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If you are not located in the United States, you'll -have to check the laws of the country where you are located before using -this ebook. - - - -Title: En ménage - -Author: J.-K. Huysmans - -Release Date: December 1, 2019 [EBook #60821] - -Language: French - -Character set encoding: ISO-8859-1 - -*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK EN MÉNAGE *** - - - - -Produced by Carlo Traverso, Laurent Vogel and the -Distributed Proofreading team at DP-test Italia. (This -file was produced from images generously made available -by The Internet Archive/Canadian Libraries) - - - - - - - - - - J.-K. HUYSMANS - - EN MÉNAGE - - NEUVIÈME MILLE - - PARIS - BIBLIOTHÈQUE-CHARPENTIER - EUGÈNE FASQUELLE, ÉDITEUR - 11, RUE DE GRENELLE, 11 - - 1922 - Tous droits réservés - - - - -EUGÈNE FASQUELLE, ÉDITEUR, 11, rue de Grenelle, Paris - -OUVRAGES DU MÊME AUTEUR - -PUBLIÉS DANS LA _BIBLIOTHÈQUE-CHARPENTIER_ - - Les Soeurs Vatard (10e mille) 1 vol. - A Rebours (27e mille) 1 vol. - -_En collaboration avec Émile Zola, Guy de Maupassant, H. Céard, -L. Hennique, Paul Alexis:_ - - Les Soirées de Médan (34e mille) 1 vol. - - -Paris.--Imp. A. DAVY et Fils Aîné, 52, rue Madame. - - - - -EN MÉNAGE - - - - -I - - -Leurs cigares charbonnaient et puaient comme des fumerons. - -Tout en rattachant sa culotte qui s'était déboutonnée, Cyprien s'écria: - ---Rester, pendant deux heures, dans un coin, regarder des pantins qui -sautent, salir des gants et poisser des verres, se tenir constamment sur -ses gardes, s'échapper, lorsqu'à l'affût du gibier dansant, la maîtresse -de maison braconne au hasard des pièces, si tu appelles cela, malgré -l'habitude que tu en peux avoir depuis que l'on t'a marié, des choses -agréables, eh bien! tu n'es pas difficile! - -André haussa les épaules et, crachant le jus de tabac qui lui poivrait -la bouche, dit simplement: - ---Peuh, on s'y fait! - -Il y eut un instant de silence. Ils marchaient lentement, côte à côte, -quand minuit sonna. Deux horloges entremêlaient leurs coups; l'une, au -loin, vibrait doucement, en retard d'une seconde sur l'autre; la plus -proche découpait, nettement, presque gaiement son heure. - -La rue que les deux jeunes gens suivaient était déserte et leurs pas -retentissaient avec un bruit clair sur le trottoir. Tantôt leurs ombres -se brisaient le long des boutiques fermées, tantôt les précédaient ou -les suivaient, étalées à plat sur les dalles, pâles à certains moments, -foncées à d'autres. Souvent elles s'enchevêtraient, se confondaient, -s'unissaient des épaules, ne formaient plus qu'un tronc ramifié de bras -et de jambes, surmonté de deux têtes; parfois elles s'isolaient, se -ramassaient sous leurs pieds ou s'allongeaient démesurément et se -décapitaient dans le renfoncement des portes. - -Il y avait, dans le ciel, comme un éboulement de talus noirs. Au-dessus -des maisons dont les toits les tranchaient durement, de grands nuages -roulaient ainsi que des fumées d'usine, puis, dans ces blocs immenses de -nuées, d'énormes brèches s'ouvraient et des pans de ciel étoilés de feux -blancs scintillaient, éteints bientôt par le voile opaque des nuées -rampantes. - -Éclairés par des becs de gaz, allumés de loin en loin, des murs -frappaient des coups crus dans l'ombre. Le trottoir était sec, sillonné -de rigoles par places et la soudure de ses dalles se détachait, en noir. -Près de la chaussée, une bonde d'égout, un tampon de fonte quadrillé, -percé au milieu de son orbe, d'un trou, étincelait à certaines arêtes -plus aiguisées par le frottement des bottes. Des épaves de cuisine, des -trognons de légumes et des morceaux d'affiches, s'empuraient dans une -flaque. Un rat se faufilait dans le tuyau d'une gargouille. - -Lorsqu'André et Cyprien eurent atteint le bout de cette rue et qu'ils -arrivèrent dans une autre, vivante encore et plus éclairée, la demie -tintait. Un marchand de vins s'apprêtait à fermer ses vitres. Au fond de -la boutique, dans une salle cloisonnée de carreaux dépolis, un garçon -couvrait un billard et essuyait avec un torchon les marques de craie -laissées près des bandes; un autre, dans la première pièce, vu de dos, -l'échine courbée, le cou et les reins remuant avec le dandinement d'un -volatile, rinçait des bouteilles au-dessus d'un cuveau; un troisième -charroyait deux moitiés de tonnes plantées de lauriers roses, et deux -ronds sales marquaient sur le trottoir la place où elles étaient mises. - -Le patron se préparait à laver à grande eau son seuil. Un baquet entre -les jambes, il bâillait, s'étirant, les bras en l'air, les poings -fermés, et, derrière lui, sa femme, le râble aplati sur une banquette, -la poitrine écroulée sur le rebord du comptoir, gourmandait les garçons, -s'épilait les poils du nez, apurait ses comptes. - -La rue était presque silencieuse; deux sergents de ville se promenaient, -mélancoliques, parlant bas, s'arrêtaient par moment et reprenaient leur -marche; au loin, une équipe de vidangeurs cinglant les chevaux attelés -aux barriques numérotées, aux carrioles bondées de tuyaux et de pompes, -passa, nauséabonde, dans un sourd roulement. - -Le bruit devenait plus confus et plus faible. L'on entendit encore le -sautillement grêle d'un fiacre qui parut, les feux allumés, le cocher -endormi sous son chapeau de cuir bouilli blanc pareil à un seau de -toilette, le menton dans le cou, le fouet au repos, les rosses -exténuées, trébuchant, faisant cahoter la guimbarde sur la chaussée, -puis le bruit s'effaça, le vacarme des volets qu'on pose s'éteignit, le -quartier s'endormait, tout se tut. - -Cyprien continuait à rognonner dans sa barbe; il s'exaspérait de plus en -plus, après la soirée qu'il avait subie. Il attaquait les boissons, les -femmes, prétendait que le punch avait été acheté, tout fait, chez un -épicier et coupé d'eau pour le désinfecter; il niait le charme des -fillettes tapotant de la musique ou becquetant des glaces, il se moquait -du maître de la maison, debout, près du piano, chargé d'exécuter des -sourires et il reprenait: - ---Ah! elles sont jolies les soirées de ton oncle! une vraie bousculade -de salle à bagages! il n'y a que les gens qui graissent les cartes qui -aient le droit de s'asseoir! et ils sont là, avec des têtes dont les -cheveux ont fui, des compresses blanches autour du cou, des ventres -enflés, sanglés dans des pantalons tendus, retenant les envois d'une -digestion pénible! et le salon, avec sa tapisserie de vieilles dames qui -dorment le long d'un mur ou jacassent le nez sur un verre, et l'averse -des conversations, la fluée des sornettes, la pluie sans fin des polkas -et des valses! et tout, tout, et cette troupe d'imbéciles qui invitent -des robes roses ou blanches à secouer leurs plis! et les jeunes filles -donc! ces adorables récipients de chairs neuves où les vices transvasés -des mères se rajeunissent! ah oui, parlons-en! il faut les voir quand -elles remuent du pilon leurs jupes! le mouchoir sur les genoux et la -moue au bec, elles sont là, se tortillant sur leur chaise, échangeant -derrière les entrechats de l'éventail des ricochets de niaiseries -sordides, chuchotant comme des galopines en classe, s'envolant tout à -coup avec l'affreux bavardage des perruches qu'on lâche! puis, c'est le -plongeon des graves révérences, c'est le nez qui se fripe et le dentier -qui flambe, c'est des oui, maman, c'est des non, ma chère, c'est des -patati, c'est des patata, c'est des rires fûtés, des éclats discrets... -les jeunes filles! je les ai observées ce soir, tiens, les v'là: -physiquement: un éventaire de gorges pas mûres et de séants factices; -moralement: une éternelle morte-saison d'idées, un fumier de pensées -dans une caboche rose! oui, les v'là, celles qu'on me destine, espérant -qu'un jour viendra où, lassé de lire dans mon lit et d'y fumer -tranquillement ma pipe, j'accepterai la misère d'un coucher à deux, -l'insomnie ou le ronflement d'un autre, les coups de coude et les coups -de pieds, la fatigue des caresses exigées, l'ennui des baisers prévus! - -André souriait. - ---Ah bien mais, dit-il, c'est très simple alors.--Conséquence de tes -théories: la mise en fourrière de toutes les passions, l'apothéose de la -fille publique--les cabinets à trois sous de l'amour!--et par-dessus le -marché, la glorification de la femme de ménage qui vous chipe la bougie -et le sucre! - -Oui, c'est amusant d'allumer des paradoxes, mais il est un moment où les -feux de Bengale sont mouillés et ratent!--On ne rit plus alors--je me -suis marié, parfaitement, parce que ce moment-là était venu, parce que -j'étais las de manger froid, dans une assiette en terre de pipe, le -dîner apprêté par la femme de ménage ou la concierge.--J'avais des -devants de chemise qui bâillaient et perdaient leurs boutons, des -manchettes fatiguées--comme celles que tu as là, tiens--j'ai toujours -manqué de mèches à lampes et de mouchoirs propres.--L'été, lorsque je -sortais, le matin, et ne rentrais que le soir, ma chambre était une -fournaise, les stores et les rideaux étant restés baissés à cause du -soleil; l'hiver c'était une glacière, sans feu, depuis douze heures. -J'ai senti alors le besoin de ne plus manger de potages figés, de voir -clair quand tombait la nuit, de me moucher dans des linges propres, -d'avoir frais ou chaud suivant la saison.--Et tu en arriveras là, mon -bonhomme; voyons, sincèrement, là, est-ce une vie que d'être comme -j'étais et comme toi, tu es encore? est-ce une vie que d'avoir le coeur -perpétuellement barbouillé par les crasses des filles; est-ce une vie -que de désirer une maîtresse lorsqu'on n'en a pas, de s'ennuyer à périr -quand on en possède une, d'avoir l'âme à vif quand elle vous lâche et de -s'embêter plus formidablement encore quand une nouvelle vous la -remplace? Oh non, par exemple! Bêtise pour bêtise, le mariage vaut -mieux. Ça vous affadit les convoitises et émousse les sens? eh bien, -quand ça n'aurait que cet avantage-là! et puis, et puis, mon cher, c'est -une caisse d'épargnes où l'on se place des soins pour ses vieux jours! -c'est le droit de soulager ses rancunes sur le dos d'un autre, de se -faire plaindre au besoin et aimer parfois! - -Ah! s'il existait un émétique qui vous fasse rendre toutes les vieilles -tendresses qu'on a là-dedans! certes, ce serait le rêve, mais comme -c'est impossible, le plus sage est encore de risquer la chance, de -tenter d'être heureux avec une femme qu'on suppose avoir été bien élevée -et qu'on croit honnête.--Mais diable, je commence à lâcher des tirades -comme toi, et avec toutes ces discussions, il est une heure moins vingt, -je vais te souhaiter le bonsoir et rentrer chez moi. - -Cyprien ne paraissait guère disposé à gagner son lit. - ---Tu as bien le temps, disait-il, les autres fois lorsque tu vas en -soirée et que ta femme n'étant pas grippée t'accompagne, tu ne reviens -jamais de chez les Désableau avant trois heures. Hein? avoue que tu as -eu une fière chance de m'avoir rencontré, dans cette salle de chauffe, -je t'ai obligé à prendre la fuite. C'est trois heures que je t'ai -données, rends-moi l'une des trois et viens faire un tour. - ---Oh! dit André, je t'en donnerais bien huit ou dix, si je n'étais pas -aussi fatigué. Je devais aller, pour mon roman, voir l'effet d'un -abattoir au petit jour et j'ai prévenu ma femme qu'elle n'ait pas à -m'attendre demain avant onze heures, mais je renonce, malgré tout, à la -promenade, je suis moulu, j'ai froid et puis il va pleuvoir, viens, -allons nous coucher. - -Mais Cyprien ne se tenait pas pour battu; il insistait, appuyant sur la -paresse de son ami qui ne parviendrait jamais, une autre fois, à se -lever d'aussi bonne heure. - -André en convenait. Il le savait parbleu bien, puisqu'il avait justement -choisi le jour où, ne se couchant pas, il serait debout, dès l'aube! -mais Cyprien débita ses raisonnements en pure perte, son ami tint bon, -continua son chemin et arriva devant sa maison. Là il fit vibrer le -timbre et s'accota au mur, attendant que la porte s'ouvrît, écoutant au -loin l'appel aigre de la sonnette, le coup mat du cordon, le craquement -du vantail, prêt à céder.--Le portant avait été inutilement tiré--alors -il lança un carillon qui dansa dans la nuit et le pêne lâchant la -serrure, claqua. Il serra la main de Cyprien et referma la porte. - -Il frottait une allumette, se défiant du paillasson, du décrotte-pieds -qui faisaient saillie à la première marche et il montait rapidement avec -la hâte de l'individu qui se rôtit les doigts et ne serait pas fâché de -se mettre à l'aise. - -Il doublait les enjambées, suivant d'une main la rampe, et le mur en -volute de l'escalier brillait avec ses jaspures de faux marbre, dans -l'ombre, à mesure que le vent attisait l'allumette ou l'éteignait -presque. - -A chaque palier, les boutons de cuivre des portes étincelaient, puis, -aussitôt que la flamme était morte et que le bois se consumait en -braise, un point rouge se piquait sur le vernis des murs. - -Lorsqu'il fut entré dans l'antichambre et qu'il eut pris un bougeoir -placé sur un piédouche, il s'avança avec précaution, craignant de -réveiller sa femme. Il eut beau marcher sur la pointe des pieds, ses -bottines craquèrent. - -Il s'arrêta soudain, étonné, entendant un heurt amorti, comme un objet -qui tombe sur une chose molle, comme un choc de talons nus sur un tapis. -Il pensa que sa femme était plus souffrante ou qu'elle se relevait pour -chercher un mouchoir ou satisfaire un besoin autre, mais une rumeur -effarée, un chuchotement de paroles suffoquées par l'angoisse, des mots -prononcés presque haut, puis balbutiés avec un ton de prière, d'autres, -à peine distincts, comme mâchés par des dents qui se serrent, lui -arrivèrent. - -Il appréhenda un malheur, franchit le salon, s'élança dans la chambre, -vit, près du lit défait, un homme en chemise, affolé, tournant, -culbutant les meubles, tirant à lui un fauteuil pour s'abriter, empêché -par une chaise placée derrière. La femme étrangla un cri, se renversa, -stupide, les yeux agrandis, hagarde. - -André étouffa un nom de Dieu! - -On sentait, dans la pièce, une déroute effroyable, une panique immense. -L'homme ne bougeait, respirant à peine, la femme frissonnait, éperdue, -appuyée sur le bord du lit, les jambes et les seins à l'air, la main -droite pendante, la gauche cramponnée au drap. - -Tous restaient immobiles, muets. Alors dans le grand silence de la -chambre, la main d'André, tenant la bougie, trembla et la bobêche tapant -la plate-forme de cuivre tinta doucement. - -Ce bruit léger sembla secouer la stupeur accablée de la femme; elle eut -un long soupir, voulut parler, chercha la salive, n'en trouva pas, -remonta sa chemise, cacha sa gorge. - -André avait déposé le flambeau sur une table; il semblait indécis, se -promenait de long en large, s'arrêtait crispé, blême, dévisageant sa -femme. Le bruit plus vif, plus amorti de ses pas, selon qu'il se -rapprochait, marchant sur le plancher ou s'éloignait, foulant un tapis, -s'entendait seul. - -Un filet de vent venait d'une croisée poussée contre et faisait fignoler -et couler la bougie. Une azalée, dans un cache-pot de faïence, se -défleurait, éparpillant gouttes à gouttes sur les bouquets réséda d'une -carpette ses pétales tachés de sang; un jupon, jeté sur le dos d'une -chaise, descendit lentement, s'étala ainsi qu'une mare blanche sur le -parquet. Une odeur pénétrante de femme dont les bras sont nus emplissait -la pièce, une bouffée très fine de frangipane vint s'y mêler, évoquant -les soins discrets des toilettes galantes, les luxes, perdus depuis le -mariage et retrouvés maintenant, des eaux teintées d'opale qui baignent -les bleus roseaux imprimés dans le fond des larges cuvettes. - -Lorsqu'André interrompait sa marche, la pendule jasait clairement, -jetant son tictac monotone, coupé net par la plainte d'un meuble, par la -corde d'un store qui frappait aux vitres. - -André fit un pas, s'arrêta devant sa femme. Il s'efforçait d'être calme, -mais les mots saccadaient, passant par sa voix tremblée. - ---Une heure du matin, dit-il; il est temps que pour sauver les -apparences, Monsieur se rhabille et parte. - -Le Monsieur eut un geste vague. La femme plia encore les épaules, sa -main s'ouvrit et le drap qu'elle pressait se détendit, doucement, comme -un linge humide. - ---Allons, Monsieur, poursuivit André, il faut en finir, je n'ai nul -intérêt, moi, à contempler vos formes, la situation est suffisamment -ridicule, mettons-y un terme. - -Ah! quand on songe, reprit-il..., il est vrai qu'à force d'avoir étudié -les femmes et d'avoir acquis pour elles un sacré mépris, on finit par où -les nigauds commencent! mais je parle et le temps s'écoule. Ah! pour -Dieu! en voilà assez; vous êtes prêt, n'est-ce pas? - -Le jeune homme enfilait son pantalon, et sa chemise, mal tassée, -faisait, dans sa culotte, des bosses au derrière. Il boutonna son gilet -à peine, mit ses bottines et son habit. Une fois vêtu, il reprit un peu -d'assurance, il regarda le mari, en face, ânonna quelques mots sans -suite et tâta dans la poche de sa redingote. - ---Vous cherchez une carte de visite, dit André, on ne la trouve jamais -lorsqu'on en a besoin, c'est comme un fait exprès. Mais, peu importe, -votre nom de famille m'est indifférent; quant à votre prénom, ma femme -doit le connaître, et, au cas où elle ignorerait votre adresse, vous -pourrez la lui envoyer demain, pour qu'elle aille vous rejoindre si bon -lui semble. Maintenant, prenez votre chapeau et partons. - -Le jeune homme se défiait, malgré tout, craignant une embûche. Il -appréhendait que le mari ne l'obligeât à passer devant, et la -perspective de s'enfoncer, à tâtons, dans le noir, lui souriait peu. -Mais André le précéda, la bougie au poing. Ils descendaient lentement, -n'échangeant plus une parole. Arrivé au bas de l'escalier, près des -pommes en verre de la rampe, André se retourna et, haussant le -chandelier, dit simplement: - ---Prenez garde, Monsieur, il y a une marche; et il ajouta: Je vous -préviens pour que vous ne tombiez pas, ça ferait du bruit. - -Il frappa au carreau de la concierge, la porte s'ouvrit et il la referma -sur le dos du jeune homme qui eut un long soupir de soulagement et -murmura: - ---Cristi! j'ai eu une fière chance de m'en être tiré comme cela! - - - - -II - - -Oui, Cyprien avait raison. C'est folie quand, n'étant pas riche, on peut -néanmoins, en se gênant, manger chez soi et être presque servi, que -d'aller contracter mariage! Il aurait dû laisser ces tracas-là aux -pauvres! En tisonnant des bûches, les soirs d'hiver, alors qu'engourdi -dans son fauteuil, il hésitait à se lever pour s'étendre dans un lit -froid, André se l'était répété souvent, se tâtant, se débattant contre -l'idée qui lui revenait chaque fois qu'il avait passé la soirée seul, en -finir à jamais avec sa vie de garçon, troublée par des appétences -charnelles, par des besoins de câlineries et de tendresses. - -Il n'aimait point les enfants, ne jugeait pas qu'il fût utile d'en -procréer, craignait, en vertu de cet axiome que ce sont les gens pas -riches qui en ont le plus, d'engrosser de dix en dix mois sa femme, et, -cependant, les misérables ennuis des ménages mal faits, des concierges -qui sont pochards et ne retournent pas le lit, l'avaient jeté, comme il -l'avouait à Cyprien, sur les gluaux d'une famille, en quête d'un gendre. - -Il avait épousé sa femme sans entrain, sans joie. Quand il l'avait -connue, elle était comme la plupart des jeunes filles, insignifiante; -elle jouait du piano, copiait des Boucher et des Greuze sur des fonds -d'assiettes, possédait avec cela une grâce apprêtée chez elle, une -distinction pincée au dehors; somme toute, elle pouvait être sortie, -sans honte, gardée chez soi, sans lassitude. C'est égal, il avait été -bête! Elle avait des yeux noirs, allumés dans le fond, les yeux d'une -maîtresse, qui, jadis, l'avait prodigalement trompé. Il aurait dû se -défier, savoir que, lorsqu'on est décidé à accoler son nom à celui d'une -autre, sous le grillage d'une mairie, on devrait avoir pu jauger la -parfaite capacité de sottise ou la profonde inertie des sens de celle -qu'on épouse! et, debout, les poings serrés, il souffrait, pensant à sa -femme, s'étonnant de n'avoir pas découvert, dans certains plis de -visage, dans certains mots, les tempêtes qui couvaient sous son calme -froid. - -Maintenant, il hésitait sur le parti qu'il fallait prendre. «J'ai évité -un scandale dans la maison, c'était l'important, disait-il. Si je -retourne près de ma femme, je vais subir des averses de giries et de -pleurs et je serai peut-être encore assez naïf, dans ce cas-là, pour lui -pardonner! ou bien, je devrai écouter d'invraisemblables excuses ou des -insolences, je ne pourrai faire autrement alors que de l'étrangler. Les -deux rôles sont également stupides. D'un autre côté, ne rien dire, -rester, c'est un enfer, c'est le feu aux poudres à un moment donné, -c'est, un jour, à table, devant une bonne, la révélation forcée de nos -haines, c'est la réunion, le lendemain, de tout le quartier devisant sur -mes malheurs, c'est le colportage, du boucher chez la fruitière, des -évènements de cette nuit, dénaturés et grossis.» Et il revenait, au -milieu de ses hésitations, à ce parti qui lui était apparu, le premier, -alors que, délivré du Monsieur, il remontait l'escalier: reprendre son -existence d'autrefois, rayer deux années de sa vie, s'efforcer d'oublier -dans le travail les souvenirs irritants que lui laisserait sa femme. - -Il s'affermissait, de plus en plus, dans cette résolution. Il eut un -geste brusque, mit de l'ordre dans ses papiers, déchira les uns, consuma -les autres et il demeurait, mélancolique, s'intéressant, pendant une -seconde, aux étincelles qui couraient dans la cheminée, au vent qui -faisait tressaillir les cendres et soulevait l'amas noir et rouge des -paperasses brûlées. Puis, il soupirait, ficelait des livres, -fouillonnait dans une commode, mettait du linge, en paquet, sur un -fauteuil. Il lui fallut chercher sa valise, serrée dans un cabinet de -débarras, près de la cuisine, et, doucement, il poussa la porte, prêtant -l'oreille, n'entendant aucun bruit, ayant presque peur de rencontrer sa -femme. - -Quand il entra dans la cuisine, il resta, stupide, devant les reliefs du -repas; les deux assiettes, avec les fourchettes et les couteaux jetés -dessus, en croix, l'émurent; il revit devant ces vaisselles torchées, -devant ces deux verres où ils avaient bu, le tête à tête du dernier -dîner, l'adorable mouvement de sa femme, relevant sa manche et servant -la sauce, toute une intimité d'intérieur à l'aise dont il n'avait jamais -soupçonné la fin. - -Il décrocha sa valise et, amolli, troublé, il retourna chez lui, -écoutant, espérant presque un hoquet, un cri, qui le forceraient à -s'occuper de sa femme, à courir près d'elle. Un immense silence -emplissait la maison. André rentra dans son cabinet. Un irrémédiable -désordre s'étalait dans cette pièce. Les tiroirs à moitié tirés d'une -commode regorgeaient de tricots et de linges; des chemises, se -confondant, les unes avec les autres, tendaient leurs manches, -écartaient leurs cols, gisaient, la tête en bas, pliées comme sur une -charnière, éplorées et grotesques avec leurs bras et leur ventre vides, -leur poitrine ouverte et creusée jusqu'au dos; des cravates rayaient -d'un mince filet noir la flanelle jaune des gilets, des gants -allongeaient leurs doigts glacés, couleur de poussière et de mauve, sur -la toile bise des caleçons, sur le blanc crémeux des foulards de soie. - -La bougie descendait jusqu'à sa collerette de verre. Les tiroirs du -bureau, mal repoussés, cassaient en deux des papiers et des élastiques -qui avaient enveloppé les liasses, étaient tombés sur le parquet et -avaient repris leur forme ronde. - -André écarta les rideaux. Les stores étaient baissés. La lueur du petit -jour, filtrant au travers des lames, couchait, à d'égales distances, des -barres de bleu pâle sur le plancher, reculait, dans la glace, les murs, -éveillait, à certains points, la dorure des cadres, rendait d'un blanc -plus cru la mousseline pendue aux fenêtres, tout le blanc azuré du -linge. André regarda, en face de lui, les vitres closes des maisons, -l'immobilité des rideaux placés derrière. Le silence ininterrompu de la -cour lui parut lugubre; il revint dans la pièce, demeura mal à l'aise -devant cette mare de lumière qui s'épandait de plus en plus, triste -comme un lever de lune, bleuissante et blanchie comme elle. Il se vit -dans la glace, les joues hâves et les yeux culottés de bistre. Il -apprêta sa malle à la hâte et, la tenant d'une main, il ferma, de -l'autre, son cabinet, et arrivé dans l'antichambre, il tourna le loquet -de la porte. Là, il se sentit défaillir. Le regret qui l'avait poigné, -dans la cuisine, l'étreignit de nouveau, lui fit presque jaillir les -larmes des yeux. Le bien-être qu'il quittait, ainsi, tout à coup, le -navra. Cette porte sur l'escalier lui ouvrit un horizon de misères sans -bornes; il évoqua sur ce palier l'abandon de tout un avenir de gaieté et -de paix, la vie de ses dix-huit ans qu'il fallait revivre à trente ans -passés, la confiance et l'espoir en moins, l'estomac délabré et des -besoins de confortable en plus. - -La porte remuait doucement. Lui, la malle à ses pieds, restait immobile, -envahi par des lâchetés croissantes. Ah! si sa femme s'était précipitée, -les cheveux au vent, en chemise, lui avait enlacé le cou, fermé la -bouche avec les mains, étouffé seulement un semblant de larmes, il -aurait jeté d'un coup de pied sa malle! - -Il eut subitement une lucidité d'esprit. Il se figura, après cette scène -ridicule, les réflexions qui lui seraient venues. Il se représenta -toutes les hontes du cocuage subi, les défiances qui l'assailleraient -maintenant, au moindre mot; il eut une vision des aigreurs qui -s'échangeraient au-dessus d'une table, des raccommodements convenus, -tacitement, d'avance, dans les oreillers, des embarras de certains -tête-à-tête, des maladresses innocemment lâchées, des rancunes qui en -résulteraient pour l'un comme pour l'autre. - ---Eh! je deviens idiot, à la fin, dit-il. J'ai le choix entre aller -gifler ma femme ou ficher mon camp. Il empoigna sa malle, descendit, -franchit la porte cochère entrebâillée, s'achemina lentement vers le -logis de Cyprien. - -L'air, la marche, lui faisaient du bien. Il enleva son chapeau pour -avoir plus frais et un petit vent but les gouttes de sueur qui lui -perlaient aux tempes. Il n'avait plus maintenant qu'une vague -perception, qu'un souvenir confus des incidents de cette nuit. Il déposa -sa valise sur le trottoir, la reprit, ayant simplement hâte d'arriver -parce qu'elle était lourde. Il dut s'arrêter de nouveau, la changer de -main, se reposer encore. - -Les rues étaient désertes. Le ciel semblait taché de pâtés d'encre et -barbouillé de cendre pour les faire sécher. Au loin, une balayeuse, la -tête enfoncée dans une marmotte, les sabots bourrés de paille, -s'appuyait sur le manche d'une pelle; à ses côtés, un boueux, la pipe au -bec et la goutte au nez, ratissait un monceau d'ordures; un ouvrier -passa, le paletot jeté sur la blouse, l'épaule gauche plus haute que -l'épaule droite, par suite de l'habitude qu'ont la plupart des gens du -peuple de porter toujours leurs outils et leur pain sous le même bras; -une voiture de laitier, lancée à fond de train, fit feu sur les pavés. -André se servit de sa malle comme d'un siège, regarda si par hasard un -fiacre ne viendrait point, réfléchit qu'à Paris il est presque -impossible, lorsqu'on n'habite pas près d'une gare, de trouver une -voiture à cinq heures et demie du matin, et, se décidant enfin à se -lever, se roidissant contre la fatigue, il emballa d'un coup la trotte, -monta chez Cyprien, frappa, refrappa, jusqu'à ce qu'un clappement de -savates devînt distinct. - -Cyprien entrebâilla la porte, demeura stupéfait, bredouilla quelques -mots, courut se remettre sous les couvertures, et, là, se frottant les -yeux, il balbutia: - ---Ah çà, comment, c'est toi? - -André tomba dans un fauteuil. - ---Peux-tu me donner asile, pendant quelques jours, jusqu'à ce que j'aie -arrêté une chambre, dit-il? - -L'autre fit signe que oui, et, se frottant les cheveux, complètement -ahuri, il s'écria: - ---Mais qu'est-ce qu'il y a, bon dieu! - -Alors André se leva. - ---Il y a, que j'ai surpris un homme chez ma femme, cette nuit, -comprends-tu? - -Cyprien eut un sursaut, laissa tomber ses bras et assis comme il était -sur son séant, il se tourna tout d'une pièce, du côté d'André. - ---Pas possible, dit-il! - -Mais son ami le regardait, en hochant la tête. Ils se dévisagèrent sans -souffler mot. - ---Tu as tué le Monsieur? demanda enfin Cyprien. - ---Non. - ---Tu as bien fait,--ta femme non plus, j'espère? - ---Pas davantage. - ---Allons, tant mieux. C'est un ami le Monsieur que tu as surpris? - ---Non, c'est un Monsieur que je ne connais pas. - ---C'est moins ennuyeux, murmura Cyprien. - -Ils se turent. - -André qui était, comme bien des gens nerveux, sujet pour la moindre -contrariété à d'horribles douleurs d'entrailles, quitta la chambre. - -Elle est bien bonne! se dit Cyprien et il sourit un peu, pensa que cette -aventure ne contrariait en aucune façon sa manière de voir, puis il -s'indigna tout de même, trouva bête qu'un homme fort se fût ainsi fait -duper par une femme qu'il considérait comme une pimbêche et comme une -niaise. - -Quand son ami revint, le visage décomposé et la main au ventre, il sauta -du lit, lui offrit un verre de rhum, et l'écouta raconter, points par -points, la scène. - ---Mon pauvre vieux, s'écria-t-il, ça ne nous change guère! Après les -maîtresses qui nous turlupinaient, c'est maintenant les légitimes!--Ah! -je sais bien, c'est plus embêtant--mais quoi?--ça ne prouve qu'une -chose, c'est qu'amours de distinction et amours de rebut, c'est kif-kif, -ça se lézarde et ça croule! Va, faut en prendre son parti, mon cher, -dans la vie, on n'a rien à soi. On loge ses affections dans des meublés, -jamais dans une chambre qui vous appartienne! Dame, oui, j'en conviens, -c'est dur; on voudrait avoir son petit lopin de bonheur et en être seul -propriétaire! Ah! mon ami, ce sont des rêves de paysan qu'on ne réalise -pas!--mais, voyons comment allons-nous nous organiser? le plus simple -serait de louer un lit, nous l'installerions, là, près de la fenêtre, tu -déplierais les lames du paravent et tu serais comme chez toi, hein, -qu'en penses-tu? - ---La première chose à faire, dit lentement André, c'est de chercher un -petit logement. Je reprendrai les meubles qui m'appartiennent, mes -bibelots de garçon; il faudra aussi que je retrouve mon ancienne femme -de ménage, Mélanie; j'ignore son adresse par exemple, mais puisqu'elle -passait son temps chez une blanchisseuse de la rue des Quatre-Vents, je -saurai facilement où elle demeure. Je te demanderai seulement un -service, je ne veux plus remettre les pieds chez moi, j'établirai une -liste des objets à garder, je retiendrai aujourd'hui une voiture et tu -iras, toi-même, chez moi, surveiller l'emballage des bibelots et des -meubles. - -Et il poursuivit, en se frottant fiévreusement les mains: - ---Oh! que j'ai donc hâte que tout cela soit terminé! j'ai encore de la -veine tout de même, c'est le demi-terme, je louerai facilement une -chambre. Allons, voilà qui est décidé! je vais recommencer ma vie de -garçon; baste! au fond, tu es dans le vrai, je n'étais malheureux que -par ma faute; je m'étais forgé un tas d'idées, la solitude, le manque de -baisers propres, le silence, le soir, dans le lit, le réveil sans -gaminades, tout un idéal de fleuriste! c'est égal, cela finit tout de -même bêtement quand on y songe! - -Il se tut, puis il pensa qu'il serait convenable de s'intéresser aux -travaux de son hôte; il regarda un tableau placé sur un chevalet: - ---Eh bien, mais, ça va! s'écria-t-il, puis il écouta, sans les entendre, -les explications de son ami et, obsédé de nouveau par son malheur, il -reprit: - ---C'est étonnant, si tu l'avais vue il y a quinze jours quand elle a -flanqué congé à la bonne qui découchait. Elle est sévère, ma femme! moi, -je faisais remarquer que cette fille cuisinait bien, ne rechignait -devant aucun ouvrage, qu'il était absurde de la renvoyer pour des -escapades qui, au demeurant, ne nous gênaient pas. Ma femme m'a toisé! -j'étais évidemment pour elle, un homme sans moeurs, je me suis tu, la -bonne a reçu son compte; cela a mieux valu, ajouta-t-il plus bas, nous -n'avons pu en engager une autre, de sorte qu'au moins pour cette nuit... - -Cyprien lui coupa la parole. Ses vieilles rancunes contre les femmes se -réveillaient. Ah! elles ne sont pas bons enfants, clama-t-il. On ne leur -demanderait pourtant que ça!--Oui, mais pour être bon enfant, il faut -avoir été beaucoup roulé, comme toi et moi, par exemple. Nous, nous nous -estimons heureux quand nos convoitises se bornent à n'être pas -satisfaites! nous sommes les gens qui nous contentons des à peu près. -Lorsque nous ne recevons pas de tuiles sur la tête, nous sommes pleins -de joie, et c'est miracle pourtant quand avec un idéal aussi court il ne -nous tombe pas sur la caboche de formidables gnons! André l'approuvait -d'un geste navré. - ---Si je vidais ma malle, finit-il par dire, nous pourrions ensuite -déjeuner et je commencerais mes courses. - -Cyprien opina du bonnet et sortit pour chercher des victuailles. - -André se mit à déballer son linge. Il ressentait le vague accablé, la -brouille de cervelle d'un individu qui, après avoir été presque assommé, -reprend connaissance. Il rangea ses chemises sur une table, réunit ses -livres et il lissait leurs couvertures avec la main, dépliait leurs -cornes, défripait les feuilles froissées par le voyage. - ---En voilà un qui a joliment ennuyé ma femme, pensait-il; quant à -celui-là, je ne le lui ai même pas prêté, quel chef-d'oeuvre!--Et il se -promettait de le lire, se reprochait d'avoir si longtemps négligé son -art.--Ah! bien, elle en avait des moues, le soir, lorsqu'il voulait -travailler!--Et il frissonnait, songeant à cette moue qui ridulait si -joliment le coin des lèvres. Il jeta le reste de ses volumes, en tas, ne -voulant plus voir leurs titres, tentant d'échapper aux souvenirs qui lui -revenaient, un à un. à propos de chaque objet. Sa femme avait touché à -tous, raccommodé les uns, acheté les autres, feuilleté tel livre, -parcouru tel autre, les jours où calmement elle lui disait: Donne-moi -quelque chose à lire, prenait un volume, l'ouvrait, et, le lui rendant, -faisait: Pouh! ce n'est pas amusant! - -Il essaya de se soustraire à son ménage, tâcha d'ensevelir le présent, -se tendit l'esprit à se rappeler mille détails de sa vie de garçon qui -pourraient maintenant lui être utiles. Il méditait une réorganisation -d'intérieur, s'ingéniait à éviter d'avance les misères qui se ruent dans -les logements sans femme; il remuait des décombres de souvenirs et alors -que leur évocation lui souriait, par une évolution presque insensible de -pensée, son existence d'homme marié lui sautait devant les yeux et -s'établissait, là, à demeure. Il se sentait repris de colères furieuses, -d'irritants dépits, plus exaspéré peut-être par cette hantise qu'il ne -pouvait chasser que par la cause même qui la faisait naître. - -Puis, comme ces joujous d'enfants où une sentinelle, après avoir décrit -des courbes sur un plateau, revient forcément à l'endroit d'où elle est -partie, sa pensée, après mille circuits, s'arrêta net au point exact, à -la façon dont sa femme l'avait dupé. Son orgueil blessé saigna, sa rage -s'accrut, il s'étonna, pendant une minute, de n'avoir pas étranglé -l'amant de sa femme. - -Cyprien rentra chargé de paquets; ils dressèrent la table. Le peintre -attaquait vigoureusement l'assiette assortie, s'enfournait de la hure et -des miches de pain et lappait sec. André chipotait, mangeait du bout des -dents, s'ingurgitait de grands coups d'eau rougie pour faire couler la -viande, mais les morceaux lui restaient dans la gorge; il repoussa, -dégoûté, l'assiette. - ---Je ne peux pas avaler, dit-il. - -Le mazagran qu'un cafetier monta le réconforta un peu. - -Cyprien avait bâfré et pinté comme quatre; il se renversait un peu sur -sa chaise et éprouvait le bien-être des appétits repus. Il voyait tout -en rose, pour l'instant, et chiffonnant sa serviette, il répétait, de -temps à autre, en regardant son camarade: «Tiens, ce pauvre vieux!» et -il regrettait de ne pouvoir dîner avec lui; il était, par -extraordinaire, de corvée, le soir, un dîner de famille, un de ces -dîners où l'on se réunit, une fois l'an, pour débiter d'ineptes -gaudrioles et choquer des verres. - -André se taisait; d'un côté, il préférait s'isoler. Cyprien le gênait. -Il commençait à oublier la situation cruelle de son ami, ne comprenait -pas que possédé par une idée fixe, André ne pouvait admettre que lui, -Cyprien, ne fût pas également contrit. Avec l'égoïsme des gens qui -souffrent, André pensait, en effet, que le peintre se désintéressait -trop des douleurs d'autrui. Les encouragements que Cyprien lui avait -jetés, comme un morceau de sucre pour le faire tenir en place: «Du -courage, ma vieille, ça ne sera rien, tu travailleras mieux maintenant -que tu es libre, à quoi cela te sert-il de te désoler, puisque tu n'y -peux rien?» l'exaspéraient. Il eût voulu que Cyprien marchât sur la -pointe des pieds, comme dans ces chambres de malades, où l'on fortifie -le patient avec un simple regard et une poignée de main. -Malheureusement, Cyprien était incapable d'apaiser un chagrin -quelconque. Comme la plupart des célibataires, il ne jugeait point -d'ailleurs que les misères conjugales des autres méritassent une pitié -bien longue. Il admettait plus facilement qu'un monsieur abandonné par -une maîtresse se désespérât et fût plaint qu'un mari trompé par sa -femme. Celui-là devait s'y attendre, pourquoi s'était-il marié? Il -haïssait d'ailleurs la bourgeoise dont la corruption endimanchée -l'horripilait; il n'avait d'indulgence que pour les filles qu'il -déclarait plus franches dans leur vice, moins prétentieuses dans leur -bêtise. - -André ne fut donc point fâché d'être laissé seul, mais, d'un autre côté, -la solitude l'effrayait; il se savait assailli à l'avance par -l'obsession de son infortune, puis il était mal à l'aise, énervé, -souffrant. - -Ils se décidèrent enfin à quitter la place. André prit son chapeau, et -mu par cette idée superstitieuse qu'il ne pourrait étouffer tout à fait -les souvenirs cuisants, revivre réellement sa vie d'autrefois qu'en -retournant habiter son ancien quartier, il s'achemina, lentement, au -travers des rues qui relient la rue Royale à la rue Cambacérès. - -Alors, commença pour lui une longue pérégrination à la recherche des -locaux vides. Il marcha, le nez en l'air, en déchiffrant des écriteaux. -Il tourna, pendant des heures, le bec de cane des loges, reçut, en plein -visage, l'âcre bouffée des mirotons, l'odeur du cuir qu'on rafistole, la -senteur de roussi des fers qui repassent le drap. - -Dans certaines maisons, la loge était fermée, il tapait au carreau, -allait dans la cour, en quête du concierge, ne l'apercevait pas, -s'adressait à une vieille femme qui, rentrant dans le vestibule d'où -elle sortait, criait du bas de l'escalier: Monsieur Baptiste, on vous -demande! Une voix arrivait d'en haut: Me v'là! et de lointains coups de -plumeau s'approchaient, descendant en même temps qu'un bruit lourd de -bottes. - -Il ne découvrait aucun logis acceptable dans les prix doux. Il ne -trouvait que des appartements somptueux, très chers et des portiers -hautains, des caves insalubres, tapissées d'ignoble papier, pavées de -carreaux rouges, ornées de cheminées en plâtre peint. Il écoutait le -boniment du montreur qui essayait d'enfoncer le client, affirmait que -des familles entières avaient vécu en bonne santé dans ces cambuses, ne -les avaient quittées que malgré elles et les regrettaient encore. - -André était courbaturé, moulu. Il s'attardait dans les pièces où -restaient des chaises, s'asseyait, les mains sur les genoux et les yeux -vagues, entendait le concierge, debout, remuant des clés dans les poches -de son tablier bleu, battant sa petite réclame, amorçant le denier à -Dieu. - ---Oh! c'est une maison tranquille ici, vous savez, chacun est chez soi, -pas d'ennuis, pas de cancans et il citait les gens du dessous, essayait -pour la circonstance de laver leur linge sale, parlait des autres, -énumérait les professions graves, semblait pris de pudeur lorsqu'il -n'énonçait pas des titres ronflants, glissait vite sur le nom de -certains de ses locataires, ne les faisait suivre d'aucune mention, puis -il ouvrait la fenêtre du logement, toute grande, invitait André à -s'approcher, lui vantait le point de vue de la cour, transformée en un -jardin de mannezingue. - -Et André se levait, se penchait sur la balustrade, assistait, au fond -d'un puisard, à la lente agonie d'un géranium. Il contemplait les quatre -murs, blanchis au lait de chaux, le carré du ciel sombre, le fond -dégoûtant du trou. Le portier disait: c'est gentil, hein? montrait des -boules de couleur accrochées dans du lierre, des plates-bandes, bordées -de buis et plantées de bâtons noirs, représentant des rosiers qui -avaient perdu leur sève. - -Et André rentrait dans la chambre, recevait sur la tête une nouvelle -douche, finissait par s'enfuir, affirmant qu'il reviendrait et donnerait -une réponse. Il avait parcouru déjà plusieurs rues, escaladé des cinq -étages, enfilé des rez-de-chaussée, sondé des milliers de placards, -relevé toutes les trappes des cheminées, apprécié les incommodités de -nombre de cabinets et de cuisines, quand il visita, rue Cambacérès, dans -une maison de bonne apparence, un petit logement composé de deux pièces -minuscules, d'une salle à manger moyenne, d'un cabinet de toilette grand -comme un torchon, d'une cuisine et de lieux passables. Il y avait aussi -une terrasse et le tout valait mille francs. Ce n'était pas cher pour le -quartier, puis le local était libre et pouvait être occupé de suite. -André l'arrêta. - -Une certaine quiétude lui vint maintenant qu'il s'était assuré un gîte. -Il se rendit à une succursale de la maison Bailly, située dans la même -rue, et retint une voiture de déménagement pour le surlendemain. - -Il avait faim. La fatigue et la marche avaient comme émoussé l'aigu de -ses ennuis. Il était presque joyeux, lorsqu'il avisa un petit mastroque, -derrière la vitrine duquel se tuméfiait un melon grandi dans de -l'alcool. - -Des rangées de bouteilles avec des capsules de plomb sur la tête et des -étoiles allumées au milieu du ventre, formaient le demi-cercle, -enveloppaient deux étages de bondons meurtris, des vinaigrettes -persillées de boeuf froid, des ratas figés aux navets, des tôt-faits -avec des plaques noires de brûlé, godant sur leur bourbe jaune. - -Dans une gamelle de fer, un riz au lait entamé croulait; des oeufs, -couleur de vin, emplissaient un saladier à fleur; un lapin, ouvert sur -un plat, les quatre pattes en l'air, étalait le violet visqueux de son -foie sur sa carcasse lavée de vermillon très pâle. Une muraille de bols, -emmanchés les uns dans les autres, une tour de soucoupes, bordées de -bleu, s'élevaient précédées devant les carreaux de la devanture, d'un -ancien bocal de prunes à l'eau-de-vie, plein d'eau, où des glaïeuls -affalés laissaient tremper leurs tiges. - -André s'assit devant une table vide. En attendant qu'on lui apportât la -soupe, il regarda la salle. C'était une pièce assez grande, ornée de -becs de gaz et d'abat-jour verts, d'un poêle de fonte, d'un comptoir -peint en faux acajou, à filets ombrés, garni d'un vase de verre bleu -plein de fleurs, de mesures d'étain, posées en flûte de pan, d'un tronc -en nickel, d'un chat bâillant et d'une écritoire. Derrière ce meuble des -rayons s'étageaient, supportant des litres décachetés, une théière en -porcelaine, des tasses blanches avec trois pieds et une anse écarlates, -et des initiales salement dédorées au centre. Une glace encastrée au -milieu des rayons reflétait le haut du bouquet, marinant dans le vase -bleu, le tuyau zigzaguant du poêle, trois patères inoccupées, fichées au -mur, la doublure éraillée d'un paletot, le luisant d'un chapeau gras. -Sur une petite table, dans un coin, un fromage de Bourgogne, le ventre -entaillé, s'effondrait sous l'attaque d'un millier de mouches; près des -casiers où se tassaient des serviettes munies de ronds, une huche -contenait des pains grêles et mous qui touchaient presque à une cage -accrochée au plafond. Cette cage était vide par suite d'un décès, et une -seiche l'habitait, seule, pendue au bout d'un fil. - -Cet établissement tenait de l'auberge de campagne et de la crêmerie du -Paris pauvre. Le patron, en manches de chemise, l'estomac en avant comme -une bosse, le nez en trompette, se gobergeait, la serviette au bras, -traînant, dans une boue de crachat et de sable, des pantoufles tapissées -de dominos et de jeux de cartes. - -Des bruits de vaisselles et de chaudrons, des chants de fritures et des -plaintes de roux s'échappaient de la porte toujours battante de la -cuisine. Des grésillements furieux de viandes sautées dans la poêle, de -biftecks jutant sur un gril, de subites vapeurs rouges, de fétides -fumées bleues arrivaient par moment. De sourdes disputes, des voix -brèves de patrons ahurissant leurs domestiques, s'entendaient à toute -minute. - -Une servante fluette, pâle, la mine douloureuse et idiote, vacillait, -minée par d'inépuisables flueurs blanches. Une autre trimbalait de la -cuisine à l'office et de l'office à la cuisine des piles d'assiettes, -avait l'air somnambulesque, ne semblait pas se rendre compte de -l'importance de la tâche qui lui était confiée. - -André commençait à s'impatienter; on ne lui apportait toujours pas sa -soupe. Il était las de regarder ces gens qui l'entouraient; tous se -connaissaient; il était tombé dans une sorte de pension de famille, dans -un râtelier où s'empiffrait un monde étrange. Il y avait des groupes -discrets, causant à mi-voix, étouffant leur rire derrière leur -serviette; il y en avait des hâbleurs, débagoulant, tout haut, des -plaisanteries massives, accaparant l'attention avec leurs ébats. - -Très familier avec ses clients, le patron se rigolait, criant: Ah! elle -est bien bonne! hurlait, avec calme, soudain: un fricandeau au jus, un -filet sauce tomate, un! - -André avalait le vermicelle qu'on s'était enfin décidé à lui servir. A -sa gauche, deux commères piochaient dans un plat de tripes, puisaient -dans une queue de rat et vidaient des verres. Les coudes sur la table, -elles se faisaient de mutuels salamalecs pour une cuillerée de sauce, -causaient comme de bonnes mamans, débinaient une voisine, plaignaient -leur concierge dont le ventre avait enflé en mangeant des moules. - -André commençait à se ragaillardir, mais une coterie, installée près du -poêle, éteignait avec son vacarme le brouhaha des autres groupes. - -Un coiffeur pérorait, émettait des vérités de cette force: Quand on a de -l'argent, on vous tire des coups de chapeau, sans ça, quand on a, comme -moi, placé tout son saint-frusquin dans des fonds qui ne rapportent pas, -on vous chante: «Marie, trempe ton pain, Marie, trempe ton pain.» Du -reste, toutes les fois que j'ai acheté des valeurs, elles baissaient le -lendemain; je ne pourrais pas me l'interdire d'ailleurs, il me faut des -émotions! - -Les camarades se délectaient, lui versaient à boire et lui, avec ses -yeux capotés, son air de glorieux crétin, reprenait: Moi, j'aime le -sexe; pour que je puisse m'en passer, il faudrait que je sois comme le -merle qui siffle après ses enfants; et, faisant par un calembour -allusion à son métier, il ajouta: Je ne serais toujours pas un merle -vif, je serais un merle lent. - -Des fusées de joie partirent, d'incompréhensibles gaietés saluèrent -cette bordée de sottises. - -André avait hâte de prendre son chapeau, de fuir, mais le service ne se -pressait guère. Il avait réduit de moitié un rosbif très dur et -abandonné le reste, il réclamait maintenant une oseille qui n'arrivait -point. - -Il demanda au patron qui jubilait d'une façon stupide, s'il avait un -journal. Le _Siècle_ était en mains. On lui apporta les _Petites -Affiches_. Il essaya de s'absorber dans cette lecture, de s'isoler de la -joie de ces tables, de se boucher les oreilles aux jacasses stridentes -de ces imbéciles; il les entendait quand même. Il se força à lire trois -pages de cette feuille, s'arrêta devant une annonce qui offrait comme -une occasion superbe, par suite d'une liquidation de famille, une dot de -dix-huit mille francs et une orpheline; il resta pensif. Le mot _pressé_ -qui figurait entre parenthèses, au bas de cette réclame, déroula devant -lui des perspectives infinies d'ordures. Il y vit de courtes échéances -d'accouchements, des ventres grossis après un mois de mariage. Il songea -aux déboires qu'éprouverait avec cette orpheline l'honnête benêt qui se -laisserait happer. Celui-là avait des chances d'épouser une vierge qui -aurait longuement turpidé dès son bas âge! et il pensait: c'est déjà si -difficile de n'être pas berné quand on connaît la famille et que l'on a -vécu, pendant des mois, avec sa fiancée. Qui aurait jamais pu croire que -sa femme à lui l'aurait trompé? Une fois de plus, il était revenu au -point de départ de ses pensées, aux misères de son ménage. Il voulut, à -tout prix, secouer ces souvenirs. Il se contraignait maintenant à -regarder ses voisins, à les écouter. - -Un fausset aigu lui vrillait l'oreille. Le coiffeur était parti, sans -même qu'il s'en fût aperçu. Un monsieur qui avait au-dessus d'une barbe -rouge un nez barré par des lunettes d'or, s'était installé à sa place, -et il expliquait à un tout jeune homme le mystère des dents. - -Celui-ci écarquillait les yeux, l'écoutait dévotement, voulant sans -doute s'établir dans cette partie. - ---Le plus clair de votre recette, disait le monsieur, c'est la pose des -fausses dents. Elles se fabriquent en Angleterre et se vendent au -passage Choiseul. Là, il y a un sérieux bénéfice, pensez donc, vous -pouvez demander dix francs par dent et cela coûte dix sous, sans bout de -gencive en caoutchouc et un franc avec gencive. - ---Il y en a des roses et des brunes, n'est-ce pas, interrompit -timidement le jeune homme? moi, j'aimerais mieux les roses. - ---Tiens! vous n'êtes pas mou! les brunes, ce sont des gencives de -pauvres! elles valent moins cher, mais l'on en vend plus, repartit -l'autre. - -Le jeune adepte en bâillait d'étonnement. - ---Et les dentiers en hippopotame? hasarda-t-il - -L'homme aux lunettes d'or leva les bras au ciel.--Ça, c'est de la -sculpture! songez donc, il faut tailler la dent en plein ivoire, mettre -des montures d'or, cela coûte des prix fous! et il continuait à -expliquer la cuisine de son métier, avouait pratiquer sur les chicots de -ses malades d'inutiles opérations et profiter de l'abasourdissement -douloureux où ces gens se trouvaient pour leur vendre à haut prix ses -dentifrices. - -André pensa que c'était trop subir d'affligeantes révélations. Son -oseille était mangée. Il insista furieusement pour avoir sa note, refusa -de commander un dessert, paya la somme de un franc quarante centimes et -il ouvrait la porte quand du fond de la salle où quelques gens -s'éternisaient devant des petits verres, une voix convaincue dit -simplement: - ---Les femmes, c'est des bien pas grand'chose! - -André ferma la porte, songeant avec une certaine mélancolie que, dans -tout l'insipide bavardage qu'il avait entendu, cette pensée était -peut-être la seule qui fût profonde, qui fût vraie. - - - - -III - - -Vers les neuf heures, Cyprien s'étira et se fit remarquer qu'il avait la -bouche mauvaise. Il ne fut pas surpris du reste, ayant ardemment -trinqué, la veille, à la santé de sa famille. - -Il grogna, toussa, et, secoué par l'irrémédiable pituite des fumeurs de -cigarettes, il cracha, dans son pot, avec des hauts de coeur. - -André se réveilla au bruit; il eut un bâillement sonore. - ---Tu vas bien? lança Cyprien entre deux hoquets, - ---Pas mal, et toi? répliqua André. Il s'était mis sur son séant et -repliait plusieurs lames du paravent. - ---Je glaviote, comme tu vois, répondit Cyprien, et il apparut, la face -terreuse, les yeux bouffis, montrant ses salières d'homme maigre, sous -le col déboutonné de la chemise. Il roula une cigarette, l'alluma, -demanda à son ami s'il avait trouvé un logement, la veille. - -André lui rendit compte de l'emploi de sa journée et il ajouta: - ---Je vais aller, aujourd'hui, à la recherche de mon ancienne bonne. - ---Eh bien, je t'accompagne, s'écria le peintre. J'ai besoin de respirer. -Ça ne va pas ce matin. J'ai le coeur en compote. Ce n'est pas pour dire, -mais les familles sont bien inconséquentes! elles vous lèguent tous les -vices héréditaires de leur santé et, de plus, elles vous fichent sur la -terre sans le sou! Au bout de deux générations, je ne sais vraiment pas -ce qui peut rester d'un estomac qui va, se détraquant à mesure qu'on le -repasse à ses successeurs! Ça devient de la jolie filasse! On en est -réduit à boire de ce jus-là! Et Cyprien, sautant de sa couche, but, -coups sur coups, de pleins verres d'eau. - ---Si je me levais? dit André, sans conviction. - ---Tu ne ferais pas mal, riposta le peintre. - -Une fois debout et sa toilette achevée, André se donna un coup de -brosse, et, précéda sur le palier Cyprien qui fermait la porte. - -André ne souffla mot pendant la route. Il voulait éviter d'avance les -questions indiscrètes de la bonne qu'il avait congédiée, la veille même -de son mariage. Il était évident qu'elle demanderait des nouvelles de -Madame, désirerait connaître les motifs de la rupture, éprouverait le -besoin de s'apitoyer sur le sort de son ancien maître. André était -résolu à lui raconter simplement que sa femme voyageait, pour cause de -maladie, dans les pays chauds. - ---Ce n'est pas très fort ce que j'ai inventé, se dit-il, mais enfin, -étant donnée la bêtise de Mélanie, c'est suffisant. - -Il en était là de ses réflexions, lorsqu'ils atteignirent la rue des -Quatre-Vents. La boutique qu'ils cherchaient était située dans une -encoignure, badigeonnée de noir du haut en bas, ornée de filets et de -lettres jaune-serin. C'était une blanchisserie écloppée modèle, une -cabine fumeuse, pavoisée de trois bonnets à choux, pendus dans une -montre. Près d'une porte sur les vitres de laquelle des doigts avaient -dessiné des 8 dans la poussière, un vieillard paralytique et gâteux -était assis sur un fauteuil percé d'un trou et humait l'air. Quand il -vit les jeunes gens s'avancer vers lui, il baissa la tête et, avant même -qu'ils eussent parlé, il saliva copieusement sur son linge et murmura, à -voix basse, d'un ton où il y avait du désespoir et de la confidence: Je -ne sais pas moi... je ne sais pas... - -Ce vieillard était lugubre et puait. - -André et Cyprien entrèrent. Dans la boutique, au fond, une fillette, la -mine abrutie, s'amusait à faire griller sur la bouche du poêle, un de -ses cheveux et lorsqu'il se recroquevillait, elle l'approchait de son -nez et semblait se complaire à en flairer l'odeur. - -André lui exposa le motif de sa visite. Elle ricana et parut encore plus -hébétée. Heureusement que la patronne survint. - ---Faudra, dit-elle, si vous tenez à parler à Mélanie, que vous alliez -jusqu'au nº 46 de la rue Duvivier au Gros-Caillou, c'est là qu'elle -habite, mais si vous voulez l'attendre, elle sera ici dans une heure au -plus; elle fait un ménage, dans le quartier et elle s'amène toujours -chez moi pour tailler une bavette avant de retourner chez elle. - -Ils résolurent de se présenter à l'heure dite et comme ils étaient -désoeuvrés, ils flânèrent sous l'Odéon. L'examen des livres nouveaux fut -terminé vite. - ---Si nous nous promenions au Luxembourg? proposa Cyprien. - -Ils franchirent la grille de la rue de Vaugirard. - ---Hein? crois-tu, disait le peintre, en avons-nous laissé des souvenirs -dans ce jardin! quel malheur tout de même qu'on les ait changés, avec -les allées, de place! Tiens, montons sur la grande terrasse; on a oublié -de lui rafistoler sa robe et de la pommader. - -Et il marchait tranquillement, les mains derrière le dos, salivant de -gauche à droite, sans besoin, reprenant: - ---C'est égal, voilà un endroit où, après une enfance giflée, j'ai eu une -jeunesse bien détroussée par les femmes! c'est là que j'ai rencontré, -pour la première fois, Héloïse, tu sais, la grosse mémère blonde--ah! -non, c'est vrai, tu ne l'as pas connue, toi!--eh bien, mon cher, elle -était pleine de pitié pour mes seize ans; elle me chipait toutes mes -pièces blanches et comme je n'avais point la figure d'un homme -satisfait, elle me disait, en face, posément: - ---Ce n'est pas moi qui vous trouble? - -Elle me grugeait angéliquement, était pour moi maternelle et digne. Je -l'ai souvent regrettée quand j'en ai eu d'autres. - -Ils étaient arrivés sur la terrasse et ils se promenaient de long en -large. - -Ils passaient et repassaient sans cesse devant deux statues. Cyprien -dissimulait mal le dégoût qu'elles lui inspiraient. Il s'arrêtait -devant, contemplait avec des gestes excessifs une Anne d'Autriche, -portant dans une main, un papier roulé, une serviette à musique pour -jeune fille et, dans l'autre, un sceptre semblable à ces gratte-dos -qu'on vend chez les tablettiers et les parfumeurs. Elle était soufflée, -avait des poches sous les yeux, l'air grognon, ne possédait ni gorge, ni -derrière, semblait, en fin de compte, une reine de lavoir qui ne serait -pas encore soûle. - -L'autre arborait peut-être un port moins imposant et une mine plus -canaille, s'il était possible. Étiquetée: «Anne de Bretagne, reine de -France, 1476-1514»; elle tenait une corde entre de grands doigts gonflés -et mous comme des boudins blancs; pas plus de gorge et de derrière que -la précédente. Avec son pif en trompette, ses lèvres en rebord de vase, -son ventre mastoc et son allure arsouille, on l'eût prise pour une -marinière qui va haler une barque. - ---Ce n'est toujours pas avec des bergères comme celles-là qu'on -corrompra la jeunesse qui rôde ici, dit Cyprien. Ce sont des bobonnes de -maisons suspectes ces princesses-là!--Il regarda, sur les socles, les -noms des sculpteurs, fut étonné qu'ils ne portassent point la signature -de Maindron, jugea ces oeuvres dignes de l'auteur de _Velléda_, une -statue vraiment surprenante. - -André s'était installé sur un banc. Le jardin était presque désert. -L'heure n'était pas encore venue où des dames assises se vantent -mutuellement les belles qualités de leurs garçons qui se jettent, en une -allée plus loin, du sable dans les yeux et se pincent. Les petites -filles ne se pavanaient pas encore, étalant des pantalons brodés, des -jupons blancs, faisant les dédaigneuses, dévisageant de haut les enfants -de leur âge qui les invitent à jouer, répondant non si la robe est fanée -et le manteau pas neuf. - -Dix heures sonnaient. Entre des arbres, çà et là, en groupe, la -marmaille des pauvres commençait à braire. - -André et Cyprien dessinaient avec leurs cannes des ronds sur la terre. -Ils ne parlaient plus, écoutaient, dans le silence du jardin, les cris -aigus des mômes, le craquement du gravier sous les pas, le son éloigné -d'une trompe. - -Ils sentaient autour d'eux un silence enveloppé de bruit; la rumeur des -rues avoisinantes s'étendait, apaisée et lointaine, se mourait, dans les -allées, proches des grilles. Quelques moineaux pépiaient par endroits; -par d'autres, des pigeons sautillaient sur des vases de fleurs; partout -des traces de clous de souliers se voyaient dans le sable. - -Cyprien, les coudes sur ses genoux, la tête entre les mains, sifflotait, -contemplant la barre sale des maisons, derrière les arbres, le dôme du -Panthéon, arrondissant sa calotte grise sur le bleu-lin du ciel, coupé, -net, plus bas, par une ligne d'eau, une ligne formée par des toitures en -zinc, frappées de lumière. - -Aucun promeneur sur la terrasse. A cent pas environ, des fillettes -d'ouvriers sautaient à la corde, le chapeau tombé en arrière et retenu -au cou, par un élastique. Elles criaient: «Anaïs, du vinaigre! du -vinaigre!» et montraient sous leurs jupes relevées, de petits mollets -blancs et des pieds très longs. - ---Voilà, murmurait André, les yeux fixés sur les cailloux; c'était le -temps où l'on recevait dix sous de sa famille, par semaine, afin -d'acheter chez le concierge du bahut, des suçons ou du chocolat; le -temps où, les jours de promenade, le jeudi, lorsqu'on faisait halte sur -cette terrasse, l'on n'entamait plus de parties de visa, pour parler des -femmes. Ça nous met joliment loin, dis donc? - ---Près de vingt-cinq ans en arrière, répondit Cyprien. Ce n'est pas -d'aujourd'hui que nous nous connaissons, hein? Je te vois encore arriver -à la pension. Tu pleurais comme une madeleine;--tu n'étais pourtant pas -à plaindre, toi; tu avais une famille qui assiégeait sans arrêt le -parloir; presque tous les dimanches tu lâchais le bazar. Moi, j'étais -régulièrement collé. Dieu de Dieu! j'ai froid dans le dos, lorsque je -songe à la tristesse de la cour, vide ce jour-là, au navrement sans -borne de l'étude, avec le pion vautré dans sa chaire, embêté, maussade, -rêvant à des ribotes de billards et de petits verres, se vengeant de ses -ennuis sur nous, nous empêchant de sortir quand on levait la main pour -aller aux lieux! - ---Ah bien, reprit André, si tu t'imagines que les jours de congé étaient -plus gais au dehors! toute ma journée, à moi, était gâtée par -l'appréhension de la rentrée, le soir. Ma famille consultait sa montre. -«Il faut se dépêcher, disait ma mère, l'heure avance.» Je quittais la -table, après le second plat, j'emportais mon dessert dans ma poche, et -alors, après les recommandations et les embrassades, j'étais reconduit -par Irma, la bonne. Les rues pleines de monde me serraient le coeur. Je -voyais des enfants qui s'attardaient devant des boutiques criblées de -lumière. J'enviais la misère des mioches du peuple qui galopinaient sur -les trottoirs. Ceux-là étaient libres! moi, je devais presser le pas, -afin d'arriver à l'heure. O les rues, ce soir-là! la rumeur des cafés -remplis de monde, les affiches des théâtres qui me semblaient inviter à -des bonheurs inouïs, tout cela me jetait la mort dans l'âme! J'essayais -de marcher moins vite, mais la bonne avait hâte de se débarrasser de -moi, pour aller rejoindre, sans doute, un amoureux. Elle doublait les -enjambées, nous étions enfin devant la triste loge où Piffard veillait -derrière les vitres d'une cage. Dès que je mettais les pieds dans cette -salle, un grand froid me tombait sur les épaules, comme si j'étais entré -dans une cave; le dos de la bonne qui partait me donnait envie de -pleurer et de fuir. Tu te souviens, on regagnait le dortoir; le pion -vous menaçait d'une privation de sortie pour le dimanche suivant parce -que nos talons sonnaient trop fort. L'on se déchaussait et, sans -pantoufles, dans ce dortoir éclairé comme pour une veillée mortuaire, -sinistre avec sa rangée blanche de lits, l'on se coulait au plus vite -dans les draps, et l'on entendait les autres rentrer, aller près des -pots rangés le long des fenêtres, pisser tant qu'ils avaient, chuchoter -sous les menaces du pion gueulant dans ses couvertures. - -Dire qu'il s'est trouvé des gens pour prétendre qu'on regrettait plus -tard le temps du collège! Ah non! par exemple. Si malheureux que je -puisse être, je préférerais crever que de recommencer cette vie de -caserne, subir la tyrannie des poings plus gros que les miens, la -rancune ignoble des pions! - ---Les pions! tiens, parlons-en de ceux-là! Apitoyons-nous un peu sur -leur sort. Leur vie est dure? Soit. C'est une existence atroce que de -surveiller et de faire éclore les vices d'un tas de polissons, de se -lever et de se coucher avec eux, à des heures stupides? eh bien, après? -A part un ou deux qui attendent, dans ce dépôt, des jours meilleurs, je -n'ai connu que des absinthiers, des gens travaillés par ces maladies qui -se traitent spécialement devant les cours d'assises! A propos, te -rappelles-tu Bourdat, dit «il faut que je sors»--c'est comme cela qu'il -parlait sa langue celui-là!--te le rappelles-tu, avec son costume de -misère, traîné dans tous les caboulots et les débits de prunes, son -chapeau galeux et pelé, sa moustache limoneuse, son menton fleuri de -boutons de vin, ses yeux qui suaient des luxures sales? Il embrassait -ceux qui n'avaient pas de barbe, raflait nos sous, confisquait notre -tabac pour le fumer, vendait les livres qu'il nous empruntait, se -soûlait comme un fifre et nous obligeait à payer deux francs pour une -levée de consigne. Celui-là était un des plus remarquables -échantillons... - ---C'était le meilleur de tous, jeta Cyprien. Lorsqu'on n'avait pas -d'argent pour racheter sa privation de sortie, il vous accordait un -crédit de deux jours. Gouape au fond de l'âme, je ne dis pas, mais une -gouape bonhomme. C'est le seul, ma foi, pour lequel j'ai gardé un peu -d'estime! - -Et ils alternaient, l'un l'autre, à mesure que les souvenirs leur -revenaient. C'était maintenant la nourriture toujours la même à des -jours fixés: le gigot au suif et les haricots à l'eau tiède du lundi; le -veau et le plâtreux fromage blanc de tous les mardis, les carottes à la -sauce rousse, l'oseille du jeudi qui rendait malade, le macaroni sans -parmesan et sans gruyère, la purée des pois mal concassés, les pommes de -terre sautées dans de la graisse noire; puis, ils songeaient à -l'abominable souffrance des soirs d'étude, l'hiver, où l'on s'endormait -brisé par la chaleur lourde du poêle et des gaz, réveillé en sursaut par -le pion, par un camarade qui vous cognait le coude; ils songeaient à -l'attente anxieuse de l'heure où l'on ferme ses dictionnaires, où l'on -se met, au son d'une cloche, en rang dans la neige, où l'on peut enfin -s'étendre sur un lit de glace, dans un dortoir ouvert, par raison -d'hygiène, du matin au soir, et ils se rappelaient, tous les deux, le -grelottement du déshabillage, les chaussettes gardées pour avoir moins -froid, l'étendue du caban et de la tunique sur la couchette. On -s'endormait, et, le lendemain, à cinq heures et demie, un domestique -vous arrachait au lit chaud, avec l'horrible vacarme d'une brosse qu'il -tapait entre les rayons du casier aux chaussures. - -L'été, c'était peut-être plus épouvantable encore. Tous les quinze -jours, le samedi, on se lavait les pieds, dans le réfectoire; mais, -d'aucuns en repuaient le soir même et une odeur fade, une douceur sûre à -faire vomir, s'envolait de certaines couches, flottait dans la pièce -entière. - -Et ça se prolongeait ainsi, pendant des mois, pendant des années; on -quittait une classe pour entrer dans une autre; on étudiait sur des -livres neufs; on devait admirer les lourdes balivernes d'Horace, le -fatras stupéfiant d'Homère, réciter du Racine et du Virgile, du Cicéron -et du Boileau, passer en revue tout le solennel ennui des époques -classiques, copier des 100 et des 1000 vers, n'apprendre, au demeurant, -rien qui fût utile; et, les semaines se suivaient, les unes après les -autres, apportant la même pâture mal assaisonnée, la même eau rougie ou -la même eau pure; les jours s'écoulaient, également tristes, entre la -désolation du lundi matin où l'on se réveillait, consterné par la -perspective d'une semaine à vivre et l'espérance qui vous prenait, le -jeudi, d'atteindre enfin le dimanche. - -Les seules lueurs qui brillaient, dans cette nuit sans fin -d'embêtements, se montraient, vers le mois de Juillet, à l'approche des -grandes vacances, alors que la discipline se relâchant un peu, on -collait, au plafond, avec une boulette de papier mâché, la figure des -pions découpés dans des morceaux de papier et de carton peint. - -Et l'aspect même du pensionnat où ils avaient vécu ensemble leur -apparaissait: les deux préaux, celui des petits et celui des grands, -séparés par une grille de bois, les quatre latrines, surmontées d'une -horloge, la fontaine où l'on se donnait tant de coliques, à force d'y -puiser de l'eau, les trois acacias dont on mangeait les fleurs, le -hangar de la grande cour, avec une chapelle dessus et une cabane à porcs -en dessous, les classes entourant la petite cour, les dortoirs s'élevant -jusqu'aux toits, avec leurs grandes fenêtres voilées de rideaux blancs, -la cuisine dans les sous-sols, avec deux lucarnes grillagées, à ras de -terre, le parloir où l'on apprenait le violon et le piano, et, en face -des dortoirs, encore deux étages de classe avec un escalier suspendu -pour y grimper. - -Des nausées venaient à André qui se reportait à son ancienne étude, avec -ses gradins, ses mauvais pupitres de bois noir, tailladés, creusés -d'initiales à coups de couteau, percés de trous de pitons pour les -cadenas et il revoyait nettement, la pièce, les bancs, les rayons -courant autour pour ranger les Alexandre et les Quicherat, les deux becs -à gaz dont les verres claquaient quand on crachait dessus; il se -souvenait des interminables disputes, des jalousies féroces pour -conquérir une place, en haut de la salle, près du poêle et loin du pion, -des vilenies qui se commettaient afin d'obtenir un pupitre moins -endommagé, plus facile à clore; mais une figure dominait, comme dans une -apothéose de dégoûtation, la cour, la salle, les maîtres, la figure du -marchand de soupe, beuglant d'une voix énorme, giflant à tour de bras, -laissant le chaton de sa bague imprimé en rouge sur les joues. Il le -revoyait avec son ventre prodigieux, sa tête de veau, ses bras -d'hercule, il se rappelait ses viles finasseries, ses grossiers -mensonges, l'exhibition qu'il faisait d'un livre contenant des portraits -d'hommes, chimériquement ravagés par la syphilis. Tiens, tu vois, l'ami, -disait-il, tu deviendras comme cela si tu continues à t'amuser avec tes -petits camarades; et, il vous gravait l'infecte image dans la tête, à -coups répétés de calottes. - -Et Cyprien et André aidaient leur mémoire, l'un l'autre. Ils se -remémoraient les caresses disputées des lapins, les cigarettes fumées -dans les lieux, la religion imposée à coups de pensums, les envies -douloureuses des orphelins qu'aucun ami, aucun correspondant ne venait -chercher, les supplices des infirmes, raillés par toute une classe, -bousculés, battus, sans pouvoir se défendre, les malheurs des bâtards -dont on injuriait les mères, l'infamie du pion qui fermait les yeux -parce que les assaillants étaient ses favoris et ses choux-choux. - -Et d'autres, d'autres souvenirs se réveillaient encore: les peurs -terribles, les fuites au cri répété de «vesse, vesse, v'là le pion!» le -charivari, dans les rues, lorsqu'on se dirigeait vers le collège, la -mère «Ça Pue», une marchande près de Saint-Sulpice, qui se dressait, -hurlante, quand on mollardait dans ses poires cuites ou sur ses -volailles, «Pichi», un marchand de curiosités de la rue de Grenelle que -ce surnom rendait comme fou, et les plaisanteries sinistres: les papiers -roulés, pliés en deux, durs, lancés, au moyen d'un élastique, dans le -bas ventre des chevaux qui s'élançaient, menaçaient de briser leurs -voitures, d'écraser les passants et tout, tout, les appréhensions -terribles lorsqu'on partait pour le lycée sans savoir ses leçons, -l'infernale pluie des retenues et des consignes, les gronderies de la -famille, les emportements du marchand de soupe! - ---Quelle ordure que tous ces pensionnats! finit par dire André, et -Cyprien était bien de son opinion, il en crachait de mépris sur le -sable. - ---Et pourtant, reprit-il, après un silence--avouons que nous avons eu de -bons moments dans ce jardin. Les jours où nous étions bouche-trous au -concours, nous mangions sur ce banc la tranche de pâté traditionnelle et -nous vidions la topette de vin nichée dans le filet. En avons-nous fumé -des cigarettes trop mouillées, derrière ces arbres!--Et il désignait, au -loin, des massifs tachés de rouge et de jaune par des fleurs, des -taillis ouverts par un coup de vent, laissant voir par les éclaircies -tremblantes de leurs feuilles des étoiles de ciel bleu--et il ajouta, -comme conclusion: le Luxembourg est bien encore le seul pan de terre -ratissé auquel je m'intéresse! - -André chassait mélancoliquement les cailloux avec sa canne. - ---C'est toute ma jeunesse, une jeunesse d'humiliation et de panne qui -est là, disait-il. Avec une mère veuve et sans le sou, une bourse au -lycée, un rabais à la pension, je ne pouvais réclamer quand la viande -putridait et que des cafards submergés dansaient dans l'abondance. Ah! -j'étais sûr de mon affaire! lorsque le domestique portait au patron les -assiettes et lui soufflait, à mi-voix, le nom des élèves qu'il allait -servir, l'assiette me revenait avec des rogatons et des boules de -graisse, des arêtes ou des os! je mangeais peu et mal et j'étais -régulièrement désigné pour réciter la prière.--Avec cela, des punitions, -en veux-tu, en voilà--100 vers pour les autres et 500 pour moi. Pas de -compliments, quand j'étais premier, un air rogue lorsque j'étais -troisième--méprisant et furieux si j'étais onzième.--Des pièces et des -béquets à toutes mes bottines. Des gilets taillés dans les vieux gilets -qu'un oncle abandonnait à ma mère, pour moi,--un uniforme de dimanche -toujours fané, faute de pouvoir en renouveler les pièces. Les camarades -riches me lâchaient à la porte du bahut, les jours de sortie, parce que -je n'avais pas, comme eux, des cravates d'azur et des cols droits.--Je -ne salivais pas sur des manilles, moi! je suçais des bouts coupés à un -sou. Voilà ce que je vois, lorsque je me retourne, un cortège lamentable -de misères et d'insultes, des tombereaux de voirie, des vices de maisons -centrales et des chiourmes abjectes! - -Et cependant, je n'étais ni un crétin, ni un chahuteur--non--je n'étais -rien--j'étais médiocre simplement.--Je ne paressais guère; l'on ne -pouvait, en bonne conscience, me reprocher que des lectures interdites -derrière mon pupitre, des contes de la Fontaine que je considérais alors -comme un grand poète. Ça a continué ainsi, indéfiniment. Les années -s'abattaient sur les années, les pions s'usaient et étaient remplacés -par d'autres, le maître de pension prenait de l'âge et frappait moins -fort, les murs de l'étude devenaient plus maculés et plus gluants, les -gradins s'affaissaient et se creusaient de plus en plus, et la vie -continuait à être la même, stupéfiante et morne. - -Il est vrai qu'une fois mon bachot passé, ça n'a guère été plus -ragoûtant. J'ai dû donner des leçons de latin dans une famille de la rue -d'Anjou. Il s'agissait d'allonger l'intelligence irréparablement courte -d'un gommeux. L'héritage de l'oncle est enfin venu, lorsque ma mère -était morte à la peine. Dieu de Dieu! quel tas de boue l'on remue quand -on se reporte en arrière. - ---Oh! répliqua Cyprien, il n'est même pas besoin de penser à ses années -de collège, pour qu'il vous tombe sur la tête de pleins baquets d'eau de -vaisselle. - ---Je n'ai pas à aller si loin, moi, je n'ai qu'à évoquer le souvenir de -mes anciennes maîtresses, de Céline Vatard, entr'autres, et me voilà -servi!--Et, quand on songe que j'avais trois cents francs de rentes à -manger par mois et que j'ai boulotté le capital avec des cocottes, sous -le prétexte de mieux les peindre!--je devais regagner avec le tableau ce -que me coûtait la peau du modèle--fichue spéculation!--je n'ai rien -appris.--Mes toiles ont été refusées à tous les salons et ne se sont pas -vendues. Je les ai chez moi encore et il y a beau temps que les -originaux ont été achetés et que je ne les ai plus!--Enfin, ce qui me -console, c'est que si notre sort n'est pas digne d'envie, celui de nos -anciens copains de collège ne me paraît pas l'être beaucoup plus--à ce -que j'en sais du moins--et il citait un nom: - -Letousey, par exemple, celui qui lança au pion qui voulait le rosser, -cette apostrophe mémorable: «si t'approches, je te casse la dent qui te -fait schlinguer!» il est, m'a-t-on affirmé, employé à 1,800 francs dans -un ministère. - ---De la dêche! répliquait André.--Une femme, sans doute--des -enfants--logement au cinquième--lampe de pétrole--buffet de faux -chêne--piano d'acajou.--La femme a nourri, elle-même, par -économie--seins déformés.--Le dimanche, roulement du dernier né dans une -petite voiture, remisée, le soir, au bas des escaliers. Des nuits -occupées à surveiller les dents de lait qui poussent.--Avec cela, -travail opiniâtre d'aiguille; prise dans le haut du pantalon, du drap -nécessaire pour coudre une pièce au bas. De la dêche! ou bien la mariée -cascade! - ---Et Degagnac, tu te souviens? reprenait-il; ce maniaque qui avait la -vue basse parce que sa nourrice était myope--c'est lui qui le disait du -moins.--Degagnac, l'homme qui a tété le lait de la cécité, que diable -est-il devenu? - ---Je ne sais pas, répondait Cyprien.--Celui-là a dû séduire la bonne de -sa mère et il vit maritalement avec. - -A l'heure où les vieux concubinages sortent des allées, le soir, on le -verrait sûrement, dans un quartier vague, accolé à un monstre gras, -tétant un cigare de cinq centimes, causant avec les portiers, à cheval -sur des chaises, devant leurs portes. - -Et un tel? et tel autre? et des noms défilaient,--des figures tantôt -précises, tantôt vagues, à peine tracées, passaient, une à une. André se -rappelait celle-ci, Cyprien plus. Cyprien revoyait encore celle-là et -André la cherchait en vain. Aucun, dans tous ceux dont ils évoquaient -l'image, n'apparaissait, dans une auréole de richesse et de -bien-être.--Un seul faisait exception, le plus bête de tous, le fils -d'un marchand de couleurs.--Celui-là s'était enrichi dans la céruse et -dépensait ses revenus à boire des chopes et à parier aux courses. - ---Tout cela, ce n'est pas consolant, dis donc, murmura Cyprien--et, avec -cela, pas d'échappées, pas de vues! Un long mur de débine partout.--Les -anciens amis, les camarades que l'on rencontre, les connaissances que -l'on salue, tous accablés par des stations dans les gargotes par des -amours rationnées, par des postulations vers des femmes qui -appartiennent aux autres! partout, des arias avec le propriétaire, des -transes aux approches du terme! partout, une éternelle et irrévocable -dêche! Tiens, regarde, voilà un jeune homme qui passe; le paletot est -presque neuf, mais les bottines sont blettes, les élastiques ont joué, -les talons tournent, les tirants ne sont plus. La cravate est longue -pour cacher la chemise. O les devants malades! je les connais les -devants qu'on épluche, tous les matins, les ouvertures qui bâillent, les -boutons qu'on attache tous ensemble, au-dessous du plastron, par un bout -de fil, pour ne pas les perdre. Et encore, faudrait lui voir le dessous -à ce Monsieur-là!... Du linge que la crasse aumône! des fonds de -culottes minces comme des pelures d'oignons, tannés et roussis comme -elles, des chaussettes durant quinze jours, avec des plis noirs au -talon, des zébrures de sépia sur le cou-de-pied, des pointes couleur -terre! Et, en voilà encore d'autres, reprit-il, après un moment de -silence, qui la feront mijoter et cuire la misère, que c'en sera une -vraie bouillie! et il montrait du doigt des enfants qui s'étaient -rassemblés peu à peu, et vagabondaient sur la terrasse. - -Alors ils regardèrent, sans plus dire mot, des mioches avec des chemises -s'envolant des pantalons, des épaules en pente, des mines rachitiques, -des trous secs de scrofules au cou; ils s'apitoyèrent presque devant des -rouleaux de chairs rouges, empaquetés dans des langes, tenus par des -galopines, des rouleaux gigotants d'où s'échappaient des cris, de -l'urine, des larmes. Plus loin, c'était un grand garçon, efflanqué et -pâle, à l'époque de la mue, avec des jambes trop longues et une voix -bizarre, qui brutalisait un plus petit, décoré sur sa blouse, d'une -croix en plomb, et, en face d'eux, juste, trois petites filles moulaient -des pâtés dans des seaux de fer peint. Elles étaient accroupies, leur -tournaient le dos, et elles se levaient et s'abaissaient, en mesure, -découvrant des petits derrières bien fendus au milieu et blancs. - -Onze heures sonnèrent. André eut un soubresaut. - ---Allons retrouver Mélanie, dit-il; et puis, j'en ai assez, moi, du -Luxembourg; c'est un bain de tristesse que ce jardin là! que le diable -t'emporte, toi et tes souvenirs d'enfance! Viens, filons; et ils -descendirent de la terrasse dans les allées qui bordent les parterres, -enserrés de grilles, devant le Sénat. - -Ils marchaient vite, croisaient un prêtre ronchonnant sur un bouquin -relié de drap noir, un homme se rendant à son travail, le nez dans un -journal; ils longeaient les files d'ouvriers étendus sur des bancs, -fumant des cigarettes, s'épuçant la main sous la blouse, frôlaient un -vieillard tapant sa pipe, pleine de cendre, sur la caisse verdâtre d'un -oranger, suivaient des yeux les reins tout remués de jeunes ouvrières, à -peu près honnêtes sans doute, car elles se pressaient, portant encore -leur manger dans un sac de cuir. André hâtait le pas, écartait un -moutard qui se dirigeait vers le bassin, un bateau minuscule au bras, -sacrait après une polissonne qui lui lançait son cerceau dans les -jambes. - ---Dépêchons, répétait-il, je tiens à ne pas rater Mélanie. - -Ils arrivèrent enfin devant la boutique. - ---Asseyez-vous, une minute, dit la blanchisseuse aux deux jeunes gens. -Mélanie est à côté chez la voisine, je vas la chercher. - -Ils prirent des chaises. Le vieillard avait été remisé, en un lit, dans -la salle du fond et on l'entendait geindre. Ils virent qu'on lui -frottait le coccyx avec des couennes de lard, pour empêcher qu'il ne -s'écorchât. Une vieille femme sortait de l'arrière-boutique et jetait, -près de la mécanique, au bas d'un monceau de linge, les tronçons usés de -cette charcuterie. - -Trois ouvrières tripotaient des chemises. L'apprentie était assise, sur -une chaise, les pieds sur les barreaux, les genoux relevés. Elle -marmottait tout bas, l'oeil perdu. A un moment, elle dit, -inconsciemment, presque haut: je n'entends pas mes moutons! - -Les ouvrières s'arrêtèrent de travailler et crièrent en choeur: en v'là -une sale arpette! tu nous embêtes avec tes moutons, toi!--fallait rester -avec eux!--Le vieillard s'agitait, à côté, dans sa couchette. Ses bras -qu'il pouvait encore remuer se cognaient à l'étroit contre la cloison. -Il jurait d'une voix sourde. Une ouvrière s'en fut le consoler.--Allons, -mon oncle en voilà assez, n'est-ce pas? si vous ne vous tenez pas -tranquille, vous n'aurez pas de sucre dans votre vin!--et des plaintes -d'enfant grondé s'entendaient: est-ce que je sais, moi..., je ne sais -pas... - ---C'est votre oncle? demanda Cyprien, à la femme. - -L'autre secoua la tête. Il n'était l'oncle de personne. On l'avait -recueilli, simplement, parce qu'il avait des rentes. - ---C'est seulement dommage que ce vieux cochon-là en ait placé une partie -en viager, remarqua judicieusement une des repasseuses. - -Cyprien ne crut pas utile de répondre à cette réflexion. L'arpette -l'étonnait d'ailleurs; jamais il n'avait vu autant de rousseurs sur un -visage, des bras plus rouges et des mains plus noires. Il fut tiré de sa -contemplation par l'arrivée de Mélanie qui demeura stupéfiée devant son -maître. - ---Bonjour, Monsieur André, dit-elle enfin. Monsieur va toujours bien? et -elle regardait s'il n'avait pas un crêpe à son chapeau. N'en apercevant -point, elle concluait sans doute que la bourgeoise n'était pas morte, -comme elle l'avait cru. - -André la prit à part, lui raconta que sa femme était très malade, -qu'elle ne pouvait revenir à Paris d'ici longtemps. Il coupa court aux -jérémiades que Mélanie jugeait de bon goût de pleurnicher et il lui -proposa simplement ainsi qu'autrefois trente-cinq francs et la -nourriture pour préparer son manger et nettoyer ses pièces. Elle -hésitait. C'est que j'ai plusieurs ménages, finit-elle par dire. Elle -accepta pourtant, déclara par exemple qu'elle ne pourrait entrer à son -service, avant le commencement de l'autre mois. André voulait qu'elle -vînt, dans trois jours, au moment même où il emménagerait. Elle s'y -refusa, ne pouvant ainsi abandonner ses clients dont elle entama -l'éloge. André l'interrompit, accepta ses conditions, lui donna son -adresse, se souvint qu'elle était mariée, s'enquit de l'état de santé du -sergent de ville, son époux, coupa court encore aux longs détails -qu'elle commençait et, sorti, dans la rue, oubliant tout à coup la -tristesse qu'il avait agitée, il prit le bras de Cyprien et, -ragaillardi, il lui disait: - ---Ouf! je respire! j'entrevois la côte. Dans une huitaine, je serai -presque réinstallé. J'ai, cette fois, des atouts dans mon jeu.--Le feu -et la lampe allumés, les vêtements brossés et recousus, le dîner prêt à -l'heure et mangé, les pieds dans mes pantoufles, je vais donc avoir tout -cela et des égards en plus pour mes trente-cinq francs par mois; je suis -sauvé! - ---Le rêve, quoi! conclut Cyprien. Le confortable du mariage avec la -femme en moins!--une soirée perdue par semaine, au plus, pour les -clowneries sensuelles; les autres jours, du silence et du bien-être, de -l'amour pas encombrant et du travail abattu en masse. Seulement, -attention, hein? pas de blagues, ma vieille! Te voilà dans le train, ne -descends pas aux stations, t'y trouverais des concubines en gare! - ---Oh! quant à ça, tu n'as rien à craindre pour moi, merci, j'ai reçu mon -compte... - ---On ne sait pas, murmura le peintre, ce Paris, c'est si troublant avec -son obscène candeur des pubertés qui poussent, son hystérie sympathique -des femmes de quarante ans, son vice compliqué des bourgeoises plus -mûres! Ah! c'est du gingembre auquel on a bien envie de goûter! ensuite, -vois-tu, on a beau les avoir muselées, toutes les vieilles passions -qu'on n'a pu placer, se lèvent et aboient quand un jupon passe! -attention, attention, mon pauvre vieux, tenons-nous bien, va; -serrons-nous, l'un contre l'autre. - ---Et allons manger, fit André que les craintes mélancoliques de Cyprien -gagnaient. Tiens, après le déjeuner qui enterrait ma vie de garçon, je -t'offre maintenant le repas de fin de mariage. Nous y demanderons du vin -de Bourgogne et nous tâcherons d'y faire tremper et mollir toutes nos -vieilles rancunes... - ---Ça va! dit Cyprien et, bras dessus bras dessous, ils franchirent la -porte d'un restaurant, salués jusqu'à terre par un larbin dont les -rouges fanons s'écrasèrent, en cette courbette, sur la cuirasse empesée -de la chemise. - -Ils s'assirent, vis-à-vis l'un de l'autre, étudiant la carte des mets, -s'égarant dans la table des vins. - -André lisait à mi-voix le nom des grands crus; Cyprien l'écoutait, -rêvait longuement sur chaque nom: - -La Romanée et le Chambertin, le Clos-Vougeot et le Corton faisaient -défiler devant lui des pompes abbatiales, des fêtes princières, des -opulences de vêtements brochés d'or, embrasés de lumière! Le -Clos-Vougeot surtout l'éblouissait. Ce vin lui semblait être le sirop -des grands dignitaires. L'étiquette brillait devant ses yeux, comme ces -gloires munies de rayons, placées dans les églises, derrière l'occiput -des Vierges. - ---Non, pas de ceux-là, dit-il; prenons du vin moins élevé en grade. -Voyons, dégringolons l'échelle des crus, arrivons aux bouteilles sans -tralala et sans pose. Pas de grandes dames, elles ont fait leur temps; -cherchons des fifilles polissonnes et modestes, des bouteilles frottées -d'élégance mais qui se laissent caresser à la bonne franquette! - ---Volnay, Nuits, Beaune, Pomard? continua André. - ---Pomard! hein? dit Cyprien, l'oeil goulu; que penses-tu de celui-là? - -Et il donnait des coups de pinceaux dans l'air, voyait un tableau tout -fait: une salle à manger confortable, sans femmes, de joyeux compères -attablés, la bedaine au vent, avec des rougeurs sur la trogne, des mines -de goinfres repus, des rires de vieux gueulards que le vin travaille! Il -voyait une débauche d'artistes à la papa, dans une chambre chaude, avec -un tapis sous les pieds, des sièges moelleux, un service bien organisé, -des éclats de gaieté jouant à l'aventure, des paradoxes valsant sur des -cordes roides, tombant sur des tremplins, rebondissant et jaillissant en -des pirouettes d'adjectifs qui étincelaient, dans la phrase, comme dans -une culbute, les maillots pailletés des pitres! - ---Ah ça! te décideras-tu, grogna André, que l'air rêveur de Cyprien -impatientait? - ---Eh bien mais, du Pomard, répliqua l'autre. - -Ils commandèrent une bouteille au sommelier et remplirent les verres. - ---Je n'aperçois plus rien, moi, se dit le peintre. La vision charmante -de la tablée, en désordre, et tendant ses verres, avait disparu. Il -buvait du vin qui n'était pas désagréable, mais ça se bornait là. - -Il regarda d'un air découragé le restaurant qui commençait à bruire, et, -avalant deux gorgées, il s'écria: - ---Non, ce n'est pas la vieillesse qui rend le vin bon, c'est le décor, -c'est l'atmosphère dans lesquels on le boit! Ce vin-ci, eh bien, ce ne -serait du Pomard que si on le dégustait chez soi, dans un profond -fauteuil et dans un joli verre. Ici, c'est du Château-Vélisy, c'est du -Saint-Clamart qui a trois ans de bouteille et voilà tout! Ah! vois-tu, -demander dans un restaurant du vin intime comme celui-là, descendre même -plus bas, si tu veux: trier les Mâcons et les Beaujolais et pitancher -des Thorins ou des Moulin-à-Vent, c'est tout bonnement absurde! Nous -aurions dû solliciter de la piquette de lieu public, du vin qui se boive -avec des courants d'air dans les jambes et des fracas d'assiettes sur la -tête, du champagne, enfin! Oui, il faut laper dans les gargotes en -renom, des boissons qui vous donnent envie de quitter la table avant le -café, ne pas savourer du faux bien-être qui vous endorme les jambes et -vous attache à votre chaise. Sans cela, c'est un contre-sens. - ---Baste, après tout, reprit-il en examinant son ami qui ne l'écoutait -pas, retombé qu'il semblait être dans ses pensées noires; nous nous -sommes simplement trompés, et il ajouta en s'enfournant une bouchée de -poisson qui sentait le linge: - ---C'est égal, il y a des gens bien heureux. A table et au lit, ils -obtiennent, en guise de fourniture et de réjouissance, en plus de ce qui -leur est dû, un peu d'illusion! Nous, rien du tout. Nous sommes les -malheureux qui allons éternellement chercher au dehors une part mesurée -de fricot dans un bol! Au fond, ce n'est pas réjouissant ce que je dis -là. Mais aussi pourquoi André a-t-il des allures de bonnet de nuit. Il -me navre à la fin des fins! - - * * * * * - -Ainsi que ces gens qui, voyant tout à coup sur l'affiche du théâtre où -ils allaient acheter du rire l'annonce lamentable d'une relâche, -contemplent désespérément les portes, Cyprien et André, après s'être -attendus aux joyeuses féeries du vin, regardaient maintenant, atterrés, -leurs verres. - - - - -IV - - -La salle était oblongue, vêtue de papier couleur bois, ornée d'un poêle -de faïence, blanc, craquelé, à bouches de cuivre; d'un buffet d'acajou, -de six chaises cannées, d'une table à rallonges et à roulettes. - -Il y avait sur le plancher une carpette de feutre et, devant chaque -siège, une rondelle de sparterie verte. Le long des murs lambrissés -jusqu'à mi-corps, une glace sans destination dans les autres pièces -s'appuyait sur des pattes de fer, isolée de tout meuble. Un almanach, -enluminé de chromos, donné par un magasin, et un porte-allumettes, avec -une bande de papier d'émeri, égrené et râclé de bleu par places, -flanquaient de chaque côté le cadre dont les dessous rouges perçaient -sous la dorure. Vis-à-vis de cette glace pendaient un baromètre à -siphon, un plan de Paris daté de 1860 et lavé à teintes plates. Une -gravure à la manière noire représentant le passage des Alpes, avec un -Bonaparte paradant comme un écuyer de cirque sur un cheval cabré, et -deux assiettes retenues par des agrafes au mur, le portrait de madame -Vigée le Brun et l'Atala de Girodet, en camaïeu lilas et bistre, -complétaient la décoration de cette chambre. - -Ainsi que dans la plupart des salles à manger bourgeoises, les damas -pisseux et flétris, autrefois employés comme rideaux dans le salon, -servaient maintenant que ce lieu d'apparat avait été rajeuni et remis à -neuf, à embellir la salle de passage, celle où l'on mange. Cette chambre -ne possédant qu'une seule croisée, l'étoffe qui habillait jadis la -deuxième fenêtre du salon, avait été accrochée, en guise de tenture, -au-dessus de la porte reliant ces deux pièces. - -Sur les rayons du buffet, une théière en métal anglais, un service de -Minton, une cave à liqueur en bois des îles, deux vases de Gien ornés de -cornes d'abondance et surmontés d'un paquet de roseaux secs, restaient, -là, à demeure; sur le marbre du poêle une tasse pleine d'eau, une lampe -en porcelaine, couleur de morve, coiffée en haut de son verre, d'un fez -minuscule à gland bleu, s'adossaient contre le tuyau cerclé de bracelets -de cuivre, couronné à son sommet d'une sorte de diadème en faïence -blanche. - -Pour réaliser des économies, la famille Désableau allumait le poêle une -heure avant le dîner et passait toute la soirée dans la même pièce. - -La bonne avait balayé les miettes du repas, lancé un coup de torchon sur -la toile cirée de la table, lorsque madame Désableau apporta son panier -à ouvrage. Elle en tira une boîte à aiguilles formée par un haricot -d'ivoire, un tronçon de bougie de cire pour son fil, des ciseaux, un dé, -le ruban jaune d'un mètre. Elle prit enfin, sur une chaise, un patron de -robe taillé dans un vieux journal. - -Elle l'étala sur la table, chercha dans une ancienne boîte à pastilles -des épingles éparses avec des boutons, rogna le papier, en rattacha les -morceaux et, pensive, après avoir combiné de savantes stratégies de -coupes, elle entama résolument l'étoffe. - -Son mari disposait ses cartes pour faire une patience. Une petite fille -tripotait des couleurs sans poison, liées sur une plaque, coloriait -laborieusement une image d'un sou, suçait son pinceau, le tournait entre -ses lèvres pour l'appointer, le piquait ensuite dans le trou percé par -l'usure au milieu des pains. - -Une jeune femme au teint mat, aux cheveux châtains, aux quenottes -éclatantes avec une surdent drôle, regardait, d'un air ennuyé, M. -Désableau, son oncle, disposer ses cartes. A un moment, elle se leva, -s'approcha du poêle, ouvrit le petit guichet de la porte, se chauffa les -pieds, parut s'absorber dans la lecture d'un journal. - -Une suspension de cuivre rabattait les lueurs de la lampe sur la table, -laissait dans l'ombre le visage de la jeune femme, éclairait en plein -les doigts cousant ou maniant les cartes, une bobine de fil blanc, une -étoile de carton enroulée de fil noir. La figure de la petite penchée -sur son image entra dans le cercle de lumière qui coupait au milieu des -manches les bras de madame Désableau maintenant un peu reculée et -appuyée à la renverse sur le dossier de sa chaise. - ---Et ce café, dit le mari, il n'arrive donc pas? - ---Eugénie, à quoi pensez-vous donc, cria la femme, vous voyez bien que -Monsieur attend son café, ma fille! - -La bonne apporta un sucrier, une tasse, une cuiller, versa le café d'une -petite bouillotte. Madame Désableau se trempa un canard, permit à -l'enfant d'y mordre, fit fondre béatement le restant du morceau de sucre -dans sa bouche. - -Depuis huit mois qu'il avait été promu sous-chef dans une mairie, M. -Désableau avait enfin assouvi le désir qui le possédait depuis des -années, prendre du café, tous les jours, après ses repas. Jusqu'alors sa -femme s'y était opposée, par économie. - ---Ce n'est pas tant le café qui est cher, disait-elle, c'est le sucre -qu'on y met. - -Contraints à mener la vie fétide et bornée des pauvres bourses, les -Désableau avaient dû, pour joindre les deux bouts, se priver, tous les -jours de la semaine, à l'exception du dimanche, de ce misérable luxe de -la demi-tasse que les concierges et les ouvriers eux-mêmes ne se -refusent pas. - -Pendant vingt années, M. Désableau avait couvert des fiches de bâtarde -et de ronde, classé dans des cartons d'inutiles paperasses, tenu à jour -un volumineux registre culotté de peau verte. Il avait, au bout de ce -laps de temps, acquis les manies nécessaires pour commander aux autres; -l'on attendait sans doute qu'il eût contracté les infirmités des gens -trop souvent assis pour l'élever en grade encore et le décorer. - -Solennel à propos de tout, il était d'allure affairée et grave, portait -des cols empesés très droits, des cravates noires enroulées par deux -fois autour du cou, montant haut derrière la nuque, attachées sous le -menton par un noeud très court. Il aimait à pérorer, les mains dans les -poches, les jambes écartées, comme un avocat. Au repos, il ouvrait sous -un binocle aux verres cerclés de buffle noir, des yeux ébahis qui -démentaient le geste habituellement pensif de ses doigts fourrageant -dans des favoris couleur de grès. - -Sa femme était replète, montrait des blancheurs de viande échaudée et de -grands yeux vides. Elle avait un vaste menton tombant sur un plus petit, -des pincées de poils gris, rebelles aux épilatoires, le long des lèvres. - -Elle suait sang et eau, le jour, pour assurer la vie de son intérieur; -le soir, elle se boulait sur sa chaise, descendait sa gorge et remontait -son ventre, disait, toutes les dix minutes, à sa fille: Justine, -tiens-toi donc mieux que cela! se tournait du côté de sa nièce, lui -demandait un sommaire des faits notés par le _Petit Journal_, écoutait -son mari qui prenait feu dès qu'on parlait des Chambres. - -Les opinions de M. Désableau étaient simples; il croyait à l'honnêteté -des hommes politiques, à la valeur des hommes de guerre, à -l'indépendance des magistrats, aux complots des jésuites et aux crimes -des démagogues. - -Ayant par hasard lu les élogieuses platitudes débitées par les -doctrinaires sur l'Amérique, il exultait les moeurs de cet odieux pays, -souhaitait que le nôtre lui ressemblât, prônait les idées utilitaires, -les bienfaits de l'instruction, le progrès, les courtes libertés des -républiques. - -Il aggravait encore ces exorbitantes niaiseries par le ton sentencieux -dont il les prononçait; sa femme restait coite, béait, extasiée, dès -qu'il ouvrait la bouche. - -De caractère, elle était molle et âpre, tout à la fois; âpre au gain, -molle au plaisir; elle eût rogné dix centimes sur le manger de chaque -jour, dépensé ses économies afin de donner un bal. - -Une fille était née tardivement de son union avec M. Désableau, la -petite occupée pour l'instant à gâter une image d'un sou. Ils avaient -toujours convoité un fils, ils eussent voulu fonder une génération -d'employés, imiter ces familles dont tous les rejetons se succèdent -interminablement sur la même chaise, vivent et meurent dans une misère -crasse, sans même avoir tenté de gagner le large. - -C'est, disait M. Désableau, un état peu lucratif mais honorable et puis, -c'est aussi une place sûre et, sans hésitation, il ajoutait: nous -représentons, en notre qualité de fonctionnaire, la noblesse de la -bourgeoisie. - -Leurs voeux demeurèrent inexaucés.--Ils n'enfantèrent aucun garçon. En -revanche, ils eurent à parfaire l'éducation d'une nouvelle fille. Berthe -Vigeois, leur nièce, perdit son père subitement et vint habiter chez -eux. Elle ne leur imposa d'ailleurs aucune charge, elle aida même à la -marche hésitante du ménage avec les soixante mille francs qu'elle -apportait. On disloqua, à son profit, un cabinet de toilette attenant à -la chambre à coucher, on y rangea tant bien que mal les meubles réservés -sur la vente de la succession. La quiétude de cette famille, troublée -par ces apprêts, reprit peu à peu; on allongea la soupe, on acheta plus -souvent de la vraie viande, on put enfin convier à des sauteries -quelques personnes. - -Berthe avait, à cette époque, près de vingt ans; sa mère était morte -alors qu'elle en avait douze. Elle grandit auprès d'un fauteuil où son -père, agité et malingre, sortait de ses couvertures de voyage à neuf -heures du soir. Alors on sonnait la bonne pour préparer les lits, pour -chauffer celui de Monsieur et Berthe écrasait les braises à coup de -pelle dans la bassinoire, mettait le garde-feu, tendait le front à son -père, allumait son bougeoir et, reculant, malgré le froid, le moment de -se coucher, elle retenait la bonne venue dans sa chambre pour ouvrir les -draps, l'écoutait raconter toutes les misères de sa maison, tous les -ragots de son quartier. - -Ancien commerçant en rouenneries, Henry Vigeois, son père, était un -homme qui avait réussi, malgré sa loyauté en affaires, à amasser une -petite fortune. - -D'esprit étriqué et bonasse, il avait pivoté, toute sa vie durant, au -moindre souffle de son épouse, une maîtresse femme! Maintenant qu'elle -était morte, il niait la servitude qu'il avait endurée, criait comme une -pie dès que sa fille et sa bonne n'obéissaient pas à ses moindres -ordres. Il était de relations difficiles au premier abord, mais Berthe -le maniait avec une aisance sans égale; elle le retournait comme un -vieux gant, s'arrêtait quand il fronçait les yeux, attendait qu'il fût -mieux disposé, débusquait soudain et enlevait d'un coup ses volontés. -Parfois cependant, lorsqu'il était aigri par des rhumatismes, ses -attaques échouaient, mais elle reprenait patiemment les questions sur -lesquelles il avait refusé de l'entendre, les lui présentait sous une -autre face, l'amenait à répondre oui, l'écoutait répéter une fois de -plus qu'il ne revenait jamais sur sa parole. - -Ces luttes quotidiennes la mûrirent promptement. Elle fut apte de bonne -heure au mariage. Couchée trop tôt, elle réfléchissait longtemps avant -de s'endormir et préparait ainsi de terribles tracas au mari qui la -voudrait prendre. Elle aurait pu être moins rouée, n'ayant jamais été -dans un pensionnat ou dans un couvent, mais l'ennui des mornes soirs, en -vis-à-vis avec son père, avait furieusement aiguisé ses appétits de -jouissance et de luxe. Dans le mariage, elle voyait la revanche de sa -vie monotone et plate, elle voyait un avenir de courses enragées à -travers les théâtres et les bals, tout un horizon de dîners et de -visites. - -Elle se consolait du présent, en évoquant la perspective de ces futures -joies, rêvait, absorbée, sur sa chaise, lisait à la quatrième page du -journal le programme des représentations, pensait à Fra-Diavolo qu'elle -avait admiré jadis, se sentait de vagues désirs pour le ténor qui -emplissait si fièrement ses culottes blanches et poussait des sons -roucoulants, dans des poses plastiques. - -Elle avait eu, comme presque toutes les femmes, un idéal de cabot -pommadé, puis, peu à peu, elle s'était rendu compte que ces séduisants -personnages n'étaient au demeurant que des bouffons vulgaires, des -machines malpropres qui crachaient des notes. - -Son idéal devint alors plus nébuleux et plus confus. A peine -s'incarnait-il dans les aimables forbans décrits par Fénimore Cooper, -dans les héros fabriqués par George Sand ou par Dumas père. Elle -contentait ses élans et ses fièvres en les déversant sur son piano qui -retentit pendant des mois de rêveries larmoyantes et de marches turques. - -Puis elle eut une heure de bon sens, elle reconnut l'inanité de ses -songeries; alors elle pensa, au solide, au bien-être d'une situation -riche. Elle soupira moins souvent, et comprit que cette vie morte -qu'elle menait avait bien ses avantages. A défaut d'amusements et de -fêtes, elle jouissait du moins d'une certaine liberté; son père la -laissait sortir avec sa bonne et elle courait les magasins, souriait -volontiers aux compliments des calicots, aspirait après des intrigues, -par désoeuvrement. Sa grande préoccupation était d'être élégamment mise -et elle ratissait sur l'argent du ménage pour se payer des bottines plus -raffinées et des bas plus chers. Elle s'était même acheté une boîte à -poudre de riz et, comme son père n'eût pas supporté qu'elle s'enfarinât -les joues, elle se nuait le visage de blanc, le soir, devant sa glace, -goûtait de la sorte à des coquetteries intimes et défendues, glissait -doucement pour en satisfaire de plus coûteuses, à de banales carottes, -encouragée par la bonne qui s'adjugeait pour prix de ses complaisances -les robes un peu défraîchies de Mademoiselle, la permission d'être libre -plus souvent, le droit de pratiquer sans vergogne d'amples maraudes. -Quelquefois M. Vigeois hasardait une observation, prétendait que du -temps de sa défunte femme, le harnais féminin coûtait moins cher. Berthe -répondait tranquillement que le prix de l'existence avait triplé depuis -cette époque. - ---Tu dépensais moins en nourriture, reprenait-elle, et pourtant notre -table n'a pas changé. - -Son père en convenait et, quelques jours plus tard, elle l'investissait -prudemment, pas à pas, lui persuadait de nouvelles nécessités de -toilettes et il finissait par céder, flatté au fond que sa fille fût -jolie et vêtue à la dernière mode. - -Elle était d'ailleurs comme la plupart des jeunes filles qui ont perdu -leur mère de bonne heure, très mal élevée. Elle voyait dans son père un -banquier dont la caisse devait fournir à tous ses besoins et à tous ses -caprices. Et là, l'éternel féminin se retrouvait; toute la femme était -là, honnête ou non, qui juge naturel de soutirer à l'homme de qui elle -dépend, qu'il soit son père ou son entreteneur, autant de monnaie -qu'elle en peut prendre. Le combat sans cesse renouvelé entre la volonté -bien assise de l'homme et les simagrées têtues de la femme, s'était -fatalement engagé; et, comme de juste, l'homme et le père étaient -d'avance vaincus par la femme et par la fille. - -L'opulence des brodequins et le gala des robes enhardirent du reste les -ambitions de Berthe. Dans le but de pêcher un mari, elle décida son père -à la confier à des parents qui la menèrent dans le monde. - -Elle y obtint des succès. Des partis avantageux, presque inespérés se -présentèrent.--Aucun ne la contenta. Celui-ci avait l'air d'un garçon -tapissier, les cheveux comme des baguettes de tambour; celui-là avait le -tour des yeux à vif, l'allure empruntée et gauche. Elle voulait un homme -qui payât de mine, lui procurât des plaisirs, lui garantît une vie -luxueuse et douce. Pendant deux années, elle repoussa tous ces -prétendants qu'elle jugeait sur la forme de leur nez et sur la coupe de -leur habit. Si pratique qu'elle fût, la légèreté de sa cervelle de femme -lui faisait commettre toutes ces bévues. - -Son idéal avait attrapé déjà bien des renfoncements et bien des accrocs, -lorsque son père s'affaissa, frappé d'un coup de sang, sur le tapis; son -existence changeait du jour au lendemain. Elle s'ennuya mortellement -chez les Désableau. La liberté dont elle jouissait avec sa bonne -cessait; sa tante l'accompagnait où qu'elle allât. Ses longues flânes -dans les magasins étaient devenues impossibles; les ficelles qui -réussissaient facilement avec son père, n'avaient aucune chance d'être -acceptées par une femme économe comme était sa tante. Elle dut -s'accommoder de la modique pension que son oncle et tuteur lui accorda -pour ses frais de toilette. - -Cette sujétion lui pesait et elle n'était compensée par aucun avantage. -Avec son père, elle sortait peu, parce qu'il était presque paralysé; -avec son oncle, elle ne sortit guère plus et elle dut subir les regrets -plaintifs de ces petits bourgeois, enragés malgré tout de leur situation -médiocre, s'efforçant quand même de représenter, mangeant de la carne et -buvant du râpé, pour donner une soirée et se mieux vêtir. Habituée à un -certain confortable, elle vécut dans une gêne mesquine et plate. - -Elle fut prise de pitié devant ce vin que l'on achetait au litre chez un -épicier et que l'on transvasait dans des carafes pour la table; elle eut -le dégoût de cette viande de bas étage, prétentieusement parée, de ces -poissons défraîchis et couchés néanmoins sur une serviette; elle eut un -sourire de mépris quand, profitant d'une gratification, les Désableau -firent poser un timbre à leur porte d'entrée. Le coup impérieux du -timbre leur paraissait aristocratique, propre à les rehausser dans -l'estime des gens qui le faisaient vibrer. Seulement, comme la cuisine -et la salle à manger étaient séparées du vestibule par un long couloir, -ils avaient, ne pouvant entendre l'appel du timbre, conservé leur -ancienne sonnette qui derlinait comme jadis plus près d'eux, et les -avertissait qu'une visite attendait sur le palier. - -Ce fut sur ces entrefaites, après ces soirs, où regardant la famille -attablée et occupée à de fastidieux délassements, Berthe regrettait de -ne pas s'être mariée, qu'André fut présenté dans la maison. Il ne lui -plut, ni ne lui déplut. Il lui sembla distingué. Les Désableau ne furent -point partisans de ce mariage. La profession d'homme de lettres -épouvanta le mari. Il y voyait des cascades, des noces furieuses, une -vie débraillée, cousue à la diable, craquant sur toutes les coutures; la -femme, elle aussi, considérait André avec inquiétude et n'augurait rien -de bon d'un homme qui avait dû manger avec des actrices. Berthe fit -simplement observer à son oncle, que tous les renseignements étaient -favorables et que bien qu'il fût artiste, ce jeune homme possédait des -rentes. Elle déclara péremptoirement d'ailleurs qu'André lui convenait. - -Le mariage fut célébré. Elle demeura interdite. Tous ses rêves de jeune -fille se détachèrent, un à un; toutes les joies révélées par des amies, -à voix basse, dans le coin des fenêtres, toutes les attentes de paradis -brusquement ouvert sous des courtines, ratèrent. Froide de sens, elle ne -vit dans les transports autorisés par l'Église qu'une convention -répugnante, une saleté pénible. - -Puis son mari lui parut vieux de caractère. Après l'affection bougonne -de son père, la prud'homie gourmée de son oncle, elle eût désiré des -laissez-aller, des enfantillages dont elle profiterait dans le -tête-à-tête. André avait adopté le ton paternel et bienveillant. Il se -tenait surtout sur la défensive et cherchait sous des dehors affectueux -à sonder sa femme. Ne pas la choquer en face, ne pas agiter devant ses -yeux des lambeaux de rouge, la tenir sans qu'elle sentît trop la laisse, -envelopper de délicatesses fondantes la dureté d'un refus, tel était son -système. Aussi lorsqu'elle voulut par une guerre sourde, lui imposer, -comme jadis à son père, toutes ses volontés, il se rendit promptement -compte de cette force d'inertie remuante, de cette ruse que rien ne -lassait. Il se rebiffa d'abord, s'avoua à la longue et une fois de plus, -avec la mélancolique expérience des gens qui ont beaucoup pratiqué les -filles, qu'il n'était pas de force, céda pour avoir la paix; seulement, -tout en disant oui, il démontait par un mot devant Berthe, le mécanisme -dont elle se servait. Un jour même qu'il était de bonne humeur, il lui -dit, au moment où elle commençait ses manigances: C'est cela que tu -vises, dans huit jours tu démasqueras tes batteries; va, fais-le tout de -suite. - -Elle devint rouge, bouda, mortifiée d'avoir pour adversaire un homme qui -s'arrêtait devant ses pièges et riait, en les montrant du doigt, avant -d'y tomber. - -Somme toute, ils demeurèrent, les premiers temps, dans une intimité -attentive et inquiète. L'un et l'autre s'épiaient, devinant sous toutes -ces escarmouches, sous tous ces combats d'avant-garde, une infinissable -et opiniâtre lutte. Désarmé comme tous les malheureux qui ont longtemps -vécu seuls, par le moindre simulacre d'affection et de petits soins, -André se disait parfois que sa femme était volontaire et têtue, mais -qu'au fond c'était une brave et honnête fille qui l'aimait vraiment. -Puis il y eut une trêve de plusieurs mois; il s'imagina que Berthe avait -renoncé à ses projets, qu'elle était lasse de ces tiraillements; il ne -comprit pas que, par une évolution nouvelle, elle l'avait, coup sur -coup, battu sur toute la ligne. Elle usait en effet maintenant d'un -stratagème irrésistible. Elle avait l'habileté de paraître envier une -chose à laquelle elle ne tenait point et qu'elle savait être -parfaitement désagréable à son mari, et elle y renonçait de son plein -gré, pour lui faire plaisir. Il ne restait plus à André qu'à céder sur -les points qui lui semblaient moins graves. Encore qu'il fût défiant, il -s'empêtrait dans cette embûche et il justifiait, une fois de plus, cette -irrécusable vérité que si stupide et si bouchée qu'elle puisse être, une -femme roulera toujours l'homme le plus intelligent et le plus fin. - -La maladie de leur mariage n'était pas malgré tout arrivée à la période -aiguë. La guerre n'éclata, à ciel ouvert, qu'un certain soir. André eut -la malencontreuse idée d'inviter à dîner son plus ancien et son meilleur -ami, Cyprien Tibaille qui vint sans enthousiasme et lâcha des gants pour -la circonstance. - -La réception avait été plus que froide. A table, le silence insolent de -Berthe, sa hâte à faire desservir les plats, le ton aigre de son... -«personne ne veut plus de gigot?» accompagné d'un coup de timbre pour -appeler la bonne, avaient mis André à la torture. - -Il s'ingéniait à trouver des mots drôles, à égayer le repas, lançait des -clins d'yeux à sa femme qui pétrissait suivant son habitude, une -boulette de mie de pain entre ses doigts et se dispensait même de -répondre aux politesses de son convive. - -Tous les lieux communs avaient suivi leur cours. La conversation s'était -épuisée sur un plat de Delft, pendu au mur. Ce repas, avalé au grand -galop comme dans un buffet de chemin de fer, semblait malgré tout -interminable. Quand il s'acheva pourtant, Cyprien, de plus en plus -froissé par l'inattention persistante de Berthe, parvint à reprendre le -dessus; il se versa le vin qu'elle ne lui offrait pas, et les coudes sur -la table, il se tourna du côté d'André, et tous deux balayant d'un -commun accord l'amas des banalités qu'ils entassaient depuis la soupe, -causèrent comme au bon temps. Ils se rappelaient de joyeuses anecdotes, -riaient franchement, sans plus s'occuper de la femme. Berthe jugea qu'il -était temps d'intervenir. Elle dit d'un ton moitié rêche, moitié -plaisant: voyons, monsieur, vous n'allez pas, je pense, rappeler à mon -mari les aventures de sa vie de garçon? - -Elle coupa court à leur causerie. Ils gardèrent le silence pendant -quelques minutes. André se dominait, résolu à ne pas aggraver encore par -des disputes le glacial embarras que jetait sa femme. Il voulut réagir, -tenta de lancer une fusée; l'atmosphère était trop saturée d'ennui, elle -ne prit pas. Cyprien voulut, de son côté, secouer la lassitude qui -l'accablait, il fit flèche de tout bois, parla, sans intérêt, des -réchauds en ruolz placés sur la table. André saisit l'occasion, entama -une inutile discussion sur la valeur de l'alfénide et du maillechort; -ses paroles, tombaient sans écho dans un silence morne. Alors il essaya -d'être jovial: - ---Pristi! mon vieux, dit-il, ne les emporte pas, hein? et, s'adressant à -sa femme, il ajouta cette plaisanterie commode: Berthe, tu feras bien de -surveiller Cyprien quand il partira. - -Elle répondit avec un beau calme: - ---Pourquoi? tu sais à quoi t'en tenir, Monsieur est ton ami, puisque -c'est toi qui l'amène. - -Après cette grossièreté, la conversation cessa complètement. Le dessert -fut vite expédié.--Cyprien tendit la main vers une assiette de brugnons, -Berthe feignit de ne pas voir son mouvement, sonna pour faire enlever -les plats et apporter le café. Tous les deux espéraient qu'elle allait -les laisser seuls. Elle ne bougea pas, déclara seulement, lorsque son -mari apprêta une cigarette, que la fumée de tabac ne la gênait point et -elle s'accouda, les yeux au plafond, paraissant ignorer qu'André -cherchait des allumettes, que le peintre se démanchait le bras à vouloir -atteindre une bouteille de rhum. - ---Tiens, il faut que je te fasse goûter du kirsch, dit André.--Berthe, -donne-nous donc une bouteille; elle doit être là, dans le bas du buffet, -sur la deuxième planche. - -Elle se leva de mauvaise grâce. - ---Je n'en vois pas, dit-elle. - ---Mon Dieu! fit André impatienté, je te dis, là, tiens, derrière le -cognac. - -Elle atteignit enfin un litre blanc. Ils le débouchèrent, c'était de -l'eau-de-vie de marc. - -Cette fois, elle se releva avec une mine si appesantie et si quinteuse -que Cyprien dut s'écrier: - ---Madame, je vous en supplie, ne vous donnez pas cette peine. - -Exaspéré, André s'était vivement désassis, et il avait pris, là où il le -désignait, un flacon de kirsch. Ils en burent un petit verre, puis -Cyprien s'excusa de ne pouvoir rester plus longtemps. Berthe garda son -attitude impassible, n'eut même pas la politesse de le retenir et il -quitta la place, harassé et le ventre vide. - -Une fois la porte fermée, la scène éclata, terrible; André secoua sa -femme d'une rude façon; elle adopta le parti des syncopes et des larmes. -Il finit par demeurer penaud, craignit d'être allé un peu loin, ramassa -sa femme, l'embrassa, lui adressa presque des excuses. - -A partir de cette soirée-là, la lutte s'accentua. - -Berthe ne pardonna jamais à son mari de l'avoir traitée comme une enfant -qui est malheureusement trop grande pour qu'on la puisse encore -fouetter; elle avait cependant touché ce but si ardemment poursuivi par -les jeunes mariées: flanquer à la porte de chez elles, les amis de -l'homme qu'elles ont épousé; elle eût pu, par conséquent, se montrer -plus indulgente; mais la hauteur inusitée qu'André avait mise dans ses -reproches, la révoltait, puis, il avait eu de même que tous les gens -faibles, la bêtise de laisser voir qu'une fois la semonce donnée, il la -regrettait. Du coup, elle comprit que sa fermeté était ébranlable, que -cette lucidité d'observation si périlleuse d'abord, commençait à se -brouiller; elle ne l'avait jusqu'ici ni aimé, ni haï, elle en arrivait -maintenant à le détester. - -Plus elle y pensait, plus elle était à présent convaincue qu'elle avait -commis une sottise en l'épousant. Après avoir manqué des mariages -avantageux, elle aurait dû attendre encore. Parmi les gens empressés -autour d'elle dans les rares salons où son oncle acceptait de la mener, -elle aurait pu découvrir un prétendant plus mondain, plus riche. De -retour chez elle, après les sueurs mal séchées des valses, elle songeait -aux danseurs qui l'avaient étreinte, s'imaginait qu'elle aurait été plus -heureuse avec l'un d'entre eux. Dans tous les cas, ces gens-là avaient -des positions honorables, pouvaient, en travaillant, augmenter leur -avoir, rendre l'existence de leur femme plus large. André s'occupait de -littérature, une position méprisée par toutes les familles qu'elle -connaissait, une position qui consistait à tourner ses pouces et à -écrire la valeur de deux lettres par jour. Du reste, il ne pouvait avoir -du talent, puisque le peu de livres qu'il avait écrits ne se vendaient -point. - -Grâce à lui, sa vie restait humble et basse, grâce à lui, elle était la -plus malheureuse des femmes, et, elle s'apitoyait avec des rages sourdes -sur son sort, regardait pendant de longues soirées, son mari travailler -des phrases. Elle haussait les épaules à la vue de ses hésitations, de -sa manière furieuse de mâcher son porte-plume, de ses ratures de lignes -entières, de ses surcharges encore biffées, de ses renvois barrés de -lignes d'encre; elle finissait par s'impatienter de son silence obstiné, -de ses grognements de dépit, et elle l'interrompait par des observations -de ce genre: prends donc garde, tu vas tacher avec ta plume le tapis de -la table. - -Il lui semblait que si elle avait appris un métier, elle l'aurait -exécuté sans des tâtonnements pareils. Elle ne croyait pas qu'il fût -plus difficile de mettre des mots en place que de remplir de points de -laine le canevas d'une tapisserie. Elle était irritée contre son mari -qui, les soirs où elle eût désiré sortir, objectait qu'il était en veine -de travail, s'attelait rageusement à un chapitre, s'arrêtait, incertain, -rêvassait pendant des heures, se frottait radieusement les mains. Un -jour, elle lui dit: - ---Pour le peu de besogne que tu as abattu, ce soir, tu aurais tout aussi -bien fait de me mener dans le monde. - -Elle avait les bourdonnements et les harcèlements insupportables d'une -mouche et son mari ne pouvait ni l'écarter, ni se plaindre, car jamais -elle n'était dans son tort. Elle lui demandait d'un ton dégagé, si son -livre marchait, le dévisageait d'un air de doute, s'il disait oui, d'un -air éploré, s'il disait non. Elle lâchait d'atterrantes réflexions sur -les volumes qu'elle lisait, répétait les soirs où André se démenait sur -son papier: c'est amusant ce roman que je viens d'achever; c'est écrit -avec une facilité! et elle ajoutait quelques minutes après: faut-il -remonter la lampe? Si tu dois veiller tard, j'y remettrai de l'huile. - -André mâchait ses colères, répondait parfois comme un homme qui -s'impatiente. Elle prenait alors une voix suppliante: - ---Voyons, ne me parles pas ainsi, ce n'est pourtant pas de ma faute si -tu ne peux pas! - -D'autres fois, elle se lançait dans des éloges pompeux sur les oeuvres -des maîtres qu'adorait André. - ---Il est bien juste qu'ils gagnent de l'argent, disait-elle, ils ont -tant de talent! - -Elle parvenait à rendre désagréable pour son mari les louanges qu'elle -décernait aux artistes qu'il aimait le mieux! - -Elle était arrivée à raffiner l'âcreté de ses morsures; de même que la -plupart des femmes, elle considérait, du reste, son mari comme une bête -de somme et s'indignait que, malgré les coups d'aiguillons, il ne -travaillât pas d'arrache-pied afin de lui permettre à elle d'augmenter -encore le nombre de ses fantaisies. Si autrefois elle prenait son père -pour un banquier, elle trouvait juste au moins qu'il ne lui allouât -qu'une somme en rapport avec ses moyens; maintenant elle eût trouvé -naturel que son mari se saignât aux quatre membres, qu'il trimât ainsi -qu'un mercenaire, à seule fin de lui fournir le pouvoir de dépenser -plus. - -Son père en était quitte à bon compte, et il avait pour récompense de -ses largesses la gratitude câline de la femme, André pas. Elle eût -regardé d'ailleurs les plus durs sacrifices qu'il se serait imposés -comme lui étant dus; il n'eût même pas été dédommagé de sa peine par un -peu de reconnaissance. - -Il ne méritait, pensait-elle, ni encouragement, ni pitié. Il était -imbécile et maladroit! Quand on songe qu'il n'avait pas seulement eu -l'adresse de profiter de cet avantage de tous les écrivains: obtenir des -billets de théâtre et de concert. En l'épousant, elle s'était promis ces -joies qui lui avaient été si longtemps interdites, être assise dans un -fauteuil de balcon et ne pas payer!--Il prenait des places à ses frais -comme un simple bourgeois, lorsqu'elle le tourmentait pour voir une -pièce. - -Elle finit par ne plus vouloir aller au théâtre dans ces conditions. Le -bonheur qu'elle y goûtait était gâté par la pensée qu'elle aurait pu le -ressentir, sans bourse délier. - -Il vint un moment pourtant où elle se lassa de rester ainsi sur le -qui-vive; alors, elle tomba dans une inertie désolée, mena une existence -engourdie, sans imprévu et sans espoir. Elle resta longtemps au lit, -s'éternisa dans un fauteuil. Ses bonnes s'enhardirent, la pillèrent sans -modération. André hasarda quelques reproches qu'elle reçut avec l'air -d'une victime qui s'attend à tout. Alors il se tut, tâcha de s'enfoncer -dans le travail, regarda galoper devant lui la déroute de son ménage; -puis, alarmé un jour, par l'attitude endolorie de sa femme, il se -résolut à l'égayer; il endura même le supplice qu'il avait presque -toujours évité jusqu'alors et il s'y accoutuma même sans trop d'ennui, -il traîna Berthe dans les salons. Ce fut peine perdue, elle le -considérait comme un rabat-joie, s'ennuyait, malgré tout, quand il était -là. - -Dans cette vie désheurée, les cancans de ses bonnes devinrent ainsi -qu'autrefois lorsqu'elle était jeune fille, une attirante distraction, -mais elle n'éprouvait réellement de plaisir que dans la compagnie de -quelques camarades, jeunes mariées comme elle. Alors, dans la journée, -en l'absence des hommes, elles s'installaient près de la cheminée et les -papotages sautaient, les petits secrets de l'alcôve s'ébattaient dans -les sourires, les confidences commencées s'achevaient dans le -va-et-vient des éventails. Chacune se plaignait de son mari, mais leurs -yeux à toutes étincelaient lorsqu'insensiblement la conversation -s'arrêtait aux intimités haletantes des nuits. Il y avait des temps -d'arrêt, des petits silences coupés par des chuchotements derrière les -doigts, des invites à parler plus haut, des exclamations pudibondes et -envieuses, des éclats frissonnants de rire. Berthe demeurait -silencieuse, se demandant de quelle chair elle était pétrie, comment ses -nerfs pouvaient rester détendus, comment ses élans n'aboutissaient pas. - ---C'est la faute de monsieur ton mari, lui disait l'une.