je m'engage à l'Opéra. - ---Vous? - ---Oui, moi, et dès aujourd'hui. Il le faut. - ---Ah! je comprends; vous devez la somme. Eh bien, hâtez-vous: on est en -pourparlers avec Lélio. Attendez! oui, à cinq heures, Courtet viendra -ici. (Elle parlait d'un personnage des plus influents dans les destinées -du théâtre.) Il ignore, comme tout le monde, que Descombes était ici. -J'ai dû le cacher pour le soustraire aux poursuites et aux reproches. Eh -bien, je saurai où en sont les affaires qui vous intéressent. - -Valérie n'ajouta pas qu'elle avait sur Courtet une influence d'autant -plus irrésistible qu'il la poursuivait depuis quelque temps et qu'elle -ne lui avait encore rien promis. Elle sentait bien qu'Adriani -rejetterait son assistance; mais elle crut devoir lui donner un conseil -qu'il reconnut très-sage. - ---Gardez-vous de faire connaître votre position à ces gens-là, lui -dit-elle. Si vous voulez un engagement de cinquante ou soixante mille -francs, feignez de n'avoir pas le moindre besoin d'argent. Soyez -réellement propriétaire d'un château dans le Midi; que la faillite de -Descombes ne vous ait pas atteint. Je dirai que vous avez un million; -autrement, on vous offrira vingt mille francs. Il n'y a que les riches -qu'on paye cher, vous le savez bien. - -Adriani promit de revenir à cinq heures. Il courut chez ses -connaissances pour s'informer de son côté, et cacha son désastre avec -d'autant moins de scrupule que c'était une tache de moins sur la mémoire -du pauvre Descombes. Il apprit avec terreur, chez Meyerbeer, que l'Opéra -avait fait choix de son premier ténor et que le traité devait être signé -dans la journée. - -Il le fut, en effet, mais à sept heures, chez Valérie, entre le -directeur, que Courtet manda à cet effet, séance tenante, et Adriani, -pour trois ans, et moyennant soixante-cinq mille francs par année. Ce -que les influences les plus compétentes et les intérêts les plus -déterminants eussent pu débattre longtemps sans succès, comme de -coutume, l'ascendant d'une femme l'emporta d'assaut. - -Valérie retint les deux administrateurs à dîner. Adriani voulait -s'enfuir. - ---Restez, lui dit-elle. Demain, tout Paris saura que Descombes est mort, -et qu'il est mort chez moi. Dès que son pauvre corps sera enlevé, -j'avouerai la vérité. Jusque-là, je crains qu'on ne vienne me -tourmenter. J'ai eu soin de recevoir comme de coutume. Sa chambre était -assez isolée pour qu'on ne se doutât de rien; mais, aujourd'hui, -voyez-vous, la force me manque, j'ai froid, j'ai peur; je crains de me -trahir; je sortirai après dîner, je ne rentrerai que demain. Laisser un -mort tout seul pourtant! Je suis bien sûre que mes gens n'oseront pas -rester. S'il est seul, il faudra bien que je reste! Mais j'en deviendrai -folle... Ayez pitié de moi! - -Adriani resta, et, quand il fut seul avec le corps de son malheureux -ami, il souffrit moins que pendant cet affreux dîner où il ne fut même -pas question d'art, mais d'affaires, de projets et de nouvelles du -monde. Il se jeta sur un divan et dormit pendant quelques heures. Il -s'éveilla au milieu de la nuit. L'appartement était complétement désert -et fermé. Des bougies brûlaient dans la chambre mortuaire, dont les -portes restaient ouvertes sur une petite galerie sombre remplie de -fleurs. Aucune cérémonie religieuse ne devait avoir lieu pour le -suicidé. Il avait formellement défendu qu'on présentât sa dépouille à -l'église, sachant qu'en pareil cas on nie le suicide pour fléchir les -refus du clergé, et voulant que personne ne pût douter du châtiment -qu'il s'était infligé à lui-même. Cependant Valérie, obéissant à ses -impressions d'enfance, avait placé un crucifix sur le drap blanc qui -dessinait les formes anguleuses du cadavre; mais aucune de ces prières -qui sont, à défaut de foi vive, le dernier adieu de la famille et de -l'amitié, ne troublait le morne silence de cette veillée funèbre. - -Adriani pria pour l'infortuné comme il savait prier. Il eut vers Dieu -des élans de coeur véritables, des attendrissements profonds et des -effusions d'espérance, qui font, en somme, le résumé de toute invocation -sincère. Il avait cette superstition pieuse, et peut-être légitime, de -penser qu'une âme, qui s'en va seule dans la sphère inconnue aux -vivants, a besoin, pour rejoindre le foyer d'où elle est émanée, de -l'assistance des âmes dont elle se sépare ici-bas. Les rites des -religions ne sont pas de vains simulacres; les chants, les pleurs, toute -cérémonie qui accompagne la dépouille de l'homme d'une solennité -extérieure est l'expression de cette assistance au-delà de la mort. - -Adriani sut gré à Valérie de lui avoir confié le soin de remplacer tout -ce qui manquait au suicidé. Une immense pitié, un pardon sans bornes -s'étendirent sur lui, et le coeur d'Adriani s'offrit à Dieu comme la -caution de la réhabilitation de l'infortuné dans un monde meilleur, ou -dans une série de nouvelles épreuves. Ce pardon, il le lui avait exprimé -à lui-même, mais ce n'était pas assez. Dans une nuit de recueillement et -de méditation, Adriani put s'interroger, se dépouiller, pour l'avenir -comme pour le passé, de tout levain d'amertume, et prononcer sur cette -tombe l'absolution complète que le prêtre n'eût pas osé accorder. - -Puis, ranimé et fortifié par la conscience de sa grandeur d'âme, Adriani -se rattacha à sa propre destinée par le sentiment du devoir. Il se dit -que l'homme est condamné au travail, non pas seulement à celui qui amuse -et féconde l'esprit, mais encore à celui qui use et déchire l'âme. Il ne -se dissimula pas que la société devait tendre à rendre le fardeau plus -léger pour tous; que l'état parfait serait celui qui établirait un -équilibre entre le plaisir et la peine, entre le labeur et la -jouissance; mais, en face d'une société où trop de mal pèse sur les uns -et trop peu sur les autres, il comprit que le choix de l'âme fière et -courageuse devait être parmi les plus chargés et les plus exposés. Il -vit en face, sur les traits contractés et déjà hideux du spéculateur, -les traces du travail excessif, mais anormal, qui consiste à faire -servir d'enjeu, dans une lutte ardente et folle, l'argent, signe -matériel et produit irrécusable à son origine du travail de l'homme. Il -entoura d'une compassion tendre la mémoire de son ami; mais il condamna -son oeuvre, source d'illusions, d'orgueil et de démence, poursuite de -réalités qui sont le fléau du vrai, le but diamétralement opposé à la -destinée de l'homme sur la terre et aux fins de la Providence. - -Et, quand il pensa à son amour, il se demanda s'il eût été digne d'en -savourer sans remords l'éternelle douceur. Il lui sembla que, pour -embrasser et retenir l'idéal, il fallait avoir souffert et travaillé -plus qu'il n'avait fait. - ---Voilà pourquoi j'ai aimé Laure avec idolâtrie dès les premiers jours, -se dit-il: c'est qu'elle avait bu le calice de la douleur et que je la -sentais digne d'entrer dans le repos des félicités bien acquises; et -voilà aussi pourquoi elle ne m'a pas aimé de même; voilà pourquoi elle a -hésité, et pourquoi, malgré ses propres efforts, elle a été préservée de -ma passion. Je ne la méritais pas, moi qui n'avais cueilli dans la vie -d'artiste que des roses sans épines; je n'avais pas reçu le baptême de -l'esclavage; je ne m'étais en fait immolé à rien et à personne. Elle -sentait bien que je n'avais pas, comme elle, subi ma part de martyre et -que je n'étais pas son égal. - -Il lui écrivit sous l'impression de ces pensées, et l'informa de toute -la vérité en lui disant un éternel adieu. - -Là, son âme se brisa encore. Il ne reprit courage qu'en regardant encore -le front dévasté de Descombes et sa bouche contractée par le désespoir -jusque dans le calme de la mort. - ---Allons, se dit-il, mieux vaut encore ma vie désolée pour moi seul, que -cette mort désolante pour les autres. - -Il suivit seul le convoi de cet homme dont tant de gens recherchaient -naguère l'opulence, l'audace et le succès. - -Puis il prit un jour de repos, et se prépara, par l'étude, à son -prochain début. La place était vide depuis un mois. On lui donnait -quinze jours pour être prêt à débuter dans _Lucie_. - -Il dut pourtant s'occuper de régler sa position. Il était lié avec des -gens de toute condition, et dans le nombre il pouvait choisir le -capitaliste qui regarderait sa probité, son énergie et son talent réunis -comme une caution infaillible. Il s'adressa à celui dont il était le -mieux connu et le mieux apprécié, lui confia son embarras, et lui -demanda trois cent mille francs escomptés sur trois années de sa vie. On -refusa de saisir d'avance ses appointements; on se contenta de prendre -hypothèque sur Mauzères. La somme fut envoyée à M. Bosquet dans le délai -de la promesse qui lui avait été faite, et Adriani reçut, en échange, -ses titres de propriété sur la terre et châtellenie de Mauzères. Quand -cette affaire fut réglée, Adriani respira un peu, et se dit naïvement -qu'au milieu de son malheur son étoile ne l'abandonnait pas. Il ne -songea pas à se dire que, pour inspirer tant de confiance, il fallait -être, comme talent et comme caractère, aussi capable que lui de la -justifier. - -Le jour du début arriva. Adriani était tranquille et maître de lui-même, -mais mortellement triste au fond du coeur. Il n'avait pas eu à organiser -son succès. La direction même n'avait pas eu lieu de s'en préoccuper. Le -monde entier, comme s'intitule la société parisienne, accourait de -lui-même, prévenu d'avance en faveur de l'artiste, résolu à le soutenir -en cas de lutte, curieux aussi de le voir sur les planches, et avide de -pouvoir dire, en cas de succès: «C'est moi qui le protége.» La jeunesse -dilettante qui envahit ce vaste parterre savait l'histoire d'Adriani, sa -récente fortune, sa ruine, sa résignation, sa conduite envers Descombes: -car, en dépit de tous ses soins, la vérité s'était déjà fait jour. On -connaissait donc son caractère, et l'on s'intéressait à l'homme avant -d'aimer l'artiste. - -La musique de _Lucie_ est facile, mélodique, et porte d'elle-même le -virtuose. Un grand attendrissement y tient lieu de profondeur. Cela se -pleure plutôt que cela ne se chante, et, en fait de chant, le public -aime beaucoup les larmes. Adriani, dont les moyens étaient immenses, ne -redoutait point cette partition, et savait qu'il n'y avait pas à y -chercher autre chose que l'interprétation de coeur trouvée par Rubini. -Il savait aussi que le public de l'Opéra français exige plus le jeu que -le chant chez l'acteur, et ne comprend pas toujours que la douleur soit -plus belle dans l'âme que dans les bras. Quand Rubini pleure Lucie, la -main mollement posée sur sa poitrine, les gens qui écoutent avec les -yeux le trouvent froid; ceux qui _entendent_ sont saisis jusqu'au fond -du coeur par cet accent profond qui sort des entrailles, et qui, sans -imitation puérile des sanglots de la réalité, sans contorsion et sans -grimace, vous pénètre de son exquise sensibilité. C'est ainsi qu'Adriani -l'entendait; mais il était sur la scène du drame lyrique. Il lui fallait -trouver ce qu'on appelle, en argot de théâtre, des _effets_. Il le -savait, et il en avait entrevu de très-simples, que son inspiration ou -son émotion devaient faire réussir ou échouer. Ayant cherché dans le -plus pur de sa conscience d'artiste, il se fiait à sa destinée. - -Il arriva donc à sa loge sans aucun trouble, et attendit le signal sans -vertige. L'homme qui a veillé avec toute sa capacité et toute sa volonté -à l'armement de son navire, s'embarque paisible et se remet aux mains de -la Providence, préparé à tout événement. Adriani était préservé par son -caractère, par son expérience, par sa tristesse même, de la soif de -plaire, de la rivalité de talent, de l'angoisse du triomphe, tourments -inouïs chez la plupart des artistes. Il ne voyait, dans le combat qu'il -allait livrer, que l'accomplissement d'un devoir inévitable, le -sacrifice de sa personnalité, de ses goûts, l'abnégation de son juste -orgueil et de sa chère indépendance. C'était bien assez de mal, sans y -joindre les tortures de la vanité. - -Costumé, fardé, assis dans sa loge, entouré de ses plus chauds partisans -et de ses amis les plus dévoués, il était absorbé par une idée fixe. - ---Adieu, Laure! adieu, amour que je ne retrouverai jamais! disait-il en -lui-même. Dans cinq minutes, quand le rideau de fausse pourpre aura -découvert mon visage, ma personne, mon savoir-faire, mon être tout -entier aux yeux de l'assemblée, ton ami, ton serviteur, ton amant, ton -époux ne sera plus pour toi qu'un rêve évanoui dont le souvenir te fera -peut-être rougir. Ah! puisse-t-il ne pas te faire pleurer! Puisses-tu ne -m'avoir pas aimé! Voilà le dernier voeu que je suis réduit à former! - -On lui demandait s'il était ému, s'il se sentait bien portant, si son -costume ne le gênait pas, s'il n'avait pas quelque préoccupation dont on -pût le délivrer dans ce moment suprême. Il remerciait et souriait -machinalement; mais les questions qui frappaient son oreille se -transformaient dans sa rêverie. Il s'imaginait qu'on lui demandait: -«Est-ce que vous l'aimez toujours? Est-ce que vous ne vous en consolerez -pas? Est-ce que vous pouvez penser à elle dans un pareil moment?» Et il -répondait intérieurement: «Je suis sous l'empire d'une fatalité étrange; -je ne vois qu'elle, je ne pense qu'à elle, je n'aime qu'elle, et je ne -crois pas pouvoir aimer jamais une autre qu'elle.» - -On l'appela. Le directeur le saisit dans l'escalier, lui toucha le coeur -en riant et s'écria: - ---Tranquille tout de bon? C'est merveilleux! c'est admirable! - ---Je le crois bien, pensa l'artiste en continuant à descendre, c'est un -coeur mort! - -Cette idée remua et ranima tellement ce qu'il croyait être le dernier -souffle de sa vie morale, qu'il entra en scène sans se rappeler un mot, -une note de ce qu'il allait dire et chanter. Bien lui prit de savoir si -bien son rôle et sa partie, que les sons et les paroles sortaient de lui -comme d'un automate. Les premiers applaudissements le réveillèrent. Sa -beauté, son timbre admirable, la grâce et la noblesse de toute sa -personne, qui donnaient naturellement l'apparence de l'art consommé à -tous ses mouvements, ravirent le public avant qu'il eût fait preuve de -talent ou de volonté. - ---Allons, se dit-il avec un amer sourire, mes amis sont là et souffrent -de me voir si tiède! Aidons-les à me soutenir. Et puis on me paye cher; -il faut être consciencieux. - -Il fit de son mieux, et ce fut si bien, que, dès ses premières scènes, -son succès fut incontestable et de bon aloi. - ---C'est enlevé, mon petit! lui dit gaiement quelqu'un du théâtre. Encore -un acte comme ça et feu Nourrit est enfoncé! - ---Ah! tais-toi, malheureux! s'écria Adriani, qui avait connu et aimé -l'admirable et excellent Nourrit, et qui vit sa fin tragique et -déchirante repasser devant ses yeux comme l'abîme de désespoir où -s'engloutit parfois la vie des grands artistes. - -Il trouva dans sa loge le baron de West, qui le serra dans ses bras en -pleurant. - ---Je comprends tout, s'écriait le digne homme. C'est à cause de moi, -c'est pour moi que vous en êtes réduit là! Je ne m'en consolerais -jamais, si je n'étais sûr que c'est le dieu des arts qui l'a voulu, et -que vous tourniez le dos à la gloire en vous enterrant à la campagne. -Allons, vous chanterez mon opéra avant qu'il soit trois mois! Où -demeurez-vous, pour que j'aille vous exposer mon plan? - ---Parlez-moi d'elle! s'écria Adriani. Où est-elle? Que savez-vous -d'elle? L'avez-vous aperçue? Savez-vous...? - ---Quoi? qui, elle? Ah! oui... Mais non. Je ne sais rien, sinon qu'elle -n'a rien fait d'excentrique à propos de votre départ. On l'a vue dans -son jardin comme à l'ordinaire. Elle ne paraissait pas plus malade ni -plus dérangée d'esprit qu'auparavant. Attendez! oui, on m'a dit qu'elle -partait, qu'on faisait des emballages chez elle. Elle doit être -retournée à son rocher de Vaucluse. Le diable soit de cette veuve! -Comment! vous y pensez tant que ça! - ---Quand avez-vous quitté Mauzères? reprit Adriani. - ---Il y a trois jours. J'arrive il y a une heure, je vois votre nom sur -l'affiche, je crois rêver; je m'informe; je remets à demain le soin de -dîner, et me voilà, non sans peine; il y a un monde!... - ---On ne vous a rien remis pour moi? - ---Qui? où? Ah! là-bas? Mais non; je vous l'aurais dit tout de suite. -Est-ce qu'elle ne vous écrit pas? - -Adriani quitta le baron. Laure n'avait pas répondu à sa lettre, et elle -retournait à Larnac. - ---Que la volonté de Dieu soit faite! se dit-il. Elle ne m'aimait pas; -tant mieux. - -Et cette heureuse solution lui arracha des larmes brûlantes. - ---Monsieur a bien mal aux nerfs! lui dit Comtois, qui ne s'abaissait pas -au métier d'habilleur d'un comédien, mais qui, resté à son service par -attachement quand même, assistait à la représentation et venait le -féliciter. Ça ne m'étonne pas que monsieur soit fatigué; il est obligé -de tant crier! Tout le monde est très-content de monsieur. On dit que -monsieur a de l'_ut_ dans la poitrine; j'espère que ça n'est pas -dangereux pour la santé de monsieur? Mais, si j'étais de monsieur, au -lieu de boire comme ça une goutte d'eau dans l'entr'acte, je me mettrais -dans l'estomac un bon gigot de mouton et une ou deux bonnes bouteilles -de bordeaux pour me donner des forces. - -L'air final fut chanté par Adriani d'une manière vraiment sublime. -C'était là qu'on l'attendait. Il y fut chanteur complet et acteur -charmant; sa douleur fut dans l'âme plus qu'au dehors; mais ses poses -étaient naturellement si belles et si heureuses, qu'on le dispensa de -l'épilepsie. Il ne cria pas, malgré l'expression dont se servait -Comtois; il chanta jusqu'au bout, et l'émotion produite fut si vraie, -que ses amis laissèrent presque tomber le rideau sans songer à -l'applaudir: ils pleuraient. - -Aussitôt des cris enthousiastes le rappelèrent. Il y eut des dissidents, -sans nul doute; mais ceux-là ne comptent pas et se taisent quand la -majorité se prononce. Adriani fit un grand effort sur lui-même pour -revenir, de sa personne, recevoir l'ovation d'usage. - -Il lui semblait que, jusque-là, il avait été _incognito_ sur le théâtre, -et qu'en cessant d'être le personnage de la pièce pour saluer et -remercier la foule, il recevait d'elle le collier et le sceau de -l'esclavage. - -Aux premiers pas qu'il fit sur la scène pour subir son triomphe, une -couronne tomba à ses pieds. En même temps, une femme vêtue de rose et -couronnée de fleurs rentra précipitamment dans la baignoire -d'avant-scène, où, cachée jusque-là, elle n'avait pas été aperçue par -Adriani. Il ne fit que l'entrevoir en ce moment, et elle disparut comme -une vision. - ---Je suis fou, pensa-t-il; je la vois partout! Une robe rose! des -fleurs! Elle ici! Allons donc, malheureux! Rentre en toi-même et ramasse -ce tribut de la première femme venue! - -Il s'avança pourtant jusqu'à la rampe, au milieu d'une pluie de -bouquets, tenant machinalement la couronne, et plongeant du regard dans -la loge où ce fantôme lui était apparu; la loge était vide et la porte -ouverte. - - - - -XVI - - -Il fut arrêté quelque temps dans les couloirs intérieurs, après qu'on -eut baissé le rideau, par les félicitations de tout le personnel du -théâtre. La sympathie comme l'envie eurent pour lui d'ardents éloges: -l'envie, au théâtre, est même un peu plus complimenteuse que -l'admiration. - -Comme il arrivait à sa loge, Comtois, d'un air radieux dans sa bêtise, -accourut à sa rencontre, en lui criant d'un air mystérieux: - ---Monsieur, madame est là! - ---Madame? dit Adriani, qui eut comme un éblouissement et fut forcé de -s'arrêter. - ---Eh! oui, lui dit le baron accourant aussi; c'est inouï, mais cela est! -Ah! on vous aime, à ce qu'il paraît! Ce n'est pas étonnant! vous êtes si -beau! Ma foi, elle est diablement belle aussi; je ne la croyais pas si -belle que ça! - -Adriani n'entendait pas le baron; il était déjà aux pieds de Laure. Mais -il fut forcé de se relever aussitôt: dix personnes, suivies de beaucoup -d'autres, faisaient invasion dans sa loge. Il était si éperdu, qu'il ne -savait pas qui lui parlait, ni ce qu'on lui disait. Il vit bientôt tous -les regards se porter sur Laure avec étonnement, avec admiration. - -Elle était, en effet, d'une beauté surprenante dans sa toilette de -soirée. Les bras nus, le buste voilé, mais triomphant de magnificence -sous des flots de rubans, la tête parée de fleurs qui ne pouvaient -contenir sa luxuriante chevelure ondulée, la figure animée par une joie -sérieuse, le regard franc et tranquille, l'air modeste sans confusion et -l'attitude aisée comme celle de la loyauté chaste, elle semblait dire à -tous ces hommes curieux et charmés: - ---Eh bien, voyez-moi ici; je ne me cache pas! - -Toinette, en robe de soie et en bonnet à rubans, ressemblait assez à une -fausse mère d'actrice. Son embarras était risible et on chuchotait déjà -sur la belle maîtresse qu'Adriani venait d'acheter; on lui on faisait -compliment en des termes qui l'eussent exaspéré, s'il n'eût pas été -comme ivre, lorsqu'à une invitation de venir souper qui lui fut faite, -Laure se leva: - ---Pardon, messieurs, dit-elle d'un son de voix qui arracha une -exclamation à plusieurs des dilettanti présents à cette rencontre, je -suis forcée de vous enlever Adriani. Nous sommes venues de loin pour -l'entendre et le voir. Il faut qu'il nous reconduise et qu'il soupe avec -nous. - -Et, comme on souriait de la naïveté de cette déclaration, elle ajouta -d'un ton qui sentait, je ne dirai pas la femme du monde, mais la femme -haut placée par son éducation et ses moeurs: - ---Nous sommes des provinciales et nous agissons avec la franchise de nos -coutumes. Nous en avons le droit vis-à-vis de lui. - ---Oui, madame, répondit Adriani en baisant la main de Laure avec un -profond respect. Je suis bien fier de vous voir réclamer les droits de -l'amitié, et celle que vous daignez m'accorder est le seul vrai triomphe -de ma soirée. - -Laure prit alors le bras du baron de West, et le pria de la conduire à -sa voiture, où elle attendrait qu'Adriani eût quitté son costume pour la -rejoindre. - -Adriani se hâta, au milieu d'un feu croisé de questions. - ---Cette dame, dit-il avec cet accent de conviction profonde qui impose -malgré qu'on en ait, c'est la femme que je respecte le plus au monde. -Son nom ne vous apprendrait rien. Elle est de la province, elle vous l'a -dit. - ---Parbleu! dit le baron en rentrant, elle n'est pas venue ici en -cachette: vous pouvez bien dire qui elle est! - ---Vous avez raison, dit Adriani, qui sentit qu'un air de mystère -compromettrait Laure, tandis que l'assurance de la franchise -triompherait des soupçons jusqu'à un certain point: c'est la marquise de -Monteluz. - ---Laure de Larnac! s'écria une des personnes présentes. Je ne la -reconnaissais pas. Comme elle est embellie! Une personne qui chantait -comme aucune cantatrice ne chante! une musicienne consommée, là! un -talent sérieux! Je ne m'étonne pas qu'elle traite Adriani comme son -frère! Messieurs, pas de propos sur cette femme-là. Elle a aimé comme on -n'aime plus dans notre siècle, et son mari ne doit être jaloux de -personne, pas même d'Adriani, ce qui est tout dire. - ---Mais elle est veuve! dit le baron. - ---Vrai? Eh bien, puisse-t-elle vous épouser, Adriani! Je ne vous -souhaite pas moins, et vous ne méritez pas moins. - -Adriani serra la main de celui qui lui parlait ainsi, et courut -rejoindre Laure. - ---Où allez-vous? lui dit-il avant de donner des ordres au cocher. - ---Chez vous, répondit-elle. J'ai bien des choses à vous dire; mais je ne -veux pas m'expliquer cela en courant, et je vous demande le calme d'une -audience. - -Adriani était suffoqué de joie et parlait comme dans un rêve. - -Il était logé, presque pauvrement, dans un local assez spacieux pour que -sa voix n'y fût point étouffée et brisée dans les études; mais il était -à peine meublé. Résolu à se contenter du strict nécessaire, afin de -s'acquitter plus vite et plus sûrement, il était installé, non comme un -homme qui doit dépenser, mais comme un homme qui doit économiser cent -mille francs par an. - -Comtois, qui était réellement précieux comme valet de chambre, et qui, -sachant enfin les faits, ne pouvait plus refuser son estime à son -artiste, suppléait à cette sorte de pénurie volontaire par des soins et -des attentions qui marquaient de l'attachement et qui empêchèrent -Adriani de s'en séparer, bien qu'un domestique lui parût un luxe dont il -eût pu se priver aussi. - -Grâce à Comtois, un ambigu assez convenable attendait Adriani à tout -événement. Il se hâta d'allumer le feu, car il faisait froid et -l'artiste souffrait de voir sa belle maîtresse si mal reçue. - ---Vous me donnez une meilleure hospitalité, lui dit-elle, que celle que -je vous ai offerte au Temple dans les premiers jours. - -Et, se mettant à table avec lui et Toinette, elle regarda avec -attendrissement la simplicité du service et la nudité de l'appartement. - ---Je m'attendais à cela, dit-elle. C'est bien! Tout ce que vous faites -est dans la logique du vrai et du juste. - ---Est-il vrai, s'écria-t-il, que vous...? - ---Mangez donc, répondit-elle, nous causerons après. Et moi aussi, je -meurs de faim. Je suis arrivée ce matin, j'ai couru toute la journée, -savez-vous pourquoi? Pour arriver à ce joli tour de force de me faire -habiller à la mode en douze heures. Je voulais être belle et parée pour -avoir le droit de vous jeter une couronne et de me présenter dans votre -loge. N'est-ce pas la plus grande fête de ma vie, et n'êtes-vous pas -pour moi le premier personnage du monde? - ---Et cette robe rose? dit Adriani en portant avec ardeur à ses lèvres un -des rubans qui flottaient au bras de Laure. Je ne vous ai jamais vue -qu'en blanc. - ---Mon deuil est fini, dit-elle, et j'ai cherché la couleur la plus -riante pour vous porter bonheur. - -Quand Toinette emporta le souper avec Comtois: - ---Mais parlez-moi donc! dit Adriani à Laure; dites-moi si je rêve, si -c'est bien vous qui êtes là, et si vous n'allez pas vous envoler pour -toujours! Tenez, je crois que je suis devenu fou, que vous êtes morte et -que c'est votre ombre qui vient me voir une dernière fois. - ---Adriani, répondit-elle, écoutez-moi. - -Et, s'agenouillant sur le carreau avec sa belle robe de moire, sans -qu'Adriani, stupéfait, pût comprendre ce qu'elle faisait, elle prit ses -deux mains et lui dit: - ---Vous vous êtes offert à moi tout entier et pour toujours. Je ne vous -ai point accepté, je ne veux pas vous accepter encore, je n'en ai pas le -droit. Je ne vous ai pas assez prouvé que je vous méritais. Il ne faut -donc pas que la question soit posée comme cela. Si vous voulez que je -sois tranquille et confiante, il faut que ce soit vous qui m'acceptiez -telle que je suis, par bonté, par générosité, par compassion, par -amitié! Comme vous me demandiez de vous souffrir auprès de moi, je vous -demande de me souffrir auprès de vous. Mes droits sont moindres, je le -sais, car vous m'offriez une passion sublime et toutes les joies du ciel -dans les trésors de votre coeur. Je n'ose rien vous dire de moi. Il y a -si peu de temps que j'existe (je suis née le jour où je vous ai vu pour -la première fois), que je ne me connais pas encore. Mais je crois que je -deviendrai digne de vous, si je vis auprès de vous. Laissez-moi donc -apprendre à vous aimer, et, quand vous serez content de mon coeur, -prenez ma main et chargez-vous de ma destinée. - -Adriani fut si éperdu, qu'il regardait Laure à ses pieds et l'écoutait -lui dire ces choses délirantes, sans songer à la relever et à lui -répondre. Il tomba suffoqué sur une chaise et pleura comme un enfant. -Puis il se coucha à ses pieds et les baisa avec idolâtrie. Laure était à -lui tout entière par la volonté, et cette possession divine, la seule -qui établisse la possession vraie, suffisait à des effusions de bonheur, -à des ivresses de l'âme qui devaient rendre intarissables les félicités -de l'avenir. - - - - -CONCLUSION - - -Trois ans après, M. et madame Adriani, car ils ne prenaient le nom de -d'Argères que sur les actes, suivaient, en se tenant par le bras et par -les mains, le sentier des vignes pour aller revoir le Temple. -Non-seulement Adriani, soutenu et encouragé par sa compagne dévouée, -avait gagné en France et en Angleterre la somme qui le rendait -propriétaire de Mauzères, mais encore il avait pu faire embellir cette -demeure, rajeunir le mobilier classique du baron, se créer là une -retraite commode et charmante. Enfin, il était arrivé à l'aisance, à la -liberté, et il devait ces biens à son travail. Loin d'amoindrir son -talent et d'épuiser son âme, le théâtre avait développé en lui des -facultés nouvelles. Il avait acquis la connaissance des effets -véritables, l'entente des masses musicales. Il _savait_ le théâtre, en -un mot, non pas seulement comme virtuose, mais comme compositeur, dans -une sphère plus étendue que celle où il s'était renfermé seul -auparavant. Il n'avait pas, comme le baron de West, ébauché le plan d'un -opéra. Il apportait des opéras plein son coeur et plein sa tête, de quoi -travailler à loisir et créer avec délices tout le reste de sa vie. Il -n'entrait donc pas dans l'oisiveté du riche en venant prendre possession -de son petit manoir. - -Trois ans plus tôt, il n'eût sans doute pas oublié l'art, mais il se fût -arrêté dans son essor; et qui sait si Laure ne l'eût pas entravé dans -ses progrès, en lui persuadant et en se persuadant à elle-même qu'il -n'en avait point à faire? L'artiste meurt quand il divorce avec le -public d'une manière absolue. Il lui est aussi nuisible de se reprendre -entièrement que de se donner avec excès. Il s'épuise à demeurer toujours -sur la brèche. La lutte ardente et passionnée arrive, à la longue, à -troubler sa vue et à n'exciter plus que ses nerfs. Il a besoin de -rentrer souvent en lui-même, et de se poser face à face, comme Adriani -l'avait dit, avec l'humanité abstraite. Mais une abstraction ne lui -suffit pas continuellement: elle arrive à le troubler aussi, et tout -excès de parti pris conduit aux mêmes vertiges. - -Adriani avait souffert, musicalement parlant, pendant ces trois années -d'épreuves. Il avait été forcé de chanter de mauvaises choses, il les -avait entendu applaudir avec frénésie. Il s'était reproché d'y -contribuer par son talent. Il avait maintes fois maudit intérieurement -le mauvais goût triomphant des oeuvres du génie. Mais il avait lutté -pour le génie, et quelquefois il avait fait remporter à Mozart, à -Rossini, à Weber, des victoires éclatantes. Il avait été trahi, -persécuté, irrité, comme le sont tous les artistes redoutables; mais, -soutenu dans ces épreuves par le caractère tranquille, généreux et ferme -de sa femme, récompensé par un amour sans bornes, par une sorte de culte -dont les témoignages avaient une suavité d'abandon inconnue à la plupart -des êtres, il s'était trouvé si heureux, qu'il avait à peine senti -passer les souffrances attachées à sa condition. Un mot, un regard de -Laure, effaçaient sur son front le léger pli des soucis extérieurs. Un -baiser d'elle sur ce front si beau y faisait rentrer, comme par -enchantement, la sérénité de l'idéal ou l'enthousiasme de la croyance. - -Installés définitivement à Mauzères, comme dans le nid où chaque essor -de leurs ailes devait les ramener pour se reposer et se retremper dans -la sainte possession l'un de l'autre, ils venaient faire un pèlerinage à -cette triste maison qui était comme le paradis de leurs souvenirs. Elle -était aussi bien entretenue que possible par le vieux Ladouze et par la -fidèle et rieuse Mariotte. Ils y retrouvèrent donc cet air de fête -qu'Adriani y avait apporté en un jour d'espérance, et Toinette, qui -avait pris les devants, avec le _trésor_ dans ses bras, leur en fit les -honneurs. - -Le _trésor_ avait un an. Il s'appelait Adrienne. Cela parlait déjà un -peu et roulait sur le gazon, sous prétexte de savoir un peu marcher. -C'était le plus ravissant petit être que l'Amour, qui s'y entend bien, -eût offert aux bénédictions de la Providence et aux baisers d'une -famille. Adriani, contrairement aux instincts et aux préjugés de la -plupart des pères, était enchanté que ce fût une fille. La perfection, -selon lui, était femme, puisque Laure était femme. - -L'enfant entendait ou sentait déjà la musique, et, quand son père et sa -mère unissaient leurs âmes et leurs voix dans une chanson de berceuse -faite à son usage, ses yeux s'agrandissaient dans ses joues rebondies, -et son regard fixe semblait contempler les merveilles de ce monde divin, -dont les marmots ont peut-être encore le souvenir. - ---Explique-moi donc, dit Adriani à sa femme en l'attirant doucement -contre son coeur (l'enfant était enlacée à son cou), comment il se fait -que tu m'aimes! Je t'avoue que je n'y crois pas encore, tant je -comprends avec peine qu'un ange soit descendu à mes côtés et m'ait suivi -dans les étranges et rudes chemins où je t'ai fait marcher! - -Et il se plut à lui rappeler, ce que, depuis trois ans, elle avait -supporté en souriant pour l'amour de lui: les malédictions de sa -famille, l'abandon de son ancien entourage, l'étonnement du monde, la -vie si peu aisée dans les commencements, si retirée d'habitude; car -Laure n'avait voulu se procurer aucun bien-être, tant que son amant se -l'était refusé à lui-même. Leur intérieur avait été si modeste, que, -relativement à ses jeunes années et au séjour de Larnac, le séjour de -Paris et de Londres avait été pour elle presque rigide d'austérité. -Comme elle avait changé aussi toutes ses idées pour arriver à -s'intéresser à la destinée d'un artiste vendu et livré à la foule! -Comme, du jour au lendemain, elle avait abjuré toutes ses notions sur la -dignité de l'art et sur le mystère du bonheur, pour venir, du fond de ce -désert, saluer, en plein théâtre, le triomphe d'un débutant! - ---Dis-moi donc, redis-moi donc toujours, s'écria-t-il, ce qui s'est -passé en toi, ici, le jour où tu as connu ma résolution et reçu mes -adieux! - ---Tu le sais, répondit-elle, quoique je n'aie jamais pu te le bien -expliquer; j'ai senti que j'allais mourir, voilà tout. Je ne comprenais -rien, sinon que tu renonçais à moi; et, pardonne-le-moi, j'ai cru que tu -ne m'aimais plus, puisque tu me disais de t'oublier. Tes belles raisons -me paraissaient si niaises devant mon amour!... - ---Tu m'aimais donc déjà à ce point? - ---Certainement, mais je ne le savais pas. Je ne l'ai su qu'au moment où -je me suis dit: - -«--Je ne le reverrai donc plus! - -»Alors j'ai eu un dernier accès de délire. Je me suis jetée sur mon lit, -enveloppée d'un drap comme d'un linceul, et j'ai dit à Toinette, qui me -tourmentait: - -»--Laisse-moi, couvre-moi la figure, ne me regarde plus, va faire -creuser dans un coin du jardin, et rappelle-toi la place, pour la lui -montrer, s'il revient jamais ici. - -»Toinette m'a répondu, me parlant comme quand j'étais enfant: - -»--Écoute, ma Laure, il t'attend là-bas! Il s'impatiente, il se désole, -il croit que tu ne veux plus de lui parce qu'il est malheureux. Lève-toi -et viens le trouver. - -»Je me suis levée, j'ai demandé où était la voiture, et puis j'ai -pleuré, j'ai ri, je me suis calmée. J'ai vu clair alors dans l'avenir, -j'ai relu ta lettre, je l'ai comprise; j'ai mis ordre à mes affaires -avec la plus grande liberté d'esprit. J'ai été à Larnac, je n'ai rien -dit à ma belle-mère, sinon que je partais pour longtemps; je lui ai -renouvelé tous ses pouvoirs au gouvernement de Larnac et à la -disposition de mes revenus, au cas où elle consentirait à se relâcher du -scrupule qu'elle met à me les faire passer sans en rien retenir pour -elle-même. J'ai bien vu qu'elle était fort contrariée de me voir si -raisonnable dans toutes ces choses positives, au moment où elle me -faisait passer pour aliénée auprès de la famille. J'ai compris que, pour -la soulager d'une grande anxiété, je devais m'enfermer dans ma chambre, -ne voir personne et passer pour maniaque. Pendant six mois ensuite, elle -a réussi à faire croire ou au moins à faire dire que j'étais à Paris -dans une maison de santé. Quand la vérité a éclaté comme la foudre, -quand les âmes charitables ont refusé de croire que le mariage eût -sanctionné notre amour, préférant l'idée d'un caprice de galanterie de -ma part à la certitude d'une mésalliance, tu sais quelle sèche -malédiction m'a été lancée. Eh bien, pas plus dans l'attente de cet -anathème que dans son accomplissement, je n'ai pensé te faire un -sacrifice. J'obéissais à mon égoïsme, bien avéré pour moi-même; je ne -pouvais vivre sans toi; je cherchais la vie, voilà tout! - ---Et, depuis, cette aversion que tu avais ressentie auparavant pour -l'état que j'ai embrassé n'est jamais revenue troubler ton bonheur? - ---Je ne m'en suis jamais souvenue. Je m'étais donc bien cruellement -prononcée là-dessus? - ---Mais oui, autant que moi-même! - ---Eh bien, c'est à cause de cela! Tu ne voulais pas être comédien, je -haïssais l'état de comédien. Tu t'es fait comédien, j'ai reconnu que -c'était le plus bel état du monde. - ---Pas pour toujours? - ---C'eût été pour toujours si tu en avais jugé ainsi. Voyons, n'ai-je pas -été, pendant ces trois années, l'être le plus heureux de la terre? Outre -ton amour, qui eût suffi, et au delà, à tous mes désirs, ne m'as-tu pas -entourée d'amis excellents, d'artistes exquis, de jouissances élevées? -Comment aurais-je pu, dans ce milieu si charmant et si affectueux, -regretter les grands-oncles et les petits-cousins de Vaucluse? En -vérité, tu as l'air de te moquer de moi, quand tu me rappelles mon -isolement et mon obscurité. Est-ce que, dans le cas où j'aurais aimé -l'éclat, je n'avais pas ta gloire? C'est bien plutôt moi qui devrais -m'étonner qu'un homme tel que toi ait pu apercevoir et ramasser, dans ce -coin perdu, la pauvre désolée, à moitié idiote! Oui, oui, je -m'étonnerais, si je ne savais que les grandes âmes sont seules capables -de grands amours. - ---Non, dit Adriani, mêlant sous ses baisers les cheveux blonds de sa -fille aux noirs cheveux de sa femme, il n'est pas nécessaire d'être un -homme supérieur pour savoir aimer! C'est aussi une erreur monstrueuse de -croire que les grandes passions soient la fatalité des âmes faibles. -L'amour n'est ni une infirmité ni une faculté surnaturelle... - ---Tu as raison, dit Laure en l'interrompant, l'amour, c'est le vrai! Il -suffit de n'avoir ni le coeur souillé, ni l'esprit faussé, pour savoir -que c'est la loi la plus humaine, parce que c'est la plus divine. - -Ils rentrèrent de bonne heure à Mauzères pour y recevoir le baron, dont -ils attendaient la visite. Le baron n'avait pas réalisé ses rêves de -gloire et de fortune à l'Opéra; mais il avait reçu une mission -archéologique pour explorer l'Asie Mineure et une partie de l'Égypte, et -il venait de la remplir d'une manière assez brillante. Il était donc -tout rajeuni et tout radieux, et il passa l'automne avec ses deux amis -avant d'entreprendre de nouvelles conquêtes sur l'antiquité. - -Laure tenta, par tous les moyens, de ramener à elle sa belle-mère. La -marquise fut implacable et prédit à l'heureuse compagne d'Adriani une -vie d'abandon, de désordre et de honte. Un comédien ne pouvait être -honnête et fidèle. Il ruinerait sa femme et déshonorerait ses enfants. -Je ne sais pas si elle ne fit pas un peu entrevoir l'échafaud en -perspective. Cependant elle fit une grave maladie et envoya son pardon. -Elle se rétablit rapidement et le révoqua. Les infirmités l'adouciront -peut-être. - -Toinette, considérée, en Provence, comme une infâme entremetteuse, passa -avec raison, en Languedoc, pour une excellente femme. Elle est traitée -par les deux époux comme une inséparable amie. - -Comtois continue à être fort sujet aux maux de dents; mais l'admission -de sa famille dans la maison de son maître l'a réconcilié avec l'air vif -du Vivarais. Il continue à tenir son journal et l'enrichit de réflexions -intéressantes sur la musique, sujet où il est devenu si compétent, que -personne n'ose ouvrir la bouche devant lui, pas même Adriani, qui -redoute beaucoup ses dissertations en tout genre, mais qui l'a rendu -fort heureux en lui donnant de la copie à faire. - -Comtois n'avait jamais perdu l'habitude d'enregistrer, à son point de -vue, les moindres actions de son maître. Pendant trois ans, il l'avait -désigné sous le titre amical de _mon artiste_. Mais, du jour où Adriani -rentra comme châtelain dans son domaine de Mauzères, Comtois se remit à -écrire respectueusement: _Monsieur_. - - -FIN. - - - - - - -End of the Project Gutenberg EBook of Adriani, by George Sand - -*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK ADRIANI *** - -***** This file should be named 60812-8.txt or 60812-8.zip ***** -This and all associated files of various formats will be found in: - http://www.gutenberg.org/6/0/8/1/60812/ - -Produced by Carlo Traverso, Laurent Vogel and the -Distributed Proofreading team at DP-test Italia. (This -file was produced from images generously made available -by The Internet Archive/Canadian Libraries) - -Updated editions will replace the previous one--the old editions will -be renamed. - -Creating the works from print editions not protected by U.S. copyright -law means that no one owns a United States copyright in these works, -so the Foundation (and you!) can copy and distribute it in the United -States without permission and without paying copyright -royalties. Special rules, set forth in the General Terms of Use part -of this license, apply to copying and distributing Project -Gutenberg-tm electronic works to protect the PROJECT GUTENBERG-tm -concept and trademark. Project Gutenberg is a registered trademark, -and may not be used if you charge for the eBooks, unless you receive -specific permission. If you do not charge anything for copies of this -eBook, complying with the rules is very easy. You may use this eBook -for nearly any purpose such as creation of derivative works, reports, -performances and research. They may be modified and printed and given -away--you may do practically ANYTHING in the United States with eBooks -not protected by U.S. copyright law. Redistribution is subject to the -trademark license, especially commercial redistribution. - -START: FULL LICENSE - -THE FULL PROJECT GUTENBERG LICENSE -PLEASE READ THIS BEFORE YOU DISTRIBUTE OR USE THIS WORK - -To protect the Project Gutenberg-tm mission of promoting the free -distribution of electronic works, by using or distributing this work -(or any other work associated in any way with the phrase "Project -Gutenberg"), you agree to comply with all the terms of the Full -Project Gutenberg-tm License available with this file or online at -www.gutenberg.org/license. - -Section 1. General Terms of Use and Redistributing Project -Gutenberg-tm electronic works - -1.A. By reading or using any part of this Project Gutenberg-tm -electronic work, you indicate that you have read, understand, agree to -and accept all the terms of this license and intellectual property -(trademark/copyright) agreement. If you do not agree to abide by all -the terms of this agreement, you must cease using and return or -destroy all copies of Project Gutenberg-tm electronic works in your -possession. If you paid a fee for obtaining a copy of or access to a -Project Gutenberg-tm electronic work and you do not agree to be bound -by the terms of this agreement, you may obtain a refund from the -person or entity to whom you paid the fee as set forth in paragraph -1.E.8. - -1.B. "Project Gutenberg" is a registered trademark. It may only be -used on or associated in any way with an electronic work by people who -agree to be bound by the terms of this agreement. 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Email contact links and up to -date contact information can be found at the Foundation's web site and -official page at www.gutenberg.org/contact - -For additional contact information: - - Dr. Gregory B. Newby - Chief Executive and Director - gbnewby@pglaf.org - -Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg -Literary Archive Foundation - -Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide -spread public support and donations to carry out its mission of -increasing the number of public domain and licensed works that can be -freely distributed in machine readable form accessible by the widest -array of equipment including outdated equipment. Many small donations -($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt -status with the IRS. - -The Foundation is committed to complying with the laws regulating -charities and charitable donations in all 50 states of the United -States. 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Thus, we do not -necessarily keep eBooks in compliance with any particular paper -edition. - -Most people start at our Web site which has the main PG search -facility: www.gutenberg.org - -This Web site includes information about Project Gutenberg-tm, -including how to make donations to the Project Gutenberg Literary -Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to -subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks. - diff --git a/old/60812-8.zip b/old/60812-8.zip Binary files differdeleted file mode 100644 index fd79cf9..0000000 --- a/old/60812-8.zip +++ /dev/null diff --git a/old/60812-h.zip b/old/60812-h.zip Binary files differdeleted file mode 100644 index 6cb00d6..0000000 --- a/old/60812-h.zip +++ /dev/null diff --git a/old/60812-h/60812-h.htm b/old/60812-h/60812-h.htm deleted file mode 100644 index 43973a5..0000000 --- a/old/60812-h/60812-h.htm +++ /dev/null @@ -1,8480 +0,0 @@ -<!DOCTYPE html PUBLIC "-//W3C//DTD XHTML 1.0 Strict//EN" - "http://www.w3.org/TR/xhtml1/DTD/xhtml1-strict.dtd"> - -<html xmlns="http://www.w3.org/1999/xhtml" lang="fr" xml:lang="fr"> -<head> -<meta http-equiv="Content-Type" content="text/html;charset=iso-8859-1" /> -<title> - The Project Gutenberg eBook of Adriani, by George Sand. -</title> -<link rel="coverpage" href="images/cover.jpg" /> -<style type="text/css"> -h1 { text-align: center; font-weight: normal; margin: 1em 0 1em 0; } -h2 { text-align: center; font-weight: normal; line-height: 1.5em; - margin: 4em 0 1em 0; } -h3 { text-align: center; font-weight: bold; margin: 2em 0 1em 0; } - -hr { margin: 1.5em 40%; width: 20%; } - -p { text-indent: 1.5em; text-align: justify; margin: 0.2em 0; padding: 0; } - -.small { font-size: 90%; } -.xsmall { font-size: 80%; } -.large { font-size: 130%; } -.g { letter-spacing: .15em; } -.sc { font-variant: small-caps; } - -.c { text-align: center; text-indent: 0; margin: .5em 0; line-height: 1.5em; } -.sign { text-align: right; margin: 1em 5% 1em 15%; font-variant: small-caps; } -.date { text-align: right; margin: 1em 5% 1em 15%; font-size: 90%; } -.ldate { text-align: left; margin: 1em 15% 1em 5%; font-size: 90%; } -.indent { margin-left: 5%; } -.titre { text-indent: 0; text-align: center; font-size: 150%; margin: 2em 0; } - -sup { vertical-align: top; font-size: .7em; } - -.imgc { margin: 1.5em auto; text-align: center; } - -.poetry { margin: 1em 0 1em 10%; font-size: 90%; } -.verse { text-align: left; text-indent: -3em; padding-left: 3em; } - -table { margin: 1em auto; } -td { text-align: left; vertical-align: top; } -td.drap { text-indent: -1.5em; padding-left: 1.5em; } -td.bot { vertical-align: bottom; } -td.num { text-align: right; vertical-align: bottom; } -td.width25em { width: 2.5em; } - - -.chapter { margin-top: 5em; } -.gap { margin-top: 2.5em; } - -@media screen { - body { margin: 0 auto; max-width: 40em; width: 80%; } -} - -@media handheld { - body { width: 100%; max-width: 100%; } - .nobreak { page-break-before: avoid; } - .break, .chapter { page-break-before: always; } -} - -</style> -</head> -<body> - - -<pre> - -The Project Gutenberg EBook of Adriani, by George Sand - -This eBook is for the use of anyone anywhere in the United States and most -other parts of the world at no cost and with almost no restrictions -whatsoever. You may copy it, give it away or re-use it under the terms of -the Project Gutenberg License included with this eBook or online at -www.gutenberg.org. If you are not located in the United States, you'll have -to check the laws of the country where you are located before using this ebook. - -Title: Adriani - -Author: George Sand - -Release Date: November 29, 2019 [EBook #60812] - -Language: French - -Character set encoding: ISO-8859-1 - -*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK ADRIANI *** - - - - -Produced by Carlo Traverso, Laurent Vogel and the -Distributed Proofreading team at DP-test Italia. (This -file was produced from images generously made available -by The Internet Archive/Canadian Libraries) - - - - - - -</pre> - -<h1>ADRIANI</h1> - -<p class="c"><span class="xsmall">PAR</span><br /> -<span class="large">GEORGE SAND</span></p> - -<p class="c">NOUVELLE ÉDITION</p> - -<div class="imgc"><img src="images/mlevy.png" alt="[M. L.]" /></div> -<p class="c"><span class="large">PARIS</span><br /> -MICHEL LÉVY FRÈRES, LIBRAIRES ÉDITEURS<br /> -<span class="xsmall">RUE VIVIENNE</span>, 2 <span class="xsmall">BIS</span>, -<span class="xsmall">ET BOULEVARD DES ITALIENS</span>, 15<br /> -<span class="small g">A LA LIBRAIRIE NOUVELLE</span></p> - -<p class="c">1863<br /> -<span class="xsmall">Tous droits réservés</span></p> - - - - -<h2><span class="small">ŒUVRES</span><br /> -<span class="xsmall">DE</span><br /> -<b>GEORGE SAND</b><br /> -<span class="xsmall">PARUES DANS LA COLLECTION MICHEL LÉVY</span></h2> - - -<table summary=""> -<tr><td class="drap small">ADRIANI.</td> -<td class="num">1</td> <td class="bot width25em">vol.</td></tr> -<tr><td class="drap small">LE CHATEAU DES DÉSERTES.</td> -<td class="num">1</td> <td class="bot">—</td></tr> -<tr><td class="drap small">LE COMPAGNON DU TOUR DE FRANCE.</td> -<td class="num">2</td> <td class="bot">—</td></tr> -<tr><td class="drap small">LA COMTESSE DE RUDOLSTADT.</td> -<td class="num">2</td> <td class="bot">—</td></tr> -<tr><td class="drap small">CONSUELO.</td> -<td class="num">3</td> <td class="bot">—</td></tr> -<tr><td class="drap small">LA DANIELLA.</td> -<td class="num">2</td> <td class="bot">—</td></tr> -<tr><td class="drap small">LA DERNIÈRE ALDINI.</td> -<td class="num">1</td> <td class="bot">—</td></tr> -<tr><td class="drap small">LE DIABLE AUX CHAMPS.</td> -<td class="num">1</td> <td class="bot">—</td></tr> -<tr><td class="drap small">LA FILLEULE.</td> -<td class="num">1</td> <td class="bot">—</td></tr> -<tr><td class="drap small">HISTOIRE DE MA VIE.</td> -<td class="num">10</td> <td class="bot">—</td></tr> -<tr><td class="drap small">L'HOMME DE NEIGE.</td> -<td class="num">3</td> <td class="bot">—</td></tr> -<tr><td class="drap small">HORACE.</td> -<td class="num">1</td> <td class="bot">—</td></tr> -<tr><td class="drap small">ISIDORA.</td> -<td class="num">1</td> <td class="bot">—</td></tr> -<tr><td class="drap small">JACQUES.</td> -<td class="num">1</td> <td class="bot">—</td></tr> -<tr><td class="drap small">JEANNE.</td> -<td class="num">1</td> <td class="bot">—</td></tr> -<tr><td class="drap small">LELIA.</td> -<td class="num">2</td> <td class="bot">—</td></tr> -<tr><td class="drap small">LUCREZIA FLORIANI.</td> -<td class="num">1</td> <td class="bot">—</td></tr> -<tr><td class="drap small">LES MAITRES SONNEURS.</td> -<td class="num">1</td> <td class="bot">—</td></tr> -<tr><td class="drap small">LE MEUNIER D'ANGIBAULT.</td> -<td class="num">1</td> <td class="bot">—</td></tr> -<tr><td class="drap small">NARCISSE.</td> -<td class="num">1</td> <td class="bot">—</td></tr> -<tr><td class="drap small">LE PÉCHÉ DE M. ANTOINE.</td> -<td class="num">2</td> <td class="bot">—</td></tr> -<tr><td class="drap small">LE PICCININO.</td> -<td class="num">2</td> <td class="bot">—</td></tr> -<tr><td class="drap small">LE SECRÉTAIRE INTIME.</td> -<td class="num">1</td> <td class="bot">—</td></tr> -<tr><td class="drap small">SIMON.</td> -<td class="num">1</td> <td class="bot">—</td></tr> -<tr><td class="drap small">TEVERINO.