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-The Project Gutenberg EBook of En ménage, by J.-K. Huysmans
-
-This eBook is for the use of anyone anywhere in the United States and
-most other parts of the world at no cost and with almost no restrictions
-whatsoever. You may copy it, give it away or re-use it under the terms
-of the Project Gutenberg License included with this eBook or online at
-www.gutenberg.org. If you are not located in the United States, you'll
-have to check the laws of the country where you are located before using
-this ebook.
-
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-
-Title: En ménage
-
-Author: J.-K. Huysmans
-
-Release Date: December 1, 2019 [EBook #60821]
-
-Language: French
-
-Character set encoding: ISO-8859-1
-
-*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK EN MÉNAGE ***
-
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-
-Produced by Carlo Traverso, Laurent Vogel and the
-Distributed Proofreading team at DP-test Italia. (This
-file was produced from images generously made available
-by The Internet Archive/Canadian Libraries)
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- J.-K. HUYSMANS
-
- EN MÉNAGE
-
- NEUVIÈME MILLE
-
- PARIS
- BIBLIOTHÈQUE-CHARPENTIER
- EUGÈNE FASQUELLE, ÉDITEUR
- 11, RUE DE GRENELLE, 11
-
- 1922
- Tous droits réservés
-
-
-
-
-EUGÈNE FASQUELLE, ÉDITEUR, 11, rue de Grenelle, Paris
-
-OUVRAGES DU MÊME AUTEUR
-
-PUBLIÉS DANS LA _BIBLIOTHÈQUE-CHARPENTIER_
-
- Les Soeurs Vatard (10e mille) 1 vol.
- A Rebours (27e mille) 1 vol.
-
-_En collaboration avec Émile Zola, Guy de Maupassant, H. Céard,
-L. Hennique, Paul Alexis:_
-
- Les Soirées de Médan (34e mille) 1 vol.
-
-
-Paris.--Imp. A. DAVY et Fils Aîné, 52, rue Madame.
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-EN MÉNAGE
-
-
-
-
-I
-
-
-Leurs cigares charbonnaient et puaient comme des fumerons.
-
-Tout en rattachant sa culotte qui s'était déboutonnée, Cyprien s'écria:
-
---Rester, pendant deux heures, dans un coin, regarder des pantins qui
-sautent, salir des gants et poisser des verres, se tenir constamment sur
-ses gardes, s'échapper, lorsqu'à l'affût du gibier dansant, la maîtresse
-de maison braconne au hasard des pièces, si tu appelles cela, malgré
-l'habitude que tu en peux avoir depuis que l'on t'a marié, des choses
-agréables, eh bien! tu n'es pas difficile!
-
-André haussa les épaules et, crachant le jus de tabac qui lui poivrait
-la bouche, dit simplement:
-
---Peuh, on s'y fait!
-
-Il y eut un instant de silence. Ils marchaient lentement, côte à côte,
-quand minuit sonna. Deux horloges entremêlaient leurs coups; l'une, au
-loin, vibrait doucement, en retard d'une seconde sur l'autre; la plus
-proche découpait, nettement, presque gaiement son heure.
-
-La rue que les deux jeunes gens suivaient était déserte et leurs pas
-retentissaient avec un bruit clair sur le trottoir. Tantôt leurs ombres
-se brisaient le long des boutiques fermées, tantôt les précédaient ou
-les suivaient, étalées à plat sur les dalles, pâles à certains moments,
-foncées à d'autres. Souvent elles s'enchevêtraient, se confondaient,
-s'unissaient des épaules, ne formaient plus qu'un tronc ramifié de bras
-et de jambes, surmonté de deux têtes; parfois elles s'isolaient, se
-ramassaient sous leurs pieds ou s'allongeaient démesurément et se
-décapitaient dans le renfoncement des portes.
-
-Il y avait, dans le ciel, comme un éboulement de talus noirs. Au-dessus
-des maisons dont les toits les tranchaient durement, de grands nuages
-roulaient ainsi que des fumées d'usine, puis, dans ces blocs immenses de
-nuées, d'énormes brèches s'ouvraient et des pans de ciel étoilés de feux
-blancs scintillaient, éteints bientôt par le voile opaque des nuées
-rampantes.
-
-Éclairés par des becs de gaz, allumés de loin en loin, des murs
-frappaient des coups crus dans l'ombre. Le trottoir était sec, sillonné
-de rigoles par places et la soudure de ses dalles se détachait, en noir.
-Près de la chaussée, une bonde d'égout, un tampon de fonte quadrillé,
-percé au milieu de son orbe, d'un trou, étincelait à certaines arêtes
-plus aiguisées par le frottement des bottes. Des épaves de cuisine, des
-trognons de légumes et des morceaux d'affiches, s'empuraient dans une
-flaque. Un rat se faufilait dans le tuyau d'une gargouille.
-
-Lorsqu'André et Cyprien eurent atteint le bout de cette rue et qu'ils
-arrivèrent dans une autre, vivante encore et plus éclairée, la demie
-tintait. Un marchand de vins s'apprêtait à fermer ses vitres. Au fond de
-la boutique, dans une salle cloisonnée de carreaux dépolis, un garçon
-couvrait un billard et essuyait avec un torchon les marques de craie
-laissées près des bandes; un autre, dans la première pièce, vu de dos,
-l'échine courbée, le cou et les reins remuant avec le dandinement d'un
-volatile, rinçait des bouteilles au-dessus d'un cuveau; un troisième
-charroyait deux moitiés de tonnes plantées de lauriers roses, et deux
-ronds sales marquaient sur le trottoir la place où elles étaient mises.
-
-Le patron se préparait à laver à grande eau son seuil. Un baquet entre
-les jambes, il bâillait, s'étirant, les bras en l'air, les poings
-fermés, et, derrière lui, sa femme, le râble aplati sur une banquette,
-la poitrine écroulée sur le rebord du comptoir, gourmandait les garçons,
-s'épilait les poils du nez, apurait ses comptes.
-
-La rue était presque silencieuse; deux sergents de ville se promenaient,
-mélancoliques, parlant bas, s'arrêtaient par moment et reprenaient leur
-marche; au loin, une équipe de vidangeurs cinglant les chevaux attelés
-aux barriques numérotées, aux carrioles bondées de tuyaux et de pompes,
-passa, nauséabonde, dans un sourd roulement.
-
-Le bruit devenait plus confus et plus faible. L'on entendit encore le
-sautillement grêle d'un fiacre qui parut, les feux allumés, le cocher
-endormi sous son chapeau de cuir bouilli blanc pareil à un seau de
-toilette, le menton dans le cou, le fouet au repos, les rosses
-exténuées, trébuchant, faisant cahoter la guimbarde sur la chaussée,
-puis le bruit s'effaça, le vacarme des volets qu'on pose s'éteignit, le
-quartier s'endormait, tout se tut.
-
-Cyprien continuait à rognonner dans sa barbe; il s'exaspérait de plus en
-plus, après la soirée qu'il avait subie. Il attaquait les boissons, les
-femmes, prétendait que le punch avait été acheté, tout fait, chez un
-épicier et coupé d'eau pour le désinfecter; il niait le charme des
-fillettes tapotant de la musique ou becquetant des glaces, il se moquait
-du maître de la maison, debout, près du piano, chargé d'exécuter des
-sourires et il reprenait:
-
---Ah! elles sont jolies les soirées de ton oncle! une vraie bousculade
-de salle à bagages! il n'y a que les gens qui graissent les cartes qui
-aient le droit de s'asseoir! et ils sont là, avec des têtes dont les
-cheveux ont fui, des compresses blanches autour du cou, des ventres
-enflés, sanglés dans des pantalons tendus, retenant les envois d'une
-digestion pénible! et le salon, avec sa tapisserie de vieilles dames qui
-dorment le long d'un mur ou jacassent le nez sur un verre, et l'averse
-des conversations, la fluée des sornettes, la pluie sans fin des polkas
-et des valses! et tout, tout, et cette troupe d'imbéciles qui invitent
-des robes roses ou blanches à secouer leurs plis! et les jeunes filles
-donc! ces adorables récipients de chairs neuves où les vices transvasés
-des mères se rajeunissent! ah oui, parlons-en! il faut les voir quand
-elles remuent du pilon leurs jupes! le mouchoir sur les genoux et la
-moue au bec, elles sont là, se tortillant sur leur chaise, échangeant
-derrière les entrechats de l'éventail des ricochets de niaiseries
-sordides, chuchotant comme des galopines en classe, s'envolant tout à
-coup avec l'affreux bavardage des perruches qu'on lâche! puis, c'est le
-plongeon des graves révérences, c'est le nez qui se fripe et le dentier
-qui flambe, c'est des oui, maman, c'est des non, ma chère, c'est des
-patati, c'est des patata, c'est des rires fûtés, des éclats discrets...
-les jeunes filles! je les ai observées ce soir, tiens, les v'là:
-physiquement: un éventaire de gorges pas mûres et de séants factices;
-moralement: une éternelle morte-saison d'idées, un fumier de pensées
-dans une caboche rose! oui, les v'là, celles qu'on me destine, espérant
-qu'un jour viendra où, lassé de lire dans mon lit et d'y fumer
-tranquillement ma pipe, j'accepterai la misère d'un coucher à deux,
-l'insomnie ou le ronflement d'un autre, les coups de coude et les coups
-de pieds, la fatigue des caresses exigées, l'ennui des baisers prévus!
-
-André souriait.
-
---Ah bien mais, dit-il, c'est très simple alors.--Conséquence de tes
-théories: la mise en fourrière de toutes les passions, l'apothéose de la
-fille publique--les cabinets à trois sous de l'amour!--et par-dessus le
-marché, la glorification de la femme de ménage qui vous chipe la bougie
-et le sucre!
-
-Oui, c'est amusant d'allumer des paradoxes, mais il est un moment où les
-feux de Bengale sont mouillés et ratent!--On ne rit plus alors--je me
-suis marié, parfaitement, parce que ce moment-là était venu, parce que
-j'étais las de manger froid, dans une assiette en terre de pipe, le
-dîner apprêté par la femme de ménage ou la concierge.--J'avais des
-devants de chemise qui bâillaient et perdaient leurs boutons, des
-manchettes fatiguées--comme celles que tu as là, tiens--j'ai toujours
-manqué de mèches à lampes et de mouchoirs propres.--L'été, lorsque je
-sortais, le matin, et ne rentrais que le soir, ma chambre était une
-fournaise, les stores et les rideaux étant restés baissés à cause du
-soleil; l'hiver c'était une glacière, sans feu, depuis douze heures.
-J'ai senti alors le besoin de ne plus manger de potages figés, de voir
-clair quand tombait la nuit, de me moucher dans des linges propres,
-d'avoir frais ou chaud suivant la saison.--Et tu en arriveras là, mon
-bonhomme; voyons, sincèrement, là, est-ce une vie que d'être comme
-j'étais et comme toi, tu es encore? est-ce une vie que d'avoir le coeur
-perpétuellement barbouillé par les crasses des filles; est-ce une vie
-que de désirer une maîtresse lorsqu'on n'en a pas, de s'ennuyer à périr
-quand on en possède une, d'avoir l'âme à vif quand elle vous lâche et de
-s'embêter plus formidablement encore quand une nouvelle vous la
-remplace? Oh non, par exemple! Bêtise pour bêtise, le mariage vaut
-mieux. Ça vous affadit les convoitises et émousse les sens? eh bien,
-quand ça n'aurait que cet avantage-là! et puis, et puis, mon cher, c'est
-une caisse d'épargnes où l'on se place des soins pour ses vieux jours!
-c'est le droit de soulager ses rancunes sur le dos d'un autre, de se
-faire plaindre au besoin et aimer parfois!
-
-Ah! s'il existait un émétique qui vous fasse rendre toutes les vieilles
-tendresses qu'on a là-dedans! certes, ce serait le rêve, mais comme
-c'est impossible, le plus sage est encore de risquer la chance, de
-tenter d'être heureux avec une femme qu'on suppose avoir été bien élevée
-et qu'on croit honnête.--Mais diable, je commence à lâcher des tirades
-comme toi, et avec toutes ces discussions, il est une heure moins vingt,
-je vais te souhaiter le bonsoir et rentrer chez moi.
-
-Cyprien ne paraissait guère disposé à gagner son lit.
-
---Tu as bien le temps, disait-il, les autres fois lorsque tu vas en
-soirée et que ta femme n'étant pas grippée t'accompagne, tu ne reviens
-jamais de chez les Désableau avant trois heures. Hein? avoue que tu as
-eu une fière chance de m'avoir rencontré, dans cette salle de chauffe,
-je t'ai obligé à prendre la fuite. C'est trois heures que je t'ai
-données, rends-moi l'une des trois et viens faire un tour.
-
---Oh! dit André, je t'en donnerais bien huit ou dix, si je n'étais pas
-aussi fatigué. Je devais aller, pour mon roman, voir l'effet d'un
-abattoir au petit jour et j'ai prévenu ma femme qu'elle n'ait pas à
-m'attendre demain avant onze heures, mais je renonce, malgré tout, à la
-promenade, je suis moulu, j'ai froid et puis il va pleuvoir, viens,
-allons nous coucher.
-
-Mais Cyprien ne se tenait pas pour battu; il insistait, appuyant sur la
-paresse de son ami qui ne parviendrait jamais, une autre fois, à se
-lever d'aussi bonne heure.
-
-André en convenait. Il le savait parbleu bien, puisqu'il avait justement
-choisi le jour où, ne se couchant pas, il serait debout, dès l'aube!
-mais Cyprien débita ses raisonnements en pure perte, son ami tint bon,
-continua son chemin et arriva devant sa maison. Là il fit vibrer le
-timbre et s'accota au mur, attendant que la porte s'ouvrît, écoutant au
-loin l'appel aigre de la sonnette, le coup mat du cordon, le craquement
-du vantail, prêt à céder.--Le portant avait été inutilement tiré--alors
-il lança un carillon qui dansa dans la nuit et le pêne lâchant la
-serrure, claqua. Il serra la main de Cyprien et referma la porte.
-
-Il frottait une allumette, se défiant du paillasson, du décrotte-pieds
-qui faisaient saillie à la première marche et il montait rapidement avec
-la hâte de l'individu qui se rôtit les doigts et ne serait pas fâché de
-se mettre à l'aise.
-
-Il doublait les enjambées, suivant d'une main la rampe, et le mur en
-volute de l'escalier brillait avec ses jaspures de faux marbre, dans
-l'ombre, à mesure que le vent attisait l'allumette ou l'éteignait
-presque.
-
-A chaque palier, les boutons de cuivre des portes étincelaient, puis,
-aussitôt que la flamme était morte et que le bois se consumait en
-braise, un point rouge se piquait sur le vernis des murs.
-
-Lorsqu'il fut entré dans l'antichambre et qu'il eut pris un bougeoir
-placé sur un piédouche, il s'avança avec précaution, craignant de
-réveiller sa femme. Il eut beau marcher sur la pointe des pieds, ses
-bottines craquèrent.
-
-Il s'arrêta soudain, étonné, entendant un heurt amorti, comme un objet
-qui tombe sur une chose molle, comme un choc de talons nus sur un tapis.
-Il pensa que sa femme était plus souffrante ou qu'elle se relevait pour
-chercher un mouchoir ou satisfaire un besoin autre, mais une rumeur
-effarée, un chuchotement de paroles suffoquées par l'angoisse, des mots
-prononcés presque haut, puis balbutiés avec un ton de prière, d'autres,
-à peine distincts, comme mâchés par des dents qui se serrent, lui
-arrivèrent.
-
-Il appréhenda un malheur, franchit le salon, s'élança dans la chambre,
-vit, près du lit défait, un homme en chemise, affolé, tournant,
-culbutant les meubles, tirant à lui un fauteuil pour s'abriter, empêché
-par une chaise placée derrière. La femme étrangla un cri, se renversa,
-stupide, les yeux agrandis, hagarde.
-
-André étouffa un nom de Dieu!
-
-On sentait, dans la pièce, une déroute effroyable, une panique immense.
-L'homme ne bougeait, respirant à peine, la femme frissonnait, éperdue,
-appuyée sur le bord du lit, les jambes et les seins à l'air, la main
-droite pendante, la gauche cramponnée au drap.
-
-Tous restaient immobiles, muets. Alors dans le grand silence de la
-chambre, la main d'André, tenant la bougie, trembla et la bobêche tapant
-la plate-forme de cuivre tinta doucement.
-
-Ce bruit léger sembla secouer la stupeur accablée de la femme; elle eut
-un long soupir, voulut parler, chercha la salive, n'en trouva pas,
-remonta sa chemise, cacha sa gorge.
-
-André avait déposé le flambeau sur une table; il semblait indécis, se
-promenait de long en large, s'arrêtait crispé, blême, dévisageant sa
-femme. Le bruit plus vif, plus amorti de ses pas, selon qu'il se
-rapprochait, marchant sur le plancher ou s'éloignait, foulant un tapis,
-s'entendait seul.
-
-Un filet de vent venait d'une croisée poussée contre et faisait fignoler
-et couler la bougie. Une azalée, dans un cache-pot de faïence, se
-défleurait, éparpillant gouttes à gouttes sur les bouquets réséda d'une
-carpette ses pétales tachés de sang; un jupon, jeté sur le dos d'une
-chaise, descendit lentement, s'étala ainsi qu'une mare blanche sur le
-parquet. Une odeur pénétrante de femme dont les bras sont nus emplissait
-la pièce, une bouffée très fine de frangipane vint s'y mêler, évoquant
-les soins discrets des toilettes galantes, les luxes, perdus depuis le
-mariage et retrouvés maintenant, des eaux teintées d'opale qui baignent
-les bleus roseaux imprimés dans le fond des larges cuvettes.
-
-Lorsqu'André interrompait sa marche, la pendule jasait clairement,
-jetant son tictac monotone, coupé net par la plainte d'un meuble, par la
-corde d'un store qui frappait aux vitres.
-
-André fit un pas, s'arrêta devant sa femme. Il s'efforçait d'être calme,
-mais les mots saccadaient, passant par sa voix tremblée.
-
---Une heure du matin, dit-il; il est temps que pour sauver les
-apparences, Monsieur se rhabille et parte.
-
-Le Monsieur eut un geste vague. La femme plia encore les épaules, sa
-main s'ouvrit et le drap qu'elle pressait se détendit, doucement, comme
-un linge humide.
-
---Allons, Monsieur, poursuivit André, il faut en finir, je n'ai nul
-intérêt, moi, à contempler vos formes, la situation est suffisamment
-ridicule, mettons-y un terme.
-
-Ah! quand on songe, reprit-il..., il est vrai qu'à force d'avoir étudié
-les femmes et d'avoir acquis pour elles un sacré mépris, on finit par où
-les nigauds commencent! mais je parle et le temps s'écoule. Ah! pour
-Dieu! en voilà assez; vous êtes prêt, n'est-ce pas?
-
-Le jeune homme enfilait son pantalon, et sa chemise, mal tassée,
-faisait, dans sa culotte, des bosses au derrière. Il boutonna son gilet
-à peine, mit ses bottines et son habit. Une fois vêtu, il reprit un peu
-d'assurance, il regarda le mari, en face, ânonna quelques mots sans
-suite et tâta dans la poche de sa redingote.
-
---Vous cherchez une carte de visite, dit André, on ne la trouve jamais
-lorsqu'on en a besoin, c'est comme un fait exprès. Mais, peu importe,
-votre nom de famille m'est indifférent; quant à votre prénom, ma femme
-doit le connaître, et, au cas où elle ignorerait votre adresse, vous
-pourrez la lui envoyer demain, pour qu'elle aille vous rejoindre si bon
-lui semble. Maintenant, prenez votre chapeau et partons.
-
-Le jeune homme se défiait, malgré tout, craignant une embûche. Il
-appréhendait que le mari ne l'obligeât à passer devant, et la
-perspective de s'enfoncer, à tâtons, dans le noir, lui souriait peu.
-Mais André le précéda, la bougie au poing. Ils descendaient lentement,
-n'échangeant plus une parole. Arrivé au bas de l'escalier, près des
-pommes en verre de la rampe, André se retourna et, haussant le
-chandelier, dit simplement:
-
---Prenez garde, Monsieur, il y a une marche; et il ajouta: Je vous
-préviens pour que vous ne tombiez pas, ça ferait du bruit.
-
-Il frappa au carreau de la concierge, la porte s'ouvrit et il la referma
-sur le dos du jeune homme qui eut un long soupir de soulagement et
-murmura:
-
---Cristi! j'ai eu une fière chance de m'en être tiré comme cela!
-
-
-
-
-II
-
-
-Oui, Cyprien avait raison. C'est folie quand, n'étant pas riche, on peut
-néanmoins, en se gênant, manger chez soi et être presque servi, que
-d'aller contracter mariage! Il aurait dû laisser ces tracas-là aux
-pauvres! En tisonnant des bûches, les soirs d'hiver, alors qu'engourdi
-dans son fauteuil, il hésitait à se lever pour s'étendre dans un lit
-froid, André se l'était répété souvent, se tâtant, se débattant contre
-l'idée qui lui revenait chaque fois qu'il avait passé la soirée seul, en
-finir à jamais avec sa vie de garçon, troublée par des appétences
-charnelles, par des besoins de câlineries et de tendresses.
-
-Il n'aimait point les enfants, ne jugeait pas qu'il fût utile d'en
-procréer, craignait, en vertu de cet axiome que ce sont les gens pas
-riches qui en ont le plus, d'engrosser de dix en dix mois sa femme, et,
-cependant, les misérables ennuis des ménages mal faits, des concierges
-qui sont pochards et ne retournent pas le lit, l'avaient jeté, comme il
-l'avouait à Cyprien, sur les gluaux d'une famille, en quête d'un gendre.
-
-Il avait épousé sa femme sans entrain, sans joie. Quand il l'avait
-connue, elle était comme la plupart des jeunes filles, insignifiante;
-elle jouait du piano, copiait des Boucher et des Greuze sur des fonds
-d'assiettes, possédait avec cela une grâce apprêtée chez elle, une
-distinction pincée au dehors; somme toute, elle pouvait être sortie,
-sans honte, gardée chez soi, sans lassitude. C'est égal, il avait été
-bête! Elle avait des yeux noirs, allumés dans le fond, les yeux d'une
-maîtresse, qui, jadis, l'avait prodigalement trompé. Il aurait dû se
-défier, savoir que, lorsqu'on est décidé à accoler son nom à celui d'une
-autre, sous le grillage d'une mairie, on devrait avoir pu jauger la
-parfaite capacité de sottise ou la profonde inertie des sens de celle
-qu'on épouse! et, debout, les poings serrés, il souffrait, pensant à sa
-femme, s'étonnant de n'avoir pas découvert, dans certains plis de
-visage, dans certains mots, les tempêtes qui couvaient sous son calme
-froid.
-
-Maintenant, il hésitait sur le parti qu'il fallait prendre. «J'ai évité
-un scandale dans la maison, c'était l'important, disait-il. Si je
-retourne près de ma femme, je vais subir des averses de giries et de
-pleurs et je serai peut-être encore assez naïf, dans ce cas-là, pour lui
-pardonner! ou bien, je devrai écouter d'invraisemblables excuses ou des
-insolences, je ne pourrai faire autrement alors que de l'étrangler. Les
-deux rôles sont également stupides. D'un autre côté, ne rien dire,
-rester, c'est un enfer, c'est le feu aux poudres à un moment donné,
-c'est, un jour, à table, devant une bonne, la révélation forcée de nos
-haines, c'est la réunion, le lendemain, de tout le quartier devisant sur
-mes malheurs, c'est le colportage, du boucher chez la fruitière, des
-évènements de cette nuit, dénaturés et grossis.» Et il revenait, au
-milieu de ses hésitations, à ce parti qui lui était apparu, le premier,
-alors que, délivré du Monsieur, il remontait l'escalier: reprendre son
-existence d'autrefois, rayer deux années de sa vie, s'efforcer d'oublier
-dans le travail les souvenirs irritants que lui laisserait sa femme.
-
-Il s'affermissait, de plus en plus, dans cette résolution. Il eut un
-geste brusque, mit de l'ordre dans ses papiers, déchira les uns, consuma
-les autres et il demeurait, mélancolique, s'intéressant, pendant une
-seconde, aux étincelles qui couraient dans la cheminée, au vent qui
-faisait tressaillir les cendres et soulevait l'amas noir et rouge des
-paperasses brûlées. Puis, il soupirait, ficelait des livres,
-fouillonnait dans une commode, mettait du linge, en paquet, sur un
-fauteuil. Il lui fallut chercher sa valise, serrée dans un cabinet de
-débarras, près de la cuisine, et, doucement, il poussa la porte, prêtant
-l'oreille, n'entendant aucun bruit, ayant presque peur de rencontrer sa
-femme.
-
-Quand il entra dans la cuisine, il resta, stupide, devant les reliefs du
-repas; les deux assiettes, avec les fourchettes et les couteaux jetés
-dessus, en croix, l'émurent; il revit devant ces vaisselles torchées,
-devant ces deux verres où ils avaient bu, le tête à tête du dernier
-dîner, l'adorable mouvement de sa femme, relevant sa manche et servant
-la sauce, toute une intimité d'intérieur à l'aise dont il n'avait jamais
-soupçonné la fin.
-
-Il décrocha sa valise et, amolli, troublé, il retourna chez lui,
-écoutant, espérant presque un hoquet, un cri, qui le forceraient à
-s'occuper de sa femme, à courir près d'elle. Un immense silence
-emplissait la maison. André rentra dans son cabinet. Un irrémédiable
-désordre s'étalait dans cette pièce. Les tiroirs à moitié tirés d'une
-commode regorgeaient de tricots et de linges; des chemises, se
-confondant, les unes avec les autres, tendaient leurs manches,
-écartaient leurs cols, gisaient, la tête en bas, pliées comme sur une
-charnière, éplorées et grotesques avec leurs bras et leur ventre vides,
-leur poitrine ouverte et creusée jusqu'au dos; des cravates rayaient
-d'un mince filet noir la flanelle jaune des gilets, des gants
-allongeaient leurs doigts glacés, couleur de poussière et de mauve, sur
-la toile bise des caleçons, sur le blanc crémeux des foulards de soie.
-
-La bougie descendait jusqu'à sa collerette de verre. Les tiroirs du
-bureau, mal repoussés, cassaient en deux des papiers et des élastiques
-qui avaient enveloppé les liasses, étaient tombés sur le parquet et
-avaient repris leur forme ronde.
-
-André écarta les rideaux. Les stores étaient baissés. La lueur du petit
-jour, filtrant au travers des lames, couchait, à d'égales distances, des
-barres de bleu pâle sur le plancher, reculait, dans la glace, les murs,
-éveillait, à certains points, la dorure des cadres, rendait d'un blanc
-plus cru la mousseline pendue aux fenêtres, tout le blanc azuré du
-linge. André regarda, en face de lui, les vitres closes des maisons,
-l'immobilité des rideaux placés derrière. Le silence ininterrompu de la
-cour lui parut lugubre; il revint dans la pièce, demeura mal à l'aise
-devant cette mare de lumière qui s'épandait de plus en plus, triste
-comme un lever de lune, bleuissante et blanchie comme elle. Il se vit
-dans la glace, les joues hâves et les yeux culottés de bistre. Il
-apprêta sa malle à la hâte et, la tenant d'une main, il ferma, de
-l'autre, son cabinet, et arrivé dans l'antichambre, il tourna le loquet
-de la porte. Là, il se sentit défaillir. Le regret qui l'avait poigné,
-dans la cuisine, l'étreignit de nouveau, lui fit presque jaillir les
-larmes des yeux. Le bien-être qu'il quittait, ainsi, tout à coup, le
-navra. Cette porte sur l'escalier lui ouvrit un horizon de misères sans
-bornes; il évoqua sur ce palier l'abandon de tout un avenir de gaieté et
-de paix, la vie de ses dix-huit ans qu'il fallait revivre à trente ans
-passés, la confiance et l'espoir en moins, l'estomac délabré et des
-besoins de confortable en plus.
-
-La porte remuait doucement. Lui, la malle à ses pieds, restait immobile,
-envahi par des lâchetés croissantes. Ah! si sa femme s'était précipitée,
-les cheveux au vent, en chemise, lui avait enlacé le cou, fermé la
-bouche avec les mains, étouffé seulement un semblant de larmes, il
-aurait jeté d'un coup de pied sa malle!
-
-Il eut subitement une lucidité d'esprit. Il se figura, après cette scène
-ridicule, les réflexions qui lui seraient venues. Il se représenta
-toutes les hontes du cocuage subi, les défiances qui l'assailleraient
-maintenant, au moindre mot; il eut une vision des aigreurs qui
-s'échangeraient au-dessus d'une table, des raccommodements convenus,
-tacitement, d'avance, dans les oreillers, des embarras de certains
-tête-à-tête, des maladresses innocemment lâchées, des rancunes qui en
-résulteraient pour l'un comme pour l'autre.
-
---Eh! je deviens idiot, à la fin, dit-il. J'ai le choix entre aller
-gifler ma femme ou ficher mon camp. Il empoigna sa malle, descendit,
-franchit la porte cochère entrebâillée, s'achemina lentement vers le
-logis de Cyprien.
-
-L'air, la marche, lui faisaient du bien. Il enleva son chapeau pour
-avoir plus frais et un petit vent but les gouttes de sueur qui lui
-perlaient aux tempes. Il n'avait plus maintenant qu'une vague
-perception, qu'un souvenir confus des incidents de cette nuit. Il déposa
-sa valise sur le trottoir, la reprit, ayant simplement hâte d'arriver
-parce qu'elle était lourde. Il dut s'arrêter de nouveau, la changer de
-main, se reposer encore.
-
-Les rues étaient désertes. Le ciel semblait taché de pâtés d'encre et
-barbouillé de cendre pour les faire sécher. Au loin, une balayeuse, la
-tête enfoncée dans une marmotte, les sabots bourrés de paille,
-s'appuyait sur le manche d'une pelle; à ses côtés, un boueux, la pipe au
-bec et la goutte au nez, ratissait un monceau d'ordures; un ouvrier
-passa, le paletot jeté sur la blouse, l'épaule gauche plus haute que
-l'épaule droite, par suite de l'habitude qu'ont la plupart des gens du
-peuple de porter toujours leurs outils et leur pain sous le même bras;
-une voiture de laitier, lancée à fond de train, fit feu sur les pavés.
-André se servit de sa malle comme d'un siège, regarda si par hasard un
-fiacre ne viendrait point, réfléchit qu'à Paris il est presque
-impossible, lorsqu'on n'habite pas près d'une gare, de trouver une
-voiture à cinq heures et demie du matin, et, se décidant enfin à se
-lever, se roidissant contre la fatigue, il emballa d'un coup la trotte,
-monta chez Cyprien, frappa, refrappa, jusqu'à ce qu'un clappement de
-savates devînt distinct.
-
-Cyprien entrebâilla la porte, demeura stupéfait, bredouilla quelques
-mots, courut se remettre sous les couvertures, et, là, se frottant les
-yeux, il balbutia:
-
---Ah çà, comment, c'est toi?
-
-André tomba dans un fauteuil.
-
---Peux-tu me donner asile, pendant quelques jours, jusqu'à ce que j'aie
-arrêté une chambre, dit-il?
-
-L'autre fit signe que oui, et, se frottant les cheveux, complètement
-ahuri, il s'écria:
-
---Mais qu'est-ce qu'il y a, bon dieu!
-
-Alors André se leva.
-
---Il y a, que j'ai surpris un homme chez ma femme, cette nuit,
-comprends-tu?
-
-Cyprien eut un sursaut, laissa tomber ses bras et assis comme il était
-sur son séant, il se tourna tout d'une pièce, du côté d'André.
-
---Pas possible, dit-il!
-
-Mais son ami le regardait, en hochant la tête. Ils se dévisagèrent sans
-souffler mot.
-
---Tu as tué le Monsieur? demanda enfin Cyprien.
-
---Non.
-
---Tu as bien fait,--ta femme non plus, j'espère?
-
---Pas davantage.
-
---Allons, tant mieux. C'est un ami le Monsieur que tu as surpris?
-
---Non, c'est un Monsieur que je ne connais pas.
-
---C'est moins ennuyeux, murmura Cyprien.
-
-Ils se turent.
-
-André qui était, comme bien des gens nerveux, sujet pour la moindre
-contrariété à d'horribles douleurs d'entrailles, quitta la chambre.
-
-Elle est bien bonne! se dit Cyprien et il sourit un peu, pensa que cette
-aventure ne contrariait en aucune façon sa manière de voir, puis il
-s'indigna tout de même, trouva bête qu'un homme fort se fût ainsi fait
-duper par une femme qu'il considérait comme une pimbêche et comme une
-niaise.
-
-Quand son ami revint, le visage décomposé et la main au ventre, il sauta
-du lit, lui offrit un verre de rhum, et l'écouta raconter, points par
-points, la scène.
-
---Mon pauvre vieux, s'écria-t-il, ça ne nous change guère! Après les
-maîtresses qui nous turlupinaient, c'est maintenant les légitimes!--Ah!
-je sais bien, c'est plus embêtant--mais quoi?--ça ne prouve qu'une
-chose, c'est qu'amours de distinction et amours de rebut, c'est kif-kif,
-ça se lézarde et ça croule! Va, faut en prendre son parti, mon cher,
-dans la vie, on n'a rien à soi. On loge ses affections dans des meublés,
-jamais dans une chambre qui vous appartienne! Dame, oui, j'en conviens,
-c'est dur; on voudrait avoir son petit lopin de bonheur et en être seul
-propriétaire! Ah! mon ami, ce sont des rêves de paysan qu'on ne réalise
-pas!--mais, voyons comment allons-nous nous organiser? le plus simple
-serait de louer un lit, nous l'installerions, là, près de la fenêtre, tu
-déplierais les lames du paravent et tu serais comme chez toi, hein,
-qu'en penses-tu?
-
---La première chose à faire, dit lentement André, c'est de chercher un
-petit logement. Je reprendrai les meubles qui m'appartiennent, mes
-bibelots de garçon; il faudra aussi que je retrouve mon ancienne femme
-de ménage, Mélanie; j'ignore son adresse par exemple, mais puisqu'elle
-passait son temps chez une blanchisseuse de la rue des Quatre-Vents, je
-saurai facilement où elle demeure. Je te demanderai seulement un
-service, je ne veux plus remettre les pieds chez moi, j'établirai une
-liste des objets à garder, je retiendrai aujourd'hui une voiture et tu
-iras, toi-même, chez moi, surveiller l'emballage des bibelots et des
-meubles.
-
-Et il poursuivit, en se frottant fiévreusement les mains:
-
---Oh! que j'ai donc hâte que tout cela soit terminé! j'ai encore de la
-veine tout de même, c'est le demi-terme, je louerai facilement une
-chambre. Allons, voilà qui est décidé! je vais recommencer ma vie de
-garçon; baste! au fond, tu es dans le vrai, je n'étais malheureux que
-par ma faute; je m'étais forgé un tas d'idées, la solitude, le manque de
-baisers propres, le silence, le soir, dans le lit, le réveil sans
-gaminades, tout un idéal de fleuriste! c'est égal, cela finit tout de
-même bêtement quand on y songe!
-
-Il se tut, puis il pensa qu'il serait convenable de s'intéresser aux
-travaux de son hôte; il regarda un tableau placé sur un chevalet:
-
---Eh bien, mais, ça va! s'écria-t-il, puis il écouta, sans les entendre,
-les explications de son ami et, obsédé de nouveau par son malheur, il
-reprit:
-
---C'est étonnant, si tu l'avais vue il y a quinze jours quand elle a
-flanqué congé à la bonne qui découchait. Elle est sévère, ma femme! moi,
-je faisais remarquer que cette fille cuisinait bien, ne rechignait
-devant aucun ouvrage, qu'il était absurde de la renvoyer pour des
-escapades qui, au demeurant, ne nous gênaient pas. Ma femme m'a toisé!
-j'étais évidemment pour elle, un homme sans moeurs, je me suis tu, la
-bonne a reçu son compte; cela a mieux valu, ajouta-t-il plus bas, nous
-n'avons pu en engager une autre, de sorte qu'au moins pour cette nuit...
-
-Cyprien lui coupa la parole. Ses vieilles rancunes contre les femmes se
-réveillaient. Ah! elles ne sont pas bons enfants, clama-t-il. On ne leur
-demanderait pourtant que ça!--Oui, mais pour être bon enfant, il faut
-avoir été beaucoup roulé, comme toi et moi, par exemple. Nous, nous nous
-estimons heureux quand nos convoitises se bornent à n'être pas
-satisfaites! nous sommes les gens qui nous contentons des à peu près.
-Lorsque nous ne recevons pas de tuiles sur la tête, nous sommes pleins
-de joie, et c'est miracle pourtant quand avec un idéal aussi court il ne
-nous tombe pas sur la caboche de formidables gnons! André l'approuvait
-d'un geste navré.
-
---Si je vidais ma malle, finit-il par dire, nous pourrions ensuite
-déjeuner et je commencerais mes courses.
-
-Cyprien opina du bonnet et sortit pour chercher des victuailles.
-
-André se mit à déballer son linge. Il ressentait le vague accablé, la
-brouille de cervelle d'un individu qui, après avoir été presque assommé,
-reprend connaissance. Il rangea ses chemises sur une table, réunit ses
-livres et il lissait leurs couvertures avec la main, dépliait leurs
-cornes, défripait les feuilles froissées par le voyage.
-
---En voilà un qui a joliment ennuyé ma femme, pensait-il; quant à
-celui-là, je ne le lui ai même pas prêté, quel chef-d'oeuvre!--Et il se
-promettait de le lire, se reprochait d'avoir si longtemps négligé son
-art.--Ah! bien, elle en avait des moues, le soir, lorsqu'il voulait
-travailler!--Et il frissonnait, songeant à cette moue qui ridulait si
-joliment le coin des lèvres. Il jeta le reste de ses volumes, en tas, ne
-voulant plus voir leurs titres, tentant d'échapper aux souvenirs qui lui
-revenaient, un à un. à propos de chaque objet. Sa femme avait touché à
-tous, raccommodé les uns, acheté les autres, feuilleté tel livre,
-parcouru tel autre, les jours où calmement elle lui disait: Donne-moi
-quelque chose à lire, prenait un volume, l'ouvrait, et, le lui rendant,
-faisait: Pouh! ce n'est pas amusant!
-
-Il essaya de se soustraire à son ménage, tâcha d'ensevelir le présent,
-se tendit l'esprit à se rappeler mille détails de sa vie de garçon qui
-pourraient maintenant lui être utiles. Il méditait une réorganisation
-d'intérieur, s'ingéniait à éviter d'avance les misères qui se ruent dans
-les logements sans femme; il remuait des décombres de souvenirs et alors
-que leur évocation lui souriait, par une évolution presque insensible de
-pensée, son existence d'homme marié lui sautait devant les yeux et
-s'établissait, là, à demeure. Il se sentait repris de colères furieuses,
-d'irritants dépits, plus exaspéré peut-être par cette hantise qu'il ne
-pouvait chasser que par la cause même qui la faisait naître.
-
-Puis, comme ces joujous d'enfants où une sentinelle, après avoir décrit
-des courbes sur un plateau, revient forcément à l'endroit d'où elle est
-partie, sa pensée, après mille circuits, s'arrêta net au point exact, à
-la façon dont sa femme l'avait dupé. Son orgueil blessé saigna, sa rage
-s'accrut, il s'étonna, pendant une minute, de n'avoir pas étranglé
-l'amant de sa femme.
-
-Cyprien rentra chargé de paquets; ils dressèrent la table. Le peintre
-attaquait vigoureusement l'assiette assortie, s'enfournait de la hure et
-des miches de pain et lappait sec. André chipotait, mangeait du bout des
-dents, s'ingurgitait de grands coups d'eau rougie pour faire couler la
-viande, mais les morceaux lui restaient dans la gorge; il repoussa,
-dégoûté, l'assiette.
-
---Je ne peux pas avaler, dit-il.
-
-Le mazagran qu'un cafetier monta le réconforta un peu.
-
-Cyprien avait bâfré et pinté comme quatre; il se renversait un peu sur
-sa chaise et éprouvait le bien-être des appétits repus. Il voyait tout
-en rose, pour l'instant, et chiffonnant sa serviette, il répétait, de
-temps à autre, en regardant son camarade: «Tiens, ce pauvre vieux!» et
-il regrettait de ne pouvoir dîner avec lui; il était, par
-extraordinaire, de corvée, le soir, un dîner de famille, un de ces
-dîners où l'on se réunit, une fois l'an, pour débiter d'ineptes
-gaudrioles et choquer des verres.
-
-André se taisait; d'un côté, il préférait s'isoler. Cyprien le gênait.
-Il commençait à oublier la situation cruelle de son ami, ne comprenait
-pas que possédé par une idée fixe, André ne pouvait admettre que lui,
-Cyprien, ne fût pas également contrit. Avec l'égoïsme des gens qui
-souffrent, André pensait, en effet, que le peintre se désintéressait
-trop des douleurs d'autrui. Les encouragements que Cyprien lui avait
-jetés, comme un morceau de sucre pour le faire tenir en place: «Du
-courage, ma vieille, ça ne sera rien, tu travailleras mieux maintenant
-que tu es libre, à quoi cela te sert-il de te désoler, puisque tu n'y
-peux rien?» l'exaspéraient. Il eût voulu que Cyprien marchât sur la
-pointe des pieds, comme dans ces chambres de malades, où l'on fortifie
-le patient avec un simple regard et une poignée de main.
-Malheureusement, Cyprien était incapable d'apaiser un chagrin
-quelconque. Comme la plupart des célibataires, il ne jugeait point
-d'ailleurs que les misères conjugales des autres méritassent une pitié
-bien longue. Il admettait plus facilement qu'un monsieur abandonné par
-une maîtresse se désespérât et fût plaint qu'un mari trompé par sa
-femme. Celui-là devait s'y attendre, pourquoi s'était-il marié? Il
-haïssait d'ailleurs la bourgeoise dont la corruption endimanchée
-l'horripilait; il n'avait d'indulgence que pour les filles qu'il
-déclarait plus franches dans leur vice, moins prétentieuses dans leur
-bêtise.
-
-André ne fut donc point fâché d'être laissé seul, mais, d'un autre côté,
-la solitude l'effrayait; il se savait assailli à l'avance par
-l'obsession de son infortune, puis il était mal à l'aise, énervé,
-souffrant.
-
-Ils se décidèrent enfin à quitter la place. André prit son chapeau, et
-mu par cette idée superstitieuse qu'il ne pourrait étouffer tout à fait
-les souvenirs cuisants, revivre réellement sa vie d'autrefois qu'en
-retournant habiter son ancien quartier, il s'achemina, lentement, au
-travers des rues qui relient la rue Royale à la rue Cambacérès.
-
-Alors, commença pour lui une longue pérégrination à la recherche des
-locaux vides. Il marcha, le nez en l'air, en déchiffrant des écriteaux.
-Il tourna, pendant des heures, le bec de cane des loges, reçut, en plein
-visage, l'âcre bouffée des mirotons, l'odeur du cuir qu'on rafistole, la
-senteur de roussi des fers qui repassent le drap.
-
-Dans certaines maisons, la loge était fermée, il tapait au carreau,
-allait dans la cour, en quête du concierge, ne l'apercevait pas,
-s'adressait à une vieille femme qui, rentrant dans le vestibule d'où
-elle sortait, criait du bas de l'escalier: Monsieur Baptiste, on vous
-demande! Une voix arrivait d'en haut: Me v'là! et de lointains coups de
-plumeau s'approchaient, descendant en même temps qu'un bruit lourd de
-bottes.
-
-Il ne découvrait aucun logis acceptable dans les prix doux. Il ne
-trouvait que des appartements somptueux, très chers et des portiers
-hautains, des caves insalubres, tapissées d'ignoble papier, pavées de
-carreaux rouges, ornées de cheminées en plâtre peint. Il écoutait le
-boniment du montreur qui essayait d'enfoncer le client, affirmait que
-des familles entières avaient vécu en bonne santé dans ces cambuses, ne
-les avaient quittées que malgré elles et les regrettaient encore.
-
-André était courbaturé, moulu. Il s'attardait dans les pièces où
-restaient des chaises, s'asseyait, les mains sur les genoux et les yeux
-vagues, entendait le concierge, debout, remuant des clés dans les poches
-de son tablier bleu, battant sa petite réclame, amorçant le denier à
-Dieu.
-
---Oh! c'est une maison tranquille ici, vous savez, chacun est chez soi,
-pas d'ennuis, pas de cancans et il citait les gens du dessous, essayait
-pour la circonstance de laver leur linge sale, parlait des autres,
-énumérait les professions graves, semblait pris de pudeur lorsqu'il
-n'énonçait pas des titres ronflants, glissait vite sur le nom de
-certains de ses locataires, ne les faisait suivre d'aucune mention, puis
-il ouvrait la fenêtre du logement, toute grande, invitait André à
-s'approcher, lui vantait le point de vue de la cour, transformée en un
-jardin de mannezingue.
-
-Et André se levait, se penchait sur la balustrade, assistait, au fond
-d'un puisard, à la lente agonie d'un géranium. Il contemplait les quatre
-murs, blanchis au lait de chaux, le carré du ciel sombre, le fond
-dégoûtant du trou. Le portier disait: c'est gentil, hein? montrait des
-boules de couleur accrochées dans du lierre, des plates-bandes, bordées
-de buis et plantées de bâtons noirs, représentant des rosiers qui
-avaient perdu leur sève.
-
-Et André rentrait dans la chambre, recevait sur la tête une nouvelle
-douche, finissait par s'enfuir, affirmant qu'il reviendrait et donnerait
-une réponse. Il avait parcouru déjà plusieurs rues, escaladé des cinq
-étages, enfilé des rez-de-chaussée, sondé des milliers de placards,
-relevé toutes les trappes des cheminées, apprécié les incommodités de
-nombre de cabinets et de cuisines, quand il visita, rue Cambacérès, dans
-une maison de bonne apparence, un petit logement composé de deux pièces
-minuscules, d'une salle à manger moyenne, d'un cabinet de toilette grand
-comme un torchon, d'une cuisine et de lieux passables. Il y avait aussi
-une terrasse et le tout valait mille francs. Ce n'était pas cher pour le
-quartier, puis le local était libre et pouvait être occupé de suite.
-André l'arrêta.
-
-Une certaine quiétude lui vint maintenant qu'il s'était assuré un gîte.
-Il se rendit à une succursale de la maison Bailly, située dans la même
-rue, et retint une voiture de déménagement pour le surlendemain.
-
-Il avait faim. La fatigue et la marche avaient comme émoussé l'aigu de
-ses ennuis. Il était presque joyeux, lorsqu'il avisa un petit mastroque,
-derrière la vitrine duquel se tuméfiait un melon grandi dans de
-l'alcool.
-
-Des rangées de bouteilles avec des capsules de plomb sur la tête et des
-étoiles allumées au milieu du ventre, formaient le demi-cercle,
-enveloppaient deux étages de bondons meurtris, des vinaigrettes
-persillées de boeuf froid, des ratas figés aux navets, des tôt-faits
-avec des plaques noires de brûlé, godant sur leur bourbe jaune.
-
-Dans une gamelle de fer, un riz au lait entamé croulait; des oeufs,
-couleur de vin, emplissaient un saladier à fleur; un lapin, ouvert sur
-un plat, les quatre pattes en l'air, étalait le violet visqueux de son
-foie sur sa carcasse lavée de vermillon très pâle. Une muraille de bols,
-emmanchés les uns dans les autres, une tour de soucoupes, bordées de
-bleu, s'élevaient précédées devant les carreaux de la devanture, d'un
-ancien bocal de prunes à l'eau-de-vie, plein d'eau, où des glaïeuls
-affalés laissaient tremper leurs tiges.
-
-André s'assit devant une table vide. En attendant qu'on lui apportât la
-soupe, il regarda la salle. C'était une pièce assez grande, ornée de
-becs de gaz et d'abat-jour verts, d'un poêle de fonte, d'un comptoir
-peint en faux acajou, à filets ombrés, garni d'un vase de verre bleu
-plein de fleurs, de mesures d'étain, posées en flûte de pan, d'un tronc
-en nickel, d'un chat bâillant et d'une écritoire. Derrière ce meuble des
-rayons s'étageaient, supportant des litres décachetés, une théière en
-porcelaine, des tasses blanches avec trois pieds et une anse écarlates,
-et des initiales salement dédorées au centre. Une glace encastrée au
-milieu des rayons reflétait le haut du bouquet, marinant dans le vase
-bleu, le tuyau zigzaguant du poêle, trois patères inoccupées, fichées au
-mur, la doublure éraillée d'un paletot, le luisant d'un chapeau gras.
-Sur une petite table, dans un coin, un fromage de Bourgogne, le ventre
-entaillé, s'effondrait sous l'attaque d'un millier de mouches; près des
-casiers où se tassaient des serviettes munies de ronds, une huche
-contenait des pains grêles et mous qui touchaient presque à une cage
-accrochée au plafond. Cette cage était vide par suite d'un décès, et une
-seiche l'habitait, seule, pendue au bout d'un fil.
-
-Cet établissement tenait de l'auberge de campagne et de la crêmerie du
-Paris pauvre. Le patron, en manches de chemise, l'estomac en avant comme
-une bosse, le nez en trompette, se gobergeait, la serviette au bras,
-traînant, dans une boue de crachat et de sable, des pantoufles tapissées
-de dominos et de jeux de cartes.
-
-Des bruits de vaisselles et de chaudrons, des chants de fritures et des
-plaintes de roux s'échappaient de la porte toujours battante de la
-cuisine. Des grésillements furieux de viandes sautées dans la poêle, de
-biftecks jutant sur un gril, de subites vapeurs rouges, de fétides
-fumées bleues arrivaient par moment. De sourdes disputes, des voix
-brèves de patrons ahurissant leurs domestiques, s'entendaient à toute
-minute.
-
-Une servante fluette, pâle, la mine douloureuse et idiote, vacillait,
-minée par d'inépuisables flueurs blanches. Une autre trimbalait de la
-cuisine à l'office et de l'office à la cuisine des piles d'assiettes,
-avait l'air somnambulesque, ne semblait pas se rendre compte de
-l'importance de la tâche qui lui était confiée.
-
-André commençait à s'impatienter; on ne lui apportait toujours pas sa
-soupe. Il était las de regarder ces gens qui l'entouraient; tous se
-connaissaient; il était tombé dans une sorte de pension de famille, dans
-un râtelier où s'empiffrait un monde étrange. Il y avait des groupes
-discrets, causant à mi-voix, étouffant leur rire derrière leur
-serviette; il y en avait des hâbleurs, débagoulant, tout haut, des
-plaisanteries massives, accaparant l'attention avec leurs ébats.
-
-Très familier avec ses clients, le patron se rigolait, criant: Ah! elle
-est bien bonne! hurlait, avec calme, soudain: un fricandeau au jus, un
-filet sauce tomate, un!
-
-André avalait le vermicelle qu'on s'était enfin décidé à lui servir. A
-sa gauche, deux commères piochaient dans un plat de tripes, puisaient
-dans une queue de rat et vidaient des verres. Les coudes sur la table,
-elles se faisaient de mutuels salamalecs pour une cuillerée de sauce,
-causaient comme de bonnes mamans, débinaient une voisine, plaignaient
-leur concierge dont le ventre avait enflé en mangeant des moules.
-
-André commençait à se ragaillardir, mais une coterie, installée près du
-poêle, éteignait avec son vacarme le brouhaha des autres groupes.
-
-Un coiffeur pérorait, émettait des vérités de cette force: Quand on a de
-l'argent, on vous tire des coups de chapeau, sans ça, quand on a, comme
-moi, placé tout son saint-frusquin dans des fonds qui ne rapportent pas,
-on vous chante: «Marie, trempe ton pain, Marie, trempe ton pain.» Du
-reste, toutes les fois que j'ai acheté des valeurs, elles baissaient le
-lendemain; je ne pourrais pas me l'interdire d'ailleurs, il me faut des
-émotions!
-
-Les camarades se délectaient, lui versaient à boire et lui, avec ses
-yeux capotés, son air de glorieux crétin, reprenait: Moi, j'aime le
-sexe; pour que je puisse m'en passer, il faudrait que je sois comme le
-merle qui siffle après ses enfants; et, faisant par un calembour
-allusion à son métier, il ajouta: Je ne serais toujours pas un merle
-vif, je serais un merle lent.
-
-Des fusées de joie partirent, d'incompréhensibles gaietés saluèrent
-cette bordée de sottises.
-
-André avait hâte de prendre son chapeau, de fuir, mais le service ne se
-pressait guère. Il avait réduit de moitié un rosbif très dur et
-abandonné le reste, il réclamait maintenant une oseille qui n'arrivait
-point.
-
-Il demanda au patron qui jubilait d'une façon stupide, s'il avait un
-journal. Le _Siècle_ était en mains. On lui apporta les _Petites
-Affiches_. Il essaya de s'absorber dans cette lecture, de s'isoler de la
-joie de ces tables, de se boucher les oreilles aux jacasses stridentes
-de ces imbéciles; il les entendait quand même. Il se força à lire trois
-pages de cette feuille, s'arrêta devant une annonce qui offrait comme
-une occasion superbe, par suite d'une liquidation de famille, une dot de
-dix-huit mille francs et une orpheline; il resta pensif. Le mot _pressé_
-qui figurait entre parenthèses, au bas de cette réclame, déroula devant
-lui des perspectives infinies d'ordures. Il y vit de courtes échéances
-d'accouchements, des ventres grossis après un mois de mariage. Il songea
-aux déboires qu'éprouverait avec cette orpheline l'honnête benêt qui se
-laisserait happer. Celui-là avait des chances d'épouser une vierge qui
-aurait longuement turpidé dès son bas âge! et il pensait: c'est déjà si
-difficile de n'être pas berné quand on connaît la famille et que l'on a
-vécu, pendant des mois, avec sa fiancée. Qui aurait jamais pu croire que
-sa femme à lui l'aurait trompé? Une fois de plus, il était revenu au
-point de départ de ses pensées, aux misères de son ménage. Il voulut, à
-tout prix, secouer ces souvenirs. Il se contraignait maintenant à
-regarder ses voisins, à les écouter.
-
-Un fausset aigu lui vrillait l'oreille. Le coiffeur était parti, sans
-même qu'il s'en fût aperçu. Un monsieur qui avait au-dessus d'une barbe
-rouge un nez barré par des lunettes d'or, s'était installé à sa place,
-et il expliquait à un tout jeune homme le mystère des dents.
-
-Celui-ci écarquillait les yeux, l'écoutait dévotement, voulant sans
-doute s'établir dans cette partie.
-
---Le plus clair de votre recette, disait le monsieur, c'est la pose des
-fausses dents. Elles se fabriquent en Angleterre et se vendent au
-passage Choiseul. Là, il y a un sérieux bénéfice, pensez donc, vous
-pouvez demander dix francs par dent et cela coûte dix sous, sans bout de
-gencive en caoutchouc et un franc avec gencive.
-
---Il y en a des roses et des brunes, n'est-ce pas, interrompit
-timidement le jeune homme? moi, j'aimerais mieux les roses.
-
---Tiens! vous n'êtes pas mou! les brunes, ce sont des gencives de
-pauvres! elles valent moins cher, mais l'on en vend plus, repartit
-l'autre.
-
-Le jeune adepte en bâillait d'étonnement.
-
---Et les dentiers en hippopotame? hasarda-t-il
-
-L'homme aux lunettes d'or leva les bras au ciel.--Ça, c'est de la
-sculpture! songez donc, il faut tailler la dent en plein ivoire, mettre
-des montures d'or, cela coûte des prix fous! et il continuait à
-expliquer la cuisine de son métier, avouait pratiquer sur les chicots de
-ses malades d'inutiles opérations et profiter de l'abasourdissement
-douloureux où ces gens se trouvaient pour leur vendre à haut prix ses
-dentifrices.
-
-André pensa que c'était trop subir d'affligeantes révélations. Son
-oseille était mangée. Il insista furieusement pour avoir sa note, refusa
-de commander un dessert, paya la somme de un franc quarante centimes et
-il ouvrait la porte quand du fond de la salle où quelques gens
-s'éternisaient devant des petits verres, une voix convaincue dit
-simplement:
-
---Les femmes, c'est des bien pas grand'chose!
-
-André ferma la porte, songeant avec une certaine mélancolie que, dans
-tout l'insipide bavardage qu'il avait entendu, cette pensée était
-peut-être la seule qui fût profonde, qui fût vraie.
-
-
-
-
-III
-
-
-Vers les neuf heures, Cyprien s'étira et se fit remarquer qu'il avait la
-bouche mauvaise. Il ne fut pas surpris du reste, ayant ardemment
-trinqué, la veille, à la santé de sa famille.
-
-Il grogna, toussa, et, secoué par l'irrémédiable pituite des fumeurs de
-cigarettes, il cracha, dans son pot, avec des hauts de coeur.
-
-André se réveilla au bruit; il eut un bâillement sonore.
-
---Tu vas bien? lança Cyprien entre deux hoquets,
-
---Pas mal, et toi? répliqua André. Il s'était mis sur son séant et
-repliait plusieurs lames du paravent.
-
---Je glaviote, comme tu vois, répondit Cyprien, et il apparut, la face
-terreuse, les yeux bouffis, montrant ses salières d'homme maigre, sous
-le col déboutonné de la chemise. Il roula une cigarette, l'alluma,
-demanda à son ami s'il avait trouvé un logement, la veille.
-
-André lui rendit compte de l'emploi de sa journée et il ajouta:
-
---Je vais aller, aujourd'hui, à la recherche de mon ancienne bonne.
-
---Eh bien, je t'accompagne, s'écria le peintre. J'ai besoin de respirer.
-Ça ne va pas ce matin. J'ai le coeur en compote. Ce n'est pas pour dire,
-mais les familles sont bien inconséquentes! elles vous lèguent tous les
-vices héréditaires de leur santé et, de plus, elles vous fichent sur la
-terre sans le sou! Au bout de deux générations, je ne sais vraiment pas
-ce qui peut rester d'un estomac qui va, se détraquant à mesure qu'on le
-repasse à ses successeurs! Ça devient de la jolie filasse! On en est
-réduit à boire de ce jus-là! Et Cyprien, sautant de sa couche, but,
-coups sur coups, de pleins verres d'eau.
-
---Si je me levais? dit André, sans conviction.
-
---Tu ne ferais pas mal, riposta le peintre.
-
-Une fois debout et sa toilette achevée, André se donna un coup de
-brosse, et, précéda sur le palier Cyprien qui fermait la porte.
-
-André ne souffla mot pendant la route. Il voulait éviter d'avance les
-questions indiscrètes de la bonne qu'il avait congédiée, la veille même
-de son mariage. Il était évident qu'elle demanderait des nouvelles de
-Madame, désirerait connaître les motifs de la rupture, éprouverait le
-besoin de s'apitoyer sur le sort de son ancien maître. André était
-résolu à lui raconter simplement que sa femme voyageait, pour cause de
-maladie, dans les pays chauds.
-
---Ce n'est pas très fort ce que j'ai inventé, se dit-il, mais enfin,
-étant donnée la bêtise de Mélanie, c'est suffisant.
-
-Il en était là de ses réflexions, lorsqu'ils atteignirent la rue des
-Quatre-Vents. La boutique qu'ils cherchaient était située dans une
-encoignure, badigeonnée de noir du haut en bas, ornée de filets et de
-lettres jaune-serin. C'était une blanchisserie écloppée modèle, une
-cabine fumeuse, pavoisée de trois bonnets à choux, pendus dans une
-montre. Près d'une porte sur les vitres de laquelle des doigts avaient
-dessiné des 8 dans la poussière, un vieillard paralytique et gâteux
-était assis sur un fauteuil percé d'un trou et humait l'air. Quand il
-vit les jeunes gens s'avancer vers lui, il baissa la tête et, avant même
-qu'ils eussent parlé, il saliva copieusement sur son linge et murmura, à
-voix basse, d'un ton où il y avait du désespoir et de la confidence: Je
-ne sais pas moi... je ne sais pas...
-
-Ce vieillard était lugubre et puait.
-
-André et Cyprien entrèrent. Dans la boutique, au fond, une fillette, la
-mine abrutie, s'amusait à faire griller sur la bouche du poêle, un de
-ses cheveux et lorsqu'il se recroquevillait, elle l'approchait de son
-nez et semblait se complaire à en flairer l'odeur.
-
-André lui exposa le motif de sa visite. Elle ricana et parut encore plus
-hébétée. Heureusement que la patronne survint.
-
---Faudra, dit-elle, si vous tenez à parler à Mélanie, que vous alliez
-jusqu'au nº 46 de la rue Duvivier au Gros-Caillou, c'est là qu'elle
-habite, mais si vous voulez l'attendre, elle sera ici dans une heure au
-plus; elle fait un ménage, dans le quartier et elle s'amène toujours
-chez moi pour tailler une bavette avant de retourner chez elle.
-
-Ils résolurent de se présenter à l'heure dite et comme ils étaient
-désoeuvrés, ils flânèrent sous l'Odéon. L'examen des livres nouveaux fut
-terminé vite.
-
---Si nous nous promenions au Luxembourg? proposa Cyprien.
-
-Ils franchirent la grille de la rue de Vaugirard.
-
---Hein? crois-tu, disait le peintre, en avons-nous laissé des souvenirs
-dans ce jardin! quel malheur tout de même qu'on les ait changés, avec
-les allées, de place! Tiens, montons sur la grande terrasse; on a oublié
-de lui rafistoler sa robe et de la pommader.
-
-Et il marchait tranquillement, les mains derrière le dos, salivant de
-gauche à droite, sans besoin, reprenant:
-
---C'est égal, voilà un endroit où, après une enfance giflée, j'ai eu une
-jeunesse bien détroussée par les femmes! c'est là que j'ai rencontré,
-pour la première fois, Héloïse, tu sais, la grosse mémère blonde--ah!
-non, c'est vrai, tu ne l'as pas connue, toi!--eh bien, mon cher, elle
-était pleine de pitié pour mes seize ans; elle me chipait toutes mes
-pièces blanches et comme je n'avais point la figure d'un homme
-satisfait, elle me disait, en face, posément:
-
---Ce n'est pas moi qui vous trouble?
-
-Elle me grugeait angéliquement, était pour moi maternelle et digne. Je
-l'ai souvent regrettée quand j'en ai eu d'autres.
-
-Ils étaient arrivés sur la terrasse et ils se promenaient de long en
-large.
-
-Ils passaient et repassaient sans cesse devant deux statues. Cyprien
-dissimulait mal le dégoût qu'elles lui inspiraient. Il s'arrêtait
-devant, contemplait avec des gestes excessifs une Anne d'Autriche,
-portant dans une main, un papier roulé, une serviette à musique pour
-jeune fille et, dans l'autre, un sceptre semblable à ces gratte-dos
-qu'on vend chez les tablettiers et les parfumeurs. Elle était soufflée,
-avait des poches sous les yeux, l'air grognon, ne possédait ni gorge, ni
-derrière, semblait, en fin de compte, une reine de lavoir qui ne serait
-pas encore soûle.
-
-L'autre arborait peut-être un port moins imposant et une mine plus
-canaille, s'il était possible. Étiquetée: «Anne de Bretagne, reine de
-France, 1476-1514»; elle tenait une corde entre de grands doigts gonflés
-et mous comme des boudins blancs; pas plus de gorge et de derrière que
-la précédente. Avec son pif en trompette, ses lèvres en rebord de vase,
-son ventre mastoc et son allure arsouille, on l'eût prise pour une
-marinière qui va haler une barque.
-
---Ce n'est toujours pas avec des bergères comme celles-là qu'on
-corrompra la jeunesse qui rôde ici, dit Cyprien. Ce sont des bobonnes de
-maisons suspectes ces princesses-là!--Il regarda, sur les socles, les
-noms des sculpteurs, fut étonné qu'ils ne portassent point la signature
-de Maindron, jugea ces oeuvres dignes de l'auteur de _Velléda_, une
-statue vraiment surprenante.
-
-André s'était installé sur un banc. Le jardin était presque désert.
-L'heure n'était pas encore venue où des dames assises se vantent
-mutuellement les belles qualités de leurs garçons qui se jettent, en une
-allée plus loin, du sable dans les yeux et se pincent. Les petites
-filles ne se pavanaient pas encore, étalant des pantalons brodés, des
-jupons blancs, faisant les dédaigneuses, dévisageant de haut les enfants
-de leur âge qui les invitent à jouer, répondant non si la robe est fanée
-et le manteau pas neuf.
-
-Dix heures sonnaient. Entre des arbres, çà et là, en groupe, la
-marmaille des pauvres commençait à braire.
-
-André et Cyprien dessinaient avec leurs cannes des ronds sur la terre.
-Ils ne parlaient plus, écoutaient, dans le silence du jardin, les cris
-aigus des mômes, le craquement du gravier sous les pas, le son éloigné
-d'une trompe.
-
-Ils sentaient autour d'eux un silence enveloppé de bruit; la rumeur des
-rues avoisinantes s'étendait, apaisée et lointaine, se mourait, dans les
-allées, proches des grilles. Quelques moineaux pépiaient par endroits;
-par d'autres, des pigeons sautillaient sur des vases de fleurs; partout
-des traces de clous de souliers se voyaient dans le sable.
-
-Cyprien, les coudes sur ses genoux, la tête entre les mains, sifflotait,
-contemplant la barre sale des maisons, derrière les arbres, le dôme du
-Panthéon, arrondissant sa calotte grise sur le bleu-lin du ciel, coupé,
-net, plus bas, par une ligne d'eau, une ligne formée par des toitures en
-zinc, frappées de lumière.
-
-Aucun promeneur sur la terrasse. A cent pas environ, des fillettes
-d'ouvriers sautaient à la corde, le chapeau tombé en arrière et retenu
-au cou, par un élastique. Elles criaient: «Anaïs, du vinaigre! du
-vinaigre!» et montraient sous leurs jupes relevées, de petits mollets
-blancs et des pieds très longs.
-
---Voilà, murmurait André, les yeux fixés sur les cailloux; c'était le
-temps où l'on recevait dix sous de sa famille, par semaine, afin
-d'acheter chez le concierge du bahut, des suçons ou du chocolat; le
-temps où, les jours de promenade, le jeudi, lorsqu'on faisait halte sur
-cette terrasse, l'on n'entamait plus de parties de visa, pour parler des
-femmes. Ça nous met joliment loin, dis donc?
-
---Près de vingt-cinq ans en arrière, répondit Cyprien. Ce n'est pas
-d'aujourd'hui que nous nous connaissons, hein? Je te vois encore arriver
-à la pension. Tu pleurais comme une madeleine;--tu n'étais pourtant pas
-à plaindre, toi; tu avais une famille qui assiégeait sans arrêt le
-parloir; presque tous les dimanches tu lâchais le bazar. Moi, j'étais
-régulièrement collé. Dieu de Dieu! j'ai froid dans le dos, lorsque je
-songe à la tristesse de la cour, vide ce jour-là, au navrement sans
-borne de l'étude, avec le pion vautré dans sa chaire, embêté, maussade,
-rêvant à des ribotes de billards et de petits verres, se vengeant de ses
-ennuis sur nous, nous empêchant de sortir quand on levait la main pour
-aller aux lieux!
-
---Ah bien, reprit André, si tu t'imagines que les jours de congé étaient
-plus gais au dehors! toute ma journée, à moi, était gâtée par
-l'appréhension de la rentrée, le soir. Ma famille consultait sa montre.
-«Il faut se dépêcher, disait ma mère, l'heure avance.» Je quittais la
-table, après le second plat, j'emportais mon dessert dans ma poche, et
-alors, après les recommandations et les embrassades, j'étais reconduit
-par Irma, la bonne. Les rues pleines de monde me serraient le coeur. Je
-voyais des enfants qui s'attardaient devant des boutiques criblées de
-lumière. J'enviais la misère des mioches du peuple qui galopinaient sur
-les trottoirs. Ceux-là étaient libres! moi, je devais presser le pas,
-afin d'arriver à l'heure. O les rues, ce soir-là! la rumeur des cafés
-remplis de monde, les affiches des théâtres qui me semblaient inviter à
-des bonheurs inouïs, tout cela me jetait la mort dans l'âme! J'essayais
-de marcher moins vite, mais la bonne avait hâte de se débarrasser de
-moi, pour aller rejoindre, sans doute, un amoureux. Elle doublait les
-enjambées, nous étions enfin devant la triste loge où Piffard veillait
-derrière les vitres d'une cage. Dès que je mettais les pieds dans cette
-salle, un grand froid me tombait sur les épaules, comme si j'étais entré
-dans une cave; le dos de la bonne qui partait me donnait envie de
-pleurer et de fuir. Tu te souviens, on regagnait le dortoir; le pion
-vous menaçait d'une privation de sortie pour le dimanche suivant parce
-que nos talons sonnaient trop fort. L'on se déchaussait et, sans
-pantoufles, dans ce dortoir éclairé comme pour une veillée mortuaire,
-sinistre avec sa rangée blanche de lits, l'on se coulait au plus vite
-dans les draps, et l'on entendait les autres rentrer, aller près des
-pots rangés le long des fenêtres, pisser tant qu'ils avaient, chuchoter
-sous les menaces du pion gueulant dans ses couvertures.
-
-Dire qu'il s'est trouvé des gens pour prétendre qu'on regrettait plus
-tard le temps du collège! Ah non! par exemple. Si malheureux que je
-puisse être, je préférerais crever que de recommencer cette vie de
-caserne, subir la tyrannie des poings plus gros que les miens, la
-rancune ignoble des pions!
-
---Les pions! tiens, parlons-en de ceux-là! Apitoyons-nous un peu sur
-leur sort. Leur vie est dure? Soit. C'est une existence atroce que de
-surveiller et de faire éclore les vices d'un tas de polissons, de se
-lever et de se coucher avec eux, à des heures stupides? eh bien, après?
-A part un ou deux qui attendent, dans ce dépôt, des jours meilleurs, je
-n'ai connu que des absinthiers, des gens travaillés par ces maladies qui
-se traitent spécialement devant les cours d'assises! A propos, te
-rappelles-tu Bourdat, dit «il faut que je sors»--c'est comme cela qu'il
-parlait sa langue celui-là!--te le rappelles-tu, avec son costume de
-misère, traîné dans tous les caboulots et les débits de prunes, son
-chapeau galeux et pelé, sa moustache limoneuse, son menton fleuri de
-boutons de vin, ses yeux qui suaient des luxures sales? Il embrassait
-ceux qui n'avaient pas de barbe, raflait nos sous, confisquait notre
-tabac pour le fumer, vendait les livres qu'il nous empruntait, se
-soûlait comme un fifre et nous obligeait à payer deux francs pour une
-levée de consigne. Celui-là était un des plus remarquables
-échantillons...
-
---C'était le meilleur de tous, jeta Cyprien. Lorsqu'on n'avait pas
-d'argent pour racheter sa privation de sortie, il vous accordait un
-crédit de deux jours. Gouape au fond de l'âme, je ne dis pas, mais une
-gouape bonhomme. C'est le seul, ma foi, pour lequel j'ai gardé un peu
-d'estime!
-
-Et ils alternaient, l'un l'autre, à mesure que les souvenirs leur
-revenaient. C'était maintenant la nourriture toujours la même à des
-jours fixés: le gigot au suif et les haricots à l'eau tiède du lundi; le
-veau et le plâtreux fromage blanc de tous les mardis, les carottes à la
-sauce rousse, l'oseille du jeudi qui rendait malade, le macaroni sans
-parmesan et sans gruyère, la purée des pois mal concassés, les pommes de
-terre sautées dans de la graisse noire; puis, ils songeaient à
-l'abominable souffrance des soirs d'étude, l'hiver, où l'on s'endormait
-brisé par la chaleur lourde du poêle et des gaz, réveillé en sursaut par
-le pion, par un camarade qui vous cognait le coude; ils songeaient à
-l'attente anxieuse de l'heure où l'on ferme ses dictionnaires, où l'on
-se met, au son d'une cloche, en rang dans la neige, où l'on peut enfin
-s'étendre sur un lit de glace, dans un dortoir ouvert, par raison
-d'hygiène, du matin au soir, et ils se rappelaient, tous les deux, le
-grelottement du déshabillage, les chaussettes gardées pour avoir moins
-froid, l'étendue du caban et de la tunique sur la couchette. On
-s'endormait, et, le lendemain, à cinq heures et demie, un domestique
-vous arrachait au lit chaud, avec l'horrible vacarme d'une brosse qu'il
-tapait entre les rayons du casier aux chaussures.
-
-L'été, c'était peut-être plus épouvantable encore. Tous les quinze
-jours, le samedi, on se lavait les pieds, dans le réfectoire; mais,
-d'aucuns en repuaient le soir même et une odeur fade, une douceur sûre à
-faire vomir, s'envolait de certaines couches, flottait dans la pièce
-entière.
-
-Et ça se prolongeait ainsi, pendant des mois, pendant des années; on
-quittait une classe pour entrer dans une autre; on étudiait sur des
-livres neufs; on devait admirer les lourdes balivernes d'Horace, le
-fatras stupéfiant d'Homère, réciter du Racine et du Virgile, du Cicéron
-et du Boileau, passer en revue tout le solennel ennui des époques
-classiques, copier des 100 et des 1000 vers, n'apprendre, au demeurant,
-rien qui fût utile; et, les semaines se suivaient, les unes après les
-autres, apportant la même pâture mal assaisonnée, la même eau rougie ou
-la même eau pure; les jours s'écoulaient, également tristes, entre la
-désolation du lundi matin où l'on se réveillait, consterné par la
-perspective d'une semaine à vivre et l'espérance qui vous prenait, le
-jeudi, d'atteindre enfin le dimanche.
-
-Les seules lueurs qui brillaient, dans cette nuit sans fin
-d'embêtements, se montraient, vers le mois de Juillet, à l'approche des
-grandes vacances, alors que la discipline se relâchant un peu, on
-collait, au plafond, avec une boulette de papier mâché, la figure des
-pions découpés dans des morceaux de papier et de carton peint.
-
-Et l'aspect même du pensionnat où ils avaient vécu ensemble leur
-apparaissait: les deux préaux, celui des petits et celui des grands,
-séparés par une grille de bois, les quatre latrines, surmontées d'une
-horloge, la fontaine où l'on se donnait tant de coliques, à force d'y
-puiser de l'eau, les trois acacias dont on mangeait les fleurs, le
-hangar de la grande cour, avec une chapelle dessus et une cabane à porcs
-en dessous, les classes entourant la petite cour, les dortoirs s'élevant
-jusqu'aux toits, avec leurs grandes fenêtres voilées de rideaux blancs,
-la cuisine dans les sous-sols, avec deux lucarnes grillagées, à ras de
-terre, le parloir où l'on apprenait le violon et le piano, et, en face
-des dortoirs, encore deux étages de classe avec un escalier suspendu
-pour y grimper.
-
-Des nausées venaient à André qui se reportait à son ancienne étude, avec
-ses gradins, ses mauvais pupitres de bois noir, tailladés, creusés
-d'initiales à coups de couteau, percés de trous de pitons pour les
-cadenas et il revoyait nettement, la pièce, les bancs, les rayons
-courant autour pour ranger les Alexandre et les Quicherat, les deux becs
-à gaz dont les verres claquaient quand on crachait dessus; il se
-souvenait des interminables disputes, des jalousies féroces pour
-conquérir une place, en haut de la salle, près du poêle et loin du pion,
-des vilenies qui se commettaient afin d'obtenir un pupitre moins
-endommagé, plus facile à clore; mais une figure dominait, comme dans une
-apothéose de dégoûtation, la cour, la salle, les maîtres, la figure du
-marchand de soupe, beuglant d'une voix énorme, giflant à tour de bras,
-laissant le chaton de sa bague imprimé en rouge sur les joues. Il le
-revoyait avec son ventre prodigieux, sa tête de veau, ses bras
-d'hercule, il se rappelait ses viles finasseries, ses grossiers
-mensonges, l'exhibition qu'il faisait d'un livre contenant des portraits
-d'hommes, chimériquement ravagés par la syphilis. Tiens, tu vois, l'ami,
-disait-il, tu deviendras comme cela si tu continues à t'amuser avec tes
-petits camarades; et, il vous gravait l'infecte image dans la tête, à
-coups répétés de calottes.
-
-Et Cyprien et André aidaient leur mémoire, l'un l'autre. Ils se
-remémoraient les caresses disputées des lapins, les cigarettes fumées
-dans les lieux, la religion imposée à coups de pensums, les envies
-douloureuses des orphelins qu'aucun ami, aucun correspondant ne venait
-chercher, les supplices des infirmes, raillés par toute une classe,
-bousculés, battus, sans pouvoir se défendre, les malheurs des bâtards
-dont on injuriait les mères, l'infamie du pion qui fermait les yeux
-parce que les assaillants étaient ses favoris et ses choux-choux.
-
-Et d'autres, d'autres souvenirs se réveillaient encore: les peurs
-terribles, les fuites au cri répété de «vesse, vesse, v'là le pion!» le
-charivari, dans les rues, lorsqu'on se dirigeait vers le collège, la
-mère «Ça Pue», une marchande près de Saint-Sulpice, qui se dressait,
-hurlante, quand on mollardait dans ses poires cuites ou sur ses
-volailles, «Pichi», un marchand de curiosités de la rue de Grenelle que
-ce surnom rendait comme fou, et les plaisanteries sinistres: les papiers
-roulés, pliés en deux, durs, lancés, au moyen d'un élastique, dans le
-bas ventre des chevaux qui s'élançaient, menaçaient de briser leurs
-voitures, d'écraser les passants et tout, tout, les appréhensions
-terribles lorsqu'on partait pour le lycée sans savoir ses leçons,
-l'infernale pluie des retenues et des consignes, les gronderies de la
-famille, les emportements du marchand de soupe!
-
---Quelle ordure que tous ces pensionnats! finit par dire André, et
-Cyprien était bien de son opinion, il en crachait de mépris sur le
-sable.
-
---Et pourtant, reprit-il, après un silence--avouons que nous avons eu de
-bons moments dans ce jardin. Les jours où nous étions bouche-trous au
-concours, nous mangions sur ce banc la tranche de pâté traditionnelle et
-nous vidions la topette de vin nichée dans le filet. En avons-nous fumé
-des cigarettes trop mouillées, derrière ces arbres!--Et il désignait, au
-loin, des massifs tachés de rouge et de jaune par des fleurs, des
-taillis ouverts par un coup de vent, laissant voir par les éclaircies
-tremblantes de leurs feuilles des étoiles de ciel bleu--et il ajouta,
-comme conclusion: le Luxembourg est bien encore le seul pan de terre
-ratissé auquel je m'intéresse!
-
-André chassait mélancoliquement les cailloux avec sa canne.
-
---C'est toute ma jeunesse, une jeunesse d'humiliation et de panne qui
-est là, disait-il. Avec une mère veuve et sans le sou, une bourse au
-lycée, un rabais à la pension, je ne pouvais réclamer quand la viande
-putridait et que des cafards submergés dansaient dans l'abondance. Ah!
-j'étais sûr de mon affaire! lorsque le domestique portait au patron les
-assiettes et lui soufflait, à mi-voix, le nom des élèves qu'il allait
-servir, l'assiette me revenait avec des rogatons et des boules de
-graisse, des arêtes ou des os! je mangeais peu et mal et j'étais
-régulièrement désigné pour réciter la prière.--Avec cela, des punitions,
-en veux-tu, en voilà--100 vers pour les autres et 500 pour moi. Pas de
-compliments, quand j'étais premier, un air rogue lorsque j'étais
-troisième--méprisant et furieux si j'étais onzième.--Des pièces et des
-béquets à toutes mes bottines. Des gilets taillés dans les vieux gilets
-qu'un oncle abandonnait à ma mère, pour moi,--un uniforme de dimanche
-toujours fané, faute de pouvoir en renouveler les pièces. Les camarades
-riches me lâchaient à la porte du bahut, les jours de sortie, parce que
-je n'avais pas, comme eux, des cravates d'azur et des cols droits.--Je
-ne salivais pas sur des manilles, moi! je suçais des bouts coupés à un
-sou. Voilà ce que je vois, lorsque je me retourne, un cortège lamentable
-de misères et d'insultes, des tombereaux de voirie, des vices de maisons
-centrales et des chiourmes abjectes!
-
-Et cependant, je n'étais ni un crétin, ni un chahuteur--non--je n'étais
-rien--j'étais médiocre simplement.--Je ne paressais guère; l'on ne
-pouvait, en bonne conscience, me reprocher que des lectures interdites
-derrière mon pupitre, des contes de la Fontaine que je considérais alors
-comme un grand poète. Ça a continué ainsi, indéfiniment. Les années
-s'abattaient sur les années, les pions s'usaient et étaient remplacés
-par d'autres, le maître de pension prenait de l'âge et frappait moins
-fort, les murs de l'étude devenaient plus maculés et plus gluants, les
-gradins s'affaissaient et se creusaient de plus en plus, et la vie
-continuait à être la même, stupéfiante et morne.
-
-Il est vrai qu'une fois mon bachot passé, ça n'a guère été plus
-ragoûtant. J'ai dû donner des leçons de latin dans une famille de la rue
-d'Anjou. Il s'agissait d'allonger l'intelligence irréparablement courte
-d'un gommeux. L'héritage de l'oncle est enfin venu, lorsque ma mère
-était morte à la peine. Dieu de Dieu! quel tas de boue l'on remue quand
-on se reporte en arrière.
-
---Oh! répliqua Cyprien, il n'est même pas besoin de penser à ses années
-de collège, pour qu'il vous tombe sur la tête de pleins baquets d'eau de
-vaisselle.
-
---Je n'ai pas à aller si loin, moi, je n'ai qu'à évoquer le souvenir de
-mes anciennes maîtresses, de Céline Vatard, entr'autres, et me voilà
-servi!--Et, quand on songe que j'avais trois cents francs de rentes à
-manger par mois et que j'ai boulotté le capital avec des cocottes, sous
-le prétexte de mieux les peindre!--je devais regagner avec le tableau ce
-que me coûtait la peau du modèle--fichue spéculation!--je n'ai rien
-appris.--Mes toiles ont été refusées à tous les salons et ne se sont pas
-vendues. Je les ai chez moi encore et il y a beau temps que les
-originaux ont été achetés et que je ne les ai plus!--Enfin, ce qui me
-console, c'est que si notre sort n'est pas digne d'envie, celui de nos
-anciens copains de collège ne me paraît pas l'être beaucoup plus--à ce
-que j'en sais du moins--et il citait un nom:
-
-Letousey, par exemple, celui qui lança au pion qui voulait le rosser,
-cette apostrophe mémorable: «si t'approches, je te casse la dent qui te
-fait schlinguer!» il est, m'a-t-on affirmé, employé à 1,800 francs dans
-un ministère.
-
---De la dêche! répliquait André.--Une femme, sans doute--des
-enfants--logement au cinquième--lampe de pétrole--buffet de faux
-chêne--piano d'acajou.--La femme a nourri, elle-même, par
-économie--seins déformés.--Le dimanche, roulement du dernier né dans une
-petite voiture, remisée, le soir, au bas des escaliers. Des nuits
-occupées à surveiller les dents de lait qui poussent.--Avec cela,
-travail opiniâtre d'aiguille; prise dans le haut du pantalon, du drap
-nécessaire pour coudre une pièce au bas. De la dêche! ou bien la mariée
-cascade!
-
---Et Degagnac, tu te souviens? reprenait-il; ce maniaque qui avait la
-vue basse parce que sa nourrice était myope--c'est lui qui le disait du
-moins.--Degagnac, l'homme qui a tété le lait de la cécité, que diable
-est-il devenu?
-
---Je ne sais pas, répondait Cyprien.--Celui-là a dû séduire la bonne de
-sa mère et il vit maritalement avec.
-
-A l'heure où les vieux concubinages sortent des allées, le soir, on le
-verrait sûrement, dans un quartier vague, accolé à un monstre gras,
-tétant un cigare de cinq centimes, causant avec les portiers, à cheval
-sur des chaises, devant leurs portes.
-
-Et un tel? et tel autre? et des noms défilaient,--des figures tantôt
-précises, tantôt vagues, à peine tracées, passaient, une à une. André se
-rappelait celle-ci, Cyprien plus. Cyprien revoyait encore celle-là et
-André la cherchait en vain. Aucun, dans tous ceux dont ils évoquaient
-l'image, n'apparaissait, dans une auréole de richesse et de
-bien-être.--Un seul faisait exception, le plus bête de tous, le fils
-d'un marchand de couleurs.--Celui-là s'était enrichi dans la céruse et
-dépensait ses revenus à boire des chopes et à parier aux courses.
-
---Tout cela, ce n'est pas consolant, dis donc, murmura Cyprien--et, avec
-cela, pas d'échappées, pas de vues! Un long mur de débine partout.--Les
-anciens amis, les camarades que l'on rencontre, les connaissances que
-l'on salue, tous accablés par des stations dans les gargotes par des
-amours rationnées, par des postulations vers des femmes qui
-appartiennent aux autres! partout, des arias avec le propriétaire, des
-transes aux approches du terme! partout, une éternelle et irrévocable
-dêche! Tiens, regarde, voilà un jeune homme qui passe; le paletot est
-presque neuf, mais les bottines sont blettes, les élastiques ont joué,
-les talons tournent, les tirants ne sont plus. La cravate est longue
-pour cacher la chemise. O les devants malades! je les connais les
-devants qu'on épluche, tous les matins, les ouvertures qui bâillent, les
-boutons qu'on attache tous ensemble, au-dessous du plastron, par un bout
-de fil, pour ne pas les perdre. Et encore, faudrait lui voir le dessous
-à ce Monsieur-là!... Du linge que la crasse aumône! des fonds de
-culottes minces comme des pelures d'oignons, tannés et roussis comme
-elles, des chaussettes durant quinze jours, avec des plis noirs au
-talon, des zébrures de sépia sur le cou-de-pied, des pointes couleur
-terre! Et, en voilà encore d'autres, reprit-il, après un moment de
-silence, qui la feront mijoter et cuire la misère, que c'en sera une
-vraie bouillie! et il montrait du doigt des enfants qui s'étaient
-rassemblés peu à peu, et vagabondaient sur la terrasse.
-
-Alors ils regardèrent, sans plus dire mot, des mioches avec des chemises
-s'envolant des pantalons, des épaules en pente, des mines rachitiques,
-des trous secs de scrofules au cou; ils s'apitoyèrent presque devant des
-rouleaux de chairs rouges, empaquetés dans des langes, tenus par des
-galopines, des rouleaux gigotants d'où s'échappaient des cris, de
-l'urine, des larmes. Plus loin, c'était un grand garçon, efflanqué et
-pâle, à l'époque de la mue, avec des jambes trop longues et une voix
-bizarre, qui brutalisait un plus petit, décoré sur sa blouse, d'une
-croix en plomb, et, en face d'eux, juste, trois petites filles moulaient
-des pâtés dans des seaux de fer peint. Elles étaient accroupies, leur
-tournaient le dos, et elles se levaient et s'abaissaient, en mesure,
-découvrant des petits derrières bien fendus au milieu et blancs.
-
-Onze heures sonnèrent. André eut un soubresaut.
-
---Allons retrouver Mélanie, dit-il; et puis, j'en ai assez, moi, du
-Luxembourg; c'est un bain de tristesse que ce jardin là! que le diable
-t'emporte, toi et tes souvenirs d'enfance! Viens, filons; et ils
-descendirent de la terrasse dans les allées qui bordent les parterres,
-enserrés de grilles, devant le Sénat.
-
-Ils marchaient vite, croisaient un prêtre ronchonnant sur un bouquin
-relié de drap noir, un homme se rendant à son travail, le nez dans un
-journal; ils longeaient les files d'ouvriers étendus sur des bancs,
-fumant des cigarettes, s'épuçant la main sous la blouse, frôlaient un
-vieillard tapant sa pipe, pleine de cendre, sur la caisse verdâtre d'un
-oranger, suivaient des yeux les reins tout remués de jeunes ouvrières, à
-peu près honnêtes sans doute, car elles se pressaient, portant encore
-leur manger dans un sac de cuir. André hâtait le pas, écartait un
-moutard qui se dirigeait vers le bassin, un bateau minuscule au bras,
-sacrait après une polissonne qui lui lançait son cerceau dans les
-jambes.
-
---Dépêchons, répétait-il, je tiens à ne pas rater Mélanie.
-
-Ils arrivèrent enfin devant la boutique.
-
---Asseyez-vous, une minute, dit la blanchisseuse aux deux jeunes gens.
-Mélanie est à côté chez la voisine, je vas la chercher.
-
-Ils prirent des chaises. Le vieillard avait été remisé, en un lit, dans
-la salle du fond et on l'entendait geindre. Ils virent qu'on lui
-frottait le coccyx avec des couennes de lard, pour empêcher qu'il ne
-s'écorchât. Une vieille femme sortait de l'arrière-boutique et jetait,
-près de la mécanique, au bas d'un monceau de linge, les tronçons usés de
-cette charcuterie.
-
-Trois ouvrières tripotaient des chemises. L'apprentie était assise, sur
-une chaise, les pieds sur les barreaux, les genoux relevés. Elle
-marmottait tout bas, l'oeil perdu. A un moment, elle dit,
-inconsciemment, presque haut: je n'entends pas mes moutons!
-
-Les ouvrières s'arrêtèrent de travailler et crièrent en choeur: en v'là
-une sale arpette! tu nous embêtes avec tes moutons, toi!--fallait rester
-avec eux!--Le vieillard s'agitait, à côté, dans sa couchette. Ses bras
-qu'il pouvait encore remuer se cognaient à l'étroit contre la cloison.
-Il jurait d'une voix sourde. Une ouvrière s'en fut le consoler.--Allons,
-mon oncle en voilà assez, n'est-ce pas? si vous ne vous tenez pas
-tranquille, vous n'aurez pas de sucre dans votre vin!--et des plaintes
-d'enfant grondé s'entendaient: est-ce que je sais, moi..., je ne sais
-pas...
-
---C'est votre oncle? demanda Cyprien, à la femme.
-
-L'autre secoua la tête. Il n'était l'oncle de personne. On l'avait
-recueilli, simplement, parce qu'il avait des rentes.
-
---C'est seulement dommage que ce vieux cochon-là en ait placé une partie
-en viager, remarqua judicieusement une des repasseuses.
-
-Cyprien ne crut pas utile de répondre à cette réflexion. L'arpette
-l'étonnait d'ailleurs; jamais il n'avait vu autant de rousseurs sur un
-visage, des bras plus rouges et des mains plus noires. Il fut tiré de sa
-contemplation par l'arrivée de Mélanie qui demeura stupéfiée devant son
-maître.
-
---Bonjour, Monsieur André, dit-elle enfin. Monsieur va toujours bien? et
-elle regardait s'il n'avait pas un crêpe à son chapeau. N'en apercevant
-point, elle concluait sans doute que la bourgeoise n'était pas morte,
-comme elle l'avait cru.
-
-André la prit à part, lui raconta que sa femme était très malade,
-qu'elle ne pouvait revenir à Paris d'ici longtemps. Il coupa court aux
-jérémiades que Mélanie jugeait de bon goût de pleurnicher et il lui
-proposa simplement ainsi qu'autrefois trente-cinq francs et la
-nourriture pour préparer son manger et nettoyer ses pièces. Elle
-hésitait. C'est que j'ai plusieurs ménages, finit-elle par dire. Elle
-accepta pourtant, déclara par exemple qu'elle ne pourrait entrer à son
-service, avant le commencement de l'autre mois. André voulait qu'elle
-vînt, dans trois jours, au moment même où il emménagerait. Elle s'y
-refusa, ne pouvant ainsi abandonner ses clients dont elle entama
-l'éloge. André l'interrompit, accepta ses conditions, lui donna son
-adresse, se souvint qu'elle était mariée, s'enquit de l'état de santé du
-sergent de ville, son époux, coupa court encore aux longs détails
-qu'elle commençait et, sorti, dans la rue, oubliant tout à coup la
-tristesse qu'il avait agitée, il prit le bras de Cyprien et,
-ragaillardi, il lui disait:
-
---Ouf! je respire! j'entrevois la côte. Dans une huitaine, je serai
-presque réinstallé. J'ai, cette fois, des atouts dans mon jeu.--Le feu
-et la lampe allumés, les vêtements brossés et recousus, le dîner prêt à
-l'heure et mangé, les pieds dans mes pantoufles, je vais donc avoir tout
-cela et des égards en plus pour mes trente-cinq francs par mois; je suis
-sauvé!
-
---Le rêve, quoi! conclut Cyprien. Le confortable du mariage avec la
-femme en moins!--une soirée perdue par semaine, au plus, pour les
-clowneries sensuelles; les autres jours, du silence et du bien-être, de
-l'amour pas encombrant et du travail abattu en masse. Seulement,
-attention, hein? pas de blagues, ma vieille! Te voilà dans le train, ne
-descends pas aux stations, t'y trouverais des concubines en gare!
-
---Oh! quant à ça, tu n'as rien à craindre pour moi, merci, j'ai reçu mon
-compte...
-
---On ne sait pas, murmura le peintre, ce Paris, c'est si troublant avec
-son obscène candeur des pubertés qui poussent, son hystérie sympathique
-des femmes de quarante ans, son vice compliqué des bourgeoises plus
-mûres! Ah! c'est du gingembre auquel on a bien envie de goûter! ensuite,
-vois-tu, on a beau les avoir muselées, toutes les vieilles passions
-qu'on n'a pu placer, se lèvent et aboient quand un jupon passe!
-attention, attention, mon pauvre vieux, tenons-nous bien, va;
-serrons-nous, l'un contre l'autre.
-
---Et allons manger, fit André que les craintes mélancoliques de Cyprien
-gagnaient. Tiens, après le déjeuner qui enterrait ma vie de garçon, je
-t'offre maintenant le repas de fin de mariage. Nous y demanderons du vin
-de Bourgogne et nous tâcherons d'y faire tremper et mollir toutes nos
-vieilles rancunes...
-
---Ça va! dit Cyprien et, bras dessus bras dessous, ils franchirent la
-porte d'un restaurant, salués jusqu'à terre par un larbin dont les
-rouges fanons s'écrasèrent, en cette courbette, sur la cuirasse empesée
-de la chemise.
-
-Ils s'assirent, vis-à-vis l'un de l'autre, étudiant la carte des mets,
-s'égarant dans la table des vins.
-
-André lisait à mi-voix le nom des grands crus; Cyprien l'écoutait,
-rêvait longuement sur chaque nom:
-
-La Romanée et le Chambertin, le Clos-Vougeot et le Corton faisaient
-défiler devant lui des pompes abbatiales, des fêtes princières, des
-opulences de vêtements brochés d'or, embrasés de lumière! Le
-Clos-Vougeot surtout l'éblouissait. Ce vin lui semblait être le sirop
-des grands dignitaires. L'étiquette brillait devant ses yeux, comme ces
-gloires munies de rayons, placées dans les églises, derrière l'occiput
-des Vierges.
-
---Non, pas de ceux-là, dit-il; prenons du vin moins élevé en grade.
-Voyons, dégringolons l'échelle des crus, arrivons aux bouteilles sans
-tralala et sans pose. Pas de grandes dames, elles ont fait leur temps;
-cherchons des fifilles polissonnes et modestes, des bouteilles frottées
-d'élégance mais qui se laissent caresser à la bonne franquette!
-
---Volnay, Nuits, Beaune, Pomard? continua André.
-
---Pomard! hein? dit Cyprien, l'oeil goulu; que penses-tu de celui-là?
-
-Et il donnait des coups de pinceaux dans l'air, voyait un tableau tout
-fait: une salle à manger confortable, sans femmes, de joyeux compères
-attablés, la bedaine au vent, avec des rougeurs sur la trogne, des mines
-de goinfres repus, des rires de vieux gueulards que le vin travaille! Il
-voyait une débauche d'artistes à la papa, dans une chambre chaude, avec
-un tapis sous les pieds, des sièges moelleux, un service bien organisé,
-des éclats de gaieté jouant à l'aventure, des paradoxes valsant sur des
-cordes roides, tombant sur des tremplins, rebondissant et jaillissant en
-des pirouettes d'adjectifs qui étincelaient, dans la phrase, comme dans
-une culbute, les maillots pailletés des pitres!
-
---Ah ça! te décideras-tu, grogna André, que l'air rêveur de Cyprien
-impatientait?
-
---Eh bien mais, du Pomard, répliqua l'autre.
-
-Ils commandèrent une bouteille au sommelier et remplirent les verres.
-
---Je n'aperçois plus rien, moi, se dit le peintre. La vision charmante
-de la tablée, en désordre, et tendant ses verres, avait disparu. Il
-buvait du vin qui n'était pas désagréable, mais ça se bornait là.
-
-Il regarda d'un air découragé le restaurant qui commençait à bruire, et,
-avalant deux gorgées, il s'écria:
-
---Non, ce n'est pas la vieillesse qui rend le vin bon, c'est le décor,
-c'est l'atmosphère dans lesquels on le boit! Ce vin-ci, eh bien, ce ne
-serait du Pomard que si on le dégustait chez soi, dans un profond
-fauteuil et dans un joli verre. Ici, c'est du Château-Vélisy, c'est du
-Saint-Clamart qui a trois ans de bouteille et voilà tout! Ah! vois-tu,
-demander dans un restaurant du vin intime comme celui-là, descendre même
-plus bas, si tu veux: trier les Mâcons et les Beaujolais et pitancher
-des Thorins ou des Moulin-à-Vent, c'est tout bonnement absurde! Nous
-aurions dû solliciter de la piquette de lieu public, du vin qui se boive
-avec des courants d'air dans les jambes et des fracas d'assiettes sur la
-tête, du champagne, enfin! Oui, il faut laper dans les gargotes en
-renom, des boissons qui vous donnent envie de quitter la table avant le
-café, ne pas savourer du faux bien-être qui vous endorme les jambes et
-vous attache à votre chaise. Sans cela, c'est un contre-sens.
-
---Baste, après tout, reprit-il en examinant son ami qui ne l'écoutait
-pas, retombé qu'il semblait être dans ses pensées noires; nous nous
-sommes simplement trompés, et il ajouta en s'enfournant une bouchée de
-poisson qui sentait le linge:
-
---C'est égal, il y a des gens bien heureux. A table et au lit, ils
-obtiennent, en guise de fourniture et de réjouissance, en plus de ce qui
-leur est dû, un peu d'illusion! Nous, rien du tout. Nous sommes les
-malheureux qui allons éternellement chercher au dehors une part mesurée
-de fricot dans un bol! Au fond, ce n'est pas réjouissant ce que je dis
-là. Mais aussi pourquoi André a-t-il des allures de bonnet de nuit. Il
-me navre à la fin des fins!
-
- * * * * *
-
-Ainsi que ces gens qui, voyant tout à coup sur l'affiche du théâtre où
-ils allaient acheter du rire l'annonce lamentable d'une relâche,
-contemplent désespérément les portes, Cyprien et André, après s'être
-attendus aux joyeuses féeries du vin, regardaient maintenant, atterrés,
-leurs verres.
-
-
-
-
-IV
-
-
-La salle était oblongue, vêtue de papier couleur bois, ornée d'un poêle
-de faïence, blanc, craquelé, à bouches de cuivre; d'un buffet d'acajou,
-de six chaises cannées, d'une table à rallonges et à roulettes.
-
-Il y avait sur le plancher une carpette de feutre et, devant chaque
-siège, une rondelle de sparterie verte. Le long des murs lambrissés
-jusqu'à mi-corps, une glace sans destination dans les autres pièces
-s'appuyait sur des pattes de fer, isolée de tout meuble. Un almanach,
-enluminé de chromos, donné par un magasin, et un porte-allumettes, avec
-une bande de papier d'émeri, égrené et râclé de bleu par places,
-flanquaient de chaque côté le cadre dont les dessous rouges perçaient
-sous la dorure. Vis-à-vis de cette glace pendaient un baromètre à
-siphon, un plan de Paris daté de 1860 et lavé à teintes plates. Une
-gravure à la manière noire représentant le passage des Alpes, avec un
-Bonaparte paradant comme un écuyer de cirque sur un cheval cabré, et
-deux assiettes retenues par des agrafes au mur, le portrait de madame
-Vigée le Brun et l'Atala de Girodet, en camaïeu lilas et bistre,
-complétaient la décoration de cette chambre.
-
-Ainsi que dans la plupart des salles à manger bourgeoises, les damas
-pisseux et flétris, autrefois employés comme rideaux dans le salon,
-servaient maintenant que ce lieu d'apparat avait été rajeuni et remis à
-neuf, à embellir la salle de passage, celle où l'on mange. Cette chambre
-ne possédant qu'une seule croisée, l'étoffe qui habillait jadis la
-deuxième fenêtre du salon, avait été accrochée, en guise de tenture,
-au-dessus de la porte reliant ces deux pièces.
-
-Sur les rayons du buffet, une théière en métal anglais, un service de
-Minton, une cave à liqueur en bois des îles, deux vases de Gien ornés de
-cornes d'abondance et surmontés d'un paquet de roseaux secs, restaient,
-là, à demeure; sur le marbre du poêle une tasse pleine d'eau, une lampe
-en porcelaine, couleur de morve, coiffée en haut de son verre, d'un fez
-minuscule à gland bleu, s'adossaient contre le tuyau cerclé de bracelets
-de cuivre, couronné à son sommet d'une sorte de diadème en faïence
-blanche.
-
-Pour réaliser des économies, la famille Désableau allumait le poêle une
-heure avant le dîner et passait toute la soirée dans la même pièce.
-
-La bonne avait balayé les miettes du repas, lancé un coup de torchon sur
-la toile cirée de la table, lorsque madame Désableau apporta son panier
-à ouvrage. Elle en tira une boîte à aiguilles formée par un haricot
-d'ivoire, un tronçon de bougie de cire pour son fil, des ciseaux, un dé,
-le ruban jaune d'un mètre. Elle prit enfin, sur une chaise, un patron de
-robe taillé dans un vieux journal.
-
-Elle l'étala sur la table, chercha dans une ancienne boîte à pastilles
-des épingles éparses avec des boutons, rogna le papier, en rattacha les
-morceaux et, pensive, après avoir combiné de savantes stratégies de
-coupes, elle entama résolument l'étoffe.
-
-Son mari disposait ses cartes pour faire une patience. Une petite fille
-tripotait des couleurs sans poison, liées sur une plaque, coloriait
-laborieusement une image d'un sou, suçait son pinceau, le tournait entre
-ses lèvres pour l'appointer, le piquait ensuite dans le trou percé par
-l'usure au milieu des pains.
-
-Une jeune femme au teint mat, aux cheveux châtains, aux quenottes
-éclatantes avec une surdent drôle, regardait, d'un air ennuyé, M.
-Désableau, son oncle, disposer ses cartes. A un moment, elle se leva,
-s'approcha du poêle, ouvrit le petit guichet de la porte, se chauffa les
-pieds, parut s'absorber dans la lecture d'un journal.
-
-Une suspension de cuivre rabattait les lueurs de la lampe sur la table,
-laissait dans l'ombre le visage de la jeune femme, éclairait en plein
-les doigts cousant ou maniant les cartes, une bobine de fil blanc, une
-étoile de carton enroulée de fil noir. La figure de la petite penchée
-sur son image entra dans le cercle de lumière qui coupait au milieu des
-manches les bras de madame Désableau maintenant un peu reculée et
-appuyée à la renverse sur le dossier de sa chaise.
-
---Et ce café, dit le mari, il n'arrive donc pas?
-
---Eugénie, à quoi pensez-vous donc, cria la femme, vous voyez bien que
-Monsieur attend son café, ma fille!
-
-La bonne apporta un sucrier, une tasse, une cuiller, versa le café d'une
-petite bouillotte. Madame Désableau se trempa un canard, permit à
-l'enfant d'y mordre, fit fondre béatement le restant du morceau de sucre
-dans sa bouche.
-
-Depuis huit mois qu'il avait été promu sous-chef dans une mairie, M.
-Désableau avait enfin assouvi le désir qui le possédait depuis des
-années, prendre du café, tous les jours, après ses repas. Jusqu'alors sa
-femme s'y était opposée, par économie.
-
---Ce n'est pas tant le café qui est cher, disait-elle, c'est le sucre
-qu'on y met.
-
-Contraints à mener la vie fétide et bornée des pauvres bourses, les
-Désableau avaient dû, pour joindre les deux bouts, se priver, tous les
-jours de la semaine, à l'exception du dimanche, de ce misérable luxe de
-la demi-tasse que les concierges et les ouvriers eux-mêmes ne se
-refusent pas.
-
-Pendant vingt années, M. Désableau avait couvert des fiches de bâtarde
-et de ronde, classé dans des cartons d'inutiles paperasses, tenu à jour
-un volumineux registre culotté de peau verte. Il avait, au bout de ce
-laps de temps, acquis les manies nécessaires pour commander aux autres;
-l'on attendait sans doute qu'il eût contracté les infirmités des gens
-trop souvent assis pour l'élever en grade encore et le décorer.
-
-Solennel à propos de tout, il était d'allure affairée et grave, portait
-des cols empesés très droits, des cravates noires enroulées par deux
-fois autour du cou, montant haut derrière la nuque, attachées sous le
-menton par un noeud très court. Il aimait à pérorer, les mains dans les
-poches, les jambes écartées, comme un avocat. Au repos, il ouvrait sous
-un binocle aux verres cerclés de buffle noir, des yeux ébahis qui
-démentaient le geste habituellement pensif de ses doigts fourrageant
-dans des favoris couleur de grès.
-
-Sa femme était replète, montrait des blancheurs de viande échaudée et de
-grands yeux vides. Elle avait un vaste menton tombant sur un plus petit,
-des pincées de poils gris, rebelles aux épilatoires, le long des lèvres.
-
-Elle suait sang et eau, le jour, pour assurer la vie de son intérieur;
-le soir, elle se boulait sur sa chaise, descendait sa gorge et remontait
-son ventre, disait, toutes les dix minutes, à sa fille: Justine,
-tiens-toi donc mieux que cela! se tournait du côté de sa nièce, lui
-demandait un sommaire des faits notés par le _Petit Journal_, écoutait
-son mari qui prenait feu dès qu'on parlait des Chambres.
-
-Les opinions de M. Désableau étaient simples; il croyait à l'honnêteté
-des hommes politiques, à la valeur des hommes de guerre, à
-l'indépendance des magistrats, aux complots des jésuites et aux crimes
-des démagogues.
-
-Ayant par hasard lu les élogieuses platitudes débitées par les
-doctrinaires sur l'Amérique, il exultait les moeurs de cet odieux pays,
-souhaitait que le nôtre lui ressemblât, prônait les idées utilitaires,
-les bienfaits de l'instruction, le progrès, les courtes libertés des
-républiques.
-
-Il aggravait encore ces exorbitantes niaiseries par le ton sentencieux
-dont il les prononçait; sa femme restait coite, béait, extasiée, dès
-qu'il ouvrait la bouche.
-
-De caractère, elle était molle et âpre, tout à la fois; âpre au gain,
-molle au plaisir; elle eût rogné dix centimes sur le manger de chaque
-jour, dépensé ses économies afin de donner un bal.
-
-Une fille était née tardivement de son union avec M. Désableau, la
-petite occupée pour l'instant à gâter une image d'un sou. Ils avaient
-toujours convoité un fils, ils eussent voulu fonder une génération
-d'employés, imiter ces familles dont tous les rejetons se succèdent
-interminablement sur la même chaise, vivent et meurent dans une misère
-crasse, sans même avoir tenté de gagner le large.
-
-C'est, disait M. Désableau, un état peu lucratif mais honorable et puis,
-c'est aussi une place sûre et, sans hésitation, il ajoutait: nous
-représentons, en notre qualité de fonctionnaire, la noblesse de la
-bourgeoisie.
-
-Leurs voeux demeurèrent inexaucés.--Ils n'enfantèrent aucun garçon. En
-revanche, ils eurent à parfaire l'éducation d'une nouvelle fille. Berthe
-Vigeois, leur nièce, perdit son père subitement et vint habiter chez
-eux. Elle ne leur imposa d'ailleurs aucune charge, elle aida même à la
-marche hésitante du ménage avec les soixante mille francs qu'elle
-apportait. On disloqua, à son profit, un cabinet de toilette attenant à
-la chambre à coucher, on y rangea tant bien que mal les meubles réservés
-sur la vente de la succession. La quiétude de cette famille, troublée
-par ces apprêts, reprit peu à peu; on allongea la soupe, on acheta plus
-souvent de la vraie viande, on put enfin convier à des sauteries
-quelques personnes.
-
-Berthe avait, à cette époque, près de vingt ans; sa mère était morte
-alors qu'elle en avait douze. Elle grandit auprès d'un fauteuil où son
-père, agité et malingre, sortait de ses couvertures de voyage à neuf
-heures du soir. Alors on sonnait la bonne pour préparer les lits, pour
-chauffer celui de Monsieur et Berthe écrasait les braises à coup de
-pelle dans la bassinoire, mettait le garde-feu, tendait le front à son
-père, allumait son bougeoir et, reculant, malgré le froid, le moment de
-se coucher, elle retenait la bonne venue dans sa chambre pour ouvrir les
-draps, l'écoutait raconter toutes les misères de sa maison, tous les
-ragots de son quartier.
-
-Ancien commerçant en rouenneries, Henry Vigeois, son père, était un
-homme qui avait réussi, malgré sa loyauté en affaires, à amasser une
-petite fortune.
-
-D'esprit étriqué et bonasse, il avait pivoté, toute sa vie durant, au
-moindre souffle de son épouse, une maîtresse femme! Maintenant qu'elle
-était morte, il niait la servitude qu'il avait endurée, criait comme une
-pie dès que sa fille et sa bonne n'obéissaient pas à ses moindres
-ordres. Il était de relations difficiles au premier abord, mais Berthe
-le maniait avec une aisance sans égale; elle le retournait comme un
-vieux gant, s'arrêtait quand il fronçait les yeux, attendait qu'il fût
-mieux disposé, débusquait soudain et enlevait d'un coup ses volontés.
-Parfois cependant, lorsqu'il était aigri par des rhumatismes, ses
-attaques échouaient, mais elle reprenait patiemment les questions sur
-lesquelles il avait refusé de l'entendre, les lui présentait sous une
-autre face, l'amenait à répondre oui, l'écoutait répéter une fois de
-plus qu'il ne revenait jamais sur sa parole.
-
-Ces luttes quotidiennes la mûrirent promptement. Elle fut apte de bonne
-heure au mariage. Couchée trop tôt, elle réfléchissait longtemps avant
-de s'endormir et préparait ainsi de terribles tracas au mari qui la
-voudrait prendre. Elle aurait pu être moins rouée, n'ayant jamais été
-dans un pensionnat ou dans un couvent, mais l'ennui des mornes soirs, en
-vis-à-vis avec son père, avait furieusement aiguisé ses appétits de
-jouissance et de luxe. Dans le mariage, elle voyait la revanche de sa
-vie monotone et plate, elle voyait un avenir de courses enragées à
-travers les théâtres et les bals, tout un horizon de dîners et de
-visites.
-
-Elle se consolait du présent, en évoquant la perspective de ces futures
-joies, rêvait, absorbée, sur sa chaise, lisait à la quatrième page du
-journal le programme des représentations, pensait à Fra-Diavolo qu'elle
-avait admiré jadis, se sentait de vagues désirs pour le ténor qui
-emplissait si fièrement ses culottes blanches et poussait des sons
-roucoulants, dans des poses plastiques.
-
-Elle avait eu, comme presque toutes les femmes, un idéal de cabot
-pommadé, puis, peu à peu, elle s'était rendu compte que ces séduisants
-personnages n'étaient au demeurant que des bouffons vulgaires, des
-machines malpropres qui crachaient des notes.
-
-Son idéal devint alors plus nébuleux et plus confus. A peine
-s'incarnait-il dans les aimables forbans décrits par Fénimore Cooper,
-dans les héros fabriqués par George Sand ou par Dumas père. Elle
-contentait ses élans et ses fièvres en les déversant sur son piano qui
-retentit pendant des mois de rêveries larmoyantes et de marches turques.
-
-Puis elle eut une heure de bon sens, elle reconnut l'inanité de ses
-songeries; alors elle pensa, au solide, au bien-être d'une situation
-riche. Elle soupira moins souvent, et comprit que cette vie morte
-qu'elle menait avait bien ses avantages. A défaut d'amusements et de
-fêtes, elle jouissait du moins d'une certaine liberté; son père la
-laissait sortir avec sa bonne et elle courait les magasins, souriait
-volontiers aux compliments des calicots, aspirait après des intrigues,
-par désoeuvrement. Sa grande préoccupation était d'être élégamment mise
-et elle ratissait sur l'argent du ménage pour se payer des bottines plus
-raffinées et des bas plus chers. Elle s'était même acheté une boîte à
-poudre de riz et, comme son père n'eût pas supporté qu'elle s'enfarinât
-les joues, elle se nuait le visage de blanc, le soir, devant sa glace,
-goûtait de la sorte à des coquetteries intimes et défendues, glissait
-doucement pour en satisfaire de plus coûteuses, à de banales carottes,
-encouragée par la bonne qui s'adjugeait pour prix de ses complaisances
-les robes un peu défraîchies de Mademoiselle, la permission d'être libre
-plus souvent, le droit de pratiquer sans vergogne d'amples maraudes.
-Quelquefois M. Vigeois hasardait une observation, prétendait que du
-temps de sa défunte femme, le harnais féminin coûtait moins cher. Berthe
-répondait tranquillement que le prix de l'existence avait triplé depuis
-cette époque.
-
---Tu dépensais moins en nourriture, reprenait-elle, et pourtant notre
-table n'a pas changé.
-
-Son père en convenait et, quelques jours plus tard, elle l'investissait
-prudemment, pas à pas, lui persuadait de nouvelles nécessités de
-toilettes et il finissait par céder, flatté au fond que sa fille fût
-jolie et vêtue à la dernière mode.
-
-Elle était d'ailleurs comme la plupart des jeunes filles qui ont perdu
-leur mère de bonne heure, très mal élevée. Elle voyait dans son père un
-banquier dont la caisse devait fournir à tous ses besoins et à tous ses
-caprices. Et là, l'éternel féminin se retrouvait; toute la femme était
-là, honnête ou non, qui juge naturel de soutirer à l'homme de qui elle
-dépend, qu'il soit son père ou son entreteneur, autant de monnaie
-qu'elle en peut prendre. Le combat sans cesse renouvelé entre la volonté
-bien assise de l'homme et les simagrées têtues de la femme, s'était
-fatalement engagé; et, comme de juste, l'homme et le père étaient
-d'avance vaincus par la femme et par la fille.
-
-L'opulence des brodequins et le gala des robes enhardirent du reste les
-ambitions de Berthe. Dans le but de pêcher un mari, elle décida son père
-à la confier à des parents qui la menèrent dans le monde.
-
-Elle y obtint des succès. Des partis avantageux, presque inespérés se
-présentèrent.--Aucun ne la contenta. Celui-ci avait l'air d'un garçon
-tapissier, les cheveux comme des baguettes de tambour; celui-là avait le
-tour des yeux à vif, l'allure empruntée et gauche. Elle voulait un homme
-qui payât de mine, lui procurât des plaisirs, lui garantît une vie
-luxueuse et douce. Pendant deux années, elle repoussa tous ces
-prétendants qu'elle jugeait sur la forme de leur nez et sur la coupe de
-leur habit. Si pratique qu'elle fût, la légèreté de sa cervelle de femme
-lui faisait commettre toutes ces bévues.
-
-Son idéal avait attrapé déjà bien des renfoncements et bien des accrocs,
-lorsque son père s'affaissa, frappé d'un coup de sang, sur le tapis; son
-existence changeait du jour au lendemain. Elle s'ennuya mortellement
-chez les Désableau. La liberté dont elle jouissait avec sa bonne
-cessait; sa tante l'accompagnait où qu'elle allât. Ses longues flânes
-dans les magasins étaient devenues impossibles; les ficelles qui
-réussissaient facilement avec son père, n'avaient aucune chance d'être
-acceptées par une femme économe comme était sa tante. Elle dut
-s'accommoder de la modique pension que son oncle et tuteur lui accorda
-pour ses frais de toilette.
-
-Cette sujétion lui pesait et elle n'était compensée par aucun avantage.
-Avec son père, elle sortait peu, parce qu'il était presque paralysé;
-avec son oncle, elle ne sortit guère plus et elle dut subir les regrets
-plaintifs de ces petits bourgeois, enragés malgré tout de leur situation
-médiocre, s'efforçant quand même de représenter, mangeant de la carne et
-buvant du râpé, pour donner une soirée et se mieux vêtir. Habituée à un
-certain confortable, elle vécut dans une gêne mesquine et plate.
-
-Elle fut prise de pitié devant ce vin que l'on achetait au litre chez un
-épicier et que l'on transvasait dans des carafes pour la table; elle eut
-le dégoût de cette viande de bas étage, prétentieusement parée, de ces
-poissons défraîchis et couchés néanmoins sur une serviette; elle eut un
-sourire de mépris quand, profitant d'une gratification, les Désableau
-firent poser un timbre à leur porte d'entrée. Le coup impérieux du
-timbre leur paraissait aristocratique, propre à les rehausser dans
-l'estime des gens qui le faisaient vibrer. Seulement, comme la cuisine
-et la salle à manger étaient séparées du vestibule par un long couloir,
-ils avaient, ne pouvant entendre l'appel du timbre, conservé leur
-ancienne sonnette qui derlinait comme jadis plus près d'eux, et les
-avertissait qu'une visite attendait sur le palier.
-
-Ce fut sur ces entrefaites, après ces soirs, où regardant la famille
-attablée et occupée à de fastidieux délassements, Berthe regrettait de
-ne pas s'être mariée, qu'André fut présenté dans la maison. Il ne lui
-plut, ni ne lui déplut. Il lui sembla distingué. Les Désableau ne furent
-point partisans de ce mariage. La profession d'homme de lettres
-épouvanta le mari. Il y voyait des cascades, des noces furieuses, une
-vie débraillée, cousue à la diable, craquant sur toutes les coutures; la
-femme, elle aussi, considérait André avec inquiétude et n'augurait rien
-de bon d'un homme qui avait dû manger avec des actrices. Berthe fit
-simplement observer à son oncle, que tous les renseignements étaient
-favorables et que bien qu'il fût artiste, ce jeune homme possédait des
-rentes. Elle déclara péremptoirement d'ailleurs qu'André lui convenait.
-
-Le mariage fut célébré. Elle demeura interdite. Tous ses rêves de jeune
-fille se détachèrent, un à un; toutes les joies révélées par des amies,
-à voix basse, dans le coin des fenêtres, toutes les attentes de paradis
-brusquement ouvert sous des courtines, ratèrent. Froide de sens, elle ne
-vit dans les transports autorisés par l'Église qu'une convention
-répugnante, une saleté pénible.
-
-Puis son mari lui parut vieux de caractère. Après l'affection bougonne
-de son père, la prud'homie gourmée de son oncle, elle eût désiré des
-laissez-aller, des enfantillages dont elle profiterait dans le
-tête-à-tête. André avait adopté le ton paternel et bienveillant. Il se
-tenait surtout sur la défensive et cherchait sous des dehors affectueux
-à sonder sa femme. Ne pas la choquer en face, ne pas agiter devant ses
-yeux des lambeaux de rouge, la tenir sans qu'elle sentît trop la laisse,
-envelopper de délicatesses fondantes la dureté d'un refus, tel était son
-système. Aussi lorsqu'elle voulut par une guerre sourde, lui imposer,
-comme jadis à son père, toutes ses volontés, il se rendit promptement
-compte de cette force d'inertie remuante, de cette ruse que rien ne
-lassait. Il se rebiffa d'abord, s'avoua à la longue et une fois de plus,
-avec la mélancolique expérience des gens qui ont beaucoup pratiqué les
-filles, qu'il n'était pas de force, céda pour avoir la paix; seulement,
-tout en disant oui, il démontait par un mot devant Berthe, le mécanisme
-dont elle se servait. Un jour même qu'il était de bonne humeur, il lui
-dit, au moment où elle commençait ses manigances: C'est cela que tu
-vises, dans huit jours tu démasqueras tes batteries; va, fais-le tout de
-suite.
-
-Elle devint rouge, bouda, mortifiée d'avoir pour adversaire un homme qui
-s'arrêtait devant ses pièges et riait, en les montrant du doigt, avant
-d'y tomber.
-
-Somme toute, ils demeurèrent, les premiers temps, dans une intimité
-attentive et inquiète. L'un et l'autre s'épiaient, devinant sous toutes
-ces escarmouches, sous tous ces combats d'avant-garde, une infinissable
-et opiniâtre lutte. Désarmé comme tous les malheureux qui ont longtemps
-vécu seuls, par le moindre simulacre d'affection et de petits soins,
-André se disait parfois que sa femme était volontaire et têtue, mais
-qu'au fond c'était une brave et honnête fille qui l'aimait vraiment.
-Puis il y eut une trêve de plusieurs mois; il s'imagina que Berthe avait
-renoncé à ses projets, qu'elle était lasse de ces tiraillements; il ne
-comprit pas que, par une évolution nouvelle, elle l'avait, coup sur
-coup, battu sur toute la ligne. Elle usait en effet maintenant d'un
-stratagème irrésistible. Elle avait l'habileté de paraître envier une
-chose à laquelle elle ne tenait point et qu'elle savait être
-parfaitement désagréable à son mari, et elle y renonçait de son plein
-gré, pour lui faire plaisir. Il ne restait plus à André qu'à céder sur
-les points qui lui semblaient moins graves. Encore qu'il fût défiant, il
-s'empêtrait dans cette embûche et il justifiait, une fois de plus, cette
-irrécusable vérité que si stupide et si bouchée qu'elle puisse être, une
-femme roulera toujours l'homme le plus intelligent et le plus fin.
-
-La maladie de leur mariage n'était pas malgré tout arrivée à la période
-aiguë. La guerre n'éclata, à ciel ouvert, qu'un certain soir. André eut
-la malencontreuse idée d'inviter à dîner son plus ancien et son meilleur
-ami, Cyprien Tibaille qui vint sans enthousiasme et lâcha des gants pour
-la circonstance.
-
-La réception avait été plus que froide. A table, le silence insolent de
-Berthe, sa hâte à faire desservir les plats, le ton aigre de son...
-«personne ne veut plus de gigot?» accompagné d'un coup de timbre pour
-appeler la bonne, avaient mis André à la torture.
-
-Il s'ingéniait à trouver des mots drôles, à égayer le repas, lançait des
-clins d'yeux à sa femme qui pétrissait suivant son habitude, une
-boulette de mie de pain entre ses doigts et se dispensait même de
-répondre aux politesses de son convive.
-
-Tous les lieux communs avaient suivi leur cours. La conversation s'était
-épuisée sur un plat de Delft, pendu au mur. Ce repas, avalé au grand
-galop comme dans un buffet de chemin de fer, semblait malgré tout
-interminable. Quand il s'acheva pourtant, Cyprien, de plus en plus
-froissé par l'inattention persistante de Berthe, parvint à reprendre le
-dessus; il se versa le vin qu'elle ne lui offrait pas, et les coudes sur
-la table, il se tourna du côté d'André, et tous deux balayant d'un
-commun accord l'amas des banalités qu'ils entassaient depuis la soupe,
-causèrent comme au bon temps. Ils se rappelaient de joyeuses anecdotes,
-riaient franchement, sans plus s'occuper de la femme. Berthe jugea qu'il
-était temps d'intervenir. Elle dit d'un ton moitié rêche, moitié
-plaisant: voyons, monsieur, vous n'allez pas, je pense, rappeler à mon
-mari les aventures de sa vie de garçon?
-
-Elle coupa court à leur causerie. Ils gardèrent le silence pendant
-quelques minutes. André se dominait, résolu à ne pas aggraver encore par
-des disputes le glacial embarras que jetait sa femme. Il voulut réagir,
-tenta de lancer une fusée; l'atmosphère était trop saturée d'ennui, elle
-ne prit pas. Cyprien voulut, de son côté, secouer la lassitude qui
-l'accablait, il fit flèche de tout bois, parla, sans intérêt, des
-réchauds en ruolz placés sur la table. André saisit l'occasion, entama
-une inutile discussion sur la valeur de l'alfénide et du maillechort;
-ses paroles, tombaient sans écho dans un silence morne. Alors il essaya
-d'être jovial:
-
---Pristi! mon vieux, dit-il, ne les emporte pas, hein? et, s'adressant à
-sa femme, il ajouta cette plaisanterie commode: Berthe, tu feras bien de
-surveiller Cyprien quand il partira.
-
-Elle répondit avec un beau calme:
-
---Pourquoi? tu sais à quoi t'en tenir, Monsieur est ton ami, puisque
-c'est toi qui l'amène.
-
-Après cette grossièreté, la conversation cessa complètement. Le dessert
-fut vite expédié.--Cyprien tendit la main vers une assiette de brugnons,
-Berthe feignit de ne pas voir son mouvement, sonna pour faire enlever
-les plats et apporter le café. Tous les deux espéraient qu'elle allait
-les laisser seuls. Elle ne bougea pas, déclara seulement, lorsque son
-mari apprêta une cigarette, que la fumée de tabac ne la gênait point et
-elle s'accouda, les yeux au plafond, paraissant ignorer qu'André
-cherchait des allumettes, que le peintre se démanchait le bras à vouloir
-atteindre une bouteille de rhum.
-
---Tiens, il faut que je te fasse goûter du kirsch, dit André.--Berthe,
-donne-nous donc une bouteille; elle doit être là, dans le bas du buffet,
-sur la deuxième planche.
-
-Elle se leva de mauvaise grâce.
-
---Je n'en vois pas, dit-elle.
-
---Mon Dieu! fit André impatienté, je te dis, là, tiens, derrière le
-cognac.
-
-Elle atteignit enfin un litre blanc. Ils le débouchèrent, c'était de
-l'eau-de-vie de marc.
-
-Cette fois, elle se releva avec une mine si appesantie et si quinteuse
-que Cyprien dut s'écrier:
-
---Madame, je vous en supplie, ne vous donnez pas cette peine.
-
-Exaspéré, André s'était vivement désassis, et il avait pris, là où il le
-désignait, un flacon de kirsch. Ils en burent un petit verre, puis
-Cyprien s'excusa de ne pouvoir rester plus longtemps. Berthe garda son
-attitude impassible, n'eut même pas la politesse de le retenir et il
-quitta la place, harassé et le ventre vide.
-
-Une fois la porte fermée, la scène éclata, terrible; André secoua sa
-femme d'une rude façon; elle adopta le parti des syncopes et des larmes.
-Il finit par demeurer penaud, craignit d'être allé un peu loin, ramassa
-sa femme, l'embrassa, lui adressa presque des excuses.
-
-A partir de cette soirée-là, la lutte s'accentua.
-
-Berthe ne pardonna jamais à son mari de l'avoir traitée comme une enfant
-qui est malheureusement trop grande pour qu'on la puisse encore
-fouetter; elle avait cependant touché ce but si ardemment poursuivi par
-les jeunes mariées: flanquer à la porte de chez elles, les amis de
-l'homme qu'elles ont épousé; elle eût pu, par conséquent, se montrer
-plus indulgente; mais la hauteur inusitée qu'André avait mise dans ses
-reproches, la révoltait, puis, il avait eu de même que tous les gens
-faibles, la bêtise de laisser voir qu'une fois la semonce donnée, il la
-regrettait. Du coup, elle comprit que sa fermeté était ébranlable, que
-cette lucidité d'observation si périlleuse d'abord, commençait à se
-brouiller; elle ne l'avait jusqu'ici ni aimé, ni haï, elle en arrivait
-maintenant à le détester.
-
-Plus elle y pensait, plus elle était à présent convaincue qu'elle avait
-commis une sottise en l'épousant. Après avoir manqué des mariages
-avantageux, elle aurait dû attendre encore. Parmi les gens empressés
-autour d'elle dans les rares salons où son oncle acceptait de la mener,
-elle aurait pu découvrir un prétendant plus mondain, plus riche. De
-retour chez elle, après les sueurs mal séchées des valses, elle songeait
-aux danseurs qui l'avaient étreinte, s'imaginait qu'elle aurait été plus
-heureuse avec l'un d'entre eux. Dans tous les cas, ces gens-là avaient
-des positions honorables, pouvaient, en travaillant, augmenter leur
-avoir, rendre l'existence de leur femme plus large. André s'occupait de
-littérature, une position méprisée par toutes les familles qu'elle
-connaissait, une position qui consistait à tourner ses pouces et à
-écrire la valeur de deux lettres par jour. Du reste, il ne pouvait avoir
-du talent, puisque le peu de livres qu'il avait écrits ne se vendaient
-point.
-
-Grâce à lui, sa vie restait humble et basse, grâce à lui, elle était la
-plus malheureuse des femmes, et, elle s'apitoyait avec des rages sourdes
-sur son sort, regardait pendant de longues soirées, son mari travailler
-des phrases. Elle haussait les épaules à la vue de ses hésitations, de
-sa manière furieuse de mâcher son porte-plume, de ses ratures de lignes
-entières, de ses surcharges encore biffées, de ses renvois barrés de
-lignes d'encre; elle finissait par s'impatienter de son silence obstiné,
-de ses grognements de dépit, et elle l'interrompait par des observations
-de ce genre: prends donc garde, tu vas tacher avec ta plume le tapis de
-la table.
-
-Il lui semblait que si elle avait appris un métier, elle l'aurait
-exécuté sans des tâtonnements pareils. Elle ne croyait pas qu'il fût
-plus difficile de mettre des mots en place que de remplir de points de
-laine le canevas d'une tapisserie. Elle était irritée contre son mari
-qui, les soirs où elle eût désiré sortir, objectait qu'il était en veine
-de travail, s'attelait rageusement à un chapitre, s'arrêtait, incertain,
-rêvassait pendant des heures, se frottait radieusement les mains. Un
-jour, elle lui dit:
-
---Pour le peu de besogne que tu as abattu, ce soir, tu aurais tout aussi
-bien fait de me mener dans le monde.
-
-Elle avait les bourdonnements et les harcèlements insupportables d'une
-mouche et son mari ne pouvait ni l'écarter, ni se plaindre, car jamais
-elle n'était dans son tort. Elle lui demandait d'un ton dégagé, si son
-livre marchait, le dévisageait d'un air de doute, s'il disait oui, d'un
-air éploré, s'il disait non. Elle lâchait d'atterrantes réflexions sur
-les volumes qu'elle lisait, répétait les soirs où André se démenait sur
-son papier: c'est amusant ce roman que je viens d'achever; c'est écrit
-avec une facilité! et elle ajoutait quelques minutes après: faut-il
-remonter la lampe? Si tu dois veiller tard, j'y remettrai de l'huile.
-
-André mâchait ses colères, répondait parfois comme un homme qui
-s'impatiente. Elle prenait alors une voix suppliante:
-
---Voyons, ne me parles pas ainsi, ce n'est pourtant pas de ma faute si
-tu ne peux pas!
-
-D'autres fois, elle se lançait dans des éloges pompeux sur les oeuvres
-des maîtres qu'adorait André.
-
---Il est bien juste qu'ils gagnent de l'argent, disait-elle, ils ont
-tant de talent!
-
-Elle parvenait à rendre désagréable pour son mari les louanges qu'elle
-décernait aux artistes qu'il aimait le mieux!
-
-Elle était arrivée à raffiner l'âcreté de ses morsures; de même que la
-plupart des femmes, elle considérait, du reste, son mari comme une bête
-de somme et s'indignait que, malgré les coups d'aiguillons, il ne
-travaillât pas d'arrache-pied afin de lui permettre à elle d'augmenter
-encore le nombre de ses fantaisies. Si autrefois elle prenait son père
-pour un banquier, elle trouvait juste au moins qu'il ne lui allouât
-qu'une somme en rapport avec ses moyens; maintenant elle eût trouvé
-naturel que son mari se saignât aux quatre membres, qu'il trimât ainsi
-qu'un mercenaire, à seule fin de lui fournir le pouvoir de dépenser
-plus.
-
-Son père en était quitte à bon compte, et il avait pour récompense de
-ses largesses la gratitude câline de la femme, André pas. Elle eût
-regardé d'ailleurs les plus durs sacrifices qu'il se serait imposés
-comme lui étant dus; il n'eût même pas été dédommagé de sa peine par un
-peu de reconnaissance.
-
-Il ne méritait, pensait-elle, ni encouragement, ni pitié. Il était
-imbécile et maladroit! Quand on songe qu'il n'avait pas seulement eu
-l'adresse de profiter de cet avantage de tous les écrivains: obtenir des
-billets de théâtre et de concert. En l'épousant, elle s'était promis ces
-joies qui lui avaient été si longtemps interdites, être assise dans un
-fauteuil de balcon et ne pas payer!--Il prenait des places à ses frais
-comme un simple bourgeois, lorsqu'elle le tourmentait pour voir une
-pièce.
-
-Elle finit par ne plus vouloir aller au théâtre dans ces conditions. Le
-bonheur qu'elle y goûtait était gâté par la pensée qu'elle aurait pu le
-ressentir, sans bourse délier.
-
-Il vint un moment pourtant où elle se lassa de rester ainsi sur le
-qui-vive; alors, elle tomba dans une inertie désolée, mena une existence
-engourdie, sans imprévu et sans espoir. Elle resta longtemps au lit,
-s'éternisa dans un fauteuil. Ses bonnes s'enhardirent, la pillèrent sans
-modération. André hasarda quelques reproches qu'elle reçut avec l'air
-d'une victime qui s'attend à tout. Alors il se tut, tâcha de s'enfoncer
-dans le travail, regarda galoper devant lui la déroute de son ménage;
-puis, alarmé un jour, par l'attitude endolorie de sa femme, il se
-résolut à l'égayer; il endura même le supplice qu'il avait presque
-toujours évité jusqu'alors et il s'y accoutuma même sans trop d'ennui,
-il traîna Berthe dans les salons. Ce fut peine perdue, elle le
-considérait comme un rabat-joie, s'ennuyait, malgré tout, quand il était
-là.
-
-Dans cette vie désheurée, les cancans de ses bonnes devinrent ainsi
-qu'autrefois lorsqu'elle était jeune fille, une attirante distraction,
-mais elle n'éprouvait réellement de plaisir que dans la compagnie de
-quelques camarades, jeunes mariées comme elle. Alors, dans la journée,
-en l'absence des hommes, elles s'installaient près de la cheminée et les
-papotages sautaient, les petits secrets de l'alcôve s'ébattaient dans
-les sourires, les confidences commencées s'achevaient dans le
-va-et-vient des éventails. Chacune se plaignait de son mari, mais leurs
-yeux à toutes étincelaient lorsqu'insensiblement la conversation
-s'arrêtait aux intimités haletantes des nuits. Il y avait des temps
-d'arrêt, des petits silences coupés par des chuchotements derrière les
-doigts, des invites à parler plus haut, des exclamations pudibondes et
-envieuses, des éclats frissonnants de rire. Berthe demeurait
-silencieuse, se demandant de quelle chair elle était pétrie, comment ses
-nerfs pouvaient rester détendus, comment ses élans n'aboutissaient pas.
-
---C'est la faute de monsieur ton mari, lui disait l'une.--Ah Dieu! ma
-chère, reprenait une autre, moi, j'en mourrais, à ta place; toutes
-s'efforçaient de lui arracher des détails précis sur les inhabiles
-tendresses qu'elle devait subir. Berthe se défendait, ne lâchait que des
-indications confuses sur lesquelles elles se lançaient, bride avalée,
-sabrant le mari, le représentant comme un être indélicat et comme un
-sot.
-
-Berthe arrivait à se convaincre que si elle avait épousé un autre homme,
-il n'en eût certainement pas été ainsi; les quelques doutes qu'elle
-pouvait conserver encore s'évanouirent subitement. Un danseur qui
-l'invitait à valser dans les bals, lui serrait ardemment les mains et
-elle éprouvait une sensation délicieuse, un frémissement par tout le
-corps, une sorte de vertige qui la jetait, lacée étroitement sur lui,
-pâmée, tressaillante, entre ses bras.
-
-L'homme qui la remuait de la sorte était un grand gommeux, avec des
-cheveux rares au sommet, poicrés par de la bandoline sur les tempes,
-couchés sur le front en éventail. Il était mis à la dernière mode,
-portait des cols évasés comme des soupières, de doubles chaînes de
-montre, des plastrons bombant, des culottes étroites du fond et larges
-des pieds. Il débitait d'une voix indolente les balivernes monstrueuses
-des salons. Il se hasardait peu à peu, était soutenu dans ses projets
-par toutes les amies de Berthe.
-
-Elles exécraient son mari qui, les redoutant, avait défendu à sa femme
-de les fréquenter; elles l'exécraient, parcequ'il ne frayait pas avec
-leurs maris à elles, des commerçants occupés de leurs négoces ou des
-plaisirs du baccarat et des courses. Elles poussaient à la chute de leur
-amie, pour s'enorgueillir d'elles-mêmes qui ne succombaient point; elles
-poussaient à sa chute par une lâcheté de gamines qui, n'ayant point le
-courage de faire le mal, persuadent à la plus bête d'entre elles qu'elle
-devrait le commettre, quitte à la repousser ou à la dénoncer après.
-
-Berthe se révoltait, jugeait indigne de tromper son mari, même quand on
-ne l'aime pas. Elle se débattait, alors que seule, elle laissait
-s'égarer ses pensées, arrivait à se ressasser les arguments convenus,
-les raisons préparées et servies par des générations entières de femmes,
-les excuses de toutes les bassesses et de toutes les fautes.
-
-Le jeune homme devenait de plus en plus pressant et mendiait des
-rendez-vous avec instance. Elle était assiégée de tous les côtés; il la
-bloquait, lui bouleversait le sang avec ses yeux, et ses amies lui
-parlaient sans cesse de ce gommeux, vantaient ses rares qualités, ses
-grâces. Elle lui donna deux, trois rendez-vous, n'y alla point, le reçut
-un jour chez elle, en l'absence d'André, fut perdue dans un coin, à la
-cantonade; elle resta comme écrasée. La terre promise qu'elle avait
-entrevue lui échappait encore. Les voluptés tremblantes de l'adultère ne
-la soulevèrent point. Devant l'amant comme devant le mari, l'émoi des
-sens avorta, la bourrasque tant attendue ne vint pas. Elle pensa devenir
-folle, s'acharna quand même à la poursuite de ces ardeurs qui ne
-pouvaient éclore; elle se réfugia dans cette liaison, se forçant à
-penser à son amoureux, dans ses heures de vide, se contraignant malgré
-elle à vouloir l'aimer.
-
-Alors, elle ne se plaignit plus de son mari qui s'applaudissait de la
-voir enfin conciliante et douce, mais elle reprocha à sa famille, au
-hasard, au ciel, la matière dure dont elle était bâtie,
-l'engourdissement de passion qui la possédait, la trivialité du réel
-succédant à ses rêves, quand elle se croyait sur le point de les
-atteindre.
-
-Tout à ses livres sur lesquels il bûchait péniblement sans se
-satisfaire, confiant en l'honnêteté de sa femme, André ne s'était douté
-de rien. Il avait fallu sa rentrée hâtive, un soir, pour que l'infamie
-de son ménage s'étalât devant ses yeux, en plein.
-
-Lorsque son mari apparut brusquement cette nuit-là et surprit auprès
-d'elle un homme en chemise, Berthe reçut un terrible choc; elle se
-tenait encore debout, qu'elle ne savait déjà plus où elle était. Elle
-s'abattit sur le plancher, tandis que les deux hommes descendaient
-ensemble. Elle reprit longtemps après connaissance, fut sans force pour
-se lever, comprit seulement, d'instinct, dans la torpeur qui l'écrasait,
-que tout s'était écroulé autour d'elle, qu'elle gisait, ensevelie à
-jamais sous des décombres.
-
-Le matin, elle se hissa, hébétée, le long du lit; le rappel de son
-malheur la frappa; elle sanglota, désespérée, ne sachant plus que
-devenir. Une seule pensée surnageait dans cette mer d'angoisses, celle
-de ne pas se montrer à son mari.
-
-Elle eût préféré qu'il la tuât plutôt que de supporter la honte de sa
-vue, l'amertume de ses reproches. Elle n'eut qu'un but, fuir, et,
-précipitamment comme prise de délire, elle s'habilla, se sauva de cette
-maison ainsi que d'une ruine qui menace.
-
-Elle marchait dans la rue, se répétant qu'après un pareil désastre elle
-ne pouvait plus implorer que son complice. Elle s'arrêta tout à coup, se
-souvenant qu'il habitait dans la maison de sa famille, qu'il ne pouvait
-recevoir de femmes, puis, elle poursuivit sa course, se disant que dans
-une telle débâcle, les convenances importaient peu!
-
-Il était encore couché lorsqu'elle frappa à sa porte. Elle haletait,
-étouffée par l'ascension des cinq étages; il demeura stupéfié devant
-elle, puis il débarrassa un fauteuil des hardes qui le couvraient.
-
---Qu'est-ce qu'il y a, dit-il, d'une voix tremblante? Alors elle perdit
-le peu de sang-froid qui lui restait. Elle se pendit à son cou et
-balbutia des mots entrecoupés de larmes: je n'ai plus que toi, sauve-moi
-dis, tu m'aimes bien n'est-ce pas?
-
-La contenance du jeune homme devenait de plus en plus soucieuse. Il
-bredouilla: «tu sais bien que je t'aime,» et, tout en boutonnant le col
-de sa chemise de nuit, il lui versa quelques bribes d'affections, puis
-il lui débita péniblement les histoires prévues: Elle n'y songeait pas;
-elle se mettait hors la loi, risquait d'être ramenée de force chez son
-mari, traînée devant les tribunaux. C'était la honte pour elle et pour
-sa famille, c'était son aventure racontée dans tous les journaux avec
-son nom et celui de son père. Lui-même ne se relèverait pas d'un tel
-scandale, ses parents le chasseraient. Ah! il fallait bien réfléchir
-avant de faire un semblable coup de tête! et puis, quelle vie serait la
-leur! il ne pouvait quitter les siens, il n'avait aucune fortune
-personnelle, c'était la misère noire qu'ils se préparaient. Oh! il ne
-pouvait y avoir de doute, son père serait inflexible et lui rognerait
-les vivres. Il entrerait seulement, là, maintenant, verrait une femme
-chez son fils, qu'il ne les laisserait certainement pas sortir vivants
-de la chambre.