--Ah Dieu! ma -chère, reprenait une autre, moi, j'en mourrais, à ta place; toutes -s'efforçaient de lui arracher des détails précis sur les inhabiles -tendresses qu'elle devait subir. Berthe se défendait, ne lâchait que des -indications confuses sur lesquelles elles se lançaient, bride avalée, -sabrant le mari, le représentant comme un être indélicat et comme un -sot. - -Berthe arrivait à se convaincre que si elle avait épousé un autre homme, -il n'en eût certainement pas été ainsi; les quelques doutes qu'elle -pouvait conserver encore s'évanouirent subitement. Un danseur qui -l'invitait à valser dans les bals, lui serrait ardemment les mains et -elle éprouvait une sensation délicieuse, un frémissement par tout le -corps, une sorte de vertige qui la jetait, lacée étroitement sur lui, -pâmée, tressaillante, entre ses bras. - -L'homme qui la remuait de la sorte était un grand gommeux, avec des -cheveux rares au sommet, poicrés par de la bandoline sur les tempes, -couchés sur le front en éventail. Il était mis à la dernière mode, -portait des cols évasés comme des soupières, de doubles chaînes de -montre, des plastrons bombant, des culottes étroites du fond et larges -des pieds. Il débitait d'une voix indolente les balivernes monstrueuses -des salons. Il se hasardait peu à peu, était soutenu dans ses projets -par toutes les amies de Berthe. - -Elles exécraient son mari qui, les redoutant, avait défendu à sa femme -de les fréquenter; elles l'exécraient, parcequ'il ne frayait pas avec -leurs maris à elles, des commerçants occupés de leurs négoces ou des -plaisirs du baccarat et des courses. Elles poussaient à la chute de leur -amie, pour s'enorgueillir d'elles-mêmes qui ne succombaient point; elles -poussaient à sa chute par une lâcheté de gamines qui, n'ayant point le -courage de faire le mal, persuadent à la plus bête d'entre elles qu'elle -devrait le commettre, quitte à la repousser ou à la dénoncer après. - -Berthe se révoltait, jugeait indigne de tromper son mari, même quand on -ne l'aime pas. Elle se débattait, alors que seule, elle laissait -s'égarer ses pensées, arrivait à se ressasser les arguments convenus, -les raisons préparées et servies par des générations entières de femmes, -les excuses de toutes les bassesses et de toutes les fautes. - -Le jeune homme devenait de plus en plus pressant et mendiait des -rendez-vous avec instance. Elle était assiégée de tous les côtés; il la -bloquait, lui bouleversait le sang avec ses yeux, et ses amies lui -parlaient sans cesse de ce gommeux, vantaient ses rares qualités, ses -grâces. Elle lui donna deux, trois rendez-vous, n'y alla point, le reçut -un jour chez elle, en l'absence d'André, fut perdue dans un coin, à la -cantonade; elle resta comme écrasée. La terre promise qu'elle avait -entrevue lui échappait encore. Les voluptés tremblantes de l'adultère ne -la soulevèrent point. Devant l'amant comme devant le mari, l'émoi des -sens avorta, la bourrasque tant attendue ne vint pas. Elle pensa devenir -folle, s'acharna quand même à la poursuite de ces ardeurs qui ne -pouvaient éclore; elle se réfugia dans cette liaison, se forçant à -penser à son amoureux, dans ses heures de vide, se contraignant malgré -elle à vouloir l'aimer. - -Alors, elle ne se plaignit plus de son mari qui s'applaudissait de la -voir enfin conciliante et douce, mais elle reprocha à sa famille, au -hasard, au ciel, la matière dure dont elle était bâtie, -l'engourdissement de passion qui la possédait, la trivialité du réel -succédant à ses rêves, quand elle se croyait sur le point de les -atteindre. - -Tout à ses livres sur lesquels il bûchait péniblement sans se -satisfaire, confiant en l'honnêteté de sa femme, André ne s'était douté -de rien. Il avait fallu sa rentrée hâtive, un soir, pour que l'infamie -de son ménage s'étalât devant ses yeux, en plein. - -Lorsque son mari apparut brusquement cette nuit-là et surprit auprès -d'elle un homme en chemise, Berthe reçut un terrible choc; elle se -tenait encore debout, qu'elle ne savait déjà plus où elle était. Elle -s'abattit sur le plancher, tandis que les deux hommes descendaient -ensemble. Elle reprit longtemps après connaissance, fut sans force pour -se lever, comprit seulement, d'instinct, dans la torpeur qui l'écrasait, -que tout s'était écroulé autour d'elle, qu'elle gisait, ensevelie à -jamais sous des décombres. - -Le matin, elle se hissa, hébétée, le long du lit; le rappel de son -malheur la frappa; elle sanglota, désespérée, ne sachant plus que -devenir. Une seule pensée surnageait dans cette mer d'angoisses, celle -de ne pas se montrer à son mari. - -Elle eût préféré qu'il la tuât plutôt que de supporter la honte de sa -vue, l'amertume de ses reproches. Elle n'eut qu'un but, fuir, et, -précipitamment comme prise de délire, elle s'habilla, se sauva de cette -maison ainsi que d'une ruine qui menace. - -Elle marchait dans la rue, se répétant qu'après un pareil désastre elle -ne pouvait plus implorer que son complice. Elle s'arrêta tout à coup, se -souvenant qu'il habitait dans la maison de sa famille, qu'il ne pouvait -recevoir de femmes, puis, elle poursuivit sa course, se disant que dans -une telle débâcle, les convenances importaient peu! - -Il était encore couché lorsqu'elle frappa à sa porte. Elle haletait, -étouffée par l'ascension des cinq étages; il demeura stupéfié devant -elle, puis il débarrassa un fauteuil des hardes qui le couvraient. - ---Qu'est-ce qu'il y a, dit-il, d'une voix tremblante? Alors elle perdit -le peu de sang-froid qui lui restait. Elle se pendit à son cou et -balbutia des mots entrecoupés de larmes: je n'ai plus que toi, sauve-moi -dis, tu m'aimes bien n'est-ce pas? - -La contenance du jeune homme devenait de plus en plus soucieuse. Il -bredouilla: «tu sais bien que je t'aime,» et, tout en boutonnant le col -de sa chemise de nuit, il lui versa quelques bribes d'affections, puis -il lui débita péniblement les histoires prévues: Elle n'y songeait pas; -elle se mettait hors la loi, risquait d'être ramenée de force chez son -mari, traînée devant les tribunaux. C'était la honte pour elle et pour -sa famille, c'était son aventure racontée dans tous les journaux avec -son nom et celui de son père. Lui-même ne se relèverait pas d'un tel -scandale, ses parents le chasseraient. Ah! il fallait bien réfléchir -avant de faire un semblable coup de tête! et puis, quelle vie serait la -leur! il ne pouvait quitter les siens, il n'avait aucune fortune -personnelle, c'était la misère noire qu'ils se préparaient. Oh! il ne -pouvait y avoir de doute, son père serait inflexible et lui rognerait -les vivres. Il entrerait seulement, là, maintenant, verrait une femme -chez son fils, qu'il ne les laisserait certainement pas sortir vivants -de la chambre. - -Il lui tenait la main, lui exposait piteusement sa situation, répétait -plusieurs fois de suite les mêmes arguments, épiait sur sa face -l'impression qu'ils produisaient, insistait de préférence sur la honte -des familles, sur les poursuites de la justice. - -Toute blanche, elle l'écoutait, ne soufflait mot. - ---Tu comprends, reprenait-il, la mine pleurarde, mourant de peur qu'elle -ne restât chez lui, craignant qu'elle ne comprît enfin qu'il n'avait eu -qu'un but, en la séduisant, se garder de l'amour sur la planche, sans -frais; tu comprends, tout ce que je te dis là, c'est dans ton intérêt, -peu m'importe à moi que ma vie soit brisée, je t'aime assez pour cela! -Mais en fin de compte tout n'est pas désespéré. Ton mari aurait pu -prendre la chose plus mal; il te pardonnerait peut-être si tu voulais -bien. Voyons, il n'a pas l'air d'un méchant homme, tu en serais -peut-être quitte pour quelques reproches. Quant à moi, je me -sacrifierai, je ne te verrai plus, je m'efforcerai de t'oublier si cela -peut te rendre la vie heureuse! Ah! je souffre de te parler ainsi, de -plaider contre mon propre coeur, mais je le dois, après le mal que je -t'ai fait involontairement, car l'amour ne raisonne pas, je veux -t'empêcher d'achever ton malheur par une esclandre. Mon Dieu! Mon Dieu! -que tout cela est triste, pauvre chérie, va, oh! nous ne sommes pas -heureux! le ciel est témoin que si cela dépendait de moi, mais je ne -sais pas, que puis-je faire, dis, quoi? - -Il avait l'air si lamentable et si penaud qu'elle en eut presque pitié. - -On toqua discrètement à la porte, puis une voix de femme s'entendit: -Monsieur Alexis, on vous attend pour déjeuner. - -Berthe demeura stupide. Elle regarda cet homme qui mettait son paletot -et se donnait un coup de brosse avant de descendre. - -Alors, elle songea que tandis que tout s'était effondré autour d'elle, -tandis que son existence était à jamais perdue, lui, son amant, allait -tranquillement au milieu de sa famille, déjeuner comme de coutume. -L'immense infortune qui l'accablait n'avait même pas rejailli sur lui. -Il était pourtant aussi coupable qu'elle! cette dérision du sort -l'indigna. Pour ce bellâtre, elle avait trompé un mari qui valait certes -mieux; pour ce lâche qui ne cherchait qu'à se débarrasser d'elle, elle -était tombée dans une telle boue que jamais plus elle ne s'en laverait! - -Elle s'essuya avec la main les yeux, rajusta son chapeau qui s'était -défait et, sans y penser, instinctivement, elle nouait les brides de ses -mains tremblantes, arrangeait ses cheveux derrière ses oreilles. - -Il eut l'oeil allumé de joie. - ---Tu t'en vas, dit-il faiblement, et il lui apporta son parapluie -qu'elle ne cherchait point. Elle ne lui tendit même pas la main. Il crut -nécessaire de murmurer: - ---Je te reverrai? où ça? - -Elle le toisa, ouvrit la porte, sortit sans même se retourner. - ---Bon voyage, dit le jeune homme; eh zut à la fin! Je ne peux pourtant -pas m'empêtrer d'une femme! - -Berthe marchait dans la rue, à grands pas. La honte d'avoir été -éconduite ainsi dominait toutes ses pensées. Son mépris pour cet homme -dépassait le possible. Ah! elle en avait assez! elle retournait chez son -mari, il ferait d'elle ce que bon lui semblerait! Elle rentra, vit -qu'André avait emporté sa malle, comprit qu'il ne reviendrait plus. Elle -s'affaissa, exténuée, dans un fauteuil; son angoisse même sombra. Elle -n'avait plus le sentiment de ses maux. Dans le bourdonnement qui lui -emplissait la tête, il lui semblait seulement distinguer au loin un glas -furieux sonnant d'horribles catastrophes, d'irréparables deuils! Une -sorte de lueur traversa soudain le brouillard de ses idées; l'ordure lui -parut monter plus haut sur elle; elle se dressa, prise d'épouvante, puis -elle retomba sur son siège, les dents sèches, le regard naufragé, l'air -fou. - -Inquiète ne ne pas l'avoir vue, la veille, à sa soirée et craignant, -malgré les assurances de son mari, qu'elle ne fût sérieusement malade, -madame Désableau arriva, sur ces entrefaites, et la secoua, terrifiée, -par cette raideur cassée, par ces sursauts et par ces râles; elle la -supplia de lui répondre, lui demanda où était André, courut au travers -des pièces à la recherche d'une fiole d'eau de mélisse, comprit au -désordre de l'appartement, à la porte d'entrée laissée ouverte, qu'une -rafale de malheur s'était ruée sur cette maison et l'avait culbutée de -fond en comble; elle revint près de sa nièce, la serra dans ses bras, -saisit dans les phrases décousues qu'elle lui arrachait qu'André s'était -enfui; alors, elle l'enroula dans une couverture et l'emporta en un -fiacre chez elle. - -Là, Berthe s'apaisa et consentit à tout avouer. Désableau bouleversé, -s'écria «malheureuse!» puis, sa fureur fit volte-face et s'abattit sur -André. C'était un misérable, qui devait fréquenter les gourgandines, il -n'avait, après tout, que ce qu'il méritait. Mais comme à la moindre -allusion à son mariage, Berthe avait des ébranlements nerveux, des -crises qui la jetaient, trépidante, contre les meubles, force fut à son -oncle de se taire; il se promit seulement, le jour où elle serait -rétablie, d'épancher sa bile. - -Peu à peu l'atmosphère pacifiante de la famille la calma. Elle -s'abandonnait, se pelotonnant sur une chaise, s'y attiédissant, des -heures entières; insensiblement, elle s'aveulissait, ne désirait plus -qu'une chose, qu'on ne la tirât point de sa langueur, qu'on lui permît -comme à un animal qui souffre, de lécher sa plaie, là, dans le coin où -elle s'était mise. - -Quelques jours s'étaient écoulés ainsi. Anonchalie et comme réduite, -elle avait des douceurs de convalescente, des sagesses de petite fille; -elle acceptait avec bonheur maintenant la monotonie des soirées de -famille, l'invariable bercement des conversations qui s'échangeaient, -autour d'elle, pour ne rien dire. - -Le soir, où assis dans la salle à manger autour de la table sous la -suspension, ils étaient tous assemblés, la mère tailladant de l'étoffe, -la fille peinturlurant une image, le père sirotant sa tasse de café et -combinant des patiences, Berthe rêvassant, les pieds au feu, sur un fait -divers, madame Désableau qui achevait de faufiler la bâtisse du corsage, -appela sa fille. - ---Viens ici, Justine, que je t'essaie ta robe et elle lui enfila une -casaque, piquée sur une doublure grise, sans manches, cousue à grands -traits. - ---Voyons, tiens-toi droite, continua-t-elle. - -Elle leva le bras de l'enfant et, sans se hâter, avec précision, elle -pinçait l'étoffe trop large sous les aisselles. Puis, en la prenant par -les deux épaules, elle fit pivoter sa fille comme un toton, lui donnant -avec son dé de petits coups sur les doigts pour la faire rester en -place. Le col l'inquiétait; elle ramenait les deux pans de la doublure, -les assujettissait par une épingle, plissait avec le plat de la main -l'étoffe qui tombait droite, la forçant de suivre les contours de la -poitrine jusqu'à l'évasement des hanches et, très affairée, elle -modifiait encore, à vue de nez, son plan, méditait sur les endroits -dévolus pour les boutonnières. - ---Voilà qui est terminé, dit-elle, en ôtant avec précaution son moule et -elle l'étala de nouveau sur la table, enleva les épingles qu'elle y -avait fichées comme points de repère et se mit à opérer silencieusement -ses retouches. - -Neuf heures sonnèrent. - ---Justine, reprit à son tour monsieur Désableau, il est l'heure d'aller -te coucher, mon enfant. - -La petite rechignait, mais ses parents furent inflexibles. Madame -Désableau alluma un bougeoir, prit la palette de couleurs, le verre -d'eau sale et les emporta dans sa chambre. Pour gagner du temps, Justine -embrassait longuement son père et Berthe, leur posait des questions, -lambinait à la recherche d'un ruban égaré sous la table. Sa mère -l'empoigna et, la poussant devant elle malgré ses trépignements, elle -referma la porte. - -Alors Désableau releva un peu la tête, fixa son pince-nez et, faisant -claquer entre ses doigts le paquet de cartes, il se tourna vers sa nièce -et lui dit: - ---Maintenant que Justine est couchée, causons. J'ai reçu une lettre de -Me Saparois qui m'invitait à me présenter à son étude. Je vais te -résumer la conversation que nous avons eue ensemble. - -Ton mari qui, dans l'espèce, a, paraît-il, tous les droits, serait -heureux d'éviter le scandale des tribunaux et des affiches; aussi ne -formera-t-il pas une demande en séparation de corps; il propose -simplement un arrangement à l'amiable. Vous vivriez, chacun de votre -côté, il ne te servirait aucune pension alimentaire, mais il te -restituerait en entier ta dot. - -Telles sont les propositions que m'a soumises, en son nom, Me Saparois. - -Je lui ai dit, moi, à ce notaire ce qu'il en était et ce que je pensais -de la conduite de ton mari. Il me semble invraisemblable, ai-je ajouté, -après mûres réflexions, que M. André Jayant soit à même de rendre -intacte la dot dont nous avons bien voulu le gratifier. Je n'ai pas celé -à Me Saparois que je n'avais jamais été d'avis de donner suite à l'union -projetée entre ton mari et toi, j'ai en même temps appelé son attention -sur les idées scandaleuses qu'André avait soutenues dans ses livres, et -j'ai été forcément amené à cette conclusion qu'il devait avoir dissipé -en orgies l'argent qu'une famille honorable avait consenti à lui livrer. - -M. Désableau souffla et fit une pose. Il répétait une leçon qu'il -piochait depuis trois jours entiers à son bureau. Il continua sur un ton -plus emphatique encore: - ---Tout en convenant avec moi que cette littérature était odieuse et -après avoir déploré, lui aussi, comme tout honnête homme du reste, les -excès de ces malheureux qui ne craignent pas d'insulter, dans leurs -écrits, tout ce qui est respectable, Me Saparois n'a cependant pas admis -la justesse de mes conclusions. Il a prétendu que, parce qu'André se -complaisait artistiquement à se vautrer dans d'inqualifiables fanges, il -ne s'en suivait pas nécessairement qu'il eût dévoré ta dot. - ---Après cela, reprit Désableau qui semblait réfléchir, peut-être le -notaire a-t-il raison. Il se pourrait que ton mari n'eût pas croqué le -magot, cet homme-là n'avait sans doute pas la hardiesse du vice!--C'est -un fait cela, il y a des gredins qui atteignent par l'intensité de leurs -forfaits à une sorte de grandeur. Certes, je suis heureux, au point de -vue de tes intérêts pécuniaires, que ton époux ne figure pas au nombre -de ceux-là; mais, avouons-le, ma fille, André possède vraiment un vice -si banal qu'il vous répugne! - -Berthe défendit énergiquement son mari: - ---On n'accuse pas les gens de cette façon, dit-elle; non, mon mari n'est -ni un gredin, ni un malhonnête homme et puis, enfin, tu le sais bien -pourtant, dans cette malheureuse rupture, c'est moi qui ai eu tous les -torts! - ---Ce n'est pas! s'écria Désableau. En admettant même que tu les aies -eus, tu ne les as pas, en fait. Une femme devient ce que son époux veut -qu'elle devienne.--Tiens, regarde, la mienne, ta tante; ah! je puis -déclarer que jamais, au grand jamais, il ne s'est élevé entre nous la -moindre divergence d'idées, le moindre nuage! mais aussi, elle a -contribué, sous mon impulsion, à la bonne intelligence, au bien-être -d'un intérieur qui est justement estimé par tous. Non, je le maintiens, -si au lieu de t'allier à un bohême et à un drôle, tu t'étais alliée à un -honnête homme, tu serais, comme ma femme, heureuse! - -Berthe s'emporta. Elle secoua d'un coup l'apathie qui l'accablait depuis -sa chute. - ---Je ne permettrai pas qu'on parle ainsi de mon mari, devant moi, -dit-elle. - -Désableau, jeté hors des gonds, suffoqua. Son binocle bondit. - ---En voilà assez, balbutia-t-il, j'ai accepté les propositions du -notaire, mais j'ai le droit de donner mon opinion sur André et je la -donne! - -Madame Désableau vint heureusement mettre le holà. Elle ordonna à Berthe -de rentrer dans sa chambre. - ---Nous recauserons de tout cela, à tête reposée, fit-elle, et elle -ajouta: c'est ridicule, vous criez si fort que la petite peut tout -entendre, dans l'autre pièce. - -Alors son mari se tut. - ---Tu as raison, ma bonne, murmura-t-il, nous devons épargner à l'enfance -de notre fille, ces humiliantes et dangereuses révélations.--Ah! c'est -égal, je le lui avais bien dit, moi, à ta nièce, qu'elle contractait un -sot mariage, qu'elle épousait un individu qui avait l'oeil faux comme -trente-six jetons. Elle n'a pas voulu m'écouter,--elle est bien avancée -à présent;--enfin, tiens, n'en parlons plus, ces histoires-là me -bouleversent! - -Il tira sa montre, s'assura qu'il lui restait, avant l'heure du coucher, -le temps matériel d'accomplir deux ou trois patiences, il se rassit, -battit les cartes, les tendit à sa femme pour qu'elle lui portât bonheur -en les coupant et il disposa, pensivement, ses paquets à d'égales -distances. - -Inquiétée par les rougeurs qui marbraient la face de son mari, madame -Désableau prépara en silence, un verre d'eau sucrée à la fleur d'orange -et elle le mit devant lui, dans une assiette, sur la table. - -Désableau sourit doucement. - ---Tu es bien la meilleure des épouses, dit-il. - -Et ils s'attendrirent tous les deux, pensant que dans ce déluge de -misères et de vilenies, ils étaient, dans leur petit ménage, à l'abri -comme sur l'arche. Le malheur de leur nièce les ragaillardit sans qu'ils -en eussent conscience. La placidité dont ils jouissaient depuis tant -d'années et que la force de l'habitude leur faisait paraître toute -naturelle, leur sembla soudain une grâce spéciale. Presque guillerets, -ils passèrent pour se livrer au sommeil, ce symbole de la mort, comme -l'appelait M. Désableau, dans leur chambre à coucher et, là, après avoir -remonté sa montre, le mari se débarrassa de son habit et de son gilet et -montra un dos qu'écartelaient d'une croix de Saint-André deux bretelles -roses. - -Puis il enleva son pantalon et ses chaussettes, s'insinua entre les -draps et, là, regardant sa femme qui avait ôté son faux chignon et se -liait les cheveux sur le haut de la tête, en paquet d'échalottes, il lui -dit, désignant du doigt la couchette de sa fille endormie, transplantée, -depuis le retour de Berthe, dans leur propre chambre: - ---Espérons que notre Justine épousera un jour un employé, un homme -estimable et non un saltimbanque et un artiste, comme notre pauvre -nièce. - -Madame Désableau avait la bouche remplie par les épingles qu'elle -retirait de sa tignasse. Elle se borna à lever les yeux au ciel comme -pour implorer elle aussi, cette faveur, se hissa à son tour sur le lit -et tourna le bouton de la lampe, mais la mèche carbonisée se brisa sur -le rebord du bec, fignolant par saccades, crachant des postillons -d'huile contre le verre, lançant d'acres puanteurs. Madame Désableau se -rua hors des draps, emporta la lampe dans l'autre pièce, la souffla, -revint précipitamment se blottir, toute grelottante, contre son mari. - -Alors, tout se régularisa. Les jérémiades à propos des mèches éventées, -les apostrophes menaçantes pour l'art, prirent fin. Les deux bosses qui -se déplaçaient sous les couvertures s'immobilisèrent, les oreillers -replièrent leurs cornes. L'on n'entendit plus que le tic-tac régulier de -la pendule, l'imperceptible galop d'une montre; puis, léger comme une -brise, le doux «put, put,» d'un ronflottement monta, soutint quelque -temps, dans le silence de la pièce, sa note tremblée, s'affaiblit peu à -peu, expira en un insaisissable soupir sur les lèvres du couple. - - - - -V - - -André goûta une joie d'enfant lorsqu'il fut installé dans son nouveau -logement. Après les courses furibondes aux quatre coins de Paris pour -acheter les ustensiles qui lui manquaient, après les angoisses du -déménagement effectué comme d'habitude par des maçons au trois quarts -ivres, les difficultés à caser les meubles sans contrarier le jeu des -fenêtres et des portes, les batailles contre la brique des murs qui -repoussait et tordait les clous, les fatigantes recherches, à quatre -pattes, dans le tas des volumes vidés en bloc sur le parquet, André, -avec l'aide de Cyprien, était enfin parvenu à organiser son intérieur. -Il avait repris toute sa gaieté, flânait pendant des journées entières, -décraquelait ses faïences avec de l'eau de javelle, ravivait avec les -feuilles restées au fond de sa théière, les couleurs de ses tapis, -rêvait à des améliorations de confortable, à de nouveaux achats de -bric-à-brac et de livres. - -Une semaine s'était écoulée; tout était définitivement en ordre; les -papiers rangés sur la table prête pour le travail. Il avait recommencé -avec Mélanie son petit train-train. - -Il la retrouva telle qu'il l'avait laissée, fluette et plate d'appas, le -nez crochu, les yeux ronds, un signe poilu au-dessus de la lèvre -supérieure, le teint rouge sous ses cheveux blonds, brunis par le grand -air et par la pommade. Elle portait les mêmes bonnets à petits tuyautés, -les mêmes rubans poireau et groseille, les mêmes canezous à soutaches, -la même broche, enfermant sous verre une photographie de son époux, les -cheveux bouffant en ailes de pigeon, la moustache cirée, l'oeil roide et -faraud, dans sa tenue de sergent de ville. - -Elle n'avait ni vieilli, ni engraissé, possédait toujours son entêtement -d'Auvergnate, sa quasi-honnêteté dans le carottage, sa joie à faire la -cuisine et à ravauder les chaussettes des autres. - -Comme jadis elle était incapable de construire un feu, mettait deux -petites bûches au fond et un gigantesque billot par-dessus, amoncelait -les cendres en tas sous les chenets de façon à empêcher le tirage ou -bien elle les ôtait toutes et donnait ainsi à l'âtre un air lamentable -de cheminée neuve!--Elle persistait également à lui rafler tous ses -journaux pour couvrir la table et le buffet de l'office, à découper son -papier blanc en dents de scie pour l'ajuster en guise de lambrequin sur -le manteau de sa cheminée de cuisine, cassait l'anse des tasses, les -rafistolait tant bien que mal, de manière que son maître pût croire, en -les prenant, qu'il les avait lui-même rompues, brisait les crayons -qu'elle chipait sous le prétexte d'inscrire les dépenses, conservait la -manie de mettre les porte-allumettes dans les cendriers, de cirer le -bout verni des bottines de bal. - -Comme jadis, elle versait de l'eau bouillante dans les verres et sur les -couteaux pour les laver et elle éprouvait des stupeurs énormes lorsque -les uns se fêlaient et que les autres perdaient leur fil; elle oubliait -régulièrement dans les sauces les bouquets ficelés de laurier et de -thym, laissait, en balayant le salon, son plumeau sur un meuble, forçait -son maître à enlever, chaque jour, l'amas des journaux et des livres -qu'elle récoltait dans les chambres et entassait sur le bureau juste à -la place où il voulait écrire. - -Ces défauts retrouvés ne déplurent pas à André. Il les attendait au -passage, les saluait comme des connaissances, s'étonnait, malgré tout, -de ne les voir, ni diminués, ni grandis. Il constata avec satisfaction -que la bêtise de sa bonne était demeurée stationnaire. Puis des défauts -qu'il avait négligés, se montrèrent un à un, dès que l'occasion se -présenta. Il dut répéter pour la millième fois et sans la moindre chance -de succès d'ailleurs, les mêmes observations qu'avant son mariage. Il la -supplia de ne pas remplir d'eau de savon le broc des lieux, de ne pas -garder son plomb débouché, de ne pas essuyer l'intérieur de sa théière, -de ne pas ajouter enfin à la poudre du café moulu l'ancien marc qu'elle -s'obstinait à maintenir dans le filtre. Il insista également pour manger -du gros pain et non du pain riche ou des flûtes jocko qu'elle -affectionnait, s'éleva contre l'abus des champignons dans les sauces, -contre sa manie de sucrer les épinards et de cuire à tel point le boeuf -qu'il s'effilochait sous le couteau en de longs filaments mous. - -Somme toute, il ne pouvait se plaindre. En même temps que ses inepties -et que ses balourdises, Mélanie avait rapporté des qualités inconnues -aujourd'hui des bonnes: une propreté merveilleuse, un soin rare de -ménagère, une certaine affection pour l'intérieur qu'elle balayait. Elle -fourbissait, récurait, frottait, du matin au soir, reprisait les nippes, -remettait aux chemises des cols et des poignets neufs, menait la maison -sans qu'il eût à s'occuper, ni du blanchissage, ni de toutes ces -harcelantes et menues sottises qui dégoûtent du célibat les plus -opiniâtres et les plus braves. - -André se carrait pour l'instant dans son bonheur, se levait tard, -traînait en chemise, fumait des cigarettes jusqu'à l'arrivée de sa bonne -qui lui apportait les journaux et brossait ses hardes, puis il allait se -promener, revenait pour déjeuner, classait ses notes, en attendant qu'il -reprît son livre arrêté depuis le désarroi survenu dans son ménage. - -Dérangé et un peu offusqué tout d'abord par la disposition nouvelle de -ses meubles, estimant qu'ils étaient en comparaison de ceux qu'il -possédait jadis dans une vaste pièce, singulièrement étriqués dans ce -petit réduit, il parvint peu à peu, à mesure que le souvenir de son -salon d'homme marié s'atténuait, à trouver que cette chambre était -claire et gaie. - -Bientôt elle lui parut s'être déjà imprégnée de cet indéfinissable -charme que dégagent les logements où l'on ne rentre pas seulement pour -se coucher, des logements où l'on vit pendant des journées entières, où, -le soir, des rires d'amis se croisent, succédant au silence des heures -de travail, égayant avec leurs francs éclats l'air recueilli des murs. - -Il arriva enfin à juger suffisamment large et commode cette pièce -minuscule, si bourrée de bibelots et si bondée de meubles qu'on ne -pouvait s'y tenir à plus de trois personnes ensemble. - -Du plafond au plancher, les murs disparaissaient sous un fouillis de -faïences, de tableaux, de cuivres, de porcelaines du Japon, au milieu -duquel deux aquarelles impressionnistes étincelaient dans leurs barres -d'or sur le fond bistré du papier de tenture: une vue de coulisses avec -des danseuses en gaze rose, au repos, devant des portants barbouillés de -verdures, des petites voyoutes exquises lutinant de grands dadais -empesés dans leur tenue de bal; une vue de salon avec des messieurs -ennuyés et aimables, des femmes excitantes et frivoles, étroitement -lacées dans des armures de soie pâle, les bras et les épaules nues, le -corsage grand ouvert, étayant de ses buscs cachés les touffes blanches -des seins. - -Puis, venaient dans la pièce, amoindrissant encore avec leurs avances et -leurs saillies, le peu d'espace laissé libre, une table, des chaises, un -guéridon de vieux chêne et un divan tapissé de toile bise brochée de -fleurs amarantes, flanqué à droite: d'une large bibliothèque où, rangée -en bataille, une armée de bradels, jaune canari et sang de boeuf, -pétardaient, éteignant avec leurs soleils d'artifice toutes les pièces -tranquilles: les tristes et discrets La Vallière, les sévères -Jansénistes, sans dentelles ni flaflas d'or, les cartonnages ordinaires -bons enfants et un peu canailles, pincés dans leur blouse de toile bleue -ou grise, les reliures de chagrin aux mines de bourgeoises et de -cuistres; à gauche: d'une autre bibliothèque plus petite, pleine, -celle-là, de volumes brochés, et là encore, deux larges taches -saillaient, deux files de volumes marchant en tumulte, battant la -générale, les uniformes jaunes de l'éditeur Charpentier, les tuniques -rouges de la légion étrangère d'Hachette. - -André avait changé bien des fois déjà ses livres et ses tableaux de -place. Après des tâtonnements et des essais, il avait enfin ordonné le -tout de telle manière que les formes et les couleurs se répondissent, -que les flammes de punch allumées aux biseaux des glaces, que les -luisants postés sur les lignes d'or des cadres et dans le creux irisé -des assiettes, aidassent à égayer la pièce qui demeurait encore sombre -lorsque sortait entre des interstices de bibelots et de meubles, le ton -grave et foncé des murs. - -Quelques semaines passèrent. La tranquillité de cette nouvelle existence -remit André sur pieds. La convalescence s'achevait; après les -prostrations qui suivirent la crise, il était entré en pleine voie de -guérison, pensait moins souvent à sa femme, avait simplement gardé -d'elle un soutenir lent et triste. Par instants même il lui semblait -être toujours resté garçon; le passé lui apparaissait lointain et confus -comme ces vagues souvenirs que l'on conserve, même rétabli, des -hallucinations entrevues pendant la fièvre. Il croyait avoir atteint la -délivrance qu'il souhaitait; il ne doutait plus que ce rêve caressé: -rayer deux années de sa vie, ne pût enfin devenir possible. - -Il s'abandonnait aux gâteries enveloppantes de sa bonne. Excellente -cuisinière, Mélanie, pour reprendre son influence dans la maison, lui -prépara des mets à se lécher les doigts, des fritures qu'elle -réussissait d'étonnante façon, d'impérieuses rémolades, de pétulantes -ravigotes, voire même quelques bons plats familiers, tels que veau à la -casserole, miroton embrené de moutarde, lapin aux pommes sauté dans -d'incomparables sauces au vin. - -Puis, c'était Cyprien qui arrivait souvent pour dîner au hasard du pot; -et c'étaient des repas charmants où l'on causait d'art, où l'on -s'attardait, les coudes sur la table, dégustant des petits verres, -chassant la fumée des cigarettes qui montait en tourbillonnant sous -l'abat-jour. - -Et ces jours-là, Mélanie était superbe; prise à l'improviste, elle -servait, en quelques minutes, un dîner suffisant et passable, appuyait -les plats de consistance trop courts de mirifiques omelettes au fromage, -parait à tout, apportait le café, puis, le panier au bras, roulant entre -ses doigts le cordon de son tablier, elle répétait la phrase mécanique -de tous les soirs: Monsieur n'a plus besoin de rien?--Non, -Mélanie.--Alors, bonsoir, Monsieur.--Et elle partait confectionner à son -tour le dîner du sergent de ville. - -Ces distractions de longues causeries, ces rires d'ami bavardant sans -gêne, employant les mots crus qu'affectionnent, en général, les hommes -de lettres et les peintres, les bariolages d'argot et de termes de -métier qui salent si vivement, l'échange des questions et des ripostes, -infusèrent à André une ardeur nouvelle; après les froids ennuis, après -les accablantes giboulées de la vie maritale, une embellie semblait -prête à luire. Le retour de son ancien compagnon le retrempait, il avait -soif de travail et, excité par toutes ces discussions qui se -passionnaient autour de sa table, il voulait se prouver qu'il n'était -pas déchu, que son talent s'était échappé intact de la bagarre. - -Mais, dans les premiers temps, sa bonne volonté, ses élans échouèrent. -Maniaque, ainsi que la plupart des artistes, il ne pouvait travailler -que dans un logement qu'il connaissait bien. Afin que son oeil ne flânât -point, malgré lui, sur les bibelots accrochés aux murs, il fallait qu'il -se fût assez familiarisé avec les angles et les teintes de ces objets, -pour ne plus les apercevoir quand bon lui semblait. Sa manie était -irrépressible. Il ne pouvait même travailler sur sa table autrement -placée que de coutume. Il avait donc tout d'abord usé de longues heures -à examiner, un à un, ses bibelots, ses livres, puis à en embrasser -l'ensemble, à s'en remplir les yeux, à les gaver de telle sorte que leur -appétit de distraction cessât.--C'était une affaire de quinze jours au -moins.--Cette période était écoulée depuis longtemps déjà et cependant -quoiqu'il tentât pour s'entraîner, ses efforts rataient. Il se mettait -devant son bureau, voyait la scène qu'il voulait décrire, saisissait la -plume et il demeurait là, inerte, comme ces gens qui, après avoir -longtemps espéré le dîner, ne peuvent plus avaler une bouchée dès qu'ils -sont à table. - -Il en déchirait son papier de rage. Pour un peu, il se serait cru idiot. -Il appréhenda que son intelligence n'eût été tout d'un coup faussée. Il -se désola, pensant qu'il resterait peut-être frappé d'impuissance, puis -il regimba, se rappela les quelques bonnes pages qu'il avait autrefois -écrites, pour affermir son courage, suivit les conseils de Cyprien qui -l'engageait à ne pas se surmener, à laisser la machine reprendre -tranquillement haleine. Il s'occupa de travaux de retouche, rebouta les -termes pied-bot, obtura les trous, émonda les végétations de ses -phrases, attendit comme le mécanicien qui promène sa bête sur le rail -pour la mettre en train, qu'elle fût assez chauffée pour gagner le -large. Et c'étaient de longs débats avec lui-même, des luttes engagées -contre Cyprien qui le voyant irrésolu, moins entier et moins stable dans -ses idées, tentait de lui inculquer ses théories, des théories -faisandées et morbides qu'André repoussait d'ordinaire, tout en -reconnaissant la curiosité et la justesse de quelques-unes. - -Et Cyprien revenait à la charge et trompé par le silence de son ami, le -croyant indécis, sur le point de céder, il répétait, un à un, ses -arguments, expliquait longuement la nouveauté de ses aperçus, citait des -exemples pour les faire valoir. - -L'accent d'un paysage était, selon lui, donné par les tuyaux d'usine qui -s'élevaient au-dessus des arbres et crachaient jusqu'aux nuages des -flocons de suie. - -Il avouait d'exultantes allégresses, alors qu'assis sur le talus des -remparts, il plongeait au loin, voyait les gazomètres dresser leurs -carcasses à jour et remplies de ciel, pareils à des cirques bâtis de -murs bleus et soutenus par des colonnes noires. Alors, le site prenait -pour lui une inquiétante signification de souffrances et de détresses. - -Dans cette campagne dont l'épiderme meurtri se bossèle comme de hideuses -croûtes, dans ces routes écorchées où des traînées de plâtre semblent la -farine détachée d'une peau malade, il voyait une plaintive accordance -avec les douleurs du malheureux, rentrant de sa fabrique, éreinté, -suant, moulu, trébuchant sur les gravats, glissant dans les ornières, -traînant les pieds, étranglé par des quintes de toux, courbé sous le -cinglement de la pluie, sous le fouet du vent, tirant, résigné, sur son -brûle-gueule. - -Il voyait dans la banlieue qui s'étend autour du Paris pauvre, la -maladrerie de la nature, l'hôpital Saint-Louis, des paysages et des -sites et de mélancoliques douceurs lui venaient, des apitoiements -charitables pour cette nature souffreteuse qui accélérait, avec ses -souffles meurtriers, les incurables maux engendrés par la boisson et par -la famine. - ---Ah! s'écria-t-il, un soir de grande discussion, un de ces soirs où, -énervé par les petits verres, il parlait à flots, ah! Pantin! -Aubervilliers, Charonne, voilà les quartiers poitrinaires et -charmants!--Eh parbleu, tu n'as pas besoin de me regarder de la -sorte!--Je sais d'avance ce que tu vas me dire; qu'il n'y a point que -ces quartiers-là!--mais j'aime aussi les autres, moins, il est vrai, -mais enfin je les aime. Oui, j'aime les grands boulevards avec leurs -rumeurs de foule, leurs cafés pleins, leur brouhaha de gommeux et de -coulissiers et j'en raffole, la nuit surtout, vers deux heures, alors -que passe sur l'asphalte la chasse désolée des filles.--Et puis, veux-tu -que je te dise, eh bien, moi qui suis réputé être exclusif dans mes -opinions, je me crois beaucoup plus éclectique et plus large que toi, -car en fin de compte, quelle qu'elle soit, riche ou pauvre, somptueuse -ou mesquine, je trouve que la rue est toujours belle! J'y jouis -démesurément, le soir, par exemple, quand étincellent aux flambes du -gaz, les lettres d'or collées sur le fronton ou sur les portes vitrées -des boutiques. Je les lis, j'apprends le nom du commerçant, je vois -qu'il est le gendre et le successeur d'un tel et je regarde par les -carreaux toute la famille, installée dans le fond, autour d'une table: -la maman qui ronronne, assoupie, les deux mains sur le ventre, le papa, -la fille, le gendre et successeur qui jouent au trente-et-un et jabotent -les yeux fichés sur leurs cartes. Ça me donne envie d'entrer, d'offrir -des rabais énormes sur le prix de leurs marchandises, d'apporter ainsi -un aliment inattendu aux niaiseries que ces gens vont se débiter jusqu'à -l'heure de la fermeture. - -Oui, mon bon, voilà.--Et ces joies délicieuses de la rue, je les goûte, -le matin aussi, quand je flâne sur les trottoirs. Alors, j'examine les -fillettes qui ont découché et qui trottinent, secouant un tantinet leurs -jupes, baissant des yeux battus, faisant courir menu sur le bitume des -bottines pas fraîches.--Elles ont un je ne sais quoi d'allangui et de -pâlot qui révèle l'insomnie laborieuse de la nuit, un je ne sais quoi -dans leur linge encore propre mais un peu froissé, dans leur allure -ralentie, dans leur façon de porter la voilette et de relever la robe -qui indique la hâte d'un habillage, la gêne des ablutions qu'on n'a pu -pratiquer chez soi. - -Dans le nombre, il y en a d'adorablement honteuses que mon sourire -paternel gêne bien un peu. Celles-là filent plus vite et, moi, tout en -les suivant des yeux, je m'offre des plaisirs intimes, j'évoque derrière -la grâce mutine de leur marche, des déceptions érotiques ou pécuniaires, -des désordres d'oreillers dans des chambres tièdes et, après le long -baiser usité en pareil cas, le secret contentement du Monsieur qui voit -enfin partir de chez lui la femme. - -Vue ainsi, la rue est toujours splendide et toujours neuve. Elle -regorge, si fanée qu'elle puisse être, d'innombrables délices que bien -peu comprennent car les Saintes Écritures ont raison: la terre est -remplie de gens qui ont des yeux pour ne pas voir et malheureusement -nous faisons tous plus ou moins partie de ceux-là. C'est qu'il n'y a pas -à dire, mon vieux, nous sommes imbibés et saturés de toute une lavasse -de lieux communs et de formules! il nous faut du pittoresque, des -architectures à effet, des rues bizarres avec des clairs de lune, des -montagnes et des forêts, il nous faut des sujets de description qui -prêtent!--Ah! ils m'enquiquinent à la fin, tous ces gens qui viennent -vous vanter l'abside de Notre-Dame et le jubé de Saint-Étienne-du-Mont! -ah ça, bien, et la gare du Nord et le nouvel hippodrome, ils n'existent -donc pas!--C'est vrai ça, ils sont un tas de vieux baladins qui vous -sortent des enthousiasmes sur commande quand ils parlent des anciennes -basiliques ou de ces chalets en pierres de taille qu'ils appellent les -merveilles de l'art grec! Ils en ont plein la bouche! Eh, qu'ils aillent -au diable avec leur Parthénon! S'ils aiment ce genre de bâtisses-là, -qu'ils se plantent au milieu de la place de la Concorde, ils en auront -deux de Parthénon, un par devant et un par derrière; qu'ils s'installent -à demeure devant la Bourse, ils en verront un autre encore, égayé -pourtant car on a eu le bon sens de lui camper une horloge dans la -façade et de lui ficher des tuyaux de cheminée sur le toit. Ça rompt au -moins l'harmonie de ses grandes lignes bêtes! - -Et dire que ça va continuer pendant des années encore, dire que des -générations entières d'artistes vont acheter des réductions de la Vénus -de Médicis, une bégueule qui a une tête d'épingle sur un torse de -lutteuse de foire! quelque chose de propre que cette dondon qui profite -de ce qu'elle a des bras pour se cacher le ventre! La Vénus que -j'admire, moi, la Vénus que j'adore à genoux comme le type de la beauté -moderne, c'est la fille qui batifole dans la rue, l'ouvrière en manteaux -et en robes, la modiste, au teint mat, aux yeux polissons, pleins de -lueurs nacrées, le trottin, le petit trognon pâle, au nez un peu -canaille, dont les seins branlent sur des hanches qui bougent! - -O la chlorose des petites ouvrières et le fard allumé des fillasses qui -rôdent! ça m'excite et j'en rêve! quand on songe qu'à Paris nous ne -sommes peut-être pas plus de trois peintres qui pensions ainsi! et le -monde en est là et le Messie ne vient pas! Ah! si tous, tant que nous -sommes, nous n'étions pas gangrenés par le romantisme, si au lieu de -guérir notre infection, nous ne nous bornions pas à la blanchir, si l'on -inventait enfin un iodure qui puisse dépurer les cervelles d'artiste, -nous verrions, à coup sûr, bien d'autres beautés modernes qui nous -échappent! - -Et Cyprien avalait des verres d'eau, se promenait de long en large -continuant à exhaler ses plaintes, à répéter ses espérances aux quatre -coins de la pièce. - -André le laissait déclamer. Les tirades exaspérées du peintre -l'intéressaient. Elles lui rappelaient le temps où ils discutaient -pendant des journées entières. Aujourd'hui, Cyprien criait dans le -désert. André le contredisait le moins possible, s'étant depuis -longtemps aperçu que son ami était de ces gens qui, possédés par un -sujet, n'écoutent même pas les arguments qu'on leur oppose et -s'acharnent, sans souci des démentis et des répliques, à exposer leurs -doctrines et leurs systèmes. - -André n'admettait point d'ailleurs toutes les idées de son camarade. -Partant d'un point de vue commun, épris, tous les deux, de naturalisme -et de modernité, tellement frottés l'un à l'autre, qu'ils avaient un -genre d'esprit semblable, une vision mélancolique de la vie, innée chez -Cyprien et graduellement développée par ses déboires et par ses échecs, -moins instinctive et plus factice chez André sur lequel peu à peu le -compagnonnage du peintre avait déteint, ils ne voyaient cependant pas de -la même façon. Ils se séparaient au premier chemin rencontré sur la -route qu'ils parcouraient ensemble. Leur tempérament différait. - -Grand et blond, maigre et blême, Cyprien avait une barbe pâle, de longs -doigts effilés et pointus, une main remuante, un oeil gris aiguisé, des -cheveux hérissés de poils blancs. Il battait le briquet, en marchant, -usait le bas de sa culotte régulièrement trop courte et trop large aussi -pour ses tibias minces. Avec son dos un peu courbe et son épaule gauche -légèrement déjetée, il paraissait maladif et pauvre. Sa façon d'arpenter -les rues était pour le moins singulière. Il avançait par sursauts, -piétinait sur place, s'élançait tout à coup, ainsi qu'une grande -sauterelle, filait à toute volée, tenant son parapluie sous le bras -comme un magister, se frottant sans raison les mains. - -Cyprien était bien l'homme de sa peinture, un révolté au sang pauvre, un -anémique subjugué par des nerfs toujours vibrants, un esprit fouilleur -et malade, obsédé par la sourde tristesse des névroses, éperonné par les -fièvres, inconscient malgré ses théories, dirigé par ses malaises. - -Mal équilibré, versant à gauche et à droite, il était incapable de -produire une grande oeuvre, mais il avait par moments, une outrance, une -audace de peinture curieuse, une recherche souvent réussie d'effets -inosés, une note bafouante et cruelle sur la fille surtout, la montrant -telle quelle, avec les honteuses pourritures de ses dessous et les -corruptions opulentes de ses dessus. - -Moins lymphatique et moins nerveux, moins rebellé et moins âpre, André -allait, lui aussi, de l'avant, mais bien qu'il s'emballât et prêchât -moins, il raisonnait davantage. C'était un garçon bien découplé, ni -gras, ni maigre, un peu jaune de teint comme les bilieux, le front court -et touffu, la petite moustache noire ébouriffée comme celle d'un chat, -le menton à fossette, rasé et bleu, les doigts spatulés et velus, l'oeil -doux avec de longs cils, la lèvre pâle et les dents mauvaises. Il était -bourgeoisement vêtu sans négligence et sans pose, appartenait à cette -race de gens qui ne se crottent jamais et dont les habits même râpés -semblent toujours neufs. Sous une apparence d'homme délibéré, il cachait -une timidité de jeune fille, une peur terrible du qu'en dira-t-on et du -ridicule. Il hésitait, dans les circonstances les plus simples de la -vie, à prendre un parti, oscillait, voyait des difficultés partout, les -résolvait parfois avec la bravoure d'un poltron et regrettait, deux -minutes après, la fermeté dont il avait fait preuve. - -Il connaissait assez la vie pour vous démonter le mécanisme des vertus -et des vices de son prochain. Il vous expliquait clairement le caractère -de la femme des autres, désignait les mesures à prendre pour éviter -leurs supercheries et leurs traîtrises, perdait peu à peu sa lucidité -d'analyse dans son propre ménage ou bien quand il demeurait clairvoyant, -il parait le coup qui le menaçait, puis fatigué, il se découvrait et se -laissait frapper d'autant plus rudement par son adversaire qu'il l'avait -d'abord échauffé par la résistance. - -Et ce bon sens et cette finesse si vite émoussés, si vite trahis, le -suivaient dans ses livres. Là, comme dans son existence, il était entêté -et faible sans juste mesure. Entêté devant une idée qu'il était décidé à -émettre, faible devant les difficultés qui se levaient lorsqu'il -s'agissait de lui donner un corps et de la rendre. Il persistait dans sa -volonté, mais il n'essayait même pas de tourner l'obstacle, se bornait à -l'épier, attendant prudemment une occasion, un moment propice. Au fond -il bloquait une oeuvre pour ne pas lui livrer assaut et une fois campé -devant elle, il se relâchait et s'acagnardait dans l'inaction. Bien -qu'il s'obstinât à ne pas entamer un chapitre autre que celui contre -lequel il se battait, il ne parvenait pas à réagir contre ses -défaillances, contre son ennui.--La chose, aussitôt commencée, le -lassait.--Il relisait le chapitre entamé puis se promenait, cherchant la -suite, finissait par feuilleter un livre et enfoncé dans un fauteuil, -loin de sa table de travail, il ne songeait plus à son oeuvre, absorbé -par celle des autres. - -Il n'avait pas, au demeurant, le coup instinctif et furieux, le coup -inattendu et lancé droit de Cyprien, mais, d'un autre côté, n'eût été -son inconstance dans le travail, son apathie dans la vie, son -gnian-gnian dans l'attaque, il aurait créé une oeuvre moins brillante, -moins saccadée, moins accomplie au petit bonheur, mais plus sagement -conçue et plus solidement faite. - -Avec les nécessités de ce tempérament impressionnable, avec ces -nécessités de quiétude et de bien-être, ce dégoût des choses acquises, -ce manque de ressort devant une résistance, ce caractère versatile et -mal assis, il avait forcément abouti, dans ses livres, à un ou deux -romans lentement piochés et douloureusement bâtis, et dans son -existence, à la placidité désirée du mariage, à l'amour bon enfant dans -une couche bourgeoise. - -Avec les surexcitations de ses chloroses et ses lambinages maladifs, -Cyprien devait, dans son art, après avoir flâné, travailler, les jours -de secousse, dans un coup de feu; il devait forcément encore, dans la -vie après avoir longuement rêvé, chercher sur des literies de rencontre -l'apaisement de ses folies charnelles. Fortement échaudés, l'un et -l'autre, par les femmes, André n'y songeait plus qu'avec une certaine -douceur triste, Cyprien les considérait d'une façon ardente et inquiète. -Leurs oeuvres marquaient cette différence des caractères. Unis dans une -commune haine contre les préjugés imposés par la bourgeoisie, ils -s'encourageaient mutuellement, méprisant l'opinion de la foule, la -défiant, acceptant les insuccès, très à l'écart du monde des lettres et -des peintres, régulièrement éreintés par tous les journaux, par tous les -confrères qui leur reprochaient leur isolement et leur dédain. Leur -amitié d'enfance s'était affermie dans la lutte qu'ils soutenaient; ils -avaient toujours vécu ensemble et, à part quelques bisbilles venues à la -suite de cancans de femmes qui les avaient comme de juste divisés, -jamais aucune brouille, aucune querelle ne s'étaient élevées entre eux. - -Il avait fallu le mariage d'André pour briser tout d'un coup l'intime de -leurs relations; ils se manquèrent désunis. L'épisode du dîner ne -laissait aucun doute sur les dispositions malveillantes de Berthe. André -ne vit bientôt plus son ami que chez les Désableau qui l'invitaient dans -l'espoir qu'il rentoilerait pour rien un portrait de famille. Ainsi -étaient justifiées les prophéties de Cyprien: pécore ignorante et -grincheuse, amis fichus à la porte, et enfin, éclatant comme la gerbe -finale, comme le bouquet de ces embêtements, le cocuage opéré par un -gommeux fade. - -Ce fut pour André, du reste, un bonheur que de se retrouver près du -peintre, car celui-là soufflait avec ses fièvres, des ardeurs de travail -aux autres. Il poussait maintenant André, l'épée dans les reins, -n'acceptant plus l'excuse des habitudes rompues et du logement -fraîchement habité. Il le talonna de telle sorte qu'André se réattela à -son livre. - -La machine semblait avoir réparé ses rouages mais elle fonctionnait avec -lenteur. Il s'appesantissait des journées entières sur une page, mais il -était, somme toute, très satisfait. La mise en train de son oeuvre était -terminée, il n'avait plus d'inquiétude, ne doutait pas qu'il ne pût -prochainement abattre de la besogne comme au bon temps et il passait des -journées charmantes de labeur et de flâne, s'escrimant à petits coups, -se frottant joyeusement les mains, s'installant au soleil sur sa -terrasse, fumant des cigarettes, regardant curieusement par les fenêtres -d'un Ministère situées vis-à-vis des siennes l'intérieur des bureaux, -des enfilades de cartons verts à poignées de cuivre, des tables de bois -noir, à casiers, des chaises de canne, des corbeilles, des cuvettes et -des carafes, des cabriolets pleins de fiches, des amas de dossiers -énormes. Il avait en face de lui, juste, deux employés enfermés dans la -même pièce, l'un dont on apercevait le profil joufflu, l'autre qui -voûtait un dos dont l'échine saillait. Puis, une tache blanche entrevue -au fond du bureau, derrière les vitres de la croisée, disparaissait, -ouvrant un jour sur une autre pièce et des gens entraient, des papiers à -la main, bavardaient, s'asseyaient sur des coins de table puis partant, -ils déplaçaient et remettaient de nouveau la tache blanche en place. - -Ce mic-mac intéressa André. Il commençait à connaître les habitudes de -ses deux voisins. L'un d'eux, un homme de cinquante ans environ, l'air -minable et bénin, venait tôt, changeait de bottines et d'habit, -s'installait longuement, disposait en bon ordre ses crayons et ses -plumes, lisait le Petit Journal jusqu'aux annonces, mangeait un -croissant de deux sous à trois heures, réglait beaucoup de papier -jaunâtre. Celui-ci devait demeurer dans les lointains d'un Vaugirard ou -d'un Vanves quelconque, être marié et mal à l'aise dans son ménage. Il -sortait furtivement, dans la journée, revenait parfois avec un petit -paquet qui semblait contenir des chaussures d'enfants, et il recevait -des lettres à son bureau. - -L'autre, plus jeune, arrivait tard, une serviette de chagrin sous le -bras, s'asseyait, morose et grognon, se barricadait derrière des -monceaux entassés de liasses, cachait les papiers qu'il gribouillait dès -qu'on ouvrait la porte et se sauvait de bonne heure. Celui-là devait -travailler au dehors et être célibataire, à en juger par sa hâte à -déguerpir, par les cure-dents de gargote qu'il mâchonnait tout en -écrivant. - -Et au-dessous et au-dessus de lui, du haut en bas du Ministère, par les -hautes fenêtres du premier, par les croisées plus basses des autres -étages, par les lucarnes étranglées du faîte, André voyait des hommes -pareils fumant, écrivant, lisant des journaux, virant et tournant, -accouplés dans des pièces semblables. - -Puis, il se fatiguait à contempler l'ennui de ces malheureux et, se -penchant sur la balustrade de sa terrasse, il plongeait au loin, -enfilait d'un coup d'oeil toute la rue qui arborait une allure de -bourgade lointaine avec son rond-point, triste comme la petite place -d'une Sous-Préfecture de dernière classe; ici et là, près d'un dépôt de -voitures que surveillait un vieillard boiteux, des cuisiniers d'hôtels -bâillaient dans leurs casaques blanches, échangeaient le bonjour avec -des cochers en train de donner l'avoine, avec des marmitons embusqués -derrière le grillage des croisées de cuisine, avec le commissionnaire en -vedette sur le seuil du marchand de vins. - -Morne, le matin, et déserte le soir, la rue Cambacérès ne commençait à -s'animer que vers les onze heures. Alors une chaîne de garçons de -bureau, portant des mazagrans et des carafons de cognac, des oeufs sur -le plat, des bouteilles cachetées, des assiettes fumantes ou couvertes, -se déroulait depuis la boutique d'un mastroquet jusqu'au Ministère et -là, ils se rejoignaient, se groupaient, riant, les mains pleines, avec -un sergent de ville en faction près d'un tonneau de charbonnier, avec -les hommes de peine aux livrées bleu-lin, avec le cantonnier chargé -d'arroser la rue. - -Puis, les visites d'abord rares, arrivaient maintenant en foule. Des -fiacres accouraient de tous les points et, s'arrêtant devant l'entrée -pavoisée d'un drapeau tricolore, vidaient sur le trottoir près de la -guérite inoccupée d'un factionnaire, des gens affairés qui portaient -sous le bras des journaux, des papiers, des livres, se perdaient sous la -voûte de la porte-cochère, ne reparaissaient plus que longtemps après, -consultaient leurs montres et semblaient embêtés, pour la plupart. - -D'autres, comme des figurants et des machinistes qui connaissent les -escaliers de service des coulisses et de la scène, disparaissaient par -une porte voisine, par la petite porte du nº 9, semblable à l'entrée des -artistes de ce théâtre, et des mères-nobles, de vieilles dames aux -boudins flageolant sous leurs brides, venues pour quémander des pensions -ou des secours, apprêtaient sur le seuil leurs mines contrites et -préparaient leurs larmes. - -Mais, c'était vers trois heures surtout que la hâte de la rue -s'accentuait. Une procession défilait d'importants Messieurs, des -Députés, des Sénateurs, des Préfets et d'autres Messieurs décorés de -ronds rouges sortaient des bureaux, leur serraient respectueusement la -main et s'éloignaient, arrêtés eux aussi, par des gens qui leur -parlaient avec déférence et le chapeau bas. - -Dans cette rue silencieuse, malgré sa navette ininterrompue de monde, -dans cette chaussée où l'on entendait le roulement mou des fiacres sur -l'asphalte, certains jours de la semaine, un homme se promenait, coiffé -d'un melon de cuir noir, orné de ciseaux peints en blanc, une petite -caisse retenue sur l'épaule par une bretelle, chantant sur un mode -lugubre: v'là le tondeur, tond les chiens, coupe les chats et va-t-en -ville!--A d'autres moments, un «o vitrie» s'élevait prolongeant sa note -stridulée ou bien un repasseur, roulant devant lui sa petite meule, -remuait à chaque pas une sonnette, accompagnée, au loin, par l'aigre -solo qu'un fontainier jouait sur une corne. - -Le mardi, vers quatre heures, un bruit nouveau dominait les autres. Des -voitures particulières emportant dans leurs caisses des flots de -toilettes claires, s'arrêtaient devant un petit hôtel à un étage, -contigu à la maison où logeait André et un vigoureux coup de timbre -retentissait, annonçant les visites, suivi de près par le choc lourd des -vantaux qu'on referme. - -André commençait à classer les rumeurs diverses qui montaient sous sa -terrasse. La vie singulière de la rue Cambacérès lui arrivait de moins -en moins confuse, il voyait se dégager peu à peu de ces bâtisses -décolorées ou badigeonnées de jaune d'ocre une mélancolie de locaux -inhabités pendant des mois, aux persiennes et aux portes closes, une -banale opulence de pension de famille, une tristesse de rez-de-chaussée -que n'égaient aucune industrie et aucun commerce. - -Une sorte d'ennui prévalait, l'ennui d'un lieu de passage, l'ennui de -gens ne demeurant point dans ce quartier et ne s'y rendant que par -contrainte et que par besoin; c'était, en dépit de la vie factice et -courte qu'insufflaient à cette rue les bureaux du Ministère, la teinte -lugubre d'une province morte. - -André s'applaudit en somme de résider dans un quartier aussi recueilli -et aussi tranquille, mais Mélanie qui s'intéressait peu à l'atmosphère -spéciale de ces rues, se borna à trouver ce coin de Paris malhonnête. La -vie y coûtait deux fois plus cher que dans les autres, disait-elle, et -il fallait marcher pendant des heures avant que d'apercevoir un épicier -ou une fruitière. Elle assomma son maître de plaintes, déclara ne pas -vouloir aller au marché parce que toutes les paysannes étaient des -chipotières et des friponnes; elle ajouta enfin qu'elle achèterait -dorénavant ses provisions, le matin, en traversant le Gros-Caillou; à -l'entendre, les avenues situées derrière les Invalides, étaient un pays -de Cocagne où les commerçants vendaient à perte. André lui répondit -simplement qu'elle était parfaitement libre de trimballer, si bon lui -semblait, un panier plein pendant des lieues; quant aux économies -qu'elle prétendait réaliser par ce système, il y crut d'autant moins -qu'elle continua à exhiber, tous les deux jours, une interminable liste -de dépenses. - -Libre de se pourvoir où qu'elle voudrait, Mélanie se tint parole et -s'attira de la sorte, dans le quartier d'Anjou-Saint-Honoré, la -réputation d'une râleuse. Une animosité extrême succéda aux plates -flatteries que les marchandes lui débitèrent par cupidité, les premiers -temps, puis, les querelles sourdes enflèrent et débordant des trottoirs, -entrèrent comme un flot d'eau grasse dans la loge du portier. Furieux de -ne pas faire le ménage d'André, excité par les colères des boutiques où -stationnait sa femme, le concierge brandit un règlement qui interdisait -de monter de l'eau et du bois et de secouer les tapis, après dix heures. -Ce fut entre la loge et la cuisine, une lutte quotidienne, un combat -acharné pour une goutte d'eau, pour une brindille de cotret, tombées -dans les escaliers. - -André s'inquiéta, eut peur que ces collisions ne l'atteignissent. Il -ordonna à Mélanie de rester tranquille, graissa la patte du portier, -parvint à force de largesses et de petits soins, à obtenir une sorte de -trêve. Pour récompenser sa bonne d'avoir bien voulu remiser son humeur -chagrine, il écouta même des histoires à dormir debout qu'elle jugea -utile de lui raconter. Des garçons de bureau et même des employés du -Ministère lui faisaient de l'oeil dès qu'elle apparaissait sur la -terrasse. Elle affectait un courroux qu'elle n'éprouvait réellement pas, -étant flattée au fond de ces attentions qu'elle narrait, en les -déplorant, avec trop de détails. - -André haussait les épaules; la vertu de Mélanie l'intéressait peu; ce -qu'il voulait surtout, c'est qu'elle n'ameutât point les curiosités de -la rue sur elle. - -Il était payé pour savoir à quoi s'en tenir sur les rages jacassières -des boutiquiers! les potins et les calomnies que Cyprien rapporta, le -jour où il s'en fut surveiller le déménagement de son ami, avaient -dépassé, comme étiage, toutes les crues des sottises connues. - -Du charbonnier chez la fruitière, de la fruitière chez le boulanger, du -boulanger chez le pharmacien, ç'avait été un assaut de malpropretés et -d'insultes. L'opinion de tous ces gens se rencontrait avec celle de M. -Désableau. André entretenait une modiste, on la dépeignait même, tout le -monde l'avait vue, une blonde fatiguée qui manquait de dents. C'était -avec elle qu'il mangeait tout l'argent de son ménage: il laissait sa -femme se morfondre dans un coin, une pauvre petite femme qui avait l'air -si honnête et si doux!--Je te l'aurais fais marcher, moi, à la place de -sa bourgeoise, disait l'une.--Eh, vous ne l'auriez pas fait marcher plus -qu'une autre, ripostait une voisine que son mari rouait de coups et, la -marchande, tout en abusant de leur dispute pour les mal servir, les -mettait d'accord en affirmant que tous les hommes étaient bons à jeter -dans le même sac!--Et, c'étaient, chaque jour, de nouvelles découvertes -saugrenues, des rapports lointains, qu'on apercevait entre le départ -d'André et des histoires d'abandon, insérées dans les journaux, -c'étaient des thèses soutenues par d'intarissables cancanières, des -allusions aux autres ménages de la rue, des médisances effacées et -ravivées soudain sur l'un et sur l'autre. La maîtresse de ce gars-là -c'est une écuyère, déclara péremptoirement le boulanger qui sut qu'André -écrivait, et il citait, à l'appui de son dire, des bavettes nébuleuses, -des arguments qui ne prouvaient rien. Où ils étaient tous du même avis, -par exemple, c'est quand ils prétendaient qu'André avait bien la figure -de ce qu'il était. Le malheureux se serait sauvé pour ne pas payer ses -dettes, qu'il n'aurait point accumulé sur lui plus de fureurs et plus de -haines. - -Puis, un beau soir, dans ce concert d'imprécations, la concierge, -échauffée par le cassis, donna sa note. Elle révéla des détails -inattendus sur la femme d'André; alors, les langues qui commençaient à -s'arrêter, tournèrent de plus belle. Elle avait un amant, on l'avait -entrevu, la nuit, alors qu'André le reconduisait, en l'éclairant. Sans -nul doute ils étaient tous de connivence, l'amant était le fils d'un -capitaliste, il entretenait le mari et la femme. André était un fainéant -et un sagouin, un homme sans profession, un journaliste, un flâneur qui -trafiquait des femmes. Alors Berthe eut la réputation d'une dévergondée -et d'une hypocrite. Son teint pâle qui fut d'abord celui d'une pauvre -femme qui se ronge les sangs parce que son mari la délaisse, devint -l'ignoble lividité d'une fille épuisée par la noce, puis il y eut encore -un revirement en sa faveur, c'était cet horreur d'homme qui l'avait -corrompue! Elle appartenait à une bonne famille; M. Désableau, son -oncle, avait l'air d'un Monsieur respectable et les injures qu'il avait -déversées sur André, en présence de plusieurs personnes, montraient bien -le mépris que lui inspirait le mari de sa nièce. - -Cyprien demeura interdit. Il regarda, résigné, vider ce tombereau -d'infamies sur son camarade. Les calomnies s'échappaient maintenant de -toutes les boutiques, s'attardaient sur tous les trottoirs et, de là, -s'amassant dans la loge des concierges, se répandaient dans les cours, -entraient comme une fumée fine sous la porte des paliers, emplissaient -les cuisines, accompagnaient les bonnes dans les salles à manger de -leurs maîtres, envahissaient jusqu'aux alcôves. - -Les boutiquiers se vengeaient ainsi de l'hiver subi; comprimés dans -leurs cages, les portes fermées, n'ayant même pu se ménager des -éclaircies, en frottant avec les doigts la buée qui leur voilait la rue, -ils s'étaient morfondus derrière les fougères d'argent dont la gelée -étamait leurs vitres; les racontages des bonnes n'avaient pu les -rassasier; aux aguets derrière leurs comptoirs, ils avaient en vain -tenté de suivre de l'oeil les passants et de cracher dans le dos des -personnes qui les faisaient vivre. - -La contrainte que le froid leur imposa, les rendit féroces. Toutes les -mesures qu'André avait imaginées pour étouffer l'éclat de son malheur, -ne servirent de rien. Pendant quinze jours, il ne fut question que de -son départ et Cyprien qui lui narra, en les émondant, les ineptes -âneries qu'on dégoisait sur son compte, aurait pu ajouter encore, s'il -l'avait su, que lui-même n'avait pas été plus épargné. Il était le -confident du mari, un monsieur de son espèce, vivant sans doute aux -dépens des filles. Le boulanger, lui, opinait dans un sens un peu -différent. Il admettait volontiers que le peintre fût une canaille, mais -il pensait que c'était lui qui avait séduit la femme d'André. Il étayait -du reste son dire de raisons profondes basées sur l'amitié qui liait les -deux hommes. On n'est jamais trompé que par ses amis, disait-il; mais, -alors, dans ce cas-là, André n'était plus qu'un jobard, un mari qu'on -pouvait plaindre et non attaquer. Cette supposition parut inadmissible; -une partie du voisinage hésitait pourtant, mais la concierge ayant -affirmé que Cyprien, vu de dos, ne ressemblait pas à l'amant qui -possédait, autant qu'elle avait pu les apercevoir dans la nuit, des -épaules plus larges, eut gain de cause. On se contenta d'envelopper dans -la même réprobation, André, Cyprien et Berthe; on expliqua subitement -les causes pour lesquelles ce ménage changeait si souvent de bonne et -comment il en était finalement privé. Une fille qui se respectait -quittait cette maison au bout de huit jours. Si peu dégoûtée que pût -être la dernière qui ressemblait pourtant à une vraie catau, elle avait -eu des hauts de coeur et en avait rendu de dégoût son tablier! Une -véritable maison de passe, conclut le quartier en choeur; on ne savait -réellement à quoi songeait la police, en tolérant des saletés pareilles! - -André eut d'abord la tentation d'aller casser une canne sur le nez du -boulanger et de la portière, puis il réfléchit que ce serait stupide et -qu'il aurait tous les torts. Il ragea et se tint tranquille. Il était -arrivé au bout de quelque temps, à un solide et calme mépris pour ces -bélîtres, quand les disputes de Mélanie et du concierge réveillèrent ses -fureurs et lui firent appréhender, dans sa nouvelle rue, une semblable -explosion d'ordures; il ne respira et ne reprit véritablement son -assiette que lorsque les querelles parurent avoir désormais pris fin. - -Une, deux, trois semaines, s'écoulèrent encore. Il entra dans une -période complète de quiétude, travailla d'arrache-pied et, à l'abri des -revendications de Berthe et des Désableau qui acceptaient les conditions -posées par le notaire, isolé des relations ennuyeuses et des corvées du -monde, allégé des tracas du ménage, savourant la paix d'un homme -constamment déboutonné et en pantoufles, il rappela peu à peu ses manies -de garçon, s'épanouit dans un bonheur de sans-gêne et de bonne chère; il -se trouva, en un mot, parfaitement heureux. - - - - -VI - - -Alors la crise juponnière vint. - -Cette tranquillité qu'il avait reconquise à si grand'peine, fit place à -un indéfinissable malaise qui s'accentua et aboutit à une sorte de -spleen qu'il attribua aux allanguissements du printemps et aux troubles -nerveux qui l'accompagnent. - -L'aversion de son intérieur qu'il avait tant choyé, se montra. Irritable -et agacé par le moindre bruit, il ne tenait plus en repos et, s'ennuyant -à mourir chez lui, il sortait, et s'ennuyant davantage, au dehors, il -rentrait et tombait harassé sur un fauteuil. Il restait, immobile, sans -force pour secouer la torpeur qui l'accablait, attendant pour se lever -que les plantes des pieds lui fourmillassent et qu'engourdie, et devenue -inerte et comme paralysée, la main servant d'appui à sa tête, le picotât -d'une façon presque douloureuse. - -Il se raisonna, se fermant volontairement les yeux, s'égarant de parti -pris, craignant de mettre, en se tâtant, le doigt sur la plaie qu'il -sentait se rouvrir et le tirer. N'était-il donc pas heureux? Maître de -ses actions, bien dorloté et bien nourri, il menait en somme la même -existence béate qu'avant son mariage, au moment où il avait eu les -moyens de s'offrir une bonne. Il s'avoua, lassé de ces subterfuges, que -cette existence n'était plus la même que celle de jadis, qu'il y avait, -en plus ou en moins, quelque chose qui la modifiait du tout au tout sous -une apparence égale. - -Le mariage se dessina enfin, distinctement, devant lui. Il s'interposa -entre sa vie présente et sa vie passée. Ainsi que ces verres qui -déforment les objets qu'ils réfléchissent, il brouilla et gâta l'image -d'égoïste bien-être qu'il avait autrefois goûté et qu'il espérait goûter -encore. L'aveu lui échappa, la femme manquait. - -Ah! Cyprien avait beau dire, l'on ne pouvait ainsi vivre seul!--La crise -juponnière qui éclata alors qu'André fut délivré de sa première stupeur -et qu'il n'éprouva plus d'inquiètes sollicitudes pour le fonctionnement -de son existence réorganisée et remise à neuf, fut mûrie et hâtée encore -par les condoléances de Mélanie. Elle jugea, en effet, nécessaire de lui -demander chaque fois qu'il recevait une lettre, des nouvelles de sa -femme. Au fond, elle redoutait que Madame ne se portât mieux et ne -revînt prendre la direction du ménage. Il était probable que, dans ce -cas, elle réglerait les dépenses et congédierait le sergent de ville que -Mélanie avait amené, à ses heures de libre, dans le logis, pour cirer -les parquets, nettoyer les carreaux et fumer le tabac d'André; mais, -comme le nez de son maître pointait chaque fois qu'elle lui parlait de -sa femme, Mélanie conclut que Madame n'allait pas mieux, et retenant le -nom de la maladie qu'André lui avait cité, à tout hasard, elle consulta -l'herboriste du Gros-Caillou qui fut d'avis que la patiente trépasserait -un jour ou l'autre. - -Rassurée, Mélanie crut néanmoins de son devoir de continuer ses -jérémiades et après avoir activé la crise, elle contribua à l'aggraver. -André s'amollissait maintenant dans une fainéantise traversée de réveils -et de rages lorsqu'il était chez lui, seul, mais à l'heure du dîner, un -profond découragement succédait à ses colères. Il mangeait vite et sans -faim, ainsi qu'un homme qui se dépêche d'accomplir une corvée. Les coups -de timbre appelant Mélanie sonnaient à la file et avec une telle -rapidité qu'elle demeurait béante, le cou gorgé de soupe, lorsqu'il -réclamait le fromage et le dessert. Il songeait, le nez sur un livre, -qu'il ne lisait point et, une fois le repas terminé, il emportait son -volume avec lui et allait s'affaler sur un fauteuil, dans son cabinet de -travail. - -Les soirées qui s'allongeaient en clarté le désespérèrent. L'état aigu -de la crise se déclarait, le soir surtout, comme la fièvre qui reprend, -dès le crépuscule, le malade fatigué par la vie du jour. C'était moins -la hantise des spectacles lubriques qu'une appétence nerveuse vague, -qu'une rêverie confuse. Il désirait la femme, non pour l'étreinte -charnelle de son corps, mais pour le frôlement de sa jupe, la cliquette -de son rire, le bruissement de sa voix, pour sa société, pour l'air -enfin qu'elle dégage. Sans elle, son logement lui semblait maussade. - -Incapable de tout travail, fatigué par toute lecture, opprimé par un -accablement sans fin, torturé par les sourdes rébellions de la nature -qui s'insurgeait contre cette vie cloîtrée, il regardait le jour tomber -peu à peu et il éprouvait dans cette détresse que verse la brune, une -triste et consolante pitié, il sentait comme une sorte de doux appui qui -lui venait. - -Des rêves de garçonnet, des fraîcheurs niaises de galopin éclosaient -dans ce navrement. Il avait eu, de même que bien d'autres, des idéals -tués sous lui, et des souvenirs d'amours enfantines se réveillaient tout -d'un coup chez ce sceptique. - -Une jeune fille qu'il n'avait pourtant pas aimée ainsi qu'il est convenu -qu'on aime dans les romans, mais qui lui avait plu, qui avait été la -première à le charmer, au sortir du collège, l'obséda. Il se remémora -avec une vivacité étonnante d'impression, des journées à la campagne, -des tête à tête, un peu en avant des parents soupçonneux, des rires -étouffés, des bêtises de fleurs cueillies, toute une cour passionnée qui -lui avait fait hausser les épaules plus tard, au moment où elle s'était -mariée. - -Il se rappela plus nettement encore une certaine scène, un soir. Tandis -que la famille jouait à la bouillotte, dans le salon, ils étaient allés -se promener dans le parc, sous des châtaigniers. Elle s'était assise sur -un banc, dans l'ombre, et lui avait dit, d'une voix changée: Assieds-toi -là--et, ils étaient restés sans souffle, elle chassant du bout du pied -les écales sèches des châtaignes, lui, les mains tremblantes et le coeur -battant, ne sachant s'il devait oser ou se taire. On les avait ramenés -et la jeune fille avait été fortement grondée. La famille avait -certainement cru à une intention d'accident qu'il n'avait pas eue pour -sa part. - -L'évocation de cette scène était si exacte, si claire, qu'André -ressentait le même frisson, la même gêne qu'au moment où elle s'était -passée. - -Suivant cette filière de souvenirs, il supprimait d'un coup la brèche -creusée par le mariage de cette jeune fille entr'eux et il se figurait -que l'ayant épousée, il coulait avec elle une existence de douceur et de -paix, puis, revenu à lui, il se traitait d'imbécile et d'enfant, -allumait la lampe qui dissipait, avec sa clarté, toutes ces rêveries -flottantes et soudainement mises en émoi depuis près de quinze ans -qu'elles sommeillaient et semblaient mortes. - -Mais la gaieté de la lumière n'empêchait pas son esprit de songer -encore. Si l'obscurité aidait à retrouver les souvenirs les plus -lointains, la lumière les rajeunissait, les rendait plus rapprochés et -plus précis. André, sautant même brusquement, d'une époque à une autre, -enjambait les années intermédiaires, les amours de hasard, et -l'association des idées s'établissant forcément entre les deux seules -filles honnêtes auxquelles il avait fait la cour, sa pensée s'arrêtait -de nouveau à Berthe. - -Elle se levait maintenant devant lui et éloignait comme d'un geste tous -les souvenirs qui voguaient et sombraient lentement dès son approche. -C'était elle, elle seule qui dominait. Il la fixait, la voyait telle -qu'elle était, et à force de la fixer, il finissait même par ne plus la -voir d'une façon distincte. Il y avait un moment où, positivement, il -cherchait à se représenter son visage. Une nouvelle fureur l'animait -contre elle et contre son amant, puis quand la sensation s'émoussait par -sa violence même, il était étreint par de lâches regrets. Ah! décidément -il eût mieux valu rester avec elle. Il n'aurait pas été en somme le -premier à qui pareille aventure fût advenue. C'était un rôle ridicule! -eh bien après? c'était l'opinion du monde qui ne se préoccupe ni du -caractère, ni des besoins des individus et jauge avec la même verge -toutes les espèces. Si c'était à recommencer il se serait raisonné, il -aurait accepté l'association d'indulgence mutuelle si fréquente dans les -mariages de Paris. Ils seraient demeurés bons amis, se pardonnant de -mutuelles frasques, mettant chacun du sien, pour se rendre l'existence -paisible; il ne serait pas réduit à vivre ainsi seul!--et, il -s'assoupissait dans des rêveries incohérentes où défilaient des -cajoleries de femme en quête de pardons, et des soins d'honnête -garde-malade, des rêveries souriantes et légères, qu'interrompaient -brusquement des pas montant l'escalier, des pas qui lui frappaient dans -la poitrine et qu'il arrivait à prendre, mal réveillé, pour des pas de -femme, pour les pas de Berthe. Ah! si elle avait l'idée de venir sonner -à sa porte; le prétexte à inventer pour une visite était si facile! il -lui pardonnerait; une fois entrée chez lui, ça se ferait tout -naturellement; l'on arriverait bien à s'accorder et à s'entendre! - -Puis il avait un soubresaut et, dégrisé, il s'injuriait, et, retombant -dans ses pensées qui, détachées maintenant de l'image autour de laquelle -elles gravitaient, divergeaient peu à peu, s'écartaient de Berthe et -tournant malgré tout dans le même cercle, revenaient à leur point de -départ, à la femme, il songeait alors à la période de sa vie restée -jusqu'ici dans l'ombre, il évoquait ses anciennes liaisons et -invinciblement il s'arrêtait à Jeanne, à une maîtresse qu'il avait -possédée quelques années avant son mariage. - -C'était la première fois depuis bien longtemps que ce souvenir -l'assaillait. Elle seule, était demeurée dans un coin de sa cervelle -comme une brave et curieuse fille, une petite ouvrière un peu -incompréhensible, très corrompue ou très naïve, mais, dans tous les cas, -attachée où elle broutait et tendre. Ils s'étaient fâchés pour une -vétille, et fière et susceptible comme elle était, jamais plus depuis il -ne l'avait revue. - -Son visage, il se le rappelait à peine. Autant la figure de la jeune -fille avec laquelle il avait filé un amour chaste, se dressait devant -ses yeux, très nette, avec cette puissance de vision que prennent les -souvenirs de l'extrême jeunesse, autant la physionomie de cette femme -qui avait couché près de lui, pendant des mois, s'obscurcissait à mesure -qu'il s'attachait à la mettre en pleine lumière. Il revoyait certains de -ses traits, mais l'ensemble dansait. Vaguement, au plus, il apercevait -en se recueillant, des yeux vifs et fureteurs, une taille mince et -souple, une tournure élégante dans une petite robe, un bout de nez -retroussé sous des cheveux blonds, d'adorables bras, un pied effilé, des -mains mignonnes, une laideur agaçante et sournoise, mais quelqu'effacée -et quelqu'incomplète que fût l'image qui se présentait à lui, il sentait -qu'entre mille, dans la rue, il la reconnaîtrait. - -Soudain, dès que son esprit se fut arrêté sur Jeanne, il n'en bougea -plus. Fatigué de songer à sa femme dont les grâces avivées par -l'absence, lui avaient paru plus charmantes qu'elles n'étaient en -réalité et dont l'évocation lui laissait, malgré tout, de sourdes -colères, il en arrivait fatalement à se raccrocher au souvenir de la -seule maîtresse qui l'eût attiré et le même phénomène se reproduisait. -Il ne se remémorait plus que les qualités de Jeanne, parvenait à les -trouver supérieures à celles de Berthe, moins idéalisée par une absence -plus courte, et renversée d'ailleurs de son piédestal dès que la scène -de leur rupture venait se poser comme un point ferme dans toutes ces -fluctuations du rêve. - -Qu'était devenue cette fille? délicate et frêle, elle avait jadis -l'inquiétante pâleur d'une parfumeuse; elle était morte sans doute et, -subitement, il fut pris d'un attendrissement puéril pour cette femme -qu'il n'avait, à proprement parler, jamais aimée; il s'étonna de n'avoir -point songé plus tôt à elle et il se faisait ces réflexions que la vie -est vraiment bizarre, qu'on a joint son existence à celle d'une autre, -qu'on s'est tout raconté, tout dit, qu'on s'est ouvert, l'un à -l'autre--l'homme du moins--et puis, qu'au bout de quelques années, -l'oubli a tout effacé et que l'on n'a plus rien de commun ensemble. - -Il eut presque les larmes aux yeux lorsqu'il se répéta que Jeanne devait -être morte, et, se rappelant leurs nuits blanches dans le même lit, il -s'avouait qu'il eût mieux agi en concubinant avec elle, comme elle -l'avait elle-même souhaité un jour. Il n'eût été ni plus malheureux, ni -plus cocu; et, mélancoliquement, il se disait: j'ai depuis longtemps -atteint l'âge où les apparences d'affection suffisent; en admettant même -qu'elle ne m'ait jamais aimé, si elle avait bien appris son rôle, ça -m'aurait amplement satisfait. - -Et, ces soirs où les humeurs noires le désolaient, il se couchait de -bonne heure, traînait devant ses bibliothèques, à la recherche d'un -livre rentrant dans l'ordre des pensées qui l'agitaient. Il eût voulu en -trouver un qui le consolât et renforçât en même temps son amertume, un -qui racontât des ennuis plus grands et de la même nature pourtant que -les siens, un qui le soulageât par comparaison. Bien entendu, il n'en -découvrait pas; il s'emparait alors d'un volume au hasard, s'étendait -sur son lit et, incapable de comprendre ce qu'il lisait, il rêvassait -encore, remâchait et ruminait ses embêtements, avait hâte de dormir pour -oublier et il restait poursuivi, même dans son sommeil, d'un indécis -ennui qui le faisait tressauter, tout à coup, avec cette angoisse -terrifiante de quelqu'un qui dégringole un escalier, en rêve. - -Ces crises juponnières se rapprochaient de plus en plus fréquentes. -Autrefois, elles le traquaient pendant un jour ou deux et -disparaissaient durant des semaines entières; aujourd'hui elles -s'éternisaient et lorsqu'elles paraissaient avoir enfin quitté la place, -elles surgissaient de nouveau sous le plus futile prétexte de pensée. - -André se demanda si la chasteté de ses sens devenus tardifs, ne -contribuait pas à le jeter dans ces phases de découragement et de -tristesse. - -De même que ces malades abandonnés qui, devant l'annonce d'un médicament -infaillible, se persuadent avant même d'en avoir usé et malgré les -déboires qu'ils ont endurés déjà devant des réclames semblables, que -celui-là est plus actif et que, seul il aura la vertu de les remettre -sur pieds, André eut une minute de joie et se crut sauvé. Il voulut -tâter de noces guérissantes, s'aiguisa les sens par des souvenirs -lascifs et, à diverses reprises il se livra, par raison, à de -consciencieuses ribotes. - -Il obtint, en effet, une espèce de soulagement; il rentrait chez lui -brisé et dormait d'une traite. Le lendemain il se sentait quelque -lourdeur de tête, mais les jupes ne le tourmentaient plus. Ses désirs de -tendresse demeuraient bien inassouvis, mais ils criaient moins haut dans -la chair repue. André fut enchanté de son expérience et il la renouvela -jusqu'à plus soif. Alors, les aspirations un moment domptées, reparurent -et s'imposèrent, à nouveau, plus vives. Il avait forcé la dose de ce -calmant qui l'irritait maintenant comme ces potions trop fortement -opiacées dont les effets deviennent contraires à ceux qu'aurait produits -une quantité juste. Loin de l'égayer, ces amours au grand trot, -l'affligèrent; ses ennuis devinrent même plus impérieux et plus aigus, -dans cette langueur de cerveau que laissent après eux les excès -charnels. La comparaison s'établissait forcément entre Berthe, Jeanne et -ces femelles qui levant la chemise et la jupe d'un coup, pressaient -l'extase, se dépêchaient de le renvoyer pour descendre dans la rue ou -dans le salon, s'ingurgiter des verres de vin ou de bière. Il ne -trouvait chez elles l'apparence ni d'une sympathie, ni d'une politesse, -d'un plaisir quelconque, encore moins. - -Des souvenirs de collégien lui revenaient, des souvenirs bêtes à le -faire pleurer. Il quittait le boulevard Bonne-Nouvelle, un soir, et se -faufilait dans une de ces rues infectes où les plombs en saillie sur les -murs, soufflent, par tous les temps, les odeurs vomitives des vieux -choux-fleurs. Il s'avançait avec l'un de ses amis, à petits pas, dans -ces sentes noires où deux becs de gaz clignotant à la hauteur des -premiers étages, éclairent de lueurs sales des rebords de fenêtres -encombrés de pieds malades de véroniques et de giroflées, de pots de -moutarde pleins de persil et d'eau, de langes trempés, de blouses -déteintes et séchant sur des cordes; là, trois ou quatre femmes, tendant -de gros ventres sous des robes mal attachées et trop courtes du devant, -montrant des têtes barbarement enluminées aux joues, causaient -entr'elles, en rond, sous un réverbère. - -Le coeur défaillant, ils avaient écouté l'invite de ces raccrocheuses. -Ils hésitaient, pris de peurs horribles, de hontes subites, de défiance -contre cet inconnu où ils entraient, puis, tous deux s'étaient fait -violence et ils avaient poliment offert, ainsi qu'à des dames, le bras à -ces dondons, stupéfiées par ces belles manières. Les couples avaient -ainsi traversé la rue, exhibant une fuite grotesque de dos étriqués de -jeunes hommes et d'épaules énormes de commères qui marchaient en -cahotant, comme des canes. - -Une fois isolé dans une pauvre chambre, mal éclairée par un bout de -chandelle, devant un lit défait et une cuvette en permanence sur le -carreau, une envie de se sauver avait empoigné André. Ses désirs de -collège ne le chauffaient plus.--L'acte brutal était là.--La crainte de -paraître enfantin et niais ajoutait encore à ses angoisses. - -Il était heureusement tombé sur une brave femme que cette jeunesse avide -et troublée intéressait. Elle eut pour lui une certaine bonne grâce, un -accueil presque maternel; elle lui vida sa petite bourse, en faisant -appel à son bon coeur, lui vola une bouteille d'eau de Cologne qu'il -avait apportée par mesure d'hygiène et, avec de douces paroles et de -gros baisers, avec des soupirs bruyants et des joies feintes, elle -l'avait mis à l'aise et étourdi. - -Il descendit ainsi que son camarade de ce bouge, dans la rue, pensant: -ce n'est donc que cela! s'évertuant, malgré tout, à se monter la tête, à -s'imaginer qu'ils avaient épuisé des ivresses ardentes. Par bravade, -chacun amplifiait le récit de son allégresse. Ils regardaient les -passants avec plus de fierté maintenant. Ils étaient des hommes! ils -affectaient des allures de mauvais sujets, auraient voulu crier leur -aventure à tous les gens de la terre et rencontrer un ami, une -connaissance, pour les mettre au courant de leurs hauts faits!--Parfois, -cependant, une appréhension terrible les tenaillait, celle d'avoir gagné -un incurable mal, un mal à vous ravager le cuir chevelu et à vous manger -le nez, mais l'enthousiasme qu'ils entretenaient, l'un l'autre, et -qu'ils chauffaient à mesure qu'il menaçait de refroidir, les absorbait -encore. La désillusion n'apparut vraiment que lorsque, s'étant séparés, -chacun était rentré s'étendre sur sa couchette. - -André songeait qu'à trente ans sonnés, il était revenu à la passade de -ses dix-huit ans! Après avoir roulé de toutes parts, il était revenu à -ses débuts dans l'amour!--Il payait plus cher, allait dans les cafés -convenables au lieu de s'attabler dans des cabarets, mais les -consommations étaient les mêmes, toutes laissaient un arrière-goût -d'aigre, une soif nouvelle de douceurs propres. - -La répugnance qui le prit accéléra encore sa hâte de posséder quelque -chose de féminin qui simulât un plaisir, une grâce. Ces pîtresses de -foire jouaient pas trop mal leur rôle. Elles ne le déridaient plus, -maintenant que devenu moins fringant et moins jeune, il perdait plus -difficilement la tête au moment convenu. - -Sa femme si froide lui semblait passionnée à côté de ces histrionnes, -mais ici et plus vivement encore le souvenir de son ancienne maîtresse, -ses frémissements, ses pâmoisons, lorsqu'il la dodelinait entre ses -bras, le hantèrent. Ah! le sang lui dansait pour de bon dans les veines -à celle-là et le cours de ses extases n'était pas réglé d'avance! - -Ne pouvant savoir si elle était vivante ou morte, il aspirait après une -fille semblable, après une nouvelle maîtresse, puis il s'avouait qu'il -n'était plus d'âge à séduire une femme. - -La pensée d'aller échanger de discrets signaux au travers des vitres -d'une boutique de modiste ou de cordonnière, de se laisser rabrouer à la -porte, de perdre son temps à de tels essais, la crainte d'être ridicule, -l'arrêtaient. D'ailleurs, il n'avait que peu d'illusion sur ses charmes. -Il savait ne pas avoir ce je ne sais quoi qui fait qu'un homme même -infirme et laid enjôle immédiatement une femme. Il connaissait assez la -vie pour ne pas ignorer que l'intelligence, que la distinction ne sont -que de maigres atouts auprès des filles qui se toquent du plus affreux -goujat parce qu'il a l'oeil polisson ou féroce, qui s'en énamourent -jusqu'à la folie pour des motifs qu'elles ne parviennent pas à démêler -elles-mêmes. - -Sa timidité s'accroissait, du reste, à mesure qu'il réfléchissait aux -difficultés de l'entreprise. Il avait assez pourtant des rôdeuses -payées, il voulait s'adresser maintenant à des fillettes qui gagnent -leur pain d'une façon autre, aux ouvrières qui choisissent un amant et -ne lui sont infidèles que par boutades, selon les époques des termes, ou -les rencontres qu'elles font au sortir de leurs magasins. - -Alors que se trouvant, vers huit heures du soir, par hasard ou par suite -d'une course, sur la place du Carrousel, il voyait les petits trottins, -échappés de leurs ateliers, regagner deux à deux, les quartiers de la -rive gauche, riant et marchant bon pas, il les suivait tristement de -l'oeil. La blondine, celle qui était à droite et qui tricotait si -joliment des jambes, eût bien fait son affaire; elle avait la mine douce -et semblait disposée à rire. Il est vrai que ces saintes nitouches-là -sont pires que les autres et que ce sont elles qui daubent et poivrent -le plus congrument un homme! - -Il s'asseyait parfois sur les bancs de pierre du pavillon de Turgot et, -là, sans s'occuper de ses voisins: des ouvriers en train de lire le -journal et de dormir, des placiers de commerce se reposant et s'essuyant -le front près de leurs boîtes, des personnes enlevant des bottines qui -leur gonflent les pieds, ou bien des vieux ménages humant le serein, le -mari les deux mains appuyées sur une canne, la femme tenant un panier -sur ses genoux, il regardait couler la foule, filer les voitures de -maîtres et les fiacres, brandiller les charrettes de louage, pleines de -meubles, tirées à la bricole par devant et poussées à bras par derrière, -et il se répétait que parmi tous ces gens qui se croisaient et se -pressaient, à cette heure, beaucoup se rendaient sans doute auprès d'une -femme. Toutes, si laides et si mal bâties qu'elles soient, ont un homme -qu'elles satisfont et bichonnent tout en le trompant, pensait-il aussi -en assistant au froufrou des jupes; les fillettes en tablier courant en -avant de leurs mères, les cheveux blonds retroussés sur le front par un -peigne et tombant sur le cou en gerbes, les mains poudreuses et les -joues barbouillées de récentes larmes, l'aidaient même à rêver. Il -voyait dans ces morveuses qui s'affineront avec l'âge, la souffrance -future des mômes qui grandiront pour devenir à mesure plus bêtes. - -Complètement abattu, les mains posées à plat sur les cuisses croisées, -il contemplait le merveilleux et terrible ciel qui s'étendait, au soleil -couchant, par delà les feuillages noirs des Tuileries; il contemplait -les taches crues des bâtiments neufs, le petit arc de triomphe découpé -et pomponné comme un théâtre de marionnettes et presque collé, ce -soir-là, sans perspective et sans air autour, contre les ruines dont les -masses violettes se dressaient, trouées, sur les flammes cramoisies des -nuages. - -Puis son regard descendait et, vaguant autour de lui, se fixait sur le -malheureux soldat en sentinelle. Il suivait son pas égal le long du -Louvre. Est-ce que ce lignard ne possédait pas une payse, une fille -quelconque qui lui laçait les bras autour du corps, lui versait, à la -régalade, de gros baisers sur le cou, ou lui effilait par amitié la -moustache, sur un lit de sangle ou dans le coin d'une cuisine? il devait -être bien heureux celui-là. On l'attendait au moins quand il était -libre!--puis André haussait les épaules, s'avouait stupide, car enfin, -mieux valait crever que de mener la déplorable vie de ce pauvre -diable!... - -Ces soirs-là, il finissait par se traîner jusque chez lui, avec cette -sorte d'hébétude des gens qui, après avoir pleuré pendant des heures, -s'engourdissent dans une torpeur presque douce. - -Une fois couché, par exemple, sa blessure le travaillait encore. Il -repartait de plus belle, dans ses rêves navrés. Il enviait, en dernier -ressort, ceux qui, gorgés d'une femme, ne savent comment se soustraire à -ses caresses. Jamais femme ne l'avait poursuivi, il en était à connaître -encore le supplice de ce qu'on nomme vulgairement un crampon. Toujours, -il avait été lâché, le premier, jamais il n'avait su s'attacher une -maîtresse. - -Après s'être applaudi de n'avoir jamais connu de tels embarras, après -avoir même blagué des camarades qui étaient relancés par leurs -amoureuses, maintenant, il les jalousait. - -Dans ses moments de lucidité, il cherchait un remède qui jugulât la -maladie dont il souffrait. Le seul qu'il imaginait, séduire une fillette -presque sage lui paraissant impossible, il était forcément obligé -d'aspirer, comme jadis, après une fille qui lui appartiendrait en commun -avec beaucoup d'autres. Il aurait son jour et elle le recevrait bien, -sachant qu'il était une pratique régulière et qu'il prenait poliment -livraison des plaisirs qu'il venait acheter. Persuadé enfin que la -possession d'une femme à soi seul, à Paris, était chose impraticable, il -se décida à adopter cette combinaison, tentant de se convaincre avec -force arguments à l'appui, que s'il avait eu l'aversion des roulures, -c'était simplement parce qu'au lieu d'aller toujours chez la même, il en -visitait, chaque fois, une différente. - -Mais ici, il fallait tout attendre de la chance. Il pouvait vagabonder -au travers de cabinets de toilettes et d'alcôves, pendant des mois, -avant que de mettre la main sur une femme avenante et qui simulerait -convenablement les giries de la bonne fille. - -Il chercha et ne découvrit que de mélancoliques farceuses éprises de -marloupiers qu'elles s'empressaient, dès qu'il avait le dos tourné, -d'aller rejoindre. - -Dans cette débâcle, le souvenir de Berthe s'implanta à nouveau encore, -mais le cortège des rancunes et des colères qui l'accompagnaient, -disparut. André avait perdu toute fermeté, tout ressort. Désespéré, il -souhaita de revoir sa femme; il erra dans les rues avoisinant la demeure -des Désableau, il ne rencontra ni les uns, ni les autres, il finit par -apprendre indirectement, qu'ils étaient tous partis pour la campagne. - -Cyprien le remontait de temps à autre. Il comprenait le silence de son -ami qui se taisait sur ses défaillances. Quelquefois ils passaient la -soirée ensemble, et là, tandis qu'ils fumaient des pipes, sans deviser, -le peintre s'ingéniait à secouer la pesante inertie d'André. - ---Tu as tort, lui dit-il, un jour, de te laisser aller à la -dérive.--Prends garde, tu vas espérer des malheurs de femmes pour les -soulager, tu vas rêver d'invraisemblables discrétions de ta part et de -non moins invraisemblables reconnaissances de la part de la personne que -tu obligeras pour coucher ensuite avec!--Allons, voyons, il ne faudrait -pourtant pas déraisonner de la sorte, et puis quoi? tu le sais pourtant -bien, si t'amarrais pour de bon une femme, elle te mettrait l'âme à vif, -elle t'écorcherait, tout en ayant l'air de te panser!--C'est ainsi que -les rapports entre la femme et l'homme ont été réglés par la -Providence.--Je ne dis pas que cela soit bien, mais c'est comme -cela!--Et, ces soirs-là, Cyprien invitait son ami à déambuler, -l'entraînait dans de formidables courses, s'appliquait à l'éreinter de -son mieux pour le faire dormir. - - - - -VII - - -André fut presque guilleret, un soir. - -Las de buter contre d'inaccessibles convoitises, il quittait l'impasse -où il piétinait et revenait doucement sur ses pas, sans même en avoir -conscience. La crise juponnière s'était peu à peu usée, une réaction -s'opérait dans cet esprit qui n'ayant pu retrouver encore son assiette -sautait d'un excès à un autre, prétendait maintenant à de fous rires, à -de bruyantes joies. - -Il avait besoin de la gaieté allumée dans Paris, le soir. Il voulait se -mêler au bruit de la foule, se soûler comme elle les yeux de clinquant -et de gaz; il voulait des distractions purement animales, absorbant la -curiosité de la vue mais n'entrant pas dans l'esprit qui, fatigué par -des digestions de pensées pénibles, réclamait la diète absolue, le -repos. - -André sortit et ne sachant à quoi occuper son temps, il se dirigea vers -le logis de Cyprien. - -Le peintre était, quand il entra, assis devant une table, près d'un plat -où gisaient les décombres d'un fricandeau et il achevait un dessin tendu -sur une planche par quatre punaises. - -André examina ce dessin et fut interdit. Un buste en plâtre d'Hippocrate -sur un socle au-dessous duquel deux tourterelles se débattaient dans les -anneaux d'un boa, était flanqué comme la tige d'une lunette marine l'est -par ses deux verres, de deux médaillons représentant: l'un, un ballet -d'opéra, et l'autre, un dessous de bois où se bécottaient deux amoureux. -Deux autres figures s'élevaient, à gauche et à droite de ces médaillons; -une jeune fille pleurant dans une jupe blanche et un jeune homme se -désolant dans une robe de chambre. Derrière et devant eux, sous leurs -pieds et sur leurs têtes, des serpents enroulés autour de palmiers ou -dressés sur leurs queues, à terre, sifflaient, et se tortillaient en -dardant la langue. - ---Un fronton par là-dessus, murmura Cyprien, quelques matras, quelques -cornues, quelques fioles, et, brochant sur le tout, un caducée dans des -nuages et deux seringues en sautoir et cette oeuvre symbolique sera -terminée. - -Puis, il se pencha vers André et dit: - ---Ceci n'est pas, comme tu pourrais le croire, le projet d'un grand -tableau, non; c'est tout bonnement un prospectus de pharmacie qui sera -gravé sur bois et enroulé autour d'une bouteille, ornée de l'étiquette -sacramentelle de papier rouge «médicament pour l'usage externe». Tu y -es, n'est-ce pas?--Veux-tu que je t'explique maintenant la portée -philosophique de cette oeuvre, écoute: - ---Ça prouve tout d'abord que si on a le moyen de lever des personnes -appartenant à l'école des danses ou à toute autre école d'ailleurs; que -si on se livre avec elles à de coûteuses ripailles, l'on tombe -malade.--Et c'est la juste punition infligée par le ciel à la débauche. - -Ensuite, ça prouve encore que si, au lieu d'être paillard et d'être -riche, l'on a l'âme éthérée et qu'on est pauvre; que si, au lieu de -godailler avec des sauteuses on aime une jeune personne que l'on croit -sage, eh bien, l'on tombe également malade.--Et c'est là encore la juste -punition infligée par le ciel à la naïveté. - -Ce prospectus est donc, comme tu le vois, une oeuvre moderne et -humanitaire, au premier chef. C'est de la morale en action.--La -demoiselle et le monsieur qui geignent sont destinés à servir d'exemple -à la jeunesse et à lui démontrer que, quoi qu'elle fasse, elle -écoppera.--Pour tout dire, ça élève l'âme et ça ne console pas!--Voilà, -mais poursuivit-il, regardant son dessin dans une glace afin d'en mieux -saisir l'effet d'équilibre, assez travaillé pour aujourd'hui. Tiens, si -tu n'as rien de mieux à me proposer, veux-tu venir respirer avec moi la -puanteur délicieuse des rues? - ---Où ça, dit André? - ---N'importe où, pourvu qu'il y ait du tapage et des coups de gaz sur des -faces grimées, au Palais-Royal, au boulevard, dans les passages par -exemple; ça te va-t-il? - -D'instinct, sans motifs, par un de ces premiers mouvements qui vous -déterminent, André dissimula le plaisir que lui causait cette offre et -répondit, du ton le plus indifférent qu'il pût prendre que peu lui -importait d'aller dans un endroit plutôt que dans un autre. Cyprien -s'efforça si bien de l'allécher par les éloges qu'il débitait sur ces -quartiers de fête, qu'agacé, André voulut le contredire par un débinage -systématique des promenades qu'il vantait. Il éprouvait alors cet -étrange besoin qui vous porte à juger mauvais et à dénigrer quand même -ce qui vous a été loué, sans mesure, d'avance. - -Une fois sortis, ils s'acheminèrent, marchant à petites enjambées, -musardant, le nez en l'air, par les rues, Ils causaient maintenant sur -toutes choses, sans suite. Une boutique de pharmacie qui farda de vert -et de rose le visage de Cyprien passant dans le rayon des bocaux frappés -de feux, ramena les pensées d'André sur le prospectus du peintre. - ---Tu es donc bien dans la panne, dit-il, que tu te livres à des travaux -de cette espèce? - -Cyprien poussa un soupir.--Ne m'en parle pas, murmura-t-il, une panne -absolue, terrible. Rien ne va plus comme disent les croupiers des -maisons de jeux,--c'est tout juste si mon oeuvre pourrait se vendre sous -une porte, avec les six couteaux couchés dans une boîte, les petites -cuillers en ruolz, les chandeliers et les panoplies en réduction -spécialement fabriqués ou volés par les camelots--enfin, c'est comme -cela.--Et, sautant d'un sujet à un autre, ainsi qu'un homme qui pour -détourner une conversation désagréable dit n'importe quoi, il montra du -doigt un poste de pompiers où des éclairs de casques s'apercevaient, en -haut, allumés sur des planches, et il hasarda cette question: pourquoi -diable à quelqu'heure qu'on les voit, dans leurs corps de garde, les -pompiers écrivent-ils toujours?--Il est vrai, poursuivit-il sans -attendre la réponse d'André qui jouait d'ailleurs à cache-cache avec -d'autres messieurs dans la coque blindée d'un urinoir, il est vrai qu'il -serait tout aussi difficile d'expliquer pourquoi ça fleure le clou de -girofle, le dimanche, au Louvre, et pourquoi, dans un autre ordre -d'idées, les relieurs sont les plus inexacts des commerçants et les -pharmaciens les plus voleurs. - -Ne sentant pas à ses côtés son camarade, il le chercha des yeux, le vit -quittant enfin le rambuteau qui ressemblait alors à ces coucous de -Nuremberg où, dès qu'une figurine sort, à heure fixe, d'une niche, elle -est automatiquement remplacée par une autre postée derrière. - -Les deux jeunes gens marchèrent, silencieux, n'ayant rien à se dire, -songeant chacun à des choses personnelles, aux lettres à écrire le -lendemain ou à celles laissées sur leurs tables, sans timbres, à des -tracas, à des ennuis plus sérieux, peut-être. - ---Gentille la bobonne, cria tout à coup Cyprien, en frôlant un petit -torchon qui faisait vaciller langoureusement de longs yeux! - -Et il retomba dans son mutisme, déshabillant la petite, mentalement, -sans doute. - ---J'ai soif, reprit-il, tout à coup; dis donc, si nous faisions une -petite halte? - -Ils entrèrent dans un café et s'assirent, au fond de la salle, sous une -glace qui leur mit dans le dos, au-dessus de la tête, l'image reflétée -de la dame du comptoir en train d'empiler avec des doigts chargés de -bagues de petits carrés de sucre. Cyprien, les jambes étendues, la nuque -enfoncée dans la moleskine, se demandait quelles pouvaient bien être les -méditations de cette jeune personne, issue probablement de toute une -génération de cafetiers, élevée dans la fumée des pipes, dans le -roulement des billards et l'appel des bocks. - -Puis, il regarda, émergeant d'un escalier qui tirebouchonnait dans le -plancher, une tête ahurie suivie de bras nus, encombrés de plateaux et -de tasses, complétée enfin par tout un corps qui montait lentement, -enveloppé d'une serpillière de toile bleue plaquée de grandes taches -noires par des mouillures d'eau. - -Glissant sur d'affligeantes savates, ce laveur s'enfonça dans un va et -vient furieux de garçons lancés à toute volée, hurlant boum, jonglant -avec des carafons et des soucoupes, éblouissant avec la blanche -trajectoire de leurs tabliers, et il s'arrêta essoufflé, déposant sa -charge près d'un comptoir, où le gérant coupait, avec un couteau de -bois, le faux col des chopes et vidait les rinçures et la mousse dans de -nouveaux verres qu'il rafraîchissait à l'aide de bière plus neuve. - -Cyprien se lassa vite de contempler cette petite cuisine et, engourdi -par la buée lourde qu'aromatisait encore une odeur effacée d'absinthe, -il but son bock, jeta un coup d'oeil sur le journal que lisait André, -reçut sans broncher le sourire de deux filles dont les nez -disparaissaient dans le maquillage de leurs faces éclairées à cru. Deux -taches roses, deux ronds noirs et deux barres d'un rouge sang saillaient -seuls, les joues, les yeux, les lèvres, marchant en avant, faisant -reculer toute la partie du visage rechampie aux poudres de bismuth et -aux blancs gras. - -Peuh! se dit-il, ce ne sont pas encore celles-là qui me feront reluire! -et, sans plus s'occuper de leurs oeillades et de leurs rires, il -considéra la joie absorbée des gens occupés à brasser des piquets et des -écartés, et s'inclinant vers André qui bâillait, il murmura: - ---Ah, vois-tu, mon cher, le monsieur Gringoneur qui a inventé les cartes -ne se doutait certes pas de l'importance qu'acquerrait sa découverte. Il -s'imaginait, le brave homme, avoir simplement égayé l'ennui d'un galeux -et d'un fou et il faisait sans le savoir une oeuvre plus grandiose et -plus pie: il contribuait à supprimer le libre-échange de la sottise -humaine! Car, enfin, je mets de côté les joueurs d'ici. Sots ou non, -bien ou mal élevés, la plupart sont des concubins ou des époux qui -s'attardent dans les brasseries par haine et par fatigue de leurs femmes -et Dieu sait si je les excuse! Mais, dans les salons, dans le monde, les -cartes ne servent qu'à masquer la misère des propos, la faiblesse des -intelligences, la nullité des personnes qui, réunies entre elles, ne -peuvent rien se dire; c'est prodigieux tout de même comme l'ineptie des -classes bourgeoises trouve son compte dans le silence d'une partie de -whist! - -Mais André lui fit signe de se taire. Un gros monsieur chauve venait à -eux, naviguant entre les tables dont il accrochait, avec son paletot, -les coins. Ils échangèrent sans transports, tous trois, de banales -exclamations et d'usuelles poignées de main, s'étonnant du hasard qui -les réunissait dans un café qu'aucun d'eux ne fréquentait d'habitude. - ---Je ne vous demanderai pas des nouvelles de madame votre femme, dit le -nouveau venu à André qui pâlit, car j'ai eu le plaisir de passer, hier, -la soirée avec elle. - ---Bah! grogna Cyprien. - ---Oui, j'étais revenu de voyage et, ma foi, je suis allé souhaiter le -bonjour à ce bon Désableau à Viroflay. Dites donc, savez-vous qu'ils ont -déniché une maisonnette qui est gentille et qui n'est vraiment pas -chère; le jardin n'est pas bien grand... - ---Oui, mais le bois est à deux pas, interrompit Cyprien. - ---Tiens, vous y êtes donc allé? Désableau m'a pourtant affirmé qu'il ne -vous avait pas vu depuis des mois. - ---Moi, je n'y ai jamais mis les pieds, répondit le peintre, mais comme, -toutes les fois qu'on avoue qu'une maison de campagne ne possède qu'un -petit jardin, l'on ajoute immédiatement en guise de correctif, que le -bois est proche, j'ai pensé avec raison qu'il en était de même de la -bicoque louée par les Désableau. - ---Enfin, reprit le monsieur, un peu interloqué par cette opinion, -toujours est-il que le but visé par notre ami est atteint puisque sa -fille peut jouer et courir tant qu'elle veut, au bon air; mais sapristi, -vaurien, poursuivit-il, s'adressant d'un ton amical à André, l'on m'a -dit que vous aussi vous n'y alliez pas souvent quand j'ai demandé de vos -nouvelles.--Ah! ces diables d'artistes! tous les mêmes, il leur faut le -remue-ménage de Paris, les cafés, le bal, la vie à grand -orchestre.--C'est égal, dites-donc, vous avez de la veine, vous, d'avoir -une petite femme qui prenne aussi bien les choses.--La mienne, ah je -t'en fiche! si je ne rentrais pas au logis, tous les soirs, à l'heure, -eh bien il y en aurait des scènes! Pourquoi n'es-tu pas venu? Qu'est-ce -que tu as fait? tu sens le cigare et la bière, elles te dindonnent et -elles se moquent de toi, ce n'est plus de ton âge ces farces-là! - -Cyprien pensa qu'il était temps d'enrayer cette malencontreuse -conversation et de la détourner de la femme d'André. - ---Regardez-donc, fit-il, l'individu qui fume là-bas sa pipe, a-t-il une -singulière forme de tête? - -Cette feinte n'eut aucun succès. - ---Toujours observateur, ce monsieur Cyprien, répondit à la cantonade le -gros homme. Mais, pour en revenir à nos moutons, dites donc, mon -gaillard, continua-t-il, braquant ses yeux de veau sur la barbe d'André, -vous êtes donc toujours en bisbille avec ce vieux Désableau? Bah, vous -savez, il ne faut pas lui en vouloir, ça se comprend, il n'est pas dans -le négoce comme nous; vos livres l'exaspèrent, il ne se rend pas compte -que les affaires sont les affaires; je le lui ai bien dit, moi, chacun a -en magasin un assortiment approprié à sa clientèle, on ne tient que les -articles qu'on a chance de vendre. Tenez, chez moi, par exemple, vous -trouverez des spécialités de lingerie que la maison Buquet, et c'est une -maison conséquente pourtant, ne possède pas, parce qu'elle n'en aurait -point aisément le débit.--Mais enfin, tout de même, comme prétendait ma -femme, l'autre jour, et pour cela, l'on peut s'en rapporter à son -jugement, car c'est une femme de tête dont le plaisir est d'avoir -toujours le nez dans les livres, est-ce que monsieur André ne pourrait -pas écrire quelque chose de gentil, de tendre, là, vous savez, une -histoire où il y aurait de l'amour, quelque chose enfin qui reposerait -et qui toucherait l'âme? le public aime bien les romans de ce genre là, -et puis ça ferait tant de plaisir à votre famille! - ---Dis donc, André, jeta Cyprien, hors de lui, Chose n'arrive pas, nous -l'avons attendu assez longtemps, si nous levions le siège? - -André accepta aussitôt. - ---Ah ça, voyons, avec tout cela, quelle heure est-il? interrogea le -monsieur. - -Cyprien ne jugea pas utile de tirer sa montre; il consulta de préférence -l'horloge des cafés, qui avance toujours.--Dix heures vingt, dit-il. - ---Fichtre, cria le gros homme, je me sauve, et il ajouta, d'un ton -obligeant: vous ne sortez pas avec moi? - ---Non, pas encore, puisque nous avons tant fait que d'attendre l'ami qui -nous a donné rendez-vous ici, nous allons rester quelque temps encore. - -Alors, tous les trois se levèrent, se prirent les mains et le monsieur -dit à André en lui serrant le bout des doigts: enchanté de vous avoir -rencontré, mon cher ami, je regrette de ne pouvoir demeurer plus -longtemps avec vous, mais vous savez, il n'est si bonne société qu'il ne -faille quitter, mes respects, je vous prie, n'est-ce pas, à madame votre -femme quand vous la verrez. - -Ouf, poussa le peintre et il regarda, les bras croisés, branlant -furieusement la tête, André qui ne répondit pas. - -Au fond, Cyprien s'était inutilement évertué à vouloir distraire la -conversation. Un seul mot avait suffi pour faire sourdre les douleurs -engourdies d'André. Depuis que leur ami avait relaté sa visite aux -Désableau, André n'écoutait plus que d'une oreille ses commérages et ses -conseils. Il était transporté dans la maison de Viroflay et il aurait pu -la décrire tant il la voyait, blanche et claire avec des volets verts, -précédée d'une pelouse garnie de rosiers et de reines-marguerites, un -réservoir de zinc dans un coin, un perron de quelques marches au milieu, -orné de pots de fonte plantés de géraniums-lierres et, posée sur un -pliant, sous un arbre épandant un peu d'ombre, sa femme le panier à -ouvrage à ses pieds, tricotait près de la petite cousine, assise sur un -pliant plus bas, apprenant ses leçons, tendant de temps à autre son -livre pour qu'on la fît réciter, annônant, répétant quatre fois le même -mot, cherchant la suite. - -Un grand attendrissement enlaçait André. Comme ces maladies qui avant de -s'éteindre complètement ont des revenez-y plus courts et plus faibles, -chaque fois, la crise reparaissait encore. La fureur contre sa femme et -contre son amant, la douleur, d'abord mélangée à la haine, puis, la -dominant et l'absorbant en entier, le regret de la vie familiale perdue, -le désir fou de revoir Berthe, tous ces symptômes de la période aiguë -avaient pris fin. André en était aux accidents secondaires. Il éprouvait -maintenant ce sentiment lent et triste que procure le souvenir d'une -personne chère partie pour jamais au loin. Puis cette languissante et -mélancolique fatigue qui naît de l'espoir reconnu absolument -irréalisable et impossible se dissipait aussi et alors, dans l'esprit -arrivé à son point mort, resté pendant une minute immobile et inerte, -bourdonnait comme un bruit confus un affreux bavardage, traversé soudain -par un son aigre furieusement répété, perçant comme une note -d'harmonica, le nom de Désableau. Les pensées reprenaient alors leur -marche, soufflant à André de nouvelles colères contre cet homme qui -s'avançait maintenant au premier plan. Le froid mépris qu'André -professait depuis des années pour lui s'échauffait tout d'un coup et -éclatait en rage. Il se remémorait ses usuels rabâchages, ses -sempiternelles doléances; il le revoyait, se plaignant de la besogne de -son bureau, parlant de la responsabilité qui lui incombait, de -l'inexactitude des malheureux placés sous ses ordres, commentant la -poignée de main de ses supérieurs, lisant dans leur sourire des -promesses certaines ou s'inquiétant et revenant, brisé, lorsque leur -accueil lui avait paru moins engageant ou plus froid. - -Et, ramenant tout d'un coup, à la campagne, dans la petite salle à -manger, à peine garnie, avec un lit plié dans un coin, les monotones -soirées qu'il avait subies dans cette famille, après son mariage, André -songeait à la solennité de Désableau disant après le dîner dès qu'on -ôtait la nappe: non, pas de patiences ce soir, le devoir avant tout, mes -enfants; et il tirait d'une volumineuse serviette de chagrin, estampée à -son chiffre, des minutes d'employés qu'il biffait du haut en bas et -recommençait à rédiger dans une langue plus gourmée et plus digne. André -avait la nouvelle vision de la famille invariablement occupée de la -sorte: madame Désableau regardant entre deux aiguillées voler les -mouches et faisant, avec des clins d'yeux, de silencieuses -recommandations à sa fille de ne pas troubler, en bougeant, le travail -du père; Berthe cousant, le nez dans son ouvrage, échangeant, tous les -quarts d'heure avec sa tante une banalité à voix basse ou se levant sur -la pointe du pied, ouvrant avec précaution la porte pour aller chercher -un objet oublié dans sa chambre; enfin, dans le silence seulement -troublé par un clapotis lointain de vaisselles et par le crachement de -la plume sur le papier, Désableau en arrêt devant une phrase, hésitant -pendant des heures entre un mot et entre un autre, se prenant le menton, -mâchant son favori droit, grognant, se plaignant du vacarme de la bonne -dans sa cuisine, du bruit de la petite qui reculait sa chaise. - -Un dégoût profond lui venait pour ce bourgeois plein de préjugés, pour -ce fonctionnaire gonflé d'importance, sans pitié pour un écart et pour -une fantaisie, pour ce vieillard étriqué, confit dans des usages de -maniaque, offusqué par toute idée neuve, dont l'habituelle conversation, -lorsqu'elle ne s'attachait pas à la politique ou à la morale, déplorait -avec d'inapaisables colères, l'hostilité de ses subalternes, les -conjurations de son garçon de bureau qui se permettait de lui apporter -le quinquet des simples employés au lieu de la lampe à laquelle il avait -droit, de la lampe de son grade. - -André s'étonnait maintenant d'avoir pu accepter si bénévolement jadis -les remontrances de cet imbécile. Il excusait sa femme qui avait été -élevée dans ce milieu déprimant et il la plaignait d'y être retombée. Ce -qu'elle doit s'ennuyer à Viroflay! Ah! elle est tout de même honnête au -fond, pensa-t-il, car enfin la plupart se seraient enfuies avec leur -amant ou bien auraient contracté une nouvelle liaison plutôt que de -consentir à une vie semblable! Tiens, dit-il, soudain, sans même -s'apercevoir qu'il parlait tout haut, songeant maintenant au bavard qui -les avait quittés, j'aurais dû lui demander quand ils reviendront de la -campagne. - ---Je m'en informerai, si tu veux, auprès du concierge, proposa Cyprien, -à voix basse. - -André rougit et se tut. - -Le peintre le regardait, ému, suivant ces douleurs à la piste. Sa pensée -emboîtait le pas à celle d'André et si elle perdait ses traces par -instants, elle la rattrapait forcément à un coin de route. Il cherchait -les moyens de distraire son camarade et formait le dessein de lui -appliquer d'énergiques moxas, de le pocharder. La vue d'une femme qui -vint s'asseoir devant leur table lui suggéra l'idée de la lancer sur son -ami. S'il peut l'emmener, ce soir, rumina-t-il, il est sauvé; le réveil -ne sera certes pas gai, mais il aura du moins évité le plus triste, la -rentrée, ce soir, dans son logis, seul.--Et, Cyprien préparant un -abordage, laissa glisser son papier à cigarette sous la table et -s'excusa auprès de la femme qui écarta gracieusement ses pieds pour lui -permettre de ramasser son cahier sous la banquette. - -Il le ramena, trempé par les salives qui baignaient le plancher. La -femme eut une petite moue répugnée à laquelle Cyprien répondit par un -aimable sourire, en triant soigneusement les feuilles encore sèches. La -conversation s'engagea. Cyprien y mêla André en train d'examiner le -visage de la femme remontant son voile pour boire une gorgée de bière. - -C'était une belle fille qui atteignait la trentaine. Elle semblait dure -de chairs et la figure un peu fatiguée, blanche ainsi qu'un navet et -tapotée de violet sur le haut des joues, était comme enfiévrée par deux -grands yeux d'un bleu-clair, réverbérant du vert d'eau par places, les -yeux d'une fière rosse, pensa le peintre qui en avait connu de pareils. -Elle causait avec un certain bagout, possédait un vague ton de femme -bien élevée, était simplement mise; mais elle portait sur sa robe d'une -bonne faiseuse, de beaux bijoux qui donnaient à réfléchir au peintre, en -train de supputer le prix qu'elle pouvait valoir. - -André la trouvait charmante. Au sortir de ses réflexions et de ses -tristesses, il vit en elle un dorlotement féminin assoupli par un -simulacre d'éducation et de bienséance. Cyprien se dérangea sous le -prétexte d'aller quérir un journal, et quand il revint, il refusa -d'occuper sa place, poussant André près de la fille. Il imprima un -nouveau branle à la conversation qui se mourait, amena André à débiter -ces plaisanteries médiocres dont le succès est assuré près des femmes. - -Elle riait, lui répondant par de petits coups d'éventail sur les doigts, -montrant son bras qu'elle avait un peu grassouillet et blanc, bavardant -de choses et autres ainsi qu'une bonne ménagère, ne se résolvant à -aucune avance, ayant l'air d'une femme entrée dans ce café plutôt par -hasard que par métier ou par besoin. - -André continuait à lui débiter des galanteries sans improviste. La -langue opérait seule, l'esprit travaillait de son côté. L'envie de -posséder cette femme, le désir d'échapper à la solitude, de rompre, -coûte que coûte, la monotonie hébétante de sa vie, l'espérance d'avoir -une maîtresse qui endormirait ses convoitises de tendresse, la soif -enfin de placer de la chair de femme sous ses lèvres le tenaient. Sa -continence se fondait, une rumeur grandissait en lui, puis la défiance, -la sagesse reprenaient le dessus, il soupçonnait les ficelles -ordinaires, les mollesses prévues. Il restait abîmé dans ses rêveries, -sans même s'apercevoir que sa langue s'était arrêtée, qu'il ne parlait -plus. - -Cyprien se mit alors à jouer le rôle de ces compagnons tisserands qui, -reprenant le fil lâché par leur camarade, y font un noeud. Il -continuait, en les arrêtant, les phrases interrompues d'André. - -La femme fut étonnée du silence du jeune homme. - ---A quoi pensez-vous donc, lui dit-elle, en souriant? - -Il se réveilla et, un peu ébaubi, regarda le bas de soie bleu-marine -sémillant sous la robe troussée. Il complimenta la femme sur son petit -pied, répéta les vulgarités que ce sujet inspire d'habitude; elle rit -ainsi qu'une femme accoutumée à tirer ses quenottes dès qu'on vante -l'agrément de sa personne. Une bouquetière les harcela sur ces -entrefaites mais la fille refusa la rose qu'André voulait lui offrir; -elle refusa également de consommer encore. Sur les instances des deux -jeunes gens, elle accepta cependant des cerises à l'eau-de-vie, et elle -les goba gentiment, tortillant la queue entre ses doigts, faisant le -guignol avec sa langue qui frétillait entre la haie blanche des dents, -ratissant la cerise, ramenant le noyau dans la main dont les bagues -flambaient. André lui demanda son nom et celui de la rue qu'elle -habitait; elle déclara s'appeler Blanche et demeurer rue de la Bruyère. - ---C'est un peu loin, reprit-il, pour dire quelque chose. - ---Vous ne logez donc pas dans ce quartier, répliqua-t-elle? - -Il désigna sa rue. - ---Ah oui! la rue Cambacérès, elle la connaissait; près de la Madeleine, -n'est-ce pas? une de ses amies dans le temps... et elle enfila une -histoire où, peu à peu, l'amie en question, apparaissait comme une femme -qui avait abusé de sa confiance pour lui infliger des crasses. - -Cyprien en bâilla. André écoutait très séduit par les tours de -passe-passe qu'exécutait sur la lèvre du haut, une mignonne lentille de -la nuance du liège. - -Ils quittèrent enfin le café. - ---Ah bien, je vous laisse, dit Cyprien, après qu'André, tout hésitant, -eut offert son bras à la fille. - ---Mais non, accompagne-nous un bout de chemin, reprit André. - ---Non, non; et le peintre salua la femme et courut après un omnibus. Il -le rejoignit et grimpa sur l'impériale. La voiture ballottait, lui -tapant l'échine en mesure contre la barre du dossier, roulant sur les -pavés avec un fracas terrible de ferrailles et un grésil de vitres -secouées, atténué, presque éteint, dès que la carriole foulait -l'asphalte. - -Il dormassait, un bout de cigare dans le bec. Le conducteur qui criait, -accoté contre la barre de l'impériale «places s'il vous plaît» le tira -brusquement de sa somnolence. Il donna ses trois sous et, mal à l'aise, -refroidi par le vent, il regarda, effaré, remontant le collet de son -paletot, les rues qui fuyaient derrière lui.--Minuit sonnait; les -fenêtres des maisons dont les roues frôlaient le trottoir avec une -penchée brusque, étaient presque toutes noires. - -Dans les hauteurs pourtant, vers les toits dont les gouttières -accrochaient de faibles lueurs, de grands carrés de lumière éclataient -dans les façades sombres. Quelquefois les deux croisées d'une même -chambre, inégalement éclairées, se sauvaient, suivies par d'autres aux -persiennes closes, dessinant des raies alternées de lumière et d'ombre. -Et, d'autres encore, larges ou étroites, élevées ou basses, défilaient -au grand galop, celles-ci toutes brasillantes, empruntant la couleur de -leurs feux aux rideaux fermés, celles-là presque noires, piquées -seulement par une bougie, presqu'au ras de la balustrade, d'une jaune -étoile qui clignotait, perdant ses maigres rayons dans la nuit de la -pièce. - -Tout mélancolisé, Cyprien se livrait à ses méditations, arrangeant dans -les chambres bien closes, gaiement éclairées par une lampe, de paisibles -existences douillettement vautrées sous des édredons, des couples -bourgeois dormant, derrière contre derrière, soufflant des pois, -chantant du nez sous les couvertures, puis il imaginait devant les -ténèbres des pièces, des désordres de gens pas encore rentrés, -s'attardant dans les estaminets, prolongeant la veillée pour se trouver -le plus tard possible seuls avec eux-mêmes, dans des chambres pauvres. - ---Baste, fit-il, tout à coup, ramené à l'idée que son ami avait -accompagné une femme, par la vue d'une croisée ouverte à un premier -étage, garnie d'un rideau de mousseline brochée derrière lequel -s'apercevait le globe d'une lampe et un bout de visage, vieux et gras, -faisant la fenêtre; voilà l'heure où André entre dans un logis qu'il ne -connaît point. La femme ôte son manteau et dit: mets-toi à l'aise, mon -chéri.--Je vois la scène d'ici--Blanche embrassant son chat ou son chien -pour montrer qu'elle a du coeur, André à moitié déshabillé, contemplant, -appuyé sur la console, entre les deux croisées, le déballage du corset -et des jupes et constatant qu'il est volé; Blanche s'approchant de lui, -en chemise, le dandinant dans ses bras, la tête un peu renversée, les -yeux mi-clos, la bouche plissée en cul de poule, murmurant sur un ton de -flûte: tu vas me faire bien riche, dis, mon petit homme?--et je vois -également d'ici le nez d'André et j'entends sa réponse défensive: dame, -ça dépend! - -Il ne faut pourtant pas que je le blague, poursuivit Cyprien, continuant -son monologue, tout en descendant de l'omnibus; si j'avais touché -l'argent de mon prospectus, j'aurais, peut-être bien, moi aussi, loué de -la syncope pour quelques heures.--C'est égal, songea-t-il, après un -silence de pensée, quelle chance! je vais coucher seul, dormir en paix, -et il se vanta sans conviction les joies de son intérieur, les plaisirs -du lit où l'on s'étend à l'aise, inquiet, malgré tout, sentant poindre -un accès de cette fièvre qu'il jugeait à jamais vaincue depuis des -années qu'il vivait, méprisamment, dans une définitive solitude. - - - - -VIII - - -André descendit le matin, dans la rue, les jambes molles, la tête vide -et les yeux las. Il arpenta rapidement la rue de la Bruyère, -s'éloignant, en toute hâte, sans savoir pourquoi, du logis de cette -femme. Il ralentit son pas dès qu'il eut tourné au coin de la rue. Là, -il s'aperçut dans la glace d'un magasin, pâle et les joues tirées. Il -brossa son chapeau avec sa manche d'habit, refit son noeud de cravate et -rougit à l'idée que tout le monde pouvait deviner, dans ses bottines -décirées, dans son linge fripé, dans sa mine blême, l'éreintement d'une -nuit blanche. - -Les quartiers paresseux qu'il traversait, s'éveillaient à peine. Il ne -rencontrait sur sa route que des sergents de ville, des porteurs de -journaux et des laitières. Çà et là, des gens rentraient comme lui, -exténués, les paupières battant du lilas dans des faces hâves. Ils se -regardaient et passaient, ruminant d'identiques réflexions sans doute. -Parfois, des gens plus dignes étalaient dans leur costume, dans leur -habit noir et leur cravate blanche visibles sous le pardessus au collet -relevé, l'excuse mondaine de leur épuisement. - -André avait la bouche sans salive, mauvaise. Il lui semblait avoir sucé -du cuivre; il essaya de fumer une cigarette pour combattre cet horrible -goût, mais il s'empâta davantage la langue et il déchira ses lèvres sur -lesquelles le papier collait. - -Il quittait, à ce moment, la rue Blanche si triste à toutes les heures. -Il s'empressait de gagner les abords de la gare Saint-Lazare pour -atteindre un café ouvert et se faire apprêter quelque chose de chaud et, -à mesure qu'il avançait, au sommeil aviné, à l'esquintement de fille du -quartier Bréda, succédaient une activité croissante, un va et vient -fébrile, un affairement non interrompu de commerce aux aguets des -arrivées et des départs des trains, toujours en sursaut, spéculant sur -la presse des voyageurs, escomptant les roulements de bagages et les -sifflets de machines. - -Il pénétra sous les arcades du chemin de fer, dans un café. Des garçons -époussetaient, à cette heure, les divans avec des serviettes, lançaient -des coups de balais sur les pieds des tables, tandis que d'autres, -corrects déjà, déchiraient les bandes des journaux et préparaient les -verres. André commanda un mazagran, prit une revue emmanchée dans un -cartonnage de toile noire, mais les lettres d'imprimerie papillottaient -devant ses yeux et couraient à la débandade. Une lassitude extrême le -prit sur sa banquette. Il tenta de secouer la torpeur qui l'accablait -depuis qu'il ne marchait plus, se força à dévisager un couple de -voyageurs occupés à reboucler la courroie d'un tartan à damiers verts et -noirs servant d'enveloppe à un paquet de manteaux et de châles, à des -parapluies et à des cannes dont les pommes et les bouts sortaient. Si -anéanti qu'il fût, il sourit, observant que le garçon rapportait comme -d'habitude la monnaie à celui des deux voyageurs qui ne lui avait pas -remis la pièce. - -Il commençait cependant à voir plus clair. Des éclats de soleil qui -perçaient les carreaux de la devanture, allumant le dessous rouge des -lettres en cuivre collées sur les vitres et vues à l'envers, de -l'intérieur du café, le réjouirent. Il s'amusa à déchiffrer «déjeuner à -la fourchette» qui décrivait une courbe sur le verre, puis, ragaillardi -par une gorgée de tisane noire, il se félicita de l'aubaine de sa nuit. -Il avait eu vraiment de la veine. Au lieu de l'insoutenable mendiante -que son expérience des amours parisiennes lui faisait craindre, il était -tombé sur une bonne fille, accorte, peu chipotière, se confiant en la -loyauté de ses pratiques. Il avait, à un autre point de vue, été -également charmé. A la place de la boutiquière voulant épargner des -avaries à sa marchandise, ne laissant toucher qu'avec mauvaise grâce à -ses moindres jouets, il avait découvert une négociante, offrant -d'elle-même l'essai, heureuse de procurer aux acheteurs le plaisir -qu'elle goûtait à vendre. - -L'ennui de coucher dans une chambre qui n'est pas la sienne, la -difficulté de ne pas regretter le seul bonheur qui soit peut-être -complet sur la terre, être au chaud, dans un lit solitaire, chez soi, -libre d'y fumer, libre d'y lire, sans gêne d'aucune sorte, sans -obligation d'écouter et de répondre, ne s'étaient pas montrés. - -Il n'avait eu, en somme, aucun leurre. Pas bégueule et suffisamment -polissonne, d'une invisible mauvaise foi dans ses expansions, d'une -jovialité récréante dans ses caresses, cette fille enchanta André. - -Ils s'étaient réveillés, le matin, et l'embarras de deux gens qui, se -connaissant à peine, se retrouvent, les yeux bouffis, l'haleine gâtée, -les jambes entortillées les unes dans les autres, avait été rompu par -Blanche qui laça gentiment ses bras autour du corps d'André. Ils -s'étaient embrassés, puis le jeune homme avait sauté du lit, la priant -de ne pas se déranger, comme elle le proposait, pour lui indiquer la -place des outils de toilette. - -Une fois dans le petit cabinet où trônait sous une planche pleine de -bottines, dans un fouillis de camisoles et de jupes, un lavabo plaqué de -marbre, André, la figure dans la cuvette, faisant le dauphin avec son -nez, avait continué d'échanger des mamours avec Blanche qui lui criait -de son lit: tu sais la serviette à figure, c'est la première à gauche, -sur le séchoir. - ---Près du seau hygiénique, n'est-ce pas? - ---Oui, mon chéri; tu as le savon? - ---Oui, oui, ne t'inquiète pas;--et, dans un dégoulinis d'eau, dans un -bruit de lavage, les gracieusetés avaient couru, sans arrêter, d'une -pièce dans l'autre. - -Une fois vêtu et rentré dans la chambre, ils s'étaient quittés, très -bons amis; elle n'avait réclamé aucun argent et lui, délicatement, avait -déposé une pièce de vingt francs, pas trop en évidence, sur la tablette -de la cheminée. Blanche dressa à ce moment l'oreille et ouvrit l'oeil, -mais elle se détourna aussitôt, se replongeant le nez sous les -couvertures. - -André souriait avec jubilation, se répétant qu'il tenait enfin le remède -aux crises juponnières futures, le cataplasme du coeur vainement espéré -depuis des mois. Cyprien a beau dire, pensait-il, que toutes les femmes -sont bâties sur le même modèle, que la différence des castes s'obtient -par plus ou moins de richesse dans le linge et dans les bas, et par plus -ou moins d'hypocrisie dans la parole et dans le geste, tout ça, ce sont -des blagues!