—LEONE LEONI.</td> -<td class="num">1</td> <td class="bot">—</td></tr> -<tr><td class="drap small">L'USCOQUE.</td> -<td class="num">1</td> <td class="bot">—</td></tr> -<tr><td class="c large" colspan="3">ŒUVRES DE GEORGE SAND</td></tr> -<tr><td class="c small" colspan="3">Nouvelle édition, format grand in-18.</td></tr> -<tr><td class="drap small">ANDRÉ.</td> -<td class="num">1</td> <td class="bot">vol.</td></tr> -<tr><td class="drap small">ANTONIA.</td> -<td class="num">1</td> <td class="bot">—</td></tr> -<tr><td class="drap small">CONSTANCE VERRIER.</td> -<td class="num">1</td> <td class="bot">—</td></tr> -<tr><td class="drap small">ELLE ET LUI.</td> -<td class="num">1</td> <td class="bot">—</td></tr> -<tr><td class="drap small">LA FAMILLE DE GERMANDRE.</td> -<td class="num">1</td> <td class="bot">—</td></tr> -<tr><td class="drap small">FRANÇOIS LE CHAMPI.</td> -<td class="num">1</td> <td class="bot">—</td></tr> -<tr><td class="drap small">INDIANA.</td> -<td class="num">1</td> <td class="bot">—</td></tr> -<tr><td class="drap small">JEAN DE LA ROCHE.</td> -<td class="num">1</td> <td class="bot">—</td></tr> -<tr><td class="drap small">LETTRES D'UN VOYAGEUR.</td> -<td class="num">1</td> <td class="bot">—</td></tr> -<tr><td class="drap small">LES MAITRES MOSAÏSTES.</td> -<td class="num">1</td> <td class="bot">—</td></tr> -<tr><td class="drap small">LA MARE AU DIABLE.</td> -<td class="num">1</td> <td class="bot">—</td></tr> -<tr><td class="drap small">LE MARQUIS DE VILLEMER.</td> -<td class="num">1</td> <td class="bot">—</td></tr> -<tr><td class="drap small">MAUPRAT.</td> -<td class="num">1</td> <td class="bot">—</td></tr> -<tr><td class="drap small">MONT-REVÊCHE.</td> -<td class="num">1</td> <td class="bot">—</td></tr> -<tr><td class="drap small">NOUVELLES: -La Marquise.—Lavinia.—Pauline.—Mattéa.—Metella.—Melchior.—Cora.</td> -<td class="num">1</td> <td class="bot">—</td></tr> -<tr><td class="drap small">LA PETITE FADETTE.</td> -<td class="num">1</td> <td class="bot">—</td></tr> -<tr><td class="drap small">TAMARIS.</td> -<td class="num">1</td> <td class="bot">—</td></tr> -<tr><td class="drap small">VALENTINE.</td> -<td class="num">1</td> <td class="bot">—</td></tr> -<tr><td class="drap small">VALVEDRE.</td> -<td class="num">1</td> <td class="bot">—</td></tr> -<tr><td class="drap small">LA VILLE NOIRE.</td> -<td class="num">1</td> <td class="bot">—</td></tr> -</table> - -<p class="c gap small">LAGNY.—Typographie de A. <span class="sc">Varigault</span>.</p> - - -<div class="chapter"></div> -<h2 class="nobreak">A MADAME ALBERT BIGNON</h2> - - -<p>Quand je commence un livre, j'ai besoin de chercher -la sanction de la pensée qui me le dicte, dans un cœur -ami, non en l'importunant de mon projet, mais en pensant -à lui et en contemplant, pour ainsi dire, l'âme que -je sais la mieux disposée à entrer dans mon sentiment.</p> - -<p>Vous qui avez exprimé sur la scène tant de fortes et -touchantes nuances de la passion, vous n'êtes pas seulement -à mes yeux une artiste célèbre, vous êtes, comme -femme de cœur et de mérite, le meilleur juge des sentiments -élevés et chaleureux que je voudrais savoir -peindre.</p> - -<p>C'est donc à vous que je songe comme au lecteur le -plus capable d'apprécier la sincérité de mon essai, et d'y -porter l'encouragement d'une foi semblable à la mienne. -Quand vous lirez ce roman, quand il sera écrit, il est -bien certain que l'exécution ne me satisfera pas, et que, -comme d'habitude, je n'aurai pas réalisé la conception -qui m'apparaît vive et riante au début. C'est pourquoi je -veux vous en dédier l'<i>intention</i>, qui en fera probablement -toute la valeur.</p> - -<p>Cette intention, la voici. Si je m'en éloigne, j'aurai -mal rempli mon but.</p> - -<p>L'amour est l'intarissable thème qui a servi, qui servira -toujours, je crois, aux créations du roman et du -théâtre. Pourquoi s'épuiserait-il? Il y a autant de manières -de comprendre et de sentir l'amour qu'il y a de -types humains sur la terre. L'amour du poëte, l'amour -du savant, l'amour du pauvre et celui du riche, celui de -l'homme cultivé et celui de l'ignorant, l'amour sensuel -et l'amour idéaliste, tous les amours de ce monde enfin -ont chacun sa théorie ou sa fatalité.</p> - -<p>Les belles âmes peuvent seules approcher de la plénitude -des affections. Je ne les crois pas tellement rares, -que leur puissance paraisse invraisemblable.</p> - -<p>Cependant, on voit souvent, dans les romans, les -grands amours naître dans des types trop exceptionnels -ou dans des situations trop particulières. On n'admet -pas souvent que l'homme vivant dans le monde et jouissant -de toute la manifestation de ses facultés, s'attache à -un sentiment unique. On choisit les <i>amoureux</i> dans la -classe des rêveurs, des solitaires, des enthousiastes sans -expérience, des natures incomplètes ou excessives. C'est -le scepticisme et la raillerie du siècle qui causent souvent -cette timidité d'auteur.</p> - -<p>Surmontons-la, me suis-je dit, et osons croire ce que -beaucoup de sceptiques savent, ce que nous savions -nous-même être vrai, au milieu et en dépit des doutes -chagrins de la jeunesse: c'est que l'amour n'est pas une -infirmité, l'amère ou la pâle compensation de l'impuissance -intellectuelle, de l'inaptitude à la vie collective et -sociale. Ce n'est pas non plus une virginité tremblante, -un appétit violent qui se cache sous les fleurs de la poésie. -C'est bien plutôt une maturité jeune, mais solide, -de l'esprit et du cœur; une force éprouvée, une plage -où les flots montent avec énergie, mais qu'ils n'entraînent -pas dans les abîmes.</p> - -<p>Quoi qu'il résulte de ce dessein, que ma plume le trahisse -ou le complète, sachez, noble et chère amie, que je -l'ai formé en songeant à vous.</p> - -<p class="sign g small">GEORGE SAND.</p> - -<p class="gap small indent">Nohant, septembre 1853.</p> - - -<div class="chapter"></div> -<div class="titre">ADRIANI</div> - - - -<h2 class="nobreak">I</h2> - - -<h3>Lettre de Comtois à sa femme.</h3> - -<div class="date">Lyon, 12 août 18…</div> -<p>Ma chère épouse, la présente est pour te dire que j'ai -quitté le service de M. le comte. C'est un homme quinteux -qui ne pouvait me convenir, et je l'ai quitté sans -regret, je peux dire. Il m'a fait une scène dans laquelle -il m'a dit des mots, et cherché de mauvaises raisons. -Mais je suis déjà replacé, et je n'ai pas été seulement -une heure sur le pavé. Dans l'hôtel où nous logions, il -s'est trouvé un gentilhomme qui cherchait un valet de -chambre. Malgré que je ne le connaissais pas, et que je -n'avais pas le plus petit renseignement sur lui, je me -suis présenté pour voir au moins, à sa mine, si je pourrais -m'en arranger. Son air m'est revenu tout de suite, -et il paraît que le mien lui a plu aussi, car il s'est contenté -de jeter les yeux dessus mon certificat en me disant:</p> - -<p>—Je sais que le comte de Milly faisait cas de vous et -que vous vous quittez à la suite d'une vivacité de sa -part sur laquelle il ne veut pas revenir. Il m'a dit que -vous écriviez lisiblement, que vous mettiez assez bien -l'orthographe, et que vous aviez l'habitude de copier. -Vous me serez donc utile et je vous prends pour le prix -qu'il vous donnait: je ne me souviens plus du chiffre, -rappelez-le-moi.</p> - -<p>Là-dessus, me voilà engagé, car, puisque mon nouveau -maître connaît mon ancien, chose que j'ignorais, ça ne -peut être qu'un homme comme il faut, et, à sa garde-robe -de voyage, éparpillée dans sa chambre, ainsi qu'à -ses bijoux et à la manière dont les gens de l'hôtel le -servaient, j'ai bien vite vu qu'il était passablement riche, -ou qu'il savait vivre en homme du monde. J'ai bien demandé -aussi dans la maison; mais on m'a dit qu'on ne -le connaissait pas autrement, et qu'il se faisait appeler -M. d'Argères tout court.</p> - -<p>Ça m'a bien un peu contrarié, parce que c'est pour la -première fois que je sers une personne sans titre. Mais -j'ai dans mon idée que c'est une fantaisie qu'il a peut-être -de cacher le sien, car je me connais en gens de -qualité, et je t'assure que jamais je n'ai vu une plus belle -tournure et de plus jolies manières. En outre, il paraît -très-doux et fait l'avance de mes déboursés. Enfin, je -pense que je n'aurai pas de désagrément avec lui. Nous -avons quitté Genève, et, à présent, nous sommes à -Lyon, d'où je t'écris ces lignes pour te dire que je me -porte bien et que je ne sais pas encore où nous allons. -Tout ce que monsieur m'a dit, c'est que nous serions à -Paris dans deux mois au plus tard. Ne sois donc pas en -peine de moi, et écris-moi des nouvelles de nos enfants -et si tu es toujours contente de la maison où tu es. Je te -ferai savoir bientôt où il faut m'adresser ça. Je ne te -donnerai pas grands détails, mais tu les auras plus tard -par mon journal, que j'ai toujours l'habitude de tenir, -jour par jour, pour mon amusement et pour l'utilité de -de ma mémoire.</p> - -<p>Adieu donc, ma chère Céleste; je t'embrasse de toute -l'amitié que je te porte, ainsi que ta sœur et notre petite -famille.</p> - -<div class="indent">Ton mari pour la vie.</div> -<div class="sign"><span class="sc">Comtois</span>.</div> - -<h3>Journal de Comtois.</h3> - -<div class="date">Lyon, 15 août 18…</div> -<p>Me voilà, comme dans un roman, au service d'un -homme que je ne connais pas du tout, et qui me mène -je ne sais où. Monsieur ne reçoit pas de lettres dont je -puisse voir l'adresse. Il va les prendre lui-même à la -poste, bureau restant. Il sort et voit du monde dehors; -mais il ne reçoit personne à l'hôtel, et paraît très-occupé -à lire ou à marcher dans sa chambre, le peu de temps -qu'il y reste dans la journée. Il se nourrit bien; ses habits -sont d'un bon tailleur, et il se chausse on ne peut -mieux. Il parle peu, et ne commande rien qu'avec honnêteté. -Il ne paraît pas porté à l'impatience, ni à aucun -autre défaut, si ce n'est que je lui crois peu d'esprit. -C'est un fort bel homme, qui n'a pas plus de vingt-cinq -à trente ans. Il a la barbe et les cheveux superbes, et prononce -si bien, qu'on entend tout ce qu'il dit, même -quand il parle très-bas. C'est un grand avantage pour le -service; mais il dit les choses en si peu de paroles, qu'on -voit bien qu'il manque d'idées.</p> - - -<div class="date">19 août, Tournon.</div> -<p>Nous voilà dans une petite ville au bord du Rhône, -soit que monsieur y ait des affaires, soit qu'il lui ait pris -fantaisie de s'arrêter ici. Nous sommes venus par le vapeur. -Monsieur y a causé avec des personnes qui le connaissaient -sans doute; mais, comme il faisait un grand -vent, je n'ai pu entendre comment et de quoi on lui -parlait, à moins de m'approcher avec indiscrétion, ce -qui serait mauvaise société. J'ai vu que les messieurs -qui parlaient à monsieur étaient distingués. Je n'ai pas -pu me permettre de les interroger.</p> - -<p>Monsieur m'a prié, ce soir, de lui faire du café. Il l'a -trouvé bon et s'est enfermé pour écrire ou pour lire, je -ne sais pas.</p> - - -<div class="date">20 août.</div> -<p>Me voilà toujours dans cette petite ville, attendant que -monsieur soit rentré. Il a pris un bateau ce matin, et j'ai -entendu que c'était pour une promenade. J'ai eu de -l'humeur parce que, voyant que j'allais être seul toute la -journée et m'ennuyer dans un endroit qui n'est guère -beau, j'ai demandé à monsieur si nous y resterions -longtemps.</p> - -<p>—Pourquoi me demandez-vous cela? qu'il m'a dit -d'un air indifférent.</p> - -<p>Je me suis enhardi à lui dire que c'était pour pouvoir -recevoir des nouvelles de ma famille, et que, si je -savais où nous allions, je donnerais mon adresse à ma -femme.</p> - -<p>—Tiens, monsieur Comtois, qu'il a dit, vous êtes -marié?</p> - -<p>—Oui, monsieur le comte, que je me suis hasardé à -lui répondre.</p> - -<p>—Pourquoi m'appelez-vous <i>monsieur le comte</i>?</p> - -<p>Et alors moi:</p> - -<p>—C'est par l'habitude que j'avais avec mon ancien -maître. Si je savais comment je dois parler à monsieur…</p> - -<p>—Et vous avez des enfants peut-être?</p> - -<p>—J'en ai trois, deux garçons et une demoiselle.</p> - -<p>—Et où est votre famille?</p> - -<p>—A Paris, monsieur le marquis.</p> - -<p>—Pourquoi m'appelez-vous <i>monsieur le marquis</i>?</p> - -<p>—Parce que mon avant-dernier maître…</p> - -<p>—C'est bien, c'est bien, qu'il a dit, je vous apprendrai -où nous allons quand je le saurai moi-même.</p> - -<p>Là-dessus, il a tourné les talons et le voilà parti.</p> - -<p>Je ne sais pas si c'est un original qui ne pense pas à -ce qu'il fait, ou s'il a eu l'idée de se moquer de moi, -mais je commence à être inquiet. On voit tant d'aventuriers -sur les chemins, que j'aurais bien pu me tromper -sur sa mine de grand seigneur. Il faudra que je l'observe -de près. Ce n'est pas tant pour le risque à courir du côté -des gages que pour la honte d'être commandé par un -homme sans aveu. Il y a du monde fait pour commander -aux domestiques, mais il y en a aussi qui mériteraient de -servir ceux qui les servent, et c'est une grande mortification -d'être dupé par ces canailles-là.</p> - - -<div class="date">Mauzères, 22 août.</div> -<p>Nous voilà dans un joli château, ou plutôt une jolie -maison de campagne, chez un ami de monsieur, qui est -auteur et baron. Ce n'est pas très-riche, mais c'est confortable, -comme disait mon milord, et la manière dont on -a reçu monsieur, ce soir, me raccommode un peu avec -lui. Il était temps, car il me donnait bien des doutes. Et -puis c'est un homme qui a l'esprit superficiel, qui n'a -aucune conversation avec les gens, et qui est si distrait -par moments, que les talents qu'on a sont en pure perte. -Il n'y fait pas seulement attention, et sa politesse n'a rien -de flatteur.</p> - -<p>Je n'ai pourtant rien pu savoir de lui par les gens de -la maison. Ils sont tous du pays et ne le connaissent pas. -C'est, d'ailleurs, des gens fort simples et sans éducation -qui leur facilite de causer.</p> - -<p>Je saurai demain à quoi m'en tenir, car je servirai à -table. Ce soir, j'avais un grand mal de dents, et monsieur -m'a dit:</p> - -<p>—Reposez-vous, Comtois.</p> - -<p>C'est ce que je vas faire.</p> - - -<h3>Narration.</h3> - -<p>L'espoir de M. Comtois fut trompé. Il servit à table -le lendemain; mais le baron de West s'était absenté. -M. d'Argères n'avait pas l'habitude de parler seul en -mangeant: aussi Comtois ne fut-il pas plus avancé que -le premier jour.</p> - -<p>Le baron de West était effectivement un littérateur -assez distingué. Il paraît qu'il regardait son hôte comme -un excellent juge, car il le reçut à bras ouverts et se fit -une fête de le garder toute une semaine. Une lettre reçue -dès le matin du second jour le forçant d'aller passer -vingt-quatre heures à Lyon pour des affaires importantes, -il lui fit donner sa parole d'honneur qu'il l'attendrait -et se constituerait maître de la maison en son -absence.</p> - -<p>D'Argères ne se fit guère prier, bien qu'il ne fût pas -étroitement lié avec son hôte. Il savait qu'en usant et -abusant au besoin de son hospitalité, il pourrait toujours -considérer le baron comme son obligé. Le baron -voulait lui lire un manuscrit, et l'on verra plus tard combien -il lui importait que d'Argères en goutât le fond et -la forme, et s'associât complétement à la pensée qui -avait dicté cet ouvrage.</p> - - -<h3>Lettre de d'Argères.</h3> - -<div class="date">Château de Mauzères, par Tournon (Ardèche).</div> -<p>Mon bon camarade, sache enfin où je suis. J'ai bien -employé mon temps de repos et de liberté. J'ai parcouru -la Suisse, j'ai gravi des glaciers, je ne me suis rien cassé. -J'ai laissé pousser ma barbe, je l'ai coupée; je n'ai rien -lu, rien écrit, rien étudié. Je n'ai pensé à rien, pas même -aux belles Suissesses, qui, par parenthèse, ne sont belles -que de santé, et montrent de grosses vilaines jambes au -bout de leurs jupons courts. Je suis revenu par Genève -et Lyon. J'ai renvoyé Clodius, qui me volait; j'ai pris un -domestique qui ne fait que m'ennuyer par sa figure de -pédant. Je me suis mis en route pour la Méditerranée, et -je m'arrête chez notre baron, qui se trouve sur mon -chemin. J'y suis seul pour le moment, et je ne m'en -plains pas. C'est toujours le plus galant homme du -monde; mais, quand il m'a parlé beaux-arts et qu'il m'a -montré ses cahiers, j'ai eu bien de la peine à cacher une -grimace abominable. Il faudra pourtant s'exécuter, entendre, -juger, promettre. Ce ne sera certainement pas -mauvais, ce qu'il va me lire; mais ce serait du Virgile -tout pur, que ça ne vaudrait pas les arbres, le soleil, le -mouvement, l'imprévu, enfin le délicieux <i>rien faire</i>, -si rare et si précieux dans une vie agitée et souvent assujettie.</p> - -<p>J'ai encore deux jours de répit, parce qu'il a été forcé -de s'absenter, et j'en vas profiter pour m'abrutir encore -un peu à la chasse. Mais je t'entends d'ici me dire: -«Pourquoi chasser? pourquoi te donner un prétexte, -quand tu as le droit et le temps de battre les bois et de -t'égarer dans les sentiers?» Tu as bien raison. C'est -lourd, un fusil, et ça ne tue pas; du moins je n'en ai -jamais rencontré un qui fût assez juste pour moi. Peut-être -qu'il y en a un dans l'arsenal du baron; mais j'ai -si peu de nez, que je ne saurais jamais mettre la main -dessus.</p> - -<p>Parlons de nos affaires. Tu placeras comme tu l'entendras, -etc.</p> - -<hr /> - - -<p>Nous supprimons cette partie de la lettre de d'Argères, -qui ne contenait qu'un détail d'intérêts matériels, et -nous passons au journal de Comtois.</p> - - -<h3>Journal de Comtois.</h3> - -<div class="date">Mauzères, 23 août.</div> -<p>J'éprouverai ici beaucoup d'ennuis si ça continue. -Monsieur m'avait dit qu'il me ferait copier, et il ne me -donne rien à faire. Sans doute qu'il a un emploi quelconque -à Paris; mais, en attendant, il fait tout seul sa -correspondance, et, autant que j'en peux juger, elle -n'est pas conséquente. Il est fumeur et flâneur. Il a toujours -l'air de rêver, et je crois qu'il ne pense à rien. Il -se sert lui-même, ce qui me donne l'idée qu'il est -égoïste et ne vent dépendre de personne. Le pays où -nous sommes est fort vilain. On y perd ses chaussures. -C'est un désert où il n'y a que des rochers, des bois, des -eaux qui tombent des rochers, et pas une âme à qui -parler, car il règne dans le pays une espèce de patois, et -les gens sont tout à fait sauvages.</p> - -<p>La maison est agréable et bien tenue. Le vin est rude. -Le cocher est très-grossier. M. de West est assez riche -et fait des ouvrages pour son plaisir. On dit qu'il y met -beaucoup d'amour-propre. Sans doute que monsieur se -mêle d'écrire aussi, car le valet de chambre m'a dit que -son maître lui avait dit:</p> - -<p>—Vous me donnerez des conseils.</p> - -<p>Mais je ne crois pas monsieur capable d'écrire avec -esprit. Il aime trop à courir, et, d'ailleurs, il parle trop -simplement.</p> - -<p>C'est toujours un travers de vouloir écrire après -M. Helvétius, M. Voltaire et M. Pigault-Lebrun, qui ont -fait la gloire de leur siècle. Tout ce qui peut être écrit -a été écrit par des gens très-illustres, et, comme disait -une dame de beaucoup de talent, dont je faisais les -lettres à ses amis, il n'y a plus rien de nouveau à imprimer. -Au moins, si ces messieurs s'occupaient de politique! -C'est un horizon qui change et qui vous présente -toujours du neuf. Mais, pour juger la politique, il -faut aller à la cour, et je ne crois pas que monsieur soit -assez considérable pour y être reçu. Le mieux, c'est de -cultiver la philosophie quand on a le moyen. Ce serait -mon goût, si j'avais des rentes, et si ma femme ne -dépensait pas tout.</p> - - -<h3>Narration.</h3> - -<p>Pendant que M. Comtois regrettait de ne pouvoir être -philosophe, son maître se promenait. Il revenait, à -l'entrée de la nuit, en compagnie d'un garde-chasse -qu'il avait rencontré et qui lui était fort utile pour retrouver -le chemin du manoir de Mauzères, lorsqu'en -passant au bas d'un petit coteau couvert de vignes, il -remarqua une faible lueur qui blanchissait ce court horizon.</p> - -<p>—Est-ce la lune qui se lève? demanda-t-il à son -guide.</p> - -<p>Le guide sourit.</p> - -<p>—Je ne crois pas, dit-il, que la lune se lève du côté -où le soleil se couche.</p> - -<p>—C'est juste, dit d'Argères en riant tout à fait de -son inattention. Qu'est-ce donc que cette clarté?</p> - -<p>—Ce n'est rien. C'est une maison qui est par là tout -juste au revers du coteau. C'est la maison de <i>la Désolade</i>.</p> - -<p>—<i>La Désolade</i>? Voilà un nom bien triste.</p> - -<p>—Dame! c'est un nom qu'on lui a laissé comme ça -dans le pays, à cause de la pauvre dame qui y reste. -C'est une jeune femme très-jolie, ma foi, qui a perdu -son mari après six mois de mariage et qui ne peut -pas se consoler. Elle est malade et comme égarée par -moments. On a même peur qu'elle ne devienne folle -tout à fait.</p> - -<p>—Attendez! reprit d'Argères, qui, en suivant son -guide sur le sentier, s'était un peu rapproché de la demeure -invisible, je crois que j'entends de la musique.</p> - -<p>Ils s'arrêtèrent et firent silence. Une voix de femme -et un piano sonore faisaient entendre quelques sons, -emportés à chaque instant par la brise. Dans les membres -de phrase qui parvinrent à l'oreille exercée de d'Argères, -il reconnut l'air admirable du gondolier dans -<i>Otello</i>:</p> - -<div class="poetry"> -<div class="verse" lang="it" xml:lang="it">Nessun maggior dolore, etc.</div> -</div> - -<p>«Il n'est pas de plus grande douleur que de se rappeler -le temps heureux dans l'infortune.»</p> - -<hr /> - - -<p>D'Argères, avec son air insouciant et son besoin -momentané d'oublier l'art, était artiste de la tête aux -pieds. Il fut vivement impressionné par ces trois circonstances: -le nom de <i>Désolade</i> donné à la maison ou à la -personne qui l'habitait, le choix de la chanson, et la -voix, l'accent de la chanteuse, qui, soit en réalité, soit -par l'effet de la distance, exprimaient avec un charme -infini la plainte d'une âme brisée. Un moment il faillit -laisser là son guide et courir vers cette maison, vers -cette plainte, vers cette femme; mais il fut retenu par -la crainte de voir une folle. Il avait, pour le spectacle -de l'aliénation, cette peur douloureuse qu'éprouvent les -imaginations vives.</p> - -<p>D'ailleurs, il était harassé de fatigue, il mourait de -faim.</p> - -<p>—Et, après tout, se dit-il, je n'ai plus dix-huit ans pour -rêver l'honneur, souvent trop facile, de consoler une -veuve inconsolable.</p> - -<p>Il retourna donc au manoir très-philosophiquement. -Néanmoins, il ne se sentit plus disposé à interroger le -garde-chasse. Il lui semblait que la prose de ce bonhomme -ferait envoler la rapide impression poétique -qu'il venait de recueillir.</p> - - -<h3>Journal de Comtois.</h3> - -<div class="date">24 août.</div> -<p>Monsieur est beau chanteur; car, en se couchant, il lui -a pris fantaisie de répétailler un air italien, qu'il dit, ma -foi, aussi bien que les bouffons du théâtre de Paris. Je -lui en ai fait la remarque, ce qui était un peu déplacé; -mais c'était exprès pour voir si je le ferais causer. Il m'a -regardé comme si je le sortais d'un rêve, m'a ri au nez -et n'a pas lâché une parole. J'ai bien vu par là que monsieur -est bête.</p> - - -<div class="chapter"></div> -<h2 class="nobreak">II</h2> - - -<h3>Narration.</h3> - -<p>D'Argères, s'étant beaucoup fatigué, et subissant les -fréquentes souffrances des organisations nerveuses, dormit -peu et mal. Il eut un rêve obstiné qui lui fit entendre -à satiété la romance du gondolier, et qui fit passer en -même temps devant lui l'image, à chaque instant transformée, -de la <i>désolée</i>. Tantôt c'était un ange du ciel, -tantôt une péri, une fée ou un monstre.</p> - -<p>Lassé de ce malaise, il se leva avec le jour et prit machinalement -le chemin de la maison dont il avait aperçu -la lueur aux premières clartés des étoiles.</p> - -<p>—Je veux tâcher de savoir, se disait-il, si c'est vraiment -une folle qui chantait si bien. Dans ce cas, je m'éloignerai -toujours de cet endroit, je ne passerai plus par -ce sentier. Je me suis toujours figuré que la folie était -contagieuse pour moi, et ce que j'ai éprouvé cette nuit -me fait croire que j'ai une prédisposition…</p> - -<p>Il se trouva au sommet du coteau de vignes et au niveau -du toit de la maison, qui s'élevait, ou plutôt s'abaissait -devant lui, sur les terrains inclinés en sens contraire.</p> - -<p>Le jour commençait à blanchir le paysage et mêlait -ses tons roses aux tons bleuâtres de la nuit. Les terrains -environnants, largement arrosés d'eaux courantes, exhalaient -des masses de brume argentée qui donnaient -une apparence fantastique à toute chose. Les ondulations -du sol, exagérées par ces vapeurs flottantes, semblaient -s'ouvrir en profondeurs immenses, et, dans -toutes ces formes douteuses, l'imagination pouvait voir -des lacs à la place des prairies, des précipices où il n'y -avait que de paisibles vallées.</p> - -<p>Au premier abord, le site parut splendide à notre -voyageur. En réalité, c'était un ensemble de lignes douces -et de détails charmants comme il s'en trouve partout, -même dans les pays les plus largement accidentés.</p> - -<p>A mesure qu'on descend le Rhône, après Lyon, on -parcourt une série de tableaux d'une apparence grandiose. -Des monts dont la situation au bord des flots rapides, -les formes hardies et les tons tranchés, tantôt -blancs comme des ossements polis, tantôt sombres sous -la végétation, augmentent l'importance et rendent l'aspect -menaçant ou sévère; des pics déchiquetés, couronnés -de vieilles forteresses qui se profilent sur un ciel -déjà bleu et pur comme celui de la Méditerranée; des -vallées largement échancrées et qui s'abaissent majestueusement -vers le rivage: tout paraît imposant dans ce -panorama du fleuve qui vous rapproche de la Provence.</p> - -<p>Mais, derrière cette ceinture de rochers, la nature, -tout en conservant dans son ensemble l'âpre caractère -des bouleversements volcaniques, offre mille recoins -charmants où l'on peut vivre en pleine idylle; des prairies -verdoyantes, des châtaigniers aussi beaux que ceux -du Limousin, des noyers aussi ronds que ceux de la -Creuse, enfin des pampres et des buissons sous lesquels -disparaissent les antiques laves et les sombres basaltes -dont le sol est semé.</p> - -<p>Dans les vallées qui s'ouvrent sur le Rhône, passent -des vents terribles ou tombent des soleils brûlants; mais, -à mesure qu'on remonte le cours des rivières qui s'épanchent -dans le fleuve, on s'élève, vers les Cévennes, dans -une atmosphère différente, et, en une journée de voyage, -on pourrait, du fleuve à la montagne, quitter une région -brûlante pour une tout à fait froide, et un soleil de feu -pour des neiges presque éternelles.</p> - -<p>C'est entre ces deux extrêmes, dans une des plus fertiles -parties du Vivarais, que se trouvait notre voyageur, -et le vallon qui s'offrait à ses regards était riant et paisible. -Pourtant, du point où il se trouvait placé, outre les -caprices de la brume qui transformait tous les objets, les -premiers plans conservaient le caractère étrange et rude -qui est propre aux lieux bouleversés par les premiers -efforts de la formation terrestre. Par un de ces accidents -géologiques qui se rencontrent souvent, le coteau des -vignes se déchirait brusquement à son sommet, et la -maison de <i>la Désolade</i>, adossée à cette déchirure, s'appuyait -sur une terrasse naturelle de roches volcaniques -assez escarpée. Une pente rapide, semée de débris et, -pour ainsi dire, pavée de scories, conduisait de l'habitation -à la prairie, traversée de ruisseaux grouillants et -semée de belles masses d'arbres. D'autres vignobles garnissaient -les coteaux environnants qui se relevaient vite -vers le nord et enfermaient le ciel dans un cadre d'horizons -de peu d'étendue. C'était une retraite naturelle -et comme un grand jardin fermé de grands murs, que -cette vallée gracieuse, entourée de collines riantes, dont -les flancs abrupts se montraient pourtant çà et là sous -la verdure, et semblaient dire: «Restez ici, c'est un paradis, -mais n'oubliez pas que c'est une prison.»</p> - -<p>Telle fut, du moins, l'impression de d'Argères, et la -tristesse le saisit au milieu de son admiration. L'aspect -de la demeure située immédiatement sous ses pieds n'y -contribua pas peu. C'était une de ces petites constructions -indéfinissables que des transformations successives -ont rendues mystérieuses en les rendant contrefaites. Le -vrai nom de cette maison était <i>le Temple</i>, dénomination -répandue à foison dans tous les coins et recoins de la -France, l'ordre des templiers ayant possédé partout et -bâti partout. J'ignore si cette propriété avait eu de l'importance -et si le petit bâtiment auquel la tradition avait -conservé son nom solennel était le corps principal ou le -dernier vestige de constructions plus étendues. La base -massive annonçait des temps reculés. Le premier étage -signalait l'intention de quelques embellissements au -temps de la renaissance; le sommet, couronné de -lourdes mansardes en œil-de-bœuf à mascarons éraillés -du temps de Louis XIV, formait un contraste absurde; -mais ces disparates se fondaient, autant que possible, -dans un ton général de gris-verdâtre et sous des masses -de lierre qui annonçaient l'abandon dans le passé, l'indifférence -dans le présent.</p> - -<p>Le jardin qui entourait la maison et ses minces dépendances, -à savoir un pigeonnier sans pigeons, une -cour sans chiens et une basse-cour sans volailles, avec -quelques hangars vides et des celliers en ruine, était -assez vaste et bien planté. Des roses et des œillets y -fleurissaient encore avec beaucoup d'éclat dans des corbeilles -de gazon desséché. Quelque prédécesseur, moins -apathique que la <i>désolée</i>, avait soigné ces allées et planté -ces bosquets; mais ils étaient à peu près livrés à eux-mêmes -sous la main d'un vieux paysan qui cultivait des -légumes dans les carrés, et qui, n'ayant aucune prétention -à l'horticulture, venait là une ou deux fois par semaine -donner un coup de bêche et un regard, quand il -n'avait rien de mieux à faire. L'herbe poussait donc au -milieu du sable des allées, et, le long des murs, les gravats -et le ciment écroulés blanchissaient l'herbe. Les -branches, chargées de fruits, barraient le passage, les -fruits jonchaient la terre, l'eau était verte dans les bassins. -La bourrache et le chardon s'en donnaient à cœur -joie d'étouffer les violettes; les fraisiers <i>traçaient</i> autour -d'eux d'une manière véritablement échevelée, étendant, -à grande distance de leur pied touffu, ces longues -tiges qui se replantent d'elles-mêmes et forment d'immenses -réseaux improductifs quand on les abandonne à -leur folle santé.</p> - -<p>D'Argères vit tout cela en faisant le tour de l'établissement. -Il put même entrer dans le jardin, qui n'avait -pas de porte et dont la clôture avait disparu en beaucoup -d'endroits. Le jour se fit tout à fait et le soleil parut, sans -qu'aucun bruit troublât dans la maison ou dans l'enclos -le morne silence de la désolation.</p> - -<p>L'espèce de curiosité qui poussait d'Argères à cet examen -ne put lutter contre l'accablement d'une journée de -fatigue et d'une nuit sans sommeil, augmenté du sentiment -d'horrible ennui que distillait, pour ainsi dire, le -lieu où il se trouvait. Assis sur les débris informes de -statues antiques que quelque propriétaire, à moitié indifférent, -avait fait poser sur le gazon dans un angle du -jardin, il se promit de s'en aller sans chercher à voir -personne. Mais, en se levant, il se trouva en face d'une -vieille femme qu'il n'avait pas entendue venir.</p> - -<p>C'était une camériste prétentieuse, communicative, -assez dévouée pour supporter l'ennui de ce séjour, pas -assez pour ne pas s'en plaindre au premier venu. Un -étranger, un passant, un être humain, quel qu'il fût, était -une bonne fortune pour elle, et, loin de signaler le délit -d'indiscrétion où d'Argères s'effrayait d'être surpris, elle -l'accueillit avec toutes les grâces dont elle était encore -capable.</p> - -<p>Elle avait été jolie, elle était mise avec aussi peu de -recherche que le comportaient l'abandon d'une telle retraite -et l'heure matinale, et pourtant son jupon de soie -usé n'avait pas une seule tache, et sa camisole blanche -était irréprochable. Ses cheveux blonds, qui tournaient -au gris-jaunâtre, étaient bien lissés sous sa cornette de -nuit. Elle avait de longs doigts blancs et pointus qui sortaient -de gants coupés et qui décelaient, par leur forme -particulière, la femme curieuse, vivant de projets, et -portée à l'intrigue par besoin d'imagination. Cette femme, -frottée aux lambris et aux meubles où s'agite le monde, -avait une apparence de distinction qui pouvait abuser -pendant quelques instants. D'Argères y fut pris, et, -croyant avoir affaire à une mère, il se leva et salua très-respectueusement, -bien que cette figure flétrie et problématiquement -rosée dès le matin lui parût assez hétéroclite.</p> - -<p>Antoinette Muiron (c'était son nom, que sa jeune maîtresse -abrégeait en l'appelant Toinette depuis l'enfance) -avait élevé mademoiselle de Larnac avec une véritable -tendresse. Romanesque sans intelligence, remuante, -nerveuse, coquette sans passion, amoureuse sans objet, -Toinette était devenue vieille fille sans trop s'en apercevoir. -Elle avait oublié de vivre pour elle-même, à force -de vouloir faire vivre les autres à sa guise. C'était une -bonne et douce créature au fond, car son idée fixe était -d'<i>arranger</i> le bonheur des êtres qu'elle chérissait et soignait -sans relâche. Mais cette prétention la rendait obsédante, -et elle exerçait une sorte de tyrannie secrète et -cachée sur quiconque n'était point en garde contre ses -innocentes et dangereuses insinuations.</p> - -<p>D'Argères apprit bien vite, et presque malgré lui, tout -le roman de la <i>désolée</i>. Mademoiselle Muiron, frappée -du bon air et de la belle figure de cet auditeur inespéré, -s'empara de lui comme d'une proie. Elle était de ces -personnes qui, sans avoir beaucoup de jugement, ont -une certaine pénétration superficielle. Dès le premier -salut échangé avec lui, elle comprit fort bien que l'inconnu -éprouvait un secret embarras et ne cherchait -qu'une échappatoire pour se dérober bien vite au reproche -qu'il méritait. Ce n'était pas le compte de la bonne -Muiron. Elle alla au-devant de ses scrupules et lui -fournit, avec une rare présence d'esprit, le prétexte qu'il -eût en vain cherché pour motiver sa présence à pareille -heure dans le jardin.</p> - -<p>—Monsieur était curieux de voir nos antiques? lui -dit-elle d'un air prévenant. Oh! mon Dieu, nous ne les -cachons pas, et je voudrais qu'ils méritassent la peine -qu'il a prise d'entrer ici.</p> - -<p>D'Argères, frappé de la jolie et facile prononciation de -celle qu'il s'obstinait à prendre pour une mère, crut -voir une épigramme bien décochée dans cette avance -naïve, et se confondit en excuses.</p> - -<p>—En effet, dit-il en jetant un regard sur les torses -brisés qui lui avaient servi de siége et dont il ne se -souciait pas le moins du monde, je suis amateur passionné… -occupé de recherches… et fort distrait de mon -naturel. Je n'aurais pas dû me permettre, chez des -femmes… Entrer ainsi, je suis impardonnable… Je me -retire désolé…</p> - -<p>—Mais non, mais non! s'écria Toinette en lui barrant -le passage de l'allée étroite dans laquelle il voulait s'élancer; -restez et regardez à votre aise, monsieur! Il -paraît que c'est très-beau, quoique bien abîmé. Moi, je -n'y connais rien, je le confesse, mais ce sont des curiosités. -C'est le grand-oncle de madame de Monteluz, un -homme instruit, qui demeurait ici autrefois, et qui avait -recueilli cela aux environs. Il paraît que c'est du temps -des Romains.</p> - -<p>—Oui, en effet, c'est romain, dit d'Argères d'un air -capable dont il riait en lui-même.</p> - -<p>—Il y en a qui prétendent que c'est même du temps -des Gaulois.</p> - -<p>—Ma foi, oui, reprit d'Argères, ça pourrait bien être -gaulois!</p> - -<p>—Si monsieur veut les dessiner…</p> - -<p>—Oh! je craindrais d'abuser…</p> - -<p>—Nullement, monsieur; madame n'est pas levée et -vous ne gênerez personne.</p> - -<p>D'Argères, comprenant enfin qu'il n'était pas en présence -d'une autorité supérieure, se sentit tout à coup fort -à l'aise.</p> - -<p>—Merci, dit-il un peu brusquement, je ne dessine pas.</p> - -<p>—Ah! je comprends, monsieur écrit!</p> - -<p>—Non plus, je vous jure.</p> - -<p>—Sans doute, sans doute! écrire sur des choses si -peu certaines… Monsieur a le goût des collections? monsieur -se compose un musée?</p> - -<p>—Pas davantage.</p> - -<p>—Ah! monsieur a bien raison, c'est ruineux; monsieur -se contente d'être savant et de s'y connaître. C'est -le mieux, bien certainement.</p> - -<p>—Oui-da, pensa le voyageur, je suis venu ici par curiosité, -mais voici une suivante qui veut m'en punir en -exerçant la sienne sur moi avec usure!</p> - -<p>Et, comme il ne répondait pas, Toinette reprit:</p> - -<p>—Monsieur est de Paris, cela se voit.</p> - -<p>—Vous trouvez?</p> - -<p>—Cela se sent tout de suite. L'accent, l'habillement… -Oh! certainement, vous n'êtes pas un provincial. -Monsieur est en visite probablement chez le baron -de West? C'est à deux pas d'ici. C'est un homme fort honorable, -d'un âge mûr, et qui serait pour madame un -bon voisin et un véritable ami, j'en suis sûre, si elle ne -s'obstinait pas à ne recevoir personne.</p> - -<p>—Après tout, pensa encore d'Argères, puisque je suis -venu pour savoir à quoi m'en tenir sur l'état mental de -cette voisine, et qu'il m'est si facile de me satisfaire, -pourquoi ne contenterais-je pas cette babillarde de soubrette -en l'écoutant? Questionner et répondre sont un -seul et même plaisir pour ces sortes de natures.—Comment -appelez-vous votre maîtresse? dit-il d'un ton doucement -familier, en se rasseyant sur les blocs de marbre.</p> - -<p>Toinette, charmée du procédé, ne se le fit pas demander -deux fois, et, s'asseyant aussi sur une grosse boule -qui avait bien pu représenter la tête d'un dieu:</p> - -<p>—Mais je vous l'ai déjà nommée! s'écria-t-elle: c'est -madame de Monteluz!</p> - -<p>—Qui était mademoiselle de?… fit d'Argères de l'air -d'un homme qui connaît toutes les femmes du grand -monde et qui cherche à se remémorer.</p> - -<p>—C'était mademoiselle Laure de Larnac.</p> - -<p>—Une famille languedocienne? Tous les noms en ac…</p> - -<p>—Oui, monsieur. Languedocienne d'origine; mais, -depuis longtemps, les Larnac étaient fixés en Provence, -du côté de Vaucluse. Un beau pays, monsieur! les -amours de Pétrarque! Et des propriétés! madame a là -un château… Si elle voulait l'habiter, au lieu de cette -affreuse masure, de ce pays sauvage! De tout temps, -monsieur, les Larnac ont fait honneur à leur fortune. -Les Monteluz aussi, car ce sont deux familles d'égale volée. -Il y a eu un marquis de Monteluz, grand-père du -marquis dont madame est veuve, qui n'allait jamais à -Paris et à la cour, par conséquent, sans dépenser…</p> - -<p>—Quel âge avait le mari de madame? demanda d'Argères, -qui craignit une généalogie.</p> - -<p>—Hélas! monsieur, vingt ans! l'âge de madame. -Deux beaux, deux bons enfants qui avaient été élevés -ensemble! Ils étaient cousins germains. Les Larnac et -les Monteluz…</p> - -<p>—Et madame a maintenant?…</p> - -<p>—Vingt-trois ans, monsieur, tout au juste. Monsieur -le marquis n'a vécu que six mois après son mariage. Il -s'est tué à la chasse… Un accident affreux! En sautant -un fossé, son fusil…</p> - -<p>—Pourquoi diable allait-il à la chasse? dit brusquement -d'Argères; après six mois de mariage, il n'était -donc déjà plus amoureux de sa femme?</p> - -<p>—Oh! que si fait, monsieur! Amoureux comme un -fou, comme un ange qu'il était, le pauvre enfant!</p> - -<p>—Alors il était bête, dit d'Argères, entraîné fatalement -par je ne sais quel instinct de jalousie à dénigrer -le défunt.</p> - -<p>—Non, monsieur, reprit Toinette. Il n'était pas bête, -il savait se faire aimer.</p> - -<p>Elle fit cette réponse sur un ton moitié sublime, moitié -ridicule, qui était toute l'expression de son âme naïve -et rusée, de son caractère <i>poseur</i> et sincère en même -temps; puis elle continua en baissant la voix d'une manière -confidentielle:</p> - -<p>—Il n'avait pas reçu une éducation bien savante, il -avait fort bon ton: les gens de naissance sucent le savoir-vivre -avec le lait de leur mère; mais il avait fort peu -quitté sa province, et mademoiselle de Larnac eût pu -choisir un mari plus brillant, plus cultivé, plus semblable -à elle, mais non pas un plus galant homme ni un cœur -plus généreux. Ils avaient été élevés ensemble, je vous -l'ai dit, sous les yeux de madame de Monteluz et sous -les miens, car mademoiselle fut orpheline dès l'âge de -quatre à cinq ans, et madame sa tante fut sa tutrice avant -de devenir sa belle-mère. Nous vivions dans ce beau -château près de Vaucluse, où la marquise vint se fixer, -et les deux enfants étaient inséparables. Octave était si -doux, si complaisant, si grand, si fort, si beau, si bon! -Quand mademoiselle eut douze ans, malgré qu'elle fût -l'innocence même, et qu'elle parlât de son petit mari -avec la même idée qu'une sœur peut avoir pour son -frère, madame de Monteluz me dit:</p> - -<p>»—Ma chère Muiron, ces enfants s'aiment trop. Voici -le moment où cette amitié peut nuire à leur repos, à -leur raison, à leur réputation même. Laure étant plus -riche que mon fils, on ne manquera pas de dire que je -l'élève dans la pensée de faire faire un bon mariage à -Octave et que je l'accapare à notre profit. Il faut qu'elle -passe quelques années au couvent, loin de nous, qu'elle -apprenne à se connaître, à s'apprécier elle-même. -Quand elle sera en âge de se marier, elle n'aura pas été -influencée, car elle aura eu le temps d'oublier; elle sera -libre, et si, alors, elle aime encore mon fils, ce sera tant -mieux pour mon fils. Je n'aurai rien à me reprocher.</p> - -<p>»Ce plan était bien sage, mais il ne pouvait pas être -compris par ces pauvres enfants, qui se quittèrent avec -des larmes déchirantes. Vous eussiez dit, monsieur, la -séparation de Paul et de Virginie. Madame de Monteluz -eut une fermeté dont je ne me serais pas sentie capable -pour ma part. Elle me recommanda même de ne pas -parler trop souvent de son Octave à ma Laure; car je -l'accompagnai, monsieur; oh! je ne l'ai jamais quittée! -Sa pauvre mère me l'avait trop bien confiée en mourant! -Nous fûmes envoyées à Paris au couvent du Sacré-Cœur, -où mademoiselle eut une chambre particulière, -et où il me fut permis de la servir et de lui faire -compagnie après les classes. Mademoiselle était adorée -des religieuses et de ses compagnes. Elle était des premières -dans toutes les études. Elle réussissait dans les -arts mieux que toutes les autres, et elle avait l'air de ne -pas s'en douter, ce dont on lui savait un gré infini. Mais -son plus grand plaisir était de venir causer avec moi. Et -de qui causions-nous, je vous le demande? D'Octave, -toujours d'Octave! Il n'y avait pas moyen de faire autrement, -car c'était un grand amour, une sainte passion -que l'absence augmentait au lieu de la diminuer. Quand -mademoiselle chantait ou étudiait son piano:</p> - -<p>»—Cela fera plaisir à Octave, disait-elle; il aime la -musique.</p> - -<p>»Si elle dessinait ou apprenait les langues, la -poésie:</p> - -<p>»—Il aimera tout cela, disait-elle encore.»</p> - -<p>»Enfin, tout était pour lui, et c'est à lui qu'elle pensait -sans cesse. Elle lui écrivait des lettres. Ah! monsieur, -quelles jolies lettres! si enfant, si honnêtes et si tendres! -Il n'y a pas de roman où j'en aie jamais trouvé -de pareilles. Madame de Monteluz m'avait bien défendu -de me prêter à cela, mais je ne savais pas résister. Laure -me disait comme ça:</p> - -<p>»—Je sais bien, à présent, pourquoi ma bonne tante -veut me contrarier. C'est par fierté, par délicatesse; mais -je mourrai si je ne reçois pas de lettres d'Octave, et je -suis bien sûre qu'elle ne veut pas ma mort.</p> - -<p>—Et les lettres d'Octave, comment étaient-elles? dit -d'Argères, qui ne pouvait se défendre d'écouter avec -attention.</p> - -<p>—Ah! dame! les lettres d'Octave étaient bien gentilles, -bien honnêtes et bien aimantes aussi; mais ce -n'était pas ce style, cette grâce, cette force. Il fallait deviner -un peu ce qu'il voulait dire. Octave n'aimait pas -l'étude. Il aimait trop le mouvement, la vie de château, -la chasse, le grand air…</p> - -<p>—Quand je vous le disais! s'écria d'Argères. Il était -bête! Ceux qu'on adore sont toujours comme cela.</p> - -<p>—Eh bien, il était un peu simple, je vous l'accorde, -répondit Toinette, qui prenait plaisir à être écoutée; il -avait le tempérament rustique, et, en fait de talents, il -n'avait pas de grandes dispositions.</p> - -<p>—Oui, en fait de musique, il aimait la grosse trompe, -et, en fait de langues, il écorchait la sienne. Je parie qu'il -avait l'accent marseillais?</p> - -<p>—Pas beaucoup, monsieur; mais qu'est-ce que cela -fait quand on aime?</p> - -<p>—S'il eût aimé, il se fût instruit pour être digne d'une -femme comme votre Laure.</p> - -<p>—S'il eût pensé devoir le faire, il l'eût fait. Mais il -n'y songea point, et, comme ma Laure n'y songea point -non plus, il resta comme il était. Quand le temps d'épreuves -parut devoir être fini, mademoiselle avait dix-huit -ans. Les deux amants se revirent sous les yeux de -la mère, à Paris. Octave pleura, Laure s'évanouit. En reconnaissant -que cette passion n'avait fait que grandir, -madame de Monteluz fut bien embarrassée. Son fils était -trop jeune pour se marier. Elle voulait qu'il eût au moins -vingt ans. Laure devait-elle attendre jusque-là pour s'établir? -Laure jura qu'elle attendrait, et elle attendit. Madame -de Monteluz fit voyager son fils, et resta à Paris, -où elle conduisit mademoiselle dans le monde, disant -et pensant toujours, la noble dame, qu'elle ne devait pas -éviter, mais chercher, au contraire, l'occasion de faire -connaître à sa pupille les avantages de sa fortune, les -bons partis où elle pouvait prétendre et les hommes qui -pouvaient lui faire oublier son ami d'enfance. Tout cela -fut inutile. Mademoiselle passa à travers les bals et les -salons comme une étoile. Elle y fut remarquée, admirée, -adorée… C'est là que monsieur a dû la rencontrer.</p> - -<p>Cette question fut lancée avec un éclair de pénétration -subite qui fit sourire d'Argères.</p> - - -<div class="chapter"></div> -<h2 class="nobreak">III</h2> - - -<p>D'Argères avait oublié de se mettre en garde, et la curiosité -de la Muiron semblait s'être assoupie dans son -bavardage; mais elle se réveillait en sursaut et semblait -s'écrier: «Mais à propos, à qui ai-je le plaisir d'ouvrir -mon cœur? Vos papiers, monsieur, s'il vous plaît, avant -que je continue.»</p> - -<p>Un sourire moqueur, où la fine Muiron devina une intention -taquine, effleura les lèvres de d'Argères; mais -tout à coup, par une illumination soudaine de la mémoire, -il vit passer devant lui une figure dont l'image l'avait -frappé, et dont le nom seul s'était envolé.</p> - -<p>—Laure de Larnac? s'écria-t-il. Oui! au Conservatoire -de musique, tout un carême. Elle connaissait le père -Habeneck! Il allait lui parler dans sa loge. La tante, belle -encore, digne, un peu roide, et la jeune fille, un ange! -toujours vêtue avec un goût, une simplicité!… des yeux -noirs admirable, des traits, une taille, une grâce!… -Quel beau front! quels cheveux! et l'air intelligent, -mélancolique, attentif. Pâle, avec un air de force et de -santé pourtant; de la fermeté dans la douceur. Oui, oui, -je l'ai vue, je la vois encore!</p> - -<p>—Alors monsieur est musicien? dit Toinette en le regardant -avec persistance comme pour se rappeler à son -tour. Il venait beaucoup d'artistes chez ces dames, et -pourtant.</p> - -<p>—Faites-moi le plaisir de continuer, répondit d'Argères -d'un ton d'autorité qui domina Toinette.</p> - -<p>—Eh bien, monsieur, j'arrive au dénouement, reprit-elle. -Les vingt ans des amants révolus, il fallut bien les -marier, car le jeune homme devenait fou, et mademoiselle -s'obstinait à refuser tous les partis et ne voulait que -lui. On revint faire les noces en Provence, et, six mois -après, une affreuse mort…</p> - -<p>—Qui a laissé la veuve inconsolable, à ce qu'on dit? -Voyons, est-ce vrai mademoiselle Muiron? La main sur -le cœur, vous qui êtes une personne d'esprit et de sens, -croyez-vous aux éternels regrets?</p> - -<p>—Mon Dieu, j'étais comme vous, je n'y croyais pas -d'abord; je me disais: «C'est du vrai désespoir, mais enfin -madame est si jeune, si belle, la vie est si longue! -Et puis madame fera encore des passions malgré elle, -et, un beau jour, elle voudra exister: elle aimera de -nouveau, elle qui n'a vécu encore que d'amour, et qui -en vit toujours par le souvenir: elle se remariera!»</p> - -<p>—Et à présent?…</p> - -<p>—A présent, monsieur, savez-vous qu'il y a tantôt -trois ans qu'elle est veuve, et qu'elle est pire que le -premier jour?</p> - -<p>—On dit qu'elle est folle; l'est-elle en effet?</p> - -<p>D'Argères lança cette question comme Toinette lui avait -lancé les siennes, à l'improviste, résolu à s'emparer de -son premier moment de surprise.</p> - -<p>Mais la Muiron ne broncha pas et répondit d'un air -triste:</p> - -<p>—Oui, je sais bien qu'on le croit, parce que les <i>âmes -vulgaires</i> ne comprennent pas la vraie douleur. Plût au -ciel qu'elle le fût un peu, folle! Ce serait une crise, les -médecins y pourraient quelque chose, et j'espérerais une -révolution dans ses idées; mais ma pauvre maîtresse a -autant de force pour regretter qu'elle en a eu pour espérer. -Oui, monsieur, elle regrette comme elle a su attendre. -Elle est calme à faire peur. Elle marche, elle dort, -elle vit à peu près comme tout le monde, sauf qu'elle -paraît un peu préoccupée; vous ne diriez jamais, à la -voir, qu'elle a la mort dans l'âme.</p> - -<p>—Je voudrais bien la voir, dit naïvement d'Argères. -Est-ce que c'est impossible?</p> - -<p>—Impossible, non, si je sais qui vous êtes, dit Toinette -triomphant d'avoir mis enfin l'inconnu au pied du -mur.</p> - -<p>—Mademoiselle Muiron, répondit d'Argères avec un -accent énergique sans emphase, je suis un honnête -homme, voilà ce que je suis.</p> - -<p>Le côté sentimental et irréfléchi du caractère de Toinette -céda un instant. Elle regarda la belle et sympathique -physionomie de d'Argères avec un intérêt irrésistible; -mais ses instincts cauteleux et ses niaises habitudes -reprirent le dessus.</p> - -<p>—Oui, vous êtes un charmant garçon, reprit-elle; -mais le sort ne vous a peut-être pas placé dans une position -à pouvoir prétendre…</p> - -<p>—Prétendre à quoi? s'écria d'Argères, révolté des -idées que semblait provoquer en lui cette sorte de -duègne.</p> - -<p>Mais la duègne était perverse avec innocence; encore -<i>perverse</i> n'est-il pas le mot; elle n'était que dangereuse, -et d'autant plus dangereuse qu'au fond elle était de bonne -foi.</p> - -<p>—Je n'irai pas par quatre chemins, dit-elle: prétendre -à la voir, c'est prétendre à l'aimer; car, si vous avez le -cœur libre, je vous défie bien…</p> - -<p>—Vous croyez les cœurs bien inflammables, doña -Muiron! dit en riant d'Argères.</p> - -<p>—Monsieur croit plaisanter, répondit-elle en souriant -aussi. Ce titre m'appartient: je sors d'une famille espagnole, -mes parents étaient nobles.</p> - -<p>—Soit! mais, en admettant que je n'aie pas le cœur -libre,—et, d'ailleurs, n'ayez pas tant de sollicitude pour -moi,—quel danger supposez-vous donc pour votre maîtresse -à ce que je la voie passer ou s'asseoir dans le jardin, -ou regarder par-dessus sa haie, à supposer que j'aie besoin -de votre protection pour satisfaire cette fantaisie?</p> - -<p>—Oh! pour elle, il n'y en a aucun, malheureusement -peut-être; car, si elle pouvait remarquer que vous êtes -beau et bien fait, que vous avez un son de voix enchanteur -et des manières parfaites, elle serait à moitié sauvée; -mais elle ne vous verrait peut-être seulement pas, -tout en ayant les yeux attachés sur vous.