-
-Il lui tenait la main, lui exposait piteusement sa situation, répétait
-plusieurs fois de suite les mêmes arguments, épiait sur sa face
-l'impression qu'ils produisaient, insistait de préférence sur la honte
-des familles, sur les poursuites de la justice.
-
-Toute blanche, elle l'écoutait, ne soufflait mot.
-
---Tu comprends, reprenait-il, la mine pleurarde, mourant de peur qu'elle
-ne restât chez lui, craignant qu'elle ne comprît enfin qu'il n'avait eu
-qu'un but, en la séduisant, se garder de l'amour sur la planche, sans
-frais; tu comprends, tout ce que je te dis là, c'est dans ton intérêt,
-peu m'importe à moi que ma vie soit brisée, je t'aime assez pour cela!
-Mais en fin de compte tout n'est pas désespéré. Ton mari aurait pu
-prendre la chose plus mal; il te pardonnerait peut-être si tu voulais
-bien. Voyons, il n'a pas l'air d'un méchant homme, tu en serais
-peut-être quitte pour quelques reproches. Quant à moi, je me
-sacrifierai, je ne te verrai plus, je m'efforcerai de t'oublier si cela
-peut te rendre la vie heureuse! Ah! je souffre de te parler ainsi, de
-plaider contre mon propre coeur, mais je le dois, après le mal que je
-t'ai fait involontairement, car l'amour ne raisonne pas, je veux
-t'empêcher d'achever ton malheur par une esclandre. Mon Dieu! Mon Dieu!
-que tout cela est triste, pauvre chérie, va, oh! nous ne sommes pas
-heureux! le ciel est témoin que si cela dépendait de moi, mais je ne
-sais pas, que puis-je faire, dis, quoi?
-
-Il avait l'air si lamentable et si penaud qu'elle en eut presque pitié.
-
-On toqua discrètement à la porte, puis une voix de femme s'entendit:
-Monsieur Alexis, on vous attend pour déjeuner.
-
-Berthe demeura stupide. Elle regarda cet homme qui mettait son paletot
-et se donnait un coup de brosse avant de descendre.
-
-Alors, elle songea que tandis que tout s'était effondré autour d'elle,
-tandis que son existence était à jamais perdue, lui, son amant, allait
-tranquillement au milieu de sa famille, déjeuner comme de coutume.
-L'immense infortune qui l'accablait n'avait même pas rejailli sur lui.
-Il était pourtant aussi coupable qu'elle! cette dérision du sort
-l'indigna. Pour ce bellâtre, elle avait trompé un mari qui valait certes
-mieux; pour ce lâche qui ne cherchait qu'à se débarrasser d'elle, elle
-était tombée dans une telle boue que jamais plus elle ne s'en laverait!
-
-Elle s'essuya avec la main les yeux, rajusta son chapeau qui s'était
-défait et, sans y penser, instinctivement, elle nouait les brides de ses
-mains tremblantes, arrangeait ses cheveux derrière ses oreilles.
-
-Il eut l'oeil allumé de joie.
-
---Tu t'en vas, dit-il faiblement, et il lui apporta son parapluie
-qu'elle ne cherchait point. Elle ne lui tendit même pas la main. Il crut
-nécessaire de murmurer:
-
---Je te reverrai? où ça?
-
-Elle le toisa, ouvrit la porte, sortit sans même se retourner.
-
---Bon voyage, dit le jeune homme; eh zut à la fin! Je ne peux pourtant
-pas m'empêtrer d'une femme!
-
-Berthe marchait dans la rue, à grands pas. La honte d'avoir été
-éconduite ainsi dominait toutes ses pensées. Son mépris pour cet homme
-dépassait le possible. Ah! elle en avait assez! elle retournait chez son
-mari, il ferait d'elle ce que bon lui semblerait! Elle rentra, vit
-qu'André avait emporté sa malle, comprit qu'il ne reviendrait plus. Elle
-s'affaissa, exténuée, dans un fauteuil; son angoisse même sombra. Elle
-n'avait plus le sentiment de ses maux. Dans le bourdonnement qui lui
-emplissait la tête, il lui semblait seulement distinguer au loin un glas
-furieux sonnant d'horribles catastrophes, d'irréparables deuils! Une
-sorte de lueur traversa soudain le brouillard de ses idées; l'ordure lui
-parut monter plus haut sur elle; elle se dressa, prise d'épouvante, puis
-elle retomba sur son siège, les dents sèches, le regard naufragé, l'air
-fou.
-
-Inquiète ne ne pas l'avoir vue, la veille, à sa soirée et craignant,
-malgré les assurances de son mari, qu'elle ne fût sérieusement malade,
-madame Désableau arriva, sur ces entrefaites, et la secoua, terrifiée,
-par cette raideur cassée, par ces sursauts et par ces râles; elle la
-supplia de lui répondre, lui demanda où était André, courut au travers
-des pièces à la recherche d'une fiole d'eau de mélisse, comprit au
-désordre de l'appartement, à la porte d'entrée laissée ouverte, qu'une
-rafale de malheur s'était ruée sur cette maison et l'avait culbutée de
-fond en comble; elle revint près de sa nièce, la serra dans ses bras,
-saisit dans les phrases décousues qu'elle lui arrachait qu'André s'était
-enfui; alors, elle l'enroula dans une couverture et l'emporta en un
-fiacre chez elle.
-
-Là, Berthe s'apaisa et consentit à tout avouer. Désableau bouleversé,
-s'écria «malheureuse!» puis, sa fureur fit volte-face et s'abattit sur
-André. C'était un misérable, qui devait fréquenter les gourgandines, il
-n'avait, après tout, que ce qu'il méritait. Mais comme à la moindre
-allusion à son mariage, Berthe avait des ébranlements nerveux, des
-crises qui la jetaient, trépidante, contre les meubles, force fut à son
-oncle de se taire; il se promit seulement, le jour où elle serait
-rétablie, d'épancher sa bile.
-
-Peu à peu l'atmosphère pacifiante de la famille la calma. Elle
-s'abandonnait, se pelotonnant sur une chaise, s'y attiédissant, des
-heures entières; insensiblement, elle s'aveulissait, ne désirait plus
-qu'une chose, qu'on ne la tirât point de sa langueur, qu'on lui permît
-comme à un animal qui souffre, de lécher sa plaie, là, dans le coin où
-elle s'était mise.
-
-Quelques jours s'étaient écoulés ainsi. Anonchalie et comme réduite,
-elle avait des douceurs de convalescente, des sagesses de petite fille;
-elle acceptait avec bonheur maintenant la monotonie des soirées de
-famille, l'invariable bercement des conversations qui s'échangeaient,
-autour d'elle, pour ne rien dire.
-
-Le soir, où assis dans la salle à manger autour de la table sous la
-suspension, ils étaient tous assemblés, la mère tailladant de l'étoffe,
-la fille peinturlurant une image, le père sirotant sa tasse de café et
-combinant des patiences, Berthe rêvassant, les pieds au feu, sur un fait
-divers, madame Désableau qui achevait de faufiler la bâtisse du corsage,
-appela sa fille.
-
---Viens ici, Justine, que je t'essaie ta robe et elle lui enfila une
-casaque, piquée sur une doublure grise, sans manches, cousue à grands
-traits.
-
---Voyons, tiens-toi droite, continua-t-elle.
-
-Elle leva le bras de l'enfant et, sans se hâter, avec précision, elle
-pinçait l'étoffe trop large sous les aisselles. Puis, en la prenant par
-les deux épaules, elle fit pivoter sa fille comme un toton, lui donnant
-avec son dé de petits coups sur les doigts pour la faire rester en
-place. Le col l'inquiétait; elle ramenait les deux pans de la doublure,
-les assujettissait par une épingle, plissait avec le plat de la main
-l'étoffe qui tombait droite, la forçant de suivre les contours de la
-poitrine jusqu'à l'évasement des hanches et, très affairée, elle
-modifiait encore, à vue de nez, son plan, méditait sur les endroits
-dévolus pour les boutonnières.
-
---Voilà qui est terminé, dit-elle, en ôtant avec précaution son moule et
-elle l'étala de nouveau sur la table, enleva les épingles qu'elle y
-avait fichées comme points de repère et se mit à opérer silencieusement
-ses retouches.
-
-Neuf heures sonnèrent.
-
---Justine, reprit à son tour monsieur Désableau, il est l'heure d'aller
-te coucher, mon enfant.
-
-La petite rechignait, mais ses parents furent inflexibles. Madame
-Désableau alluma un bougeoir, prit la palette de couleurs, le verre
-d'eau sale et les emporta dans sa chambre. Pour gagner du temps, Justine
-embrassait longuement son père et Berthe, leur posait des questions,
-lambinait à la recherche d'un ruban égaré sous la table. Sa mère
-l'empoigna et, la poussant devant elle malgré ses trépignements, elle
-referma la porte.
-
-Alors Désableau releva un peu la tête, fixa son pince-nez et, faisant
-claquer entre ses doigts le paquet de cartes, il se tourna vers sa nièce
-et lui dit:
-
---Maintenant que Justine est couchée, causons. J'ai reçu une lettre de
-Me Saparois qui m'invitait à me présenter à son étude. Je vais te
-résumer la conversation que nous avons eue ensemble.
-
-Ton mari qui, dans l'espèce, a, paraît-il, tous les droits, serait
-heureux d'éviter le scandale des tribunaux et des affiches; aussi ne
-formera-t-il pas une demande en séparation de corps; il propose
-simplement un arrangement à l'amiable. Vous vivriez, chacun de votre
-côté, il ne te servirait aucune pension alimentaire, mais il te
-restituerait en entier ta dot.
-
-Telles sont les propositions que m'a soumises, en son nom, Me Saparois.
-
-Je lui ai dit, moi, à ce notaire ce qu'il en était et ce que je pensais
-de la conduite de ton mari. Il me semble invraisemblable, ai-je ajouté,
-après mûres réflexions, que M. André Jayant soit à même de rendre
-intacte la dot dont nous avons bien voulu le gratifier. Je n'ai pas celé
-à Me Saparois que je n'avais jamais été d'avis de donner suite à l'union
-projetée entre ton mari et toi, j'ai en même temps appelé son attention
-sur les idées scandaleuses qu'André avait soutenues dans ses livres, et
-j'ai été forcément amené à cette conclusion qu'il devait avoir dissipé
-en orgies l'argent qu'une famille honorable avait consenti à lui livrer.
-
-M. Désableau souffla et fit une pose. Il répétait une leçon qu'il
-piochait depuis trois jours entiers à son bureau. Il continua sur un ton
-plus emphatique encore:
-
---Tout en convenant avec moi que cette littérature était odieuse et
-après avoir déploré, lui aussi, comme tout honnête homme du reste, les
-excès de ces malheureux qui ne craignent pas d'insulter, dans leurs
-écrits, tout ce qui est respectable, Me Saparois n'a cependant pas admis
-la justesse de mes conclusions. Il a prétendu que, parce qu'André se
-complaisait artistiquement à se vautrer dans d'inqualifiables fanges, il
-ne s'en suivait pas nécessairement qu'il eût dévoré ta dot.
-
---Après cela, reprit Désableau qui semblait réfléchir, peut-être le
-notaire a-t-il raison. Il se pourrait que ton mari n'eût pas croqué le
-magot, cet homme-là n'avait sans doute pas la hardiesse du vice!--C'est
-un fait cela, il y a des gredins qui atteignent par l'intensité de leurs
-forfaits à une sorte de grandeur. Certes, je suis heureux, au point de
-vue de tes intérêts pécuniaires, que ton époux ne figure pas au nombre
-de ceux-là; mais, avouons-le, ma fille, André possède vraiment un vice
-si banal qu'il vous répugne!
-
-Berthe défendit énergiquement son mari:
-
---On n'accuse pas les gens de cette façon, dit-elle; non, mon mari n'est
-ni un gredin, ni un malhonnête homme et puis, enfin, tu le sais bien
-pourtant, dans cette malheureuse rupture, c'est moi qui ai eu tous les
-torts!
-
---Ce n'est pas! s'écria Désableau. En admettant même que tu les aies
-eus, tu ne les as pas, en fait. Une femme devient ce que son époux veut
-qu'elle devienne.--Tiens, regarde, la mienne, ta tante; ah! je puis
-déclarer que jamais, au grand jamais, il ne s'est élevé entre nous la
-moindre divergence d'idées, le moindre nuage! mais aussi, elle a
-contribué, sous mon impulsion, à la bonne intelligence, au bien-être
-d'un intérieur qui est justement estimé par tous. Non, je le maintiens,
-si au lieu de t'allier à un bohême et à un drôle, tu t'étais alliée à un
-honnête homme, tu serais, comme ma femme, heureuse!
-
-Berthe s'emporta. Elle secoua d'un coup l'apathie qui l'accablait depuis
-sa chute.
-
---Je ne permettrai pas qu'on parle ainsi de mon mari, devant moi,
-dit-elle.
-
-Désableau, jeté hors des gonds, suffoqua. Son binocle bondit.
-
---En voilà assez, balbutia-t-il, j'ai accepté les propositions du
-notaire, mais j'ai le droit de donner mon opinion sur André et je la
-donne!
-
-Madame Désableau vint heureusement mettre le holà. Elle ordonna à Berthe
-de rentrer dans sa chambre.
-
---Nous recauserons de tout cela, à tête reposée, fit-elle, et elle
-ajouta: c'est ridicule, vous criez si fort que la petite peut tout
-entendre, dans l'autre pièce.
-
-Alors son mari se tut.
-
---Tu as raison, ma bonne, murmura-t-il, nous devons épargner à l'enfance
-de notre fille, ces humiliantes et dangereuses révélations.--Ah! c'est
-égal, je le lui avais bien dit, moi, à ta nièce, qu'elle contractait un
-sot mariage, qu'elle épousait un individu qui avait l'oeil faux comme
-trente-six jetons. Elle n'a pas voulu m'écouter,--elle est bien avancée
-à présent;--enfin, tiens, n'en parlons plus, ces histoires-là me
-bouleversent!
-
-Il tira sa montre, s'assura qu'il lui restait, avant l'heure du coucher,
-le temps matériel d'accomplir deux ou trois patiences, il se rassit,
-battit les cartes, les tendit à sa femme pour qu'elle lui portât bonheur
-en les coupant et il disposa, pensivement, ses paquets à d'égales
-distances.
-
-Inquiétée par les rougeurs qui marbraient la face de son mari, madame
-Désableau prépara en silence, un verre d'eau sucrée à la fleur d'orange
-et elle le mit devant lui, dans une assiette, sur la table.
-
-Désableau sourit doucement.
-
---Tu es bien la meilleure des épouses, dit-il.
-
-Et ils s'attendrirent tous les deux, pensant que dans ce déluge de
-misères et de vilenies, ils étaient, dans leur petit ménage, à l'abri
-comme sur l'arche. Le malheur de leur nièce les ragaillardit sans qu'ils
-en eussent conscience. La placidité dont ils jouissaient depuis tant
-d'années et que la force de l'habitude leur faisait paraître toute
-naturelle, leur sembla soudain une grâce spéciale. Presque guillerets,
-ils passèrent pour se livrer au sommeil, ce symbole de la mort, comme
-l'appelait M. Désableau, dans leur chambre à coucher et, là, après avoir
-remonté sa montre, le mari se débarrassa de son habit et de son gilet et
-montra un dos qu'écartelaient d'une croix de Saint-André deux bretelles
-roses.
-
-Puis il enleva son pantalon et ses chaussettes, s'insinua entre les
-draps et, là, regardant sa femme qui avait ôté son faux chignon et se
-liait les cheveux sur le haut de la tête, en paquet d'échalottes, il lui
-dit, désignant du doigt la couchette de sa fille endormie, transplantée,
-depuis le retour de Berthe, dans leur propre chambre:
-
---Espérons que notre Justine épousera un jour un employé, un homme
-estimable et non un saltimbanque et un artiste, comme notre pauvre
-nièce.
-
-Madame Désableau avait la bouche remplie par les épingles qu'elle
-retirait de sa tignasse. Elle se borna à lever les yeux au ciel comme
-pour implorer elle aussi, cette faveur, se hissa à son tour sur le lit
-et tourna le bouton de la lampe, mais la mèche carbonisée se brisa sur
-le rebord du bec, fignolant par saccades, crachant des postillons
-d'huile contre le verre, lançant d'acres puanteurs. Madame Désableau se
-rua hors des draps, emporta la lampe dans l'autre pièce, la souffla,
-revint précipitamment se blottir, toute grelottante, contre son mari.
-
-Alors, tout se régularisa. Les jérémiades à propos des mèches éventées,
-les apostrophes menaçantes pour l'art, prirent fin. Les deux bosses qui
-se déplaçaient sous les couvertures s'immobilisèrent, les oreillers
-replièrent leurs cornes. L'on n'entendit plus que le tic-tac régulier de
-la pendule, l'imperceptible galop d'une montre; puis, léger comme une
-brise, le doux «put, put,» d'un ronflottement monta, soutint quelque
-temps, dans le silence de la pièce, sa note tremblée, s'affaiblit peu à
-peu, expira en un insaisissable soupir sur les lèvres du couple.
-
-
-
-
-V
-
-
-André goûta une joie d'enfant lorsqu'il fut installé dans son nouveau
-logement. Après les courses furibondes aux quatre coins de Paris pour
-acheter les ustensiles qui lui manquaient, après les angoisses du
-déménagement effectué comme d'habitude par des maçons au trois quarts
-ivres, les difficultés à caser les meubles sans contrarier le jeu des
-fenêtres et des portes, les batailles contre la brique des murs qui
-repoussait et tordait les clous, les fatigantes recherches, à quatre
-pattes, dans le tas des volumes vidés en bloc sur le parquet, André,
-avec l'aide de Cyprien, était enfin parvenu à organiser son intérieur.
-Il avait repris toute sa gaieté, flânait pendant des journées entières,
-décraquelait ses faïences avec de l'eau de javelle, ravivait avec les
-feuilles restées au fond de sa théière, les couleurs de ses tapis,
-rêvait à des améliorations de confortable, à de nouveaux achats de
-bric-à-brac et de livres.
-
-Une semaine s'était écoulée; tout était définitivement en ordre; les
-papiers rangés sur la table prête pour le travail. Il avait recommencé
-avec Mélanie son petit train-train.
-
-Il la retrouva telle qu'il l'avait laissée, fluette et plate d'appas, le
-nez crochu, les yeux ronds, un signe poilu au-dessus de la lèvre
-supérieure, le teint rouge sous ses cheveux blonds, brunis par le grand
-air et par la pommade. Elle portait les mêmes bonnets à petits tuyautés,
-les mêmes rubans poireau et groseille, les mêmes canezous à soutaches,
-la même broche, enfermant sous verre une photographie de son époux, les
-cheveux bouffant en ailes de pigeon, la moustache cirée, l'oeil roide et
-faraud, dans sa tenue de sergent de ville.
-
-Elle n'avait ni vieilli, ni engraissé, possédait toujours son entêtement
-d'Auvergnate, sa quasi-honnêteté dans le carottage, sa joie à faire la
-cuisine et à ravauder les chaussettes des autres.
-
-Comme jadis elle était incapable de construire un feu, mettait deux
-petites bûches au fond et un gigantesque billot par-dessus, amoncelait
-les cendres en tas sous les chenets de façon à empêcher le tirage ou
-bien elle les ôtait toutes et donnait ainsi à l'âtre un air lamentable
-de cheminée neuve!--Elle persistait également à lui rafler tous ses
-journaux pour couvrir la table et le buffet de l'office, à découper son
-papier blanc en dents de scie pour l'ajuster en guise de lambrequin sur
-le manteau de sa cheminée de cuisine, cassait l'anse des tasses, les
-rafistolait tant bien que mal, de manière que son maître pût croire, en
-les prenant, qu'il les avait lui-même rompues, brisait les crayons
-qu'elle chipait sous le prétexte d'inscrire les dépenses, conservait la
-manie de mettre les porte-allumettes dans les cendriers, de cirer le
-bout verni des bottines de bal.
-
-Comme jadis, elle versait de l'eau bouillante dans les verres et sur les
-couteaux pour les laver et elle éprouvait des stupeurs énormes lorsque
-les uns se fêlaient et que les autres perdaient leur fil; elle oubliait
-régulièrement dans les sauces les bouquets ficelés de laurier et de
-thym, laissait, en balayant le salon, son plumeau sur un meuble, forçait
-son maître à enlever, chaque jour, l'amas des journaux et des livres
-qu'elle récoltait dans les chambres et entassait sur le bureau juste à
-la place où il voulait écrire.
-
-Ces défauts retrouvés ne déplurent pas à André. Il les attendait au
-passage, les saluait comme des connaissances, s'étonnait, malgré tout,
-de ne les voir, ni diminués, ni grandis. Il constata avec satisfaction
-que la bêtise de sa bonne était demeurée stationnaire. Puis des défauts
-qu'il avait négligés, se montrèrent un à un, dès que l'occasion se
-présenta. Il dut répéter pour la millième fois et sans la moindre chance
-de succès d'ailleurs, les mêmes observations qu'avant son mariage. Il la
-supplia de ne pas remplir d'eau de savon le broc des lieux, de ne pas
-garder son plomb débouché, de ne pas essuyer l'intérieur de sa théière,
-de ne pas ajouter enfin à la poudre du café moulu l'ancien marc qu'elle
-s'obstinait à maintenir dans le filtre. Il insista également pour manger
-du gros pain et non du pain riche ou des flûtes jocko qu'elle
-affectionnait, s'éleva contre l'abus des champignons dans les sauces,
-contre sa manie de sucrer les épinards et de cuire à tel point le boeuf
-qu'il s'effilochait sous le couteau en de longs filaments mous.
-
-Somme toute, il ne pouvait se plaindre. En même temps que ses inepties
-et que ses balourdises, Mélanie avait rapporté des qualités inconnues
-aujourd'hui des bonnes: une propreté merveilleuse, un soin rare de
-ménagère, une certaine affection pour l'intérieur qu'elle balayait. Elle
-fourbissait, récurait, frottait, du matin au soir, reprisait les nippes,
-remettait aux chemises des cols et des poignets neufs, menait la maison
-sans qu'il eût à s'occuper, ni du blanchissage, ni de toutes ces
-harcelantes et menues sottises qui dégoûtent du célibat les plus
-opiniâtres et les plus braves.
-
-André se carrait pour l'instant dans son bonheur, se levait tard,
-traînait en chemise, fumait des cigarettes jusqu'à l'arrivée de sa bonne
-qui lui apportait les journaux et brossait ses hardes, puis il allait se
-promener, revenait pour déjeuner, classait ses notes, en attendant qu'il
-reprît son livre arrêté depuis le désarroi survenu dans son ménage.
-
-Dérangé et un peu offusqué tout d'abord par la disposition nouvelle de
-ses meubles, estimant qu'ils étaient en comparaison de ceux qu'il
-possédait jadis dans une vaste pièce, singulièrement étriqués dans ce
-petit réduit, il parvint peu à peu, à mesure que le souvenir de son
-salon d'homme marié s'atténuait, à trouver que cette chambre était
-claire et gaie.
-
-Bientôt elle lui parut s'être déjà imprégnée de cet indéfinissable
-charme que dégagent les logements où l'on ne rentre pas seulement pour
-se coucher, des logements où l'on vit pendant des journées entières, où,
-le soir, des rires d'amis se croisent, succédant au silence des heures
-de travail, égayant avec leurs francs éclats l'air recueilli des murs.
-
-Il arriva enfin à juger suffisamment large et commode cette pièce
-minuscule, si bourrée de bibelots et si bondée de meubles qu'on ne
-pouvait s'y tenir à plus de trois personnes ensemble.
-
-Du plafond au plancher, les murs disparaissaient sous un fouillis de
-faïences, de tableaux, de cuivres, de porcelaines du Japon, au milieu
-duquel deux aquarelles impressionnistes étincelaient dans leurs barres
-d'or sur le fond bistré du papier de tenture: une vue de coulisses avec
-des danseuses en gaze rose, au repos, devant des portants barbouillés de
-verdures, des petites voyoutes exquises lutinant de grands dadais
-empesés dans leur tenue de bal; une vue de salon avec des messieurs
-ennuyés et aimables, des femmes excitantes et frivoles, étroitement
-lacées dans des armures de soie pâle, les bras et les épaules nues, le
-corsage grand ouvert, étayant de ses buscs cachés les touffes blanches
-des seins.
-
-Puis, venaient dans la pièce, amoindrissant encore avec leurs avances et
-leurs saillies, le peu d'espace laissé libre, une table, des chaises, un
-guéridon de vieux chêne et un divan tapissé de toile bise brochée de
-fleurs amarantes, flanqué à droite: d'une large bibliothèque où, rangée
-en bataille, une armée de bradels, jaune canari et sang de boeuf,
-pétardaient, éteignant avec leurs soleils d'artifice toutes les pièces
-tranquilles: les tristes et discrets La Vallière, les sévères
-Jansénistes, sans dentelles ni flaflas d'or, les cartonnages ordinaires
-bons enfants et un peu canailles, pincés dans leur blouse de toile bleue
-ou grise, les reliures de chagrin aux mines de bourgeoises et de
-cuistres; à gauche: d'une autre bibliothèque plus petite, pleine,
-celle-là, de volumes brochés, et là encore, deux larges taches
-saillaient, deux files de volumes marchant en tumulte, battant la
-générale, les uniformes jaunes de l'éditeur Charpentier, les tuniques
-rouges de la légion étrangère d'Hachette.
-
-André avait changé bien des fois déjà ses livres et ses tableaux de
-place. Après des tâtonnements et des essais, il avait enfin ordonné le
-tout de telle manière que les formes et les couleurs se répondissent,
-que les flammes de punch allumées aux biseaux des glaces, que les
-luisants postés sur les lignes d'or des cadres et dans le creux irisé
-des assiettes, aidassent à égayer la pièce qui demeurait encore sombre
-lorsque sortait entre des interstices de bibelots et de meubles, le ton
-grave et foncé des murs.
-
-Quelques semaines passèrent. La tranquillité de cette nouvelle existence
-remit André sur pieds. La convalescence s'achevait; après les
-prostrations qui suivirent la crise, il était entré en pleine voie de
-guérison, pensait moins souvent à sa femme, avait simplement gardé
-d'elle un soutenir lent et triste. Par instants même il lui semblait
-être toujours resté garçon; le passé lui apparaissait lointain et confus
-comme ces vagues souvenirs que l'on conserve, même rétabli, des
-hallucinations entrevues pendant la fièvre. Il croyait avoir atteint la
-délivrance qu'il souhaitait; il ne doutait plus que ce rêve caressé:
-rayer deux années de sa vie, ne pût enfin devenir possible.
-
-Il s'abandonnait aux gâteries enveloppantes de sa bonne. Excellente
-cuisinière, Mélanie, pour reprendre son influence dans la maison, lui
-prépara des mets à se lécher les doigts, des fritures qu'elle
-réussissait d'étonnante façon, d'impérieuses rémolades, de pétulantes
-ravigotes, voire même quelques bons plats familiers, tels que veau à la
-casserole, miroton embrené de moutarde, lapin aux pommes sauté dans
-d'incomparables sauces au vin.
-
-Puis, c'était Cyprien qui arrivait souvent pour dîner au hasard du pot;
-et c'étaient des repas charmants où l'on causait d'art, où l'on
-s'attardait, les coudes sur la table, dégustant des petits verres,
-chassant la fumée des cigarettes qui montait en tourbillonnant sous
-l'abat-jour.
-
-Et ces jours-là, Mélanie était superbe; prise à l'improviste, elle
-servait, en quelques minutes, un dîner suffisant et passable, appuyait
-les plats de consistance trop courts de mirifiques omelettes au fromage,
-parait à tout, apportait le café, puis, le panier au bras, roulant entre
-ses doigts le cordon de son tablier, elle répétait la phrase mécanique
-de tous les soirs: Monsieur n'a plus besoin de rien?--Non,
-Mélanie.--Alors, bonsoir, Monsieur.--Et elle partait confectionner à son
-tour le dîner du sergent de ville.
-
-Ces distractions de longues causeries, ces rires d'ami bavardant sans
-gêne, employant les mots crus qu'affectionnent, en général, les hommes
-de lettres et les peintres, les bariolages d'argot et de termes de
-métier qui salent si vivement, l'échange des questions et des ripostes,
-infusèrent à André une ardeur nouvelle; après les froids ennuis, après
-les accablantes giboulées de la vie maritale, une embellie semblait
-prête à luire. Le retour de son ancien compagnon le retrempait, il avait
-soif de travail et, excité par toutes ces discussions qui se
-passionnaient autour de sa table, il voulait se prouver qu'il n'était
-pas déchu, que son talent s'était échappé intact de la bagarre.
-
-Mais, dans les premiers temps, sa bonne volonté, ses élans échouèrent.
-Maniaque, ainsi que la plupart des artistes, il ne pouvait travailler
-que dans un logement qu'il connaissait bien. Afin que son oeil ne flânât
-point, malgré lui, sur les bibelots accrochés aux murs, il fallait qu'il
-se fût assez familiarisé avec les angles et les teintes de ces objets,
-pour ne plus les apercevoir quand bon lui semblait. Sa manie était
-irrépressible. Il ne pouvait même travailler sur sa table autrement
-placée que de coutume. Il avait donc tout d'abord usé de longues heures
-à examiner, un à un, ses bibelots, ses livres, puis à en embrasser
-l'ensemble, à s'en remplir les yeux, à les gaver de telle sorte que leur
-appétit de distraction cessât.--C'était une affaire de quinze jours au
-moins.--Cette période était écoulée depuis longtemps déjà et cependant
-quoiqu'il tentât pour s'entraîner, ses efforts rataient. Il se mettait
-devant son bureau, voyait la scène qu'il voulait décrire, saisissait la
-plume et il demeurait là, inerte, comme ces gens qui, après avoir
-longtemps espéré le dîner, ne peuvent plus avaler une bouchée dès qu'ils
-sont à table.
-
-Il en déchirait son papier de rage. Pour un peu, il se serait cru idiot.
-Il appréhenda que son intelligence n'eût été tout d'un coup faussée. Il
-se désola, pensant qu'il resterait peut-être frappé d'impuissance, puis
-il regimba, se rappela les quelques bonnes pages qu'il avait autrefois
-écrites, pour affermir son courage, suivit les conseils de Cyprien qui
-l'engageait à ne pas se surmener, à laisser la machine reprendre
-tranquillement haleine. Il s'occupa de travaux de retouche, rebouta les
-termes pied-bot, obtura les trous, émonda les végétations de ses
-phrases, attendit comme le mécanicien qui promène sa bête sur le rail
-pour la mettre en train, qu'elle fût assez chauffée pour gagner le
-large. Et c'étaient de longs débats avec lui-même, des luttes engagées
-contre Cyprien qui le voyant irrésolu, moins entier et moins stable dans
-ses idées, tentait de lui inculquer ses théories, des théories
-faisandées et morbides qu'André repoussait d'ordinaire, tout en
-reconnaissant la curiosité et la justesse de quelques-unes.
-
-Et Cyprien revenait à la charge et trompé par le silence de son ami, le
-croyant indécis, sur le point de céder, il répétait, un à un, ses
-arguments, expliquait longuement la nouveauté de ses aperçus, citait des
-exemples pour les faire valoir.
-
-L'accent d'un paysage était, selon lui, donné par les tuyaux d'usine qui
-s'élevaient au-dessus des arbres et crachaient jusqu'aux nuages des
-flocons de suie.
-
-Il avouait d'exultantes allégresses, alors qu'assis sur le talus des
-remparts, il plongeait au loin, voyait les gazomètres dresser leurs
-carcasses à jour et remplies de ciel, pareils à des cirques bâtis de
-murs bleus et soutenus par des colonnes noires. Alors, le site prenait
-pour lui une inquiétante signification de souffrances et de détresses.
-
-Dans cette campagne dont l'épiderme meurtri se bossèle comme de hideuses
-croûtes, dans ces routes écorchées où des traînées de plâtre semblent la
-farine détachée d'une peau malade, il voyait une plaintive accordance
-avec les douleurs du malheureux, rentrant de sa fabrique, éreinté,
-suant, moulu, trébuchant sur les gravats, glissant dans les ornières,
-traînant les pieds, étranglé par des quintes de toux, courbé sous le
-cinglement de la pluie, sous le fouet du vent, tirant, résigné, sur son
-brûle-gueule.
-
-Il voyait dans la banlieue qui s'étend autour du Paris pauvre, la
-maladrerie de la nature, l'hôpital Saint-Louis, des paysages et des
-sites et de mélancoliques douceurs lui venaient, des apitoiements
-charitables pour cette nature souffreteuse qui accélérait, avec ses
-souffles meurtriers, les incurables maux engendrés par la boisson et par
-la famine.
-
---Ah! s'écria-t-il, un soir de grande discussion, un de ces soirs où,
-énervé par les petits verres, il parlait à flots, ah! Pantin!
-Aubervilliers, Charonne, voilà les quartiers poitrinaires et
-charmants!--Eh parbleu, tu n'as pas besoin de me regarder de la
-sorte!--Je sais d'avance ce que tu vas me dire; qu'il n'y a point que
-ces quartiers-là!--mais j'aime aussi les autres, moins, il est vrai,
-mais enfin je les aime. Oui, j'aime les grands boulevards avec leurs
-rumeurs de foule, leurs cafés pleins, leur brouhaha de gommeux et de
-coulissiers et j'en raffole, la nuit surtout, vers deux heures, alors
-que passe sur l'asphalte la chasse désolée des filles.--Et puis, veux-tu
-que je te dise, eh bien, moi qui suis réputé être exclusif dans mes
-opinions, je me crois beaucoup plus éclectique et plus large que toi,
-car en fin de compte, quelle qu'elle soit, riche ou pauvre, somptueuse
-ou mesquine, je trouve que la rue est toujours belle! J'y jouis
-démesurément, le soir, par exemple, quand étincellent aux flambes du
-gaz, les lettres d'or collées sur le fronton ou sur les portes vitrées
-des boutiques. Je les lis, j'apprends le nom du commerçant, je vois
-qu'il est le gendre et le successeur d'un tel et je regarde par les
-carreaux toute la famille, installée dans le fond, autour d'une table:
-la maman qui ronronne, assoupie, les deux mains sur le ventre, le papa,
-la fille, le gendre et successeur qui jouent au trente-et-un et jabotent
-les yeux fichés sur leurs cartes. Ça me donne envie d'entrer, d'offrir
-des rabais énormes sur le prix de leurs marchandises, d'apporter ainsi
-un aliment inattendu aux niaiseries que ces gens vont se débiter jusqu'à
-l'heure de la fermeture.
-
-Oui, mon bon, voilà.--Et ces joies délicieuses de la rue, je les goûte,
-le matin aussi, quand je flâne sur les trottoirs. Alors, j'examine les
-fillettes qui ont découché et qui trottinent, secouant un tantinet leurs
-jupes, baissant des yeux battus, faisant courir menu sur le bitume des
-bottines pas fraîches.--Elles ont un je ne sais quoi d'allangui et de
-pâlot qui révèle l'insomnie laborieuse de la nuit, un je ne sais quoi
-dans leur linge encore propre mais un peu froissé, dans leur allure
-ralentie, dans leur façon de porter la voilette et de relever la robe
-qui indique la hâte d'un habillage, la gêne des ablutions qu'on n'a pu
-pratiquer chez soi.
-
-Dans le nombre, il y en a d'adorablement honteuses que mon sourire
-paternel gêne bien un peu. Celles-là filent plus vite et, moi, tout en
-les suivant des yeux, je m'offre des plaisirs intimes, j'évoque derrière
-la grâce mutine de leur marche, des déceptions érotiques ou pécuniaires,
-des désordres d'oreillers dans des chambres tièdes et, après le long
-baiser usité en pareil cas, le secret contentement du Monsieur qui voit
-enfin partir de chez lui la femme.
-
-Vue ainsi, la rue est toujours splendide et toujours neuve. Elle
-regorge, si fanée qu'elle puisse être, d'innombrables délices que bien
-peu comprennent car les Saintes Écritures ont raison: la terre est
-remplie de gens qui ont des yeux pour ne pas voir et malheureusement
-nous faisons tous plus ou moins partie de ceux-là. C'est qu'il n'y a pas
-à dire, mon vieux, nous sommes imbibés et saturés de toute une lavasse
-de lieux communs et de formules! il nous faut du pittoresque, des
-architectures à effet, des rues bizarres avec des clairs de lune, des
-montagnes et des forêts, il nous faut des sujets de description qui
-prêtent!--Ah! ils m'enquiquinent à la fin, tous ces gens qui viennent
-vous vanter l'abside de Notre-Dame et le jubé de Saint-Étienne-du-Mont!
-ah ça, bien, et la gare du Nord et le nouvel hippodrome, ils n'existent
-donc pas!--C'est vrai ça, ils sont un tas de vieux baladins qui vous
-sortent des enthousiasmes sur commande quand ils parlent des anciennes
-basiliques ou de ces chalets en pierres de taille qu'ils appellent les
-merveilles de l'art grec! Ils en ont plein la bouche! Eh, qu'ils aillent
-au diable avec leur Parthénon! S'ils aiment ce genre de bâtisses-là,
-qu'ils se plantent au milieu de la place de la Concorde, ils en auront
-deux de Parthénon, un par devant et un par derrière; qu'ils s'installent
-à demeure devant la Bourse, ils en verront un autre encore, égayé
-pourtant car on a eu le bon sens de lui camper une horloge dans la
-façade et de lui ficher des tuyaux de cheminée sur le toit. Ça rompt au
-moins l'harmonie de ses grandes lignes bêtes!
-
-Et dire que ça va continuer pendant des années encore, dire que des
-générations entières d'artistes vont acheter des réductions de la Vénus
-de Médicis, une bégueule qui a une tête d'épingle sur un torse de
-lutteuse de foire! quelque chose de propre que cette dondon qui profite
-de ce qu'elle a des bras pour se cacher le ventre! La Vénus que
-j'admire, moi, la Vénus que j'adore à genoux comme le type de la beauté
-moderne, c'est la fille qui batifole dans la rue, l'ouvrière en manteaux
-et en robes, la modiste, au teint mat, aux yeux polissons, pleins de
-lueurs nacrées, le trottin, le petit trognon pâle, au nez un peu
-canaille, dont les seins branlent sur des hanches qui bougent!
-
-O la chlorose des petites ouvrières et le fard allumé des fillasses qui
-rôdent! ça m'excite et j'en rêve! quand on songe qu'à Paris nous ne
-sommes peut-être pas plus de trois peintres qui pensions ainsi! et le
-monde en est là et le Messie ne vient pas! Ah! si tous, tant que nous
-sommes, nous n'étions pas gangrenés par le romantisme, si au lieu de
-guérir notre infection, nous ne nous bornions pas à la blanchir, si l'on
-inventait enfin un iodure qui puisse dépurer les cervelles d'artiste,
-nous verrions, à coup sûr, bien d'autres beautés modernes qui nous
-échappent!
-
-Et Cyprien avalait des verres d'eau, se promenait de long en large
-continuant à exhaler ses plaintes, à répéter ses espérances aux quatre
-coins de la pièce.
-
-André le laissait déclamer. Les tirades exaspérées du peintre
-l'intéressaient. Elles lui rappelaient le temps où ils discutaient
-pendant des journées entières. Aujourd'hui, Cyprien criait dans le
-désert. André le contredisait le moins possible, s'étant depuis
-longtemps aperçu que son ami était de ces gens qui, possédés par un
-sujet, n'écoutent même pas les arguments qu'on leur oppose et
-s'acharnent, sans souci des démentis et des répliques, à exposer leurs
-doctrines et leurs systèmes.
-
-André n'admettait point d'ailleurs toutes les idées de son camarade.
-Partant d'un point de vue commun, épris, tous les deux, de naturalisme
-et de modernité, tellement frottés l'un à l'autre, qu'ils avaient un
-genre d'esprit semblable, une vision mélancolique de la vie, innée chez
-Cyprien et graduellement développée par ses déboires et par ses échecs,
-moins instinctive et plus factice chez André sur lequel peu à peu le
-compagnonnage du peintre avait déteint, ils ne voyaient cependant pas de
-la même façon. Ils se séparaient au premier chemin rencontré sur la
-route qu'ils parcouraient ensemble. Leur tempérament différait.
-
-Grand et blond, maigre et blême, Cyprien avait une barbe pâle, de longs
-doigts effilés et pointus, une main remuante, un oeil gris aiguisé, des
-cheveux hérissés de poils blancs. Il battait le briquet, en marchant,
-usait le bas de sa culotte régulièrement trop courte et trop large aussi
-pour ses tibias minces. Avec son dos un peu courbe et son épaule gauche
-légèrement déjetée, il paraissait maladif et pauvre. Sa façon d'arpenter
-les rues était pour le moins singulière. Il avançait par sursauts,
-piétinait sur place, s'élançait tout à coup, ainsi qu'une grande
-sauterelle, filait à toute volée, tenant son parapluie sous le bras
-comme un magister, se frottant sans raison les mains.
-
-Cyprien était bien l'homme de sa peinture, un révolté au sang pauvre, un
-anémique subjugué par des nerfs toujours vibrants, un esprit fouilleur
-et malade, obsédé par la sourde tristesse des névroses, éperonné par les
-fièvres, inconscient malgré ses théories, dirigé par ses malaises.
-
-Mal équilibré, versant à gauche et à droite, il était incapable de
-produire une grande oeuvre, mais il avait par moments, une outrance, une
-audace de peinture curieuse, une recherche souvent réussie d'effets
-inosés, une note bafouante et cruelle sur la fille surtout, la montrant
-telle quelle, avec les honteuses pourritures de ses dessous et les
-corruptions opulentes de ses dessus.
-
-Moins lymphatique et moins nerveux, moins rebellé et moins âpre, André
-allait, lui aussi, de l'avant, mais bien qu'il s'emballât et prêchât
-moins, il raisonnait davantage. C'était un garçon bien découplé, ni
-gras, ni maigre, un peu jaune de teint comme les bilieux, le front court
-et touffu, la petite moustache noire ébouriffée comme celle d'un chat,
-le menton à fossette, rasé et bleu, les doigts spatulés et velus, l'oeil
-doux avec de longs cils, la lèvre pâle et les dents mauvaises. Il était
-bourgeoisement vêtu sans négligence et sans pose, appartenait à cette
-race de gens qui ne se crottent jamais et dont les habits même râpés
-semblent toujours neufs. Sous une apparence d'homme délibéré, il cachait
-une timidité de jeune fille, une peur terrible du qu'en dira-t-on et du
-ridicule. Il hésitait, dans les circonstances les plus simples de la
-vie, à prendre un parti, oscillait, voyait des difficultés partout, les
-résolvait parfois avec la bravoure d'un poltron et regrettait, deux
-minutes après, la fermeté dont il avait fait preuve.
-
-Il connaissait assez la vie pour vous démonter le mécanisme des vertus
-et des vices de son prochain. Il vous expliquait clairement le caractère
-de la femme des autres, désignait les mesures à prendre pour éviter
-leurs supercheries et leurs traîtrises, perdait peu à peu sa lucidité
-d'analyse dans son propre ménage ou bien quand il demeurait clairvoyant,
-il parait le coup qui le menaçait, puis fatigué, il se découvrait et se
-laissait frapper d'autant plus rudement par son adversaire qu'il l'avait
-d'abord échauffé par la résistance.
-
-Et ce bon sens et cette finesse si vite émoussés, si vite trahis, le
-suivaient dans ses livres. Là, comme dans son existence, il était entêté
-et faible sans juste mesure. Entêté devant une idée qu'il était décidé à
-émettre, faible devant les difficultés qui se levaient lorsqu'il
-s'agissait de lui donner un corps et de la rendre. Il persistait dans sa
-volonté, mais il n'essayait même pas de tourner l'obstacle, se bornait à
-l'épier, attendant prudemment une occasion, un moment propice. Au fond
-il bloquait une oeuvre pour ne pas lui livrer assaut et une fois campé
-devant elle, il se relâchait et s'acagnardait dans l'inaction. Bien
-qu'il s'obstinât à ne pas entamer un chapitre autre que celui contre
-lequel il se battait, il ne parvenait pas à réagir contre ses
-défaillances, contre son ennui.--La chose, aussitôt commencée, le
-lassait.--Il relisait le chapitre entamé puis se promenait, cherchant la
-suite, finissait par feuilleter un livre et enfoncé dans un fauteuil,
-loin de sa table de travail, il ne songeait plus à son oeuvre, absorbé
-par celle des autres.
-
-Il n'avait pas, au demeurant, le coup instinctif et furieux, le coup
-inattendu et lancé droit de Cyprien, mais, d'un autre côté, n'eût été
-son inconstance dans le travail, son apathie dans la vie, son
-gnian-gnian dans l'attaque, il aurait créé une oeuvre moins brillante,
-moins saccadée, moins accomplie au petit bonheur, mais plus sagement
-conçue et plus solidement faite.
-
-Avec les nécessités de ce tempérament impressionnable, avec ces
-nécessités de quiétude et de bien-être, ce dégoût des choses acquises,
-ce manque de ressort devant une résistance, ce caractère versatile et
-mal assis, il avait forcément abouti, dans ses livres, à un ou deux
-romans lentement piochés et douloureusement bâtis, et dans son
-existence, à la placidité désirée du mariage, à l'amour bon enfant dans
-une couche bourgeoise.
-
-Avec les surexcitations de ses chloroses et ses lambinages maladifs,
-Cyprien devait, dans son art, après avoir flâné, travailler, les jours
-de secousse, dans un coup de feu; il devait forcément encore, dans la
-vie après avoir longuement rêvé, chercher sur des literies de rencontre
-l'apaisement de ses folies charnelles. Fortement échaudés, l'un et
-l'autre, par les femmes, André n'y songeait plus qu'avec une certaine
-douceur triste, Cyprien les considérait d'une façon ardente et inquiète.
-Leurs oeuvres marquaient cette différence des caractères. Unis dans une
-commune haine contre les préjugés imposés par la bourgeoisie, ils
-s'encourageaient mutuellement, méprisant l'opinion de la foule, la
-défiant, acceptant les insuccès, très à l'écart du monde des lettres et
-des peintres, régulièrement éreintés par tous les journaux, par tous les
-confrères qui leur reprochaient leur isolement et leur dédain. Leur
-amitié d'enfance s'était affermie dans la lutte qu'ils soutenaient; ils
-avaient toujours vécu ensemble et, à part quelques bisbilles venues à la
-suite de cancans de femmes qui les avaient comme de juste divisés,
-jamais aucune brouille, aucune querelle ne s'étaient élevées entre eux.
-
-Il avait fallu le mariage d'André pour briser tout d'un coup l'intime de
-leurs relations; ils se manquèrent désunis. L'épisode du dîner ne
-laissait aucun doute sur les dispositions malveillantes de Berthe. André
-ne vit bientôt plus son ami que chez les Désableau qui l'invitaient dans
-l'espoir qu'il rentoilerait pour rien un portrait de famille. Ainsi
-étaient justifiées les prophéties de Cyprien: pécore ignorante et
-grincheuse, amis fichus à la porte, et enfin, éclatant comme la gerbe
-finale, comme le bouquet de ces embêtements, le cocuage opéré par un
-gommeux fade.
-
-Ce fut pour André, du reste, un bonheur que de se retrouver près du
-peintre, car celui-là soufflait avec ses fièvres, des ardeurs de travail
-aux autres. Il poussait maintenant André, l'épée dans les reins,
-n'acceptant plus l'excuse des habitudes rompues et du logement
-fraîchement habité. Il le talonna de telle sorte qu'André se réattela à
-son livre.
-
-La machine semblait avoir réparé ses rouages mais elle fonctionnait avec
-lenteur. Il s'appesantissait des journées entières sur une page, mais il
-était, somme toute, très satisfait. La mise en train de son oeuvre était
-terminée, il n'avait plus d'inquiétude, ne doutait pas qu'il ne pût
-prochainement abattre de la besogne comme au bon temps et il passait des
-journées charmantes de labeur et de flâne, s'escrimant à petits coups,
-se frottant joyeusement les mains, s'installant au soleil sur sa
-terrasse, fumant des cigarettes, regardant curieusement par les fenêtres
-d'un Ministère situées vis-à-vis des siennes l'intérieur des bureaux,
-des enfilades de cartons verts à poignées de cuivre, des tables de bois
-noir, à casiers, des chaises de canne, des corbeilles, des cuvettes et
-des carafes, des cabriolets pleins de fiches, des amas de dossiers
-énormes. Il avait en face de lui, juste, deux employés enfermés dans la
-même pièce, l'un dont on apercevait le profil joufflu, l'autre qui
-voûtait un dos dont l'échine saillait. Puis, une tache blanche entrevue
-au fond du bureau, derrière les vitres de la croisée, disparaissait,
-ouvrant un jour sur une autre pièce et des gens entraient, des papiers à
-la main, bavardaient, s'asseyaient sur des coins de table puis partant,
-ils déplaçaient et remettaient de nouveau la tache blanche en place.
-
-Ce mic-mac intéressa André. Il commençait à connaître les habitudes de
-ses deux voisins. L'un d'eux, un homme de cinquante ans environ, l'air
-minable et bénin, venait tôt, changeait de bottines et d'habit,
-s'installait longuement, disposait en bon ordre ses crayons et ses
-plumes, lisait le Petit Journal jusqu'aux annonces, mangeait un
-croissant de deux sous à trois heures, réglait beaucoup de papier
-jaunâtre. Celui-ci devait demeurer dans les lointains d'un Vaugirard ou
-d'un Vanves quelconque, être marié et mal à l'aise dans son ménage. Il
-sortait furtivement, dans la journée, revenait parfois avec un petit
-paquet qui semblait contenir des chaussures d'enfants, et il recevait
-des lettres à son bureau.
-
-L'autre, plus jeune, arrivait tard, une serviette de chagrin sous le
-bras, s'asseyait, morose et grognon, se barricadait derrière des
-monceaux entassés de liasses, cachait les papiers qu'il gribouillait dès
-qu'on ouvrait la porte et se sauvait de bonne heure. Celui-là devait
-travailler au dehors et être célibataire, à en juger par sa hâte à
-déguerpir, par les cure-dents de gargote qu'il mâchonnait tout en
-écrivant.
-
-Et au-dessous et au-dessus de lui, du haut en bas du Ministère, par les
-hautes fenêtres du premier, par les croisées plus basses des autres
-étages, par les lucarnes étranglées du faîte, André voyait des hommes
-pareils fumant, écrivant, lisant des journaux, virant et tournant,
-accouplés dans des pièces semblables.
-
-Puis, il se fatiguait à contempler l'ennui de ces malheureux et, se
-penchant sur la balustrade de sa terrasse, il plongeait au loin,
-enfilait d'un coup d'oeil toute la rue qui arborait une allure de
-bourgade lointaine avec son rond-point, triste comme la petite place
-d'une Sous-Préfecture de dernière classe; ici et là, près d'un dépôt de
-voitures que surveillait un vieillard boiteux, des cuisiniers d'hôtels
-bâillaient dans leurs casaques blanches, échangeaient le bonjour avec
-des cochers en train de donner l'avoine, avec des marmitons embusqués
-derrière le grillage des croisées de cuisine, avec le commissionnaire en
-vedette sur le seuil du marchand de vins.
-
-Morne, le matin, et déserte le soir, la rue Cambacérès ne commençait à
-s'animer que vers les onze heures. Alors une chaîne de garçons de
-bureau, portant des mazagrans et des carafons de cognac, des oeufs sur
-le plat, des bouteilles cachetées, des assiettes fumantes ou couvertes,
-se déroulait depuis la boutique d'un mastroquet jusqu'au Ministère et
-là, ils se rejoignaient, se groupaient, riant, les mains pleines, avec
-un sergent de ville en faction près d'un tonneau de charbonnier, avec
-les hommes de peine aux livrées bleu-lin, avec le cantonnier chargé
-d'arroser la rue.
-
-Puis, les visites d'abord rares, arrivaient maintenant en foule. Des
-fiacres accouraient de tous les points et, s'arrêtant devant l'entrée
-pavoisée d'un drapeau tricolore, vidaient sur le trottoir près de la
-guérite inoccupée d'un factionnaire, des gens affairés qui portaient
-sous le bras des journaux, des papiers, des livres, se perdaient sous la
-voûte de la porte-cochère, ne reparaissaient plus que longtemps après,
-consultaient leurs montres et semblaient embêtés, pour la plupart.
-
-D'autres, comme des figurants et des machinistes qui connaissent les
-escaliers de service des coulisses et de la scène, disparaissaient par
-une porte voisine, par la petite porte du nº 9, semblable à l'entrée des
-artistes de ce théâtre, et des mères-nobles, de vieilles dames aux
-boudins flageolant sous leurs brides, venues pour quémander des pensions
-ou des secours, apprêtaient sur le seuil leurs mines contrites et
-préparaient leurs larmes.
-
-Mais, c'était vers trois heures surtout que la hâte de la rue
-s'accentuait. Une procession défilait d'importants Messieurs, des
-Députés, des Sénateurs, des Préfets et d'autres Messieurs décorés de
-ronds rouges sortaient des bureaux, leur serraient respectueusement la
-main et s'éloignaient, arrêtés eux aussi, par des gens qui leur
-parlaient avec déférence et le chapeau bas.
-
-Dans cette rue silencieuse, malgré sa navette ininterrompue de monde,
-dans cette chaussée où l'on entendait le roulement mou des fiacres sur
-l'asphalte, certains jours de la semaine, un homme se promenait, coiffé
-d'un melon de cuir noir, orné de ciseaux peints en blanc, une petite
-caisse retenue sur l'épaule par une bretelle, chantant sur un mode
-lugubre: v'là le tondeur, tond les chiens, coupe les chats et va-t-en
-ville!--A d'autres moments, un «o vitrie» s'élevait prolongeant sa note
-stridulée ou bien un repasseur, roulant devant lui sa petite meule,
-remuait à chaque pas une sonnette, accompagnée, au loin, par l'aigre
-solo qu'un fontainier jouait sur une corne.
-
-Le mardi, vers quatre heures, un bruit nouveau dominait les autres. Des
-voitures particulières emportant dans leurs caisses des flots de
-toilettes claires, s'arrêtaient devant un petit hôtel à un étage,
-contigu à la maison où logeait André et un vigoureux coup de timbre
-retentissait, annonçant les visites, suivi de près par le choc lourd des
-vantaux qu'on referme.
-
-André commençait à classer les rumeurs diverses qui montaient sous sa
-terrasse. La vie singulière de la rue Cambacérès lui arrivait de moins
-en moins confuse, il voyait se dégager peu à peu de ces bâtisses
-décolorées ou badigeonnées de jaune d'ocre une mélancolie de locaux
-inhabités pendant des mois, aux persiennes et aux portes closes, une
-banale opulence de pension de famille, une tristesse de rez-de-chaussée
-que n'égaient aucune industrie et aucun commerce.
-
-Une sorte d'ennui prévalait, l'ennui d'un lieu de passage, l'ennui de
-gens ne demeurant point dans ce quartier et ne s'y rendant que par
-contrainte et que par besoin; c'était, en dépit de la vie factice et
-courte qu'insufflaient à cette rue les bureaux du Ministère, la teinte
-lugubre d'une province morte.
-
-André s'applaudit en somme de résider dans un quartier aussi recueilli
-et aussi tranquille, mais Mélanie qui s'intéressait peu à l'atmosphère
-spéciale de ces rues, se borna à trouver ce coin de Paris malhonnête. La
-vie y coûtait deux fois plus cher que dans les autres, disait-elle, et
-il fallait marcher pendant des heures avant que d'apercevoir un épicier
-ou une fruitière. Elle assomma son maître de plaintes, déclara ne pas
-vouloir aller au marché parce que toutes les paysannes étaient des
-chipotières et des friponnes; elle ajouta enfin qu'elle achèterait
-dorénavant ses provisions, le matin, en traversant le Gros-Caillou; à
-l'entendre, les avenues situées derrière les Invalides, étaient un pays
-de Cocagne où les commerçants vendaient à perte. André lui répondit
-simplement qu'elle était parfaitement libre de trimballer, si bon lui
-semblait, un panier plein pendant des lieues; quant aux économies
-qu'elle prétendait réaliser par ce système, il y crut d'autant moins
-qu'elle continua à exhiber, tous les deux jours, une interminable liste
-de dépenses.
-
-Libre de se pourvoir où qu'elle voudrait, Mélanie se tint parole et
-s'attira de la sorte, dans le quartier d'Anjou-Saint-Honoré, la
-réputation d'une râleuse. Une animosité extrême succéda aux plates
-flatteries que les marchandes lui débitèrent par cupidité, les premiers
-temps, puis, les querelles sourdes enflèrent et débordant des trottoirs,
-entrèrent comme un flot d'eau grasse dans la loge du portier. Furieux de
-ne pas faire le ménage d'André, excité par les colères des boutiques où
-stationnait sa femme, le concierge brandit un règlement qui interdisait
-de monter de l'eau et du bois et de secouer les tapis, après dix heures.
-Ce fut entre la loge et la cuisine, une lutte quotidienne, un combat
-acharné pour une goutte d'eau, pour une brindille de cotret, tombées
-dans les escaliers.
-
-André s'inquiéta, eut peur que ces collisions ne l'atteignissent. Il
-ordonna à Mélanie de rester tranquille, graissa la patte du portier,
-parvint à force de largesses et de petits soins, à obtenir une sorte de
-trêve. Pour récompenser sa bonne d'avoir bien voulu remiser son humeur
-chagrine, il écouta même des histoires à dormir debout qu'elle jugea
-utile de lui raconter. Des garçons de bureau et même des employés du
-Ministère lui faisaient de l'oeil dès qu'elle apparaissait sur la
-terrasse. Elle affectait un courroux qu'elle n'éprouvait réellement pas,
-étant flattée au fond de ces attentions qu'elle narrait, en les
-déplorant, avec trop de détails.
-
-André haussait les épaules; la vertu de Mélanie l'intéressait peu; ce
-qu'il voulait surtout, c'est qu'elle n'ameutât point les curiosités de
-la rue sur elle.
-
-Il était payé pour savoir à quoi s'en tenir sur les rages jacassières
-des boutiquiers! les potins et les calomnies que Cyprien rapporta, le
-jour où il s'en fut surveiller le déménagement de son ami, avaient
-dépassé, comme étiage, toutes les crues des sottises connues.
-
-Du charbonnier chez la fruitière, de la fruitière chez le boulanger, du
-boulanger chez le pharmacien, ç'avait été un assaut de malpropretés et
-d'insultes. L'opinion de tous ces gens se rencontrait avec celle de M.
-Désableau. André entretenait une modiste, on la dépeignait même, tout le
-monde l'avait vue, une blonde fatiguée qui manquait de dents. C'était
-avec elle qu'il mangeait tout l'argent de son ménage: il laissait sa
-femme se morfondre dans un coin, une pauvre petite femme qui avait l'air
-si honnête et si doux!--Je te l'aurais fais marcher, moi, à la place de
-sa bourgeoise, disait l'une.--Eh, vous ne l'auriez pas fait marcher plus
-qu'une autre, ripostait une voisine que son mari rouait de coups et, la
-marchande, tout en abusant de leur dispute pour les mal servir, les
-mettait d'accord en affirmant que tous les hommes étaient bons à jeter
-dans le même sac!--Et, c'étaient, chaque jour, de nouvelles découvertes
-saugrenues, des rapports lointains, qu'on apercevait entre le départ
-d'André et des histoires d'abandon, insérées dans les journaux,
-c'étaient des thèses soutenues par d'intarissables cancanières, des
-allusions aux autres ménages de la rue, des médisances effacées et
-ravivées soudain sur l'un et sur l'autre. La maîtresse de ce gars-là
-c'est une écuyère, déclara péremptoirement le boulanger qui sut qu'André
-écrivait, et il citait, à l'appui de son dire, des bavettes nébuleuses,
-des arguments qui ne prouvaient rien. Où ils étaient tous du même avis,
-par exemple, c'est quand ils prétendaient qu'André avait bien la figure
-de ce qu'il était. Le malheureux se serait sauvé pour ne pas payer ses
-dettes, qu'il n'aurait point accumulé sur lui plus de fureurs et plus de
-haines.
-
-Puis, un beau soir, dans ce concert d'imprécations, la concierge,
-échauffée par le cassis, donna sa note. Elle révéla des détails
-inattendus sur la femme d'André; alors, les langues qui commençaient à
-s'arrêter, tournèrent de plus belle. Elle avait un amant, on l'avait
-entrevu, la nuit, alors qu'André le reconduisait, en l'éclairant. Sans
-nul doute ils étaient tous de connivence, l'amant était le fils d'un
-capitaliste, il entretenait le mari et la femme. André était un fainéant
-et un sagouin, un homme sans profession, un journaliste, un flâneur qui
-trafiquait des femmes. Alors Berthe eut la réputation d'une dévergondée
-et d'une hypocrite. Son teint pâle qui fut d'abord celui d'une pauvre
-femme qui se ronge les sangs parce que son mari la délaisse, devint
-l'ignoble lividité d'une fille épuisée par la noce, puis il y eut encore
-un revirement en sa faveur, c'était cet horreur d'homme qui l'avait
-corrompue! Elle appartenait à une bonne famille; M. Désableau, son
-oncle, avait l'air d'un Monsieur respectable et les injures qu'il avait
-déversées sur André, en présence de plusieurs personnes, montraient bien
-le mépris que lui inspirait le mari de sa nièce.
-
-Cyprien demeura interdit. Il regarda, résigné, vider ce tombereau
-d'infamies sur son camarade. Les calomnies s'échappaient maintenant de
-toutes les boutiques, s'attardaient sur tous les trottoirs et, de là,
-s'amassant dans la loge des concierges, se répandaient dans les cours,
-entraient comme une fumée fine sous la porte des paliers, emplissaient
-les cuisines, accompagnaient les bonnes dans les salles à manger de
-leurs maîtres, envahissaient jusqu'aux alcôves.
-
-Les boutiquiers se vengeaient ainsi de l'hiver subi; comprimés dans
-leurs cages, les portes fermées, n'ayant même pu se ménager des
-éclaircies, en frottant avec les doigts la buée qui leur voilait la rue,
-ils s'étaient morfondus derrière les fougères d'argent dont la gelée
-étamait leurs vitres; les racontages des bonnes n'avaient pu les
-rassasier; aux aguets derrière leurs comptoirs, ils avaient en vain
-tenté de suivre de l'oeil les passants et de cracher dans le dos des
-personnes qui les faisaient vivre.
-
-La contrainte que le froid leur imposa, les rendit féroces. Toutes les
-mesures qu'André avait imaginées pour étouffer l'éclat de son malheur,
-ne servirent de rien. Pendant quinze jours, il ne fut question que de
-son départ et Cyprien qui lui narra, en les émondant, les ineptes
-âneries qu'on dégoisait sur son compte, aurait pu ajouter encore, s'il
-l'avait su, que lui-même n'avait pas été plus épargné. Il était le
-confident du mari, un monsieur de son espèce, vivant sans doute aux
-dépens des filles. Le boulanger, lui, opinait dans un sens un peu
-différent. Il admettait volontiers que le peintre fût une canaille, mais
-il pensait que c'était lui qui avait séduit la femme d'André. Il étayait
-du reste son dire de raisons profondes basées sur l'amitié qui liait les
-deux hommes. On n'est jamais trompé que par ses amis, disait-il; mais,
-alors, dans ce cas-là, André n'était plus qu'un jobard, un mari qu'on
-pouvait plaindre et non attaquer. Cette supposition parut inadmissible;
-une partie du voisinage hésitait pourtant, mais la concierge ayant
-affirmé que Cyprien, vu de dos, ne ressemblait pas à l'amant qui
-possédait, autant qu'elle avait pu les apercevoir dans la nuit, des
-épaules plus larges, eut gain de cause. On se contenta d'envelopper dans
-la même réprobation, André, Cyprien et Berthe; on expliqua subitement
-les causes pour lesquelles ce ménage changeait si souvent de bonne et
-comment il en était finalement privé. Une fille qui se respectait
-quittait cette maison au bout de huit jours. Si peu dégoûtée que pût
-être la dernière qui ressemblait pourtant à une vraie catau, elle avait
-eu des hauts de coeur et en avait rendu de dégoût son tablier! Une
-véritable maison de passe, conclut le quartier en choeur; on ne savait
-réellement à quoi songeait la police, en tolérant des saletés pareilles!
-
-André eut d'abord la tentation d'aller casser une canne sur le nez du
-boulanger et de la portière, puis il réfléchit que ce serait stupide et
-qu'il aurait tous les torts. Il ragea et se tint tranquille. Il était
-arrivé au bout de quelque temps, à un solide et calme mépris pour ces
-bélîtres, quand les disputes de Mélanie et du concierge réveillèrent ses
-fureurs et lui firent appréhender, dans sa nouvelle rue, une semblable
-explosion d'ordures; il ne respira et ne reprit véritablement son
-assiette que lorsque les querelles parurent avoir désormais pris fin.
-
-Une, deux, trois semaines, s'écoulèrent encore. Il entra dans une
-période complète de quiétude, travailla d'arrache-pied et, à l'abri des
-revendications de Berthe et des Désableau qui acceptaient les conditions
-posées par le notaire, isolé des relations ennuyeuses et des corvées du
-monde, allégé des tracas du ménage, savourant la paix d'un homme
-constamment déboutonné et en pantoufles, il rappela peu à peu ses manies
-de garçon, s'épanouit dans un bonheur de sans-gêne et de bonne chère; il
-se trouva, en un mot, parfaitement heureux.
-
-
-
-
-VI
-
-
-Alors la crise juponnière vint.
-
-Cette tranquillité qu'il avait reconquise à si grand'peine, fit place à
-un indéfinissable malaise qui s'accentua et aboutit à une sorte de
-spleen qu'il attribua aux allanguissements du printemps et aux troubles
-nerveux qui l'accompagnent.
-
-L'aversion de son intérieur qu'il avait tant choyé, se montra. Irritable
-et agacé par le moindre bruit, il ne tenait plus en repos et, s'ennuyant
-à mourir chez lui, il sortait, et s'ennuyant davantage, au dehors, il
-rentrait et tombait harassé sur un fauteuil. Il restait, immobile, sans
-force pour secouer la torpeur qui l'accablait, attendant pour se lever
-que les plantes des pieds lui fourmillassent et qu'engourdie, et devenue
-inerte et comme paralysée, la main servant d'appui à sa tête, le picotât
-d'une façon presque douloureuse.
-
-Il se raisonna, se fermant volontairement les yeux, s'égarant de parti
-pris, craignant de mettre, en se tâtant, le doigt sur la plaie qu'il
-sentait se rouvrir et le tirer. N'était-il donc pas heureux? Maître de
-ses actions, bien dorloté et bien nourri, il menait en somme la même
-existence béate qu'avant son mariage, au moment où il avait eu les
-moyens de s'offrir une bonne. Il s'avoua, lassé de ces subterfuges, que
-cette existence n'était plus la même que celle de jadis, qu'il y avait,
-en plus ou en moins, quelque chose qui la modifiait du tout au tout sous
-une apparence égale.
-
-Le mariage se dessina enfin, distinctement, devant lui. Il s'interposa
-entre sa vie présente et sa vie passée. Ainsi que ces verres qui
-déforment les objets qu'ils réfléchissent, il brouilla et gâta l'image
-d'égoïste bien-être qu'il avait autrefois goûté et qu'il espérait goûter
-encore. L'aveu lui échappa, la femme manquait.
-
-Ah! Cyprien avait beau dire, l'on ne pouvait ainsi vivre seul!--La crise
-juponnière qui éclata alors qu'André fut délivré de sa première stupeur
-et qu'il n'éprouva plus d'inquiètes sollicitudes pour le fonctionnement
-de son existence réorganisée et remise à neuf, fut mûrie et hâtée encore
-par les condoléances de Mélanie. Elle jugea, en effet, nécessaire de lui
-demander chaque fois qu'il recevait une lettre, des nouvelles de sa
-femme. Au fond, elle redoutait que Madame ne se portât mieux et ne
-revînt prendre la direction du ménage. Il était probable que, dans ce
-cas, elle réglerait les dépenses et congédierait le sergent de ville que
-Mélanie avait amené, à ses heures de libre, dans le logis, pour cirer
-les parquets, nettoyer les carreaux et fumer le tabac d'André; mais,
-comme le nez de son maître pointait chaque fois qu'elle lui parlait de
-sa femme, Mélanie conclut que Madame n'allait pas mieux, et retenant le
-nom de la maladie qu'André lui avait cité, à tout hasard, elle consulta
-l'herboriste du Gros-Caillou qui fut d'avis que la patiente trépasserait
-un jour ou l'autre.
-
-Rassurée, Mélanie crut néanmoins de son devoir de continuer ses
-jérémiades et après avoir activé la crise, elle contribua à l'aggraver.
-André s'amollissait maintenant dans une fainéantise traversée de réveils
-et de rages lorsqu'il était chez lui, seul, mais à l'heure du dîner, un
-profond découragement succédait à ses colères. Il mangeait vite et sans
-faim, ainsi qu'un homme qui se dépêche d'accomplir une corvée. Les coups
-de timbre appelant Mélanie sonnaient à la file et avec une telle
-rapidité qu'elle demeurait béante, le cou gorgé de soupe, lorsqu'il
-réclamait le fromage et le dessert. Il songeait, le nez sur un livre,
-qu'il ne lisait point et, une fois le repas terminé, il emportait son
-volume avec lui et allait s'affaler sur un fauteuil, dans son cabinet de
-travail.
-
-Les soirées qui s'allongeaient en clarté le désespérèrent. L'état aigu
-de la crise se déclarait, le soir surtout, comme la fièvre qui reprend,
-dès le crépuscule, le malade fatigué par la vie du jour. C'était moins
-la hantise des spectacles lubriques qu'une appétence nerveuse vague,
-qu'une rêverie confuse. Il désirait la femme, non pour l'étreinte
-charnelle de son corps, mais pour le frôlement de sa jupe, la cliquette
-de son rire, le bruissement de sa voix, pour sa société, pour l'air
-enfin qu'elle dégage. Sans elle, son logement lui semblait maussade.
-
-Incapable de tout travail, fatigué par toute lecture, opprimé par un
-accablement sans fin, torturé par les sourdes rébellions de la nature
-qui s'insurgeait contre cette vie cloîtrée, il regardait le jour tomber
-peu à peu et il éprouvait dans cette détresse que verse la brune, une
-triste et consolante pitié, il sentait comme une sorte de doux appui qui
-lui venait.
-
-Des rêves de garçonnet, des fraîcheurs niaises de galopin éclosaient
-dans ce navrement. Il avait eu, de même que bien d'autres, des idéals
-tués sous lui, et des souvenirs d'amours enfantines se réveillaient tout
-d'un coup chez ce sceptique.
-
-Une jeune fille qu'il n'avait pourtant pas aimée ainsi qu'il est convenu
-qu'on aime dans les romans, mais qui lui avait plu, qui avait été la
-première à le charmer, au sortir du collège, l'obséda. Il se remémora
-avec une vivacité étonnante d'impression, des journées à la campagne,
-des tête à tête, un peu en avant des parents soupçonneux, des rires
-étouffés, des bêtises de fleurs cueillies, toute une cour passionnée qui
-lui avait fait hausser les épaules plus tard, au moment où elle s'était
-mariée.
-
-Il se rappela plus nettement encore une certaine scène, un soir. Tandis
-que la famille jouait à la bouillotte, dans le salon, ils étaient allés
-se promener dans le parc, sous des châtaigniers. Elle s'était assise sur
-un banc, dans l'ombre, et lui avait dit, d'une voix changée: Assieds-toi
-là--et, ils étaient restés sans souffle, elle chassant du bout du pied
-les écales sèches des châtaignes, lui, les mains tremblantes et le coeur
-battant, ne sachant s'il devait oser ou se taire. On les avait ramenés
-et la jeune fille avait été fortement grondée. La famille avait
-certainement cru à une intention d'accident qu'il n'avait pas eue pour
-sa part.
-
-L'évocation de cette scène était si exacte, si claire, qu'André
-ressentait le même frisson, la même gêne qu'au moment où elle s'était
-passée.
-
-Suivant cette filière de souvenirs, il supprimait d'un coup la brèche
-creusée par le mariage de cette jeune fille entr'eux et il se figurait
-que l'ayant épousée, il coulait avec elle une existence de douceur et de
-paix, puis, revenu à lui, il se traitait d'imbécile et d'enfant,
-allumait la lampe qui dissipait, avec sa clarté, toutes ces rêveries
-flottantes et soudainement mises en émoi depuis près de quinze ans
-qu'elles sommeillaient et semblaient mortes.
-
-Mais la gaieté de la lumière n'empêchait pas son esprit de songer
-encore. Si l'obscurité aidait à retrouver les souvenirs les plus
-lointains, la lumière les rajeunissait, les rendait plus rapprochés et
-plus précis. André, sautant même brusquement, d'une époque à une autre,
-enjambait les années intermédiaires, les amours de hasard, et
-l'association des idées s'établissant forcément entre les deux seules
-filles honnêtes auxquelles il avait fait la cour, sa pensée s'arrêtait
-de nouveau à Berthe.
-
-Elle se levait maintenant devant lui et éloignait comme d'un geste tous
-les souvenirs qui voguaient et sombraient lentement dès son approche.
-C'était elle, elle seule qui dominait. Il la fixait, la voyait telle
-qu'elle était, et à force de la fixer, il finissait même par ne plus la
-voir d'une façon distincte. Il y avait un moment où, positivement, il
-cherchait à se représenter son visage. Une nouvelle fureur l'animait
-contre elle et contre son amant, puis quand la sensation s'émoussait par
-sa violence même, il était étreint par de lâches regrets. Ah! décidément
-il eût mieux valu rester avec elle. Il n'aurait pas été en somme le
-premier à qui pareille aventure fût advenue. C'était un rôle ridicule!
-eh bien après? c'était l'opinion du monde qui ne se préoccupe ni du
-caractère, ni des besoins des individus et jauge avec la même verge
-toutes les espèces. Si c'était à recommencer il se serait raisonné, il
-aurait accepté l'association d'indulgence mutuelle si fréquente dans les
-mariages de Paris. Ils seraient demeurés bons amis, se pardonnant de
-mutuelles frasques, mettant chacun du sien, pour se rendre l'existence
-paisible; il ne serait pas réduit à vivre ainsi seul!--et, il
-s'assoupissait dans des rêveries incohérentes où défilaient des
-cajoleries de femme en quête de pardons, et des soins d'honnête
-garde-malade, des rêveries souriantes et légères, qu'interrompaient
-brusquement des pas montant l'escalier, des pas qui lui frappaient dans
-la poitrine et qu'il arrivait à prendre, mal réveillé, pour des pas de
-femme, pour les pas de Berthe. Ah! si elle avait l'idée de venir sonner
-à sa porte; le prétexte à inventer pour une visite était si facile! il
-lui pardonnerait; une fois entrée chez lui, ça se ferait tout
-naturellement; l'on arriverait bien à s'accorder et à s'entendre!
-
-Puis il avait un soubresaut et, dégrisé, il s'injuriait, et, retombant
-dans ses pensées qui, détachées maintenant de l'image autour de laquelle
-elles gravitaient, divergeaient peu à peu, s'écartaient de Berthe et
-tournant malgré tout dans le même cercle, revenaient à leur point de
-départ, à la femme, il songeait alors à la période de sa vie restée
-jusqu'ici dans l'ombre, il évoquait ses anciennes liaisons et
-invinciblement il s'arrêtait à Jeanne, à une maîtresse qu'il avait
-possédée quelques années avant son mariage.
-
-C'était la première fois depuis bien longtemps que ce souvenir
-l'assaillait. Elle seule, était demeurée dans un coin de sa cervelle
-comme une brave et curieuse fille, une petite ouvrière un peu
-incompréhensible, très corrompue ou très naïve, mais, dans tous les cas,
-attachée où elle broutait et tendre. Ils s'étaient fâchés pour une
-vétille, et fière et susceptible comme elle était, jamais plus depuis il
-ne l'avait revue.
-
-Son visage, il se le rappelait à peine. Autant la figure de la jeune
-fille avec laquelle il avait filé un amour chaste, se dressait devant
-ses yeux, très nette, avec cette puissance de vision que prennent les
-souvenirs de l'extrême jeunesse, autant la physionomie de cette femme
-qui avait couché près de lui, pendant des mois, s'obscurcissait à mesure
-qu'il s'attachait à la mettre en pleine lumière. Il revoyait certains de
-ses traits, mais l'ensemble dansait. Vaguement, au plus, il apercevait
-en se recueillant, des yeux vifs et fureteurs, une taille mince et
-souple, une tournure élégante dans une petite robe, un bout de nez
-retroussé sous des cheveux blonds, d'adorables bras, un pied effilé, des
-mains mignonnes, une laideur agaçante et sournoise, mais quelqu'effacée
-et quelqu'incomplète que fût l'image qui se présentait à lui, il sentait
-qu'entre mille, dans la rue, il la reconnaîtrait.
-
-Soudain, dès que son esprit se fut arrêté sur Jeanne, il n'en bougea
-plus. Fatigué de songer à sa femme dont les grâces avivées par
-l'absence, lui avaient paru plus charmantes qu'elles n'étaient en
-réalité et dont l'évocation lui laissait, malgré tout, de sourdes
-colères, il en arrivait fatalement à se raccrocher au souvenir de la
-seule maîtresse qui l'eût attiré et le même phénomène se reproduisait.
-Il ne se remémorait plus que les qualités de Jeanne, parvenait à les
-trouver supérieures à celles de Berthe, moins idéalisée par une absence
-plus courte, et renversée d'ailleurs de son piédestal dès que la scène
-de leur rupture venait se poser comme un point ferme dans toutes ces
-fluctuations du rêve.
-
-Qu'était devenue cette fille? délicate et frêle, elle avait jadis
-l'inquiétante pâleur d'une parfumeuse; elle était morte sans doute et,
-subitement, il fut pris d'un attendrissement puéril pour cette femme
-qu'il n'avait, à proprement parler, jamais aimée; il s'étonna de n'avoir
-point songé plus tôt à elle et il se faisait ces réflexions que la vie
-est vraiment bizarre, qu'on a joint son existence à celle d'une autre,
-qu'on s'est tout raconté, tout dit, qu'on s'est ouvert, l'un à
-l'autre--l'homme du moins--et puis, qu'au bout de quelques années,
-l'oubli a tout effacé et que l'on n'a plus rien de commun ensemble.
-
-Il eut presque les larmes aux yeux lorsqu'il se répéta que Jeanne devait
-être morte, et, se rappelant leurs nuits blanches dans le même lit, il
-s'avouait qu'il eût mieux agi en concubinant avec elle, comme elle
-l'avait elle-même souhaité un jour. Il n'eût été ni plus malheureux, ni
-plus cocu; et, mélancoliquement, il se disait: j'ai depuis longtemps
-atteint l'âge où les apparences d'affection suffisent; en admettant même
-qu'elle ne m'ait jamais aimé, si elle avait bien appris son rôle, ça
-m'aurait amplement satisfait.
-
-Et, ces soirs où les humeurs noires le désolaient, il se couchait de
-bonne heure, traînait devant ses bibliothèques, à la recherche d'un
-livre rentrant dans l'ordre des pensées qui l'agitaient. Il eût voulu en
-trouver un qui le consolât et renforçât en même temps son amertume, un
-qui racontât des ennuis plus grands et de la même nature pourtant que
-les siens, un qui le soulageât par comparaison. Bien entendu, il n'en
-découvrait pas; il s'emparait alors d'un volume au hasard, s'étendait
-sur son lit et, incapable de comprendre ce qu'il lisait, il rêvassait
-encore, remâchait et ruminait ses embêtements, avait hâte de dormir pour
-oublier et il restait poursuivi, même dans son sommeil, d'un indécis
-ennui qui le faisait tressauter, tout à coup, avec cette angoisse
-terrifiante de quelqu'un qui dégringole un escalier, en rêve.
-
-Ces crises juponnières se rapprochaient de plus en plus fréquentes.
-Autrefois, elles le traquaient pendant un jour ou deux et
-disparaissaient durant des semaines entières; aujourd'hui elles
-s'éternisaient et lorsqu'elles paraissaient avoir enfin quitté la place,
-elles surgissaient de nouveau sous le plus futile prétexte de pensée.
-
-André se demanda si la chasteté de ses sens devenus tardifs, ne
-contribuait pas à le jeter dans ces phases de découragement et de
-tristesse.
-
-De même que ces malades abandonnés qui, devant l'annonce d'un médicament
-infaillible, se persuadent avant même d'en avoir usé et malgré les
-déboires qu'ils ont endurés déjà devant des réclames semblables, que
-celui-là est plus actif et que, seul il aura la vertu de les remettre
-sur pieds, André eut une minute de joie et se crut sauvé. Il voulut
-tâter de noces guérissantes, s'aiguisa les sens par des souvenirs
-lascifs et, à diverses reprises il se livra, par raison, à de
-consciencieuses ribotes.
-
-Il obtint, en effet, une espèce de soulagement; il rentrait chez lui
-brisé et dormait d'une traite. Le lendemain il se sentait quelque
-lourdeur de tête, mais les jupes ne le tourmentaient plus. Ses désirs de
-tendresse demeuraient bien inassouvis, mais ils criaient moins haut dans
-la chair repue. André fut enchanté de son expérience et il la renouvela
-jusqu'à plus soif. Alors, les aspirations un moment domptées, reparurent
-et s'imposèrent, à nouveau, plus vives. Il avait forcé la dose de ce
-calmant qui l'irritait maintenant comme ces potions trop fortement
-opiacées dont les effets deviennent contraires à ceux qu'aurait produits
-une quantité juste. Loin de l'égayer, ces amours au grand trot,
-l'affligèrent; ses ennuis devinrent même plus impérieux et plus aigus,
-dans cette langueur de cerveau que laissent après eux les excès
-charnels. La comparaison s'établissait forcément entre Berthe, Jeanne et
-ces femelles qui levant la chemise et la jupe d'un coup, pressaient
-l'extase, se dépêchaient de le renvoyer pour descendre dans la rue ou
-dans le salon, s'ingurgiter des verres de vin ou de bière. Il ne
-trouvait chez elles l'apparence ni d'une sympathie, ni d'une politesse,
-d'un plaisir quelconque, encore moins.
-
-Des souvenirs de collégien lui revenaient, des souvenirs bêtes à le
-faire pleurer. Il quittait le boulevard Bonne-Nouvelle, un soir, et se
-faufilait dans une de ces rues infectes où les plombs en saillie sur les
-murs, soufflent, par tous les temps, les odeurs vomitives des vieux
-choux-fleurs. Il s'avançait avec l'un de ses amis, à petits pas, dans
-ces sentes noires où deux becs de gaz clignotant à la hauteur des
-premiers étages, éclairent de lueurs sales des rebords de fenêtres
-encombrés de pieds malades de véroniques et de giroflées, de pots de
-moutarde pleins de persil et d'eau, de langes trempés, de blouses
-déteintes et séchant sur des cordes; là, trois ou quatre femmes, tendant
-de gros ventres sous des robes mal attachées et trop courtes du devant,
-montrant des têtes barbarement enluminées aux joues, causaient
-entr'elles, en rond, sous un réverbère.
-
-Le coeur défaillant, ils avaient écouté l'invite de ces raccrocheuses.
-Ils hésitaient, pris de peurs horribles, de hontes subites, de défiance
-contre cet inconnu où ils entraient, puis, tous deux s'étaient fait
-violence et ils avaient poliment offert, ainsi qu'à des dames, le bras à
-ces dondons, stupéfiées par ces belles manières. Les couples avaient
-ainsi traversé la rue, exhibant une fuite grotesque de dos étriqués de
-jeunes hommes et d'épaules énormes de commères qui marchaient en
-cahotant, comme des canes.
-
-Une fois isolé dans une pauvre chambre, mal éclairée par un bout de
-chandelle, devant un lit défait et une cuvette en permanence sur le
-carreau, une envie de se sauver avait empoigné André. Ses désirs de
-collège ne le chauffaient plus.--L'acte brutal était là.--La crainte de
-paraître enfantin et niais ajoutait encore à ses angoisses.
-
-Il était heureusement tombé sur une brave femme que cette jeunesse avide
-et troublée intéressait. Elle eut pour lui une certaine bonne grâce, un
-accueil presque maternel; elle lui vida sa petite bourse, en faisant
-appel à son bon coeur, lui vola une bouteille d'eau de Cologne qu'il
-avait apportée par mesure d'hygiène et, avec de douces paroles et de
-gros baisers, avec des soupirs bruyants et des joies feintes, elle
-l'avait mis à l'aise et étourdi.
-
-Il descendit ainsi que son camarade de ce bouge, dans la rue, pensant:
-ce n'est donc que cela! s'évertuant, malgré tout, à se monter la tête, à
-s'imaginer qu'ils avaient épuisé des ivresses ardentes. Par bravade,
-chacun amplifiait le récit de son allégresse. Ils regardaient les
-passants avec plus de fierté maintenant. Ils étaient des hommes! ils
-affectaient des allures de mauvais sujets, auraient voulu crier leur
-aventure à tous les gens de la terre et rencontrer un ami, une
-connaissance, pour les mettre au courant de leurs hauts faits!--Parfois,
-cependant, une appréhension terrible les tenaillait, celle d'avoir gagné
-un incurable mal, un mal à vous ravager le cuir chevelu et à vous manger
-le nez, mais l'enthousiasme qu'ils entretenaient, l'un l'autre, et
-qu'ils chauffaient à mesure qu'il menaçait de refroidir, les absorbait
-encore. La désillusion n'apparut vraiment que lorsque, s'étant séparés,
-chacun était rentré s'étendre sur sa couchette.
-
-André songeait qu'à trente ans sonnés, il était revenu à la passade de
-ses dix-huit ans! Après avoir roulé de toutes parts, il était revenu à
-ses débuts dans l'amour!--Il payait plus cher, allait dans les cafés
-convenables au lieu de s'attabler dans des cabarets, mais les
-consommations étaient les mêmes, toutes laissaient un arrière-goût
-d'aigre, une soif nouvelle de douceurs propres.
-
-La répugnance qui le prit accéléra encore sa hâte de posséder quelque
-chose de féminin qui simulât un plaisir, une grâce. Ces pîtresses de
-foire jouaient pas trop mal leur rôle. Elles ne le déridaient plus,
-maintenant que devenu moins fringant et moins jeune, il perdait plus
-difficilement la tête au moment convenu.
-
-Sa femme si froide lui semblait passionnée à côté de ces histrionnes,
-mais ici et plus vivement encore le souvenir de son ancienne maîtresse,
-ses frémissements, ses pâmoisons, lorsqu'il la dodelinait entre ses
-bras, le hantèrent. Ah! le sang lui dansait pour de bon dans les veines
-à celle-là et le cours de ses extases n'était pas réglé d'avance!
-
-Ne pouvant savoir si elle était vivante ou morte, il aspirait après une
-fille semblable, après une nouvelle maîtresse, puis il s'avouait qu'il
-n'était plus d'âge à séduire une femme.
-
-La pensée d'aller échanger de discrets signaux au travers des vitres
-d'une boutique de modiste ou de cordonnière, de se laisser rabrouer à la
-porte, de perdre son temps à de tels essais, la crainte d'être ridicule,
-l'arrêtaient. D'ailleurs, il n'avait que peu d'illusion sur ses charmes.
-Il savait ne pas avoir ce je ne sais quoi qui fait qu'un homme même
-infirme et laid enjôle immédiatement une femme. Il connaissait assez la
-vie pour ne pas ignorer que l'intelligence, que la distinction ne sont
-que de maigres atouts auprès des filles qui se toquent du plus affreux
-goujat parce qu'il a l'oeil polisson ou féroce, qui s'en énamourent
-jusqu'à la folie pour des motifs qu'elles ne parviennent pas à démêler
-elles-mêmes.
-
-Sa timidité s'accroissait, du reste, à mesure qu'il réfléchissait aux
-difficultés de l'entreprise. Il avait assez pourtant des rôdeuses
-payées, il voulait s'adresser maintenant à des fillettes qui gagnent
-leur pain d'une façon autre, aux ouvrières qui choisissent un amant et
-ne lui sont infidèles que par boutades, selon les époques des termes, ou
-les rencontres qu'elles font au sortir de leurs magasins.
-
-Alors que se trouvant, vers huit heures du soir, par hasard ou par suite
-d'une course, sur la place du Carrousel, il voyait les petits trottins,
-échappés de leurs ateliers, regagner deux à deux, les quartiers de la
-rive gauche, riant et marchant bon pas, il les suivait tristement de
-l'oeil. La blondine, celle qui était à droite et qui tricotait si
-joliment des jambes, eût bien fait son affaire; elle avait la mine douce
-et semblait disposée à rire. Il est vrai que ces saintes nitouches-là
-sont pires que les autres et que ce sont elles qui daubent et poivrent
-le plus congrument un homme!
-
-Il s'asseyait parfois sur les bancs de pierre du pavillon de Turgot et,
-là, sans s'occuper de ses voisins: des ouvriers en train de lire le
-journal et de dormir, des placiers de commerce se reposant et s'essuyant
-le front près de leurs boîtes, des personnes enlevant des bottines qui
-leur gonflent les pieds, ou bien des vieux ménages humant le serein, le
-mari les deux mains appuyées sur une canne, la femme tenant un panier
-sur ses genoux, il regardait couler la foule, filer les voitures de
-maîtres et les fiacres, brandiller les charrettes de louage, pleines de
-meubles, tirées à la bricole par devant et poussées à bras par derrière,
-et il se répétait que parmi tous ces gens qui se croisaient et se
-pressaient, à cette heure, beaucoup se rendaient sans doute auprès d'une
-femme. Toutes, si laides et si mal bâties qu'elles soient, ont un homme
-qu'elles satisfont et bichonnent tout en le trompant, pensait-il aussi
-en assistant au froufrou des jupes; les fillettes en tablier courant en
-avant de leurs mères, les cheveux blonds retroussés sur le front par un
-peigne et tombant sur le cou en gerbes, les mains poudreuses et les
-joues barbouillées de récentes larmes, l'aidaient même à rêver. Il
-voyait dans ces morveuses qui s'affineront avec l'âge, la souffrance
-future des mômes qui grandiront pour devenir à mesure plus bêtes.
-
-Complètement abattu, les mains posées à plat sur les cuisses croisées,
-il contemplait le merveilleux et terrible ciel qui s'étendait, au soleil
-couchant, par delà les feuillages noirs des Tuileries; il contemplait
-les taches crues des bâtiments neufs, le petit arc de triomphe découpé
-et pomponné comme un théâtre de marionnettes et presque collé, ce
-soir-là, sans perspective et sans air autour, contre les ruines dont les
-masses violettes se dressaient, trouées, sur les flammes cramoisies des
-nuages.
-
-Puis son regard descendait et, vaguant autour de lui, se fixait sur le
-malheureux soldat en sentinelle. Il suivait son pas égal le long du
-Louvre. Est-ce que ce lignard ne possédait pas une payse, une fille
-quelconque qui lui laçait les bras autour du corps, lui versait, à la
-régalade, de gros baisers sur le cou, ou lui effilait par amitié la
-moustache, sur un lit de sangle ou dans le coin d'une cuisine? il devait
-être bien heureux celui-là. On l'attendait au moins quand il était
-libre!--puis André haussait les épaules, s'avouait stupide, car enfin,
-mieux valait crever que de mener la déplorable vie de ce pauvre
-diable!...
-
-Ces soirs-là, il finissait par se traîner jusque chez lui, avec cette
-sorte d'hébétude des gens qui, après avoir pleuré pendant des heures,
-s'engourdissent dans une torpeur presque douce.
-
-Une fois couché, par exemple, sa blessure le travaillait encore. Il
-repartait de plus belle, dans ses rêves navrés. Il enviait, en dernier
-ressort, ceux qui, gorgés d'une femme, ne savent comment se soustraire à
-ses caresses. Jamais femme ne l'avait poursuivi, il en était à connaître
-encore le supplice de ce qu'on nomme vulgairement un crampon. Toujours,
-il avait été lâché, le premier, jamais il n'avait su s'attacher une
-maîtresse.
-
-Après s'être applaudi de n'avoir jamais connu de tels embarras, après
-avoir même blagué des camarades qui étaient relancés par leurs
-amoureuses, maintenant, il les jalousait.
-
-Dans ses moments de lucidité, il cherchait un remède qui jugulât la
-maladie dont il souffrait. Le seul qu'il imaginait, séduire une fillette
-presque sage lui paraissant impossible, il était forcément obligé
-d'aspirer, comme jadis, après une fille qui lui appartiendrait en commun
-avec beaucoup d'autres. Il aurait son jour et elle le recevrait bien,
-sachant qu'il était une pratique régulière et qu'il prenait poliment
-livraison des plaisirs qu'il venait acheter. Persuadé enfin que la
-possession d'une femme à soi seul, à Paris, était chose impraticable, il
-se décida à adopter cette combinaison, tentant de se convaincre avec
-force arguments à l'appui, que s'il avait eu l'aversion des roulures,
-c'était simplement parce qu'au lieu d'aller toujours chez la même, il en
-visitait, chaque fois, une différente.
-
-Mais ici, il fallait tout attendre de la chance. Il pouvait vagabonder
-au travers de cabinets de toilettes et d'alcôves, pendant des mois,
-avant que de mettre la main sur une femme avenante et qui simulerait
-convenablement les giries de la bonne fille.
-
-Il chercha et ne découvrit que de mélancoliques farceuses éprises de
-marloupiers qu'elles s'empressaient, dès qu'il avait le dos tourné,
-d'aller rejoindre.
-
-Dans cette débâcle, le souvenir de Berthe s'implanta à nouveau encore,
-mais le cortège des rancunes et des colères qui l'accompagnaient,
-disparut. André avait perdu toute fermeté, tout ressort. Désespéré, il
-souhaita de revoir sa femme; il erra dans les rues avoisinant la demeure
-des Désableau, il ne rencontra ni les uns, ni les autres, il finit par
-apprendre indirectement, qu'ils étaient tous partis pour la campagne.
-
-Cyprien le remontait de temps à autre. Il comprenait le silence de son
-ami qui se taisait sur ses défaillances. Quelquefois ils passaient la
-soirée ensemble, et là, tandis qu'ils fumaient des pipes, sans deviser,
-le peintre s'ingéniait à secouer la pesante inertie d'André.
-
---Tu as tort, lui dit-il, un jour, de te laisser aller à la
-dérive.--Prends garde, tu vas espérer des malheurs de femmes pour les
-soulager, tu vas rêver d'invraisemblables discrétions de ta part et de
-non moins invraisemblables reconnaissances de la part de la personne que
-tu obligeras pour coucher ensuite avec!--Allons, voyons, il ne faudrait
-pourtant pas déraisonner de la sorte, et puis quoi? tu le sais pourtant
-bien, si t'amarrais pour de bon une femme, elle te mettrait l'âme à vif,
-elle t'écorcherait, tout en ayant l'air de te panser!--C'est ainsi que
-les rapports entre la femme et l'homme ont été réglés par la
-Providence.--Je ne dis pas que cela soit bien, mais c'est comme
-cela!--Et, ces soirs-là, Cyprien invitait son ami à déambuler,
-l'entraînait dans de formidables courses, s'appliquait à l'éreinter de
-son mieux pour le faire dormir.
-
-
-
-
-VII
-
-
-André fut presque guilleret, un soir.
-
-Las de buter contre d'inaccessibles convoitises, il quittait l'impasse
-où il piétinait et revenait doucement sur ses pas, sans même en avoir
-conscience. La crise juponnière s'était peu à peu usée, une réaction
-s'opérait dans cet esprit qui n'ayant pu retrouver encore son assiette
-sautait d'un excès à un autre, prétendait maintenant à de fous rires, à
-de bruyantes joies.
-
-Il avait besoin de la gaieté allumée dans Paris, le soir. Il voulait se
-mêler au bruit de la foule, se soûler comme elle les yeux de clinquant
-et de gaz; il voulait des distractions purement animales, absorbant la
-curiosité de la vue mais n'entrant pas dans l'esprit qui, fatigué par
-des digestions de pensées pénibles, réclamait la diète absolue, le
-repos.
-
-André sortit et ne sachant à quoi occuper son temps, il se dirigea vers
-le logis de Cyprien.
-
-Le peintre était, quand il entra, assis devant une table, près d'un plat
-où gisaient les décombres d'un fricandeau et il achevait un dessin tendu
-sur une planche par quatre punaises.
-
-André examina ce dessin et fut interdit. Un buste en plâtre d'Hippocrate
-sur un socle au-dessous duquel deux tourterelles se débattaient dans les
-anneaux d'un boa, était flanqué comme la tige d'une lunette marine l'est
-par ses deux verres, de deux médaillons représentant: l'un, un ballet
-d'opéra, et l'autre, un dessous de bois où se bécottaient deux amoureux.
-Deux autres figures s'élevaient, à gauche et à droite de ces médaillons;
-une jeune fille pleurant dans une jupe blanche et un jeune homme se
-désolant dans une robe de chambre. Derrière et devant eux, sous leurs
-pieds et sur leurs têtes, des serpents enroulés autour de palmiers ou
-dressés sur leurs queues, à terre, sifflaient, et se tortillaient en
-dardant la langue.
-
---Un fronton par là-dessus, murmura Cyprien, quelques matras, quelques
-cornues, quelques fioles, et, brochant sur le tout, un caducée dans des
-nuages et deux seringues en sautoir et cette oeuvre symbolique sera
-terminée.
-
-Puis, il se pencha vers André et dit:
-
---Ceci n'est pas, comme tu pourrais le croire, le projet d'un grand
-tableau, non; c'est tout bonnement un prospectus de pharmacie qui sera
-gravé sur bois et enroulé autour d'une bouteille, ornée de l'étiquette
-sacramentelle de papier rouge «médicament pour l'usage externe». Tu y
-es, n'est-ce pas?--Veux-tu que je t'explique maintenant la portée
-philosophique de cette oeuvre, écoute:
-
---Ça prouve tout d'abord que si on a le moyen de lever des personnes
-appartenant à l'école des danses ou à toute autre école d'ailleurs; que
-si on se livre avec elles à de coûteuses ripailles, l'on tombe
-malade.--Et c'est la juste punition infligée par le ciel à la débauche.
-
-Ensuite, ça prouve encore que si, au lieu d'être paillard et d'être
-riche, l'on a l'âme éthérée et qu'on est pauvre; que si, au lieu de
-godailler avec des sauteuses on aime une jeune personne que l'on croit
-sage, eh bien, l'on tombe également malade.--Et c'est là encore la juste
-punition infligée par le ciel à la naïveté.
-
-Ce prospectus est donc, comme tu le vois, une oeuvre moderne et
-humanitaire, au premier chef. C'est de la morale en action.--La
-demoiselle et le monsieur qui geignent sont destinés à servir d'exemple
-à la jeunesse et à lui démontrer que, quoi qu'elle fasse, elle
-écoppera.--Pour tout dire, ça élève l'âme et ça ne console pas!--Voilà,
-mais poursuivit-il, regardant son dessin dans une glace afin d'en mieux
-saisir l'effet d'équilibre, assez travaillé pour aujourd'hui. Tiens, si
-tu n'as rien de mieux à me proposer, veux-tu venir respirer avec moi la
-puanteur délicieuse des rues?
-
---Où ça, dit André?
-
---N'importe où, pourvu qu'il y ait du tapage et des coups de gaz sur des
-faces grimées, au Palais-Royal, au boulevard, dans les passages par
-exemple; ça te va-t-il?
-
-D'instinct, sans motifs, par un de ces premiers mouvements qui vous
-déterminent, André dissimula le plaisir que lui causait cette offre et
-répondit, du ton le plus indifférent qu'il pût prendre que peu lui
-importait d'aller dans un endroit plutôt que dans un autre. Cyprien
-s'efforça si bien de l'allécher par les éloges qu'il débitait sur ces
-quartiers de fête, qu'agacé, André voulut le contredire par un débinage
-systématique des promenades qu'il vantait. Il éprouvait alors cet
-étrange besoin qui vous porte à juger mauvais et à dénigrer quand même
-ce qui vous a été loué, sans mesure, d'avance.
-
-Une fois sortis, ils s'acheminèrent, marchant à petites enjambées,
-musardant, le nez en l'air, par les rues, Ils causaient maintenant sur
-toutes choses, sans suite. Une boutique de pharmacie qui farda de vert
-et de rose le visage de Cyprien passant dans le rayon des bocaux frappés
-de feux, ramena les pensées d'André sur le prospectus du peintre.
-
---Tu es donc bien dans la panne, dit-il, que tu te livres à des travaux
-de cette espèce?
-
-Cyprien poussa un soupir.--Ne m'en parle pas, murmura-t-il, une panne
-absolue, terrible. Rien ne va plus comme disent les croupiers des
-maisons de jeux,--c'est tout juste si mon oeuvre pourrait se vendre sous
-une porte, avec les six couteaux couchés dans une boîte, les petites
-cuillers en ruolz, les chandeliers et les panoplies en réduction
-spécialement fabriqués ou volés par les camelots--enfin, c'est comme
-cela.--Et, sautant d'un sujet à un autre, ainsi qu'un homme qui pour
-détourner une conversation désagréable dit n'importe quoi, il montra du
-doigt un poste de pompiers où des éclairs de casques s'apercevaient, en
-haut, allumés sur des planches, et il hasarda cette question: pourquoi
-diable à quelqu'heure qu'on les voit, dans leurs corps de garde, les
-pompiers écrivent-ils toujours?--Il est vrai, poursuivit-il sans
-attendre la réponse d'André qui jouait d'ailleurs à cache-cache avec
-d'autres messieurs dans la coque blindée d'un urinoir, il est vrai qu'il
-serait tout aussi difficile d'expliquer pourquoi ça fleure le clou de
-girofle, le dimanche, au Louvre, et pourquoi, dans un autre ordre
-d'idées, les relieurs sont les plus inexacts des commerçants et les
-pharmaciens les plus voleurs.
-
-Ne sentant pas à ses côtés son camarade, il le chercha des yeux, le vit
-quittant enfin le rambuteau qui ressemblait alors à ces coucous de
-Nuremberg où, dès qu'une figurine sort, à heure fixe, d'une niche, elle
-est automatiquement remplacée par une autre postée derrière.
-
-Les deux jeunes gens marchèrent, silencieux, n'ayant rien à se dire,
-songeant chacun à des choses personnelles, aux lettres à écrire le
-lendemain ou à celles laissées sur leurs tables, sans timbres, à des
-tracas, à des ennuis plus sérieux, peut-être.
-
---Gentille la bobonne, cria tout à coup Cyprien, en frôlant un petit
-torchon qui faisait vaciller langoureusement de longs yeux!
-
-Et il retomba dans son mutisme, déshabillant la petite, mentalement,
-sans doute.
-
---J'ai soif, reprit-il, tout à coup; dis donc, si nous faisions une
-petite halte?
-
-Ils entrèrent dans un café et s'assirent, au fond de la salle, sous une
-glace qui leur mit dans le dos, au-dessus de la tête, l'image reflétée
-de la dame du comptoir en train d'empiler avec des doigts chargés de
-bagues de petits carrés de sucre. Cyprien, les jambes étendues, la nuque
-enfoncée dans la moleskine, se demandait quelles pouvaient bien être les
-méditations de cette jeune personne, issue probablement de toute une
-génération de cafetiers, élevée dans la fumée des pipes, dans le
-roulement des billards et l'appel des bocks.
-
-Puis, il regarda, émergeant d'un escalier qui tirebouchonnait dans le
-plancher, une tête ahurie suivie de bras nus, encombrés de plateaux et
-de tasses, complétée enfin par tout un corps qui montait lentement,
-enveloppé d'une serpillière de toile bleue plaquée de grandes taches
-noires par des mouillures d'eau.
-
-Glissant sur d'affligeantes savates, ce laveur s'enfonça dans un va et
-vient furieux de garçons lancés à toute volée, hurlant boum, jonglant
-avec des carafons et des soucoupes, éblouissant avec la blanche
-trajectoire de leurs tabliers, et il s'arrêta essoufflé, déposant sa
-charge près d'un comptoir, où le gérant coupait, avec un couteau de
-bois, le faux col des chopes et vidait les rinçures et la mousse dans de
-nouveaux verres qu'il rafraîchissait à l'aide de bière plus neuve.
-
-Cyprien se lassa vite de contempler cette petite cuisine et, engourdi
-par la buée lourde qu'aromatisait encore une odeur effacée d'absinthe,
-il but son bock, jeta un coup d'oeil sur le journal que lisait André,
-reçut sans broncher le sourire de deux filles dont les nez
-disparaissaient dans le maquillage de leurs faces éclairées à cru. Deux
-taches roses, deux ronds noirs et deux barres d'un rouge sang saillaient
-seuls, les joues, les yeux, les lèvres, marchant en avant, faisant
-reculer toute la partie du visage rechampie aux poudres de bismuth et
-aux blancs gras.
-
-Peuh! se dit-il, ce ne sont pas encore celles-là qui me feront reluire!
-et, sans plus s'occuper de leurs oeillades et de leurs rires, il
-considéra la joie absorbée des gens occupés à brasser des piquets et des
-écartés, et s'inclinant vers André qui bâillait, il murmura:
-
---Ah, vois-tu, mon cher, le monsieur Gringoneur qui a inventé les cartes
-ne se doutait certes pas de l'importance qu'acquerrait sa découverte. Il
-s'imaginait, le brave homme, avoir simplement égayé l'ennui d'un galeux
-et d'un fou et il faisait sans le savoir une oeuvre plus grandiose et
-plus pie: il contribuait à supprimer le libre-échange de la sottise
-humaine! Car, enfin, je mets de côté les joueurs d'ici. Sots ou non,
-bien ou mal élevés, la plupart sont des concubins ou des époux qui
-s'attardent dans les brasseries par haine et par fatigue de leurs femmes
-et Dieu sait si je les excuse! Mais, dans les salons, dans le monde, les
-cartes ne servent qu'à masquer la misère des propos, la faiblesse des
-intelligences, la nullité des personnes qui, réunies entre elles, ne
-peuvent rien se dire; c'est prodigieux tout de même comme l'ineptie des
-classes bourgeoises trouve son compte dans le silence d'une partie de
-whist!
-
-Mais André lui fit signe de se taire. Un gros monsieur chauve venait à
-eux, naviguant entre les tables dont il accrochait, avec son paletot,
-les coins. Ils échangèrent sans transports, tous trois, de banales
-exclamations et d'usuelles poignées de main, s'étonnant du hasard qui
-les réunissait dans un café qu'aucun d'eux ne fréquentait d'habitude.
-
---Je ne vous demanderai pas des nouvelles de madame votre femme, dit le
-nouveau venu à André qui pâlit, car j'ai eu le plaisir de passer, hier,
-la soirée avec elle.
-
---Bah! grogna Cyprien.
-
---Oui, j'étais revenu de voyage et, ma foi, je suis allé souhaiter le
-bonjour à ce bon Désableau à Viroflay. Dites donc, savez-vous qu'ils ont
-déniché une maisonnette qui est gentille et qui n'est vraiment pas
-chère; le jardin n'est pas bien grand...
-
---Oui, mais le bois est à deux pas, interrompit Cyprien.
-
---Tiens, vous y êtes donc allé? Désableau m'a pourtant affirmé qu'il ne
-vous avait pas vu depuis des mois.
-
---Moi, je n'y ai jamais mis les pieds, répondit le peintre, mais comme,
-toutes les fois qu'on avoue qu'une maison de campagne ne possède qu'un
-petit jardin, l'on ajoute immédiatement en guise de correctif, que le
-bois est proche, j'ai pensé avec raison qu'il en était de même de la
-bicoque louée par les Désableau.
-
---Enfin, reprit le monsieur, un peu interloqué par cette opinion,
-toujours est-il que le but visé par notre ami est atteint puisque sa
-fille peut jouer et courir tant qu'elle veut, au bon air; mais sapristi,
-vaurien, poursuivit-il, s'adressant d'un ton amical à André, l'on m'a
-dit que vous aussi vous n'y alliez pas souvent quand j'ai demandé de vos
-nouvelles.--Ah! ces diables d'artistes! tous les mêmes, il leur faut le
-remue-ménage de Paris, les cafés, le bal, la vie à grand
-orchestre.--C'est égal, dites-donc, vous avez de la veine, vous, d'avoir
-une petite femme qui prenne aussi bien les choses.--La mienne, ah je
-t'en fiche! si je ne rentrais pas au logis, tous les soirs, à l'heure,
-eh bien il y en aurait des scènes! Pourquoi n'es-tu pas venu? Qu'est-ce
-que tu as fait? tu sens le cigare et la bière, elles te dindonnent et
-elles se moquent de toi, ce n'est plus de ton âge ces farces-là!
-
-Cyprien pensa qu'il était temps d'enrayer cette malencontreuse
-conversation et de la détourner de la femme d'André.
-
---Regardez-donc, fit-il, l'individu qui fume là-bas sa pipe, a-t-il une
-singulière forme de tête?
-
-Cette feinte n'eut aucun succès.
-
---Toujours observateur, ce monsieur Cyprien, répondit à la cantonade le
-gros homme. Mais, pour en revenir à nos moutons, dites donc, mon
-gaillard, continua-t-il, braquant ses yeux de veau sur la barbe d'André,
-vous êtes donc toujours en bisbille avec ce vieux Désableau? Bah, vous
-savez, il ne faut pas lui en vouloir, ça se comprend, il n'est pas dans
-le négoce comme nous; vos livres l'exaspèrent, il ne se rend pas compte
-que les affaires sont les affaires; je le lui ai bien dit, moi, chacun a
-en magasin un assortiment approprié à sa clientèle, on ne tient que les
-articles qu'on a chance de vendre. Tenez, chez moi, par exemple, vous
-trouverez des spécialités de lingerie que la maison Buquet, et c'est une
-maison conséquente pourtant, ne possède pas, parce qu'elle n'en aurait
-point aisément le débit.--Mais enfin, tout de même, comme prétendait ma
-femme, l'autre jour, et pour cela, l'on peut s'en rapporter à son
-jugement, car c'est une femme de tête dont le plaisir est d'avoir
-toujours le nez dans les livres, est-ce que monsieur André ne pourrait
-pas écrire quelque chose de gentil, de tendre, là, vous savez, une
-histoire où il y aurait de l'amour, quelque chose enfin qui reposerait
-et qui toucherait l'âme? le public aime bien les romans de ce genre là,
-et puis ça ferait tant de plaisir à votre famille!
-
---Dis donc, André, jeta Cyprien, hors de lui, Chose n'arrive pas, nous
-l'avons attendu assez longtemps, si nous levions le siège?
-
-André accepta aussitôt.
-
---Ah ça, voyons, avec tout cela, quelle heure est-il? interrogea le
-monsieur.
-
-Cyprien ne jugea pas utile de tirer sa montre; il consulta de préférence
-l'horloge des cafés, qui avance toujours.--Dix heures vingt, dit-il.
-
---Fichtre, cria le gros homme, je me sauve, et il ajouta, d'un ton
-obligeant: vous ne sortez pas avec moi?
-
---Non, pas encore, puisque nous avons tant fait que d'attendre l'ami qui
-nous a donné rendez-vous ici, nous allons rester quelque temps encore.
-
-Alors, tous les trois se levèrent, se prirent les mains et le monsieur
-dit à André en lui serrant le bout des doigts: enchanté de vous avoir
-rencontré, mon cher ami, je regrette de ne pouvoir demeurer plus
-longtemps avec vous, mais vous savez, il n'est si bonne société qu'il ne
-faille quitter, mes respects, je vous prie, n'est-ce pas, à madame votre
-femme quand vous la verrez.
-
-Ouf, poussa le peintre et il regarda, les bras croisés, branlant
-furieusement la tête, André qui ne répondit pas.
-
-Au fond, Cyprien s'était inutilement évertué à vouloir distraire la
-conversation. Un seul mot avait suffi pour faire sourdre les douleurs
-engourdies d'André. Depuis que leur ami avait relaté sa visite aux
-Désableau, André n'écoutait plus que d'une oreille ses commérages et ses
-conseils. Il était transporté dans la maison de Viroflay et il aurait pu
-la décrire tant il la voyait, blanche et claire avec des volets verts,
-précédée d'une pelouse garnie de rosiers et de reines-marguerites, un
-réservoir de zinc dans un coin, un perron de quelques marches au milieu,
-orné de pots de fonte plantés de géraniums-lierres et, posée sur un
-pliant, sous un arbre épandant un peu d'ombre, sa femme le panier à
-ouvrage à ses pieds, tricotait près de la petite cousine, assise sur un
-pliant plus bas, apprenant ses leçons, tendant de temps à autre son
-livre pour qu'on la fît réciter, annônant, répétant quatre fois le même
-mot, cherchant la suite.
-
-Un grand attendrissement enlaçait André. Comme ces maladies qui avant de
-s'éteindre complètement ont des revenez-y plus courts et plus faibles,
-chaque fois, la crise reparaissait encore. La fureur contre sa femme et
-contre son amant, la douleur, d'abord mélangée à la haine, puis, la
-dominant et l'absorbant en entier, le regret de la vie familiale perdue,
-le désir fou de revoir Berthe, tous ces symptômes de la période aiguë
-avaient pris fin. André en était aux accidents secondaires. Il éprouvait
-maintenant ce sentiment lent et triste que procure le souvenir d'une
-personne chère partie pour jamais au loin. Puis cette languissante et
-mélancolique fatigue qui naît de l'espoir reconnu absolument
-irréalisable et impossible se dissipait aussi et alors, dans l'esprit
-arrivé à son point mort, resté pendant une minute immobile et inerte,
-bourdonnait comme un bruit confus un affreux bavardage, traversé soudain
-par un son aigre furieusement répété, perçant comme une note
-d'harmonica, le nom de Désableau. Les pensées reprenaient alors leur
-marche, soufflant à André de nouvelles colères contre cet homme qui
-s'avançait maintenant au premier plan. Le froid mépris qu'André
-professait depuis des années pour lui s'échauffait tout d'un coup et
-éclatait en rage. Il se remémorait ses usuels rabâchages, ses
-sempiternelles doléances; il le revoyait, se plaignant de la besogne de
-son bureau, parlant de la responsabilité qui lui incombait, de
-l'inexactitude des malheureux placés sous ses ordres, commentant la
-poignée de main de ses supérieurs, lisant dans leur sourire des
-promesses certaines ou s'inquiétant et revenant, brisé, lorsque leur
-accueil lui avait paru moins engageant ou plus froid.
-
-Et, ramenant tout d'un coup, à la campagne, dans la petite salle à
-manger, à peine garnie, avec un lit plié dans un coin, les monotones
-soirées qu'il avait subies dans cette famille, après son mariage, André
-songeait à la solennité de Désableau disant après le dîner dès qu'on
-ôtait la nappe: non, pas de patiences ce soir, le devoir avant tout, mes
-enfants; et il tirait d'une volumineuse serviette de chagrin, estampée à
-son chiffre, des minutes d'employés qu'il biffait du haut en bas et
-recommençait à rédiger dans une langue plus gourmée et plus digne. André
-avait la nouvelle vision de la famille invariablement occupée de la
-sorte: madame Désableau regardant entre deux aiguillées voler les
-mouches et faisant, avec des clins d'yeux, de silencieuses
-recommandations à sa fille de ne pas troubler, en bougeant, le travail
-du père; Berthe cousant, le nez dans son ouvrage, échangeant, tous les
-quarts d'heure avec sa tante une banalité à voix basse ou se levant sur
-la pointe du pied, ouvrant avec précaution la porte pour aller chercher
-un objet oublié dans sa chambre; enfin, dans le silence seulement
-troublé par un clapotis lointain de vaisselles et par le crachement de
-la plume sur le papier, Désableau en arrêt devant une phrase, hésitant
-pendant des heures entre un mot et entre un autre, se prenant le menton,
-mâchant son favori droit, grognant, se plaignant du vacarme de la bonne
-dans sa cuisine, du bruit de la petite qui reculait sa chaise.
-
-Un dégoût profond lui venait pour ce bourgeois plein de préjugés, pour
-ce fonctionnaire gonflé d'importance, sans pitié pour un écart et pour
-une fantaisie, pour ce vieillard étriqué, confit dans des usages de
-maniaque, offusqué par toute idée neuve, dont l'habituelle conversation,
-lorsqu'elle ne s'attachait pas à la politique ou à la morale, déplorait
-avec d'inapaisables colères, l'hostilité de ses subalternes, les
-conjurations de son garçon de bureau qui se permettait de lui apporter
-le quinquet des simples employés au lieu de la lampe à laquelle il avait
-droit, de la lampe de son grade.
-
-André s'étonnait maintenant d'avoir pu accepter si bénévolement jadis
-les remontrances de cet imbécile. Il excusait sa femme qui avait été
-élevée dans ce milieu déprimant et il la plaignait d'y être retombée. Ce
-qu'elle doit s'ennuyer à Viroflay! Ah! elle est tout de même honnête au
-fond, pensa-t-il, car enfin la plupart se seraient enfuies avec leur
-amant ou bien auraient contracté une nouvelle liaison plutôt que de
-consentir à une vie semblable! Tiens, dit-il, soudain, sans même
-s'apercevoir qu'il parlait tout haut, songeant maintenant au bavard qui
-les avait quittés, j'aurais dû lui demander quand ils reviendront de la
-campagne.
-
---Je m'en informerai, si tu veux, auprès du concierge, proposa Cyprien,
-à voix basse.
-
-André rougit et se tut.
-
-Le peintre le regardait, ému, suivant ces douleurs à la piste. Sa pensée
-emboîtait le pas à celle d'André et si elle perdait ses traces par
-instants, elle la rattrapait forcément à un coin de route. Il cherchait
-les moyens de distraire son camarade et formait le dessein de lui
-appliquer d'énergiques moxas, de le pocharder. La vue d'une femme qui
-vint s'asseoir devant leur table lui suggéra l'idée de la lancer sur son
-ami. S'il peut l'emmener, ce soir, rumina-t-il, il est sauvé; le réveil
-ne sera certes pas gai, mais il aura du moins évité le plus triste, la
-rentrée, ce soir, dans son logis, seul.--Et, Cyprien préparant un
-abordage, laissa glisser son papier à cigarette sous la table et
-s'excusa auprès de la femme qui écarta gracieusement ses pieds pour lui
-permettre de ramasser son cahier sous la banquette.
-
-Il le ramena, trempé par les salives qui baignaient le plancher. La
-femme eut une petite moue répugnée à laquelle Cyprien répondit par un
-aimable sourire, en triant soigneusement les feuilles encore sèches. La
-conversation s'engagea. Cyprien y mêla André en train d'examiner le
-visage de la femme remontant son voile pour boire une gorgée de bière.
-
-C'était une belle fille qui atteignait la trentaine. Elle semblait dure
-de chairs et la figure un peu fatiguée, blanche ainsi qu'un navet et
-tapotée de violet sur le haut des joues, était comme enfiévrée par deux
-grands yeux d'un bleu-clair, réverbérant du vert d'eau par places, les
-yeux d'une fière rosse, pensa le peintre qui en avait connu de pareils.
-Elle causait avec un certain bagout, possédait un vague ton de femme
-bien élevée, était simplement mise; mais elle portait sur sa robe d'une
-bonne faiseuse, de beaux bijoux qui donnaient à réfléchir au peintre, en
-train de supputer le prix qu'elle pouvait valoir.
-
-André la trouvait charmante. Au sortir de ses réflexions et de ses
-tristesses, il vit en elle un dorlotement féminin assoupli par un
-simulacre d'éducation et de bienséance. Cyprien se dérangea sous le
-prétexte d'aller quérir un journal, et quand il revint, il refusa
-d'occuper sa place, poussant André près de la fille. Il imprima un
-nouveau branle à la conversation qui se mourait, amena André à débiter
-ces plaisanteries médiocres dont le succès est assuré près des femmes.
-
-Elle riait, lui répondant par de petits coups d'éventail sur les doigts,
-montrant son bras qu'elle avait un peu grassouillet et blanc, bavardant
-de choses et autres ainsi qu'une bonne ménagère, ne se résolvant à
-aucune avance, ayant l'air d'une femme entrée dans ce café plutôt par
-hasard que par métier ou par besoin.
-
-André continuait à lui débiter des galanteries sans improviste. La
-langue opérait seule, l'esprit travaillait de son côté. L'envie de
-posséder cette femme, le désir d'échapper à la solitude, de rompre,
-coûte que coûte, la monotonie hébétante de sa vie, l'espérance d'avoir
-une maîtresse qui endormirait ses convoitises de tendresse, la soif
-enfin de placer de la chair de femme sous ses lèvres le tenaient. Sa
-continence se fondait, une rumeur grandissait en lui, puis la défiance,
-la sagesse reprenaient le dessus, il soupçonnait les ficelles
-ordinaires, les mollesses prévues. Il restait abîmé dans ses rêveries,
-sans même s'apercevoir que sa langue s'était arrêtée, qu'il ne parlait
-plus.
-
-Cyprien se mit alors à jouer le rôle de ces compagnons tisserands qui,
-reprenant le fil lâché par leur camarade, y font un noeud. Il
-continuait, en les arrêtant, les phrases interrompues d'André.
-
-La femme fut étonnée du silence du jeune homme.
-
---A quoi pensez-vous donc, lui dit-elle, en souriant?
-
-Il se réveilla et, un peu ébaubi, regarda le bas de soie bleu-marine
-sémillant sous la robe troussée. Il complimenta la femme sur son petit
-pied, répéta les vulgarités que ce sujet inspire d'habitude; elle rit
-ainsi qu'une femme accoutumée à tirer ses quenottes dès qu'on vante
-l'agrément de sa personne. Une bouquetière les harcela sur ces
-entrefaites mais la fille refusa la rose qu'André voulait lui offrir;
-elle refusa également de consommer encore. Sur les instances des deux
-jeunes gens, elle accepta cependant des cerises à l'eau-de-vie, et elle
-les goba gentiment, tortillant la queue entre ses doigts, faisant le
-guignol avec sa langue qui frétillait entre la haie blanche des dents,
-ratissant la cerise, ramenant le noyau dans la main dont les bagues
-flambaient. André lui demanda son nom et celui de la rue qu'elle
-habitait; elle déclara s'appeler Blanche et demeurer rue de la Bruyère.
-
---C'est un peu loin, reprit-il, pour dire quelque chose.
-
---Vous ne logez donc pas dans ce quartier, répliqua-t-elle?
-
-Il désigna sa rue.
-
---Ah oui! la rue Cambacérès, elle la connaissait; près de la Madeleine,
-n'est-ce pas? une de ses amies dans le temps... et elle enfila une
-histoire où, peu à peu, l'amie en question, apparaissait comme une femme
-qui avait abusé de sa confiance pour lui infliger des crasses.
-
-Cyprien en bâilla. André écoutait très séduit par les tours de
-passe-passe qu'exécutait sur la lèvre du haut, une mignonne lentille de
-la nuance du liège.
-
-Ils quittèrent enfin le café.
-
---Ah bien, je vous laisse, dit Cyprien, après qu'André, tout hésitant,
-eut offert son bras à la fille.
-
---Mais non, accompagne-nous un bout de chemin, reprit André.
-
---Non, non; et le peintre salua la femme et courut après un omnibus. Il
-le rejoignit et grimpa sur l'impériale. La voiture ballottait, lui
-tapant l'échine en mesure contre la barre du dossier, roulant sur les
-pavés avec un fracas terrible de ferrailles et un grésil de vitres
-secouées, atténué, presque éteint, dès que la carriole foulait
-l'asphalte.
-
-Il dormassait, un bout de cigare dans le bec. Le conducteur qui criait,
-accoté contre la barre de l'impériale «places s'il vous plaît» le tira
-brusquement de sa somnolence. Il donna ses trois sous et, mal à l'aise,
-refroidi par le vent, il regarda, effaré, remontant le collet de son
-paletot, les rues qui fuyaient derrière lui.--Minuit sonnait; les
-fenêtres des maisons dont les roues frôlaient le trottoir avec une
-penchée brusque, étaient presque toutes noires.
-
-Dans les hauteurs pourtant, vers les toits dont les gouttières
-accrochaient de faibles lueurs, de grands carrés de lumière éclataient
-dans les façades sombres. Quelquefois les deux croisées d'une même
-chambre, inégalement éclairées, se sauvaient, suivies par d'autres aux
-persiennes closes, dessinant des raies alternées de lumière et d'ombre.
-Et, d'autres encore, larges ou étroites, élevées ou basses, défilaient
-au grand galop, celles-ci toutes brasillantes, empruntant la couleur de
-leurs feux aux rideaux fermés, celles-là presque noires, piquées
-seulement par une bougie, presqu'au ras de la balustrade, d'une jaune
-étoile qui clignotait, perdant ses maigres rayons dans la nuit de la
-pièce.
-
-Tout mélancolisé, Cyprien se livrait à ses méditations, arrangeant dans
-les chambres bien closes, gaiement éclairées par une lampe, de paisibles
-existences douillettement vautrées sous des édredons, des couples
-bourgeois dormant, derrière contre derrière, soufflant des pois,
-chantant du nez sous les couvertures, puis il imaginait devant les
-ténèbres des pièces, des désordres de gens pas encore rentrés,
-s'attardant dans les estaminets, prolongeant la veillée pour se trouver
-le plus tard possible seuls avec eux-mêmes, dans des chambres pauvres.
-
---Baste, fit-il, tout à coup, ramené à l'idée que son ami avait
-accompagné une femme, par la vue d'une croisée ouverte à un premier
-étage, garnie d'un rideau de mousseline brochée derrière lequel
-s'apercevait le globe d'une lampe et un bout de visage, vieux et gras,
-faisant la fenêtre; voilà l'heure où André entre dans un logis qu'il ne
-connaît point. La femme ôte son manteau et dit: mets-toi à l'aise, mon
-chéri.--Je vois la scène d'ici--Blanche embrassant son chat ou son chien
-pour montrer qu'elle a du coeur, André à moitié déshabillé, contemplant,
-appuyé sur la console, entre les deux croisées, le déballage du corset
-et des jupes et constatant qu'il est volé; Blanche s'approchant de lui,
-en chemise, le dandinant dans ses bras, la tête un peu renversée, les
-yeux mi-clos, la bouche plissée en cul de poule, murmurant sur un ton de
-flûte: tu vas me faire bien riche, dis, mon petit homme?--et je vois
-également d'ici le nez d'André et j'entends sa réponse défensive: dame,
-ça dépend!
-
-Il ne faut pourtant pas que je le blague, poursuivit Cyprien, continuant
-son monologue, tout en descendant de l'omnibus; si j'avais touché
-l'argent de mon prospectus, j'aurais, peut-être bien, moi aussi, loué de
-la syncope pour quelques heures.--C'est égal, songea-t-il, après un
-silence de pensée, quelle chance! je vais coucher seul, dormir en paix,
-et il se vanta sans conviction les joies de son intérieur, les plaisirs
-du lit où l'on s'étend à l'aise, inquiet, malgré tout, sentant poindre
-un accès de cette fièvre qu'il jugeait à jamais vaincue depuis des
-années qu'il vivait, méprisamment, dans une définitive solitude.
-
-
-
-
-VIII
-
-
-André descendit le matin, dans la rue, les jambes molles, la tête vide
-et les yeux las. Il arpenta rapidement la rue de la Bruyère,
-s'éloignant, en toute hâte, sans savoir pourquoi, du logis de cette
-femme. Il ralentit son pas dès qu'il eut tourné au coin de la rue. Là,
-il s'aperçut dans la glace d'un magasin, pâle et les joues tirées. Il
-brossa son chapeau avec sa manche d'habit, refit son noeud de cravate et
-rougit à l'idée que tout le monde pouvait deviner, dans ses bottines
-décirées, dans son linge fripé, dans sa mine blême, l'éreintement d'une
-nuit blanche.
-
-Les quartiers paresseux qu'il traversait, s'éveillaient à peine. Il ne
-rencontrait sur sa route que des sergents de ville, des porteurs de
-journaux et des laitières. Çà et là, des gens rentraient comme lui,
-exténués, les paupières battant du lilas dans des faces hâves. Ils se
-regardaient et passaient, ruminant d'identiques réflexions sans doute.
-Parfois, des gens plus dignes étalaient dans leur costume, dans leur
-habit noir et leur cravate blanche visibles sous le pardessus au collet
-relevé, l'excuse mondaine de leur épuisement.
-
-André avait la bouche sans salive, mauvaise. Il lui semblait avoir sucé
-du cuivre; il essaya de fumer une cigarette pour combattre cet horrible
-goût, mais il s'empâta davantage la langue et il déchira ses lèvres sur
-lesquelles le papier collait.
-
-Il quittait, à ce moment, la rue Blanche si triste à toutes les heures.
-Il s'empressait de gagner les abords de la gare Saint-Lazare pour
-atteindre un café ouvert et se faire apprêter quelque chose de chaud et,
-à mesure qu'il avançait, au sommeil aviné, à l'esquintement de fille du
-quartier Bréda, succédaient une activité croissante, un va et vient
-fébrile, un affairement non interrompu de commerce aux aguets des
-arrivées et des départs des trains, toujours en sursaut, spéculant sur
-la presse des voyageurs, escomptant les roulements de bagages et les
-sifflets de machines.
-
-Il pénétra sous les arcades du chemin de fer, dans un café. Des garçons
-époussetaient, à cette heure, les divans avec des serviettes, lançaient
-des coups de balais sur les pieds des tables, tandis que d'autres,
-corrects déjà, déchiraient les bandes des journaux et préparaient les
-verres. André commanda un mazagran, prit une revue emmanchée dans un
-cartonnage de toile noire, mais les lettres d'imprimerie papillottaient
-devant ses yeux et couraient à la débandade. Une lassitude extrême le
-prit sur sa banquette. Il tenta de secouer la torpeur qui l'accablait
-depuis qu'il ne marchait plus, se força à dévisager un couple de
-voyageurs occupés à reboucler la courroie d'un tartan à damiers verts et
-noirs servant d'enveloppe à un paquet de manteaux et de châles, à des
-parapluies et à des cannes dont les pommes et les bouts sortaient. Si
-anéanti qu'il fût, il sourit, observant que le garçon rapportait comme
-d'habitude la monnaie à celui des deux voyageurs qui ne lui avait pas
-remis la pièce.
-
-Il commençait cependant à voir plus clair. Des éclats de soleil qui
-perçaient les carreaux de la devanture, allumant le dessous rouge des
-lettres en cuivre collées sur les vitres et vues à l'envers, de
-l'intérieur du café, le réjouirent. Il s'amusa à déchiffrer «déjeuner à
-la fourchette» qui décrivait une courbe sur le verre, puis, ragaillardi
-par une gorgée de tisane noire, il se félicita de l'aubaine de sa nuit.
-Il avait eu vraiment de la veine. Au lieu de l'insoutenable mendiante
-que son expérience des amours parisiennes lui faisait craindre, il était
-tombé sur une bonne fille, accorte, peu chipotière, se confiant en la
-loyauté de ses pratiques. Il avait, à un autre point de vue, été
-également charmé. A la place de la boutiquière voulant épargner des
-avaries à sa marchandise, ne laissant toucher qu'avec mauvaise grâce à
-ses moindres jouets, il avait découvert une négociante, offrant
-d'elle-même l'essai, heureuse de procurer aux acheteurs le plaisir
-qu'elle goûtait à vendre.
-
-L'ennui de coucher dans une chambre qui n'est pas la sienne, la
-difficulté de ne pas regretter le seul bonheur qui soit peut-être
-complet sur la terre, être au chaud, dans un lit solitaire, chez soi,
-libre d'y fumer, libre d'y lire, sans gêne d'aucune sorte, sans
-obligation d'écouter et de répondre, ne s'étaient pas montrés.
-
-Il n'avait eu, en somme, aucun leurre. Pas bégueule et suffisamment
-polissonne, d'une invisible mauvaise foi dans ses expansions, d'une
-jovialité récréante dans ses caresses, cette fille enchanta André.
-
-Ils s'étaient réveillés, le matin, et l'embarras de deux gens qui, se
-connaissant à peine, se retrouvent, les yeux bouffis, l'haleine gâtée,
-les jambes entortillées les unes dans les autres, avait été rompu par
-Blanche qui laça gentiment ses bras autour du corps d'André. Ils
-s'étaient embrassés, puis le jeune homme avait sauté du lit, la priant
-de ne pas se déranger, comme elle le proposait, pour lui indiquer la
-place des outils de toilette.
-
-Une fois dans le petit cabinet où trônait sous une planche pleine de
-bottines, dans un fouillis de camisoles et de jupes, un lavabo plaqué de
-marbre, André, la figure dans la cuvette, faisant le dauphin avec son
-nez, avait continué d'échanger des mamours avec Blanche qui lui criait
-de son lit: tu sais la serviette à figure, c'est la première à gauche,
-sur le séchoir.
-
---Près du seau hygiénique, n'est-ce pas?
-
---Oui, mon chéri; tu as le savon?
-
---Oui, oui, ne t'inquiète pas;--et, dans un dégoulinis d'eau, dans un
-bruit de lavage, les gracieusetés avaient couru, sans arrêter, d'une
-pièce dans l'autre.
-
-Une fois vêtu et rentré dans la chambre, ils s'étaient quittés, très
-bons amis; elle n'avait réclamé aucun argent et lui, délicatement, avait
-déposé une pièce de vingt francs, pas trop en évidence, sur la tablette
-de la cheminée. Blanche dressa à ce moment l'oreille et ouvrit l'oeil,
-mais elle se détourna aussitôt, se replongeant le nez sous les
-couvertures.
-
-André souriait avec jubilation, se répétant qu'il tenait enfin le remède
-aux crises juponnières futures, le cataplasme du coeur vainement espéré
-depuis des mois. Cyprien a beau dire, pensait-il, que toutes les femmes
-sont bâties sur le même modèle, que la différence des castes s'obtient
-par plus ou moins de richesse dans le linge et dans les bas, et par plus
-ou moins d'hypocrisie dans la parole et dans le geste, tout ça, ce sont
-des blagues!--puis, enfin, c'est peut-être drôle de mépriser les femmes,
-mais comme on ne peut s'en priver...
-
-Une seule chose l'interloquait, savoir au juste dans quelle classe de la
-galanterie il fallait ranger Blanche.
-
-Elle n'appartenait évidemment pas à cette catégorie de braconnières dont
-les yeux pipent, au hasard, les passants sur l'asphalte, puisqu'elle ne
-réclamait pas son dû d'avance. Le même motif éloignait l'idée d'un mâle
-en embuscade derrière des rideaux ou dans une cuisine, attendant
-l'argent soutiré pour l'aller boire, puis elle possédait bonne, logement
-confortable, des meubles de faux Boule, un grand lit en long dans la
-chambre, un lit haut du chevet et bas du pied, sans dossier de métal ou
-de bois, capitonné de cretonne pareille à celle des murs, avec de vastes
-oreillers à dentelles et à chiffres. Il y avait, dans le salon, un
-guéridon et un piano en palissandre, et dans la salle à manger, sous
-verre, dans un sérieux buffet de noyer à baguettes noires, tout un
-service de verreries de baccarat et de faïences anglaises avec des
-fleurs bleues cuites dans la pâte blanche.
-
-D'un autre côté, il était peu probable qu'elle fût entretenue par un
-seul homme et eût simplement, pour les besoins de son coeur, un amant
-qui lui offrait de temps en temps un bijou ou une robe, car André ne
-l'aurait probablement pas enlevée sans coup férir, le premier soir.
-D'ailleurs, ce logement ne dénotait pas la présence d'un maître, d'un
-monsieur qui, soldant le loyer, se croit presque chez lui et possède,
-dans la table de nuit, sur le rayon en dessous du pot, une paire
-d'escarpins ou de pantoufles.
-
-André s'arrêta enfin à cette supposition que Blanche appartenait à une
-arme spéciale, qu'elle faisait probablement partie de ce régiment de
-filles dont la tâche, lucrative et morale, consiste à dérider les gens
-mariés et à les renvoyer plus assouplis dans leurs familles. A certains
-indices, il croyait bien avoir reconnu le caractère distinctif de ce
-genre de femmes: un bon enfant, un gracieux libertin, destinés à
-ressortir sur l'aigre et fastidieuse popote du ménage et, avec cela, une
-certaine tenue, un simili comme il faut, utiles pour ne pas rendre trop
-brusque la transition entre la femme légitime et la baladeuse, le rêve
-des hommes mariés, sans qu'ils aient, peut-être, conscience, autant de
-vice et plus de bon ton que chez les maîtresses connues dans leur
-jeunesse, avant le mariage.
-
-Ça doit être cela, murmura-t-il en appelant le garçon; il paya, tout
-réjoui, son mazagran, et, allumant une cigarette, il s'achemina vers son
-domicile.
-
-A mesure qu'il approchait, sa peur du qu'en dira-t-on grandissait. Il
-n'avait jamais découché depuis son entrée dans ce logis. Cette frasque
-allait sauter aux yeux de son concierge, activer les cancans de la loge,
-et puis Mélanie qui devait, à ce moment sans doute, regarder tout
-inquiète le lit, n'allait-elle pas croire à un accident? elle était
-capable, dans son trouble, de se concerter avec la portière et de noyer,
-toutes deux, leurs vieilles piques dans d'intarissables bavardages sur
-son compte.
-
-Il s'arrêta sur le trottoir, hésitant, presque honteux, ne s'estimant
-plus assez jeune pour ces équipées.
-
-Il se résolut enfin à ne pas rentrer tout de suite. Cela vaudra mieux,
-pensa-t-il, j'aurai plus facilement l'apparence d'un monsieur qui s'est
-levé de bonne heure et rendu aux bains.
-
-Puis il eut honte de sa couardise, chercha des prétextes qui
-justifiassent, à ses propres yeux, la nécessité d'une promenade. Il
-pensa à aller voir Cyprien, mais il se dit que cette course le
-retarderait trop, que Mélanie, encore indécise peut-être, commettrait à
-coup sûr une esclandre dans la maison et, le nez en l'air, il flânocha
-les mains dans ses poches, tâchant de s'intéresser aux moindres choses.
-
-Alors, comme pour justifier les piètres motifs qu'il invoquait, un
-phénomène singulier se produisit. Le brouillard de sa cervelle se
-dissipa peu à peu, il démarra de ses pensées sur Blanche et sur sa
-bonne, et subitement il eut une curieuse éclaircie d'organes. Ses nerfs
-vibrèrent d'une façon aiguë, et mille détails qu'il n'avait jamais
-observés, bien qu'il les vît tous les jours, le frappèrent. Il découvrit
-son quartier d'un coup.
-
-Regardant du haut en bas les rues, coordonnant soudain des réflexions,
-qui lui étaient peut-être déjà venues sans suite, il s'aperçut que son
-quartier était, en majorité, habité par d'anciens notaires, par des
-restes de la noblesse orléaniste, par d'anciens dignitaires du second
-Empire, par des avocats à la cour d'appel, par des auditeurs au conseil
-d'État, par des conseillers référendaires à la cour des Comptes. De là,
-se dit-il, cet aspect mécontent et rechigné de gens perchés sur des
-échasses, méditant sur de solennelles fariboles, passant, graves et
-roides, avec des mines pincées de vieux juges; les pierres elles-mêmes
-lui parurent s'ennuyer, imprégnées qu'elles étaient de tout le
-pédantisme que ces gens dégagent!
-
-La teinte générale, le milieu, le voici donc, poursuivait-il, traînant
-au travers des rues de Roquépine, d'Aguesseau, de la Ville-l'Évêque, de
-Suresne, des Saussaies et d'Astorg. Voyons, mettons un peu d'ordre dans
-nos idées: ce quartier est complexe, mais je le démêle. Deux éléments
-dissemblables et découlant l'un de l'autre, pourtant, le marquent d'un
-cachet personnel. Sur la triste et banale opulence de la toile du fond,
-se détache toute la joviale crapule des domestiques.
-
-Ah! c'est là la note vraie, murmura-t-il, enchanté de ses observations,
-la note exacte brochant sur le thème empesé et gris, avec ses voyantes
-fioritures de cuites et de gaudrioles. La vie de ces trottoirs que les
-gens riches parcourent à peine est donnée tout entière par leur
-valetaille; elle seule emplit la chaussée, anime les tavernes qu'on a
-créées exprès pour elles, des boutiques anglaises avec du fromage de
-Stilton, du céleri en branche, des bouteilles de pale-ale et de stout.
-En dehors de ces tavernes, la seule industrie qui puisse tenir dans ce
-quartier, c'est celle des carrossiers et des harnacheurs. Citons, pour
-mémoire, continua-t-il en comptant sur ses doigts, citons comme ajoutant
-encore à la note de sécheresse et d'ennui, au parfum dominant d'écurie
-et de crottin, un manège, un grainetier, un maréchal-ferrant, un
-vétérinaire, un nourrisseur en boutique d'ânesses et de vaches, deux ou
-trois marchandes à la toilette pour les femmes de chambre, un
-chaussetier pour bottes de cheval et de livrée, un épicier qui vend les
-conserves et les sauces de Londres et enfin, complétant cet amalgame,
-disparate et forcé pourtant, parachevant le tout, fonçant la teinte
-triste sans pouvoir éteindre cependant la canaillerie gaie, des
-librairies protestantes, des sociétés de propagande luthérienne, des
-agences bibliques, et enfin trois temples de la religion réformée, dont
-un méthodiste et une english church, assombrissent le décor et lui
-ajoutent en plus une rigidité puritaine, une froideur anglaise.
