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-Project Gutenberg's Aline et Valcour, by Donatien-Alphonse-Francois de Sade
-
-This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
-almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or
-re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
-with this eBook or online at www.gutenberg.org/license
-
-
-Title: Aline et Valcour
- Le Roman Philosophique
-
-Author: Donatien-Alphonse-Francois de Sade
-
-Release Date: December 2, 2019 [EBook #60827]
-
-Language: French
-
-Character set encoding: UTF-8
-
-*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK ALINE ET VALCOUR ***
-
-
-
-
-Produced by Phyllis Eccleston Based on a transcription
-made available by Wikisource (Bibliothèque libre of the
-Wikimedia Foundation) at https://fr.wikisource.org and on
-a digital photographic reproduction made available by
-Gallica (Bibliothèque numérique of the Bibliothèque
-Nationale de France) at http://gallica.bnf.fr.
-
-
-
-
-
-ALINE ET VALCOUR,
-
-_OU_
-
-LE ROMAN
-
-PHILOSOPHIQUE.
-
-________________________________________
-
-TOME III.
-________________________________________
-
-CINQUIÈME PARTIE.
-
-
-
-
-[Illustration: _Fuis, lache! dès que tu es assez vil pour nous refuser tes
-services, fuis et ne nous outrage point._]
-
-
-
-
-ALINE ET VALCOUR,
-
-_OU_
-
-LE ROMAN
-
-PHILOSOPHIQUE.
-
-_Écrit à la Bastille un an avant la Révolution
-de France._
-
-ORNÉ DE SEIZE GRAVURES.
-
-________________________________________
-
-_À PARIS,_
-Chez la Veuve GIROUARD, Libraire
-maison Égalité, Galerie de Bois, n°. 196.
-
-________________________________________
-
-1795.
-
-________________________________________
-
-ALINE ET VALCOUR,
-
-________________________________________
-
-LETTRE TRENTE-SIXIÈME,
-
-_Déterville à Valcour._
-
-Verfeuille, le 17 Novembre.
-
-N'est-ce donc point une chose odieuse, mon cher Valcour, qu'un malheureux
-jeune homme, uniquement coupable du sentiment qui fait naître les
-vertus. . . . Après avoir parcouru la terre, après avoir bravé tous les
-périls qui peuvent s'affronter, ne rencontre d'écueils, de tourmens; de
-malheurs, qu'à la porte de sa patrie: et bientôt au centre de cette même
-Patrie, qu'il ne peut revoir qu'en la maudissant . . . Oui, j'ose le dire,
-ces fatalités font naître bien des réflexions, et j'aime mieux les taire que
-les dévoiler. L'amitié qu'inspire l'infortuné Sainville y répandroit trop
-d'amertume.
-
-C'était Aline et lui, Valcour, c'était tous deux que ce train avait pour
-objet . . . Aline et lui, t'entends-je dire? Eh quelle bisarrerie les
-rassemble? écoute, et tout va s'éclaircir.
-
-Il est inutile de te peindre la frayeur de nos dames quand elles ont vu la
-maison se remplir d'exempts, d'espions, de gardes, de toute cette dégoûtante
-canaille, dont le despotisme effraye l'humanité aux dépens de la justice et
-de la raison, comme s'il fallait au gouvernement d'autres sûretés que des
-vertus, et à l'homme d'autre lien que l'honneur. . . . Je n'ai pas besoin de
-te dire ce que toute cette charmante société est devenue, quand on a vu
-paraître, au milieu du trouble général, un petit homme laid, court et gros,
-bien hébêté, bien tremblant, l'épée d'une main, le pistolet de l'autre,
-s'intitulant _conseiller du Roi_, et de plus, _officier supérieur_ du
-tribunal de la sûreté de Paris; disant que pour la sûreté de l'État, il
-fallait qu'il s'assurât d'un officier, sous le nom de Sainville, nom qu'il
-usurpait, comme on le verrait par l'ordre, dont il était porteur, que ledit
-sieur de Sainville étant de présent au Château de Verfeuille, près d'Orléans;
-il lui était enjoint à lui, _Nicodême Poussefort_, officier supérieur,
-d'arrêter ledit militaire dans ledit Château, ainsi qu'une demoiselle
-qu'avait enlevée cet officier, et qu'il faisait passer pour sa femme, le tout
-à l'effet de les conduire l'un et l'autre au lieu de sûreté que son ordre
-indiquait [1].
-
-Tu devines, à ce préambule, ce que chacun a pu penser, il ne s'agit que de
-t'apprendre et ce qui a suivi, et la part singulière qu'a le président à tout
-ceci.
-
-Le compliment débité, le petit homme suant, palpitant, infectant comme un
-capucin qui descend de chaire; nos dames revenues à elles à force de soins,
-le malheureux Sainville et sa femme confondant leurs larmes et leurs
-gémissemens. Le comte de Beaulé s'est avancé vers l'exempt et lui ordonnant
-avec cet air de noblesse et de supériorité qu'il avait en menant autrefois
-les Français aux ennemis, lui ordonnant, dis-je, de remettre ses armes au
-repos, et de faire sortir ses gens du salon, il lui a demandé; comment il
-s'avisait de s'introduire avec aussi peu de formalités dans le Château d'une
-femme honnête. À cette demande, à l'air de maître, dont elle était faite, aux
-titres, aux décorations qui la soutenaient, _Nicodême Poussefort_, officier
-supérieur de la sûreté de Paris, a répondu avec un peu de confusion, qu'il
-s'était cru autorisé dans ses démarches, et par son ordre, et par les
-différentes consignes particulières qu'il avait reçues de ceux que cela
-concernait; mais le comte après lui avoir lavé la tête une seconde fois, et
-lui avoir dit que les ordres de parens ne s'annonçaient pas comme ceux de
-Mandrin, mais se signifiaient par l'organe des officiers préposés dans chaque
-généralité à cet effet, la prépondérance _chimérique_ ou l'autorité
-_illusoire_ du tribunal de la sûreté de Paris ne s'étendant pas au-delà des
-barrières, lui a demandé encore s'il savait de qui venait l'ordre, et à la
-sollicitation de qui il était obtenu. . . . Pour toute réponse, l'exempt lui
-a remis ses papiers et le comte les ayant reçu, lui a dit avant que d'ouvrir,
-soyez tranquille monsieur, je me charge de tout. . . . puis s'adressant à
-monsieur et madame de Sainville, vous voilà l'un et l'autre mes prisonniers,
-leur a-t-il dit, donnez-moi vos paroles d'honneur de ne point vous écarter de
-cette maison sans moi. . . . Vous vous trompez monsieur, a dit précipitamment
-l'officier de police, cette dame dont vous exigez la parole, n'est point la
-personne que je dois arrêter, celle que mon signalement indique, a-t-il
-poursuivi, en montrant Aline, est la demoiselle que voilà. Et c'est elle qui
-doit être madame de Sainville . . . Vous seul commettez l'erreur, a repris le
-comte, ou votre signalement est faux; la jeune personne que vous désignez,
-est la fille de madame de Blamont. --Et montrant Léonore. . . . Celle-ci
-seule est madame de Sainville, . . . Monsieur le comte, a répondu l'exempt,
-la chose est d'autant moins probable, que ce signalement dont je m'autorise,
-est l'ouvrage même de monsieur le président de Blamont, m'aurait-il ordonné
-d'arrêter sa fille? Confrontons monsieur, le voilà.
-
-Assurément, il était difficile de mieux peindre Aline, et comme aucun trait
-ne la rapproche de Léonore, il était impossible de s'y méprendre. . . . Ah!
-je démêle tout, a dit impétueusement madame de Blamont, puis, s'adressant à
-l'exempt: achevez, monsieur, achevez de jetter du jour sur ceci; aviez-vous
-quelqu'ordre particulier relatif à cette jeune personne. . . . Celui de la
-laisser au couvent des bénédictines, en passant à Lyon, madame, a répondu
-l'exempt; de lui dire quelle attendit là sa famille, qui viendrait bientôt en
-disposer, et de poursuivre ma route avec monsieur de Sainville jusqu'aux
-isles Sainte-Marguerite, où il devait être enfermé dix ans. --Et quelles
-personnes vous ont expliqué ces différentes commissions, a repris madame de
-Blamont? --J'ai d'abord reçu, madame, a répondu l'exempt, un ordre général et
-vague du magistrat, de me conformer à tout ce qui me serait prescrit par le
-père de monsieur de Sainville, lequel n'a pas voulu prendre sur lui de faire
-arrêter son fils chez madame de Blamont, où il le savait, sans se concerter
-avec monsieur le président; en conséquence de cette délicatesse, rien ne se
-terminant le même jour, on m'a indiqué un second rendez-vous pour le
-lendemain au matin; là j'ai trouvé réunis les deux personnes auxquelles
-j'avais affaire, et j'ai reçu d'elles différents détails, qui m'étaient
-utiles pour agir.
-
-Voilà, mon cher Valcour, tout ce que nous avons pu savoir sur cette partie,
-et comme rien n'en est encore éclairci, j'imagine qu'avant d'achever la
-lecture de ma lettre, tu vas te livrer à mille combinaisons; formons-en donc
-quelqu'unes avec toi, quelqu'interruption qu'il en doive résulter aux choses
-intéressantes qu'il me reste encore à t'apprendre.
-
-Il paraît d'abord assez clairement, que monsieur de Blamont s'est confié au
-père de Sainville, qu'il lui a demandé sans doute avec instance, de laisser
-profiter sa fille, bien plus coupable que Léonore, de la lettre de cachet
-destinée à cette Léonore; que celle-ci n'étant actuellement réclamée par
-personne, il se chargeait d'en répondre, que l'important était de la séparer
-de Sainville, objet qui se trouvait également rempli, puisque madame de
-Blamont la retiendrait vraisemblablement chez elle, et que sous peu, il irait
-la chercher lui-même, pour la placer dans quelque couvent, où elle serait
-toujours en état d'être représentée aussitôt qu'elle serait requise; que le
-père de Sainville prenant peu d'intérêt à cette Léonore, et ne désirant que
-de la séparer de son fils, a tout accordé au président, pourvu que celui-ci
-permît de faire arrêter le jeune homme dans le Château de Verfeuille. . . .
-Définitivement qu'Aline, ainsi arrêtée, ainsi conduite à Lyon, y serait
-bientôt devenue la femme de Dolbourg, avec lequel le président n'aurait pas
-manqué de l'aller joindre; voilà mes conjectures mon ami, voilà celles de
-toute la société; revenons maintenant à des détails qui ne peuvent plus
-souffrir de retard.
-
-Vous pouvez sortir monsieur, a dit le comte à l'exempt, dès que ses
-éclaircissemens ont été donnés; retournez dire à ceux qui vous ont envoyé,
-que le comte de Beaulé, commandant dans l'Orléanais et lieutenant-général des
-armées, se charge de vos prisonniers, vous en dégage, et vous donne sa parole
-de les conduire sous trois jours, au ministre. Monsieur le comte, a dit
-l'exempt en se prosternant jusqu'à terre, j'obéis sans réplique assurément,
-mais vous connaissez nos places, je risque de perdre la mienne, si vous
-n'avez la bonté de me faire un reçu; le général a demandé un écritoire, et a
-signé sans difficulté ce que l'exempt désirait. Après quoi, l'alguasil et sa
-troupe ont déguerpi le Château, non sans escamoter, filouter, voler suivant
-l'usage de ces coquins-là, tout ce qui a pu tomber sous leurs mains [2].
-
-À peine partis, qu'avant même d'ouvrir l'ordre, on a raisonné prodigieusement
-sur les manœuvres sourdes et infâmes du président; mais comme tout ce qui a
-été dit, n'est que ce que je viens de placer en résultat de nos combinaisons
-tout-à-l'heure, je passe rapidement aux suites essentielles de cette
-aventure.
-
-Tout étant calme, toutes les réflexions étant faites, le comte a ouvert
-l'ordre; et après avoir parcouru rapidement quelques lignes. . . . Quoi!
-monsieur, a-t-il dit avec surprise à Sainville, vous êtes _le comte de
-Karmeil_? Je connais beaucoup votre père; _le comte de Karmeil_, s'est écrié
-madame de Blamont toute troublée. . . . Avez-vous bien lu, ne vous trompez-
-vous point?. . . . Ciel . . . Léonore, non je ne résiste point à ces coups
-multipliés du sort. . . . Malheureux enfant . . . Ouvre tes bras . . .
-reconnais ta mère, et trop émue de tout ce qui venait de précéder . . . trop
-attendrie d'une scène si touchante, elle s'est évanouie sur le sein même de
-Léonore. Grand Dieu, a dit celle-ci, les bontés de cette aimable dame
-l'abusent assurément, que veut-elle dire? . . . Moi, sa fille! Ah plût au
-ciel que cela eût été! Vous l'êtes, mademoiselle, ai-je dit alors, secourons
-madame de Blamont . . . elle est bien loin d'être dans l'erreur; nous avons
-tout ce qu'il faut pour vous convaincre. . . . Sainville, aidez-nous à rendre
-à votre femme la plus adorable des mères.
-
-Je te laisse à juger le trouble universel; le comte nullement au fait, ne
-savait lui-même où il en était. Madame de Senneval plus instruite, assurait
-Léonore qu'on ne se trompait pas, enfin, madame de Blamont vivement secourue
-par Aline, qui ne savait à qui voler, a repris l'usage de ses sens, elle
-s'est rejetée une seconde fois dans les bras de Léonore, tout s'est éclairci,
-j'ai produit d'un côté la lettre du chevalier de Meilcourt, de l'autre les
-dépositions du pré Saint-Gervais, et toutes ces pièces s'enchaînant, se
-prêtant mutuellement des forces, il est devenu impossible à Claire de
-Blamont, à qui nous conservons le nom de Léonore pour l'intelligence de cette
-histoire, il lui est devenu impossible, dis-je, de pouvoir plus long-tems
-s'aveugler sur sa naissance. . . . Et voilà donc pourquoi j'étais haïe de
-madame de Kerneuil, a dit cette jeune personne, en se jettant aux pieds de sa
-véritable mère; voilà donc pourquoi on me détestait. Oh! madame, a-t-elle
-continué, mais avec plus de manière que de véritable sentiment: (c'est un
-trait de son caractère qu'il ne faut pas perdre de vue)! oh, madame, laissez-
-moi vous demander à genoux des sentimens que mon malheureux sort ne m'a
-jamais permis de connaître; mon ame était faite pour les sentir, et la plus
-barbare des femmes lui en a toujours refusé la jouissance. Sainville, viens
-te précipiter, comme moi, aux genoux de cette tendre mère; demandes-lui
-pardon de nos égaremens, et ne songe plus à m'obtenir que de son aveu. Alors,
-cet intéressant jeune homme, bien plus vraiment affecté que sa femme, a
-arrosé les pieds de madame de Blamont de ses pleurs; et prosterné devant
-elle, oh! madame, lui a-t-il dit, daignerez-vous me pardonner mon crime?
-. . . . des crimes! . . . Ô grand Dieu, a dit promptement cette mère délicate
-et sensible! vous n'en avez point commis, tout votre tort est de l'avoir
-aimée; je l'aurais aimée comme vous; levez-vous Sainville. . . . La voilà, je
-veux que vous la receviez de ma main . . . Je ne t'esquisserai point la
-situation de cette femme adorable, au milieu de ce couple charmant . . .
-Aline embrassant tour-à-tour, et sa mère et sa sœur. . . . Non, mon ami, non,
-c'est avec les couleurs de la nature même qu'il faut essayer de rendre ce
-tableau, l'art ne réussirait pas à le tracer.
-
-Pendant ce tems, nous expliquions, le plus succinctement qu'il nous était
-possible, toute l'histoire au comte de Beaulé. --Voilà des aventures bien
-singulières, a-t-il dit, en s'approchant de madame de Blamont; ma chère et
-ancienne amie, continuait-il en lui prenant les mains, en vérité, elles
-m'intéressent aux larmes, . . . Mais vous êtes d'un mystère. . . . Pourquoi
-donc ne m'avoir pas dit?. . . . Le voilà devenu mon fils, maintenant ce cher
-Sainville. . . . Et cette malheureuse Aline à qui l'on en voulait aussi.
-. . . Quelle horreur! Allons, allons, que tout se calme, je les prends tous
-trois sous mon aîle, et si la moindre infortune les menace encore, j'y expose
-plutôt ma tête que de les en voir accablés l'un ou l'autre; et tous les bras
-unanimement, se sont tournés vers ce tendre et honnête militaire; on l'a
-entouré, on l'a remercié, caressé; madame de Blamont dans l'excès de sa joie,
-lui a sauté au col, et lui a dit: «Ô mon cher comte, oui, ou vous ne m'avez
-jamais aimée, ou vous arracherez au malheur ces trois intéressantes
-créatures.»--J'en donne ma parole, a répondu le comte tout ému, et comment ne
-l'entreprendrais-je pas, quand je vois autour de moi, l'hymen, l'amour et
-l'amitié m'en conjurer au nom de tous leurs droits; Karmeil est mon ami
-depuis trente ans, nous avons _guerroyé_ ensemble en Allemagne, en Corse.
-. . . Ce sont les cent mille écus qui le désespèrent. . . . Mais vous vous
-étiez donc fait passer tous deux pour morts, a-t-il continué en s'adressant à
-monsieur et à madame de Sainville? . . . Il est vrai, monsieur, reprit le
-jeune amant de Léonore, c'est une des circonstances de notre histoire que
-j'avais cru devoir taire; Léonore avait écrit à ses parens que ne pouvant
-résister à l'horreur de sa situation, elle s'était d'abord sauvée de son
-cloître, pour se réunir à l'objet de ses vœux; qu'ensuite retenue par la
-décence, elle n'avait osé achever une telle démarche, que se trouvant par sa
-conduite entre la perte de tout ce qu'elle aimait, et le deshonneur, elle
-avait pris le parti d'abréger ses jours, pour qu'on doutât moins de ce
-qu'elle annonçait, elle avait placé ce billet au fond d'une boëte, arrangé
-dans une de ses robes, et nous avions envoyé jetter le tout dans la rivière.
-On aura retrouvé le paquet, on aura reconnu l'habit, lu la lettre, soupçonné
-sans doute le corps dévoré, et il ne doit plus être resté dans la province de
-doutes sur sa mort. Pour moi, j'écrivis à mon père que je passais en Russie,
-guidé par le désespoir, et qu'il n'entendrait jamais parler de celui qu'il
-voulait rendre sa victime; pour mieux constater ma perte totale, dans le
-dessein d'anéantir les recherches, je priai un ami que j'avais dans ce pays-
-là, d'apprendre au bout de trois mois ma mort au comte de Karmeil; j'ai su
-qu'il l'avait fait, et que mon père s'en était beaucoup plutôt consolé que
-des cent mille écus que je lui ravissais. --Et voilà donc, reprit le comte,
-ce qui légitime la lettre du chevalier de Meilcourt; courage, courage, mon
-ami, ajouta le général, avec cet air franc qui lui assure tous les cœurs,
-. . . courage, nous reviendrons de tout ceci; tenez, je vous le dis encore,
-il n'y a que les maudits cent mille écus qui désolent votre père; morbleu! si
-nous pouvions ravoir seulement la moitié des lingots laissés à l'Inquisition.
-. . . Comme je serais sûr de le faire changer d'avis. . . . Mais je ne
-renonce pas à ces lingots, en vérité je n'y renonce pas, je parlerai au
-ministre. . . . Il faut qu'on écrive, . . . c'est une infamie; il faut que le
-Roi d'Espagne la répare . . . il le doit. Et se retournant vers Aline, ô pour
-toi, mon enfant, point d'inquiétude, tu es assurément des trois, celle qui
-doit en prendre le moins; le moyen du président est un subterfuge qui tombe
-dès que la faute est reconnue, il n'y a aucune lettre de cachet pour toi, la
-seule qui existe, est contre madame de Sainville, ainsi tu n'as donc rien à
-redouter, le signalement donné dans les bureaux, est une erreur qui tombe à
-l'examen; les dangers n'existent donc plus que pour Léonore, . . . et j'en
-réponds. Les effusions de la reconnaissance recommencèrent à s'épancher ici
-de nouveau, et l'heure du souper étant venue, on a été se mettre à table, où
-bientôt l'espérance réveillant dans toutes les ames les sentimens que tant
-d'évènemens fâcheux venaient d'absorber, a fait renaître la tranquillité et
-la joie sur tous les visages.
-
-Le lendemain, il a été décidé qu'on cacherait soigneusement au président tout
-ce qui regardait Léonore; que jamais cette jeune personne ne devait passer
-dans le public, pour autre que pour la fille de madame la comtesse de
-Kerneuil; qu'elle avait été élevée par elle, qu'elle en portait le nom,
-qu'elle en devait réclamer les biens; qu'après avoir arrangé à Versailles,
-l'histoire de la lettre de cachet, ce que le comte supposait être au plus
-l'histoire de vingt-quatre heures, on chercherait un homme d'affaires,
-intelligent et sûr, qui partirait avec les jeunes gens, pour aller à Rennes,
-travailler à la reddition des biens de Léonore; que votre conscience soit en
-paix, a dit le comte à madame de Blamont, voyant qu'elle répugnait à cet
-arrangement; je conçois votre délicatesse et je la crois hors de saison;
-entre deux maux inévitables, l'homme sage doit toujours préférer le moindre;
-ou il faut que Léonore soit déclarée votre fille, ce qui est impraticable
-avec un homme comme le président, qui, après avoir déjà comploté dès le
-berceau contre le bonheur de cette malheureuse, ne la retrouverait que pour
-la tourmenter de quelque autre manière; ou il faut qu'elle se fasse
-reconnaître pour ce qu'on a toujours cru qu'elle était, et dans ce cas, il
-faut qu'elle réclame les biens. Mais si parmi les héritiers de madame de
-Kerneuil, a dit madame de Blamont, il se trouvait quelques malheureux que
-ceci aille ruiner. --Ce serait un malheur, a dit le comte, mais un malheur
-très-aisé à réparer par des sacrifices que Léonore ferait assurément, et dans
-tous les cas, un beaucoup moindre mal que de rendre Léonore au président.
-Songez-vous, a-t-il continué, à la multitude d'explications indécentes, qu'il
-faudrait donner au public si nous prenions ce parti? Le président n'a aucun
-besoin, d'avoir encore une fille; il s'en croit une dans Sophie, il en a
-abusé pour des horreurs; n'éveillons rien de plus dans cette ame perverse;
-que Léonore déjà malheureuse avec une mère chimérique, ne la devienne pas
-davantage avec un père réel. . . . Et quelle fortune d'ailleurs feriez-vous à
-cette jeune femme? Savez-vous à quel point elle m'intéresse? Croyez-vous que
-je souffrirais, que vous endommageassiez la dot de votre Aline, cette dot qui
-doit faire la fortune de notre cher Valcour, du plus honnête et du meilleur
-des hommes! . . .
-
-Oh! monsieur, s'est écrié Aline, que cette considération ne vous arrête pas;
-ce n'est pas mon bien que Valcour desire, et ce bien je n'en veux pas moi-
-même, si on ne le partage avec ma sœur. . . . Non, a repris le comte, Léonore
-n'accepterait cette offre obligeante de son aînée, que dans le cas où elle
-n'aurait pas une autre fortune; mais elle a de quoi vivre sans vous, il faut
-qu'elle réclame l'héritage de madame de Kerneuil, et qu'elle en jouisse;
-rapportez vous en à ce que je vous dis, laissons les choses comme on les
-croit, cela vaut mieux que comme elles sont. . . . Mais ces héritiers que
-nous dépossédons me tracassent, a repris encore une fois l'honnête présidente
-. . . Eh bien! morbleu, a dit le comte, eh bien! nous leur donnerons des
-délégations sur les lingots de Madrid. Cette saillie a fait rire, et tout le
-monde revenant enfin à cet avis, on est unanimement convenu des trois points
-suivans: 1°. Qu'il fallait s'occuper d'abord, de la levée de l'ordre, sans
-avoir aucune sorte d'inquiétude pour Aline, que cet ordre ne regarde que par
-une supercherie trop grossière, pour ne pas être anéantie au plus petit
-mouvement de réflexion; que pour l'honneur du président, il était même sage
-de taire cette ruse damnable, bien assuré qu'il serait le premier à la cacher
-sans doute avec le plus grand soin, dès qu'il apprendrait son peu de succès;
-2°. Qu'il fallait faire approuver au comte de Karmeil le mariage de
-Sainville et de Léonore, et le revêtir aussitôt des formalités religieuses et
-civiles, par le défaut desquelles, il ne se trouvait nullement valide. 3°.
-Qu'il fallait prouver qu'Elisabeth de Kerneuil, crue morte, n'avait été
-qu'enlevée par celui qui l'épouse, et la faire à l'instant paraître comme
-héritière légitime des biens du comte et de la comtesse de Kerneuil.
-
-Ces résolutions prises, les lettres préparatoires écrites, quelques
-réflexions unanimement faites sur la singularité de la fortune de Léonore,
-proscrite dès sa naissance par son père, et ne revoyant pour-ainsi dire, un
-nouveau jour, que pour retomber une seconde fois dans les pièges de ce
-scélérat; toutes les marques d'attachement, de tendresse et de
-reconnaissance, délicieusement données de part et d'autre; on ne s'est plus
-occupé que du plaisir d'écouter les aventures de la belle Léonore,
-lesquelles, si tu le veux bien, vu la quantité de choses qu'on me fait écrire
-relativement à tout ceci, ne te parviendront que dans ma première lettre.
-
-[Footnote 1. Tout ce qui est barbare a conservé l'idiôme de la barbarie. Il
-semble que nous ne devions nécessairement parler que la langue de nos cruels
-ancêtres, chaque fois que nous imitons leurs attroces coutumes. Voyez le
-style des arrêts, des monitoires, des assignations, des lettres-de-cachet; il
-est heureusement impossible de tuer ou d'enfermer un homme, en bon français.]
-
-[Footnote 2. Et voilà ce qu'on appelle en France de la civilisation; c'est à
-ce prix que nous n'allons plus chercher notre nourriture dans les bois; c'est
-au prix d'une multitude de crimes tolérés, autorisés, récompensés, que le
-Gouvernement achète la punition de deux ou trois délinquants, qui seraient
-bien confus d'avoir autant d'horreurs à se reprocher, que les scélérats qui
-viennent les arracher du sein de leur famille. . . . Oui, voilà ce que dans
-notre patrie, on appelle le bon ordre, la sûreté, . . . la police. . . . Ô
-vertu, comme tes autels s'en honorent, et comme les français s'entendent à te
-servir! (_note de l'auteur._).
-
-Il ne faut pas oublier qu'il ne s'agit ici que du gouvernement ancien. (_note
-de l'éditeur._)]
-
-
-
-LETTRE TRENTE-SEPTIÈME,
-
-_Le président de Blamont à Dolbourg._
-
-Paris, ce 18 novembre.
-
-
-Eh bien, Dolbourg? malgré tes faux systêmes, malgré tes absurdes
-raisonnemens, conviendras-tu que le ciel favorise souvent ce que tu appelles
-le crime, et qu'il abandonne fréquemment ce que tu nommes la vertu? Où diable
-avais-tu pris le contraire? En honneur, tu as encore de certains préjugés de
-classe, qui me font rougir pour toi tous les jours. J'ai beau dire que tu es
-mon élève, on ne le croit pas dès qu'on t'entend. Dernièrement je te mene en
-bonne compagnie, avec des académiciens, avec des sectatrices du Licée, je te
-produis au milieu des Socrates et des Aspasies du siècle. . . . Ne te vois-je
-pas prêt à monter en chaire pour nous prouver l'existence de Dieu. . . . On
-se mit à rire, on me regarda. . . . Vieux comme Hérode, je ne pus
-malheureusement pas t'excuser sur ton âge; je pris le parti de te renier.
-. . . Mais forme-toi, je t'en prie. . . . Guerre ouverte et déclarée à
-toutes les sottes chimères qui t'offusquent encore, et ne m'expose plus à des
-avances de cette espèce.
-
-Quoi qu'il en soit, dis-moi si tu vis jamais rien de plus plaisant que
-l'arrivée de cette jolie aventurière chez ma femme; que la sainte et
-touchante hospitalité que lui accorde la bonne et chère épouse; que la
-manière subite dont je suis averti de tout cela; que ce père, que ce bon
-gentilhomme Breton, qui sollicite mon agrément, pour faire enlever son fils
-chez ma femme, où la renommée lui apprend qu'il existe, et que cette occasion
-singulière, enfin, de faire tout naturellement capturer notre charmante
-Aline, au lieu de la dulcinée du fils de notre gentilhomme en colère.
-Hein . . . qu'ose-tu dire? . . . Ose tu prétendre à présent, que ce n'est pas
-une main divine, qui vient mettre à la fois dans nos lacs ces deux touchantes
-créatures.
-
-Or, comme on est maintenant aux prises, et que je ne doute nullement de la
-réussite, il est à-propos que je t'indique la marche, et que je t'esquisse le
-plan de nos projets.
-
-Suivant mon calcul, Aline sera le 21 ou le 23 aux bénédictines de Lyon. Comme
-j'ai écrit à l'abbesse, qui est de mes amies, pour qu'on la tienne très-à-
-l'étroit jusqu'à notre arrivée, nous la laisserons une semaine ou deux, pour
-nous assurer de l'autre; le vieux comte Breton m'a eu l'air de se soucier, on
-ne sauroit moins, de cette demoiselle de Kerneuil, qu'il a plu à son fils
-d'enlever. Pourvu que je l'en débarrasse, il est content, et pourvu qu'il
-n'ait point de pension à payer, il est aux nues. Cette jolie fille est ce
-qu'on appelle une vraie créature abandonnée; ni père, ni mère. . . . Crue
-morte dans sa patrie . . . , une mauvaise conduite . . . , aucun appui
-. . . , tu m'entends . . . , n'est-ce pas là, dans toutes les règles, une
-jolie petite anguille jettée dans nos filets? . . . N'y aurait-il pas de
-l'injustice à n'en pas profiter. Quand le ciel nous l'abandonne aussi
-constamment? . . . et avec cela jolie comme un ange, 18 ans . . . Point de
-prémices, j'en conviens, mais il y a tant de façons de s'en dédommager, il
-est une sorte de libertins aux yeux desquels toutes ces misères-là doivent
-être indifférentes. N'est-on pas toujours sûr de voluptés nouvelles et
-piquantes, quand on en a soi-même à proposer que de cette espèce?
-
-Afin d'éviter l'air du trop grand empressement, nous ne nous rendrons donc à
-Verfeuil que dans quatre ou cinq jours, et là, avec toute la décence
-imaginable, avec toutes les politesses requises, nous enléverons la chère
-Léonore de Kerneuil, qu'inévitablement ma femme, très-étonnée de la méprise,
-aura gardée par bienséance, et nous la conduirons sur-le-champ dans la petite
-maison de Montmartre, où la victime restera en dépôt jusqu'à ce qu'il plaise
-aux sacrificateurs d'en offrir l'hommage à Vénus.
-
-Il y aura encore une scène à Verfeuil, tu le comprends, j'espère, et la
-Senneval qui clabaudera, et le vertueux Déterville qui froncera le sourcil
-gauche en élevant la lèvre inférieure sur l'autre, et la présidente qui
-pleurera . . . qui me redemandera sa fille, qui m'appellera son tyran,
-son . . . Et toutes les jolies épithètes que les dames prodiguent quand nos
-fantaisies ou nos goûts ne s'arrangent pas à la stupide monotonie des
-leurs . . .