</p> - -<p>—Eh bien, alors! A quelle heure se lève-t-elle? quand -met-elle la tête à sa fenêtre?</p> - -<p>—Elle n'a pas d'heure. Mais écoutez, monsieur le -mystérieux! je sais tout, car je devine tout.</p> - -<p>—Quoi donc? s'écria d'Argères stupéfait.</p> - -<p>—Vous êtes amoureux de madame, amoureux depuis -longtemps. Vous la connaissez. Vous n'êtes pas venu ici -par hasard. Vous me questionnez, non pas pour apprendre -ce qui la concerne dans le passé, mais pour entendre -parler d'elle, pour savoir si elle revient un peu de son -désespoir. Enfin, depuis une heure, vous vous moquez -de moi en faisant semblant de vous souvenir vaguement -de la belle Laure de Larnac. Tenez, vous êtes un de -ceux qui l'ont demandée en mariage, et, repoussé comme -tant d'autres, vous n'avez pu l'oublier. Vous espérez qu'à -présent…</p> - -<p>—Ta ta ta! quelle imagination vous avez! dit d'Argères. -Vous êtes un bas bleu, doña Antonia Muiron! -vous faites des romans. Eh bien, je vais vous en conter -un qui est la vérité.</p> - -<p>»J'avais un ami, un pauvre ami sentimental, romanesque -comme vous. Il n'était pas riche, il n'était pas -beau. Il avait du talent, il était dans les seconds violons -à l'Opéra; il était de la société des concerts au Conservatoire. -C'est là qu'il vit la belle Laure, et que, sans la connaître, -sans rien espérer, sans oser seulement lui faire -pressentir son amour, il conçut pour elle une de ces -belles passions qu'on trouve dans les livres et quelquefois -aussi dans la réalité. Il me la montra, cette charmante -fille; il me la nomma, car il savait son nom par M. Habeneck, -et je crois que c'est tout ce qu'il savait d'elle. Il -la dévorait des yeux; il voyait bien qu'il y avait tout un -monde entre elle et lui. Il n'espérait et n'essayait rien. Il -vivait heureux dans sa muette contemplation. Il était -ainsi fait. C'était un esprit nuageux: il était Allemand.</p> - -<p>»Il la perdit de vue; il l'oublia. Il en aima une autre, -deux autres, trois ou quatre, peut-être, de la même façon. -Il épousa sa blanchisseuse. C'était un vrai Pétrarque, -moins les sonnets. Il est parti pour l'Allemagne, où il -est maître de chapelle de je ne sais quel petit souverain.</p> - -<p>»Vous voyez bien que ce n'était pas moi, et je vous -donne ma parole d'honneur que je ne connais pas autrement -votre maîtresse, et que, sans le hasard qui -m'amène dans ce pays, joint au hasard de votre agréable -conversation, son nom ne serait peut-être jamais rentré -dans ma mémoire.</p> - -<p>—Pauvre jeune homme! dit Toinette, qui paraissait -ne songer qu'au héros du récit de d'Argères. Il était… -Alors, monsieur est musicien?</p> - -<p>—Encore? dit d'Argères en riant. Eh bien, oui, je -sais la musique; je l'aime avec passion. J'ai entendu -chanter votre maîtresse hier au soir, en passant derrière -cette vigne. Elle chante admirablement. On m'a dit -qu'elle n'avait pas sa raison. Cela m'a fait peur; j'en ai -rêvé. Je suis venu ici sans trop savoir pourquoi. Je suis -l'hôte et l'ami du baron de West. Je suis ce que, dans -vos idées, vous appelez bien né. Je m'appelle d'Argères. -Je ne suis ni mauvais sujet ni endetté. Êtes-vous satisfaite? -êtes-vous tranquille? et puis-je prétendre à l'insigne -honneur d'apercevoir le bout du nez de votre maîtresse?</p> - -<p>—Tenez, la voilà, monsieur, répondit Toinette en se -levant avec vivacité et en courant au-devant d'une personne -que d'Argères ne voyait pas encore, mais qui -avait fait crier faiblement la porte du jardin.</p> - - -<p>Journal de Comtois.</p> - -<p>Je me trouve dans une position bien désespérante, qui -est de m'ennuyer à mourir dans ce pays barbare et de -ne pas savoir combien de jours encore il faudra y rester. -Voilà le baron de West qui était parti pour vingt-quatre -heures à Lyon, et qui, sur son retour, s'arrête à -Vienne, retenu, disent ses gens, par des affaires désagréables. -Il paraîtrait qu'il a de grands embarras de fortune. -On ne comprend rien à la fantaisie de mon -maître, qui, au lieu de se rendre à Vienne pour causer -avec son ami, comme il paraît s'y être engagé, aime -mieux continuer à l'attendre ici. Après ça, c'est peut-être -la peur que j'en ai qui me fait parler, car il ne me -fait pas l'honneur de me dire ses volontés. Mais il avait -tout de même un drôle d'air en me disant, ce soir:</p> - -<p>—Comtois, vous me ferez blanchir six cravates.</p> - -<p>Monsieur est de plus en plus singulier. Il est dehors -toute la journée, et à peine fait-il jour, qu'il se remet en -campagne. Il ne chasse pas, il ne fait pas d'herbiers, il -ne court pas les filles de campagne, car on le saurait -déjà, et on le rencontre toujours seul. Enfin, il m'est -venu une idée qui me tourmente: c'est que monsieur, -avec son air distrait, est peut-être fou. Pour or ni argent, -je ne resterais au service d'un fou, quand même je devrais -l'abandonner sur un chemin. Je ne suis pas -égoïste, mais la vue d'un homme sans raison me -cause une peur qui m'a toujours empêché de boire.</p> - -<p>Je vas écrire à ma femme de m'envoyer de ses nouvelles -ici; ça forcera bien monsieur de me dire où -nous allons, quand il sera question de faire suivre les -lettres.</p> - - -<h3>Fragments d'une lettre de d'Argères.</h3> - -<hr /> - - -<p>A propos, si tu as des nouvelles de notre pauvre -Daniel, tu songeras à m'en donner. J'ai pensé à lui, -depuis deux jours, plus que je n'ai fait peut-être en -toute ma vie, grâce à une circonstance assez romanesque.</p> - -<p>Tu te rappelles sa passion extatique pour la belle Laure, -cette brune pâle, qui, de sa petite loge d'avant-scène, ne -jetait pas seulement un regard sur lui et ne s'est jamais -doutée qu'elle eût un adorateur sous ses pieds. Il nous la -faisait tant remarquer et il la célébrait d'une façon si comique, -qu'il fallait qu'elle fût belle comme trente houris -pour qu'il ne lui attirât pas nos moqueries; mais elle -était incontestable, et la poésie même de Daniel ne pouvait -pas nous empêcher de la regarder avec l'admiration -désintéressée qui nous était commandée par le destin.</p> - -<p>Eh bien, imagine-toi qu'hier matin, en flânant dans la -campagne, j'ai découvert cette même Laure, toujours -belle, mais veuve désespérée, et volontairement cloîtrée -dans une espèce de ruine, au fond des déserts légèrement -raboteux du Vivarais.</p> - -<p>—Voilà, diras-tu, ce que c'est que d'épouser un marquis! -Si elle eût daigné s'informer de notre ami Daniel -et le rendre heureux, elle ne serait pas veuve. Il n'y a -que les gens qui meurent d'amour et de faim pour échapper -à tous les dangers et devenir centenaires.</p> - -<p>Je peux te dire pourtant, sans plaisanter, qu'elle m'a -fait une très-vive impression, cette pauvre désolée, car -c'est ainsi qu'on l'appelle dans le pays. Je ne crois pas -qu'il y ait place pour le désir de la possession, dans l'esprit -de ceux qui la voient, sans être des brutes, car autant -vaudrait se fiancer avec la mort (moralement parlant); -mais c'est un beau personnage à étudier. Il vous émeut, -il vous remue comme une Desdemona rêveuse, comme -une Ariane délaissée; et je ne vois pas pourquoi, lorsque -nous nous laissons aller à frémir ou à pleurer devant -des fictions de théâtre ou de roman, nous ne nous intéresserions -pas en artistes au chagrin d'une personne -naturelle. L'artiste n'est pas <i>ce qu'un vain peuple pense</i>. Il -n'est ni blasé, ni sceptique, ni moqueur quand il regarde -au fond de lui-même. On croit que nous ne pleurons pas -de vraies larmes, nous autres, et que toute notre âme est -dans nos nerfs. Ils n'ont de l'artiste que le titre usurpé, -ceux qui ne sentent pas en eux un foyer de sensibilité -toujours vive et d'enthousiasme toujours prêt à flamber.</p> - -<p>J'étais déjà au courant de l'histoire de son mariage et -de son veuvage, quand j'ai vu, hier matin, la belle désolée -au soleil levant. Il n'y a pas beaucoup de femmes -qu'on puisse regarder à pareille heure sans en rabattre. -Celle-là y gagne encore: mieux on la voit, plus on trouve -qu'elle est bonne à voir. Et pourtant, c'est triste. Figure-toi, -mon ami, l'image de la douleur, le désespoir personnifié, -ou, pour mieux dire, la désespérance vivante, car il -n'y a là ni larmes, ni soupirs, ni cris, ni contorsions. -C'est effrayant de tranquillité, au contraire. C'est morne -et incommensurable comme une mer de glace. Elle est -toujours habillée de blanc; c'est sa manière de continuer -son deuil, qu'elle ne veut pas rendre officiellement -exagéré. Elle prétend ainsi ne le jamais quitter sur ses -vêtements ni dans sa vie, et s'arranger pour n'affliger les -yeux de personne. Je sais beaucoup d'autres choses sur -elle, grâce au babil d'une suivante vieillotte qui m'a pris -en amour, Dieu sait pourquoi.</p> - -<p>Ce que mes yeux seuls m'ont appris bien clairement, -c'est qu'elle est frappée sans remède. Je craignais d'abord -qu'elle ne fût folle; tu sais ma terreur des fous! et, -pendant quelques instants, je me suis senti fort mal à -l'aise; mais sa bizarrerie m'a paru très-compréhensible, -et même très-logique, dès que je me suis trouvé dans -son intimité.</p> - -<p>Car nous voilà très-liés en quarante-huit heures, et -c'est si singulier, qu'il faut que je te le raconte. Ça ne ressemble -à rien de ce qui peut arriver dans le monde auquel -elle appartient et auquel j'ai appartenu; et il faut -une disposition exceptionnelle comme celle de son âme -malade, pour que notre connaissance se soit faite ainsi.</p> - -<p>La suivante, Toinette, est dévouée à sa manière. A -tout prix, elle voudrait la distraire et la consoler, fallût-il -la compromettre et la perdre; mais, quand je serais -d'humeur à profiter de ce beau zèle, une vertu qui prend -sa source dans le cœur même se défendrait, je crois, sans -péril, contre toutes les duègnes et toutes les sérénades -de l'Espagne et de l'Italie.</p> - -<p>Ladite Toinette, lorsque sa maîtresse entra dans le -jardin, où je m'étais introduit sans préméditation grave, -et où, depuis une heure, nous parlions d'elle, courut à -sa rencontre et parut vouloir lui faire rebrousser chemin -avant qu'elle me remarquât. Mais la dame est obstinée -comme l'inertie, et elle était déjà assez près de moi, -lorsque je la vis me chercher des yeux en disant:</p> - -<p>—Ah! où donc? qui est-ce?</p> - -<p>—C'est un voyageur, un Parisien, répondit l'autre: -un ami du baron de West, un homme <i>comme il faut</i>.</p> - -<p>—Est-ce qu'il demande à me voir? reprit la désolée en -s'arrêtant.</p> - -<p>—Oh! non certes! Ce n'est pas une heure à rendre -des visites.</p> - -<p>—C'est vrai. Que veut-il donc?</p> - -<p>—Il regardait les statues et il allait se retirer.</p> - -<p>—Fort bien, qu'il les regarde.</p> - -<p>—Il craindra sans doute d'être importun.</p> - -<p>—Non; dis-lui qu'il ne me gêne pas.</p> - -<p>Elle se trouvait vis-à-vis de moi; elle me fit un salut -poli où il y avait de la grâce naturelle, et rien de plus. -Puis elle passa et disparut derrière les arbres.</p> - -<p>La Muiron me dit:</p> - -<p>—Vous êtes content, j'espère; vous l'avez vue. A présent, -vous allez vous sauver.</p> - -<p>Pourquoi me serais-je sauvé, puisqu'on me permettait -de rester? Ce fut la Toinette qui sortit du jardin ou qui -feignit d'en sortir, curieuse probablement de voir de -quel air je regardais la belle Laure. Pendant quelques -moments, je crus me sentir sous son œil d'Argus, clignant -à travers quelque bosquet. Mais je l'oubliai bientôt pour -ne songer qu'à regarder en effet sa maîtresse.</p> - -<p>Quant à celle-ci, après avoir fait lentement le tour -d'un carré de verdure grillé par le soleil, elle revint s'asseoir -sur un banc contre un mur chargé de vignes, et si -près de moi, si bien placée en profil, qu'un sot eût pu -croire qu'elle posait là pour se faire admirer.</p> - -<p>Mais, malheureusement pour mon amour-propre, la -vérité est qu'elle m'avait déjà parfaitement oublié. Je pus -donc me laisser aller à une contemplation qui eût fait -la béatitude ou plutôt la catalepsie de notre ami Daniel.</p> - -<p>Je n'étais pas tout à fait tranquille cependant. A la -trouver si absorbée, l'idée de la folie me revenait, et je -craignais toujours de la voir se livrer à quelque excentricité -affligeante. Il n'en fut rien. Elle resta presque un -quart d'heure immobile comme une statue. Le soleil -montait, et, se faisant déjà chaud, tombait sur sa tête -nue, sans qu'elle prît garde à lui plus qu'à moi. Elle a -toujours ces magnifiques cheveux bruns touffus et bouffants -qui font comme une couronne naturelle à sa tête -de Muse; mais ce n'est pas la Muse antique qui regarde -et commande: c'est la Muse de la renaissance qui rêve -et contemple.</p> - -<p>Elle a beaucoup souffert, sans doute, et la Muiron -m'a dit qu'elle avait été dangereusement malade pendant -plus d'un an; mais la force et la santé sont revenues. -Le plus complet détachement de la vie a répandu -sur sa beauté, dont nous remarquions autrefois -l'expression doucement sérieuse, un sérieux encore -plus doux. Cela est même très-étrange; elle n'a pas l'air -triste, elle a l'air attentif et recueilli, comme elle l'avait -en écoutant les symphonies de Beethoven. Mais il -semble qu'elle écoute encore une musique plus belle, et -qu'elle soit recueillie dans une satisfaction plus profonde. -Elle a même pris un peu d'embonpoint qui manquait -aux contours de son visage et de son buste. Son teint -est toujours pâle, avec cette nuance légèrement ambrée -qui exclut la pénible idée d'une organisation trop lymphatique. -Il y a encore du sang et de la vie sous ce -beau marbre. Ce qui paraît mort, bien mort, c'est la -volonté.</p> - -<p>Pourtant l'expression du visage ne trahit ni la faiblesse -ni l'abattement. Cette âme n'est pas épuisée; elle -s'attache à je ne sais quelle certitude qui n'est certainement -pas de ce monde.</p> - -<p>Je remarquai aussi que, contre mon attente, il n'y -avait ni désordre dans sa chevelure, ni lâcheté dans sa -mise. Sa robe et son peignoir de mousseline étaient -flottants et non traînants. Ses formes admirables donnent -à ses amples vêtements l'élégance chaste des draperies -antiques.</p> - -<p>Je n'avais jamais vu ses pieds ni remarqué ses mains. -Ce sont des modèles, des perfections. Enfin, c'est tout -un idéal que cette femme. Mais notre fou de Daniel -avait raison de nous dire, dans son jargon, que c'était -un poëme pour ravir l'âme, et non un être pour émouvoir -les sens.</p> - -<p>La vieille fille revint avec un thé sur un plateau. Elle -approcha une petite table verte et causa avec sa maîtresse -un instant, pendant que je me disposais à partir; mais -j'étais emprisonné dans une sorte d'impasse. Il me fallait -traverser l'endroit même où déjeunait madame de -Monteluz, ou couper à travers les buissons, ce qui eût -pu lui sembler extraordinaire. Je pris le parti d'aller la -saluer en me retirant; mais elle m'arrêta au passage -par une politesse qui me jeta dans le plus grand étonnement.</p> - -<p>Comme elle me rendait mon salut d'un air qui ne -témoignait ni surprise ni mécontentement, je me hasardai -à lui demander pardon de mon importunité. Je -crus rêver quand elle me répondit sans embarras ni circonlocution:</p> - -<p>—C'est moi, monsieur, qui vous demande pardon de -n'avoir pas fait attention à vous; mais j'ai perdu ici l'habitude -de me conduire en maîtresse de maison. Cette -habitation est si laide et si pauvre, que je ne songe pas à -en faire les honneurs. Je n'oserais pas non plus vous -inviter à partager mon maigre déjeuner; mais on s'occupe -à vous en préparer un meilleur.</p> - -<p>J'eus besoin de me rappeler les coutumes hospitalières -du pays pour ne pas trouver cette brusque invitation déplacée. -Je regardai la femme de chambre, qui me fit rapidement -signe d'accepter.</p> - -<p>—Oui, oui, monsieur, s'écria-t-elle en me poussant -un siége de jardin vis-à-vis de sa maîtresse, je cours -veiller à cela, et je reviendrai vous avertir.</p> - -<p>Et elle partit, légère comme une vieille linotte.</p> - -<p>J'étais embarrassé comme un collégien. On a beau -avoir de l'usage, on n'est pas à l'aise dans une situation -incompréhensible.</p> - -<p>—Monsieur, me dit la belle désolée en me regardant -avec un visible effort d'attention, c'est bien impoli de -vous avouer que je ne me souviens pas du tout de vous. -Ce n'est pas ma faute; j'ai fait une grande maladie, j'ai -oublié beaucoup de choses; mais la femme qui me soigne, -et qui est une amie pour moi bien plus qu'une servante, -m'assure que je vous ai vu, <i>autrefois</i>, chez ma tante, -chez ma mère…</p> - -<p>Ici, la conversation tomba, car je balbutiai je ne sais -quoi d'inintelligible, et madame de Monteluz pensait déjà -à autre chose. Elle n'entendit pas mes dénégations, qui -n'étaient peut-être pas très-énergiques. Je confesse que -l'attrait de l'aventure me gagnait et qu'en me scandalisant -un peu, l'officieux mensonge de l'extravagante -Toinette ne me contrariait pas beaucoup.</p> - -<p>Je regardais cette femme qui ressemblait à une somnambule -et qui, après l'effort d'une réception si gracieuse, -était déjà à cent lieues de moi et répétait: <i>Chez -ma mère</i>, comme si elle se parlait à elle-même.</p> - -<p>Il me fallut, pour deviner comment cette liaison -d'idées, <i>ma tante, ma mère</i>, la replongeait dans son mal, -me rappeler qu'elle avait épousé le fils de sa tante. Je vis -qu'elle n'était point en tête-à-tête avec moi, mais avec -le spectre de son cher Octave, assis entre nous deux, et -cette découverte me mit tout à coup à l'aise en détruisant -tout germe de fatuité en moi-même.</p> - -<p>Après une pause assez longue, elle me regarda d'un -air étonné, comme une personne qui se réveille, et me -demanda si je demeurais loin.</p> - -<p>—Mon Dieu, non, madame, répondis-je; je suis fixé -pour quelques jours seulement à Mauzères.</p> - -<p>—Oui, c'est à deux ou trois lieues d'ici, n'est-ce pas? -dit-elle parlant par complaisance et sans savoir de quoi, -car elle ne peut ignorer que Mauzères soit à dix minutes -de chemin de sa maison.</p> - -<p>—C'est beaucoup plus près que cela, répondis-je en -souriant.</p> - -<p>Elle eut un imperceptible mouvement comme pour -secouer sa tête endolorie, afin d'en écarter l'idée fixe, -et, reprenant la parole avec une certaine volubilité, -comme si elle eût craint d'oublier, avant de l'avoir dit, ce -qu'elle voulait dire:</p> - -<p>—C'est vrai, dit-elle; le baron de West est mon -proche voisin, à ce qu'il paraît. Je ne le vois pas, et -c'est uniquement par sauvagerie, par inertie. Je sais que -son caractère est aussi honorable que son talent. On -l'aime et on l'estime beaucoup dans le pays. Il est venu -me rendre visite; j'étais souffrante, je n'ai pu le recevoir; -mais il a trop d'esprit pour ne pas savoir qu'une -personne comme moi est tout excusée d'avance, et que, -si je ne le prie pas de revenir, la privation est toute pour -moi et non pour lui.</p> - -<p>—Je suis sûr, madame, que M. de West pense tout -le contraire.</p> - -<p>Elle ne répondit pas. Je vis qu'il lui était presque impossible -de soutenir une conversation, non qu'elle y -éprouvât de la répugnance, mais parce qu'elle avait -perdu absolument l'habitude d'échanger ses idées. Je -me levai, très-peu désireux dès lors de profiter des -bonnes intentions de Toinette, qui me faisait jouer un -personnage indiscret et importun. Mais, en ce moment, -la vieille folle arrivait et me criait d'un air triomphant:</p> - -<p>—Monsieur est servi! S'il veut bien me suivre… -Je refusai. Madame de Monteluz insista.</p> - -<p>—Ah! monsieur, me dit-elle, ne m'ôtez pas l'occasion -de réparer mes torts envers M. de West en traitant -son hôte comme le mien; vous me feriez croire qu'il me -garde rancune et qu'il vous a défendu de me les pardonner -en son nom.</p> - -<p>Je suivis machinalement la Toinette. Il est bien certain -que je mourais de faim et de lassitude. Elle me -conduisit dans un pavillon fort délabré où il y avait deux -chaises de paille, une table chargée de mets assez rustiques -et une vieille causeuse couverte d'indienne déchirée. -Par compensation, le vin du cru est bon et la vue -magnifique.</p> - -<p>La Muiron s'assit vis-à-vis de moi, en personne habituée -à <i>manger avec les maîtres</i>, et me fit les honneurs, -tout en reprenant son bavardage. J'appris d'elle qu'après -la mort du cher Octave, <i>madame</i> avait toujours résidé -près de sa belle-mère aux environs de Vaucluse, -mais que ces deux femmes, tout en s'estimant beaucoup, -ne pouvaient se consoler l'une par l'autre. La mère est -une âme forte et rigide en qui la douleur s'est changée -en dévotion. Elle se soutient par la prière, par des pratiques -minutieuses; elle est toute à l'idée du devoir et du -salut. Il paraît que cela s'accorde en elle avec le goût du -monde, qu'elle appelle respect des convenances et nécessité -du bon exemple. Autant que j'ai pu en juger par -les appréciations de la Muiron, qui est un peu folle, -mais pas très-sotte, madame de Monteluz, la mère, est -un esprit assez froid et absolu, qui, sans le vouloir, -froisse l'extrême sensibilité de la désolée, et qui commence -à s'impatienter doucement de ne pas la trouver -plus résignée au fond de l'âme. De là un peu de persécution, -tantôt à propos de la religion, tantôt à propos de -l'étiquette. La pauvre jeune femme s'est trouvée mal à -l'aise sous cette domination, qui ne gênait pas seulement -ses actions, mais qui voulait s'étendre sur ses sentiments -les plus intimes. Elle a emporté sa blessure dans -la solitude, prétextant une visite à je ne sais quels parents -du haut Languedoc, et des intérêts à surveiller. -Elle est partie comme pour voyager et elle a marché un -peu au hasard. Elle a trouvé sur son chemin cette jolie -petite terre et cette vilaine petite maison, qu'un grand-oncle -lui avait laissées en héritage et qu'elle ne connaissait -pas. Cette solitude lui a plu. L'idée de ne connaître -personne aux environs et de pouvoir se laisser oublier -là, a été pour elle comme un soulagement nécessaire, -après une contrainte au-dessus de ses forces. Elle y est -depuis trois mois et frémit à l'idée de retourner chez les -grands-parents vauclusois. Cette infortunée savoure -l'horreur de son isolement et les privations d'une vie de -cénobite, comme un écolier en vacances savoure le plaisir -et la liberté. C'est l'officieuse Muiron qui, depuis ces -trois mois, s'est chargée de mentir en écrivant à la belle-mère -que sa bru avait à s'occuper de sa propriété du -Temple, qu'elle s'en occupait, que cela lui faisait du bien, -ajoutant chaque semaine qu'elle en avait encore pour -une semaine. Mais toutes ces semaines tirent à leur fin, -non pas tant parce que la belle-mère s'inquiète là-bas, -que parce que la Muiron s'ennuie ici.</p> - -<p>Pourtant, depuis deux jours, les choses ont changé de -face comme je te le dirai demain, car je m'aperçois que -je t'écris un volume, qu'il est tard, et que tu peux te reposer, -ainsi que moi, sur ce premier chapitre.</p> - - -<div class="chapter"></div> -<h2 class="nobreak">IV</h2> - - -<h3>Suite de la lettre de d'Argères.</h3> - -<div class="date">Août…</div> -<p>En voyant sur ma table toutes ces pages que je n'ai -pas le temps de relire, je me demande comment j'ai été -si prolixe sur un sujet qui ne t'intéresse sans doute nullement -et qui ne saurait m'intéresser plus d'un jour ou -deux encore. J'ai envie de jeter tout cela au panier et de -reprendre ma lettre où je l'avais laissée avant de m'embarquer -dans le récit de cette aventure, si aventure il -y a. Et, comme, au fait, il n'y en a pas l'apparence, je -peux continuer sans indiscrétion envers ma belle désolée -et sans crainte de te rendre jaloux de mon bonheur. Si -je t'ennuie, pardonne-le-moi en songeant que je suis -seul dans une grande maison silencieuse; que la soirée -est longue, et que tu es la seule victime que j'aie à immoler -à mon oisiveté. D'ailleurs, mon récit va s'augmenter -d'une journée de plus, ce qui donne plus de consistance -au souvenir que je veux conserver de cette rencontre -singulière, et le moyen de le conserver, c'est de l'écrire, -dussé-je, après l'avoir fini, le garder pour moi seul.</p> - -<p>Je <i>me suis laissé</i>, dans mon précédent chapitre, à table -avec mademoiselle Muiron. Bien que ses confidences -eussent pour moi quelque intérêt, je me trouvai insensiblement -sur la causeuse plus disposé à dormir qu'à -l'écouter. Elle m'avait charitablement invité à fumer mon -cigare, assurant que sa maîtresse ne s'en apercevrait -pas. Mes yeux se fermèrent, et je m'endormis au léger -bruit des assiettes et des tasses qu'elle emportait avec -précaution.</p> - -<p>Quand je m'éveillai, il était au moins midi. La chaleur -était accablante; les cousins faisaient invasion dans -mon pavillon, et, sauf leur bourdonnement et les bruits -lointains des travaux champêtres, un profond silence -régnait autour de moi. Je sortis, un peu honteux de mon -somme; mais je me trouvai complétement seul dans le -jardin. Je pénétrai dans la cour, pensant bien que madame -de Monteluz m'avait assez oublié pour qu'il ne fût -pas nécessaire d'aller lui demander pardon de ma grossière -séance chez elle, et voulant au moins prendre congé -de la duègne. La cour était déserte, la maison muette. Je -poussai jusqu'à la basse-cour. Elle n'était occupée que -par une volée de moineaux qui s'enfuit à mon approche. -Enfin, je trouvai une grosse servante au fond d'une -étable. Elle était en train de traire une vache maigre, et -m'apprit, sans se déranger, que madame devait être dans -le petit bois, au bout de la prairie, parce que c'était son -heure de s'y promener; que mademoiselle Muiron devait -être chez le meunier, au bord de la rivière, parce que -c'était son heure d'aller acheter de la volaille. Quant au -jardinier, ce n'était pas son jour.</p> - -<p>—Mais, si monsieur veut quelque chose, ajouta-t-elle -d'un air candide, je serai à ses ordres quand j'aurai battu -mon beurre.</p> - -<p>Je la chargeai de mes compliments pour mademoiselle -Muiron, et je revenais vers la maison, afin de reprendre -le sentier qui conduit à Mauzères, lorsque, par -une fenêtre ouverte, au rez-de-chaussée, mes yeux tombèrent -sur un joli piano de Pleyel qui brillait comme une -perle au milieu du plus pauvre et du plus terne ameublement -dont jamais femme élégante se soit contentée. La -vachère, qui m'avait suivi, portant son vase de crème vers -la cuisine, vit mon regard fixé avec une certaine convoitise -sur l'instrument, et me dit:</p> - -<p>—Ah! vous regardez la jolie musique à madame! On -n'avait jamais rien vu de si beau ici, et madame musique -que c'est un plaisir de l'entendre! C'est mademoiselle -Muiron qui a acheté ça à la vente du château de Lestocq, -pas loin d'ici. Elle a vu estimer ça comme elle passait en -se promenant; elle a dit: «Ça fera peut-être plaisir à -madame.» Elle a mis dessus, et elle l'a eu. Dame! elle -fait tout ce qu'elle veut, celle-là! Si vous voulez musiquer, -faut pas vous gêner, allez, c'est fait pour ça. Entrez, -entrez! mademoiselle Muiron ne s'en fâchera pas, -puisqu'elle vous a fait déjeuner avec elle.</p> - -<p>Là-dessus, elle poussa devant moi la porte du salon, -qui n'était même pas fermée au loquet, et s'en alla faire -son beurre.</p> - -<p>Je te disais, l'autre jour, que j'avais eu une jouissance -extrême à oublier tout, même l'art, ce tyran jaloux de -nos destinées, ce mangeur d'existences, ce boulet qui -m'a longtemps rivé à mille sortes d'esclavages; mais on -boude l'art comme une maîtresse aimée. Il y a deux -mois que je n'ai rencontré que les chaudrons des auberges -de la Suisse, deux mois que je n'ai tiré un son de -mon gosier, et, à la vue de ce joli instrument, il me -vint une envie extravagante de m'assurer que je n'étais -pas endommagé par l'inaction. J'entrai résolument, j'ouvris -le piano, et, tout naturellement, la première chose -qui me vint sur les lèvres fut le <i lang="it" xml:lang="it">Nessun maggior dolore</i>, -que, la veille au soir, j'avais entendu chanter de loin -par la désolée, et qui a besoin de son accompagnement -pour être complet. Je le chantai d'abord à demi-voix, -par instinct de discrétion; mais je le répétai plus haut, et, -la troisième fois, j'oubliai que je n'étais pas chez moi et -je donnai toute ma voix, satisfait de m'entendre dans un -local nu et sonore, et de reconnaître que le repos de -mon voyage m'avait fait grand bien.</p> - -<p>Cette expérience faite, j'oubliai ma petite individualité -pour savourer la jouissance que ce court et complet chef-d'œuvre -doit procurer, même après mille redites et mille -auditions, à un artiste encore jeune. Je ne sais pas si les -vieux praticiens se blasent sur leur émotion, ou si elle -leur devient tellement personnelle, qu'ils exploitent avec -un égal plaisir une drogue ou une perle, pourvu qu'ils -l'exploitent bien. Tu m'as dit souvent, mon ami, que, -devant un Rubens, tu ne te souvenais plus que tu avais -été peintre, et que tu contemplais sans pouvoir analyser. -Oui, oui, tu as raison. On est heureux de ne pas se rappeler -si on est quelqu'un ou quelque chose, et je crois -qu'on ne devient réellement quelque chose ou quelqu'un -qu'après s'être fondu et comme consumé dans l'adoration -pour les maîtres.</p> - -<p>Je ne sais pas comment je chantai pour la quatrième -fois, ce couplet. Je dus le chanter très-bien, car ce -n'était plus moi que j'écoutais, mais le gondolier mélancolique -des lagunes sous le balcon de la pâle Desdemona. -Je voyais un ciel d'orage, des eaux phosphorescentes, -des colonnades mystérieuses, et, sous la tendine -de pourpre, une ombre blanche penchée sur une harpe -que la brise effleurait d'insaisissables harmonies.</p> - -<p>Quand j'eus fini, je me levai, satisfait de ma vision, -de mon émotion, et voulant pouvoir les emporter vierges -de toute autre pensée; mais, en me retournant, je vis, -dans le fond de l'appartement, madame de Monteluz, -assise, la tête dans ses mains, et la Muiron agenouillée -devant elle. Il y eut un moment de stupéfaction de ma -part, d'immobilité de la leur. Puis madame de Monteluz, -la figure couverte de son mouchoir, et repoussant doucement -Toinette qui voulait la suivre, sortit précipitamment.</p> - -<p>—Mon Dieu, je lui ai fait peut-être beaucoup de mal? -dis-je à la suivante. Il me semble qu'elle pleure! Et -pourtant elle aime cet air, elle le chante!</p> - -<p>—Elle le chante bien, répondit Toinette, mais pas si -bien que vous, et elle ne se fait pas pleurer elle-même. -Vous venez de lui arracher les premières larmes qu'elle -ait répandues depuis sa maladie, et c'est du bien ou du -mal que vous lui avez fait, je ne sais pas encore; mais je -crois que ce sera du bien. Elle est grande musicienne, -mais elle ne se souciait plus de rien, et c'est par complaisance -pour moi qu'elle chante et joue quelquefois, depuis -que j'ai introduit ici ce piano. Je me figure qu'elle a -besoin de quelques secousses morales, dût-elle en souffrir, -et que ce qu'il y a de pire pour elle, c'est l'espèce -d'indifférence où elle est tombée.</p> - -<p>Je trouvai que la Muiron ne raisonnait pas mal pour -le moment.</p> - -<p>—Mais est-ce donc à cause de cela, lui demandai-je, -que vous m'avez retenu ici à l'aide d'un mensonge?</p> - -<p>—Eh bien, oui, répondit-elle, c'est à cause de cela. J'ai -vu que vous étiez artiste musicien: que ce soit par état -ou par goût, qu'est-ce que cela fait? Et puis vous êtes -aimable, vous êtes charmant, et, si madame pouvait se -plaire dans votre compagnie, ne fût-ce qu'une heure ou -deux, cela lui rendrait peut-être le goût de vivre comme -tout le monde. Est-ce donc un si grand sacrifice que je -vous demande, de vous intéresser toute une matinée à -la plus belle, à la plus malheureuse et à la meilleure -femme qu'il y ait sur la terre?</p> - -<p>Je fus touché de la sincérité avec laquelle cette fille -parlait, et je lui offris de chanter encore, dût madame -de Monteluz revenir pour me chasser. La Muiron m'embrassa -presque et me dit:</p> - -<p>—Tenez! si vous saviez quelque chose de beau que -madame ne connût pas? C'est bien difficile, mais si cela -se rencontrait! Tout ce qu'elle sait lui rappelle le temps -passé. Une musique qui ne lui rappelerait rien et qui -serait bonne, car elle s'y connaît, ne lui ferait peut-être -que du bien.</p> - -<p>Je chantai ma dernière composition inédite; une idée -riante et champêtre qui m'est venue en traversant -l'Oberland, et dont je suis aussi content qu'on peut l'être -d'une idée qui a pris forme. Pour moi, les idées <i>latentes</i>, -si je puis parler ainsi, ont un charme que la réalisation -détruit.</p> - -<p>Madame de Monteluz, qui s'était sauvée dans le jardin -pour pleurer, m'entendit. Toinette, qui s'inquiétait d'elle, -et qui alla la trouver, revint me dire qu'elle me demandait, -comme une charité, de recommencer.</p> - -<p>Quand j'eus fini, la désolée ne donnant plus signe de -vie, je pris définitivement congé de Toinette; mais je -n'avais pas gagné le revers du coteau, que Toinette me -rattrapa.</p> - -<p>—Je cours après vous pour vous remercier de sa part, -me dit-elle. Elle a tant pleuré, qu'elle n'a presque pas la -force de dire un mot, et elle a une douleur si discrète, -qu'elle ne voudrait pas que vous la vissiez comme cela. -Elle dit que ce serait bien mal vous récompenser de ce -que vous avez fait pour elle, car elle pense que les larmes -sont désagréables à voir.</p> - -<p>—Désire-t-elle que je revienne un autre jour?</p> - -<p>—Elle n'a pas dit cela; mais elle a dit: «Ah! mon -Dieu, c'est déjà fini! quand retrouverais-je…?» Elle s'est -arrêtée. Puis elle a repris: «Dis-lui… Non, rien, rien, -remercie-le; dis-lui que c'est bien bon de sa part, d'avoir -chanté pour moi! que je suis bien reconnaissante.» Je -vous le dis, monsieur, et vous vous en allez?</p> - -<p>—Je reviendrai, Toinette!</p> - -<p>—Quand ça?</p> - -<p>—Quand faut-il revenir?</p> - -<p>—Dame! le plus tôt sera le mieux.</p> - -<p>—Eh bien, ce soir. Je ne me présenterai pas. Elle ne -me verra pas. Je lui épargnerai ainsi la fatigue de s'occuper -de moi. Je chanterai dans la campagne, à portée -d'être entendu. Mais ne l'avertissez point. Je crois que -l'inattendu sera pour beaucoup dans sa jouissance.</p> - -<p>—Ah! monsieur, s'écria Toinette, je voudrais être -jeune et jolie pour vous faire plaisir en vous embrassant!</p> - -<p>Elle dit cela en rougissant sous son rouge, comme si -elle se croyait encore aussi appétissante que modeste, et -se sauva comme si j'eusse été d'humeur à la poursuivre.</p> - -<p>Cette vieille écervelée me gâte un peu ma Desdemona. -Mais, après tout, ce n'est pas sa faute; je ne suis pas -obligé d'embrasser la Muiron, et au fond cette confidente -de la tragédie a un très-bon cœur.</p> - -<p>Je tins ma parole: je retournai au Temple à l'entrée -de la nuit, non sans être épié, je crois, par M. Comtois, -mon valet de chambre, qui est fort curieux et qui s'inquiète -de mes mœurs. J'entendis madame de Monteluz, -qui avait retenu presque toute ma ballade, et qui en -cherchait la fin avec ses doigts sur le piano. Placé sous sa -fenêtre, le long du rocher, je la répétai plusieurs fois. -On fit silence longtemps; mais tout à coup je vis un -spectre auprès de moi: c'était elle. Elle me tendait les -deux mains en me disant:</p> - -<p>—Merci, merci! vous êtes bon, vous êtes vraiment -bon!</p> - -<p>Elle avait la voix émue; mais l'obscurité m'empêcha -de voir si elle avait beaucoup pleuré et si elle pleurait -encore. Je ne distinguais d'elle que sa taille élégante -sous ses voiles blancs et le pâle ovale de sa tête, penchée -vers moi avec une bonhomie languissante.</p> - -<p>—Je ne veux pas que vous vous fatiguiez davantage, -me dit-elle d'un ton presque amical. Venez vous reposer -en jouant un peu du piano.</p> - -<p>J'entendis alors la Muiron, dont l'ombre moins svelte -se dessina derrière la sienne, lui dire à demi-voix:</p> - -<p>—Chez vous? à cette heure-ci? comme si elle eût été -avide de constater un fait acquis à sa politique.</p> - -<p>—Eh bien, pourquoi pas? répondit madame de Monteluz.</p> - -<p>—C'est à cause de ce que l'on pourrait dire, reprit -Toinette, qui parla encore plus bas et dont je devinai -plutôt que je n'entendis l'observation.</p> - -<p>A quoi madame de Monteluz répondit tout haut:</p> - -<p>—Je te demande un peu ce que cela peut me faire!</p> - -<p>En même temps, elle passa son bras sous le mien et -fit quelques pas auprès de moi en remontant vers la -maison.</p> - -<p>—Prenez garde, madame! s'écria Toinette. Monsieur, -soutenez madame.</p> - -<p>En effet, le sentier était fort dangereux; je l'avais pris -pendant le crépuscule pour gagner un rocher isolé dont -la situation hardie m'avait tenté; mais la nuit s'était -faite, et, pour regagner les terrasses du jardin, il fallait -côtoyer un petit abîme assez menaçant.</p> - -<p>—Ne craignez rien pour moi, et regardez à vos pieds, -me dit la désolée en prenant les devants avec assurance. -Muiron, prends garde toi-même.</p> - -<p>—Vous me ferez tomber si vous faites vos imprudences! -lui cria encore la Muiron en s'attachant à moi avec -frayeur. Voyez, monsieur, si ce n'est pas déraisonnable! -ça fige le sang! Ne passez pas par là, madame; faisons le -tour!</p> - -<p>Madame de Monteluz ne semblait pas l'entendre. -Elle franchit le pas dangereux sans paraître y songer, -et, tout étonnée ensuite de l'effroi de la Muiron, elle -lui dit:</p> - -<p>—Mais de quoi donc t'inquiètes-tu? Tu sais bien que -je n'ai plus le vertige.</p> - -<p>Mon ami, il y avait bien des choses dans ce peu de -mots, et encore plus peut-être dans ce <i>Qu'est-ce que -cela peut me faire?</i> qu'elle avait dit auparavant. Pour -une femme délicate, n'avoir <i>plus</i> le vertige en côtoyant -les précipices, c'est ne plus se soucier de la vie. Pour -une femme pure, ne pas se soucier de l'opinion, c'est -abdiquer ce que les femmes placent au-dessus de leur -vertu. Il y a là un abîme de dégoût de toute chose, -plus profond que ceux auxquels peut se briser la vie -ou la réputation.</p> - -<p>Je me demandais, en marchant dans le jardin, silencieux -à ses côtés, si je devais me blesser du profond dédain -pour ma personne que cette confiance et cette aménité -couvraient d'un voile si transparent. J'ai été un peu -gâté, tu le sais. J'ai failli devenir fat ou vaniteux au commencement -de ma carrière; tu m'as averti, tu m'as préservé… -Pourtant le <i>vieil homme</i>, ou plutôt le jeune -homme reparaît apparemment encore quelquefois. J'étais -piqué, j'étais sot.</p> - -<p>Quand nous rentrâmes dans la pièce que l'ancien propriétaire -décorait sans doute du titre usurpé de salon, la -figure de madame de Monteluz me frappa comme si je -la voyais pour la première fois. Ce n'était plus la même -femme qui m'avait surpris et comme effrayé le matin. -Elle avait pleuré; ses beaux yeux limpides en avaient -un peu souffert, mais toute sa physionomie en était -adoucie et embellie. Un voile de mélancolie s'était répandu -sur cette tranquillité sculpturale. Ce n'était plus -la mer éclatante et pétrifiée sous la glace, à laquelle je -l'avais comparée, c'était un lac bleu doucement ému -sous les souffles plaintifs de l'automne.</p> - -<p>Je lui fis encore de la musique; elle me servit elle-même -du thé avec des soins charmants qui ne parurent -plus lui coûter que de légers efforts de présence d'esprit. -Elle parla musique et peinture avec moi, et les -noms de plusieurs personnes connues d'elle et de moi -dans l'art ou dans le monde vinrent se placer naturellement -dans notre entretien et former un lien commun dans -nos souvenirs. Elle me dit que j'étais un grand artiste, -me questionna sur mes études; mais, bien que Muiron, -qui ne nous quittait pas, en prît occasion pour essayer -de m'interroger indirectement sur ma position et mes -relations, madame de Monteluz la tint en respect par -une discrétion exquise sur tout ce qui sortait tant soit -peu du domaine de l'art. Elle parut m'accepter de confiance.</p> - -<p>Ma vanité se remit sur ses pieds. Je crus un moment -avoir commencé l'œuvre de sa guérison; mais, en y -regardant mieux, je vis que la grâce de cet accueil n'était -qu'un plus grand effort d'abnégation. Le peu de -curiosité qu'elle me témoignait, au milieu d'une admiration -d'artiste plus que satisfaisante pour mon amour-propre, -était la plus grande preuve possible de l'oubli, où, -comme homme, je suis destiné à être enseveli par elle.</p> - -<p>En somme, c'est une femme ravissante, une nature -adorable. Tu la connais, si tu te souviens bien de sa -figure, qui est le moule exact de son esprit et de son -caractère. C'est un esprit sérieux, c'est un caractère angélique. -On voit que cette bouche n'a jamais pu dire une -médisance, une méchanceté, une dureté quelconque. -On sent que cette âme n'a jamais admis la pensée -du mal. C'est une musique que sa voix, et toute la douceur, -toute l'égalité de son âme, sont dans sa moindre -inflexion, dans sa plus insignifiante parole. Elle a pourtant -la prononciation nette et le <i>r</i> un peu vibrant des -femmes méridionales. Mais une distinction à la fois innée -et acquise efface ce que cette habitude a de vulgaire et -d'affecté chez les Languedociennes, pour n'y laisser que -ce qu'elle a d'harmonieux et de secrètement énergique. -Je n'osais pas la prier de chanter; ce fut Muiron qui -s'en chargea, et j'appuyai sur la proposition.</p> - -<p>—Chanter après vous, me dit-elle, serait une grande -preuve d'humilité chrétienne, et je n'hésiterais pas si je -le pouvais; mais, aujourd'hui, non! je ne le pourrais -pas! Un autre jour, si vous voulez.</p> - -<p>—Un autre jour? lui dis-je en me levant. Il me sera -donc permis de venir vous distraire encore un peu avec -mes chansons?</p> - -<p>—Ai-je dit un autre jour? répondit-elle. C'est bien -présomptueux! je n'ose pas vous le demander.</p> - -<p>—Eh bien, moi, lui dis-je, je le demande comme une -grâce; mais, avant tout, je tiens à ne pas tromper une -personne dont je respecte la tristesse, dont je vénère la -confiance. Il y a eu malentendu entre mademoiselle Muiron -et moi, à coup sûr. Elle vous a dit que j'avais l'honneur -d'être connu de vous, puisque vous vous êtes accusée -ce matin d'un manque de mémoire. Mademoiselle Muiron -s'est trompée absolument. Je ne me suis jamais présenté -dans votre famille, je ne vous ai jamais rencontrée dans le -monde, je ne vous ai vue qu'au Conservatoire, il y a -quatre ans, sans que vous ayez jamais fait la moindre -attention à moi.</p> - -<p>—Eh bien, répondit-elle avec une bienveillance nonchalante, -c'est égal, nous nous connaissons maintenant.</p> - -<p>—Non, madame. Je crois que j'ai le bonheur de vous -connaître, car il suffit de vous voir…; mais…</p> - -<p>—Eh bien, c'est la même chose pour vous, dit-elle -en m'interrompant: il suffit de vous entendre; vous -avez l'esprit juste et le cœur vrai. Je n'ai pas besoin -d'en savoir davantage pour vous écouter avec sympathie.</p> - -<p>—Alors, vous ne m'ordonnez pas, vous me défendez -peut-être de vous dire qui je suis? C'est le comble de -l'indifférence.</p> - -<p>Le ton un peu amer que, malgré moi, je mis dans ces -paroles, parut la frapper. Elle me regarda avec étonnement -et jusque dans les yeux, avec une absence de timidité -qui était la suprême expression d'une totale absence -de coquetterie; puis elle me tendit la main avec une -grande franchise en me disant:</p> - -<p>—Non, ce n'est pas de l'indifférence, c'est de la confiance, -vous l'avez dit. Si votre figure n'est pas celle -d'un galant homme, je suis devenue aveugle; si votre -intelligence n'est pas supérieure, je suis devenue inepte. -De votre côté, vous ne m'avez pas regardée une seconde -sans voir que j'ai cent ans; vous n'êtes pas revenu, -ce soir, chanter exprès pour moi, sans m'apporter -l'aumône d'une profonde pitié. Cela ne m'humilie pas, -vous voyez! je l'accepte, au contraire, avec une véritable -reconnaissance. Ne me dites pas qui vous êtes, et -revenez demain.</p> - -<p>Muiron était bien désappointée de la première partie -de cette conclusion. Elle me suivit encore sous prétexte -de me reconduire, et finit par me dire naïvement:</p> - -<p>—Eh bien, voyons, là, monsieur, puisque vous vouliez -donner à madame des éclaircissements sur votre -position, donnez-les-moi; ce sera la même chose!</p> - -<p>—Non pas, mon aimable Toinette, lui répondis-je en -riant; ma <i>position</i>, comme vous dites, devient ici, grâce -à vous, un secret que je me ferais un devoir de révéler -à votre maîtresse, mais que je me fais un plaisir de vous -taire.</p> - -<p>—Monsieur s'amuse! dit-elle, à la bonne heure! -Pourtant il a tort de me traiter si mal. Il me met, moi, -dans une position très-délicate.</p> - -<p>—Où vous vous êtes jetée résolument vous-même.</p> - -<p>—Plaignez-vous, ingrat! vous brûliez de voir madame, -et vous voilà accueilli par elle comme un ami.</p> - -<p>—Vous errez, ma chère. Je ne brûlais pas de la voir -et je ne suis pas, et je n'aurai jamais le bonheur d'être -son ami.</p> - -<p>—Alors… vous nous quittez? vous ne reviendrez plus? -dit-elle avec effroi.</p> - -<p>—Je reviendrai demain et je partirai après-demain. -Bonsoir, mademoiselle Toinette.</p> - -<p>—Tenez, vous êtes amoureux, fit-elle entre ses dents -en me tournant le dos. Eh bien, puisque vous n'avez pas -de confiance en moi, ce sera tant pis pour vous!</p> - -<p>Je la quittai sur cette belle conclusion, et je me moquai -d'elle intérieurement, car je jure…</p> - -<hr /> - - -<p>Je ne sais pas pourquoi d'Argères ne jura pas. Il n'acheva -pas sa lettre, il ne l'envoya pas à son ami, il ne -partit pas. Huit jours après, il lui en envoya une plus -concise que voici:</p> - - -<div class="chapter"></div> -<h2 class="nobreak">V</h2> - - -<h3>Lettre de d'Argères à Descombes.</h3> - -<p>Non, je ne t'oublie pas. Je t'ai écrit des volumes ces -jours derniers. Je les ai mis de côté pour t'en montrer -l'<i>épaisseur</i>, comme pièces justificatives de cette assertion. -Mais je ne te les ferai pas lire. Au commencement -d'un amour qu'on ignore en soi-même, on est très-bavard. -Quand on se sent pris véritablement, on devient -muet. Chez moi, ce n'est pas consternation, c'est plutôt -recueillement. Te voilà au fait. Je suis sous l'empire d'une -passion. Si elle était partagée, je ne te dirais même pas -ce qui me concerne. Elle ne l'est pas: donc, j'avoue -que je ne suis pas un amant heureux, mais que je suis -cependant heureux de sentir que j'aime.</p> - -<p>Je m'arrête sur ces deux mots, car je vois à ta lettre, -cher ami, que tes esprits ont pris réellement un vol qui -n'est pas le mien. Je dois te sembler ridicule. Cela m'est -égal; mais je ne voudrais pas te sembler importun par -mon indifférence à tes occupations. Tu te plains de -n'être plus artiste. Je n'en crois rien. Peut-on avoir -goûté les suprêmes jouissances de la vie et les dédaigner -pour des jouissances vulgaires? Non. La fièvre de spéculations -qui te possède en ce moment n'est autre chose -elle-même qu'une fougue d'artiste. J'ai été surpris le -jour où, accrochant ta palette aux pauvres murailles -de ton atelier, tu m'as dit:</p> - -<p>—L'art, c'est la soif de tout. Il faut la richesse pour -assouvir les besoins que l'imagination nous crée!</p> - -<p>Je t'ai répondu, il m'en souvient:</p> - -<p>—Prends garde! la soif assouvie, il n'y a peut-être -plus d'artiste.</p> - -<p>—Eh bien, disais-tu, meure l'artiste et avec lui la -souffrance!</p> - -<p>Je t'ai combattu; mais j'ai apprécié ensuite ta situation -et tes facultés. Fils d'un riche et habile spéculateur, -il y avait en toi des tendances innées, une capacité non -développée, mais certaine, pour la spéculation. L'art -t'avait séduit, il t'appelait de son côté. Tu avais pris, dès -l'enfance, dans la riche galerie de ton père, la compréhension -et l'enthousiasme de la peinture. Peut-être -aussi mon exemple t'avait-il influencé. Blâmé, repoussé -de ta famille, réduit à souffrir des privations que tu n'avais -pas connues, tu as eu plus de talent que de bonheur -et tu t'es découragé, peut-être au moment de -vaincre!</p> - -<p>Réconcilié avec ton père à la condition que tu abandonnerais -cette carrière improductive pour le suivre -dans la sienne, tu t'es jeté, d'abord avec dégoût, et puis -bientôt avec ardeur, dans les jeux de la fortune. Tu as -connu là de nouvelles émotions, plus vives, plus absorbantes -que les autres. Et maintenant, tu avoues que les -jouissances que la fortune achète ne sont rien et s'épuisent -en un instant. Tu dis que la jouissance est précisément -dans le travail, l'agitation, les transports qu'exigent -et procurent les chances de gain et de perte. Je te -comprends, joueur que tu es! Impressionnable et avide -d'excitations, artiste en un mot, tu fais, de la spéculation, -une espèce de passion que tu pourrais appeler l'art -pour l'art.</p> - -<p>Te dirai-je que je souffre de te voir lancé dans cette -arène brûlante? J'aurais mauvaise grâce, quand c'est -par toi que moi-même… Mais ce n'est pas de moi qu'il -s'agit. Je ne songe qu'au péril de ta situation. Je ne -m'occupe pas des chances de désastre: tu les supporterais -vaillamment dès que les catastrophes seraient un -fait accompli, puisque jamais ton honneur ne sera mis -en jeu. Mais je songe, cher ami, à la rapidité de ces -existences fébriles, à l'énorme dépense de forces qu'elles -absorbent, à l'étiolement prématuré des facultés qui nous -ont été données pour un bonheur plus calme et des émotions -mieux ménagées. Je songe à ceux que nous avons -vus briller et disparaître, blasés, malades ou tristes, -lassés ou éteints, au milieu de leur poursuite, et jusqu'après -avoir atteint leur but apparent, la richesse! -Je reviens à mon triste dire: la soif assouvie, l'artiste, -l'homme, peut-être, sont anéantis!</p> - -<p>Je ne t'accorde pas encore que ce soit un mal consommé. -Je suis loin de le penser, et, puisque tu jettes -ce cri d'effroi: «Je ne me sens déjà plus artiste!» c'est -que tu sens qu'il est encore temps de t'arrêter. Permets-moi -de croire que je t'y déciderai, et que j'aurai, à -mon retour à Paris, quelque influence sur toi: non -pour te ramener, au grand désespoir des tiens, dans le -grenier où nous avons peut-être trop souffert, mais pour -te rendre au repos, aux plaisirs intellectuels, à la vérité, -à l'amour, que tu commences à nier! L'amour! arrête-toi -devant ce blasphème! Tu parles à un amoureux -qui poursuit son idéal dans les yeux d'une femme, -comme tu poursuis le tien sur la roue de la fortune. -Cette déesse-là est aveugle comme Cupidon, et, en -somme, nous marchons tous deux dans les ténèbres; -mais je crois mon but plus réel que le tien, et les sentiers -qui m'y conduisent sont bordés des fleurs de la poésie.</p> - -<p>Ne ris pas, mon cher Adolphe: j'ai presque envie de -pleurer quand je te vois railler nos rêves du passé et -nos misères pleines d'espérance et de courage.</p> - -<p>Quant au principal objet de ta lettre, je te dis non; et -mille fois merci, mon ami. Je n'y tiens pas; je trouve -que c'est assez. Pour rien au monde je ne voudrais -m'embarquer sur ces mers inconnues. Je dois, je veux, -avec toi, prêcher d'exemple.</p> - - -<h3>Journal de Comtois.</h3> - -<p>Monsieur est, je le crains, un triste sire. Je ne sais -pas encore ce qu'il est, mais il s'en cache si bien, que -ce doit être très-fâcheux. Sitôt que je le saurai, je le -quitterai. Le tout, c'est qu'il me ramène à Paris; autrement, -le voyage serait à ma charge.</p> - -<p>J'ai fait la connaissance d'une voisine qui me désennuie -un peu. C'est la femme de charge d'une dame folle -qui demeure tout près d'ici. Elle s'appelle Antoinette -Muiron, et a beaucoup de conversation et d'esprit. Cette -dame folle est riche et de grande maison, ce qui est -cause que monsieur voudrait profiter de ce qu'elle n'a -pas sa tête pour l'épouser. Mademoiselle Muiron ne dit -pas la chose comme elle est, mais elle s'inquiète beaucoup -de savoir qui est monsieur, et je vois à son tourment -que les choses vont vite. Après tout, je ne peux -rien lui apprendre de monsieur, puisque je ne le connais -ni d'Ève ni d'Adam; mais le mal qu'il se donne -pour épouser une folle prouve assez qu'il n'a ni sou ni -maille, et qu'il ne se respecte pas infiniment.