-
-C'est cela même, résuma-t-il, oui, c'est cela.--Il n'y a rien de tel que
-d'habiter constamment dans une rue pour ne la pas connaître; elle vous
-rend à la longue presbyte, car, enfin, il n'y a pas à dire,
-poursuivit-il, poussant son raisonnement sur le quartier jusqu'au bout,
-ce quartier-ci est absolument original, absolument unique, puisqu'il
-diffère de celui qui lui ressemble le plus, le faubourg Saint-Germain.
-Comme lui, il possède des chapelles évangéliques, et il a des grands
-seigneurs et des laquais, oui, mais le noble faubourg ne sent pas ainsi
-le clergyman et le cocher. Les palefreniers ne sont pas les mêmes, voilà
-tout. Ceux des rues de Grenelle et de Varennes fleurent leur terroir,
-ils embaument Belleville et le Grand-Duché de Luxembourg, ceux du
-quartier d'Anjou-Saint-Honoré exhalent l'odeur de la Tamise. De là,
-différence capitale de types, de boutiques, de rues.--Pas de tavernes
-aux carreaux à plis, mais de bons marchands de vins aux barreaux rouges,
-pas d'old gin et de wiskey, mais du reginglat et du trois-six!
-
-Il y aurait un petit volume à écrire sur chacun des arrondissements de
-Paris, à ce point de vue, un guide pour les raffinés et les artistes,
-conclut André; il faudra que j'en parle à Cyprien, mais, diable, neuf
-heures, se dit-il, écoutant une horloge frapper un à un, ses coups, il
-est temps de rentrer, et alors, sans plus lanterner devant les boutiques
-qu'il n'examinait même pas, tout entier qu'il était à ses méditations,
-il s'achemina vers son logis.
-
-Il se donna une contenance dégagée, franchit la cour en faisant sonner
-ses bottes, essuya le regard étonné du concierge appuyé sur son balai,
-grimpa, trouva Mélanie en train de secouer les tapis sur la terrasse.
-Elle se retourna au bruit de la clef dans la serrure, dévisagea
-éloquemment son maître, puis peu à peu son oeil de chouette remua et ses
-lèvres s'ouvrirent.
-
---L'on n'a pas apporté un paquet pour moi? jeta André, qui voulut
-étouffer les questions qui allaient poindre.
-
-Elle répondit non, les yeux fichés, grands ouverts, sur lui; puis sa
-ténacité auvergnate dompta sa crainte de déplaire et elle dit, en pliant
-le paletot cassé sur le dos d'un fauteuil:
-
---Monsieur a l'air fatigué, faut-il que je défasse la couverture?
-
-Un non sec qui lui fut lancé du cabinet où André se lavait la bouche la
-désarçonna.--Elle rengaîna sa curiosité, remettant à un moment plus
-propice l'occasion de la satisfaire.
-
-Lorsqu'elle servit le déjeûner, André se plongea le nez dans un livre.
-Elle apporta, silencieuse, les plats, enragée d'être tenue à distance,
-considérant comme un affront personnel le mutisme de son maître. Elle
-voulut lui desserrer quand même les dents et lorsqu'elle apporta le
-café, elle demanda si Monsieur avait le temps de compter.
-
-Il l'aurait volontiers envoyée à tous les diables. Il leva cependant les
-yeux de son volume, la vit, droite devant lui, tenant à la main un
-cahier de classe, à couverture marbrée de violet et de noir, gonflé au
-milieu par un crayon blanc posé en travers, un de ces crayons à un sou,
-taillés avec un couteau de table et dont la mine casse dès qu'on
-l'appuie et ne marque même pas lorsqu'on la mouille.
-
-Il tendit la main, prit le cahier et, maugréant, il additionna
-laborieusement les chiffres.
-
---Je crois que cette note-ci n'est pas marquée, interrompit la bonne, en
-lui mettant sous le nez une facture de viande.
-
-Il grommela, perdant le fil de ses chiffres. Il dut les laisser,
-feuilleter les pages, parcourir les articles déjà inscrits, chercher
-dans les mots bizarrement orthographiés qui zig-zaguaient, les uns sous
-les autres, si le boeuf figurait parmi les dépenses; il y était.
-
---Mais, certainement qu'il est marqué! cria-t-il, furieux.
-
---Ah bien, reprit Mélanie, très calme, époussetant une pluche nichée sur
-son caraco, je pensais que mon mari l'avait oublié!
-
-Il ne répondit pas, recommença ses additions, opéra la soustraction de
-la somme reçue et de la somme dépensée. Il doit vous rester 3 fr. 15 c.,
-dit-il.
-
---Monsieur ne se trompe pas, clama Mélanie. Voyons, j'ai pris de
-l'argent chez moi, et tirant une longue bourse grasse, elle toucha à
-chacune des pièces et à chacun des sous qu'elle contenait et regarda,
-l'oeil perdu, les meubles.
-
---Il me manquerait trois sous, murmura-t-elle; enfin, Monsieur est sûr
-de ne pas se tromper?
-
-Pour la troisième fois, il recommença, accablé, ses additions, buvant de
-temps à autre, une gorgée de son café qui devenait froid. Il ne retrouva
-plus le même compte, s'emporta, épela encore ses chiffres, les prenant,
-cette fois, par le bas des pages.--C'est 3 fr. 20 c. qui doivent vous
-rester, dit-il.
-
-Mélanie poussa des cris de merluche. Ce serait donc quatre sous qui lui
-manqueraient alors! ce n'était pas possible!
-
---Que diable, les comptes sont là, gronda André qui tapa rageusement le
-crayon sur le carnet, grêlant le papier de coups de pointes; tenez,
-voilà votre livre, votre mari le vérifiera si bon lui semble; moi, j'en
-ai assez pour aujourd'hui et il ficha sa serviette sur la table et
-disparut dans son petit salon dont il ferma violemment la porte.
-
-La journée fut mauvaise. André s'avouait que son humeur massacrante
-était niaise, puis le moment de la digestion était venu et une terrible
-lourdeur pesant sur la machine brisée de fatigue, l'assoupissait dans
-son fauteuil. Il avait des frissons dans le dos et des chaleurs aux
-tempes et dans les paumes. Au goût de cuivre qu'il avait en bouche,
-avait succédé un goût plus atroce encore, celui de l'allumette qui
-s'éteint, celui du sulfite de soude; il but, pour le chasser, un grand
-verre d'eau qui le glaça, et, mal à l'aise, grelottant, il marcha de
-long en large pour se réveiller, regardant son lit, ne se couchant pas
-par honte de donner ainsi raison à sa bonne.
-
-Les autres fois qu'il revint de chez Blanche, il prit mieux les choses.
-Il s'aguerrit aux mines effarées ou goguenardes de sa maison et il
-laissa Mélanie parler tant qu'elle voulut.
-
---Ah bien, disait-elle, puisque la dame de Monsieur est toujours malade,
-il faut bien que Monsieur en fréquente une autre!--Et, très émoustillée
-par l'idée que son maître qu'elle supposait difficile, ne devait
-rechercher que des femmes huppées, elle s'efforçait de lui tirer des
-renseignements et réunissant, le soir, au lit, chez elle, les bribes
-qu'elle était parvenue à recueillir, elle les narrait longuement, à son
-mari, qui tordait, tout souriant, sa barbiche, pensant aux filles plus
-ou moins jolies qu'il avait eu l'aubaine d'arrêter, dans ses fonctions
-de sergent de ville.
-
-André fut sobre de renseignements lorsque Cyprien le consulta sur les
-incidents de ses nuits.
-
-Il se borna à répondre aux insinuations malveillantes du peintre,
-décrivant comme s'il les avait tâtés, les appas inconsistants de cette
-fille, qu'il était dans l'erreur, que Blanche était à peine flétrie.
-
---Eh bien, alors, tu es volé, riposta Cyprien, car enfin tu achetais, le
-sachant, de la marchandise tournée et l'on t'en fournit qui ne l'est
-pas!--A ta place, je réclamerais!
-
-André se résolut à rompre la conversation toutes les fois que Cyprien la
-portait sur Blanche. Il avait peur, au fond, de voir démolir par le
-peintre les semblants d'attrait de cette femme. Il la visitait
-maintenant, à heures fixes, pour être certain de la rencontrer seule et
-il jubilait lorsque, sonnant à la porte, il entendait claquer les talons
-de ses mules et qu'il la voyait, vêtue de linge frais, sourire dans
-l'ombre du vestibule.
-
-L'accueil était toujours le même, féminin et puéril, un baiser sur la
-moustache, la tête prise entre les deux mains et doucement dodinée, puis
-tous deux passaient, se tenant par la taille, dans la chambre à coucher,
-et, là, elle lui enlevait prestement son pardessus et son chapeau, lui
-offrait de se rafraîchir et sautait dès qu'il était assis sur ses
-genoux, lui demandant s'il avait été bien sage, le traitant de brigand,
-par amitié, lui répétant: bien sûr, tu n'as pas soif? tu sais, il ne
-faut pas te gêner, il y a de l'eau-de-vie et du vin, ici.
-
-Il l'interrogea à diverses reprises, sur la vie qu'elle menait; elle lui
-raconta des banalités et mentit sans aplomb; elle finit, un jour, par
-parler d'un monsieur très comme il faut, dont elle fit longuement
-l'éloge.
-
-André lui reprocha intérieurement ce manque de tact dont il était
-pourtant cause. Il se décida à ne plus la questionner, mais malgré lui
-il aborda plusieurs fois ce thème. Alors Blanche se coupa dans ses
-réponses et lui s'affermit dans cette idée qu'elle recevait, chaque
-après-midi, des gens retenus, le soir, dans leurs foyers, et il était
-ennuyé qu'elle pût avoir toute une série d'hommes! Il ressentait un
-certain dépit, trouvant naturel qu'elle eût un amant sérieux, mais deux,
-trois, quatre, non pas; elle lui parut trop fille.
-
-Parfois, il se tâtait et demeurait penaud, se demandant avec tristesse à
-quoi avaient abouti les dures leçons de ses vieilles amours?--Il était
-aussi niais que jadis! il avait, par une chance exceptionnelle,
-découvert la femme longtemps convoitée, et, au lieu de rester dans une
-intelligente incertitude, il allait, mu par un sentiment bête
-d'amour-propre, de jalousie, d'il ne savait quoi, s'immiscer dans ses
-affaires, s'exposer à d'inquiétantes vérités ou à de grossiers
-mensonges.
-
-Il n'aimait pas Blanche cependant! et il avait peur en examinant de trop
-près ce malaise de coeur, d'arriver à ce piètre résultat: la crainte de
-n'être point le préféré. A deux amants, il pouvait le croire, étant
-celui des deux qui n'entretenait pas.--A trois ou quatre, cette
-enfantine illusion partait.
-
-Il restait préoccupé, analysant la sottise de ses pensées auprès d'elle;
-et parfois Blanche l'examinait, contrainte, songeant qu'il avait
-peut-être des chagrins et pour détendre ses ennuis, elle se mettait
-alors, au piano, et tapotait difficilement des valses.--Je fais des
-progrès,--n'est-ce pas, disait-elle?
-
-Il répondait oui, par politesse.
-
---Tiens, je prends trois leçons, par semaine. Vrai, ce serait malheureux
-si, en m'appliquant je n'avançais pas!
-
-André inclinait la tête.
-
---Du reste, affirmait-elle, ma maîtresse est très capable. On profite
-avec elle, ce n'est pas comme ma professeur de français; elle a cherché,
-un jour, un mot dans le dictionnaire, crois-tu? tiens, pardi, j'en
-ferais bien autant; aussi, tu comprends, je l'ai remerciée.
-
-Les soirées se succédèrent chez Blanche, plus mornes chaque fois. André
-commençait à la juger un peu panade, malgré ses ardeurs brutales et ses
-allures bataillantes, au lit; puis le découcher s'altérait pour lui;
-deux fois sur trois, il revenait malade, la tête en feu, le coeur
-soulevé et il devait s'étaler sur son lit, se coller de l'opium sur les
-tempes pour amortir ses douleurs et tâcher de dormir.
-
-Alors parurent les inconvénients des nuits passées au dehors; l'ennui du
-réveil dans une chambre close puant le renfermé et le musc,
-l'impossibilité d'effectuer sa toilette dans un cabinet plein de hardes
-qu'on éclabousse, la nécessité d'aller remplir le broc que les dépenses
-de la nuit ont presque vidé, le manque de brosses à tête, de brosses à
-dents, et de chaussons, le dégoût de soulever un peigne hérissé de
-cheveux, et de déterrer, près des vieux philocomes, enfouie dans un tas
-de linge, la serviette à figure, graissée par le cold-cream, le
-révoltèrent. Il se promit de ne plus découcher et il adopta un autre
-système. Il alla dîner chez Blanche et retourna chez lui, vers les onze
-heures. Ce procédé lui sembla tout d'abord satisfaisant, puis il le
-jugea coûteux car il laissait dix francs en sus de son louis, pour payer
-le repas. Ses moyens ne pouvant supporter de telles dépenses, il espaça
-ses visites.
-
-Un certain froid en résulta. Les légers fils qui l'attachaient à Blanche
-se déliaient de plus en plus. Il s'aperçut qu'elle demeurait loin et
-régulièrement il la négligea. Elle, de son côté, le comprit au nombre de
-ses clients incertains, ne se gêna plus et ne fut pas chez elle,
-plusieurs fois, lorsqu'il y vint.
-
-Ces absences l'achevèrent. Ces soirs-là, il avait congédié sa bonne et
-il descendait, désorbité, de chez cette fille, rôdait dans la rue,
-obligé de tuer une heure, en se promenant, avant que d'aller s'abattre
-dans le coin d'un restaurant. La tristesse de ces repas le dégoûta plus
-encore que l'imprévu qui manquait chez elle.
-
-Comme toujours, Mélanie combla la mesure, s'étonnant que monsieur ne
-découchât plus et ne dinât pas en ville.
-
---Allons, disait-elle amicalement, je vois que monsieur aime le
-changement et par fanfaronnade, par désir de montrer une force de
-caractère qu'il n'avait point, il répondait négligemment: ma foi, oui,
-il y avait trop longtemps que je la connaissais, je l'ai lâchée!
-
-Mélanie qui craignait tout autant l'arrivée d'une maîtresse que la
-rentrée de la femme légitime dans un ménage qu'elle administrait, au
-mieux de ses intérêts, s'étendit, ce jour-là, longuement, sur les vices
-de ces «creiatures» comme elle les appelait et elle horripila tellement
-son maître par les contes à dormir debout qu'elle lui débita sur des
-cocottes d'officiers qui demeuraient, dans sa rue, au Gros-Caillou,
-qu'André perdit toute mesure et la pria d'aller surveiller le pot au
-feu, dans sa cuisine.
-
-Ne pouvant se rendre compte qu'elle était douée de façon à exaspérer les
-plus patients, Mélanie conclut que les colères de son maître étaient
-suscitées par les désagréments de sa rupture. Elle devinait d'ailleurs,
-avec son instinct de femme habituée à mener militairement son homme,
-qu'André n'était pas capable de mater une femme. Elle prit alors des
-airs soucieux et discrets, persuadée en fin de compte que c'était André
-qu'on avait lâché.
-
-Toutes ces simagrées, toutes ces singeries dont d'autres gens se
-seraient à peine occupés, désespérèrent André. Son épiderme
-naturellement souffreteux d'esprit, s'était singulièrement sensibilisé
-depuis le malheur survenu dans son ménage. Peu à peu, cependant une
-période d'apaisement s'annonça. Ce remède qui lui avait paru souverain
-pour couper la fièvre juponnière, la femme hebdomadaire qui n'est pas
-une maîtresse et qui n'est déjà plus une passante, agit efficacement sur
-lui, mais par des effets autres que ceux qu'il avait prévus.
-
-La cure s'était accomplie, non par l'activité du remède lui-même, mais
-par la répugnance qu'avait causée son absorption. La lassitude des
-bêtises féminines avait guéri André de la femme. Il glissait à une douce
-apathie, à un besoin grandissant de ne plus bouger, à une sorte de
-béatitude flamande, bien assise, heureuse simplement d'avoir le ventre
-plein et les pieds au chaud. Plus de divagations, d'images regrettées de
-maîtresses, d'ennui de travail et de solitude. Il était revenu à cet
-état d'âme qu'il possédait après qu'il se fût installé dans son nouveau
-logement. Il se retrouvait, une fois encore, parfaitement heureux.
-
-
-
-
-IX
-
-
-Deux mois après, André finissait, à son déjeuner, d'étaler de la
-confiture de groseille, achetée chez un épicier, sur son pain; cette
-gélatine dégoulinait sur la croûte en larmes poisseuses et rouges. André
-lança un coup de timbre et tandis que la bonne apportait le café, il la
-pria, lorsqu'elle aurait l'intention d'acheter au dehors des confitures,
-de les prendre désormais aux cerises, aux prunes, aux abricots, aux
-poires, à tout ce qu'elle voudrait, excepté aux groseilles et aux fruits
-confits qu'il soupçonnait d'être les vieux débris des chinois du jour de
-l'an, coulés, sous la rubrique de confitures du Midi, dans du sirop de
-sucre.
-
-Mélanie s'apprêtait à lâcher quelques judicieuses opinions sur la
-filouterie des épiciers, quand la sonnette de la porte tinta.
-
-Mélanie se précipita et ouvrit à un commissionnaire qui tendit une
-lettre.
-
-La bonne retourna dans sa cuisine. André décacheta l'enveloppe, et,
-devenu subitement très pâle, il lut ces lignes signées d'un camarade
-qu'il ne fréquentait plus depuis son mariage:
-
-«Émilie, mon ex-maîtresse, m'écrit afin d'avoir votre adresse pour
-Jeanne, votre ancienne femme, qui désire vous revoir. Puis-je le
-faire?--Prière de donner une réponse immédiate au porteur de la présente
-lettre.»
-
-André hésita, bouleversé.--Toute une bouffée de souvenirs amoureux
-s'échappait de ce papier et l'étourdissait. La seule maîtresse à
-laquelle il eût tenu, demandait à le revoir!--En un rapide éclair, il
-l'aperçut se jetant dans ses bras, l'accolant, lui baisant les paupières
-et le cou. Une envie folle de renouer avec elle, le prit. Il se disposa
-à répondre oui, mais il s'arrêta, inquiet. Était-il bête! comment, il
-était là, chez lui, calme, et il allait perdre le bénéfice de cette
-quiétude si chèrement achetée! il allait subir des attentes de femmes,
-poser!--ah non, par exemple! c'était bon à vingt ans, ce jeu-là! Il n'y
-avait pas à hésiter! Il se résolut à répondre non, mais tout le bonheur
-qu'il avait jadis goûté dans la compagnie de Jeanne, toute sa jeunesse,
-heureuse un moment, s'exhuma, envahit toutes ses pensées, submergea ses
-instincts de prudence et de peur. Il traça vivement sur du papier un
-oui. Le commissionnaire partit et André resta tout frissonnant, sur sa
-chaise, déplorant aussitôt son attendrissement et sa lâcheté. Il se
-prépara à écrire à son ami de considérer sa lettre comme non avenue,
-puis il eut peur de passer pour un imbécile et n'en fit rien. Petit à
-petit, à force de se raisonner, il se décida cependant à ne pas se
-remettre avec Jeanne. Il bâcla une lettre dans ce sens et il la regretta
-dès qu'il l'eût jetée à la poste. Son camarade l'informa par le retour
-du courrier, qu'il était trop tard, que l'adresse était parvenue. Alors
-André éprouva un soulagement.--C'était fait, tant pis ou tant mieux, il
-n'y pouvait plus rien.--Et puis, après tout, à quoi l'engageait ce
-retour de Jeanne? devait-il donc en résulter nécessairement une reprise
-charnelle? Eh oui! se cria-t-il, oui, ce n'est pas la peine de me
-blouser, je suis fichu si je la revois!
-
-Il oublia de boire son café que Mélanie lui apporta, au salon, stupéfiée
-par l'attitude agitée de son maître.--Ah j'étais si tranquille, se
-disait-il par moments! quelle misère, bon Dieu! que d'être aussi
-faible.--Il ne pensait plus maintenant qu'à Jeanne; elle s'imposait à
-lui, ne le quittait plus, à table, dans les rues, au lit.
-
-Une dernière bataille s'engagea néanmoins, le lendemain matin. Plus
-d'aplomb, plus froid, il avait adopté l'héroïque résolution de ne plus
-mêler à son existence celle d'une femme, lorsque le concierge lui monta
-une lettre.
-
-Alors ce fut fini; son courage échoua. L'écriture qu'il reconnaissait
-entre toutes, indistincte, barbouillée, dansant follement, avec des
-queues et des croches ajoutées aux lettres, l'anéantit. Il lut, tout
-secoué:
-
- «Mon cher André
-
- Tu as dû avoir de mes nouvelles par Monsieur Jules qui a reçu une
- lettre d'Émilie pour connaître ton adresse. J'y mets de la réflexion,
- diras-tu, après cinq années de silence, mais mieux vaut tard que
- jamais et je vais t'en donner la preuve.»
-
- «Te souviens-tu d'une Manon Lescaut avec gravures. Je l'ai retrouvée
- dans un piteux état; malgré cela, un docteur bouquiniste voulait que
- je la lui donne. Voyant qu'il y tenait tant, je me suis fait un
- remords de conscience de la donner, sachant que tu y tiens tout autant
- que lui et surtout t'appartenant.»
-
- «M'approuveras-tu, je l'ignore, mais comme Monsieur Jules, dans la
- lettre qu'il a écrit à Émilie lui dit que tu me reverras avec plaisir,
- _j'ose_; sans cela, tu n'aurais pas eu de mes nouvelles, mais est-ce
- bien pour moi ou pour ton bouquin?--enfin, tu peux tout te permettre
- après si longtemps; malgré tout, j'aurai un grand plaisir à te revoir,
- mais comment? voilà.--Je travaille toujours rue du Quatre-Septembre,
- dans la maison Larmange que tu connais et je sors le plus souvent à 8
- heures. Si tu pouvais venir un jour ou l'autre de cette semaine, jeudi
- par exemple, je sortirais à 8 heures juste; ou bien, écris-moi si tu
- n'étais pas libre; viens toujours un jour ou l'autre, nous nous
- rappellerons nos vieux souvenirs.»
-
- «En attendant, permets-moi de t'embrasser comme autrefois.»
-
- Bien à toi,
-
- JEANNE.
-
- «Si tu ne peux pas venir, écris-moi chez madame veuve Laveau, 18, rue
- Sauval.»
-
-Il répondit immédiatement qu'il se rendrait à la rue du
-Quatre-Septembre, jeudi, à l'heure dite.
-
-Il rayonna, complètement changé; la lutte avait pris fin, l'incertitude
-avait cessé. Il réfléchissait seulement, relisant la lettre.
-
-Jeanne doit avoir été balancée par son amant et être à court d'argent,
-pensa-t-il d'abord, car l'histoire du livre n'est qu'un prétexte par
-trop visible. Mais comment diable Jules que je n'ai plus vu depuis des
-années a-t-il pu savoir que j'habitais la rue Cambacérès? et ensuite,
-qu'est-ce que ce médecin, amateur de vieux livres et cette veuve Laveau
-qui reçoit les lettres?
-
-Il chercha enfin, sur son plan de Paris, où était située la rue Sauval
-dont il ignorait jusqu'au nom. Il découvrit que c'était une sorte de
-ruelle près de la Halle au blé. Ce fut pour lui un prétexte à promenade.
-Il alla flâner dans cette rue, vit le numéro en question, une vieille
-bâtisse, aux fenêtres voilées de rideaux pauvres et à la cour infectant
-le pipi et le chlore. L'aspect de cette maison ne lui suggéra aucune
-idée sur les professions qui pouvaient s'y exercer. C'était ordurier et
-triste, voilà tout.
-
-Il retourna chez lui où Cyprien installé dans un fauteuil l'attendait.
-Il lui raconta, non sans quelques hésitations, son aventure. Le peintre
-l'écouta, attisant sa cigarette, rendant la fumée par les narines,
-hochant simplement la tête.
-
-Ses conjectures étaient les mêmes que celles d'André. C'était un
-revenez-y motivé par un pressant besoin d'argent.--De deux choses l'une,
-fit-il: ou Jeanne loge chez la veuve Laveau, faute de quoi payer le
-terme d'une chambre et la veuve doit lui laisser entendre, en qualité de
-camarade, qu'elle serait bien aise de la voir déguerpir, ou bien encore
-la veuve en question tient à garder son amie pour allécher ses clients
-et les exploiter. Ce sont, à mon sincère avis, deux noceuses et deux
-roublardes. Dans tous les cas, que Jeanne fréquente celui-ci ou
-celui-là, ou qu'elle soit presque honnêtement dans une misère digne, le
-résultat sera le même, tu seras énergiquement tapé!
-
---Mais, dit André, vexé par ces suppositions qui lui salissaient, dans
-la bouche d'un autre, le souvenir de sa maîtresse, tu bâtis des édifices
-sur des riens, toi!--Tu n'en sais pourtant pas plus long que moi sur
-elle; rien ne prouve d'ailleurs que la femme Laveau à qui tu attribues
-une importance qu'elle n'a sans doute pas, ne soit point tout bonnement
-une amie d'atelier qui, pour un motif que j'ignore et toi aussi du
-reste, se borne à recevoir et à remettre les lettres.
-
-Le son de voix dépité, presqu'agressif d'André blessa Cyprien qui
-riposta, à son tour, d'un ton sec: quand il s'agit des femmes, je vais
-toujours aux hypothèses qui peuvent leur être les plus défavorables; je
-suis sûr ainsi de ne pas me tromper!
-
---Allons, allons, repartit André qui devenait de plus en plus aigre, ne
-fais donc pas l'homme fort comme cela, ça ne te va pas!
-
---L'homme fort! s'écria le peintre, Dieu que tu es moule!--quand il y a
-un danger à courir près des femmes, toute ma bravoure consiste à les
-éviter et à fuir; tu le sais bien, pourtant. Sur ce, bonsoir; je te
-conseille de marchander l'affection qu'on veut te revendre et de
-vérifier la balance où ça se pèsera! et il quitta la place, laissant
-André irrité de ce scepticisme féroce, le jugeant ridicule depuis que
-son ami l'appliquait à des choses qui lui étaient toutes personnelles.
-
-La journée du jeudi parut longue à André. Il lui sembla qu'elle ne
-coulerait jamais. Appréhendant que Cyprien ne vînt, il commanda à
-Mélanie de lui servir le dîner de meilleure heure, et il s'habilla
-avant, se nettoyant à fond, mettant ses effets les plus propres. Il
-mangea sans appétit, sortit et comme il avait encore plusieurs heures à
-tuer, il flâna, songeant à cette rencontre de deux amoureux qui ne se
-sont pas revus depuis cinq ans. Il avait peur de trouver Jeanne molle et
-fanée. Qu'était-elle devenue depuis ce temps? par quelles tribulations,
-par quels hauts et quels bas de misère avait-elle passé avant que de
-revenir à lui? elle était maintenant, peut-être, très laide, grêlée ou
-infirme?--Il se disait que, dans ce cas, elle n'eût certainement pas
-désiré le revoir.--Eh qui sait? c'était peut-être une tentative
-désespérée, les derniers abois d'une atroce dèche!--Et, il se sentait
-attendri d'avance, prêt à des sacrifices, car, pour l'instant, une
-recrudescence d'affection le poussait vers elle.
-
-Il consulta sa montre, la colla à son oreille, croyant qu'elle ne
-marchait pas, mais elle tictaquait régulièrement. Les minutes lui
-paraissaient s'égoutter lentement, comme des heures; puis il essaya de
-se représenter leur tête à tête.--Nous allons être fièrement
-embarrassés, pensait-il et il cherchait des phrases qui sauveraient la
-situation et n'en découvrait pas.
-
-Ennuyé et joyeux tout à la fois, il se mirait dans les pans de glace des
-magasins et vérifiait la tenue de sa cravate et de son col.
-
-Il se promenait maintenant dans le Palais-Royal; il musait dans cette
-galerie où se tient Chevet, une courte galerie qui combine toujours,
-près du Théâtre-Français, le doux parfum d'un marché aux fleurs et le
-pestilentiel bouquet d'une tinette et, souriant, oubliant pour une
-seconde la longueur de son attente, il se faisait cette réflexion: que
-par le soupirail ouvert sous la boutique d'un fabricant d'écume, située
-en face de Chevet, dans le même couloir, montait chaque fois qu'il le
-longeait, une odeur de vinaigre chaud à l'échalotte et d'oignons qui
-roussissent dans une poêle. Il baguenaudait, revenant sur ses pas,
-examinant la vitrine affriolante du marchand de primeurs, avec ses
-tortues endormies sous un jet d'eau dans une cuvette, ses grands
-poissons fumés couleur de colle forte, ses oranges posées dans du papier
-de soie comme des boules de seins dans un corsage, ses jambonneaux, ses
-mortadelles, ses poulardes et ses fruits, si énormes et si superbes,
-qu'ils semblent façonnés par la main de l'homme.
-
-Et il tirait encore sa montre, arrivait dans ce carré à colonnes qui
-sert de vestibule à la galerie d'Orléans et il demeurait extasié devant
-cette boutique où se prélassent les extraordinaires tromblons de la
-vieille garde, les invraisemblables schapskas, les exorbitants kolbachs
-des soldats du premier Empire, et il pensait, narquois, que ça puait le
-Laurent de l'Ardèche et le Marco Saint-Hilaire, l'histoire écrite pour
-les Invalides qu'on a oublié de nous tuer!
-
-Puis, opérant une volte-face, s'engageant dans la galerie vitrée, il
-errait, se demandant s'il reconnaîtrait Jeanne. L'image de cette fille
-se brouillait toujours devant lui. Ils étaient peut-être tellement
-changés, tous les deux, qu'ils passeraient l'un à côté de l'autre sans
-se voir; mais cette crainte ne l'étreignit que pendant une minute, il
-était impossible qu'en s'apercevant, ils ne se rappelassent pas
-brusquement leurs traits;--et, réfléchi, il n'examinait même pas les
-longues vitrines devant lesquelles il stationnait, des vitrines de
-librairies éclairées comme des cafés, où s'étageaient des livres aux
-couvertures voyantes et de mauvais goût, des livres qui faisaient, en
-peignoir de couleur, la retape pour 3 fr. 50 c.
-
-L'éclairage furieux de ce magasin et de tout ce couloir le gênait. Il
-s'engagea dans les corridors qui encadrent le préau, mais là encore, le
-scintillement des bijoux sous le gaz, le fatigua. Des gens se
-pétrifiaient devant l'or des joailleries et des bureaux de change. Il
-s'écarta de cette foule, laissa de côté les fabricants de gamelles et de
-crachats, tous les débitants de la dinanderie honorifique et entrant
-dans le jardin désert, presque noir, il se rappela, dégoûté par
-l'horreur des articles de Paris qu'il avait vu flamboyer impudemment
-sous les arcades, cette phrase proférée par Cyprien, un jour que chassés
-par la pluie ils se promenaient, tous les deux, dans le Palais-Royal:
-«c'est un lieu qui contient des boutiques pleines de victuailles qu'on
-ne mange point et de livres qu'on ne lit pas, des magasins où sont
-exposés sur du velours tous les mobiles des saletés humaines, des bijoux
-pour les femmes et des croix pour les hommes!»
-
-Et ramené à Cyprien par cette définition chagrine, André se dit que le
-peintre rirait certainement, s'il le voyait ambuler ainsi, attendant
-l'heure du berger, dans ce lieu foisonnant d'étrangers et de filles. Une
-certaine rancune persistait encore chez lui contre son camarade; c'est
-un anémique et un hypocondre, se disait-il, j'ai tort de lui en vouloir.
-Mais ces raisons ne l'apaisaient pas. Son mécontentement s'activait même
-au souvenir de l'involontaire blessure qu'il avait reçue.
-
-Il tira sa montre encore. L'heure du rendez-vous approchait. Il partit
-du jardin et s'engagea dans la rue Vivienne.
-
-J'ai tout de même de la chance qu'il ne pleuve pas, murmura-t-il, en
-levant le nez. Il bruinait seulement; le pavé était gras et l'air
-humide. Il gagna rapidement la Bourse; il n'était plus qu'à deux pas de
-la rue du Quatre-Septembre. Il s'assit sur un banc, regardant comme
-d'une berge, cet océan des pavés de Paris, où incessamment moutonnent
-des équipages de luxe, des voitures de commerce et de place. Il resta
-là, contemplant le flux des passants, marchant, courant, se croisant,
-s'arrêtant, échangeant quelques mots et reprenant leur course. Des gens
-s'échappaient des portes sur les trottoirs, d'autres entraient dans les
-magasins aux carillons des sonnettes, d'autres encore interpellaient les
-concierges, ou s'asseyaient, desheurés, dans les cafés et se disputaient
-avec les garçons, les journaux et les cartes.
-
-C'était l'heure où les affaires se calment et où les plaisirs du soir
-vont naître. La formidable activité qui se mouvait autour de lui, la
-féroce puissance du commerce, enlaçant tout ce quartier et rayonnant par
-toute la ville, s'éteignait peu à peu; la chasse aux subsistances, la
-sourde bataille du négoce en sentinelle derrière ses devantures
-cessaient et la Bourse, maintenant vide de clameurs et de bruits,
-dormait, silencieuse, dans son lit de rues sombres.
-
-André constata avec une joie puérile, que sa montre retardait de cinq
-minutes; il la régla sur le cadran allumé de la Bourse. Une quarantaine
-de minutes le séparait maintenant, à peine, de son rendez-vous. Il
-tenait à être à son poste plus tôt, connaissant les habitudes des
-femmes, sachant qu'elles se présentent avant ou après, à l'heure fixe
-jamais.
-
-Il arriva à la porte de la maison Larmange, une grande porte cochère,
-ouverte, montrant le bout d'un péristyle et le perron d'un escalier, et
-il acheta, dans un kiosque voisin, un journal pour se donner une
-contenance, mais le bec de gaz contre lequel il s'appuyait, éclairait
-mal. Il eut froid aux pieds et il se promena lentement devant la maison,
-s'étonnant de ne pas voir, contrairement à ses prévisions, des messieurs
-en train de croquer le marmot, s'arrêtant de temps à autre, devant la
-vitrine des magasins.
-
-Il essaya de s'intéresser, par désoeuvrement, à la boutique d'un
-marchand de cheveux et de postiches, pleine de têtes immobiles de
-femmes, roses des joues, bleues des yeux, rouges des lèvres, ornées de
-cheveux de toute nuance, cannelle, orange, poivre et sel, marron,
-piquées de fleurs en taffetas, d'oiseaux de paradis, d'épis d'argent ou
-d'or et toutes ces figurines étaient coupées, au bas du buste qui
-sortait d'une glace comme d'une nappe d'eau, et elles arboraient pour
-indiquer le prix de leur chevelure, des étiquettes en carton fichées
-dans la cire du crâne.
-
-Il s'enfuit, honteux. Derrière une vitrine, une demoiselle de magasin le
-dévisageait avec un sourire et il reprit son va-et-vient, perdant son
-rôle d'homme, prenant celui d'une fille, battant son quart, observé
-derrière les marchandises des montres par de jeunes femmes qui se
-chuchotaient à l'oreille, dans un éclat de rire: encore un poireau!--Il
-alla plus loin, jusqu'à un débit d'objets du Japon et il recommença, sur
-le trottoir, sa mélancolique promenade, débusqué bientôt par une paire
-d'yeux qui ricanaient derrière des magots et des cabinets de fausse
-laque. Alors, il retraversa la rue et se planta de nouveau devant le bec
-de gaz, dressé près de la porte de la bâtisse où travaillait Jeanne.
-
-Huit heures moins le quart tintèrent à une horloge. Bon Dieu, que le
-temps lui semblait long! Il regarda, désappointé, en l'air, vit,
-s'étalant à perte de vue, d'énormes lettres d'or, de cyclopéennes
-inscriptions trouant la brume: «robes et manteaux» «confections pour
-dames» «jupons et tournures» «dresses et mantles». Partout, ce n'étaient
-que des annonces pour vêtements de femmes, courant, s'enroulant le long
-des façades, rampant au-dessus des portes, s'accrochant aux balustres
-des terrasses, grimpant jusqu'aux sixièmes étages, jusqu'aux faîtes des
-toits, et il demeurait là, les yeux au ciel, considérant cette rue qui
-suait la richesse et la faillite, une rue vivant au jour le jour,
-subordonnée aux engouements de toute une clientèle d'actrices et de
-filles!
-
-Le froid qui lui glaçait de nouveau les jambes le tira de sa rêverie et
-il consulta, une fois de plus sa montre. Huit heures allaient sonner. Il
-tressaillit et, la figure un peu cachée par son journal, voulant être
-reconnu le premier, il attendit, les yeux impatiemment fixés sur la
-porte.
-
-Bientôt apparurent deux jeunes filles qui filèrent à grands pas, à
-droite, puis deux autres qui filèrent à grands pas, à gauche, puis ce
-fut tout un tourbillon qui se jeta, en piaillant, sur le trottoir, se
-baisa sur les joues et se dispersa, en tous sens, par couple.
-
-André s'approcha un peu, craignant que Jeanne se sauvât sans qu'il
-l'aperçût.--Elle s'était peut-être échappée déjà.--A cette pensée, une
-angoisse atroce le saisit.--Mais des ouvrières descendaient,
-s'échelonnant encore. Soudain, Jeanne débucha, bras dessus, bras dessous
-avec une autre. Il fit un pas en avant, elle s'arrêta, et, le sang au
-visage, ils se serrèrent, tous les deux, la main, n'osant s'embrasser
-devant tout ce monde, se demandant, d'une voix tremblée, de leurs
-nouvelles.
-
---Tu t'es toujours bien portée?
-
---Oui, merci et toi?
-
---Oui, comme tu vois.
-
-Il lui offrit son bras.--Où allons-nous, dit-il?
-
---Nous allons dîner, ce ne sera pas bien loin; c'est là, à côté.
-
-Ils entrèrent, dans une rue latérale, à droite, et montèrent dans un
-restaurant installé à un premier étage.
-
-La salle était déserte. André s'empressa de débarrasser les femmes de
-leurs manteaux et il s'assit en face d'elles.
-
---Tout le monde a fini de manger, dit Jeanne, en souriant; et elle
-raconta qu'elle venait tous les jours avec la veuve Laveau, ici
-présente, dîner dans cette salle.
-
-Il l'examinait; elle était la même qu'anciennement, plus fraîche, plus
-grasse même. C'était toujours ce bout de nez riant sous des chipettes de
-cheveux pâles, dans un teint blanc, c'étaient toujours ces yeux actifs,
-pétillant au moindre mot, cette jolie tournure, ces fines mains, cette
-allure pimentée d'une Parisienne, ce petit air «tam-tam», comme elle
-disait jadis, en parlant d'elle.
-
-Elle était mieux mise qu'autrefois pourtant, vêtue tout de noir, avec un
-médaillon à camée qu'il lui avait toujours connu, des bagues à
-turquoises et à perles dont il se souvenait, et des boucles d'oreilles
-et des porte-bonheur qu'il ne se rappelait pas lui avoir jamais vu
-porter, de son temps.
-
---Tu me trouves changée, fit-elle, en dépliant sa serviette?
-
---Mais non, tu es toujours la même!
-
---Comme toi. Tu es mieux, cependant; les cheveux courts te vont
-bien--dans le temps, tu avais l'air pauvre, avec tes grands cheveux qui
-te couvraient l'oreille.
-
-Ils se mirent à rire tous les deux, et la veuve Laveau les imita,
-poliment.
-
-Le garçon de restaurant reparut.
-
-Pendant qu'elles épelaient la carte, André jeta un coup d'oeil sur cette
-veuve qu'il aurait voulu pouvoir envoyer coucher. Elle le gênait, avec
-sa figure grave, sa réserve silencieuse, son filet de rire. Elle lui
-déplut, mais elle lui sembla d'une perversion problématique. Cyprien est
-absurde, pensa-t-il, et il contempla cette grande femme solidement
-râblée, mais de mine bonasse et simple, s'imaginant qu'elle devait avoir
-d'humbles et robustes amours qui lui coûtaient cher.
-
---Alors, pas de potage? disait le garçon que les hésitations des deux
-femmes ennuyaient.
-
---Non, servez-nous tout de suite des grives.
-
-Le garçon fut surpris.
-
-André pensa que Jeanne désirait lui montrer qu'elle se nourrissait bien;
-il commanda, à son tour, un mazagran.
-
-La conversation reprit. André dévisagea la petite tendrement et, les
-coudes sur la table, il lui dit:
-
---Ah! ma pauvre Jeanne, y a-t-il assez longtemps que nous ne nous sommes
-vus! ma foi, je suis joliment content de te revoir.
-
-Elle aussi sourit et s'affirma heureuse de leur rencontre.
-
-Ils gardèrent, une minute, le silence, ayant tous les deux sur les
-lèvres des questions plus expansives, plus pressantes, mais la présence
-d'un tiers les gênait.
-
-Le garçon apporta les grives.
-
-Elles s'escrimèrent à coups de couteau sur la carcasse faisandée de ces
-bêtes. André se recula un peu car ce fumet lui retournait le coeur. Les
-deux femmes n'eurent pas le courage d'avaler cette pourriture et elles
-appelèrent le garçon qui vanta le gibier très avancé, sans convaincre
-personne, et conseilla à ces dames un veau maigre.--Elles acceptèrent;
-il disparut comme un coup de vent et rapporta presqu'aussitôt une
-tranche d'une viande blanche et molle. La veuve se récria, devant la
-seule part couchée sur l'assiette, mais Jeanne dit, un peu rouge: bah!
-va, mangeons toujours, nous verrons après.
-
-Le garçon souriait, encore ébahi; André ne douta plus que les deux amies
-n'eussent l'habitude de se partager entr'elles une seule portion et il
-demeura gêné de les voir consommer, en son honneur, des nourritures
-aussi considérables et aussi choisies.
-
-Il souhaitait ardemment avec cela la fin du repas, espérant que la veuve
-Laveau partirait et qu'il serait seul avec Jeanne. Celle-ci semblait du
-reste avoir la même idée car elle bousculait son amie pour achever le
-dîner plus vite.
-
-Le service lambinait malheureusement et la chaleur de cette salle, très
-basse de plafond, avec des fenêtres en demi-roues, était accablante.
-André étouffait sous son paletot.
-
-Jeanne lui proposa de l'enlever.
-
---Ce n'est plus la peine, répliqua-t-il, puisque vous allez avoir
-terminé.
-
-La conversation se traîna encore pendant qu'elles grapillaient du raisin
-sec et que, dédaignant comme la plupart des femmes les casse-noix, elles
-brisaient les amandes et les noisettes avec leurs dents; Jeanne expliqua
-à André, tout en cherchant des philippines dans ses coques, que c'était
-un restaurant où déjeunaient toutes les demoiselles de magasin qui ne
-mangeaient pas dans leur atelier. Elle parla aussi de certains mets qui
-étaient constamment réussis et que l'on pouvait demander de confiance,
-du lapin sauté et des cervelles au vin, par exemple, et la veuve Laveau,
-toujours silencieuse l'approuvait.
-
-Les mendiants étaient définitivement croqués.--André tira son
-porte-monnaie et réclama l'addition, mais les deux femmes s'y
-opposèrent. Il insista sans plus de succès, et il régla son mazagran, un
-peu honteux de laisser payer des femmes devant le garçon qui les regarda
-sans surprise, cette fois.
-
-Ils descendirent; Jeanne prit le bras d'André. Madame Laveau déclara au
-coin de la rue, qu'elle devait retourner chez elle, et, après avoir
-embrassé Jeanne du bout des lèvres, elle salua André et disparut.
-
-Ils étaient maintenant seuls! Alors, tous deux se jetèrent un coup
-d'oeil et André serra plus fort le bras qui pendait au sien.
-
---Mon petit chien, fit-il, très bas, je t'appelle comme autrefois, hein?
-je suis joliment content de te revoir.
-
-Il s'arrêta, pensant qu'il retombait dans les redites du restaurant,
-mais Jeanne rompit les lieux communs, en riant comme une folle.
-
---Tiens, dit-elle, j'ai oublié ton livre.
-
-Il eut un geste qui signifiait le peu d'importance qu'il attachait à ce
-livre.
-
-Elle reprit: oh! je l'ai chez moi! je te l'apporterai, la première
-fois... si je te revois, ajouta-t-elle en hésitant.
-
---Comment si tu me revois?
-
-Ils abordaient enfin le but autour duquel ils gravitaient depuis des
-heures.--Alors Jeanne, harcelée de questions par André, raconta qu'elle
-était heureuse, qu'elle ne manquait de rien, que, du reste, elle avait
-toujours travaillé depuis leur rupture.
-
---Mais tu as un amant? dit André, un peu anxieux.
-
-Elle avoua posséder un amant, mais il n'était pas à Paris, il faisait
-son volontariat dans une ville de l'Est.--Tu sais, il m'envoie tout de
-même mon argent, dit-elle.
-
-André pensa que ce monsieur était bien jeune, mais il garda cette
-réflexion pour lui. Il songeait à la sottise de Cyprien, maintenant.
-S'était-il assez trompé! Elle n'avait pas besoin d'argent!--Il oublia
-que lui-même avait cru à un retour intéressé de Jeanne, et il s'imagina
-que ses premières suppositions étaient les mêmes que celles qui
-l'assaillaient maintenant: un retour simplement motivé par le désir
-d'avoir un amant qui vous contenterait les besoins de la chair et vous
-sortirait.
-
-Tandis qu'il marmottait, le nez baissé, Jeanne sautillait à son bras,
-montrant sous son voile à pois, des lueurs de dents, des battements de
-cils, des éclairs d'yeux. Elle s'enquerrait, à son tour, de ce qu'il
-était devenu depuis cinq ans.--J'avais peur de t'écrire, dame tu
-comprends, tu pouvais être marié, je n'aurais pas voulu que tu aies des
-ennuis à cause de moi.--C'est pour cela que j'ai chargé Émilie d'écrire
-à M. Jules.
-
-Il s'occupa alors du sort d'Émilie. Qu'était-elle devenue?
-
-Rien.--Elle concubinait avec l'un des amis de l'amant de Jeanne.
-
---Et M. Jules? interrogea la petite.
-
---Rien non plus.--Je ne le fréquente pas, du reste, ajouta André un peu
-embarrassé.
-
---Ah ça, mais voyons, où me mènes-tu? s'écria-t-elle tout à coup, après
-un silence, en s'arrêtant.
-
---Mais, je n'en sais rien...
-
-Le fait est qu'ils avaient marché au hasard, s'engageant machinalement
-dans des rues noires. La brume descendait plus épaisse maintenant, les
-pavés gluaient. Jeanne, dont les hauts talons clignaient était obligée
-de s'appuyer de tout son poids sur le bras d'André.
-
---Je te fatigue, hein?
-
---Toi, mais pas du tout, et il lui pinça tendrement le bras.
-
---Tiens, eh bien mais, nous voilà dans la rue de Rivoli, reprit André;
-ils débouchèrent, en effet, d'une ruelle noire, en face de la rue de la
-Tacherie.
-
-Il proposa d'entrer dans un café pour qu'elle pût se reposer et boire
-quelque chose de chaud, et il regarda autour de lui, espérant trouver
-une brasserie peu achalandée, sans vacarme de billards et de jackets et,
-tout en cherchant, il s'engagea dans la rue qui longe le chantier de
-construction de l'Hôtel de Ville. Un triste café, représentant à lui
-seul tout le mortel ennui d'une province, était là. André glissa un coup
-d'oeil entre deux rideaux mal joints, mais les vitres embuées pissaient;
-il ne vit rien; il écouta et n'entendit aucun bruit; il pensa que la
-salle était déserte, tourna le bec de cane d'une petite porte et entra.
-
-Quatre personnes buvaient des mazagrans devant une table; le garçon en
-buvait un autre dans un coin; et au centre d'un comptoir, une femme
-dormait, devant une tasse. André fut enchanté de ce lieu placide et il
-commanda deux grogs.
-
-Voyons, se dit-il, avec tout cela, je ne sais pas encore à quoi m'en
-tenir sur les intentions de Jeanne. Il essaya de lui frayer la route,
-espérant qu'elle aborderait cette question, la première, mais elle
-parlait d'autre chose, décidée à rester sur la défensive, à le laisser
-venir.
-
---Petit loup, lui dit-il, tandis qu'elle écrabouillait sa tranche de
-citron avec une cuiller et pêchait les pépins qui dansaient dans l'eau
-trouble, tu te rappelles les bonnes soirées d'autrefois dans ma chambre?
-
-Elle hocha joyeusement la tête et le regarda avec des yeux noyés et
-lents.
-
---Eh bien? demanda-t-il, en hésitant et se penchant sur elle...
-
-Jeanne gardait le silence, un peu troublée.
-
-Il lui prit la main sous la table; et murmura, très bas:
-
---Voyons, dis...
-
---Ça dépend, soupira-t-elle, tu sais, je ne peux pas te recevoir chez
-moi.
-
-Ces mots furent une douche pour André.
-
-L'idée d'amener Jeanne chez lui le renversa. Il aperçut la maison
-bourgeoise qu'il habitait, soulevée, le concierge cherchant noise à la
-petite, lui criant d'essuyer ses pieds, lui demandant, chaque fois, où
-elle allait; Mélanie outrée, déblatérant sur le compte de Jeanne,
-bougonnant, grognant, se refusant à la saluer et à la servir; il aperçut
-d'un coup, la tranquillité de son intérieur fuyant à vau-l'eau,
-remplacée par tout un enfer de cancans et de luttes.
-
---Mais, moi non plus, je ne puis pas te recevoir, dit-il!
-
---Jeanne répliqua, très ferme: eh bien dame alors, que veux-tu? Nous
-resterons bons amis, il n'en sera que ça.
-
-La pensée qu'il revoyait Jeanne maintenant pour la dernière fois
-l'accabla; il perdit la tête et proposa de louer une chambre d'hôtel.
-
---Oh non, par exemple, cria la petite, non, je te connais; tu as besoin
-de ton chez-toi, tu ne viendrais qu'à contre-coeur aux rendez-vous, et
-moi aussi! nous nous fâcherions; non, il est bien plus simple que nous
-en restions là!--Et elle ajouta, après un silence: tu n'es pas marié, tu
-habites chez toi et tu ne peux pas m'amener! tu as donc une autre femme?
-
-Il jura ses grands dieux que non.
-
---Alors je suis compromettante?
-
-Il jura de nouveau que non.
-
---Eh bien, qu'est-ce qui t'empêche?
-
-Il débita des raisons vagues: sa maison était bégueule, son concierge
-désagréable, ce serait toute une histoire si une femme montait chez lui.
-Ce n'était plus, hélas! comme jadis!
-
---Oh! toi, tu n'as pas changé, fit-elle vivement, tu as toujours peur de
-tout, tu te fais des monstres de rien; ah bien, si j'étais homme!
-
-Il rougit, de plus en plus décontenancé.--Comment faire,
-balbutia-t-il?--puis il crut habile de retourner les arguments de Jeanne
-contre elle.
-
---Mais toi, reprit-il, pourquoi ne me recevrais-tu pas puisque ton amant
-n'est pas à Paris?
-
---Pourquoi?--Mais parce qu'Émilie et son amant sont très souvent chez
-moi, parce que je suis surveillée par eux et par ma portière; parce
-qu'enfin je suis obligée de ménager dans mon quartier un tas de monde!
-
-André était vaincu. Il garda le silence pour ne pas avouer sa défaite
-tout de suite.
-
-Ils quittèrent le café. Le brouillard s'était un peu dissipé, mais le
-froid piquait. Séparé d'eux par un mur de palissades criblé d'affiches,
-un monstrueux treillis de madriers et de planches se dressait, toute la
-haute carcasse de l'Hôtel de Ville en construction, et cela escaladait
-la brume, montait comme un palais à jour dans le ciel, plus imposant,
-plus superbe, plus grand, que la bâtisse de pierre autrefois détruite.
-André songea vaguement à ces terribles eaux-fortes de Piranèse où
-d'énormes monuments s'élèvent dans un effroyable chaos
-d'échafaudages--puis, il sourit, voyant la lune remuer là dedans, comme
-enfermée dans une gigantesque cage, grillée par de formidables poutres.
-
-Il montra la lune à Jeanne qui leva le nez vers elle, puis le baissa,
-sans rien dire, et ils marchèrent, silencieux et mécontents, lui vexé
-d'être ainsi réduit; elle, ennuyée par ces débats et par ces
-contraintes.
-
---Prenons là, dit-elle, car il est tard et il faut que je rentre chez
-moi.
-
---Tu ne demeures pas rue Sauval, demanda-t-il?
-
---Non, c'est Eugénie qui demeure là.
-
---Madame Laveau?
-
---Elle fit signe que oui;--et ils se turent longuement.
-
-Honteux de reproposer l'offre qu'il avait d'abord rejetée, André se
-mordait les lèvres. Il faut pourtant que je me décide, se dit-il; alors
-il mit tout amour-propre de côté et il déclara qu'en somme, en prenant
-certaines précautions, il pourrait l'accueillir chez lui, que si elle
-voulait, il irait la chercher, après demain, samedi, à son atelier,
-qu'il aviserait d'ici là au moyen de l'introduire, sans scandale et sans
-bruit, dans son logement.
-
-Le visage de Jeanne s'éclaira; tu verras comme je mangerai vite, samedi,
-pour avoir fini plus vite, fit-elle, en riant.
-
-Ils avaient atteint la rue Bonaparte où elle habitait.--Jeanne pensa
-qu'André allait l'embrasser et elle s'essuya furtivement la bouche,
-mouillée par la buée de l'haleine condensée sous le voile; lui, sous le
-prétexte de se moucher, s'essuya dans la même intention, les moustaches.
-Et, alors, ils s'embrassèrent, mais mal. Devenu timide soudain, André ne
-la baisa que sur les joues et sur le front.--Des baisers de nounou et de
-père, dit-il, pour s'excuser, mais elle offrit bravement ses lèvres
-qu'il plaqua aussitôt sur les siennes, murmurant: alors, c'est entendu,
-je t'attendrai devant la porte;--samedi, à huit heures, n'est-ce pas?
-
-
-
-
-X
-
-
-Le samedi matin, André se réveilla en sursaut; dans son esprit encore
-flottant, l'idée qu'il allait revoir Jeanne jaillit aussitôt. Il s'était
-endormi, la veille, en pensant à elle, il se réveillait sans que la nuit
-eût rien changé au cours de ses réflexions. Il s'assit sur son séant,
-revêtit un gilet de tricot, à manches, qu'il mettait, le matin et le
-soir, pour fumer et pour lire, roula une cigarette et, les bras relevés,
-en anse de chaque côté de la tête, il se posa cette question:
-
-Faut-il prévenir Mélanie que la petite viendra, ce soir, ou faut-il ne
-rien lui dire?
-
-Il ne doutait point par exemple que, dans un cas comme dans l'autre, la
-bonne n'allongeât une mine bourrue et un nez pincé, mais ses prévisions
-s'arrêtaient là.--Comment prendrait-elle la chose?--Il était très
-inquiet, craignant qu'elle ne jouât son va-tout et n'exprimât
-péremptoirement sa résolution bien arrêtée de ne servir personne autre
-que son maître.
-
-Au fait, poursuivit-il mentalement, je la paie pour soigner mon
-intérieur de garçon, et non pour obéir à des femmes. Logiquement, si
-elle refuse, elle sera dans son droit. Je ne puis exiger qu'elle
-partage, pour trente-cinq francs, ses égards et ses coups de brosse
-entre Jeanne et moi.
-
-Après cela que je la prévienne ou que je ne la prévienne pas, la
-situation reste la même; le déjeuner doublé et les bottines cirées en
-plus, n'en existent pas moins. Ah ça mais, je deviens imbécile, se
-dit-il, soudain; il n'y a pas de garçon qui ne reçoive chez lui des
-maîtresses et leurs bonnes se taisent. Mélanie agira comme elles. Le
-tout est de résoudre s'il ne vaudrait pas mieux l'aplatir d'un coup, en
-lui laissant voir une femme sous les draps et l'empêcher ainsi, hébétée
-par les stupeurs qu'elle a toujours longues, de préparer ses moyens de
-défense ou bien s'il ne serait pas plus prudent de la sonder avec
-précaution et d'avoir ainsi le temps d'organiser pour demain la
-résistance si elle se montrait déterminée à engager la lutte.
-
-Ce parti est incontestablement le plus sage, songea-t-il; allons, je
-vais tâter le terrain tout à l'heure, ou plutôt non, je vais annoncer
-carrément cette nouvelle à Mélanie; le bon côté de mon premier système,
-le choc de massue sera gardé et je profiterai en même temps des
-avantages de l'autre, j'aurai la possibilité de parer la réplique.
-
---Fichtre! voilà le moment! murmura-t-il, moins décidé déjà, entendant
-une clé fourrager au loin dans la serrure.
-
-Il s'enveloppa de fumée, tirant précipitamment sur sa
-cigarette.--Mélanie tourna et vira dans la cuisine, ouvrit et ferma des
-portes, puis elle apparut, tenant un journal et des lettres, se
-plaignant de la bise, sortant des phrases toutes faites, emmagasinées
-depuis des ans dans sa cervelle et mécaniquement ramenées, à chaque fin
-d'automne, aux approches du froid.
-
-André déchira la bande de son journal et, pendant que la bonne quittait
-la pièce, il se recueillit encore, se demandant comment il allait s'y
-prendre.
-
-Il enfila, toujours très indécis, sa culotte, passa dans son cabinet de
-toilette, poussa la porte de communication, entra dans la cuisine et
-pria Mélanie de lui verser un peu d'eau tiède dans son verre à dents.
-
-Tandis qu'elle penchait sa bouillotte dont le couvercle mal assujetti
-sur ses charnières claquait au-dessus du mince filet d'eau chantant dans
-la rigole, il lui dit:
-
---Ah! à propos, Mélanie, c'est aujourd'hui jour de marché, je
-crois.--Tâchez donc d'acheter pour pas trop cher, un fin
-morceau.--J'aurai du monde à déjeuner demain.
-
---Bien, Monsieur; Monsieur voudrait du faux-filet ou du rosbif?
-
---Non, je voudrais quelque chose de plus délicat et de plus léger, c'est
-pour une femme;--et il ajouta, en la regardant dans les yeux;--qui
-couchera ici, ce soir.
-
-Mélanie ne poussa même pas une exclamation; elle demeura figée, les bras
-cassés et la bouche ronde.
-
---Ça y est, se dit André, qui sortit immédiatement de la cuisine.
-
-La journée s'écoula, tranquille.--La bonne apprêta et servit le dîner;
-André jeta un coup d'oeil sur elle à la dérobée et il la vit, fêlée,
-presqu'abattue.
-
---Si je faisais tout bonnement des rognons au vin blanc, dit-elle avec
-effort.
-
---Soit, répliqua André.
-
---Elle tortilla son alliance à son doigt et elle ajouta:
-
---Alors la dame de Monsieur est guérie et elle va habiter avec?
-
---Pas du tout, c'est une autre femme qui vient.
-
---Ah!
-
-L'hébétude de Mélanie s'aggrava, mais elle sourit néanmoins et partit
-soulagée, préférant encore l'arrivée de n'importe quelle maîtresse à la
-rentrée de la femme légitime.
-
-Alors André couvrit de cendre son feu bourré de bois, de façon à ce
-qu'il brûlât lentement jusqu'à son retour, plaça entre les deux chenets
-une bouilloire pleine, rangea ses papiers, ferma les grands rideaux des
-fenêtres et s'en fut.
-
-La pose qu'il effectua devant la porte de l'atelier de Jeanne ne différa
-guère de celle qu'il avait déjà endurée. Il stationna seulement, par
-pudeur, devant des boutiques autres que celles du coiffeur et du
-marchand d'objets du Japon; enfin, pour varier ses plaisirs, il arpenta
-le milieu de la chaussée, regagna, chassé par des voitures, le trottoir,
-aperçut Jeanne qui descendait avant l'heure, précédée de son amie veuve,
-et de nouveau, il les accompagna au restaurant. Après avoir, comme
-l'avant-veille, bu un verre de café, et, étouffé sous son paletot, il
-commença à dessiner avec du noir d'allumette sur le blanc taché de bleu
-de la nappe, une vague et sommaire topographie des lieux qu'il occupait.
-
---Tu vois bien, dit-il à Jeanne, voici la maison: ici la porte cochère
-et une allée aboutissant en ligne directe à un grand mur; de chaque côté
-de cette allée, un corps de bâtiment;--eh bien, c'est dans le bâtiment
-de droite, juste à ce point-ci, là où j'écrase du noir, que débouche mon
-escalier, tu n'as qu'à grimper jusqu'au dernier étage.--Voilà donc le
-programme, que nous allons suivre: j'entrerai le premier, tu viendras,
-deux minutes après, et je t'attendrai en haut; tu as bien compris,
-n'est-ce pas?
-
---Oui, c'est entendu, je prends à droite et je monte aussi haut que je
-puisse monter.
-
---C'est cela même.
-
---Ah bien, et si le concierge s'informe où je vais?
-
---Dame, reprit André un peu hésitant, dame, tu diras alors que tu as une
-lettre pressée à me remettre; attends, je vais en préparer une et il se
-fit apporter de quoi écrire, cacheta une enveloppe vide et posa dessus
-son adresse.
-
---Et puis... et puis... conclut-il, en se tirant sur les doigts pour les
-faire craquer, après tout, je me fiche pas mal du concierge!
-
-Cette tardive assurance égaya la petite qui savait depuis longtemps à
-quoi s'en tenir sur la bravoure d'André.
-
-Ils partirent du restaurant, saluèrent la veuve Laveau, et alors André
-parla de Mélanie pour la première fois, déclara qu'elle était bébête et
-toquée, mais qu'elle était très brave femme, appuya sur ce point qu'il
-ne faudrait pas s'occuper de ses mines bougonnes, si elle en avait,
-affirma enfin, sans assurance, qu'il était bien convaincu qu'une
-parfaite entente s'établirait entre les deux femmes.
-
-Jeanne très soucieuse ne souffla plus mot. A son tour, elle fut prise de
-frayeur devant cette bonne installée dans un logement; elle redouta des
-froideurs méprisantes et des avanies.
-
-Quand elle sut que Mélanie était mariée, sa terreur s'accrut.
-
-La situation fausse qu'elle allait avoir dans ce ménage, formé depuis
-des mois, et fonctionnant sans arrêt, l'épouvanta. Elle comprit qu'elle
-ne pourrait être qu'une étrangère en visite; que, dans ce mécanisme de
-vie intérieure, elle ne serait qu'un inutile rouage ajouté par suite
-d'un hasard ou d'une fantaisie et qui se briserait sans interrompre en
-rien la marche régulière de la machine. L'impossibilité de posséder à
-nouveau et en entier son amant lui apparut; elle regretta presque la
-liaison qu'elle voulait renouer.
-
---Qu'as-tu? interrogea André, étonné de son silence.
-
---Mais rien... dit-elle très bas.
-
-Ses craintes se développaient. Le concierge qui la préoccupait peu
-jusqu'alors, se dressa devant elle, prenant des proportions formidables;
-elle le vit aux côtés de Mélanie, dans la cour, semblable à deux dogues
-furieux, prêts à lui sauter aux jambes.
-
-Elle se sentit perdue; la grossière optique de la peur cessa pourtant.
-André lui caressait la main et elle s'appuyait sur lui, espérant tout de
-même une assistance et une affection, mais bien que convaincue qu'elle
-exagérait ses transes, elle ne put cependant chasser l'image de cette
-Mélanie qu'elle se représentait comme un grand dragon, vieux et roide,
-la regardant du haut en bas, en sa qualité de femme mariée et de
-servante, maîtresse d'une maison, dominatrice du caractère incertain
-d'André.
-
-Elle se serra plus étroitement encore contre son amant, appuyant presque
-sa joue sur son épaule, éprouvant le besoin de se faire petite, se
-promettant de se glisser dans l'entre-bâillement des portes et de saluer
-bien bas tout le monde.
-
---Ah! ce n'est plus comme jadis, soupira-t-elle, le coeur gros.
-
---Mais si, mon petit chat, rien n'est changé, reprenait-il, affectant
-une confiance qu'il n'avait pas, car le trouble qui rendait chagrine la
-figure de Jeanne ranimait le sien; tu verras, ça ira tout seul; allons,
-voyons, Madame, montrez un beau sourire au Monsieur, dit-il, essayant de
-la distraire de ses pensées tristes.
-
-Elle eut sous son voile un sourire pâle. André commençait à être mal à
-l'aise. Heureusement qu'ils avaient atteint sa rue. Il remit à Jeanne
-l'enveloppe, entra rapidement, escalada les cinq étages et, là, penché
-sur la rampe, il attendit.
-
-Un petit bruit sec de pas retentit bientôt au loin à des profondeurs de
-cave, sur le dallage du vestibule, puis le bruit devenu presqu'aussitôt
-plus sourd monta dans la cage de l'escalier, s'approchant, accompagné
-d'un petit vibrement de rampe remuant sur ses barreaux et d'un froufrou
-de linge empesé ratissant les marches. André ne voyait rien; les becs de
-gaz, placés au-dessous de lui, séparés les uns des autres par deux
-étages, l'aveuglaient sans rien éclairer.
-
-Jeanne émergea enfin sur le palier du quatrième, s'avança en pleine
-lumière, essoufflée un peu d'avoir grimpé si vite. Il toussa légèrement;
-elle leva le nez et ils se sourirent sans parler; elle arriva près de
-lui enfin; il la prit par la taille et la poussa dans sa porte qu'il
-referma tout de suite sur eux.--Alors toutes ses agitations cessèrent;
-il était chez lui, libre.
-
---Le concierge ne t'a pas questionnée, murmura-t-il en allumant sa
-bougie?
-
---Il ne m'a pas aperçue. J'ai filé tout doucement devant la loge. Il
-lisait un journal et il n'a même pas bougé la tête!
-
---Allons, tout va bien; débarrasse-toi de tes affaires et il l'embrassa
-tendrement et se mit à fourgonner dans les braises qui rougeoyaient,
-dans sa cheminée, sous de la cendre; il entassa ensuite de nouvelles
-bûches, baissa la trappe, aida Jeanne à sortir de son manteau, approcha
-un fauteuil, mais elle refusa de s'asseoir, voulant d'abord visiter le
-logement.
-
-Elle regardait le petit salon où ils étaient, reconnaissait d'anciens
-bibelots, une gravure de Daullé, d'après Teniers, une vieille estampe de
-Breughel-le-Drôle, des assiettes de faïence et des plats de cuivre.
-
---Tiens, tu avais cela de mon temps, disait-elle. Ah bien, j'ai souvent
-pensé à toi quand je voyais des assiettes accrochées chez des
-bric-à-brac et elle ajouta, contemplant les aquarelles impressionnistes
-qu'elle n'avait jamais vues: tiens, voici du nouveau; c'est joli, mais
-pourquoi donc que ce n'est pas terminé?--Oh! fit-elle, tout à coup, en
-se retournant,--et elle leva la lampe, enveloppa dans le rond de lumière
-rabattu par l'abat-jour, la cheminée,--qu'est-ce que c'est que ça?--Et
-elle considéra, avec une petite moue d'horreur, une extravagante chimère
-du Japon, cuirassée d'écailles rouges et vertes, la patte sur une boule,
-la langue retroussée, la queue en panache, les yeux en saillie, projetés
-comme au bout de pédoncules.
-
---Dieu que c'est laid! cria-t-elle.
-
-Puis, tenant toujours la lampe, elle passa, suivie d'André, dans la
-chambre à coucher, séparée du petit salon par une portière; elle se
-tourna de tous les côtés, et dit: ah ça, par exemple, c'est gentil!--et
-elle admira une table de nuit chiffonnier, en bois de rose, Louis XVI,
-s'extasiant sur le marbre neuf, sur les serrures dorées nouvellement
-posées.
-
-Mais ce qui l'étonna le plus, ce fut le lit; elle ne retrouvait plus le
-vieux galetas de fer qu'elle avait autrefois connu.--André lui expliqua
-brièvement, tout en commençant à la serrer de prés, que celui-ci était
-un lit en bois blanc, laqué, forme Louis XV.
-
---Voyons, voyons, sois donc sage, disait-elle, en lui tapant sur les
-doigts. Il cessa le jeu auquel il se livrait et il affirma qu'elle
-aurait l'étrenne de ce beau lit.
-
-Elle sourit, lui reprochant de mentir avec tant d'aplomb.
-
-Il répéta, ce qui était la vérité, qu'il n'avait jamais reçu de femmes
-dans ce logement et que ce lit avait été acheté, tout récemment, depuis
-son entrée dans cette maison.
-
-Elle ne le crut pas et il renonça sagement à la convaincre.
-
---Sais-tu que c'est gentil tout cela, reprit Jeanne, contemplant encore
-les meubles et elle ajouta: et puis, c'est bien propre!
-
-Il jugea de son devoir de déclarer qu'à ce point de vue-là, Mélanie
-était vraiment une femme remarquable.
-
-Ce nom rembrunit de nouveau Jeanne; elle redevint troublée; mais elle
-reprit son babil, en entrant dans le cabinet de toilette. Ravie, elle
-s'écria: ah! voilà qui est agréable; avec une pièce comme celle-là, nous
-ne serons plus comme dans le temps...
-
-Elle s'arrêta, un peu rouge, et ils rirent tous deux, se rappelant:
-elle, certaines gênes intimes, lui, certaines visions farces emplissant
-son unique chambre; il se tira la moustache, un peu allumé, puis il
-réembrassa la petite et, devant le pot à l'eau, se regarda, ainsi enlacé
-à elle, dans la glace pendue au-dessus de la cuvette, mais Jeanne se
-dégagea et se mit à tripoter les objets de la toilette. Elle déboucha la
-boîte à poudre de riz, fourra son nez dedans, enleva à moitié la houppe
-comprimée contre les parois de buis et poudra la toilette d'un fin nuage
-rose, puis elle toucha aux rasoirs, aux brosses et mouilla l'étoffe de
-sa robe, à l'endroit où se tasse la pointe du sein, de quelques gouttes
-d'essence de frangipane, en vidange dans un flacon.
-
---Où donne cette porte?--Et elle désigna, entre deux armoires, une porte
-vitrée, habillée d'un rideau de serge.
-
---Dans la cuisine, répondit André, qui appuya sur le loquet. Il l'invita
-à entrer, mais elle ne le voulut pas;--elle semblait avoir peur de
-mettre le pied dans l'antre, même lorsque le fauve n'y est point. Elle
-hasarda seulement le bout de son nez, vit les bataillons étincelants des
-casseroles et des plats, s'épeura encore devant un bonnet en tulle noir,
-à choux, laissant pendre des brides vert pomme sur l'ocre du mur.
-
---C'est bien propre, murmura-t-elle,--et, prenant la lampe, elle refusa
-de franchir la cuisine pour gagner la salle à manger, appréhendant
-vaguement que Mélanie ne s'aperçût qu'une femme était entrée dans sa
-cuisine, et elle repassa par la chambre à coucher.
-
---Tu vois, ce logement est commode, fit André, aucune pièce ne se
-commande.
-
-Elle apprécia, elle aussi, cet avantage, puis revint s'asseoir dans le
-salon. Le feu grondait furieusement, crachant des braises sous la
-trappe; elle la releva avec les pincettes et constatant qu'André
-possédait toujours de beaux volumes, elle s'enquit s'il avait encore les
-oeuvres d'Alfred de Musset et d'Henry Murger.
-
-Il déclara les avoir vendues parce que c'étaient des choses encombrantes
-et inutiles.
-
-Elle le regretta, car elle eût été contente de les relire. Il offrit de
-lui acheter des exemplaires choisis de ces livres. Elle le remercia et
-sourit un peu quand il apprêta son thé. Elle le retrouvait, après cinq
-ans, préparant son infusion de la même manière, échaudant le métal
-anglais avec l'eau qu'il reversait dans la bouillotte, ouvrant le
-couvercle fermé de la théière, faisant couler, par ce trou, la pluie
-noire des feuilles, les inondant enfin à grands flots d'eau chaude.
-
-Elle riait, renversée dans le fauteuil, répétant: ah! tu n'es pas
-changé! puis elle se redressa et, liant ses bras autour du cou d'André,
-elle le baisa à petites lappées.
-
---Prends garde, mon chat, dit-il, tu vas me faire renverser la
-bouilloire.
-
---Oh! pas changé du tout!--Et, elle poursuivit, un peu piteusement: tu
-n'aimes toujours pas beaucoup que l'on te caresse?
-
---Mais si, mais si, s'écria André qui l'embrassa tendrement, s'attardant
-sur ses lèvres; puis voulant aborder une conversation moins prévue, il
-l'interrogea:
-
---Voyons, ma chère Jeanne, qu'es-tu devenue depuis cinq ans que dure
-notre séparation?
-
---Mais rien, je te l'ai déjà appris quand tu m'as questionnée.--Et, un
-peu défiante, elle se renferma dans des phrases vagues.
-
---Enfin, tu ne me feras pas croire que tu n'aies eu, depuis que nous
-nous sommes perdus de vue, ni hauts, ni bas, ni plaisirs, ni peines.
-
---Non, bien sûr, j'ai eu de mauvais jours comme les autres, à preuve...
-et elle narra que ne pouvant se procurer, à une époque de chômage, du
-travail, elle s'était empoisonnée.
-
---Bah! fit André.
-
---Mais oui, je me suis empoisonnée.--Et Jeanne raconta que s'étant
-couchée, elle avait mis une camisole blanche, et avait avalé un verre de
-laudanum après y avoir préalablement versé quelques gouttes d'alcool de
-menthe pour que ce fût moins mauvais.
-
---Eh bien, dit André, qu'est-il arrivé?
-
---Rien,--seulement j'ai été malade, pendant quinze jours.--J'ai tout
-rendu sur l'oreiller.
-
---Ah!--Veux-tu du sucre?--et il lui tendit une tasse pleine de thé.
-
---Merci, non, je ne mets qu'un morceau.
-
-Il se tut, pendant quelques instants, tourmenté par la crainte que
-Jeanne n'eût les chairs blettes. Il essaya doucement de s'en assurer,
-mais elle le pria de rester sur sa chaise, tranquille.
-
-Alors, il parla de Madame Laveau. Elle ne la connaissait pas, au temps
-où ils étaient ensemble!
-
---Non, il y aura deux années, tiens, juste, le mois prochain, que nous
-nous sommes rencontrées; c'est une drôle d'histoire, tout de même, dit
-Jeanne, pensive. J'ai connu Eugénie longtemps après son veuvage, car
-elle a été mariée pour de vrai, tu sais; elle habitait un hôtel de la
-rue Contrescarpe, dans la chambre au-dessous de la mienne. Un matin, le
-garçon m'a appris, en me montant mes chaussures, que la femme du dessous
-et son enfant ne mangeaient pas depuis deux jours. J'ai cuit du chocolat
-et puis je suis allée les voir. Eugénie était couchée et dormait, et sa
-petite, une mioche de dix mois, habillée d'une robe à traîne, taillée
-dans un ancien imperméable à carreaux, se tenait après les chaises et se
-fichait, à tout bout de champ, sur le nez, par terre, piaillant, les
-jambes empêtrées dans sa grande robe.
-
-Voilà.--Alors, elles ont mangé le chocolat et puis moi je suis restée
-amie avec la mère, mais la petite est morte, un an après, du croup.
-
-André resta songeur, se répétant tout bas cette vérité, que les femmes
-du peuple s'entr'aident et soignent, presque toutes, des voisines
-affamées ou malades qu'elles ne connaissent point, tandis que les femmes
-de la bourgeoisie laissent généralement crever comme des chiennes, les
-personnes auxquelles aucun plaisir ou aucun intérêt ne les rattache.
-
---Ah! ce n'est pas pour dire, reprit Jeanne, après un silence, mais je
-t'assure qu'elle a connu une dure misère, Eugénie, et qu'il faut qu'elle
-en ait un d'estomac, car elle ne mangeait dans le temps, par économie,
-que des pommes de terre et ne buvait que de l'eau de seltz pure.
-
-André ne put se défendre d'admirer l'estomac vraiment incroyable de
-Madame Laveau.
-
---Elle avait été lâchée par un amant, quand tu l'as trouvée dans cette
-misère-là, dit-il?
-
---Oui; oh c'était un rien du tout que son amant! Du reste, tu sais, les
-hommes...
-
---Eh bien, voyons, eh bien!
-
-Elle sourit. Ce n'est pas toi qui agirais ainsi avec moi, fit-elle
-câlinement, en le baisant sur les yeux.
-
-Il l'entoura de ses bras pour toute réponse.
-
---Dis donc, lui souffla-t-il, dans l'oreille, il est onze heures et
-demi, si nous allions faire couche-couche?
-
-Elle rougit un peu. Il s'en fut dans la pièce voisine, ouvrit la
-couverture, posa les oreillers, l'un à côté de l'autre, puis il revint
-demander à Jeanne si elle couchait au bord.
-
-Certainement, il lui était impossible de dormir dans la ruelle.
-
-Alors, il rentra dans sa chambre et enfouit son mouchoir sous l'oreiller
-du fond.--Il arrangea proprement le couvre-pied, le lissant avec le plat
-des mains, puis il se rendit dans le cabinet où il séjourna pendant
-quelques instants, enleva ses habits rapidement, mit sa chemise de nuit,
-inquiété encore par cette crainte persistante que Jeanne ne fût devenue
-molle.
-
-Tout était prêt pour le coucher.--Il avait laissé de l'eau tiède, tiré
-le seau, préparé les serviettes; il retourna près de la petite et lui
-offrit les mains pour qu'elle se levât du fauteuil. Toute frissonnante,
-les yeux brillants, les cheveux dérangés sur le front, elle quitta le
-salon et disparut dans la pièce réservée où elle tâcha de faire le moins
-de bruit possible, s'arrêtant, confuse, dès que le pot à eau sonnait, en
-se cognant contre la cuvette.
-
-André s'était étendu dans le fond du lit.
-
---Je t'en prie, mon petit André, dit-elle lors qu'elle rentra,
-tourne-toi la figure du côté du mur:
-
---Il répliqua, en riant: que tu es bête, mon petit minet, que diable!
-voyons, nous sommes de vieilles connaissances!
-
-Mais elle insista, presque suppliante; alors, pour la satisfaire il fit
-volte-face.
-
-Jeanne se déshabilla au plus vite.--Dis donc, murmura-t-elle?
-
-Il retourna la tête.
-
---Non, non, ne bouge pas; et, toute rieuse, elle se glissa lestement
-sous les couvertures. Amusé par ses enfantillages, il la saisit à plein
-corps; il fut subitement possédé d'une joie folle, Jeanne était solide
-comme du marbre, rebondie et moulée à point.
-
-Ils fermèrent les yeux, très tard, au petit jour; ils dormirent mal, du
-reste, d'un sommeil impatient et fiévreux.
-
-A neuf heures, Jeanne réveillée, fut prise d'alarme. La terrible
-Mélanie, qu'elle avait presqu'oubliée, lui revint en mémoire et la
-glaça. A tout prix, elle ne voulut pas être vue couchée et elle sauta du
-lit.
-
---Mais il n'est pas tard, fit André; c'est aujourd'hui dimanche, tu ne
-vas pas à ton atelier.
-
-Elle se refusa à rien entendre.--Un cliquetis de clefs accompagné d'un
-bruit de pas entrant dans le logis l'effara complètement; elle eût voulu
-pouvoir se couler sous un meuble, se cacher derrière un fauteuil,
-disparaître, coûte que coûte.
-
-Tout en la traitant doucement de poltronne, André se répéta que c'était
-le moment d'être énergique et de dompter Mélanie, si elle faisait mine
-de hausser la voix.
-
-Jeanne n'osait plus maintenant entrer dans le cabinet de toilette; elle
-avait peur que la bonne n'ouvrît la porte de communication; les savates
-qu'elle entendait traîner dans la cuisine lui donnaient des vertiges et
-des battements de coeur; elle regrettait presque d'être debout, pensant
-que si elle était restée couchée, elle se serait enfoncé le nez dans les
-oreillers aux approches de la bonne.
-
-Comprenant qu'il fallait pourtant bien se débarbouiller dans l'autre
-pièce, elle se hasarda sur la pointe des pieds, cacha sa gorge sous un
-foulard, se nettoya à la volée, revint au plus vite, apportant la poudre
-de riz et le peigne, dans la chambre à coucher, se croyant plus à l'abri
-près du jeune homme.
-
-Celui-ci pensa encore qu'il ferait bien de se lever et d'exécuter, sous
-un prétexte quelconque, une reconnaissance du côté de la cuisine. Il
-éprouvait pour l'instant une fermeté virile; il voulut profiter de ces
-dispositions et il chaussa ses pantoufles, d'un air belliqueux, résolu à
-livrer bataille.
-
-Il rôda dans la salle à manger, feignant de chercher son journal et il
-aperçut, par la porte grande ouverte de la cuisine, le dos de Mélanie et
-ses coudes battant, en mesure, au-dessus du fourneau, attisant avec un
-soufflet les braises.
-
-Elle se retourna et lui souhaita le bonjour.
-
---A quelle heure Monsieur déjeune-t-il? demanda-t-elle d'un ton
-gracieux;--et elle montra à André, criant triomphalement: hein? sont-ils
-beaux!--des rognons violâtres et vernis, durs et élastiques, repoussant
-le doigt qu'elle y appuyait.
-
---Mais dame, dans un petit quart d'heure, répondit André, un peu ennuyé,
-malgré tout, de ne pouvoir user de la bravoure provisoire qui l'animait.
-
-Il s'en fut retrouver Jeanne occupée à faire chauffer des pincettes pour
-se friser. Elle était maintenant presque vêtue et se voyant propre et
-couverte, elle reprenait un peu d'assurance, redoutant moins le premier
-coup d'oeil de la bonne.
-
---As-tu faim? lui dit André.
-
---Couci, couça.
-
---Ah! reprit-il tout à coup, où sont donc tes bottines que je les fasse
-cirer; mais elle les lui montra propres et luisantes comme des miroirs.
-
-Il resta stupéfait.
-
-Elle avoua, en riant, qu'elle avait pris les brosses à souliers, la
-veille au soir pendant qu'elle était seule dans le cabinet de toilette.
-
-Il la gronda, mais il lui sut tout de même gré de sa discrétion.
-
---Eh bien, puisque tu es prête, nous allons, si tu veux, nous mettre à
-table?
-
-Elle ne répondait ni oui, ni non, cantonnée dans la chambre où elle
-persistait à penser, sans savoir pourquoi, qu'elle courait des dangers
-moindres. Mélanie arriva sur ces entrefaites. Les deux femmes
-échangèrent un coup d'oeil, Jeanne toute troublée, Mélanie sans
-assurance.
-
---Monsieur est servi, dit la bonne.
-
-Encore estomaquée, Jeanne ne bougeait; au fond, elle commençait
-cependant à se remettre de ses transes. La servante ne lui parut pas
-ressembler à ce redoutable et vieux dragon que la peur lui faisait voir.
-
---Elle est toute jeune, ta bonne, dit-elle à André; et, comme un enfant
-qui s'étonne, la première fois qu'on la mène en classe, que la maîtresse
-d'école n'ait pas la mine plus rébarbative et plus rogue, elle ajouta:
-oh, elle n'a pas l'air bien sévère!
-
-Les oeufs reposaient sous une serviette, sur la table.--André et Jeanne
-s'assirent. La salle à manger n'était guère chaude; le froid humide des
-fins d'automne glaçait cette pièce, exposée au nord.
-
-Ils trempèrent des mouillettes et burent une gorgée de vin, sans
-souffler mot. Les coques étant vides, André donna un coup de timbre;
-Jeanne eut un malaise extraordinaire. Elle regardait le jeune homme,
-étonnée et presque chagrine et elle crispa ses doigts sur sa main comme
-pour l'empêcher de faire vibrer le timbre. André ne comprit plus. Jeanne
-paraissait plus intimidée que jamais.
-
-Le coup sec appelant Mélanie la blessait. Il lui semblait que, déjeunant
-avec André, elle était complice de cet ordre bref. Les réflexions qui
-l'agitaient, la veille au soir, lui revinrent et elle fut dominée par un
-sentiment de pudeur et de gêne; elle souffrait presque de se voir, elle,
-une femme du peuple, ayant eu des amants, servie comme une dame, par une
-femme du peuple honnête et elle était malheureuse et presque révoltée,
-de même que si elle avait vu commettre une injustice ou infliger à
-quelqu'un devant elle une humiliation parce que Mélanie n'étant pas une
-pauvre vieille femme et n'étant pas trop laide, la valait.
-
-Elle baissa le nez, les yeux sur son assiette, craignant que cette bonne
-ne la considérât comme une catin et une intruse.
-
---Madame a peut-être froid aux pieds, dit Mélanie d'un ton obligeant et,
-sans attendre la réponse, elle apporta et glissa une chaufferette sous
-les pieds de Jeanne. Celle-ci remercia, ayant presque envie de pleurer,
-mais cette gracieuseté ne la ragaillardit guère; elle s'effaça
-davantage, honteuse de ces attentions.
-
---Sont-ils bons les rognons, questionnait André?
-
---Mais oui, très bons.
-
---Eh bien, tends ton assiette, et il plongea la cuiller dans le plat.
-
-Mais Jeanne résista.
-
---Je n'ai plus faim, non, vrai, là, tu sais, je ne suis pas une grosse
-mangeuse.
-
-Il fit de nouveau sonner le timbre.
-
-La petite se replongea le nez dans son assiette.
-
-Mélanie apporta des choux-fleurs gratinés et voulant être, à tout prix,
-aimable, elle demanda à Jeanne dont la timidité l'étonnait, si la
-chaufferette était chaude.
-
---Mais oui, Madame, vous êtes bien bonne, dit-elle, en levant un peu les
-yeux.
-
-Lancée sur cette voie, Mélanie s'ingénia à découvrir de nouvelles
-attentions gracieuses; n'en trouvant point, elle s'en alla.
-
-Jeanne était, à ce moment, torturée par une cruelle angoisse. Elle
-exécrait les choux-fleurs qui lui étaient contraires, comme elle l'avoua
-à André plus tard et elle ne voulait pas cependant refuser d'en prendre.
-Elle supplia seulement le jeune homme de lui en donner à peine et elle
-se força à les manger, buvant, après chaque bouchée, une rasade d'eau
-rougie, n'osant rien laisser sur l'assiette de peur de blesser la bonne.
-
-Son supplice touchait à sa fin; le dessert une fois apprêté, elle
-grignota un massepain et André qui était tout peiné de la voir si mal à
-l'aise, lui proposa, pour la soustraire à la solennité de la salle à
-manger, de prendre, ainsi qu'autrefois, le café, au coin du feu, dans sa
-chambre.
-
-Elle accepta avec un regard reconnaissant et, une fois assis,
-réconfortée par un doigt de chartreuse verte, elle babilla, disant que
-Mélanie était une brave personne, qu'elle avait été bien complaisante et
-bien polie, et, tandis qu'elle débitait sur son compte des phrases
-aimables, l'autre, dans la cuisine, oubliait ses paniques, pensait que
-cette petite était trop modeste pour la commander.--Elle est comme il
-faut, pas effrontée et pas roublarde et elle eut un soupir de
-soulagement, songeant que c'était une véritable chance de n'être pas
-tombée sur une gaillarde impérieuse et hardie qui les aurait fait valser
-tous les deux comme des totons.
-
-André pria Jeanne de rester à dîner, mais elle refusa formellement, ne
-voulant pas ajouter encore un surcroît à la besogne de la bonne, se
-rendant compte avec son instinct de femme, que l'effet produit par sa
-figure et ses manières n'avait pas été mauvais, tenant à ne pas paraître
-vouloir s'imposer dans le ménage, voulant enfin que Mélanie gardât
-d'elle la bonne opinion qu'elle avait conçue.
-
-
-
-
-XI
-
-
-Ce fut le lendemain, de la part de Mélanie, un déluge d'observations sur
-le nez de Jeanne, sur ses belles qualités, sur sa robe noire.--Ah!
-Monsieur avait eu du bonheur de dénicher une petite dame aussi peu
-affichante et aussi douce!--Mélanie ne connaissant que les femmes à
-officiers, installées dans son quartier, au Gros-Caillou, s'étonnait
-devant cette fillette réservée, pas orgueilleuse et pas canaille, ainsi
-que la plupart des filles qu'elle rencontrait traversant, en cheveux, sa
-rue, accompagnées comme d'un domestique par une ordonnance chargée de
-les brosser et de les occuper, en l'absence des supérieurs retenus, par
-leurs devoirs professionnels, devant des verres d'absinthe, dans des
-cafés.
-
-André accepta presque joyeusement les seaux que la bonne lui versa sur
-la tête. Toutes ses venettes s'étaient évanouies; les anicroches
-n'étaient même plus à redouter; Jeanne prenait place dans le ménage,
-sans qu'un cri se fût élevé ni une dispute. Les embarras que pouvait
-susciter le concierge demeuraient seuls à éviter, mais Mélanie devant
-laquelle André laissa échapper quelques craintes, se récria, sentant sa
-vieille haine s'accroître contre l'homme qui l'empêchait de battre ses
-tapis et de secouer ses torchons, après dix heures.--Ah bien, faudrait
-plus que ça, qu'un pipelet fît la loi à Monsieur! dit-elle;--et, elle
-s'engagea sans qu'il lui fût rien proposé, à protéger la petite, à être
-muette si quelqu'un tentait de lui arracher les vers du nez; elle
-s'offrit enfin à rembarrer les locataires et le portier au premier mot.
-
-André calma ce beau zèle appréhendant d'irréparables bévues.
-
-En attendant, une touchante amitié se liait entre les deux femmes.
-Jeanne, le second jour où elle coucha chez André, fut surprise, au lit,
-tandis qu'elle se réveillait, par Mélanie qui entrait, discrètement, sur
-la pointe de ses longs pieds. Elle se saluèrent et se sourirent
-gracieusement:
-
---Bonjour, Madame, vous allez bien?
-
---Mais je vous remercie.
-
---Je ne savais quoi acheter ce matin, pour manger. J'ai commandé au
-charcutier des côtelettes à la sauce. Madame les aime-t-elle?
-
---Mais certainement, Madame, j'aime bien toutes les sauces où il y a du
-vinaigre et des cornichons.--Et, reconnaissante de la chaufferette
-apportée, la dernière fois, Jeanne demanda des nouvelles du sergent de
-ville.
-
-Mélanie, très flattée, devint prolixe. Elle s'étendit, à perte de vue,
-sur les rhumatismes de son mari, parla de son futur avancement, des
-enfants qu'ils avaient désiré avoir, convint, sans que personne eût mis
-le fait en doute, qu'elle ou son mari, tous les deux peut-être, étaient
-stériles; puis, malgré l'opposition de Jeanne, elle s'empara de ses
-chaussures, déclarant qu'elle ne consentirait jamais à ce que Madame
-tachât ses jolis doigts et elle fit reluire les brodequins d'une telle
-façon que les bottines d'André proprement cirées à l'ordinaire,
-semblaient, en comparaison, des savates ternes et souillées. Elle poussa
-même le raffinement jusqu'à faire chauffer les brodequins, près du feu,
-les talons en l'air.
-
-Un peu surpris, malgré tout, de cette soudaine tendresse, André chercha
-quelles pouvaient bien être les intentions de Mélanie; il ne tarda pas à
-les connaître, un jour que rentrant chez lui, il trouva les deux femmes
-assises, dans la salle à manger, devant une table; Jeanne bâtissant une
-robe pour la bonne, lui attachant les papiers de son patron, comme des
-affiches, le long du dos.
-
-Il ne dit rien, pensant toutefois que Jeanne allait être largement
-grugée; il commença seulement à se défier de l'intimité des deux femmes,
-un samedi où Jeanne manifesta le désir d'aller dîner, le lendemain, dans
-un restaurant.
-
-Il fut très étonné de cette fantaisie, sachant que d'habitude elle
-n'aimait pas se promener avec lui, de peur d'être rencontrée par les
-amis de son autre amant; il la questionna et elle finit par avouer que
-Mélanie souhaitait d'avoir campos.--Je me chargerai de la cuisine, si tu
-ne veux pas te déranger, fit-elle, très bas; tu sais, Mélanie me l'a
-demandé comme un service.
-
-Il ne voulut pas désobliger Jeanne et irriter la bonne; il octroya
-gracieusement le congé et Jeanne, le lendemain, se déclarant un peu
-souffrante, hasarda qu'il serait plus agréable de manger au coin du feu
-et proposa d'envoyer Mélanie chercher les provisions. André accepta; il
-consentit même à ne pas dîner dans la salle à manger parce qu'il était
-plus mignon de s'installer comme autrefois dans la chambre et il fut
-récompensé de son obéissance par la grande joie de Jeanne qui, le ventre
-enveloppé d'une serviette, la mine délurée et bien portante, dressait la
-table, baisait son petit homme sur les joues, lui soufflait dans
-l'oreille: hein?--n'est-ce pas que c'est amusant?--parlait des anciennes
-portions qu'il faisait, au temps jadis, au temps où il n'avait point de
-bonne, monter d'une gargote du voisinage, affirmait, malgré les
-observations d'André débinant les plats figés trimballés dans une
-serviette au travers des rues, qu'elle aimait mieux manger comme cela, à
-la flan, sans pose, plutôt que de changer tout le temps d'assiettes et
-de dîner en cérémonie, au son du timbre.
-
-André sourit.--Mon petit minouchon, dit-il, avoue que Mélanie t'effraie
-encore?
-
-Elle nia, toute rouge.--Voyons, je ne suis plus une enfant pour avoir
-peur d'une bonne! Non, je préfère le tête-à-tête, à table, simplement
-parce qu'il est ennuyeux d'avoir constamment quelqu'un derrière le dos.
-Avec cela, Mélanie arrive toujours quand on voudrait s'embrasser; on
-n'est pas libre, on ne peut plus causer; tu sais, tu auras beau dire, on
-n'est plus chez soi.
-
-André jugea prudent de garder le silence. Jeanne, du reste, emporta les
-plats, débarrassa la table, la repoussa dans un coin et se mit en devoir
-de moudre le café. André s'offrit à exécuter ce travail facile et tandis
-qu'elle apportait les cuillers et les tasses, il tourna maladroitement
-la manivelle, entre ses genoux, surpris, malgré tout, que l'appareil ne
-broyât pas les grains plus vite.
-
-Jeanne haussa les épaules, lui reprit le moulin et acheva prestement
-l'ouvrage. Assis, l'un à côté de l'autre, les pieds sur le garde-feu,
-ils causèrent à l'aventure; la conversation languissait, ne touchant
-qu'à des choses futiles, rasant des sujets indéterminés. Comme ces
-peluches qui volent au hasard jusqu'à ce qu'elles s'arrêtent, à un
-endroit, leurs paroles, après avoir d'abord frôlé le sujet des robes
-amené par la jupe de Jeanne qui s'était graissée en desservant, se
-posèrent sur le magasin où elle travaillait.
-
-Alors, elle exprima le mépris qu'elle et les autres ouvrières
-ressentaient pour les filles-mannequins qui se promènent sur du parquet
-luisant, dans des robes prêtées. C'étaient des grues journellement
-enlevées des salons d'essayage par les riches acheteurs pour l'étranger,
-des rien-de-propre en un mot.
-
-Quant aux trois catégories d'ouvrières: les jupières, les corsagières et
-les confectionneuses de manteaux, il n'y avait, parmi elles, que très
-peu de bonnes filles et, lancée sur ses compagnes de la confection, elle
-dit quelles petites rosses étaient les quelques vierges disséminées dans
-les ateliers, des mijaurées, savantes comme chaussons, escomptant pour
-l'avenir des appas déjà fanés et des dessous rances; elle avoua les
-aigreurs échangées du matin au soir, les airs dégoûtés et chipies des
-femmes vivant en concubinage, portant le nom de leurs amants, voulant
-être traitées de Mesdames, long comme le bras, affirma cependant qu'on
-était, malgré les échanges de piques et de gros mots, très polies, les
-unes envers les autres, car lorsqu'une ouvrière entrait, le matin, sans
-souhaiter le bonjour, tout l'atelier s'écriait: Dites donc, vous avez
-oublié quelque chose derrière la porte!--Et Jeanne riait, prétendant
-qu'il y en avait d'assez godiches pour retourner sur le palier, à la
-recherche de l'objet perdu.
-
-Puis, effleurant les ateliers situés, dans les combles, au cinquième,
-des enfilades de mansardes, tapissées de papier à six sous le rouleau,
-des fleurs roses grimpant dans des treilles grises, éclairées par des
-tabatières, réunies par des portes dont les battants manquaient, Jeanne,
-excitée par André, parla de la mercière, une pimbêche qui marque les
-heures d'arrivée, possède dans de grandes boîtes toutes les nuances des
-soies, crie lorsqu'on va lui réclamer des fournitures:--Comment vous
-avez déjà fini? Montrez-moi votre bobine!--une moucharde pucelle et
-vieille disant à celles qui ont découché:--Tiens, une telle, tu as un
-col sale et c'est jeudi; tu n'es donc pas rentrée, hier, chez toi? Du
-reste, vrai, tu peux te regarder, tu en as des yeux!--ou bien jetant des
-apostrophes de ce genre à celles dont le ventre bombe:--Ah! la petite
-qui s'est étalée sur une pierre pointue! ou encore:--dites donc, la
-belle, vous avez sans doute mangé des haricots pas cuits, c'est cela qui
-vous aura fait gonfler?
-
---Ça t'amuse, reprit Jeanne, avec un peu de mélancolie, regardant André
-qui souriait, béatement, dans son fauteuil.--Eh bien! si l'hiver, tu
-étais enfermé dans des pièces pareilles, pleines de courants d'air,
-chauffées au coke, éclairées dès deux heures de l'après-midi, par des
-becs de gaz, pendus si bas, qu'ils vous brûlent et vous font tomber les
-cheveux, si tu étouffais, l'été, au milieu de tout un monde qui se
-déshabille pour se mettre à l'aise, tire les nainais de son corsage et
-les soupèse afin de voir qui les a les plus gros et les plus fermes, si
-tu avais à supporter aussi trois ou quatre mois de morte saison, tu
-verrais qu'il n'y a vraiment pas de quoi rire.--Non, il n'y a pas de
-quoi rire, reprit-elle, d'un ton convaincu, après un silence.
-
-André s'excusa de son air radieux et il le justifia par le spectacle
-qu'elle avait montré.
-
---C'est égal, je voudrais voir ça, fit-il, réjoui par cette perspective
-de corsages laissant passer à la file, dans un cadre fripé de linge, de
-blanches poires aux queues couleur de rouille, de chocolat, de framboise
-ou de mauve.
-
---Il y a même quelquefois du tabac à priser dessus, riposta Jeanne, en
-riant, à son tour, car tu sais que nous avons toutes un petit cornet
-d'un sou que nous faisons sécher sous les fers.
-
---Ah! bien, c'est du propre, s'écria André.
-
---Tu es bon, toi! Il faut bien ça pour nous réveiller, pour nous
-permettre de tenir jusqu'à huit heures. Oh! alors, personne ne dort
-plus, je t'assure; on crie dans tous les ateliers: V'là l'heure! et la
-toilette commence: chacune se lisse les cheveux avec un peu de salive,
-s'épluche les bouts de fil restés sur la robe, se pomponne les joues
-avec la houpette, se prépare les cils avec une épingle à cheveux, et
-alors faut voir, ce sont les plus dégingandées qui font le plus leur
-tata, qui prennent pour descendre les airs les plus innocents et les
-plus dignes!
-
---Parbleu, s'écria André, c'est dans les manteaux comme dans l'art. On
-peut être certain, que ce sont les gens dont la vie privée est la plus
-abjecte qui écrivent les oeuvres les plus sentimentales et les plus
-bégueules! Enfin, c'est ainsi!
-
-Il eut un soupir, puis il demanda quelques renseignements sur la
-nourriture des ouvrières, apprit sans étonnement que ces jeunes
-personnes se repaissaient de crudités, d'artichauts à la poivrade, de
-fromage blanc à la ciboule, de pommes vertes, et, en fait de nourritures
-plus substantielles, de clovisses, de moules, de côtelettes, le tout
-apporté du dehors, dans de grands paniers, et chauffé dans une pièce
-spéciale, commune à toutes les séries d'ouvrières, au sixième, sur des
-fourneaux à gaz dont on se disputait les trous retenus à l'avance
-pourtant par les apprenties de chaque atelier.
-
---Ah! bien, vous devez en débiter sur les hommes! hasarda André.
-
-Jeanne convint que sans doute on causait des hommes, mais le thème de la
-conversation reposait surtout sur les rêves qu'on avait eus.
-
-Tous les matins, du reste, les ouvrières criaient à leurs amies, en
-arrivant:
-
---Bonjour, ma chérie, tu as bien dormi?
-
---Oh oui, ma chère, j'ai rêvé de toutes sortes de choses que je te
-raconterai, là-haut, pendant le déjeuner; oh! tu verras, ma chère;--et,
-en croquant des radis qu'elles se cotisaient pour acheter, elles
-racontaient leurs rêves qui étaient expliqués par la grande Amélie, une
-femme joliment forte là-dessus, possédant, comme pas une, la clef des
-songes.
-
-Ainsi, quand on embrassait une femme ou qu'on voyait son derrière,
-c'était un affront qui vous attendait dans la journée;--quand on rêvait
-d'oiseaux, c'était cancan;--de feu, une grande joie, à condition
-pourtant qu'on ne vît pas les flammes;--puis il y avait encore le chat
-qui était trahison;--l'enfant qui était tourment et un tas d'autres
-devinettes que Jeanne avouait ne plus connaître.
-
---Et tu crois à tout cela? demanda André.
-
---Mais oui, pourquoi pas?--Seulement le sourire de Jeanne était si
-ambigu, qu'André ne put savoir au juste si elle était de bonne foi et
-grave.
-
---Nous sommes toutes superstitieuses, conclut-elle, souriante.--Ainsi
-quand nous sortons de table, nous avons constamment les cheveux
-mouillés, parce que nous renversons du vin sur la table et que nous y
-trempons vite le doigt et l'essuyons sur la tête pour nous porter
-bonheur.
-
---Et Eugénie, elle croit aussi à tout cela?
-
---Mais oui.--Oh! du reste, elle est payée pour y croire, car toujours
-ses songes se sont réalisés. Ainsi, avant de se marier, elle a vu un
-homme tenant un rabot et elle a eu pour mari, un emballeur. Et le même
-fait s'est produit pour sa soeur; elle a vu, étant jeune fille, un homme
-en redingote et le premier amant qu'elle a eu, a été un homme de plume.
-Ah bien, tu sais, il ne faudrait pas dire devant Eugénie que les rêves
-sont des blagues! elle t'arrangerait!
-
---Je respecte toutes les convictions, même quand elles sont sincères,
-affirma André, puis se penchant sur Jeanne, il lui chuchota une question
-dans le tuyau de l'oreille.
-
---Oh! que tu es sale! fit-elle. En voilà des questions! je me demande
-quel intérêt tu as à savoir qu'ils sont au sixième, près des pièces où
-l'on mange, qu'il y a des tronçons de cigarettes, du sang par terre, et
-puis que c'est plein de bouts de mousselines.
-
---Ah alors! c'est avec de la mousseline..., dit André en riant. Voilà
-une bonne note à prendre sur les ateliers de confection.
-
---Comment une note à prendre! Ah oui, c'est vrai, tu écrivais dans le
-temps. Oh mais, ne vas pas mettre ce que je te raconte, dans tes livres,
-parce que tu sais! Mais, je suis bête, tu n'oserais pas écrire des
-choses semblables!
-
---Tu verras, dit simplement André.
-
-Jeanne haussa les épaules et reprit: alors tu travailles dans les
-journaux?
-
---Non. Voici plus de trois ans que j'ai renoncé au journalisme et il
-continua, parlant plus à lui-même qu'à la petite: j'avais assez des
-directeurs, un tas d'icoglans qui veulent commander et diriger la
-virilité des autres! J'aurais bien dû par exemple, avant de rendre mon
-tablier, démontrer dans un sincère article la parfaite inutilité de la
-critique; mais voilà, j'aurais commis, aux yeux de mes confrères, une
-hérésie pécuniaire; ces imbéciles n'auraient même pas compris combien
-mon idée était humaine: je débinais le métier qui m'aidait à vivre!--ce
-que nous sommes en train de faire tous les deux, poursuivit-il, en se
-tournant vers Jeanne.
-
-Il se tut, pris de mélancolie et de dégoût. Depuis des mois, il ne
-travaillait guère. Il traversait une période de découragement et
-d'abandon, se remâchait les terribles arguments de l'homme de lettres,
-las de travail et soûlé d'art. A quoi bon! quelle nécessité! Il faut
-lire les ouvrages des autres et n'en pas écrire. Puis dans ce
-laisser-aller, dans cette déroute, le roman commencé apparaissait dans
-une perspective lointaine et magnifique. Il disait: Ah! tout de
-même!--puis comprenant que le livre exécuté à grand'peine, serait
-forcément inférieur à celui qu'il avait rêvé, il retombait dans ses
-premières tristesses, se répétant comme excuse: aujourd'hui, je ne suis
-pas en veine, nous verrons plus tard.
-
-Et cet aujourd'hui, c'était demain, c'était après-demain, c'était des
-semaines et c'était des mois; à force d'attendre, il avait perdu le
-profit de la mise en train qu'il avait acquise, une fois installé dans
-son ménage.
-
-Et puis... et puis... il s'était marié. Il fréquentait déjà peu le
-monde. Ce mariage l'avait forcé à rompre toutes relations avec les gens
-qui auraient pu lui donner un coup d'épaule et lui venir en aide. La
-peur que son cocuage ne fût su de tout le monde, la honte d'expliquer
-par un mensonge qui amènerait des sourires sur les lèvres des autres, la
-séparation effectuée entre sa femme et lui, le retenait encore. Il avait
-abandonné le bénéfice des labeurs accomplis au temps où il tâchait dans
-les maisons de passe de la presse. Il était caserné dans un trou,
-oublié; il s'était fermé par son abstention toutes les portes, il
-ignorait aujourd'hui les signaux d'entrée et les mots d'ordre. La
-difficulté de mettre la main sur un éditeur, difficulté qui, bien que
-ses premiers livres se fussent mal vendus, était presque éloignée à un
-moment, s'il avait persisté à demeurer sur la brèche, s'imposait comme à
-ses débuts. A sa paresse instinctive, se joignaient maintenant l'inanité
-de nouvelles recherches, la fatigue de nouveaux efforts.
-
---C'est drôle, reprit Jeanne, qui devant la mine assombrie d'André,
-changea de conversation; dans le temps tu avais des masses d'amis qui
-venaient te voir et Mélanie m'a assuré que tu ne fréquentais aujourd'hui
-personne. Est-ce que tu es fâché avec un petit, tu sais bien, ah! je ne
-me rappelle plus son nom, un petit qui portait toujours un binocle et
-des cravates La Vallière, à pois.
-
---Ah! Eugène;--non, il s'est marié et, dame, le mariage, ça rompt bien
-des relations.
-
---Oui; et toi? tu n'as jamais eu envie de te marier?
-
---Non.
-
---C'est drôle, quand on aime tant son intérieur, qu'on ne finisse pas
-comme les autres par là!
-
-André, qui était devenu très inquiet, respira; Jeanne ignorait
-certainement qu'il fût marié; Mélanie avait gardé le silence, tenant
-compte par extraordinaire des ordres qu'elle avait reçus.
-
---Alors tu ne me croyais plus garçon, dit-il à Jeanne?
-
---Non, je me figurais plutôt que tu étais mort.
-
-Il ne répondit point, songeant que lui aussi avait cru au décès de
-Jeanne.
-
---Mais voyons, reprit-elle, cherchant dans sa tête, tu avais autrefois
-pour ami un grand maigre avec de la barbe.
-
---Cyprien?
-
---Oui, eh bien! celui-là, tu ne le vois plus?
-
---Mais si--nous sommes toujours camarades, et, tout en ajoutant: «Nous
-nous voyons très souvent même», il réfléchit que le peintre s'était
-abstenu de visites et de lettres depuis le retour de Jeanne. Il faudra
-que je passe chez lui, se dit-il.
-
---Quand tu seras là à bâiller aux corneilles, fit la petite, un peu
-dépitée de voir André voguer dans ses rêves, loin d'elle: qu'est-ce que
-tu as? tu es tout chose, ce soir!
-
-Le fait est que ce soir-là, André remuait un tas de cendres; il
-retrouvait des bouts de tisons sommeillant dessous, des souvenirs qui
-pétillaient de toutes parts, et la tête maintenant appuyée sur l'épaule
-de Jeanne, pour avoir au moins l'air de s'occuper d'elle, il songeait,
-les yeux perdus.
-
---C'est dommage que tu ne sois plus dans les journaux, soupira-t-elle,
-tu m'aurais eu des billets de théâtre.
-
-Cette phrase le lança sur une nouvelle piste. Ah! combien de fois
-Berthe, sa femme, lui avait-elle formulé cette demande! tout un rappel
-de tenaces exigences lui arriva; il embrassa Jeanne, heureux de se
-presser contre elle. Tout un parallèle s'établissait maintenant, dans
-son esprit, entre les deux femmes: Berthe plus jolie avec son visage
-régulier sous ses cheveux châtains, ses yeux noirs profonds, sa surdent
-amusante dans une bouche bien rose; Jeanne les traits plus bafouillés,
-le nez bravache, bougeant et retroussé, les yeux jaseurs, ardents et
-doux, les cheveux éparpillés en pluie fine et blonde sur la peau du
-front: elle avait une bonne flanquette plus drôle, une tournure plus
-provoquante, et surtout une douceur de caractère, une crainte de gêner,
-une discrétion savoureuses pour un homme qui avait supporté le rêche
-despotisme d'une épouse, jugeant tout, tranchant tout, imposant ses
-idées, ses préférences, une bourgeoise convaincue qui, le jour où elle
-prit possession de son logement de mariée, lâcha cette déclaration
-qu'André avait encore sur le coeur: Il faudra enlever ces gravures-là,
-on ne met pas de gravures dans un salon.--Et il avait dû accepter les
-turpitudes choisies par elle et reléguer dans le vestibule ses belles
-estampes.
-
-Ces souvenirs lui firent lever le nez sur ces mêmes gravures qui
-tapissaient maintenant les murailles de son petit salon.
-
---Vilain maniaque, va, dit Jeanne qui épiait ses mouvements des yeux, te
-voilà encore à regarder tes vieux bibelots. Tiens, ce cadre-là est de
-travers, poursuivit-elle, en riant, connaissant l'habitude d'André de
-redresser les tableaux que Mélanie dérangeait sans cesse, ayant, comme
-personne, le sens de l'indroit dans l'oeil.
-
-Il se leva, remit le cadre en place, heureux d'amuser Jeanne, puis il se
-rassit et se replongea dans ses méditations.
-
-Il se répéta, une fois de plus, que joyeuse et câline, elle était encore
-obligeante et charitable, car il en avait eu des preuves, un soir, que
-malade, battu par la migraine, elle lui posa doucement des compresses
-sur le front, l'embrassant comme un enfant que l'on console, lui disant
-dans un baiser: Eh bien, et la tétête va-t-elle mieux, chéri?
-
-Elle avait eu, ce soir-là, une façon charmante de calmer la maladie.
-André qui restait, d'ordinaire, en proie aux soins de sa bonne, trouvait
-bien chez elle une servante correctement dévouée jusqu'aux heures de ses
-départs, mais il souffrait atrocement alors que, ne pouvant supporter la
-lumière et le bruit, Mélanie apportait brusquement une lampe, fichait
-une tasse par terre, l'assaillait d'offres inutiles, le bourrait, à
-contre-sens, de tisanes, le harcelait jusqu'à ce qu'il eût avalé
-d'indigestes soupes.
-
-Quant à Berthe, elle remplissait, dans ces cas, honnêtement son devoir;
-elle envoyait la bonne s'enquérir de temps à autre, si Monsieur n'avait
-besoin de rien, la sonnait afin qu'elle préparât et portât à André un
-verre d'eau sucrée à la fleur d'orange, puis à l'heure habituelle elle
-se déshabillait sur la pointe des pieds, usant, à défaut de caresses, de
-précautions, murmurant une fois couchée des: «comme tu as chaud, tu dois
-avoir la fièvre», tournant le dos et baissant la lampe.
-
-Cette question du lit amenait André à des rapprochements plus intimes
-encore entre Berthe et Jeanne. Celle-ci triomphait avec ses jolies
-simagrées, ses frissons et ses remous de corps, sa tête promptement
-abasourdie et ses mots hachés. L'autre était froide, rigide, acceptant
-sans bonne grâce, repoussant les mains, se garant des lèvres, ne
-fermentant pas.
-
---Tiens, tu es encore la meilleure de toutes, dit-il subitement.
-
-Mais Jeanne bouda, lui reprochant de songer à ses anciennes maîtresses.
-
-Il la cajola, étonné lui-même de la phrase qu'il avait prononcée tout
-haut et il se soumit pour la contenter à une opération qu'il retardait
-depuis des mois. Jeanne le priait instamment de se laisser enlever deux
-vers qui s'étaient logés, paraît-il, sous la peau du front.
-
-Alors elle les serra entre ses ongles acérés de telle sorte qu'il se
-prit à hurler, mais elle le menaça d'employer une pointe d'aiguille s'il
-ne se taisait point, puis elle le baisa tendrement.
-
---Tu es plus beau maintenant, dit-elle, tiens, regarde-toi.
-
-Et il dut se lever pour se mirer dans une glace. Il ne se jugea ni plus
-mal, ni mieux; il déclara cependant que sa tête s'était heureusement
-modifiée depuis l'extraction des matières sébacées qu'elle avait subie.
-
-Et des soirées continuèrent, pareilles à celle-là, faisant peu à peu
-sortir tout l'enfantillage contenu dans la femme et dans l'homme. Après
-le dîner, on buvait une larme de bénédictine ou de prunelle, parfois
-même André allait chercher des marrons et du macadam et, tout en
-grignotant et en buvant, ils échangeaient ces banales effusions, ces
-commodes courtoisies nécessaires à l'entretien de l'affection et au
-repos de l'intelligence.
-
-D'autres fois, quand Jeanne était venue de bonne heure, dans la matinée,
-André lui proposait d'aller prendre un peu l'air, après le dîner, et,
-par le froid sec, par ces temps où la lune luit sans taches dans un ciel
-bleu dur, ils filaient, à grands pas, dans la rue Saint-Honoré, Jeanne
-toute envolée dans son manteau de fourrures étroitement fermé, et ils
-s'engageaient, bras dessus, bras dessous, sous les arcades du
-Palais-Royal, stationnaient, une minute, devant les montres des orfèvres
-et, chassés par le vent, transis, ils se réfugiaient dans une brasserie
-allemande, située dans ces parages.
-
-Là, enfoncés dans un divan, devant une table, ils demandaient, par
-gourmandise, de la choucroute, du jambon cru de Westphalie, des
-saucisses au raifort et du pain noir; et l'appétit s'éveillait aux
-odeurs acidulées qui fumaient dans l'assiette, et la soif, aiguisée par
-le sel du pain et l'âcre sucre des baies de genièvre qu'ils croquaient
-dans la choucroute, les faisait lamper, à pleines chopes, le salvator de
-Munich, une bière magnifique, couleur d'acajou, huileuse et douce.
-
-Alors Jeanne s'arrêtait de manger, pour rire, voyant la moustache
-d'André pleine d'une mousse blanche, semblable à de la crème. Engourdis
-par cette chaude atmosphère, aveuglés par ce passage ininterrompu de
-bocks, ils se sentaient des fantaisies d'ivrognes de goûter à toutes ces
-bouteilles, rangées en bataille sur un rayon, diaprées d'éclairs par des
-jets de gaz.
-
-Il fait bon ici, soupirait Jeanne, en soufflant et tendant son assiette.
-André répondait oui;--et tous deux ne parlaient plus, les yeux
-recueillis devant un buffet rempli de jambons fumés, dorés et gras, les
-uns suintant des gouttes de gelée pâle sur un plat, les autres montrant
-de sanglantes entailles laissant voir l'os sous leurs chairs coupées.
-
-Bien qu'ils eussent amplement dîné, ils éprouvaient maintenant presque
-du mépris pour les nourritures éphémères et fines de Mélanie; la salive
-leur montait aux lèvres, une vorace fringale les prenait devant ce
-buffet encombré de larges et solides viandes, flanquées et appuyées
-encore par des barils de harengs roulés, des corbeilles de pain au
-fenouil, des craquelins et des bretzel, des saladiers où marinaient des
-vinaigrettes de museaux de boeufs, des cloches sous lesquelles se
-liquéfiaient les hauts Munster et les Limbourg.
-
-Et tous deux, l'estomac languissant et chargé, s'attardaient sur leur
-banquette jusqu'à l'heure de la fermeture; Jeanne, un peu étourdie par
-la fumée du tabac et par la bière; André rêvant, les yeux ouverts, aux
-puissantes bitures de l'Alsace, regardant défiler devant lui, en songe,
-des gilets rouges et des tricornes, des nez en fleur et des ventres
-ronds, toute une séquelle de pochards rigolos tournant et buvant autour
-de l'énorme panse du Gambrinus de terre cuite qui se dressait, sur un
-comptoir, dans la brasserie, victorieux et gorgé, à cheval sur un foudre
-et le verre en l'air!
-
-
-
-
-XII
-
-
-André et Jeanne se traitaient de gueulards maintenant, et ils
-s'étonnaient de cette gourmandise qui leur était soudain née. Chacun
-reprochait à l'autre de lui inculquer ses défauts et ses vices, et il y
-avait là un fait curieux: l'éclosion inattendue d'un sens nouveau chez
-Jeanne qui, mangeant d'ordinaire et sans répugnance dans des gargotes à
-vingt-deux sous, ne pouvait être raisonnablement traitée de gourmette et
-de goinfre; le mépris de tout un passé d'indifférence culinaire chez
-André qui menait sa maîtresse dans des brasseries où jamais il ne se
-serait attablé seul et achetait, aujourd'hui, chez les marchands
-rencontrés sur sa route, des primeurs, des fruits, se disant: Tiens,
-nous dégusterons cela, ce soir, au dîner, avec Jeanne.
-
-Ce vice atteignit Mélanie, carambola jusque dans son ménage. A force de
-combiner de savantes cuisines, elle devint portée sur sa bouche, et son
-mari qui s'intéressait, et pour cause, aux repas d'André, invita sa
-femme à soigner davantage encore les plats, à perfectionner surtout ceux
-qu'il préférait.
-
---Hé! monsieur Denis! cria Jeanne, un soir qu'étendus dans le lit, ils
-cessaient de bavarder sans même songer à se bécotter ou à s'étreindre.
-
-André qui s'endormait leva le nez sur la couverture.
-
---Eh bien quoi? fit-il.
-
-Elle reprit: Dis donc, tu sais, nous pouvons commencer à répéter le
-refrain de la chanson: «Souvenez-vous-en, souvenez-vous-en», car
-vois-tu, quand on jouit à s'emplir ainsi le ventre, c'est la fin des
-bonnes nuits où l'on ne dort pas.
-
-Elle avait raison, la gourmandise s'était introduite chez eux comme un
-nouvel intérêt, amené par l'incuriosité grandissante de leurs sens,
-comme une passion de prêtres qui, privés de joies charnelles, hennissent
-devant des mets délicats et de vieux vins. Le renouveau de leurs amours
-étant épuisé, André et Jeanne n'eurent bientôt plus que de béates
-tendresses, de maternelles satisfactions à coucher quelquefois ensemble,
-à s'allonger simplement pour être l'un près de l'autre, pour causer
-avant de se camper dos à dos et de dormir. Ils goûtèrent alors ces
-bonheurs monotones des vieux mariages rompus par les inévitables et
-faibles querelles, nées d'un ronflement continu, ou d'une bousculade
-maladroite des corps, pendant la nuit.
-
-Dans cette existence tranquillisée, dans cette tiédeur de ménage vivant
-au milieu de Paris ainsi que dans une province, André se plongeait comme
-en un bain sédatif et apaisant; les caresses de Jeanne fermaient les
-blessures ouvertes par les trahisons de Berthe et à peine pansées par la
-bonne franquette de Blanche. Pour la première fois peut-être depuis sa
-rupture avec sa femme, il pouvait songer à elle sans angoisses, sans
-regrets.
-
-C'est trop bien arrangé pour que ça dure, se disait-il, surpris que tous
-ses souhaits se fussent si facilement exaucés, car le concierge tant
-redouté continuait à garder une attitude pacifique, et Mélanie
-persistait à être prévenante; ça va se détraquer. Et, en effet, surgit
-peu à peu une question que Jeanne et lui avaient toujours écartée d'un
-commun accord, la question de l'entretien payé par un autre monsieur,
-d'un bout de la France à l'autre.
-
-Il ne fut pas tout d'abord parlé de ce jeune béjaune, mais bien de son
-frère aîné, M. Auguste Vidouvé, ancien négociant en meubles, un homme
-d'une quarantaine d'années, célibataire et riche, qui devint l'amant de
-la veuve Laveau, grâce à quelques bouteilles de champagne, un soir.
-L'ivresse de cette veuve fut désastreuse pour le ménage d'André, car ce
-monsieur jugea nécessaire de veiller sur les bonnes moeurs de sa fausse
-belle-soeur.
-
-Alors, eurent lieu, certains jours, des courses folles au travers de
-Paris. Jeanne montait dans des tramways, suivie par l'ancien négociant,
-descendait de la voiture dans une rue de Montmartre, où demeurait sa
-mère, grimpait deux étages, attendait longtemps sur un palier,
-surveillant la rue par une fenêtre, et quand elle ne voyait plus cet
-imbécile en sentinelle sur le trottoir, elle descendait comme un
-tourbillon, s'élançait dans un autre tramway, filait par des
-embranchements de lignes, arrivait par des correspondances d'omnibus
-chez André, morte de faim et de froid, suffoquée, riante, criant: Ah
-bien, va, j'en ai eu du mal!
-
-L'affection filiale de Jeanne excusa certaines rentrées tardives, le
-matin, chez elle, mais le monsieur se défia, et comme il avait peu
-pratiqué les femmes, il s'imposa la tâche de la visiter tous les jours,
-de très bonne heure, déclarant qu'il n'admettait pas, en principe,
-l'habituel prétexte de sortie, les bains.
-
-Alors, tout en dressant de nouvelles batteries, Jeanne n'osa plus
-découcher. Traquée à la porte de son magasin par cet homme qui l'épiait,
-pensant n'être pas vu, elle le dépistait dans des embarras de voitures
-et de foule, accourait chez André et, par haine de ces difficultés, par
-représailles, ils se jetaient, les sens brutalement levés, l'un sur
-l'autre, et se culbutaient, à la volée, sur les tapis et sur les
-chaises, puis Jeanne repartait vite et, rentrée chez elle, elle écoutait
-le monsieur lui dire d'un ton convaincu:
-
---Vous savez, ma petite, vous faites bien de ne pas courir, car
-voyez-vous, ce n'est pas à un vieux singe comme moi qu'on en conterait.
-
-Il fit si bien que, tandis qu'il surveillait la femme de son frère, la
-sienne, Eugénie, femme modérée pourtant, en laquelle, par une heureuse
-exception, il avait placé toute sa confiance, s'attardait pour venger
-Jeanne, chez chaque locataire de sa maison.
-
---Une de plus, disait-elle, lorsqu'il rentrait.
-
---Une de quoi? demandait-il.
-
---Tiens, pardi, tu comprends bien, et elle dressait, en goguenardant,
-deux doigts en l'air.
-
-Il haussait les épaules, pensant qu'elle n'oserait pas, si elle disait
-vrai, avouer aussi simplement la chose.
-
-Toutes ces histoires ne déridèrent pas André, qui se désola de tous les
-obstacles apportés par cette liaison. Bientôt il appréhenda des embarras
-plus graves. Jeanne semblait avoir perdu toute gaieté. Il la pressa de
-questions. Elle répondit vaguement, continuant à se plaindre seulement
-de l'amant d'Eugénie, répétant que c'était un vilain homme, un malade
-imaginaire et noceur, pas élevé et exigeant néanmoins un langage correct
-et choisi de la part de sa maîtresse qui s'entêtait, ripostant à ses
-objurgations furibondes: Tiens, pourquoi donc qu'on ne dirait pas une
-omnibus, puisqu'on dit bien une voiture!
-
---Tu sais, il lui fiche des claques quand elle lui répond, ajouta
-Jeanne. Ah bien! moi, il pourrait me donner encore plus d'argent qu'il
-n'en donne à Eugénie, que je ne resterais pas avec lui, pour sûr!
-
-Les cuirs lâchés et les gifles reçues par Eugénie ne parurent pas
-suffisants à André, pour justifier la tristesse de Jeanne. Il l'accusa
-de ne plus l'aimer, mais cette invite, généralement suivie de
-protestations et de bavardages, n'eut aucun succès. Jeanne l'embrassa
-tendrement pour toute réponse et, gardant encore le silence sur ses
-propres affaires, revint à sa camarade, racontant qu'Eugénie avait des
-cuirs dans le sang, qu'il était bien à craindre enfin que, las de
-l'insulter, le monsieur ne cessât de l'entretenir.
-
-Ces détails sur le malheureux sort de la veuve Laveau commencèrent à
-exaspérer André. Il trouva que le monsieur ne la cognait pas
-suffisamment, et comme il chantonnait maintenant quand Jeanne narrait
-les méfaits de cet homme, la petite ne causa plus; lasse de remâcher des
-ennuis, toute seule, elle finit, un soir, pourtant, par parler
-d'elle-même.
-
---Tu veux le savoir, fit-elle, eh bien! le volontariat va se terminer et
-mon amant revient, là!
-
-André ne broncha pas.
-
-Elle entra dans des explications. Son amant était un gommeux fier comme
-un artaban de ses hauts cols, un bellâtre avec du bleu dans l'âme, pas
-méchant et grossier comme son frère, mais maladroit et incapable de
-comprendre une femme et de la récréer, au lit ou debout. Un vrai gosse,
-dit-elle, résumant sa pensée en un mot; et elle poursuivit: Oui, il va
-revenir, mais ce qui est moins drôle, c'est qu'aussitôt de retour à
-Paris, il s'associe avec un banquier et se marie, et elle ajouta plus
-bas: Je ne sais vraiment pas comment je ferai maintenant pour vivre.
-
-André baissa le nez et il se tut, accablé, car il ne pouvait avec la
-meilleure volonté du monde entretenir Jeanne. Il ne gagnait pas un sou
-avec sa plume et Mélanie dévorait, en carottage et en cuisine, ses
-maigres rentes. Plusieurs fois déjà, il était demeuré sans le sou, aux
-approches du terme. Les quelques avances d'argent qu'il possédait au
-moment de sa rupture avec Berthe avaient été mangées en dépenses de
-meubles et de linges, en frais de déménagement et d'installation.
-Actuellement, c'était dans sa maison une véritable gabegie, un vrai
-pillage; chacun tirait à soi et le plus âpre encore était le mari de la
-bonne qui emportait les gilets et les chaussettes, dévorait des argents
-fous en achat d'eau seconde et de cire, aidait à vider les bouteilles de
-vin et empêchait l'eau-de-vie de vieillir dans les armoires.
-
-Tous les matins, Mélanie réclamait vingt francs. André se cabrait,
-déclarait qu'il ne pourrait pas continuer ainsi, qu'elle devrait
-n'importe comment restreindre la marche de son ménage et elle, de son
-côté, répondait que c'était impossible, que la vie était hors de prix,
-qu'elle dirigeait la maison au meilleur compte. Il n'y avait plus qu'à
-se taire ou à congédier la bonne. Forcément il la gardait, redoutant la
-débâcle de son existence.
-
-Toutes ces raisons qu'André débita à Jeanne pour s'excuser de sa réelle
-impuissance à l'assister ne produisirent aucun effet.
-
---Renvoie Mélanie qui te vole comme dans un bois, dit-elle; et
-légèrement, petit à petit, elle insinua, comme jadis, qu'ils pourraient
-vivre plus économiquement, en se mettant en ménage ensemble.
-
-Cette suggestion consterna André. Il chercha à gagner du temps, opposant
-à ces attaques la force d'inertie, bien résolu, dans tous les cas, à ne
-pas concubiner avec Jeanne et à ne pas congédier sa bonne.
-
-Une ou deux discrètes tentatives furent encore osées par Jeanne,
-certains soirs; puis bien qu'elle eût annoncé gravement une fois que, le
-mariage de son amant étant dès à présent consommé, elle pourrait revenir
-comme autrefois coucher, elle évita de reparler de vie commune et laissa
-de côté ses mines longues.
-
-André s'applaudit de ce changement, et reprit confiance; il arrangea par
-prudence ses affaires, vendit quelques obligations et distribua, de
-temps à autre, à des distances préalablement calculées, un peu d'argent
-à Jeanne.
-
-Un ou deux mois s'écoulèrent; février touchait à sa fin. Complètement
-remis de ses alarmes, se croyant sauvé, André respirait, quand un jour,
-Jeanne un peu pâlotte déclara que sa situation allait changer.
-
-André s'effara devant cette phrase qui retentit à ses oreilles comme une
-menace; il baissa la tête, s'attendant à tout.
-
-Elle chercha ses mots:
-
---Oui, vois-tu, je n'avais pas le choix, j'ai dû accepter; enfin, voilà,
-je pars, le mois prochain, pour l'Angleterre.
-
-Il fut terrassé et, après un silence, tandis qu'elle s'approchait de
-lui, il se remit un peu, la regarda tristement dans les yeux, et fit
-d'une voix tremblante:
-
---Alors, tu me lâches?
-
-Elle se récria:
-
---Oh! que c'est méchant de dire des choses pareilles; non, tu seras
-toujours mon petit homme, comment peux-tu croire que je ne t'aime plus?
-seulement tu devrais comprendre qu'une femme ne peut vivre avec l'air du
-temps!--Mon Dieu, tu as fait tout ce qui était possible, je le sais, et
-je ne te reproche rien; mais, maintenant que les magasins chôment, que
-je ne parviens même plus à gagner ma nourriture, je traînerais la misère
-à Paris. Voyons, aimerais-tu mieux que je fasse des bêtises, que j'aille
-avec l'un et avec l'autre?
-
-Il hocha la tête, soupirant, s'avouant très bas, que peut-être il eût
-préféré que Jeanne noçât sans rien lui dire, plutôt que de l'abandonner
-brutalement ainsi.
-
-Elle prit son soupir pour un symptôme du désespoir qu'il éprouvait à la
-pensée que sa petite Jeanne pourrait appartenir au public, au premier
-venu. Elle soupira à son tour, puis déplora, soucieuse, les périls de la
-traversée, les douleurs du mal de mer, la tristesse d'un pays dont on ne
-connaît pas la langue, ensuite elle embrassa André sur les yeux,
-murmurant: Ne te désole pas, mon petit homme, va, je reviendrai, ce ne
-sera pas bien long.
-
-Il ne répondait pas.
-
-Alors elle reprit, très douce:--Voyons, ne sois pas comme cela,
-parle-moi, je ne suis pas bien heureuse non plus, tu vois bien; tu n'es
-pas fâché contre moi, dis?
-
-Il eut un geste vague, elle le baisa sur la bouche et sourit un peu:
-
---Tiens, il y a un mois déjà que j'ai signé mon engagement, je savais
-bien que cela te peinerait, ainsi je ne pouvais pas me décider à te
-l'apprendre; je suis allée rue Richelieu à l'agence de mademoiselle
-Tricot, une grosse maman très farce, qui a des lunettes rondes sur le
-nez et des boudins à la reine Amélie le long des joues. Elle s'est
-procuré des renseignements dans des maisons où j'ai travaillé et elle
-m'a fait signer un contrat de trois mois. C'est une brave femme qui a la
-spécialité d'exporter des ouvrières et qui est professeur de natation
-pour dames, quand ses marchés sont conclus, l'été.
-
-Et Jeanne se mit à rire, espérant qu'André se dériderait aussi, mais le
-portrait de mademoiselle Tricot ne le toucha guère et, mal disposé pour
-cette négociante qui expédiait sa maîtresse au loin, il s'acharna au
-contraire sur l'agence qu'elle dirigeait, déclarant que c'était une
-boîte à filous, un rendez-vous d'entremetteuses, affirmant sans preuves,
-du reste, que Jeanne s'était fait voler.
-
-Mais la petite secouait la tête, soutenant qu'elle ne risquait rien,
-expliquant la marche de ces sortes d'affaires, répétant:
-
---Les conditions sont celles-ci: je suis engagée à cent quarante francs
-par mois, plus la nourriture, le logement (un lit pour deux ouvrières
-par exemple); quant aux frais de courtage, ils sont à la charge de la
-maison de Londres qui paye également l'aller du voyage.
-
-André ne fut nullement convaincu et il attaqua furieusement la qualité
-de la nourriture qu'on servirait à Jeanne, exprima le dégoût qu'elle
-ressentirait à coucher avec une autre.
-
-Enfin, reprit Jeanne, en admettant même que tu aies raison, je ne peux
-plus me dédire. Mon contrat est signé et j'aurais une grosse somme à
-payer si je ne partais pas.
-
-André n'insista plus.
-
-A dater de ce jour, Mélanie eut beau s'ingénier à façonner des
-chatteries et des petits plats, ce fut peine perdue. La gourmandise des
-temps heureux avait disparu; éclose tout d'un coup, elle mourut de même.
-Une tristesse planait maintenant sur André et sur Jeanne. Cette
-réflexion «nous n'avons plus que quelques jours à vivre ensemble»
-s'imposait à eux, ne les quittait plus. Les angoisses d'André devinrent
-même si despotiques qu'il espéra comme une délivrance le départ de
-Jeanne. Bien qu'il se ressassât les mêmes idées, pendant des heures, il
-souffrait moins peut-être quand il était seul. La vue de Jeanne
-développait ses rancoeurs et ses regrets; et la tristesse de chacun,
-augmentée de celle de l'autre, devenait pour tous les deux intolérable.
-
-Leurs rendez-vous s'espacèrent, heureusement, bientôt, car Jeanne ne le
-visita plus que très irrégulièrement, occupée, disait-elle, par les
-préparatifs de son voyage.
-
-Il reçut une lettre enfin, portant le timbre de Boulogne-sur-Mer. Jeanne
-n'avait pas eu le courage de l'embrasser avant son départ.
-
-A quoi bon nous désoler? écrivait-elle, ce sera moins pénible ainsi; et
-elle ajoutait: Au moment où ma lettre t'arrivera, je serai sur le
-paquebot, en mer.
-
-André tomba dans un fauteuil.
-
-Alors, c'était fini. Jeanne aussi le lâchait! Sa vie était complète
-maintenant, elle pouvait se résumer de la sorte: Avoir été berné par ses
-maîtresses, cocufié par sa femme et lâché par Jeanne! Et il se sentait
-de la colère contre l'amant de la petite.--Quel niais! Je vous demande
-un peu, ça avait à peine vingt-deux ans et ça se mariait! il avait donc
-bien hâte d'être aussi trompé ou, ce qui est pis, sans doute, de ne
-l'être pas, grâce seulement aux désastres des couches et à toutes ces
-infirmités spécialement inhérentes aux petites bourgeoises! Comme s'il
-n'aurait pas mieux valu qu'il restât avec Jeanne, qu'il continuât de
-posséder en elle une maîtresse docile, qu'enfin il ne désorganisât pas,
-dans son propre intérêt, le train-train de trois existences s'acheminant
-parallèlement heureuses!
-
-Au fond, j'ai tort, se dit-il, ce n'est pas à ce monsieur que je puis en
-vouloir, c'est à moi-même, c'est à l'argent qui me manque! Jeanne ne
-serait pas à Londres si je l'avais aidée, et il comprit presque
-l'ignominie de la foule, l'abjection de la société buvant le nez dans la
-boue, à plat ventre, l'ordure, sacrifiant l'amitié, les convictions,
-tout, à cet argent qui rend impeccable et grandiose, qui domine les
-tribunaux méprisés et les bagnes, qui fournit à tout particulier, au
-choix, les joies considérées de la famille ou les noces enviées des
-riches!
-
-Aussi pourquoi n'en gagnait-il point? pourquoi avait-il toujours exercé
-des états stériles, des professions improductives comme celles de
-répétiteur et d'homme de lettres? pourquoi n'avait-il pas accepté les
-basses besognes de son métier, ne s'était-il point fait sérieusement
-journaliste? Il avait pourtant connu des gens qui cousaient, bout à
-bout, des balivernes évaluées avec raison au poids de l'or, car toutes
-les nuits la gomme les répétait stupidement, à table, parmi les filles!
-Oui, mais encore eût-il fallu avoir la sottise de les inventer et
-l'audace de les écrire, encore eût-il fallu avoir le coeur assez solide
-pour qu'il ne se renversât point devant les pitoyables besognes imposées
-par l'actualité, par la vogue, chaque jour, et une vision soudaine des
-heures perdues dans les salles de rédaction se dressa devant lui. Il se
-revit accoudé sur le tapis vert d'une table, en quête de ses épreuves,
-alors que, vers trois heures du matin, semblables aux servantes de
-l'amour enfermé dans des salons munis de divans et de gaz, ses collègues
-dormassaient, s'étirant, bâillant, demandant l'heure, buvant et fumant,
-attendant le moment longtemps souhaité de cesser le métier et d'aller
-dormir.
-
-Ah! cette vie de filles résignées à obéir aux exigences de Monsieur et à
-satisfaire aux caprices des abonnés et des passants l'avait révolté,
-puis il avait eu aussi des ambitions plus hautes, il avait voulu être un
-artiste; l'était-il seulement? avait-il fait oeuvre de talent,
-s'était-il affirmé dans le monde des lettres, avait-il dans la cohue
-joué des coudes, s'était-il, enfin, assis sur l'estrade, devant le
-public, le mâtant par sa hardiesse, ou l'apprivoisant par des
-bouffonneries sentimentales ou graves? Non, il n'avait rien tenté, rien
-osé, rien fait. Il s'était trompé de voie, il eût dû suivre la grande
-route, devenir tout comme un autre, ouvrier ou commerçant. Eh non!
-s'écria-t-il, je n'ai jamais rien appris et je ne sais rien! Et, en
-effet, il était bachelier!
-
-Un état manuel? mais il eût fallu subir des années d'apprentissage! un
-commerce quelconque? mais il ne connaissait ni la tenue des livres ni
-les affaires! il n'avait appris ni l'anglais, ni l'allemand, rien des
-choses pratiques, rien. Est-ce qu'il était capable d'auner de la toile,
-de ficeler un paquet, de cacheter une bouteille ou de planter un clou?
-pouvait-il seulement comme un ancien sergent écrire des pages de bâtarde
-et de ronde, ou comme un ex-brigadier panser et étriller des chevaux? Il
-avait su jadis un peu de latin et un peu de grec, il savait maintenant
-un peu de français et c'était tout! Et il reprochait à sa famille son
-instruction creuse, les dépenses inutiles du collège, les sacrifices
-qu'elle s'était résolument imposés pour le mettre à même de ne pouvoir
-jamais gagner son pain!
-
-Puis, et cela n'était pas la faute de sa famille, cette note «passable»
-habituellement inscrite sur ses cahiers de classe l'avait poursuivi
-pendant toute sa vie! Après l'avoir autrefois coté aux yeux des pions,
-elle le cotait maintenant aux yeux du monde. Il avait été sans
-interruption passable,--passable dans ses devoirs, passable dans ses
-répétitions, passable dans ses livres.--Et, ce n'était pas tout, dans
-son existence privée, dans son ménage, auprès de sa femme, auprès de
-Jeanne, il s'était montré comme ni un amoureux ni glacé, ni chaud, ni
-vaillant, ni lâche. Non, il avait été Monsieur tout-le-monde, une
-personnalité insignifiante, un de ces pauvres gens qui n'ont même point
-cette suprême consolation de pouvoir se plaindre d'une injustice dans
-leur destinée, puisqu'une injustice suppose au moins un mérite méconnu,
-une force.
-
-Ainsi qu'un homme qui se réveille, il jeta les yeux autour de lui et la
-marche de ses pensées s'arrêta, puis elles s'ébranlèrent à nouveau et la
-marée de ses embêtements s'accrut. Il aurait beau dire, il avait eu tout
-de même de la déveine, car enfin il travaillait avant son mariage, il
-donnait des promesses de talent pour quelques-uns. L'impuissance ne lui
-était radicalement venue qu'après sa rupture avec Berthe! C'était elle
-qui lui avait pour toujours effondré ses énergies et ses espoirs. La
-mesure était comble, maintenant, Jeanne était partie! Et, mentalement,
-il aperçut un concubinage disparaissant dans le lointain, bras dessus,
-bras dessous, se chauffant au soleil, uni contre les misères du sort,
-contre les maladies de l'âge. Ce collage qu'il avait péremptoirement
-repoussé, lui apparut comme un havre, comme une Sainte Périne, soignant
-les impotents et les infirmes! J'aurais dû me mettre avec Jeanne, se
-dit-il. Ah! si elle revient!--Et il sourit tristement, sachant bien
-qu'elle se créerait une existence là-bas, que jamais plus, sans doute,
-il ne la verrait.
-
-Pauvre chérie, murmura-t-il, elle est loin maintenant, et il s'oublia en
-elle, s'identifiant pour une seconde avec son sexe, cousant à Londres,
-au milieu d'un atelier éclairé par des vitres troubles, sous un jour
-louche, dans un boulevari de paroles inconnues; et, sans transition,
-rappelé à lui par sa pantoufle qui butait sur le plancher, il se
-retrouva, tout abêti, rue Cambacérès, tandis que de bruyantes
-lamentations montaient de nouveau dans son âme, conduisant le deuil de
-cette vie, traversée d'amours incomprises, d'opiniâtres chagrins et de
-joies brèves.
-
-Puis, comme pendant une messe funèbre une voix se lève, douce et triste,
-dans le silence de l'église, quand l'orgue s'est tu, une voix s'élança
-plaintive, dans l'anéantissement de son âme, implorant de vagues
-miséricordes, d'incertaines pitiés, couverte bientôt, comme par la
-reprise des grandes orgues, par la véhémence de la crise juponnière qui
-éclata, débridant les plaies, les ouvrant toutes larges, arrachant les
-pansements posés par Jeanne.