--puis, enfin, c'est peut-être drôle de mépriser les femmes, -mais comme on ne peut s'en priver... - -Une seule chose l'interloquait, savoir au juste dans quelle classe de la -galanterie il fallait ranger Blanche. - -Elle n'appartenait évidemment pas à cette catégorie de braconnières dont -les yeux pipent, au hasard, les passants sur l'asphalte, puisqu'elle ne -réclamait pas son dû d'avance. Le même motif éloignait l'idée d'un mâle -en embuscade derrière des rideaux ou dans une cuisine, attendant -l'argent soutiré pour l'aller boire, puis elle possédait bonne, logement -confortable, des meubles de faux Boule, un grand lit en long dans la -chambre, un lit haut du chevet et bas du pied, sans dossier de métal ou -de bois, capitonné de cretonne pareille à celle des murs, avec de vastes -oreillers à dentelles et à chiffres. Il y avait, dans le salon, un -guéridon et un piano en palissandre, et dans la salle à manger, sous -verre, dans un sérieux buffet de noyer à baguettes noires, tout un -service de verreries de baccarat et de faïences anglaises avec des -fleurs bleues cuites dans la pâte blanche. - -D'un autre côté, il était peu probable qu'elle fût entretenue par un -seul homme et eût simplement, pour les besoins de son coeur, un amant -qui lui offrait de temps en temps un bijou ou une robe, car André ne -l'aurait probablement pas enlevée sans coup férir, le premier soir. -D'ailleurs, ce logement ne dénotait pas la présence d'un maître, d'un -monsieur qui, soldant le loyer, se croit presque chez lui et possède, -dans la table de nuit, sur le rayon en dessous du pot, une paire -d'escarpins ou de pantoufles. - -André s'arrêta enfin à cette supposition que Blanche appartenait à une -arme spéciale, qu'elle faisait probablement partie de ce régiment de -filles dont la tâche, lucrative et morale, consiste à dérider les gens -mariés et à les renvoyer plus assouplis dans leurs familles. A certains -indices, il croyait bien avoir reconnu le caractère distinctif de ce -genre de femmes: un bon enfant, un gracieux libertin, destinés à -ressortir sur l'aigre et fastidieuse popote du ménage et, avec cela, une -certaine tenue, un simili comme il faut, utiles pour ne pas rendre trop -brusque la transition entre la femme légitime et la baladeuse, le rêve -des hommes mariés, sans qu'ils aient, peut-être, conscience, autant de -vice et plus de bon ton que chez les maîtresses connues dans leur -jeunesse, avant le mariage. - -Ça doit être cela, murmura-t-il en appelant le garçon; il paya, tout -réjoui, son mazagran, et, allumant une cigarette, il s'achemina vers son -domicile. - -A mesure qu'il approchait, sa peur du qu'en dira-t-on grandissait. Il -n'avait jamais découché depuis son entrée dans ce logis. Cette frasque -allait sauter aux yeux de son concierge, activer les cancans de la loge, -et puis Mélanie qui devait, à ce moment sans doute, regarder tout -inquiète le lit, n'allait-elle pas croire à un accident? elle était -capable, dans son trouble, de se concerter avec la portière et de noyer, -toutes deux, leurs vieilles piques dans d'intarissables bavardages sur -son compte. - -Il s'arrêta sur le trottoir, hésitant, presque honteux, ne s'estimant -plus assez jeune pour ces équipées. - -Il se résolut enfin à ne pas rentrer tout de suite. Cela vaudra mieux, -pensa-t-il, j'aurai plus facilement l'apparence d'un monsieur qui s'est -levé de bonne heure et rendu aux bains. - -Puis il eut honte de sa couardise, chercha des prétextes qui -justifiassent, à ses propres yeux, la nécessité d'une promenade. Il -pensa à aller voir Cyprien, mais il se dit que cette course le -retarderait trop, que Mélanie, encore indécise peut-être, commettrait à -coup sûr une esclandre dans la maison et, le nez en l'air, il flânocha -les mains dans ses poches, tâchant de s'intéresser aux moindres choses. - -Alors, comme pour justifier les piètres motifs qu'il invoquait, un -phénomène singulier se produisit. Le brouillard de sa cervelle se -dissipa peu à peu, il démarra de ses pensées sur Blanche et sur sa -bonne, et subitement il eut une curieuse éclaircie d'organes. Ses nerfs -vibrèrent d'une façon aiguë, et mille détails qu'il n'avait jamais -observés, bien qu'il les vît tous les jours, le frappèrent. Il découvrit -son quartier d'un coup. - -Regardant du haut en bas les rues, coordonnant soudain des réflexions, -qui lui étaient peut-être déjà venues sans suite, il s'aperçut que son -quartier était, en majorité, habité par d'anciens notaires, par des -restes de la noblesse orléaniste, par d'anciens dignitaires du second -Empire, par des avocats à la cour d'appel, par des auditeurs au conseil -d'État, par des conseillers référendaires à la cour des Comptes. De là, -se dit-il, cet aspect mécontent et rechigné de gens perchés sur des -échasses, méditant sur de solennelles fariboles, passant, graves et -roides, avec des mines pincées de vieux juges; les pierres elles-mêmes -lui parurent s'ennuyer, imprégnées qu'elles étaient de tout le -pédantisme que ces gens dégagent! - -La teinte générale, le milieu, le voici donc, poursuivait-il, traînant -au travers des rues de Roquépine, d'Aguesseau, de la Ville-l'Évêque, de -Suresne, des Saussaies et d'Astorg. Voyons, mettons un peu d'ordre dans -nos idées: ce quartier est complexe, mais je le démêle. Deux éléments -dissemblables et découlant l'un de l'autre, pourtant, le marquent d'un -cachet personnel. Sur la triste et banale opulence de la toile du fond, -se détache toute la joviale crapule des domestiques. - -Ah! c'est là la note vraie, murmura-t-il, enchanté de ses observations, -la note exacte brochant sur le thème empesé et gris, avec ses voyantes -fioritures de cuites et de gaudrioles. La vie de ces trottoirs que les -gens riches parcourent à peine est donnée tout entière par leur -valetaille; elle seule emplit la chaussée, anime les tavernes qu'on a -créées exprès pour elles, des boutiques anglaises avec du fromage de -Stilton, du céleri en branche, des bouteilles de pale-ale et de stout. -En dehors de ces tavernes, la seule industrie qui puisse tenir dans ce -quartier, c'est celle des carrossiers et des harnacheurs. Citons, pour -mémoire, continua-t-il en comptant sur ses doigts, citons comme ajoutant -encore à la note de sécheresse et d'ennui, au parfum dominant d'écurie -et de crottin, un manège, un grainetier, un maréchal-ferrant, un -vétérinaire, un nourrisseur en boutique d'ânesses et de vaches, deux ou -trois marchandes à la toilette pour les femmes de chambre, un -chaussetier pour bottes de cheval et de livrée, un épicier qui vend les -conserves et les sauces de Londres et enfin, complétant cet amalgame, -disparate et forcé pourtant, parachevant le tout, fonçant la teinte -triste sans pouvoir éteindre cependant la canaillerie gaie, des -librairies protestantes, des sociétés de propagande luthérienne, des -agences bibliques, et enfin trois temples de la religion réformée, dont -un méthodiste et une english church, assombrissent le décor et lui -ajoutent en plus une rigidité puritaine, une froideur anglaise. - -C'est cela même, résuma-t-il, oui, c'est cela.--Il n'y a rien de tel que -d'habiter constamment dans une rue pour ne la pas connaître; elle vous -rend à la longue presbyte, car, enfin, il n'y a pas à dire, -poursuivit-il, poussant son raisonnement sur le quartier jusqu'au bout, -ce quartier-ci est absolument original, absolument unique, puisqu'il -diffère de celui qui lui ressemble le plus, le faubourg Saint-Germain. -Comme lui, il possède des chapelles évangéliques, et il a des grands -seigneurs et des laquais, oui, mais le noble faubourg ne sent pas ainsi -le clergyman et le cocher. Les palefreniers ne sont pas les mêmes, voilà -tout. Ceux des rues de Grenelle et de Varennes fleurent leur terroir, -ils embaument Belleville et le Grand-Duché de Luxembourg, ceux du -quartier d'Anjou-Saint-Honoré exhalent l'odeur de la Tamise. De là, -différence capitale de types, de boutiques, de rues.--Pas de tavernes -aux carreaux à plis, mais de bons marchands de vins aux barreaux rouges, -pas d'old gin et de wiskey, mais du reginglat et du trois-six! - -Il y aurait un petit volume à écrire sur chacun des arrondissements de -Paris, à ce point de vue, un guide pour les raffinés et les artistes, -conclut André; il faudra que j'en parle à Cyprien, mais, diable, neuf -heures, se dit-il, écoutant une horloge frapper un à un, ses coups, il -est temps de rentrer, et alors, sans plus lanterner devant les boutiques -qu'il n'examinait même pas, tout entier qu'il était à ses méditations, -il s'achemina vers son logis. - -Il se donna une contenance dégagée, franchit la cour en faisant sonner -ses bottes, essuya le regard étonné du concierge appuyé sur son balai, -grimpa, trouva Mélanie en train de secouer les tapis sur la terrasse. -Elle se retourna au bruit de la clef dans la serrure, dévisagea -éloquemment son maître, puis peu à peu son oeil de chouette remua et ses -lèvres s'ouvrirent. - ---L'on n'a pas apporté un paquet pour moi? jeta André, qui voulut -étouffer les questions qui allaient poindre. - -Elle répondit non, les yeux fichés, grands ouverts, sur lui; puis sa -ténacité auvergnate dompta sa crainte de déplaire et elle dit, en pliant -le paletot cassé sur le dos d'un fauteuil: - ---Monsieur a l'air fatigué, faut-il que je défasse la couverture? - -Un non sec qui lui fut lancé du cabinet où André se lavait la bouche la -désarçonna.--Elle rengaîna sa curiosité, remettant à un moment plus -propice l'occasion de la satisfaire. - -Lorsqu'elle servit le déjeûner, André se plongea le nez dans un livre. -Elle apporta, silencieuse, les plats, enragée d'être tenue à distance, -considérant comme un affront personnel le mutisme de son maître. Elle -voulut lui desserrer quand même les dents et lorsqu'elle apporta le -café, elle demanda si Monsieur avait le temps de compter. - -Il l'aurait volontiers envoyée à tous les diables. Il leva cependant les -yeux de son volume, la vit, droite devant lui, tenant à la main un -cahier de classe, à couverture marbrée de violet et de noir, gonflé au -milieu par un crayon blanc posé en travers, un de ces crayons à un sou, -taillés avec un couteau de table et dont la mine casse dès qu'on -l'appuie et ne marque même pas lorsqu'on la mouille. - -Il tendit la main, prit le cahier et, maugréant, il additionna -laborieusement les chiffres. - ---Je crois que cette note-ci n'est pas marquée, interrompit la bonne, en -lui mettant sous le nez une facture de viande. - -Il grommela, perdant le fil de ses chiffres. Il dut les laisser, -feuilleter les pages, parcourir les articles déjà inscrits, chercher -dans les mots bizarrement orthographiés qui zig-zaguaient, les uns sous -les autres, si le boeuf figurait parmi les dépenses; il y était. - ---Mais, certainement qu'il est marqué! cria-t-il, furieux. - ---Ah bien, reprit Mélanie, très calme, époussetant une pluche nichée sur -son caraco, je pensais que mon mari l'avait oublié! - -Il ne répondit pas, recommença ses additions, opéra la soustraction de -la somme reçue et de la somme dépensée. Il doit vous rester 3 fr. 15 c., -dit-il. - ---Monsieur ne se trompe pas, clama Mélanie. Voyons, j'ai pris de -l'argent chez moi, et tirant une longue bourse grasse, elle toucha à -chacune des pièces et à chacun des sous qu'elle contenait et regarda, -l'oeil perdu, les meubles. - ---Il me manquerait trois sous, murmura-t-elle; enfin, Monsieur est sûr -de ne pas se tromper? - -Pour la troisième fois, il recommença, accablé, ses additions, buvant de -temps à autre, une gorgée de son café qui devenait froid. Il ne retrouva -plus le même compte, s'emporta, épela encore ses chiffres, les prenant, -cette fois, par le bas des pages.--C'est 3 fr. 20 c. qui doivent vous -rester, dit-il. - -Mélanie poussa des cris de merluche. Ce serait donc quatre sous qui lui -manqueraient alors! ce n'était pas possible! - ---Que diable, les comptes sont là, gronda André qui tapa rageusement le -crayon sur le carnet, grêlant le papier de coups de pointes; tenez, -voilà votre livre, votre mari le vérifiera si bon lui semble; moi, j'en -ai assez pour aujourd'hui et il ficha sa serviette sur la table et -disparut dans son petit salon dont il ferma violemment la porte. - -La journée fut mauvaise. André s'avouait que son humeur massacrante -était niaise, puis le moment de la digestion était venu et une terrible -lourdeur pesant sur la machine brisée de fatigue, l'assoupissait dans -son fauteuil. Il avait des frissons dans le dos et des chaleurs aux -tempes et dans les paumes. Au goût de cuivre qu'il avait en bouche, -avait succédé un goût plus atroce encore, celui de l'allumette qui -s'éteint, celui du sulfite de soude; il but, pour le chasser, un grand -verre d'eau qui le glaça, et, mal à l'aise, grelottant, il marcha de -long en large pour se réveiller, regardant son lit, ne se couchant pas -par honte de donner ainsi raison à sa bonne. - -Les autres fois qu'il revint de chez Blanche, il prit mieux les choses. -Il s'aguerrit aux mines effarées ou goguenardes de sa maison et il -laissa Mélanie parler tant qu'elle voulut. - ---Ah bien, disait-elle, puisque la dame de Monsieur est toujours malade, -il faut bien que Monsieur en fréquente une autre!--Et, très émoustillée -par l'idée que son maître qu'elle supposait difficile, ne devait -rechercher que des femmes huppées, elle s'efforçait de lui tirer des -renseignements et réunissant, le soir, au lit, chez elle, les bribes -qu'elle était parvenue à recueillir, elle les narrait longuement, à son -mari, qui tordait, tout souriant, sa barbiche, pensant aux filles plus -ou moins jolies qu'il avait eu l'aubaine d'arrêter, dans ses fonctions -de sergent de ville. - -André fut sobre de renseignements lorsque Cyprien le consulta sur les -incidents de ses nuits. - -Il se borna à répondre aux insinuations malveillantes du peintre, -décrivant comme s'il les avait tâtés, les appas inconsistants de cette -fille, qu'il était dans l'erreur, que Blanche était à peine flétrie. - ---Eh bien, alors, tu es volé, riposta Cyprien, car enfin tu achetais, le -sachant, de la marchandise tournée et l'on t'en fournit qui ne l'est -pas!--A ta place, je réclamerais! - -André se résolut à rompre la conversation toutes les fois que Cyprien la -portait sur Blanche. Il avait peur, au fond, de voir démolir par le -peintre les semblants d'attrait de cette femme. Il la visitait -maintenant, à heures fixes, pour être certain de la rencontrer seule et -il jubilait lorsque, sonnant à la porte, il entendait claquer les talons -de ses mules et qu'il la voyait, vêtue de linge frais, sourire dans -l'ombre du vestibule. - -L'accueil était toujours le même, féminin et puéril, un baiser sur la -moustache, la tête prise entre les deux mains et doucement dodinée, puis -tous deux passaient, se tenant par la taille, dans la chambre à coucher, -et, là, elle lui enlevait prestement son pardessus et son chapeau, lui -offrait de se rafraîchir et sautait dès qu'il était assis sur ses -genoux, lui demandant s'il avait été bien sage, le traitant de brigand, -par amitié, lui répétant: bien sûr, tu n'as pas soif? tu sais, il ne -faut pas te gêner, il y a de l'eau-de-vie et du vin, ici. - -Il l'interrogea à diverses reprises, sur la vie qu'elle menait; elle lui -raconta des banalités et mentit sans aplomb; elle finit, un jour, par -parler d'un monsieur très comme il faut, dont elle fit longuement -l'éloge. - -André lui reprocha intérieurement ce manque de tact dont il était -pourtant cause. Il se décida à ne plus la questionner, mais malgré lui -il aborda plusieurs fois ce thème. Alors Blanche se coupa dans ses -réponses et lui s'affermit dans cette idée qu'elle recevait, chaque -après-midi, des gens retenus, le soir, dans leurs foyers, et il était -ennuyé qu'elle pût avoir toute une série d'hommes! Il ressentait un -certain dépit, trouvant naturel qu'elle eût un amant sérieux, mais deux, -trois, quatre, non pas; elle lui parut trop fille. - -Parfois, il se tâtait et demeurait penaud, se demandant avec tristesse à -quoi avaient abouti les dures leçons de ses vieilles amours?--Il était -aussi niais que jadis! il avait, par une chance exceptionnelle, -découvert la femme longtemps convoitée, et, au lieu de rester dans une -intelligente incertitude, il allait, mu par un sentiment bête -d'amour-propre, de jalousie, d'il ne savait quoi, s'immiscer dans ses -affaires, s'exposer à d'inquiétantes vérités ou à de grossiers -mensonges. - -Il n'aimait pas Blanche cependant! et il avait peur en examinant de trop -près ce malaise de coeur, d'arriver à ce piètre résultat: la crainte de -n'être point le préféré. A deux amants, il pouvait le croire, étant -celui des deux qui n'entretenait pas.--A trois ou quatre, cette -enfantine illusion partait. - -Il restait préoccupé, analysant la sottise de ses pensées auprès d'elle; -et parfois Blanche l'examinait, contrainte, songeant qu'il avait -peut-être des chagrins et pour détendre ses ennuis, elle se mettait -alors, au piano, et tapotait difficilement des valses.--Je fais des -progrès,--n'est-ce pas, disait-elle? - -Il répondait oui, par politesse. - ---Tiens, je prends trois leçons, par semaine. Vrai, ce serait malheureux -si, en m'appliquant je n'avançais pas! - -André inclinait la tête. - ---Du reste, affirmait-elle, ma maîtresse est très capable. On profite -avec elle, ce n'est pas comme ma professeur de français; elle a cherché, -un jour, un mot dans le dictionnaire, crois-tu? tiens, pardi, j'en -ferais bien autant; aussi, tu comprends, je l'ai remerciée. - -Les soirées se succédèrent chez Blanche, plus mornes chaque fois. André -commençait à la juger un peu panade, malgré ses ardeurs brutales et ses -allures bataillantes, au lit; puis le découcher s'altérait pour lui; -deux fois sur trois, il revenait malade, la tête en feu, le coeur -soulevé et il devait s'étaler sur son lit, se coller de l'opium sur les -tempes pour amortir ses douleurs et tâcher de dormir. - -Alors parurent les inconvénients des nuits passées au dehors; l'ennui du -réveil dans une chambre close puant le renfermé et le musc, -l'impossibilité d'effectuer sa toilette dans un cabinet plein de hardes -qu'on éclabousse, la nécessité d'aller remplir le broc que les dépenses -de la nuit ont presque vidé, le manque de brosses à tête, de brosses à -dents, et de chaussons, le dégoût de soulever un peigne hérissé de -cheveux, et de déterrer, près des vieux philocomes, enfouie dans un tas -de linge, la serviette à figure, graissée par le cold-cream, le -révoltèrent. Il se promit de ne plus découcher et il adopta un autre -système. Il alla dîner chez Blanche et retourna chez lui, vers les onze -heures. Ce procédé lui sembla tout d'abord satisfaisant, puis il le -jugea coûteux car il laissait dix francs en sus de son louis, pour payer -le repas. Ses moyens ne pouvant supporter de telles dépenses, il espaça -ses visites. - -Un certain froid en résulta. Les légers fils qui l'attachaient à Blanche -se déliaient de plus en plus. Il s'aperçut qu'elle demeurait loin et -régulièrement il la négligea. Elle, de son côté, le comprit au nombre de -ses clients incertains, ne se gêna plus et ne fut pas chez elle, -plusieurs fois, lorsqu'il y vint. - -Ces absences l'achevèrent. Ces soirs-là, il avait congédié sa bonne et -il descendait, désorbité, de chez cette fille, rôdait dans la rue, -obligé de tuer une heure, en se promenant, avant que d'aller s'abattre -dans le coin d'un restaurant. La tristesse de ces repas le dégoûta plus -encore que l'imprévu qui manquait chez elle. - -Comme toujours, Mélanie combla la mesure, s'étonnant que monsieur ne -découchât plus et ne dinât pas en ville. - ---Allons, disait-elle amicalement, je vois que monsieur aime le -changement et par fanfaronnade, par désir de montrer une force de -caractère qu'il n'avait point, il répondait négligemment: ma foi, oui, -il y avait trop longtemps que je la connaissais, je l'ai lâchée! - -Mélanie qui craignait tout autant l'arrivée d'une maîtresse que la -rentrée de la femme légitime dans un ménage qu'elle administrait, au -mieux de ses intérêts, s'étendit, ce jour-là, longuement, sur les vices -de ces «creiatures» comme elle les appelait et elle horripila tellement -son maître par les contes à dormir debout qu'elle lui débita sur des -cocottes d'officiers qui demeuraient, dans sa rue, au Gros-Caillou, -qu'André perdit toute mesure et la pria d'aller surveiller le pot au -feu, dans sa cuisine. - -Ne pouvant se rendre compte qu'elle était douée de façon à exaspérer les -plus patients, Mélanie conclut que les colères de son maître étaient -suscitées par les désagréments de sa rupture. Elle devinait d'ailleurs, -avec son instinct de femme habituée à mener militairement son homme, -qu'André n'était pas capable de mater une femme. Elle prit alors des -airs soucieux et discrets, persuadée en fin de compte que c'était André -qu'on avait lâché. - -Toutes ces simagrées, toutes ces singeries dont d'autres gens se -seraient à peine occupés, désespérèrent André. Son épiderme -naturellement souffreteux d'esprit, s'était singulièrement sensibilisé -depuis le malheur survenu dans son ménage. Peu à peu, cependant une -période d'apaisement s'annonça. Ce remède qui lui avait paru souverain -pour couper la fièvre juponnière, la femme hebdomadaire qui n'est pas -une maîtresse et qui n'est déjà plus une passante, agit efficacement sur -lui, mais par des effets autres que ceux qu'il avait prévus. - -La cure s'était accomplie, non par l'activité du remède lui-même, mais -par la répugnance qu'avait causée son absorption. La lassitude des -bêtises féminines avait guéri André de la femme. Il glissait à une douce -apathie, à un besoin grandissant de ne plus bouger, à une sorte de -béatitude flamande, bien assise, heureuse simplement d'avoir le ventre -plein et les pieds au chaud. Plus de divagations, d'images regrettées de -maîtresses, d'ennui de travail et de solitude. Il était revenu à cet -état d'âme qu'il possédait après qu'il se fût installé dans son nouveau -logement. Il se retrouvait, une fois encore, parfaitement heureux. - - - - -IX - - -Deux mois après, André finissait, à son déjeuner, d'étaler de la -confiture de groseille, achetée chez un épicier, sur son pain; cette -gélatine dégoulinait sur la croûte en larmes poisseuses et rouges. André -lança un coup de timbre et tandis que la bonne apportait le café, il la -pria, lorsqu'elle aurait l'intention d'acheter au dehors des confitures, -de les prendre désormais aux cerises, aux prunes, aux abricots, aux -poires, à tout ce qu'elle voudrait, excepté aux groseilles et aux fruits -confits qu'il soupçonnait d'être les vieux débris des chinois du jour de -l'an, coulés, sous la rubrique de confitures du Midi, dans du sirop de -sucre. - -Mélanie s'apprêtait à lâcher quelques judicieuses opinions sur la -filouterie des épiciers, quand la sonnette de la porte tinta. - -Mélanie se précipita et ouvrit à un commissionnaire qui tendit une -lettre. - -La bonne retourna dans sa cuisine. André décacheta l'enveloppe, et, -devenu subitement très pâle, il lut ces lignes signées d'un camarade -qu'il ne fréquentait plus depuis son mariage: - -«Émilie, mon ex-maîtresse, m'écrit afin d'avoir votre adresse pour -Jeanne, votre ancienne femme, qui désire vous revoir. Puis-je le -faire?--Prière de donner une réponse immédiate au porteur de la présente -lettre.» - -André hésita, bouleversé.--Toute une bouffée de souvenirs amoureux -s'échappait de ce papier et l'étourdissait. La seule maîtresse à -laquelle il eût tenu, demandait à le revoir!--En un rapide éclair, il -l'aperçut se jetant dans ses bras, l'accolant, lui baisant les paupières -et le cou. Une envie folle de renouer avec elle, le prit. Il se disposa -à répondre oui, mais il s'arrêta, inquiet. Était-il bête! comment, il -était là, chez lui, calme, et il allait perdre le bénéfice de cette -quiétude si chèrement achetée! il allait subir des attentes de femmes, -poser!--ah non, par exemple! c'était bon à vingt ans, ce jeu-là! Il n'y -avait pas à hésiter! Il se résolut à répondre non, mais tout le bonheur -qu'il avait jadis goûté dans la compagnie de Jeanne, toute sa jeunesse, -heureuse un moment, s'exhuma, envahit toutes ses pensées, submergea ses -instincts de prudence et de peur. Il traça vivement sur du papier un -oui. Le commissionnaire partit et André resta tout frissonnant, sur sa -chaise, déplorant aussitôt son attendrissement et sa lâcheté. Il se -prépara à écrire à son ami de considérer sa lettre comme non avenue, -puis il eut peur de passer pour un imbécile et n'en fit rien. Petit à -petit, à force de se raisonner, il se décida cependant à ne pas se -remettre avec Jeanne. Il bâcla une lettre dans ce sens et il la regretta -dès qu'il l'eût jetée à la poste. Son camarade l'informa par le retour -du courrier, qu'il était trop tard, que l'adresse était parvenue. Alors -André éprouva un soulagement.--C'était fait, tant pis ou tant mieux, il -n'y pouvait plus rien.--Et puis, après tout, à quoi l'engageait ce -retour de Jeanne? devait-il donc en résulter nécessairement une reprise -charnelle? Eh oui! se cria-t-il, oui, ce n'est pas la peine de me -blouser, je suis fichu si je la revois! - -Il oublia de boire son café que Mélanie lui apporta, au salon, stupéfiée -par l'attitude agitée de son maître.--Ah j'étais si tranquille, se -disait-il par moments! quelle misère, bon Dieu! que d'être aussi -faible.--Il ne pensait plus maintenant qu'à Jeanne; elle s'imposait à -lui, ne le quittait plus, à table, dans les rues, au lit. - -Une dernière bataille s'engagea néanmoins, le lendemain matin. Plus -d'aplomb, plus froid, il avait adopté l'héroïque résolution de ne plus -mêler à son existence celle d'une femme, lorsque le concierge lui monta -une lettre. - -Alors ce fut fini; son courage échoua. L'écriture qu'il reconnaissait -entre toutes, indistincte, barbouillée, dansant follement, avec des -queues et des croches ajoutées aux lettres, l'anéantit. Il lut, tout -secoué: - - «Mon cher André - - Tu as dû avoir de mes nouvelles par Monsieur Jules qui a reçu une - lettre d'Émilie pour connaître ton adresse. J'y mets de la réflexion, - diras-tu, après cinq années de silence, mais mieux vaut tard que - jamais et je vais t'en donner la preuve.» - - «Te souviens-tu d'une Manon Lescaut avec gravures. Je l'ai retrouvée - dans un piteux état; malgré cela, un docteur bouquiniste voulait que - je la lui donne. Voyant qu'il y tenait tant, je me suis fait un - remords de conscience de la donner, sachant que tu y tiens tout autant - que lui et surtout t'appartenant.» - - «M'approuveras-tu, je l'ignore, mais comme Monsieur Jules, dans la - lettre qu'il a écrit à Émilie lui dit que tu me reverras avec plaisir, - _j'ose_; sans cela, tu n'aurais pas eu de mes nouvelles, mais est-ce - bien pour moi ou pour ton bouquin?--enfin, tu peux tout te permettre - après si longtemps; malgré tout, j'aurai un grand plaisir à te revoir, - mais comment? voilà.--Je travaille toujours rue du Quatre-Septembre, - dans la maison Larmange que tu connais et je sors le plus souvent à 8 - heures. Si tu pouvais venir un jour ou l'autre de cette semaine, jeudi - par exemple, je sortirais à 8 heures juste; ou bien, écris-moi si tu - n'étais pas libre; viens toujours un jour ou l'autre, nous nous - rappellerons nos vieux souvenirs.» - - «En attendant, permets-moi de t'embrasser comme autrefois.» - - Bien à toi, - - JEANNE. - - «Si tu ne peux pas venir, écris-moi chez madame veuve Laveau, 18, rue - Sauval.» - -Il répondit immédiatement qu'il se rendrait à la rue du -Quatre-Septembre, jeudi, à l'heure dite. - -Il rayonna, complètement changé; la lutte avait pris fin, l'incertitude -avait cessé. Il réfléchissait seulement, relisant la lettre. - -Jeanne doit avoir été balancée par son amant et être à court d'argent, -pensa-t-il d'abord, car l'histoire du livre n'est qu'un prétexte par -trop visible. Mais comment diable Jules que je n'ai plus vu depuis des -années a-t-il pu savoir que j'habitais la rue Cambacérès? et ensuite, -qu'est-ce que ce médecin, amateur de vieux livres et cette veuve Laveau -qui reçoit les lettres? - -Il chercha enfin, sur son plan de Paris, où était située la rue Sauval -dont il ignorait jusqu'au nom. Il découvrit que c'était une sorte de -ruelle près de la Halle au blé. Ce fut pour lui un prétexte à promenade. -Il alla flâner dans cette rue, vit le numéro en question, une vieille -bâtisse, aux fenêtres voilées de rideaux pauvres et à la cour infectant -le pipi et le chlore. L'aspect de cette maison ne lui suggéra aucune -idée sur les professions qui pouvaient s'y exercer. C'était ordurier et -triste, voilà tout. - -Il retourna chez lui où Cyprien installé dans un fauteuil l'attendait. -Il lui raconta, non sans quelques hésitations, son aventure. Le peintre -l'écouta, attisant sa cigarette, rendant la fumée par les narines, -hochant simplement la tête. - -Ses conjectures étaient les mêmes que celles d'André. C'était un -revenez-y motivé par un pressant besoin d'argent.--De deux choses l'une, -fit-il: ou Jeanne loge chez la veuve Laveau, faute de quoi payer le -terme d'une chambre et la veuve doit lui laisser entendre, en qualité de -camarade, qu'elle serait bien aise de la voir déguerpir, ou bien encore -la veuve en question tient à garder son amie pour allécher ses clients -et les exploiter. Ce sont, à mon sincère avis, deux noceuses et deux -roublardes. Dans tous les cas, que Jeanne fréquente celui-ci ou -celui-là, ou qu'elle soit presque honnêtement dans une misère digne, le -résultat sera le même, tu seras énergiquement tapé! - ---Mais, dit André, vexé par ces suppositions qui lui salissaient, dans -la bouche d'un autre, le souvenir de sa maîtresse, tu bâtis des édifices -sur des riens, toi!--Tu n'en sais pourtant pas plus long que moi sur -elle; rien ne prouve d'ailleurs que la femme Laveau à qui tu attribues -une importance qu'elle n'a sans doute pas, ne soit point tout bonnement -une amie d'atelier qui, pour un motif que j'ignore et toi aussi du -reste, se borne à recevoir et à remettre les lettres. - -Le son de voix dépité, presqu'agressif d'André blessa Cyprien qui -riposta, à son tour, d'un ton sec: quand il s'agit des femmes, je vais -toujours aux hypothèses qui peuvent leur être les plus défavorables; je -suis sûr ainsi de ne pas me tromper! - ---Allons, allons, repartit André qui devenait de plus en plus aigre, ne -fais donc pas l'homme fort comme cela, ça ne te va pas! - ---L'homme fort! s'écria le peintre, Dieu que tu es moule!--quand il y a -un danger à courir près des femmes, toute ma bravoure consiste à les -éviter et à fuir; tu le sais bien, pourtant. Sur ce, bonsoir; je te -conseille de marchander l'affection qu'on veut te revendre et de -vérifier la balance où ça se pèsera! et il quitta la place, laissant -André irrité de ce scepticisme féroce, le jugeant ridicule depuis que -son ami l'appliquait à des choses qui lui étaient toutes personnelles. - -La journée du jeudi parut longue à André. Il lui sembla qu'elle ne -coulerait jamais. Appréhendant que Cyprien ne vînt, il commanda à -Mélanie de lui servir le dîner de meilleure heure, et il s'habilla -avant, se nettoyant à fond, mettant ses effets les plus propres. Il -mangea sans appétit, sortit et comme il avait encore plusieurs heures à -tuer, il flâna, songeant à cette rencontre de deux amoureux qui ne se -sont pas revus depuis cinq ans. Il avait peur de trouver Jeanne molle et -fanée. Qu'était-elle devenue depuis ce temps? par quelles tribulations, -par quels hauts et quels bas de misère avait-elle passé avant que de -revenir à lui? elle était maintenant, peut-être, très laide, grêlée ou -infirme?--Il se disait que, dans ce cas, elle n'eût certainement pas -désiré le revoir.--Eh qui sait? c'était peut-être une tentative -désespérée, les derniers abois d'une atroce dèche!--Et, il se sentait -attendri d'avance, prêt à des sacrifices, car, pour l'instant, une -recrudescence d'affection le poussait vers elle. - -Il consulta sa montre, la colla à son oreille, croyant qu'elle ne -marchait pas, mais elle tictaquait régulièrement. Les minutes lui -paraissaient s'égoutter lentement, comme des heures; puis il essaya de -se représenter leur tête à tête.--Nous allons être fièrement -embarrassés, pensait-il et il cherchait des phrases qui sauveraient la -situation et n'en découvrait pas. - -Ennuyé et joyeux tout à la fois, il se mirait dans les pans de glace des -magasins et vérifiait la tenue de sa cravate et de son col. - -Il se promenait maintenant dans le Palais-Royal; il musait dans cette -galerie où se tient Chevet, une courte galerie qui combine toujours, -près du Théâtre-Français, le doux parfum d'un marché aux fleurs et le -pestilentiel bouquet d'une tinette et, souriant, oubliant pour une -seconde la longueur de son attente, il se faisait cette réflexion: que -par le soupirail ouvert sous la boutique d'un fabricant d'écume, située -en face de Chevet, dans le même couloir, montait chaque fois qu'il le -longeait, une odeur de vinaigre chaud à l'échalotte et d'oignons qui -roussissent dans une poêle. Il baguenaudait, revenant sur ses pas, -examinant la vitrine affriolante du marchand de primeurs, avec ses -tortues endormies sous un jet d'eau dans une cuvette, ses grands -poissons fumés couleur de colle forte, ses oranges posées dans du papier -de soie comme des boules de seins dans un corsage, ses jambonneaux, ses -mortadelles, ses poulardes et ses fruits, si énormes et si superbes, -qu'ils semblent façonnés par la main de l'homme. - -Et il tirait encore sa montre, arrivait dans ce carré à colonnes qui -sert de vestibule à la galerie d'Orléans et il demeurait extasié devant -cette boutique où se prélassent les extraordinaires tromblons de la -vieille garde, les invraisemblables schapskas, les exorbitants kolbachs -des soldats du premier Empire, et il pensait, narquois, que ça puait le -Laurent de l'Ardèche et le Marco Saint-Hilaire, l'histoire écrite pour -les Invalides qu'on a oublié de nous tuer! - -Puis, opérant une volte-face, s'engageant dans la galerie vitrée, il -errait, se demandant s'il reconnaîtrait Jeanne. L'image de cette fille -se brouillait toujours devant lui. Ils étaient peut-être tellement -changés, tous les deux, qu'ils passeraient l'un à côté de l'autre sans -se voir; mais cette crainte ne l'étreignit que pendant une minute, il -était impossible qu'en s'apercevant, ils ne se rappelassent pas -brusquement leurs traits;--et, réfléchi, il n'examinait même pas les -longues vitrines devant lesquelles il stationnait, des vitrines de -librairies éclairées comme des cafés, où s'étageaient des livres aux -couvertures voyantes et de mauvais goût, des livres qui faisaient, en -peignoir de couleur, la retape pour 3 fr. 50 c. - -L'éclairage furieux de ce magasin et de tout ce couloir le gênait. Il -s'engagea dans les corridors qui encadrent le préau, mais là encore, le -scintillement des bijoux sous le gaz, le fatigua. Des gens se -pétrifiaient devant l'or des joailleries et des bureaux de change. Il -s'écarta de cette foule, laissa de côté les fabricants de gamelles et de -crachats, tous les débitants de la dinanderie honorifique et entrant -dans le jardin désert, presque noir, il se rappela, dégoûté par -l'horreur des articles de Paris qu'il avait vu flamboyer impudemment -sous les arcades, cette phrase proférée par Cyprien, un jour que chassés -par la pluie ils se promenaient, tous les deux, dans le Palais-Royal: -«c'est un lieu qui contient des boutiques pleines de victuailles qu'on -ne mange point et de livres qu'on ne lit pas, des magasins où sont -exposés sur du velours tous les mobiles des saletés humaines, des bijoux -pour les femmes et des croix pour les hommes!» - -Et ramené à Cyprien par cette définition chagrine, André se dit que le -peintre rirait certainement, s'il le voyait ambuler ainsi, attendant -l'heure du berger, dans ce lieu foisonnant d'étrangers et de filles. Une -certaine rancune persistait encore chez lui contre son camarade; c'est -un anémique et un hypocondre, se disait-il, j'ai tort de lui en vouloir. -Mais ces raisons ne l'apaisaient pas. Son mécontentement s'activait même -au souvenir de l'involontaire blessure qu'il avait reçue. - -Il tira sa montre encore. L'heure du rendez-vous approchait. Il partit -du jardin et s'engagea dans la rue Vivienne. - -J'ai tout de même de la chance qu'il ne pleuve pas, murmura-t-il, en -levant le nez. Il bruinait seulement; le pavé était gras et l'air -humide. Il gagna rapidement la Bourse; il n'était plus qu'à deux pas de -la rue du Quatre-Septembre. Il s'assit sur un banc, regardant comme -d'une berge, cet océan des pavés de Paris, où incessamment moutonnent -des équipages de luxe, des voitures de commerce et de place. Il resta -là, contemplant le flux des passants, marchant, courant, se croisant, -s'arrêtant, échangeant quelques mots et reprenant leur course. Des gens -s'échappaient des portes sur les trottoirs, d'autres entraient dans les -magasins aux carillons des sonnettes, d'autres encore interpellaient les -concierges, ou s'asseyaient, desheurés, dans les cafés et se disputaient -avec les garçons, les journaux et les cartes. - -C'était l'heure où les affaires se calment et où les plaisirs du soir -vont naître. La formidable activité qui se mouvait autour de lui, la -féroce puissance du commerce, enlaçant tout ce quartier et rayonnant par -toute la ville, s'éteignait peu à peu; la chasse aux subsistances, la -sourde bataille du négoce en sentinelle derrière ses devantures -cessaient et la Bourse, maintenant vide de clameurs et de bruits, -dormait, silencieuse, dans son lit de rues sombres. - -André constata avec une joie puérile, que sa montre retardait de cinq -minutes; il la régla sur le cadran allumé de la Bourse. Une quarantaine -de minutes le séparait maintenant, à peine, de son rendez-vous. Il -tenait à être à son poste plus tôt, connaissant les habitudes des -femmes, sachant qu'elles se présentent avant ou après, à l'heure fixe -jamais. - -Il arriva à la porte de la maison Larmange, une grande porte cochère, -ouverte, montrant le bout d'un péristyle et le perron d'un escalier, et -il acheta, dans un kiosque voisin, un journal pour se donner une -contenance, mais le bec de gaz contre lequel il s'appuyait, éclairait -mal. Il eut froid aux pieds et il se promena lentement devant la maison, -s'étonnant de ne pas voir, contrairement à ses prévisions, des messieurs -en train de croquer le marmot, s'arrêtant de temps à autre, devant la -vitrine des magasins. - -Il essaya de s'intéresser, par désoeuvrement, à la boutique d'un -marchand de cheveux et de postiches, pleine de têtes immobiles de -femmes, roses des joues, bleues des yeux, rouges des lèvres, ornées de -cheveux de toute nuance, cannelle, orange, poivre et sel, marron, -piquées de fleurs en taffetas, d'oiseaux de paradis, d'épis d'argent ou -d'or et toutes ces figurines étaient coupées, au bas du buste qui -sortait d'une glace comme d'une nappe d'eau, et elles arboraient pour -indiquer le prix de leur chevelure, des étiquettes en carton fichées -dans la cire du crâne. - -Il s'enfuit, honteux. Derrière une vitrine, une demoiselle de magasin le -dévisageait avec un sourire et il reprit son va-et-vient, perdant son -rôle d'homme, prenant celui d'une fille, battant son quart, observé -derrière les marchandises des montres par de jeunes femmes qui se -chuchotaient à l'oreille, dans un éclat de rire: encore un poireau!--Il -alla plus loin, jusqu'à un débit d'objets du Japon et il recommença, sur -le trottoir, sa mélancolique promenade, débusqué bientôt par une paire -d'yeux qui ricanaient derrière des magots et des cabinets de fausse -laque. Alors, il retraversa la rue et se planta de nouveau devant le bec -de gaz, dressé près de la porte de la bâtisse où travaillait Jeanne. - -Huit heures moins le quart tintèrent à une horloge. Bon Dieu, que le -temps lui semblait long! Il regarda, désappointé, en l'air, vit, -s'étalant à perte de vue, d'énormes lettres d'or, de cyclopéennes -inscriptions trouant la brume: «robes et manteaux» «confections pour -dames» «jupons et tournures» «dresses et mantles». Partout, ce n'étaient -que des annonces pour vêtements de femmes, courant, s'enroulant le long -des façades, rampant au-dessus des portes, s'accrochant aux balustres -des terrasses, grimpant jusqu'aux sixièmes étages, jusqu'aux faîtes des -toits, et il demeurait là, les yeux au ciel, considérant cette rue qui -suait la richesse et la faillite, une rue vivant au jour le jour, -subordonnée aux engouements de toute une clientèle d'actrices et de -filles! - -Le froid qui lui glaçait de nouveau les jambes le tira de sa rêverie et -il consulta, une fois de plus sa montre. Huit heures allaient sonner. Il -tressaillit et, la figure un peu cachée par son journal, voulant être -reconnu le premier, il attendit, les yeux impatiemment fixés sur la -porte. - -Bientôt apparurent deux jeunes filles qui filèrent à grands pas, à -droite, puis deux autres qui filèrent à grands pas, à gauche, puis ce -fut tout un tourbillon qui se jeta, en piaillant, sur le trottoir, se -baisa sur les joues et se dispersa, en tous sens, par couple. - -André s'approcha un peu, craignant que Jeanne se sauvât sans qu'il -l'aperçût.--Elle s'était peut-être échappée déjà.--A cette pensée, une -angoisse atroce le saisit.--Mais des ouvrières descendaient, -s'échelonnant encore. Soudain, Jeanne débucha, bras dessus, bras dessous -avec une autre. Il fit un pas en avant, elle s'arrêta, et, le sang au -visage, ils se serrèrent, tous les deux, la main, n'osant s'embrasser -devant tout ce monde, se demandant, d'une voix tremblée, de leurs -nouvelles. - ---Tu t'es toujours bien portée? - ---Oui, merci et toi? - ---Oui, comme tu vois. - -Il lui offrit son bras.--Où allons-nous, dit-il? - ---Nous allons dîner, ce ne sera pas bien loin; c'est là, à côté. - -Ils entrèrent, dans une rue latérale, à droite, et montèrent dans un -restaurant installé à un premier étage. - -La salle était déserte. André s'empressa de débarrasser les femmes de -leurs manteaux et il s'assit en face d'elles. - ---Tout le monde a fini de manger, dit Jeanne, en souriant; et elle -raconta qu'elle venait tous les jours avec la veuve Laveau, ici -présente, dîner dans cette salle. - -Il l'examinait; elle était la même qu'anciennement, plus fraîche, plus -grasse même. C'était toujours ce bout de nez riant sous des chipettes de -cheveux pâles, dans un teint blanc, c'étaient toujours ces yeux actifs, -pétillant au moindre mot, cette jolie tournure, ces fines mains, cette -allure pimentée d'une Parisienne, ce petit air «tam-tam», comme elle -disait jadis, en parlant d'elle. - -Elle était mieux mise qu'autrefois pourtant, vêtue tout de noir, avec un -médaillon à camée qu'il lui avait toujours connu, des bagues à -turquoises et à perles dont il se souvenait, et des boucles d'oreilles -et des porte-bonheur qu'il ne se rappelait pas lui avoir jamais vu -porter, de son temps. - ---Tu me trouves changée, fit-elle, en dépliant sa serviette? - ---Mais non, tu es toujours la même! - ---Comme toi. Tu es mieux, cependant; les cheveux courts te vont -bien--dans le temps, tu avais l'air pauvre, avec tes grands cheveux qui -te couvraient l'oreille. - -Ils se mirent à rire tous les deux, et la veuve Laveau les imita, -poliment. - -Le garçon de restaurant reparut. - -Pendant qu'elles épelaient la carte, André jeta un coup d'oeil sur cette -veuve qu'il aurait voulu pouvoir envoyer coucher. Elle le gênait, avec -sa figure grave, sa réserve silencieuse, son filet de rire. Elle lui -déplut, mais elle lui sembla d'une perversion problématique. Cyprien est -absurde, pensa-t-il, et il contempla cette grande femme solidement -râblée, mais de mine bonasse et simple, s'imaginant qu'elle devait avoir -d'humbles et robustes amours qui lui coûtaient cher. - ---Alors, pas de potage? disait le garçon que les hésitations des deux -femmes ennuyaient. - ---Non, servez-nous tout de suite des grives. - -Le garçon fut surpris. - -André pensa que Jeanne désirait lui montrer qu'elle se nourrissait bien; -il commanda, à son tour, un mazagran. - -La conversation reprit. André dévisagea la petite tendrement et, les -coudes sur la table, il lui dit: - ---Ah! ma pauvre Jeanne, y a-t-il assez longtemps que nous ne nous sommes -vus! ma foi, je suis joliment content de te revoir. - -Elle aussi sourit et s'affirma heureuse de leur rencontre. - -Ils gardèrent, une minute, le silence, ayant tous les deux sur les -lèvres des questions plus expansives, plus pressantes, mais la présence -d'un tiers les gênait. - -Le garçon apporta les grives. - -Elles s'escrimèrent à coups de couteau sur la carcasse faisandée de ces -bêtes. André se recula un peu car ce fumet lui retournait le coeur. Les -deux femmes n'eurent pas le courage d'avaler cette pourriture et elles -appelèrent le garçon qui vanta le gibier très avancé, sans convaincre -personne, et conseilla à ces dames un veau maigre.--Elles acceptèrent; -il disparut comme un coup de vent et rapporta presqu'aussitôt une -tranche d'une viande blanche et molle. La veuve se récria, devant la -seule part couchée sur l'assiette, mais Jeanne dit, un peu rouge: bah! -va, mangeons toujours, nous verrons après. - -Le garçon souriait, encore ébahi; André ne douta plus que les deux amies -n'eussent l'habitude de se partager entr'elles une seule portion et il -demeura gêné de les voir consommer, en son honneur, des nourritures -aussi considérables et aussi choisies. - -Il souhaitait ardemment avec cela la fin du repas, espérant que la veuve -Laveau partirait et qu'il serait seul avec Jeanne. Celle-ci semblait du -reste avoir la même idée car elle bousculait son amie pour achever le -dîner plus vite. - -Le service lambinait malheureusement et la chaleur de cette salle, très -basse de plafond, avec des fenêtres en demi-roues, était accablante. -André étouffait sous son paletot. - -Jeanne lui proposa de l'enlever. - ---Ce n'est plus la peine, répliqua-t-il, puisque vous allez avoir -terminé. - -La conversation se traîna encore pendant qu'elles grapillaient du raisin -sec et que, dédaignant comme la plupart des femmes les casse-noix, elles -brisaient les amandes et les noisettes avec leurs dents; Jeanne expliqua -à André, tout en cherchant des philippines dans ses coques, que c'était -un restaurant où déjeunaient toutes les demoiselles de magasin qui ne -mangeaient pas dans leur atelier. Elle parla aussi de certains mets qui -étaient constamment réussis et que l'on pouvait demander de confiance, -du lapin sauté et des cervelles au vin, par exemple, et la veuve Laveau, -toujours silencieuse l'approuvait. - -Les mendiants étaient définitivement croqués.--André tira son -porte-monnaie et réclama l'addition, mais les deux femmes s'y -opposèrent. Il insista sans plus de succès, et il régla son mazagran, un -peu honteux de laisser payer des femmes devant le garçon qui les regarda -sans surprise, cette fois. - -Ils descendirent; Jeanne prit le bras d'André. Madame Laveau déclara au -coin de la rue, qu'elle devait retourner chez elle, et, après avoir -embrassé Jeanne du bout des lèvres, elle salua André et disparut. - -Ils étaient maintenant seuls! Alors, tous deux se jetèrent un coup -d'oeil et André serra plus fort le bras qui pendait au sien. - ---Mon petit chien, fit-il, très bas, je t'appelle comme autrefois, hein? -je suis joliment content de te revoir. - -Il s'arrêta, pensant qu'il retombait dans les redites du restaurant, -mais Jeanne rompit les lieux communs, en riant comme une folle. - ---Tiens, dit-elle, j'ai oublié ton livre. - -Il eut un geste qui signifiait le peu d'importance qu'il attachait à ce -livre. - -Elle reprit: oh! je l'ai chez moi! je te l'apporterai, la première -fois... si je te revois, ajouta-t-elle en hésitant. - ---Comment si tu me revois? - -Ils abordaient enfin le but autour duquel ils gravitaient depuis des -heures.--Alors Jeanne, harcelée de questions par André, raconta qu'elle -était heureuse, qu'elle ne manquait de rien, que, du reste, elle avait -toujours travaillé depuis leur rupture. - ---Mais tu as un amant? dit André, un peu anxieux. - -Elle avoua posséder un amant, mais il n'était pas à Paris, il faisait -son volontariat dans une ville de l'Est.--Tu sais, il m'envoie tout de -même mon argent, dit-elle. - -André pensa que ce monsieur était bien jeune, mais il garda cette -réflexion pour lui. Il songeait à la sottise de Cyprien, maintenant. -S'était-il assez trompé! Elle n'avait pas besoin d'argent!--Il oublia -que lui-même avait cru à un retour intéressé de Jeanne, et il s'imagina -que ses premières suppositions étaient les mêmes que celles qui -l'assaillaient maintenant: un retour simplement motivé par le désir -d'avoir un amant qui vous contenterait les besoins de la chair et vous -sortirait. - -Tandis qu'il marmottait, le nez baissé, Jeanne sautillait à son bras, -montrant sous son voile à pois, des lueurs de dents, des battements de -cils, des éclairs d'yeux. Elle s'enquerrait, à son tour, de ce qu'il -était devenu depuis cinq ans.--J'avais peur de t'écrire, dame tu -comprends, tu pouvais être marié, je n'aurais pas voulu que tu aies des -ennuis à cause de moi.--C'est pour cela que j'ai chargé Émilie d'écrire -à M. Jules. - -Il s'occupa alors du sort d'Émilie. Qu'était-elle devenue? - -Rien.--Elle concubinait avec l'un des amis de l'amant de Jeanne. - ---Et M. Jules? interrogea la petite. - ---Rien non plus.--Je ne le fréquente pas, du reste, ajouta André un peu -embarrassé. - ---Ah ça, mais voyons, où me mènes-tu? s'écria-t-elle tout à coup, après -un silence, en s'arrêtant. - ---Mais, je n'en sais rien... - -Le fait est qu'ils avaient marché au hasard, s'engageant machinalement -dans des rues noires. La brume descendait plus épaisse maintenant, les -pavés gluaient. Jeanne, dont les hauts talons clignaient était obligée -de s'appuyer de tout son poids sur le bras d'André. - ---Je te fatigue, hein? - ---Toi, mais pas du tout, et il lui pinça tendrement le bras. - ---Tiens, eh bien mais, nous voilà dans la rue de Rivoli, reprit André; -ils débouchèrent, en effet, d'une ruelle noire, en face de la rue de la -Tacherie. - -Il proposa d'entrer dans un café pour qu'elle pût se reposer et boire -quelque chose de chaud, et il regarda autour de lui, espérant trouver -une brasserie peu achalandée, sans vacarme de billards et de jackets et, -tout en cherchant, il s'engagea dans la rue qui longe le chantier de -construction de l'Hôtel de Ville. Un triste café, représentant à lui -seul tout le mortel ennui d'une province, était là. André glissa un coup -d'oeil entre deux rideaux mal joints, mais les vitres embuées pissaient; -il ne vit rien; il écouta et n'entendit aucun bruit; il pensa que la -salle était déserte, tourna le bec de cane d'une petite porte et entra. - -Quatre personnes buvaient des mazagrans devant une table; le garçon en -buvait un autre dans un coin; et au centre d'un comptoir, une femme -dormait, devant une tasse. André fut enchanté de ce lieu placide et il -commanda deux grogs. - -Voyons, se dit-il, avec tout cela, je ne sais pas encore à quoi m'en -tenir sur les intentions de Jeanne. Il essaya de lui frayer la route, -espérant qu'elle aborderait cette question, la première, mais elle -parlait d'autre chose, décidée à rester sur la défensive, à le laisser -venir. - ---Petit loup, lui dit-il, tandis qu'elle écrabouillait sa tranche de -citron avec une cuiller et pêchait les pépins qui dansaient dans l'eau -trouble, tu te rappelles les bonnes soirées d'autrefois dans ma chambre? - -Elle hocha joyeusement la tête et le regarda avec des yeux noyés et -lents. - ---Eh bien? demanda-t-il, en hésitant et se penchant sur elle... - -Jeanne gardait le silence, un peu troublée. - -Il lui prit la main sous la table; et murmura, très bas: - ---Voyons, dis... - ---Ça dépend, soupira-t-elle, tu sais, je ne peux pas te recevoir chez -moi. - -Ces mots furent une douche pour André. - -L'idée d'amener Jeanne chez lui le renversa. Il aperçut la maison -bourgeoise qu'il habitait, soulevée, le concierge cherchant noise à la -petite, lui criant d'essuyer ses pieds, lui demandant, chaque fois, où -elle allait; Mélanie outrée, déblatérant sur le compte de Jeanne, -bougonnant, grognant, se refusant à la saluer et à la servir; il aperçut -d'un coup, la tranquillité de son intérieur fuyant à vau-l'eau, -remplacée par tout un enfer de cancans et de luttes. - ---Mais, moi non plus, je ne puis pas te recevoir, dit-il! - ---Jeanne répliqua, très ferme: eh bien dame alors, que veux-tu? Nous -resterons bons amis, il n'en sera que ça. - -La pensée qu'il revoyait Jeanne maintenant pour la dernière fois -l'accabla; il perdit la tête et proposa de louer une chambre d'hôtel. - ---Oh non, par exemple, cria la petite, non, je te connais; tu as besoin -de ton chez-toi, tu ne viendrais qu'à contre-coeur aux rendez-vous, et -moi aussi! nous nous fâcherions; non, il est bien plus simple que nous -en restions là!--Et elle ajouta, après un silence: tu n'es pas marié, tu -habites chez toi et tu ne peux pas m'amener! tu as donc une autre femme? - -Il jura ses grands dieux que non. - ---Alors je suis compromettante? - -Il jura de nouveau que non. - ---Eh bien, qu'est-ce qui t'empêche? - -Il débita des raisons vagues: sa maison était bégueule, son concierge -désagréable, ce serait toute une histoire si une femme montait chez lui. -Ce n'était plus, hélas! comme jadis! - ---Oh! toi, tu n'as pas changé, fit-elle vivement, tu as toujours peur de -tout, tu te fais des monstres de rien; ah bien, si j'étais homme! - -Il rougit, de plus en plus décontenancé.--Comment faire, -balbutia-t-il?--puis il crut habile de retourner les arguments de Jeanne -contre elle. - ---Mais toi, reprit-il, pourquoi ne me recevrais-tu pas puisque ton amant -n'est pas à Paris? - ---Pourquoi?--Mais parce qu'Émilie et son amant sont très souvent chez -moi, parce que je suis surveillée par eux et par ma portière; parce -qu'enfin je suis obligée de ménager dans mon quartier un tas de monde! - -André était vaincu. Il garda le silence pour ne pas avouer sa défaite -tout de suite. - -Ils quittèrent le café. Le brouillard s'était un peu dissipé, mais le -froid piquait. Séparé d'eux par un mur de palissades criblé d'affiches, -un monstrueux treillis de madriers et de planches se dressait, toute la -haute carcasse de l'Hôtel de Ville en construction, et cela escaladait -la brume, montait comme un palais à jour dans le ciel, plus imposant, -plus superbe, plus grand, que la bâtisse de pierre autrefois détruite. -André songea vaguement à ces terribles eaux-fortes de Piranèse où -d'énormes monuments s'élèvent dans un effroyable chaos -d'échafaudages--puis, il sourit, voyant la lune remuer là dedans, comme -enfermée dans une gigantesque cage, grillée par de formidables poutres. - -Il montra la lune à Jeanne qui leva le nez vers elle, puis le baissa, -sans rien dire, et ils marchèrent, silencieux et mécontents, lui vexé -d'être ainsi réduit; elle, ennuyée par ces débats et par ces -contraintes. - ---Prenons là, dit-elle, car il est tard et il faut que je rentre chez -moi. - ---Tu ne demeures pas rue Sauval, demanda-t-il? - ---Non, c'est Eugénie qui demeure là. - ---Madame Laveau? - ---Elle fit signe que oui;--et ils se turent longuement. - -Honteux de reproposer l'offre qu'il avait d'abord rejetée, André se -mordait les lèvres. Il faut pourtant que je me décide, se dit-il; alors -il mit tout amour-propre de côté et il déclara qu'en somme, en prenant -certaines précautions, il pourrait l'accueillir chez lui, que si elle -voulait, il irait la chercher, après demain, samedi, à son atelier, -qu'il aviserait d'ici là au moyen de l'introduire, sans scandale et sans -bruit, dans son logement. - -Le visage de Jeanne s'éclaira; tu verras comme je mangerai vite, samedi, -pour avoir fini plus vite, fit-elle, en riant. - -Ils avaient atteint la rue Bonaparte où elle habitait.--Jeanne pensa -qu'André allait l'embrasser et elle s'essuya furtivement la bouche, -mouillée par la buée de l'haleine condensée sous le voile; lui, sous le -prétexte de se moucher, s'essuya dans la même intention, les moustaches. -Et, alors, ils s'embrassèrent, mais mal. Devenu timide soudain, André ne -la baisa que sur les joues et sur le front.--Des baisers de nounou et de -père, dit-il, pour s'excuser, mais elle offrit bravement ses lèvres -qu'il plaqua aussitôt sur les siennes, murmurant: alors, c'est entendu, -je t'attendrai devant la porte;--samedi, à huit heures, n'est-ce pas? - - - - -X - - -Le samedi matin, André se réveilla en sursaut; dans son esprit encore -flottant, l'idée qu'il allait revoir Jeanne jaillit aussitôt. Il s'était -endormi, la veille, en pensant à elle, il se réveillait sans que la nuit -eût rien changé au cours de ses réflexions. Il s'assit sur son séant, -revêtit un gilet de tricot, à manches, qu'il mettait, le matin et le -soir, pour fumer et pour lire, roula une cigarette et, les bras relevés, -en anse de chaque côté de la tête, il se posa cette question: - -Faut-il prévenir Mélanie que la petite viendra, ce soir, ou faut-il ne -rien lui dire? - -Il ne doutait point par exemple que, dans un cas comme dans l'autre, la -bonne n'allongeât une mine bourrue et un nez pincé, mais ses prévisions -s'arrêtaient là.--Comment prendrait-elle la chose?--Il était très -inquiet, craignant qu'elle ne jouât son va-tout et n'exprimât -péremptoirement sa résolution bien arrêtée de ne servir personne autre -que son maître. - -Au fait, poursuivit-il mentalement, je la paie pour soigner mon -intérieur de garçon, et non pour obéir à des femmes. Logiquement, si -elle refuse, elle sera dans son droit. Je ne puis exiger qu'elle -partage, pour trente-cinq francs, ses égards et ses coups de brosse -entre Jeanne et moi. - -Après cela que je la prévienne ou que je ne la prévienne pas, la -situation reste la même; le déjeuner doublé et les bottines cirées en -plus, n'en existent pas moins. Ah ça mais, je deviens imbécile, se -dit-il, soudain; il n'y a pas de garçon qui ne reçoive chez lui des -maîtresses et leurs bonnes se taisent. Mélanie agira comme elles. Le -tout est de résoudre s'il ne vaudrait pas mieux l'aplatir d'un coup, en -lui laissant voir une femme sous les draps et l'empêcher ainsi, hébétée -par les stupeurs qu'elle a toujours longues, de préparer ses moyens de -défense ou bien s'il ne serait pas plus prudent de la sonder avec -précaution et d'avoir ainsi le temps d'organiser pour demain la -résistance si elle se montrait déterminée à engager la lutte. - -Ce parti est incontestablement le plus sage, songea-t-il; allons, je -vais tâter le terrain tout à l'heure, ou plutôt non, je vais annoncer -carrément cette nouvelle à Mélanie; le bon côté de mon premier système, -le choc de massue sera gardé et je profiterai en même temps des -avantages de l'autre, j'aurai la possibilité de parer la réplique. - ---Fichtre! voilà le moment! murmura-t-il, moins décidé déjà, entendant -une clé fourrager au loin dans la serrure. - -Il s'enveloppa de fumée, tirant précipitamment sur sa -cigarette.--Mélanie tourna et vira dans la cuisine, ouvrit et ferma des -portes, puis elle apparut, tenant un journal et des lettres, se -plaignant de la bise, sortant des phrases toutes faites, emmagasinées -depuis des ans dans sa cervelle et mécaniquement ramenées, à chaque fin -d'automne, aux approches du froid. - -André déchira la bande de son journal et, pendant que la bonne quittait -la pièce, il se recueillit encore, se demandant comment il allait s'y -prendre. - -Il enfila, toujours très indécis, sa culotte, passa dans son cabinet de -toilette, poussa la porte de communication, entra dans la cuisine et -pria Mélanie de lui verser un peu d'eau tiède dans son verre à dents. - -Tandis qu'elle penchait sa bouillotte dont le couvercle mal assujetti -sur ses charnières claquait au-dessus du mince filet d'eau chantant dans -la rigole, il lui dit: - ---Ah! à propos, Mélanie, c'est aujourd'hui jour de marché, je -crois.--Tâchez donc d'acheter pour pas trop cher, un fin -morceau.--J'aurai du monde à déjeuner demain. - ---Bien, Monsieur; Monsieur voudrait du faux-filet ou du rosbif? - ---Non, je voudrais quelque chose de plus délicat et de plus léger, c'est -pour une femme;--et il ajouta, en la regardant dans les yeux;--qui -couchera ici, ce soir. - -Mélanie ne poussa même pas une exclamation; elle demeura figée, les bras -cassés et la bouche ronde. - ---Ça y est, se dit André, qui sortit immédiatement de la cuisine. - -La journée s'écoula, tranquille.--La bonne apprêta et servit le dîner; -André jeta un coup d'oeil sur elle à la dérobée et il la vit, fêlée, -presqu'abattue. - ---Si je faisais tout bonnement des rognons au vin blanc, dit-elle avec -effort. - ---Soit, répliqua André. - ---Elle tortilla son alliance à son doigt et elle ajouta: - ---Alors la dame de Monsieur est guérie et elle va habiter avec? - ---Pas du tout, c'est une autre femme qui vient. - ---Ah! - -L'hébétude de Mélanie s'aggrava, mais elle sourit néanmoins et partit -soulagée, préférant encore l'arrivée de n'importe quelle maîtresse à la -rentrée de la femme légitime. - -Alors André couvrit de cendre son feu bourré de bois, de façon à ce -qu'il brûlât lentement jusqu'à son retour, plaça entre les deux chenets -une bouilloire pleine, rangea ses papiers, ferma les grands rideaux des -fenêtres et s'en fut. - -La pose qu'il effectua devant la porte de l'atelier de Jeanne ne différa -guère de celle qu'il avait déjà endurée. Il stationna seulement, par -pudeur, devant des boutiques autres que celles du coiffeur et du -marchand d'objets du Japon; enfin, pour varier ses plaisirs, il arpenta -le milieu de la chaussée, regagna, chassé par des voitures, le trottoir, -aperçut Jeanne qui descendait avant l'heure, précédée de son amie veuve, -et de nouveau, il les accompagna au restaurant. Après avoir, comme -l'avant-veille, bu un verre de café, et, étouffé sous son paletot, il -commença à dessiner avec du noir d'allumette sur le blanc taché de bleu -de la nappe, une vague et sommaire topographie des lieux qu'il occupait. - ---Tu vois bien, dit-il à Jeanne, voici la maison: ici la porte cochère -et une allée aboutissant en ligne directe à un grand mur; de chaque côté -de cette allée, un corps de bâtiment;--eh bien, c'est dans le bâtiment -de droite, juste à ce point-ci, là où j'écrase du noir, que débouche mon -escalier, tu n'as qu'à grimper jusqu'au dernier étage.--Voilà donc le -programme, que nous allons suivre: j'entrerai le premier, tu viendras, -deux minutes après, et je t'attendrai en haut; tu as bien compris, -n'est-ce pas? - ---Oui, c'est entendu, je prends à droite et je monte aussi haut que je -puisse monter. - ---C'est cela même. - ---Ah bien, et si le concierge s'informe où je vais? - ---Dame, reprit André un peu hésitant, dame, tu diras alors que tu as une -lettre pressée à me remettre; attends, je vais en préparer une et il se -fit apporter de quoi écrire, cacheta une enveloppe vide et posa dessus -son adresse. - ---Et puis... et puis... conclut-il, en se tirant sur les doigts pour les -faire craquer, après tout, je me fiche pas mal du concierge! - -Cette tardive assurance égaya la petite qui savait depuis longtemps à -quoi s'en tenir sur la bravoure d'André. - -Ils partirent du restaurant, saluèrent la veuve Laveau, et alors André -parla de Mélanie pour la première fois, déclara qu'elle était bébête et -toquée, mais qu'elle était très brave femme, appuya sur ce point qu'il -ne faudrait pas s'occuper de ses mines bougonnes, si elle en avait, -affirma enfin, sans assurance, qu'il était bien convaincu qu'une -parfaite entente s'établirait entre les deux femmes. - -Jeanne très soucieuse ne souffla plus mot. A son tour, elle fut prise de -frayeur devant cette bonne installée dans un logement; elle redouta des -froideurs méprisantes et des avanies. - -Quand elle sut que Mélanie était mariée, sa terreur s'accrut. - -La situation fausse qu'elle allait avoir dans ce ménage, formé depuis -des mois, et fonctionnant sans arrêt, l'épouvanta. Elle comprit qu'elle -ne pourrait être qu'une étrangère en visite; que, dans ce mécanisme de -vie intérieure, elle ne serait qu'un inutile rouage ajouté par suite -d'un hasard ou d'une fantaisie et qui se briserait sans interrompre en -rien la marche régulière de la machine. L'impossibilité de posséder à -nouveau et en entier son amant lui apparut; elle regretta presque la -liaison qu'elle voulait renouer. - ---Qu'as-tu? interrogea André, étonné de son silence. - ---Mais rien... dit-elle très bas. - -Ses craintes se développaient. Le concierge qui la préoccupait peu -jusqu'alors, se dressa devant elle, prenant des proportions formidables; -elle le vit aux côtés de Mélanie, dans la cour, semblable à deux dogues -furieux, prêts à lui sauter aux jambes. - -Elle se sentit perdue; la grossière optique de la peur cessa pourtant. -André lui caressait la main et elle s'appuyait sur lui, espérant tout de -même une assistance et une affection, mais bien que convaincue qu'elle -exagérait ses transes, elle ne put cependant chasser l'image de cette -Mélanie qu'elle se représentait comme un grand dragon, vieux et roide, -la regardant du haut en bas, en sa qualité de femme mariée et de -servante, maîtresse d'une maison, dominatrice du caractère incertain -d'André. - -Elle se serra plus étroitement encore contre son amant, appuyant presque -sa joue sur son épaule, éprouvant le besoin de se faire petite, se -promettant de se glisser dans l'entre-bâillement des portes et de saluer -bien bas tout le monde. - ---Ah! ce n'est plus comme jadis, soupira-t-elle, le coeur gros. - ---Mais si, mon petit chat, rien n'est changé, reprenait-il, affectant -une confiance qu'il n'avait pas, car le trouble qui rendait chagrine la -figure de Jeanne ranimait le sien; tu verras, ça ira tout seul; allons, -voyons, Madame, montrez un beau sourire au Monsieur, dit-il, essayant de -la distraire de ses pensées tristes. - -Elle eut sous son voile un sourire pâle. André commençait à être mal à -l'aise. Heureusement qu'ils avaient atteint sa rue. Il remit à Jeanne -l'enveloppe, entra rapidement, escalada les cinq étages et, là, penché -sur la rampe, il attendit. - -Un petit bruit sec de pas retentit bientôt au loin à des profondeurs de -cave, sur le dallage du vestibule, puis le bruit devenu presqu'aussitôt -plus sourd monta dans la cage de l'escalier, s'approchant, accompagné -d'un petit vibrement de rampe remuant sur ses barreaux et d'un froufrou -de linge empesé ratissant les marches. André ne voyait rien; les becs de -gaz, placés au-dessous de lui, séparés les uns des autres par deux -étages, l'aveuglaient sans rien éclairer. - -Jeanne émergea enfin sur le palier du quatrième, s'avança en pleine -lumière, essoufflée un peu d'avoir grimpé si vite. Il toussa légèrement; -elle leva le nez et ils se sourirent sans parler; elle arriva près de -lui enfin; il la prit par la taille et la poussa dans sa porte qu'il -referma tout de suite sur eux.--Alors toutes ses agitations cessèrent; -il était chez lui, libre. - ---Le concierge ne t'a pas questionnée, murmura-t-il en allumant sa -bougie? - ---Il ne m'a pas aperçue. J'ai filé tout doucement devant la loge. Il -lisait un journal et il n'a même pas bougé la tête! - ---Allons, tout va bien; débarrasse-toi de tes affaires et il l'embrassa -tendrement et se mit à fourgonner dans les braises qui rougeoyaient, -dans sa cheminée, sous de la cendre; il entassa ensuite de nouvelles -bûches, baissa la trappe, aida Jeanne à sortir de son manteau, approcha -un fauteuil, mais elle refusa de s'asseoir, voulant d'abord visiter le -logement. - -Elle regardait le petit salon où ils étaient, reconnaissait d'anciens -bibelots, une gravure de Daullé, d'après Teniers, une vieille estampe de -Breughel-le-Drôle, des assiettes de faïence et des plats de cuivre. - ---Tiens, tu avais cela de mon temps, disait-elle. Ah bien, j'ai souvent -pensé à toi quand je voyais des assiettes accrochées chez des -bric-à-brac et elle ajouta, contemplant les aquarelles impressionnistes -qu'elle n'avait jamais vues: tiens, voici du nouveau; c'est joli, mais -pourquoi donc que ce n'est pas terminé?--Oh! fit-elle, tout à coup, en -se retournant,--et elle leva la lampe, enveloppa dans le rond de lumière -rabattu par l'abat-jour, la cheminée,--qu'est-ce que c'est que ça?--Et -elle considéra, avec une petite moue d'horreur, une extravagante chimère -du Japon, cuirassée d'écailles rouges et vertes, la patte sur une boule, -la langue retroussée, la queue en panache, les yeux en saillie, projetés -comme au bout de pédoncules. - ---Dieu que c'est laid! cria-t-elle. - -Puis, tenant toujours la lampe, elle passa, suivie d'André, dans la -chambre à coucher, séparée du petit salon par une portière; elle se -tourna de tous les côtés, et dit: ah ça, par exemple, c'est gentil!--et -elle admira une table de nuit chiffonnier, en bois de rose, Louis XVI, -s'extasiant sur le marbre neuf, sur les serrures dorées nouvellement -posées. - -Mais ce qui l'étonna le plus, ce fut le lit; elle ne retrouvait plus le -vieux galetas de fer qu'elle avait autrefois connu.--André lui expliqua -brièvement, tout en commençant à la serrer de prés, que celui-ci était -un lit en bois blanc, laqué, forme Louis XV. - ---Voyons, voyons, sois donc sage, disait-elle, en lui tapant sur les -doigts. Il cessa le jeu auquel il se livrait et il affirma qu'elle -aurait l'étrenne de ce beau lit. - -Elle sourit, lui reprochant de mentir avec tant d'aplomb. - -Il répéta, ce qui était la vérité, qu'il n'avait jamais reçu de femmes -dans ce logement et que ce lit avait été acheté, tout récemment, depuis -son entrée dans cette maison. - -Elle ne le crut pas et il renonça sagement à la convaincre. - ---Sais-tu que c'est gentil tout cela, reprit Jeanne, contemplant encore -les meubles et elle ajouta: et puis, c'est bien propre! - -Il jugea de son devoir de déclarer qu'à ce point de vue-là, Mélanie -était vraiment une femme remarquable. - -Ce nom rembrunit de nouveau Jeanne; elle redevint troublée; mais elle -reprit son babil, en entrant dans le cabinet de toilette. Ravie, elle -s'écria: ah! voilà qui est agréable; avec une pièce comme celle-là, nous -ne serons plus comme dans le temps... - -Elle s'arrêta, un peu rouge, et ils rirent tous deux, se rappelant: -elle, certaines gênes intimes, lui, certaines visions farces emplissant -son unique chambre; il se tira la moustache, un peu allumé, puis il -réembrassa la petite et, devant le pot à l'eau, se regarda, ainsi enlacé -à elle, dans la glace pendue au-dessus de la cuvette, mais Jeanne se -dégagea et se mit à tripoter les objets de la toilette. Elle déboucha la -boîte à poudre de riz, fourra son nez dedans, enleva à moitié la houppe -comprimée contre les parois de buis et poudra la toilette d'un fin nuage -rose, puis elle toucha aux rasoirs, aux brosses et mouilla l'étoffe de -sa robe, à l'endroit où se tasse la pointe du sein, de quelques gouttes -d'essence de frangipane, en vidange dans un flacon. - ---Où donne cette porte?--Et elle désigna, entre deux armoires, une porte -vitrée, habillée d'un rideau de serge. - ---Dans la cuisine, répondit André, qui appuya sur le loquet. Il l'invita -à entrer, mais elle ne le voulut pas;--elle semblait avoir peur de -mettre le pied dans l'antre, même lorsque le fauve n'y est point. Elle -hasarda seulement le bout de son nez, vit les bataillons étincelants des -casseroles et des plats, s'épeura encore devant un bonnet en tulle noir, -à choux, laissant pendre des brides vert pomme sur l'ocre du mur. - ---C'est bien propre, murmura-t-elle,--et, prenant la lampe, elle refusa -de franchir la cuisine pour gagner la salle à manger, appréhendant -vaguement que Mélanie ne s'aperçût qu'une femme était entrée dans sa -cuisine, et elle repassa par la chambre à coucher. - ---Tu vois, ce logement est commode, fit André, aucune pièce ne se -commande. - -Elle apprécia, elle aussi, cet avantage, puis revint s'asseoir dans le -salon. Le feu grondait furieusement, crachant des braises sous la -trappe; elle la releva avec les pincettes et constatant qu'André -possédait toujours de beaux volumes, elle s'enquit s'il avait encore les -oeuvres d'Alfred de Musset et d'Henry Murger. - -Il déclara les avoir vendues parce que c'étaient des choses encombrantes -et inutiles. - -Elle le regretta, car elle eût été contente de les relire. Il offrit de -lui acheter des exemplaires choisis de ces livres. Elle le remercia et -sourit un peu quand il apprêta son thé. Elle le retrouvait, après cinq -ans, préparant son infusion de la même manière, échaudant le métal -anglais avec l'eau qu'il reversait dans la bouillotte, ouvrant le -couvercle fermé de la théière, faisant couler, par ce trou, la pluie -noire des feuilles, les inondant enfin à grands flots d'eau chaude. - -Elle riait, renversée dans le fauteuil, répétant: ah! tu n'es pas -changé! puis elle se redressa et, liant ses bras autour du cou d'André, -elle le baisa à petites lappées. - ---Prends garde, mon chat, dit-il, tu vas me faire renverser la -bouilloire. - ---Oh! pas changé du tout!--Et, elle poursuivit, un peu piteusement: tu -n'aimes toujours pas beaucoup que l'on te caresse? - ---Mais si, mais si, s'écria André qui l'embrassa tendrement, s'attardant -sur ses lèvres; puis voulant aborder une conversation moins prévue, il -l'interrogea: - ---Voyons, ma chère Jeanne, qu'es-tu devenue depuis cinq ans que dure -notre séparation? - ---Mais rien, je te l'ai déjà appris quand tu m'as questionnée.--Et, un -peu défiante, elle se renferma dans des phrases vagues. - ---Enfin, tu ne me feras pas croire que tu n'aies eu, depuis que nous -nous sommes perdus de vue, ni hauts, ni bas, ni plaisirs, ni peines. - ---Non, bien sûr, j'ai eu de mauvais jours comme les autres, à preuve... -et elle narra que ne pouvant se procurer, à une époque de chômage, du -travail, elle s'était empoisonnée. - ---Bah! fit André. - ---Mais oui, je me suis empoisonnée.--Et Jeanne raconta que s'étant -couchée, elle avait mis une camisole blanche, et avait avalé un verre de -laudanum après y avoir préalablement versé quelques gouttes d'alcool de -menthe pour que ce fût moins mauvais. - ---Eh bien, dit André, qu'est-il arrivé? - ---Rien,--seulement j'ai été malade, pendant quinze jours.--J'ai tout -rendu sur l'oreiller. - ---Ah!--Veux-tu du sucre?--et il lui tendit une tasse pleine de thé. - ---Merci, non, je ne mets qu'un morceau. - -Il se tut, pendant quelques instants, tourmenté par la crainte que -Jeanne n'eût les chairs blettes. Il essaya doucement de s'en assurer, -mais elle le pria de rester sur sa chaise, tranquille. - -Alors, il parla de Madame Laveau. Elle ne la connaissait pas, au temps -où ils étaient ensemble! - ---Non, il y aura deux années, tiens, juste, le mois prochain, que nous -nous sommes rencontrées; c'est une drôle d'histoire, tout de même, dit -Jeanne, pensive. J'ai connu Eugénie longtemps après son veuvage, car -elle a été mariée pour de vrai, tu sais; elle habitait un hôtel de la -rue Contrescarpe, dans la chambre au-dessous de la mienne. Un matin, le -garçon m'a appris, en me montant mes chaussures, que la femme du dessous -et son enfant ne mangeaient pas depuis deux jours. J'ai cuit du chocolat -et puis je suis allée les voir. Eugénie était couchée et dormait, et sa -petite, une mioche de dix mois, habillée d'une robe à traîne, taillée -dans un ancien imperméable à carreaux, se tenait après les chaises et se -fichait, à tout bout de champ, sur le nez, par terre, piaillant, les -jambes empêtrées dans sa grande robe. - -Voilà.--Alors, elles ont mangé le chocolat et puis moi je suis restée -amie avec la mère, mais la petite est morte, un an après, du croup. - -André resta songeur, se répétant tout bas cette vérité, que les femmes -du peuple s'entr'aident et soignent, presque toutes, des voisines -affamées ou malades qu'elles ne connaissent point, tandis que les femmes -de la bourgeoisie laissent généralement crever comme des chiennes, les -personnes auxquelles aucun plaisir ou aucun intérêt ne les rattache. - ---Ah! ce n'est pas pour dire, reprit Jeanne, après un silence, mais je -t'assure qu'elle a connu une dure misère, Eugénie, et qu'il faut qu'elle -en ait un d'estomac, car elle ne mangeait dans le temps, par économie, -que des pommes de terre et ne buvait que de l'eau de seltz pure. - -André ne put se défendre d'admirer l'estomac vraiment incroyable de -Madame Laveau. - ---Elle avait été lâchée par un amant, quand tu l'as trouvée dans cette -misère-là, dit-il? - ---Oui; oh c'était un rien du tout que son amant! Du reste, tu sais, les -hommes... - ---Eh bien, voyons, eh bien! - -Elle sourit. Ce n'est pas toi qui agirais ainsi avec moi, fit-elle -câlinement, en le baisant sur les yeux. - -Il l'entoura de ses bras pour toute réponse. - ---Dis donc, lui souffla-t-il, dans l'oreille, il est onze heures et -demi, si nous allions faire couche-couche? - -Elle rougit un peu. Il s'en fut dans la pièce voisine, ouvrit la -couverture, posa les oreillers, l'un à côté de l'autre, puis il revint -demander à Jeanne si elle couchait au bord. - -Certainement, il lui était impossible de dormir dans la ruelle. - -Alors, il rentra dans sa chambre et enfouit son mouchoir sous l'oreiller -du fond.--Il arrangea proprement le couvre-pied, le lissant avec le plat -des mains, puis il se rendit dans le cabinet où il séjourna pendant -quelques instants, enleva ses habits rapidement, mit sa chemise de nuit, -inquiété encore par cette crainte persistante que Jeanne ne fût devenue -molle. - -Tout était prêt pour le coucher.--Il avait laissé de l'eau tiède, tiré -le seau, préparé les serviettes; il retourna près de la petite et lui -offrit les mains pour qu'elle se levât du fauteuil. Toute frissonnante, -les yeux brillants, les cheveux dérangés sur le front, elle quitta le -salon et disparut dans la pièce réservée où elle tâcha de faire le moins -de bruit possible, s'arrêtant, confuse, dès que le pot à eau sonnait, en -se cognant contre la cuvette. - -André s'était étendu dans le fond du lit. - ---Je t'en prie, mon petit André, dit-elle lors qu'elle rentra, -tourne-toi la figure du côté du mur: - ---Il répliqua, en riant: que tu es bête, mon petit minet, que diable! -voyons, nous sommes de vieilles connaissances! - -Mais elle insista, presque suppliante; alors, pour la satisfaire il fit -volte-face. - -Jeanne se déshabilla au plus vite.--Dis donc, murmura-t-elle? - -Il retourna la tête. - ---Non, non, ne bouge pas; et, toute rieuse, elle se glissa lestement -sous les couvertures. Amusé par ses enfantillages, il la saisit à plein -corps; il fut subitement possédé d'une joie folle, Jeanne était solide -comme du marbre, rebondie et moulée à point. - -Ils fermèrent les yeux, très tard, au petit jour; ils dormirent mal, du -reste, d'un sommeil impatient et fiévreux. - -A neuf heures, Jeanne réveillée, fut prise d'alarme. La terrible -Mélanie, qu'elle avait presqu'oubliée, lui revint en mémoire et la -glaça. A tout prix, elle ne voulut pas être vue couchée et elle sauta du -lit. - ---Mais il n'est pas tard, fit André; c'est aujourd'hui dimanche, tu ne -vas pas à ton atelier. - -Elle se refusa à rien entendre.--Un cliquetis de clefs accompagné d'un -bruit de pas entrant dans le logis l'effara complètement; elle eût voulu -pouvoir se couler sous un meuble, se cacher derrière un fauteuil, -disparaître, coûte que coûte. - -Tout en la traitant doucement de poltronne, André se répéta que c'était -le moment d'être énergique et de dompter Mélanie, si elle faisait mine -de hausser la voix. - -Jeanne n'osait plus maintenant entrer dans le cabinet de toilette; elle -avait peur que la bonne n'ouvrît la porte de communication; les savates -qu'elle entendait traîner dans la cuisine lui donnaient des vertiges et -des battements de coeur; elle regrettait presque d'être debout, pensant -que si elle était restée couchée, elle se serait enfoncé le nez dans les -oreillers aux approches de la bonne. - -Comprenant qu'il fallait pourtant bien se débarbouiller dans l'autre -pièce, elle se hasarda sur la pointe des pieds, cacha sa gorge sous un -foulard, se nettoya à la volée, revint au plus vite, apportant la poudre -de riz et le peigne, dans la chambre à coucher, se croyant plus à l'abri -près du jeune homme. - -Celui-ci pensa encore qu'il ferait bien de se lever et d'exécuter, sous -un prétexte quelconque, une reconnaissance du côté de la cuisine. Il -éprouvait pour l'instant une fermeté virile; il voulut profiter de ces -dispositions et il chaussa ses pantoufles, d'un air belliqueux, résolu à -livrer bataille. - -Il rôda dans la salle à manger, feignant de chercher son journal et il -aperçut, par la porte grande ouverte de la cuisine, le dos de Mélanie et -ses coudes battant, en mesure, au-dessus du fourneau, attisant avec un -soufflet les braises. - -Elle se retourna et lui souhaita le bonjour. - ---A quelle heure Monsieur déjeune-t-il? demanda-t-elle d'un ton -gracieux;--et elle montra à André, criant triomphalement: hein? sont-ils -beaux!--des rognons violâtres et vernis, durs et élastiques, repoussant -le doigt qu'elle y appuyait. - ---Mais dame, dans un petit quart d'heure, répondit André, un peu ennuyé, -malgré tout, de ne pouvoir user de la bravoure provisoire qui l'animait. - -Il s'en fut retrouver Jeanne occupée à faire chauffer des pincettes pour -se friser. Elle était maintenant presque vêtue et se voyant propre et -couverte, elle reprenait un peu d'assurance, redoutant moins le premier -coup d'oeil de la bonne. - ---As-tu faim? lui dit André. - ---Couci, couça. - ---Ah! reprit-il tout à coup, où sont donc tes bottines que je les fasse -cirer; mais elle les lui montra propres et luisantes comme des miroirs. - -Il resta stupéfait. - -Elle avoua, en riant, qu'elle avait pris les brosses à souliers, la -veille au soir pendant qu'elle était seule dans le cabinet de toilette. - -Il la gronda, mais il lui sut tout de même gré de sa discrétion. - ---Eh bien, puisque tu es prête, nous allons, si tu veux, nous mettre à -table? - -Elle ne répondait ni oui, ni non, cantonnée dans la chambre où elle -persistait à penser, sans savoir pourquoi, qu'elle courait des dangers -moindres. Mélanie arriva sur ces entrefaites. Les deux femmes -échangèrent un coup d'oeil, Jeanne toute troublée, Mélanie sans -assurance. - ---Monsieur est servi, dit la bonne. - -Encore estomaquée, Jeanne ne bougeait; au fond, elle commençait -cependant à se remettre de ses transes. La servante ne lui parut pas -ressembler à ce redoutable et vieux dragon que la peur lui faisait voir. - ---Elle est toute jeune, ta bonne, dit-elle à André; et, comme un enfant -qui s'étonne, la première fois qu'on la mène en classe, que la maîtresse -d'école n'ait pas la mine plus rébarbative et plus rogue, elle ajouta: -oh, elle n'a pas l'air bien sévère! - -Les oeufs reposaient sous une serviette, sur la table.--André et Jeanne -s'assirent. La salle à manger n'était guère chaude; le froid humide des -fins d'automne glaçait cette pièce, exposée au nord. - -Ils trempèrent des mouillettes et burent une gorgée de vin, sans -souffler mot. Les coques étant vides, André donna un coup de timbre; -Jeanne eut un malaise extraordinaire. Elle regardait le jeune homme, -étonnée et presque chagrine et elle crispa ses doigts sur sa main comme -pour l'empêcher de faire vibrer le timbre. André ne comprit plus. Jeanne -paraissait plus intimidée que jamais. - -Le coup sec appelant Mélanie la blessait. Il lui semblait que, déjeunant -avec André, elle était complice de cet ordre bref. Les réflexions qui -l'agitaient, la veille au soir, lui revinrent et elle fut dominée par un -sentiment de pudeur et de gêne; elle souffrait presque de se voir, elle, -une femme du peuple, ayant eu des amants, servie comme une dame, par une -femme du peuple honnête et elle était malheureuse et presque révoltée, -de même que si elle avait vu commettre une injustice ou infliger à -quelqu'un devant elle une humiliation parce que Mélanie n'étant pas une -pauvre vieille femme et n'étant pas trop laide, la valait. - -Elle baissa le nez, les yeux sur son assiette, craignant que cette bonne -ne la considérât comme une catin et une intruse. - ---Madame a peut-être froid aux pieds, dit Mélanie d'un ton obligeant et, -sans attendre la réponse, elle apporta et glissa une chaufferette sous -les pieds de Jeanne. Celle-ci remercia, ayant presque envie de pleurer, -mais cette gracieuseté ne la ragaillardit guère; elle s'effaça -davantage, honteuse de ces attentions. - ---Sont-ils bons les rognons, questionnait André? - ---Mais oui, très bons. - ---Eh bien, tends ton assiette, et il plongea la cuiller dans le plat. - -Mais Jeanne résista. - ---Je n'ai plus faim, non, vrai, là, tu sais, je ne suis pas une grosse -mangeuse. - -Il fit de nouveau sonner le timbre. - -La petite se replongea le nez dans son assiette. - -Mélanie apporta des choux-fleurs gratinés et voulant être, à tout prix, -aimable, elle demanda à Jeanne dont la timidité l'étonnait, si la -chaufferette était chaude. - ---Mais oui, Madame, vous êtes bien bonne, dit-elle, en levant un peu les -yeux. - -Lancée sur cette voie, Mélanie s'ingénia à découvrir de nouvelles -attentions gracieuses; n'en trouvant point, elle s'en alla. - -Jeanne était, à ce moment, torturée par une cruelle angoisse. Elle -exécrait les choux-fleurs qui lui étaient contraires, comme elle l'avoua -à André plus tard et elle ne voulait pas cependant refuser d'en prendre. -Elle supplia seulement le jeune homme de lui en donner à peine et elle -se força à les manger, buvant, après chaque bouchée, une rasade d'eau -rougie, n'osant rien laisser sur l'assiette de peur de blesser la bonne. - -Son supplice touchait à sa fin; le dessert une fois apprêté, elle -grignota un massepain et André qui était tout peiné de la voir si mal à -l'aise, lui proposa, pour la soustraire à la solennité de la salle à -manger, de prendre, ainsi qu'autrefois, le café, au coin du feu, dans sa -chambre. - -Elle accepta avec un regard reconnaissant et, une fois assis, -réconfortée par un doigt de chartreuse verte, elle babilla, disant que -Mélanie était une brave personne, qu'elle avait été bien complaisante et -bien polie, et, tandis qu'elle débitait sur son compte des phrases -aimables, l'autre, dans la cuisine, oubliait ses paniques, pensait que -cette petite était trop modeste pour la commander.--Elle est comme il -faut, pas effrontée et pas roublarde et elle eut un soupir de -soulagement, songeant que c'était une véritable chance de n'être pas -tombée sur une gaillarde impérieuse et hardie qui les aurait fait valser -tous les deux comme des totons. - -André pria Jeanne de rester à dîner, mais elle refusa formellement, ne -voulant pas ajouter encore un surcroît à la besogne de la bonne, se -rendant compte avec son instinct de femme, que l'effet produit par sa -figure et ses manières n'avait pas été mauvais, tenant à ne pas paraître -vouloir s'imposer dans le ménage, voulant enfin que Mélanie gardât -d'elle la bonne opinion qu'elle avait conçue. - - - - -XI - - -Ce fut le lendemain, de la part de Mélanie, un déluge d'observations sur -le nez de Jeanne, sur ses belles qualités, sur sa robe noire.--Ah! -Monsieur avait eu du bonheur de dénicher une petite dame aussi peu -affichante et aussi douce!--Mélanie ne connaissant que les femmes à -officiers, installées dans son quartier, au Gros-Caillou, s'étonnait -devant cette fillette réservée, pas orgueilleuse et pas canaille, ainsi -que la plupart des filles qu'elle rencontrait traversant, en cheveux, sa -rue, accompagnées comme d'un domestique par une ordonnance chargée de -les brosser et de les occuper, en l'absence des supérieurs retenus, par -leurs devoirs professionnels, devant des verres d'absinthe, dans des -cafés. - -André accepta presque joyeusement les seaux que la bonne lui versa sur -la tête. Toutes ses venettes s'étaient évanouies; les anicroches -n'étaient même plus à redouter; Jeanne prenait place dans le ménage, -sans qu'un cri se fût élevé ni une dispute. Les embarras que pouvait -susciter le concierge demeuraient seuls à éviter, mais Mélanie devant -laquelle André laissa échapper quelques craintes, se récria, sentant sa -vieille haine s'accroître contre l'homme qui l'empêchait de battre ses -tapis et de secouer ses torchons, après dix heures.--Ah bien, faudrait -plus que ça, qu'un pipelet fît la loi à Monsieur! dit-elle;--et, elle -s'engagea sans qu'il lui fût rien proposé, à protéger la petite, à être -muette si quelqu'un tentait de lui arracher les vers du nez; elle -s'offrit enfin à rembarrer les locataires et le portier au premier mot. - -André calma ce beau zèle appréhendant d'irréparables bévues. - -En attendant, une touchante amitié se liait entre les deux femmes. -Jeanne, le second jour où elle coucha chez André, fut surprise, au lit, -tandis qu'elle se réveillait, par Mélanie qui entrait, discrètement, sur -la pointe de ses longs pieds. Elle se saluèrent et se sourirent -gracieusement: - ---Bonjour, Madame, vous allez bien? - ---Mais je vous remercie. - ---Je ne savais quoi acheter ce matin, pour manger. J'ai commandé au -charcutier des côtelettes à la sauce. Madame les aime-t-elle? - ---Mais certainement, Madame, j'aime bien toutes les sauces où il y a du -vinaigre et des cornichons.--Et, reconnaissante de la chaufferette -apportée, la dernière fois, Jeanne demanda des nouvelles du sergent de -ville. - -Mélanie, très flattée, devint prolixe. Elle s'étendit, à perte de vue, -sur les rhumatismes de son mari, parla de son futur avancement, des -enfants qu'ils avaient désiré avoir, convint, sans que personne eût mis -le fait en doute, qu'elle ou son mari, tous les deux peut-être, étaient -stériles; puis, malgré l'opposition de Jeanne, elle s'empara de ses -chaussures, déclarant qu'elle ne consentirait jamais à ce que Madame -tachât ses jolis doigts et elle fit reluire les brodequins d'une telle -façon que les bottines d'André proprement cirées à l'ordinaire, -semblaient, en comparaison, des savates ternes et souillées. Elle poussa -même le raffinement jusqu'à faire chauffer les brodequins, près du feu, -les talons en l'air. - -Un peu surpris, malgré tout, de cette soudaine tendresse, André chercha -quelles pouvaient bien être les intentions de Mélanie; il ne tarda pas à -les connaître, un jour que rentrant chez lui, il trouva les deux femmes -assises, dans la salle à manger, devant une table; Jeanne bâtissant une -robe pour la bonne, lui attachant les papiers de son patron, comme des -affiches, le long du dos. - -Il ne dit rien, pensant toutefois que Jeanne allait être largement -grugée; il commença seulement à se défier de l'intimité des deux femmes, -un samedi où Jeanne manifesta le désir d'aller dîner, le lendemain, dans -un restaurant. - -Il fut très étonné de cette fantaisie, sachant que d'habitude elle -n'aimait pas se promener avec lui, de peur d'être rencontrée par les -amis de son autre amant; il la questionna et elle finit par avouer que -Mélanie souhaitait d'avoir campos.--Je me chargerai de la cuisine, si tu -ne veux pas te déranger, fit-elle, très bas; tu sais, Mélanie me l'a -demandé comme un service. - -Il ne voulut pas désobliger Jeanne et irriter la bonne; il octroya -gracieusement le congé et Jeanne, le lendemain, se déclarant un peu -souffrante, hasarda qu'il serait plus agréable de manger au coin du feu -et proposa d'envoyer Mélanie chercher les provisions. André accepta; il -consentit même à ne pas dîner dans la salle à manger parce qu'il était -plus mignon de s'installer comme autrefois dans la chambre et il fut -récompensé de son obéissance par la grande joie de Jeanne qui, le ventre -enveloppé d'une serviette, la mine délurée et bien portante, dressait la -table, baisait son petit homme sur les joues, lui soufflait dans -l'oreille: hein?--n'est-ce pas que c'est amusant?--parlait des anciennes -portions qu'il faisait, au temps jadis, au temps où il n'avait point de -bonne, monter d'une gargote du voisinage, affirmait, malgré les -observations d'André débinant les plats figés trimballés dans une -serviette au travers des rues, qu'elle aimait mieux manger comme cela, à -la flan, sans pose, plutôt que de changer tout le temps d'assiettes et -de dîner en cérémonie, au son du timbre. - -André sourit.--Mon petit minouchon, dit-il, avoue que Mélanie t'effraie -encore? - -Elle nia, toute rouge.--Voyons, je ne suis plus une enfant pour avoir -peur d'une bonne! Non, je préfère le tête-à-tête, à table, simplement -parce qu'il est ennuyeux d'avoir constamment quelqu'un derrière le dos. -Avec cela, Mélanie arrive toujours quand on voudrait s'embrasser; on -n'est pas libre, on ne peut plus causer; tu sais, tu auras beau dire, on -n'est plus chez soi. - -André jugea prudent de garder le silence. Jeanne, du reste, emporta les -plats, débarrassa la table, la repoussa dans un coin et se mit en devoir -de moudre le café. André s'offrit à exécuter ce travail facile et tandis -qu'elle apportait les cuillers et les tasses, il tourna maladroitement -la manivelle, entre ses genoux, surpris, malgré tout, que l'appareil ne -broyât pas les grains plus vite. - -Jeanne haussa les épaules, lui reprit le moulin et acheva prestement -l'ouvrage. Assis, l'un à côté de l'autre, les pieds sur le garde-feu, -ils causèrent à l'aventure; la conversation languissait, ne touchant -qu'à des choses futiles, rasant des sujets indéterminés. Comme ces -peluches qui volent au hasard jusqu'à ce qu'elles s'arrêtent, à un -endroit, leurs paroles, après avoir d'abord frôlé le sujet des robes -amené par la jupe de Jeanne qui s'était graissée en desservant, se -posèrent sur le magasin où elle travaillait. - -Alors, elle exprima le mépris qu'elle et les autres ouvrières -ressentaient pour les filles-mannequins qui se promènent sur du parquet -luisant, dans des robes prêtées. C'étaient des grues journellement -enlevées des salons d'essayage par les riches acheteurs pour l'étranger, -des rien-de-propre en un mot. - -Quant aux trois catégories d'ouvrières: les jupières, les corsagières et -les confectionneuses de manteaux, il n'y avait, parmi elles, que très -peu de bonnes filles et, lancée sur ses compagnes de la confection, elle -dit quelles petites rosses étaient les quelques vierges disséminées dans -les ateliers, des mijaurées, savantes comme chaussons, escomptant pour -l'avenir des appas déjà fanés et des dessous rances; elle avoua les -aigreurs échangées du matin au soir, les airs dégoûtés et chipies des -femmes vivant en concubinage, portant le nom de leurs amants, voulant -être traitées de Mesdames, long comme le bras, affirma cependant qu'on -était, malgré les échanges de piques et de gros mots, très polies, les -unes envers les autres, car lorsqu'une ouvrière entrait, le matin, sans -souhaiter le bonjour, tout l'atelier s'écriait: Dites donc, vous avez -oublié quelque chose derrière la porte!--Et Jeanne riait, prétendant -qu'il y en avait d'assez godiches pour retourner sur le palier, à la -recherche de l'objet perdu. - -Puis, effleurant les ateliers situés, dans les combles, au cinquième, -des enfilades de mansardes, tapissées de papier à six sous le rouleau, -des fleurs roses grimpant dans des treilles grises, éclairées par des -tabatières, réunies par des portes dont les battants manquaient, Jeanne, -excitée par André, parla de la mercière, une pimbêche qui marque les -heures d'arrivée, possède dans de grandes boîtes toutes les nuances des -soies, crie lorsqu'on va lui réclamer des fournitures:--Comment vous -avez déjà fini? Montrez-moi votre bobine!--une moucharde pucelle et -vieille disant à celles qui ont découché:--Tiens, une telle, tu as un -col sale et c'est jeudi; tu n'es donc pas rentrée, hier, chez toi? Du -reste, vrai, tu peux te regarder, tu en as des yeux!--ou bien jetant des -apostrophes de ce genre à celles dont le ventre bombe:--Ah! la petite -qui s'est étalée sur une pierre pointue! ou encore:--dites donc, la -belle, vous avez sans doute mangé des haricots pas cuits, c'est cela qui -vous aura fait gonfler? - ---Ça t'amuse, reprit Jeanne, avec un peu de mélancolie, regardant André -qui souriait, béatement, dans son fauteuil.--Eh bien! si l'hiver, tu -étais enfermé dans des pièces pareilles, pleines de courants d'air, -chauffées au coke, éclairées dès deux heures de l'après-midi, par des -becs de gaz, pendus si bas, qu'ils vous brûlent et vous font tomber les -cheveux, si tu étouffais, l'été, au milieu de tout un monde qui se -déshabille pour se mettre à l'aise, tire les nainais de son corsage et -les soupèse afin de voir qui les a les plus gros et les plus fermes, si -tu avais à supporter aussi trois ou quatre mois de morte saison, tu -verrais qu'il n'y a vraiment pas de quoi rire.--Non, il n'y a pas de -quoi rire, reprit-elle, d'un ton convaincu, après un silence. - -André s'excusa de son air radieux et il le justifia par le spectacle -qu'elle avait montré. - ---C'est égal, je voudrais voir ça, fit-il, réjoui par cette perspective -de corsages laissant passer à la file, dans un cadre fripé de linge, de -blanches poires aux queues couleur de rouille, de chocolat, de framboise -ou de mauve. - ---Il y a même quelquefois du tabac à priser dessus, riposta Jeanne, en -riant, à son tour, car tu sais que nous avons toutes un petit cornet -d'un sou que nous faisons sécher sous les fers. - ---Ah! bien, c'est du propre, s'écria André. - ---Tu es bon, toi! Il faut bien ça pour nous réveiller, pour nous -permettre de tenir jusqu'à huit heures. Oh! alors, personne ne dort -plus, je t'assure; on crie dans tous les ateliers: V'là l'heure! et la -toilette commence: chacune se lisse les cheveux avec un peu de salive, -s'épluche les bouts de fil restés sur la robe, se pomponne les joues -avec la houpette, se prépare les cils avec une épingle à cheveux, et -alors faut voir, ce sont les plus dégingandées qui font le plus leur -tata, qui prennent pour descendre les airs les plus innocents et les -plus dignes! - ---Parbleu, s'écria André, c'est dans les manteaux comme dans l'art. On -peut être certain, que ce sont les gens dont la vie privée est la plus -abjecte qui écrivent les oeuvres les plus sentimentales et les plus -bégueules! Enfin, c'est ainsi! - -Il eut un soupir, puis il demanda quelques renseignements sur la -nourriture des ouvrières, apprit sans étonnement que ces jeunes -personnes se repaissaient de crudités, d'artichauts à la poivrade, de -fromage blanc à la ciboule, de pommes vertes, et, en fait de nourritures -plus substantielles, de clovisses, de moules, de côtelettes, le tout -apporté du dehors, dans de grands paniers, et chauffé dans une pièce -spéciale, commune à toutes les séries d'ouvrières, au sixième, sur des -fourneaux à gaz dont on se disputait les trous retenus à l'avance -pourtant par les apprenties de chaque atelier. - ---Ah! bien, vous devez en débiter sur les hommes! hasarda André. - -Jeanne convint que sans doute on causait des hommes, mais le thème de la -conversation reposait surtout sur les rêves qu'on avait eus. - -Tous les matins, du reste, les ouvrières criaient à leurs amies, en -arrivant: - ---Bonjour, ma chérie, tu as bien dormi? - ---Oh oui, ma chère, j'ai rêvé de toutes sortes de choses que je te -raconterai, là-haut, pendant le déjeuner; oh! tu verras, ma chère;--et, -en croquant des radis qu'elles se cotisaient pour acheter, elles -racontaient leurs rêves qui étaient expliqués par la grande Amélie, une -femme joliment forte là-dessus, possédant, comme pas une, la clef des -songes. - -Ainsi, quand on embrassait une femme ou qu'on voyait son derrière, -c'était un affront qui vous attendait dans la journée;--quand on rêvait -d'oiseaux, c'était cancan;--de feu, une grande joie, à condition -pourtant qu'on ne vît pas les flammes;--puis il y avait encore le chat -qui était trahison;--l'enfant qui était tourment et un tas d'autres -devinettes que Jeanne avouait ne plus connaître. - ---Et tu crois à tout cela? demanda André. - ---Mais oui, pourquoi pas?--Seulement le sourire de Jeanne était si -ambigu, qu'André ne put savoir au juste si elle était de bonne foi et -grave. - ---Nous sommes toutes superstitieuses, conclut-elle, souriante.--Ainsi -quand nous sortons de table, nous avons constamment les cheveux -mouillés, parce que nous renversons du vin sur la table et que nous y -trempons vite le doigt et l'essuyons sur la tête pour nous porter -bonheur. - ---Et Eugénie, elle croit aussi à tout cela? - ---Mais oui.--Oh! du reste, elle est payée pour y croire, car toujours -ses songes se sont réalisés. Ainsi, avant de se marier, elle a vu un -homme tenant un rabot et elle a eu pour mari, un emballeur. Et le même -fait s'est produit pour sa soeur; elle a vu, étant jeune fille, un homme -en redingote et le premier amant qu'elle a eu, a été un homme de plume. -Ah bien, tu sais, il ne faudrait pas dire devant Eugénie que les rêves -sont des blagues! elle t'arrangerait! - ---Je respecte toutes les convictions, même quand elles sont sincères, -affirma André, puis se penchant sur Jeanne, il lui chuchota une question -dans le tuyau de l'oreille. - ---Oh! que tu es sale! fit-elle. En voilà des questions! je me demande -quel intérêt tu as à savoir qu'ils sont au sixième, près des pièces où -l'on mange, qu'il y a des tronçons de cigarettes, du sang par terre, et -puis que c'est plein de bouts de mousselines. - ---Ah alors! c'est avec de la mousseline..., dit André en riant. Voilà -une bonne note à prendre sur les ateliers de confection. - ---Comment une note à prendre! Ah oui, c'est vrai, tu écrivais dans le -temps. Oh mais, ne vas pas mettre ce que je te raconte, dans tes livres, -parce que tu sais! Mais, je suis bête, tu n'oserais pas écrire des -choses semblables! - ---Tu verras, dit simplement André. - -Jeanne haussa les épaules et reprit: alors tu travailles dans les -journaux? - ---Non. Voici plus de trois ans que j'ai renoncé au journalisme et il -continua, parlant plus à lui-même qu'à la petite: j'avais assez des -directeurs, un tas d'icoglans qui veulent commander et diriger la -virilité des autres! J'aurais bien dû par exemple, avant de rendre mon -tablier, démontrer dans un sincère article la parfaite inutilité de la -critique; mais voilà, j'aurais commis, aux yeux de mes confrères, une -hérésie pécuniaire; ces imbéciles n'auraient même pas compris combien -mon idée était humaine: je débinais le métier qui m'aidait à vivre!--ce -que nous sommes en train de faire tous les deux, poursuivit-il, en se -tournant vers Jeanne. - -Il se tut, pris de mélancolie et de dégoût. Depuis des mois, il ne -travaillait guère. Il traversait une période de découragement et -d'abandon, se remâchait les terribles arguments de l'homme de lettres, -las de travail et soûlé d'art. A quoi bon! quelle nécessité! Il faut -lire les ouvrages des autres et n'en pas écrire. Puis dans ce -laisser-aller, dans cette déroute, le roman commencé apparaissait dans -une perspective lointaine et magnifique. Il disait: Ah! tout de -même!--puis comprenant que le livre exécuté à grand'peine, serait -forcément inférieur à celui qu'il avait rêvé, il retombait dans ses -premières tristesses, se répétant comme excuse: aujourd'hui, je ne suis -pas en veine, nous verrons plus tard. - -Et cet aujourd'hui, c'était demain, c'était après-demain, c'était des -semaines et c'était des mois; à force d'attendre, il avait perdu le -profit de la mise en train qu'il avait acquise, une fois installé dans -son ménage. - -Et puis... et puis... il s'était marié. Il fréquentait déjà peu le -monde. Ce mariage l'avait forcé à rompre toutes relations avec les gens -qui auraient pu lui donner un coup d'épaule et lui venir en aide. La -peur que son cocuage ne fût su de tout le monde, la honte d'expliquer -par un mensonge qui amènerait des sourires sur les lèvres des autres, la -séparation effectuée entre sa femme et lui, le retenait encore. Il avait -abandonné le bénéfice des labeurs accomplis au temps où il tâchait dans -les maisons de passe de la presse. Il était caserné dans un trou, -oublié; il s'était fermé par son abstention toutes les portes, il -ignorait aujourd'hui les signaux d'entrée et les mots d'ordre. La -difficulté de mettre la main sur un éditeur, difficulté qui, bien que -ses premiers livres se fussent mal vendus, était presque éloignée à un -moment, s'il avait persisté à demeurer sur la brèche, s'imposait comme à -ses débuts. A sa paresse instinctive, se joignaient maintenant l'inanité -de nouvelles recherches, la fatigue de nouveaux efforts. - ---C'est drôle, reprit Jeanne, qui devant la mine assombrie d'André, -changea de conversation; dans le temps tu avais des masses d'amis qui -venaient te voir et Mélanie m'a assuré que tu ne fréquentais aujourd'hui -personne. Est-ce que tu es fâché avec un petit, tu sais bien, ah! je ne -me rappelle plus son nom, un petit qui portait toujours un binocle et -des cravates La Vallière, à pois. - ---Ah! Eugène;--non, il s'est marié et, dame, le mariage, ça rompt bien -des relations. - ---Oui; et toi? tu n'as jamais eu envie de te marier? - ---Non. - ---C'est drôle, quand on aime tant son intérieur, qu'on ne finisse pas -comme les autres par là! - -André, qui était devenu très inquiet, respira; Jeanne ignorait -certainement qu'il fût marié; Mélanie avait gardé le silence, tenant -compte par extraordinaire des ordres qu'elle avait reçus. - ---Alors tu ne me croyais plus garçon, dit-il à Jeanne? - ---Non, je me figurais plutôt que tu étais mort. - -Il ne répondit point, songeant que lui aussi avait cru au décès de -Jeanne. - ---Mais voyons, reprit-elle, cherchant dans sa tête, tu avais autrefois -pour ami un grand maigre avec de la barbe. - ---Cyprien? - ---Oui, eh bien! celui-là, tu ne le vois plus? - ---Mais si--nous sommes toujours camarades, et, tout en ajoutant: «Nous -nous voyons très souvent même», il réfléchit que le peintre s'était -abstenu de visites et de lettres depuis le retour de Jeanne. Il faudra -que je passe chez lui, se dit-il. - ---Quand tu seras là à bâiller aux corneilles, fit la petite, un peu -dépitée de voir André voguer dans ses rêves, loin d'elle: qu'est-ce que -tu as? tu es tout chose, ce soir! - -Le fait est que ce soir-là, André remuait un tas de cendres; il -retrouvait des bouts de tisons sommeillant dessous, des souvenirs qui -pétillaient de toutes parts, et la tête maintenant appuyée sur l'épaule -de Jeanne, pour avoir au moins l'air de s'occuper d'elle, il songeait, -les yeux perdus. - ---C'est dommage que tu ne sois plus dans les journaux, soupira-t-elle, -tu m'aurais eu des billets de théâtre. - -Cette phrase le lança sur une nouvelle piste. Ah! combien de fois -Berthe, sa femme, lui avait-elle formulé cette demande! tout un rappel -de tenaces exigences lui arriva; il embrassa Jeanne, heureux de se -presser contre elle. Tout un parallèle s'établissait maintenant, dans -son esprit, entre les deux femmes: Berthe plus jolie avec son visage -régulier sous ses cheveux châtains, ses yeux noirs profonds, sa surdent -amusante dans une bouche bien rose; Jeanne les traits plus bafouillés, -le nez bravache, bougeant et retroussé, les yeux jaseurs, ardents et -doux, les cheveux éparpillés en pluie fine et blonde sur la peau du -front: elle avait une bonne flanquette plus drôle, une tournure plus -provoquante, et surtout une douceur de caractère, une crainte de gêner, -une discrétion savoureuses pour un homme qui avait supporté le rêche -despotisme d'une épouse, jugeant tout, tranchant tout, imposant ses -idées, ses préférences, une bourgeoise convaincue qui, le jour où elle -prit possession de son logement de mariée, lâcha cette déclaration -qu'André avait encore sur le coeur: Il faudra enlever ces gravures-là, -on ne met pas de gravures dans un salon.--Et il avait dû accepter les -turpitudes choisies par elle et reléguer dans le vestibule ses belles -estampes. - -Ces souvenirs lui firent lever le nez sur ces mêmes gravures qui -tapissaient maintenant les murailles de son petit salon. - ---Vilain maniaque, va, dit Jeanne qui épiait ses mouvements des yeux, te -voilà encore à regarder tes vieux bibelots. Tiens, ce cadre-là est de -travers, poursuivit-elle, en riant, connaissant l'habitude d'André de -redresser les tableaux que Mélanie dérangeait sans cesse, ayant, comme -personne, le sens de l'indroit dans l'oeil. - -Il se leva, remit le cadre en place, heureux d'amuser Jeanne, puis il se -rassit et se replongea dans ses méditations. - -Il se répéta, une fois de plus, que joyeuse et câline, elle était encore -obligeante et charitable, car il en avait eu des preuves, un soir, que -malade, battu par la migraine, elle lui posa doucement des compresses -sur le front, l'embrassant comme un enfant que l'on console, lui disant -dans un baiser: Eh bien, et la tétête va-t-elle mieux, chéri? - -Elle avait eu, ce soir-là, une façon charmante de calmer la maladie. -André qui restait, d'ordinaire, en proie aux soins de sa bonne, trouvait -bien chez elle une servante correctement dévouée jusqu'aux heures de ses -départs, mais il souffrait atrocement alors que, ne pouvant supporter la -lumière et le bruit, Mélanie apportait brusquement une lampe, fichait -une tasse par terre, l'assaillait d'offres inutiles, le bourrait, à -contre-sens, de tisanes, le harcelait jusqu'à ce qu'il eût avalé -d'indigestes soupes. - -Quant à Berthe, elle remplissait, dans ces cas, honnêtement son devoir; -elle envoyait la bonne s'enquérir de temps à autre, si Monsieur n'avait -besoin de rien, la sonnait afin qu'elle préparât et portât à André un -verre d'eau sucrée à la fleur d'orange, puis à l'heure habituelle elle -se déshabillait sur la pointe des pieds, usant, à défaut de caresses, de -précautions, murmurant une fois couchée des: «comme tu as chaud, tu dois -avoir la fièvre», tournant le dos et baissant la lampe. - -Cette question du lit amenait André à des rapprochements plus intimes -encore entre Berthe et Jeanne. Celle-ci triomphait avec ses jolies -simagrées, ses frissons et ses remous de corps, sa tête promptement -abasourdie et ses mots hachés. L'autre était froide, rigide, acceptant -sans bonne grâce, repoussant les mains, se garant des lèvres, ne -fermentant pas. - ---Tiens, tu es encore la meilleure de toutes, dit-il subitement. - -Mais Jeanne bouda, lui reprochant de songer à ses anciennes maîtresses. - -Il la cajola, étonné lui-même de la phrase qu'il avait prononcée tout -haut et il se soumit pour la contenter à une opération qu'il retardait -depuis des mois. Jeanne le priait instamment de se laisser enlever deux -vers qui s'étaient logés, paraît-il, sous la peau du front. - -Alors elle les serra entre ses ongles acérés de telle sorte qu'il se -prit à hurler, mais elle le menaça d'employer une pointe d'aiguille s'il -ne se taisait point, puis elle le baisa tendrement. - ---Tu es plus beau maintenant, dit-elle, tiens, regarde-toi. - -Et il dut se lever pour se mirer dans une glace. Il ne se jugea ni plus -mal, ni mieux; il déclara cependant que sa tête s'était heureusement -modifiée depuis l'extraction des matières sébacées qu'elle avait subie. - -Et des soirées continuèrent, pareilles à celle-là, faisant peu à peu -sortir tout l'enfantillage contenu dans la femme et dans l'homme. Après -le dîner, on buvait une larme de bénédictine ou de prunelle, parfois -même André allait chercher des marrons et du macadam et, tout en -grignotant et en buvant, ils échangeaient ces banales effusions, ces -commodes courtoisies nécessaires à l'entretien de l'affection et au -repos de l'intelligence. - -D'autres fois, quand Jeanne était venue de bonne heure, dans la matinée, -André lui proposait d'aller prendre un peu l'air, après le dîner, et, -par le froid sec, par ces temps où la lune luit sans taches dans un ciel -bleu dur, ils filaient, à grands pas, dans la rue Saint-Honoré, Jeanne -toute envolée dans son manteau de fourrures étroitement fermé, et ils -s'engageaient, bras dessus, bras dessous, sous les arcades du -Palais-Royal, stationnaient, une minute, devant les montres des orfèvres -et, chassés par le vent, transis, ils se réfugiaient dans une brasserie -allemande, située dans ces parages. - -Là, enfoncés dans un divan, devant une table, ils demandaient, par -gourmandise, de la choucroute, du jambon cru de Westphalie, des -saucisses au raifort et du pain noir; et l'appétit s'éveillait aux -odeurs acidulées qui fumaient dans l'assiette, et la soif, aiguisée par -le sel du pain et l'âcre sucre des baies de genièvre qu'ils croquaient -dans la choucroute, les faisait lamper, à pleines chopes, le salvator de -Munich, une bière magnifique, couleur d'acajou, huileuse et douce. - -Alors Jeanne s'arrêtait de manger, pour rire, voyant la moustache -d'André pleine d'une mousse blanche, semblable à de la crème. Engourdis -par cette chaude atmosphère, aveuglés par ce passage ininterrompu de -bocks, ils se sentaient des fantaisies d'ivrognes de goûter à toutes ces -bouteilles, rangées en bataille sur un rayon, diaprées d'éclairs par des -jets de gaz. - -Il fait bon ici, soupirait Jeanne, en soufflant et tendant son assiette. -André répondait oui;--et tous deux ne parlaient plus, les yeux -recueillis devant un buffet rempli de jambons fumés, dorés et gras, les -uns suintant des gouttes de gelée pâle sur un plat, les autres montrant -de sanglantes entailles laissant voir l'os sous leurs chairs coupées. - -Bien qu'ils eussent amplement dîné, ils éprouvaient maintenant presque -du mépris pour les nourritures éphémères et fines de Mélanie; la salive -leur montait aux lèvres, une vorace fringale les prenait devant ce -buffet encombré de larges et solides viandes, flanquées et appuyées -encore par des barils de harengs roulés, des corbeilles de pain au -fenouil, des craquelins et des bretzel, des saladiers où marinaient des -vinaigrettes de museaux de boeufs, des cloches sous lesquelles se -liquéfiaient les hauts Munster et les Limbourg. - -Et tous deux, l'estomac languissant et chargé, s'attardaient sur leur -banquette jusqu'à l'heure de la fermeture; Jeanne, un peu étourdie par -la fumée du tabac et par la bière; André rêvant, les yeux ouverts, aux -puissantes bitures de l'Alsace, regardant défiler devant lui, en songe, -des gilets rouges et des tricornes, des nez en fleur et des ventres -ronds, toute une séquelle de pochards rigolos tournant et buvant autour -de l'énorme panse du Gambrinus de terre cuite qui se dressait, sur un -comptoir, dans la brasserie, victorieux et gorgé, à cheval sur un foudre -et le verre en l'air! - - - - -XII - - -André et Jeanne se traitaient de gueulards maintenant, et ils -s'étonnaient de cette gourmandise qui leur était soudain née. Chacun -reprochait à l'autre de lui inculquer ses défauts et ses vices, et il y -avait là un fait curieux: l'éclosion inattendue d'un sens nouveau chez -Jeanne qui, mangeant d'ordinaire et sans répugnance dans des gargotes à -vingt-deux sous, ne pouvait être raisonnablement traitée de gourmette et -de goinfre; le mépris de tout un passé d'indifférence culinaire chez -André qui menait sa maîtresse dans des brasseries où jamais il ne se -serait attablé seul et achetait, aujourd'hui, chez les marchands -rencontrés sur sa route, des primeurs, des fruits, se disant: Tiens, -nous dégusterons cela, ce soir, au dîner, avec Jeanne. - -Ce vice atteignit Mélanie, carambola jusque dans son ménage. A force de -combiner de savantes cuisines, elle devint portée sur sa bouche, et son -mari qui s'intéressait, et pour cause, aux repas d'André, invita sa -femme à soigner davantage encore les plats, à perfectionner surtout ceux -qu'il préférait. - ---Hé! monsieur Denis! cria Jeanne, un soir qu'étendus dans le lit, ils -cessaient de bavarder sans même songer à se bécotter ou à s'étreindre. - -André qui s'endormait leva le nez sur la couverture. - ---Eh bien quoi? fit-il. - -Elle reprit: Dis donc, tu sais, nous pouvons commencer à répéter le -refrain de la chanson: «Souvenez-vous-en, souvenez-vous-en», car -vois-tu, quand on jouit à s'emplir ainsi le ventre, c'est la fin des -bonnes nuits où l'on ne dort pas. - -Elle avait raison, la gourmandise s'était introduite chez eux comme un -nouvel intérêt, amené par l'incuriosité grandissante de leurs sens, -comme une passion de prêtres qui, privés de joies charnelles, hennissent -devant des mets délicats et de vieux vins. Le renouveau de leurs amours -étant épuisé, André et Jeanne n'eurent bientôt plus que de béates -tendresses, de maternelles satisfactions à coucher quelquefois ensemble, -à s'allonger simplement pour être l'un près de l'autre, pour causer -avant de se camper dos à dos et de dormir. Ils goûtèrent alors ces -bonheurs monotones des vieux mariages rompus par les inévitables et -faibles querelles, nées d'un ronflement continu, ou d'une bousculade -maladroite des corps, pendant la nuit. - -Dans cette existence tranquillisée, dans cette tiédeur de ménage vivant -au milieu de Paris ainsi que dans une province, André se plongeait comme -en un bain sédatif et apaisant; les caresses de Jeanne fermaient les -blessures ouvertes par les trahisons de Berthe et à peine pansées par la -bonne franquette de Blanche. Pour la première fois peut-être depuis sa -rupture avec sa femme, il pouvait songer à elle sans angoisses, sans -regrets. - -C'est trop bien arrangé pour que ça dure, se disait-il, surpris que tous -ses souhaits se fussent si facilement exaucés, car le concierge tant -redouté continuait à garder une attitude pacifique, et Mélanie -persistait à être prévenante; ça va se détraquer. Et, en effet, surgit -peu à peu une question que Jeanne et lui avaient toujours écartée d'un -commun accord, la question de l'entretien payé par un autre monsieur, -d'un bout de la France à l'autre. - -Il ne fut pas tout d'abord parlé de ce jeune béjaune, mais bien de son -frère aîné, M. Auguste Vidouvé, ancien négociant en meubles, un homme -d'une quarantaine d'années, célibataire et riche, qui devint l'amant de -la veuve Laveau, grâce à quelques bouteilles de champagne, un soir. -L'ivresse de cette veuve fut désastreuse pour le ménage d'André, car ce -monsieur jugea nécessaire de veiller sur les bonnes moeurs de sa fausse -belle-soeur. - -Alors, eurent lieu, certains jours, des courses folles au travers de -Paris. Jeanne montait dans des tramways, suivie par l'ancien négociant, -descendait de la voiture dans une rue de Montmartre, où demeurait sa -mère, grimpait deux étages, attendait longtemps sur un palier, -surveillant la rue par une fenêtre, et quand elle ne voyait plus cet -imbécile en sentinelle sur le trottoir, elle descendait comme un -tourbillon, s'élançait dans un autre tramway, filait par des -embranchements de lignes, arrivait par des correspondances d'omnibus -chez André, morte de faim et de froid, suffoquée, riante, criant: Ah -bien, va, j'en ai eu du mal! - -L'affection filiale de Jeanne excusa certaines rentrées tardives, le -matin, chez elle, mais le monsieur se défia, et comme il avait peu -pratiqué les femmes, il s'imposa la tâche de la visiter tous les jours, -de très bonne heure, déclarant qu'il n'admettait pas, en principe, -l'habituel prétexte de sortie, les bains. - -Alors, tout en dressant de nouvelles batteries, Jeanne n'osa plus -découcher. Traquée à la porte de son magasin par cet homme qui l'épiait, -pensant n'être pas vu, elle le dépistait dans des embarras de voitures -et de foule, accourait chez André et, par haine de ces difficultés, par -représailles, ils se jetaient, les sens brutalement levés, l'un sur -l'autre, et se culbutaient, à la volée, sur les tapis et sur les -chaises, puis Jeanne repartait vite et, rentrée chez elle, elle écoutait -le monsieur lui dire d'un ton convaincu: - ---Vous savez, ma petite, vous faites bien de ne pas courir, car -voyez-vous, ce n'est pas à un vieux singe comme moi qu'on en conterait. - -Il fit si bien que, tandis qu'il surveillait la femme de son frère, la -sienne, Eugénie, femme modérée pourtant, en laquelle, par une heureuse -exception, il avait placé toute sa confiance, s'attardait pour venger -Jeanne, chez chaque locataire de sa maison. - ---Une de plus, disait-elle, lorsqu'il rentrait. - ---Une de quoi? demandait-il. - ---Tiens, pardi, tu comprends bien, et elle dressait, en goguenardant, -deux doigts en l'air. - -Il haussait les épaules, pensant qu'elle n'oserait pas, si elle disait -vrai, avouer aussi simplement la chose. - -Toutes ces histoires ne déridèrent pas André, qui se désola de tous les -obstacles apportés par cette liaison. Bientôt il appréhenda des embarras -plus graves. Jeanne semblait avoir perdu toute gaieté. Il la pressa de -questions. Elle répondit vaguement, continuant à se plaindre seulement -de l'amant d'Eugénie, répétant que c'était un vilain homme, un malade -imaginaire et noceur, pas élevé et exigeant néanmoins un langage correct -et choisi de la part de sa maîtresse qui s'entêtait, ripostant à ses -objurgations furibondes: Tiens, pourquoi donc qu'on ne dirait pas une -omnibus, puisqu'on dit bien une voiture! - ---Tu sais, il lui fiche des claques quand elle lui répond, ajouta -Jeanne. Ah bien! moi, il pourrait me donner encore plus d'argent qu'il -n'en donne à Eugénie, que je ne resterais pas avec lui, pour sûr! - -Les cuirs lâchés et les gifles reçues par Eugénie ne parurent pas -suffisants à André, pour justifier la tristesse de Jeanne. Il l'accusa -de ne plus l'aimer, mais cette invite, généralement suivie de -protestations et de bavardages, n'eut aucun succès. Jeanne l'embrassa -tendrement pour toute réponse et, gardant encore le silence sur ses -propres affaires, revint à sa camarade, racontant qu'Eugénie avait des -cuirs dans le sang, qu'il était bien à craindre enfin que, las de -l'insulter, le monsieur ne cessât de l'entretenir. - -Ces détails sur le malheureux sort de la veuve Laveau commencèrent à -exaspérer André. Il trouva que le monsieur ne la cognait pas -suffisamment, et comme il chantonnait maintenant quand Jeanne narrait -les méfaits de cet homme, la petite ne causa plus; lasse de remâcher des -ennuis, toute seule, elle finit, un soir, pourtant, par parler -d'elle-même. - ---Tu veux le savoir, fit-elle, eh bien! le volontariat va se terminer et -mon amant revient, là! - -André ne broncha pas. - -Elle entra dans des explications. Son amant était un gommeux fier comme -un artaban de ses hauts cols, un bellâtre avec du bleu dans l'âme, pas -méchant et grossier comme son frère, mais maladroit et incapable de -comprendre une femme et de la récréer, au lit ou debout. Un vrai gosse, -dit-elle, résumant sa pensée en un mot; et elle poursuivit: Oui, il va -revenir, mais ce qui est moins drôle, c'est qu'aussitôt de retour à -Paris, il s'associe avec un banquier et se marie, et elle ajouta plus -bas: Je ne sais vraiment pas comment je ferai maintenant pour vivre. - -André baissa le nez et il se tut, accablé, car il ne pouvait avec la -meilleure volonté du monde entretenir Jeanne. Il ne gagnait pas un sou -avec sa plume et Mélanie dévorait, en carottage et en cuisine, ses -maigres rentes. Plusieurs fois déjà, il était demeuré sans le sou, aux -approches du terme. Les quelques avances d'argent qu'il possédait au -moment de sa rupture avec Berthe avaient été mangées en dépenses de -meubles et de linges, en frais de déménagement et d'installation. -Actuellement, c'était dans sa maison une véritable gabegie, un vrai -pillage; chacun tirait à soi et le plus âpre encore était le mari de la -bonne qui emportait les gilets et les chaussettes, dévorait des argents -fous en achat d'eau seconde et de cire, aidait à vider les bouteilles de -vin et empêchait l'eau-de-vie de vieillir dans les armoires. - -Tous les matins, Mélanie réclamait vingt francs. André se cabrait, -déclarait qu'il ne pourrait pas continuer ainsi, qu'elle devrait -n'importe comment restreindre la marche de son ménage et elle, de son -côté, répondait que c'était impossible, que la vie était hors de prix, -qu'elle dirigeait la maison au meilleur compte. Il n'y avait plus qu'à -se taire ou à congédier la bonne. Forcément il la gardait, redoutant la -débâcle de son existence. - -Toutes ces raisons qu'André débita à Jeanne pour s'excuser de sa réelle -impuissance à l'assister ne produisirent aucun effet. - ---Renvoie Mélanie qui te vole comme dans un bois, dit-elle; et -légèrement, petit à petit, elle insinua, comme jadis, qu'ils pourraient -vivre plus économiquement, en se mettant en ménage ensemble. - -Cette suggestion consterna André. Il chercha à gagner du temps, opposant -à ces attaques la force d'inertie, bien résolu, dans tous les cas, à ne -pas concubiner avec Jeanne et à ne pas congédier sa bonne. - -Une ou deux discrètes tentatives furent encore osées par Jeanne, -certains soirs; puis bien qu'elle eût annoncé gravement une fois que, le -mariage de son amant étant dès à présent consommé, elle pourrait revenir -comme autrefois coucher, elle évita de reparler de vie commune et laissa -de côté ses mines longues. - -André s'applaudit de ce changement, et reprit confiance; il arrangea par -prudence ses affaires, vendit quelques obligations et distribua, de -temps à autre, à des distances préalablement calculées, un peu d'argent -à Jeanne. - -Un ou deux mois s'écoulèrent; février touchait à sa fin. Complètement -remis de ses alarmes, se croyant sauvé, André respirait, quand un jour, -Jeanne un peu pâlotte déclara que sa situation allait changer. - -André s'effara devant cette phrase qui retentit à ses oreilles comme une -menace; il baissa la tête, s'attendant à tout. - -Elle chercha ses mots: - ---Oui, vois-tu, je n'avais pas le choix, j'ai dû accepter; enfin, voilà, -je pars, le mois prochain, pour l'Angleterre. - -Il fut terrassé et, après un silence, tandis qu'elle s'approchait de -lui, il se remit un peu, la regarda tristement dans les yeux, et fit -d'une voix tremblante: - ---Alors, tu me lâches? - -Elle se récria: - ---Oh! que c'est méchant de dire des choses pareilles; non, tu seras -toujours mon petit homme, comment peux-tu croire que je ne t'aime plus? -seulement tu devrais comprendre qu'une femme ne peut vivre avec l'air du -temps!--Mon Dieu, tu as fait tout ce qui était possible, je le sais, et -je ne te reproche rien; mais, maintenant que les magasins chôment, que -je ne parviens même plus à gagner ma nourriture, je traînerais la misère -à Paris. Voyons, aimerais-tu mieux que je fasse des bêtises, que j'aille -avec l'un et avec l'autre? - -Il hocha la tête, soupirant, s'avouant très bas, que peut-être il eût -préféré que Jeanne noçât sans rien lui dire, plutôt que de l'abandonner -brutalement ainsi. - -Elle prit son soupir pour un symptôme du désespoir qu'il éprouvait à la -pensée que sa petite Jeanne pourrait appartenir au public, au premier -venu. Elle soupira à son tour, puis déplora, soucieuse, les périls de la -traversée, les douleurs du mal de mer, la tristesse d'un pays dont on ne -connaît pas la langue, ensuite elle embrassa André sur les yeux, -murmurant: Ne te désole pas, mon petit homme, va, je reviendrai, ce ne -sera pas bien long. - -Il ne répondait pas. - -Alors elle reprit, très douce:--Voyons, ne sois pas comme cela, -parle-moi, je ne suis pas bien heureuse non plus, tu vois bien; tu n'es -pas fâché contre moi, dis? - -Il eut un geste vague, elle le baisa sur la bouche et sourit un peu: - ---Tiens, il y a un mois déjà que j'ai signé mon engagement, je savais -bien que cela te peinerait, ainsi je ne pouvais pas me décider à te -l'apprendre; je suis allée rue Richelieu à l'agence de mademoiselle -Tricot, une grosse maman très farce, qui a des lunettes rondes sur le -nez et des boudins à la reine Amélie le long des joues. Elle s'est -procuré des renseignements dans des maisons où j'ai travaillé et elle -m'a fait signer un contrat de trois mois. C'est une brave femme qui a la -spécialité d'exporter des ouvrières et qui est professeur de natation -pour dames, quand ses marchés sont conclus, l'été. - -Et Jeanne se mit à rire, espérant qu'André se dériderait aussi, mais le -portrait de mademoiselle Tricot ne le toucha guère et, mal disposé pour -cette négociante qui expédiait sa maîtresse au loin, il s'acharna au -contraire sur l'agence qu'elle dirigeait, déclarant que c'était une -boîte à filous, un rendez-vous d'entremetteuses, affirmant sans preuves, -du reste, que Jeanne s'était fait voler. - -Mais la petite secouait la tête, soutenant qu'elle ne risquait rien, -expliquant la marche de ces sortes d'affaires, répétant: - ---Les conditions sont celles-ci: je suis engagée à cent quarante francs -par mois, plus la nourriture, le logement (un lit pour deux ouvrières -par exemple); quant aux frais de courtage, ils sont à la charge de la -maison de Londres qui paye également l'aller du voyage. - -André ne fut nullement convaincu et il attaqua furieusement la qualité -de la nourriture qu'on servirait à Jeanne, exprima le dégoût qu'elle -ressentirait à coucher avec une autre. - -Enfin, reprit Jeanne, en admettant même que tu aies raison, je ne peux -plus me dédire. Mon contrat est signé et j'aurais une grosse somme à -payer si je ne partais pas. - -André n'insista plus. - -A dater de ce jour, Mélanie eut beau s'ingénier à façonner des -chatteries et des petits plats, ce fut peine perdue. La gourmandise des -temps heureux avait disparu; éclose tout d'un coup, elle mourut de même. -Une tristesse planait maintenant sur André et sur Jeanne. Cette -réflexion «nous n'avons plus que quelques jours à vivre ensemble» -s'imposait à eux, ne les quittait plus. Les angoisses d'André devinrent -même si despotiques qu'il espéra comme une délivrance le départ de -Jeanne. Bien qu'il se ressassât les mêmes idées, pendant des heures, il -souffrait moins peut-être quand il était seul. La vue de Jeanne -développait ses rancoeurs et ses regrets; et la tristesse de chacun, -augmentée de celle de l'autre, devenait pour tous les deux intolérable. - -Leurs rendez-vous s'espacèrent, heureusement, bientôt, car Jeanne ne le -visita plus que très irrégulièrement, occupée, disait-elle, par les -préparatifs de son voyage. - -Il reçut une lettre enfin, portant le timbre de Boulogne-sur-Mer. Jeanne -n'avait pas eu le courage de l'embrasser avant son départ. - -A quoi bon nous désoler? écrivait-elle, ce sera moins pénible ainsi; et -elle ajoutait: Au moment où ma lettre t'arrivera, je serai sur le -paquebot, en mer. - -André tomba dans un fauteuil. - -Alors, c'était fini. Jeanne aussi le lâchait! Sa vie était complète -maintenant, elle pouvait se résumer de la sorte: Avoir été berné par ses -maîtresses, cocufié par sa femme et lâché par Jeanne! Et il se sentait -de la colère contre l'amant de la petite.