</p> - -<p>Mademoiselle Muiron est très-aimable, mais bien défiante, -et, quand je lui dis que sa maîtresse est aliénée, -elle fait celle qui se moque de moi; mais on ne m'attrape -pas comme on veut, et je sais bien que cette dame -ne sort jamais, qu'elle ne reçoit personne, excepté mon -maître, qu'elle chante la nuit, et qu'elle est toujours habillée -de blanc. Monsieur flatte sa manie, qui est la musique, -et, de chansons en chansons, il la mettra dans le -cas d'être forcée de l'épouser. Voilà son plan, qui est -bien visible, malgré qu'il s'en cache, même avec moi.</p> - - -<h3>Narration.</h3> - -<p>Le lendemain de la journée que d'Argères avait racontée -à son ami, récit qui resta dans ses papiers, Laure -de Monteluz, un instant secouée par les larmes qu'avaient -provoquées des chants véritablement admirables, -retomba dans son inertie, et d'Argères la trouva rentrée -dans son marbre comme une Galathée déjà lasse de -vivre. Disons quelques mots de ce jeune homme que -Comtois et Toinette trouvaient si cruellement mystérieux.</p> - -<p>Il avait eu ce qu'on appelle une jeunesse orageuse. -Beau, intelligent, richement doué, confiant, prodigue, -impressionnable, il avait mangé son patrimoine. Forcé -de travailler pour vivre, il n'en avait pas été plus malheureux. -Malgré quelques douleurs et quelques traverses -passagères, tout lui avait souri dans la vie: l'art, -le succès, le gain, les femmes surtout. En cela son -existence ressemblait à celle de tous les artistes d'élite, -de tous les hommes favorisés par la nature, accueillis et -adoptés par le monde.</p> - -<p>Ce qui le rendait remarquable dans le temps où nous -vivons, c'est qu'après avoir usé et abusé d'une vie de -triomphes et de plaisirs, il était encore, à trente ans, -aussi jeune de corps et d'esprit, aussi impressionnable, -aussi naïf de cœur, aussi droit de jugement que le premier -jour. C'était une si belle organisation, que nul -excès n'avait pu la flétrir au physique, nulle déception -la déflorer au moral. Les funestes enivrements qui dévorent -tant d'existences vulgaires, et même beaucoup -d'existences choisies, n'avaient rien épuisé, rien terni -dans la sienne. Ceci est un phénomène que l'affectation -du scepticisme rend très-difficile à constater de nos -jours, mais dont l'existence n'est pas une pure fiction -de roman. Il est encore de ces natures privilégiées dont -la virginité morale est inviolable et qui ne le savent pas -elles-mêmes.</p> - -<p>D'Argères avait aimé souvent, et beaucoup aimé; -mais, faute de rencontrer sa <i>pareille</i>, il n'avait jamais -été lié par l'amour. Il avait souffert, il avait fait souffrir. -Né pour être fidèle, il avait été volage. Sincère, il avait -trompé en se trompant lui-même sur la durée et la -portée de ses affections. Les amours faciles ne l'avaient -pas empêché d'être l'éternel amant du difficile. L'idéal -remplissait son âme sans l'attrister. Le positif avait accès -dans sa vie sans la dévorer. Tout entier à ce qui le passionnait, -il regardait peu derrière lui, devant lui encore -moins. Pour le passé, il avait la générosité; pour l'avenir, -le courage des forts.</p> - -<p>Cet homme, oublieux sans ingratitude, entreprenant -sans outrecuidance, ne se connaissait pas d'ennemis, -parce qu'il n'enviait et ne haïssait personne. Il aimait -l'art avec son imagination et avec ses entrailles. Il ne -savait donc ce que c'est que la jalousie et les mille -odieuses petitesses qui désolent la profession de l'artiste.</p> - -<p>Il aimait le monde et la solitude, l'inaction complète -et le travail dévorant, le bruit et le silence, la jouissance -et le rêve. La succession rapide de ses goûts et -de ses changements d'habitudes pouvait paraître du caprice -et de l'inconséquence: c'était, au contraire, l'effet -d'une logique naturelle qui le poussait à se compléter -par des jouissances diverses.</p> - -<p>Il aimait aussi les voyages. Il avait parcouru l'Europe, -et, tout en courant vite, tout en vivant beaucoup pour -son compte, son grand œil bleu, qui voyait bien, avait -embrassé, dans une appréciation juste, les hommes et -les choses. Cette expérience ne l'avait rendu ni amer ni -pessimiste en aucune façon. Les belles âmes ont une -bonté souveraine qui leur fait une loi facile de l'indulgence, -une foi solide du progrès.</p> - -<p>—Il faudrait être niais pour ne pas voir le mal, disait-il; -il faut être impitoyable pour le croire éternel.</p> - -<p>D'Argères avait donc de grands instincts religieux. Il -n'est guère de véritable artiste sans spiritualisme sincère -et profond. La foi de l'artiste est même plus solide que -celle du philosophe. Elle n'est pas discutable pour lui, -elle est son instinct, son souffle, sa vie même.</p> - -<p>D'Argères était à la fois un grand esprit et un bon -enfant. Il était homme, et c'est avouer que l'insensibilité -de cette belle Laure, qu'il admirait trop pour ne pas -l'aimer déjà un peu, lui fit éprouver, dans les premiers -moments, une certaine mortification intérieure; mais -son bon sens prit aisément le dessus et il se moqua de -lui-même.</p> - -<p>—Après tout, se dit-il, c'est moi qui ai voulu la voir, -et, l'ayant vue, c'est moi qui ai voulu me produire devant -elle. Ses larmes et sa confiance sont un payement fort -honnête de mon petit mérite. Que me doit-elle de plus?</p> - -<p>Et puis, en la voyant si navrée et comme incurable, -il se prenait d'une tendre compassion pour elle. Il se reprochait -généreusement de s'amuser aux bagatelles de -l'amour-propre, devant une souffrance si absolue et si -peu importune. Peut-on s'irriter contre le silence des -tombes?</p> - -<p>L'espèce de maladie ou plutôt de courbature morale -qui pesait sur cette femme amena entre elle et d'Argères -une manière d'être assez inusitée, et l'espèce d'abîme -creusé entre eux par sa douleur fut précisément la cause -d'une sorte d'intimité étrange et soudaine. Il est très-certain -qu'à cette époque, sans avoir jamais eu aucun -symptôme d'aliénation, la veuve d'Octave ne jouissait -pourtant pas d'une lucidité complète. Pour avoir trop -contenu les manifestations d'un désespoir violent, elle -avait pris une habitude de stupeur dont il ne dépendait -pas toujours d'elle de sortir. Plongée ou ravie dans des -contemplations intérieures, tantôt pénibles, tantôt douces, -elle était devenue si étrangère au monde extérieur, -qu'elle n'avait pas toujours la notion du temps qui s'écoulait -et des êtres qui l'entouraient. Elle passa quelques -jours dans un redoublement de fatigue pendant lequel -d'Argères resta des heures entières à l'observer et à la -suivre, tantôt de près, tantôt à distance, sans qu'elle se -rendît bien compte de sa présence. Elle le salua plusieurs -fois, comme si, à chaque fois, il venait d'arriver, -oubliant qu'elle l'avait déjà salué. Elle le quitta au milieu -d'un échange de paroles courtoises et revint, après -avoir rêvé seule au bout d'une allée, reprendre la conversation -où elle l'avait laissée, sans s'apercevoir qu'elle -l'eût interrompue.</p> - -<p>Dans d'autres moments, elle vint finir près de -lui une réflexion ou une rêverie qu'elle avait commencée -en elle-même. Enfin, il y eut dans son -cerveau des lacunes qui permirent à ce jeune homme, -déjà épris, de la voir plus souvent et plus longtemps que -les convenances ne semblaient le permettre, et qui -l'eussent compromise dans un pays moins désert, dans -une demeure moins isolée, et sous les yeux d'une personne -moins dévouée que Toinette.</p> - -<p>Tant que d'Argères crut à l'impossibilité de devenir -amoureux d'un fantôme, il se laissa aller à l'espèce -d'attrait curieux qu'il éprouvait à l'observer.</p> - -<p>Le piano était aussi pour quelque chose dans l'instinct -qui l'entraînait vers le Temple, et qui l'y retenait une -partie de la journée. Il avait l'âme pleine de pensées -musicales qui recommençaient à le tourmenter et dont -il demandait à sa propre audition la sanction définitive. -La désolée l'écoutait de loin, voulant lui laisser toute -liberté et ne pas gêner les hésitations de sa fantaisie par -une attente indiscrète. La délicate réserve qu'elle y apporta -fit croire parfois à l'artiste que sa jouissance musicale -était épuisée, et qu'elle devenait insensible à cette -distraction comme à toutes les autres. Il demanda à Toinette -s'il ne devenait pas plus ennuyeux qu'agréable. -Celle-ci lui répondit qu'il ne devait rien craindre: ou -madame de Monteluz l'écoutait avec plaisir, ou elle ne -l'entendait pas du tout, car elle avait la faculté de s'abstraire -complétement.</p> - -<p>Laure avait pris l'habitude de passer presque toute -la journée en plein air. La maison ne lui offrant aucune -ressource de bien-être et l'attristant sensiblement, elle -cherchait le soleil, la vue des arbres, et marchait lentement, -mais sans relâche, sans jamais sortir de l'enclos -qui, tant jardin que bosquet et prairie, présentait, au -revers de la colline, un assez vaste parcours. Néanmoins, -cette obstination ambulatoire, cette inaction absolue, -avec une physionomie absorbée, étaient des -symptômes effrayants que Toinette n'osait confier à personne, -et qui, augmentant avec la santé apparente de -sa maîtresse, lui faisaient perdre la tête aussi, et se jeter -dans l'espoir d'une aventure de roman, comme on s'attache -à une ancre de salut.</p> - -<p>D'Argères observait aussi ces symptômes avec une -terreur secrète. Sa répugnance pour les fous lui faisait -croire que la belle Laure ne pourrait jamais être à ses -yeux qu'un objet de pitié; mais, par un phénomène bien -connu des imaginations vives, cette pitié et cet effroi le -fascinaient et s'emparaient de sa contemplation, de sa -rêverie, de sa pensée continuelle.</p> - -<p>Il croyait l'oublier en faisant de la musique. La maison -étant déserte et l'hôtesse invisible, il s'installait devant -le piano, où ses idées les plus riantes prenaient, -malgré lui, une teinte de sombre tristesse. Il en était -épouvanté, et voulait fuir la contagion qui semblait -s'être attachée à cette morne demeure, et même à cet -instrument qui lui semblait tout à coup humide de larmes -ou brûlant de fièvre. Mais, tout à coup aussi, la désolée -passait à portée de sa vue, et il subissait l'influence magnétique -de sa marche lente et soutenue. Cette beauté, -extasiée dans un rêve d'infini, s'emparait de lui comme -pour l'emporter dans un monde inconnu, à travers des -pensées sans issue et des énigmes sans mot. C'était un -sphinx qui, sans le regarder, sans le voir, l'enlaçait irrésistiblement -dans les spirales sans fin de sa promenade -fantastique.</p> - -<p>Oppressé d'une angoisse terrible, l'artiste s'élançait -dehors et croisait les pas de la désolée comme pour -rompre le charme. Elle se réveillait alors et venait à lui -d'abord sans le reconnaître; puis, son regard étonné -s'adoucissait, un faible sourire errait sur ses traits; elle -lui disait quelques mots sans suite, et, après quelques -tâtonnements de sa volonté pour rentrer dans le monde -réel, elle lui parlait avec une douceur pénétrante. Peu à -peu, elle reprenait les grâces de la femme, grâces d'autant -plus persuasives qu'elles étaient involontaires. Tantôt -elle s'excusait de son manque d'égards, traitant naïvement -d'Argères comme un artiste religieusement ému -traite un grand maître; tantôt s'excusant de son indiscrétion -et disant avec une simplicité d'enfant:</p> - -<p>—Restez, je m'en vas! Je n'écouterai plus, je me -tiendrai bien loin!</p> - -<p>Il semblait alors qu'elle eût oublié qu'elle était chez -elle, et qu'elle s'imaginât que d'Argères était le maître -de la maison et le propriétaire du piano.</p> - -<p>Cet état de choses insolite et bizarre dura plusieurs -jours, pendant lesquels d'Argères, attiré et retenu comme -le fer par l'aimant, ne rentra à Mauzères que contraint -et forcé par l'heure et le sentiment des convenances. Ce -peu de jours, qui pouvait avoir dans l'esprit de la désolée -la durée d'un instant comme celle d'une sieste, suffit -pour créer à cette dernière une habitude, un besoin -d'entendre d'Argères et de l'apercevoir à chaque instant, -besoin dont elle ne pouvait se rendre compte, mais -qu'elle éprouvait réellement, comme on va le voir.</p> - -<p>Vers la fin de la semaine, comme M. Comtois écrivait -sur son journal: «Dieu merci, on s'en va! monsieur m'a -dit de redemander ses cravates à la lingerie,» d'Argères, -se sentant gagner par un trouble intérieur qu'il était -encore temps de combattre par la fuite, résolut de ne -plus retourner au Temple et d'aller rejoindre, à Vienne, -le baron, dont l'absence menaçait de se prolonger.</p> - -<p>En conséquence, il ordonna à l'heureux Comtois de -faire sa malle pour le lendemain matin, et il s'enferma -pour écrire des lettres et mettre en ordre ses papiers. -Il crut devoir adresser à madame de Monteluz quelques -mots d'excuse pour la prévenir que des affaires imprévues -l'empêchaient d'aller prendre congé d'elle; mais il -ne put jamais trouver l'expression respectueuse sans -froideur, et affectueuse sans passion. Il déchira trois fois -sa lettre, et il s'impatientait contre le problème qui s'agitait -en lui, lorsqu'on frappa à sa porte. Il cria: <i>Entrez</i>, -et vit apparaître Antoinette Muiron.</p> - -<p>—Que diable venez-vous faire ici? lui dit-il avec -l'espèce de dépit que l'on éprouve à la pensée d'être -vaincu fatalement par un faible adversaire. Pourquoi -quittez-vous votre maîtresse, qui est seule, ou pis que -seule, avec votre maritorne de laitière?</p> - -<p>—Monsieur, répondit Toinette sans se troubler d'un -accueil si maussade, je ne suis pas inquiète de madame -dans un moment plus que dans l'autre. Elle n'est pas -folle, comme il plaît à votre valet de chambre de le dire: -elle n'a jamais eu l'idée du suicide…</p> - -<p>—Et que m'importe ce que pense mon valet de -chambre? pourquoi connaissez-vous mon valet de chambre? -pourquoi venez-vous ici le questionner?</p> - -<p>—Je suis venue le questionner sur votre départ, -parce que j'ai vu tantôt dans vos yeux que vous ne vouliez -pas revenir.</p> - -<p>—Eh bien, après?</p> - -<p>—Pourquoi partir demain, monsieur, puisque vous -aviez encore une semaine à nous donner?</p> - -<p>—Et pourquoi rester, je vous le demande? La tristesse -de madame de Monteluz se communique à moi et -me fait mal; je ne vous l'ai pas caché; je ne peux en -aucune façon l'en distraire…</p> - -<p>—Ah! voilà où vous vous trompez, monsieur! Votre -musique lui faisait tant de bien!</p> - -<p>—Ma musique, ma musique! Qu'elle prenne un -chanteur à ses gages!</p> - -<p>—Allons, dit la Muiron avec un sourire de triomphe, -c'est un dépit d'amoureux; je le savais bien!</p> - -<p>—Eh bien, ce serait une raison de plus pour me -sauver! Et vous qui me retenez d'une manière si ridicule, -pour ne rien dire de plus, quand vous savez fort -bien qu'il n'y a de danger que pour moi, je vous trouve -obsédante, folle, presque odieuse! N'avez-vous pas dit -que ce serait <i>tant pis pour moi</i>? Eh bien, allez au diable, -et je dirai tant pis pour vous!</p> - -<p>Malgré sa douceur habituelle, d'Argères était irrité. -La Muiron le désarma en fondant en larmes.</p> - -<p>—Oui, je suis folle, dit-elle, mais je ne suis pas -odieuse! J'aime ma maîtresse, et je la vois perdue si elle -reste ainsi.</p> - -<p>—Arrachez-la à cette solitude, dit d'Argères radouci; -reconduisez-la chez ses parents.</p> - -<p>—Oui, monsieur, je le ferai; mais ce sera pire. Elle -n'aura pas plus de consolation, et on la tourmentera -par-dessus le marché.</p> - -<p>—Faites-la voyager!</p> - -<p>—Oui, si elle y consentait; mais comment gouverner -une personne qui vous supplie de la laisser tranquille, -comme un mourant supplierait le bourreau de ne pas -le torturer?</p> - -<p>—Mais que puis-je à tout cela, moi? Rien, vous le -savez de reste!</p> - -<p>—Qui sait, monsieur? Vous l'avez fait pleurer; c'était -déjà un grand miracle. Depuis ce jour-là, elle est -encore plus triste, c'est vrai; mais elle est aussi moins -abattue. Elle vous parle dix fois par jour, tandis qu'elle -passait des quarante-huit heures sans dire un mot. Elle -vous voit, elle vous entend.</p> - -<p>—Pas toujours!</p> - -<p>—Presque toujours! tandis qu'elle ne m'entendait ni -ne me voyait la moitié du temps. Enfin, elle est tourmentée -aujourd'hui, ce soir surtout; elle ne sait de quoi.</p> - -<p>—Ce n'est pas de mon départ? Elle ne s'en doute -seulement pas.</p> - -<p>—Elle n'a pas remarqué votre manière de lui dire -adieu, et pourtant elle sent que vous la quittez. Quelque -chose le lui dit. Elle croit que ça ne lui fait rien, et ça -lui fait du mal.</p> - -<p>D'Argères sentit que Toinette était dans le vrai. Il se -défendit de plus en plus faiblement, et finit par prendre -son chapeau pour la reconduire.</p> - -<p>Dans le vestibule de Mauzères, ils virent Comtois en -observation, qui dit tout bas à Toinette avec un sourire -horriblement sardonique:</p> - -<p>—Eh bien, monsieur va voir votre malade?</p> - -<p>—Oui, monsieur Comtois, répondit Toinette avec -aplomb; ne savez-vous pas que votre maître est médecin?</p> - -<p>Comtois, tout étourdi de cette nouvelle, retourna dans -l'antichambre et écrivit sur son journal:</p> - -<p>«Je m'en étais toujours douté, monsieur est un -homme de peu: c'est un médecin.»</p> - - -<div class="chapter"></div> -<h2 class="nobreak">VI</h2> - - -<h3>Narration.</h3> - -<p>La soirée était attristée par le vent et la pluie, et les -sentiers détrempés rendaient la marche difficile. D'Argères -se persuada qu'il n'accompagnait Toinette que par -humanité, et ne parut se rendre à aucune des raisons -qu'elle employait pour retarder son départ. Quand ils -furent à la porte de l'enclos, une sorte de convention tacite -les poussa à y entrer ensemble, tout en parlant -d'une manière générale de ce qui les intéressait l'un et -l'autre. Toinette se garda bien de lui faire observer qu'il -franchissait le seuil: il eût pu se raviser. D'Argères n'eut -garde de paraître s'apercevoir de sa distraction: il se -serait dû à lui-même de ne point faire un pas de plus.</p> - -<p>Madame de Monteluz passait les soirées assise sur la -terrasse: mais la pluie l'avait fait rentrer. Ils la trouvèrent -au salon, sur une chaise de paille, morne, les bras -croisés, les yeux fixés à terre; mais elle tressaillit contre -son habitude, en se voyant surprise, et, se levant:</p> - -<p>—Ah! mes amis, s'écria-t-elle, vous ne m'aviez donc -pas abandonnée?</p> - -<p>Elle pressa la main de d'Argères d'une main tremblante -et glacée, et embrassa Toinette. Deux grosses -larmes coulaient lentement sur ses joues.</p> - -<p>—Abandonnée! dit Toinette éperdue. Quelle idée -avez-vous eue là! Moi, vous abandonner!</p> - -<p>—Je ne sais pas, répondit Laure, comme honteuse de -son effusion, mais j'ai cru…</p> - -<p>Elle étouffa un nouveau tressaillement nerveux, et -se rassit brisée.</p> - -<p>—Qu'est-ce que vous avez donc cru? lui dit d'Argères, -irrésistiblement entraîné à plier les genoux près d'elle -et à reprendre ses mains dans les siennes.—Voyons, -je vous le disais bien, mademoiselle Muiron, vous avez -eu tort de la laisser seule. Elle s'est effrayée de la nuit, -de l'isolement, du silence. Elle a eu froid, elle a eu peur.</p> - -<p>Et d'Argères, prenant à Toinette le burnous de laine -blanche qu'elle apportait, en enveloppa Laure et laissa -quelques instants ses bras autour d'elle comme pour la -réchauffer. Dans cette amicale étreinte, l'artiste s'aperçut -ou ne s'aperçut pas qu'il mettait toute son âme. Il -était vaincu par son propre entraînement; il ne songeait -plus à interroger le sphinx. Si la vie eût tressailli dans -ce marbre, il ne l'eût pas senti, tant il était agité lui-même. -Il se trouvait envahi par la passion, mais envahi -tout entier, comme le sont les belles natures, qui n'ont -pas besoin de dompter leur ivresse, parce que leur -amour est tout un respect, tout un culte. Ceux-là seuls -qui n'aiment pas complétement craignent de profaner -leur idole par quelque audace. Ils sont impurs, puisqu'ils -craignent de communiquer l'impureté.</p> - -<p>D'Argères ne sentit rien de semblable au fond de sa -pensée. Laure restait dans ses bras, immobile et chaste, -mais elle le regardait avec un doux étonnement où -n'entrait aucun effroi.</p> - -<p>—Elle m'aimera, se dit d'Argères, si elle peut encore -aimer; car je l'aime, et, par là, je la mérite. Si elle -m'aime, elle croira en moi, elle m'appartiendra.</p> - -<p>Dès ce moment, il fut calme. Laure n'avait peut-être -pas senti son étreinte, mais elle l'avait remarquée et ne -l'avait pas repoussée. Elle était à lui, sinon par l'amour, -au moins par l'amitié, puisqu'elle avait foi en lui. Étrangère -aux alarmes d'une fausse pudeur, défendue de tout -danger auprès d'un homme de bien par la vraie pudeur -de l'âme, elle acceptait son intérêt et ses consolations -sans les avoir provoqués volontairement. Un sentiment -noble, quel qu'il fût, ardent ou fraternel, les unissait -donc déjà, grâce aux souveraines révélations des grands -instincts. Aucune amertume, aucune feinte réserve, ne -pouvait plus trouver place dans leurs relations.</p> - -<p>—Allez-vous-en, dit d'Argères à Toinette après qu'elle -eut servi le thé. Je veux lui parler.</p> - -<p>—Comment! monsieur, dit Toinette effarée, je vous -gêne?</p> - -<p>—Oui, parce que vous ne me comprendriez pas. -Je veux être seul avec elle. Entendez-vous! je le veux.</p> - -<p>Elle sortit consternée, se disant qu'elle avait amené -le loup dans la bergerie, et retombant dans une de ces -alternatives où son caractère, mêlé de poésie et de -prose, la jetait sans cesse: oser et trembler.</p> - -<p>D'Argères présenta le thé à madame de Monteluz; il -la fit asseoir sur le moins mauvais fauteuil qu'il put -trouver; il lui mit un coussin sous les pieds, et, s'y agenouillant:</p> - -<p>—Faites un grand effort sur vous-même, lui dit-il -sans préambule et avec une conviction hardie. Écoutez-moi -et répondez-moi.</p> - -<p>Toujours étonnée, mais silencieuse, elle lui répondit -avec les yeux qu'elle s'y engageait.</p> - -<p>—Qu'est-ce que vous avez cru, ce soir, en vous -trouvant seule?</p> - -<p>—Ai-je cru quelque chose?</p> - -<p>—Oui, vous avez commencé cette phrase: «J'ai -cru…» Il faut l'achever.</p> - -<p>—Je ne me souviens plus.</p> - -<p>—Souvenez-vous! dit d'Argères.</p> - -<p>Elle ferma les yeux comme pour regarder en elle-même, -puis elle lui répondit:</p> - -<p>—J'ai cru que j'étais complétement délaissée.</p> - -<p>—Par qui?</p> - -<p>—Par vous deux. Par vous, c'était tout simple, et je -ne pouvais ni m'en étonner ni m'en plaindre; mais par -Toinette… je n'y comprenais rien… Attendez! Oui, -j'étais sous l'empire d'un mauvais rêve.</p> - -<p>—Est-ce que vous avez dormi?</p> - -<p>—Je ne crois pas. Je rêve aussi bien quand je suis -éveillée que quand je dors; et, d'ailleurs, je ne distingue -pas toujours bien ma veille de mon sommeil… Ah çà! -ajouta-t-elle après une pause inquiète, est-ce que vous -ne savez pas que je suis folle?</p> - -<p>—Pourquoi me retirez-vous vos mains? dit d'Argères -frappé de son mouvement.</p> - -<p>—Parce que l'on ne s'intéresse pas aux fous, je le -sais. Quelque doux et soumis qu'ils soient, on en a -peur. Si donc vous ne connaissez pas ma situation, si -Toinette ne vous a pas dit que j'étais une sorte d'idiote -tranquille, privée de mémoire et incapable de suivre un -raisonnement, il faut que vous le sachiez.</p> - -<p>—Pourquoi?</p> - -<p>—Parce que je vois bien que vous me portez un généreux -intérêt, et que je ne veux pas en usurper plus -que je n'en mérite.</p> - -<p>—Vous méritez tout celui dont je suis capable, si votre -mal moral est involontaire. Là est la question; confessez-vous.</p> - -<p>—Me confesser? dit madame de Monteluz, dont la -figure s'assombrit; et pourquoi donc?</p> - -<p>—Pour que je sache si je dois vous aimer.</p> - -<p>—M'aimer! moi? s'écria-t-elle en se levant avec -effroi. Oh! non!… Jamais, personne, entendez-vous -bien!</p> - -<p>—Est-ce que vous croyez que je vous demande de -l'amour? dit d'Argères. Pourquoi cette frayeur?</p> - -<p>—C'est une frayeur d'enfant imbécile, si vous voulez, -dit-elle en se rasseyant; mais, pour moi, le mot aimer -est un mot terrible; et, quand quelqu'un auprès de moi -le prononce… Non! non! je ne veux pas seulement que -Toinette me dise qu'elle m'aime! Aimer un être mort, -c'est affreux! je sais ce que c'est!</p> - -<p>—Alors, vous voulez seulement qu'on vous plaigne? -Vous n'acceptez, comme vous dites, que la pitié?</p> - -<p>—Pourquoi la repousserais-je? C'est un bon, un divin -sentiment, qui fait encore plus de bien à ceux qui -l'éprouvent qu'à ceux qui en sont l'objet. Je sens cela -en moi-même quand je m'aperçois que j'oublie mon mal -auprès des autres malheureux.</p> - -<p>—Si vous connaissez encore la pitié, vous êtes encore -capable d'aimer, car la pitié est un amour.</p> - -<p>—Un amour général qui ne s'attache pas à un seul -être au détriment de tous les autres. Voilà celui que -j'accepte, et que je peux payer par la reconnaissance.</p> - -<p>—Cela est très-logique, dit d'Argères en souriant -pour cacher l'effroi que lui causait la fermeté de son accent; -et, pour une personne idiote ou folle, c'est assez -puissant de raisonnement. Puisque vous êtes si lucide, -résumons-nous. Vous ne voulez pas être aimée à l'état -d'individu, mais secourue et consolée par des charités -toutes chrétiennes, parce que vous ne valez pas la peine -qu'on se consacre à vous en particulier. Pourtant, si Toinette -s'absente une heure ou deux, vous êtes inquiète, -vous vous affligez.</p> - -<p>—Oui, je suis faible, mais je ne suis pas injuste; je -ne lui adresse, ni des lèvres ni du cœur, aucun reproche.</p> - -<p>—Mais pourtant sa vie entière est absorbée dans la -vôtre, et vous acceptez ce dévouement. Donc, vous pouvez -faire exception à votre rigidité d'abnégation en faveur -de quelqu'un, et vous sentez bien que ce quelqu'un -vous aime.</p> - -<p>—Ah! monsieur, même de la part de Toinette, qui -m'a élevée, qui s'est fait, de me soigner, une habitude -impérieuse et un devoir jaloux, cela me cause des remords. -Vous avouerai-je…? Oui, vous voulez que je me -confesse! Eh bien, il y a des heures, des jours entiers -où ce remords est si poignant, où je suis si révoltée -contre moi-même d'accaparer ainsi, au profit de ma misérable -demi-existence, le dévouement d'une personne -qui a le droit et le besoin d'exister pour elle-même; enfin, -je me fais quelquefois tellement honte et aversion, -que j'ai des pensées de suicide et que j'y céderais si je -ne craignais de laisser des remords imaginaires à cette -pauvre fille. Alors, voyez-vous, il me prend des envies -sauvages de la fuir, de fuir tout le monde, de n'être plus -à charge à personne… Ah! si je savais un désert que je -pusse atteindre en liberté! Celui-ci m'a affranchi de la -souffrance de mes proches; mais déjà on me réclame, -on me rappelle… et il n'est d'ailleurs pas assez profond, -puisque m'y voilà avec Toinette qui m'aime, et vous qui -parlez de m'aimer.</p> - -<p>—Le raisonnement est inattaquable, pensa d'Argères, -qui l'écoutait sans dépit, parce qu'il voyait en elle une -sincérité complète. Je ne vaincrai pas sa douloureuse sagesse. -Voyons si les entrailles sont muettes et si tout instinct -d'affection humaine est éteint pour jamais.</p> - -<p>Il se leva en silence, lui baisa la main, et sortit. -Toinette était sur le palier, essayant de voir et d'entendre.</p> - -<p>Il la repoussa avec autorité et resta quelques instants -seul et attentif au moindre bruit.</p> - -<p>—Que Dieu me pardonne de la torturer peut-être! -pensa-t-il en collant son oreille à la porte. Ce sera son -salut.</p> - -<p>Il entendit enfin un brusque sanglot et rentra vivement. -Laure s'était laissée tomber assise sur ses genoux, -les mains pendantes, les cheveux dénoués, des larmes -sur les joues, dans une attitude de Madeleine au désert. -Elle était si belle dans sa douleur, qu'il en fut ébloui. Il -eût osé baiser ses larmes s'il eût été certain, dans le -premier moment, de les avoir fait couler.</p> - -<p>Mais le sphinx resta muet. Elle se releva précipitamment -en voyant d'Argères à ses côtés, et parut croire -qu'elle s'était trompée en pensant qu'il la quittait pour -toujours.</p> - -<p>—Que faisiez-vous là à genoux? lui dit tristement -d'Argères un peu découragé.</p> - -<p>—Je priais, dit-elle.</p> - -<p>—Et que demandiez-vous à Dieu?</p> - -<p>—De vous donner du bonheur et de me faire bientôt -mourir, répondit-elle d'un ton de candeur angélique.</p> - -<p>—Mourir! reprit d'Argères abattu. Oui, c'est le refuge -des âmes glacées qui ne veulent plus aimer.</p> - -<p>—Dites qui ne peuvent plus! Écoutez, ne me croyez -pas si lâche que de ne pas avoir lutté. Ne me jugez pas -comme fait ma belle-mère, qui me dit que je nourris ma -douleur parce que j'aime ma douleur. Non, non, personne -n'aime la souffrance! tous les êtres la fuient. J'ai -voulu, j'ai souhaité guérir; je le voudrais encore si j'espérais -en venir à bout. J'ai obéi à toutes les prescriptions -physiques et morales. J'ai écouté le prêtre et le médecin. -J'ai recouvré la santé du corps, et croyez bien que ce -n'est pas sans peine et sans un mortel ennui que j'ai -pu suivre un régime et consacrer du temps à me cultiver -comme une plante précieuse, quand je me sentais pour -jamais privée de soleil et de parfums. On me disait: -«Guérissez le corps, la santé morale reviendra.» Quelle -santé morale? La résignation? On en a de reste devant -les maux accomplis et sans remède. La soumission aux -volontés de Dieu? Comment pourrais-je me révolter -contre ce qui m'a écrasée? Tenez, on succombe à cette -guérison-là. Elle s'est faite en moi, et pourtant j'entre -toute vivante dans les ténèbres de la mort. Je me -porte bien et je perds mes facultés. Ma volonté m'échappe, -mes forces intellectuelles s'émoussent. Je ne -souffre même plus, je m'ennuie!</p> - -<p>—Alors, dit d'Argères profondément attristé, vous ne -voulez plus lutter? Vous n'essayerez plus rien pour -sauver votre âme?</p> - -<p>—Je n'ai pas dit cela, reprit-elle, je ne le dirai jamais. -Je crois à la bonté sans bornes de Dieu; mais -je crois aussi à nos devoirs sur la terre. Jusqu'à mon -dernier jour de lucidité, je me défendrai de mon mieux -contre les vertiges qui m'envahissent. Vous voyez bien -que je le fais; vous exigez que je parle de moi, et j'en -parle! C'est pourtant la chose la plus difficile et la plus -pénible que je puisse me commander à moi-même.</p> - -<p>—Vous avez raison de le faire, et je ne veux pas -vous en remercier. Ce n'est pas pour moi que vous le -faites: c'est pour vous; dites avec vérité que c'est pour -vous!</p> - -<p>—C'est pour ma famille, qui est contristée, humiliée -et scandalisée de ma situation d'esprit; c'est surtout -pour cette pauvre fille qui me sert, qui ne m'a jamais -quittée, qui a ses travers, je le sais, mais dont l'affection -et la patience effacent toutes les taches devant Dieu et -devant moi; c'est pour vous en cet instant! pour vous à -qui je ne veux pas léguer, pour remercîment de quelques -jours de commisération, l'exemple d'un abandon -de moi-même, qui pourrait, si jamais vous êtes malheureux, -vous faire croire à l'abandon de Dieu envers -ses créatures.</p> - -<p>—Ainsi ce n'est pas pour vous-même?</p> - -<p>—Pour moi?… Ah! monsieur, vous ne savez pas -une chose effrayante… Non, je ne veux pas vous la -dire.</p> - -<p>—Dites-la! s'écria d'Argères, dont la passion croissante -s'armait d'une volonté capable d'exercer une sorte -d'ascendant magnétique.</p> - -<p>—Eh bien, répondit-elle, le suicide moral a de plus -grands attraits encore que le suicide matériel, si on s'y -laissait aller… Il y a dans l'oubli de la réalité, dans le -rêve du néant, dans le trouble de la folie, un charme -épouvantable qui semble parfois la récompense et le -soulagement promis aux violentes douleurs longtemps -comprimées!</p> - -<p>—Taisez-vous! dit d'Argères; cette pensée doit vous -faire frémir. Elle est impie; chassez-la de votre cœur à -jamais; craignez qu'elle ne soit contagieuse pour ceux -qui vous comprendraient!</p> - -<p>—Oui, vous avez raison! répondit-elle vivement en -lui saisissant le bras comme si elle eût craint, cette fois, -de rouler dans un abîme ouvert sous ses pieds. Vous -avez raison! vous avez une âme vraiment croyante, -vous! vous me parlez comme un père… vous me faites -du bien, c'est là ce qu'il faut me dire! Et quoi encore? -Parlez-moi, vous me faites du bien!</p> - -<p>—Si cela est, s'écria d'Argères en la saisissant dans -ses bras et en l'y retenant, vous êtes sauvée, je le jure -devant Dieu! Restez là, sans honte, sans crainte, et reposez -cette tête malade sur un cœur plein de jeunesse cl -de force! Fiez-vous à moi qui ne vous demande rien et -qui ne pourrais rien vouloir de vous que ce que vous -ne pouvez pas me donner, une affection complète et absolue. -Fiez-vous entièrement, Laure; je suis trop fier -pour songer à égarer l'esprit d'une femme comme vous; -je me respecte trop moi-même pour ne pas vous respecter. -Votre pudeur alarmée en ce moment me serait une -injure mortelle. Écoutez-moi donc et croyez-moi. Ce -n'est pas moi, un inconnu, un passant qui vous parle: -c'est quelque chose qui est en moi et qui me commande -de vous parler; quelque chose de supérieur à votre volonté -et à la mienne; c'est la voix de l'amour même qui -remplit mon sein et qui déborde, mais sans délire, sans -effroi, sans hésitation. Laure, je vous aime. Je pourrais -vous cacher que c'est une passion qui m'envahit, vous -offrir seulement, pour vous tranquilliser, une amitié -douce et fraternelle. Je vous tromperais; ce serait un -plan de séduction, ce serait infâme. Il faut que vous acceptiez -mon amour pour accepter mon amitié, car l'amitié -est dans l'amour vrai, et, si l'un vous effraye, l'autre -vous est nécessaire. Vous voulez guérir, vous voulez ne -pas perdre la notion de Dieu, ni le titre sacré de créature -humaine. Arrière donc l'abîme décevant de la folie! -Qu'il soit à jamais fermé! Oubliez que vous y avez -plongé un regard coupable. Ayez la volonté; respectez-vous, -aimez-vous vous-même, voilà tout ce que je vous -demande, tout ce que je prétends vous persuader en -vous aimant. Ne vous inquiétez pas, ne vous occupez -pas de moi; ne voyez en moi que le médecin sérieux de -votre noble intelligence ébranlée. Je ne veux pas souffrir -de mon rôle: j'ai la foi. Quand même je souffrirais, -d'ailleurs! Je ne suis pas sans courage, et je vous dis -pour vous rassurer: Sachez que je souffrirais davantage -si je vous quittais maintenant.</p> - -<p>Il lui parla encore avec effusion et trouva l'éloquence -du cœur pour la convaincre. Elle l'écouta sans lui imposer -silence, sans relever sa tête, qu'il avait attirée sur son -épaule, sans exprimer, sans ressentir le moindre doute -sur la sincérité et la force du sentiment qu'il exprimait. -Il y eut même un instant où, bercée par le son de sa -voix, elle ferma les yeux et l'entendit comme dans un -rêve. D'Argères avait gagné en partie la cause qu'il plaidait: -elle avait foi en lui.</p> - -<p>Mais elle ne pouvait retrouver si vite la foi en elle-même, -et, se relevant doucement, elle lui dit avec un -sourire déchirant:</p> - -<p>—Oui, vous êtes grand, vous êtes vrai, vous êtes -jeune, pur et bon. J'accepte de vous la sainte amitié; je -voudrais pouvoir accepter le divin amour! Eh bien, je -me suis interrogée en vous écoutant, et chacune de vos -paroles m'a éclairée sur moi-même. Je ne peux pas accepter -une si noble passion, et, pour qu'elle s'efface en -vous, pour que l'amitié seule me reste, il faut que nous -nous quittions pour longtemps. Vous souffririez près de -moi de me sentir indigne d'être si bien aimée. Oui, oui! -je sais ce que vous souffririez de la disproportion de nos -sentiments. Ah! ceux qui se laissent aimer…</p> - -<p>—Que voulez-vous dire?</p> - -<p>—Rien; ne m'interrogez pas; ne réveillons pas ma -mémoire; ne songeons pas trop non plus à l'avenir. J'ai -peur de tout ce qui n'est pas le moment où je vis. Je vis -si rarement! En ce moment-ci, je vis, grâce à vous; je -crois au tendre intérêt, aux sollicitudes infinies, à l'immense -dévouement; cela suffit à me faire un bien immense. -Soyez donc béni, et que le côté le plus sublime -de votre attachement pour moi soit satisfait et récompensé. -Je peux vous dire que je guérirai peut-être, ou -tout au moins que je veux, que je désire guérir. Voilà -tout le baume que, quant à présent, vous pouvez verser -sur ma blessure. Davantage serait trop. J'y succomberais -peut-être. Je n'ai pas la force de regarder le ciel, -moi dont les yeux ne peuvent pas même supporter l'ombre. -Je deviendrais aveugle; j'éclaterais comme l'argile -à un feu trop ardent. Quittez-moi, et dites-moi seulement -que ce n'est pas pour toujours! Toujours! c'est -une idée affreuse, c'est comme la mort! Quand j'ai cru, -ce soir, que je ne vous reverrais plus… je l'ai cru deux -fois: d'abord dans une sorte d'hallucination, pendant -que Toinette s'était absentée, et puis tout à l'heure avec -une lucidité plus cruelle, quand vous êtes sorti… eh bien, -dans ma frayeur, je vous pleurais… car je vous aimais, -et je vous aime! oui, autant que je peux aimer maintenant! -Ne vous y trompez pas, c'est peu de chose, au -prix de ce que vous m'offrez. C'est un mouvement -égoïste, comme celui de l'enfant qui s'attache à un secours, -sans être capable de rendre la pareille. Vous ne -devez pas consacrer votre vie, pas même une courte -phase de votre vie, à un être frappé de la plus funeste -ingratitude, celle qui s'avoue et ne peut se vaincre. -Quand même vous en auriez l'admirable courage, je refuserais, -moi! car je me prendrais en horreur, et mon -scrupule deviendrait intolérable. Adieu, adieu! quittez-moi, -oubliez-moi quelque temps; vivez! Si je guéris, si -je me sens renaître, ne fussé-je digne que de l'amitié -que vous m'aurez conservée, je vous la réclamerai. -Vous êtes trop parfait pour n'avoir pas inspiré déjà d'ardentes -amours. Elles n'ont pourtant pas été à la hauteur -de votre âme, puisque vous n'avez aucun lien qui vous -ait empêché de m'offrir cette âme dévouée; mais c'est, -dans votre destinée, une lacune qui sera comblée -promptement. Mal ou bien, vous serez encore récompensé -mieux que par moi, jusqu'à l'heure où vous rencontrerez -la femme entièrement digne de vous. Cette -pensée ne trouble pas l'espérance que je garde de vous -retrouver, et d'être pour vous quelque chose comme -une sœur respectueuse et tendre.</p> - -<p>Tel fut le résumé, souvent interrompu, des réponses -de Laure. En la trouvant si nette dans ses idées et si -fortement retranchée dans une humilité douloureuse, -l'artiste s'affligea plus d'une fois, mais il ne désespéra -pas un instant. Il repoussait l'idée d'une séparation; il -refusait l'épreuve de l'absence. Il sentait bien que l'amour -se communique par la volonté. Si Laure n'était -pas de ces organisations débiles qui en ressentent et -en subissent la surprise physique, elle n'en était que -mieux disposée à comprendre et à partager une passion -complète et vraie. C'était une femme dont il fallait d'abord -posséder le cœur et l'esprit. D'Argères n'était pas -au-dessous d'une telle tâche.</p> - -<p>Il ne voulut pas augmenter l'effroi qu'elle avait d'elle-même -et promit de se soumettre à toutes ses décisions; -mais il demanda deux ou trois jours avant d'en accepter -une définitive, et il fut autorisé à revenir le lendemain -matin.</p> - - -<div class="chapter"></div> -<h2 class="nobreak">VII</h2> - - -<p>Le même soir, en rentrant, d'Argères écrivit la lettre -suivante:</p> - -<p>«Laure, je suis bien heureux! vous croyez en moi. -Vous n'avez admis aucun doute sur ma loyauté. Vous -m'avez rendu bien fier, bien reconnaissant envers moi-même. -Jamais je n'ai senti si vivement le prix d'une -conscience <i>sans peur et sans reproche</i>.</p> - -<p>»Vous m'avez rempli d'orgueil pour la première fois -de ma vie. Oui, vraiment, voici la première fois que -j'obtiens une gloire qui m'élève au-dessus de moi-même. -C'est que vous êtes une femme unique sur la terre. Est-ce -la nature ou la douleur qui vous a faite ainsi? Personne -ne vous ressemble. Vous subjuguez comme en -dépit de vous-même. Vous ignorez, non pas seulement -la puérile coquetterie de votre sexe, mais encore la légitime -puissance de votre beauté physique et morale. -Vous êtes humble comme une vraie chrétienne, naïve -comme un enfant, simple comme le génie. Je ne sais -encore quel génie vous avez, Laure: peut-être aucun -que le vulgaire puisse apprécier; mais vous avez celui -de toutes choses pour qui sait vous comprendre. Vous -avez surtout celui de l'amour. Il se manifeste dans la terreur -même qu'il vous cause, dans votre refus de l'essayer -encore. Eh bien, j'attendrai. J'attendrai dix ans, s'il le -faut; mais, certain de ne retrouver nulle part un trésor -comme votre âme, je ne renoncerai jamais à le conquérir; -mon espérance ne s'éteindra qu'avec ma vie.</p> - -<p>»Avant de vous revoir, Laure, et comme je ne veux, -auprès de vous, m'occuper que de vous, je viens vous -parler de moi, de mon passé, de ma vie extérieure. -Malgré votre sublime confiance, je me dois à moi-même -de vous faire connaître, non pas l'homme qui vous -aime, il est tout entier dans l'amour qu'il a mis à vos -pieds, mais l'homme que les autres connaissent, l'artiste -que vous croiriez peut-être appartenir au monde et qui -n'appartiendra plus jamais qu'à vous.</p> - -<p>»Vous m'avez dit, la première soirée que j'ai passée -auprès de vous, que vous aviez entendu parler d'Adriani, -un chanteur de quelque mérite, qui disait sa propre musique, -et dont les compositions vous avaient paru belles. -C'était un souvenir, qui, chez vous, datait d'avant vos -chagrins. Je vous ai questionnée sur son compte, feignant -de ne pas le connaître, afin de savoir ce que vous -pensiez de lui. Vous ne l'aviez jamais vu, disiez-vous, -parce que, à l'époque où il commença à faire un peu de -bruit, vous veniez de quitter Paris pour vivre en Provence. -Vous aviez su qu'il était parti peu de temps après -pour la Russie; et puis, le malheur vous ayant frappée, -vous aviez perdu la trace de ses pas et le souvenir de -son existence; mais vous disiez que vous aviez quelquefois -chanté ou lu ses compositions dans ces derniers -temps, et que vous trouviez, dans ce que je vous avais -chanté, le même jour, des formes qui vous rappelaient -sa manière.</p> - -<p>»Vous m'avez dit encore:</p> - -<p>»—Je n'ai guère l'espérance de jamais l'entendre. S'il -revient en France (il y est peut-être maintenant), ce -n'est pas un homme à courir la province, et on ne le -verra jamais sur aucun théâtre. On m'a dit qu'il avait de -quoi vivre chétivement sans se vendre au public et qu'il -ne chantait que pour des salons amis, pour un auditoire -d'élite, sans accepter aucune rétribution. On n'osait -même pas lui en proposer une, à moins que ce ne fût -pour les pauvres. Il a conservé l'indépendance d'un -homme du monde, bien qu'il soit pauvre lui-même. Cela -est à sa louange.</p> - -<p>»Et vous avez ajouté:</p> - -<p>»—J'ai regretté autrefois de ne pas l'avoir connu; -mais, aujourd'hui, j'en suis toute consolée. Malgré tout -ce que l'on m'a dit de son originalité, il ne me semble -pas qu'il puisse vous être supérieur.</p> - -<p>»Eh bien, Laure, cet Adriani, c'est moi. Je m'appelle -effectivement d'Argères, et je suis d'une famille noble; -mais mon nom de baptême est Adrien. Né en Italie, j'ai -pu, sans déguisement puéril, italianiser ce prénom. Mon -père occupait d'assez hauts emplois dans la diplomatie. -J'avais été élevé avec soin, j'étais né musicien. Je me -suis développé, comme voix et comme instinct, sous un -soleil plus musical que le nôtre. J'ai beaucoup vécu, dans -mon adolescence, avec le peuple inspiré du midi de -l'Europe et des côtes de la Méditerranée. Tout mon -génie consiste à n'avoir pas perdu, dans l'étude technique -et dans le commerce d'un monde blasé, le goût du -simple et du vrai qui avait charmé mes premières impressions, -formé mes premières pensées.</p> - -<p>»Orphelin de bonne heure, je me suis trouvé sans -direction et sans frein à l'âge des passions. J'avais quelque -fortune et beaucoup d'amis, les artistes en ont toujours, -car déjà on m'écoutait avec plaisir. Italien autant -que Français, jusqu'à l'âge de ma majorité, je ne connus -la France que dans le monde des grandes villes d'Italie. -Je dissipai mes ressources dans une vie facile, enthousiaste, -folle même, au dire de mon conseil de famille, et -dans laquelle je ne trouve pourtant rien qui me fasse -rougir. Ruiné, je ne voulus pas vivre de hasards et d'industrie -comme tant d'autres; je ne voulus point m'endetter; -je résolus de tirer parti de mon talent. Mes grands-parents -jetèrent les hauts cris et m'offrirent de se cotiser -pour me faire une pension. Je refusai: cela me parut -un outrage; mais, pour ne pas blesser en face leurs préjugés, -je vins en France; je me mis en relation avec -des artistes; je chantai dans plusieurs réunions; j'y fus -goûté, encouragé, et je cherchai à me procurer des élèves; -mais cette ressource arrivait lentement, et le métier de -professeur m'était antipathique. Démontrer le beau, expliquer -le vrai dans les arts, c'est possible dans un cours, -à force de talent et d'éloquence; mais dépenser toute ma -puissance pour des élèves, la plupart inintelligents ou -frivoles, je ne pus m'y résigner. Mon temps se laissait -absorber, d'ailleurs, par des leçons à quelques jeunes -gens bien doués et pauvres, qui me dédommageaient -intellectuellement de mes fatigues, mais qui ne pouvaient -conjurer ma misère.</p> - -<p>»La misère, je ne la crains pas extraordinairement; -je ne la sens même pas beaucoup quand elle ne se convertit -pas en solitude. La solitude me menaçait. Je mis -l'amour dans mon grenier. Il me trompa. L'idéal pour -moi, c'est de vivre à deux. Il ne se réalisa pas. Je respecte -mes souvenirs; mais le milieu où je pouvais mériter -et savourer le bonheur vrai ne se fit pas autour de -moi; et j'avais, d'ailleurs, une soif trop ardente des joies -parfaites, qui ne sont pas semées en ce monde et qu'on -n'y rencontre probablement qu'une fois.</p> - -<p>»Je ne brisai rien, j'échappai à tout. Je ressentis et -je causai des chagrins dont il ne m'appartenait pas de -trouver le remède. La fuite seule pouvait en faire cesser -le renouvellement. Je partis. Je voyageai. Le produit -fort modeste de quelques publications musicales, qui -eurent du succès, me permit de ne rien devoir à la libéralité -de mes enthousiastes. Pour un homme qui a quelque -talent spécial et point d'ambition, le monde est accessible, -et partout je me vis comblé d'égards, ce que je -préférai à être comblé d'argent. Je pus consentir à être -associé aux plaisirs des riches et des grands de la terre, -et je peux dire que je n'y fus pas recherché seulement -comme chanteur. On voulut bien me traiter comme un -homme, quand on me vit me conduire en homme. Je ne -sache pas avoir eu à payer d'autre écot, que celui d'être -et de demeurer moi-même. Et, en vérité, je ne comprends -guère qu'un artiste qui se respecte ait besoin d'autre -chose que d'un habit noir et d'une complète absence de -vices et de prétentions, pour se trouver à la hauteur de -toutes les convenances sociales. Je ne me fais, au reste, -qu'un très-léger mérite d'avoir su renoncer aux vanités -et aux emportements de la jeunesse, dès le jour où la -satisfaction de ces appétits violents me fut refusée par la -fortune. Je ne devins point un sage: les plaisirs courent -assez d'eux-mêmes après celui qui sait en procurer aux -autres et qui ne s'en montre pas trop affamé. Mais je -corrigeai en moi le travers du désordre, qui est une paresse -de l'esprit, et je reconnus que j'avais conquis la -liberté du lendemain avec un peu de prévoyance dans -le jour présent.</p> - -<p>»Enfin je ne souffris pas de jouir du luxe des autres, -et de me dire que je n'aurais en ma possession que le -nécessaire. Ces besoins qu'éprouvent les artistes de devenir -ou de paraître grands seigneurs m'ont toujours -semblé des faiblesses de parvenus. L'homme qui a possédé -par lui-même n'a plus cette fièvre d'éblouir qui dévore -les pauvres enrichis. Élevé dans le bien-être, je ne -méprisais ni n'enviais des biens dont ma prodigalité avait -su faire gaiement le sacrifice à mes plaisirs, mais que je -n'aurais pu reconquérir sans faire le sacrifice de ma fierté -et de mon indépendance.</p> - -<p>»La fortune est quelquefois comme le monde: elle -sourit à ceux qui ne courent pas sur ses pas. Un petit -héritage très-inattendu me permit de revenir à Paris. Je -me fis encore entendre, j'eus de grands succès. Le public -grossissait dans les réunions d'abord choisies, puis -nombreuses et ardentes où je me laissais entraîner. Le -public voulut m'avoir à lui. L'Opéra m'offrit et m'offre -encore un engagement considérable. Les élèves assiégeaient -ma porte. Les concerts me promettaient une riche -moisson. J'ai tout refusé, tout quitté pour aller revoir -la Suisse, le mois dernier. J'avais placé, de confiance, -ma petite fortune chez un ami qui, sans me rien dire, -l'avait risquée dans une opération commerciale que je ne -connais ni ne comprends, mais qu'il regardait comme -certaine. S'il l'eût perdue, je ne l'aurais jamais su; il me -l'eût restituée; il l'a décuplée. Pendant que je gravissais -les glaciers et que mon âme chantait au bruit des cataractes, -je devenais riche à mon insu: je le suis! J'ai cinq -cent mille francs. Je n'ai pas connu mon bonheur tout -de suite. J'ai si peu de désirs dans l'ordre des choses -matérielles maintenant, que j'aurais perdu sans effroi -cette richesse relative, le lendemain du jour où elle me -fut annoncée; mais, aujourd'hui, aujourd'hui, Laure, elle -me rend heureux, puisqu'elle me permet de me donner -à vous. Je m'appartiens! Où vous voudrez vivre, je peux -vivre et vivre à l'abri des privations. Votre Toinette -m'a dit que vous êtes riche; je ne sais ce qu'elle entend -par là; j'ignore si vous l'êtes plus ou moins que moi. Je -vous avoue que je ne m'en occupe pas et que cela m'est -indifférent. Il est des sentiments qui n'admettent pas ce -genre de réflexions. Je vous connais assez pour savoir -que, si vous m'aimiez assez pour être à moi, vous m'eussiez -accepté pauvre comme je vous accepterais riche, -sans me préoccuper des soupçons d'un monde auquel ni -ma vie ni ma conscience n'appartiennent.</p> - -<p>»Si vous chérissez la solitude, nous chercherons la -solitude; nous la trouverons aisément à nous deux; car, -pour une femme, elle n'existe nulle part sans une protection. -Vous n'aurez pas à craindre de m'arracher à une -vie agitée et brillante. Je suis repu de mouvement, et -mon soleil à moi est dans mon âme: c'est mon amour, -c'est vous! D'ailleurs, je n'ai jamais compris cet autre -besoin factice que la plupart des artistes éprouvent de se -trouver en contact avec la foule. Je ne suis pas de ceux-là. -Je ne hais ni ne méprise ce qu'on appelle le public. -Le public, c'est une petite députation de l'humanité, en -somme, et j'aime, je respecte mes semblables. Mais c'est -par mon âme, ce n'est point par mes yeux ni par mes -oreilles que je suis en rapport avec eux. Si une bonne -et belle pensée se produit en moi, je sais qu'elle leur profitera, -et je ressens leur sympathie en dehors du temps et -de l'espace. La répulsion ou l'engouement du public immédiat -peut errer, mais la réflexion des masses redresse -l'erreur. Il faut donc contempler le vrai dans l'homme -face à face, être pour ainsi dire en tête-à-tête avec l'âme -de l'humanité dans les conceptions de l'intelligence et -dans les inspirations du cœur. Voilà le respect, voilà l'affection -qu'on doit aux hommes, et, dans cette notion de -leur confraternité avec nous-mêmes, ceux de l'avenir autant -que ceux d'aujourd'hui comparaissent pour nous -servir de juges, de conseils ou d'amis.</p> - -<p>»Mais, dans le besoin de les voir sourire, de respirer -leur encens, comme dans la crainte poignante de ne pas -être compris d'emblée, il y a quelque chose de maladif -qui ne tiendrait pas contre une pensée sérieuse, si le talent -qui se produit était sérieux et prenait son siége dans -la conscience.