-
-Et quelle est ton intention ici. . . . Feindre. . . . À quoi bon? . . . Le
-chasseur tend-il encore des pièges quand le gibier, sous la dent du chien,
-n'attend plus que sa main pour le saisir? Il fallait que ce mariage se fît,
-dirai-je très-résolument, vous y mettez sans cesse de nouveaux obstacles,
-j'ai dû les vaincre. . . . Votre fille n'est pas morte, vous la reverrez
-. . . Mais ce ne sera plus que sous le nom de _madame Dolbourg_. . . . Qu'on
-crie, qu'on pleure, qu'on fasse après tout ce qu'on voudra, très-peu importe,
-nous tenons, voilà l'important.
-
-Ces soins remplis, la demoiselle de Kerneuil en sûreté, . . . déjà à nous,
-même si tu veux, nous volons à Lyon, le mariage s'y fait, et l'acte se
-consomme dans mon impénétrable château de Blamont, où, des bords frais et
-fleuris du Rhône, nous accourrons tout d'une traite. Eh bien! le projet te
-plait-il? Le trouve-tu bien raisonné? Par ces nouveaux arrangemens, la
-demoiselle Augustine, des dispositions de laquelle je commençais à être fort
-content, nous devient assez inutile comme tu vois; n'importe, c'est un sujet
-à ménager, il peut survenir tout plein de cas dans la vie où l'on ait besoin
-d'une fille sûre comme celle-là; une scélérate accomplie n'est jamais un
-meuble inutile à deux libertins comme nous. Tu n'imagines pas, mon ami, à
-quel point j'ai la belle Bretonne dans la tête, je ne sais, mais j'éprouve
-pour elle quelque chose de beaucoup plus vif que pour une autre femme, et
-sans la connaître, sans l'avoir vue, une voix secrette semble assurer mon
-cœur que jamais volupté sensuelle n'aura sû le délecter autant. C'est une
-chose bien plaisante que les inspirations de la nature; un philosophe qui
-s'attacherait à les scruter toutes, en trouverait de bien extraordinaires,
-n'est-il pas déjà très-singulier qu'elle nous chatouille intérieurement,
-d'une manière inexprimable, rien qu'au désir d'un mal projetté; que
-deviennent donc les loix des hommes si la nature nous délecte au seul projet
-de les enfraindre.
-
-Eh bien, toujours un peu de morale; il y aurait de la gloire avec un autre,
-mais avec toi c'est peine perdue; tu as la moitié moins de plaisir à faire le
-mal, parce que tu ne le raisonnes pas, et qu'il n'est vraiment délicieux que
-quand on le combine et le savoure; c'est seulement alors qu'il laisse de
-voluptueux souvenirs dont on jouit mille ans encore après qu'il est commis.
-
-Ne t'imagine pas que tous ces projets me fassent oublier Sophie, jamais de
-nouveaux désirs n'absorbent en moi les anciens; je flotte indifféremment dans
-les plus doux; comme l'abeille au milieu des fleurs, je souille et profane
-tout ce qui se trouve le plus à ma portée, je laisse le reste pour les heures
-du désœuvrement, et m'arrange toujours de manière à les rendre rares. On
-cherche, on guette et l'on découvrira, sois en sûr, cette charmante fugitive.
-
-Une fois trouvée, tu t'imagines bien qu'il faut _pour l'exemple_, qu'elle
-soit traitée à toute rigueur; je tiens étonnamment à l'exemple, moi . . . je
-te l'avoue; j'ai donné plus de vingt fois dans ma vie, mon opinion, pour
-faire périr des malheureux, dans le seul dessein de faire des exemples. Je
-trouve que rien n'est profitable à la société comme _l'exemple_; que de
-corrections depuis qu'on roue et pend tous les jours; il n'y a que sur nous
-que ce maudit exemple est muet; en sais-tu la raison? . . . C'est qu'on ne
-nous pend point, c'est qu'on n'ose pas même nous accuser, il naît de là, une
-impunité bien délicieuse pour des ames comme les nôtres [1].
-
-Il me paraît d'ailleurs essentiel de punir sévèrement la compatissante madame
-de Blamont, d'accorder ainsi l'hospitalité à tout ce qu'il pleut par an de
-jeunes filles dans la province, on finirait par en jaser, et tout honnête
-époux, avec sa propre réputation, a encore celle de sa femme à ménager.
-
-Oh! pour le coup, adieu tout de bon, il est deux heures du matin et je tombe
-de sommeil.
-
-[Footnote 1. Il est certain que si l'on condamnoit les juges qui se trompent
-quand il s'agit de mort, au même supplice que celui qu'ils prononcent, on ne
-verrait plus tant d'infamie, moins de sang s'éleveroit contre ces bourreaux;
-et pour une ou deux tignasses au gibet, ce qui ne faisait qu'amuser
-infiniment le peuple, on conserverait la vie à mille innocens.]
-
-
-
-LETTRE TRENTE-HUITIÈME,
-
-_Déterville à Valcour._
-
-Verfeuille, le 16 Novembre.
-
-
-________________________________________
-
-_Suite de l'Histoire de SAINVILLE et de LEONORE._
-
-HISTOIRE DE LEONORE.
-
-________________________________________
-
-
-SI quelque chose peut excuser, madame, dit cette belle fille en s'adressant à
-madame de Blamont, la démarche hazardée que m'a fait faire monsieur de
-Karmeil, auquel vous permettrez que je continue de donner le nom de
-Sainville, plus connu dans nos aventures, si, dis-je, quelque chose peut me
-valoir votre indulgence, j'ose la réclamer en raison des traitemens odieux
-que j'avais toujours reçus de madame de Kerneuil; c'est une faible excuse
-sans doute; une fille doit tout endurer de ses parens, je le sais, mais quand
-rien ne dédommage des duretés, quand la femme qu'on croit sa mère, nous dit à
-tout instant qu'elle ne nous est rien, qu'elle a été trompée, qu'on a changé
-son enfant en nourrice, que celle qu'on lui a rendue à la place, n'est que la
-fille d'une paysanne, et qu'à de tels propos se joignent des menaces et des
-coups, la patience échappe, vous le concevez; quand à la suite de cela, on se
-voit enlevée à un homme qu'on adore, pour être sacrifiée à celui qu'on
-déteste, qu'on a quinze ans et ma tête, on doit faire bien des étourderies.
-
-Votre tête, dit madame de Blamont? --Oui madame, reprit Léonore, je vais vous
-donner trop de preuves de sa vivacité, pour ne pas vous prévenir avant tout
-d'en vouloir bien pardonner les écarts.
-
-Je ne vous répéterai point, madame, poursuivit notre héroïne, ce que vous
-savez du commencement de mon histoire, je vois trop combien vous désirez
-d'apprendre quel fut l'événement affreux qui me sépara de Sainville à Venise,
-pour ne pas en venir tout d'un coup au développement de cette catastrophe.
-
-Une prudence mal-entendue, et que je me suis reprochée bien des fois depuis,
-devint la seule cause de ce malheur. Le noble Fallieri, qui troubla si
-cruellement notre union, ne m'avait point caché ses projets; je les avais
-appris dans une lettre signée de lui, qu'il m'avait fait tenir par un de nos
-gondoliers; et m'étant contentée de dire à cet émissaire, qu'il pouvait
-assurer celui qui le faisait agir, qu'il perdait et son tems et ses peines;
-pour éviter des querelles et des éclaircissemens; j'avais déchiré ce billet
-sans jamais en parler à Sainville, puis sans rien revéler de mes motifs,
-j'avais engagé mon époux à congédier, comme suspects, tous les gens qui nous
-entouraient. Il le fit, tout fut inutile; le complot était trop bien formé;
-Fallieri était trop riche, et avait trop de monde à ses ordres, pour que sa
-proie pût lui échapper. Et quel était l'homme, grand Dieu! quel était le
-monstre qui voulait me ravir à mon amant! Je ne saurais vous le peindre sans
-dégoût, ni me le rappeller sans horreur. Tout ce que la nature peut réunir de
-traits difformes, elle l'avait à plaisir rassemblé, pour en composer cet
-homme effrayant; et si quelque chose pouvait l'emporter encore sur ce
-physique épouvantable, c'étoit et l'esprit et le cœur de ce libertin de
-profession. Ne vous imaginez point que l'amour eût part aux démarches de ce
-vilain homme; il avouait hautement qu'il ne l'avait jamais connu. Guidé par
-son intempérance, n'aspirant qu'à la contenter, tout ce qui avait quelques
-attraits, devenait égal à ses yeux; le billet que j'avais reçu était un écrit
-circulaire, dont le style était toujours le même, et après lequel on
-employait d'autres moyens, si celui-là ne réussissait pas.
-
-Ce fut quatre jours après la mauvaise réponse que lui avait valu son impudent
-écrit, que Sainville imagina de me laisser seule au jardin des figues de
-l'isle de Malamoco, de noirs pressentimens m'agitaient sans que je pusse en
-démêler la cause; vingt fois je fus tentée d'arrêter Sainville, tantôt je
-voulais lui tout avouer, l'instant d'après je voulais lui inspirer de la
-jalousie, sans lui dévoiler mes motifs. . . . Je chancelais . . . je
-balbutiais, mes pleurs l'inondaient malgré moi, sa vertueuse sécurité
-n'entendait rien, et il partit sans que j'eusse trouvé le courage de lui
-dévoiler ce perfide secret. Il ne fût pas plutôt éloigné, que je sentis
-l'horreur de ma position, et qu'un mouvement involontaire m'avertit que
-j'allais bientôt y succomber.
-
-La malheureuse propriétaire de ce jardin que nous supposions honnête, avait
-elle-même donné les plus sûrs renseignemens de nos démarches, elle seule
-avait persuadé à Fallieri, que l'enlèvement, (mon époux même y fût-il),
-devenait dans son enclos la chose du monde la plus aisée.
-
-Elle m'aborda dès que Sainville fût loin, et quittant l'air respectueux
-qu'elle avait toujours eu jusqu'alors, elle m'avertit insolemment ou de
-partir, ou d'entrer dans sa maison si je ne voulais pas être vue, ainsi que
-je lui en avais témoigné le désir, parce que d'autres personnes allaient
-arriver pour se promener dans son jardin.
-
-Ce discours, le ton dont il était prononcé, l'air de celle qui me
-l'adressait, tout me fît frémir de colère et d'effroi, eh! comment donc
-madame, dis-je à cette arrogante créature, ne vous rappelez-vous point de nos
-conventions? C'est l'affaire d'un instant, mon mari va revenir. Oh! parbleu,
-oui p . . . . Ton mari, répondit-elle, des maris comme cela se trouvent
-partout, et je vais t'en donner un qui vaudra mieux . . . À ces cruelles
-paroles une sueur froide me saisit, je me vis perdue sans ressource. . . . Je
-me laisse tomber à genoux les mains élevées vers elle. . . . Oh madame!
-m'écriai-je, ô! ma chère dame, voulez-vous m'abandonner. . . . Voulez-vous
-donc me livrer vous-même, j'ose vous implorer comme ma protectrice. . . . Ne
-sacrifiez pas l'innocence . . . Mais il n'était plus tems. . . . Elle était
-déjà loin de moi, six hommes m'entourent aussitôt et me portent
-presqu'évanouie dans une gondole, qui s'éloignant de l'isle avec rapidité,
-gagne le canal de la Brenta [1], et aborde après quatre heures de marche, au
-pied d'un palais solitaire, où m'attendait mon ravisseur.
-
-On m'apporta à ses pieds, plus morte que vive, et quelque fût l'excès de son
-libertinage, quelque peu de délicatesse qui put rester dans cette ame
-grossière, il comprit bien pourtant que mon état ne lui permettait point de
-satisfaire ses desirs; que pour leur intérêt même, il était bon d'attendre
-quelques heures, afin de pouvoir exciter au moins des sensations quelconques
-dans l'objet malheureux qu'il immolait aux siennes. Il ordonna qu'on me fît
-mettre au lit, etc. . . .
-
-Ici Léonore balbutia et rougit extraordinairement. . . . Madame, reprit-elle
-toute confuse, s'adressant toujours à la présidente, vous m'avez ordonné de
-ne rien vous cacher, j'ose tout avouer pour vous obéir, j'ai été sage tant
-que je l'ai pu, mais vous ne me condamnerez pas au moins pour des larcins qui
-tournent tous à la honte des ennemis de ma pudeur, sans qu'il y ait une seule
-faiblesse de ma part.
-
-Eh! mais vraiment, qui ne connait pas ces choses là, a dit le vieux général,
-on sait bien qu'une fille abandonnée ou évanouie, ne peut pas se garantir de
-l'impudence d'un homme, il n'y a pas dans tout cela pour votre compte le
-soupçon même d'un péché véniel, une femme n'est jamais coupable que par
-volonté, tout ce que la force lui enlève, est à la charge du ravisseur et
-jamais de sa conscience; mais il y a de ces coquins-là, qui ne se soucient
-point du tout d'un tort de plus ou de moins, et qui, pourvu qu'ils ayent ce
-qu'ils désirent, ne sont nullement difficiles sur la manière dont ils
-l'obtiennent.
-
-Hélas! monsieur, reprit Léonore, ce libertin sans doute était du nombre de
-ceux dont vous parlez. . . . Il obligea une femme entre les mains de qui je
-venais d'être confiée, de me mettre au lit devant lui, et tout ce que ses
-yeux purent découvrir, il leur permit de le dévorer. . . . On vous mit nue,
-dit le comte? . . . Et Léonore rougissant. --Monsieur. --Oh! nous lui faisons
-grace de ces détails, dit Madame de Senneval, en vérité comte, vous êtes trop
-curieux, vous voyez bien que ce vénitien est un impudent qui se permet tout,
-excepté ce qu'il croit devoir attendre pour le plus grand intérêt de son
-plaisir. . . . C'est cela, n'est-ce pas ma belle? . . . Oui, madame, reprit
-Léonore, votre adroite honêteté dit tout en m'en épargnant la honte, c'est le
-comble de l'esprit et de la délicatesse. . . . Il y a pourtant encore quelque
-chose que je voudrais savoir, dit le comte. . . . Et que vous ne saurez
-pourtant pas, interrompit madame de Blamont, voyez comme vous faites rougir
-toutes ces jeunes personnes, poursuivez, poursuivez Léonore, vous avez assez
-peint le personnage pour que nous devinions ce qu'il peut faire.
-
-La révolution que j'avais éprouvé, reprit notre belle aventurière, le chagrin
-dévorant qui me consumait, les larmes que je ne cessais de répandre, tout
-rendit bientôt mon état plus grave que ne l'avait cru Fallieri, et lorsqu'il
-se présenta le lendemain, pour jouir du succès de sa criminelle entreprise,
-il me trouva dans une telle agitation, tourmentée d'une fièvre si violente,
-qu'il lui devint encore impossible de remplir l'objet de ses désirs; cet
-accident lui inspirant beaucoup plus d'humeur que d'intérêt, il se retira en
-grumelant, en pestant contre les Françaises qui, plus mignonnes ou plus
-délicates que les autres, lui faisaient, disait-il, toujours de pareilles
-scènes. Qu'on ne m'en amène plus, ajoutait-il, je ne puis souffrir ces prudes
-qui s'évanouissent de douleur, pour une chose qui ferait accourir les autres,
-et il disparut, laissant des ordres, pour qu'on l'avertit dès que ma santé
-serait meilleure.
-
-On prétend que c'est dans l'excès de l'infortune, que le génie trouve les
-plus sûres ressources contre le sort qui nous tourmente, je m'y confiai, et
-n'eus pas à m'en repentir.
-
-Dolcini, c'était le nom du chirurgien qui me soignait, était un homme
-d'environ trente ans, d'une belle figure et d'un caractère doux et honnête;
-sitôt que je crus m'apercevoir que son ame s'ouvrait en ma faveur, que non-
-seulement il plaignait ma situation, mais qu'il s'attendrissait même sur les
-maux qui devaient suivre mon rétablissement, je lui peignis ma reconnaissance
-avec des termes si vifs, que les expressions pénétrant son cœur, finirent
-bientôt par l'embrâser. . . . Dolcini devint amoureux. --Je m'en aperçus, je
-lui permis de me parler de sa passion, je fis tout ce que je pus pour lui
-faire croire que je n'y étais pas insensible; me sortir à quelque prix que ce
-dût être, du danger éminent où j'étais, me paraissait d'abord la chose la
-plus essentielle, si la providence me tire de celui-ci, me disais-je, elle ne
-m'abandonnera pas dans un autre, elle m'inspirera d'autant plus aisément ce
-qu'il faut, pour sortir du plus faible, qu'elle ne m'aura pas refusé son
-secours quand il fallait s'affranchir du plus grand, et je trouverai sans
-doute, toujours bien plutôt à m'échapper des mains de cet homme-ci que de
-l'autre.
-
-Daignez prendre garde à cette manière de raisonner de ma part, dit Léonore en
-s'interrompant, toute sophistique qu'elle peut vous paraître, c'est elle qui
-m'a toujours guidée et je n'ai jamais craint de me précipiter dans un second
-péril, pour éviter le sort du premier.
-
-Sitôt que Dolcini me vit approuver sa flamme, il ne s'occupa plus que des
-moyens qui pouvaient l'assurer de m'y voir répondre encore mieux.
-
-L'essentiel serait de vous tirer d'ici, me dit-il, un jour avec empressement.
---Hélas! c'est tout ce que je desire. --Cela n'est pas aussi facile que vous
-l'imaginez . . . pas si aisé que je le voudrais, nous sommes entourés
-d'espions, cette femme qui vous soigne en est un . . . que nous ne devons
-même pas penser à pouvoir écarter, quant à moi . . . que le coup réussisse ou
-non, sur la seule entreprise, je suis perdu sans ressource, moyennant quoi le
-plus sûr, si réellement vous avez un peu d'amitié pour moi, est de consentir
-à passer en Sicile, ma patrie, où je vous donne ma parole de vous épouser
-aussitôt que nous y serons, mais pour y passer, comment faire? --Si vous
-m'aimez réellement, devez-vous me le demander? Votre tendresse ne doit-elle
-pas applanir toutes les difficultés qui vous effarouchent? --Ah! croyez qu'il
-faut qu'elles soient insurmontables, puisqu'elles m'arrêtent un moment. Puis
-au bout d'un peu de réflexion. --Je ne vois qu'une chose, c'est de profiter
-de votre maladie même, pour réussir à nous évader. --Et de quel secours
-prétendez-vous donc qu'un tel accident puisse nous être? --Écoutez-moi, et
-surtout ne vous effrayez pas du moyen, il est affreux sans doute, mais c'est
-le seul possible au milieu de tout ce qui nous environne. --Expliquez-vous.
---Nous allons changer les nouvelles de votre état, et les simptômes de votre
-maladie, je vais dire que vous êtes dans le plus grand danger, je vais vous
-supposer à l'agonie, peu-à-peu vous empirerez . . . Vous aurez enfin l'air de
-mourir; moi seul recevrai votre dernier soupir. Je suis bien sûr que votre
-ravisseur ne laissera pénétrer ici, ni d'autres gens de l'art que moi, ni de
-prêtres pour vous exhorter: nous n'aurons plus que votre garde à éblouir.
-. . . Nous ne l'éloignerons pas . . . mais nous la tromperons; je réponds
-presque de cette circonstance. . . . Vous, morte, ou du moins crue telle, je
-serai seul chargé du soin de vous faire enterrer dans la paroisse voisine de
-ce Château. Le fossoyeur est un drôle qui m'a des obligations; il vous
-placera dans un caveau dont je serai maître. La même nuit j'irai vous en
-retirer, et nous gagnerons promptement la Sicile. . . . Mon projet vous
-répugne-t-il? --Il est un peu violent. . . . Un malheur imprévu . . . un
-oubli. . . . --Ô juste ciel! tous ces cas sont-ils présumables avec l'amour
-que vous m'inspirez. . . . Seroit-ce pour vous laisser là, que
-j'entreprendrai une telle chose? J'irai vous en arracher, tous les périls
-possibles dussent-ils se présenter à moi. --Soit, mais il faut tout prévoir
-en pareille aventure, une fois déposée dans ce caveau, s'il vous arrive un
-accident à vous même, l'infortune est toujours sur la tête des hommes, elle y
-peut cheoir à tout moment, possédant seul votre secret, vous voyez bien que
-je risque tout. --Le fossoyeur ne sera-t-il pas dans la confidence? Est-il
-possible qu'il n'y soit pas, et s'il m'arrivait quelque chose dans cet
-intervalle, n'irait-il pas vous délivrer? --Eh bien! je me livre, je
-m'abandonne, et ma parfaite confiance en vous, détruit absolument toutes mes
-craintes. --Mais belle Léonore, reprit amoureusement Dolcini en se
-précipitant à mes pieds, daignerez-vous récompenser au moins tant d'amour et
-de zèle? À ces mots je lui tendis la main et détournai la tête, de peur que
-mon visage ne vînt à trahir les sentimens de mon cœur: il accabla cette main
-des plus tendres caresses, et sortit à l'instant pour tout préparer.
-
-Il revint le même soir, j'arrive, me dit-il, de commander dans la ville même,
-une bierre à jour, rembourrée à trois pouces d'épaisseur de crins et de
-plumes, doublée de satin blanc, et dans l'un des coins de laquelle, j'ai fait
-pratiquer deux tiroirs, dont l'un contiendra des sels, des eaux spiritueuses,
-et l'autre quelques confitures sèches, des biscuits et du vin d'Espagne, vous
-y respirerez à l'aise, vous aurez sous votre main tout ce qu'il faut pour
-vous secourir et vous sustenter vingt-quatre heures: et vous y serez aussi
-mollement que dans une chaise longue. Cette bierre faite par un ouvrier de
-mes amis, s'enverra chez un de mes parens à Padoue, et c'est là que j'irai la
-chercher pour la porter ici pendant la nuit, afin que les espions se trouvent
-déroutés par cette manœuvre, et que rien ne puisse se découvrir jamais. Votre
-courage est-il toujours le même . . . ne chancelez-vous point? --Non, lui
-dis-je, vos délicates attentions me convainquent trop bien des sentimens de
-votre cœur, je me livre entièrement à vos soins, comptez sur ma
-reconnaissance. Dolcini qu'enflammaient ces paroles, me remercia mille et
-mille fois, et me protesta qu'il se rendrait toujours digne des sentimens que
-je lui accordais, je ne suis qu'un pauvre chirurgien, me dit-il, mais je suis
-honnête homme . . . confus . . . humilié, plein de remords de servir depuis
-si long-tems les fantaisies grossières du maître où m'a placé mon étoile, et
-trop heureux de trouver une telle occasion de le quitter à jamais. Ô Léonore,
-quel changement dans ma fortune! j'étais hier l'esclave et l'agent du vice,
-je deviens aujourd'hui le vengeur et le soutien de la vertu!
-
-De ce moment: les bulletins que Fallieri envoyait prendre chaque jour,
-changèrent absolument de style, ma maladie devenait dangereuse, elle pouvait
-tourner mal, il était impossible de répondre de ma vie, et Dolcini bien sûr
-d'être refusé, demandait l'assistance d'un médecin. . . . Ne m'en parlez
-plus, répondit enfin le cruel Fallieri, (tant il est vrai que le libertinage
-étouffe tous les sentimens de la nature;) [2] quand elle sera morte vous la
-ferez secrètement enterrer, et vous direz au curé qu'il ait à se taire, à
-recevoir son argent, et à réciter quelques patenôtres pour l'ame de cette
-pauvre créature, que je n'ai pas même eu le plaisir d'envoyer en enfer.
-
-Voyez quelle ame, me dit Dolcini, en me faisant voir ce fatal billet, il
-aurait obtenu vos dernières faveurs, qu'il n'eût pas pensé différemment,
-enfin, vous avez la permission de mourir, n'est-ce pas beaucoup pour un tel
-monstre?
-
-Il s'agissait maintenant de tromper ma garde, elle était fine, adroite. . . .
-c'était une surveillante dangereuse; mais je remplis mon rôle avec tant
-d'art, j'imitai si bien les syncopes, les frissons, les angoisses, les
-évanouissemens, que je la rendis totalement ma dupe. Une dernière crise eut
-l'air de m'enlever tout-à-fait. Dolcini lui déclara que j'étais morte, et
-qu'il allait en conséquence exécuter les ordres de son maître; il lui
-recommanda le plus grand silence; la bierre fut apportée, tous deux
-m'ensevelirent. . . . Allez vous reposer, dit alors Dolcini à la garde; votre
-devoir est rempli; on viendra la prendre au milieu de la nuit, et nous
-l'enterrerons . . . un seul homme et moi pour que le secret soit plus
-exact. . . . Allez.
-
-La bonne femme qui ne demandait pas mieux que d'avoir son congé, se retira,
-et délivré d'elle, Dolcini put m'arranger plus à l'aise dans le cercueil
-qu'il avait fait préparer.
-
-Il était impossible d'être mieux, excepté ce que l'esprit pouvait avoir à
-souffrir dans une telle situation, le corps assurément, s'y trouvait à l'abri
-de tous maux, on y était commodément couché, on y respirait à merveille, mais
-je ne sais quoi de lugubre, rendait quoiqu'il en fut la position cruelle.
-
-L'instant du départ arriva, Dolcini qui n'avait pu remplir les derniers soins
-nécessaires à notre embarquement avant que d'être tout-à-fait sûr de moi, me
-demanda seize heures pour y vaquer, nos montres se réglèrent l'une sur
-l'autre, on m'emportait à quatre heures du matin le lundi, je devais donc
-être délivrée le même jour à 8 heures du soir, on compte les minutes dans une
-telle situation, le fossoyeur qui s'était bien assuré que j'étais en vie, et
-à qui j'avais fait promettre de me secourir au bout des 16 heures justes, que
-Dolcini fut ou non de retour, prit une des clefs de la boîte, mon amant
-l'autre, et ils m'enlevèrent. Le curé, suivant ses ordres, m'attendait sans
-cérémonie à la porte de l'église, le caveau préparé s'ouvre, on m'y descend,
-il se referme, et me voilà vivante dans l'abîme des morts.
-
-On avait eu soin de pratiquer de légères ouvertures dans le caveau, qui,
-communiquant un peu d'air par les trous faits à mon cercueil, me procurait la
-facilité de respirer , mais en même-tems ils me donnèrent du froid; et
-quoique Dolcini m'eût fait prendre un deshabiller, chaud, pas encore
-rétablie, je me sentis prise d'un frisson violent; la frayeur s'en mêla, mon
-imagination se noircit; je me crus prête à perdre connoissance; heureusement
-je pense aux cordiaux, j'entrouvre un des tiroirs que m'avait indiqué
-Dolcini. . . . Juste ciel! quel est mon étonnement quand au lieu des secours
-que je crois y trouver, ma froide main ne saisit qu'un poignard.
-
-Si jamais je me suis crue au dernier moment de ma vie, je puis bien assurer
-que c'est dans cette cruelle circonstance; hélas! me dis-je, je suis trahie,
-je suis abandonnée, cette arme m'est offerte pour m'en servir, c'est encore
-un service que me rend la barbarie de ce monstre, il ne veut pas que je meure
-de désespoir; ne balançons pas, toute autre mort serait affreuse, celle-ci
-l'est moins. . . . Un instant de réflexions me ramena pourtant, je voyais des
-soins décidés, était-il présumable qu'ils fussent pris pour un être qu'on
-sacrifiait? Cette bierre faite avec tant d'art, ces jours si bien ménagés,
-tout cela pouvait-il s'allier au dessein de me faire périr si misérablement?
-L'effroi que j'avais ressenti à cette affreuse découverte, m'avait fait
-revenir de cette défaillance dans laquelle j'étais tombé d'abord, . . . un
-peu plus de forces me fit faire de nouvelles recherches, je sondai la boîte
-encore une fois, un tiroir s'ouvrit à l'instant, il était rempli de toutes
-les provisions que m'avait annoncées Dolcini. . . . Oh! dis-je, je suis
-rassurée, plus je verrai de preuves d'attentions, plus j'acquerrerai la
-certitude qu'on n'a pas voulu me perdre; c'est un oubli que ce poignard,
-quelle apparence qu'il soit placé pour moi. Je pris en même tems un petit
-flacon de vin d'Espagne, et en ayant avalé quelques gouttes, je me sentis en
-état d'attendre l'heure indiquée par mon ravisseur. . . . Mais elle sonna
-cette heure fatale, elle sonna par-tout et rien ne parut. . . . Oh ciel! n'en
-doutons plus, m'écriai-je, c'est ici ma dernière demeure, je vais recevoir la
-mort dans toute son horreur, elle va me frapper au milieu de son temple, déjà
-en proie aux reptiles de cet affreux caveau, peut-être vont-ils me dévorer
-vive, ah! prévenons cette fin épouvantable, hâtons-en l'instant,
-périssons. . . . Ressaisissant le poignard, j'en essayais la pointe, je la
-présentais sur mon cœur, et des larmes amères coulaient de mes yeux en
-abondance, ô! Sainville, continuai-je au désespoir, à quel âge t'est enlevée
-celle que tu aimais? Combien d'années eût-elle pu faire encore ta félicité et
-la voilà perdue pour toi. --Déplorable confiance, nation traîtresse . . .
-mais mon malheur est ma propre faute, je ne dois m'en prendre qu'à moi.
-
-Je m'anéantissais dans ces cruelles réflexions . . . quand tout à coup,
-j'entends lever la pierre. . . . non, rien ne peut rendre la multiplicité des
-mouvemens qui vinrent m'assaillir alors, espoir . . . inquiétude . . .
-joie . . . frayeur, tous ces sentimens contraires vinrent bouleverser mon
-cœur à la fois, sans qu'il me fût possible de démêler, lequel m'affectait
-avec le plus d'empire. . . . On enlève la bierre, et Dolcini paraît. . . .
-pressons-nous, me dit-il, votre garde s'est aperçue de quelque chose, elle a
-donné avis au noble, nous sommes perdus si nous ne nous hâtons. . . . tout
-est prêt, la felouque nous attend à cent pas d'ici, le fossoyeur et moi nous
-allons vous transporter dans cette même bierre, il faudra vous y tenir
-pendant notre route, cette toile que j'apporte va donner à notre caisse l'air
-d'un ballot de marchandise, et notre projet ainsi déguisé, ne peut manquer de
-réussir. --Non, non, cruel, je ne pars point que vous ne m'ayez expliqué ce
-poignard. . . . quel était donc votre projet, à quel dessein était-il là?
---Oh! Ciel, il vous a effrayé. . . . fatale étourderie, que ne vous prévenai-
-je. . . . dans mon premier projet, vous deviez sortir d'ici en homme, cette
-arme vous devenait nécessaire, je l'avais préparé à cet effet! . . . Ô!
-coupable imprudence . . . que d'excuses. --Mais partons, Léonore, éloignons-
-nous, chaque instant perdu peut nous coûter la vie, je réponds de vos
-jours. . . . j'ai fait serment de les garantir, ne me faites point, par
-d'inutiles retards, enfreindre une promesse dont mon cœur est garant.
-
-On m'emporte de nouveau, je suis placée dans un coin de la felouque, et l'on
-met sur-le-champ à la voile.
-
-Trois fois le jour, sous le prétexte de prendre quelque chose dans une de ces
-caisses, Dolcini ouvrait le cercueil, me donnait de l'air, renouvellait mes
-provisions, et me consolait par quelques paroles tendres, de tout ce que la
-crainte qu'il avait d'être poursuivi, l'obligeait à me faire souffrir.