--Quel niais! Je vous demande -un peu, ça avait à peine vingt-deux ans et ça se mariait! il avait donc -bien hâte d'être aussi trompé ou, ce qui est pis, sans doute, de ne -l'être pas, grâce seulement aux désastres des couches et à toutes ces -infirmités spécialement inhérentes aux petites bourgeoises! Comme s'il -n'aurait pas mieux valu qu'il restât avec Jeanne, qu'il continuât de -posséder en elle une maîtresse docile, qu'enfin il ne désorganisât pas, -dans son propre intérêt, le train-train de trois existences s'acheminant -parallèlement heureuses! - -Au fond, j'ai tort, se dit-il, ce n'est pas à ce monsieur que je puis en -vouloir, c'est à moi-même, c'est à l'argent qui me manque! Jeanne ne -serait pas à Londres si je l'avais aidée, et il comprit presque -l'ignominie de la foule, l'abjection de la société buvant le nez dans la -boue, à plat ventre, l'ordure, sacrifiant l'amitié, les convictions, -tout, à cet argent qui rend impeccable et grandiose, qui domine les -tribunaux méprisés et les bagnes, qui fournit à tout particulier, au -choix, les joies considérées de la famille ou les noces enviées des -riches! - -Aussi pourquoi n'en gagnait-il point? pourquoi avait-il toujours exercé -des états stériles, des professions improductives comme celles de -répétiteur et d'homme de lettres? pourquoi n'avait-il pas accepté les -basses besognes de son métier, ne s'était-il point fait sérieusement -journaliste? Il avait pourtant connu des gens qui cousaient, bout à -bout, des balivernes évaluées avec raison au poids de l'or, car toutes -les nuits la gomme les répétait stupidement, à table, parmi les filles! -Oui, mais encore eût-il fallu avoir la sottise de les inventer et -l'audace de les écrire, encore eût-il fallu avoir le coeur assez solide -pour qu'il ne se renversât point devant les pitoyables besognes imposées -par l'actualité, par la vogue, chaque jour, et une vision soudaine des -heures perdues dans les salles de rédaction se dressa devant lui. Il se -revit accoudé sur le tapis vert d'une table, en quête de ses épreuves, -alors que, vers trois heures du matin, semblables aux servantes de -l'amour enfermé dans des salons munis de divans et de gaz, ses collègues -dormassaient, s'étirant, bâillant, demandant l'heure, buvant et fumant, -attendant le moment longtemps souhaité de cesser le métier et d'aller -dormir. - -Ah! cette vie de filles résignées à obéir aux exigences de Monsieur et à -satisfaire aux caprices des abonnés et des passants l'avait révolté, -puis il avait eu aussi des ambitions plus hautes, il avait voulu être un -artiste; l'était-il seulement? avait-il fait oeuvre de talent, -s'était-il affirmé dans le monde des lettres, avait-il dans la cohue -joué des coudes, s'était-il, enfin, assis sur l'estrade, devant le -public, le mâtant par sa hardiesse, ou l'apprivoisant par des -bouffonneries sentimentales ou graves? Non, il n'avait rien tenté, rien -osé, rien fait. Il s'était trompé de voie, il eût dû suivre la grande -route, devenir tout comme un autre, ouvrier ou commerçant. Eh non! -s'écria-t-il, je n'ai jamais rien appris et je ne sais rien! Et, en -effet, il était bachelier! - -Un état manuel? mais il eût fallu subir des années d'apprentissage! un -commerce quelconque? mais il ne connaissait ni la tenue des livres ni -les affaires! il n'avait appris ni l'anglais, ni l'allemand, rien des -choses pratiques, rien. Est-ce qu'il était capable d'auner de la toile, -de ficeler un paquet, de cacheter une bouteille ou de planter un clou? -pouvait-il seulement comme un ancien sergent écrire des pages de bâtarde -et de ronde, ou comme un ex-brigadier panser et étriller des chevaux? Il -avait su jadis un peu de latin et un peu de grec, il savait maintenant -un peu de français et c'était tout! Et il reprochait à sa famille son -instruction creuse, les dépenses inutiles du collège, les sacrifices -qu'elle s'était résolument imposés pour le mettre à même de ne pouvoir -jamais gagner son pain! - -Puis, et cela n'était pas la faute de sa famille, cette note «passable» -habituellement inscrite sur ses cahiers de classe l'avait poursuivi -pendant toute sa vie! Après l'avoir autrefois coté aux yeux des pions, -elle le cotait maintenant aux yeux du monde. Il avait été sans -interruption passable,--passable dans ses devoirs, passable dans ses -répétitions, passable dans ses livres.--Et, ce n'était pas tout, dans -son existence privée, dans son ménage, auprès de sa femme, auprès de -Jeanne, il s'était montré comme ni un amoureux ni glacé, ni chaud, ni -vaillant, ni lâche. Non, il avait été Monsieur tout-le-monde, une -personnalité insignifiante, un de ces pauvres gens qui n'ont même point -cette suprême consolation de pouvoir se plaindre d'une injustice dans -leur destinée, puisqu'une injustice suppose au moins un mérite méconnu, -une force. - -Ainsi qu'un homme qui se réveille, il jeta les yeux autour de lui et la -marche de ses pensées s'arrêta, puis elles s'ébranlèrent à nouveau et la -marée de ses embêtements s'accrut. Il aurait beau dire, il avait eu tout -de même de la déveine, car enfin il travaillait avant son mariage, il -donnait des promesses de talent pour quelques-uns. L'impuissance ne lui -était radicalement venue qu'après sa rupture avec Berthe! C'était elle -qui lui avait pour toujours effondré ses énergies et ses espoirs. La -mesure était comble, maintenant, Jeanne était partie! Et, mentalement, -il aperçut un concubinage disparaissant dans le lointain, bras dessus, -bras dessous, se chauffant au soleil, uni contre les misères du sort, -contre les maladies de l'âge. Ce collage qu'il avait péremptoirement -repoussé, lui apparut comme un havre, comme une Sainte Périne, soignant -les impotents et les infirmes! J'aurais dû me mettre avec Jeanne, se -dit-il. Ah! si elle revient!--Et il sourit tristement, sachant bien -qu'elle se créerait une existence là-bas, que jamais plus, sans doute, -il ne la verrait. - -Pauvre chérie, murmura-t-il, elle est loin maintenant, et il s'oublia en -elle, s'identifiant pour une seconde avec son sexe, cousant à Londres, -au milieu d'un atelier éclairé par des vitres troubles, sous un jour -louche, dans un boulevari de paroles inconnues; et, sans transition, -rappelé à lui par sa pantoufle qui butait sur le plancher, il se -retrouva, tout abêti, rue Cambacérès, tandis que de bruyantes -lamentations montaient de nouveau dans son âme, conduisant le deuil de -cette vie, traversée d'amours incomprises, d'opiniâtres chagrins et de -joies brèves. - -Puis, comme pendant une messe funèbre une voix se lève, douce et triste, -dans le silence de l'église, quand l'orgue s'est tu, une voix s'élança -plaintive, dans l'anéantissement de son âme, implorant de vagues -miséricordes, d'incertaines pitiés, couverte bientôt, comme par la -reprise des grandes orgues, par la véhémence de la crise juponnière qui -éclata, débridant les plaies, les ouvrant toutes larges, arrachant les -pansements posés par Jeanne. - -C'était la fin; les accidents tertiaires sortaient. - -Après le ressentiment de l'outrage subi, les postulations courroucées et -les amers regrets des caresses absentes, après les souvenirs ranimés des -époques lointaines et les réveils aussitôt éteints des amours défuntes, -après les sourdes convoitises des atmosphères féminines et les violentes -séditions contre une existence murée, sans jour, sans intérêt, sans -femme, la première période de la crise avait cessé. - -Alors plus de lancinantes angoisses, plus de fièvres chaudes, d'idées -fixes, plus de folles défaillances et d'affreux sursauts, mais une sorte -de langueur charmante comme celle d'une convalescence, un lent -apaisement de pensées, une complète résignation, une pâle quiétude, une -rêverie mélancolique et souriante, un sentiment consolé et tendre comme -celui que l'on éprouve parfois, le jour des Morts, devant une tombe -d'ami depuis longtemps close. - -Puis ces symptômes de la deuxième période avaient aussi disparu et la -maladie semblait usée, quand tout à coup, au reçu de la lettre de -Jeanne, elle se déclarait encore en un brutal accès; alors, une -abdication de soi-même, une détresse sans remède, un spleen sans -secours, l'accablèrent; il s'affaissa sous l'écroulement d'une vie qui, -à peine reconstruite, s'abattait de nouveau, ensevelissant ses dernières -espérances sous un bruyant monceau de dégâts et de ruines. - - - - -XIII - - -Cet escalier est bien misérable, pensa Désableau. Je ne comprends -vraiment pas comment l'on ose habiter une maison d'aussi piètre -mine.--Mille pardons, Madame, fit-il subitement, et il s'effaça contre -la muraille, laissant le passage libre à une femme qui descendait, -escortée d'une portée de gosses grognant, le nez plein, remuant des -boîtes à lait, les tapant comme des cymbales. - -Enfin m'y voici, soupira Désableau. - -Il était arrivé devant une porte peinte en jaune, ornée au milieu d'un -bouton de fer noir. Il chercha en vain la sonnette; alors il cogna avec -la pomme de son parapluie; la porte bâilla et, dans la pénombre, il -aperçut une femme grasse et un chat rouge. - ---M. Cyprien Tibaille? demanda-t-il, en saluant. - ---C'est ici, Monsieur. - -Désableau déposa son parapluie dans le coin d'une porte, traversa une -antichambre obscure, ouvrit une autre porte et, ébloui par le grand -jour, il demeura, les yeux écarquillés, apercevant Cyprien, couché, les -bras autour de la tête, sur l'oreiller, un bout de pipe fumant aux -lèvres. - -Il lui toucha la main et déclara, en s'asseyant sur une chaise, au pied -du lit, qu'il espérait bien que la santé de son ami était toujours -bonne. - -Cyprien le remercia de ses souhaits, ajouta qu'ils étaient -malheureusement inexaucés, attendu qu'il souffrait d'une inflammation de -la muqueuse du ventre. - -M. Désableau appartenait à cette race de gens qui proposent aussitôt les -remèdes les plus divers aux personnes malades; il conseilla donc au -peintre les pilules et les perles formulées par tel ou tel docteur, les -électuaires, les tisanes et les bols préconisés régulièrement, dans les -journaux, aux annonces de la dernière page. - ---Rien de grave du reste? ajouta-t-il, d'un ton confiant. - ---Non, rien de grave, j'ai même permission de me lever demain... -Alexandre! cria-t-il soudain, s'adressant au chat qui, après avoir -longuement flairé le chapeau de Désableau, entra dedans.--Mais cet appel -ne produisit aucun effet sur la bête dont on ne voyait plus que -l'arrière-train et la queue qui remuait droite et rayée de rouge. - -Désableau se leva, mit son chapeau à l'abri et, par amabilité, voulut -caresser le chat qui s'avança comme un crabe, marchant de côté, les -oreilles à plat sur le crâne, les moustaches hérissées et la queue -basse. - ---Il va vous griffer, dit tranquillement Cyprien. - -Désableau se recula et vint s'asseoir, regrettant de n'avoir pas gardé, -comme arme de défense, son parapluie. - -Il y eut un instant de silence.--Cyprien, très étonné de cette visite, -regardait curieusement Désableau qui croisait et décroisait, l'air -absorbé, ses jambes. - ---Vous avez déménagé, fit-il, laissant enfin ses jambes en place et, -relevant un peu la tête, il considéra la pièce dans tous les sens, -murmurant: C'est très gentil, très clair; et, après une pause: vous -travaillez toujours beaucoup? - ---Beaucoup; et le peintre désigna, du geste, des aquarelles éparses sur -une table. - -Désableau se leva, mit son lorgnon et demanda s'il pouvait sans -indiscrétion les regarder. - ---Comment donc, mais regardez-les tant qu'il vous fera plaisir, mon cher -monsieur. - -Désableau recula, pris de nausées, devant ces aquarelles qui -représentaient toute une gamme de maladies de peaux, tout un clavier de -boutons et de dartres. - -Il rejeta, indigné, ces planches et, dissimulant mal son dégoût: - ---Alors, vous vous amusez à peindre des sujets pareils? - ---Permettez, ce n'est nullement par plaisir que j'enlumine pour la -chromo ces aquarelles. J'exécute simplement un travail commandé par un -médecin. Je suis obligé d'aller à l'hôpital Saint-Louis, de m'installer -dans les salles devant les sujets que l'on me désigne, de faire coller à -la diète ceux qui refusent de se laisser peindre et, tout cela pour -gagner dix francs par planche! Il n'y a vraiment pas matière à s'amuser -comme vous semblez le croire! - -Un repos suivit cette déclaration. Désableau, très pensif, roula son -mouchoir et se le passa sans raison sous le nez. - ---Ce n'est toujours pas pour m'acheter de la peinture qu'il est venu, -songea le peintre. - -La grosse femme qui avait ouvert la porte d'entrée arriva, sur ces -entrefaites, et s'enfonça longuement dans un fauteuil. - -Désableau devint plus gêné encore; il regarda à la détournée la femme, -n'osant l'examiner de face, louchant en dessous de son binocle, par -politesse. - -Elle lui parut par trop boulotte et par trop mûre; ficelée avec cela -comme un paquet, les joues ravitaillées avec du fard, les cheveux rongés -par une raie à pellicules, les yeux pleins d'eau comme ceux d'une -chienne, elle lui sembla tenir de la garde-malade, de la portière et de -la raccrocheuse. - ---Elle est décidément ignoble, pensa-t-il. - -Cyprien s'impatienta de cet examen; il dévisagea Désableau et lui dit: - ---Mon cher monsieur, si vous avez quelque chose à me communiquer, il ne -faudrait pas vous gêner parce que Mélie est là. Elle est un peu -curieuse, et il y a gros à parier que si je la priais de sortir, je -serais obligé, après votre départ, de lui répéter notre conversation, -mots pour mots; il vaudrait peut-être mieux, dès lors, oublier qu'elle -est là et causer tranquillement ensemble. - -Cette explication ne diminua en rien l'embarras du visiteur qui, pour se -prêter une contenance, souffla sur les verres de son lorgnon et les -frotta soigneusement avec son mouchoir. - -Le peintre se perdit en conjectures sur le motif de cette visite. -Voulant rompre à tout prix le silence qui menaçait de se continuer, il -demanda poliment des nouvelles de Madame et de Mademoiselle. - -Désableau se dérida visiblement. Il laissa son pince-nez et répondit -avec empressement: - ---Mais, Dieu merci, toute la petite famille est en bonne santé... Ma -femme, vous la connaissez, un cheval au travail, une âme d'élite -partageant son affection entre sa fille et moi... - -Il s'interrompit. - -Le chat, brusquement sauté des genoux de Mélie, se livrait à de folles -cavalcades, galopant sous les chaises, se fichant sur le dos et -gigotant, les quatre pattes en l'air, puis se relevant d'un tour de -reins, cabriolant et sautant, l'air effaré, sur tous les meubles. - ---C'est les puces, dit sentencieusement Mélie. - -Désableau la regarda de travers et, rattrapant le fil de ses idées, il -poursuivit: - ---Oui, ma femme se porte comme un charme; quant à la petite, elle est, -comme vous le savez, d'une complexion délicate, mais enfin sa santé est -aussi bonne que nous pouvons la désirer. Du reste, cette enfant-là nous -donne bien de la satisfaction, c'est une nature droite comme celle de la -mère; jamais de punitions en classe et toujours première; la maîtresse -la cite ainsi qu'un exemple et Monseigneur a bien voulu nous en faire -compliment, le mois dernier, quand il est venu dans le pensionnat pour -donner la confirmation à de jeunes élèves. - ---A quoi que vous la destinez votre demoiselle? hasarda Mélie, d'un ton -aimable. - ---Mélie, tais-toi, jeta Cyprien, et empêche Alexandre de sauter comme il -fait. - -Mélie empoigna Alexandre, et tandis qu'elle le serrait contre elle, une -lutte silencieuse s'engagea, traversée par les coups de queue saccadés -du chat, tapant sourdement l'estomac de la femme. - ---Enfin, reprit Désableau, hésitant un peu, tout est pour le mieux, mais -cependant, vous savez, le bonheur n'est jamais complet.--Oui, quand on -est heureux d'un côté, on ne l'est pas de l'autre. Ainsi la santé de -cette pauvre Berthe, je puis bien vous le dire, nous inquiète beaucoup. -Tous les malheurs qui lui sont arrivés, sa rupture avec André, tout -cela, voyez-vous, agit sur le moral et par contre-coup sur le physique; -bref, sans qu'il y ait absolument péril en la demeure, l'état de notre -nièce ne laisse pas que de nous inspirer de sérieuses appréhensions. - -Cyprien, très attentif, regarda fixement son visiteur qui reprit: - ---Oui, il faudrait beaucoup de ménagements et de l'air pur... Les -médecins que nous avons consultés à ce sujet sont unanimes à prescrire -un séjour à la campagne, des promenades dans les bois, de la -tranquillité, aucune émotion et aucun tracas. - -Et il continua, plus bas, après une pose: - ---Il est vraiment regrettable qu'André n'ait pas adhéré à la demande que -je lui avais soumise dans ce sens par l'organe de Me Saparois, notre -notaire. - ---Ah! fit Cyprien. - ---Ce refus est d'autant plus inexplicable, poursuivit Désableau qui -s'animait, que c'était une occasion unique pour Berthe. Pensez donc, une -maison à Viroflay, c'est-à-dire à quelques lieues de Paris, un jardin -assez grand avec un potager, à dix minutes d'une station, un train par -demi-heure et tout cela pour douze mille francs!--Et puis enfin, en -dehors même des avantages matériels qui seraient résultés de cette -opération, il y avait des motifs qui primaient les autres, des -considérations d'humanité qu'un homme de coeur ne pouvait rejeter... - ---Pardon, interrompit le peintre, mais je ne comprends pas bien -l'histoire que vous me racontez; voyons, vous voulez que madame Berthe, -votre nièce, achète une maison à Viroflay, celle que vous avez louée, -l'été dernier, sans doute? - -Désableau approuva du chef. - ---Bien, et comme en sa qualité de femme mariée, madame Berthe ne peut -peut rien acheter sans l'autorisation de son mari, vous avez dépêché un -notaire à André pour obtenir cette autorisation. - -Désableau approuva encore. - ---Et André a refusé? - -Désableau hocha silencieusement la tête. - ---Bon, j'y suis maintenant, si vous voulez continuer, je vous écoute. - -Mais Désableau déclara qu'il n'avait pas à continuer. Il s'excusa même -d'avoir ennuyé son ami par cette longue histoire, mais c'était plus fort -que lui; la réponse d'André l'avait trop secoué! Il avait une barre dans -l'estomac depuis qu'il l'avait apprise. Il aimait Berthe comme sa propre -fille, il l'avait élevée sans faire de différence entre elle et sa -petite Justine, et voilà que la pauvre enfant, après tous ses malheurs, -maintenant que ses souffrances commençaient à s'assoupir dans la sereine -société de la famille, recevait un nouveau coup. - ---Ah! l'on ne m'ôtera pas de la tête, s'écria-t-il, que la religion -d'André n'ait été surprise et il serait vraiment bien à souhaiter qu'un -ami lui désillât les yeux, lui fît comprendre le côté inhumain de sa -conduite. - ---Autrement dit, murmura le peintre, vous me priez de parler à André de -cette affaire. Mais enfin, mon cher monsieur, pourquoi ne lui en -parlez-vous pas, vous-même? - ---Parce que... répliqua Désableau, un peu rouge, j'ai craint que M. -André n'eût des préventions contre moi, et puis j'ai eu peur, je -l'avoue, de me laisser emporter dans la discussion et de l'envenimer. - ---Eh bien, mais, madame Désableau n'a pas les mêmes raisons que vous de -croire à la malveillance d'André. Pourquoi ne va-t-elle pas le voir? - -Désableau ne répondit pas tout d'abord à cette question. Il réfléchit, -se disant: Ah bien, par exemple, une femme honnête visitant des -gaillards comme ceux-là! Et il frémit à la pensée que si madame -Désableau était venue à sa place chez Cyprien, elle aurait dû affronter -le contact de cette grosse gueuse qui se prélassait avec son chat dans -un fauteuil. - ---La discrétion obligeait ma femme à ne pas se rendre chez un garçon qui -n'est peut-être pas toujours seul chez lui, fit-il enfin. - ---Mon Dieu! reprit Cyprien, ce que je vous en dis n'est pas pour vous -refuser le service que vous me demandez, bien que par goût je sois peu -disposé à me laisser pincer les doigts entre les portes, pourtant... - -Désableau ne le laissa pas achever, il se leva et lui saisit les -mains.--Je n'en attendais pas moins de votre amitié, s'écria-t-il, je le -disais encore à ma femme hier, je suis sûr que M. Cyprien admettra la -justesse de nos intentions; et ma femme pensait comme moi, en me -chargeant par exemple de vous adresser mille reproches, car vous êtes -devenu d'un rare!--Vous avez positivement oublié le chemin de notre -domicile. Voyons, il faut venir nous voir, manger la soupe, sans façon, -avec nous--que diable! ce n'est pas parce qu'André est fâché avec nous -que vous devez épouser ses querelles!--Vous savez du reste que ma femme -vous aime beaucoup. - ---Je n'en ai jamais douté, répondit Cyprien. - ---Eh bien alors, c'est entendu.--Que je suis bête! fit-il tout à coup, -j'oubliais avec tout cela l'objet de ma visite.--Nous avons toujours le -portrait du père à rentoiler. Vous aviez bien voulu nous promettre, -avant notre départ pour la campagne, de vous en occuper vous-même... - ---Oui, oui, répliqua Cyprien, très froid, je passerai le prendre un de -ces jours. - ---C'est cela, s'écria Désableau, venez quand vous voudrez, nous dînons à -six heures.--Voilà qui est convenu.--Tiens votre chat perd ses poils, -dit-il après un silence, regardant cet animal qui faisait maintenant le -dos de chameau et se frottait lentement contre le bas de ses culottes. - ---Ce n'est rien, Monsieur, jeta Mélie, qui apporta une brosse de -chiendent. - -Mais Désableau se défendit. Jamais il n'accepterait que madame se donnât -cette peine. Il consentit cependant, bousculé par la grosse femme, à -mettre un pied sur une chaise et à se laisser brosser son pantalon à -tour de bras. - ---Cyprien, cria Mélie agenouillée devant la chaise, il est temps de te -frictionner. - ---Ah! grogna le peintre qui étala sur un bout de flanelle de la gélatine -d'opodeldoch. - -Il y eut un nouvel instant de silence, pendant lequel une odeur de -camphre monta doucement du ventre de Cyprien, se développant peu à peu -dans la pièce, tandis que le bruit aigre du chiendent ratissant le drap -s'entendait seul. - ---Merci, mille fois, madame, dit Désableau à Mélie, en se remettant sur -ses jambes, puis il tira sa montre: - ---Diable! je vais arriver en retard à mon bureau.--Allons, meilleure -santé, et il serra la main de Cyprien.--Il ne partit pas, cependant, -devenu très indécis, se demandant s'il devait rappeler au peintre -l'intervention réclamée entre André et Berthe, mais il jugea plus digne -de reparler du tableau à rentoiler, laissant entendre obscurément qu'il -paierait au besoin les frais.--Allons, une dernière fois, adieu, et -bonne santé; et il ajouta en serrant encore la main du peintre, pensant -faire ainsi une discrète allusion à tous les motifs de sa visite: Je -puis, n'est-ce pas, dire à ma femme qu'elle compte sur vous? - -Cyprien remua vaguement la tête et précédé par Mélie et par le chat, -Désableau quitta, sur un dernier regard, la place et aussitôt qu'il fut -arrivé dans la rue, il ricana, pensant que tout de même un honnête homme -serait bien malheureux s'il lui fallait vivre de la sorte avec une -fille.--Le restant de tout le monde, une créature, une boue, et un -égoutier et un bohème ce Cyprien, mâcha-t-il; oui, qui se ressemble -s'assemble, il est bien assorti avec André.--C'est égal, il faut avouer -que c'est une pénible tâche que d'aller réclamer l'appui de gens -pareils, et c'est qu'il faut user de diplomatie avec eux, mettre des -mitaines, des gants!--Ah! ce pauvre Vigeois, en nous léguant sa fille, -peut se vanter qu'il nous en aura infligé de dures épreuves! - -Et il marcha, plus furieux, déblatérant contre les ménages -interlopes.--Oblitération du sens moral, voilà la seule explication -qu'on puisse donner de ces existences anormales, pensa-t-il, et soulagé -par ces réflexions, il entra dans son bureau et secoua furieusement deux -employés célibataires qui arrivaient en retard, déclarant qu'ils ne -pouvaient invoquer comme excuses des devoirs de famille, puisqu'ils -étaient garçons l'un et l'autre, et que l'administration n'avait pas à -accepter pour des motifs, qu'elle ne pourrait sans doute pas décemment -connaître, des retards préjudiciables à ses intérêts. - -Et tandis que les employés supportaient patiemment le galop de leur -chef, Cyprien, ne doutant point de la déplorable impression que Mélie -avait laissée à Désableau, se prit à rire dans sa barbe, caressant le -chat pelotonné sur le lit, en boule. - ---Alexandre, dit Barre de Rouille, fit-il, le monsieur à favoris que tu -viens de voir est un homme grave, un homme relié. Marié, père d'une -fille et récemment promu au grade disputé de sous-chef, il apparaît -comme un homme considérable aux yeux des petits commerçants et des -rentiers. Eh bien, ce fonctionnaire a dû emporter de toi une bien triste -opinion, car tu t'es malhonnêtement conduit; tu es entré dans son -chapeau et tu as couvert sa jambe gauche de poils; il ne faut pas -cependant que cela te chagrine, mon pauvre mimi, car vois-tu, M. -Désableau a très certainement une aussi mauvaise opinion de ton père, -Cyprien, qui te tient présentement les pattes, pour que tu ne te sauves -pas. - -Oui, ce monsieur nous méprise, moi, et cette brave Mélie. Pourquoi? Ah -dame, ça, c'est moins facile à t'expliquer, car ta maman Mélie, prise de -pitié, t'a fait arracher d'avance par le coupeur du Pont-Neuf les germes -de certaines idées que tu aurais pu t'enraciner dans l'âme. On a tari -tous tes instincts de vagabondage amoureux, tous tes futurs désirs de -pousser des cris déchirants le long des toits. On a eu tort, car tu es -une bête surhumaine et monstrueuse, une bête sur laquelle on a violé les -lois les plus saintes de la nature en te débarrassant de la douleur -morale dès le principe. Mais ce n'est pas de cela qu'il s'agit. Pardonne -cette digression, ne me mords pas, ou je te claque et écoute: - -La société, vois-tu, minet, a décidé, dans un jour de berlue, on ne sait -plus quand, tant ça se perd dans la nuit des siècles, que tout homme qui -voudrait habiter avec une femme, dans la même chambre, dans le même lit, -devrait passer auparavant devant un autre homme qui les interrogerait, -après qu'on lui aurait mis une ceinture de cotonnade autour des reins. - -Cette opération s'appelle le mariage, mon chat; c'est l'honnêteté, c'est -le respect de tout un pays, de tout un monde, c'est la protection -assurée, où qu'on se trouve, des magistrats et des gendarmes! - -Eh bien! Ton papa Cyprien et ta maman Mélie n'ont pas défilé devant la -fameuse écharpe dont je t'ai parlé, ils vivent simplement ensemble, -comme toi tu aurais pu le faire avec une chatte, sans en avoir -préalablement obtenu l'autorisation d'un deuxième chat. C'est te dire -que, quoi qu'ils fassent, ils seront constamment méprisés, constamment -honnis. - -Et il n'y a rien à faire à cela, il n'y a pas de subterfuges à inventer, -ajouta Cyprien avec une pointe de mélancolie. Quand j'achèterais une -alliance à ta maman, quand je lui jetterais de la soie sur le dos, et -sur la tête des chapeaux à plumes, ça ne nous empêcherait pas d'avoir la -tournure spéciale aux gens collés. Du reste, si tu veux t'en assurer, tu -n'as qu'à nous regarder par la fenêtre, quand nous sortons ensemble, ça, -faut être juste, c'est un beau spectacle! Mélie cahote en marchant, et -elle ne peut me suivre; elle geint, se mouche, s'essuie, crie après moi, -m'appelle tout haut dans la rue, tandis qu'à vingt pas en avant, je -fends l'air de mes longues jambes. Voyons, c'est-il cela qui peut nous -procurer une dégaîne honorable de gens mariés? Non, n'est-ce pas? - -Ah! si nous étions des ouvriers, si Mélie portait de vieilles camisoles -et des bonnets mous, si moi j'étais vêtu d'une blouse et coiffé d'une -casquette, je ne dis pas, nous pourrions sans doute donner le change, -puisque tout le monde a l'air de concubins, dans le peuple. - -Alexandre s'agita et miaula désespérément. - ---Allons, je vais abréger, fit Cyprien, car je commence à croire que ces -explications t'intéressent fort peu. Au fait, les deux sous de foie que -tu manges par jour ne sont ni meilleurs, ni pires, que ce soit Mélie, -fille Aulanier, ou Mélie épouse de Cyprien Tibaille, qui le les découpe -et te les pétrisse dans une pâtée de pain, mais enfin tous ces détails -étaient nécessaires pour te faire bien comprendre les nausées d'âme que -M. Désableau a endurées à la vue de nos trois personnes. - -Le chat, impatienté par ce discours, roula des yeux noirs, à peine -cerclés de jaune, aux bords, et il se tordit plus furieusement entre les -mains du peintre. - ---Laisse-le donc, jeta Mélie, est-ce que cet animal peut comprendre -toutes les histoires que tu lui racontes? - ---Ta mère a raison, déclara Cyprien. Va, mon fils, tu dois être édifié -maintenant; et il lâcha Alexandre qui se précipita en bas du lit et se -secoua vivement sur le parquet, dans une nuée de poils rouges. - ---Mon Dieu! que tu es bête, mon vieux Cyprien, soupira Mélie. - ---Tes aperçus sont parfois justes, répliqua le peintre. - -Leurs entretiens finissaient souvent de la sorte. - -Ils formaient, à eux deux, un concubinage modèle, basé sur une -réciproque indulgence, une union où les sens éreintés, organisée par une -femme qui n'était plus jeune et qui n'avait, au travers de noces subies -comme on supporte les fatigues d'un périlleux métier, poursuivi qu'une -idée, qu'un but, découvrir un homme qui consentirait à la tirer de l'eau -et à la mettre à sec sur une berge. Elle flaira en Cyprien un sauveteur; -elle saisit que celui-là n'avait plus ces préoccupations de jeunes -hommes qui cherchent une maîtresse avenante ou jolie pour la montrer aux -autres; sa grosse taille, sa tournure populacière, ses quelques -penchants à lever le coude et à siroter de petits vermouts entre les -repas, la rendaient impossible à placer chez ces gens qui, épris de -distinction et possédés par un idéal de femme frêle, sans infirmités de -nature, éprouvent le besoin de s'enquérir du passé de leur maîtresse, -l'obligent à leur dégoiser des blagues pour se monter à eux-mêmes le -coup et l'abandonnent, en fin de compte, parce qu'ils en ont rencontré -une autre dont la robe est plus élégante et le teint mieux fait. - -Cyprien lui apparut comme un galopin usé avant l'âge, comme un malade -qui désirait seulement, dans le lit, être bordé, et elle s'attacha à -lui, rêvant de devenir simplement sa bonne, mais une bonne avec qui l'on -cause familièrement et à qui l'on envoie de temps à autre, par amitié, -de petites tapes sur le derrière. - -Puis, à ce bon enfant, à cette douceur d'une fille qui a été constamment -dupée par les hommes sans leur en garder pour cela rancune, une idée -bien peuple se joignait. Vigoureusement reintée et pétant d'embonpoint, -Mélie ressentait une certaine compassion pour la maigreur délicate du -peintre. «Faudra que je l'engraisse», se disait-elle souvent; et elle -s'inquiétait de lui comme d'un marmot à qui l'on essuie le front quand -il a couru. Elle vérifiait, lorsqu'il s'apprêtait à partir, ses -vêtements, lui fourrant des foulards dans les poches, le forçant à se -déshabiller des pieds à la tête quand il revenait mouillé, par les jours -de pluie, se couchant avant lui, l'hiver, pour qu'il s'étendît sur une -place chaude. - -Ils s'étaient croisés, un soir qu'elle bâillait aux corneilles sur un -pont; accostée sous le plus futile des prétextes, elle invita le peintre -à passer son chemin. Cyprien avait alors parlé de la fraternité des -âmes, mis le bras de la femme sous le sien et, malgré ses refus, il -l'avait emmenée, l'éblouissant par d'inintelligibles phrases, lui -procurant cette certitude qu'elle était remorquée par un Monsieur qui -avait reçu de l'instruction. Elle fut enchantée du reste de -l'hospitalité du peintre; ce furent ces gentillesses de calicots et de -perruquiers dont l'effet est toujours sûr. Cyprien y ajouta encore un -sans-gêne gracieux qui combla d'aise Mélie, déjà enchantée de ces bonnes -façons. - -Égayée par des grogs fortement épicés, elle s'apitoya, maternelle, sur -les vêtements décousus du peintre, et elle leur posa, çà et là, quelques -reprises, quelques points, puis, satisfaite du peu d'exigences et de la -générosité de Cyprien, elle revint d'elle-même, plusieurs fois, entrant -avec l'air humble d'un chien qui s'attend à être chassé, mais le peintre -la laissa rôder, bienveillant, où qu'elle voulut, songeant à l'avenir de -sa garde-robe. - -Leur liaison continuait ainsi très lénitive et très bénigne, lorsqu'un -jour Cyprien se coucha, malade, souffrant de maux d'oreilles et de -clous. Alors, elle s'installa près du lit, prépara la potbouille pour -qu'il n'eût pas à sortir; elle le soigna avec sollicitude, le veilla, la -nuit, le dorlotant, lui mettant un moine aux pieds, se relevant pour le -faire boire. - -Lui, fut ébahi; il ne comptait plus depuis longtemps sur une affection -quelconque, sur une pitié; il s'attendrit sur ce dévouement qu'on lui -offrait, gêné, malgré tout, par le bon enfant de cette femme qui voulut, -en dépit de ses protestations, s'occuper elle-même de toutes les hontes, -de toutes les abjections d'une maladie. - -Elle riait, lui disant lorsqu'il se fâchait presque la suppliant de ne -pas accomplir de répugnantes besognes: - ---Allons, mon bibi, c'est l'affaire des femmes, ça. - -Et il l'embrassait, tout ému, et la grosse femme riait plus fort, ravie -d'être ainsi embrassée, sans saleté, contrairement aux habitudes. - -Elle trima furieusement du reste, car en sus de la cuisine et des -courses, elle dut balayer le logis, découper les vieux rideaux de -mousseline pour les cataplasmes, se battre avec Cyprien que l'invasion -des médicaments outrait. - -Puis, ce fut toute la série des purges qui défila: des limonades -gazeuses qui emplissaient Cyprien de vent sans rien produire, des eaux -de Pullna, aigres et doucereuses, qu'il rendait par le haut, des sels de -Sedlitz qui l'échauffaient cruellement, ce fut enfin l'abominable ricin -que le docteur prescrivit en dernier ressort. - -Alors Cyprien jeta des cris de Merlusine. L'odeur seule de cette drogue -lui retournait l'estomac. Mélie dut, un matin, après avoir soigneusement -battu l'huile dans du café tiède, enfourner le tout dans la bouche du -peintre, qu'elle effara, en le réveillant en sursaut par des cris de -pie. Il jura, sacra comme un bouvier, l'interpella violemment, l'envoya -à tous les diables, puis il avoua qu'elle avait eu raison d'agir ainsi, -et il consentit, résigné, souriant aux joues gonflées et aux lèvres en -rosette de Mélie soufflant sur le bol pour le refroidir, à s'abreuver de -bouillon aux herbes, à s'ingurgiter, jusqu'à plus soif, des potées d'eau -verte. - -Tant qu'il ne put se lever, elle demeura près de lui, du matin au soir, -causant, ravaudant, lisant des livraisons illustrées à deux sous, -superposant les histoires jadis clabaudées dans sa propre maison sur -tous les cancans débités dans celle du peintre. Son zèle ne -s'amortissait pas et sa vaillance et sa belle humeur réconfortaient le -peintre qui s'épeurait au plus léger mal et se croyait perdu. - ---Quand on veut quelque chose, on le veut, disait-elle; moi je serais -paralysée que je soulèverais quand même mes jambes avec ma tête,--et -elle se tapait carrément sur le front avec son dé. - -Dure pour elle-même, ayant dans le sang du salpêtre qui lui secouait la -graisse, elle était cependant molle pour les autres, émue par leur -moindre bobo, par leur moindre peine. - -Lorsque les maux d'oreilles de Cyprien s'alentirent et que ses clous -percèrent, elle continua néanmoins à le bercer; mais, vers les midi, -elle s'absenta, chaque jour, régulièrement, pendant deux heures. - -Le peintre s'alarma; à la voir si casanière et si placide, il n'avait -plus songé combien l'existence de cette femme était problématique. Mélie -acceptait bien sa part des repas qu'elle cuisinait chez lui, mais enfin -il y avait le loyer, l'entretien, le blanchissage. Où se procurait-elle -l'argent nécessaire pour parer à ces dépenses? - -Elle travaillait souvent à des ouvrages de passementerie, disposant sur -un morceau de bois hérissé de pointes qui formaient un dessin, de la -gance qu'elle cousait et piquait de petites perles en verre noir, -recueillies dans son tablier et collées par de la salive sur le pouce de -sa main gauche. Mais outre qu'elle n'avait plus les yeux assez vifs pour -enfiler rapidement ces perles, trouées à chaque bout, d'un coup -d'aiguille, ce travail était trop mal rémunéré pour qu'il pût suffire -aux besoins d'une femme. Trente-deux sous, en bûchant de sept heures du -matin à minuit, c'était ce qu'elle pouvait, en se hâtant, gagner; il -devait donc exister un ou deux Messieurs qui aidaient la pauvre fille; -ses absences se trouvaient par cela même justifiées; et pourtant, quand -il examinait Mélie, Cyprien s'étonnait. Ce qu'elle n'était ni -appétissante, ni libertine! - -Il faudrait supposer, se dit-il, qu'il est dans Paris un ou deux -impotents de mon espèce, des gens fanés et doux, tenant à une maîtresse -pour des motifs différents de ceux qui déterminent l'humanité depuis des -siècles.--Et il se sentait une certaine colère, une certaine jalousie, -pour les soins de garde-malade qu'elle allait sans doute prodiguer à de -vieux amants. Son dépit amoureux ressemblait à cette sorte de rancune -qui prend un malade, dans un hôpital, lorsqu'il voit le médecin -l'examiner à peine et se préoccuper longuement des autres. - -Il ne pouvait reprocher à Mélie, cependant, de ne pas lui donner la -préférence puisqu'elle ne le quittait guère et témoignait, d'ailleurs, -peu d'empressement à sortir. Elle examinait la pendule en fronçant le -nez, attendant la dernière minute, se lissant les cheveux de mauvaise -grâce, murmurant tout en arrangeant ses gants percés au bout des -doigts:--Oh! ils sont bien bons!--Puis elle baissait sa voilette et, -jetant un dernier coup d'oeil sur la chambre, couvrait le feu de -cendres, préparait tout pour que Cyprien ne souffrît pas de son absence. - -Habitué au va-et-vient d'une jupe s'accrochant dans les pieds de -chaises, aux encouragements jetés à la maladie, à l'échange des propos -dont l'insignifiance disparaît pour les gens souffrants, Cyprien se -jugeait horriblement malheureux lorsqu'il était seul. Sa chambre -devenait morne et il regardait à son tour, attristé, les aiguilles de la -pendule, écoutant le tic-tac du balancier pour s'assurer qu'il -n'arrêtait point. Comme le temps est long, disait-il, et il éprouvait -une réelle joie lorsqu'au bout de deux heures, il entendait le pas -d'éléphant de Mélie ébranler les marches. - -Les sorties mesurées de cette femme continuèrent sans qu'elle les -expliquât et sans qu'il eût le courage de l'interroger. Une sourde -inquiétude le tortura, à la longue, pourtant; il craignit des exigences -de la part des personnes qu'elle allait voir, il appréhenda une rupture -imposée, un abandon. - -L'idée qu'il pourrait rester privé de soins maintenant, l'affola; il se -vit, seul, pendant la nuit, s'agitant, battu par la fièvre, excédé par -des cauchemars, suant sur son traversin, attendant l'arrivée du jour -comme une délivrance. - -Il ruminait ces pensées, dans ces états de vague somnolence où l'esprit -engourdi continue néanmoins sa course. Une recrudescence de maladie -acheva de l'atterrer. Alors, tout endolori, ne disant plus rien, il -songea longuement aux épouvantes d'une catastrophe, aux agonies -solitaires, aux morts lamentables des galeux et des parias. Cette -perspective de crever misérablement, dans une chambre, la porte laissée -entr'ouverte par la garde partie, tandis que les locataires passent en -chantonnant dans l'escalier, s'implanta, poussée dans son cerveau, rivée -par les souffrances qui l'assaillaient. Une peur terrible, une de ces -paniques qu'on ne raisonne pas, le saisit; il claquait des dents sous -ses couvertures, il fut sur le point de supplier Mélie, ce jour-là, de -ne pas descendre. - -Puis, il n'osa.--Une perception brusque de sa situation lui apparut; ses -rentes mangées par les femmes n'étaient plus, et les quelques bribes -échappées à ses défaites allaient disparaître, emportées par le courant -des notes de médecine et de pharmacie. Fallait-il qu'il eût été niais -pour s'être ainsi laissé gruger par des coquines qui se fichaient de -lui!--C'était comme toujours les bonnes filles qui payaient pour les -mauvaises. Mélie était venue trop tard... Soudain, la pendule tintant -coupa ses réflexions. - -Il regarda Mélie, se répétant: l'heure est arrivée, elle va déguerpir. -Elle aussi le regarda et, effrayée par la détresse qu'elle lisait dans -ses yeux, elle lui caressa le front avec sa main, lui porta de la tisane -à boire et lui essuya la bouche. - ---Voyons, qu'est ce que tu as, mon gros? fit-elle. - -Il ne répondait pas. - ---Tu as mal où ça, dis? - ---Il murmura: j'ai un peu de fièvre; et tristement il se remit à -examiner la pendule. - -Alors Mélie l'embrassa, un peu rouge, et elle reprit son travail, -laissant s'écouler tranquillement les heures. - -Du coup, il fut subjugué; ce simple incident décida de son sort, ses -derniers combats cessèrent. Il en venait à craindre maintenant que Mélie -refusât le concubinage. - -Par pudeur, il résolut d'attendre qu'il fût complètement rétabli pour -lui soumettre ses propositions. - ---Comme cela, je n'aurai pas l'air d'implorer une grâce, se dit-il; très -guilleret et très bien portant, un soir, il tira sur sa pipe, lâcha une -énorme bouffée et, un peu gêné, il s'expliqua, trouvant cela plus -facile, sur un mode tout à la fois drôlatique et solennel: - ---Nous ne sommes plus jeunes, ma vieille branche, et le temps se gâte! -Le moment me semble venu de jouer les Paul et les Virginie qui se -fourrent sous le même jupon par les temps de pluie. T'es grosse et je -suis maigre, t'es vaillante et moi je cane; réunissons ces qualités et, -nous complétant l'un par l'autre, nous aurons au moins quelques chances -de résister aux tourmentes des événements. Tu dois en avoir assez de -passer toujours de la contrebande, et puis, c'est dangereux à la fin, -car les douaniers des moeurs, les argousins sont là.--Quant à moi, la -vie de garçon m'embête; à être toujours seul, je me consterne et je me -ronge; pour tout dire, je suis las et les latrines de mon âme sont -pleines!--Voyons, ça ne serait pas raisonnable de venir boulotter et de -coucher ici? d'être comme mari et femme avec la chance en plus de ne pas -procréer d'enfants, hein, qu'en dis-tu? si le collage te plaît, vas-y, -tape-moi dans la main, c'est fait! - -Elle accepta d'emblée; le rêve de sa vie mûre se réalisait; elle baisa -Cyprien, le remerciant de sa bonté, disant qu'il verrait, qu'elle -n'était pas méchante, qu'elle tâcherait de lui rendre la vie très douce. - ---Je le sais bien, ma brave Mélie, répliqua le peintre qui s'émouvait, -puis il reprit son calme et parla de l'avenir. Il ne dissimula pas à -Mélie que leur existence serait chétive, qu'ils devraient vivre ainsi -que des ouvriers, mais elle haussa les épaules, déclarant qu'elle -n'avait jamais eu l'habitude de vivre comme une princesse, que le -bien-être lui importait peu, qu'avec de l'ordre, elle se chargeait bien, -d'ailleurs, de joindre les deux bouts. - -Et leur union commença, sans ces troubles qui agitent des gens plus -jeunes. Ils ajustèrent leurs défauts pour les emboîter sans qu'ils se -heurtassent. La grosse femme garda la maison, laissant Cyprien badauder -au dehors, s'inquiétant à peine de ses absences, prête même à lui -pardonner quelques frasques comme l'on accepte, de temps à autre, une -sottise sans importance d'un galopin. - ---La seule chose que j'exige, fit-elle un jour, c'est de ne pas les -«embrasser». - -Et, en effet, tout le reste ne tirait pas pour elle à conséquence. -Retirée de l'amour, du monde, sachant par expérience combien est peu de -chose pour des gens vraiment usés le commerce charnel, elle comprenait -encore l'entraînement irréfléchi d'un soir, l'acte brutal aussitôt -regretté, mais elle s'insurgeait à l'idée que la première venue pourrait -obtenir de son homme, comme elle, ce qu'elle considérait ainsi qu'un -témoignage de bonne affection, un baiser franchement donné. - -Cyprien lui promit tout ce qu'elle voulut; il sortit et rentra à sa -guise, et bientôt chacun se désintéressant de son sexe, une sincère -camaraderie s'établit entre eux; Cyprien pouvait déblatérer sur les -vices des femmes, lâcher tout ce qui lui traversait la tête, sans que -Mélie se froissât jamais; elle le laissait parler, souriant, benoîte, -disant simplement parfois, de même qu'après le départ de Désableau: - ---Mon Dieu, mon vieux Cyprien, que tu es bête! - - - - -XIV - - -Mélanie, émue du départ de Jeanne, consentit, après d'excessives -jérémiades, à se taire, et elle ne songea bientôt plus à la petite que -lorsqu'arrivait le moment de solder l'achat d'un bonnet ou la confection -d'une robe. - -Furieux de ces dépenses, jadis évitées grâce à Jeanne, le sergent de -ville maudissait de son côté, au poste, les Anglais et Londres. - -Sur ces entrefaites, le beau temps revint et André, installé, une -après-midi, sur sa terrasse, contempla l'éternel spectacle des mêmes -employés du ministère, assis dans la maison d'en face, devant les mêmes -casiers de bois noir, remuant les mêmes paperasses sur le même fond de -cartons verts. - -Ni l'aspect des bureaux, ni l'aspect de la rue n'avait changé. C'était, -dans le même décor d'un coin de province, le même figurant boiteux -surveillant la place des fiacres, les mêmes garçons portant des oeufs -sur le plat et des mazagrans, le même monde de suppliantes préparant -leurs larmes, disparaissant par la porte des bureaux, ne les quittant, -exténuées, qu'après des heures. - -Tout au plus, la tiédeur du ciel avait-elle fait grouiller en plus grand -nombre que l'année dernière, au moment avancé de la saison où André -avait emménagé, les palefreniers et les laquais échappés de tous les -hôtels du voisinage. Il y en avait, tassés comme des mouches dans un -coin, pipant et salivant, conférant avec le portier d'une maison en -train d'aiguiser au tripoli les lueurs des boutons de portes; et -d'autres arrivaient, dandinant leurs fesses à l'étroit dans ces culottes -qui forment la poche aux genoux, et qui bouffent et tirebouchonnent sur -des galoches, rejoints bientôt par des garçons d'écurie en veste de -travail, les manches retroussées, la chemise de flanelle rétrécie au cou -par des lavages, les faces soigneusement plaquées sur les tempes, la -toque à deux rubans écrasée sur la nuque. Et tous gesticulaient, ouvrant -la mâchoire, se secouant les poings. De sa fenêtre, André suivait le -mouvement de leurs bouches rasées, devinait des invites à boire aussitôt -acceptées, des cancans répercutés des offices aux remises, des bonjours -lancés à des chiens de sellier assis sur leurs nèfles, dressant leurs -oreilles affûtées en sifflets, secouant leurs poils gris, hérissés sur -le collier écarlate à clous de cuivre. - -Cet épanouissement de valetaille et de chiens au soleil le réjouissait. - -Il perdait des heures à examiner le défilé de ces gens dans sa rue, la -procession des messieurs et des dames s'engouffrant sous le porche du -ministère. Tout à coup, son regard qui s'éparpillait se concentra sur un -homme pointant au loin. C'est la tournure de Cyprien, se dit-il. Il -reconnut bientôt, en effet, la figure du peintre qui approchait -rapidement, manoeuvrant, par saccades, les minces charnières de ses -longues jambes. - -La figure d'André s'éclaira; leurs relations étaient presque -interrompues depuis des mois. - ---Te voilà donc, brigand, fit-il, quand le peintre fut monté, et ils se -serrèrent les mains, parlant tous les deux à la fois, se dévisageant, en -riant d'aise. - ---Mon cher, vois-tu, dit Cyprien, c'est bien simple, je ne suis pas venu -parce que tu étais en possession de femme et que les femmes, tu le sais -comme moi, ça balaye tout! Compte les amis que je recevais jadis, dans -mon atelier, et ceux que les maîtresses ont éloignés, et la balance -s'établira vite. Il ne me reste plus que toi et je ne tiens pas à te -perdre. - ---Je suis toujours seul maintenant, tu peux me visiter sans crainte, -répondit André. Jeanne est partie. Et il expliqua sa rupture, ajoutant -avec tristesse que ses prévisions s'étaient réalisées, qu'il n'avait -plus reçu de nouvelles de Jeanne depuis qu'elle était débarquée en -Angleterre. Et toi, demanda-t-il, secouant la tête comme pour chasser un -souvenir importun, que fais-tu? que deviens-tu? - ---Moi, murmura le peintre avec un peu d'hésitation, eh bien, dame, je -deviens... que je vis en concubinage. - -André ouvrit de grands yeux et il ne put s'empêcher de rire. - ---Mon Dieu! oui, fit Cyprien qui comprit l'ironie de ce rire; c'est -comme cela. Eh bien, après? ça te semble drôle parce que tu m'as souvent -entendu blaguer les gens qui se collaient. Ça ne prouve qu'une chose, -mon cher, c'est que devant les femmes, il n'y a pas de gens malins, il -n'y a pas de gens forts; ceux qui déblatèrent le plus violemment contre -elles sont ceux qui ont le plus peur et qui sont le plus sûrs d'être -échaudés. Et c'est si vrai, qu'on peut, sans crainte de se tromper, -émettre cet axiome: quand on est las des femmes et qu'on commence à -crier de bonne foi qu'on les déteste, on peut graisser ses bottes et se -faire donner le viatique. Le mariage et le concubinage sont là; les -désastres sont proches. - -Maintenant, je dois ajouter pourtant que Mélie,--c'est le nom de ma -femme,--est une brave fille, qu'elle a de sérieuses qualités, qu'elle -remplit enfin toutes les conditions d'un dernier idéal qui m'était -poussé: trouver une dame, mûre, calme, dévouée, sans besoins amoureux, -sans coquetterie et sans pose, une vache puissante et pacifique, en un -mot. Eh bien, l'excellente Mélie est tout cela, ou, je ne sais plus moi, -elle ne l'est peut-être pas du tout, car enfin, comme tous les gens qui -ont des maîtresses leur découvrent immédiatement un tas de qualités -qu'elles n'ont pas, je suis peut-être devenu aussi nigaud qu'eux et je -me chauffe sans doute le job! baste! ça ne fait rien, le résultat est -toujours le même, conclut-il gaiement. - ---Dis donc, mon vieux, jeta André, nous dînons ce soir ensemble, hein? -car, sapristi, après si longtemps, c'est bien le moins que nous ne nous -quittions pas! je t'emmène. J'ai justement accordé congé à Mélanie et -j'allais mélancoliquement dîner, seul, au restaurant. Quelle chance que -tu sois arrivé! Tiens, à propos, sais-tu pourquoi Mélanie m'a demandé -campos? non, eh bien, c'est pour assister à l'enterrement de mon oncle! - ---De ton oncle? fit Cyprien interdit. - ---Voyons, tu ne te rappelles pas, le jour où nous sommes allés à la -recherche de la bonne chez une blanchisseuse de la rue des Quatre-Vents, -d'avoir vu sur une chaise percée un vieillard qui râlotait. - ---Tiens, parbleu, cria le peintre, si je me le rappelle! je crois bien, -il y avait même dans la boutique une arpette dont l'extraordinaire -dégaîne m'a longtemps hanté. Alors, comme cela, ce respectable vieillard -a rendu l'âme. - ---Oui, Mélanie m'a raconté qu'il s'était penché tout d'un côté sur la -chaise et qu'il grattait le plancher avec sa main, tandis qu'il tirait -en même temps la langue. On a d'abord cru qu'il s'amusait et on lui a -fichu une tape pour le remettre droit. Mais il a dit: Je sais pas -moi..., je sais pas...; puis, il est tombé la tête sur l'estomac, en -avant; ç'a été tout. - ---Il fut largement exploité et il pua! fit Cyprien. L'on pourrait graver -ces mots comme épitaphe sur la tombe de cet oncle. Mais, dis donc, pour -en revenir à des sujets plus gais, je préférerais, si cela ne te gênait -pas, t'emmener dîner à la maison. Tu verras la margoulette qu'a ma -femme, ce sera toujours ça! - ---Ah bien! au point de vue de la logique, tu laisses à désirer, toi! Tu -ne venais pas me voir parce que je possédais une maîtresse, et -maintenant que tu en as une, tu veux m'amener chez elle; tu as donc -envie que nous nous fâchions, puisqu'à t'entendre, et tu n'as pas tout à -fait tort, les femmes ça balaye tout! - ---Oui, oui, je sais bien, mais Mélie est exceptionnellement maternelle, -tu seras bien reçu, et puis, il faudrait la prévenir que je ne rentre -pas. Ce serait un tas d'histoires! Allons, c'est entendu, tu viens. -Tiens, à propos, j'ai reçu une visite, devine de qui? - ---Comment veux-tu que je devine? - ---De Désableau. - ---Ah!... eh bien, qu'est-ce qu'il veut, celui-là? - ---Je ne sais pas, il est venu pour un rentoilage de tableau; il m'a -appris que ta femme était malade, qu'elle aurait besoin de bon air... - ---Et que je refusais l'autorisation d'acheter une maison à Viroflay, -n'est-ce pas? - ---Oui, je crois bien que Désableau m'a parlé de cela, dit Cyprien, en -paraissant chercher dans ses souvenirs. Je lui ai répondu, d'ailleurs, -que j'avais assez de m'occuper de mes propres affaires, sans me mêler -encore à celles des autres. - ---Sais-tu ce que c'est que Désableau? fit subitement André. - ---Un imbécile. - ---Oui, d'abord, mais ensuite? - -Cyprien eut un geste vague. - ---Eh bien, c'est une vieille canaille. - -La figure du peintre ne témoigna d'aucun étonnement. - ---Comment, reprit André, voilà un monsieur qui me propose d'acheter une -maison à Viroflay, sous le prétexte que Berthe souffre! En Normandie, en -Auvergne, en Provence, à Menton, à Nice, je comprendrais encore, mais à -Viroflay! Il appelle cela du bon air, lui! non, c'est simple comme -bonjour. Le Désableau a grande envie de posséder, sans débourser -désormais des frais de location, une campagne, près de Paris, près de -son bureau. Je ne suis pas sa dupe. Aussi, j'ai répondu au notaire ceci: -D'abord, je ne vois pas l'utilité d'acheter une maison lorsqu'on peut en -louer une, puis quand un médecin me désignera, dans un pays quelconque, -un village dont le séjour rétablira la santé de Berthe, eh bien, -j'accorderai toutes les autorisations que l'on voudra; jusque-là, rien, -je refuse. - -Désableau ne m'avait pas rapporté ta réponse au notaire, dit Cyprien. Tu -as raison, du reste. Les baumes de Viroflay sont contestables. Je -n'avais pas songé à cela. Tiens, tiens, mais il est plus retors que je -croyais, ce brave Désableau! Dis donc, maintenant, il est près de six -heures, si tu enfilais ton paletot. - ---Alors, décidément, nous dînons chez toi? - ---Oui, seulement décampons tout de suite. Comme Mélie ne s'attend pas à -ton arrivée, il faut que nous lui donnions au moins le temps d'apprêter -un fricot plus large; d'ailleurs je chercherai un renfort de victuailles -en route, ça évitera ainsi à la vieille qui est pas mal poussive, la -peine de redescendre. - ---Tu ferais mieux de la prévenir que nous mangeons dehors, reprit André, -elle va avoir un aria du diable! - ---Laisse donc, laisse donc, je vais te citer des phrases toutes faites -pour te convaincre: «quand il y en a pour deux, il y en a pour trois; tu -dîneras à la fortune du pot; tu sais, c'est sans cérémonie, etc., etc.» -Si tu produis une seule objection, je t'en dévide dans ce goût, pendant -une heure. - -Ils se mirent à rire, tous les deux, et ils partirent. - ---Voilà, dit Cyprien, continuant une conversation commencée dans -l'escalier. Je me suis logé près de toi, parce qu'il faut, autant que -possible, quand on concubine, changer de quartier, et puis, tu verras, -la maison où je loge n'est pas luxueuse, mais les pièces sont bien -situées, au sud. - ---Tu n'as pas perdu au change, car il est très amusant ce quartier-ci, -répondit André, et il narra au peintre les réflexions qui lui étaient -venues, un matin de promenade. J'ai piqué juste, je pense, conclut-il, -ces rues dégagent une odeur de pasteur gallican et de groom. - ---Je crois fichtre bien, s'exclama le peintre, en humant l'air, t'y -voilà! tu commences, Dieu merci, à comprendre le moderne! oui, ce -quartier est superbe, comme tous les autres du reste, puisque chacun -dans cet adorable Paris contient une saveur qui lui est propre; je suis -satisfait de voir que je n'ai pas prêché dans le désert et que tu crois -à mes théories maintenant! - ---Tiens, regarde-moi cela, dit-il tout à coup en arrêtant son ami devant -une devanture de harnacheur pleine de grappes d'étriers, de gourmettes, -de mors, de rangées d'éperons à cheval sur un coussin de bois, dressant -leurs tiges, faisant étinceler leurs mignonnes étoiles d'acier et de -cuivre. Hein? quel coup d'oeil! murmura-t-il, ravi par ce métal qui -jetait ses froides clartés sur le noir mat des oeillères, sur le havane -des peaux de selle, sur le thé clair des brides! Et il se posa le nez -sur les vitres, caressant des yeux les rangées de cravaches à pommes, -couchées en une haie renversée sur deux tringles, examinant, au loin, -dans l'arrière-boutique, le réjouissant bidet empaillé et cousu dans une -peau couleur de café au lait. - -Ce serait régalant à peindre, soupira-t-il, et, tout en marchant, il -poursuivit: - ---Est-ce que tu n'estimes pas comme moi qu'un peintre de nature morte, -qui aurait du talent, devrait choisir pour sujet, au lieu de ses -éternelles fleurs et de ses éternelles huîtres, des montres de -commerçants, celle de l'épicier qui est là, par exemple, avec ses -bouteilles, ses gerbes de macaronis, ses paquets colorés, ses pots, ou -bien encore, ces intérieurs de carrosseries magnifiques remplies de -voitures aux caisses sombres, aux moyeux chatoyants comme des pièces -neuves, aux glaces levées, reflétant les couleurs environnantes, ou -baissées, et laissant entrevoir des dedans capitonnés de soie nacarat, -citron, bleu de dianelle! - -J'ai souvent pensé à cela, vois-tu, depuis que je baguenaude sur ces -trottoirs. Seulement, allez donc rendre, avec un crayon ou avec un -pinceau, la note spéciale d'un quartier! ce n'est pas l'affaire des -peintres, c'est celle des hommes de lettres cela! Il est vrai que vous -êtes tous les mêmes dans votre partie, vous cherchez comme dans la nôtre -midi à quatorze heures; ainsi, toi qui habites ce quartier, de père en -fils, tu t'empresses de mettre en scène dans tes livres ceux que tu ne -connais pas! car, enfin, il n'y a pas à dire, jamais toi et les autres, -vous n'avez connu les rues que vous décriviez. Vous y allez deux fois, -vous prenez des notes et vous vous imaginez que cela suffit; comme si, -pour dépeindre la vie d'un endroit, il ne fallait pas y avoir demeuré et -roulé de toutes parts! Oh oui, parbleu! je sais bien, je prévois la -réponse, vous avez des sommiers et des lits que vous ne pouvez déplacer, -tous les huit jours. Eh bien! un homme de lettres qui décrit Paris -devrait vivre en garni, suivant les besoins de son oeuvre, tantôt ici, -et tantôt là. Et tant pis, après tout, on ne fait pas de l'art quand on -veut ses aises! - -André eut une moue. - ---Oblige, pendant que tu y es, dit-il, les écrivains à voyager comme des -saltimbanques dans une maringotte. - ---Tout cela, ce sont des mots, s'exclama le peintre qui s'échauffait. -Que diable! il faut bien six mois pour bâtir une oeuvre, et l'on peut -rester honnêtement dans un logis pendant deux termes. Enfin, du reste, -peu importe. Mais tiens, puisque nous en sommes sur ce quartier, -connais-tu au moins la cité Berryer? - ---La cité Berryer? - ---Oui, l'endroit où se tient, rue Royale, les mardi et vendredi, le -marché. Non, tu ne la connais pas, je le vois; eh bien, mon cher, je me -demande réellement à quoi cela te sert d'avoir logé pendant si longtemps -dans ces rues? je me demande aussi à quoi cela te sert d'avoir chez toi -un tas de dictionnaires: des Littré, des Lorédan Larchey, des Souviron, -tous, excepté le Bottin, le seul qui fournisse la nuance des quartiers -et des rues, en révélant, pour chaque maison, le métier de ceux qui -l'habitent, le seul en somme qui contienne des renseignements utiles -pour les hommes de lettres! - -Il est trop tard, dit-il, tout à coup, en tirant sa montre, sans cela je -t'aurais emmené jusqu'au marché. - ---Ce sera pour un autre jour, lança André, d'un ton dégagé. Après tout, -qu'a-t-il donc de si particulier ton marché? - ---Ce qu'il a? ah! mon cher, tout ce que je te dépeindrai n'avancerait à -rien. Vas-y, et tu m'en donneras des nouvelles! Tiens, pour t'en figurer -une faible esquisse, imagine-toi une longue cour cloîtrée par de hauts -murs. Du noir de fumée partout, des sillons de pluie et des lézardes -zigzaguant sur toutes les maisons, du haut en bas; des fenêtres garnies -de linges séchant sur des cordes et soulevés par des têtes dépeignées de -femmes qui vident à tour de bras, à chaque étage, de l'eau savonneuse -dans les éviers. Sur les pavés, des tables munies à chaque coin de -manches à balais supportant des plafonds de vieilles bâches rangées en -deux bandes si rapprochées qu'un couple de personnes peut à peine passer -de front dans l'étroit sentier, ensemble. Avec cela, un déballage -étonnant de poissons et de viandes, de chevalières et de chaînes en -doublé, à larges coulants, pour les maquignons et les souteneurs, des -tas d'échaudés, des plumeaux et des lavettes, des résilles chenillées et -des jarretières teintes de vermillon dur et de vert cru, des galoches, -des alèses et des buscs, des faux cheveux et des cannes, c'est là, -vaguement, le décor et les accessoires. Mets dans tout cela, maintenant, -un fourmillement énorme de monde, deux files de femmes avançant, en sens -inverse, refoulant tout ce qui vient à leur rencontre, des ribambelles -de poitrines suivant, à la queue leu leu, des dos, des masses -d'acheteuses, glissant avec leurs marmailles mal mouchées sur des -épluchures, cognant du visage sur les chignons en marche devant elles, -se grimpant sur les épaules les unes des autres, appelées par les -marchands, tirées par ceux-ci, rattrapées par ceux-là, discutant et -râlant comme des chipies sur des lapins écartelés et des volailles -mortes, puis repartant, emportées par la foule, raccrochées encore par -de nouveaux négociants dont elles ébranlent, dans la bousculade, les -éventaires et les tables avec la poussée saccadée de leurs ventres. -Ajoute encore un brouhaha furieux, des gueulements rauques auxquels -répondent des crécelles aiguës de femmes, puis, de tous côtés, sous le -vert-de-gris des bâches, des envolées bleues et blanches de blouses, des -coups de rouge frappés par des gilets de laine, à manches, des taches de -lilas plaquées par les blouses à petites raies des garçons bouchers; -enfin, des blancs de bonnets et des noirs de casquettes montant et -descendant, sans arrêt, dans le flux ininterrompu des têtes, bref, toute -une foire de banlieue, serrée, en plein Paris, dans la cour d'une maison -pauvre! Tu le vois, tes oreilles et tes yeux auront leur compte et ton -nez l'aura aussi, car il y a trois zones d'odeurs différentes à -franchir; en entrant par la rue Royale, c'est une âcre fumée de copeaux -qu'on brûle et un rance parfum de beignets qu'on frit; au milieu de la -cour, c'est la marée qui domine salant des tièdes et molles bouffées -échappées des caves; à l'autre bout, près de la rue Boissy-d'Anglas, -toutes ces senteurs disparaissent et l'on ne boit plus alors que -l'haleine empestée des plombs. - -Voilà!--Eh bien, à Ménilmontant ou à Montparnasse, cette foire ne serait -ni bizarre ni drôle, mais il faut avouer qu'ici, c'est tout de même -curieux de trouver dans ce quartier riche, dans cette rue Royale, à deux -pas de la Madeleine, au milieu de ces magasins de gala, de ces -restaurants et de ces cafés, chamarrés d'or et bourrés de glaces, une -vraie cour des Miracles soigneusement cachée par une porte. Ce trou -ignoble, abrité derrière des façades superbes, vous suggère l'idée d'une -plaie nécessaire suintant sur un corps bien mis, d'un vésicant, d'une -sorte de séton, dissimulé sous l'opulence du linge, pour pomper l'humeur -et garder le teint frais! - -André approuva d'un hochement de tête, mais il ne répondit pas. Il -songeait maintenant au dîner qui l'attendait. La perspective de -connaître Mélie ne l'amusait guère. Il eût préféré dîner au restaurant, -seul à seul avec le peintre. Il n'y a pas d'excuses à imaginer, se -dit-il, voyant son ami entrer chez un rôtisseur et rapporter un poulet -dans du papier; et il marcha silencieusement, regardant le Palais de -l'Élysée qu'ils rasaient, les agents de la sûreté qui circulent sans -trêve autour et qui ont tous la même allure et la même face, des -redingotes militairement boutonnées, des pantalons noirs descendant sur -des bottes à clous et, dans des teints enflammés, des moustaches de -palissandre. - ---Patience, nous y voici; et Cyprien précéda André dans l'escalier de la -maison, grognant: Je suis sûr que j'ai payé le poulet trop cher et que -ma femme va se moquer de moi. - ---Cyprien! cria Mélie, quand ils furent entrés. - ---Quoi? clama le peintre. Arrive. - -Mélie apparut, emplissant tout le cadre d'une porte avec sa taille. Elle -esquissa poliment une révérence, apprit à André que Cyprien lui avait -souvent parlé de leur amitié, tendit franchement la main et demanda la -permission de retourner pour l'instant dans la cuisine. - ---Fais-nous vite à dîner, nous mourons de faim, reprit le peintre, et il -lui offrit le poulet froid qu'elle examina longuement, avec alarme. - ---J'ai bien peur qu'il ne soit dur, soupira-t-elle; enfin, nous le -verrons. Tiens, Cyprien, mets un couvert, le dîner est prêt; deux -minutes, et je vous sers. - ---Veux-tu voir le local, en attendant la soupe? proposa le peintre. Ici, -comme tu vois, la salle à manger; là, dit-il, en appuyant sur la clanche -d'une porte, la chambre à coucher. - -André entra, débita les banalités usitées en pareil cas, ajouta, par -exemple, que c'était crânement astiqué, et il avait raison, car les -meubles de Cyprien qui traînaient jadis, l'air malheureux, dans une -pièce, avec leurs jambes écloppées et leur ventre glacé de crasse, -miroitaient aujourd'hui, tout pimpants, d'aplomb sur leurs pattes -soigneusement calées par des bouchons. - ---A table, brailla Mélie, tenant à deux mains une grande soupière. - -Ils s'assirent, Cyprien à gauche de Mélie, et André à droite. Il y eut -un instant de silence. André déplia sa serviette et regarda, recueilli, -la table. Près des filets luisants des couverts et des lames claires des -couteaux, les assiettes mettaient sur le blanc de craie de la nappe des -ronds d'un blanc plus jaune que surmontait le gris diaphane des verres -traversés par des coulées de jour qui descendaient du calice dans le -pied où elles s'arrêtaient scintillant en un point vif. Des salières à -double compartiment s'étalaient, opposant le blanc argenté du sel au -rouge tripoli du poivre anglais, à gauche et à droite des plats, tandis -que près des carafes, réverbérant dans leur eau le visage bizarrement -allongé des convives, le flacon mer-d'oie d'un moutardier apparaissait, -d'une couleur indécise, flottant entre le violet et le vert-prune, noyé -qu'il était par l'ombre tombée d'une bouteille dont le ventre -réfléchissait, à son tournant, en un petit carré de lumière, le cadre -croisillé de la fenêtre. - ---Mâtin, vous ne vous refusez rien, vous, dit André ravi par -l'ordonnance de la table qu'il s'attendait à voir négligée ou sale. - ---Allons-y, les enfants! cria le peintre, pour toute réponse, et il -enfonça sa louche dans la soupière. - ---C'est fameux, ce bouillon aux choux, proféra André, le nez perdu dans -la fumée qui montait de l'assiette. - ---Oui, c'est vraiment pas mauvais de manger, puis il vaut mieux, comme -on dit, aller chez le boucher que chez le pharmacien, fit Mélie, en -riant; et, tout heureuse de ces compliments, elle reprit:--Allons, -monsieur André, encore une cuillerée? - ---Ma foi, je veux bien, Madame, cette soupe est exquise. - -Et chacun s'enfourna deux assiettes et s'essuya avec dévotion la bouche. - ---Elle est laide, mais elle a l'air bon enfant, la grosse mère, pensa -André lorsqu'elle apporta une platée de choux, de navets, de pommes de -terre et de carottes, et sur une autre assiette, une poitrine de mouton -grillée, du lard et un saucisson obèse, avec de la ficelle à chaque -bout. - -Cyprien coupa la viande, et alors tous sourirent, le nez chatouillé par -l'odeur du chou et par le fumet du saucisson. - ---Ah! mais, je demande à souffler! s'écria André épouvanté par une -nouvelle motte de choux que Mélie lui collait sur son assiette. - ---Va donc, tu mangeras bien cela, dit Cyprien. - ---Allons, un verre de vin, monsieur André, continua Mélie, et à notre -bonne santé à tous! - ---Ça va mieux, murmurait le peintre, la bouche pleine, je commençais à -avoir l'estomac dans les talons. - ---Moi aussi, et j'ai joliment bien dîné, haletait André qui desserrait -furtivement la boucle de sa culotte. - ---Allons, tant mieux, conclut Mélie, ça vous donnera envie de revenir, -et ils attaquèrent, à son tour, le poulet froid, mais plus mollement. - ---Il n'est pas bien tendre, dit la grosse femme; les hommes ne savent -pas acheter, mais avec une sauce à la moutarde et à l'huile, il passera -tout de même. - -André approuva l'usage de cette sauce puissante. Il se sentait, pour le -moment, un grand bien-être; la crainte d'être froidement reçu se -dissipait. La bonne humeur de Mélie qui faisait danser, de temps à -autre, sa gorge dans un gros rire, le réjouissait. Il se trouvait comme -chez lui. Les jambes déployées, toutes droites, sous la table, le -derrière glissé jusqu'au rebord de la chaise, la tête presque appuyée -sur le dossier, les mains dans les poches, il reposait, engourdi par la -victuaille absorbée et par le vin. - -Mélie apporta la lampe, et la salle à manger avec ses quelques faïences -pendues aux murs, son petit poêle où un vieux pot de Delft se dressait, -le col allumé par les flammes d'une pivoine, sa nappe maintenant marbrée -de rose par le reflet des verres à moitié vides, ses plats jetant à -certains coins des paillettes de feux sous la lumière rabattue sur la -table et sautant en rond au plafond, au-dessus du verre de lampe, sembla -honnête et gaie, amicale et coquette à André qui, regardant, tour à -tour, Mélie et Cyprien, murmura: - ---Vous avez eu de la chance de vous rencontrer, vous êtes heureux, vous! - -La grosse fille sourit. - ---C'est pas bien compliqué, dit-elle, le tout, voyez-vous, monsieur -André, c'est que les braves gens se rejoignent. Une fois que c'est -arrivé, eh bien, dame, on se dit, le ménage est là, y a pas, faut que -chacun tire sur la bricole et l'on s'attelle et l'on pousse et hue donc, -ça marche! - -Et puis, un homme, c'est perdu quand c'est seul; c'est, sauf votre -respect, si empoté de ses dix doigts, c'est si inconsistant et si -flemme. Ah! j'ai vu le linge de Cyprien, moi, avant que je n'habite ici, -des déchirures à y fourrer le bras, plus un bouton, plus un col, plus un -poignet propre, c'était un vrai massacre!--Sans compter qu'avec cela, il -n'y a pas de sans soin pareil à ce bandit-là, reprit-elle, en tapant -amicalement sur l'épaule du peintre. Il achèterait un paletot neuf -plutôt que d'envoyer son vieux à nettoyer chez un teinturier. Aussi, -j'ai mis bon ordre à cela, j'économise sur ses dépenses aujourd'hui, -pour qu'il mange de la viande et boive tous les jours du vin, à sa -suffisance. - ---C'est exact, appuya Cyprien;--le magasin est bien tenu, -maintenant.--Tiens, ma biche, je crois qu'André ne veut plus de -confitures, enlève-nous ça et octroie-nous le café et les liqueurs. - -Mélie desservit et apporta les tasses. - ---Tu peux entrer maintenant, le dîner est achevé, cria-t-elle, à la -cantonade, en ouvrant une porte, et Alexandre fit son entrée en -sautillant et en poussant sous ses moustaches droites des miaulements -affables. - ---Ah! mais, voilà un nouvel hôte que je ne te connaissais pas, dit -André, et il gratta consciencieusement le poil rouge du chat qui -ronronna, bavant d'aise, les yeux presque fermés et la queue roide. - ---Le fils à Mélie, un jeune voyou qui n'a guère été poli quand ce bon -Désableau est venu, et Cyprien se mit à rire, en narrant à André les -inconvenances commises par Alexandre. - ---Va, t'as bien fait, mon vieux, cria Mélie, en versant le café. Il aime -pas les bêtes, ce Monsieur-là, ça doit être un vilain homme... Elle -s'arrêta et resta la cafetière en l'air, pétrifiée, se rappelant que -Désableau était un parent d'André, pensant qu'elle venait de lâcher une -balourdise. - -Mais celui-ci se prit à sourire. - ---Oh! il ne faut pas vous gêner, dit-il; ce n'est certes pas moi qui le -défendrai, le Désableau! - -Ils étaient assis, le ventre un peu écarté de la table maintenant, la -serviette posée en fouillon sur la nappe, et tandis que Mélie arrosait -sa tasse avec du kirsch, ils fumaient, tous les deux, des cigarettes -mouillées par le café qui filtrait, malgré leurs soins, dans leurs -moustaches. - ---Ne faites pas attention, monsieur André, murmura Mélie, un peu -honteuse de siroter aussi copieusement devant le monde. Que voulez-vous? -c'est là mon petit vice;--et elle se versa un nouveau verre. - -André l'assura que c'était un vice bien porté, puis, malgré lui, il -revint à Désableau. - ---C'est tout ce qu'il t'a raconté? - ---Oui, je te l'ai déjà appris. Il s'est plaint que tu n'aies pas -autorisé l'achat de la maison de Viroflay. - ---Et il n'a pas ajouté autre chose sur Berthe? reprit André, avec un peu -d'hésitation. - ---Non... rien, si ce n'est qu'elle est souffrante. D'ailleurs ça se -conçoit, la pauvre femme doit mourir d'ennui chez son oncle. - ---A qui la faute? Tant pis, c'est bien fait, elle n'avait qu'à se -conduire proprement. C'est ma vengeance, à moi, de savoir qu'elle est -chez des raseurs comme les Désableau et qu'elle s'y embête! - ---Ne dites donc pas des choses pareilles, monsieur André, s'écria Mélie. -Vous n'êtes pas un sans coeur, vous n'aimeriez pas voir souffrir le -monde. Mon Dieu! je comprends bien que vous soyez colère après votre -dame, mais, si vous saviez, une jeune femme, c'est plus godiche qu'on ne -croit. Elle a ses petites idées, sa petite tête, elle faute sans -connaître parce qu'un gredin homme lui a frôlé la bouche. Au fond, -allez, ça n'a pas l'importance que vous croyez et puis, dans tous les -cas, ce n'est pas une raison parce qu'une femme a commis une maladresse -qui lui est retombée sur le nez, pour qu'on lui cogne encore dessus, -comme il y a des parents qui giflent leurs enfants lorsqu'ils se fichent -par terre et qu'ils se font du mal! - ---Tu en parles bien à ton aise, toi, murmura Cyprien. Si tu étais à la -place des gens qu'on trompe... - ---Oh! J'y ai été à cette place-là et, toute ma vie, moi! Autrefois je -pleurais toutes les larmes de mon corps lorsque mon amant courait avec -d'autres, mais au fond, ça ne m'empêchait pas d'avoir du sentiment pour -lui, je l'aimais même encore plus, et pour rien au monde, j'aurais voulu -le quitter! Il est certain que, lorsqu'on est jeune, on se révolutionne -les sangs pour des riens; maintenant c'est fini, je ne m'en fais plus -accroire. Pourvu que je ne crève pas trop de misère avec un homme et -qu'il ne me batte pas, je m'estime heureuse. Il n'y a que cela de vrai -dans la vie, en somme! - ---Tiens, mon vieux, fit Cyprien à André, verse-toi donc un petit verre -de chartreuse. - -Le carafon tourna autour de la table. - ---Je suis bien sûre, continua Mélie, en tendant son verre à André pour -trinquer, que dans l'histoire de votre ménage, le plus à plaindre c'est -votre dame. Quand on a eu ses petites habitudes, son chez soi, c'est -bien pénible, allez, d'être chez les autres. Non, les hommes ne sont pas -justes, ils ne veulent pas comprendre ce qui en est. Votre dame a buté, -ça se peut, mais elle vous aime tout de même, car, voyez-vous, il n'y a -rien de tel que d'aller avec une nouvelle personne pour regretter -aussitôt celle avec qui l'on ne va plus!--Aussi vrai que je m'appelle -Mélie, c'est comme cela! - ---Ah! interrompit Cyprien, en frappant d'un coup de poing la table, dire -qu'il n'y aura pas un moment dans la vie où l'on pourra dire zut aux -femmes! c'est foutant à la fin, car on a encore plus besoin d'elles -quand on est détraqué ou vieux que lorsqu'on est bien portant ou jeune; -à ce point de vue, c'est réellement malheureux pour toi que Jeanne soit -partie, dit-il à André, parce qu'enfin tu ne peux demeurer ainsi; à -force de ne pas avoir de la jupe qui traîne chez toi, tu finiras par -devenir hypocondre. - -André ne répondit pas; Mélie et Cyprien lui récitaient tout haut ce -qu'il pensait tout bas. - -Oui, depuis le départ de la petite surtout, la vie lui était -insupportable. Les traverses, les perfidies, les hontes, tout cela -n'était rien en présence de l'effroyable ennui qui l'accablait. Au fond, -Mélie avait raison; pour une curiosité insatisfaite--car il le -connaissait, le tempérament glacé de sa femme--pour une tentative de -pâmoison dans des bras poilus d'une couleur différente des siens, il -avait raté sa vie, cassé son talent, broyé depuis des années du noir, et -il pensa qu'il aurait décidément mieux valu, comme tant d'autres, avaler -son cocuage et se taire. - ---Que veux-tu que je fasse? dit-il enfin, en levant le nez qu'il tenait -baissé sur son assiette. Je ne puis cependant faire des avances à -Berthe.--Oh! quant à ça non, dit-il, retrouvant dans son abandon -d'énergie un reste de force--non, à aucun prix. - -Il y eut un instant de silence. - -Cyprien regarda fixement André. - ---Si Berthe reconnaissait ses torts et faisait les premières avances? -dit-il. - -André devint pourpre et il balbutia: Dans ce cas-là, dame, eh bien!... -Je ne sais pas... - ---Sans doute, murmura Mélie qui regarda Cyprien à son tour, les hommes -ont leur fierté, mais enfin, quand une femme convient qu'ils ont raison, -il faudrait être réellement méchant pour ne pas lui pardonner. Moi, à la -place de l'homme, je l'embrasserais de bon coeur et puis je serais bien -gentil parce qu'il faut, en somme, que chacun y mette du sien. - -André eut un geste vague. - -Mélie se prit à rire et introduisit délicatement le bout de sa langue -dans son petit verre pour en attraper la dernière goutte. - ---Quelle heure est-il avec tout cela? dit André qui quitta sa chaise. - ---Onze heures un quart, répondit Cyprien. - ---Diable! Il est temps d'aller se coucher. - ---Eh bien, je te reconduis, fit le peintre. - -André et Mélie se serrèrent affectueusement la main, puis, quand les -deux jeunes gens furent sortis, elle haussa les épaules et pensa, en -débarrassant la table: - -Les hommes sont tous les mêmes! ils ne veulent jamais avoir l'air de -céder! en voilà un, mais il serait comme les autres; c'est lui qui -adresserait tout le premier des excuses à sa femme si elle venait demain -chez lui, pour lui en faire! - - - - -XV - - ---Monsieur n'a plus besoin de rien? - ---Non, Mélanie. - ---Alors bonsoir, Monsieur. - -André tira sa montre, constata que six heures sonnaient à peine et il -pensa: Mélanie va, ce soir, au concert avec son mari et elle m'a forcé -une fois de plus à dîner vingt minutes d'avance. - -Il arpenta son petit logement, puis il se promena sur la -terrasse.--Tiens, le couchant est beau, se dit-il, et il contempla avec -un peu de mélancolie, dans l'horizon borné, là-bas, la rouge descente -des nuages derrière les maisons dont l'arête des toits s'accusait en -noir. - -Il alluma une cigarette et, penché sur le balcon, il regarda sous ses -pieds, la rue toute mouillée par une averse et teintée par le ciel qui -éclairait de lueurs roses des files entières de croisées et de murs ou -se mirait, en courant, dans l'eau des ruisseaux grossis. - -Çà et là, quelques passants barbotaient, enfonçant des ombres noires, -presque droites, dans la chaussée rose, tandis que sur le trottoir -quelques parapluies encore ouverts mettaient des ronds de couleur -sombre, emperlés de gouttes claires aux bords, cachant le chapeau et le -cou qu'ils abritaient, s'avançant sur des corps qui marchaient sans -têtes. - -Soudain, André se prit à rire, il se rappelait que dans sa souveraine -sottise, Mélanie vantant, le matin même, la forme tentante de ses appas, -s'était amèrement plainte à lui que son époux ne la sollicitât pas -davantage. - -Ce souvenir le mit en gaieté, il rentra dans sa chambre et une -convoitise de plaisirs l'agita, un désir d'aller s'amuser quelque part, -dans un concert, dans un bal, n'importe où, bientôt suivi d'une sorte de -désenchantement, parce que, seul, sans la compagnie d'un camarade, il se -sentait incapable de les satisfaire. - -Ah! si cet animal de Cyprien n'était pas collé, je serais allé le -chercher, pensa-t-il, nous aurions flâné, tous les deux, dans un endroit -quelconque; les choses les plus médiocres m'eussent semblé charmantes, -dans la disposition d'esprit où je me trouve; enfin, il n'y faut plus -songer; et cependant, comme pour tenter au moins de faire naître -artificiellement, chez lui, le plaisir qu'il savait ne pouvoir -naturellement éclore qu'en société et au dehors, il se livra devant sa -bibliothèque à la recherche d'un volume qui fût à l'unisson de ses -pensées. De même que pendant la période de la crise juponnière où il -demandait à des livres l'apaisement de ses ennuis, il n'en découvrit -point, la littérature s'étant peu, jusqu'à ce jour, occupée de ces -sensations tristes ou joyeuses qui s'éveillent chez l'homme, dans la -solitude, sans cause bien définie, souvent. - -Un coup de sonnette retentit. - ---Qui diable peut venir? se dit-il, en allant ouvrir avec empressement. - -Un monsieur demandait une dame. - ---Ce n'est pas ici, répondit André qui referma brusquement la porte. - ---C'est étonnant, il vient toujours une personne qui se trompe sonner -chez vous, quand, s'affligeant, l'on serait si heureux de voir arriver -un ami, murmura-t-il, en allumant sa lampe que Mélanie avait posée, -toute montée, sur le bureau, avant de partir. - -Il alla s'asseoir, dans le fauteuil, en face de la croisée, et il -regarda la pièce où les rayons épars de la lampe perdaient, en se -fondant dans la sombreur des coins, l'orange de leurs lueurs, puis il -contempla, bâillant et s'étirant les bras, la fenêtre demeurée dans -l'ombre qui coupait dans la nuit tombante un grand carré pâle et au -travers des fleurs blanches des petits rideaux, le ciel tamisé par la -mousseline lui apparut, violâtre, immobile, battu derrière la vitre par -la corde du store qui oscillait au vent comme un pendule. - -Mais ses yeux ne virent bientôt plus rien. Quelques ennuis d'argent -dernièrement ressentis lui revinrent en mémoire et l'amenèrent à penser -combien la vie serait clémente s'il devenait subitement riche. Alors, il -se lança sur cette piste, dévalant au grand trot dans le rêve. Il -bâtissait des châteaux en Espagne, souriant aux féeries qui se jouaient -dans sa cervelle. A l'occasion d'un fauteuil qu'il avait donné à réparer -la veille, des projets d'ameublement le hantèrent et il se figurait les -bibelots qu'il achèterait, les toiles rares, et il pensait aussi à une -cave splendide et à une femme charmante qui rayonnerait doucement au -milieu de ces élégances. - -Il était, dans ces transports d'imagination, animé d'une bienfaisante -indulgence. Ma foi, je garderai Mélanie, se dit-il, et je prendrai son -mari en qualité de concierge ou de valet de chambre. Ce qui me -contrarie, par exemple, c'est qu'il ne puisse pas me servir aussi de -jardinier, car il m'en faudra un et ce n'est guère agréable d'introduire -chez soi de nouvelles personnes. - -Soudain, il reçut comme un heurt dans l'estomac, la sonnette tintait. Il -se redressa, très ahuri, n'ayant pas encore bien repris son équilibre, -pareil aux gens que l'on réveille brutalement d'un somme. - -Quel imbécile je suis avec toutes mes rêveries! se dit-il en prenant la -lampe. Il traversa la salle à manger, ouvrit la porte et il béa devant -une femme. - -Malgré la voilette qui lui couvrait et les yeux et le nez, il reconnut -Berthe. - ---C'est toi, fit-il, suffoqué. - -Et après une minute de silence, où ils demeurèrent, l'un devant l'autre, -haletants, sans pouvoir parler, machinalement André alla déposer sur la -table de la salle à manger la lampe que sa main avait peine à tenir -droite. - ---Entre, murmura-t-il, fermant la porte du palier qui était restée tout -contre. - -Elle marcha devant lui, hésitant devant le noir du petit salon et, -pendant une seconde que dura le trajet d'une pièce dans l'autre, -derrière le pas indécis de Berthe, une honte rapide de son émotion, de -son trouble, prit André, une honte d'homme un peu ivre qui, voulant -cacher son état aux autres, tâcherait de ne pas parler, de se montrer -calme. - -Il désigna de la main à sa femme le fauteuil, près de la cheminée et, -plaçant la lampe qu'il rapportait sur son bureau, il assujettit le verre -de ses doigts tremblants, soupirant: Oh! comme elle fume! - -Puis, instinctivement, il se renversa sur le canapé, un peu en arrière -pour sortir du cercle de lumière tracé par l'abat-jour, n'osant -dévisager sa femme, sentant son embarras, son angoisse s'accroître de -toute la gêne de Berthe qui remuait, sans lever les yeux, avec sa main, -la chaînette de son en-tout-cas. - ---Je ne pensais pas venir, dit-elle, très bas.--Ah! après tout ce qui -s'est passé, il a fallu des circonstances pour que je sois ici; enfin, -tu verras, c'est pour affaires. Du reste, j'ai apporté toutes les pièces -et elle fouilla fébrilement dans sa robe, debout, cherchant avec -précipitation, plusieurs fois dans la même poche, avant que d'amener un -rouleau de papier retenu par du fil blanc. - -Elle le tendit à André qui le posa sur le divan sans l'ouvrir. - -Berthe se rassit et, laissant l'en-tout-cas tranquille, elle contempla -machinalement la pointe de sa main gantée qu'elle poussa légèrement en -avant, sur son genou. - -Les yeux d'André suivirent ce mouvement et se fixèrent sur les doigts -qui remuaient un peu. - -Ils restèrent silencieux, les regards, fixés sur cette main gantée, puis -André respirant plus fort reprit le rouleau, le tourna et le retourna, -et d'instinct il l'abandonna, voyant qu'il le mollissait et que -l'empreinte jaune de son pouce, taché par la fumée des cigarettes, -marquait près du fil, sur le papier blanc. - ---Tu es malade? fit-il doucement, et il chercha à distinguer les traits -de Berthe sous la voilette. - -Elle lui parut plus pâle que jadis, avec des yeux plus grands. - -Elle eut un sourire un peu dolent et répondit, d'une voix tremblée: Je -ne suis pas bien portante depuis longtemps déjà, mais je vais plutôt -mieux. Le médecin assure à mon oncle que je n'ai pas de lésions et que -je me remettrai avec de la chaleur et du beau temps. - ---Et il va bien ton oncle? demanda André avec un peu d'hésitation. - -Elle inclina légèrement la tête. - -A bout de paroles, André ressaisit les papiers et il essaya de défaire -le noeud qui les liait. Il s'écorna les ongles sans réussir. Berthe se -déganta et, un peu rouge, détortilla le fil. - ---Ah! ce sont des devis et un plan... Et il se plongea le nez dans les -pièces qu'il ne put parvenir à lire. Les lettres et les chiffres lui -dansaient devant les yeux et le plan qu'il tenta d'examiner lui troubla -la vue avec ses larges places qui lui semblèrent se soulever et déborder -des liserés de couleur qui les ourlaient. - ---C'est très bien, dit-il; et après un assez long intervalle, il -poursuivit, bredouillant un peu: C'est Désableau qui t'a engagée à -acheter cette maison? du reste, ça se conçoit. - -Et il ajouta avec une certaine acrimonie: Il a toujours aimé à profiter -de la campagne des autres? - -Mais elle défendit son oncle. - -Non, il n'était ni un homme intéressé, ni un égoïste comme André le -croyait et elle ne pouvait accuser ni sa sollicitude, ni sa tendresse. -Lui et sa femme la traitaient comme leur propre fille, sa tante surtout, -et elle continuait à débiter l'éloge des Désableau qu'André écoutait, -l'air peu convaincu et la mine pincée. - -Néanmoins, l'attitude décidée de Berthe l'intimida. Il n'osa plus -attaquer sa famille de front, et, lentement, il rôda autour des -Désableau, hasardant des questions, préparant des amorces, s'efforçant -de confesser sa femme, de lui faire dire les froissements quotidiens, -les souffrances journalières d'une vie en commun chez d'intolérables -gens. - -Elle rougissait un peu, se défendait d'accuser son oncle, et, harcelée, -pressée, convenait cependant, entre deux louanges qu'elle avivait pour -ôter toute amertume à ses aveux, les petites faiblesses de cet homme, -son caractère enflé et pointu, ses idées qui se rétrécissaient sur -chaque chose, avec l'âge. - ---C'est égal, c'est un brave coeur, dit-elle. Quand on est seule, -écartée par tout le monde, quand toutes vos anciennes amies vous -tournent le dos, c'est bon de trouver des parents qui vous accueillent, -à bras ouverts, et qui vous aiment. - -André hocha la tête. - ---N'empêche, fit-il, que malgré tout son bon coeur, ton oncle m'a, et -sans aucun motif, toujours exécré. - ---Tu as tort de croire cela, répondit-elle, vivement. C'était ton métier -qu'il exécrait, mais toi, tu étais en dehors. Et elle se tut, songeant -tout de même à la haine de Désableau pour ce qu'il appelait: la bohème -des lettres,--se rappelant ses fureurs contre un employé de son bureau -qui s'occupait de journalisme et qu'il aurait fait renvoyer, sous -prétexte d'inexactitude, sans ses supplications à elle, qui le -défendait, bien qu'elle ne l'eût jamais vu, croyant vaguement qu'elle -réparait un peu, ainsi, ses torts envers André, s'intéressant à cet -employé par ce seul motif qu'il se mêlait comme son mari d'écrire. - ---Enfin, dit André, pour ce qui regarde la maison de Viroflay, je n'en -ai refusé l'achat que dans ton intérêt. D'ailleurs, je tiens si peu à te -faire de la peine et à désobliger ton oncle que, si tu le désires, je -vais te signer les pièces nécessaires tout de suite. - -Elle le remercia avec un accent attendri qui le remua. L'émotion qui -s'était comme relâchée, tandis que sa rancune contre les Désableau se -ranimait, le reconquit et il se promena pour cacher son trouble. Il lui -était presque impossible de parler maintenant, sa gorge était sans -salive, sèche, et la pomme d'Adam allait et revenait, fièvreusement, -dans le cou. Il oublia Désableau, sa famille, tout, car la voix de sa -femme l'avait assailli aux entrailles et l'intimité des rares heures -charmantes de son ménage renaissait. Il revit Berthe, après le mariage, -se laissant embrasser, au bas de la raie, sur les cheveux; il la revit à -table, roulant une boulette de mie de pain, entre ses doigts, au -dessert; il la revit, déshabillée, retenant d'une main sa chemise sur sa -gorge, en montant dans le lit et un grand amollissement lui vint, une -défaillance de toute fermeté, de toute alerte. Il eût voulu ne pas -remuer, ne pas ouvrir la bouche, de crainte que la lente torpeur qui -l'envahissait ne cessât. - -Puis, ce fut plus fort que lui, il leva les yeux sur Berthe. Il était -maintenant en face d'elle et le rayon de la lampe la frappait au visage, -allumant les grains de jais de sa voilette, éclairant sous le tulle la -figure en plein. - -Il eut une brève secousse. Les regards tristes, le sourire douloureux de -sa femme, le poignèrent. Des larmes lui emplirent les yeux, il fit un -pas vers Berthe et, suffoqué, la serra dans ses bras, la baisant, -éperdu, sur le front, les oreilles, les joues, balbutiant: «Va, ça ne -fait rien, ça ne fait rien,» tandis que confusément, la tête sur -l'épaule d'André, elle étouffait, geignant très bas comme une enfant qui -pleure, la bouche dans son oreiller. - ---Mon pauvre petit chat, fit-il, oubliant du coup les gracieusetés un -peu froides, les façons mesurées, jadis adoptées dans son ménage, -parlant à sa femme calmement ainsi qu'à une maîtresse: Voyons, il ne -faut pas pleurer. Dis, ris un peu, ma petite Berthe;--et il l'écarta, -lui mettant les mains sur les épaules, la contemplant, avidement, toute -rose, les yeux gonflés, souriante dans ses larmes, balbutiant des mots -sans suite, des paroles d'excuses et de pardons; et il lui baisait la -bouche, la suppliant de se taire, affirmant que, lui aussi, avait eu des -torts. - -Ma pauvre mignonne, reprit-il, saisi d'un accès de gaîté nerveuse, -parcourant la pièce, se frottant les mains, va, toutes nos bêtes de -brouilles sont terminées. Essuie tes yeux, ma chérie, tiens, veux-tu de -l'eau fraîche?--Et il courut jusqu'au cabinet de toilette, versa dans sa -précipitation la moitié du pot à l'eau sur le parquet, apporta la -cuvette, la tint pendant que Berthe se bassinait les yeux, la posa enfin -sur le tapis parce qu'elle était en terre de fer, très lourde, tandis -que, toute penchée en avant, sa femme se mirait dans la glace, -fourrageant avec ses doigts dans les frisettes de ses cheveux qui -s'étaient chiffonnées sur le front, appuyant sur ses paupières -enflammées, avec la paume de ses mains. - -André lui enveloppa la taille et la força à s'asseoir près de lui sur le -divan. Là, il l'accola, plus fort, humant dans son cou l'odeur de la -chair moite, remuant avec la pointe de ses moustaches les boucles -d'oreilles. Elle ne soufflait mot, mais elle le regardait en dessous et -son corsage soulevé semblait aller plus vite. - -André s'empara de ses doigts autour desquels il fit lentement tourner -les bagues. - ---Enfin te voilà donc! dit-il, en la regardant, tout ému, dans les yeux. - -Elle sourit un peu. - ---Ah! je t'ai bien souvent attendue! reprit-il, emporté par un élan, -parlant pour se soulager, mentant sans même en avoir conscience. - -Elle lui pressa la main, et avec une expansion qui le surprit et elle -finit par avouer qu'elle n'était pas heureuse, mais que jamais cependant -elle n'aurait osé venir si elle n'y avait été en quelque sorte forcée -par les instances de Cyprien. - ---Ah! tu as vu Cyprien, fit-il. - ---Oui, il est venu, un matin, pendant que mon oncle était à son bureau -et que ma tante était au marché; et elle laissa entendre que le peintre -lui avait affirmé qu'André serait heureux de la revoir. - ---C'est un garçon bien intelligent que Cyprien, dit André en s'éloignant -un peu de sa femme, très rouge, honteux que le peintre eût montré à -Berthe combien il la désirait. Oui, poursuivit-il d'un ton qu'il essaya -de rendre dégagé. Cyprien me parlait souvent de toi et comme il -comprenait que la pensée de te savoir malheureuse ou malade me -chagrinait, il en aura conclu... Il s'arrêta. - ---Il a bien fait, du reste, lança-t-il, vivement, en se rapprochant et -en embrassant sa femme qui était devenue, à son tour, très rouge. Sans -lui, tu ne serais peut-être pas ainsi près de moi. Méchante, va, qui -n'aurait pas eu, sans cela, l'idée de venir me voir! - ---D'abord, je ne savais pas si je te trouverais seul et puis, non, ce -n'était pas possible;--et, elle regarda autour d'elle, réveillée, ayant -peine à croire que c'était elle qui était là, assise, près de son mari, -sur un divan. - ---J'ai toujours vécu seul, dit André avec aplomb. Mais, je ne sais -vraiment pas ce que cette lampe a ce soir, et il se leva pour la -remonter. Ah! les hommes sont tout de même à plaindre quand ils vivent -isolés, soupira-t-il, et il jugea utile de se rendre intéressant, -racontant que Mélanie le grugeait sans mesure, cherchant de la poussière -qu'il ramassait difficilement, avec son doigt, sur les meubles, pour -convaincre sa femme. - ---Voilà comme je suis servi, dit-il en hochant la tête. - ---Ton ménage semble pourtant bien tenu, répondit Berthe, qui regarda de -tous les côtés, la pièce. Oh! mais tu as acheté beaucoup de meubles! - -Il lui proposa de visiter le logement et il supprima l'abat-jour de la -lampe. - ---Je ne m'étonne pas si elle charbonne ainsi, la mèche est mal coupée, -attends, je vais te l'arranger tout à l'heure, et Berthe contempla les -tableaux, souriant à ceux qu'elle connaissait, s'étonnant devant les -autres. La chimère du Japon l'épouvanta, «Oh! l'horreur! fit-elle»; et -elle passa dans la chambre à coucher, examinant le lit blanc, les -meubles en bois de rose, touchant les clefs dont les poignées dorées lui -plaisaient surtout. - ---Tu es bien logé, murmura-t-elle, en entrant dans le cabinet de -toilette. - -Sans motif, sans qu'aucune filiation d'idées se fût produite, André -revit tout à coup la chambre à coucher de son ancien ménage, l'affront -qu'il avait subi, et bien que sa colère fût depuis longtemps épuisée, mu -par un sentiment de rancune puérile, par la pensée d'une mesquine -vengeance, née d'un souvenir gardé sans motif plutôt qu'un autre de son -ancienne liaison, il entoura la taille de Berthe comme il avait jadis -entouré celle de Jeanne, et il embrassa sa femme devant la glace, -au-dessus du pot à l'eau, se croyant peut-être homme fort, sceptique, -effaçant à coup sûr un reste d'offense, en égalant ainsi sa femme à une -maîtresse, en les rapprochant, en les mettant sur le même niveau, sur le -même plan. - -Mais Berthe se dégagea et passa avec autorité dans la cuisine, se -sentant maintenant chez elle, et elle contempla les culs étincelants des -casseroles, brillantes comme des soleils, le bonnet de tulle noir, à -brides vert pomme pendant sur l'ocre des murs, disant: Mais c'est très -propre! - ---Tiens, donne-moi les ciseaux à lampe, reprit-elle, je vais couper la -mèche. - -Ils les cherchèrent vainement. - -Dans cette pièce, grande comme un mouchoir, et qu'elle emplissait de ses -jupes, ils se pressèrent, l'un contre l'autre, devant le buffet, -découvrant des mèches à lampe et des gousses d'ail, pêle-mêle dans une -tasse, des croûtons de pain dur sur un plat, du beurre dans un bol -d'eau, du sel gris et de la farine dans des pots à confiture, enfin, -près d'un pilon de bois et d'une râpe contenant encore des copeaux de -gruyère, une petite bouteille noire avec cette étiquette: «L'arôme des -potages, manufacture d'oignons brûlés à Romainville.» - -A force de chercher, ils trouvèrent pourtant dans un tiroir, où leurs -doigts se mêlaient et où les bagues de Berthe pétillaient dans l'ombre, -plus vives, d'infectes mouchettes trempées d'huile, au milieu d'un -paquet déficelé de laurier et de thym. - ---Tiens, dit André, ravi de l'excessive malpropreté de ces mouchettes, -avais-je raison d'accuser ma bonne, tu peux voir par toi-même si elle -est sale? - -Berthe ne répondit pas; elle arrangea prestement la lampe; voilà qui est -fait, dit-elle; et elle retourna dans le cabinet de toilette pour se -laver les mains. - -Alors, tandis qu'elle se frottait lentement les doigts de mousse, André, -debout derrière elle, suivit le mouvement des bras dont le va-et-vient -faisait onder l'étoffe de la robe dans le dos et se mourait en un léger -frisson le long des hanches, et de grands désirs lui vinrent. - -Depuis le départ de Jeanne ses amours étaient coûteuses et avec cela -privées de cet appétit qui rend suffisantes les plus médiocres des -voluptés et des pâtures. Un désir bête l'occupa de savoir si rien -n'était changé chez Berthe; puis l'existence menée après leur rupture, -la liaison renouée avec Jeanne l'avaient comme modifié. Il était devenu -moins timide, moins respectueux, plus brave. Il était enfin chez lui, -dans son logement de garçon et non plus chez eux, dans son ménage, et -des fumées de jeunesse lui remontèrent, des souvenirs des paillardises -des anciens tête-à-tête qui lui attisèrent encore les sens. Il ne vit -plus bien clair, il alla simplement, sans raisonner, vers Berthe comme -vers une femme attirante, comme vers une bonne fortune tombée, après une -longue abstinence, par hasard, chez lui. - -Il était d'ailleurs dans un terrible état d'énervement. Les secousses de -la soirée l'avaient brisé; il éprouvait une fatigue énorme, une -courbature générale et sa cervelle lui semblait flotter dans le vide. -Loin de le soulager, les larmes d'abord retenues puis rapidement taries -avaient encore augmenté cet indicible malaise qui devait forcément -aboutir à la détente charnelle. - -Il s'étira les doigts qui craquèrent, pris d'évanouissement, ayant la -subite récurrence, sous la chemise de sa femme, d'une mignonne tache -fauve, arrondie comme une pastille entre les deux seins. - -Énervée elle aussi, et en dépit de la froideur de ses sens encore -accentuée par l'habitude depuis longtemps acceptée des jeûnes, elle eut -un brusque réveil et elle se tendit, les joues en feu et les yeux noyés, -laissant choir la serviette avec laquelle elle s'essuyait les doigts, -dans la cuvette à moitié pleine. Elle sourit à son mari dans la glace et -courbée en deux, les reins un peu haut, le dos remué jusqu'à la nuque, -elle tordit le linge. - -Le sourire où la surdent mettait dans sa bouche un point de lumière -avancé sur la ligne des dents affola André; il se jeta sur elle et la -baisa lentement sur les yeux qui battirent, lui chatouillant les lèvres -avec leurs cils. - -Il l'étreignit et l'emmena, lacée à lui, dans la chambre, oubliant -volontairement la lumière dans le cabinet. Berthe s'affaissa sur le lit, -inerte, un bras replié sur la figure, tandis que le bruit de ses jupes -longuement froissées s'entendait seul, avec le souffle haletant d'André. - ---Oh! c'est vilain, dit-elle, tout bas. - -Et André un peu étonné maintenant que sa surexcitation avait cessé, se -demandait si, dans l'intérêt de son futur ménage, il n'avait pas commis -une irréparable faute. Une certaine lueur qui fila dans les yeux de sa -femme l'inquiéta, puis il se fit la remarque que Berthe avait le linge -plus élégant et plus parfumé que jadis et il eut peur qu'elle ne se fût -ainsi parée pour le séduire. - -Un peu embarrassés, ils revinrent s'asseoir dans le petit salon et ils -se taisaient, abîmés, chacun dans ses réflexions; elle, malgré les -déboires renouvelés de ses sens, satisfaite d'avoir goûté à un fruit -défendu, d'avoir accompli, dans une chambre de garçon, une escapade -rêvée autrefois dans son ménage, et honnêtement réalisée maintenant, -sans honte et sans risques, heureuse de secouer le joug de son oncle, de -quitter de nouveau son existence de jeune fille, de reprendre sa -liberté, de rentrer toute-puissante chez elle, ressentant cette joie que -les gens casaniers éprouvent à retrouver leur chez eux après de longues -haltes dans les hôtels et dans les garnis; lui, très perplexe, se -reprochant d'être toujours le même, sans défense devant une femme, -n'augurant rien de bon de cette facilité avec laquelle Berthe s'était -laissé vaincre, se répétant: Je suis à sa merci,--puis se consolant par -la perspective de quitter cette odieuse existence de garçon, regorgeant -de crises juponnières et de carottes de bonnes, de se réinstaller dans -un ménage sérieusement organisé, de vivre peut-être enfin tranquille. - ---Veux-tu que nous préparions une tasse de thé? fit-il, pour dire -quelque chose. - -Elle entendit le son de ses paroles sans en comprendre le sens. Elle -s'éveilla de ses réflexions et regarda sa montre. - ---Dix heures! mon oncle ne doit pas savoir ce que je suis devenue. Oh! -comme je suis faite!--murmura-t-elle, et, pendant qu'elle réparait, de -son mieux, devant la glace, le désordre de sa coiffure et de sa robe, -André tout en enfilant ses bottines pour la reconduire, parvint à se -convaincre qu'il avait sagement agi. C'est peut-être la seule fois que -je me sois conduit comme il le fallait avec ma femme. Oui, avoir plus de -laisser-aller, moins de retenue et plus d'abandon, être enfant, gentil, -bon garçon, comme je l'ai été avec Jeanne, voilà! conclut-il en frappant -le plancher de ses semelles pour faire mieux glisser la chaussette dans -la bottine. - -Berthe était prête, il l'embrassa et ils descendirent dans la rue, -recueillis, muets, obsédés par les mêmes préoccupations, soucieux et -contents à la fois, songeant à toute leur vie ratée qu'ils allaient -reprendre, appréhendant que, malgré l'expérience qu'ils avaient acquise, -ils ne la gâchassent et à jamais, cette fois encore; et ils marchèrent -résignés, chacun se promettant, pour avoir la paix, de s'effacer devant -l'autre, et se réservant de se montrer néanmoins dans certains cas quand -il le jugerait convenable, chacun supputant déjà, en serrant tendrement -le bras joint au sien, les indulgences qu'il devrait avoir, les défauts -qu'il devrait s'engager, mentalement, à passer à l'autre. - - - - -XVI - - -Une fois par semaine, le mardi, André et Cyprien se réunissaient dans un -café, vers les quatre heures. Ils furent exacts aux rendez-vous, le -premier mois, puis tantôt l'un, tantôt l'autre manqua. - -Celui qui attendait s'irrita devant son apéritif, et fatalement il -attribua le manque de parole de son ami, André à Mélie et Cyprien à -Berthe. - -Chacun prit la femme de son camarade en grippe. - -Du reste, une certaine froideur s'était glissée dans leurs relations; -André arrivait bien tout d'abord à l'heure, mais il partait presque -aussitôt, alléguant de mystérieux prétextes, d'inévitables courses qui -faisaient hausser les épaules du peintre, plus à l'aise, moins réprimé, -dans son intérieur de concubin, qu'André dans son ménage approuvé, dans -sa vie bourgeoise. - -Du dépit et sans doute même un peu d'envie résultèrent pour André de -cette supériorité de Cyprien, et un peu de pitié, un peu d'aigreur, -vinrent au peintre de l'embarras d'André, de sa hâte continuelle à -déguerpir. - -Ils finirent bientôt par ne plus se rien dire, lorsqu'un hasard les -mettait, dans la rue, en face; André ne voulait, à aucun prix, retourner -chez son camarade, sentant une certaine gêne, une certaine honte à -revoir Mélie qui s'était forcément immiscée dans ses affaires, et pour -rien au monde Cyprien n'eût mis les pieds chez André, se rappelant le -mauvais accueil de Berthe, après son mariage, pensant que, malgré tous -les services qu'il avait rendus, il serait de nouveau, en sa qualité de -camarade du mari, privé de nourriture à table et poliment jeté dehors, -comme jadis, après le repas. - -Un ou deux mois s'écoulèrent sans qu'ils se rencontrassent. Un jour -pourtant, à une messe d'enterrement, ils s'aperçurent dans l'église, au -travers des personnes plantées, comme des piquets, entre deux rangs de -chaises, et une fois les compliments de condoléance achevés, ils -laissèrent le corbillard s'acheminer, en ballottant, vers le cimetière -et ils se promenèrent dans une rue de traverse, s'entretenant d'abord -des qualités et des vices du défunt qu'ils avaient autrefois connu, -s'apitoyant, ainsi qu'il sied, sur le malheur de ceux qui restent, puis, -changeant le cours de la conversation, Cyprien dit à André: - ---Eh bien, depuis que je ne t'ai vu, tu dois être établi dans ton -nouveau logement? - ---Oui, mes affaires sont presque rangées; et il ajouta, après une pause, -sans enthousiasme: Je suis bien. - ---La maisonnette est grande? demanda Cyprien. - ---Non, cinq pièces, mais elles sont commodément distribuées, c'est une -vraie bicoque de petit mercier retiré des mauvaises affaires, des murs -roses, des volets couleur de terre glaise avec un coeur découpé en haut -dans le bois, une porte avec des vitres de couleur donnant sur le jardin -et, tu vois ça d'ici? - ---Oui, et avec cela, autour d'une tonnelle, non loin d'une pompe à roue, -les sempiternelles plates-bandes de géraniums et les non moins -sempiternelles corbeilles de roses, séparées, par une ligne de buis, des -allées saupoudrées de cailloux de rivière. Un tonneau, au fond du -jardin, avec une grenouille rouillée, regardant le ciel; dans un coin, -la cabane nécessaire cachée par un lilas qui ne s'épanouit jamais; -enfin, contre la dite cabane, un monticule formé par les détritus des -feuilles, des branches mortes, et par les tessons des pots de fleurs -cassés, le tout surmonté par une ficelle sur laquelle voltigent un -tablier de cuisine et une paire de bas. Si je vois ça? mais je te -dessinerais, ressemblance garantie, ta maison sans l'avoir vue! - ---Oui, va, blague tant qu'il te plaira, fit André tu n'empêcheras pas -que ce ne soit tout de même agréable d'être à Paris, perdu dans un petit -faubourg, sans voisins, sans concierge, loin de la foule et loin du -bruit. - ---C'est le rêve qui vient aux gens épuisés après la trentaine, soupira -Cyprien; je l'ai eu comme tous les autres, seulement j'ai deviné le -mystère des existences vécues dans les banlieues. Je me suis vu, ouvrant -la fenêtre, le matin, tapotant avec inquiétude sur mon baromètre, -descendant sous un chapeau de paille, en chemise, le dos barré par une -bretelle, pour tailler avec le sécateur mes plantes; je me suis vu -enfin, le dimanche, les jambes pendant sur le talus des remparts, -utilisant ma lorgnette de spectacle à contempler l'horizon, discutant -pour la centième fois avec ma femme qui ravaude en bâillant près de moi, -sur le nom du village que figure un petit pâté blanc, là-bas, dans le -ciel, au loin. - -Cette vision de ma longue personne dans un maigre paysage m'a guéri de -ces élans vers la nature parisienne que j'adore quand je m'y promène, -mais que je prendrais infailliblement en haine si je devais y habiter -seulement pendant un terme. Mais, d'ailleurs, je suis bien tranquille, -tu reviendras, apitoyé par l'ennui de ta femme, et lassé toi-même par -l'isolement, demeurer à un troisième étage, dans le centre de Paris, -comme moi! - -Le visage d'André se rembrunit. Il se rappelait les plaintes de Berthe, -déplorant la rareté des provisions, le départ précipité des bonnes, d'un -quartier privé de bastringues et de troupes. Il eut peur que cette halte -dans les tracas de sa vie ne fût point définitive, et il appréhenda de -reprendre peu à peu, sous l'impulsion de sa femme, sa course longtemps -interrompue au travers des salons et des bals. Maintenant que sa -situation est nette, peut-être bien que Berthe ne serait pas fâchée de -rentrer victorieuse dans ce monde qui l'a tenue à l'écart pendant des -mois, songea-t-il. - ---Dis donc, reprit Cyprien qui, devant la mine absorbée de son camarade, -jugea, d'instinct, qu'il serait bon de ne pas continuer ses théories sur -la campagne, dis donc, qu'est devenue ton ancienne bonne? - ---Qui ça, Mélanie? - ---Oui. - ---Je ne sais pas. Depuis le jour où Berthe revenant chez moi l'a -congédiée, je n'ai plus eu de ses nouvelles. Je suppose qu'elle a suivi -sa vocation, et qu'elle a recommencé à pirater dans un nouveau ménage. -Ah ça bien, et toi, que fais-tu? - ---Moi, rien. Je vivote entre Mélie et Barre-de-Rouille; je travaille -aussi pour des entrepreneurs de papiers peints. Je fais, entre autres -besognes, des Écossais, tu sais, ces papiers qui ont des raies alternées -et croisées, rouges et vertes, comme des culottes d'highlanders ou -certains châles. Ce n'est pas trop mal payé et l'ouvrage abonde. - ---Alors les tableaux? - ---Le peintre se frotta la barbe de ses longs doigts. Les tableaux, peuh, -dit-il, c'est quelquefois bon de songer à ceux qu'on ne fera jamais, au -lit, le soir, quand on ne dort pas! - ---Oui, répondit, après une pause, André en soupirant: Quand il s'agit -d'exécuter l'oeuvre qu'on a conçue, va te faire fiche! Vois-tu, j'ai -bien peur que nous n'ayons joué, en art, le rôle que jouent en amour ces -pauvres diables qui, après avoir longtemps désiré une femme, ne peuvent -plus lorsqu'ils la tiennent. - ---Les gens qui ratent le coche, fit Cyprien. Tiens, à propos, et la -maison que tu devais acheter à Viroflay? - ---Elle a été vendue, pendant que je discutais sur le prix d'achat, avec -ma femme. - ---Ah bien, ça n'a pas dû réjouir ce bon Désableau, reprit en riant le -peintre. Est-ce que tu le vois toujours? - ---Encore. - -Ils restèrent sans parler, et les mains derrière le dos, ils arpentèrent -le trottoir, de long en large. - ---Alors, tu es heureux, dit Cyprien. - ---Oui, et toi? - ---Moi aussi. - ---Allons, tant mieux. - -Cyprien se tut, puis, après un silence, il reprit: - ---C'est égal, dis donc, c'est cela qui dégotte toutes les morales -connues. Bien qu'elles bifurquent, les deux routes conduisent au même -rond-point. Au fond, le concubinage et le mariage se valent puisqu'ils -nous ont, l'un et l'autre, débarrassés des préoccupations artistiques et -des tristesses charnelles. Plus de talent et de la santé, quel rêve! - -André hocha la tête en se mouchant. - ---Bigre! dit-il soudain, comptant sur ses doigts les coups qui -s'égouttaient, un à un, d'en haut, c'est midi qui sonne, je me sauve, -car Berthe s'impatienterait. - -Il serra la main de son ami qui murmura, tout ricanant: - ---Ce n'est pas mauvais d'être vidés comme nous le sommes, car maintenant -que toutes les concessions sont faites, peut-être bien que l'éternelle -bêtise de l'humanité voudra de nous, et que, semblables à nos -concitoyens, nous aurons ainsi qu'eux le droit de vivre enfin respectés -et stupides! - ---Quel idéal! soupira André. - ---Ah! va, celui-là ou un autre... fit Cyprien qui, talonné aussi par -l'heure, s'envola comme une grande sauterelle, rasant les devantures des -boutiques, le long des rues. - - -FIN. - - - - -Extrait du Catalogue de la BIBLIOTHÈQUE-CHARPENTIER - -EUGÈNE FASQUELLE, ÉDITEUR, 11, RUE DE GRENELLE - - -DERNIÈRES PUBLICATIONS - - MARGUERITE AUDOUX - L'Atelier de Marie-Claire 1 vol. - MARCEL BATILLIAT - La Loi d'Amour 1 vol. - FÉLICIEN CHAMPSAUR - L'Empereur des Pauvres (Chaque volume, complet, formant - un tout) 6 vol. - ANDRÉ CORTHIS - Le Pardon prématuré 1 vol. - LUCIE DELARUE-MARDRUS - L'Ex-Voto 1 vol. - GABRIEL FAURE - Pèlerinages passionnés, 2e série 1 vol. - P.-B. GHEUSI - Gallieni, 1849-1916 1 vol. - EDMOND HARAUCOURT - Choix de Poésies 1 vol. - ADRIENNE LAUTÈRE - Amour et Sagesse.--Poésies 1 vol. - GEORGES LECOMTE - Bouffonneries dans la Tempête 1 vol. - MAURICE MAETERLINCK - Le Grand Secret 1 vol. - VALENTIN MANDELSTAMM - Un Affranchi 1 vol. - JULES PERRIN - Le Mariage d'Abélard 1 vol. - RAOUL PONCHON - La Muse au Cabaret 1 vol. - MARISE QUERLIN - Lui et Lui 1 vol. - J. JOSEPH-RENAUD - Sur le Ring 1 vol. - EDMOND ROSTAND - La Dernière Nuit de Don Juan 1 vol. - NICOLAS SÉGUR - Une Ile d'Amour 1 vol. - PIERRE VILLETARD - Le Château sous les Roses 1 vol. - MARCELLE VIOUX - Une Repentie (Marie-Magdelaine) 1 vol. - ÉMILE ZOLA - Poèmes Lyriques 1 vol. - - -1080.--L.-Imprimeries réunies, rue Saint-Benoît, 7, Paris. - - - - - - -End of the Project Gutenberg EBook of En ménage, by J.-K. Huysmans - -*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK EN MÉNAGE *** - -***** This file should be named 60821-8.txt or 60821-8.zip ***** -This and all associated files of various formats will be found in: - http://www.gutenberg.org/6/0/8/2/60821/ - -Produced by Carlo Traverso, Laurent Vogel and the -Distributed Proofreading team at DP-test Italia. (This -file was produced from images generously made available -by The Internet Archive/Canadian Libraries) - - -Updated editions will replace the previous one--the old editions will -be renamed. - -Creating the works from print editions not protected by U.S. copyright -law means that no one owns a United States copyright in these works, -so the Foundation (and you!) can copy and distribute it in the United -States without permission and without paying copyright -royalties. 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Redistribution is subject to the -trademark license, especially commercial redistribution. - -START: FULL LICENSE - -THE FULL PROJECT GUTENBERG LICENSE -PLEASE READ THIS BEFORE YOU DISTRIBUTE OR USE THIS WORK - -To protect the Project Gutenberg-tm mission of promoting the free -distribution of electronic works, by using or distributing this work -(or any other work associated in any way with the phrase "Project -Gutenberg"), you agree to comply with all the terms of the Full -Project Gutenberg-tm License available with this file or online at -www.gutenberg.org/license. - -Section 1. General Terms of Use and Redistributing Project -Gutenberg-tm electronic works - -1.A. By reading or using any part of this Project Gutenberg-tm -electronic work, you indicate that you have read, understand, agree to -and accept all the terms of this license and intellectual property -(trademark/copyright) agreement. 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Email contact links and up to -date contact information can be found at the Foundation's web site and -official page at www.gutenberg.org/contact - -For additional contact information: - - Dr. Gregory B. Newby - Chief Executive and Director - gbnewby@pglaf.org - -Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg -Literary Archive Foundation - -Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide -spread public support and donations to carry out its mission of -increasing the number of public domain and licensed works that can be -freely distributed in machine readable form accessible by the widest -array of equipment including outdated equipment. Many small donations -($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt -status with the IRS. - -The Foundation is committed to complying with the laws regulating -charities and charitable donations in all 50 states of the United -States. 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Thus, we do not -necessarily keep eBooks in compliance with any particular paper -edition. - -Most people start at our Web site which has the main PG search -facility: www.gutenberg.org - -This Web site includes information about Project Gutenberg-tm, -including how to make donations to the Project Gutenberg Literary -Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to -subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks. - diff --git a/old/60821-8.zip b/old/60821-8.zip Binary files differdeleted file mode 100644 index 8882023..0000000 --- a/old/60821-8.zip +++ /dev/null diff --git a/old/60821-h.zip b/old/60821-h.zip Binary files differdeleted file mode 100644 index 2ee822d..0000000 --- a/old/60821-h.zip +++ /dev/null diff --git a/old/60821-h/60821-h.htm b/old/60821-h/60821-h.htm deleted file mode 100644 index 729321e..0000000 --- a/old/60821-h/60821-h.htm +++ /dev/null @@ -1,12362 +0,0 @@ -<!DOCTYPE html PUBLIC "-//W3C//DTD XHTML 1.0 Strict//EN" - "http://www.w3.org/TR/xhtml1/DTD/xhtml1-strict.dtd"> - -<html xmlns="http://www.w3.org/1999/xhtml" lang="fr" xml:lang="fr"> -<head> -<meta http-equiv="Content-Type" content="text/html;charset=iso-8859-1" /> -<title> - The Project Gutenberg eBook of En ménage, by J.-K. Huysmans. -</title> -<link rel="coverpage" href="images/cover.jpg" /> -<style type="text/css"> - -h1 { text-align: center; font-weight: normal; margin: 1em 0 1em 0; } -h2 { text-align: center; font-weight: bold; margin: 2em 0 1em 0; } -h3, h4 { text-align: center; margin: 2em 0 1em 0; } - -hr { margin: 1.5em 40%; width: 20%; } - -p { text-align: justify; margin: .3em 0; text-indent: 1.5em; } - -sup { font-size: .7em; vertical-align: top; font-style: normal; - font-weight: normal; font-variant: normal; } -i sup { padding-left: .25em; } - -.sc { font-variant: small-caps; } -.small { font-size: 90%; } -small { font-size: 80%; } -.xsmall { font-size: 75%; } -.large { font-size: 120%; } -.g { letter-spacing: .2em; } -.bold { font-weight: bold; } -.sans-serif { font-family: sans-serif; } - - -.ind { margin: 1em 0 1em 10%; } -.right { text-align: right; margin: 1em 10%; } -.sign { text-align: right; text-indent: 0; margin: 1em 5% 1em 20%; } -.c { text-align: center; text-indent: 0; margin: 1em 0; line-height: 1.5em; } -.gap { margin-top: 2.5em; } - -.titre { margin: 2em 0; font-size: 150%; line-height: 1.5em; text-indent: 0; - text-align: center; } - - -a { text-decoration: none; } - -table { margin: 1em auto; } -td { text-align: left; vertical-align: top; padding: 0; } -td.drap { text-align: left; text-indent: -1.5em; padding-left: 1.5em; } -td.pad { padding-top: 2em; padding-bottom: 1em; } -td.num { text-align: right; vertical-align: bottom; width: 4em; } - -.break, .chapter { margin-top: 5em; } - -@media screen { - body { margin: 0 auto; width: 80%; max-width: 40em; } -} - -@media handheld { - body { margin: 0 0; width: 100%; } - .break, .chapter { page-break-before: always; } - .nobreak { page-break-before: avoid; } -} - - -</style> -</head> -<body> - - -<pre> - -The Project Gutenberg EBook of En ménage, by J.-K. Huysmans - -This eBook is for the use of anyone anywhere in the United States and -most other parts of the world at no cost and with almost no restrictions -whatsoever. You may copy it, give it away or re-use it under the terms -of the Project Gutenberg License included with this eBook or online at -www.gutenberg.org. If you are not located in the United States, you'll -have to check the laws of the country where you are located before using -this ebook. - - - -Title: En ménage - -Author: J.-K. Huysmans - -Release Date: December 1, 2019 [EBook #60821] - -Language: French - -Character set encoding: ISO-8859-1 - -*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK EN MÉNAGE *** - - - - -Produced by Carlo Traverso, Laurent Vogel and the -Distributed Proofreading team at DP-test Italia. (This -file was produced from images generously made available -by The Internet Archive/Canadian Libraries) - - - - - - -</pre> - -<p class="c large"><b>J.-K. HUYSMANS</b></p> - -<h1>EN MÉNAGE</h1> - -<p class="c small g">NEUVIÈME MILLE</p> - -<p class="c"><span class="large">PARIS</span><br /> -BIBLIOTHÈQUE-CHARPENTIER<br /> -<span class="small">EUGÈNE FASQUELLE, ÉDITEUR</span><br /> -11, <span class="xsmall g">RUE DE GRENELLE</span>, 11</p> - -<p class="c">1922<br /> -<span class="xsmall">Tous droits réservés</span></p> - - -<div class="break"></div> -<p class="c">EUGÈNE FASQUELLE, ÉDITEUR, 11, rue de Grenelle, Paris</p> - -<p class="c">OUVRAGES DU MÊME AUTEUR<br /> -<span class="sc">publiés dans la <i>BIBLIOTHÈQUE-CHARPENTIER</i></span></p> - -<table summary=""> -<tr> -<td class="drap"><span class="sc">Les Sœurs Vatard</span> (10<sup>e</sup> mille)</td> -<td class="num">1 vol.</td> -</tr> -<tr> -<td class="drap"><span class="sc">A Rebours</span> (27<sup>e</sup> mille)</td> -<td class="num">1 vol.</td> -</tr> -<tr> -<td colspan="2" class="c pad"><i>En collaboration avec Émile Zola, -Guy de Maupassant, H. Céard, L. Hennique, Paul Alexis:</i></td> -</tr> -<tr> -<td class="drap"><span class="sc">Les Soirées de Médan</span> (34<sup>e</sup> mille)</td> -<td class="num">1 vol.</td> -</tr> -</table> - -<p class="c gap small">Paris.—Imp. A. DAVY et Fils Aîné, 52, rue Madame.</p> - - -<div class="chapter"></div> -<div class="titre">EN MÉNAGE</div> - - - -<h2 class="nobreak">I</h2> - - -<p>Leurs cigares charbonnaient et puaient comme des -fumerons.</p> - -<p>Tout en rattachant sa culotte qui s'était déboutonnée, -Cyprien s'écria:</p> - -<p>—Rester, pendant deux heures, dans un coin, regarder -des pantins qui sautent, salir des gants et poisser -des verres, se tenir constamment sur ses gardes, -s'échapper, lorsqu'à l'affût du gibier dansant, la maîtresse -de maison braconne au hasard des pièces, si -tu appelles cela, malgré l'habitude que tu en peux -avoir depuis que l'on t'a marié, des choses agréables, -eh bien! tu n'es pas difficile!</p> - -<p>André haussa les épaules et, crachant le jus de -tabac qui lui poivrait la bouche, dit simplement:</p> - -<p>—Peuh, on s'y fait!</p> - -<p>Il y eut un instant de silence. Ils marchaient lentement, -côte à côte, quand minuit sonna. Deux horloges -entremêlaient leurs coups; l'une, au loin, vibrait -doucement, en retard d'une seconde sur -l'autre; la plus proche découpait, nettement, presque -gaiement son heure.</p> - -<p>La rue que les deux jeunes gens suivaient était -déserte et leurs pas retentissaient avec un bruit clair -sur le trottoir. Tantôt leurs ombres se brisaient le -long des boutiques fermées, tantôt les précédaient -ou les suivaient, étalées à plat sur les dalles, pâles -à certains moments, foncées à d'autres. Souvent elles -s'enchevêtraient, se confondaient, s'unissaient des -épaules, ne formaient plus qu'un tronc ramifié de -bras et de jambes, surmonté de deux têtes; parfois -elles s'isolaient, se ramassaient sous leurs pieds ou -s'allongeaient démesurément et se décapitaient dans -le renfoncement des portes.</p> - -<p>Il y avait, dans le ciel, comme un éboulement de -talus noirs. Au-dessus des maisons dont les toits les -tranchaient durement, de grands nuages roulaient -ainsi que des fumées d'usine, puis, dans ces blocs -immenses de nuées, d'énormes brèches s'ouvraient -et des pans de ciel étoilés de feux blancs scintillaient, -éteints bientôt par le voile opaque des nuées -rampantes.</p> - -<p>Éclairés par des becs de gaz, allumés de loin en -loin, des murs frappaient des coups crus dans l'ombre. -Le trottoir était sec, sillonné de rigoles par -places et la soudure de ses dalles se détachait, en -noir. Près de la chaussée, une bonde d'égout, un -tampon de fonte quadrillé, percé au milieu de son -orbe, d'un trou, étincelait à certaines arêtes plus -aiguisées par le frottement des bottes. Des épaves -de cuisine, des trognons de légumes et des morceaux -d'affiches, s'empuraient dans une flaque. Un rat se -faufilait dans le tuyau d'une gargouille.</p> - -<p>Lorsqu'André et Cyprien eurent atteint le bout de -cette rue et qu'ils arrivèrent dans une autre, vivante -encore et plus éclairée, la demie tintait. Un -marchand de vins s'apprêtait à fermer ses vitres. Au -fond de la boutique, dans une salle cloisonnée de -carreaux dépolis, un garçon couvrait un billard et -essuyait avec un torchon les marques de craie laissées -près des bandes; un autre, dans la première -pièce, vu de dos, l'échine courbée, le cou et les reins -remuant avec le dandinement d'un volatile, rinçait -des bouteilles au-dessus d'un cuveau; un troisième -charroyait deux moitiés de tonnes plantées de lauriers -roses, et deux ronds sales marquaient sur le trottoir -la place où elles étaient mises.</p> - -<p>Le patron se préparait à laver à grande eau son -seuil. Un baquet entre les jambes, il bâillait, s'étirant, -les bras en l'air, les poings fermés, et, derrière lui, sa -femme, le râble aplati sur une banquette, la poitrine -écroulée sur le rebord du comptoir, gourmandait les -garçons, s'épilait les poils du nez, apurait ses comptes.</p> - -<p>La rue était presque silencieuse; deux sergents de -ville se promenaient, mélancoliques, parlant bas, s'arrêtaient -par moment et reprenaient leur marche; au -loin, une équipe de vidangeurs cinglant les chevaux -attelés aux barriques numérotées, aux carrioles bondées -de tuyaux et de pompes, passa, nauséabonde, -dans un sourd roulement.</p> - -<p>Le bruit devenait plus confus et plus faible. L'on -entendit encore le sautillement grêle d'un fiacre -qui parut, les feux allumés, le cocher endormi sous -son chapeau de cuir bouilli blanc pareil à un seau -de toilette, le menton dans le cou, le fouet au repos, -les rosses exténuées, trébuchant, faisant cahoter la -guimbarde sur la chaussée, puis le bruit s'effaça, le -vacarme des volets qu'on pose s'éteignit, le quartier -s'endormait, tout se tut.</p> - -<p>Cyprien continuait à rognonner dans sa barbe; il -s'exaspérait de plus en plus, après la soirée qu'il avait -subie. Il attaquait les boissons, les femmes, prétendait -que le punch avait été acheté, tout fait, chez un -épicier et coupé d'eau pour le désinfecter; il niait le -charme des fillettes tapotant de la musique ou becquetant -des glaces, il se moquait du maître de la -maison, debout, près du piano, chargé d'exécuter -des sourires et il reprenait:</p> - -<p>—Ah! elles sont jolies les soirées de ton oncle! une -vraie bousculade de salle à bagages! il n'y a que les -gens qui graissent les cartes qui aient le droit de s'asseoir! -et ils sont là, avec des têtes dont les cheveux -ont fui, des compresses blanches autour du cou, des -ventres enflés, sanglés dans des pantalons tendus, retenant -les envois d'une digestion pénible! et le salon, -avec sa tapisserie de vieilles dames qui dorment le -long d'un mur ou jacassent le nez sur un verre, et -l'averse des conversations, la fluée des sornettes, la -pluie sans fin des polkas et des valses! et tout, tout, -et cette troupe d'imbéciles qui invitent des robes roses -ou blanches à secouer leurs plis! et les jeunes filles -donc! ces adorables récipients de chairs neuves où -les vices transvasés des mères se rajeunissent! ah oui, -parlons-en! il faut les voir quand elles remuent du -pilon leurs jupes! le mouchoir sur les genoux et la -moue au bec, elles sont là, se tortillant sur leur -chaise, échangeant derrière les entrechats de l'éventail -des ricochets de niaiseries sordides, chuchotant -comme des galopines en classe, s'envolant tout à -coup avec l'affreux bavardage des perruches qu'on -lâche! puis, c'est le plongeon des graves révérences, -c'est le nez qui se fripe et le dentier qui flambe, -c'est des oui, maman, c'est des non, ma chère, c'est -des patati, c'est des patata, c'est des rires fûtés, des -éclats discrets… les jeunes filles! je les ai observées -ce soir, tiens, les v'là: physiquement: un éventaire -de gorges pas mûres et de séants factices; moralement: -une éternelle morte-saison d'idées, un fumier -de pensées dans une caboche rose! oui, les v'là, -celles qu'on me destine, espérant qu'un jour viendra -où, lassé de lire dans mon lit et d'y fumer tranquillement -ma pipe, j'accepterai la misère d'un coucher -à deux, l'insomnie ou le ronflement d'un autre, -les coups de coude et les coups de pieds, la fatigue -des caresses exigées, l'ennui des baisers prévus!</p> - -<p>André souriait.</p> - -<p>—Ah bien mais, dit-il, c'est très simple alors.—Conséquence -de tes théories: la mise en fourrière -de toutes les passions, l'apothéose de la fille publique—les -cabinets à trois sous de l'amour!