</p> - -<p>»Laure, tu pourras m'aimer, je le sens, je le veux! -Jamais, quand je me suis prosterné en esprit devant -Dieu, source du vrai et du bon, pour lui demander de -me garder dans ses voies, il ne m'a laissé impuissant à -produire des accents vrais, des idées élevées. En ce moment, -je lui demande ses dons les plus sublimes, l'amour -vrai partagé; et je l'implore avec tant de feu et de -naïveté, qu'il m'exaucera.</p> - -<p>»Nous irons où tu voudras; nous resterons ici, nous -parcourrons des pays nouveaux, nous nous cacherons -sous terre, nous dépenserons ma petite fortune en un -jour, ou nous assurerons par elle l'équilibre à notre avenir. -Tu n'as pas de volontés, je le sais. Je veux, j'attends -que tu en aies. Je serai bien heureux le jour où je verrai -poindre seulement une fantaisie, et je sens que, pour la -satisfaire, je transporterai, s'il le faut, des montagnes…</p> - -<p>»Laisse-moi t'aimer, ne me plains pas d'aimer seul. -Ne sais-tu pas que c'est déjà du bonheur que tu me -donnes en m'élevant à la plénitude de mes propres facultés, -en me plaçant au faîte de ma propre énergie!</p> - -<p>»Laisse-toi aimer, ange blessé! Un jour, je te le jure, -tu remercieras Dieu de me l'avoir permis.</p> - -<p>»A toi, malgré toi, et pour toujours.</p> - -<div class="sign">»<span class="sc">Adriani</span>.»</div> - -<h3>Journal de Comtois.</h3> - -<p>Monsieur est un homme de rien. C'est un artiste! Je -m'en étais toujours douté. J'ai lu, par hasard, ce soir, un -vieux morceau de journal dont je me sers pour me -mettre des papillotes. Il y avait dessus, à la date de janvier -dernier:</p> - -<p>«Le célèbre chanteur et compositeur Adriani, dont le -nom véritable est d'Argères, est enfin revenu des neiges -de la… et s'est fait entendre dans les salons de…, où il -a ravi une foule de… méthode… les femmes… sa beauté -idéale… un engagement… l'Opéra…»</p> - -<p>Le reste des lignes manque; mais c'est assez clair -comme ça; et me voilà dans une jolie position! Valet de -chambre d'un chanteur, d'un histrion, sans doute! Je -vas écrire à ma femme de me chercher une place. En -attendant, j'espère bien qu'il ne me fera pas banqueroute -de mon voyage. D'ailleurs, l'intrigant va faire fortune. -Il épouse sa folle, puisqu'il en est revenu ce soir -passé minuit. Elle le battra, c'est tout ce que je lui souhaite -pour m'avoir si bien attrapé.</p> - - -<h3>Narration.</h3> - -<p>D'Argères, ou plutôt Adriani, car c'est sous ce nom -que son existence avait pris de l'éclat, dormit mieux -qu'il n'avait fait depuis huit jours. Il ferma sa lettre, -qu'il voulait envoyer à Laure avant de la revoir, et -goûta un repos délicieux, bercé par les riantes fictions -de l'espérance. En s'éveillant, il sonna Comtois pour le -charger de sa missive. Mais Comtois avait une figure et -une attitude si extraordinaires, qu'il hésita à mettre son -secret dans les mains d'un être bavard, sot et curieux.</p> - -<p>—Voilà monsieur réveillé! fit Comtois d'un air qu'il -croyait être goguenard et qui n'était que stupide. Sans -doute monsieur a bien dormi? Il ne souffre pas du mal -de dents, lui! Ce n'est pas comme moi, qui n'ai pas pu -fermer l'œil: ce qui m'a conduit à lire de vieux journaux -où j'ai trouvé des choses bien drôles!</p> - -<p>—Si vous êtes malade, Comtois, allez vous recoucher. -Je me passerai de vous.</p> - -<p>—J'aimerais mieux que monsieur me donnât une petite -consultation.</p> - -<p>—Pour les dents? Je ne saurais. Je n'y ai eu mal de -ma vie.</p> - -<p>—Ah! c'est que je croyais monsieur médecin?</p> - -<p>Ici, Comtois, voulant se livrer à un rire sardonique, -fit une grimace si laide, qu'Adriani le crut en proie à de -violentes souffrances. Il insista pour le renvoyer; mais -Comtois n'en voulut pas démordre, et s'acharna à raser -son maître.</p> - -<p>—Que monsieur ne craigne rien, lui dit-il en se livrant -à cette opération quotidienne où il excellait et -dont il tirait une incommensurable vanité, je raserais, -comme on dit, les pieds dans le feu. J'ai la main si légère, -que, eussé-je des convulsions, par suite de mes -dents, vous ne me sentiriez point. Je sais ce qu'on doit -de précautions, surtout quand on approche le rasoir d'un -gosier comme celui de monsieur. Quant à moi, on pourrait -bien me couper le sifflet, l'Opéra n'y perdrait rien; -mais peut-être qu'il y a des mille et des cents dans le -gosier de monsieur.</p> - -<p>—Le drôle sait qui je suis, pensa Adriani: j'ai bien -fait d'écrire. Il faut que je me hâte de courir là-bas, avant -qu'il ait eu le temps de bavarder avec Toinette.</p> - -<p>Comme il sortait, Adriani vit arriver la chaise de poste -du baron de West, qui revenait de Vienne, et qui, de -loin, lui faisait de grands bras. Désolé de ce contretemps, -il feignit de ne pas le reconnaître et se jeta -dans les vignes. A travers les pampres, il vit la voiture -qui s'arrêtait, ce qui lui fit craindre que le baron ne -courût après lui. Il se glissa le long d'une haie, et se -trouva en face de la vachère du Temple, qui prenait le -plus court à travers les vignes pour gagner la route.</p> - -<p>—Où allez-vous? lui dit-il.</p> - -<p>—Je vas porter une lettre à M. d'Argères, répondit-elle. -C'est-il vous qui s'appelle comme ça?</p> - -<p>Adriani ouvrit le billet. Il était de la main de Toinette.</p> - -<p>«Madame n'a pas bien dormi cette nuit. Elle gardera -la chambre ce matin. Elle prie bien monsieur de ne venir -qu'après midi.»</p> - -<p>—Retournez vite au Temple, dit Adriani, et remettez -ceci à madame elle-même, aussitôt que vous pourrez -entrer chez elle.</p> - -<p>Il ajouta un louis à son message, pour que Mariotte -comprît qu'il y avait profit pour elle à s'en bien acquitter.</p> - -<p>Puis il revint sur ses pas, en feignant d'apercevoir le -baron, qui arrivait à lui.</p> - - -<div class="chapter"></div> -<h2 class="nobreak">VIII</h2> - - -<p>Le baron l'embrassa cordialement; mais il avait vu -l'échange des lettres, il connaissait la figure de la messagère, -et, remarquant une certaine agitation chez son -hôte, il l'en plaisanta.</p> - -<p>—Ah! tête d'artiste! lui dit-il en rentrant avec lui au -château, vous voilà déjà lancée dans un roman. Laissez -donc les enfants seuls! vous n'aurez pas plus tôt tourné -les talons, qu'ils s'envoleront pour le pays de la fantaisie. -Moi qui revenais transporté de reconnaissance pour le -courage que vous aviez eu de m'attendre dans mon désert!… -Ah! vous avez su déjà peupler la solitude, mon bel -ermite! Eh bien, c'est beau, cela. Il n'y a qu'une belle -femme dans le voisinage, vous la découvrez; c'est une -veuve inconsolable, vous la consolez. Ma foi, vous avez -été plus habile ou plus hardi que moi. Je me suis cassé -le nez à sa porte. Comment diable vous y êtes-vous pris? -On n'a jamais vu de nonne mieux claquemurée, de -princesse ou de fée mieux défendue par les esprits invisibles. -Ah! je le devine, votre voix est le cor enchanté -qui a terrassé les monstres du désespoir et fait tomber -les barrières du souvenir. C'est affaire à vous, mon -jeune maître. Je vous en fais d'autant plus mon compliment -que c'est un joli parti: vingt et quelques années, -pas d'enfants et une fortune de quinze ou vingt mille -francs de rente en fonds de terre, ce qui suppose un -capital de…</p> - -<p>—Elle n'a que cela? s'écria naïvement Adriani, qui, -malgré lui, craignait d'aspirer à une femme assez -riche pour s'entendre dire qu'il la recherchait par ambition.</p> - -<p>Le baron se méprit sur cette exclamation et répondit -en riant:</p> - -<p>—Dame! ce n'est pas le Potose, et je vois que vous -avez donné dans les gasconnades de sa vieille suivante, -une grande bavarde qui vient souvent ici faire la dame, -et qui, humiliée de résider dans le taudis du Temple, -vante à tout venant les merveilles du château de Larnac, -situé, dit-elle, dans le canton de Vaucluse. Le pays est -célèbre, j'en conviens; mais, nous autres habitants du -Midi, nous savons bien qu'on y donne le nom de château -à de maigres pigeonniers. Sachez cela aussi, mon -cher enfant, et ne vous laissez pas éblouir par de beaux -yeux baignés de larmes; d'autant plus que, je ne sais -pas si c'est vrai et si vous avez été à même de vous en -apercevoir, la châtelaine du Temple passe pour être un -peu folle.</p> - -<p>—Fort bien, reprit Adriani; vous croyez que je songe -à m'établir selon les habitudes et les calculs de la vie -bourgeoise!</p> - -<p>—Mon Dieu, cher ami, pardonnez-moi, dit le baron. -Je sais que vous êtes un grand artiste, des plus fiers, -incorruptible quand il s'agit de la Muse; mais je suis un -peu sceptique, vous savez! J'ai cinquante ans, et je sais -que, le lendemain du jour où l'artiste est riche, il est déjà -ambitieux. Pourquoi ne le seriez-vous pas? La fortune -n'est qu'un but pour celui qui, comme vous et moi, aspire -à de poétiques loisirs… Vous avez dit tout à l'heure -un mot qui m'a frappé, étonné, je l'avoue; un mot qui -jurait dans votre bouche inspirée…</p> - -<p>—Oui, j'ai dit: <i>Elle n'a que cela?</i> et c'était un cri de -joie. Écoutez-moi, cher baron: j'aime cette femme. Je -la vois tous les jours, et, comme, en gardant le silence, -je pourrais la compromettre auprès de vous, puisque -vous riez déjà d'une aventure que vous jugez accomplie -ou inévitable, je veux tout vous dire, et je jure que ce -sera la vérité.</p> - -<p>Adriani raconta avec détail et fidélité, au baron, -tout ce qui s'était passé entre madame de Monteluz -et lui.</p> - -<p>Le baron l'écouta avec intérêt, s'émerveilla de la rapide -invasion d'un amour si entier chez un homme qu'il -croyait connaître, et que jusque-là il n'avait pas connu -jusqu'au fond, et finit par conseiller la prudence à son -jeune ami. Le baron était un digne homme et un excellent -esprit à beaucoup d'égards; mais la poésie de son -âme s'était réfugiée dans ses vers, et la vie de province -avait grossi à ses yeux l'importance des choses positives. -Délicat dans le domaine des arts, mais en proie à des -soucis matériels qu'il cachait de son mieux, il avait, -malgré son lyrisme et ses enthousiasmes littéraires et -musicaux, contracté quelque chose de la sécheresse des -vieux garçons.</p> - -<p>Adriani souffrait de lui avoir fait sa confidence, mais -il ne se le reprocha point. Il s'y était vu forcé pour conserver -intacte l'auréole de pureté autour de son idole.</p> - -<p>Selon le baron, il n'y avait pas de grande douleur -sans un peu d'affectation à la longue. S'il n'osait pas tout -à fait dire et penser que madame de Monteluz posait les -regrets, il n'en admettait pas moins la probabilité d'un -instinct de coquetterie sévèrement drapée dans son -deuil. Au fond, il était peut-être un peu piqué de n'avoir -pas été reçu et de voir son jeune hôte admis d'emblée; -et puis il était contrarié de trouver ce dernier préoccupé -et absorbé par l'amour, lorsqu'il arrivait chargé d'hémistiches -qu'il brûlait naïvement de faire ronfler dans -un salon sonore, longtemps veuf d'auditeurs intelligents.</p> - -<p>Le baron avait fait des poëmes épiques qui ne l'eussent -jamais tiré de l'obscurité s'il ne se fût heureusement -avisé de traduire en vers quelques chefs-d'œuvre grecs. -Grand helléniste, doué du vers facile et harmonieux, il -avait un talent réel pour habiller noblement la pensée -d'autrui. Pour son propre compte, il avait peu d'idées, -et la forme ne peut couvrir le vide sans cesser d'être -forme elle-même. Elle est alors comme un vêtement -splendide, flasque et pendant sur un échalas.</p> - -<p>Le succès de ses traductions avait presque affligé le -baron. Il souriait aux éloges, mais il était humilié intérieurement. -Il aspirait toujours à briller par lui-même, -et, après trente ans de travail assidu et minutieux, il -rêvait la gloire et parlait de son avenir littéraire comme -un poëte de vingt ans. Après de nombreuses tentatives -plus estimables qu'amusantes dans des genres différents, -il s'était mis en tête de publier un petit recueil de vers -choisis intitulé <i>la Lyre d'Adriani</i>.</p> - -<p>Voici quel était son but:</p> - -<p>Adriani faisait souvent lui-même ses paroles sur sa -musique. Il était grand poëte sans prétendre à l'être. Une -idée simple mais nette, une déduction logique, un langage -harmonieux, qui était lui-même un rhythme tout -fait pour le chant, c'en était assez, selon lui, pour motiver -et porter ses idées musicales. Il avait raison. La -musique peut exprimer des idées aussi bien que des -sentiments, quoi qu'on en ait dit; d'autant plus que, pas -plus qu'Adriani, nous ne voyons bien la limite où le -sentiment devient une idée et où l'idée cesse absolument -d'être un sentiment. La rage des distinctions et des classifications -a mordu la critique de ce siècle-ci, et nous -sommes devenus si savants, que nous en sommes bêtes. -Mais, quand, par le sens éminemment contemplatif qui -est en elle, la musique s'élève à des aspirations qui sont -véritablement des idées, il faut que l'expression littéraire -soit d'autant plus simple, et procède, pour ainsi dire, -par la lettre naïve des paraboles. Autrement, les mots -écrasent l'esprit de la mélodie, et la forme emporte le -fond.</p> - -<p>En entendant Adriani raisonner sur ce sujet et s'excuser -modestement de faire des vers à son propre usage, -le baron, qui les trouva trop simples, rêva de lui créer -un petit fonds de poésies où il pût puiser ses inspirations -musicales. Ayant vu à Paris le succès d'enthousiasme -du jeune artiste, il se dit, avec raison, que sa bouche -serait pour lui celle de la Renommée, et il revint chez -lui se mettre à l'œuvre.</p> - -<p>Il fallait donc qu'Adriani subît cette lecture ou plutôt -cette déclamation, et, quand il vit que son hôte souffrait -réellement de sa préoccupation, il s'exécuta et lui demanda -communication du manuscrit, en attendant l'heure -où il lui serait permis d'aller au Temple.</p> - -<p>C'était une grande erreur de la part du baron, que de -vouloir infuser son souffle au génie le plus individuel et -le plus indépendant qu'il fût possible de rencontrer. Dès -les premiers mots, Adriani sentit que son âme serait -emprisonnée dans cet étui ciselé et diamanté par les -mains du baron. Sincère et loyal, il essaya de le lui faire -comprendre, tout en lui donnant la part d'éloges qui lui -était justement due. L'éternel combat entre le maëstro -et le poëte de livret s'ensuivit. Le baron n'admettait pas -que la description dût être légèrement esquissée et que -la musique dût remplir de sa propre poésie le sujet ainsi -indiqué.</p> - -<p>—Quand vous me peignez en quatre vers l'alouette -s'élevant vers le soleil, à travers les brises embaumées -du matin, disait Adriani, vous faites une peinture qui ne -laisse rien à l'imagination. Or, la musique, c'est l'imagination -même; c'est elle qui est chargée de transporter -le rêve de l'auditeur dans la poésie du matin. Si vous -me dites tout bonnement <i>l'alouette monte</i>, ou <i>l'alouette -vole</i>, c'est bien assez pour moi. J'ai bien plus d'images -que vous à mon service, puisque, dans une courte phrase, -je peux résumer le sentiment infini de ma contemplation.</p> - -<p>—A votre dire, s'écria le baron, les sons prouvent -plus que les mots?</p> - -<p>—En politique, en rhétorique, en métaphysique, en -tout ce qui n'est pas de son domaine, non certes; mais -en musique, oui.</p> - -<p>—C'est qu'on n'a pas encore fait de poésie vraiment -lyrique dans notre langue, mon cher. Est-ce que les anciens -ne chantaient pas des poëmes épiques? Est-ce que -les gondoliers de Venise ne chantent pas l'Arioste et le -Tasse?</p> - -<p>—Non pas! Ils les psalmodient sur un rhythme à la -manière des anciens, et c'est un peu comme cela que les -faiseurs de romances et de ballades ont rhythmé les vers -romantiques de nos jours. Tout le monde peut faire de -cette musique-là, tout le monde en fait; mais ce n'est -pas de la musique, je vous le déclare. Paix à la cendre -d'Hippolyte Monpou et consorts! Pierre Dupont fait les -choses plus ouvertement; il arrange son chant pour ses -paroles, auxquelles il donne, avec raison, la préférence. -Je donnerai de tout mon cœur le pas, dans mon estime, -à vos vers sur ma musique; mais je ne peux pas faire -ma musique pour vos vers. Ils sont beaux, si vous voulez, -ils sont trop faits. Ils existent trop pour être chantés.</p> - -<p>La discussion dura jusqu'au déjeuner et reprit au dessert. -Pour en finir, Adriani promit d'essayer; mais la -grande difficulté, c'est que le volume devait porter le -titre de <i>Lyre d'Adriani</i>, et que le baron eût voulu un -engagement sérieux de la part de son hôte.</p> - -<p>—Vous avez de la gloire, lui disait-il, et je suis votre -ancien et fidèle ami. J'ai travaillé longtemps pour obtenir -le succès que vous avez conquis en deux matins. Vous -reconnaissez que je possède le vocabulaire limpide et -harmonieux qui ne s'attache pas au gosier du chanteur -comme des arêtes de poisson. Vous m'avez dit cent fois -que, sous ce rapport-là, j'étais le plus musical des poëtes. -Aidez-moi donc à enfourcher mon Pégase et soyez le -soleil qui dégourdira ses ailes.</p> - -<p>—Oui, pensait Adriani, c'est-à-dire que tu voudrais -que nous fussions, moi le cheval, et toi le cavalier.</p> - -<p>Le baron avait oublié le rendez-vous que son hôte attendait -avec une si vive impatience. Adriani fut forcé de -le lui rappeler.</p> - -<p>—Ah! folle jeunesse! dit le baron. Allez donc, courez -à votre perte, et oubliez la Muse pour la femme; c'est -dans l'ordre!</p> - -<p>Adriani arriva au Temple deux minutes après midi. Il -était tourmenté par le billet de Toinette. Il fallait que -madame de Monteluz fût bien souffrante pour garder la -chambre, elle si matinale et si active dans sa lenteur inquiète. -Peut-être aussi était-ce un symptôme rassurant -pour sa guérison morale. Le calme n'est-il pas la santé -de l'âme?</p> - -<p>Toinette, contre sa coutume, ne vint pas à la rencontre -d'Adriani. Le jardin était désert, la maison fermée. Il se -hasarda à frapper doucement: rien ne bougea. Il fit le -tour et trouva toutes les portes, toutes les fenêtres -closes. Il chercha Mariotte, l'unique habitante des bâtiments -extérieurs. Elle battait son beurre avec autant de -tranquillité que le premier jour où il lui avait parlé.</p> - -<p>—Madame n'est pas levée? lui dit-il.</p> - -<p>—Pas que je sache, répondit-elle.</p> - -<p>—Et Toinette?</p> - -<p>—Ma foi, je ne l'ai pas encore vue. Faut qu'elle ait -mal dormi, et madame pareillement.</p> - -<p>—Vous n'avez donc pas encore pu remettre ma lettre?</p> - -<p>—Non, monsieur; la voilà avec votre louis d'or, sur -le bord de l'auge à ma vache. Prenez-les, puisque vous -allez voir madame vous-même, et peut-être avant moi.</p> - -<p>Adriani reprit la lettre et laissa le louis.</p> - -<p>—Eh bien, et ça? dit Mariotte.</p> - -<p>—C'est pour vous.</p> - -<p>—Pour moi? Tiens, pourquoi donc?</p> - -<p>Adriani était déjà sorti du cellier et retournait vers la -maison. Tout à coup une idée le frappa. Il revint sur -ses pas.</p> - -<p>—Mariotte, dit-il à la fille au front bas, qui examinait -son louis en riant toute seule et très-haut, à quelle -heure mademoiselle Muiron vous a-t-elle donc remis -cette lettre pour moi?</p> - -<p>—Ma foi, monsieur, elle m'a réveillée au beau milieu -de la nuit pour me dire que, sitôt levée, il faudrait vous -la porter. Je ne sais pas quelle heure il faisait, mais le -jour ne se montrait point du tout.</p> - -<p>Adriani fut effrayé de cette circonstance. Ou Laure -avait été grièvement malade dans la nuit, ou le billet -avait été écrit d'avance pour retarder, pour éviter peut-être -l'entrevue promise.</p> - -<p>Il attendit deux mortelles heures dans l'enclos. Son -inquiétude devint de l'épouvante. Il entendit enfin du -bruit dans la maison. Il chercha une porte ouverte, et -vit Mariotte sur celle de la cuisine. Elle riait encore toute -seule.</p> - -<p>—Qu'avez-vous à rire? lui demanda-t-il; ne craignez-vous -pas de réveiller madame?</p> - -<p>—Ah bah! fit la grosse fille; je la croyais levée. Est-ce -que vous ne l'avez pas encore vue? Est-ce qu'elle -n'est point descendue au jardin?</p> - -<p>—Non, j'en viens. Mais Toinette est debout, sans -doute?</p> - -<p>—Je ne sais pas.</p> - -<p>—Avec qui parliez-vous donc tout à l'heure?</p> - -<p>—Avec mes louis d'or, monsieur. Dame! on n'en a -pas souvent six dans sa poche. «C'est donc le rendez-vous -des or! que je me disais. Madame qui m'en fait -donner cinq, cette nuit…»</p> - -<p>—Elle vous a fait payer vos gages, cette nuit?</p> - -<p>—Oh! bien plus que mes gages, qui sont de…</p> - -<p>—N'importe. Comment vous a-t-on remis cela? à -quelle heure?</p> - -<p>—Quand je vous dis que je n'en sais rien. Il faisait -nuit noire. Mademoiselle Muiron m'a remis sa lettre -pour vous, et puis elle a mis cet or-là, qui était dans du -papier, sur la chaise à côté de mon lit, en me disant: -«Mariotte, je viens de faire mes comptes. Je vous apporte -votre dû et un petit cadeau de madame, parce qu'elle a -été contente de vous.» Là-dessus, j'ai dit: «C'est bien,» -et je me suis rendormie sur l'autre oreille sans ouvrir le -papier.</p> - -<p>—Mais c'est un départ ou un testament! s'écria -Adriani, à qui une sueur froide monta au front.</p> - -<p>Et il s'élança dans la maison.</p> - -<p>—Ah! mon Dieu, monsieur, vous me faites peur! dit -Mariotte en le suivant. Est-ce que madame se serait fait -mourir?</p> - -<p>Adriani parcourut le rez-de-chaussée. Il trouva le salon -comme il l'avait laissé la veille. On ne l'avait pas -rangé. Le coussin qu'il avait placé lui-même sous les -pieds de Laure était toujours près du fauteuil, et le -fauteuil près de la cheminée, où il avait fait brûler les -pommes de pin pour réchauffer l'atmosphère salpêtrée -de l'appartement. Le piano était ouvert. Les bougies -avaient brûlé jusqu'à la bobèche.</p> - -<p>Mariotte avait été frapper à la chambre de Toinette. -Personne n'avait répondu. Elle y était entrée. Le lit était -défait, les armoires ouvertes et vides. Adriani, à cette -nouvelle, envoya Mariotte frapper chez madame de Monteluz. -Même silence; mais Mariotte ne put entrer: on -avait emporté la clef de la chambre. Adriani, terrifié, -enfonça la porte: même vide, même désertion que chez -Toinette.</p> - -<p>—Où mettait-on les malles, les cartons de voyage? -dit-il à la servante.</p> - -<p>—Là, répondit-elle en entrant dans le cabinet. Ils n'y -sont plus; madame est partie!</p> - -<p>Ce mot tomba sur le cœur de l'artiste comme une -montagne. Il entendit bourdonner dans ses oreilles -comme un beffroi sonnant les funérailles d'un monde -écroulé. Il s'assit sur la dernière marche de l'escalier, -la tête dans ses mains, tandis que la paysanne insouciante -se mettait à balayer philosophiquement les corridors.</p> - - -<div class="chapter"></div> -<h2 class="nobreak">IX</h2> - - -<p>Il nous est bien permis de soulever le voile qui couvrait -les sentiments intimes de notre héroïne. Mais, pour -les faire bien comprendre, il faut retracer brièvement -l'histoire de ces mêmes sentiments avant l'époque où -Toinette raconta à d'Argères-Adriani les événements de -la vie de sa maîtresse.</p> - -<p>Quand nous disons notre héroïne, c'est pour rester -classique dans cette très-simple histoire; car Laure de -Larnac n'était rien moins que ce qu'on entend, en général, -par une nature d'héroïne de roman. Elle n'était nullement -romanesque, et l'imagination, qui jette dans les -aventures et dans la vie exceptionnelle, n'était pas le -moteur de ses volontés ni de ses actions.</p> - -<p>Elle était cependant poëte, en ce sens qu'elle était -toute poésie, et Adriani avait trouvé le vrai mot pour la -peindre: elle avait l'aspect tranquille et puissant d'une -muse rêveuse. Mais sa rêverie perpétuelle, même dans -le temps où elle vivait sans douleur, était une sorte -d'extase d'amour, une absorption constante dans la plénitude -du cœur. Il est des êtres ainsi faits, des êtres -extraordinairement intelligents, qui ne sont intelligents -que parce qu'ils sont aimants. Constatons-le, au risque -de tomber dans l'esprit critique de notre siècle et de -disséquer un peu trop l'être humain: le sentiment et la -pensée, l'affection, la raison, l'imagination deviennent -une seule et même faculté dans leur action sur une âme -saine; mais l'initiative appartient toujours à l'un de ces -principes, et, pour parler tout simplement, les plus belles -natures, selon nous, sont celles qui commencent par -aimer, et qui mettent ensuite leur sagesse et leur poésie -d'accord avec leur tendresse.</p> - -<p>Laure, intelligente et forte, n'avait pas seulement -besoin d'aimer. Enfant, elle avait pleuré sa mère avec -un désespoir au-dessus de son âge. L'amitié de son -cousin Octave, enfant comme elle, avait été son -refuge.</p> - -<p>Elle l'avait chéri comme si l'esprit de cette mère eût -passé en lui. De là une habitude et une nécessité d'aimer -Octave qui eurent quelque chose de fatal et auxquelles -les forces de la puberté ne changèrent et n'ajoutèrent -rien de sensible pour elle-même.</p> - -<p>Qu'était-ce qu'Octave? Toinette l'avait dit: un enfant -beau et bon, qui aimait autant que cela lui était possible; -mais ce possible pouvait-il se comparer à la puissance de -Laure? Nullement. La vie physique jouait un rôle trop -prononcé dans cette organisation de chasseur antique. -La divinité pouvait s'éprendre de lui, il l'admirait sans la -comprendre. Il était content d'être saisi et enlevé par -elle; mais il restait chasseur. Ce fut la légende d'Adonis, -que la déesse ravissait la nuit dans ses sanctuaires, mais -qui, au lever du jour, retournait aux bêtes des bois: -«Et il y retourna si bien, comme disent les bonnes -gens, qu'il y trouva la mort.»</p> - -<p>L'obstination de la préférence dont il fut l'objet s'explique -par l'absence. Laure, arrachée à son compagnon -d'enfance, en fit un amant dans son âme, dès qu'elle eut -compris l'impossibilité sociale de se consacrer à son <i>frère</i>, -à moins qu'il ne devînt son époux. Elle n'hésita pas un -instant, et, jusqu'au jour de l'hyménée, elle ignora -que le rôle d'épouse ne fût pas identique à celui de sœur.</p> - -<p>Les transports de la passion d'Octave, suivis d'invincibles -accablements d'esprit, eussent dû jeter quelque -soudaine clarté dans l'esprit de Laure. Elle ferma instinctivement -les yeux, et son exquise chasteté ne comprit -jamais que l'amour des sens n'est qu'une des faces -de l'amour. Elle crut à une inégalité de caractère qu'elle -accepta avec son inaltérable douceur, résultat d'un magnifique -équilibre dans sa propre organisation. Mais, -peu à peu, elle s'effraya mortellement de ces lacunes -dans les soins de son mari. Octave était une espèce de -sauvage inculte et <i>incultivable</i>. Les talents et l'intelligence -de sa femme lui inspiraient un respect naïf, une -vanité de paysan qui écarquille les yeux en voyant sa -petite fille lire et écrire; mais il eût vainement essayé de -comprendre et de sentir; il n'essaya point.</p> - -<p>Laure n'eut point le sot amour-propre de s'en trouver -blessée. Quand elle le voyait s'endormir auprès de -son piano, elle continuait à le contempler et jouait -comme sur du velours, ou chantait de la voix d'une -mère qui berce son enfant. Si Toinette, qui était imprudemment -épilogueuse dans ses jours de gaieté, lui disait: -«Hélas! madame, à quoi bon avoir appris tant de -belles choses?» elle lui répondait avec un sourire -d'ange: «Cela sert peut-être à lui donner de jolis -rêves!» Mais elle voyait bien que l'inaction était le supplice -de son jeune mari, et que, faute de pouvoir remplir, -seulement une heure, une occupation intellectuelle -quelconque, il lui fallait remplir toutes ses journées de -mouvement et d'émotions physiques.</p> - -<p>Soumis et dévoué d'intention, Octave eût sacrifié ses -goûts à la société de sa femme. Il le tenta même dans -les premiers jours de leur union, en la voyant étonnée -jusqu'à la stupéfaction devant le besoin qu'il éprouvait -de la quitter; mais ce changement d'habitudes le rendait -malade. Il devenait bleu quand il n'était pas au grand -air, et il n'y en avait pas assez, même dans un jardin, -pour nourrir ses vastes poumons. Il lui fallait le vent de -la course et le sommet des montagnes.</p> - -<p>Le jour où, en le voyant partir aux premiers rayons -du soleil, elle lui dit le cœur serré: «Je ne te reverrai -donc pas avant la nuit?» il s'étonna de lui-même, et lui -répondit:</p> - -<p>—C'est vrai, au fait! Viens avec moi. Nous ferons une -petite chasse tranquille, et nous ne nous quitterons pas.</p> - -<p>Pendant une semaine, Laure essaya de le suivre à -cheval; mais elle reconnut bientôt que, même en ne lui -imposant pas la chasse tranquille, même en supportant -de la fatigue et affrontant des dangers, elle le gênait sans -qu'il s'en rendît compte. Le vrai chasseur aime à être -seul. Ses plus doux moments sont ceux où il quitte ses -compagnons et savoure ses périls, ses découvertes, ses -ruses, son obstination, son adresse, sans en partager -avec eux l'émotion. Le chasseur le plus positif goûte un -charme particulier dans le mystère des bois, dans l'indépendance -absolue de ses mouvements, de ses fantaisies, -de ses haltes. C'est son art, c'est sa poésie, à lui.</p> - -<p>Laure comprit cela et ne le suivit plus. Octave, que -les cris étouffés de sa femme retenaient au bord des -abîmes, se sentit soulagé d'un grand poids quand il put -s'abandonner de nouveau à sa force, à son adresse et à -sa témérité peu communes. Laure ne songea pas seulement -à lui adresser un reproche: pourvu qu'il fût heureux, -elle ne s'inquiétait pas d'elle-même; mais elle -sentit involontairement l'ennui et la tristesse de l'abandon. -Elle combattit cette langueur. Elle cultiva ses talents, -elle s'adonna aux soins de l'intérieur, elle s'initia même -à ses affaires, qu'Octave n'eût jamais su gouverner. Elle -remplit ses journées d'une activité qui eût préservé de -la réflexion une tête plus vive, mais qui ne put remplir -le vide de son cœur. Il lui eût fallu la présence assidue -de l'être aimé. Elle avait passé avec courage loin de lui -les années de l'adolescence, aspirant avec une foi naïve -à l'avenir qui la réunirait à lui sans distraction, sans partage, -sans défaillance de bonheur. Elle avait quitté Paris -et le monde avec joie, à l'idée de s'absorber dans le -calme des félicités infinies, et elle se trouvait vivre en -tête-à-tête avec une belle-mère qui l'estimait sans la -comprendre et qui l'honorait sans l'aimer. Madame de -Monteluz, la mère, était un de ces êtres froids, convenables, -honnêtes, qui, par esprit de justice, ne veulent -pas troubler violemment le bonheur des autres, mais -qui, par insensibilité de caractère, ne peuvent ni l'augmenter -ni en adoucir la perte.</p> - -<p>Laure était donc accablée d'un malaise moral dont elle -ne se rendait pas bien compte à elle-même. Octave ne -s'en doutait seulement pas. Il trouvait cette façon de -vivre toute naturelle. Il avait été élevé par sa mère dans -l'idée que les hommes ne doivent pas encombrer la maison, -et que les femmes aiment à se livrer aux soins domestiques -sans subir le contrôle de ces désœuvrés. Il -faisait comme avait fait son père: il vivait dehors pour -ne pas gêner les femmes, et il ne pouvait se défendre de -les trouver gênantes à la promenade. Quand il ne chassait -pas avec la rage d'un Indien, il pêchait avec la patience -d'un Chinois. Il avait des chevaux à dresser, à -panser, à contempler, de grands abatis d'arbres à surveiller, -opérations dont le bruit et le désordre étaient -pour lui un spectacle et une musique en harmonie avec -la rudesse de ses organes. Au retour de ces agitations, -il adorait sa femme, mais il n'avait pas une idée à échanger -avec elle. Il fallait manger et dormir, deux grandes -opérations dans l'existence d'un homme si robuste. Les -courts élans de sa passion, qui était pourtant réelle, ne -se traduisaient par aucune délicatesse. C'était de la passion -physique dans l'amitié. La tendresse et l'enthousiasme -lui étaient également inconnus.</p> - -<p>Ces deux époux ne vécurent pas assez longtemps ensemble -pour que la femme arrivât à se dire qu'elle était -malheureuse. Peut-être ne se le fût-elle jamais dit: sa -puissance d'abnégation, son instinct de fidélité lui eussent -fait accepter l'éternel veuvage d'un époux vivant. Quand -ce deuil devint celui d'un mort, elle ne se souvint pas -de déceptions qu'elle ne s'était point encore avouées; -mais un fait subsista dans son passé: c'est qu'elle n'avait -connu ni l'amour ni le bonheur, et qu'elle pleura naïvement -des biens qu'elle n'avait jamais possédés.</p> - -<p>L'amour d'Adriani lui apportait donc tout un monde -de révélations qu'elle n'avait pas pressenties. Par lui, -elle pouvait être initiée à sa propre énergie, qu'elle ignorait -et qui avait toujours été refoulée en elle par la crainte -de faire souffrir Octave. Quand Octave l'avait vue triste, -il s'était affecté et effrayé jusqu'à en avoir des attaques -de nerfs, mais sans comprendre comment il avait pu être -la cause de sa tristesse. C'est Laure qui avait dû le rassurer, -le consoler, l'égayer et le presser de retourner à -ses forêts et à ses étangs.</p> - -<p>Adriani ne s'était pas senti inquiet du passé de Laure. -Quelques mots échappés à Toinette avaient suffi pour -lui ôter tout sentiment de jalousie à propos de l'époux -regretté. Il comprenait fort bien qu'il ne lui serait pas -difficile d'aimer mieux et de donner plus de bonheur; -mais il fallait que Laure consentît à le mettre à l'épreuve, -et là se rencontra une résistance qu'il n'avait pas prévue -si énergique dans une âme si éprouvée et si fatiguée.</p> - -<p>Nous croyons pouvoir affirmer cependant que ce désespoir -de veuve, si réel et si profond, que, par moments, -il avait engourdi et menacé de détruire chez Laure la -raison ou la vie, ne prenait pas sa source dans un regret -des jours de son mariage. Ce qu'elle croyait regretter, -c'était bien le beau et bon jeune homme à qui -elle s'était dévouée; mais ce qu'elle regrettait effectivement, -c'était le temps de ses propres aspirations, de ses -propres illusions. En perdant cet époux, elle avait vu -disparaître le but de quinze années d'existence; car, dès -la première enfance, elle s'était consacrée à lui; elle -avait été séparée de lui ensuite pendant huit années (de -douze à vingt ans); c'était donc toute une vie qu'elle -avait vécu pour rien, et le coup qui l'accablait, au début -d'une vie nouvelle, lui fit croire qu'elle ne s'en relèverait -jamais. Elle se crut morte avec Octave; elle désira -mourir pour le rejoindre; elle regretta de ne pas succomber -à son épouvante devant l'avenir.</p> - -<p>L'espérance est une loi de la vie, surtout dans la jeunesse. -La perdre, c'est un état violent qui ne peut se -prolonger sans amener la destruction de l'être ainsi privé -du souffle régénérateur. C'était toute la maladie de Laure, -mais elle était grave.</p> - -<p>La nature luttait pourtant, et l'amour inassouvi, l'amour -latent, sans but connu, sans désir formulé, couvait -sous la cendre. Laure en était arrivée au point de -redouter sa propre douleur, et de désirer s'y soustraire; -mais elle croyait trouver le remède dans l'oubli; elle ne -voulait pas croire et elle ne savait pas, inexpérimentée -et candide qu'elle était, que l'amour est le seul bien qui -remplace l'amour.</p> - -<p>Elle s'efforçait donc d'anéantir en elle-même le sentiment -de l'existence réelle, et de se perdre dans le rêve -de l'inconnu. Elle regardait les nuages et les étoiles, -plongée dans des aspirations religieuses et métaphysiques -qui la soutinrent pendant quelque temps; mais -l'âme humaine ne peut suivre impunément ces routes -sans limites et sans issue. Le catholicisme a écrit le mot -<i>mystère</i> au fronton de son temple, sachant bien que, pour -croire, il ne pas faut trop chercher. Le ciel ne se révèle -pas. Il s'entr'ouvre à l'espérance, à l'enthousiasme, à la -science, et se referme aussitôt, ou se peuple, à nos -yeux éblouis et trompés, de fantaisies délirantes. Laure -sentit que ces hallucinations la menaçaient. Épouvantée, -elle en détourna ses regards et retomba brisée sur la -terre, convaincue qu'elle ne pouvait embrasser l'infini, -et que son organisation positive dans l'affection (c'est-à-dire -essentiellement humaine et par là excellente) s'y -refusait plus que toute autre.</p> - -<p>Elle en était là quand elle vit Adriani. Son premier -pas vers lui fut une attention plus marquée qu'elle n'avait -encore pu en accorder à aucun homme depuis son -malheur; le second pas fut l'admiration envers une belle -nature qui se révélait dans un talent sympathique; le -troisième fut la reconnaissance. Mais, quand elle vit l'amour -face à face, elle en eut peur comme d'un spectre, -et, pendant que l'artiste lui écrivait une lettre, qu'elle ne -devait pas recevoir, elle lui écrivait celle qui suit:</p> - -<p>«Noble cœur, adieu! Soyez béni. Je pars! il faut que -je vous quitte. J'ai trop peur de prendre les consolations -que je recevrais de vous pour celles que je vous -donnerais. J'aurais encore bien des choses à vous dire -de moi, ami! Pourquoi ne vous les ai-je pas dites -tout à l'heure quand vous étiez là? pourquoi ne me -sont-elles pas venues? Voilà qu'elles m'apparaissent -comme des lumières vives. C'est sans doute l'orgueil -qui agissait en moi et m'empêchait de m'accuser tout -à fait devant vous! Oui, voilà le danger de ma situation: -c'est de me laisser enivrer par le sentiment que -vous m'exprimez, au point d'en être vaine et de vous -cacher combien je le mérite peu. Eh bien, il faut que -je me punisse du passé et du présent, il faut que je vous -dise tout.</p> - -<p>»Vous m'aimez sans me connaître. Ce ne peut pas -être ma personne qui vous a charmé: vous avez pu aspirer -sans doute aux plus belles, aux plus aimables -femmes de l'univers, et je ne suis plus que le fantôme -d'un être déjà très-ordinaire. Je n'ai eu qu'un motif -d'estime envers moi-même: je me croyais capable d'un -grand, d'un éternel amour. Là était mon erreur, là est -aussi la vôtre. Vous vénérez en moi l'ombre d'une puissance -qui n'exista jamais. J'ai été au-dessous de mon -ambition, au-dessous de ma tâche. Ami, plaignez-moi, -et ne n'admirez plus, vous qui m'admiriez pour avoir su -aimer! Je ne l'ai pas su, j'ai mal aimé!</p> - -<p>»Oui, voilà mon histoire en deux mots. Je n'ai pas -été pour l'homme qui m'avait remis le soin de son bonheur -la sainte, l'ange que je me flattais d'être. Je n'ai -pas su l'absorber en moi, parce que j'ai trop souhaité de -l'absorber. Ce n'est pas ainsi qu'on doit aimer; vous -me le prouvez bien, vous qui ne me demandez rien que -de me laisser chérir! Moi, j'aurais voulu qu'il m'aimât -au point de s'ennuyer loin de moi. Ses distractions, ses -amusements n'étaient pas les miens. Si je l'avais osé, -j'aurais haï ses plaisirs que je ne partageais pas. Je ne -le lui ai jamais dit, je ne l'ai jamais dit à personne; mais -où est le mérite du silence? La soumission n'est là qu'un -calcul d'intérêt personnel qui consent à souffrir beaucoup -pour ne pas risquer de souffrir davantage. J'aurais -craint que la plainte n'éloignât tout à fait de moi celui -que mon égoïsme eût voulu détacher de lui-même et -anéantir à mon profit. Mon cœur était lâche, il était mécontent, -c'est-à-dire coupable. La docilité extérieure -n'est qu'un masque transparent: on n'est pas habile, on -n'est pas fort quand on n'est pas sincère. Faute de pouvoir -ou de savoir accepter les goûts d'Octave, je lui en -gâtais la jouissance par une tristesse mal déguisée parce -qu'elle était mal combattue et jamais vaincue. Deux ou -trois fois j'ai inquiété son repos, effrayé la conscience de -son affection et fait couler ses larmes. Trois fois! oui, -en six mois d'union qui nous étaient comptés et dont -j'aurais dû lui faire un siècle, une éternité de joie sans -mélange, je l'ai troublé et affligé trois fois! Et le jour -même… Il faut que j'aie le courage de remuer ces souvenirs -affreux, vous m'y forcez! Le jour même qui -devait nous séparer pour jamais, je le vis quitter mes -côtés et s'habiller pour sortir, sans avoir la force de lui -dire un mot. Il faisait un temps affreux. J'étais sottement -offensée de ce qu'il affrontait les rigueurs de l'hiver -pour un but qui n'était pas moi. J'ai pris ensuite le -chagrin violent que j'avais ressenti dans ce moment-là -pour un pressentiment. C'en était un peut-être? C'est -une dernière faveur du ciel, une dernière bonté de -Dieu envers nous, ces mystérieux avertissements qu'il -nous donne! Nous devrions les deviner et les suivre! -Je ne pus démêler ce qui se passait en moi. Je n'eusse -rien empêché, je ne savais pas combattre les désirs -d'Octave; mais, au moins, je l'eusse embrassé une -dernière fois; il fût parti avec la conscience de mon -amour.</p> - -<p>»Je restai immobile, absorbée dans mon égoïste effroi -de l'abandon. Il se pencha vers moi pour m'embrasser: -je fermai les yeux pour retenir mes larmes, je -feignis de dormir; je ne lui rendis pas sa dernière caresse. -On me l'a rapporté sanglant et déchiré, mort! -mort sans que je lui aie donné seulement l'adieu de -chaque matin! mort sans que j'aie pu lui pardonner le -soir, dans un sourire, les angoisses journalières de mon -faible cœur! mort le jour même où, pour la première -fois, mon âme jalouse exhalait ce cri impie: «Il ne m'aime -pas!» Ah! c'est là ce qui l'a tué! Le doute est une malédiction, -et la malédiction de l'amour ouvre l'abîme des -fatales destinées.</p> - -<p>»L'infortuné! Ce n'était pas lui qui n'aimait pas, -puisque sa conscience était si tranquille. C'est moi, je -vous l'ai dit, je vous le répète, qui ai mal aimé!</p> - -<p>»Vous le voyez, ma vie est un remords plus encore -qu'un regret, et j'ai si mal profité de mon bonheur, je -l'ai tellement empoisonné par mes muettes exigences, -que ce n'est pas le passé que je pleure, c'est l'avenir, -que j'aurais pu consacrer à la tranquille félicité d'Octave, -et dont je lui avais déjà gâté les prémices.</p> - -<p>»Je ne mérite donc pas d'être consolée; je ne le serais -peut-être pas. Je subis, dans l'horreur de ma solitude, -une expiation inévitable. Elle n'a pas duré assez -longtemps; je ne suis point encore pardonnée, puisque -le bienfait de l'amour qui s'offre à moi, au lieu de -me faire tressaillir de joie, me fait reculer d'épouvante.</p> - -<p>»Dans la première jeunesse, on croit pouvoir donner -autant qu'on reçoit; on ne s'inquiète pas du peu que l'on -est et du peu que l'on vaut. Quand on est vieilli et flétri -comme moi par un châtiment céleste, on frémit à l'idée -de faire souffrir ce qu'on a souffert. Plus grand et meilleur -que moi, vous souffririez encore davantage. Plus -attentif et plus réfléchi qu'Octave, vous vous désabuseriez -de moi, et, enchaîné peut-être par la générosité, -par le respect de vous-même, vous seriez le plus à -plaindre de nous deux.</p> - -<p>»Tenez, le divin amour n'est fait que pour les belles -âmes. La mienne n'est pas un sanctuaire digne de le recevoir. -Adieu, adieu! ne voyez dans ma fuite qu'un -hommage rendu à la grandeur de votre caractère et à -la noblesse de votre affection.</p> - -<div class="sign">»Laure.»</div> - -<p class="gap">Le vieux paysan qui combattait faiblement les envahissements -de l'ortie et du liseron dans le jardin du -Temple, remit cette lettre à Adriani au moment où il se -levait, désespéré, pour fuir à jamais la maison abandonnée. -Avant de lire, Adriani interrogea le bonhomme; -le message lui avait été remis, sans aucune explication, -par madame de Monteluz elle-même, au moment où elle -l'avait renvoyé du plus prochain relais de poste. C'est -lui qui l'y avait menée, ainsi que Toinette, avec ses -mulets. Il avait été appelé vers deux heures du matin -par Toinette elle-même, sa chaumière étant à une -très-petite distance du Temple. Il avait trouvé les malles -faites, il les avait chargées sur la calèche, et n'avait vu -madame de Monteluz qu'au moment où elle y montait, -et à celui où elle en était descendue. Tout cela s'était -passé sans que le rude sommeil de Mariotte en fût -troublé. Toinette avait chargé ce paysan de garder la -maison. Un arrangement antérieur avait confié à son -fils la régie du petit domaine. On ne savait pas quand on -reviendrait, on ne savait pas encore où l'on allait directement. -Cela dépendrait des lettres d'affaires que madame -recevrait à Tournon. On descendrait peut-être le -Rhône en bateau, on remonterait peut-être par la route -de Lyon. Bref, cet homme ne savait rien, sinon, comme -Mariotte, que <i>madame était partie</i>. Il la regrettait; il disait -que la bonne jeune dame était bien un peu détraquée -dans ses esprits, mais que jamais maîtresse plus -douce et plus généreuse n'avait parlé au pauvre monde.</p> - -<p>Ce fut comme une oraison funèbre, car il ajouta:</p> - -<p>—Je crois bien que nous ne la reverrons plus et -qu'elle n'est pas pour faire de vieux os. Elle a trop de -mal dans son idée!</p> - -<p>Adriani retourna au petit salon. Il se jeta sur le fauteuil -où Laure s'était assise la veille et dévora sa lettre. -Il la commença avec abattement; il la termina en la baisant -avec transport. Quel plus doux aveu pouvait-il recevoir -que cette confession? De quel plus grand charme -Laure pouvait-elle se revêtir à ses yeux que de lui -avouer, dans son repentir naïf, et sans savoir ce qu'elle -avouait, que sa conscience plus que son cœur était fidèle -à la mémoire d'Octave, et que ce cœur était vierge d'un -amour partagé, par conséquent d'un amour complet?</p> - -<p>Adriani avait déjà pressenti qu'il n'avait pas à lutter -contre un mort. Il ne se trompa pas sur la véritable -portée de cette lettre ingénue. Il reconnut que l'urne -pouvait être couronnée de fleurs et inaugurée par lui, -sans amertume, au seuil de son avenir. Laure perdrait -ses remords et se relèverait vis-à-vis d'elle-même le jour -où elle saurait ce que c'est que le véritable amour, et -combien peu elle avait offensé Dieu en le rêvant sur le -cœur impuissant d'Octave.</p> - -<p>Ainsi, en croyant décourager Adriani et l'éloigner -d'elle, Laure avait resserré le lien qu'elle voulait rompre. -L'extrême candeur agit souvent comme ferait l'extrême -habileté. Elle obéit à la loi du vrai d'une manière toute -fatale. Si la ruse prend le masque de la loyauté, c'est -parce qu'elle sait bien que la loyauté est le seul pouvoir -infaillible sur les bons esprits.</p> - - -<div class="chapter"></div> -<h2 class="nobreak">X</h2> - - -<p>Adriani fut dérangé dans de douces méditations par le -vieux paysan qui venait emballer le piano.</p> - -<p>—Où vous a-t-on dit de l'envoyer? lui demanda-t-il.</p> - -<p>—Nulle part, monsieur. On m'a commandé de ne pas -le laisser à l'humidité, de le mettre tout de suite dans sa -caisse et de le tenir tout prêt, parce qu'on le ferait réclamer -bientôt. Il paraît que madame y tient beaucoup, car -elle m'a recommandé cela elle-même.</p> - -<p>Adriani prit une prompte résolution.</p> - -<p>—Où elle va, je le saurai, se dit-il; où elle sera, je la -rejoindrai.</p> - -<p>Il savait l'heure et le lieu du premier départ en poste. -C'en était assez. Il retourna à Mauzères, embrassa le baron, -lui emprunta un cabriolet et partit avec Comtois.</p> - -<p>Au relais, il apprit que les deux voyageuses avaient -pris, en effet, la route de Tournon. Il commanda des -chevaux de poste et arriva au bord du Rhône avant la -nuit. Là, il eut une inspiration. Toinette devait lui avoir -écrit; elle devait avoir prévu son anxiété et ses poursuites. -Ou elle les seconderait, ou elle s'efforcerait de -l'en décourager; mais elle n'était pas femme à rester -oisive au milieu d'une telle aventure.</p> - -<p>Il courut au bureau de la poste, exhiba son passe-port, -et retira une lettre à son adresse:</p> - -<p>«Monsieur, disait Toinette, madame l'a voulu. C'est -bien malgré moi! Mais aussi pourquoi n'avez-vous pas -daigné me dire si votre fortune répond à vos manières et -si le nom que vous portez est le votre? J'ai eu peur d'avoir -été trop loin, et je me suis trouvée sans défense, -quand madame m'a dit:</p> - -<p>—Partons, je le veux!</p> - -<p>—Quelle est son idée? Croiriez-vous que je n'en sais -rien? Jamais je ne l'ai vue comme elle est. C'est une volonté, -une activité qui sentent la fièvre. Je ne la reconnais -plus. Je vous écris du bateau à vapeur où nous -sommes déjà embarquées, attendant la cloche du départ. -Tout ce que je sais, c'est que nous descendons jusqu'à -Avignon. Il me paraît bien impossible que nous n'allions -pas au moins saluer madame la marquise au château de -Larnac. Vous trouverez une autre lettre de moi, bureau -restant, comme celle-ci, à Avignon.</p> - -<div class="ldate">»Tournon, sept heures du matin.»</div> -<p>Adriani descendit le Rhône et trouva un autre bulletin -de Toinette qui lui annonçait qu'on se rendait effectivement -au château de Larnac, où, depuis le mariage de son -fils, la marquise de Monteluz avait, à la prière de Laure, -établi sa résidence.</p> - -<p>«Je ne pense pas que nous y fassions un long séjour -disait Toinette. Ne venez donc pas nous y rejoindre, -monsieur. Je vous en ai assez dit sur le caractère et les -idées de madame la marquise pour que vous compreniez -qu'une imprudence pourrait nous amener des peines. Si -vous voulez écrire, envoyez-moi vos lettres.»</p> - -<p>Suivait l'adresse détaillée.</p> - -<p>Adriani ne tint pas compte des terreurs de Toinette. Il -continua sa route et alla s'installer au village de Vaucluse, -à une lieue de Larnac, fort décidé à affronter la -belle-mère et toute la famille plutôt que de renoncer à -ses espérances. Il avait le meilleur prétexte du monde -pour se trouver dans un lieu qui attire tous les voyageurs -par la beauté des sites environnants, le voisinage -de la célèbre fontaine et les souvenirs du grand poëte.</p> - -<p>Il apprit bientôt que la jeune marquise de Monteluz -était de retour dans son château. Mieux connue dans ce -pays que dans le Vivarais, elle n'y passait pas pour folle -le moins du monde. Tout le monde respectait son deuil -et plaignait son infortune. Adriani fut condamné à entendre, -de la bouche de son hôte qu'il avait questionné -avec précaution, le récit épique de la mort du jeune marquis, -et à feindre de l'écouter comme une chose nouvelle. -Il en fut dédommagé par les grands éloges qu'on -donnait à la beauté de celle qu'on appelait la <i>nouvelle -Laure de Vaucluse</i>. On parlait aussi de sa bonté, de sa -grâce et de ses talents.</p> - -<p>Après avoir entendu ainsi, en déjeunant, la causerie -de son hôte, Adriani, arrivé depuis une heure et incapable -de goûter un moment de repos avant d'avoir atteint -le but de sa course, se disposa à sortir, en disant à Comtois -de ne pas l'attendre et de ne pas s'inquiéter de lui.</p> - -<p>—Eh quoi! monsieur, s'écria Comtois effaré, vous ne -dormirez pas un instant?</p> - -<p>—Libre à vous de dormir toute la journée, mon cher -Comtois.</p> - -<p>—Mais c'est que monsieur me laisse là dans un pays -affreux, où je ne connais pas une âme… Et si monsieur -ne revenait pas?</p> - -<p>—Je compte revenir, Comtois, et je n'entreprends rien -de tragique. Est-ce que j'ai l'air d'un homme qui va se -noyer?</p> - -<p>—Non, monsieur… Mais enfin… si monsieur prenait -fantaisie d'aller plus loin sans moi…</p> - -<p>—Vous m'êtes donc bien attaché, monsieur Comtois? -dit Adriani d'un air moqueur.</p> - -<p>—Ce n'est pas pour ça, répondit Comtois piqué; mais -on est toujours inquiet quand on ne voit pas devant soi. -Avec monsieur, on marche toujours <i>dans les ténèbres</i>.</p> - -<p>—Ténèbres? dit Adriani en partant d'un éclat de rire -qui acheva de mortifier Comtois. Il fait le plus beau soleil -du monde, mon cher!</p> - -<p>—N'importe, reprit Comtois irrité. Je ne connaissais -pas monsieur pour un artiste; je suis entré à son service, -de confiance, et je voudrais que monsieur prît la -peine de me rassurer ou de me congédier.</p> - -<p>—Fort bien! vous dédaignez les arts! dit Adriani, -que les angoisses de son valet de chambre commençaient -à divertir, et qui, en achevant de s'habiller, n'était -pas fâché de lui rendre ses mépris en taquineries inquiétantes; -c'est mal à vous, monsieur Comtois. Entre -gens de rien, comme vous et moi, on devrait se soutenir, -au lieu de se soupçonner.