-
-Un orage épouvantable s'éleva sur la fin du quatrième jour, c'était le même
-qui jetta Sainville sur la côte de Malthe, et qui nous y précipita également;
-mais le roulis de la felouque, entièrement sur le côté, et qui fit plus de 80
-lieues dans cette situation, m'avait tellement harassée, que j'avais perdu
-connoissance; et voilà qui vous explique la scène que Sainville vous a peint.
-Voilà qui vous éclaircit l'histoire de la bierre emportée dans une chambre,
-les regrets de l'homme qui l'ouvrit, n'y croyant plus trouver qu'un cadavre.
-Sa joie quand il s'aperçut que je n'étais qu'évanouie, et les secours qu'il
-allait me donner, quand Sainville partit, et s'éloigna de moi pour me
-chercher.
-
-Dolcini me saigna, je repris promptement l'usage de mes sens, le même vent
-qui fit partir Sainville, nous fit également remettre à la voile, et mon
-amant certain de n'avoir plus rien à redouter, me fit enfin, quitter ma
-fatale demeure.
-
-Nous avions été plus loin que nous ne voulions; il s'agissait de regagner
-_Catane_; mais malheureusement le tems favorable ne fut qu'apparent pour
-nous, comme pour Sainville, bientôt un vent d'Est s'élevant avec fureur, nous
-rejetta dans la mer d'Afrique; en cet instant fatal, un corsaire de Tripoli,
-voyant notre détresse, fond sur nous avec impétuosité, infiniment trop foible
-pour penser à la moindre résistance, il ne faut songer qu'à nous voir
-enchaîner ou périr. Dolcini, que l'amour enflamme, ose un instant disputer sa
-conquête: il perd la vie en me défendant; on lui abbat la tête à mes côtés,
-et nous passons sur le bord africain.
-
-Le vent qui s'opposait à notre retour en Sicile, devenant favorable pour
-toucher l'Afrique, nous y fumes bientôt. Le Corsaire à qui j'appartenais,
-espérant de me bien vendre, me donnait le moins de chagrin qu'il lui était
-possible; et je reçus de ce bon turc, par intérêt ou par pitié, bien plus de
-consolation que je n'en devais attendre.
-
-Nous arrivâmes le lendemain de bonne heure à _Tripoli_; le Consul de France,
-qui se trouvait sur le port quand nous débarquâmes, me reconnut sur le champ
-pour être de sa nation; il s'informa de mes aventures, me témoigna le désir
-de m'être utile, et pour m'en convaincre, conclud le marché de ma vente à
-l'instant avec le corsaire. Vous voilà dégagée, belle Léonore, me dit-il, en
-venant sur le champ m'offrir la main pour me conduire chez lui: puisse le
-nouveau sort que je vous offre, vous devenir plus agréable que celui que vous
-quittez. Hélas! monsieur, répondis-je, bien humiliée, il ne pouvait en être
-de plus cruel pour moi que celui auquel votre générosité m'arrache: croyez
-que ma reconnaissance en doit être éternelle; il ne tiendra qu'à vous de me
-le prouver, dit Duval, quand on vous ressemble, et qu'on a une dette de cette
-nature à acquitter, il n'est pas difficile d'imaginer de quelle manière on
-doit satisfaire au payement.
-
-Je reconnus bientôt au ton leste de Duval, que si je changeais de maître, que
-si du sérail d'un turc où j'étais à la veille d'entrer, je passais dans la
-maison d'un français, ce ne serait pas sur un pied très-différent, et qu'en
-général dans quelques mains qu'une femme de mon âge vînt à tomber, il y avait
-toujours à-peu-près les mêmes risques.
-
-Cette réflexion . . . bien cruelle pour une femme délicate, qui n'aspire qu'à
-se conserver pure à l'unique objet qu'elle adore, me fit répandre des larmes
-que _Duval_ surprit bientôt; il me demanda mon secret, je ne le lui cachai
-pas. Consolez-vous belle Léonore, me dit-il, quoique sur les côtes d'Afrique
-vous n'êtes pas tombée chez un barbare, j'ai pour vous tous les sentimens que
-votre figure inspire, mais je ne ferai point violence aux vôtres, les mériter
-sera ma seule étude, vous ne me verrez travailler qu'à cela. . . . Hélas!
-monsieur, répondis-je, émue de l'apparence d'un procédé qui me trompa,
-qu'espéreriez-vous du tems, puisque ma main ni mon cœur ne sont plus à moi,
-soyez généreux jusqu'à la fin, daignez vous faire informer du sort de
-l'époux, dont j'ai été si cruellement séparée à Venise; faites lui dire que
-je suis dans vos mains, il vous remettra sur-le-champ, soyez en bien sûr, la
-somme que vous venez de débourser pour moi, et vous aurez fait trois heureux.
---Trois? --Oui trois, monsieur, je le répète, et je crois votre ame trop
-belle, pour que je ne vous place pas au nombre de ceux, dont une telle action
-doit faire le bonheur. _Duval_, plus animé de cette saillie, me répondit que
-j'entendais mal mes intérêts, et que quand on voulait dégoûter un homme de
-soi, il ne fallait pas lui montrer tant d'esprit. N'imaginez pas, continua-t-
-il, que les sentimens que vous avez fait naître en moi puissent me permettre
-ce désintéressement que vous semblez vouloir m'inspirer, je ne ferai point
-valoir les droits que j'ai sur vous, mais je n'y renoncerai pourtant point
-jusqu'à vous céder à mon rival; je n'ai plus que vingt-quatre heures à rester
-dans cette ville, je suis nommé au consulat d'_Alexandrie_, mille fois plus
-avantageux et plus agréable pour moi que celui-ci, j'espère que vous voudrez
-bien m'y suivre, je vous laisse à vos réflexions jusques-là; mais à mon
-arrivée dans cette ville d'Égypte, quelque soit le parti que vous ayiez pris,
-je vous préviens qu'il y faudra soutenir la qualité de femme que mon
-intention est de vous donner. . . . Oh! monsieur, dis-je, confondue, et vous
-venez de me promettre de ne point abuser de vos droits. --Sans doute, reprit
-impérieusement _Duval_, en abuser, serait vous traiter en esclave . . . ; en
-profiter est vous prier de me donner la main. --Quel subterfuge! . . . Cruel!
---N'imaginez pas que je change; je vous laisse y penser. --Et vous jugez si
-ce dernier propos prononcé du ton d'un homme qui n'avait pas envie d'entendre
-de nouveaux refus . . . ; vous jugez, dis-je, et de l'effet qu'il fit sur
-moi, et de l'affreuse manière dont il me replongea dans toute ma
-tristesse. . . . Hélas! me disai-je, douloureusement, peut-être ai-je perdu
-au change; peut-être eussai-je obtenu plus de pitié du barbare qui m'avait
-enlevée. Ô! malheureuse Léonore, quel sort affreux le ciel te réserve-t-il
-donc?
-
-Je déguisai mon trouble, il le fallait; et toujours d'après mes premiers
-principes, je me déterminai à me livrer aveuglément à ce danger, pleine
-d'espoir, d'en trouver bientôt un autre qui m'affranchirait de celui-là.
-
-Les vingt-quatre heures expirées, _Duval_ ayant fini ses affaires à Tripoli;
-nous nous embarquâmes pour l'Égypte, mon nouvel amant joua l'indifférence
-pendant la route, il crut peut-être affliger mon amour propre par cette
-conduite; il ne se doutait pas que la tranquillité de mon cœur, y gagnait
-bien plus que ne pouvait y perdre ma vanité, et que je préférais
-l'humiliation à l'amour, dans le triste état où le ciel me plaçait, cherchant
-enfin, toutes les manières de piquer mon orgueil; nous arriverons demain, me
-dit-il, dans une ville où je suis attendu, et dans laquelle je vais jouer un
-certain rôle, voilà ce me semble assez long-tems que vous me faites attendre
-votre réponse, je ne veux plus d'incertitude; daignez prendre à l'instant un
-titre dans ma maison, celui d'aventurière ne convient ni à l'un, ni à
-l'autre, et n'acceptant point celui de mon épouse, il ne vous reste plus que
-celui de domestique. --De domestique, m'écriai-je? --J'ai bien senti que ce
-mot allait vous affecter; vous n'avez pourtant plus que le choix, où vous
-êtes ma femme en arrivant à Alexandrie, ou vous n'êtes plus que mon esclave.
---Homme sans délicatesse, est-ce ainsi que vous savez aimer? Vous vouliez,
-disiez-vous, mériter mes sentimens; sont-ce donc par de telles propositions
-que vous croyez les obtenir? Ah! rendez-moi les fers que vous avez cru
-briser; renvoyez-moi au milieu de ces pirates, dont votre pitié ne m'a sortie
-que pour les intérêts de votre coupable passion, j'y trouverai des cœurs
-moins durs; j'y serai moins malheureuse . . . , et mon désespoir m'aveuglant,
-je m'élançai de la barque avec le dessein de m'abîmer dans les flots.
-Arrêtez, me dit _Duval_ en me saisissant presque en l'air . . .; arrêtez, que
-voulez-vous faire? --me jetter dans les bras de la mort, moins affreuse pour
-moi que l'état que vous me destinez. --Ô Léonore! vous me haïssez donc bien?
---Je ne vous hais point, mais vous m'y réduirez si vous continuez de faire
-violence à un cœur qui ne peut vous appartenir. --Eh bien! je ne vous
-contrains plus, je vous laisse libre. . . . je ne demande plus qu'une grace,
-et je l'implore à vos genoux, acceptez seulement le titre de ma femme, je
-n'en exigerai les droits que quand j'aurai triomphé de votre éloignement,
-. . . Ayant trop peu d'expérience, encore pour sentir où m'entraînait ce
-qu'exigeait de moi le consul, je promis tout ce qu'il voulut, sous le serment
-sacré qu'il me fit de n'en jamais exiger davantage, que mes répugnances ne
-fussent vaincues, je sentais bien que je lui laissais de l'espoir; mais
-j'achetais la tranquillité, et me dégageais du titre odieux où sa cruauté me
-soumettait sans cela.
-
-Nous arrivâmes; _Duval_ fut descendre chez un nommé Duprat, négociant
-Français, auquel, suivant nos conventions, il me présenta comme sa femme, et
-le lendemain nous fûmes nous établir dans le logis qui nous était destiné.
-
-À Alexandrie, comme dans toutes les villes étrangères, les Européens se
-réunissent autant qu'ils peuvent, pour jouir dans leurs assemblées d'un peu
-plus d'agrémens que ne leur en offriraient celles du pays. Au bout d'un mois
-le cercle de Duval fut principalement formé de ce Duprat dont je viens de
-vous parler, du consul d'Espagne, de celui d'Angleterre, d'Hollande, de
-Portugal, et de quelqu'autres fameux négocians; ils avaient tous leurs
-femmes, dont je faisais également ma société; et qui, toutes me regardaient
-comme l'épouse, en titre du consul de France.
-
-Cependant _Duval_ m'aimait de plus en plus, et remplaçant les propos par des
-procédés, il n'y avait plus rien qu'il n'entreprit pour réussir; ses
-attentions se portaient même si loin, qu'on le raillait dans la société sur
-ce qu'il venait donner en Égypte le spectacle plaisant, d'un époux amoureux
-de sa femme.
-
-Un jeune Portugais des colonies du Zanguébar, neveu du consul de sa nation et
-envoyé en Égypte pour des affaires relatives au commerce, fut celui qui
-s'apperçut le premier de cette plaisante intrigue et qui l'en persista le
-plus agréablement. «Ne vous étonnez pas de cette passion, lui disait
-quelquefois _Duval_, elle est en moi poussée à l'extrême, je l'avoue et suis
-bien loin de m'en cacher; eh! n'imaginez pas que la jouissance puisse
-éteindre la flamme quand elle est l'ouvrage de l'amour, plus une épouse alors
-nous abandonne ses charmes, plus elle irrite notre ardeur; ce lien qu'on
-badine quand on n'aime point sa femme, devient si doux quand on l'adore, il
-est si délicieux d'accorder les mouvemens de son cœur aux vœux du ciel, des
-loix et de la nature. . . . Non, non, il n'est aucune femme dans le monde qui
-puisse valoir celle qui nous appartient, s'abandonnant avec liberté aux
-transports ardents de son ame; on lui prodigue avec tant de délices, tous les
-titres qui peuvent resserrer celui qu'elle a déjà; elle est à la fois notre
-épouse, notre maîtresse, notre amie, notre confidente, notre sœur, notre
-dieu; elle est tout ce qui peut contribuer à la félicité la plus piquante de
-nos jours, toutes les passions s'échauffent, s'embrasent, se réunissent dans
-elle et pour elle seule, on n'existe plus que par elle, on ne desire plus
-qu'elle; ah! mon ami, tu ne sais pas ce que c'est que d'être epoux, il n'est
-point de liens plus flatteurs, il n'est point de plaisirs qui vaillent ceux
-de l'hymen, il n'en est pas un seul sur la terre dont les détails soient
-aussi sensuels, malheur à qui ne les a pas connus, malheur à qui peut en
-préférer d'une différente espèce; il aura tout effleuré dans la vie, sans
-jamais avoir trouvé le bonheur.
-
-Tels étaient les sentimens que Duval exprimait à Dom Gaspard, ce jeune
-Portugais dont je viens de parler, et qui va bientôt jouer un rôle dans mes
-aventures; c'est ainsi qu'en louant l'hymen, Duval s'excusait d'y mêler
-l'amour; mais il n'en était encore qu'à l'amour, eût-il pensé de même s'il
-eut réellement connu les plaisirs qu'il peignait, qui ne connaît pas
-l'inconstance des hommes!
-
-Quoiqu'il en soit, Duval, jeune, impétueux, aimable, irritant chaque jour sa
-passion par ces riens d'une délicatesse infinie. --Par ces recherches
-inconnues aux ames vulgaires et pésamment organisées, qui, peu faites pour la
-subtilité des détails, ne connaissent comme les bêtes, que le matériel de la
-jouissance . . . par ces larcins, en un mot, que la plus honnête des femmes,
-ne saurait refuser à quelqu'un dans la maison duquel elle est obligée
-d'habiter, parce que ces choses là se volent, se dévorent et ne se demandent
-jamais; Duval, dis-je, chaque jour plus pressant, ne perdait aucune des
-occasions qu'il croyait devoir lui assurer son triomphe.
-
-Un jour, qu'épuisée des chaleurs du nouveau climat où je vivais, je m'étais
-endormie dans un cabinet de jasmin; quel fut mon étonnement de me sentir
-réveillée par Duval, et de me trouver presque nue dans ses bras. . . . Ciel!
-m'écriai-je, en cherchant à fuir; est-ce donc ainsi que vous abusez. . . . Ô!
-divinité de mon cœur, dit Duval, transporté d'amour et de désirs, en me
-captivant d'une de ses mains, pendant que de l'autre . . . . maîtresse
-idolâtrée, ne m'envie pas au moins ce que le hazard et mes yeux m'offrent ici
-de jouissance; laisse . . . laisse-moi m'enyvrer de ces charmes dont tu me
-refuses la possession. . . . laisse moi respirer à la fois dans chacun d'eux,
-et l'amour et la volupté. . . . ne les soustraits pas au culte que je leur
-rends. . . . je jouirai seul puisqu'il le faut, je t'abandonne, cruelle, tout
-ce que je ne peux obtenir de toi; mais ne m'enlève pas ce que la fortune me
-donne . . . que de graces, . . . que de fraîcheur, . . . _quels contours
-savans_ et _délicieux_. --Ah! comme tout est beau, comme tout est délicat en
-toi. --Ô! Léonore, es-tu l'ouvrage d'un dieu, . . . es-tu donc un dieu toi-
-même --Ah! juste ciel, n'arrête pas ces effets brûlants d'un amour aveuglé,
-tu les vois, tu les sens, perfide, le sacrifice est offert, et je n'en suis
-que plus malheureux!
-
-Quelque résistance que j'eusse pu opposer, il m'était devenu impossible de me
-soustraire entièrement à cet hommage, mais je m'étais si bien débattue dans
-les mains de cet amant forcené, qu'il n'eut même pas l'idée de la victoire,
-et que si l'encens brûla, ce fut si loin des autels, qu'à peine le dieu pût-
-il y croire, et fuyant aussi-tôt avec rapidité; traître, lui dis-je furieuse,
-puisque tu es assez lâche pour abuser ainsi de ma situation, pour tromper
-jusqu'à mon sommeil, je brise tous les liens chimériques qui m'unissent à
-toi, je vais dire la vérité à tout le monde, et quitter à jamais ta maison.
-Duval éperdu, vole sur mes pas, j'échappe et vais m'enfermer dans mon
-appartement où je refuse de le voir de tout le jour.
-
-De ce moment je fis les plus sérieuses réflexions sur les dangers que je
-courais. --Hélas! me disais-je, je suis au bord du précipice. . . . Comment
-me flatter de la victoire, le moyen de se dégager d'un homme si violent! je
-le trouve par-tout sur mes pas; il ne me perd pas de vue, serais-je toujours
-aussi heureuse qu'aujourd'hui? je n'ai d'autre parti que la fuite, hâtons
-nous de nous y décider.
-
-Remplie de ce projet, je jettai les yeux sur Dom Gaspard, ne voyant dans la
-société que lui seul qui pût accomplir mes desseins; je commençai par lui
-demander sans affectation, quelles étaient ses vues, il m'apprit qu'il devait
-incessamment retourner au Monomotapa, mais que n'y tenant en rien, uniquement
-obligé d'y aller pour rendre compte de la commission actuelle dont il était
-chargé, il comptait redescendre au Cap et repasser tout de suite après en
-Portugal, le plan me convint assez; le chemin du retour en Europe était un
-peu long; mais quand on n'est pas libre, il importe peu quelle route on
-prenne, pourvu que l'on arrive au but; résolue à me confier à ce jeune homme.
-Je crus que le meilleur moyen de m'en faire entendre, était l'organe de ce
-dieu puissant dont la voix unit tous les cœurs; rappellez-vous toujours de
-mes principes et ne me blâmez pas de mes imprudences.
-
-Je laissai donc parler mes yeux: Dom Gaspard vif, sémillant, jeune, plein
-d'esprit, de candeur et d'honnêteté, comprit au mieux leur langage; les siens
-m'assurèrent bientôt du sentiment le plus réciproque et le plus sincère; il
-ne fut plus question que de nous arranger; Dom Gaspard m'écrivit en français,
-qu'il parlait fort bien, . . . je lui répondis, nous convinmes enfin d'un
-rendez-vous; là, je me confiai entièrement à ce jeune homme; je ne suis point
-la femme de Duval, lui dis-je, une fâcheuse aventure m'a fait tomber dans ses
-mains à Tripoli, il m'a rachetée, . . . il veut abuser de ses droits pour me
-contraindre à accepter des liens, . . . qui me déplaisent; êtes vous homme à
-me sortir de cet esclavage? Assurément, me dit Gaspard, j'entreprendrai tout
-pour briser vos fers et plus généreux que Duval, je vous proteste et de vous
-ramener en Europe, et de n'exiger que là, la récompense de mes soins. --Ô!
-Dom Gaspard, je me fie à vous, je vous crois incapable de me tromper, vous
-rendez la vie à une malheureuse, comptez sur ma reconnaissance, et dès
-l'instant nous ne travaillâmes plus l'un et l'autre qu'à tout ce qui pouvait
-assurer notre projet.
-
-L'entreprise n'était pas aisée, indépendamment de la jalousie de Duval, nous
-avions encore à redouter son crédit dans la ville et dans les environs; Dom
-Gaspard pour passer d'Alexandrie au Monomotapa, n'avait que la facilité des
-caravannes qui partent du Caire; il fallait d'abord remonter le Nil jusqu'à
-cette capitale de l'Égypte, se joindre à la caravanne, la suivre, tout cela
-était lent, le consul pouvait nous faire arrêter.
-
-Nous imaginâmes donc un stratagême assez bisarre; le jeune Portugais avait à
-son service un nègre à-peu-près de ma taille et de mon âge; nous convinmes
-qu'au moyen d'une composition de laquelle Gaspard avait le secret, on me
-noircirait le visage et les bras, et qu'ainsi peinte, je partirais
-secrettement avec ce jeune nègre dont je passerais pour le frère, que tous
-deux, nous remonterions le Nil, et irions attendre Gaspard au Caire qui s'y
-rendrait exactement la veille du départ de la caravanne, que restant par ce
-moyen après moi à Alexandrie, il serait à portée et de rompre les recherches
-de Duval, et de me rendre compte des effets plaisans de ma fuite. Nous
-décidâmes également qu'en partant secrettement pour le Caire, je ferais
-recevoir une lettre à Duval, qui lui dirait que ne voulant point écouter son
-amour, que ne le pouvant pas, je me déterminais à le fuir, que je me rendais
-à _Damiète_, où un négociant de ma connaissance que j'avais interessée par
-lettre depuis mon séjour en Égypte, m'offrait les moyens de repasser en
-Europe, et qu'aussitôt que j'y serais, je lui ferais tenir l'argent qu'il
-avait déboursé pour moi; par ce moyen, Duval inquiété sur deux endroits,
-puisque assurément il soupçonnerait aussi mon évasion par le Caire, en
-multipliant ses recherches, courrait risque d'en perdre le fruit; mais ses
-poursuites eussent-elles même lieu du côté de la caravanne, quelle apparence
-qu'il pût m'y découvrir sous le déguisement que je prenais!
-
-L'aventure était périllieuse, je le sentais, à supposer même que l'évasion se
-fit sans aucun risque, quelle route j'allais entreprendre, était-il sûr que
-le jeune Portugais dans lequel je plaçais toute ma confiance, en fut
-certainement digne, ne pouvait-il pas abuser de ma situation? De l'empire que
-je lui donnais sur moi. --Et si malheureusement je venais à le perdre, que
-devenais-je seule, isolée, au milieu de cette caravanne, tout cela sans
-doute, m'offrait de grands dangers; mais ils n'étaient qu'en
-vraisemblance. . . . ceux que je courrais avec Duval étaient sûrs; un second
-sommeil sous le berceau de jasmin, j'étais une femme perdue, je ne balançais
-donc plus, et mes résolutions prises, je ne m'occupai que de l'exécution;
-J'écrivis ma lettre; je décampai lestement le soir du logis de Duval, et fus
-me cacher cette première nuit chez mon Portugais, qui, après m'avoir
-renouvellé ses sermens d'attendre en Europe à exiger la récompense des soins
-qu'il prenait de moi, me barbouilla le visage et les mains ainsi que nous
-étions convenus, me revêtit d'habit de nègre, et me confia au sien avec
-lequel je passai au Caire sans le plus petit inconvénient; cinq jours après,
-Dom Gaspard arriva, me fit camper sur le chameau qui portait son bagage,
-toujours comme un de ses gens, nous nous réunîmes au reste de la troupe et
-nous avançâmes.
-
-Chemin faisant, Gaspard m'apprit tout le train qu'avait fait ma fuite, il me
-dit que Duval, furieux, ne doutant point du contenu de ma lettre, n'avait
-tourné ses perquisitions que vers Damiète, malgré son désespoir, ajouta Dom
-Gaspard, l'histoire n'en avait pas moins amusé toute la ville, les reproches
-s'adressaient à lui, il fallait, disait-on, qu'il eut eu de mauvais procédés
-pour moi; je paraissais trop douce pour avoir eu des torts la première, les
-femmes me plaignaient, les hommes se moquaient de lui; mais abandonnons
-totalement Alexandrie, et trouvez bon que j'entre dans quelques détails sur
-la route singulière et peu fréquentée que je faisais.
-
-Quoique cette multitude de voyageurs, rassemblés sous le nom de caravannes,
-soit composée de gens de toutes sortes de pays et de religion, rien n'est
-comparable pourtant à l'ordre qui y règne, une armée observe moins de
-subordination, et c'est par le moyen de cette excellente police qu'on y est
-en sûreté comme dans nos routes de France. Au seul chef appartient le droit
-de décider sur le peu de différents qui s'élèvent, et ses jugemens sont
-toujours équitables. On part ordinairement deux heures avant le jour, et
-excepté une heure où l'on s'arrête aux environs de midi, la marche se
-prolonge jusqu'à trois heures de nuit, les guides donnent les signaux sur une
-timbale; tout alors doit être prêt en même tems; on n'excuse pas le moindre
-retard, et personne n'est tenté de commettre une faute qui peut coûter la
-vie; car il est très-difficile de rejoindre lorsqu'une fois on a eu le
-malheur de se séparer. Quoiqu'on ne suive aucune route tracée, les
-conducteurs sont si habiles qu'il ne leur arrive jamais d'égarer la
-caravanne; les rangs indiqués le jour du départ s'observent toute la route
-avec exactitude; mais le plus curieux, sans doute, est la patience des
-animaux qui servent à ces entreprises, ils sont tempérans et infatigables;
-ils semblent se prêter à tous les inconvéniens qui naissent du hasard, ou du
-tems, et marchent s'il en est besoin plusieurs jours de suite sans prendre
-aucune nourriture; cependant il en périt plusieurs; les ossemens qui jonchent
-la route et servent souvent de remarques aux guides, sont une preuve sûre que
-leur courage et leurs forces s'épuisent quelquefois à la longue.
-
-Ce fut dans cet ordre que nous entrâmes le premier jour dans un désert
-affreux; à peine y fûmes-nous, qu'il s'éleva un ouragan terrible, les sables
-enlevés alors à la hauteur des nuës et retombant en pluie, non-seulement
-aveuglèrent nos guides, mais leur firent même perdre absolument la trace
-qu'ils devaient suivre, et les contraignirent à une halte qui dura jusqu'au
-lendemain; cet événement m'inquiétait, quelqu'éloignée que je fus de Duval,
-quel que fût mon déguisement, je craignais toujours qu'il ne nous fît suivre,
-et qu'on ne vînt à me reconnaître; mais Dom Gaspard, attentif et prévenant,
-ne cessait de me calmer et de me rassurer.
-
-Après cette première aventure, nous continuâmes assez tranquillement notre
-route jusqu'à Hélaoué, ville charmante et qui répond bien à son nom, dont la
-signification est: _pays plein de douceur_, cette ville est la dernière qui
-dépende du grand seigneur, on y voit des jardins délicieux arrosés de
-ruisseaux, d'une fraîcheur bien précieuse pour ceux qui viennent de traverser
-des déserts arides, où l'eau leur a souvent manqué, nous renouvellâmes nos
-outres dans ce lieu, et y fîmes aussi quelques provisions de vins.
-
-Entièrement revenue des craintes que m'avaient inspiré les poursuites de
-Duval, ennuyée de mon déguisement, je proposai à Dom Gaspard de me laisser
-reprendre ma première forme; mais il craignit que ce changement ne fit bruit
-parmi les voyageurs, et il me pria pour plus grande sûreté de demeurer comme
-j'étais jusqu'aux colonies Portugaises.
-
-Au sortir de Hélaoué, nous traversâmes encore des déserts qui n'étaient pas
-moins arides que ceux que nous quittions.
-
-Léonore me dit un jour, Dom Gaspard en traversant tous ces affreux climats,
-dans quel dessein croyez-vous que la divinité ait fait de si grandes fautes à
-la contexture de notre planète? --Je serais bien en peine de le dire. --La
-faute existe, elle est claire, est-elle faite exprès? ou l'est-elle par
-inadvertance? Si elle est faite exprès, voilà un dieu méchant, si elle l'est
-par inadvertance; voilà un dieu faible, et de toute façon un dieu qui a tort.
---Votre argument est sans réplique, je ne saurais comment y répondre, je m'en
-tiens à la sensation produite par l'effet, et vous avoue qu'il est bien
-difficile de s'enflammer pour la grandeur d'un être dont les torts sont aussi
-réels. --Le pouvez-vous davantage, si le hasard vous place au milieu d'une
-troupe de scélérats? --Assurément non. --Tout ce qui existe n'est donc pas
-parfait, la seule perfection pourtant est digne de notre hommage; cependant
-cette qualité ne se trouve pas dans les ouvrages de dieu. . . . dieu n'est
-donc pas digne de nos hommages. Ô! Léonore, tirez vous de ce syllogisme,
-c'est de toutes les manières de raisonner la plus sûre, retorquez, je vous
-prie, celui-là.
-
-Ces premiers élans de la philosophie de Gaspard, me firent voir que son
-esprit mûri par l'étude, était bien loin d'adopter l'erreur, et mon estime
-pour lui, en redoubla; peut-être aurai-je bientôt occasion de vous mieux
-développer ces systèmes, continuons notre route maintenant.
-
-De _Hélaoué_ nous fûmes à _Machou_, gros bourg situé sur le bord oriental du
-Nil, qui forme en cet endroit deux isles remplies de palmiers, de Sené et de
-Colloquinte; huit jours après, nous arrivâmes à _Dongola_, frontière de la
-Nubie. À une lieue environ de largeur le pays est superbe, au-delà ce ne sont
-que sables et que déserts, dont le seul aspect fait frémir. Le Nil traverse
-cette plaine charmante, mais ici, ce ne sont plus ses débordemens périodiques
-qui causent la fertilité des terres, cette abondance n'est due qu'à
-l'industrie des habitans, qui forment des inondations artificielles par des
-transports d'eau très-pénibles. Dom Gaspard me fit admirer la beauté des
-chevaux de cette contrée bien supérieure à ceux qu'on vante le plus dans
-notre Europe. Ces peuples, pour la plupart Mahomêtans, sont enclins à toutes
-sortes de vices; un de ceux auquel ils sont le plus adonnés, est _le
-blasphême_; ils ne prononcent pas un seul mot qui n'en soit entremêlés; il
-est difficile de concevoir l'art qu'ils employent à les varier, ils étaient
-autrefois chrétiens, mais cette loi beaucoup trop gênante pour leur mœurs,
-leur a promptement déplu, et leur dérêglement rend leur culte actuel assez
-difficile à démêler.
-
-Le penchant étonnant de ces peuples au _blasphême_, donna occasion à Dom
-Gaspard de me développer quelqu'uns de ses principes, je vais continuer de
-vous les tracer. Comment est-il, me disait ce brave et honnête compagnon de
-route, que les hommes ayent pu s'imaginer que l'être grand et supérieur
-qu'ils érigent, que cet être sublime qu'ils regardent comme leur créateur,
-puisse se trouver offensé des invectives qu'il leur plait de lui adresser?
-Cet être qu'ils font auteur de tout, qu'ils regardent comme unique principe
-des choses créées, n'est-il donc pas au-dessus des injures? Est-il jamais
-présumable qu'elles puissent arriver jusqu'à lui? Mais ces imprécations que
-lui adresse l'homme, souffrant ou malheureux, ne sont-elles donc pas
-légitimes? Le premier mouvement de la nature n'est-il pas de se plaindre
-quand on est lézé? N'est-il pas de s'en prendre à l'auteur de ses maux. En en
-répandant une si grande quantité sur la terre, dieu ne savait-il pas qu'il
-s'exposait aux reproches des hommes? En a-t-il pour cela suspendu ses fléaux?