-
-C'était la fin; les accidents tertiaires sortaient.
-
-Après le ressentiment de l'outrage subi, les postulations courroucées et
-les amers regrets des caresses absentes, après les souvenirs ranimés des
-époques lointaines et les réveils aussitôt éteints des amours défuntes,
-après les sourdes convoitises des atmosphères féminines et les violentes
-séditions contre une existence murée, sans jour, sans intérêt, sans
-femme, la première période de la crise avait cessé.
-
-Alors plus de lancinantes angoisses, plus de fièvres chaudes, d'idées
-fixes, plus de folles défaillances et d'affreux sursauts, mais une sorte
-de langueur charmante comme celle d'une convalescence, un lent
-apaisement de pensées, une complète résignation, une pâle quiétude, une
-rêverie mélancolique et souriante, un sentiment consolé et tendre comme
-celui que l'on éprouve parfois, le jour des Morts, devant une tombe
-d'ami depuis longtemps close.
-
-Puis ces symptômes de la deuxième période avaient aussi disparu et la
-maladie semblait usée, quand tout à coup, au reçu de la lettre de
-Jeanne, elle se déclarait encore en un brutal accès; alors, une
-abdication de soi-même, une détresse sans remède, un spleen sans
-secours, l'accablèrent; il s'affaissa sous l'écroulement d'une vie qui,
-à peine reconstruite, s'abattait de nouveau, ensevelissant ses dernières
-espérances sous un bruyant monceau de dégâts et de ruines.
-
-
-
-
-XIII
-
-
-Cet escalier est bien misérable, pensa Désableau. Je ne comprends
-vraiment pas comment l'on ose habiter une maison d'aussi piètre
-mine.--Mille pardons, Madame, fit-il subitement, et il s'effaça contre
-la muraille, laissant le passage libre à une femme qui descendait,
-escortée d'une portée de gosses grognant, le nez plein, remuant des
-boîtes à lait, les tapant comme des cymbales.
-
-Enfin m'y voici, soupira Désableau.
-
-Il était arrivé devant une porte peinte en jaune, ornée au milieu d'un
-bouton de fer noir. Il chercha en vain la sonnette; alors il cogna avec
-la pomme de son parapluie; la porte bâilla et, dans la pénombre, il
-aperçut une femme grasse et un chat rouge.
-
---M. Cyprien Tibaille? demanda-t-il, en saluant.
-
---C'est ici, Monsieur.
-
-Désableau déposa son parapluie dans le coin d'une porte, traversa une
-antichambre obscure, ouvrit une autre porte et, ébloui par le grand
-jour, il demeura, les yeux écarquillés, apercevant Cyprien, couché, les
-bras autour de la tête, sur l'oreiller, un bout de pipe fumant aux
-lèvres.
-
-Il lui toucha la main et déclara, en s'asseyant sur une chaise, au pied
-du lit, qu'il espérait bien que la santé de son ami était toujours
-bonne.
-
-Cyprien le remercia de ses souhaits, ajouta qu'ils étaient
-malheureusement inexaucés, attendu qu'il souffrait d'une inflammation de
-la muqueuse du ventre.
-
-M. Désableau appartenait à cette race de gens qui proposent aussitôt les
-remèdes les plus divers aux personnes malades; il conseilla donc au
-peintre les pilules et les perles formulées par tel ou tel docteur, les
-électuaires, les tisanes et les bols préconisés régulièrement, dans les
-journaux, aux annonces de la dernière page.
-
---Rien de grave du reste? ajouta-t-il, d'un ton confiant.
-
---Non, rien de grave, j'ai même permission de me lever demain...
-Alexandre! cria-t-il soudain, s'adressant au chat qui, après avoir
-longuement flairé le chapeau de Désableau, entra dedans.--Mais cet appel
-ne produisit aucun effet sur la bête dont on ne voyait plus que
-l'arrière-train et la queue qui remuait droite et rayée de rouge.
-
-Désableau se leva, mit son chapeau à l'abri et, par amabilité, voulut
-caresser le chat qui s'avança comme un crabe, marchant de côté, les
-oreilles à plat sur le crâne, les moustaches hérissées et la queue
-basse.
-
---Il va vous griffer, dit tranquillement Cyprien.
-
-Désableau se recula et vint s'asseoir, regrettant de n'avoir pas gardé,
-comme arme de défense, son parapluie.
-
-Il y eut un instant de silence.--Cyprien, très étonné de cette visite,
-regardait curieusement Désableau qui croisait et décroisait, l'air
-absorbé, ses jambes.
-
---Vous avez déménagé, fit-il, laissant enfin ses jambes en place et,
-relevant un peu la tête, il considéra la pièce dans tous les sens,
-murmurant: C'est très gentil, très clair; et, après une pause: vous
-travaillez toujours beaucoup?
-
---Beaucoup; et le peintre désigna, du geste, des aquarelles éparses sur
-une table.
-
-Désableau se leva, mit son lorgnon et demanda s'il pouvait sans
-indiscrétion les regarder.
-
---Comment donc, mais regardez-les tant qu'il vous fera plaisir, mon cher
-monsieur.
-
-Désableau recula, pris de nausées, devant ces aquarelles qui
-représentaient toute une gamme de maladies de peaux, tout un clavier de
-boutons et de dartres.
-
-Il rejeta, indigné, ces planches et, dissimulant mal son dégoût:
-
---Alors, vous vous amusez à peindre des sujets pareils?
-
---Permettez, ce n'est nullement par plaisir que j'enlumine pour la
-chromo ces aquarelles. J'exécute simplement un travail commandé par un
-médecin. Je suis obligé d'aller à l'hôpital Saint-Louis, de m'installer
-dans les salles devant les sujets que l'on me désigne, de faire coller à
-la diète ceux qui refusent de se laisser peindre et, tout cela pour
-gagner dix francs par planche! Il n'y a vraiment pas matière à s'amuser
-comme vous semblez le croire!
-
-Un repos suivit cette déclaration. Désableau, très pensif, roula son
-mouchoir et se le passa sans raison sous le nez.
-
---Ce n'est toujours pas pour m'acheter de la peinture qu'il est venu,
-songea le peintre.
-
-La grosse femme qui avait ouvert la porte d'entrée arriva, sur ces
-entrefaites, et s'enfonça longuement dans un fauteuil.
-
-Désableau devint plus gêné encore; il regarda à la détournée la femme,
-n'osant l'examiner de face, louchant en dessous de son binocle, par
-politesse.
-
-Elle lui parut par trop boulotte et par trop mûre; ficelée avec cela
-comme un paquet, les joues ravitaillées avec du fard, les cheveux rongés
-par une raie à pellicules, les yeux pleins d'eau comme ceux d'une
-chienne, elle lui sembla tenir de la garde-malade, de la portière et de
-la raccrocheuse.
-
---Elle est décidément ignoble, pensa-t-il.
-
-Cyprien s'impatienta de cet examen; il dévisagea Désableau et lui dit:
-
---Mon cher monsieur, si vous avez quelque chose à me communiquer, il ne
-faudrait pas vous gêner parce que Mélie est là. Elle est un peu
-curieuse, et il y a gros à parier que si je la priais de sortir, je
-serais obligé, après votre départ, de lui répéter notre conversation,
-mots pour mots; il vaudrait peut-être mieux, dès lors, oublier qu'elle
-est là et causer tranquillement ensemble.
-
-Cette explication ne diminua en rien l'embarras du visiteur qui, pour se
-prêter une contenance, souffla sur les verres de son lorgnon et les
-frotta soigneusement avec son mouchoir.
-
-Le peintre se perdit en conjectures sur le motif de cette visite.
-Voulant rompre à tout prix le silence qui menaçait de se continuer, il
-demanda poliment des nouvelles de Madame et de Mademoiselle.
-
-Désableau se dérida visiblement. Il laissa son pince-nez et répondit
-avec empressement:
-
---Mais, Dieu merci, toute la petite famille est en bonne santé... Ma
-femme, vous la connaissez, un cheval au travail, une âme d'élite
-partageant son affection entre sa fille et moi...
-
-Il s'interrompit.
-
-Le chat, brusquement sauté des genoux de Mélie, se livrait à de folles
-cavalcades, galopant sous les chaises, se fichant sur le dos et
-gigotant, les quatre pattes en l'air, puis se relevant d'un tour de
-reins, cabriolant et sautant, l'air effaré, sur tous les meubles.
-
---C'est les puces, dit sentencieusement Mélie.
-
-Désableau la regarda de travers et, rattrapant le fil de ses idées, il
-poursuivit:
-
---Oui, ma femme se porte comme un charme; quant à la petite, elle est,
-comme vous le savez, d'une complexion délicate, mais enfin sa santé est
-aussi bonne que nous pouvons la désirer. Du reste, cette enfant-là nous
-donne bien de la satisfaction, c'est une nature droite comme celle de la
-mère; jamais de punitions en classe et toujours première; la maîtresse
-la cite ainsi qu'un exemple et Monseigneur a bien voulu nous en faire
-compliment, le mois dernier, quand il est venu dans le pensionnat pour
-donner la confirmation à de jeunes élèves.
-
---A quoi que vous la destinez votre demoiselle? hasarda Mélie, d'un ton
-aimable.
-
---Mélie, tais-toi, jeta Cyprien, et empêche Alexandre de sauter comme il
-fait.
-
-Mélie empoigna Alexandre, et tandis qu'elle le serrait contre elle, une
-lutte silencieuse s'engagea, traversée par les coups de queue saccadés
-du chat, tapant sourdement l'estomac de la femme.
-
---Enfin, reprit Désableau, hésitant un peu, tout est pour le mieux, mais
-cependant, vous savez, le bonheur n'est jamais complet.--Oui, quand on
-est heureux d'un côté, on ne l'est pas de l'autre. Ainsi la santé de
-cette pauvre Berthe, je puis bien vous le dire, nous inquiète beaucoup.
-Tous les malheurs qui lui sont arrivés, sa rupture avec André, tout
-cela, voyez-vous, agit sur le moral et par contre-coup sur le physique;
-bref, sans qu'il y ait absolument péril en la demeure, l'état de notre
-nièce ne laisse pas que de nous inspirer de sérieuses appréhensions.
-
-Cyprien, très attentif, regarda fixement son visiteur qui reprit:
-
---Oui, il faudrait beaucoup de ménagements et de l'air pur... Les
-médecins que nous avons consultés à ce sujet sont unanimes à prescrire
-un séjour à la campagne, des promenades dans les bois, de la
-tranquillité, aucune émotion et aucun tracas.
-
-Et il continua, plus bas, après une pose:
-
---Il est vraiment regrettable qu'André n'ait pas adhéré à la demande que
-je lui avais soumise dans ce sens par l'organe de Me Saparois, notre
-notaire.
-
---Ah! fit Cyprien.
-
---Ce refus est d'autant plus inexplicable, poursuivit Désableau qui
-s'animait, que c'était une occasion unique pour Berthe. Pensez donc, une
-maison à Viroflay, c'est-à-dire à quelques lieues de Paris, un jardin
-assez grand avec un potager, à dix minutes d'une station, un train par
-demi-heure et tout cela pour douze mille francs!--Et puis enfin, en
-dehors même des avantages matériels qui seraient résultés de cette
-opération, il y avait des motifs qui primaient les autres, des
-considérations d'humanité qu'un homme de coeur ne pouvait rejeter...
-
---Pardon, interrompit le peintre, mais je ne comprends pas bien
-l'histoire que vous me racontez; voyons, vous voulez que madame Berthe,
-votre nièce, achète une maison à Viroflay, celle que vous avez louée,
-l'été dernier, sans doute?
-
-Désableau approuva du chef.
-
---Bien, et comme en sa qualité de femme mariée, madame Berthe ne peut
-peut rien acheter sans l'autorisation de son mari, vous avez dépêché un
-notaire à André pour obtenir cette autorisation.
-
-Désableau approuva encore.
-
---Et André a refusé?
-
-Désableau hocha silencieusement la tête.
-
---Bon, j'y suis maintenant, si vous voulez continuer, je vous écoute.
-
-Mais Désableau déclara qu'il n'avait pas à continuer. Il s'excusa même
-d'avoir ennuyé son ami par cette longue histoire, mais c'était plus fort
-que lui; la réponse d'André l'avait trop secoué! Il avait une barre dans
-l'estomac depuis qu'il l'avait apprise. Il aimait Berthe comme sa propre
-fille, il l'avait élevée sans faire de différence entre elle et sa
-petite Justine, et voilà que la pauvre enfant, après tous ses malheurs,
-maintenant que ses souffrances commençaient à s'assoupir dans la sereine
-société de la famille, recevait un nouveau coup.
-
---Ah! l'on ne m'ôtera pas de la tête, s'écria-t-il, que la religion
-d'André n'ait été surprise et il serait vraiment bien à souhaiter qu'un
-ami lui désillât les yeux, lui fît comprendre le côté inhumain de sa
-conduite.
-
---Autrement dit, murmura le peintre, vous me priez de parler à André de
-cette affaire. Mais enfin, mon cher monsieur, pourquoi ne lui en
-parlez-vous pas, vous-même?
-
---Parce que... répliqua Désableau, un peu rouge, j'ai craint que M.
-André n'eût des préventions contre moi, et puis j'ai eu peur, je
-l'avoue, de me laisser emporter dans la discussion et de l'envenimer.
-
---Eh bien, mais, madame Désableau n'a pas les mêmes raisons que vous de
-croire à la malveillance d'André. Pourquoi ne va-t-elle pas le voir?
-
-Désableau ne répondit pas tout d'abord à cette question. Il réfléchit,
-se disant: Ah bien, par exemple, une femme honnête visitant des
-gaillards comme ceux-là! Et il frémit à la pensée que si madame
-Désableau était venue à sa place chez Cyprien, elle aurait dû affronter
-le contact de cette grosse gueuse qui se prélassait avec son chat dans
-un fauteuil.
-
---La discrétion obligeait ma femme à ne pas se rendre chez un garçon qui
-n'est peut-être pas toujours seul chez lui, fit-il enfin.
-
---Mon Dieu! reprit Cyprien, ce que je vous en dis n'est pas pour vous
-refuser le service que vous me demandez, bien que par goût je sois peu
-disposé à me laisser pincer les doigts entre les portes, pourtant...
-
-Désableau ne le laissa pas achever, il se leva et lui saisit les
-mains.--Je n'en attendais pas moins de votre amitié, s'écria-t-il, je le
-disais encore à ma femme hier, je suis sûr que M. Cyprien admettra la
-justesse de nos intentions; et ma femme pensait comme moi, en me
-chargeant par exemple de vous adresser mille reproches, car vous êtes
-devenu d'un rare!--Vous avez positivement oublié le chemin de notre
-domicile. Voyons, il faut venir nous voir, manger la soupe, sans façon,
-avec nous--que diable! ce n'est pas parce qu'André est fâché avec nous
-que vous devez épouser ses querelles!--Vous savez du reste que ma femme
-vous aime beaucoup.
-
---Je n'en ai jamais douté, répondit Cyprien.
-
---Eh bien alors, c'est entendu.--Que je suis bête! fit-il tout à coup,
-j'oubliais avec tout cela l'objet de ma visite.--Nous avons toujours le
-portrait du père à rentoiler. Vous aviez bien voulu nous promettre,
-avant notre départ pour la campagne, de vous en occuper vous-même...
-
---Oui, oui, répliqua Cyprien, très froid, je passerai le prendre un de
-ces jours.
-
---C'est cela, s'écria Désableau, venez quand vous voudrez, nous dînons à
-six heures.--Voilà qui est convenu.--Tiens votre chat perd ses poils,
-dit-il après un silence, regardant cet animal qui faisait maintenant le
-dos de chameau et se frottait lentement contre le bas de ses culottes.
-
---Ce n'est rien, Monsieur, jeta Mélie, qui apporta une brosse de
-chiendent.
-
-Mais Désableau se défendit. Jamais il n'accepterait que madame se donnât
-cette peine. Il consentit cependant, bousculé par la grosse femme, à
-mettre un pied sur une chaise et à se laisser brosser son pantalon à
-tour de bras.
-
---Cyprien, cria Mélie agenouillée devant la chaise, il est temps de te
-frictionner.
-
---Ah! grogna le peintre qui étala sur un bout de flanelle de la gélatine
-d'opodeldoch.
-
-Il y eut un nouvel instant de silence, pendant lequel une odeur de
-camphre monta doucement du ventre de Cyprien, se développant peu à peu
-dans la pièce, tandis que le bruit aigre du chiendent ratissant le drap
-s'entendait seul.
-
---Merci, mille fois, madame, dit Désableau à Mélie, en se remettant sur
-ses jambes, puis il tira sa montre:
-
---Diable! je vais arriver en retard à mon bureau.--Allons, meilleure
-santé, et il serra la main de Cyprien.--Il ne partit pas, cependant,
-devenu très indécis, se demandant s'il devait rappeler au peintre
-l'intervention réclamée entre André et Berthe, mais il jugea plus digne
-de reparler du tableau à rentoiler, laissant entendre obscurément qu'il
-paierait au besoin les frais.--Allons, une dernière fois, adieu, et
-bonne santé; et il ajouta en serrant encore la main du peintre, pensant
-faire ainsi une discrète allusion à tous les motifs de sa visite: Je
-puis, n'est-ce pas, dire à ma femme qu'elle compte sur vous?
-
-Cyprien remua vaguement la tête et précédé par Mélie et par le chat,
-Désableau quitta, sur un dernier regard, la place et aussitôt qu'il fut
-arrivé dans la rue, il ricana, pensant que tout de même un honnête homme
-serait bien malheureux s'il lui fallait vivre de la sorte avec une
-fille.--Le restant de tout le monde, une créature, une boue, et un
-égoutier et un bohème ce Cyprien, mâcha-t-il; oui, qui se ressemble
-s'assemble, il est bien assorti avec André.--C'est égal, il faut avouer
-que c'est une pénible tâche que d'aller réclamer l'appui de gens
-pareils, et c'est qu'il faut user de diplomatie avec eux, mettre des
-mitaines, des gants!--Ah! ce pauvre Vigeois, en nous léguant sa fille,
-peut se vanter qu'il nous en aura infligé de dures épreuves!
-
-Et il marcha, plus furieux, déblatérant contre les ménages
-interlopes.--Oblitération du sens moral, voilà la seule explication
-qu'on puisse donner de ces existences anormales, pensa-t-il, et soulagé
-par ces réflexions, il entra dans son bureau et secoua furieusement deux
-employés célibataires qui arrivaient en retard, déclarant qu'ils ne
-pouvaient invoquer comme excuses des devoirs de famille, puisqu'ils
-étaient garçons l'un et l'autre, et que l'administration n'avait pas à
-accepter pour des motifs, qu'elle ne pourrait sans doute pas décemment
-connaître, des retards préjudiciables à ses intérêts.
-
-Et tandis que les employés supportaient patiemment le galop de leur
-chef, Cyprien, ne doutant point de la déplorable impression que Mélie
-avait laissée à Désableau, se prit à rire dans sa barbe, caressant le
-chat pelotonné sur le lit, en boule.
-
---Alexandre, dit Barre de Rouille, fit-il, le monsieur à favoris que tu
-viens de voir est un homme grave, un homme relié. Marié, père d'une
-fille et récemment promu au grade disputé de sous-chef, il apparaît
-comme un homme considérable aux yeux des petits commerçants et des
-rentiers. Eh bien, ce fonctionnaire a dû emporter de toi une bien triste
-opinion, car tu t'es malhonnêtement conduit; tu es entré dans son
-chapeau et tu as couvert sa jambe gauche de poils; il ne faut pas
-cependant que cela te chagrine, mon pauvre mimi, car vois-tu, M.
-Désableau a très certainement une aussi mauvaise opinion de ton père,
-Cyprien, qui te tient présentement les pattes, pour que tu ne te sauves
-pas.
-
-Oui, ce monsieur nous méprise, moi, et cette brave Mélie. Pourquoi? Ah
-dame, ça, c'est moins facile à t'expliquer, car ta maman Mélie, prise de
-pitié, t'a fait arracher d'avance par le coupeur du Pont-Neuf les germes
-de certaines idées que tu aurais pu t'enraciner dans l'âme. On a tari
-tous tes instincts de vagabondage amoureux, tous tes futurs désirs de
-pousser des cris déchirants le long des toits. On a eu tort, car tu es
-une bête surhumaine et monstrueuse, une bête sur laquelle on a violé les
-lois les plus saintes de la nature en te débarrassant de la douleur
-morale dès le principe. Mais ce n'est pas de cela qu'il s'agit. Pardonne
-cette digression, ne me mords pas, ou je te claque et écoute:
-
-La société, vois-tu, minet, a décidé, dans un jour de berlue, on ne sait
-plus quand, tant ça se perd dans la nuit des siècles, que tout homme qui
-voudrait habiter avec une femme, dans la même chambre, dans le même lit,
-devrait passer auparavant devant un autre homme qui les interrogerait,
-après qu'on lui aurait mis une ceinture de cotonnade autour des reins.
-
-Cette opération s'appelle le mariage, mon chat; c'est l'honnêteté, c'est
-le respect de tout un pays, de tout un monde, c'est la protection
-assurée, où qu'on se trouve, des magistrats et des gendarmes!
-
-Eh bien! Ton papa Cyprien et ta maman Mélie n'ont pas défilé devant la
-fameuse écharpe dont je t'ai parlé, ils vivent simplement ensemble,
-comme toi tu aurais pu le faire avec une chatte, sans en avoir
-préalablement obtenu l'autorisation d'un deuxième chat. C'est te dire
-que, quoi qu'ils fassent, ils seront constamment méprisés, constamment
-honnis.
-
-Et il n'y a rien à faire à cela, il n'y a pas de subterfuges à inventer,
-ajouta Cyprien avec une pointe de mélancolie. Quand j'achèterais une
-alliance à ta maman, quand je lui jetterais de la soie sur le dos, et
-sur la tête des chapeaux à plumes, ça ne nous empêcherait pas d'avoir la
-tournure spéciale aux gens collés. Du reste, si tu veux t'en assurer, tu
-n'as qu'à nous regarder par la fenêtre, quand nous sortons ensemble, ça,
-faut être juste, c'est un beau spectacle! Mélie cahote en marchant, et
-elle ne peut me suivre; elle geint, se mouche, s'essuie, crie après moi,
-m'appelle tout haut dans la rue, tandis qu'à vingt pas en avant, je
-fends l'air de mes longues jambes. Voyons, c'est-il cela qui peut nous
-procurer une dégaîne honorable de gens mariés? Non, n'est-ce pas?
-
-Ah! si nous étions des ouvriers, si Mélie portait de vieilles camisoles
-et des bonnets mous, si moi j'étais vêtu d'une blouse et coiffé d'une
-casquette, je ne dis pas, nous pourrions sans doute donner le change,
-puisque tout le monde a l'air de concubins, dans le peuple.
-
-Alexandre s'agita et miaula désespérément.
-
---Allons, je vais abréger, fit Cyprien, car je commence à croire que ces
-explications t'intéressent fort peu. Au fait, les deux sous de foie que
-tu manges par jour ne sont ni meilleurs, ni pires, que ce soit Mélie,
-fille Aulanier, ou Mélie épouse de Cyprien Tibaille, qui le les découpe
-et te les pétrisse dans une pâtée de pain, mais enfin tous ces détails
-étaient nécessaires pour te faire bien comprendre les nausées d'âme que
-M. Désableau a endurées à la vue de nos trois personnes.
-
-Le chat, impatienté par ce discours, roula des yeux noirs, à peine
-cerclés de jaune, aux bords, et il se tordit plus furieusement entre les
-mains du peintre.
-
---Laisse-le donc, jeta Mélie, est-ce que cet animal peut comprendre
-toutes les histoires que tu lui racontes?
-
---Ta mère a raison, déclara Cyprien. Va, mon fils, tu dois être édifié
-maintenant; et il lâcha Alexandre qui se précipita en bas du lit et se
-secoua vivement sur le parquet, dans une nuée de poils rouges.
-
---Mon Dieu! que tu es bête, mon vieux Cyprien, soupira Mélie.
-
---Tes aperçus sont parfois justes, répliqua le peintre.
-
-Leurs entretiens finissaient souvent de la sorte.
-
-Ils formaient, à eux deux, un concubinage modèle, basé sur une
-réciproque indulgence, une union où les sens éreintés, organisée par une
-femme qui n'était plus jeune et qui n'avait, au travers de noces subies
-comme on supporte les fatigues d'un périlleux métier, poursuivi qu'une
-idée, qu'un but, découvrir un homme qui consentirait à la tirer de l'eau
-et à la mettre à sec sur une berge. Elle flaira en Cyprien un sauveteur;
-elle saisit que celui-là n'avait plus ces préoccupations de jeunes
-hommes qui cherchent une maîtresse avenante ou jolie pour la montrer aux
-autres; sa grosse taille, sa tournure populacière, ses quelques
-penchants à lever le coude et à siroter de petits vermouts entre les
-repas, la rendaient impossible à placer chez ces gens qui, épris de
-distinction et possédés par un idéal de femme frêle, sans infirmités de
-nature, éprouvent le besoin de s'enquérir du passé de leur maîtresse,
-l'obligent à leur dégoiser des blagues pour se monter à eux-mêmes le
-coup et l'abandonnent, en fin de compte, parce qu'ils en ont rencontré
-une autre dont la robe est plus élégante et le teint mieux fait.
-
-Cyprien lui apparut comme un galopin usé avant l'âge, comme un malade
-qui désirait seulement, dans le lit, être bordé, et elle s'attacha à
-lui, rêvant de devenir simplement sa bonne, mais une bonne avec qui l'on
-cause familièrement et à qui l'on envoie de temps à autre, par amitié,
-de petites tapes sur le derrière.
-
-Puis, à ce bon enfant, à cette douceur d'une fille qui a été constamment
-dupée par les hommes sans leur en garder pour cela rancune, une idée
-bien peuple se joignait. Vigoureusement reintée et pétant d'embonpoint,
-Mélie ressentait une certaine compassion pour la maigreur délicate du
-peintre. «Faudra que je l'engraisse», se disait-elle souvent; et elle
-s'inquiétait de lui comme d'un marmot à qui l'on essuie le front quand
-il a couru. Elle vérifiait, lorsqu'il s'apprêtait à partir, ses
-vêtements, lui fourrant des foulards dans les poches, le forçant à se
-déshabiller des pieds à la tête quand il revenait mouillé, par les jours
-de pluie, se couchant avant lui, l'hiver, pour qu'il s'étendît sur une
-place chaude.
-
-Ils s'étaient croisés, un soir qu'elle bâillait aux corneilles sur un
-pont; accostée sous le plus futile des prétextes, elle invita le peintre
-à passer son chemin. Cyprien avait alors parlé de la fraternité des
-âmes, mis le bras de la femme sous le sien et, malgré ses refus, il
-l'avait emmenée, l'éblouissant par d'inintelligibles phrases, lui
-procurant cette certitude qu'elle était remorquée par un Monsieur qui
-avait reçu de l'instruction. Elle fut enchantée du reste de
-l'hospitalité du peintre; ce furent ces gentillesses de calicots et de
-perruquiers dont l'effet est toujours sûr. Cyprien y ajouta encore un
-sans-gêne gracieux qui combla d'aise Mélie, déjà enchantée de ces bonnes
-façons.
-
-Égayée par des grogs fortement épicés, elle s'apitoya, maternelle, sur
-les vêtements décousus du peintre, et elle leur posa, çà et là, quelques
-reprises, quelques points, puis, satisfaite du peu d'exigences et de la
-générosité de Cyprien, elle revint d'elle-même, plusieurs fois, entrant
-avec l'air humble d'un chien qui s'attend à être chassé, mais le peintre
-la laissa rôder, bienveillant, où qu'elle voulut, songeant à l'avenir de
-sa garde-robe.
-
-Leur liaison continuait ainsi très lénitive et très bénigne, lorsqu'un
-jour Cyprien se coucha, malade, souffrant de maux d'oreilles et de
-clous. Alors, elle s'installa près du lit, prépara la potbouille pour
-qu'il n'eût pas à sortir; elle le soigna avec sollicitude, le veilla, la
-nuit, le dorlotant, lui mettant un moine aux pieds, se relevant pour le
-faire boire.
-
-Lui, fut ébahi; il ne comptait plus depuis longtemps sur une affection
-quelconque, sur une pitié; il s'attendrit sur ce dévouement qu'on lui
-offrait, gêné, malgré tout, par le bon enfant de cette femme qui voulut,
-en dépit de ses protestations, s'occuper elle-même de toutes les hontes,
-de toutes les abjections d'une maladie.
-
-Elle riait, lui disant lorsqu'il se fâchait presque la suppliant de ne
-pas accomplir de répugnantes besognes:
-
---Allons, mon bibi, c'est l'affaire des femmes, ça.
-
-Et il l'embrassait, tout ému, et la grosse femme riait plus fort, ravie
-d'être ainsi embrassée, sans saleté, contrairement aux habitudes.
-
-Elle trima furieusement du reste, car en sus de la cuisine et des
-courses, elle dut balayer le logis, découper les vieux rideaux de
-mousseline pour les cataplasmes, se battre avec Cyprien que l'invasion
-des médicaments outrait.
-
-Puis, ce fut toute la série des purges qui défila: des limonades
-gazeuses qui emplissaient Cyprien de vent sans rien produire, des eaux
-de Pullna, aigres et doucereuses, qu'il rendait par le haut, des sels de
-Sedlitz qui l'échauffaient cruellement, ce fut enfin l'abominable ricin
-que le docteur prescrivit en dernier ressort.
-
-Alors Cyprien jeta des cris de Merlusine. L'odeur seule de cette drogue
-lui retournait l'estomac. Mélie dut, un matin, après avoir soigneusement
-battu l'huile dans du café tiède, enfourner le tout dans la bouche du
-peintre, qu'elle effara, en le réveillant en sursaut par des cris de
-pie. Il jura, sacra comme un bouvier, l'interpella violemment, l'envoya
-à tous les diables, puis il avoua qu'elle avait eu raison d'agir ainsi,
-et il consentit, résigné, souriant aux joues gonflées et aux lèvres en
-rosette de Mélie soufflant sur le bol pour le refroidir, à s'abreuver de
-bouillon aux herbes, à s'ingurgiter, jusqu'à plus soif, des potées d'eau
-verte.
-
-Tant qu'il ne put se lever, elle demeura près de lui, du matin au soir,
-causant, ravaudant, lisant des livraisons illustrées à deux sous,
-superposant les histoires jadis clabaudées dans sa propre maison sur
-tous les cancans débités dans celle du peintre. Son zèle ne
-s'amortissait pas et sa vaillance et sa belle humeur réconfortaient le
-peintre qui s'épeurait au plus léger mal et se croyait perdu.
-
---Quand on veut quelque chose, on le veut, disait-elle; moi je serais
-paralysée que je soulèverais quand même mes jambes avec ma tête,--et
-elle se tapait carrément sur le front avec son dé.
-
-Dure pour elle-même, ayant dans le sang du salpêtre qui lui secouait la
-graisse, elle était cependant molle pour les autres, émue par leur
-moindre bobo, par leur moindre peine.
-
-Lorsque les maux d'oreilles de Cyprien s'alentirent et que ses clous
-percèrent, elle continua néanmoins à le bercer; mais, vers les midi,
-elle s'absenta, chaque jour, régulièrement, pendant deux heures.
-
-Le peintre s'alarma; à la voir si casanière et si placide, il n'avait
-plus songé combien l'existence de cette femme était problématique. Mélie
-acceptait bien sa part des repas qu'elle cuisinait chez lui, mais enfin
-il y avait le loyer, l'entretien, le blanchissage. Où se procurait-elle
-l'argent nécessaire pour parer à ces dépenses?
-
-Elle travaillait souvent à des ouvrages de passementerie, disposant sur
-un morceau de bois hérissé de pointes qui formaient un dessin, de la
-gance qu'elle cousait et piquait de petites perles en verre noir,
-recueillies dans son tablier et collées par de la salive sur le pouce de
-sa main gauche. Mais outre qu'elle n'avait plus les yeux assez vifs pour
-enfiler rapidement ces perles, trouées à chaque bout, d'un coup
-d'aiguille, ce travail était trop mal rémunéré pour qu'il pût suffire
-aux besoins d'une femme. Trente-deux sous, en bûchant de sept heures du
-matin à minuit, c'était ce qu'elle pouvait, en se hâtant, gagner; il
-devait donc exister un ou deux Messieurs qui aidaient la pauvre fille;
-ses absences se trouvaient par cela même justifiées; et pourtant, quand
-il examinait Mélie, Cyprien s'étonnait. Ce qu'elle n'était ni
-appétissante, ni libertine!
-
-Il faudrait supposer, se dit-il, qu'il est dans Paris un ou deux
-impotents de mon espèce, des gens fanés et doux, tenant à une maîtresse
-pour des motifs différents de ceux qui déterminent l'humanité depuis des
-siècles.--Et il se sentait une certaine colère, une certaine jalousie,
-pour les soins de garde-malade qu'elle allait sans doute prodiguer à de
-vieux amants. Son dépit amoureux ressemblait à cette sorte de rancune
-qui prend un malade, dans un hôpital, lorsqu'il voit le médecin
-l'examiner à peine et se préoccuper longuement des autres.
-
-Il ne pouvait reprocher à Mélie, cependant, de ne pas lui donner la
-préférence puisqu'elle ne le quittait guère et témoignait, d'ailleurs,
-peu d'empressement à sortir. Elle examinait la pendule en fronçant le
-nez, attendant la dernière minute, se lissant les cheveux de mauvaise
-grâce, murmurant tout en arrangeant ses gants percés au bout des
-doigts:--Oh! ils sont bien bons!--Puis elle baissait sa voilette et,
-jetant un dernier coup d'oeil sur la chambre, couvrait le feu de
-cendres, préparait tout pour que Cyprien ne souffrît pas de son absence.
-
-Habitué au va-et-vient d'une jupe s'accrochant dans les pieds de
-chaises, aux encouragements jetés à la maladie, à l'échange des propos
-dont l'insignifiance disparaît pour les gens souffrants, Cyprien se
-jugeait horriblement malheureux lorsqu'il était seul. Sa chambre
-devenait morne et il regardait à son tour, attristé, les aiguilles de la
-pendule, écoutant le tic-tac du balancier pour s'assurer qu'il
-n'arrêtait point. Comme le temps est long, disait-il, et il éprouvait
-une réelle joie lorsqu'au bout de deux heures, il entendait le pas
-d'éléphant de Mélie ébranler les marches.
-
-Les sorties mesurées de cette femme continuèrent sans qu'elle les
-expliquât et sans qu'il eût le courage de l'interroger. Une sourde
-inquiétude le tortura, à la longue, pourtant; il craignit des exigences
-de la part des personnes qu'elle allait voir, il appréhenda une rupture
-imposée, un abandon.
-
-L'idée qu'il pourrait rester privé de soins maintenant, l'affola; il se
-vit, seul, pendant la nuit, s'agitant, battu par la fièvre, excédé par
-des cauchemars, suant sur son traversin, attendant l'arrivée du jour
-comme une délivrance.
-
-Il ruminait ces pensées, dans ces états de vague somnolence où l'esprit
-engourdi continue néanmoins sa course. Une recrudescence de maladie
-acheva de l'atterrer. Alors, tout endolori, ne disant plus rien, il
-songea longuement aux épouvantes d'une catastrophe, aux agonies
-solitaires, aux morts lamentables des galeux et des parias. Cette
-perspective de crever misérablement, dans une chambre, la porte laissée
-entr'ouverte par la garde partie, tandis que les locataires passent en
-chantonnant dans l'escalier, s'implanta, poussée dans son cerveau, rivée
-par les souffrances qui l'assaillaient. Une peur terrible, une de ces
-paniques qu'on ne raisonne pas, le saisit; il claquait des dents sous
-ses couvertures, il fut sur le point de supplier Mélie, ce jour-là, de
-ne pas descendre.
-
-Puis, il n'osa.--Une perception brusque de sa situation lui apparut; ses
-rentes mangées par les femmes n'étaient plus, et les quelques bribes
-échappées à ses défaites allaient disparaître, emportées par le courant
-des notes de médecine et de pharmacie. Fallait-il qu'il eût été niais
-pour s'être ainsi laissé gruger par des coquines qui se fichaient de
-lui!--C'était comme toujours les bonnes filles qui payaient pour les
-mauvaises. Mélie était venue trop tard... Soudain, la pendule tintant
-coupa ses réflexions.
-
-Il regarda Mélie, se répétant: l'heure est arrivée, elle va déguerpir.
-Elle aussi le regarda et, effrayée par la détresse qu'elle lisait dans
-ses yeux, elle lui caressa le front avec sa main, lui porta de la tisane
-à boire et lui essuya la bouche.
-
---Voyons, qu'est ce que tu as, mon gros? fit-elle.
-
-Il ne répondait pas.
-
---Tu as mal où ça, dis?
-
---Il murmura: j'ai un peu de fièvre; et tristement il se remit à
-examiner la pendule.
-
-Alors Mélie l'embrassa, un peu rouge, et elle reprit son travail,
-laissant s'écouler tranquillement les heures.
-
-Du coup, il fut subjugué; ce simple incident décida de son sort, ses
-derniers combats cessèrent. Il en venait à craindre maintenant que Mélie
-refusât le concubinage.
-
-Par pudeur, il résolut d'attendre qu'il fût complètement rétabli pour
-lui soumettre ses propositions.
-
---Comme cela, je n'aurai pas l'air d'implorer une grâce, se dit-il; très
-guilleret et très bien portant, un soir, il tira sur sa pipe, lâcha une
-énorme bouffée et, un peu gêné, il s'expliqua, trouvant cela plus
-facile, sur un mode tout à la fois drôlatique et solennel:
-
---Nous ne sommes plus jeunes, ma vieille branche, et le temps se gâte!
-Le moment me semble venu de jouer les Paul et les Virginie qui se
-fourrent sous le même jupon par les temps de pluie. T'es grosse et je
-suis maigre, t'es vaillante et moi je cane; réunissons ces qualités et,
-nous complétant l'un par l'autre, nous aurons au moins quelques chances
-de résister aux tourmentes des événements. Tu dois en avoir assez de
-passer toujours de la contrebande, et puis, c'est dangereux à la fin,
-car les douaniers des moeurs, les argousins sont là.--Quant à moi, la
-vie de garçon m'embête; à être toujours seul, je me consterne et je me
-ronge; pour tout dire, je suis las et les latrines de mon âme sont
-pleines!--Voyons, ça ne serait pas raisonnable de venir boulotter et de
-coucher ici? d'être comme mari et femme avec la chance en plus de ne pas
-procréer d'enfants, hein, qu'en dis-tu? si le collage te plaît, vas-y,
-tape-moi dans la main, c'est fait!
-
-Elle accepta d'emblée; le rêve de sa vie mûre se réalisait; elle baisa
-Cyprien, le remerciant de sa bonté, disant qu'il verrait, qu'elle
-n'était pas méchante, qu'elle tâcherait de lui rendre la vie très douce.
-
---Je le sais bien, ma brave Mélie, répliqua le peintre qui s'émouvait,
-puis il reprit son calme et parla de l'avenir. Il ne dissimula pas à
-Mélie que leur existence serait chétive, qu'ils devraient vivre ainsi
-que des ouvriers, mais elle haussa les épaules, déclarant qu'elle
-n'avait jamais eu l'habitude de vivre comme une princesse, que le
-bien-être lui importait peu, qu'avec de l'ordre, elle se chargeait bien,
-d'ailleurs, de joindre les deux bouts.
-
-Et leur union commença, sans ces troubles qui agitent des gens plus
-jeunes. Ils ajustèrent leurs défauts pour les emboîter sans qu'ils se
-heurtassent. La grosse femme garda la maison, laissant Cyprien badauder
-au dehors, s'inquiétant à peine de ses absences, prête même à lui
-pardonner quelques frasques comme l'on accepte, de temps à autre, une
-sottise sans importance d'un galopin.
-
---La seule chose que j'exige, fit-elle un jour, c'est de ne pas les
-«embrasser».
-
-Et, en effet, tout le reste ne tirait pas pour elle à conséquence.
-Retirée de l'amour, du monde, sachant par expérience combien est peu de
-chose pour des gens vraiment usés le commerce charnel, elle comprenait
-encore l'entraînement irréfléchi d'un soir, l'acte brutal aussitôt
-regretté, mais elle s'insurgeait à l'idée que la première venue pourrait
-obtenir de son homme, comme elle, ce qu'elle considérait ainsi qu'un
-témoignage de bonne affection, un baiser franchement donné.
-
-Cyprien lui promit tout ce qu'elle voulut; il sortit et rentra à sa
-guise, et bientôt chacun se désintéressant de son sexe, une sincère
-camaraderie s'établit entre eux; Cyprien pouvait déblatérer sur les
-vices des femmes, lâcher tout ce qui lui traversait la tête, sans que
-Mélie se froissât jamais; elle le laissait parler, souriant, benoîte,
-disant simplement parfois, de même qu'après le départ de Désableau:
-
---Mon Dieu, mon vieux Cyprien, que tu es bête!
-
-
-
-
-XIV
-
-
-Mélanie, émue du départ de Jeanne, consentit, après d'excessives
-jérémiades, à se taire, et elle ne songea bientôt plus à la petite que
-lorsqu'arrivait le moment de solder l'achat d'un bonnet ou la confection
-d'une robe.
-
-Furieux de ces dépenses, jadis évitées grâce à Jeanne, le sergent de
-ville maudissait de son côté, au poste, les Anglais et Londres.
-
-Sur ces entrefaites, le beau temps revint et André, installé, une
-après-midi, sur sa terrasse, contempla l'éternel spectacle des mêmes
-employés du ministère, assis dans la maison d'en face, devant les mêmes
-casiers de bois noir, remuant les mêmes paperasses sur le même fond de
-cartons verts.
-
-Ni l'aspect des bureaux, ni l'aspect de la rue n'avait changé. C'était,
-dans le même décor d'un coin de province, le même figurant boiteux
-surveillant la place des fiacres, les mêmes garçons portant des oeufs
-sur le plat et des mazagrans, le même monde de suppliantes préparant
-leurs larmes, disparaissant par la porte des bureaux, ne les quittant,
-exténuées, qu'après des heures.
-
-Tout au plus, la tiédeur du ciel avait-elle fait grouiller en plus grand
-nombre que l'année dernière, au moment avancé de la saison où André
-avait emménagé, les palefreniers et les laquais échappés de tous les
-hôtels du voisinage. Il y en avait, tassés comme des mouches dans un
-coin, pipant et salivant, conférant avec le portier d'une maison en
-train d'aiguiser au tripoli les lueurs des boutons de portes; et
-d'autres arrivaient, dandinant leurs fesses à l'étroit dans ces culottes
-qui forment la poche aux genoux, et qui bouffent et tirebouchonnent sur
-des galoches, rejoints bientôt par des garçons d'écurie en veste de
-travail, les manches retroussées, la chemise de flanelle rétrécie au cou
-par des lavages, les faces soigneusement plaquées sur les tempes, la
-toque à deux rubans écrasée sur la nuque. Et tous gesticulaient, ouvrant
-la mâchoire, se secouant les poings. De sa fenêtre, André suivait le
-mouvement de leurs bouches rasées, devinait des invites à boire aussitôt
-acceptées, des cancans répercutés des offices aux remises, des bonjours
-lancés à des chiens de sellier assis sur leurs nèfles, dressant leurs
-oreilles affûtées en sifflets, secouant leurs poils gris, hérissés sur
-le collier écarlate à clous de cuivre.
-
-Cet épanouissement de valetaille et de chiens au soleil le réjouissait.
-
-Il perdait des heures à examiner le défilé de ces gens dans sa rue, la
-procession des messieurs et des dames s'engouffrant sous le porche du
-ministère. Tout à coup, son regard qui s'éparpillait se concentra sur un
-homme pointant au loin. C'est la tournure de Cyprien, se dit-il. Il
-reconnut bientôt, en effet, la figure du peintre qui approchait
-rapidement, manoeuvrant, par saccades, les minces charnières de ses
-longues jambes.
-
-La figure d'André s'éclaira; leurs relations étaient presque
-interrompues depuis des mois.
-
---Te voilà donc, brigand, fit-il, quand le peintre fut monté, et ils se
-serrèrent les mains, parlant tous les deux à la fois, se dévisageant, en
-riant d'aise.
-
---Mon cher, vois-tu, dit Cyprien, c'est bien simple, je ne suis pas venu
-parce que tu étais en possession de femme et que les femmes, tu le sais
-comme moi, ça balaye tout! Compte les amis que je recevais jadis, dans
-mon atelier, et ceux que les maîtresses ont éloignés, et la balance
-s'établira vite. Il ne me reste plus que toi et je ne tiens pas à te
-perdre.
-
---Je suis toujours seul maintenant, tu peux me visiter sans crainte,
-répondit André. Jeanne est partie. Et il expliqua sa rupture, ajoutant
-avec tristesse que ses prévisions s'étaient réalisées, qu'il n'avait
-plus reçu de nouvelles de Jeanne depuis qu'elle était débarquée en
-Angleterre. Et toi, demanda-t-il, secouant la tête comme pour chasser un
-souvenir importun, que fais-tu? que deviens-tu?
-
---Moi, murmura le peintre avec un peu d'hésitation, eh bien, dame, je
-deviens... que je vis en concubinage.
-
-André ouvrit de grands yeux et il ne put s'empêcher de rire.
-
---Mon Dieu! oui, fit Cyprien qui comprit l'ironie de ce rire; c'est
-comme cela. Eh bien, après? ça te semble drôle parce que tu m'as souvent
-entendu blaguer les gens qui se collaient. Ça ne prouve qu'une chose,
-mon cher, c'est que devant les femmes, il n'y a pas de gens malins, il
-n'y a pas de gens forts; ceux qui déblatèrent le plus violemment contre
-elles sont ceux qui ont le plus peur et qui sont le plus sûrs d'être
-échaudés. Et c'est si vrai, qu'on peut, sans crainte de se tromper,
-émettre cet axiome: quand on est las des femmes et qu'on commence à
-crier de bonne foi qu'on les déteste, on peut graisser ses bottes et se
-faire donner le viatique. Le mariage et le concubinage sont là; les
-désastres sont proches.
-
-Maintenant, je dois ajouter pourtant que Mélie,--c'est le nom de ma
-femme,--est une brave fille, qu'elle a de sérieuses qualités, qu'elle
-remplit enfin toutes les conditions d'un dernier idéal qui m'était
-poussé: trouver une dame, mûre, calme, dévouée, sans besoins amoureux,
-sans coquetterie et sans pose, une vache puissante et pacifique, en un
-mot. Eh bien, l'excellente Mélie est tout cela, ou, je ne sais plus moi,
-elle ne l'est peut-être pas du tout, car enfin, comme tous les gens qui
-ont des maîtresses leur découvrent immédiatement un tas de qualités
-qu'elles n'ont pas, je suis peut-être devenu aussi nigaud qu'eux et je
-me chauffe sans doute le job! baste! ça ne fait rien, le résultat est
-toujours le même, conclut-il gaiement.
-
---Dis donc, mon vieux, jeta André, nous dînons ce soir ensemble, hein?
-car, sapristi, après si longtemps, c'est bien le moins que nous ne nous
-quittions pas! je t'emmène. J'ai justement accordé congé à Mélanie et
-j'allais mélancoliquement dîner, seul, au restaurant. Quelle chance que
-tu sois arrivé! Tiens, à propos, sais-tu pourquoi Mélanie m'a demandé
-campos? non, eh bien, c'est pour assister à l'enterrement de mon oncle!
-
---De ton oncle? fit Cyprien interdit.
-
---Voyons, tu ne te rappelles pas, le jour où nous sommes allés à la
-recherche de la bonne chez une blanchisseuse de la rue des Quatre-Vents,
-d'avoir vu sur une chaise percée un vieillard qui râlotait.
-
---Tiens, parbleu, cria le peintre, si je me le rappelle! je crois bien,
-il y avait même dans la boutique une arpette dont l'extraordinaire
-dégaîne m'a longtemps hanté. Alors, comme cela, ce respectable vieillard
-a rendu l'âme.
-
---Oui, Mélanie m'a raconté qu'il s'était penché tout d'un côté sur la
-chaise et qu'il grattait le plancher avec sa main, tandis qu'il tirait
-en même temps la langue. On a d'abord cru qu'il s'amusait et on lui a
-fichu une tape pour le remettre droit. Mais il a dit: Je sais pas
-moi..., je sais pas...; puis, il est tombé la tête sur l'estomac, en
-avant; ç'a été tout.
-
---Il fut largement exploité et il pua! fit Cyprien. L'on pourrait graver
-ces mots comme épitaphe sur la tombe de cet oncle. Mais, dis donc, pour
-en revenir à des sujets plus gais, je préférerais, si cela ne te gênait
-pas, t'emmener dîner à la maison. Tu verras la margoulette qu'a ma
-femme, ce sera toujours ça!
-
---Ah bien! au point de vue de la logique, tu laisses à désirer, toi! Tu
-ne venais pas me voir parce que je possédais une maîtresse, et
-maintenant que tu en as une, tu veux m'amener chez elle; tu as donc
-envie que nous nous fâchions, puisqu'à t'entendre, et tu n'as pas tout à
-fait tort, les femmes ça balaye tout!
-
---Oui, oui, je sais bien, mais Mélie est exceptionnellement maternelle,
-tu seras bien reçu, et puis, il faudrait la prévenir que je ne rentre
-pas. Ce serait un tas d'histoires! Allons, c'est entendu, tu viens.
-Tiens, à propos, j'ai reçu une visite, devine de qui?
-
---Comment veux-tu que je devine?
-
---De Désableau.
-
---Ah!... eh bien, qu'est-ce qu'il veut, celui-là?
-
---Je ne sais pas, il est venu pour un rentoilage de tableau; il m'a
-appris que ta femme était malade, qu'elle aurait besoin de bon air...
-
---Et que je refusais l'autorisation d'acheter une maison à Viroflay,
-n'est-ce pas?
-
---Oui, je crois bien que Désableau m'a parlé de cela, dit Cyprien, en
-paraissant chercher dans ses souvenirs. Je lui ai répondu, d'ailleurs,
-que j'avais assez de m'occuper de mes propres affaires, sans me mêler
-encore à celles des autres.
-
---Sais-tu ce que c'est que Désableau? fit subitement André.
-
---Un imbécile.
-
---Oui, d'abord, mais ensuite?
-
-Cyprien eut un geste vague.
-
---Eh bien, c'est une vieille canaille.
-
-La figure du peintre ne témoigna d'aucun étonnement.
-
---Comment, reprit André, voilà un monsieur qui me propose d'acheter une
-maison à Viroflay, sous le prétexte que Berthe souffre! En Normandie, en
-Auvergne, en Provence, à Menton, à Nice, je comprendrais encore, mais à
-Viroflay! Il appelle cela du bon air, lui! non, c'est simple comme
-bonjour. Le Désableau a grande envie de posséder, sans débourser
-désormais des frais de location, une campagne, près de Paris, près de
-son bureau. Je ne suis pas sa dupe. Aussi, j'ai répondu au notaire ceci:
-D'abord, je ne vois pas l'utilité d'acheter une maison lorsqu'on peut en
-louer une, puis quand un médecin me désignera, dans un pays quelconque,
-un village dont le séjour rétablira la santé de Berthe, eh bien,
-j'accorderai toutes les autorisations que l'on voudra; jusque-là, rien,
-je refuse.
-
-Désableau ne m'avait pas rapporté ta réponse au notaire, dit Cyprien. Tu
-as raison, du reste. Les baumes de Viroflay sont contestables. Je
-n'avais pas songé à cela. Tiens, tiens, mais il est plus retors que je
-croyais, ce brave Désableau! Dis donc, maintenant, il est près de six
-heures, si tu enfilais ton paletot.
-
---Alors, décidément, nous dînons chez toi?
-
---Oui, seulement décampons tout de suite. Comme Mélie ne s'attend pas à
-ton arrivée, il faut que nous lui donnions au moins le temps d'apprêter
-un fricot plus large; d'ailleurs je chercherai un renfort de victuailles
-en route, ça évitera ainsi à la vieille qui est pas mal poussive, la
-peine de redescendre.
-
---Tu ferais mieux de la prévenir que nous mangeons dehors, reprit André,
-elle va avoir un aria du diable!
-
---Laisse donc, laisse donc, je vais te citer des phrases toutes faites
-pour te convaincre: «quand il y en a pour deux, il y en a pour trois; tu
-dîneras à la fortune du pot; tu sais, c'est sans cérémonie, etc., etc.»
-Si tu produis une seule objection, je t'en dévide dans ce goût, pendant
-une heure.
-
-Ils se mirent à rire, tous les deux, et ils partirent.
-
---Voilà, dit Cyprien, continuant une conversation commencée dans
-l'escalier. Je me suis logé près de toi, parce qu'il faut, autant que
-possible, quand on concubine, changer de quartier, et puis, tu verras,
-la maison où je loge n'est pas luxueuse, mais les pièces sont bien
-situées, au sud.
-
---Tu n'as pas perdu au change, car il est très amusant ce quartier-ci,
-répondit André, et il narra au peintre les réflexions qui lui étaient
-venues, un matin de promenade. J'ai piqué juste, je pense, conclut-il,
-ces rues dégagent une odeur de pasteur gallican et de groom.
-
---Je crois fichtre bien, s'exclama le peintre, en humant l'air, t'y
-voilà! tu commences, Dieu merci, à comprendre le moderne! oui, ce
-quartier est superbe, comme tous les autres du reste, puisque chacun
-dans cet adorable Paris contient une saveur qui lui est propre; je suis
-satisfait de voir que je n'ai pas prêché dans le désert et que tu crois
-à mes théories maintenant!
-
---Tiens, regarde-moi cela, dit-il tout à coup en arrêtant son ami devant
-une devanture de harnacheur pleine de grappes d'étriers, de gourmettes,
-de mors, de rangées d'éperons à cheval sur un coussin de bois, dressant
-leurs tiges, faisant étinceler leurs mignonnes étoiles d'acier et de
-cuivre. Hein? quel coup d'oeil! murmura-t-il, ravi par ce métal qui
-jetait ses froides clartés sur le noir mat des oeillères, sur le havane
-des peaux de selle, sur le thé clair des brides! Et il se posa le nez
-sur les vitres, caressant des yeux les rangées de cravaches à pommes,
-couchées en une haie renversée sur deux tringles, examinant, au loin,
-dans l'arrière-boutique, le réjouissant bidet empaillé et cousu dans une
-peau couleur de café au lait.
-
-Ce serait régalant à peindre, soupira-t-il, et, tout en marchant, il
-poursuivit:
-
---Est-ce que tu n'estimes pas comme moi qu'un peintre de nature morte,
-qui aurait du talent, devrait choisir pour sujet, au lieu de ses
-éternelles fleurs et de ses éternelles huîtres, des montres de
-commerçants, celle de l'épicier qui est là, par exemple, avec ses
-bouteilles, ses gerbes de macaronis, ses paquets colorés, ses pots, ou
-bien encore, ces intérieurs de carrosseries magnifiques remplies de
-voitures aux caisses sombres, aux moyeux chatoyants comme des pièces
-neuves, aux glaces levées, reflétant les couleurs environnantes, ou
-baissées, et laissant entrevoir des dedans capitonnés de soie nacarat,
-citron, bleu de dianelle!
-
-J'ai souvent pensé à cela, vois-tu, depuis que je baguenaude sur ces
-trottoirs. Seulement, allez donc rendre, avec un crayon ou avec un
-pinceau, la note spéciale d'un quartier! ce n'est pas l'affaire des
-peintres, c'est celle des hommes de lettres cela! Il est vrai que vous
-êtes tous les mêmes dans votre partie, vous cherchez comme dans la nôtre
-midi à quatorze heures; ainsi, toi qui habites ce quartier, de père en
-fils, tu t'empresses de mettre en scène dans tes livres ceux que tu ne
-connais pas! car, enfin, il n'y a pas à dire, jamais toi et les autres,
-vous n'avez connu les rues que vous décriviez. Vous y allez deux fois,
-vous prenez des notes et vous vous imaginez que cela suffit; comme si,
-pour dépeindre la vie d'un endroit, il ne fallait pas y avoir demeuré et
-roulé de toutes parts! Oh oui, parbleu! je sais bien, je prévois la
-réponse, vous avez des sommiers et des lits que vous ne pouvez déplacer,
-tous les huit jours. Eh bien! un homme de lettres qui décrit Paris
-devrait vivre en garni, suivant les besoins de son oeuvre, tantôt ici,
-et tantôt là. Et tant pis, après tout, on ne fait pas de l'art quand on
-veut ses aises!
-
-André eut une moue.
-
---Oblige, pendant que tu y es, dit-il, les écrivains à voyager comme des
-saltimbanques dans une maringotte.
-
---Tout cela, ce sont des mots, s'exclama le peintre qui s'échauffait.
-Que diable! il faut bien six mois pour bâtir une oeuvre, et l'on peut
-rester honnêtement dans un logis pendant deux termes. Enfin, du reste,
-peu importe. Mais tiens, puisque nous en sommes sur ce quartier,
-connais-tu au moins la cité Berryer?
-
---La cité Berryer?
-
---Oui, l'endroit où se tient, rue Royale, les mardi et vendredi, le
-marché. Non, tu ne la connais pas, je le vois; eh bien, mon cher, je me
-demande réellement à quoi cela te sert d'avoir logé pendant si longtemps
-dans ces rues? je me demande aussi à quoi cela te sert d'avoir chez toi
-un tas de dictionnaires: des Littré, des Lorédan Larchey, des Souviron,
-tous, excepté le Bottin, le seul qui fournisse la nuance des quartiers
-et des rues, en révélant, pour chaque maison, le métier de ceux qui
-l'habitent, le seul en somme qui contienne des renseignements utiles
-pour les hommes de lettres!
-
-Il est trop tard, dit-il, tout à coup, en tirant sa montre, sans cela je
-t'aurais emmené jusqu'au marché.
-
---Ce sera pour un autre jour, lança André, d'un ton dégagé. Après tout,
-qu'a-t-il donc de si particulier ton marché?
-
---Ce qu'il a? ah! mon cher, tout ce que je te dépeindrai n'avancerait à
-rien. Vas-y, et tu m'en donneras des nouvelles! Tiens, pour t'en figurer
-une faible esquisse, imagine-toi une longue cour cloîtrée par de hauts
-murs. Du noir de fumée partout, des sillons de pluie et des lézardes
-zigzaguant sur toutes les maisons, du haut en bas; des fenêtres garnies
-de linges séchant sur des cordes et soulevés par des têtes dépeignées de
-femmes qui vident à tour de bras, à chaque étage, de l'eau savonneuse
-dans les éviers. Sur les pavés, des tables munies à chaque coin de
-manches à balais supportant des plafonds de vieilles bâches rangées en
-deux bandes si rapprochées qu'un couple de personnes peut à peine passer
-de front dans l'étroit sentier, ensemble. Avec cela, un déballage
-étonnant de poissons et de viandes, de chevalières et de chaînes en
-doublé, à larges coulants, pour les maquignons et les souteneurs, des
-tas d'échaudés, des plumeaux et des lavettes, des résilles chenillées et
-des jarretières teintes de vermillon dur et de vert cru, des galoches,
-des alèses et des buscs, des faux cheveux et des cannes, c'est là,
-vaguement, le décor et les accessoires. Mets dans tout cela, maintenant,
-un fourmillement énorme de monde, deux files de femmes avançant, en sens
-inverse, refoulant tout ce qui vient à leur rencontre, des ribambelles
-de poitrines suivant, à la queue leu leu, des dos, des masses
-d'acheteuses, glissant avec leurs marmailles mal mouchées sur des
-épluchures, cognant du visage sur les chignons en marche devant elles,
-se grimpant sur les épaules les unes des autres, appelées par les
-marchands, tirées par ceux-ci, rattrapées par ceux-là, discutant et
-râlant comme des chipies sur des lapins écartelés et des volailles
-mortes, puis repartant, emportées par la foule, raccrochées encore par
-de nouveaux négociants dont elles ébranlent, dans la bousculade, les
-éventaires et les tables avec la poussée saccadée de leurs ventres.
-Ajoute encore un brouhaha furieux, des gueulements rauques auxquels
-répondent des crécelles aiguës de femmes, puis, de tous côtés, sous le
-vert-de-gris des bâches, des envolées bleues et blanches de blouses, des
-coups de rouge frappés par des gilets de laine, à manches, des taches de
-lilas plaquées par les blouses à petites raies des garçons bouchers;
-enfin, des blancs de bonnets et des noirs de casquettes montant et
-descendant, sans arrêt, dans le flux ininterrompu des têtes, bref, toute
-une foire de banlieue, serrée, en plein Paris, dans la cour d'une maison
-pauvre! Tu le vois, tes oreilles et tes yeux auront leur compte et ton
-nez l'aura aussi, car il y a trois zones d'odeurs différentes à
-franchir; en entrant par la rue Royale, c'est une âcre fumée de copeaux
-qu'on brûle et un rance parfum de beignets qu'on frit; au milieu de la
-cour, c'est la marée qui domine salant des tièdes et molles bouffées
-échappées des caves; à l'autre bout, près de la rue Boissy-d'Anglas,
-toutes ces senteurs disparaissent et l'on ne boit plus alors que
-l'haleine empestée des plombs.
-
-Voilà!--Eh bien, à Ménilmontant ou à Montparnasse, cette foire ne serait
-ni bizarre ni drôle, mais il faut avouer qu'ici, c'est tout de même
-curieux de trouver dans ce quartier riche, dans cette rue Royale, à deux
-pas de la Madeleine, au milieu de ces magasins de gala, de ces
-restaurants et de ces cafés, chamarrés d'or et bourrés de glaces, une
-vraie cour des Miracles soigneusement cachée par une porte. Ce trou
-ignoble, abrité derrière des façades superbes, vous suggère l'idée d'une
-plaie nécessaire suintant sur un corps bien mis, d'un vésicant, d'une
-sorte de séton, dissimulé sous l'opulence du linge, pour pomper l'humeur
-et garder le teint frais!
-
-André approuva d'un hochement de tête, mais il ne répondit pas. Il
-songeait maintenant au dîner qui l'attendait. La perspective de
-connaître Mélie ne l'amusait guère. Il eût préféré dîner au restaurant,
-seul à seul avec le peintre. Il n'y a pas d'excuses à imaginer, se
-dit-il, voyant son ami entrer chez un rôtisseur et rapporter un poulet
-dans du papier; et il marcha silencieusement, regardant le Palais de
-l'Élysée qu'ils rasaient, les agents de la sûreté qui circulent sans
-trêve autour et qui ont tous la même allure et la même face, des
-redingotes militairement boutonnées, des pantalons noirs descendant sur
-des bottes à clous et, dans des teints enflammés, des moustaches de
-palissandre.
-
---Patience, nous y voici; et Cyprien précéda André dans l'escalier de la
-maison, grognant: Je suis sûr que j'ai payé le poulet trop cher et que
-ma femme va se moquer de moi.
-
---Cyprien! cria Mélie, quand ils furent entrés.
-
---Quoi? clama le peintre. Arrive.
-
-Mélie apparut, emplissant tout le cadre d'une porte avec sa taille. Elle
-esquissa poliment une révérence, apprit à André que Cyprien lui avait
-souvent parlé de leur amitié, tendit franchement la main et demanda la
-permission de retourner pour l'instant dans la cuisine.
-
---Fais-nous vite à dîner, nous mourons de faim, reprit le peintre, et il
-lui offrit le poulet froid qu'elle examina longuement, avec alarme.
-
---J'ai bien peur qu'il ne soit dur, soupira-t-elle; enfin, nous le
-verrons. Tiens, Cyprien, mets un couvert, le dîner est prêt; deux
-minutes, et je vous sers.
-
---Veux-tu voir le local, en attendant la soupe? proposa le peintre. Ici,
-comme tu vois, la salle à manger; là, dit-il, en appuyant sur la clanche
-d'une porte, la chambre à coucher.
-
-André entra, débita les banalités usitées en pareil cas, ajouta, par
-exemple, que c'était crânement astiqué, et il avait raison, car les
-meubles de Cyprien qui traînaient jadis, l'air malheureux, dans une
-pièce, avec leurs jambes écloppées et leur ventre glacé de crasse,
-miroitaient aujourd'hui, tout pimpants, d'aplomb sur leurs pattes
-soigneusement calées par des bouchons.
-
---A table, brailla Mélie, tenant à deux mains une grande soupière.
-
-Ils s'assirent, Cyprien à gauche de Mélie, et André à droite. Il y eut
-un instant de silence. André déplia sa serviette et regarda, recueilli,
-la table. Près des filets luisants des couverts et des lames claires des
-couteaux, les assiettes mettaient sur le blanc de craie de la nappe des
-ronds d'un blanc plus jaune que surmontait le gris diaphane des verres
-traversés par des coulées de jour qui descendaient du calice dans le
-pied où elles s'arrêtaient scintillant en un point vif. Des salières à
-double compartiment s'étalaient, opposant le blanc argenté du sel au
-rouge tripoli du poivre anglais, à gauche et à droite des plats, tandis
-que près des carafes, réverbérant dans leur eau le visage bizarrement
-allongé des convives, le flacon mer-d'oie d'un moutardier apparaissait,
-d'une couleur indécise, flottant entre le violet et le vert-prune, noyé
-qu'il était par l'ombre tombée d'une bouteille dont le ventre
-réfléchissait, à son tournant, en un petit carré de lumière, le cadre
-croisillé de la fenêtre.
-
---Mâtin, vous ne vous refusez rien, vous, dit André ravi par
-l'ordonnance de la table qu'il s'attendait à voir négligée ou sale.
-
---Allons-y, les enfants! cria le peintre, pour toute réponse, et il
-enfonça sa louche dans la soupière.
-
---C'est fameux, ce bouillon aux choux, proféra André, le nez perdu dans
-la fumée qui montait de l'assiette.
-
---Oui, c'est vraiment pas mauvais de manger, puis il vaut mieux, comme
-on dit, aller chez le boucher que chez le pharmacien, fit Mélie, en
-riant; et, tout heureuse de ces compliments, elle reprit:--Allons,
-monsieur André, encore une cuillerée?
-
---Ma foi, je veux bien, Madame, cette soupe est exquise.
-
-Et chacun s'enfourna deux assiettes et s'essuya avec dévotion la bouche.
-
---Elle est laide, mais elle a l'air bon enfant, la grosse mère, pensa
-André lorsqu'elle apporta une platée de choux, de navets, de pommes de
-terre et de carottes, et sur une autre assiette, une poitrine de mouton
-grillée, du lard et un saucisson obèse, avec de la ficelle à chaque
-bout.
-
-Cyprien coupa la viande, et alors tous sourirent, le nez chatouillé par
-l'odeur du chou et par le fumet du saucisson.
-
---Ah! mais, je demande à souffler! s'écria André épouvanté par une
-nouvelle motte de choux que Mélie lui collait sur son assiette.
-
---Va donc, tu mangeras bien cela, dit Cyprien.
-
---Allons, un verre de vin, monsieur André, continua Mélie, et à notre
-bonne santé à tous!
-
---Ça va mieux, murmurait le peintre, la bouche pleine, je commençais à
-avoir l'estomac dans les talons.
-
---Moi aussi, et j'ai joliment bien dîné, haletait André qui desserrait
-furtivement la boucle de sa culotte.
-
---Allons, tant mieux, conclut Mélie, ça vous donnera envie de revenir,
-et ils attaquèrent, à son tour, le poulet froid, mais plus mollement.
-
---Il n'est pas bien tendre, dit la grosse femme; les hommes ne savent
-pas acheter, mais avec une sauce à la moutarde et à l'huile, il passera
-tout de même.
-
-André approuva l'usage de cette sauce puissante. Il se sentait, pour le
-moment, un grand bien-être; la crainte d'être froidement reçu se
-dissipait. La bonne humeur de Mélie qui faisait danser, de temps à
-autre, sa gorge dans un gros rire, le réjouissait. Il se trouvait comme
-chez lui. Les jambes déployées, toutes droites, sous la table, le
-derrière glissé jusqu'au rebord de la chaise, la tête presque appuyée
-sur le dossier, les mains dans les poches, il reposait, engourdi par la
-victuaille absorbée et par le vin.
-
-Mélie apporta la lampe, et la salle à manger avec ses quelques faïences
-pendues aux murs, son petit poêle où un vieux pot de Delft se dressait,
-le col allumé par les flammes d'une pivoine, sa nappe maintenant marbrée
-de rose par le reflet des verres à moitié vides, ses plats jetant à
-certains coins des paillettes de feux sous la lumière rabattue sur la
-table et sautant en rond au plafond, au-dessus du verre de lampe, sembla
-honnête et gaie, amicale et coquette à André qui, regardant, tour à
-tour, Mélie et Cyprien, murmura:
-
---Vous avez eu de la chance de vous rencontrer, vous êtes heureux, vous!
-
-La grosse fille sourit.
-
---C'est pas bien compliqué, dit-elle, le tout, voyez-vous, monsieur
-André, c'est que les braves gens se rejoignent. Une fois que c'est
-arrivé, eh bien, dame, on se dit, le ménage est là, y a pas, faut que
-chacun tire sur la bricole et l'on s'attelle et l'on pousse et hue donc,
-ça marche!
-
-Et puis, un homme, c'est perdu quand c'est seul; c'est, sauf votre
-respect, si empoté de ses dix doigts, c'est si inconsistant et si
-flemme. Ah! j'ai vu le linge de Cyprien, moi, avant que je n'habite ici,
-des déchirures à y fourrer le bras, plus un bouton, plus un col, plus un
-poignet propre, c'était un vrai massacre!--Sans compter qu'avec cela, il
-n'y a pas de sans soin pareil à ce bandit-là, reprit-elle, en tapant
-amicalement sur l'épaule du peintre. Il achèterait un paletot neuf
-plutôt que d'envoyer son vieux à nettoyer chez un teinturier. Aussi,
-j'ai mis bon ordre à cela, j'économise sur ses dépenses aujourd'hui,
-pour qu'il mange de la viande et boive tous les jours du vin, à sa
-suffisance.
-
---C'est exact, appuya Cyprien;--le magasin est bien tenu,
-maintenant.--Tiens, ma biche, je crois qu'André ne veut plus de
-confitures, enlève-nous ça et octroie-nous le café et les liqueurs.
-
-Mélie desservit et apporta les tasses.
-
---Tu peux entrer maintenant, le dîner est achevé, cria-t-elle, à la
-cantonade, en ouvrant une porte, et Alexandre fit son entrée en
-sautillant et en poussant sous ses moustaches droites des miaulements
-affables.
-
---Ah! mais, voilà un nouvel hôte que je ne te connaissais pas, dit
-André, et il gratta consciencieusement le poil rouge du chat qui
-ronronna, bavant d'aise, les yeux presque fermés et la queue roide.
-
---Le fils à Mélie, un jeune voyou qui n'a guère été poli quand ce bon
-Désableau est venu, et Cyprien se mit à rire, en narrant à André les
-inconvenances commises par Alexandre.
-
---Va, t'as bien fait, mon vieux, cria Mélie, en versant le café. Il aime
-pas les bêtes, ce Monsieur-là, ça doit être un vilain homme... Elle
-s'arrêta et resta la cafetière en l'air, pétrifiée, se rappelant que
-Désableau était un parent d'André, pensant qu'elle venait de lâcher une
-balourdise.
-
-Mais celui-ci se prit à sourire.
-
---Oh! il ne faut pas vous gêner, dit-il; ce n'est certes pas moi qui le
-défendrai, le Désableau!
-
-Ils étaient assis, le ventre un peu écarté de la table maintenant, la
-serviette posée en fouillon sur la nappe, et tandis que Mélie arrosait
-sa tasse avec du kirsch, ils fumaient, tous les deux, des cigarettes
-mouillées par le café qui filtrait, malgré leurs soins, dans leurs
-moustaches.
-
---Ne faites pas attention, monsieur André, murmura Mélie, un peu
-honteuse de siroter aussi copieusement devant le monde. Que voulez-vous?
-c'est là mon petit vice;--et elle se versa un nouveau verre.
-
-André l'assura que c'était un vice bien porté, puis, malgré lui, il
-revint à Désableau.
-
---C'est tout ce qu'il t'a raconté?
-
---Oui, je te l'ai déjà appris. Il s'est plaint que tu n'aies pas
-autorisé l'achat de la maison de Viroflay.
-
---Et il n'a pas ajouté autre chose sur Berthe? reprit André, avec un peu
-d'hésitation.
-
---Non... rien, si ce n'est qu'elle est souffrante. D'ailleurs ça se
-conçoit, la pauvre femme doit mourir d'ennui chez son oncle.
-
---A qui la faute? Tant pis, c'est bien fait, elle n'avait qu'à se
-conduire proprement. C'est ma vengeance, à moi, de savoir qu'elle est
-chez des raseurs comme les Désableau et qu'elle s'y embête!
-
---Ne dites donc pas des choses pareilles, monsieur André, s'écria Mélie.
-Vous n'êtes pas un sans coeur, vous n'aimeriez pas voir souffrir le
-monde. Mon Dieu! je comprends bien que vous soyez colère après votre
-dame, mais, si vous saviez, une jeune femme, c'est plus godiche qu'on ne
-croit. Elle a ses petites idées, sa petite tête, elle faute sans
-connaître parce qu'un gredin homme lui a frôlé la bouche. Au fond,
-allez, ça n'a pas l'importance que vous croyez et puis, dans tous les
-cas, ce n'est pas une raison parce qu'une femme a commis une maladresse
-qui lui est retombée sur le nez, pour qu'on lui cogne encore dessus,
-comme il y a des parents qui giflent leurs enfants lorsqu'ils se fichent
-par terre et qu'ils se font du mal!
-
---Tu en parles bien à ton aise, toi, murmura Cyprien. Si tu étais à la
-place des gens qu'on trompe...
-
---Oh! J'y ai été à cette place-là et, toute ma vie, moi! Autrefois je
-pleurais toutes les larmes de mon corps lorsque mon amant courait avec
-d'autres, mais au fond, ça ne m'empêchait pas d'avoir du sentiment pour
-lui, je l'aimais même encore plus, et pour rien au monde, j'aurais voulu
-le quitter! Il est certain que, lorsqu'on est jeune, on se révolutionne
-les sangs pour des riens; maintenant c'est fini, je ne m'en fais plus
-accroire. Pourvu que je ne crève pas trop de misère avec un homme et
-qu'il ne me batte pas, je m'estime heureuse. Il n'y a que cela de vrai
-dans la vie, en somme!
-
---Tiens, mon vieux, fit Cyprien à André, verse-toi donc un petit verre
-de chartreuse.
-
-Le carafon tourna autour de la table.
-
---Je suis bien sûre, continua Mélie, en tendant son verre à André pour
-trinquer, que dans l'histoire de votre ménage, le plus à plaindre c'est
-votre dame. Quand on a eu ses petites habitudes, son chez soi, c'est
-bien pénible, allez, d'être chez les autres. Non, les hommes ne sont pas
-justes, ils ne veulent pas comprendre ce qui en est. Votre dame a buté,
-ça se peut, mais elle vous aime tout de même, car, voyez-vous, il n'y a
-rien de tel que d'aller avec une nouvelle personne pour regretter
-aussitôt celle avec qui l'on ne va plus!--Aussi vrai que je m'appelle
-Mélie, c'est comme cela!
-
---Ah! interrompit Cyprien, en frappant d'un coup de poing la table, dire
-qu'il n'y aura pas un moment dans la vie où l'on pourra dire zut aux
-femmes! c'est foutant à la fin, car on a encore plus besoin d'elles
-quand on est détraqué ou vieux que lorsqu'on est bien portant ou jeune;
-à ce point de vue, c'est réellement malheureux pour toi que Jeanne soit
-partie, dit-il à André, parce qu'enfin tu ne peux demeurer ainsi; à
-force de ne pas avoir de la jupe qui traîne chez toi, tu finiras par
-devenir hypocondre.
-
-André ne répondit pas; Mélie et Cyprien lui récitaient tout haut ce
-qu'il pensait tout bas.
-
-Oui, depuis le départ de la petite surtout, la vie lui était
-insupportable. Les traverses, les perfidies, les hontes, tout cela
-n'était rien en présence de l'effroyable ennui qui l'accablait. Au fond,
-Mélie avait raison; pour une curiosité insatisfaite--car il le
-connaissait, le tempérament glacé de sa femme--pour une tentative de
-pâmoison dans des bras poilus d'une couleur différente des siens, il
-avait raté sa vie, cassé son talent, broyé depuis des années du noir, et
-il pensa qu'il aurait décidément mieux valu, comme tant d'autres, avaler
-son cocuage et se taire.
-
---Que veux-tu que je fasse? dit-il enfin, en levant le nez qu'il tenait
-baissé sur son assiette. Je ne puis cependant faire des avances à
-Berthe.--Oh! quant à ça non, dit-il, retrouvant dans son abandon
-d'énergie un reste de force--non, à aucun prix.
-
-Il y eut un instant de silence.
-
-Cyprien regarda fixement André.
-
---Si Berthe reconnaissait ses torts et faisait les premières avances?
-dit-il.
-
-André devint pourpre et il balbutia: Dans ce cas-là, dame, eh bien!...
-Je ne sais pas...
-
---Sans doute, murmura Mélie qui regarda Cyprien à son tour, les hommes
-ont leur fierté, mais enfin, quand une femme convient qu'ils ont raison,
-il faudrait être réellement méchant pour ne pas lui pardonner. Moi, à la
-place de l'homme, je l'embrasserais de bon coeur et puis je serais bien
-gentil parce qu'il faut, en somme, que chacun y mette du sien.
-
-André eut un geste vague.
-
-Mélie se prit à rire et introduisit délicatement le bout de sa langue
-dans son petit verre pour en attraper la dernière goutte.
-
---Quelle heure est-il avec tout cela? dit André qui quitta sa chaise.
-
---Onze heures un quart, répondit Cyprien.
-
---Diable! Il est temps d'aller se coucher.
-
---Eh bien, je te reconduis, fit le peintre.
-
-André et Mélie se serrèrent affectueusement la main, puis, quand les
-deux jeunes gens furent sortis, elle haussa les épaules et pensa, en
-débarrassant la table:
-
-Les hommes sont tous les mêmes! ils ne veulent jamais avoir l'air de
-céder! en voilà un, mais il serait comme les autres; c'est lui qui
-adresserait tout le premier des excuses à sa femme si elle venait demain
-chez lui, pour lui en faire!
-
-
-
-
-XV
-
-
---Monsieur n'a plus besoin de rien?
-
---Non, Mélanie.
-
---Alors bonsoir, Monsieur.
-
-André tira sa montre, constata que six heures sonnaient à peine et il
-pensa: Mélanie va, ce soir, au concert avec son mari et elle m'a forcé
-une fois de plus à dîner vingt minutes d'avance.
-
-Il arpenta son petit logement, puis il se promena sur la
-terrasse.--Tiens, le couchant est beau, se dit-il, et il contempla avec
-un peu de mélancolie, dans l'horizon borné, là-bas, la rouge descente
-des nuages derrière les maisons dont l'arête des toits s'accusait en
-noir.
-
-Il alluma une cigarette et, penché sur le balcon, il regarda sous ses
-pieds, la rue toute mouillée par une averse et teintée par le ciel qui
-éclairait de lueurs roses des files entières de croisées et de murs ou
-se mirait, en courant, dans l'eau des ruisseaux grossis.
-
-Çà et là, quelques passants barbotaient, enfonçant des ombres noires,
-presque droites, dans la chaussée rose, tandis que sur le trottoir
-quelques parapluies encore ouverts mettaient des ronds de couleur
-sombre, emperlés de gouttes claires aux bords, cachant le chapeau et le
-cou qu'ils abritaient, s'avançant sur des corps qui marchaient sans
-têtes.
-
-Soudain, André se prit à rire, il se rappelait que dans sa souveraine
-sottise, Mélanie vantant, le matin même, la forme tentante de ses appas,
-s'était amèrement plainte à lui que son époux ne la sollicitât pas
-davantage.
-
-Ce souvenir le mit en gaieté, il rentra dans sa chambre et une
-convoitise de plaisirs l'agita, un désir d'aller s'amuser quelque part,
-dans un concert, dans un bal, n'importe où, bientôt suivi d'une sorte de
-désenchantement, parce que, seul, sans la compagnie d'un camarade, il se
-sentait incapable de les satisfaire.
-
-Ah! si cet animal de Cyprien n'était pas collé, je serais allé le
-chercher, pensa-t-il, nous aurions flâné, tous les deux, dans un endroit
-quelconque; les choses les plus médiocres m'eussent semblé charmantes,
-dans la disposition d'esprit où je me trouve; enfin, il n'y faut plus
-songer; et cependant, comme pour tenter au moins de faire naître
-artificiellement, chez lui, le plaisir qu'il savait ne pouvoir
-naturellement éclore qu'en société et au dehors, il se livra devant sa
-bibliothèque à la recherche d'un volume qui fût à l'unisson de ses
-pensées. De même que pendant la période de la crise juponnière où il
-demandait à des livres l'apaisement de ses ennuis, il n'en découvrit
-point, la littérature s'étant peu, jusqu'à ce jour, occupée de ces
-sensations tristes ou joyeuses qui s'éveillent chez l'homme, dans la
-solitude, sans cause bien définie, souvent.
-
-Un coup de sonnette retentit.
-
---Qui diable peut venir? se dit-il, en allant ouvrir avec empressement.
-
-Un monsieur demandait une dame.
-
---Ce n'est pas ici, répondit André qui referma brusquement la porte.
-
---C'est étonnant, il vient toujours une personne qui se trompe sonner
-chez vous, quand, s'affligeant, l'on serait si heureux de voir arriver
-un ami, murmura-t-il, en allumant sa lampe que Mélanie avait posée,
-toute montée, sur le bureau, avant de partir.
-
-Il alla s'asseoir, dans le fauteuil, en face de la croisée, et il
-regarda la pièce où les rayons épars de la lampe perdaient, en se
-fondant dans la sombreur des coins, l'orange de leurs lueurs, puis il
-contempla, bâillant et s'étirant les bras, la fenêtre demeurée dans
-l'ombre qui coupait dans la nuit tombante un grand carré pâle et au
-travers des fleurs blanches des petits rideaux, le ciel tamisé par la
-mousseline lui apparut, violâtre, immobile, battu derrière la vitre par
-la corde du store qui oscillait au vent comme un pendule.
-
-Mais ses yeux ne virent bientôt plus rien. Quelques ennuis d'argent
-dernièrement ressentis lui revinrent en mémoire et l'amenèrent à penser
-combien la vie serait clémente s'il devenait subitement riche. Alors, il
-se lança sur cette piste, dévalant au grand trot dans le rêve. Il
-bâtissait des châteaux en Espagne, souriant aux féeries qui se jouaient
-dans sa cervelle. A l'occasion d'un fauteuil qu'il avait donné à réparer
-la veille, des projets d'ameublement le hantèrent et il se figurait les
-bibelots qu'il achèterait, les toiles rares, et il pensait aussi à une
-cave splendide et à une femme charmante qui rayonnerait doucement au
-milieu de ces élégances.
-
-Il était, dans ces transports d'imagination, animé d'une bienfaisante
-indulgence. Ma foi, je garderai Mélanie, se dit-il, et je prendrai son
-mari en qualité de concierge ou de valet de chambre. Ce qui me
-contrarie, par exemple, c'est qu'il ne puisse pas me servir aussi de
-jardinier, car il m'en faudra un et ce n'est guère agréable d'introduire
-chez soi de nouvelles personnes.
-
-Soudain, il reçut comme un heurt dans l'estomac, la sonnette tintait. Il
-se redressa, très ahuri, n'ayant pas encore bien repris son équilibre,
-pareil aux gens que l'on réveille brutalement d'un somme.
-
-Quel imbécile je suis avec toutes mes rêveries! se dit-il en prenant la
-lampe. Il traversa la salle à manger, ouvrit la porte et il béa devant
-une femme.
-
-Malgré la voilette qui lui couvrait et les yeux et le nez, il reconnut
-Berthe.
-
---C'est toi, fit-il, suffoqué.
-
-Et après une minute de silence, où ils demeurèrent, l'un devant l'autre,
-haletants, sans pouvoir parler, machinalement André alla déposer sur la
-table de la salle à manger la lampe que sa main avait peine à tenir
-droite.
-
---Entre, murmura-t-il, fermant la porte du palier qui était restée tout
-contre.
-
-Elle marcha devant lui, hésitant devant le noir du petit salon et,
-pendant une seconde que dura le trajet d'une pièce dans l'autre,
-derrière le pas indécis de Berthe, une honte rapide de son émotion, de
-son trouble, prit André, une honte d'homme un peu ivre qui, voulant
-cacher son état aux autres, tâcherait de ne pas parler, de se montrer
-calme.
-
-Il désigna de la main à sa femme le fauteuil, près de la cheminée et,
-plaçant la lampe qu'il rapportait sur son bureau, il assujettit le verre
-de ses doigts tremblants, soupirant: Oh! comme elle fume!
-
-Puis, instinctivement, il se renversa sur le canapé, un peu en arrière
-pour sortir du cercle de lumière tracé par l'abat-jour, n'osant
-dévisager sa femme, sentant son embarras, son angoisse s'accroître de
-toute la gêne de Berthe qui remuait, sans lever les yeux, avec sa main,
-la chaînette de son en-tout-cas.
-
---Je ne pensais pas venir, dit-elle, très bas.--Ah! après tout ce qui
-s'est passé, il a fallu des circonstances pour que je sois ici; enfin,
-tu verras, c'est pour affaires. Du reste, j'ai apporté toutes les pièces
-et elle fouilla fébrilement dans sa robe, debout, cherchant avec
-précipitation, plusieurs fois dans la même poche, avant que d'amener un
-rouleau de papier retenu par du fil blanc.
-
-Elle le tendit à André qui le posa sur le divan sans l'ouvrir.
-
-Berthe se rassit et, laissant l'en-tout-cas tranquille, elle contempla
-machinalement la pointe de sa main gantée qu'elle poussa légèrement en
-avant, sur son genou.
-
-Les yeux d'André suivirent ce mouvement et se fixèrent sur les doigts
-qui remuaient un peu.
-
-Ils restèrent silencieux, les regards, fixés sur cette main gantée, puis
-André respirant plus fort reprit le rouleau, le tourna et le retourna,
-et d'instinct il l'abandonna, voyant qu'il le mollissait et que
-l'empreinte jaune de son pouce, taché par la fumée des cigarettes,
-marquait près du fil, sur le papier blanc.
-
---Tu es malade? fit-il doucement, et il chercha à distinguer les traits
-de Berthe sous la voilette.
-
-Elle lui parut plus pâle que jadis, avec des yeux plus grands.
-
-Elle eut un sourire un peu dolent et répondit, d'une voix tremblée: Je
-ne suis pas bien portante depuis longtemps déjà, mais je vais plutôt
-mieux. Le médecin assure à mon oncle que je n'ai pas de lésions et que
-je me remettrai avec de la chaleur et du beau temps.
-
---Et il va bien ton oncle? demanda André avec un peu d'hésitation.
-
-Elle inclina légèrement la tête.
-
-A bout de paroles, André ressaisit les papiers et il essaya de défaire
-le noeud qui les liait. Il s'écorna les ongles sans réussir. Berthe se
-déganta et, un peu rouge, détortilla le fil.
-
---Ah! ce sont des devis et un plan... Et il se plongea le nez dans les
-pièces qu'il ne put parvenir à lire. Les lettres et les chiffres lui
-dansaient devant les yeux et le plan qu'il tenta d'examiner lui troubla
-la vue avec ses larges places qui lui semblèrent se soulever et déborder
-des liserés de couleur qui les ourlaient.
-
---C'est très bien, dit-il; et après un assez long intervalle, il
-poursuivit, bredouillant un peu: C'est Désableau qui t'a engagée à
-acheter cette maison? du reste, ça se conçoit.
-
-Et il ajouta avec une certaine acrimonie: Il a toujours aimé à profiter
-de la campagne des autres?
-
-Mais elle défendit son oncle.
-
-Non, il n'était ni un homme intéressé, ni un égoïste comme André le
-croyait et elle ne pouvait accuser ni sa sollicitude, ni sa tendresse.
-Lui et sa femme la traitaient comme leur propre fille, sa tante surtout,
-et elle continuait à débiter l'éloge des Désableau qu'André écoutait,
-l'air peu convaincu et la mine pincée.
-
-Néanmoins, l'attitude décidée de Berthe l'intimida. Il n'osa plus
-attaquer sa famille de front, et, lentement, il rôda autour des
-Désableau, hasardant des questions, préparant des amorces, s'efforçant
-de confesser sa femme, de lui faire dire les froissements quotidiens,
-les souffrances journalières d'une vie en commun chez d'intolérables
-gens.
-
-Elle rougissait un peu, se défendait d'accuser son oncle, et, harcelée,
-pressée, convenait cependant, entre deux louanges qu'elle avivait pour
-ôter toute amertume à ses aveux, les petites faiblesses de cet homme,
-son caractère enflé et pointu, ses idées qui se rétrécissaient sur
-chaque chose, avec l'âge.
-
---C'est égal, c'est un brave coeur, dit-elle. Quand on est seule,
-écartée par tout le monde, quand toutes vos anciennes amies vous
-tournent le dos, c'est bon de trouver des parents qui vous accueillent,
-à bras ouverts, et qui vous aiment.
-
-André hocha la tête.
-
---N'empêche, fit-il, que malgré tout son bon coeur, ton oncle m'a, et
-sans aucun motif, toujours exécré.
-
---Tu as tort de croire cela, répondit-elle, vivement. C'était ton métier
-qu'il exécrait, mais toi, tu étais en dehors. Et elle se tut, songeant
-tout de même à la haine de Désableau pour ce qu'il appelait: la bohème
-des lettres,--se rappelant ses fureurs contre un employé de son bureau
-qui s'occupait de journalisme et qu'il aurait fait renvoyer, sous
-prétexte d'inexactitude, sans ses supplications à elle, qui le
-défendait, bien qu'elle ne l'eût jamais vu, croyant vaguement qu'elle
-réparait un peu, ainsi, ses torts envers André, s'intéressant à cet
-employé par ce seul motif qu'il se mêlait comme son mari d'écrire.
-
---Enfin, dit André, pour ce qui regarde la maison de Viroflay, je n'en
-ai refusé l'achat que dans ton intérêt. D'ailleurs, je tiens si peu à te
-faire de la peine et à désobliger ton oncle que, si tu le désires, je
-vais te signer les pièces nécessaires tout de suite.
-
-Elle le remercia avec un accent attendri qui le remua. L'émotion qui
-s'était comme relâchée, tandis que sa rancune contre les Désableau se
-ranimait, le reconquit et il se promena pour cacher son trouble. Il lui
-était presque impossible de parler maintenant, sa gorge était sans
-salive, sèche, et la pomme d'Adam allait et revenait, fièvreusement,
-dans le cou. Il oublia Désableau, sa famille, tout, car la voix de sa
-femme l'avait assailli aux entrailles et l'intimité des rares heures
-charmantes de son ménage renaissait. Il revit Berthe, après le mariage,
-se laissant embrasser, au bas de la raie, sur les cheveux; il la revit à
-table, roulant une boulette de mie de pain, entre ses doigts, au
-dessert; il la revit, déshabillée, retenant d'une main sa chemise sur sa
-gorge, en montant dans le lit et un grand amollissement lui vint, une
-défaillance de toute fermeté, de toute alerte. Il eût voulu ne pas
-remuer, ne pas ouvrir la bouche, de crainte que la lente torpeur qui
-l'envahissait ne cessât.
-
-Puis, ce fut plus fort que lui, il leva les yeux sur Berthe. Il était
-maintenant en face d'elle et le rayon de la lampe la frappait au visage,
-allumant les grains de jais de sa voilette, éclairant sous le tulle la
-figure en plein.
-
-Il eut une brève secousse. Les regards tristes, le sourire douloureux de
-sa femme, le poignèrent. Des larmes lui emplirent les yeux, il fit un
-pas vers Berthe et, suffoqué, la serra dans ses bras, la baisant,
-éperdu, sur le front, les oreilles, les joues, balbutiant: «Va, ça ne
-fait rien, ça ne fait rien,» tandis que confusément, la tête sur
-l'épaule d'André, elle étouffait, geignant très bas comme une enfant qui
-pleure, la bouche dans son oreiller.
-
---Mon pauvre petit chat, fit-il, oubliant du coup les gracieusetés un
-peu froides, les façons mesurées, jadis adoptées dans son ménage,
-parlant à sa femme calmement ainsi qu'à une maîtresse: Voyons, il ne
-faut pas pleurer. Dis, ris un peu, ma petite Berthe;--et il l'écarta,
-lui mettant les mains sur les épaules, la contemplant, avidement, toute
-rose, les yeux gonflés, souriante dans ses larmes, balbutiant des mots
-sans suite, des paroles d'excuses et de pardons; et il lui baisait la
-bouche, la suppliant de se taire, affirmant que, lui aussi, avait eu des
-torts.
-
-Ma pauvre mignonne, reprit-il, saisi d'un accès de gaîté nerveuse,
-parcourant la pièce, se frottant les mains, va, toutes nos bêtes de
-brouilles sont terminées. Essuie tes yeux, ma chérie, tiens, veux-tu de
-l'eau fraîche?--Et il courut jusqu'au cabinet de toilette, versa dans sa
-précipitation la moitié du pot à l'eau sur le parquet, apporta la
-cuvette, la tint pendant que Berthe se bassinait les yeux, la posa enfin
-sur le tapis parce qu'elle était en terre de fer, très lourde, tandis
-que, toute penchée en avant, sa femme se mirait dans la glace,
-fourrageant avec ses doigts dans les frisettes de ses cheveux qui
-s'étaient chiffonnées sur le front, appuyant sur ses paupières
-enflammées, avec la paume de ses mains.
-
-André lui enveloppa la taille et la força à s'asseoir près de lui sur le
-divan. Là, il l'accola, plus fort, humant dans son cou l'odeur de la
-chair moite, remuant avec la pointe de ses moustaches les boucles
-d'oreilles. Elle ne soufflait mot, mais elle le regardait en dessous et
-son corsage soulevé semblait aller plus vite.
-
-André s'empara de ses doigts autour desquels il fit lentement tourner
-les bagues.
-
---Enfin te voilà donc! dit-il, en la regardant, tout ému, dans les yeux.
-
-Elle sourit un peu.
-
---Ah! je t'ai bien souvent attendue! reprit-il, emporté par un élan,
-parlant pour se soulager, mentant sans même en avoir conscience.
-
-Elle lui pressa la main, et avec une expansion qui le surprit et elle
-finit par avouer qu'elle n'était pas heureuse, mais que jamais cependant
-elle n'aurait osé venir si elle n'y avait été en quelque sorte forcée
-par les instances de Cyprien.
-
---Ah! tu as vu Cyprien, fit-il.
-
---Oui, il est venu, un matin, pendant que mon oncle était à son bureau
-et que ma tante était au marché; et elle laissa entendre que le peintre
-lui avait affirmé qu'André serait heureux de la revoir.
-
---C'est un garçon bien intelligent que Cyprien, dit André en s'éloignant
-un peu de sa femme, très rouge, honteux que le peintre eût montré à
-Berthe combien il la désirait. Oui, poursuivit-il d'un ton qu'il essaya
-de rendre dégagé. Cyprien me parlait souvent de toi et comme il
-comprenait que la pensée de te savoir malheureuse ou malade me
-chagrinait, il en aura conclu... Il s'arrêta.
-
---Il a bien fait, du reste, lança-t-il, vivement, en se rapprochant et
-en embrassant sa femme qui était devenue, à son tour, très rouge. Sans
-lui, tu ne serais peut-être pas ainsi près de moi. Méchante, va, qui
-n'aurait pas eu, sans cela, l'idée de venir me voir!
-
---D'abord, je ne savais pas si je te trouverais seul et puis, non, ce
-n'était pas possible;--et, elle regarda autour d'elle, réveillée, ayant
-peine à croire que c'était elle qui était là, assise, près de son mari,
-sur un divan.
-
---J'ai toujours vécu seul, dit André avec aplomb. Mais, je ne sais
-vraiment pas ce que cette lampe a ce soir, et il se leva pour la
-remonter. Ah! les hommes sont tout de même à plaindre quand ils vivent
-isolés, soupira-t-il, et il jugea utile de se rendre intéressant,
-racontant que Mélanie le grugeait sans mesure, cherchant de la poussière
-qu'il ramassait difficilement, avec son doigt, sur les meubles, pour
-convaincre sa femme.
-
---Voilà comme je suis servi, dit-il en hochant la tête.
-
---Ton ménage semble pourtant bien tenu, répondit Berthe, qui regarda de
-tous les côtés, la pièce. Oh! mais tu as acheté beaucoup de meubles!
-
-Il lui proposa de visiter le logement et il supprima l'abat-jour de la
-lampe.
-
---Je ne m'étonne pas si elle charbonne ainsi, la mèche est mal coupée,
-attends, je vais te l'arranger tout à l'heure, et Berthe contempla les
-tableaux, souriant à ceux qu'elle connaissait, s'étonnant devant les
-autres. La chimère du Japon l'épouvanta, «Oh! l'horreur! fit-elle»; et
-elle passa dans la chambre à coucher, examinant le lit blanc, les
-meubles en bois de rose, touchant les clefs dont les poignées dorées lui
-plaisaient surtout.
-
---Tu es bien logé, murmura-t-elle, en entrant dans le cabinet de
-toilette.
-
-Sans motif, sans qu'aucune filiation d'idées se fût produite, André
-revit tout à coup la chambre à coucher de son ancien ménage, l'affront
-qu'il avait subi, et bien que sa colère fût depuis longtemps épuisée, mu
-par un sentiment de rancune puérile, par la pensée d'une mesquine
-vengeance, née d'un souvenir gardé sans motif plutôt qu'un autre de son
-ancienne liaison, il entoura la taille de Berthe comme il avait jadis
-entouré celle de Jeanne, et il embrassa sa femme devant la glace,
-au-dessus du pot à l'eau, se croyant peut-être homme fort, sceptique,
-effaçant à coup sûr un reste d'offense, en égalant ainsi sa femme à une
-maîtresse, en les rapprochant, en les mettant sur le même niveau, sur le
-même plan.
-
-Mais Berthe se dégagea et passa avec autorité dans la cuisine, se
-sentant maintenant chez elle, et elle contempla les culs étincelants des
-casseroles, brillantes comme des soleils, le bonnet de tulle noir, à
-brides vert pomme pendant sur l'ocre des murs, disant: Mais c'est très
-propre!
-
---Tiens, donne-moi les ciseaux à lampe, reprit-elle, je vais couper la
-mèche.
-
-Ils les cherchèrent vainement.
-
-Dans cette pièce, grande comme un mouchoir, et qu'elle emplissait de ses
-jupes, ils se pressèrent, l'un contre l'autre, devant le buffet,
-découvrant des mèches à lampe et des gousses d'ail, pêle-mêle dans une
-tasse, des croûtons de pain dur sur un plat, du beurre dans un bol
-d'eau, du sel gris et de la farine dans des pots à confiture, enfin,
-près d'un pilon de bois et d'une râpe contenant encore des copeaux de
-gruyère, une petite bouteille noire avec cette étiquette: «L'arôme des
-potages, manufacture d'oignons brûlés à Romainville.»
-
-A force de chercher, ils trouvèrent pourtant dans un tiroir, où leurs
-doigts se mêlaient et où les bagues de Berthe pétillaient dans l'ombre,
-plus vives, d'infectes mouchettes trempées d'huile, au milieu d'un
-paquet déficelé de laurier et de thym.
-
---Tiens, dit André, ravi de l'excessive malpropreté de ces mouchettes,
-avais-je raison d'accuser ma bonne, tu peux voir par toi-même si elle
-est sale?
-
-Berthe ne répondit pas; elle arrangea prestement la lampe; voilà qui est
-fait, dit-elle; et elle retourna dans le cabinet de toilette pour se
-laver les mains.
-
-Alors, tandis qu'elle se frottait lentement les doigts de mousse, André,
-debout derrière elle, suivit le mouvement des bras dont le va-et-vient
-faisait onder l'étoffe de la robe dans le dos et se mourait en un léger
-frisson le long des hanches, et de grands désirs lui vinrent.
-
-Depuis le départ de Jeanne ses amours étaient coûteuses et avec cela
-privées de cet appétit qui rend suffisantes les plus médiocres des
-voluptés et des pâtures. Un désir bête l'occupa de savoir si rien
-n'était changé chez Berthe; puis l'existence menée après leur rupture,
-la liaison renouée avec Jeanne l'avaient comme modifié. Il était devenu
-moins timide, moins respectueux, plus brave. Il était enfin chez lui,
-dans son logement de garçon et non plus chez eux, dans son ménage, et
-des fumées de jeunesse lui remontèrent, des souvenirs des paillardises
-des anciens tête-à-tête qui lui attisèrent encore les sens. Il ne vit
-plus bien clair, il alla simplement, sans raisonner, vers Berthe comme
-vers une femme attirante, comme vers une bonne fortune tombée, après une
-longue abstinence, par hasard, chez lui.
-
-Il était d'ailleurs dans un terrible état d'énervement. Les secousses de
-la soirée l'avaient brisé; il éprouvait une fatigue énorme, une
-courbature générale et sa cervelle lui semblait flotter dans le vide.
-Loin de le soulager, les larmes d'abord retenues puis rapidement taries
-avaient encore augmenté cet indicible malaise qui devait forcément
-aboutir à la détente charnelle.
-
-Il s'étira les doigts qui craquèrent, pris d'évanouissement, ayant la
-subite récurrence, sous la chemise de sa femme, d'une mignonne tache
-fauve, arrondie comme une pastille entre les deux seins.
-
-Énervée elle aussi, et en dépit de la froideur de ses sens encore
-accentuée par l'habitude depuis longtemps acceptée des jeûnes, elle eut
-un brusque réveil et elle se tendit, les joues en feu et les yeux noyés,
-laissant choir la serviette avec laquelle elle s'essuyait les doigts,
-dans la cuvette à moitié pleine. Elle sourit à son mari dans la glace et
-courbée en deux, les reins un peu haut, le dos remué jusqu'à la nuque,
-elle tordit le linge.
-
-Le sourire où la surdent mettait dans sa bouche un point de lumière
-avancé sur la ligne des dents affola André; il se jeta sur elle et la
-baisa lentement sur les yeux qui battirent, lui chatouillant les lèvres
-avec leurs cils.
-
-Il l'étreignit et l'emmena, lacée à lui, dans la chambre, oubliant
-volontairement la lumière dans le cabinet. Berthe s'affaissa sur le lit,
-inerte, un bras replié sur la figure, tandis que le bruit de ses jupes
-longuement froissées s'entendait seul, avec le souffle haletant d'André.
-
---Oh! c'est vilain, dit-elle, tout bas.
-
-Et André un peu étonné maintenant que sa surexcitation avait cessé, se
-demandait si, dans l'intérêt de son futur ménage, il n'avait pas commis
-une irréparable faute. Une certaine lueur qui fila dans les yeux de sa
-femme l'inquiéta, puis il se fit la remarque que Berthe avait le linge
-plus élégant et plus parfumé que jadis et il eut peur qu'elle ne se fût
-ainsi parée pour le séduire.
-
-Un peu embarrassés, ils revinrent s'asseoir dans le petit salon et ils
-se taisaient, abîmés, chacun dans ses réflexions; elle, malgré les
-déboires renouvelés de ses sens, satisfaite d'avoir goûté à un fruit
-défendu, d'avoir accompli, dans une chambre de garçon, une escapade
-rêvée autrefois dans son ménage, et honnêtement réalisée maintenant,
-sans honte et sans risques, heureuse de secouer le joug de son oncle, de
-quitter de nouveau son existence de jeune fille, de reprendre sa
-liberté, de rentrer toute-puissante chez elle, ressentant cette joie que
-les gens casaniers éprouvent à retrouver leur chez eux après de longues
-haltes dans les hôtels et dans les garnis; lui, très perplexe, se
-reprochant d'être toujours le même, sans défense devant une femme,
-n'augurant rien de bon de cette facilité avec laquelle Berthe s'était
-laissé vaincre, se répétant: Je suis à sa merci,--puis se consolant par
-la perspective de quitter cette odieuse existence de garçon, regorgeant
-de crises juponnières et de carottes de bonnes, de se réinstaller dans
-un ménage sérieusement organisé, de vivre peut-être enfin tranquille.
-
---Veux-tu que nous préparions une tasse de thé? fit-il, pour dire
-quelque chose.
-
-Elle entendit le son de ses paroles sans en comprendre le sens. Elle
-s'éveilla de ses réflexions et regarda sa montre.
-
---Dix heures! mon oncle ne doit pas savoir ce que je suis devenue. Oh!
-comme je suis faite!--murmura-t-elle, et, pendant qu'elle réparait, de
-son mieux, devant la glace, le désordre de sa coiffure et de sa robe,
-André tout en enfilant ses bottines pour la reconduire, parvint à se
-convaincre qu'il avait sagement agi. C'est peut-être la seule fois que
-je me sois conduit comme il le fallait avec ma femme. Oui, avoir plus de
-laisser-aller, moins de retenue et plus d'abandon, être enfant, gentil,
-bon garçon, comme je l'ai été avec Jeanne, voilà! conclut-il en frappant
-le plancher de ses semelles pour faire mieux glisser la chaussette dans
-la bottine.
-
-Berthe était prête, il l'embrassa et ils descendirent dans la rue,
-recueillis, muets, obsédés par les mêmes préoccupations, soucieux et
-contents à la fois, songeant à toute leur vie ratée qu'ils allaient
-reprendre, appréhendant que, malgré l'expérience qu'ils avaient acquise,
-ils ne la gâchassent et à jamais, cette fois encore; et ils marchèrent
-résignés, chacun se promettant, pour avoir la paix, de s'effacer devant
-l'autre, et se réservant de se montrer néanmoins dans certains cas quand
-il le jugerait convenable, chacun supputant déjà, en serrant tendrement
-le bras joint au sien, les indulgences qu'il devrait avoir, les défauts
-qu'il devrait s'engager, mentalement, à passer à l'autre.
-
-
-
-
-XVI
-
-
-Une fois par semaine, le mardi, André et Cyprien se réunissaient dans un
-café, vers les quatre heures. Ils furent exacts aux rendez-vous, le
-premier mois, puis tantôt l'un, tantôt l'autre manqua.
-
-Celui qui attendait s'irrita devant son apéritif, et fatalement il
-attribua le manque de parole de son ami, André à Mélie et Cyprien à
-Berthe.
-
-Chacun prit la femme de son camarade en grippe.
-
-Du reste, une certaine froideur s'était glissée dans leurs relations;
-André arrivait bien tout d'abord à l'heure, mais il partait presque
-aussitôt, alléguant de mystérieux prétextes, d'inévitables courses qui
-faisaient hausser les épaules du peintre, plus à l'aise, moins réprimé,
-dans son intérieur de concubin, qu'André dans son ménage approuvé, dans
-sa vie bourgeoise.
-
-Du dépit et sans doute même un peu d'envie résultèrent pour André de
-cette supériorité de Cyprien, et un peu de pitié, un peu d'aigreur,
-vinrent au peintre de l'embarras d'André, de sa hâte continuelle à
-déguerpir.
-
-Ils finirent bientôt par ne plus se rien dire, lorsqu'un hasard les
-mettait, dans la rue, en face; André ne voulait, à aucun prix, retourner
-chez son camarade, sentant une certaine gêne, une certaine honte à
-revoir Mélie qui s'était forcément immiscée dans ses affaires, et pour
-rien au monde Cyprien n'eût mis les pieds chez André, se rappelant le
-mauvais accueil de Berthe, après son mariage, pensant que, malgré tous
-les services qu'il avait rendus, il serait de nouveau, en sa qualité de
-camarade du mari, privé de nourriture à table et poliment jeté dehors,
-comme jadis, après le repas.
-
-Un ou deux mois s'écoulèrent sans qu'ils se rencontrassent. Un jour
-pourtant, à une messe d'enterrement, ils s'aperçurent dans l'église, au
-travers des personnes plantées, comme des piquets, entre deux rangs de
-chaises, et une fois les compliments de condoléance achevés, ils
-laissèrent le corbillard s'acheminer, en ballottant, vers le cimetière
-et ils se promenèrent dans une rue de traverse, s'entretenant d'abord
-des qualités et des vices du défunt qu'ils avaient autrefois connu,
-s'apitoyant, ainsi qu'il sied, sur le malheur de ceux qui restent, puis,
-changeant le cours de la conversation, Cyprien dit à André:
-
---Eh bien, depuis que je ne t'ai vu, tu dois être établi dans ton
-nouveau logement?
-
---Oui, mes affaires sont presque rangées; et il ajouta, après une pause,
-sans enthousiasme: Je suis bien.
-
---La maisonnette est grande? demanda Cyprien.
-
---Non, cinq pièces, mais elles sont commodément distribuées, c'est une
-vraie bicoque de petit mercier retiré des mauvaises affaires, des murs
-roses, des volets couleur de terre glaise avec un coeur découpé en haut
-dans le bois, une porte avec des vitres de couleur donnant sur le jardin
-et, tu vois ça d'ici?
-
---Oui, et avec cela, autour d'une tonnelle, non loin d'une pompe à roue,
-les sempiternelles plates-bandes de géraniums et les non moins
-sempiternelles corbeilles de roses, séparées, par une ligne de buis, des
-allées saupoudrées de cailloux de rivière. Un tonneau, au fond du
-jardin, avec une grenouille rouillée, regardant le ciel; dans un coin,
-la cabane nécessaire cachée par un lilas qui ne s'épanouit jamais;
-enfin, contre la dite cabane, un monticule formé par les détritus des
-feuilles, des branches mortes, et par les tessons des pots de fleurs
-cassés, le tout surmonté par une ficelle sur laquelle voltigent un
-tablier de cuisine et une paire de bas. Si je vois ça? mais je te
-dessinerais, ressemblance garantie, ta maison sans l'avoir vue!
-
---Oui, va, blague tant qu'il te plaira, fit André tu n'empêcheras pas
-que ce ne soit tout de même agréable d'être à Paris, perdu dans un petit
-faubourg, sans voisins, sans concierge, loin de la foule et loin du
-bruit.
-
---C'est le rêve qui vient aux gens épuisés après la trentaine, soupira
-Cyprien; je l'ai eu comme tous les autres, seulement j'ai deviné le
-mystère des existences vécues dans les banlieues. Je me suis vu, ouvrant
-la fenêtre, le matin, tapotant avec inquiétude sur mon baromètre,
-descendant sous un chapeau de paille, en chemise, le dos barré par une
-bretelle, pour tailler avec le sécateur mes plantes; je me suis vu
-enfin, le dimanche, les jambes pendant sur le talus des remparts,
-utilisant ma lorgnette de spectacle à contempler l'horizon, discutant
-pour la centième fois avec ma femme qui ravaude en bâillant près de moi,
-sur le nom du village que figure un petit pâté blanc, là-bas, dans le
-ciel, au loin.
-
-Cette vision de ma longue personne dans un maigre paysage m'a guéri de
-ces élans vers la nature parisienne que j'adore quand je m'y promène,
-mais que je prendrais infailliblement en haine si je devais y habiter
-seulement pendant un terme. Mais, d'ailleurs, je suis bien tranquille,
-tu reviendras, apitoyé par l'ennui de ta femme, et lassé toi-même par
-l'isolement, demeurer à un troisième étage, dans le centre de Paris,
-comme moi!
-
-Le visage d'André se rembrunit. Il se rappelait les plaintes de Berthe,
-déplorant la rareté des provisions, le départ précipité des bonnes, d'un
-quartier privé de bastringues et de troupes. Il eut peur que cette halte
-dans les tracas de sa vie ne fût point définitive, et il appréhenda de
-reprendre peu à peu, sous l'impulsion de sa femme, sa course longtemps
-interrompue au travers des salons et des bals. Maintenant que sa
-situation est nette, peut-être bien que Berthe ne serait pas fâchée de
-rentrer victorieuse dans ce monde qui l'a tenue à l'écart pendant des
-mois, songea-t-il.
-
---Dis donc, reprit Cyprien qui, devant la mine absorbée de son camarade,
-jugea, d'instinct, qu'il serait bon de ne pas continuer ses théories sur
-la campagne, dis donc, qu'est devenue ton ancienne bonne?
-
---Qui ça, Mélanie?
-
---Oui.
-
---Je ne sais pas. Depuis le jour où Berthe revenant chez moi l'a
-congédiée, je n'ai plus eu de ses nouvelles. Je suppose qu'elle a suivi
-sa vocation, et qu'elle a recommencé à pirater dans un nouveau ménage.
-Ah ça bien, et toi, que fais-tu?
-
---Moi, rien. Je vivote entre Mélie et Barre-de-Rouille; je travaille
-aussi pour des entrepreneurs de papiers peints. Je fais, entre autres
-besognes, des Écossais, tu sais, ces papiers qui ont des raies alternées
-et croisées, rouges et vertes, comme des culottes d'highlanders ou
-certains châles. Ce n'est pas trop mal payé et l'ouvrage abonde.
-
---Alors les tableaux?
-
---Le peintre se frotta la barbe de ses longs doigts. Les tableaux, peuh,
-dit-il, c'est quelquefois bon de songer à ceux qu'on ne fera jamais, au
-lit, le soir, quand on ne dort pas!
-
---Oui, répondit, après une pause, André en soupirant: Quand il s'agit
-d'exécuter l'oeuvre qu'on a conçue, va te faire fiche! Vois-tu, j'ai
-bien peur que nous n'ayons joué, en art, le rôle que jouent en amour ces
-pauvres diables qui, après avoir longtemps désiré une femme, ne peuvent
-plus lorsqu'ils la tiennent.
-
---Les gens qui ratent le coche, fit Cyprien. Tiens, à propos, et la
-maison que tu devais acheter à Viroflay?
-
---Elle a été vendue, pendant que je discutais sur le prix d'achat, avec
-ma femme.
-
---Ah bien, ça n'a pas dû réjouir ce bon Désableau, reprit en riant le
-peintre. Est-ce que tu le vois toujours?
-
---Encore.
-
-Ils restèrent sans parler, et les mains derrière le dos, ils arpentèrent
-le trottoir, de long en large.
-
---Alors, tu es heureux, dit Cyprien.
-
---Oui, et toi?
-
---Moi aussi.
-
---Allons, tant mieux.
-
-Cyprien se tut, puis, après un silence, il reprit:
-
---C'est égal, dis donc, c'est cela qui dégotte toutes les morales
-connues. Bien qu'elles bifurquent, les deux routes conduisent au même
-rond-point. Au fond, le concubinage et le mariage se valent puisqu'ils
-nous ont, l'un et l'autre, débarrassés des préoccupations artistiques et
-des tristesses charnelles. Plus de talent et de la santé, quel rêve!
-
-André hocha la tête en se mouchant.
-
---Bigre! dit-il soudain, comptant sur ses doigts les coups qui
-s'égouttaient, un à un, d'en haut, c'est midi qui sonne, je me sauve,
-car Berthe s'impatienterait.
-
-Il serra la main de son ami qui murmura, tout ricanant:
-
---Ce n'est pas mauvais d'être vidés comme nous le sommes, car maintenant
-que toutes les concessions sont faites, peut-être bien que l'éternelle
-bêtise de l'humanité voudra de nous, et que, semblables à nos
-concitoyens, nous aurons ainsi qu'eux le droit de vivre enfin respectés
-et stupides!
-
---Quel idéal! soupira André.
-
---Ah! va, celui-là ou un autre... fit Cyprien qui, talonné aussi par
-l'heure, s'envola comme une grande sauterelle, rasant les devantures des
-boutiques, le long des rues.
-
-
-FIN.
-
-
-
-
-Extrait du Catalogue de la BIBLIOTHÈQUE-CHARPENTIER
-
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-
-
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-<title>
- The Project Gutenberg eBook of En ménage, by J.-K. Huysmans.
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-<body>
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-
-<pre>
-
-The Project Gutenberg EBook of En ménage, by J.-K. Huysmans
-
-This eBook is for the use of anyone anywhere in the United States and
-most other parts of the world at no cost and with almost no restrictions
-whatsoever. You may copy it, give it away or re-use it under the terms
-of the Project Gutenberg License included with this eBook or online at
-www.gutenberg.org. If you are not located in the United States, you'll
-have to check the laws of the country where you are located before using
-this ebook.
-
-
-
-Title: En ménage
-
-Author: J.-K. Huysmans
-
-Release Date: December 1, 2019 [EBook #60821]
-
-Language: French
-
-Character set encoding: ISO-8859-1
-
-*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK EN MÉNAGE ***
-
-
-
-
-Produced by Carlo Traverso, Laurent Vogel and the
-Distributed Proofreading team at DP-test Italia. (This
-file was produced from images generously made available
-by The Internet Archive/Canadian Libraries)
-
-
-
-
-
-
-</pre>
-
-<p class="c large"><b>J.-K. HUYSMANS</b></p>
-
-<h1>EN MÉNAGE</h1>
-
-<p class="c small g">NEUVIÈME MILLE</p>
-
-<p class="c"><span class="large">PARIS</span><br />
-BIBLIOTHÈQUE-CHARPENTIER<br />
-<span class="small">EUGÈNE FASQUELLE, ÉDITEUR</span><br />
-11, <span class="xsmall g">RUE DE GRENELLE</span>, 11</p>
-
-<p class="c">1922<br />
-<span class="xsmall">Tous droits réservés</span></p>
-
-
-<div class="break"></div>
-<p class="c">EUGÈNE FASQUELLE, ÉDITEUR, 11, rue de Grenelle, Paris</p>
-
-<p class="c">OUVRAGES DU MÊME AUTEUR<br />
-<span class="sc">publiés dans la <i>BIBLIOTHÈQUE-CHARPENTIER</i></span></p>
-
-<table summary="">
-<tr>
-<td class="drap"><span class="sc">Les S&oelig;urs Vatard</span> (10<sup>e</sup> mille)</td>
-<td class="num">1 vol.</td>
-</tr>
-<tr>
-<td class="drap"><span class="sc">A Rebours</span> (27<sup>e</sup> mille)</td>
-<td class="num">1 vol.</td>
-</tr>
-<tr>
-<td colspan="2" class="c pad"><i>En collaboration avec Émile Zola,
-Guy de Maupassant, H. Céard, L. Hennique, Paul Alexis:</i></td>
-</tr>
-<tr>
-<td class="drap"><span class="sc">Les Soirées de Médan</span> (34<sup>e</sup> mille)</td>
-<td class="num">1 vol.</td>
-</tr>
-</table>
-
-<p class="c gap small">Paris.&mdash;Imp. A. DAVY et Fils Aîné, 52, rue Madame.</p>
-
-
-<div class="chapter"></div>
-<div class="titre">EN MÉNAGE</div>
-
-
-
-<h2 class="nobreak">I</h2>
-
-
-<p>Leurs cigares charbonnaient et puaient comme des
-fumerons.</p>
-
-<p>Tout en rattachant sa culotte qui s'était déboutonnée,
-Cyprien s'écria:</p>
-
-<p>&mdash;Rester, pendant deux heures, dans un coin, regarder
-des pantins qui sautent, salir des gants et poisser
-des verres, se tenir constamment sur ses gardes,
-s'échapper, lorsqu'à l'affût du gibier dansant, la maîtresse
-de maison braconne au hasard des pièces, si
-tu appelles cela, malgré l'habitude que tu en peux
-avoir depuis que l'on t'a marié, des choses agréables,
-eh bien! tu n'es pas difficile!</p>
-
-<p>André haussa les épaules et, crachant le jus de
-tabac qui lui poivrait la bouche, dit simplement:</p>
-
-<p>&mdash;Peuh, on s'y fait!</p>
-
-<p>Il y eut un instant de silence. Ils marchaient lentement,
-côte à côte, quand minuit sonna. Deux horloges
-entremêlaient leurs coups; l'une, au loin, vibrait
-doucement, en retard d'une seconde sur
-l'autre; la plus proche découpait, nettement, presque
-gaiement son heure.</p>
-
-<p>La rue que les deux jeunes gens suivaient était
-déserte et leurs pas retentissaient avec un bruit clair
-sur le trottoir. Tantôt leurs ombres se brisaient le
-long des boutiques fermées, tantôt les précédaient
-ou les suivaient, étalées à plat sur les dalles, pâles
-à certains moments, foncées à d'autres. Souvent elles
-s'enchevêtraient, se confondaient, s'unissaient des
-épaules, ne formaient plus qu'un tronc ramifié de
-bras et de jambes, surmonté de deux têtes; parfois
-elles s'isolaient, se ramassaient sous leurs pieds ou
-s'allongeaient démesurément et se décapitaient dans
-le renfoncement des portes.</p>
-
-<p>Il y avait, dans le ciel, comme un éboulement de
-talus noirs. Au-dessus des maisons dont les toits les
-tranchaient durement, de grands nuages roulaient
-ainsi que des fumées d'usine, puis, dans ces blocs
-immenses de nuées, d'énormes brèches s'ouvraient
-et des pans de ciel étoilés de feux blancs scintillaient,
-éteints bientôt par le voile opaque des nuées
-rampantes.</p>
-
-<p>Éclairés par des becs de gaz, allumés de loin en
-loin, des murs frappaient des coups crus dans l'ombre.
-Le trottoir était sec, sillonné de rigoles par
-places et la soudure de ses dalles se détachait, en
-noir. Près de la chaussée, une bonde d'égout, un
-tampon de fonte quadrillé, percé au milieu de son
-orbe, d'un trou, étincelait à certaines arêtes plus
-aiguisées par le frottement des bottes. Des épaves
-de cuisine, des trognons de légumes et des morceaux
-d'affiches, s'empuraient dans une flaque. Un rat se
-faufilait dans le tuyau d'une gargouille.</p>
-
-<p>Lorsqu'André et Cyprien eurent atteint le bout de
-cette rue et qu'ils arrivèrent dans une autre, vivante
-encore et plus éclairée, la demie tintait. Un
-marchand de vins s'apprêtait à fermer ses vitres. Au
-fond de la boutique, dans une salle cloisonnée de
-carreaux dépolis, un garçon couvrait un billard et
-essuyait avec un torchon les marques de craie laissées
-près des bandes; un autre, dans la première
-pièce, vu de dos, l'échine courbée, le cou et les reins
-remuant avec le dandinement d'un volatile, rinçait
-des bouteilles au-dessus d'un cuveau; un troisième
-charroyait deux moitiés de tonnes plantées de lauriers
-roses, et deux ronds sales marquaient sur le trottoir
-la place où elles étaient mises.</p>
-
-<p>Le patron se préparait à laver à grande eau son
-seuil. Un baquet entre les jambes, il bâillait, s'étirant,
-les bras en l'air, les poings fermés, et, derrière lui, sa
-femme, le râble aplati sur une banquette, la poitrine
-écroulée sur le rebord du comptoir, gourmandait les
-garçons, s'épilait les poils du nez, apurait ses comptes.</p>
-
-<p>La rue était presque silencieuse; deux sergents de
-ville se promenaient, mélancoliques, parlant bas, s'arrêtaient
-par moment et reprenaient leur marche; au
-loin, une équipe de vidangeurs cinglant les chevaux
-attelés aux barriques numérotées, aux carrioles bondées
-de tuyaux et de pompes, passa, nauséabonde,
-dans un sourd roulement.</p>
-
-<p>Le bruit devenait plus confus et plus faible. L'on
-entendit encore le sautillement grêle d'un fiacre
-qui parut, les feux allumés, le cocher endormi sous
-son chapeau de cuir bouilli blanc pareil à un seau
-de toilette, le menton dans le cou, le fouet au repos,
-les rosses exténuées, trébuchant, faisant cahoter la
-guimbarde sur la chaussée, puis le bruit s'effaça, le
-vacarme des volets qu'on pose s'éteignit, le quartier
-s'endormait, tout se tut.</p>
-
-<p>Cyprien continuait à rognonner dans sa barbe; il
-s'exaspérait de plus en plus, après la soirée qu'il avait
-subie. Il attaquait les boissons, les femmes, prétendait
-que le punch avait été acheté, tout fait, chez un
-épicier et coupé d'eau pour le désinfecter; il niait le
-charme des fillettes tapotant de la musique ou becquetant
-des glaces, il se moquait du maître de la
-maison, debout, près du piano, chargé d'exécuter
-des sourires et il reprenait:</p>
-
-<p>&mdash;Ah! elles sont jolies les soirées de ton oncle! une
-vraie bousculade de salle à bagages! il n'y a que les
-gens qui graissent les cartes qui aient le droit de s'asseoir!
-et ils sont là, avec des têtes dont les cheveux
-ont fui, des compresses blanches autour du cou, des
-ventres enflés, sanglés dans des pantalons tendus, retenant
-les envois d'une digestion pénible! et le salon,
-avec sa tapisserie de vieilles dames qui dorment le
-long d'un mur ou jacassent le nez sur un verre, et
-l'averse des conversations, la fluée des sornettes, la
-pluie sans fin des polkas et des valses! et tout, tout,
-et cette troupe d'imbéciles qui invitent des robes roses
-ou blanches à secouer leurs plis! et les jeunes filles
-donc! ces adorables récipients de chairs neuves où
-les vices transvasés des mères se rajeunissent! ah oui,
-parlons-en! il faut les voir quand elles remuent du
-pilon leurs jupes! le mouchoir sur les genoux et la
-moue au bec, elles sont là, se tortillant sur leur
-chaise, échangeant derrière les entrechats de l'éventail
-des ricochets de niaiseries sordides, chuchotant
-comme des galopines en classe, s'envolant tout à
-coup avec l'affreux bavardage des perruches qu'on
-lâche! puis, c'est le plongeon des graves révérences,
-c'est le nez qui se fripe et le dentier qui flambe,
-c'est des oui, maman, c'est des non, ma chère, c'est
-des patati, c'est des patata, c'est des rires fûtés, des
-éclats discrets&hellip; les jeunes filles! je les ai observées
-ce soir, tiens, les v'là: physiquement: un éventaire
-de gorges pas mûres et de séants factices; moralement:
-une éternelle morte-saison d'idées, un fumier
-de pensées dans une caboche rose! oui, les v'là,
-celles qu'on me destine, espérant qu'un jour viendra
-où, lassé de lire dans mon lit et d'y fumer tranquillement
-ma pipe, j'accepterai la misère d'un coucher
-à deux, l'insomnie ou le ronflement d'un autre,
-les coups de coude et les coups de pieds, la fatigue
-des caresses exigées, l'ennui des baisers prévus!</p>
-
-<p>André souriait.</p>
-
-<p>&mdash;Ah bien mais, dit-il, c'est très simple alors.&mdash;Conséquence
-de tes théories: la mise en fourrière
-de toutes les passions, l'apothéose de la fille publique&mdash;les
-cabinets à trois sous de l'amour!&mdash;et par-dessus
-le marché, la glorification de la femme de
-ménage qui vous chipe la bougie et le sucre!</p>
-
-<p>Oui, c'est amusant d'allumer des paradoxes, mais
-il est un moment où les feux de Bengale sont mouillés
-et ratent!&mdash;On ne rit plus alors&mdash;je me suis marié,
-parfaitement, parce que ce moment-là était venu,
-parce que j'étais las de manger froid, dans une assiette
-en terre de pipe, le dîner apprêté par la femme de
-ménage ou la concierge.&mdash;J'avais des devants de
-chemise qui bâillaient et perdaient leurs boutons,
-des manchettes fatiguées&mdash;comme celles que tu as
-là, tiens&mdash;j'ai toujours manqué de mèches à lampes
-et de mouchoirs propres.&mdash;L'été, lorsque je
-sortais, le matin, et ne rentrais que le soir, ma chambre
-était une fournaise, les stores et les rideaux
-étant restés baissés à cause du soleil; l'hiver c'était
-une glacière, sans feu, depuis douze heures. J'ai senti
-alors le besoin de ne plus manger de potages figés,
-de voir clair quand tombait la nuit, de me moucher
-dans des linges propres, d'avoir frais ou chaud suivant
-la saison.&mdash;Et tu en arriveras là, mon bonhomme;
-voyons, sincèrement, là, est-ce une vie que
-d'être comme j'étais et comme toi, tu es encore?
-est-ce une vie que d'avoir le c&oelig;ur perpétuellement
-barbouillé par les crasses des filles; est-ce une vie que
-de désirer une maîtresse lorsqu'on n'en a pas, de s'ennuyer
-à périr quand on en possède une, d'avoir l'âme
-à vif quand elle vous lâche et de s'embêter plus formidablement
-encore quand une nouvelle vous la
-remplace? Oh non, par exemple! Bêtise pour bêtise,
-le mariage vaut mieux. Ça vous affadit les convoitises
-et émousse les sens? eh bien, quand ça n'aurait
-que cet avantage-là! et puis, et puis, mon cher,
-c'est une caisse d'épargnes où l'on se place des soins
-pour ses vieux jours! c'est le droit de soulager ses rancunes
-sur le dos d'un autre, de se faire plaindre au
-besoin et aimer parfois!</p>
-
-<p>Ah! s'il existait un émétique qui vous fasse rendre
-toutes les vieilles tendresses qu'on a là-dedans! certes,
-ce serait le rêve, mais comme c'est impossible, le
-plus sage est encore de risquer la chance, de tenter
-d'être heureux avec une femme qu'on suppose avoir
-été bien élevée et qu'on croit honnête.&mdash;Mais diable,
-je commence à lâcher des tirades comme toi, et avec
-toutes ces discussions, il est une heure moins vingt,
-je vais te souhaiter le bonsoir et rentrer chez moi.</p>
-
-<p>Cyprien ne paraissait guère disposé à gagner son lit.</p>
-
-<p>&mdash;Tu as bien le temps, disait-il, les autres fois
-lorsque tu vas en soirée et que ta femme n'étant pas
-grippée t'accompagne, tu ne reviens jamais de chez
-les Désableau avant trois heures. Hein? avoue que tu
-as eu une fière chance de m'avoir rencontré, dans
-cette salle de chauffe, je t'ai obligé à prendre la fuite.
-C'est trois heures que je t'ai données, rends-moi l'une
-des trois et viens faire un tour.</p>
-
-<p>&mdash;Oh! dit André, je t'en donnerais bien huit ou
-dix, si je n'étais pas aussi fatigué. Je devais aller, pour
-mon roman, voir l'effet d'un abattoir au petit jour
-et j'ai prévenu ma femme qu'elle n'ait pas à m'attendre
-demain avant onze heures, mais je renonce,
-malgré tout, à la promenade, je suis moulu, j'ai
-froid et puis il va pleuvoir, viens, allons nous coucher.</p>
-
-<p>Mais Cyprien ne se tenait pas pour battu; il insistait,
-appuyant sur la paresse de son ami qui ne
-parviendrait jamais, une autre fois, à se lever d'aussi
-bonne heure.</p>
-
-<p>André en convenait. Il le savait parbleu bien,
-puisqu'il avait justement choisi le jour où, ne se
-couchant pas, il serait debout, dès l'aube! mais
-Cyprien débita ses raisonnements en pure perte,
-son ami tint bon, continua son chemin et arriva
-devant sa maison. Là il fit vibrer le timbre et s'accota
-au mur, attendant que la porte s'ouvrît,
-écoutant au loin l'appel aigre de la sonnette, le
-coup mat du cordon, le craquement du vantail, prêt
-à céder.&mdash;Le portant avait été inutilement tiré&mdash;alors
-il lança un carillon qui dansa dans la nuit et le
-pêne lâchant la serrure, claqua. Il serra la main de
-Cyprien et referma la porte.</p>
-
-<p>Il frottait une allumette, se défiant du paillasson,
-du décrotte-pieds qui faisaient saillie à la première
-marche et il montait rapidement avec la hâte de
-l'individu qui se rôtit les doigts et ne serait pas fâché
-de se mettre à l'aise.</p>
-
-<p>Il doublait les enjambées, suivant d'une main
-la rampe, et le mur en volute de l'escalier brillait
-avec ses jaspures de faux marbre, dans l'ombre, à
-mesure que le vent attisait l'allumette ou l'éteignait
-presque.</p>
-
-<p>A chaque palier, les boutons de cuivre des portes
-étincelaient, puis, aussitôt que la flamme était morte
-et que le bois se consumait en braise, un point
-rouge se piquait sur le vernis des murs.</p>
-
-<p>Lorsqu'il fut entré dans l'antichambre et qu'il eut
-pris un bougeoir placé sur un piédouche, il s'avança
-avec précaution, craignant de réveiller sa femme.
-Il eut beau marcher sur la pointe des pieds, ses bottines
-craquèrent.</p>
-
-<p>Il s'arrêta soudain, étonné, entendant un heurt
-amorti, comme un objet qui tombe sur une chose
-molle, comme un choc de talons nus sur un tapis.
-Il pensa que sa femme était plus souffrante ou qu'elle
-se relevait pour chercher un mouchoir ou satisfaire
-un besoin autre, mais une rumeur effarée, un chuchotement
-de paroles suffoquées par l'angoisse, des
-mots prononcés presque haut, puis balbutiés avec
-un ton de prière, d'autres, à peine distincts, comme
-mâchés par des dents qui se serrent, lui arrivèrent.</p>
-
-<p>Il appréhenda un malheur, franchit le salon, s'élança
-dans la chambre, vit, près du lit défait, un
-homme en chemise, affolé, tournant, culbutant les
-meubles, tirant à lui un fauteuil pour s'abriter, empêché
-par une chaise placée derrière. La femme
-étrangla un cri, se renversa, stupide, les yeux agrandis,
-hagarde.</p>
-
-<p>André étouffa un nom de Dieu!</p>
-
-<p>On sentait, dans la pièce, une déroute effroyable,
-une panique immense. L'homme ne bougeait, respirant
-à peine, la femme frissonnait, éperdue, appuyée
-sur le bord du lit, les jambes et les seins à l'air, la
-main droite pendante, la gauche cramponnée au drap.</p>
-
-<p>Tous restaient immobiles, muets. Alors dans le
-grand silence de la chambre, la main d'André, tenant
-la bougie, trembla et la bobêche tapant la
-plate-forme de cuivre tinta doucement.</p>
-
-<p>Ce bruit léger sembla secouer la stupeur accablée
-de la femme; elle eut un long soupir, voulut parler,
-chercha la salive, n'en trouva pas, remonta sa chemise,
-cacha sa gorge.</p>
-
-<p>André avait déposé le flambeau sur une table; il
-semblait indécis, se promenait de long en large, s'arrêtait
-crispé, blême, dévisageant sa femme. Le bruit
-plus vif, plus amorti de ses pas, selon qu'il se rapprochait,
-marchant sur le plancher ou s'éloignait,
-foulant un tapis, s'entendait seul.</p>
-
-<p>Un filet de vent venait d'une croisée poussée contre
-et faisait fignoler et couler la bougie. Une azalée,
-dans un cache-pot de faïence, se défleurait, éparpillant
-gouttes à gouttes sur les bouquets réséda d'une
-carpette ses pétales tachés de sang; un jupon, jeté
-sur le dos d'une chaise, descendit lentement, s'étala
-ainsi qu'une mare blanche sur le parquet. Une
-odeur pénétrante de femme dont les bras sont nus
-emplissait la pièce, une bouffée très fine de frangipane
-vint s'y mêler, évoquant les soins discrets des
-toilettes galantes, les luxes, perdus depuis le mariage
-et retrouvés maintenant, des eaux teintées
-d'opale qui baignent les bleus roseaux imprimés
-dans le fond des larges cuvettes.</p>
-
-<p>Lorsqu'André interrompait sa marche, la pendule
-jasait clairement, jetant son tictac monotone,
-coupé net par la plainte d'un meuble, par la corde
-d'un store qui frappait aux vitres.</p>
-
-<p>André fit un pas, s'arrêta devant sa femme. Il
-s'efforçait d'être calme, mais les mots saccadaient,
-passant par sa voix tremblée.</p>
-
-<p>&mdash;Une heure du matin, dit-il; il est temps que
-pour sauver les apparences, Monsieur se rhabille
-et parte.</p>
-
-<p>Le Monsieur eut un geste vague. La femme plia
-encore les épaules, sa main s'ouvrit et le drap qu'elle
-pressait se détendit, doucement, comme un linge
-humide.</p>
-
-<p>&mdash;Allons, Monsieur, poursuivit André, il faut en
-finir, je n'ai nul intérêt, moi, à contempler vos formes,
-la situation est suffisamment ridicule, mettons-y
-un terme.</p>
-
-<p>Ah! quand on songe, reprit-il&hellip;, il est vrai qu'à
-force d'avoir étudié les femmes et d'avoir acquis
-pour elles un sacré mépris, on finit par où les nigauds
-commencent! mais je parle et le temps s'écoule.
-Ah! pour Dieu! en voilà assez; vous êtes prêt,
-n'est-ce pas?</p>
-
-<p>Le jeune homme enfilait son pantalon, et sa chemise,
-mal tassée, faisait, dans sa culotte, des bosses
-au derrière. Il boutonna son gilet à peine, mit ses
-bottines et son habit. Une fois vêtu, il reprit un peu
-d'assurance, il regarda le mari, en face, ânonna
-quelques mots sans suite et tâta dans la poche de
-sa redingote.</p>
-
-<p>&mdash;Vous cherchez une carte de visite, dit André,
-on ne la trouve jamais lorsqu'on en a besoin, c'est
-comme un fait exprès. Mais, peu importe, votre nom
-de famille m'est indifférent; quant à votre prénom,
-ma femme doit le connaître, et, au cas où elle ignorerait
-votre adresse, vous pourrez la lui envoyer demain,
-pour qu'elle aille vous rejoindre si bon lui
-semble. Maintenant, prenez votre chapeau et partons.</p>
-
-<p>Le jeune homme se défiait, malgré tout, craignant
-une embûche. Il appréhendait que le mari ne l'obligeât
-à passer devant, et la perspective de s'enfoncer, à tâtons,
-dans le noir, lui souriait peu. Mais André le
-précéda, la bougie au poing. Ils descendaient lentement,
-n'échangeant plus une parole. Arrivé au bas
-de l'escalier, près des pommes en verre de la rampe,
-André se retourna et, haussant le chandelier, dit
-simplement:</p>
-
-<p>&mdash;Prenez garde, Monsieur, il y a une marche; et
-il ajouta: Je vous préviens pour que vous ne tombiez
-pas, ça ferait du bruit.</p>
-
-<p>Il frappa au carreau de la concierge, la porte s'ouvrit
-et il la referma sur le dos du jeune homme
-qui eut un long soupir de soulagement et murmura:</p>
-
-<p>&mdash;Cristi! j'ai eu une fière chance de m'en être tiré
-comme cela!</p>
-
-
-<div class="chapter"></div>
-<h2 class="nobreak">II</h2>
-
-
-<p>Oui, Cyprien avait raison. C'est folie quand, n'étant
-pas riche, on peut néanmoins, en se gênant,
-manger chez soi et être presque servi, que d'aller
-contracter mariage! Il aurait dû laisser ces tracas-là
-aux pauvres! En tisonnant des bûches, les soirs
-d'hiver, alors qu'engourdi dans son fauteuil, il hésitait
-à se lever pour s'étendre dans un lit froid,
-André se l'était répété souvent, se tâtant, se débattant
-contre l'idée qui lui revenait chaque fois qu'il
-avait passé la soirée seul, en finir à jamais avec sa
-vie de garçon, troublée par des appétences charnelles,
-par des besoins de câlineries et de tendresses.</p>
-
-<p>Il n'aimait point les enfants, ne jugeait pas qu'il
-fût utile d'en procréer, craignait, en vertu de cet
-axiome que ce sont les gens pas riches qui en ont le
-plus, d'engrosser de dix en dix mois sa femme, et, cependant,
-les misérables ennuis des ménages mal faits,
-des concierges qui sont pochards et ne retournent pas
-le lit, l'avaient jeté, comme il l'avouait à Cyprien,
-sur les gluaux d'une famille, en quête d'un gendre.</p>
-
-<p>Il avait épousé sa femme sans entrain, sans joie.
-Quand il l'avait connue, elle était comme la plupart
-des jeunes filles, insignifiante; elle jouait du piano,
-copiait des Boucher et des Greuze sur des fonds
-d'assiettes, possédait avec cela une grâce apprêtée
-chez elle, une distinction pincée au dehors; somme
-toute, elle pouvait être sortie, sans honte, gardée
-chez soi, sans lassitude. C'est égal, il avait été
-bête! Elle avait des yeux noirs, allumés dans le
-fond, les yeux d'une maîtresse, qui, jadis, l'avait
-prodigalement trompé. Il aurait dû se défier, savoir
-que, lorsqu'on est décidé à accoler son nom à celui
-d'une autre, sous le grillage d'une mairie, on devrait
-avoir pu jauger la parfaite capacité de sottise
-ou la profonde inertie des sens de celle qu'on épouse!
-et, debout, les poings serrés, il souffrait, pensant à
-sa femme, s'étonnant de n'avoir pas découvert,
-dans certains plis de visage, dans certains mots, les
-tempêtes qui couvaient sous son calme froid.</p>
-
-<p>Maintenant, il hésitait sur le parti qu'il fallait
-prendre. «J'ai évité un scandale dans la maison, c'était
-l'important, disait-il. Si je retourne près de ma
-femme, je vais subir des averses de giries et de
-pleurs et je serai peut-être encore assez naïf, dans
-ce cas-là, pour lui pardonner! ou bien, je devrai
-écouter d'invraisemblables excuses ou des insolences,
-je ne pourrai faire autrement alors que de
-l'étrangler. Les deux rôles sont également stupides.