</p> - -<p>—Aurait-il vu mon journal? pensa Comtois.</p> - -<p>Il sentit l'ironie et baissa le ton.</p> - -<p>—Mon Dieu, monsieur, je ne prétends pas que monsieur…</p> - -<p>—Si fait, vous pensez que je vous ai amené au bout -de la France et que je vais vous y oublier. Les artistes -sont tous fous, égoïstes, indélicats. Dame! vous les connaissez -bien, je le vois, et il n'y a pas moyen de vous en -faire accroire!</p> - -<p>—Monsieur plaisante! dit Comtois épouvanté.</p> - -<p>Et, se croyant aux prises avec un aventurier qui levait -le masque, il supputait des frais de séjour illimité à -Vaucluse, dans une vaine attente de son retour, et des -frais de route pour retourner seul à Paris.</p> - -<p>Adriani prit son chapeau et se dirigea vers la porte, -sans autre explication. Comtois pâlit. Son maître avait -laissé presque tous ses effets à Mauzères. Pressé de partir, -il n'avait emporté qu'une légère valise et un nécessaire -de voyage fort simple. Il n'y avait pas là de quoi -indemniser Comtois.</p> - -<p>Adriani attendait qu'il lui adressât quelque impertinence, -afin de savoir à quoi s'en tenir sur son caractère; -mais Comtois n'avait pas d'autre vice que la sottise. Esclave -du devoir, il se sentait condamné à la confiance -par celle que son maître lui avait témoignée en mille -occasions. Adriani sourit en voyant cette anxiété refoulée -par le respect humain.</p> - -<p>—A propos, dit-il en revenant sur ses pas, comme -frappé d'un souvenir: j'ai mis mon portefeuille dans ce -tiroir. Prenez-le sur vous. Comtois; bien que les gens -de cette auberge aient l'air honnête, ce sera encore -plus sûr.</p> - -<p>Il lui donna la clef du tiroir et sortit.</p> - -<p>Comtois ouvrit précipitamment le portefeuille et vit -qu'il contenait une dizaine de mille francs en billets de -banque. Le calme se fit dans son âme, l'appétit lui revint. -Il acheva tranquillement le déjeuner de son maître, et -savoura les excellentes truites de la Sorgue accommodées -avec une véritable <i>maestria</i> par l'hôte de l'hôtel de -<i>Pétrarque</i>. Il rangea tout, ensuite, avec les plus grands -égards pour la chambre de son maître, nettoya son encrier -de voyage et s'en servit pour consigner dans son -journal les réflexions suivantes:</p> - -<blockquote> -<div class="date">«Bourgade de Vaucluse, 1<sup>er</sup> septembre 18…</div> -<p>«Monsieur n'est qu'un artiste, c'est la vérité; mais, -malgré ça, c'est un très-galant homme, qui montre aux -gens, dans l'occasion, le cas qu'il fait de leur probité. -Monsieur est aussi un homme fort aimable. Il a causé -avec moi, ce matin, pour la première fois, et m'a mis à -même de voir qu'il n'est pas sans esprit et sans éducation.»</p> -</blockquote> - -<p>Après quoi, Comtois alla voir la grotte et le lac souterrain -de Vaucluse; ce qui lui fournit matière à une -lettre descriptive adressée à son <i>épouse</i>, et qui commençait -ainsi:</p> - -<p>«Rien de plus étonné que moi à la vue de cette eau -chantée par M. Pétrarque! etc.»</p> - -<p>Constatons un fait, avant de laisser M. Comtois à ses -élucubrations: c'est qu'il avait pour sa femme une affection -protectrice. Il avouait volontiers à ses amis qu'il -avait fait un <i>mariage de garnison</i>, car elle était simple -cuisinière et ne mettait pas un mot d'orthographe; mais -elle avait de l'esprit naturel, disait-il, et devinait des -choses au-dessus de sa portée. Voilà pourquoi il n'était -pas fâché de l'éblouir, dans l'occasion, par une supériorité -qu'il jugeait incontestable.</p> - -<p>Adriani avait pourtant passé devant la source sans lui -accorder un regard. Il avait traversé les montagnes environnantes, -se dirigeant à vol d'oiseau vers le village -de Gordès, qu'on lui avait indiqué comme voisin de Larnac. -Il arrivait au milieu du jour, insensible à la fatigue -et à une chaleur accablante, au terme de sa course.</p> - -<p>Là seulement, il put songer à admirer le pays, qui -était superbe, et des vallées fertiles, protégées de montagnes -d'un assez beau caractère. Larnac était un vieux -manoir d'un aspect imposant par sa situation, d'une importance -médiocre cependant, mais rendu confortable -par la longue résidence d'une famille aisée et les soins -que la belle-mère de Laure y avait donnés durant la tutelle -de cette dernière. Dans les premiers jours de son -mariage, Laure elle-même avait rempli sa demeure d'une -certaine élégance, sans luxe déplacé. Elle eût voulu faire -aimer cet intérieur à son jeune mari. Depuis la mort -d'Octave, Laure ne s'était plus souciée ni occupée de -rien; mais la marquise avait entretenu toutes choses avec -ponctualité.</p> - -<p>Le mot de ponctualité est celui qui convient le mieux -pour résumer le caractère et l'existence entière de cette -femme que son entourage distinguait de Laure en l'appelant -<i>la marquise</i>, tandis que Laure, marquise aussi, mais -tenue dans une sorte d'infériorité de convenance, était -désignée sous le nom de <i>madame Octave</i>. Nous suivrons -cette donnée quant à la belle-mère, pour éviter toute -confusion.</p> - -<p>Son <i>nom de fille</i>, comme on dit encore dans les anciennes -familles, était Andrée d'Oppédète. Elle avait été -fort belle, mais froide, sans charme et sans grâce. Élevée -dans un couvent d'Avignon, produite ensuite dans le -monde d'Avignon, de Marseille, de Nîmes et d'Uzès, -mariée à un gentilhomme sans avoir, mais dont les ancêtres -avaient fourni des viguiers à toutes les vigueries -de la Provence: épouse sans amour, mère sans faiblesse, -femme sans reproche, elle avait mené, sous le plus beau -soleil du monde, une vie glacée par les préjugés aristocratiques -et religieux, si obstinés dans le midi de la -France. Ces préjugés n'étaient pas chez elle à l'état violent. -Toute violence lui était inconnue. Ils étaient à l'état -de foi inébranlable, béate, indestructible. Vue d'un seul -côté, c'était une très-respectable nature, rigide sur tous -les points d'honneur, désintéressée, libérale autant que -lui permettaient ses idées d'ordre et la médiocrité de sa -fortune; indulgente autant que peut l'être une orthodoxie -à seize quartiers: chaste autant que peut l'être une -femme qui, par ordre du confesseur, subit sans amour la -loi du mariage.</p> - -<p>Longtemps la belle Andrée brilla dans le monde provençal -comme un meuble d'apparat qui ornait les fêtes -sans les égayer. Sans sortir de sa famille, qui se ramifiait -par ses alliances à une population entière de cousins, -d'oncles, de germains et issus de germains, elle se -trouvait très-répandue. Les devoirs de famille lui créèrent -donc des habitudes de représentation et d'hospitalité, -et, quand elle avait dit <i>le monde</i>, objet de son respect -ou de ses égards, elle croyait parler de l'univers, et -ne se doutait pas que l'opinion pût dicter ses arrêts -ailleurs que dans le petit groupe que formaient, en -somme, ses grandes relations au sein d'une petite caste.</p> - -<p>Le récit de Toinette, relativement à la longue opposition -de la marquise au mariage d'Octave et de sa pupille, -était parfaitement véridique. Cette mère rigide, cette -fière patricienne pauvre, eût laissé mourir d'amour et de -douleur son fils et sa nièce plutôt que de se laisser soupçonner -de calcul et de captation. Elle ne céda qu'en -voyant Laure toucher à sa majorité sans varier sa préférence; -mais, en cédant, elle se garda bien de témoigner -aucune joie d'un mariage qui redorait un peu le blason -de sa famille. Elle ne ressentit même aucune admiration -pour la constance et la générosité de sa pupille. Elle les -regarda comme des choses toutes simples, à la hauteur -desquelles sa fierté, à défaut de sa sensibilité, l'eût placée, -et elle se contenta de dire:</p> - -<p>—C'est bien, je me rends!</p> - -<p>La mort tragique de son fils n'entama point ce mâle -courage. Elle avait sans doute des entrailles maternelles, -et elle en ressentit le déchirement; mais, la première -consternation passée, on ne s'aperçut de sa douleur qu'à -la disparition complète du rare et pâle sourire qui effleurait -parfois jadis ses traits austères. Quelques fils argentés -se mêlèrent à ses cheveux, jusque-là noirs comme -l'ébène. On jugea qu'elle avait mortellement souffert -sous son air résigné. C'est possible, c'est probable; mais -ce ne fut pas seulement la piété qui triompha de ses regrets, -ce fut l'orgueil et même la vanité. Il n'est point -de femme belle sans complaisance secrète pour elle-même. -Faute de charmes, la belle Andrée n'avait jamais -plu à personne. Elle le savait, elle l'avait senti. Elle savait -aussi qu'elle ne pouvait briller ni par l'esprit, ni par -l'instruction. Elle s'enveloppa dans sa fermeté de caractère, -qu'en plus d'une occasion on avait remarquée, et -que son mari vantait pour avoir quelque chose à vanter -dans son intérieur. Elle s'y enferma si bien, que nulle -matrone romaine n'y eût mis plus de pompe et de solennité.</p> - -<p>Au moment où Adriani approchait du château, Laure -et sa belle-mère, assises dans un assez beau salon, qui -passait pour somptueux dans un pays où le luxe a fort -peu pénétré, causaient ensemble pour la première fois -depuis bien longtemps. Laure, involontairement, mais -profondément froissée par le stoïcisme intolérant de la -marquise, s'était presque toujours renfermée dans un -silence respectueux, se disant, avec raison, qu'une personne -dont toute l'action morale se bornait à la <i>science -des égards</i> n'avait pas droit à autre chose que des égards. -Arrivée la veille et très-fatiguée, Laure s'était levée -tard et commençait avec la marquise un entretien qui ne -pouvait être un épanchement et qui prenait le caractère -d'une explication.</p> - -<p>—Eh bien, ma fille, dit la marquise, dont la voix inflexible -ne savait mettre aucune douceur dans ce parler -maternel, vous êtes reposée, vous pouvez me parler -de vous-même. Mademoiselle Muiron, que j'ai interrogée -ce matin sur votre santé, m'a répondu que vous étiez à -la fois mieux et plus mal; mais cette bonne personne a -si peu de jugement, que j'aime mieux ne m'en rapporter -qu'à vous. Je ne saurais la suivre dans son langage -affecté et dans ses réponses embrouillées. Voyons, comment -vous trouvez-vous au physique et au moral, après -l'étrange voyage que vous venez de faire?</p> - -<p>Laure se sentit peu disposée à répondre à des marques -d'intérêt qui ressemblaient à une critique. Elle se contenta -de sourire avec mélancolie et de demander pourquoi la -marquise qualifiait son voyage d'étrange.</p> - -<p>—Je ne prétends pas ridiculiser vos démarches, ma -très-chère, répondit la marquise, encore moins les blâmer. -Je me suis permis seulement de penser que vous -étiez bien jeune pour quitter ainsi l'aile maternelle, et -bien faible de santé pour vous jeter dans la solitude.</p> - -<p>Laure garda le silence, décidée à n'entamer jamais -aucune lutte avec sa belle-mère. Celle-ci reprit:</p> - -<p>—Vous êtes maîtresse de vos actions, je le sais, et je -reconnais vos droits à l'indépendance. Ce n'est donc pas -de moi que vous relèverez jamais, mais des convenances -d'un monde qui n'aura pas pour vous l'indulgence à -laquelle vous prétendez.</p> - -<p>—Je ne prétends à rien, répondit Laure; mais puis-je -savoir de quoi ce monde souverain m'accuse?</p> - -<p>—De rien que je sache; mais il s'étonne un peu, et -peut-être trouverez-vous avec moi qu'il ne faudrait même -pas inquiéter les jugements humains.</p> - -<p>—Je pense que vous avez toujours raison, chère maman, -dit la jeune femme avec une douceur sans abandon. -Vous ne pouvez pas vous tromper, et vos pensées -sont un code, comme vos actions sont un modèle infaillible -vis-à-vis du monde: mais je ne suis plus du monde, -moi, vous le savez.</p> - -<p>—Je regrette, reprit la marquise, sans montrer son -mécontentement par la moindre émotion, que vous persistiez -dans cette bizarrerie de vous croire affranchie de -tous les liens que subissent sans effort les âmes bien -nées. J'aurais cru que le temps et le recueillement de la -solitude, que les fruits de la prière et la gravité de votre -rôle de veuve, vous procureraient enfin le courage de -donner le bon exemple. Je suis persuadée que vous ne -sentez pas le danger où vous mettez les âmes, en vous -montrant si consternée, si indifférente aux témoignages -d'estime qui vous entourent. Permettez à mon affection -de vous dire qu'on se doit aux autres, et que les regrets -les mieux fondés, le chagrin le plus légitime, peuvent -revêtir une apparence de romanesque et de passionné -qui ne sied point à une jeune femme…</p> - -<p>La marquise en était là de son sermon, quand -Toinette entra, la figure bouleversée, en disant à -Laure:</p> - -<p>—Madame, vous plaît-il de venir un instant?</p> - -<p>—Qu'est-ce donc? dit la marquise en se levant. Est-il -arrivé un accident à quelqu'un de la maison?</p> - -<p>—Non, madame, répondit Toinette embarrassée. -C'est quelqu'un qui demande à voir madame Octave.</p> - -<p>—Un homme de la campagne? reprit la marquise. -Qu'il vienne; nous écoutons tout le monde.</p> - -<p>—Non, dit Laure, qui avait compris, du premier regard, -le trouble de Toinette, et dont le cœur s'ouvrait -inopinément à une profonde satisfaction: c'est une visite, -n'est-ce pas, Toinette?</p> - -<p>—Eh bien, quelle est donc cette manière d'annoncer? -dit la marquise à Toinette. Vous vous levez, ma fille? -Vous allez au-devant de la personne?… Sachez d'abord -qui c'est.</p> - -<p>—C'est une personne que je connais, répondit Laure -en allant jusqu'à la porte du salon, et en tendant la -main à Adriani.</p> - -<p>Adriani entra en baisant cette main avec transport. La -marquise resta stupéfaite.</p> - -<p>Adriani était si ému, si enivré d'être reçu ainsi, qu'il -ne voyait pas seulement la marquise.</p> - -<p>—Maman, dit Laure à sa belle-mère avec l'aisance la -moins équivoque, je vous présente M. d'Argères, dont -je n'ai pas encore eu le temps de vous parler, mais qui -mérite de vous un bon accueil.</p> - -<p>—Je n'ai pas à en douter, ma fille, répondit la marquise -en saluant Adriani, d'après celui que vous lui -faites. Vous avez connu monsieur dans votre voyage, et -il faut que ce soit un homme d'un grand mérite pour -qu'une si nouvelle connaissance ait déjà pris place dans -votre intimité.</p> - -<p>Adriani, qui tenait toujours la main de Laure dans les -siennes, se réveilla comme en sursaut, non pas tant aux -paroles de la marquise, qu'il entendit confusément, -qu'au regard terrible qu'elle attacha sur lui. Il n'y avait -pourtant aucune colère dans ce regard; mais il s'en -échappait un froid de glace qui passait dans tous les -membres.</p> - -<p>Adriani quitta la main de Laure après l'avoir baisée -une seconde fois; il salua profondément la marquise, et, -surmontant l'espèce de paralysie que lui causait l'aspect -de cette femme, il la regarda fixement aussi, attendant -qu'elle passât de l'épigramme au reproche.</p> - -<p>La marquise restait debout, et cette attitude était fort -significative. Laure ne pouvait ni s'asseoir ni faire asseoir -son hôte, avant que la vieille dame, habituée d'ailleurs -au rôle de première maîtresse de la maison, leur en eût -donné l'exemple.</p> - -<p>Cette situation bizarre dura presque une minute, c'est-à-dire -un siècle, si l'on se représente l'embarras intérieur -d'Adriani.</p> - -<p>Mais il avait trop d'usage pour ne pas paraître aussi -à l'aise que si la marquise l'eût reçu à bras ouverts, et -cette aisance la frappa vivement. Elle sentit quelque -chose de supérieur dans cet inconnu, et, comme, à ses -yeux, la supériorité, c'était un grand nom ou une grande -position dans le monde, elle craignit d'avoir été trop -loin et se rassit en invitant, d'un geste royal, sa belle-fille -et son hôte à en faire autant. Puis elle se renferma -dans un silence majestueux, mais droite sur son fauteuil -et attendant une explication.</p> - -<p>Il n'appartenait pas à Laure de la donner. Elle ne pouvait -disposer de la révélation, qu'Adriani ne voulait -sans doute pas faire à un tiers, de ses sentiments secrets. -Elle eût été bien embarrassée de donner le moindre -éclaircissement sur la position qu'il occupait dans la société, -puisqu'elle n'avait pas seulement songé à s'en enquérir.</p> - -<p>Toinette, qui, par privilége d'ancienneté, avait place -au salon, s'était réfugiée dans un coin où, feignant de -ranger une corbeille à ouvrage, épouvantée de l'attitude -que prenaient les choses, mais curieuse d'en voir l'issue, -elle offrait la vivante image de la perplexité.</p> - - -<div class="chapter"></div> -<h2 class="nobreak">XI</h2> - - -<p>La personne la plus calme, en apparence, dans ce -groupe pétrifié, c'était Adriani. Laure, tranquille pour -elle-même, qui ne sentait rien à se reprocher, n'était pas -sans inquiétude pour celui qui, en lui marquant un attachement -si tranché, s'exposait pour elle à d'injustes -affronts.</p> - -<p>Adriani était homme de résolution, et, voyant bien -clairement que la marquise ne quitterait pas la place sans -savoir à quoi s'en tenir, il parla ainsi en s'adressant à -la vieille dame avec une assurance respectueuse:</p> - -<p>—Il est tout simple que madame la marquise de -Monteluz, car c'est à elle que j'ai l'honneur de parler… -(la marquise fit une légère inclination de tête), veuille -savoir quelle est la personne assez audacieuse pour se -présenter ainsi devant elle. Cette personne est audacieuse, -en effet, très-audacieuse; elle ne se le dissimule -pas; mais madame la marquise n'a pas sujet de s'en -alarmer, puisque ce n'est pas devant elle que l'audacieux -s'attendait à être admis. Il se serait fait présenter à elle -selon toutes les formalités requises et avec tout le respect -qu'il sait lui devoir, si l'honneur de lui faire sa -cour eût été le but de sa visite.</p> - -<p>La personne, la prononciation, les manières d'Adriani -avaient tant de distinction naturelle et acquise, et, en ce -moment, sa volonté donnait quelque chose de si décidé -à sa physionomie, que la marquise, se demandant vainement -où elle avait entendu prononcer avec éclat le -nom de d'Argères, se figura qu'elle voyait devant elle -quelque prince étranger. Elle accepta donc paisiblement -l'espèce de leçon que lui donnait l'inconnu, certaine qu'il -allait y joindre quelque chose d'assez flatteur pour la -dédommager.</p> - -<p>Adriani poursuivit:</p> - -<p>—Cependant, puisque l'occasion me sert si bien, et -que me voilà favorisé au point de me trouver en présence -des deux châtelaines de Larnac, je ne suis pas -assez écolier pour ne pas en profiter avec empressement. -J'aurais cru d'abord qu'il me suffisait d'être présenté -par la fille à la mère pour être accepté de confiance; -mais madame la marquise daignant m'interroger…</p> - -<p>La marquise ne broncha pas. Elle mettait la convenance -fort au-dessus de la courtoisie, et la fausse convenance -au-dessus de la vraie, qui eût exigé qu'elle -acceptât, les yeux fermés, la caution de sa belle-fille. -Elle attendit la suite, en femme qui ne transige pas.</p> - -<p>Adriani, qui l'observait attentivement sans pouvoir -surprendre l'ombre d'une incertitude ou d'un accommodement -dans ses yeux clairs, poursuivit sans se troubler:</p> - -<p>—Je me vois donc forcé de faire ma propre apologie, -en dépit de toutes les règles de la modestie. Je la ferai -très-courte. Je suis un homme irréprochable. J'ai quelque -talent, quelque fortune. J'appartiens à une famille honorable. -Je suis passionnément épris de madame Laure -de Monteluz. J'ai osé le lui dire et mettre mon existence -à ses pieds. Loin de m'encourager, elle m'a fui; je l'ai -suivie, parce que je persiste, et que je suis décidé à ne -renoncer à mes espérances que chassé d'ici par elle-même.</p> - -<p>Laure resta immobile et comme recueillie dans une -méditation calme. Un pâle sourire éclairait sa figure.</p> - -<p>La marquise était plus pétrifiée que jamais. Toinette -retenait son souffle.</p> - -<p>Pourtant la marquise n'était pas ennemie de cette -sorte de solennité brusque, qu'elle attribuait à l'aplomb -d'un grand personnage. Elle aimait la lutte et l'obstination -de la controverse.</p> - -<p>—Monsieur, répondit-elle, dans les usages de la -noblesse méridionale, une demande en mariage exige -la réunion des principaux membres d'une famille; mais -je crois deviner que vous êtes étranger, du moins à -cette partie de la France dont nous sommes, ma fille et -moi.</p> - -<p>—Oui, madame, répondit l'artiste avec vivacité et en -regardant Laure, qu'il lui tardait d'instruire mieux et -plus vite que sa belle-mère. Je suis à moitié étranger, -puisque ma mère était Italienne, que je suis né à Naples, -et que je porte volontiers le nom d'Adriani.</p> - -<p>Laure tressaillit, rougit faiblement, comme à la joie -d'une agréable découverte, et tendit de nouveau la main à -l'artiste, sans faire la moindre attention à l'étonnement -de sa belle-mère et à la consternation de Toinette.</p> - -<p>Ce fut une ivresse de bonheur pour Adriani que ce -mouvement spontané. Laure le savait artiste, et c'était -un titre à ses yeux.</p> - -<p>Quant à la marquise, qui, sans être musicienne, avait -toujours montré beaucoup d'encouragement et de condescendance -pour la passion de Laure à l'endroit de -la musique, ou elle ne se rappela pas avoir ouï parler -d'un chanteur du nom d'Adriani, ou, si elle se souvint -d'avoir lu ce nom gravé sur les cahiers de sa belle-fille, -elle ne voulut pas supposer que ce fût celui qui se donnait -pour riche et bien né. Elle se confirma dans la supposition -d'une destinée des plus brillantes, et reprit son -résumé.</p> - -<p>—Je crois, monsieur, d'après votre personne et votre -langage, que vos poursuites peuvent être très-flatteuses -pour ma fille; mais, avec la vivacité italienne qui vous -caractérise, vous voulez marcher trop vite. La chose est -délicate au possible dans l'esprit de deux femmes appelées -par vous à se prononcer sans prendre conseil que -d'elles-mêmes. Vous nous permettrez donc de nous consulter -d'abord, ma fille et moi, et ensuite de réunir -notre famille avant de prendre une résolution aussi -grave. C'est l'avis de ma fille et le mien.</p> - -<p>Adriani interrogea les regards de Laure, qui restaient -doux, mais vagues.</p> - -<p>—A quoi songez-vous, ma fille? dit la marquise étonnée -de sa préoccupation.</p> - -<p>Laure se réveilla et dit avec calme:</p> - -<p>—Je pensais à lui, maman, à ce qu'il nous dit. A quoi -voulez-vous que je songe quand il est là? Je l'aime autant -qu'il m'est possible d'aimer, et pourtant je ne peux -pas encore lui répondre. Je ne peux pas, il le sait bien.</p> - -<p>—Ainsi, Laure, rien n'est changé entre nous? s'écria -Adriani. Eh bien, merci pour la part de confiance que -vous me conservez. Je craignais d'avoir à la reconquérir. -Je ne m'en effrayais pourtant pas: j'y étais si bien résolu! -Soyez bénie, si cette fuite ne cache pas le désir de -m'échapper pour toujours.</p> - -<p>—Ma fuite ne cache rien, répondit Laure. N'avez-vous -pas reçu ma lettre? Je n'ai jamais fait un pas ni dit un -mot qui cachât quelque chose; ne le savez-vous pas?</p> - -<p>—Oui, je le sais. J'ai tort de parler comme je le fais. -Je vous comprends, je vous connais, et c'est pour cela -que je vous adore. Vous avez cru devoir me détacher de -vous et m'y aider. Vous savez, Laure, que je n'accepte -pas votre opinion sur vous-même. Déterminé plus que -jamais à la combattre, me voilà à vos pieds. Il faut bien -que vous m'y laissiez jusqu'à ce que votre amitié pour -moi devienne de l'amour ou de l'aversion. Quant à moi, -je n'accepterai qu'un seul arrêt de vous: celui de la -haine ou du mépris.</p> - -<p>—Celui-là n'arrivera jamais, Adriani. Il m'est aussi -impossible de croire que vous me deviendrez odieux, -qu'il m'est impossible de savoir si je partagerai votre passion. -Dans cette incertitude, mon rôle vis-à-vis de vous -peut-il se prolonger? Voulez-vous donc que, moi qui -n'ai qu'une vertu, celle de la franchise, j'accepte le personnage -d'une coquette, et que j'entretienne des espérances -peut-être mal fondées? Quittez-moi et donnez-moi -du temps, voilà ce que je vous ai demandé, ce que -je vous demande encore.</p> - -<p>—Et voilà, répondit Adriani avec impétuosité, ce que -je ne peux pas vous accorder, moi! Je sais très-bien -contre quels souvenirs, contre quels découragements -j'ai à lutter pour vous vaincre. De loin, j'échouerai à -coup sûr. Mes lettres, en supposant que vous vous engagiez -à les lire, ne prouveront rien en ma faveur. Des -paroles ne sont pas des actions. Si vous me chassez, je -suis perdu, je le sais; je suis maudit!</p> - -<p>Adriani, à cette pensée, fut si fortement ému, que sa -figure s'altéra et que des larmes vinrent au bords de ses -paupières; de vraies larmes qu'une excitation volontaire -n'arrachait pas au système nerveux d'un artiste, mais -qu'une douleur véritable répandait dans la voix et sur le -visage d'un homme, en dépit de lui-même.</p> - -<p>Laure les vit, et l'effet en fut si soudain et si sympathique -sur elle, que ses yeux s'humectèrent aussi.</p> - -<p>—Non, lui dit-elle, je ne veux pas que vous partiez -triste; je ne veux pas vous avoir rendu malheureux, ne -fût-ce que passagèrement! Vous resterez près de nous -jusqu'à ce que je vous aie fait consentir à vous éloigner -sans amertume.—Toinette, va, je te prie, faire préparer -la chambre de M. Adriani. Je l'invite à passer quelques -jours chez moi.—Maman, ajouta-t-elle dès que Toinette -fut sortie, je vous demande pardon de prendre ce parti -sans vous consulter. Il est des circonstances, je le vois, -où la conscience et le cœur sont d'accord pour commander -notre conduite, dût-elle ne pas être approuvée par -les êtres que nous respectons le plus. C'est à moi maintenant -de vous persuader humblement de penser comme -moi sur le compte de l'<i>ami</i> que j'ose vous présenter de -nouveau comme tel, et qui aspire à votre bienveillance.</p> - -<p>La marquise était si étourdie de ce qui se passait sous -ses yeux, qu'elle ne put d'abord trouver une parole. -Tout son <i>usage</i> l'abandonnait. Elle croyait rêver.</p> - -<p>Elle connaissait Laure pour <i>entêtée</i>. C'est le mot que, -depuis l'enfance de sa pupille, elle appliquait, sans gaieté -ni aigreur, à son caractère. Le résultat de cette persistance -dans les sentiments ayant été un heureux mariage -pour le fils de la marquise, celle-ci avait dû reconnaître -qu'elle ne regrettait pas d'avoir été <i>vaincue et dominée</i> -(c'est ainsi qu'elle parlait) par <i>cette petite fille</i>. Depuis la -mort d'Octave, l'accablement de Laure, également invincible, -sa haine pour ce que la marquise appelait le -monde, surtout son absence récente, qui ressemblait un -peu à une révolte déguisée contre les habitudes de la -famille, avaient bien choqué les idées de la vieille dame; -mais elle se flattait de ramener sa bru à une soumission -absolue, du moins en sa présence. Elle fut donc abasourdie -de la voir se fiancer, en quelque sorte à sa -barbe (elle en avait un peu), avec un inconnu, sans avoir -égard aux sages lenteurs et aux minutieuses enquêtes -qu'elle se réservait d'apporter, en obstacle ou en aide, -dans tout projet de mariage que Laure pourrait former.</p> - -<p>—Vous avez été bien vite, en effet, ma chère Laure, -dit-elle enfin d'un ton d'autant plus aigre qu'il était plus -réservé. Le parti très-étrange que vous prenez de retenir -monsieur, au risque de compromettre votre réputation, -est le fâcheux résultat d'imprudences commises -sans doute dans votre malheureux voyage. Il est trop -tard assurément pour s'en affliger, et je n'ai pas l'habitude -de me faire persécutante sans utilité. Puisque vous -n'êtes plus parfaitement maîtresse de vos actions, et que -vous avez cru devoir témoigner à un tendre adorateur -des sentiments après l'aveu desquels il n'y a de possible -que des transactions, je dois baisser la tête en silence, -et prier pour que l'issue du roman soit heureuse pour -vous, édifiante pour les autres.</p> - -<p>Ayant ainsi parlé, et dit toutes ces choses dures d'une -voix très-douce, la dame se leva, salua Adriani, et quitta -l'appartement avec l'affectation d'une personne qui se -sent de trop.</p> - -<p>Il était temps qu'elle se retirât, elle l'avait senti elle-même -en voyant le feu de l'indignation monter au visage -d'Adriani. Ce généreux esprit se révoltait tout -entier contre la sécheresse du cœur, et cette dureté, -presque insultante envers une femme aussi éprouvée -que la pauvre Laure, lui paraissait un crime. Même en -dehors de son amour pour elle, il eût éprouvé le besoin -de la venger de ces froids sarcasmes. Quand la marquise -eut repoussé la porte sur elle, il était debout, l'œil menaçant, -la bouche contractée par le dédain. Laure lui -prit le bras pour l'arracher à son anxiété.</p> - -<p>—Eh bien, lui dit-elle en souriant, vous ne saviez -pas ce qu'il fallait braver pour approcher de moi, ici?</p> - -<p>—Si, je le savais, répondit-il. Je suis venu quand même.</p> - -<p>—Et vous resterez quand même.</p> - -<p>—Non pas quand même, mais parce que. La vue de -cette femme me fait bénir ma persévérance, et elle -m'explique tout. Ce n'est pas d'avoir perdu Octave, c'est -d'être restée sous le joug de sa mère, qui vous fait désespérer -de toutes choses et de vous-même. C'est là le -souffle de mort qui vous tuerait, et auquel mon influence -et ma volonté doivent vous soustraire.</p> - -<p>—Pardonnez-lui, Adriani. Elle obéit à une croyance, -et, d'ailleurs, ce n'est pas le moment de la maudire: c'est -à elle que vous devez d'être ici pour quelques jours. Si -je n'avais pas eu la certitude qu'en apprenant qui vous -êtes elle allait vous faire quelque affront, je ne me serais -pas départie si aisément de la conduite que je m'étais -tracée envers vous; mais j'ai pris les devants, en lui -rappelant que je suis ici chez moi et qu'elle n'en peut -chasser personne.</p> - -<p>—Qu'elle soit donc bénie, cette barre de fer qui vous -enferme, mais qui pliera ou se rompra devant vous, -j'en fais le serment. Oublions-la pour le moment, et laissez-moi -vous parler de moi, à propos de ce que vous venez -de dire. Ce que je suis, je vois bien qu'elle ne le sait pas -encore; il est temps que vous le sachiez vous-même.</p> - -<p>—Non, non! répondit Laure, j'en sais assez. Vous -êtes l'admirable Adriani dont la fierté et le désintéressement -égalent le génie et l'inspiration. Si vous avez, en -effet, de la fortune (on m'avait dit le contraire), laissez-moi -l'ignorer ou ne l'apprendre que par hasard. Ah! mon -ami, croyez-vous que, si mon cœur se refuse à l'amour -qui vous est dû, l'obstacle soit en vous? Non, certes. -Quelle que soit votre condition dans la vie, je ne veux -connaître de vous que vous-même.</p> - -<p>—Eh bien, reprit Adriani, c'est de moi-même que je -vous parlerai en vous disant que je dois la fortune à des -hasards, et non à des travaux qui pourraient me distraire -de vous.</p> - -<p>Il raconta alors tout ce qui était contenu dans la lettre -que nous avons rapportée, et qu'il n'avait pu faire tenir -à Laure.</p> - -<p>Ils causaient ensemble depuis deux heures, lorsque -Toinette revint dire à la jeune femme que sa belle-mère -désirait qu'elle voulût bien monter dans sa chambre un -instant.</p> - -<p>—Qu'y a-t-il, Toinette? dit Laure en se levant. Est-on -bien courroucé contre nous?</p> - -<p>—Hélas! oui, madame, répondit Toinette, qui avait -les yeux rouges et gonflés; madame m'a fait mille questions, -et jamais juge criminel n'a torturé de la sorte un -témoin. Que pouvais-je lui répondre? Monsieur eût bien -mieux fait de me dire son secret. J'aurais pu présenter -la vérité dans son meilleur jour.</p> - -<p>—Quel secret, Toinette? dit Adriani impatienté. De -ce que je voyage sous mon nom de famille pour éviter -les importunités qui accablent un artiste dont le pseudonyme -est connu de tous les amateurs, et dont heureusement -la figure est moins connue que les ouvrages, -doit-on conclure que je rougis de ma profession? Est-ce -là l'opinion de la marquise? Prend-elle l'espèce de modestie, -qui est le refuge de mon indépendance de promeneur, -pour une lâcheté d'imbécile?</p> - -<p>—Je ne saurais vous dire ce qu'elle pense; mais votre -nom d'Adriani l'a intriguée. Elle a une mémoire désolante. -Elle m'a demandé brusquement si vous chantiez. -J'ai répondu que c'est par la musique que vous aviez -fait connaissance avec nous. J'ai cru tout arranger en -racontant la vérité, moi! Elle s'est écriée: <i>C'est cela!</i> Et, -après m'avoir traitée comme une intrigante, avec ses -petites paroles pincées qui vous figent le sang, elle m'a -ordonné d'appeler madame.</p> - -<p>—J'y vais, dit Laure tranquillement. Tu as bien fait -d'être sincère, Toinette.—Et vous, mon ami, ne soyez -pas inquiet pour moi. J'ai peut-être plus d'énergie qu'on -ne m'en supposerait.</p> - -<p>Laure trouva sa belle-mère à genoux sur un prie-Dieu. -La chambre petite et sombre qu'elle occupait au château -de Larnac était pauvre, nue et propre comme celle -d'une religieuse. Jamais Laure n'avait pu la faire consentir -à prendre sa part dans le bien-être qu'elle avait -apporté dans la famille. Hautaine et stoïque, la noble -dame couchait sur la dure, et, autant par orgueil que -par humilité, elle ne souffrait pas le velours d'un coussin -entre ses genoux et le bois de chêne de son prie-Dieu.</p> - -<p>Elle ne s'était pourtant pas mise en prières dans ce -moment par ostentation ni par hypocrisie. Elle s'était -sentie indignée, et elle demandait à Dieu de n'en rien -faire paraître. Sincère, mais complétement inintelligente -des délicatesses du cœur, elle croyait avoir remporté -une victoire décisive sur elle-même, quand, sans élever -la voix, ni ressentir la moindre accélération de son -sang, elle avait réussi à blesser avec préméditation la -dignité ou la sensibilité d'autrui.</p> - -<p>—Ma fille, dit-elle en se relevant, asseyez-vous, et -veuillez m'écouter avec sagesse. Vous avez apparemment, -sur l'importance des distinctions sociales, des -idées qui diffèrent entièrement des miennes?</p> - -<p>—Je crois que oui, en effet, chère maman, répondit -Laure.</p> - -<p>—Je m'en étais doutée quelquefois, reprit la marquise, -surtout dans ces derniers temps; mais l'éloignement -que nous avons l'une et l'autre pour toute espèce -de discussion oiseuse nous a empêchées de nous bien -connaître jusqu'à ce jour, et je le regrette. J'aurais pu -combattre en vous des tendances dangereuses aux idées -révolutionnaires de ce malheureux siècle. J'aime à croire -pourtant que ces tendances sont combattues en vous-même -par le sentiment de votre propre dignité, et qu'en -ajournant les espérances blessantes de M. Adriani, -vous vous rappelez <i>ce</i> qu'il est et <i>qui</i> vous êtes.</p> - -<p>Elle fit une pause pour attendre la réponse de son interlocutrice, -qui avait pris, dès l'enfance, l'habitude de -ne jamais l'interrompre. Laure répondit en résumant, -en quelques mots, sans réflexion aucune, l'histoire -qu'Adriani venait de lui raconter. Puis elle attendit à -son tour le jugement que porterait la marquise.</p> - -<p>—D'après ce que vous me dites, répondit celle-ci, et -je veux supposer que M. d'Argères vous a bien dit la -vérité, je vois qu'il mérite de l'estime et des égards. Sa -naissance, quoique sortable, à ce que je crois, ne me -paraît pas à la hauteur de la vôtre; sa fortune, si elle -est bien réelle, est supérieure à celle que vous possédez; -mais je vous estime assez pour croire que ce ne -serait pas à vos yeux une compensation suffisante. Cependant, -j'admets les inclinations de cœur qui font accepter -sans rougir la richesse, bien que mon fils n'eût -jamais obtenu mon consentement pour vous épouser, -si votre origine eût été au-dessous de la sienne. Ce sont -là, ma fille, des scrupules et des convictions personnels -que je ne prétendrais pas vous imposer, s'il n'y -avait pas d'autre obstacle entre vous et les projets inouïs -de M. d'Argères; mais il en existe un si réel, que je ne -puis me dispenser de vous en retracer l'importance. -Vous savez, ma fille, que je n'ai pas la sottise de mépriser -les artistes, pas plus que je ne méprise aucune -condition honnête. J'ai connu, par rapport à vous, et je -vous ai fait connaître des musiciens renommés, entre -autres M. Habeneck, qui était un homme très-bien élevé, -et qui, en vous donnant quelques leçons d'accompagnement -pour faire plaisir à votre maître de piano, n'a rien -voulu recevoir pour prix de sa peine. Cela m'a forcée -à l'inviter à dîner, et je ne l'ai pas regretté, en voyant -qu'il ne <i>buvait pas</i> comme font la plupart des musiciens, -et pouvait parler sur son art d'une manière intéressante. -Vous avez désiré qu'on fît de la musique chez nous. J'y -répugnais, parce que votre fortune, suffisante ailleurs, -ne nous permettait pas d'exercer à Paris une hospitalité -bien convenable, et que je craignais un air d'intimité -de notre part avec des artistes. J'ai cédé pourtant, et j'ai -consenti à de petites réunions où des musiciens choisis, -s'attirant les uns les autres, sont venus procurer aux -personnes de votre société des moments agréables. J'ai -eu tort certainement, si vous avez pu conclure de là que -ces artistes étaient vos égaux. Je suis répréhensible de -n'avoir pas prévu que cette idée germerait tôt ou tard -dans une tête que je ne savais pas aussi exaltée qu'elle -l'était, ou qu'elle l'est devenue. Mon but était, d'abord, -de satisfaire vos goûts et d'y employer des revenus qui -étaient vôtres; ensuite, de vous faire briller dans un -monde d'élite, où vos talents et votre beauté pouvaient -vous mettre à même de vous établir plus avantageusement, -pécuniairement parlant, que vous n'avez voulu le -faire. J'étais, je suis toujours une provinciale, moi; je -n'en rougis pas, bien au contraire! Mais je voulais faire -de vous une Parisienne, afin de n'avoir pas à me reprocher -de vous avoir tenue dans un milieu où l'amour -de mon fils vous devînt une sorte de nécessité. Eh bien, -ma chère Laure, toutes mes précautions ont été déjouées -par vous. D'abord, vous avez épousé mon fils; ensuite, -vous avez cru qu'il vous était possible de vous remarier -avec un artiste. Voyons, n'est-ce pas pas là votre pensée -dans ces derniers temps?</p> - -<p>—Je sais, maman, répondit Laure, que je voudrais -en vain modifier vos idées sur l'inégalité des conditions. -Je ne l'entreprendrai pas. Incapable de modifier les -miennes, mon respect pour vous m'ordonne de me taire -quand vous avez prononcé.</p> - -<p>—Alors, vous pensez vous retrancher peut-être sur -ce que M. d'Argères n'est pas ce qu'on appelle un artiste? -Vous l'essayeriez en vain, ma très-chère. Des -malheurs que je ne suis pas très-disposée à plaindre, -puisqu'il avoue avoir perdu sa fortune en dissipations -de jeune homme, l'ont réduit volontairement à subir -cette dégradation. Je dis volontairement, parce que vous -prétendez que sa famille lui a offert une pension pour -l'y faire renoncer. J'ai une médiocre opinion, je vous le -confesse, d'un homme qui blesse ouvertement celle de -ses parents, et je préférerais beaucoup pour vous M. d'Argères -ruiné, mais fidèle aux convenances de sa caste, -que M. Adriani enrichi par le hasard et illustré par son -savoir-faire. Je sais que nous avons eu, dans l'émigration, -de très-grands seigneurs réduits à faire usage de -leurs talents d'agrément en pays étranger. C'est par -nécessité qu'ils ont pris ce parti, et ils sont bien excusés -par la persécution révolutionnaire; mais, dans le cas de -votre M. d'Argères, il n'en est point ainsi. C'est son -goût qui l'a poussé au travail, et le travail ne dégrade -pas l'homme, mais il le déplace à jamais. M. d'Argères -a cessé d'exister pour ses pairs le jour où il a laissé imprimer, -sur une affiche de concert ou de spectacle, le -nom d'Adriani, et à paraître de sa personne devant des -spectateurs payants. Vous pensez qu'il n'a jamais monté -sur les tréteaux? Vous vous trompez, et sa mémoire le -trompe lui-même. Je me suis parfaitement rappelé tout -à l'heure la manière dont notre grand-cousin, M. de -Montesclat, nous parla de lui, il y a environ trois ans, à -son retour de Paris. Lui aussi se pique de flonflons, et -il nous dit qu'il n'avait rien entendu de plus parfait dans -son voyage qu'un certain Adriani qui avait chanté, je ne -sais plus sur quel théâtre, au bénéfice de je ne sais plus -quoi… Attendez! c'était au bénéfice des réfugiés italiens. -Oui, c'est cela. Triste prétexte ou triste motif, ma -fille, qui prouverait que ce monsieur a des opinions fort -contraires à celles de votre monde!</p> - -<p>La marquise parla encore longtemps sur ce ton et démontra -par <i>a</i> plus <i>b</i> qu'un homme, livré à la critique, -l'était à l'insulte: en quoi elle ne se trompait pas beaucoup: -mais, comptant pour rien, ignorant même tout à -fait ce que les vocations vraies ordonnent aux artistes de -savoir souffrir, elle fit de subtiles distinctions entre -l'honneur du gentilhomme, qui peut demander raison à -un malotru, et celui de l'artiste, qui ne peut faire tirer -l'épée à toute une salle, et qui, pour recevoir l'aumône -des applaudissements, s'expose de gaieté de cœur à l'outrage -des sifflets. Enfin, elle fut logique à son point de -vue, diserte à sa manière, et conclut en suppliant sa -belle-fille de lui faire un serment sur l'Évangile: c'est -qu'elle renverrait <i>l'artiste</i> le lendemain, après lui avoir -ôté radicalement la prétention d'être son mari.</p> - - -<div class="chapter"></div> -<h2 class="nobreak">XII</h2> - - -<p>Comme toutes les personnes réfléchies, qui discutent -intérieurement, Laure ne discutait jamais en paroles. -Elle laissa couler ce flot de réprobation sur la tête d'Adriani, -auquel elle s'identifiait dans le sentiment de la -résistance; puis, sommée de promettre, elle refusa nettement.</p> - -<p>—Non, maman, dit-elle, jamais! Dans la crise de -mes plus mortelles douleurs, j'ai failli former des vœux -qui maintenant détruiraient vos craintes, mais qui me -causeraient des remords. J'aurais volontiers juré, dans -ces moments-là, de n'aimer plus jamais; à présent, je -ne suis pas sûre de ne point aimer. Tant que cette affection -sera incertaine et incomplète, je suis résolue à -éloigner l'homme qui me l'inspire; mais, si, après avoir -essayé tour à tour l'effet de sa présence et de son absence, -je me sens capable de m'attacher à lui, certaine -de ne rencontrer jamais un plus digne objet, j'obéirai à -mon cœur. Ce sera pour moi la volonté de Dieu; car, -loin d'avoir à me combattre jusqu'à présent, je ne fais -autre chose que de lui demander le bienfait de la vie, et, -si l'amour triomphe de mon abattement, je le recevrai -comme on reçoit la grâce. Voilà ma pensée, voilà mes -résolutions; je ne vous tromperai jamais. Daignez ne -voir aucune résistance personnelle contre vous dans -cette résistance de tout mon être à vos opinions.</p> - -<p>—Laure! Laure! s'écria la marquise, plus émue -qu'elle ne l'avait jamais été dans une querelle, vous -brisez votre vie et la mienne!</p> - -<p>Il y avait une sorte de douleur dans son accent. Laure -en fut touchée, et, se jetant à genoux devant elle, elle -lui prit les mains:</p> - -<p>—Ma chère tante, lui dit-elle, revenant par instinct à -l'habitude de ses jeunes années, ne me retirez pas votre -sollicitude, quelque indigne que je vous paraisse. Dieu -m'est témoin qu'en vous combattant je vous respecte…</p> - -<p>—Ah! vous ne m'avez jamais aimée! dit la marquise -surprise par un sentiment de tristesse.</p> - -<p>Mais ce fut un éclair rapide; elle reprit, avec la froideur -de l'insinuation obstinée:</p> - -<p>—Si vous aviez le moindre attachement pour moi, -vous renonceriez à des chimères plutôt que de m'affliger -ainsi!</p> - -<p>—Oui, oui, dit la jeune femme toujours à ses pieds, -je renoncerais à des chimères; mais à une certitude, je -ne le dois pas. Écoutez-moi comme une mère; ce sera -la première fois de ma vie que j'aurai essayé de vous attendrir, -et, si j'échoue, je n'aurai rien à me reprocher. -Vous ne me connaissez pas, vous ne m'avez jamais connue, -ou bien c'est vous qui n'aimez pas vos enfants et -qui ne pouvez sacrifier aucun de vos principes austères -à leur bonheur, à leur existence. Ce n'est point un reproche -que je vous adresse; vous avez la grandeur -d'une mère spartiate!…</p> - -<p>—Dites d'une mère chrétienne, répliqua la marquise. -Celle des Macchabées vit torturer ses fils et leur prêcha -la vraie foi jusque dans les bras de la mort.</p> - -<p>—Eh bien, connaissez mes souffrances et voyez mon -agonie, répondit Laure avec force; vous ajouterez cette -palme à vos triomphes, si vous restez indifférente et inébranlable. -Je me meurs, ma mère, je m'éteins, je deviens -folle ou idiote, si quelqu'un ne me sauve et ne m'impose, -par sa foi et sa volonté, l'amour que je n'ai plus la force -de trouver en moi-même. J'ai trop souffert, voyez-vous! -j'ai souffert depuis mon enfance. Vous n'avez jamais -voulu vous douter de cela, vous qui ne pouvez pas -souffrir! Vous n'avez jamais vu que je mourais, enfant, -de la mort de ma mère. Jamais vous n'avez eu une -larme pour celle qui était votre sœur, et cette insensibilité -ou cette force faisait de vous, à mes yeux, un objet -d'épouvante, une puissance incompréhensible. Quand -vous me faisiez dire mes prières, à genoux devant vous, -comme m'y voilà encore, les sanglots m'étouffaient. -Vous preniez mon mouchoir, vous le passiez rudement -sur ma figure inondée, et vous me disiez:</p> - -<p>»—Ne pleurez pas, enfant; c'est mal, puisque votre -mère est au ciel!</p> - -<p>»Vous aviez raison; mais les enfants ont besoin de -tendresse. C'est leur religion, à eux, et vous m'eussiez -fait plus de bien en me pressant sur votre cœur et en -mêlant une de vos larmes aux miennes, qu'en brisant -mes genoux et en écrasant ma sensibilité dans la prière. -Vous n'avez jamais eu pour moi la douce assistance de -la pitié, plus féconde, croyez-moi, que les remontrances -du courage. On ne fortifie qu'en aidant, en prenant sur -soi une part du fardeau des affligés. Vous me laissiez -tout porter en me criant:</p> - -<p>»—Délivre-toi toi-même!</p> - -<p>»Oh! jamais une caresse! jamais une plainte! Aussi -n'étais-je pas exigeante en fait de commisération, et, -quand Octave me disait: «Viens jouer, ma <i>pauvre</i> -Laure!» je le suivais sans résistance et je renfermais -ma tristesse pour ne pas la lui faire partager. Tout est -là, voyez-vous! Quand on est aimant, on ne trouve sa -propre énergie que dans le désir de complaire aux -autres. Abandonné à soi-même et certain de souffrir -seul, on succombe! Quand on a bien reconnu que les -encouragements de la froide raison n'expriment que -l'impatience et la lassitude de voir souffrir, on apprend -à se contenir, on prend l'extérieur de la résignation, et -on se dévore soi-même. Voilà ce que vous avez fait de -moi! un être tranquille et silencieux, qui vit au dedans -et qui est forcé d'éclater ou de périr. Et, pendant mon -long amour pour Octave, n'avez-vous pas travaillé sans -relâche à m'ôter le seul rêve de bonheur auquel je me -fusse attachée? C'est votre résistance qui a fait la force -et la durée de cet amour. Pendant mon union avec lui, -vous m'avez vue souffrir d'une terreur affreuse; quelquefois -j'ai osé vous dire:</p> - -<p>»—Je crois qu'il ne m'aime pas!</p> - -<p>»Il m'aimait pourtant, mais il n'était pas tout entier -à l'affection, et la vie d'intérieur lui était impossible. -C'est vous qui l'aviez formé à ce mépris du foyer domestique, -ne redoutant pour lui aucun danger, n'admettant -pas que la société d'un fils ou d'un époux fût nécessaire -à sa mère ou à sa femme! Mes inquiétudes pour sa vie -vous faisaient sourire, et, quant à celles qui avaient son -amour pour objet, vous me répondiez:</p> - -<p>»—Il n'a point de maîtresse ailleurs; il a des principes -religieux; donc, il vous aime, et, si vous n'êtes pas -heureuse, c'est que vous rêvez des sentiments romanesques -que n'admet point la sainteté du mariage.</p> - -<p>»Eh bien, vous êtes peut-être dans la réalité, vous -avez peut-être l'appréciation juste de la fatalité qui préside -aux destinées humaines! Mais vous acceptez son -arrêt sans effort, et, moi, je ne le peux pas; non, tenez, -ma mère, je ne le peux pas! Je ne vous demandais plus -qu'une chose: c'était de me laisser pleurer mon mari -toute seule, là, dans un coin, de savourer ma douleur -jusqu'à ce qu'elle fût épuisée. Vous ne l'avez pas voulu. -Dès le lendemain d'une catastrophe effroyable, vous -m'avez reproché d'être sourde aux compliments de condoléance -de votre innombrable famille. Il fallait, au retour -de la cérémonie funèbre, faire les honneurs d'un -repas: votre famille avait faim! Puis, tous les jours, des -visites du matin jusqu'à la nuit! Il fallait écouter ces -odieuses questions de l'oisiveté curieuse ou de la pitié -sans délicatesse, entendre vos parents se faire les uns -aux autres le récit de l'événement, l'horrible description -des blessures!… Vous pouviez affronter tout cela et -dire à toutes choses: «La volonté de Dieu soit faite!» -Moi, je fuyais, je m'enfermais, j'étouffais mes cris. Toinette -m'a gardée, évanouie ou égarée, des nuits entières. -Et, quand je me traînais dans votre salon, vous ne -me pardonniez pas une distraction, une méprise de nom -ou de personne, qui ne pouvait être taxée d'impolitesse -que par des amis sans cœur et des parents sans entrailles.</p> - -<p>»Eh bien, vous m'avez réduite à un tel état de contrainte -morale, que je me suis sentie, un jour, abrutie -et comme retombée en enfance. C'est alors que je me -suis éloignée de vous pour respirer, pour tâcher de reprendre -mes esprits. Je n'avais pas de but devant moi; -je m'en allais au hasard. J'ai trouvé sur mon chemin une -pauvre maison bien laide qui m'appartenait, où j'avais le -droit de m'appartenir moi-même, de m'enfermer, de me -faire oublier. L'amour d'un homme généreux et tendre -est venu m'y trouver. J'ai cru que je ne pourrais y répondre. -Par respect pour lui, je suis venue reprendre -ma chaîne, croyant qu'il m'oublierait. Il m'a suivie, il -est là, il dit que je l'aimerai, il veut que je l'aime. Il attendra -que je le connaisse, que je l'apprécie; il accepte -toutes les épreuves, tous les retards, et je le repousserais -sans l'entendre! et je renoncerais à ma dernière -chance de salut! Pourquoi? Pour ne pas choquer des -préjugés que je ne partage pas? Vous vous trompez cependant -en croyant que je suis infatuée d'idées nouvelles -et que je porte de l'exaltation dans ma résistance. -Hélas! est-ce que j'ai des idées, moi? Est-ce que, élevée -comme je l'ai été, et ne vivant d'ailleurs que pour Octave, -je me suis jamais demandé ce que c'était qu'une -mésalliance? Jamais je n'ai si bien compris l'injustice et -l'erreur des opinions que vous défendez, que depuis une -heure que je vous écoute. Je ne les eusse peut-être jamais -réprouvées si mon cœur, qui s'éveille et s'agite, -ne me faisait entendre des vérités plus persuasives, plus -chrétiennes et plus humaines que les vôtres. Vous me -croyez impie! Non, ma mère, je ne suis pas impie. Je -crois autant que vous à la loi de l'Évangile, mais je la -comprends autrement. J'y vois une doctrine pleine de -tendresse, de dévouement et d'humilité, qui m'ordonne -d'aimer autrement qu'en vue des vanités et des ambitions -de ce monde.</p> - -<p>Laure s'arrêta, épuisée, et chercha dans les yeux de sa -belle-mère l'émotion qui remplissait son âme et sa voix. -Elle n'y trouva qu'une incrédulité profonde, une sorte de -raillerie muette qui était l'athéisme du fanatisme. Qu'on -nous passe cette antithèse, paradoxale en apparence. Le -fanatique n'aime Dieu qu'en Dieu et en dehors de l'humanité. -Il oublie ou il ignore que nous sommes tous formés -de son essence, animés de sa vie, et que, compter -pour rien nos malheurs et nos droits, c'est remettre le -<i>Christ en croix</i> dans la personne de l'humanité.</p> - -<p>La marquise ne répondit à aucun des reproches de sa -belle-fille. Elle n'en tint aucun compte. Elle les accepta -même comme des éloges, comme une justice qui lui était -rendue. En les lui adressant, Laure savait bien qu'elle -n'en serait pas blessée.