-S'il les a laissés cheoir, sachant bien que les hommes s'en vengeraient par
-leurs plaintes, il s'est donc moqué de ces invectives, s'il les a méritées,
-s'il les brave les ayant méritées, comment se peut-il qu'il s'en fâche? Quand
-le fort offense le faible, il sait bien que celui-ci se dédommagera par des
-injures; peut-il avoir craint des paroles qu'il savait bien que sa conduite
-allait lui attirer? Si dieu avait pu être sensible à nos reproches, maître de
-tout, n'eût-il pas créé l'univers de façon à ne mériter que des éloges? quand
-il ne l'a pas fait, quand il n'a pas cru devoir le faire, quand il était bien
-sûr que de ne le pas faire, devait lui valoir des blasphêmes, il est donc
-certain que ces blasphêmes lui devenaient indifférens, il n'y a donc aucun
-risque à lui en adresser, il les entend sans peine et sans courroux, très-
-convaincu qu'on les lui doit, il rit de notre ignorance, de notre
-impossibilité à découvrir ses vues, sans s'offenser de ce qui en résulte.
-C'est une barbare absurdité de notre Europe, que de punir aussi sévèrement
-qu'on le faisait autrefois et de regarder même encore aujourd'hui comme un
-crime religieux, l'acte de la faiblaisse contre la puissance; tout ce qui
-part du premier de ces états, s'émoussant avant d'arriver à l'autre, ne peut
-plus devenir un outrage, c'est l'acte de la puissance sur la faiblesse qui
-est dangereux; le contraire n'a jamais d'inconvénient; ne m'objectez pas que
-le valet armé offense le maître qu'il frappe de son arme; dans le cas
-supposé, ce n'est plus le maître qui est le fort, c'est le valet armé, la
-puissance du maître n'est plus qu'illusoire ici, la seule réelle c'est celle
-du valet; or, ce n'est plus cela dès qu'il s'agit de dieu, cet être est
-toujours le plus fort, quelque soit l'arme dont nous osions le menacer, il
-l'emportera toujours sur nous, et de ce moment ce que nous entreprenons,
-n'étant plus que le frêle élan de la faiblesse sur la force, rien n'en
-arrivera jusqu'à lui, il ne s'offensera donc point d'injures, qu'il mérite,
-qu'il veut mériter, et qu'il s'est moqué de mériter. Ô! folie éternelle des
-hommes, de vouloir toujours juger dieu sur eux-mêmes, ils se croyent offensés
-d'un mot qui ne frappe que l'air, ils s'imaginent que dieu leur ressemble.
---Ah! cessons de faire de dieu un être matériel comme nous . . . courroucé de
-nos invectives, sensible à nos éloges, facile à nos prières, nous voulons
-toujours le regarder comme un monarque humain, et qui comme tel, doit nous
-entendre et nous juger; voilà comme en rapetissant ses vues, le plus célèbre
-adorateur de dieu, ne se trouve au fond qu'un idolâtre. Dieu est trop grand,
-dieu est trop spirituel pour toutes ces choses humaines; nous livrant à la
-faculté qu'il nous a laissée d'être bons ou méchans, de le connaître ou de le
-nier, de l'adorer ou le haïr; d'après le genre d'organisation que nous avons
-reçue de lui, il s'embarrasse fort peu du parti que nous prendrons sur l'une
-ou l'autre de ces choses, indifférent à nos hommages, nullement touché de nos
-blasphêmes, toujours trop au-dessus de nous, pour en être jamais atteint,
-tout ce que nous faisons lui est égal, parce que tout est nécessité, et que
-nous n'agissons que d'après ses loix; n'imaginons donc pas être plus
-récompensé pour l'avoir prié, que molesté pour l'avoir maudit; il ne nous
-accordera pas plus de graces pour l'un qu'il ne nous fera subir de tourmens
-pour l'autre; n'est-ce pas une chose vraiment risible que de voir l'homme,
-cet être chétif et faible auquel il serait impossible de changer un instant
-le cours de la plus petite étoile; s'imaginer que ses injures ou ses prières
-allant bien plus haut, irriteront ou disposeront en sa faveur l'artisan des
-chefs-d'œuvre, qu'il n'a pas même la faculté de déranger. Étrange aveuglement
-de sa vanité sans doute, de préférer à se supposer criminel, qu'à convenir de
-sa faiblaisse; imbécile qu'il est, il aime mieux passer sa vie à trembler de
-délits impossibles, que de s'affermir et se tranquilliser par la certitude
-d'une impuissance, dont son orgueil serait humilié.
-
-Ô! Léonore, prions ou blasphêmons, adorons ou profanons, tout est égal aux
-yeux de l'être assez puissant pour avoir fait bien ou mal tout ce qui frappe
-nos yeux; un dieu qu'attendriraient nos cultes, ou qu'offenseraient nos
-erreurs, ne serait qu'un homme comme nous, et comment doué de toutes nos
-passions, aurait-il l'énergie créatrice, qui ne peut être que le plus sublime
-assemblage de toutes les vertus? si le blasphême, si cette faible injure, en
-un mot, que nous adressons à la divinité, ou par colère, ou par ennui de
-souffrir, ou par quel autre motif que ce puisse être, satisfait un instant
-notre ame; livrons nous y sans nulle crainte, bien certain qu'il ne s'en
-irritera point, qu'il est trop grand pour s'en venger, et qu'il nous aurait
-privés de la faculté de voir ses fautes, ou qu'il n'en aurait pas commis,
-s'il eût redouté les reproches que lui doit notre raison, et qu'elle peut lui
-adresser en paix.
-
-Il me semble, dis-je à dom Gaspard, que vos systêmes sur la religion sont
-commodes et simples. . . . Sur la religion, me répondit Gaspard, vous vous
-trompez, Léonore, mes systêmes sur la religion ne sont ni commodes ni
-simples; ils sont nuls; j'ai secoué, toutes ces puérilités, dont on surcharge
-l'esprit et la mémoire des jeunes gens, j'ai employé ce tems-là à
-m'instruire, au-lieu de le passer à déraisonner, et je me suis fait quelques
-principes, tant sur cela que sur quelques autres objets de morale, principes
-constans dont je ne m'écarte point. J'adopte un agent quelconque assurément,
-que ce soit la nature ou Dieu, il y a toujours un moteur, à ce qui frappe nos
-regards, je l'admets, mais je ne le sers par aucun culte. Très-assuré qu'il
-n'en exige nul, très-incertain s'il en mérite, de quel droit irais-je lui en
-rendre? J'aime mieux employer à quelques vertus le temps que d'autres perdent
-en prières, et cet agent, s'il est juste, me saura bien plus de gré d'être
-utile aux hommes, qu'assidu aux pieds de ses autels; quand je verrai moins de
-mal sur la terre, quand j'y rencontrerai moins de frippons et plus d'honnêtes
-gens, peut-être supposerai-je alors, que l'auteur de cet univers, peut
-mériter quelque reconnaissance; mais quand les maux m'assailliront de toute
-parts, quand je ne trouverai que travers, cruauté, trahison, perfidie,
-noirceur, et méchanceté chez les hommes, je croirai me restreindre dans des
-bornes très-sages, en n'accablant point d'invectives, celui qui permet tant
-de maux, je ne le fais point, mais je ris de la folie des systêmes religieux,
-je me moque de la diversité des cultes, et n'écoutant que ma raison et mon
-cœur, je reste dans l'indifférence sur un être à qui je ne dois rien . . . ou
-que des reproches . . . que je tais par l'inutilité dont je les crois. --Mais
-votre morale? --Elle est pure! eh quoi! faut-il absolument révérer des
-chimères pour avoir le droit d'être honnête homme? J'aime mes frères, je les
-soulage, la bienfaisance est le sentiment de mon cœur, je ne pleure ma
-médiocrité, que parce qu'elle me prive du charme de faire des heureux; je
-respecte les propriétés d'autrui, je ne ravirai jamais ni la femme ni le bien
-de personne; croyez que je ne vous aurais pas enlevée à Duval, si je vous eu
-crue son épouse. . . . je suis sensible à l'amour, c'est la jouissance des
-honnêtes gens; je hais le vice, je suis enthousiaste de la vertu, et finirai
-tranquillement mes jours dans ses maximes, sans désirer les joies ridicules
-du paradis, et sans craindre les flammes absurdes de l'enfer.
-
-Ces sentimens me plurent, je trouvais Gaspard estimable et résolus d'en faire
-mon ami; cependant je voulus le connaître mieux, quelque périlleuse que fût
-pour moi l'épreuve où je voulais le mettre, quelque peu favorables que
-fussent les circonstances pour la hasarder, je me sentis pressée de voir si
-ce jeune homme ayant secoué tant de freins, ne paraissant respecter que ceux
-de l'honnête homme, tenait vraiment aux principes moraux qu'il affichait;
-j'avais laissé de l'espoir à Gaspard, je lui avais caché mes nœuds avec
-Sainville, et ma main d'après nos conventions, devait être le prix de ses
-soins, sitôt que nous serions en Europe; je saisis l'occasion d'une halte,
-peu après la conversation que nous venions d'avoir, et là, je lui avouai que
-je l'avais trompé, . . . que je ne pourrais jamais m'acquitter envers lui,
-que ma main n'était plus à moi, qu'il devenait d'après cela le maître de mon
-sort, qu'il devait me punir d'avoir abusé de sa bonne foi, . . . m'abandonner
-dans ces déserts . . . mais que s'il tenait sa parole, ce procédé, d'autant
-plus généreux, qu'il devenait sans aucun intérêt, lui assurait à jamais toute
-ma tendresse; j'aurais peut-être dû vous tromper jusqu'au bout, ajoutai-je,
-mais la manière dont vous venez de vous faire connaître à moi, les sentimens
-que vous m'avez montré, votre philosophie, votre mépris pour tous les faux
-liens qui captivent les hommes, . . . tout, Gaspard, tout enfin me donne une
-si haute opinion de vous, que j'ai cru ne devoir plus vous rien déguiser,
-vous voilà maître de moi, je me livre.
-
-Gaspard ému, me fixa d'abord avec étonnement,--et revenant tout de suite à
-lui . . . Ô! Léonore, s'écria-t-il en me serrant dans ses bras! . . . Que je
-vous dois de reconnaissance! je ne sacrifiais qu'à l'amour; j'aurai tout fait
-pour la vertu, et me pressant d'accepter une bourse, que je me défendis de
-prendre; que cela vous reste au moins, continua-t-il, si je venais à mourir
-avant l'exécution de ma parole. . . . Quand je ne voyais en vous qu'une
-maîtresse, je négligeais des soins dont j'imaginais que l'hymen devait
-m'acquitter . . . mais je dois bien plus à l'amie.
-
-Le premier mouvement de mon cœur fut, je l'avoue, de me laisser tomber aux
-pieds de cet homme généreux, et j'y répandis un torrent de larmes avant de
-souffrir qu'il me releva. . . . Généreux mortel, m'écriai-je, vous avez
-absorbé dans vous toutes les chimères religieuses, mais si vous avez dégagé
-votre esprit de ces fables inutiles à l'homme, ce n'est, je le vois bien, que
-pour y laisser plus d'empire à tout ce qui doit faire la félicité de vos
-semblables. Ah! Laissez moi vous offrir ma reconnaissance et mon cœur,
-laissez moi vous regarder comme un ami, . . . comme un frère, . . . comme le
-dieu même auquel vous refusez des vertus, . . . et qui ne serait vraiment
-digne de nos hommages, que s'il avait celles de votre ame. Ô! Gaspard, je
-n'eus pas trouvé ces sentimens dans un dévot.
-
-Ici le caractère de Léonore, ou du moins sa façon de penser sur la religion,
-se trouvant entièrement à découvert, madame de Blamont, quelqu'enthousiasmée
-qu'elle fût, de l'action de Gaspard, ne put s'empêcher pourtant de faire
-sentir à sa fille qu'elle était fâchée de lui voir ne soupçonner ce trait que
-dans un ennemi de nos principes religieux; il était difficile que l'extrême
-piété de cette femme honnête et sensible, ne s'allarma pas de ce qui venait
-d'être dit . . . , Léonore fut calme aux reproches de sa mère. . . . Ô!
-madame, lui dit-elle, vous avez exigé de moi de la sincérité, je la blessais
-en vous cachant mes principes, je dois-donc en rester là s'ils vous
-scandalisent, car je serai contrainte en avançant, de vous dévoiler des
-choses plus fortes, et que vous condamnerez d'autant plus, qu'à la rigueur
-j'aurais pu ne pas m'y prêter. Ce n'est ni à monsieur de Sainville, madame,
-ni à dom Gaspard, ni aux autres personnes avec lesquelles vous allez me voir,
-qu'il faut s'en prendre du peu de conformité de mes systêmes aux vôtres; mon
-mari vous dira que dès l'âge de 13 ans, il reconnut en moi cette ferme
-aversion pour toutes idées religieuses; et j'avais déjà lu à cet âge presque
-tout ce qui a été écrit contre les opinions que vous adoptez; une amie de la
-comtesse de Kerneuil me prêta ces livres; je les dévorai; elle en raisonnait
-avec moi, m'affermissait dans les principes dont ces ouvrages m'offraient
-l'analyse, me les expliquait avec soin, et se plut aussi pendant deux ans, à
-nourrir mon ame d'une philosophie dont elle était enthousiaste; l'expérience,
-mes malheurs, l'image du monde ont vivifié dans moi ces systêmes et me les
-ont rendus si familiers, qu'il me serait bien difficile d'en adopter d'autres
-aujourd'hui; je les crois compatibles à la plus saine vertu; la suite de mon
-histoire vous en convaincra peut-être, je n'ai pourtant point anéanti l'idée
-d'un dieu, ne l'imaginez pas madame, mais je crois ce dieu très-au-dessus de
-tous les cultes, je suis fermement persuadée qu'il n'en mérite et n'en exige
-aucun, et que de tous le moins raisonnable étant le nôtre, serait celui qui
-devrait l'offenser le plus grièvement s'il se mêlait des folies humaines.
-Malheureux enfant, dit madame de Blamont en pressant Léonore entre ses bras,
-tu n'aurais pas couru tous ces risques sans les premiers malheurs de ton
-enfance. --Ah! crois que les vertus morales ne sont que plus actives, étayées
-par celles de la religion, et que celui qui sert bien son dieu, n'en aimera
-que mieux ses semblables; . . . quelques larmes coulèrent ici des beaux yeux
-de cette mère tendre, . . . ceux d'Aline se mouillèrent aussi, elle tenait
-les mains de sa sœur, elle la regardait avec cette pitié douce qui s'allarme
-pour tout ce qui ne lui ressemble pas; non, que cette chère fille s'imagine
-être mieux qu'une autre; mais elle est persuadée de ses maximes, elle y croit
-lié le bonheur présent et futur. L'être qui ne les adopte pas, lui présente
-l'idée du malheur, et cet aspect afflige toujours une ame aussi délicate que
-la sienne.
-
-Le comte vit bien que sa médiation devenait nécessaire à rétablir la paix
-dans les esprits; madame, dit-il à la présidente, les erreurs de Léonore ne
-sont point vos fautes, elles ne doivent vous donner aucun remord, il faut la
-plaindre sans essayer de l'en faire revenir, vous n'y réussirez pas, il n'y a
-rien à quoi l'on tienne comme à ses idées sur la religion, vous savez que les
-approches, même de la mort, n'en font point changer. --Oh! non certainement,
-reprit Léonore avec vivacité, c'est pour assurer le calme de cet instant,
-qu'on travaille à secouer de bonne heure ce qui peut le rendre horrible; il
-s'en faut donc bien que je puisse renoncer à ce que je n'ai adopté que pour
-mon bonheur, à ce qui, j'ose le dire, le fait uniquement après les sentimens
-que je dois à ma mère et à mon époux, et que trouble seulement aujourd'hui le
-chagrin qu'en ressent cette mère à qui je suis prête à faire tous les
-sacrifices qui pourraient lui devenir de quelqu'utilité, aux seules
-conditions qu'elle n'exigera pas ceux qu'elle ne souhaite que pour me rendre
-à des liens que je ne prendrais qu'avec horreur.
-
-Eh bien, dit le comte, cela posé, je crois que ce qu'il nous reste de mieux à
-faire, est d'écouter la suite des aventures de Léonore, et de l'engager plus
-que jamais à ne nous rien déguiser. Chères et charmantes amies, continua-t-
-il, en s'adressant à madame de Blamont et à son Aline, quand on a votre
-solidité, votre vertu, on peut tout entendre sans risques, et quand on a
-votre sagesse et vos cœurs, on plaint et pardonne la faute sans cesser
-d'aimer la coupable, et Léonore aussitôt embrassée par sa mère et sa sœur,
-pressée par elles et par toute la société de continuer le fil de ses
-aventures, en reprit le récit dans les termes suivans:
-
-Quand nous arrivâmes aux environs de _Dongola_, le conducteur de notre
-caravanne fut demander au roi la permission de traverser sa capitale, on la
-lui accorda sur-le-champ, et en vérité la faveur n'était pas grande; rien de
-plus affreux que cette ville, des maisons désertes ou mal bâties, des rues
-embarassées de monceaux de sables entraînés par les lavanches, et partout
-l'image de la désolation; un château assez mal fortifié se présente au milieu
-de la ville; il est défendu par une garnison d'arabes pasteurs; Dom Gaspard
-et moi, ainsi que quelques négocians Hollandois de la caravanne, eûmes
-l'honneur de manger chez le roi de Dongola, à des tables séparées, mais aussi
-bien servies que la sienne.
-
-Le titre de domestique de Dom Gaspard n'avait duré qu'un jour, dès que nous
-nous étions crus en sûreté, cet ami m'avait fait passer pour le neveu d'un
-roi d'Afrique, qu'il ramenait à son oncle, et comme il m'avait appris le
-Portugais, je ne m'exprimais plus que dans cette langue.
-
-Quatre jours après notre départ de _Dongola_, nous entrâmes dans le royaume
-de Sennar; la crainte d'être pillés par les peuples qui sont au-dessus de
-_Korti_ le long du Nil, nous contraignit à nous éloigner des bords de ce
-fleuve, et à entrer dans le désert de _Bihonda_, un peu moins agreste que
-ceux de la Libie, et où l'on voit au moins quelqu'arbres; de l'autre côté du
-désert nous trouvâmes des habitans campés sous des tentes qui ne nous
-laissèrent manquer de rien. Nous parvinmes enfin à _Hargabi_, où se trouve
-avec profusion tout ce qui peut flatter les voyageurs; cette abondance
-délicieuse quand on vient de traverser des pays si incultes, nous engagea à
-quelque séjour dans cette contrée. Ce fut en la quittant que nous voyageâmes
-dans des forêts charmantes d'acacias; leur fraicheur, la quantité de petits
-perroquets verts, de gelinottes et d'autres oiseaux qui peuplent ces bois, ne
-contribuent pas peu à rendre délicieuse la route qui les traverse; au sortir
-de là, nous marchâmes dans des plaines très-fertiles, d'où nous découvrîmes
-la ville de Sennar.
-
-Cette capitale où vous trouverez bon que je vous arrête un instant, à cause
-de la fatale aventure qui nous y arriva, contient environ trois cent mille
-ames; mais elle est aussi sale que peu policée; le palais du roi construit de
-briques cuites au soleil, est un amas confus de bâtiment qui n'a de
-remarquable que le désordre et le mauvais goût. Les appartemens garnis de
-tapis, sont meublés à la manière du Levant; quelques jardins les environnent;
-tout est désagréable dans ce climat brûlant, les chaleurs qui prennent de
-janvier en avril y sont incontenables, les peuples de la religion mahométane
-y sont fourbes, méchans, superstitieux, débauchés, et l'on n'est pas plutôt
-dans ce triste séjour, que l'on désire aussitôt de le quitter.
-
-Le roi auquel nous fûmes présentés, est un homme d'environ cinquante ans,
-d'un libertinage effréné et d'une cruauté inouie; on ne peut l'aborder que
-pieds nuds; ses traits ne s'aperçoivent jamais; perpétuellement couverts d'un
-voile de gaze, on dirait que cet imbécile craint d'éblouir ses peuples, quand
-il va de sa capitale à une maison de campagne à lui qui en est éloignée de
-deux lieues, il est précédé de quatre cents gardes à cheval, entouré de deux
-cents valets, chantant ses louanges, dont douze le portent sur un palanquin,
-et suivi de sept cents femmes nues, portant sur leur tête des corbeilles
-remplies des différens mets qui doivent être servis au repas de sa majesté;
-trois cent cavaliers ferment la marche, et ce cortège forme une ligne d'une
-telle étendue, que souvent la tête de la colonne est déjà dans la maison de
-campagne que l'arrière garde n'a pas même encore quitté la ville. Si le
-souverain s'en tenait à ce faste, dès que ses trésors lui permettent de le
-soutenir, il ne donnerait aucune prise aux reproches des passagers; mais son
-extrême cruauté les lui mérite absolument. Elle révolte souvent ses sujets;
-et comme il les craint, à l'exemple de tous les despotes, ce n'est depuis
-quelque-tems que sur les caravannes, qu'il fait tomber les traits de sa
-noirceur. Nous en étions prévenus, mais notre maudite curiosité nous fit,
-malgré tout cela, tomber dans l'un des pièges qu'il tend ordinairement aux
-voyageurs, pour se procurer, parmi eux, des victimes à ses scélératesses. Un
-des goûts le plus vif de ce monstrueux prince, un de ceux qui le chatouille
-le plus énergiquement, est de faire empaler sous ses yeux, tous les
-délinquans qu'il peut surprendre en faute, et cela sans distinction d'âge ni
-de sexe. Placé à une fenêtre de son palais, ouverte à quinze ou vingt pieds
-du lieu où l'on exécute, le vilain homme au milieu de ses femmes jouit là
-tout à son aise du cruel plaisir de voir souffrir des malheureux. Afin
-d'augmenter leur nombre, il surcharge les voyageurs d'impôts et de défenses,
-dont le défaut de payemens ou l'infraction est toujours punie par le pal.
-Dans le nombre de ces défenses, celle qui nous fit succomber Gaspard et moi
-et qui nous précipita ainsi que quelqu'autre de nos compagnons dans le péril
-que je vais vous raconter, est celle publiée à son de trompe, toutes les fois
-qu'une caravanne passe dans Sennar; cette défense consiste à ne point
-approcher d'un petit pavillon situé à une demi-lieue de cette ville, dans
-lequel, est dit-on, renfermé _l'organe_ de _Mahomet_; mais en même tems que
-le fourbe fait faire ces défenses, un nombre infini de satellites à lui,
-conversant avec tous les voyageurs, ne cessent d'exciter leur curiosité sur
-cette merveille, et ce qu'ils en racontent est si bisarre, que pour peu qu'on
-soit né avec un peu d'imagination, il est bien difficile de ne pas succomber;
-quelques-uns de ces fripons offrent de vous conduire, tous vous assurent que
-la défense publiée est chimérique, que fût-on même surpris, il n'en
-résulterait aucun danger; on se laisse séduire, on y va, dès qu'on y est, il
-y arrive ce que vous allez voir.
-
-Vivement pénétrés que cette défense n'était que de forme, chaudement excités
-à aller admirer une des plus grandes merveilles du monde, en ayant déjà dans
-nous-mêmes une violente envie, Gaspard, trois femmes arabes, deux turcs,
-quatre négocians Hollandais ou Portugais et moi, tous voyageurs de la
-caravanne, nous nous laissâmes entraîner, et à la pointe du jour le
-surlendemain de notre arrivée à Sennar, conduits par deux de ces fripons qui
-nous avaient suborné, nous nous rendîmes au pavillon de Mahomet; à peine en
-fûmes-nous à trente pas, qu'un gros de soldats armés de carabines débusquant
-à la hâte d'un taillis voisin, dans lequel ils étaient à plat-ventre, nous
-entoure, nous saisit avec la même facilité qu'un chasseur s'empare du gibier
-qu'il vient de prendre en son lacet, et nous ramène à l'instant tous les onze
-au prince, qui se met à éclater de rire, voyant une si bonne capture, en nous
-promettant que par ses soins nous ne languirons pas sur la terre; il nous
-examine les uns après les autres, et sans être touché de la jeunesse, de la
-beauté des trois femmes arabes, qui se jettent à ses pieds pour implorer sa
-grace, il les condamne comme le reste, en leur assurant qu'il aura le plus
-grand plaisir à voir, si elles supporteront les douleurs du supplice qui leur
-est préparé, avec le même courage que les hommes.
-
-Mon sexe n'étant pas découvert, mon déguisement toujours le même, le roi
-continua comme il avait fait jusqu'àlors de me prendre pour un garçon. . . .
-Gaspard voulut l'implorer pour moi, lui rappeler les alliances avec un roi
-d'Afrique, qu'il m'avait supposée (comme partout,) en arrivant dans cette
-cour, l'attendrir en un mot sur mon sort, en lui disant que j'étais d'un sang
-royal comme lui, rien ne réussit; parle pour toi, lui dit le barbare, et ne
-t'inquiète pas des autres.
-
-Cependant on nous donna un excellent dîner, au palais même, et l'on nous
-laissa tous ensemble dans la salle, où l'on nous avait servi jusqu'à l'heure
-du spectacle que le roi se préparait à nos dépends.
-
-Je ne vous peins point ma situation, vous comprenez aisément son horreur,
-toutes mes idées se tournaient vers Sainville. --ô! malheureux amant,
-m'écriai-je, je ne te verrai donc plus, ceci est bien pis que le poignard du
-cercueil de Venise, mourir à la bonne heure, . . . mais mourir _empalée_! et
-mes larmes coulaient en abondance, sans que la main du tendre et bon Gaspard,
-oubliant tous ses dangers pour moi, cessa jamais de les essuyer. Le même
-désespoir régnait dans notre petite troupe, les hommes juraient et
-tempêtaient, les femmes toujours plus douces, même dans leurs douleurs, se
-contentaient de pleurer ou d'hurler, et l'on n'entendait que des cris, que
-des imprécations dans cette salle, funeste; mélodie bien flatteuse sans doute
-aux oreilles du bourreau qui nous sacrifiait, puisque pour les entendre plus
-à l'aise, le cruel était venu dîner avec ses femmes dans une pièce voisine de
-la nôtre.
-
-Enfin, elle arriva cette heure fatale, où nous allions devenir la proie de la
-mort; je ne l'entendis pas sans frissonner, je me serrai contre Gaspard, il
-me semblait que celui qui allait pourtant périr comme moi, devait encore me
-servir d'appui; le prince fut se placer, et l'œil fixé sur l'arène sanglante,
-le monstre vit exécuter d'abord les deux turcs, ensuite les quatre européens
-et les trois femmes arabes; il ne restait donc plus que Gaspard et moi, on
-vient me chercher la première, j'embrasse mon ami, je meurs contente, lui
-dis-je, puisqu'on m'épargne au moins la douleur de vous voir périr à mes
-yeux, puis réunissant mon courage et mes forces, je m'élance au milieu du
-cercle; l'exécuteur me saisit. --Oh! madame, dit Léonore, en frémissant de
-souvenir, si j'ai cru voir la mort de près, j'ose bien dire que c'est dans
-cette terrible occasion.
-
-Pour l'accomplissement de cette cérémonie à-peu-près comme pour celle où l'on
-châtie les enfans, la portion de chair que l'on découvre, est celle que la
-nature a placée au bas de nos reins, et cela, pour que rien ne puisse mettre
-obstacle à l'introduction du pieu dans la partie destinée au supplice. On
-dégarnit donc promptement, aux yeux du monarque observateur, ce qui gênait
-dans moi le local nécessaire à l'action; mais jugez ce que je devins, quand
-j'entendis, dès qu'on me vit nue, des cris tumultueux retentir dans toute
-l'assemblée, et le bourreau lui-même me repousser avec horreur. Trop émue de
-mon sort, je n'avais pas pensé à la surprise que je devais naturellement
-causer en présentant un derrière assez blanc sous un buste fort noir; la
-frayeur avait été générale; les uns m'avaient prise pour un dieu, les autres
-pour un sorcier, mais tous s'étaient enfuis, le roi seul un peu moins
-crédule, ordonna qu'on me ramena à l'instant à ses yeux; on fait venir
-Gaspard, les interprètes s'avancent et on me demande ce que signifie cet état
-mixte dont la nature n'offrait aucun exemple; il n'y eut plus moyen de
-feindre, il fallait tout avouer; le roi me fit débarbouiller devant lui, me
-fit prendre des habits à l'usage de ses femmes, et m'ayant malheureusement
-trouvée de son goût sous cette métamorphose, il me déclara qu'il fallait
-m'apprêter à recevoir, dès la même nuit, l'honneur de servir ses plaisirs.
---Funeste arrêt, me dis-je, différence bien légère entre le supplice qui
-m'attend et celui où j'échappe. --Ô Sainville! . . . Sainville, ne
-m'aimerais-tu pas mieux empalée.
-
-En considération des plaisirs que le roi de Sennar se promettait avec moi, il
-accorda la vie au jeune Portugais, mais on nous sépara aussitôt, il fut placé
-parmi les esclaves, et moi reléguée dans une petite chambre attenant au
-harem.
-
-Une émeute affreuse survint heureusement pour moi le même soir, elle était
-occasionnée par nos compagnons de voyage; furieux de ce qui venait de nous
-arriver, ils nous vengeaient, et le tumulte devenait si pressant dans la
-ville, que le roi avait été obligé de marcher en personne à la tête de ses
-troupes, pour en arrêter le désordre; il rentra fort tard, et se trouvant
-harassé; il se retira seul dans son appartement, en me faisant dire que je ne
-jouirais que le lendemain des graces qu'il lui plaisait de m'accorder.
-
-Cette nouvelle me calma, c'est un trésor que le tems pour un malheureux,
-celui qu'on lui donne quelque court qu'il soit, lui paraît toujours suffisant
-à se dégager des fers qui lui sont préparés, et son ame s'épanouit en
-proportion des heureux délais qu'il obtient.
-
-La nuit était déjà très-avancée; anéantie sur mon balcon, je me livrais à
-mille projets plus singuliers les uns que les autres, pour tacher de me
-soustraire aux nouveaux maux dont j'étais menacée; encouragée par mon
-heureuse étoile, je ne doutais pas que le sort ne m'offrit incessamment les
-moyens de fuir, lorsque tout-à-coup j'entendis prononcer mon nom; qui
-m'appelle, dis-je? qui peut donc s'occuper encore de la plus malheureuse des
-femmes? Le meilleur ami qu'elle ait au monde, me répondit-on, l'infortuné
-Gaspard qui vient pour la sauver. --Gaspard! Dieu, qu'entends-je. --Ô
-Léonore! laissez-vous glisser, peu de hauteur, nous sépare, je le vois,
-hasardez tout et n'ayez nulle crainte, un des gardes du tyran gagné par mes
-largesses, est là qui nous attend, il s'échappe avec nous; fuyons: la
-caravanne partie tout de suite après l'émeute, n'est pas à deux mille d'ici,
-nous la rejoindrons aisément; pressons-nous, le beaume qui coule sur des
-playes brûlantes, la rosée qui rafraîchit le calice des fleurs déssechées par
-le vent du Midi, produisent des effets moins doux, que ces paroles ne firent
-sur mon cœur, je ne perdis pas une minute, et sans mesurer des yeux la
-hauteur, je me précipite dans les bras que me tend Gaspard. Son guide et lui
-m'emportent à l'instant, et en moins de trois quarts d'heure d'une marche
-forcée, nous rejoignent à nos camarades, un peu surpris de mon changement
-d'état, mais dont nous ne fûmes pas moins reçus avec des transports
-inexprimables de joie. Tous les hommes deviennent frères quand le péril les
-rassemble; le généreux soldat qui nous sauve, est récompensé de nouveau,
-j'embrasse mille et mille fois Gaspard, les paroles manquent aux sentimens de
-ma reconnaissance, notre nègre et nos effets se retrouvent dans le plus grand
-ordre, et notre route se poursuit.