—et par-dessus -le marché, la glorification de la femme de -ménage qui vous chipe la bougie et le sucre!</p> - -<p>Oui, c'est amusant d'allumer des paradoxes, mais -il est un moment où les feux de Bengale sont mouillés -et ratent!—On ne rit plus alors—je me suis marié, -parfaitement, parce que ce moment-là était venu, -parce que j'étais las de manger froid, dans une assiette -en terre de pipe, le dîner apprêté par la femme de -ménage ou la concierge.—J'avais des devants de -chemise qui bâillaient et perdaient leurs boutons, -des manchettes fatiguées—comme celles que tu as -là, tiens—j'ai toujours manqué de mèches à lampes -et de mouchoirs propres.—L'été, lorsque je -sortais, le matin, et ne rentrais que le soir, ma chambre -était une fournaise, les stores et les rideaux -étant restés baissés à cause du soleil; l'hiver c'était -une glacière, sans feu, depuis douze heures. J'ai senti -alors le besoin de ne plus manger de potages figés, -de voir clair quand tombait la nuit, de me moucher -dans des linges propres, d'avoir frais ou chaud suivant -la saison.—Et tu en arriveras là, mon bonhomme; -voyons, sincèrement, là, est-ce une vie que -d'être comme j'étais et comme toi, tu es encore? -est-ce une vie que d'avoir le cœur perpétuellement -barbouillé par les crasses des filles; est-ce une vie que -de désirer une maîtresse lorsqu'on n'en a pas, de s'ennuyer -à périr quand on en possède une, d'avoir l'âme -à vif quand elle vous lâche et de s'embêter plus formidablement -encore quand une nouvelle vous la -remplace? Oh non, par exemple! Bêtise pour bêtise, -le mariage vaut mieux. Ça vous affadit les convoitises -et émousse les sens? eh bien, quand ça n'aurait -que cet avantage-là! et puis, et puis, mon cher, -c'est une caisse d'épargnes où l'on se place des soins -pour ses vieux jours! c'est le droit de soulager ses rancunes -sur le dos d'un autre, de se faire plaindre au -besoin et aimer parfois!</p> - -<p>Ah! s'il existait un émétique qui vous fasse rendre -toutes les vieilles tendresses qu'on a là-dedans! certes, -ce serait le rêve, mais comme c'est impossible, le -plus sage est encore de risquer la chance, de tenter -d'être heureux avec une femme qu'on suppose avoir -été bien élevée et qu'on croit honnête.—Mais diable, -je commence à lâcher des tirades comme toi, et avec -toutes ces discussions, il est une heure moins vingt, -je vais te souhaiter le bonsoir et rentrer chez moi.</p> - -<p>Cyprien ne paraissait guère disposé à gagner son lit.</p> - -<p>—Tu as bien le temps, disait-il, les autres fois -lorsque tu vas en soirée et que ta femme n'étant pas -grippée t'accompagne, tu ne reviens jamais de chez -les Désableau avant trois heures. Hein? avoue que tu -as eu une fière chance de m'avoir rencontré, dans -cette salle de chauffe, je t'ai obligé à prendre la fuite. -C'est trois heures que je t'ai données, rends-moi l'une -des trois et viens faire un tour.</p> - -<p>—Oh! dit André, je t'en donnerais bien huit ou -dix, si je n'étais pas aussi fatigué. Je devais aller, pour -mon roman, voir l'effet d'un abattoir au petit jour -et j'ai prévenu ma femme qu'elle n'ait pas à m'attendre -demain avant onze heures, mais je renonce, -malgré tout, à la promenade, je suis moulu, j'ai -froid et puis il va pleuvoir, viens, allons nous coucher.</p> - -<p>Mais Cyprien ne se tenait pas pour battu; il insistait, -appuyant sur la paresse de son ami qui ne -parviendrait jamais, une autre fois, à se lever d'aussi -bonne heure.</p> - -<p>André en convenait. Il le savait parbleu bien, -puisqu'il avait justement choisi le jour où, ne se -couchant pas, il serait debout, dès l'aube! mais -Cyprien débita ses raisonnements en pure perte, -son ami tint bon, continua son chemin et arriva -devant sa maison. Là il fit vibrer le timbre et s'accota -au mur, attendant que la porte s'ouvrît, -écoutant au loin l'appel aigre de la sonnette, le -coup mat du cordon, le craquement du vantail, prêt -à céder.—Le portant avait été inutilement tiré—alors -il lança un carillon qui dansa dans la nuit et le -pêne lâchant la serrure, claqua. Il serra la main de -Cyprien et referma la porte.</p> - -<p>Il frottait une allumette, se défiant du paillasson, -du décrotte-pieds qui faisaient saillie à la première -marche et il montait rapidement avec la hâte de -l'individu qui se rôtit les doigts et ne serait pas fâché -de se mettre à l'aise.</p> - -<p>Il doublait les enjambées, suivant d'une main -la rampe, et le mur en volute de l'escalier brillait -avec ses jaspures de faux marbre, dans l'ombre, à -mesure que le vent attisait l'allumette ou l'éteignait -presque.</p> - -<p>A chaque palier, les boutons de cuivre des portes -étincelaient, puis, aussitôt que la flamme était morte -et que le bois se consumait en braise, un point -rouge se piquait sur le vernis des murs.</p> - -<p>Lorsqu'il fut entré dans l'antichambre et qu'il eut -pris un bougeoir placé sur un piédouche, il s'avança -avec précaution, craignant de réveiller sa femme. -Il eut beau marcher sur la pointe des pieds, ses bottines -craquèrent.</p> - -<p>Il s'arrêta soudain, étonné, entendant un heurt -amorti, comme un objet qui tombe sur une chose -molle, comme un choc de talons nus sur un tapis. -Il pensa que sa femme était plus souffrante ou qu'elle -se relevait pour chercher un mouchoir ou satisfaire -un besoin autre, mais une rumeur effarée, un chuchotement -de paroles suffoquées par l'angoisse, des -mots prononcés presque haut, puis balbutiés avec -un ton de prière, d'autres, à peine distincts, comme -mâchés par des dents qui se serrent, lui arrivèrent.</p> - -<p>Il appréhenda un malheur, franchit le salon, s'élança -dans la chambre, vit, près du lit défait, un -homme en chemise, affolé, tournant, culbutant les -meubles, tirant à lui un fauteuil pour s'abriter, empêché -par une chaise placée derrière. La femme -étrangla un cri, se renversa, stupide, les yeux agrandis, -hagarde.</p> - -<p>André étouffa un nom de Dieu!</p> - -<p>On sentait, dans la pièce, une déroute effroyable, -une panique immense. L'homme ne bougeait, respirant -à peine, la femme frissonnait, éperdue, appuyée -sur le bord du lit, les jambes et les seins à l'air, la -main droite pendante, la gauche cramponnée au drap.</p> - -<p>Tous restaient immobiles, muets. Alors dans le -grand silence de la chambre, la main d'André, tenant -la bougie, trembla et la bobêche tapant la -plate-forme de cuivre tinta doucement.</p> - -<p>Ce bruit léger sembla secouer la stupeur accablée -de la femme; elle eut un long soupir, voulut parler, -chercha la salive, n'en trouva pas, remonta sa chemise, -cacha sa gorge.</p> - -<p>André avait déposé le flambeau sur une table; il -semblait indécis, se promenait de long en large, s'arrêtait -crispé, blême, dévisageant sa femme. Le bruit -plus vif, plus amorti de ses pas, selon qu'il se rapprochait, -marchant sur le plancher ou s'éloignait, -foulant un tapis, s'entendait seul.</p> - -<p>Un filet de vent venait d'une croisée poussée contre -et faisait fignoler et couler la bougie. Une azalée, -dans un cache-pot de faïence, se défleurait, éparpillant -gouttes à gouttes sur les bouquets réséda d'une -carpette ses pétales tachés de sang; un jupon, jeté -sur le dos d'une chaise, descendit lentement, s'étala -ainsi qu'une mare blanche sur le parquet. Une -odeur pénétrante de femme dont les bras sont nus -emplissait la pièce, une bouffée très fine de frangipane -vint s'y mêler, évoquant les soins discrets des -toilettes galantes, les luxes, perdus depuis le mariage -et retrouvés maintenant, des eaux teintées -d'opale qui baignent les bleus roseaux imprimés -dans le fond des larges cuvettes.</p> - -<p>Lorsqu'André interrompait sa marche, la pendule -jasait clairement, jetant son tictac monotone, -coupé net par la plainte d'un meuble, par la corde -d'un store qui frappait aux vitres.</p> - -<p>André fit un pas, s'arrêta devant sa femme. Il -s'efforçait d'être calme, mais les mots saccadaient, -passant par sa voix tremblée.</p> - -<p>—Une heure du matin, dit-il; il est temps que -pour sauver les apparences, Monsieur se rhabille -et parte.</p> - -<p>Le Monsieur eut un geste vague. La femme plia -encore les épaules, sa main s'ouvrit et le drap qu'elle -pressait se détendit, doucement, comme un linge -humide.</p> - -<p>—Allons, Monsieur, poursuivit André, il faut en -finir, je n'ai nul intérêt, moi, à contempler vos formes, -la situation est suffisamment ridicule, mettons-y -un terme.</p> - -<p>Ah! quand on songe, reprit-il…, il est vrai qu'à -force d'avoir étudié les femmes et d'avoir acquis -pour elles un sacré mépris, on finit par où les nigauds -commencent! mais je parle et le temps s'écoule. -Ah! pour Dieu! en voilà assez; vous êtes prêt, -n'est-ce pas?</p> - -<p>Le jeune homme enfilait son pantalon, et sa chemise, -mal tassée, faisait, dans sa culotte, des bosses -au derrière. Il boutonna son gilet à peine, mit ses -bottines et son habit. Une fois vêtu, il reprit un peu -d'assurance, il regarda le mari, en face, ânonna -quelques mots sans suite et tâta dans la poche de -sa redingote.</p> - -<p>—Vous cherchez une carte de visite, dit André, -on ne la trouve jamais lorsqu'on en a besoin, c'est -comme un fait exprès. Mais, peu importe, votre nom -de famille m'est indifférent; quant à votre prénom, -ma femme doit le connaître, et, au cas où elle ignorerait -votre adresse, vous pourrez la lui envoyer demain, -pour qu'elle aille vous rejoindre si bon lui -semble. Maintenant, prenez votre chapeau et partons.</p> - -<p>Le jeune homme se défiait, malgré tout, craignant -une embûche. Il appréhendait que le mari ne l'obligeât -à passer devant, et la perspective de s'enfoncer, à tâtons, -dans le noir, lui souriait peu. Mais André le -précéda, la bougie au poing. Ils descendaient lentement, -n'échangeant plus une parole. Arrivé au bas -de l'escalier, près des pommes en verre de la rampe, -André se retourna et, haussant le chandelier, dit -simplement:</p> - -<p>—Prenez garde, Monsieur, il y a une marche; et -il ajouta: Je vous préviens pour que vous ne tombiez -pas, ça ferait du bruit.</p> - -<p>Il frappa au carreau de la concierge, la porte s'ouvrit -et il la referma sur le dos du jeune homme -qui eut un long soupir de soulagement et murmura:</p> - -<p>—Cristi! j'ai eu une fière chance de m'en être tiré -comme cela!</p> - - -<div class="chapter"></div> -<h2 class="nobreak">II</h2> - - -<p>Oui, Cyprien avait raison. C'est folie quand, n'étant -pas riche, on peut néanmoins, en se gênant, -manger chez soi et être presque servi, que d'aller -contracter mariage! Il aurait dû laisser ces tracas-là -aux pauvres! En tisonnant des bûches, les soirs -d'hiver, alors qu'engourdi dans son fauteuil, il hésitait -à se lever pour s'étendre dans un lit froid, -André se l'était répété souvent, se tâtant, se débattant -contre l'idée qui lui revenait chaque fois qu'il -avait passé la soirée seul, en finir à jamais avec sa -vie de garçon, troublée par des appétences charnelles, -par des besoins de câlineries et de tendresses.</p> - -<p>Il n'aimait point les enfants, ne jugeait pas qu'il -fût utile d'en procréer, craignait, en vertu de cet -axiome que ce sont les gens pas riches qui en ont le -plus, d'engrosser de dix en dix mois sa femme, et, cependant, -les misérables ennuis des ménages mal faits, -des concierges qui sont pochards et ne retournent pas -le lit, l'avaient jeté, comme il l'avouait à Cyprien, -sur les gluaux d'une famille, en quête d'un gendre.</p> - -<p>Il avait épousé sa femme sans entrain, sans joie. -Quand il l'avait connue, elle était comme la plupart -des jeunes filles, insignifiante; elle jouait du piano, -copiait des Boucher et des Greuze sur des fonds -d'assiettes, possédait avec cela une grâce apprêtée -chez elle, une distinction pincée au dehors; somme -toute, elle pouvait être sortie, sans honte, gardée -chez soi, sans lassitude. C'est égal, il avait été -bête! Elle avait des yeux noirs, allumés dans le -fond, les yeux d'une maîtresse, qui, jadis, l'avait -prodigalement trompé. Il aurait dû se défier, savoir -que, lorsqu'on est décidé à accoler son nom à celui -d'une autre, sous le grillage d'une mairie, on devrait -avoir pu jauger la parfaite capacité de sottise -ou la profonde inertie des sens de celle qu'on épouse! -et, debout, les poings serrés, il souffrait, pensant à -sa femme, s'étonnant de n'avoir pas découvert, -dans certains plis de visage, dans certains mots, les -tempêtes qui couvaient sous son calme froid.</p> - -<p>Maintenant, il hésitait sur le parti qu'il fallait -prendre. «J'ai évité un scandale dans la maison, c'était -l'important, disait-il. Si je retourne près de ma -femme, je vais subir des averses de giries et de -pleurs et je serai peut-être encore assez naïf, dans -ce cas-là, pour lui pardonner! ou bien, je devrai -écouter d'invraisemblables excuses ou des insolences, -je ne pourrai faire autrement alors que de -l'étrangler. Les deux rôles sont également stupides. -D'un autre côté, ne rien dire, rester, c'est un enfer, -c'est le feu aux poudres à un moment donné, c'est, -un jour, à table, devant une bonne, la révélation -forcée de nos haines, c'est la réunion, le lendemain, -de tout le quartier devisant sur mes malheurs, c'est -le colportage, du boucher chez la fruitière, des évènements -de cette nuit, dénaturés et grossis.» Et il -revenait, au milieu de ses hésitations, à ce parti qui -lui était apparu, le premier, alors que, délivré du -Monsieur, il remontait l'escalier: reprendre son -existence d'autrefois, rayer deux années de sa vie, -s'efforcer d'oublier dans le travail les souvenirs irritants -que lui laisserait sa femme.</p> - -<p>Il s'affermissait, de plus en plus, dans cette résolution. -Il eut un geste brusque, mit de l'ordre dans -ses papiers, déchira les uns, consuma les autres et il -demeurait, mélancolique, s'intéressant, pendant une -seconde, aux étincelles qui couraient dans la cheminée, -au vent qui faisait tressaillir les cendres -et soulevait l'amas noir et rouge des paperasses -brûlées. Puis, il soupirait, ficelait des livres, fouillonnait -dans une commode, mettait du linge, en -paquet, sur un fauteuil. Il lui fallut chercher sa -valise, serrée dans un cabinet de débarras, près de -la cuisine, et, doucement, il poussa la porte, prêtant -l'oreille, n'entendant aucun bruit, ayant presque -peur de rencontrer sa femme.</p> - -<p>Quand il entra dans la cuisine, il resta, stupide, -devant les reliefs du repas; les deux assiettes, avec -les fourchettes et les couteaux jetés dessus, en croix, -l'émurent; il revit devant ces vaisselles torchées, -devant ces deux verres où ils avaient bu, le tête à -tête du dernier dîner, l'adorable mouvement de sa -femme, relevant sa manche et servant la sauce, -toute une intimité d'intérieur à l'aise dont il n'avait -jamais soupçonné la fin.</p> - -<p>Il décrocha sa valise et, amolli, troublé, il retourna -chez lui, écoutant, espérant presque un hoquet, un -cri, qui le forceraient à s'occuper de sa femme, à -courir près d'elle. Un immense silence emplissait la -maison. André rentra dans son cabinet. Un irrémédiable -désordre s'étalait dans cette pièce. Les tiroirs -à moitié tirés d'une commode regorgeaient de -tricots et de linges; des chemises, se confondant, les -unes avec les autres, tendaient leurs manches, écartaient -leurs cols, gisaient, la tête en bas, pliées -comme sur une charnière, éplorées et grotesques -avec leurs bras et leur ventre vides, leur poitrine -ouverte et creusée jusqu'au dos; des cravates -rayaient d'un mince filet noir la flanelle jaune des -gilets, des gants allongeaient leurs doigts glacés, -couleur de poussière et de mauve, sur la toile bise -des caleçons, sur le blanc crémeux des foulards -de soie.</p> - -<p>La bougie descendait jusqu'à sa collerette de verre. -Les tiroirs du bureau, mal repoussés, cassaient en -deux des papiers et des élastiques qui avaient enveloppé -les liasses, étaient tombés sur le parquet et -avaient repris leur forme ronde.</p> - -<p>André écarta les rideaux. Les stores étaient baissés. -La lueur du petit jour, filtrant au travers des lames, -couchait, à d'égales distances, des barres de bleu -pâle sur le plancher, reculait, dans la glace, les murs, -éveillait, à certains points, la dorure des cadres, -rendait d'un blanc plus cru la mousseline pendue -aux fenêtres, tout le blanc azuré du linge. André -regarda, en face de lui, les vitres closes des maisons, -l'immobilité des rideaux placés derrière. Le -silence ininterrompu de la cour lui parut lugubre; -il revint dans la pièce, demeura mal à l'aise devant -cette mare de lumière qui s'épandait de plus en -plus, triste comme un lever de lune, bleuissante -et blanchie comme elle. Il se vit dans la glace, les -joues hâves et les yeux culottés de bistre. Il -apprêta sa malle à la hâte et, la tenant d'une main, -il ferma, de l'autre, son cabinet, et arrivé dans -l'antichambre, il tourna le loquet de la porte. Là, il -se sentit défaillir. Le regret qui l'avait poigné, dans -la cuisine, l'étreignit de nouveau, lui fit presque -jaillir les larmes des yeux. Le bien-être qu'il quittait, -ainsi, tout à coup, le navra. Cette porte sur l'escalier -lui ouvrit un horizon de misères sans bornes; -il évoqua sur ce palier l'abandon de tout un avenir -de gaieté et de paix, la vie de ses dix-huit ans qu'il -fallait revivre à trente ans passés, la confiance et -l'espoir en moins, l'estomac délabré et des besoins -de confortable en plus.</p> - -<p>La porte remuait doucement. Lui, la malle à ses -pieds, restait immobile, envahi par des lâchetés -croissantes. Ah! si sa femme s'était précipitée, les -cheveux au vent, en chemise, lui avait enlacé le cou, -fermé la bouche avec les mains, étouffé seulement -un semblant de larmes, il aurait jeté d'un coup de -pied sa malle!</p> - -<p>Il eut subitement une lucidité d'esprit. Il se figura, -après cette scène ridicule, les réflexions qui lui seraient -venues. Il se représenta toutes les hontes du -cocuage subi, les défiances qui l'assailleraient maintenant, -au moindre mot; il eut une vision des aigreurs -qui s'échangeraient au-dessus d'une table, -des raccommodements convenus, tacitement, d'avance, -dans les oreillers, des embarras de certains -tête-à-tête, des maladresses innocemment lâchées, -des rancunes qui en résulteraient pour l'un comme -pour l'autre.</p> - -<p>—Eh! je deviens idiot, à la fin, dit-il. J'ai le choix -entre aller gifler ma femme ou ficher mon camp. -Il empoigna sa malle, descendit, franchit la porte -cochère entrebâillée, s'achemina lentement vers le -logis de Cyprien.</p> - -<p>L'air, la marche, lui faisaient du bien. Il enleva -son chapeau pour avoir plus frais et un petit vent -but les gouttes de sueur qui lui perlaient aux tempes. -Il n'avait plus maintenant qu'une vague perception, -qu'un souvenir confus des incidents de -cette nuit. Il déposa sa valise sur le trottoir, la reprit, -ayant simplement hâte d'arriver parce qu'elle était -lourde. Il dut s'arrêter de nouveau, la changer -de main, se reposer encore.</p> - -<p>Les rues étaient désertes. Le ciel semblait taché -de pâtés d'encre et barbouillé de cendre pour les -faire sécher. Au loin, une balayeuse, la tête enfoncée -dans une marmotte, les sabots bourrés de -paille, s'appuyait sur le manche d'une pelle; à -ses côtés, un boueux, la pipe au bec et la goutte -au nez, ratissait un monceau d'ordures; un ouvrier -passa, le paletot jeté sur la blouse, l'épaule -gauche plus haute que l'épaule droite, par suite de -l'habitude qu'ont la plupart des gens du peuple de -porter toujours leurs outils et leur pain sous le -même bras; une voiture de laitier, lancée à fond de -train, fit feu sur les pavés. André se servit de sa -malle comme d'un siège, regarda si par hasard un -fiacre ne viendrait point, réfléchit qu'à Paris il est -presque impossible, lorsqu'on n'habite pas près d'une -gare, de trouver une voiture à cinq heures et demie -du matin, et, se décidant enfin à se lever, se roidissant -contre la fatigue, il emballa d'un coup la trotte, -monta chez Cyprien, frappa, refrappa, jusqu'à ce -qu'un clappement de savates devînt distinct.</p> - -<p>Cyprien entrebâilla la porte, demeura stupéfait, -bredouilla quelques mots, courut se remettre sous -les couvertures, et, là, se frottant les yeux, il balbutia:</p> - -<p>—Ah çà, comment, c'est toi?</p> - -<p>André tomba dans un fauteuil.</p> - -<p>—Peux-tu me donner asile, pendant quelques -jours, jusqu'à ce que j'aie arrêté une chambre, dit-il?</p> - -<p>L'autre fit signe que oui, et, se frottant les cheveux, -complètement ahuri, il s'écria:</p> - -<p>—Mais qu'est-ce qu'il y a, bon dieu!</p> - -<p>Alors André se leva.</p> - -<p>—Il y a, que j'ai surpris un homme chez ma -femme, cette nuit, comprends-tu?</p> - -<p>Cyprien eut un sursaut, laissa tomber ses bras et -assis comme il était sur son séant, il se tourna tout -d'une pièce, du côté d'André.</p> - -<p>—Pas possible, dit-il!</p> - -<p>Mais son ami le regardait, en hochant la tête. Ils -se dévisagèrent sans souffler mot.</p> - -<p>—Tu as tué le Monsieur? demanda enfin Cyprien.</p> - -<p>—Non.</p> - -<p>—Tu as bien fait,—ta femme non plus, j'espère?</p> - -<p>—Pas davantage.</p> - -<p>—Allons, tant mieux. C'est un ami le Monsieur que -tu as surpris?</p> - -<p>—Non, c'est un Monsieur que je ne connais pas.</p> - -<p>—C'est moins ennuyeux, murmura Cyprien.</p> - -<p>Ils se turent.</p> - -<p>André qui était, comme bien des gens nerveux, -sujet pour la moindre contrariété à d'horribles douleurs -d'entrailles, quitta la chambre.</p> - -<p>Elle est bien bonne! se dit Cyprien et il sourit un -peu, pensa que cette aventure ne contrariait en -aucune façon sa manière de voir, puis il s'indigna -tout de même, trouva bête qu'un homme fort se -fût ainsi fait duper par une femme qu'il considérait -comme une pimbêche et comme une niaise.</p> - -<p>Quand son ami revint, le visage décomposé et la -main au ventre, il sauta du lit, lui offrit un verre de -rhum, et l'écouta raconter, points par points, la scène.</p> - -<p>—Mon pauvre vieux, s'écria-t-il, ça ne nous -change guère! Après les maîtresses qui nous turlupinaient, -c'est maintenant les légitimes!—Ah! je sais -bien, c'est plus embêtant—mais quoi?—ça ne -prouve qu'une chose, c'est qu'amours de distinction -et amours de rebut, c'est kif-kif, ça se lézarde et -ça croule! Va, faut en prendre son parti, mon cher, -dans la vie, on n'a rien à soi. On loge ses affections -dans des meublés, jamais dans une chambre qui -vous appartienne! Dame, oui, j'en conviens, c'est -dur; on voudrait avoir son petit lopin de bonheur et -en être seul propriétaire! Ah! mon ami, ce sont des -rêves de paysan qu'on ne réalise pas!—mais, voyons -comment allons-nous nous organiser? le plus simple -serait de louer un lit, nous l'installerions, là, près de -la fenêtre, tu déplierais les lames du paravent et tu -serais comme chez toi, hein, qu'en penses-tu?</p> - -<p>—La première chose à faire, dit lentement André, -c'est de chercher un petit logement. Je reprendrai -les meubles qui m'appartiennent, mes bibelots de -garçon; il faudra aussi que je retrouve mon ancienne -femme de ménage, Mélanie; j'ignore son -adresse par exemple, mais puisqu'elle passait son -temps chez une blanchisseuse de la rue des Quatre-Vents, -je saurai facilement où elle demeure. Je te -demanderai seulement un service, je ne veux plus -remettre les pieds chez moi, j'établirai une liste -des objets à garder, je retiendrai aujourd'hui une -voiture et tu iras, toi-même, chez moi, surveiller -l'emballage des bibelots et des meubles.</p> - -<p>Et il poursuivit, en se frottant fiévreusement les -mains:</p> - -<p>—Oh! que j'ai donc hâte que tout cela soit terminé! -j'ai encore de la veine tout de même, c'est le -demi-terme, je louerai facilement une chambre. -Allons, voilà qui est décidé! je vais recommencer -ma vie de garçon; baste! au fond, tu es dans le vrai, -je n'étais malheureux que par ma faute; je m'étais -forgé un tas d'idées, la solitude, le manque de baisers -propres, le silence, le soir, dans le lit, le réveil -sans gaminades, tout un idéal de fleuriste! c'est égal, -cela finit tout de même bêtement quand on y songe!</p> - -<p>Il se tut, puis il pensa qu'il serait convenable de -s'intéresser aux travaux de son hôte; il regarda un -tableau placé sur un chevalet:</p> - -<p>—Eh bien, mais, ça va! s'écria-t-il, puis il écouta, -sans les entendre, les explications de son ami -et, obsédé de nouveau par son malheur, il reprit:</p> - -<p>—C'est étonnant, si tu l'avais vue il y a quinze -jours quand elle a flanqué congé à la bonne qui découchait. -Elle est sévère, ma femme! moi, je faisais remarquer -que cette fille cuisinait bien, ne rechignait -devant aucun ouvrage, qu'il était absurde de la renvoyer -pour des escapades qui, au demeurant, ne -nous gênaient pas. Ma femme m'a toisé! j'étais -évidemment pour elle, un homme sans mœurs, je -me suis tu, la bonne a reçu son compte; cela a mieux -valu, ajouta-t-il plus bas, nous n'avons pu en engager -une autre, de sorte qu'au moins pour cette nuit…</p> - -<p>Cyprien lui coupa la parole. Ses vieilles rancunes -contre les femmes se réveillaient. Ah! elles ne sont -pas bons enfants, clama-t-il. On ne leur demanderait -pourtant que ça!—Oui, mais pour être bon enfant, -il faut avoir été beaucoup roulé, comme toi et moi, -par exemple. Nous, nous nous estimons heureux -quand nos convoitises se bornent à n'être pas satisfaites! -nous sommes les gens qui nous contentons -des à peu près. Lorsque nous ne recevons pas de -tuiles sur la tête, nous sommes pleins de joie, et c'est -miracle pourtant quand avec un idéal aussi court il ne -nous tombe pas sur la caboche de formidables gnons! -André l'approuvait d'un geste navré.</p> - -<p>—Si je vidais ma malle, finit-il par dire, nous pourrions -ensuite déjeuner et je commencerais mes -courses.</p> - -<p>Cyprien opina du bonnet et sortit pour chercher -des victuailles.</p> - -<p>André se mit à déballer son linge. Il ressentait le -vague accablé, la brouille de cervelle d'un individu -qui, après avoir été presque assommé, reprend connaissance. -Il rangea ses chemises sur une table, -réunit ses livres et il lissait leurs couvertures avec la -main, dépliait leurs cornes, défripait les feuilles -froissées par le voyage.</p> - -<p>—En voilà un qui a joliment ennuyé ma femme, -pensait-il; quant à celui-là, je ne le lui ai même -pas prêté, quel chef-d'œuvre!—Et il se promettait -de le lire, se reprochait d'avoir si longtemps négligé -son art.—Ah! bien, elle en avait des moues, le -soir, lorsqu'il voulait travailler!—Et il frissonnait, -songeant à cette moue qui ridulait si joliment le -coin des lèvres. Il jeta le reste de ses volumes, en -tas, ne voulant plus voir leurs titres, tentant d'échapper -aux souvenirs qui lui revenaient, un à un. -à propos de chaque objet. Sa femme avait touché à -tous, raccommodé les uns, acheté les autres, feuilleté -tel livre, parcouru tel autre, les jours où calmement -elle lui disait: Donne-moi quelque chose à lire, prenait -un volume, l'ouvrait, et, le lui rendant, faisait: -Pouh! ce n'est pas amusant!</p> - -<p>Il essaya de se soustraire à son ménage, tâcha d'ensevelir -le présent, se tendit l'esprit à se rappeler mille -détails de sa vie de garçon qui pourraient maintenant -lui être utiles. Il méditait une réorganisation -d'intérieur, s'ingéniait à éviter d'avance les misères -qui se ruent dans les logements sans femme; il remuait -des décombres de souvenirs et alors que leur -évocation lui souriait, par une évolution presque -insensible de pensée, son existence d'homme marié -lui sautait devant les yeux et s'établissait, là, à demeure. -Il se sentait repris de colères furieuses, d'irritants -dépits, plus exaspéré peut-être par cette hantise -qu'il ne pouvait chasser que par la cause même -qui la faisait naître.</p> - -<p>Puis, comme ces joujous d'enfants où une sentinelle, -après avoir décrit des courbes sur un plateau, -revient forcément à l'endroit d'où elle est partie, sa -pensée, après mille circuits, s'arrêta net au point -exact, à la façon dont sa femme l'avait dupé. Son orgueil -blessé saigna, sa rage s'accrut, il s'étonna, pendant -une minute, de n'avoir pas étranglé l'amant de -sa femme.</p> - -<p>Cyprien rentra chargé de paquets; ils dressèrent la -table. Le peintre attaquait vigoureusement l'assiette -assortie, s'enfournait de la hure et des miches de -pain et lappait sec. André chipotait, mangeait du bout -des dents, s'ingurgitait de grands coups d'eau rougie -pour faire couler la viande, mais les morceaux lui restaient -dans la gorge; il repoussa, dégoûté, l'assiette.</p> - -<p>—Je ne peux pas avaler, dit-il.</p> - -<p>Le mazagran qu'un cafetier monta le réconforta un -peu.</p> - -<p>Cyprien avait bâfré et pinté comme quatre; il se -renversait un peu sur sa chaise et éprouvait le bien-être -des appétits repus. Il voyait tout en rose, pour -l'instant, et chiffonnant sa serviette, il répétait, de -temps à autre, en regardant son camarade: «Tiens, -ce pauvre vieux!» et il regrettait de ne pouvoir -dîner avec lui; il était, par extraordinaire, de corvée, -le soir, un dîner de famille, un de ces dîners où l'on -se réunit, une fois l'an, pour débiter d'ineptes gaudrioles -et choquer des verres.</p> - -<p>André se taisait; d'un côté, il préférait s'isoler. -Cyprien le gênait. Il commençait à oublier la situation -cruelle de son ami, ne comprenait pas que possédé -par une idée fixe, André ne pouvait admettre que -lui, Cyprien, ne fût pas également contrit. Avec l'égoïsme -des gens qui souffrent, André pensait, en effet, -que le peintre se désintéressait trop des douleurs d'autrui. -Les encouragements que Cyprien lui avait jetés, -comme un morceau de sucre pour le faire tenir en -place: «Du courage, ma vieille, ça ne sera rien, tu travailleras -mieux maintenant que tu es libre, à quoi cela -te sert-il de te désoler, puisque tu n'y peux rien?» -l'exaspéraient. Il eût voulu que Cyprien marchât sur -la pointe des pieds, comme dans ces chambres -de malades, où l'on fortifie le patient avec un simple -regard et une poignée de main. Malheureusement, -Cyprien était incapable d'apaiser un chagrin quelconque. -Comme la plupart des célibataires, il ne -jugeait point d'ailleurs que les misères conjugales des -autres méritassent une pitié bien longue. Il admettait -plus facilement qu'un monsieur abandonné par une -maîtresse se désespérât et fût plaint qu'un mari trompé -par sa femme. Celui-là devait s'y attendre, pourquoi -s'était-il marié? Il haïssait d'ailleurs la bourgeoise -dont la corruption endimanchée l'horripilait; il n'avait -d'indulgence que pour les filles qu'il déclarait -plus franches dans leur vice, moins prétentieuses -dans leur bêtise.</p> - -<p>André ne fut donc point fâché d'être laissé seul, -mais, d'un autre côté, la solitude l'effrayait; il se -savait assailli à l'avance par l'obsession de son infortune, -puis il était mal à l'aise, énervé, souffrant.</p> - -<p>Ils se décidèrent enfin à quitter la place. André prit -son chapeau, et mu par cette idée superstitieuse qu'il -ne pourrait étouffer tout à fait les souvenirs cuisants, -revivre réellement sa vie d'autrefois qu'en retournant -habiter son ancien quartier, il s'achemina, lentement, -au travers des rues qui relient la rue Royale -à la rue Cambacérès.</p> - -<p>Alors, commença pour lui une longue pérégrination -à la recherche des locaux vides. Il marcha, le nez -en l'air, en déchiffrant des écriteaux. Il tourna, pendant -des heures, le bec de cane des loges, reçut, en -plein visage, l'âcre bouffée des mirotons, l'odeur du -cuir qu'on rafistole, la senteur de roussi des fers qui -repassent le drap.</p> - -<p>Dans certaines maisons, la loge était fermée, il -tapait au carreau, allait dans la cour, en quête du -concierge, ne l'apercevait pas, s'adressait à une vieille -femme qui, rentrant dans le vestibule d'où elle sortait, -criait du bas de l'escalier: Monsieur Baptiste, on -vous demande! Une voix arrivait d'en haut: Me v'là! -et de lointains coups de plumeau s'approchaient, descendant -en même temps qu'un bruit lourd de bottes.</p> - -<p>Il ne découvrait aucun logis acceptable dans les prix -doux. Il ne trouvait que des appartements somptueux, -très chers et des portiers hautains, des caves -insalubres, tapissées d'ignoble papier, pavées de carreaux -rouges, ornées de cheminées en plâtre peint. -Il écoutait le boniment du montreur qui essayait -d'enfoncer le client, affirmait que des familles entières -avaient vécu en bonne santé dans ces cambuses, -ne les avaient quittées que malgré elles et les regrettaient -encore.</p> - -<p>André était courbaturé, moulu. Il s'attardait dans -les pièces où restaient des chaises, s'asseyait, les mains -sur les genoux et les yeux vagues, entendait le concierge, -debout, remuant des clés dans les poches de -son tablier bleu, battant sa petite réclame, amorçant -le denier à Dieu.</p> - -<p>—Oh! c'est une maison tranquille ici, vous savez, -chacun est chez soi, pas d'ennuis, pas de cancans -et il citait les gens du dessous, essayait pour la -circonstance de laver leur linge sale, parlait des autres, -énumérait les professions graves, semblait pris -de pudeur lorsqu'il n'énonçait pas des titres ronflants, -glissait vite sur le nom de certains de ses locataires, -ne les faisait suivre d'aucune mention, puis il ouvrait -la fenêtre du logement, toute grande, invitait -André à s'approcher, lui vantait le point de vue de la -cour, transformée en un jardin de mannezingue.</p> - -<p>Et André se levait, se penchait sur la balustrade, -assistait, au fond d'un puisard, à la lente agonie d'un -géranium. Il contemplait les quatre murs, blanchis au -lait de chaux, le carré du ciel sombre, le fond dégoûtant -du trou. Le portier disait: c'est gentil, hein? montrait -des boules de couleur accrochées dans du lierre, -des plates-bandes, bordées de buis et plantées de bâtons -noirs, représentant des rosiers qui avaient perdu -leur sève.</p> - -<p>Et André rentrait dans la chambre, recevait sur la -tête une nouvelle douche, finissait par s'enfuir, affirmant -qu'il reviendrait et donnerait une réponse. Il -avait parcouru déjà plusieurs rues, escaladé des cinq -étages, enfilé des rez-de-chaussée, sondé des milliers -de placards, relevé toutes les trappes des cheminées, -apprécié les incommodités de nombre de cabinets et -de cuisines, quand il visita, rue Cambacérès, dans -une maison de bonne apparence, un petit logement -composé de deux pièces minuscules, d'une salle -à manger moyenne, d'un cabinet de toilette grand -comme un torchon, d'une cuisine et de lieux passables. -Il y avait aussi une terrasse et le tout valait mille francs. -Ce n'était pas cher pour le quartier, puis le local était -libre et pouvait être occupé de suite. André l'arrêta.</p> - -<p>Une certaine quiétude lui vint maintenant qu'il s'était -assuré un gîte. Il se rendit à une succursale de la -maison Bailly, située dans la même rue, et retint -une voiture de déménagement pour le surlendemain.</p> - -<p>Il avait faim. La fatigue et la marche avaient comme -émoussé l'aigu de ses ennuis. Il était presque joyeux, -lorsqu'il avisa un petit mastroque, derrière la vitrine -duquel se tuméfiait un melon grandi dans de l'alcool.</p> - -<p>Des rangées de bouteilles avec des capsules de plomb -sur la tête et des étoiles allumées au milieu du ventre, -formaient le demi-cercle, enveloppaient deux étages de -bondons meurtris, des vinaigrettes persillées de bœuf -froid, des ratas figés aux navets, des tôt-faits avec des -plaques noires de brûlé, godant sur leur bourbe jaune.</p> - -<p>Dans une gamelle de fer, un riz au lait entamé -croulait; des œufs, couleur de vin, emplissaient un -saladier à fleur; un lapin, ouvert sur un plat, les quatre -pattes en l'air, étalait le violet visqueux de son foie -sur sa carcasse lavée de vermillon très pâle. Une muraille -de bols, emmanchés les uns dans les autres, -une tour de soucoupes, bordées de bleu, s'élevaient -précédées devant les carreaux de la devanture, d'un -ancien bocal de prunes à l'eau-de-vie, plein d'eau, où -des glaïeuls affalés laissaient tremper leurs tiges.</p> - -<p>André s'assit devant une table vide. En attendant -qu'on lui apportât la soupe, il regarda la salle. C'était -une pièce assez grande, ornée de becs de gaz et -d'abat-jour verts, d'un poêle de fonte, d'un comptoir -peint en faux acajou, à filets ombrés, garni d'un vase -de verre bleu plein de fleurs, de mesures d'étain, -posées en flûte de pan, d'un tronc en nickel, d'un -chat bâillant et d'une écritoire. Derrière ce meuble -des rayons s'étageaient, supportant des litres décachetés, -une théière en porcelaine, des tasses blanches -avec trois pieds et une anse écarlates, et des initiales -salement dédorées au centre. Une glace encastrée au -milieu des rayons reflétait le haut du bouquet, marinant -dans le vase bleu, le tuyau zigzaguant du poêle, -trois patères inoccupées, fichées au mur, la doublure -éraillée d'un paletot, le luisant d'un chapeau gras. -Sur une petite table, dans un coin, un fromage de -Bourgogne, le ventre entaillé, s'effondrait sous l'attaque -d'un millier de mouches; près des casiers où se -tassaient des serviettes munies de ronds, une huche -contenait des pains grêles et mous qui touchaient -presque à une cage accrochée au plafond. Cette cage -était vide par suite d'un décès, et une seiche l'habitait, -seule, pendue au bout d'un fil.</p> - -<p>Cet établissement tenait de l'auberge de campagne -et de la crêmerie du Paris pauvre. Le patron, en manches -de chemise, l'estomac en avant comme une -bosse, le nez en trompette, se gobergeait, la serviette au -bras, traînant, dans une boue de crachat et de sable, des -pantoufles tapissées de dominos et de jeux de cartes.</p> - -<p>Des bruits de vaisselles et de chaudrons, des chants -de fritures et des plaintes de roux s'échappaient de -la porte toujours battante de la cuisine. Des grésillements -furieux de viandes sautées dans la poêle, de -biftecks jutant sur un gril, de subites vapeurs rouges, -de fétides fumées bleues arrivaient par moment. De -sourdes disputes, des voix brèves de patrons ahurissant -leurs domestiques, s'entendaient à toute minute.</p> - -<p>Une servante fluette, pâle, la mine douloureuse et -idiote, vacillait, minée par d'inépuisables flueurs -blanches. Une autre trimbalait de la cuisine à l'office -et de l'office à la cuisine des piles d'assiettes, -avait l'air somnambulesque, ne semblait pas se rendre -compte de l'importance de la tâche qui lui était -confiée.</p> - -<p>André commençait à s'impatienter; on ne lui apportait -toujours pas sa soupe. Il était las de regarder -ces gens qui l'entouraient; tous se connaissaient; il -était tombé dans une sorte de pension de famille, -dans un râtelier où s'empiffrait un monde étrange. Il y -avait des groupes discrets, causant à mi-voix, étouffant -leur rire derrière leur serviette; il y en avait -des hâbleurs, débagoulant, tout haut, des plaisanteries -massives, accaparant l'attention avec leurs ébats.</p> - -<p>Très familier avec ses clients, le patron se rigolait, -criant: Ah! elle est bien bonne! hurlait, avec calme, -soudain: un fricandeau au jus, un filet sauce tomate, -un!</p> - -<p>André avalait le vermicelle qu'on s'était enfin décidé -à lui servir. A sa gauche, deux commères piochaient -dans un plat de tripes, puisaient dans une -queue de rat et vidaient des verres. Les coudes sur la -table, elles se faisaient de mutuels salamalecs pour -une cuillerée de sauce, causaient comme de bonnes -mamans, débinaient une voisine, plaignaient leur -concierge dont le ventre avait enflé en mangeant des -moules.</p> - -<p>André commençait à se ragaillardir, mais une coterie, -installée près du poêle, éteignait avec son vacarme -le brouhaha des autres groupes.</p> - -<p>Un coiffeur pérorait, émettait des vérités de cette -force: Quand on a de l'argent, on vous tire des coups -de chapeau, sans ça, quand on a, comme moi, placé -tout son saint-frusquin dans des fonds qui ne rapportent -pas, on vous chante: «Marie, trempe ton pain, -Marie, trempe ton pain.» Du reste, toutes les fois -que j'ai acheté des valeurs, elles baissaient le lendemain; -je ne pourrais pas me l'interdire d'ailleurs, -il me faut des émotions!</p> - -<p>Les camarades se délectaient, lui versaient à boire -et lui, avec ses yeux capotés, son air de glorieux -crétin, reprenait: Moi, j'aime le sexe; pour que je -puisse m'en passer, il faudrait que je sois comme le -merle qui siffle après ses enfants; et, faisant par un -calembour allusion à son métier, il ajouta: Je ne -serais toujours pas un merle vif, je serais un merle -lent.</p> - -<p>Des fusées de joie partirent, d'incompréhensibles -gaietés saluèrent cette bordée de sottises.</p> - -<p>André avait hâte de prendre son chapeau, de fuir, -mais le service ne se pressait guère. Il avait réduit -de moitié un rosbif très dur et abandonné le reste, il -réclamait maintenant une oseille qui n'arrivait point.</p> - -<p>Il demanda au patron qui jubilait d'une façon stupide, -s'il avait un journal. Le <i>Siècle</i> était en mains. -On lui apporta les <i>Petites Affiches</i>. Il essaya de s'absorber -dans cette lecture, de s'isoler de la joie de ces -tables, de se boucher les oreilles aux jacasses stridentes -de ces imbéciles; il les entendait quand même. -Il se força à lire trois pages de cette feuille, s'arrêta -devant une annonce qui offrait comme une occasion -superbe, par suite d'une liquidation de famille, -une dot de dix-huit mille francs et une orpheline; il -resta pensif. Le mot <i>pressé</i> qui figurait entre parenthèses, -au bas de cette réclame, déroula devant lui -des perspectives infinies d'ordures. Il y vit de courtes -échéances d'accouchements, des ventres grossis après -un mois de mariage. Il songea aux déboires qu'éprouverait -avec cette orpheline l'honnête benêt -qui se laisserait happer. Celui-là avait des chances -d'épouser une vierge qui aurait longuement turpidé -dès son bas âge! et il pensait: c'est déjà si difficile -de n'être pas berné quand on connaît la famille et -que l'on a vécu, pendant des mois, avec sa fiancée. -Qui aurait jamais pu croire que sa femme à lui l'aurait -trompé? Une fois de plus, il était revenu au point -de départ de ses pensées, aux misères de son ménage. -Il voulut, à tout prix, secouer ces souvenirs. Il -se contraignait maintenant à regarder ses voisins, à -les écouter.</p> - -<p>Un fausset aigu lui vrillait l'oreille. Le coiffeur -était parti, sans même qu'il s'en fût aperçu. Un monsieur -qui avait au-dessus d'une barbe rouge un nez -barré par des lunettes d'or, s'était installé à sa place, -et il expliquait à un tout jeune homme le mystère -des dents.</p> - -<p>Celui-ci écarquillait les yeux, l'écoutait dévotement, -voulant sans doute s'établir dans cette partie.</p> - -<p>—Le plus clair de votre recette, disait le monsieur, -c'est la pose des fausses dents. Elles se fabriquent en -Angleterre et se vendent au passage Choiseul. Là, -il y a un sérieux bénéfice, pensez donc, vous pouvez -demander dix francs par dent et cela coûte dix sous, -sans bout de gencive en caoutchouc et un franc avec -gencive.</p> - -<p>—Il y en a des roses et des brunes, n'est-ce pas, -interrompit timidement le jeune homme? moi, j'aimerais -mieux les roses.</p> - -<p>—Tiens! vous n'êtes pas mou! les brunes, ce sont -des gencives de pauvres! elles valent moins cher, -mais l'on en vend plus, repartit l'autre.</p> - -<p>Le jeune adepte en bâillait d'étonnement.</p> - -<p>—Et les dentiers en hippopotame? hasarda-t-il</p> - -<p>L'homme aux lunettes d'or leva les bras au ciel.—Ça, -c'est de la sculpture! songez donc, il faut tailler -la dent en plein ivoire, mettre des montures d'or, cela -coûte des prix fous! et il continuait à expliquer la -cuisine de son métier, avouait pratiquer sur les chicots -de ses malades d'inutiles opérations et profiter -de l'abasourdissement douloureux où ces gens se -trouvaient pour leur vendre à haut prix ses dentifrices.</p> - -<p>André pensa que c'était trop subir d'affligeantes -révélations. Son oseille était mangée. Il insista furieusement -pour avoir sa note, refusa de commander -un dessert, paya la somme de un franc quarante -centimes et il ouvrait la porte quand du fond de la -salle où quelques gens s'éternisaient devant des petits -verres, une voix convaincue dit simplement:</p> - -<p>—Les femmes, c'est des bien pas grand'chose!</p> - -<p>André ferma la porte, songeant avec une certaine -mélancolie que, dans tout l'insipide bavardage qu'il -avait entendu, cette pensée était peut-être la seule -qui fût profonde, qui fût vraie.</p> - - -<div class="chapter"></div> -<h2 class="nobreak">III</h2> - - -<p>Vers les neuf heures, Cyprien s'étira et se fit remarquer -qu'il avait la bouche mauvaise. Il ne fut -pas surpris du reste, ayant ardemment trinqué, la -veille, à la santé de sa famille.</p> - -<p>Il grogna, toussa, et, secoué par l'irrémédiable pituite -des fumeurs de cigarettes, il cracha, dans son -pot, avec des hauts de cœur.</p> - -<p>André se réveilla au bruit; il eut un bâillement -sonore.</p> - -<p>—Tu vas bien? lança Cyprien entre deux hoquets,</p> - -<p>—Pas mal, et toi? répliqua André. Il s'était mis -sur son séant et repliait plusieurs lames du paravent.</p> - -<p>—Je glaviote, comme tu vois, répondit Cyprien, et -il apparut, la face terreuse, les yeux bouffis, montrant -ses salières d'homme maigre, sous le col déboutonné -de la chemise. Il roula une cigarette, l'alluma, -demanda à son ami s'il avait trouvé un logement, la -veille.</p> - -<p>André lui rendit compte de l'emploi de sa journée -et il ajouta:</p> - -<p>—Je vais aller, aujourd'hui, à la recherche de mon -ancienne bonne.</p> - -<p>—Eh bien, je t'accompagne, s'écria le peintre. -J'ai besoin de respirer. Ça ne va pas ce matin. -J'ai le cœur en compote. Ce n'est pas pour dire, -mais les familles sont bien inconséquentes! elles -vous lèguent tous les vices héréditaires de leur santé -et, de plus, elles vous fichent sur la terre sans le -sou! Au bout de deux générations, je ne sais vraiment -pas ce qui peut rester d'un estomac qui va, se -détraquant à mesure qu'on le repasse à ses successeurs! -Ça devient de la jolie filasse! On en est -réduit à boire de ce jus-là! Et Cyprien, sautant de -sa couche, but, coups sur coups, de pleins verres -d'eau.</p> - -<p>—Si je me levais? dit André, sans conviction.</p> - -<p>—Tu ne ferais pas mal, riposta le peintre.</p> - -<p>Une fois debout et sa toilette achevée, André se -donna un coup de brosse, et, précéda sur le palier -Cyprien qui fermait la porte.</p> - -<p>André ne souffla mot pendant la route. Il voulait -éviter d'avance les questions indiscrètes de la bonne -qu'il avait congédiée, la veille même de son mariage. -Il était évident qu'elle demanderait des nouvelles de -Madame, désirerait connaître les motifs de la rupture, -éprouverait le besoin de s'apitoyer sur le sort de -son ancien maître. André était résolu à lui raconter -simplement que sa femme voyageait, pour cause de -maladie, dans les pays chauds.</p> - -<p>—Ce n'est pas très fort ce que j'ai inventé, se dit-il, -mais enfin, étant donnée la bêtise de Mélanie, c'est -suffisant.</p> - -<p>Il en était là de ses réflexions, lorsqu'ils atteignirent -la rue des Quatre-Vents. La boutique qu'ils cherchaient -était située dans une encoignure, badigeonnée -de noir du haut en bas, ornée de filets et de -lettres jaune-serin. C'était une blanchisserie écloppée -modèle, une cabine fumeuse, pavoisée de trois -bonnets à choux, pendus dans une montre. Près -d'une porte sur les vitres de laquelle des doigts avaient -dessiné des 8 dans la poussière, un vieillard paralytique -et gâteux était assis sur un fauteuil percé d'un -trou et humait l'air. Quand il vit les jeunes gens s'avancer -vers lui, il baissa la tête et, avant même qu'ils -eussent parlé, il saliva copieusement sur son linge -et murmura, à voix basse, d'un ton où il y avait du -désespoir et de la confidence: Je ne sais pas moi… -je ne sais pas…</p> - -<p>Ce vieillard était lugubre et puait.</p> - -<p>André et Cyprien entrèrent. Dans la boutique, au -fond, une fillette, la mine abrutie, s'amusait à faire -griller sur la bouche du poêle, un de ses cheveux et -lorsqu'il se recroquevillait, elle l'approchait de son -nez et semblait se complaire à en flairer l'odeur.</p> - -<p>André lui exposa le motif de sa visite. Elle ricana -et parut encore plus hébétée. Heureusement que la -patronne survint.</p> - -<p>—Faudra, dit-elle, si vous tenez à parler à Mélanie, -que vous alliez jusqu'au n<sup>o</sup> 46 de la rue Duvivier -au Gros-Caillou, c'est là qu'elle habite, mais -si vous voulez l'attendre, elle sera ici dans une -heure au plus; elle fait un ménage, dans le quartier -et elle s'amène toujours chez moi pour tailler une -bavette avant de retourner chez elle.</p> - -<p>Ils résolurent de se présenter à l'heure dite et comme -ils étaient désœuvrés, ils flânèrent sous l'Odéon. -L'examen des livres nouveaux fut terminé vite.</p> - -<p>—Si nous nous promenions au Luxembourg? -proposa Cyprien.</p> - -<p>Ils franchirent la grille de la rue de Vaugirard.</p> - -<p>—Hein? crois-tu, disait le peintre, en avons-nous -laissé des souvenirs dans ce jardin! quel malheur -tout de même qu'on les ait changés, avec -les allées, de place! Tiens, montons sur la grande -terrasse; on a oublié de lui rafistoler sa robe et de la -pommader.</p> - -<p>Et il marchait tranquillement, les mains derrière -le dos, salivant de gauche à droite, sans besoin, -reprenant:</p> - -<p>—C'est égal, voilà un endroit où, après une enfance -giflée, j'ai eu une jeunesse bien détroussée -par les femmes! c'est là que j'ai rencontré, pour la -première fois, Héloïse, tu sais, la grosse mémère -blonde—ah! non, c'est vrai, tu ne l'as pas connue, -toi!—eh bien, mon cher, elle était pleine de pitié -pour mes seize ans; elle me chipait toutes mes pièces -blanches et comme je n'avais point la figure d'un -homme satisfait, elle me disait, en face, posément:</p> - -<p>—Ce n'est pas moi qui vous trouble?</p> - -<p>Elle me grugeait angéliquement, était pour moi -maternelle et digne. Je l'ai souvent regrettée quand -j'en ai eu d'autres.</p> - -<p>Ils étaient arrivés sur la terrasse et ils se promenaient -de long en large.</p> - -<p>Ils passaient et repassaient sans cesse devant deux -statues. Cyprien dissimulait mal le dégoût qu'elles -lui inspiraient. Il s'arrêtait devant, contemplait avec -des gestes excessifs une Anne d'Autriche, portant dans -une main, un papier roulé, une serviette à musique -pour jeune fille et, dans l'autre, un sceptre semblable -à ces gratte-dos qu'on vend chez les tablettiers et -les parfumeurs. Elle était soufflée, avait des poches -sous les yeux, l'air grognon, ne possédait ni gorge, -ni derrière, semblait, en fin de compte, une reine de -lavoir qui ne serait pas encore soûle.</p> - -<p>L'autre arborait peut-être un port moins imposant -et une mine plus canaille, s'il était possible. -Étiquetée: «Anne de Bretagne, reine de France, -1476-1514»; elle tenait une corde entre de grands -doigts gonflés et mous comme des boudins blancs; -pas plus de gorge et de derrière que la précédente. -Avec son pif en trompette, ses lèvres en rebord de -vase, son ventre mastoc et son allure arsouille, on -l'eût prise pour une marinière qui va haler une barque.</p> - -<p>—Ce n'est toujours pas avec des bergères comme -celles-là qu'on corrompra la jeunesse qui rôde -ici, dit Cyprien. Ce sont des bobonnes de maisons -suspectes ces princesses-là!—Il regarda, -sur les socles, les noms des sculpteurs, fut étonné -qu'ils ne portassent point la signature de Maindron, -jugea ces œuvres dignes de l'auteur de <i>Velléda</i>, une -statue vraiment surprenante.</p> - -<p>André s'était installé sur un banc. Le jardin était -presque désert. L'heure n'était pas encore venue où -des dames assises se vantent mutuellement les belles -qualités de leurs garçons qui se jettent, en une allée -plus loin, du sable dans les yeux et se pincent. Les -petites filles ne se pavanaient pas encore, étalant -des pantalons brodés, des jupons blancs, faisant les -dédaigneuses, dévisageant de haut les enfants de leur -âge qui les invitent à jouer, répondant non si la robe -est fanée et le manteau pas neuf.</p> - -<p>Dix heures sonnaient. Entre des arbres, çà et là, -en groupe, la marmaille des pauvres commençait -à braire.</p> - -<p>André et Cyprien dessinaient avec leurs cannes des -ronds sur la terre. Ils ne parlaient plus, écoutaient, -dans le silence du jardin, les cris aigus des mômes, -le craquement du gravier sous les pas, le son éloigné -d'une trompe.</p> - -<p>Ils sentaient autour d'eux un silence enveloppé de -bruit; la rumeur des rues avoisinantes s'étendait, -apaisée et lointaine, se mourait, dans les allées, -proches des grilles. Quelques moineaux pépiaient -par endroits; par d'autres, des pigeons sautillaient -sur des vases de fleurs; partout des traces de clous -de souliers se voyaient dans le sable.</p> - -<p>Cyprien, les coudes sur ses genoux, la tête entre -les mains, sifflotait, contemplant la barre sale des -maisons, derrière les arbres, le dôme du Panthéon, -arrondissant sa calotte grise sur le bleu-lin du ciel, -coupé, net, plus bas, par une ligne d'eau, une ligne -formée par des toitures en zinc, frappées de lumière.</p> - -<p>Aucun promeneur sur la terrasse. A cent pas environ, -des fillettes d'ouvriers sautaient à la corde, le -chapeau tombé en arrière et retenu au cou, par un -élastique. Elles criaient: «Anaïs, du vinaigre! du -vinaigre!» et montraient sous leurs jupes relevées, -de petits mollets blancs et des pieds très longs.</p> - -<p>—Voilà, murmurait André, les yeux fixés sur -les cailloux; c'était le temps où l'on recevait dix -sous de sa famille, par semaine, afin d'acheter chez -le concierge du bahut, des suçons ou du chocolat; -le temps où, les jours de promenade, le jeudi, -lorsqu'on faisait halte sur cette terrasse, l'on n'entamait -plus de parties de visa, pour parler des -femmes. Ça nous met joliment loin, dis donc?</p> - -<p>—Près de vingt-cinq ans en arrière, répondit -Cyprien. Ce n'est pas d'aujourd'hui que nous nous -connaissons, hein? Je te vois encore arriver à la pension. -Tu pleurais comme une madeleine;—tu n'étais -pourtant pas à plaindre, toi; tu avais une famille qui -assiégeait sans arrêt le parloir; presque tous les dimanches -tu lâchais le bazar. Moi, j'étais régulièrement -collé. Dieu de Dieu! j'ai froid dans le dos, lorsque -je songe à la tristesse de la cour, vide ce jour-là, -au navrement sans borne de l'étude, avec le pion -vautré dans sa chaire, embêté, maussade, rêvant à -des ribotes de billards et de petits verres, se vengeant -de ses ennuis sur nous, nous empêchant de sortir -quand on levait la main pour aller aux lieux!</p> - -<p>—Ah bien, reprit André, si tu t'imagines que les -jours de congé étaient plus gais au dehors! toute -ma journée, à moi, était gâtée par l'appréhension de -la rentrée, le soir. Ma famille consultait sa montre. -«Il faut se dépêcher, disait ma mère, l'heure avance.» -Je quittais la table, après le second plat, -j'emportais mon dessert dans ma poche, et alors, -après les recommandations et les embrassades, j'étais -reconduit par Irma, la bonne. Les rues pleines -de monde me serraient le cœur. Je voyais des enfants -qui s'attardaient devant des boutiques criblées -de lumière. J'enviais la misère des mioches du peuple -qui galopinaient sur les trottoirs. Ceux-là étaient -libres! moi, je devais presser le pas, afin d'arriver à -l'heure. O les rues, ce soir-là! la rumeur des cafés -remplis de monde, les affiches des théâtres qui me -semblaient inviter à des bonheurs inouïs, tout cela -me jetait la mort dans l'âme! J'essayais de marcher -moins vite, mais la bonne avait hâte de se débarrasser -de moi, pour aller rejoindre, sans doute, un -amoureux. Elle doublait les enjambées, nous étions -enfin devant la triste loge où Piffard veillait derrière -les vitres d'une cage. Dès que je mettais les pieds -dans cette salle, un grand froid me tombait sur les -épaules, comme si j'étais entré dans une cave; le -dos de la bonne qui partait me donnait envie de -pleurer et de fuir. Tu te souviens, on regagnait le -dortoir; le pion vous menaçait d'une privation de -sortie pour le dimanche suivant parce que nos -talons sonnaient trop fort. L'on se déchaussait et, -sans pantoufles, dans ce dortoir éclairé comme pour -une veillée mortuaire, sinistre avec sa rangée blanche -de lits, l'on se coulait au plus vite dans les draps, -et l'on entendait les autres rentrer, aller près des -pots rangés le long des fenêtres, pisser tant qu'ils -avaient, chuchoter sous les menaces du pion gueulant -dans ses couvertures.</p> - -<p>Dire qu'il s'est trouvé des gens pour prétendre -qu'on regrettait plus tard le temps du collège! -Ah non! par exemple. Si malheureux que je puisse -être, je préférerais crever que de recommencer cette -vie de caserne, subir la tyrannie des poings plus -gros que les miens, la rancune ignoble des pions!</p> - -<p>—Les pions! tiens, parlons-en de ceux-là! Apitoyons-nous -un peu sur leur sort. Leur vie est dure? -Soit. C'est une existence atroce que de surveiller et de -faire éclore les vices d'un tas de polissons, de se lever -et de se coucher avec eux, à des heures stupides? -eh bien, après? A part un ou deux qui attendent, -dans ce dépôt, des jours meilleurs, je n'ai connu que -des absinthiers, des gens travaillés par ces maladies -qui se traitent spécialement devant les cours d'assises! -A propos, te rappelles-tu Bourdat, dit «il faut -que je sors»—c'est comme cela qu'il parlait sa langue -celui-là!—te le rappelles-tu, avec son costume de -misère, traîné dans tous les caboulots et les débits de -prunes, son chapeau galeux et pelé, sa moustache -limoneuse, son menton fleuri de boutons de vin, ses -yeux qui suaient des luxures sales? Il embrassait -ceux qui n'avaient pas de barbe, raflait nos sous, -confisquait notre tabac pour le fumer, vendait les -livres qu'il nous empruntait, se soûlait comme un -fifre et nous obligeait à payer deux francs pour une -levée de consigne. Celui-là était un des plus remarquables -échantillons…</p> - -<p>—C'était le meilleur de tous, jeta Cyprien. Lorsqu'on -n'avait pas d'argent pour racheter sa privation -de sortie, il vous accordait un crédit de deux jours. -Gouape au fond de l'âme, je ne dis pas, mais une -gouape bonhomme. C'est le seul, ma foi, pour lequel -j'ai gardé un peu d'estime!</p> - -<p>Et ils alternaient, l'un l'autre, à mesure que les -souvenirs leur revenaient. C'était maintenant la nourriture -toujours la même à des jours fixés: le gigot -au suif et les haricots à l'eau tiède du lundi; le -veau et le plâtreux fromage blanc de tous les mardis, -les carottes à la sauce rousse, l'oseille du jeudi -qui rendait malade, le macaroni sans parmesan et -sans gruyère, la purée des pois mal concassés, les -pommes de terre sautées dans de la graisse noire; -puis, ils songeaient à l'abominable souffrance des -soirs d'étude, l'hiver, où l'on s'endormait brisé par la -chaleur lourde du poêle et des gaz, réveillé en sursaut -par le pion, par un camarade qui vous cognait -le coude; ils songeaient à l'attente anxieuse de -l'heure où l'on ferme ses dictionnaires, où l'on se -met, au son d'une cloche, en rang dans la neige, où -l'on peut enfin s'étendre sur un lit de glace, dans un -dortoir ouvert, par raison d'hygiène, du matin au -soir, et ils se rappelaient, tous les deux, le grelottement -du déshabillage, les chaussettes gardées pour -avoir moins froid, l'étendue du caban et de la tunique -sur la couchette. On s'endormait, et, le lendemain, à -cinq heures et demie, un domestique vous arrachait -au lit chaud, avec l'horrible vacarme d'une brosse -qu'il tapait entre les rayons du casier aux chaussures.</p> - -<p>L'été, c'était peut-être plus épouvantable encore. -Tous les quinze jours, le samedi, on se lavait les -pieds, dans le réfectoire; mais, d'aucuns en repuaient -le soir même et une odeur fade, une douceur -sûre à faire vomir, s'envolait de certaines couches, -flottait dans la pièce entière.</p> - -<p>Et ça se prolongeait ainsi, pendant des mois, pendant -des années; on quittait une classe pour entrer -dans une autre; on étudiait sur des livres neufs; on -devait admirer les lourdes balivernes d'Horace, le -fatras stupéfiant d'Homère, réciter du Racine et du -Virgile, du Cicéron et du Boileau, passer en revue tout -le solennel ennui des époques classiques, copier des 100 -et des 1000 vers, n'apprendre, au demeurant, rien qui -fût utile; et, les semaines se suivaient, les unes après -les autres, apportant la même pâture mal assaisonnée, -la même eau rougie ou la même eau pure; les jours -s'écoulaient, également tristes, entre la désolation du -lundi matin où l'on se réveillait, consterné par la -perspective d'une semaine à vivre et l'espérance qui -vous prenait, le jeudi, d'atteindre enfin le dimanche.</p> - -<p>Les seules lueurs qui brillaient, dans cette nuit -sans fin d'embêtements, se montraient, vers le mois -de Juillet, à l'approche des grandes vacances, alors -que la discipline se relâchant un peu, on collait, au -plafond, avec une boulette de papier mâché, la figure -des pions découpés dans des morceaux de papier et -de carton peint.</p> - -<p>Et l'aspect même du pensionnat où ils avaient vécu -ensemble leur apparaissait: les deux préaux, celui -des petits et celui des grands, séparés par une grille -de bois, les quatre latrines, surmontées d'une horloge, -la fontaine où l'on se donnait tant de coliques, -à force d'y puiser de l'eau, les trois acacias dont on -mangeait les fleurs, le hangar de la grande cour, -avec une chapelle dessus et une cabane à porcs -en dessous, les classes entourant la petite cour, les -dortoirs s'élevant jusqu'aux toits, avec leurs grandes -fenêtres voilées de rideaux blancs, la cuisine dans -les sous-sols, avec deux lucarnes grillagées, à ras de -terre, le parloir où l'on apprenait le violon et le -piano, et, en face des dortoirs, encore deux étages -de classe avec un escalier suspendu pour y grimper.</p> - -<p>Des nausées venaient à André qui se reportait à son -ancienne étude, avec ses gradins, ses mauvais pupitres -de bois noir, tailladés, creusés d'initiales à coups -de couteau, percés de trous de pitons pour les cadenas -et il revoyait nettement, la pièce, les bancs, -les rayons courant autour pour ranger les Alexandre -et les Quicherat, les deux becs à gaz dont les verres -claquaient quand on crachait dessus; il se souvenait -des interminables disputes, des jalousies féroces -pour conquérir une place, en haut de la salle, près -du poêle et loin du pion, des vilenies qui se commettaient -afin d'obtenir un pupitre moins endommagé, -plus facile à clore; mais une figure dominait, comme -dans une apothéose de dégoûtation, la cour, la salle, -les maîtres, la figure du marchand de soupe, beuglant -d'une voix énorme, giflant à tour de bras, -laissant le chaton de sa bague imprimé en rouge -sur les joues. Il le revoyait avec son ventre prodigieux, -sa tête de veau, ses bras d'hercule, il se rappelait -ses viles finasseries, ses grossiers mensonges, -l'exhibition qu'il faisait d'un livre contenant des portraits -d'hommes, chimériquement ravagés par la syphilis. -Tiens, tu vois, l'ami, disait-il, tu deviendras -comme cela si tu continues à t'amuser avec tes petits -camarades; et, il vous gravait l'infecte image -dans la tête, à coups répétés de calottes.</p> - -<p>Et Cyprien et André aidaient leur mémoire, l'un -l'autre. Ils se remémoraient les caresses disputées -des lapins, les cigarettes fumées dans les lieux, la religion -imposée à coups de pensums, les envies douloureuses -des orphelins qu'aucun ami, aucun correspondant -ne venait chercher, les supplices des infirmes, -raillés par toute une classe, bousculés, battus, sans -pouvoir se défendre, les malheurs des bâtards dont -on injuriait les mères, l'infamie du pion qui fermait -les yeux parce que les assaillants étaient ses favoris -et ses choux-choux.</p> - -<p>Et d'autres, d'autres souvenirs se réveillaient encore: -les peurs terribles, les fuites au cri répété de -«vesse, vesse, v'là le pion!» le charivari, dans les -rues, lorsqu'on se dirigeait vers le collège, la mère «Ça -Pue», une marchande près de Saint-Sulpice, qui se -dressait, hurlante, quand on mollardait dans ses poires -cuites ou sur ses volailles, «Pichi», un marchand -de curiosités de la rue de Grenelle que ce surnom -rendait comme fou, et les plaisanteries sinistres: -les papiers roulés, pliés en deux, durs, lancés, au -moyen d'un élastique, dans le bas ventre des chevaux -qui s'élançaient, menaçaient de briser leurs -voitures, d'écraser les passants et tout, tout, les appréhensions -terribles lorsqu'on partait pour le lycée -sans savoir ses leçons, l'infernale pluie des retenues -et des consignes, les gronderies de la famille, -les emportements du marchand de soupe!</p> - -<p>—Quelle ordure que tous ces pensionnats! finit par -dire André, et Cyprien était bien de son opinion, il -en crachait de mépris sur le sable.</p> - -<p>—Et pourtant, reprit-il, après un silence—avouons -que nous avons eu de bons moments dans ce -jardin. Les jours où nous étions bouche-trous au concours, -nous mangions sur ce banc la tranche de pâté -traditionnelle et nous vidions la topette de vin nichée -dans le filet. En avons-nous fumé des cigarettes -trop mouillées, derrière ces arbres!—Et il désignait, -au loin, des massifs tachés de rouge et de jaune par -des fleurs, des taillis ouverts par un coup de vent, -laissant voir par les éclaircies tremblantes de leurs -feuilles des étoiles de ciel bleu—et il ajouta, comme -conclusion: le Luxembourg est bien encore le seul -pan de terre ratissé auquel je m'intéresse!</p> - -<p>André chassait mélancoliquement les cailloux avec -sa canne.</p> - -<p>—C'est toute ma jeunesse, une jeunesse d'humiliation -et de panne qui est là, disait-il. Avec une -mère veuve et sans le sou, une bourse au lycée, un -rabais à la pension, je ne pouvais réclamer quand la -viande putridait et que des cafards submergés dansaient -dans l'abondance. Ah! j'étais sûr de mon -affaire! lorsque le domestique portait au patron les -assiettes et lui soufflait, à mi-voix, le nom des élèves -qu'il allait servir, l'assiette me revenait avec des rogatons -et des boules de graisse, des arêtes ou des os! je -mangeais peu et mal et j'étais régulièrement désigné -pour réciter la prière.—Avec cela, des punitions, en -veux-tu, en voilà—100 vers pour les autres et 500 pour -moi. Pas de compliments, quand j'étais premier, un -air rogue lorsque j'étais troisième—méprisant et furieux -si j'étais onzième.—Des pièces et des béquets -à toutes mes bottines. Des gilets taillés dans les vieux -gilets qu'un oncle abandonnait à ma mère, pour -moi,—un uniforme de dimanche toujours fané, -faute de pouvoir en renouveler les pièces. Les camarades -riches me lâchaient à la porte du bahut, les -jours de sortie, parce que je n'avais pas, comme eux, -des cravates d'azur et des cols droits.—Je ne salivais -pas sur des manilles, moi! je suçais des bouts -coupés à un sou. Voilà ce que je vois, lorsque je me -retourne, un cortège lamentable de misères et d'insultes, -des tombereaux de voirie, des vices de maisons -centrales et des chiourmes abjectes!</p> - -<p>Et cependant, je n'étais ni un crétin, ni un chahuteur—non—je -n'étais rien—j'étais médiocre simplement.—Je -ne paressais guère; l'on ne pouvait, -en bonne conscience, me reprocher que des lectures -interdites derrière mon pupitre, des contes de la Fontaine -que je considérais alors comme un grand poète. -Ça a continué ainsi, indéfiniment. Les années s'abattaient -sur les années, les pions s'usaient et étaient -remplacés par d'autres, le maître de pension prenait -de l'âge et frappait moins fort, les murs de l'étude -devenaient plus maculés et plus gluants, les gradins -s'affaissaient et se creusaient de plus en plus, et la -vie continuait à être la même, stupéfiante et morne.</p> - -<p>Il est vrai qu'une fois mon bachot passé, ça n'a -guère été plus ragoûtant. J'ai dû donner des leçons -de latin dans une famille de la rue d'Anjou. Il s'agissait -d'allonger l'intelligence irréparablement courte -d'un gommeux. L'héritage de l'oncle est enfin venu, -lorsque ma mère était morte à la peine. Dieu de -Dieu! quel tas de boue l'on remue quand on se reporte -en arrière.</p> - -<p>—Oh! répliqua Cyprien, il n'est même pas besoin -de penser à ses années de collège, pour qu'il vous -tombe sur la tête de pleins baquets d'eau de vaisselle.</p> - -<p>—Je n'ai pas à aller si loin, moi, je n'ai qu'à évoquer -le souvenir de mes anciennes maîtresses, de Céline -Vatard, entr'autres, et me voilà servi!—Et, quand -on songe que j'avais trois cents francs de rentes à -manger par mois et que j'ai boulotté le capital avec -des cocottes, sous le prétexte de mieux les peindre!—je -devais regagner avec le tableau ce que me coûtait -la peau du modèle—fichue spéculation!—je -n'ai rien appris.—Mes toiles ont été refusées à tous -les salons et ne se sont pas vendues. Je les ai chez moi -encore et il y a beau temps que les originaux ont été -achetés et que je ne les ai plus!—Enfin, ce qui me -console, c'est que si notre sort n'est pas digne d'envie, -celui de nos anciens copains de collège ne me -paraît pas l'être beaucoup plus—à ce que j'en sais -du moins—et il citait un nom:</p> - -<p>Letousey, par exemple, celui qui lança au pion qui -voulait le rosser, cette apostrophe mémorable: «si -t'approches, je te casse la dent qui te fait schlinguer!» -il est, m'a-t-on affirmé, employé à 1,800 francs dans -un ministère.</p> - -<p>—De la dêche! répliquait André.—Une femme, -sans doute—des enfants—logement au cinquième—lampe -de pétrole—buffet de faux chêne—piano -d'acajou.—La femme a nourri, elle-même, par économie—seins -déformés.—Le dimanche, roulement -du dernier né dans une petite voiture, remisée, le -soir, au bas des escaliers. Des nuits occupées à surveiller -les dents de lait qui poussent.—Avec cela, -travail opiniâtre d'aiguille; prise dans le haut du -pantalon, du drap nécessaire pour coudre une pièce -au bas. De la dêche! ou bien la mariée cascade!</p> - -<p>—Et Degagnac, tu te souviens? reprenait-il; ce -maniaque qui avait la vue basse parce que sa nourrice -était myope—c'est lui qui le disait du moins.—Degagnac, -l'homme qui a tété le lait de la cécité, -que diable est-il devenu?</p> - -<p>—Je ne sais pas, répondait Cyprien.—Celui-là a dû -séduire la bonne de sa mère et il vit maritalement -avec.</p> - -<p>A l'heure où les vieux concubinages sortent des -allées, le soir, on le verrait sûrement, dans un quartier -vague, accolé à un monstre gras, tétant un cigare -de cinq centimes, causant avec les portiers, à -cheval sur des chaises, devant leurs portes.</p> - -<p>Et un tel? et tel autre? et des noms défilaient,—des -figures tantôt précises, tantôt vagues, à peine -tracées, passaient, une à une. André se rappelait -celle-ci, Cyprien plus. Cyprien revoyait encore -celle-là et André la cherchait en vain. Aucun, dans -tous ceux dont ils évoquaient l'image, n'apparaissait, -dans une auréole de richesse et de bien-être.—Un -seul faisait exception, le plus bête de tous, le fils -d'un marchand de couleurs.—Celui-là s'était enrichi -dans la céruse et dépensait ses revenus à boire -des chopes et à parier aux courses.</p> - -<p>—Tout cela, ce n'est pas consolant, dis donc, murmura -Cyprien—et, avec cela, pas d'échappées, pas -de vues! Un long mur de débine partout.—Les anciens -amis, les camarades que l'on rencontre, les -connaissances que l'on salue, tous accablés par des -stations dans les gargotes par des amours rationnées, -par des postulations vers des femmes qui appartiennent -aux autres! partout, des arias avec le propriétaire, -des transes aux approches du terme! partout, -une éternelle et irrévocable dêche! Tiens, regarde, -voilà un jeune homme qui passe; le paletot est presque -neuf, mais les bottines sont blettes, les élastiques -ont joué, les talons tournent, les tirants ne sont -plus. La cravate est longue pour cacher la chemise. -O les devants malades! je les connais les devants -qu'on épluche, tous les matins, les ouvertures qui -bâillent, les boutons qu'on attache tous ensemble, -au-dessous du plastron, par un bout de fil, pour ne -pas les perdre. Et encore, faudrait lui voir le dessous -à ce Monsieur-là!… Du linge que la crasse aumône! -des fonds de culottes minces comme des pelures d'oignons, -tannés et roussis comme elles, des chaussettes -durant quinze jours, avec des plis noirs au talon, -des zébrures de sépia sur le cou-de-pied, des pointes -couleur terre! Et, en voilà encore d'autres, reprit-il, -après un moment de silence, qui la feront mijoter et -cuire la misère, que c'en sera une vraie bouillie! et -il montrait du doigt des enfants qui s'étaient rassemblés -peu à peu, et vagabondaient sur la terrasse.</p> - -<p>Alors ils regardèrent, sans plus dire mot, des mioches -avec des chemises s'envolant des pantalons, des -épaules en pente, des mines rachitiques, des trous -secs de scrofules au cou; ils s'apitoyèrent presque -devant des rouleaux de chairs rouges, empaquetés -dans des langes, tenus par des galopines, des rouleaux -gigotants d'où s'échappaient des cris, de l'urine, -des larmes. Plus loin, c'était un grand garçon, -efflanqué et pâle, à l'époque de la mue, avec des -jambes trop longues et une voix bizarre, qui brutalisait -un plus petit, décoré sur sa blouse, d'une croix -en plomb, et, en face d'eux, juste, trois petites filles -moulaient des pâtés dans des seaux de fer peint. Elles -étaient accroupies, leur tournaient le dos, et elles -se levaient et s'abaissaient, en mesure, découvrant -des petits derrières bien fendus au milieu et blancs.</p> - -<p>Onze heures sonnèrent. André eut un soubresaut.</p> - -<p>—Allons retrouver Mélanie, dit-il; et puis, j'en ai -assez, moi, du Luxembourg; c'est un bain de tristesse -que ce jardin là! que le diable t'emporte, toi et tes -souvenirs d'enfance! Viens, filons; et ils descendirent -de la terrasse dans les allées qui bordent les parterres, -enserrés de grilles, devant le Sénat.</p> - -<p>Ils marchaient vite, croisaient un prêtre ronchonnant -sur un bouquin relié de drap noir, un homme -se rendant à son travail, le nez dans un journal; ils -longeaient les files d'ouvriers étendus sur des bancs, -fumant des cigarettes, s'épuçant la main sous la -blouse, frôlaient un vieillard tapant sa pipe, pleine de -cendre, sur la caisse verdâtre d'un oranger, suivaient -des yeux les reins tout remués de jeunes ouvrières, -à peu près honnêtes sans doute, car elles se pressaient, -portant encore leur manger dans un sac de -cuir. André hâtait le pas, écartait un moutard qui -se dirigeait vers le bassin, un bateau minuscule -au bras, sacrait après une polissonne qui lui lançait -son cerceau dans les jambes.</p> - -<p>—Dépêchons, répétait-il, je tiens à ne pas rater -Mélanie.</p> - -<p>Ils arrivèrent enfin devant la boutique.</p> - -<p>—Asseyez-vous, une minute, dit la blanchisseuse -aux deux jeunes gens. Mélanie est à côté chez la voisine, -je vas la chercher.</p> - -<p>Ils prirent des chaises. Le vieillard avait été remisé, -en un lit, dans la salle du fond et on l'entendait geindre. -Ils virent qu'on lui frottait le coccyx avec des -couennes de lard, pour empêcher qu'il ne s'écorchât. -Une vieille femme sortait de l'arrière-boutique -et jetait, près de la mécanique, au bas d'un monceau -de linge, les tronçons usés de cette charcuterie.</p> - -<p>Trois ouvrières tripotaient des chemises. L'apprentie -était assise, sur une chaise, les pieds sur les barreaux, -les genoux relevés. Elle marmottait tout bas, -l'œil perdu. A un moment, elle dit, inconsciemment, -presque haut: je n'entends pas mes moutons!</p> - -<p>Les ouvrières s'arrêtèrent de travailler et crièrent -en chœur: en v'là une sale arpette! tu nous embêtes -avec tes moutons, toi!—fallait rester avec eux!—Le -vieillard s'agitait, à côté, dans sa couchette. Ses -bras qu'il pouvait encore remuer se cognaient à l'étroit -contre la cloison. Il jurait d'une voix sourde. -Une ouvrière s'en fut le consoler.—Allons, mon oncle -en voilà assez, n'est-ce pas? si vous ne vous tenez -pas tranquille, vous n'aurez pas de sucre dans votre -vin!—et des plaintes d'enfant grondé s'entendaient: -est-ce que je sais, moi…, je ne sais pas…</p> - -<p>—C'est votre oncle? demanda Cyprien, à la femme.</p> - -<p>L'autre secoua la tête. Il n'était l'oncle de personne. -On l'avait recueilli, simplement, parce qu'il avait des -rentes.</p> - -<p>—C'est seulement dommage que ce vieux cochon-là -en ait placé une partie en viager, remarqua judicieusement -une des repasseuses.</p> - -<p>Cyprien ne crut pas utile de répondre à cette réflexion. -L'arpette l'étonnait d'ailleurs; jamais il n'avait -vu autant de rousseurs sur un visage, des bras -plus rouges et des mains plus noires. Il fut tiré de sa -contemplation par l'arrivée de Mélanie qui demeura -stupéfiée devant son maître.</p> - -<p>—Bonjour, Monsieur André, dit-elle enfin. Monsieur -va toujours bien? et elle regardait s'il n'avait -pas un crêpe à son chapeau. N'en apercevant point, -elle concluait sans doute que la bourgeoise n'était -pas morte, comme elle l'avait cru.</p> - -<p>André la prit à part, lui raconta que sa femme était -très malade, qu'elle ne pouvait revenir à Paris d'ici -longtemps. Il coupa court aux jérémiades que Mélanie -jugeait de bon goût de pleurnicher et il lui proposa -simplement ainsi qu'autrefois trente-cinq francs -et la nourriture pour préparer son manger et nettoyer -ses pièces. Elle hésitait. C'est que j'ai plusieurs ménages, -finit-elle par dire. Elle accepta pourtant, déclara -par exemple qu'elle ne pourrait entrer à son -service, avant le commencement de l'autre mois. -André voulait qu'elle vînt, dans trois jours, au moment -même où il emménagerait. Elle s'y refusa, ne -pouvant ainsi abandonner ses clients dont elle entama -l'éloge. André l'interrompit, accepta ses conditions, -lui donna son adresse, se souvint qu'elle était mariée, -s'enquit de l'état de santé du sergent de ville, -son époux, coupa court encore aux longs détails -qu'elle commençait et, sorti, dans la rue, oubliant -tout à coup la tristesse qu'il avait agitée, il prit -le bras de Cyprien et, ragaillardi, il lui disait:</p> - -<p>—Ouf! je respire! j'entrevois la côte. Dans une -huitaine, je serai presque réinstallé. J'ai, cette fois, -des atouts dans mon jeu.—Le feu et la lampe -allumés, les vêtements brossés et recousus, le -dîner prêt à l'heure et mangé, les pieds dans mes -pantoufles, je vais donc avoir tout cela et des égards -en plus pour mes trente-cinq francs par mois; je -suis sauvé!</p> - -<p>—Le rêve, quoi! conclut Cyprien. Le confortable -du mariage avec la femme en moins!—une soirée -perdue par semaine, au plus, pour les clowneries -sensuelles; les autres jours, du silence et du bien-être, -de l'amour pas encombrant et du travail abattu -en masse. Seulement, attention, hein? pas de blagues, -ma vieille! Te voilà dans le train, ne descends -pas aux stations, t'y trouverais des concubines -en gare!</p> - -<p>—Oh! quant à ça, tu n'as rien à craindre pour -moi, merci, j'ai reçu mon compte…</p> - -<p>—On ne sait pas, murmura le peintre, ce Paris, c'est -si troublant avec son obscène candeur des pubertés -qui poussent, son hystérie sympathique des femmes -de quarante ans, son vice compliqué des bourgeoises -plus mûres! Ah! c'est du gingembre auquel on a bien -envie de goûter! ensuite, vois-tu, on a beau les avoir -muselées, toutes les vieilles passions qu'on n'a pu -placer, se lèvent et aboient quand un jupon passe! -attention, attention, mon pauvre vieux, tenons-nous -bien, va; serrons-nous, l'un contre l'autre.</p> - -<p>—Et allons manger, fit André que les craintes mélancoliques -de Cyprien gagnaient. Tiens, après le déjeuner -qui enterrait ma vie de garçon, je t'offre maintenant -le repas de fin de mariage. Nous y demanderons -du vin de Bourgogne et nous tâcherons d'y faire -tremper et mollir toutes nos vieilles rancunes…</p> - -<p>—Ça va! dit Cyprien et, bras dessus bras dessous, -ils franchirent la porte d'un restaurant, salués jusqu'à -terre par un larbin dont les rouges fanons s'écrasèrent, -en cette courbette, sur la cuirasse empesée de -la chemise.</p> - -<p>Ils s'assirent, vis-à-vis l'un de l'autre, étudiant la -carte des mets, s'égarant dans la table des vins.</p> - -<p>André lisait à mi-voix le nom des grands crus; Cyprien -l'écoutait, rêvait longuement sur chaque nom:</p> - -<p>La Romanée et le Chambertin, le Clos-Vougeot et -le Corton faisaient défiler devant lui des pompes abbatiales, -des fêtes princières, des opulences de vêtements -brochés d'or, embrasés de lumière! Le Clos-Vougeot -surtout l'éblouissait. Ce vin lui semblait être le sirop -des grands dignitaires. L'étiquette brillait devant ses -yeux, comme ces gloires munies de rayons, placées -dans les églises, derrière l'occiput des Vierges.</p> - -<p>—Non, pas de ceux-là, dit-il; prenons du vin moins -élevé en grade. Voyons, dégringolons l'échelle des -crus, arrivons aux bouteilles sans tralala et sans pose. -Pas de grandes dames, elles ont fait leur temps; cherchons -des fifilles polissonnes et modestes, des bouteilles -frottées d'élégance mais qui se laissent caresser -à la bonne franquette!</p> - -<p>—Volnay, Nuits, Beaune, Pomard? continua André.</p> - -<p>—Pomard! hein? dit Cyprien, l'œil goulu; que penses-tu -de celui-là?</p> - -<p>Et il donnait des coups de pinceaux dans l'air, -voyait un tableau tout fait: une salle à manger -confortable, sans femmes, de joyeux compères -attablés, la bedaine au vent, avec des rougeurs sur -la trogne, des mines de goinfres repus, des rires -de vieux gueulards que le vin travaille! Il voyait une -débauche d'artistes à la papa, dans une chambre -chaude, avec un tapis sous les pieds, des sièges moelleux, -un service bien organisé, des éclats de gaieté -jouant à l'aventure, des paradoxes valsant sur des -cordes roides, tombant sur des tremplins, rebondissant -et jaillissant en des pirouettes d'adjectifs qui -étincelaient, dans la phrase, comme dans une culbute, -les maillots pailletés des pitres!</p> - -<p>—Ah ça! te décideras-tu, grogna André, que l'air -rêveur de Cyprien impatientait?</p> - -<p>—Eh bien mais, du Pomard, répliqua l'autre.</p> - -<p>Ils commandèrent une bouteille au sommelier et -remplirent les verres.</p> - -<p>—Je n'aperçois plus rien, moi, se dit le peintre. La -vision charmante de la tablée, en désordre, et tendant -ses verres, avait disparu. Il buvait du vin qui -n'était pas désagréable, mais ça se bornait là.</p> - -<p>Il regarda d'un air découragé le restaurant qui commençait -à bruire, et, avalant deux gorgées, il s'écria:</p> - -<p>—Non, ce n'est pas la vieillesse qui rend le vin bon, -c'est le décor, c'est l'atmosphère dans lesquels on le -boit! Ce vin-ci, eh bien, ce ne serait du Pomard que -si on le dégustait chez soi, dans un profond fauteuil -et dans un joli verre. Ici, c'est du Château-Vélisy, -c'est du Saint-Clamart qui a trois ans de bouteille -et voilà tout! Ah! vois-tu, demander dans un -restaurant du vin intime comme celui-là, descendre -même plus bas, si tu veux: trier les Mâcons et les -Beaujolais et pitancher des Thorins ou des Moulin-à-Vent, -c'est tout bonnement absurde! Nous aurions -dû solliciter de la piquette de lieu public, du vin -qui se boive avec des courants d'air dans les jambes -et des fracas d'assiettes sur la tête, du champagne, -enfin! Oui, il faut laper dans les gargotes en renom, -des boissons qui vous donnent envie de quitter -la table avant le café, ne pas savourer du faux -bien-être qui vous endorme les jambes et vous -attache à votre chaise. Sans cela, c'est un contre-sens.</p> - -<p>—Baste, après tout, reprit-il en examinant son ami -qui ne l'écoutait pas, retombé qu'il semblait être -dans ses pensées noires; nous nous sommes simplement -trompés, et il ajouta en s'enfournant une bouchée -de poisson qui sentait le linge:</p> - -<p>—C'est égal, il y a des gens bien heureux. A table -et au lit, ils obtiennent, en guise de fourniture et -de réjouissance, en plus de ce qui leur est dû, un -peu d'illusion! Nous, rien du tout. Nous sommes les -malheureux qui allons éternellement chercher au -dehors une part mesurée de fricot dans un bol! Au -fond, ce n'est pas réjouissant ce que je dis là. -Mais aussi pourquoi André a-t-il des allures de bonnet -de nuit. Il me navre à la fin des fins!</p> - -<hr /> - - -<p>Ainsi que ces gens qui, voyant tout à coup sur -l'affiche du théâtre où ils allaient acheter du rire -l'annonce lamentable d'une relâche, contemplent -désespérément les portes, Cyprien et André, après -s'être attendus aux joyeuses féeries du vin, regardaient -maintenant, atterrés, leurs verres.</p> - - -<div class="chapter"></div> -<h2 class="nobreak">IV</h2> - - -<p>La salle était oblongue, vêtue de papier couleur -bois, ornée d'un poêle de faïence, blanc, craquelé, -à bouches de cuivre; d'un buffet d'acajou, de six chaises -cannées, d'une table à rallonges et à roulettes.</p> - -<p>Il y avait sur le plancher une carpette de feutre -et, devant chaque siège, une rondelle de sparterie -verte. Le long des murs lambrissés jusqu'à mi-corps, -une glace sans destination dans les autres pièces -s'appuyait sur des pattes de fer, isolée de tout meuble. -Un almanach, enluminé de chromos, donné -par un magasin, et un porte-allumettes, avec une -bande de papier d'émeri, égrené et râclé de bleu par -places, flanquaient de chaque côté le cadre dont -les dessous rouges perçaient sous la dorure. Vis-à-vis -de cette glace pendaient un baromètre à siphon, -un plan de Paris daté de 1860 et lavé à teintes plates. -Une gravure à la manière noire représentant le passage -des Alpes, avec un Bonaparte paradant comme -un écuyer de cirque sur un cheval cabré, et deux -assiettes retenues par des agrafes au mur, le portrait -de madame Vigée le Brun et l'Atala de Girodet, -en camaïeu lilas et bistre, complétaient la décoration -de cette chambre.</p> - -<p>Ainsi que dans la plupart des salles à manger -bourgeoises, les damas pisseux et flétris, autrefois -employés comme rideaux dans le salon, servaient -maintenant que ce lieu d'apparat avait été rajeuni -et remis à neuf, à embellir la salle de passage, celle -où l'on mange. Cette chambre ne possédant qu'une -seule croisée, l'étoffe qui habillait jadis la deuxième -fenêtre du salon, avait été accrochée, en guise de -tenture, au-dessus de la porte reliant ces deux pièces.</p> - -<p>Sur les rayons du buffet, une théière en métal anglais, -un service de Minton, une cave à liqueur en -bois des îles, deux vases de Gien ornés de cornes -d'abondance et surmontés d'un paquet de roseaux -secs, restaient, là, à demeure; sur le marbre du -poêle une tasse pleine d'eau, une lampe en porcelaine, -couleur de morve, coiffée en haut de son -verre, d'un fez minuscule à gland bleu, s'adossaient -contre le tuyau cerclé de bracelets de cuivre, couronné -à son sommet d'une sorte de diadème en -faïence blanche.</p> - -<p>Pour réaliser des économies, la famille Désableau -allumait le poêle une heure avant le dîner et passait -toute la soirée dans la même pièce.</p> - -<p>La bonne avait balayé les miettes du repas, lancé un -coup de torchon sur la toile cirée de la table, lorsque -madame Désableau apporta son panier à ouvrage. -Elle en tira une boîte à aiguilles formée par un haricot -d'ivoire, un tronçon de bougie de cire pour son -fil, des ciseaux, un dé, le ruban jaune d'un mètre. -Elle prit enfin, sur une chaise, un patron de robe -taillé dans un vieux journal.</p> - -<p>Elle l'étala sur la table, chercha dans une ancienne -boîte à pastilles des épingles éparses avec des -boutons, rogna le papier, en rattacha les morceaux -et, pensive, après avoir combiné de savantes stratégies -de coupes, elle entama résolument l'étoffe.</p> - -<p>Son mari disposait ses cartes pour faire une patience. -Une petite fille tripotait des couleurs sans -poison, liées sur une plaque, coloriait laborieusement -une image d'un sou, suçait son pinceau, le -tournait entre ses lèvres pour l'appointer, le piquait -ensuite dans le trou percé par l'usure au milieu -des pains.</p> - -<p>Une jeune femme au teint mat, aux cheveux châtains, -aux quenottes éclatantes avec une surdent -drôle, regardait, d'un air ennuyé, M. Désableau, -son oncle, disposer ses cartes. A un moment, elle -se leva, s'approcha du poêle, ouvrit le petit guichet -de la porte, se chauffa les pieds, parut s'absorber -dans la lecture d'un journal.</p> - -<p>Une suspension de cuivre rabattait les lueurs de -la lampe sur la table, laissait dans l'ombre le visage -de la jeune femme, éclairait en plein les doigts -cousant ou maniant les cartes, une bobine de fil -blanc, une étoile de carton enroulée de fil noir. La -figure de la petite penchée sur son image entra dans -le cercle de lumière qui coupait au milieu des -manches les bras de madame Désableau maintenant -un peu reculée et appuyée à la renverse sur le dossier -de sa chaise.</p> - -<p>—Et ce café, dit le mari, il n'arrive donc pas?</p> - -<p>—Eugénie, à quoi pensez-vous donc, cria la -femme, vous voyez bien que Monsieur attend son -café, ma fille!</p> - -<p>La bonne apporta un sucrier, une tasse, une cuiller, -versa le café d'une petite bouillotte. Madame Désableau -se trempa un canard, permit à l'enfant d'y -mordre, fit fondre béatement le restant du morceau -de sucre dans sa bouche.</p> - -<p>Depuis huit mois qu'il avait été promu sous-chef -dans une mairie, M. Désableau avait enfin assouvi -le désir qui le possédait depuis des années, prendre -du café, tous les jours, après ses repas. Jusqu'alors -sa femme s'y était opposée, par économie.</p> - -<p>—Ce n'est pas tant le café qui est cher, disait-elle, -c'est le sucre qu'on y met.</p> - -<p>Contraints à mener la vie fétide et bornée des -pauvres bourses, les Désableau avaient dû, pour -joindre les deux bouts, se priver, tous les jours de -la semaine, à l'exception du dimanche, de ce misérable -luxe de la demi-tasse que les concierges et -les ouvriers eux-mêmes ne se refusent pas.</p> - -<p>Pendant vingt années, M. Désableau avait couvert -des fiches de bâtarde et de ronde, classé dans des -cartons d'inutiles paperasses, tenu à jour un volumineux -registre culotté de peau verte. Il avait, au -bout de ce laps de temps, acquis les manies nécessaires -pour commander aux autres; l'on attendait -sans doute qu'il eût contracté les infirmités des gens -trop souvent assis pour l'élever en grade encore et -le décorer.</p> - -<p>Solennel à propos de tout, il était d'allure affairée -et grave, portait des cols empesés très droits, des -cravates noires enroulées par deux fois autour du -cou, montant haut derrière la nuque, attachées -sous le menton par un nœud très court. Il aimait à -pérorer, les mains dans les poches, les jambes écartées, -comme un avocat. Au repos, il ouvrait sous un -binocle aux verres cerclés de buffle noir, des yeux -ébahis qui démentaient le geste habituellement -pensif de ses doigts fourrageant dans des favoris -couleur de grès.</p> - -<p>Sa femme était replète, montrait des blancheurs -de viande échaudée et de grands yeux vides. Elle -avait un vaste menton tombant sur un plus petit, -des pincées de poils gris, rebelles aux épilatoires, le -long des lèvres.</p> - -<p>Elle suait sang et eau, le jour, pour assurer la -vie de son intérieur; le soir, elle se boulait sur -sa chaise, descendait sa gorge et remontait son ventre, -disait, toutes les dix minutes, à sa fille: Justine, -tiens-toi donc mieux que cela! se tournait du côté -de sa nièce, lui demandait un sommaire des faits notés -par le <i>Petit Journal</i>, écoutait son mari qui prenait -feu dès qu'on parlait des Chambres.</p> - -<p>Les opinions de M. Désableau étaient simples; il -croyait à l'honnêteté des hommes politiques, à la -valeur des hommes de guerre, à l'indépendance des -magistrats, aux complots des jésuites et aux crimes -des démagogues.</p> - -<p>Ayant par hasard lu les élogieuses platitudes -débitées par les doctrinaires sur l'Amérique, il exultait -les mœurs de cet odieux pays, souhaitait que -le nôtre lui ressemblât, prônait les idées utilitaires, -les bienfaits de l'instruction, le progrès, les courtes -libertés des républiques.</p> - -<p>Il aggravait encore ces exorbitantes niaiseries par -le ton sentencieux dont il les prononçait; sa femme -restait coite, béait, extasiée, dès qu'il ouvrait la bouche.</p> - -<p>De caractère, elle était molle et âpre, tout à la fois; -âpre au gain, molle au plaisir; elle eût rogné dix -centimes sur le manger de chaque jour, dépensé ses -économies afin de donner un bal.</p> - -<p>Une fille était née tardivement de son union avec -M. Désableau, la petite occupée pour l'instant à gâter -une image d'un sou. Ils avaient toujours convoité -un fils, ils eussent voulu fonder une génération d'employés, -imiter ces familles dont tous les rejetons se -succèdent interminablement sur la même chaise, vivent -et meurent dans une misère crasse, sans même -avoir tenté de gagner le large.</p> - -<p>C'est, disait M. Désableau, un état peu lucratif mais -honorable et puis, c'est aussi une place sûre et, sans -hésitation, il ajoutait: nous représentons, en notre -qualité de fonctionnaire, la noblesse de la bourgeoisie.</p> - -<p>Leurs vœux demeurèrent inexaucés.—Ils n'enfantèrent -aucun garçon. En revanche, ils eurent à -parfaire l'éducation d'une nouvelle fille. Berthe Vigeois, -leur nièce, perdit son père subitement et vint -habiter chez eux. Elle ne leur imposa d'ailleurs aucune -charge, elle aida même à la marche hésitante -du ménage avec les soixante mille francs qu'elle apportait. -On disloqua, à son profit, un cabinet de toilette -attenant à la chambre à coucher, on y rangea -tant bien que mal les meubles réservés sur la vente -de la succession. La quiétude de cette famille, troublée -par ces apprêts, reprit peu à peu; on allongea -la soupe, on acheta plus souvent de la vraie viande, on -put enfin convier à des sauteries quelques personnes.</p> - -<p>Berthe avait, à cette époque, près de vingt ans; sa -mère était morte alors qu'elle en avait douze. Elle -grandit auprès d'un fauteuil où son père, agité et -malingre, sortait de ses couvertures de voyage à -neuf heures du soir. Alors on sonnait la bonne pour -préparer les lits, pour chauffer celui de Monsieur et -Berthe écrasait les braises à coup de pelle dans la -bassinoire, mettait le garde-feu, tendait le front à -son père, allumait son bougeoir et, reculant, malgré -le froid, le moment de se coucher, elle retenait -la bonne venue dans sa chambre pour ouvrir les -draps, l'écoutait raconter toutes les misères de sa -maison, tous les ragots de son quartier.</p> - -<p>Ancien commerçant en rouenneries, Henry Vigeois, -son père, était un homme qui avait réussi, malgré -sa loyauté en affaires, à amasser une petite fortune.</p> - -<p>D'esprit étriqué et bonasse, il avait pivoté, toute -sa vie durant, au moindre souffle de son épouse, une -maîtresse femme! Maintenant qu'elle était morte, il -niait la servitude qu'il avait endurée, criait comme -une pie dès que sa fille et sa bonne n'obéissaient pas -à ses moindres ordres. Il était de relations difficiles -au premier abord, mais Berthe le maniait avec une -aisance sans égale; elle le retournait comme un -vieux gant, s'arrêtait quand il fronçait les yeux, attendait -qu'il fût mieux disposé, débusquait soudain -et enlevait d'un coup ses volontés. Parfois cependant, -lorsqu'il était aigri par des rhumatismes, ses attaques -échouaient, mais elle reprenait patiemment les -questions sur lesquelles il avait refusé de l'entendre, -les lui présentait sous une autre face, l'amenait à répondre -oui, l'écoutait répéter une fois de plus qu'il -ne revenait jamais sur sa parole.</p> - -<p>Ces luttes quotidiennes la mûrirent promptement. -Elle fut apte de bonne heure au mariage. Couchée -trop tôt, elle réfléchissait longtemps avant de s'endormir -et préparait ainsi de terribles tracas au mari -qui la voudrait prendre. Elle aurait pu être moins -rouée, n'ayant jamais été dans un pensionnat ou -dans un couvent, mais l'ennui des mornes soirs, en -vis-à-vis avec son père, avait furieusement aiguisé -ses appétits de jouissance et de luxe. Dans le mariage, -elle voyait la revanche de sa vie monotone et -plate, elle voyait un avenir de courses enragées à -travers les théâtres et les bals, tout un horizon de -dîners et de visites.</p> - -<p>Elle se consolait du présent, en évoquant la perspective -de ces futures joies, rêvait, absorbée, sur sa -chaise, lisait à la quatrième page du journal le programme -des représentations, pensait à Fra-Diavolo -qu'elle avait admiré jadis, se sentait de vagues désirs -pour le ténor qui emplissait si fièrement ses culottes -blanches et poussait des sons roucoulants, dans des -poses plastiques.</p> - -<p>Elle avait eu, comme presque toutes les femmes, un -idéal de cabot pommadé, puis, peu à peu, elle s'était -rendu compte que ces séduisants personnages n'étaient -au demeurant que des bouffons vulgaires, des -machines malpropres qui crachaient des notes.</p> - -<p>Son idéal devint alors plus nébuleux et plus confus. -A peine s'incarnait-il dans les aimables forbans décrits -par Fénimore Cooper, dans les héros fabriqués -par George Sand ou par Dumas père. Elle contentait -ses élans et ses fièvres en les déversant sur son piano -qui retentit pendant des mois de rêveries larmoyantes -et de marches turques.</p> - -<p>Puis elle eut une heure de bon sens, elle reconnut -l'inanité de ses songeries; alors elle pensa, au -solide, au bien-être d'une situation riche. Elle soupira -moins souvent, et comprit que cette vie morte -qu'elle menait avait bien ses avantages. A défaut -d'amusements et de fêtes, elle jouissait du moins -d'une certaine liberté; son père la laissait sortir -avec sa bonne et elle courait les magasins, souriait -volontiers aux compliments des calicots, aspirait -après des intrigues, par désœuvrement. Sa grande -préoccupation était d'être élégamment mise et elle -ratissait sur l'argent du ménage pour se payer des bottines -plus raffinées et des bas plus chers. Elle s'était -même acheté une boîte à poudre de riz et, comme son -père n'eût pas supporté qu'elle s'enfarinât les joues, -elle se nuait le visage de blanc, le soir, devant sa glace, -goûtait de la sorte à des coquetteries intimes et défendues, -glissait doucement pour en satisfaire de plus -coûteuses, à de banales carottes, encouragée par la -bonne qui s'adjugeait pour prix de ses complaisances -les robes un peu défraîchies de Mademoiselle, la permission -d'être libre plus souvent, le droit de pratiquer -sans vergogne d'amples maraudes. Quelquefois -M. Vigeois hasardait une observation, prétendait que -du temps de sa défunte femme, le harnais féminin coûtait -moins cher. Berthe répondait tranquillement -que le prix de l'existence avait triplé depuis cette -époque.</p> - -<p>—Tu dépensais moins en nourriture, reprenait-elle, -et pourtant notre table n'a pas changé.</p> - -<p>Son père en convenait et, quelques jours plus -tard, elle l'investissait prudemment, pas à pas, lui -persuadait de nouvelles nécessités de toilettes et il -finissait par céder, flatté au fond que sa fille fût jolie -et vêtue à la dernière mode.</p> - -<p>Elle était d'ailleurs comme la plupart des jeunes -filles qui ont perdu leur mère de bonne heure, -très mal élevée. Elle voyait dans son père un banquier -dont la caisse devait fournir à tous ses besoins -et à tous ses caprices. Et là, l'éternel féminin -se retrouvait; toute la femme était là, honnête -ou non, qui juge naturel de soutirer à l'homme -de qui elle dépend, qu'il soit son père ou son entreteneur, -autant de monnaie qu'elle en peut prendre. -Le combat sans cesse renouvelé entre la volonté -bien assise de l'homme et les simagrées têtues de la -femme, s'était fatalement engagé; et, comme de -juste, l'homme et le père étaient d'avance vaincus -par la femme et par la fille.</p> - -<p>L'opulence des brodequins et le gala des robes -enhardirent du reste les ambitions de Berthe. Dans -le but de pêcher un mari, elle décida son père à la -confier à des parents qui la menèrent dans le monde.</p> - -<p>Elle y obtint des succès. Des partis avantageux, presque -inespérés se présentèrent.—Aucun ne la contenta. -Celui-ci avait l'air d'un garçon tapissier, les cheveux -comme des baguettes de tambour; celui-là avait -le tour des yeux à vif, l'allure empruntée et gauche. -Elle voulait un homme qui payât de mine, lui procurât -des plaisirs, lui garantît une vie luxueuse et -douce. Pendant deux années, elle repoussa tous ces -prétendants qu'elle jugeait sur la forme de leur nez -et sur la coupe de leur habit. Si pratique qu'elle fût, -la légèreté de sa cervelle de femme lui faisait commettre -toutes ces bévues.</p> - -<p>Son idéal avait attrapé déjà bien des renfoncements -et bien des accrocs, lorsque son père s'affaissa, frappé -d'un coup de sang, sur le tapis; son existence changeait -du jour au lendemain. Elle s'ennuya mortellement -chez les Désableau. La liberté dont elle jouissait -avec sa bonne cessait; sa tante l'accompagnait où -qu'elle allât. Ses longues flânes dans les magasins -étaient devenues impossibles; les ficelles qui réussissaient -facilement avec son père, n'avaient aucune -chance d'être acceptées par une femme économe -comme était sa tante. Elle dut s'accommoder de la -modique pension que son oncle et tuteur lui accorda -pour ses frais de toilette.</p> - -<p>Cette sujétion lui pesait et elle n'était compensée -par aucun avantage. Avec son père, elle sortait peu, -parce qu'il était presque paralysé; avec son oncle, elle -ne sortit guère plus et elle dut subir les regrets plaintifs -de ces petits bourgeois, enragés malgré tout de -leur situation médiocre, s'efforçant quand même -de représenter, mangeant de la carne et buvant du -râpé, pour donner une soirée et se mieux vêtir. -Habituée à un certain confortable, elle vécut dans -une gêne mesquine et plate.</p> - -<p>Elle fut prise de pitié devant ce vin que l'on achetait -au litre chez un épicier et que l'on transvasait -dans des carafes pour la table; elle eut le dégoût -de cette viande de bas étage, prétentieusement -parée, de ces poissons défraîchis et couchés néanmoins -sur une serviette; elle eut un sourire de -mépris quand, profitant d'une gratification, les Désableau -firent poser un timbre à leur porte d'entrée. -Le coup impérieux du timbre leur paraissait aristocratique, -propre à les rehausser dans l'estime des -gens qui le faisaient vibrer. Seulement, comme la -cuisine et la salle à manger étaient séparées du vestibule -par un long couloir, ils avaient, ne pouvant -entendre l'appel du timbre, conservé leur ancienne -sonnette qui derlinait comme jadis plus près -d'eux, et les avertissait qu'une visite attendait sur le -palier.</p> - -<p>Ce fut sur ces entrefaites, après ces soirs, où regardant -la famille attablée et occupée à de fastidieux -délassements, Berthe regrettait de ne pas s'être -mariée, qu'André fut présenté dans la maison. Il -ne lui plut, ni ne lui déplut. Il lui sembla distingué. -Les Désableau ne furent point partisans de ce mariage. -La profession d'homme de lettres épouvanta le -mari. Il y voyait des cascades, des noces furieuses, -une vie débraillée, cousue à la diable, craquant sur -toutes les coutures; la femme, elle aussi, considérait -André avec inquiétude et n'augurait rien de bon d'un -homme qui avait dû manger avec des actrices. Berthe -fit simplement observer à son oncle, que tous les -renseignements étaient favorables et que bien qu'il fût -artiste, ce jeune homme possédait des rentes. Elle -déclara péremptoirement d'ailleurs qu'André lui -convenait.</p> - -<p>Le mariage fut célébré. Elle demeura interdite. Tous -ses rêves de jeune fille se détachèrent, un à un; toutes -les joies révélées par des amies, à voix basse, dans -le coin des fenêtres, toutes les attentes de paradis -brusquement ouvert sous des courtines, ratèrent. -Froide de sens, elle ne vit dans les transports autorisés -par l'Église qu'une convention répugnante, une -saleté pénible.</p> - -<p>Puis son mari lui parut vieux de caractère. Après -l'affection bougonne de son père, la prud'homie gourmée -de son oncle, elle eût désiré des laissez-aller, -des enfantillages dont elle profiterait dans le tête-à-tête. -André avait adopté le ton paternel et bienveillant. -Il se tenait surtout sur la défensive et cherchait -sous des dehors affectueux à sonder sa femme. Ne -pas la choquer en face, ne pas agiter devant ses yeux -des lambeaux de rouge, la tenir sans qu'elle sentît -trop la laisse, envelopper de délicatesses fondantes -la dureté d'un refus, tel était son système. Aussi lorsqu'elle -voulut par une guerre sourde, lui imposer, -comme jadis à son père, toutes ses volontés, il se rendit -promptement compte de cette force d'inertie remuante, -de cette ruse que rien ne lassait. Il se rebiffa -d'abord, s'avoua à la longue et une fois de plus, -avec la mélancolique expérience des gens qui ont -beaucoup pratiqué les filles, qu'il n'était pas de force, -céda pour avoir la paix; seulement, tout en disant -oui, il démontait par un mot devant Berthe, le mécanisme -dont elle se servait. Un jour même qu'il -était de bonne humeur, il lui dit, au moment où -elle commençait ses manigances: C'est cela que tu -vises, dans huit jours tu démasqueras tes batteries; -va, fais-le tout de suite.</p> - -<p>Elle devint rouge, bouda, mortifiée d'avoir pour -adversaire un homme qui s'arrêtait devant ses pièges -et riait, en les montrant du doigt, avant d'y tomber.</p> - -<p>Somme toute, ils demeurèrent, les premiers temps, -dans une intimité attentive et inquiète. L'un et l'autre -s'épiaient, devinant sous toutes ces escarmouches, -sous tous ces combats d'avant-garde, une infinissable -et opiniâtre lutte. Désarmé comme tous -les malheureux qui ont longtemps vécu seuls, par -le moindre simulacre d'affection et de petits soins, -André se disait parfois que sa femme était volontaire -et têtue, mais qu'au fond c'était une brave et honnête -fille qui l'aimait vraiment. Puis il y eut une trêve de -plusieurs mois; il s'imagina que Berthe avait renoncé -à ses projets, qu'elle était lasse de ces tiraillements; il -ne comprit pas que, par une évolution nouvelle, elle -l'avait, coup sur coup, battu sur toute la ligne. Elle -usait en effet maintenant d'un stratagème irrésistible. -Elle avait l'habileté de paraître envier une chose -à laquelle elle ne tenait point et qu'elle savait être -parfaitement désagréable à son mari, et elle y renonçait -de son plein gré, pour lui faire plaisir. Il ne -restait plus à André qu'à céder sur les points qui lui -semblaient moins graves. Encore qu'il fût défiant, -il s'empêtrait dans cette embûche et il justifiait, une -fois de plus, cette irrécusable vérité que si stupide -et si bouchée qu'elle puisse être, une femme roulera -toujours l'homme le plus intelligent et le plus fin.</p> - -<p>La maladie de leur mariage n'était pas malgré -tout arrivée à la période aiguë. La guerre n'éclata, -à ciel ouvert, qu'un certain soir. André eut la -malencontreuse idée d'inviter à dîner son plus ancien -et son meilleur ami, Cyprien Tibaille qui vint -sans enthousiasme et lâcha des gants pour la circonstance.</p> - -<p>La réception avait été plus que froide. A table, le -silence insolent de Berthe, sa hâte à faire desservir -les plats, le ton aigre de son… «personne ne veut plus -de gigot?» accompagné d'un coup de timbre pour -appeler la bonne, avaient mis André à la torture.</p> - -<p>Il s'ingéniait à trouver des mots drôles, à égayer -le repas, lançait des clins d'yeux à sa femme qui -pétrissait suivant son habitude, une boulette de mie -de pain entre ses doigts et se dispensait même de -répondre aux politesses de son convive.</p> - -<p>Tous les lieux communs avaient suivi leur cours. -La conversation s'était épuisée sur un plat de Delft, -pendu au mur. Ce repas, avalé au grand galop comme -dans un buffet de chemin de fer, semblait malgré -tout interminable. Quand il s'acheva pourtant, -Cyprien, de plus en plus froissé par l'inattention -persistante de Berthe, parvint à reprendre le -dessus; il se versa le vin qu'elle ne lui offrait pas, -et les coudes sur la table, il se tourna du côté d'André, -et tous deux balayant d'un commun accord l'amas -des banalités qu'ils entassaient depuis la soupe, -causèrent comme au bon temps. Ils se rappelaient -de joyeuses anecdotes, riaient franchement, sans -plus s'occuper de la femme. Berthe jugea qu'il était -temps d'intervenir. Elle dit d'un ton moitié rêche, -moitié plaisant: voyons, monsieur, vous n'allez pas, -je pense, rappeler à mon mari les aventures de sa -vie de garçon?</p> - -<p>Elle coupa court à leur causerie. Ils gardèrent -le silence pendant quelques minutes. André se -dominait, résolu à ne pas aggraver encore par des -disputes le glacial embarras que jetait sa femme. Il -voulut réagir, tenta de lancer une fusée; l'atmosphère -était trop saturée d'ennui, elle ne prit pas. -Cyprien voulut, de son côté, secouer la lassitude qui -l'accablait, il fit flèche de tout bois, parla, sans intérêt, -des réchauds en ruolz placés sur la table. André -saisit l'occasion, entama une inutile discussion sur -la valeur de l'alfénide et du maillechort; ses paroles, -tombaient sans écho dans un silence morne. Alors il -essaya d'être jovial:</p> - -<p>—Pristi! mon vieux, dit-il, ne les emporte pas, -hein? et, s'adressant à sa femme, il ajouta cette -plaisanterie commode: Berthe, tu feras bien de surveiller -Cyprien quand il partira.</p> - -<p>Elle répondit avec un beau calme:</p> - -<p>—Pourquoi? tu sais à quoi t'en tenir, Monsieur est -ton ami, puisque c'est toi qui l'amène.</p> - -<p>Après cette grossièreté, la conversation cessa complètement. -Le dessert fut vite expédié.—Cyprien -tendit la main vers une assiette de brugnons, Berthe -feignit de ne pas voir son mouvement, sonna pour -faire enlever les plats et apporter le café. Tous les -deux espéraient qu'elle allait les laisser seuls. Elle -ne bougea pas, déclara seulement, lorsque son -mari apprêta une cigarette, que la fumée de tabac -ne la gênait point et elle s'accouda, les yeux -au plafond, paraissant ignorer qu'André cherchait -des allumettes, que le peintre se démanchait le -bras à vouloir atteindre une bouteille de rhum.</p> - -<p>—Tiens, il faut que je te fasse goûter du kirsch, dit -André.—Berthe, donne-nous donc une bouteille; -elle doit être là, dans le bas du buffet, sur la -deuxième planche.</p> - -<p>Elle se leva de mauvaise grâce.</p> - -<p>—Je n'en vois pas, dit-elle.</p> - -<p>—Mon Dieu! fit André impatienté, je te dis, là, -tiens, derrière le cognac.</p> - -<p>Elle atteignit enfin un litre blanc. Ils le débouchèrent, -c'était de l'eau-de-vie de marc.</p> - -<p>Cette fois, elle se releva avec une mine si appesantie -et si quinteuse que Cyprien dut s'écrier:</p> - -<p>—Madame, je vous en supplie, ne vous donnez pas -cette peine.</p> - -<p>Exaspéré, André s'était vivement désassis, et il -avait pris, là où il le désignait, un flacon de kirsch. Ils -en burent un petit verre, puis Cyprien s'excusa de ne -pouvoir rester plus longtemps. Berthe garda son attitude -impassible, n'eut même pas la politesse de le -retenir et il quitta la place, harassé et le ventre vide.</p> - -<p>Une fois la porte fermée, la scène éclata, terrible; -André secoua sa femme d'une rude façon; elle adopta -le parti des syncopes et des larmes. Il finit par demeurer -penaud, craignit d'être allé un peu loin, ramassa -sa femme, l'embrassa, lui adressa presque -des excuses.</p> - -<p>A partir de cette soirée-là, la lutte s'accentua.</p> - -<p>Berthe ne pardonna jamais à son mari de l'avoir -traitée comme une enfant qui est malheureusement -trop grande pour qu'on la puisse encore fouetter; -elle avait cependant touché ce but si ardemment -poursuivi par les jeunes mariées: flanquer à la porte -de chez elles, les amis de l'homme qu'elles ont -épousé; elle eût pu, par conséquent, se montrer -plus indulgente; mais la hauteur inusitée qu'André -avait mise dans ses reproches, la révoltait, puis, il -avait eu de même que tous les gens faibles, la bêtise -de laisser voir qu'une fois la semonce donnée, -il la regrettait. Du coup, elle comprit que sa fermeté -était ébranlable, que cette lucidité d'observation -si périlleuse d'abord, commençait à se brouiller; -elle ne l'avait jusqu'ici ni aimé, ni haï, elle en arrivait -maintenant à le détester.</p> - -<p>Plus elle y pensait, plus elle était à présent convaincue -qu'elle avait commis une sottise en l'épousant. -Après avoir manqué des mariages avantageux, -elle aurait dû attendre encore. Parmi les gens empressés -autour d'elle dans les rares salons où son -oncle acceptait de la mener, elle aurait pu découvrir -un prétendant plus mondain, plus riche. De retour -chez elle, après les sueurs mal séchées des valses, -elle songeait aux danseurs qui l'avaient étreinte, s'imaginait -qu'elle aurait été plus heureuse avec l'un -d'entre eux. Dans tous les cas, ces gens-là avaient -des positions honorables, pouvaient, en travaillant, -augmenter leur avoir, rendre l'existence de leur -femme plus large. André s'occupait de littérature, -une position méprisée par toutes les familles qu'elle -connaissait, une position qui consistait à tourner ses -pouces et à écrire la valeur de deux lettres par jour. -Du reste, il ne pouvait avoir du talent, puisque le -peu de livres qu'il avait écrits ne se vendaient -point.</p> - -<p>Grâce à lui, sa vie restait humble et basse, grâce à -lui, elle était la plus malheureuse des femmes, et, -elle s'apitoyait avec des rages sourdes sur son sort, -regardait pendant de longues soirées, son mari travailler -des phrases. Elle haussait les épaules à la vue -de ses hésitations, de sa manière furieuse de mâcher -son porte-plume, de ses ratures de lignes -entières, de ses surcharges encore biffées, de ses -renvois barrés de lignes d'encre; elle finissait par -s'impatienter de son silence obstiné, de ses grognements -de dépit, et elle l'interrompait par des -observations de ce genre: prends donc garde, tu vas -tacher avec ta plume le tapis de la table.</p> - -<p>Il lui semblait que si elle avait appris un métier, -elle l'aurait exécuté sans des tâtonnements pareils. -Elle ne croyait pas qu'il fût plus difficile de mettre -des mots en place que de remplir de points de laine -le canevas d'une tapisserie. Elle était irritée contre -son mari qui, les soirs où elle eût désiré sortir, objectait -qu'il était en veine de travail, s'attelait rageusement -à un chapitre, s'arrêtait, incertain, rêvassait -pendant des heures, se frottait radieusement les -mains. Un jour, elle lui dit:</p> - -<p>—Pour le peu de besogne que tu as abattu, ce soir, tu -aurais tout aussi bien fait de me mener dans le monde.</p> - -<p>Elle avait les bourdonnements et les harcèlements -insupportables d'une mouche et son mari ne pouvait -ni l'écarter, ni se plaindre, car jamais elle n'était -dans son tort. Elle lui demandait d'un ton dégagé, -si son livre marchait, le dévisageait d'un air de doute, -s'il disait oui, d'un air éploré, s'il disait non. Elle lâchait -d'atterrantes réflexions sur les volumes qu'elle -lisait, répétait les soirs où André se démenait sur -son papier: c'est amusant ce roman que je viens -d'achever; c'est écrit avec une facilité! et elle ajoutait -quelques minutes après: faut-il remonter la -lampe? Si tu dois veiller tard, j'y remettrai de l'huile.</p> - -<p>André mâchait ses colères, répondait parfois -comme un homme qui s'impatiente. Elle prenait -alors une voix suppliante:</p> - -<p>—Voyons, ne me parles pas ainsi, ce n'est pourtant -pas de ma faute si tu ne peux pas!</p> - -<p>D'autres fois, elle se lançait dans des éloges pompeux -sur les œuvres des maîtres qu'adorait André.</p> - -<p>—Il est bien juste qu'ils gagnent de l'argent, disait-elle, -ils ont tant de talent!</p> - -<p>Elle parvenait à rendre désagréable pour son mari -les louanges qu'elle décernait aux artistes qu'il aimait -le mieux!</p> - -<p>Elle était arrivée à raffiner l'âcreté de ses morsures; -de même que la plupart des femmes, elle considérait, -du reste, son mari comme une bête de somme et s'indignait -que, malgré les coups d'aiguillons, il ne travaillât -pas d'arrache-pied afin de lui permettre à elle -d'augmenter encore le nombre de ses fantaisies. Si -autrefois elle prenait son père pour un banquier, elle -trouvait juste au moins qu'il ne lui allouât qu'une -somme en rapport avec ses moyens; maintenant elle -eût trouvé naturel que son mari se saignât aux quatre -membres, qu'il trimât ainsi qu'un mercenaire, -à seule fin de lui fournir le pouvoir de dépenser -plus.</p> - -<p>Son père en était quitte à bon compte, et il avait -pour récompense de ses largesses la gratitude câline -de la femme, André pas. Elle eût regardé d'ailleurs -les plus durs sacrifices qu'il se serait imposés -comme lui étant dus; il n'eût même pas été dédommagé -de sa peine par un peu de reconnaissance.</p> - -<p>Il ne méritait, pensait-elle, ni encouragement, ni -pitié. Il était imbécile et maladroit! Quand on songe -qu'il n'avait pas seulement eu l'adresse de profiter -de cet avantage de tous les écrivains: obtenir des -billets de théâtre et de concert. En l'épousant, elle -s'était promis ces joies qui lui avaient été si longtemps -interdites, être assise dans un fauteuil de -balcon et ne pas payer!—Il prenait des places à ses -frais comme un simple bourgeois, lorsqu'elle le tourmentait -pour voir une pièce.</p> - -<p>Elle finit par ne plus vouloir aller au théâtre dans -ces conditions. Le bonheur qu'elle y goûtait était -gâté par la pensée qu'elle aurait pu le ressentir, sans -bourse délier.</p> - -<p>Il vint un moment pourtant où elle se lassa de rester -ainsi sur le qui-vive; alors, elle tomba dans une -inertie désolée, mena une existence engourdie, sans -imprévu et sans espoir. Elle resta longtemps au lit, -s'éternisa dans un fauteuil. Ses bonnes s'enhardirent, -la pillèrent sans modération. André hasarda -quelques reproches qu'elle reçut avec l'air d'une -victime qui s'attend à tout. Alors il se tut, tâcha de -s'enfoncer dans le travail, regarda galoper devant -lui la déroute de son ménage; puis, alarmé un jour, -par l'attitude endolorie de sa femme, il se résolut à -l'égayer; il endura même le supplice qu'il avait presque -toujours évité jusqu'alors et il s'y accoutuma -même sans trop d'ennui, il traîna Berthe dans les -salons. Ce fut peine perdue, elle le considérait -comme un rabat-joie, s'ennuyait, malgré tout, quand -il était là.</p> - -<p>Dans cette vie désheurée, les cancans de ses -bonnes devinrent ainsi qu'autrefois lorsqu'elle était -jeune fille, une attirante distraction, mais elle n'éprouvait -réellement de plaisir que dans la compagnie -de quelques camarades, jeunes mariées comme -elle. Alors, dans la journée, en l'absence des hommes, -elles s'installaient près de la cheminée et les -papotages sautaient, les petits secrets de l'alcôve -s'ébattaient dans les sourires, les confidences commencées -s'achevaient dans le va-et-vient des éventails. -Chacune se plaignait de son mari, mais leurs -yeux à toutes étincelaient lorsqu'insensiblement la -conversation s'arrêtait aux intimités haletantes des -nuits. Il y avait des temps d'arrêt, des petits silences -coupés par des chuchotements derrière les doigts, -des invites à parler plus haut, des exclamations pudibondes -et envieuses, des éclats frissonnants de -rire. Berthe demeurait silencieuse, se demandant de -quelle chair elle était pétrie, comment ses nerfs pouvaient -rester détendus, comment ses élans n'aboutissaient -pas.</p> - -<p>—C'est la faute de monsieur ton mari, lui disait -l'une.—Ah Dieu! ma chère, reprenait une autre, moi, -j'en mourrais, à ta place; toutes s'efforçaient de lui -arracher des détails précis sur les inhabiles tendresses -qu'elle devait subir. Berthe se défendait, ne -lâchait que des indications confuses sur lesquelles -elles se lançaient, bride avalée, sabrant le mari, le représentant -comme un être indélicat et comme un sot.</p> - -<p>Berthe arrivait à se convaincre que si elle avait -épousé un autre homme, il n'en eût certainement -pas été ainsi; les quelques doutes qu'elle pouvait -conserver encore s'évanouirent subitement. Un danseur -qui l'invitait à valser dans les bals, lui serrait -ardemment les mains et elle éprouvait une sensation -délicieuse, un frémissement par tout le corps, -une sorte de vertige qui la jetait, lacée étroitement -sur lui, pâmée, tressaillante, entre ses bras.</p> - -<p>L'homme qui la remuait de la sorte était un grand -gommeux, avec des cheveux rares au sommet, poicrés -par de la bandoline sur les tempes, couchés sur -le front en éventail. Il était mis à la dernière mode, -portait des cols évasés comme des soupières, de doubles -chaînes de montre, des plastrons bombant, des -culottes étroites du fond et larges des pieds. Il débitait -d'une voix indolente les balivernes monstrueuses -des salons. Il se hasardait peu à peu, était soutenu -dans ses projets par toutes les amies de Berthe.</p> - -<p>Elles exécraient son mari qui, les redoutant, -avait défendu à sa femme de les fréquenter; elles -l'exécraient, parcequ'il ne frayait pas avec leurs -maris à elles, des commerçants occupés de leurs négoces -ou des plaisirs du baccarat et des courses. -Elles poussaient à la chute de leur amie, pour s'enorgueillir -d'elles-mêmes qui ne succombaient point; -elles poussaient à sa chute par une lâcheté de gamines -qui, n'ayant point le courage de faire le mal, -persuadent à la plus bête d'entre elles qu'elle devrait -le commettre, quitte à la repousser ou à la dénoncer -après.</p> - -<p>Berthe se révoltait, jugeait indigne de tromper -son mari, même quand on ne l'aime pas. Elle se débattait, -alors que seule, elle laissait s'égarer ses pensées, -arrivait à se ressasser les arguments convenus, -les raisons préparées et servies par des générations -entières de femmes, les excuses de toutes les bassesses -et de toutes les fautes.</p> - -<p>Le jeune homme devenait de plus en plus pressant -et mendiait des rendez-vous avec instance. Elle -était assiégée de tous les côtés; il la bloquait, lui bouleversait -le sang avec ses yeux, et ses amies lui parlaient -sans cesse de ce gommeux, vantaient ses rares -qualités, ses grâces. Elle lui donna deux, trois rendez-vous, -n'y alla point, le reçut un jour chez elle, -en l'absence d'André, fut perdue dans un coin, à la -cantonade; elle resta comme écrasée. La terre promise -qu'elle avait entrevue lui échappait encore. Les -voluptés tremblantes de l'adultère ne la soulevèrent -point. Devant l'amant comme devant le mari, l'émoi -des sens avorta, la bourrasque tant attendue ne vint -pas. Elle pensa devenir folle, s'acharna quand même -à la poursuite de ces ardeurs qui ne pouvaient éclore; -elle se réfugia dans cette liaison, se forçant à penser -à son amoureux, dans ses heures de vide, se contraignant -malgré elle à vouloir l'aimer.</p> - -<p>Alors, elle ne se plaignit plus de son mari qui -s'applaudissait de la voir enfin conciliante et douce, -mais elle reprocha à sa famille, au hasard, au ciel, -la matière dure dont elle était bâtie, l'engourdissement -de passion qui la possédait, la trivialité du -réel succédant à ses rêves, quand elle se croyait -sur le point de les atteindre.</p> - -<p>Tout à ses livres sur lesquels il bûchait péniblement -sans se satisfaire, confiant en l'honnêteté de sa -femme, André ne s'était douté de rien. Il avait fallu -sa rentrée hâtive, un soir, pour que l'infamie de son -ménage s'étalât devant ses yeux, en plein.</p> - -<p>Lorsque son mari apparut brusquement cette -nuit-là et surprit auprès d'elle un homme en chemise, -Berthe reçut un terrible choc; elle se tenait -encore debout, qu'elle ne savait déjà plus où elle -était. Elle s'abattit sur le plancher, tandis que les -deux hommes descendaient ensemble. Elle reprit longtemps -après connaissance, fut sans force pour se -lever, comprit seulement, d'instinct, dans la torpeur -qui l'écrasait, que tout s'était écroulé autour d'elle, -qu'elle gisait, ensevelie à jamais sous des décombres.</p> - -<p>Le matin, elle se hissa, hébétée, le long du lit; le -rappel de son malheur la frappa; elle sanglota, désespérée, -ne sachant plus que devenir. Une seule -pensée surnageait dans cette mer d'angoisses, celle -de ne pas se montrer à son mari.</p> - -<p>Elle eût préféré qu'il la tuât plutôt que de supporter -la honte de sa vue, l'amertume de ses reproches. -Elle n'eut qu'un but, fuir, et, précipitamment -comme prise de délire, elle s'habilla, se sauva de cette -maison ainsi que d'une ruine qui menace.</p> - -<p>Elle marchait dans la rue, se répétant qu'après un -pareil désastre elle ne pouvait plus implorer que son -complice. Elle s'arrêta tout à coup, se souvenant -qu'il habitait dans la maison de sa famille, qu'il ne -pouvait recevoir de femmes, puis, elle poursuivit sa -course, se disant que dans une telle débâcle, les convenances -importaient peu!</p> - -<p>Il était encore couché lorsqu'elle frappa à sa porte. -Elle haletait, étouffée par l'ascension des cinq étages; -il demeura stupéfié devant elle, puis il débarrassa un -fauteuil des hardes qui le couvraient.</p> - -<p>—Qu'est-ce qu'il y a, dit-il, d'une voix tremblante? -Alors elle perdit le peu de sang-froid qui lui restait. -Elle se pendit à son cou et balbutia des mots entrecoupés -de larmes: je n'ai plus que toi, sauve-moi -dis, tu m'aimes bien n'est-ce pas?</p> - -<p>La contenance du jeune homme devenait de plus -en plus soucieuse. Il bredouilla: «tu sais bien que -je t'aime,» et, tout en boutonnant le col de sa -chemise de nuit, il lui versa quelques bribes d'affections, -puis il lui débita péniblement les histoires -prévues: Elle n'y songeait pas; elle se mettait -hors la loi, risquait d'être ramenée de force chez -son mari, traînée devant les tribunaux. C'était la -honte pour elle et pour sa famille, c'était son aventure -racontée dans tous les journaux avec son nom -et celui de son père. Lui-même ne se relèverait pas -d'un tel scandale, ses parents le chasseraient. Ah! il -fallait bien réfléchir avant de faire un semblable coup -de tête! et puis, quelle vie serait la leur! il ne pouvait -quitter les siens, il n'avait aucune fortune personnelle, -c'était la misère noire qu'ils se préparaient. -Oh! il ne pouvait y avoir de doute, son père serait -inflexible et lui rognerait les vivres. Il entrerait seulement, -là, maintenant, verrait une femme chez son -fils, qu'il ne les laisserait certainement pas sortir vivants -de la chambre.</p> - -<p>Il lui tenait la main, lui exposait piteusement sa -situation, répétait plusieurs fois de suite les mêmes -arguments, épiait sur sa face l'impression qu'ils produisaient, -insistait de préférence sur la honte des familles, -sur les poursuites de la justice.</p> - -<p>Toute blanche, elle l'écoutait, ne soufflait mot.</p> - -<p>—Tu comprends, reprenait-il, la mine pleurarde, -mourant de peur qu'elle ne restât chez lui, craignant -qu'elle ne comprît enfin qu'il n'avait eu qu'un but, -en la séduisant, se garder de l'amour sur la planche, -sans frais; tu comprends, tout ce que je te dis là, -c'est dans ton intérêt, peu m'importe à moi que ma -vie soit brisée, je t'aime assez pour cela! Mais en fin -de compte tout n'est pas désespéré. Ton mari aurait -pu prendre la chose plus mal; il te pardonnerait -peut-être si tu voulais bien. Voyons, il n'a pas l'air -d'un méchant homme, tu en serais peut-être quitte -pour quelques reproches. Quant à moi, je me sacrifierai, -je ne te verrai plus, je m'efforcerai de t'oublier -si cela peut te rendre la vie heureuse! Ah! je souffre -de te parler ainsi, de plaider contre mon propre -cœur, mais je le dois, après le mal que je t'ai fait involontairement, -car l'amour ne raisonne pas, je veux -t'empêcher d'achever ton malheur par une esclandre. -Mon Dieu! Mon Dieu! que tout cela est triste, -pauvre chérie, va, oh! nous ne sommes pas heureux! -le ciel est témoin que si cela dépendait de moi, mais -je ne sais pas, que puis-je faire, dis, quoi?</p> - -<p>Il avait l'air si lamentable et si penaud qu'elle en -eut presque pitié.</p> - -<p>On toqua discrètement à la porte, puis une voix -de femme s'entendit: Monsieur Alexis, on vous attend -pour déjeuner.</p> - -<p>Berthe demeura stupide. Elle regarda cet homme -qui mettait son paletot et se donnait un coup de -brosse avant de descendre.</p> - -<p>Alors, elle songea que tandis que tout s'était effondré -autour d'elle, tandis que son existence était à -jamais perdue, lui, son amant, allait tranquillement -au milieu de sa famille, déjeuner comme de coutume. -L'immense infortune qui l'accablait n'avait -même pas rejailli sur lui. Il était pourtant aussi coupable -qu'elle! cette dérision du sort l'indigna. Pour -ce bellâtre, elle avait trompé un mari qui valait certes -mieux; pour ce lâche qui ne cherchait qu'à -se débarrasser d'elle, elle était tombée dans une -telle boue que jamais plus elle ne s'en laverait!</p> - -<p>Elle s'essuya avec la main les yeux, rajusta son -chapeau qui s'était défait et, sans y penser, instinctivement, -elle nouait les brides de ses mains tremblantes, -arrangeait ses cheveux derrière ses oreilles.</p> - -<p>Il eut l'œil allumé de joie.</p> - -<p>—Tu t'en vas, dit-il faiblement, et il lui apporta son -parapluie qu'elle ne cherchait point. Elle ne lui tendit -même pas la main. Il crut nécessaire de murmurer:</p> - -<p>—Je te reverrai? où ça?</p> - -<p>Elle le toisa, ouvrit la porte, sortit sans même se -retourner.</p> - -<p>—Bon voyage, dit le jeune homme; eh zut à la fin! -Je ne peux pourtant pas m'empêtrer d'une femme!