-D'un autre côté, ne rien dire, rester, c'est un enfer,
-c'est le feu aux poudres à un moment donné, c'est,
-un jour, à table, devant une bonne, la révélation
-forcée de nos haines, c'est la réunion, le lendemain,
-de tout le quartier devisant sur mes malheurs, c'est
-le colportage, du boucher chez la fruitière, des évènements
-de cette nuit, dénaturés et grossis.» Et il
-revenait, au milieu de ses hésitations, à ce parti qui
-lui était apparu, le premier, alors que, délivré du
-Monsieur, il remontait l'escalier: reprendre son
-existence d'autrefois, rayer deux années de sa vie,
-s'efforcer d'oublier dans le travail les souvenirs irritants
-que lui laisserait sa femme.</p>
-
-<p>Il s'affermissait, de plus en plus, dans cette résolution.
-Il eut un geste brusque, mit de l'ordre dans
-ses papiers, déchira les uns, consuma les autres et il
-demeurait, mélancolique, s'intéressant, pendant une
-seconde, aux étincelles qui couraient dans la cheminée,
-au vent qui faisait tressaillir les cendres
-et soulevait l'amas noir et rouge des paperasses
-brûlées. Puis, il soupirait, ficelait des livres, fouillonnait
-dans une commode, mettait du linge, en
-paquet, sur un fauteuil. Il lui fallut chercher sa
-valise, serrée dans un cabinet de débarras, près de
-la cuisine, et, doucement, il poussa la porte, prêtant
-l'oreille, n'entendant aucun bruit, ayant presque
-peur de rencontrer sa femme.</p>
-
-<p>Quand il entra dans la cuisine, il resta, stupide,
-devant les reliefs du repas; les deux assiettes, avec
-les fourchettes et les couteaux jetés dessus, en croix,
-l'émurent; il revit devant ces vaisselles torchées,
-devant ces deux verres où ils avaient bu, le tête à
-tête du dernier dîner, l'adorable mouvement de sa
-femme, relevant sa manche et servant la sauce,
-toute une intimité d'intérieur à l'aise dont il n'avait
-jamais soupçonné la fin.</p>
-
-<p>Il décrocha sa valise et, amolli, troublé, il retourna
-chez lui, écoutant, espérant presque un hoquet, un
-cri, qui le forceraient à s'occuper de sa femme, à
-courir près d'elle. Un immense silence emplissait la
-maison. André rentra dans son cabinet. Un irrémédiable
-désordre s'étalait dans cette pièce. Les tiroirs
-à moitié tirés d'une commode regorgeaient de
-tricots et de linges; des chemises, se confondant, les
-unes avec les autres, tendaient leurs manches, écartaient
-leurs cols, gisaient, la tête en bas, pliées
-comme sur une charnière, éplorées et grotesques
-avec leurs bras et leur ventre vides, leur poitrine
-ouverte et creusée jusqu'au dos; des cravates
-rayaient d'un mince filet noir la flanelle jaune des
-gilets, des gants allongeaient leurs doigts glacés,
-couleur de poussière et de mauve, sur la toile bise
-des caleçons, sur le blanc crémeux des foulards
-de soie.</p>
-
-<p>La bougie descendait jusqu'à sa collerette de verre.
-Les tiroirs du bureau, mal repoussés, cassaient en
-deux des papiers et des élastiques qui avaient enveloppé
-les liasses, étaient tombés sur le parquet et
-avaient repris leur forme ronde.</p>
-
-<p>André écarta les rideaux. Les stores étaient baissés.
-La lueur du petit jour, filtrant au travers des lames,
-couchait, à d'égales distances, des barres de bleu
-pâle sur le plancher, reculait, dans la glace, les murs,
-éveillait, à certains points, la dorure des cadres,
-rendait d'un blanc plus cru la mousseline pendue
-aux fenêtres, tout le blanc azuré du linge. André
-regarda, en face de lui, les vitres closes des maisons,
-l'immobilité des rideaux placés derrière. Le
-silence ininterrompu de la cour lui parut lugubre;
-il revint dans la pièce, demeura mal à l'aise devant
-cette mare de lumière qui s'épandait de plus en
-plus, triste comme un lever de lune, bleuissante
-et blanchie comme elle. Il se vit dans la glace, les
-joues hâves et les yeux culottés de bistre. Il
-apprêta sa malle à la hâte et, la tenant d'une main,
-il ferma, de l'autre, son cabinet, et arrivé dans
-l'antichambre, il tourna le loquet de la porte. Là, il
-se sentit défaillir. Le regret qui l'avait poigné, dans
-la cuisine, l'étreignit de nouveau, lui fit presque
-jaillir les larmes des yeux. Le bien-être qu'il quittait,
-ainsi, tout à coup, le navra. Cette porte sur l'escalier
-lui ouvrit un horizon de misères sans bornes;
-il évoqua sur ce palier l'abandon de tout un avenir
-de gaieté et de paix, la vie de ses dix-huit ans qu'il
-fallait revivre à trente ans passés, la confiance et
-l'espoir en moins, l'estomac délabré et des besoins
-de confortable en plus.</p>
-
-<p>La porte remuait doucement. Lui, la malle à ses
-pieds, restait immobile, envahi par des lâchetés
-croissantes. Ah! si sa femme s'était précipitée, les
-cheveux au vent, en chemise, lui avait enlacé le cou,
-fermé la bouche avec les mains, étouffé seulement
-un semblant de larmes, il aurait jeté d'un coup de
-pied sa malle!</p>
-
-<p>Il eut subitement une lucidité d'esprit. Il se figura,
-après cette scène ridicule, les réflexions qui lui seraient
-venues. Il se représenta toutes les hontes du
-cocuage subi, les défiances qui l'assailleraient maintenant,
-au moindre mot; il eut une vision des aigreurs
-qui s'échangeraient au-dessus d'une table,
-des raccommodements convenus, tacitement, d'avance,
-dans les oreillers, des embarras de certains
-tête-à-tête, des maladresses innocemment lâchées,
-des rancunes qui en résulteraient pour l'un comme
-pour l'autre.</p>
-
-<p>&mdash;Eh! je deviens idiot, à la fin, dit-il. J'ai le choix
-entre aller gifler ma femme ou ficher mon camp.
-Il empoigna sa malle, descendit, franchit la porte
-cochère entrebâillée, s'achemina lentement vers le
-logis de Cyprien.</p>
-
-<p>L'air, la marche, lui faisaient du bien. Il enleva
-son chapeau pour avoir plus frais et un petit vent
-but les gouttes de sueur qui lui perlaient aux tempes.
-Il n'avait plus maintenant qu'une vague perception,
-qu'un souvenir confus des incidents de
-cette nuit. Il déposa sa valise sur le trottoir, la reprit,
-ayant simplement hâte d'arriver parce qu'elle était
-lourde. Il dut s'arrêter de nouveau, la changer
-de main, se reposer encore.</p>
-
-<p>Les rues étaient désertes. Le ciel semblait taché
-de pâtés d'encre et barbouillé de cendre pour les
-faire sécher. Au loin, une balayeuse, la tête enfoncée
-dans une marmotte, les sabots bourrés de
-paille, s'appuyait sur le manche d'une pelle; à
-ses côtés, un boueux, la pipe au bec et la goutte
-au nez, ratissait un monceau d'ordures; un ouvrier
-passa, le paletot jeté sur la blouse, l'épaule
-gauche plus haute que l'épaule droite, par suite de
-l'habitude qu'ont la plupart des gens du peuple de
-porter toujours leurs outils et leur pain sous le
-même bras; une voiture de laitier, lancée à fond de
-train, fit feu sur les pavés. André se servit de sa
-malle comme d'un siège, regarda si par hasard un
-fiacre ne viendrait point, réfléchit qu'à Paris il est
-presque impossible, lorsqu'on n'habite pas près d'une
-gare, de trouver une voiture à cinq heures et demie
-du matin, et, se décidant enfin à se lever, se roidissant
-contre la fatigue, il emballa d'un coup la trotte,
-monta chez Cyprien, frappa, refrappa, jusqu'à ce
-qu'un clappement de savates devînt distinct.</p>
-
-<p>Cyprien entrebâilla la porte, demeura stupéfait,
-bredouilla quelques mots, courut se remettre sous
-les couvertures, et, là, se frottant les yeux, il balbutia:</p>
-
-<p>&mdash;Ah çà, comment, c'est toi?</p>
-
-<p>André tomba dans un fauteuil.</p>
-
-<p>&mdash;Peux-tu me donner asile, pendant quelques
-jours, jusqu'à ce que j'aie arrêté une chambre, dit-il?</p>
-
-<p>L'autre fit signe que oui, et, se frottant les cheveux,
-complètement ahuri, il s'écria:</p>
-
-<p>&mdash;Mais qu'est-ce qu'il y a, bon dieu!</p>
-
-<p>Alors André se leva.</p>
-
-<p>&mdash;Il y a, que j'ai surpris un homme chez ma
-femme, cette nuit, comprends-tu?</p>
-
-<p>Cyprien eut un sursaut, laissa tomber ses bras et
-assis comme il était sur son séant, il se tourna tout
-d'une pièce, du côté d'André.</p>
-
-<p>&mdash;Pas possible, dit-il!</p>
-
-<p>Mais son ami le regardait, en hochant la tête. Ils
-se dévisagèrent sans souffler mot.</p>
-
-<p>&mdash;Tu as tué le Monsieur? demanda enfin Cyprien.</p>
-
-<p>&mdash;Non.</p>
-
-<p>&mdash;Tu as bien fait,&mdash;ta femme non plus, j'espère?</p>
-
-<p>&mdash;Pas davantage.</p>
-
-<p>&mdash;Allons, tant mieux. C'est un ami le Monsieur que
-tu as surpris?</p>
-
-<p>&mdash;Non, c'est un Monsieur que je ne connais pas.</p>
-
-<p>&mdash;C'est moins ennuyeux, murmura Cyprien.</p>
-
-<p>Ils se turent.</p>
-
-<p>André qui était, comme bien des gens nerveux,
-sujet pour la moindre contrariété à d'horribles douleurs
-d'entrailles, quitta la chambre.</p>
-
-<p>Elle est bien bonne! se dit Cyprien et il sourit un
-peu, pensa que cette aventure ne contrariait en
-aucune façon sa manière de voir, puis il s'indigna
-tout de même, trouva bête qu'un homme fort se
-fût ainsi fait duper par une femme qu'il considérait
-comme une pimbêche et comme une niaise.</p>
-
-<p>Quand son ami revint, le visage décomposé et la
-main au ventre, il sauta du lit, lui offrit un verre de
-rhum, et l'écouta raconter, points par points, la scène.</p>
-
-<p>&mdash;Mon pauvre vieux, s'écria-t-il, ça ne nous
-change guère! Après les maîtresses qui nous turlupinaient,
-c'est maintenant les légitimes!&mdash;Ah! je sais
-bien, c'est plus embêtant&mdash;mais quoi?&mdash;ça ne
-prouve qu'une chose, c'est qu'amours de distinction
-et amours de rebut, c'est kif-kif, ça se lézarde et
-ça croule! Va, faut en prendre son parti, mon cher,
-dans la vie, on n'a rien à soi. On loge ses affections
-dans des meublés, jamais dans une chambre qui
-vous appartienne! Dame, oui, j'en conviens, c'est
-dur; on voudrait avoir son petit lopin de bonheur et
-en être seul propriétaire! Ah! mon ami, ce sont des
-rêves de paysan qu'on ne réalise pas!&mdash;mais, voyons
-comment allons-nous nous organiser? le plus simple
-serait de louer un lit, nous l'installerions, là, près de
-la fenêtre, tu déplierais les lames du paravent et tu
-serais comme chez toi, hein, qu'en penses-tu?</p>
-
-<p>&mdash;La première chose à faire, dit lentement André,
-c'est de chercher un petit logement. Je reprendrai
-les meubles qui m'appartiennent, mes bibelots de
-garçon; il faudra aussi que je retrouve mon ancienne
-femme de ménage, Mélanie; j'ignore son
-adresse par exemple, mais puisqu'elle passait son
-temps chez une blanchisseuse de la rue des Quatre-Vents,
-je saurai facilement où elle demeure. Je te
-demanderai seulement un service, je ne veux plus
-remettre les pieds chez moi, j'établirai une liste
-des objets à garder, je retiendrai aujourd'hui une
-voiture et tu iras, toi-même, chez moi, surveiller
-l'emballage des bibelots et des meubles.</p>
-
-<p>Et il poursuivit, en se frottant fiévreusement les
-mains:</p>
-
-<p>&mdash;Oh! que j'ai donc hâte que tout cela soit terminé!
-j'ai encore de la veine tout de même, c'est le
-demi-terme, je louerai facilement une chambre.
-Allons, voilà qui est décidé! je vais recommencer
-ma vie de garçon; baste! au fond, tu es dans le vrai,
-je n'étais malheureux que par ma faute; je m'étais
-forgé un tas d'idées, la solitude, le manque de baisers
-propres, le silence, le soir, dans le lit, le réveil
-sans gaminades, tout un idéal de fleuriste! c'est égal,
-cela finit tout de même bêtement quand on y songe!</p>
-
-<p>Il se tut, puis il pensa qu'il serait convenable de
-s'intéresser aux travaux de son hôte; il regarda un
-tableau placé sur un chevalet:</p>
-
-<p>&mdash;Eh bien, mais, ça va! s'écria-t-il, puis il écouta,
-sans les entendre, les explications de son ami
-et, obsédé de nouveau par son malheur, il reprit:</p>
-
-<p>&mdash;C'est étonnant, si tu l'avais vue il y a quinze
-jours quand elle a flanqué congé à la bonne qui découchait.
-Elle est sévère, ma femme! moi, je faisais remarquer
-que cette fille cuisinait bien, ne rechignait
-devant aucun ouvrage, qu'il était absurde de la renvoyer
-pour des escapades qui, au demeurant, ne
-nous gênaient pas. Ma femme m'a toisé! j'étais
-évidemment pour elle, un homme sans m&oelig;urs, je
-me suis tu, la bonne a reçu son compte; cela a mieux
-valu, ajouta-t-il plus bas, nous n'avons pu en engager
-une autre, de sorte qu'au moins pour cette nuit&hellip;</p>
-
-<p>Cyprien lui coupa la parole. Ses vieilles rancunes
-contre les femmes se réveillaient. Ah! elles ne sont
-pas bons enfants, clama-t-il. On ne leur demanderait
-pourtant que ça!&mdash;Oui, mais pour être bon enfant,
-il faut avoir été beaucoup roulé, comme toi et moi,
-par exemple. Nous, nous nous estimons heureux
-quand nos convoitises se bornent à n'être pas satisfaites!
-nous sommes les gens qui nous contentons
-des à peu près. Lorsque nous ne recevons pas de
-tuiles sur la tête, nous sommes pleins de joie, et c'est
-miracle pourtant quand avec un idéal aussi court il ne
-nous tombe pas sur la caboche de formidables gnons!
-André l'approuvait d'un geste navré.</p>
-
-<p>&mdash;Si je vidais ma malle, finit-il par dire, nous pourrions
-ensuite déjeuner et je commencerais mes
-courses.</p>
-
-<p>Cyprien opina du bonnet et sortit pour chercher
-des victuailles.</p>
-
-<p>André se mit à déballer son linge. Il ressentait le
-vague accablé, la brouille de cervelle d'un individu
-qui, après avoir été presque assommé, reprend connaissance.
-Il rangea ses chemises sur une table,
-réunit ses livres et il lissait leurs couvertures avec la
-main, dépliait leurs cornes, défripait les feuilles
-froissées par le voyage.</p>
-
-<p>&mdash;En voilà un qui a joliment ennuyé ma femme,
-pensait-il; quant à celui-là, je ne le lui ai même
-pas prêté, quel chef-d'&oelig;uvre!&mdash;Et il se promettait
-de le lire, se reprochait d'avoir si longtemps négligé
-son art.&mdash;Ah! bien, elle en avait des moues, le
-soir, lorsqu'il voulait travailler!&mdash;Et il frissonnait,
-songeant à cette moue qui ridulait si joliment le
-coin des lèvres. Il jeta le reste de ses volumes, en
-tas, ne voulant plus voir leurs titres, tentant d'échapper
-aux souvenirs qui lui revenaient, un à un.
-à propos de chaque objet. Sa femme avait touché à
-tous, raccommodé les uns, acheté les autres, feuilleté
-tel livre, parcouru tel autre, les jours où calmement
-elle lui disait: Donne-moi quelque chose à lire, prenait
-un volume, l'ouvrait, et, le lui rendant, faisait:
-Pouh! ce n'est pas amusant!</p>
-
-<p>Il essaya de se soustraire à son ménage, tâcha d'ensevelir
-le présent, se tendit l'esprit à se rappeler mille
-détails de sa vie de garçon qui pourraient maintenant
-lui être utiles. Il méditait une réorganisation
-d'intérieur, s'ingéniait à éviter d'avance les misères
-qui se ruent dans les logements sans femme; il remuait
-des décombres de souvenirs et alors que leur
-évocation lui souriait, par une évolution presque
-insensible de pensée, son existence d'homme marié
-lui sautait devant les yeux et s'établissait, là, à demeure.
-Il se sentait repris de colères furieuses, d'irritants
-dépits, plus exaspéré peut-être par cette hantise
-qu'il ne pouvait chasser que par la cause même
-qui la faisait naître.</p>
-
-<p>Puis, comme ces joujous d'enfants où une sentinelle,
-après avoir décrit des courbes sur un plateau,
-revient forcément à l'endroit d'où elle est partie, sa
-pensée, après mille circuits, s'arrêta net au point
-exact, à la façon dont sa femme l'avait dupé. Son orgueil
-blessé saigna, sa rage s'accrut, il s'étonna, pendant
-une minute, de n'avoir pas étranglé l'amant de
-sa femme.</p>
-
-<p>Cyprien rentra chargé de paquets; ils dressèrent la
-table. Le peintre attaquait vigoureusement l'assiette
-assortie, s'enfournait de la hure et des miches de
-pain et lappait sec. André chipotait, mangeait du bout
-des dents, s'ingurgitait de grands coups d'eau rougie
-pour faire couler la viande, mais les morceaux lui restaient
-dans la gorge; il repoussa, dégoûté, l'assiette.</p>
-
-<p>&mdash;Je ne peux pas avaler, dit-il.</p>
-
-<p>Le mazagran qu'un cafetier monta le réconforta un
-peu.</p>
-
-<p>Cyprien avait bâfré et pinté comme quatre; il se
-renversait un peu sur sa chaise et éprouvait le bien-être
-des appétits repus. Il voyait tout en rose, pour
-l'instant, et chiffonnant sa serviette, il répétait, de
-temps à autre, en regardant son camarade: «Tiens,
-ce pauvre vieux!» et il regrettait de ne pouvoir
-dîner avec lui; il était, par extraordinaire, de corvée,
-le soir, un dîner de famille, un de ces dîners où l'on
-se réunit, une fois l'an, pour débiter d'ineptes gaudrioles
-et choquer des verres.</p>
-
-<p>André se taisait; d'un côté, il préférait s'isoler.
-Cyprien le gênait. Il commençait à oublier la situation
-cruelle de son ami, ne comprenait pas que possédé
-par une idée fixe, André ne pouvait admettre que
-lui, Cyprien, ne fût pas également contrit. Avec l'égoïsme
-des gens qui souffrent, André pensait, en effet,
-que le peintre se désintéressait trop des douleurs d'autrui.
-Les encouragements que Cyprien lui avait jetés,
-comme un morceau de sucre pour le faire tenir en
-place: «Du courage, ma vieille, ça ne sera rien, tu travailleras
-mieux maintenant que tu es libre, à quoi cela
-te sert-il de te désoler, puisque tu n'y peux rien?»
-l'exaspéraient. Il eût voulu que Cyprien marchât sur
-la pointe des pieds, comme dans ces chambres
-de malades, où l'on fortifie le patient avec un simple
-regard et une poignée de main. Malheureusement,
-Cyprien était incapable d'apaiser un chagrin quelconque.
-Comme la plupart des célibataires, il ne
-jugeait point d'ailleurs que les misères conjugales des
-autres méritassent une pitié bien longue. Il admettait
-plus facilement qu'un monsieur abandonné par une
-maîtresse se désespérât et fût plaint qu'un mari trompé
-par sa femme. Celui-là devait s'y attendre, pourquoi
-s'était-il marié? Il haïssait d'ailleurs la bourgeoise
-dont la corruption endimanchée l'horripilait; il n'avait
-d'indulgence que pour les filles qu'il déclarait
-plus franches dans leur vice, moins prétentieuses
-dans leur bêtise.</p>
-
-<p>André ne fut donc point fâché d'être laissé seul,
-mais, d'un autre côté, la solitude l'effrayait; il se
-savait assailli à l'avance par l'obsession de son infortune,
-puis il était mal à l'aise, énervé, souffrant.</p>
-
-<p>Ils se décidèrent enfin à quitter la place. André prit
-son chapeau, et mu par cette idée superstitieuse qu'il
-ne pourrait étouffer tout à fait les souvenirs cuisants,
-revivre réellement sa vie d'autrefois qu'en retournant
-habiter son ancien quartier, il s'achemina, lentement,
-au travers des rues qui relient la rue Royale
-à la rue Cambacérès.</p>
-
-<p>Alors, commença pour lui une longue pérégrination
-à la recherche des locaux vides. Il marcha, le nez
-en l'air, en déchiffrant des écriteaux. Il tourna, pendant
-des heures, le bec de cane des loges, reçut, en
-plein visage, l'âcre bouffée des mirotons, l'odeur du
-cuir qu'on rafistole, la senteur de roussi des fers qui
-repassent le drap.</p>
-
-<p>Dans certaines maisons, la loge était fermée, il
-tapait au carreau, allait dans la cour, en quête du
-concierge, ne l'apercevait pas, s'adressait à une vieille
-femme qui, rentrant dans le vestibule d'où elle sortait,
-criait du bas de l'escalier: Monsieur Baptiste, on
-vous demande! Une voix arrivait d'en haut: Me v'là!
-et de lointains coups de plumeau s'approchaient, descendant
-en même temps qu'un bruit lourd de bottes.</p>
-
-<p>Il ne découvrait aucun logis acceptable dans les prix
-doux. Il ne trouvait que des appartements somptueux,
-très chers et des portiers hautains, des caves
-insalubres, tapissées d'ignoble papier, pavées de carreaux
-rouges, ornées de cheminées en plâtre peint.
-Il écoutait le boniment du montreur qui essayait
-d'enfoncer le client, affirmait que des familles entières
-avaient vécu en bonne santé dans ces cambuses,
-ne les avaient quittées que malgré elles et les regrettaient
-encore.</p>
-
-<p>André était courbaturé, moulu. Il s'attardait dans
-les pièces où restaient des chaises, s'asseyait, les mains
-sur les genoux et les yeux vagues, entendait le concierge,
-debout, remuant des clés dans les poches de
-son tablier bleu, battant sa petite réclame, amorçant
-le denier à Dieu.</p>
-
-<p>&mdash;Oh! c'est une maison tranquille ici, vous savez,
-chacun est chez soi, pas d'ennuis, pas de cancans
-et il citait les gens du dessous, essayait pour la
-circonstance de laver leur linge sale, parlait des autres,
-énumérait les professions graves, semblait pris
-de pudeur lorsqu'il n'énonçait pas des titres ronflants,
-glissait vite sur le nom de certains de ses locataires,
-ne les faisait suivre d'aucune mention, puis il ouvrait
-la fenêtre du logement, toute grande, invitait
-André à s'approcher, lui vantait le point de vue de la
-cour, transformée en un jardin de mannezingue.</p>
-
-<p>Et André se levait, se penchait sur la balustrade,
-assistait, au fond d'un puisard, à la lente agonie d'un
-géranium. Il contemplait les quatre murs, blanchis au
-lait de chaux, le carré du ciel sombre, le fond dégoûtant
-du trou. Le portier disait: c'est gentil, hein? montrait
-des boules de couleur accrochées dans du lierre,
-des plates-bandes, bordées de buis et plantées de bâtons
-noirs, représentant des rosiers qui avaient perdu
-leur sève.</p>
-
-<p>Et André rentrait dans la chambre, recevait sur la
-tête une nouvelle douche, finissait par s'enfuir, affirmant
-qu'il reviendrait et donnerait une réponse. Il
-avait parcouru déjà plusieurs rues, escaladé des cinq
-étages, enfilé des rez-de-chaussée, sondé des milliers
-de placards, relevé toutes les trappes des cheminées,
-apprécié les incommodités de nombre de cabinets et
-de cuisines, quand il visita, rue Cambacérès, dans
-une maison de bonne apparence, un petit logement
-composé de deux pièces minuscules, d'une salle
-à manger moyenne, d'un cabinet de toilette grand
-comme un torchon, d'une cuisine et de lieux passables.
-Il y avait aussi une terrasse et le tout valait mille francs.
-Ce n'était pas cher pour le quartier, puis le local était
-libre et pouvait être occupé de suite. André l'arrêta.</p>
-
-<p>Une certaine quiétude lui vint maintenant qu'il s'était
-assuré un gîte. Il se rendit à une succursale de la
-maison Bailly, située dans la même rue, et retint
-une voiture de déménagement pour le surlendemain.</p>
-
-<p>Il avait faim. La fatigue et la marche avaient comme
-émoussé l'aigu de ses ennuis. Il était presque joyeux,
-lorsqu'il avisa un petit mastroque, derrière la vitrine
-duquel se tuméfiait un melon grandi dans de l'alcool.</p>
-
-<p>Des rangées de bouteilles avec des capsules de plomb
-sur la tête et des étoiles allumées au milieu du ventre,
-formaient le demi-cercle, enveloppaient deux étages de
-bondons meurtris, des vinaigrettes persillées de b&oelig;uf
-froid, des ratas figés aux navets, des tôt-faits avec des
-plaques noires de brûlé, godant sur leur bourbe jaune.</p>
-
-<p>Dans une gamelle de fer, un riz au lait entamé
-croulait; des &oelig;ufs, couleur de vin, emplissaient un
-saladier à fleur; un lapin, ouvert sur un plat, les quatre
-pattes en l'air, étalait le violet visqueux de son foie
-sur sa carcasse lavée de vermillon très pâle. Une muraille
-de bols, emmanchés les uns dans les autres,
-une tour de soucoupes, bordées de bleu, s'élevaient
-précédées devant les carreaux de la devanture, d'un
-ancien bocal de prunes à l'eau-de-vie, plein d'eau, où
-des glaïeuls affalés laissaient tremper leurs tiges.</p>
-
-<p>André s'assit devant une table vide. En attendant
-qu'on lui apportât la soupe, il regarda la salle. C'était
-une pièce assez grande, ornée de becs de gaz et
-d'abat-jour verts, d'un poêle de fonte, d'un comptoir
-peint en faux acajou, à filets ombrés, garni d'un vase
-de verre bleu plein de fleurs, de mesures d'étain,
-posées en flûte de pan, d'un tronc en nickel, d'un
-chat bâillant et d'une écritoire. Derrière ce meuble
-des rayons s'étageaient, supportant des litres décachetés,
-une théière en porcelaine, des tasses blanches
-avec trois pieds et une anse écarlates, et des initiales
-salement dédorées au centre. Une glace encastrée au
-milieu des rayons reflétait le haut du bouquet, marinant
-dans le vase bleu, le tuyau zigzaguant du poêle,
-trois patères inoccupées, fichées au mur, la doublure
-éraillée d'un paletot, le luisant d'un chapeau gras.
-Sur une petite table, dans un coin, un fromage de
-Bourgogne, le ventre entaillé, s'effondrait sous l'attaque
-d'un millier de mouches; près des casiers où se
-tassaient des serviettes munies de ronds, une huche
-contenait des pains grêles et mous qui touchaient
-presque à une cage accrochée au plafond. Cette cage
-était vide par suite d'un décès, et une seiche l'habitait,
-seule, pendue au bout d'un fil.</p>
-
-<p>Cet établissement tenait de l'auberge de campagne
-et de la crêmerie du Paris pauvre. Le patron, en manches
-de chemise, l'estomac en avant comme une
-bosse, le nez en trompette, se gobergeait, la serviette au
-bras, traînant, dans une boue de crachat et de sable, des
-pantoufles tapissées de dominos et de jeux de cartes.</p>
-
-<p>Des bruits de vaisselles et de chaudrons, des chants
-de fritures et des plaintes de roux s'échappaient de
-la porte toujours battante de la cuisine. Des grésillements
-furieux de viandes sautées dans la poêle, de
-biftecks jutant sur un gril, de subites vapeurs rouges,
-de fétides fumées bleues arrivaient par moment. De
-sourdes disputes, des voix brèves de patrons ahurissant
-leurs domestiques, s'entendaient à toute minute.</p>
-
-<p>Une servante fluette, pâle, la mine douloureuse et
-idiote, vacillait, minée par d'inépuisables flueurs
-blanches. Une autre trimbalait de la cuisine à l'office
-et de l'office à la cuisine des piles d'assiettes,
-avait l'air somnambulesque, ne semblait pas se rendre
-compte de l'importance de la tâche qui lui était
-confiée.</p>
-
-<p>André commençait à s'impatienter; on ne lui apportait
-toujours pas sa soupe. Il était las de regarder
-ces gens qui l'entouraient; tous se connaissaient; il
-était tombé dans une sorte de pension de famille,
-dans un râtelier où s'empiffrait un monde étrange. Il y
-avait des groupes discrets, causant à mi-voix, étouffant
-leur rire derrière leur serviette; il y en avait
-des hâbleurs, débagoulant, tout haut, des plaisanteries
-massives, accaparant l'attention avec leurs ébats.</p>
-
-<p>Très familier avec ses clients, le patron se rigolait,
-criant: Ah! elle est bien bonne! hurlait, avec calme,
-soudain: un fricandeau au jus, un filet sauce tomate,
-un!</p>
-
-<p>André avalait le vermicelle qu'on s'était enfin décidé
-à lui servir. A sa gauche, deux commères piochaient
-dans un plat de tripes, puisaient dans une
-queue de rat et vidaient des verres. Les coudes sur la
-table, elles se faisaient de mutuels salamalecs pour
-une cuillerée de sauce, causaient comme de bonnes
-mamans, débinaient une voisine, plaignaient leur
-concierge dont le ventre avait enflé en mangeant des
-moules.</p>
-
-<p>André commençait à se ragaillardir, mais une coterie,
-installée près du poêle, éteignait avec son vacarme
-le brouhaha des autres groupes.</p>
-
-<p>Un coiffeur pérorait, émettait des vérités de cette
-force: Quand on a de l'argent, on vous tire des coups
-de chapeau, sans ça, quand on a, comme moi, placé
-tout son saint-frusquin dans des fonds qui ne rapportent
-pas, on vous chante: «Marie, trempe ton pain,
-Marie, trempe ton pain.» Du reste, toutes les fois
-que j'ai acheté des valeurs, elles baissaient le lendemain;
-je ne pourrais pas me l'interdire d'ailleurs,
-il me faut des émotions!</p>
-
-<p>Les camarades se délectaient, lui versaient à boire
-et lui, avec ses yeux capotés, son air de glorieux
-crétin, reprenait: Moi, j'aime le sexe; pour que je
-puisse m'en passer, il faudrait que je sois comme le
-merle qui siffle après ses enfants; et, faisant par un
-calembour allusion à son métier, il ajouta: Je ne
-serais toujours pas un merle vif, je serais un merle
-lent.</p>
-
-<p>Des fusées de joie partirent, d'incompréhensibles
-gaietés saluèrent cette bordée de sottises.</p>
-
-<p>André avait hâte de prendre son chapeau, de fuir,
-mais le service ne se pressait guère. Il avait réduit
-de moitié un rosbif très dur et abandonné le reste, il
-réclamait maintenant une oseille qui n'arrivait point.</p>
-
-<p>Il demanda au patron qui jubilait d'une façon stupide,
-s'il avait un journal. Le <i>Siècle</i> était en mains.
-On lui apporta les <i>Petites Affiches</i>. Il essaya de s'absorber
-dans cette lecture, de s'isoler de la joie de ces
-tables, de se boucher les oreilles aux jacasses stridentes
-de ces imbéciles; il les entendait quand même.
-Il se força à lire trois pages de cette feuille, s'arrêta
-devant une annonce qui offrait comme une occasion
-superbe, par suite d'une liquidation de famille,
-une dot de dix-huit mille francs et une orpheline; il
-resta pensif. Le mot <i>pressé</i> qui figurait entre parenthèses,
-au bas de cette réclame, déroula devant lui
-des perspectives infinies d'ordures. Il y vit de courtes
-échéances d'accouchements, des ventres grossis après
-un mois de mariage. Il songea aux déboires qu'éprouverait
-avec cette orpheline l'honnête benêt
-qui se laisserait happer. Celui-là avait des chances
-d'épouser une vierge qui aurait longuement turpidé
-dès son bas âge! et il pensait: c'est déjà si difficile
-de n'être pas berné quand on connaît la famille et
-que l'on a vécu, pendant des mois, avec sa fiancée.
-Qui aurait jamais pu croire que sa femme à lui l'aurait
-trompé? Une fois de plus, il était revenu au point
-de départ de ses pensées, aux misères de son ménage.
-Il voulut, à tout prix, secouer ces souvenirs. Il
-se contraignait maintenant à regarder ses voisins, à
-les écouter.</p>
-
-<p>Un fausset aigu lui vrillait l'oreille. Le coiffeur
-était parti, sans même qu'il s'en fût aperçu. Un monsieur
-qui avait au-dessus d'une barbe rouge un nez
-barré par des lunettes d'or, s'était installé à sa place,
-et il expliquait à un tout jeune homme le mystère
-des dents.</p>
-
-<p>Celui-ci écarquillait les yeux, l'écoutait dévotement,
-voulant sans doute s'établir dans cette partie.</p>
-
-<p>&mdash;Le plus clair de votre recette, disait le monsieur,
-c'est la pose des fausses dents. Elles se fabriquent en
-Angleterre et se vendent au passage Choiseul. Là,
-il y a un sérieux bénéfice, pensez donc, vous pouvez
-demander dix francs par dent et cela coûte dix sous,
-sans bout de gencive en caoutchouc et un franc avec
-gencive.</p>
-
-<p>&mdash;Il y en a des roses et des brunes, n'est-ce pas,
-interrompit timidement le jeune homme? moi, j'aimerais
-mieux les roses.</p>
-
-<p>&mdash;Tiens! vous n'êtes pas mou! les brunes, ce sont
-des gencives de pauvres! elles valent moins cher,
-mais l'on en vend plus, repartit l'autre.</p>
-
-<p>Le jeune adepte en bâillait d'étonnement.</p>
-
-<p>&mdash;Et les dentiers en hippopotame? hasarda-t-il</p>
-
-<p>L'homme aux lunettes d'or leva les bras au ciel.&mdash;Ça,
-c'est de la sculpture! songez donc, il faut tailler
-la dent en plein ivoire, mettre des montures d'or, cela
-coûte des prix fous! et il continuait à expliquer la
-cuisine de son métier, avouait pratiquer sur les chicots
-de ses malades d'inutiles opérations et profiter
-de l'abasourdissement douloureux où ces gens se
-trouvaient pour leur vendre à haut prix ses dentifrices.</p>
-
-<p>André pensa que c'était trop subir d'affligeantes
-révélations. Son oseille était mangée. Il insista furieusement
-pour avoir sa note, refusa de commander
-un dessert, paya la somme de un franc quarante
-centimes et il ouvrait la porte quand du fond de la
-salle où quelques gens s'éternisaient devant des petits
-verres, une voix convaincue dit simplement:</p>
-
-<p>&mdash;Les femmes, c'est des bien pas grand'chose!</p>
-
-<p>André ferma la porte, songeant avec une certaine
-mélancolie que, dans tout l'insipide bavardage qu'il
-avait entendu, cette pensée était peut-être la seule
-qui fût profonde, qui fût vraie.</p>
-
-
-<div class="chapter"></div>
-<h2 class="nobreak">III</h2>
-
-
-<p>Vers les neuf heures, Cyprien s'étira et se fit remarquer
-qu'il avait la bouche mauvaise. Il ne fut
-pas surpris du reste, ayant ardemment trinqué, la
-veille, à la santé de sa famille.</p>
-
-<p>Il grogna, toussa, et, secoué par l'irrémédiable pituite
-des fumeurs de cigarettes, il cracha, dans son
-pot, avec des hauts de c&oelig;ur.</p>
-
-<p>André se réveilla au bruit; il eut un bâillement
-sonore.</p>
-
-<p>&mdash;Tu vas bien? lança Cyprien entre deux hoquets,</p>
-
-<p>&mdash;Pas mal, et toi? répliqua André. Il s'était mis
-sur son séant et repliait plusieurs lames du paravent.</p>
-
-<p>&mdash;Je glaviote, comme tu vois, répondit Cyprien, et
-il apparut, la face terreuse, les yeux bouffis, montrant
-ses salières d'homme maigre, sous le col déboutonné
-de la chemise. Il roula une cigarette, l'alluma,
-demanda à son ami s'il avait trouvé un logement, la
-veille.</p>
-
-<p>André lui rendit compte de l'emploi de sa journée
-et il ajouta:</p>
-
-<p>&mdash;Je vais aller, aujourd'hui, à la recherche de mon
-ancienne bonne.</p>
-
-<p>&mdash;Eh bien, je t'accompagne, s'écria le peintre.
-J'ai besoin de respirer. Ça ne va pas ce matin.
-J'ai le c&oelig;ur en compote. Ce n'est pas pour dire,
-mais les familles sont bien inconséquentes! elles
-vous lèguent tous les vices héréditaires de leur santé
-et, de plus, elles vous fichent sur la terre sans le
-sou! Au bout de deux générations, je ne sais vraiment
-pas ce qui peut rester d'un estomac qui va, se
-détraquant à mesure qu'on le repasse à ses successeurs!
-Ça devient de la jolie filasse! On en est
-réduit à boire de ce jus-là! Et Cyprien, sautant de
-sa couche, but, coups sur coups, de pleins verres
-d'eau.</p>
-
-<p>&mdash;Si je me levais? dit André, sans conviction.</p>
-
-<p>&mdash;Tu ne ferais pas mal, riposta le peintre.</p>
-
-<p>Une fois debout et sa toilette achevée, André se
-donna un coup de brosse, et, précéda sur le palier
-Cyprien qui fermait la porte.</p>
-
-<p>André ne souffla mot pendant la route. Il voulait
-éviter d'avance les questions indiscrètes de la bonne
-qu'il avait congédiée, la veille même de son mariage.
-Il était évident qu'elle demanderait des nouvelles de
-Madame, désirerait connaître les motifs de la rupture,
-éprouverait le besoin de s'apitoyer sur le sort de
-son ancien maître. André était résolu à lui raconter
-simplement que sa femme voyageait, pour cause de
-maladie, dans les pays chauds.</p>
-
-<p>&mdash;Ce n'est pas très fort ce que j'ai inventé, se dit-il,
-mais enfin, étant donnée la bêtise de Mélanie, c'est
-suffisant.</p>
-
-<p>Il en était là de ses réflexions, lorsqu'ils atteignirent
-la rue des Quatre-Vents. La boutique qu'ils cherchaient
-était située dans une encoignure, badigeonnée
-de noir du haut en bas, ornée de filets et de
-lettres jaune-serin. C'était une blanchisserie écloppée
-modèle, une cabine fumeuse, pavoisée de trois
-bonnets à choux, pendus dans une montre. Près
-d'une porte sur les vitres de laquelle des doigts avaient
-dessiné des 8 dans la poussière, un vieillard paralytique
-et gâteux était assis sur un fauteuil percé d'un
-trou et humait l'air. Quand il vit les jeunes gens s'avancer
-vers lui, il baissa la tête et, avant même qu'ils
-eussent parlé, il saliva copieusement sur son linge
-et murmura, à voix basse, d'un ton où il y avait du
-désespoir et de la confidence: Je ne sais pas moi&hellip;
-je ne sais pas&hellip;</p>
-
-<p>Ce vieillard était lugubre et puait.</p>
-
-<p>André et Cyprien entrèrent. Dans la boutique, au
-fond, une fillette, la mine abrutie, s'amusait à faire
-griller sur la bouche du poêle, un de ses cheveux et
-lorsqu'il se recroquevillait, elle l'approchait de son
-nez et semblait se complaire à en flairer l'odeur.</p>
-
-<p>André lui exposa le motif de sa visite. Elle ricana
-et parut encore plus hébétée. Heureusement que la
-patronne survint.</p>
-
-<p>&mdash;Faudra, dit-elle, si vous tenez à parler à Mélanie,
-que vous alliez jusqu'au n<sup>o</sup> 46 de la rue Duvivier
-au Gros-Caillou, c'est là qu'elle habite, mais
-si vous voulez l'attendre, elle sera ici dans une
-heure au plus; elle fait un ménage, dans le quartier
-et elle s'amène toujours chez moi pour tailler une
-bavette avant de retourner chez elle.</p>
-
-<p>Ils résolurent de se présenter à l'heure dite et comme
-ils étaient dés&oelig;uvrés, ils flânèrent sous l'Odéon.
-L'examen des livres nouveaux fut terminé vite.</p>
-
-<p>&mdash;Si nous nous promenions au Luxembourg?
-proposa Cyprien.</p>
-
-<p>Ils franchirent la grille de la rue de Vaugirard.</p>
-
-<p>&mdash;Hein? crois-tu, disait le peintre, en avons-nous
-laissé des souvenirs dans ce jardin! quel malheur
-tout de même qu'on les ait changés, avec
-les allées, de place! Tiens, montons sur la grande
-terrasse; on a oublié de lui rafistoler sa robe et de la
-pommader.</p>
-
-<p>Et il marchait tranquillement, les mains derrière
-le dos, salivant de gauche à droite, sans besoin,
-reprenant:</p>
-
-<p>&mdash;C'est égal, voilà un endroit où, après une enfance
-giflée, j'ai eu une jeunesse bien détroussée
-par les femmes! c'est là que j'ai rencontré, pour la
-première fois, Héloïse, tu sais, la grosse mémère
-blonde&mdash;ah! non, c'est vrai, tu ne l'as pas connue,
-toi!&mdash;eh bien, mon cher, elle était pleine de pitié
-pour mes seize ans; elle me chipait toutes mes pièces
-blanches et comme je n'avais point la figure d'un
-homme satisfait, elle me disait, en face, posément:</p>
-
-<p>&mdash;Ce n'est pas moi qui vous trouble?</p>
-
-<p>Elle me grugeait angéliquement, était pour moi
-maternelle et digne. Je l'ai souvent regrettée quand
-j'en ai eu d'autres.</p>
-
-<p>Ils étaient arrivés sur la terrasse et ils se promenaient
-de long en large.</p>
-
-<p>Ils passaient et repassaient sans cesse devant deux
-statues. Cyprien dissimulait mal le dégoût qu'elles
-lui inspiraient. Il s'arrêtait devant, contemplait avec
-des gestes excessifs une Anne d'Autriche, portant dans
-une main, un papier roulé, une serviette à musique
-pour jeune fille et, dans l'autre, un sceptre semblable
-à ces gratte-dos qu'on vend chez les tablettiers et
-les parfumeurs. Elle était soufflée, avait des poches
-sous les yeux, l'air grognon, ne possédait ni gorge,
-ni derrière, semblait, en fin de compte, une reine de
-lavoir qui ne serait pas encore soûle.</p>
-
-<p>L'autre arborait peut-être un port moins imposant
-et une mine plus canaille, s'il était possible.
-Étiquetée: «Anne de Bretagne, reine de France,
-1476-1514»; elle tenait une corde entre de grands
-doigts gonflés et mous comme des boudins blancs;
-pas plus de gorge et de derrière que la précédente.
-Avec son pif en trompette, ses lèvres en rebord de
-vase, son ventre mastoc et son allure arsouille, on
-l'eût prise pour une marinière qui va haler une barque.</p>
-
-<p>&mdash;Ce n'est toujours pas avec des bergères comme
-celles-là qu'on corrompra la jeunesse qui rôde
-ici, dit Cyprien. Ce sont des bobonnes de maisons
-suspectes ces princesses-là!&mdash;Il regarda,
-sur les socles, les noms des sculpteurs, fut étonné
-qu'ils ne portassent point la signature de Maindron,
-jugea ces &oelig;uvres dignes de l'auteur de <i>Velléda</i>, une
-statue vraiment surprenante.</p>
-
-<p>André s'était installé sur un banc. Le jardin était
-presque désert. L'heure n'était pas encore venue où
-des dames assises se vantent mutuellement les belles
-qualités de leurs garçons qui se jettent, en une allée
-plus loin, du sable dans les yeux et se pincent. Les
-petites filles ne se pavanaient pas encore, étalant
-des pantalons brodés, des jupons blancs, faisant les
-dédaigneuses, dévisageant de haut les enfants de leur
-âge qui les invitent à jouer, répondant non si la robe
-est fanée et le manteau pas neuf.</p>
-
-<p>Dix heures sonnaient. Entre des arbres, çà et là,
-en groupe, la marmaille des pauvres commençait
-à braire.</p>
-
-<p>André et Cyprien dessinaient avec leurs cannes des
-ronds sur la terre. Ils ne parlaient plus, écoutaient,
-dans le silence du jardin, les cris aigus des mômes,
-le craquement du gravier sous les pas, le son éloigné
-d'une trompe.</p>
-
-<p>Ils sentaient autour d'eux un silence enveloppé de
-bruit; la rumeur des rues avoisinantes s'étendait,
-apaisée et lointaine, se mourait, dans les allées,
-proches des grilles. Quelques moineaux pépiaient
-par endroits; par d'autres, des pigeons sautillaient
-sur des vases de fleurs; partout des traces de clous
-de souliers se voyaient dans le sable.</p>
-
-<p>Cyprien, les coudes sur ses genoux, la tête entre
-les mains, sifflotait, contemplant la barre sale des
-maisons, derrière les arbres, le dôme du Panthéon,
-arrondissant sa calotte grise sur le bleu-lin du ciel,
-coupé, net, plus bas, par une ligne d'eau, une ligne
-formée par des toitures en zinc, frappées de lumière.</p>
-
-<p>Aucun promeneur sur la terrasse. A cent pas environ,
-des fillettes d'ouvriers sautaient à la corde, le
-chapeau tombé en arrière et retenu au cou, par un
-élastique. Elles criaient: «Anaïs, du vinaigre! du
-vinaigre!» et montraient sous leurs jupes relevées,
-de petits mollets blancs et des pieds très longs.</p>
-
-<p>&mdash;Voilà, murmurait André, les yeux fixés sur
-les cailloux; c'était le temps où l'on recevait dix
-sous de sa famille, par semaine, afin d'acheter chez
-le concierge du bahut, des suçons ou du chocolat;
-le temps où, les jours de promenade, le jeudi,
-lorsqu'on faisait halte sur cette terrasse, l'on n'entamait
-plus de parties de visa, pour parler des
-femmes. Ça nous met joliment loin, dis donc?</p>
-
-<p>&mdash;Près de vingt-cinq ans en arrière, répondit
-Cyprien. Ce n'est pas d'aujourd'hui que nous nous
-connaissons, hein? Je te vois encore arriver à la pension.
-Tu pleurais comme une madeleine;&mdash;tu n'étais
-pourtant pas à plaindre, toi; tu avais une famille qui
-assiégeait sans arrêt le parloir; presque tous les dimanches
-tu lâchais le bazar. Moi, j'étais régulièrement
-collé. Dieu de Dieu! j'ai froid dans le dos, lorsque
-je songe à la tristesse de la cour, vide ce jour-là,
-au navrement sans borne de l'étude, avec le pion
-vautré dans sa chaire, embêté, maussade, rêvant à
-des ribotes de billards et de petits verres, se vengeant
-de ses ennuis sur nous, nous empêchant de sortir
-quand on levait la main pour aller aux lieux!</p>
-
-<p>&mdash;Ah bien, reprit André, si tu t'imagines que les
-jours de congé étaient plus gais au dehors! toute
-ma journée, à moi, était gâtée par l'appréhension de
-la rentrée, le soir. Ma famille consultait sa montre.
-«Il faut se dépêcher, disait ma mère, l'heure avance.»
-Je quittais la table, après le second plat,
-j'emportais mon dessert dans ma poche, et alors,
-après les recommandations et les embrassades, j'étais
-reconduit par Irma, la bonne. Les rues pleines
-de monde me serraient le c&oelig;ur. Je voyais des enfants
-qui s'attardaient devant des boutiques criblées
-de lumière. J'enviais la misère des mioches du peuple
-qui galopinaient sur les trottoirs. Ceux-là étaient
-libres! moi, je devais presser le pas, afin d'arriver à
-l'heure. O les rues, ce soir-là! la rumeur des cafés
-remplis de monde, les affiches des théâtres qui me
-semblaient inviter à des bonheurs inouïs, tout cela
-me jetait la mort dans l'âme! J'essayais de marcher
-moins vite, mais la bonne avait hâte de se débarrasser
-de moi, pour aller rejoindre, sans doute, un
-amoureux. Elle doublait les enjambées, nous étions
-enfin devant la triste loge où Piffard veillait derrière
-les vitres d'une cage. Dès que je mettais les pieds
-dans cette salle, un grand froid me tombait sur les
-épaules, comme si j'étais entré dans une cave; le
-dos de la bonne qui partait me donnait envie de
-pleurer et de fuir. Tu te souviens, on regagnait le
-dortoir; le pion vous menaçait d'une privation de
-sortie pour le dimanche suivant parce que nos
-talons sonnaient trop fort. L'on se déchaussait et,
-sans pantoufles, dans ce dortoir éclairé comme pour
-une veillée mortuaire, sinistre avec sa rangée blanche
-de lits, l'on se coulait au plus vite dans les draps,
-et l'on entendait les autres rentrer, aller près des
-pots rangés le long des fenêtres, pisser tant qu'ils
-avaient, chuchoter sous les menaces du pion gueulant
-dans ses couvertures.</p>
-
-<p>Dire qu'il s'est trouvé des gens pour prétendre
-qu'on regrettait plus tard le temps du collège!
-Ah non! par exemple. Si malheureux que je puisse
-être, je préférerais crever que de recommencer cette
-vie de caserne, subir la tyrannie des poings plus
-gros que les miens, la rancune ignoble des pions!</p>
-
-<p>&mdash;Les pions! tiens, parlons-en de ceux-là! Apitoyons-nous
-un peu sur leur sort. Leur vie est dure?
-Soit. C'est une existence atroce que de surveiller et de
-faire éclore les vices d'un tas de polissons, de se lever
-et de se coucher avec eux, à des heures stupides?
-eh bien, après? A part un ou deux qui attendent,
-dans ce dépôt, des jours meilleurs, je n'ai connu que
-des absinthiers, des gens travaillés par ces maladies
-qui se traitent spécialement devant les cours d'assises!
-A propos, te rappelles-tu Bourdat, dit «il faut
-que je sors»&mdash;c'est comme cela qu'il parlait sa langue
-celui-là!&mdash;te le rappelles-tu, avec son costume de
-misère, traîné dans tous les caboulots et les débits de
-prunes, son chapeau galeux et pelé, sa moustache
-limoneuse, son menton fleuri de boutons de vin, ses
-yeux qui suaient des luxures sales? Il embrassait
-ceux qui n'avaient pas de barbe, raflait nos sous,
-confisquait notre tabac pour le fumer, vendait les
-livres qu'il nous empruntait, se soûlait comme un
-fifre et nous obligeait à payer deux francs pour une
-levée de consigne. Celui-là était un des plus remarquables
-échantillons&hellip;</p>
-
-<p>&mdash;C'était le meilleur de tous, jeta Cyprien. Lorsqu'on
-n'avait pas d'argent pour racheter sa privation
-de sortie, il vous accordait un crédit de deux jours.
-Gouape au fond de l'âme, je ne dis pas, mais une
-gouape bonhomme. C'est le seul, ma foi, pour lequel
-j'ai gardé un peu d'estime!</p>
-
-<p>Et ils alternaient, l'un l'autre, à mesure que les
-souvenirs leur revenaient. C'était maintenant la nourriture
-toujours la même à des jours fixés: le gigot
-au suif et les haricots à l'eau tiède du lundi; le
-veau et le plâtreux fromage blanc de tous les mardis,
-les carottes à la sauce rousse, l'oseille du jeudi
-qui rendait malade, le macaroni sans parmesan et
-sans gruyère, la purée des pois mal concassés, les
-pommes de terre sautées dans de la graisse noire;
-puis, ils songeaient à l'abominable souffrance des
-soirs d'étude, l'hiver, où l'on s'endormait brisé par la
-chaleur lourde du poêle et des gaz, réveillé en sursaut
-par le pion, par un camarade qui vous cognait
-le coude; ils songeaient à l'attente anxieuse de
-l'heure où l'on ferme ses dictionnaires, où l'on se
-met, au son d'une cloche, en rang dans la neige, où
-l'on peut enfin s'étendre sur un lit de glace, dans un
-dortoir ouvert, par raison d'hygiène, du matin au
-soir, et ils se rappelaient, tous les deux, le grelottement
-du déshabillage, les chaussettes gardées pour
-avoir moins froid, l'étendue du caban et de la tunique
-sur la couchette. On s'endormait, et, le lendemain, à
-cinq heures et demie, un domestique vous arrachait
-au lit chaud, avec l'horrible vacarme d'une brosse
-qu'il tapait entre les rayons du casier aux chaussures.</p>
-
-<p>L'été, c'était peut-être plus épouvantable encore.
-Tous les quinze jours, le samedi, on se lavait les
-pieds, dans le réfectoire; mais, d'aucuns en repuaient
-le soir même et une odeur fade, une douceur
-sûre à faire vomir, s'envolait de certaines couches,
-flottait dans la pièce entière.</p>
-
-<p>Et ça se prolongeait ainsi, pendant des mois, pendant
-des années; on quittait une classe pour entrer
-dans une autre; on étudiait sur des livres neufs; on
-devait admirer les lourdes balivernes d'Horace, le
-fatras stupéfiant d'Homère, réciter du Racine et du
-Virgile, du Cicéron et du Boileau, passer en revue tout
-le solennel ennui des époques classiques, copier des 100
-et des 1000 vers, n'apprendre, au demeurant, rien qui
-fût utile; et, les semaines se suivaient, les unes après
-les autres, apportant la même pâture mal assaisonnée,
-la même eau rougie ou la même eau pure; les jours
-s'écoulaient, également tristes, entre la désolation du
-lundi matin où l'on se réveillait, consterné par la
-perspective d'une semaine à vivre et l'espérance qui
-vous prenait, le jeudi, d'atteindre enfin le dimanche.</p>
-
-<p>Les seules lueurs qui brillaient, dans cette nuit
-sans fin d'embêtements, se montraient, vers le mois
-de Juillet, à l'approche des grandes vacances, alors
-que la discipline se relâchant un peu, on collait, au
-plafond, avec une boulette de papier mâché, la figure
-des pions découpés dans des morceaux de papier et
-de carton peint.</p>
-
-<p>Et l'aspect même du pensionnat où ils avaient vécu
-ensemble leur apparaissait: les deux préaux, celui
-des petits et celui des grands, séparés par une grille
-de bois, les quatre latrines, surmontées d'une horloge,
-la fontaine où l'on se donnait tant de coliques,
-à force d'y puiser de l'eau, les trois acacias dont on
-mangeait les fleurs, le hangar de la grande cour,
-avec une chapelle dessus et une cabane à porcs
-en dessous, les classes entourant la petite cour, les
-dortoirs s'élevant jusqu'aux toits, avec leurs grandes
-fenêtres voilées de rideaux blancs, la cuisine dans
-les sous-sols, avec deux lucarnes grillagées, à ras de
-terre, le parloir où l'on apprenait le violon et le
-piano, et, en face des dortoirs, encore deux étages
-de classe avec un escalier suspendu pour y grimper.</p>
-
-<p>Des nausées venaient à André qui se reportait à son
-ancienne étude, avec ses gradins, ses mauvais pupitres
-de bois noir, tailladés, creusés d'initiales à coups
-de couteau, percés de trous de pitons pour les cadenas
-et il revoyait nettement, la pièce, les bancs,
-les rayons courant autour pour ranger les Alexandre
-et les Quicherat, les deux becs à gaz dont les verres
-claquaient quand on crachait dessus; il se souvenait
-des interminables disputes, des jalousies féroces
-pour conquérir une place, en haut de la salle, près
-du poêle et loin du pion, des vilenies qui se commettaient
-afin d'obtenir un pupitre moins endommagé,
-plus facile à clore; mais une figure dominait, comme
-dans une apothéose de dégoûtation, la cour, la salle,
-les maîtres, la figure du marchand de soupe, beuglant
-d'une voix énorme, giflant à tour de bras,
-laissant le chaton de sa bague imprimé en rouge
-sur les joues. Il le revoyait avec son ventre prodigieux,
-sa tête de veau, ses bras d'hercule, il se rappelait
-ses viles finasseries, ses grossiers mensonges,
-l'exhibition qu'il faisait d'un livre contenant des portraits
-d'hommes, chimériquement ravagés par la syphilis.
-Tiens, tu vois, l'ami, disait-il, tu deviendras
-comme cela si tu continues à t'amuser avec tes petits
-camarades; et, il vous gravait l'infecte image
-dans la tête, à coups répétés de calottes.</p>
-
-<p>Et Cyprien et André aidaient leur mémoire, l'un
-l'autre. Ils se remémoraient les caresses disputées
-des lapins, les cigarettes fumées dans les lieux, la religion
-imposée à coups de pensums, les envies douloureuses
-des orphelins qu'aucun ami, aucun correspondant
-ne venait chercher, les supplices des infirmes,
-raillés par toute une classe, bousculés, battus, sans
-pouvoir se défendre, les malheurs des bâtards dont
-on injuriait les mères, l'infamie du pion qui fermait
-les yeux parce que les assaillants étaient ses favoris
-et ses choux-choux.</p>
-
-<p>Et d'autres, d'autres souvenirs se réveillaient encore:
-les peurs terribles, les fuites au cri répété de
-«vesse, vesse, v'là le pion!» le charivari, dans les
-rues, lorsqu'on se dirigeait vers le collège, la mère «Ça
-Pue», une marchande près de Saint-Sulpice, qui se
-dressait, hurlante, quand on mollardait dans ses poires
-cuites ou sur ses volailles, «Pichi», un marchand
-de curiosités de la rue de Grenelle que ce surnom
-rendait comme fou, et les plaisanteries sinistres:
-les papiers roulés, pliés en deux, durs, lancés, au
-moyen d'un élastique, dans le bas ventre des chevaux
-qui s'élançaient, menaçaient de briser leurs
-voitures, d'écraser les passants et tout, tout, les appréhensions
-terribles lorsqu'on partait pour le lycée
-sans savoir ses leçons, l'infernale pluie des retenues
-et des consignes, les gronderies de la famille,
-les emportements du marchand de soupe!</p>
-
-<p>&mdash;Quelle ordure que tous ces pensionnats! finit par
-dire André, et Cyprien était bien de son opinion, il
-en crachait de mépris sur le sable.</p>
-
-<p>&mdash;Et pourtant, reprit-il, après un silence&mdash;avouons
-que nous avons eu de bons moments dans ce
-jardin. Les jours où nous étions bouche-trous au concours,
-nous mangions sur ce banc la tranche de pâté
-traditionnelle et nous vidions la topette de vin nichée
-dans le filet. En avons-nous fumé des cigarettes
-trop mouillées, derrière ces arbres!&mdash;Et il désignait,
-au loin, des massifs tachés de rouge et de jaune par
-des fleurs, des taillis ouverts par un coup de vent,
-laissant voir par les éclaircies tremblantes de leurs
-feuilles des étoiles de ciel bleu&mdash;et il ajouta, comme
-conclusion: le Luxembourg est bien encore le seul
-pan de terre ratissé auquel je m'intéresse!</p>
-
-<p>André chassait mélancoliquement les cailloux avec
-sa canne.</p>
-
-<p>&mdash;C'est toute ma jeunesse, une jeunesse d'humiliation
-et de panne qui est là, disait-il. Avec une
-mère veuve et sans le sou, une bourse au lycée, un
-rabais à la pension, je ne pouvais réclamer quand la
-viande putridait et que des cafards submergés dansaient
-dans l'abondance. Ah! j'étais sûr de mon
-affaire! lorsque le domestique portait au patron les
-assiettes et lui soufflait, à mi-voix, le nom des élèves
-qu'il allait servir, l'assiette me revenait avec des rogatons
-et des boules de graisse, des arêtes ou des os! je
-mangeais peu et mal et j'étais régulièrement désigné
-pour réciter la prière.&mdash;Avec cela, des punitions, en
-veux-tu, en voilà&mdash;100 vers pour les autres et 500 pour
-moi. Pas de compliments, quand j'étais premier, un
-air rogue lorsque j'étais troisième&mdash;méprisant et furieux
-si j'étais onzième.&mdash;Des pièces et des béquets
-à toutes mes bottines. Des gilets taillés dans les vieux
-gilets qu'un oncle abandonnait à ma mère, pour
-moi,&mdash;un uniforme de dimanche toujours fané,
-faute de pouvoir en renouveler les pièces. Les camarades
-riches me lâchaient à la porte du bahut, les
-jours de sortie, parce que je n'avais pas, comme eux,
-des cravates d'azur et des cols droits.&mdash;Je ne salivais
-pas sur des manilles, moi! je suçais des bouts
-coupés à un sou. Voilà ce que je vois, lorsque je me
-retourne, un cortège lamentable de misères et d'insultes,
-des tombereaux de voirie, des vices de maisons
-centrales et des chiourmes abjectes!</p>
-
-<p>Et cependant, je n'étais ni un crétin, ni un chahuteur&mdash;non&mdash;je
-n'étais rien&mdash;j'étais médiocre simplement.&mdash;Je
-ne paressais guère; l'on ne pouvait,
-en bonne conscience, me reprocher que des lectures
-interdites derrière mon pupitre, des contes de la Fontaine
-que je considérais alors comme un grand poète.
-Ça a continué ainsi, indéfiniment. Les années s'abattaient
-sur les années, les pions s'usaient et étaient
-remplacés par d'autres, le maître de pension prenait
-de l'âge et frappait moins fort, les murs de l'étude
-devenaient plus maculés et plus gluants, les gradins
-s'affaissaient et se creusaient de plus en plus, et la
-vie continuait à être la même, stupéfiante et morne.</p>
-
-<p>Il est vrai qu'une fois mon bachot passé, ça n'a
-guère été plus ragoûtant. J'ai dû donner des leçons
-de latin dans une famille de la rue d'Anjou. Il s'agissait
-d'allonger l'intelligence irréparablement courte
-d'un gommeux. L'héritage de l'oncle est enfin venu,
-lorsque ma mère était morte à la peine. Dieu de
-Dieu! quel tas de boue l'on remue quand on se reporte
-en arrière.</p>
-
-<p>&mdash;Oh! répliqua Cyprien, il n'est même pas besoin
-de penser à ses années de collège, pour qu'il vous
-tombe sur la tête de pleins baquets d'eau de vaisselle.</p>
-
-<p>&mdash;Je n'ai pas à aller si loin, moi, je n'ai qu'à évoquer
-le souvenir de mes anciennes maîtresses, de Céline
-Vatard, entr'autres, et me voilà servi!&mdash;Et, quand
-on songe que j'avais trois cents francs de rentes à
-manger par mois et que j'ai boulotté le capital avec
-des cocottes, sous le prétexte de mieux les peindre!&mdash;je
-devais regagner avec le tableau ce que me coûtait
-la peau du modèle&mdash;fichue spéculation!&mdash;je
-n'ai rien appris.&mdash;Mes toiles ont été refusées à tous
-les salons et ne se sont pas vendues. Je les ai chez moi
-encore et il y a beau temps que les originaux ont été
-achetés et que je ne les ai plus!&mdash;Enfin, ce qui me
-console, c'est que si notre sort n'est pas digne d'envie,
-celui de nos anciens copains de collège ne me
-paraît pas l'être beaucoup plus&mdash;à ce que j'en sais
-du moins&mdash;et il citait un nom:</p>
-
-<p>Letousey, par exemple, celui qui lança au pion qui
-voulait le rosser, cette apostrophe mémorable: «si
-t'approches, je te casse la dent qui te fait schlinguer!»
-il est, m'a-t-on affirmé, employé à 1,800 francs dans
-un ministère.</p>
-
-<p>&mdash;De la dêche! répliquait André.&mdash;Une femme,
-sans doute&mdash;des enfants&mdash;logement au cinquième&mdash;lampe
-de pétrole&mdash;buffet de faux chêne&mdash;piano
-d'acajou.&mdash;La femme a nourri, elle-même, par économie&mdash;seins
-déformés.&mdash;Le dimanche, roulement
-du dernier né dans une petite voiture, remisée, le
-soir, au bas des escaliers. Des nuits occupées à surveiller
-les dents de lait qui poussent.&mdash;Avec cela,
-travail opiniâtre d'aiguille; prise dans le haut du
-pantalon, du drap nécessaire pour coudre une pièce
-au bas. De la dêche! ou bien la mariée cascade!</p>
-
-<p>&mdash;Et Degagnac, tu te souviens? reprenait-il; ce
-maniaque qui avait la vue basse parce que sa nourrice
-était myope&mdash;c'est lui qui le disait du moins.&mdash;Degagnac,
-l'homme qui a tété le lait de la cécité,
-que diable est-il devenu?</p>
-
-<p>&mdash;Je ne sais pas, répondait Cyprien.&mdash;Celui-là a dû
-séduire la bonne de sa mère et il vit maritalement
-avec.</p>
-
-<p>A l'heure où les vieux concubinages sortent des
-allées, le soir, on le verrait sûrement, dans un quartier
-vague, accolé à un monstre gras, tétant un cigare
-de cinq centimes, causant avec les portiers, à
-cheval sur des chaises, devant leurs portes.</p>
-
-<p>Et un tel? et tel autre? et des noms défilaient,&mdash;des
-figures tantôt précises, tantôt vagues, à peine
-tracées, passaient, une à une. André se rappelait
-celle-ci, Cyprien plus. Cyprien revoyait encore
-celle-là et André la cherchait en vain. Aucun, dans
-tous ceux dont ils évoquaient l'image, n'apparaissait,
-dans une auréole de richesse et de bien-être.&mdash;Un
-seul faisait exception, le plus bête de tous, le fils
-d'un marchand de couleurs.&mdash;Celui-là s'était enrichi
-dans la céruse et dépensait ses revenus à boire
-des chopes et à parier aux courses.</p>
-
-<p>&mdash;Tout cela, ce n'est pas consolant, dis donc, murmura
-Cyprien&mdash;et, avec cela, pas d'échappées, pas
-de vues! Un long mur de débine partout.&mdash;Les anciens
-amis, les camarades que l'on rencontre, les
-connaissances que l'on salue, tous accablés par des
-stations dans les gargotes par des amours rationnées,
-par des postulations vers des femmes qui appartiennent
-aux autres! partout, des arias avec le propriétaire,
-des transes aux approches du terme! partout,
-une éternelle et irrévocable dêche! Tiens, regarde,
-voilà un jeune homme qui passe; le paletot est presque
-neuf, mais les bottines sont blettes, les élastiques
-ont joué, les talons tournent, les tirants ne sont
-plus. La cravate est longue pour cacher la chemise.
-O les devants malades! je les connais les devants
-qu'on épluche, tous les matins, les ouvertures qui
-bâillent, les boutons qu'on attache tous ensemble,
-au-dessous du plastron, par un bout de fil, pour ne
-pas les perdre. Et encore, faudrait lui voir le dessous
-à ce Monsieur-là!&hellip; Du linge que la crasse aumône!
-des fonds de culottes minces comme des pelures d'oignons,
-tannés et roussis comme elles, des chaussettes
-durant quinze jours, avec des plis noirs au talon,
-des zébrures de sépia sur le cou-de-pied, des pointes
-couleur terre! Et, en voilà encore d'autres, reprit-il,
-après un moment de silence, qui la feront mijoter et
-cuire la misère, que c'en sera une vraie bouillie! et
-il montrait du doigt des enfants qui s'étaient rassemblés
-peu à peu, et vagabondaient sur la terrasse.</p>
-
-<p>Alors ils regardèrent, sans plus dire mot, des mioches
-avec des chemises s'envolant des pantalons, des
-épaules en pente, des mines rachitiques, des trous
-secs de scrofules au cou; ils s'apitoyèrent presque
-devant des rouleaux de chairs rouges, empaquetés
-dans des langes, tenus par des galopines, des rouleaux
-gigotants d'où s'échappaient des cris, de l'urine,
-des larmes. Plus loin, c'était un grand garçon,
-efflanqué et pâle, à l'époque de la mue, avec des
-jambes trop longues et une voix bizarre, qui brutalisait
-un plus petit, décoré sur sa blouse, d'une croix
-en plomb, et, en face d'eux, juste, trois petites filles
-moulaient des pâtés dans des seaux de fer peint. Elles
-étaient accroupies, leur tournaient le dos, et elles
-se levaient et s'abaissaient, en mesure, découvrant
-des petits derrières bien fendus au milieu et blancs.</p>
-
-<p>Onze heures sonnèrent. André eut un soubresaut.</p>
-
-<p>&mdash;Allons retrouver Mélanie, dit-il; et puis, j'en ai
-assez, moi, du Luxembourg; c'est un bain de tristesse
-que ce jardin là! que le diable t'emporte, toi et tes
-souvenirs d'enfance! Viens, filons; et ils descendirent
-de la terrasse dans les allées qui bordent les parterres,
-enserrés de grilles, devant le Sénat.</p>
-
-<p>Ils marchaient vite, croisaient un prêtre ronchonnant
-sur un bouquin relié de drap noir, un homme
-se rendant à son travail, le nez dans un journal; ils
-longeaient les files d'ouvriers étendus sur des bancs,
-fumant des cigarettes, s'épuçant la main sous la
-blouse, frôlaient un vieillard tapant sa pipe, pleine de
-cendre, sur la caisse verdâtre d'un oranger, suivaient
-des yeux les reins tout remués de jeunes ouvrières,
-à peu près honnêtes sans doute, car elles se pressaient,
-portant encore leur manger dans un sac de
-cuir. André hâtait le pas, écartait un moutard qui
-se dirigeait vers le bassin, un bateau minuscule
-au bras, sacrait après une polissonne qui lui lançait
-son cerceau dans les jambes.</p>
-
-<p>&mdash;Dépêchons, répétait-il, je tiens à ne pas rater
-Mélanie.</p>
-
-<p>Ils arrivèrent enfin devant la boutique.</p>
-
-<p>&mdash;Asseyez-vous, une minute, dit la blanchisseuse
-aux deux jeunes gens. Mélanie est à côté chez la voisine,
-je vas la chercher.</p>
-
-<p>Ils prirent des chaises. Le vieillard avait été remisé,
-en un lit, dans la salle du fond et on l'entendait geindre.
-Ils virent qu'on lui frottait le coccyx avec des
-couennes de lard, pour empêcher qu'il ne s'écorchât.
-Une vieille femme sortait de l'arrière-boutique
-et jetait, près de la mécanique, au bas d'un monceau
-de linge, les tronçons usés de cette charcuterie.</p>
-
-<p>Trois ouvrières tripotaient des chemises. L'apprentie
-était assise, sur une chaise, les pieds sur les barreaux,
-les genoux relevés. Elle marmottait tout bas,
-l'&oelig;il perdu. A un moment, elle dit, inconsciemment,
-presque haut: je n'entends pas mes moutons!</p>
-
-<p>Les ouvrières s'arrêtèrent de travailler et crièrent
-en ch&oelig;ur: en v'là une sale arpette! tu nous embêtes
-avec tes moutons, toi!&mdash;fallait rester avec eux!&mdash;Le
-vieillard s'agitait, à côté, dans sa couchette. Ses
-bras qu'il pouvait encore remuer se cognaient à l'étroit
-contre la cloison. Il jurait d'une voix sourde.
-Une ouvrière s'en fut le consoler.&mdash;Allons, mon oncle
-en voilà assez, n'est-ce pas? si vous ne vous tenez
-pas tranquille, vous n'aurez pas de sucre dans votre
-vin!&mdash;et des plaintes d'enfant grondé s'entendaient:
-est-ce que je sais, moi&hellip;, je ne sais pas&hellip;</p>
-
-<p>&mdash;C'est votre oncle? demanda Cyprien, à la femme.</p>
-
-<p>L'autre secoua la tête. Il n'était l'oncle de personne.
-On l'avait recueilli, simplement, parce qu'il avait des
-rentes.</p>
-
-<p>&mdash;C'est seulement dommage que ce vieux cochon-là
-en ait placé une partie en viager, remarqua judicieusement
-une des repasseuses.</p>
-
-<p>Cyprien ne crut pas utile de répondre à cette réflexion.
-L'arpette l'étonnait d'ailleurs; jamais il n'avait
-vu autant de rousseurs sur un visage, des bras
-plus rouges et des mains plus noires. Il fut tiré de sa
-contemplation par l'arrivée de Mélanie qui demeura
-stupéfiée devant son maître.</p>
-
-<p>&mdash;Bonjour, Monsieur André, dit-elle enfin. Monsieur
-va toujours bien? et elle regardait s'il n'avait
-pas un crêpe à son chapeau. N'en apercevant point,
-elle concluait sans doute que la bourgeoise n'était
-pas morte, comme elle l'avait cru.</p>
-
-<p>André la prit à part, lui raconta que sa femme était
-très malade, qu'elle ne pouvait revenir à Paris d'ici
-longtemps. Il coupa court aux jérémiades que Mélanie
-jugeait de bon goût de pleurnicher et il lui proposa
-simplement ainsi qu'autrefois trente-cinq francs
-et la nourriture pour préparer son manger et nettoyer
-ses pièces. Elle hésitait. C'est que j'ai plusieurs ménages,
-finit-elle par dire. Elle accepta pourtant, déclara
-par exemple qu'elle ne pourrait entrer à son
-service, avant le commencement de l'autre mois.
-André voulait qu'elle vînt, dans trois jours, au moment
-même où il emménagerait. Elle s'y refusa, ne
-pouvant ainsi abandonner ses clients dont elle entama
-l'éloge. André l'interrompit, accepta ses conditions,
-lui donna son adresse, se souvint qu'elle était mariée,
-s'enquit de l'état de santé du sergent de ville,
-son époux, coupa court encore aux longs détails
-qu'elle commençait et, sorti, dans la rue, oubliant
-tout à coup la tristesse qu'il avait agitée, il prit
-le bras de Cyprien et, ragaillardi, il lui disait:</p>
-
-<p>&mdash;Ouf! je respire! j'entrevois la côte. Dans une
-huitaine, je serai presque réinstallé. J'ai, cette fois,
-des atouts dans mon jeu.&mdash;Le feu et la lampe
-allumés, les vêtements brossés et recousus, le
-dîner prêt à l'heure et mangé, les pieds dans mes
-pantoufles, je vais donc avoir tout cela et des égards
-en plus pour mes trente-cinq francs par mois; je
-suis sauvé!</p>
-
-<p>&mdash;Le rêve, quoi! conclut Cyprien. Le confortable
-du mariage avec la femme en moins!&mdash;une soirée
-perdue par semaine, au plus, pour les clowneries
-sensuelles; les autres jours, du silence et du bien-être,
-de l'amour pas encombrant et du travail abattu
-en masse. Seulement, attention, hein? pas de blagues,
-ma vieille! Te voilà dans le train, ne descends
-pas aux stations, t'y trouverais des concubines
-en gare!</p>
-
-<p>&mdash;Oh! quant à ça, tu n'as rien à craindre pour
-moi, merci, j'ai reçu mon compte&hellip;</p>
-
-<p>&mdash;On ne sait pas, murmura le peintre, ce Paris, c'est
-si troublant avec son obscène candeur des pubertés
-qui poussent, son hystérie sympathique des femmes
-de quarante ans, son vice compliqué des bourgeoises
-plus mûres! Ah! c'est du gingembre auquel on a bien
-envie de goûter! ensuite, vois-tu, on a beau les avoir
-muselées, toutes les vieilles passions qu'on n'a pu
-placer, se lèvent et aboient quand un jupon passe!
-attention, attention, mon pauvre vieux, tenons-nous
-bien, va; serrons-nous, l'un contre l'autre.</p>
-
-<p>&mdash;Et allons manger, fit André que les craintes mélancoliques
-de Cyprien gagnaient. Tiens, après le déjeuner
-qui enterrait ma vie de garçon, je t'offre maintenant
-le repas de fin de mariage. Nous y demanderons
-du vin de Bourgogne et nous tâcherons d'y faire
-tremper et mollir toutes nos vieilles rancunes&hellip;</p>
-
-<p>&mdash;Ça va! dit Cyprien et, bras dessus bras dessous,
-ils franchirent la porte d'un restaurant, salués jusqu'à
-terre par un larbin dont les rouges fanons s'écrasèrent,
-en cette courbette, sur la cuirasse empesée de
-la chemise.</p>
-
-<p>Ils s'assirent, vis-à-vis l'un de l'autre, étudiant la
-carte des mets, s'égarant dans la table des vins.</p>
-
-<p>André lisait à mi-voix le nom des grands crus; Cyprien
-l'écoutait, rêvait longuement sur chaque nom:</p>
-
-<p>La Romanée et le Chambertin, le Clos-Vougeot et
-le Corton faisaient défiler devant lui des pompes abbatiales,
-des fêtes princières, des opulences de vêtements
-brochés d'or, embrasés de lumière! Le Clos-Vougeot
-surtout l'éblouissait. Ce vin lui semblait être le sirop
-des grands dignitaires. L'étiquette brillait devant ses
-yeux, comme ces gloires munies de rayons, placées
-dans les églises, derrière l'occiput des Vierges.</p>
-
-<p>&mdash;Non, pas de ceux-là, dit-il; prenons du vin moins
-élevé en grade. Voyons, dégringolons l'échelle des
-crus, arrivons aux bouteilles sans tralala et sans pose.
-Pas de grandes dames, elles ont fait leur temps; cherchons
-des fifilles polissonnes et modestes, des bouteilles
-frottées d'élégance mais qui se laissent caresser
-à la bonne franquette!</p>
-
-<p>&mdash;Volnay, Nuits, Beaune, Pomard? continua André.</p>
-
-<p>&mdash;Pomard! hein? dit Cyprien, l'&oelig;il goulu; que penses-tu
-de celui-là?</p>
-
-<p>Et il donnait des coups de pinceaux dans l'air,
-voyait un tableau tout fait: une salle à manger
-confortable, sans femmes, de joyeux compères
-attablés, la bedaine au vent, avec des rougeurs sur
-la trogne, des mines de goinfres repus, des rires
-de vieux gueulards que le vin travaille! Il voyait une
-débauche d'artistes à la papa, dans une chambre
-chaude, avec un tapis sous les pieds, des sièges moelleux,
-un service bien organisé, des éclats de gaieté
-jouant à l'aventure, des paradoxes valsant sur des
-cordes roides, tombant sur des tremplins, rebondissant
-et jaillissant en des pirouettes d'adjectifs qui
-étincelaient, dans la phrase, comme dans une culbute,
-les maillots pailletés des pitres!</p>
-
-<p>&mdash;Ah ça! te décideras-tu, grogna André, que l'air
-rêveur de Cyprien impatientait?</p>
-
-<p>&mdash;Eh bien mais, du Pomard, répliqua l'autre.</p>
-
-<p>Ils commandèrent une bouteille au sommelier et
-remplirent les verres.</p>
-
-<p>&mdash;Je n'aperçois plus rien, moi, se dit le peintre. La
-vision charmante de la tablée, en désordre, et tendant
-ses verres, avait disparu. Il buvait du vin qui
-n'était pas désagréable, mais ça se bornait là.</p>
-
-<p>Il regarda d'un air découragé le restaurant qui commençait
-à bruire, et, avalant deux gorgées, il s'écria:</p>
-
-<p>&mdash;Non, ce n'est pas la vieillesse qui rend le vin bon,
-c'est le décor, c'est l'atmosphère dans lesquels on le
-boit! Ce vin-ci, eh bien, ce ne serait du Pomard que
-si on le dégustait chez soi, dans un profond fauteuil
-et dans un joli verre. Ici, c'est du Château-Vélisy,
-c'est du Saint-Clamart qui a trois ans de bouteille
-et voilà tout! Ah! vois-tu, demander dans un
-restaurant du vin intime comme celui-là, descendre
-même plus bas, si tu veux: trier les Mâcons et les
-Beaujolais et pitancher des Thorins ou des Moulin-à-Vent,
-c'est tout bonnement absurde! Nous aurions
-dû solliciter de la piquette de lieu public, du vin
-qui se boive avec des courants d'air dans les jambes
-et des fracas d'assiettes sur la tête, du champagne,
-enfin! Oui, il faut laper dans les gargotes en renom,
-des boissons qui vous donnent envie de quitter
-la table avant le café, ne pas savourer du faux
-bien-être qui vous endorme les jambes et vous
-attache à votre chaise. Sans cela, c'est un contre-sens.</p>
-
-<p>&mdash;Baste, après tout, reprit-il en examinant son ami
-qui ne l'écoutait pas, retombé qu'il semblait être
-dans ses pensées noires; nous nous sommes simplement
-trompés, et il ajouta en s'enfournant une bouchée
-de poisson qui sentait le linge:</p>
-
-<p>&mdash;C'est égal, il y a des gens bien heureux. A table
-et au lit, ils obtiennent, en guise de fourniture et
-de réjouissance, en plus de ce qui leur est dû, un
-peu d'illusion! Nous, rien du tout. Nous sommes les
-malheureux qui allons éternellement chercher au
-dehors une part mesurée de fricot dans un bol! Au
-fond, ce n'est pas réjouissant ce que je dis là.
-Mais aussi pourquoi André a-t-il des allures de bonnet
-de nuit. Il me navre à la fin des fins!</p>
-
-<hr />
-
-
-<p>Ainsi que ces gens qui, voyant tout à coup sur
-l'affiche du théâtre où ils allaient acheter du rire
-l'annonce lamentable d'une relâche, contemplent
-désespérément les portes, Cyprien et André, après
-s'être attendus aux joyeuses féeries du vin, regardaient
-maintenant, atterrés, leurs verres.</p>
-
-
-<div class="chapter"></div>
-<h2 class="nobreak">IV</h2>
-
-
-<p>La salle était oblongue, vêtue de papier couleur
-bois, ornée d'un poêle de faïence, blanc, craquelé,
-à bouches de cuivre; d'un buffet d'acajou, de six chaises
-cannées, d'une table à rallonges et à roulettes.</p>
-
-<p>Il y avait sur le plancher une carpette de feutre
-et, devant chaque siège, une rondelle de sparterie
-verte. Le long des murs lambrissés jusqu'à mi-corps,
-une glace sans destination dans les autres pièces
-s'appuyait sur des pattes de fer, isolée de tout meuble.
-Un almanach, enluminé de chromos, donné
-par un magasin, et un porte-allumettes, avec une
-bande de papier d'émeri, égrené et râclé de bleu par
-places, flanquaient de chaque côté le cadre dont
-les dessous rouges perçaient sous la dorure. Vis-à-vis
-de cette glace pendaient un baromètre à siphon,
-un plan de Paris daté de 1860 et lavé à teintes plates.
-Une gravure à la manière noire représentant le passage
-des Alpes, avec un Bonaparte paradant comme
-un écuyer de cirque sur un cheval cabré, et deux
-assiettes retenues par des agrafes au mur, le portrait
-de madame Vigée le Brun et l'Atala de Girodet,
-en camaïeu lilas et bistre, complétaient la décoration
-de cette chambre.</p>
-
-<p>Ainsi que dans la plupart des salles à manger
-bourgeoises, les damas pisseux et flétris, autrefois
-employés comme rideaux dans le salon, servaient
-maintenant que ce lieu d'apparat avait été rajeuni
-et remis à neuf, à embellir la salle de passage, celle
-où l'on mange. Cette chambre ne possédant qu'une
-seule croisée, l'étoffe qui habillait jadis la deuxième
-fenêtre du salon, avait été accrochée, en guise de
-tenture, au-dessus de la porte reliant ces deux pièces.</p>
-
-<p>Sur les rayons du buffet, une théière en métal anglais,
-un service de Minton, une cave à liqueur en
-bois des îles, deux vases de Gien ornés de cornes
-d'abondance et surmontés d'un paquet de roseaux
-secs, restaient, là, à demeure; sur le marbre du
-poêle une tasse pleine d'eau, une lampe en porcelaine,
-couleur de morve, coiffée en haut de son
-verre, d'un fez minuscule à gland bleu, s'adossaient
-contre le tuyau cerclé de bracelets de cuivre, couronné
-à son sommet d'une sorte de diadème en
-faïence blanche.</p>
-
-<p>Pour réaliser des économies, la famille Désableau
-allumait le poêle une heure avant le dîner et passait
-toute la soirée dans la même pièce.</p>
-
-<p>La bonne avait balayé les miettes du repas, lancé un
-coup de torchon sur la toile cirée de la table, lorsque
-madame Désableau apporta son panier à ouvrage.
-Elle en tira une boîte à aiguilles formée par un haricot
-d'ivoire, un tronçon de bougie de cire pour son
-fil, des ciseaux, un dé, le ruban jaune d'un mètre.
-Elle prit enfin, sur une chaise, un patron de robe
-taillé dans un vieux journal.</p>
-
-<p>Elle l'étala sur la table, chercha dans une ancienne
-boîte à pastilles des épingles éparses avec des
-boutons, rogna le papier, en rattacha les morceaux
-et, pensive, après avoir combiné de savantes stratégies
-de coupes, elle entama résolument l'étoffe.</p>
-
-<p>Son mari disposait ses cartes pour faire une patience.
-Une petite fille tripotait des couleurs sans
-poison, liées sur une plaque, coloriait laborieusement
-une image d'un sou, suçait son pinceau, le
-tournait entre ses lèvres pour l'appointer, le piquait
-ensuite dans le trou percé par l'usure au milieu
-des pains.</p>
-
-<p>Une jeune femme au teint mat, aux cheveux châtains,
-aux quenottes éclatantes avec une surdent
-drôle, regardait, d'un air ennuyé, M. Désableau,
-son oncle, disposer ses cartes. A un moment, elle
-se leva, s'approcha du poêle, ouvrit le petit guichet
-de la porte, se chauffa les pieds, parut s'absorber
-dans la lecture d'un journal.</p>
-
-<p>Une suspension de cuivre rabattait les lueurs de
-la lampe sur la table, laissait dans l'ombre le visage
-de la jeune femme, éclairait en plein les doigts
-cousant ou maniant les cartes, une bobine de fil
-blanc, une étoile de carton enroulée de fil noir. La
-figure de la petite penchée sur son image entra dans
-le cercle de lumière qui coupait au milieu des
-manches les bras de madame Désableau maintenant
-un peu reculée et appuyée à la renverse sur le dossier
-de sa chaise.</p>
-
-<p>&mdash;Et ce café, dit le mari, il n'arrive donc pas?</p>
-
-<p>&mdash;Eugénie, à quoi pensez-vous donc, cria la
-femme, vous voyez bien que Monsieur attend son
-café, ma fille!</p>
-
-<p>La bonne apporta un sucrier, une tasse, une cuiller,
-versa le café d'une petite bouillotte. Madame Désableau
-se trempa un canard, permit à l'enfant d'y
-mordre, fit fondre béatement le restant du morceau
-de sucre dans sa bouche.</p>
-
-<p>Depuis huit mois qu'il avait été promu sous-chef
-dans une mairie, M. Désableau avait enfin assouvi
-le désir qui le possédait depuis des années, prendre
-du café, tous les jours, après ses repas. Jusqu'alors
-sa femme s'y était opposée, par économie.</p>
-
-<p>&mdash;Ce n'est pas tant le café qui est cher, disait-elle,
-c'est le sucre qu'on y met.</p>
-
-<p>Contraints à mener la vie fétide et bornée des
-pauvres bourses, les Désableau avaient dû, pour
-joindre les deux bouts, se priver, tous les jours de
-la semaine, à l'exception du dimanche, de ce misérable
-luxe de la demi-tasse que les concierges et
-les ouvriers eux-mêmes ne se refusent pas.</p>
-
-<p>Pendant vingt années, M. Désableau avait couvert
-des fiches de bâtarde et de ronde, classé dans des
-cartons d'inutiles paperasses, tenu à jour un volumineux
-registre culotté de peau verte. Il avait, au
-bout de ce laps de temps, acquis les manies nécessaires
-pour commander aux autres; l'on attendait
-sans doute qu'il eût contracté les infirmités des gens
-trop souvent assis pour l'élever en grade encore et
-le décorer.</p>
-
-<p>Solennel à propos de tout, il était d'allure affairée
-et grave, portait des cols empesés très droits, des
-cravates noires enroulées par deux fois autour du
-cou, montant haut derrière la nuque, attachées
-sous le menton par un n&oelig;ud très court. Il aimait à
-pérorer, les mains dans les poches, les jambes écartées,
-comme un avocat. Au repos, il ouvrait sous un
-binocle aux verres cerclés de buffle noir, des yeux
-ébahis qui démentaient le geste habituellement
-pensif de ses doigts fourrageant dans des favoris
-couleur de grès.</p>
-
-<p>Sa femme était replète, montrait des blancheurs
-de viande échaudée et de grands yeux vides. Elle
-avait un vaste menton tombant sur un plus petit,
-des pincées de poils gris, rebelles aux épilatoires, le
-long des lèvres.</p>
-
-<p>Elle suait sang et eau, le jour, pour assurer la
-vie de son intérieur; le soir, elle se boulait sur
-sa chaise, descendait sa gorge et remontait son ventre,
-disait, toutes les dix minutes, à sa fille: Justine,
-tiens-toi donc mieux que cela! se tournait du côté
-de sa nièce, lui demandait un sommaire des faits notés
-par le <i>Petit Journal</i>, écoutait son mari qui prenait
-feu dès qu'on parlait des Chambres.</p>
-
-<p>Les opinions de M. Désableau étaient simples; il
-croyait à l'honnêteté des hommes politiques, à la
-valeur des hommes de guerre, à l'indépendance des
-magistrats, aux complots des jésuites et aux crimes
-des démagogues.</p>
-
-<p>Ayant par hasard lu les élogieuses platitudes
-débitées par les doctrinaires sur l'Amérique, il exultait
-les m&oelig;urs de cet odieux pays, souhaitait que
-le nôtre lui ressemblât, prônait les idées utilitaires,
-les bienfaits de l'instruction, le progrès, les courtes
-libertés des républiques.</p>
-
-<p>Il aggravait encore ces exorbitantes niaiseries par
-le ton sentencieux dont il les prononçait; sa femme
-restait coite, béait, extasiée, dès qu'il ouvrait la bouche.</p>
-
-<p>De caractère, elle était molle et âpre, tout à la fois;
-âpre au gain, molle au plaisir; elle eût rogné dix
-centimes sur le manger de chaque jour, dépensé ses
-économies afin de donner un bal.</p>
-
-<p>Une fille était née tardivement de son union avec
-M. Désableau, la petite occupée pour l'instant à gâter
-une image d'un sou. Ils avaient toujours convoité
-un fils, ils eussent voulu fonder une génération d'employés,
-imiter ces familles dont tous les rejetons se
-succèdent interminablement sur la même chaise, vivent
-et meurent dans une misère crasse, sans même
-avoir tenté de gagner le large.</p>
-
-<p>C'est, disait M. Désableau, un état peu lucratif mais
-honorable et puis, c'est aussi une place sûre et, sans
-hésitation, il ajoutait: nous représentons, en notre
-qualité de fonctionnaire, la noblesse de la bourgeoisie.</p>
-
-<p>Leurs v&oelig;ux demeurèrent inexaucés.&mdash;Ils n'enfantèrent
-aucun garçon. En revanche, ils eurent à
-parfaire l'éducation d'une nouvelle fille. Berthe Vigeois,
-leur nièce, perdit son père subitement et vint
-habiter chez eux. Elle ne leur imposa d'ailleurs aucune
-charge, elle aida même à la marche hésitante
-du ménage avec les soixante mille francs qu'elle apportait.
-On disloqua, à son profit, un cabinet de toilette
-attenant à la chambre à coucher, on y rangea
-tant bien que mal les meubles réservés sur la vente
-de la succession. La quiétude de cette famille, troublée
-par ces apprêts, reprit peu à peu; on allongea
-la soupe, on acheta plus souvent de la vraie viande, on
-put enfin convier à des sauteries quelques personnes.</p>
-
-<p>Berthe avait, à cette époque, près de vingt ans; sa
-mère était morte alors qu'elle en avait douze. Elle
-grandit auprès d'un fauteuil où son père, agité et
-malingre, sortait de ses couvertures de voyage à
-neuf heures du soir. Alors on sonnait la bonne pour
-préparer les lits, pour chauffer celui de Monsieur et
-Berthe écrasait les braises à coup de pelle dans la
-bassinoire, mettait le garde-feu, tendait le front à
-son père, allumait son bougeoir et, reculant, malgré
-le froid, le moment de se coucher, elle retenait
-la bonne venue dans sa chambre pour ouvrir les
-draps, l'écoutait raconter toutes les misères de sa
-maison, tous les ragots de son quartier.</p>
-
-<p>Ancien commerçant en rouenneries, Henry Vigeois,
-son père, était un homme qui avait réussi, malgré
-sa loyauté en affaires, à amasser une petite fortune.</p>
-
-<p>D'esprit étriqué et bonasse, il avait pivoté, toute
-sa vie durant, au moindre souffle de son épouse, une
-maîtresse femme! Maintenant qu'elle était morte, il
-niait la servitude qu'il avait endurée, criait comme
-une pie dès que sa fille et sa bonne n'obéissaient pas
-à ses moindres ordres. Il était de relations difficiles
-au premier abord, mais Berthe le maniait avec une
-aisance sans égale; elle le retournait comme un
-vieux gant, s'arrêtait quand il fronçait les yeux, attendait
-qu'il fût mieux disposé, débusquait soudain
-et enlevait d'un coup ses volontés. Parfois cependant,
-lorsqu'il était aigri par des rhumatismes, ses attaques
-échouaient, mais elle reprenait patiemment les
-questions sur lesquelles il avait refusé de l'entendre,
-les lui présentait sous une autre face, l'amenait à répondre
-oui, l'écoutait répéter une fois de plus qu'il
-ne revenait jamais sur sa parole.</p>
-
-<p>Ces luttes quotidiennes la mûrirent promptement.
-Elle fut apte de bonne heure au mariage. Couchée
-trop tôt, elle réfléchissait longtemps avant de s'endormir
-et préparait ainsi de terribles tracas au mari
-qui la voudrait prendre. Elle aurait pu être moins
-rouée, n'ayant jamais été dans un pensionnat ou
-dans un couvent, mais l'ennui des mornes soirs, en
-vis-à-vis avec son père, avait furieusement aiguisé
-ses appétits de jouissance et de luxe. Dans le mariage,
-elle voyait la revanche de sa vie monotone et
-plate, elle voyait un avenir de courses enragées à
-travers les théâtres et les bals, tout un horizon de
-dîners et de visites.</p>
-
-<p>Elle se consolait du présent, en évoquant la perspective
-de ces futures joies, rêvait, absorbée, sur sa
-chaise, lisait à la quatrième page du journal le programme
-des représentations, pensait à Fra-Diavolo
-qu'elle avait admiré jadis, se sentait de vagues désirs
-pour le ténor qui emplissait si fièrement ses culottes
-blanches et poussait des sons roucoulants, dans des
-poses plastiques.</p>
-
-<p>Elle avait eu, comme presque toutes les femmes, un
-idéal de cabot pommadé, puis, peu à peu, elle s'était
-rendu compte que ces séduisants personnages n'étaient
-au demeurant que des bouffons vulgaires, des
-machines malpropres qui crachaient des notes.</p>
-
-<p>Son idéal devint alors plus nébuleux et plus confus.
-A peine s'incarnait-il dans les aimables forbans décrits
-par Fénimore Cooper, dans les héros fabriqués
-par George Sand ou par Dumas père. Elle contentait
-ses élans et ses fièvres en les déversant sur son piano
-qui retentit pendant des mois de rêveries larmoyantes
-et de marches turques.</p>
-
-<p>Puis elle eut une heure de bon sens, elle reconnut
-l'inanité de ses songeries; alors elle pensa, au
-solide, au bien-être d'une situation riche. Elle soupira
-moins souvent, et comprit que cette vie morte
-qu'elle menait avait bien ses avantages. A défaut
-d'amusements et de fêtes, elle jouissait du moins
-d'une certaine liberté; son père la laissait sortir
-avec sa bonne et elle courait les magasins, souriait
-volontiers aux compliments des calicots, aspirait
-après des intrigues, par dés&oelig;uvrement. Sa grande
-préoccupation était d'être élégamment mise et elle
-ratissait sur l'argent du ménage pour se payer des bottines
-plus raffinées et des bas plus chers. Elle s'était
-même acheté une boîte à poudre de riz et, comme son
-père n'eût pas supporté qu'elle s'enfarinât les joues,
-elle se nuait le visage de blanc, le soir, devant sa glace,
-goûtait de la sorte à des coquetteries intimes et défendues,
-glissait doucement pour en satisfaire de plus
-coûteuses, à de banales carottes, encouragée par la
-bonne qui s'adjugeait pour prix de ses complaisances
-les robes un peu défraîchies de Mademoiselle, la permission
-d'être libre plus souvent, le droit de pratiquer
-sans vergogne d'amples maraudes. Quelquefois
-M. Vigeois hasardait une observation, prétendait que
-du temps de sa défunte femme, le harnais féminin coûtait
-moins cher. Berthe répondait tranquillement
-que le prix de l'existence avait triplé depuis cette
-époque.</p>
-
-<p>&mdash;Tu dépensais moins en nourriture, reprenait-elle,
-et pourtant notre table n'a pas changé.</p>
-
-<p>Son père en convenait et, quelques jours plus
-tard, elle l'investissait prudemment, pas à pas, lui
-persuadait de nouvelles nécessités de toilettes et il
-finissait par céder, flatté au fond que sa fille fût jolie
-et vêtue à la dernière mode.</p>
-
-<p>Elle était d'ailleurs comme la plupart des jeunes
-filles qui ont perdu leur mère de bonne heure,
-très mal élevée. Elle voyait dans son père un banquier
-dont la caisse devait fournir à tous ses besoins
-et à tous ses caprices. Et là, l'éternel féminin
-se retrouvait; toute la femme était là, honnête
-ou non, qui juge naturel de soutirer à l'homme
-de qui elle dépend, qu'il soit son père ou son entreteneur,
-autant de monnaie qu'elle en peut prendre.
-Le combat sans cesse renouvelé entre la volonté
-bien assise de l'homme et les simagrées têtues de la
-femme, s'était fatalement engagé; et, comme de
-juste, l'homme et le père étaient d'avance vaincus
-par la femme et par la fille.</p>
-
-<p>L'opulence des brodequins et le gala des robes
-enhardirent du reste les ambitions de Berthe. Dans
-le but de pêcher un mari, elle décida son père à la
-confier à des parents qui la menèrent dans le monde.</p>
-
-<p>Elle y obtint des succès. Des partis avantageux, presque
-inespérés se présentèrent.&mdash;Aucun ne la contenta.
-Celui-ci avait l'air d'un garçon tapissier, les cheveux
-comme des baguettes de tambour; celui-là avait
-le tour des yeux à vif, l'allure empruntée et gauche.
-Elle voulait un homme qui payât de mine, lui procurât
-des plaisirs, lui garantît une vie luxueuse et
-douce. Pendant deux années, elle repoussa tous ces
-prétendants qu'elle jugeait sur la forme de leur nez
-et sur la coupe de leur habit. Si pratique qu'elle fût,
-la légèreté de sa cervelle de femme lui faisait commettre
-toutes ces bévues.</p>
-
-<p>Son idéal avait attrapé déjà bien des renfoncements
-et bien des accrocs, lorsque son père s'affaissa, frappé
-d'un coup de sang, sur le tapis; son existence changeait
-du jour au lendemain. Elle s'ennuya mortellement
-chez les Désableau. La liberté dont elle jouissait
-avec sa bonne cessait; sa tante l'accompagnait où
-qu'elle allât. Ses longues flânes dans les magasins
-étaient devenues impossibles; les ficelles qui réussissaient
-facilement avec son père, n'avaient aucune
-chance d'être acceptées par une femme économe
-comme était sa tante. Elle dut s'accommoder de la
-modique pension que son oncle et tuteur lui accorda
-pour ses frais de toilette.</p>
-
-<p>Cette sujétion lui pesait et elle n'était compensée
-par aucun avantage. Avec son père, elle sortait peu,
-parce qu'il était presque paralysé; avec son oncle, elle
-ne sortit guère plus et elle dut subir les regrets plaintifs
-de ces petits bourgeois, enragés malgré tout de
-leur situation médiocre, s'efforçant quand même
-de représenter, mangeant de la carne et buvant du
-râpé, pour donner une soirée et se mieux vêtir.
-Habituée à un certain confortable, elle vécut dans
-une gêne mesquine et plate.</p>
-
-<p>Elle fut prise de pitié devant ce vin que l'on achetait
-au litre chez un épicier et que l'on transvasait
-dans des carafes pour la table; elle eut le dégoût
-de cette viande de bas étage, prétentieusement
-parée, de ces poissons défraîchis et couchés néanmoins
-sur une serviette; elle eut un sourire de
-mépris quand, profitant d'une gratification, les Désableau
-firent poser un timbre à leur porte d'entrée.
-Le coup impérieux du timbre leur paraissait aristocratique,
-propre à les rehausser dans l'estime des
-gens qui le faisaient vibrer. Seulement, comme la
-cuisine et la salle à manger étaient séparées du vestibule
-par un long couloir, ils avaient, ne pouvant
-entendre l'appel du timbre, conservé leur ancienne
-sonnette qui derlinait comme jadis plus près
-d'eux, et les avertissait qu'une visite attendait sur le
-palier.</p>
-
-<p>Ce fut sur ces entrefaites, après ces soirs, où regardant
-la famille attablée et occupée à de fastidieux
-délassements, Berthe regrettait de ne pas s'être
-mariée, qu'André fut présenté dans la maison. Il
-ne lui plut, ni ne lui déplut. Il lui sembla distingué.
-Les Désableau ne furent point partisans de ce mariage.
-La profession d'homme de lettres épouvanta le
-mari. Il y voyait des cascades, des noces furieuses,
-une vie débraillée, cousue à la diable, craquant sur
-toutes les coutures; la femme, elle aussi, considérait
-André avec inquiétude et n'augurait rien de bon d'un
-homme qui avait dû manger avec des actrices. Berthe
-fit simplement observer à son oncle, que tous les
-renseignements étaient favorables et que bien qu'il fût
-artiste, ce jeune homme possédait des rentes. Elle
-déclara péremptoirement d'ailleurs qu'André lui
-convenait.</p>
-
-<p>Le mariage fut célébré. Elle demeura interdite. Tous
-ses rêves de jeune fille se détachèrent, un à un; toutes
-les joies révélées par des amies, à voix basse, dans
-le coin des fenêtres, toutes les attentes de paradis
-brusquement ouvert sous des courtines, ratèrent.
-Froide de sens, elle ne vit dans les transports autorisés
-par l'Église qu'une convention répugnante, une
-saleté pénible.</p>
-
-<p>Puis son mari lui parut vieux de caractère. Après
-l'affection bougonne de son père, la prud'homie gourmée
-de son oncle, elle eût désiré des laissez-aller,
-des enfantillages dont elle profiterait dans le tête-à-tête.
-André avait adopté le ton paternel et bienveillant.
-Il se tenait surtout sur la défensive et cherchait
-sous des dehors affectueux à sonder sa femme. Ne
-pas la choquer en face, ne pas agiter devant ses yeux
-des lambeaux de rouge, la tenir sans qu'elle sentît
-trop la laisse, envelopper de délicatesses fondantes
-la dureté d'un refus, tel était son système. Aussi lorsqu'elle
-voulut par une guerre sourde, lui imposer,
-comme jadis à son père, toutes ses volontés, il se rendit
-promptement compte de cette force d'inertie remuante,
-de cette ruse que rien ne lassait. Il se rebiffa
-d'abord, s'avoua à la longue et une fois de plus,
-avec la mélancolique expérience des gens qui ont
-beaucoup pratiqué les filles, qu'il n'était pas de force,
-céda pour avoir la paix; seulement, tout en disant
-oui, il démontait par un mot devant Berthe, le mécanisme
-dont elle se servait. Un jour même qu'il
-était de bonne humeur, il lui dit, au moment où
-elle commençait ses manigances: C'est cela que tu
-vises, dans huit jours tu démasqueras tes batteries;
-va, fais-le tout de suite.</p>
-
-<p>Elle devint rouge, bouda, mortifiée d'avoir pour
-adversaire un homme qui s'arrêtait devant ses pièges
-et riait, en les montrant du doigt, avant d'y tomber.</p>
-
-<p>Somme toute, ils demeurèrent, les premiers temps,
-dans une intimité attentive et inquiète. L'un et l'autre
-s'épiaient, devinant sous toutes ces escarmouches,
-sous tous ces combats d'avant-garde, une infinissable
-et opiniâtre lutte. Désarmé comme tous
-les malheureux qui ont longtemps vécu seuls, par
-le moindre simulacre d'affection et de petits soins,
-André se disait parfois que sa femme était volontaire
-et têtue, mais qu'au fond c'était une brave et honnête
-fille qui l'aimait vraiment. Puis il y eut une trêve de
-plusieurs mois; il s'imagina que Berthe avait renoncé
-à ses projets, qu'elle était lasse de ces tiraillements; il
-ne comprit pas que, par une évolution nouvelle, elle
-l'avait, coup sur coup, battu sur toute la ligne. Elle
-usait en effet maintenant d'un stratagème irrésistible.
-Elle avait l'habileté de paraître envier une chose
-à laquelle elle ne tenait point et qu'elle savait être
-parfaitement désagréable à son mari, et elle y renonçait
-de son plein gré, pour lui faire plaisir. Il ne
-restait plus à André qu'à céder sur les points qui lui
-semblaient moins graves. Encore qu'il fût défiant,
-il s'empêtrait dans cette embûche et il justifiait, une
-fois de plus, cette irrécusable vérité que si stupide
-et si bouchée qu'elle puisse être, une femme roulera
-toujours l'homme le plus intelligent et le plus fin.</p>
-
-<p>La maladie de leur mariage n'était pas malgré
-tout arrivée à la période aiguë. La guerre n'éclata,
-à ciel ouvert, qu'un certain soir. André eut la
-malencontreuse idée d'inviter à dîner son plus ancien
-et son meilleur ami, Cyprien Tibaille qui vint
-sans enthousiasme et lâcha des gants pour la circonstance.</p>
-
-<p>La réception avait été plus que froide. A table, le
-silence insolent de Berthe, sa hâte à faire desservir
-les plats, le ton aigre de son&hellip; «personne ne veut plus
-de gigot?» accompagné d'un coup de timbre pour
-appeler la bonne, avaient mis André à la torture.</p>
-
-<p>Il s'ingéniait à trouver des mots drôles, à égayer
-le repas, lançait des clins d'yeux à sa femme qui
-pétrissait suivant son habitude, une boulette de mie
-de pain entre ses doigts et se dispensait même de
-répondre aux politesses de son convive.</p>
-
-<p>Tous les lieux communs avaient suivi leur cours.
-La conversation s'était épuisée sur un plat de Delft,
-pendu au mur. Ce repas, avalé au grand galop comme
-dans un buffet de chemin de fer, semblait malgré
-tout interminable. Quand il s'acheva pourtant,
-Cyprien, de plus en plus froissé par l'inattention
-persistante de Berthe, parvint à reprendre le
-dessus; il se versa le vin qu'elle ne lui offrait pas,
-et les coudes sur la table, il se tourna du côté d'André,
-et tous deux balayant d'un commun accord l'amas
-des banalités qu'ils entassaient depuis la soupe,
-causèrent comme au bon temps. Ils se rappelaient
-de joyeuses anecdotes, riaient franchement, sans
-plus s'occuper de la femme. Berthe jugea qu'il était
-temps d'intervenir. Elle dit d'un ton moitié rêche,
-moitié plaisant: voyons, monsieur, vous n'allez pas,
-je pense, rappeler à mon mari les aventures de sa
-vie de garçon?</p>
-
-<p>Elle coupa court à leur causerie. Ils gardèrent
-le silence pendant quelques minutes. André se
-dominait, résolu à ne pas aggraver encore par des
-disputes le glacial embarras que jetait sa femme. Il
-voulut réagir, tenta de lancer une fusée; l'atmosphère
-était trop saturée d'ennui, elle ne prit pas.
-Cyprien voulut, de son côté, secouer la lassitude qui
-l'accablait, il fit flèche de tout bois, parla, sans intérêt,
-des réchauds en ruolz placés sur la table. André
-saisit l'occasion, entama une inutile discussion sur
-la valeur de l'alfénide et du maillechort; ses paroles,
-tombaient sans écho dans un silence morne. Alors il
-essaya d'être jovial:</p>
-
-<p>&mdash;Pristi! mon vieux, dit-il, ne les emporte pas,
-hein? et, s'adressant à sa femme, il ajouta cette
-plaisanterie commode: Berthe, tu feras bien de surveiller
-Cyprien quand il partira.</p>
-
-<p>Elle répondit avec un beau calme:</p>
-
-<p>&mdash;Pourquoi? tu sais à quoi t'en tenir, Monsieur est
-ton ami, puisque c'est toi qui l'amène.</p>
-
-<p>Après cette grossièreté, la conversation cessa complètement.
-Le dessert fut vite expédié.&mdash;Cyprien
-tendit la main vers une assiette de brugnons, Berthe
-feignit de ne pas voir son mouvement, sonna pour
-faire enlever les plats et apporter le café. Tous les
-deux espéraient qu'elle allait les laisser seuls. Elle
-ne bougea pas, déclara seulement, lorsque son
-mari apprêta une cigarette, que la fumée de tabac
-ne la gênait point et elle s'accouda, les yeux
-au plafond, paraissant ignorer qu'André cherchait
-des allumettes, que le peintre se démanchait le
-bras à vouloir atteindre une bouteille de rhum.</p>
-
-<p>&mdash;Tiens, il faut que je te fasse goûter du kirsch, dit
-André.&mdash;Berthe, donne-nous donc une bouteille;
-elle doit être là, dans le bas du buffet, sur la
-deuxième planche.</p>
-
-<p>Elle se leva de mauvaise grâce.</p>
-
-<p>&mdash;Je n'en vois pas, dit-elle.</p>
-
-<p>&mdash;Mon Dieu! fit André impatienté, je te dis, là,
-tiens, derrière le cognac.</p>
-
-<p>Elle atteignit enfin un litre blanc. Ils le débouchèrent,
-c'était de l'eau-de-vie de marc.</p>
-
-<p>Cette fois, elle se releva avec une mine si appesantie
-et si quinteuse que Cyprien dut s'écrier:</p>
-
-<p>&mdash;Madame, je vous en supplie, ne vous donnez pas
-cette peine.</p>
-
-<p>Exaspéré, André s'était vivement désassis, et il
-avait pris, là où il le désignait, un flacon de kirsch. Ils
-en burent un petit verre, puis Cyprien s'excusa de ne
-pouvoir rester plus longtemps. Berthe garda son attitude
-impassible, n'eut même pas la politesse de le
-retenir et il quitta la place, harassé et le ventre vide.</p>
-
-<p>Une fois la porte fermée, la scène éclata, terrible;
-André secoua sa femme d'une rude façon; elle adopta
-le parti des syncopes et des larmes. Il finit par demeurer
-penaud, craignit d'être allé un peu loin, ramassa
-sa femme, l'embrassa, lui adressa presque
-des excuses.</p>
-
-<p>A partir de cette soirée-là, la lutte s'accentua.</p>
-
-<p>Berthe ne pardonna jamais à son mari de l'avoir
-traitée comme une enfant qui est malheureusement
-trop grande pour qu'on la puisse encore fouetter;
-elle avait cependant touché ce but si ardemment
-poursuivi par les jeunes mariées: flanquer à la porte
-de chez elles, les amis de l'homme qu'elles ont
-épousé; elle eût pu, par conséquent, se montrer
-plus indulgente; mais la hauteur inusitée qu'André
-avait mise dans ses reproches, la révoltait, puis, il
-avait eu de même que tous les gens faibles, la bêtise
-de laisser voir qu'une fois la semonce donnée,
-il la regrettait. Du coup, elle comprit que sa fermeté
-était ébranlable, que cette lucidité d'observation
-si périlleuse d'abord, commençait à se brouiller;
-elle ne l'avait jusqu'ici ni aimé, ni haï, elle en arrivait
-maintenant à le détester.</p>
-
-<p>Plus elle y pensait, plus elle était à présent convaincue
-qu'elle avait commis une sottise en l'épousant.
-Après avoir manqué des mariages avantageux,
-elle aurait dû attendre encore. Parmi les gens empressés
-autour d'elle dans les rares salons où son
-oncle acceptait de la mener, elle aurait pu découvrir
-un prétendant plus mondain, plus riche. De retour
-chez elle, après les sueurs mal séchées des valses,
-elle songeait aux danseurs qui l'avaient étreinte, s'imaginait
-qu'elle aurait été plus heureuse avec l'un
-d'entre eux. Dans tous les cas, ces gens-là avaient
-des positions honorables, pouvaient, en travaillant,
-augmenter leur avoir, rendre l'existence de leur
-femme plus large. André s'occupait de littérature,
-une position méprisée par toutes les familles qu'elle
-connaissait, une position qui consistait à tourner ses
-pouces et à écrire la valeur de deux lettres par jour.
-Du reste, il ne pouvait avoir du talent, puisque le
-peu de livres qu'il avait écrits ne se vendaient
-point.</p>
-
-<p>Grâce à lui, sa vie restait humble et basse, grâce à
-lui, elle était la plus malheureuse des femmes, et,
-elle s'apitoyait avec des rages sourdes sur son sort,
-regardait pendant de longues soirées, son mari travailler
-des phrases. Elle haussait les épaules à la vue
-de ses hésitations, de sa manière furieuse de mâcher
-son porte-plume, de ses ratures de lignes
-entières, de ses surcharges encore biffées, de ses
-renvois barrés de lignes d'encre; elle finissait par
-s'impatienter de son silence obstiné, de ses grognements
-de dépit, et elle l'interrompait par des
-observations de ce genre: prends donc garde, tu vas
-tacher avec ta plume le tapis de la table.</p>
-
-<p>Il lui semblait que si elle avait appris un métier,
-elle l'aurait exécuté sans des tâtonnements pareils.
-Elle ne croyait pas qu'il fût plus difficile de mettre
-des mots en place que de remplir de points de laine
-le canevas d'une tapisserie. Elle était irritée contre
-son mari qui, les soirs où elle eût désiré sortir, objectait
-qu'il était en veine de travail, s'attelait rageusement
-à un chapitre, s'arrêtait, incertain, rêvassait
-pendant des heures, se frottait radieusement les
-mains. Un jour, elle lui dit:</p>
-
-<p>&mdash;Pour le peu de besogne que tu as abattu, ce soir, tu
-aurais tout aussi bien fait de me mener dans le monde.</p>
-
-<p>Elle avait les bourdonnements et les harcèlements
-insupportables d'une mouche et son mari ne pouvait
-ni l'écarter, ni se plaindre, car jamais elle n'était
-dans son tort. Elle lui demandait d'un ton dégagé,
-si son livre marchait, le dévisageait d'un air de doute,
-s'il disait oui, d'un air éploré, s'il disait non. Elle lâchait
-d'atterrantes réflexions sur les volumes qu'elle
-lisait, répétait les soirs où André se démenait sur
-son papier: c'est amusant ce roman que je viens
-d'achever; c'est écrit avec une facilité! et elle ajoutait
-quelques minutes après: faut-il remonter la
-lampe? Si tu dois veiller tard, j'y remettrai de l'huile.</p>
-
-<p>André mâchait ses colères, répondait parfois
-comme un homme qui s'impatiente. Elle prenait
-alors une voix suppliante:</p>
-
-<p>&mdash;Voyons, ne me parles pas ainsi, ce n'est pourtant
-pas de ma faute si tu ne peux pas!</p>
-
-<p>D'autres fois, elle se lançait dans des éloges pompeux
-sur les &oelig;uvres des maîtres qu'adorait André.</p>
-
-<p>&mdash;Il est bien juste qu'ils gagnent de l'argent, disait-elle,
-ils ont tant de talent!</p>
-
-<p>Elle parvenait à rendre désagréable pour son mari
-les louanges qu'elle décernait aux artistes qu'il aimait
-le mieux!</p>
-
-<p>Elle était arrivée à raffiner l'âcreté de ses morsures;
-de même que la plupart des femmes, elle considérait,
-du reste, son mari comme une bête de somme et s'indignait
-que, malgré les coups d'aiguillons, il ne travaillât
-pas d'arrache-pied afin de lui permettre à elle
-d'augmenter encore le nombre de ses fantaisies. Si
-autrefois elle prenait son père pour un banquier, elle
-trouvait juste au moins qu'il ne lui allouât qu'une
-somme en rapport avec ses moyens; maintenant elle
-eût trouvé naturel que son mari se saignât aux quatre
-membres, qu'il trimât ainsi qu'un mercenaire,
-à seule fin de lui fournir le pouvoir de dépenser
-plus.</p>
-
-<p>Son père en était quitte à bon compte, et il avait
-pour récompense de ses largesses la gratitude câline
-de la femme, André pas. Elle eût regardé d'ailleurs
-les plus durs sacrifices qu'il se serait imposés
-comme lui étant dus; il n'eût même pas été dédommagé
-de sa peine par un peu de reconnaissance.</p>
-
-<p>Il ne méritait, pensait-elle, ni encouragement, ni
-pitié. Il était imbécile et maladroit! Quand on songe
-qu'il n'avait pas seulement eu l'adresse de profiter
-de cet avantage de tous les écrivains: obtenir des
-billets de théâtre et de concert. En l'épousant, elle
-s'était promis ces joies qui lui avaient été si longtemps
-interdites, être assise dans un fauteuil de
-balcon et ne pas payer!&mdash;Il prenait des places à ses
-frais comme un simple bourgeois, lorsqu'elle le tourmentait
-pour voir une pièce.</p>
-
-<p>Elle finit par ne plus vouloir aller au théâtre dans
-ces conditions. Le bonheur qu'elle y goûtait était
-gâté par la pensée qu'elle aurait pu le ressentir, sans
-bourse délier.</p>
-
-<p>Il vint un moment pourtant où elle se lassa de rester
-ainsi sur le qui-vive; alors, elle tomba dans une
-inertie désolée, mena une existence engourdie, sans
-imprévu et sans espoir. Elle resta longtemps au lit,
-s'éternisa dans un fauteuil. Ses bonnes s'enhardirent,
-la pillèrent sans modération. André hasarda
-quelques reproches qu'elle reçut avec l'air d'une
-victime qui s'attend à tout. Alors il se tut, tâcha de
-s'enfoncer dans le travail, regarda galoper devant
-lui la déroute de son ménage; puis, alarmé un jour,
-par l'attitude endolorie de sa femme, il se résolut à
-l'égayer; il endura même le supplice qu'il avait presque
-toujours évité jusqu'alors et il s'y accoutuma
-même sans trop d'ennui, il traîna Berthe dans les
-salons. Ce fut peine perdue, elle le considérait
-comme un rabat-joie, s'ennuyait, malgré tout, quand
-il était là.</p>
-
-<p>Dans cette vie désheurée, les cancans de ses
-bonnes devinrent ainsi qu'autrefois lorsqu'elle était
-jeune fille, une attirante distraction, mais elle n'éprouvait
-réellement de plaisir que dans la compagnie
-de quelques camarades, jeunes mariées comme
-elle. Alors, dans la journée, en l'absence des hommes,
-elles s'installaient près de la cheminée et les
-papotages sautaient, les petits secrets de l'alcôve
-s'ébattaient dans les sourires, les confidences commencées
-s'achevaient dans le va-et-vient des éventails.
-Chacune se plaignait de son mari, mais leurs
-yeux à toutes étincelaient lorsqu'insensiblement la
-conversation s'arrêtait aux intimités haletantes des
-nuits. Il y avait des temps d'arrêt, des petits silences
-coupés par des chuchotements derrière les doigts,
-des invites à parler plus haut, des exclamations pudibondes
-et envieuses, des éclats frissonnants de
-rire. Berthe demeurait silencieuse, se demandant de
-quelle chair elle était pétrie, comment ses nerfs pouvaient
-rester détendus, comment ses élans n'aboutissaient
-pas.</p>
-
-<p>&mdash;C'est la faute de monsieur ton mari, lui disait
-l'une.&mdash;Ah Dieu! ma chère, reprenait une autre, moi,
-j'en mourrais, à ta place; toutes s'efforçaient de lui
-arracher des détails précis sur les inhabiles tendresses
-qu'elle devait subir. Berthe se défendait, ne
-lâchait que des indications confuses sur lesquelles
-elles se lançaient, bride avalée, sabrant le mari, le représentant
-comme un être indélicat et comme un sot.</p>
-
-<p>Berthe arrivait à se convaincre que si elle avait
-épousé un autre homme, il n'en eût certainement
-pas été ainsi; les quelques doutes qu'elle pouvait
-conserver encore s'évanouirent subitement. Un danseur
-qui l'invitait à valser dans les bals, lui serrait
-ardemment les mains et elle éprouvait une sensation
-délicieuse, un frémissement par tout le corps,
-une sorte de vertige qui la jetait, lacée étroitement
-sur lui, pâmée, tressaillante, entre ses bras.</p>
-
-<p>L'homme qui la remuait de la sorte était un grand
-gommeux, avec des cheveux rares au sommet, poicrés
-par de la bandoline sur les tempes, couchés sur
-le front en éventail. Il était mis à la dernière mode,
-portait des cols évasés comme des soupières, de doubles
-chaînes de montre, des plastrons bombant, des
-culottes étroites du fond et larges des pieds. Il débitait
-d'une voix indolente les balivernes monstrueuses
-des salons. Il se hasardait peu à peu, était soutenu
-dans ses projets par toutes les amies de Berthe.</p>
-
-<p>Elles exécraient son mari qui, les redoutant,
-avait défendu à sa femme de les fréquenter; elles
-l'exécraient, parcequ'il ne frayait pas avec leurs
-maris à elles, des commerçants occupés de leurs négoces
-ou des plaisirs du baccarat et des courses.
-Elles poussaient à la chute de leur amie, pour s'enorgueillir
-d'elles-mêmes qui ne succombaient point;
-elles poussaient à sa chute par une lâcheté de gamines
-qui, n'ayant point le courage de faire le mal,
-persuadent à la plus bête d'entre elles qu'elle devrait
-le commettre, quitte à la repousser ou à la dénoncer
-après.</p>
-
-<p>Berthe se révoltait, jugeait indigne de tromper
-son mari, même quand on ne l'aime pas. Elle se débattait,
-alors que seule, elle laissait s'égarer ses pensées,
-arrivait à se ressasser les arguments convenus,
-les raisons préparées et servies par des générations
-entières de femmes, les excuses de toutes les bassesses
-et de toutes les fautes.</p>
-
-<p>Le jeune homme devenait de plus en plus pressant
-et mendiait des rendez-vous avec instance. Elle
-était assiégée de tous les côtés; il la bloquait, lui bouleversait
-le sang avec ses yeux, et ses amies lui parlaient
-sans cesse de ce gommeux, vantaient ses rares
-qualités, ses grâces. Elle lui donna deux, trois rendez-vous,
-n'y alla point, le reçut un jour chez elle,
-en l'absence d'André, fut perdue dans un coin, à la
-cantonade; elle resta comme écrasée. La terre promise
-qu'elle avait entrevue lui échappait encore. Les
-voluptés tremblantes de l'adultère ne la soulevèrent
-point. Devant l'amant comme devant le mari, l'émoi
-des sens avorta, la bourrasque tant attendue ne vint
-pas. Elle pensa devenir folle, s'acharna quand même
-à la poursuite de ces ardeurs qui ne pouvaient éclore;
-elle se réfugia dans cette liaison, se forçant à penser
-à son amoureux, dans ses heures de vide, se contraignant
-malgré elle à vouloir l'aimer.</p>
-
-<p>Alors, elle ne se plaignit plus de son mari qui
-s'applaudissait de la voir enfin conciliante et douce,
-mais elle reprocha à sa famille, au hasard, au ciel,
-la matière dure dont elle était bâtie, l'engourdissement
-de passion qui la possédait, la trivialité du
-réel succédant à ses rêves, quand elle se croyait
-sur le point de les atteindre.</p>
-
-<p>Tout à ses livres sur lesquels il bûchait péniblement
-sans se satisfaire, confiant en l'honnêteté de sa
-femme, André ne s'était douté de rien. Il avait fallu
-sa rentrée hâtive, un soir, pour que l'infamie de son
-ménage s'étalât devant ses yeux, en plein.</p>
-
-<p>Lorsque son mari apparut brusquement cette
-nuit-là et surprit auprès d'elle un homme en chemise,
-Berthe reçut un terrible choc; elle se tenait
-encore debout, qu'elle ne savait déjà plus où elle
-était. Elle s'abattit sur le plancher, tandis que les
-deux hommes descendaient ensemble. Elle reprit longtemps
-après connaissance, fut sans force pour se
-lever, comprit seulement, d'instinct, dans la torpeur
-qui l'écrasait, que tout s'était écroulé autour d'elle,
-qu'elle gisait, ensevelie à jamais sous des décombres.</p>
-
-<p>Le matin, elle se hissa, hébétée, le long du lit; le
-rappel de son malheur la frappa; elle sanglota, désespérée,
-ne sachant plus que devenir. Une seule
-pensée surnageait dans cette mer d'angoisses, celle
-de ne pas se montrer à son mari.</p>
-
-<p>Elle eût préféré qu'il la tuât plutôt que de supporter
-la honte de sa vue, l'amertume de ses reproches.
-Elle n'eut qu'un but, fuir, et, précipitamment
-comme prise de délire, elle s'habilla, se sauva de cette
-maison ainsi que d'une ruine qui menace.</p>
-
-<p>Elle marchait dans la rue, se répétant qu'après un
-pareil désastre elle ne pouvait plus implorer que son
-complice. Elle s'arrêta tout à coup, se souvenant
-qu'il habitait dans la maison de sa famille, qu'il ne
-pouvait recevoir de femmes, puis, elle poursuivit sa
-course, se disant que dans une telle débâcle, les convenances
-importaient peu!</p>
-
-<p>Il était encore couché lorsqu'elle frappa à sa porte.
-Elle haletait, étouffée par l'ascension des cinq étages;
-il demeura stupéfié devant elle, puis il débarrassa un
-fauteuil des hardes qui le couvraient.</p>
-
-<p>&mdash;Qu'est-ce qu'il y a, dit-il, d'une voix tremblante?
-Alors elle perdit le peu de sang-froid qui lui restait.
-Elle se pendit à son cou et balbutia des mots entrecoupés
-de larmes: je n'ai plus que toi, sauve-moi
-dis, tu m'aimes bien n'est-ce pas?</p>
-
-<p>La contenance du jeune homme devenait de plus
-en plus soucieuse. Il bredouilla: «tu sais bien que
-je t'aime,» et, tout en boutonnant le col de sa
-chemise de nuit, il lui versa quelques bribes d'affections,
-puis il lui débita péniblement les histoires
-prévues: Elle n'y songeait pas; elle se mettait
-hors la loi, risquait d'être ramenée de force chez
-son mari, traînée devant les tribunaux. C'était la
-honte pour elle et pour sa famille, c'était son aventure
-racontée dans tous les journaux avec son nom
-et celui de son père. Lui-même ne se relèverait pas
-d'un tel scandale, ses parents le chasseraient. Ah! il
-fallait bien réfléchir avant de faire un semblable coup
-de tête! et puis, quelle vie serait la leur! il ne pouvait
-quitter les siens, il n'avait aucune fortune personnelle,
-c'était la misère noire qu'ils se préparaient.
-Oh! il ne pouvait y avoir de doute, son père serait
-inflexible et lui rognerait les vivres. Il entrerait seulement,
-là, maintenant, verrait une femme chez son
-fils, qu'il ne les laisserait certainement pas sortir vivants
-de la chambre.</p>
-
-<p>Il lui tenait la main, lui exposait piteusement sa
-situation, répétait plusieurs fois de suite les mêmes
-arguments, épiait sur sa face l'impression qu'ils produisaient,
-insistait de préférence sur la honte des familles,
-sur les poursuites de la justice.</p>
-
-<p>Toute blanche, elle l'écoutait, ne soufflait mot.</p>
-
-<p>&mdash;Tu comprends, reprenait-il, la mine pleurarde,
-mourant de peur qu'elle ne restât chez lui, craignant
-qu'elle ne comprît enfin qu'il n'avait eu qu'un but,
-en la séduisant, se garder de l'amour sur la planche,
-sans frais; tu comprends, tout ce que je te dis là,
-c'est dans ton intérêt, peu m'importe à moi que ma
-vie soit brisée, je t'aime assez pour cela! Mais en fin
-de compte tout n'est pas désespéré. Ton mari aurait
-pu prendre la chose plus mal; il te pardonnerait
-peut-être si tu voulais bien. Voyons, il n'a pas l'air
-d'un méchant homme, tu en serais peut-être quitte
-pour quelques reproches. Quant à moi, je me sacrifierai,
-je ne te verrai plus, je m'efforcerai de t'oublier
-si cela peut te rendre la vie heureuse! Ah! je souffre
-de te parler ainsi, de plaider contre mon propre
-c&oelig;ur, mais je le dois, après le mal que je t'ai fait involontairement,
-car l'amour ne raisonne pas, je veux
-t'empêcher d'achever ton malheur par une esclandre.
-Mon Dieu! Mon Dieu! que tout cela est triste,
-pauvre chérie, va, oh! nous ne sommes pas heureux!
-le ciel est témoin que si cela dépendait de moi, mais
-je ne sais pas, que puis-je faire, dis, quoi?</p>
-
-<p>Il avait l'air si lamentable et si penaud qu'elle en
-eut presque pitié.</p>
-
-<p>On toqua discrètement à la porte, puis une voix
-de femme s'entendit: Monsieur Alexis, on vous attend
-pour déjeuner.</p>
-
-<p>Berthe demeura stupide. Elle regarda cet homme
-qui mettait son paletot et se donnait un coup de
-brosse avant de descendre.</p>
-
-<p>Alors, elle songea que tandis que tout s'était effondré
-autour d'elle, tandis que son existence était à
-jamais perdue, lui, son amant, allait tranquillement
-au milieu de sa famille, déjeuner comme de coutume.
-L'immense infortune qui l'accablait n'avait
-même pas rejailli sur lui. Il était pourtant aussi coupable
-qu'elle! cette dérision du sort l'indigna. Pour
-ce bellâtre, elle avait trompé un mari qui valait certes
-mieux; pour ce lâche qui ne cherchait qu'à
-se débarrasser d'elle, elle était tombée dans une
-telle boue que jamais plus elle ne s'en laverait!</p>
-
-<p>Elle s'essuya avec la main les yeux, rajusta son
-chapeau qui s'était défait et, sans y penser, instinctivement,
-elle nouait les brides de ses mains tremblantes,
-arrangeait ses cheveux derrière ses oreilles.</p>
-
-<p>Il eut l'&oelig;il allumé de joie.</p>
-
-<p>&mdash;Tu t'en vas, dit-il faiblement, et il lui apporta son
-parapluie qu'elle ne cherchait point. Elle ne lui tendit
-même pas la main. Il crut nécessaire de murmurer:</p>
-
-<p>&mdash;Je te reverrai? où ça?</p>
-
-<p>Elle le toisa, ouvrit la porte, sortit sans même se
-retourner.</p>
-
-<p>&mdash;Bon voyage, dit le jeune homme; eh zut à la fin!
-Je ne peux pourtant pas m'empêtrer d'une femme!</p>
-
-<p>Berthe marchait dans la rue, à grands pas. La
-honte d'avoir été éconduite ainsi dominait toutes
-ses pensées. Son mépris pour cet homme dépassait
-le possible. Ah! elle en avait assez! elle retournait
-chez son mari, il ferait d'elle ce que bon lui semblerait!
-Elle rentra, vit qu'André avait emporté sa malle,
-comprit qu'il ne reviendrait plus. Elle s'affaissa, exténuée,
-dans un fauteuil; son angoisse même sombra.
-Elle n'avait plus le sentiment de ses maux. Dans le
-bourdonnement qui lui emplissait la tête, il lui semblait
-seulement distinguer au loin un glas furieux
-sonnant d'horribles catastrophes, d'irréparables
-deuils! Une sorte de lueur traversa soudain le brouillard
-de ses idées; l'ordure lui parut monter plus haut
-sur elle; elle se dressa, prise d'épouvante, puis elle
-retomba sur son siège, les dents sèches, le regard
-naufragé, l'air fou.</p>
-
-<p>Inquiète ne ne pas l'avoir vue, la veille, à sa soirée
-et craignant, malgré les assurances de son mari,
-qu'elle ne fût sérieusement malade, madame Désableau
-arriva, sur ces entrefaites, et la secoua, terrifiée,
-par cette raideur cassée, par ces sursauts et
-par ces râles; elle la supplia de lui répondre, lui demanda
-où était André, courut au travers des pièces
-à la recherche d'une fiole d'eau de mélisse, comprit
-au désordre de l'appartement, à la porte d'entrée
-laissée ouverte, qu'une rafale de malheur s'était
-ruée sur cette maison et l'avait culbutée de fond en
-comble; elle revint près de sa nièce, la serra dans ses
-bras, saisit dans les phrases décousues qu'elle lui
-arrachait qu'André s'était enfui; alors, elle l'enroula
-dans une couverture et l'emporta en un fiacre chez elle.</p>
-
-<p>Là, Berthe s'apaisa et consentit à tout avouer.
-Désableau bouleversé, s'écria «malheureuse!» puis,
-sa fureur fit volte-face et s'abattit sur André. C'était
-un misérable, qui devait fréquenter les gourgandines,
-il n'avait, après tout, que ce qu'il méritait. Mais
-comme à la moindre allusion à son mariage, Berthe
-avait des ébranlements nerveux, des crises qui la
-jetaient, trépidante, contre les meubles, force fut à
-son oncle de se taire; il se promit seulement, le jour
-où elle serait rétablie, d'épancher sa bile.</p>
-
-<p>Peu à peu l'atmosphère pacifiante de la famille la
-calma. Elle s'abandonnait, se pelotonnant sur une
-chaise, s'y attiédissant, des heures entières; insensiblement,
-elle s'aveulissait, ne désirait plus
-qu'une chose, qu'on ne la tirât point de sa langueur,
-qu'on lui permît comme à un animal qui souffre, de
-lécher sa plaie, là, dans le coin où elle s'était mise.</p>
-
-<p>Quelques jours s'étaient écoulés ainsi. Anonchalie
-et comme réduite, elle avait des douceurs de convalescente,
-des sagesses de petite fille; elle acceptait
-avec bonheur maintenant la monotonie des soirées
-de famille, l'invariable bercement des conversations
-qui s'échangeaient, autour d'elle, pour ne rien dire.</p>
-
-<p>Le soir, où assis dans la salle à manger autour de
-la table sous la suspension, ils étaient tous assemblés,
-la mère tailladant de l'étoffe, la fille peinturlurant
-une image, le père sirotant sa tasse de café et combinant
-des patiences, Berthe rêvassant, les pieds au
-feu, sur un fait divers, madame Désableau qui achevait
-de faufiler la bâtisse du corsage, appela sa fille.</p>
-
-<p>&mdash;Viens ici, Justine, que je t'essaie ta robe et elle
-lui enfila une casaque, piquée sur une doublure
-grise, sans manches, cousue à grands traits.</p>
-
-<p>&mdash;Voyons, tiens-toi droite, continua-t-elle.</p>
-
-<p>Elle leva le bras de l'enfant et, sans se hâter, avec
-précision, elle pinçait l'étoffe trop large sous les aisselles.
-Puis, en la prenant par les deux épaules, elle
-fit pivoter sa fille comme un toton, lui donnant avec
-son dé de petits coups sur les doigts pour la faire rester en
-place. Le col l'inquiétait; elle ramenait les deux
-pans de la doublure, les assujettissait par une épingle,
-plissait avec le plat de la main l'étoffe qui tombait
-droite, la forçant de suivre les contours de la
-poitrine jusqu'à l'évasement des hanches et, très affairée,
-elle modifiait encore, à vue de nez, son plan, méditait
-sur les endroits dévolus pour les boutonnières.</p>
-
-<p>&mdash;Voilà qui est terminé, dit-elle, en ôtant avec
-précaution son moule et elle l'étala de nouveau sur
-la table, enleva les épingles qu'elle y avait fichées
-comme points de repère et se mit à opérer silencieusement
-ses retouches.</p>
-
-<p>Neuf heures sonnèrent.</p>
-
-<p>&mdash;Justine, reprit à son tour monsieur Désableau,
-il est l'heure d'aller te coucher, mon enfant.</p>
-
-<p>La petite rechignait, mais ses parents furent inflexibles.
-Madame Désableau alluma un bougeoir,
-prit la palette de couleurs, le verre d'eau sale et les
-emporta dans sa chambre. Pour gagner du temps,
-Justine embrassait longuement son père et Berthe,
-leur posait des questions, lambinait à la recherche
-d'un ruban égaré sous la table. Sa mère l'empoigna
-et, la poussant devant elle malgré ses trépignements,
-elle referma la porte.</p>
-
-<p>Alors Désableau releva un peu la tête, fixa son
-pince-nez et, faisant claquer entre ses doigts le paquet
-de cartes, il se tourna vers sa nièce et lui dit:</p>
-
-<p>&mdash;Maintenant que Justine est couchée, causons.
-J'ai reçu une lettre de M<sup>e</sup> Saparois qui m'invitait à
-me présenter à son étude. Je vais te résumer la conversation
-que nous avons eue ensemble.</p>
-
-<p>Ton mari qui, dans l'espèce, a, paraît-il, tous les
-droits, serait heureux d'éviter le scandale des tribunaux
-et des affiches; aussi ne formera-t-il pas une
-demande en séparation de corps; il propose simplement
-un arrangement à l'amiable. Vous vivriez, chacun
-de votre côté, il ne te servirait aucune pension
-alimentaire, mais il te restituerait en entier ta dot.</p>
-
-<p>Telles sont les propositions que m'a soumises, en
-son nom, M<sup>e</sup> Saparois.</p>
-
-<p>Je lui ai dit, moi, à ce notaire ce qu'il en était et
-ce que je pensais de la conduite de ton mari. Il me
-semble invraisemblable, ai-je ajouté, après mûres réflexions,
-que M. André Jayant soit à même de rendre
-intacte la dot dont nous avons bien voulu le gratifier.
-Je n'ai pas celé à M<sup>e</sup> Saparois que je n'avais jamais
-été d'avis de donner suite à l'union projetée entre ton
-mari et toi, j'ai en même temps appelé son attention
-sur les idées scandaleuses qu'André avait soutenues
-dans ses livres, et j'ai été forcément amené à cette
-conclusion qu'il devait avoir dissipé en orgies l'argent
-qu'une famille honorable avait consenti à lui
-livrer.</p>
-
-<p>M. Désableau souffla et fit une pose. Il répétait une
-leçon qu'il piochait depuis trois jours entiers à son
-bureau. Il continua sur un ton plus emphatique encore:</p>
-
-<p>&mdash;Tout en convenant avec moi que cette littérature
-était odieuse et après avoir déploré, lui aussi, comme
-tout honnête homme du reste, les excès de ces malheureux
-qui ne craignent pas d'insulter, dans leurs
-écrits, tout ce qui est respectable, M<sup>e</sup> Saparois n'a
-cependant pas admis la justesse de mes conclusions.
-Il a prétendu que, parce qu'André se complaisait artistiquement
-à se vautrer dans d'inqualifiables fanges,
-il ne s'en suivait pas nécessairement qu'il eût
-dévoré ta dot.</p>
-
-<p>&mdash;Après cela, reprit Désableau qui semblait réfléchir,
-peut-être le notaire a-t-il raison. Il se pourrait
-que ton mari n'eût pas croqué le magot, cet homme-là
-n'avait sans doute pas la hardiesse du vice!&mdash;C'est
-un fait cela, il y a des gredins qui atteignent par l'intensité
-de leurs forfaits à une sorte de grandeur.
-Certes, je suis heureux, au point de vue de tes intérêts
-pécuniaires, que ton époux ne figure pas au nombre
-de ceux-là; mais, avouons-le, ma fille, André
-possède vraiment un vice si banal qu'il vous répugne!</p>
-
-<p>Berthe défendit énergiquement son mari:</p>
-
-<p>&mdash;On n'accuse pas les gens de cette façon, dit-elle;
-non, mon mari n'est ni un gredin, ni un malhonnête
-homme et puis, enfin, tu le sais bien pourtant, dans
-cette malheureuse rupture, c'est moi qui ai eu tous
-les torts!</p>
-
-<p>&mdash;Ce n'est pas! s'écria Désableau. En admettant
-même que tu les aies eus, tu ne les as pas, en fait.
-Une femme devient ce que son époux veut qu'elle
-devienne.&mdash;Tiens, regarde, la mienne, ta tante; ah!
-je puis déclarer que jamais, au grand jamais, il ne
-s'est élevé entre nous la moindre divergence d'idées,
-le moindre nuage! mais aussi, elle a contribué, sous
-mon impulsion, à la bonne intelligence, au bien-être
-d'un intérieur qui est justement estimé par tous.
-Non, je le maintiens, si au lieu de t'allier à un bohême
-et à un drôle, tu t'étais alliée à un honnête
-homme, tu serais, comme ma femme, heureuse!</p>
-
-<p>Berthe s'emporta. Elle secoua d'un coup l'apathie
-qui l'accablait depuis sa chute.</p>
-
-<p>&mdash;Je ne permettrai pas qu'on parle ainsi de mon
-mari, devant moi, dit-elle.</p>
-
-<p>Désableau, jeté hors des gonds, suffoqua. Son binocle
-bondit.</p>
-
-<p>&mdash;En voilà assez, balbutia-t-il, j'ai accepté les propositions
-du notaire, mais j'ai le droit de donner mon
-opinion sur André et je la donne!</p>
-
-<p>Madame Désableau vint heureusement mettre le holà.