-
-Ah! je respire, dit le comte, vous m'avez fait une frayeur . . . moi qui
-connais si peu ce sentiment-là; il n'appartient, je crois, qu'à l'intérêt que
-vous inspirez de le faire naître dans mon ame; voilà peut-être la première
-fois de la vie qu'une jolie femme se sauve par de tels moyens; il en est
-mille qui se seraient perdues pour avoir montré ce que vous fîtes voir. --En
-vérité, comte, dit la présidente. --Mais madame laissez-moi rire à l'aise,
-d'une aventure qui n'a point d'exemple, je vous assure que cette partie
-blanche en contraste avec un mufle noir devait produire un des plus plaisants
-effets. --Continuez, continuez ma fille, car ce maudit comte est
-insupportable.
-
-En sortant de Sennar, reprit Léonore, nous gagnâmes Bakas, petit village sur
-le bord du Nil, que nous trouvâmes à sec en cet endroit. De-là, nous
-parvinmes à _Giésim_, endroit plus considérable, mais situé dans la même
-position, relativement au fleuve, et cependant au milieu d'une forêt où nous
-vîmes des arbres que dix hommes n'embrasseraient pas; une de ces monstrueuses
-productions de la nature, minée de vieillesse, formait à l'intérieur une
-chambre où se serait tenu cinquante personnes à l'aise. Ce fut là où nous
-fûmes obligés de quitter nos chameaux à cause des montagnes qui nous
-restaient à traverser; entièrement remplies d'herbes qui les empoisonnent dès
-qu'ils en mangent.
-
-Nous traversâmes en sortant de _Giésim_, des forêts superbes de tamarins
-toujours verts, portant une espèce de prune dont le goût n'est point
-désagréable; ces forêts où jamais le soleil ne pénètre à cause de leur
-épaisseur, sont d'un frais souvent funeste aux passagers; mais la bonté de
-mon tempérament, et la vigueur de mon âge, me garantirent de tous ces maux,
-et sans les cruelles inquiétudes de mon esprit, cette route toute dangereuse
-qu'elle est, ne m'eut offert que de l'agrément; nous arrivâmes de-là, à
-_Serké_, petite ville au milieu des montagnes, située dans un joli valon,
-rafraîchie d'un petit ruisseau qui sépare _l'Éthiopie_ du royaume de
-_Sennar_; partout dans cette nouvelle contrée, nous trouvâmes la plus belle
-et la plus brillante agriculture: le cotton, les cannes de bambous, les
-ébeniers et une multitude de plantes aromatiques, varient agréablement les
-richesses du sol; mais la multitude de lions que l'on entend mugir autour de
-soi distrait un peu du plaisir que l'on trouve à traverser ce beau pays. On
-est obligé d'allumer de grands feux pour écarter ces animaux dont la société
-sans ces précautions pourrait bien n'être pas très-douce. Quelques jours
-ensuite, nous passâmes plusieurs rivières fort dangéreuses, et peu après nous
-traversâmes une plaine ombragée de grenadiers, dont nous dévorâmes les
-fruits.
-
-Là, nos bagages, sous la garde des différents seigneurs de terre où nous
-passions, étaient portés par leurs vassaux, de territoires en territoires, ce
-qui dura tout le tems que nous fûmes en éthiopie.
-
-Quoique nous ne pénétrâmes pas jusque dans la capitale de cet empire, j'en
-vis assez, pour pouvoir vous parler en peu de mots d'un pays qu'on fréquente
-trop peu et qui par-tout, offre à l'œil du philosophe et du naturaliste, une
-foule d'objets intéressants. Il n'est sans doute aucune province en Europe
-plus artistement cultivée, le Cardamomum et le Gingembre en donnant à ces
-plaines un aspect flatteur, parseme l'air, d'atomes les plus odorifférans;
-agréablement coupées, par de vastes rivières bordées de lis, de jonquilles,
-de tulipes et de violettes; on se croit dans le paradis terrestre, on ne
-s'étonne plus en voyant ce climat que quelques imaginations ardentes ayent
-placé ce lieu de délices dont notre premier père eut la mal-adresse de se
-faire chasser pour une pomme, fruit qu'on n'y aperçoit pourtant nulle part.
-Les forêts plus délicieuses encore que les plaines, sont remplies d'orangers,
-de citroniers, de grenadiers et de plusieurs autres arbres toujours couverts
-de fleurs, parmi lesquels on en voit qui portent des roses, d'une odeur bien
-plus forte et bien plus délicate que les notres.
-
-Les peuples de cette contrée qu'on a long-tems confondues avec ceux de la
-Nubie leurs voisins, en diffèrent pourtant beaucoup par la figure; ceux-ci
-sont d'un brun tirant un peu sur l'olive, leur taille est haute et
-majestueuse, leurs traits agréables, ils ont presque tous les yeux beaux; le
-nez bien pris, les lèvres minces, et les dents très-blanches, au lieu que
-ceux que nous quittions sont fort noirs et n'ont absolument d'autres traits
-que ceux des nègres que vous connaissez.
-
-Les Éthiopiens suivent la religion Copte, sorte de culte mélangé du
-Catholicisme et du Grec. Ils sont très-dévots, grands adorateurs de saints
-profondément pénétrés de la possibilité des miracles, et sur-tout de celui de
-la transubstantiation, quoiqu'ils ayent aussi parmi eux des gens assez
-raisonnables pour rejeter un dogme, où la foi, le plus trompeur des guides
-est si nécessaire pour soumettre la raison révoltée.
-
-Eh! comment pouvoir admettre, disait un de ces philosophes à Gaspard, assez
-heureux pour s'entretenir devant moi quelques instans avec lui en langue
-latine, comment supposer un dogme aussi impossible que celui de la
-transubstantiation? N'est-ce donc pas s'aveugler à plaisir que de préférer au
-sens réel des paroles de Jésus-Christ, un inexplicable mystère qui ne peut se
-supposer qu'en contrariant toutes les lumières de la raison? Est-il
-vraisemblable qu'un être bon voulut à ce point abuser de la crédulité des
-hommes? N'est-ce pas une chose également absurde et dégoûtante que d'imaginer
-qu'un dieu nous ordonne de manger sa chair; n'est-ce pas une chose ridicule
-et atroce que d'oser croire qu'un homme, fut-ce même un saint, puisse avoir
-la faculté d'évoquer son dieu par des paroles, et de le faire descendre à son
-gré dans des élémens corruptibles et dissolubles? Ou ce Dieu descend dans
-l'hostie corporellement ou il s'y transporte en esprit, s'il y descend
-corporellement, comment n'emplifie-t-il pas par la matière? Et comment cette
-hostie n'est-elle pas d'un volume différent après l'incorporation qu'avant?
-S'il n'y descend qu'en esprit, comment cette essence divine peut-elle
-s'introduire dans des portions de matières, sans les vivifier? Ou il faut que
-l'hostie grossisse après l'incorporation, si elle s'est faite charnellement,
-ou il faut qu'elle s'anime si la jonction n'est que spirituelle, car la
-métamorphose totale est absolument impossible; un changement quelconque ne
-peut s'opérer idéalement, toute mutation suppose une cessation des parties
-visibles du premier corps, et une prompte jonction des élémens du second
-corps dans les parties décomposées du premier, procédé qui ne peut s'opérer
-que par le choc des atômes des premiers élémens sur les atomes des seconds;
-mais l'opération doit être apperçue, elle n'est sans cela qu'illusoire et
-dans le cas d'être rejettée de tous les bons esprits. Ce n'est donc que comme
-incorporation que nous pouvons concevoir l'eucharistie. Or, vous venez de
-voir que cette incorporation est impossible. Inutilement direz-vous que rien
-n'est tel à dieu. Ce raisonnement est faux, invinciblement enchaîné lui-même
-par ses premiers actes, il ne peut plus faire aujourd'hui que les effets de
-ses créations, ayent des qualités différentes de celles qui leur imprima
-d'abord; il lui est par exemple impossible de changer la nature des élémens,
-il ne peut leur ôter leur propriété; celui qui a recours au miracle pour
-expliquer ce qu'il ne conçoit pas, est un sot qu'on doit plaindre et ne
-jamais écouter. Un miracle est, selon lui, un effet de la toute-puissance de
-dieu qui déroge à cet égard aux loix générales qu'il a établies. --Peut-on
-prêter de pareils sentimens à l'Être-Suprême? S'il a besoin de déroger à ses
-premières opérations pour se faire croire par l'homme, il convient donc que
-ce qu'il avait fait avant, n'avait pas assez de puissance pour mériter notre
-foi? il avoue donc qu'il a mal fait d'abord, et qu'il faut maintenant qu'il
-fasse mieux, . . . première absurdité; mais qui vous persuade d'ailleurs que
-dieu raisonne ainsi? Qui vous prouve dans lui cette action de déroger que
-vous nommez miracle? Quelque puisse être votre mauvaise volonté à l'égard de
-ce dieu si maltraité de vous, comment pouvez-vous croire qu'il se conduise
-comme vous le faites agir? Connaissez-vous toutes les loix de Dieu, pour oser
-soutenir votre systême? et le plus étonnant des phénomênes, s'offrit-il même
-à vous, qui vous assure que ce qui vous surprend n'est pas une des loix de
-dieu que vous avez ignoré jusqu'alors? et si c'en est une, de quel droit
-osez-vous l'appeler miracle? à moins qu'on ne me persuade qu'il est
-impossible que le phénomène qui me frappe, puisse dépendre des loix générales
-de la nature; on ne pourra jamais me convaincre que ce phénomène puisse être
-un miracle. Il ne peut y avoir de miracles que dans l'événement qui contrarie
-les loix de la nature; or, quel est-il, et quel peut-il être cet événement?
-Est-ce à nous à le décider? nous qui ne sommes pas encore parvenus à dévoiler
-le quart des mystères de cette nature incompréhensible. . . . À supposer donc
-qu'il s'opérât ce changement dont il s'agit . . . ; qu'il s'opérât d'une
-manière visible, sous les paroles magiques du prêtre, ignorant si cette
-mutation n'est pas et ne peut pas être une des loix de la nature; je pourrais
-encore même en la voyant ne pas la supposer un miracle; je pourrais en la
-reconnaissant, n'en rien conclure en faveur de la cause, mais que sera-ce
-quand je ne vois rien de cette métamorphose? Quand elle ne s'opère que parce
-que vous me le dites, sans que rien puisse m'en convaincre, que sera-ce quand
-je verrai ce que vous m'affirmez, contrarié par des accidens impossibles à
-supposer si le miracle avait lieu? Quand je verrai cette farine sacrée,
-identifiée avec le corps d'un dieu, se flétrir, se putréfier, se laisser
-dévorer aux vers, se brûler, se dissoudre, se digérer, se résoudre en chile
-et en excrémens, se profaner enfin sans le plus léger risque, puis-je
-raisonnablement admettre que ce qui contient un dieu, que ce qui est un dieu
-lui-même puisse être soumis à des effets si humilians? et ne vaut-il pas
-mille fois mieux que je rejette ce que vous me dites sur cela, que de
-l'admettre avec des contradictions d'une telle force, que ma raison s'en
-révolte, que mon cœur y répugne, et que votre dieu même s'y dégrade. Un
-mystère doit, dites-vous, confondre la raison, il faut qu'elle plie devant
-l'incompréhensibilité du mystère, et qu'elle s'y soumette; mots vuides de
-sens que tout cela, ma raison me vient de Dieu, c'est le seul flambeau qu'il
-m'ait donné pour me conduire et pour le connaître, il est absolument
-impossible qu'il exige de moi l'adoption de choses qui contrarient
-ouvertement cette raison; s'il eût voulu que je les crusse, ne m'eût-il pas
-donné une raison faite pour les adopter; cela était bien plus simple que de
-me forcer d'admettre ces choses aux dépens de la sorte de bon sens que j'ai
-reçue de lui; pourquoi voulez-vous qu'entre deux moyens Dieu n'ait pas choisi
-le meilleur? Il semble que vous preniez à tâche de me peindre ce Dieu,
-haïssable, moi qui ne cherche qu'à l'adorer; et d'ailleurs, vous en croyez
-vous le mérite de ce mystère incompréhensible? Détrompez-vous sur cette
-opinion, plusieurs siècles avant Jésus-Christ, Confucius l'avait introduit
-dans ses dogmes, les chinois et les mexicains qui descendent d'eux, croyent
-comme vous que des paroles mystérieuses font incorporer l'esprit saint à du
-pain et du vin consacrés, on enseignait ces fables dégoûtantes aux écoles
-égyptiennes, où s'admettaient toutes les métamorphoses et toutes les
-métempsycoses possibles, et ce fut là où Confucius, Pithagore et Jesus-Christ
-qui y étudièrent en des temps différens prirent, sur ces points de doctrine,
-les idées dont ils composèrent leurs systêmes. Mais celui de votre religion,
-relatif à l'eucharistie, s'explique plus facilement que toutes les autres
-opinions des grands hommes dont nous venons de parler, et c'est, poursuivit
-notre philosophe éthiopien, une réflexion échappée à vos déïstes, dont les
-nôtres m'attribuent ici le mérite. Écoutez-la, et revenez de vos chimères.
-
-Tout est purement symbolique ici comme dans tout ce que proférait Jésus, et
-quand il dit à ses apôtres, quelque temps avant sa mort: mangez, ceci est mon
-corps; buvez, ceci est mon sang; il voulait dire: Le repas que vous faites
-est des deniers que Judas a retirés de la vente de mon corps. --C'est mon
-corps que vous allez manger, c'est mon sang que vous allez boire. Étudiez
-bien toutes les autres paroles de ce prophète; cherchez à pénétrer leur sens,
-vous reconnaîtrez dans toutes, ce même ton de figure, positivement ce même
-genre symbolique, et c'est sous cet unique sens qu'il est quelquefois
-admirable; mais prendre ses discours à la lettre, est, non seulement en
-perdre tout le fruit, c'est s'exposer même, comme dans ce cas-ci, à tomber
-dans d'exécrables idolâtries, et à commettre des impiétés révoltantes;
-renonçons donc à des erreurs aussi dangéreuses; adjurons à jamais le système
-effrayant de la transubstantiation, et n'imaginons pas être athée, pour oser
-nous écrier du fond du cœur avec le capharnaïte: _Quomodò potest hic nobis
-dare carnem suam_.
-
-Ainsi raisonnait le philosophe nègre, et Gaspard enchanté me disait avec
-enthousiasme: je n'aurais jamais cru que tant de lumières pussent pénétrer au
-sein de l'Afrique. On a beau propager l'erreur, on a beau la porter au bout
-du monde, on a beau la faire circuler, elle trouvera toujours des ennemis;
-elle rencontrera toujours des bornes par tout où la raison humaine aura
-liberté de se faire entendre; et j'approuvais dom Gaspard, et le philosophe
-noir, parce que je pensais bien intimement comme tous deux.
-
-On admet l'écriture sainte en Éthiopie, et ces peuples font usage des mêmes
-sacremens que les catholiques; mais ils communient sous les deux espèces, et
-consacrent absolument à l'usage grec. Leur confession est beaucoup plus
-simple que la nôtre, peut-être même plus édifiante, ils s'avouent pécheurs,
-et se prosternent aux pieds de leurs prêtres, implorent de lui l'absolution
-et la pénitence, mais n'entrent dans aucun de ces détails aussi humilians
-pour celui qui les fait, que dangereux pour celui qui les écoute, et
-qu'inutiles à ce que Dieu peut exiger des pécheurs.
-
-Leurs églises sont belles et propres, ils y sont contenus dans les bornes du
-plus grand respect; on voit dans ces temples quelques peintures, mais ils n'y
-admettent aucune image en relief, ils ne les peuvent souffrir, et les
-regardent avec raison comme des preuves sans replique, du plus absurde
-paganisme. Leur chant de chœur, agréablement mêlé au son des instrumens, est
-juste et agréable quoiqu'ils n'ayent point de livres notés; ils usent comme
-les juifs et les turcs de la circoncision, mais ils n'y attachent d'autre
-idée que celle d'imiter le Dieu qu'ils révèrent et qui s'y est soumis comme
-eux.
-
-Dès que nous fûmes en Éthiopie, dom Gaspard voulut me faire voir les fameuses
-sources du Nil dont nous nous trouvions assez près: une petite troupe de la
-caravane se joignit à nous pour aller admirer cette merveille de la nature.
-
-Du sommet d'une montagne fort élevée, située au nombre de celles que l'on
-appelle _les Monts de la lune_, sortent avec un bruit épouvantable deux
-grosses sources d'eau, l'une à l'Orient, l'autre à l'Occident. Ces sources
-forment deux ruisseaux qui se précipitent avec une impétuosité surprenante,
-dans un sol marécageux couvert de cannes et de joncs, là elles se perdent et
-ne reparaissent plus qu'à douze lieues de la montagne où elles forment en se
-réunissant le fleuve du Nil, qu'augmentent dans sa course une infinité
-d'autres rivières. Non loin de-là, ce fleuve offre une assez grande
-singularité, ses eaux majestueuses passent au travers d'un lac fort
-considérable sans qu'il en résulte aucun mêlange [3]. C'est au milieu des
-eaux de ce lac que l'empereur d'Éthiopie possède un palais superbe, mais que
-nous n'eûmes pas le temps d'aller voir. Nous apperçumes dans notre incursion
-cet animal extraordinaire, à-peu-près de la grosseur d'un chat, qui a le
-visage d'un homme, une très-belle barbe blanche, et une voix semblable à
-celle d'une personne qui se plaint; il se tient communément sur des arbres,
-et ne s'apprivoise que très-difficillement; doué du même amour pour la
-liberté que l'homme; il dépérit et meurt dès qu'on l'enchaîne.
-
-Presque toutes les villes de l'Éthiopie se ressemblent, elles sont toutes
-basses, ornées de terrasses au-dessus, et séparées les unes des autres par
-des haies couvertes de fleurs et de fruits, entremêlées d'arbres plantés à
-des distances régulières. J'aurais bien desiré de parcourir ces provinces,
-mais pour exécuter ce projet il eut fallu suivre la partie de notre caravane
-qui achevait la route dans le milieu des terres, et qui descendait au
-_Monomotapa_, par le royaume de _Monoëmugi_, en traversant les affreux
-déserts des _Caffres_. Dom Gaspard ne voulut pas m'exposer aux terribles
-dangers de cette route, et comme la caravane se séparait ici, nous suivîmes
-la portion de nos voyageurs, composée d'hollandais et de portugais, qui prit
-la résolution de gagner les bords du fleuve _Zébé_, et de s'y embarquer pour
-le descendre jusqu'à _Monbaca_, sur la côte du _Zamguebar_ où nous devions
-trouver un comptoir portugais; cette manière plus commode de voyager, offrant
-beaucoup moins d'événemens, vous permettrez que je vous transporte tout de
-suite à _Monbaca_ où dom Gaspard me présenta à ses compatriotes comme une
-jeune française que des malheurs sans nombre avaient fait tomber dans ses
-mains, et qu'il s'était engagé de ramener en Europe dès que les affaires
-qu'il avait au _Monomotapa_ seraient finies. La noblesse du procédé de dom
-Gaspard qui ne voulut jamais prendre avec moi d'autre titre que celui d'ami,
-ni me présenter jamais aux européens qu'il rencontrait, que comme il venait
-de le faire; cette générosité, dis-je, joint à tout ce qu'il avait déjà fait
-pour moi, me toucha jusqu'aux larmes; plut au ciel que j'eusse toujours
-trouvé dans sa nation des gens aussi honnêtes que lui, je n'aurais pas été
-exposée à tous les malheurs qui me restent encore à vous peindre.
-
-Nous séjournâmes peu dans le premier comptoir portugais; les affaires de dom
-Gaspard, et plus que tout l'empressement qu'il avait de s'acquitter envers
-moi en me remettant, le plus vîte possible, en Europe, ne lui permirent pas
-de s'arrêter à Monbaca; quoique toute cette côte soit garnie d'établissemens
-portugais, et qu'il nous fut devenu facile de toucher la destination de dom
-Gaspard, en descendant de l'un à l'autre; il trouva plus simple de profiter
-d'un vaisseau hollandais qui faisait route vers le Cap, et qui serrant la
-côte, nous relâcha aux bouches du _Guama_ où de petites barques portugaises
-qu'on y trouve toujours, nous amenèrent en peu de tems au fort de _Séna_,
-premier comptoir de cette nation sur les frontières du Monomotapa. Mon ami y
-conclud quelques affaires dont il était chargé par le consul d'Alexandrie, et
-nous en partîmes promptement, pour nous rendre au fort de _Tété_ où était
-notre destination, en attendant la possibilité de regagner l'Europe.
-
-Cet établissement était composé d'un chef, homme d'environ quarante-cinq ans,
-de quatre commis, et d'une garnison de soixante Portugais ou mulâtres,
-commandés par trois officiers. _Dom Lopes de Riveiras_, c'était le nom de ce
-chef, avait avec lui, pour maîtresse, une très-jolie Espagnole de vingt-trois
-ou vingt-quatre ans, que l'on nommait Clémentine, fille d'esprit, parlant
-deux ou trois langues, instruite, ayant beaucoup lue, bonne musicienne, d'une
-vivacité prodigieuse, d'un caractère agréable et enjoué, mais sans religion,
-sans principes, quoique ses mœurs ne fussent pas encore entièrement
-corrompues.
-
-Comme vous allez me voir vivre quelque tems avec cette nouvelle amie, vous me
-permettrez de vous la peindre avec un peu de détails. Clémentine était de
-Madrid, née dans la classe des courtisanes, elle n'en avait pourtant jamais
-exercé le métier. Sa mère, autrefois très-célèbre par ses amans, ses
-friponneries et ses charmes, il était difficile que sa jeune élève pût avoir
-une morale bien pure; et quoique celle-ci n'eût jamais eu dans sa vie que
-deux amans, le Duc de Medina-Celi, qui l'avait acheté de sa mère, et l'avait
-entretenu secrettement dans son palais, depuis l'âge de douze ans, jusqu'à
-celui de dix-sept; l'autre, Dom-Lope de Riveiras, qui l'avait emmené en
-Afrique, à la sollicitation du Duc, dont il était protégé, quoique la belle
-Clémentine, dis-je, n'eût jamais connu que ces deux hommes, elle avait une
-sorte de libertinage dans l'esprit qui rendait sa société dangereuse pour une
-femme de mon âge; et comme elle joignait à cela, du liant, de l'esprit, de la
-complaisance et beaucoup de séduction; il était, on ne peut pas plus facile,
-que la dépravation de sa tête, pût s'étendre à ce qui l'entourait. Le mot de
-_vertu_ n'offrait aucune idée à l'imagination de cette fille singulière,
-celui d'_amour_ n'en donnait que de chimérique. Ce sentiment, prétendait-
-elle, n'existait plus que dans les vieux romans; une femme devait en donner
-et n'en jamais prendre. Attachant un peu plus de prix à l'amitié; mais ne la
-supposant possible qu'entre sexes égaux, elle avouait qu'on pouvait accorder
-son cœur à une amie, quand la ressemblance des goûts et des caractères était
-absolument parfaite, et qu'il n'existait aucune rivalité. D'ailleurs, tous
-liens, tous devoirs étaient nuls aux yeux de Clémentine; la bonté, selon
-elle, n'était qu'une duperie, la sensibilité qu'une faiblesse dont il fallait
-se garantir; la modestie une erreur qui n'allait jamais qu'au détriment des
-charmes d'une jolie personne; la franchise une imbécillité dont on était
-toujours la dupe; l'humilité une bêtise; la tempérance une privation qui
-glaçait les plus beaux ans de la vie, et la religion une momerie dont il ne
-fallait que rire. Cette chère compagne, telle que la voilà peinte au moral,
-avait de plus un physique très-voluptueux; elle était grande et dessinée
-comme Vénus; la peau d'une blancheur éblouissante, quoique ses cheveux et ses
-yeux fussent du plus beau noir; il régnait dans ses yeux fripons que
-j'esquisse, une langueur qui semblait éveiller l'amour, et l'exciter dans
-tous les sexes; ses regards d'une incroyable expression, parlaient même sans
-le vouloir; et vous adressa-t-elle les choses les plus simples, elles avaient
-toujours l'air du sentiment. Quand elle le voulait, elle avait une manière de
-les ouvrir à demi, et d'adoucir leur vivacité, qui ne rendait plus
-qu'intéressant et doux, ce qu'elle avait dessein de leur laisser dire; mais
-la volupté ou la jouissance les animaient-ils, on ne pouvait en soutenir le
-feu; elle avait le nez fin, délicat et serré, les lèvres vermeilles et
-minces, la bouche petite et les plus belles dents qu'on pût voir. Avec une
-taille svelte et très-peu d'embonpoint, toutes ses masses étaient néanmoins
-fortement prononcées; sa gorge ronde et même un peu pleine, ainsi que ses
-hanches, ses bras, ses jambes, et par-dessus tout cela, un air de fraîcheur,
-de santé qui la faisait desirer de tous les hommes. . . . Malgré tant de
-graces . . . Vous me pardonnerez ce petit mouvement d'orgueil; par-tout où
-nous avons parus ensemble, mes succès ont été bien plus sûrs; il est vrai que
-j'avais sept ans de moins, et une sorte de candeur et d'innocence dans les
-traits, qu'aucune cause n'avait pu détruire dans moi comme dans elle. . . .
-On a beau traiter ce-ci de chimère, les sentimens de notre ame influent
-singulièrement sur le caractère de nos traits; l'habitude où nous sommes de
-leur faire prendre les différens mouvemens des passions qui nous agitent,
-fait qu'il est difficile qu'ils ne gardent pas, de préférence, le ton donné
-par la passion favorite, et à beauté égale; la pudeur imprimera toujours sur
-eux une sorte d'intérêt et de majesté qu'on ne démêlera point dans une femme
-immodeste, dédaignant les graces naïves, dont la vertu fait adoucir l'éclat
-de la beauté.
-
-Une vieille femme servait de duégne à Clémentine; une plus jeune était sa
-femme de chambre, et Dom Lopes la faisait d'ailleurs servir par ses gens.
-
-Dom Gaspard m'avait présenté dans cette nouvelle société, comme il avait fait
-par-tout; mais ne se trouvant ici qu'en qualité de subalterne, on mesurait
-malheureusement à la médiocrité de ce grade, les politesses que nous
-recevions; et comme on doutait un peu de la manière vertueuse dont nous
-vivions, mon ami et moi, on ne tarda pas de nous en plaisanter. Six semaines
-détrompèrent pourtant les esprits, et je fus assez heureuse pour les ramener
-tous à une manière plus honnête de penser sur notre compte: le respect
-remplaça la calomnie: on se défit des préjugés; on nous rendit justice, et
-nous acquîmes bientôt, Dom Gaspard et moi, par cette conduite, la
-considération de nos chefs.
-
-Mon jeune ami me témoignait chaque jour combien il était désolé que ses
-affaires missent obstacle à l'empressement qu'il avait de me tenir parole, et
-m'assurait en même-tems que l'année ne se finirait pas sans qu'il obtint la
-permission de repasser dans sa patrie.
-
-Cependant je recevais beaucoup d'amitié de Clémentine, et je lui rendais de
-bon cœur le sentiment qu'elle me montrait. Le premier effet de sa confiance
-fut de m'avouer qu'elle n'aimait nullement Riveiras, et qu'elle ne desirait,
-pas moins que moi, de retourner en Europe; mais que bien plus infortunée,
-sans doute, elle n'en avait pas le même espoir. Je crois pourtant, m'ajouta-
-t-elle, que Dom Lopes se refroidit; comme je ne l'ai jamais aimé, je le
-démêle mieux: il faut être froide avec les hommes pour les connaître; et il
-est bien plus important pour nous de les _savoir_, que de les _aimer_. Je
-voudrais bien être sûre de l'indifférence de Dom Lopes; ce qui affligerait
-une autre, me comblerait de joie; une fois que je lui déplairais, il ne
-s'opposerait plus à mon retour; mais de crainte d'être abandonnée tout-à-
-fait, je dois ménager les moyens que j'ai d'anéantir sa flamme; et mon rôle
-est d'autant plus difficile, qu'il faut que j'aie l'air de l'aimer encore, en
-le contraignant à me haïr.
-
-Les choses étaient en cet état, lorsqu'un événement terrible vint me plonger
-moi-même dans le plus grand chagrin que j'eusse encore ressenti depuis le
-fatal instant qui m'avait séparé de Sainville. Dom Gaspard tomba malade; une
-fièvre ardente s'empara de son sang, et il expira le quatrième jour dans mes
-bras, toujours occupé de moi, ne s'inquiétant jamais que de mon sort,
-présageant les malheurs où m'allait entraîner sa perte, et ne regrettant la
-vie que par le désespoir de ne plus pouvoir m'être utile.
-
-Quelle situation! . . . Au fond de l'Afrique, à plus de deux mille lieues de
-ma patrie, au milieu de gens à peine connus, sans ressource, ne sachant que
-devenir, seulement étayée d'une nouvelle amie dont je connaissais déjà le peu
-de sensibilité . . . Ô juste ciel! quel état! je n'avais pas besoin de ce
-surcroît de douleur pour pleurer amèrement dom Gaspard; l'honnêteté que
-j'avais reconnue dans ce jeune homme, la pureté de ses sentimens, ses
-attentions soutenues lui avaient trop bien mérité mon estime, pour que mes
-larmes ne fussent pas sincères, ses dernières paroles furent des
-recommandations et des prières instantes à dom Lopes de l'acquitter de sa
-promesse, et ne pouvant plus se contraindre en ce fatal instant, le
-malheureux jeune homme expira, en jurant qu'il n'avait jamais adoré que moi.
-
-Sainville, interrompit ici le comte de Beaulé, après une liaison comme celle
-là, il ne fallait rien moins, ce me semble, que l'examen fait chez ben
-Maacoro, pour vous rassurer: monsieur le comte, répondit Sainville, du même
-ton de plaisanterie, cette preuve de plus de la sagesse d'Eléonore était
-inutile à qui connaissait son cœur, l'amour délicat et sensible n'est point
-jaloux des droits de l'amitié. . . . En vérité, comte, dit madame de
-Senneval, nous vous faisons grace de vos réflexions, car elles sont d'une
-indécence. --Je le savais. . . . Indécent quand on vous soupçonne, mesdames,
-comme si malheureusement pour vous on n'en avait pas sujet à tout instant: Je
-réponds d'Eléonore, dit madame de Blamont, je parie qu'elle n'est pas même
-coupable d'une seule pensée envers dom Gaspard. Oh! pour des pensées, dit le
-comte, c'est ce dont les femmes ne s'accusent jamais; ne parlons pas des
-pensées, je vous prie, il n'y aurait pas au monde une seule femme de chaste,
-si leurs pensées se mettaient au jour.
-
-Je serais donc cette femme unique, reprit l'épouse de Sainville, car je
-proteste que depuis que j'existe, mon esprit toujours dirigé par mon cœur,
-n'a pas conçu une seule idée qui n'ait eu mon mari pour objet. Allons,
-continuez donc, belle Léonore, dit le comte, vous êtes faite pour les
-singularités, c'est l'histoire du sang, n'est-ce pas, ma chère présidente.