</p> - -<p>Berthe marchait dans la rue, à grands pas. La -honte d'avoir été éconduite ainsi dominait toutes -ses pensées. Son mépris pour cet homme dépassait -le possible. Ah! elle en avait assez! elle retournait -chez son mari, il ferait d'elle ce que bon lui semblerait! -Elle rentra, vit qu'André avait emporté sa malle, -comprit qu'il ne reviendrait plus. Elle s'affaissa, exténuée, -dans un fauteuil; son angoisse même sombra. -Elle n'avait plus le sentiment de ses maux. Dans le -bourdonnement qui lui emplissait la tête, il lui semblait -seulement distinguer au loin un glas furieux -sonnant d'horribles catastrophes, d'irréparables -deuils! Une sorte de lueur traversa soudain le brouillard -de ses idées; l'ordure lui parut monter plus haut -sur elle; elle se dressa, prise d'épouvante, puis elle -retomba sur son siège, les dents sèches, le regard -naufragé, l'air fou.</p> - -<p>Inquiète ne ne pas l'avoir vue, la veille, à sa soirée -et craignant, malgré les assurances de son mari, -qu'elle ne fût sérieusement malade, madame Désableau -arriva, sur ces entrefaites, et la secoua, terrifiée, -par cette raideur cassée, par ces sursauts et -par ces râles; elle la supplia de lui répondre, lui demanda -où était André, courut au travers des pièces -à la recherche d'une fiole d'eau de mélisse, comprit -au désordre de l'appartement, à la porte d'entrée -laissée ouverte, qu'une rafale de malheur s'était -ruée sur cette maison et l'avait culbutée de fond en -comble; elle revint près de sa nièce, la serra dans ses -bras, saisit dans les phrases décousues qu'elle lui -arrachait qu'André s'était enfui; alors, elle l'enroula -dans une couverture et l'emporta en un fiacre chez elle.</p> - -<p>Là, Berthe s'apaisa et consentit à tout avouer. -Désableau bouleversé, s'écria «malheureuse!» puis, -sa fureur fit volte-face et s'abattit sur André. C'était -un misérable, qui devait fréquenter les gourgandines, -il n'avait, après tout, que ce qu'il méritait. Mais -comme à la moindre allusion à son mariage, Berthe -avait des ébranlements nerveux, des crises qui la -jetaient, trépidante, contre les meubles, force fut à -son oncle de se taire; il se promit seulement, le jour -où elle serait rétablie, d'épancher sa bile.</p> - -<p>Peu à peu l'atmosphère pacifiante de la famille la -calma. Elle s'abandonnait, se pelotonnant sur une -chaise, s'y attiédissant, des heures entières; insensiblement, -elle s'aveulissait, ne désirait plus -qu'une chose, qu'on ne la tirât point de sa langueur, -qu'on lui permît comme à un animal qui souffre, de -lécher sa plaie, là, dans le coin où elle s'était mise.</p> - -<p>Quelques jours s'étaient écoulés ainsi. Anonchalie -et comme réduite, elle avait des douceurs de convalescente, -des sagesses de petite fille; elle acceptait -avec bonheur maintenant la monotonie des soirées -de famille, l'invariable bercement des conversations -qui s'échangeaient, autour d'elle, pour ne rien dire.</p> - -<p>Le soir, où assis dans la salle à manger autour de -la table sous la suspension, ils étaient tous assemblés, -la mère tailladant de l'étoffe, la fille peinturlurant -une image, le père sirotant sa tasse de café et combinant -des patiences, Berthe rêvassant, les pieds au -feu, sur un fait divers, madame Désableau qui achevait -de faufiler la bâtisse du corsage, appela sa fille.</p> - -<p>—Viens ici, Justine, que je t'essaie ta robe et elle -lui enfila une casaque, piquée sur une doublure -grise, sans manches, cousue à grands traits.</p> - -<p>—Voyons, tiens-toi droite, continua-t-elle.</p> - -<p>Elle leva le bras de l'enfant et, sans se hâter, avec -précision, elle pinçait l'étoffe trop large sous les aisselles. -Puis, en la prenant par les deux épaules, elle -fit pivoter sa fille comme un toton, lui donnant avec -son dé de petits coups sur les doigts pour la faire rester en -place. Le col l'inquiétait; elle ramenait les deux -pans de la doublure, les assujettissait par une épingle, -plissait avec le plat de la main l'étoffe qui tombait -droite, la forçant de suivre les contours de la -poitrine jusqu'à l'évasement des hanches et, très affairée, -elle modifiait encore, à vue de nez, son plan, méditait -sur les endroits dévolus pour les boutonnières.</p> - -<p>—Voilà qui est terminé, dit-elle, en ôtant avec -précaution son moule et elle l'étala de nouveau sur -la table, enleva les épingles qu'elle y avait fichées -comme points de repère et se mit à opérer silencieusement -ses retouches.</p> - -<p>Neuf heures sonnèrent.</p> - -<p>—Justine, reprit à son tour monsieur Désableau, -il est l'heure d'aller te coucher, mon enfant.</p> - -<p>La petite rechignait, mais ses parents furent inflexibles. -Madame Désableau alluma un bougeoir, -prit la palette de couleurs, le verre d'eau sale et les -emporta dans sa chambre. Pour gagner du temps, -Justine embrassait longuement son père et Berthe, -leur posait des questions, lambinait à la recherche -d'un ruban égaré sous la table. Sa mère l'empoigna -et, la poussant devant elle malgré ses trépignements, -elle referma la porte.</p> - -<p>Alors Désableau releva un peu la tête, fixa son -pince-nez et, faisant claquer entre ses doigts le paquet -de cartes, il se tourna vers sa nièce et lui dit:</p> - -<p>—Maintenant que Justine est couchée, causons. -J'ai reçu une lettre de M<sup>e</sup> Saparois qui m'invitait à -me présenter à son étude. Je vais te résumer la conversation -que nous avons eue ensemble.</p> - -<p>Ton mari qui, dans l'espèce, a, paraît-il, tous les -droits, serait heureux d'éviter le scandale des tribunaux -et des affiches; aussi ne formera-t-il pas une -demande en séparation de corps; il propose simplement -un arrangement à l'amiable. Vous vivriez, chacun -de votre côté, il ne te servirait aucune pension -alimentaire, mais il te restituerait en entier ta dot.</p> - -<p>Telles sont les propositions que m'a soumises, en -son nom, M<sup>e</sup> Saparois.</p> - -<p>Je lui ai dit, moi, à ce notaire ce qu'il en était et -ce que je pensais de la conduite de ton mari. Il me -semble invraisemblable, ai-je ajouté, après mûres réflexions, -que M. André Jayant soit à même de rendre -intacte la dot dont nous avons bien voulu le gratifier. -Je n'ai pas celé à M<sup>e</sup> Saparois que je n'avais jamais -été d'avis de donner suite à l'union projetée entre ton -mari et toi, j'ai en même temps appelé son attention -sur les idées scandaleuses qu'André avait soutenues -dans ses livres, et j'ai été forcément amené à cette -conclusion qu'il devait avoir dissipé en orgies l'argent -qu'une famille honorable avait consenti à lui -livrer.</p> - -<p>M. Désableau souffla et fit une pose. Il répétait une -leçon qu'il piochait depuis trois jours entiers à son -bureau. Il continua sur un ton plus emphatique encore:</p> - -<p>—Tout en convenant avec moi que cette littérature -était odieuse et après avoir déploré, lui aussi, comme -tout honnête homme du reste, les excès de ces malheureux -qui ne craignent pas d'insulter, dans leurs -écrits, tout ce qui est respectable, M<sup>e</sup> Saparois n'a -cependant pas admis la justesse de mes conclusions. -Il a prétendu que, parce qu'André se complaisait artistiquement -à se vautrer dans d'inqualifiables fanges, -il ne s'en suivait pas nécessairement qu'il eût -dévoré ta dot.</p> - -<p>—Après cela, reprit Désableau qui semblait réfléchir, -peut-être le notaire a-t-il raison. Il se pourrait -que ton mari n'eût pas croqué le magot, cet homme-là -n'avait sans doute pas la hardiesse du vice!—C'est -un fait cela, il y a des gredins qui atteignent par l'intensité -de leurs forfaits à une sorte de grandeur. -Certes, je suis heureux, au point de vue de tes intérêts -pécuniaires, que ton époux ne figure pas au nombre -de ceux-là; mais, avouons-le, ma fille, André -possède vraiment un vice si banal qu'il vous répugne!</p> - -<p>Berthe défendit énergiquement son mari:</p> - -<p>—On n'accuse pas les gens de cette façon, dit-elle; -non, mon mari n'est ni un gredin, ni un malhonnête -homme et puis, enfin, tu le sais bien pourtant, dans -cette malheureuse rupture, c'est moi qui ai eu tous -les torts!</p> - -<p>—Ce n'est pas! s'écria Désableau. En admettant -même que tu les aies eus, tu ne les as pas, en fait. -Une femme devient ce que son époux veut qu'elle -devienne.—Tiens, regarde, la mienne, ta tante; ah! -je puis déclarer que jamais, au grand jamais, il ne -s'est élevé entre nous la moindre divergence d'idées, -le moindre nuage! mais aussi, elle a contribué, sous -mon impulsion, à la bonne intelligence, au bien-être -d'un intérieur qui est justement estimé par tous. -Non, je le maintiens, si au lieu de t'allier à un bohême -et à un drôle, tu t'étais alliée à un honnête -homme, tu serais, comme ma femme, heureuse!</p> - -<p>Berthe s'emporta. Elle secoua d'un coup l'apathie -qui l'accablait depuis sa chute.</p> - -<p>—Je ne permettrai pas qu'on parle ainsi de mon -mari, devant moi, dit-elle.</p> - -<p>Désableau, jeté hors des gonds, suffoqua. Son binocle -bondit.</p> - -<p>—En voilà assez, balbutia-t-il, j'ai accepté les propositions -du notaire, mais j'ai le droit de donner mon -opinion sur André et je la donne!</p> - -<p>Madame Désableau vint heureusement mettre le holà. -Elle ordonna à Berthe de rentrer dans sa chambre.</p> - -<p>—Nous recauserons de tout cela, à tête reposée, -fit-elle, et elle ajouta: c'est ridicule, vous criez si fort -que la petite peut tout entendre, dans l'autre pièce.</p> - -<p>Alors son mari se tut.</p> - -<p>—Tu as raison, ma bonne, murmura-t-il, nous -devons épargner à l'enfance de notre fille, ces humiliantes -et dangereuses révélations.—Ah! c'est -égal, je le lui avais bien dit, moi, à ta nièce, qu'elle -contractait un sot mariage, qu'elle épousait un individu -qui avait l'œil faux comme trente-six jetons. -Elle n'a pas voulu m'écouter,—elle est bien avancée -à présent;—enfin, tiens, n'en parlons plus, ces -histoires-là me bouleversent!</p> - -<p>Il tira sa montre, s'assura qu'il lui restait, avant -l'heure du coucher, le temps matériel d'accomplir -deux ou trois patiences, il se rassit, battit les cartes, -les tendit à sa femme pour qu'elle lui portât bonheur -en les coupant et il disposa, pensivement, ses paquets -à d'égales distances.</p> - -<p>Inquiétée par les rougeurs qui marbraient la face -de son mari, madame Désableau prépara en silence, -un verre d'eau sucrée à la fleur d'orange et elle le -mit devant lui, dans une assiette, sur la table.</p> - -<p>Désableau sourit doucement.</p> - -<p>—Tu es bien la meilleure des épouses, dit-il.</p> - -<p>Et ils s'attendrirent tous les deux, pensant que -dans ce déluge de misères et de vilenies, ils étaient, -dans leur petit ménage, à l'abri comme sur l'arche. -Le malheur de leur nièce les ragaillardit sans -qu'ils en eussent conscience. La placidité dont ils -jouissaient depuis tant d'années et que la force de -l'habitude leur faisait paraître toute naturelle, leur -sembla soudain une grâce spéciale. Presque guillerets, -ils passèrent pour se livrer au sommeil, ce -symbole de la mort, comme l'appelait M. Désableau, -dans leur chambre à coucher et, là, après avoir remonté -sa montre, le mari se débarrassa de son habit -et de son gilet et montra un dos qu'écartelaient d'une -croix de Saint-André deux bretelles roses.</p> - -<p>Puis il enleva son pantalon et ses chaussettes, -s'insinua entre les draps et, là, regardant sa femme -qui avait ôté son faux chignon et se liait les cheveux -sur le haut de la tête, en paquet d'échalottes, -il lui dit, désignant du doigt la couchette de sa fille -endormie, transplantée, depuis le retour de Berthe, -dans leur propre chambre:</p> - -<p>—Espérons que notre Justine épousera un jour un -employé, un homme estimable et non un saltimbanque -et un artiste, comme notre pauvre nièce.</p> - -<p>Madame Désableau avait la bouche remplie par -les épingles qu'elle retirait de sa tignasse. Elle se -borna à lever les yeux au ciel comme pour implorer -elle aussi, cette faveur, se hissa à son tour sur le lit -et tourna le bouton de la lampe, mais la mèche carbonisée -se brisa sur le rebord du bec, fignolant par -saccades, crachant des postillons d'huile contre le -verre, lançant d'acres puanteurs. Madame Désableau -se rua hors des draps, emporta la lampe dans l'autre -pièce, la souffla, revint précipitamment se blottir, -toute grelottante, contre son mari.</p> - -<p>Alors, tout se régularisa. Les jérémiades à propos -des mèches éventées, les apostrophes menaçantes -pour l'art, prirent fin. Les deux bosses qui se déplaçaient -sous les couvertures s'immobilisèrent, les -oreillers replièrent leurs cornes. L'on n'entendit -plus que le tic-tac régulier de la pendule, l'imperceptible -galop d'une montre; puis, léger comme une -brise, le doux «put, put,» d'un ronflottement -monta, soutint quelque temps, dans le silence de la -pièce, sa note tremblée, s'affaiblit peu à peu, expira -en un insaisissable soupir sur les lèvres du couple.</p> - - -<div class="chapter"></div> -<h2 class="nobreak">V</h2> - - -<p>André goûta une joie d'enfant lorsqu'il fut installé -dans son nouveau logement. Après les courses -furibondes aux quatre coins de Paris pour acheter -les ustensiles qui lui manquaient, après les angoisses -du déménagement effectué comme d'habitude par -des maçons au trois quarts ivres, les difficultés à caser -les meubles sans contrarier le jeu des fenêtres -et des portes, les batailles contre la brique des murs -qui repoussait et tordait les clous, les fatigantes recherches, -à quatre pattes, dans le tas des volumes -vidés en bloc sur le parquet, André, avec l'aide de -Cyprien, était enfin parvenu à organiser son intérieur. -Il avait repris toute sa gaieté, flânait pendant -des journées entières, décraquelait ses faïences avec -de l'eau de javelle, ravivait avec les feuilles restées -au fond de sa théière, les couleurs de ses tapis, rêvait -à des améliorations de confortable, à de nouveaux -achats de bric-à-brac et de livres.</p> - -<p>Une semaine s'était écoulée; tout était définitivement -en ordre; les papiers rangés sur la table -prête pour le travail. Il avait recommencé avec Mélanie -son petit train-train.</p> - -<p>Il la retrouva telle qu'il l'avait laissée, fluette et -plate d'appas, le nez crochu, les yeux ronds, un signe -poilu au-dessus de la lèvre supérieure, le teint -rouge sous ses cheveux blonds, brunis par le grand -air et par la pommade. Elle portait les mêmes bonnets -à petits tuyautés, les mêmes rubans poireau -et groseille, les mêmes canezous à soutaches, la -même broche, enfermant sous verre une photographie -de son époux, les cheveux bouffant en ailes de -pigeon, la moustache cirée, l'œil roide et faraud, -dans sa tenue de sergent de ville.</p> - -<p>Elle n'avait ni vieilli, ni engraissé, possédait -toujours son entêtement d'Auvergnate, sa quasi-honnêteté -dans le carottage, sa joie à faire la cuisine -et à ravauder les chaussettes des autres.</p> - -<p>Comme jadis elle était incapable de construire -un feu, mettait deux petites bûches au fond et un -gigantesque billot par-dessus, amoncelait les cendres -en tas sous les chenets de façon à empêcher le -tirage ou bien elle les ôtait toutes et donnait ainsi -à l'âtre un air lamentable de cheminée neuve!—Elle -persistait également à lui rafler tous ses journaux -pour couvrir la table et le buffet de l'office, à -découper son papier blanc en dents de scie pour l'ajuster -en guise de lambrequin sur le manteau de sa -cheminée de cuisine, cassait l'anse des tasses, les -rafistolait tant bien que mal, de manière que son -maître pût croire, en les prenant, qu'il les avait lui-même -rompues, brisait les crayons qu'elle chipait -sous le prétexte d'inscrire les dépenses, conservait -la manie de mettre les porte-allumettes dans les -cendriers, de cirer le bout verni des bottines de -bal.</p> - -<p>Comme jadis, elle versait de l'eau bouillante dans -les verres et sur les couteaux pour les laver et elle -éprouvait des stupeurs énormes lorsque les uns se -fêlaient et que les autres perdaient leur fil; elle oubliait -régulièrement dans les sauces les bouquets -ficelés de laurier et de thym, laissait, en balayant le -salon, son plumeau sur un meuble, forçait son maître -à enlever, chaque jour, l'amas des journaux et -des livres qu'elle récoltait dans les chambres et entassait -sur le bureau juste à la place où il voulait -écrire.</p> - -<p>Ces défauts retrouvés ne déplurent pas à André. Il -les attendait au passage, les saluait comme des connaissances, -s'étonnait, malgré tout, de ne les voir, -ni diminués, ni grandis. Il constata avec satisfaction -que la bêtise de sa bonne était demeurée stationnaire. -Puis des défauts qu'il avait négligés, se montrèrent -un à un, dès que l'occasion se présenta. Il -dut répéter pour la millième fois et sans la moindre -chance de succès d'ailleurs, les mêmes observations -qu'avant son mariage. Il la supplia de ne pas remplir -d'eau de savon le broc des lieux, de ne pas garder son -plomb débouché, de ne pas essuyer l'intérieur de -sa théière, de ne pas ajouter enfin à la poudre du café -moulu l'ancien marc qu'elle s'obstinait à maintenir -dans le filtre. Il insista également pour manger du -gros pain et non du pain riche ou des flûtes jocko -qu'elle affectionnait, s'éleva contre l'abus des champignons -dans les sauces, contre sa manie de -sucrer les épinards et de cuire à tel point le bœuf -qu'il s'effilochait sous le couteau en de longs filaments -mous.</p> - -<p>Somme toute, il ne pouvait se plaindre. En même -temps que ses inepties et que ses balourdises, Mélanie -avait rapporté des qualités inconnues aujourd'hui -des bonnes: une propreté merveilleuse, un soin -rare de ménagère, une certaine affection pour -l'intérieur qu'elle balayait. Elle fourbissait, récurait, -frottait, du matin au soir, reprisait les nippes, remettait -aux chemises des cols et des poignets neufs, menait -la maison sans qu'il eût à s'occuper, ni du blanchissage, -ni de toutes ces harcelantes et menues -sottises qui dégoûtent du célibat les plus opiniâtres -et les plus braves.</p> - -<p>André se carrait pour l'instant dans son bonheur, -se levait tard, traînait en chemise, fumait des cigarettes -jusqu'à l'arrivée de sa bonne qui lui apportait -les journaux et brossait ses hardes, puis il allait -se promener, revenait pour déjeuner, classait ses -notes, en attendant qu'il reprît son livre arrêté depuis -le désarroi survenu dans son ménage.</p> - -<p>Dérangé et un peu offusqué tout d'abord par la -disposition nouvelle de ses meubles, estimant qu'ils -étaient en comparaison de ceux qu'il possédait jadis -dans une vaste pièce, singulièrement étriqués dans ce -petit réduit, il parvint peu à peu, à mesure que le -souvenir de son salon d'homme marié s'atténuait, à -trouver que cette chambre était claire et gaie.</p> - -<p>Bientôt elle lui parut s'être déjà imprégnée de cet -indéfinissable charme que dégagent les logements -où l'on ne rentre pas seulement pour se coucher, -des logements où l'on vit pendant des journées entières, -où, le soir, des rires d'amis se croisent, succédant -au silence des heures de travail, égayant -avec leurs francs éclats l'air recueilli des murs.</p> - -<p>Il arriva enfin à juger suffisamment large et commode -cette pièce minuscule, si bourrée de bibelots -et si bondée de meubles qu'on ne pouvait s'y tenir -à plus de trois personnes ensemble.</p> - -<p>Du plafond au plancher, les murs disparaissaient -sous un fouillis de faïences, de tableaux, de cuivres, -de porcelaines du Japon, au milieu duquel deux -aquarelles impressionnistes étincelaient dans leurs -barres d'or sur le fond bistré du papier de tenture: -une vue de coulisses avec des danseuses en gaze -rose, au repos, devant des portants barbouillés de -verdures, des petites voyoutes exquises lutinant de -grands dadais empesés dans leur tenue de bal; une -vue de salon avec des messieurs ennuyés et aimables, -des femmes excitantes et frivoles, étroitement -lacées dans des armures de soie pâle, les bras et les -épaules nues, le corsage grand ouvert, étayant de -ses buscs cachés les touffes blanches des seins.</p> - -<p>Puis, venaient dans la pièce, amoindrissant encore -avec leurs avances et leurs saillies, le peu d'espace -laissé libre, une table, des chaises, un guéridon de -vieux chêne et un divan tapissé de toile bise brochée -de fleurs amarantes, flanqué à droite: d'une large bibliothèque -où, rangée en bataille, une armée de -bradels, jaune canari et sang de bœuf, pétardaient, -éteignant avec leurs soleils d'artifice toutes -les pièces tranquilles: les tristes et discrets La -Vallière, les sévères Jansénistes, sans dentelles ni -flaflas d'or, les cartonnages ordinaires bons enfants -et un peu canailles, pincés dans leur blouse de toile -bleue ou grise, les reliures de chagrin aux mines de -bourgeoises et de cuistres; à gauche: d'une autre -bibliothèque plus petite, pleine, celle-là, de volumes -brochés, et là encore, deux larges taches saillaient, -deux files de volumes marchant en tumulte, battant la -générale, les uniformes jaunes de l'éditeur Charpentier, -les tuniques rouges de la légion étrangère d'Hachette.</p> - -<p>André avait changé bien des fois déjà ses livres et -ses tableaux de place. Après des tâtonnements et -des essais, il avait enfin ordonné le tout de telle -manière que les formes et les couleurs se répondissent, -que les flammes de punch allumées aux -biseaux des glaces, que les luisants postés sur les -lignes d'or des cadres et dans le creux irisé des assiettes, -aidassent à égayer la pièce qui demeurait encore -sombre lorsque sortait entre des interstices de -bibelots et de meubles, le ton grave et foncé des -murs.</p> - -<p>Quelques semaines passèrent. La tranquillité de -cette nouvelle existence remit André sur pieds. La -convalescence s'achevait; après les prostrations qui -suivirent la crise, il était entré en pleine voie de guérison, -pensait moins souvent à sa femme, avait simplement -gardé d'elle un soutenir lent et triste. Par -instants même il lui semblait être toujours resté -garçon; le passé lui apparaissait lointain et confus -comme ces vagues souvenirs que l'on conserve, -même rétabli, des hallucinations entrevues pendant -la fièvre. Il croyait avoir atteint la délivrance qu'il -souhaitait; il ne doutait plus que ce rêve caressé: -rayer deux années de sa vie, ne pût enfin devenir -possible.</p> - -<p>Il s'abandonnait aux gâteries enveloppantes de sa -bonne. Excellente cuisinière, Mélanie, pour reprendre -son influence dans la maison, lui prépara des -mets à se lécher les doigts, des fritures qu'elle réussissait -d'étonnante façon, d'impérieuses rémolades, -de pétulantes ravigotes, voire même quelques bons -plats familiers, tels que veau à la casserole, miroton -embrené de moutarde, lapin aux pommes sauté -dans d'incomparables sauces au vin.</p> - -<p>Puis, c'était Cyprien qui arrivait souvent pour dîner -au hasard du pot; et c'étaient des repas charmants -où l'on causait d'art, où l'on s'attardait, les coudes -sur la table, dégustant des petits verres, chassant la -fumée des cigarettes qui montait en tourbillonnant -sous l'abat-jour.</p> - -<p>Et ces jours-là, Mélanie était superbe; prise à l'improviste, -elle servait, en quelques minutes, un dîner -suffisant et passable, appuyait les plats de consistance -trop courts de mirifiques omelettes au -fromage, parait à tout, apportait le café, puis, -le panier au bras, roulant entre ses doigts le cordon -de son tablier, elle répétait la phrase mécanique -de tous les soirs: Monsieur n'a plus besoin de -rien?—Non, Mélanie.—Alors, bonsoir, Monsieur.—Et -elle partait confectionner à son tour le dîner -du sergent de ville.</p> - -<p>Ces distractions de longues causeries, ces rires -d'ami bavardant sans gêne, employant les mots crus -qu'affectionnent, en général, les hommes de lettres -et les peintres, les bariolages d'argot et de termes de -métier qui salent si vivement, l'échange des questions -et des ripostes, infusèrent à André une ardeur -nouvelle; après les froids ennuis, après les accablantes -giboulées de la vie maritale, une embellie semblait -prête à luire. Le retour de son ancien compagnon -le retrempait, il avait soif de travail et, excité -par toutes ces discussions qui se passionnaient autour -de sa table, il voulait se prouver qu'il n'était -pas déchu, que son talent s'était échappé intact de -la bagarre.</p> - -<p>Mais, dans les premiers temps, sa bonne volonté, -ses élans échouèrent. Maniaque, ainsi que la plupart -des artistes, il ne pouvait travailler que dans un logement -qu'il connaissait bien. Afin que son œil ne -flânât point, malgré lui, sur les bibelots accrochés -aux murs, il fallait qu'il se fût assez familiarisé avec -les angles et les teintes de ces objets, pour ne plus -les apercevoir quand bon lui semblait. Sa manie -était irrépressible. Il ne pouvait même travailler sur -sa table autrement placée que de coutume. Il avait -donc tout d'abord usé de longues heures à examiner, -un à un, ses bibelots, ses livres, puis à en embrasser -l'ensemble, à s'en remplir les yeux, à les gaver -de telle sorte que leur appétit de distraction -cessât.—C'était une affaire de quinze jours au -moins.—Cette période était écoulée depuis longtemps -déjà et cependant quoiqu'il tentât pour s'entraîner, -ses efforts rataient. Il se mettait devant son -bureau, voyait la scène qu'il voulait décrire, saisissait -la plume et il demeurait là, inerte, comme -ces gens qui, après avoir longtemps espéré le dîner, -ne peuvent plus avaler une bouchée dès qu'ils sont à -table.</p> - -<p>Il en déchirait son papier de rage. Pour un peu, il -se serait cru idiot. Il appréhenda que son intelligence -n'eût été tout d'un coup faussée. Il se désola, pensant -qu'il resterait peut-être frappé d'impuissance, -puis il regimba, se rappela les quelques bonnes pages -qu'il avait autrefois écrites, pour affermir son -courage, suivit les conseils de Cyprien qui l'engageait -à ne pas se surmener, à laisser la machine reprendre -tranquillement haleine. Il s'occupa de travaux de retouche, -rebouta les termes pied-bot, obtura les trous, -émonda les végétations de ses phrases, attendit -comme le mécanicien qui promène sa bête sur le -rail pour la mettre en train, qu'elle fût assez chauffée -pour gagner le large. Et c'étaient de longs débats -avec lui-même, des luttes engagées contre Cyprien -qui le voyant irrésolu, moins entier et moins -stable dans ses idées, tentait de lui inculquer ses -théories, des théories faisandées et morbides qu'André -repoussait d'ordinaire, tout en reconnaissant la -curiosité et la justesse de quelques-unes.</p> - -<p>Et Cyprien revenait à la charge et trompé par le -silence de son ami, le croyant indécis, sur le point -de céder, il répétait, un à un, ses arguments, expliquait -longuement la nouveauté de ses aperçus, citait -des exemples pour les faire valoir.</p> - -<p>L'accent d'un paysage était, selon lui, donné par -les tuyaux d'usine qui s'élevaient au-dessus des arbres -et crachaient jusqu'aux nuages des flocons de -suie.</p> - -<p>Il avouait d'exultantes allégresses, alors qu'assis -sur le talus des remparts, il plongeait au loin, voyait -les gazomètres dresser leurs carcasses à jour et remplies -de ciel, pareils à des cirques bâtis de murs -bleus et soutenus par des colonnes noires. Alors, le -site prenait pour lui une inquiétante signification de -souffrances et de détresses.</p> - -<p>Dans cette campagne dont l'épiderme meurtri se -bossèle comme de hideuses croûtes, dans ces routes -écorchées où des traînées de plâtre semblent la farine -détachée d'une peau malade, il voyait une plaintive -accordance avec les douleurs du malheureux, -rentrant de sa fabrique, éreinté, suant, moulu, trébuchant -sur les gravats, glissant dans les ornières, -traînant les pieds, étranglé par des quintes de toux, -courbé sous le cinglement de la pluie, sous le fouet -du vent, tirant, résigné, sur son brûle-gueule.</p> - -<p>Il voyait dans la banlieue qui s'étend autour du -Paris pauvre, la maladrerie de la nature, l'hôpital -Saint-Louis, des paysages et des sites et de mélancoliques -douceurs lui venaient, des apitoiements charitables -pour cette nature souffreteuse qui accélérait, -avec ses souffles meurtriers, les incurables -maux engendrés par la boisson et par la famine.</p> - -<p>—Ah! s'écria-t-il, un soir de grande discussion, -un de ces soirs où, énervé par les petits verres, il parlait -à flots, ah! Pantin! Aubervilliers, Charonne, voilà -les quartiers poitrinaires et charmants!—Eh parbleu, -tu n'as pas besoin de me regarder de la sorte!—Je -sais d'avance ce que tu vas me dire; qu'il n'y -a point que ces quartiers-là!—mais j'aime aussi les -autres, moins, il est vrai, mais enfin je les aime. -Oui, j'aime les grands boulevards avec leurs rumeurs -de foule, leurs cafés pleins, leur brouhaha de gommeux -et de coulissiers et j'en raffole, la nuit surtout, -vers deux heures, alors que passe sur l'asphalte la -chasse désolée des filles.—Et puis, veux-tu que je -te dise, eh bien, moi qui suis réputé être exclusif -dans mes opinions, je me crois beaucoup plus éclectique -et plus large que toi, car en fin de compte, -quelle qu'elle soit, riche ou pauvre, somptueuse ou -mesquine, je trouve que la rue est toujours belle! -J'y jouis démesurément, le soir, par exemple, quand -étincellent aux flambes du gaz, les lettres d'or collées -sur le fronton ou sur les portes vitrées des boutiques. -Je les lis, j'apprends le nom du commerçant, -je vois qu'il est le gendre et le successeur d'un tel -et je regarde par les carreaux toute la famille, installée -dans le fond, autour d'une table: la maman qui -ronronne, assoupie, les deux mains sur le ventre, -le papa, la fille, le gendre et successeur qui jouent au -trente-et-un et jabotent les yeux fichés sur leurs -cartes. Ça me donne envie d'entrer, d'offrir des rabais -énormes sur le prix de leurs marchandises, d'apporter -ainsi un aliment inattendu aux niaiseries que -ces gens vont se débiter jusqu'à l'heure de la fermeture.</p> - -<p>Oui, mon bon, voilà.—Et ces joies délicieuses de -la rue, je les goûte, le matin aussi, quand je flâne -sur les trottoirs. Alors, j'examine les fillettes qui ont -découché et qui trottinent, secouant un tantinet -leurs jupes, baissant des yeux battus, faisant courir -menu sur le bitume des bottines pas fraîches.—Elles -ont un je ne sais quoi d'allangui et de pâlot qui -révèle l'insomnie laborieuse de la nuit, un je ne sais -quoi dans leur linge encore propre mais un peu -froissé, dans leur allure ralentie, dans leur façon de -porter la voilette et de relever la robe qui indique la -hâte d'un habillage, la gêne des ablutions qu'on n'a -pu pratiquer chez soi.</p> - -<p>Dans le nombre, il y en a d'adorablement honteuses -que mon sourire paternel gêne bien un peu. -Celles-là filent plus vite et, moi, tout en les suivant -des yeux, je m'offre des plaisirs intimes, j'évoque -derrière la grâce mutine de leur marche, des déceptions -érotiques ou pécuniaires, des désordres d'oreillers -dans des chambres tièdes et, après le long -baiser usité en pareil cas, le secret contentement du -Monsieur qui voit enfin partir de chez lui la femme.</p> - -<p>Vue ainsi, la rue est toujours splendide et toujours -neuve. Elle regorge, si fanée qu'elle puisse être, -d'innombrables délices que bien peu comprennent -car les Saintes Écritures ont raison: la terre est -remplie de gens qui ont des yeux pour ne pas voir et -malheureusement nous faisons tous plus ou moins -partie de ceux-là. C'est qu'il n'y a pas à dire, mon -vieux, nous sommes imbibés et saturés de toute une -lavasse de lieux communs et de formules! il nous -faut du pittoresque, des architectures à effet, des -rues bizarres avec des clairs de lune, des montagnes -et des forêts, il nous faut des sujets de description -qui prêtent!—Ah! ils m'enquiquinent à la fin, tous -ces gens qui viennent vous vanter l'abside de Notre-Dame -et le jubé de Saint-Étienne-du-Mont! ah ça, -bien, et la gare du Nord et le nouvel hippodrome, ils -n'existent donc pas!—C'est vrai ça, ils sont un tas -de vieux baladins qui vous sortent des enthousiasmes -sur commande quand ils parlent des anciennes -basiliques ou de ces chalets en pierres de taille qu'ils -appellent les merveilles de l'art grec! Ils en ont plein -la bouche! Eh, qu'ils aillent au diable avec leur Parthénon! -S'ils aiment ce genre de bâtisses-là, qu'ils se -plantent au milieu de la place de la Concorde, ils en -auront deux de Parthénon, un par devant et un par -derrière; qu'ils s'installent à demeure devant la -Bourse, ils en verront un autre encore, égayé pourtant -car on a eu le bon sens de lui camper une horloge -dans la façade et de lui ficher des tuyaux de -cheminée sur le toit. Ça rompt au moins l'harmonie -de ses grandes lignes bêtes!</p> - -<p>Et dire que ça va continuer pendant des années -encore, dire que des générations entières d'artistes -vont acheter des réductions de la Vénus de Médicis, -une bégueule qui a une tête d'épingle sur un -torse de lutteuse de foire! quelque chose de propre -que cette dondon qui profite de ce qu'elle a des -bras pour se cacher le ventre! La Vénus que j'admire, -moi, la Vénus que j'adore à genoux comme le -type de la beauté moderne, c'est la fille qui batifole -dans la rue, l'ouvrière en manteaux et en robes, la -modiste, au teint mat, aux yeux polissons, pleins de -lueurs nacrées, le trottin, le petit trognon pâle, au -nez un peu canaille, dont les seins branlent sur des -hanches qui bougent!</p> - -<p>O la chlorose des petites ouvrières et le fard allumé -des fillasses qui rôdent! ça m'excite et j'en -rêve! quand on songe qu'à Paris nous ne sommes -peut-être pas plus de trois peintres qui pensions -ainsi! et le monde en est là et le Messie ne vient -pas! Ah! si tous, tant que nous sommes, nous n'étions -pas gangrenés par le romantisme, si au lieu -de guérir notre infection, nous ne nous bornions pas -à la blanchir, si l'on inventait enfin un iodure qui -puisse dépurer les cervelles d'artiste, nous verrions, -à coup sûr, bien d'autres beautés modernes qui nous -échappent!</p> - -<p>Et Cyprien avalait des verres d'eau, se promenait -de long en large continuant à exhaler ses -plaintes, à répéter ses espérances aux quatre coins de -la pièce.</p> - -<p>André le laissait déclamer. Les tirades exaspérées -du peintre l'intéressaient. Elles lui rappelaient le -temps où ils discutaient pendant des journées entières. -Aujourd'hui, Cyprien criait dans le désert. -André le contredisait le moins possible, s'étant depuis -longtemps aperçu que son ami était de ces gens -qui, possédés par un sujet, n'écoutent même pas les -arguments qu'on leur oppose et s'acharnent, sans -souci des démentis et des répliques, à exposer leurs -doctrines et leurs systèmes.</p> - -<p>André n'admettait point d'ailleurs toutes les idées -de son camarade. Partant d'un point de vue commun, -épris, tous les deux, de naturalisme et de modernité, -tellement frottés l'un à l'autre, qu'ils avaient -un genre d'esprit semblable, une vision mélancolique -de la vie, innée chez Cyprien et graduellement -développée par ses déboires et par ses échecs, moins -instinctive et plus factice chez André sur lequel peu -à peu le compagnonnage du peintre avait déteint, ils -ne voyaient cependant pas de la même façon. Ils se -séparaient au premier chemin rencontré sur la route -qu'ils parcouraient ensemble. Leur tempérament différait.</p> - -<p>Grand et blond, maigre et blême, Cyprien avait -une barbe pâle, de longs doigts effilés et pointus, -une main remuante, un œil gris aiguisé, des cheveux -hérissés de poils blancs. Il battait le briquet, en marchant, -usait le bas de sa culotte régulièrement trop -courte et trop large aussi pour ses tibias minces. -Avec son dos un peu courbe et son épaule gauche légèrement -déjetée, il paraissait maladif et pauvre. Sa -façon d'arpenter les rues était pour le moins singulière. -Il avançait par sursauts, piétinait sur place, -s'élançait tout à coup, ainsi qu'une grande sauterelle, -filait à toute volée, tenant son parapluie sous -le bras comme un magister, se frottant sans raison -les mains.</p> - -<p>Cyprien était bien l'homme de sa peinture, un -révolté au sang pauvre, un anémique subjugué par -des nerfs toujours vibrants, un esprit fouilleur et -malade, obsédé par la sourde tristesse des névroses, -éperonné par les fièvres, inconscient malgré ses -théories, dirigé par ses malaises.</p> - -<p>Mal équilibré, versant à gauche et à droite, il était -incapable de produire une grande œuvre, mais il -avait par moments, une outrance, une audace de -peinture curieuse, une recherche souvent réussie -d'effets inosés, une note bafouante et cruelle sur la -fille surtout, la montrant telle quelle, avec les honteuses -pourritures de ses dessous et les corruptions -opulentes de ses dessus.</p> - -<p>Moins lymphatique et moins nerveux, moins rebellé -et moins âpre, André allait, lui aussi, de l'avant, -mais bien qu'il s'emballât et prêchât moins, il raisonnait -davantage. C'était un garçon bien découplé, ni -gras, ni maigre, un peu jaune de teint comme les -bilieux, le front court et touffu, la petite moustache -noire ébouriffée comme celle d'un chat, le menton à -fossette, rasé et bleu, les doigts spatulés et velus, -l'œil doux avec de longs cils, la lèvre pâle et -les dents mauvaises. Il était bourgeoisement vêtu -sans négligence et sans pose, appartenait à cette race -de gens qui ne se crottent jamais et dont les habits -même râpés semblent toujours neufs. Sous une apparence -d'homme délibéré, il cachait une timidité -de jeune fille, une peur terrible du qu'en dira-t-on et -du ridicule. Il hésitait, dans les circonstances les -plus simples de la vie, à prendre un parti, oscillait, -voyait des difficultés partout, les résolvait parfois -avec la bravoure d'un poltron et regrettait, deux minutes -après, la fermeté dont il avait fait preuve.</p> - -<p>Il connaissait assez la vie pour vous démonter le -mécanisme des vertus et des vices de son prochain. -Il vous expliquait clairement le caractère de la femme -des autres, désignait les mesures à prendre pour éviter -leurs supercheries et leurs traîtrises, perdait peu -à peu sa lucidité d'analyse dans son propre ménage -ou bien quand il demeurait clairvoyant, il parait le -coup qui le menaçait, puis fatigué, il se découvrait -et se laissait frapper d'autant plus rudement par son -adversaire qu'il l'avait d'abord échauffé par la résistance.</p> - -<p>Et ce bon sens et cette finesse si vite émoussés, si -vite trahis, le suivaient dans ses livres. Là, comme -dans son existence, il était entêté et faible sans juste -mesure. Entêté devant une idée qu'il était décidé à -émettre, faible devant les difficultés qui se levaient -lorsqu'il s'agissait de lui donner un corps et de la -rendre. Il persistait dans sa volonté, mais il n'essayait -même pas de tourner l'obstacle, se bornait à -l'épier, attendant prudemment une occasion, un -moment propice. Au fond il bloquait une œuvre -pour ne pas lui livrer assaut et une fois campé -devant elle, il se relâchait et s'acagnardait dans l'inaction. -Bien qu'il s'obstinât à ne pas entamer un chapitre -autre que celui contre lequel il se battait, il ne -parvenait pas à réagir contre ses défaillances, contre -son ennui.—La chose, aussitôt commencée, le lassait.—Il -relisait le chapitre entamé puis se promenait, -cherchant la suite, finissait par feuilleter un -livre et enfoncé dans un fauteuil, loin de sa table de -travail, il ne songeait plus à son œuvre, absorbé par -celle des autres.</p> - -<p>Il n'avait pas, au demeurant, le coup instinctif et -furieux, le coup inattendu et lancé droit de Cyprien, -mais, d'un autre côté, n'eût été son inconstance dans -le travail, son apathie dans la vie, son gnian-gnian -dans l'attaque, il aurait créé une œuvre moins brillante, -moins saccadée, moins accomplie au petit -bonheur, mais plus sagement conçue et plus solidement -faite.</p> - -<p>Avec les nécessités de ce tempérament impressionnable, -avec ces nécessités de quiétude et -de bien-être, ce dégoût des choses acquises, ce -manque de ressort devant une résistance, ce caractère -versatile et mal assis, il avait forcément -abouti, dans ses livres, à un ou deux romans lentement -piochés et douloureusement bâtis, et dans -son existence, à la placidité désirée du mariage, -à l'amour bon enfant dans une couche bourgeoise.</p> - -<p>Avec les surexcitations de ses chloroses et ses lambinages -maladifs, Cyprien devait, dans son art, après -avoir flâné, travailler, les jours de secousse, dans un -coup de feu; il devait forcément encore, dans la vie -après avoir longuement rêvé, chercher sur des literies -de rencontre l'apaisement de ses folies charnelles. -Fortement échaudés, l'un et l'autre, par les -femmes, André n'y songeait plus qu'avec une certaine -douceur triste, Cyprien les considérait d'une -façon ardente et inquiète. Leurs œuvres marquaient -cette différence des caractères. Unis dans une commune -haine contre les préjugés imposés par la bourgeoisie, -ils s'encourageaient mutuellement, méprisant -l'opinion de la foule, la défiant, acceptant les -insuccès, très à l'écart du monde des lettres et des -peintres, régulièrement éreintés par tous les journaux, -par tous les confrères qui leur reprochaient -leur isolement et leur dédain. Leur amitié d'enfance -s'était affermie dans la lutte qu'ils soutenaient; ils -avaient toujours vécu ensemble et, à part quelques -bisbilles venues à la suite de cancans de femmes qui -les avaient comme de juste divisés, jamais aucune -brouille, aucune querelle ne s'étaient élevées entre -eux.</p> - -<p>Il avait fallu le mariage d'André pour briser tout -d'un coup l'intime de leurs relations; ils se manquèrent -désunis. L'épisode du dîner ne laissait aucun -doute sur les dispositions malveillantes de Berthe. -André ne vit bientôt plus son ami que chez les Désableau -qui l'invitaient dans l'espoir qu'il rentoilerait -pour rien un portrait de famille. Ainsi étaient -justifiées les prophéties de Cyprien: pécore ignorante -et grincheuse, amis fichus à la porte, et enfin, éclatant -comme la gerbe finale, comme le bouquet de -ces embêtements, le cocuage opéré par un gommeux -fade.</p> - -<p>Ce fut pour André, du reste, un bonheur que de se -retrouver près du peintre, car celui-là soufflait avec -ses fièvres, des ardeurs de travail aux autres. Il poussait -maintenant André, l'épée dans les reins, n'acceptant -plus l'excuse des habitudes rompues et du -logement fraîchement habité. Il le talonna de telle -sorte qu'André se réattela à son livre.</p> - -<p>La machine semblait avoir réparé ses rouages mais -elle fonctionnait avec lenteur. Il s'appesantissait des -journées entières sur une page, mais il était, somme -toute, très satisfait. La mise en train de son œuvre -était terminée, il n'avait plus d'inquiétude, ne doutait -pas qu'il ne pût prochainement abattre de la -besogne comme au bon temps et il passait des journées -charmantes de labeur et de flâne, s'escrimant à -petits coups, se frottant joyeusement les mains, -s'installant au soleil sur sa terrasse, fumant des cigarettes, -regardant curieusement par les fenêtres d'un -Ministère situées vis-à-vis des siennes l'intérieur des -bureaux, des enfilades de cartons verts à poignées de -cuivre, des tables de bois noir, à casiers, des chaises -de canne, des corbeilles, des cuvettes et des carafes, -des cabriolets pleins de fiches, des amas de dossiers -énormes. Il avait en face de lui, juste, deux employés -enfermés dans la même pièce, l'un dont on apercevait -le profil joufflu, l'autre qui voûtait un dos dont -l'échine saillait. Puis, une tache blanche entrevue -au fond du bureau, derrière les vitres de la croisée, -disparaissait, ouvrant un jour sur une autre -pièce et des gens entraient, des papiers à la main, -bavardaient, s'asseyaient sur des coins de table puis -partant, ils déplaçaient et remettaient de nouveau -la tache blanche en place.</p> - -<p>Ce mic-mac intéressa André. Il commençait à connaître -les habitudes de ses deux voisins. L'un d'eux, -un homme de cinquante ans environ, l'air minable et -bénin, venait tôt, changeait de bottines et d'habit, -s'installait longuement, disposait en bon ordre ses -crayons et ses plumes, lisait le Petit Journal jusqu'aux -annonces, mangeait un croissant de deux -sous à trois heures, réglait beaucoup de papier jaunâtre. -Celui-ci devait demeurer dans les lointains -d'un Vaugirard ou d'un Vanves quelconque, être marié -et mal à l'aise dans son ménage. Il sortait furtivement, -dans la journée, revenait parfois avec un -petit paquet qui semblait contenir des chaussures -d'enfants, et il recevait des lettres à son bureau.</p> - -<p>L'autre, plus jeune, arrivait tard, une serviette de -chagrin sous le bras, s'asseyait, morose et grognon, -se barricadait derrière des monceaux entassés de -liasses, cachait les papiers qu'il gribouillait dès qu'on -ouvrait la porte et se sauvait de bonne heure. Celui-là -devait travailler au dehors et être célibataire, à en -juger par sa hâte à déguerpir, par les cure-dents de -gargote qu'il mâchonnait tout en écrivant.</p> - -<p>Et au-dessous et au-dessus de lui, du haut en bas -du Ministère, par les hautes fenêtres du premier, -par les croisées plus basses des autres étages, par -les lucarnes étranglées du faîte, André voyait des -hommes pareils fumant, écrivant, lisant des journaux, -virant et tournant, accouplés dans des pièces -semblables.</p> - -<p>Puis, il se fatiguait à contempler l'ennui de ces -malheureux et, se penchant sur la balustrade de sa -terrasse, il plongeait au loin, enfilait d'un coup d'œil -toute la rue qui arborait une allure de bourgade -lointaine avec son rond-point, triste comme la petite -place d'une Sous-Préfecture de dernière classe; -ici et là, près d'un dépôt de voitures que surveillait -un vieillard boiteux, des cuisiniers d'hôtels bâillaient -dans leurs casaques blanches, échangeaient -le bonjour avec des cochers en train de donner l'avoine, -avec des marmitons embusqués derrière le -grillage des croisées de cuisine, avec le commissionnaire -en vedette sur le seuil du marchand de vins.</p> - -<p>Morne, le matin, et déserte le soir, la rue Cambacérès -ne commençait à s'animer que vers les onze -heures. Alors une chaîne de garçons de bureau, portant -des mazagrans et des carafons de cognac, des -œufs sur le plat, des bouteilles cachetées, des assiettes -fumantes ou couvertes, se déroulait depuis la -boutique d'un mastroquet jusqu'au Ministère et là, -ils se rejoignaient, se groupaient, riant, les mains -pleines, avec un sergent de ville en faction près -d'un tonneau de charbonnier, avec les hommes de -peine aux livrées bleu-lin, avec le cantonnier chargé -d'arroser la rue.</p> - -<p>Puis, les visites d'abord rares, arrivaient maintenant -en foule. Des fiacres accouraient de tous les -points et, s'arrêtant devant l'entrée pavoisée d'un -drapeau tricolore, vidaient sur le trottoir près -de la guérite inoccupée d'un factionnaire, des gens -affairés qui portaient sous le bras des journaux, des -papiers, des livres, se perdaient sous la voûte de la -porte-cochère, ne reparaissaient plus que longtemps -après, consultaient leurs montres et semblaient embêtés, -pour la plupart.</p> - -<p>D'autres, comme des figurants et des machinistes -qui connaissent les escaliers de service des coulisses -et de la scène, disparaissaient par une porte voisine, -par la petite porte du n<sup>o</sup> 9, semblable à l'entrée des -artistes de ce théâtre, et des mères-nobles, de vieilles -dames aux boudins flageolant sous leurs brides, -venues pour quémander des pensions ou des secours, -apprêtaient sur le seuil leurs mines contrites et préparaient -leurs larmes.</p> - -<p>Mais, c'était vers trois heures surtout que la hâte -de la rue s'accentuait. Une procession défilait d'importants -Messieurs, des Députés, des Sénateurs, des -Préfets et d'autres Messieurs décorés de ronds -rouges sortaient des bureaux, leur serraient respectueusement -la main et s'éloignaient, arrêtés eux -aussi, par des gens qui leur parlaient avec déférence -et le chapeau bas.</p> - -<p>Dans cette rue silencieuse, malgré sa navette ininterrompue -de monde, dans cette chaussée où l'on -entendait le roulement mou des fiacres sur l'asphalte, -certains jours de la semaine, un homme se promenait, -coiffé d'un melon de cuir noir, orné de ciseaux -peints en blanc, une petite caisse retenue sur -l'épaule par une bretelle, chantant sur un mode lugubre: -v'là le tondeur, tond les chiens, coupe les -chats et va-t-en ville!—A d'autres moments, un -«o vitrie» s'élevait prolongeant sa note stridulée -ou bien un repasseur, roulant devant lui sa petite -meule, remuait à chaque pas une sonnette, accompagnée, -au loin, par l'aigre solo qu'un fontainier -jouait sur une corne.</p> - -<p>Le mardi, vers quatre heures, un bruit nouveau -dominait les autres. Des voitures particulières emportant -dans leurs caisses des flots de toilettes claires, -s'arrêtaient devant un petit hôtel à un étage, -contigu à la maison où logeait André et un vigoureux -coup de timbre retentissait, annonçant les visites, -suivi de près par le choc lourd des vantaux -qu'on referme.</p> - -<p>André commençait à classer les rumeurs diverses -qui montaient sous sa terrasse. La vie singulière de -la rue Cambacérès lui arrivait de moins en moins -confuse, il voyait se dégager peu à peu de ces bâtisses -décolorées ou badigeonnées de jaune d'ocre -une mélancolie de locaux inhabités pendant des mois, -aux persiennes et aux portes closes, une banale opulence -de pension de famille, une tristesse de rez-de-chaussée -que n'égaient aucune industrie et aucun -commerce.</p> - -<p>Une sorte d'ennui prévalait, l'ennui d'un lieu de -passage, l'ennui de gens ne demeurant point dans -ce quartier et ne s'y rendant que par contrainte et -que par besoin; c'était, en dépit de la vie factice -et courte qu'insufflaient à cette rue les bureaux du -Ministère, la teinte lugubre d'une province morte.</p> - -<p>André s'applaudit en somme de résider dans un -quartier aussi recueilli et aussi tranquille, mais Mélanie -qui s'intéressait peu à l'atmosphère spéciale de ces -rues, se borna à trouver ce coin de Paris malhonnête. -La vie y coûtait deux fois plus cher que dans les autres, -disait-elle, et il fallait marcher pendant des heures -avant que d'apercevoir un épicier ou une fruitière. -Elle assomma son maître de plaintes, déclara ne pas -vouloir aller au marché parce que toutes les paysannes -étaient des chipotières et des friponnes; -elle ajouta enfin qu'elle achèterait dorénavant ses -provisions, le matin, en traversant le Gros-Caillou; -à l'entendre, les avenues situées derrière les Invalides, -étaient un pays de Cocagne où les commerçants -vendaient à perte. André lui répondit simplement -qu'elle était parfaitement libre de trimballer, si bon -lui semblait, un panier plein pendant des lieues; -quant aux économies qu'elle prétendait réaliser par -ce système, il y crut d'autant moins qu'elle continua -à exhiber, tous les deux jours, une interminable -liste de dépenses.</p> - -<p>Libre de se pourvoir où qu'elle voudrait, Mélanie -se tint parole et s'attira de la sorte, dans le -quartier d'Anjou-Saint-Honoré, la réputation d'une -râleuse. Une animosité extrême succéda aux plates -flatteries que les marchandes lui débitèrent par cupidité, -les premiers temps, puis, les querelles sourdes -enflèrent et débordant des trottoirs, entrèrent -comme un flot d'eau grasse dans la loge du portier. -Furieux de ne pas faire le ménage d'André, -excité par les colères des boutiques où stationnait -sa femme, le concierge brandit un règlement qui interdisait -de monter de l'eau et du bois et de secouer -les tapis, après dix heures. Ce fut entre la loge et la -cuisine, une lutte quotidienne, un combat acharné -pour une goutte d'eau, pour une brindille de cotret, -tombées dans les escaliers.</p> - -<p>André s'inquiéta, eut peur que ces collisions ne -l'atteignissent. Il ordonna à Mélanie de rester tranquille, -graissa la patte du portier, parvint à force de -largesses et de petits soins, à obtenir une sorte de -trêve. Pour récompenser sa bonne d'avoir bien voulu -remiser son humeur chagrine, il écouta même des -histoires à dormir debout qu'elle jugea utile de lui -raconter. Des garçons de bureau et même des employés -du Ministère lui faisaient de l'œil dès qu'elle -apparaissait sur la terrasse. Elle affectait un courroux -qu'elle n'éprouvait réellement pas, étant flattée -au fond de ces attentions qu'elle narrait, en les déplorant, -avec trop de détails.</p> - -<p>André haussait les épaules; la vertu de Mélanie -l'intéressait peu; ce qu'il voulait surtout, c'est qu'elle -n'ameutât point les curiosités de la rue sur elle.</p> - -<p>Il était payé pour savoir à quoi s'en tenir sur les -rages jacassières des boutiquiers! les potins et les -calomnies que Cyprien rapporta, le jour où il s'en -fut surveiller le déménagement de son ami, avaient -dépassé, comme étiage, toutes les crues des sottises -connues.</p> - -<p>Du charbonnier chez la fruitière, de la fruitière -chez le boulanger, du boulanger chez le pharmacien, -ç'avait été un assaut de malpropretés et d'insultes. -L'opinion de tous ces gens se rencontrait avec -celle de M. Désableau. André entretenait une modiste, -on la dépeignait même, tout le monde l'avait -vue, une blonde fatiguée qui manquait de dents. -C'était avec elle qu'il mangeait tout l'argent de son -ménage: il laissait sa femme se morfondre dans un -coin, une pauvre petite femme qui avait l'air si honnête -et si doux!—Je te l'aurais fais marcher, moi, -à la place de sa bourgeoise, disait l'une.—Eh, vous -ne l'auriez pas fait marcher plus qu'une autre, ripostait -une voisine que son mari rouait de coups et, la -marchande, tout en abusant de leur dispute pour les -mal servir, les mettait d'accord en affirmant que tous -les hommes étaient bons à jeter dans le même sac!—Et, -c'étaient, chaque jour, de nouvelles découvertes -saugrenues, des rapports lointains, qu'on apercevait -entre le départ d'André et des histoires d'abandon, -insérées dans les journaux, c'étaient des thèses -soutenues par d'intarissables cancanières, des allusions -aux autres ménages de la rue, des médisances -effacées et ravivées soudain sur l'un et sur l'autre. -La maîtresse de ce gars-là c'est une écuyère, déclara -péremptoirement le boulanger qui sut qu'André -écrivait, et il citait, à l'appui de son dire, des bavettes -nébuleuses, des arguments qui ne prouvaient -rien. Où ils étaient tous du même avis, par exemple, -c'est quand ils prétendaient qu'André avait bien la -figure de ce qu'il était. Le malheureux se serait -sauvé pour ne pas payer ses dettes, qu'il n'aurait -point accumulé sur lui plus de fureurs et plus de -haines.</p> - -<p>Puis, un beau soir, dans ce concert d'imprécations, -la concierge, échauffée par le cassis, donna sa -note. Elle révéla des détails inattendus sur la femme -d'André; alors, les langues qui commençaient à s'arrêter, -tournèrent de plus belle. Elle avait un amant, -on l'avait entrevu, la nuit, alors qu'André le reconduisait, -en l'éclairant. Sans nul doute ils étaient tous -de connivence, l'amant était le fils d'un capitaliste, -il entretenait le mari et la femme. André était un -fainéant et un sagouin, un homme sans profession, -un journaliste, un flâneur qui trafiquait des femmes. -Alors Berthe eut la réputation d'une dévergondée -et d'une hypocrite. Son teint pâle qui fut -d'abord celui d'une pauvre femme qui se ronge les -sangs parce que son mari la délaisse, devint l'ignoble -lividité d'une fille épuisée par la noce, puis il y eut -encore un revirement en sa faveur, c'était cet horreur -d'homme qui l'avait corrompue! Elle appartenait -à une bonne famille; M. Désableau, son oncle, -avait l'air d'un Monsieur respectable et les injures -qu'il avait déversées sur André, en présence de plusieurs -personnes, montraient bien le mépris que lui -inspirait le mari de sa nièce.</p> - -<p>Cyprien demeura interdit. Il regarda, résigné, vider -ce tombereau d'infamies sur son camarade. Les -calomnies s'échappaient maintenant de toutes les boutiques, -s'attardaient sur tous les trottoirs et, de là, -s'amassant dans la loge des concierges, se répandaient -dans les cours, entraient comme une fumée -fine sous la porte des paliers, emplissaient les -cuisines, accompagnaient les bonnes dans les salles -à manger de leurs maîtres, envahissaient jusqu'aux -alcôves.</p> - -<p>Les boutiquiers se vengeaient ainsi de l'hiver subi; -comprimés dans leurs cages, les portes fermées, -n'ayant même pu se ménager des éclaircies, en -frottant avec les doigts la buée qui leur voilait la -rue, ils s'étaient morfondus derrière les fougères -d'argent dont la gelée étamait leurs vitres; les racontages -des bonnes n'avaient pu les rassasier; aux -aguets derrière leurs comptoirs, ils avaient en vain -tenté de suivre de l'œil les passants et de cracher -dans le dos des personnes qui les faisaient vivre.</p> - -<p>La contrainte que le froid leur imposa, les rendit -féroces. Toutes les mesures qu'André avait imaginées -pour étouffer l'éclat de son malheur, ne servirent de -rien. Pendant quinze jours, il ne fut question que de -son départ et Cyprien qui lui narra, en les émondant, -les ineptes âneries qu'on dégoisait sur son -compte, aurait pu ajouter encore, s'il l'avait su, que -lui-même n'avait pas été plus épargné. Il était le -confident du mari, un monsieur de son espèce, vivant -sans doute aux dépens des filles. Le boulanger, -lui, opinait dans un sens un peu différent. Il admettait -volontiers que le peintre fût une canaille, mais -il pensait que c'était lui qui avait séduit la femme -d'André. Il étayait du reste son dire de raisons profondes -basées sur l'amitié qui liait les deux hommes. -On n'est jamais trompé que par ses amis, disait-il; -mais, alors, dans ce cas-là, André n'était plus qu'un -jobard, un mari qu'on pouvait plaindre et non attaquer. -Cette supposition parut inadmissible; une partie -du voisinage hésitait pourtant, mais la concierge -ayant affirmé que Cyprien, vu de dos, ne ressemblait -pas à l'amant qui possédait, autant qu'elle avait pu -les apercevoir dans la nuit, des épaules plus larges, -eut gain de cause. On se contenta d'envelopper dans -la même réprobation, André, Cyprien et Berthe; -on expliqua subitement les causes pour lesquelles -ce ménage changeait si souvent de bonne et comment -il en était finalement privé. Une fille qui se -respectait quittait cette maison au bout de huit -jours. Si peu dégoûtée que pût être la dernière qui -ressemblait pourtant à une vraie catau, elle avait -eu des hauts de cœur et en avait rendu de dégoût -son tablier! Une véritable maison de passe, conclut -le quartier en chœur; on ne savait réellement à quoi -songeait la police, en tolérant des saletés pareilles!</p> - -<p>André eut d'abord la tentation d'aller casser une -canne sur le nez du boulanger et de la portière, puis -il réfléchit que ce serait stupide et qu'il aurait tous -les torts. Il ragea et se tint tranquille. Il était arrivé -au bout de quelque temps, à un solide et calme mépris -pour ces bélîtres, quand les disputes de Mélanie -et du concierge réveillèrent ses fureurs et lui firent -appréhender, dans sa nouvelle rue, une semblable -explosion d'ordures; il ne respira et ne reprit véritablement -son assiette que lorsque les querelles parurent -avoir désormais pris fin.</p> - -<p>Une, deux, trois semaines, s'écoulèrent encore. Il -entra dans une période complète de quiétude, travailla -d'arrache-pied et, à l'abri des revendications -de Berthe et des Désableau qui acceptaient les conditions -posées par le notaire, isolé des relations ennuyeuses -et des corvées du monde, allégé des tracas -du ménage, savourant la paix d'un homme constamment -déboutonné et en pantoufles, il rappela peu à -peu ses manies de garçon, s'épanouit dans un bonheur -de sans-gêne et de bonne chère; il se trouva, -en un mot, parfaitement heureux.</p> - - -<div class="chapter"></div> -<h2 class="nobreak">VI</h2> - - -<p>Alors la crise juponnière vint.</p> - -<p>Cette tranquillité qu'il avait reconquise à si grand'peine, -fit place à un indéfinissable malaise qui s'accentua -et aboutit à une sorte de spleen qu'il attribua -aux allanguissements du printemps et aux troubles -nerveux qui l'accompagnent.</p> - -<p>L'aversion de son intérieur qu'il avait tant choyé, -se montra. Irritable et agacé par le moindre bruit, -il ne tenait plus en repos et, s'ennuyant à mourir -chez lui, il sortait, et s'ennuyant davantage, au dehors, -il rentrait et tombait harassé sur un fauteuil. -Il restait, immobile, sans force pour secouer la torpeur -qui l'accablait, attendant pour se lever que les -plantes des pieds lui fourmillassent et qu'engourdie, -et devenue inerte et comme paralysée, la main -servant d'appui à sa tête, le picotât d'une façon presque -douloureuse.</p> - -<p>Il se raisonna, se fermant volontairement les -yeux, s'égarant de parti pris, craignant de mettre, -en se tâtant, le doigt sur la plaie qu'il sentait se rouvrir -et le tirer. N'était-il donc pas heureux? Maître -de ses actions, bien dorloté et bien nourri, il menait -en somme la même existence béate qu'avant son -mariage, au moment où il avait eu les moyens de -s'offrir une bonne. Il s'avoua, lassé de ces subterfuges, -que cette existence n'était plus la même que -celle de jadis, qu'il y avait, en plus ou en moins, quelque -chose qui la modifiait du tout au tout sous une -apparence égale.</p> - -<p>Le mariage se dessina enfin, distinctement, devant -lui. Il s'interposa entre sa vie présente et sa vie passée. -Ainsi que ces verres qui déforment les objets -qu'ils réfléchissent, il brouilla et gâta l'image d'égoïste -bien-être qu'il avait autrefois goûté et qu'il -espérait goûter encore. L'aveu lui échappa, la femme -manquait.</p> - -<p>Ah! Cyprien avait beau dire, l'on ne pouvait ainsi -vivre seul!—La crise juponnière qui éclata alors -qu'André fut délivré de sa première stupeur et qu'il -n'éprouva plus d'inquiètes sollicitudes pour le fonctionnement -de son existence réorganisée et remise à -neuf, fut mûrie et hâtée encore par les condoléances -de Mélanie. Elle jugea, en effet, nécessaire de -lui demander chaque fois qu'il recevait une lettre, -des nouvelles de sa femme. Au fond, elle redoutait -que Madame ne se portât mieux et ne revînt -prendre la direction du ménage. Il était probable -que, dans ce cas, elle réglerait les dépenses et -congédierait le sergent de ville que Mélanie avait -amené, à ses heures de libre, dans le logis, pour cirer -les parquets, nettoyer les carreaux et fumer le -tabac d'André; mais, comme le nez de son maître -pointait chaque fois qu'elle lui parlait de sa femme, -Mélanie conclut que Madame n'allait pas mieux, et -retenant le nom de la maladie qu'André lui avait -cité, à tout hasard, elle consulta l'herboriste du Gros-Caillou -qui fut d'avis que la patiente trépasserait un -jour ou l'autre.</p> - -<p>Rassurée, Mélanie crut néanmoins de son devoir -de continuer ses jérémiades et après avoir activé la -crise, elle contribua à l'aggraver. André s'amollissait -maintenant dans une fainéantise traversée de -réveils et de rages lorsqu'il était chez lui, seul, mais à -l'heure du dîner, un profond découragement succédait -à ses colères. Il mangeait vite et sans faim, ainsi -qu'un homme qui se dépêche d'accomplir une corvée. -Les coups de timbre appelant Mélanie sonnaient -à la file et avec une telle rapidité qu'elle demeurait -béante, le cou gorgé de soupe, lorsqu'il réclamait le -fromage et le dessert. Il songeait, le nez sur un livre, -qu'il ne lisait point et, une fois le repas terminé, il -emportait son volume avec lui et allait s'affaler sur -un fauteuil, dans son cabinet de travail.</p> - -<p>Les soirées qui s'allongeaient en clarté le désespérèrent. -L'état aigu de la crise se déclarait, le soir surtout, -comme la fièvre qui reprend, dès le crépuscule, -le malade fatigué par la vie du jour. C'était moins la -hantise des spectacles lubriques qu'une appétence -nerveuse vague, qu'une rêverie confuse. Il désirait -la femme, non pour l'étreinte charnelle de son corps, -mais pour le frôlement de sa jupe, la cliquette de -son rire, le bruissement de sa voix, pour sa société, -pour l'air enfin qu'elle dégage. Sans elle, son logement -lui semblait maussade.</p> - -<p>Incapable de tout travail, fatigué par toute lecture, -opprimé par un accablement sans fin, torturé par -les sourdes rébellions de la nature qui s'insurgeait -contre cette vie cloîtrée, il regardait le jour tomber -peu à peu et il éprouvait dans cette détresse que -verse la brune, une triste et consolante pitié, il sentait -comme une sorte de doux appui qui lui venait.</p> - -<p>Des rêves de garçonnet, des fraîcheurs niaises de -galopin éclosaient dans ce navrement. Il avait eu, de -même que bien d'autres, des idéals tués sous lui, -et des souvenirs d'amours enfantines se réveillaient -tout d'un coup chez ce sceptique.</p> - -<p>Une jeune fille qu'il n'avait pourtant pas aimée -ainsi qu'il est convenu qu'on aime dans les romans, -mais qui lui avait plu, qui avait été la première à le -charmer, au sortir du collège, l'obséda. Il se remémora -avec une vivacité étonnante d'impression, des journées -à la campagne, des tête à tête, un peu en avant -des parents soupçonneux, des rires étouffés, des bêtises -de fleurs cueillies, toute une cour passionnée -qui lui avait fait hausser les épaules plus tard, au -moment où elle s'était mariée.</p> - -<p>Il se rappela plus nettement encore une certaine -scène, un soir. Tandis que la famille jouait à la bouillotte, -dans le salon, ils étaient allés se promener dans -le parc, sous des châtaigniers. Elle s'était assise sur -un banc, dans l'ombre, et lui avait dit, d'une voix -changée: Assieds-toi là—et, ils étaient restés sans -souffle, elle chassant du bout du pied les écales sèches -des châtaignes, lui, les mains tremblantes et le -cœur battant, ne sachant s'il devait oser ou se taire. -On les avait ramenés et la jeune fille avait été fortement -grondée. La famille avait certainement cru à -une intention d'accident qu'il n'avait pas eue pour sa -part.</p> - -<p>L'évocation de cette scène était si exacte, si claire, -qu'André ressentait le même frisson, la même gêne -qu'au moment où elle s'était passée.</p> - -<p>Suivant cette filière de souvenirs, il supprimait -d'un coup la brèche creusée par le mariage de cette -jeune fille entr'eux et il se figurait que l'ayant épousée, -il coulait avec elle une existence de douceur et -de paix, puis, revenu à lui, il se traitait d'imbécile -et d'enfant, allumait la lampe qui dissipait, avec sa -clarté, toutes ces rêveries flottantes et soudainement -mises en émoi depuis près de quinze ans qu'elles -sommeillaient et semblaient mortes.</p> - -<p>Mais la gaieté de la lumière n'empêchait pas son -esprit de songer encore. Si l'obscurité aidait à retrouver -les souvenirs les plus lointains, la lumière les rajeunissait, -les rendait plus rapprochés et plus précis. -André, sautant même brusquement, d'une époque à -une autre, enjambait les années intermédiaires, les -amours de hasard, et l'association des idées s'établissant -forcément entre les deux seules filles honnêtes -auxquelles il avait fait la cour, sa pensée s'arrêtait -de nouveau à Berthe.</p> - -<p>Elle se levait maintenant devant lui et éloignait -comme d'un geste tous les souvenirs qui voguaient -et sombraient lentement dès son approche. C'était -elle, elle seule qui dominait. Il la fixait, la voyait telle -qu'elle était, et à force de la fixer, il finissait même -par ne plus la voir d'une façon distincte. Il y avait -un moment où, positivement, il cherchait à se -représenter son visage. Une nouvelle fureur l'animait -contre elle et contre son amant, puis quand la -sensation s'émoussait par sa violence même, il était -étreint par de lâches regrets. Ah! décidément il eût -mieux valu rester avec elle. Il n'aurait pas été en -somme le premier à qui pareille aventure fût advenue. -C'était un rôle ridicule! eh bien après? c'était -l'opinion du monde qui ne se préoccupe ni du caractère, -ni des besoins des individus et jauge avec la -même verge toutes les espèces. Si c'était à recommencer -il se serait raisonné, il aurait accepté l'association -d'indulgence mutuelle si fréquente dans les -mariages de Paris. Ils seraient demeurés bons amis, -se pardonnant de mutuelles frasques, mettant chacun -du sien, pour se rendre l'existence paisible; il ne serait -pas réduit à vivre ainsi seul!—et, il s'assoupissait -dans des rêveries incohérentes où défilaient des -cajoleries de femme en quête de pardons, et des -soins d'honnête garde-malade, des rêveries souriantes -et légères, qu'interrompaient brusquement -des pas montant l'escalier, des pas qui lui frappaient -dans la poitrine et qu'il arrivait à prendre, mal -réveillé, pour des pas de femme, pour les pas de Berthe. -Ah! si elle avait l'idée de venir sonner à sa -porte; le prétexte à inventer pour une visite était si -facile! il lui pardonnerait; une fois entrée chez lui, -ça se ferait tout naturellement; l'on arriverait bien -à s'accorder et à s'entendre!</p> - -<p>Puis il avait un soubresaut et, dégrisé, il s'injuriait, -et, retombant dans ses pensées qui, détachées -maintenant de l'image autour de laquelle -elles gravitaient, divergeaient peu à peu, s'écartaient -de Berthe et tournant malgré tout dans le -même cercle, revenaient à leur point de départ, à -la femme, il songeait alors à la période de sa vie -restée jusqu'ici dans l'ombre, il évoquait ses anciennes -liaisons et invinciblement il s'arrêtait à -Jeanne, à une maîtresse qu'il avait possédée quelques -années avant son mariage.</p> - -<p>C'était la première fois depuis bien longtemps que -ce souvenir l'assaillait. Elle seule, était demeurée -dans un coin de sa cervelle comme une brave et curieuse -fille, une petite ouvrière un peu incompréhensible, -très corrompue ou très naïve, mais, dans -tous les cas, attachée où elle broutait et tendre. Ils -s'étaient fâchés pour une vétille, et fière et susceptible -comme elle était, jamais plus depuis il ne l'avait -revue.</p> - -<p>Son visage, il se le rappelait à peine. Autant la figure -de la jeune fille avec laquelle il avait filé un -amour chaste, se dressait devant ses yeux, très -nette, avec cette puissance de vision que prennent -les souvenirs de l'extrême jeunesse, autant la physionomie -de cette femme qui avait couché près de lui, -pendant des mois, s'obscurcissait à mesure qu'il -s'attachait à la mettre en pleine lumière. Il revoyait -certains de ses traits, mais l'ensemble dansait. Vaguement, -au plus, il apercevait en se recueillant, des -yeux vifs et fureteurs, une taille mince et souple, une -tournure élégante dans une petite robe, un bout de -nez retroussé sous des cheveux blonds, d'adorables -bras, un pied effilé, des mains mignonnes, une laideur -agaçante et sournoise, mais quelqu'effacée et -quelqu'incomplète que fût l'image qui se présentait -à lui, il sentait qu'entre mille, dans la rue, il la reconnaîtrait.</p> - -<p>Soudain, dès que son esprit se fut arrêté sur -Jeanne, il n'en bougea plus. Fatigué de songer à sa -femme dont les grâces avivées par l'absence, lui -avaient paru plus charmantes qu'elles n'étaient en -réalité et dont l'évocation lui laissait, malgré tout, de -sourdes colères, il en arrivait fatalement à se raccrocher -au souvenir de la seule maîtresse qui l'eût attiré -et le même phénomène se reproduisait. Il ne se -remémorait plus que les qualités de Jeanne, parvenait -à les trouver supérieures à celles de Berthe, -moins idéalisée par une absence plus courte, et renversée -d'ailleurs de son piédestal dès que la scène de -leur rupture venait se poser comme un point ferme -dans toutes ces fluctuations du rêve.</p> - -<p>Qu'était devenue cette fille? délicate et frêle, elle -avait jadis l'inquiétante pâleur d'une parfumeuse; -elle était morte sans doute et, subitement, il fut pris -d'un attendrissement puéril pour cette femme qu'il -n'avait, à proprement parler, jamais aimée; il s'étonna -de n'avoir point songé plus tôt à elle et il se -faisait ces réflexions que la vie est vraiment bizarre, -qu'on a joint son existence à celle d'une autre, qu'on -s'est tout raconté, tout dit, qu'on s'est ouvert, l'un à -l'autre—l'homme du moins—et puis, qu'au bout -de quelques années, l'oubli a tout effacé et que l'on -n'a plus rien de commun ensemble.</p> - -<p>Il eut presque les larmes aux yeux lorsqu'il se -répéta que Jeanne devait être morte, et, se rappelant -leurs nuits blanches dans le même lit, il -s'avouait qu'il eût mieux agi en concubinant avec -elle, comme elle l'avait elle-même souhaité un -jour. Il n'eût été ni plus malheureux, ni plus cocu; -et, mélancoliquement, il se disait: j'ai depuis -longtemps atteint l'âge où les apparences d'affection -suffisent; en admettant même qu'elle ne m'ait jamais -aimé, si elle avait bien appris son rôle, ça m'aurait -amplement satisfait.</p> - -<p>Et, ces soirs où les humeurs noires le désolaient, -il se couchait de bonne heure, traînait devant ses -bibliothèques, à la recherche d'un livre rentrant -dans l'ordre des pensées qui l'agitaient. Il eût voulu -en trouver un qui le consolât et renforçât en même -temps son amertume, un qui racontât des ennuis -plus grands et de la même nature pourtant que les -siens, un qui le soulageât par comparaison. Bien entendu, -il n'en découvrait pas; il s'emparait alors d'un -volume au hasard, s'étendait sur son lit et, incapable -de comprendre ce qu'il lisait, il rêvassait encore, -remâchait et ruminait ses embêtements, avait hâte -de dormir pour oublier et il restait poursuivi, même -dans son sommeil, d'un indécis ennui qui le faisait -tressauter, tout à coup, avec cette angoisse terrifiante -de quelqu'un qui dégringole un escalier, en -rêve.</p> - -<p>Ces crises juponnières se rapprochaient de plus en -plus fréquentes. Autrefois, elles le traquaient pendant -un jour ou deux et disparaissaient durant des -semaines entières; aujourd'hui elles s'éternisaient et -lorsqu'elles paraissaient avoir enfin quitté la place, -elles surgissaient de nouveau sous le plus futile prétexte -de pensée.</p> - -<p>André se demanda si la chasteté de ses sens devenus -tardifs, ne contribuait pas à le jeter dans ces -phases de découragement et de tristesse.</p> - -<p>De même que ces malades abandonnés qui, devant -l'annonce d'un médicament infaillible, se persuadent -avant même d'en avoir usé et malgré les déboires -qu'ils ont endurés déjà devant des réclames -semblables, que celui-là est plus actif et que, seul -il aura la vertu de les remettre sur pieds, André eut -une minute de joie et se crut sauvé. Il voulut tâter -de noces guérissantes, s'aiguisa les sens par des -souvenirs lascifs et, à diverses reprises il se livra, -par raison, à de consciencieuses ribotes.</p> - -<p>Il obtint, en effet, une espèce de soulagement; il -rentrait chez lui brisé et dormait d'une traite. Le -lendemain il se sentait quelque lourdeur de tête, -mais les jupes ne le tourmentaient plus. Ses désirs de -tendresse demeuraient bien inassouvis, mais ils -criaient moins haut dans la chair repue. André fut -enchanté de son expérience et il la renouvela jusqu'à -plus soif. Alors, les aspirations un moment -domptées, reparurent et s'imposèrent, à nouveau, -plus vives. Il avait forcé la dose de ce calmant qui -l'irritait maintenant comme ces potions trop fortement -opiacées dont les effets deviennent contraires à -ceux qu'aurait produits une quantité juste. Loin de -l'égayer, ces amours au grand trot, l'affligèrent; ses -ennuis devinrent même plus impérieux et plus aigus, -dans cette langueur de cerveau que laissent après -eux les excès charnels. La comparaison s'établissait -forcément entre Berthe, Jeanne et ces femelles qui -levant la chemise et la jupe d'un coup, pressaient -l'extase, se dépêchaient de le renvoyer pour descendre -dans la rue ou dans le salon, s'ingurgiter des verres -de vin ou de bière. Il ne trouvait chez elles l'apparence -ni d'une sympathie, ni d'une politesse, d'un -plaisir quelconque, encore moins.</p> - -<p>Des souvenirs de collégien lui revenaient, des souvenirs -bêtes à le faire pleurer. Il quittait le boulevard -Bonne-Nouvelle, un soir, et se faufilait dans une -de ces rues infectes où les plombs en saillie sur les -murs, soufflent, par tous les temps, les odeurs vomitives -des vieux choux-fleurs. Il s'avançait avec l'un -de ses amis, à petits pas, dans ces sentes noires où -deux becs de gaz clignotant à la hauteur des premiers -étages, éclairent de lueurs sales des rebords -de fenêtres encombrés de pieds malades de véroniques -et de giroflées, de pots de moutarde pleins de -persil et d'eau, de langes trempés, de blouses déteintes -et séchant sur des cordes; là, trois ou quatre -femmes, tendant de gros ventres sous des robes mal -attachées et trop courtes du devant, montrant des -têtes barbarement enluminées aux joues, causaient -entr'elles, en rond, sous un réverbère.</p> - -<p>Le cœur défaillant, ils avaient écouté l'invite de -ces raccrocheuses. Ils hésitaient, pris de peurs -horribles, de hontes subites, de défiance contre -cet inconnu où ils entraient, puis, tous deux s'étaient -fait violence et ils avaient poliment offert, -ainsi qu'à des dames, le bras à ces dondons, stupéfiées -par ces belles manières. Les couples avaient -ainsi traversé la rue, exhibant une fuite grotesque de -dos étriqués de jeunes hommes et d'épaules énormes -de commères qui marchaient en cahotant, comme -des canes.</p> - -<p>Une fois isolé dans une pauvre chambre, mal -éclairée par un bout de chandelle, devant un lit défait -et une cuvette en permanence sur le carreau, -une envie de se sauver avait empoigné André. Ses -désirs de collège ne le chauffaient plus.—L'acte -brutal était là.—La crainte de paraître enfantin et -niais ajoutait encore à ses angoisses.</p> - -<p>Il était heureusement tombé sur une brave femme -que cette jeunesse avide et troublée intéressait. Elle -eut pour lui une certaine bonne grâce, un accueil -presque maternel; elle lui vida sa petite bourse, en -faisant appel à son bon cœur, lui vola une bouteille -d'eau de Cologne qu'il avait apportée par mesure -d'hygiène et, avec de douces paroles et de gros baisers, -avec des soupirs bruyants et des joies feintes, -elle l'avait mis à l'aise et étourdi.</p> - -<p>Il descendit ainsi que son camarade de ce bouge, -dans la rue, pensant: ce n'est donc que cela! s'évertuant, -malgré tout, à se monter la tête, à s'imaginer -qu'ils avaient épuisé des ivresses ardentes. Par bravade, -chacun amplifiait le récit de son allégresse. Ils regardaient -les passants avec plus de fierté maintenant. Ils -étaient des hommes! ils affectaient des allures de mauvais -sujets, auraient voulu crier leur aventure à tous -les gens de la terre et rencontrer un ami, une connaissance, -pour les mettre au courant de leurs hauts -faits!—Parfois, cependant, une appréhension terrible -les tenaillait, celle d'avoir gagné un incurable -mal, un mal à vous ravager le cuir chevelu et à vous -manger le nez, mais l'enthousiasme qu'ils entretenaient, -l'un l'autre, et qu'ils chauffaient à mesure -qu'il menaçait de refroidir, les absorbait encore. La -désillusion n'apparut vraiment que lorsque, s'étant séparés, -chacun était rentré s'étendre sur sa couchette.</p> - -<p>André songeait qu'à trente ans sonnés, il était revenu -à la passade de ses dix-huit ans! Après avoir roulé de -toutes parts, il était revenu à ses débuts dans l'amour!—Il -payait plus cher, allait dans les cafés convenables -au lieu de s'attabler dans des cabarets, mais les -consommations étaient les mêmes, toutes laissaient -un arrière-goût d'aigre, une soif nouvelle de douceurs -propres.</p> - -<p>La répugnance qui le prit accéléra encore sa hâte -de posséder quelque chose de féminin qui simulât -un plaisir, une grâce. Ces pîtresses de foire jouaient -pas trop mal leur rôle. Elles ne le déridaient plus, -maintenant que devenu moins fringant et moins -jeune, il perdait plus difficilement la tête au moment -convenu.</p> - -<p>Sa femme si froide lui semblait passionnée à côté -de ces histrionnes, mais ici et plus vivement encore -le souvenir de son ancienne maîtresse, ses frémissements, -ses pâmoisons, lorsqu'il la dodelinait entre -ses bras, le hantèrent. Ah! le sang lui dansait pour -de bon dans les veines à celle-là et le cours de ses -extases n'était pas réglé d'avance!</p> - -<p>Ne pouvant savoir si elle était vivante ou morte, il -aspirait après une fille semblable, après une nouvelle -maîtresse, puis il s'avouait qu'il n'était plus d'âge à -séduire une femme.</p> - -<p>La pensée d'aller échanger de discrets signaux au -travers des vitres d'une boutique de modiste ou de -cordonnière, de se laisser rabrouer à la porte, de -perdre son temps à de tels essais, la crainte d'être -ridicule, l'arrêtaient. D'ailleurs, il n'avait que peu -d'illusion sur ses charmes. Il savait ne pas avoir ce je -ne sais quoi qui fait qu'un homme même infirme et -laid enjôle immédiatement une femme. Il connaissait -assez la vie pour ne pas ignorer que l'intelligence, que -la distinction ne sont que de maigres atouts auprès -des filles qui se toquent du plus affreux goujat parce -qu'il a l'œil polisson ou féroce, qui s'en énamourent -jusqu'à la folie pour des motifs qu'elles ne parviennent -pas à démêler elles-mêmes.</p> - -<p>Sa timidité s'accroissait, du reste, à mesure qu'il -réfléchissait aux difficultés de l'entreprise. Il avait -assez pourtant des rôdeuses payées, il voulait s'adresser -maintenant à des fillettes qui gagnent leur -pain d'une façon autre, aux ouvrières qui choisissent -un amant et ne lui sont infidèles que par boutades, -selon les époques des termes, ou les rencontres -qu'elles font au sortir de leurs magasins.</p> - -<p>Alors que se trouvant, vers huit heures du soir, par -hasard ou par suite d'une course, sur la place du Carrousel, -il voyait les petits trottins, échappés de leurs -ateliers, regagner deux à deux, les quartiers de la -rive gauche, riant et marchant bon pas, il les suivait -tristement de l'œil. La blondine, celle qui était à -droite et qui tricotait si joliment des jambes, eût bien -fait son affaire; elle avait la mine douce et semblait -disposée à rire. Il est vrai que ces saintes nitouches-là -sont pires que les autres et que ce sont elles qui daubent -et poivrent le plus congrument un homme!</p> - -<p>Il s'asseyait parfois sur les bancs de pierre du pavillon -de Turgot et, là, sans s'occuper de ses voisins: -des ouvriers en train de lire le journal et de dormir, -des placiers de commerce se reposant et s'essuyant -le front près de leurs boîtes, des personnes enlevant -des bottines qui leur gonflent les pieds, ou bien des -vieux ménages humant le serein, le mari les deux -mains appuyées sur une canne, la femme tenant un -panier sur ses genoux, il regardait couler la foule, -filer les voitures de maîtres et les fiacres, brandiller -les charrettes de louage, pleines de meubles, tirées à -la bricole par devant et poussées à bras par derrière, -et il se répétait que parmi tous ces gens qui se croisaient -et se pressaient, à cette heure, beaucoup se -rendaient sans doute auprès d'une femme. Toutes, -si laides et si mal bâties qu'elles soient, ont un homme -qu'elles satisfont et bichonnent tout en le trompant, -pensait-il aussi en assistant au froufrou des jupes; -les fillettes en tablier courant en avant de leurs mères, -les cheveux blonds retroussés sur le front par un -peigne et tombant sur le cou en gerbes, les mains -poudreuses et les joues barbouillées de récentes -larmes, l'aidaient même à rêver. Il voyait dans ces -morveuses qui s'affineront avec l'âge, la souffrance -future des mômes qui grandiront pour devenir à -mesure plus bêtes.</p> - -<p>Complètement abattu, les mains posées à plat sur -les cuisses croisées, il contemplait le merveilleux et -terrible ciel qui s'étendait, au soleil couchant, par -delà les feuillages noirs des Tuileries; il contemplait -les taches crues des bâtiments neufs, le petit arc de -triomphe découpé et pomponné comme un théâtre -de marionnettes et presque collé, ce soir-là, sans perspective -et sans air autour, contre les ruines dont -les masses violettes se dressaient, trouées, sur les -flammes cramoisies des nuages.</p> - -<p>Puis son regard descendait et, vaguant autour de -lui, se fixait sur le malheureux soldat en sentinelle. -Il suivait son pas égal le long du Louvre. Est-ce que -ce lignard ne possédait pas une payse, une fille -quelconque qui lui laçait les bras autour du corps, -lui versait, à la régalade, de gros baisers sur le cou, -ou lui effilait par amitié la moustache, sur un lit de -sangle ou dans le coin d'une cuisine? il devait être -bien heureux celui-là. On l'attendait au moins quand -il était libre!—puis André haussait les épaules, -s'avouait stupide, car enfin, mieux valait crever que -de mener la déplorable vie de ce pauvre diable!…</p> - -<p>Ces soirs-là, il finissait par se traîner jusque -chez lui, avec cette sorte d'hébétude des gens qui, -après avoir pleuré pendant des heures, s'engourdissent -dans une torpeur presque douce.</p> - -<p>Une fois couché, par exemple, sa blessure le travaillait -encore. Il repartait de plus belle, dans ses -rêves navrés. Il enviait, en dernier ressort, ceux qui, -gorgés d'une femme, ne savent comment se soustraire -à ses caresses. Jamais femme ne l'avait poursuivi, -il en était à connaître encore le supplice de -ce qu'on nomme vulgairement un crampon. Toujours, -il avait été lâché, le premier, jamais il n'avait -su s'attacher une maîtresse.</p> - -<p>Après s'être applaudi de n'avoir jamais connu de -tels embarras, après avoir même blagué des camarades -qui étaient relancés par leurs amoureuses, -maintenant, il les jalousait.</p> - -<p>Dans ses moments de lucidité, il cherchait un remède -qui jugulât la maladie dont il souffrait. Le seul -qu'il imaginait, séduire une fillette presque sage lui -paraissant impossible, il était forcément obligé d'aspirer, -comme jadis, après une fille qui lui appartiendrait -en commun avec beaucoup d'autres. Il aurait -son jour et elle le recevrait bien, sachant qu'il était -une pratique régulière et qu'il prenait poliment livraison -des plaisirs qu'il venait acheter. Persuadé -enfin que la possession d'une femme à soi seul, à -Paris, était chose impraticable, il se décida à adopter -cette combinaison, tentant de se convaincre avec -force arguments à l'appui, que s'il avait eu l'aversion -des roulures, c'était simplement parce qu'au lieu -d'aller toujours chez la même, il en visitait, chaque -fois, une différente.</p> - -<p>Mais ici, il fallait tout attendre de la chance. Il -pouvait vagabonder au travers de cabinets de toilettes -et d'alcôves, pendant des mois, avant que de -mettre la main sur une femme avenante et qui simulerait -convenablement les giries de la bonne fille.</p> - -<p>Il chercha et ne découvrit que de mélancoliques -farceuses éprises de marloupiers qu'elles s'empressaient, -dès qu'il avait le dos tourné, d'aller rejoindre.</p> - -<p>Dans cette débâcle, le souvenir de Berthe s'implanta -à nouveau encore, mais le cortège des rancunes -et des colères qui l'accompagnaient, disparut. André -avait perdu toute fermeté, tout ressort. Désespéré, -il souhaita de revoir sa femme; il erra dans les rues -avoisinant la demeure des Désableau, il ne rencontra -ni les uns, ni les autres, il finit par apprendre indirectement, -qu'ils étaient tous partis pour la campagne.</p> - -<p>Cyprien le remontait de temps à autre. Il comprenait -le silence de son ami qui se taisait sur ses -défaillances. Quelquefois ils passaient la soirée ensemble, -et là, tandis qu'ils fumaient des pipes, sans -deviser, le peintre s'ingéniait à secouer la pesante -inertie d'André.</p> - -<p>—Tu as tort, lui dit-il, un jour, de te laisser aller à -la dérive.—Prends garde, tu vas espérer des malheurs -de femmes pour les soulager, tu vas rêver -d'invraisemblables discrétions de ta part et de non -moins invraisemblables reconnaissances de la part -de la personne que tu obligeras pour coucher ensuite -avec!—Allons, voyons, il ne faudrait pourtant pas -déraisonner de la sorte, et puis quoi? tu le sais pourtant -bien, si t'amarrais pour de bon une femme, elle -te mettrait l'âme à vif, elle t'écorcherait, tout en -ayant l'air de te panser!—C'est ainsi que les rapports -entre la femme et l'homme ont été réglés par -la Providence.—Je ne dis pas que cela soit bien, -mais c'est comme cela!—Et, ces soirs-là, Cyprien -invitait son ami à déambuler, l'entraînait dans de -formidables courses, s'appliquait à l'éreinter de son -mieux pour le faire dormir.</p> - - -<div class="chapter"></div> -<h2 class="nobreak">VII</h2> - - -<p>André fut presque guilleret, un soir.</p> - -<p>Las de buter contre d'inaccessibles convoitises, il -quittait l'impasse où il piétinait et revenait doucement -sur ses pas, sans même en avoir conscience. La crise -juponnière s'était peu à peu usée, une réaction s'opérait -dans cet esprit qui n'ayant pu retrouver encore -son assiette sautait d'un excès à un autre, prétendait -maintenant à de fous rires, à de bruyantes joies.</p> - -<p>Il avait besoin de la gaieté allumée dans Paris, le -soir. Il voulait se mêler au bruit de la foule, se soûler -comme elle les yeux de clinquant et de gaz; -il voulait des distractions purement animales, -absorbant la curiosité de la vue mais n'entrant -pas dans l'esprit qui, fatigué par des digestions de -pensées pénibles, réclamait la diète absolue, le repos.</p> - -<p>André sortit et ne sachant à quoi occuper son -temps, il se dirigea vers le logis de Cyprien.</p> - -<p>Le peintre était, quand il entra, assis devant une -table, près d'un plat où gisaient les décombres d'un -fricandeau et il achevait un dessin tendu sur une -planche par quatre punaises.</p> - -<p>André examina ce dessin et fut interdit. Un -buste en plâtre d'Hippocrate sur un socle au-dessous -duquel deux tourterelles se débattaient dans -les anneaux d'un boa, était flanqué comme la tige -d'une lunette marine l'est par ses deux verres, -de deux médaillons représentant: l'un, un ballet d'opéra, -et l'autre, un dessous de bois où se bécottaient -deux amoureux. Deux autres figures s'élevaient, à -gauche et à droite de ces médaillons; une jeune fille -pleurant dans une jupe blanche et un jeune homme -se désolant dans une robe de chambre. Derrière et -devant eux, sous leurs pieds et sur leurs têtes, des -serpents enroulés autour de palmiers ou dressés sur -leurs queues, à terre, sifflaient, et se tortillaient en -dardant la langue.</p> - -<p>—Un fronton par là-dessus, murmura Cyprien, -quelques matras, quelques cornues, quelques fioles, -et, brochant sur le tout, un caducée dans des nuages -et deux seringues en sautoir et cette œuvre symbolique -sera terminée.</p> - -<p>Puis, il se pencha vers André et dit:</p> - -<p>—Ceci n'est pas, comme tu pourrais le croire, le -projet d'un grand tableau, non; c'est tout bonnement -un prospectus de pharmacie qui sera gravé sur bois -et enroulé autour d'une bouteille, ornée de l'étiquette -sacramentelle de papier rouge «médicament -pour l'usage externe». Tu y es, n'est-ce pas?—Veux-tu -que je t'explique maintenant la portée philosophique -de cette œuvre, écoute:</p> - -<p>—Ça prouve tout d'abord que si on a le moyen de -lever des personnes appartenant à l'école des danses -ou à toute autre école d'ailleurs; que si on se livre -avec elles à de coûteuses ripailles, l'on tombe malade.—Et -c'est la juste punition infligée par le ciel -à la débauche.</p> - -<p>Ensuite, ça prouve encore que si, au lieu d'être -paillard et d'être riche, l'on a l'âme éthérée et qu'on -est pauvre; que si, au lieu de godailler avec des sauteuses -on aime une jeune personne que l'on croit -sage, eh bien, l'on tombe également malade.—Et -c'est là encore la juste punition infligée par le ciel à -la naïveté.</p> - -<p>Ce prospectus est donc, comme tu le vois, une -œuvre moderne et humanitaire, au premier chef. -C'est de la morale en action.—La demoiselle et le -monsieur qui geignent sont destinés à servir d'exemple -à la jeunesse et à lui démontrer que, quoi qu'elle -fasse, elle écoppera.—Pour tout dire, ça élève -l'âme et ça ne console pas!—Voilà, mais poursuivit-il, -regardant son dessin dans une glace afin d'en -mieux saisir l'effet d'équilibre, assez travaillé pour -aujourd'hui. Tiens, si tu n'as rien de mieux à me -proposer, veux-tu venir respirer avec moi la puanteur -délicieuse des rues?</p> - -<p>—Où ça, dit André?</p> - -<p>—N'importe où, pourvu qu'il y ait du tapage et -des coups de gaz sur des faces grimées, au Palais-Royal, -au boulevard, dans les passages par exemple; -ça te va-t-il?</p> - -<p>D'instinct, sans motifs, par un de ces premiers -mouvements qui vous déterminent, André dissimula -le plaisir que lui causait cette offre et répondit, -du ton le plus indifférent qu'il pût prendre -que peu lui importait d'aller dans un endroit plutôt -que dans un autre. Cyprien s'efforça si bien de -l'allécher par les éloges qu'il débitait sur ces quartiers -de fête, qu'agacé, André voulut le contredire -par un débinage systématique des promenades -qu'il vantait. Il éprouvait alors cet étrange besoin -qui vous porte à juger mauvais et à dénigrer quand -même ce qui vous a été loué, sans mesure, d'avance.</p> - -<p>Une fois sortis, ils s'acheminèrent, marchant à petites -enjambées, musardant, le nez en l'air, par les rues, -Ils causaient maintenant sur toutes choses, sans -suite. Une boutique de pharmacie qui farda de vert -et de rose le visage de Cyprien passant dans le rayon -des bocaux frappés de feux, ramena les pensées d'André -sur le prospectus du peintre.</p> - -<p>—Tu es donc bien dans la panne, dit-il, que tu te -livres à des travaux de cette espèce?</p> - -<p>Cyprien poussa un soupir.—Ne m'en parle pas, -murmura-t-il, une panne absolue, terrible. Rien ne -va plus comme disent les croupiers des maisons de -jeux,—c'est tout juste si mon œuvre pourrait se -vendre sous une porte, avec les six couteaux couchés -dans une boîte, les petites cuillers en ruolz, les -chandeliers et les panoplies en réduction spécialement -fabriqués ou volés par les camelots—enfin, -c'est comme cela.—Et, sautant d'un sujet à un autre, -ainsi qu'un homme qui pour détourner une -conversation désagréable dit n'importe quoi, il montra -du doigt un poste de pompiers où des éclairs -de casques s'apercevaient, en haut, allumés sur des -planches, et il hasarda cette question: pourquoi -diable à quelqu'heure qu'on les voit, dans leurs corps -de garde, les pompiers écrivent-ils toujours?—Il -est vrai, poursuivit-il sans attendre la réponse d'André -qui jouait d'ailleurs à cache-cache avec d'autres -messieurs dans la coque blindée d'un urinoir, -il est vrai qu'il serait tout aussi difficile d'expliquer -pourquoi ça fleure le clou de girofle, le dimanche, -au Louvre, et pourquoi, dans un autre ordre d'idées, -les relieurs sont les plus inexacts des commerçants -et les pharmaciens les plus voleurs.</p> - -<p>Ne sentant pas à ses côtés son camarade, il le -chercha des yeux, le vit quittant enfin le rambuteau -qui ressemblait alors à ces coucous de Nuremberg -où, dès qu'une figurine sort, à heure fixe, d'une niche, -elle est automatiquement remplacée par une -autre postée derrière.</p> - -<p>Les deux jeunes gens marchèrent, silencieux, -n'ayant rien à se dire, songeant chacun à des -choses personnelles, aux lettres à écrire le lendemain -ou à celles laissées sur leurs tables, sans -timbres, à des tracas, à des ennuis plus sérieux, -peut-être.</p> - -<p>—Gentille la bobonne, cria tout à coup Cyprien, -en frôlant un petit torchon qui faisait vaciller langoureusement -de longs yeux!</p> - -<p>Et il retomba dans son mutisme, déshabillant -la petite, mentalement, sans doute.</p> - -<p>—J'ai soif, reprit-il, tout à coup; dis donc, si nous -faisions une petite halte?</p> - -<p>Ils entrèrent dans un café et s'assirent, au fond -de la salle, sous une glace qui leur mit dans le dos, -au-dessus de la tête, l'image reflétée de la dame du -comptoir en train d'empiler avec des doigts chargés -de bagues de petits carrés de sucre. Cyprien, les -jambes étendues, la nuque enfoncée dans la moleskine, -se demandait quelles pouvaient bien être les -méditations de cette jeune personne, issue probablement -de toute une génération de cafetiers, élevée -dans la fumée des pipes, dans le roulement des billards -et l'appel des bocks.</p> - -<p>Puis, il regarda, émergeant d'un escalier qui tirebouchonnait -dans le plancher, une tête ahurie suivie -de bras nus, encombrés de plateaux et de tasses, -complétée enfin par tout un corps qui montait lentement, -enveloppé d'une serpillière de toile bleue -plaquée de grandes taches noires par des mouillures -d'eau.</p> - -<p>Glissant sur d'affligeantes savates, ce laveur s'enfonça -dans un va et vient furieux de garçons lancés -à toute volée, hurlant boum, jonglant avec des carafons -et des soucoupes, éblouissant avec la blanche -trajectoire de leurs tabliers, et il s'arrêta essoufflé, -déposant sa charge près d'un comptoir, où le gérant -coupait, avec un couteau de bois, le faux col des -chopes et vidait les rinçures et la mousse dans de -nouveaux verres qu'il rafraîchissait à l'aide de bière -plus neuve.</p> - -<p>Cyprien se lassa vite de contempler cette petite -cuisine et, engourdi par la buée lourde qu'aromatisait -encore une odeur effacée d'absinthe, il but -son bock, jeta un coup d'œil sur le journal que lisait -André, reçut sans broncher le sourire de deux filles -dont les nez disparaissaient dans le maquillage de -leurs faces éclairées à cru. Deux taches roses, deux -ronds noirs et deux barres d'un rouge sang saillaient -seuls, les joues, les yeux, les lèvres, marchant en -avant, faisant reculer toute la partie du visage rechampie -aux poudres de bismuth et aux blancs gras.</p> - -<p>Peuh! se dit-il, ce ne sont pas encore celles-là qui -me feront reluire! et, sans plus s'occuper de leurs -œillades et de leurs rires, il considéra la joie absorbée -des gens occupés à brasser des piquets et des -écartés, et s'inclinant vers André qui bâillait, il murmura:</p> - -<p>—Ah, vois-tu, mon cher, le monsieur Gringoneur -qui a inventé les cartes ne se doutait certes pas de -l'importance qu'acquerrait sa découverte. Il s'imaginait, -le brave homme, avoir simplement égayé -l'ennui d'un galeux et d'un fou et il faisait sans -le savoir une œuvre plus grandiose et plus pie: il -contribuait à supprimer le libre-échange de la sottise -humaine! Car, enfin, je mets de côté les joueurs -d'ici. Sots ou non, bien ou mal élevés, la plupart -sont des concubins ou des époux qui s'attardent -dans les brasseries par haine et par fatigue de leurs -femmes et Dieu sait si je les excuse! Mais, dans les -salons, dans le monde, les cartes ne servent qu'à -masquer la misère des propos, la faiblesse des intelligences, -la nullité des personnes qui, réunies entre -elles, ne peuvent rien se dire; c'est prodigieux -tout de même comme l'ineptie des classes bourgeoises -trouve son compte dans le silence d'une partie -de whist!</p> - -<p>Mais André lui fit signe de se taire. Un gros -monsieur chauve venait à eux, naviguant entre les -tables dont il accrochait, avec son paletot, les coins. -Ils échangèrent sans transports, tous trois, de banales -exclamations et d'usuelles poignées de main, -s'étonnant du hasard qui les réunissait dans un café -qu'aucun d'eux ne fréquentait d'habitude.</p> - -<p>—Je ne vous demanderai pas des nouvelles de -madame votre femme, dit le nouveau venu à André -qui pâlit, car j'ai eu le plaisir de passer, hier, la soirée -avec elle.</p> - -<p>—Bah! grogna Cyprien.</p> - -<p>—Oui, j'étais revenu de voyage et, ma foi, je suis -allé souhaiter le bonjour à ce bon Désableau à Viroflay. -Dites donc, savez-vous qu'ils ont déniché une -maisonnette qui est gentille et qui n'est vraiment pas -chère; le jardin n'est pas bien grand…</p> - -<p>—Oui, mais le bois est à deux pas, interrompit -Cyprien.</p> - -<p>—Tiens, vous y êtes donc allé? Désableau m'a -pourtant affirmé qu'il ne vous avait pas vu depuis -des mois.</p> - -<p>—Moi, je n'y ai jamais mis les pieds, répondit le -peintre, mais comme, toutes les fois qu'on avoue -qu'une maison de campagne ne possède qu'un petit -jardin, l'on ajoute immédiatement en guise de correctif, -que le bois est proche, j'ai pensé avec raison -qu'il en était de même de la bicoque louée par les -Désableau.</p> - -<p>—Enfin, reprit le monsieur, un peu interloqué -par cette opinion, toujours est-il que le but visé -par notre ami est atteint puisque sa fille peut -jouer et courir tant qu'elle veut, au bon air; mais sapristi, -vaurien, poursuivit-il, s'adressant d'un ton -amical à André, l'on m'a dit que vous aussi vous n'y -alliez pas souvent quand j'ai demandé de vos nouvelles.—Ah! -ces diables d'artistes! tous les mêmes, -il leur faut le remue-ménage de Paris, les cafés, le -bal, la vie à grand orchestre.—C'est égal, dites-donc, -vous avez de la veine, vous, d'avoir une petite -femme qui prenne aussi bien les choses.—La mienne, -ah je t'en fiche! si je ne rentrais pas au logis, tous -les soirs, à l'heure, eh bien il y en aurait des scènes! -Pourquoi n'es-tu pas venu? Qu'est-ce que tu as fait? -tu sens le cigare et la bière, elles te dindonnent et -elles se moquent de toi, ce n'est plus de ton âge -ces farces-là!</p> - -<p>Cyprien pensa qu'il était temps d'enrayer cette -malencontreuse conversation et de la détourner de -la femme d'André.</p> - -<p>—Regardez-donc, fit-il, l'individu qui fume là-bas -sa pipe, a-t-il une singulière forme de tête?</p> - -<p>Cette feinte n'eut aucun succès.</p> - -<p>—Toujours observateur, ce monsieur Cyprien, -répondit à la cantonade le gros homme. Mais, pour -en revenir à nos moutons, dites donc, mon gaillard, -continua-t-il, braquant ses yeux de veau sur la barbe -d'André, vous êtes donc toujours en bisbille avec ce -vieux Désableau? Bah, vous savez, il ne faut pas lui -en vouloir, ça se comprend, il n'est pas dans le négoce -comme nous; vos livres l'exaspèrent, il ne se -rend pas compte que les affaires sont les affaires; je -le lui ai bien dit, moi, chacun a en magasin un assortiment -approprié à sa clientèle, on ne tient que -les articles qu'on a chance de vendre. Tenez, chez -moi, par exemple, vous trouverez des spécialités de -lingerie que la maison Buquet, et c'est une maison -conséquente pourtant, ne possède pas, parce qu'elle -n'en aurait point aisément le débit.—Mais enfin, -tout de même, comme prétendait ma femme, l'autre -jour, et pour cela, l'on peut s'en rapporter à son -jugement, car c'est une femme de tête dont le plaisir -est d'avoir toujours le nez dans les livres, est-ce -que monsieur André ne pourrait pas écrire quelque -chose de gentil, de tendre, là, vous savez, une histoire -où il y aurait de l'amour, quelque chose enfin -qui reposerait et qui toucherait l'âme? le public aime -bien les romans de ce genre là, et puis ça ferait tant -de plaisir à votre famille!</p> - -<p>—Dis donc, André, jeta Cyprien, hors de lui, Chose -n'arrive pas, nous l'avons attendu assez longtemps, -si nous levions le siège?</p> - -<p>André accepta aussitôt.</p> - -<p>—Ah ça, voyons, avec tout cela, quelle heure est-il? -interrogea le monsieur.</p> - -<p>Cyprien ne jugea pas utile de tirer sa montre; il -consulta de préférence l'horloge des cafés, qui avance -toujours.—Dix heures vingt, dit-il.</p> - -<p>—Fichtre, cria le gros homme, je me sauve, et il -ajouta, d'un ton obligeant: vous ne sortez pas avec moi?</p> - -<p>—Non, pas encore, puisque nous avons tant fait -que d'attendre l'ami qui nous a donné rendez-vous -ici, nous allons rester quelque temps encore.</p> - -<p>Alors, tous les trois se levèrent, se prirent les mains -et le monsieur dit à André en lui serrant le bout des -doigts: enchanté de vous avoir rencontré, mon cher -ami, je regrette de ne pouvoir demeurer plus longtemps -avec vous, mais vous savez, il n'est si bonne -société qu'il ne faille quitter, mes respects, je vous -prie, n'est-ce pas, à madame votre femme quand -vous la verrez.</p> - -<p>Ouf, poussa le peintre et il regarda, les bras croisés, -branlant furieusement la tête, André qui ne répondit -pas.</p> - -<p>Au fond, Cyprien s'était inutilement évertué à -vouloir distraire la conversation. Un seul mot avait -suffi pour faire sourdre les douleurs engourdies d'André. -Depuis que leur ami avait relaté sa visite aux -Désableau, André n'écoutait plus que d'une oreille -ses commérages et ses conseils. Il était transporté -dans la maison de Viroflay et il aurait pu la décrire -tant il la voyait, blanche et claire avec des volets -verts, précédée d'une pelouse garnie de rosiers et de -reines-marguerites, un réservoir de zinc dans un -coin, un perron de quelques marches au milieu, -orné de pots de fonte plantés de géraniums-lierres et, -posée sur un pliant, sous un arbre épandant un peu -d'ombre, sa femme le panier à ouvrage à ses pieds, -tricotait près de la petite cousine, assise sur un -pliant plus bas, apprenant ses leçons, tendant de -temps à autre son livre pour qu'on la fît réciter, annônant, -répétant quatre fois le même mot, cherchant -la suite.</p> - -<p>Un grand attendrissement enlaçait André. Comme -ces maladies qui avant de s'éteindre complètement -ont des revenez-y plus courts et plus faibles, chaque -fois, la crise reparaissait encore. La fureur contre sa -femme et contre son amant, la douleur, d'abord mélangée -à la haine, puis, la dominant et l'absorbant -en entier, le regret de la vie familiale perdue, le désir -fou de revoir Berthe, tous ces symptômes de la période -aiguë avaient pris fin. André en était aux accidents -secondaires. Il éprouvait maintenant ce sentiment -lent et triste que procure le souvenir d'une -personne chère partie pour jamais au loin. Puis cette -languissante et mélancolique fatigue qui naît de l'espoir -reconnu absolument irréalisable et impossible -se dissipait aussi et alors, dans l'esprit arrivé à son -point mort, resté pendant une minute immobile et -inerte, bourdonnait comme un bruit confus un affreux -bavardage, traversé soudain par un son aigre -furieusement répété, perçant comme une note d'harmonica, -le nom de Désableau. Les pensées reprenaient -alors leur marche, soufflant à André de nouvelles -colères contre cet homme qui s'avançait maintenant -au premier plan. Le froid mépris qu'André -professait depuis des années pour lui s'échauffait -tout d'un coup et éclatait en rage. Il se remémorait -ses usuels rabâchages, ses sempiternelles doléances; -il le revoyait, se plaignant de la besogne de -son bureau, parlant de la responsabilité qui lui incombait, -de l'inexactitude des malheureux placés -sous ses ordres, commentant la poignée de main de -ses supérieurs, lisant dans leur sourire des promesses -certaines ou s'inquiétant et revenant, brisé, -lorsque leur accueil lui avait paru moins engageant -ou plus froid.</p> - -<p>Et, ramenant tout d'un coup, à la campagne, dans -la petite salle à manger, à peine garnie, avec un lit -plié dans un coin, les monotones soirées qu'il avait -subies dans cette famille, après son mariage, André -songeait à la solennité de Désableau disant après le -dîner dès qu'on ôtait la nappe: non, pas de patiences -ce soir, le devoir avant tout, mes enfants; et -il tirait d'une volumineuse serviette de chagrin, estampée -à son chiffre, des minutes d'employés qu'il -biffait du haut en bas et recommençait à rédiger -dans une langue plus gourmée et plus digne. André -avait la nouvelle vision de la famille invariablement -occupée de la sorte: madame Désableau regardant -entre deux aiguillées voler les mouches et faisant, -avec des clins d'yeux, de silencieuses recommandations -à sa fille de ne pas troubler, en bougeant, le -travail du père; Berthe cousant, le nez dans son ouvrage, -échangeant, tous les quarts d'heure avec sa -tante une banalité à voix basse ou se levant sur la -pointe du pied, ouvrant avec précaution la porte -pour aller chercher un objet oublié dans sa chambre; -enfin, dans le silence seulement troublé par un clapotis -lointain de vaisselles et par le crachement de -la plume sur le papier, Désableau en arrêt devant -une phrase, hésitant pendant des heures entre un -mot et entre un autre, se prenant le menton, mâchant -son favori droit, grognant, se plaignant du vacarme -de la bonne dans sa cuisine, du bruit de la -petite qui reculait sa chaise.</p> - -<p>Un dégoût profond lui venait pour ce bourgeois -plein de préjugés, pour ce fonctionnaire gonflé -d'importance, sans pitié pour un écart et pour une -fantaisie, pour ce vieillard étriqué, confit dans des -usages de maniaque, offusqué par toute idée neuve, -dont l'habituelle conversation, lorsqu'elle ne s'attachait -pas à la politique ou à la morale, déplorait -avec d'inapaisables colères, l'hostilité de ses subalternes, -les conjurations de son garçon de bureau qui -se permettait de lui apporter le quinquet des simples -employés au lieu de la lampe à laquelle il avait -droit, de la lampe de son grade.</p> - -<p>André s'étonnait maintenant d'avoir pu accepter -si bénévolement jadis les remontrances de cet imbécile. -Il excusait sa femme qui avait été élevée dans -ce milieu déprimant et il la plaignait d'y être retombée. -Ce qu'elle doit s'ennuyer à Viroflay! Ah! -elle est tout de même honnête au fond, pensa-t-il, -car enfin la plupart se seraient enfuies avec leur -amant ou bien auraient contracté une nouvelle liaison -plutôt que de consentir à une vie semblable! -Tiens, dit-il, soudain, sans même s'apercevoir qu'il -parlait tout haut, songeant maintenant au bavard -qui les avait quittés, j'aurais dû lui demander quand -ils reviendront de la campagne.</p> - -<p>—Je m'en informerai, si tu veux, auprès du concierge, -proposa Cyprien, à voix basse.</p> - -<p>André rougit et se tut.</p> - -<p>Le peintre le regardait, ému, suivant ces douleurs -à la piste. Sa pensée emboîtait le pas à celle d'André -et si elle perdait ses traces par instants, elle la -rattrapait forcément à un coin de route. Il cherchait -les moyens de distraire son camarade et formait -le dessein de lui appliquer d'énergiques moxas, -de le pocharder. La vue d'une femme qui vint s'asseoir -devant leur table lui suggéra l'idée de la lancer -sur son ami. S'il peut l'emmener, ce soir, rumina-t-il, -il est sauvé; le réveil ne sera certes pas gai, mais -il aura du moins évité le plus triste, la rentrée, ce -soir, dans son logis, seul.—Et, Cyprien préparant -un abordage, laissa glisser son papier à cigarette sous -la table et s'excusa auprès de la femme qui écarta -gracieusement ses pieds pour lui permettre de ramasser -son cahier sous la banquette.</p> - -<p>Il le ramena, trempé par les salives qui baignaient -le plancher. La femme eut une petite moue répugnée -à laquelle Cyprien répondit par un aimable -sourire, en triant soigneusement les feuilles encore -sèches. La conversation s'engagea. Cyprien y mêla -André en train d'examiner le visage de la femme remontant -son voile pour boire une gorgée de bière.</p> - -<p>C'était une belle fille qui atteignait la trentaine. -Elle semblait dure de chairs et la figure un peu fatiguée, -blanche ainsi qu'un navet et tapotée de violet -sur le haut des joues, était comme enfiévrée par deux -grands yeux d'un bleu-clair, réverbérant du vert -d'eau par places, les yeux d'une fière rosse, pensa le -peintre qui en avait connu de pareils. Elle causait -avec un certain bagout, possédait un vague ton de -femme bien élevée, était simplement mise; mais elle -portait sur sa robe d'une bonne faiseuse, de beaux -bijoux qui donnaient à réfléchir au peintre, en train -de supputer le prix qu'elle pouvait valoir.</p> - -<p>André la trouvait charmante. Au sortir de ses réflexions -et de ses tristesses, il vit en elle un dorlotement -féminin assoupli par un simulacre d'éducation -et de bienséance. Cyprien se dérangea sous le -prétexte d'aller quérir un journal, et quand il revint, -il refusa d'occuper sa place, poussant André -près de la fille. Il imprima un nouveau branle à la -conversation qui se mourait, amena André à débiter -ces plaisanteries médiocres dont le succès est assuré -près des femmes.</p> - -<p>Elle riait, lui répondant par de petits coups d'éventail -sur les doigts, montrant son bras qu'elle -avait un peu grassouillet et blanc, bavardant de -choses et autres ainsi qu'une bonne ménagère, ne -se résolvant à aucune avance, ayant l'air d'une -femme entrée dans ce café plutôt par hasard que -par métier ou par besoin.</p> - -<p>André continuait à lui débiter des galanteries -sans improviste. La langue opérait seule, l'esprit travaillait -de son côté. L'envie de posséder cette femme, -le désir d'échapper à la solitude, de rompre, coûte -que coûte, la monotonie hébétante de sa vie, l'espérance -d'avoir une maîtresse qui endormirait -ses convoitises de tendresse, la soif enfin de placer -de la chair de femme sous ses lèvres le tenaient. Sa -continence se fondait, une rumeur grandissait en -lui, puis la défiance, la sagesse reprenaient le dessus, -il soupçonnait les ficelles ordinaires, les mollesses -prévues. Il restait abîmé dans ses rêveries, sans -même s'apercevoir que sa langue s'était arrêtée, qu'il -ne parlait plus.</p> - -<p>Cyprien se mit alors à jouer le rôle de ces compagnons -tisserands qui, reprenant le fil lâché par -leur camarade, y font un nœud. Il continuait, en les -arrêtant, les phrases interrompues d'André.</p> - -<p>La femme fut étonnée du silence du jeune homme.</p> - -<p>—A quoi pensez-vous donc, lui dit-elle, en souriant?</p> - -<p>Il se réveilla et, un peu ébaubi, regarda le bas de -soie bleu-marine sémillant sous la robe troussée. Il -complimenta la femme sur son petit pied, répéta -les vulgarités que ce sujet inspire d'habitude; elle -rit ainsi qu'une femme accoutumée à tirer ses quenottes -dès qu'on vante l'agrément de sa personne. -Une bouquetière les harcela sur ces entrefaites mais -la fille refusa la rose qu'André voulait lui offrir; elle -refusa également de consommer encore. Sur les instances -des deux jeunes gens, elle accepta cependant -des cerises à l'eau-de-vie, et elle les goba gentiment, -tortillant la queue entre ses doigts, faisant -le guignol avec sa langue qui frétillait entre la -haie blanche des dents, ratissant la cerise, ramenant -le noyau dans la main dont les bagues flambaient. -André lui demanda son nom et celui de la rue -qu'elle habitait; elle déclara s'appeler Blanche et -demeurer rue de la Bruyère.</p> - -<p>—C'est un peu loin, reprit-il, pour dire quelque -chose.</p> - -<p>—Vous ne logez donc pas dans ce quartier, répliqua-t-elle?</p> - -<p>Il désigna sa rue.</p> - -<p>—Ah oui! la rue Cambacérès, elle la connaissait; -près de la Madeleine, n'est-ce pas? une de ses amies -dans le temps… et elle enfila une histoire où, peu -à peu, l'amie en question, apparaissait comme une -femme qui avait abusé de sa confiance pour lui infliger -des crasses.</p> - -<p>Cyprien en bâilla. André écoutait très séduit par -les tours de passe-passe qu'exécutait sur la lèvre du -haut, une mignonne lentille de la nuance du liège.</p> - -<p>Ils quittèrent enfin le café.</p> - -<p>—Ah bien, je vous laisse, dit Cyprien, après qu'André, -tout hésitant, eut offert son bras à la fille.</p> - -<p>—Mais non, accompagne-nous un bout de chemin, -reprit André.</p> - -<p>—Non, non; et le peintre salua la femme et courut -après un omnibus. Il le rejoignit et grimpa sur l'impériale. -La voiture ballottait, lui tapant l'échine en -mesure contre la barre du dossier, roulant sur les -pavés avec un fracas terrible de ferrailles et un grésil -de vitres secouées, atténué, presque éteint, dès que -la carriole foulait l'asphalte.</p> - -<p>Il dormassait, un bout de cigare dans le bec. Le -conducteur qui criait, accoté contre la barre de l'impériale -«places s'il vous plaît» le tira brusquement -de sa somnolence. Il donna ses trois sous et, mal à -l'aise, refroidi par le vent, il regarda, effaré, remontant -le collet de son paletot, les rues qui fuyaient -derrière lui.—Minuit sonnait; les fenêtres des maisons -dont les roues frôlaient le trottoir avec une penchée -brusque, étaient presque toutes noires.</p> - -<p>Dans les hauteurs pourtant, vers les toits dont les -gouttières accrochaient de faibles lueurs, de grands -carrés de lumière éclataient dans les façades sombres. -Quelquefois les deux croisées d'une même -chambre, inégalement éclairées, se sauvaient, suivies -par d'autres aux persiennes closes, dessinant des raies -alternées de lumière et d'ombre. Et, d'autres encore, -larges ou étroites, élevées ou basses, défilaient au -grand galop, celles-ci toutes brasillantes, empruntant -la couleur de leurs feux aux rideaux fermés, celles-là -presque noires, piquées seulement par une bougie, -presqu'au ras de la balustrade, d'une jaune étoile -qui clignotait, perdant ses maigres rayons dans la -nuit de la pièce.</p> - -<p>Tout mélancolisé, Cyprien se livrait à ses méditations, -arrangeant dans les chambres bien closes, -gaiement éclairées par une lampe, de paisibles existences -douillettement vautrées sous des édredons, des -couples bourgeois dormant, derrière contre derrière, -soufflant des pois, chantant du nez sous les couvertures, -puis il imaginait devant les ténèbres des pièces, -des désordres de gens pas encore rentrés, s'attardant -dans les estaminets, prolongeant la veillée -pour se trouver le plus tard possible seuls avec eux-mêmes, -dans des chambres pauvres.</p> - -<p>—Baste, fit-il, tout à coup, ramené à l'idée que son -ami avait accompagné une femme, par la vue d'une -croisée ouverte à un premier étage, garnie d'un rideau -de mousseline brochée derrière lequel s'apercevait le -globe d'une lampe et un bout de visage, vieux et -gras, faisant la fenêtre; voilà l'heure où André entre -dans un logis qu'il ne connaît point. La femme -ôte son manteau et dit: mets-toi à l'aise, mon -chéri.—Je vois la scène d'ici—Blanche embrassant -son chat ou son chien pour montrer qu'elle a du -cœur, André à moitié déshabillé, contemplant, appuyé -sur la console, entre les deux croisées, le déballage -du corset et des jupes et constatant qu'il -est volé; Blanche s'approchant de lui, en chemise, -le dandinant dans ses bras, la tête un peu renversée, -les yeux mi-clos, la bouche plissée en cul de poule, -murmurant sur un ton de flûte: tu vas me faire bien -riche, dis, mon petit homme?—et je vois également -d'ici le nez d'André et j'entends sa réponse défensive: -dame, ça dépend!</p> - -<p>Il ne faut pourtant pas que je le blague, poursuivit -Cyprien, continuant son monologue, tout en descendant -de l'omnibus; si j'avais touché l'argent de mon -prospectus, j'aurais, peut-être bien, moi aussi, loué -de la syncope pour quelques heures.—C'est égal, -songea-t-il, après un silence de pensée, quelle chance! -je vais coucher seul, dormir en paix, et il se vanta -sans conviction les joies de son intérieur, les plaisirs -du lit où l'on s'étend à l'aise, inquiet, malgré tout, -sentant poindre un accès de cette fièvre qu'il jugeait -à jamais vaincue depuis des années qu'il vivait, méprisamment, -dans une définitive solitude.</p> - - -<div class="chapter"></div> -<h2 class="nobreak">VIII</h2> - - -<p>André descendit le matin, dans la rue, les jambes -molles, la tête vide et les yeux las. Il arpenta rapidement -la rue de la Bruyère, s'éloignant, en toute -hâte, sans savoir pourquoi, du logis de cette femme. -Il ralentit son pas dès qu'il eut tourné au coin de la -rue. Là, il s'aperçut dans la glace d'un magasin, pâle -et les joues tirées. Il brossa son chapeau avec sa -manche d'habit, refit son nœud de cravate et rougit -à l'idée que tout le monde pouvait deviner, dans ses -bottines décirées, dans son linge fripé, dans sa mine -blême, l'éreintement d'une nuit blanche.</p> - -<p>Les quartiers paresseux qu'il traversait, s'éveillaient -à peine. Il ne rencontrait sur sa route que des -sergents de ville, des porteurs de journaux et des laitières. -Çà et là, des gens rentraient comme lui, exténués, -les paupières battant du lilas dans des faces -hâves. Ils se regardaient et passaient, ruminant -d'identiques réflexions sans doute. Parfois, des gens -plus dignes étalaient dans leur costume, dans leur -habit noir et leur cravate blanche visibles sous le -pardessus au collet relevé, l'excuse mondaine de leur -épuisement.</p> - -<p>André avait la bouche sans salive, mauvaise. Il lui -semblait avoir sucé du cuivre; il essaya de fumer -une cigarette pour combattre cet horrible goût, mais -il s'empâta davantage la langue et il déchira ses lèvres -sur lesquelles le papier collait.</p> - -<p>Il quittait, à ce moment, la rue Blanche si triste à -toutes les heures. Il s'empressait de gagner les abords -de la gare Saint-Lazare pour atteindre un café ouvert -et se faire apprêter quelque chose de chaud et, à -mesure qu'il avançait, au sommeil aviné, à l'esquintement -de fille du quartier Bréda, succédaient une activité -croissante, un va et vient fébrile, un affairement -non interrompu de commerce aux aguets des arrivées -et des départs des trains, toujours en sursaut, -spéculant sur la presse des voyageurs, escomptant -les roulements de bagages et les sifflets de machines.</p> - -<p>Il pénétra sous les arcades du chemin de fer, dans -un café. Des garçons époussetaient, à cette heure, -les divans avec des serviettes, lançaient des coups de -balais sur les pieds des tables, tandis que d'autres, -corrects déjà, déchiraient les bandes des journaux et -préparaient les verres. André commanda un mazagran, -prit une revue emmanchée dans un cartonnage -de toile noire, mais les lettres d'imprimerie papillottaient -devant ses yeux et couraient à la débandade. -Une lassitude extrême le prit sur sa banquette. -Il tenta de secouer la torpeur qui l'accablait depuis -qu'il ne marchait plus, se força à dévisager un couple -de voyageurs occupés à reboucler la courroie -d'un tartan à damiers verts et noirs servant d'enveloppe -à un paquet de manteaux et de châles, -à des parapluies et à des cannes dont les pommes et -les bouts sortaient. Si anéanti qu'il fût, il sourit, -observant que le garçon rapportait comme d'habitude -la monnaie à celui des deux voyageurs qui ne -lui avait pas remis la pièce.</p> - -<p>Il commençait cependant à voir plus clair. Des -éclats de soleil qui perçaient les carreaux de la -devanture, allumant le dessous rouge des lettres en -cuivre collées sur les vitres et vues à l'envers, de l'intérieur -du café, le réjouirent. Il s'amusa à déchiffrer -«déjeuner à la fourchette» qui décrivait une courbe -sur le verre, puis, ragaillardi par une gorgée de -tisane noire, il se félicita de l'aubaine de sa nuit. Il -avait eu vraiment de la veine. Au lieu de l'insoutenable -mendiante que son expérience des amours parisiennes -lui faisait craindre, il était tombé sur une -bonne fille, accorte, peu chipotière, se confiant en la -loyauté de ses pratiques. Il avait, à un autre point de -vue, été également charmé. A la place de la boutiquière -voulant épargner des avaries à sa marchandise, -ne laissant toucher qu'avec mauvaise grâce à -ses moindres jouets, il avait découvert une négociante, -offrant d'elle-même l'essai, heureuse de -procurer aux acheteurs le plaisir qu'elle goûtait à -vendre.</p> - -<p>L'ennui de coucher dans une chambre qui n'est -pas la sienne, la difficulté de ne pas regretter le seul -bonheur qui soit peut-être complet sur la terre, être -au chaud, dans un lit solitaire, chez soi, libre d'y fumer, -libre d'y lire, sans gêne d'aucune sorte, sans -obligation d'écouter et de répondre, ne s'étaient pas -montrés.</p> - -<p>Il n'avait eu, en somme, aucun leurre. Pas bégueule -et suffisamment polissonne, d'une invisible -mauvaise foi dans ses expansions, d'une jovialité récréante -dans ses caresses, cette fille enchanta André.</p> - -<p>Ils s'étaient réveillés, le matin, et l'embarras de -deux gens qui, se connaissant à peine, se retrouvent, -les yeux bouffis, l'haleine gâtée, les jambes entortillées -les unes dans les autres, avait été rompu par -Blanche qui laça gentiment ses bras autour du corps -d'André. Ils s'étaient embrassés, puis le jeune homme -avait sauté du lit, la priant de ne pas se déranger, -comme elle le proposait, pour lui indiquer la place -des outils de toilette.</p> - -<p>Une fois dans le petit cabinet où trônait sous une -planche pleine de bottines, dans un fouillis de camisoles -et de jupes, un lavabo plaqué de marbre, André, -la figure dans la cuvette, faisant le dauphin avec -son nez, avait continué d'échanger des mamours -avec Blanche qui lui criait de son lit: tu sais la serviette -à figure, c'est la première à gauche, sur le -séchoir.</p> - -<p>—Près du seau hygiénique, n'est-ce pas?</p> - -<p>—Oui, mon chéri; tu as le savon?</p> - -<p>—Oui, oui, ne t'inquiète pas;—et, dans un dégoulinis -d'eau, dans un bruit de lavage, les gracieusetés -avaient couru, sans arrêter, d'une pièce dans -l'autre.</p> - -<p>Une fois vêtu et rentré dans la chambre, ils s'étaient -quittés, très bons amis; elle n'avait réclamé -aucun argent et lui, délicatement, avait déposé une -pièce de vingt francs, pas trop en évidence, sur la tablette -de la cheminée. Blanche dressa à ce moment -l'oreille et ouvrit l'œil, mais elle se détourna aussitôt, -se replongeant le nez sous les couvertures.</p> - -<p>André souriait avec jubilation, se répétant qu'il -tenait enfin le remède aux crises juponnières futures, -le cataplasme du cœur vainement espéré depuis des -mois. Cyprien a beau dire, pensait-il, que toutes les -femmes sont bâties sur le même modèle, que la différence -des castes s'obtient par plus ou moins de -richesse dans le linge et dans les bas, et par plus ou -moins d'hypocrisie dans la parole et dans le geste, -tout ça, ce sont des blagues!—puis, enfin, c'est -peut-être drôle de mépriser les femmes, mais comme -on ne peut s'en priver…</p> - -<p>Une seule chose l'interloquait, savoir au juste dans -quelle classe de la galanterie il fallait ranger Blanche.</p> - -<p>Elle n'appartenait évidemment pas à cette catégorie -de braconnières dont les yeux pipent, au hasard, -les passants sur l'asphalte, puisqu'elle ne réclamait -pas son dû d'avance. Le même motif éloignait -l'idée d'un mâle en embuscade derrière des rideaux -ou dans une cuisine, attendant l'argent soutiré pour -l'aller boire, puis elle possédait bonne, logement confortable, -des meubles de faux Boule, un grand lit en -long dans la chambre, un lit haut du chevet et bas -du pied, sans dossier de métal ou de bois, capitonné -de cretonne pareille à celle des murs, avec de vastes -oreillers à dentelles et à chiffres. Il y avait, dans le -salon, un guéridon et un piano en palissandre, et -dans la salle à manger, sous verre, dans un sérieux -buffet de noyer à baguettes noires, tout un service de -verreries de baccarat et de faïences anglaises avec -des fleurs bleues cuites dans la pâte blanche.</p> - -<p>D'un autre côté, il était peu probable qu'elle fût -entretenue par un seul homme et eût simplement, -pour les besoins de son cœur, un amant qui lui offrait -de temps en temps un bijou ou une robe, car -André ne l'aurait probablement pas enlevée sans -coup férir, le premier soir. D'ailleurs, ce logement -ne dénotait pas la présence d'un maître, d'un monsieur -qui, soldant le loyer, se croit presque chez lui -et possède, dans la table de nuit, sur le rayon en -dessous du pot, une paire d'escarpins ou de pantoufles.</p> - -<p>André s'arrêta enfin à cette supposition que Blanche -appartenait à une arme spéciale, qu'elle faisait -probablement partie de ce régiment de filles dont la -tâche, lucrative et morale, consiste à dérider les gens -mariés et à les renvoyer plus assouplis dans leurs -familles. A certains indices, il croyait bien avoir reconnu -le caractère distinctif de ce genre de femmes: -un bon enfant, un gracieux libertin, destinés à ressortir -sur l'aigre et fastidieuse popote du ménage et, -avec cela, une certaine tenue, un simili comme il -faut, utiles pour ne pas rendre trop brusque la transition -entre la femme légitime et la baladeuse, le -rêve des hommes mariés, sans qu'ils aient, peut-être, -conscience, autant de vice et plus de bon ton que -chez les maîtresses connues dans leur jeunesse, avant -le mariage.</p> - -<p>Ça doit être cela, murmura-t-il en appelant le garçon; -il paya, tout réjoui, son mazagran, et, allumant -une cigarette, il s'achemina vers son domicile.</p> - -<p>A mesure qu'il approchait, sa peur du qu'en dira-t-on -grandissait. Il n'avait jamais découché depuis -son entrée dans ce logis. Cette frasque allait sauter -aux yeux de son concierge, activer les cancans de la -loge, et puis Mélanie qui devait, à ce moment sans -doute, regarder tout inquiète le lit, n'allait-elle pas -croire à un accident? elle était capable, dans son -trouble, de se concerter avec la portière et de noyer, -toutes deux, leurs vieilles piques dans d'intarissables -bavardages sur son compte.</p> - -<p>Il s'arrêta sur le trottoir, hésitant, presque honteux, -ne s'estimant plus assez jeune pour ces équipées.</p> - -<p>Il se résolut enfin à ne pas rentrer tout de suite. -Cela vaudra mieux, pensa-t-il, j'aurai plus facilement -l'apparence d'un monsieur qui s'est levé de -bonne heure et rendu aux bains.</p> - -<p>Puis il eut honte de sa couardise, chercha des prétextes -qui justifiassent, à ses propres yeux, la nécessité -d'une promenade. Il pensa à aller voir Cyprien, -mais il se dit que cette course le retarderait trop, -que Mélanie, encore indécise peut-être, commettrait -à coup sûr une esclandre dans la maison et, le nez en -l'air, il flânocha les mains dans ses poches, tâchant de -s'intéresser aux moindres choses.