-Elle ordonna à Berthe de rentrer dans sa chambre.</p>
-
-<p>&mdash;Nous recauserons de tout cela, à tête reposée,
-fit-elle, et elle ajouta: c'est ridicule, vous criez si fort
-que la petite peut tout entendre, dans l'autre pièce.</p>
-
-<p>Alors son mari se tut.</p>
-
-<p>&mdash;Tu as raison, ma bonne, murmura-t-il, nous
-devons épargner à l'enfance de notre fille, ces humiliantes
-et dangereuses révélations.&mdash;Ah! c'est
-égal, je le lui avais bien dit, moi, à ta nièce, qu'elle
-contractait un sot mariage, qu'elle épousait un individu
-qui avait l'&oelig;il faux comme trente-six jetons.
-Elle n'a pas voulu m'écouter,&mdash;elle est bien avancée
-à présent;&mdash;enfin, tiens, n'en parlons plus, ces
-histoires-là me bouleversent!</p>
-
-<p>Il tira sa montre, s'assura qu'il lui restait, avant
-l'heure du coucher, le temps matériel d'accomplir
-deux ou trois patiences, il se rassit, battit les cartes,
-les tendit à sa femme pour qu'elle lui portât bonheur
-en les coupant et il disposa, pensivement, ses paquets
-à d'égales distances.</p>
-
-<p>Inquiétée par les rougeurs qui marbraient la face
-de son mari, madame Désableau prépara en silence,
-un verre d'eau sucrée à la fleur d'orange et elle le
-mit devant lui, dans une assiette, sur la table.</p>
-
-<p>Désableau sourit doucement.</p>
-
-<p>&mdash;Tu es bien la meilleure des épouses, dit-il.</p>
-
-<p>Et ils s'attendrirent tous les deux, pensant que
-dans ce déluge de misères et de vilenies, ils étaient,
-dans leur petit ménage, à l'abri comme sur l'arche.
-Le malheur de leur nièce les ragaillardit sans
-qu'ils en eussent conscience. La placidité dont ils
-jouissaient depuis tant d'années et que la force de
-l'habitude leur faisait paraître toute naturelle, leur
-sembla soudain une grâce spéciale. Presque guillerets,
-ils passèrent pour se livrer au sommeil, ce
-symbole de la mort, comme l'appelait M. Désableau,
-dans leur chambre à coucher et, là, après avoir remonté
-sa montre, le mari se débarrassa de son habit
-et de son gilet et montra un dos qu'écartelaient d'une
-croix de Saint-André deux bretelles roses.</p>
-
-<p>Puis il enleva son pantalon et ses chaussettes,
-s'insinua entre les draps et, là, regardant sa femme
-qui avait ôté son faux chignon et se liait les cheveux
-sur le haut de la tête, en paquet d'échalottes,
-il lui dit, désignant du doigt la couchette de sa fille
-endormie, transplantée, depuis le retour de Berthe,
-dans leur propre chambre:</p>
-
-<p>&mdash;Espérons que notre Justine épousera un jour un
-employé, un homme estimable et non un saltimbanque
-et un artiste, comme notre pauvre nièce.</p>
-
-<p>Madame Désableau avait la bouche remplie par
-les épingles qu'elle retirait de sa tignasse. Elle se
-borna à lever les yeux au ciel comme pour implorer
-elle aussi, cette faveur, se hissa à son tour sur le lit
-et tourna le bouton de la lampe, mais la mèche carbonisée
-se brisa sur le rebord du bec, fignolant par
-saccades, crachant des postillons d'huile contre le
-verre, lançant d'acres puanteurs. Madame Désableau
-se rua hors des draps, emporta la lampe dans l'autre
-pièce, la souffla, revint précipitamment se blottir,
-toute grelottante, contre son mari.</p>
-
-<p>Alors, tout se régularisa. Les jérémiades à propos
-des mèches éventées, les apostrophes menaçantes
-pour l'art, prirent fin. Les deux bosses qui se déplaçaient
-sous les couvertures s'immobilisèrent, les
-oreillers replièrent leurs cornes. L'on n'entendit
-plus que le tic-tac régulier de la pendule, l'imperceptible
-galop d'une montre; puis, léger comme une
-brise, le doux «put, put,» d'un ronflottement
-monta, soutint quelque temps, dans le silence de la
-pièce, sa note tremblée, s'affaiblit peu à peu, expira
-en un insaisissable soupir sur les lèvres du couple.</p>
-
-
-<div class="chapter"></div>
-<h2 class="nobreak">V</h2>
-
-
-<p>André goûta une joie d'enfant lorsqu'il fut installé
-dans son nouveau logement. Après les courses
-furibondes aux quatre coins de Paris pour acheter
-les ustensiles qui lui manquaient, après les angoisses
-du déménagement effectué comme d'habitude par
-des maçons au trois quarts ivres, les difficultés à caser
-les meubles sans contrarier le jeu des fenêtres
-et des portes, les batailles contre la brique des murs
-qui repoussait et tordait les clous, les fatigantes recherches,
-à quatre pattes, dans le tas des volumes
-vidés en bloc sur le parquet, André, avec l'aide de
-Cyprien, était enfin parvenu à organiser son intérieur.
-Il avait repris toute sa gaieté, flânait pendant
-des journées entières, décraquelait ses faïences avec
-de l'eau de javelle, ravivait avec les feuilles restées
-au fond de sa théière, les couleurs de ses tapis, rêvait
-à des améliorations de confortable, à de nouveaux
-achats de bric-à-brac et de livres.</p>
-
-<p>Une semaine s'était écoulée; tout était définitivement
-en ordre; les papiers rangés sur la table
-prête pour le travail. Il avait recommencé avec Mélanie
-son petit train-train.</p>
-
-<p>Il la retrouva telle qu'il l'avait laissée, fluette et
-plate d'appas, le nez crochu, les yeux ronds, un signe
-poilu au-dessus de la lèvre supérieure, le teint
-rouge sous ses cheveux blonds, brunis par le grand
-air et par la pommade. Elle portait les mêmes bonnets
-à petits tuyautés, les mêmes rubans poireau
-et groseille, les mêmes canezous à soutaches, la
-même broche, enfermant sous verre une photographie
-de son époux, les cheveux bouffant en ailes de
-pigeon, la moustache cirée, l'&oelig;il roide et faraud,
-dans sa tenue de sergent de ville.</p>
-
-<p>Elle n'avait ni vieilli, ni engraissé, possédait
-toujours son entêtement d'Auvergnate, sa quasi-honnêteté
-dans le carottage, sa joie à faire la cuisine
-et à ravauder les chaussettes des autres.</p>
-
-<p>Comme jadis elle était incapable de construire
-un feu, mettait deux petites bûches au fond et un
-gigantesque billot par-dessus, amoncelait les cendres
-en tas sous les chenets de façon à empêcher le
-tirage ou bien elle les ôtait toutes et donnait ainsi
-à l'âtre un air lamentable de cheminée neuve!&mdash;Elle
-persistait également à lui rafler tous ses journaux
-pour couvrir la table et le buffet de l'office, à
-découper son papier blanc en dents de scie pour l'ajuster
-en guise de lambrequin sur le manteau de sa
-cheminée de cuisine, cassait l'anse des tasses, les
-rafistolait tant bien que mal, de manière que son
-maître pût croire, en les prenant, qu'il les avait lui-même
-rompues, brisait les crayons qu'elle chipait
-sous le prétexte d'inscrire les dépenses, conservait
-la manie de mettre les porte-allumettes dans les
-cendriers, de cirer le bout verni des bottines de
-bal.</p>
-
-<p>Comme jadis, elle versait de l'eau bouillante dans
-les verres et sur les couteaux pour les laver et elle
-éprouvait des stupeurs énormes lorsque les uns se
-fêlaient et que les autres perdaient leur fil; elle oubliait
-régulièrement dans les sauces les bouquets
-ficelés de laurier et de thym, laissait, en balayant le
-salon, son plumeau sur un meuble, forçait son maître
-à enlever, chaque jour, l'amas des journaux et
-des livres qu'elle récoltait dans les chambres et entassait
-sur le bureau juste à la place où il voulait
-écrire.</p>
-
-<p>Ces défauts retrouvés ne déplurent pas à André. Il
-les attendait au passage, les saluait comme des connaissances,
-s'étonnait, malgré tout, de ne les voir,
-ni diminués, ni grandis. Il constata avec satisfaction
-que la bêtise de sa bonne était demeurée stationnaire.
-Puis des défauts qu'il avait négligés, se montrèrent
-un à un, dès que l'occasion se présenta. Il
-dut répéter pour la millième fois et sans la moindre
-chance de succès d'ailleurs, les mêmes observations
-qu'avant son mariage. Il la supplia de ne pas remplir
-d'eau de savon le broc des lieux, de ne pas garder son
-plomb débouché, de ne pas essuyer l'intérieur de
-sa théière, de ne pas ajouter enfin à la poudre du café
-moulu l'ancien marc qu'elle s'obstinait à maintenir
-dans le filtre. Il insista également pour manger du
-gros pain et non du pain riche ou des flûtes jocko
-qu'elle affectionnait, s'éleva contre l'abus des champignons
-dans les sauces, contre sa manie de
-sucrer les épinards et de cuire à tel point le b&oelig;uf
-qu'il s'effilochait sous le couteau en de longs filaments
-mous.</p>
-
-<p>Somme toute, il ne pouvait se plaindre. En même
-temps que ses inepties et que ses balourdises, Mélanie
-avait rapporté des qualités inconnues aujourd'hui
-des bonnes: une propreté merveilleuse, un soin
-rare de ménagère, une certaine affection pour
-l'intérieur qu'elle balayait. Elle fourbissait, récurait,
-frottait, du matin au soir, reprisait les nippes, remettait
-aux chemises des cols et des poignets neufs, menait
-la maison sans qu'il eût à s'occuper, ni du blanchissage,
-ni de toutes ces harcelantes et menues
-sottises qui dégoûtent du célibat les plus opiniâtres
-et les plus braves.</p>
-
-<p>André se carrait pour l'instant dans son bonheur,
-se levait tard, traînait en chemise, fumait des cigarettes
-jusqu'à l'arrivée de sa bonne qui lui apportait
-les journaux et brossait ses hardes, puis il allait
-se promener, revenait pour déjeuner, classait ses
-notes, en attendant qu'il reprît son livre arrêté depuis
-le désarroi survenu dans son ménage.</p>
-
-<p>Dérangé et un peu offusqué tout d'abord par la
-disposition nouvelle de ses meubles, estimant qu'ils
-étaient en comparaison de ceux qu'il possédait jadis
-dans une vaste pièce, singulièrement étriqués dans ce
-petit réduit, il parvint peu à peu, à mesure que le
-souvenir de son salon d'homme marié s'atténuait, à
-trouver que cette chambre était claire et gaie.</p>
-
-<p>Bientôt elle lui parut s'être déjà imprégnée de cet
-indéfinissable charme que dégagent les logements
-où l'on ne rentre pas seulement pour se coucher,
-des logements où l'on vit pendant des journées entières,
-où, le soir, des rires d'amis se croisent, succédant
-au silence des heures de travail, égayant
-avec leurs francs éclats l'air recueilli des murs.</p>
-
-<p>Il arriva enfin à juger suffisamment large et commode
-cette pièce minuscule, si bourrée de bibelots
-et si bondée de meubles qu'on ne pouvait s'y tenir
-à plus de trois personnes ensemble.</p>
-
-<p>Du plafond au plancher, les murs disparaissaient
-sous un fouillis de faïences, de tableaux, de cuivres,
-de porcelaines du Japon, au milieu duquel deux
-aquarelles impressionnistes étincelaient dans leurs
-barres d'or sur le fond bistré du papier de tenture:
-une vue de coulisses avec des danseuses en gaze
-rose, au repos, devant des portants barbouillés de
-verdures, des petites voyoutes exquises lutinant de
-grands dadais empesés dans leur tenue de bal; une
-vue de salon avec des messieurs ennuyés et aimables,
-des femmes excitantes et frivoles, étroitement
-lacées dans des armures de soie pâle, les bras et les
-épaules nues, le corsage grand ouvert, étayant de
-ses buscs cachés les touffes blanches des seins.</p>
-
-<p>Puis, venaient dans la pièce, amoindrissant encore
-avec leurs avances et leurs saillies, le peu d'espace
-laissé libre, une table, des chaises, un guéridon de
-vieux chêne et un divan tapissé de toile bise brochée
-de fleurs amarantes, flanqué à droite: d'une large bibliothèque
-où, rangée en bataille, une armée de
-bradels, jaune canari et sang de b&oelig;uf, pétardaient,
-éteignant avec leurs soleils d'artifice toutes
-les pièces tranquilles: les tristes et discrets La
-Vallière, les sévères Jansénistes, sans dentelles ni
-flaflas d'or, les cartonnages ordinaires bons enfants
-et un peu canailles, pincés dans leur blouse de toile
-bleue ou grise, les reliures de chagrin aux mines de
-bourgeoises et de cuistres; à gauche: d'une autre
-bibliothèque plus petite, pleine, celle-là, de volumes
-brochés, et là encore, deux larges taches saillaient,
-deux files de volumes marchant en tumulte, battant la
-générale, les uniformes jaunes de l'éditeur Charpentier,
-les tuniques rouges de la légion étrangère d'Hachette.</p>
-
-<p>André avait changé bien des fois déjà ses livres et
-ses tableaux de place. Après des tâtonnements et
-des essais, il avait enfin ordonné le tout de telle
-manière que les formes et les couleurs se répondissent,
-que les flammes de punch allumées aux
-biseaux des glaces, que les luisants postés sur les
-lignes d'or des cadres et dans le creux irisé des assiettes,
-aidassent à égayer la pièce qui demeurait encore
-sombre lorsque sortait entre des interstices de
-bibelots et de meubles, le ton grave et foncé des
-murs.</p>
-
-<p>Quelques semaines passèrent. La tranquillité de
-cette nouvelle existence remit André sur pieds. La
-convalescence s'achevait; après les prostrations qui
-suivirent la crise, il était entré en pleine voie de guérison,
-pensait moins souvent à sa femme, avait simplement
-gardé d'elle un soutenir lent et triste. Par
-instants même il lui semblait être toujours resté
-garçon; le passé lui apparaissait lointain et confus
-comme ces vagues souvenirs que l'on conserve,
-même rétabli, des hallucinations entrevues pendant
-la fièvre. Il croyait avoir atteint la délivrance qu'il
-souhaitait; il ne doutait plus que ce rêve caressé:
-rayer deux années de sa vie, ne pût enfin devenir
-possible.</p>
-
-<p>Il s'abandonnait aux gâteries enveloppantes de sa
-bonne. Excellente cuisinière, Mélanie, pour reprendre
-son influence dans la maison, lui prépara des
-mets à se lécher les doigts, des fritures qu'elle réussissait
-d'étonnante façon, d'impérieuses rémolades,
-de pétulantes ravigotes, voire même quelques bons
-plats familiers, tels que veau à la casserole, miroton
-embrené de moutarde, lapin aux pommes sauté
-dans d'incomparables sauces au vin.</p>
-
-<p>Puis, c'était Cyprien qui arrivait souvent pour dîner
-au hasard du pot; et c'étaient des repas charmants
-où l'on causait d'art, où l'on s'attardait, les coudes
-sur la table, dégustant des petits verres, chassant la
-fumée des cigarettes qui montait en tourbillonnant
-sous l'abat-jour.</p>
-
-<p>Et ces jours-là, Mélanie était superbe; prise à l'improviste,
-elle servait, en quelques minutes, un dîner
-suffisant et passable, appuyait les plats de consistance
-trop courts de mirifiques omelettes au
-fromage, parait à tout, apportait le café, puis,
-le panier au bras, roulant entre ses doigts le cordon
-de son tablier, elle répétait la phrase mécanique
-de tous les soirs: Monsieur n'a plus besoin de
-rien?&mdash;Non, Mélanie.&mdash;Alors, bonsoir, Monsieur.&mdash;Et
-elle partait confectionner à son tour le dîner
-du sergent de ville.</p>
-
-<p>Ces distractions de longues causeries, ces rires
-d'ami bavardant sans gêne, employant les mots crus
-qu'affectionnent, en général, les hommes de lettres
-et les peintres, les bariolages d'argot et de termes de
-métier qui salent si vivement, l'échange des questions
-et des ripostes, infusèrent à André une ardeur
-nouvelle; après les froids ennuis, après les accablantes
-giboulées de la vie maritale, une embellie semblait
-prête à luire. Le retour de son ancien compagnon
-le retrempait, il avait soif de travail et, excité
-par toutes ces discussions qui se passionnaient autour
-de sa table, il voulait se prouver qu'il n'était
-pas déchu, que son talent s'était échappé intact de
-la bagarre.</p>
-
-<p>Mais, dans les premiers temps, sa bonne volonté,
-ses élans échouèrent. Maniaque, ainsi que la plupart
-des artistes, il ne pouvait travailler que dans un logement
-qu'il connaissait bien. Afin que son &oelig;il ne
-flânât point, malgré lui, sur les bibelots accrochés
-aux murs, il fallait qu'il se fût assez familiarisé avec
-les angles et les teintes de ces objets, pour ne plus
-les apercevoir quand bon lui semblait. Sa manie
-était irrépressible. Il ne pouvait même travailler sur
-sa table autrement placée que de coutume. Il avait
-donc tout d'abord usé de longues heures à examiner,
-un à un, ses bibelots, ses livres, puis à en embrasser
-l'ensemble, à s'en remplir les yeux, à les gaver
-de telle sorte que leur appétit de distraction
-cessât.&mdash;C'était une affaire de quinze jours au
-moins.&mdash;Cette période était écoulée depuis longtemps
-déjà et cependant quoiqu'il tentât pour s'entraîner,
-ses efforts rataient. Il se mettait devant son
-bureau, voyait la scène qu'il voulait décrire, saisissait
-la plume et il demeurait là, inerte, comme
-ces gens qui, après avoir longtemps espéré le dîner,
-ne peuvent plus avaler une bouchée dès qu'ils sont à
-table.</p>
-
-<p>Il en déchirait son papier de rage. Pour un peu, il
-se serait cru idiot. Il appréhenda que son intelligence
-n'eût été tout d'un coup faussée. Il se désola, pensant
-qu'il resterait peut-être frappé d'impuissance,
-puis il regimba, se rappela les quelques bonnes pages
-qu'il avait autrefois écrites, pour affermir son
-courage, suivit les conseils de Cyprien qui l'engageait
-à ne pas se surmener, à laisser la machine reprendre
-tranquillement haleine. Il s'occupa de travaux de retouche,
-rebouta les termes pied-bot, obtura les trous,
-émonda les végétations de ses phrases, attendit
-comme le mécanicien qui promène sa bête sur le
-rail pour la mettre en train, qu'elle fût assez chauffée
-pour gagner le large. Et c'étaient de longs débats
-avec lui-même, des luttes engagées contre Cyprien
-qui le voyant irrésolu, moins entier et moins
-stable dans ses idées, tentait de lui inculquer ses
-théories, des théories faisandées et morbides qu'André
-repoussait d'ordinaire, tout en reconnaissant la
-curiosité et la justesse de quelques-unes.</p>
-
-<p>Et Cyprien revenait à la charge et trompé par le
-silence de son ami, le croyant indécis, sur le point
-de céder, il répétait, un à un, ses arguments, expliquait
-longuement la nouveauté de ses aperçus, citait
-des exemples pour les faire valoir.</p>
-
-<p>L'accent d'un paysage était, selon lui, donné par
-les tuyaux d'usine qui s'élevaient au-dessus des arbres
-et crachaient jusqu'aux nuages des flocons de
-suie.</p>
-
-<p>Il avouait d'exultantes allégresses, alors qu'assis
-sur le talus des remparts, il plongeait au loin, voyait
-les gazomètres dresser leurs carcasses à jour et remplies
-de ciel, pareils à des cirques bâtis de murs
-bleus et soutenus par des colonnes noires. Alors, le
-site prenait pour lui une inquiétante signification de
-souffrances et de détresses.</p>
-
-<p>Dans cette campagne dont l'épiderme meurtri se
-bossèle comme de hideuses croûtes, dans ces routes
-écorchées où des traînées de plâtre semblent la farine
-détachée d'une peau malade, il voyait une plaintive
-accordance avec les douleurs du malheureux,
-rentrant de sa fabrique, éreinté, suant, moulu, trébuchant
-sur les gravats, glissant dans les ornières,
-traînant les pieds, étranglé par des quintes de toux,
-courbé sous le cinglement de la pluie, sous le fouet
-du vent, tirant, résigné, sur son brûle-gueule.</p>
-
-<p>Il voyait dans la banlieue qui s'étend autour du
-Paris pauvre, la maladrerie de la nature, l'hôpital
-Saint-Louis, des paysages et des sites et de mélancoliques
-douceurs lui venaient, des apitoiements charitables
-pour cette nature souffreteuse qui accélérait,
-avec ses souffles meurtriers, les incurables
-maux engendrés par la boisson et par la famine.</p>
-
-<p>&mdash;Ah! s'écria-t-il, un soir de grande discussion,
-un de ces soirs où, énervé par les petits verres, il parlait
-à flots, ah! Pantin! Aubervilliers, Charonne, voilà
-les quartiers poitrinaires et charmants!&mdash;Eh parbleu,
-tu n'as pas besoin de me regarder de la sorte!&mdash;Je
-sais d'avance ce que tu vas me dire; qu'il n'y
-a point que ces quartiers-là!&mdash;mais j'aime aussi les
-autres, moins, il est vrai, mais enfin je les aime.
-Oui, j'aime les grands boulevards avec leurs rumeurs
-de foule, leurs cafés pleins, leur brouhaha de gommeux
-et de coulissiers et j'en raffole, la nuit surtout,
-vers deux heures, alors que passe sur l'asphalte la
-chasse désolée des filles.&mdash;Et puis, veux-tu que je
-te dise, eh bien, moi qui suis réputé être exclusif
-dans mes opinions, je me crois beaucoup plus éclectique
-et plus large que toi, car en fin de compte,
-quelle qu'elle soit, riche ou pauvre, somptueuse ou
-mesquine, je trouve que la rue est toujours belle!
-J'y jouis démesurément, le soir, par exemple, quand
-étincellent aux flambes du gaz, les lettres d'or collées
-sur le fronton ou sur les portes vitrées des boutiques.
-Je les lis, j'apprends le nom du commerçant,
-je vois qu'il est le gendre et le successeur d'un tel
-et je regarde par les carreaux toute la famille, installée
-dans le fond, autour d'une table: la maman qui
-ronronne, assoupie, les deux mains sur le ventre,
-le papa, la fille, le gendre et successeur qui jouent au
-trente-et-un et jabotent les yeux fichés sur leurs
-cartes. Ça me donne envie d'entrer, d'offrir des rabais
-énormes sur le prix de leurs marchandises, d'apporter
-ainsi un aliment inattendu aux niaiseries que
-ces gens vont se débiter jusqu'à l'heure de la fermeture.</p>
-
-<p>Oui, mon bon, voilà.&mdash;Et ces joies délicieuses de
-la rue, je les goûte, le matin aussi, quand je flâne
-sur les trottoirs. Alors, j'examine les fillettes qui ont
-découché et qui trottinent, secouant un tantinet
-leurs jupes, baissant des yeux battus, faisant courir
-menu sur le bitume des bottines pas fraîches.&mdash;Elles
-ont un je ne sais quoi d'allangui et de pâlot qui
-révèle l'insomnie laborieuse de la nuit, un je ne sais
-quoi dans leur linge encore propre mais un peu
-froissé, dans leur allure ralentie, dans leur façon de
-porter la voilette et de relever la robe qui indique la
-hâte d'un habillage, la gêne des ablutions qu'on n'a
-pu pratiquer chez soi.</p>
-
-<p>Dans le nombre, il y en a d'adorablement honteuses
-que mon sourire paternel gêne bien un peu.
-Celles-là filent plus vite et, moi, tout en les suivant
-des yeux, je m'offre des plaisirs intimes, j'évoque
-derrière la grâce mutine de leur marche, des déceptions
-érotiques ou pécuniaires, des désordres d'oreillers
-dans des chambres tièdes et, après le long
-baiser usité en pareil cas, le secret contentement du
-Monsieur qui voit enfin partir de chez lui la femme.</p>
-
-<p>Vue ainsi, la rue est toujours splendide et toujours
-neuve. Elle regorge, si fanée qu'elle puisse être,
-d'innombrables délices que bien peu comprennent
-car les Saintes Écritures ont raison: la terre est
-remplie de gens qui ont des yeux pour ne pas voir et
-malheureusement nous faisons tous plus ou moins
-partie de ceux-là. C'est qu'il n'y a pas à dire, mon
-vieux, nous sommes imbibés et saturés de toute une
-lavasse de lieux communs et de formules! il nous
-faut du pittoresque, des architectures à effet, des
-rues bizarres avec des clairs de lune, des montagnes
-et des forêts, il nous faut des sujets de description
-qui prêtent!&mdash;Ah! ils m'enquiquinent à la fin, tous
-ces gens qui viennent vous vanter l'abside de Notre-Dame
-et le jubé de Saint-Étienne-du-Mont! ah ça,
-bien, et la gare du Nord et le nouvel hippodrome, ils
-n'existent donc pas!&mdash;C'est vrai ça, ils sont un tas
-de vieux baladins qui vous sortent des enthousiasmes
-sur commande quand ils parlent des anciennes
-basiliques ou de ces chalets en pierres de taille qu'ils
-appellent les merveilles de l'art grec! Ils en ont plein
-la bouche! Eh, qu'ils aillent au diable avec leur Parthénon!
-S'ils aiment ce genre de bâtisses-là, qu'ils se
-plantent au milieu de la place de la Concorde, ils en
-auront deux de Parthénon, un par devant et un par
-derrière; qu'ils s'installent à demeure devant la
-Bourse, ils en verront un autre encore, égayé pourtant
-car on a eu le bon sens de lui camper une horloge
-dans la façade et de lui ficher des tuyaux de
-cheminée sur le toit. Ça rompt au moins l'harmonie
-de ses grandes lignes bêtes!</p>
-
-<p>Et dire que ça va continuer pendant des années
-encore, dire que des générations entières d'artistes
-vont acheter des réductions de la Vénus de Médicis,
-une bégueule qui a une tête d'épingle sur un
-torse de lutteuse de foire! quelque chose de propre
-que cette dondon qui profite de ce qu'elle a des
-bras pour se cacher le ventre! La Vénus que j'admire,
-moi, la Vénus que j'adore à genoux comme le
-type de la beauté moderne, c'est la fille qui batifole
-dans la rue, l'ouvrière en manteaux et en robes, la
-modiste, au teint mat, aux yeux polissons, pleins de
-lueurs nacrées, le trottin, le petit trognon pâle, au
-nez un peu canaille, dont les seins branlent sur des
-hanches qui bougent!</p>
-
-<p>O la chlorose des petites ouvrières et le fard allumé
-des fillasses qui rôdent! ça m'excite et j'en
-rêve! quand on songe qu'à Paris nous ne sommes
-peut-être pas plus de trois peintres qui pensions
-ainsi! et le monde en est là et le Messie ne vient
-pas! Ah! si tous, tant que nous sommes, nous n'étions
-pas gangrenés par le romantisme, si au lieu
-de guérir notre infection, nous ne nous bornions pas
-à la blanchir, si l'on inventait enfin un iodure qui
-puisse dépurer les cervelles d'artiste, nous verrions,
-à coup sûr, bien d'autres beautés modernes qui nous
-échappent!</p>
-
-<p>Et Cyprien avalait des verres d'eau, se promenait
-de long en large continuant à exhaler ses
-plaintes, à répéter ses espérances aux quatre coins de
-la pièce.</p>
-
-<p>André le laissait déclamer. Les tirades exaspérées
-du peintre l'intéressaient. Elles lui rappelaient le
-temps où ils discutaient pendant des journées entières.
-Aujourd'hui, Cyprien criait dans le désert.
-André le contredisait le moins possible, s'étant depuis
-longtemps aperçu que son ami était de ces gens
-qui, possédés par un sujet, n'écoutent même pas les
-arguments qu'on leur oppose et s'acharnent, sans
-souci des démentis et des répliques, à exposer leurs
-doctrines et leurs systèmes.</p>
-
-<p>André n'admettait point d'ailleurs toutes les idées
-de son camarade. Partant d'un point de vue commun,
-épris, tous les deux, de naturalisme et de modernité,
-tellement frottés l'un à l'autre, qu'ils avaient
-un genre d'esprit semblable, une vision mélancolique
-de la vie, innée chez Cyprien et graduellement
-développée par ses déboires et par ses échecs, moins
-instinctive et plus factice chez André sur lequel peu
-à peu le compagnonnage du peintre avait déteint, ils
-ne voyaient cependant pas de la même façon. Ils se
-séparaient au premier chemin rencontré sur la route
-qu'ils parcouraient ensemble. Leur tempérament différait.</p>
-
-<p>Grand et blond, maigre et blême, Cyprien avait
-une barbe pâle, de longs doigts effilés et pointus,
-une main remuante, un &oelig;il gris aiguisé, des cheveux
-hérissés de poils blancs. Il battait le briquet, en marchant,
-usait le bas de sa culotte régulièrement trop
-courte et trop large aussi pour ses tibias minces.
-Avec son dos un peu courbe et son épaule gauche légèrement
-déjetée, il paraissait maladif et pauvre. Sa
-façon d'arpenter les rues était pour le moins singulière.
-Il avançait par sursauts, piétinait sur place,
-s'élançait tout à coup, ainsi qu'une grande sauterelle,
-filait à toute volée, tenant son parapluie sous
-le bras comme un magister, se frottant sans raison
-les mains.</p>
-
-<p>Cyprien était bien l'homme de sa peinture, un
-révolté au sang pauvre, un anémique subjugué par
-des nerfs toujours vibrants, un esprit fouilleur et
-malade, obsédé par la sourde tristesse des névroses,
-éperonné par les fièvres, inconscient malgré ses
-théories, dirigé par ses malaises.</p>
-
-<p>Mal équilibré, versant à gauche et à droite, il était
-incapable de produire une grande &oelig;uvre, mais il
-avait par moments, une outrance, une audace de
-peinture curieuse, une recherche souvent réussie
-d'effets inosés, une note bafouante et cruelle sur la
-fille surtout, la montrant telle quelle, avec les honteuses
-pourritures de ses dessous et les corruptions
-opulentes de ses dessus.</p>
-
-<p>Moins lymphatique et moins nerveux, moins rebellé
-et moins âpre, André allait, lui aussi, de l'avant,
-mais bien qu'il s'emballât et prêchât moins, il raisonnait
-davantage. C'était un garçon bien découplé, ni
-gras, ni maigre, un peu jaune de teint comme les
-bilieux, le front court et touffu, la petite moustache
-noire ébouriffée comme celle d'un chat, le menton à
-fossette, rasé et bleu, les doigts spatulés et velus,
-l'&oelig;il doux avec de longs cils, la lèvre pâle et
-les dents mauvaises. Il était bourgeoisement vêtu
-sans négligence et sans pose, appartenait à cette race
-de gens qui ne se crottent jamais et dont les habits
-même râpés semblent toujours neufs. Sous une apparence
-d'homme délibéré, il cachait une timidité
-de jeune fille, une peur terrible du qu'en dira-t-on et
-du ridicule. Il hésitait, dans les circonstances les
-plus simples de la vie, à prendre un parti, oscillait,
-voyait des difficultés partout, les résolvait parfois
-avec la bravoure d'un poltron et regrettait, deux minutes
-après, la fermeté dont il avait fait preuve.</p>
-
-<p>Il connaissait assez la vie pour vous démonter le
-mécanisme des vertus et des vices de son prochain.
-Il vous expliquait clairement le caractère de la femme
-des autres, désignait les mesures à prendre pour éviter
-leurs supercheries et leurs traîtrises, perdait peu
-à peu sa lucidité d'analyse dans son propre ménage
-ou bien quand il demeurait clairvoyant, il parait le
-coup qui le menaçait, puis fatigué, il se découvrait
-et se laissait frapper d'autant plus rudement par son
-adversaire qu'il l'avait d'abord échauffé par la résistance.</p>
-
-<p>Et ce bon sens et cette finesse si vite émoussés, si
-vite trahis, le suivaient dans ses livres. Là, comme
-dans son existence, il était entêté et faible sans juste
-mesure. Entêté devant une idée qu'il était décidé à
-émettre, faible devant les difficultés qui se levaient
-lorsqu'il s'agissait de lui donner un corps et de la
-rendre. Il persistait dans sa volonté, mais il n'essayait
-même pas de tourner l'obstacle, se bornait à
-l'épier, attendant prudemment une occasion, un
-moment propice. Au fond il bloquait une &oelig;uvre
-pour ne pas lui livrer assaut et une fois campé
-devant elle, il se relâchait et s'acagnardait dans l'inaction.
-Bien qu'il s'obstinât à ne pas entamer un chapitre
-autre que celui contre lequel il se battait, il ne
-parvenait pas à réagir contre ses défaillances, contre
-son ennui.&mdash;La chose, aussitôt commencée, le lassait.&mdash;Il
-relisait le chapitre entamé puis se promenait,
-cherchant la suite, finissait par feuilleter un
-livre et enfoncé dans un fauteuil, loin de sa table de
-travail, il ne songeait plus à son &oelig;uvre, absorbé par
-celle des autres.</p>
-
-<p>Il n'avait pas, au demeurant, le coup instinctif et
-furieux, le coup inattendu et lancé droit de Cyprien,
-mais, d'un autre côté, n'eût été son inconstance dans
-le travail, son apathie dans la vie, son gnian-gnian
-dans l'attaque, il aurait créé une &oelig;uvre moins brillante,
-moins saccadée, moins accomplie au petit
-bonheur, mais plus sagement conçue et plus solidement
-faite.</p>
-
-<p>Avec les nécessités de ce tempérament impressionnable,
-avec ces nécessités de quiétude et
-de bien-être, ce dégoût des choses acquises, ce
-manque de ressort devant une résistance, ce caractère
-versatile et mal assis, il avait forcément
-abouti, dans ses livres, à un ou deux romans lentement
-piochés et douloureusement bâtis, et dans
-son existence, à la placidité désirée du mariage,
-à l'amour bon enfant dans une couche bourgeoise.</p>
-
-<p>Avec les surexcitations de ses chloroses et ses lambinages
-maladifs, Cyprien devait, dans son art, après
-avoir flâné, travailler, les jours de secousse, dans un
-coup de feu; il devait forcément encore, dans la vie
-après avoir longuement rêvé, chercher sur des literies
-de rencontre l'apaisement de ses folies charnelles.
-Fortement échaudés, l'un et l'autre, par les
-femmes, André n'y songeait plus qu'avec une certaine
-douceur triste, Cyprien les considérait d'une
-façon ardente et inquiète. Leurs &oelig;uvres marquaient
-cette différence des caractères. Unis dans une commune
-haine contre les préjugés imposés par la bourgeoisie,
-ils s'encourageaient mutuellement, méprisant
-l'opinion de la foule, la défiant, acceptant les
-insuccès, très à l'écart du monde des lettres et des
-peintres, régulièrement éreintés par tous les journaux,
-par tous les confrères qui leur reprochaient
-leur isolement et leur dédain. Leur amitié d'enfance
-s'était affermie dans la lutte qu'ils soutenaient; ils
-avaient toujours vécu ensemble et, à part quelques
-bisbilles venues à la suite de cancans de femmes qui
-les avaient comme de juste divisés, jamais aucune
-brouille, aucune querelle ne s'étaient élevées entre
-eux.</p>
-
-<p>Il avait fallu le mariage d'André pour briser tout
-d'un coup l'intime de leurs relations; ils se manquèrent
-désunis. L'épisode du dîner ne laissait aucun
-doute sur les dispositions malveillantes de Berthe.
-André ne vit bientôt plus son ami que chez les Désableau
-qui l'invitaient dans l'espoir qu'il rentoilerait
-pour rien un portrait de famille. Ainsi étaient
-justifiées les prophéties de Cyprien: pécore ignorante
-et grincheuse, amis fichus à la porte, et enfin, éclatant
-comme la gerbe finale, comme le bouquet de
-ces embêtements, le cocuage opéré par un gommeux
-fade.</p>
-
-<p>Ce fut pour André, du reste, un bonheur que de se
-retrouver près du peintre, car celui-là soufflait avec
-ses fièvres, des ardeurs de travail aux autres. Il poussait
-maintenant André, l'épée dans les reins, n'acceptant
-plus l'excuse des habitudes rompues et du
-logement fraîchement habité. Il le talonna de telle
-sorte qu'André se réattela à son livre.</p>
-
-<p>La machine semblait avoir réparé ses rouages mais
-elle fonctionnait avec lenteur. Il s'appesantissait des
-journées entières sur une page, mais il était, somme
-toute, très satisfait. La mise en train de son &oelig;uvre
-était terminée, il n'avait plus d'inquiétude, ne doutait
-pas qu'il ne pût prochainement abattre de la
-besogne comme au bon temps et il passait des journées
-charmantes de labeur et de flâne, s'escrimant à
-petits coups, se frottant joyeusement les mains,
-s'installant au soleil sur sa terrasse, fumant des cigarettes,
-regardant curieusement par les fenêtres d'un
-Ministère situées vis-à-vis des siennes l'intérieur des
-bureaux, des enfilades de cartons verts à poignées de
-cuivre, des tables de bois noir, à casiers, des chaises
-de canne, des corbeilles, des cuvettes et des carafes,
-des cabriolets pleins de fiches, des amas de dossiers
-énormes. Il avait en face de lui, juste, deux employés
-enfermés dans la même pièce, l'un dont on apercevait
-le profil joufflu, l'autre qui voûtait un dos dont
-l'échine saillait. Puis, une tache blanche entrevue
-au fond du bureau, derrière les vitres de la croisée,
-disparaissait, ouvrant un jour sur une autre
-pièce et des gens entraient, des papiers à la main,
-bavardaient, s'asseyaient sur des coins de table puis
-partant, ils déplaçaient et remettaient de nouveau
-la tache blanche en place.</p>
-
-<p>Ce mic-mac intéressa André. Il commençait à connaître
-les habitudes de ses deux voisins. L'un d'eux,
-un homme de cinquante ans environ, l'air minable et
-bénin, venait tôt, changeait de bottines et d'habit,
-s'installait longuement, disposait en bon ordre ses
-crayons et ses plumes, lisait le Petit Journal jusqu'aux
-annonces, mangeait un croissant de deux
-sous à trois heures, réglait beaucoup de papier jaunâtre.
-Celui-ci devait demeurer dans les lointains
-d'un Vaugirard ou d'un Vanves quelconque, être marié
-et mal à l'aise dans son ménage. Il sortait furtivement,
-dans la journée, revenait parfois avec un
-petit paquet qui semblait contenir des chaussures
-d'enfants, et il recevait des lettres à son bureau.</p>
-
-<p>L'autre, plus jeune, arrivait tard, une serviette de
-chagrin sous le bras, s'asseyait, morose et grognon,
-se barricadait derrière des monceaux entassés de
-liasses, cachait les papiers qu'il gribouillait dès qu'on
-ouvrait la porte et se sauvait de bonne heure. Celui-là
-devait travailler au dehors et être célibataire, à en
-juger par sa hâte à déguerpir, par les cure-dents de
-gargote qu'il mâchonnait tout en écrivant.</p>
-
-<p>Et au-dessous et au-dessus de lui, du haut en bas
-du Ministère, par les hautes fenêtres du premier,
-par les croisées plus basses des autres étages, par
-les lucarnes étranglées du faîte, André voyait des
-hommes pareils fumant, écrivant, lisant des journaux,
-virant et tournant, accouplés dans des pièces
-semblables.</p>
-
-<p>Puis, il se fatiguait à contempler l'ennui de ces
-malheureux et, se penchant sur la balustrade de sa
-terrasse, il plongeait au loin, enfilait d'un coup d'&oelig;il
-toute la rue qui arborait une allure de bourgade
-lointaine avec son rond-point, triste comme la petite
-place d'une Sous-Préfecture de dernière classe;
-ici et là, près d'un dépôt de voitures que surveillait
-un vieillard boiteux, des cuisiniers d'hôtels bâillaient
-dans leurs casaques blanches, échangeaient
-le bonjour avec des cochers en train de donner l'avoine,
-avec des marmitons embusqués derrière le
-grillage des croisées de cuisine, avec le commissionnaire
-en vedette sur le seuil du marchand de vins.</p>
-
-<p>Morne, le matin, et déserte le soir, la rue Cambacérès
-ne commençait à s'animer que vers les onze
-heures. Alors une chaîne de garçons de bureau, portant
-des mazagrans et des carafons de cognac, des
-&oelig;ufs sur le plat, des bouteilles cachetées, des assiettes
-fumantes ou couvertes, se déroulait depuis la
-boutique d'un mastroquet jusqu'au Ministère et là,
-ils se rejoignaient, se groupaient, riant, les mains
-pleines, avec un sergent de ville en faction près
-d'un tonneau de charbonnier, avec les hommes de
-peine aux livrées bleu-lin, avec le cantonnier chargé
-d'arroser la rue.</p>
-
-<p>Puis, les visites d'abord rares, arrivaient maintenant
-en foule. Des fiacres accouraient de tous les
-points et, s'arrêtant devant l'entrée pavoisée d'un
-drapeau tricolore, vidaient sur le trottoir près
-de la guérite inoccupée d'un factionnaire, des gens
-affairés qui portaient sous le bras des journaux, des
-papiers, des livres, se perdaient sous la voûte de la
-porte-cochère, ne reparaissaient plus que longtemps
-après, consultaient leurs montres et semblaient embêtés,
-pour la plupart.</p>
-
-<p>D'autres, comme des figurants et des machinistes
-qui connaissent les escaliers de service des coulisses
-et de la scène, disparaissaient par une porte voisine,
-par la petite porte du n<sup>o</sup> 9, semblable à l'entrée des
-artistes de ce théâtre, et des mères-nobles, de vieilles
-dames aux boudins flageolant sous leurs brides,
-venues pour quémander des pensions ou des secours,
-apprêtaient sur le seuil leurs mines contrites et préparaient
-leurs larmes.</p>
-
-<p>Mais, c'était vers trois heures surtout que la hâte
-de la rue s'accentuait. Une procession défilait d'importants
-Messieurs, des Députés, des Sénateurs, des
-Préfets et d'autres Messieurs décorés de ronds
-rouges sortaient des bureaux, leur serraient respectueusement
-la main et s'éloignaient, arrêtés eux
-aussi, par des gens qui leur parlaient avec déférence
-et le chapeau bas.</p>
-
-<p>Dans cette rue silencieuse, malgré sa navette ininterrompue
-de monde, dans cette chaussée où l'on
-entendait le roulement mou des fiacres sur l'asphalte,
-certains jours de la semaine, un homme se promenait,
-coiffé d'un melon de cuir noir, orné de ciseaux
-peints en blanc, une petite caisse retenue sur
-l'épaule par une bretelle, chantant sur un mode lugubre:
-v'là le tondeur, tond les chiens, coupe les
-chats et va-t-en ville!&mdash;A d'autres moments, un
-«o vitrie» s'élevait prolongeant sa note stridulée
-ou bien un repasseur, roulant devant lui sa petite
-meule, remuait à chaque pas une sonnette, accompagnée,
-au loin, par l'aigre solo qu'un fontainier
-jouait sur une corne.</p>
-
-<p>Le mardi, vers quatre heures, un bruit nouveau
-dominait les autres. Des voitures particulières emportant
-dans leurs caisses des flots de toilettes claires,
-s'arrêtaient devant un petit hôtel à un étage,
-contigu à la maison où logeait André et un vigoureux
-coup de timbre retentissait, annonçant les visites,
-suivi de près par le choc lourd des vantaux
-qu'on referme.</p>
-
-<p>André commençait à classer les rumeurs diverses
-qui montaient sous sa terrasse. La vie singulière de
-la rue Cambacérès lui arrivait de moins en moins
-confuse, il voyait se dégager peu à peu de ces bâtisses
-décolorées ou badigeonnées de jaune d'ocre
-une mélancolie de locaux inhabités pendant des mois,
-aux persiennes et aux portes closes, une banale opulence
-de pension de famille, une tristesse de rez-de-chaussée
-que n'égaient aucune industrie et aucun
-commerce.</p>
-
-<p>Une sorte d'ennui prévalait, l'ennui d'un lieu de
-passage, l'ennui de gens ne demeurant point dans
-ce quartier et ne s'y rendant que par contrainte et
-que par besoin; c'était, en dépit de la vie factice
-et courte qu'insufflaient à cette rue les bureaux du
-Ministère, la teinte lugubre d'une province morte.</p>
-
-<p>André s'applaudit en somme de résider dans un
-quartier aussi recueilli et aussi tranquille, mais Mélanie
-qui s'intéressait peu à l'atmosphère spéciale de ces
-rues, se borna à trouver ce coin de Paris malhonnête.
-La vie y coûtait deux fois plus cher que dans les autres,
-disait-elle, et il fallait marcher pendant des heures
-avant que d'apercevoir un épicier ou une fruitière.
-Elle assomma son maître de plaintes, déclara ne pas
-vouloir aller au marché parce que toutes les paysannes
-étaient des chipotières et des friponnes;
-elle ajouta enfin qu'elle achèterait dorénavant ses
-provisions, le matin, en traversant le Gros-Caillou;
-à l'entendre, les avenues situées derrière les Invalides,
-étaient un pays de Cocagne où les commerçants
-vendaient à perte. André lui répondit simplement
-qu'elle était parfaitement libre de trimballer, si bon
-lui semblait, un panier plein pendant des lieues;
-quant aux économies qu'elle prétendait réaliser par
-ce système, il y crut d'autant moins qu'elle continua
-à exhiber, tous les deux jours, une interminable
-liste de dépenses.</p>
-
-<p>Libre de se pourvoir où qu'elle voudrait, Mélanie
-se tint parole et s'attira de la sorte, dans le
-quartier d'Anjou-Saint-Honoré, la réputation d'une
-râleuse. Une animosité extrême succéda aux plates
-flatteries que les marchandes lui débitèrent par cupidité,
-les premiers temps, puis, les querelles sourdes
-enflèrent et débordant des trottoirs, entrèrent
-comme un flot d'eau grasse dans la loge du portier.
-Furieux de ne pas faire le ménage d'André,
-excité par les colères des boutiques où stationnait
-sa femme, le concierge brandit un règlement qui interdisait
-de monter de l'eau et du bois et de secouer
-les tapis, après dix heures. Ce fut entre la loge et la
-cuisine, une lutte quotidienne, un combat acharné
-pour une goutte d'eau, pour une brindille de cotret,
-tombées dans les escaliers.</p>
-
-<p>André s'inquiéta, eut peur que ces collisions ne
-l'atteignissent. Il ordonna à Mélanie de rester tranquille,
-graissa la patte du portier, parvint à force de
-largesses et de petits soins, à obtenir une sorte de
-trêve. Pour récompenser sa bonne d'avoir bien voulu
-remiser son humeur chagrine, il écouta même des
-histoires à dormir debout qu'elle jugea utile de lui
-raconter. Des garçons de bureau et même des employés
-du Ministère lui faisaient de l'&oelig;il dès qu'elle
-apparaissait sur la terrasse. Elle affectait un courroux
-qu'elle n'éprouvait réellement pas, étant flattée
-au fond de ces attentions qu'elle narrait, en les déplorant,
-avec trop de détails.</p>
-
-<p>André haussait les épaules; la vertu de Mélanie
-l'intéressait peu; ce qu'il voulait surtout, c'est qu'elle
-n'ameutât point les curiosités de la rue sur elle.</p>
-
-<p>Il était payé pour savoir à quoi s'en tenir sur les
-rages jacassières des boutiquiers! les potins et les
-calomnies que Cyprien rapporta, le jour où il s'en
-fut surveiller le déménagement de son ami, avaient
-dépassé, comme étiage, toutes les crues des sottises
-connues.</p>
-
-<p>Du charbonnier chez la fruitière, de la fruitière
-chez le boulanger, du boulanger chez le pharmacien,
-ç'avait été un assaut de malpropretés et d'insultes.
-L'opinion de tous ces gens se rencontrait avec
-celle de M. Désableau. André entretenait une modiste,
-on la dépeignait même, tout le monde l'avait
-vue, une blonde fatiguée qui manquait de dents.
-C'était avec elle qu'il mangeait tout l'argent de son
-ménage: il laissait sa femme se morfondre dans un
-coin, une pauvre petite femme qui avait l'air si honnête
-et si doux!&mdash;Je te l'aurais fais marcher, moi,
-à la place de sa bourgeoise, disait l'une.&mdash;Eh, vous
-ne l'auriez pas fait marcher plus qu'une autre, ripostait
-une voisine que son mari rouait de coups et, la
-marchande, tout en abusant de leur dispute pour les
-mal servir, les mettait d'accord en affirmant que tous
-les hommes étaient bons à jeter dans le même sac!&mdash;Et,
-c'étaient, chaque jour, de nouvelles découvertes
-saugrenues, des rapports lointains, qu'on apercevait
-entre le départ d'André et des histoires d'abandon,
-insérées dans les journaux, c'étaient des thèses
-soutenues par d'intarissables cancanières, des allusions
-aux autres ménages de la rue, des médisances
-effacées et ravivées soudain sur l'un et sur l'autre.
-La maîtresse de ce gars-là c'est une écuyère, déclara
-péremptoirement le boulanger qui sut qu'André
-écrivait, et il citait, à l'appui de son dire, des bavettes
-nébuleuses, des arguments qui ne prouvaient
-rien. Où ils étaient tous du même avis, par exemple,
-c'est quand ils prétendaient qu'André avait bien la
-figure de ce qu'il était. Le malheureux se serait
-sauvé pour ne pas payer ses dettes, qu'il n'aurait
-point accumulé sur lui plus de fureurs et plus de
-haines.</p>
-
-<p>Puis, un beau soir, dans ce concert d'imprécations,
-la concierge, échauffée par le cassis, donna sa
-note. Elle révéla des détails inattendus sur la femme
-d'André; alors, les langues qui commençaient à s'arrêter,
-tournèrent de plus belle. Elle avait un amant,
-on l'avait entrevu, la nuit, alors qu'André le reconduisait,
-en l'éclairant. Sans nul doute ils étaient tous
-de connivence, l'amant était le fils d'un capitaliste,
-il entretenait le mari et la femme. André était un
-fainéant et un sagouin, un homme sans profession,
-un journaliste, un flâneur qui trafiquait des femmes.
-Alors Berthe eut la réputation d'une dévergondée
-et d'une hypocrite. Son teint pâle qui fut
-d'abord celui d'une pauvre femme qui se ronge les
-sangs parce que son mari la délaisse, devint l'ignoble
-lividité d'une fille épuisée par la noce, puis il y eut
-encore un revirement en sa faveur, c'était cet horreur
-d'homme qui l'avait corrompue! Elle appartenait
-à une bonne famille; M. Désableau, son oncle,
-avait l'air d'un Monsieur respectable et les injures
-qu'il avait déversées sur André, en présence de plusieurs
-personnes, montraient bien le mépris que lui
-inspirait le mari de sa nièce.</p>
-
-<p>Cyprien demeura interdit. Il regarda, résigné, vider
-ce tombereau d'infamies sur son camarade. Les
-calomnies s'échappaient maintenant de toutes les boutiques,
-s'attardaient sur tous les trottoirs et, de là,
-s'amassant dans la loge des concierges, se répandaient
-dans les cours, entraient comme une fumée
-fine sous la porte des paliers, emplissaient les
-cuisines, accompagnaient les bonnes dans les salles
-à manger de leurs maîtres, envahissaient jusqu'aux
-alcôves.</p>
-
-<p>Les boutiquiers se vengeaient ainsi de l'hiver subi;
-comprimés dans leurs cages, les portes fermées,
-n'ayant même pu se ménager des éclaircies, en
-frottant avec les doigts la buée qui leur voilait la
-rue, ils s'étaient morfondus derrière les fougères
-d'argent dont la gelée étamait leurs vitres; les racontages
-des bonnes n'avaient pu les rassasier; aux
-aguets derrière leurs comptoirs, ils avaient en vain
-tenté de suivre de l'&oelig;il les passants et de cracher
-dans le dos des personnes qui les faisaient vivre.</p>
-
-<p>La contrainte que le froid leur imposa, les rendit
-féroces. Toutes les mesures qu'André avait imaginées
-pour étouffer l'éclat de son malheur, ne servirent de
-rien. Pendant quinze jours, il ne fut question que de
-son départ et Cyprien qui lui narra, en les émondant,
-les ineptes âneries qu'on dégoisait sur son
-compte, aurait pu ajouter encore, s'il l'avait su, que
-lui-même n'avait pas été plus épargné. Il était le
-confident du mari, un monsieur de son espèce, vivant
-sans doute aux dépens des filles. Le boulanger,
-lui, opinait dans un sens un peu différent. Il admettait
-volontiers que le peintre fût une canaille, mais
-il pensait que c'était lui qui avait séduit la femme
-d'André. Il étayait du reste son dire de raisons profondes
-basées sur l'amitié qui liait les deux hommes.
-On n'est jamais trompé que par ses amis, disait-il;
-mais, alors, dans ce cas-là, André n'était plus qu'un
-jobard, un mari qu'on pouvait plaindre et non attaquer.
-Cette supposition parut inadmissible; une partie
-du voisinage hésitait pourtant, mais la concierge
-ayant affirmé que Cyprien, vu de dos, ne ressemblait
-pas à l'amant qui possédait, autant qu'elle avait pu
-les apercevoir dans la nuit, des épaules plus larges,
-eut gain de cause. On se contenta d'envelopper dans
-la même réprobation, André, Cyprien et Berthe;
-on expliqua subitement les causes pour lesquelles
-ce ménage changeait si souvent de bonne et comment
-il en était finalement privé. Une fille qui se
-respectait quittait cette maison au bout de huit
-jours. Si peu dégoûtée que pût être la dernière qui
-ressemblait pourtant à une vraie catau, elle avait
-eu des hauts de c&oelig;ur et en avait rendu de dégoût
-son tablier! Une véritable maison de passe, conclut
-le quartier en ch&oelig;ur; on ne savait réellement à quoi
-songeait la police, en tolérant des saletés pareilles!</p>
-
-<p>André eut d'abord la tentation d'aller casser une
-canne sur le nez du boulanger et de la portière, puis
-il réfléchit que ce serait stupide et qu'il aurait tous
-les torts. Il ragea et se tint tranquille. Il était arrivé
-au bout de quelque temps, à un solide et calme mépris
-pour ces bélîtres, quand les disputes de Mélanie
-et du concierge réveillèrent ses fureurs et lui firent
-appréhender, dans sa nouvelle rue, une semblable
-explosion d'ordures; il ne respira et ne reprit véritablement
-son assiette que lorsque les querelles parurent
-avoir désormais pris fin.</p>
-
-<p>Une, deux, trois semaines, s'écoulèrent encore. Il
-entra dans une période complète de quiétude, travailla
-d'arrache-pied et, à l'abri des revendications
-de Berthe et des Désableau qui acceptaient les conditions
-posées par le notaire, isolé des relations ennuyeuses
-et des corvées du monde, allégé des tracas
-du ménage, savourant la paix d'un homme constamment
-déboutonné et en pantoufles, il rappela peu à
-peu ses manies de garçon, s'épanouit dans un bonheur
-de sans-gêne et de bonne chère; il se trouva,
-en un mot, parfaitement heureux.</p>
-
-
-<div class="chapter"></div>
-<h2 class="nobreak">VI</h2>
-
-
-<p>Alors la crise juponnière vint.</p>
-
-<p>Cette tranquillité qu'il avait reconquise à si grand'peine,
-fit place à un indéfinissable malaise qui s'accentua
-et aboutit à une sorte de spleen qu'il attribua
-aux allanguissements du printemps et aux troubles
-nerveux qui l'accompagnent.</p>
-
-<p>L'aversion de son intérieur qu'il avait tant choyé,
-se montra. Irritable et agacé par le moindre bruit,
-il ne tenait plus en repos et, s'ennuyant à mourir
-chez lui, il sortait, et s'ennuyant davantage, au dehors,
-il rentrait et tombait harassé sur un fauteuil.
-Il restait, immobile, sans force pour secouer la torpeur
-qui l'accablait, attendant pour se lever que les
-plantes des pieds lui fourmillassent et qu'engourdie,
-et devenue inerte et comme paralysée, la main
-servant d'appui à sa tête, le picotât d'une façon presque
-douloureuse.</p>
-
-<p>Il se raisonna, se fermant volontairement les
-yeux, s'égarant de parti pris, craignant de mettre,
-en se tâtant, le doigt sur la plaie qu'il sentait se rouvrir
-et le tirer. N'était-il donc pas heureux? Maître
-de ses actions, bien dorloté et bien nourri, il menait
-en somme la même existence béate qu'avant son
-mariage, au moment où il avait eu les moyens de
-s'offrir une bonne. Il s'avoua, lassé de ces subterfuges,
-que cette existence n'était plus la même que
-celle de jadis, qu'il y avait, en plus ou en moins, quelque
-chose qui la modifiait du tout au tout sous une
-apparence égale.</p>
-
-<p>Le mariage se dessina enfin, distinctement, devant
-lui. Il s'interposa entre sa vie présente et sa vie passée.
-Ainsi que ces verres qui déforment les objets
-qu'ils réfléchissent, il brouilla et gâta l'image d'égoïste
-bien-être qu'il avait autrefois goûté et qu'il
-espérait goûter encore. L'aveu lui échappa, la femme
-manquait.</p>
-
-<p>Ah! Cyprien avait beau dire, l'on ne pouvait ainsi
-vivre seul!&mdash;La crise juponnière qui éclata alors
-qu'André fut délivré de sa première stupeur et qu'il
-n'éprouva plus d'inquiètes sollicitudes pour le fonctionnement
-de son existence réorganisée et remise à
-neuf, fut mûrie et hâtée encore par les condoléances
-de Mélanie. Elle jugea, en effet, nécessaire de
-lui demander chaque fois qu'il recevait une lettre,
-des nouvelles de sa femme. Au fond, elle redoutait
-que Madame ne se portât mieux et ne revînt
-prendre la direction du ménage. Il était probable
-que, dans ce cas, elle réglerait les dépenses et
-congédierait le sergent de ville que Mélanie avait
-amené, à ses heures de libre, dans le logis, pour cirer
-les parquets, nettoyer les carreaux et fumer le
-tabac d'André; mais, comme le nez de son maître
-pointait chaque fois qu'elle lui parlait de sa femme,
-Mélanie conclut que Madame n'allait pas mieux, et
-retenant le nom de la maladie qu'André lui avait
-cité, à tout hasard, elle consulta l'herboriste du Gros-Caillou
-qui fut d'avis que la patiente trépasserait un
-jour ou l'autre.</p>
-
-<p>Rassurée, Mélanie crut néanmoins de son devoir
-de continuer ses jérémiades et après avoir activé la
-crise, elle contribua à l'aggraver. André s'amollissait
-maintenant dans une fainéantise traversée de
-réveils et de rages lorsqu'il était chez lui, seul, mais à
-l'heure du dîner, un profond découragement succédait
-à ses colères. Il mangeait vite et sans faim, ainsi
-qu'un homme qui se dépêche d'accomplir une corvée.
-Les coups de timbre appelant Mélanie sonnaient
-à la file et avec une telle rapidité qu'elle demeurait
-béante, le cou gorgé de soupe, lorsqu'il réclamait le
-fromage et le dessert. Il songeait, le nez sur un livre,
-qu'il ne lisait point et, une fois le repas terminé, il
-emportait son volume avec lui et allait s'affaler sur
-un fauteuil, dans son cabinet de travail.</p>
-
-<p>Les soirées qui s'allongeaient en clarté le désespérèrent.
-L'état aigu de la crise se déclarait, le soir surtout,
-comme la fièvre qui reprend, dès le crépuscule,
-le malade fatigué par la vie du jour. C'était moins la
-hantise des spectacles lubriques qu'une appétence
-nerveuse vague, qu'une rêverie confuse. Il désirait
-la femme, non pour l'étreinte charnelle de son corps,
-mais pour le frôlement de sa jupe, la cliquette de
-son rire, le bruissement de sa voix, pour sa société,
-pour l'air enfin qu'elle dégage. Sans elle, son logement
-lui semblait maussade.</p>
-
-<p>Incapable de tout travail, fatigué par toute lecture,
-opprimé par un accablement sans fin, torturé par
-les sourdes rébellions de la nature qui s'insurgeait
-contre cette vie cloîtrée, il regardait le jour tomber
-peu à peu et il éprouvait dans cette détresse que
-verse la brune, une triste et consolante pitié, il sentait
-comme une sorte de doux appui qui lui venait.</p>
-
-<p>Des rêves de garçonnet, des fraîcheurs niaises de
-galopin éclosaient dans ce navrement. Il avait eu, de
-même que bien d'autres, des idéals tués sous lui,
-et des souvenirs d'amours enfantines se réveillaient
-tout d'un coup chez ce sceptique.</p>
-
-<p>Une jeune fille qu'il n'avait pourtant pas aimée
-ainsi qu'il est convenu qu'on aime dans les romans,
-mais qui lui avait plu, qui avait été la première à le
-charmer, au sortir du collège, l'obséda. Il se remémora
-avec une vivacité étonnante d'impression, des journées
-à la campagne, des tête à tête, un peu en avant
-des parents soupçonneux, des rires étouffés, des bêtises
-de fleurs cueillies, toute une cour passionnée
-qui lui avait fait hausser les épaules plus tard, au
-moment où elle s'était mariée.</p>
-
-<p>Il se rappela plus nettement encore une certaine
-scène, un soir. Tandis que la famille jouait à la bouillotte,
-dans le salon, ils étaient allés se promener dans
-le parc, sous des châtaigniers. Elle s'était assise sur
-un banc, dans l'ombre, et lui avait dit, d'une voix
-changée: Assieds-toi là&mdash;et, ils étaient restés sans
-souffle, elle chassant du bout du pied les écales sèches
-des châtaignes, lui, les mains tremblantes et le
-c&oelig;ur battant, ne sachant s'il devait oser ou se taire.
-On les avait ramenés et la jeune fille avait été fortement
-grondée. La famille avait certainement cru à
-une intention d'accident qu'il n'avait pas eue pour sa
-part.</p>
-
-<p>L'évocation de cette scène était si exacte, si claire,
-qu'André ressentait le même frisson, la même gêne
-qu'au moment où elle s'était passée.</p>
-
-<p>Suivant cette filière de souvenirs, il supprimait
-d'un coup la brèche creusée par le mariage de cette
-jeune fille entr'eux et il se figurait que l'ayant épousée,
-il coulait avec elle une existence de douceur et
-de paix, puis, revenu à lui, il se traitait d'imbécile
-et d'enfant, allumait la lampe qui dissipait, avec sa
-clarté, toutes ces rêveries flottantes et soudainement
-mises en émoi depuis près de quinze ans qu'elles
-sommeillaient et semblaient mortes.</p>
-
-<p>Mais la gaieté de la lumière n'empêchait pas son
-esprit de songer encore. Si l'obscurité aidait à retrouver
-les souvenirs les plus lointains, la lumière les rajeunissait,
-les rendait plus rapprochés et plus précis.
-André, sautant même brusquement, d'une époque à
-une autre, enjambait les années intermédiaires, les
-amours de hasard, et l'association des idées s'établissant
-forcément entre les deux seules filles honnêtes
-auxquelles il avait fait la cour, sa pensée s'arrêtait
-de nouveau à Berthe.</p>
-
-<p>Elle se levait maintenant devant lui et éloignait
-comme d'un geste tous les souvenirs qui voguaient
-et sombraient lentement dès son approche. C'était
-elle, elle seule qui dominait. Il la fixait, la voyait telle
-qu'elle était, et à force de la fixer, il finissait même
-par ne plus la voir d'une façon distincte. Il y avait
-un moment où, positivement, il cherchait à se
-représenter son visage. Une nouvelle fureur l'animait
-contre elle et contre son amant, puis quand la
-sensation s'émoussait par sa violence même, il était
-étreint par de lâches regrets. Ah! décidément il eût
-mieux valu rester avec elle. Il n'aurait pas été en
-somme le premier à qui pareille aventure fût advenue.
-C'était un rôle ridicule! eh bien après? c'était
-l'opinion du monde qui ne se préoccupe ni du caractère,
-ni des besoins des individus et jauge avec la
-même verge toutes les espèces. Si c'était à recommencer
-il se serait raisonné, il aurait accepté l'association
-d'indulgence mutuelle si fréquente dans les
-mariages de Paris. Ils seraient demeurés bons amis,
-se pardonnant de mutuelles frasques, mettant chacun
-du sien, pour se rendre l'existence paisible; il ne serait
-pas réduit à vivre ainsi seul!&mdash;et, il s'assoupissait
-dans des rêveries incohérentes où défilaient des
-cajoleries de femme en quête de pardons, et des
-soins d'honnête garde-malade, des rêveries souriantes
-et légères, qu'interrompaient brusquement
-des pas montant l'escalier, des pas qui lui frappaient
-dans la poitrine et qu'il arrivait à prendre, mal
-réveillé, pour des pas de femme, pour les pas de Berthe.
-Ah! si elle avait l'idée de venir sonner à sa
-porte; le prétexte à inventer pour une visite était si
-facile! il lui pardonnerait; une fois entrée chez lui,
-ça se ferait tout naturellement; l'on arriverait bien
-à s'accorder et à s'entendre!</p>
-
-<p>Puis il avait un soubresaut et, dégrisé, il s'injuriait,
-et, retombant dans ses pensées qui, détachées
-maintenant de l'image autour de laquelle
-elles gravitaient, divergeaient peu à peu, s'écartaient
-de Berthe et tournant malgré tout dans le
-même cercle, revenaient à leur point de départ, à
-la femme, il songeait alors à la période de sa vie
-restée jusqu'ici dans l'ombre, il évoquait ses anciennes
-liaisons et invinciblement il s'arrêtait à
-Jeanne, à une maîtresse qu'il avait possédée quelques
-années avant son mariage.</p>
-
-<p>C'était la première fois depuis bien longtemps que
-ce souvenir l'assaillait. Elle seule, était demeurée
-dans un coin de sa cervelle comme une brave et curieuse
-fille, une petite ouvrière un peu incompréhensible,
-très corrompue ou très naïve, mais, dans
-tous les cas, attachée où elle broutait et tendre. Ils
-s'étaient fâchés pour une vétille, et fière et susceptible
-comme elle était, jamais plus depuis il ne l'avait
-revue.</p>
-
-<p>Son visage, il se le rappelait à peine. Autant la figure
-de la jeune fille avec laquelle il avait filé un
-amour chaste, se dressait devant ses yeux, très
-nette, avec cette puissance de vision que prennent
-les souvenirs de l'extrême jeunesse, autant la physionomie
-de cette femme qui avait couché près de lui,
-pendant des mois, s'obscurcissait à mesure qu'il
-s'attachait à la mettre en pleine lumière. Il revoyait
-certains de ses traits, mais l'ensemble dansait. Vaguement,
-au plus, il apercevait en se recueillant, des
-yeux vifs et fureteurs, une taille mince et souple, une
-tournure élégante dans une petite robe, un bout de
-nez retroussé sous des cheveux blonds, d'adorables
-bras, un pied effilé, des mains mignonnes, une laideur
-agaçante et sournoise, mais quelqu'effacée et
-quelqu'incomplète que fût l'image qui se présentait
-à lui, il sentait qu'entre mille, dans la rue, il la reconnaîtrait.</p>
-
-<p>Soudain, dès que son esprit se fut arrêté sur
-Jeanne, il n'en bougea plus. Fatigué de songer à sa
-femme dont les grâces avivées par l'absence, lui
-avaient paru plus charmantes qu'elles n'étaient en
-réalité et dont l'évocation lui laissait, malgré tout, de
-sourdes colères, il en arrivait fatalement à se raccrocher
-au souvenir de la seule maîtresse qui l'eût attiré
-et le même phénomène se reproduisait. Il ne se
-remémorait plus que les qualités de Jeanne, parvenait
-à les trouver supérieures à celles de Berthe,
-moins idéalisée par une absence plus courte, et renversée
-d'ailleurs de son piédestal dès que la scène de
-leur rupture venait se poser comme un point ferme
-dans toutes ces fluctuations du rêve.</p>
-
-<p>Qu'était devenue cette fille? délicate et frêle, elle
-avait jadis l'inquiétante pâleur d'une parfumeuse;
-elle était morte sans doute et, subitement, il fut pris
-d'un attendrissement puéril pour cette femme qu'il
-n'avait, à proprement parler, jamais aimée; il s'étonna
-de n'avoir point songé plus tôt à elle et il se
-faisait ces réflexions que la vie est vraiment bizarre,
-qu'on a joint son existence à celle d'une autre, qu'on
-s'est tout raconté, tout dit, qu'on s'est ouvert, l'un à
-l'autre&mdash;l'homme du moins&mdash;et puis, qu'au bout
-de quelques années, l'oubli a tout effacé et que l'on
-n'a plus rien de commun ensemble.</p>
-
-<p>Il eut presque les larmes aux yeux lorsqu'il se
-répéta que Jeanne devait être morte, et, se rappelant
-leurs nuits blanches dans le même lit, il
-s'avouait qu'il eût mieux agi en concubinant avec
-elle, comme elle l'avait elle-même souhaité un
-jour. Il n'eût été ni plus malheureux, ni plus cocu;
-et, mélancoliquement, il se disait: j'ai depuis
-longtemps atteint l'âge où les apparences d'affection
-suffisent; en admettant même qu'elle ne m'ait jamais
-aimé, si elle avait bien appris son rôle, ça m'aurait
-amplement satisfait.</p>
-
-<p>Et, ces soirs où les humeurs noires le désolaient,
-il se couchait de bonne heure, traînait devant ses
-bibliothèques, à la recherche d'un livre rentrant
-dans l'ordre des pensées qui l'agitaient. Il eût voulu
-en trouver un qui le consolât et renforçât en même
-temps son amertume, un qui racontât des ennuis
-plus grands et de la même nature pourtant que les
-siens, un qui le soulageât par comparaison. Bien entendu,
-il n'en découvrait pas; il s'emparait alors d'un
-volume au hasard, s'étendait sur son lit et, incapable
-de comprendre ce qu'il lisait, il rêvassait encore,
-remâchait et ruminait ses embêtements, avait hâte
-de dormir pour oublier et il restait poursuivi, même
-dans son sommeil, d'un indécis ennui qui le faisait
-tressauter, tout à coup, avec cette angoisse terrifiante
-de quelqu'un qui dégringole un escalier, en
-rêve.</p>
-
-<p>Ces crises juponnières se rapprochaient de plus en
-plus fréquentes. Autrefois, elles le traquaient pendant
-un jour ou deux et disparaissaient durant des
-semaines entières; aujourd'hui elles s'éternisaient et
-lorsqu'elles paraissaient avoir enfin quitté la place,
-elles surgissaient de nouveau sous le plus futile prétexte
-de pensée.</p>
-
-<p>André se demanda si la chasteté de ses sens devenus
-tardifs, ne contribuait pas à le jeter dans ces
-phases de découragement et de tristesse.</p>
-
-<p>De même que ces malades abandonnés qui, devant
-l'annonce d'un médicament infaillible, se persuadent
-avant même d'en avoir usé et malgré les déboires
-qu'ils ont endurés déjà devant des réclames
-semblables, que celui-là est plus actif et que, seul
-il aura la vertu de les remettre sur pieds, André eut
-une minute de joie et se crut sauvé. Il voulut tâter
-de noces guérissantes, s'aiguisa les sens par des
-souvenirs lascifs et, à diverses reprises il se livra,
-par raison, à de consciencieuses ribotes.</p>
-
-<p>Il obtint, en effet, une espèce de soulagement; il
-rentrait chez lui brisé et dormait d'une traite. Le
-lendemain il se sentait quelque lourdeur de tête,
-mais les jupes ne le tourmentaient plus. Ses désirs de
-tendresse demeuraient bien inassouvis, mais ils
-criaient moins haut dans la chair repue. André fut
-enchanté de son expérience et il la renouvela jusqu'à
-plus soif. Alors, les aspirations un moment
-domptées, reparurent et s'imposèrent, à nouveau,
-plus vives. Il avait forcé la dose de ce calmant qui
-l'irritait maintenant comme ces potions trop fortement
-opiacées dont les effets deviennent contraires à
-ceux qu'aurait produits une quantité juste. Loin de
-l'égayer, ces amours au grand trot, l'affligèrent; ses
-ennuis devinrent même plus impérieux et plus aigus,
-dans cette langueur de cerveau que laissent après
-eux les excès charnels. La comparaison s'établissait
-forcément entre Berthe, Jeanne et ces femelles qui
-levant la chemise et la jupe d'un coup, pressaient
-l'extase, se dépêchaient de le renvoyer pour descendre
-dans la rue ou dans le salon, s'ingurgiter des verres
-de vin ou de bière. Il ne trouvait chez elles l'apparence
-ni d'une sympathie, ni d'une politesse, d'un
-plaisir quelconque, encore moins.</p>
-
-<p>Des souvenirs de collégien lui revenaient, des souvenirs
-bêtes à le faire pleurer. Il quittait le boulevard
-Bonne-Nouvelle, un soir, et se faufilait dans une
-de ces rues infectes où les plombs en saillie sur les
-murs, soufflent, par tous les temps, les odeurs vomitives
-des vieux choux-fleurs. Il s'avançait avec l'un
-de ses amis, à petits pas, dans ces sentes noires où
-deux becs de gaz clignotant à la hauteur des premiers
-étages, éclairent de lueurs sales des rebords
-de fenêtres encombrés de pieds malades de véroniques
-et de giroflées, de pots de moutarde pleins de
-persil et d'eau, de langes trempés, de blouses déteintes
-et séchant sur des cordes; là, trois ou quatre
-femmes, tendant de gros ventres sous des robes mal
-attachées et trop courtes du devant, montrant des
-têtes barbarement enluminées aux joues, causaient
-entr'elles, en rond, sous un réverbère.</p>
-
-<p>Le c&oelig;ur défaillant, ils avaient écouté l'invite de
-ces raccrocheuses. Ils hésitaient, pris de peurs
-horribles, de hontes subites, de défiance contre
-cet inconnu où ils entraient, puis, tous deux s'étaient
-fait violence et ils avaient poliment offert,
-ainsi qu'à des dames, le bras à ces dondons, stupéfiées
-par ces belles manières. Les couples avaient
-ainsi traversé la rue, exhibant une fuite grotesque de
-dos étriqués de jeunes hommes et d'épaules énormes
-de commères qui marchaient en cahotant, comme
-des canes.</p>
-
-<p>Une fois isolé dans une pauvre chambre, mal
-éclairée par un bout de chandelle, devant un lit défait
-et une cuvette en permanence sur le carreau,
-une envie de se sauver avait empoigné André. Ses
-désirs de collège ne le chauffaient plus.&mdash;L'acte
-brutal était là.&mdash;La crainte de paraître enfantin et
-niais ajoutait encore à ses angoisses.</p>
-
-<p>Il était heureusement tombé sur une brave femme
-que cette jeunesse avide et troublée intéressait. Elle
-eut pour lui une certaine bonne grâce, un accueil
-presque maternel; elle lui vida sa petite bourse, en
-faisant appel à son bon c&oelig;ur, lui vola une bouteille
-d'eau de Cologne qu'il avait apportée par mesure
-d'hygiène et, avec de douces paroles et de gros baisers,
-avec des soupirs bruyants et des joies feintes,
-elle l'avait mis à l'aise et étourdi.</p>
-
-<p>Il descendit ainsi que son camarade de ce bouge,
-dans la rue, pensant: ce n'est donc que cela! s'évertuant,
-malgré tout, à se monter la tête, à s'imaginer
-qu'ils avaient épuisé des ivresses ardentes. Par bravade,
-chacun amplifiait le récit de son allégresse. Ils regardaient
-les passants avec plus de fierté maintenant. Ils
-étaient des hommes! ils affectaient des allures de mauvais
-sujets, auraient voulu crier leur aventure à tous
-les gens de la terre et rencontrer un ami, une connaissance,
-pour les mettre au courant de leurs hauts
-faits!&mdash;Parfois, cependant, une appréhension terrible
-les tenaillait, celle d'avoir gagné un incurable
-mal, un mal à vous ravager le cuir chevelu et à vous
-manger le nez, mais l'enthousiasme qu'ils entretenaient,
-l'un l'autre, et qu'ils chauffaient à mesure
-qu'il menaçait de refroidir, les absorbait encore. La
-désillusion n'apparut vraiment que lorsque, s'étant séparés,
-chacun était rentré s'étendre sur sa couchette.</p>
-
-<p>André songeait qu'à trente ans sonnés, il était revenu
-à la passade de ses dix-huit ans! Après avoir roulé de
-toutes parts, il était revenu à ses débuts dans l'amour!&mdash;Il
-payait plus cher, allait dans les cafés convenables
-au lieu de s'attabler dans des cabarets, mais les
-consommations étaient les mêmes, toutes laissaient
-un arrière-goût d'aigre, une soif nouvelle de douceurs
-propres.</p>
-
-<p>La répugnance qui le prit accéléra encore sa hâte
-de posséder quelque chose de féminin qui simulât
-un plaisir, une grâce. Ces pîtresses de foire jouaient
-pas trop mal leur rôle. Elles ne le déridaient plus,
-maintenant que devenu moins fringant et moins
-jeune, il perdait plus difficilement la tête au moment
-convenu.</p>
-
-<p>Sa femme si froide lui semblait passionnée à côté
-de ces histrionnes, mais ici et plus vivement encore
-le souvenir de son ancienne maîtresse, ses frémissements,
-ses pâmoisons, lorsqu'il la dodelinait entre
-ses bras, le hantèrent. Ah! le sang lui dansait pour
-de bon dans les veines à celle-là et le cours de ses
-extases n'était pas réglé d'avance!</p>
-
-<p>Ne pouvant savoir si elle était vivante ou morte, il
-aspirait après une fille semblable, après une nouvelle
-maîtresse, puis il s'avouait qu'il n'était plus d'âge à
-séduire une femme.</p>
-
-<p>La pensée d'aller échanger de discrets signaux au
-travers des vitres d'une boutique de modiste ou de
-cordonnière, de se laisser rabrouer à la porte, de
-perdre son temps à de tels essais, la crainte d'être
-ridicule, l'arrêtaient. D'ailleurs, il n'avait que peu
-d'illusion sur ses charmes. Il savait ne pas avoir ce je
-ne sais quoi qui fait qu'un homme même infirme et
-laid enjôle immédiatement une femme. Il connaissait
-assez la vie pour ne pas ignorer que l'intelligence, que
-la distinction ne sont que de maigres atouts auprès
-des filles qui se toquent du plus affreux goujat parce
-qu'il a l'&oelig;il polisson ou féroce, qui s'en énamourent
-jusqu'à la folie pour des motifs qu'elles ne parviennent
-pas à démêler elles-mêmes.</p>
-
-<p>Sa timidité s'accroissait, du reste, à mesure qu'il
-réfléchissait aux difficultés de l'entreprise. Il avait
-assez pourtant des rôdeuses payées, il voulait s'adresser
-maintenant à des fillettes qui gagnent leur
-pain d'une façon autre, aux ouvrières qui choisissent
-un amant et ne lui sont infidèles que par boutades,
-selon les époques des termes, ou les rencontres
-qu'elles font au sortir de leurs magasins.</p>
-
-<p>Alors que se trouvant, vers huit heures du soir, par
-hasard ou par suite d'une course, sur la place du Carrousel,
-il voyait les petits trottins, échappés de leurs
-ateliers, regagner deux à deux, les quartiers de la
-rive gauche, riant et marchant bon pas, il les suivait
-tristement de l'&oelig;il. La blondine, celle qui était à
-droite et qui tricotait si joliment des jambes, eût bien
-fait son affaire; elle avait la mine douce et semblait
-disposée à rire. Il est vrai que ces saintes nitouches-là
-sont pires que les autres et que ce sont elles qui daubent
-et poivrent le plus congrument un homme!</p>
-
-<p>Il s'asseyait parfois sur les bancs de pierre du pavillon
-de Turgot et, là, sans s'occuper de ses voisins:
-des ouvriers en train de lire le journal et de dormir,
-des placiers de commerce se reposant et s'essuyant
-le front près de leurs boîtes, des personnes enlevant
-des bottines qui leur gonflent les pieds, ou bien des
-vieux ménages humant le serein, le mari les deux
-mains appuyées sur une canne, la femme tenant un
-panier sur ses genoux, il regardait couler la foule,
-filer les voitures de maîtres et les fiacres, brandiller
-les charrettes de louage, pleines de meubles, tirées à
-la bricole par devant et poussées à bras par derrière,
-et il se répétait que parmi tous ces gens qui se croisaient
-et se pressaient, à cette heure, beaucoup se
-rendaient sans doute auprès d'une femme. Toutes,
-si laides et si mal bâties qu'elles soient, ont un homme
-qu'elles satisfont et bichonnent tout en le trompant,
-pensait-il aussi en assistant au froufrou des jupes;
-les fillettes en tablier courant en avant de leurs mères,
-les cheveux blonds retroussés sur le front par un
-peigne et tombant sur le cou en gerbes, les mains
-poudreuses et les joues barbouillées de récentes
-larmes, l'aidaient même à rêver. Il voyait dans ces
-morveuses qui s'affineront avec l'âge, la souffrance
-future des mômes qui grandiront pour devenir à
-mesure plus bêtes.</p>
-
-<p>Complètement abattu, les mains posées à plat sur
-les cuisses croisées, il contemplait le merveilleux et
-terrible ciel qui s'étendait, au soleil couchant, par
-delà les feuillages noirs des Tuileries; il contemplait
-les taches crues des bâtiments neufs, le petit arc de
-triomphe découpé et pomponné comme un théâtre
-de marionnettes et presque collé, ce soir-là, sans perspective
-et sans air autour, contre les ruines dont
-les masses violettes se dressaient, trouées, sur les
-flammes cramoisies des nuages.</p>
-
-<p>Puis son regard descendait et, vaguant autour de
-lui, se fixait sur le malheureux soldat en sentinelle.
-Il suivait son pas égal le long du Louvre. Est-ce que
-ce lignard ne possédait pas une payse, une fille
-quelconque qui lui laçait les bras autour du corps,
-lui versait, à la régalade, de gros baisers sur le cou,
-ou lui effilait par amitié la moustache, sur un lit de
-sangle ou dans le coin d'une cuisine? il devait être
-bien heureux celui-là. On l'attendait au moins quand
-il était libre!&mdash;puis André haussait les épaules,
-s'avouait stupide, car enfin, mieux valait crever que
-de mener la déplorable vie de ce pauvre diable!&hellip;</p>
-
-<p>Ces soirs-là, il finissait par se traîner jusque
-chez lui, avec cette sorte d'hébétude des gens qui,
-après avoir pleuré pendant des heures, s'engourdissent
-dans une torpeur presque douce.</p>
-
-<p>Une fois couché, par exemple, sa blessure le travaillait
-encore. Il repartait de plus belle, dans ses
-rêves navrés. Il enviait, en dernier ressort, ceux qui,
-gorgés d'une femme, ne savent comment se soustraire
-à ses caresses. Jamais femme ne l'avait poursuivi,
-il en était à connaître encore le supplice de
-ce qu'on nomme vulgairement un crampon. Toujours,
-il avait été lâché, le premier, jamais il n'avait
-su s'attacher une maîtresse.</p>
-
-<p>Après s'être applaudi de n'avoir jamais connu de
-tels embarras, après avoir même blagué des camarades
-qui étaient relancés par leurs amoureuses,
-maintenant, il les jalousait.</p>
-
-<p>Dans ses moments de lucidité, il cherchait un remède
-qui jugulât la maladie dont il souffrait. Le seul
-qu'il imaginait, séduire une fillette presque sage lui
-paraissant impossible, il était forcément obligé d'aspirer,
-comme jadis, après une fille qui lui appartiendrait
-en commun avec beaucoup d'autres. Il aurait
-son jour et elle le recevrait bien, sachant qu'il était
-une pratique régulière et qu'il prenait poliment livraison
-des plaisirs qu'il venait acheter. Persuadé
-enfin que la possession d'une femme à soi seul, à
-Paris, était chose impraticable, il se décida à adopter
-cette combinaison, tentant de se convaincre avec
-force arguments à l'appui, que s'il avait eu l'aversion
-des roulures, c'était simplement parce qu'au lieu
-d'aller toujours chez la même, il en visitait, chaque
-fois, une différente.</p>
-
-<p>Mais ici, il fallait tout attendre de la chance. Il
-pouvait vagabonder au travers de cabinets de toilettes
-et d'alcôves, pendant des mois, avant que de
-mettre la main sur une femme avenante et qui simulerait
-convenablement les giries de la bonne fille.</p>
-
-<p>Il chercha et ne découvrit que de mélancoliques
-farceuses éprises de marloupiers qu'elles s'empressaient,
-dès qu'il avait le dos tourné, d'aller rejoindre.</p>
-
-<p>Dans cette débâcle, le souvenir de Berthe s'implanta
-à nouveau encore, mais le cortège des rancunes
-et des colères qui l'accompagnaient, disparut. André
-avait perdu toute fermeté, tout ressort. Désespéré,
-il souhaita de revoir sa femme; il erra dans les rues
-avoisinant la demeure des Désableau, il ne rencontra
-ni les uns, ni les autres, il finit par apprendre indirectement,
-qu'ils étaient tous partis pour la campagne.</p>
-
-<p>Cyprien le remontait de temps à autre. Il comprenait
-le silence de son ami qui se taisait sur ses
-défaillances. Quelquefois ils passaient la soirée ensemble,
-et là, tandis qu'ils fumaient des pipes, sans
-deviser, le peintre s'ingéniait à secouer la pesante
-inertie d'André.</p>
-
-<p>&mdash;Tu as tort, lui dit-il, un jour, de te laisser aller à
-la dérive.&mdash;Prends garde, tu vas espérer des malheurs
-de femmes pour les soulager, tu vas rêver
-d'invraisemblables discrétions de ta part et de non
-moins invraisemblables reconnaissances de la part
-de la personne que tu obligeras pour coucher ensuite
-avec!&mdash;Allons, voyons, il ne faudrait pourtant pas
-déraisonner de la sorte, et puis quoi? tu le sais pourtant
-bien, si t'amarrais pour de bon une femme, elle
-te mettrait l'âme à vif, elle t'écorcherait, tout en
-ayant l'air de te panser!&mdash;C'est ainsi que les rapports
-entre la femme et l'homme ont été réglés par
-la Providence.&mdash;Je ne dis pas que cela soit bien,
-mais c'est comme cela!&mdash;Et, ces soirs-là, Cyprien
-invitait son ami à déambuler, l'entraînait dans de
-formidables courses, s'appliquait à l'éreinter de son
-mieux pour le faire dormir.</p>
-
-
-<div class="chapter"></div>
-<h2 class="nobreak">VII</h2>
-
-
-<p>André fut presque guilleret, un soir.</p>
-
-<p>Las de buter contre d'inaccessibles convoitises, il
-quittait l'impasse où il piétinait et revenait doucement
-sur ses pas, sans même en avoir conscience. La crise
-juponnière s'était peu à peu usée, une réaction s'opérait
-dans cet esprit qui n'ayant pu retrouver encore
-son assiette sautait d'un excès à un autre, prétendait
-maintenant à de fous rires, à de bruyantes joies.</p>
-
-<p>Il avait besoin de la gaieté allumée dans Paris, le
-soir. Il voulait se mêler au bruit de la foule, se soûler
-comme elle les yeux de clinquant et de gaz;
-il voulait des distractions purement animales,
-absorbant la curiosité de la vue mais n'entrant
-pas dans l'esprit qui, fatigué par des digestions de
-pensées pénibles, réclamait la diète absolue, le repos.</p>
-
-<p>André sortit et ne sachant à quoi occuper son
-temps, il se dirigea vers le logis de Cyprien.</p>
-
-<p>Le peintre était, quand il entra, assis devant une
-table, près d'un plat où gisaient les décombres d'un
-fricandeau et il achevait un dessin tendu sur une
-planche par quatre punaises.</p>
-
-<p>André examina ce dessin et fut interdit. Un
-buste en plâtre d'Hippocrate sur un socle au-dessous
-duquel deux tourterelles se débattaient dans
-les anneaux d'un boa, était flanqué comme la tige
-d'une lunette marine l'est par ses deux verres,
-de deux médaillons représentant: l'un, un ballet d'opéra,
-et l'autre, un dessous de bois où se bécottaient
-deux amoureux. Deux autres figures s'élevaient, à
-gauche et à droite de ces médaillons; une jeune fille
-pleurant dans une jupe blanche et un jeune homme
-se désolant dans une robe de chambre. Derrière et
-devant eux, sous leurs pieds et sur leurs têtes, des
-serpents enroulés autour de palmiers ou dressés sur
-leurs queues, à terre, sifflaient, et se tortillaient en
-dardant la langue.</p>
-
-<p>&mdash;Un fronton par là-dessus, murmura Cyprien,
-quelques matras, quelques cornues, quelques fioles,
-et, brochant sur le tout, un caducée dans des nuages
-et deux seringues en sautoir et cette &oelig;uvre symbolique
-sera terminée.</p>
-
-<p>Puis, il se pencha vers André et dit:</p>
-
-<p>&mdash;Ceci n'est pas, comme tu pourrais le croire, le
-projet d'un grand tableau, non; c'est tout bonnement
-un prospectus de pharmacie qui sera gravé sur bois
-et enroulé autour d'une bouteille, ornée de l'étiquette
-sacramentelle de papier rouge «médicament
-pour l'usage externe». Tu y es, n'est-ce pas?&mdash;Veux-tu
-que je t'explique maintenant la portée philosophique
-de cette &oelig;uvre, écoute:</p>
-
-<p>&mdash;Ça prouve tout d'abord que si on a le moyen de
-lever des personnes appartenant à l'école des danses
-ou à toute autre école d'ailleurs; que si on se livre
-avec elles à de coûteuses ripailles, l'on tombe malade.&mdash;Et
-c'est la juste punition infligée par le ciel
-à la débauche.</p>
-
-<p>Ensuite, ça prouve encore que si, au lieu d'être
-paillard et d'être riche, l'on a l'âme éthérée et qu'on
-est pauvre; que si, au lieu de godailler avec des sauteuses
-on aime une jeune personne que l'on croit
-sage, eh bien, l'on tombe également malade.&mdash;Et
-c'est là encore la juste punition infligée par le ciel à
-la naïveté.</p>
-
-<p>Ce prospectus est donc, comme tu le vois, une
-&oelig;uvre moderne et humanitaire, au premier chef.
-C'est de la morale en action.&mdash;La demoiselle et le
-monsieur qui geignent sont destinés à servir d'exemple
-à la jeunesse et à lui démontrer que, quoi qu'elle
-fasse, elle écoppera.&mdash;Pour tout dire, ça élève
-l'âme et ça ne console pas!&mdash;Voilà, mais poursuivit-il,
-regardant son dessin dans une glace afin d'en
-mieux saisir l'effet d'équilibre, assez travaillé pour
-aujourd'hui. Tiens, si tu n'as rien de mieux à me
-proposer, veux-tu venir respirer avec moi la puanteur
-délicieuse des rues?</p>
-
-<p>&mdash;Où ça, dit André?</p>
-
-<p>&mdash;N'importe où, pourvu qu'il y ait du tapage et
-des coups de gaz sur des faces grimées, au Palais-Royal,
-au boulevard, dans les passages par exemple;
-ça te va-t-il?</p>
-
-<p>D'instinct, sans motifs, par un de ces premiers
-mouvements qui vous déterminent, André dissimula
-le plaisir que lui causait cette offre et répondit,
-du ton le plus indifférent qu'il pût prendre
-que peu lui importait d'aller dans un endroit plutôt
-que dans un autre. Cyprien s'efforça si bien de
-l'allécher par les éloges qu'il débitait sur ces quartiers
-de fête, qu'agacé, André voulut le contredire
-par un débinage systématique des promenades
-qu'il vantait. Il éprouvait alors cet étrange besoin
-qui vous porte à juger mauvais et à dénigrer quand
-même ce qui vous a été loué, sans mesure, d'avance.</p>
-
-<p>Une fois sortis, ils s'acheminèrent, marchant à petites
-enjambées, musardant, le nez en l'air, par les rues,
-Ils causaient maintenant sur toutes choses, sans
-suite. Une boutique de pharmacie qui farda de vert
-et de rose le visage de Cyprien passant dans le rayon
-des bocaux frappés de feux, ramena les pensées d'André
-sur le prospectus du peintre.</p>
-
-<p>&mdash;Tu es donc bien dans la panne, dit-il, que tu te
-livres à des travaux de cette espèce?</p>
-
-<p>Cyprien poussa un soupir.&mdash;Ne m'en parle pas,
-murmura-t-il, une panne absolue, terrible. Rien ne
-va plus comme disent les croupiers des maisons de
-jeux,&mdash;c'est tout juste si mon &oelig;uvre pourrait se
-vendre sous une porte, avec les six couteaux couchés
-dans une boîte, les petites cuillers en ruolz, les
-chandeliers et les panoplies en réduction spécialement
-fabriqués ou volés par les camelots&mdash;enfin,
-c'est comme cela.&mdash;Et, sautant d'un sujet à un autre,
-ainsi qu'un homme qui pour détourner une
-conversation désagréable dit n'importe quoi, il montra
-du doigt un poste de pompiers où des éclairs
-de casques s'apercevaient, en haut, allumés sur des
-planches, et il hasarda cette question: pourquoi
-diable à quelqu'heure qu'on les voit, dans leurs corps
-de garde, les pompiers écrivent-ils toujours?&mdash;Il
-est vrai, poursuivit-il sans attendre la réponse d'André
-qui jouait d'ailleurs à cache-cache avec d'autres
-messieurs dans la coque blindée d'un urinoir,
-il est vrai qu'il serait tout aussi difficile d'expliquer
-pourquoi ça fleure le clou de girofle, le dimanche,
-au Louvre, et pourquoi, dans un autre ordre d'idées,
-les relieurs sont les plus inexacts des commerçants
-et les pharmaciens les plus voleurs.</p>
-
-<p>Ne sentant pas à ses côtés son camarade, il le
-chercha des yeux, le vit quittant enfin le rambuteau
-qui ressemblait alors à ces coucous de Nuremberg
-où, dès qu'une figurine sort, à heure fixe, d'une niche,
-elle est automatiquement remplacée par une
-autre postée derrière.</p>
-
-<p>Les deux jeunes gens marchèrent, silencieux,
-n'ayant rien à se dire, songeant chacun à des
-choses personnelles, aux lettres à écrire le lendemain
-ou à celles laissées sur leurs tables, sans
-timbres, à des tracas, à des ennuis plus sérieux,
-peut-être.</p>
-
-<p>&mdash;Gentille la bobonne, cria tout à coup Cyprien,
-en frôlant un petit torchon qui faisait vaciller langoureusement
-de longs yeux!</p>
-
-<p>Et il retomba dans son mutisme, déshabillant
-la petite, mentalement, sans doute.</p>
-
-<p>&mdash;J'ai soif, reprit-il, tout à coup; dis donc, si nous
-faisions une petite halte?</p>
-
-<p>Ils entrèrent dans un café et s'assirent, au fond
-de la salle, sous une glace qui leur mit dans le dos,
-au-dessus de la tête, l'image reflétée de la dame du
-comptoir en train d'empiler avec des doigts chargés
-de bagues de petits carrés de sucre. Cyprien, les
-jambes étendues, la nuque enfoncée dans la moleskine,
-se demandait quelles pouvaient bien être les
-méditations de cette jeune personne, issue probablement
-de toute une génération de cafetiers, élevée
-dans la fumée des pipes, dans le roulement des billards
-et l'appel des bocks.</p>
-
-<p>Puis, il regarda, émergeant d'un escalier qui tirebouchonnait
-dans le plancher, une tête ahurie suivie
-de bras nus, encombrés de plateaux et de tasses,
-complétée enfin par tout un corps qui montait lentement,
-enveloppé d'une serpillière de toile bleue
-plaquée de grandes taches noires par des mouillures
-d'eau.</p>
-
-<p>Glissant sur d'affligeantes savates, ce laveur s'enfonça
-dans un va et vient furieux de garçons lancés
-à toute volée, hurlant boum, jonglant avec des carafons
-et des soucoupes, éblouissant avec la blanche
-trajectoire de leurs tabliers, et il s'arrêta essoufflé,
-déposant sa charge près d'un comptoir, où le gérant
-coupait, avec un couteau de bois, le faux col des
-chopes et vidait les rinçures et la mousse dans de
-nouveaux verres qu'il rafraîchissait à l'aide de bière
-plus neuve.</p>
-
-<p>Cyprien se lassa vite de contempler cette petite
-cuisine et, engourdi par la buée lourde qu'aromatisait
-encore une odeur effacée d'absinthe, il but
-son bock, jeta un coup d'&oelig;il sur le journal que lisait
-André, reçut sans broncher le sourire de deux filles
-dont les nez disparaissaient dans le maquillage de
-leurs faces éclairées à cru. Deux taches roses, deux
-ronds noirs et deux barres d'un rouge sang saillaient
-seuls, les joues, les yeux, les lèvres, marchant en
-avant, faisant reculer toute la partie du visage rechampie
-aux poudres de bismuth et aux blancs gras.</p>
-
-<p>Peuh! se dit-il, ce ne sont pas encore celles-là qui
-me feront reluire! et, sans plus s'occuper de leurs
-&oelig;illades et de leurs rires, il considéra la joie absorbée
-des gens occupés à brasser des piquets et des
-écartés, et s'inclinant vers André qui bâillait, il murmura:</p>
-
-<p>&mdash;Ah, vois-tu, mon cher, le monsieur Gringoneur
-qui a inventé les cartes ne se doutait certes pas de
-l'importance qu'acquerrait sa découverte. Il s'imaginait,
-le brave homme, avoir simplement égayé
-l'ennui d'un galeux et d'un fou et il faisait sans
-le savoir une &oelig;uvre plus grandiose et plus pie: il
-contribuait à supprimer le libre-échange de la sottise
-humaine! Car, enfin, je mets de côté les joueurs
-d'ici. Sots ou non, bien ou mal élevés, la plupart
-sont des concubins ou des époux qui s'attardent
-dans les brasseries par haine et par fatigue de leurs
-femmes et Dieu sait si je les excuse! Mais, dans les
-salons, dans le monde, les cartes ne servent qu'à
-masquer la misère des propos, la faiblesse des intelligences,
-la nullité des personnes qui, réunies entre
-elles, ne peuvent rien se dire; c'est prodigieux
-tout de même comme l'ineptie des classes bourgeoises
-trouve son compte dans le silence d'une partie
-de whist!</p>
-
-<p>Mais André lui fit signe de se taire. Un gros
-monsieur chauve venait à eux, naviguant entre les
-tables dont il accrochait, avec son paletot, les coins.
-Ils échangèrent sans transports, tous trois, de banales
-exclamations et d'usuelles poignées de main,
-s'étonnant du hasard qui les réunissait dans un café
-qu'aucun d'eux ne fréquentait d'habitude.</p>
-
-<p>&mdash;Je ne vous demanderai pas des nouvelles de
-madame votre femme, dit le nouveau venu à André
-qui pâlit, car j'ai eu le plaisir de passer, hier, la soirée
-avec elle.</p>
-
-<p>&mdash;Bah! grogna Cyprien.</p>
-
-<p>&mdash;Oui, j'étais revenu de voyage et, ma foi, je suis
-allé souhaiter le bonjour à ce bon Désableau à Viroflay.
-Dites donc, savez-vous qu'ils ont déniché une
-maisonnette qui est gentille et qui n'est vraiment pas
-chère; le jardin n'est pas bien grand&hellip;</p>
-
-<p>&mdash;Oui, mais le bois est à deux pas, interrompit
-Cyprien.</p>
-
-<p>&mdash;Tiens, vous y êtes donc allé? Désableau m'a
-pourtant affirmé qu'il ne vous avait pas vu depuis
-des mois.</p>
-
-<p>&mdash;Moi, je n'y ai jamais mis les pieds, répondit le
-peintre, mais comme, toutes les fois qu'on avoue
-qu'une maison de campagne ne possède qu'un petit
-jardin, l'on ajoute immédiatement en guise de correctif,
-que le bois est proche, j'ai pensé avec raison
-qu'il en était de même de la bicoque louée par les
-Désableau.</p>
-
-<p>&mdash;Enfin, reprit le monsieur, un peu interloqué
-par cette opinion, toujours est-il que le but visé
-par notre ami est atteint puisque sa fille peut
-jouer et courir tant qu'elle veut, au bon air; mais sapristi,
-vaurien, poursuivit-il, s'adressant d'un ton
-amical à André, l'on m'a dit que vous aussi vous n'y
-alliez pas souvent quand j'ai demandé de vos nouvelles.&mdash;Ah!
-ces diables d'artistes! tous les mêmes,
-il leur faut le remue-ménage de Paris, les cafés, le
-bal, la vie à grand orchestre.&mdash;C'est égal, dites-donc,
-vous avez de la veine, vous, d'avoir une petite
-femme qui prenne aussi bien les choses.&mdash;La mienne,
-ah je t'en fiche! si je ne rentrais pas au logis, tous
-les soirs, à l'heure, eh bien il y en aurait des scènes!
-Pourquoi n'es-tu pas venu? Qu'est-ce que tu as fait?
-tu sens le cigare et la bière, elles te dindonnent et
-elles se moquent de toi, ce n'est plus de ton âge
-ces farces-là!</p>
-
-<p>Cyprien pensa qu'il était temps d'enrayer cette
-malencontreuse conversation et de la détourner de
-la femme d'André.</p>
-
-<p>&mdash;Regardez-donc, fit-il, l'individu qui fume là-bas
-sa pipe, a-t-il une singulière forme de tête?</p>
-
-<p>Cette feinte n'eut aucun succès.</p>
-
-<p>&mdash;Toujours observateur, ce monsieur Cyprien,
-répondit à la cantonade le gros homme. Mais, pour
-en revenir à nos moutons, dites donc, mon gaillard,
-continua-t-il, braquant ses yeux de veau sur la barbe
-d'André, vous êtes donc toujours en bisbille avec ce
-vieux Désableau? Bah, vous savez, il ne faut pas lui
-en vouloir, ça se comprend, il n'est pas dans le négoce
-comme nous; vos livres l'exaspèrent, il ne se
-rend pas compte que les affaires sont les affaires; je
-le lui ai bien dit, moi, chacun a en magasin un assortiment
-approprié à sa clientèle, on ne tient que
-les articles qu'on a chance de vendre. Tenez, chez
-moi, par exemple, vous trouverez des spécialités de
-lingerie que la maison Buquet, et c'est une maison
-conséquente pourtant, ne possède pas, parce qu'elle
-n'en aurait point aisément le débit.&mdash;Mais enfin,
-tout de même, comme prétendait ma femme, l'autre
-jour, et pour cela, l'on peut s'en rapporter à son
-jugement, car c'est une femme de tête dont le plaisir
-est d'avoir toujours le nez dans les livres, est-ce
-que monsieur André ne pourrait pas écrire quelque
-chose de gentil, de tendre, là, vous savez, une histoire
-où il y aurait de l'amour, quelque chose enfin
-qui reposerait et qui toucherait l'âme? le public aime
-bien les romans de ce genre là, et puis ça ferait tant
-de plaisir à votre famille!</p>
-
-<p>&mdash;Dis donc, André, jeta Cyprien, hors de lui, Chose
-n'arrive pas, nous l'avons attendu assez longtemps,
-si nous levions le siège?</p>
-
-<p>André accepta aussitôt.</p>
-
-<p>&mdash;Ah ça, voyons, avec tout cela, quelle heure est-il?
-interrogea le monsieur.</p>
-
-<p>Cyprien ne jugea pas utile de tirer sa montre; il
-consulta de préférence l'horloge des cafés, qui avance
-toujours.&mdash;Dix heures vingt, dit-il.</p>
-
-<p>&mdash;Fichtre, cria le gros homme, je me sauve, et il
-ajouta, d'un ton obligeant: vous ne sortez pas avec moi?</p>
-
-<p>&mdash;Non, pas encore, puisque nous avons tant fait
-que d'attendre l'ami qui nous a donné rendez-vous
-ici, nous allons rester quelque temps encore.</p>
-
-<p>Alors, tous les trois se levèrent, se prirent les mains
-et le monsieur dit à André en lui serrant le bout des
-doigts: enchanté de vous avoir rencontré, mon cher
-ami, je regrette de ne pouvoir demeurer plus longtemps
-avec vous, mais vous savez, il n'est si bonne
-société qu'il ne faille quitter, mes respects, je vous
-prie, n'est-ce pas, à madame votre femme quand
-vous la verrez.</p>
-
-<p>Ouf, poussa le peintre et il regarda, les bras croisés,
-branlant furieusement la tête, André qui ne répondit
-pas.</p>
-
-<p>Au fond, Cyprien s'était inutilement évertué à
-vouloir distraire la conversation. Un seul mot avait
-suffi pour faire sourdre les douleurs engourdies d'André.
-Depuis que leur ami avait relaté sa visite aux
-Désableau, André n'écoutait plus que d'une oreille
-ses commérages et ses conseils. Il était transporté
-dans la maison de Viroflay et il aurait pu la décrire
-tant il la voyait, blanche et claire avec des volets
-verts, précédée d'une pelouse garnie de rosiers et de
-reines-marguerites, un réservoir de zinc dans un
-coin, un perron de quelques marches au milieu,
-orné de pots de fonte plantés de géraniums-lierres et,
-posée sur un pliant, sous un arbre épandant un peu
-d'ombre, sa femme le panier à ouvrage à ses pieds,
-tricotait près de la petite cousine, assise sur un
-pliant plus bas, apprenant ses leçons, tendant de
-temps à autre son livre pour qu'on la fît réciter, annônant,
-répétant quatre fois le même mot, cherchant
-la suite.</p>
-
-<p>Un grand attendrissement enlaçait André. Comme
-ces maladies qui avant de s'éteindre complètement
-ont des revenez-y plus courts et plus faibles, chaque
-fois, la crise reparaissait encore. La fureur contre sa
-femme et contre son amant, la douleur, d'abord mélangée
-à la haine, puis, la dominant et l'absorbant
-en entier, le regret de la vie familiale perdue, le désir
-fou de revoir Berthe, tous ces symptômes de la période
-aiguë avaient pris fin. André en était aux accidents
-secondaires. Il éprouvait maintenant ce sentiment
-lent et triste que procure le souvenir d'une
-personne chère partie pour jamais au loin. Puis cette
-languissante et mélancolique fatigue qui naît de l'espoir
-reconnu absolument irréalisable et impossible
-se dissipait aussi et alors, dans l'esprit arrivé à son
-point mort, resté pendant une minute immobile et
-inerte, bourdonnait comme un bruit confus un affreux
-bavardage, traversé soudain par un son aigre
-furieusement répété, perçant comme une note d'harmonica,
-le nom de Désableau. Les pensées reprenaient
-alors leur marche, soufflant à André de nouvelles
-colères contre cet homme qui s'avançait maintenant
-au premier plan. Le froid mépris qu'André
-professait depuis des années pour lui s'échauffait
-tout d'un coup et éclatait en rage. Il se remémorait
-ses usuels rabâchages, ses sempiternelles doléances;
-il le revoyait, se plaignant de la besogne de
-son bureau, parlant de la responsabilité qui lui incombait,
-de l'inexactitude des malheureux placés
-sous ses ordres, commentant la poignée de main de
-ses supérieurs, lisant dans leur sourire des promesses
-certaines ou s'inquiétant et revenant, brisé,
-lorsque leur accueil lui avait paru moins engageant
-ou plus froid.</p>
-
-<p>Et, ramenant tout d'un coup, à la campagne, dans
-la petite salle à manger, à peine garnie, avec un lit
-plié dans un coin, les monotones soirées qu'il avait
-subies dans cette famille, après son mariage, André
-songeait à la solennité de Désableau disant après le
-dîner dès qu'on ôtait la nappe: non, pas de patiences
-ce soir, le devoir avant tout, mes enfants; et
-il tirait d'une volumineuse serviette de chagrin, estampée
-à son chiffre, des minutes d'employés qu'il
-biffait du haut en bas et recommençait à rédiger
-dans une langue plus gourmée et plus digne. André
-avait la nouvelle vision de la famille invariablement
-occupée de la sorte: madame Désableau regardant
-entre deux aiguillées voler les mouches et faisant,
-avec des clins d'yeux, de silencieuses recommandations
-à sa fille de ne pas troubler, en bougeant, le
-travail du père; Berthe cousant, le nez dans son ouvrage,
-échangeant, tous les quarts d'heure avec sa
-tante une banalité à voix basse ou se levant sur la
-pointe du pied, ouvrant avec précaution la porte
-pour aller chercher un objet oublié dans sa chambre;
-enfin, dans le silence seulement troublé par un clapotis
-lointain de vaisselles et par le crachement de
-la plume sur le papier, Désableau en arrêt devant
-une phrase, hésitant pendant des heures entre un
-mot et entre un autre, se prenant le menton, mâchant
-son favori droit, grognant, se plaignant du vacarme
-de la bonne dans sa cuisine, du bruit de la
-petite qui reculait sa chaise.</p>
-
-<p>Un dégoût profond lui venait pour ce bourgeois
-plein de préjugés, pour ce fonctionnaire gonflé
-d'importance, sans pitié pour un écart et pour une
-fantaisie, pour ce vieillard étriqué, confit dans des
-usages de maniaque, offusqué par toute idée neuve,
-dont l'habituelle conversation, lorsqu'elle ne s'attachait
-pas à la politique ou à la morale, déplorait
-avec d'inapaisables colères, l'hostilité de ses subalternes,
-les conjurations de son garçon de bureau qui
-se permettait de lui apporter le quinquet des simples
-employés au lieu de la lampe à laquelle il avait
-droit, de la lampe de son grade.</p>
-
-<p>André s'étonnait maintenant d'avoir pu accepter
-si bénévolement jadis les remontrances de cet imbécile.
-Il excusait sa femme qui avait été élevée dans
-ce milieu déprimant et il la plaignait d'y être retombée.
-Ce qu'elle doit s'ennuyer à Viroflay! Ah!
-elle est tout de même honnête au fond, pensa-t-il,
-car enfin la plupart se seraient enfuies avec leur
-amant ou bien auraient contracté une nouvelle liaison
-plutôt que de consentir à une vie semblable!
-Tiens, dit-il, soudain, sans même s'apercevoir qu'il
-parlait tout haut, songeant maintenant au bavard
-qui les avait quittés, j'aurais dû lui demander quand
-ils reviendront de la campagne.</p>
-
-<p>&mdash;Je m'en informerai, si tu veux, auprès du concierge,
-proposa Cyprien, à voix basse.</p>
-
-<p>André rougit et se tut.</p>
-
-<p>Le peintre le regardait, ému, suivant ces douleurs
-à la piste. Sa pensée emboîtait le pas à celle d'André
-et si elle perdait ses traces par instants, elle la
-rattrapait forcément à un coin de route. Il cherchait
-les moyens de distraire son camarade et formait
-le dessein de lui appliquer d'énergiques moxas,
-de le pocharder. La vue d'une femme qui vint s'asseoir
-devant leur table lui suggéra l'idée de la lancer
-sur son ami. S'il peut l'emmener, ce soir, rumina-t-il,
-il est sauvé; le réveil ne sera certes pas gai, mais
-il aura du moins évité le plus triste, la rentrée, ce
-soir, dans son logis, seul.&mdash;Et, Cyprien préparant
-un abordage, laissa glisser son papier à cigarette sous
-la table et s'excusa auprès de la femme qui écarta
-gracieusement ses pieds pour lui permettre de ramasser
-son cahier sous la banquette.</p>
-
-<p>Il le ramena, trempé par les salives qui baignaient
-le plancher. La femme eut une petite moue répugnée
-à laquelle Cyprien répondit par un aimable
-sourire, en triant soigneusement les feuilles encore
-sèches. La conversation s'engagea. Cyprien y mêla
-André en train d'examiner le visage de la femme remontant
-son voile pour boire une gorgée de bière.</p>
-
-<p>C'était une belle fille qui atteignait la trentaine.
-Elle semblait dure de chairs et la figure un peu fatiguée,
-blanche ainsi qu'un navet et tapotée de violet
-sur le haut des joues, était comme enfiévrée par deux
-grands yeux d'un bleu-clair, réverbérant du vert
-d'eau par places, les yeux d'une fière rosse, pensa le
-peintre qui en avait connu de pareils. Elle causait
-avec un certain bagout, possédait un vague ton de
-femme bien élevée, était simplement mise; mais elle
-portait sur sa robe d'une bonne faiseuse, de beaux
-bijoux qui donnaient à réfléchir au peintre, en train
-de supputer le prix qu'elle pouvait valoir.</p>
-
-<p>André la trouvait charmante. Au sortir de ses réflexions
-et de ses tristesses, il vit en elle un dorlotement
-féminin assoupli par un simulacre d'éducation
-et de bienséance. Cyprien se dérangea sous le
-prétexte d'aller quérir un journal, et quand il revint,
-il refusa d'occuper sa place, poussant André
-près de la fille. Il imprima un nouveau branle à la
-conversation qui se mourait, amena André à débiter
-ces plaisanteries médiocres dont le succès est assuré
-près des femmes.</p>
-
-<p>Elle riait, lui répondant par de petits coups d'éventail
-sur les doigts, montrant son bras qu'elle
-avait un peu grassouillet et blanc, bavardant de
-choses et autres ainsi qu'une bonne ménagère, ne
-se résolvant à aucune avance, ayant l'air d'une
-femme entrée dans ce café plutôt par hasard que
-par métier ou par besoin.</p>
-
-<p>André continuait à lui débiter des galanteries
-sans improviste. La langue opérait seule, l'esprit travaillait
-de son côté. L'envie de posséder cette femme,
-le désir d'échapper à la solitude, de rompre, coûte
-que coûte, la monotonie hébétante de sa vie, l'espérance
-d'avoir une maîtresse qui endormirait
-ses convoitises de tendresse, la soif enfin de placer
-de la chair de femme sous ses lèvres le tenaient. Sa
-continence se fondait, une rumeur grandissait en
-lui, puis la défiance, la sagesse reprenaient le dessus,
-il soupçonnait les ficelles ordinaires, les mollesses
-prévues. Il restait abîmé dans ses rêveries, sans
-même s'apercevoir que sa langue s'était arrêtée, qu'il
-ne parlait plus.</p>
-
-<p>Cyprien se mit alors à jouer le rôle de ces compagnons
-tisserands qui, reprenant le fil lâché par
-leur camarade, y font un n&oelig;ud. Il continuait, en les
-arrêtant, les phrases interrompues d'André.</p>
-
-<p>La femme fut étonnée du silence du jeune homme.</p>
-
-<p>&mdash;A quoi pensez-vous donc, lui dit-elle, en souriant?</p>
-
-<p>Il se réveilla et, un peu ébaubi, regarda le bas de
-soie bleu-marine sémillant sous la robe troussée. Il
-complimenta la femme sur son petit pied, répéta
-les vulgarités que ce sujet inspire d'habitude; elle
-rit ainsi qu'une femme accoutumée à tirer ses quenottes
-dès qu'on vante l'agrément de sa personne.
-Une bouquetière les harcela sur ces entrefaites mais
-la fille refusa la rose qu'André voulait lui offrir; elle
-refusa également de consommer encore. Sur les instances
-des deux jeunes gens, elle accepta cependant
-des cerises à l'eau-de-vie, et elle les goba gentiment,
-tortillant la queue entre ses doigts, faisant
-le guignol avec sa langue qui frétillait entre la
-haie blanche des dents, ratissant la cerise, ramenant
-le noyau dans la main dont les bagues flambaient.
-André lui demanda son nom et celui de la rue
-qu'elle habitait; elle déclara s'appeler Blanche et
-demeurer rue de la Bruyère.</p>
-
-<p>&mdash;C'est un peu loin, reprit-il, pour dire quelque
-chose.</p>
-
-<p>&mdash;Vous ne logez donc pas dans ce quartier, répliqua-t-elle?</p>
-
-<p>Il désigna sa rue.</p>
-
-<p>&mdash;Ah oui! la rue Cambacérès, elle la connaissait;
-près de la Madeleine, n'est-ce pas? une de ses amies
-dans le temps&hellip; et elle enfila une histoire où, peu
-à peu, l'amie en question, apparaissait comme une
-femme qui avait abusé de sa confiance pour lui infliger
-des crasses.</p>
-
-<p>Cyprien en bâilla. André écoutait très séduit par
-les tours de passe-passe qu'exécutait sur la lèvre du
-haut, une mignonne lentille de la nuance du liège.</p>
-
-<p>Ils quittèrent enfin le café.</p>
-
-<p>&mdash;Ah bien, je vous laisse, dit Cyprien, après qu'André,
-tout hésitant, eut offert son bras à la fille.</p>
-
-<p>&mdash;Mais non, accompagne-nous un bout de chemin,
-reprit André.</p>
-
-<p>&mdash;Non, non; et le peintre salua la femme et courut
-après un omnibus. Il le rejoignit et grimpa sur l'impériale.
-La voiture ballottait, lui tapant l'échine en
-mesure contre la barre du dossier, roulant sur les
-pavés avec un fracas terrible de ferrailles et un grésil
-de vitres secouées, atténué, presque éteint, dès que
-la carriole foulait l'asphalte.</p>
-
-<p>Il dormassait, un bout de cigare dans le bec. Le
-conducteur qui criait, accoté contre la barre de l'impériale
-«places s'il vous plaît» le tira brusquement
-de sa somnolence. Il donna ses trois sous et, mal à
-l'aise, refroidi par le vent, il regarda, effaré, remontant
-le collet de son paletot, les rues qui fuyaient
-derrière lui.&mdash;Minuit sonnait; les fenêtres des maisons
-dont les roues frôlaient le trottoir avec une penchée
-brusque, étaient presque toutes noires.</p>
-
-<p>Dans les hauteurs pourtant, vers les toits dont les
-gouttières accrochaient de faibles lueurs, de grands
-carrés de lumière éclataient dans les façades sombres.
-Quelquefois les deux croisées d'une même
-chambre, inégalement éclairées, se sauvaient, suivies
-par d'autres aux persiennes closes, dessinant des raies
-alternées de lumière et d'ombre. Et, d'autres encore,
-larges ou étroites, élevées ou basses, défilaient au
-grand galop, celles-ci toutes brasillantes, empruntant
-la couleur de leurs feux aux rideaux fermés, celles-là
-presque noires, piquées seulement par une bougie,
-presqu'au ras de la balustrade, d'une jaune étoile
-qui clignotait, perdant ses maigres rayons dans la
-nuit de la pièce.</p>
-
-<p>Tout mélancolisé, Cyprien se livrait à ses méditations,
-arrangeant dans les chambres bien closes,
-gaiement éclairées par une lampe, de paisibles existences
-douillettement vautrées sous des édredons, des
-couples bourgeois dormant, derrière contre derrière,
-soufflant des pois, chantant du nez sous les couvertures,
-puis il imaginait devant les ténèbres des pièces,
-des désordres de gens pas encore rentrés, s'attardant
-dans les estaminets, prolongeant la veillée
-pour se trouver le plus tard possible seuls avec eux-mêmes,
-dans des chambres pauvres.</p>
-
-<p>&mdash;Baste, fit-il, tout à coup, ramené à l'idée que son
-ami avait accompagné une femme, par la vue d'une
-croisée ouverte à un premier étage, garnie d'un rideau
-de mousseline brochée derrière lequel s'apercevait le
-globe d'une lampe et un bout de visage, vieux et
-gras, faisant la fenêtre; voilà l'heure où André entre
-dans un logis qu'il ne connaît point. La femme
-ôte son manteau et dit: mets-toi à l'aise, mon
-chéri.&mdash;Je vois la scène d'ici&mdash;Blanche embrassant
-son chat ou son chien pour montrer qu'elle a du
-c&oelig;ur, André à moitié déshabillé, contemplant, appuyé
-sur la console, entre les deux croisées, le déballage
-du corset et des jupes et constatant qu'il
-est volé; Blanche s'approchant de lui, en chemise,
-le dandinant dans ses bras, la tête un peu renversée,
-les yeux mi-clos, la bouche plissée en cul de poule,
-murmurant sur un ton de flûte: tu vas me faire bien
-riche, dis, mon petit homme?&mdash;et je vois également
-d'ici le nez d'André et j'entends sa réponse défensive:
-dame, ça dépend!</p>
-
-<p>Il ne faut pourtant pas que je le blague, poursuivit
-Cyprien, continuant son monologue, tout en descendant
-de l'omnibus; si j'avais touché l'argent de mon
-prospectus, j'aurais, peut-être bien, moi aussi, loué
-de la syncope pour quelques heures.&mdash;C'est égal,
-songea-t-il, après un silence de pensée, quelle chance!
-je vais coucher seul, dormir en paix, et il se vanta
-sans conviction les joies de son intérieur, les plaisirs
-du lit où l'on s'étend à l'aise, inquiet, malgré tout,
-sentant poindre un accès de cette fièvre qu'il jugeait
-à jamais vaincue depuis des années qu'il vivait, méprisamment,
-dans une définitive solitude.</p>
-
-
-<div class="chapter"></div>
-<h2 class="nobreak">VIII</h2>
-
-
-<p>André descendit le matin, dans la rue, les jambes
-molles, la tête vide et les yeux las. Il arpenta rapidement
-la rue de la Bruyère, s'éloignant, en toute
-hâte, sans savoir pourquoi, du logis de cette femme.
-Il ralentit son pas dès qu'il eut tourné au coin de la
-rue. Là, il s'aperçut dans la glace d'un magasin, pâle
-et les joues tirées. Il brossa son chapeau avec sa
-manche d'habit, refit son n&oelig;ud de cravate et rougit
-à l'idée que tout le monde pouvait deviner, dans ses
-bottines décirées, dans son linge fripé, dans sa mine
-blême, l'éreintement d'une nuit blanche.</p>
-
-<p>Les quartiers paresseux qu'il traversait, s'éveillaient
-à peine. Il ne rencontrait sur sa route que des
-sergents de ville, des porteurs de journaux et des laitières.
-Çà et là, des gens rentraient comme lui, exténués,
-les paupières battant du lilas dans des faces
-hâves. Ils se regardaient et passaient, ruminant
-d'identiques réflexions sans doute. Parfois, des gens
-plus dignes étalaient dans leur costume, dans leur
-habit noir et leur cravate blanche visibles sous le
-pardessus au collet relevé, l'excuse mondaine de leur
-épuisement.</p>
-
-<p>André avait la bouche sans salive, mauvaise. Il lui
-semblait avoir sucé du cuivre; il essaya de fumer
-une cigarette pour combattre cet horrible goût, mais
-il s'empâta davantage la langue et il déchira ses lèvres
-sur lesquelles le papier collait.</p>
-
-<p>Il quittait, à ce moment, la rue Blanche si triste à
-toutes les heures. Il s'empressait de gagner les abords
-de la gare Saint-Lazare pour atteindre un café ouvert
-et se faire apprêter quelque chose de chaud et, à
-mesure qu'il avançait, au sommeil aviné, à l'esquintement
-de fille du quartier Bréda, succédaient une activité
-croissante, un va et vient fébrile, un affairement
-non interrompu de commerce aux aguets des arrivées
-et des départs des trains, toujours en sursaut,
-spéculant sur la presse des voyageurs, escomptant
-les roulements de bagages et les sifflets de machines.</p>
-
-<p>Il pénétra sous les arcades du chemin de fer, dans
-un café. Des garçons époussetaient, à cette heure,
-les divans avec des serviettes, lançaient des coups de
-balais sur les pieds des tables, tandis que d'autres,
-corrects déjà, déchiraient les bandes des journaux et
-préparaient les verres. André commanda un mazagran,
-prit une revue emmanchée dans un cartonnage
-de toile noire, mais les lettres d'imprimerie papillottaient
-devant ses yeux et couraient à la débandade.
-Une lassitude extrême le prit sur sa banquette.
-Il tenta de secouer la torpeur qui l'accablait depuis
-qu'il ne marchait plus, se força à dévisager un couple
-de voyageurs occupés à reboucler la courroie
-d'un tartan à damiers verts et noirs servant d'enveloppe
-à un paquet de manteaux et de châles,
-à des parapluies et à des cannes dont les pommes et
-les bouts sortaient. Si anéanti qu'il fût, il sourit,
-observant que le garçon rapportait comme d'habitude
-la monnaie à celui des deux voyageurs qui ne
-lui avait pas remis la pièce.</p>
-
-<p>Il commençait cependant à voir plus clair. Des
-éclats de soleil qui perçaient les carreaux de la
-devanture, allumant le dessous rouge des lettres en
-cuivre collées sur les vitres et vues à l'envers, de l'intérieur
-du café, le réjouirent. Il s'amusa à déchiffrer
-«déjeuner à la fourchette» qui décrivait une courbe
-sur le verre, puis, ragaillardi par une gorgée de
-tisane noire, il se félicita de l'aubaine de sa nuit. Il
-avait eu vraiment de la veine. Au lieu de l'insoutenable
-mendiante que son expérience des amours parisiennes
-lui faisait craindre, il était tombé sur une
-bonne fille, accorte, peu chipotière, se confiant en la
-loyauté de ses pratiques. Il avait, à un autre point de
-vue, été également charmé. A la place de la boutiquière
-voulant épargner des avaries à sa marchandise,
-ne laissant toucher qu'avec mauvaise grâce à
-ses moindres jouets, il avait découvert une négociante,
-offrant d'elle-même l'essai, heureuse de
-procurer aux acheteurs le plaisir qu'elle goûtait à
-vendre.</p>
-
-<p>L'ennui de coucher dans une chambre qui n'est
-pas la sienne, la difficulté de ne pas regretter le seul
-bonheur qui soit peut-être complet sur la terre, être
-au chaud, dans un lit solitaire, chez soi, libre d'y fumer,
-libre d'y lire, sans gêne d'aucune sorte, sans
-obligation d'écouter et de répondre, ne s'étaient pas
-montrés.</p>
-
-<p>Il n'avait eu, en somme, aucun leurre. Pas bégueule
-et suffisamment polissonne, d'une invisible
-mauvaise foi dans ses expansions, d'une jovialité récréante
-dans ses caresses, cette fille enchanta André.</p>
-
-<p>Ils s'étaient réveillés, le matin, et l'embarras de
-deux gens qui, se connaissant à peine, se retrouvent,
-les yeux bouffis, l'haleine gâtée, les jambes entortillées
-les unes dans les autres, avait été rompu par
-Blanche qui laça gentiment ses bras autour du corps
-d'André. Ils s'étaient embrassés, puis le jeune homme
-avait sauté du lit, la priant de ne pas se déranger,
-comme elle le proposait, pour lui indiquer la place
-des outils de toilette.</p>
-
-<p>Une fois dans le petit cabinet où trônait sous une
-planche pleine de bottines, dans un fouillis de camisoles
-et de jupes, un lavabo plaqué de marbre, André,
-la figure dans la cuvette, faisant le dauphin avec
-son nez, avait continué d'échanger des mamours
-avec Blanche qui lui criait de son lit: tu sais la serviette
-à figure, c'est la première à gauche, sur le
-séchoir.</p>
-
-<p>&mdash;Près du seau hygiénique, n'est-ce pas?</p>
-
-<p>&mdash;Oui, mon chéri; tu as le savon?</p>
-
-<p>&mdash;Oui, oui, ne t'inquiète pas;&mdash;et, dans un dégoulinis
-d'eau, dans un bruit de lavage, les gracieusetés
-avaient couru, sans arrêter, d'une pièce dans
-l'autre.</p>
-
-<p>Une fois vêtu et rentré dans la chambre, ils s'étaient
-quittés, très bons amis; elle n'avait réclamé
-aucun argent et lui, délicatement, avait déposé une
-pièce de vingt francs, pas trop en évidence, sur la tablette
-de la cheminée. Blanche dressa à ce moment
-l'oreille et ouvrit l'&oelig;il, mais elle se détourna aussitôt,
-se replongeant le nez sous les couvertures.</p>
-
-<p>André souriait avec jubilation, se répétant qu'il
-tenait enfin le remède aux crises juponnières futures,
-le cataplasme du c&oelig;ur vainement espéré depuis des
-mois. Cyprien a beau dire, pensait-il, que toutes les
-femmes sont bâties sur le même modèle, que la différence
-des castes s'obtient par plus ou moins de
-richesse dans le linge et dans les bas, et par plus ou
-moins d'hypocrisie dans la parole et dans le geste,
-tout ça, ce sont des blagues!&mdash;puis, enfin, c'est
-peut-être drôle de mépriser les femmes, mais comme
-on ne peut s'en priver&hellip;</p>
-
-<p>Une seule chose l'interloquait, savoir au juste dans
-quelle classe de la galanterie il fallait ranger Blanche.</p>
-
-<p>Elle n'appartenait évidemment pas à cette catégorie
-de braconnières dont les yeux pipent, au hasard,
-les passants sur l'asphalte, puisqu'elle ne réclamait
-pas son dû d'avance. Le même motif éloignait
-l'idée d'un mâle en embuscade derrière des rideaux
-ou dans une cuisine, attendant l'argent soutiré pour
-l'aller boire, puis elle possédait bonne, logement confortable,
-des meubles de faux Boule, un grand lit en
-long dans la chambre, un lit haut du chevet et bas
-du pied, sans dossier de métal ou de bois, capitonné
-de cretonne pareille à celle des murs, avec de vastes
-oreillers à dentelles et à chiffres. Il y avait, dans le
-salon, un guéridon et un piano en palissandre, et
-dans la salle à manger, sous verre, dans un sérieux
-buffet de noyer à baguettes noires, tout un service de
-verreries de baccarat et de faïences anglaises avec
-des fleurs bleues cuites dans la pâte blanche.</p>
-
-<p>D'un autre côté, il était peu probable qu'elle fût
-entretenue par un seul homme et eût simplement,
-pour les besoins de son c&oelig;ur, un amant qui lui offrait
-de temps en temps un bijou ou une robe, car
-André ne l'aurait probablement pas enlevée sans
-coup férir, le premier soir. D'ailleurs, ce logement
-ne dénotait pas la présence d'un maître, d'un monsieur
-qui, soldant le loyer, se croit presque chez lui
-et possède, dans la table de nuit, sur le rayon en
-dessous du pot, une paire d'escarpins ou de pantoufles.</p>
-
-<p>André s'arrêta enfin à cette supposition que Blanche
-appartenait à une arme spéciale, qu'elle faisait
-probablement partie de ce régiment de filles dont la
-tâche, lucrative et morale, consiste à dérider les gens
-mariés et à les renvoyer plus assouplis dans leurs
-familles. A certains indices, il croyait bien avoir reconnu
-le caractère distinctif de ce genre de femmes:
-un bon enfant, un gracieux libertin, destinés à ressortir
-sur l'aigre et fastidieuse popote du ménage et,
-avec cela, une certaine tenue, un simili comme il
-faut, utiles pour ne pas rendre trop brusque la transition
-entre la femme légitime et la baladeuse, le
-rêve des hommes mariés, sans qu'ils aient, peut-être,
-conscience, autant de vice et plus de bon ton que
-chez les maîtresses connues dans leur jeunesse, avant
-le mariage.</p>
-
-<p>Ça doit être cela, murmura-t-il en appelant le garçon;
-il paya, tout réjoui, son mazagran, et, allumant
-une cigarette, il s'achemina vers son domicile.</p>
-
-<p>A mesure qu'il approchait, sa peur du qu'en dira-t-on
-grandissait. Il n'avait jamais découché depuis
-son entrée dans ce logis. Cette frasque allait sauter
-aux yeux de son concierge, activer les cancans de la
-loge, et puis Mélanie qui devait, à ce moment sans
-doute, regarder tout inquiète le lit, n'allait-elle pas
-croire à un accident? elle était capable, dans son
-trouble, de se concerter avec la portière et de noyer,
-toutes deux, leurs vieilles piques dans d'intarissables
-bavardages sur son compte.</p>
-
-<p>Il s'arrêta sur le trottoir, hésitant, presque honteux,
-ne s'estimant plus assez jeune pour ces équipées.</p>
-
-<p>Il se résolut enfin à ne pas rentrer tout de suite.
-Cela vaudra mieux, pensa-t-il, j'aurai plus facilement
-l'apparence d'un monsieur qui s'est levé de
-bonne heure et rendu aux bains.</p>
-
-<p>Puis il eut honte de sa couardise, chercha des prétextes
-qui justifiassent, à ses propres yeux, la nécessité
-d'une promenade. Il pensa à aller voir Cyprien,
-mais il se dit que cette course le retarderait trop,
-que Mélanie, encore indécise peut-être, commettrait
-à coup sûr une esclandre dans la maison et, le nez en
-l'air, il flânocha les mains dans ses poches, tâchant de
-s'intéresser aux moindres choses.</p>
-
-<p>Alors, comme pour justifier les piètres motifs qu'il
-invoquait, un phénomène singulier se produisit. Le
-brouillard de sa cervelle se dissipa peu à peu, il démarra
-de ses pensées sur Blanche et sur sa bonne,
-et subitement il eut une curieuse éclaircie d'organes.
-Ses nerfs vibrèrent d'une façon aiguë, et mille détails
-qu'il n'avait jamais observés, bien qu'il les vît tous
-les jours, le frappèrent. Il découvrit son quartier d'un
-coup.</p>
-
-<p>Regardant du haut en bas les rues, coordonnant
-soudain des réflexions, qui lui étaient peut-être déjà
-venues sans suite, il s'aperçut que son quartier était,
-en majorité, habité par d'anciens notaires, par des
-restes de la noblesse orléaniste, par d'anciens dignitaires
-du second Empire, par des avocats à la cour
-d'appel, par des auditeurs au conseil d'État, par des
-conseillers référendaires à la cour des Comptes. De
-là, se dit-il, cet aspect mécontent et rechigné de gens
-perchés sur des échasses, méditant sur de solennelles
-fariboles, passant, graves et roides, avec des
-mines pincées de vieux juges; les pierres elles-mêmes
-lui parurent s'ennuyer, imprégnées qu'elles
-étaient de tout le pédantisme que ces gens dégagent!</p>
-
-<p>La teinte générale, le milieu, le voici donc, poursuivait-il,
-traînant au travers des rues de Roquépine,
-d'Aguesseau, de la Ville-l'Évêque, de Suresne, des
-Saussaies et d'Astorg. Voyons, mettons un peu
-d'ordre dans nos idées: ce quartier est complexe,
-mais je le démêle. Deux éléments dissemblables
-et découlant l'un de l'autre, pourtant, le marquent
-d'un cachet personnel. Sur la triste et banale opulence
-de la toile du fond, se détache toute la joviale
-crapule des domestiques.</p>
-
-<p>Ah! c'est là la note vraie, murmura-t-il, enchanté
-de ses observations, la note exacte brochant sur le
-thème empesé et gris, avec ses voyantes fioritures
-de cuites et de gaudrioles. La vie de ces trottoirs
-que les gens riches parcourent à peine est donnée
-tout entière par leur valetaille; elle seule emplit la
-chaussée, anime les tavernes qu'on a créées exprès
-pour elles, des boutiques anglaises avec du fromage
-de Stilton, du céleri en branche, des bouteilles de
-pale-ale et de stout. En dehors de ces tavernes, la
-seule industrie qui puisse tenir dans ce quartier,
-c'est celle des carrossiers et des harnacheurs. Citons,
-pour mémoire, continua-t-il en comptant sur ses
-doigts, citons comme ajoutant encore à la note de
-sécheresse et d'ennui, au parfum dominant d'écurie et
-de crottin, un manège, un grainetier, un maréchal-ferrant,
-un vétérinaire, un nourrisseur en boutique
-d'ânesses et de vaches, deux ou trois marchandes
-à la toilette pour les femmes de chambre, un chaussetier
-pour bottes de cheval et de livrée, un épicier
-qui vend les conserves et les sauces de Londres et
-enfin, complétant cet amalgame, disparate et forcé
-pourtant, parachevant le tout, fonçant la teinte triste
-sans pouvoir éteindre cependant la canaillerie gaie,
-des librairies protestantes, des sociétés de propagande
-luthérienne, des agences bibliques, et enfin
-trois temples de la religion réformée, dont un méthodiste
-et une english church, assombrissent le décor et
-lui ajoutent en plus une rigidité puritaine, une froideur
-anglaise.</p>
-
-<p>C'est cela même, résuma-t-il, oui, c'est cela.&mdash;Il
-n'y a rien de tel que d'habiter constamment dans
-une rue pour ne la pas connaître; elle vous rend à
-la longue presbyte, car, enfin, il n'y a pas à dire,
-poursuivit-il, poussant son raisonnement sur le
-quartier jusqu'au bout, ce quartier-ci est absolument
-original, absolument unique, puisqu'il diffère de
-celui qui lui ressemble le plus, le faubourg Saint-Germain.
-Comme lui, il possède des chapelles évangéliques,
-et il a des grands seigneurs et des laquais,
-oui, mais le noble faubourg ne sent pas ainsi le clergyman
-et le cocher. Les palefreniers ne sont pas les
-mêmes, voilà tout. Ceux des rues de Grenelle et de
-Varennes fleurent leur terroir, ils embaument Belleville
-et le Grand-Duché de Luxembourg, ceux du
-quartier d'Anjou-Saint-Honoré exhalent l'odeur de
-la Tamise. De là, différence capitale de types, de
-boutiques, de rues.&mdash;Pas de tavernes aux carreaux
-à plis, mais de bons marchands de vins aux
-barreaux rouges, pas d'old gin et de wiskey, mais du
-reginglat et du trois-six!</p>
-
-<p>Il y aurait un petit volume à écrire sur chacun
-des arrondissements de Paris, à ce point de vue, un
-guide pour les raffinés et les artistes, conclut André;
-il faudra que j'en parle à Cyprien, mais, diable,
-neuf heures, se dit-il, écoutant une horloge frapper
-un à un, ses coups, il est temps de rentrer, et
-alors, sans plus lanterner devant les boutiques
-qu'il n'examinait même pas, tout entier qu'il était à
-ses méditations, il s'achemina vers son logis.</p>
-
-<p>Il se donna une contenance dégagée, franchit la
-cour en faisant sonner ses bottes, essuya le regard
-étonné du concierge appuyé sur son balai, grimpa,
-trouva Mélanie en train de secouer les tapis sur la
-terrasse. Elle se retourna au bruit de la clef dans la
-serrure, dévisagea éloquemment son maître, puis
-peu à peu son &oelig;il de chouette remua et ses lèvres
-s'ouvrirent.</p>
-
-<p>&mdash;L'on n'a pas apporté un paquet pour moi? jeta
-André, qui voulut étouffer les questions qui allaient
-poindre.</p>
-
-<p>Elle répondit non, les yeux fichés, grands ouverts,
-sur lui; puis sa ténacité auvergnate dompta sa crainte
-de déplaire et elle dit, en pliant le paletot cassé sur
-le dos d'un fauteuil:</p>
-
-<p>&mdash;Monsieur a l'air fatigué, faut-il que je défasse la
-couverture?</p>
-
-<p>Un non sec qui lui fut lancé du cabinet où André
-se lavait la bouche la désarçonna.&mdash;Elle rengaîna
-sa curiosité, remettant à un moment plus propice
-l'occasion de la satisfaire.</p>
-
-<p>Lorsqu'elle servit le déjeûner, André se plongea
-le nez dans un livre. Elle apporta, silencieuse, les
-plats, enragée d'être tenue à distance, considérant
-comme un affront personnel le mutisme de son
-maître. Elle voulut lui desserrer quand même les
-dents et lorsqu'elle apporta le café, elle demanda si
-Monsieur avait le temps de compter.</p>
-
-<p>Il l'aurait volontiers envoyée à tous les diables. Il
-leva cependant les yeux de son volume, la vit, droite
-devant lui, tenant à la main un cahier de classe, à
-couverture marbrée de violet et de noir, gonflé au
-milieu par un crayon blanc posé en travers, un de
-ces crayons à un sou, taillés avec un couteau de table
-et dont la mine casse dès qu'on l'appuie et ne
-marque même pas lorsqu'on la mouille.</p>
-
-<p>Il tendit la main, prit le cahier et, maugréant, il
-additionna laborieusement les chiffres.</p>
-
-<p>&mdash;Je crois que cette note-ci n'est pas marquée,
-interrompit la bonne, en lui mettant sous le nez
-une facture de viande.</p>
-
-<p>Il grommela, perdant le fil de ses chiffres. Il dut
-les laisser, feuilleter les pages, parcourir les articles
-déjà inscrits, chercher dans les mots bizarrement
-orthographiés qui zig-zaguaient, les uns sous les autres,
-si le b&oelig;uf figurait parmi les dépenses; il y était.</p>
-
-<p>&mdash;Mais, certainement qu'il est marqué! cria-t-il,
-furieux.</p>
-
-<p>&mdash;Ah bien, reprit Mélanie, très calme, époussetant
-une pluche nichée sur son caraco, je pensais
-que mon mari l'avait oublié!</p>
-
-<p>Il ne répondit pas, recommença ses additions,
-opéra la soustraction de la somme reçue et de la
-somme dépensée. Il doit vous rester 3 fr. 15 c.,
-dit-il.</p>
-
-<p>&mdash;Monsieur ne se trompe pas, clama Mélanie.