-Madame de Blamont baissa ses deux grands yeux, elle rougit, et notre belle
-aventurière profitant du silence qu'on faisait de nouveau pour l'entendre,
-continua de la manière suivante:
-
-On s'occupait vivement au fort de _Tété_, quand dom Gaspard mourut, de la
-réunion de cette colonie avec celle de _Benguele_, par le milieu des terres
-et d'un établissement dans le royaume de _Butua_. Le cabinet de _Lisbonne_,
-toujours rempli de ce plan, donné par le comte de _Souza_, ne cessait
-d'exciter ces deux colonies à se joindre, et dom Lopes qui avait acquis du
-caractère de _Ben-Maacoro_, souverain de cette partie du centre de
-l'Affrique, toutes les connaissances nécessaires pour y réussir, songeait
-sérieusement à entamer la négociation, lorsque huit jours après la perte que
-je venais de faire, et comme je réfléchissais aux moyens de repasser en
-Europe, dom Lopes nous fit entrer, Clémentine et moi, dans son cabinet; là,
-toutes les portes soigneusement refermées, nous ayant dit de l'écouter avec
-la plus grande attention, il nous tint à-peu-près ce discours.
-
-«Clémentine, dit-il en s'adressant à sa maîtresse, il m'est impossible de ne
-pas reconnaître le but de vos desirs; vos sentimens pour moi sont anéantis,
-et vous n'aspirez plus qu'à retourner en Portugal, ne cherchez point à
-m'abuser, continua-t-il vivement, vous êtes séduisante, vous êtes
-artificieuse, et vous me tromperiez peut-être encore si je ne m'étais pas
-dégagé le premier. . . . Quant à vous, mademoiselle, poursuivit-il en me
-regardant, rien de plus naturel que vos desirs sur le même objet. Aucun lien
-ne vous attache à nous, vous retourniez dans votre patrie, vous devez donc
-être dans les mêmes intentions; cependant quelque légitime que puissent être
-vos volontés sur cela, leur accomplissement depend de moi, je puis ou
-permettre ce départ ou le rompre suivant que ma fantaisie ou les affaires de
-ma cour devront ou non s'y opposer; mais l'amour n'y sera pour rien, je vous
-le déclare; Clémentine, je renonce aux sentimens que j'ai eus pour vous, et
-vous, mademoiselle, je n'en conçus jamais pour vos charmes. Exécutez toutes
-deux le projet hardi que je vais vous confier, une fois rempli, un vaisseau
-vous attend, des fonds sont prêts, et sous trois mois vous êtes à Lisbonne.
---Ô ciel! monsieur, que faut-il faire, m'écriai-je avec vivacité, dites,
-dites, je vous réponds de moi, j'entreprends tout pour obtenir ce que vous
-m'offrez. --Je fais le même serment, ajouta Clémentine, tu l'as découvert,
-dom Lopes, j'aspire à revoir ma patrie, ordonne, j'imite Léonore. --Écoutez-
-moi donc, reprit le portugais.
-
-«Nous ne sommes occupés ici que de nous réunir à la colonie de _Benguele_,
-par une suite de forts que nous desirons construire à travers les terres,
-depuis les limites du _Monomotapa_, jusqu'à la baye _Sainte-Marie_, mais le
-peuple avec lequel il nous faut des alliances pour la réussite de ce dessein,
-est le plus cruel et le plus féroce de l'affrique; il est de plus très-
-guerrier, quoique peu nombreux, et comme nous sommes encore bien plus faible
-que lui, nous devons désespérer d'en venir à bout par les armes, il ne nous
-reste que la politique et la ruse; _Benmaacoro_ est le nom du souverain de ce
-peuple, son amour pour les femmes est au-delà de toute expression; les
-blanches sur-tout ont un pouvoir décidé sur lui; une femme de cette couleur
-est sûre d'en faire ce qu'elle veut. Je vous destine à ce monarque . . . ,
-vous êtes faites pour l'enchaîner. . . . Je vais lui faire donner de faux
-avis, l'engager à attaquer mon fort, le lui laisser prendre . . . bien sûr de
-le ravoir quand je voudrai. Il vous fera prisonnières dans ce fort, ou vous
-conduira à sa cour. . . . vous irriterez son cœur . . . , vous enflammerez
-ses passions, vous y céderez, et vous vous servirez de l'empire que vous
-aurez acquis par elles, pour le décider à l'alliance que desire mon
-souverain. Mais si vous voulez réussir, bannissez la jalousie d'entre vous,
-elle troublerait vos manœuvres, elle fairait avorter l'entreprise; que celle
-qui ne sera point préférée, n'en serve pas moins l'autre avec ardeur; que
-celle qui aura triomphé, change aussitôt en lauriers les mirthes de l'amour;
-qu'elle ne se serve de son crédit que pour remplir notre but. Ne cessez
-jamais d'être unies, de vous secourir, de vous soutenir toutes deux, votre
-intérêt mutuel le demande, celui du projet l'exige. L'alliance faite, la
-permission de construire des forts dans le royaume de _Butua_, accordée, vous
-engagerez ce monarque à me le faire savoir, je m'y rendrai sur-le-champ avec
-les troupes de ma garnison, augmentées de celles de nos colonies voisines,
-dont je tirerai des détachemens; une fois à la cour de cet empereur, je
-saurais trouver les moyens de vous ravoir toutes deux. Vous vous y prêterez,
-vous me saurez près de vous, votre courage s'en animera, vous vous évaderez,
-je protégerai votre fuite en ayant l'air de l'ignorer; vous passerez à
-_Benguele_, vous y trouverez et l'argent et le vaisseau que je vous promets;
-si l'évasion vous devient impossible, j'exigerai que vous soyez rendues pour
-première clause de l'alliance. . . . S'il s'y oppose, il s'agira d'attendre
-quelques mois de plus . . . Je construirai mes forts, je tirerai des
-détachemens de partout, Benguele se réunira à moi, et maîtres insensiblement
-du pays, nous saurons obtenir par la force ce qu'il aura refusé aux
-négociations. J'ai dit: répondez maintenant, mais retenez sur-tout qu'il
-n'est point pour vous d'autres manières de retourner en Europe, et que vous
-n'irez sûrement qu'à ce prix.»
-
-Avez-vous bien réfléchi, monsieur, dis-je au portugais, dès qu'il eut fini, à
-l'atrocité de votre proposition? De quel droit, s'il vous plait, à quels
-titres prétendez-vous disposer ainsi de deux femmes qui dans le fond, n'ont
-aucun besoin de vous, de deux femmes libres en un mot. --Libres, répondit
-fierement dom-Lopes, vous vous trompez, vous ne l'êtes plus, l'instant où je
-vous ai confié mon projet, a été l'époque de votre esclavage. . . . Essayez
-de sortir de ce cabinet; Clémentine à ces mots se jette sur la porte avec
-impétuosité, et recule d'horreur, la voyant hérissée de soldats . . . ,
-monstre, s'écrie-t-elle au désespoir, est-ce là ma récompense de t'avoir tant
-aimé! ne devais-tu reconnaître ma tendresse qu'en me livrant à un
-antropophage? . . . Et cette malheureuse que t'a-t-elle fait pour
-l'envelopper dans la trame de cette politique infernale? Est-elle de ta
-nation? t'appartient-elle? Ne t'est-elle pas recommandée par un ami? --Tous
-les sentimens vulgaires que vous m'alléguez là, Clémentine, reprit dom Lopes
-avec le plus grand flègme, ne sont d'aucune force où parle la raison
-d'état. . . . Amour . . . Reconnaissance . . . Droits des gens . . . tous ces
-liens disparaissent à l'organe du devoir, à l'obligation de servir sa patrie,
-les états ne s'établissent et ne se soutiennent qu'à force de lézer les
-conventions du faible, toujours nulles dès qu'il s'agit des droits du fort.
---C'est une injustice atroce. --Soit, mais quand vous saurez un peu plus de
-politique, vous vous convaincrez que l'injustice et la violence sont les
-bases de tous les gouvernemens monarchiques, et que leurs droits ne sont
-assis que sur une multitude de viols faits à ceux de la société. D'ailleurs,
-vous avez le choix, rien ne vous oblige à préférer le parti que je vous offre
-à celui de finir ici vos jours dans les fers. --Ô! dom-Lopes, m'écriai-je,
-parmi les freins que tu brises, dois-tu te permettre d'anéantir ceux de ta
-religion? C'est aux autels du dieu que tu sers que j'ai promis fidélité à
-l'époux que tu veux m'exposer à trahir. --Je prends le crime sur ma
-conscience, répondit le portugais en souriant avec dédain, ce n'est qu'aux
-yeux du peuple que le ciel fait les rois. . . . Au tribunal de leur propre
-conscience, il n'y a de Dieu que ce qui leur sert, d'intérêt sacré que le
-leur, de loi divine, que leur orgueil ou leur ambition. --Ah! dis-je avec
-chaleur, que réclameront les sujets, quand les rois mépriseront l'équité,
-quand ils n'auront plus de dieux que leurs passions --Ce n'est pas le sort du
-sujet qui intéresse le monarque, dit le portugais, c'est celui de sa grandeur
-et de son état, et quand la perte de l'un sert à l'autre, qui doute qu'il ne
-le sacrifie. --Vous définissez les tyrans, répondis-je, --tous les rois le
-sont plus ou moins, et la différence de leurs crimes n'est que celle de leurs
-intérêts; mais ces attentats même que vous craignez parce qu'ils vous
-blessent, en quoi sont-ils contre la nature? son étude la plus réfléchie nous
-apprend chaque jour que le sacrifice de la faiblesse à la force est partout
-la première de ses loix, les rameaux touffus du chêne, en privant la plante
-qui végète à ses pieds, des rayons de l'astre qu'ils absorbent, la font
-languir et dessécher. Le loup dévore l'agneau, le riche énerve le pauvre, et
-partout la force écrase ce qui l'entoure sans que la nature réclame jamais en
-faveur de l'opprimé . . . , sans qu'elle le venge, sans qu'elle le soulage,
-sans même qu'elle imprime au cœur de l'homme de protéger ou de secourir ce
-que le despotisme ou la force anéantissent à ses yeux. --Ainsi donc la
-tyrannie n'outragerait en rien la nature? --Elle la sert, elle en est
-l'image, elle est empreinte dans le cœur de l'homme civilisé comme dans celui
-de l'homme naturel; elle guide les animaux, elle détermine les plantes, elle
-conduit les fleuves, elle maîtrise les astres; il n'est pas une seule
-opération de la nature dont la tyrannie ne soit la base, il n'est pas une
-seule de ses influences qui ne soit un acte de tyrannie. --Et l'humanité?
---C'est la raison du faible, c'est l'égide qu'il oppose au joug qui le ploie
-et l'asservit, c'est un argument de situation. Qu'il change de rôle, il
-deviendra tyran comme celui qui le domptait, le sophisme de l'infériorité
-détruit-il donc la loi de la nature? L'humanité toujours égoiste ne naît que
-dans le cœur de l'esclave; si ses larmes coulent sur les tourmens qu'il voit,
-c'est qu'il les craint pour lui-même, et voilà pourquoi la raison d'état est
-cruelle, . . . le gouvernement ne craint jamais rien du sujet, et celui-ci
-craint tout de l'état.
-
-Eh bien, dis-je alors à ma compagne, osons avoir autant de courage que ce
-monstre a de cruauté, partons. --Mais la promesse que tu nous fais, dit
-Clémentine. --Je la tiendrai, ceci ne regarde que moi; je peux, quand j'agis
-pour mon prince, me permettre des torts qui alarmeraient ma conscience s'ils
-étaient les miens; je vous ai promis de vous sauver, de mettre tout en usage
-pour y réussir, je vous en renouvelle ma parole, et je vous la tiendrai. Je
-vous rends malheureuses comme homme d'état . . . , je vous servirai comme ami
-. . . , Oh! Clémentine, repris-je avec fermeté, ma résolution est prise, je
-me fie à lui, il ne nous abandonnera pas. . . . --Eh bien! dit Clémentine,
-j'unis mon sort au tien; puis s'adressant au facteur, me sera-t-il au moins
-permis d'emmener mes femmes. --Assurément, dit _dom-Lopes_, elles seront
-enlévées avec vous. On va donner avis à _Ben-Maacoro_ que le fort ne contient
-qu'une garnison faible, qu'il recèle des femmes blanches, il y marchera, je
-fuirai, vous serez prises. . . . Vous réussirez, songez-y, vos seuls succès
-assurent votre liberté. Comment puis-je entrer dans les états de ce prince,
-si vous ne m'en ouvrez la porte? Cela est clair, répondis-je, c'est ainsi que
-je l'entends, et je ne m'en effraye point; j'ai courru d'aussi grands
-dangers, le ciel me fera triompher de ceux-ci comme des autres, quand
-partons-nous? Ici _dom-Lopes_ étonné de mon courage, s'abaissa pourtant
-jusqu'à le louer. Imitez cette valeur, dit-il à _Clémentine_, secondez-la, de
-l'union, point de jalousie, que la moins chérie cède à l'autre, l'aide de ses
-conseils, et je vous réponds du projet. Je demandai à _dom-Lopes_ si ce
-monarque avait déjà quelque connaissance du plan dont il s'agissait. Je ne le
-crois pas, me dit-il, il a eu long-tems à sa cour un réfugié de notre nation,
-scélérat avéré, qui, je crois, ne travaille que pour lui, fuyez-le, s'il y
-est encore, il ne pourrait que nous trahir. Le peu de bien que ce malheureux
-a fait pour nous, est d'avoir appris le portugais à l'empereur. . . . Vous
-vous entendrez avec lui dans cette langue, c'est au moyen d'elle que vous lui
-communiquerez le projet et que vous lui en ferez sentir les avantages.
-
-La conversation cessa; nous nous retirâmes dans nos chambres où des gardes,
-dès cet instant, ne cessèrent de nous observer. Dès le lendemain les
-opérations commencèrent; huit jours après le fort fut attaqué;
-quoiqu'avertis, quoique fuyans, les portugais perdirent deux hommes, et les
-sauvages pénétrant avec des cris affreux dans les chambres mêmes où nous
-étions renfermées, nous enlevèrent aussi-tôt, Clémentine, ses deux femmes et
-moi, on avait trop d'envie de nous présenter au roi, pour n'avoir pas tous
-les soins possibles de nous pendant la route; nous fûmes quatre jours à
-arriver pendant lesquels rien ne nous manqua.
-
-Dans cet intervalle où la crainte combattant sans cesse l'espoir dans mon
-cœur, le tenait dans une situation violente, j'avais besoin, je l'avoue, de
-toute la gaieté de Clémentine pour me dissiper un peu.
-
-J'ai infiniment moins peur, me disait-elle un soir, de servir aux plaisirs de
-ce monstre, que de plat de milieu sur sa table. --Quelle différence! et moi,
-j'aimerais mille fois mieux être mangée, que d'assouvir son indigne luxure.
---C'est porter la vertu bien loin. --Ce n'est que chérir délicatement ce que
-j'aime; --quand nous serons un peu plus tranquille, tu me feras saisir cette
-délicatesse; je ne l'entends pas encore bien. --Comment, tu ne comprends pas
-qu'on aime mieux la mort que trahir ce qu'on aime? --Mais ce n'est pas trahir
-que d'être violée, --de quelle nature que soit la défaite, la mort est moins
-affreuse qu'elle. --Je suis donc bien heureuse de n'avoir point d'amant; car
-si par malheur j'allais adopter ta métaphysique, accoutumée à tout porter à
-l'extrême, je serais femme à supplier ben Maacoro, de me mettre plutôt à la
-broche que dans son lit; Dieu soit loué; je n'aime personne, et je suis toute
-à lui, s'il me préfère, quelques répugnances que ses habitudes me causent;
-car indépendamment de celle d'immoler des femmes, qui n'a rien de bien
-réjouissant, il a encore, dit-on, celle de se servir d'hommes dans ses
-plaisirs . . . et cela me dégoûte à un point. . . . --Eh quoi! il n'y a que
-cela qui t'arrête? L'horreur du crime où nous allons être en proie, n'est
-éveillée dans ton ame que par ces deux raisons. --En vérité, je n'en vois pas
-d'autres. --Étranges principes que ceux qui ne font abhorrer le crime que par
-l'infamie de celui qui le commet, et non pas relativement à la seule douleur
-de s'en voir souillée. --Eh bien! voilà encore de ces raffinemens de morale
-absolument inconnus de moi: oh! quel besoin j'ai d'être à ton école, ou pour
-devenir meilleure, ou pour pécher plus voluptueusement: --pécher plus
-voluptueusement? --Sans doute; ne sais-tu donc pas qu'il est essentiel de
-connaître à fond toute la force du délit, pour en être plus délicieusement
-chatouillée, quand j'étais à Madrid, dévote en apparence, comme toutes les
-femmes de mon pays, je n'allais à confesse que pour cela; je me faisais bien
-expliquer toutes les gradations du mal . . . Je m'en faisais dire tous les
-dangers . . . Ô Léonore! si tu savais au retour le plaisir qu'il me donnait à
-commettre! . . . Scélérate, m'écriai-je, tu seras mangée par l'empereur
-. . . Marchons, marchons, car tu me pervertis.
-
-Nous approchâmes enfin de la capitale, on nous couvrit de voiles, on nous
-banda les yeux, on introduisit du coton dans nos oreille; et ce fut dans cet
-état que nous parvînmes au palais; on ne nous avait pas prévenues de la
-cérémonie préliminaire; et ce cruel examen qui parut affecter assez peu mes
-compagnes, fut pour moi le coup de la mort. . . . Je me défendis, . . . et
-c'était le barbare, dit Léonore en souriant à Sainville, . . . le cruel, que
-je frémissais d'offenser, c'était lui qui donnait des ordres pour qu'on
-outrageât ma pudeur.
-
-L'examen fait, nous passâmes au Sérail; là, nos voiles furent enlevées par le
-monarque même; les deux femmes de Clémentine furent reléguées dans les
-appartemens les plus secrets, et destinées à des services, . . . à des soins
-. . . peut-être même à des plaisirs particuliers que nous ignorâmes, et qui
-nous privèrent à jamais de leur vue . . . Cela fait, nous fûmes examinées, et
-comme notre seule couleur, enflammait le prince. --Comme il était dans cet
-état violent, où la soif de jouir n'a plus besoin d'être excitée par des
-recherches, les détails furent très-courts; il saisit fortement Clémentine,
-et la malheureuse . . . Oh! quelle image, grand Dieu! Je crus voir un chétif
-agneau sous la griffe d'un tigre en furie. . . . Se peut-il qu'il y ait des
-êtres, dans le monde, assez dénués de délicatesse et de sensibilité, pour
-dénaturer ainsi les plus doux plaisirs de l'amour . . . Pour ne les goûter
-qu'avec les expressions de la fureur, et pour sacrifier à leurs solitaires
-sensations toutes les facultés de l'objet qu'ils immolent! J'éprouvai dès ce
-moment un dégoût si furieux pour cet homme, que je doutai s'il me resterait
-la force de mettre en usage les moyens dont je me flattais de l'enchaîner.
-
-Ses premiers feux éteints, il se tourne vers moi, et, à dessein de les
-ranimer sans doute, approche, me dit-il, viens te rendre aussi heureuse que
-ta compagne. --Tyran, lui dis-je, tu connais bien mal ma nation; si tu
-t'imagines que les femmes qui y naissent puissent se trouver heureuses des
-caresses d'un monstre tel que toi, mérites les faveurs que tu desires, et je
-me déciderai quand tu auras su t'en rendre digne. --Étonné de cette réponse,
-Ben-Maacoro, qui m'avait à peine regardée, me prit par la main, et, m'amenant
-au grand jour, il me contempla un instant à l'aise. --Et de quelle nation es-
-tu donc, me dit-il, pour parler à ton maître avec tant d'insolence? --D'une
-nation où l'on ne jouit que quand on aime, où l'on ne plaît que par des
-attentions, où les hommes sont aux pieds des femmes, et n'obtiennent jamais
-leurs faveurs que comme la récompense de leurs soins. --Celle qui vient de
-m'obéir n'est donc pas du même pays que toi? --Elle n'en est pas, mais tu ne
-l'as pas moins outragée. --Tu as joui d'elle, mais elle te déteste; comporte-
-toi différemment avec moi; retarde des plaisirs brutaux, pour apprendre à en
-connaître de délicats; ils dureront autant que ta vie, ils en feront le
-charme, au lieu que ceux que tu viens de goûter, sont déjà oubliés de toi, et
-méprisés par elle. --Et quels sont ces plaisirs que tu me promets, à la place
-de ceux que tu me refuses? --Ceux de l'ame, les plus doux de l'homme, les
-seuls réellement faits pour son bonheur. --Expliques-toi, je ne t'entends
-point? --Je t'aimerai. --Tu m'aimeras. --Je ferai plus, je t'estimerai. --Et
-que me reviendra-t-il de tout cela? quelle volupté en recevrai-je? --Une bien
-plus pure que celle que tu connais, une qui placera ton ame dans une
-situation de douceur mille fois plus sensible que tout ce qui a pu l'affecter
-jusqu'à présent. --Tu es belle, dit l'empereur, en me fixant; il me semble
-que je sens déjà quelque chose de ce que tu dis; je me plais à te regarder;
-j'y goûte presque le même plaisir que quand je remplis mon imagination de
-l'idée du dieu que j'adore. . . . Tu l'es peut-être ce dieu, et tu te
-déguises sous la forme d'une femme blanche. --Non, je ne suis point un dieu,
-je ne suis qu'un des plus médiocres ouvrages de la nature; mais si tu
-m'écoutes, si tu mérites d'être aimé de moi, je te rendrai plus fortuné qu'un
-dieu. --Tu as donc une manière de faire goûter le plaisir, qui n'est pas
-connue dans ces climats? --Oui, mais il faut du temps pour que tu la
-conçoives, il faut que tu cèdes, à mes genoux, les droits imaginaires de la
-force, pour faire triompher ceux de ma faiblesse; c'est moi qui te
-commanderai, . . . tu m'obéiras, . . . tu démêleras mes desirs, tu les
-satisferas; . . . tu seras mon esclave, je t'enchaînerai, et le bonheur où tu
-aspires, sera le prix de ta soumission. --Ta voix a beaucoup de puissance sur
-mon âme; tes yeux la brûlent à mesure que tes paroles y pénètrent; il
-faudrait mettre un voile quand on te regarde, comme quand on va braver les
-feux de l'astre, et tes discours sont comme le miel qui coule sur les plaies
-de la flèche empoisonnée du Jagas. --Me trouves-tu donc quelque supériorité
-sur toi? --Celle de la lune sur les étoiles du ciel, et tu divises ma
-puissance par les rayons de ta beauté, comme la foudre partage le cèdre
-fièrement élevé vers les cieux. --Eh bien, laisse-moi me retirer avec ma
-compagne, ne l'outrage plus, et ne m'outrage jamais. --Et si je t'obéis.
---Je te permettrai de tout entreprendre pour me servir. --Mais tu me rendras
-ce que je ferai pour toi? --Quand je serai sûre de l'empire que tu me
-promets.
-
-À ces mots, il ouvrit lui-même les portes du cabinet où nous étions, ordonna
-de me préparer le plus beau logement du palais, et pendant qu'on lui
-obéissait, il me demanda s'il ne me déplairait pas en mangeant avec moi. Je
-lui dis que je le voulais bien. On apporta des fruits; il en mangea, puis
-nous en offrit, à Clémentine et à moi. Ce repas fait, je lui témoignai le
-desir que j'avais de me retirer dans mon appartement, et d'y être libre avec
-ma compagne. Il accepta le premier point, mais se rendit très-difficile sur
-le second. Je crus voir qu'il espérait triompher plutôt de moi en nous
-séparant. Ce ne fut qu'avec des peines extrêmes, en le menaçant de ne le
-jamais aimer, que je parvins à obtenir que Clémentine ne me quitterait point;
-et la chose accordée, nous sortimes enfin, suivies de deux femmes esclaves
-que le roi nous donnait pour nous servir.
-
-Telle était, mon cher Sainville, dit Léonore, en s'adressant à son époux,
-telle était la cause du trouble que vous remarquâtes le lendemain dans l'air
-du monarque, changement qui vous fit craindre sa disgrace, et occasionna
-votre fuite.
-
-Oh! quel homme, me dit Clémentine, dès que nous fûmes seules! . . . Quelles
-gigantesques proportions! . . . je n'ai jamais rien vu de semblable. Il n'y a
-pas de filles en Europe, qui puisse devenir la femme d'un tel personnage.
-Oui, . . . oui, ris, poursuivit-elle, en me voyant éclater; j'aurais bien
-voulu qu'il t'en fit autant, tu n'aurais pas la mine si gaie. --Eh quoi, si
-peu de chose change ton humeur? --Si peu de chose . . . Je te dis, qu'il n'y
-a rien de plus effrayant; j'aurais mieux aimé mille fois combattre le taureau
-à la porte de l'_Alcala de Madrid_, que de jouter contre ce cannibale; mais
-patience, tu auras ton tour, et tu m'en diras des nouvelles. --Cette
-espérance pourrait bien te tromper; je crois être sûre de lui maintenant, et
-crois l'être également, qu'au moyen de l'empire que je me suis acquis, tu
-n'as plus rien à en redouter. --Dieu le veuille, dit Clémentine, et nous nous
-couchâmes.
-
-Le lendemain, de bonne heure, le monarque vint nous voir; il voulut prendre
-quelques libertés avec ma compagne, il s'en saisit, et ce qu'il semblait
-vouloir varier à ses entreprises de la veille, n'en effrayait que plus
-Clémentine. . . . Je me mis à pleurer, il l'abandonna tout de suite, et
-s'avançant vers moi, qu'as-tu fière esclave? . . . C'était le nom qu'il
-m'avait donné. . . . --Qu'as-tu, quelle est la cause de ton chagrin? --Ton
-infidélité; je me flattais d'être aimée de toi; je vois bien que je me suis
-trompée. --Ce n'est pas toi que j'attaque; tu me refuses; je ne te presse
-plus; n'est-ce pas là tout ce que tu veux? --Mes désirs vont plus loin; en
-aspirant à ton cœur, je veux le posséder seule; le partager est un outrage,
-en doit-on faire à l'objet de ses feux? --Comment, il faut, non-seulement ne
-point jouir de toi quand on t'aime, mais encore ne jouir de rien en t'aimant;
-tu ordonnes trop, esclave, tu ordonnes trop. --Craignant effectivement alors
-que ce cœur dépravé ne glissa dans la main qui cherchait à le captiver, . . .
-ce que je desire de toi, lui dis-je, est une preuve de ta tendresse que tu es
-le maître de me refuser; mais il ne faut pas plus exiger des autres que de
-moi, si tu veux que je croie à ton amour. --Eh bien, je vais te satisfaire
-encor, je vais te prouver combien je desire de ta part ce que tu mets à un si
-haut prix. . . . Toi, dit-il à ma compagne, tu ne serviras plus à mes
-plaisirs, puisque cela t'afflige, et pour elle, que j'aime plus que ma vie,
-elle n'y servira que quand elle le voudra. Il sortit à ces mots. Eh bien,
-dis-je à Clémentine, tu vois, nous en voilà maîtresses; . . . le tyran est à
-nos genoux; est-elle chimérique ou non cette délicatesse que tu blames?
-reconnais-tu enfin son empire, et conviendras-tu qu'il n'est pas d'homme
-qu'une femme ne puisse enchaîner avec l'art de lui résister à propos? Et
-Clémentine enchantée d'être délivrée de ce monstre, me témoigna sa
-reconnaissance avec toute l'ardeur dont elle était susceptible.
-
-Nous laissâmes passer huit jours avant que d'entamer notre négociation,
-pendant lesquels je ne négligeai rien de tout ce qui pouvait étayer mon
-empire; mais comme je ne désirais sa solidité que pour l'exécution du projet
-de Dom Lopes, et nullement, comme vous croyez bien, pour jouir du détestable
-triomphe de faire un amant soumis du plus indigne des hommes, je me relâchai
-un peu sur l'envie que je lui avais fait paraître de le captiver uniquement.
-Mon but était bien moins de maîtriser ses caprices, que de l'empêcher de me
-prendre pour en être l'objet; et dans cette intention je ne devais pas trop
-contraindre ses desirs: plus je leur eu prescrit des bornes, plus ils fussent
-devenus dangereux pour moi; je trouvai enfin un excellent moyen de leur
-donner de l'issue, en conservant toutes les apparences de la délicatesse que
-je m'étais d'abord imposées.
-
-Un jour qu'il m'avait promenée dans les plus secrets appartemens de son
-harem, qu'il en avait fait paraître toutes les femmes devant moi, il me
-proposa de me montrer celui de ses mignons. . . . Je l'y suivis pour ne pas
-lui déplaire. Quand il eut un instant amusé son orgueil et son intempérance à
-me faire voir l'espèce d'hommage indécent qui lui était rendu, dès qu'il
-paraissait dans ce lieu d'horreur et de corruption, l'infâme osa me demander
-si je lui permettais cette sorte de plaisir; . . . si elle n'offensait pas
-l'amour qu'il avait pour moi? Je me hâtai de lui répondre que non, avec l'air
-du mépris, bien sûre que là, ses feux perdraient de leur activité, sans que
-rien fût pris sur le cœur; qu'il aurait en tolérant cette faiblesse, moins de
-violence avec autant d'amour, deux objets également nécessaires au dessein où
-j'étais de le captiver sans le craindre. . . . Le monstre fut si content de
-la permission que je lui donnais; il entendait si mal encore le langage du
-véritable amour, qu'il passa de ce moment trois jours et trois nuits de suite
-dans d'effroyables orgies, avec ces vils objets de son intempérance,--chose
-qu'il ne s'était permis avec qui que ce fût, depuis l'époque de ses sentimens
-pour moi.
-
-Il y a des cœurs bien inexplicables dans la nature, dis-je alors à
-Clémentine, serait-il donc possible que des besoins factices, des goûts
-d'habitude, quelques criminels qu'ils puissent être, balançassent les
-sentimens les plus épurés de l'ame, et crussent même pouvoir s'allier avec
-eux? N'en doute point, me répondit Clémentine; ne voyons-nous pas sans cesse
-l'amour le plus délicat, ressenti pour les plus vils objets de la débauche
-publique; et d'autre part, les excès les plus crapuleux, exigés de la
-maîtresse qu'on chérit le plus. --Quand on en est-là, c'est dépravation, ce
-n'est plus sentiment. --Tu te trompes, Léonore, les passions de l'homme sont
-inconcevables; rien n'est étendu comme leurs branches; les excès dont il
-s'agit, . . . ou ceux-là, ou d'autres semblables, peuvent exister chez
-l'homme qui n'est que libertin, comme chez celui qui est le plus délicat; les
-suites de ces irrégularités dans l'homme débauché, ne sont que du
-libertinage. Je l'avoue, mais ce sont des rafinemens délicieux dans l'homme,
-embrasé d'une flamme honnête. Tout dans ce cas tourne au profit du sentiment;
-lui seul a tout dicté, lui seul inspire tout, et les excès les plus
-inconcevables, nécessaires dans une telle ame, ne deviennent plus que des
-preuves du plus ardent amour. Tout homme naît avec plus ou moins de
-dispositions à ces écarts qui te surprennent; tous avec une manière
-différente de les exercer plus ou moins; et l'amour qui ne s'établit dans
-l'homme qu'après ces premières impressions reçues, les détermine en sa
-faveur, en raison du degré d'activité qu'il leur trouve. Les impressions
-sont-elles faibles; l'amour qui s'en nourrit ne devient pas plus violent
-qu'elles; il règne alors avec sagesse; il ne s'exprime qu'avec douceur.