</p> - -<p>Elle n'avait pas non plus espéré la fléchir: elle la connaissait -trop bien. Elle avait voulu s'expliquer, se formuler -une fois pour toutes.</p> - -<p>La marquise se leva et la laissa à genoux. Laure dut se -relever d'elle-même sans avoir obtenu la plus légère -marque de tendresse ou d'indulgence.</p> - -<p>—Vous êtes fort éloquente, ma fille, dit la marquise, -et je comprends le prestige que vous pouvez exercer sur -des imaginations vives; mais la mienne n'est pas de ce -nombre, et je ne prends pas le réveil de vos sens pour -un besoin tout à fait divin de votre âme.</p> - -<p>—Assez, madame, assez! dit Laure indignée. Ne -m'aimez pas, j'y consens; mais ne m'insultez pas, je ne -le mérite point.</p> - -<p>—Vous insulter, ma fille! Dieu m'en garde! Il n'y a -rien là que de fort naturel et même de légitime, quand -un mariage bien assorti et d'un bon exemple sanctionne -nos désirs et termine les ennuis du veuvage. Mais nous -sommes coupables quand nous cédons à l'inquiétude des -passions, sans égard pour le respect que nous nous devons -à nous-mêmes. Vous seriez dans ce cas si vous me -refusiez la promesse que j'ai réclamée de vous tout à -l'heure.</p> - -<p>—Je vous la refuse encore.</p> - -<p>—Vous y penserez cette nuit, et, demain, comme vos -tantes de Roqueforte et de Roquebrune viennent passer -ici la journée avec leurs enfants, j'espère que vous m'épargnerez -la honte et l'embarras de leur présenter -M. Adriani.</p> - -<p>—Et s'il en était autrement, madame? si je le leur -présentais moi-même?</p> - -<p>—Oh! libre à vous, ma fille! dit la marquise avec un -sourire effrayant, car c'était le premier depuis la mort -de son fils, et il ressemblait à une malédiction. Vous -êtes maîtresse de vos actions, et je n'ai ni le droit ni -l'envie de vous imposer un deuil éternel. Vous le savez, -je suis désintéressée pour mon fils mort, comme je l'ai -été pour mon fils vivant. Mais, comme mes devoirs vis-à-vis -du reste de ma famille subsisteront tant que je -serai de ce monde, il ne me convient pas de les enfreindre -pour vous faire plaisir. Aucune puissance humaine -ne me décidera à faire à mes parents l'affront de -les éloigner d'ici, et la pire des insultes serait de leur -annoncer la possibilité de leur alliance avec un chanteur. -Vous y réfléchirez donc et vous choisirez. Ou -M. Adriani ne sera plus ici demain à midi, ou c'est moi -qui sortirai de votre maison pour n'y jamais rentrer.</p> - -<p>Laure s'approcha de sa belle-mère, prit sa main et la -baisa avec une froideur égale à la sienne, en lui disant:</p> - -<p>—Non, ma mère, vous ne sortirez pas d'ici; vous ne -quitterez pas une maison qui est devenue la vôtre, et -où la tombe de votre fils vous attache pour jamais.</p> - -<p>Elle sortit sans s'expliquer davantage, passa dans sa -chambre et écrivit à Adriani:</p> - -<p>«Partez, mon ami, pour que ma belle-mère ne parte -pas. Je lui dois ici le sacrifice de ma propre satisfaction. -Mais je vous ai promis quelques jours. Partez ce soir -pour Mauzères, je partirai demain pour le Temple.»</p> - -<p>Toinette porta ce billet à Adriani sans savoir ce qu'il -contenait. Adriani n'eut pas une hésitation, pas un -doute. Il partit à l'heure même, sans dire un mot. La -marquise dîna de bon appétit. Ce fut toute la satisfaction -qu'elle exprima à sa belle-fille. Le lendemain, lorsqu'elle -s'éveilla (et elle était fort matinale), elle apprit que Laure -et Toinette étaient aussi parties dans la nuit, sans rien -dire à personne.</p> - -<p>La tante de Roqueforte et la tante de Roquebrune, la -cousine de Miremagne et le cousin de Montesclat arrivèrent -fort exactement à midi, avec une nuée de petits -cousins bruyants et de petites cousines endimanchées. -Tout ce monde, qui accourait pour saluer le retour de -<i>madame Octave</i>, fut plus ou moins désappointé, mais -surtout intrigué d'apprendre qu'elle était déjà repartie. -Dans un milieu moins intime, la marquise eût pu expliquer -ce mystère par la classique défaite des affaires -de famille; mais ni les Larnac ni les Monteluz ne pouvaient -avoir des intérêts cachés pour les deux ou trois -cents personnes qui, de près ou de loin, réclamaient -leur confiance à titre de parents. La curiosité des provinciaux -est ardente et naïve. Accablée de questions, la -marquise prit le parti de dire ce qu'elle croyait, de bonne -foi, être la vérité.</p> - -<p>—Écoutez, dit-elle, je ne peux ni ne veux vous -tromper; mais, pour le repos et la considération de la -famille, il faut que ceci reste entre nous et ne devienne -pas la pâture du pays. Que le peuple et la bourgeoisie -croient donc que madame Octave a de graves affaires -dans le Vivarais. C'est un devoir pour vous tous de -parler ainsi.</p> - -<p>—Sans doute, sans doute, dit la tante de Roqueforte; -nous comprenons bien qu'il y a autre chose, et c'est…</p> - -<p>—C'est ce qu'il y a de plus triste au monde, reprit la -marquise. Ma belle-fille est folle!</p> - -<p>Là-dessus, elle raconta comme quoi, <i>sans motifs appréciables -à la raison humaine</i>, Laure, après être partie -pour voyager, était revenue, au moment où elle annonçait -dans ses lettres l'intention de prolonger son absence; -comme quoi elle était arrivée, l'avant-veille, à -Larnac, avec l'intention apparente d'y rester, et comme -quoi elle était repartie au bout de vingt-quatre heures, -sans s'expliquer aucunement.</p> - -<p>—Tout me porte à croire, ajoutait la marquise, qu'elle -a pris goût à sa petite propriété dans l'Ardèche, et -qu'elle a la fantaisie d'y faire bâtir, pour passer les étés -dans un climat moins chaud que le nôtre. Dans tout cela, -je ne vois rien à blâmer, sinon le silence qu'elle garde -sur ses projets; mais cela même ne saurait m'offenser, -puisque la pauvre créature ne sait pas trop elle-même -ce qu'elle veut, et que l'air distrait et presque égaré que -vous lui avez vu par moments est maintenant sa physionomie -habituelle. J'attendrai de savoir où elle est pour -aviser à ce que je dois faire. Si son mal augmente au -point que mes soins lui soient nécessaires, je tâcherai -de la ramener ici, ou bien je la suivrai où elle souhaitera -que je la suive. Me voilà donc parmi vous comme l'oiseau -sur la branche, et attendant, en ceci comme en -toutes choses, la volonté de Dieu!</p> - -<p>Il ne fut point question d'Adriani. On sut, au bout de -quelques jours, qu'un inconnu avait fait une visite aux -dames de Larnac; mais on n'apprit sur cette visite rien -d'assez particulier pour la faire coïncider avec le départ -subit de Laure. La marquise répondit, sur ce point, de -manière à écarter toute idée de rapprochement, et dit -qu'elle croyait avoir reçu ce jour-là les offres d'un commis-voyageur -dont elle ne savait même pas le nom.</p> - - -<div class="chapter"></div> -<h2 class="nobreak">XIII</h2> - - -<h3>Journal de Comtois.</h3> - -<div class="date">Mauzères, 10 septembre 18…</div> -<p>J'avais bien raison de penser que j'aurais du désagrément -avec mon artiste. Ce n'est pas qu'il soit mauvais -garçon: c'est, au contraire, un bien bon enfant, et que -je considère comme un vrai camarade. Mais tous les artistes -sont, ou des toqués ou des canailles. Le mien est -dans les toqués. Il me fait volter de Mauzères à Vaucluse, -et de Vaucluse à Mauzères, le temps de défaire sa valise, -de brosser son habit et de refaire sa valise. Par bonheur -que je m'étais dépêché d'aller voir la fontaine de M. de -Pétrarque; sans quoi, je ne l'aurais pas vue. Si ce n'est -que je crois qu'il a de l'amitié pour moi, je me demanderais -pourquoi il me garde, car je ne lui sers qu'à le -raser, et encore faut-il que je le guette pour l'empêcher -de se raser lui-même. Je pense bien qu'il n'a pas toujours -eu le moyen de se faire servir et qu'il n'en a pas -l'habitude. Mais il paraît bien qu'il a celle de courir et -d'échiner son monde, car je suis sur les dents, qui, par -parenthèse, me font toujours bien mal.</p> - - -<h3>Narration.</h3> - -<p>Adriani reçut, à Valence, un nouveau billet de Laure.</p> - -<p>«Ne soyez pas inquiet, lui disait-elle, je suis en -route; mais la pauvre Toinette a une de ces migraines -violentes qui exigent vingt-quatre heures de repos. Je -la soigne, afin d'arriver plus vite. Je serai au Temple -mardi soir.»</p> - -<p>Adriani avait donc trente-six heures d'avance sur -Laure. Il les mit à profit pour lui ménager une surprise. -Il s'arrêta une matinée à Valence et mit à contribution -tous les magasins de la ville pour se procurer des meubles, -des rideaux, des vases d'ornement, des tapis, tout -ce qu'il put trouver de moins pacotille, dans la pacotille -que Paris fournit à la province. Comtois eut l'esprit de -découvrir un <i>bric-à-brac</i> où son maître fit main basse -sur d'assez belles choses. En cette circonstance, Comtois, -malgré son éternel mal de dents, sut se rendre utile. -Il marchanda, paya, fit emballer et charger les <i>colis</i>, et -fit gagner beaucoup de temps par l'ordre qu'il apporta -dans ces détails. Adriani voulait aussi des fleurs. Comtois -courut d'un côté, tandis qu'il courait de l'autre, et -les pépiniéristes des faubourgs livrèrent des caisses d'orangers -et de grenadiers en fleurs, des lauriers-roses, des -dahlias, des héliotropes, des verveines, enfin ce qu'on -peut trouver à peu près partout maintenant, mais en -assez grande quantité pour rajeunir l'aspect du triste -jardin du Temple.</p> - -<p>Un bateau prit ce chargement, et Adriani gagna Tournon -pour disposer aussitôt les moyens de transporter par -terre sans interruption.</p> - -<p>Presque tout arriva sans encombre. L'artiste et son -valet de chambre, aidés d'ouvriers pris à la journée, arrangèrent -à la hâte le pauvre manoir dont Laure avait -subi la laideur et l'incommodité avec tant d'indifférence. -Il y eut bien des rideaux trop longs, des tentures mal -ajustées, mais les murs noircis du rez-de-chaussée disparurent -sous les étoffes, et le carreau disjoint sous les -tapis. Les orties, qui croissaient jusqu'au seuil du vestibule, -furent arrachées. Le sable s'étendit partout aux -abords de la maison. Les caisses d'arbustes furent disposées -en massifs d'un aspect agréable, les plates-bandes -reçurent les pots de fleurs. De grands vases de terre -cuite, d'une forme assez heureuse, meublèrent de fleurs -les coins du salon et les embrasures des fenêtres. Des -candélabres et des lustres de même matière et d'une -égale simplicité, mais dont le ton de glaise se mariait -bien aux guirlandes de lierre qu'Adriani y enroula lui-même, -prirent ce sentiment de la grâce que l'artiste sait -donner aux moindres choses. Enfin, dans l'espace d'un -jour, tout fut transformé comme par enchantement dans -la demeure de Laure, et les ouvriers furent congédiés au -coucher du soleil, afin qu'elle y trouvât la solitude et le -silence qu'elle aimait.</p> - -<p>Comtois resta le dernier pour épousseter, pour enlever -les brins de mousse et les feuilles de rose restées -sur le tapis, pour allumer le feu parfumé de branches résineuses, -pour donner aux draperies le coup de main -du maître. Puis il se retira, assez satisfait des éloges -d'Adriani, pour aller coucher à Mauzères et y annoncer -son maître, qui n'avait pas encore pris le temps de s'y -montrer. Pourtant Comtois, qui avait l'habitude de se -plaindre, se plaignit dans son journal, comme on l'a vu -au commencement de ce chapitre, d'être éreinté et de -n'avoir rien à faire. Il ne fit aucune mention des embellissements -du Temple. Ayant deviné très au-delà de la -réalité, et commençant à ressentir pour <i>son artiste</i> une -sorte d'attachement, il ne voulut pas gloser davantage -sur ses amours. En outre, Comtois comptait pour rien -d'avoir travaillé comme un nègre toute la journée, et ce -qu'il appelait être utile à son maître eût consisté, selon -lui, en dorloteries à sa personne, accompagnées de <i>conversations -intéressantes</i>. La conversation était le rêve de -Comtois, et toute préoccupation contraire de la part de -ses maîtres lui paraissait constituer le délit d'ingratitude.</p> - -<p>Quand Adriani se trouva seul dans le petit salon rajeuni -et parfumé du Temple, il essaya le piano, qu'il -avait fait tirer de sa caisse et replacer au centre de l'appartement. -Le local était devenu moins sonore; le chant, -plus voilé, semblait plus intime et plus mystérieux. Puis, -accablé de fatigue, l'artiste se jeta sur une chaise dans -un coin. Il ne voulait pas fouler le premier divan de -velours réservé à Laure. Il regardait l'ensemble de son -ornementation, que vingt bougies allumées rendaient -plus gaie. Il se rappelait le moment où il était entré -en ce lieu après la fuite de Laure, et, comparant l'effroi -et la détresse qu'il avait éprouvés à l'espoir et à la joie -qu'il y apportait maintenant, il regardait dans cette vie -de quatre ou cinq jours comme dans un rêve.</p> - -<p>—Et si elle n'arrivait pas! se dit-il tout à coup; si -c'était elle qui fût malade!… un accident en voyage… -non! mais la volonté de sa belle-mère, des ménagements, -des devoirs…</p> - -<p>Il imagina tout, plutôt qu'un manque de foi; mais une -terreur vague s'emparait de lui à chaque minute qui -s'écoulait. Enfin, vers neuf heures, il entendit le roulement -lointain d'une voiture. Il s'élança dehors. Laure -arrivait en effet. Elle avait trouvé, au relais de poste, les -mulets de sa ferme conduits par le vieux Ladouze, -qu'Adriani avait envoyé d'avance à sa rencontre pour la -mener par la traverse inévitable. S'il en eût eu le temps, -Adriani aurait fait faire un chemin.</p> - -<p>La surprise de Laure fut bien vive et bien douce quand -elle vit le miracle accompli dans sa demeure. Quelques -jours auparavant, elle ne s'en serait peut-être pas aperçue; -mais elle vit tout par les yeux du cœur. Aucune -prévoyance, aucune recherche ne lui échappa. En entrant -dans le salon et en voyant le piano ouvert, elle -chercha des yeux l'enchanteur.</p> - -<p>—Où est-il donc? s'écria-t-elle.</p> - -<p>—Monsieur… monsieur chose? lui dit Mariotte, qui -ne pouvait retenir aucun nom; il était là tout à l'heure, -et il a bien travaillé toute la journée pour faire arranger -tout ce que madame avait été acheter à la ville. Il a dit -bien des fois: «Tâchez que madame soit contente!» Il -s'est occupé de tout, même du souper qui attend madame; -il m'a dit de ne mettre que deux couverts et il est -parti; mais voilà ce qu'il m'a donné pour madame.</p> - -<p>C'était un billet.</p> - -<p>«Laure, lui disait-il, quand vous daignerez me recevoir, -envoyez Mariotte par le sentier des vignes.»</p> - -<p>—Tout de suite, dit Laure à Mariotte, courez!—Et -chère Toinette, mets un troisième couvert.</p> - -<p>Mariotte n'alla pas loin, Adriani attendait à l'entrée de -la première vigne. Il n'exigeait pas, dans sa pensée, -d'être appelé si vite; mais, du revers du coteau, il écoutait -le doux bruit de l'arrivée de sa maîtresse, et il contemplait -avec délices la petite lueur que l'éclairage de la -maison faisait monter derrière les pampres noirs au sommet -du ravin. Il se rappelait que, si, le lendemain de -son arrivée à Mauzères, il n'eût remarqué cette lueur et -demandé à un garde-chasse si c'était le lever de la -lune, il n'eût peut-être jamais connu Laure. C'était la -réponse de cet homme qui lui avait fait ralentir le pas -et entendre la voix pénétrante de la désolée.</p> - -<p>Combien de fois, depuis, Adriani, en prenant ou évitant -le sentier, avait interrogé ce point rapproché de -l'horizon, pour savoir si l'on dormait ou si l'on veillait -au Temple? Bien peu de fois en réalité, puisque si peu -de jours séparaient l'envahissement de cet amour de sa -première éclosion; mais ces jours d'enivrement sont si -pleins, qu'ils semblent résumer des siècles.</p> - -<p>Jusque-là, la maison, peu éclairée, s'était signalée -quelquefois à l'approche d'Adriani par un reflet si faible -que, pour des yeux indifférents, il eût été insaisissable. -En ce moment elle brillait comme un phare, malgré les -rideaux dont il l'avait en quelque sorte voilée; mais le -feu de la cuisine de Mariotte projetait sa lueur aux alentours, -et c'était comme un heureux présage dans le ciel, -comme une fanfare de vie dans l'habitation.</p> - -<p>Adriani bondit de joie en voyant arriver Mariotte. -Surprise dans l'obscurité, elle poussa un cri si vigoureusement -accentué, que Laure l'entendit du salon, et, -facilement frappée de l'attente de quelque catastrophe -comme celle qui lui avait enlevé Octave, elle sortit et -courut impétueusement à la rencontre d'Adriani.</p> - -<p>C'était la première fois, depuis trois ans, qu'elle éprouvait -une émotion vive, produite par un fait extérieur, et -que son corps engourdi reprenait le mouvement de la -course. Elle tomba essoufflée, tremblante, dans les bras -d'Adriani, mais rajeunie, en fait, de cent ans de langueur -qui s'étaient amassés sur sa tête.</p> - -<p>Ce fut, relativement au passé, le plus doux moment -de la vie de l'artiste. Laure, revenue de son effroi, -pleura, mais c'était de joie. Elle entraîna d'un pas -rapide Adriani au salon. Elle regarda et admira tout -naïvement, appuyée sur son bras, et s'extasiant comme -eût fait une provinciale, mais comprenant comme une -artiste en quoi le goût avait triomphé du manque d'éléments -de luxe. Elle voulut voir aux flambeaux le parterre -improvisé autour de la maison, et, quand Mariotte -annonça que le souper était servi, elle admira encore -toutes les petites merveilles qui avaient rendu la salle à -manger presque élégante et l'aspect de la table moins -cénobitique. Comtois avait dépisté, chez le bric-à-brac -de Valence, un service à peu près complet en -vieille faïence ornée, très-belle, et quelques autres -objets provenant, selon toute apparence, de la saisie ou -du pillage de quelque mobilier seigneurial à l'époque -révolutionnaire. Mariotte avait lavé, frotté et un peu -cassé toute la journée. En somme, la petite salle était -riante, éclairée, séchée. Des bandes d'indienne à fleurs -roses, attachées aux murs par quelques clous plantés à -la hâte dans les corniches, cachaient l'affreux papier -jaune d'ocre en lambeaux, et donnaient l'air de fraîcheur -et de propreté qui est, en somme, le seul luxe nécessaire.</p> - -<p>C'était toute une révolution dans la vie d'une femme -qui, naguère, n'eût pas songé à faire replacer une vitre -dont l'absence l'enrhumait à son insu, que d'accepter -avec plaisir ce retour aux délicatesses de la vie. Les délicatesses -de l'âme, dont celles de ce bien-être matériel -étaient l'expression, touchaient profondément aussi cette -veuve dont l'époux rude, lourd et stoïque, avait raillé et -presque méprisé les tendres prévenances. Adriani donnait -à Laure le genre de soins qu'elle avait offerts en -vain à Octave. Il aimait donc comme elle comprenait -qu'on dût aimer.</p> - -<p>Laure eut comme un attendrissement enjoué pendant -le souper. Elle avait l'esprit libre, aussi présent que si -elle n'eût jamais senti les atteintes d'une paralysie morale. -Elle ne ressentait aucune fatigue de son voyage. -Cependant elle était réellement fatiguée, et, pendant le -dessert, la joue appuyée sur sa main, l'œil appesanti sous -ses longues paupières, la bouche rosée et souriante, -elle s'assoupit au son de la voix d'Adriani, qui causait -gaiement avec Toinette.</p> - -<p>—Ah! mon cher enfant, dit la pauvre Muiron en -baissant la voix, que de folies vous nous faites faire! -Mais aussi que de miracles vous savez faire! Si la marquise -nous voyait là, tous trois, je crois que ses grands -yeux d'émail nous changeraient en statues; mais, après -tout, quoi qu'elle dise et quoi qu'il arrive, j'ai tant de -joie de voir ma Laure guérie, que je danserais si je n'avais -peur de la réveiller. Car elle dort, monsieur! Et -voilà une chose qui ne lui est pas arrivée depuis son -malheur, de s'assoupir avant trois ou quatre heures du -matin! Si elle dort toute une nuit, je dirai que vous -êtes un magicien. Et voyez donc comme elle est belle, -comme elle a l'air heureux! Elle a sa figure d'enfant. -Elle était jolie comme cela dans son berceau. Ah! tenez, -si elle se met véritablement à vous aimer, vous serez -bien tout ce qui vous plaira, prince ou baladin: moi, je -vous aimerai aussi de toute mon âme pour me l'avoir -sauvée.</p> - -<p>La Muiron dit encore à Adriani bien des choses encourageantes. -Elle lui raconta que la marquise avait déjà -maintes fois tourmenté Laure depuis un an pour l'engager, -non pas à se marier tout de suite, mais à en accepter -l'idée, et elle l'avait fait obséder des hommages de -plusieurs prétendants plus ou moins désagréables. Il y -en avait pourtant deux <i>fort bien</i>, disait Toinette: jeunes, -riches, aussi beaux garçons qu'Octave et plus civilisés. -Laure avait été révoltée, indignée intérieurement de -leurs prétentions. Elle les avait découragés dès le premier -jour. Aussi, je désespérais de la voir jamais se -consoler, ajoutait Toinette; je me demandais quel <i>demi-dieu</i> -il fallait être pour lui ouvrir les yeux, et, si vous y -réussissez, je me dirai que vous êtes un dieu tout entier.</p> - -<p>Lorsque Toinette sut, peu à peu, l'histoire d'Adriani, -elle ne combattit plus ses espérances par d'inutiles appréhensions. -Elle souhaita vivement que les préjugés de la -marquise fussent comptés pour rien, et son rôle se concentra -dans celui d'avocat et de panégyriste enthousiaste -du jeune artiste auprès de sa maîtresse.</p> - -<p>Des jours heureux, mais trop vite troublés, se levèrent -sur la destinée d'Adriani. Laure lui avait fait promettre -de ne lui adresser aucune question sur l'avenir, pendant -toute la semaine qu'elle venait lui consacrer. Elle consentait -à l'écouter plaider la cause de son amour, à -mettre à l'épreuve sa soumission et son dévouement de -tous les instants. Était-elle encore incertaine au dedans -d'elle-même? Pouvait-elle résister à tant d'éloquence -vraie, à tant d'attentions exquises, à tant de respects et -de charmes d'intimité que l'artiste sut mettre au service -de sa passion? Et si elle n'y résistait plus intérieurement, -si elle prenait confiance en elle-même, si elle associait -son avenir au sien, pourquoi tardait-elle à le lui dire? -Parfois Adriani, dont l'âme jeune et bouillante avait -peine à s'identifier aux accablements de cette âme -éprouvée, s'imagina que Laure obéissait à un instinct -de coquetterie légitime et retardait sa joie pour lui en -faire sentir le prix. Il en fut heureux et fier: cette douce -et naïve fierté de Laure lui semblait le réveil de la nature -dans le cœur de la femme.</p> - -<p>Mais il n'en était point encore ainsi. Laure était plus -parfaite et moins heureuse qu'elle ne semblait. Elle ne -faisait ni désirer ni attendre; elle attendait, elle désirait -encore elle-même le réveil complet de son être. Il y -avait en elle une ténacité singulière et difficile à vaincre, -pour une situation donnée dans la vie morale. Aveuglément -dévouée dans ses affections, elle savait si bien ne -pouvoir plus se reprendre, qu'elle était réellement tremblante -à la pensée de se donner. Elle se faisait de l'amour -partagé une si haute idée, qu'elle avait comme -une terreur religieuse à l'entrée du sanctuaire. Plus jalouse -d'elle-même qu'Adriani ne se sentait fondé à l'être, -elle craignait d'apercevoir dans ses souvenirs l'ombre -d'Octave la disputant à un nouvel amour. Et, comme -chaque jour atténuait cette image pour grandir celle d'Adriani, -comme chaque point de comparaison était à l'avantage -triomphant et incontestable de ce dernier, elle -se disait que, plus elle attendrait, plus elle serait digne -de lui. Elle eût regardé comme un crime, envers cet -amant si abandonné à son empire, de récompenser -tant de flamme pure par une tendresse équivoque ou -insuffisante.</p> - -<p>—Non, non, lui dit-elle à la fin de la semaine promise, -je ne veux pas vous aimer à demi. Une passion -qui n'est pas payée par une passion équivalente est un -supplice. A Dieu ne plaise que je vous le fasse connaître! -Attendons encore. Ne sommes-nous pas bien ici?</p> - -<p>Adriani, qui craignait qu'elle ne parlât de séparation, -la remercia avec ivresse. Elle prit son bras et lui dit:</p> - -<p>—Sortons de l'enclos; vous me l'avez fait si joli et si -précieux, que je m'y trouve bien; mais je me souviens -maintenant de m'y être enfermée volontairement par -suite de je ne sais qu'elle manie monastique. Je veux -secouer toutes ces lâches fantaisies. Venez! nous prendrons -possession ensemble de ces collines où je ne me -suis encore promenée qu'avec les yeux.</p> - -<p>En marchant, elle admira avec lui, au coucher du soleil, -la beauté du pays environnant, et, du sommet d'une -éminence, elle vit les tourelles de Mauzères.</p> - -<p>—Cela me paraît bien joli, lui dit-elle, et c'est si -près! Ah! pourquoi cela n'est-il pas à vous! nous pourrions -passer l'automne dans ce pays. Nous nous verrions, -comme à présent, tous les jours, sans scandaliser -personne, et je crois que nulle part ailleurs nous ne serions -plus libres. Je ne crains pas l'opinion, moi, et je -saurais la braver s'il le fallait; mais je n'aime pas les -agressions inutiles et qui semblent provoquer l'attention. -Le bonheur n'est pas arrogant. Il sait bien qu'on le -jalouse et qu'il humilie ceux qui n'ont pas su le trouver. -Le mien aimerait à se cacher, non par lâcheté, mais -par modestie.</p> - -<p>—Mauzères sera à moi, se dit Adriani.</p> - -<p>Dès le soir même, en se retrouvant auprès du baron, -il amena la conversation avec lui sur les agréments de -sa propriété, feignant de s'intéresser beaucoup aux -questions agricoles et domestiques qui partageaient sa -vie avec le <i>commerce des Muses</i>. Le baron tira de son -sein un de ces problématiques soupirs qui n'appartiennent -qu'aux propriétaires, et lui dit:</p> - -<p>—Hélas! mon ami, tout cela est bel et bon; mais le -proverbe dit vrai: «Qui a terre, a guerre!» Vous me -croyez ici le plus heureux des hommes; eh bien, si je -trouvais de ma propriété ce qu'elle vaut (je ne dis pas ce -qu'elle m'a coûté en embellissements et réparations), -je bénirais l'acquéreur qui me débarrasserait de mes -soucis.</p> - -<p>Le baron hésita un peu avant de continuer; mais, -voyant qu'Adriani l'écoutait avec intérêt:</p> - -<p>—Je vais vous confier ma position comme à un ami, -lui dit-il: je dois presque autant que je possède.</p> - -<p>—Quoi! vous si sage? dit Adriani en souriant.</p> - -<p>—Mon cher enfant, la poésie est un goût ruineux! -Vous l'ignorez, vous qui cumulez l'ode et le chant; mais -sachez que les vers ne se vendent point et que les succès -purement littéraires coûtent à un homme la bourse -et la vie. Mes poëmes sont lus, mais si peu achetés, qu'il -m'a fallu faire tous les frais de publication, lesquels ne -me sont jamais rentrés. Je n'ai pas voulu, en les offrant -aux éditeurs, mettre ma renommée à la merci de leurs -intérêts. J'ai beaucoup écrit, beaucoup imprimé, ne m'inquiétant -pas d'encombrer la boutique des libraires, -pourvu que la critique et le public fussent tenus en haleine, -et que mon nom se fît au prix de ma fortune. Je -ne m'en repens pas. J'ai préféré l'art à la richesse. -N'ayant, Dieu merci, ni femme ni enfants, quel plus -noble usage pouvais-je faire de mes biens que de les répandre -dans mon Hippocrène? J'aimais aussi le commerce -des lettrés. J'ai vécu à Paris, j'ai ouvert un salon, -j'ai donné des dîners, des soirées littéraires. J'ai rendu -des services aux artistes; j'ai voyagé pour retremper -mon inspiration et pouvoir chanter <i>ex professo</i> les merveilles -de la nature et des antiques civilisations. Que -vous dirai-je? on m'a cru riche parce que j'ai mangé -mon fonds avec mon revenu et que j'ai eu la libéralité -des vrais riches. Je n'avais pourtant qu'une fortune médiocre, -et le peu qui m'en reste est grevé d'hypothèques; -je vis encore honorablement; mais chaque année -fait la boule de neige, et je serai bientôt forcé de vendre -Mauzères, qui est tout ce que j'ai, pour payer le capital -et les intérêts arriérés de mes dettes.</p> - -<p>—Eh bien, vendez Mauzères sans attendre que le -mal empire.</p> - -<p>—Sans doute, sans doute! il faudrait le pouvoir!</p> - -<p>—Qui vous en empêche?</p> - -<p>—Ma fâcheuse position, qui est enfin connue dans le -pays, et qui fait qu'on attend le jour de l'expropriation -pour acheter à meilleur compte. Et puis la baisse de -prix que des intempéries particulières et des mortalités -de bestiaux ont amenée dans nos localités et qui est si -considérable, que je me trouverais réduit à néant. Par -exemple, Mauzères vaut trois cent mille francs; je ne -le vendrais peut-être pas cent cinquante mille cette année. -Je serais littéralement sans pain, puisque, devant -deux cent mille francs, je n'aurais pas même de quoi -désintéresser mes créanciers. C'est grave! je ne suis -plus jeune, et, s'il me fallait subir l'humiliation des poursuites, -je me brûlerais la cervelle.</p> - -<p>—Ainsi, en vendant Mauzères aujourd'hui trois cent -mille francs, si cela était possible, vous auriez encore -cent mille francs pour vivre?</p> - -<p>—Je m'estimerais fort heureux; car, avec les intérêts, -dont je paye seulement une partie, je n'ai pas le -revenu de cette somme.</p> - -<p>—Eh bien, mon ami, voulez-vous me vendre Mauzères?</p> - -<p>—A vous, mon cher Adriani? Non. Pour la moitié de -la somme qu'il me faudrait, vous trouverez, en ce moment, -vingt propriétés dans ce pays-ci, qui seront de la -même valeur.</p> - -<p>—N'importe, dit Adriani, j'aime Mauzères et je paye -la convenance: c'est rationnel et légitime.</p> - -<p>—Vous me sauvez! s'écria le baron.</p> - -<p>Mais il eut un scrupule d'honnête homme et se ravisa.</p> - -<p>—Non, non, reprit-il, je ne dois pas vous laisser faire -cette folie! vous avez deux motifs pour la faire: votre -amour d'abord, je le devine de reste; et puis la généreuse -idée de sauver un ami!</p> - -<p>—Ce sont deux excellents motifs, et je n'en connais -pas de meilleurs sur la terre. N'en ayez pas de scrupule: -Mauzères vaut, en dehors de votre position précaire et -d'un moment de crise particulière à cette province, trois -cent mille francs.</p> - -<p>—Sur l'honneur!</p> - -<p>—Vous l'avez dit, cela me suffit sans aucun serment -de votre part; je ne vous interroge plus, je raisonne. Je -dis donc que, dans deux ou trois ans (avant peut-être), -cet immeuble aura recouvré toute sa valeur. Je ne serai -donc point lésé, et le service que je vous rends peut être -considéré comme une simple avance de fonds. Aimez-vous -cette résidence? restez-y, et permettez-moi seulement -de vous la solder et d'y demeurer avec vous.</p> - -<p>—Non, non, dit le baron. Je brûle de vivre à Paris; -je me rouille, je m'étiole ici. Oh! mes cinq mille livres -de rente et Paris, voilà mon rêve depuis dix ans!</p> - -<p>Il y eut cependant encore un certain combat de délicatesse -entre les deux amis. Adriani insista si bien, que -le baron céda et laissa voir autant d'empressement pour -vendre qu'Adriani en éprouvait pour acheter.</p> - - -<div class="chapter"></div> -<h2 class="nobreak">XIV</h2> - - -<p>Dès le lendemain, Adriani et M. de West se rendirent à -Tournon, chez M. Bosquet, banquier et ami de celui-ci, -qui, sur les preuves de solvabilité que lui fournit l'artiste, -et sur la caution morale du baron, versa cent mille -francs à ce dernier et s'engagea à satisfaire tous ses -créanciers dans la huitaine, à la condition <i>qu'il serait -subrogé dans leurs hypothèques sur la terre de Mauzères -et dans le privilége du vendeur</i>, au cas où les fonds d'Adriani -ne lui seraient pas encore remboursés.</p> - -<p>Adriani était d'autant plus à même d'inspirer confiance -entière, qu'il présentait à M. Bosquet une lettre de Descombes, -datée du 12 septembre, et reçue à l'instant même, -qui l'entretenait de sa situation financière et se résumait -ainsi (c'était la réponse à une lettre que nous n'avons -pas cru nécessaire de rapporter, dans laquelle Adriani, -sans lui indiquer le mode de placement de ses fonds, -lui disait rêver l'acquisition d'une maison de campagne):</p> - -<p>«Te voilà à la tête de cinq cent mille francs, et tu n'as -point de dettes. Pour toi, c'est la richesse. Cependant, si -tu étais tenté de doubler, de tripler peut-être ton capital, -je me ferais fort d'y réussir avant peu de jours. Je -résiste à la tentation devant ta philosophie et tes rêves -champêtres. Achète donc une Arcadie, si tu la trouves -sous ta main. Je tiendrai les fonds à ta disposition, à la -première requête.»</p> - -<p>Le soir, Adriani courut chez Laure. Elle ne s'était pas -inquiétée de son absence durant la journée. Il l'avait -prévenue par un billet, sans lui dire de quoi il était -question; mais elle avait trouvé le temps mortellement -long, et elle se hâta de le lui dire avec la naïveté joyeuse -d'un malade qui annonce à son médecin les symptômes -évidents de sa guérison.</p> - -<p>—Mauzères est à moi, lui dit Adriani en lui baisant -les mains. Tant que vous voudrez rester au Temple, et -toutes les fois que vous y voudrez revenir, je pourrai -être là sous votre main, sous vos pieds, sans que mon -bonheur d'être votre esclave soit trahi par des invraisemblances -de situation.</p> - -<p>Laure fut un instant partagée entre la reconnaissance -et la crainte. C'était presque un mariage que cet arrangement, -et elle se reprochait l'entraînement de la veille. -Adriani la devina et se hâta de lui dire que cette affaire -était pour lui un sage placement, et qu'en outre elle -rendait un grand service à M. de West.</p> - -<p>—Si mon voisinage venait à vous inquiéter, ajouta-t-il, -je n'habiterais jamais Mauzères sans votre ordre.</p> - -<p>—Ah! mon ami, s'écria Laure en lui prenant les -deux mains avec effusion, vous m'aimez trop! Que ferai-je -pour le mériter?</p> - - -<h3>Journal de Comtois.</h3> - -<div class="date">16 septembre 18…</div> -<p>Voilà bien des choses étonnantes. Mon artiste est -riche. Il achète Mauzères, il tire des mille et des cents -de sa poche, et M. le baron de West l'appelle son sauveur, -quand il croit qu'on n'écoute pas ce qu'ils disent. -Je ne sais pas trop si je resterai ici, moi, au cas que -M. Adriani veuille y rester longtemps. Je ne déteste pas -la campagne; mais, comme dit le baron, on s'y rouille -beaucoup. Il est vrai que M. Adriani prendrait peut-être -ma femme comme cuisinière et que je ferais élever mes -enfants dans la campagne, ce qui me ferait une économie. -Mais il faut voir comment ça tournera. Je ne -peux pas croire qu'un artiste ait gagné tant d'argent par -des moyens naturels. Celui-là est bien gentil et bien -honnête homme, mais enfin ce n'est pas grand'chose.</p> - - -<h3>Lettre de Descombes à Adriani.</h3> - -<div class="date">14 septembre.</div> -<p>Je te disais, avant-hier, d'acheter ton Arcadie. Attends -un peu; je tiens une si magnifique opération, qu'il faudrait -être insensé pour ne pas t'y associer. Tu m'as dit -de placer comme je l'entendrais, tout en me défendant -de chercher à t'enrichir davantage; mais il y a des coups -de fortune qui sont des placements si sûrs, que je me reprocherais -éternellement de ne t'avoir pas fait gagner -cent pour cent quand je le pouvais. Dors tranquille; demain -ou après-demain, tu seras millionnaire.</p> - - -<h3>Narration.</h3> - -<p>Adriani dormit tranquille, après toutefois avoir répondu, -courrier par courrier, à son ami, pour lui confirmer -la nouvelle qu'il avait acheté à Mauzères et qu'il -avait disposé sur lui d'une somme de trois cent mille -francs, remboursable, dans la huitaine, à M. Bosquet, de -Tournon. Son premier avis, daté du 14 et parti de Tournon -même, avait déjà dû parvenir à Descombes au moment -où il le lui réitérait.</p> - -<p>Adriani, avec son désintéressement et sa libéralité, -n'était pas une tête faible comme il plaît aux gens avides -de qualifier indistinctement les caractères nobles et les -imbéciles. Il s'était ruiné de gaieté de cœur dans la première -phase de sa jeunesse, mais non pas sans avoir -conscience de ses sacrifices. Il s'était jeté dans le plaisir, -mais non dans les vanités stupides qui ne sont pas -le plaisir, et, s'il eût fait ses comptes, il eût pu constater -que ces entraînements avaient toujours eu un but d'amour, -d'amitié ou de charité, de poésie ou de confiance -chevaleresque, auprès duquel ses satisfactions matérielles -n'avaient eu qu'une faible part dans le désastre.</p> - -<p>Il s'était rendu compte de ses risques, il les avait affrontés -et subis avec une philosophie enjouée. Il comprenait -donc sa situation présente et ne se serait pas exposé -à un risque nouveau, du moment que sa nouvelle -fortune était à ses yeux un moyen de liberté dans le -rêve de son amour. Il ne s'effraya pas de la lettre de Descombes, -et cependant il se hâta de lui renouveler son injonction.</p> - -<p>Il passa la journée du lendemain auprès de Laure. -Elle était plus belle que de coutume, et, en quelque sorte, -radieuse. Chaque jour amenait un progrès immense. -Elle se décida à chanter avec lui, et ce fut un ravissement -nouveau pour l'artiste. Elle chantait, non pas avec autant -d'habilité, mais avec autant de pureté et de vérité -qu'Adriani lui-même, dans l'ordre des sentiments doux -et tendres. Adriani savait à quoi s'en tenir sur le mérite -des difficultés vaincues. La plupart des cantatrices de -profession sacrifient l'accent et la pensée aux tours de -force, et, dans les salons de Paris ou de la province, la -jeune fille ou la belle dame qui a su acquérir la roulade -à force d'exercice éblouit l'auditoire en écrasant du coup -la timide romance de pensionnaire.</p> - -<p>A ces talents misérables et rebattus, Adriani préférait -de beaucoup la chanson de la villageoise qui tourne son -rouet ou berce son poupon. Il avait rarement éprouvé -des jouissances complètes en écoutant les autres artistes; -il eût pu compter ceux qui l'avaient transporté par le -beau dans le simple, et par le grand dans le vrai. Il eut -un de ces transports de joie en découvrant chez Laure un -instinct supérieur et des facultés d'interprétation que les -leçons avaient pu développer, mais non créer en elle. -Ce n'était pas la première élève de tel ou tel professeur -faisant dire, à chaque effort de la manière: «Je te reconnais, -méthode!» C'était une individualité adorable, -qui s'était aidée de la connaissance scientifique suffisante -pour se produire vis-à-vis d'elle-même, dans sa nature -d'intelligence et de cœur; c'était une de ces puissances -d'élite que, dans toute une vie, l'on rencontre tout au -plus deux ou trois fois, pour vous faire entendre ce qu'on -a dans l'âme.</p> - -<p>Adriani fut heureux surtout de constater que cette individualité -avait dû comprendre la sienne propre, jusque -dans ses plus exquises délicatesses. C'est toujours une -souffrance secrète pour un artiste que de se voir admiré -et applaudi sur la foi d'autrui, ou par rapport à celles de -ses qualités qu'il estime le moins. Jusque-là, il avait -senti, chez Laure, une intelligence éclairée par le cœur -autant que par des connaissances spéciales; mais il ne -savait pas qu'un génie égal au sien lui tenait compte de -tous les trésors qu'il lui prodiguait dans le seul but de la -distraire et de lui être agréable. Il se vit apprécié comme -il ne l'avait jamais été par aucun public, et tout ce qu'il -put lui dire fut de s'écrier:</p> - -<p>—Ah! j'ai trouvé ma sœur. Je deviendrai artiste! -Quelles heures délicieuses, quelles journées remplies, -quelle fusion d'enthousiasme, quelle identification d'expansion -sublime rêva l'artiste en descendant vers Mauzères -par le sentier des vignes, au lever de la lune! Des -chœurs célestes chantaient dans les nuages pâles, et tous -les échos de son âme étaient éveillés et sonores.</p> - -<p>Il trouva le baron occupé à ranger ses papiers et à -faire son triage définitif. Le brave homme était bien consolé -de ne pouvoir intituler son volume: <i>la Lyre d'Adriani</i>. -Il rêvait de faire le livret d'un opéra.</p> - -<p>—Quel dommage que vous soyez riche! dit-il à son -hôte; vous seriez premier sujet à l'Opéra, et quel rôle -j'ai là pour vous!</p> - -<p>Il touchait tour à tour son front et les feuilles volantes -de son sujet ébauché. Adriani tremblait qu'il ne voulût -lui en faire part. Heureusement, le baron n'avait -pas cette détestable pensée.</p> - -<p>—Nous en reparlerons quand vous viendrez à Paris, -reprit-il; car vous ne passerez pas l'hiver ici!</p> - -<p>—Ce n'est pas probable, dit Adriani au hasard et -pour le faire patienter.</p> - -<p>—Oui, oui, je vous communiquerai cela là-bas, et -vous me donnerez conseil. J'aurai préparé mon terrain. -Je connais tout le personnel administratif et artiste des -théâtres lyriques; j'aurai un tour de faveur quand je -voudrai. Tenez, mon enfant, vous ne m'avez pas seulement -sauvé de ma ruine, vous avez fait ma fortune. Je -périssais ici; forcé de m'annihiler dans les soucis matériels, -je n'avais plus d'inspiration! Oh! ne dites pas le -contraire! je le sais, je me connais, allez! Eh bien, je -vais refleurir au soleil de l'intelligence! Je ne suis pas -fait pour cette vie bourgeoise et rustique. Je me suis -trompé quand j'ai cru que la solitude et le soleil du Midi -me seraient favorables. Je suis une plante du Nord, moi, -et je me sens étranger ici. Il me faut le brouillard mystérieux -et le tumulte harmonieux des grandes villes; il -me faut la conversation, l'échange des idées, les émotions -vigoureuses de l'art et les luttes de l'ambition littéraire. -Vous verrez, vous verrez! Débarrassé des sales -paperasses d'huissier et de notaire, je vais m'élancer -dans ma sphère véritable. J'aurai du succès, et de la -gloire, et de l'argent! car il en faut, voyez-vous, pour -soutenir la dignité de l'art. Quand j'aurai fait gagner des -millions aux entreprises théâtrales, tous ces gens-là croiront -en moi, et je pourrai tenter des choses nouvelles, -faire entrer le drame lyrique dans des voies inexplorées. -C'est une mine d'or que les cent mille francs que vous -m'avez mis là dans la poche, non pour moi, je n'y tiens -pas, mais pour le progrès du beau et pour l'essor de la -Muse! D'ailleurs, j'en veux, j'en dois gagner un peu -pour moi aussi, de l'argent! Je n'oublie pas que ceci est -un prêt éventuel que vous m'avez fait. Si dans trois ans -Mauzères n'est pas en situation d'être vendu trois cent -mille francs, je vous le rachète au même prix, entendez-vous? -J'exige qu'il en soit ainsi!</p> - -<p>Comtois écrivit à sa femme, entre autres renseignements:</p> - -<blockquote> -<p>«Ça ira bien si ça dure. <i>Il</i> aurait l'intention de me -mettre à la tête de sa maison, et je ne serais plus valet -de chambre, mais plutôt économe. Ma foi, j'en ris, mais -il paraît qu'il faut servir les artistes pour faire son chemin.»</p> -</blockquote> - -<p>Le baron s'endormit en rêvant la gloire et la fortune, -Adriani en rêvant le bonheur et l'amour. A son réveil, -l'artiste reçut des mains de Comtois la lettre suivante de -Descombes:</p> - -<blockquote> -<p>«Ton avis arrive un jour trop tard. J'ai tout risqué, -tout perdu! Je t'ai ruiné, j'ai ruiné mon père et moi! -Mon père est parti; moi, je reste. Oh! oui, je reste, va! -Adieu, Adriani. Ah! tu avais bien raison!…»</p> -</blockquote> - -<p>Adriani ouvrit en frémissant une autre lettre. Elle -était d'une certaine Valérie, maîtresse de Descombes.</p> - -<blockquote> -<p>«Accourez, monsieur Adriani. Il a pris du poison. On -l'a secouru malgré lui. Il vit encore, mais pour quelques -jours seulement. Je l'ai fait transporter chez moi, où je -le tiens caché. Tout est saisi chez lui. Venez, car il a -toute sa tête et ne pense qu'à vous. Vous lui procurerez -une mort moins affreuse; car vous êtes grand et généreux, -vous, et il n'estime que vous au monde. Venez -vite! on dit qu'il ne passera la semaine.»</p> -</blockquote> - -<p>Adriani fut si accablé du malheur de son ami, qu'il ne -songea pas d'abord au sien propre. Il demanda sur-le-champ -des chevaux, et, pendant qu'on attelait, il courut -au Temple. Ce fut seulement à moitié de sa course qu'il -se rendit compte du désastre qui l'atteignait. Il n'avait -rien dit au baron de ces horribles lettres. Personne n'avait -pu lui rappeler qu'il devait trois cent mille francs et -qu'il ne lui restait rien. Ce fut donc un nouveau coup -de foudre qui, ajouté au premier, l'arrêta, comme paralysé, -au milieu des vignes.</p> - -<p>—Mais je suis déshonoré et mort aussi, moi! s'écria-t-il. -Descombes n'a pas tué que lui-même: il a tué mon -amour, mon avenir, ma vie! Que vais-je devenir?</p> - -<p>Il se laissa tomber sur le revers d'un fossé ombragé -et se prit à pleurer son espérance avec un désespoir -d'enfant.</p> - -<p>—Le malheureux, se disait-il, il a tué Laure aussi. -Je l'avais presque guérie, je l'aurais sauvée, et la voilà -seule pour jamais. Qui l'aimera comme moi, qui la convaincra -comme j'aurais su le faire? Qui sera libre, -comme je l'étais, de lui consacrer des années de patience -et toute une vie de bonheur? Qui la comprendra? -Qui lui pardonnera d'avoir aimé? Qui la devinera et la -jugera capable d'aimer encore? Oui, Laure est perdue, -car il faut qu'elle retombe dans son morne désespoir ou -qu'elle accepte l'amour d'un homme sans ressource et -sans fierté: un homme taré par le plus fatal hasard… un -hasard auquel personne ne croira peut-être!… Un banqueroutier, -moi aussi!</p> - -<p>Il se calma en arrêtant sa pensée sur ce dernier point. -Personne ne pouvait l'accuser d'avoir spéculé sur une -prétendue fortune, puisqu'il n'avait pas touché une -obole pour son compte. Il lui serait facile de le prouver. -Le froid public, qui assiste en amateur aux désastres de -la réalité, rirait de son aventure. On dirait:</p> - -<p>—Voilà un pauvre diable qui s'est cru seigneur, du -jour au lendemain, et dont le réveil est fort maussade.</p> - -<p>Ce serait tout. Mais quel triste personnage allait jouer -l'amant, presque le fiancé de la jeune marquise! Comme -on allait l'accuser de se rattacher à elle pour réparer sa -<i>débâcle</i> par un <i>bon</i> mariage! Quel blâme, quelle ironie, -la noble famille de Laure, la vieille marquise en tête, -allait déverser sur elle et sur lui! Sur lui, il pourrait aisément -braver ces orgueilleux provinciaux; mais l'humiliation -et le ridicule atteindraient la femme assez insensée -pour s'attacher à un aventurier, à un intrigant. -Ce ne serait pas en des termes plus doux qu'on ferait -mention d'Adriani: il devait s'y attendre et s'y préparer.</p> - -<p>L'idée lui vint que la terre de Mauzères n'avait pas -fondu dans le cataclysme, qu'elle était toujours là pour -garantir le banquier de Tournon et rendre au baron -l'existence précaire, mais encore possible, qu'il avait -eue la veille; mais cette consolation ne tint pas contre -la réflexion. Le banquier avait prêté une somme double -de la valeur actuelle et peut-être future de l'immeuble. -Il se repentirait amèrement de sa confiance, et il exigerait -du baron, comme une compensation encore insuffisante, -le remboursement des cent mille francs qu'il lui -avait versés. Le baron, chevaleresque à l'occasion, serait -le premier à vouloir s'en dépouiller. Ainsi, par le fait, -le vendeur se trouverait ruiné, et le prêteur encore lésé.</p> - -<p>—Cette solution est impossible, pensa le malheureux -artiste. Elle me laisse odieux et honni; elle me fait lâche -et coupable si, par mon travail, je ne répare pas cette -catastrophe.</p> - -<p>Une fois sur ce terrain, Adriani ne pouvait se faire -d'illusions sur les moyens de regagner rapidement cette -somme relativement immense. Il était là dans sa partie -et fort de sa propre expérience. La vie modeste et facile -du compositeur qui avait chanté <i>gratis</i> sa musique n'avait -plus rien de possible. Il lui faudrait donner des concerts -et courir le monde, non plus en amateur, mais en -homme qui spécule sur les amitiés et les relations honorables -formées en d'autres temps. Ce moyen lui parut -non-seulement gros d'humiliations, mais encore précaire. -Il s'était donné, prodigué généreusement. Bien -peu de gens sont assez reconnaissants pour payer, après -coup, le plaisir qu'ils ont eu pour rien. La moindre réclamation -directe à cet égard serait odieuse à un homme -de son caractère. Les plus nobles virtuoses ne se dissimulent -pas qu'un concert est un impôt prélevé sur la -bourse de chacune de leurs connaissances et qu'il n'y faut -pas revenir trop souvent, ou se résigner à ne pas voir -sourire tous les visages à la présentation des billets qu'on -n'ose pas refuser. D'ailleurs, Adriani ne savait pas et ne -saurait jamais organiser lui-même un succès rétribué. -Fort peu de gens comprennent et cherchent le génie; -il faut les éblouir par une certaine mise en scène pour -les attirer. Le <i>pouf</i> était aussi inconnu qu'impossible à -Adriani.</p> - -<p>Une seule porte s'ouvrait devant lui, celle du théâtre. -Là, le succès est tout organisé d'avance, dans un but -collectif, pour tout artiste dont la valeur est cotée aux -dépenses de l'administration. Là, en trois ans, avec des -congés, Adriani pouvait gagner trois cent mille francs, -car il pourrait aussi donner des leçons à un prix très-élevé, -dès qu'il serait popularisé; et, là seulement, il sortirait -de la gloire à huis clos qu'il avait préférée à l'éclat -de la scène; là, enfin, il serait exploité au profit d'une -entreprise commerciale et n'appartiendrait réellement au -public que sous le rapport du talent. Ce n'est pas lui directement -qu'on viendrait payer à la porte. On y achèterait -bien, comme l'avait dit la vieille marquise, le droit -de le siffler; mais, du moins, il ne l'aurait pas vendu en -personne et à son profit purement individuel.</p> - -<p>—Il en est temps encore! se dit-il; les offres qu'on -m'a faites sont toutes récentes: voilà mon devoir tracé. -C'est la mort de l'artiste peut-être, car ma vocation n'était -pas là, mais c'est le salut de l'homme.</p> - -<p>Il se leva pour aller annoncer sa résolution à Laure.</p> - -<p>—Elle me plaindra, pensait-il, mais elle m'encouragera. -Elle comprendra que mon honneur, ma conscience -exigent que je m'éloigne, et peut-être que…</p> - -<p>Il s'arrêta glacé, atterré. Il se souvenait que Laure, -en lui parlant d'Adriani, alors qu'elle ne connaissait encore -que d'Argères, avait fait un grand mérite à l'artiste -de n'avoir jamais voulu se vendre au public. Lui-même -ensuite s'en était vanté, et il avait été très-évident -pour lui, en plusieurs circonstances, que Laure éprouvait -une véritable répugnance pour la profession qu'il -allait embrasser.</p> - -<p>Cela tenait-il à un préjugé fortement ancré dans les -mœurs de sa caste, dans sa dévote famille particulièrement? -Avait-elle sucé ce préjugé avec le lait et le conservait-elle, -à son insu, tout en méprisant les préjugés -en général? N'était-ce pas plutôt un résultat de son caractère -concentré, modeste, un peu sauvage, qui lui -faisait regarder avec effroi et dégoût les provocations du -talent à l'applaudissement de la foule? Il est certain -qu'elle faisait mystère du sien propre, qu'elle adorait la -discrétion de celui d'Adriani vis-à-vis du vulgaire, et -qu'elle lui avait dit vingt fois, quand il s'était défendu -d'égaler les grands chanteurs de notre époque:</p> - -<p>—Ah! laissez, laissez! des acteurs! Ils ont tout -donné à tout l'univers! Il ne leur reste plus rien dans -l'âme pour ceux qui les aiment!</p> - -<p>Laure se trompait. Les vrais grands artistes ont en -réserve des diamants cachés, dont la mine est inépuisable; -mais elle ne les avait pas assez fréquentés pour -le savoir, et elle était d'ailleurs disposée à une tendre jalousie -dans l'art comme dans l'amour.</p> - -<p>Et puis, quelle lutte il lui faudrait engager avec sa famille -pour s'attacher à la destinée d'un comédien, puisque -déjà elle était presque maudite par sa belle-mère, -pour s'être affectionnée envers le moins comédien de -tous les virtuoses! Ce ne serait plus le blâme de l'orgueil -nobiliaire: ce serait l'anathème religieux le plus -absolu, le plus foudroyant. Jamais il n'y aurait de retour -possible. Qu'elle eût dit d'un acteur: «Oui, je -l'aime!» elle était pour jamais repoussée, seule avec -lui dans le monde.