-Voyons, j'ai pris de l'argent chez moi, et tirant
-une longue bourse grasse, elle toucha à chacune
-des pièces et à chacun des sous qu'elle contenait et
-regarda, l'&oelig;il perdu, les meubles.</p>
-
-<p>&mdash;Il me manquerait trois sous, murmura-t-elle;
-enfin, Monsieur est sûr de ne pas se tromper?</p>
-
-<p>Pour la troisième fois, il recommença, accablé,
-ses additions, buvant de temps à autre, une gorgée
-de son café qui devenait froid. Il ne retrouva plus le
-même compte, s'emporta, épela encore ses chiffres,
-les prenant, cette fois, par le bas des pages.&mdash;C'est
-3 fr. 20 c. qui doivent vous rester, dit-il.</p>
-
-<p>Mélanie poussa des cris de merluche. Ce serait
-donc quatre sous qui lui manqueraient alors! ce
-n'était pas possible!</p>
-
-<p>&mdash;Que diable, les comptes sont là, gronda André
-qui tapa rageusement le crayon sur le carnet, grêlant
-le papier de coups de pointes; tenez, voilà votre livre,
-votre mari le vérifiera si bon lui semble; moi, j'en
-ai assez pour aujourd'hui et il ficha sa serviette sur
-la table et disparut dans son petit salon dont il
-ferma violemment la porte.</p>
-
-<p>La journée fut mauvaise. André s'avouait que son
-humeur massacrante était niaise, puis le moment de
-la digestion était venu et une terrible lourdeur pesant
-sur la machine brisée de fatigue, l'assoupissait dans
-son fauteuil. Il avait des frissons dans le dos et des
-chaleurs aux tempes et dans les paumes. Au goût
-de cuivre qu'il avait en bouche, avait succédé un
-goût plus atroce encore, celui de l'allumette qui
-s'éteint, celui du sulfite de soude; il but, pour le
-chasser, un grand verre d'eau qui le glaça, et, mal
-à l'aise, grelottant, il marcha de long en large pour
-se réveiller, regardant son lit, ne se couchant pas
-par honte de donner ainsi raison à sa bonne.</p>
-
-<p>Les autres fois qu'il revint de chez Blanche, il prit
-mieux les choses. Il s'aguerrit aux mines effarées ou
-goguenardes de sa maison et il laissa Mélanie parler
-tant qu'elle voulut.</p>
-
-<p>&mdash;Ah bien, disait-elle, puisque la dame de Monsieur
-est toujours malade, il faut bien que Monsieur en
-fréquente une autre!&mdash;Et, très émoustillée par
-l'idée que son maître qu'elle supposait difficile, ne
-devait rechercher que des femmes huppées, elle
-s'efforçait de lui tirer des renseignements et réunissant,
-le soir, au lit, chez elle, les bribes qu'elle était
-parvenue à recueillir, elle les narrait longuement,
-à son mari, qui tordait, tout souriant, sa barbiche,
-pensant aux filles plus ou moins jolies qu'il avait eu
-l'aubaine d'arrêter, dans ses fonctions de sergent
-de ville.</p>
-
-<p>André fut sobre de renseignements lorsque
-Cyprien le consulta sur les incidents de ses
-nuits.</p>
-
-<p>Il se borna à répondre aux insinuations malveillantes
-du peintre, décrivant comme s'il les avait tâtés,
-les appas inconsistants de cette fille, qu'il était dans
-l'erreur, que Blanche était à peine flétrie.</p>
-
-<p>&mdash;Eh bien, alors, tu es volé, riposta Cyprien, car
-enfin tu achetais, le sachant, de la marchandise
-tournée et l'on t'en fournit qui ne l'est pas!&mdash;A ta
-place, je réclamerais!</p>
-
-<p>André se résolut à rompre la conversation toutes
-les fois que Cyprien la portait sur Blanche. Il avait
-peur, au fond, de voir démolir par le peintre les
-semblants d'attrait de cette femme. Il la visitait
-maintenant, à heures fixes, pour être certain de la
-rencontrer seule et il jubilait lorsque, sonnant à la
-porte, il entendait claquer les talons de ses mules et
-qu'il la voyait, vêtue de linge frais, sourire dans
-l'ombre du vestibule.</p>
-
-<p>L'accueil était toujours le même, féminin et
-puéril, un baiser sur la moustache, la tête prise entre
-les deux mains et doucement dodinée, puis tous
-deux passaient, se tenant par la taille, dans la chambre
-à coucher, et, là, elle lui enlevait prestement
-son pardessus et son chapeau, lui offrait de se
-rafraîchir et sautait dès qu'il était assis sur ses genoux,
-lui demandant s'il avait été bien sage, le traitant
-de brigand, par amitié, lui répétant: bien sûr,
-tu n'as pas soif? tu sais, il ne faut pas te gêner, il y
-a de l'eau-de-vie et du vin, ici.</p>
-
-<p>Il l'interrogea à diverses reprises, sur la vie qu'elle
-menait; elle lui raconta des banalités et mentit
-sans aplomb; elle finit, un jour, par parler d'un
-monsieur très comme il faut, dont elle fit longuement
-l'éloge.</p>
-
-<p>André lui reprocha intérieurement ce manque de
-tact dont il était pourtant cause. Il se décida à ne
-plus la questionner, mais malgré lui il aborda
-plusieurs fois ce thème. Alors Blanche se coupa dans
-ses réponses et lui s'affermit dans cette idée qu'elle
-recevait, chaque après-midi, des gens retenus, le
-soir, dans leurs foyers, et il était ennuyé qu'elle pût
-avoir toute une série d'hommes! Il ressentait un
-certain dépit, trouvant naturel qu'elle eût un amant
-sérieux, mais deux, trois, quatre, non pas; elle lui
-parut trop fille.</p>
-
-<p>Parfois, il se tâtait et demeurait penaud, se demandant
-avec tristesse à quoi avaient abouti les
-dures leçons de ses vieilles amours?&mdash;Il était aussi
-niais que jadis! il avait, par une chance exceptionnelle,
-découvert la femme longtemps convoitée,
-et, au lieu de rester dans une intelligente incertitude,
-il allait, mu par un sentiment bête d'amour-propre,
-de jalousie, d'il ne savait quoi, s'immiscer
-dans ses affaires, s'exposer à d'inquiétantes vérités
-ou à de grossiers mensonges.</p>
-
-<p>Il n'aimait pas Blanche cependant! et il avait peur
-en examinant de trop près ce malaise de c&oelig;ur,
-d'arriver à ce piètre résultat: la crainte de n'être
-point le préféré. A deux amants, il pouvait le croire,
-étant celui des deux qui n'entretenait pas.&mdash;A trois
-ou quatre, cette enfantine illusion partait.</p>
-
-<p>Il restait préoccupé, analysant la sottise de ses
-pensées auprès d'elle; et parfois Blanche l'examinait,
-contrainte, songeant qu'il avait peut-être des
-chagrins et pour détendre ses ennuis, elle se mettait
-alors, au piano, et tapotait difficilement des valses.&mdash;Je
-fais des progrès,&mdash;n'est-ce pas, disait-elle?</p>
-
-<p>Il répondait oui, par politesse.</p>
-
-<p>&mdash;Tiens, je prends trois leçons, par semaine.
-Vrai, ce serait malheureux si, en m'appliquant je
-n'avançais pas!</p>
-
-<p>André inclinait la tête.</p>
-
-<p>&mdash;Du reste, affirmait-elle, ma maîtresse est très
-capable. On profite avec elle, ce n'est pas comme
-ma professeur de français; elle a cherché, un jour,
-un mot dans le dictionnaire, crois-tu? tiens, pardi,
-j'en ferais bien autant; aussi, tu comprends, je l'ai
-remerciée.</p>
-
-<p>Les soirées se succédèrent chez Blanche, plus
-mornes chaque fois. André commençait à la juger
-un peu panade, malgré ses ardeurs brutales et ses
-allures bataillantes, au lit; puis le découcher
-s'altérait pour lui; deux fois sur trois, il revenait
-malade, la tête en feu, le c&oelig;ur soulevé et il devait
-s'étaler sur son lit, se coller de l'opium sur les tempes
-pour amortir ses douleurs et tâcher de dormir.</p>
-
-<p>Alors parurent les inconvénients des nuits passées
-au dehors; l'ennui du réveil dans une chambre
-close puant le renfermé et le musc, l'impossibilité
-d'effectuer sa toilette dans un cabinet plein de
-hardes qu'on éclabousse, la nécessité d'aller remplir
-le broc que les dépenses de la nuit ont presque
-vidé, le manque de brosses à tête, de brosses à dents,
-et de chaussons, le dégoût de soulever un peigne
-hérissé de cheveux, et de déterrer, près des vieux
-philocomes, enfouie dans un tas de linge, la serviette
-à figure, graissée par le cold-cream, le révoltèrent.
-Il se promit de ne plus découcher et il
-adopta un autre système. Il alla dîner chez Blanche
-et retourna chez lui, vers les onze heures. Ce procédé
-lui sembla tout d'abord satisfaisant, puis il le
-jugea coûteux car il laissait dix francs en sus de son
-louis, pour payer le repas. Ses moyens ne pouvant
-supporter de telles dépenses, il espaça ses visites.</p>
-
-<p>Un certain froid en résulta. Les légers fils qui l'attachaient
-à Blanche se déliaient de plus en plus. Il
-s'aperçut qu'elle demeurait loin et régulièrement il la
-négligea. Elle, de son côté, le comprit au nombre de
-ses clients incertains, ne se gêna plus et ne fut pas
-chez elle, plusieurs fois, lorsqu'il y vint.</p>
-
-<p>Ces absences l'achevèrent. Ces soirs-là, il avait
-congédié sa bonne et il descendait, désorbité,
-de chez cette fille, rôdait dans la rue, obligé de tuer
-une heure, en se promenant, avant que d'aller s'abattre
-dans le coin d'un restaurant. La tristesse de
-ces repas le dégoûta plus encore que l'imprévu qui
-manquait chez elle.</p>
-
-<p>Comme toujours, Mélanie combla la mesure, s'étonnant que
-monsieur ne découchât plus et ne dinât
-pas en ville.</p>
-
-<p>&mdash;Allons, disait-elle amicalement, je vois que
-monsieur aime le changement et par fanfaronnade,
-par désir de montrer une force de caractère qu'il
-n'avait point, il répondait négligemment: ma foi,
-oui, il y avait trop longtemps que je la connaissais, je
-l'ai lâchée!</p>
-
-<p>Mélanie qui craignait tout autant l'arrivée d'une
-maîtresse que la rentrée de la femme légitime dans
-un ménage qu'elle administrait, au mieux de ses intérêts,
-s'étendit, ce jour-là, longuement, sur les vices
-de ces «creiatures» comme elle les appelait et elle
-horripila tellement son maître par les contes à dormir
-debout qu'elle lui débita sur des cocottes d'officiers
-qui demeuraient, dans sa rue, au Gros-Caillou,
-qu'André perdit toute mesure et la pria d'aller surveiller
-le pot au feu, dans sa cuisine.</p>
-
-<p>Ne pouvant se rendre compte qu'elle était douée de
-façon à exaspérer les plus patients, Mélanie conclut
-que les colères de son maître étaient suscitées par
-les désagréments de sa rupture. Elle devinait d'ailleurs,
-avec son instinct de femme habituée à mener
-militairement son homme, qu'André n'était pas capable
-de mater une femme. Elle prit alors des airs
-soucieux et discrets, persuadée en fin de compte que
-c'était André qu'on avait lâché.</p>
-
-<p>Toutes ces simagrées, toutes ces singeries dont
-d'autres gens se seraient à peine occupés, désespérèrent
-André. Son épiderme naturellement souffreteux
-d'esprit, s'était singulièrement sensibilisé depuis le
-malheur survenu dans son ménage. Peu à peu,
-cependant une période d'apaisement s'annonça. Ce
-remède qui lui avait paru souverain pour couper la
-fièvre juponnière, la femme hebdomadaire qui n'est
-pas une maîtresse et qui n'est déjà plus une passante,
-agit efficacement sur lui, mais par des effets
-autres que ceux qu'il avait prévus.</p>
-
-<p>La cure s'était accomplie, non par l'activité du
-remède lui-même, mais par la répugnance qu'avait
-causée son absorption. La lassitude des bêtises féminines
-avait guéri André de la femme. Il glissait à une
-douce apathie, à un besoin grandissant de ne plus
-bouger, à une sorte de béatitude flamande, bien
-assise, heureuse simplement d'avoir le ventre plein
-et les pieds au chaud. Plus de divagations, d'images
-regrettées de maîtresses, d'ennui de travail et de
-solitude. Il était revenu à cet état d'âme qu'il possédait
-après qu'il se fût installé dans son nouveau
-logement. Il se retrouvait, une fois encore, parfaitement
-heureux.</p>
-
-
-<div class="chapter"></div>
-<h2 class="nobreak">IX</h2>
-
-
-<p>Deux mois après, André finissait, à son déjeuner,
-d'étaler de la confiture de groseille, achetée chez
-un épicier, sur son pain; cette gélatine dégoulinait
-sur la croûte en larmes poisseuses et rouges. André
-lança un coup de timbre et tandis que la bonne
-apportait le café, il la pria, lorsqu'elle aurait l'intention
-d'acheter au dehors des confitures, de les prendre
-désormais aux cerises, aux prunes, aux abricots,
-aux poires, à tout ce qu'elle voudrait, excepté aux
-groseilles et aux fruits confits qu'il soupçonnait
-d'être les vieux débris des chinois du jour de l'an,
-coulés, sous la rubrique de confitures du Midi, dans
-du sirop de sucre.</p>
-
-<p>Mélanie s'apprêtait à lâcher quelques judicieuses
-opinions sur la filouterie des épiciers, quand la sonnette
-de la porte tinta.</p>
-
-<p>Mélanie se précipita et ouvrit à un commissionnaire
-qui tendit une lettre.</p>
-
-<p>La bonne retourna dans sa cuisine. André décacheta
-l'enveloppe, et, devenu subitement très pâle,
-il lut ces lignes signées d'un camarade qu'il ne fréquentait
-plus depuis son mariage:</p>
-
-<p>«Émilie, mon ex-maîtresse, m'écrit afin d'avoir
-votre adresse pour Jeanne, votre ancienne femme,
-qui désire vous revoir. Puis-je le faire?&mdash;Prière de
-donner une réponse immédiate au porteur de la présente
-lettre.»</p>
-
-<p>André hésita, bouleversé.&mdash;Toute une bouffée
-de souvenirs amoureux s'échappait de ce papier et
-l'étourdissait. La seule maîtresse à laquelle il eût
-tenu, demandait à le revoir!&mdash;En un rapide éclair,
-il l'aperçut se jetant dans ses bras, l'accolant, lui
-baisant les paupières et le cou. Une envie folle de
-renouer avec elle, le prit. Il se disposa à répondre
-oui, mais il s'arrêta, inquiet. Était-il bête! comment,
-il était là, chez lui, calme, et il allait perdre
-le bénéfice de cette quiétude si chèrement achetée!
-il allait subir des attentes de femmes, poser!&mdash;ah
-non, par exemple! c'était bon à vingt ans, ce jeu-là!
-Il n'y avait pas à hésiter! Il se résolut à répondre
-non, mais tout le bonheur qu'il avait jadis goûté
-dans la compagnie de Jeanne, toute sa jeunesse,
-heureuse un moment, s'exhuma, envahit toutes ses
-pensées, submergea ses instincts de prudence et de
-peur. Il traça vivement sur du papier un oui. Le
-commissionnaire partit et André resta tout frissonnant,
-sur sa chaise, déplorant aussitôt son attendrissement
-et sa lâcheté. Il se prépara à écrire à son
-ami de considérer sa lettre comme non avenue,
-puis il eut peur de passer pour un imbécile et n'en
-fit rien. Petit à petit, à force de se raisonner, il se
-décida cependant à ne pas se remettre avec Jeanne.
-Il bâcla une lettre dans ce sens et il la regretta dès
-qu'il l'eût jetée à la poste. Son camarade l'informa
-par le retour du courrier, qu'il était trop tard,
-que l'adresse était parvenue. Alors André éprouva
-un soulagement.&mdash;C'était fait, tant pis ou tant
-mieux, il n'y pouvait plus rien.&mdash;Et puis, après
-tout, à quoi l'engageait ce retour de Jeanne? devait-il
-donc en résulter nécessairement une reprise
-charnelle? Eh oui! se cria-t-il, oui, ce n'est pas la
-peine de me blouser, je suis fichu si je la revois!</p>
-
-<p>Il oublia de boire son café que Mélanie lui apporta,
-au salon, stupéfiée par l'attitude agitée de son maître.&mdash;Ah
-j'étais si tranquille, se disait-il par moments!
-quelle misère, bon Dieu! que d'être aussi faible.&mdash;Il
-ne pensait plus maintenant qu'à Jeanne; elle
-s'imposait à lui, ne le quittait plus, à table, dans les
-rues, au lit.</p>
-
-<p>Une dernière bataille s'engagea néanmoins, le
-lendemain matin. Plus d'aplomb, plus froid, il avait
-adopté l'héroïque résolution de ne plus mêler à son
-existence celle d'une femme, lorsque le concierge
-lui monta une lettre.</p>
-
-<p>Alors ce fut fini; son courage échoua. L'écriture
-qu'il reconnaissait entre toutes, indistincte, barbouillée,
-dansant follement, avec des queues et des
-croches ajoutées aux lettres, l'anéantit. Il lut, tout
-secoué:</p>
-
-<blockquote>
-<div class="ind">«Mon cher André</div>
-<p>Tu as dû avoir de mes nouvelles par Monsieur
-Jules qui a reçu une lettre d'Émilie pour connaître
-ton adresse. J'y mets de la réflexion, diras-tu, après
-cinq années de silence, mais mieux vaut tard que
-jamais et je vais t'en donner la preuve.»</p>
-
-<p>«Te souviens-tu d'une Manon Lescaut avec gravures.
-Je l'ai retrouvée dans un piteux état; malgré
-cela, un docteur bouquiniste voulait que je la lui
-donne. Voyant qu'il y tenait tant, je me suis fait un
-remords de conscience de la donner, sachant que
-tu y tiens tout autant que lui et surtout t'appartenant.»</p>
-
-<p>«M'approuveras-tu, je l'ignore, mais comme Monsieur
-Jules, dans la lettre qu'il a écrit à Émilie lui
-dit que tu me reverras avec plaisir, <i>j'ose</i>; sans cela,
-tu n'aurais pas eu de mes nouvelles, mais est-ce bien
-pour moi ou pour ton bouquin?&mdash;enfin, tu peux
-tout te permettre après si longtemps; malgré tout,
-j'aurai un grand plaisir à te revoir, mais comment?
-voilà.&mdash;Je travaille toujours rue du Quatre-Septembre,
-dans la maison Larmange que tu connais et je sors le
-plus souvent à 8 heures. Si tu pouvais venir un jour
-ou l'autre de cette semaine, jeudi par exemple, je
-sortirais à 8 heures juste; ou bien, écris-moi si tu
-n'étais pas libre; viens toujours un jour ou l'autre,
-nous nous rappellerons nos vieux souvenirs.»</p>
-
-<p>«En attendant, permets-moi de t'embrasser
-comme autrefois.»</p>
-
-<div class="right">Bien à toi,</div>
-<div class="sign"><span class="sc">Jeanne</span>.</div>
-<p>«Si tu ne peux pas venir, écris-moi chez madame
-veuve Laveau, 18, rue Sauval.»</p>
-</blockquote>
-
-<p>Il répondit immédiatement qu'il se rendrait à la
-rue du Quatre-Septembre, jeudi, à l'heure dite.</p>
-
-<p>Il rayonna, complètement changé; la lutte avait
-pris fin, l'incertitude avait cessé. Il réfléchissait
-seulement, relisant la lettre.</p>
-
-<p>Jeanne doit avoir été balancée par son amant et
-être à court d'argent, pensa-t-il d'abord, car l'histoire
-du livre n'est qu'un prétexte par trop visible.
-Mais comment diable Jules que je n'ai plus vu depuis
-des années a-t-il pu savoir que j'habitais la rue
-Cambacérès? et ensuite, qu'est-ce que ce médecin,
-amateur de vieux livres et cette veuve Laveau qui
-reçoit les lettres?</p>
-
-<p>Il chercha enfin, sur son plan de Paris, où était
-située la rue Sauval dont il ignorait jusqu'au nom.
-Il découvrit que c'était une sorte de ruelle près de
-la Halle au blé. Ce fut pour lui un prétexte à promenade.
-Il alla flâner dans cette rue, vit le numéro
-en question, une vieille bâtisse, aux fenêtres voilées
-de rideaux pauvres et à la cour infectant le pipi et
-le chlore. L'aspect de cette maison ne lui suggéra
-aucune idée sur les professions qui pouvaient s'y
-exercer. C'était ordurier et triste, voilà tout.</p>
-
-<p>Il retourna chez lui où Cyprien installé dans
-un fauteuil l'attendait. Il lui raconta, non sans
-quelques hésitations, son aventure. Le peintre
-l'écouta, attisant sa cigarette, rendant la fumée
-par les narines, hochant simplement la tête.</p>
-
-<p>Ses conjectures étaient les mêmes que celles d'André.
-C'était un revenez-y motivé par un pressant
-besoin d'argent.&mdash;De deux choses l'une, fit-il:
-ou Jeanne loge chez la veuve Laveau, faute de
-quoi payer le terme d'une chambre et la veuve
-doit lui laisser entendre, en qualité de camarade,
-qu'elle serait bien aise de la voir déguerpir, ou
-bien encore la veuve en question tient à garder
-son amie pour allécher ses clients et les exploiter.
-Ce sont, à mon sincère avis, deux noceuses
-et deux roublardes. Dans tous les cas, que
-Jeanne fréquente celui-ci ou celui-là, ou qu'elle soit
-presque honnêtement dans une misère digne,
-le résultat sera le même, tu seras énergiquement
-tapé!</p>
-
-<p>&mdash;Mais, dit André, vexé par ces suppositions
-qui lui salissaient, dans la bouche d'un autre, le
-souvenir de sa maîtresse, tu bâtis des édifices sur
-des riens, toi!&mdash;Tu n'en sais pourtant pas plus
-long que moi sur elle; rien ne prouve d'ailleurs
-que la femme Laveau à qui tu attribues une importance
-qu'elle n'a sans doute pas, ne soit point tout
-bonnement une amie d'atelier qui, pour un motif
-que j'ignore et toi aussi du reste, se borne à recevoir
-et à remettre les lettres.</p>
-
-<p>Le son de voix dépité, presqu'agressif d'André
-blessa Cyprien qui riposta, à son tour, d'un ton
-sec: quand il s'agit des femmes, je vais toujours
-aux hypothèses qui peuvent leur être les plus défavorables;
-je suis sûr ainsi de ne pas me tromper!</p>
-
-<p>&mdash;Allons, allons, repartit André qui devenait de
-plus en plus aigre, ne fais donc pas l'homme fort
-comme cela, ça ne te va pas!</p>
-
-<p>&mdash;L'homme fort! s'écria le peintre, Dieu que tu
-es moule!&mdash;quand il y a un danger à courir près
-des femmes, toute ma bravoure consiste à les éviter
-et à fuir; tu le sais bien, pourtant. Sur ce, bonsoir;
-je te conseille de marchander l'affection qu'on veut
-te revendre et de vérifier la balance où ça se pèsera!
-et il quitta la place, laissant André irrité de ce scepticisme
-féroce, le jugeant ridicule depuis que son
-ami l'appliquait à des choses qui lui étaient toutes
-personnelles.</p>
-
-<p>La journée du jeudi parut longue à André. Il lui
-sembla qu'elle ne coulerait jamais. Appréhendant
-que Cyprien ne vînt, il commanda à Mélanie de lui
-servir le dîner de meilleure heure, et il s'habilla
-avant, se nettoyant à fond, mettant ses effets les
-plus propres. Il mangea sans appétit, sortit et
-comme il avait encore plusieurs heures à tuer, il
-flâna, songeant à cette rencontre de deux amoureux
-qui ne se sont pas revus depuis cinq ans. Il avait
-peur de trouver Jeanne molle et fanée. Qu'était-elle
-devenue depuis ce temps? par quelles tribulations,
-par quels hauts et quels bas de misère avait-elle
-passé avant que de revenir à lui? elle était
-maintenant, peut-être, très laide, grêlée ou infirme?&mdash;Il
-se disait que, dans ce cas, elle n'eût certainement
-pas désiré le revoir.&mdash;Eh qui sait? c'était
-peut-être une tentative désespérée, les derniers
-abois d'une atroce dèche!&mdash;Et, il se sentait attendri
-d'avance, prêt à des sacrifices, car, pour l'instant,
-une recrudescence d'affection le poussait vers
-elle.</p>
-
-<p>Il consulta sa montre, la colla à son oreille,
-croyant qu'elle ne marchait pas, mais elle tictaquait
-régulièrement. Les minutes lui paraissaient s'égoutter
-lentement, comme des heures; puis il essaya de se
-représenter leur tête à tête.&mdash;Nous allons être
-fièrement embarrassés, pensait-il et il cherchait
-des phrases qui sauveraient la situation et n'en découvrait
-pas.</p>
-
-<p>Ennuyé et joyeux tout à la fois, il se mirait dans
-les pans de glace des magasins et vérifiait la tenue de
-sa cravate et de son col.</p>
-
-<p>Il se promenait maintenant dans le Palais-Royal;
-il musait dans cette galerie où se tient Chevet, une
-courte galerie qui combine toujours, près du Théâtre-Français,
-le doux parfum d'un marché aux fleurs
-et le pestilentiel bouquet d'une tinette et, souriant,
-oubliant pour une seconde la longueur de son attente,
-il se faisait cette réflexion: que par le soupirail
-ouvert sous la boutique d'un fabricant d'écume,
-située en face de Chevet, dans le même couloir,
-montait chaque fois qu'il le longeait, une odeur de
-vinaigre chaud à l'échalotte et d'oignons qui roussissent
-dans une poêle. Il baguenaudait, revenant
-sur ses pas, examinant la vitrine affriolante du marchand
-de primeurs, avec ses tortues endormies sous
-un jet d'eau dans une cuvette, ses grands poissons
-fumés couleur de colle forte, ses oranges posées
-dans du papier de soie comme des boules de seins
-dans un corsage, ses jambonneaux, ses mortadelles,
-ses poulardes et ses fruits, si énormes et si superbes,
-qu'ils semblent façonnés par la main de
-l'homme.</p>
-
-<p>Et il tirait encore sa montre, arrivait dans ce
-carré à colonnes qui sert de vestibule à la galerie
-d'Orléans et il demeurait extasié devant cette boutique
-où se prélassent les extraordinaires tromblons
-de la vieille garde, les invraisemblables schapskas, les
-exorbitants kolbachs des soldats du premier Empire,
-et il pensait, narquois, que ça puait le Laurent
-de l'Ardèche et le Marco Saint-Hilaire, l'histoire
-écrite pour les Invalides qu'on a oublié de
-nous tuer!</p>
-
-<p>Puis, opérant une volte-face, s'engageant dans la
-galerie vitrée, il errait, se demandant s'il reconnaîtrait
-Jeanne. L'image de cette fille se brouillait toujours
-devant lui. Ils étaient peut-être tellement
-changés, tous les deux, qu'ils passeraient l'un à côté
-de l'autre sans se voir; mais cette crainte ne l'étreignit
-que pendant une minute, il était impossible
-qu'en s'apercevant, ils ne se rappelassent pas brusquement
-leurs traits;&mdash;et, réfléchi, il n'examinait
-même pas les longues vitrines devant lesquelles
-il stationnait, des vitrines de librairies éclairées
-comme des cafés, où s'étageaient des livres aux couvertures
-voyantes et de mauvais goût, des livres
-qui faisaient, en peignoir de couleur, la retape pour
-3 fr. 50 c.</p>
-
-<p>L'éclairage furieux de ce magasin et de tout ce
-couloir le gênait. Il s'engagea dans les corridors qui
-encadrent le préau, mais là encore, le scintillement
-des bijoux sous le gaz, le fatigua. Des gens se pétrifiaient
-devant l'or des joailleries et des bureaux de
-change. Il s'écarta de cette foule, laissa de côté les
-fabricants de gamelles et de crachats, tous les débitants
-de la dinanderie honorifique et entrant dans
-le jardin désert, presque noir, il se rappela, dégoûté
-par l'horreur des articles de Paris qu'il avait vu flamboyer
-impudemment sous les arcades, cette phrase
-proférée par Cyprien, un jour que chassés par la
-pluie ils se promenaient, tous les deux, dans le Palais-Royal:
-«c'est un lieu qui contient des boutiques
-pleines de victuailles qu'on ne mange point et
-de livres qu'on ne lit pas, des magasins où sont exposés
-sur du velours tous les mobiles des saletés
-humaines, des bijoux pour les femmes et des croix
-pour les hommes!»</p>
-
-<p>Et ramené à Cyprien par cette définition chagrine,
-André se dit que le peintre rirait certainement, s'il
-le voyait ambuler ainsi, attendant l'heure du berger,
-dans ce lieu foisonnant d'étrangers et de filles. Une
-certaine rancune persistait encore chez lui contre
-son camarade; c'est un anémique et un hypocondre,
-se disait-il, j'ai tort de lui en vouloir. Mais ces raisons
-ne l'apaisaient pas. Son mécontentement s'activait
-même au souvenir de l'involontaire blessure
-qu'il avait reçue.</p>
-
-<p>Il tira sa montre encore. L'heure du rendez-vous
-approchait. Il partit du jardin et s'engagea dans la
-rue Vivienne.</p>
-
-<p>J'ai tout de même de la chance qu'il ne pleuve
-pas, murmura-t-il, en levant le nez. Il bruinait seulement;
-le pavé était gras et l'air humide. Il gagna
-rapidement la Bourse; il n'était plus qu'à deux pas
-de la rue du Quatre-Septembre. Il s'assit sur un
-banc, regardant comme d'une berge, cet océan
-des pavés de Paris, où incessamment moutonnent
-des équipages de luxe, des voitures de commerce
-et de place. Il resta là, contemplant le flux des
-passants, marchant, courant, se croisant, s'arrêtant,
-échangeant quelques mots et reprenant leur course.
-Des gens s'échappaient des portes sur les trottoirs,
-d'autres entraient dans les magasins aux carillons
-des sonnettes, d'autres encore interpellaient les concierges,
-ou s'asseyaient, desheurés, dans les cafés
-et se disputaient avec les garçons, les journaux et les
-cartes.</p>
-
-<p>C'était l'heure où les affaires se calment et où les
-plaisirs du soir vont naître. La formidable activité
-qui se mouvait autour de lui, la féroce puissance
-du commerce, enlaçant tout ce quartier et rayonnant
-par toute la ville, s'éteignait peu à peu; la
-chasse aux subsistances, la sourde bataille du
-négoce en sentinelle derrière ses devantures cessaient
-et la Bourse, maintenant vide de clameurs et
-de bruits, dormait, silencieuse, dans son lit de rues
-sombres.</p>
-
-<p>André constata avec une joie puérile, que sa montre
-retardait de cinq minutes; il la régla sur le cadran
-allumé de la Bourse. Une quarantaine de
-minutes le séparait maintenant, à peine, de son rendez-vous.
-Il tenait à être à son poste plus tôt,
-connaissant les habitudes des femmes, sachant
-qu'elles se présentent avant ou après, à l'heure fixe
-jamais.</p>
-
-<p>Il arriva à la porte de la maison Larmange, une
-grande porte cochère, ouverte, montrant le bout
-d'un péristyle et le perron d'un escalier, et il acheta,
-dans un kiosque voisin, un journal pour se donner
-une contenance, mais le bec de gaz contre lequel il
-s'appuyait, éclairait mal. Il eut froid aux pieds et il
-se promena lentement devant la maison, s'étonnant
-de ne pas voir, contrairement à ses prévisions, des
-messieurs en train de croquer le marmot, s'arrêtant
-de temps à autre, devant la vitrine des magasins.</p>
-
-<p>Il essaya de s'intéresser, par dés&oelig;uvrement, à la
-boutique d'un marchand de cheveux et de postiches,
-pleine de têtes immobiles de femmes, roses des
-joues, bleues des yeux, rouges des lèvres, ornées de
-cheveux de toute nuance, cannelle, orange, poivre et
-sel, marron, piquées de fleurs en taffetas, d'oiseaux
-de paradis, d'épis d'argent ou d'or et toutes ces figurines
-étaient coupées, au bas du buste qui sortait
-d'une glace comme d'une nappe d'eau, et elles arboraient
-pour indiquer le prix de leur chevelure, des
-étiquettes en carton fichées dans la cire du crâne.</p>
-
-<p>Il s'enfuit, honteux. Derrière une vitrine, une
-demoiselle de magasin le dévisageait avec un sourire
-et il reprit son va-et-vient, perdant son rôle
-d'homme, prenant celui d'une fille, battant son
-quart, observé derrière les marchandises des montres
-par de jeunes femmes qui se chuchotaient à
-l'oreille, dans un éclat de rire: encore un poireau!&mdash;Il
-alla plus loin, jusqu'à un débit d'objets du
-Japon et il recommença, sur le trottoir, sa mélancolique
-promenade, débusqué bientôt par une
-paire d'yeux qui ricanaient derrière des magots et
-des cabinets de fausse laque. Alors, il retraversa
-la rue et se planta de nouveau devant le bec de gaz,
-dressé près de la porte de la bâtisse où travaillait
-Jeanne.</p>
-
-<p>Huit heures moins le quart tintèrent à une horloge.
-Bon Dieu, que le temps lui semblait long! Il
-regarda, désappointé, en l'air, vit, s'étalant à perte
-de vue, d'énormes lettres d'or, de cyclopéennes
-inscriptions trouant la brume: «robes et manteaux»
-«confections pour dames» «jupons et tournures»
-«dresses et mantles». Partout, ce n'étaient
-que des annonces pour vêtements de femmes, courant,
-s'enroulant le long des façades, rampant au-dessus
-des portes, s'accrochant aux balustres des
-terrasses, grimpant jusqu'aux sixièmes étages, jusqu'aux
-faîtes des toits, et il demeurait là, les yeux
-au ciel, considérant cette rue qui suait la richesse et
-la faillite, une rue vivant au jour le jour, subordonnée
-aux engouements de toute une clientèle d'actrices
-et de filles!</p>
-
-<p>Le froid qui lui glaçait de nouveau les jambes le
-tira de sa rêverie et il consulta, une fois de plus sa
-montre. Huit heures allaient sonner. Il tressaillit et,
-la figure un peu cachée par son journal, voulant
-être reconnu le premier, il attendit, les yeux impatiemment
-fixés sur la porte.</p>
-
-<p>Bientôt apparurent deux jeunes filles qui filèrent
-à grands pas, à droite, puis deux autres qui filèrent
-à grands pas, à gauche, puis ce fut tout un tourbillon
-qui se jeta, en piaillant, sur le trottoir, se baisa
-sur les joues et se dispersa, en tous sens, par couple.</p>
-
-<p>André s'approcha un peu, craignant que Jeanne
-se sauvât sans qu'il l'aperçût.&mdash;Elle s'était peut-être
-échappée déjà.&mdash;A cette pensée, une angoisse
-atroce le saisit.&mdash;Mais des ouvrières descendaient,
-s'échelonnant encore. Soudain, Jeanne débucha, bras
-dessus, bras dessous avec une autre. Il fit un pas
-en avant, elle s'arrêta, et, le sang au visage, ils se
-serrèrent, tous les deux, la main, n'osant s'embrasser
-devant tout ce monde, se demandant, d'une voix
-tremblée, de leurs nouvelles.</p>
-
-<p>&mdash;Tu t'es toujours bien portée?</p>
-
-<p>&mdash;Oui, merci et toi?</p>
-
-<p>&mdash;Oui, comme tu vois.</p>
-
-<p>Il lui offrit son bras.&mdash;Où allons-nous, dit-il?</p>
-
-<p>&mdash;Nous allons dîner, ce ne sera pas bien loin;
-c'est là, à côté.</p>
-
-<p>Ils entrèrent, dans une rue latérale, à droite, et
-montèrent dans un restaurant installé à un premier
-étage.</p>
-
-<p>La salle était déserte. André s'empressa de débarrasser
-les femmes de leurs manteaux et il s'assit en
-face d'elles.</p>
-
-<p>&mdash;Tout le monde a fini de manger, dit Jeanne,
-en souriant; et elle raconta qu'elle venait tous les
-jours avec la veuve Laveau, ici présente, dîner dans
-cette salle.</p>
-
-<p>Il l'examinait; elle était la même qu'anciennement,
-plus fraîche, plus grasse même. C'était toujours ce
-bout de nez riant sous des chipettes de cheveux pâles,
-dans un teint blanc, c'étaient toujours ces yeux actifs,
-pétillant au moindre mot, cette jolie tournure,
-ces fines mains, cette allure pimentée d'une Parisienne,
-ce petit air «tam-tam», comme elle disait
-jadis, en parlant d'elle.</p>
-
-<p>Elle était mieux mise qu'autrefois pourtant, vêtue
-tout de noir, avec un médaillon à camée qu'il lui
-avait toujours connu, des bagues à turquoises et à
-perles dont il se souvenait, et des boucles d'oreilles
-et des porte-bonheur qu'il ne se rappelait pas lui
-avoir jamais vu porter, de son temps.</p>
-
-<p>&mdash;Tu me trouves changée, fit-elle, en dépliant sa
-serviette?</p>
-
-<p>&mdash;Mais non, tu es toujours la même!</p>
-
-<p>&mdash;Comme toi. Tu es mieux, cependant; les cheveux
-courts te vont bien&mdash;dans le temps, tu avais
-l'air pauvre, avec tes grands cheveux qui te couvraient
-l'oreille.</p>
-
-<p>Ils se mirent à rire tous les deux, et la veuve Laveau
-les imita, poliment.</p>
-
-<p>Le garçon de restaurant reparut.</p>
-
-<p>Pendant qu'elles épelaient la carte, André jeta un
-coup d'&oelig;il sur cette veuve qu'il aurait voulu pouvoir
-envoyer coucher. Elle le gênait, avec sa figure
-grave, sa réserve silencieuse, son filet de rire. Elle
-lui déplut, mais elle lui sembla d'une perversion
-problématique. Cyprien est absurde, pensa-t-il, et
-il contempla cette grande femme solidement râblée,
-mais de mine bonasse et simple, s'imaginant qu'elle
-devait avoir d'humbles et robustes amours qui lui
-coûtaient cher.</p>
-
-<p>&mdash;Alors, pas de potage? disait le garçon que les
-hésitations des deux femmes ennuyaient.</p>
-
-<p>&mdash;Non, servez-nous tout de suite des grives.</p>
-
-<p>Le garçon fut surpris.</p>
-
-<p>André pensa que Jeanne désirait lui montrer
-qu'elle se nourrissait bien; il commanda, à son tour,
-un mazagran.</p>
-
-<p>La conversation reprit. André dévisagea la petite
-tendrement et, les coudes sur la table, il lui
-dit:</p>
-
-<p>&mdash;Ah! ma pauvre Jeanne, y a-t-il assez longtemps
-que nous ne nous sommes vus! ma foi, je suis joliment
-content de te revoir.</p>
-
-<p>Elle aussi sourit et s'affirma heureuse de leur rencontre.</p>
-
-<p>Ils gardèrent, une minute, le silence, ayant tous
-les deux sur les lèvres des questions plus expansives,
-plus pressantes, mais la présence d'un tiers
-les gênait.</p>
-
-<p>Le garçon apporta les grives.</p>
-
-<p>Elles s'escrimèrent à coups de couteau sur la
-carcasse faisandée de ces bêtes. André se recula un
-peu car ce fumet lui retournait le c&oelig;ur. Les deux
-femmes n'eurent pas le courage d'avaler cette
-pourriture et elles appelèrent le garçon qui vanta
-le gibier très avancé, sans convaincre personne, et
-conseilla à ces dames un veau maigre.&mdash;Elles
-acceptèrent; il disparut comme un coup de vent et
-rapporta presqu'aussitôt une tranche d'une viande
-blanche et molle. La veuve se récria, devant la
-seule part couchée sur l'assiette, mais Jeanne dit, un
-peu rouge: bah! va, mangeons toujours, nous
-verrons après.</p>
-
-<p>Le garçon souriait, encore ébahi; André ne douta
-plus que les deux amies n'eussent l'habitude de se
-partager entr'elles une seule portion et il demeura
-gêné de les voir consommer, en son honneur, des
-nourritures aussi considérables et aussi choisies.</p>
-
-<p>Il souhaitait ardemment avec cela la fin du repas,
-espérant que la veuve Laveau partirait et qu'il serait
-seul avec Jeanne. Celle-ci semblait du reste avoir la
-même idée car elle bousculait son amie pour achever
-le dîner plus vite.</p>
-
-<p>Le service lambinait malheureusement et la chaleur
-de cette salle, très basse de plafond, avec des
-fenêtres en demi-roues, était accablante. André
-étouffait sous son paletot.</p>
-
-<p>Jeanne lui proposa de l'enlever.</p>
-
-<p>&mdash;Ce n'est plus la peine, répliqua-t-il, puisque
-vous allez avoir terminé.</p>
-
-<p>La conversation se traîna encore pendant qu'elles
-grapillaient du raisin sec et que, dédaignant comme
-la plupart des femmes les casse-noix, elles brisaient
-les amandes et les noisettes avec leurs dents; Jeanne
-expliqua à André, tout en cherchant des philippines
-dans ses coques, que c'était un restaurant où déjeunaient
-toutes les demoiselles de magasin qui ne
-mangeaient pas dans leur atelier. Elle parla aussi
-de certains mets qui étaient constamment réussis
-et que l'on pouvait demander de confiance, du lapin
-sauté et des cervelles au vin, par exemple, et
-la veuve Laveau, toujours silencieuse l'approuvait.</p>
-
-<p>Les mendiants étaient définitivement croqués.&mdash;André
-tira son porte-monnaie et réclama l'addition,
-mais les deux femmes s'y opposèrent. Il insista sans
-plus de succès, et il régla son mazagran, un peu
-honteux de laisser payer des femmes devant le
-garçon qui les regarda sans surprise, cette fois.</p>
-
-<p>Ils descendirent; Jeanne prit le bras d'André. Madame
-Laveau déclara au coin de la rue, qu'elle devait
-retourner chez elle, et, après avoir embrassé
-Jeanne du bout des lèvres, elle salua André et disparut.</p>
-
-<p>Ils étaient maintenant seuls! Alors, tous deux se
-jetèrent un coup d'&oelig;il et André serra plus fort le bras
-qui pendait au sien.</p>
-
-<p>&mdash;Mon petit chien, fit-il, très bas, je t'appelle
-comme autrefois, hein? je suis joliment content de
-te revoir.</p>
-
-<p>Il s'arrêta, pensant qu'il retombait dans les redites
-du restaurant, mais Jeanne rompit les lieux communs,
-en riant comme une folle.</p>
-
-<p>&mdash;Tiens, dit-elle, j'ai oublié ton livre.</p>
-
-<p>Il eut un geste qui signifiait le peu d'importance
-qu'il attachait à ce livre.</p>
-
-<p>Elle reprit: oh! je l'ai chez moi! je te l'apporterai,
-la première fois&hellip; si je te revois, ajouta-t-elle en
-hésitant.</p>
-
-<p>&mdash;Comment si tu me revois?</p>
-
-<p>Ils abordaient enfin le but autour duquel ils gravitaient
-depuis des heures.&mdash;Alors Jeanne, harcelée
-de questions par André, raconta qu'elle était heureuse,
-qu'elle ne manquait de rien, que, du reste,
-elle avait toujours travaillé depuis leur rupture.</p>
-
-<p>&mdash;Mais tu as un amant? dit André, un peu
-anxieux.</p>
-
-<p>Elle avoua posséder un amant, mais il n'était pas
-à Paris, il faisait son volontariat dans une ville de
-l'Est.&mdash;Tu sais, il m'envoie tout de même mon argent,
-dit-elle.</p>
-
-<p>André pensa que ce monsieur était bien jeune, mais
-il garda cette réflexion pour lui. Il songeait à la sottise
-de Cyprien, maintenant. S'était-il assez trompé!
-Elle n'avait pas besoin d'argent!&mdash;Il oublia que
-lui-même avait cru à un retour intéressé de Jeanne,
-et il s'imagina que ses premières suppositions étaient
-les mêmes que celles qui l'assaillaient maintenant: un
-retour simplement motivé par le désir d'avoir un
-amant qui vous contenterait les besoins de la chair
-et vous sortirait.</p>
-
-<p>Tandis qu'il marmottait, le nez baissé, Jeanne sautillait
-à son bras, montrant sous son voile à pois, des
-lueurs de dents, des battements de cils, des éclairs
-d'yeux. Elle s'enquerrait, à son tour, de ce qu'il était
-devenu depuis cinq ans.&mdash;J'avais peur de t'écrire,
-dame tu comprends, tu pouvais être marié, je n'aurais
-pas voulu que tu aies des ennuis à cause de moi.&mdash;C'est
-pour cela que j'ai chargé Émilie d'écrire à M. Jules.</p>
-
-<p>Il s'occupa alors du sort d'Émilie. Qu'était-elle devenue?</p>
-
-<p>Rien.&mdash;Elle concubinait avec l'un des amis de
-l'amant de Jeanne.</p>
-
-<p>&mdash;Et M. Jules? interrogea la petite.</p>
-
-<p>&mdash;Rien non plus.&mdash;Je ne le fréquente pas, du
-reste, ajouta André un peu embarrassé.</p>
-
-<p>&mdash;Ah ça, mais voyons, où me mènes-tu? s'écria-t-elle
-tout à coup, après un silence, en s'arrêtant.</p>
-
-<p>&mdash;Mais, je n'en sais rien&hellip;</p>
-
-<p>Le fait est qu'ils avaient marché au hasard, s'engageant
-machinalement dans des rues noires. La
-brume descendait plus épaisse maintenant, les pavés
-gluaient. Jeanne, dont les hauts talons clignaient
-était obligée de s'appuyer de tout son poids sur le
-bras d'André.</p>
-
-<p>&mdash;Je te fatigue, hein?</p>
-
-<p>&mdash;Toi, mais pas du tout, et il lui pinça tendrement
-le bras.</p>
-
-<p>&mdash;Tiens, eh bien mais, nous voilà dans la rue
-de Rivoli, reprit André; ils débouchèrent, en effet,
-d'une ruelle noire, en face de la rue de la Tacherie.</p>
-
-<p>Il proposa d'entrer dans un café pour qu'elle pût
-se reposer et boire quelque chose de chaud, et il regarda
-autour de lui, espérant trouver une brasserie
-peu achalandée, sans vacarme de billards et de jackets
-et, tout en cherchant, il s'engagea dans la rue
-qui longe le chantier de construction de l'Hôtel de
-Ville. Un triste café, représentant à lui seul tout le
-mortel ennui d'une province, était là. André glissa
-un coup d'&oelig;il entre deux rideaux mal joints, mais
-les vitres embuées pissaient; il ne vit rien; il écouta
-et n'entendit aucun bruit; il pensa que la salle était
-déserte, tourna le bec de cane d'une petite porte
-et entra.</p>
-
-<p>Quatre personnes buvaient des mazagrans devant
-une table; le garçon en buvait un autre dans un
-coin; et au centre d'un comptoir, une femme dormait,
-devant une tasse. André fut enchanté de ce
-lieu placide et il commanda deux grogs.</p>
-
-<p>Voyons, se dit-il, avec tout cela, je ne sais pas
-encore à quoi m'en tenir sur les intentions de
-Jeanne. Il essaya de lui frayer la route, espérant
-qu'elle aborderait cette question, la première, mais
-elle parlait d'autre chose, décidée à rester sur la
-défensive, à le laisser venir.</p>
-
-<p>&mdash;Petit loup, lui dit-il, tandis qu'elle écrabouillait
-sa tranche de citron avec une cuiller et
-pêchait les pépins qui dansaient dans l'eau trouble,
-tu te rappelles les bonnes soirées d'autrefois dans
-ma chambre?</p>
-
-<p>Elle hocha joyeusement la tête et le regarda avec
-des yeux noyés et lents.</p>
-
-<p>&mdash;Eh bien? demanda-t-il, en hésitant et se penchant
-sur elle&hellip;</p>
-
-<p>Jeanne gardait le silence, un peu troublée.</p>
-
-<p>Il lui prit la main sous la table; et murmura, très
-bas:</p>
-
-<p>&mdash;Voyons, dis&hellip;</p>
-
-<p>&mdash;Ça dépend, soupira-t-elle, tu sais, je ne peux
-pas te recevoir chez moi.</p>
-
-<p>Ces mots furent une douche pour André.</p>
-
-<p>L'idée d'amener Jeanne chez lui le renversa. Il
-aperçut la maison bourgeoise qu'il habitait, soulevée,
-le concierge cherchant noise à la petite, lui
-criant d'essuyer ses pieds, lui demandant, chaque
-fois, où elle allait; Mélanie outrée, déblatérant sur
-le compte de Jeanne, bougonnant, grognant, se
-refusant à la saluer et à la servir; il aperçut d'un
-coup, la tranquillité de son intérieur fuyant à vau-l'eau,
-remplacée par tout un enfer de cancans et de
-luttes.</p>
-
-<p>&mdash;Mais, moi non plus, je ne puis pas te recevoir,
-dit-il!</p>
-
-<p>&mdash;Jeanne répliqua, très ferme: eh bien dame alors,
-que veux-tu? Nous resterons bons amis, il n'en sera
-que ça.</p>
-
-<p>La pensée qu'il revoyait Jeanne maintenant pour
-la dernière fois l'accabla; il perdit la tête et proposa
-de louer une chambre d'hôtel.</p>
-
-<p>&mdash;Oh non, par exemple, cria la petite, non, je te
-connais; tu as besoin de ton chez-toi, tu ne viendrais
-qu'à contre-c&oelig;ur aux rendez-vous, et moi
-aussi! nous nous fâcherions; non, il est bien plus
-simple que nous en restions là!&mdash;Et elle ajouta,
-après un silence: tu n'es pas marié, tu habites
-chez toi et tu ne peux pas m'amener! tu as donc
-une autre femme?</p>
-
-<p>Il jura ses grands dieux que non.</p>
-
-<p>&mdash;Alors je suis compromettante?</p>
-
-<p>Il jura de nouveau que non.</p>
-
-<p>&mdash;Eh bien, qu'est-ce qui t'empêche?</p>
-
-<p>Il débita des raisons vagues: sa maison était bégueule,
-son concierge désagréable, ce serait toute
-une histoire si une femme montait chez lui. Ce n'était
-plus, hélas! comme jadis!</p>
-
-<p>&mdash;Oh! toi, tu n'as pas changé, fit-elle vivement, tu
-as toujours peur de tout, tu te fais des monstres de
-rien; ah bien, si j'étais homme!</p>
-
-<p>Il rougit, de plus en plus décontenancé.&mdash;Comment
-faire, balbutia-t-il?&mdash;puis il crut habile de retourner
-les arguments de Jeanne contre elle.</p>
-
-<p>&mdash;Mais toi, reprit-il, pourquoi ne me recevrais-tu
-pas puisque ton amant n'est pas à Paris?</p>
-
-<p>&mdash;Pourquoi?&mdash;Mais parce qu'Émilie et son
-amant sont très souvent chez moi, parce que je suis
-surveillée par eux et par ma portière; parce qu'enfin
-je suis obligée de ménager dans mon quartier un tas
-de monde!</p>
-
-<p>André était vaincu. Il garda le silence pour ne pas
-avouer sa défaite tout de suite.</p>
-
-<p>Ils quittèrent le café. Le brouillard s'était un peu
-dissipé, mais le froid piquait. Séparé d'eux par un
-mur de palissades criblé d'affiches, un monstrueux
-treillis de madriers et de planches se dressait, toute la
-haute carcasse de l'Hôtel de Ville en construction, et
-cela escaladait la brume, montait comme un palais
-à jour dans le ciel, plus imposant, plus superbe, plus
-grand, que la bâtisse de pierre autrefois détruite.
-André songea vaguement à ces terribles eaux-fortes
-de Piranèse où d'énormes monuments s'élèvent dans
-un effroyable chaos d'échafaudages&mdash;puis, il sourit,
-voyant la lune remuer là dedans, comme enfermée
-dans une gigantesque cage, grillée par de
-formidables poutres.</p>
-
-<p>Il montra la lune à Jeanne qui leva le nez vers
-elle, puis le baissa, sans rien dire, et ils marchèrent,
-silencieux et mécontents, lui vexé d'être ainsi réduit;
-elle, ennuyée par ces débats et par ces contraintes.</p>
-
-<p>&mdash;Prenons là, dit-elle, car il est tard et il faut que
-je rentre chez moi.</p>
-
-<p>&mdash;Tu ne demeures pas rue Sauval, demanda-t-il?</p>
-
-<p>&mdash;Non, c'est Eugénie qui demeure là.</p>
-
-<p>&mdash;Madame Laveau?</p>
-
-<p>&mdash;Elle fit signe que oui;&mdash;et ils se turent longuement.</p>
-
-<p>Honteux de reproposer l'offre qu'il avait d'abord
-rejetée, André se mordait les lèvres. Il faut pourtant
-que je me décide, se dit-il; alors il mit tout amour-propre
-de côté et il déclara qu'en somme, en prenant
-certaines précautions, il pourrait l'accueillir chez lui,
-que si elle voulait, il irait la chercher, après demain,
-samedi, à son atelier, qu'il aviserait d'ici là au
-moyen de l'introduire, sans scandale et sans bruit,
-dans son logement.</p>
-
-<p>Le visage de Jeanne s'éclaira; tu verras comme
-je mangerai vite, samedi, pour avoir fini plus vite,
-fit-elle, en riant.</p>
-
-<p>Ils avaient atteint la rue Bonaparte où elle habitait.&mdash;Jeanne
-pensa qu'André allait l'embrasser et
-elle s'essuya furtivement la bouche, mouillée par la
-buée de l'haleine condensée sous le voile; lui, sous
-le prétexte de se moucher, s'essuya dans la même
-intention, les moustaches. Et, alors, ils s'embrassèrent,
-mais mal. Devenu timide soudain, André ne
-la baisa que sur les joues et sur le front.&mdash;Des baisers
-de nounou et de père, dit-il, pour s'excuser,
-mais elle offrit bravement ses lèvres qu'il plaqua aussitôt
-sur les siennes, murmurant: alors, c'est entendu,
-je t'attendrai devant la porte;&mdash;samedi,
-à huit heures, n'est-ce pas?</p>
-
-
-<div class="chapter"></div>
-<h2 class="nobreak">X</h2>
-
-
-<p>Le samedi matin, André se réveilla en sursaut;
-dans son esprit encore flottant, l'idée qu'il allait revoir
-Jeanne jaillit aussitôt. Il s'était endormi, la
-veille, en pensant à elle, il se réveillait sans que la
-nuit eût rien changé au cours de ses réflexions. Il
-s'assit sur son séant, revêtit un gilet de tricot, à manches,
-qu'il mettait, le matin et le soir, pour fumer et
-pour lire, roula une cigarette et, les bras relevés,
-en anse de chaque côté de la tête, il se posa cette
-question:</p>
-
-<p>Faut-il prévenir Mélanie que la petite viendra, ce
-soir, ou faut-il ne rien lui dire?</p>
-
-<p>Il ne doutait point par exemple que, dans un cas
-comme dans l'autre, la bonne n'allongeât une mine
-bourrue et un nez pincé, mais ses prévisions s'arrêtaient
-là.&mdash;Comment prendrait-elle la chose?&mdash;Il
-était très inquiet, craignant qu'elle ne jouât son va-tout
-et n'exprimât péremptoirement sa résolution
-bien arrêtée de ne servir personne autre que son
-maître.</p>
-
-<p>Au fait, poursuivit-il mentalement, je la paie pour
-soigner mon intérieur de garçon, et non pour obéir
-à des femmes. Logiquement, si elle refuse, elle sera
-dans son droit. Je ne puis exiger qu'elle partage,
-pour trente-cinq francs, ses égards et ses coups de
-brosse entre Jeanne et moi.</p>
-
-<p>Après cela que je la prévienne ou que je ne la prévienne
-pas, la situation reste la même; le déjeuner
-doublé et les bottines cirées en plus, n'en existent
-pas moins. Ah ça mais, je deviens imbécile, se dit-il,
-soudain; il n'y a pas de garçon qui ne reçoive
-chez lui des maîtresses et leurs bonnes se taisent.
-Mélanie agira comme elles. Le tout est de résoudre
-s'il ne vaudrait pas mieux l'aplatir d'un coup, en lui
-laissant voir une femme sous les draps et l'empêcher
-ainsi, hébétée par les stupeurs qu'elle a toujours
-longues, de préparer ses moyens de défense ou bien
-s'il ne serait pas plus prudent de la sonder avec précaution
-et d'avoir ainsi le temps d'organiser pour
-demain la résistance si elle se montrait déterminée
-à engager la lutte.</p>
-
-<p>Ce parti est incontestablement le plus sage, songea-t-il;
-allons, je vais tâter le terrain tout à
-l'heure, ou plutôt non, je vais annoncer carrément
-cette nouvelle à Mélanie; le bon côté de mon premier
-système, le choc de massue sera gardé et je
-profiterai en même temps des avantages de l'autre,
-j'aurai la possibilité de parer la réplique.</p>
-
-<p>&mdash;Fichtre! voilà le moment! murmura-t-il, moins
-décidé déjà, entendant une clé fourrager au loin dans
-la serrure.</p>
-
-<p>Il s'enveloppa de fumée, tirant précipitamment
-sur sa cigarette.&mdash;Mélanie tourna et vira dans la
-cuisine, ouvrit et ferma des portes, puis elle apparut,
-tenant un journal et des lettres, se plaignant de la
-bise, sortant des phrases toutes faites, emmagasinées
-depuis des ans dans sa cervelle et mécaniquement
-ramenées, à chaque fin d'automne, aux approches
-du froid.</p>
-
-<p>André déchira la bande de son journal et, pendant
-que la bonne quittait la pièce, il se recueillit encore,
-se demandant comment il allait s'y prendre.</p>
-
-<p>Il enfila, toujours très indécis, sa culotte, passa
-dans son cabinet de toilette, poussa la porte de communication,
-entra dans la cuisine et pria Mélanie de
-lui verser un peu d'eau tiède dans son verre à
-dents.</p>
-
-<p>Tandis qu'elle penchait sa bouillotte dont le couvercle
-mal assujetti sur ses charnières claquait
-au-dessus du mince filet d'eau chantant dans la rigole,
-il lui dit:</p>
-
-<p>&mdash;Ah! à propos, Mélanie, c'est aujourd'hui jour
-de marché, je crois.&mdash;Tâchez donc d'acheter pour
-pas trop cher, un fin morceau.&mdash;J'aurai du monde
-à déjeuner demain.</p>
-
-<p>&mdash;Bien, Monsieur; Monsieur voudrait du faux-filet
-ou du rosbif?</p>
-
-<p>&mdash;Non, je voudrais quelque chose de plus délicat
-et de plus léger, c'est pour une femme;&mdash;et il
-ajouta, en la regardant dans les yeux;&mdash;qui couchera
-ici, ce soir.</p>
-
-<p>Mélanie ne poussa même pas une exclamation; elle
-demeura figée, les bras cassés et la bouche ronde.</p>
-
-<p>&mdash;Ça y est, se dit André, qui sortit immédiatement
-de la cuisine.</p>
-
-<p>La journée s'écoula, tranquille.&mdash;La bonne apprêta
-et servit le dîner; André jeta un coup d'&oelig;il
-sur elle à la dérobée et il la vit, fêlée, presqu'abattue.</p>
-
-<p>&mdash;Si je faisais tout bonnement des rognons au vin
-blanc, dit-elle avec effort.</p>
-
-<p>&mdash;Soit, répliqua André.</p>
-
-<p>&mdash;Elle tortilla son alliance à son doigt et elle
-ajouta:</p>
-
-<p>&mdash;Alors la dame de Monsieur est guérie et elle va
-habiter avec?</p>
-
-<p>&mdash;Pas du tout, c'est une autre femme qui vient.</p>
-
-<p>&mdash;Ah!</p>
-
-<p>L'hébétude de Mélanie s'aggrava, mais elle sourit
-néanmoins et partit soulagée, préférant encore l'arrivée
-de n'importe quelle maîtresse à la rentrée de
-la femme légitime.</p>
-
-<p>Alors André couvrit de cendre son feu bourré de
-bois, de façon à ce qu'il brûlât lentement jusqu'à son
-retour, plaça entre les deux chenets une bouilloire
-pleine, rangea ses papiers, ferma les grands rideaux
-des fenêtres et s'en fut.</p>
-
-<p>La pose qu'il effectua devant la porte de l'atelier de
-Jeanne ne différa guère de celle qu'il avait déjà endurée.
-Il stationna seulement, par pudeur, devant des
-boutiques autres que celles du coiffeur et du marchand
-d'objets du Japon; enfin, pour varier ses plaisirs,
-il arpenta le milieu de la chaussée, regagna,
-chassé par des voitures, le trottoir, aperçut Jeanne
-qui descendait avant l'heure, précédée de son amie
-veuve, et de nouveau, il les accompagna au restaurant.
-Après avoir, comme l'avant-veille, bu un verre
-de café, et, étouffé sous son paletot, il commença à
-dessiner avec du noir d'allumette sur le blanc taché
-de bleu de la nappe, une vague et sommaire topographie
-des lieux qu'il occupait.</p>
-
-<p>&mdash;Tu vois bien, dit-il à Jeanne, voici la maison:
-ici la porte cochère et une allée aboutissant en ligne
-directe à un grand mur; de chaque côté de cette
-allée, un corps de bâtiment;&mdash;eh bien, c'est dans le
-bâtiment de droite, juste à ce point-ci, là où j'écrase
-du noir, que débouche mon escalier, tu n'as qu'à
-grimper jusqu'au dernier étage.&mdash;Voilà donc le
-programme, que nous allons suivre: j'entrerai le
-premier, tu viendras, deux minutes après, et je
-t'attendrai en haut; tu as bien compris, n'est-ce
-pas?</p>
-
-<p>&mdash;Oui, c'est entendu, je prends à droite et je
-monte aussi haut que je puisse monter.</p>
-
-<p>&mdash;C'est cela même.</p>
-
-<p>&mdash;Ah bien, et si le concierge s'informe où je
-vais?</p>
-
-<p>&mdash;Dame, reprit André un peu hésitant, dame, tu
-diras alors que tu as une lettre pressée à me remettre;
-attends, je vais en préparer une et il se fit
-apporter de quoi écrire, cacheta une enveloppe vide
-et posa dessus son adresse.</p>
-
-<p>&mdash;Et puis&hellip; et puis&hellip; conclut-il, en se tirant sur
-les doigts pour les faire craquer, après tout, je me
-fiche pas mal du concierge!</p>
-
-<p>Cette tardive assurance égaya la petite qui savait
-depuis longtemps à quoi s'en tenir sur la bravoure
-d'André.</p>
-
-<p>Ils partirent du restaurant, saluèrent la veuve
-Laveau, et alors André parla de Mélanie pour la
-première fois, déclara qu'elle était bébête et toquée,
-mais qu'elle était très brave femme, appuya sur ce
-point qu'il ne faudrait pas s'occuper de ses mines
-bougonnes, si elle en avait, affirma enfin, sans assurance,
-qu'il était bien convaincu qu'une parfaite
-entente s'établirait entre les deux femmes.</p>
-
-<p>Jeanne très soucieuse ne souffla plus mot. A son
-tour, elle fut prise de frayeur devant cette bonne installée
-dans un logement; elle redouta des froideurs
-méprisantes et des avanies.</p>
-
-<p>Quand elle sut que Mélanie était mariée, sa terreur
-s'accrut.</p>
-
-<p>La situation fausse qu'elle allait avoir dans ce ménage,
-formé depuis des mois, et fonctionnant sans
-arrêt, l'épouvanta. Elle comprit qu'elle ne pourrait
-être qu'une étrangère en visite; que, dans ce mécanisme
-de vie intérieure, elle ne serait qu'un inutile
-rouage ajouté par suite d'un hasard ou d'une fantaisie
-et qui se briserait sans interrompre en rien la marche
-régulière de la machine. L'impossibilité de posséder
-à nouveau et en entier son amant lui apparut;
-elle regretta presque la liaison qu'elle voulait renouer.</p>
-
-<p>&mdash;Qu'as-tu? interrogea André, étonné de son
-silence.</p>
-
-<p>&mdash;Mais rien&hellip; dit-elle très bas.</p>
-
-<p>Ses craintes se développaient. Le concierge qui la
-préoccupait peu jusqu'alors, se dressa devant elle,
-prenant des proportions formidables; elle le vit
-aux côtés de Mélanie, dans la cour, semblable à deux
-dogues furieux, prêts à lui sauter aux jambes.</p>
-
-<p>Elle se sentit perdue; la grossière optique de la
-peur cessa pourtant. André lui caressait la main et elle
-s'appuyait sur lui, espérant tout de même une assistance
-et une affection, mais bien que convaincue
-qu'elle exagérait ses transes, elle ne put cependant
-chasser l'image de cette Mélanie qu'elle se représentait
-comme un grand dragon, vieux et roide, la regardant
-du haut en bas, en sa qualité de femme
-mariée et de servante, maîtresse d'une maison, dominatrice
-du caractère incertain d'André.</p>
-
-<p>Elle se serra plus étroitement encore contre son
-amant, appuyant presque sa joue sur son épaule,
-éprouvant le besoin de se faire petite, se promettant
-de se glisser dans l'entre-bâillement des portes et de
-saluer bien bas tout le monde.</p>
-
-<p>&mdash;Ah! ce n'est plus comme jadis, soupira-t-elle, le
-c&oelig;ur gros.</p>
-
-<p>&mdash;Mais si, mon petit chat, rien n'est changé, reprenait-il,
-affectant une confiance qu'il n'avait pas,
-car le trouble qui rendait chagrine la figure de Jeanne
-ranimait le sien; tu verras, ça ira tout seul; allons,
-voyons, Madame, montrez un beau sourire au Monsieur,
-dit-il, essayant de la distraire de ses pensées
-tristes.</p>
-
-<p>Elle eut sous son voile un sourire pâle. André
-commençait à être mal à l'aise. Heureusement qu'ils
-avaient atteint sa rue. Il remit à Jeanne l'enveloppe,
-entra rapidement, escalada les cinq étages et, là,
-penché sur la rampe, il attendit.</p>
-
-<p>Un petit bruit sec de pas retentit bientôt au loin
-à des profondeurs de cave, sur le dallage du vestibule,
-puis le bruit devenu presqu'aussitôt plus sourd
-monta dans la cage de l'escalier, s'approchant, accompagné
-d'un petit vibrement de rampe remuant
-sur ses barreaux et d'un froufrou de linge empesé
-ratissant les marches. André ne voyait rien; les becs
-de gaz, placés au-dessous de lui, séparés les uns des
-autres par deux étages, l'aveuglaient sans rien
-éclairer.</p>
-
-<p>Jeanne émergea enfin sur le palier du quatrième,
-s'avança en pleine lumière, essoufflée un peu d'avoir
-grimpé si vite. Il toussa légèrement; elle leva le nez
-et ils se sourirent sans parler; elle arriva près de lui
-enfin; il la prit par la taille et la poussa dans sa
-porte qu'il referma tout de suite sur eux.&mdash;Alors
-toutes ses agitations cessèrent; il était chez lui, libre.</p>
-
-<p>&mdash;Le concierge ne t'a pas questionnée, murmura-t-il
-en allumant sa bougie?</p>
-
-<p>&mdash;Il ne m'a pas aperçue. J'ai filé tout doucement
-devant la loge. Il lisait un journal et il n'a même
-pas bougé la tête!</p>
-
-<p>&mdash;Allons, tout va bien; débarrasse-toi de tes affaires
-et il l'embrassa tendrement et se mit à fourgonner
-dans les braises qui rougeoyaient, dans sa
-cheminée, sous de la cendre; il entassa ensuite de
-nouvelles bûches, baissa la trappe, aida Jeanne à
-sortir de son manteau, approcha un fauteuil, mais
-elle refusa de s'asseoir, voulant d'abord visiter le logement.</p>
-
-<p>Elle regardait le petit salon où ils étaient, reconnaissait
-d'anciens bibelots, une gravure de Daullé,
-d'après Teniers, une vieille estampe de Breughel-le-Drôle,
-des assiettes de faïence et des plats de cuivre.</p>
-
-<p>&mdash;Tiens, tu avais cela de mon temps, disait-elle.
-Ah bien, j'ai souvent pensé à toi quand je voyais des
-assiettes accrochées chez des bric-à-brac et elle
-ajouta, contemplant les aquarelles impressionnistes
-qu'elle n'avait jamais vues: tiens, voici du nouveau;
-c'est joli, mais pourquoi donc que ce n'est pas terminé?&mdash;Oh!
-fit-elle, tout à coup, en se retournant,&mdash;et
-elle leva la lampe, enveloppa dans le rond de lumière
-rabattu par l'abat-jour, la cheminée,&mdash;qu'est-ce que
-c'est que ça?&mdash;Et elle considéra, avec une petite moue
-d'horreur, une extravagante chimère du Japon, cuirassée
-d'écailles rouges et vertes, la patte sur une
-boule, la langue retroussée, la queue en panache, les
-yeux en saillie, projetés comme au bout de pédoncules.</p>
-
-<p>&mdash;Dieu que c'est laid! cria-t-elle.</p>
-
-<p>Puis, tenant toujours la lampe, elle passa, suivie
-d'André, dans la chambre à coucher, séparée du
-petit salon par une portière; elle se tourna de tous
-les côtés, et dit: ah ça, par exemple, c'est gentil!&mdash;et
-elle admira une table de nuit chiffonnier, en bois de
-rose, Louis XVI, s'extasiant sur le marbre neuf, sur
-les serrures dorées nouvellement posées.</p>
-
-<p>Mais ce qui l'étonna le plus, ce fut le lit; elle ne
-retrouvait plus le vieux galetas de fer qu'elle avait
-autrefois connu.&mdash;André lui expliqua brièvement,
-tout en commençant à la serrer de prés, que celui-ci
-était un lit en bois blanc, laqué, forme Louis XV.</p>
-
-<p>&mdash;Voyons, voyons, sois donc sage, disait-elle, en
-lui tapant sur les doigts. Il cessa le jeu auquel il se
-livrait et il affirma qu'elle aurait l'étrenne de ce
-beau lit.</p>
-
-<p>Elle sourit, lui reprochant de mentir avec tant
-d'aplomb.</p>
-
-<p>Il répéta, ce qui était la vérité, qu'il n'avait jamais
-reçu de femmes dans ce logement et que ce lit avait
-été acheté, tout récemment, depuis son entrée dans
-cette maison.</p>
-
-<p>Elle ne le crut pas et il renonça sagement à la
-convaincre.</p>
-
-<p>&mdash;Sais-tu que c'est gentil tout cela, reprit Jeanne,
-contemplant encore les meubles et elle ajouta: et
-puis, c'est bien propre!</p>
-
-<p>Il jugea de son devoir de déclarer qu'à ce point de
-vue-là, Mélanie était vraiment une femme remarquable.</p>
-
-<p>Ce nom rembrunit de nouveau Jeanne; elle redevint
-troublée; mais elle reprit son babil, en entrant
-dans le cabinet de toilette. Ravie, elle s'écria: ah!
-voilà qui est agréable; avec une pièce comme celle-là,
-nous ne serons plus comme dans le temps&hellip;</p>
-
-<p>Elle s'arrêta, un peu rouge, et ils rirent tous deux,
-se rappelant: elle, certaines gênes intimes, lui, certaines
-visions farces emplissant son unique chambre;
-il se tira la moustache, un peu allumé, puis il réembrassa
-la petite et, devant le pot à l'eau, se regarda,
-ainsi enlacé à elle, dans la glace pendue au-dessus
-de la cuvette, mais Jeanne se dégagea et se mit à
-tripoter les objets de la toilette. Elle déboucha la boîte
-à poudre de riz, fourra son nez dedans, enleva à moitié
-la houppe comprimée contre les parois de buis et
-poudra la toilette d'un fin nuage rose, puis elle toucha
-aux rasoirs, aux brosses et mouilla l'étoffe de sa
-robe, à l'endroit où se tasse la pointe du sein, de quelques
-gouttes d'essence de frangipane, en vidange
-dans un flacon.</p>
-
-<p>&mdash;Où donne cette porte?&mdash;Et elle désigna, entre
-deux armoires, une porte vitrée, habillée d'un rideau
-de serge.</p>
-
-<p>&mdash;Dans la cuisine, répondit André, qui appuya
-sur le loquet. Il l'invita à entrer, mais elle ne le voulut
-pas;&mdash;elle semblait avoir peur de mettre le pied
-dans l'antre, même lorsque le fauve n'y est point.
-Elle hasarda seulement le bout de son nez, vit les
-bataillons étincelants des casseroles et des plats,
-s'épeura encore devant un bonnet en tulle noir, à
-choux, laissant pendre des brides vert pomme sur
-l'ocre du mur.</p>
-
-<p>&mdash;C'est bien propre, murmura-t-elle,&mdash;et, prenant
-la lampe, elle refusa de franchir la cuisine pour
-gagner la salle à manger, appréhendant vaguement
-que Mélanie ne s'aperçût qu'une femme était entrée
-dans sa cuisine, et elle repassa par la chambre à coucher.</p>
-
-<p>&mdash;Tu vois, ce logement est commode, fit André,
-aucune pièce ne se commande.</p>
-
-<p>Elle apprécia, elle aussi, cet avantage, puis revint
-s'asseoir dans le salon. Le feu grondait furieusement,
-crachant des braises sous la trappe; elle la releva
-avec les pincettes et constatant qu'André possédait
-toujours de beaux volumes, elle s'enquit s'il avait encore
-les &oelig;uvres d'Alfred de Musset et d'Henry Murger.</p>
-
-<p>Il déclara les avoir vendues parce que c'étaient des
-choses encombrantes et inutiles.</p>
-
-<p>Elle le regretta, car elle eût été contente de les relire.
-Il offrit de lui acheter des exemplaires choisis de
-ces livres. Elle le remercia et sourit un peu quand il apprêta
-son thé. Elle le retrouvait, après cinq ans, préparant
-son infusion de la même manière, échaudant
-le métal anglais avec l'eau qu'il reversait dans la
-bouillotte, ouvrant le couvercle fermé de la théière,
-faisant couler, par ce trou, la pluie noire des feuilles,
-les inondant enfin à grands flots d'eau chaude.</p>
-
-<p>Elle riait, renversée dans le fauteuil, répétant: ah!
-tu n'es pas changé! puis elle se redressa et, liant ses
-bras autour du cou d'André, elle le baisa à petites
-lappées.</p>
-
-<p>&mdash;Prends garde, mon chat, dit-il, tu vas me faire
-renverser la bouilloire.</p>
-
-<p>&mdash;Oh! pas changé du tout!&mdash;Et, elle poursuivit,
-un peu piteusement: tu n'aimes toujours pas beaucoup
-que l'on te caresse?</p>
-
-<p>&mdash;Mais si, mais si, s'écria André qui l'embrassa
-tendrement, s'attardant sur ses lèvres; puis voulant
-aborder une conversation moins prévue, il l'interrogea:</p>
-
-<p>&mdash;Voyons, ma chère Jeanne, qu'es-tu devenue
-depuis cinq ans que dure notre séparation?</p>
-
-<p>&mdash;Mais rien, je te l'ai déjà appris quand tu m'as
-questionnée.&mdash;Et, un peu défiante, elle se renferma
-dans des phrases vagues.</p>
-
-<p>&mdash;Enfin, tu ne me feras pas croire que tu n'aies
-eu, depuis que nous nous sommes perdus de vue, ni
-hauts, ni bas, ni plaisirs, ni peines.</p>
-
-<p>&mdash;Non, bien sûr, j'ai eu de mauvais jours comme
-les autres, à preuve&hellip; et elle narra que ne pouvant
-se procurer, à une époque de chômage, du travail,
-elle s'était empoisonnée.</p>
-
-<p>&mdash;Bah! fit André.</p>
-
-<p>&mdash;Mais oui, je me suis empoisonnée.&mdash;Et Jeanne
-raconta que s'étant couchée, elle avait mis une camisole
-blanche, et avait avalé un verre de laudanum
-après y avoir préalablement versé quelques gouttes
-d'alcool de menthe pour que ce fût moins mauvais.</p>
-
-<p>&mdash;Eh bien, dit André, qu'est-il arrivé?</p>
-
-<p>&mdash;Rien,&mdash;seulement j'ai été malade, pendant
-quinze jours.&mdash;J'ai tout rendu sur l'oreiller.</p>
-
-<p>&mdash;Ah!&mdash;Veux-tu du sucre?&mdash;et il lui tendit une
-tasse pleine de thé.</p>
-
-<p>&mdash;Merci, non, je ne mets qu'un morceau.</p>
-
-<p>Il se tut, pendant quelques instants, tourmenté
-par la crainte que Jeanne n'eût les chairs blettes. Il
-essaya doucement de s'en assurer, mais elle le pria
-de rester sur sa chaise, tranquille.</p>
-
-<p>Alors, il parla de Madame Laveau. Elle ne la connaissait
-pas, au temps où ils étaient ensemble!</p>
-
-<p>&mdash;Non, il y aura deux années, tiens, juste, le mois
-prochain, que nous nous sommes rencontrées; c'est
-une drôle d'histoire, tout de même, dit Jeanne, pensive.
-J'ai connu Eugénie longtemps après son veuvage,
-car elle a été mariée pour de vrai, tu sais; elle habitait
-un hôtel de la rue Contrescarpe, dans la chambre
-au-dessous de la mienne. Un matin, le garçon
-m'a appris, en me montant mes chaussures, que la
-femme du dessous et son enfant ne mangeaient pas
-depuis deux jours. J'ai cuit du chocolat et puis je
-suis allée les voir. Eugénie était couchée et dormait,
-et sa petite, une mioche de dix mois, habillée d'une
-robe à traîne, taillée dans un ancien imperméable à
-carreaux, se tenait après les chaises et se fichait,
-à tout bout de champ, sur le nez, par terre, piaillant,
-les jambes empêtrées dans sa grande robe.</p>
-
-<p>Voilà.&mdash;Alors, elles ont mangé le chocolat et puis
-moi je suis restée amie avec la mère, mais la petite
-est morte, un an après, du croup.</p>
-
-<p>André resta songeur, se répétant tout bas cette
-vérité, que les femmes du peuple s'entr'aident et
-soignent, presque toutes, des voisines affamées ou
-malades qu'elles ne connaissent point, tandis que
-les femmes de la bourgeoisie laissent généralement
-crever comme des chiennes, les personnes auxquelles
-aucun plaisir ou aucun intérêt ne les rattache.</p>
-
-<p>&mdash;Ah! ce n'est pas pour dire, reprit Jeanne, après
-un silence, mais je t'assure qu'elle a connu une dure
-misère, Eugénie, et qu'il faut qu'elle en ait un d'estomac,
-car elle ne mangeait dans le temps, par économie,
-que des pommes de terre et ne buvait que de
-l'eau de seltz pure.</p>
-
-<p>André ne put se défendre d'admirer l'estomac
-vraiment incroyable de Madame Laveau.</p>
-
-<p>&mdash;Elle avait été lâchée par un amant, quand tu
-l'as trouvée dans cette misère-là, dit-il?</p>
-
-<p>&mdash;Oui; oh c'était un rien du tout que son amant!
-Du reste, tu sais, les hommes&hellip;</p>
-
-<p>&mdash;Eh bien, voyons, eh bien!</p>
-
-<p>Elle sourit. Ce n'est pas toi qui agirais ainsi avec
-moi, fit-elle câlinement, en le baisant sur les yeux.</p>
-
-<p>Il l'entoura de ses bras pour toute réponse.</p>
-
-<p>&mdash;Dis donc, lui souffla-t-il, dans l'oreille, il est onze
-heures et demi, si nous allions faire couche-couche?</p>
-
-<p>Elle rougit un peu. Il s'en fut dans la pièce
-voisine, ouvrit la couverture, posa les oreillers, l'un
-à côté de l'autre, puis il revint demander à Jeanne
-si elle couchait au bord.</p>
-
-<p>Certainement, il lui était impossible de dormir
-dans la ruelle.</p>
-
-<p>Alors, il rentra dans sa chambre et enfouit son mouchoir
-sous l'oreiller du fond.&mdash;Il arrangea proprement
-le couvre-pied, le lissant avec le plat des mains, puis
-il se rendit dans le cabinet où il séjourna pendant
-quelques instants, enleva ses habits rapidement, mit
-sa chemise de nuit, inquiété encore par cette crainte
-persistante que Jeanne ne fût devenue molle.</p>
-
-<p>Tout était prêt pour le coucher.&mdash;Il avait laissé
-de l'eau tiède, tiré le seau, préparé les serviettes;
-il retourna près de la petite et lui offrit les mains
-pour qu'elle se levât du fauteuil. Toute frissonnante,
-les yeux brillants, les cheveux dérangés
-sur le front, elle quitta le salon et disparut dans
-la pièce réservée où elle tâcha de faire le moins de
-bruit possible, s'arrêtant, confuse, dès que le pot à
-eau sonnait, en se cognant contre la cuvette.</p>
-
-<p>André s'était étendu dans le fond du lit.</p>
-
-<p>&mdash;Je t'en prie, mon petit André, dit-elle lors
-qu'elle rentra, tourne-toi la figure du côté du mur:</p>
-
-<p>&mdash;Il répliqua, en riant: que tu es bête, mon petit
-minet, que diable! voyons, nous sommes de vieilles
-connaissances!</p>
-
-<p>Mais elle insista, presque suppliante; alors, pour
-la satisfaire il fit volte-face.</p>
-
-<p>Jeanne se déshabilla au plus vite.&mdash;Dis donc, murmura-t-elle?</p>
-
-<p>Il retourna la tête.</p>
-
-<p>&mdash;Non, non, ne bouge pas; et, toute rieuse, elle
-se glissa lestement sous les couvertures. Amusé
-par ses enfantillages, il la saisit à plein corps; il
-fut subitement possédé d'une joie folle, Jeanne était
-solide comme du marbre, rebondie et moulée à
-point.</p>
-
-<p>Ils fermèrent les yeux, très tard, au petit jour;
-ils dormirent mal, du reste, d'un sommeil impatient
-et fiévreux.</p>
-
-<p>A neuf heures, Jeanne réveillée, fut prise d'alarme.
-La terrible Mélanie, qu'elle avait presqu'oubliée, lui
-revint en mémoire et la glaça. A tout prix, elle ne
-voulut pas être vue couchée et elle sauta du lit.</p>
-
-<p>&mdash;Mais il n'est pas tard, fit André; c'est aujourd'hui
-dimanche, tu ne vas pas à ton atelier.</p>
-
-<p>Elle se refusa à rien entendre.&mdash;Un cliquetis de
-clefs accompagné d'un bruit de pas entrant dans le
-logis l'effara complètement; elle eût voulu pouvoir
-se couler sous un meuble, se cacher derrière un fauteuil,
-disparaître, coûte que coûte.</p>
-
-<p>Tout en la traitant doucement de poltronne, André
-se répéta que c'était le moment d'être énergique et
-de dompter Mélanie, si elle faisait mine de hausser
-la voix.</p>
-
-<p>Jeanne n'osait plus maintenant entrer dans le cabinet
-de toilette; elle avait peur que la bonne n'ouvrît
-la porte de communication; les savates qu'elle
-entendait traîner dans la cuisine lui donnaient des
-vertiges et des battements de c&oelig;ur; elle regrettait
-presque d'être debout, pensant que si elle était restée
-couchée, elle se serait enfoncé le nez dans les
-oreillers aux approches de la bonne.</p>
-
-<p>Comprenant qu'il fallait pourtant bien se débarbouiller
-dans l'autre pièce, elle se hasarda sur la
-pointe des pieds, cacha sa gorge sous un foulard,
-se nettoya à la volée, revint au plus vite, apportant
-la poudre de riz et le peigne, dans la chambre
-à coucher, se croyant plus à l'abri près du jeune
-homme.</p>
-
-<p>Celui-ci pensa encore qu'il ferait bien de se lever et
-d'exécuter, sous un prétexte quelconque, une reconnaissance
-du côté de la cuisine. Il éprouvait pour
-l'instant une fermeté virile; il voulut profiter de ces
-dispositions et il chaussa ses pantoufles, d'un air
-belliqueux, résolu à livrer bataille.</p>
-
-<p>Il rôda dans la salle à manger, feignant de chercher
-son journal et il aperçut, par la porte grande
-ouverte de la cuisine, le dos de Mélanie et ses coudes
-battant, en mesure, au-dessus du fourneau, attisant
-avec un soufflet les braises.</p>
-
-<p>Elle se retourna et lui souhaita le bonjour.</p>
-
-<p>&mdash;A quelle heure Monsieur déjeune-t-il? demanda-t-elle
-d'un ton gracieux;&mdash;et elle montra à André,
-criant triomphalement: hein? sont-ils beaux!&mdash;des
-rognons violâtres et vernis, durs et élastiques,
-repoussant le doigt qu'elle y appuyait.</p>
-
-<p>&mdash;Mais dame, dans un petit quart d'heure, répondit
-André, un peu ennuyé, malgré tout, de ne
-pouvoir user de la bravoure provisoire qui l'animait.</p>
-
-<p>Il s'en fut retrouver Jeanne occupée à faire chauffer
-des pincettes pour se friser. Elle était maintenant
-presque vêtue et se voyant propre et couverte, elle
-reprenait un peu d'assurance, redoutant moins le
-premier coup d'&oelig;il de la bonne.</p>
-
-<p>&mdash;As-tu faim? lui dit André.</p>
-
-<p>&mdash;Couci, couça.</p>
-
-<p>&mdash;Ah! reprit-il tout à coup, où sont donc tes
-bottines que je les fasse cirer; mais elle les lui montra
-propres et luisantes comme des miroirs.</p>
-
-<p>Il resta stupéfait.</p>
-
-<p>Elle avoua, en riant, qu'elle avait pris les brosses à
-souliers, la veille au soir pendant qu'elle était seule
-dans le cabinet de toilette.</p>
-
-<p>Il la gronda, mais il lui sut tout de même gré de sa
-discrétion.</p>
-
-<p>&mdash;Eh bien, puisque tu es prête, nous allons, si tu
-veux, nous mettre à table?</p>
-
-<p>Elle ne répondait ni oui, ni non, cantonnée dans la
-chambre où elle persistait à penser, sans savoir pourquoi,
-qu'elle courait des dangers moindres. Mélanie
-arriva sur ces entrefaites. Les deux femmes échangèrent
-un coup d'&oelig;il, Jeanne toute troublée, Mélanie
-sans assurance.</p>
-
-<p>&mdash;Monsieur est servi, dit la bonne.</p>
-
-<p>Encore estomaquée, Jeanne ne bougeait; au fond,
-elle commençait cependant à se remettre de ses
-transes. La servante ne lui parut pas ressembler à ce
-redoutable et vieux dragon que la peur lui faisait
-voir.</p>
-
-<p>&mdash;Elle est toute jeune, ta bonne, dit-elle à André;
-et, comme un enfant qui s'étonne, la première fois
-qu'on la mène en classe, que la maîtresse d'école n'ait
-pas la mine plus rébarbative et plus rogue, elle ajouta:
-oh, elle n'a pas l'air bien sévère!</p>
-
-<p>Les &oelig;ufs reposaient sous une serviette, sur la table.&mdash;André
-et Jeanne s'assirent. La salle à manger
-n'était guère chaude; le froid humide des fins d'automne
-glaçait cette pièce, exposée au nord.</p>
-
-<p>Ils trempèrent des mouillettes et burent une gorgée
-de vin, sans souffler mot. Les coques étant vides,
-André donna un coup de timbre; Jeanne eut un
-malaise extraordinaire. Elle regardait le jeune
-homme, étonnée et presque chagrine et elle crispa
-ses doigts sur sa main comme pour l'empêcher de
-faire vibrer le timbre. André ne comprit plus. Jeanne
-paraissait plus intimidée que jamais.</p>
-
-<p>Le coup sec appelant Mélanie la blessait. Il lui
-semblait que, déjeunant avec André, elle était complice
-de cet ordre bref. Les réflexions qui l'agitaient,
-la veille au soir, lui revinrent et elle fut dominée
-par un sentiment de pudeur et de gêne; elle souffrait
-presque de se voir, elle, une femme du peuple,
-ayant eu des amants, servie comme une dame,
-par une femme du peuple honnête et elle était malheureuse
-et presque révoltée, de même que si elle
-avait vu commettre une injustice ou infliger à quelqu'un
-devant elle une humiliation parce que Mélanie
-n'étant pas une pauvre vieille femme et n'étant pas
-trop laide, la valait.</p>
-
-<p>Elle baissa le nez, les yeux sur son assiette, craignant
-que cette bonne ne la considérât comme une
-catin et une intruse.</p>
-
-<p>&mdash;Madame a peut-être froid aux pieds, dit Mélanie
-d'un ton obligeant et, sans attendre la réponse, elle
-apporta et glissa une chaufferette sous les pieds de
-Jeanne. Celle-ci remercia, ayant presque envie de
-pleurer, mais cette gracieuseté ne la ragaillardit
-guère; elle s'effaça davantage, honteuse de ces attentions.</p>
-
-<p>&mdash;Sont-ils bons les rognons, questionnait André?</p>
-
-<p>&mdash;Mais oui, très bons.</p>
-
-<p>&mdash;Eh bien, tends ton assiette, et il plongea la cuiller
-dans le plat.</p>
-
-<p>Mais Jeanne résista.</p>
-
-<p>&mdash;Je n'ai plus faim, non, vrai, là, tu sais, je ne
-suis pas une grosse mangeuse.</p>
-
-<p>Il fit de nouveau sonner le timbre.</p>
-
-<p>La petite se replongea le nez dans son assiette.</p>
-
-<p>Mélanie apporta des choux-fleurs gratinés et voulant
-être, à tout prix, aimable, elle demanda à Jeanne dont
-la timidité l'étonnait, si la chaufferette était chaude.</p>
-
-<p>&mdash;Mais oui, Madame, vous êtes bien bonne, dit-elle,
-en levant un peu les yeux.</p>
-
-<p>Lancée sur cette voie, Mélanie s'ingénia à découvrir
-de nouvelles attentions gracieuses; n'en trouvant
-point, elle s'en alla.</p>
-
-<p>Jeanne était, à ce moment, torturée par une cruelle
-angoisse. Elle exécrait les choux-fleurs qui lui étaient
-contraires, comme elle l'avoua à André plus tard et
-elle ne voulait pas cependant refuser d'en prendre.
-Elle supplia seulement le jeune homme de lui en donner
-à peine et elle se força à les manger, buvant,
-après chaque bouchée, une rasade d'eau rougie,
-n'osant rien laisser sur l'assiette de peur de blesser
-la bonne.</p>
-
-<p>Son supplice touchait à sa fin; le dessert une fois
-apprêté, elle grignota un massepain et André qui était
-tout peiné de la voir si mal à l'aise, lui proposa, pour
-la soustraire à la solennité de la salle à manger, de
-prendre, ainsi qu'autrefois, le café, au coin du feu,
-dans sa chambre.</p>
-
-<p>Elle accepta avec un regard reconnaissant et, une
-fois assis, réconfortée par un doigt de chartreuse
-verte, elle babilla, disant que Mélanie était une brave
-personne, qu'elle avait été bien complaisante et bien
-polie, et, tandis qu'elle débitait sur son compte des
-phrases aimables, l'autre, dans la cuisine, oubliait
-ses paniques, pensait que cette petite était trop
-modeste pour la commander.&mdash;Elle est comme il
-faut, pas effrontée et pas roublarde et elle eut un soupir
-de soulagement, songeant que c'était une véritable
-chance de n'être pas tombée sur une gaillarde impérieuse
-et hardie qui les aurait fait valser tous les
-deux comme des totons.</p>
-
-<p>André pria Jeanne de rester à dîner, mais elle refusa
-formellement, ne voulant pas ajouter encore un
-surcroît à la besogne de la bonne, se rendant compte
-avec son instinct de femme, que l'effet produit par
-sa figure et ses manières n'avait pas été mauvais,
-tenant à ne pas paraître vouloir s'imposer dans le
-ménage, voulant enfin que Mélanie gardât d'elle la
-bonne opinion qu'elle avait conçue.</p>
-
-
-<div class="chapter"></div>
-<h2 class="nobreak">XI</h2>
-
-
-<p>Ce fut le lendemain, de la part de Mélanie, un déluge
-d'observations sur le nez de Jeanne, sur ses
-belles qualités, sur sa robe noire.&mdash;Ah! Monsieur
-avait eu du bonheur de dénicher une petite dame
-aussi peu affichante et aussi douce!&mdash;Mélanie ne
-connaissant que les femmes à officiers, installées
-dans son quartier, au Gros-Caillou, s'étonnait devant
-cette fillette réservée, pas orgueilleuse et pas canaille,
-ainsi que la plupart des filles qu'elle rencontrait traversant,
-en cheveux, sa rue, accompagnées comme
-d'un domestique par une ordonnance chargée de les
-brosser et de les occuper, en l'absence des supérieurs
-retenus, par leurs devoirs professionnels, devant
-des verres d'absinthe, dans des cafés.</p>
-
-<p>André accepta presque joyeusement les seaux que
-la bonne lui versa sur la tête. Toutes ses venettes s'étaient
-évanouies; les anicroches n'étaient même
-plus à redouter; Jeanne prenait place dans le ménage,
-sans qu'un cri se fût élevé ni une dispute. Les
-embarras que pouvait susciter le concierge demeuraient
-seuls à éviter, mais Mélanie devant laquelle
-André laissa échapper quelques craintes, se récria,
-sentant sa vieille haine s'accroître contre l'homme
-qui l'empêchait de battre ses tapis et de secouer ses
-torchons, après dix heures.&mdash;Ah bien, faudrait plus
-que ça, qu'un pipelet fît la loi à Monsieur! dit-elle;&mdash;et,
-elle s'engagea sans qu'il lui fût rien proposé, à
-protéger la petite, à être muette si quelqu'un tentait
-de lui arracher les vers du nez; elle s'offrit enfin à
-rembarrer les locataires et le portier au premier
-mot.</p>
-
-<p>André calma ce beau zèle appréhendant d'irréparables
-bévues.</p>
-
-<p>En attendant, une touchante amitié se liait entre
-les deux femmes. Jeanne, le second jour où elle coucha
-chez André, fut surprise, au lit, tandis qu'elle se
-réveillait, par Mélanie qui entrait, discrètement, sur
-la pointe de ses longs pieds. Elle se saluèrent et se
-sourirent gracieusement:</p>
-
-<p>&mdash;Bonjour, Madame, vous allez bien?</p>
-
-<p>&mdash;Mais je vous remercie.</p>
-
-<p>&mdash;Je ne savais quoi acheter ce matin, pour manger.
-J'ai commandé au charcutier des côtelettes à
-la sauce. Madame les aime-t-elle?</p>
-
-<p>&mdash;Mais certainement, Madame, j'aime bien toutes
-les sauces où il y a du vinaigre et des cornichons.&mdash;Et,
-reconnaissante de la chaufferette apportée, la
-dernière fois, Jeanne demanda des nouvelles du sergent
-de ville.</p>
-
-<p>Mélanie, très flattée, devint prolixe. Elle s'étendit,
-à perte de vue, sur les rhumatismes de son mari, parla
-de son futur avancement, des enfants qu'ils avaient
-désiré avoir, convint, sans que personne eût mis le
-fait en doute, qu'elle ou son mari, tous les deux peut-être,
-étaient stériles; puis, malgré l'opposition de
-Jeanne, elle s'empara de ses chaussures, déclarant
-qu'elle ne consentirait jamais à ce que Madame tachât
-ses jolis doigts et elle fit reluire les brodequins
-d'une telle façon que les bottines d'André proprement
-cirées à l'ordinaire, semblaient, en comparaison,
-des savates ternes et souillées. Elle poussa
-même le raffinement jusqu'à faire chauffer les brodequins,
-près du feu, les talons en l'air.</p>
-
-<p>Un peu surpris, malgré tout, de cette soudaine tendresse,
-André chercha quelles pouvaient bien être
-les intentions de Mélanie; il ne tarda pas à les connaître,
-un jour que rentrant chez lui, il trouva les
-deux femmes assises, dans la salle à manger, devant
-une table; Jeanne bâtissant une robe pour la bonne,
-lui attachant les papiers de son patron, comme des
-affiches, le long du dos.</p>
-
-<p>Il ne dit rien, pensant toutefois que Jeanne allait
-être largement grugée; il commença seulement à se
-défier de l'intimité des deux femmes, un samedi où
-Jeanne manifesta le désir d'aller dîner, le lendemain,
-dans un restaurant.</p>
-
-<p>Il fut très étonné de cette fantaisie, sachant
-que d'habitude elle n'aimait pas se promener avec
-lui, de peur d'être rencontrée par les amis de son
-autre amant; il la questionna et elle finit par avouer
-que Mélanie souhaitait d'avoir campos.&mdash;Je me
-chargerai de la cuisine, si tu ne veux pas te déranger,
-fit-elle, très bas; tu sais, Mélanie me l'a demandé
-comme un service.</p>
-
-<p>Il ne voulut pas désobliger Jeanne et irriter la
-bonne; il octroya gracieusement le congé et Jeanne,
-le lendemain, se déclarant un peu souffrante, hasarda
-qu'il serait plus agréable de manger au coin
-du feu et proposa d'envoyer Mélanie chercher les
-provisions. André accepta; il consentit même à ne
-pas dîner dans la salle à manger parce qu'il était
-plus mignon de s'installer comme autrefois dans la
-chambre et il fut récompensé de son obéissance par
-la grande joie de Jeanne qui, le ventre enveloppé
-d'une serviette, la mine délurée et bien portante,
-dressait la table, baisait son petit homme sur les
-joues, lui soufflait dans l'oreille: hein?&mdash;n'est-ce pas
-que c'est amusant?&mdash;parlait des anciennes portions
-qu'il faisait, au temps jadis, au temps où il n'avait
-point de bonne, monter d'une gargote du voisinage,
-affirmait, malgré les observations d'André débinant
-les plats figés trimballés dans une serviette
-au travers des rues, qu'elle aimait mieux manger
-comme cela, à la flan, sans pose, plutôt que de changer
-tout le temps d'assiettes et de dîner en cérémonie,
-au son du timbre.</p>
-
-<p>André sourit.&mdash;Mon petit minouchon, dit-il,
-avoue que Mélanie t'effraie encore?</p>
-
-<p>Elle nia, toute rouge.&mdash;Voyons, je ne suis plus
-une enfant pour avoir peur d'une bonne! Non, je
-préfère le tête-à-tête, à table, simplement parce
-qu'il est ennuyeux d'avoir constamment quelqu'un
-derrière le dos. Avec cela, Mélanie arrive toujours
-quand on voudrait s'embrasser; on n'est pas libre,
-on ne peut plus causer; tu sais, tu auras beau dire,
-on n'est plus chez soi.</p>
-
-<p>André jugea prudent de garder le silence. Jeanne,
-du reste, emporta les plats, débarrassa la table, la
-repoussa dans un coin et se mit en devoir de moudre
-le café. André s'offrit à exécuter ce travail facile
-et tandis qu'elle apportait les cuillers et les tasses, il
-tourna maladroitement la manivelle, entre ses genoux,
-surpris, malgré tout, que l'appareil ne broyât
-pas les grains plus vite.</p>
-
-<p>Jeanne haussa les épaules, lui reprit le moulin et
-acheva prestement l'ouvrage. Assis, l'un à côté de
-l'autre, les pieds sur le garde-feu, ils causèrent à
-l'aventure; la conversation languissait, ne touchant
-qu'à des choses futiles, rasant des sujets indéterminés.
-Comme ces peluches qui volent au hasard
-jusqu'à ce qu'elles s'arrêtent, à un endroit, leurs
-paroles, après avoir d'abord frôlé le sujet des robes
-amené par la jupe de Jeanne qui s'était graissée
-en desservant, se posèrent sur le magasin où elle
-travaillait.</p>
-
-<p>Alors, elle exprima le mépris qu'elle et les autres
-ouvrières ressentaient pour les filles-mannequins
-qui se promènent sur du parquet luisant, dans des
-robes prêtées. C'étaient des grues journellement
-enlevées des salons d'essayage par les riches
-acheteurs pour l'étranger, des rien-de-propre en
-un mot.</p>
-
-<p>Quant aux trois catégories d'ouvrières: les jupières,
-les corsagières et les confectionneuses de manteaux,
-il n'y avait, parmi elles, que très peu de bonnes
-filles et, lancée sur ses compagnes de la confection,
-elle dit quelles petites rosses étaient les quelques
-vierges disséminées dans les ateliers, des mijaurées,
-savantes comme chaussons, escomptant
-pour l'avenir des appas déjà fanés et des dessous
-rances; elle avoua les aigreurs échangées du matin au
-soir, les airs dégoûtés et chipies des femmes vivant
-en concubinage, portant le nom de leurs amants,
-voulant être traitées de Mesdames, long comme le
-bras, affirma cependant qu'on était, malgré les
-échanges de piques et de gros mots, très polies, les
-unes envers les autres, car lorsqu'une ouvrière entrait,
-le matin, sans souhaiter le bonjour, tout l'atelier
-s'écriait: Dites donc, vous avez oublié quelque
-chose derrière la porte!&mdash;Et Jeanne riait, prétendant
-qu'il y en avait d'assez godiches pour retourner
-sur le palier, à la recherche de l'objet perdu.</p>
-
-<p>Puis, effleurant les ateliers situés, dans les combles,
-au cinquième, des enfilades de mansardes, tapissées
-de papier à six sous le rouleau, des fleurs
-roses grimpant dans des treilles grises, éclairées par
-des tabatières, réunies par des portes dont les battants
-manquaient, Jeanne, excitée par André, parla
-de la mercière, une pimbêche qui marque les heures
-d'arrivée, possède dans de grandes boîtes toutes les
-nuances des soies, crie lorsqu'on va lui réclamer des
-fournitures:&mdash;Comment vous avez déjà fini? Montrez-moi
-votre bobine!&mdash;une moucharde pucelle et
-vieille disant à celles qui ont découché:&mdash;Tiens,
-une telle, tu as un col sale et c'est jeudi; tu n'es donc
-pas rentrée, hier, chez toi? Du reste, vrai, tu peux te
-regarder, tu en as des yeux!&mdash;ou bien jetant des
-apostrophes de ce genre à celles dont le ventre
-bombe:&mdash;Ah! la petite qui s'est étalée sur une pierre
-pointue! ou encore:&mdash;dites donc, la belle, vous avez
-sans doute mangé des haricots pas cuits, c'est cela
-qui vous aura fait gonfler?</p>
-
-<p>&mdash;Ça t'amuse, reprit Jeanne, avec un peu de mélancolie,
-regardant André qui souriait, béatement,
-dans son fauteuil.&mdash;Eh bien! si l'hiver, tu étais enfermé
-dans des pièces pareilles, pleines de courants
-d'air, chauffées au coke, éclairées dès deux heures
-de l'après-midi, par des becs de gaz, pendus si bas,
-qu'ils vous brûlent et vous font tomber les cheveux,
-si tu étouffais, l'été, au milieu de tout un monde qui
-se déshabille pour se mettre à l'aise, tire les nainais
-de son corsage et les soupèse afin de voir qui les a
-les plus gros et les plus fermes, si tu avais à supporter
-aussi trois ou quatre mois de morte saison, tu
-verrais qu'il n'y a vraiment pas de quoi rire.&mdash;Non,
-il n'y a pas de quoi rire, reprit-elle, d'un ton convaincu,
-après un silence.</p>
-
-<p>André s'excusa de son air radieux et il le justifia
-par le spectacle qu'elle avait montré.</p>
-
-<p>&mdash;C'est égal, je voudrais voir ça, fit-il, réjoui par
-cette perspective de corsages laissant passer à la file,
-dans un cadre fripé de linge, de blanches poires aux
-queues couleur de rouille, de chocolat, de framboise
-ou de mauve.</p>
-
-<p>&mdash;Il y a même quelquefois du tabac à priser dessus,
-riposta Jeanne, en riant, à son tour, car tu sais
-que nous avons toutes un petit cornet d'un sou que
-nous faisons sécher sous les fers.</p>
-
-<p>&mdash;Ah! bien, c'est du propre, s'écria André.</p>
-
-<p>&mdash;Tu es bon, toi! Il faut bien ça pour nous réveiller,
-pour nous permettre de tenir jusqu'à huit heures.
-Oh! alors, personne ne dort plus, je t'assure;
-on crie dans tous les ateliers: V'là l'heure! et la toilette
-commence: chacune se lisse les cheveux avec
-un peu de salive, s'épluche les bouts de fil restés sur
-la robe, se pomponne les joues avec la houpette, se
-prépare les cils avec une épingle à cheveux, et alors
-faut voir, ce sont les plus dégingandées qui font le
-plus leur tata, qui prennent pour descendre les airs
-les plus innocents et les plus dignes!</p>
-
-<p>&mdash;Parbleu, s'écria André, c'est dans les manteaux
-comme dans l'art. On peut être certain, que ce sont
-les gens dont la vie privée est la plus abjecte qui
-écrivent les &oelig;uvres les plus sentimentales et les
-plus bégueules! Enfin, c'est ainsi!</p>
-
-<p>Il eut un soupir, puis il demanda quelques renseignements
-sur la nourriture des ouvrières, apprit sans
-étonnement que ces jeunes personnes se repaissaient
-de crudités, d'artichauts à la poivrade, de fromage
-blanc à la ciboule, de pommes vertes, et, en fait de
-nourritures plus substantielles, de clovisses, de moules,
-de côtelettes, le tout apporté du dehors, dans de
-grands paniers, et chauffé dans une pièce spéciale,
-commune à toutes les séries d'ouvrières, au sixième,
-sur des fourneaux à gaz dont on se disputait les
-trous retenus à l'avance pourtant par les apprenties
-de chaque atelier.</p>
-
-<p>&mdash;Ah! bien, vous devez en débiter sur les hommes!
-hasarda André.</p>
-
-<p>Jeanne convint que sans doute on causait des
-hommes, mais le thème de la conversation reposait
-surtout sur les rêves qu'on avait eus.</p>
-
-<p>Tous les matins, du reste, les ouvrières criaient à
-leurs amies, en arrivant:</p>
-
-<p>&mdash;Bonjour, ma chérie, tu as bien dormi?</p>
-
-<p>&mdash;Oh oui, ma chère, j'ai rêvé de toutes sortes de
-choses que je te raconterai, là-haut, pendant le déjeuner;
-oh! tu verras, ma chère;&mdash;et, en croquant
-des radis qu'elles se cotisaient pour acheter, elles
-racontaient leurs rêves qui étaient expliqués par la
-grande Amélie, une femme joliment forte là-dessus,
-possédant, comme pas une, la clef des songes.</p>
-
-<p>Ainsi, quand on embrassait une femme ou qu'on
-voyait son derrière, c'était un affront qui vous attendait
-dans la journée;&mdash;quand on rêvait d'oiseaux,
-c'était cancan;&mdash;de feu, une grande joie, à condition
-pourtant qu'on ne vît pas les flammes;&mdash;puis
-il y avait encore le chat qui était trahison;&mdash;l'enfant
-qui était tourment et un tas d'autres devinettes
-que Jeanne avouait ne plus connaître.</p>
-
-<p>&mdash;Et tu crois à tout cela? demanda André.</p>
-
-<p>&mdash;Mais oui, pourquoi pas?&mdash;Seulement le sourire
-de Jeanne était si ambigu, qu'André ne put savoir
-au juste si elle était de bonne foi et grave.</p>
-
-<p>&mdash;Nous sommes toutes superstitieuses, conclut-elle,
-souriante.&mdash;Ainsi quand nous sortons de table,
-nous avons constamment les cheveux mouillés, parce
-que nous renversons du vin sur la table et que nous
-y trempons vite le doigt et l'essuyons sur la tête
-pour nous porter bonheur.</p>
-
-<p>&mdash;Et Eugénie, elle croit aussi à tout cela?</p>
-
-<p>&mdash;Mais oui.&mdash;Oh! du reste, elle est payée pour y
-croire, car toujours ses songes se sont réalisés.
-Ainsi, avant de se marier, elle a vu un homme tenant
-un rabot et elle a eu pour mari, un emballeur. Et le
-même fait s'est produit pour sa s&oelig;ur; elle a vu,
-étant jeune fille, un homme en redingote et le premier
-amant qu'elle a eu, a été un homme de plume.
-Ah bien, tu sais, il ne faudrait pas dire devant Eugénie
-que les rêves sont des blagues! elle t'arrangerait!</p>
-
-<p>&mdash;Je respecte toutes les convictions, même quand
-elles sont sincères, affirma André, puis se penchant
-sur Jeanne, il lui chuchota une question dans le
-tuyau de l'oreille.</p>
-
-<p>&mdash;Oh! que tu es sale! fit-elle. En voilà des questions!
-je me demande quel intérêt tu as à savoir
-qu'ils sont au sixième, près des pièces où l'on mange,
-qu'il y a des tronçons de cigarettes, du sang par
-terre, et puis que c'est plein de bouts de mousselines.</p>
-
-<p>&mdash;Ah alors! c'est avec de la mousseline&hellip;, dit
-André en riant. Voilà une bonne note à prendre sur
-les ateliers de confection.</p>
-
-<p>&mdash;Comment une note à prendre! Ah oui, c'est
-vrai, tu écrivais dans le temps. Oh mais, ne vas pas
-mettre ce que je te raconte, dans tes livres, parce
-que tu sais! Mais, je suis bête, tu n'oserais pas écrire
-des choses semblables!</p>
-
-<p>&mdash;Tu verras, dit simplement André.</p>
-
-<p>Jeanne haussa les épaules et reprit: alors tu travailles
-dans les journaux?</p>
-
-<p>&mdash;Non. Voici plus de trois ans que j'ai renoncé
-au journalisme et il continua, parlant plus à lui-même
-qu'à la petite: j'avais assez des directeurs, un
-tas d'icoglans qui veulent commander et diriger la
-virilité des autres! J'aurais bien dû par exemple,
-avant de rendre mon tablier, démontrer dans un
-sincère article la parfaite inutilité de la critique;
-mais voilà, j'aurais commis, aux yeux de mes confrères,
-une hérésie pécuniaire; ces imbéciles n'auraient
-même pas compris combien mon idée était
-humaine: je débinais le métier qui m'aidait à vivre!&mdash;ce
-que nous sommes en train de faire tous
-les deux, poursuivit-il, en se tournant vers Jeanne.</p>
-
-<p>Il se tut, pris de mélancolie et de dégoût. Depuis
-des mois, il ne travaillait guère. Il traversait une période
-de découragement et d'abandon, se remâchait
-les terribles arguments de l'homme de lettres, las
-de travail et soûlé d'art. A quoi bon! quelle nécessité!
-Il faut lire les ouvrages des autres et n'en pas
-écrire. Puis dans ce laisser-aller, dans cette déroute,
-le roman commencé apparaissait dans une perspective
-lointaine et magnifique. Il disait: Ah! tout de
-même!&mdash;puis comprenant que le livre exécuté à
-grand'peine, serait forcément inférieur à celui qu'il
-avait rêvé, il retombait dans ses premières tristesses,
-se répétant comme excuse: aujourd'hui, je ne suis
-pas en veine, nous verrons plus tard.</p>
-
-<p>Et cet aujourd'hui, c'était demain, c'était après-demain,
-c'était des semaines et c'était des mois; à
-force d'attendre, il avait perdu le profit de la mise
-en train qu'il avait acquise, une fois installé dans son
-ménage.</p>
-
-<p>Et puis&hellip; et puis&hellip; il s'était marié. Il fréquentait
-déjà peu le monde. Ce mariage l'avait forcé à rompre
-toutes relations avec les gens qui auraient pu lui
-donner un coup d'épaule et lui venir en aide. La
-peur que son cocuage ne fût su de tout le monde, la
-honte d'expliquer par un mensonge qui amènerait
-des sourires sur les lèvres des autres, la séparation
-effectuée entre sa femme et lui, le retenait encore.
-Il avait abandonné le bénéfice des labeurs accomplis
-au temps où il tâchait dans les maisons de passe
-de la presse. Il était caserné dans un trou, oublié; il
-s'était fermé par son abstention toutes les portes, il
-ignorait aujourd'hui les signaux d'entrée et les mots
-d'ordre. La difficulté de mettre la main sur un éditeur,
-difficulté qui, bien que ses premiers livres se
-fussent mal vendus, était presque éloignée à un moment,
-s'il avait persisté à demeurer sur la brèche,
-s'imposait comme à ses débuts. A sa paresse instinctive,
-se joignaient maintenant l'inanité de nouvelles
-recherches, la fatigue de nouveaux efforts.</p>
-
-<p>&mdash;C'est drôle, reprit Jeanne, qui devant la mine
-assombrie d'André, changea de conversation; dans
-le temps tu avais des masses d'amis qui venaient te
-voir et Mélanie m'a assuré que tu ne fréquentais aujourd'hui
-personne. Est-ce que tu es fâché avec un
-petit, tu sais bien, ah! je ne me rappelle plus son
-nom, un petit qui portait toujours un binocle et des
-cravates La Vallière, à pois.</p>
-
-<p>&mdash;Ah! Eugène;&mdash;non, il s'est marié et, dame, le
-mariage, ça rompt bien des relations.</p>
-
-<p>&mdash;Oui; et toi? tu n'as jamais eu envie de te marier?</p>
-
-<p>&mdash;Non.</p>
-
-<p>&mdash;C'est drôle, quand on aime tant son intérieur,
-qu'on ne finisse pas comme les autres par là!</p>
-
-<p>André, qui était devenu très inquiet, respira;
-Jeanne ignorait certainement qu'il fût marié; Mélanie
-avait gardé le silence, tenant compte par extraordinaire
-des ordres qu'elle avait reçus.</p>
-
-<p>&mdash;Alors tu ne me croyais plus garçon, dit-il à
-Jeanne?</p>
-
-<p>&mdash;Non, je me figurais plutôt que tu étais mort.</p>
-
-<p>Il ne répondit point, songeant que lui aussi
-avait cru au décès de Jeanne.</p>
-
-<p>&mdash;Mais voyons, reprit-elle, cherchant dans sa tête,
-tu avais autrefois pour ami un grand maigre avec de
-la barbe.</p>
-
-<p>&mdash;Cyprien?</p>
-
-<p>&mdash;Oui, eh bien! celui-là, tu ne le vois plus?</p>
-
-<p>&mdash;Mais si&mdash;nous sommes toujours camarades,
-et, tout en ajoutant: «Nous nous voyons très souvent
-même», il réfléchit que le peintre s'était abstenu
-de visites et de lettres depuis le retour de Jeanne.
-Il faudra que je passe chez lui, se dit-il.</p>
-
-<p>&mdash;Quand tu seras là à bâiller aux corneilles, fit la
-petite, un peu dépitée de voir André voguer dans
-ses rêves, loin d'elle: qu'est-ce que tu as? tu es tout
-chose, ce soir!</p>
-
-<p>Le fait est que ce soir-là, André remuait un tas de
-cendres; il retrouvait des bouts de tisons sommeillant
-dessous, des souvenirs qui pétillaient de toutes
-parts, et la tête maintenant appuyée sur l'épaule de
-Jeanne, pour avoir au moins l'air de s'occuper d'elle,
-il songeait, les yeux perdus.</p>
-
-<p>&mdash;C'est dommage que tu ne sois plus dans les
-journaux, soupira-t-elle, tu m'aurais eu des billets
-de théâtre.</p>
-
-<p>Cette phrase le lança sur une nouvelle piste. Ah!
-combien de fois Berthe, sa femme, lui avait-elle formulé
-cette demande! tout un rappel de tenaces exigences
-lui arriva; il embrassa Jeanne, heureux de se
-presser contre elle. Tout un parallèle s'établissait
-maintenant, dans son esprit, entre les deux femmes:
-Berthe plus jolie avec son visage régulier sous ses
-cheveux châtains, ses yeux noirs profonds, sa surdent
-amusante dans une bouche bien rose; Jeanne les
-traits plus bafouillés, le nez bravache, bougeant et
-retroussé, les yeux jaseurs, ardents et doux, les cheveux
-éparpillés en pluie fine et blonde sur la peau du
-front: elle avait une bonne flanquette plus drôle,
-une tournure plus provoquante, et surtout une douceur
-de caractère, une crainte de gêner, une discrétion
-savoureuses pour un homme qui avait supporté
-le rêche despotisme d'une épouse, jugeant tout, tranchant
-tout, imposant ses idées, ses préférences, une
-bourgeoise convaincue qui, le jour où elle prit possession
-de son logement de mariée, lâcha cette déclaration
-qu'André avait encore sur le c&oelig;ur: Il faudra
-enlever ces gravures-là, on ne met pas de gravures
-dans un salon.&mdash;Et il avait dû accepter les turpitudes
-choisies par elle et reléguer dans le vestibule ses
-belles estampes.</p>
-
-<p>Ces souvenirs lui firent lever le nez sur ces mêmes
-gravures qui tapissaient maintenant les murailles de
-son petit salon.</p>
-
-<p>&mdash;Vilain maniaque, va, dit Jeanne qui épiait ses
-mouvements des yeux, te voilà encore à regarder tes
-vieux bibelots. Tiens, ce cadre-là est de travers, poursuivit-elle,
-en riant, connaissant l'habitude d'André
-de redresser les tableaux que Mélanie dérangeait
-sans cesse, ayant, comme personne, le sens de
-l'indroit dans l'&oelig;il.</p>
-
-<p>Il se leva, remit le cadre en place, heureux d'amuser
-Jeanne, puis il se rassit et se replongea dans ses
-méditations.</p>
-
-<p>Il se répéta, une fois de plus, que joyeuse et câline,
-elle était encore obligeante et charitable, car il en
-avait eu des preuves, un soir, que malade, battu par
-la migraine, elle lui posa doucement des compresses
-sur le front, l'embrassant comme un enfant que l'on
-console, lui disant dans un baiser: Eh bien, et la tétête
-va-t-elle mieux, chéri?</p>
-
-<p>Elle avait eu, ce soir-là, une façon charmante
-de calmer la maladie. André qui restait, d'ordinaire,
-en proie aux soins de sa bonne, trouvait bien chez
-elle une servante correctement dévouée jusqu'aux
-heures de ses départs, mais il souffrait atrocement
-alors que, ne pouvant supporter la lumière et le
-bruit, Mélanie apportait brusquement une lampe,
-fichait une tasse par terre, l'assaillait d'offres inutiles,
-le bourrait, à contre-sens, de tisanes, le harcelait
-jusqu'à ce qu'il eût avalé d'indigestes soupes.</p>
-
-<p>Quant à Berthe, elle remplissait, dans ces cas, honnêtement
-son devoir; elle envoyait la bonne s'enquérir
-de temps à autre, si Monsieur n'avait besoin
-de rien, la sonnait afin qu'elle préparât et portât à
-André un verre d'eau sucrée à la fleur d'orange, puis
-à l'heure habituelle elle se déshabillait sur la pointe
-des pieds, usant, à défaut de caresses, de précautions,
-murmurant une fois couchée des: «comme tu as
-chaud, tu dois avoir la fièvre», tournant le dos et
-baissant la lampe.</p>
-
-<p>Cette question du lit amenait André à des rapprochements
-plus intimes encore entre Berthe et
-Jeanne. Celle-ci triomphait avec ses jolies simagrées,
-ses frissons et ses remous de corps, sa tête promptement
-abasourdie et ses mots hachés. L'autre était
-froide, rigide, acceptant sans bonne grâce, repoussant
-les mains, se garant des lèvres, ne fermentant pas.</p>
-
-<p>&mdash;Tiens, tu es encore la meilleure de toutes, dit-il
-subitement.</p>
-
-<p>Mais Jeanne bouda, lui reprochant de songer à ses
-anciennes maîtresses.</p>
-
-<p>Il la cajola, étonné lui-même de la phrase qu'il
-avait prononcée tout haut et il se soumit pour la contenter
-à une opération qu'il retardait depuis des mois.
-Jeanne le priait instamment de se laisser enlever
-deux vers qui s'étaient logés, paraît-il, sous la peau
-du front.</p>
-
-<p>Alors elle les serra entre ses ongles acérés de telle
-sorte qu'il se prit à hurler, mais elle le menaça d'employer
-une pointe d'aiguille s'il ne se taisait point,
-puis elle le baisa tendrement.</p>
-
-<p>&mdash;Tu es plus beau maintenant, dit-elle, tiens, regarde-toi.</p>
-
-<p>Et il dut se lever pour se mirer dans une glace. Il
-ne se jugea ni plus mal, ni mieux; il déclara cependant
-que sa tête s'était heureusement modifiée depuis
-l'extraction des matières sébacées qu'elle avait subie.</p>
-
-<p>Et des soirées continuèrent, pareilles à celle-là,
-faisant peu à peu sortir tout l'enfantillage contenu
-dans la femme et dans l'homme. Après le dîner, on
-buvait une larme de bénédictine ou de prunelle, parfois
-même André allait chercher des marrons et du
-macadam et, tout en grignotant et en buvant, ils
-échangeaient ces banales effusions, ces commodes
-courtoisies nécessaires à l'entretien de l'affection et
-au repos de l'intelligence.</p>
-
-<p>D'autres fois, quand Jeanne était venue de bonne
-heure, dans la matinée, André lui proposait d'aller
-prendre un peu l'air, après le dîner, et, par le froid
-sec, par ces temps où la lune luit sans taches dans
-un ciel bleu dur, ils filaient, à grands pas, dans la
-rue Saint-Honoré, Jeanne toute envolée dans son
-manteau de fourrures étroitement fermé, et ils s'engageaient,
-bras dessus, bras dessous, sous les arcades
-du Palais-Royal, stationnaient, une minute, devant
-les montres des orfèvres et, chassés par le vent,
-transis, ils se réfugiaient dans une brasserie allemande,
-située dans ces parages.</p>
-
-<p>Là, enfoncés dans un divan, devant une table, ils
-demandaient, par gourmandise, de la choucroute,
-du jambon cru de Westphalie, des saucisses au raifort
-et du pain noir; et l'appétit s'éveillait aux odeurs
-acidulées qui fumaient dans l'assiette, et la soif, aiguisée
-par le sel du pain et l'âcre sucre des baies de
-genièvre qu'ils croquaient dans la choucroute, les faisait
-lamper, à pleines chopes, le salvator de Munich,
-une bière magnifique, couleur d'acajou, huileuse et
-douce.</p>
-
-<p>Alors Jeanne s'arrêtait de manger, pour rire,
-voyant la moustache d'André pleine d'une mousse
-blanche, semblable à de la crème. Engourdis par
-cette chaude atmosphère, aveuglés par ce passage
-ininterrompu de bocks, ils se sentaient des fantaisies
-d'ivrognes de goûter à toutes ces bouteilles,
-rangées en bataille sur un rayon, diaprées d'éclairs
-par des jets de gaz.</p>
-
-<p>Il fait bon ici, soupirait Jeanne, en soufflant et
-tendant son assiette. André répondait oui;&mdash;et tous
-deux ne parlaient plus, les yeux recueillis devant un
-buffet rempli de jambons fumés, dorés et gras, les
-uns suintant des gouttes de gelée pâle sur un plat,
-les autres montrant de sanglantes entailles laissant
-voir l'os sous leurs chairs coupées.</p>
-
-<p>Bien qu'ils eussent amplement dîné, ils éprouvaient
-maintenant presque du mépris pour les nourritures
-éphémères et fines de Mélanie; la salive leur
-montait aux lèvres, une vorace fringale les prenait
-devant ce buffet encombré de larges et solides
-viandes, flanquées et appuyées encore par des barils
-de harengs roulés, des corbeilles de pain au fenouil,
-des craquelins et des bretzel, des saladiers où
-marinaient des vinaigrettes de museaux de b&oelig;ufs,
-des cloches sous lesquelles se liquéfiaient les hauts
-Munster et les Limbourg.</p>
-
-<p>Et tous deux, l'estomac languissant et chargé,
-s'attardaient sur leur banquette jusqu'à l'heure de
-la fermeture; Jeanne, un peu étourdie par la fumée
-du tabac et par la bière; André rêvant, les yeux ouverts,
-aux puissantes bitures de l'Alsace, regardant
-défiler devant lui, en songe, des gilets rouges et des
-tricornes, des nez en fleur et des ventres ronds,
-toute une séquelle de pochards rigolos tournant et
-buvant autour de l'énorme panse du Gambrinus de
-terre cuite qui se dressait, sur un comptoir, dans la
-brasserie, victorieux et gorgé, à cheval sur un foudre
-et le verre en l'air!</p>
-
-
-<div class="chapter"></div>
-<h2 class="nobreak">XII</h2>
-
-
-<p>André et Jeanne se traitaient de gueulards maintenant,
-et ils s'étonnaient de cette gourmandise qui
-leur était soudain née. Chacun reprochait à l'autre
-de lui inculquer ses défauts et ses vices, et il y
-avait là un fait curieux: l'éclosion inattendue d'un
-sens nouveau chez Jeanne qui, mangeant d'ordinaire
-et sans répugnance dans des gargotes à
-vingt-deux sous, ne pouvait être raisonnablement
-traitée de gourmette et de goinfre; le mépris de
-tout un passé d'indifférence culinaire chez André
-qui menait sa maîtresse dans des brasseries où jamais
-il ne se serait attablé seul et achetait, aujourd'hui,
-chez les marchands rencontrés sur sa route,
-des primeurs, des fruits, se disant: Tiens, nous dégusterons
-cela, ce soir, au dîner, avec Jeanne.</p>
-
-<p>Ce vice atteignit Mélanie, carambola jusque dans
-son ménage. A force de combiner de savantes cuisines,
-elle devint portée sur sa bouche, et son mari
-qui s'intéressait, et pour cause, aux repas d'André,
-invita sa femme à soigner davantage encore les
-plats, à perfectionner surtout ceux qu'il préférait.</p>
-
-<p>&mdash;Hé! monsieur Denis! cria Jeanne, un soir
-qu'étendus dans le lit, ils cessaient de bavarder sans
-même songer à se bécotter ou à s'étreindre.</p>
-
-<p>André qui s'endormait leva le nez sur la couverture.</p>
-
-<p>&mdash;Eh bien quoi? fit-il.</p>
-
-<p>Elle reprit: Dis donc, tu sais, nous pouvons commencer
-à répéter le refrain de la chanson: «Souvenez-vous-en,
-souvenez-vous-en», car vois-tu, quand
-on jouit à s'emplir ainsi le ventre, c'est la fin des
-bonnes nuits où l'on ne dort pas.</p>
-
-<p>Elle avait raison, la gourmandise s'était introduite
-chez eux comme un nouvel intérêt, amené
-par l'incuriosité grandissante de leurs sens, comme
-une passion de prêtres qui, privés de joies charnelles,
-hennissent devant des mets délicats et de
-vieux vins. Le renouveau de leurs amours étant
-épuisé, André et Jeanne n'eurent bientôt plus que
-de béates tendresses, de maternelles satisfactions à
-coucher quelquefois ensemble, à s'allonger simplement
-pour être l'un près de l'autre, pour causer
-avant de se camper dos à dos et de dormir. Ils goûtèrent
-alors ces bonheurs monotones des vieux mariages
-rompus par les inévitables et faibles querelles,
-nées d'un ronflement continu, ou d'une bousculade
-maladroite des corps, pendant la nuit.</p>
-
-<p>Dans cette existence tranquillisée, dans cette tiédeur
-de ménage vivant au milieu de Paris ainsi que
-dans une province, André se plongeait comme en
-un bain sédatif et apaisant; les caresses de Jeanne
-fermaient les blessures ouvertes par les trahisons de
-Berthe et à peine pansées par la bonne franquette
-de Blanche. Pour la première fois peut-être depuis
-sa rupture avec sa femme, il pouvait songer à elle
-sans angoisses, sans regrets.</p>
-
-<p>C'est trop bien arrangé pour que ça dure, se disait-il,
-surpris que tous ses souhaits se fussent si facilement
-exaucés, car le concierge tant redouté continuait
-à garder une attitude pacifique, et Mélanie
-persistait à être prévenante; ça va se détraquer. Et,
-en effet, surgit peu à peu une question que Jeanne
-et lui avaient toujours écartée d'un commun accord,
-la question de l'entretien payé par un autre monsieur,
-d'un bout de la France à l'autre.</p>
-
-<p>Il ne fut pas tout d'abord parlé de ce jeune béjaune,
-mais bien de son frère aîné, M. Auguste Vidouvé,
-ancien négociant en meubles, un homme
-d'une quarantaine d'années, célibataire et riche,
-qui devint l'amant de la veuve Laveau, grâce à
-quelques bouteilles de champagne, un soir. L'ivresse
-de cette veuve fut désastreuse pour le ménage
-d'André, car ce monsieur jugea nécessaire de
-veiller sur les bonnes m&oelig;urs de sa fausse belle-s&oelig;ur.</p>
-
-<p>Alors, eurent lieu, certains jours, des courses
-folles au travers de Paris. Jeanne montait dans des
-tramways, suivie par l'ancien négociant, descendait
-de la voiture dans une rue de Montmartre, où demeurait
-sa mère, grimpait deux étages, attendait
-longtemps sur un palier, surveillant la rue par une
-fenêtre, et quand elle ne voyait plus cet imbécile en
-sentinelle sur le trottoir, elle descendait comme un
-tourbillon, s'élançait dans un autre tramway, filait
-par des embranchements de lignes, arrivait par des
-correspondances d'omnibus chez André, morte de
-faim et de froid, suffoquée, riante, criant: Ah bien,
-va, j'en ai eu du mal!</p>
-
-<p>L'affection filiale de Jeanne excusa certaines rentrées
-tardives, le matin, chez elle, mais le monsieur
-se défia, et comme il avait peu pratiqué les femmes,
-il s'imposa la tâche de la visiter tous les jours, de
-très bonne heure, déclarant qu'il n'admettait pas,
-en principe, l'habituel prétexte de sortie, les bains.</p>
-
-<p>Alors, tout en dressant de nouvelles batteries,
-Jeanne n'osa plus découcher. Traquée à la porte de
-son magasin par cet homme qui l'épiait, pensant n'être
-pas vu, elle le dépistait dans des embarras de voitures
-et de foule, accourait chez André et, par haine
-de ces difficultés, par représailles, ils se jetaient,
-les sens brutalement levés, l'un sur l'autre, et se
-culbutaient, à la volée, sur les tapis et sur les chaises,
-puis Jeanne repartait vite et, rentrée chez elle,
-elle écoutait le monsieur lui dire d'un ton convaincu:</p>
-
-<p>&mdash;Vous savez, ma petite, vous faites bien de ne
-pas courir, car voyez-vous, ce n'est pas à un vieux
-singe comme moi qu'on en conterait.</p>
-
-<p>Il fit si bien que, tandis qu'il surveillait la femme
-de son frère, la sienne, Eugénie, femme modérée
-pourtant, en laquelle, par une heureuse exception,
-il avait placé toute sa confiance, s'attardait pour
-venger Jeanne, chez chaque locataire de sa maison.</p>
-
-<p>&mdash;Une de plus, disait-elle, lorsqu'il rentrait.</p>
-
-<p>&mdash;Une de quoi? demandait-il.</p>
-
-<p>&mdash;Tiens, pardi, tu comprends bien, et elle dressait,
-en goguenardant, deux doigts en l'air.</p>
-
-<p>Il haussait les épaules, pensant qu'elle n'oserait
-pas, si elle disait vrai, avouer aussi simplement la
-chose.</p>
-
-<p>Toutes ces histoires ne déridèrent pas André, qui
-se désola de tous les obstacles apportés par cette
-liaison. Bientôt il appréhenda des embarras plus
-graves. Jeanne semblait avoir perdu toute gaieté. Il
-la pressa de questions. Elle répondit vaguement,
-continuant à se plaindre seulement de l'amant
-d'Eugénie, répétant que c'était un vilain homme,
-un malade imaginaire et noceur, pas élevé et exigeant
-néanmoins un langage correct et choisi de la
-part de sa maîtresse qui s'entêtait, ripostant à ses
-objurgations furibondes: Tiens, pourquoi donc qu'on
-ne dirait pas une omnibus, puisqu'on dit bien une
-voiture!</p>
-
-<p>&mdash;Tu sais, il lui fiche des claques quand elle lui
-répond, ajouta Jeanne. Ah bien! moi, il pourrait
-me donner encore plus d'argent qu'il n'en donne
-à Eugénie, que je ne resterais pas avec lui, pour
-sûr!</p>
-
-<p>Les cuirs lâchés et les gifles reçues par Eugénie ne
-parurent pas suffisants à André, pour justifier la
-tristesse de Jeanne. Il l'accusa de ne plus l'aimer,
-mais cette invite, généralement suivie de protestations
-et de bavardages, n'eut aucun succès. Jeanne
-l'embrassa tendrement pour toute réponse et, gardant
-encore le silence sur ses propres affaires, revint
-à sa camarade, racontant qu'Eugénie avait des cuirs
-dans le sang, qu'il était bien à craindre enfin que,
-las de l'insulter, le monsieur ne cessât de l'entretenir.</p>
-
-<p>Ces détails sur le malheureux sort de la veuve Laveau
-commencèrent à exaspérer André. Il trouva
-que le monsieur ne la cognait pas suffisamment, et
-comme il chantonnait maintenant quand Jeanne
-narrait les méfaits de cet homme, la petite ne causa
-plus; lasse de remâcher des ennuis, toute seule,
-elle finit, un soir, pourtant, par parler d'elle-même.</p>
-
-<p>&mdash;Tu veux le savoir, fit-elle, eh bien! le volontariat
-va se terminer et mon amant revient, là!</p>
-
-<p>André ne broncha pas.</p>
-
-<p>Elle entra dans des explications. Son amant était
-un gommeux fier comme un artaban de ses hauts
-cols, un bellâtre avec du bleu dans l'âme, pas méchant
-et grossier comme son frère, mais maladroit
-et incapable de comprendre une femme et de
-la récréer, au lit ou debout. Un vrai gosse, dit-elle,
-résumant sa pensée en un mot; et elle poursuivit:
-Oui, il va revenir, mais ce qui est moins drôle, c'est
-qu'aussitôt de retour à Paris, il s'associe avec un
-banquier et se marie, et elle ajouta plus bas: Je ne
-sais vraiment pas comment je ferai maintenant pour
-vivre.</p>
-
-<p>André baissa le nez et il se tut, accablé, car il ne
-pouvait avec la meilleure volonté du monde entretenir
-Jeanne. Il ne gagnait pas un sou avec sa
-plume et Mélanie dévorait, en carottage et en cuisine,
-ses maigres rentes. Plusieurs fois déjà, il était
-demeuré sans le sou, aux approches du terme. Les
-quelques avances d'argent qu'il possédait au moment
-de sa rupture avec Berthe avaient été mangées en dépenses
-de meubles et de linges, en frais de déménagement
-et d'installation. Actuellement, c'était dans sa
-maison une véritable gabegie, un vrai pillage; chacun
-tirait à soi et le plus âpre encore était le mari de la
-bonne qui emportait les gilets et les chaussettes, dévorait
-des argents fous en achat d'eau seconde et de
-cire, aidait à vider les bouteilles de vin et empêchait
-l'eau-de-vie de vieillir dans les armoires.</p>
-
-<p>Tous les matins, Mélanie réclamait vingt francs.
-André se cabrait, déclarait qu'il ne pourrait pas continuer
-ainsi, qu'elle devrait n'importe comment restreindre
-la marche de son ménage et elle, de son
-côté, répondait que c'était impossible, que la vie
-était hors de prix, qu'elle dirigeait la maison au
-meilleur compte. Il n'y avait plus qu'à se taire ou à
-congédier la bonne. Forcément il la gardait, redoutant
-la débâcle de son existence.</p>
-
-<p>Toutes ces raisons qu'André débita à Jeanne pour
-s'excuser de sa réelle impuissance à l'assister ne
-produisirent aucun effet.</p>
-
-<p>&mdash;Renvoie Mélanie qui te vole comme dans un
-bois, dit-elle; et légèrement, petit à petit, elle insinua,
-comme jadis, qu'ils pourraient vivre plus économiquement,
-en se mettant en ménage ensemble.</p>
-
-<p>Cette suggestion consterna André. Il chercha à
-gagner du temps, opposant à ces attaques la force
-d'inertie, bien résolu, dans tous les cas, à ne pas concubiner
-avec Jeanne et à ne pas congédier sa bonne.</p>
-
-<p>Une ou deux discrètes tentatives furent encore
-osées par Jeanne, certains soirs; puis bien qu'elle
-eût annoncé gravement une fois que, le mariage de
-son amant étant dès à présent consommé, elle pourrait
-revenir comme autrefois coucher, elle évita de
-reparler de vie commune et laissa de côté ses mines
-longues.</p>
-
-<p>André s'applaudit de ce changement, et reprit confiance;
-il arrangea par prudence ses affaires, vendit
-quelques obligations et distribua, de temps à autre,
-à des distances préalablement calculées, un peu d'argent
-à Jeanne.</p>
-
-<p>Un ou deux mois s'écoulèrent; février touchait
-à sa fin. Complètement remis de ses alarmes, se
-croyant sauvé, André respirait, quand un jour,
-Jeanne un peu pâlotte déclara que sa situation
-allait changer.</p>
-
-<p>André s'effara devant cette phrase qui retentit à
-ses oreilles comme une menace; il baissa la tête,
-s'attendant à tout.</p>
-
-<p>Elle chercha ses mots:</p>
-
-<p>&mdash;Oui, vois-tu, je n'avais pas le choix, j'ai dû accepter;
-enfin, voilà, je pars, le mois prochain, pour
-l'Angleterre.</p>
-
-<p>Il fut terrassé et, après un silence, tandis qu'elle
-s'approchait de lui, il se remit un peu, la regarda
-tristement dans les yeux, et fit d'une voix tremblante:</p>
-
-<p>&mdash;Alors, tu me lâches?</p>
-
-<p>Elle se récria:</p>
-
-<p>&mdash;Oh! que c'est méchant de dire des choses pareilles;
-non, tu seras toujours mon petit homme, comment
-peux-tu croire que je ne t'aime plus? seulement tu
-devrais comprendre qu'une femme ne peut vivre avec
-l'air du temps!&mdash;Mon Dieu, tu as fait tout ce qui
-était possible, je le sais, et je ne te reproche rien;
-mais, maintenant que les magasins chôment, que je ne
-parviens même plus à gagner ma nourriture, je traînerais
-la misère à Paris. Voyons, aimerais-tu mieux
-que je fasse des bêtises, que j'aille avec l'un et avec
-l'autre?</p>
-
-<p>Il hocha la tête, soupirant, s'avouant très bas, que
-peut-être il eût préféré que Jeanne noçât sans rien
-lui dire, plutôt que de l'abandonner brutalement
-ainsi.</p>
-
-<p>Elle prit son soupir pour un symptôme du désespoir
-qu'il éprouvait à la pensée que sa petite Jeanne
-pourrait appartenir au public, au premier venu.
-Elle soupira à son tour, puis déplora, soucieuse, les
-périls de la traversée, les douleurs du mal de mer,
-la tristesse d'un pays dont on ne connaît pas la langue,
-ensuite elle embrassa André sur les yeux, murmurant:
-Ne te désole pas, mon petit homme, va, je
-reviendrai, ce ne sera pas bien long.</p>
-
-<p>Il ne répondait pas.</p>
-
-<p>Alors elle reprit, très douce:&mdash;Voyons, ne sois pas
-comme cela, parle-moi, je ne suis pas bien heureuse
-non plus, tu vois bien; tu n'es pas fâché contre moi, dis?</p>
-
-<p>Il eut un geste vague, elle le baisa sur la bouche
-et sourit un peu:</p>
-
-<p>&mdash;Tiens, il y a un mois déjà que j'ai signé mon
-engagement, je savais bien que cela te peinerait,
-ainsi je ne pouvais pas me décider à te l'apprendre;
-je suis allée rue Richelieu à l'agence de mademoiselle
-Tricot, une grosse maman très farce, qui
-a des lunettes rondes sur le nez et des boudins à la
-reine Amélie le long des joues. Elle s'est procuré des
-renseignements dans des maisons où j'ai travaillé et
-elle m'a fait signer un contrat de trois mois. C'est
-une brave femme qui a la spécialité d'exporter des
-ouvrières et qui est professeur de natation pour
-dames, quand ses marchés sont conclus, l'été.</p>
-
-<p>Et Jeanne se mit à rire, espérant qu'André se dériderait
-aussi, mais le portrait de mademoiselle Tricot
-ne le toucha guère et, mal disposé pour cette négociante
-qui expédiait sa maîtresse au loin, il s'acharna
-au contraire sur l'agence qu'elle dirigeait,
-déclarant que c'était une boîte à filous, un rendez-vous
-d'entremetteuses, affirmant sans preuves, du
-reste, que Jeanne s'était fait voler.</p>
-
-<p>Mais la petite secouait la tête, soutenant qu'elle
-ne risquait rien, expliquant la marche de ces sortes
-d'affaires, répétant:</p>
-
-<p>&mdash;Les conditions sont celles-ci: je suis engagée à cent
-quarante francs par mois, plus la nourriture, le logement
-(un lit pour deux ouvrières par exemple); quant
-aux frais de courtage, ils sont à la charge de la maison
-de Londres qui paye également l'aller du voyage.</p>
-
-<p>André ne fut nullement convaincu et il attaqua
-furieusement la qualité de la nourriture qu'on servirait
-à Jeanne, exprima le dégoût qu'elle ressentirait
-à coucher avec une autre.</p>
-
-<p>Enfin, reprit Jeanne, en admettant même que tu
-aies raison, je ne peux plus me dédire. Mon contrat
-est signé et j'aurais une grosse somme à payer si je
-ne partais pas.</p>
-
-<p>André n'insista plus.</p>
-
-<p>A dater de ce jour, Mélanie eut beau s'ingénier à
-façonner des chatteries et des petits plats, ce fut
-peine perdue. La gourmandise des temps heureux
-avait disparu; éclose tout d'un coup, elle mourut de
-même. Une tristesse planait maintenant sur André
-et sur Jeanne. Cette réflexion «nous n'avons plus
-que quelques jours à vivre ensemble» s'imposait
-à eux, ne les quittait plus. Les angoisses d'André devinrent
-même si despotiques qu'il espéra comme
-une délivrance le départ de Jeanne. Bien qu'il se
-ressassât les mêmes idées, pendant des heures, il
-souffrait moins peut-être quand il était seul. La vue
-de Jeanne développait ses ranc&oelig;urs et ses regrets; et
-la tristesse de chacun, augmentée de celle de l'autre,
-devenait pour tous les deux intolérable.</p>
-
-<p>Leurs rendez-vous s'espacèrent, heureusement,
-bientôt, car Jeanne ne le visita plus que très irrégulièrement,
-occupée, disait-elle, par les préparatifs de
-son voyage.</p>
-
-<p>Il reçut une lettre enfin, portant le timbre de Boulogne-sur-Mer.