-Trouve-t-il au contraire _exce??if_, le ton des passions, ainsi que
-l'acquilon, entraînant de son souffle impétueux tout ce qu'on veut lui
-opposer de frein, il brise, il déchire, il dévore; c'est une flamme ardente
-qui consume tout ce qu'elle rencontre, et qui regarde comme un aliment de
-plus à son ardeur, tout ce qu'on lui présente pour l'étouffer; mais tous ces
-résultats sont de l'amour; l'enfant mutin brise le hochet qui l'amuse; il
-jouit, en le pulvérisant, et répand bientôt des larmes amères sur les débris
-de sa fureur. Tel est l'amour, et tels sont ses effets; tels sont ces
-débordemens incroyables, tantôt impurs, tantôt cruels, mais toujours enfans
-de la nature, . . . que le sot ignore, que l'épais rigoriste punit, et que le
-philosophe respecte, parce que lui seul connaît le cœur humain, et que lui
-seul en a la clef. Tout ce qui ne ressemble pas à cet homme sage, s'étonne à
-tout moment des effets réunis du cœur et de l'esprit; et comme il n'y a rien
-de si ordinaire que d'avoir l'un fort bon, et l'autre très-mauvais, lorsque
-tous deux agissent à-la-fois. On voit souvent dans les actions du même être,
-une foule de vices liés à des vertus; on se rejette sur les contradictions
-naturelles à l'homme; sans voir qu'il s'en faut bien que ce qui arrive, soit
-le fruit de l'inconséquence, mais seulement les effets réunis des deux
-principes qui, nécessairement divers, doivent produire des effets
-dissemblables. _Adrien_ put aimer _Antinoüs_, comme _Abeillard_ aima
-_Héloïse_; l'un n'avait qu'une mauvaise tête, l'autre n'avait qu'un bon cœur.
-_Adrien_, plus délicat et aussi libertin, eût aimé à la fois _Héloïse_ et
-_Antinoüs_; tandis qu'_Abeillard_, seulement délicat, n'eût jamais aimé
-qu'_Héloïse_.
-
-Enfin l'empereur était amoureux; il ne se conduisait plus que par mes
-conseils, il ne prenait même plus aucune résolution relative au gouvernement
-de ses états, sans me demander mon avis. Dès que je le sentis à ce point,
-j'entamai la négociation, aidée des instructions de Clémentine, je lui fis
-sentir l'avantage qu'il devait retirer de l'amitié des Portugais; de quel
-prix serait pour lui cette alliance dans ses perpétuelles guerres avec les
-nations qui l'environnaient; la supériorité du peuple dont je lui proposais
-l'union, l'effraya un instant; il redouta d'en être subjugué; mais quand je
-lui eus fait voir que les Portugais étaient loin de ce dessein, qu'ils
-seraient bien plutôt embarrassés qu'enrichis de la totalité de ses provinces;
-qu'ils ne desiraient que la facilité de commercer, et d'établir le fil de
-communication avec leurs compatriotes de la côte occidentale du continent.
-Alors il me demanda si j'étais chargée par les Européens de négocier cette
-affaire avec lui: je ne lui cachai pas; je lui dis même que s'il n'avait pas
-attaqué le fort des Portuguais, j'allais, avec ma compagne, me rendre
-incessamment à sa cour, pour lui proposer ce dont je lui parlais. Au bout
-d'un instant de silence, l'empereur me témoigna qu'il n'était pas très-
-éloigné du projet que je lui communiquais; mais qu'il craignait que les
-Européens, une fois dans ses états, ne m'enlevassent à lui. Je lui fis sentir
-qu'ils en seraient toujours d'autant plus éloignés, que leur intérêt exigeait
-qu'ils eussent quelqu'un de leur nation, possédant la confiance de
-l'empereur, pour les maintenir dans ses bonnes graces; il me comprit; je le
-pressai de plus en plus, il se rendit sans difficulté, et m'accorda tout ce
-que je voulais; mais c'était pour la dernière fois, ajoutait-il, que
-j'obtenais sur lui quelqu'empire, si je ne me décidais à le rendre heureux.
-Il ne voulait plus attendre; jamais femme n'avait eu de lui ce que j'en
-recevais; il fallait, continuait-il, que ma puissance fût aussi forte que
-celle du serpent qui avait créé la terre [4]. Mais c'était fait, le jour où
-les Portugais signeraient leur alliance avec lui, devenait celui de son
-triomphe sur leur négociatrice, et il me le déclarait d'une manière à ce que
-je dus m'attendre à de la violence, si je ne consentais pas de bonne
-grace. . . . Comme j'avais tout, je ne refusai rien, et l'on ne s'occupa plus
-que de ce projet à la cour de ben Maacoro. Il trouva quelques contradicteurs;
-on me les opposa dans le conseil; je combattis leurs raisons, et j'en
-alléguai de si fortes, que je ramenai insensiblement tous les esprits à mon
-opinion.
-
-On envoya donc sur-le-champ trois guerriers inviter les Portugais à venir
-comme amis, sur les terres de l'empire: dom Lopes parut six jours après, à la
-tête de deux mille hommes rassemblés des colonies voisines; il eût dès
-l'instant son audience particulière. Je vous somme de votre parole, lui dis
-je, en français, dès que je le vis entrer. . . . Comptez-y, me répondit dom
-Lopes, un vaisseau vous attend à _Benguelle_; six de mes gens bien armés, qui
-connaissent un peu les chemins vous y conduiront par les terres avec
-Clémentine. Le facteur de la compagnie vous attend; il est prévenu; mais il
-faut n'employer que l'évasion; je la protégerai, je ne l'aiderai point, je ne
-puis débuter par un acte d'hostilité chez un peuple, que tout m'engage à
-ménager. Ne pourriez-vous pas, répondis-je, nous exiger pour gage de
-l'alliance. --Je le ferai, sans doute, mais comment espérer que l'empereur y
-consente, dès qu'il est amoureux. Je vous le répète, il ne vous reste que
-l'évasion; déterminez-vous y, j'empêcherai les poursuites, je vous en donne
-ma parole; c'est tout ce que je puis.
-
-Quelque violent que fut ce parti, quelque danger qu'il présenta, il fallut
-pourtant l'accepter; quelle apparence de faire changer d'avis un homme aussi
-entier que _dom Lopes_! Tout se passa au mieux dans l'audience qu'il obtint
-du roi, et le traité se signa sans obstacles; mais quand le Portugais parla
-de rendre les prisonnières faites au fort de _Tété_, Ben Maacoro tressaillit
-de rage, et protesta qu'on auroit plutôt sa vie. Dom Lopes qui craignoit tout
-ce qui l'auroit contraint à des hostilités, et qui n'imaginoit pas que
-quelques femmes valussent la peine de faire répandre du sang, ne parla plus
-de cet article.
-
-Cependant ma situation devenait à tout instant plus embarrassante, je n'avais
-plus aucun prétexte de refus, on m'avait accordé tout ce que je voulais, mais
-la mort me paraissait plus douce que la cruelle nécessité de devenir la femme
-de ce monstre. --Comment donc faire pour l'éviter? Déterminée à tout plutôt
-que de me résoudre au sort affreux qui me menaçait: j'avertis Clémentine de
-se tenir prête pour la nuit suivante, et priai le Portugais de me faire
-trouver les six hommes qu'il m'avait promis, sous les murs d'un jardin favori
-du roi, près d'un cabinet de Claiyes, situé sur le bord du chemin, revêtu
-d'un parapet qui n'avait pas trois pieds de haut dans l'intérieur et guères
-plus de six au-dehors; n'ayant donc plus rien à ménager, je dis au roi que je
-consentais enfin à le rendre heureux . . . Que ce jardin me plaisant
-beaucoup, je voulais ne me donner à lui que dans cette voluptueuse
-retraite. . . . Ben-maacoro comprit ce désir; ce jardin comme trop ouvert,
-nous était expressément défendu, nous ne l'apercevions que de nos fenêtres;
-il sentit donc facilement qu'il était tout simple que j'eusse envie de
-l'admirer. . . . Ce n'est pas tout, lui dis-je, quand cette première clause
-fut acceptée, il faut que ma compagne y soit; ô grand empereur, tu verras de
-quel puissant effet est une seconde femme dans les plaisirs singuliers que je
-t'ai promis! Des cris de joie furent sa réponse, j'étais bien sûre de
-l'enchaîner, plus solidement en irritant sa tête, qu'en séduisant son cœur,
-il fut toute la journée dans un tel enthousiasme des nouveaux plaisirs que je
-lui promettais, que suivant son usage, en pareille circonstance, il se
-plongea toute la journée dans des débauches préliminaires que je tolérai
-d'autant mieux que j'étais sûre qu'elles affoibliraient sa raison et ses
-forces.
-
-Un peu avant de nous acheminer au rendez-vous, il me pria de lui permettre de
-mener avec nous quelques-unes de ses femmes, pour être témoins des recherches
-que j'allais lui apprendre, et leur faire voir combien elles étaient
-éloignées de l'art de procurer de vrais plaisirs; je l'assurai que cela ne se
-pouvait pas, que ma compagne et moi suffisions pour plonger ses sens dans
-l'ivresse, et que la pudeur naturelle à notre nation, nous empêcherait de
-partager ses plaisirs et de les irriter, s'il y admettait des témoins; dès
-que la nuit fut sombre, ce moment favorable à nos projets lui avait été
-offert par moi, comme plus agréable à cause de la fraîcheur; nous nous
-enfonçâmes tous trois dans le jardin, aussi-tôt que nous sommes dans le
-cabinet, et que je me suis assurée des six hommes qui nous étoient promis, je
-fais étendre Clémentine sur le parapet de la petite muraille, exposant en
-entier ses charmes au voluptueux empereur; allons, dis-je, en ayant l'air de
-céder, que l'une excite tes désirs, pendant que l'autre va les satisfaire.
---Ce dernier mot est celui du signal, dès que Clémentine l'entend, elle
-pousse un grand cri et se jette dans le chemin, saisissant alors avec
-rapidité moi-même et l'effroi du monarque et le mouvement qu'il fait pour
-retenir ma compagne, je franchis le mur aussi lestement qu'elle, et tombe à
-ses côtés; là, bientôt relevées toutes deux, nous nous élançons au milieu des
-terres, suivies de nos six gardes, trop heureuses de sortir de cet asyle
-effrayant du crime, à si bon marché l'une et l'autre.
-
-Nous l'entendîmes appeller à lui, mais nous étions déjà loin, comme il avoit
-vu du monde avec nous, et qu'il était seul, il n'avoit pas osé, sans doute,
-se jetter à notre poursuite et il rentra bien honteux, je crois, de se
-trouver dupé par deux Européennes, lui qui faisoit journellement trembler
-deux mille femmes dans son sérail, et qui, même à la tête de ses armées,
-passoit pour un des princes les plus valeureux de l'Afrique.
-
-Nous sûmes à _Benguele_ que, dans le premier moment de sa colère, il avait
-accusé _dom Lopes_ d'avoir favorisé notre fuite, et que telle étoit la
-raison, voyant les Portugais en force dans ses états, pour laquelle il ne
-nous avoit pas fait suivre.
-
-Mais _dom Lopes_ avoit protesté de sa bonne foi, il avait même envoyé
-plusieurs de ses gens courir faussement après nous, moyennant quoi, rien ne
-se dérangeait dans l'alliance projettée, et la paix mutuelle en avait été
-d'autant moins troublée que dom Lopes s'était engagé par l'acte même du
-projet, à faire venir à l'empereur dix femmes blanches dont il lui jura que
-la moins belle vaudrait infiniment mieux qu'aucune de celles qu'il perdait.
-
-Tous les dangers pourtant n'étaient pas évanouis pour nous, nous avions à
-traverser le pays entier des Jagas, peuple aussi méchant pour le moins que
-celui que nous quittions; nous fûmes huit jours avant que d'arriver à
-_Benguele_, ne mangeant que quelques singes tués à la chasse, et couchant les
-nuits sur des arbres; rien ne nous arriva cependant; la fortune qui nous
-destinait à de plus grands maux dans notre patrie que chez les peuples les
-plus sauvages de la terre, nous couvrit ici de ses aîles, mais pour nous
-plonger peu après dans l'abyme effrayant qu'elle creusait déjà sous nos pas.
-
-Nous arrivâmes donc sans accident aux Colonies Portugaises de cette côte
-d'Afrique, le consul averti, nous reçut à merveille, nous combla d'éloges, et
-après nous avoir gardé chez lui le temps nécessaire à attendre le vent
-favorable, il nous conduisit lui-même avec toute sorte d'égards à bord du
-vaisseau marchand qui devait nous transporter à Lisbonne. Nous lui
-recommandâmes les deux femmes qui avaient été faites prisonnières avec nous,
-nous lui témoignâmes le regret que nous avions d'avoir été forcées de les
-abandonner, il nous promit ses soins pour elles, et nous partîmes.
-
-Pendant que les voiles mollement enflées par le souffle frais des aquilons,
-font voler le vaisseau sur la plaine liquide, que le passager se livre en
-baillant d'ennui, au doux espoir d'embrasser bientôt ce qu'il a de plus cher;
-que l'aumonier prie; que le matelot jure, que l'officier s'enivre; il est à-
-propos ce me semble de vous instruire un peu de notre situation, à l'une et à
-l'autre.
-
-Celle de Clémentine était brillante, elle avait peu d'effets; quelques robes
-de gaze, sont les seuls vêtemens que l'on porte dans le pays que nous
-quittions; mais elle avait gagné avec _Dom Lopes_, près de soixante mille
-francs, que le chef de la colonie portugaise de _Tété_ avait fait exactement
-passer à son correspondant de _Benguele_, et qui lui avait été remis dès
-qu'elle y avait parue.
-
-Pour moi, j'étais bien loin sans doute d'un tel sort, lorsque je fus enlevée
-dans le jardin de Venise, j'avais tout au plus sept ou huit louis dans une
-bourse, légères sommes que me donnait Sainville, pour mes plaisirs, et qu'il
-remplaçait dès qu'ils étaient dépensés. Ils me furent pris par le corsaire de
-Tripoli, et Duval qui me défrayait de tout et qui se méfiait un peu, ne me
-laissait pas la disposition d'un sol; ce fut donc dans cet état de misère,
-que _Dom Gaspard_ se chargea de moi. Vous vous rappelez le refus que je fis
-de la bourse qu'il m'offrit dans le désert; en arrivant au fort il me conjura
-d'accepter quelques doublons; et quand il mourut il disposa de tout ce qu'il
-avait en ma faveur; mais cet arrangement déplut à _Dom Lopes_, il me déclara
-que le jeune homme étant sous la tutelle de ses parens, n'avait pas la
-liberté de disposer de ses fonds, et qu'il allait faire repasser en Portugal,
-les effets qu'il avait laissés; ce raisonnement que je supposai fondé sur
-l'envie que ce chef avait de me disposer à l'exécution de son projet, et de
-m'y enchaîner par toute sorte de moyen, et par la misère même, le plus
-certain sans doute; cet argument dis-je, juste ou non, me priva du peu de
-secours sur lequel je pouvais compter, et quand j'arrivai à _Benguele_, je
-n'avais en tout que six portugaises [5], soigneusement cachées dans mes
-cheveux pendant notre expédition. Cette somme s'augmenta à _Benguele_, d'une
-gratification de deux cents pistoles d'Espagne [6], à partager entre ma
-compagne et moi, pour les services que nous avions rendus au roi de Portugal;
-avant de nous embarquer, nous avions été obligées de dépenser près des deux
-tiers de cette faible somme, pour nous habiller; moyennant quoi, pour mon
-compte, il me restait comme vous voyez, fort peu de chose. Le total de nos
-effets consistait en trois malles, dont deux très-grosses, à Clémentine, une
-très-mesquine à moi; par une mal-adresse singulière, ma compagne m'avait
-conseillé de ne point porter d'argent dans mes poches pendant la traversée,
-et de cacher comme elle, ce que j'avais, dans un coin de ma malle . . . Plut
-à dieu que je ne l'eusse pas écouté . . . Enfin, la navigation fut heureuse,
-et nous arrivâmes à _Lisbonne_, sept semaines après notre départ de
-_Benguele_.
-
-Au moyen de l'extrême largeur du Tage les plus gros vaisseaux parviennent
-comme vous savez, jusqu'à la ville même, et dès qu'un bâtiment arrive, dès
-que les formalités des douanes sont remplies, il se trouve là un nombre
-infini de _Gualegues_ [7] qui vous offrent leur service pour le transport de
-vos bagages. Nos malles fouillées, Clémentine jettant indifféremment les yeux
-sur les premiers de ces gens qui l'environnaient, leur ordonna de se charger
-de nos effets et dans l'instant ils furent sur le dos de trois de ces drôles.
---Où faut-il aller excellence dit l'un d'eux, en fixant ma compagne? --_À la
-Strella_, chez _Boulnois_, répondit Clémentine, en donnant à cet homme
-l'adresse d'une auberge, qu'un hollandais lui avait indiquée à _Benguele_,
-comme une des meilleures de la ville. --Le mot dit, nos gens partent et nous
-suivons. Tant que nous longeâmes le quai, nos _Galègues_, marchant à peu de
-distance de nous, furent à-peu près toujours sous nos yeux, mais comme ils
-allaient beaucoup plus vite, la foule nous les fit bientôt perdre de vue, et
-insensiblement nous ne les apperçumes plus. En ce moment, survint un embarras
-prodigieux, c'était le roi qui passait en carrosse de cérémonie, pour se
-rendre dans un couvent, où une demoiselle de la plus haute qualité, allait
-prendre le voile. Le peuple s'étouffait pour contempler ce sot spectacle,
-Clémentine voulut s'arrêter comme les autres, nous regardâmes, et pendant que
-nous jouissions de ce vain plaisir populaire, on travaillait à nous plonger
-dans le désespoir, les rues dégagées, nous avançames, instruites de notre
-route, nous appercevions déjà le clocher du couvent de _San Benté_, maison
-religieuse, en face de laquelle est située l'auberge de _Boulnois_, vers
-laquelle nous nous dirigions, nous arrivons enfin.
-
-Menez-nous à l'appartement que nous vous avons envoyé commander par trois
-hommes chargés de nos bagages, dit avec fierté Clémentine, au valet de la
-maison, quels bagages, répond celui-ci, en la regardant sous le nez? --Ici je
-ne pus m'empêcher de frissonner, il semblait que le malheur dont nous étions
-menacées vint entrouvrir déja mon ame. --Comment réponds-tu insolent, dit la
-fougueuse Clémentine, je te demande mes bagages. -- Je te dis de me mener à
-la chambre où ils doivent être avec les hommes qui les ont portés. --Ce que
-vous demandez n'est pas dans cette maison. --N'est-ce donc point ici
-l'auberge _du bon repas_? --C'est elle, assurément. --L'auberge hollandaise
-située dans la _Strella_, tenue par le sieur et la dame _Boulnois_? --Rien de
-plus juste; et trois _Galèguas_ ne viennent pas d'apporter nos malles? --Vous
-les avez sans doute mal indiqué, répondit le valet en s'éloignant, ils n'ont
-pas paru. --Alors Clémentine me prenant la main. --Nous sommes volées, me
-dit-elle, et appuyant de là un blasphême exécrable comme elle avait coutume
-de faire à chaque contradiction qu'elle éprouvait. --Oui, s . . . nous sommes
-volées. --Ne dis mot, il ne faut pour cela, ni nous passer de souper, ni
-coucher dans la rue. --_Camerieros_, dit-elle en appelant le valet, donnez-
-nous toujours un logement, et qu'on observe, je vous prie, si ces trois
-hommes n'arriveront pas. --Vous leur indiquerez, notre chambre sitôt que vous
-les verrez. --Peut-être vos gens se sont-ils trompés madame, dit le valet,
-ils auront été sans doute à _Bueros Ciairès_, chez le sieur _Villiams_, qui
-tient l'auberge anglaise [8]; si vous souhaitez, j'irai m'éclaircir?
-Assurément, dit Clémentine, et revenez nous donner des nouvelles au plus
-vite. On nous ouvrit un appartement assez vaste beaucoup plus beau sans
-doute, que nous n'étions en état de le payer, et on fut aux informations.
-
-Ce premier moment ne fut pas aussi affreux qu'il aurait pu l'être, il nous
-restait encore de l'espoir, nous n'eûmes que de l'agitation. Mais elle fut
-très-vive. --Clémentine se promenait à grands pas dans la chambre. --J'étais
-anéantie sur un sopha, quelques paroles sans suite, nous échappaient avec
-impétuosité, le moindre bruit nous inquiétoit. . . . Nous écoutions . . .
-Nous nous replongions dans nos tristes pensées, on arriva enfin, et ce fût
-pour nous certifier qu'il n'était certainement rien arrivé chez le sieur
-_Villiams_, qui ressembla à ce que nous demandions. . . . N'importe, dit
-Clémentine, avec une tranquillité contrainte, qui me développa mieux son
-caractère en ce moment, qu'il ne l'avait encore été pour moi, depuis que nous
-nous connaissions, n'importe, ordonnez qu'on nous serve à souper. . . . Ils
-arriveront . . . Il est impossible qu'ils n'arrivent pas. . . . Nous sommes
-perdues, me dit-elle, dès que le valet fut sorti, nous ne retrouverons jamais
-nos effets . . . nous sommes anéanties Léonore. . . . Et comme elle vit que
-je répandais un torrent de larmes, . . . ne t'affliges pas poursuivit-elle,
-songe à tous les dangers dont nous nous sommes tirées, nous échapperons
-encore à celui-ci. . . . Mon enfant, souviens toi qu'avec l'esprit que nous
-avons, deux jolies filles ne meurent jamais de faim. --Oh ciel! n'attends
-jamais que je partage l'infamie que tu me fais entendre. --Je n'ai pas plus
-d'envie que toi de me livrer à la débauche, je déteste ce genre de vie, non
-que je croye qu'il offense le ciel, je suis trop loin de ces préjugés pour y
-céder encore; non que j'imagine que la corruption des femmes nuise à la
-société, qu'elle sert bien plutôt, puisqu'elle multiplie les objets de ses
-jouissances, mais je hais la prostitution pour elle-même, je la crains, parce
-qu'elle nous ravale aux yeux des hommes, parce qu'elle nous fait mépriser de
-ce sexe, qui mériterait seul notre indignation, si nous lui faisions justice.
-. . . Inconséquent qu'il est, il nous entraîne dans l'abime, et ose nous
-punir d'une faiblesse dont il est la première cause. . . . Mais il faut vivre
-Léonore, voilà le premier but de la nature, cette impérieuse loi se fait
-entendre avant toutes les conventions sociales, qui ne furent établies que
-pour la mieux servir. Et telles qu'elles soient ces conventions secondaires,
-elles ne sont plus faites que pour le mépris, dès qu'elles manquent le
-premier vœu de la nature. --Tous les moyens ne sont pas permis pour arriver à
-ce but. --Tous de quelqu'espèce qu'ils puissent être, il n'en est pas un seul
-qui ne soit autorisé par la nature, dès qu'il s'agit de se conserver, punit-
-elle l'habitant de l'air de tous les moyens qu'il prend pour se procurer sa
-nourriture, et sera-t-elle plus cruelle envers nous? Les conventions qui
-s'opposent à cette manière de vivre, quand il ne nous en reste plus d'autres,
-ne sont pas de sa main? Pourquoi donc veux-tu que je les respecte,
-puisqu'elles ne font que contrarier ce que m'inspire la seule voix qui parle
-réellement à mon cœur? N'importe, pour n'avoir rien à nous reprocher, puisque
-tu es si délicate, commençons par toutes les démarches honnêtes qui peuvent
-nous faire retrouver notre bien. . . .
-
-Nous descendîmes; ce n'est pas la peine, me dit cette folle créature, en
-sortant, de prendre la clef de notre chambre. Dieu, merci on ne touchera pas
-à nos effets, qu'en penses-tu? Mais moins décidée que ma compagne à réparer
-nos malheurs par des crimes, et par conséquent plus affligée qu'elle, je ne
-répondis pas à la plaisanterie. Cependant je l'avoue le flègme heureux de
-cette fille, même au sein du malheur, ranima mon courage un instant, je la
-suivis pleine d'espoir. . . . Il faisait encore grand jour, nous retournâmes
-au port; aucune figure semblable à celle des gens à qui nous avions remis nos
-bagages, ne frappa nos regards, nous nous informâmes du bâtiment qui venait
-de nous débarquer, peut-être aurions-nous pu y trouver quelques secours, mais
-après avoir mis ses passagers à terre et fait visiter ses papiers, le
-capitaine avait sur-le-champ remis à la voile pour Cadix où l'appelaient des
-affaires de la plus grande importance. Il était parti depuis une heure.
-
-Nous rentrames dans la ville, et nous informant de la maison de l'Alcaïde du
-quartier de notre auberge, nous fûmes lui porter nos plaintes et lui demander
-des conseils.
-
-_Dom Laurent de Pardénos_, était un de ces hommes dont la physionomie douce
-et minaudière, cache une ame atroce et corrompue, un de ces prévaricateurs
-comme il y en a tant . . . qui ne voyent dans la place qu'ils occupent, que
-ce qui peut les conduire plus vite à étancher la soif de leur luxure ou de
-leur avarice . . . À qui tous les moyens sont bons, pourvu qu'ils fassent
-tomber dans leurs filets, celui qui les implore, si quelque chose de ce
-malheureux peut assouvir leurs passions. Fourbe, adroit, endurci à tous les
-maux de son prochain, les voyant sans les soulager ou ne les secourant que
-par l'espoir d'en venir promptement à ses vues, effréné libertin, grand
-hypocrite, scélérat profond, tel était le respectable magistrat chez lequel
-nous nous rendîmes, pour informer contre les fripons qui nous réduisaient à
-l'aumône [9].
-
-_Dom Laurent_ nous fit entrer dans son cabinet dès que nous fûmes annoncées,
-nous recevant avec l'air le plus doux et le plus benin, il nous demanda ce
-qui lui était possible de faire pour nous obliger, et en prononçant ces mots:
-il nous lorgnait avec bonté, ayant l'air de nous encourager, de nous
-applaudir par de légers signes de tête et de mains, avant même que nous
-eussions encore dit une parole; nous lui racontâmes notre histoire. . . .
-Nous lui détaillâmes les services que nous venions de rendre au
-Portugal. . . . Il nous plaignit, il nous dit que nous avions eu le plus
-grand tort du monde de ne pas prendre une lettre de recommandation des chefs
-de la colonie, que cette lettre nous aurait plus servi que notre argent même,
-et que sur elle, nous aurions trouvé tous les secours possibles à la chambre
-du commerce d'Afrique. Mais vous y aller présenter sans celà, continua ce
-tartufe, c'est exposer deux honnêtes filles à être prises pour des
-aventurières, je ne vous conseille pas cette démarche. . . . Et que faire
-monsieur, dis-je alors avec amertume, que voulez-vous que nous devenions?
-Attendez reprit le magistrat, attendez pour vous désespérer, qu'il y ait
-quelque chose de fait sur les perquisitions que je vous promets
-d'entreprendre; comportez-vous bien en attendant, et ne succombez pas sur-
-tout, dit-il en nous flattant doucement les joues de la main, aux pièges
-nombreux que le crime toujours surveillant, prépare sans cesse à l'innocence;
-moi j'espère beaucoup. . . . La bonté de Dieu est si grande, sa main
-secourable abandonne-t-elle jamais l'infortuné? Dites-moi, beaux enfans,
-poursuivit il, en laissant doucement tomber une de ses mains sur la gorge de
-Clémentine qui ne le repoussa point d'abord, dites-moi, avez-vous fait choix
-d'un confesseur en arrivant dans cette ville? . . . Depuis le temps que vous
-vivez avec des barbares. C'est que j'ai un bien honnête homme à vous
-proposer. . . . Ici Clémentine outrée, rejetta promptement la main dont les
-progrès devenaient immenses. . . . Non, dit-elle, monsieur, non, nous n'avons
-point fait choix d'un confesseur, l'envie de souper est plus pressante dans
-nous, que celle d'aller à confesse, et nous n'avons pas de quoi satisfaire à
-cet urgent besoin. . . . Ah! comme c'est fâcheux, comme c'est fâcheux,
-répliqua le saint homme, en vérité l'on ne vit jamais. . . . Dans ce moment
-l'angelus sonna, et Dom Pardénos s'interrompant aussitôt, se jette aux pieds
-d'un grand crucifix, nous invite à en faire autant, et se met un quart-
-d'heure en prière. . . . Je le répète, continua-t-il, en se relevant, espérez
-tout de la bonté du ciel. . . . Je vais agir, et j'irai vous rendre réponse
-moi-même demain matin de mes travaux. . . . Monsieur, lui dit effrontément
-Clémentine, tout celà est bel et bon, mais je vous dis encore une fois, que
-nous n'avons pas une _raix_ pour nous sustenter ce soir [10], prêtez-nous au
-moins une _portugaise_, puisque vous êtes si dévot, vous devez aimer à faire
-de bonnes œuvres, le ciel que l'on sert bien mieux ainsi, que par des
-patenôtres, vous en récompensera infailliblement. Je ne prête jamais
-d'argent, dit l'honnête commissaire, cependant continua-t-il, en replaçant sa
-main sur le sein de ma compagne, à cause de vous et de cette chère enfant,
-poursuivit-il, en voulant me traiter comme Clémentine. . . . Oui, à cause de
-vous deux, qui m'inspirez une véritable compassion. La voilà cette demie
-portugaise que vous désirez [11]. Mais si demain je n'ai nulles bonnes
-nouvelles à vous dire, je vous avertis qu'il faudra me rendre ces avances, ou
-d'une façon ou d'une autre; et en disant cela, il nous mit honnêtement toutes
-les deux à la porte de son cabinet. --Un moment monsieur, dit Clémentine,
-expliquez mieux ce que vous nous annoncez, comment voulez-vous que nous vous
-rendions vos avances, si nous ne trouvons pas nos effets? Vous vous
-acquitterez comme s'acquittent des femmes, dit _Dom Laurent_, n'ont-elles pas
-toujours des moyens, et reportant sa main sur la croupe de Clémentine. . . .
-Ne voilà-t-il pas de quoi me payer amplement. Nous serions indignes du prêt
-que vous voulez nous faire, si nous consentions à ces moyens de vous
-rembourser, répondis-je en colère, et le mépris que vous auriez pour nous,
-devrait vous empêcher de nous être utile. . . . Je n'entends rien à tout celà
-dit l'Alcaïde avec un visage un peu moins composé, voilà ce que vous me
-demandez, ou vous me le rendrez, ou je m'acquitterai moi-même à ma fantaisie.
-. . . Soit, dit Clémentine, de cette manière nous ne vous aurons aucune
-obligation, nous avions peur d'être méprisées de vous, mais c'est vous au
-contraire qui aurez mérité toute l'étendue de ce sentiment, nous en serons
-toutes deux plus à l'aise.