</p> - -<p>—Elle est capable de ce sacrifice, pensa-t-il; mais -sais-je si elle m'aime? Et, si cela est, qu'ai-je fait jusqu'ici -pour elle? Quel droit ai-je acquis à son dévouement, -pour aller le lui imposer? Non, si elle me l'offrait -en ce moment, je serais lâche de l'accepter. Si -j'eusse été engagé à l'Opéra, il y a trois semaines, aurais-je -seulement la pensée de m'offrir à elle pour me -charger de sa destinée? Je me serais cru imprudent d'y -songer. Et à présent, de quel front irai-je lui dire: «Je -ne suis pas libre, je ne m'appartiens plus, je n'ai même -pas de quoi vous faire vivre de mon travail, puisque je -suis esclave d'une dette d'argent autant qu'esclave du -public et du théâtre. Tout ce que je vous ai affirmé est -un rêve, tout ce que je vous ai promis est un leurre. -Suivez-moi, sacrifiez-moi tout; je n'ai aucune protection, -aucune indépendance, aucun repos, aucune solitude, -aucune intimité à vous donner en échange; je -n'ai même pas cette pure et modeste gloire que vous -chérissiez. Venez, aimez-moi quand même, parce que je -vous désire. Soyez la femme d'un comédien!»</p> - -<p>Toutes ces réflexions, toutes ces douleurs se succédèrent -rapidement. Il jeta un dernier regard sur les -plus hautes branches du coteau, celles qu'il connaissait -si bien comme les plus voisines du Temple. Il arracha -une touffe de pampres, la froissa, la couvrit de baisers -et la jeta devant lui, s'imaginant que Laure y poserait -peut-être les pieds; puis il cacha son visage dans ses -mains et s'enfuit comme un fou, retenant les sanglots -dans sa poitrine et s'étourdissant dans la fièvre de sa -course.</p> - -<p>Il trouva la voiture prête dans la cour de son fatal -château de Mauzères, et Comtois, qui l'attendait, joyeux -d'aller revoir <i>son épouse et sa petite famille</i>. Il monta -dans sa chambre et écrivit à la hâte ces trois lignes:</p> - -<blockquote> -<p>«Laure, un de mes plus chers amis se meurt d'une -mort affreuse. Il me demande; je ne puis différer d'une -heure, d'un instant. Je vous écrirai de Paris; je vous -dirai…»</p> -</blockquote> - -<p>Il n'en put écrire davantage; il effaça les trois derniers -mots, signa, et envoya un exprès. Puis il passa -chez le baron, qui venait de s'habiller et qui, pâle, -tremblant, tenait un journal ouvert. Adriani comprit -qu'il savait tout. Le baron bégaya, n'entendit pas ce -que lui disait l'artiste, et, tout à coup, se jetant dans ses -bras:</p> - -<p>—Ah! mon pauvre enfant! s'écria-t-il, vous êtes -perdu, et moi aussi! Mais c'est ma faute!… Ah! les -voilà, ces biens de la terre! Leur source est impure -et ils ne profitent pas aux honnêtes gens. Pourquoi -les poëtes et les artistes veulent-ils posséder! Leur lot -en ce monde a toujours été et sera toujours d'errer -comme Homère, une lyre à la main et les yeux fermés!</p> - -<p>—Rassurez-vous sur votre compte et sur le mien, mon -ami, répondit l'artiste en l'embrassant. Mon désespoir -est assez grand; ne l'aggravons pas par de vaines -craintes; vous n'êtes pas ruiné, ni moi non plus. Mon -avoir est resté intact. J'avais défendu au pauvre Descombes -d'en disposer.</p> - -<p>—Non, vous dites cela pour rassurer ma conscience. -Courons chez Bosquet, et rendons-lui cet à-compte.</p> - -<p>—Laissez donc! dit Adriani en remettant le portefeuille -dans les mains de son ami; je vous donne ma -parole d'honneur que M. Bosquet sera soldé dans huit -jours et que je serai propriétaire de Mauzères comme -vous de vos cinq mille livres de rente. Allons, du courage! -je verrai Bosquet en passant à Tournon; je le -tranquilliserai, s'il est inquiet. Achevez vos emballages -et venez me rejoindre à Paris. Je ne puis vous attendre -un seul jour: mon pauvre ami respire encore et m'attend. -D'ailleurs, je suis trop accablé pour être un -agréable compagnon de voyage.</p> - - -<div class="chapter"></div> -<h2 class="nobreak">XV</h2> - - -<p>Adriani partit les yeux fermés, non pas qu'il songeât -au précepte du baron, mais parce qu'il craignait de voir -arriver Toinette ou Mariotte par les vignes. Il trouva -M. Bosquet atterré de la nouvelle de la faillite Descombes, -dont le contre-coup lui causait un assez grave -préjudice. C'était un homme impressionnable et encore -inexpérimenté dans les affaires. Il était si troublé, qu'il -comprit peu ce que lui disait son débiteur. Adriani -n'eut donc pas de peine à le tranquilliser sur son -propre compte. Bosquet connaissait la probité du baron; -il avait pris hypothèque, et, quand il aurait dû -perdre une cinquantaine de mille francs sur la vente de -Mauzères, il était de ceux qui croyaient aux grands succès, -partant aux grands profits littéraires de M. de -West. D'ailleurs, il venait de faire une perte beaucoup -plus importante dans la famille Descombes, une perte -certaine. Celle qu'il risquait avec Adriani était moindre -et lui laissait de l'espoir. Elle ne l'émut pas comme elle -l'eût fait la veille, et, bien que l'artiste ne lui donnât -aucune garantie, il ne l'humilia par aucun doute blessant.</p> - -<p>Le rapide voyage d'Adriani lui parut être un siècle -d'angoisses et de douleurs. La certitude d'être forcé de -renoncer à Laure constituait à elle seule une telle amertume, -que le reste lui en paraissait amoindri. Du moins, -tout ce qui pouvait faire échouer ses projets de travail -et de réhabilitation ne se présenta pas trop à sa pensée. -C'était bien assez de pleurer le passé, sans se préoccuper -de l'avenir. Tout était flétri et désenchanté dans la vie -morale et intellectuelle de l'artiste.</p> - -<p>Il entra à Paris dans le brouillard gris du matin, -comme un condamné qui se dirige vers l'échafaud et -qui ne voit pas le chemin qu'on lui fait prendre. Il descendit -chez Valérie. Descombes respirait encore, mais -les sourds gémissements de l'agonie avaient commencé. -Il se ranima en reconnaissant son ami et put lui dire à -plusieurs reprises:</p> - -<p>—Pardonne-moi! pardonne-moi!</p> - -<p>Adriani réussit à lui faire comprendre, à lui faire -croire que la somme fatale n'avait pas été versée par -Bosquet, et que sa ruine n'avait aucune des conséquences -funestes qui, sur toutes choses, tourmentaient -le moribond; mais le malheureux Descombes, tout en -exhalant ses derniers souffles, avait encore toute sa tête, -toute sa mémoire. Il sentit bientôt qu'Adriani le trompait -pour le consoler.</p> - -<p>—Généreux! lui dit-il avec un regard de douleur suprême.</p> - -<p>Puis sa raison se perdit tout à coup; il cria des mots -d'argot de la Bourse, vit des chiffres formidables passer -devant ses yeux, et s'efforça de les effacer avec ses -mains convulsives; puis il se prit à rire, disant:</p> - -<p>—La misère!… l'art!… Je suis peintre!…</p> - -<p>Ce furent ses dernières paroles. Ses dents craquèrent -dans d'affreux grincements. Il expira.</p> - -<p>Adriani demeura atterré auprès de ce lit de mort, qui -était celui de sa propre destruction morale. Valérie l'emmena -dans son salon.</p> - -<p>—Adriani, lui dit-elle, je suis consternée et navrée. -Pourtant ma douleur ne peut se comparer à la vôtre: -Descombes ne m'a pas aimée. Excepté vous, le malheureux -n'aimait plus rien ni personne. Il avait peut-être -raison! Il méprisait ses propres plaisirs et les payait magnifiquement, -sans y attacher aucun prix. Ce que je -possède me vient de lui. Eh bien, prenez tout ce qu'il -y a ici. Je n'ai jamais su garder l'argent; mais tout ce -luxe, c'était à lui. Il ornait cette maison, non pour -m'être agréable, mais pour y rassembler ses amis et y -causer d'affaires en ayant l'air de s'y amuser. Bien que -tout cela soit sous mon nom, je crois, je sens que c'est -à vous: vous le seul dépouillé que j'estime et que je -plaigne, car les autres le poussaient à sa perte, et, après -avoir excité et partagé sa fièvre, ils l'ont tous maudit et -abandonné. Vous, qui ne ressemblez à personne, restez -ici, vous êtes chez vous.</p> - -<p>Valérie ajouta en pâlissant:</p> - -<p>—J'en sortirai si vous l'exigez.</p> - -<p>Adriani se savait aimé de Valérie. Il avait résisté à -cette sorte d'entraînement qu'un sentiment énergique, -quelque peu durable qu'il puisse être, exerce toujours -sur un jeune homme. Il n'avait pas voulu tromper Descombes, -Valérie le savait bien; elle savait bien aussi -qu'il n'accepterait pas ses sacrifices, bien qu'elle en fît -l'offre avec une sincérité exaltée; mais ce qu'elle ne savait -pas, c'est que le cœur d'Adriani était mort pour les -affections passagères.</p> - -<p>—Vous ne pensez pas à ce que vous dites, ma pauvre -enfant, lui répondit-il avec douceur. En tout cas, ce serait -trop tôt pour le dire. N'attendrez-vous pas que ce -malheureux, qui est là, soit sorti de votre maison pour -l'offrir à un autre?</p> - -<p>—Ah! vous ne me comprenez pas, dit-elle, humiliée, -et se hâtant de faire, par amour-propre, encore plus -qu'elle n'avait résolu d'abord; vendons tout, prenez -tout, et ne m'en sachez aucun gré; je serai consolée si -je vous sauve.</p> - -<p>—Bien, Valérie! ayez de tels élans de cœur, et rencontrez -un honnête homme qui les accepte! mais je ne -puis être cet homme-là.</p> - -<p>—Mais qu'allez-vous devenir?</p> - -<p>—Je m'engage à l'Opéra.</p> - -<p>—Vous?</p> - -<p>—Oui, moi, et dès aujourd'hui. Il le faut.</p> - -<p>—Ah! je comprends; vous devez la somme. Eh bien, -hâtez-vous: on est en pourparlers avec Lélio. Attendez! -oui, à cinq heures, Courtet viendra ici. (Elle parlait d'un -personnage des plus influents dans les destinées du -théâtre.) Il ignore, comme tout le monde, que Descombes -était ici. J'ai dû le cacher pour le soustraire aux poursuites -et aux reproches. Eh bien, je saurai où en sont -les affaires qui vous intéressent.</p> - -<p>Valérie n'ajouta pas qu'elle avait sur Courtet une influence -d'autant plus irrésistible qu'il la poursuivait depuis -quelque temps et qu'elle ne lui avait encore rien -promis. Elle sentait bien qu'Adriani rejetterait son assistance; -mais elle crut devoir lui donner un conseil qu'il -reconnut très-sage.</p> - -<p>—Gardez-vous de faire connaître votre position à ces -gens-là, lui dit-elle. Si vous voulez un engagement de -cinquante ou soixante mille francs, feignez de n'avoir -pas le moindre besoin d'argent. Soyez réellement propriétaire -d'un château dans le Midi; que la faillite de -Descombes ne vous ait pas atteint. Je dirai que vous -avez un million; autrement, on vous offrira vingt mille -francs. Il n'y a que les riches qu'on paye cher, vous le -savez bien.</p> - -<p>Adriani promit de revenir à cinq heures. Il courut -chez ses connaissances pour s'informer de son côté, et -cacha son désastre avec d'autant moins de scrupule que -c'était une tache de moins sur la mémoire du pauvre -Descombes. Il apprit avec terreur, chez Meyerbeer, que -l'Opéra avait fait choix de son premier ténor et que le -traité devait être signé dans la journée.</p> - -<p>Il le fut, en effet, mais à sept heures, chez Valérie, -entre le directeur, que Courtet manda à cet effet, séance -tenante, et Adriani, pour trois ans, et moyennant soixante-cinq -mille francs par année. Ce que les influences les -plus compétentes et les intérêts les plus déterminants -eussent pu débattre longtemps sans succès, comme -de coutume, l'ascendant d'une femme l'emporta d'assaut.</p> - -<p>Valérie retint les deux administrateurs à dîner. Adriani -voulait s'enfuir.</p> - -<p>—Restez, lui dit-elle. Demain, tout Paris saura que -Descombes est mort, et qu'il est mort chez moi. Dès que -son pauvre corps sera enlevé, j'avouerai la vérité. Jusque-là, -je crains qu'on ne vienne me tourmenter. J'ai eu -soin de recevoir comme de coutume. Sa chambre était -assez isolée pour qu'on ne se doutât de rien; mais, aujourd'hui, -voyez-vous, la force me manque, j'ai froid, -j'ai peur; je crains de me trahir; je sortirai après dîner, -je ne rentrerai que demain. Laisser un mort tout seul -pourtant! Je suis bien sûre que mes gens n'oseront pas -rester. S'il est seul, il faudra bien que je reste! Mais -j'en deviendrai folle… Ayez pitié de moi!</p> - -<p>Adriani resta, et, quand il fut seul avec le corps de -son malheureux ami, il souffrit moins que pendant cet -affreux dîner où il ne fut même pas question d'art, mais -d'affaires, de projets et de nouvelles du monde. Il se -jeta sur un divan et dormit pendant quelques heures. Il -s'éveilla au milieu de la nuit. L'appartement était complétement -désert et fermé. Des bougies brûlaient dans -la chambre mortuaire, dont les portes restaient ouvertes -sur une petite galerie sombre remplie de fleurs. Aucune -cérémonie religieuse ne devait avoir lieu pour le suicidé. -Il avait formellement défendu qu'on présentât sa dépouille -à l'église, sachant qu'en pareil cas on nie le -suicide pour fléchir les refus du clergé, et voulant que -personne ne pût douter du châtiment qu'il s'était infligé -à lui-même. Cependant Valérie, obéissant à ses -impressions d'enfance, avait placé un crucifix sur le -drap blanc qui dessinait les formes anguleuses du -cadavre; mais aucune de ces prières qui sont, à défaut -de foi vive, le dernier adieu de la famille et de -l'amitié, ne troublait le morne silence de cette veillée -funèbre.</p> - -<p>Adriani pria pour l'infortuné comme il savait prier. Il -eut vers Dieu des élans de cœur véritables, des attendrissements -profonds et des effusions d'espérance, qui -font, en somme, le résumé de toute invocation sincère. -Il avait cette superstition pieuse, et peut-être légitime, de -penser qu'une âme, qui s'en va seule dans la sphère -inconnue aux vivants, a besoin, pour rejoindre le foyer -d'où elle est émanée, de l'assistance des âmes dont elle -se sépare ici-bas. Les rites des religions ne sont pas de -vains simulacres; les chants, les pleurs, toute cérémonie -qui accompagne la dépouille de l'homme d'une solennité -extérieure est l'expression de cette assistance au-delà -de la mort.</p> - -<p>Adriani sut gré à Valérie de lui avoir confié le soin de -remplacer tout ce qui manquait au suicidé. Une immense -pitié, un pardon sans bornes s'étendirent sur lui, et le -cœur d'Adriani s'offrit à Dieu comme la caution de la -réhabilitation de l'infortuné dans un monde meilleur, ou -dans une série de nouvelles épreuves. Ce pardon, il le -lui avait exprimé à lui-même, mais ce n'était pas assez. -Dans une nuit de recueillement et de méditation, Adriani -put s'interroger, se dépouiller, pour l'avenir comme -pour le passé, de tout levain d'amertume, et prononcer -sur cette tombe l'absolution complète que le prêtre n'eût -pas osé accorder.</p> - -<p>Puis, ranimé et fortifié par la conscience de sa grandeur -d'âme, Adriani se rattacha à sa propre destinée par -le sentiment du devoir. Il se dit que l'homme est condamné -au travail, non pas seulement à celui qui amuse -et féconde l'esprit, mais encore à celui qui use et déchire -l'âme. Il ne se dissimula pas que la société devait -tendre à rendre le fardeau plus léger pour tous; que -l'état parfait serait celui qui établirait un équilibre entre -le plaisir et la peine, entre le labeur et la jouissance; -mais, en face d'une société où trop de mal pèse sur les -uns et trop peu sur les autres, il comprit que le choix -de l'âme fière et courageuse devait être parmi les plus -chargés et les plus exposés. Il vit en face, sur les traits -contractés et déjà hideux du spéculateur, les traces du -travail excessif, mais anormal, qui consiste à faire servir -d'enjeu, dans une lutte ardente et folle, l'argent, -signe matériel et produit irrécusable à son origine du -travail de l'homme. Il entoura d'une compassion tendre -la mémoire de son ami; mais il condamna son œuvre, -source d'illusions, d'orgueil et de démence, poursuite de -réalités qui sont le fléau du vrai, le but diamétralement -opposé à la destinée de l'homme sur la terre et aux fins -de la Providence.</p> - -<p>Et, quand il pensa à son amour, il se demanda s'il eût -été digne d'en savourer sans remords l'éternelle douceur. -Il lui sembla que, pour embrasser et retenir l'idéal, -il fallait avoir souffert et travaillé plus qu'il n'avait fait.</p> - -<p>—Voilà pourquoi j'ai aimé Laure avec idolâtrie dès -les premiers jours, se dit-il: c'est qu'elle avait bu le calice -de la douleur et que je la sentais digne d'entrer -dans le repos des félicités bien acquises; et voilà aussi -pourquoi elle ne m'a pas aimé de même; voilà pourquoi -elle a hésité, et pourquoi, malgré ses propres efforts, -elle a été préservée de ma passion. Je ne la méritais -pas, moi qui n'avais cueilli dans la vie d'artiste que des -roses sans épines; je n'avais pas reçu le baptême de -l'esclavage; je ne m'étais en fait immolé à rien et à -personne. Elle sentait bien que je n'avais pas, comme -elle, subi ma part de martyre et que je n'étais pas son -égal.</p> - -<p>Il lui écrivit sous l'impression de ces pensées, et l'informa -de toute la vérité en lui disant un éternel adieu.</p> - -<p>Là, son âme se brisa encore. Il ne reprit courage -qu'en regardant encore le front dévasté de Descombes -et sa bouche contractée par le désespoir jusque dans le -calme de la mort.</p> - -<p>—Allons, se dit-il, mieux vaut encore ma vie désolée -pour moi seul, que cette mort désolante pour les autres.</p> - -<p>Il suivit seul le convoi de cet homme dont tant de -gens recherchaient naguère l'opulence, l'audace et le -succès.</p> - -<p>Puis il prit un jour de repos, et se prépara, par l'étude, -à son prochain début. La place était vide depuis un -mois. On lui donnait quinze jours pour être prêt à débuter -dans <i>Lucie</i>.</p> - -<p>Il dut pourtant s'occuper de régler sa position. Il était -lié avec des gens de toute condition, et dans le nombre -il pouvait choisir le capitaliste qui regarderait sa probité, -son énergie et son talent réunis comme une caution infaillible. -Il s'adressa à celui dont il était le mieux connu -et le mieux apprécié, lui confia son embarras, et lui -demanda trois cent mille francs escomptés sur trois années -de sa vie. On refusa de saisir d'avance ses appointements; -on se contenta de prendre hypothèque -sur Mauzères. La somme fut envoyée à M. Bosquet -dans le délai de la promesse qui lui avait été faite, et -Adriani reçut, en échange, ses titres de propriété sur la -terre et châtellenie de Mauzères. Quand cette affaire fut -réglée, Adriani respira un peu, et se dit naïvement qu'au -milieu de son malheur son étoile ne l'abandonnait pas. -Il ne songea pas à se dire que, pour inspirer tant de confiance, -il fallait être, comme talent et comme caractère, -aussi capable que lui de la justifier.</p> - -<p>Le jour du début arriva. Adriani était tranquille et -maître de lui-même, mais mortellement triste au fond du -cœur. Il n'avait pas eu à organiser son succès. La direction -même n'avait pas eu lieu de s'en préoccuper. Le -monde entier, comme s'intitule la société parisienne, -accourait de lui-même, prévenu d'avance en faveur de -l'artiste, résolu à le soutenir en cas de lutte, curieux -aussi de le voir sur les planches, et avide de pouvoir -dire, en cas de succès: «C'est moi qui le protége.» La -jeunesse dilettante qui envahit ce vaste parterre savait -l'histoire d'Adriani, sa récente fortune, sa ruine, sa résignation, -sa conduite envers Descombes: car, en dépit -de tous ses soins, la vérité s'était déjà fait jour. On connaissait -donc son caractère, et l'on s'intéressait à l'homme -avant d'aimer l'artiste.</p> - -<p>La musique de <i>Lucie</i> est facile, mélodique, et porte -d'elle-même le virtuose. Un grand attendrissement y -tient lieu de profondeur. Cela se pleure plutôt que cela -ne se chante, et, en fait de chant, le public aime beaucoup -les larmes. Adriani, dont les moyens étaient immenses, -ne redoutait point cette partition, et savait qu'il -n'y avait pas à y chercher autre chose que l'interprétation -de cœur trouvée par Rubini. Il savait aussi que le -public de l'Opéra français exige plus le jeu que le chant -chez l'acteur, et ne comprend pas toujours que la douleur -soit plus belle dans l'âme que dans les bras. Quand -Rubini pleure Lucie, la main mollement posée sur sa -poitrine, les gens qui écoutent avec les yeux le trouvent -froid; ceux qui <i>entendent</i> sont saisis jusqu'au fond du -cœur par cet accent profond qui sort des entrailles, et -qui, sans imitation puérile des sanglots de la réalité, -sans contorsion et sans grimace, vous pénètre de son -exquise sensibilité. C'est ainsi qu'Adriani l'entendait; -mais il était sur la scène du drame lyrique. Il lui fallait -trouver ce qu'on appelle, en argot de théâtre, des <i>effets</i>. -Il le savait, et il en avait entrevu de très-simples, que -son inspiration ou son émotion devaient faire réussir ou -échouer. Ayant cherché dans le plus pur de sa conscience -d'artiste, il se fiait à sa destinée.</p> - -<p>Il arriva donc à sa loge sans aucun trouble, et attendit -le signal sans vertige. L'homme qui a veillé avec -toute sa capacité et toute sa volonté à l'armement de son -navire, s'embarque paisible et se remet aux mains de la -Providence, préparé à tout événement. Adriani était -préservé par son caractère, par son expérience, par sa -tristesse même, de la soif de plaire, de la rivalité de talent, -de l'angoisse du triomphe, tourments inouïs chez -la plupart des artistes. Il ne voyait, dans le combat qu'il -allait livrer, que l'accomplissement d'un devoir inévitable, -le sacrifice de sa personnalité, de ses goûts, l'abnégation -de son juste orgueil et de sa chère indépendance. -C'était bien assez de mal, sans y joindre les tortures -de la vanité.</p> - -<p>Costumé, fardé, assis dans sa loge, entouré de ses -plus chauds partisans et de ses amis les plus dévoués, -il était absorbé par une idée fixe.</p> - -<p>—Adieu, Laure! adieu, amour que je ne retrouverai -jamais! disait-il en lui-même. Dans cinq minutes, quand -le rideau de fausse pourpre aura découvert mon visage, -ma personne, mon savoir-faire, mon être tout entier aux -yeux de l'assemblée, ton ami, ton serviteur, ton amant, -ton époux ne sera plus pour toi qu'un rêve évanoui -dont le souvenir te fera peut-être rougir. Ah! puisse-t-il -ne pas te faire pleurer! Puisses-tu ne m'avoir pas aimé! -Voilà le dernier vœu que je suis réduit à former!</p> - -<p>On lui demandait s'il était ému, s'il se sentait bien -portant, si son costume ne le gênait pas, s'il n'avait pas -quelque préoccupation dont on pût le délivrer dans ce -moment suprême. Il remerciait et souriait machinalement; -mais les questions qui frappaient son oreille se -transformaient dans sa rêverie. Il s'imaginait qu'on lui -demandait: «Est-ce que vous l'aimez toujours? Est-ce -que vous ne vous en consolerez pas? Est-ce que vous -pouvez penser à elle dans un pareil moment?» Et il répondait -intérieurement: «Je suis sous l'empire d'une -fatalité étrange; je ne vois qu'elle, je ne pense qu'à elle, -je n'aime qu'elle, et je ne crois pas pouvoir aimer jamais -une autre qu'elle.»</p> - -<p>On l'appela. Le directeur le saisit dans l'escalier, lui -toucha le cœur en riant et s'écria:</p> - -<p>—Tranquille tout de bon? C'est merveilleux! c'est -admirable!</p> - -<p>—Je le crois bien, pensa l'artiste en continuant à -descendre, c'est un cœur mort!</p> - -<p>Cette idée remua et ranima tellement ce qu'il croyait -être le dernier souffle de sa vie morale, qu'il entra en -scène sans se rappeler un mot, une note de ce qu'il -allait dire et chanter. Bien lui prit de savoir si bien son -rôle et sa partie, que les sons et les paroles sortaient de -lui comme d'un automate. Les premiers applaudissements -le réveillèrent. Sa beauté, son timbre admirable, -la grâce et la noblesse de toute sa personne, qui donnaient -naturellement l'apparence de l'art consommé à -tous ses mouvements, ravirent le public avant qu'il eût -fait preuve de talent ou de volonté.</p> - -<p>—Allons, se dit-il avec un amer sourire, mes amis -sont là et souffrent de me voir si tiède! Aidons-les à -me soutenir. Et puis on me paye cher; il faut être consciencieux.</p> - -<p>Il fit de son mieux, et ce fut si bien, que, dès ses premières -scènes, son succès fut incontestable et de bon aloi.</p> - -<p>—C'est enlevé, mon petit! lui dit gaiement quelqu'un -du théâtre. Encore un acte comme ça et feu Nourrit est -enfoncé!</p> - -<p>—Ah! tais-toi, malheureux! s'écria Adriani, qui avait -connu et aimé l'admirable et excellent Nourrit, et qui -vit sa fin tragique et déchirante repasser devant ses yeux -comme l'abîme de désespoir où s'engloutit parfois la vie -des grands artistes.</p> - -<p>Il trouva dans sa loge le baron de West, qui le serra -dans ses bras en pleurant.</p> - -<p>—Je comprends tout, s'écriait le digne homme. C'est -à cause de moi, c'est pour moi que vous en êtes réduit -là! Je ne m'en consolerais jamais, si je n'étais sûr que -c'est le dieu des arts qui l'a voulu, et que vous tourniez -le dos à la gloire en vous enterrant à la campagne. -Allons, vous chanterez mon opéra avant qu'il soit trois -mois! Où demeurez-vous, pour que j'aille vous exposer -mon plan?</p> - -<p>—Parlez-moi d'elle! s'écria Adriani. Où est-elle? Que -savez-vous d'elle? L'avez-vous aperçue? Savez-vous…?</p> - -<p>—Quoi? qui, elle? Ah! oui… Mais non. Je ne sais -rien, sinon qu'elle n'a rien fait d'excentrique à propos -de votre départ. On l'a vue dans son jardin comme à -l'ordinaire. Elle ne paraissait pas plus malade ni plus -dérangée d'esprit qu'auparavant. Attendez! oui, on m'a -dit qu'elle partait, qu'on faisait des emballages chez elle. -Elle doit être retournée à son rocher de Vaucluse. Le -diable soit de cette veuve! Comment! vous y pensez -tant que ça!</p> - -<p>—Quand avez-vous quitté Mauzères? reprit Adriani.</p> - -<p>—Il y a trois jours. J'arrive il y a une heure, je vois -votre nom sur l'affiche, je crois rêver; je m'informe; je -remets à demain le soin de dîner, et me voilà, non sans -peine; il y a un monde!…</p> - -<p>—On ne vous a rien remis pour moi?</p> - -<p>—Qui? où? Ah! là-bas? Mais non; je vous l'aurais dit -tout de suite. Est-ce qu'elle ne vous écrit pas?</p> - -<p>Adriani quitta le baron. Laure n'avait pas répondu à -sa lettre, et elle retournait à Larnac.</p> - -<p>—Que la volonté de Dieu soit faite! se dit-il. Elle ne -m'aimait pas; tant mieux.</p> - -<p>Et cette heureuse solution lui arracha des larmes brûlantes.</p> - -<p>—Monsieur a bien mal aux nerfs! lui dit Comtois, -qui ne s'abaissait pas au métier d'habilleur d'un comédien, -mais qui, resté à son service par attachement quand -même, assistait à la représentation et venait le féliciter. -Ça ne m'étonne pas que monsieur soit fatigué; il est -obligé de tant crier! Tout le monde est très-content de -monsieur. On dit que monsieur a de l'<i>ut</i> dans la poitrine; -j'espère que ça n'est pas dangereux pour la santé de -monsieur? Mais, si j'étais de monsieur, au lieu de boire -comme ça une goutte d'eau dans l'entr'acte, je me mettrais -dans l'estomac un bon gigot de mouton et une ou deux -bonnes bouteilles de bordeaux pour me donner des forces.</p> - -<p>L'air final fut chanté par Adriani d'une manière vraiment -sublime. C'était là qu'on l'attendait. Il y fut chanteur -complet et acteur charmant; sa douleur fut dans l'âme -plus qu'au dehors; mais ses poses étaient naturellement -si belles et si heureuses, qu'on le dispensa de l'épilepsie. -Il ne cria pas, malgré l'expression dont se servait Comtois; -il chanta jusqu'au bout, et l'émotion produite fut -si vraie, que ses amis laissèrent presque tomber le rideau -sans songer à l'applaudir: ils pleuraient.</p> - -<p>Aussitôt des cris enthousiastes le rappelèrent. Il y eut -des dissidents, sans nul doute; mais ceux-là ne comptent -pas et se taisent quand la majorité se prononce. Adriani -fit un grand effort sur lui-même pour revenir, de sa -personne, recevoir l'ovation d'usage.</p> - -<p>Il lui semblait que, jusque-là, il avait été <i>incognito</i> sur -le théâtre, et qu'en cessant d'être le personnage de la -pièce pour saluer et remercier la foule, il recevait d'elle -le collier et le sceau de l'esclavage.</p> - -<p>Aux premiers pas qu'il fit sur la scène pour subir son -triomphe, une couronne tomba à ses pieds. En même -temps, une femme vêtue de rose et couronnée de fleurs -rentra précipitamment dans la baignoire d'avant-scène, -où, cachée jusque-là, elle n'avait pas été aperçue par -Adriani. Il ne fit que l'entrevoir en ce moment, et elle -disparut comme une vision.</p> - -<p>—Je suis fou, pensa-t-il; je la vois partout! Une robe -rose! des fleurs! Elle ici! Allons donc, malheureux! -Rentre en toi-même et ramasse ce tribut de la première -femme venue!</p> - -<p>Il s'avança pourtant jusqu'à la rampe, au milieu d'une -pluie de bouquets, tenant machinalement la couronne, -et plongeant du regard dans la loge où ce fantôme lui -était apparu; la loge était vide et la porte ouverte.</p> - - -<div class="chapter"></div> -<h2 class="nobreak">XVI</h2> - - -<p>Il fut arrêté quelque temps dans les couloirs intérieurs, -après qu'on eut baissé le rideau, par les félicitations de -tout le personnel du théâtre. La sympathie comme l'envie -eurent pour lui d'ardents éloges: l'envie, au théâtre, -est même un peu plus complimenteuse que l'admiration.</p> - -<p>Comme il arrivait à sa loge, Comtois, d'un air radieux -dans sa bêtise, accourut à sa rencontre, en lui criant -d'un air mystérieux:</p> - -<p>—Monsieur, madame est là!</p> - -<p>—Madame? dit Adriani, qui eut comme un éblouissement -et fut forcé de s'arrêter.</p> - -<p>—Eh! oui, lui dit le baron accourant aussi; c'est -inouï, mais cela est! Ah! on vous aime, à ce qu'il paraît! -Ce n'est pas étonnant! vous êtes si beau! Ma foi, elle est -diablement belle aussi; je ne la croyais pas si belle -que ça!</p> - -<p>Adriani n'entendait pas le baron; il était déjà aux -pieds de Laure. Mais il fut forcé de se relever aussitôt: -dix personnes, suivies de beaucoup d'autres, faisaient -invasion dans sa loge. Il était si éperdu, qu'il ne savait -pas qui lui parlait, ni ce qu'on lui disait. Il vit bientôt -tous les regards se porter sur Laure avec étonnement, -avec admiration.</p> - -<p>Elle était, en effet, d'une beauté surprenante dans sa -toilette de soirée. Les bras nus, le buste voilé, mais -triomphant de magnificence sous des flots de rubans, la -tête parée de fleurs qui ne pouvaient contenir sa luxuriante -chevelure ondulée, la figure animée par une joie -sérieuse, le regard franc et tranquille, l'air modeste sans -confusion et l'attitude aisée comme celle de la loyauté -chaste, elle semblait dire à tous ces hommes curieux et -charmés:</p> - -<p>—Eh bien, voyez-moi ici; je ne me cache pas!</p> - -<p>Toinette, en robe de soie et en bonnet à rubans, ressemblait -assez à une fausse mère d'actrice. Son embarras -était risible et on chuchotait déjà sur la belle maîtresse -qu'Adriani venait d'acheter; on lui on faisait compliment -en des termes qui l'eussent exaspéré, s'il n'eût pas été -comme ivre, lorsqu'à une invitation de venir souper qui -lui fut faite, Laure se leva:</p> - -<p>—Pardon, messieurs, dit-elle d'un son de voix qui -arracha une exclamation à plusieurs des dilettanti présents -à cette rencontre, je suis forcée de vous enlever -Adriani. Nous sommes venues de loin pour l'entendre et -le voir. Il faut qu'il nous reconduise et qu'il soupe avec -nous.</p> - -<p>Et, comme on souriait de la naïveté de cette déclaration, -elle ajouta d'un ton qui sentait, je ne dirai pas la -femme du monde, mais la femme haut placée par son -éducation et ses mœurs:</p> - -<p>—Nous sommes des provinciales et nous agissons avec -la franchise de nos coutumes. Nous en avons le droit -vis-à-vis de lui.</p> - -<p>—Oui, madame, répondit Adriani en baisant la main -de Laure avec un profond respect. Je suis bien fier de -vous voir réclamer les droits de l'amitié, et celle que -vous daignez m'accorder est le seul vrai triomphe de ma -soirée.</p> - -<p>Laure prit alors le bras du baron de West, et le pria -de la conduire à sa voiture, où elle attendrait qu'Adriani -eût quitté son costume pour la rejoindre.</p> - -<p>Adriani se hâta, au milieu d'un feu croisé de questions.</p> - -<p>—Cette dame, dit-il avec cet accent de conviction -profonde qui impose malgré qu'on en ait, c'est la femme -que je respecte le plus au monde. Son nom ne vous apprendrait -rien. Elle est de la province, elle vous l'a dit.</p> - -<p>—Parbleu! dit le baron en rentrant, elle n'est pas -venue ici en cachette: vous pouvez bien dire qui elle est!</p> - -<p>—Vous avez raison, dit Adriani, qui sentit qu'un air -de mystère compromettrait Laure, tandis que l'assurance -de la franchise triompherait des soupçons jusqu'à un certain -point: c'est la marquise de Monteluz.</p> - -<p>—Laure de Larnac! s'écria une des personnes présentes. -Je ne la reconnaissais pas. Comme elle est embellie! -Une personne qui chantait comme aucune cantatrice -ne chante! une musicienne consommée, là! un -talent sérieux! Je ne m'étonne pas qu'elle traite Adriani -comme son frère! Messieurs, pas de propos sur cette -femme-là. Elle a aimé comme on n'aime plus dans -notre siècle, et son mari ne doit être jaloux de personne, -pas même d'Adriani, ce qui est tout dire.</p> - -<p>—Mais elle est veuve! dit le baron.</p> - -<p>—Vrai? Eh bien, puisse-t-elle vous épouser, Adriani! -Je ne vous souhaite pas moins, et vous ne méritez -pas moins.</p> - -<p>Adriani serra la main de celui qui lui parlait ainsi, et -courut rejoindre Laure.</p> - -<p>—Où allez-vous? lui dit-il avant de donner des ordres -au cocher.</p> - -<p>—Chez vous, répondit-elle. J'ai bien des choses à -vous dire; mais je ne veux pas m'expliquer cela en -courant, et je vous demande le calme d'une audience.</p> - -<p>Adriani était suffoqué de joie et parlait comme dans -un rêve.</p> - -<p>Il était logé, presque pauvrement, dans un local assez -spacieux pour que sa voix n'y fût point étouffée et brisée -dans les études; mais il était à peine meublé. Résolu à se -contenter du strict nécessaire, afin de s'acquitter plus -vite et plus sûrement, il était installé, non comme un -homme qui doit dépenser, mais comme un homme qui -doit économiser cent mille francs par an.</p> - -<p>Comtois, qui était réellement précieux comme valet de -chambre, et qui, sachant enfin les faits, ne pouvait plus -refuser son estime à son artiste, suppléait à cette sorte -de pénurie volontaire par des soins et des attentions qui -marquaient de l'attachement et qui empêchèrent Adriani -de s'en séparer, bien qu'un domestique lui parût un luxe -dont il eût pu se priver aussi.</p> - -<p>Grâce à Comtois, un ambigu assez convenable attendait -Adriani à tout événement. Il se hâta d'allumer le -feu, car il faisait froid et l'artiste souffrait de voir sa belle -maîtresse si mal reçue.</p> - -<p>—Vous me donnez une meilleure hospitalité, lui dit-elle, -que celle que je vous ai offerte au Temple dans les -premiers jours.</p> - -<p>Et, se mettant à table avec lui et Toinette, elle regarda -avec attendrissement la simplicité du service et la nudité -de l'appartement.</p> - -<p>—Je m'attendais à cela, dit-elle. C'est bien! Tout ce -que vous faites est dans la logique du vrai et du juste.</p> - -<p>—Est-il vrai, s'écria-t-il, que vous…?</p> - -<p>—Mangez donc, répondit-elle, nous causerons après. -Et moi aussi, je meurs de faim. Je suis arrivée ce matin, -j'ai couru toute la journée, savez-vous pourquoi? Pour -arriver à ce joli tour de force de me faire habiller à la -mode en douze heures. Je voulais être belle et parée -pour avoir le droit de vous jeter une couronne et de me -présenter dans votre loge. N'est-ce pas la plus grande -fête de ma vie, et n'êtes-vous pas pour moi le premier -personnage du monde?</p> - -<p>—Et cette robe rose? dit Adriani en portant avec ardeur -à ses lèvres un des rubans qui flottaient au bras de -Laure. Je ne vous ai jamais vue qu'en blanc.</p> - -<p>—Mon deuil est fini, dit-elle, et j'ai cherché la couleur -la plus riante pour vous porter bonheur.</p> - -<p>Quand Toinette emporta le souper avec Comtois:</p> - -<p>—Mais parlez-moi donc! dit Adriani à Laure; dites-moi -si je rêve, si c'est bien vous qui êtes là, et si vous -n'allez pas vous envoler pour toujours! Tenez, je crois -que je suis devenu fou, que vous êtes morte et que -c'est votre ombre qui vient me voir une dernière fois.</p> - -<p>—Adriani, répondit-elle, écoutez-moi.</p> - -<p>Et, s'agenouillant sur le carreau avec sa belle robe de -moire, sans qu'Adriani, stupéfait, pût comprendre ce -qu'elle faisait, elle prit ses deux mains et lui dit:</p> - -<p>—Vous vous êtes offert à moi tout entier et pour toujours. -Je ne vous ai point accepté, je ne veux pas vous -accepter encore, je n'en ai pas le droit. Je ne vous ai -pas assez prouvé que je vous méritais. Il ne faut donc -pas que la question soit posée comme cela. Si vous voulez -que je sois tranquille et confiante, il faut que ce soit -vous qui m'acceptiez telle que je suis, par bonté, par -générosité, par compassion, par amitié! Comme vous -me demandiez de vous souffrir auprès de moi, je vous -demande de me souffrir auprès de vous. Mes droits sont -moindres, je le sais, car vous m'offriez une passion sublime -et toutes les joies du ciel dans les trésors de votre -cœur. Je n'ose rien vous dire de moi. Il y a si peu de -temps que j'existe (je suis née le jour où je vous ai vu -pour la première fois), que je ne me connais pas encore. -Mais je crois que je deviendrai digne de vous, si je vis -auprès de vous. Laissez-moi donc apprendre à vous -aimer, et, quand vous serez content de mon cœur, prenez -ma main et chargez-vous de ma destinée.</p> - -<p>Adriani fut si éperdu, qu'il regardait Laure à ses pieds -et l'écoutait lui dire ces choses délirantes, sans songer à -la relever et à lui répondre. Il tomba suffoqué sur une -chaise et pleura comme un enfant. Puis il se coucha à -ses pieds et les baisa avec idolâtrie. Laure était à lui tout -entière par la volonté, et cette possession divine, la -seule qui établisse la possession vraie, suffisait à des effusions -de bonheur, à des ivresses de l'âme qui devaient -rendre intarissables les félicités de l'avenir.</p> - - -<div class="chapter"></div> -<h2 class="nobreak">CONCLUSION</h2> - - -<p>Trois ans après, M. et madame Adriani, car ils ne -prenaient le nom de d'Argères que sur les actes, suivaient, -en se tenant par le bras et par les mains, le sentier -des vignes pour aller revoir le Temple. Non-seulement -Adriani, soutenu et encouragé par sa compagne -dévouée, avait gagné en France et en Angleterre la -somme qui le rendait propriétaire de Mauzères, mais encore -il avait pu faire embellir cette demeure, rajeunir le -mobilier classique du baron, se créer là une retraite -commode et charmante. Enfin, il était arrivé à l'aisance, -à la liberté, et il devait ces biens à son travail. Loin d'amoindrir -son talent et d'épuiser son âme, le théâtre -avait développé en lui des facultés nouvelles. Il avait acquis -la connaissance des effets véritables, l'entente des -masses musicales. Il <i>savait</i> le théâtre, en un mot, non -pas seulement comme virtuose, mais comme compositeur, -dans une sphère plus étendue que celle où il s'était -renfermé seul auparavant. Il n'avait pas, comme le baron -de West, ébauché le plan d'un opéra. Il apportait des -opéras plein son cœur et plein sa tête, de quoi travailler -à loisir et créer avec délices tout le reste de sa vie. Il -n'entrait donc pas dans l'oisiveté du riche en venant -prendre possession de son petit manoir.</p> - -<p>Trois ans plus tôt, il n'eût sans doute pas oublié l'art, -mais il se fût arrêté dans son essor; et qui sait si Laure -ne l'eût pas entravé dans ses progrès, en lui persuadant -et en se persuadant à elle-même qu'il n'en avait point à -faire? L'artiste meurt quand il divorce avec le public -d'une manière absolue. Il lui est aussi nuisible de se reprendre -entièrement que de se donner avec excès. Il -s'épuise à demeurer toujours sur la brèche. La lutte ardente -et passionnée arrive, à la longue, à troubler sa -vue et à n'exciter plus que ses nerfs. Il a besoin de rentrer -souvent en lui-même, et de se poser face à face, -comme Adriani l'avait dit, avec l'humanité abstraite. -Mais une abstraction ne lui suffit pas continuellement: -elle arrive à le troubler aussi, et tout excès de parti pris -conduit aux mêmes vertiges.</p> - -<p>Adriani avait souffert, musicalement parlant, pendant -ces trois années d'épreuves. Il avait été forcé de chanter -de mauvaises choses, il les avait entendu applaudir avec -frénésie. Il s'était reproché d'y contribuer par son talent. -Il avait maintes fois maudit intérieurement le mauvais -goût triomphant des œuvres du génie. Mais il avait lutté -pour le génie, et quelquefois il avait fait remporter à -Mozart, à Rossini, à Weber, des victoires éclatantes. Il -avait été trahi, persécuté, irrité, comme le sont tous les -artistes redoutables; mais, soutenu dans ces épreuves -par le caractère tranquille, généreux et ferme de sa -femme, récompensé par un amour sans bornes, par une -sorte de culte dont les témoignages avaient une suavité -d'abandon inconnue à la plupart des êtres, il s'était -trouvé si heureux, qu'il avait à peine senti passer les -souffrances attachées à sa condition. Un mot, un regard -de Laure, effaçaient sur son front le léger pli des soucis -extérieurs. Un baiser d'elle sur ce front si beau y faisait -rentrer, comme par enchantement, la sérénité de l'idéal -ou l'enthousiasme de la croyance.</p> - -<p>Installés définitivement à Mauzères, comme dans le -nid où chaque essor de leurs ailes devait les ramener -pour se reposer et se retremper dans la sainte possession -l'un de l'autre, ils venaient faire un pèlerinage à cette -triste maison qui était comme le paradis de leurs souvenirs. -Elle était aussi bien entretenue que possible par -le vieux Ladouze et par la fidèle et rieuse Mariotte. Ils -y retrouvèrent donc cet air de fête qu'Adriani y avait -apporté en un jour d'espérance, et Toinette, qui avait -pris les devants, avec le <i>trésor</i> dans ses bras, leur en fit -les honneurs.</p> - -<p>Le <i>trésor</i> avait un an. Il s'appelait Adrienne. Cela -parlait déjà un peu et roulait sur le gazon, sous prétexte -de savoir un peu marcher. C'était le plus ravissant petit -être que l'Amour, qui s'y entend bien, eût offert aux bénédictions -de la Providence et aux baisers d'une famille. -Adriani, contrairement aux instincts et aux préjugés de -la plupart des pères, était enchanté que ce fût une fille. -La perfection, selon lui, était femme, puisque Laure était -femme.</p> - -<p>L'enfant entendait ou sentait déjà la musique, et, -quand son père et sa mère unissaient leurs âmes et -leurs voix dans une chanson de berceuse faite à son -usage, ses yeux s'agrandissaient dans ses joues rebondies, -et son regard fixe semblait contempler les merveilles -de ce monde divin, dont les marmots ont peut-être -encore le souvenir.</p> - -<p>—Explique-moi donc, dit Adriani à sa femme en l'attirant -doucement contre son cœur (l'enfant était enlacée -à son cou), comment il se fait que tu m'aimes! Je t'avoue -que je n'y crois pas encore, tant je comprends avec -peine qu'un ange soit descendu à mes côtés et m'ait -suivi dans les étranges et rudes chemins où je t'ai fait -marcher!</p> - -<p>Et il se plut à lui rappeler, ce que, depuis trois ans, -elle avait supporté en souriant pour l'amour de lui: les -malédictions de sa famille, l'abandon de son ancien entourage, -l'étonnement du monde, la vie si peu aisée dans -les commencements, si retirée d'habitude; car Laure -n'avait voulu se procurer aucun bien-être, tant que son -amant se l'était refusé à lui-même. Leur intérieur avait -été si modeste, que, relativement à ses jeunes années et -au séjour de Larnac, le séjour de Paris et de Londres -avait été pour elle presque rigide d'austérité. Comme -elle avait changé aussi toutes ses idées pour arriver à -s'intéresser à la destinée d'un artiste vendu et livré à la -foule! Comme, du jour au lendemain, elle avait abjuré -toutes ses notions sur la dignité de l'art et sur le mystère -du bonheur, pour venir, du fond de ce désert, saluer, -en plein théâtre, le triomphe d'un débutant!</p> - -<p>—Dis-moi donc, redis-moi donc toujours, s'écria-t-il, -ce qui s'est passé en toi, ici, le jour où tu as connu ma -résolution et reçu mes adieux!</p> - -<p>—Tu le sais, répondit-elle, quoique je n'aie jamais -pu te le bien expliquer; j'ai senti que j'allais mourir, -voilà tout. Je ne comprenais rien, sinon que tu renonçais -à moi; et, pardonne-le-moi, j'ai cru que tu ne m'aimais -plus, puisque tu me disais de t'oublier. Tes belles -raisons me paraissaient si niaises devant mon amour!…</p> - -<p>—Tu m'aimais donc déjà à ce point?</p> - -<p>—Certainement, mais je ne le savais pas. Je ne l'ai su -qu'au moment où je me suis dit:</p> - -<p>«—Je ne le reverrai donc plus!</p> - -<p>»Alors j'ai eu un dernier accès de délire. Je me suis -jetée sur mon lit, enveloppée d'un drap comme d'un -linceul, et j'ai dit à Toinette, qui me tourmentait:</p> - -<p>»—Laisse-moi, couvre-moi la figure, ne me regarde -plus, va faire creuser dans un coin du jardin, et rappelle-toi -la place, pour la lui montrer, s'il revient jamais ici.</p> - -<p>»Toinette m'a répondu, me parlant comme quand j'étais -enfant:</p> - -<p>»—Écoute, ma Laure, il t'attend là-bas! Il s'impatiente, -il se désole, il croit que tu ne veux plus de lui -parce qu'il est malheureux. Lève-toi et viens le trouver.</p> - -<p>»Je me suis levée, j'ai demandé où était la voiture, et -puis j'ai pleuré, j'ai ri, je me suis calmée. J'ai vu clair -alors dans l'avenir, j'ai relu ta lettre, je l'ai comprise; -j'ai mis ordre à mes affaires avec la plus grande liberté -d'esprit. J'ai été à Larnac, je n'ai rien dit à ma belle-mère, -sinon que je partais pour longtemps; je lui ai renouvelé -tous ses pouvoirs au gouvernement de Larnac -et à la disposition de mes revenus, au cas où elle consentirait -à se relâcher du scrupule qu'elle met à me les faire -passer sans en rien retenir pour elle-même. J'ai bien vu -qu'elle était fort contrariée de me voir si raisonnable -dans toutes ces choses positives, au moment où elle me -faisait passer pour aliénée auprès de la famille. J'ai compris -que, pour la soulager d'une grande anxiété, je devais -m'enfermer dans ma chambre, ne voir personne et -passer pour maniaque. Pendant six mois ensuite, elle a -réussi à faire croire ou au moins à faire dire que j'étais -à Paris dans une maison de santé. Quand la vérité a -éclaté comme la foudre, quand les âmes charitables ont -refusé de croire que le mariage eût sanctionné notre -amour, préférant l'idée d'un caprice de galanterie de -ma part à la certitude d'une mésalliance, tu sais quelle -sèche malédiction m'a été lancée. Eh bien, pas plus dans -l'attente de cet anathème que dans son accomplissement, -je n'ai pensé te faire un sacrifice. J'obéissais à mon -égoïsme, bien avéré pour moi-même; je ne pouvais -vivre sans toi; je cherchais la vie, voilà tout!</p> - -<p>—Et, depuis, cette aversion que tu avais ressentie -auparavant pour l'état que j'ai embrassé n'est jamais revenue -troubler ton bonheur?</p> - -<p>—Je ne m'en suis jamais souvenue. Je m'étais donc -bien cruellement prononcée là-dessus?</p> - -<p>—Mais oui, autant que moi-même!</p> - -<p>—Eh bien, c'est à cause de cela! Tu ne voulais pas être -comédien, je haïssais l'état de comédien. Tu t'es fait comédien, -j'ai reconnu que c'était le plus bel état du monde.</p> - -<p>—Pas pour toujours?</p> - -<p>—C'eût été pour toujours si tu en avais jugé ainsi. -Voyons, n'ai-je pas été, pendant ces trois années, l'être -le plus heureux de la terre? Outre ton amour, qui eût -suffi, et au delà, à tous mes désirs, ne m'as-tu pas entourée -d'amis excellents, d'artistes exquis, de jouissances -élevées? Comment aurais-je pu, dans ce milieu si charmant -et si affectueux, regretter les grands-oncles et les -petits-cousins de Vaucluse? En vérité, tu as l'air de te -moquer de moi, quand tu me rappelles mon isolement et -mon obscurité. Est-ce que, dans le cas où j'aurais aimé -l'éclat, je n'avais pas ta gloire? C'est bien plutôt moi -qui devrais m'étonner qu'un homme tel que toi ait pu -apercevoir et ramasser, dans ce coin perdu, la pauvre -désolée, à moitié idiote! Oui, oui, je m'étonnerais, si je -ne savais que les grandes âmes sont seules capables de -grands amours.</p> - -<p>—Non, dit Adriani, mêlant sous ses baisers les cheveux -blonds de sa fille aux noirs cheveux de sa femme, -il n'est pas nécessaire d'être un homme supérieur pour -savoir aimer! C'est aussi une erreur monstrueuse de -croire que les grandes passions soient la fatalité des âmes -faibles. L'amour n'est ni une infirmité ni une faculté -surnaturelle…</p> - -<p>—Tu as raison, dit Laure en l'interrompant, l'amour, -c'est le vrai! Il suffit de n'avoir ni le cœur souillé, ni -l'esprit faussé, pour savoir que c'est la loi la plus humaine, -parce que c'est la plus divine.</p> - -<p>Ils rentrèrent de bonne heure à Mauzères pour y recevoir -le baron, dont ils attendaient la visite. Le baron -n'avait pas réalisé ses rêves de gloire et de fortune à -l'Opéra; mais il avait reçu une mission archéologique -pour explorer l'Asie Mineure et une partie de l'Égypte, -et il venait de la remplir d'une manière assez brillante. -Il était donc tout rajeuni et tout radieux, et il passa l'automne -avec ses deux amis avant d'entreprendre de nouvelles -conquêtes sur l'antiquité.</p> - -<p>Laure tenta, par tous les moyens, de ramener à elle -sa belle-mère. La marquise fut implacable et prédit à -l'heureuse compagne d'Adriani une vie d'abandon, de -désordre et de honte. Un comédien ne pouvait être honnête -et fidèle. Il ruinerait sa femme et déshonorerait ses -enfants. Je ne sais pas si elle ne fit pas un peu entrevoir -l'échafaud en perspective. Cependant elle fit une grave -maladie et envoya son pardon. Elle se rétablit rapidement -et le révoqua. Les infirmités l'adouciront peut-être.</p> - -<p>Toinette, considérée, en Provence, comme une infâme -entremetteuse, passa avec raison, en Languedoc, pour -une excellente femme. Elle est traitée par les deux -époux comme une inséparable amie.</p> - -<p>Comtois continue à être fort sujet aux maux de dents; -mais l'admission de sa famille dans la maison de son -maître l'a réconcilié avec l'air vif du Vivarais. Il continue -à tenir son journal et l'enrichit de réflexions intéressantes -sur la musique, sujet où il est devenu si compétent, -que personne n'ose ouvrir la bouche devant lui, -pas même Adriani, qui redoute beaucoup ses dissertations -en tout genre, mais qui l'a rendu fort heureux en -lui donnant de la copie à faire.</p> - -<p>Comtois n'avait jamais perdu l'habitude d'enregistrer, -à son point de vue, les moindres actions de son maître. -Pendant trois ans, il l'avait désigné sous le titre amical -de <i>mon artiste</i>. Mais, du jour où Adriani rentra comme -châtelain dans son domaine de Mauzères, Comtois se -remit à écrire respectueusement: <i>Monsieur</i>.</p> - - -<p class="c gap small">FIN.</p> - - - - - - - - - -<pre> - - - - - -End of the Project Gutenberg EBook of Adriani, by George Sand - -*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK ADRIANI *** - -***** This file should be named 60812-h.htm or 60812-h.zip ***** -This and all associated files of various formats will be found in: - http://www.gutenberg.org/6/0/8/1/60812/ - -Produced by Carlo Traverso, Laurent Vogel and the -Distributed Proofreading team at DP-test Italia. 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By reading or using any part of this Project Gutenberg-tm -electronic work, you indicate that you have read, understand, agree to -and accept all the terms of this license and intellectual property -(trademark/copyright) agreement. If you do not agree to abide by all -the terms of this agreement, you must cease using and return or -destroy all copies of Project Gutenberg-tm electronic works in your -possession. If you paid a fee for obtaining a copy of or access to a -Project Gutenberg-tm electronic work and you do not agree to be bound -by the terms of this agreement, you may obtain a refund from the -person or entity to whom you paid the fee as set forth in paragraph -1.E.8. - -1.B. "Project Gutenberg" is a registered trademark. It may only be -used on or associated in any way with an electronic work by people who -agree to be bound by the terms of this agreement. 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