</p> - -<p>Alors, comme pour justifier les piètres motifs qu'il -invoquait, un phénomène singulier se produisit. Le -brouillard de sa cervelle se dissipa peu à peu, il démarra -de ses pensées sur Blanche et sur sa bonne, -et subitement il eut une curieuse éclaircie d'organes. -Ses nerfs vibrèrent d'une façon aiguë, et mille détails -qu'il n'avait jamais observés, bien qu'il les vît tous -les jours, le frappèrent. Il découvrit son quartier d'un -coup.</p> - -<p>Regardant du haut en bas les rues, coordonnant -soudain des réflexions, qui lui étaient peut-être déjà -venues sans suite, il s'aperçut que son quartier était, -en majorité, habité par d'anciens notaires, par des -restes de la noblesse orléaniste, par d'anciens dignitaires -du second Empire, par des avocats à la cour -d'appel, par des auditeurs au conseil d'État, par des -conseillers référendaires à la cour des Comptes. De -là, se dit-il, cet aspect mécontent et rechigné de gens -perchés sur des échasses, méditant sur de solennelles -fariboles, passant, graves et roides, avec des -mines pincées de vieux juges; les pierres elles-mêmes -lui parurent s'ennuyer, imprégnées qu'elles -étaient de tout le pédantisme que ces gens dégagent!</p> - -<p>La teinte générale, le milieu, le voici donc, poursuivait-il, -traînant au travers des rues de Roquépine, -d'Aguesseau, de la Ville-l'Évêque, de Suresne, des -Saussaies et d'Astorg. Voyons, mettons un peu -d'ordre dans nos idées: ce quartier est complexe, -mais je le démêle. Deux éléments dissemblables -et découlant l'un de l'autre, pourtant, le marquent -d'un cachet personnel. Sur la triste et banale opulence -de la toile du fond, se détache toute la joviale -crapule des domestiques.</p> - -<p>Ah! c'est là la note vraie, murmura-t-il, enchanté -de ses observations, la note exacte brochant sur le -thème empesé et gris, avec ses voyantes fioritures -de cuites et de gaudrioles. La vie de ces trottoirs -que les gens riches parcourent à peine est donnée -tout entière par leur valetaille; elle seule emplit la -chaussée, anime les tavernes qu'on a créées exprès -pour elles, des boutiques anglaises avec du fromage -de Stilton, du céleri en branche, des bouteilles de -pale-ale et de stout. En dehors de ces tavernes, la -seule industrie qui puisse tenir dans ce quartier, -c'est celle des carrossiers et des harnacheurs. Citons, -pour mémoire, continua-t-il en comptant sur ses -doigts, citons comme ajoutant encore à la note de -sécheresse et d'ennui, au parfum dominant d'écurie et -de crottin, un manège, un grainetier, un maréchal-ferrant, -un vétérinaire, un nourrisseur en boutique -d'ânesses et de vaches, deux ou trois marchandes -à la toilette pour les femmes de chambre, un chaussetier -pour bottes de cheval et de livrée, un épicier -qui vend les conserves et les sauces de Londres et -enfin, complétant cet amalgame, disparate et forcé -pourtant, parachevant le tout, fonçant la teinte triste -sans pouvoir éteindre cependant la canaillerie gaie, -des librairies protestantes, des sociétés de propagande -luthérienne, des agences bibliques, et enfin -trois temples de la religion réformée, dont un méthodiste -et une english church, assombrissent le décor et -lui ajoutent en plus une rigidité puritaine, une froideur -anglaise.</p> - -<p>C'est cela même, résuma-t-il, oui, c'est cela.—Il -n'y a rien de tel que d'habiter constamment dans -une rue pour ne la pas connaître; elle vous rend à -la longue presbyte, car, enfin, il n'y a pas à dire, -poursuivit-il, poussant son raisonnement sur le -quartier jusqu'au bout, ce quartier-ci est absolument -original, absolument unique, puisqu'il diffère de -celui qui lui ressemble le plus, le faubourg Saint-Germain. -Comme lui, il possède des chapelles évangéliques, -et il a des grands seigneurs et des laquais, -oui, mais le noble faubourg ne sent pas ainsi le clergyman -et le cocher. Les palefreniers ne sont pas les -mêmes, voilà tout. Ceux des rues de Grenelle et de -Varennes fleurent leur terroir, ils embaument Belleville -et le Grand-Duché de Luxembourg, ceux du -quartier d'Anjou-Saint-Honoré exhalent l'odeur de -la Tamise. De là, différence capitale de types, de -boutiques, de rues.—Pas de tavernes aux carreaux -à plis, mais de bons marchands de vins aux -barreaux rouges, pas d'old gin et de wiskey, mais du -reginglat et du trois-six!</p> - -<p>Il y aurait un petit volume à écrire sur chacun -des arrondissements de Paris, à ce point de vue, un -guide pour les raffinés et les artistes, conclut André; -il faudra que j'en parle à Cyprien, mais, diable, -neuf heures, se dit-il, écoutant une horloge frapper -un à un, ses coups, il est temps de rentrer, et -alors, sans plus lanterner devant les boutiques -qu'il n'examinait même pas, tout entier qu'il était à -ses méditations, il s'achemina vers son logis.</p> - -<p>Il se donna une contenance dégagée, franchit la -cour en faisant sonner ses bottes, essuya le regard -étonné du concierge appuyé sur son balai, grimpa, -trouva Mélanie en train de secouer les tapis sur la -terrasse. Elle se retourna au bruit de la clef dans la -serrure, dévisagea éloquemment son maître, puis -peu à peu son œil de chouette remua et ses lèvres -s'ouvrirent.</p> - -<p>—L'on n'a pas apporté un paquet pour moi? jeta -André, qui voulut étouffer les questions qui allaient -poindre.</p> - -<p>Elle répondit non, les yeux fichés, grands ouverts, -sur lui; puis sa ténacité auvergnate dompta sa crainte -de déplaire et elle dit, en pliant le paletot cassé sur -le dos d'un fauteuil:</p> - -<p>—Monsieur a l'air fatigué, faut-il que je défasse la -couverture?</p> - -<p>Un non sec qui lui fut lancé du cabinet où André -se lavait la bouche la désarçonna.—Elle rengaîna -sa curiosité, remettant à un moment plus propice -l'occasion de la satisfaire.</p> - -<p>Lorsqu'elle servit le déjeûner, André se plongea -le nez dans un livre. Elle apporta, silencieuse, les -plats, enragée d'être tenue à distance, considérant -comme un affront personnel le mutisme de son -maître. Elle voulut lui desserrer quand même les -dents et lorsqu'elle apporta le café, elle demanda si -Monsieur avait le temps de compter.</p> - -<p>Il l'aurait volontiers envoyée à tous les diables. Il -leva cependant les yeux de son volume, la vit, droite -devant lui, tenant à la main un cahier de classe, à -couverture marbrée de violet et de noir, gonflé au -milieu par un crayon blanc posé en travers, un de -ces crayons à un sou, taillés avec un couteau de table -et dont la mine casse dès qu'on l'appuie et ne -marque même pas lorsqu'on la mouille.</p> - -<p>Il tendit la main, prit le cahier et, maugréant, il -additionna laborieusement les chiffres.</p> - -<p>—Je crois que cette note-ci n'est pas marquée, -interrompit la bonne, en lui mettant sous le nez -une facture de viande.</p> - -<p>Il grommela, perdant le fil de ses chiffres. Il dut -les laisser, feuilleter les pages, parcourir les articles -déjà inscrits, chercher dans les mots bizarrement -orthographiés qui zig-zaguaient, les uns sous les autres, -si le bœuf figurait parmi les dépenses; il y était.</p> - -<p>—Mais, certainement qu'il est marqué! cria-t-il, -furieux.</p> - -<p>—Ah bien, reprit Mélanie, très calme, époussetant -une pluche nichée sur son caraco, je pensais -que mon mari l'avait oublié!</p> - -<p>Il ne répondit pas, recommença ses additions, -opéra la soustraction de la somme reçue et de la -somme dépensée. Il doit vous rester 3 fr. 15 c., -dit-il.</p> - -<p>—Monsieur ne se trompe pas, clama Mélanie. -Voyons, j'ai pris de l'argent chez moi, et tirant -une longue bourse grasse, elle toucha à chacune -des pièces et à chacun des sous qu'elle contenait et -regarda, l'œil perdu, les meubles.</p> - -<p>—Il me manquerait trois sous, murmura-t-elle; -enfin, Monsieur est sûr de ne pas se tromper?</p> - -<p>Pour la troisième fois, il recommença, accablé, -ses additions, buvant de temps à autre, une gorgée -de son café qui devenait froid. Il ne retrouva plus le -même compte, s'emporta, épela encore ses chiffres, -les prenant, cette fois, par le bas des pages.—C'est -3 fr. 20 c. qui doivent vous rester, dit-il.</p> - -<p>Mélanie poussa des cris de merluche. Ce serait -donc quatre sous qui lui manqueraient alors! ce -n'était pas possible!</p> - -<p>—Que diable, les comptes sont là, gronda André -qui tapa rageusement le crayon sur le carnet, grêlant -le papier de coups de pointes; tenez, voilà votre livre, -votre mari le vérifiera si bon lui semble; moi, j'en -ai assez pour aujourd'hui et il ficha sa serviette sur -la table et disparut dans son petit salon dont il -ferma violemment la porte.</p> - -<p>La journée fut mauvaise. André s'avouait que son -humeur massacrante était niaise, puis le moment de -la digestion était venu et une terrible lourdeur pesant -sur la machine brisée de fatigue, l'assoupissait dans -son fauteuil. Il avait des frissons dans le dos et des -chaleurs aux tempes et dans les paumes. Au goût -de cuivre qu'il avait en bouche, avait succédé un -goût plus atroce encore, celui de l'allumette qui -s'éteint, celui du sulfite de soude; il but, pour le -chasser, un grand verre d'eau qui le glaça, et, mal -à l'aise, grelottant, il marcha de long en large pour -se réveiller, regardant son lit, ne se couchant pas -par honte de donner ainsi raison à sa bonne.</p> - -<p>Les autres fois qu'il revint de chez Blanche, il prit -mieux les choses. Il s'aguerrit aux mines effarées ou -goguenardes de sa maison et il laissa Mélanie parler -tant qu'elle voulut.</p> - -<p>—Ah bien, disait-elle, puisque la dame de Monsieur -est toujours malade, il faut bien que Monsieur en -fréquente une autre!—Et, très émoustillée par -l'idée que son maître qu'elle supposait difficile, ne -devait rechercher que des femmes huppées, elle -s'efforçait de lui tirer des renseignements et réunissant, -le soir, au lit, chez elle, les bribes qu'elle était -parvenue à recueillir, elle les narrait longuement, -à son mari, qui tordait, tout souriant, sa barbiche, -pensant aux filles plus ou moins jolies qu'il avait eu -l'aubaine d'arrêter, dans ses fonctions de sergent -de ville.</p> - -<p>André fut sobre de renseignements lorsque -Cyprien le consulta sur les incidents de ses -nuits.</p> - -<p>Il se borna à répondre aux insinuations malveillantes -du peintre, décrivant comme s'il les avait tâtés, -les appas inconsistants de cette fille, qu'il était dans -l'erreur, que Blanche était à peine flétrie.</p> - -<p>—Eh bien, alors, tu es volé, riposta Cyprien, car -enfin tu achetais, le sachant, de la marchandise -tournée et l'on t'en fournit qui ne l'est pas!—A ta -place, je réclamerais!</p> - -<p>André se résolut à rompre la conversation toutes -les fois que Cyprien la portait sur Blanche. Il avait -peur, au fond, de voir démolir par le peintre les -semblants d'attrait de cette femme. Il la visitait -maintenant, à heures fixes, pour être certain de la -rencontrer seule et il jubilait lorsque, sonnant à la -porte, il entendait claquer les talons de ses mules et -qu'il la voyait, vêtue de linge frais, sourire dans -l'ombre du vestibule.</p> - -<p>L'accueil était toujours le même, féminin et -puéril, un baiser sur la moustache, la tête prise entre -les deux mains et doucement dodinée, puis tous -deux passaient, se tenant par la taille, dans la chambre -à coucher, et, là, elle lui enlevait prestement -son pardessus et son chapeau, lui offrait de se -rafraîchir et sautait dès qu'il était assis sur ses genoux, -lui demandant s'il avait été bien sage, le traitant -de brigand, par amitié, lui répétant: bien sûr, -tu n'as pas soif? tu sais, il ne faut pas te gêner, il y -a de l'eau-de-vie et du vin, ici.</p> - -<p>Il l'interrogea à diverses reprises, sur la vie qu'elle -menait; elle lui raconta des banalités et mentit -sans aplomb; elle finit, un jour, par parler d'un -monsieur très comme il faut, dont elle fit longuement -l'éloge.</p> - -<p>André lui reprocha intérieurement ce manque de -tact dont il était pourtant cause. Il se décida à ne -plus la questionner, mais malgré lui il aborda -plusieurs fois ce thème. Alors Blanche se coupa dans -ses réponses et lui s'affermit dans cette idée qu'elle -recevait, chaque après-midi, des gens retenus, le -soir, dans leurs foyers, et il était ennuyé qu'elle pût -avoir toute une série d'hommes! Il ressentait un -certain dépit, trouvant naturel qu'elle eût un amant -sérieux, mais deux, trois, quatre, non pas; elle lui -parut trop fille.</p> - -<p>Parfois, il se tâtait et demeurait penaud, se demandant -avec tristesse à quoi avaient abouti les -dures leçons de ses vieilles amours?—Il était aussi -niais que jadis! il avait, par une chance exceptionnelle, -découvert la femme longtemps convoitée, -et, au lieu de rester dans une intelligente incertitude, -il allait, mu par un sentiment bête d'amour-propre, -de jalousie, d'il ne savait quoi, s'immiscer -dans ses affaires, s'exposer à d'inquiétantes vérités -ou à de grossiers mensonges.</p> - -<p>Il n'aimait pas Blanche cependant! et il avait peur -en examinant de trop près ce malaise de cœur, -d'arriver à ce piètre résultat: la crainte de n'être -point le préféré. A deux amants, il pouvait le croire, -étant celui des deux qui n'entretenait pas.—A trois -ou quatre, cette enfantine illusion partait.</p> - -<p>Il restait préoccupé, analysant la sottise de ses -pensées auprès d'elle; et parfois Blanche l'examinait, -contrainte, songeant qu'il avait peut-être des -chagrins et pour détendre ses ennuis, elle se mettait -alors, au piano, et tapotait difficilement des valses.—Je -fais des progrès,—n'est-ce pas, disait-elle?</p> - -<p>Il répondait oui, par politesse.</p> - -<p>—Tiens, je prends trois leçons, par semaine. -Vrai, ce serait malheureux si, en m'appliquant je -n'avançais pas!</p> - -<p>André inclinait la tête.</p> - -<p>—Du reste, affirmait-elle, ma maîtresse est très -capable. On profite avec elle, ce n'est pas comme -ma professeur de français; elle a cherché, un jour, -un mot dans le dictionnaire, crois-tu? tiens, pardi, -j'en ferais bien autant; aussi, tu comprends, je l'ai -remerciée.</p> - -<p>Les soirées se succédèrent chez Blanche, plus -mornes chaque fois. André commençait à la juger -un peu panade, malgré ses ardeurs brutales et ses -allures bataillantes, au lit; puis le découcher -s'altérait pour lui; deux fois sur trois, il revenait -malade, la tête en feu, le cœur soulevé et il devait -s'étaler sur son lit, se coller de l'opium sur les tempes -pour amortir ses douleurs et tâcher de dormir.</p> - -<p>Alors parurent les inconvénients des nuits passées -au dehors; l'ennui du réveil dans une chambre -close puant le renfermé et le musc, l'impossibilité -d'effectuer sa toilette dans un cabinet plein de -hardes qu'on éclabousse, la nécessité d'aller remplir -le broc que les dépenses de la nuit ont presque -vidé, le manque de brosses à tête, de brosses à dents, -et de chaussons, le dégoût de soulever un peigne -hérissé de cheveux, et de déterrer, près des vieux -philocomes, enfouie dans un tas de linge, la serviette -à figure, graissée par le cold-cream, le révoltèrent. -Il se promit de ne plus découcher et il -adopta un autre système. Il alla dîner chez Blanche -et retourna chez lui, vers les onze heures. Ce procédé -lui sembla tout d'abord satisfaisant, puis il le -jugea coûteux car il laissait dix francs en sus de son -louis, pour payer le repas. Ses moyens ne pouvant -supporter de telles dépenses, il espaça ses visites.</p> - -<p>Un certain froid en résulta. Les légers fils qui l'attachaient -à Blanche se déliaient de plus en plus. Il -s'aperçut qu'elle demeurait loin et régulièrement il la -négligea. Elle, de son côté, le comprit au nombre de -ses clients incertains, ne se gêna plus et ne fut pas -chez elle, plusieurs fois, lorsqu'il y vint.</p> - -<p>Ces absences l'achevèrent. Ces soirs-là, il avait -congédié sa bonne et il descendait, désorbité, -de chez cette fille, rôdait dans la rue, obligé de tuer -une heure, en se promenant, avant que d'aller s'abattre -dans le coin d'un restaurant. La tristesse de -ces repas le dégoûta plus encore que l'imprévu qui -manquait chez elle.</p> - -<p>Comme toujours, Mélanie combla la mesure, s'étonnant que -monsieur ne découchât plus et ne dinât -pas en ville.</p> - -<p>—Allons, disait-elle amicalement, je vois que -monsieur aime le changement et par fanfaronnade, -par désir de montrer une force de caractère qu'il -n'avait point, il répondait négligemment: ma foi, -oui, il y avait trop longtemps que je la connaissais, je -l'ai lâchée!</p> - -<p>Mélanie qui craignait tout autant l'arrivée d'une -maîtresse que la rentrée de la femme légitime dans -un ménage qu'elle administrait, au mieux de ses intérêts, -s'étendit, ce jour-là, longuement, sur les vices -de ces «creiatures» comme elle les appelait et elle -horripila tellement son maître par les contes à dormir -debout qu'elle lui débita sur des cocottes d'officiers -qui demeuraient, dans sa rue, au Gros-Caillou, -qu'André perdit toute mesure et la pria d'aller surveiller -le pot au feu, dans sa cuisine.</p> - -<p>Ne pouvant se rendre compte qu'elle était douée de -façon à exaspérer les plus patients, Mélanie conclut -que les colères de son maître étaient suscitées par -les désagréments de sa rupture. Elle devinait d'ailleurs, -avec son instinct de femme habituée à mener -militairement son homme, qu'André n'était pas capable -de mater une femme. Elle prit alors des airs -soucieux et discrets, persuadée en fin de compte que -c'était André qu'on avait lâché.</p> - -<p>Toutes ces simagrées, toutes ces singeries dont -d'autres gens se seraient à peine occupés, désespérèrent -André. Son épiderme naturellement souffreteux -d'esprit, s'était singulièrement sensibilisé depuis le -malheur survenu dans son ménage. Peu à peu, -cependant une période d'apaisement s'annonça. Ce -remède qui lui avait paru souverain pour couper la -fièvre juponnière, la femme hebdomadaire qui n'est -pas une maîtresse et qui n'est déjà plus une passante, -agit efficacement sur lui, mais par des effets -autres que ceux qu'il avait prévus.</p> - -<p>La cure s'était accomplie, non par l'activité du -remède lui-même, mais par la répugnance qu'avait -causée son absorption. La lassitude des bêtises féminines -avait guéri André de la femme. Il glissait à une -douce apathie, à un besoin grandissant de ne plus -bouger, à une sorte de béatitude flamande, bien -assise, heureuse simplement d'avoir le ventre plein -et les pieds au chaud. Plus de divagations, d'images -regrettées de maîtresses, d'ennui de travail et de -solitude. Il était revenu à cet état d'âme qu'il possédait -après qu'il se fût installé dans son nouveau -logement. Il se retrouvait, une fois encore, parfaitement -heureux.</p> - - -<div class="chapter"></div> -<h2 class="nobreak">IX</h2> - - -<p>Deux mois après, André finissait, à son déjeuner, -d'étaler de la confiture de groseille, achetée chez -un épicier, sur son pain; cette gélatine dégoulinait -sur la croûte en larmes poisseuses et rouges. André -lança un coup de timbre et tandis que la bonne -apportait le café, il la pria, lorsqu'elle aurait l'intention -d'acheter au dehors des confitures, de les prendre -désormais aux cerises, aux prunes, aux abricots, -aux poires, à tout ce qu'elle voudrait, excepté aux -groseilles et aux fruits confits qu'il soupçonnait -d'être les vieux débris des chinois du jour de l'an, -coulés, sous la rubrique de confitures du Midi, dans -du sirop de sucre.</p> - -<p>Mélanie s'apprêtait à lâcher quelques judicieuses -opinions sur la filouterie des épiciers, quand la sonnette -de la porte tinta.</p> - -<p>Mélanie se précipita et ouvrit à un commissionnaire -qui tendit une lettre.</p> - -<p>La bonne retourna dans sa cuisine. André décacheta -l'enveloppe, et, devenu subitement très pâle, -il lut ces lignes signées d'un camarade qu'il ne fréquentait -plus depuis son mariage:</p> - -<p>«Émilie, mon ex-maîtresse, m'écrit afin d'avoir -votre adresse pour Jeanne, votre ancienne femme, -qui désire vous revoir. Puis-je le faire?—Prière de -donner une réponse immédiate au porteur de la présente -lettre.»</p> - -<p>André hésita, bouleversé.—Toute une bouffée -de souvenirs amoureux s'échappait de ce papier et -l'étourdissait. La seule maîtresse à laquelle il eût -tenu, demandait à le revoir!—En un rapide éclair, -il l'aperçut se jetant dans ses bras, l'accolant, lui -baisant les paupières et le cou. Une envie folle de -renouer avec elle, le prit. Il se disposa à répondre -oui, mais il s'arrêta, inquiet. Était-il bête! comment, -il était là, chez lui, calme, et il allait perdre -le bénéfice de cette quiétude si chèrement achetée! -il allait subir des attentes de femmes, poser!—ah -non, par exemple! c'était bon à vingt ans, ce jeu-là! -Il n'y avait pas à hésiter! Il se résolut à répondre -non, mais tout le bonheur qu'il avait jadis goûté -dans la compagnie de Jeanne, toute sa jeunesse, -heureuse un moment, s'exhuma, envahit toutes ses -pensées, submergea ses instincts de prudence et de -peur. Il traça vivement sur du papier un oui. Le -commissionnaire partit et André resta tout frissonnant, -sur sa chaise, déplorant aussitôt son attendrissement -et sa lâcheté. Il se prépara à écrire à son -ami de considérer sa lettre comme non avenue, -puis il eut peur de passer pour un imbécile et n'en -fit rien. Petit à petit, à force de se raisonner, il se -décida cependant à ne pas se remettre avec Jeanne. -Il bâcla une lettre dans ce sens et il la regretta dès -qu'il l'eût jetée à la poste. Son camarade l'informa -par le retour du courrier, qu'il était trop tard, -que l'adresse était parvenue. Alors André éprouva -un soulagement.—C'était fait, tant pis ou tant -mieux, il n'y pouvait plus rien.—Et puis, après -tout, à quoi l'engageait ce retour de Jeanne? devait-il -donc en résulter nécessairement une reprise -charnelle? Eh oui! se cria-t-il, oui, ce n'est pas la -peine de me blouser, je suis fichu si je la revois!</p> - -<p>Il oublia de boire son café que Mélanie lui apporta, -au salon, stupéfiée par l'attitude agitée de son maître.—Ah -j'étais si tranquille, se disait-il par moments! -quelle misère, bon Dieu! que d'être aussi faible.—Il -ne pensait plus maintenant qu'à Jeanne; elle -s'imposait à lui, ne le quittait plus, à table, dans les -rues, au lit.</p> - -<p>Une dernière bataille s'engagea néanmoins, le -lendemain matin. Plus d'aplomb, plus froid, il avait -adopté l'héroïque résolution de ne plus mêler à son -existence celle d'une femme, lorsque le concierge -lui monta une lettre.</p> - -<p>Alors ce fut fini; son courage échoua. L'écriture -qu'il reconnaissait entre toutes, indistincte, barbouillée, -dansant follement, avec des queues et des -croches ajoutées aux lettres, l'anéantit. Il lut, tout -secoué:</p> - -<blockquote> -<div class="ind">«Mon cher André</div> -<p>Tu as dû avoir de mes nouvelles par Monsieur -Jules qui a reçu une lettre d'Émilie pour connaître -ton adresse. J'y mets de la réflexion, diras-tu, après -cinq années de silence, mais mieux vaut tard que -jamais et je vais t'en donner la preuve.»</p> - -<p>«Te souviens-tu d'une Manon Lescaut avec gravures. -Je l'ai retrouvée dans un piteux état; malgré -cela, un docteur bouquiniste voulait que je la lui -donne. Voyant qu'il y tenait tant, je me suis fait un -remords de conscience de la donner, sachant que -tu y tiens tout autant que lui et surtout t'appartenant.»</p> - -<p>«M'approuveras-tu, je l'ignore, mais comme Monsieur -Jules, dans la lettre qu'il a écrit à Émilie lui -dit que tu me reverras avec plaisir, <i>j'ose</i>; sans cela, -tu n'aurais pas eu de mes nouvelles, mais est-ce bien -pour moi ou pour ton bouquin?—enfin, tu peux -tout te permettre après si longtemps; malgré tout, -j'aurai un grand plaisir à te revoir, mais comment? -voilà.—Je travaille toujours rue du Quatre-Septembre, -dans la maison Larmange que tu connais et je sors le -plus souvent à 8 heures. Si tu pouvais venir un jour -ou l'autre de cette semaine, jeudi par exemple, je -sortirais à 8 heures juste; ou bien, écris-moi si tu -n'étais pas libre; viens toujours un jour ou l'autre, -nous nous rappellerons nos vieux souvenirs.»</p> - -<p>«En attendant, permets-moi de t'embrasser -comme autrefois.»</p> - -<div class="right">Bien à toi,</div> -<div class="sign"><span class="sc">Jeanne</span>.</div> -<p>«Si tu ne peux pas venir, écris-moi chez madame -veuve Laveau, 18, rue Sauval.»</p> -</blockquote> - -<p>Il répondit immédiatement qu'il se rendrait à la -rue du Quatre-Septembre, jeudi, à l'heure dite.</p> - -<p>Il rayonna, complètement changé; la lutte avait -pris fin, l'incertitude avait cessé. Il réfléchissait -seulement, relisant la lettre.</p> - -<p>Jeanne doit avoir été balancée par son amant et -être à court d'argent, pensa-t-il d'abord, car l'histoire -du livre n'est qu'un prétexte par trop visible. -Mais comment diable Jules que je n'ai plus vu depuis -des années a-t-il pu savoir que j'habitais la rue -Cambacérès? et ensuite, qu'est-ce que ce médecin, -amateur de vieux livres et cette veuve Laveau qui -reçoit les lettres?</p> - -<p>Il chercha enfin, sur son plan de Paris, où était -située la rue Sauval dont il ignorait jusqu'au nom. -Il découvrit que c'était une sorte de ruelle près de -la Halle au blé. Ce fut pour lui un prétexte à promenade. -Il alla flâner dans cette rue, vit le numéro -en question, une vieille bâtisse, aux fenêtres voilées -de rideaux pauvres et à la cour infectant le pipi et -le chlore. L'aspect de cette maison ne lui suggéra -aucune idée sur les professions qui pouvaient s'y -exercer. C'était ordurier et triste, voilà tout.</p> - -<p>Il retourna chez lui où Cyprien installé dans -un fauteuil l'attendait. Il lui raconta, non sans -quelques hésitations, son aventure. Le peintre -l'écouta, attisant sa cigarette, rendant la fumée -par les narines, hochant simplement la tête.</p> - -<p>Ses conjectures étaient les mêmes que celles d'André. -C'était un revenez-y motivé par un pressant -besoin d'argent.—De deux choses l'une, fit-il: -ou Jeanne loge chez la veuve Laveau, faute de -quoi payer le terme d'une chambre et la veuve -doit lui laisser entendre, en qualité de camarade, -qu'elle serait bien aise de la voir déguerpir, ou -bien encore la veuve en question tient à garder -son amie pour allécher ses clients et les exploiter. -Ce sont, à mon sincère avis, deux noceuses -et deux roublardes. Dans tous les cas, que -Jeanne fréquente celui-ci ou celui-là, ou qu'elle soit -presque honnêtement dans une misère digne, -le résultat sera le même, tu seras énergiquement -tapé!</p> - -<p>—Mais, dit André, vexé par ces suppositions -qui lui salissaient, dans la bouche d'un autre, le -souvenir de sa maîtresse, tu bâtis des édifices sur -des riens, toi!—Tu n'en sais pourtant pas plus -long que moi sur elle; rien ne prouve d'ailleurs -que la femme Laveau à qui tu attribues une importance -qu'elle n'a sans doute pas, ne soit point tout -bonnement une amie d'atelier qui, pour un motif -que j'ignore et toi aussi du reste, se borne à recevoir -et à remettre les lettres.</p> - -<p>Le son de voix dépité, presqu'agressif d'André -blessa Cyprien qui riposta, à son tour, d'un ton -sec: quand il s'agit des femmes, je vais toujours -aux hypothèses qui peuvent leur être les plus défavorables; -je suis sûr ainsi de ne pas me tromper!</p> - -<p>—Allons, allons, repartit André qui devenait de -plus en plus aigre, ne fais donc pas l'homme fort -comme cela, ça ne te va pas!</p> - -<p>—L'homme fort! s'écria le peintre, Dieu que tu -es moule!—quand il y a un danger à courir près -des femmes, toute ma bravoure consiste à les éviter -et à fuir; tu le sais bien, pourtant. Sur ce, bonsoir; -je te conseille de marchander l'affection qu'on veut -te revendre et de vérifier la balance où ça se pèsera! -et il quitta la place, laissant André irrité de ce scepticisme -féroce, le jugeant ridicule depuis que son -ami l'appliquait à des choses qui lui étaient toutes -personnelles.</p> - -<p>La journée du jeudi parut longue à André. Il lui -sembla qu'elle ne coulerait jamais. Appréhendant -que Cyprien ne vînt, il commanda à Mélanie de lui -servir le dîner de meilleure heure, et il s'habilla -avant, se nettoyant à fond, mettant ses effets les -plus propres. Il mangea sans appétit, sortit et -comme il avait encore plusieurs heures à tuer, il -flâna, songeant à cette rencontre de deux amoureux -qui ne se sont pas revus depuis cinq ans. Il avait -peur de trouver Jeanne molle et fanée. Qu'était-elle -devenue depuis ce temps? par quelles tribulations, -par quels hauts et quels bas de misère avait-elle -passé avant que de revenir à lui? elle était -maintenant, peut-être, très laide, grêlée ou infirme?—Il -se disait que, dans ce cas, elle n'eût certainement -pas désiré le revoir.—Eh qui sait? c'était -peut-être une tentative désespérée, les derniers -abois d'une atroce dèche!—Et, il se sentait attendri -d'avance, prêt à des sacrifices, car, pour l'instant, -une recrudescence d'affection le poussait vers -elle.</p> - -<p>Il consulta sa montre, la colla à son oreille, -croyant qu'elle ne marchait pas, mais elle tictaquait -régulièrement. Les minutes lui paraissaient s'égoutter -lentement, comme des heures; puis il essaya de se -représenter leur tête à tête.—Nous allons être -fièrement embarrassés, pensait-il et il cherchait -des phrases qui sauveraient la situation et n'en découvrait -pas.</p> - -<p>Ennuyé et joyeux tout à la fois, il se mirait dans -les pans de glace des magasins et vérifiait la tenue de -sa cravate et de son col.</p> - -<p>Il se promenait maintenant dans le Palais-Royal; -il musait dans cette galerie où se tient Chevet, une -courte galerie qui combine toujours, près du Théâtre-Français, -le doux parfum d'un marché aux fleurs -et le pestilentiel bouquet d'une tinette et, souriant, -oubliant pour une seconde la longueur de son attente, -il se faisait cette réflexion: que par le soupirail -ouvert sous la boutique d'un fabricant d'écume, -située en face de Chevet, dans le même couloir, -montait chaque fois qu'il le longeait, une odeur de -vinaigre chaud à l'échalotte et d'oignons qui roussissent -dans une poêle. Il baguenaudait, revenant -sur ses pas, examinant la vitrine affriolante du marchand -de primeurs, avec ses tortues endormies sous -un jet d'eau dans une cuvette, ses grands poissons -fumés couleur de colle forte, ses oranges posées -dans du papier de soie comme des boules de seins -dans un corsage, ses jambonneaux, ses mortadelles, -ses poulardes et ses fruits, si énormes et si superbes, -qu'ils semblent façonnés par la main de -l'homme.</p> - -<p>Et il tirait encore sa montre, arrivait dans ce -carré à colonnes qui sert de vestibule à la galerie -d'Orléans et il demeurait extasié devant cette boutique -où se prélassent les extraordinaires tromblons -de la vieille garde, les invraisemblables schapskas, les -exorbitants kolbachs des soldats du premier Empire, -et il pensait, narquois, que ça puait le Laurent -de l'Ardèche et le Marco Saint-Hilaire, l'histoire -écrite pour les Invalides qu'on a oublié de -nous tuer!</p> - -<p>Puis, opérant une volte-face, s'engageant dans la -galerie vitrée, il errait, se demandant s'il reconnaîtrait -Jeanne. L'image de cette fille se brouillait toujours -devant lui. Ils étaient peut-être tellement -changés, tous les deux, qu'ils passeraient l'un à côté -de l'autre sans se voir; mais cette crainte ne l'étreignit -que pendant une minute, il était impossible -qu'en s'apercevant, ils ne se rappelassent pas brusquement -leurs traits;—et, réfléchi, il n'examinait -même pas les longues vitrines devant lesquelles -il stationnait, des vitrines de librairies éclairées -comme des cafés, où s'étageaient des livres aux couvertures -voyantes et de mauvais goût, des livres -qui faisaient, en peignoir de couleur, la retape pour -3 fr. 50 c.</p> - -<p>L'éclairage furieux de ce magasin et de tout ce -couloir le gênait. Il s'engagea dans les corridors qui -encadrent le préau, mais là encore, le scintillement -des bijoux sous le gaz, le fatigua. Des gens se pétrifiaient -devant l'or des joailleries et des bureaux de -change. Il s'écarta de cette foule, laissa de côté les -fabricants de gamelles et de crachats, tous les débitants -de la dinanderie honorifique et entrant dans -le jardin désert, presque noir, il se rappela, dégoûté -par l'horreur des articles de Paris qu'il avait vu flamboyer -impudemment sous les arcades, cette phrase -proférée par Cyprien, un jour que chassés par la -pluie ils se promenaient, tous les deux, dans le Palais-Royal: -«c'est un lieu qui contient des boutiques -pleines de victuailles qu'on ne mange point et -de livres qu'on ne lit pas, des magasins où sont exposés -sur du velours tous les mobiles des saletés -humaines, des bijoux pour les femmes et des croix -pour les hommes!»</p> - -<p>Et ramené à Cyprien par cette définition chagrine, -André se dit que le peintre rirait certainement, s'il -le voyait ambuler ainsi, attendant l'heure du berger, -dans ce lieu foisonnant d'étrangers et de filles. Une -certaine rancune persistait encore chez lui contre -son camarade; c'est un anémique et un hypocondre, -se disait-il, j'ai tort de lui en vouloir. Mais ces raisons -ne l'apaisaient pas. Son mécontentement s'activait -même au souvenir de l'involontaire blessure -qu'il avait reçue.</p> - -<p>Il tira sa montre encore. L'heure du rendez-vous -approchait. Il partit du jardin et s'engagea dans la -rue Vivienne.</p> - -<p>J'ai tout de même de la chance qu'il ne pleuve -pas, murmura-t-il, en levant le nez. Il bruinait seulement; -le pavé était gras et l'air humide. Il gagna -rapidement la Bourse; il n'était plus qu'à deux pas -de la rue du Quatre-Septembre. Il s'assit sur un -banc, regardant comme d'une berge, cet océan -des pavés de Paris, où incessamment moutonnent -des équipages de luxe, des voitures de commerce -et de place. Il resta là, contemplant le flux des -passants, marchant, courant, se croisant, s'arrêtant, -échangeant quelques mots et reprenant leur course. -Des gens s'échappaient des portes sur les trottoirs, -d'autres entraient dans les magasins aux carillons -des sonnettes, d'autres encore interpellaient les concierges, -ou s'asseyaient, desheurés, dans les cafés -et se disputaient avec les garçons, les journaux et les -cartes.</p> - -<p>C'était l'heure où les affaires se calment et où les -plaisirs du soir vont naître. La formidable activité -qui se mouvait autour de lui, la féroce puissance -du commerce, enlaçant tout ce quartier et rayonnant -par toute la ville, s'éteignait peu à peu; la -chasse aux subsistances, la sourde bataille du -négoce en sentinelle derrière ses devantures cessaient -et la Bourse, maintenant vide de clameurs et -de bruits, dormait, silencieuse, dans son lit de rues -sombres.</p> - -<p>André constata avec une joie puérile, que sa montre -retardait de cinq minutes; il la régla sur le cadran -allumé de la Bourse. Une quarantaine de -minutes le séparait maintenant, à peine, de son rendez-vous. -Il tenait à être à son poste plus tôt, -connaissant les habitudes des femmes, sachant -qu'elles se présentent avant ou après, à l'heure fixe -jamais.</p> - -<p>Il arriva à la porte de la maison Larmange, une -grande porte cochère, ouverte, montrant le bout -d'un péristyle et le perron d'un escalier, et il acheta, -dans un kiosque voisin, un journal pour se donner -une contenance, mais le bec de gaz contre lequel il -s'appuyait, éclairait mal. Il eut froid aux pieds et il -se promena lentement devant la maison, s'étonnant -de ne pas voir, contrairement à ses prévisions, des -messieurs en train de croquer le marmot, s'arrêtant -de temps à autre, devant la vitrine des magasins.</p> - -<p>Il essaya de s'intéresser, par désœuvrement, à la -boutique d'un marchand de cheveux et de postiches, -pleine de têtes immobiles de femmes, roses des -joues, bleues des yeux, rouges des lèvres, ornées de -cheveux de toute nuance, cannelle, orange, poivre et -sel, marron, piquées de fleurs en taffetas, d'oiseaux -de paradis, d'épis d'argent ou d'or et toutes ces figurines -étaient coupées, au bas du buste qui sortait -d'une glace comme d'une nappe d'eau, et elles arboraient -pour indiquer le prix de leur chevelure, des -étiquettes en carton fichées dans la cire du crâne.</p> - -<p>Il s'enfuit, honteux. Derrière une vitrine, une -demoiselle de magasin le dévisageait avec un sourire -et il reprit son va-et-vient, perdant son rôle -d'homme, prenant celui d'une fille, battant son -quart, observé derrière les marchandises des montres -par de jeunes femmes qui se chuchotaient à -l'oreille, dans un éclat de rire: encore un poireau!—Il -alla plus loin, jusqu'à un débit d'objets du -Japon et il recommença, sur le trottoir, sa mélancolique -promenade, débusqué bientôt par une -paire d'yeux qui ricanaient derrière des magots et -des cabinets de fausse laque. Alors, il retraversa -la rue et se planta de nouveau devant le bec de gaz, -dressé près de la porte de la bâtisse où travaillait -Jeanne.</p> - -<p>Huit heures moins le quart tintèrent à une horloge. -Bon Dieu, que le temps lui semblait long! Il -regarda, désappointé, en l'air, vit, s'étalant à perte -de vue, d'énormes lettres d'or, de cyclopéennes -inscriptions trouant la brume: «robes et manteaux» -«confections pour dames» «jupons et tournures» -«dresses et mantles». Partout, ce n'étaient -que des annonces pour vêtements de femmes, courant, -s'enroulant le long des façades, rampant au-dessus -des portes, s'accrochant aux balustres des -terrasses, grimpant jusqu'aux sixièmes étages, jusqu'aux -faîtes des toits, et il demeurait là, les yeux -au ciel, considérant cette rue qui suait la richesse et -la faillite, une rue vivant au jour le jour, subordonnée -aux engouements de toute une clientèle d'actrices -et de filles!</p> - -<p>Le froid qui lui glaçait de nouveau les jambes le -tira de sa rêverie et il consulta, une fois de plus sa -montre. Huit heures allaient sonner. Il tressaillit et, -la figure un peu cachée par son journal, voulant -être reconnu le premier, il attendit, les yeux impatiemment -fixés sur la porte.</p> - -<p>Bientôt apparurent deux jeunes filles qui filèrent -à grands pas, à droite, puis deux autres qui filèrent -à grands pas, à gauche, puis ce fut tout un tourbillon -qui se jeta, en piaillant, sur le trottoir, se baisa -sur les joues et se dispersa, en tous sens, par couple.</p> - -<p>André s'approcha un peu, craignant que Jeanne -se sauvât sans qu'il l'aperçût.—Elle s'était peut-être -échappée déjà.—A cette pensée, une angoisse -atroce le saisit.—Mais des ouvrières descendaient, -s'échelonnant encore. Soudain, Jeanne débucha, bras -dessus, bras dessous avec une autre. Il fit un pas -en avant, elle s'arrêta, et, le sang au visage, ils se -serrèrent, tous les deux, la main, n'osant s'embrasser -devant tout ce monde, se demandant, d'une voix -tremblée, de leurs nouvelles.</p> - -<p>—Tu t'es toujours bien portée?</p> - -<p>—Oui, merci et toi?</p> - -<p>—Oui, comme tu vois.</p> - -<p>Il lui offrit son bras.—Où allons-nous, dit-il?</p> - -<p>—Nous allons dîner, ce ne sera pas bien loin; -c'est là, à côté.</p> - -<p>Ils entrèrent, dans une rue latérale, à droite, et -montèrent dans un restaurant installé à un premier -étage.</p> - -<p>La salle était déserte. André s'empressa de débarrasser -les femmes de leurs manteaux et il s'assit en -face d'elles.</p> - -<p>—Tout le monde a fini de manger, dit Jeanne, -en souriant; et elle raconta qu'elle venait tous les -jours avec la veuve Laveau, ici présente, dîner dans -cette salle.</p> - -<p>Il l'examinait; elle était la même qu'anciennement, -plus fraîche, plus grasse même. C'était toujours ce -bout de nez riant sous des chipettes de cheveux pâles, -dans un teint blanc, c'étaient toujours ces yeux actifs, -pétillant au moindre mot, cette jolie tournure, -ces fines mains, cette allure pimentée d'une Parisienne, -ce petit air «tam-tam», comme elle disait -jadis, en parlant d'elle.</p> - -<p>Elle était mieux mise qu'autrefois pourtant, vêtue -tout de noir, avec un médaillon à camée qu'il lui -avait toujours connu, des bagues à turquoises et à -perles dont il se souvenait, et des boucles d'oreilles -et des porte-bonheur qu'il ne se rappelait pas lui -avoir jamais vu porter, de son temps.</p> - -<p>—Tu me trouves changée, fit-elle, en dépliant sa -serviette?</p> - -<p>—Mais non, tu es toujours la même!</p> - -<p>—Comme toi. Tu es mieux, cependant; les cheveux -courts te vont bien—dans le temps, tu avais -l'air pauvre, avec tes grands cheveux qui te couvraient -l'oreille.</p> - -<p>Ils se mirent à rire tous les deux, et la veuve Laveau -les imita, poliment.</p> - -<p>Le garçon de restaurant reparut.</p> - -<p>Pendant qu'elles épelaient la carte, André jeta un -coup d'œil sur cette veuve qu'il aurait voulu pouvoir -envoyer coucher. Elle le gênait, avec sa figure -grave, sa réserve silencieuse, son filet de rire. Elle -lui déplut, mais elle lui sembla d'une perversion -problématique. Cyprien est absurde, pensa-t-il, et -il contempla cette grande femme solidement râblée, -mais de mine bonasse et simple, s'imaginant qu'elle -devait avoir d'humbles et robustes amours qui lui -coûtaient cher.</p> - -<p>—Alors, pas de potage? disait le garçon que les -hésitations des deux femmes ennuyaient.</p> - -<p>—Non, servez-nous tout de suite des grives.</p> - -<p>Le garçon fut surpris.</p> - -<p>André pensa que Jeanne désirait lui montrer -qu'elle se nourrissait bien; il commanda, à son tour, -un mazagran.</p> - -<p>La conversation reprit. André dévisagea la petite -tendrement et, les coudes sur la table, il lui -dit:</p> - -<p>—Ah! ma pauvre Jeanne, y a-t-il assez longtemps -que nous ne nous sommes vus! ma foi, je suis joliment -content de te revoir.</p> - -<p>Elle aussi sourit et s'affirma heureuse de leur rencontre.</p> - -<p>Ils gardèrent, une minute, le silence, ayant tous -les deux sur les lèvres des questions plus expansives, -plus pressantes, mais la présence d'un tiers -les gênait.</p> - -<p>Le garçon apporta les grives.</p> - -<p>Elles s'escrimèrent à coups de couteau sur la -carcasse faisandée de ces bêtes. André se recula un -peu car ce fumet lui retournait le cœur. Les deux -femmes n'eurent pas le courage d'avaler cette -pourriture et elles appelèrent le garçon qui vanta -le gibier très avancé, sans convaincre personne, et -conseilla à ces dames un veau maigre.—Elles -acceptèrent; il disparut comme un coup de vent et -rapporta presqu'aussitôt une tranche d'une viande -blanche et molle. La veuve se récria, devant la -seule part couchée sur l'assiette, mais Jeanne dit, un -peu rouge: bah! va, mangeons toujours, nous -verrons après.</p> - -<p>Le garçon souriait, encore ébahi; André ne douta -plus que les deux amies n'eussent l'habitude de se -partager entr'elles une seule portion et il demeura -gêné de les voir consommer, en son honneur, des -nourritures aussi considérables et aussi choisies.</p> - -<p>Il souhaitait ardemment avec cela la fin du repas, -espérant que la veuve Laveau partirait et qu'il serait -seul avec Jeanne. Celle-ci semblait du reste avoir la -même idée car elle bousculait son amie pour achever -le dîner plus vite.</p> - -<p>Le service lambinait malheureusement et la chaleur -de cette salle, très basse de plafond, avec des -fenêtres en demi-roues, était accablante. André -étouffait sous son paletot.</p> - -<p>Jeanne lui proposa de l'enlever.</p> - -<p>—Ce n'est plus la peine, répliqua-t-il, puisque -vous allez avoir terminé.</p> - -<p>La conversation se traîna encore pendant qu'elles -grapillaient du raisin sec et que, dédaignant comme -la plupart des femmes les casse-noix, elles brisaient -les amandes et les noisettes avec leurs dents; Jeanne -expliqua à André, tout en cherchant des philippines -dans ses coques, que c'était un restaurant où déjeunaient -toutes les demoiselles de magasin qui ne -mangeaient pas dans leur atelier. Elle parla aussi -de certains mets qui étaient constamment réussis -et que l'on pouvait demander de confiance, du lapin -sauté et des cervelles au vin, par exemple, et -la veuve Laveau, toujours silencieuse l'approuvait.</p> - -<p>Les mendiants étaient définitivement croqués.—André -tira son porte-monnaie et réclama l'addition, -mais les deux femmes s'y opposèrent. Il insista sans -plus de succès, et il régla son mazagran, un peu -honteux de laisser payer des femmes devant le -garçon qui les regarda sans surprise, cette fois.</p> - -<p>Ils descendirent; Jeanne prit le bras d'André. Madame -Laveau déclara au coin de la rue, qu'elle devait -retourner chez elle, et, après avoir embrassé -Jeanne du bout des lèvres, elle salua André et disparut.</p> - -<p>Ils étaient maintenant seuls! Alors, tous deux se -jetèrent un coup d'œil et André serra plus fort le bras -qui pendait au sien.</p> - -<p>—Mon petit chien, fit-il, très bas, je t'appelle -comme autrefois, hein? je suis joliment content de -te revoir.</p> - -<p>Il s'arrêta, pensant qu'il retombait dans les redites -du restaurant, mais Jeanne rompit les lieux communs, -en riant comme une folle.</p> - -<p>—Tiens, dit-elle, j'ai oublié ton livre.</p> - -<p>Il eut un geste qui signifiait le peu d'importance -qu'il attachait à ce livre.</p> - -<p>Elle reprit: oh! je l'ai chez moi! je te l'apporterai, -la première fois… si je te revois, ajouta-t-elle en -hésitant.</p> - -<p>—Comment si tu me revois?</p> - -<p>Ils abordaient enfin le but autour duquel ils gravitaient -depuis des heures.—Alors Jeanne, harcelée -de questions par André, raconta qu'elle était heureuse, -qu'elle ne manquait de rien, que, du reste, -elle avait toujours travaillé depuis leur rupture.</p> - -<p>—Mais tu as un amant? dit André, un peu -anxieux.</p> - -<p>Elle avoua posséder un amant, mais il n'était pas -à Paris, il faisait son volontariat dans une ville de -l'Est.—Tu sais, il m'envoie tout de même mon argent, -dit-elle.</p> - -<p>André pensa que ce monsieur était bien jeune, mais -il garda cette réflexion pour lui. Il songeait à la sottise -de Cyprien, maintenant. S'était-il assez trompé! -Elle n'avait pas besoin d'argent!—Il oublia que -lui-même avait cru à un retour intéressé de Jeanne, -et il s'imagina que ses premières suppositions étaient -les mêmes que celles qui l'assaillaient maintenant: un -retour simplement motivé par le désir d'avoir un -amant qui vous contenterait les besoins de la chair -et vous sortirait.</p> - -<p>Tandis qu'il marmottait, le nez baissé, Jeanne sautillait -à son bras, montrant sous son voile à pois, des -lueurs de dents, des battements de cils, des éclairs -d'yeux. Elle s'enquerrait, à son tour, de ce qu'il était -devenu depuis cinq ans.—J'avais peur de t'écrire, -dame tu comprends, tu pouvais être marié, je n'aurais -pas voulu que tu aies des ennuis à cause de moi.—C'est -pour cela que j'ai chargé Émilie d'écrire à M. Jules.</p> - -<p>Il s'occupa alors du sort d'Émilie. Qu'était-elle devenue?</p> - -<p>Rien.—Elle concubinait avec l'un des amis de -l'amant de Jeanne.</p> - -<p>—Et M. Jules? interrogea la petite.</p> - -<p>—Rien non plus.—Je ne le fréquente pas, du -reste, ajouta André un peu embarrassé.</p> - -<p>—Ah ça, mais voyons, où me mènes-tu? s'écria-t-elle -tout à coup, après un silence, en s'arrêtant.</p> - -<p>—Mais, je n'en sais rien…</p> - -<p>Le fait est qu'ils avaient marché au hasard, s'engageant -machinalement dans des rues noires. La -brume descendait plus épaisse maintenant, les pavés -gluaient. Jeanne, dont les hauts talons clignaient -était obligée de s'appuyer de tout son poids sur le -bras d'André.</p> - -<p>—Je te fatigue, hein?</p> - -<p>—Toi, mais pas du tout, et il lui pinça tendrement -le bras.</p> - -<p>—Tiens, eh bien mais, nous voilà dans la rue -de Rivoli, reprit André; ils débouchèrent, en effet, -d'une ruelle noire, en face de la rue de la Tacherie.</p> - -<p>Il proposa d'entrer dans un café pour qu'elle pût -se reposer et boire quelque chose de chaud, et il regarda -autour de lui, espérant trouver une brasserie -peu achalandée, sans vacarme de billards et de jackets -et, tout en cherchant, il s'engagea dans la rue -qui longe le chantier de construction de l'Hôtel de -Ville. Un triste café, représentant à lui seul tout le -mortel ennui d'une province, était là. André glissa -un coup d'œil entre deux rideaux mal joints, mais -les vitres embuées pissaient; il ne vit rien; il écouta -et n'entendit aucun bruit; il pensa que la salle était -déserte, tourna le bec de cane d'une petite porte -et entra.</p> - -<p>Quatre personnes buvaient des mazagrans devant -une table; le garçon en buvait un autre dans un -coin; et au centre d'un comptoir, une femme dormait, -devant une tasse. André fut enchanté de ce -lieu placide et il commanda deux grogs.</p> - -<p>Voyons, se dit-il, avec tout cela, je ne sais pas -encore à quoi m'en tenir sur les intentions de -Jeanne. Il essaya de lui frayer la route, espérant -qu'elle aborderait cette question, la première, mais -elle parlait d'autre chose, décidée à rester sur la -défensive, à le laisser venir.</p> - -<p>—Petit loup, lui dit-il, tandis qu'elle écrabouillait -sa tranche de citron avec une cuiller et -pêchait les pépins qui dansaient dans l'eau trouble, -tu te rappelles les bonnes soirées d'autrefois dans -ma chambre?</p> - -<p>Elle hocha joyeusement la tête et le regarda avec -des yeux noyés et lents.</p> - -<p>—Eh bien? demanda-t-il, en hésitant et se penchant -sur elle…</p> - -<p>Jeanne gardait le silence, un peu troublée.</p> - -<p>Il lui prit la main sous la table; et murmura, très -bas:</p> - -<p>—Voyons, dis…</p> - -<p>—Ça dépend, soupira-t-elle, tu sais, je ne peux -pas te recevoir chez moi.</p> - -<p>Ces mots furent une douche pour André.</p> - -<p>L'idée d'amener Jeanne chez lui le renversa. Il -aperçut la maison bourgeoise qu'il habitait, soulevée, -le concierge cherchant noise à la petite, lui -criant d'essuyer ses pieds, lui demandant, chaque -fois, où elle allait; Mélanie outrée, déblatérant sur -le compte de Jeanne, bougonnant, grognant, se -refusant à la saluer et à la servir; il aperçut d'un -coup, la tranquillité de son intérieur fuyant à vau-l'eau, -remplacée par tout un enfer de cancans et de -luttes.</p> - -<p>—Mais, moi non plus, je ne puis pas te recevoir, -dit-il!</p> - -<p>—Jeanne répliqua, très ferme: eh bien dame alors, -que veux-tu? Nous resterons bons amis, il n'en sera -que ça.</p> - -<p>La pensée qu'il revoyait Jeanne maintenant pour -la dernière fois l'accabla; il perdit la tête et proposa -de louer une chambre d'hôtel.</p> - -<p>—Oh non, par exemple, cria la petite, non, je te -connais; tu as besoin de ton chez-toi, tu ne viendrais -qu'à contre-cœur aux rendez-vous, et moi -aussi! nous nous fâcherions; non, il est bien plus -simple que nous en restions là!—Et elle ajouta, -après un silence: tu n'es pas marié, tu habites -chez toi et tu ne peux pas m'amener! tu as donc -une autre femme?</p> - -<p>Il jura ses grands dieux que non.</p> - -<p>—Alors je suis compromettante?</p> - -<p>Il jura de nouveau que non.</p> - -<p>—Eh bien, qu'est-ce qui t'empêche?</p> - -<p>Il débita des raisons vagues: sa maison était bégueule, -son concierge désagréable, ce serait toute -une histoire si une femme montait chez lui. Ce n'était -plus, hélas! comme jadis!</p> - -<p>—Oh! toi, tu n'as pas changé, fit-elle vivement, tu -as toujours peur de tout, tu te fais des monstres de -rien; ah bien, si j'étais homme!</p> - -<p>Il rougit, de plus en plus décontenancé.—Comment -faire, balbutia-t-il?—puis il crut habile de retourner -les arguments de Jeanne contre elle.</p> - -<p>—Mais toi, reprit-il, pourquoi ne me recevrais-tu -pas puisque ton amant n'est pas à Paris?</p> - -<p>—Pourquoi?—Mais parce qu'Émilie et son -amant sont très souvent chez moi, parce que je suis -surveillée par eux et par ma portière; parce qu'enfin -je suis obligée de ménager dans mon quartier un tas -de monde!</p> - -<p>André était vaincu. Il garda le silence pour ne pas -avouer sa défaite tout de suite.</p> - -<p>Ils quittèrent le café. Le brouillard s'était un peu -dissipé, mais le froid piquait. Séparé d'eux par un -mur de palissades criblé d'affiches, un monstrueux -treillis de madriers et de planches se dressait, toute la -haute carcasse de l'Hôtel de Ville en construction, et -cela escaladait la brume, montait comme un palais -à jour dans le ciel, plus imposant, plus superbe, plus -grand, que la bâtisse de pierre autrefois détruite. -André songea vaguement à ces terribles eaux-fortes -de Piranèse où d'énormes monuments s'élèvent dans -un effroyable chaos d'échafaudages—puis, il sourit, -voyant la lune remuer là dedans, comme enfermée -dans une gigantesque cage, grillée par de -formidables poutres.</p> - -<p>Il montra la lune à Jeanne qui leva le nez vers -elle, puis le baissa, sans rien dire, et ils marchèrent, -silencieux et mécontents, lui vexé d'être ainsi réduit; -elle, ennuyée par ces débats et par ces contraintes.</p> - -<p>—Prenons là, dit-elle, car il est tard et il faut que -je rentre chez moi.</p> - -<p>—Tu ne demeures pas rue Sauval, demanda-t-il?</p> - -<p>—Non, c'est Eugénie qui demeure là.</p> - -<p>—Madame Laveau?</p> - -<p>—Elle fit signe que oui;—et ils se turent longuement.</p> - -<p>Honteux de reproposer l'offre qu'il avait d'abord -rejetée, André se mordait les lèvres. Il faut pourtant -que je me décide, se dit-il; alors il mit tout amour-propre -de côté et il déclara qu'en somme, en prenant -certaines précautions, il pourrait l'accueillir chez lui, -que si elle voulait, il irait la chercher, après demain, -samedi, à son atelier, qu'il aviserait d'ici là au -moyen de l'introduire, sans scandale et sans bruit, -dans son logement.</p> - -<p>Le visage de Jeanne s'éclaira; tu verras comme -je mangerai vite, samedi, pour avoir fini plus vite, -fit-elle, en riant.</p> - -<p>Ils avaient atteint la rue Bonaparte où elle habitait.—Jeanne -pensa qu'André allait l'embrasser et -elle s'essuya furtivement la bouche, mouillée par la -buée de l'haleine condensée sous le voile; lui, sous -le prétexte de se moucher, s'essuya dans la même -intention, les moustaches. Et, alors, ils s'embrassèrent, -mais mal. Devenu timide soudain, André ne -la baisa que sur les joues et sur le front.—Des baisers -de nounou et de père, dit-il, pour s'excuser, -mais elle offrit bravement ses lèvres qu'il plaqua aussitôt -sur les siennes, murmurant: alors, c'est entendu, -je t'attendrai devant la porte;—samedi, -à huit heures, n'est-ce pas?</p> - - -<div class="chapter"></div> -<h2 class="nobreak">X</h2> - - -<p>Le samedi matin, André se réveilla en sursaut; -dans son esprit encore flottant, l'idée qu'il allait revoir -Jeanne jaillit aussitôt. Il s'était endormi, la -veille, en pensant à elle, il se réveillait sans que la -nuit eût rien changé au cours de ses réflexions. Il -s'assit sur son séant, revêtit un gilet de tricot, à manches, -qu'il mettait, le matin et le soir, pour fumer et -pour lire, roula une cigarette et, les bras relevés, -en anse de chaque côté de la tête, il se posa cette -question:</p> - -<p>Faut-il prévenir Mélanie que la petite viendra, ce -soir, ou faut-il ne rien lui dire?</p> - -<p>Il ne doutait point par exemple que, dans un cas -comme dans l'autre, la bonne n'allongeât une mine -bourrue et un nez pincé, mais ses prévisions s'arrêtaient -là.—Comment prendrait-elle la chose?—Il -était très inquiet, craignant qu'elle ne jouât son va-tout -et n'exprimât péremptoirement sa résolution -bien arrêtée de ne servir personne autre que son -maître.</p> - -<p>Au fait, poursuivit-il mentalement, je la paie pour -soigner mon intérieur de garçon, et non pour obéir -à des femmes. Logiquement, si elle refuse, elle sera -dans son droit. Je ne puis exiger qu'elle partage, -pour trente-cinq francs, ses égards et ses coups de -brosse entre Jeanne et moi.</p> - -<p>Après cela que je la prévienne ou que je ne la prévienne -pas, la situation reste la même; le déjeuner -doublé et les bottines cirées en plus, n'en existent -pas moins. Ah ça mais, je deviens imbécile, se dit-il, -soudain; il n'y a pas de garçon qui ne reçoive -chez lui des maîtresses et leurs bonnes se taisent. -Mélanie agira comme elles. Le tout est de résoudre -s'il ne vaudrait pas mieux l'aplatir d'un coup, en lui -laissant voir une femme sous les draps et l'empêcher -ainsi, hébétée par les stupeurs qu'elle a toujours -longues, de préparer ses moyens de défense ou bien -s'il ne serait pas plus prudent de la sonder avec précaution -et d'avoir ainsi le temps d'organiser pour -demain la résistance si elle se montrait déterminée -à engager la lutte.</p> - -<p>Ce parti est incontestablement le plus sage, songea-t-il; -allons, je vais tâter le terrain tout à -l'heure, ou plutôt non, je vais annoncer carrément -cette nouvelle à Mélanie; le bon côté de mon premier -système, le choc de massue sera gardé et je -profiterai en même temps des avantages de l'autre, -j'aurai la possibilité de parer la réplique.</p> - -<p>—Fichtre! voilà le moment! murmura-t-il, moins -décidé déjà, entendant une clé fourrager au loin dans -la serrure.</p> - -<p>Il s'enveloppa de fumée, tirant précipitamment -sur sa cigarette.—Mélanie tourna et vira dans la -cuisine, ouvrit et ferma des portes, puis elle apparut, -tenant un journal et des lettres, se plaignant de la -bise, sortant des phrases toutes faites, emmagasinées -depuis des ans dans sa cervelle et mécaniquement -ramenées, à chaque fin d'automne, aux approches -du froid.</p> - -<p>André déchira la bande de son journal et, pendant -que la bonne quittait la pièce, il se recueillit encore, -se demandant comment il allait s'y prendre.</p> - -<p>Il enfila, toujours très indécis, sa culotte, passa -dans son cabinet de toilette, poussa la porte de communication, -entra dans la cuisine et pria Mélanie de -lui verser un peu d'eau tiède dans son verre à -dents.</p> - -<p>Tandis qu'elle penchait sa bouillotte dont le couvercle -mal assujetti sur ses charnières claquait -au-dessus du mince filet d'eau chantant dans la rigole, -il lui dit:</p> - -<p>—Ah! à propos, Mélanie, c'est aujourd'hui jour -de marché, je crois.—Tâchez donc d'acheter pour -pas trop cher, un fin morceau.—J'aurai du monde -à déjeuner demain.</p> - -<p>—Bien, Monsieur; Monsieur voudrait du faux-filet -ou du rosbif?</p> - -<p>—Non, je voudrais quelque chose de plus délicat -et de plus léger, c'est pour une femme;—et il -ajouta, en la regardant dans les yeux;—qui couchera -ici, ce soir.</p> - -<p>Mélanie ne poussa même pas une exclamation; elle -demeura figée, les bras cassés et la bouche ronde.</p> - -<p>—Ça y est, se dit André, qui sortit immédiatement -de la cuisine.</p> - -<p>La journée s'écoula, tranquille.—La bonne apprêta -et servit le dîner; André jeta un coup d'œil -sur elle à la dérobée et il la vit, fêlée, presqu'abattue.</p> - -<p>—Si je faisais tout bonnement des rognons au vin -blanc, dit-elle avec effort.</p> - -<p>—Soit, répliqua André.</p> - -<p>—Elle tortilla son alliance à son doigt et elle -ajouta:</p> - -<p>—Alors la dame de Monsieur est guérie et elle va -habiter avec?</p> - -<p>—Pas du tout, c'est une autre femme qui vient.</p> - -<p>—Ah!</p> - -<p>L'hébétude de Mélanie s'aggrava, mais elle sourit -néanmoins et partit soulagée, préférant encore l'arrivée -de n'importe quelle maîtresse à la rentrée de -la femme légitime.</p> - -<p>Alors André couvrit de cendre son feu bourré de -bois, de façon à ce qu'il brûlât lentement jusqu'à son -retour, plaça entre les deux chenets une bouilloire -pleine, rangea ses papiers, ferma les grands rideaux -des fenêtres et s'en fut.</p> - -<p>La pose qu'il effectua devant la porte de l'atelier de -Jeanne ne différa guère de celle qu'il avait déjà endurée. -Il stationna seulement, par pudeur, devant des -boutiques autres que celles du coiffeur et du marchand -d'objets du Japon; enfin, pour varier ses plaisirs, -il arpenta le milieu de la chaussée, regagna, -chassé par des voitures, le trottoir, aperçut Jeanne -qui descendait avant l'heure, précédée de son amie -veuve, et de nouveau, il les accompagna au restaurant. -Après avoir, comme l'avant-veille, bu un verre -de café, et, étouffé sous son paletot, il commença à -dessiner avec du noir d'allumette sur le blanc taché -de bleu de la nappe, une vague et sommaire topographie -des lieux qu'il occupait.</p> - -<p>—Tu vois bien, dit-il à Jeanne, voici la maison: -ici la porte cochère et une allée aboutissant en ligne -directe à un grand mur; de chaque côté de cette -allée, un corps de bâtiment;—eh bien, c'est dans le -bâtiment de droite, juste à ce point-ci, là où j'écrase -du noir, que débouche mon escalier, tu n'as qu'à -grimper jusqu'au dernier étage.—Voilà donc le -programme, que nous allons suivre: j'entrerai le -premier, tu viendras, deux minutes après, et je -t'attendrai en haut; tu as bien compris, n'est-ce -pas?</p> - -<p>—Oui, c'est entendu, je prends à droite et je -monte aussi haut que je puisse monter.</p> - -<p>—C'est cela même.</p> - -<p>—Ah bien, et si le concierge s'informe où je -vais?</p> - -<p>—Dame, reprit André un peu hésitant, dame, tu -diras alors que tu as une lettre pressée à me remettre; -attends, je vais en préparer une et il se fit -apporter de quoi écrire, cacheta une enveloppe vide -et posa dessus son adresse.</p> - -<p>—Et puis… et puis… conclut-il, en se tirant sur -les doigts pour les faire craquer, après tout, je me -fiche pas mal du concierge!</p> - -<p>Cette tardive assurance égaya la petite qui savait -depuis longtemps à quoi s'en tenir sur la bravoure -d'André.</p> - -<p>Ils partirent du restaurant, saluèrent la veuve -Laveau, et alors André parla de Mélanie pour la -première fois, déclara qu'elle était bébête et toquée, -mais qu'elle était très brave femme, appuya sur ce -point qu'il ne faudrait pas s'occuper de ses mines -bougonnes, si elle en avait, affirma enfin, sans assurance, -qu'il était bien convaincu qu'une parfaite -entente s'établirait entre les deux femmes.</p> - -<p>Jeanne très soucieuse ne souffla plus mot. A son -tour, elle fut prise de frayeur devant cette bonne installée -dans un logement; elle redouta des froideurs -méprisantes et des avanies.</p> - -<p>Quand elle sut que Mélanie était mariée, sa terreur -s'accrut.</p> - -<p>La situation fausse qu'elle allait avoir dans ce ménage, -formé depuis des mois, et fonctionnant sans -arrêt, l'épouvanta. Elle comprit qu'elle ne pourrait -être qu'une étrangère en visite; que, dans ce mécanisme -de vie intérieure, elle ne serait qu'un inutile -rouage ajouté par suite d'un hasard ou d'une fantaisie -et qui se briserait sans interrompre en rien la marche -régulière de la machine. L'impossibilité de posséder -à nouveau et en entier son amant lui apparut; -elle regretta presque la liaison qu'elle voulait renouer.</p> - -<p>—Qu'as-tu? interrogea André, étonné de son -silence.</p> - -<p>—Mais rien… dit-elle très bas.</p> - -<p>Ses craintes se développaient. Le concierge qui la -préoccupait peu jusqu'alors, se dressa devant elle, -prenant des proportions formidables; elle le vit -aux côtés de Mélanie, dans la cour, semblable à deux -dogues furieux, prêts à lui sauter aux jambes.</p> - -<p>Elle se sentit perdue; la grossière optique de la -peur cessa pourtant. André lui caressait la main et elle -s'appuyait sur lui, espérant tout de même une assistance -et une affection, mais bien que convaincue -qu'elle exagérait ses transes, elle ne put cependant -chasser l'image de cette Mélanie qu'elle se représentait -comme un grand dragon, vieux et roide, la regardant -du haut en bas, en sa qualité de femme -mariée et de servante, maîtresse d'une maison, dominatrice -du caractère incertain d'André.</p> - -<p>Elle se serra plus étroitement encore contre son -amant, appuyant presque sa joue sur son épaule, -éprouvant le besoin de se faire petite, se promettant -de se glisser dans l'entre-bâillement des portes et de -saluer bien bas tout le monde.</p> - -<p>—Ah! ce n'est plus comme jadis, soupira-t-elle, le -cœur gros.</p> - -<p>—Mais si, mon petit chat, rien n'est changé, reprenait-il, -affectant une confiance qu'il n'avait pas, -car le trouble qui rendait chagrine la figure de Jeanne -ranimait le sien; tu verras, ça ira tout seul; allons, -voyons, Madame, montrez un beau sourire au Monsieur, -dit-il, essayant de la distraire de ses pensées -tristes.</p> - -<p>Elle eut sous son voile un sourire pâle. André -commençait à être mal à l'aise. Heureusement qu'ils -avaient atteint sa rue. Il remit à Jeanne l'enveloppe, -entra rapidement, escalada les cinq étages et, là, -penché sur la rampe, il attendit.</p> - -<p>Un petit bruit sec de pas retentit bientôt au loin -à des profondeurs de cave, sur le dallage du vestibule, -puis le bruit devenu presqu'aussitôt plus sourd -monta dans la cage de l'escalier, s'approchant, accompagné -d'un petit vibrement de rampe remuant -sur ses barreaux et d'un froufrou de linge empesé -ratissant les marches. André ne voyait rien; les becs -de gaz, placés au-dessous de lui, séparés les uns des -autres par deux étages, l'aveuglaient sans rien -éclairer.</p> - -<p>Jeanne émergea enfin sur le palier du quatrième, -s'avança en pleine lumière, essoufflée un peu d'avoir -grimpé si vite. Il toussa légèrement; elle leva le nez -et ils se sourirent sans parler; elle arriva près de lui -enfin; il la prit par la taille et la poussa dans sa -porte qu'il referma tout de suite sur eux.—Alors -toutes ses agitations cessèrent; il était chez lui, libre.</p> - -<p>—Le concierge ne t'a pas questionnée, murmura-t-il -en allumant sa bougie?</p> - -<p>—Il ne m'a pas aperçue. J'ai filé tout doucement -devant la loge. Il lisait un journal et il n'a même -pas bougé la tête!</p> - -<p>—Allons, tout va bien; débarrasse-toi de tes affaires -et il l'embrassa tendrement et se mit à fourgonner -dans les braises qui rougeoyaient, dans sa -cheminée, sous de la cendre; il entassa ensuite de -nouvelles bûches, baissa la trappe, aida Jeanne à -sortir de son manteau, approcha un fauteuil, mais -elle refusa de s'asseoir, voulant d'abord visiter le logement.</p> - -<p>Elle regardait le petit salon où ils étaient, reconnaissait -d'anciens bibelots, une gravure de Daullé, -d'après Teniers, une vieille estampe de Breughel-le-Drôle, -des assiettes de faïence et des plats de cuivre.</p> - -<p>—Tiens, tu avais cela de mon temps, disait-elle. -Ah bien, j'ai souvent pensé à toi quand je voyais des -assiettes accrochées chez des bric-à-brac et elle -ajouta, contemplant les aquarelles impressionnistes -qu'elle n'avait jamais vues: tiens, voici du nouveau; -c'est joli, mais pourquoi donc que ce n'est pas terminé?—Oh! -fit-elle, tout à coup, en se retournant,—et -elle leva la lampe, enveloppa dans le rond de lumière -rabattu par l'abat-jour, la cheminée,—qu'est-ce que -c'est que ça?—Et elle considéra, avec une petite moue -d'horreur, une extravagante chimère du Japon, cuirassée -d'écailles rouges et vertes, la patte sur une -boule, la langue retroussée, la queue en panache, les -yeux en saillie, projetés comme au bout de pédoncules.</p> - -<p>—Dieu que c'est laid! cria-t-elle.</p> - -<p>Puis, tenant toujours la lampe, elle passa, suivie -d'André, dans la chambre à coucher, séparée du -petit salon par une portière; elle se tourna de tous -les côtés, et dit: ah ça, par exemple, c'est gentil!—et -elle admira une table de nuit chiffonnier, en bois de -rose, Louis XVI, s'extasiant sur le marbre neuf, sur -les serrures dorées nouvellement posées.</p> - -<p>Mais ce qui l'étonna le plus, ce fut le lit; elle ne -retrouvait plus le vieux galetas de fer qu'elle avait -autrefois connu.—André lui expliqua brièvement, -tout en commençant à la serrer de prés, que celui-ci -était un lit en bois blanc, laqué, forme Louis XV.</p> - -<p>—Voyons, voyons, sois donc sage, disait-elle, en -lui tapant sur les doigts. Il cessa le jeu auquel il se -livrait et il affirma qu'elle aurait l'étrenne de ce -beau lit.</p> - -<p>Elle sourit, lui reprochant de mentir avec tant -d'aplomb.</p> - -<p>Il répéta, ce qui était la vérité, qu'il n'avait jamais -reçu de femmes dans ce logement et que ce lit avait -été acheté, tout récemment, depuis son entrée dans -cette maison.</p> - -<p>Elle ne le crut pas et il renonça sagement à la -convaincre.</p> - -<p>—Sais-tu que c'est gentil tout cela, reprit Jeanne, -contemplant encore les meubles et elle ajouta: et -puis, c'est bien propre!</p> - -<p>Il jugea de son devoir de déclarer qu'à ce point de -vue-là, Mélanie était vraiment une femme remarquable.</p> - -<p>Ce nom rembrunit de nouveau Jeanne; elle redevint -troublée; mais elle reprit son babil, en entrant -dans le cabinet de toilette. Ravie, elle s'écria: ah! -voilà qui est agréable; avec une pièce comme celle-là, -nous ne serons plus comme dans le temps…</p> - -<p>Elle s'arrêta, un peu rouge, et ils rirent tous deux, -se rappelant: elle, certaines gênes intimes, lui, certaines -visions farces emplissant son unique chambre; -il se tira la moustache, un peu allumé, puis il réembrassa -la petite et, devant le pot à l'eau, se regarda, -ainsi enlacé à elle, dans la glace pendue au-dessus -de la cuvette, mais Jeanne se dégagea et se mit à -tripoter les objets de la toilette. Elle déboucha la boîte -à poudre de riz, fourra son nez dedans, enleva à moitié -la houppe comprimée contre les parois de buis et -poudra la toilette d'un fin nuage rose, puis elle toucha -aux rasoirs, aux brosses et mouilla l'étoffe de sa -robe, à l'endroit où se tasse la pointe du sein, de quelques -gouttes d'essence de frangipane, en vidange -dans un flacon.</p> - -<p>—Où donne cette porte?—Et elle désigna, entre -deux armoires, une porte vitrée, habillée d'un rideau -de serge.</p> - -<p>—Dans la cuisine, répondit André, qui appuya -sur le loquet. Il l'invita à entrer, mais elle ne le voulut -pas;—elle semblait avoir peur de mettre le pied -dans l'antre, même lorsque le fauve n'y est point. -Elle hasarda seulement le bout de son nez, vit les -bataillons étincelants des casseroles et des plats, -s'épeura encore devant un bonnet en tulle noir, à -choux, laissant pendre des brides vert pomme sur -l'ocre du mur.</p> - -<p>—C'est bien propre, murmura-t-elle,—et, prenant -la lampe, elle refusa de franchir la cuisine pour -gagner la salle à manger, appréhendant vaguement -que Mélanie ne s'aperçût qu'une femme était entrée -dans sa cuisine, et elle repassa par la chambre à coucher.</p> - -<p>—Tu vois, ce logement est commode, fit André, -aucune pièce ne se commande.</p> - -<p>Elle apprécia, elle aussi, cet avantage, puis revint -s'asseoir dans le salon. Le feu grondait furieusement, -crachant des braises sous la trappe; elle la releva -avec les pincettes et constatant qu'André possédait -toujours de beaux volumes, elle s'enquit s'il avait encore -les œuvres d'Alfred de Musset et d'Henry Murger.</p> - -<p>Il déclara les avoir vendues parce que c'étaient des -choses encombrantes et inutiles.</p> - -<p>Elle le regretta, car elle eût été contente de les relire. -Il offrit de lui acheter des exemplaires choisis de -ces livres. Elle le remercia et sourit un peu quand il apprêta -son thé. Elle le retrouvait, après cinq ans, préparant -son infusion de la même manière, échaudant -le métal anglais avec l'eau qu'il reversait dans la -bouillotte, ouvrant le couvercle fermé de la théière, -faisant couler, par ce trou, la pluie noire des feuilles, -les inondant enfin à grands flots d'eau chaude.</p> - -<p>Elle riait, renversée dans le fauteuil, répétant: ah! -tu n'es pas changé! puis elle se redressa et, liant ses -bras autour du cou d'André, elle le baisa à petites -lappées.</p> - -<p>—Prends garde, mon chat, dit-il, tu vas me faire -renverser la bouilloire.</p> - -<p>—Oh! pas changé du tout!—Et, elle poursuivit, -un peu piteusement: tu n'aimes toujours pas beaucoup -que l'on te caresse?</p> - -<p>—Mais si, mais si, s'écria André qui l'embrassa -tendrement, s'attardant sur ses lèvres; puis voulant -aborder une conversation moins prévue, il l'interrogea:</p> - -<p>—Voyons, ma chère Jeanne, qu'es-tu devenue -depuis cinq ans que dure notre séparation?</p> - -<p>—Mais rien, je te l'ai déjà appris quand tu m'as -questionnée.—Et, un peu défiante, elle se renferma -dans des phrases vagues.</p> - -<p>—Enfin, tu ne me feras pas croire que tu n'aies -eu, depuis que nous nous sommes perdus de vue, ni -hauts, ni bas, ni plaisirs, ni peines.</p> - -<p>—Non, bien sûr, j'ai eu de mauvais jours comme -les autres, à preuve… et elle narra que ne pouvant -se procurer, à une époque de chômage, du travail, -elle s'était empoisonnée.</p> - -<p>—Bah! fit André.</p> - -<p>—Mais oui, je me suis empoisonnée.—Et Jeanne -raconta que s'étant couchée, elle avait mis une camisole -blanche, et avait avalé un verre de laudanum -après y avoir préalablement versé quelques gouttes -d'alcool de menthe pour que ce fût moins mauvais.</p> - -<p>—Eh bien, dit André, qu'est-il arrivé?</p> - -<p>—Rien,—seulement j'ai été malade, pendant -quinze jours.—J'ai tout rendu sur l'oreiller.</p> - -<p>—Ah!—Veux-tu du sucre?—et il lui tendit une -tasse pleine de thé.</p> - -<p>—Merci, non, je ne mets qu'un morceau.</p> - -<p>Il se tut, pendant quelques instants, tourmenté -par la crainte que Jeanne n'eût les chairs blettes. Il -essaya doucement de s'en assurer, mais elle le pria -de rester sur sa chaise, tranquille.</p> - -<p>Alors, il parla de Madame Laveau. Elle ne la connaissait -pas, au temps où ils étaient ensemble!</p> - -<p>—Non, il y aura deux années, tiens, juste, le mois -prochain, que nous nous sommes rencontrées; c'est -une drôle d'histoire, tout de même, dit Jeanne, pensive. -J'ai connu Eugénie longtemps après son veuvage, -car elle a été mariée pour de vrai, tu sais; elle habitait -un hôtel de la rue Contrescarpe, dans la chambre -au-dessous de la mienne. Un matin, le garçon -m'a appris, en me montant mes chaussures, que la -femme du dessous et son enfant ne mangeaient pas -depuis deux jours. J'ai cuit du chocolat et puis je -suis allée les voir. Eugénie était couchée et dormait, -et sa petite, une mioche de dix mois, habillée d'une -robe à traîne, taillée dans un ancien imperméable à -carreaux, se tenait après les chaises et se fichait, -à tout bout de champ, sur le nez, par terre, piaillant, -les jambes empêtrées dans sa grande robe.</p> - -<p>Voilà.—Alors, elles ont mangé le chocolat et puis -moi je suis restée amie avec la mère, mais la petite -est morte, un an après, du croup.</p> - -<p>André resta songeur, se répétant tout bas cette -vérité, que les femmes du peuple s'entr'aident et -soignent, presque toutes, des voisines affamées ou -malades qu'elles ne connaissent point, tandis que -les femmes de la bourgeoisie laissent généralement -crever comme des chiennes, les personnes auxquelles -aucun plaisir ou aucun intérêt ne les rattache.</p> - -<p>—Ah! ce n'est pas pour dire, reprit Jeanne, après -un silence, mais je t'assure qu'elle a connu une dure -misère, Eugénie, et qu'il faut qu'elle en ait un d'estomac, -car elle ne mangeait dans le temps, par économie, -que des pommes de terre et ne buvait que de -l'eau de seltz pure.</p> - -<p>André ne put se défendre d'admirer l'estomac -vraiment incroyable de Madame Laveau.</p> - -<p>—Elle avait été lâchée par un amant, quand tu -l'as trouvée dans cette misère-là, dit-il?</p> - -<p>—Oui; oh c'était un rien du tout que son amant! -Du reste, tu sais, les hommes…</p> - -<p>—Eh bien, voyons, eh bien!</p> - -<p>Elle sourit. Ce n'est pas toi qui agirais ainsi avec -moi, fit-elle câlinement, en le baisant sur les yeux.</p> - -<p>Il l'entoura de ses bras pour toute réponse.</p> - -<p>—Dis donc, lui souffla-t-il, dans l'oreille, il est onze -heures et demi, si nous allions faire couche-couche?</p> - -<p>Elle rougit un peu. Il s'en fut dans la pièce -voisine, ouvrit la couverture, posa les oreillers, l'un -à côté de l'autre, puis il revint demander à Jeanne -si elle couchait au bord.</p> - -<p>Certainement, il lui était impossible de dormir -dans la ruelle.</p> - -<p>Alors, il rentra dans sa chambre et enfouit son mouchoir -sous l'oreiller du fond.—Il arrangea proprement -le couvre-pied, le lissant avec le plat des mains, puis -il se rendit dans le cabinet où il séjourna pendant -quelques instants, enleva ses habits rapidement, mit -sa chemise de nuit, inquiété encore par cette crainte -persistante que Jeanne ne fût devenue molle.</p> - -<p>Tout était prêt pour le coucher.—Il avait laissé -de l'eau tiède, tiré le seau, préparé les serviettes; -il retourna près de la petite et lui offrit les mains -pour qu'elle se levât du fauteuil. Toute frissonnante, -les yeux brillants, les cheveux dérangés -sur le front, elle quitta le salon et disparut dans -la pièce réservée où elle tâcha de faire le moins de -bruit possible, s'arrêtant, confuse, dès que le pot à -eau sonnait, en se cognant contre la cuvette.</p> - -<p>André s'était étendu dans le fond du lit.</p> - -<p>—Je t'en prie, mon petit André, dit-elle lors -qu'elle rentra, tourne-toi la figure du côté du mur:</p> - -<p>—Il répliqua, en riant: que tu es bête, mon petit -minet, que diable! voyons, nous sommes de vieilles -connaissances!</p> - -<p>Mais elle insista, presque suppliante; alors, pour -la satisfaire il fit volte-face.</p> - -<p>Jeanne se déshabilla au plus vite.—Dis donc, murmura-t-elle?</p> - -<p>Il retourna la tête.</p> - -<p>—Non, non, ne bouge pas; et, toute rieuse, elle -se glissa lestement sous les couvertures. Amusé -par ses enfantillages, il la saisit à plein corps; il -fut subitement possédé d'une joie folle, Jeanne était -solide comme du marbre, rebondie et moulée à -point.</p> - -<p>Ils fermèrent les yeux, très tard, au petit jour; -ils dormirent mal, du reste, d'un sommeil impatient -et fiévreux.</p> - -<p>A neuf heures, Jeanne réveillée, fut prise d'alarme. -La terrible Mélanie, qu'elle avait presqu'oubliée, lui -revint en mémoire et la glaça. A tout prix, elle ne -voulut pas être vue couchée et elle sauta du lit.</p> - -<p>—Mais il n'est pas tard, fit André; c'est aujourd'hui -dimanche, tu ne vas pas à ton atelier.</p> - -<p>Elle se refusa à rien entendre.—Un cliquetis de -clefs accompagné d'un bruit de pas entrant dans le -logis l'effara complètement; elle eût voulu pouvoir -se couler sous un meuble, se cacher derrière un fauteuil, -disparaître, coûte que coûte.</p> - -<p>Tout en la traitant doucement de poltronne, André -se répéta que c'était le moment d'être énergique et -de dompter Mélanie, si elle faisait mine de hausser -la voix.</p> - -<p>Jeanne n'osait plus maintenant entrer dans le cabinet -de toilette; elle avait peur que la bonne n'ouvrît -la porte de communication; les savates qu'elle -entendait traîner dans la cuisine lui donnaient des -vertiges et des battements de cœur; elle regrettait -presque d'être debout, pensant que si elle était restée -couchée, elle se serait enfoncé le nez dans les -oreillers aux approches de la bonne.</p> - -<p>Comprenant qu'il fallait pourtant bien se débarbouiller -dans l'autre pièce, elle se hasarda sur la -pointe des pieds, cacha sa gorge sous un foulard, -se nettoya à la volée, revint au plus vite, apportant -la poudre de riz et le peigne, dans la chambre -à coucher, se croyant plus à l'abri près du jeune -homme.</p> - -<p>Celui-ci pensa encore qu'il ferait bien de se lever et -d'exécuter, sous un prétexte quelconque, une reconnaissance -du côté de la cuisine. Il éprouvait pour -l'instant une fermeté virile; il voulut profiter de ces -dispositions et il chaussa ses pantoufles, d'un air -belliqueux, résolu à livrer bataille.</p> - -<p>Il rôda dans la salle à manger, feignant de chercher -son journal et il aperçut, par la porte grande -ouverte de la cuisine, le dos de Mélanie et ses coudes -battant, en mesure, au-dessus du fourneau, attisant -avec un soufflet les braises.</p> - -<p>Elle se retourna et lui souhaita le bonjour.</p> - -<p>—A quelle heure Monsieur déjeune-t-il? demanda-t-elle -d'un ton gracieux;—et elle montra à André, -criant triomphalement: hein? sont-ils beaux!—des -rognons violâtres et vernis, durs et élastiques, -repoussant le doigt qu'elle y appuyait.</p> - -<p>—Mais dame, dans un petit quart d'heure, répondit -André, un peu ennuyé, malgré tout, de ne -pouvoir user de la bravoure provisoire qui l'animait.</p> - -<p>Il s'en fut retrouver Jeanne occupée à faire chauffer -des pincettes pour se friser. Elle était maintenant -presque vêtue et se voyant propre et couverte, elle -reprenait un peu d'assurance, redoutant moins le -premier coup d'œil de la bonne.</p> - -<p>—As-tu faim? lui dit André.</p> - -<p>—Couci, couça.</p> - -<p>—Ah! reprit-il tout à coup, où sont donc tes -bottines que je les fasse cirer; mais elle les lui montra -propres et luisantes comme des miroirs.</p> - -<p>Il resta stupéfait.</p> - -<p>Elle avoua, en riant, qu'elle avait pris les brosses à -souliers, la veille au soir pendant qu'elle était seule -dans le cabinet de toilette.</p> - -<p>Il la gronda, mais il lui sut tout de même gré de sa -discrétion.</p> - -<p>—Eh bien, puisque tu es prête, nous allons, si tu -veux, nous mettre à table?</p> - -<p>Elle ne répondait ni oui, ni non, cantonnée dans la -chambre où elle persistait à penser, sans savoir pourquoi, -qu'elle courait des dangers moindres. Mélanie -arriva sur ces entrefaites. Les deux femmes échangèrent -un coup d'œil, Jeanne toute troublée, Mélanie -sans assurance.</p> - -<p>—Monsieur est servi, dit la bonne.</p> - -<p>Encore estomaquée, Jeanne ne bougeait; au fond, -elle commençait cependant à se remettre de ses -transes. La servante ne lui parut pas ressembler à ce -redoutable et vieux dragon que la peur lui faisait -voir.</p> - -<p>—Elle est toute jeune, ta bonne, dit-elle à André; -et, comme un enfant qui s'étonne, la première fois -qu'on la mène en classe, que la maîtresse d'école n'ait -pas la mine plus rébarbative et plus rogue, elle ajouta: -oh, elle n'a pas l'air bien sévère!</p> - -<p>Les œufs reposaient sous une serviette, sur la table.—André -et Jeanne s'assirent. La salle à manger -n'était guère chaude; le froid humide des fins d'automne -glaçait cette pièce, exposée au nord.</p> - -<p>Ils trempèrent des mouillettes et burent une gorgée -de vin, sans souffler mot. Les coques étant vides, -André donna un coup de timbre; Jeanne eut un -malaise extraordinaire. Elle regardait le jeune -homme, étonnée et presque chagrine et elle crispa -ses doigts sur sa main comme pour l'empêcher de -faire vibrer le timbre. André ne comprit plus. Jeanne -paraissait plus intimidée que jamais.</p> - -<p>Le coup sec appelant Mélanie la blessait. Il lui -semblait que, déjeunant avec André, elle était complice -de cet ordre bref. Les réflexions qui l'agitaient, -la veille au soir, lui revinrent et elle fut dominée -par un sentiment de pudeur et de gêne; elle souffrait -presque de se voir, elle, une femme du peuple, -ayant eu des amants, servie comme une dame, -par une femme du peuple honnête et elle était malheureuse -et presque révoltée, de même que si elle -avait vu commettre une injustice ou infliger à quelqu'un -devant elle une humiliation parce que Mélanie -n'étant pas une pauvre vieille femme et n'étant pas -trop laide, la valait.</p> - -<p>Elle baissa le nez, les yeux sur son assiette, craignant -que cette bonne ne la considérât comme une -catin et une intruse.</p> - -<p>—Madame a peut-être froid aux pieds, dit Mélanie -d'un ton obligeant et, sans attendre la réponse, elle -apporta et glissa une chaufferette sous les pieds de -Jeanne. Celle-ci remercia, ayant presque envie de -pleurer, mais cette gracieuseté ne la ragaillardit -guère; elle s'effaça davantage, honteuse de ces attentions.</p> - -<p>—Sont-ils bons les rognons, questionnait André?</p> - -<p>—Mais oui, très bons.</p> - -<p>—Eh bien, tends ton assiette, et il plongea la cuiller -dans le plat.</p> - -<p>Mais Jeanne résista.</p> - -<p>—Je n'ai plus faim, non, vrai, là, tu sais, je ne -suis pas une grosse mangeuse.</p> - -<p>Il fit de nouveau sonner le timbre.</p> - -<p>La petite se replongea le nez dans son assiette.</p> - -<p>Mélanie apporta des choux-fleurs gratinés et voulant -être, à tout prix, aimable, elle demanda à Jeanne dont -la timidité l'étonnait, si la chaufferette était chaude.</p> - -<p>—Mais oui, Madame, vous êtes bien bonne, dit-elle, -en levant un peu les yeux.</p> - -<p>Lancée sur cette voie, Mélanie s'ingénia à découvrir -de nouvelles attentions gracieuses; n'en trouvant -point, elle s'en alla.</p> - -<p>Jeanne était, à ce moment, torturée par une cruelle -angoisse. Elle exécrait les choux-fleurs qui lui étaient -contraires, comme elle l'avoua à André plus tard et -elle ne voulait pas cependant refuser d'en prendre. -Elle supplia seulement le jeune homme de lui en donner -à peine et elle se força à les manger, buvant, -après chaque bouchée, une rasade d'eau rougie, -n'osant rien laisser sur l'assiette de peur de blesser -la bonne.</p> - -<p>Son supplice touchait à sa fin; le dessert une fois -apprêté, elle grignota un massepain et André qui était -tout peiné de la voir si mal à l'aise, lui proposa, pour -la soustraire à la solennité de la salle à manger, de -prendre, ainsi qu'autrefois, le café, au coin du feu, -dans sa chambre.</p> - -<p>Elle accepta avec un regard reconnaissant et, une -fois assis, réconfortée par un doigt de chartreuse -verte, elle babilla, disant que Mélanie était une brave -personne, qu'elle avait été bien complaisante et bien -polie, et, tandis qu'elle débitait sur son compte des -phrases aimables, l'autre, dans la cuisine, oubliait -ses paniques, pensait que cette petite était trop -modeste pour la commander.—Elle est comme il -faut, pas effrontée et pas roublarde et elle eut un soupir -de soulagement, songeant que c'était une véritable -chance de n'être pas tombée sur une gaillarde impérieuse -et hardie qui les aurait fait valser tous les -deux comme des totons.</p> - -<p>André pria Jeanne de rester à dîner, mais elle refusa -formellement, ne voulant pas ajouter encore un -surcroît à la besogne de la bonne, se rendant compte -avec son instinct de femme, que l'effet produit par -sa figure et ses manières n'avait pas été mauvais, -tenant à ne pas paraître vouloir s'imposer dans le -ménage, voulant enfin que Mélanie gardât d'elle la -bonne opinion qu'elle avait conçue.</p> - - -<div class="chapter"></div> -<h2 class="nobreak">XI</h2> - - -<p>Ce fut le lendemain, de la part de Mélanie, un déluge -d'observations sur le nez de Jeanne, sur ses -belles qualités, sur sa robe noire.—Ah! Monsieur -avait eu du bonheur de dénicher une petite dame -aussi peu affichante et aussi douce!—Mélanie ne -connaissant que les femmes à officiers, installées -dans son quartier, au Gros-Caillou, s'étonnait devant -cette fillette réservée, pas orgueilleuse et pas canaille, -ainsi que la plupart des filles qu'elle rencontrait traversant, -en cheveux, sa rue, accompagnées comme -d'un domestique par une ordonnance chargée de les -brosser et de les occuper, en l'absence des supérieurs -retenus, par leurs devoirs professionnels, devant -des verres d'absinthe, dans des cafés.</p> - -<p>André accepta presque joyeusement les seaux que -la bonne lui versa sur la tête. Toutes ses venettes s'étaient -évanouies; les anicroches n'étaient même -plus à redouter; Jeanne prenait place dans le ménage, -sans qu'un cri se fût élevé ni une dispute. Les -embarras que pouvait susciter le concierge demeuraient -seuls à éviter, mais Mélanie devant laquelle -André laissa échapper quelques craintes, se récria, -sentant sa vieille haine s'accroître contre l'homme -qui l'empêchait de battre ses tapis et de secouer ses -torchons, après dix heures.—Ah bien, faudrait plus -que ça, qu'un pipelet fît la loi à Monsieur! dit-elle;—et, -elle s'engagea sans qu'il lui fût rien proposé, à -protéger la petite, à être muette si quelqu'un tentait -de lui arracher les vers du nez; elle s'offrit enfin à -rembarrer les locataires et le portier au premier -mot.</p> - -<p>André calma ce beau zèle appréhendant d'irréparables -bévues.</p> - -<p>En attendant, une touchante amitié se liait entre -les deux femmes. Jeanne, le second jour où elle coucha -chez André, fut surprise, au lit, tandis qu'elle se -réveillait, par Mélanie qui entrait, discrètement, sur -la pointe de ses longs pieds. Elle se saluèrent et se -sourirent gracieusement:</p> - -<p>—Bonjour, Madame, vous allez bien?</p> - -<p>—Mais je vous remercie.</p> - -<p>—Je ne savais quoi acheter ce matin, pour manger. -J'ai commandé au charcutier des côtelettes à -la sauce. Madame les aime-t-elle?</p> - -<p>—Mais certainement, Madame, j'aime bien toutes -les sauces où il y a du vinaigre et des cornichons.—Et, -reconnaissante de la chaufferette apportée, la -dernière fois, Jeanne demanda des nouvelles du sergent -de ville.</p> - -<p>Mélanie, très flattée, devint prolixe. Elle s'étendit, -à perte de vue, sur les rhumatismes de son mari, parla -de son futur avancement, des enfants qu'ils avaient -désiré avoir, convint, sans que personne eût mis le -fait en doute, qu'elle ou son mari, tous les deux peut-être, -étaient stériles; puis, malgré l'opposition de -Jeanne, elle s'empara de ses chaussures, déclarant -qu'elle ne consentirait jamais à ce que Madame tachât -ses jolis doigts et elle fit reluire les brodequins -d'une telle façon que les bottines d'André proprement -cirées à l'ordinaire, semblaient, en comparaison, -des savates ternes et souillées. Elle poussa -même le raffinement jusqu'à faire chauffer les brodequins, -près du feu, les talons en l'air.</p> - -<p>Un peu surpris, malgré tout, de cette soudaine tendresse, -André chercha quelles pouvaient bien être -les intentions de Mélanie; il ne tarda pas à les connaître, -un jour que rentrant chez lui, il trouva les -deux femmes assises, dans la salle à manger, devant -une table; Jeanne bâtissant une robe pour la bonne, -lui attachant les papiers de son patron, comme des -affiches, le long du dos.</p> - -<p>Il ne dit rien, pensant toutefois que Jeanne allait -être largement grugée; il commença seulement à se -défier de l'intimité des deux femmes, un samedi où -Jeanne manifesta le désir d'aller dîner, le lendemain, -dans un restaurant.</p> - -<p>Il fut très étonné de cette fantaisie, sachant -que d'habitude elle n'aimait pas se promener avec -lui, de peur d'être rencontrée par les amis de son -autre amant; il la questionna et elle finit par avouer -que Mélanie souhaitait d'avoir campos.—Je me -chargerai de la cuisine, si tu ne veux pas te déranger, -fit-elle, très bas; tu sais, Mélanie me l'a demandé -comme un service.</p> - -<p>Il ne voulut pas désobliger Jeanne et irriter la -bonne; il octroya gracieusement le congé et Jeanne, -le lendemain, se déclarant un peu souffrante, hasarda -qu'il serait plus agréable de manger au coin -du feu et proposa d'envoyer Mélanie chercher les -provisions. André accepta; il consentit même à ne -pas dîner dans la salle à manger parce qu'il était -plus mignon de s'installer comme autrefois dans la -chambre et il fut récompensé de son obéissance par -la grande joie de Jeanne qui, le ventre enveloppé -d'une serviette, la mine délurée et bien portante, -dressait la table, baisait son petit homme sur les -joues, lui soufflait dans l'oreille: hein?—n'est-ce pas -que c'est amusant?—parlait des anciennes portions -qu'il faisait, au temps jadis, au temps où il n'avait -point de bonne, monter d'une gargote du voisinage, -affirmait, malgré les observations d'André débinant -les plats figés trimballés dans une serviette -au travers des rues, qu'elle aimait mieux manger -comme cela, à la flan, sans pose, plutôt que de changer -tout le temps d'assiettes et de dîner en cérémonie, -au son du timbre.</p> - -<p>André sourit.—Mon petit minouchon, dit-il, -avoue que Mélanie t'effraie encore?</p> - -<p>Elle nia, toute rouge.—Voyons, je ne suis plus -une enfant pour avoir peur d'une bonne! Non, je -préfère le tête-à-tête, à table, simplement parce -qu'il est ennuyeux d'avoir constamment quelqu'un -derrière le dos. Avec cela, Mélanie arrive toujours -quand on voudrait s'embrasser; on n'est pas libre, -on ne peut plus causer; tu sais, tu auras beau dire, -on n'est plus chez soi.</p> - -<p>André jugea prudent de garder le silence. Jeanne, -du reste, emporta les plats, débarrassa la table, la -repoussa dans un coin et se mit en devoir de moudre -le café. André s'offrit à exécuter ce travail facile -et tandis qu'elle apportait les cuillers et les tasses, il -tourna maladroitement la manivelle, entre ses genoux, -surpris, malgré tout, que l'appareil ne broyât -pas les grains plus vite.</p> - -<p>Jeanne haussa les épaules, lui reprit le moulin et -acheva prestement l'ouvrage. Assis, l'un à côté de -l'autre, les pieds sur le garde-feu, ils causèrent à -l'aventure; la conversation languissait, ne touchant -qu'à des choses futiles, rasant des sujets indéterminés. -Comme ces peluches qui volent au hasard -jusqu'à ce qu'elles s'arrêtent, à un endroit, leurs -paroles, après avoir d'abord frôlé le sujet des robes -amené par la jupe de Jeanne qui s'était graissée -en desservant, se posèrent sur le magasin où elle -travaillait.</p> - -<p>Alors, elle exprima le mépris qu'elle et les autres -ouvrières ressentaient pour les filles-mannequins -qui se promènent sur du parquet luisant, dans des -robes prêtées. C'étaient des grues journellement -enlevées des salons d'essayage par les riches -acheteurs pour l'étranger, des rien-de-propre en -un mot.</p> - -<p>Quant aux trois catégories d'ouvrières: les jupières, -les corsagières et les confectionneuses de manteaux, -il n'y avait, parmi elles, que très peu de bonnes -filles et, lancée sur ses compagnes de la confection, -elle dit quelles petites rosses étaient les quelques -vierges disséminées dans les ateliers, des mijaurées, -savantes comme chaussons, escomptant -pour l'avenir des appas déjà fanés et des dessous -rances; elle avoua les aigreurs échangées du matin au -soir, les airs dégoûtés et chipies des femmes vivant -en concubinage, portant le nom de leurs amants, -voulant être traitées de Mesdames, long comme le -bras, affirma cependant qu'on était, malgré les -échanges de piques et de gros mots, très polies, les -unes envers les autres, car lorsqu'une ouvrière entrait, -le matin, sans souhaiter le bonjour, tout l'atelier -s'écriait: Dites donc, vous avez oublié quelque -chose derrière la porte!—Et Jeanne riait, prétendant -qu'il y en avait d'assez godiches pour retourner -sur le palier, à la recherche de l'objet perdu.</p> - -<p>Puis, effleurant les ateliers situés, dans les combles, -au cinquième, des enfilades de mansardes, tapissées -de papier à six sous le rouleau, des fleurs -roses grimpant dans des treilles grises, éclairées par -des tabatières, réunies par des portes dont les battants -manquaient, Jeanne, excitée par André, parla -de la mercière, une pimbêche qui marque les heures -d'arrivée, possède dans de grandes boîtes toutes les -nuances des soies, crie lorsqu'on va lui réclamer des -fournitures:—Comment vous avez déjà fini? Montrez-moi -votre bobine!—une moucharde pucelle et -vieille disant à celles qui ont découché:—Tiens, -une telle, tu as un col sale et c'est jeudi; tu n'es donc -pas rentrée, hier, chez toi? Du reste, vrai, tu peux te -regarder, tu en as des yeux!—ou bien jetant des -apostrophes de ce genre à celles dont le ventre -bombe:—Ah! la petite qui s'est étalée sur une pierre -pointue! ou encore:—dites donc, la belle, vous avez -sans doute mangé des haricots pas cuits, c'est cela -qui vous aura fait gonfler?</p> - -<p>—Ça t'amuse, reprit Jeanne, avec un peu de mélancolie, -regardant André qui souriait, béatement, -dans son fauteuil.—Eh bien! si l'hiver, tu étais enfermé -dans des pièces pareilles, pleines de courants -d'air, chauffées au coke, éclairées dès deux heures -de l'après-midi, par des becs de gaz, pendus si bas, -qu'ils vous brûlent et vous font tomber les cheveux, -si tu étouffais, l'été, au milieu de tout un monde qui -se déshabille pour se mettre à l'aise, tire les nainais -de son corsage et les soupèse afin de voir qui les a -les plus gros et les plus fermes, si tu avais à supporter -aussi trois ou quatre mois de morte saison, tu -verrais qu'il n'y a vraiment pas de quoi rire.—Non, -il n'y a pas de quoi rire, reprit-elle, d'un ton convaincu, -après un silence.</p> - -<p>André s'excusa de son air radieux et il le justifia -par le spectacle qu'elle avait montré.</p> - -<p>—C'est égal, je voudrais voir ça, fit-il, réjoui par -cette perspective de corsages laissant passer à la file, -dans un cadre fripé de linge, de blanches poires aux -queues couleur de rouille, de chocolat, de framboise -ou de mauve.</p> - -<p>—Il y a même quelquefois du tabac à priser dessus, -riposta Jeanne, en riant, à son tour, car tu sais -que nous avons toutes un petit cornet d'un sou que -nous faisons sécher sous les fers.</p> - -<p>—Ah! bien, c'est du propre, s'écria André.</p> - -<p>—Tu es bon, toi! Il faut bien ça pour nous réveiller, -pour nous permettre de tenir jusqu'à huit heures. -Oh! alors, personne ne dort plus, je t'assure; -on crie dans tous les ateliers: V'là l'heure! et la toilette -commence: chacune se lisse les cheveux avec -un peu de salive, s'épluche les bouts de fil restés sur -la robe, se pomponne les joues avec la houpette, se -prépare les cils avec une épingle à cheveux, et alors -faut voir, ce sont les plus dégingandées qui font le -plus leur tata, qui prennent pour descendre les airs -les plus innocents et les plus dignes!</p> - -<p>—Parbleu, s'écria André, c'est dans les manteaux -comme dans l'art. On peut être certain, que ce sont -les gens dont la vie privée est la plus abjecte qui -écrivent les œuvres les plus sentimentales et les -plus bégueules! Enfin, c'est ainsi!</p> - -<p>Il eut un soupir, puis il demanda quelques renseignements -sur la nourriture des ouvrières, apprit sans -étonnement que ces jeunes personnes se repaissaient -de crudités, d'artichauts à la poivrade, de fromage -blanc à la ciboule, de pommes vertes, et, en fait de -nourritures plus substantielles, de clovisses, de moules, -de côtelettes, le tout apporté du dehors, dans de -grands paniers, et chauffé dans une pièce spéciale, -commune à toutes les séries d'ouvrières, au sixième, -sur des fourneaux à gaz dont on se disputait les -trous retenus à l'avance pourtant par les apprenties -de chaque atelier.</p> - -<p>—Ah! bien, vous devez en débiter sur les hommes! -hasarda André.</p> - -<p>Jeanne convint que sans doute on causait des -hommes, mais le thème de la conversation reposait -surtout sur les rêves qu'on avait eus.</p> - -<p>Tous les matins, du reste, les ouvrières criaient à -leurs amies, en arrivant:</p> - -<p>—Bonjour, ma chérie, tu as bien dormi?</p> - -<p>—Oh oui, ma chère, j'ai rêvé de toutes sortes de -choses que je te raconterai, là-haut, pendant le déjeuner; -oh! tu verras, ma chère;—et, en croquant -des radis qu'elles se cotisaient pour acheter, elles -racontaient leurs rêves qui étaient expliqués par la -grande Amélie, une femme joliment forte là-dessus, -possédant, comme pas une, la clef des songes.</p> - -<p>Ainsi, quand on embrassait une femme ou qu'on -voyait son derrière, c'était un affront qui vous attendait -dans la journée;—quand on rêvait d'oiseaux, -c'était cancan;—de feu, une grande joie, à condition -pourtant qu'on ne vît pas les flammes;—puis -il y avait encore le chat qui était trahison;—l'enfant -qui était tourment et un tas d'autres devinettes -que Jeanne avouait ne plus connaître.</p> - -<p>—Et tu crois à tout cela? demanda André.</p> - -<p>—Mais oui, pourquoi pas?—Seulement le sourire -de Jeanne était si ambigu, qu'André ne put savoir -au juste si elle était de bonne foi et grave.</p> - -<p>—Nous sommes toutes superstitieuses, conclut-elle, -souriante.—Ainsi quand nous sortons de table, -nous avons constamment les cheveux mouillés, parce -que nous renversons du vin sur la table et que nous -y trempons vite le doigt et l'essuyons sur la tête -pour nous porter bonheur.</p> - -<p>—Et Eugénie, elle croit aussi à tout cela?</p> - -<p>—Mais oui.—Oh! du reste, elle est payée pour y -croire, car toujours ses songes se sont réalisés. -Ainsi, avant de se marier, elle a vu un homme tenant -un rabot et elle a eu pour mari, un emballeur. Et le -même fait s'est produit pour sa sœur; elle a vu, -étant jeune fille, un homme en redingote et le premier -amant qu'elle a eu, a été un homme de plume. -Ah bien, tu sais, il ne faudrait pas dire devant Eugénie -que les rêves sont des blagues! elle t'arrangerait!</p> - -<p>—Je respecte toutes les convictions, même quand -elles sont sincères, affirma André, puis se penchant -sur Jeanne, il lui chuchota une question dans le -tuyau de l'oreille.</p> - -<p>—Oh! que tu es sale! fit-elle. En voilà des questions! -je me demande quel intérêt tu as à savoir -qu'ils sont au sixième, près des pièces où l'on mange, -qu'il y a des tronçons de cigarettes, du sang par -terre, et puis que c'est plein de bouts de mousselines.</p> - -<p>—Ah alors! c'est avec de la mousseline…, dit -André en riant. Voilà une bonne note à prendre sur -les ateliers de confection.</p> - -<p>—Comment une note à prendre! Ah oui, c'est -vrai, tu écrivais dans le temps. Oh mais, ne vas pas -mettre ce que je te raconte, dans tes livres, parce -que tu sais! Mais, je suis bête, tu n'oserais pas écrire -des choses semblables!</p> - -<p>—Tu verras, dit simplement André.</p> - -<p>Jeanne haussa les épaules et reprit: alors tu travailles -dans les journaux?</p> - -<p>—Non. Voici plus de trois ans que j'ai renoncé -au journalisme et il continua, parlant plus à lui-même -qu'à la petite: j'avais assez des directeurs, un -tas d'icoglans qui veulent commander et diriger la -virilité des autres! J'aurais bien dû par exemple, -avant de rendre mon tablier, démontrer dans un -sincère article la parfaite inutilité de la critique; -mais voilà, j'aurais commis, aux yeux de mes confrères, -une hérésie pécuniaire; ces imbéciles n'auraient -même pas compris combien mon idée était -humaine: je débinais le métier qui m'aidait à vivre!—ce -que nous sommes en train de faire tous -les deux, poursuivit-il, en se tournant vers Jeanne.</p> - -<p>Il se tut, pris de mélancolie et de dégoût. Depuis -des mois, il ne travaillait guère. Il traversait une période -de découragement et d'abandon, se remâchait -les terribles arguments de l'homme de lettres, las -de travail et soûlé d'art. A quoi bon! quelle nécessité! -Il faut lire les ouvrages des autres et n'en pas -écrire. Puis dans ce laisser-aller, dans cette déroute, -le roman commencé apparaissait dans une perspective -lointaine et magnifique. Il disait: Ah! tout de -même!—puis comprenant que le livre exécuté à -grand'peine, serait forcément inférieur à celui qu'il -avait rêvé, il retombait dans ses premières tristesses, -se répétant comme excuse: aujourd'hui, je ne suis -pas en veine, nous verrons plus tard.</p> - -<p>Et cet aujourd'hui, c'était demain, c'était après-demain, -c'était des semaines et c'était des mois; à -force d'attendre, il avait perdu le profit de la mise -en train qu'il avait acquise, une fois installé dans son -ménage.</p> - -<p>Et puis… et puis… il s'était marié. Il fréquentait -déjà peu le monde. Ce mariage l'avait forcé à rompre -toutes relations avec les gens qui auraient pu lui -donner un coup d'épaule et lui venir en aide. La -peur que son cocuage ne fût su de tout le monde, la -honte d'expliquer par un mensonge qui amènerait -des sourires sur les lèvres des autres, la séparation -effectuée entre sa femme et lui, le retenait encore. -Il avait abandonné le bénéfice des labeurs accomplis -au temps où il tâchait dans les maisons de passe -de la presse. Il était caserné dans un trou, oublié; il -s'était fermé par son abstention toutes les portes, il -ignorait aujourd'hui les signaux d'entrée et les mots -d'ordre. La difficulté de mettre la main sur un éditeur, -difficulté qui, bien que ses premiers livres se -fussent mal vendus, était presque éloignée à un moment, -s'il avait persisté à demeurer sur la brèche, -s'imposait comme à ses débuts. A sa paresse instinctive, -se joignaient maintenant l'inanité de nouvelles -recherches, la fatigue de nouveaux efforts.</p> - -<p>—C'est drôle, reprit Jeanne, qui devant la mine -assombrie d'André, changea de conversation; dans -le temps tu avais des masses d'amis qui venaient te -voir et Mélanie m'a assuré que tu ne fréquentais aujourd'hui -personne. Est-ce que tu es fâché avec un -petit, tu sais bien, ah! je ne me rappelle plus son -nom, un petit qui portait toujours un binocle et des -cravates La Vallière, à pois.</p> - -<p>—Ah! Eugène;—non, il s'est marié et, dame, le -mariage, ça rompt bien des relations.</p> - -<p>—Oui; et toi? tu n'as jamais eu envie de te marier?</p> - -<p>—Non.</p> - -<p>—C'est drôle, quand on aime tant son intérieur, -qu'on ne finisse pas comme les autres par là!</p> - -<p>André, qui était devenu très inquiet, respira; -Jeanne ignorait certainement qu'il fût marié; Mélanie -avait gardé le silence, tenant compte par extraordinaire -des ordres qu'elle avait reçus.</p> - -<p>—Alors tu ne me croyais plus garçon, dit-il à -Jeanne?</p> - -<p>—Non, je me figurais plutôt que tu étais mort.</p> - -<p>Il ne répondit point, songeant que lui aussi -avait cru au décès de Jeanne.</p> - -<p>—Mais voyons, reprit-elle, cherchant dans sa tête, -tu avais autrefois pour ami un grand maigre avec de -la barbe.</p> - -<p>—Cyprien?</p> - -<p>—Oui, eh bien! celui-là, tu ne le vois plus?</p> - -<p>—Mais si—nous sommes toujours camarades, -et, tout en ajoutant: «Nous nous voyons très souvent -même», il réfléchit que le peintre s'était abstenu -de visites et de lettres depuis le retour de Jeanne. -Il faudra que je passe chez lui, se dit-il.</p> - -<p>—Quand tu seras là à bâiller aux corneilles, fit la -petite, un peu dépitée de voir André voguer dans -ses rêves, loin d'elle: qu'est-ce que tu as? tu es tout -chose, ce soir!</p> - -<p>Le fait est que ce soir-là, André remuait un tas de -cendres; il retrouvait des bouts de tisons sommeillant -dessous, des souvenirs qui pétillaient de toutes -parts, et la tête maintenant appuyée sur l'épaule de -Jeanne, pour avoir au moins l'air de s'occuper d'elle, -il songeait, les yeux perdus.</p> - -<p>—C'est dommage que tu ne sois plus dans les -journaux, soupira-t-elle, tu m'aurais eu des billets -de théâtre.</p> - -<p>Cette phrase le lança sur une nouvelle piste. Ah! -combien de fois Berthe, sa femme, lui avait-elle formulé -cette demande! tout un rappel de tenaces exigences -lui arriva; il embrassa Jeanne, heureux de se -presser contre elle. Tout un parallèle s'établissait -maintenant, dans son esprit, entre les deux femmes: -Berthe plus jolie avec son visage régulier sous ses -cheveux châtains, ses yeux noirs profonds, sa surdent -amusante dans une bouche bien rose; Jeanne les -traits plus bafouillés, le nez bravache, bougeant et -retroussé, les yeux jaseurs, ardents et doux, les cheveux -éparpillés en pluie fine et blonde sur la peau du -front: elle avait une bonne flanquette plus drôle, -une tournure plus provoquante, et surtout une douceur -de caractère, une crainte de gêner, une discrétion -savoureuses pour un homme qui avait supporté -le rêche despotisme d'une épouse, jugeant tout, tranchant -tout, imposant ses idées, ses préférences, une -bourgeoise convaincue qui, le jour où elle prit possession -de son logement de mariée, lâcha cette déclaration -qu'André avait encore sur le cœur: Il faudra -enlever ces gravures-là, on ne met pas de gravures -dans un salon.—Et il avait dû accepter les turpitudes -choisies par elle et reléguer dans le vestibule ses -belles estampes.</p> - -<p>Ces souvenirs lui firent lever le nez sur ces mêmes -gravures qui tapissaient maintenant les murailles de -son petit salon.</p> - -<p>—Vilain maniaque, va, dit Jeanne qui épiait ses -mouvements des yeux, te voilà encore à regarder tes -vieux bibelots. Tiens, ce cadre-là est de travers, poursuivit-elle, -en riant, connaissant l'habitude d'André -de redresser les tableaux que Mélanie dérangeait -sans cesse, ayant, comme personne, le sens de -l'indroit dans l'œil.</p> - -<p>Il se leva, remit le cadre en place, heureux d'amuser -Jeanne, puis il se rassit et se replongea dans ses -méditations.</p> - -<p>Il se répéta, une fois de plus, que joyeuse et câline, -elle était encore obligeante et charitable, car il en -avait eu des preuves, un soir, que malade, battu par -la migraine, elle lui posa doucement des compresses -sur le front, l'embrassant comme un enfant que l'on -console, lui disant dans un baiser: Eh bien, et la tétête -va-t-elle mieux, chéri?</p> - -<p>Elle avait eu, ce soir-là, une façon charmante -de calmer la maladie. André qui restait, d'ordinaire, -en proie aux soins de sa bonne, trouvait bien chez -elle une servante correctement dévouée jusqu'aux -heures de ses départs, mais il souffrait atrocement -alors que, ne pouvant supporter la lumière et le -bruit, Mélanie apportait brusquement une lampe, -fichait une tasse par terre, l'assaillait d'offres inutiles, -le bourrait, à contre-sens, de tisanes, le harcelait -jusqu'à ce qu'il eût avalé d'indigestes soupes.</p> - -<p>Quant à Berthe, elle remplissait, dans ces cas, honnêtement -son devoir; elle envoyait la bonne s'enquérir -de temps à autre, si Monsieur n'avait besoin -de rien, la sonnait afin qu'elle préparât et portât à -André un verre d'eau sucrée à la fleur d'orange, puis -à l'heure habituelle elle se déshabillait sur la pointe -des pieds, usant, à défaut de caresses, de précautions, -murmurant une fois couchée des: «comme tu as -chaud, tu dois avoir la fièvre», tournant le dos et -baissant la lampe.</p> - -<p>Cette question du lit amenait André à des rapprochements -plus intimes encore entre Berthe et -Jeanne. Celle-ci triomphait avec ses jolies simagrées, -ses frissons et ses remous de corps, sa tête promptement -abasourdie et ses mots hachés. L'autre était -froide, rigide, acceptant sans bonne grâce, repoussant -les mains, se garant des lèvres, ne fermentant pas.</p> - -<p>—Tiens, tu es encore la meilleure de toutes, dit-il -subitement.</p> - -<p>Mais Jeanne bouda, lui reprochant de songer à ses -anciennes maîtresses.</p> - -<p>Il la cajola, étonné lui-même de la phrase qu'il -avait prononcée tout haut et il se soumit pour la contenter -à une opération qu'il retardait depuis des mois. -Jeanne le priait instamment de se laisser enlever -deux vers qui s'étaient logés, paraît-il, sous la peau -du front.</p> - -<p>Alors elle les serra entre ses ongles acérés de telle -sorte qu'il se prit à hurler, mais elle le menaça d'employer -une pointe d'aiguille s'il ne se taisait point, -puis elle le baisa tendrement.</p> - -<p>—Tu es plus beau maintenant, dit-elle, tiens, regarde-toi.</p> - -<p>Et il dut se lever pour se mirer dans une glace. Il -ne se jugea ni plus mal, ni mieux; il déclara cependant -que sa tête s'était heureusement modifiée depuis -l'extraction des matières sébacées qu'elle avait subie.</p> - -<p>Et des soirées continuèrent, pareilles à celle-là, -faisant peu à peu sortir tout l'enfantillage contenu -dans la femme et dans l'homme. Après le dîner, on -buvait une larme de bénédictine ou de prunelle, parfois -même André allait chercher des marrons et du -macadam et, tout en grignotant et en buvant, ils -échangeaient ces banales effusions, ces commodes -courtoisies nécessaires à l'entretien de l'affection et -au repos de l'intelligence.</p> - -<p>D'autres fois, quand Jeanne était venue de bonne -heure, dans la matinée, André lui proposait d'aller -prendre un peu l'air, après le dîner, et, par le froid -sec, par ces temps où la lune luit sans taches dans -un ciel bleu dur, ils filaient, à grands pas, dans la -rue Saint-Honoré, Jeanne toute envolée dans son -manteau de fourrures étroitement fermé, et ils s'engageaient, -bras dessus, bras dessous, sous les arcades -du Palais-Royal, stationnaient, une minute, devant -les montres des orfèvres et, chassés par le vent, -transis, ils se réfugiaient dans une brasserie allemande, -située dans ces parages.</p> - -<p>Là, enfoncés dans un divan, devant une table, ils -demandaient, par gourmandise, de la choucroute, -du jambon cru de Westphalie, des saucisses au raifort -et du pain noir; et l'appétit s'éveillait aux odeurs -acidulées qui fumaient dans l'assiette, et la soif, aiguisée -par le sel du pain et l'âcre sucre des baies de -genièvre qu'ils croquaient dans la choucroute, les faisait -lamper, à pleines chopes, le salvator de Munich, -une bière magnifique, couleur d'acajou, huileuse et -douce.</p> - -<p>Alors Jeanne s'arrêtait de manger, pour rire, -voyant la moustache d'André pleine d'une mousse -blanche, semblable à de la crème. Engourdis par -cette chaude atmosphère, aveuglés par ce passage -ininterrompu de bocks, ils se sentaient des fantaisies -d'ivrognes de goûter à toutes ces bouteilles, -rangées en bataille sur un rayon, diaprées d'éclairs -par des jets de gaz.</p> - -<p>Il fait bon ici, soupirait Jeanne, en soufflant et -tendant son assiette. André répondait oui;—et tous -deux ne parlaient plus, les yeux recueillis devant un -buffet rempli de jambons fumés, dorés et gras, les -uns suintant des gouttes de gelée pâle sur un plat, -les autres montrant de sanglantes entailles laissant -voir l'os sous leurs chairs coupées.</p> - -<p>Bien qu'ils eussent amplement dîné, ils éprouvaient -maintenant presque du mépris pour les nourritures -éphémères et fines de Mélanie; la salive leur -montait aux lèvres, une vorace fringale les prenait -devant ce buffet encombré de larges et solides -viandes, flanquées et appuyées encore par des barils -de harengs roulés, des corbeilles de pain au fenouil, -des craquelins et des bretzel, des saladiers où -marinaient des vinaigrettes de museaux de bœufs, -des cloches sous lesquelles se liquéfiaient les hauts -Munster et les Limbourg.</p> - -<p>Et tous deux, l'estomac languissant et chargé, -s'attardaient sur leur banquette jusqu'à l'heure de -la fermeture; Jeanne, un peu étourdie par la fumée -du tabac et par la bière; André rêvant, les yeux ouverts, -aux puissantes bitures de l'Alsace, regardant -défiler devant lui, en songe, des gilets rouges et des -tricornes, des nez en fleur et des ventres ronds, -toute une séquelle de pochards rigolos tournant et -buvant autour de l'énorme panse du Gambrinus de -terre cuite qui se dressait, sur un comptoir, dans la -brasserie, victorieux et gorgé, à cheval sur un foudre -et le verre en l'air!</p> - - -<div class="chapter"></div> -<h2 class="nobreak">XII</h2> - - -<p>André et Jeanne se traitaient de gueulards maintenant, -et ils s'étonnaient de cette gourmandise qui -leur était soudain née. Chacun reprochait à l'autre -de lui inculquer ses défauts et ses vices, et il y -avait là un fait curieux: l'éclosion inattendue d'un -sens nouveau chez Jeanne qui, mangeant d'ordinaire -et sans répugnance dans des gargotes à -vingt-deux sous, ne pouvait être raisonnablement -traitée de gourmette et de goinfre; le mépris de -tout un passé d'indifférence culinaire chez André -qui menait sa maîtresse dans des brasseries où jamais -il ne se serait attablé seul et achetait, aujourd'hui, -chez les marchands rencontrés sur sa route, -des primeurs, des fruits, se disant: Tiens, nous dégusterons -cela, ce soir, au dîner, avec Jeanne.</p> - -<p>Ce vice atteignit Mélanie, carambola jusque dans -son ménage. A force de combiner de savantes cuisines, -elle devint portée sur sa bouche, et son mari -qui s'intéressait, et pour cause, aux repas d'André, -invita sa femme à soigner davantage encore les -plats, à perfectionner surtout ceux qu'il préférait.</p> - -<p>—Hé! monsieur Denis! cria Jeanne, un soir -qu'étendus dans le lit, ils cessaient de bavarder sans -même songer à se bécotter ou à s'étreindre.</p> - -<p>André qui s'endormait leva le nez sur la couverture.</p> - -<p>—Eh bien quoi? fit-il.</p> - -<p>Elle reprit: Dis donc, tu sais, nous pouvons commencer -à répéter le refrain de la chanson: «Souvenez-vous-en, -souvenez-vous-en», car vois-tu, quand -on jouit à s'emplir ainsi le ventre, c'est la fin des -bonnes nuits où l'on ne dort pas.</p> - -<p>Elle avait raison, la gourmandise s'était introduite -chez eux comme un nouvel intérêt, amené -par l'incuriosité grandissante de leurs sens, comme -une passion de prêtres qui, privés de joies charnelles, -hennissent devant des mets délicats et de -vieux vins. Le renouveau de leurs amours étant -épuisé, André et Jeanne n'eurent bientôt plus que -de béates tendresses, de maternelles satisfactions à -coucher quelquefois ensemble, à s'allonger simplement -pour être l'un près de l'autre, pour causer -avant de se camper dos à dos et de dormir. Ils goûtèrent -alors ces bonheurs monotones des vieux mariages -rompus par les inévitables et faibles querelles, -nées d'un ronflement continu, ou d'une bousculade -maladroite des corps, pendant la nuit.</p> - -<p>Dans cette existence tranquillisée, dans cette tiédeur -de ménage vivant au milieu de Paris ainsi que -dans une province, André se plongeait comme en -un bain sédatif et apaisant; les caresses de Jeanne -fermaient les blessures ouvertes par les trahisons de -Berthe et à peine pansées par la bonne franquette -de Blanche. Pour la première fois peut-être depuis -sa rupture avec sa femme, il pouvait songer à elle -sans angoisses, sans regrets.</p> - -<p>C'est trop bien arrangé pour que ça dure, se disait-il, -surpris que tous ses souhaits se fussent si facilement -exaucés, car le concierge tant redouté continuait -à garder une attitude pacifique, et Mélanie -persistait à être prévenante; ça va se détraquer. Et, -en effet, surgit peu à peu une question que Jeanne -et lui avaient toujours écartée d'un commun accord, -la question de l'entretien payé par un autre monsieur, -d'un bout de la France à l'autre.</p> - -<p>Il ne fut pas tout d'abord parlé de ce jeune béjaune, -mais bien de son frère aîné, M. Auguste Vidouvé, -ancien négociant en meubles, un homme -d'une quarantaine d'années, célibataire et riche, -qui devint l'amant de la veuve Laveau, grâce à -quelques bouteilles de champagne, un soir. L'ivresse -de cette veuve fut désastreuse pour le ménage -d'André, car ce monsieur jugea nécessaire de -veiller sur les bonnes mœurs de sa fausse belle-sœur.</p> - -<p>Alors, eurent lieu, certains jours, des courses -folles au travers de Paris. Jeanne montait dans des -tramways, suivie par l'ancien négociant, descendait -de la voiture dans une rue de Montmartre, où demeurait -sa mère, grimpait deux étages, attendait -longtemps sur un palier, surveillant la rue par une -fenêtre, et quand elle ne voyait plus cet imbécile en -sentinelle sur le trottoir, elle descendait comme un -tourbillon, s'élançait dans un autre tramway, filait -par des embranchements de lignes, arrivait par des -correspondances d'omnibus chez André, morte de -faim et de froid, suffoquée, riante, criant: Ah bien, -va, j'en ai eu du mal!</p> - -<p>L'affection filiale de Jeanne excusa certaines rentrées -tardives, le matin, chez elle, mais le monsieur -se défia, et comme il avait peu pratiqué les femmes, -il s'imposa la tâche de la visiter tous les jours, de -très bonne heure, déclarant qu'il n'admettait pas, -en principe, l'habituel prétexte de sortie, les bains.</p> - -<p>Alors, tout en dressant de nouvelles batteries, -Jeanne n'osa plus découcher. Traquée à la porte de -son magasin par cet homme qui l'épiait, pensant n'être -pas vu, elle le dépistait dans des embarras de voitures -et de foule, accourait chez André et, par haine -de ces difficultés, par représailles, ils se jetaient, -les sens brutalement levés, l'un sur l'autre, et se -culbutaient, à la volée, sur les tapis et sur les chaises, -puis Jeanne repartait vite et, rentrée chez elle, -elle écoutait le monsieur lui dire d'un ton convaincu:</p> - -<p>—Vous savez, ma petite, vous faites bien de ne -pas courir, car voyez-vous, ce n'est pas à un vieux -singe comme moi qu'on en conterait.</p> - -<p>Il fit si bien que, tandis qu'il surveillait la femme -de son frère, la sienne, Eugénie, femme modérée -pourtant, en laquelle, par une heureuse exception, -il avait placé toute sa confiance, s'attardait pour -venger Jeanne, chez chaque locataire de sa maison.</p> - -<p>—Une de plus, disait-elle, lorsqu'il rentrait.</p> - -<p>—Une de quoi? demandait-il.</p> - -<p>—Tiens, pardi, tu comprends bien, et elle dressait, -en goguenardant, deux doigts en l'air.</p> - -<p>Il haussait les épaules, pensant qu'elle n'oserait -pas, si elle disait vrai, avouer aussi simplement la -chose.</p> - -<p>Toutes ces histoires ne déridèrent pas André, qui -se désola de tous les obstacles apportés par cette -liaison. Bientôt il appréhenda des embarras plus -graves. Jeanne semblait avoir perdu toute gaieté. Il -la pressa de questions. Elle répondit vaguement, -continuant à se plaindre seulement de l'amant -d'Eugénie, répétant que c'était un vilain homme, -un malade imaginaire et noceur, pas élevé et exigeant -néanmoins un langage correct et choisi de la -part de sa maîtresse qui s'entêtait, ripostant à ses -objurgations furibondes: Tiens, pourquoi donc qu'on -ne dirait pas une omnibus, puisqu'on dit bien une -voiture!</p> - -<p>—Tu sais, il lui fiche des claques quand elle lui -répond, ajouta Jeanne. Ah bien! moi, il pourrait -me donner encore plus d'argent qu'il n'en donne -à Eugénie, que je ne resterais pas avec lui, pour -sûr!</p> - -<p>Les cuirs lâchés et les gifles reçues par Eugénie ne -parurent pas suffisants à André, pour justifier la -tristesse de Jeanne. Il l'accusa de ne plus l'aimer, -mais cette invite, généralement suivie de protestations -et de bavardages, n'eut aucun succès. Jeanne -l'embrassa tendrement pour toute réponse et, gardant -encore le silence sur ses propres affaires, revint -à sa camarade, racontant qu'Eugénie avait des cuirs -dans le sang, qu'il était bien à craindre enfin que, -las de l'insulter, le monsieur ne cessât de l'entretenir.</p> - -<p>Ces détails sur le malheureux sort de la veuve Laveau -commencèrent à exaspérer André. Il trouva -que le monsieur ne la cognait pas suffisamment, et -comme il chantonnait maintenant quand Jeanne -narrait les méfaits de cet homme, la petite ne causa -plus; lasse de remâcher des ennuis, toute seule, -elle finit, un soir, pourtant, par parler d'elle-même.</p> - -<p>—Tu veux le savoir, fit-elle, eh bien! le volontariat -va se terminer et mon amant revient, là!</p> - -<p>André ne broncha pas.</p> - -<p>Elle entra dans des explications. Son amant était -un gommeux fier comme un artaban de ses hauts -cols, un bellâtre avec du bleu dans l'âme, pas méchant -et grossier comme son frère, mais maladroit -et incapable de comprendre une femme et de -la récréer, au lit ou debout. Un vrai gosse, dit-elle, -résumant sa pensée en un mot; et elle poursuivit: -Oui, il va revenir, mais ce qui est moins drôle, c'est -qu'aussitôt de retour à Paris, il s'associe avec un -banquier et se marie, et elle ajouta plus bas: Je ne -sais vraiment pas comment je ferai maintenant pour -vivre.</p> - -<p>André baissa le nez et il se tut, accablé, car il ne -pouvait avec la meilleure volonté du monde entretenir -Jeanne. Il ne gagnait pas un sou avec sa -plume et Mélanie dévorait, en carottage et en cuisine, -ses maigres rentes. Plusieurs fois déjà, il était -demeuré sans le sou, aux approches du terme. Les -quelques avances d'argent qu'il possédait au moment -de sa rupture avec Berthe avaient été mangées en dépenses -de meubles et de linges, en frais de déménagement -et d'installation. Actuellement, c'était dans sa -maison une véritable gabegie, un vrai pillage; chacun -tirait à soi et le plus âpre encore était le mari de la -bonne qui emportait les gilets et les chaussettes, dévorait -des argents fous en achat d'eau seconde et de -cire, aidait à vider les bouteilles de vin et empêchait -l'eau-de-vie de vieillir dans les armoires.</p> - -<p>Tous les matins, Mélanie réclamait vingt francs. -André se cabrait, déclarait qu'il ne pourrait pas continuer -ainsi, qu'elle devrait n'importe comment restreindre -la marche de son ménage et elle, de son -côté, répondait que c'était impossible, que la vie -était hors de prix, qu'elle dirigeait la maison au -meilleur compte. Il n'y avait plus qu'à se taire ou à -congédier la bonne. Forcément il la gardait, redoutant -la débâcle de son existence.</p> - -<p>Toutes ces raisons qu'André débita à Jeanne pour -s'excuser de sa réelle impuissance à l'assister ne -produisirent aucun effet.</p> - -<p>—Renvoie Mélanie qui te vole comme dans un -bois, dit-elle; et légèrement, petit à petit, elle insinua, -comme jadis, qu'ils pourraient vivre plus économiquement, -en se mettant en ménage ensemble.</p> - -<p>Cette suggestion consterna André. Il chercha à -gagner du temps, opposant à ces attaques la force -d'inertie, bien résolu, dans tous les cas, à ne pas concubiner -avec Jeanne et à ne pas congédier sa bonne.</p> - -<p>Une ou deux discrètes tentatives furent encore -osées par Jeanne, certains soirs; puis bien qu'elle -eût annoncé gravement une fois que, le mariage de -son amant étant dès à présent consommé, elle pourrait -revenir comme autrefois coucher, elle évita de -reparler de vie commune et laissa de côté ses mines -longues.</p> - -<p>André s'applaudit de ce changement, et reprit confiance; -il arrangea par prudence ses affaires, vendit -quelques obligations et distribua, de temps à autre, -à des distances préalablement calculées, un peu d'argent -à Jeanne.</p> - -<p>Un ou deux mois s'écoulèrent; février touchait -à sa fin. Complètement remis de ses alarmes, se -croyant sauvé, André respirait, quand un jour, -Jeanne un peu pâlotte déclara que sa situation -allait changer.</p> - -<p>André s'effara devant cette phrase qui retentit à -ses oreilles comme une menace; il baissa la tête, -s'attendant à tout.</p> - -<p>Elle chercha ses mots:</p> - -<p>—Oui, vois-tu, je n'avais pas le choix, j'ai dû accepter; -enfin, voilà, je pars, le mois prochain, pour -l'Angleterre.</p> - -<p>Il fut terrassé et, après un silence, tandis qu'elle -s'approchait de lui, il se remit un peu, la regarda -tristement dans les yeux, et fit d'une voix tremblante:</p> - -<p>—Alors, tu me lâches?</p> - -<p>Elle se récria:</p> - -<p>—Oh! que c'est méchant de dire des choses pareilles; -non, tu seras toujours mon petit homme, comment -peux-tu croire que je ne t'aime plus? seulement tu -devrais comprendre qu'une femme ne peut vivre avec -l'air du temps!—Mon Dieu, tu as fait tout ce qui -était possible, je le sais, et je ne te reproche rien; -mais, maintenant que les magasins chôment, que je ne -parviens même plus à gagner ma nourriture, je traînerais -la misère à Paris. Voyons, aimerais-tu mieux -que je fasse des bêtises, que j'aille avec l'un et avec -l'autre?</p> - -<p>Il hocha la tête, soupirant, s'avouant très bas, que -peut-être il eût préféré que Jeanne noçât sans rien -lui dire, plutôt que de l'abandonner brutalement -ainsi.</p> - -<p>Elle prit son soupir pour un symptôme du désespoir -qu'il éprouvait à la pensée que sa petite Jeanne -pourrait appartenir au public, au premier venu. -Elle soupira à son tour, puis déplora, soucieuse, les -périls de la traversée, les douleurs du mal de mer, -la tristesse d'un pays dont on ne connaît pas la langue, -ensuite elle embrassa André sur les yeux, murmurant: -Ne te désole pas, mon petit homme, va, je -reviendrai, ce ne sera pas bien long.</p> - -<p>Il ne répondait pas.</p> - -<p>Alors elle reprit, très douce:—Voyons, ne sois pas -comme cela, parle-moi, je ne suis pas bien heureuse -non plus, tu vois bien; tu n'es pas fâché contre moi, dis?</p> - -<p>Il eut un geste vague, elle le baisa sur la bouche -et sourit un peu:</p> - -<p>—Tiens, il y a un mois déjà que j'ai signé mon -engagement, je savais bien que cela te peinerait, -ainsi je ne pouvais pas me décider à te l'apprendre; -je suis allée rue Richelieu à l'agence de mademoiselle -Tricot, une grosse maman très farce, qui -a des lunettes rondes sur le nez et des boudins à la -reine Amélie le long des joues. Elle s'est procuré des -renseignements dans des maisons où j'ai travaillé et -elle m'a fait signer un contrat de trois mois. C'est -une brave femme qui a la spécialité d'exporter des -ouvrières et qui est professeur de natation pour -dames, quand ses marchés sont conclus, l'été.</p> - -<p>Et Jeanne se mit à rire, espérant qu'André se dériderait -aussi, mais le portrait de mademoiselle Tricot -ne le toucha guère et, mal disposé pour cette négociante -qui expédiait sa maîtresse au loin, il s'acharna -au contraire sur l'agence qu'elle dirigeait, -déclarant que c'était une boîte à filous, un rendez-vous -d'entremetteuses, affirmant sans preuves, du -reste, que Jeanne s'était fait voler.</p> - -<p>Mais la petite secouait la tête, soutenant qu'elle -ne risquait rien, expliquant la marche de ces sortes -d'affaires, répétant:</p> - -<p>—Les conditions sont celles-ci: je suis engagée à cent -quarante francs par mois, plus la nourriture, le logement -(un lit pour deux ouvrières par exemple); quant -aux frais de courtage, ils sont à la charge de la maison -de Londres qui paye également l'aller du voyage.</p> - -<p>André ne fut nullement convaincu et il attaqua -furieusement la qualité de la nourriture qu'on servirait -à Jeanne, exprima le dégoût qu'elle ressentirait -à coucher avec une autre.</p> - -<p>Enfin, reprit Jeanne, en admettant même que tu -aies raison, je ne peux plus me dédire. Mon contrat -est signé et j'aurais une grosse somme à payer si je -ne partais pas.</p> - -<p>André n'insista plus.</p> - -<p>A dater de ce jour, Mélanie eut beau s'ingénier à -façonner des chatteries et des petits plats, ce fut -peine perdue. La gourmandise des temps heureux -avait disparu; éclose tout d'un coup, elle mourut de -même. Une tristesse planait maintenant sur André -et sur Jeanne. Cette réflexion «nous n'avons plus -que quelques jours à vivre ensemble» s'imposait -à eux, ne les quittait plus. Les angoisses d'André devinrent -même si despotiques qu'il espéra comme -une délivrance le départ de Jeanne. Bien qu'il se -ressassât les mêmes idées, pendant des heures, il -souffrait moins peut-être quand il était seul. La vue -de Jeanne développait ses rancœurs et ses regrets; et -la tristesse de chacun, augmentée de celle de l'autre, -devenait pour tous les deux intolérable.