-Jeanne n'avait pas eu le courage de
-l'embrasser avant son départ.</p>
-
-<p>A quoi bon nous désoler? écrivait-elle, ce sera
-moins pénible ainsi; et elle ajoutait: Au moment où
-ma lettre t'arrivera, je serai sur le paquebot, en mer.</p>
-
-<p>André tomba dans un fauteuil.</p>
-
-<p>Alors, c'était fini. Jeanne aussi le lâchait! Sa vie
-était complète maintenant, elle pouvait se résumer
-de la sorte: Avoir été berné par ses maîtresses, cocufié
-par sa femme et lâché par Jeanne! Et il se sentait
-de la colère contre l'amant de la petite.&mdash;Quel
-niais! Je vous demande un peu, ça avait à peine
-vingt-deux ans et ça se mariait! il avait donc bien
-hâte d'être aussi trompé ou, ce qui est pis, sans doute,
-de ne l'être pas, grâce seulement aux désastres des
-couches et à toutes ces infirmités spécialement inhérentes
-aux petites bourgeoises! Comme s'il n'aurait
-pas mieux valu qu'il restât avec Jeanne, qu'il continuât
-de posséder en elle une maîtresse docile,
-qu'enfin il ne désorganisât pas, dans son propre intérêt,
-le train-train de trois existences s'acheminant
-parallèlement heureuses!</p>
-
-<p>Au fond, j'ai tort, se dit-il, ce n'est pas à ce monsieur
-que je puis en vouloir, c'est à moi-même, c'est
-à l'argent qui me manque! Jeanne ne serait pas à
-Londres si je l'avais aidée, et il comprit presque
-l'ignominie de la foule, l'abjection de la société buvant
-le nez dans la boue, à plat ventre, l'ordure, sacrifiant
-l'amitié, les convictions, tout, à cet argent qui
-rend impeccable et grandiose, qui domine les tribunaux
-méprisés et les bagnes, qui fournit à tout particulier,
-au choix, les joies considérées de la famille
-ou les noces enviées des riches!</p>
-
-<p>Aussi pourquoi n'en gagnait-il point? pourquoi
-avait-il toujours exercé des états stériles, des professions
-improductives comme celles de répétiteur et
-d'homme de lettres? pourquoi n'avait-il pas accepté
-les basses besognes de son métier, ne s'était-il point
-fait sérieusement journaliste? Il avait pourtant
-connu des gens qui cousaient, bout à bout, des balivernes
-évaluées avec raison au poids de l'or, car
-toutes les nuits la gomme les répétait stupidement,
-à table, parmi les filles! Oui, mais encore eût-il fallu
-avoir la sottise de les inventer et l'audace de les
-écrire, encore eût-il fallu avoir le c&oelig;ur assez solide
-pour qu'il ne se renversât point devant les pitoyables
-besognes imposées par l'actualité, par la vogue,
-chaque jour, et une vision soudaine des heures perdues
-dans les salles de rédaction se dressa devant lui.
-Il se revit accoudé sur le tapis vert d'une table, en
-quête de ses épreuves, alors que, vers trois heures du
-matin, semblables aux servantes de l'amour enfermé
-dans des salons munis de divans et de gaz, ses collègues
-dormassaient, s'étirant, bâillant, demandant
-l'heure, buvant et fumant, attendant le moment
-longtemps souhaité de cesser le métier et d'aller
-dormir.</p>
-
-<p>Ah! cette vie de filles résignées à obéir aux exigences
-de Monsieur et à satisfaire aux caprices
-des abonnés et des passants l'avait révolté, puis il
-avait eu aussi des ambitions plus hautes, il avait
-voulu être un artiste; l'était-il seulement? avait-il
-fait &oelig;uvre de talent, s'était-il affirmé dans le monde
-des lettres, avait-il dans la cohue joué des coudes,
-s'était-il, enfin, assis sur l'estrade, devant le public,
-le mâtant par sa hardiesse, ou l'apprivoisant par des
-bouffonneries sentimentales ou graves? Non, il n'avait
-rien tenté, rien osé, rien fait. Il s'était trompé de
-voie, il eût dû suivre la grande route, devenir tout
-comme un autre, ouvrier ou commerçant. Eh non!
-s'écria-t-il, je n'ai jamais rien appris et je ne sais
-rien! Et, en effet, il était bachelier!</p>
-
-<p>Un état manuel? mais il eût fallu subir des années
-d'apprentissage! un commerce quelconque? mais
-il ne connaissait ni la tenue des livres ni les affaires!
-il n'avait appris ni l'anglais, ni l'allemand, rien des
-choses pratiques, rien. Est-ce qu'il était capable
-d'auner de la toile, de ficeler un paquet, de cacheter
-une bouteille ou de planter un clou? pouvait-il seulement
-comme un ancien sergent écrire des pages
-de bâtarde et de ronde, ou comme un ex-brigadier
-panser et étriller des chevaux? Il avait su jadis un
-peu de latin et un peu de grec, il savait maintenant
-un peu de français et c'était tout! Et il reprochait
-à sa famille son instruction creuse, les dépenses inutiles
-du collège, les sacrifices qu'elle s'était résolument
-imposés pour le mettre à même de ne pouvoir
-jamais gagner son pain!</p>
-
-<p>Puis, et cela n'était pas la faute de sa famille,
-cette note «passable» habituellement inscrite sur
-ses cahiers de classe l'avait poursuivi pendant toute
-sa vie! Après l'avoir autrefois coté aux yeux des
-pions, elle le cotait maintenant aux yeux du monde.
-Il avait été sans interruption passable,&mdash;passable
-dans ses devoirs, passable dans ses répétitions, passable
-dans ses livres.&mdash;Et, ce n'était pas tout, dans
-son existence privée, dans son ménage, auprès de sa
-femme, auprès de Jeanne, il s'était montré comme ni
-un amoureux ni glacé, ni chaud, ni vaillant, ni lâche.
-Non, il avait été Monsieur tout-le-monde, une personnalité
-insignifiante, un de ces pauvres gens qui
-n'ont même point cette suprême consolation de pouvoir
-se plaindre d'une injustice dans leur destinée,
-puisqu'une injustice suppose au moins un mérite
-méconnu, une force.</p>
-
-<p>Ainsi qu'un homme qui se réveille, il jeta les yeux
-autour de lui et la marche de ses pensées s'arrêta,
-puis elles s'ébranlèrent à nouveau et la marée de
-ses embêtements s'accrut. Il aurait beau dire, il
-avait eu tout de même de la déveine, car enfin il travaillait
-avant son mariage, il donnait des promesses
-de talent pour quelques-uns. L'impuissance ne lui
-était radicalement venue qu'après sa rupture avec
-Berthe! C'était elle qui lui avait pour toujours effondré
-ses énergies et ses espoirs. La mesure était comble,
-maintenant, Jeanne était partie! Et, mentalement,
-il aperçut un concubinage disparaissant dans
-le lointain, bras dessus, bras dessous, se chauffant
-au soleil, uni contre les misères du sort, contre les
-maladies de l'âge. Ce collage qu'il avait péremptoirement
-repoussé, lui apparut comme un havre, comme
-une Sainte Périne, soignant les impotents et les infirmes!
-J'aurais dû me mettre avec Jeanne, se dit-il. Ah!
-si elle revient!&mdash;Et il sourit tristement, sachant
-bien qu'elle se créerait une existence là-bas, que jamais
-plus, sans doute, il ne la verrait.</p>
-
-<p>Pauvre chérie, murmura-t-il, elle est loin maintenant,
-et il s'oublia en elle, s'identifiant pour une seconde
-avec son sexe, cousant à Londres, au milieu
-d'un atelier éclairé par des vitres troubles, sous un
-jour louche, dans un boulevari de paroles inconnues;
-et, sans transition, rappelé à lui par sa pantoufle qui
-butait sur le plancher, il se retrouva, tout abêti,
-rue Cambacérès, tandis que de bruyantes lamentations
-montaient de nouveau dans son âme, conduisant
-le deuil de cette vie, traversée d'amours
-incomprises, d'opiniâtres chagrins et de joies brèves.</p>
-
-<p>Puis, comme pendant une messe funèbre une
-voix se lève, douce et triste, dans le silence de l'église,
-quand l'orgue s'est tu, une voix s'élança plaintive,
-dans l'anéantissement de son âme, implorant de vagues
-miséricordes, d'incertaines pitiés, couverte
-bientôt, comme par la reprise des grandes orgues, par
-la véhémence de la crise juponnière qui éclata, débridant
-les plaies, les ouvrant toutes larges, arrachant
-les pansements posés par Jeanne.</p>
-
-<p>C'était la fin; les accidents tertiaires sortaient.</p>
-
-<p>Après le ressentiment de l'outrage subi, les postulations
-courroucées et les amers regrets des caresses
-absentes, après les souvenirs ranimés des époques
-lointaines et les réveils aussitôt éteints des amours
-défuntes, après les sourdes convoitises des atmosphères
-féminines et les violentes séditions contre une
-existence murée, sans jour, sans intérêt, sans
-femme, la première période de la crise avait cessé.</p>
-
-<p>Alors plus de lancinantes angoisses, plus de fièvres
-chaudes, d'idées fixes, plus de folles défaillances et
-d'affreux sursauts, mais une sorte de langueur charmante
-comme celle d'une convalescence, un lent
-apaisement de pensées, une complète résignation,
-une pâle quiétude, une rêverie mélancolique et souriante,
-un sentiment consolé et tendre comme celui
-que l'on éprouve parfois, le jour des Morts, devant
-une tombe d'ami depuis longtemps close.</p>
-
-<p>Puis ces symptômes de la deuxième période
-avaient aussi disparu et la maladie semblait usée,
-quand tout à coup, au reçu de la lettre de Jeanne,
-elle se déclarait encore en un brutal accès; alors, une
-abdication de soi-même, une détresse sans remède,
-un spleen sans secours, l'accablèrent; il s'affaissa sous
-l'écroulement d'une vie qui, à peine reconstruite,
-s'abattait de nouveau, ensevelissant ses dernières
-espérances sous un bruyant monceau de dégâts et
-de ruines.</p>
-
-
-<div class="chapter"></div>
-<h2 class="nobreak">XIII</h2>
-
-
-<p>Cet escalier est bien misérable, pensa Désableau.
-Je ne comprends vraiment pas comment l'on ose
-habiter une maison d'aussi piètre mine.&mdash;Mille
-pardons, Madame, fit-il subitement, et il s'effaça
-contre la muraille, laissant le passage libre à une
-femme qui descendait, escortée d'une portée de
-gosses grognant, le nez plein, remuant des boîtes à
-lait, les tapant comme des cymbales.</p>
-
-<p>Enfin m'y voici, soupira Désableau.</p>
-
-<p>Il était arrivé devant une porte peinte en jaune, ornée
-au milieu d'un bouton de fer noir. Il chercha en
-vain la sonnette; alors il cogna avec la pomme de
-son parapluie; la porte bâilla et, dans la pénombre,
-il aperçut une femme grasse et un chat rouge.</p>
-
-<p>&mdash;M. Cyprien Tibaille? demanda-t-il, en saluant.</p>
-
-<p>&mdash;C'est ici, Monsieur.</p>
-
-<p>Désableau déposa son parapluie dans le coin d'une
-porte, traversa une antichambre obscure, ouvrit une
-autre porte et, ébloui par le grand jour, il demeura,
-les yeux écarquillés, apercevant Cyprien, couché,
-les bras autour de la tête, sur l'oreiller, un bout de
-pipe fumant aux lèvres.</p>
-
-<p>Il lui toucha la main et déclara, en s'asseyant sur
-une chaise, au pied du lit, qu'il espérait bien que
-la santé de son ami était toujours bonne.</p>
-
-<p>Cyprien le remercia de ses souhaits, ajouta qu'ils
-étaient malheureusement inexaucés, attendu qu'il
-souffrait d'une inflammation de la muqueuse du ventre.</p>
-
-<p>M. Désableau appartenait à cette race de gens qui
-proposent aussitôt les remèdes les plus divers aux
-personnes malades; il conseilla donc au peintre les
-pilules et les perles formulées par tel ou tel docteur,
-les électuaires, les tisanes et les bols préconisés régulièrement,
-dans les journaux, aux annonces de la
-dernière page.</p>
-
-<p>&mdash;Rien de grave du reste? ajouta-t-il, d'un ton
-confiant.</p>
-
-<p>&mdash;Non, rien de grave, j'ai même permission de me
-lever demain&hellip; Alexandre! cria-t-il soudain, s'adressant
-au chat qui, après avoir longuement flairé le
-chapeau de Désableau, entra dedans.&mdash;Mais cet
-appel ne produisit aucun effet sur la bête dont on ne
-voyait plus que l'arrière-train et la queue qui remuait
-droite et rayée de rouge.</p>
-
-<p>Désableau se leva, mit son chapeau à l'abri et, par
-amabilité, voulut caresser le chat qui s'avança comme
-un crabe, marchant de côté, les oreilles à plat sur
-le crâne, les moustaches hérissées et la queue
-basse.</p>
-
-<p>&mdash;Il va vous griffer, dit tranquillement Cyprien.</p>
-
-<p>Désableau se recula et vint s'asseoir, regrettant de
-n'avoir pas gardé, comme arme de défense, son parapluie.</p>
-
-<p>Il y eut un instant de silence.&mdash;Cyprien, très étonné
-de cette visite, regardait curieusement Désableau qui
-croisait et décroisait, l'air absorbé, ses jambes.</p>
-
-<p>&mdash;Vous avez déménagé, fit-il, laissant enfin ses
-jambes en place et, relevant un peu la tête, il considéra
-la pièce dans tous les sens, murmurant: C'est
-très gentil, très clair; et, après une pause: vous travaillez
-toujours beaucoup?</p>
-
-<p>&mdash;Beaucoup; et le peintre désigna, du geste, des
-aquarelles éparses sur une table.</p>
-
-<p>Désableau se leva, mit son lorgnon et demanda
-s'il pouvait sans indiscrétion les regarder.</p>
-
-<p>&mdash;Comment donc, mais regardez-les tant qu'il
-vous fera plaisir, mon cher monsieur.</p>
-
-<p>Désableau recula, pris de nausées, devant ces aquarelles
-qui représentaient toute une gamme de maladies
-de peaux, tout un clavier de boutons et de dartres.</p>
-
-<p>Il rejeta, indigné, ces planches et, dissimulant mal
-son dégoût:</p>
-
-<p>&mdash;Alors, vous vous amusez à peindre des sujets
-pareils?</p>
-
-<p>&mdash;Permettez, ce n'est nullement par plaisir que
-j'enlumine pour la chromo ces aquarelles. J'exécute
-simplement un travail commandé par un médecin.
-Je suis obligé d'aller à l'hôpital Saint-Louis, de
-m'installer dans les salles devant les sujets que l'on
-me désigne, de faire coller à la diète ceux qui refusent
-de se laisser peindre et, tout cela pour gagner
-dix francs par planche! Il n'y a vraiment pas matière
-à s'amuser comme vous semblez le croire!</p>
-
-<p>Un repos suivit cette déclaration. Désableau, très
-pensif, roula son mouchoir et se le passa sans raison
-sous le nez.</p>
-
-<p>&mdash;Ce n'est toujours pas pour m'acheter de la
-peinture qu'il est venu, songea le peintre.</p>
-
-<p>La grosse femme qui avait ouvert la porte d'entrée
-arriva, sur ces entrefaites, et s'enfonça longuement
-dans un fauteuil.</p>
-
-<p>Désableau devint plus gêné encore; il regarda à la
-détournée la femme, n'osant l'examiner de face, louchant
-en dessous de son binocle, par politesse.</p>
-
-<p>Elle lui parut par trop boulotte et par trop mûre;
-ficelée avec cela comme un paquet, les joues ravitaillées
-avec du fard, les cheveux rongés par une raie
-à pellicules, les yeux pleins d'eau comme ceux
-d'une chienne, elle lui sembla tenir de la garde-malade,
-de la portière et de la raccrocheuse.</p>
-
-<p>&mdash;Elle est décidément ignoble, pensa-t-il.</p>
-
-<p>Cyprien s'impatienta de cet examen; il dévisagea
-Désableau et lui dit:</p>
-
-<p>&mdash;Mon cher monsieur, si vous avez quelque chose
-à me communiquer, il ne faudrait pas vous gêner
-parce que Mélie est là. Elle est un peu curieuse, et
-il y a gros à parier que si je la priais de sortir, je
-serais obligé, après votre départ, de lui répéter
-notre conversation, mots pour mots; il vaudrait peut-être
-mieux, dès lors, oublier qu'elle est là et causer
-tranquillement ensemble.</p>
-
-<p>Cette explication ne diminua en rien l'embarras
-du visiteur qui, pour se prêter une contenance, souffla
-sur les verres de son lorgnon et les frotta soigneusement
-avec son mouchoir.</p>
-
-<p>Le peintre se perdit en conjectures sur le motif de
-cette visite. Voulant rompre à tout prix le silence
-qui menaçait de se continuer, il demanda poliment
-des nouvelles de Madame et de Mademoiselle.</p>
-
-<p>Désableau se dérida visiblement. Il laissa son pince-nez
-et répondit avec empressement:</p>
-
-<p>&mdash;Mais, Dieu merci, toute la petite famille est en
-bonne santé&hellip; Ma femme, vous la connaissez, un
-cheval au travail, une âme d'élite partageant son
-affection entre sa fille et moi&hellip;</p>
-
-<p>Il s'interrompit.</p>
-
-<p>Le chat, brusquement sauté des genoux de Mélie,
-se livrait à de folles cavalcades, galopant sous les
-chaises, se fichant sur le dos et gigotant, les quatre
-pattes en l'air, puis se relevant d'un tour de reins, cabriolant
-et sautant, l'air effaré, sur tous les meubles.</p>
-
-<p>&mdash;C'est les puces, dit sentencieusement Mélie.</p>
-
-<p>Désableau la regarda de travers et, rattrapant le fil
-de ses idées, il poursuivit:</p>
-
-<p>&mdash;Oui, ma femme se porte comme un charme; quant
-à la petite, elle est, comme vous le savez, d'une complexion
-délicate, mais enfin sa santé est aussi bonne
-que nous pouvons la désirer. Du reste, cette enfant-là
-nous donne bien de la satisfaction, c'est une nature
-droite comme celle de la mère; jamais de punitions
-en classe et toujours première; la maîtresse la cite
-ainsi qu'un exemple et Monseigneur a bien voulu
-nous en faire compliment, le mois dernier, quand il
-est venu dans le pensionnat pour donner la confirmation
-à de jeunes élèves.</p>
-
-<p>&mdash;A quoi que vous la destinez votre demoiselle?
-hasarda Mélie, d'un ton aimable.</p>
-
-<p>&mdash;Mélie, tais-toi, jeta Cyprien, et empêche Alexandre
-de sauter comme il fait.</p>
-
-<p>Mélie empoigna Alexandre, et tandis qu'elle le
-serrait contre elle, une lutte silencieuse s'engagea,
-traversée par les coups de queue saccadés du chat,
-tapant sourdement l'estomac de la femme.</p>
-
-<p>&mdash;Enfin, reprit Désableau, hésitant un peu, tout
-est pour le mieux, mais cependant, vous savez, le
-bonheur n'est jamais complet.&mdash;Oui, quand on est
-heureux d'un côté, on ne l'est pas de l'autre. Ainsi
-la santé de cette pauvre Berthe, je puis bien vous le
-dire, nous inquiète beaucoup. Tous les malheurs
-qui lui sont arrivés, sa rupture avec André, tout cela,
-voyez-vous, agit sur le moral et par contre-coup sur
-le physique; bref, sans qu'il y ait absolument péril
-en la demeure, l'état de notre nièce ne laisse pas
-que de nous inspirer de sérieuses appréhensions.</p>
-
-<p>Cyprien, très attentif, regarda fixement son visiteur
-qui reprit:</p>
-
-<p>&mdash;Oui, il faudrait beaucoup de ménagements et
-de l'air pur&hellip; Les médecins que nous avons consultés
-à ce sujet sont unanimes à prescrire un séjour à
-la campagne, des promenades dans les bois, de la
-tranquillité, aucune émotion et aucun tracas.</p>
-
-<p>Et il continua, plus bas, après une pose:</p>
-
-<p>&mdash;Il est vraiment regrettable qu'André n'ait pas
-adhéré à la demande que je lui avais soumise dans ce
-sens par l'organe de M<sup>e</sup> Saparois, notre notaire.</p>
-
-<p>&mdash;Ah! fit Cyprien.</p>
-
-<p>&mdash;Ce refus est d'autant plus inexplicable, poursuivit
-Désableau qui s'animait, que c'était une occasion
-unique pour Berthe. Pensez donc, une maison
-à Viroflay, c'est-à-dire à quelques lieues de Paris,
-un jardin assez grand avec un potager, à dix minutes
-d'une station, un train par demi-heure et tout
-cela pour douze mille francs!&mdash;Et puis enfin,
-en dehors même des avantages matériels qui seraient
-résultés de cette opération, il y avait des
-motifs qui primaient les autres, des considérations
-d'humanité qu'un homme de c&oelig;ur ne pouvait rejeter&hellip;</p>
-
-<p>&mdash;Pardon, interrompit le peintre, mais je ne
-comprends pas bien l'histoire que vous me racontez;
-voyons, vous voulez que madame Berthe, votre
-nièce, achète une maison à Viroflay, celle que vous
-avez louée, l'été dernier, sans doute?</p>
-
-<p>Désableau approuva du chef.</p>
-
-<p>&mdash;Bien, et comme en sa qualité de femme mariée,
-madame Berthe ne peut peut rien acheter sans l'autorisation
-de son mari, vous avez dépêché un notaire
-à André pour obtenir cette autorisation.</p>
-
-<p>Désableau approuva encore.</p>
-
-<p>&mdash;Et André a refusé?</p>
-
-<p>Désableau hocha silencieusement la tête.</p>
-
-<p>&mdash;Bon, j'y suis maintenant, si vous voulez continuer,
-je vous écoute.</p>
-
-<p>Mais Désableau déclara qu'il n'avait pas à continuer.
-Il s'excusa même d'avoir ennuyé son ami par
-cette longue histoire, mais c'était plus fort que lui;
-la réponse d'André l'avait trop secoué! Il avait une
-barre dans l'estomac depuis qu'il l'avait apprise. Il
-aimait Berthe comme sa propre fille, il l'avait élevée
-sans faire de différence entre elle et sa petite Justine,
-et voilà que la pauvre enfant, après tous ses
-malheurs, maintenant que ses souffrances commençaient
-à s'assoupir dans la sereine société de la
-famille, recevait un nouveau coup.</p>
-
-<p>&mdash;Ah! l'on ne m'ôtera pas de la tête, s'écria-t-il,
-que la religion d'André n'ait été surprise et il serait
-vraiment bien à souhaiter qu'un ami lui désillât les
-yeux, lui fît comprendre le côté inhumain de sa
-conduite.</p>
-
-<p>&mdash;Autrement dit, murmura le peintre, vous me
-priez de parler à André de cette affaire. Mais enfin,
-mon cher monsieur, pourquoi ne lui en parlez-vous
-pas, vous-même?</p>
-
-<p>&mdash;Parce que&hellip; répliqua Désableau, un peu rouge,
-j'ai craint que M. André n'eût des préventions contre
-moi, et puis j'ai eu peur, je l'avoue, de me laisser
-emporter dans la discussion et de l'envenimer.</p>
-
-<p>&mdash;Eh bien, mais, madame Désableau n'a pas les
-mêmes raisons que vous de croire à la malveillance
-d'André. Pourquoi ne va-t-elle pas le voir?</p>
-
-<p>Désableau ne répondit pas tout d'abord à cette
-question. Il réfléchit, se disant: Ah bien, par exemple,
-une femme honnête visitant des gaillards comme
-ceux-là! Et il frémit à la pensée que si madame Désableau
-était venue à sa place chez Cyprien, elle
-aurait dû affronter le contact de cette grosse gueuse
-qui se prélassait avec son chat dans un fauteuil.</p>
-
-<p>&mdash;La discrétion obligeait ma femme à ne pas se
-rendre chez un garçon qui n'est peut-être pas toujours
-seul chez lui, fit-il enfin.</p>
-
-<p>&mdash;Mon Dieu! reprit Cyprien, ce que je vous en dis
-n'est pas pour vous refuser le service que vous me demandez,
-bien que par goût je sois peu disposé à me
-laisser pincer les doigts entre les portes, pourtant&hellip;</p>
-
-<p>Désableau ne le laissa pas achever, il se leva et
-lui saisit les mains.&mdash;Je n'en attendais pas moins de
-votre amitié, s'écria-t-il, je le disais encore à ma
-femme hier, je suis sûr que M. Cyprien admettra la
-justesse de nos intentions; et ma femme pensait
-comme moi, en me chargeant par exemple de vous
-adresser mille reproches, car vous êtes devenu d'un
-rare!&mdash;Vous avez positivement oublié le chemin de
-notre domicile. Voyons, il faut venir nous voir,
-manger la soupe, sans façon, avec nous&mdash;que
-diable! ce n'est pas parce qu'André est fâché avec
-nous que vous devez épouser ses querelles!&mdash;Vous
-savez du reste que ma femme vous aime beaucoup.</p>
-
-<p>&mdash;Je n'en ai jamais douté, répondit Cyprien.</p>
-
-<p>&mdash;Eh bien alors, c'est entendu.&mdash;Que je suis
-bête! fit-il tout à coup, j'oubliais avec tout cela
-l'objet de ma visite.&mdash;Nous avons toujours le portrait
-du père à rentoiler. Vous aviez bien voulu nous
-promettre, avant notre départ pour la campagne, de
-vous en occuper vous-même&hellip;</p>
-
-<p>&mdash;Oui, oui, répliqua Cyprien, très froid, je passerai
-le prendre un de ces jours.</p>
-
-<p>&mdash;C'est cela, s'écria Désableau, venez quand vous
-voudrez, nous dînons à six heures.&mdash;Voilà qui est
-convenu.&mdash;Tiens votre chat perd ses poils, dit-il
-après un silence, regardant cet animal qui faisait
-maintenant le dos de chameau et se frottait lentement
-contre le bas de ses culottes.</p>
-
-<p>&mdash;Ce n'est rien, Monsieur, jeta Mélie, qui apporta
-une brosse de chiendent.</p>
-
-<p>Mais Désableau se défendit. Jamais il n'accepterait
-que madame se donnât cette peine. Il consentit
-cependant, bousculé par la grosse femme, à mettre
-un pied sur une chaise et à se laisser brosser son
-pantalon à tour de bras.</p>
-
-<p>&mdash;Cyprien, cria Mélie agenouillée devant la
-chaise, il est temps de te frictionner.</p>
-
-<p>&mdash;Ah! grogna le peintre qui étala sur un bout
-de flanelle de la gélatine d'opodeldoch.</p>
-
-<p>Il y eut un nouvel instant de silence, pendant
-lequel une odeur de camphre monta doucement du
-ventre de Cyprien, se développant peu à peu dans
-la pièce, tandis que le bruit aigre du chiendent
-ratissant le drap s'entendait seul.</p>
-
-<p>&mdash;Merci, mille fois, madame, dit Désableau à Mélie,
-en se remettant sur ses jambes, puis il tira sa montre:</p>
-
-<p>&mdash;Diable! je vais arriver en retard à mon bureau.&mdash;Allons,
-meilleure santé, et il serra la main
-de Cyprien.&mdash;Il ne partit pas, cependant, devenu très
-indécis, se demandant s'il devait rappeler au peintre
-l'intervention réclamée entre André et Berthe, mais
-il jugea plus digne de reparler du tableau à rentoiler,
-laissant entendre obscurément qu'il paierait au
-besoin les frais.&mdash;Allons, une dernière fois, adieu,
-et bonne santé; et il ajouta en serrant encore la
-main du peintre, pensant faire ainsi une discrète
-allusion à tous les motifs de sa visite: Je puis, n'est-ce
-pas, dire à ma femme qu'elle compte sur vous?</p>
-
-<p>Cyprien remua vaguement la tête et précédé par
-Mélie et par le chat, Désableau quitta, sur un dernier
-regard, la place et aussitôt qu'il fut arrivé dans
-la rue, il ricana, pensant que tout de même un honnête
-homme serait bien malheureux s'il lui fallait
-vivre de la sorte avec une fille.&mdash;Le restant de tout
-le monde, une créature, une boue, et un égoutier
-et un bohème ce Cyprien, mâcha-t-il; oui, qui se
-ressemble s'assemble, il est bien assorti avec André.&mdash;C'est
-égal, il faut avouer que c'est une pénible
-tâche que d'aller réclamer l'appui de gens pareils, et
-c'est qu'il faut user de diplomatie avec eux, mettre
-des mitaines, des gants!&mdash;Ah! ce pauvre Vigeois,
-en nous léguant sa fille, peut se vanter qu'il nous en
-aura infligé de dures épreuves!</p>
-
-<p>Et il marcha, plus furieux, déblatérant contre les
-ménages interlopes.&mdash;Oblitération du sens moral,
-voilà la seule explication qu'on puisse donner de ces
-existences anormales, pensa-t-il, et soulagé par ces
-réflexions, il entra dans son bureau et secoua furieusement
-deux employés célibataires qui arrivaient en
-retard, déclarant qu'ils ne pouvaient invoquer comme
-excuses des devoirs de famille, puisqu'ils étaient garçons
-l'un et l'autre, et que l'administration n'avait
-pas à accepter pour des motifs, qu'elle ne pourrait
-sans doute pas décemment connaître, des retards
-préjudiciables à ses intérêts.</p>
-
-<p>Et tandis que les employés supportaient patiemment
-le galop de leur chef, Cyprien, ne doutant point
-de la déplorable impression que Mélie avait laissée
-à Désableau, se prit à rire dans sa barbe, caressant
-le chat pelotonné sur le lit, en boule.</p>
-
-<p>&mdash;Alexandre, dit Barre de Rouille, fit-il, le monsieur
-à favoris que tu viens de voir est un homme
-grave, un homme relié. Marié, père d'une fille et
-récemment promu au grade disputé de sous-chef,
-il apparaît comme un homme considérable aux yeux
-des petits commerçants et des rentiers. Eh bien, ce
-fonctionnaire a dû emporter de toi une bien triste
-opinion, car tu t'es malhonnêtement conduit; tu es
-entré dans son chapeau et tu as couvert sa jambe
-gauche de poils; il ne faut pas cependant que cela te
-chagrine, mon pauvre mimi, car vois-tu, M. Désableau
-a très certainement une aussi mauvaise opinion
-de ton père, Cyprien, qui te tient présentement
-les pattes, pour que tu ne te sauves pas.</p>
-
-<p>Oui, ce monsieur nous méprise, moi, et cette
-brave Mélie. Pourquoi? Ah dame, ça, c'est moins
-facile à t'expliquer, car ta maman Mélie, prise de
-pitié, t'a fait arracher d'avance par le coupeur du
-Pont-Neuf les germes de certaines idées que tu
-aurais pu t'enraciner dans l'âme. On a tari tous
-tes instincts de vagabondage amoureux, tous tes
-futurs désirs de pousser des cris déchirants le long
-des toits. On a eu tort, car tu es une bête surhumaine
-et monstrueuse, une bête sur laquelle on a
-violé les lois les plus saintes de la nature en te débarrassant
-de la douleur morale dès le principe.
-Mais ce n'est pas de cela qu'il s'agit. Pardonne cette
-digression, ne me mords pas, ou je te claque et
-écoute:</p>
-
-<p>La société, vois-tu, minet, a décidé, dans un jour
-de berlue, on ne sait plus quand, tant ça se perd
-dans la nuit des siècles, que tout homme qui voudrait
-habiter avec une femme, dans la même chambre,
-dans le même lit, devrait passer auparavant
-devant un autre homme qui les interrogerait, après
-qu'on lui aurait mis une ceinture de cotonnade autour
-des reins.</p>
-
-<p>Cette opération s'appelle le mariage, mon chat;
-c'est l'honnêteté, c'est le respect de tout un pays,
-de tout un monde, c'est la protection assurée, où
-qu'on se trouve, des magistrats et des gendarmes!</p>
-
-<p>Eh bien! Ton papa Cyprien et ta maman Mélie
-n'ont pas défilé devant la fameuse écharpe dont je
-t'ai parlé, ils vivent simplement ensemble, comme
-toi tu aurais pu le faire avec une chatte, sans en
-avoir préalablement obtenu l'autorisation d'un
-deuxième chat. C'est te dire que, quoi qu'ils fassent,
-ils seront constamment méprisés, constamment
-honnis.</p>
-
-<p>Et il n'y a rien à faire à cela, il n'y a pas de
-subterfuges à inventer, ajouta Cyprien avec une
-pointe de mélancolie. Quand j'achèterais une alliance
-à ta maman, quand je lui jetterais de la
-soie sur le dos, et sur la tête des chapeaux à plumes,
-ça ne nous empêcherait pas d'avoir la tournure
-spéciale aux gens collés. Du reste, si tu veux
-t'en assurer, tu n'as qu'à nous regarder par la
-fenêtre, quand nous sortons ensemble, ça, faut être
-juste, c'est un beau spectacle! Mélie cahote en
-marchant, et elle ne peut me suivre; elle geint,
-se mouche, s'essuie, crie après moi, m'appelle tout
-haut dans la rue, tandis qu'à vingt pas en avant,
-je fends l'air de mes longues jambes. Voyons, c'est-il
-cela qui peut nous procurer une dégaîne honorable
-de gens mariés? Non, n'est-ce pas?</p>
-
-<p>Ah! si nous étions des ouvriers, si Mélie portait
-de vieilles camisoles et des bonnets mous, si moi
-j'étais vêtu d'une blouse et coiffé d'une casquette,
-je ne dis pas, nous pourrions sans doute donner le
-change, puisque tout le monde a l'air de concubins,
-dans le peuple.</p>
-
-<p>Alexandre s'agita et miaula désespérément.</p>
-
-<p>&mdash;Allons, je vais abréger, fit Cyprien, car je commence
-à croire que ces explications t'intéressent
-fort peu. Au fait, les deux sous de foie que tu manges
-par jour ne sont ni meilleurs, ni pires, que ce
-soit Mélie, fille Aulanier, ou Mélie épouse de Cyprien
-Tibaille, qui le les découpe et te les pétrisse dans une
-pâtée de pain, mais enfin tous ces détails étaient
-nécessaires pour te faire bien comprendre les nausées
-d'âme que M. Désableau a endurées à la vue
-de nos trois personnes.</p>
-
-<p>Le chat, impatienté par ce discours, roula des yeux
-noirs, à peine cerclés de jaune, aux bords, et il se
-tordit plus furieusement entre les mains du peintre.</p>
-
-<p>&mdash;Laisse-le donc, jeta Mélie, est-ce que cet
-animal peut comprendre toutes les histoires que tu
-lui racontes?</p>
-
-<p>&mdash;Ta mère a raison, déclara Cyprien. Va, mon fils,
-tu dois être édifié maintenant; et il lâcha Alexandre
-qui se précipita en bas du lit et se secoua vivement
-sur le parquet, dans une nuée de poils rouges.</p>
-
-<p>&mdash;Mon Dieu! que tu es bête, mon vieux Cyprien,
-soupira Mélie.</p>
-
-<p>&mdash;Tes aperçus sont parfois justes, répliqua le
-peintre.</p>
-
-<p>Leurs entretiens finissaient souvent de la sorte.</p>
-
-<p>Ils formaient, à eux deux, un concubinage modèle,
-basé sur une réciproque indulgence, une
-union où les sens éreintés, organisée par une femme
-qui n'était plus jeune et qui n'avait, au travers de
-noces subies comme on supporte les fatigues d'un
-périlleux métier, poursuivi qu'une idée, qu'un but,
-découvrir un homme qui consentirait à la tirer de
-l'eau et à la mettre à sec sur une berge. Elle flaira
-en Cyprien un sauveteur; elle saisit que celui-là
-n'avait plus ces préoccupations de jeunes hommes
-qui cherchent une maîtresse avenante ou jolie pour
-la montrer aux autres; sa grosse taille, sa tournure
-populacière, ses quelques penchants à lever le
-coude et à siroter de petits vermouts entre les repas,
-la rendaient impossible à placer chez ces
-gens qui, épris de distinction et possédés par un
-idéal de femme frêle, sans infirmités de nature,
-éprouvent le besoin de s'enquérir du passé de leur
-maîtresse, l'obligent à leur dégoiser des blagues
-pour se monter à eux-mêmes le coup et l'abandonnent,
-en fin de compte, parce qu'ils en ont rencontré
-une autre dont la robe est plus élégante et le
-teint mieux fait.</p>
-
-<p>Cyprien lui apparut comme un galopin usé avant
-l'âge, comme un malade qui désirait seulement,
-dans le lit, être bordé, et elle s'attacha à lui,
-rêvant de devenir simplement sa bonne, mais une
-bonne avec qui l'on cause familièrement et à qui
-l'on envoie de temps à autre, par amitié, de petites
-tapes sur le derrière.</p>
-
-<p>Puis, à ce bon enfant, à cette douceur d'une fille
-qui a été constamment dupée par les hommes sans
-leur en garder pour cela rancune, une idée bien peuple
-se joignait. Vigoureusement reintée et pétant d'embonpoint,
-Mélie ressentait une certaine compassion
-pour la maigreur délicate du peintre. «Faudra que je
-l'engraisse», se disait-elle souvent; et elle s'inquiétait
-de lui comme d'un marmot à qui l'on essuie le front
-quand il a couru. Elle vérifiait, lorsqu'il s'apprêtait à
-partir, ses vêtements, lui fourrant des foulards dans
-les poches, le forçant à se déshabiller des pieds à la
-tête quand il revenait mouillé, par les jours de pluie,
-se couchant avant lui, l'hiver, pour qu'il s'étendît
-sur une place chaude.</p>
-
-<p>Ils s'étaient croisés, un soir qu'elle bâillait aux
-corneilles sur un pont; accostée sous le plus
-futile des prétextes, elle invita le peintre à passer
-son chemin. Cyprien avait alors parlé de la fraternité
-des âmes, mis le bras de la femme sous le sien
-et, malgré ses refus, il l'avait emmenée, l'éblouissant
-par d'inintelligibles phrases, lui procurant cette certitude
-qu'elle était remorquée par un Monsieur qui avait
-reçu de l'instruction. Elle fut enchantée du reste
-de l'hospitalité du peintre; ce furent ces gentillesses
-de calicots et de perruquiers dont l'effet est toujours
-sûr. Cyprien y ajouta encore un sans-gêne
-gracieux qui combla d'aise Mélie, déjà enchantée de
-ces bonnes façons.</p>
-
-<p>Égayée par des grogs fortement épicés, elle s'apitoya,
-maternelle, sur les vêtements décousus
-du peintre, et elle leur posa, çà et là, quelques
-reprises, quelques points, puis, satisfaite du peu
-d'exigences et de la générosité de Cyprien, elle
-revint d'elle-même, plusieurs fois, entrant avec l'air
-humble d'un chien qui s'attend à être chassé, mais
-le peintre la laissa rôder, bienveillant, où qu'elle
-voulut, songeant à l'avenir de sa garde-robe.</p>
-
-<p>Leur liaison continuait ainsi très lénitive et très
-bénigne, lorsqu'un jour Cyprien se coucha, malade,
-souffrant de maux d'oreilles et de clous. Alors, elle
-s'installa près du lit, prépara la potbouille pour qu'il
-n'eût pas à sortir; elle le soigna avec sollicitude, le
-veilla, la nuit, le dorlotant, lui mettant un moine
-aux pieds, se relevant pour le faire boire.</p>
-
-<p>Lui, fut ébahi; il ne comptait plus depuis longtemps
-sur une affection quelconque, sur une pitié;
-il s'attendrit sur ce dévouement qu'on lui offrait,
-gêné, malgré tout, par le bon enfant de cette
-femme qui voulut, en dépit de ses protestations,
-s'occuper elle-même de toutes les hontes, de toutes
-les abjections d'une maladie.</p>
-
-<p>Elle riait, lui disant lorsqu'il se fâchait presque
-la suppliant de ne pas accomplir de répugnantes
-besognes:</p>
-
-<p>&mdash;Allons, mon bibi, c'est l'affaire des femmes, ça.</p>
-
-<p>Et il l'embrassait, tout ému, et la grosse femme
-riait plus fort, ravie d'être ainsi embrassée, sans
-saleté, contrairement aux habitudes.</p>
-
-<p>Elle trima furieusement du reste, car en sus de
-la cuisine et des courses, elle dut balayer le logis,
-découper les vieux rideaux de mousseline pour les
-cataplasmes, se battre avec Cyprien que l'invasion
-des médicaments outrait.</p>
-
-<p>Puis, ce fut toute la série des purges qui défila: des
-limonades gazeuses qui emplissaient Cyprien de vent
-sans rien produire, des eaux de Pullna, aigres et doucereuses,
-qu'il rendait par le haut, des sels de Sedlitz
-qui l'échauffaient cruellement, ce fut enfin l'abominable
-ricin que le docteur prescrivit en dernier ressort.</p>
-
-<p>Alors Cyprien jeta des cris de Merlusine. L'odeur
-seule de cette drogue lui retournait l'estomac.
-Mélie dut, un matin, après avoir soigneusement
-battu l'huile dans du café tiède, enfourner le tout
-dans la bouche du peintre, qu'elle effara, en le
-réveillant en sursaut par des cris de pie. Il jura,
-sacra comme un bouvier, l'interpella violemment,
-l'envoya à tous les diables, puis il avoua qu'elle
-avait eu raison d'agir ainsi, et il consentit, résigné,
-souriant aux joues gonflées et aux lèvres en rosette
-de Mélie soufflant sur le bol pour le refroidir, à
-s'abreuver de bouillon aux herbes, à s'ingurgiter, jusqu'à
-plus soif, des potées d'eau verte.</p>
-
-<p>Tant qu'il ne put se lever, elle demeura près de
-lui, du matin au soir, causant, ravaudant, lisant
-des livraisons illustrées à deux sous, superposant les
-histoires jadis clabaudées dans sa propre maison sur
-tous les cancans débités dans celle du peintre. Son
-zèle ne s'amortissait pas et sa vaillance et sa belle
-humeur réconfortaient le peintre qui s'épeurait au
-plus léger mal et se croyait perdu.</p>
-
-<p>&mdash;Quand on veut quelque chose, on le veut, disait-elle;
-moi je serais paralysée que je soulèverais quand
-même mes jambes avec ma tête,&mdash;et elle se tapait
-carrément sur le front avec son dé.</p>
-
-<p>Dure pour elle-même, ayant dans le sang du salpêtre
-qui lui secouait la graisse, elle était cependant
-molle pour les autres, émue par leur moindre bobo,
-par leur moindre peine.</p>
-
-<p>Lorsque les maux d'oreilles de Cyprien s'alentirent
-et que ses clous percèrent, elle continua néanmoins
-à le bercer; mais, vers les midi, elle s'absenta, chaque
-jour, régulièrement, pendant deux heures.</p>
-
-<p>Le peintre s'alarma; à la voir si casanière et si placide,
-il n'avait plus songé combien l'existence de cette
-femme était problématique. Mélie acceptait bien sa
-part des repas qu'elle cuisinait chez lui, mais enfin il y
-avait le loyer, l'entretien, le blanchissage. Où se procurait-elle
-l'argent nécessaire pour parer à ces dépenses?</p>
-
-<p>Elle travaillait souvent à des ouvrages de passementerie,
-disposant sur un morceau de bois hérissé
-de pointes qui formaient un dessin, de la gance
-qu'elle cousait et piquait de petites perles en verre
-noir, recueillies dans son tablier et collées par de la
-salive sur le pouce de sa main gauche. Mais outre
-qu'elle n'avait plus les yeux assez vifs pour enfiler
-rapidement ces perles, trouées à chaque bout, d'un
-coup d'aiguille, ce travail était trop mal rémunéré
-pour qu'il pût suffire aux besoins d'une femme.
-Trente-deux sous, en bûchant de sept heures du
-matin à minuit, c'était ce qu'elle pouvait, en se hâtant,
-gagner; il devait donc exister un ou deux
-Messieurs qui aidaient la pauvre fille; ses absences
-se trouvaient par cela même justifiées; et pourtant,
-quand il examinait Mélie, Cyprien s'étonnait. Ce
-qu'elle n'était ni appétissante, ni libertine!</p>
-
-<p>Il faudrait supposer, se dit-il, qu'il est dans Paris
-un ou deux impotents de mon espèce, des gens fanés
-et doux, tenant à une maîtresse pour des motifs différents
-de ceux qui déterminent l'humanité depuis
-des siècles.&mdash;Et il se sentait une certaine colère, une
-certaine jalousie, pour les soins de garde-malade
-qu'elle allait sans doute prodiguer à de vieux amants.
-Son dépit amoureux ressemblait à cette sorte de rancune
-qui prend un malade, dans un hôpital, lorsqu'il
-voit le médecin l'examiner à peine et se préoccuper
-longuement des autres.</p>
-
-<p>Il ne pouvait reprocher à Mélie, cependant, de ne
-pas lui donner la préférence puisqu'elle ne le quittait
-guère et témoignait, d'ailleurs, peu d'empressement
-à sortir. Elle examinait la pendule en fronçant
-le nez, attendant la dernière minute, se lissant les
-cheveux de mauvaise grâce, murmurant tout en
-arrangeant ses gants percés au bout des doigts:&mdash;Oh!
-ils sont bien bons!&mdash;Puis elle baissait sa
-voilette et, jetant un dernier coup d'&oelig;il sur la
-chambre, couvrait le feu de cendres, préparait tout
-pour que Cyprien ne souffrît pas de son absence.</p>
-
-<p>Habitué au va-et-vient d'une jupe s'accrochant
-dans les pieds de chaises, aux encouragements jetés
-à la maladie, à l'échange des propos dont l'insignifiance
-disparaît pour les gens souffrants, Cyprien
-se jugeait horriblement malheureux lorsqu'il était
-seul. Sa chambre devenait morne et il regardait à
-son tour, attristé, les aiguilles de la pendule, écoutant
-le tic-tac du balancier pour s'assurer qu'il n'arrêtait
-point. Comme le temps est long, disait-il, et il
-éprouvait une réelle joie lorsqu'au bout de deux
-heures, il entendait le pas d'éléphant de Mélie
-ébranler les marches.</p>
-
-<p>Les sorties mesurées de cette femme continuèrent
-sans qu'elle les expliquât et sans qu'il eût le courage
-de l'interroger. Une sourde inquiétude le tortura, à
-la longue, pourtant; il craignit des exigences de la
-part des personnes qu'elle allait voir, il appréhenda
-une rupture imposée, un abandon.</p>
-
-<p>L'idée qu'il pourrait rester privé de soins maintenant,
-l'affola; il se vit, seul, pendant la nuit, s'agitant,
-battu par la fièvre, excédé par des cauchemars,
-suant sur son traversin, attendant l'arrivée du jour
-comme une délivrance.</p>
-
-<p>Il ruminait ces pensées, dans ces états de vague
-somnolence où l'esprit engourdi continue néanmoins
-sa course. Une recrudescence de maladie acheva de
-l'atterrer. Alors, tout endolori, ne disant plus rien,
-il songea longuement aux épouvantes d'une catastrophe,
-aux agonies solitaires, aux morts lamentables
-des galeux et des parias. Cette perspective de
-crever misérablement, dans une chambre, la porte
-laissée entr'ouverte par la garde partie, tandis que
-les locataires passent en chantonnant dans l'escalier,
-s'implanta, poussée dans son cerveau, rivée par les
-souffrances qui l'assaillaient. Une peur terrible, une
-de ces paniques qu'on ne raisonne pas, le saisit; il claquait
-des dents sous ses couvertures, il fut sur le point
-de supplier Mélie, ce jour-là, de ne pas descendre.</p>
-
-<p>Puis, il n'osa.&mdash;Une perception brusque de sa situation
-lui apparut; ses rentes mangées par les femmes
-n'étaient plus, et les quelques bribes échappées
-à ses défaites allaient disparaître, emportées par le
-courant des notes de médecine et de pharmacie. Fallait-il
-qu'il eût été niais pour s'être ainsi laissé gruger
-par des coquines qui se fichaient de lui!&mdash;C'était
-comme toujours les bonnes filles qui payaient pour
-les mauvaises. Mélie était venue trop tard&hellip; Soudain,
-la pendule tintant coupa ses réflexions.</p>
-
-<p>Il regarda Mélie, se répétant: l'heure est arrivée,
-elle va déguerpir. Elle aussi le regarda et, effrayée par
-la détresse qu'elle lisait dans ses yeux, elle lui caressa
-le front avec sa main, lui porta de la tisane
-à boire et lui essuya la bouche.</p>
-
-<p>&mdash;Voyons, qu'est ce que tu as, mon gros? fit-elle.</p>
-
-<p>Il ne répondait pas.</p>
-
-<p>&mdash;Tu as mal où ça, dis?</p>
-
-<p>&mdash;Il murmura: j'ai un peu de fièvre; et tristement
-il se remit à examiner la pendule.</p>
-
-<p>Alors Mélie l'embrassa, un peu rouge, et elle reprit
-son travail, laissant s'écouler tranquillement les
-heures.</p>
-
-<p>Du coup, il fut subjugué; ce simple incident décida
-de son sort, ses derniers combats cessèrent. Il
-en venait à craindre maintenant que Mélie refusât le
-concubinage.</p>
-
-<p>Par pudeur, il résolut d'attendre qu'il fût complètement
-rétabli pour lui soumettre ses propositions.</p>
-
-<p>&mdash;Comme cela, je n'aurai pas l'air d'implorer une
-grâce, se dit-il; très guilleret et très bien portant,
-un soir, il tira sur sa pipe, lâcha une énorme bouffée
-et, un peu gêné, il s'expliqua, trouvant cela plus facile,
-sur un mode tout à la fois drôlatique et solennel:</p>
-
-<p>&mdash;Nous ne sommes plus jeunes, ma vieille branche,
-et le temps se gâte! Le moment me semble venu
-de jouer les Paul et les Virginie qui se fourrent sous
-le même jupon par les temps de pluie. T'es grosse
-et je suis maigre, t'es vaillante et moi je cane;
-réunissons ces qualités et, nous complétant l'un par
-l'autre, nous aurons au moins quelques chances de
-résister aux tourmentes des événements. Tu dois en
-avoir assez de passer toujours de la contrebande, et
-puis, c'est dangereux à la fin, car les douaniers des
-m&oelig;urs, les argousins sont là.&mdash;Quant à moi, la vie de
-garçon m'embête; à être toujours seul, je me consterne
-et je me ronge; pour tout dire, je suis las et les latrines
-de mon âme sont pleines!&mdash;Voyons, ça ne serait pas
-raisonnable de venir boulotter et de coucher ici?
-d'être comme mari et femme avec la chance en plus
-de ne pas procréer d'enfants, hein, qu'en dis-tu? si le
-collage te plaît, vas-y, tape-moi dans la main, c'est fait!</p>
-
-<p>Elle accepta d'emblée; le rêve de sa vie mûre se réalisait;
-elle baisa Cyprien, le remerciant de sa bonté,
-disant qu'il verrait, qu'elle n'était pas méchante,
-qu'elle tâcherait de lui rendre la vie très douce.</p>
-
-<p>&mdash;Je le sais bien, ma brave Mélie, répliqua le
-peintre qui s'émouvait, puis il reprit son calme et
-parla de l'avenir. Il ne dissimula pas à Mélie que
-leur existence serait chétive, qu'ils devraient vivre
-ainsi que des ouvriers, mais elle haussa les épaules,
-déclarant qu'elle n'avait jamais eu l'habitude de
-vivre comme une princesse, que le bien-être lui
-importait peu, qu'avec de l'ordre, elle se chargeait
-bien, d'ailleurs, de joindre les deux bouts.</p>
-
-<p>Et leur union commença, sans ces troubles qui
-agitent des gens plus jeunes. Ils ajustèrent leurs défauts
-pour les emboîter sans qu'ils se heurtassent.
-La grosse femme garda la maison, laissant Cyprien
-badauder au dehors, s'inquiétant à peine de ses
-absences, prête même à lui pardonner quelques
-frasques comme l'on accepte, de temps à autre, une
-sottise sans importance d'un galopin.</p>
-
-<p>&mdash;La seule chose que j'exige, fit-elle un jour, c'est
-de ne pas les «embrasser».</p>
-
-<p>Et, en effet, tout le reste ne tirait pas pour elle à
-conséquence. Retirée de l'amour, du monde, sachant
-par expérience combien est peu de chose pour des
-gens vraiment usés le commerce charnel, elle comprenait
-encore l'entraînement irréfléchi d'un soir,
-l'acte brutal aussitôt regretté, mais elle s'insurgeait
-à l'idée que la première venue pourrait obtenir de
-son homme, comme elle, ce qu'elle considérait ainsi
-qu'un témoignage de bonne affection, un baiser
-franchement donné.</p>
-
-<p>Cyprien lui promit tout ce qu'elle voulut; il sortit
-et rentra à sa guise, et bientôt chacun se désintéressant
-de son sexe, une sincère camaraderie s'établit
-entre eux; Cyprien pouvait déblatérer sur les vices
-des femmes, lâcher tout ce qui lui traversait la tête,
-sans que Mélie se froissât jamais; elle le laissait parler,
-souriant, benoîte, disant simplement parfois, de
-même qu'après le départ de Désableau:</p>
-
-<p>&mdash;Mon Dieu, mon vieux Cyprien, que tu es bête!</p>
-
-
-<div class="chapter"></div>
-<h2 class="nobreak">XIV</h2>
-
-
-<p>Mélanie, émue du départ de Jeanne, consentit,
-après d'excessives jérémiades, à se taire, et elle ne
-songea bientôt plus à la petite que lorsqu'arrivait le
-moment de solder l'achat d'un bonnet ou la confection
-d'une robe.</p>
-
-<p>Furieux de ces dépenses, jadis évitées grâce à
-Jeanne, le sergent de ville maudissait de son côté,
-au poste, les Anglais et Londres.</p>
-
-<p>Sur ces entrefaites, le beau temps revint et André,
-installé, une après-midi, sur sa terrasse, contempla
-l'éternel spectacle des mêmes employés du
-ministère, assis dans la maison d'en face, devant
-les mêmes casiers de bois noir, remuant les mêmes
-paperasses sur le même fond de cartons verts.</p>
-
-<p>Ni l'aspect des bureaux, ni l'aspect de la rue n'avait
-changé. C'était, dans le même décor d'un coin de province,
-le même figurant boiteux surveillant la place
-des fiacres, les mêmes garçons portant des &oelig;ufs sur
-le plat et des mazagrans, le même monde de suppliantes
-préparant leurs larmes, disparaissant par la
-porte des bureaux, ne les quittant, exténuées, qu'après
-des heures.</p>
-
-<p>Tout au plus, la tiédeur du ciel avait-elle fait
-grouiller en plus grand nombre que l'année dernière,
-au moment avancé de la saison où André avait
-emménagé, les palefreniers et les laquais échappés
-de tous les hôtels du voisinage. Il y en avait, tassés
-comme des mouches dans un coin, pipant et salivant,
-conférant avec le portier d'une maison en
-train d'aiguiser au tripoli les lueurs des boutons
-de portes; et d'autres arrivaient, dandinant leurs
-fesses à l'étroit dans ces culottes qui forment la poche
-aux genoux, et qui bouffent et tirebouchonnent
-sur des galoches, rejoints bientôt par des garçons
-d'écurie en veste de travail, les manches retroussées,
-la chemise de flanelle rétrécie au cou par des lavages,
-les faces soigneusement plaquées sur les tempes, la
-toque à deux rubans écrasée sur la nuque. Et tous
-gesticulaient, ouvrant la mâchoire, se secouant les
-poings. De sa fenêtre, André suivait le mouvement
-de leurs bouches rasées, devinait des invites à boire
-aussitôt acceptées, des cancans répercutés des offices
-aux remises, des bonjours lancés à des chiens
-de sellier assis sur leurs nèfles, dressant leurs
-oreilles affûtées en sifflets, secouant leurs poils gris,
-hérissés sur le collier écarlate à clous de cuivre.</p>
-
-<p>Cet épanouissement de valetaille et de chiens au
-soleil le réjouissait.</p>
-
-<p>Il perdait des heures à examiner le défilé de ces
-gens dans sa rue, la procession des messieurs et des
-dames s'engouffrant sous le porche du ministère.
-Tout à coup, son regard qui s'éparpillait se concentra
-sur un homme pointant au loin. C'est la tournure
-de Cyprien, se dit-il. Il reconnut bientôt, en
-effet, la figure du peintre qui approchait rapidement,
-man&oelig;uvrant, par saccades, les minces charnières de
-ses longues jambes.</p>
-
-<p>La figure d'André s'éclaira; leurs relations étaient
-presque interrompues depuis des mois.</p>
-
-<p>&mdash;Te voilà donc, brigand, fit-il, quand le peintre
-fut monté, et ils se serrèrent les mains, parlant tous
-les deux à la fois, se dévisageant, en riant d'aise.</p>
-
-<p>&mdash;Mon cher, vois-tu, dit Cyprien, c'est bien simple,
-je ne suis pas venu parce que tu étais en possession
-de femme et que les femmes, tu le sais comme moi,
-ça balaye tout! Compte les amis que je recevais
-jadis, dans mon atelier, et ceux que les maîtresses
-ont éloignés, et la balance s'établira vite. Il ne me
-reste plus que toi et je ne tiens pas à te perdre.</p>
-
-<p>&mdash;Je suis toujours seul maintenant, tu peux me
-visiter sans crainte, répondit André. Jeanne est partie.
-Et il expliqua sa rupture, ajoutant avec tristesse que
-ses prévisions s'étaient réalisées, qu'il n'avait plus
-reçu de nouvelles de Jeanne depuis qu'elle était débarquée
-en Angleterre. Et toi, demanda-t-il, secouant
-la tête comme pour chasser un souvenir importun,
-que fais-tu? que deviens-tu?</p>
-
-<p>&mdash;Moi, murmura le peintre avec un peu d'hésitation,
-eh bien, dame, je deviens&hellip; que je vis en concubinage.</p>
-
-<p>André ouvrit de grands yeux et il ne put s'empêcher
-de rire.</p>
-
-<p>&mdash;Mon Dieu! oui, fit Cyprien qui comprit l'ironie
-de ce rire; c'est comme cela. Eh bien, après? ça te
-semble drôle parce que tu m'as souvent entendu
-blaguer les gens qui se collaient. Ça ne prouve
-qu'une chose, mon cher, c'est que devant les femmes,
-il n'y a pas de gens malins, il n'y a pas de gens
-forts; ceux qui déblatèrent le plus violemment contre
-elles sont ceux qui ont le plus peur et qui sont le
-plus sûrs d'être échaudés. Et c'est si vrai, qu'on
-peut, sans crainte de se tromper, émettre cet
-axiome: quand on est las des femmes et qu'on
-commence à crier de bonne foi qu'on les déteste, on
-peut graisser ses bottes et se faire donner le viatique.
-Le mariage et le concubinage sont là; les désastres
-sont proches.</p>
-
-<p>Maintenant, je dois ajouter pourtant que Mélie,&mdash;c'est
-le nom de ma femme,&mdash;est une brave fille,
-qu'elle a de sérieuses qualités, qu'elle remplit enfin
-toutes les conditions d'un dernier idéal qui m'était
-poussé: trouver une dame, mûre, calme, dévouée,
-sans besoins amoureux, sans coquetterie et sans pose,
-une vache puissante et pacifique, en un mot. Eh bien,
-l'excellente Mélie est tout cela, ou, je ne sais plus
-moi, elle ne l'est peut-être pas du tout, car enfin,
-comme tous les gens qui ont des maîtresses leur
-découvrent immédiatement un tas de qualités
-qu'elles n'ont pas, je suis peut-être devenu aussi
-nigaud qu'eux et je me chauffe sans doute le job!
-baste! ça ne fait rien, le résultat est toujours le même,
-conclut-il gaiement.</p>
-
-<p>&mdash;Dis donc, mon vieux, jeta André, nous dînons
-ce soir ensemble, hein? car, sapristi, après si longtemps,
-c'est bien le moins que nous ne nous quittions
-pas! je t'emmène. J'ai justement accordé congé
-à Mélanie et j'allais mélancoliquement dîner, seul,
-au restaurant. Quelle chance que tu sois arrivé!
-Tiens, à propos, sais-tu pourquoi Mélanie m'a
-demandé campos? non, eh bien, c'est pour assister
-à l'enterrement de mon oncle!</p>
-
-<p>&mdash;De ton oncle? fit Cyprien interdit.</p>
-
-<p>&mdash;Voyons, tu ne te rappelles pas, le jour où nous
-sommes allés à la recherche de la bonne chez une
-blanchisseuse de la rue des Quatre-Vents, d'avoir vu
-sur une chaise percée un vieillard qui râlotait.</p>
-
-<p>&mdash;Tiens, parbleu, cria le peintre, si je me le rappelle!
-je crois bien, il y avait même dans la boutique
-une arpette dont l'extraordinaire dégaîne m'a
-longtemps hanté. Alors, comme cela, ce respectable
-vieillard a rendu l'âme.</p>
-
-<p>&mdash;Oui, Mélanie m'a raconté qu'il s'était penché tout
-d'un côté sur la chaise et qu'il grattait le plancher
-avec sa main, tandis qu'il tirait en même temps la
-langue. On a d'abord cru qu'il s'amusait et on lui a
-fichu une tape pour le remettre droit. Mais il a dit:
-Je sais pas moi&hellip;, je sais pas&hellip;; puis, il est tombé la
-tête sur l'estomac, en avant; ç'a été tout.</p>
-
-<p>&mdash;Il fut largement exploité et il pua! fit Cyprien.
-L'on pourrait graver ces mots comme épitaphe sur
-la tombe de cet oncle. Mais, dis donc, pour en revenir
-à des sujets plus gais, je préférerais, si cela ne te
-gênait pas, t'emmener dîner à la maison. Tu verras la
-margoulette qu'a ma femme, ce sera toujours ça!</p>
-
-<p>&mdash;Ah bien! au point de vue de la logique, tu
-laisses à désirer, toi! Tu ne venais pas me voir parce
-que je possédais une maîtresse, et maintenant que
-tu en as une, tu veux m'amener chez elle; tu as donc
-envie que nous nous fâchions, puisqu'à t'entendre,
-et tu n'as pas tout à fait tort, les femmes ça balaye
-tout!</p>
-
-<p>&mdash;Oui, oui, je sais bien, mais Mélie est exceptionnellement
-maternelle, tu seras bien reçu, et
-puis, il faudrait la prévenir que je ne rentre pas.
-Ce serait un tas d'histoires! Allons, c'est entendu,
-tu viens. Tiens, à propos, j'ai reçu une visite,
-devine de qui?</p>
-
-<p>&mdash;Comment veux-tu que je devine?</p>
-
-<p>&mdash;De Désableau.</p>
-
-<p>&mdash;Ah!&hellip; eh bien, qu'est-ce qu'il veut, celui-là?</p>
-
-<p>&mdash;Je ne sais pas, il est venu pour un rentoilage de
-tableau; il m'a appris que ta femme était malade,
-qu'elle aurait besoin de bon air&hellip;</p>
-
-<p>&mdash;Et que je refusais l'autorisation d'acheter une
-maison à Viroflay, n'est-ce pas?</p>
-
-<p>&mdash;Oui, je crois bien que Désableau m'a parlé de
-cela, dit Cyprien, en paraissant chercher dans ses
-souvenirs. Je lui ai répondu, d'ailleurs, que j'avais
-assez de m'occuper de mes propres affaires, sans me
-mêler encore à celles des autres.</p>
-
-<p>&mdash;Sais-tu ce que c'est que Désableau? fit subitement
-André.</p>
-
-<p>&mdash;Un imbécile.</p>
-
-<p>&mdash;Oui, d'abord, mais ensuite?</p>
-
-<p>Cyprien eut un geste vague.</p>
-
-<p>&mdash;Eh bien, c'est une vieille canaille.</p>
-
-<p>La figure du peintre ne témoigna d'aucun étonnement.</p>
-
-<p>&mdash;Comment, reprit André, voilà un monsieur qui
-me propose d'acheter une maison à Viroflay, sous
-le prétexte que Berthe souffre! En Normandie, en
-Auvergne, en Provence, à Menton, à Nice, je comprendrais
-encore, mais à Viroflay! Il appelle cela du
-bon air, lui! non, c'est simple comme bonjour. Le
-Désableau a grande envie de posséder, sans débourser
-désormais des frais de location, une campagne,
-près de Paris, près de son bureau. Je ne suis pas sa
-dupe. Aussi, j'ai répondu au notaire ceci: D'abord,
-je ne vois pas l'utilité d'acheter une maison lorsqu'on
-peut en louer une, puis quand un médecin me
-désignera, dans un pays quelconque, un village dont
-le séjour rétablira la santé de Berthe, eh bien, j'accorderai
-toutes les autorisations que l'on voudra;
-jusque-là, rien, je refuse.</p>
-
-<p>Désableau ne m'avait pas rapporté ta réponse au
-notaire, dit Cyprien. Tu as raison, du reste. Les
-baumes de Viroflay sont contestables. Je n'avais pas
-songé à cela. Tiens, tiens, mais il est plus retors que
-je croyais, ce brave Désableau! Dis donc, maintenant,
-il est près de six heures, si tu enfilais ton paletot.</p>
-
-<p>&mdash;Alors, décidément, nous dînons chez toi?</p>
-
-<p>&mdash;Oui, seulement décampons tout de suite. Comme
-Mélie ne s'attend pas à ton arrivée, il faut que nous
-lui donnions au moins le temps d'apprêter un fricot
-plus large; d'ailleurs je chercherai un renfort de victuailles
-en route, ça évitera ainsi à la vieille qui est
-pas mal poussive, la peine de redescendre.</p>
-
-<p>&mdash;Tu ferais mieux de la prévenir que nous mangeons
-dehors, reprit André, elle va avoir un aria du
-diable!</p>
-
-<p>&mdash;Laisse donc, laisse donc, je vais te citer des
-phrases toutes faites pour te convaincre: «quand
-il y en a pour deux, il y en a pour trois; tu dîneras
-à la fortune du pot; tu sais, c'est sans cérémonie,
-etc., etc.» Si tu produis une seule objection,
-je t'en dévide dans ce goût, pendant une heure.</p>
-
-<p>Ils se mirent à rire, tous les deux, et ils partirent.</p>
-
-<p>&mdash;Voilà, dit Cyprien, continuant une conversation
-commencée dans l'escalier. Je me suis logé près de
-toi, parce qu'il faut, autant que possible, quand on
-concubine, changer de quartier, et puis, tu verras,
-la maison où je loge n'est pas luxueuse, mais les
-pièces sont bien situées, au sud.</p>
-
-<p>&mdash;Tu n'as pas perdu au change, car il est très
-amusant ce quartier-ci, répondit André, et il narra
-au peintre les réflexions qui lui étaient venues, un
-matin de promenade. J'ai piqué juste, je pense, conclut-il,
-ces rues dégagent une odeur de pasteur gallican
-et de groom.</p>
-
-<p>&mdash;Je crois fichtre bien, s'exclama le peintre, en humant
-l'air, t'y voilà! tu commences, Dieu merci, à
-comprendre le moderne! oui, ce quartier est superbe,
-comme tous les autres du reste, puisque chacun
-dans cet adorable Paris contient une saveur qui lui
-est propre; je suis satisfait de voir que je n'ai pas
-prêché dans le désert et que tu crois à mes théories
-maintenant!</p>
-
-<p>&mdash;Tiens, regarde-moi cela, dit-il tout à coup en
-arrêtant son ami devant une devanture de harnacheur
-pleine de grappes d'étriers, de gourmettes, de
-mors, de rangées d'éperons à cheval sur un coussin de
-bois, dressant leurs tiges, faisant étinceler leurs mignonnes
-étoiles d'acier et de cuivre. Hein? quel coup
-d'&oelig;il! murmura-t-il, ravi par ce métal qui jetait ses
-froides clartés sur le noir mat des &oelig;illères, sur le
-havane des peaux de selle, sur le thé clair des brides!
-Et il se posa le nez sur les vitres, caressant des yeux
-les rangées de cravaches à pommes, couchées en une
-haie renversée sur deux tringles, examinant, au loin,
-dans l'arrière-boutique, le réjouissant bidet empaillé
-et cousu dans une peau couleur de café au lait.</p>
-
-<p>Ce serait régalant à peindre, soupira-t-il, et, tout
-en marchant, il poursuivit:</p>
-
-<p>&mdash;Est-ce que tu n'estimes pas comme moi qu'un
-peintre de nature morte, qui aurait du talent, devrait
-choisir pour sujet, au lieu de ses éternelles fleurs et
-de ses éternelles huîtres, des montres de commerçants,
-celle de l'épicier qui est là, par exemple, avec
-ses bouteilles, ses gerbes de macaronis, ses paquets
-colorés, ses pots, ou bien encore, ces intérieurs de
-carrosseries magnifiques remplies de voitures aux
-caisses sombres, aux moyeux chatoyants comme des
-pièces neuves, aux glaces levées, reflétant les couleurs
-environnantes, ou baissées, et laissant entrevoir des
-dedans capitonnés de soie nacarat, citron, bleu de
-dianelle!</p>
-
-<p>J'ai souvent pensé à cela, vois-tu, depuis que je
-baguenaude sur ces trottoirs. Seulement, allez donc
-rendre, avec un crayon ou avec un pinceau, la note
-spéciale d'un quartier! ce n'est pas l'affaire des peintres,
-c'est celle des hommes de lettres cela! Il est
-vrai que vous êtes tous les mêmes dans votre partie,
-vous cherchez comme dans la nôtre midi à quatorze
-heures; ainsi, toi qui habites ce quartier, de père en
-fils, tu t'empresses de mettre en scène dans tes livres
-ceux que tu ne connais pas! car, enfin, il n'y a pas
-à dire, jamais toi et les autres, vous n'avez connu les
-rues que vous décriviez. Vous y allez deux fois, vous
-prenez des notes et vous vous imaginez que cela suffit;
-comme si, pour dépeindre la vie d'un endroit, il ne
-fallait pas y avoir demeuré et roulé de toutes parts!
-Oh oui, parbleu! je sais bien, je prévois la réponse,
-vous avez des sommiers et des lits que vous ne pouvez
-déplacer, tous les huit jours. Eh bien! un homme
-de lettres qui décrit Paris devrait vivre en garni, suivant
-les besoins de son &oelig;uvre, tantôt ici, et tantôt là.
-Et tant pis, après tout, on ne fait pas de l'art quand
-on veut ses aises!</p>
-
-<p>André eut une moue.</p>
-
-<p>&mdash;Oblige, pendant que tu y es, dit-il, les écrivains
-à voyager comme des saltimbanques dans une maringotte.</p>
-
-<p>&mdash;Tout cela, ce sont des mots, s'exclama le peintre
-qui s'échauffait. Que diable! il faut bien six mois
-pour bâtir une &oelig;uvre, et l'on peut rester honnêtement
-dans un logis pendant deux termes. Enfin, du reste,
-peu importe. Mais tiens, puisque nous en sommes
-sur ce quartier, connais-tu au moins la cité Berryer?</p>
-
-<p>&mdash;La cité Berryer?</p>
-
-<p>&mdash;Oui, l'endroit où se tient, rue Royale, les mardi
-et vendredi, le marché. Non, tu ne la connais pas, je
-le vois; eh bien, mon cher, je me demande réellement
-à quoi cela te sert d'avoir logé pendant si longtemps
-dans ces rues? je me demande aussi à quoi
-cela te sert d'avoir chez toi un tas de dictionnaires:
-des Littré, des Lorédan Larchey, des Souviron, tous,
-excepté le Bottin, le seul qui fournisse la nuance des
-quartiers et des rues, en révélant, pour chaque maison,
-le métier de ceux qui l'habitent, le seul en
-somme qui contienne des renseignements utiles
-pour les hommes de lettres!</p>
-
-<p>Il est trop tard, dit-il, tout à coup, en tirant sa
-montre, sans cela je t'aurais emmené jusqu'au marché.</p>
-
-<p>&mdash;Ce sera pour un autre jour, lança André, d'un ton
-dégagé. Après tout, qu'a-t-il donc de si particulier
-ton marché?</p>
-
-<p>&mdash;Ce qu'il a? ah! mon cher, tout ce que je te dépeindrai
-n'avancerait à rien. Vas-y, et tu m'en donneras
-des nouvelles! Tiens, pour t'en figurer une
-faible esquisse, imagine-toi une longue cour cloîtrée
-par de hauts murs. Du noir de fumée partout, des
-sillons de pluie et des lézardes zigzaguant sur toutes
-les maisons, du haut en bas; des fenêtres garnies
-de linges séchant sur des cordes et soulevés par
-des têtes dépeignées de femmes qui vident à tour
-de bras, à chaque étage, de l'eau savonneuse dans
-les éviers. Sur les pavés, des tables munies à chaque
-coin de manches à balais supportant des plafonds
-de vieilles bâches rangées en deux bandes
-si rapprochées qu'un couple de personnes peut
-à peine passer de front dans l'étroit sentier, ensemble.
-Avec cela, un déballage étonnant de poissons
-et de viandes, de chevalières et de chaînes en doublé,
-à larges coulants, pour les maquignons et les
-souteneurs, des tas d'échaudés, des plumeaux et
-des lavettes, des résilles chenillées et des jarretières
-teintes de vermillon dur et de vert cru, des galoches,
-des alèses et des buscs, des faux cheveux et des
-cannes, c'est là, vaguement, le décor et les accessoires.
-Mets dans tout cela, maintenant, un fourmillement
-énorme de monde, deux files de femmes avançant,
-en sens inverse, refoulant tout ce qui vient à leur
-rencontre, des ribambelles de poitrines suivant, à la
-queue leu leu, des dos, des masses d'acheteuses, glissant
-avec leurs marmailles mal mouchées sur des
-épluchures, cognant du visage sur les chignons en
-marche devant elles, se grimpant sur les épaules
-les unes des autres, appelées par les marchands, tirées
-par ceux-ci, rattrapées par ceux-là, discutant
-et râlant comme des chipies sur des lapins écartelés
-et des volailles mortes, puis repartant, emportées par
-la foule, raccrochées encore par de nouveaux négociants
-dont elles ébranlent, dans la bousculade, les
-éventaires et les tables avec la poussée saccadée de
-leurs ventres. Ajoute encore un brouhaha furieux,
-des gueulements rauques auxquels répondent des
-crécelles aiguës de femmes, puis, de tous côtés, sous
-le vert-de-gris des bâches, des envolées bleues et
-blanches de blouses, des coups de rouge frappés par
-des gilets de laine, à manches, des taches de lilas
-plaquées par les blouses à petites raies des garçons
-bouchers; enfin, des blancs de bonnets et des noirs
-de casquettes montant et descendant, sans arrêt,
-dans le flux ininterrompu des têtes, bref, toute une
-foire de banlieue, serrée, en plein Paris, dans la
-cour d'une maison pauvre! Tu le vois, tes oreilles et
-tes yeux auront leur compte et ton nez l'aura aussi,
-car il y a trois zones d'odeurs différentes à franchir;
-en entrant par la rue Royale, c'est une âcre fumée
-de copeaux qu'on brûle et un rance parfum de beignets
-qu'on frit; au milieu de la cour, c'est la marée
-qui domine salant des tièdes et molles bouffées
-échappées des caves; à l'autre bout, près de la rue
-Boissy-d'Anglas, toutes ces senteurs disparaissent et
-l'on ne boit plus alors que l'haleine empestée des
-plombs.</p>
-
-<p>Voilà!&mdash;Eh bien, à Ménilmontant ou à Montparnasse,
-cette foire ne serait ni bizarre ni drôle, mais il
-faut avouer qu'ici, c'est tout de même curieux de
-trouver dans ce quartier riche, dans cette rue Royale,
-à deux pas de la Madeleine, au milieu de ces magasins
-de gala, de ces restaurants et de ces cafés, chamarrés
-d'or et bourrés de glaces, une vraie cour des Miracles
-soigneusement cachée par une porte. Ce trou
-ignoble, abrité derrière des façades superbes, vous
-suggère l'idée d'une plaie nécessaire suintant sur un
-corps bien mis, d'un vésicant, d'une sorte de séton,
-dissimulé sous l'opulence du linge, pour pomper
-l'humeur et garder le teint frais!</p>
-
-<p>André approuva d'un hochement de tête, mais il
-ne répondit pas. Il songeait maintenant au dîner qui
-l'attendait. La perspective de connaître Mélie ne
-l'amusait guère. Il eût préféré dîner au restaurant,
-seul à seul avec le peintre. Il n'y a pas d'excuses à
-imaginer, se dit-il, voyant son ami entrer chez un
-rôtisseur et rapporter un poulet dans du papier; et il
-marcha silencieusement, regardant le Palais de l'Élysée
-qu'ils rasaient, les agents de la sûreté qui
-circulent sans trêve autour et qui ont tous la même
-allure et la même face, des redingotes militairement
-boutonnées, des pantalons noirs descendant sur des
-bottes à clous et, dans des teints enflammés, des
-moustaches de palissandre.</p>
-
-<p>&mdash;Patience, nous y voici; et Cyprien précéda André
-dans l'escalier de la maison, grognant: Je suis
-sûr que j'ai payé le poulet trop cher et que ma
-femme va se moquer de moi.</p>
-
-<p>&mdash;Cyprien! cria Mélie, quand ils furent entrés.</p>
-
-<p>&mdash;Quoi? clama le peintre. Arrive.</p>
-
-<p>Mélie apparut, emplissant tout le cadre d'une porte
-avec sa taille. Elle esquissa poliment une révérence,
-apprit à André que Cyprien lui avait souvent parlé
-de leur amitié, tendit franchement la main et demanda
-la permission de retourner pour l'instant dans
-la cuisine.</p>
-
-<p>&mdash;Fais-nous vite à dîner, nous mourons de faim,
-reprit le peintre, et il lui offrit le poulet froid qu'elle
-examina longuement, avec alarme.</p>
-
-<p>&mdash;J'ai bien peur qu'il ne soit dur, soupira-t-elle;
-enfin, nous le verrons. Tiens, Cyprien, mets un couvert,
-le dîner est prêt; deux minutes, et je vous
-sers.</p>
-
-<p>&mdash;Veux-tu voir le local, en attendant la soupe?
-proposa le peintre. Ici, comme tu vois, la salle à
-manger; là, dit-il, en appuyant sur la clanche d'une
-porte, la chambre à coucher.</p>
-
-<p>André entra, débita les banalités usitées en pareil
-cas, ajouta, par exemple, que c'était crânement astiqué,
-et il avait raison, car les meubles de Cyprien qui
-traînaient jadis, l'air malheureux, dans une pièce, avec
-leurs jambes écloppées et leur ventre glacé de crasse,
-miroitaient aujourd'hui, tout pimpants, d'aplomb sur
-leurs pattes soigneusement calées par des bouchons.</p>
-
-<p>&mdash;A table, brailla Mélie, tenant à deux mains une
-grande soupière.</p>
-
-<p>Ils s'assirent, Cyprien à gauche de Mélie, et André
-à droite. Il y eut un instant de silence. André
-déplia sa serviette et regarda, recueilli, la table.
-Près des filets luisants des couverts et des lames
-claires des couteaux, les assiettes mettaient sur le
-blanc de craie de la nappe des ronds d'un blanc
-plus jaune que surmontait le gris diaphane des verres
-traversés par des coulées de jour qui descendaient
-du calice dans le pied où elles s'arrêtaient scintillant
-en un point vif. Des salières à double compartiment
-s'étalaient, opposant le blanc argenté du sel au
-rouge tripoli du poivre anglais, à gauche et à droite
-des plats, tandis que près des carafes, réverbérant
-dans leur eau le visage bizarrement allongé des convives,
-le flacon mer-d'oie d'un moutardier apparaissait,
-d'une couleur indécise, flottant entre le violet
-et le vert-prune, noyé qu'il était par l'ombre tombée
-d'une bouteille dont le ventre réfléchissait, à son
-tournant, en un petit carré de lumière, le cadre
-croisillé de la fenêtre.</p>
-
-<p>&mdash;Mâtin, vous ne vous refusez rien, vous, dit André
-ravi par l'ordonnance de la table qu'il s'attendait à
-voir négligée ou sale.</p>
-
-<p>&mdash;Allons-y, les enfants! cria le peintre, pour toute
-réponse, et il enfonça sa louche dans la soupière.</p>
-
-<p>&mdash;C'est fameux, ce bouillon aux choux, proféra
-André, le nez perdu dans la fumée qui montait de
-l'assiette.</p>
-
-<p>&mdash;Oui, c'est vraiment pas mauvais de manger,
-puis il vaut mieux, comme on dit, aller chez le boucher
-que chez le pharmacien, fit Mélie, en riant;
-et, tout heureuse de ces compliments, elle reprit:&mdash;Allons,
-monsieur André, encore une cuillerée?</p>
-
-<p>&mdash;Ma foi, je veux bien, Madame, cette soupe est
-exquise.</p>
-
-<p>Et chacun s'enfourna deux assiettes et s'essuya
-avec dévotion la bouche.</p>
-
-<p>&mdash;Elle est laide, mais elle a l'air bon enfant, la
-grosse mère, pensa André lorsqu'elle apporta une
-platée de choux, de navets, de pommes de terre et de
-carottes, et sur une autre assiette, une poitrine de
-mouton grillée, du lard et un saucisson obèse,
-avec de la ficelle à chaque bout.</p>
-
-<p>Cyprien coupa la viande, et alors tous sourirent,
-le nez chatouillé par l'odeur du chou et par le fumet
-du saucisson.</p>
-
-<p>&mdash;Ah! mais, je demande à souffler! s'écria André
-épouvanté par une nouvelle motte de choux que
-Mélie lui collait sur son assiette.</p>
-
-<p>&mdash;Va donc, tu mangeras bien cela, dit Cyprien.</p>
-
-<p>&mdash;Allons, un verre de vin, monsieur André, continua
-Mélie, et à notre bonne santé à tous!</p>
-
-<p>&mdash;Ça va mieux, murmurait le peintre, la bouche
-pleine, je commençais à avoir l'estomac dans les talons.</p>
-
-<p>&mdash;Moi aussi, et j'ai joliment bien dîné, haletait
-André qui desserrait furtivement la boucle de sa
-culotte.</p>
-
-<p>&mdash;Allons, tant mieux, conclut Mélie, ça vous donnera
-envie de revenir, et ils attaquèrent, à son tour,
-le poulet froid, mais plus mollement.</p>
-
-<p>&mdash;Il n'est pas bien tendre, dit la grosse femme; les
-hommes ne savent pas acheter, mais avec une sauce
-à la moutarde et à l'huile, il passera tout de même.</p>
-
-<p>André approuva l'usage de cette sauce puissante.
-Il se sentait, pour le moment, un grand bien-être;
-la crainte d'être froidement reçu se dissipait. La
-bonne humeur de Mélie qui faisait danser, de temps
-à autre, sa gorge dans un gros rire, le réjouissait. Il
-se trouvait comme chez lui. Les jambes déployées,
-toutes droites, sous la table, le derrière glissé jusqu'au
-rebord de la chaise, la tête presque appuyée
-sur le dossier, les mains dans les poches, il reposait,
-engourdi par la victuaille absorbée et par le vin.</p>
-
-<p>Mélie apporta la lampe, et la salle à manger avec
-ses quelques faïences pendues aux murs, son petit
-poêle où un vieux pot de Delft se dressait, le col allumé
-par les flammes d'une pivoine, sa nappe
-maintenant marbrée de rose par le reflet des verres
-à moitié vides, ses plats jetant à certains coins des
-paillettes de feux sous la lumière rabattue sur la table
-et sautant en rond au plafond, au-dessus du
-verre de lampe, sembla honnête et gaie, amicale et
-coquette à André qui, regardant, tour à tour, Mélie
-et Cyprien, murmura:</p>
-
-<p>&mdash;Vous avez eu de la chance de vous rencontrer,
-vous êtes heureux, vous!</p>
-
-<p>La grosse fille sourit.</p>
-
-<p>&mdash;C'est pas bien compliqué, dit-elle, le tout, voyez-vous,
-monsieur André, c'est que les braves gens se
-rejoignent. Une fois que c'est arrivé, eh bien, dame,
-on se dit, le ménage est là, y a pas, faut que chacun
-tire sur la bricole et l'on s'attelle et l'on pousse et
-hue donc, ça marche!</p>
-
-<p>Et puis, un homme, c'est perdu quand c'est seul;
-c'est, sauf votre respect, si empoté de ses dix doigts,
-c'est si inconsistant et si flemme. Ah! j'ai vu le linge
-de Cyprien, moi, avant que je n'habite ici, des déchirures
-à y fourrer le bras, plus un bouton, plus un col,
-plus un poignet propre, c'était un vrai massacre!&mdash;Sans
-compter qu'avec cela, il n'y a pas de sans soin
-pareil à ce bandit-là, reprit-elle, en tapant amicalement
-sur l'épaule du peintre. Il achèterait un paletot
-neuf plutôt que d'envoyer son vieux à nettoyer chez
-un teinturier. Aussi, j'ai mis bon ordre à cela, j'économise
-sur ses dépenses aujourd'hui, pour qu'il
-mange de la viande et boive tous les jours du vin, à
-sa suffisance.</p>
-
-<p>&mdash;C'est exact, appuya Cyprien;&mdash;le magasin est
-bien tenu, maintenant.&mdash;Tiens, ma biche, je crois
-qu'André ne veut plus de confitures, enlève-nous ça
-et octroie-nous le café et les liqueurs.</p>
-
-<p>Mélie desservit et apporta les tasses.</p>
-
-<p>&mdash;Tu peux entrer maintenant, le dîner est achevé,
-cria-t-elle, à la cantonade, en ouvrant une porte, et
-Alexandre fit son entrée en sautillant et en poussant
-sous ses moustaches droites des miaulements affables.</p>
-
-<p>&mdash;Ah! mais, voilà un nouvel hôte que je ne te
-connaissais pas, dit André, et il gratta consciencieusement
-le poil rouge du chat qui ronronna, bavant
-d'aise, les yeux presque fermés et la queue roide.</p>
-
-<p>&mdash;Le fils à Mélie, un jeune voyou qui n'a guère été
-poli quand ce bon Désableau est venu, et Cyprien
-se mit à rire, en narrant à André les inconvenances
-commises par Alexandre.</p>
-
-<p>&mdash;Va, t'as bien fait, mon vieux, cria Mélie, en
-versant le café. Il aime pas les bêtes, ce Monsieur-là,
-ça doit être un vilain homme&hellip; Elle s'arrêta et resta
-la cafetière en l'air, pétrifiée, se rappelant que Désableau
-était un parent d'André, pensant qu'elle venait
-de lâcher une balourdise.</p>
-
-<p>Mais celui-ci se prit à sourire.</p>
-
-<p>&mdash;Oh! il ne faut pas vous gêner, dit-il; ce n'est
-certes pas moi qui le défendrai, le Désableau!</p>
-
-<p>Ils étaient assis, le ventre un peu écarté de la table
-maintenant, la serviette posée en fouillon sur la
-nappe, et tandis que Mélie arrosait sa tasse avec du
-kirsch, ils fumaient, tous les deux, des cigarettes
-mouillées par le café qui filtrait, malgré leurs soins,
-dans leurs moustaches.</p>
-
-<p>&mdash;Ne faites pas attention, monsieur André, murmura
-Mélie, un peu honteuse de siroter aussi copieusement
-devant le monde. Que voulez-vous? c'est
-là mon petit vice;&mdash;et elle se versa un nouveau
-verre.</p>
-
-<p>André l'assura que c'était un vice bien porté, puis,
-malgré lui, il revint à Désableau.</p>
-
-<p>&mdash;C'est tout ce qu'il t'a raconté?</p>
-
-<p>&mdash;Oui, je te l'ai déjà appris. Il s'est plaint que tu
-n'aies pas autorisé l'achat de la maison de Viroflay.</p>
-
-<p>&mdash;Et il n'a pas ajouté autre chose sur Berthe? reprit
-André, avec un peu d'hésitation.</p>
-
-<p>&mdash;Non&hellip; rien, si ce n'est qu'elle est souffrante.
-D'ailleurs ça se conçoit, la pauvre femme doit mourir
-d'ennui chez son oncle.</p>
-
-<p>&mdash;A qui la faute? Tant pis, c'est bien fait, elle n'avait
-qu'à se conduire proprement. C'est ma vengeance,
-à moi, de savoir qu'elle est chez des raseurs comme
-les Désableau et qu'elle s'y embête!</p>
-
-<p>&mdash;Ne dites donc pas des choses pareilles, monsieur
-André, s'écria Mélie. Vous n'êtes pas un sans c&oelig;ur,
-vous n'aimeriez pas voir souffrir le monde. Mon Dieu!
-je comprends bien que vous soyez colère après votre
-dame, mais, si vous saviez, une jeune femme, c'est
-plus godiche qu'on ne croit. Elle a ses petites idées,
-sa petite tête, elle faute sans connaître parce qu'un
-gredin homme lui a frôlé la bouche. Au fond, allez,
-ça n'a pas l'importance que vous croyez et puis,
-dans tous les cas, ce n'est pas une raison parce
-qu'une femme a commis une maladresse qui lui est
-retombée sur le nez, pour qu'on lui cogne encore dessus,
-comme il y a des parents qui giflent leurs enfants
-lorsqu'ils se fichent par terre et qu'ils se font
-du mal!</p>
-
-<p>&mdash;Tu en parles bien à ton aise, toi, murmura
-Cyprien. Si tu étais à la place des gens qu'on trompe&hellip;</p>
-
-<p>&mdash;Oh! J'y ai été à cette place-là et, toute ma vie,
-moi! Autrefois je pleurais toutes les larmes de mon
-corps lorsque mon amant courait avec d'autres, mais
-au fond, ça ne m'empêchait pas d'avoir du sentiment
-pour lui, je l'aimais même encore plus, et pour
-rien au monde, j'aurais voulu le quitter! Il est certain
-que, lorsqu'on est jeune, on se révolutionne les
-sangs pour des riens; maintenant c'est fini, je ne
-m'en fais plus accroire. Pourvu que je ne crève pas
-trop de misère avec un homme et qu'il ne me batte
-pas, je m'estime heureuse. Il n'y a que cela de vrai
-dans la vie, en somme!</p>
-
-<p>&mdash;Tiens, mon vieux, fit Cyprien à André, verse-toi
-donc un petit verre de chartreuse.</p>
-
-<p>Le carafon tourna autour de la table.</p>
-
-<p>&mdash;Je suis bien sûre, continua Mélie, en tendant
-son verre à André pour trinquer, que dans l'histoire
-de votre ménage, le plus à plaindre c'est votre dame.
-Quand on a eu ses petites habitudes, son chez soi,
-c'est bien pénible, allez, d'être chez les autres. Non,
-les hommes ne sont pas justes, ils ne veulent pas
-comprendre ce qui en est. Votre dame a buté, ça
-se peut, mais elle vous aime tout de même, car,
-voyez-vous, il n'y a rien de tel que d'aller avec une
-nouvelle personne pour regretter aussitôt celle avec
-qui l'on ne va plus!&mdash;Aussi vrai que je m'appelle
-Mélie, c'est comme cela!</p>
-
-<p>&mdash;Ah! interrompit Cyprien, en frappant d'un coup
-de poing la table, dire qu'il n'y aura pas un moment
-dans la vie où l'on pourra dire zut aux femmes!
-c'est foutant à la fin, car on a encore plus besoin
-d'elles quand on est détraqué ou vieux que lorsqu'on
-est bien portant ou jeune; à ce point de vue, c'est
-réellement malheureux pour toi que Jeanne soit
-partie, dit-il à André, parce qu'enfin tu ne peux demeurer
-ainsi; à force de ne pas avoir de la jupe qui
-traîne chez toi, tu finiras par devenir hypocondre.</p>
-
-<p>André ne répondit pas; Mélie et Cyprien lui récitaient
-tout haut ce qu'il pensait tout bas.</p>
-
-<p>Oui, depuis le départ de la petite surtout, la vie
-lui était insupportable. Les traverses, les perfidies, les
-hontes, tout cela n'était rien en présence de l'effroyable
-ennui qui l'accablait. Au fond, Mélie avait
-raison; pour une curiosité insatisfaite&mdash;car il le
-connaissait, le tempérament glacé de sa femme&mdash;pour
-une tentative de pâmoison dans des bras poilus
-d'une couleur différente des siens, il avait raté sa vie,
-cassé son talent, broyé depuis des années du noir,
-et il pensa qu'il aurait décidément mieux valu,
-comme tant d'autres, avaler son cocuage et se taire.</p>
-
-<p>&mdash;Que veux-tu que je fasse? dit-il enfin, en levant
-le nez qu'il tenait baissé sur son assiette. Je ne puis
-cependant faire des avances à Berthe.&mdash;Oh! quant à
-ça non, dit-il, retrouvant dans son abandon d'énergie
-un reste de force&mdash;non, à aucun prix.</p>
-
-<p>Il y eut un instant de silence.</p>
-
-<p>Cyprien regarda fixement André.</p>
-
-<p>&mdash;Si Berthe reconnaissait ses torts et faisait les
-premières avances? dit-il.</p>
-
-<p>André devint pourpre et il balbutia: Dans ce cas-là,
-dame, eh bien!&hellip; Je ne sais pas&hellip;</p>
-
-<p>&mdash;Sans doute, murmura Mélie qui regarda
-Cyprien à son tour, les hommes ont leur fierté, mais
-enfin, quand une femme convient qu'ils ont raison,
-il faudrait être réellement méchant pour ne pas lui
-pardonner. Moi, à la place de l'homme, je l'embrasserais
-de bon c&oelig;ur et puis je serais bien gentil
-parce qu'il faut, en somme, que chacun y mette du
-sien.</p>
-
-<p>André eut un geste vague.</p>
-
-<p>Mélie se prit à rire et introduisit délicatement le
-bout de sa langue dans son petit verre pour en attraper
-la dernière goutte.</p>
-
-<p>&mdash;Quelle heure est-il avec tout cela? dit André qui
-quitta sa chaise.</p>
-
-<p>&mdash;Onze heures un quart, répondit Cyprien.</p>
-
-<p>&mdash;Diable! Il est temps d'aller se coucher.</p>
-
-<p>&mdash;Eh bien, je te reconduis, fit le peintre.</p>
-
-<p>André et Mélie se serrèrent affectueusement la
-main, puis, quand les deux jeunes gens furent sortis,
-elle haussa les épaules et pensa, en débarrassant la
-table:</p>
-
-<p>Les hommes sont tous les mêmes! ils ne veulent
-jamais avoir l'air de céder! en voilà un, mais
-il serait comme les autres; c'est lui qui adresserait
-tout le premier des excuses à sa femme si elle venait
-demain chez lui, pour lui en faire!</p>
-
-
-<div class="chapter"></div>
-<h2 class="nobreak">XV</h2>
-
-
-<p>&mdash;Monsieur n'a plus besoin de rien?</p>
-
-<p>&mdash;Non, Mélanie.</p>
-
-<p>&mdash;Alors bonsoir, Monsieur.</p>
-
-<p>André tira sa montre, constata que six heures sonnaient
-à peine et il pensa: Mélanie va, ce soir, au
-concert avec son mari et elle m'a forcé une fois de
-plus à dîner vingt minutes d'avance.</p>
-
-<p>Il arpenta son petit logement, puis il se promena
-sur la terrasse.&mdash;Tiens, le couchant est beau, se
-dit-il, et il contempla avec un peu de mélancolie,
-dans l'horizon borné, là-bas, la rouge descente des
-nuages derrière les maisons dont l'arête des toits
-s'accusait en noir.</p>
-
-<p>Il alluma une cigarette et, penché sur le balcon,
-il regarda sous ses pieds, la rue toute mouillée par
-une averse et teintée par le ciel qui éclairait de lueurs
-roses des files entières de croisées et de murs ou se
-mirait, en courant, dans l'eau des ruisseaux grossis.</p>
-
-<p>Çà et là, quelques passants barbotaient, enfonçant
-des ombres noires, presque droites, dans la
-chaussée rose, tandis que sur le trottoir quelques
-parapluies encore ouverts mettaient des ronds de
-couleur sombre, emperlés de gouttes claires aux
-bords, cachant le chapeau et le cou qu'ils abritaient,
-s'avançant sur des corps qui marchaient sans têtes.</p>
-
-<p>Soudain, André se prit à rire, il se rappelait que
-dans sa souveraine sottise, Mélanie vantant, le matin
-même, la forme tentante de ses appas, s'était
-amèrement plainte à lui que son époux ne la sollicitât
-pas davantage.</p>
-
-<p>Ce souvenir le mit en gaieté, il rentra dans sa
-chambre et une convoitise de plaisirs l'agita, un désir
-d'aller s'amuser quelque part, dans un concert,
-dans un bal, n'importe où, bientôt suivi d'une sorte
-de désenchantement, parce que, seul, sans la compagnie
-d'un camarade, il se sentait incapable de les
-satisfaire.</p>
-
-<p>Ah! si cet animal de Cyprien n'était pas collé, je
-serais allé le chercher, pensa-t-il, nous aurions
-flâné, tous les deux, dans un endroit quelconque;
-les choses les plus médiocres m'eussent semblé
-charmantes, dans la disposition d'esprit où je me
-trouve; enfin, il n'y faut plus songer; et cependant,
-comme pour tenter au moins de faire naître artificiellement,
-chez lui, le plaisir qu'il savait ne pouvoir
-naturellement éclore qu'en société et au dehors, il
-se livra devant sa bibliothèque à la recherche d'un
-volume qui fût à l'unisson de ses pensées. De même
-que pendant la période de la crise juponnière où il
-demandait à des livres l'apaisement de ses ennuis,
-il n'en découvrit point, la littérature s'étant peu,
-jusqu'à ce jour, occupée de ces sensations tristes ou
-joyeuses qui s'éveillent chez l'homme, dans la solitude,
-sans cause bien définie, souvent.</p>
-
-<p>Un coup de sonnette retentit.</p>
-
-<p>&mdash;Qui diable peut venir? se dit-il, en allant ouvrir
-avec empressement.</p>
-
-<p>Un monsieur demandait une dame.</p>
-
-<p>&mdash;Ce n'est pas ici, répondit André qui referma
-brusquement la porte.</p>
-
-<p>&mdash;C'est étonnant, il vient toujours une personne
-qui se trompe sonner chez vous, quand, s'affligeant,
-l'on serait si heureux de voir arriver un ami, murmura-t-il,
-en allumant sa lampe que Mélanie avait
-posée, toute montée, sur le bureau, avant de partir.</p>
-
-<p>Il alla s'asseoir, dans le fauteuil, en face de la
-croisée, et il regarda la pièce où les rayons épars de
-la lampe perdaient, en se fondant dans la sombreur
-des coins, l'orange de leurs lueurs, puis il contempla,
-bâillant et s'étirant les bras, la fenêtre demeurée
-dans l'ombre qui coupait dans la nuit tombante un
-grand carré pâle et au travers des fleurs blanches
-des petits rideaux, le ciel tamisé par la mousseline
-lui apparut, violâtre, immobile, battu derrière la
-vitre par la corde du store qui oscillait au vent
-comme un pendule.</p>
-
-<p>Mais ses yeux ne virent bientôt plus rien. Quelques
-ennuis d'argent dernièrement ressentis lui revinrent
-en mémoire et l'amenèrent à penser combien
-la vie serait clémente s'il devenait subitement
-riche. Alors, il se lança sur cette piste, dévalant au
-grand trot dans le rêve. Il bâtissait des châteaux
-en Espagne, souriant aux féeries qui se jouaient
-dans sa cervelle. A l'occasion d'un fauteuil qu'il
-avait donné à réparer la veille, des projets d'ameublement
-le hantèrent et il se figurait les bibelots
-qu'il achèterait, les toiles rares, et il pensait aussi
-à une cave splendide et à une femme charmante qui
-rayonnerait doucement au milieu de ces élégances.</p>
-
-<p>Il était, dans ces transports d'imagination, animé
-d'une bienfaisante indulgence. Ma foi, je garderai
-Mélanie, se dit-il, et je prendrai son mari en qualité
-de concierge ou de valet de chambre. Ce qui me contrarie,
-par exemple, c'est qu'il ne puisse pas me servir
-aussi de jardinier, car il m'en faudra un et ce n'est
-guère agréable d'introduire chez soi de nouvelles
-personnes.</p>
-
-<p>Soudain, il reçut comme un heurt dans l'estomac,
-la sonnette tintait. Il se redressa, très ahuri, n'ayant
-pas encore bien repris son équilibre, pareil aux gens
-que l'on réveille brutalement d'un somme.</p>
-
-<p>Quel imbécile je suis avec toutes mes rêveries!
-se dit-il en prenant la lampe. Il traversa la salle à
-manger, ouvrit la porte et il béa devant une femme.</p>
-
-<p>Malgré la voilette qui lui couvrait et les yeux et
-le nez, il reconnut Berthe.</p>
-
-<p>&mdash;C'est toi, fit-il, suffoqué.</p>
-
-<p>Et après une minute de silence, où ils demeurèrent,
-l'un devant l'autre, haletants, sans pouvoir
-parler, machinalement André alla déposer sur la
-table de la salle à manger la lampe que sa main
-avait peine à tenir droite.</p>
-
-<p>&mdash;Entre, murmura-t-il, fermant la porte du palier
-qui était restée tout contre.</p>
-
-<p>Elle marcha devant lui, hésitant devant le noir
-du petit salon et, pendant une seconde que dura le
-trajet d'une pièce dans l'autre, derrière le pas indécis
-de Berthe, une honte rapide de son émotion,
-de son trouble, prit André, une honte d'homme
-un peu ivre qui, voulant cacher son état aux autres,
-tâcherait de ne pas parler, de se montrer calme.</p>
-
-<p>Il désigna de la main à sa femme le fauteuil, près
-de la cheminée et, plaçant la lampe qu'il rapportait
-sur son bureau, il assujettit le verre de ses doigts
-tremblants, soupirant: Oh! comme elle fume!</p>
-
-<p>Puis, instinctivement, il se renversa sur le canapé,
-un peu en arrière pour sortir du cercle de lumière
-tracé par l'abat-jour, n'osant dévisager sa femme,
-sentant son embarras, son angoisse s'accroître de
-toute la gêne de Berthe qui remuait, sans lever les
-yeux, avec sa main, la chaînette de son en-tout-cas.</p>
-
-<p>&mdash;Je ne pensais pas venir, dit-elle, très bas.&mdash;Ah!
-après tout ce qui s'est passé, il a fallu des
-circonstances pour que je sois ici; enfin, tu verras,
-c'est pour affaires. Du reste, j'ai apporté toutes les
-pièces et elle fouilla fébrilement dans sa robe, debout,
-cherchant avec précipitation, plusieurs fois dans
-la même poche, avant que d'amener un rouleau de
-papier retenu par du fil blanc.</p>
-
-<p>Elle le tendit à André qui le posa sur le divan sans
-l'ouvrir.</p>
-
-<p>Berthe se rassit et, laissant l'en-tout-cas tranquille,
-elle contempla machinalement la pointe de
-sa main gantée qu'elle poussa légèrement en avant,
-sur son genou.</p>
-
-<p>Les yeux d'André suivirent ce mouvement et se
-fixèrent sur les doigts qui remuaient un peu.</p>
-
-<p>Ils restèrent silencieux, les regards, fixés sur cette
-main gantée, puis André respirant plus fort reprit
-le rouleau, le tourna et le retourna, et d'instinct
-il l'abandonna, voyant qu'il le mollissait et
-que l'empreinte jaune de son pouce, taché par la
-fumée des cigarettes, marquait près du fil, sur le
-papier blanc.</p>
-
-<p>&mdash;Tu es malade? fit-il doucement, et il chercha
-à distinguer les traits de Berthe sous la voilette.</p>
-
-<p>Elle lui parut plus pâle que jadis, avec des yeux
-plus grands.</p>
-
-<p>Elle eut un sourire un peu dolent et répondit, d'une
-voix tremblée: Je ne suis pas bien portante depuis
-longtemps déjà, mais je vais plutôt mieux. Le médecin
-assure à mon oncle que je n'ai pas de lésions et que
-je me remettrai avec de la chaleur et du beau temps.</p>
-
-<p>&mdash;Et il va bien ton oncle? demanda André avec un
-peu d'hésitation.</p>
-
-<p>Elle inclina légèrement la tête.</p>
-
-<p>A bout de paroles, André ressaisit les papiers et il
-essaya de défaire le n&oelig;ud qui les liait. Il s'écorna les
-ongles sans réussir. Berthe se déganta et, un peu
-rouge, détortilla le fil.</p>
-
-<p>&mdash;Ah! ce sont des devis et un plan&hellip; Et il se plongea
-le nez dans les pièces qu'il ne put parvenir à
-lire. Les lettres et les chiffres lui dansaient devant
-les yeux et le plan qu'il tenta d'examiner lui troubla
-la vue avec ses larges places qui lui semblèrent se
-soulever et déborder des liserés de couleur qui les
-ourlaient.</p>
-
-<p>&mdash;C'est très bien, dit-il; et après un assez long
-intervalle, il poursuivit, bredouillant un peu: C'est
-Désableau qui t'a engagée à acheter cette maison?
-du reste, ça se conçoit.</p>
-
-<p>Et il ajouta avec une certaine acrimonie: Il a toujours
-aimé à profiter de la campagne des autres?</p>
-
-<p>Mais elle défendit son oncle.</p>
-
-<p>Non, il n'était ni un homme intéressé, ni un égoïste
-comme André le croyait et elle ne pouvait accuser ni
-sa sollicitude, ni sa tendresse. Lui et sa femme la traitaient
-comme leur propre fille, sa tante surtout, et
-elle continuait à débiter l'éloge des Désableau qu'André
-écoutait, l'air peu convaincu et la mine pincée.</p>
-
-<p>Néanmoins, l'attitude décidée de Berthe l'intimida.
-Il n'osa plus attaquer sa famille de front, et, lentement,
-il rôda autour des Désableau, hasardant des
-questions, préparant des amorces, s'efforçant de
-confesser sa femme, de lui faire dire les froissements
-quotidiens, les souffrances journalières d'une vie en
-commun chez d'intolérables gens.</p>
-
-<p>Elle rougissait un peu, se défendait d'accuser son
-oncle, et, harcelée, pressée, convenait cependant,
-entre deux louanges qu'elle avivait pour ôter toute
-amertume à ses aveux, les petites faiblesses de cet
-homme, son caractère enflé et pointu, ses idées
-qui se rétrécissaient sur chaque chose, avec l'âge.</p>
-
-<p>&mdash;C'est égal, c'est un brave c&oelig;ur, dit-elle. Quand
-on est seule, écartée par tout le monde, quand
-toutes vos anciennes amies vous tournent le dos,
-c'est bon de trouver des parents qui vous accueillent,
-à bras ouverts, et qui vous aiment.</p>
-
-<p>André hocha la tête.</p>
-
-<p>&mdash;N'empêche, fit-il, que malgré tout son bon c&oelig;ur,
-ton oncle m'a, et sans aucun motif, toujours exécré.</p>
-
-<p>&mdash;Tu as tort de croire cela, répondit-elle, vivement.
-C'était ton métier qu'il exécrait, mais toi, tu
-étais en dehors. Et elle se tut, songeant tout de même
-à la haine de Désableau pour ce qu'il appelait: la
-bohème des lettres,&mdash;se rappelant ses fureurs contre
-un employé de son bureau qui s'occupait de journalisme
-et qu'il aurait fait renvoyer, sous prétexte
-d'inexactitude, sans ses supplications à elle, qui le
-défendait, bien qu'elle ne l'eût jamais vu, croyant
-vaguement qu'elle réparait un peu, ainsi, ses torts
-envers André, s'intéressant à cet employé par ce
-seul motif qu'il se mêlait comme son mari d'écrire.</p>
-
-<p>&mdash;Enfin, dit André, pour ce qui regarde la maison
-de Viroflay, je n'en ai refusé l'achat que dans ton intérêt.
-D'ailleurs, je tiens si peu à te faire de la peine
-et à désobliger ton oncle que, si tu le désires, je vais
-te signer les pièces nécessaires tout de suite.</p>
-
-<p>Elle le remercia avec un accent attendri qui le remua.
-L'émotion qui s'était comme relâchée, tandis
-que sa rancune contre les Désableau se ranimait, le
-reconquit et il se promena pour cacher son trouble.
-Il lui était presque impossible de parler maintenant,
-sa gorge était sans salive, sèche, et la pomme d'Adam
-allait et revenait, fièvreusement, dans le cou. Il oublia
-Désableau, sa famille, tout, car la voix de sa
-femme l'avait assailli aux entrailles et l'intimité des
-rares heures charmantes de son ménage renaissait. Il
-revit Berthe, après le mariage, se laissant embrasser,
-au bas de la raie, sur les cheveux; il la revit à
-table, roulant une boulette de mie de pain, entre
-ses doigts, au dessert; il la revit, déshabillée, retenant
-d'une main sa chemise sur sa gorge, en montant
-dans le lit et un grand amollissement lui vint,
-une défaillance de toute fermeté, de toute alerte. Il
-eût voulu ne pas remuer, ne pas ouvrir la bouche, de
-crainte que la lente torpeur qui l'envahissait ne cessât.</p>
-
-<p>Puis, ce fut plus fort que lui, il leva les yeux sur
-Berthe. Il était maintenant en face d'elle et le rayon
-de la lampe la frappait au visage, allumant les grains
-de jais de sa voilette, éclairant sous le tulle la figure
-en plein.</p>
-
-<p>Il eut une brève secousse. Les regards tristes, le
-sourire douloureux de sa femme, le poignèrent.
-Des larmes lui emplirent les yeux, il fit un pas vers
-Berthe et, suffoqué, la serra dans ses bras, la baisant,
-éperdu, sur le front, les oreilles, les joues, balbutiant:
-«Va, ça ne fait rien, ça ne fait rien,» tandis
-que confusément, la tête sur l'épaule d'André, elle
-étouffait, geignant très bas comme une enfant qui
-pleure, la bouche dans son oreiller.</p>
-
-<p>&mdash;Mon pauvre petit chat, fit-il, oubliant du coup
-les gracieusetés un peu froides, les façons mesurées,
-jadis adoptées dans son ménage, parlant à sa femme
-calmement ainsi qu'à une maîtresse: Voyons, il ne
-faut pas pleurer. Dis, ris un peu, ma petite Berthe;&mdash;et
-il l'écarta, lui mettant les mains sur les épaules,
-la contemplant, avidement, toute rose, les yeux
-gonflés, souriante dans ses larmes, balbutiant des
-mots sans suite, des paroles d'excuses et de pardons;
-et il lui baisait la bouche, la suppliant de se taire,
-affirmant que, lui aussi, avait eu des torts.</p>
-
-<p>Ma pauvre mignonne, reprit-il, saisi d'un accès de
-gaîté nerveuse, parcourant la pièce, se frottant les
-mains, va, toutes nos bêtes de brouilles sont terminées.
-Essuie tes yeux, ma chérie, tiens, veux-tu de
-l'eau fraîche?&mdash;Et il courut jusqu'au cabinet de toilette,
-versa dans sa précipitation la moitié du pot à
-l'eau sur le parquet, apporta la cuvette, la tint pendant
-que Berthe se bassinait les yeux, la posa enfin
-sur le tapis parce qu'elle était en terre de fer, très
-lourde, tandis que, toute penchée en avant, sa femme
-se mirait dans la glace, fourrageant avec ses doigts
-dans les frisettes de ses cheveux qui s'étaient chiffonnées
-sur le front, appuyant sur ses paupières enflammées,
-avec la paume de ses mains.</p>
-
-<p>André lui enveloppa la taille et la força à s'asseoir
-près de lui sur le divan. Là, il l'accola, plus fort, humant
-dans son cou l'odeur de la chair moite, remuant
-avec la pointe de ses moustaches les boucles
-d'oreilles. Elle ne soufflait mot, mais elle le regardait en
-dessous et son corsage soulevé semblait aller plus vite.</p>
-
-<p>André s'empara de ses doigts autour desquels il fit
-lentement tourner les bagues.</p>
-
-<p>&mdash;Enfin te voilà donc! dit-il, en la regardant, tout
-ému, dans les yeux.</p>
-
-<p>Elle sourit un peu.</p>
-
-<p>&mdash;Ah! je t'ai bien souvent attendue! reprit-il, emporté
-par un élan, parlant pour se soulager, mentant
-sans même en avoir conscience.</p>
-
-<p>Elle lui pressa la main, et avec une expansion qui
-le surprit et elle finit par avouer qu'elle n'était pas
-heureuse, mais que jamais cependant elle n'aurait
-osé venir si elle n'y avait été en quelque sorte forcée
-par les instances de Cyprien.</p>
-
-<p>&mdash;Ah! tu as vu Cyprien, fit-il.</p>
-
-<p>&mdash;Oui, il est venu, un matin, pendant que mon
-oncle était à son bureau et que ma tante était au marché;
-et elle laissa entendre que le peintre lui avait
-affirmé qu'André serait heureux de la revoir.</p>
-
-<p>&mdash;C'est un garçon bien intelligent que Cyprien,
-dit André en s'éloignant un peu de sa femme, très
-rouge, honteux que le peintre eût montré à Berthe
-combien il la désirait. Oui, poursuivit-il d'un ton qu'il
-essaya de rendre dégagé. Cyprien me parlait souvent
-de toi et comme il comprenait que la pensée de te
-savoir malheureuse ou malade me chagrinait, il en
-aura conclu&hellip; Il s'arrêta.</p>
-
-<p>&mdash;Il a bien fait, du reste, lança-t-il, vivement, en
-se rapprochant et en embrassant sa femme qui était
-devenue, à son tour, très rouge. Sans lui, tu ne serais
-peut-être pas ainsi près de moi. Méchante, va,
-qui n'aurait pas eu, sans cela, l'idée de venir me voir!</p>
-
-<p>&mdash;D'abord, je ne savais pas si je te trouverais seul
-et puis, non, ce n'était pas possible;&mdash;et, elle regarda
-autour d'elle, réveillée, ayant peine à croire
-que c'était elle qui était là, assise, près de son mari,
-sur un divan.</p>
-
-<p>&mdash;J'ai toujours vécu seul, dit André avec aplomb.
-Mais, je ne sais vraiment pas ce que cette lampe
-a ce soir, et il se leva pour la remonter. Ah! les
-hommes sont tout de même à plaindre quand ils vivent
-isolés, soupira-t-il, et il jugea utile de se
-rendre intéressant, racontant que Mélanie le grugeait
-sans mesure, cherchant de la poussière qu'il ramassait
-difficilement, avec son doigt, sur les meubles,
-pour convaincre sa femme.</p>
-
-<p>&mdash;Voilà comme je suis servi, dit-il en hochant la tête.</p>
-
-<p>&mdash;Ton ménage semble pourtant bien tenu, répondit
-Berthe, qui regarda de tous les côtés, la pièce.
-Oh! mais tu as acheté beaucoup de meubles!</p>
-
-<p>Il lui proposa de visiter le logement et il supprima
-l'abat-jour de la lampe.</p>
-
-<p>&mdash;Je ne m'étonne pas si elle charbonne ainsi, la
-mèche est mal coupée, attends, je vais te l'arranger
-tout à l'heure, et Berthe contempla les tableaux,
-souriant à ceux qu'elle connaissait, s'étonnant devant
-les autres. La chimère du Japon l'épouvanta,
-«Oh! l'horreur! fit-elle»; et elle passa dans la chambre
-à coucher, examinant le lit blanc, les meubles
-en bois de rose, touchant les clefs dont les poignées
-dorées lui plaisaient surtout.</p>
-
-<p>&mdash;Tu es bien logé, murmura-t-elle, en entrant dans
-le cabinet de toilette.</p>
-
-<p>Sans motif, sans qu'aucune filiation d'idées se fût
-produite, André revit tout à coup la chambre à coucher
-de son ancien ménage, l'affront qu'il avait subi,
-et bien que sa colère fût depuis longtemps épuisée, mu
-par un sentiment de rancune puérile, par la pensée
-d'une mesquine vengeance, née d'un souvenir gardé
-sans motif plutôt qu'un autre de son ancienne liaison,
-il entoura la taille de Berthe comme il avait jadis
-entouré celle de Jeanne, et il embrassa sa femme
-devant la glace, au-dessus du pot à l'eau, se croyant
-peut-être homme fort, sceptique, effaçant à coup
-sûr un reste d'offense, en égalant ainsi sa femme
-à une maîtresse, en les rapprochant, en les mettant
-sur le même niveau, sur le même plan.</p>
-
-<p>Mais Berthe se dégagea et passa avec autorité dans
-la cuisine, se sentant maintenant chez elle, et elle
-contempla les culs étincelants des casseroles, brillantes
-comme des soleils, le bonnet de tulle noir, à
-brides vert pomme pendant sur l'ocre des murs,
-disant: Mais c'est très propre!</p>
-
-<p>&mdash;Tiens, donne-moi les ciseaux à lampe, reprit-elle,
-je vais couper la mèche.</p>
-
-<p>Ils les cherchèrent vainement.</p>
-
-<p>Dans cette pièce, grande comme un mouchoir, et
-qu'elle emplissait de ses jupes, ils se pressèrent, l'un
-contre l'autre, devant le buffet, découvrant des mèches
-à lampe et des gousses d'ail, pêle-mêle dans
-une tasse, des croûtons de pain dur sur un plat, du
-beurre dans un bol d'eau, du sel gris et de la farine
-dans des pots à confiture, enfin, près d'un pilon de
-bois et d'une râpe contenant encore des copeaux de
-gruyère, une petite bouteille noire avec cette étiquette:
-«L'arôme des potages, manufacture d'oignons
-brûlés à Romainville.»</p>
-
-<p>A force de chercher, ils trouvèrent pourtant dans
-un tiroir, où leurs doigts se mêlaient et où les bagues
-de Berthe pétillaient dans l'ombre, plus vives, d'infectes
-mouchettes trempées d'huile, au milieu d'un
-paquet déficelé de laurier et de thym.</p>
-
-<p>&mdash;Tiens, dit André, ravi de l'excessive malpropreté
-de ces mouchettes, avais-je raison d'accuser ma
-bonne, tu peux voir par toi-même si elle est sale?</p>
-
-<p>Berthe ne répondit pas; elle arrangea prestement
-la lampe; voilà qui est fait, dit-elle; et elle retourna
-dans le cabinet de toilette pour se laver les mains.</p>
-
-<p>Alors, tandis qu'elle se frottait lentement les doigts
-de mousse, André, debout derrière elle, suivit le
-mouvement des bras dont le va-et-vient faisait onder
-l'étoffe de la robe dans le dos et se mourait en un
-léger frisson le long des hanches, et de grands
-désirs lui vinrent.</p>
-
-<p>Depuis le départ de Jeanne ses amours étaient
-coûteuses et avec cela privées de cet appétit qui rend
-suffisantes les plus médiocres des voluptés et des
-pâtures. Un désir bête l'occupa de savoir si rien n'était
-changé chez Berthe; puis l'existence menée après
-leur rupture, la liaison renouée avec Jeanne l'avaient
-comme modifié. Il était devenu moins timide, moins
-respectueux, plus brave. Il était enfin chez lui, dans
-son logement de garçon et non plus chez eux, dans
-son ménage, et des fumées de jeunesse lui remontèrent,
-des souvenirs des paillardises des anciens tête-à-tête
-qui lui attisèrent encore les sens. Il ne vit plus
-bien clair, il alla simplement, sans raisonner, vers
-Berthe comme vers une femme attirante, comme
-vers une bonne fortune tombée, après une longue
-abstinence, par hasard, chez lui.</p>
-
-<p>Il était d'ailleurs dans un terrible état d'énervement.
-Les secousses de la soirée l'avaient brisé; il éprouvait
-une fatigue énorme, une courbature générale et
-sa cervelle lui semblait flotter dans le vide. Loin de
-le soulager, les larmes d'abord retenues puis rapidement
-taries avaient encore augmenté cet indicible
-malaise qui devait forcément aboutir à la détente
-charnelle.</p>
-
-<p>Il s'étira les doigts qui craquèrent, pris d'évanouissement,
-ayant la subite récurrence, sous la chemise
-de sa femme, d'une mignonne tache fauve, arrondie
-comme une pastille entre les deux seins.</p>
-
-<p>Énervée elle aussi, et en dépit de la froideur de
-ses sens encore accentuée par l'habitude depuis
-longtemps acceptée des jeûnes, elle eut un brusque
-réveil et elle se tendit, les joues en feu et les yeux
-noyés, laissant choir la serviette avec laquelle elle
-s'essuyait les doigts, dans la cuvette à moitié pleine.
-Elle sourit à son mari dans la glace et courbée en
-deux, les reins un peu haut, le dos remué jusqu'à
-la nuque, elle tordit le linge.</p>
-
-<p>Le sourire où la surdent mettait dans sa bouche
-un point de lumière avancé sur la ligne des dents
-affola André; il se jeta sur elle et la baisa lentement
-sur les yeux qui battirent, lui chatouillant les lèvres
-avec leurs cils.</p>
-
-<p>Il l'étreignit et l'emmena, lacée à lui, dans la
-chambre, oubliant volontairement la lumière dans
-le cabinet. Berthe s'affaissa sur le lit, inerte, un bras
-replié sur la figure, tandis que le bruit de ses jupes
-longuement froissées s'entendait seul, avec le souffle
-haletant d'André.</p>
-
-<p>&mdash;Oh! c'est vilain, dit-elle, tout bas.</p>
-
-<p>Et André un peu étonné maintenant que sa surexcitation
-avait cessé, se demandait si, dans l'intérêt
-de son futur ménage, il n'avait pas commis une
-irréparable faute. Une certaine lueur qui fila dans
-les yeux de sa femme l'inquiéta, puis il se fit la remarque
-que Berthe avait le linge plus élégant et plus
-parfumé que jadis et il eut peur qu'elle ne se fût
-ainsi parée pour le séduire.</p>
-
-<p>Un peu embarrassés, ils revinrent s'asseoir dans
-le petit salon et ils se taisaient, abîmés, chacun dans
-ses réflexions; elle, malgré les déboires renouvelés de
-ses sens, satisfaite d'avoir goûté à un fruit défendu,
-d'avoir accompli, dans une chambre de garçon, une
-escapade rêvée autrefois dans son ménage, et honnêtement
-réalisée maintenant, sans honte et sans risques,
-heureuse de secouer le joug de son oncle, de
-quitter de nouveau son existence de jeune fille, de
-reprendre sa liberté, de rentrer toute-puissante chez
-elle, ressentant cette joie que les gens casaniers
-éprouvent à retrouver leur chez eux après de longues
-haltes dans les hôtels et dans les garnis; lui, très
-perplexe, se reprochant d'être toujours le même,
-sans défense devant une femme, n'augurant rien de
-bon de cette facilité avec laquelle Berthe s'était
-laissé vaincre, se répétant: Je suis à sa merci,&mdash;puis
-se consolant par la perspective de quitter cette odieuse
-existence de garçon, regorgeant de crises juponnières
-et de carottes de bonnes, de se réinstaller dans un ménage
-sérieusement organisé, de vivre peut-être enfin
-tranquille.</p>
-
-<p>&mdash;Veux-tu que nous préparions une tasse de thé?
-fit-il, pour dire quelque chose.</p>
-
-<p>Elle entendit le son de ses paroles sans en comprendre
-le sens. Elle s'éveilla de ses réflexions et regarda
-sa montre.</p>
-
-<p>&mdash;Dix heures! mon oncle ne doit pas savoir ce
-que je suis devenue. Oh! comme je suis faite!&mdash;murmura-t-elle,
-et, pendant qu'elle réparait, de son
-mieux, devant la glace, le désordre de sa coiffure
-et de sa robe, André tout en enfilant ses bottines
-pour la reconduire, parvint à se convaincre qu'il
-avait sagement agi. C'est peut-être la seule fois que
-je me sois conduit comme il le fallait avec ma
-femme. Oui, avoir plus de laisser-aller, moins
-de retenue et plus d'abandon, être enfant, gentil,
-bon garçon, comme je l'ai été avec Jeanne, voilà!
-conclut-il en frappant le plancher de ses semelles
-pour faire mieux glisser la chaussette dans la bottine.</p>
-
-<p>Berthe était prête, il l'embrassa et ils descendirent
-dans la rue, recueillis, muets, obsédés par les mêmes
-préoccupations, soucieux et contents à la fois,
-songeant à toute leur vie ratée qu'ils allaient reprendre,
-appréhendant que, malgré l'expérience
-qu'ils avaient acquise, ils ne la gâchassent et à jamais,
-cette fois encore; et ils marchèrent résignés,
-chacun se promettant, pour avoir la paix, de s'effacer
-devant l'autre, et se réservant de se montrer
-néanmoins dans certains cas quand il le jugerait
-convenable, chacun supputant déjà, en serrant tendrement
-le bras joint au sien, les indulgences qu'il
-devrait avoir, les défauts qu'il devrait s'engager,
-mentalement, à passer à l'autre.</p>
-
-
-<div class="chapter"></div>
-<h2 class="nobreak">XVI</h2>
-
-
-<p>Une fois par semaine, le mardi, André et Cyprien
-se réunissaient dans un café, vers les quatre heures.
-Ils furent exacts aux rendez-vous, le premier mois,
-puis tantôt l'un, tantôt l'autre manqua.</p>
-
-<p>Celui qui attendait s'irrita devant son apéritif,
-et fatalement il attribua le manque de parole de son
-ami, André à Mélie et Cyprien à Berthe.</p>
-
-<p>Chacun prit la femme de son camarade en grippe.</p>
-
-<p>Du reste, une certaine froideur s'était glissée dans
-leurs relations; André arrivait bien tout d'abord à
-l'heure, mais il partait presque aussitôt, alléguant de
-mystérieux prétextes, d'inévitables courses qui faisaient
-hausser les épaules du peintre, plus à l'aise,
-moins réprimé, dans son intérieur de concubin, qu'André
-dans son ménage approuvé, dans sa vie bourgeoise.</p>
-
-<p>Du dépit et sans doute même un peu d'envie résultèrent
-pour André de cette supériorité de Cyprien,
-et un peu de pitié, un peu d'aigreur, vinrent
-au peintre de l'embarras d'André, de sa hâte continuelle
-à déguerpir.</p>
-
-<p>Ils finirent bientôt par ne plus se rien dire, lorsqu'un
-hasard les mettait, dans la rue, en face; André
-ne voulait, à aucun prix, retourner chez son
-camarade, sentant une certaine gêne, une certaine
-honte à revoir Mélie qui s'était forcément immiscée
-dans ses affaires, et pour rien au monde
-Cyprien n'eût mis les pieds chez André, se rappelant
-le mauvais accueil de Berthe, après son mariage,
-pensant que, malgré tous les services qu'il
-avait rendus, il serait de nouveau, en sa qualité de
-camarade du mari, privé de nourriture à table
-et poliment jeté dehors, comme jadis, après le
-repas.</p>
-
-<p>Un ou deux mois s'écoulèrent sans qu'ils se rencontrassent.
-Un jour pourtant, à une messe d'enterrement,
-ils s'aperçurent dans l'église, au travers
-des personnes plantées, comme des piquets, entre
-deux rangs de chaises, et une fois les compliments
-de condoléance achevés, ils laissèrent le corbillard
-s'acheminer, en ballottant, vers le cimetière et ils
-se promenèrent dans une rue de traverse, s'entretenant
-d'abord des qualités et des vices du défunt
-qu'ils avaient autrefois connu, s'apitoyant, ainsi
-qu'il sied, sur le malheur de ceux qui restent, puis,
-changeant le cours de la conversation, Cyprien dit à
-André:</p>
-
-<p>&mdash;Eh bien, depuis que je ne t'ai vu, tu dois être
-établi dans ton nouveau logement?</p>
-
-<p>&mdash;Oui, mes affaires sont presque rangées; et il
-ajouta, après une pause, sans enthousiasme: Je suis
-bien.</p>
-
-<p>&mdash;La maisonnette est grande? demanda Cyprien.</p>
-
-<p>&mdash;Non, cinq pièces, mais elles sont commodément
-distribuées, c'est une vraie bicoque de petit mercier
-retiré des mauvaises affaires, des murs roses,
-des volets couleur de terre glaise avec un c&oelig;ur
-découpé en haut dans le bois, une porte avec des
-vitres de couleur donnant sur le jardin et, tu vois ça
-d'ici?</p>
-
-<p>&mdash;Oui, et avec cela, autour d'une tonnelle, non loin
-d'une pompe à roue, les sempiternelles plates-bandes
-de géraniums et les non moins sempiternelles corbeilles
-de roses, séparées, par une ligne de buis, des
-allées saupoudrées de cailloux de rivière. Un tonneau,
-au fond du jardin, avec une grenouille rouillée,
-regardant le ciel; dans un coin, la cabane nécessaire
-cachée par un lilas qui ne s'épanouit jamais;
-enfin, contre la dite cabane, un monticule formé
-par les détritus des feuilles, des branches mortes,
-et par les tessons des pots de fleurs cassés, le tout
-surmonté par une ficelle sur laquelle voltigent un
-tablier de cuisine et une paire de bas. Si je vois ça?
-mais je te dessinerais, ressemblance garantie, ta maison
-sans l'avoir vue!</p>
-
-<p>&mdash;Oui, va, blague tant qu'il te plaira, fit André
-tu n'empêcheras pas que ce ne soit tout de même
-agréable d'être à Paris, perdu dans un petit faubourg,
-sans voisins, sans concierge, loin de la foule et loin
-du bruit.</p>
-
-<p>&mdash;C'est le rêve qui vient aux gens épuisés après
-la trentaine, soupira Cyprien; je l'ai eu comme tous
-les autres, seulement j'ai deviné le mystère des existences
-vécues dans les banlieues. Je me suis vu,
-ouvrant la fenêtre, le matin, tapotant avec inquiétude
-sur mon baromètre, descendant sous un chapeau
-de paille, en chemise, le dos barré par une
-bretelle, pour tailler avec le sécateur mes plantes; je
-me suis vu enfin, le dimanche, les jambes pendant
-sur le talus des remparts, utilisant ma lorgnette
-de spectacle à contempler l'horizon, discutant
-pour la centième fois avec ma femme qui ravaude
-en bâillant près de moi, sur le nom du village
-que figure un petit pâté blanc, là-bas, dans le ciel, au
-loin.</p>
-
-<p>Cette vision de ma longue personne dans un maigre
-paysage m'a guéri de ces élans vers la nature
-parisienne que j'adore quand je m'y promène, mais
-que je prendrais infailliblement en haine si je devais
-y habiter seulement pendant un terme. Mais, d'ailleurs,
-je suis bien tranquille, tu reviendras, apitoyé
-par l'ennui de ta femme, et lassé toi-même par l'isolement,
-demeurer à un troisième étage, dans le
-centre de Paris, comme moi!</p>
-
-<p>Le visage d'André se rembrunit. Il se rappelait les
-plaintes de Berthe, déplorant la rareté des provisions,
-le départ précipité des bonnes, d'un quartier
-privé de bastringues et de troupes. Il eut peur que
-cette halte dans les tracas de sa vie ne fût point définitive,
-et il appréhenda de reprendre peu à peu,
-sous l'impulsion de sa femme, sa course longtemps
-interrompue au travers des salons et des bals. Maintenant
-que sa situation est nette, peut-être bien que
-Berthe ne serait pas fâchée de rentrer victorieuse
-dans ce monde qui l'a tenue à l'écart pendant des
-mois, songea-t-il.</p>
-
-<p>&mdash;Dis donc, reprit Cyprien qui, devant la mine
-absorbée de son camarade, jugea, d'instinct, qu'il
-serait bon de ne pas continuer ses théories sur la
-campagne, dis donc, qu'est devenue ton ancienne
-bonne?</p>
-
-<p>&mdash;Qui ça, Mélanie?</p>
-
-<p>&mdash;Oui.</p>
-
-<p>&mdash;Je ne sais pas. Depuis le jour où Berthe revenant
-chez moi l'a congédiée, je n'ai plus eu de ses
-nouvelles. Je suppose qu'elle a suivi sa vocation,
-et qu'elle a recommencé à pirater dans un nouveau
-ménage. Ah ça bien, et toi, que fais-tu?</p>
-
-<p>&mdash;Moi, rien. Je vivote entre Mélie et Barre-de-Rouille;
-je travaille aussi pour des entrepreneurs
-de papiers peints. Je fais, entre autres besognes, des
-Écossais, tu sais, ces papiers qui ont des raies alternées
-et croisées, rouges et vertes, comme des
-culottes d'highlanders ou certains châles. Ce n'est pas
-trop mal payé et l'ouvrage abonde.</p>
-
-<p>&mdash;Alors les tableaux?</p>
-
-<p>&mdash;Le peintre se frotta la barbe de ses longs
-doigts. Les tableaux, peuh, dit-il, c'est quelquefois
-bon de songer à ceux qu'on ne fera jamais, au lit, le
-soir, quand on ne dort pas!</p>
-
-<p>&mdash;Oui, répondit, après une pause, André en soupirant:
-Quand il s'agit d'exécuter l'&oelig;uvre qu'on a conçue,
-va te faire fiche! Vois-tu, j'ai bien peur que
-nous n'ayons joué, en art, le rôle que jouent en
-amour ces pauvres diables qui, après avoir longtemps
-désiré une femme, ne peuvent plus lorsqu'ils
-la tiennent.</p>
-
-<p>&mdash;Les gens qui ratent le coche, fit Cyprien.
-Tiens, à propos, et la maison que tu devais acheter
-à Viroflay?</p>
-
-<p>&mdash;Elle a été vendue, pendant que je discutais sur
-le prix d'achat, avec ma femme.</p>
-
-<p>&mdash;Ah bien, ça n'a pas dû réjouir ce bon Désableau,
-reprit en riant le peintre. Est-ce que tu le vois
-toujours?</p>
-
-<p>&mdash;Encore.</p>
-
-<p>Ils restèrent sans parler, et les mains derrière le
-dos, ils arpentèrent le trottoir, de long en large.</p>
-
-<p>&mdash;Alors, tu es heureux, dit Cyprien.</p>
-
-<p>&mdash;Oui, et toi?</p>
-
-<p>&mdash;Moi aussi.</p>
-
-<p>&mdash;Allons, tant mieux.</p>
-
-<p>Cyprien se tut, puis, après un silence, il reprit:</p>
-
-<p>&mdash;C'est égal, dis donc, c'est cela qui dégotte toutes
-les morales connues. Bien qu'elles bifurquent, les
-deux routes conduisent au même rond-point. Au
-fond, le concubinage et le mariage se valent puisqu'ils
-nous ont, l'un et l'autre, débarrassés des préoccupations
-artistiques et des tristesses charnelles.
-Plus de talent et de la santé, quel rêve!</p>
-
-<p>André hocha la tête en se mouchant.</p>
-
-<p>&mdash;Bigre! dit-il soudain, comptant sur ses doigts
-les coups qui s'égouttaient, un à un, d'en haut, c'est
-midi qui sonne, je me sauve, car Berthe s'impatienterait.</p>
-
-<p>Il serra la main de son ami qui murmura, tout ricanant:</p>
-
-<p>&mdash;Ce n'est pas mauvais d'être vidés comme nous
-le sommes, car maintenant que toutes les concessions
-sont faites, peut-être bien que l'éternelle bêtise
-de l'humanité voudra de nous, et que, semblables
-à nos concitoyens, nous aurons ainsi qu'eux le
-droit de vivre enfin respectés et stupides!</p>
-
-<p>&mdash;Quel idéal! soupira André.</p>
-
-<p>&mdash;Ah! va, celui-là ou un autre&hellip; fit Cyprien qui,
-talonné aussi par l'heure, s'envola comme une grande
-sauterelle, rasant les devantures des boutiques, le
-long des rues.</p>
-
-
-<p class="gap c small">FIN.</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<h2 class="nobreak small">Extrait du Catalogue de la BIBLIOTHÈQUE-CHARPENTIER</h2>
-
-<p class="c small sans-serif">EUGÈNE FASQUELLE, ÉDITEUR, 11, <span class="small">RUE DE GRENELLE</span></p>
-
-
-<p class="c large">DERNIÈRES PUBLICATIONS</p>
-
-<table summary="">
-<tr><td colspan="2" class="c sans-serif bold">MARGUERITE AUDOUX</td></tr>
-<tr>
-<td class="drap">L'Atelier de Marie-Claire</td>
-<td class="num">1 vol.</td>
-</tr>
-<tr><td colspan="2" class="c sans-serif bold">MARCEL BATILLIAT</td></tr>
-<tr>
-<td class="drap">La Loi d'Amour</td>
-<td class="num">1 vol.</td>
-</tr>
-<tr><td colspan="2" class="c sans-serif bold">FÉLICIEN CHAMPSAUR</td></tr>
-<tr>
-<td class="drap">L'Empereur des Pauvres
-(Chaque volume, complet, formant un tout)</td>
-<td class="num">6 vol.</td>
-</tr>
-<tr><td colspan="2" class="c sans-serif bold">ANDRÉ CORTHIS</td></tr>
-<tr>
-<td class="drap">Le Pardon prématuré</td>
-<td class="num">1 vol.</td>
-</tr>
-<tr><td colspan="2" class="c sans-serif bold">LUCIE DELARUE-MARDRUS</td></tr>
-<tr>
-<td class="drap">L'Ex-Voto</td>
-<td class="num">1 vol.</td>
-</tr>
-<tr><td colspan="2" class="c sans-serif bold">GABRIEL FAURE</td></tr>
-<tr>
-<td class="drap">Pèlerinages passionnés, 2<sup>e</sup> série</td>
-<td class="num">1 vol.</td>
-</tr>
-<tr><td colspan="2" class="c sans-serif bold">P.-B. GHEUSI</td></tr>
-<tr>
-<td class="drap">Gallieni, 1849-1916</td>
-<td class="num">1 vol.</td>
-</tr>
-<tr><td colspan="2" class="c sans-serif bold">EDMOND HARAUCOURT</td></tr>
-<tr>
-<td class="drap">Choix de Poésies</td>
-<td class="num">1 vol.</td>
-</tr>
-<tr><td colspan="2" class="c sans-serif bold">ADRIENNE LAUTÈRE</td></tr>
-<tr>
-<td class="drap">Amour et Sagesse.&mdash;Poésies</td>
-<td class="num">1 vol.</td>
-</tr>
-<tr><td colspan="2" class="c sans-serif bold">GEORGES LECOMTE</td></tr>
-<tr>
-<td class="drap">Bouffonneries dans la Tempête</td>
-<td class="num">1 vol.</td>
-</tr>
-<tr><td colspan="2" class="c sans-serif bold">MAURICE MAETERLINCK</td></tr>
-<tr>
-<td class="drap">Le Grand Secret</td>
-<td class="num">1 vol.</td>
-</tr>
-<tr><td colspan="2" class="c sans-serif bold">VALENTIN MANDELSTAMM</td></tr>
-<tr>
-<td class="drap">Un Affranchi</td>
-<td class="num">1 vol.</td>
-</tr>
-<tr><td colspan="2" class="c sans-serif bold">JULES PERRIN</td></tr>
-<tr>
-<td class="drap">Le Mariage d'Abélard</td>
-<td class="num">1 vol.</td>
-</tr>
-<tr><td colspan="2" class="c sans-serif bold">RAOUL PONCHON</td></tr>
-<tr>
-<td class="drap">La Muse au Cabaret</td>
-<td class="num">1 vol.</td>
-</tr>
-<tr><td colspan="2" class="c sans-serif bold">MARISE QUERLIN</td></tr>
-<tr>
-<td class="drap">Lui et Lui</td>
-<td class="num">1 vol.</td>
-</tr>
-<tr><td colspan="2" class="c sans-serif bold">J. JOSEPH-RENAUD</td></tr>
-<tr>
-<td class="drap">Sur le Ring</td>
-<td class="num">1 vol.</td>
-</tr>
-<tr><td colspan="2" class="c sans-serif bold">EDMOND ROSTAND</td></tr>
-<tr>
-<td class="drap">La Dernière Nuit de Don Juan</td>
-<td class="num">1 vol.</td>
-</tr>
-<tr><td colspan="2" class="c sans-serif bold">NICOLAS SÉGUR</td></tr>
-<tr>
-<td class="drap">Une Ile d'Amour</td>
-<td class="num">1 vol.</td>
-</tr>
-<tr><td colspan="2" class="c sans-serif bold">PIERRE VILLETARD</td></tr>
-<tr>
-<td class="drap">Le Château sous les Roses</td>
-<td class="num">1 vol.</td>
-</tr>
-<tr><td colspan="2" class="c sans-serif bold">MARCELLE VIOUX</td></tr>
-<tr>
-<td class="drap">Une Repentie (Marie-Magdelaine)</td>
-<td class="num">1 vol.</td>
-</tr>
-<tr><td colspan="2" class="c sans-serif bold">ÉMILE ZOLA</td></tr>
-<tr>
-<td class="drap">Poèmes Lyriques</td>
-<td class="num">1 vol.</td>
-</tr>
-</table>
-
-<p class="c gap small">1080.&mdash;L.-Imprimeries réunies, rue Saint-Benoît, 7, Paris.</p>
-
-
-
-
-
-
-
-
-
-<pre>
-
-
-
-
-
-End of the Project Gutenberg EBook of En ménage, by J.-K. Huysmans
-
-*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK EN MÉNAGE ***
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