</p> - -<p>Leurs rendez-vous s'espacèrent, heureusement, -bientôt, car Jeanne ne le visita plus que très irrégulièrement, -occupée, disait-elle, par les préparatifs de -son voyage.</p> - -<p>Il reçut une lettre enfin, portant le timbre de Boulogne-sur-Mer. -Jeanne n'avait pas eu le courage de -l'embrasser avant son départ.</p> - -<p>A quoi bon nous désoler? écrivait-elle, ce sera -moins pénible ainsi; et elle ajoutait: Au moment où -ma lettre t'arrivera, je serai sur le paquebot, en mer.</p> - -<p>André tomba dans un fauteuil.</p> - -<p>Alors, c'était fini. Jeanne aussi le lâchait! Sa vie -était complète maintenant, elle pouvait se résumer -de la sorte: Avoir été berné par ses maîtresses, cocufié -par sa femme et lâché par Jeanne! Et il se sentait -de la colère contre l'amant de la petite.—Quel -niais! Je vous demande un peu, ça avait à peine -vingt-deux ans et ça se mariait! il avait donc bien -hâte d'être aussi trompé ou, ce qui est pis, sans doute, -de ne l'être pas, grâce seulement aux désastres des -couches et à toutes ces infirmités spécialement inhérentes -aux petites bourgeoises! Comme s'il n'aurait -pas mieux valu qu'il restât avec Jeanne, qu'il continuât -de posséder en elle une maîtresse docile, -qu'enfin il ne désorganisât pas, dans son propre intérêt, -le train-train de trois existences s'acheminant -parallèlement heureuses!</p> - -<p>Au fond, j'ai tort, se dit-il, ce n'est pas à ce monsieur -que je puis en vouloir, c'est à moi-même, c'est -à l'argent qui me manque! Jeanne ne serait pas à -Londres si je l'avais aidée, et il comprit presque -l'ignominie de la foule, l'abjection de la société buvant -le nez dans la boue, à plat ventre, l'ordure, sacrifiant -l'amitié, les convictions, tout, à cet argent qui -rend impeccable et grandiose, qui domine les tribunaux -méprisés et les bagnes, qui fournit à tout particulier, -au choix, les joies considérées de la famille -ou les noces enviées des riches!</p> - -<p>Aussi pourquoi n'en gagnait-il point? pourquoi -avait-il toujours exercé des états stériles, des professions -improductives comme celles de répétiteur et -d'homme de lettres? pourquoi n'avait-il pas accepté -les basses besognes de son métier, ne s'était-il point -fait sérieusement journaliste? Il avait pourtant -connu des gens qui cousaient, bout à bout, des balivernes -évaluées avec raison au poids de l'or, car -toutes les nuits la gomme les répétait stupidement, -à table, parmi les filles! Oui, mais encore eût-il fallu -avoir la sottise de les inventer et l'audace de les -écrire, encore eût-il fallu avoir le cœur assez solide -pour qu'il ne se renversât point devant les pitoyables -besognes imposées par l'actualité, par la vogue, -chaque jour, et une vision soudaine des heures perdues -dans les salles de rédaction se dressa devant lui. -Il se revit accoudé sur le tapis vert d'une table, en -quête de ses épreuves, alors que, vers trois heures du -matin, semblables aux servantes de l'amour enfermé -dans des salons munis de divans et de gaz, ses collègues -dormassaient, s'étirant, bâillant, demandant -l'heure, buvant et fumant, attendant le moment -longtemps souhaité de cesser le métier et d'aller -dormir.</p> - -<p>Ah! cette vie de filles résignées à obéir aux exigences -de Monsieur et à satisfaire aux caprices -des abonnés et des passants l'avait révolté, puis il -avait eu aussi des ambitions plus hautes, il avait -voulu être un artiste; l'était-il seulement? avait-il -fait œuvre de talent, s'était-il affirmé dans le monde -des lettres, avait-il dans la cohue joué des coudes, -s'était-il, enfin, assis sur l'estrade, devant le public, -le mâtant par sa hardiesse, ou l'apprivoisant par des -bouffonneries sentimentales ou graves? Non, il n'avait -rien tenté, rien osé, rien fait. Il s'était trompé de -voie, il eût dû suivre la grande route, devenir tout -comme un autre, ouvrier ou commerçant. Eh non! -s'écria-t-il, je n'ai jamais rien appris et je ne sais -rien! Et, en effet, il était bachelier!</p> - -<p>Un état manuel? mais il eût fallu subir des années -d'apprentissage! un commerce quelconque? mais -il ne connaissait ni la tenue des livres ni les affaires! -il n'avait appris ni l'anglais, ni l'allemand, rien des -choses pratiques, rien. Est-ce qu'il était capable -d'auner de la toile, de ficeler un paquet, de cacheter -une bouteille ou de planter un clou? pouvait-il seulement -comme un ancien sergent écrire des pages -de bâtarde et de ronde, ou comme un ex-brigadier -panser et étriller des chevaux? Il avait su jadis un -peu de latin et un peu de grec, il savait maintenant -un peu de français et c'était tout! Et il reprochait -à sa famille son instruction creuse, les dépenses inutiles -du collège, les sacrifices qu'elle s'était résolument -imposés pour le mettre à même de ne pouvoir -jamais gagner son pain!</p> - -<p>Puis, et cela n'était pas la faute de sa famille, -cette note «passable» habituellement inscrite sur -ses cahiers de classe l'avait poursuivi pendant toute -sa vie! Après l'avoir autrefois coté aux yeux des -pions, elle le cotait maintenant aux yeux du monde. -Il avait été sans interruption passable,—passable -dans ses devoirs, passable dans ses répétitions, passable -dans ses livres.—Et, ce n'était pas tout, dans -son existence privée, dans son ménage, auprès de sa -femme, auprès de Jeanne, il s'était montré comme ni -un amoureux ni glacé, ni chaud, ni vaillant, ni lâche. -Non, il avait été Monsieur tout-le-monde, une personnalité -insignifiante, un de ces pauvres gens qui -n'ont même point cette suprême consolation de pouvoir -se plaindre d'une injustice dans leur destinée, -puisqu'une injustice suppose au moins un mérite -méconnu, une force.</p> - -<p>Ainsi qu'un homme qui se réveille, il jeta les yeux -autour de lui et la marche de ses pensées s'arrêta, -puis elles s'ébranlèrent à nouveau et la marée de -ses embêtements s'accrut. Il aurait beau dire, il -avait eu tout de même de la déveine, car enfin il travaillait -avant son mariage, il donnait des promesses -de talent pour quelques-uns. L'impuissance ne lui -était radicalement venue qu'après sa rupture avec -Berthe! C'était elle qui lui avait pour toujours effondré -ses énergies et ses espoirs. La mesure était comble, -maintenant, Jeanne était partie! Et, mentalement, -il aperçut un concubinage disparaissant dans -le lointain, bras dessus, bras dessous, se chauffant -au soleil, uni contre les misères du sort, contre les -maladies de l'âge. Ce collage qu'il avait péremptoirement -repoussé, lui apparut comme un havre, comme -une Sainte Périne, soignant les impotents et les infirmes! -J'aurais dû me mettre avec Jeanne, se dit-il. Ah! -si elle revient!—Et il sourit tristement, sachant -bien qu'elle se créerait une existence là-bas, que jamais -plus, sans doute, il ne la verrait.</p> - -<p>Pauvre chérie, murmura-t-il, elle est loin maintenant, -et il s'oublia en elle, s'identifiant pour une seconde -avec son sexe, cousant à Londres, au milieu -d'un atelier éclairé par des vitres troubles, sous un -jour louche, dans un boulevari de paroles inconnues; -et, sans transition, rappelé à lui par sa pantoufle qui -butait sur le plancher, il se retrouva, tout abêti, -rue Cambacérès, tandis que de bruyantes lamentations -montaient de nouveau dans son âme, conduisant -le deuil de cette vie, traversée d'amours -incomprises, d'opiniâtres chagrins et de joies brèves.</p> - -<p>Puis, comme pendant une messe funèbre une -voix se lève, douce et triste, dans le silence de l'église, -quand l'orgue s'est tu, une voix s'élança plaintive, -dans l'anéantissement de son âme, implorant de vagues -miséricordes, d'incertaines pitiés, couverte -bientôt, comme par la reprise des grandes orgues, par -la véhémence de la crise juponnière qui éclata, débridant -les plaies, les ouvrant toutes larges, arrachant -les pansements posés par Jeanne.</p> - -<p>C'était la fin; les accidents tertiaires sortaient.</p> - -<p>Après le ressentiment de l'outrage subi, les postulations -courroucées et les amers regrets des caresses -absentes, après les souvenirs ranimés des époques -lointaines et les réveils aussitôt éteints des amours -défuntes, après les sourdes convoitises des atmosphères -féminines et les violentes séditions contre une -existence murée, sans jour, sans intérêt, sans -femme, la première période de la crise avait cessé.</p> - -<p>Alors plus de lancinantes angoisses, plus de fièvres -chaudes, d'idées fixes, plus de folles défaillances et -d'affreux sursauts, mais une sorte de langueur charmante -comme celle d'une convalescence, un lent -apaisement de pensées, une complète résignation, -une pâle quiétude, une rêverie mélancolique et souriante, -un sentiment consolé et tendre comme celui -que l'on éprouve parfois, le jour des Morts, devant -une tombe d'ami depuis longtemps close.</p> - -<p>Puis ces symptômes de la deuxième période -avaient aussi disparu et la maladie semblait usée, -quand tout à coup, au reçu de la lettre de Jeanne, -elle se déclarait encore en un brutal accès; alors, une -abdication de soi-même, une détresse sans remède, -un spleen sans secours, l'accablèrent; il s'affaissa sous -l'écroulement d'une vie qui, à peine reconstruite, -s'abattait de nouveau, ensevelissant ses dernières -espérances sous un bruyant monceau de dégâts et -de ruines.</p> - - -<div class="chapter"></div> -<h2 class="nobreak">XIII</h2> - - -<p>Cet escalier est bien misérable, pensa Désableau. -Je ne comprends vraiment pas comment l'on ose -habiter une maison d'aussi piètre mine.—Mille -pardons, Madame, fit-il subitement, et il s'effaça -contre la muraille, laissant le passage libre à une -femme qui descendait, escortée d'une portée de -gosses grognant, le nez plein, remuant des boîtes à -lait, les tapant comme des cymbales.</p> - -<p>Enfin m'y voici, soupira Désableau.</p> - -<p>Il était arrivé devant une porte peinte en jaune, ornée -au milieu d'un bouton de fer noir. Il chercha en -vain la sonnette; alors il cogna avec la pomme de -son parapluie; la porte bâilla et, dans la pénombre, -il aperçut une femme grasse et un chat rouge.</p> - -<p>—M. Cyprien Tibaille? demanda-t-il, en saluant.</p> - -<p>—C'est ici, Monsieur.</p> - -<p>Désableau déposa son parapluie dans le coin d'une -porte, traversa une antichambre obscure, ouvrit une -autre porte et, ébloui par le grand jour, il demeura, -les yeux écarquillés, apercevant Cyprien, couché, -les bras autour de la tête, sur l'oreiller, un bout de -pipe fumant aux lèvres.</p> - -<p>Il lui toucha la main et déclara, en s'asseyant sur -une chaise, au pied du lit, qu'il espérait bien que -la santé de son ami était toujours bonne.</p> - -<p>Cyprien le remercia de ses souhaits, ajouta qu'ils -étaient malheureusement inexaucés, attendu qu'il -souffrait d'une inflammation de la muqueuse du ventre.</p> - -<p>M. Désableau appartenait à cette race de gens qui -proposent aussitôt les remèdes les plus divers aux -personnes malades; il conseilla donc au peintre les -pilules et les perles formulées par tel ou tel docteur, -les électuaires, les tisanes et les bols préconisés régulièrement, -dans les journaux, aux annonces de la -dernière page.</p> - -<p>—Rien de grave du reste? ajouta-t-il, d'un ton -confiant.</p> - -<p>—Non, rien de grave, j'ai même permission de me -lever demain… Alexandre! cria-t-il soudain, s'adressant -au chat qui, après avoir longuement flairé le -chapeau de Désableau, entra dedans.—Mais cet -appel ne produisit aucun effet sur la bête dont on ne -voyait plus que l'arrière-train et la queue qui remuait -droite et rayée de rouge.</p> - -<p>Désableau se leva, mit son chapeau à l'abri et, par -amabilité, voulut caresser le chat qui s'avança comme -un crabe, marchant de côté, les oreilles à plat sur -le crâne, les moustaches hérissées et la queue -basse.</p> - -<p>—Il va vous griffer, dit tranquillement Cyprien.</p> - -<p>Désableau se recula et vint s'asseoir, regrettant de -n'avoir pas gardé, comme arme de défense, son parapluie.</p> - -<p>Il y eut un instant de silence.—Cyprien, très étonné -de cette visite, regardait curieusement Désableau qui -croisait et décroisait, l'air absorbé, ses jambes.</p> - -<p>—Vous avez déménagé, fit-il, laissant enfin ses -jambes en place et, relevant un peu la tête, il considéra -la pièce dans tous les sens, murmurant: C'est -très gentil, très clair; et, après une pause: vous travaillez -toujours beaucoup?</p> - -<p>—Beaucoup; et le peintre désigna, du geste, des -aquarelles éparses sur une table.</p> - -<p>Désableau se leva, mit son lorgnon et demanda -s'il pouvait sans indiscrétion les regarder.</p> - -<p>—Comment donc, mais regardez-les tant qu'il -vous fera plaisir, mon cher monsieur.</p> - -<p>Désableau recula, pris de nausées, devant ces aquarelles -qui représentaient toute une gamme de maladies -de peaux, tout un clavier de boutons et de dartres.</p> - -<p>Il rejeta, indigné, ces planches et, dissimulant mal -son dégoût:</p> - -<p>—Alors, vous vous amusez à peindre des sujets -pareils?</p> - -<p>—Permettez, ce n'est nullement par plaisir que -j'enlumine pour la chromo ces aquarelles. J'exécute -simplement un travail commandé par un médecin. -Je suis obligé d'aller à l'hôpital Saint-Louis, de -m'installer dans les salles devant les sujets que l'on -me désigne, de faire coller à la diète ceux qui refusent -de se laisser peindre et, tout cela pour gagner -dix francs par planche! Il n'y a vraiment pas matière -à s'amuser comme vous semblez le croire!</p> - -<p>Un repos suivit cette déclaration. Désableau, très -pensif, roula son mouchoir et se le passa sans raison -sous le nez.</p> - -<p>—Ce n'est toujours pas pour m'acheter de la -peinture qu'il est venu, songea le peintre.</p> - -<p>La grosse femme qui avait ouvert la porte d'entrée -arriva, sur ces entrefaites, et s'enfonça longuement -dans un fauteuil.</p> - -<p>Désableau devint plus gêné encore; il regarda à la -détournée la femme, n'osant l'examiner de face, louchant -en dessous de son binocle, par politesse.</p> - -<p>Elle lui parut par trop boulotte et par trop mûre; -ficelée avec cela comme un paquet, les joues ravitaillées -avec du fard, les cheveux rongés par une raie -à pellicules, les yeux pleins d'eau comme ceux -d'une chienne, elle lui sembla tenir de la garde-malade, -de la portière et de la raccrocheuse.</p> - -<p>—Elle est décidément ignoble, pensa-t-il.</p> - -<p>Cyprien s'impatienta de cet examen; il dévisagea -Désableau et lui dit:</p> - -<p>—Mon cher monsieur, si vous avez quelque chose -à me communiquer, il ne faudrait pas vous gêner -parce que Mélie est là. Elle est un peu curieuse, et -il y a gros à parier que si je la priais de sortir, je -serais obligé, après votre départ, de lui répéter -notre conversation, mots pour mots; il vaudrait peut-être -mieux, dès lors, oublier qu'elle est là et causer -tranquillement ensemble.</p> - -<p>Cette explication ne diminua en rien l'embarras -du visiteur qui, pour se prêter une contenance, souffla -sur les verres de son lorgnon et les frotta soigneusement -avec son mouchoir.</p> - -<p>Le peintre se perdit en conjectures sur le motif de -cette visite. Voulant rompre à tout prix le silence -qui menaçait de se continuer, il demanda poliment -des nouvelles de Madame et de Mademoiselle.</p> - -<p>Désableau se dérida visiblement. Il laissa son pince-nez -et répondit avec empressement:</p> - -<p>—Mais, Dieu merci, toute la petite famille est en -bonne santé… Ma femme, vous la connaissez, un -cheval au travail, une âme d'élite partageant son -affection entre sa fille et moi…</p> - -<p>Il s'interrompit.</p> - -<p>Le chat, brusquement sauté des genoux de Mélie, -se livrait à de folles cavalcades, galopant sous les -chaises, se fichant sur le dos et gigotant, les quatre -pattes en l'air, puis se relevant d'un tour de reins, cabriolant -et sautant, l'air effaré, sur tous les meubles.</p> - -<p>—C'est les puces, dit sentencieusement Mélie.</p> - -<p>Désableau la regarda de travers et, rattrapant le fil -de ses idées, il poursuivit:</p> - -<p>—Oui, ma femme se porte comme un charme; quant -à la petite, elle est, comme vous le savez, d'une complexion -délicate, mais enfin sa santé est aussi bonne -que nous pouvons la désirer. Du reste, cette enfant-là -nous donne bien de la satisfaction, c'est une nature -droite comme celle de la mère; jamais de punitions -en classe et toujours première; la maîtresse la cite -ainsi qu'un exemple et Monseigneur a bien voulu -nous en faire compliment, le mois dernier, quand il -est venu dans le pensionnat pour donner la confirmation -à de jeunes élèves.</p> - -<p>—A quoi que vous la destinez votre demoiselle? -hasarda Mélie, d'un ton aimable.</p> - -<p>—Mélie, tais-toi, jeta Cyprien, et empêche Alexandre -de sauter comme il fait.</p> - -<p>Mélie empoigna Alexandre, et tandis qu'elle le -serrait contre elle, une lutte silencieuse s'engagea, -traversée par les coups de queue saccadés du chat, -tapant sourdement l'estomac de la femme.</p> - -<p>—Enfin, reprit Désableau, hésitant un peu, tout -est pour le mieux, mais cependant, vous savez, le -bonheur n'est jamais complet.—Oui, quand on est -heureux d'un côté, on ne l'est pas de l'autre. Ainsi -la santé de cette pauvre Berthe, je puis bien vous le -dire, nous inquiète beaucoup. Tous les malheurs -qui lui sont arrivés, sa rupture avec André, tout cela, -voyez-vous, agit sur le moral et par contre-coup sur -le physique; bref, sans qu'il y ait absolument péril -en la demeure, l'état de notre nièce ne laisse pas -que de nous inspirer de sérieuses appréhensions.</p> - -<p>Cyprien, très attentif, regarda fixement son visiteur -qui reprit:</p> - -<p>—Oui, il faudrait beaucoup de ménagements et -de l'air pur… Les médecins que nous avons consultés -à ce sujet sont unanimes à prescrire un séjour à -la campagne, des promenades dans les bois, de la -tranquillité, aucune émotion et aucun tracas.</p> - -<p>Et il continua, plus bas, après une pose:</p> - -<p>—Il est vraiment regrettable qu'André n'ait pas -adhéré à la demande que je lui avais soumise dans ce -sens par l'organe de M<sup>e</sup> Saparois, notre notaire.</p> - -<p>—Ah! fit Cyprien.</p> - -<p>—Ce refus est d'autant plus inexplicable, poursuivit -Désableau qui s'animait, que c'était une occasion -unique pour Berthe. Pensez donc, une maison -à Viroflay, c'est-à-dire à quelques lieues de Paris, -un jardin assez grand avec un potager, à dix minutes -d'une station, un train par demi-heure et tout -cela pour douze mille francs!—Et puis enfin, -en dehors même des avantages matériels qui seraient -résultés de cette opération, il y avait des -motifs qui primaient les autres, des considérations -d'humanité qu'un homme de cœur ne pouvait rejeter…</p> - -<p>—Pardon, interrompit le peintre, mais je ne -comprends pas bien l'histoire que vous me racontez; -voyons, vous voulez que madame Berthe, votre -nièce, achète une maison à Viroflay, celle que vous -avez louée, l'été dernier, sans doute?</p> - -<p>Désableau approuva du chef.</p> - -<p>—Bien, et comme en sa qualité de femme mariée, -madame Berthe ne peut peut rien acheter sans l'autorisation -de son mari, vous avez dépêché un notaire -à André pour obtenir cette autorisation.</p> - -<p>Désableau approuva encore.</p> - -<p>—Et André a refusé?</p> - -<p>Désableau hocha silencieusement la tête.</p> - -<p>—Bon, j'y suis maintenant, si vous voulez continuer, -je vous écoute.</p> - -<p>Mais Désableau déclara qu'il n'avait pas à continuer. -Il s'excusa même d'avoir ennuyé son ami par -cette longue histoire, mais c'était plus fort que lui; -la réponse d'André l'avait trop secoué! Il avait une -barre dans l'estomac depuis qu'il l'avait apprise. Il -aimait Berthe comme sa propre fille, il l'avait élevée -sans faire de différence entre elle et sa petite Justine, -et voilà que la pauvre enfant, après tous ses -malheurs, maintenant que ses souffrances commençaient -à s'assoupir dans la sereine société de la -famille, recevait un nouveau coup.</p> - -<p>—Ah! l'on ne m'ôtera pas de la tête, s'écria-t-il, -que la religion d'André n'ait été surprise et il serait -vraiment bien à souhaiter qu'un ami lui désillât les -yeux, lui fît comprendre le côté inhumain de sa -conduite.</p> - -<p>—Autrement dit, murmura le peintre, vous me -priez de parler à André de cette affaire. Mais enfin, -mon cher monsieur, pourquoi ne lui en parlez-vous -pas, vous-même?</p> - -<p>—Parce que… répliqua Désableau, un peu rouge, -j'ai craint que M. André n'eût des préventions contre -moi, et puis j'ai eu peur, je l'avoue, de me laisser -emporter dans la discussion et de l'envenimer.</p> - -<p>—Eh bien, mais, madame Désableau n'a pas les -mêmes raisons que vous de croire à la malveillance -d'André. Pourquoi ne va-t-elle pas le voir?</p> - -<p>Désableau ne répondit pas tout d'abord à cette -question. Il réfléchit, se disant: Ah bien, par exemple, -une femme honnête visitant des gaillards comme -ceux-là! Et il frémit à la pensée que si madame Désableau -était venue à sa place chez Cyprien, elle -aurait dû affronter le contact de cette grosse gueuse -qui se prélassait avec son chat dans un fauteuil.</p> - -<p>—La discrétion obligeait ma femme à ne pas se -rendre chez un garçon qui n'est peut-être pas toujours -seul chez lui, fit-il enfin.</p> - -<p>—Mon Dieu! reprit Cyprien, ce que je vous en dis -n'est pas pour vous refuser le service que vous me demandez, -bien que par goût je sois peu disposé à me -laisser pincer les doigts entre les portes, pourtant…</p> - -<p>Désableau ne le laissa pas achever, il se leva et -lui saisit les mains.—Je n'en attendais pas moins de -votre amitié, s'écria-t-il, je le disais encore à ma -femme hier, je suis sûr que M. Cyprien admettra la -justesse de nos intentions; et ma femme pensait -comme moi, en me chargeant par exemple de vous -adresser mille reproches, car vous êtes devenu d'un -rare!—Vous avez positivement oublié le chemin de -notre domicile. Voyons, il faut venir nous voir, -manger la soupe, sans façon, avec nous—que -diable! ce n'est pas parce qu'André est fâché avec -nous que vous devez épouser ses querelles!—Vous -savez du reste que ma femme vous aime beaucoup.</p> - -<p>—Je n'en ai jamais douté, répondit Cyprien.</p> - -<p>—Eh bien alors, c'est entendu.—Que je suis -bête! fit-il tout à coup, j'oubliais avec tout cela -l'objet de ma visite.—Nous avons toujours le portrait -du père à rentoiler. Vous aviez bien voulu nous -promettre, avant notre départ pour la campagne, de -vous en occuper vous-même…</p> - -<p>—Oui, oui, répliqua Cyprien, très froid, je passerai -le prendre un de ces jours.</p> - -<p>—C'est cela, s'écria Désableau, venez quand vous -voudrez, nous dînons à six heures.—Voilà qui est -convenu.—Tiens votre chat perd ses poils, dit-il -après un silence, regardant cet animal qui faisait -maintenant le dos de chameau et se frottait lentement -contre le bas de ses culottes.</p> - -<p>—Ce n'est rien, Monsieur, jeta Mélie, qui apporta -une brosse de chiendent.</p> - -<p>Mais Désableau se défendit. Jamais il n'accepterait -que madame se donnât cette peine. Il consentit -cependant, bousculé par la grosse femme, à mettre -un pied sur une chaise et à se laisser brosser son -pantalon à tour de bras.</p> - -<p>—Cyprien, cria Mélie agenouillée devant la -chaise, il est temps de te frictionner.</p> - -<p>—Ah! grogna le peintre qui étala sur un bout -de flanelle de la gélatine d'opodeldoch.</p> - -<p>Il y eut un nouvel instant de silence, pendant -lequel une odeur de camphre monta doucement du -ventre de Cyprien, se développant peu à peu dans -la pièce, tandis que le bruit aigre du chiendent -ratissant le drap s'entendait seul.</p> - -<p>—Merci, mille fois, madame, dit Désableau à Mélie, -en se remettant sur ses jambes, puis il tira sa montre:</p> - -<p>—Diable! je vais arriver en retard à mon bureau.—Allons, -meilleure santé, et il serra la main -de Cyprien.—Il ne partit pas, cependant, devenu très -indécis, se demandant s'il devait rappeler au peintre -l'intervention réclamée entre André et Berthe, mais -il jugea plus digne de reparler du tableau à rentoiler, -laissant entendre obscurément qu'il paierait au -besoin les frais.—Allons, une dernière fois, adieu, -et bonne santé; et il ajouta en serrant encore la -main du peintre, pensant faire ainsi une discrète -allusion à tous les motifs de sa visite: Je puis, n'est-ce -pas, dire à ma femme qu'elle compte sur vous?</p> - -<p>Cyprien remua vaguement la tête et précédé par -Mélie et par le chat, Désableau quitta, sur un dernier -regard, la place et aussitôt qu'il fut arrivé dans -la rue, il ricana, pensant que tout de même un honnête -homme serait bien malheureux s'il lui fallait -vivre de la sorte avec une fille.—Le restant de tout -le monde, une créature, une boue, et un égoutier -et un bohème ce Cyprien, mâcha-t-il; oui, qui se -ressemble s'assemble, il est bien assorti avec André.—C'est -égal, il faut avouer que c'est une pénible -tâche que d'aller réclamer l'appui de gens pareils, et -c'est qu'il faut user de diplomatie avec eux, mettre -des mitaines, des gants!—Ah! ce pauvre Vigeois, -en nous léguant sa fille, peut se vanter qu'il nous en -aura infligé de dures épreuves!</p> - -<p>Et il marcha, plus furieux, déblatérant contre les -ménages interlopes.—Oblitération du sens moral, -voilà la seule explication qu'on puisse donner de ces -existences anormales, pensa-t-il, et soulagé par ces -réflexions, il entra dans son bureau et secoua furieusement -deux employés célibataires qui arrivaient en -retard, déclarant qu'ils ne pouvaient invoquer comme -excuses des devoirs de famille, puisqu'ils étaient garçons -l'un et l'autre, et que l'administration n'avait -pas à accepter pour des motifs, qu'elle ne pourrait -sans doute pas décemment connaître, des retards -préjudiciables à ses intérêts.</p> - -<p>Et tandis que les employés supportaient patiemment -le galop de leur chef, Cyprien, ne doutant point -de la déplorable impression que Mélie avait laissée -à Désableau, se prit à rire dans sa barbe, caressant -le chat pelotonné sur le lit, en boule.</p> - -<p>—Alexandre, dit Barre de Rouille, fit-il, le monsieur -à favoris que tu viens de voir est un homme -grave, un homme relié. Marié, père d'une fille et -récemment promu au grade disputé de sous-chef, -il apparaît comme un homme considérable aux yeux -des petits commerçants et des rentiers. Eh bien, ce -fonctionnaire a dû emporter de toi une bien triste -opinion, car tu t'es malhonnêtement conduit; tu es -entré dans son chapeau et tu as couvert sa jambe -gauche de poils; il ne faut pas cependant que cela te -chagrine, mon pauvre mimi, car vois-tu, M. Désableau -a très certainement une aussi mauvaise opinion -de ton père, Cyprien, qui te tient présentement -les pattes, pour que tu ne te sauves pas.</p> - -<p>Oui, ce monsieur nous méprise, moi, et cette -brave Mélie. Pourquoi? Ah dame, ça, c'est moins -facile à t'expliquer, car ta maman Mélie, prise de -pitié, t'a fait arracher d'avance par le coupeur du -Pont-Neuf les germes de certaines idées que tu -aurais pu t'enraciner dans l'âme. On a tari tous -tes instincts de vagabondage amoureux, tous tes -futurs désirs de pousser des cris déchirants le long -des toits. On a eu tort, car tu es une bête surhumaine -et monstrueuse, une bête sur laquelle on a -violé les lois les plus saintes de la nature en te débarrassant -de la douleur morale dès le principe. -Mais ce n'est pas de cela qu'il s'agit. Pardonne cette -digression, ne me mords pas, ou je te claque et -écoute:</p> - -<p>La société, vois-tu, minet, a décidé, dans un jour -de berlue, on ne sait plus quand, tant ça se perd -dans la nuit des siècles, que tout homme qui voudrait -habiter avec une femme, dans la même chambre, -dans le même lit, devrait passer auparavant -devant un autre homme qui les interrogerait, après -qu'on lui aurait mis une ceinture de cotonnade autour -des reins.</p> - -<p>Cette opération s'appelle le mariage, mon chat; -c'est l'honnêteté, c'est le respect de tout un pays, -de tout un monde, c'est la protection assurée, où -qu'on se trouve, des magistrats et des gendarmes!</p> - -<p>Eh bien! Ton papa Cyprien et ta maman Mélie -n'ont pas défilé devant la fameuse écharpe dont je -t'ai parlé, ils vivent simplement ensemble, comme -toi tu aurais pu le faire avec une chatte, sans en -avoir préalablement obtenu l'autorisation d'un -deuxième chat. C'est te dire que, quoi qu'ils fassent, -ils seront constamment méprisés, constamment -honnis.</p> - -<p>Et il n'y a rien à faire à cela, il n'y a pas de -subterfuges à inventer, ajouta Cyprien avec une -pointe de mélancolie. Quand j'achèterais une alliance -à ta maman, quand je lui jetterais de la -soie sur le dos, et sur la tête des chapeaux à plumes, -ça ne nous empêcherait pas d'avoir la tournure -spéciale aux gens collés. Du reste, si tu veux -t'en assurer, tu n'as qu'à nous regarder par la -fenêtre, quand nous sortons ensemble, ça, faut être -juste, c'est un beau spectacle! Mélie cahote en -marchant, et elle ne peut me suivre; elle geint, -se mouche, s'essuie, crie après moi, m'appelle tout -haut dans la rue, tandis qu'à vingt pas en avant, -je fends l'air de mes longues jambes. Voyons, c'est-il -cela qui peut nous procurer une dégaîne honorable -de gens mariés? Non, n'est-ce pas?</p> - -<p>Ah! si nous étions des ouvriers, si Mélie portait -de vieilles camisoles et des bonnets mous, si moi -j'étais vêtu d'une blouse et coiffé d'une casquette, -je ne dis pas, nous pourrions sans doute donner le -change, puisque tout le monde a l'air de concubins, -dans le peuple.</p> - -<p>Alexandre s'agita et miaula désespérément.</p> - -<p>—Allons, je vais abréger, fit Cyprien, car je commence -à croire que ces explications t'intéressent -fort peu. Au fait, les deux sous de foie que tu manges -par jour ne sont ni meilleurs, ni pires, que ce -soit Mélie, fille Aulanier, ou Mélie épouse de Cyprien -Tibaille, qui le les découpe et te les pétrisse dans une -pâtée de pain, mais enfin tous ces détails étaient -nécessaires pour te faire bien comprendre les nausées -d'âme que M. Désableau a endurées à la vue -de nos trois personnes.</p> - -<p>Le chat, impatienté par ce discours, roula des yeux -noirs, à peine cerclés de jaune, aux bords, et il se -tordit plus furieusement entre les mains du peintre.</p> - -<p>—Laisse-le donc, jeta Mélie, est-ce que cet -animal peut comprendre toutes les histoires que tu -lui racontes?</p> - -<p>—Ta mère a raison, déclara Cyprien. Va, mon fils, -tu dois être édifié maintenant; et il lâcha Alexandre -qui se précipita en bas du lit et se secoua vivement -sur le parquet, dans une nuée de poils rouges.</p> - -<p>—Mon Dieu! que tu es bête, mon vieux Cyprien, -soupira Mélie.</p> - -<p>—Tes aperçus sont parfois justes, répliqua le -peintre.</p> - -<p>Leurs entretiens finissaient souvent de la sorte.</p> - -<p>Ils formaient, à eux deux, un concubinage modèle, -basé sur une réciproque indulgence, une -union où les sens éreintés, organisée par une femme -qui n'était plus jeune et qui n'avait, au travers de -noces subies comme on supporte les fatigues d'un -périlleux métier, poursuivi qu'une idée, qu'un but, -découvrir un homme qui consentirait à la tirer de -l'eau et à la mettre à sec sur une berge. Elle flaira -en Cyprien un sauveteur; elle saisit que celui-là -n'avait plus ces préoccupations de jeunes hommes -qui cherchent une maîtresse avenante ou jolie pour -la montrer aux autres; sa grosse taille, sa tournure -populacière, ses quelques penchants à lever le -coude et à siroter de petits vermouts entre les repas, -la rendaient impossible à placer chez ces -gens qui, épris de distinction et possédés par un -idéal de femme frêle, sans infirmités de nature, -éprouvent le besoin de s'enquérir du passé de leur -maîtresse, l'obligent à leur dégoiser des blagues -pour se monter à eux-mêmes le coup et l'abandonnent, -en fin de compte, parce qu'ils en ont rencontré -une autre dont la robe est plus élégante et le -teint mieux fait.</p> - -<p>Cyprien lui apparut comme un galopin usé avant -l'âge, comme un malade qui désirait seulement, -dans le lit, être bordé, et elle s'attacha à lui, -rêvant de devenir simplement sa bonne, mais une -bonne avec qui l'on cause familièrement et à qui -l'on envoie de temps à autre, par amitié, de petites -tapes sur le derrière.</p> - -<p>Puis, à ce bon enfant, à cette douceur d'une fille -qui a été constamment dupée par les hommes sans -leur en garder pour cela rancune, une idée bien peuple -se joignait. Vigoureusement reintée et pétant d'embonpoint, -Mélie ressentait une certaine compassion -pour la maigreur délicate du peintre. «Faudra que je -l'engraisse», se disait-elle souvent; et elle s'inquiétait -de lui comme d'un marmot à qui l'on essuie le front -quand il a couru. Elle vérifiait, lorsqu'il s'apprêtait à -partir, ses vêtements, lui fourrant des foulards dans -les poches, le forçant à se déshabiller des pieds à la -tête quand il revenait mouillé, par les jours de pluie, -se couchant avant lui, l'hiver, pour qu'il s'étendît -sur une place chaude.</p> - -<p>Ils s'étaient croisés, un soir qu'elle bâillait aux -corneilles sur un pont; accostée sous le plus -futile des prétextes, elle invita le peintre à passer -son chemin. Cyprien avait alors parlé de la fraternité -des âmes, mis le bras de la femme sous le sien -et, malgré ses refus, il l'avait emmenée, l'éblouissant -par d'inintelligibles phrases, lui procurant cette certitude -qu'elle était remorquée par un Monsieur qui avait -reçu de l'instruction. Elle fut enchantée du reste -de l'hospitalité du peintre; ce furent ces gentillesses -de calicots et de perruquiers dont l'effet est toujours -sûr. Cyprien y ajouta encore un sans-gêne -gracieux qui combla d'aise Mélie, déjà enchantée de -ces bonnes façons.</p> - -<p>Égayée par des grogs fortement épicés, elle s'apitoya, -maternelle, sur les vêtements décousus -du peintre, et elle leur posa, çà et là, quelques -reprises, quelques points, puis, satisfaite du peu -d'exigences et de la générosité de Cyprien, elle -revint d'elle-même, plusieurs fois, entrant avec l'air -humble d'un chien qui s'attend à être chassé, mais -le peintre la laissa rôder, bienveillant, où qu'elle -voulut, songeant à l'avenir de sa garde-robe.</p> - -<p>Leur liaison continuait ainsi très lénitive et très -bénigne, lorsqu'un jour Cyprien se coucha, malade, -souffrant de maux d'oreilles et de clous. Alors, elle -s'installa près du lit, prépara la potbouille pour qu'il -n'eût pas à sortir; elle le soigna avec sollicitude, le -veilla, la nuit, le dorlotant, lui mettant un moine -aux pieds, se relevant pour le faire boire.</p> - -<p>Lui, fut ébahi; il ne comptait plus depuis longtemps -sur une affection quelconque, sur une pitié; -il s'attendrit sur ce dévouement qu'on lui offrait, -gêné, malgré tout, par le bon enfant de cette -femme qui voulut, en dépit de ses protestations, -s'occuper elle-même de toutes les hontes, de toutes -les abjections d'une maladie.</p> - -<p>Elle riait, lui disant lorsqu'il se fâchait presque -la suppliant de ne pas accomplir de répugnantes -besognes:</p> - -<p>—Allons, mon bibi, c'est l'affaire des femmes, ça.</p> - -<p>Et il l'embrassait, tout ému, et la grosse femme -riait plus fort, ravie d'être ainsi embrassée, sans -saleté, contrairement aux habitudes.</p> - -<p>Elle trima furieusement du reste, car en sus de -la cuisine et des courses, elle dut balayer le logis, -découper les vieux rideaux de mousseline pour les -cataplasmes, se battre avec Cyprien que l'invasion -des médicaments outrait.</p> - -<p>Puis, ce fut toute la série des purges qui défila: des -limonades gazeuses qui emplissaient Cyprien de vent -sans rien produire, des eaux de Pullna, aigres et doucereuses, -qu'il rendait par le haut, des sels de Sedlitz -qui l'échauffaient cruellement, ce fut enfin l'abominable -ricin que le docteur prescrivit en dernier ressort.</p> - -<p>Alors Cyprien jeta des cris de Merlusine. L'odeur -seule de cette drogue lui retournait l'estomac. -Mélie dut, un matin, après avoir soigneusement -battu l'huile dans du café tiède, enfourner le tout -dans la bouche du peintre, qu'elle effara, en le -réveillant en sursaut par des cris de pie. Il jura, -sacra comme un bouvier, l'interpella violemment, -l'envoya à tous les diables, puis il avoua qu'elle -avait eu raison d'agir ainsi, et il consentit, résigné, -souriant aux joues gonflées et aux lèvres en rosette -de Mélie soufflant sur le bol pour le refroidir, à -s'abreuver de bouillon aux herbes, à s'ingurgiter, jusqu'à -plus soif, des potées d'eau verte.</p> - -<p>Tant qu'il ne put se lever, elle demeura près de -lui, du matin au soir, causant, ravaudant, lisant -des livraisons illustrées à deux sous, superposant les -histoires jadis clabaudées dans sa propre maison sur -tous les cancans débités dans celle du peintre. Son -zèle ne s'amortissait pas et sa vaillance et sa belle -humeur réconfortaient le peintre qui s'épeurait au -plus léger mal et se croyait perdu.</p> - -<p>—Quand on veut quelque chose, on le veut, disait-elle; -moi je serais paralysée que je soulèverais quand -même mes jambes avec ma tête,—et elle se tapait -carrément sur le front avec son dé.</p> - -<p>Dure pour elle-même, ayant dans le sang du salpêtre -qui lui secouait la graisse, elle était cependant -molle pour les autres, émue par leur moindre bobo, -par leur moindre peine.</p> - -<p>Lorsque les maux d'oreilles de Cyprien s'alentirent -et que ses clous percèrent, elle continua néanmoins -à le bercer; mais, vers les midi, elle s'absenta, chaque -jour, régulièrement, pendant deux heures.</p> - -<p>Le peintre s'alarma; à la voir si casanière et si placide, -il n'avait plus songé combien l'existence de cette -femme était problématique. Mélie acceptait bien sa -part des repas qu'elle cuisinait chez lui, mais enfin il y -avait le loyer, l'entretien, le blanchissage. Où se procurait-elle -l'argent nécessaire pour parer à ces dépenses?</p> - -<p>Elle travaillait souvent à des ouvrages de passementerie, -disposant sur un morceau de bois hérissé -de pointes qui formaient un dessin, de la gance -qu'elle cousait et piquait de petites perles en verre -noir, recueillies dans son tablier et collées par de la -salive sur le pouce de sa main gauche. Mais outre -qu'elle n'avait plus les yeux assez vifs pour enfiler -rapidement ces perles, trouées à chaque bout, d'un -coup d'aiguille, ce travail était trop mal rémunéré -pour qu'il pût suffire aux besoins d'une femme. -Trente-deux sous, en bûchant de sept heures du -matin à minuit, c'était ce qu'elle pouvait, en se hâtant, -gagner; il devait donc exister un ou deux -Messieurs qui aidaient la pauvre fille; ses absences -se trouvaient par cela même justifiées; et pourtant, -quand il examinait Mélie, Cyprien s'étonnait. Ce -qu'elle n'était ni appétissante, ni libertine!</p> - -<p>Il faudrait supposer, se dit-il, qu'il est dans Paris -un ou deux impotents de mon espèce, des gens fanés -et doux, tenant à une maîtresse pour des motifs différents -de ceux qui déterminent l'humanité depuis -des siècles.—Et il se sentait une certaine colère, une -certaine jalousie, pour les soins de garde-malade -qu'elle allait sans doute prodiguer à de vieux amants. -Son dépit amoureux ressemblait à cette sorte de rancune -qui prend un malade, dans un hôpital, lorsqu'il -voit le médecin l'examiner à peine et se préoccuper -longuement des autres.</p> - -<p>Il ne pouvait reprocher à Mélie, cependant, de ne -pas lui donner la préférence puisqu'elle ne le quittait -guère et témoignait, d'ailleurs, peu d'empressement -à sortir. Elle examinait la pendule en fronçant -le nez, attendant la dernière minute, se lissant les -cheveux de mauvaise grâce, murmurant tout en -arrangeant ses gants percés au bout des doigts:—Oh! -ils sont bien bons!—Puis elle baissait sa -voilette et, jetant un dernier coup d'œil sur la -chambre, couvrait le feu de cendres, préparait tout -pour que Cyprien ne souffrît pas de son absence.</p> - -<p>Habitué au va-et-vient d'une jupe s'accrochant -dans les pieds de chaises, aux encouragements jetés -à la maladie, à l'échange des propos dont l'insignifiance -disparaît pour les gens souffrants, Cyprien -se jugeait horriblement malheureux lorsqu'il était -seul. Sa chambre devenait morne et il regardait à -son tour, attristé, les aiguilles de la pendule, écoutant -le tic-tac du balancier pour s'assurer qu'il n'arrêtait -point. Comme le temps est long, disait-il, et il -éprouvait une réelle joie lorsqu'au bout de deux -heures, il entendait le pas d'éléphant de Mélie -ébranler les marches.</p> - -<p>Les sorties mesurées de cette femme continuèrent -sans qu'elle les expliquât et sans qu'il eût le courage -de l'interroger. Une sourde inquiétude le tortura, à -la longue, pourtant; il craignit des exigences de la -part des personnes qu'elle allait voir, il appréhenda -une rupture imposée, un abandon.</p> - -<p>L'idée qu'il pourrait rester privé de soins maintenant, -l'affola; il se vit, seul, pendant la nuit, s'agitant, -battu par la fièvre, excédé par des cauchemars, -suant sur son traversin, attendant l'arrivée du jour -comme une délivrance.</p> - -<p>Il ruminait ces pensées, dans ces états de vague -somnolence où l'esprit engourdi continue néanmoins -sa course. Une recrudescence de maladie acheva de -l'atterrer. Alors, tout endolori, ne disant plus rien, -il songea longuement aux épouvantes d'une catastrophe, -aux agonies solitaires, aux morts lamentables -des galeux et des parias. Cette perspective de -crever misérablement, dans une chambre, la porte -laissée entr'ouverte par la garde partie, tandis que -les locataires passent en chantonnant dans l'escalier, -s'implanta, poussée dans son cerveau, rivée par les -souffrances qui l'assaillaient. Une peur terrible, une -de ces paniques qu'on ne raisonne pas, le saisit; il claquait -des dents sous ses couvertures, il fut sur le point -de supplier Mélie, ce jour-là, de ne pas descendre.</p> - -<p>Puis, il n'osa.—Une perception brusque de sa situation -lui apparut; ses rentes mangées par les femmes -n'étaient plus, et les quelques bribes échappées -à ses défaites allaient disparaître, emportées par le -courant des notes de médecine et de pharmacie. Fallait-il -qu'il eût été niais pour s'être ainsi laissé gruger -par des coquines qui se fichaient de lui!—C'était -comme toujours les bonnes filles qui payaient pour -les mauvaises. Mélie était venue trop tard… Soudain, -la pendule tintant coupa ses réflexions.</p> - -<p>Il regarda Mélie, se répétant: l'heure est arrivée, -elle va déguerpir. Elle aussi le regarda et, effrayée par -la détresse qu'elle lisait dans ses yeux, elle lui caressa -le front avec sa main, lui porta de la tisane -à boire et lui essuya la bouche.</p> - -<p>—Voyons, qu'est ce que tu as, mon gros? fit-elle.</p> - -<p>Il ne répondait pas.</p> - -<p>—Tu as mal où ça, dis?</p> - -<p>—Il murmura: j'ai un peu de fièvre; et tristement -il se remit à examiner la pendule.</p> - -<p>Alors Mélie l'embrassa, un peu rouge, et elle reprit -son travail, laissant s'écouler tranquillement les -heures.</p> - -<p>Du coup, il fut subjugué; ce simple incident décida -de son sort, ses derniers combats cessèrent. Il -en venait à craindre maintenant que Mélie refusât le -concubinage.</p> - -<p>Par pudeur, il résolut d'attendre qu'il fût complètement -rétabli pour lui soumettre ses propositions.</p> - -<p>—Comme cela, je n'aurai pas l'air d'implorer une -grâce, se dit-il; très guilleret et très bien portant, -un soir, il tira sur sa pipe, lâcha une énorme bouffée -et, un peu gêné, il s'expliqua, trouvant cela plus facile, -sur un mode tout à la fois drôlatique et solennel:</p> - -<p>—Nous ne sommes plus jeunes, ma vieille branche, -et le temps se gâte! Le moment me semble venu -de jouer les Paul et les Virginie qui se fourrent sous -le même jupon par les temps de pluie. T'es grosse -et je suis maigre, t'es vaillante et moi je cane; -réunissons ces qualités et, nous complétant l'un par -l'autre, nous aurons au moins quelques chances de -résister aux tourmentes des événements. Tu dois en -avoir assez de passer toujours de la contrebande, et -puis, c'est dangereux à la fin, car les douaniers des -mœurs, les argousins sont là.—Quant à moi, la vie de -garçon m'embête; à être toujours seul, je me consterne -et je me ronge; pour tout dire, je suis las et les latrines -de mon âme sont pleines!—Voyons, ça ne serait pas -raisonnable de venir boulotter et de coucher ici? -d'être comme mari et femme avec la chance en plus -de ne pas procréer d'enfants, hein, qu'en dis-tu? si le -collage te plaît, vas-y, tape-moi dans la main, c'est fait!</p> - -<p>Elle accepta d'emblée; le rêve de sa vie mûre se réalisait; -elle baisa Cyprien, le remerciant de sa bonté, -disant qu'il verrait, qu'elle n'était pas méchante, -qu'elle tâcherait de lui rendre la vie très douce.</p> - -<p>—Je le sais bien, ma brave Mélie, répliqua le -peintre qui s'émouvait, puis il reprit son calme et -parla de l'avenir. Il ne dissimula pas à Mélie que -leur existence serait chétive, qu'ils devraient vivre -ainsi que des ouvriers, mais elle haussa les épaules, -déclarant qu'elle n'avait jamais eu l'habitude de -vivre comme une princesse, que le bien-être lui -importait peu, qu'avec de l'ordre, elle se chargeait -bien, d'ailleurs, de joindre les deux bouts.</p> - -<p>Et leur union commença, sans ces troubles qui -agitent des gens plus jeunes. Ils ajustèrent leurs défauts -pour les emboîter sans qu'ils se heurtassent. -La grosse femme garda la maison, laissant Cyprien -badauder au dehors, s'inquiétant à peine de ses -absences, prête même à lui pardonner quelques -frasques comme l'on accepte, de temps à autre, une -sottise sans importance d'un galopin.</p> - -<p>—La seule chose que j'exige, fit-elle un jour, c'est -de ne pas les «embrasser».</p> - -<p>Et, en effet, tout le reste ne tirait pas pour elle à -conséquence. Retirée de l'amour, du monde, sachant -par expérience combien est peu de chose pour des -gens vraiment usés le commerce charnel, elle comprenait -encore l'entraînement irréfléchi d'un soir, -l'acte brutal aussitôt regretté, mais elle s'insurgeait -à l'idée que la première venue pourrait obtenir de -son homme, comme elle, ce qu'elle considérait ainsi -qu'un témoignage de bonne affection, un baiser -franchement donné.</p> - -<p>Cyprien lui promit tout ce qu'elle voulut; il sortit -et rentra à sa guise, et bientôt chacun se désintéressant -de son sexe, une sincère camaraderie s'établit -entre eux; Cyprien pouvait déblatérer sur les vices -des femmes, lâcher tout ce qui lui traversait la tête, -sans que Mélie se froissât jamais; elle le laissait parler, -souriant, benoîte, disant simplement parfois, de -même qu'après le départ de Désableau:</p> - -<p>—Mon Dieu, mon vieux Cyprien, que tu es bête!</p> - - -<div class="chapter"></div> -<h2 class="nobreak">XIV</h2> - - -<p>Mélanie, émue du départ de Jeanne, consentit, -après d'excessives jérémiades, à se taire, et elle ne -songea bientôt plus à la petite que lorsqu'arrivait le -moment de solder l'achat d'un bonnet ou la confection -d'une robe.</p> - -<p>Furieux de ces dépenses, jadis évitées grâce à -Jeanne, le sergent de ville maudissait de son côté, -au poste, les Anglais et Londres.</p> - -<p>Sur ces entrefaites, le beau temps revint et André, -installé, une après-midi, sur sa terrasse, contempla -l'éternel spectacle des mêmes employés du -ministère, assis dans la maison d'en face, devant -les mêmes casiers de bois noir, remuant les mêmes -paperasses sur le même fond de cartons verts.</p> - -<p>Ni l'aspect des bureaux, ni l'aspect de la rue n'avait -changé. C'était, dans le même décor d'un coin de province, -le même figurant boiteux surveillant la place -des fiacres, les mêmes garçons portant des œufs sur -le plat et des mazagrans, le même monde de suppliantes -préparant leurs larmes, disparaissant par la -porte des bureaux, ne les quittant, exténuées, qu'après -des heures.</p> - -<p>Tout au plus, la tiédeur du ciel avait-elle fait -grouiller en plus grand nombre que l'année dernière, -au moment avancé de la saison où André avait -emménagé, les palefreniers et les laquais échappés -de tous les hôtels du voisinage. Il y en avait, tassés -comme des mouches dans un coin, pipant et salivant, -conférant avec le portier d'une maison en -train d'aiguiser au tripoli les lueurs des boutons -de portes; et d'autres arrivaient, dandinant leurs -fesses à l'étroit dans ces culottes qui forment la poche -aux genoux, et qui bouffent et tirebouchonnent -sur des galoches, rejoints bientôt par des garçons -d'écurie en veste de travail, les manches retroussées, -la chemise de flanelle rétrécie au cou par des lavages, -les faces soigneusement plaquées sur les tempes, la -toque à deux rubans écrasée sur la nuque. Et tous -gesticulaient, ouvrant la mâchoire, se secouant les -poings. De sa fenêtre, André suivait le mouvement -de leurs bouches rasées, devinait des invites à boire -aussitôt acceptées, des cancans répercutés des offices -aux remises, des bonjours lancés à des chiens -de sellier assis sur leurs nèfles, dressant leurs -oreilles affûtées en sifflets, secouant leurs poils gris, -hérissés sur le collier écarlate à clous de cuivre.</p> - -<p>Cet épanouissement de valetaille et de chiens au -soleil le réjouissait.</p> - -<p>Il perdait des heures à examiner le défilé de ces -gens dans sa rue, la procession des messieurs et des -dames s'engouffrant sous le porche du ministère. -Tout à coup, son regard qui s'éparpillait se concentra -sur un homme pointant au loin. C'est la tournure -de Cyprien, se dit-il. Il reconnut bientôt, en -effet, la figure du peintre qui approchait rapidement, -manœuvrant, par saccades, les minces charnières de -ses longues jambes.</p> - -<p>La figure d'André s'éclaira; leurs relations étaient -presque interrompues depuis des mois.</p> - -<p>—Te voilà donc, brigand, fit-il, quand le peintre -fut monté, et ils se serrèrent les mains, parlant tous -les deux à la fois, se dévisageant, en riant d'aise.</p> - -<p>—Mon cher, vois-tu, dit Cyprien, c'est bien simple, -je ne suis pas venu parce que tu étais en possession -de femme et que les femmes, tu le sais comme moi, -ça balaye tout! Compte les amis que je recevais -jadis, dans mon atelier, et ceux que les maîtresses -ont éloignés, et la balance s'établira vite. Il ne me -reste plus que toi et je ne tiens pas à te perdre.</p> - -<p>—Je suis toujours seul maintenant, tu peux me -visiter sans crainte, répondit André. Jeanne est partie. -Et il expliqua sa rupture, ajoutant avec tristesse que -ses prévisions s'étaient réalisées, qu'il n'avait plus -reçu de nouvelles de Jeanne depuis qu'elle était débarquée -en Angleterre. Et toi, demanda-t-il, secouant -la tête comme pour chasser un souvenir importun, -que fais-tu? que deviens-tu?</p> - -<p>—Moi, murmura le peintre avec un peu d'hésitation, -eh bien, dame, je deviens… que je vis en concubinage.</p> - -<p>André ouvrit de grands yeux et il ne put s'empêcher -de rire.</p> - -<p>—Mon Dieu! oui, fit Cyprien qui comprit l'ironie -de ce rire; c'est comme cela. Eh bien, après? ça te -semble drôle parce que tu m'as souvent entendu -blaguer les gens qui se collaient. Ça ne prouve -qu'une chose, mon cher, c'est que devant les femmes, -il n'y a pas de gens malins, il n'y a pas de gens -forts; ceux qui déblatèrent le plus violemment contre -elles sont ceux qui ont le plus peur et qui sont le -plus sûrs d'être échaudés. Et c'est si vrai, qu'on -peut, sans crainte de se tromper, émettre cet -axiome: quand on est las des femmes et qu'on -commence à crier de bonne foi qu'on les déteste, on -peut graisser ses bottes et se faire donner le viatique. -Le mariage et le concubinage sont là; les désastres -sont proches.</p> - -<p>Maintenant, je dois ajouter pourtant que Mélie,—c'est -le nom de ma femme,—est une brave fille, -qu'elle a de sérieuses qualités, qu'elle remplit enfin -toutes les conditions d'un dernier idéal qui m'était -poussé: trouver une dame, mûre, calme, dévouée, -sans besoins amoureux, sans coquetterie et sans pose, -une vache puissante et pacifique, en un mot. Eh bien, -l'excellente Mélie est tout cela, ou, je ne sais plus -moi, elle ne l'est peut-être pas du tout, car enfin, -comme tous les gens qui ont des maîtresses leur -découvrent immédiatement un tas de qualités -qu'elles n'ont pas, je suis peut-être devenu aussi -nigaud qu'eux et je me chauffe sans doute le job! -baste! ça ne fait rien, le résultat est toujours le même, -conclut-il gaiement.</p> - -<p>—Dis donc, mon vieux, jeta André, nous dînons -ce soir ensemble, hein? car, sapristi, après si longtemps, -c'est bien le moins que nous ne nous quittions -pas! je t'emmène. J'ai justement accordé congé -à Mélanie et j'allais mélancoliquement dîner, seul, -au restaurant. Quelle chance que tu sois arrivé! -Tiens, à propos, sais-tu pourquoi Mélanie m'a -demandé campos? non, eh bien, c'est pour assister -à l'enterrement de mon oncle!</p> - -<p>—De ton oncle? fit Cyprien interdit.</p> - -<p>—Voyons, tu ne te rappelles pas, le jour où nous -sommes allés à la recherche de la bonne chez une -blanchisseuse de la rue des Quatre-Vents, d'avoir vu -sur une chaise percée un vieillard qui râlotait.</p> - -<p>—Tiens, parbleu, cria le peintre, si je me le rappelle! -je crois bien, il y avait même dans la boutique -une arpette dont l'extraordinaire dégaîne m'a -longtemps hanté. Alors, comme cela, ce respectable -vieillard a rendu l'âme.</p> - -<p>—Oui, Mélanie m'a raconté qu'il s'était penché tout -d'un côté sur la chaise et qu'il grattait le plancher -avec sa main, tandis qu'il tirait en même temps la -langue. On a d'abord cru qu'il s'amusait et on lui a -fichu une tape pour le remettre droit. Mais il a dit: -Je sais pas moi…, je sais pas…; puis, il est tombé la -tête sur l'estomac, en avant; ç'a été tout.</p> - -<p>—Il fut largement exploité et il pua! fit Cyprien. -L'on pourrait graver ces mots comme épitaphe sur -la tombe de cet oncle. Mais, dis donc, pour en revenir -à des sujets plus gais, je préférerais, si cela ne te -gênait pas, t'emmener dîner à la maison. Tu verras la -margoulette qu'a ma femme, ce sera toujours ça!</p> - -<p>—Ah bien! au point de vue de la logique, tu -laisses à désirer, toi! Tu ne venais pas me voir parce -que je possédais une maîtresse, et maintenant que -tu en as une, tu veux m'amener chez elle; tu as donc -envie que nous nous fâchions, puisqu'à t'entendre, -et tu n'as pas tout à fait tort, les femmes ça balaye -tout!</p> - -<p>—Oui, oui, je sais bien, mais Mélie est exceptionnellement -maternelle, tu seras bien reçu, et -puis, il faudrait la prévenir que je ne rentre pas. -Ce serait un tas d'histoires! Allons, c'est entendu, -tu viens. Tiens, à propos, j'ai reçu une visite, -devine de qui?</p> - -<p>—Comment veux-tu que je devine?</p> - -<p>—De Désableau.</p> - -<p>—Ah!… eh bien, qu'est-ce qu'il veut, celui-là?</p> - -<p>—Je ne sais pas, il est venu pour un rentoilage de -tableau; il m'a appris que ta femme était malade, -qu'elle aurait besoin de bon air…</p> - -<p>—Et que je refusais l'autorisation d'acheter une -maison à Viroflay, n'est-ce pas?</p> - -<p>—Oui, je crois bien que Désableau m'a parlé de -cela, dit Cyprien, en paraissant chercher dans ses -souvenirs. Je lui ai répondu, d'ailleurs, que j'avais -assez de m'occuper de mes propres affaires, sans me -mêler encore à celles des autres.</p> - -<p>—Sais-tu ce que c'est que Désableau? fit subitement -André.</p> - -<p>—Un imbécile.</p> - -<p>—Oui, d'abord, mais ensuite?</p> - -<p>Cyprien eut un geste vague.</p> - -<p>—Eh bien, c'est une vieille canaille.</p> - -<p>La figure du peintre ne témoigna d'aucun étonnement.</p> - -<p>—Comment, reprit André, voilà un monsieur qui -me propose d'acheter une maison à Viroflay, sous -le prétexte que Berthe souffre! En Normandie, en -Auvergne, en Provence, à Menton, à Nice, je comprendrais -encore, mais à Viroflay! Il appelle cela du -bon air, lui! non, c'est simple comme bonjour. Le -Désableau a grande envie de posséder, sans débourser -désormais des frais de location, une campagne, -près de Paris, près de son bureau. Je ne suis pas sa -dupe. Aussi, j'ai répondu au notaire ceci: D'abord, -je ne vois pas l'utilité d'acheter une maison lorsqu'on -peut en louer une, puis quand un médecin me -désignera, dans un pays quelconque, un village dont -le séjour rétablira la santé de Berthe, eh bien, j'accorderai -toutes les autorisations que l'on voudra; -jusque-là, rien, je refuse.</p> - -<p>Désableau ne m'avait pas rapporté ta réponse au -notaire, dit Cyprien. Tu as raison, du reste. Les -baumes de Viroflay sont contestables. Je n'avais pas -songé à cela. Tiens, tiens, mais il est plus retors que -je croyais, ce brave Désableau! Dis donc, maintenant, -il est près de six heures, si tu enfilais ton paletot.</p> - -<p>—Alors, décidément, nous dînons chez toi?</p> - -<p>—Oui, seulement décampons tout de suite. Comme -Mélie ne s'attend pas à ton arrivée, il faut que nous -lui donnions au moins le temps d'apprêter un fricot -plus large; d'ailleurs je chercherai un renfort de victuailles -en route, ça évitera ainsi à la vieille qui est -pas mal poussive, la peine de redescendre.</p> - -<p>—Tu ferais mieux de la prévenir que nous mangeons -dehors, reprit André, elle va avoir un aria du -diable!</p> - -<p>—Laisse donc, laisse donc, je vais te citer des -phrases toutes faites pour te convaincre: «quand -il y en a pour deux, il y en a pour trois; tu dîneras -à la fortune du pot; tu sais, c'est sans cérémonie, -etc., etc.» Si tu produis une seule objection, -je t'en dévide dans ce goût, pendant une heure.</p> - -<p>Ils se mirent à rire, tous les deux, et ils partirent.</p> - -<p>—Voilà, dit Cyprien, continuant une conversation -commencée dans l'escalier. Je me suis logé près de -toi, parce qu'il faut, autant que possible, quand on -concubine, changer de quartier, et puis, tu verras, -la maison où je loge n'est pas luxueuse, mais les -pièces sont bien situées, au sud.</p> - -<p>—Tu n'as pas perdu au change, car il est très -amusant ce quartier-ci, répondit André, et il narra -au peintre les réflexions qui lui étaient venues, un -matin de promenade. J'ai piqué juste, je pense, conclut-il, -ces rues dégagent une odeur de pasteur gallican -et de groom.</p> - -<p>—Je crois fichtre bien, s'exclama le peintre, en humant -l'air, t'y voilà! tu commences, Dieu merci, à -comprendre le moderne! oui, ce quartier est superbe, -comme tous les autres du reste, puisque chacun -dans cet adorable Paris contient une saveur qui lui -est propre; je suis satisfait de voir que je n'ai pas -prêché dans le désert et que tu crois à mes théories -maintenant!</p> - -<p>—Tiens, regarde-moi cela, dit-il tout à coup en -arrêtant son ami devant une devanture de harnacheur -pleine de grappes d'étriers, de gourmettes, de -mors, de rangées d'éperons à cheval sur un coussin de -bois, dressant leurs tiges, faisant étinceler leurs mignonnes -étoiles d'acier et de cuivre. Hein? quel coup -d'œil! murmura-t-il, ravi par ce métal qui jetait ses -froides clartés sur le noir mat des œillères, sur le -havane des peaux de selle, sur le thé clair des brides! -Et il se posa le nez sur les vitres, caressant des yeux -les rangées de cravaches à pommes, couchées en une -haie renversée sur deux tringles, examinant, au loin, -dans l'arrière-boutique, le réjouissant bidet empaillé -et cousu dans une peau couleur de café au lait.</p> - -<p>Ce serait régalant à peindre, soupira-t-il, et, tout -en marchant, il poursuivit:</p> - -<p>—Est-ce que tu n'estimes pas comme moi qu'un -peintre de nature morte, qui aurait du talent, devrait -choisir pour sujet, au lieu de ses éternelles fleurs et -de ses éternelles huîtres, des montres de commerçants, -celle de l'épicier qui est là, par exemple, avec -ses bouteilles, ses gerbes de macaronis, ses paquets -colorés, ses pots, ou bien encore, ces intérieurs de -carrosseries magnifiques remplies de voitures aux -caisses sombres, aux moyeux chatoyants comme des -pièces neuves, aux glaces levées, reflétant les couleurs -environnantes, ou baissées, et laissant entrevoir des -dedans capitonnés de soie nacarat, citron, bleu de -dianelle!</p> - -<p>J'ai souvent pensé à cela, vois-tu, depuis que je -baguenaude sur ces trottoirs. Seulement, allez donc -rendre, avec un crayon ou avec un pinceau, la note -spéciale d'un quartier! ce n'est pas l'affaire des peintres, -c'est celle des hommes de lettres cela! Il est -vrai que vous êtes tous les mêmes dans votre partie, -vous cherchez comme dans la nôtre midi à quatorze -heures; ainsi, toi qui habites ce quartier, de père en -fils, tu t'empresses de mettre en scène dans tes livres -ceux que tu ne connais pas! car, enfin, il n'y a pas -à dire, jamais toi et les autres, vous n'avez connu les -rues que vous décriviez. Vous y allez deux fois, vous -prenez des notes et vous vous imaginez que cela suffit; -comme si, pour dépeindre la vie d'un endroit, il ne -fallait pas y avoir demeuré et roulé de toutes parts! -Oh oui, parbleu! je sais bien, je prévois la réponse, -vous avez des sommiers et des lits que vous ne pouvez -déplacer, tous les huit jours. Eh bien! un homme -de lettres qui décrit Paris devrait vivre en garni, suivant -les besoins de son œuvre, tantôt ici, et tantôt là. -Et tant pis, après tout, on ne fait pas de l'art quand -on veut ses aises!</p> - -<p>André eut une moue.</p> - -<p>—Oblige, pendant que tu y es, dit-il, les écrivains -à voyager comme des saltimbanques dans une maringotte.</p> - -<p>—Tout cela, ce sont des mots, s'exclama le peintre -qui s'échauffait. Que diable! il faut bien six mois -pour bâtir une œuvre, et l'on peut rester honnêtement -dans un logis pendant deux termes. Enfin, du reste, -peu importe. Mais tiens, puisque nous en sommes -sur ce quartier, connais-tu au moins la cité Berryer?</p> - -<p>—La cité Berryer?</p> - -<p>—Oui, l'endroit où se tient, rue Royale, les mardi -et vendredi, le marché. Non, tu ne la connais pas, je -le vois; eh bien, mon cher, je me demande réellement -à quoi cela te sert d'avoir logé pendant si longtemps -dans ces rues? je me demande aussi à quoi -cela te sert d'avoir chez toi un tas de dictionnaires: -des Littré, des Lorédan Larchey, des Souviron, tous, -excepté le Bottin, le seul qui fournisse la nuance des -quartiers et des rues, en révélant, pour chaque maison, -le métier de ceux qui l'habitent, le seul en -somme qui contienne des renseignements utiles -pour les hommes de lettres!</p> - -<p>Il est trop tard, dit-il, tout à coup, en tirant sa -montre, sans cela je t'aurais emmené jusqu'au marché.</p> - -<p>—Ce sera pour un autre jour, lança André, d'un ton -dégagé. Après tout, qu'a-t-il donc de si particulier -ton marché?</p> - -<p>—Ce qu'il a? ah! mon cher, tout ce que je te dépeindrai -n'avancerait à rien. Vas-y, et tu m'en donneras -des nouvelles! Tiens, pour t'en figurer une -faible esquisse, imagine-toi une longue cour cloîtrée -par de hauts murs. Du noir de fumée partout, des -sillons de pluie et des lézardes zigzaguant sur toutes -les maisons, du haut en bas; des fenêtres garnies -de linges séchant sur des cordes et soulevés par -des têtes dépeignées de femmes qui vident à tour -de bras, à chaque étage, de l'eau savonneuse dans -les éviers. Sur les pavés, des tables munies à chaque -coin de manches à balais supportant des plafonds -de vieilles bâches rangées en deux bandes -si rapprochées qu'un couple de personnes peut -à peine passer de front dans l'étroit sentier, ensemble. -Avec cela, un déballage étonnant de poissons -et de viandes, de chevalières et de chaînes en doublé, -à larges coulants, pour les maquignons et les -souteneurs, des tas d'échaudés, des plumeaux et -des lavettes, des résilles chenillées et des jarretières -teintes de vermillon dur et de vert cru, des galoches, -des alèses et des buscs, des faux cheveux et des -cannes, c'est là, vaguement, le décor et les accessoires. -Mets dans tout cela, maintenant, un fourmillement -énorme de monde, deux files de femmes avançant, -en sens inverse, refoulant tout ce qui vient à leur -rencontre, des ribambelles de poitrines suivant, à la -queue leu leu, des dos, des masses d'acheteuses, glissant -avec leurs marmailles mal mouchées sur des -épluchures, cognant du visage sur les chignons en -marche devant elles, se grimpant sur les épaules -les unes des autres, appelées par les marchands, tirées -par ceux-ci, rattrapées par ceux-là, discutant -et râlant comme des chipies sur des lapins écartelés -et des volailles mortes, puis repartant, emportées par -la foule, raccrochées encore par de nouveaux négociants -dont elles ébranlent, dans la bousculade, les -éventaires et les tables avec la poussée saccadée de -leurs ventres. Ajoute encore un brouhaha furieux, -des gueulements rauques auxquels répondent des -crécelles aiguës de femmes, puis, de tous côtés, sous -le vert-de-gris des bâches, des envolées bleues et -blanches de blouses, des coups de rouge frappés par -des gilets de laine, à manches, des taches de lilas -plaquées par les blouses à petites raies des garçons -bouchers; enfin, des blancs de bonnets et des noirs -de casquettes montant et descendant, sans arrêt, -dans le flux ininterrompu des têtes, bref, toute une -foire de banlieue, serrée, en plein Paris, dans la -cour d'une maison pauvre! Tu le vois, tes oreilles et -tes yeux auront leur compte et ton nez l'aura aussi, -car il y a trois zones d'odeurs différentes à franchir; -en entrant par la rue Royale, c'est une âcre fumée -de copeaux qu'on brûle et un rance parfum de beignets -qu'on frit; au milieu de la cour, c'est la marée -qui domine salant des tièdes et molles bouffées -échappées des caves; à l'autre bout, près de la rue -Boissy-d'Anglas, toutes ces senteurs disparaissent et -l'on ne boit plus alors que l'haleine empestée des -plombs.</p> - -<p>Voilà!—Eh bien, à Ménilmontant ou à Montparnasse, -cette foire ne serait ni bizarre ni drôle, mais il -faut avouer qu'ici, c'est tout de même curieux de -trouver dans ce quartier riche, dans cette rue Royale, -à deux pas de la Madeleine, au milieu de ces magasins -de gala, de ces restaurants et de ces cafés, chamarrés -d'or et bourrés de glaces, une vraie cour des Miracles -soigneusement cachée par une porte. Ce trou -ignoble, abrité derrière des façades superbes, vous -suggère l'idée d'une plaie nécessaire suintant sur un -corps bien mis, d'un vésicant, d'une sorte de séton, -dissimulé sous l'opulence du linge, pour pomper -l'humeur et garder le teint frais!</p> - -<p>André approuva d'un hochement de tête, mais il -ne répondit pas. Il songeait maintenant au dîner qui -l'attendait. La perspective de connaître Mélie ne -l'amusait guère. Il eût préféré dîner au restaurant, -seul à seul avec le peintre. Il n'y a pas d'excuses à -imaginer, se dit-il, voyant son ami entrer chez un -rôtisseur et rapporter un poulet dans du papier; et il -marcha silencieusement, regardant le Palais de l'Élysée -qu'ils rasaient, les agents de la sûreté qui -circulent sans trêve autour et qui ont tous la même -allure et la même face, des redingotes militairement -boutonnées, des pantalons noirs descendant sur des -bottes à clous et, dans des teints enflammés, des -moustaches de palissandre.</p> - -<p>—Patience, nous y voici; et Cyprien précéda André -dans l'escalier de la maison, grognant: Je suis -sûr que j'ai payé le poulet trop cher et que ma -femme va se moquer de moi.</p> - -<p>—Cyprien! cria Mélie, quand ils furent entrés.</p> - -<p>—Quoi? clama le peintre. Arrive.</p> - -<p>Mélie apparut, emplissant tout le cadre d'une porte -avec sa taille. Elle esquissa poliment une révérence, -apprit à André que Cyprien lui avait souvent parlé -de leur amitié, tendit franchement la main et demanda -la permission de retourner pour l'instant dans -la cuisine.</p> - -<p>—Fais-nous vite à dîner, nous mourons de faim, -reprit le peintre, et il lui offrit le poulet froid qu'elle -examina longuement, avec alarme.</p> - -<p>—J'ai bien peur qu'il ne soit dur, soupira-t-elle; -enfin, nous le verrons. Tiens, Cyprien, mets un couvert, -le dîner est prêt; deux minutes, et je vous -sers.</p> - -<p>—Veux-tu voir le local, en attendant la soupe? -proposa le peintre. Ici, comme tu vois, la salle à -manger; là, dit-il, en appuyant sur la clanche d'une -porte, la chambre à coucher.</p> - -<p>André entra, débita les banalités usitées en pareil -cas, ajouta, par exemple, que c'était crânement astiqué, -et il avait raison, car les meubles de Cyprien qui -traînaient jadis, l'air malheureux, dans une pièce, avec -leurs jambes écloppées et leur ventre glacé de crasse, -miroitaient aujourd'hui, tout pimpants, d'aplomb sur -leurs pattes soigneusement calées par des bouchons.</p> - -<p>—A table, brailla Mélie, tenant à deux mains une -grande soupière.</p> - -<p>Ils s'assirent, Cyprien à gauche de Mélie, et André -à droite. Il y eut un instant de silence. André -déplia sa serviette et regarda, recueilli, la table. -Près des filets luisants des couverts et des lames -claires des couteaux, les assiettes mettaient sur le -blanc de craie de la nappe des ronds d'un blanc -plus jaune que surmontait le gris diaphane des verres -traversés par des coulées de jour qui descendaient -du calice dans le pied où elles s'arrêtaient scintillant -en un point vif. Des salières à double compartiment -s'étalaient, opposant le blanc argenté du sel au -rouge tripoli du poivre anglais, à gauche et à droite -des plats, tandis que près des carafes, réverbérant -dans leur eau le visage bizarrement allongé des convives, -le flacon mer-d'oie d'un moutardier apparaissait, -d'une couleur indécise, flottant entre le violet -et le vert-prune, noyé qu'il était par l'ombre tombée -d'une bouteille dont le ventre réfléchissait, à son -tournant, en un petit carré de lumière, le cadre -croisillé de la fenêtre.</p> - -<p>—Mâtin, vous ne vous refusez rien, vous, dit André -ravi par l'ordonnance de la table qu'il s'attendait à -voir négligée ou sale.</p> - -<p>—Allons-y, les enfants! cria le peintre, pour toute -réponse, et il enfonça sa louche dans la soupière.</p> - -<p>—C'est fameux, ce bouillon aux choux, proféra -André, le nez perdu dans la fumée qui montait de -l'assiette.</p> - -<p>—Oui, c'est vraiment pas mauvais de manger, -puis il vaut mieux, comme on dit, aller chez le boucher -que chez le pharmacien, fit Mélie, en riant; -et, tout heureuse de ces compliments, elle reprit:—Allons, -monsieur André, encore une cuillerée?</p> - -<p>—Ma foi, je veux bien, Madame, cette soupe est -exquise.</p> - -<p>Et chacun s'enfourna deux assiettes et s'essuya -avec dévotion la bouche.</p> - -<p>—Elle est laide, mais elle a l'air bon enfant, la -grosse mère, pensa André lorsqu'elle apporta une -platée de choux, de navets, de pommes de terre et de -carottes, et sur une autre assiette, une poitrine de -mouton grillée, du lard et un saucisson obèse, -avec de la ficelle à chaque bout.</p> - -<p>Cyprien coupa la viande, et alors tous sourirent, -le nez chatouillé par l'odeur du chou et par le fumet -du saucisson.</p> - -<p>—Ah! mais, je demande à souffler! s'écria André -épouvanté par une nouvelle motte de choux que -Mélie lui collait sur son assiette.</p> - -<p>—Va donc, tu mangeras bien cela, dit Cyprien.</p> - -<p>—Allons, un verre de vin, monsieur André, continua -Mélie, et à notre bonne santé à tous!</p> - -<p>—Ça va mieux, murmurait le peintre, la bouche -pleine, je commençais à avoir l'estomac dans les talons.</p> - -<p>—Moi aussi, et j'ai joliment bien dîné, haletait -André qui desserrait furtivement la boucle de sa -culotte.</p> - -<p>—Allons, tant mieux, conclut Mélie, ça vous donnera -envie de revenir, et ils attaquèrent, à son tour, -le poulet froid, mais plus mollement.</p> - -<p>—Il n'est pas bien tendre, dit la grosse femme; les -hommes ne savent pas acheter, mais avec une sauce -à la moutarde et à l'huile, il passera tout de même.</p> - -<p>André approuva l'usage de cette sauce puissante. -Il se sentait, pour le moment, un grand bien-être; -la crainte d'être froidement reçu se dissipait. La -bonne humeur de Mélie qui faisait danser, de temps -à autre, sa gorge dans un gros rire, le réjouissait. Il -se trouvait comme chez lui. Les jambes déployées, -toutes droites, sous la table, le derrière glissé jusqu'au -rebord de la chaise, la tête presque appuyée -sur le dossier, les mains dans les poches, il reposait, -engourdi par la victuaille absorbée et par le vin.</p> - -<p>Mélie apporta la lampe, et la salle à manger avec -ses quelques faïences pendues aux murs, son petit -poêle où un vieux pot de Delft se dressait, le col allumé -par les flammes d'une pivoine, sa nappe -maintenant marbrée de rose par le reflet des verres -à moitié vides, ses plats jetant à certains coins des -paillettes de feux sous la lumière rabattue sur la table -et sautant en rond au plafond, au-dessus du -verre de lampe, sembla honnête et gaie, amicale et -coquette à André qui, regardant, tour à tour, Mélie -et Cyprien, murmura:</p> - -<p>—Vous avez eu de la chance de vous rencontrer, -vous êtes heureux, vous!</p> - -<p>La grosse fille sourit.</p> - -<p>—C'est pas bien compliqué, dit-elle, le tout, voyez-vous, -monsieur André, c'est que les braves gens se -rejoignent. Une fois que c'est arrivé, eh bien, dame, -on se dit, le ménage est là, y a pas, faut que chacun -tire sur la bricole et l'on s'attelle et l'on pousse et -hue donc, ça marche!</p> - -<p>Et puis, un homme, c'est perdu quand c'est seul; -c'est, sauf votre respect, si empoté de ses dix doigts, -c'est si inconsistant et si flemme. Ah! j'ai vu le linge -de Cyprien, moi, avant que je n'habite ici, des déchirures -à y fourrer le bras, plus un bouton, plus un col, -plus un poignet propre, c'était un vrai massacre!—Sans -compter qu'avec cela, il n'y a pas de sans soin -pareil à ce bandit-là, reprit-elle, en tapant amicalement -sur l'épaule du peintre. Il achèterait un paletot -neuf plutôt que d'envoyer son vieux à nettoyer chez -un teinturier. Aussi, j'ai mis bon ordre à cela, j'économise -sur ses dépenses aujourd'hui, pour qu'il -mange de la viande et boive tous les jours du vin, à -sa suffisance.</p> - -<p>—C'est exact, appuya Cyprien;—le magasin est -bien tenu, maintenant.—Tiens, ma biche, je crois -qu'André ne veut plus de confitures, enlève-nous ça -et octroie-nous le café et les liqueurs.</p> - -<p>Mélie desservit et apporta les tasses.</p> - -<p>—Tu peux entrer maintenant, le dîner est achevé, -cria-t-elle, à la cantonade, en ouvrant une porte, et -Alexandre fit son entrée en sautillant et en poussant -sous ses moustaches droites des miaulements affables.</p> - -<p>—Ah! mais, voilà un nouvel hôte que je ne te -connaissais pas, dit André, et il gratta consciencieusement -le poil rouge du chat qui ronronna, bavant -d'aise, les yeux presque fermés et la queue roide.</p> - -<p>—Le fils à Mélie, un jeune voyou qui n'a guère été -poli quand ce bon Désableau est venu, et Cyprien -se mit à rire, en narrant à André les inconvenances -commises par Alexandre.</p> - -<p>—Va, t'as bien fait, mon vieux, cria Mélie, en -versant le café. Il aime pas les bêtes, ce Monsieur-là, -ça doit être un vilain homme… Elle s'arrêta et resta -la cafetière en l'air, pétrifiée, se rappelant que Désableau -était un parent d'André, pensant qu'elle venait -de lâcher une balourdise.</p> - -<p>Mais celui-ci se prit à sourire.</p> - -<p>—Oh! il ne faut pas vous gêner, dit-il; ce n'est -certes pas moi qui le défendrai, le Désableau!</p> - -<p>Ils étaient assis, le ventre un peu écarté de la table -maintenant, la serviette posée en fouillon sur la -nappe, et tandis que Mélie arrosait sa tasse avec du -kirsch, ils fumaient, tous les deux, des cigarettes -mouillées par le café qui filtrait, malgré leurs soins, -dans leurs moustaches.</p> - -<p>—Ne faites pas attention, monsieur André, murmura -Mélie, un peu honteuse de siroter aussi copieusement -devant le monde. Que voulez-vous? c'est -là mon petit vice;—et elle se versa un nouveau -verre.</p> - -<p>André l'assura que c'était un vice bien porté, puis, -malgré lui, il revint à Désableau.</p> - -<p>—C'est tout ce qu'il t'a raconté?</p> - -<p>—Oui, je te l'ai déjà appris. Il s'est plaint que tu -n'aies pas autorisé l'achat de la maison de Viroflay.</p> - -<p>—Et il n'a pas ajouté autre chose sur Berthe? reprit -André, avec un peu d'hésitation.</p> - -<p>—Non… rien, si ce n'est qu'elle est souffrante. -D'ailleurs ça se conçoit, la pauvre femme doit mourir -d'ennui chez son oncle.</p> - -<p>—A qui la faute? Tant pis, c'est bien fait, elle n'avait -qu'à se conduire proprement. C'est ma vengeance, -à moi, de savoir qu'elle est chez des raseurs comme -les Désableau et qu'elle s'y embête!</p> - -<p>—Ne dites donc pas des choses pareilles, monsieur -André, s'écria Mélie. Vous n'êtes pas un sans cœur, -vous n'aimeriez pas voir souffrir le monde. Mon Dieu! -je comprends bien que vous soyez colère après votre -dame, mais, si vous saviez, une jeune femme, c'est -plus godiche qu'on ne croit. Elle a ses petites idées, -sa petite tête, elle faute sans connaître parce qu'un -gredin homme lui a frôlé la bouche. Au fond, allez, -ça n'a pas l'importance que vous croyez et puis, -dans tous les cas, ce n'est pas une raison parce -qu'une femme a commis une maladresse qui lui est -retombée sur le nez, pour qu'on lui cogne encore dessus, -comme il y a des parents qui giflent leurs enfants -lorsqu'ils se fichent par terre et qu'ils se font -du mal!</p> - -<p>—Tu en parles bien à ton aise, toi, murmura -Cyprien. Si tu étais à la place des gens qu'on trompe…</p> - -<p>—Oh! J'y ai été à cette place-là et, toute ma vie, -moi! Autrefois je pleurais toutes les larmes de mon -corps lorsque mon amant courait avec d'autres, mais -au fond, ça ne m'empêchait pas d'avoir du sentiment -pour lui, je l'aimais même encore plus, et pour -rien au monde, j'aurais voulu le quitter! Il est certain -que, lorsqu'on est jeune, on se révolutionne les -sangs pour des riens; maintenant c'est fini, je ne -m'en fais plus accroire. Pourvu que je ne crève pas -trop de misère avec un homme et qu'il ne me batte -pas, je m'estime heureuse. Il n'y a que cela de vrai -dans la vie, en somme!</p> - -<p>—Tiens, mon vieux, fit Cyprien à André, verse-toi -donc un petit verre de chartreuse.</p> - -<p>Le carafon tourna autour de la table.</p> - -<p>—Je suis bien sûre, continua Mélie, en tendant -son verre à André pour trinquer, que dans l'histoire -de votre ménage, le plus à plaindre c'est votre dame. -Quand on a eu ses petites habitudes, son chez soi, -c'est bien pénible, allez, d'être chez les autres. Non, -les hommes ne sont pas justes, ils ne veulent pas -comprendre ce qui en est. Votre dame a buté, ça -se peut, mais elle vous aime tout de même, car, -voyez-vous, il n'y a rien de tel que d'aller avec une -nouvelle personne pour regretter aussitôt celle avec -qui l'on ne va plus!—Aussi vrai que je m'appelle -Mélie, c'est comme cela!</p> - -<p>—Ah! interrompit Cyprien, en frappant d'un coup -de poing la table, dire qu'il n'y aura pas un moment -dans la vie où l'on pourra dire zut aux femmes! -c'est foutant à la fin, car on a encore plus besoin -d'elles quand on est détraqué ou vieux que lorsqu'on -est bien portant ou jeune; à ce point de vue, c'est -réellement malheureux pour toi que Jeanne soit -partie, dit-il à André, parce qu'enfin tu ne peux demeurer -ainsi; à force de ne pas avoir de la jupe qui -traîne chez toi, tu finiras par devenir hypocondre.</p> - -<p>André ne répondit pas; Mélie et Cyprien lui récitaient -tout haut ce qu'il pensait tout bas.</p> - -<p>Oui, depuis le départ de la petite surtout, la vie -lui était insupportable. Les traverses, les perfidies, les -hontes, tout cela n'était rien en présence de l'effroyable -ennui qui l'accablait. Au fond, Mélie avait -raison; pour une curiosité insatisfaite—car il le -connaissait, le tempérament glacé de sa femme—pour -une tentative de pâmoison dans des bras poilus -d'une couleur différente des siens, il avait raté sa vie, -cassé son talent, broyé depuis des années du noir, -et il pensa qu'il aurait décidément mieux valu, -comme tant d'autres, avaler son cocuage et se taire.</p> - -<p>—Que veux-tu que je fasse? dit-il enfin, en levant -le nez qu'il tenait baissé sur son assiette. Je ne puis -cependant faire des avances à Berthe.—Oh! quant à -ça non, dit-il, retrouvant dans son abandon d'énergie -un reste de force—non, à aucun prix.</p> - -<p>Il y eut un instant de silence.</p> - -<p>Cyprien regarda fixement André.</p> - -<p>—Si Berthe reconnaissait ses torts et faisait les -premières avances? dit-il.</p> - -<p>André devint pourpre et il balbutia: Dans ce cas-là, -dame, eh bien!… Je ne sais pas…</p> - -<p>—Sans doute, murmura Mélie qui regarda -Cyprien à son tour, les hommes ont leur fierté, mais -enfin, quand une femme convient qu'ils ont raison, -il faudrait être réellement méchant pour ne pas lui -pardonner. Moi, à la place de l'homme, je l'embrasserais -de bon cœur et puis je serais bien gentil -parce qu'il faut, en somme, que chacun y mette du -sien.</p> - -<p>André eut un geste vague.</p> - -<p>Mélie se prit à rire et introduisit délicatement le -bout de sa langue dans son petit verre pour en attraper -la dernière goutte.</p> - -<p>—Quelle heure est-il avec tout cela? dit André qui -quitta sa chaise.</p> - -<p>—Onze heures un quart, répondit Cyprien.</p> - -<p>—Diable! Il est temps d'aller se coucher.</p> - -<p>—Eh bien, je te reconduis, fit le peintre.</p> - -<p>André et Mélie se serrèrent affectueusement la -main, puis, quand les deux jeunes gens furent sortis, -elle haussa les épaules et pensa, en débarrassant la -table:</p> - -<p>Les hommes sont tous les mêmes! ils ne veulent -jamais avoir l'air de céder! en voilà un, mais -il serait comme les autres; c'est lui qui adresserait -tout le premier des excuses à sa femme si elle venait -demain chez lui, pour lui en faire!</p> - - -<div class="chapter"></div> -<h2 class="nobreak">XV</h2> - - -<p>—Monsieur n'a plus besoin de rien?</p> - -<p>—Non, Mélanie.</p> - -<p>—Alors bonsoir, Monsieur.</p> - -<p>André tira sa montre, constata que six heures sonnaient -à peine et il pensa: Mélanie va, ce soir, au -concert avec son mari et elle m'a forcé une fois de -plus à dîner vingt minutes d'avance.</p> - -<p>Il arpenta son petit logement, puis il se promena -sur la terrasse.—Tiens, le couchant est beau, se -dit-il, et il contempla avec un peu de mélancolie, -dans l'horizon borné, là-bas, la rouge descente des -nuages derrière les maisons dont l'arête des toits -s'accusait en noir.</p> - -<p>Il alluma une cigarette et, penché sur le balcon, -il regarda sous ses pieds, la rue toute mouillée par -une averse et teintée par le ciel qui éclairait de lueurs -roses des files entières de croisées et de murs ou se -mirait, en courant, dans l'eau des ruisseaux grossis.</p> - -<p>Çà et là, quelques passants barbotaient, enfonçant -des ombres noires, presque droites, dans la -chaussée rose, tandis que sur le trottoir quelques -parapluies encore ouverts mettaient des ronds de -couleur sombre, emperlés de gouttes claires aux -bords, cachant le chapeau et le cou qu'ils abritaient, -s'avançant sur des corps qui marchaient sans têtes.</p> - -<p>Soudain, André se prit à rire, il se rappelait que -dans sa souveraine sottise, Mélanie vantant, le matin -même, la forme tentante de ses appas, s'était -amèrement plainte à lui que son époux ne la sollicitât -pas davantage.</p> - -<p>Ce souvenir le mit en gaieté, il rentra dans sa -chambre et une convoitise de plaisirs l'agita, un désir -d'aller s'amuser quelque part, dans un concert, -dans un bal, n'importe où, bientôt suivi d'une sorte -de désenchantement, parce que, seul, sans la compagnie -d'un camarade, il se sentait incapable de les -satisfaire.</p> - -<p>Ah! si cet animal de Cyprien n'était pas collé, je -serais allé le chercher, pensa-t-il, nous aurions -flâné, tous les deux, dans un endroit quelconque; -les choses les plus médiocres m'eussent semblé -charmantes, dans la disposition d'esprit où je me -trouve; enfin, il n'y faut plus songer; et cependant, -comme pour tenter au moins de faire naître artificiellement, -chez lui, le plaisir qu'il savait ne pouvoir -naturellement éclore qu'en société et au dehors, il -se livra devant sa bibliothèque à la recherche d'un -volume qui fût à l'unisson de ses pensées. De même -que pendant la période de la crise juponnière où il -demandait à des livres l'apaisement de ses ennuis, -il n'en découvrit point, la littérature s'étant peu, -jusqu'à ce jour, occupée de ces sensations tristes ou -joyeuses qui s'éveillent chez l'homme, dans la solitude, -sans cause bien définie, souvent.</p> - -<p>Un coup de sonnette retentit.</p> - -<p>—Qui diable peut venir? se dit-il, en allant ouvrir -avec empressement.</p> - -<p>Un monsieur demandait une dame.</p> - -<p>—Ce n'est pas ici, répondit André qui referma -brusquement la porte.</p> - -<p>—C'est étonnant, il vient toujours une personne -qui se trompe sonner chez vous, quand, s'affligeant, -l'on serait si heureux de voir arriver un ami, murmura-t-il, -en allumant sa lampe que Mélanie avait -posée, toute montée, sur le bureau, avant de partir.</p> - -<p>Il alla s'asseoir, dans le fauteuil, en face de la -croisée, et il regarda la pièce où les rayons épars de -la lampe perdaient, en se fondant dans la sombreur -des coins, l'orange de leurs lueurs, puis il contempla, -bâillant et s'étirant les bras, la fenêtre demeurée -dans l'ombre qui coupait dans la nuit tombante un -grand carré pâle et au travers des fleurs blanches -des petits rideaux, le ciel tamisé par la mousseline -lui apparut, violâtre, immobile, battu derrière la -vitre par la corde du store qui oscillait au vent -comme un pendule.</p> - -<p>Mais ses yeux ne virent bientôt plus rien. Quelques -ennuis d'argent dernièrement ressentis lui revinrent -en mémoire et l'amenèrent à penser combien -la vie serait clémente s'il devenait subitement -riche. Alors, il se lança sur cette piste, dévalant au -grand trot dans le rêve. Il bâtissait des châteaux -en Espagne, souriant aux féeries qui se jouaient -dans sa cervelle. A l'occasion d'un fauteuil qu'il -avait donné à réparer la veille, des projets d'ameublement -le hantèrent et il se figurait les bibelots -qu'il achèterait, les toiles rares, et il pensait aussi -à une cave splendide et à une femme charmante qui -rayonnerait doucement au milieu de ces élégances.</p> - -<p>Il était, dans ces transports d'imagination, animé -d'une bienfaisante indulgence. Ma foi, je garderai -Mélanie, se dit-il, et je prendrai son mari en qualité -de concierge ou de valet de chambre. Ce qui me contrarie, -par exemple, c'est qu'il ne puisse pas me servir -aussi de jardinier, car il m'en faudra un et ce n'est -guère agréable d'introduire chez soi de nouvelles -personnes.</p> - -<p>Soudain, il reçut comme un heurt dans l'estomac, -la sonnette tintait. Il se redressa, très ahuri, n'ayant -pas encore bien repris son équilibre, pareil aux gens -que l'on réveille brutalement d'un somme.</p> - -<p>Quel imbécile je suis avec toutes mes rêveries! -se dit-il en prenant la lampe. Il traversa la salle à -manger, ouvrit la porte et il béa devant une femme.</p> - -<p>Malgré la voilette qui lui couvrait et les yeux et -le nez, il reconnut Berthe.</p> - -<p>—C'est toi, fit-il, suffoqué.</p> - -<p>Et après une minute de silence, où ils demeurèrent, -l'un devant l'autre, haletants, sans pouvoir -parler, machinalement André alla déposer sur la -table de la salle à manger la lampe que sa main -avait peine à tenir droite.</p> - -<p>—Entre, murmura-t-il, fermant la porte du palier -qui était restée tout contre.</p> - -<p>Elle marcha devant lui, hésitant devant le noir -du petit salon et, pendant une seconde que dura le -trajet d'une pièce dans l'autre, derrière le pas indécis -de Berthe, une honte rapide de son émotion, -de son trouble, prit André, une honte d'homme -un peu ivre qui, voulant cacher son état aux autres, -tâcherait de ne pas parler, de se montrer calme.</p> - -<p>Il désigna de la main à sa femme le fauteuil, près -de la cheminée et, plaçant la lampe qu'il rapportait -sur son bureau, il assujettit le verre de ses doigts -tremblants, soupirant: Oh! comme elle fume!</p> - -<p>Puis, instinctivement, il se renversa sur le canapé, -un peu en arrière pour sortir du cercle de lumière -tracé par l'abat-jour, n'osant dévisager sa femme, -sentant son embarras, son angoisse s'accroître de -toute la gêne de Berthe qui remuait, sans lever les -yeux, avec sa main, la chaînette de son en-tout-cas.</p> - -<p>—Je ne pensais pas venir, dit-elle, très bas.—Ah! -après tout ce qui s'est passé, il a fallu des -circonstances pour que je sois ici; enfin, tu verras, -c'est pour affaires. Du reste, j'ai apporté toutes les -pièces et elle fouilla fébrilement dans sa robe, debout, -cherchant avec précipitation, plusieurs fois dans -la même poche, avant que d'amener un rouleau de -papier retenu par du fil blanc.</p> - -<p>Elle le tendit à André qui le posa sur le divan sans -l'ouvrir.</p> - -<p>Berthe se rassit et, laissant l'en-tout-cas tranquille, -elle contempla machinalement la pointe de -sa main gantée qu'elle poussa légèrement en avant, -sur son genou.</p> - -<p>Les yeux d'André suivirent ce mouvement et se -fixèrent sur les doigts qui remuaient un peu.</p> - -<p>Ils restèrent silencieux, les regards, fixés sur cette -main gantée, puis André respirant plus fort reprit -le rouleau, le tourna et le retourna, et d'instinct -il l'abandonna, voyant qu'il le mollissait et -que l'empreinte jaune de son pouce, taché par la -fumée des cigarettes, marquait près du fil, sur le -papier blanc.</p> - -<p>—Tu es malade? fit-il doucement, et il chercha -à distinguer les traits de Berthe sous la voilette.</p> - -<p>Elle lui parut plus pâle que jadis, avec des yeux -plus grands.</p> - -<p>Elle eut un sourire un peu dolent et répondit, d'une -voix tremblée: Je ne suis pas bien portante depuis -longtemps déjà, mais je vais plutôt mieux. Le médecin -assure à mon oncle que je n'ai pas de lésions et que -je me remettrai avec de la chaleur et du beau temps.</p> - -<p>—Et il va bien ton oncle? demanda André avec un -peu d'hésitation.</p> - -<p>Elle inclina légèrement la tête.</p> - -<p>A bout de paroles, André ressaisit les papiers et il -essaya de défaire le nœud qui les liait. Il s'écorna les -ongles sans réussir. Berthe se déganta et, un peu -rouge, détortilla le fil.</p> - -<p>—Ah! ce sont des devis et un plan… Et il se plongea -le nez dans les pièces qu'il ne put parvenir à -lire. Les lettres et les chiffres lui dansaient devant -les yeux et le plan qu'il tenta d'examiner lui troubla -la vue avec ses larges places qui lui semblèrent se -soulever et déborder des liserés de couleur qui les -ourlaient.</p> - -<p>—C'est très bien, dit-il; et après un assez long -intervalle, il poursuivit, bredouillant un peu: C'est -Désableau qui t'a engagée à acheter cette maison? -du reste, ça se conçoit.</p> - -<p>Et il ajouta avec une certaine acrimonie: Il a toujours -aimé à profiter de la campagne des autres?</p> - -<p>Mais elle défendit son oncle.</p> - -<p>Non, il n'était ni un homme intéressé, ni un égoïste -comme André le croyait et elle ne pouvait accuser ni -sa sollicitude, ni sa tendresse. Lui et sa femme la traitaient -comme leur propre fille, sa tante surtout, et -elle continuait à débiter l'éloge des Désableau qu'André -écoutait, l'air peu convaincu et la mine pincée.</p> - -<p>Néanmoins, l'attitude décidée de Berthe l'intimida. -Il n'osa plus attaquer sa famille de front, et, lentement, -il rôda autour des Désableau, hasardant des -questions, préparant des amorces, s'efforçant de -confesser sa femme, de lui faire dire les froissements -quotidiens, les souffrances journalières d'une vie en -commun chez d'intolérables gens.</p> - -<p>Elle rougissait un peu, se défendait d'accuser son -oncle, et, harcelée, pressée, convenait cependant, -entre deux louanges qu'elle avivait pour ôter toute -amertume à ses aveux, les petites faiblesses de cet -homme, son caractère enflé et pointu, ses idées -qui se rétrécissaient sur chaque chose, avec l'âge.</p> - -<p>—C'est égal, c'est un brave cœur, dit-elle. Quand -on est seule, écartée par tout le monde, quand -toutes vos anciennes amies vous tournent le dos, -c'est bon de trouver des parents qui vous accueillent, -à bras ouverts, et qui vous aiment.</p> - -<p>André hocha la tête.</p> - -<p>—N'empêche, fit-il, que malgré tout son bon cœur, -ton oncle m'a, et sans aucun motif, toujours exécré.</p> - -<p>—Tu as tort de croire cela, répondit-elle, vivement. -C'était ton métier qu'il exécrait, mais toi, tu -étais en dehors. Et elle se tut, songeant tout de même -à la haine de Désableau pour ce qu'il appelait: la -bohème des lettres,—se rappelant ses fureurs contre -un employé de son bureau qui s'occupait de journalisme -et qu'il aurait fait renvoyer, sous prétexte -d'inexactitude, sans ses supplications à elle, qui le -défendait, bien qu'elle ne l'eût jamais vu, croyant -vaguement qu'elle réparait un peu, ainsi, ses torts -envers André, s'intéressant à cet employé par ce -seul motif qu'il se mêlait comme son mari d'écrire.</p> - -<p>—Enfin, dit André, pour ce qui regarde la maison -de Viroflay, je n'en ai refusé l'achat que dans ton intérêt. -D'ailleurs, je tiens si peu à te faire de la peine -et à désobliger ton oncle que, si tu le désires, je vais -te signer les pièces nécessaires tout de suite.</p> - -<p>Elle le remercia avec un accent attendri qui le remua. -L'émotion qui s'était comme relâchée, tandis -que sa rancune contre les Désableau se ranimait, le -reconquit et il se promena pour cacher son trouble. -Il lui était presque impossible de parler maintenant, -sa gorge était sans salive, sèche, et la pomme d'Adam -allait et revenait, fièvreusement, dans le cou. Il oublia -Désableau, sa famille, tout, car la voix de sa -femme l'avait assailli aux entrailles et l'intimité des -rares heures charmantes de son ménage renaissait. Il -revit Berthe, après le mariage, se laissant embrasser, -au bas de la raie, sur les cheveux; il la revit à -table, roulant une boulette de mie de pain, entre -ses doigts, au dessert; il la revit, déshabillée, retenant -d'une main sa chemise sur sa gorge, en montant -dans le lit et un grand amollissement lui vint, -une défaillance de toute fermeté, de toute alerte. Il -eût voulu ne pas remuer, ne pas ouvrir la bouche, de -crainte que la lente torpeur qui l'envahissait ne cessât.</p> - -<p>Puis, ce fut plus fort que lui, il leva les yeux sur -Berthe. Il était maintenant en face d'elle et le rayon -de la lampe la frappait au visage, allumant les grains -de jais de sa voilette, éclairant sous le tulle la figure -en plein.</p> - -<p>Il eut une brève secousse. Les regards tristes, le -sourire douloureux de sa femme, le poignèrent. -Des larmes lui emplirent les yeux, il fit un pas vers -Berthe et, suffoqué, la serra dans ses bras, la baisant, -éperdu, sur le front, les oreilles, les joues, balbutiant: -«Va, ça ne fait rien, ça ne fait rien,» tandis -que confusément, la tête sur l'épaule d'André, elle -étouffait, geignant très bas comme une enfant qui -pleure, la bouche dans son oreiller.</p> - -<p>—Mon pauvre petit chat, fit-il, oubliant du coup -les gracieusetés un peu froides, les façons mesurées, -jadis adoptées dans son ménage, parlant à sa femme -calmement ainsi qu'à une maîtresse: Voyons, il ne -faut pas pleurer. Dis, ris un peu, ma petite Berthe;—et -il l'écarta, lui mettant les mains sur les épaules, -la contemplant, avidement, toute rose, les yeux -gonflés, souriante dans ses larmes, balbutiant des -mots sans suite, des paroles d'excuses et de pardons; -et il lui baisait la bouche, la suppliant de se taire, -affirmant que, lui aussi, avait eu des torts.</p> - -<p>Ma pauvre mignonne, reprit-il, saisi d'un accès de -gaîté nerveuse, parcourant la pièce, se frottant les -mains, va, toutes nos bêtes de brouilles sont terminées. -Essuie tes yeux, ma chérie, tiens, veux-tu de -l'eau fraîche?—Et il courut jusqu'au cabinet de toilette, -versa dans sa précipitation la moitié du pot à -l'eau sur le parquet, apporta la cuvette, la tint pendant -que Berthe se bassinait les yeux, la posa enfin -sur le tapis parce qu'elle était en terre de fer, très -lourde, tandis que, toute penchée en avant, sa femme -se mirait dans la glace, fourrageant avec ses doigts -dans les frisettes de ses cheveux qui s'étaient chiffonnées -sur le front, appuyant sur ses paupières enflammées, -avec la paume de ses mains.</p> - -<p>André lui enveloppa la taille et la força à s'asseoir -près de lui sur le divan. Là, il l'accola, plus fort, humant -dans son cou l'odeur de la chair moite, remuant -avec la pointe de ses moustaches les boucles -d'oreilles. Elle ne soufflait mot, mais elle le regardait en -dessous et son corsage soulevé semblait aller plus vite.</p> - -<p>André s'empara de ses doigts autour desquels il fit -lentement tourner les bagues.</p> - -<p>—Enfin te voilà donc! dit-il, en la regardant, tout -ému, dans les yeux.</p> - -<p>Elle sourit un peu.</p> - -<p>—Ah! je t'ai bien souvent attendue! reprit-il, emporté -par un élan, parlant pour se soulager, mentant -sans même en avoir conscience.</p> - -<p>Elle lui pressa la main, et avec une expansion qui -le surprit et elle finit par avouer qu'elle n'était pas -heureuse, mais que jamais cependant elle n'aurait -osé venir si elle n'y avait été en quelque sorte forcée -par les instances de Cyprien.</p> - -<p>—Ah! tu as vu Cyprien, fit-il.</p> - -<p>—Oui, il est venu, un matin, pendant que mon -oncle était à son bureau et que ma tante était au marché; -et elle laissa entendre que le peintre lui avait -affirmé qu'André serait heureux de la revoir.</p> - -<p>—C'est un garçon bien intelligent que Cyprien, -dit André en s'éloignant un peu de sa femme, très -rouge, honteux que le peintre eût montré à Berthe -combien il la désirait. Oui, poursuivit-il d'un ton qu'il -essaya de rendre dégagé. Cyprien me parlait souvent -de toi et comme il comprenait que la pensée de te -savoir malheureuse ou malade me chagrinait, il en -aura conclu… Il s'arrêta.</p> - -<p>—Il a bien fait, du reste, lança-t-il, vivement, en -se rapprochant et en embrassant sa femme qui était -devenue, à son tour, très rouge. Sans lui, tu ne serais -peut-être pas ainsi près de moi. Méchante, va, -qui n'aurait pas eu, sans cela, l'idée de venir me voir!</p> - -<p>—D'abord, je ne savais pas si je te trouverais seul -et puis, non, ce n'était pas possible;—et, elle regarda -autour d'elle, réveillée, ayant peine à croire -que c'était elle qui était là, assise, près de son mari, -sur un divan.</p> - -<p>—J'ai toujours vécu seul, dit André avec aplomb. -Mais, je ne sais vraiment pas ce que cette lampe -a ce soir, et il se leva pour la remonter. Ah! les -hommes sont tout de même à plaindre quand ils vivent -isolés, soupira-t-il, et il jugea utile de se -rendre intéressant, racontant que Mélanie le grugeait -sans mesure, cherchant de la poussière qu'il ramassait -difficilement, avec son doigt, sur les meubles, -pour convaincre sa femme.</p> - -<p>—Voilà comme je suis servi, dit-il en hochant la tête.</p> - -<p>—Ton ménage semble pourtant bien tenu, répondit -Berthe, qui regarda de tous les côtés, la pièce. -Oh! mais tu as acheté beaucoup de meubles!</p> - -<p>Il lui proposa de visiter le logement et il supprima -l'abat-jour de la lampe.</p> - -<p>—Je ne m'étonne pas si elle charbonne ainsi, la -mèche est mal coupée, attends, je vais te l'arranger -tout à l'heure, et Berthe contempla les tableaux, -souriant à ceux qu'elle connaissait, s'étonnant devant -les autres. La chimère du Japon l'épouvanta, -«Oh! l'horreur! fit-elle»; et elle passa dans la chambre -à coucher, examinant le lit blanc, les meubles -en bois de rose, touchant les clefs dont les poignées -dorées lui plaisaient surtout.</p> - -<p>—Tu es bien logé, murmura-t-elle, en entrant dans -le cabinet de toilette.</p> - -<p>Sans motif, sans qu'aucune filiation d'idées se fût -produite, André revit tout à coup la chambre à coucher -de son ancien ménage, l'affront qu'il avait subi, -et bien que sa colère fût depuis longtemps épuisée, mu -par un sentiment de rancune puérile, par la pensée -d'une mesquine vengeance, née d'un souvenir gardé -sans motif plutôt qu'un autre de son ancienne liaison, -il entoura la taille de Berthe comme il avait jadis -entouré celle de Jeanne, et il embrassa sa femme -devant la glace, au-dessus du pot à l'eau, se croyant -peut-être homme fort, sceptique, effaçant à coup -sûr un reste d'offense, en égalant ainsi sa femme -à une maîtresse, en les rapprochant, en les mettant -sur le même niveau, sur le même plan.</p> - -<p>Mais Berthe se dégagea et passa avec autorité dans -la cuisine, se sentant maintenant chez elle, et elle -contempla les culs étincelants des casseroles, brillantes -comme des soleils, le bonnet de tulle noir, à -brides vert pomme pendant sur l'ocre des murs, -disant: Mais c'est très propre!</p> - -<p>—Tiens, donne-moi les ciseaux à lampe, reprit-elle, -je vais couper la mèche.</p> - -<p>Ils les cherchèrent vainement.</p> - -<p>Dans cette pièce, grande comme un mouchoir, et -qu'elle emplissait de ses jupes, ils se pressèrent, l'un -contre l'autre, devant le buffet, découvrant des mèches -à lampe et des gousses d'ail, pêle-mêle dans -une tasse, des croûtons de pain dur sur un plat, du -beurre dans un bol d'eau, du sel gris et de la farine -dans des pots à confiture, enfin, près d'un pilon de -bois et d'une râpe contenant encore des copeaux de -gruyère, une petite bouteille noire avec cette étiquette: -«L'arôme des potages, manufacture d'oignons -brûlés à Romainville.»</p> - -<p>A force de chercher, ils trouvèrent pourtant dans -un tiroir, où leurs doigts se mêlaient et où les bagues -de Berthe pétillaient dans l'ombre, plus vives, d'infectes -mouchettes trempées d'huile, au milieu d'un -paquet déficelé de laurier et de thym.</p> - -<p>—Tiens, dit André, ravi de l'excessive malpropreté -de ces mouchettes, avais-je raison d'accuser ma -bonne, tu peux voir par toi-même si elle est sale?</p> - -<p>Berthe ne répondit pas; elle arrangea prestement -la lampe; voilà qui est fait, dit-elle; et elle retourna -dans le cabinet de toilette pour se laver les mains.</p> - -<p>Alors, tandis qu'elle se frottait lentement les doigts -de mousse, André, debout derrière elle, suivit le -mouvement des bras dont le va-et-vient faisait onder -l'étoffe de la robe dans le dos et se mourait en un -léger frisson le long des hanches, et de grands -désirs lui vinrent.</p> - -<p>Depuis le départ de Jeanne ses amours étaient -coûteuses et avec cela privées de cet appétit qui rend -suffisantes les plus médiocres des voluptés et des -pâtures. Un désir bête l'occupa de savoir si rien n'était -changé chez Berthe; puis l'existence menée après -leur rupture, la liaison renouée avec Jeanne l'avaient -comme modifié. Il était devenu moins timide, moins -respectueux, plus brave. Il était enfin chez lui, dans -son logement de garçon et non plus chez eux, dans -son ménage, et des fumées de jeunesse lui remontèrent, -des souvenirs des paillardises des anciens tête-à-tête -qui lui attisèrent encore les sens. Il ne vit plus -bien clair, il alla simplement, sans raisonner, vers -Berthe comme vers une femme attirante, comme -vers une bonne fortune tombée, après une longue -abstinence, par hasard, chez lui.</p> - -<p>Il était d'ailleurs dans un terrible état d'énervement. -Les secousses de la soirée l'avaient brisé; il éprouvait -une fatigue énorme, une courbature générale et -sa cervelle lui semblait flotter dans le vide. Loin de -le soulager, les larmes d'abord retenues puis rapidement -taries avaient encore augmenté cet indicible -malaise qui devait forcément aboutir à la détente -charnelle.</p> - -<p>Il s'étira les doigts qui craquèrent, pris d'évanouissement, -ayant la subite récurrence, sous la chemise -de sa femme, d'une mignonne tache fauve, arrondie -comme une pastille entre les deux seins.</p> - -<p>Énervée elle aussi, et en dépit de la froideur de -ses sens encore accentuée par l'habitude depuis -longtemps acceptée des jeûnes, elle eut un brusque -réveil et elle se tendit, les joues en feu et les yeux -noyés, laissant choir la serviette avec laquelle elle -s'essuyait les doigts, dans la cuvette à moitié pleine. -Elle sourit à son mari dans la glace et courbée en -deux, les reins un peu haut, le dos remué jusqu'à -la nuque, elle tordit le linge.</p> - -<p>Le sourire où la surdent mettait dans sa bouche -un point de lumière avancé sur la ligne des dents -affola André; il se jeta sur elle et la baisa lentement -sur les yeux qui battirent, lui chatouillant les lèvres -avec leurs cils.</p> - -<p>Il l'étreignit et l'emmena, lacée à lui, dans la -chambre, oubliant volontairement la lumière dans -le cabinet. Berthe s'affaissa sur le lit, inerte, un bras -replié sur la figure, tandis que le bruit de ses jupes -longuement froissées s'entendait seul, avec le souffle -haletant d'André.</p> - -<p>—Oh! c'est vilain, dit-elle, tout bas.</p> - -<p>Et André un peu étonné maintenant que sa surexcitation -avait cessé, se demandait si, dans l'intérêt -de son futur ménage, il n'avait pas commis une -irréparable faute. Une certaine lueur qui fila dans -les yeux de sa femme l'inquiéta, puis il se fit la remarque -que Berthe avait le linge plus élégant et plus -parfumé que jadis et il eut peur qu'elle ne se fût -ainsi parée pour le séduire.</p> - -<p>Un peu embarrassés, ils revinrent s'asseoir dans -le petit salon et ils se taisaient, abîmés, chacun dans -ses réflexions; elle, malgré les déboires renouvelés de -ses sens, satisfaite d'avoir goûté à un fruit défendu, -d'avoir accompli, dans une chambre de garçon, une -escapade rêvée autrefois dans son ménage, et honnêtement -réalisée maintenant, sans honte et sans risques, -heureuse de secouer le joug de son oncle, de -quitter de nouveau son existence de jeune fille, de -reprendre sa liberté, de rentrer toute-puissante chez -elle, ressentant cette joie que les gens casaniers -éprouvent à retrouver leur chez eux après de longues -haltes dans les hôtels et dans les garnis; lui, très -perplexe, se reprochant d'être toujours le même, -sans défense devant une femme, n'augurant rien de -bon de cette facilité avec laquelle Berthe s'était -laissé vaincre, se répétant: Je suis à sa merci,—puis -se consolant par la perspective de quitter cette odieuse -existence de garçon, regorgeant de crises juponnières -et de carottes de bonnes, de se réinstaller dans un ménage -sérieusement organisé, de vivre peut-être enfin -tranquille.</p> - -<p>—Veux-tu que nous préparions une tasse de thé? -fit-il, pour dire quelque chose.</p> - -<p>Elle entendit le son de ses paroles sans en comprendre -le sens. Elle s'éveilla de ses réflexions et regarda -sa montre.</p> - -<p>—Dix heures! mon oncle ne doit pas savoir ce -que je suis devenue. Oh! comme je suis faite!—murmura-t-elle, -et, pendant qu'elle réparait, de son -mieux, devant la glace, le désordre de sa coiffure -et de sa robe, André tout en enfilant ses bottines -pour la reconduire, parvint à se convaincre qu'il -avait sagement agi. C'est peut-être la seule fois que -je me sois conduit comme il le fallait avec ma -femme. Oui, avoir plus de laisser-aller, moins -de retenue et plus d'abandon, être enfant, gentil, -bon garçon, comme je l'ai été avec Jeanne, voilà! -conclut-il en frappant le plancher de ses semelles -pour faire mieux glisser la chaussette dans la bottine.</p> - -<p>Berthe était prête, il l'embrassa et ils descendirent -dans la rue, recueillis, muets, obsédés par les mêmes -préoccupations, soucieux et contents à la fois, -songeant à toute leur vie ratée qu'ils allaient reprendre, -appréhendant que, malgré l'expérience -qu'ils avaient acquise, ils ne la gâchassent et à jamais, -cette fois encore; et ils marchèrent résignés, -chacun se promettant, pour avoir la paix, de s'effacer -devant l'autre, et se réservant de se montrer -néanmoins dans certains cas quand il le jugerait -convenable, chacun supputant déjà, en serrant tendrement -le bras joint au sien, les indulgences qu'il -devrait avoir, les défauts qu'il devrait s'engager, -mentalement, à passer à l'autre.</p> - - -<div class="chapter"></div> -<h2 class="nobreak">XVI</h2> - - -<p>Une fois par semaine, le mardi, André et Cyprien -se réunissaient dans un café, vers les quatre heures. -Ils furent exacts aux rendez-vous, le premier mois, -puis tantôt l'un, tantôt l'autre manqua.</p> - -<p>Celui qui attendait s'irrita devant son apéritif, -et fatalement il attribua le manque de parole de son -ami, André à Mélie et Cyprien à Berthe.</p> - -<p>Chacun prit la femme de son camarade en grippe.</p> - -<p>Du reste, une certaine froideur s'était glissée dans -leurs relations; André arrivait bien tout d'abord à -l'heure, mais il partait presque aussitôt, alléguant de -mystérieux prétextes, d'inévitables courses qui faisaient -hausser les épaules du peintre, plus à l'aise, -moins réprimé, dans son intérieur de concubin, qu'André -dans son ménage approuvé, dans sa vie bourgeoise.</p> - -<p>Du dépit et sans doute même un peu d'envie résultèrent -pour André de cette supériorité de Cyprien, -et un peu de pitié, un peu d'aigreur, vinrent -au peintre de l'embarras d'André, de sa hâte continuelle -à déguerpir.</p> - -<p>Ils finirent bientôt par ne plus se rien dire, lorsqu'un -hasard les mettait, dans la rue, en face; André -ne voulait, à aucun prix, retourner chez son -camarade, sentant une certaine gêne, une certaine -honte à revoir Mélie qui s'était forcément immiscée -dans ses affaires, et pour rien au monde -Cyprien n'eût mis les pieds chez André, se rappelant -le mauvais accueil de Berthe, après son mariage, -pensant que, malgré tous les services qu'il -avait rendus, il serait de nouveau, en sa qualité de -camarade du mari, privé de nourriture à table -et poliment jeté dehors, comme jadis, après le -repas.</p> - -<p>Un ou deux mois s'écoulèrent sans qu'ils se rencontrassent. -Un jour pourtant, à une messe d'enterrement, -ils s'aperçurent dans l'église, au travers -des personnes plantées, comme des piquets, entre -deux rangs de chaises, et une fois les compliments -de condoléance achevés, ils laissèrent le corbillard -s'acheminer, en ballottant, vers le cimetière et ils -se promenèrent dans une rue de traverse, s'entretenant -d'abord des qualités et des vices du défunt -qu'ils avaient autrefois connu, s'apitoyant, ainsi -qu'il sied, sur le malheur de ceux qui restent, puis, -changeant le cours de la conversation, Cyprien dit à -André:</p> - -<p>—Eh bien, depuis que je ne t'ai vu, tu dois être -établi dans ton nouveau logement?</p> - -<p>—Oui, mes affaires sont presque rangées; et il -ajouta, après une pause, sans enthousiasme: Je suis -bien.</p> - -<p>—La maisonnette est grande? demanda Cyprien.</p> - -<p>—Non, cinq pièces, mais elles sont commodément -distribuées, c'est une vraie bicoque de petit mercier -retiré des mauvaises affaires, des murs roses, -des volets couleur de terre glaise avec un cœur -découpé en haut dans le bois, une porte avec des -vitres de couleur donnant sur le jardin et, tu vois ça -d'ici?</p> - -<p>—Oui, et avec cela, autour d'une tonnelle, non loin -d'une pompe à roue, les sempiternelles plates-bandes -de géraniums et les non moins sempiternelles corbeilles -de roses, séparées, par une ligne de buis, des -allées saupoudrées de cailloux de rivière. Un tonneau, -au fond du jardin, avec une grenouille rouillée, -regardant le ciel; dans un coin, la cabane nécessaire -cachée par un lilas qui ne s'épanouit jamais; -enfin, contre la dite cabane, un monticule formé -par les détritus des feuilles, des branches mortes, -et par les tessons des pots de fleurs cassés, le tout -surmonté par une ficelle sur laquelle voltigent un -tablier de cuisine et une paire de bas. Si je vois ça? -mais je te dessinerais, ressemblance garantie, ta maison -sans l'avoir vue!</p> - -<p>—Oui, va, blague tant qu'il te plaira, fit André -tu n'empêcheras pas que ce ne soit tout de même -agréable d'être à Paris, perdu dans un petit faubourg, -sans voisins, sans concierge, loin de la foule et loin -du bruit.</p> - -<p>—C'est le rêve qui vient aux gens épuisés après -la trentaine, soupira Cyprien; je l'ai eu comme tous -les autres, seulement j'ai deviné le mystère des existences -vécues dans les banlieues. Je me suis vu, -ouvrant la fenêtre, le matin, tapotant avec inquiétude -sur mon baromètre, descendant sous un chapeau -de paille, en chemise, le dos barré par une -bretelle, pour tailler avec le sécateur mes plantes; je -me suis vu enfin, le dimanche, les jambes pendant -sur le talus des remparts, utilisant ma lorgnette -de spectacle à contempler l'horizon, discutant -pour la centième fois avec ma femme qui ravaude -en bâillant près de moi, sur le nom du village -que figure un petit pâté blanc, là-bas, dans le ciel, au -loin.</p> - -<p>Cette vision de ma longue personne dans un maigre -paysage m'a guéri de ces élans vers la nature -parisienne que j'adore quand je m'y promène, mais -que je prendrais infailliblement en haine si je devais -y habiter seulement pendant un terme. Mais, d'ailleurs, -je suis bien tranquille, tu reviendras, apitoyé -par l'ennui de ta femme, et lassé toi-même par l'isolement, -demeurer à un troisième étage, dans le -centre de Paris, comme moi!</p> - -<p>Le visage d'André se rembrunit. Il se rappelait les -plaintes de Berthe, déplorant la rareté des provisions, -le départ précipité des bonnes, d'un quartier -privé de bastringues et de troupes. Il eut peur que -cette halte dans les tracas de sa vie ne fût point définitive, -et il appréhenda de reprendre peu à peu, -sous l'impulsion de sa femme, sa course longtemps -interrompue au travers des salons et des bals. Maintenant -que sa situation est nette, peut-être bien que -Berthe ne serait pas fâchée de rentrer victorieuse -dans ce monde qui l'a tenue à l'écart pendant des -mois, songea-t-il.</p> - -<p>—Dis donc, reprit Cyprien qui, devant la mine -absorbée de son camarade, jugea, d'instinct, qu'il -serait bon de ne pas continuer ses théories sur la -campagne, dis donc, qu'est devenue ton ancienne -bonne?</p> - -<p>—Qui ça, Mélanie?</p> - -<p>—Oui.</p> - -<p>—Je ne sais pas. Depuis le jour où Berthe revenant -chez moi l'a congédiée, je n'ai plus eu de ses -nouvelles. Je suppose qu'elle a suivi sa vocation, -et qu'elle a recommencé à pirater dans un nouveau -ménage. Ah ça bien, et toi, que fais-tu?</p> - -<p>—Moi, rien. Je vivote entre Mélie et Barre-de-Rouille; -je travaille aussi pour des entrepreneurs -de papiers peints. Je fais, entre autres besognes, des -Écossais, tu sais, ces papiers qui ont des raies alternées -et croisées, rouges et vertes, comme des -culottes d'highlanders ou certains châles. Ce n'est pas -trop mal payé et l'ouvrage abonde.</p> - -<p>—Alors les tableaux?</p> - -<p>—Le peintre se frotta la barbe de ses longs -doigts. Les tableaux, peuh, dit-il, c'est quelquefois -bon de songer à ceux qu'on ne fera jamais, au lit, le -soir, quand on ne dort pas!</p> - -<p>—Oui, répondit, après une pause, André en soupirant: -Quand il s'agit d'exécuter l'œuvre qu'on a conçue, -va te faire fiche! Vois-tu, j'ai bien peur que -nous n'ayons joué, en art, le rôle que jouent en -amour ces pauvres diables qui, après avoir longtemps -désiré une femme, ne peuvent plus lorsqu'ils -la tiennent.</p> - -<p>—Les gens qui ratent le coche, fit Cyprien. -Tiens, à propos, et la maison que tu devais acheter -à Viroflay?</p> - -<p>—Elle a été vendue, pendant que je discutais sur -le prix d'achat, avec ma femme.</p> - -<p>—Ah bien, ça n'a pas dû réjouir ce bon Désableau, -reprit en riant le peintre. Est-ce que tu le vois -toujours?</p> - -<p>—Encore.</p> - -<p>Ils restèrent sans parler, et les mains derrière le -dos, ils arpentèrent le trottoir, de long en large.</p> - -<p>—Alors, tu es heureux, dit Cyprien.</p> - -<p>—Oui, et toi?</p> - -<p>—Moi aussi.</p> - -<p>—Allons, tant mieux.</p> - -<p>Cyprien se tut, puis, après un silence, il reprit:</p> - -<p>—C'est égal, dis donc, c'est cela qui dégotte toutes -les morales connues. Bien qu'elles bifurquent, les -deux routes conduisent au même rond-point. Au -fond, le concubinage et le mariage se valent puisqu'ils -nous ont, l'un et l'autre, débarrassés des préoccupations -artistiques et des tristesses charnelles. -Plus de talent et de la santé, quel rêve!</p> - -<p>André hocha la tête en se mouchant.</p> - -<p>—Bigre! dit-il soudain, comptant sur ses doigts -les coups qui s'égouttaient, un à un, d'en haut, c'est -midi qui sonne, je me sauve, car Berthe s'impatienterait.</p> - -<p>Il serra la main de son ami qui murmura, tout ricanant:</p> - -<p>—Ce n'est pas mauvais d'être vidés comme nous -le sommes, car maintenant que toutes les concessions -sont faites, peut-être bien que l'éternelle bêtise -de l'humanité voudra de nous, et que, semblables -à nos concitoyens, nous aurons ainsi qu'eux le -droit de vivre enfin respectés et stupides!</p> - -<p>—Quel idéal! soupira André.</p> - -<p>—Ah! va, celui-là ou un autre… fit Cyprien qui, -talonné aussi par l'heure, s'envola comme une grande -sauterelle, rasant les devantures des boutiques, le -long des rues.</p> - - -<p class="gap c small">FIN.</p> - -<div class="chapter"></div> - -<h2 class="nobreak small">Extrait du Catalogue de la BIBLIOTHÈQUE-CHARPENTIER</h2> - -<p class="c small sans-serif">EUGÈNE FASQUELLE, ÉDITEUR, 11, <span class="small">RUE DE GRENELLE</span></p> - - -<p class="c large">DERNIÈRES PUBLICATIONS</p> - -<table summary=""> -<tr><td colspan="2" class="c sans-serif bold">MARGUERITE AUDOUX</td></tr> -<tr> -<td class="drap">L'Atelier de Marie-Claire</td> -<td class="num">1 vol.</td> -</tr> -<tr><td colspan="2" class="c sans-serif bold">MARCEL BATILLIAT</td></tr> -<tr> -<td class="drap">La Loi d'Amour</td> -<td class="num">1 vol.</td> -</tr> -<tr><td colspan="2" class="c sans-serif bold">FÉLICIEN CHAMPSAUR</td></tr> -<tr> -<td class="drap">L'Empereur des Pauvres -(Chaque volume, complet, formant un tout)</td> -<td class="num">6 vol.</td> -</tr> -<tr><td colspan="2" class="c sans-serif bold">ANDRÉ CORTHIS</td></tr> -<tr> -<td class="drap">Le Pardon prématuré</td> -<td class="num">1 vol.</td> -</tr> -<tr><td colspan="2" class="c sans-serif bold">LUCIE DELARUE-MARDRUS</td></tr> -<tr> -<td class="drap">L'Ex-Voto</td> -<td class="num">1 vol.</td> -</tr> -<tr><td colspan="2" class="c sans-serif bold">GABRIEL FAURE</td></tr> -<tr> -<td class="drap">Pèlerinages passionnés, 2<sup>e</sup> série</td> -<td class="num">1 vol.</td> -</tr> -<tr><td colspan="2" class="c sans-serif bold">P.-B. GHEUSI</td></tr> -<tr> -<td class="drap">Gallieni, 1849-1916</td> -<td class="num">1 vol.</td> -</tr> -<tr><td colspan="2" class="c sans-serif bold">EDMOND HARAUCOURT</td></tr> -<tr> -<td class="drap">Choix de Poésies</td> -<td class="num">1 vol.</td> -</tr> -<tr><td colspan="2" class="c sans-serif bold">ADRIENNE LAUTÈRE</td></tr> -<tr> -<td class="drap">Amour et Sagesse.—Poésies</td> -<td class="num">1 vol.</td> -</tr> -<tr><td colspan="2" class="c sans-serif bold">GEORGES LECOMTE</td></tr> -<tr> -<td class="drap">Bouffonneries dans la Tempête</td> -<td class="num">1 vol.</td> -</tr> -<tr><td colspan="2" class="c sans-serif bold">MAURICE MAETERLINCK</td></tr> -<tr> -<td class="drap">Le Grand Secret</td> -<td class="num">1 vol.</td> -</tr> -<tr><td colspan="2" class="c sans-serif bold">VALENTIN MANDELSTAMM</td></tr> -<tr> -<td class="drap">Un Affranchi</td> -<td class="num">1 vol.</td> -</tr> -<tr><td colspan="2" class="c sans-serif bold">JULES PERRIN</td></tr> -<tr> -<td class="drap">Le Mariage d'Abélard</td> -<td class="num">1 vol.</td> -</tr> -<tr><td colspan="2" class="c sans-serif bold">RAOUL PONCHON</td></tr> -<tr> -<td class="drap">La Muse au Cabaret</td> -<td class="num">1 vol.</td> -</tr> -<tr><td colspan="2" class="c sans-serif bold">MARISE QUERLIN</td></tr> -<tr> -<td class="drap">Lui et Lui</td> -<td class="num">1 vol.</td> -</tr> -<tr><td colspan="2" class="c sans-serif bold">J. JOSEPH-RENAUD</td></tr> -<tr> -<td class="drap">Sur le Ring</td> -<td class="num">1 vol.</td> -</tr> -<tr><td colspan="2" class="c sans-serif bold">EDMOND ROSTAND</td></tr> -<tr> -<td class="drap">La Dernière Nuit de Don Juan</td> -<td class="num">1 vol.</td> -</tr> -<tr><td colspan="2" class="c sans-serif bold">NICOLAS SÉGUR</td></tr> -<tr> -<td class="drap">Une Ile d'Amour</td> -<td class="num">1 vol.</td> -</tr> -<tr><td colspan="2" class="c sans-serif bold">PIERRE VILLETARD</td></tr> -<tr> -<td class="drap">Le Château sous les Roses</td> -<td class="num">1 vol.</td> -</tr> -<tr><td colspan="2" class="c sans-serif bold">MARCELLE VIOUX</td></tr> -<tr> -<td class="drap">Une Repentie (Marie-Magdelaine)</td> -<td class="num">1 vol.</td> -</tr> -<tr><td colspan="2" class="c sans-serif bold">ÉMILE ZOLA</td></tr> -<tr> -<td class="drap">Poèmes Lyriques</td> -<td class="num">1 vol.</td> -</tr> -</table> - -<p class="c gap small">1080.—L.-Imprimeries réunies, rue Saint-Benoît, 7, Paris.</p> - - - - - - - - - -<pre> - - - - - -End of the Project Gutenberg EBook of En ménage, by J.-K. Huysmans - -*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK EN MÉNAGE *** - -***** This file should be named 60821-h.htm or 60821-h.zip ***** -This and all associated files of various formats will be found in: - http://www.gutenberg.org/6/0/8/2/60821/ - -Produced by Carlo Traverso, Laurent Vogel and the -Distributed Proofreading team at DP-test Italia. (This -file was produced from images generously made available -by The Internet Archive/Canadian Libraries) - - -Updated editions will replace the previous one--the old editions will -be renamed. - -Creating the works from print editions not protected by U.S. copyright -law means that no one owns a United States copyright in these works, -so the Foundation (and you!) can copy and distribute it in the United -States without permission and without paying copyright -royalties. 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Redistribution is subject to the -trademark license, especially commercial redistribution. - -START: FULL LICENSE - -THE FULL PROJECT GUTENBERG LICENSE -PLEASE READ THIS BEFORE YOU DISTRIBUTE OR USE THIS WORK - -To protect the Project Gutenberg-tm mission of promoting the free -distribution of electronic works, by using or distributing this work -(or any other work associated in any way with the phrase "Project -Gutenberg"), you agree to comply with all the terms of the Full -Project Gutenberg-tm License available with this file or online at -www.gutenberg.org/license. - -Section 1. General Terms of Use and Redistributing Project -Gutenberg-tm electronic works - -1.A. By reading or using any part of this Project Gutenberg-tm -electronic work, you indicate that you have read, understand, agree to -and accept all the terms of this license and intellectual property -(trademark/copyright) agreement. If you do not agree to abide by all -the terms of this agreement, you must cease using and return or -destroy all copies of Project Gutenberg-tm electronic works in your -possession. If you paid a fee for obtaining a copy of or access to a -Project Gutenberg-tm electronic work and you do not agree to be bound -by the terms of this agreement, you may obtain a refund from the -person or entity to whom you paid the fee as set forth in paragraph -1.E.8. - -1.B. "Project Gutenberg" is a registered trademark. It may only be -used on or associated in any way with an electronic work by people who -agree to be bound by the terms of this agreement. There are a few -things that you can do with most Project Gutenberg-tm electronic works -even without complying with the full terms of this agreement. See -paragraph 1.C below. 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INDEMNITY - You agree to indemnify and hold the Foundation, the -trademark owner, any agent or employee of the Foundation, anyone -providing copies of Project Gutenberg-tm electronic works in -accordance with this agreement, and any volunteers associated with the -production, promotion and distribution of Project Gutenberg-tm -electronic works, harmless from all liability, costs and expenses, -including legal fees, that arise directly or indirectly from any of -the following which you do or cause to occur: (a) distribution of this -or any Project Gutenberg-tm work, (b) alteration, modification, or -additions or deletions to any Project Gutenberg-tm work, and (c) any -Defect you cause. - -Section 2. Information about the Mission of Project Gutenberg-tm - -Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of -electronic works in formats readable by the widest variety of -computers including obsolete, old, middle-aged and new computers. It -exists because of the efforts of hundreds of volunteers and donations -from people in all walks of life. - -Volunteers and financial support to provide volunteers with the -assistance they need are critical to reaching Project Gutenberg-tm's -goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will -remain freely available for generations to come. In 2001, the Project -Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure -and permanent future for Project Gutenberg-tm and future -generations. To learn more about the Project Gutenberg Literary -Archive Foundation and how your efforts and donations can help, see -Sections 3 and 4 and the Foundation information page at -www.gutenberg.org Section 3. Information about the Project Gutenberg -Literary Archive Foundation - -The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit -501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the -state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal -Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification -number is 64-6221541. Contributions to the Project Gutenberg Literary -Archive Foundation are tax deductible to the full extent permitted by -U.S. federal laws and your state's laws. - -The Foundation's principal office is in Fairbanks, Alaska, with the -mailing address: PO Box 750175, Fairbanks, AK 99775, but its -volunteers and employees are scattered throughout numerous -locations. Its business office is located at 809 North 1500 West, Salt -Lake City, UT 84116, (801) 596-1887. Email contact links and up to -date contact information can be found at the Foundation's web site and -official page at www.gutenberg.org/contact - -For additional contact information: - - Dr. Gregory B. Newby - Chief Executive and Director - gbnewby@pglaf.org - -Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg -Literary Archive Foundation - -Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide -spread public support and donations to carry out its mission of -increasing the number of public domain and licensed works that can be -freely distributed in machine readable form accessible by the widest -array of equipment including outdated equipment. Many small donations -($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt -status with the IRS. - -The Foundation is committed to complying with the laws regulating -charities and charitable donations in all 50 states of the United -States. Compliance requirements are not uniform and it takes a -considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up -with these requirements. We do not solicit donations in locations -where we have not received written confirmation of compliance. To SEND -DONATIONS or determine the status of compliance for any particular -state visit www.gutenberg.org/donate - -While we cannot and do not solicit contributions from states where we -have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition -against accepting unsolicited donations from donors in such states who -approach us with offers to donate. - -International donations are gratefully accepted, but we cannot make -any statements concerning tax treatment of donations received from -outside the United States. U.S. laws alone swamp our small staff. - -Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation -methods and addresses. Donations are accepted in a number of other -ways including checks, online payments and credit card donations. To -donate, please visit: www.gutenberg.org/donate - -Section 5. General Information About Project Gutenberg-tm electronic works. - -Professor Michael S. Hart was the originator of the Project -Gutenberg-tm concept of a library of electronic works that could be -freely shared with anyone. For forty years, he produced and -distributed Project Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of -volunteer support. - -Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed -editions, all of which are confirmed as not protected by copyright in -the U.S. unless a copyright notice is included. Thus, we do not -necessarily keep eBooks in compliance with any particular paper -edition. - -Most people start at our Web site which has the main PG search -facility: www.gutenberg.org - -This Web site includes information about Project Gutenberg-tm, -including how to make donations to the Project Gutenberg Literary -Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to -subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks. - - - -</pre> - -</body> -</html> diff --git a/old/60821-h/images/cover.jpg b/old/60821-h/images/cover.jpg Binary files differdeleted file mode 100644 index 067c377..0000000 --- a/old/60821-h/images/cover.jpg +++ /dev/null |