-
-Notre premier soin en arrivant à l'auberge, fut de savoir si l'on n'avait pas
-eu des nouvelles de nos malles, on nous assura que non, et comme on se méfie
-un peu dans de telles maisons, de gens qui n'ont pas les effets nécessaires à
-répondre de leur consommation, on nous pria de payer notre souper d'avance,
-si nous voulions qu'il nous fût servi; eh bien me dit Clémentine, en me
-regardant, cette pitié, ce sentiment sublime, tu vois comme il est écouté
-chez les hommes, à peine nous soupçonne-t-on d'être dans la misère, que nous
-sommes insultées de toutes parts; l'un . . . celui qui, par sa place nous
-devrait des secours, met au prix de notre vertu les foibles services qu'il
-veut bien nous rendre; l'autre, qui nage dans l'or, veut qu'on lui paye
-d'avance, un malheureux souper qu'il craint de perdre. . . . Tiens dit
-Clémentine, en jettant la demie portugaise au nez du valet, paye-toi de ton
-souper faquin, mais sers le bon et tout de suite. . . . Puis aussitôt qu'il
-fût sur la table, en est-ce celà pour notre argent, dit ma compagne. --Non
-madame, il vous reste deux cruzades, les voici [12]. --Apporte-nous du vin de
-_Sétuval_ pour cette somme. Je veux boire à la santé des frippons qui nous
-volent, il n'y a que les malheureux auxquels il soit permis de se réjouir
-sans offenser personne. On apporta le vin, et Clémentine ayant ordonné qu'on
-se retira, et qu'excepté pour nos malles, on ne s'avisa pas de nous
-interrompre. . . . Soupons me dit-elle à présent, dès que nous fûmes
-renfermées, nous ne sommes pas encore sans ressources, tu le vois, il sera
-temps de nous désoler quand nos malheurs seront plus certains.
-
-Le stoïcisme de ma compagne me ranima; je mangeai presqu'aussi-bien qu'elle,
-mais je bus beaucoup moins; décidée à noyer ses chagrins dans le jus délicat
-des vignes de _Sétuval_, elle sabla ses deux bouteilles comme j'aurais fait
-d'un verre de limonade, et devint dans l'état de déraison, qui s'empara
-d'elle peu à-près, aussi folle, aussi gaie, aussi vive que jamais une jolie
-femme puisse être. Ses beaux cheveux noirs flottant sur son sein d'albâtre,
-ses yeux superbes tour-à-tour enflammés par le dépit et par la douleur . . .
-quelquefois mouillés de larmes d'un souvenir qu'elle ne pouvait
-éteindre. . . . Le désordre flottant d'une cimarre de gaze, seul habit que la
-chaleur nous permît de porter, cet air touchant, qu'un peu de lassitude
-imprimait à ses traits; tout . . . tout en un mot, la rendait si voluptueuse
-et si belle, qu'aucun homme sur la terre n'eût pu lui résister alors, et que
-j'eus peut-être besoin, moi-même, de toute ma raison et de tout mon amour
-pour me rappeler que j'étais de son sexe.
-
-Nous nous couchâmes. . . . Elle me tint cent propos, plus extravagans les uns
-que les autres . . . et cela à la veille du jour où nous allions être
-obligées peut-être à demander l'aumône, ou à faire pis pour obtenir notre
-subsistance.
-
-En ouvrant les yeux le lendemain Clémentine fondit en larmes. . . . L'ivresse
-est comme l'opium, elle calme la douleur et ne la rend que plus vive au
-réveil . . . Ô mon amie, me dit-elle, que ne suis-je morte en dormant! . . .
-il ne faudrait jamais s'éveiller quand on a l'infortune pour perspective.
-. . . Ce n'eût-il pas été un bonheur pour moi que de passer dans les bras de
-la mort, du sein de l'ivresse où j'étais hier? . . . Non, répondis-je, non,
-nous nous sommes tirées d'un pas plus dangereux que celui-ci. . . . espérons
-tout de la bonté du ciel. --du ciel! . . . ah! ne comptons jamais sur le
-ciel; toute espérance fondée sur des chimères n'est faite que pour l'esprit
-des sots. --Ô Clémentine! chimère ou non c'est la ressource du malheureux,
-n'en détruisons pas l'idée dans nos cœurs elle peut encore nous consoler.
---Que la foudre m'écrase à l'instant où je serai consolée par de telles
-fables, cesse de me parler d'un être indifférent au sort de ses créatures,
-qui ne les forme que pour les rendre malheureuses, qui ne les conserve que
-pour les abreuver de pleurs . . . qui ne leur prolonge la vie que pour mieux
-exercer sa rage, en les accablant d'infortunes, et qui ne les attend au bout
-de tout cela qu'avec des flammes et des bourreaux. Mort de ma vie, mon plus
-grand bonheur est d'être sûre qu'un tel tyran n'exista jamais; je deviendrais
-frénétique ou furieuse s'il me fallait y croire un instant. On t'a mal peint
-cet être que tu injuries, Clémentine, défiguré par les cultes humains, il a
-pu te paraître odieux; dégage-le de ces absurdités et tu l'aimeras bientôt.
-Ne vois dans cette essence divine, qu'un père tendre et compatissant, qui,
-s'il nous éprouve un moment par les malheurs, place avec art au fond de nos
-ames, pour que nous n'en soyons pas découragés, ce rayon si doux d'espérance
-qui les adoucit aussi-tôt. Plus sont affreux nos revers ici-bas, plus sera
-divine et douce la récompense qu'il nous en prépare. . . . Éprouvé par tant
-de traverses ne sera-t-il pas bien plus doux ce bonheur éternel où nous
-devons prétendre! . . . Ah! descends au fond de ton cœur, même en ce cruel
-instant d'abandon où ton injustice outrage l'éternel, tu sentiras sa voix te
-ranimer encore . . . Ô mon amie! voilà l'être consolateur que j'offre à ton
-esprit; voilà celui qui t'ouvre les bras. . . . implorons-le par nos actions,
-je t'abandonne les paroles et les simagrées, je t'abandonne les cultes et les
-autels, mais que nos cœurs, créés à son image, le servent au moins par des
-vertus. --Je ne crois pas plus aux vertus, qu'à ton Dieu, dit Clémentine, en
-versant des larmes amères, j'adopterai des vertus quand j'aurai de quoi
-vivre, je croirai en Dieu quand je ne verrai plus que du bien sur la terre.
-
-En ce moment on frappa assez rudement à la porte, et comme nous étions encore
-au lit, nous priâmes qu'on nous donnât le temps de nous lever. . . . Nous
-ouvrîmes enfin; c'était l'Alcaïde. . . . Point d'espoir, nous dit-il en
-entrant, vos voleurs dépendent d'une troupe nombreuse, qui depuis long-tems
-infeste la ville et les environs; il est impossible de trouver leur dépôt, le
-plus court est d'y renoncer. --Ici tout mon courage m'abandonna. . . . Je
-fondis en larmes. --Clémentine, plus ferme, répondit que ce coup la désolait
-d'autant plus, qu'en attendant qu'elle eût écrit à sa mère, à Madrid, pour
-obtenir des secours, qu'elle aurait sûrement très-vite, elle se voyait
-contrainte à abuser encore de la bonté de _dom Laurent_, et à lui demander un
-nouvel emprunt. Vous vous êtes trompées, répondit l'Alcaïde, en s'enfermant
-avec nous dans la chambre, vous vous êtes trompées mes beaux enfans, bien
-loin d'être dans l'intention de vous donner davantage je viens vous demander,
-ou ce que je vous ai prêté, ou les faveurs qui doivent le compenser. . . . et
-s'avançant à moi . . . allons, décidez-vous mignonne. Expédions d'abord
-celle-ci, nous verrons l'autre ensuite; pressons-nous surtout je vous
-conjure, je ne suis pas sans pratique, dieu merci, et au moment où je vous
-parle on m'attend pour pareille besogne.
-
-Entièrement absorbée par ma douleur, le dos tourné vers ce monstre, la tête
-dans mes mains, à demi couchée sur le canapé; je ne l'avais pas vu venir à
-moi, lorsque tout-à-coup le traître me saisissant dans cette attitude, fixe
-d'une main ma position, pendant que l'autre, écartant tout ce qui le gêne,
-m'expose à ses regards un instant presque nue, sans qu'il me soit possible de
-m'en défendre; mais son triomphe n'est pas long; me relevant avec plus de
-vitesse qu'il n'en a mis à m'abattre, et le culbutant loin de moi d'un
-vigoureux coup de poing dans la poitrine: _fuis, lâche_, m'écriai-je, _dès
-que tu es assez vil pour nous refuser tes services_; _fuis, mais ne nous
-outrage point_, et pendant ce débat, Clémentine ayant lestement ouvert la
-porte, appelait l'hôtesse à son secours. . . . elle arrive: notre histoire
-est courte, madame, lui dit ma compagne, daignez vous asseoir un instant et
-l'entendre. . . . Cet homme, dit-elle en montrant _dom Laurent_, très-confus,
-cet homme est un indigne; il sait notre malheur et il en abuse. . . . Nous
-arrivons des Colonies, nous avons par nos soins soumis plus de trois cents
-lieues de terre à la nation portugaise, quoique nous n'en soyons pas; car, je
-suis espagnole et ma compagne est française; nous avons reçu des louanges et
-des gratifications de nos services; nous sommes arrivées ici hier avec trois
-malles pleines d'effets et d'argent; nous les avons, suivant l'usage,
-confiées à des _galegues_, avec ordre de les apporter chez vous, ils nous les
-ont volées; nous avons été demander des conseils et des secours à ce
-malheureux, qui, parce que nous avons tout perdu, parce que nous sommes hors
-d'état de lui rendre le peu qu'il a fait pour nous, exige en dédommagement
-que nous nous prêtions à ses infâmes désirs. . . . A-t-il raison, madame, le
-devons-nous? Votre maison est-elle faite pour que deux femmes honnêtes, qui
-s'y croyent à l'abri, y soient pourtant traitées de la sorte? Décidez vous-
-même la question, et nous ferons ce que vous nous ordonnerez.
-
-Ici madame _Boulnois_ regarda _dom Laurent_; elle lui demanda s'il était vrai
-qu'un homme honoré de la confiance publique se fût permis une chose
-semblable? . . . Ces femmes vous trompent, répondit l'hypocrite, en reprenant
-son air doucereux, puissiez n'être pas vous-même la dupe de ce que vous
-faites pour elles. . . . Je leur fais volontiers présent de la portugaise
-qu'elles m'ont escroquée, il faut savoir faire la charité quelquefois--et en
-terminant ces mots insultans il se retira, et nous laissa avec l'hôtesse.
-
-Madame, dis-je alors à cette femme, l'embarras de ce monstre vous prouve son
-crime; je vous conjure d'avoir pitié de nous, nous avons dit la vérité;
-croyez que nous ne vous en imposons sur rien; vous voyez à quelles funestes
-extrêmités vont être réduites deux jeunes filles, si vous nous refusez vos
-secours; vous aurez sur votre conscience le crime où nous plongera votre
-abandon. Nous allons écrire à nos parens, à nos amis; nous allons tout
-employer pour vous rembourser des avances que nous vous conjurons de faire
-pour nous; nous vous servirons d'ôtages en attendant; nous ne bougerons pas
-de votre maison. . . . Ayez pitié de nous, madame, le ciel vous rendra le
-bien que vous nous aurez fait. --En vérité mes belles amies, dit l'hôtesse en
-se levant, je n'ai pas envie de nourrir pour rien deux femelles; je ne
-manquerais pas de filles de votre espèce si j'en voulais; mais, Dieu soit
-loué, ma maison ne leur a jamais servi d'asyle. Si pourtant vous y voulez
-rester il ne tient qu'à vous, mes servantes me quittèrent hier, je vous offre
-leur place; la condition n'est pas mauvaise. --Jour de Dieu! s'écria la
-fougueuse Clémentine, en s'élançant les poings levés sur l'hôtesse, nous, te
-tenir lieu de servantes, apprends double catin que ma mère en a chez elle qui
-valent mieux que toi. . . . Ne l'écoutez pas, madame, dis-je à l'hôtesse, en
-me mettant entr'elles deux, ne l'écoutez pas le malheur échauffe sa tête;
-daignez nous garder cette seule journée, je ne vous demande d'autre grace, et
-voilà, lui dis-je, en défaisant un petit colier à croix d'or que j'avais
-autour de mon cou, voilà de quoi vous en répondre. . . . Eh bien! dit
-l'hôtesse, en sortant avec le colier, on vous nourrira jusqu'à la concurrence
-de cet effet, après cela prenez votre parti.
-
-Le mien est pris, dit Clémentine, en se jettant avec fureur sur un siège; il
-l'est, . . . ou que le jour qui m'éclaire, soit le dernier de ma vie. --Oh!
-Dieu, Dieu! . . . ne décide jamais rien dans le désespoir. --et que veux-tu
-que nous devenions? --Pauvres et sages, nous travaillerons;--je ne sais rien
-faire. --Eh bien, moi, je sais coudre et broder, je travaillerai pour toutes
-deux; je gagnerai de quoi nous faire vivre; . . . je ne te quitterai jamais:
-je ne te demande que d'être sage, et de ne te point désespérer. --Ô! Léonore,
-reprit ma compagne, en se jettant sur mon sein, et l'arrosant des larmes
-amères de sa douleur; ô toi! que j'aime plus que ma vie, ne crains pas que je
-t'abandonne non plus; mais laisse-moi le soin de te nourrir . . . , moins
-délicate que toi j'y pourvoirai d'une façon plus sûre. . . . Conserve cette
-vertu imaginaire, dont tu fais le phantôme de ta gloire; je l'outragerai pour
-te faire vivre; et si jamais les remords venaient à déchirer mon ame, je leur
-opposerais les droits de l'amitié. --Ah! crois-tu que je pourrais être
-heureuse, en subsistant du fruit de tes crimes. . . . Écoute, me dit
-Clémentine, un peu plus calme, je n'ai pas plus envie de me prostituer que
-toi, je te l'ai déjà dit: il faudra que je sois dans une furieuse extrémité,
-quand je me jetterai dans un tel abyme; mais j'ai tout combiné, et
-malheureusement nul autre moyen que celui-là ne peut nous sortir de cet
-infâme pays: nos projets, tu le sais, sont d'aller à Madrid; là je te l'avais
-promis, et t'en renouvelle le serment; si ma mère et le duc de Médina-Celi
-vivent encore, je te donnerai tout ce qu'il faudra pour passer en France;
-mais il faut y arriver. Calculons un instant tous les moyens qui s'offrent à
-nous pour y parvenir; ou il faut, en nous prostituant, gagner ici de quoi
-nous y conduire, ou il faut demander l'aumône en chemin,--ou il faut voler;
-lequel trouves-tu le plus honnête des trois? . . . Tu proposes de travailler?
-où nous mèneront six _vingtains_ par jour [13], que nous gagnerons peut-être
-en passant chacune douze heures à l'ouvrage. . . . Pendant ce tems-là nous
-écrirons, dis-tu? Faible ressource, ma chère; on obtient quelquefois en
-sollicitant soi-même, presque jamais en écrivant. Combien de gens d'ailleurs
-ont pour maxime, qu'il ne faut jamais répondre à ceux qui sont dans
-l'infortune. Si donc ces lettres ne rapportent rien, il faudra se résoudre à
-végéter ici dans quelque grenier, sans jamais pouvoir approcher du but où
-nous devons tendre. Cessons donc d'envisager tout ce qui ne nous y mène pas,
-pour nous occuper seulement de ce qui y conduit, à quelque prix que ce puisse
-être, et quelque sacrifice qu'il nous en puisse coûter.
-
-Ah! comment crois-tu, répondis-je à ce discours, que je puisse jamais
-accepter aucun des trois moyens que tu proposes, de tous encore pourtant,
-celui de demander l'aumône me paraîtrait le moins affreux. --Ma chère amie,
-reprit Clémentine, nous n'éviterions pas, dans ce malheureux parti, ce qui
-paraît t'effrayer autant, crois que dans ce siècle d'horreur et de
-dépravation, les hommes ne font pas l'aumône à des filles comme nous, sans
-exiger l'intérêt de leur argent; il n'y a point de charité gratuite, ma
-chère; ou l'orgueil, ou l'intempérance, voilà les seuls motifs qui la
-réveillent; celui qui fait l'aumône veut, ou qu'on le sache, ou qu'il en
-puisse recueillir quelque fruit. On est revenu de l'idée de gagner le ciel
-par ces sortes de bonnes œuvres. On a démêlé l'intérêt puissant de ceux qui
-nous prêchaient cette doctrine. On s'est douté qu'une religion, d'abord
-adoptée par des pauvres, devait faire une vertu de l'aumône, --qu'une
-religion persécutée, devait crier à la bienfaisance, et qu'il fallait
-répandre un peu d'or sur les autels d'un dieu né dans la boue. La philosophie
-n'a perfectionné l'esprit de l'homme qu'en endurcissant son cœur. . . . Elle
-lui a appris que pour épurer les lumières de l'un, il fallait se défier de
-l'organe trompeur de l'autre, et qu'on n'arrivait point à la découverte du
-_vrai_, sans renoncer à la chimère du _bien_. Et pour combien de gens
-dépravés d'ailleurs, ce malheureux état ne devient-il pas un attrait de plus!
-saisis un instant avec moi le fil qui conduit dans les impénétrables détours
-du cœur d'un libertin, ne sais-tu donc pas qu'il veut maîtriser l'objet
-offert à ses passions; que c'est par la force et par la violence que jouit
-celui dont l'ame énervée par la débauche a perdu sa délicatesse; l'égalité
-lui refusant les plaisirs despotiques dont il alimente sa luxure, il ne les
-trouve plus comme il les lui faut, que chez la victime que la misère assoupit
-à sa brutalité; ainsi devenues plus à plaindre, sans échapper à un seul
-écueil, nous aurions, avec l'ignominie de nos mœurs, tous les dangers de
-l'infortune, nous allumerions la concupiscence des hommes, sans fléchir leur
-humanité; nous serions la cause de beaucoup de crimes, sans jouir du fruit
-d'aucune vertu.
-
-J'allais répliquer, quand le dîner qu'on apportait, interrompit notre
-conversation. . . . Il est mince, nous dit le garçon de l'auberge, mais
-madame m'a chargé de vous dire qu'elle avait mieux aimé vous envoyer peu, et
-vous nourrir plus long-tems, afin de vous mettre à même de finir vos
-affaires; elle vous servira trois jours sur l'effet que vous avez mis dans
-ses mains, en vous réduisant à ce que vous voyez. Nous sommes contentes,
-répondit Clémentine; . . . Fermez la porte, et laissez-nous. Allons, me dit
-ma compagne, en m'invitant de venir partager un mauvais morceau de bouilli et
-quelques figues, viens recevoir de la main de la nation portugaise, le prix
-des soins que nous lui avons rendus; viens apprendre à servir les rois. . . .
-Hélas! répondis-je, celui dans les états duquel nous sommes, ignore ce que
-nous avons fait pour lui; croyons-le assez généreux pour ne pas le laisser
-sans récompense, s'il en était instruit. Lui de la reconnaissance! une telle
-vertu dans l'ame d'un roi! ah, n'y compte pas; la nature, en pétrissant l'ame
-de tous ces scélérats, avec des vices, y plaça l'ingratitude pour enseigne,
-afin que les hommes s'y trompassent moins.
-
-À peine eumes-nous dîner, que le valet parut, en nous demandant la permission
-d'introduire un commissionnaire chargé d'une lettre importante pour nous.
-Qu'il entre, répondis-je, ne négligeons rien dans notre situation; les plus
-petites lueurs peuvent amener au grand jour. . . . Un laquais, sans livrée,
-paraît, et ayant posé une lettre sur la table, il décampe sans qu'il soit
-possible de le retenir, et sans proférer une parole. J'ouvre la lettre: voici
-ce que j'y trouve.
-
-«Le duc de Cortéreal a eu des nouvelles de la perte que vous venez de faire;
-il peut vous donner des indications sûres, relativement à vos effets volés.
-Le même homme qui vous remet ce billet, viendra vous prendre, avec une
-voiture, dès qu'il sera nuit: on vous conduira hors du faubourg de Bèlem,
-dans une maison de plaisance, située à quelques milles de-là, appartenant au
-Seigneur qui paraît s'intéresser à vous; une fois que vous y serez, l'une et
-l'autre, pour prix d'une obéissance sans bornes à ce qui vous sera proposé,
-vous retrouverez vos malles et un tiers de plus que leur valeur.»
-
-Notre premier mouvement à toutes deux, fut une surprise muette qui nous tint
-les yeux fixés l'une sur l'autre, la bouche ouverte, et la respiration
-arrêtée. Clémentine, toujours plus vive que moi dans le malheur, rappela
-aussi-tôt le garçon de l'auberge: quel est, lui-dit-elle, l'homme qui vient
-d'apporter cette lettre; _le valet_, en vérité, je ne le connais pas; c'est
-la première fois qu'il met les pieds dans cette maison. _Léonore_, il se dit
-au duc de Cortéreal, connaissez-vous ce duc? _Le valet_, assurément; c'est un
-des plus riches seigneurs de Lisbonne. _Clémentine_, fort libertin? _Le
-valet_, il aime les femmes, il les paye bien. _Clémentine_, quel âge a-t-il?
-_le valet_, cinquante ans. _Clémentine_, dites-nous, mon ami, . . . vous avez
-l'air d'un brave garçon; instruisez-nous comment il est possible que ce duc
-puisse avoir des nouvelles de nos malles? _Le valet_, il en a? _Léonore_,
-oui: écoutez, dit le garçon (en fermant la porte, de crainte d'être entendu)
-je m'en vais vous révéler une partie de ce mystère; mais, par _saint
-Jacques_, ne me trahissez pas. _Léonore_, ne crains rien, sers-nous, et crois
-qu'une bonne action n'est jamais sans récompense. Le valet, ne doutez point
-que ces malles ne soient effectivement chez ce seigneur; mais vous ne les
-aurez jamais, si vous ne satisfaites ses désirs, et ceux de ses amis: il en a
-trois liés avec lui depuis trente ans, et tous trois à-peu-près du même âge:
-ils partagent les fruits de leurs plaisirs et les goûtent ensemble. Leurs
-richesses sont prodigieuses, et ils en consument les deux tiers en femmes. Il
-n'y a sorte de ruses qu'ils n'inventent, eux ou leurs agens, pour prendre les
-oiseaux dans leurs filets. Argent, mauvais tour, séduction, procès, prison,
-rapt, vol, et peut-être pis. Rien ne leur coûte enfin; et comme l'un d'entre
-eux est directeur-général des domaines, un de leurs moyens favoris est
-d'envoyer aux salles où les équipages se fouillent, des fripons à leurs
-gages, qui observent les voyageurs de terre ou de mer, et qui leur font ce
-qu'on vous a fait, quand il se trouve parmi du gibier de leur goût. Si vous
-allez trouver ces seigneurs, vous aurez vos effets, sans doute; si vous n'y
-allez pas, et que profitant du billet, vous cherchiez à vous plaindre, ils
-nieront que l'écrit vienne d'eux: ils diront que vos malles étaient pleines
-de contrebande, que c'est en raison de cela qu'ils les ont fait saisir; si
-vous persistez, leur crédit est immense; ils vous feront, sous quelques
-prétextes imaginaires, renfermer dans la maison des filles de débauche, où
-ils abuseront tout de même de vous, et vous ne sortirez jamais de leurs
-mains. --Laisse-nous, mon ami, dit Clémentine, mille sincères graces de tes
-éclaircissemens; crois qu'aussi-tôt que nous en serons en état, tu en
-recevras de nous le salaire. --Eh bien, me dit Clémentine, dès que nous fumes
-seules, as-tu vu, depuis que tu existes, le crime sous de plus odieuses
-couleurs. Les femmes ont-elles raison de tromper les hommes, lorsque ceux-ci
-dressent journellement de pareilles embûches à leur innocence! Mais ce n'est
-pas le tems de dissérter, continua-t-elle; il faut agir, que décides-tu? --De
-fuir Lisbonne. --Quoi, dans l'indigne état où nous voilà réduites?
---Qu'importe l'état, si la vertu nous reste. --être les dupes de ces
-scélérats? --Nous ne devenons telles qu'en leur cédant; eux seuls le sont, si
-nous ne tombons pas dans leurs pièges. --Non, il faut être plus courageuses
-que tu ne le dis là; il faut y aller; il faut ravoir nos malles, les écraser
-de nos reproches, les pétrifier par notre résistance. --Le vice consommé rit
-de la vertu; elle cesse de lui en imposer. Nous braverons des périls
-certains, sans avoir la gloire de les vaincre. --Qui les craint n'a point de
-courage;--qui les affronte a trop d'orgueil --Confions le projet à l'hôtesse;
-proposons-lui de nous accompagner:--essayons le, mais elle refusera. --Nous
-priâmes madame Boulnois de monter, . . . elle vint; . . . nous lui montrâmes
-la lettre que nous venions de recevoir; et sans compromettre les aveux du
-valet, nous lui demandâmes ce qu'elle pensait de l'aventure, et ce qu'elle
-ferait à notre place? J'irais, nous répondit-elle effrontément, sans nous
-cacher ce qui pouvait s'ensuivre; au fait, examinez votre position; est-ce
-donc un si grand malheur dans le cas où vous vous trouvez? De ce moment nous
-ne doutâmes plus que cette femme ne fût gagnée, et je penchais à la
-congédier, lorsque Clémentine, plus hardie, osa lui dire avec hauteur, qu'un
-tel conseil la surprenait, et qu'elle voyait bien qu'elle s'était
-furieusement trompée, quand elle avait cru qu'une femme honnête était en
-sûreté dans son logis. Notre intention était bien différente madame,
-continua-t-elle, nous voulions aller chez le duc réclamer le vol qu'il a
-l'infamie de nous faire, et vous prier de nous servir de sauve-garde:--moi,
-que j'aille dans une telle maison? . . . --et vous nous conseillez d'y
-aller? . . . --C'est votre métier, et ce n'est pas le mien, poursuivit cette
-femme en se retirant; au reste, faites ce que vous voudrez; mais songez
-seulement que dans vingt-quatre heures je ne peux plus vous garder chez moi.
-
-Ô juste ciel! tout l'enfer est conjuré contre nous, dit Clémentine, dès que
-nous fumes seules; tes maudits préjugés de vertu vont nous perdre. . . .
-Reste, poursuivit-elle, en se levant furieuse et gagnant la porte, je veux
-aller affronter les chimériques dangers de cette aventure. . . . Non,
-m'écriai-je, en la saisissant dans mes bras. . . . Non, je ne mangerai pas le
-pain de la prostitution; je ne vivrai pas du fruit de ton deshonneur. . . .
-Et que deviendrais-je moi-même dans cet affreux logis; l'inquiétude de ce qui
-t'arriverait, la crainte des mêmes malheurs où je me trouverais peut-être en
-proie. . . . Tout tiendrait, pendant cette fatale absence, mon esprit dans
-une telle agitation, que tu me trouverais morte au retour. --Eh bien donc, du
-courage; allons-y toutes deux, et ne craignons rien; prenons ces armes,
-continua-t-elle, en se saisissant d'un des couteaux de la table, et me
-donnant l'autre, et ne ménageons pas ceux qui seront assez lâches pour nous
-sacrifier à leurs indignes passions. . . . --Allons, dis-je, en me levant,
-j'accepte le parti.
-
-Je le voyais comme le meilleur; en y allant, nous pouvions échapper au crime,
-et recouvrer notre bien; en n'y allant pas, nous tombions dans une misère
-certaine, dont le crime seul pouvait nous sortir. Nous convinmes donc de nos
-faits; nous disposâmes nos démarches; nous étudiâmes nos discours, et nous
-attendîmes l'heure fatale qui allait décider de notre sort. . . . Elle frappa
-cette heure cruelle, le laquais parut. . . . On vint savoir si nous étions
-décidées;--Oui, dis-je, nous le sommes. . . . La voiture est-elle là? --Elle
-attend au détour de la rue, nous la gagnerons à pied, si vous le voulez
-bien;--soit, et nous avançâmes. . . . C'était un vis-à-vis, nous y montons;
-le laquais s'élance derrière; le cocher touche et nous volons.
-
-Il est difficile de vous peindre l'état dans lequel je me trouvais; la
-circulation de mon sang était entièrement suspendue; je n'existais plus que
-par les palpitations réitérées de mon cœur. Un peu moins d'agitation . . . je
-succombais; Clémentine, ou plus courageuse ou plus décidée, n'était que
-silencieuse et sombre, elle me serrait quelquefois la main et ne disait mot.
-Le trajet était long et nous avait été mal peint, au sortir de Lisbonne que
-nous quittions pour la dernière fois de notre vie, nous suivîmes les bords du
-Tage, environ deux lieues, ensuite nous coupâmes tout court à gauche, du côté
-de _Leivia_, puis quittant subitement la grande route, nous enfilâmes au
-milieu d'un bois, une allée touffue, qui nous conduisit enfin à la porte-
-cochère d'une maison très-isolée, mais d'une assez belle apparence; la
-voiture entra dans la cour, et les portes se refermèrent aussitôt. Le laquais
-descendit, ouvrit la portière, et marchant dans l'obscurité, il nous
-introduisit dans une seconde anti-chambre, où sans que nous vissions encore
-aucunes lumières, il nous pria d'attendre un instant.
-
-Là, je posai la main sur le cœur de ma compagne, il battait aussi fort que le
-mien. . . . Courage lui dis-je, à mon tour, c'est toi qui m'exhortais tantôt,
-souffre que ce soit moi maintenant, je me trouve en disposition de tout
-entreprendre, le ciel remplit mon ame de cette force qu'il prête toujours à
-la vertu; quand il s'agit d'écraser le vice. . . . Nous observions, il nous
-paru qu'il y avait fort peu de monde dans le logis, les précautions que prend
-le crime en voulant s'envelopper avec trop de soin, tournent quelquefois
-contre lui-même; une vieille duègne parut enfin, elle s'éclairait d'une
-bougie. . . . Mes beaux enfans nous dit-elle, ayez la bonté de vous soumettre
-à l'usage établi dans cette maison; aucune femme ne peut entrer vêtue dans
-les appartemens où vous attendent les seigneurs respectables, auxquels vous
-allez avoir à faire. . . . Je m'en vais vous aider si vous le trouvez bon; et
-en même-temps elle ôtait déjà les épingles du juste de Clémentine, mais
-celle-ci l'arrêtant avec douceur, ma chère dame lui dit-elle, nous repugnons
-ma compagne et moi, à cette avilissante cérémonie, nous n'en serons pas moins
-soumises à ce que pourront exiger de nous vos maîtres; mais daignez leur
-aller dire que nous les supplions instamment de nous exempter de cette règle;
-la duègne partit et nous relaissa dans les ténèbres. Il n'y a plus à douter
-dis-je à Clémentine, en vérité ma chère, il est imprudent d'aller plus loin.
---Attendons la réponse. --La vieille reparut, elle nous assura que notre
-difficulté était ridicule. . . . Qu'un peu plutôt ou qu'un peu plus tard, dès
-qu'il fallait que cela fût, il ne lui semblait pas raisonnable de se faire
-prier. Au moins tout ceci, continua-t-elle, en désignant les vêtemens de la
-ceinture en bas, et pour cette soumission de votre part, peut-être vous fera-
-t-on grace du reste. . . . Pas la moindre chose, madame, dit Clémentine, nous
-vous en supplions, nous accepterons tout là dedans. . . . Il le faudra dit la
-vieille, on saura bien une fois entrées, vous faire faire tout ce qui
-convient. Suivez-moi donc, puisque vous êtes entêtées comme des mules de
-Galice. . . . et nous avançâmes; il fallait traverser encore trois pièces,
-que nous trouvâmes dans les ténèbres comme celles qui les précédaient; un
-sallon très-éclairé, s'ouvre au bout, la vieille entre la première, nous la
-suivons. Quatre hommes de cinquante à cinquante-cinq ans, vêtus de robes de
-taffetas flottante, qui les laissaient à moitié nuds, se promenaient avec
-agitation tous ensemble, lorsque la porte s'ouvrit, et en même-temps que nous
-les aperçûmes, nos malles toutes trois posées sur une table en face de nous,
-frappèrent également nos regards; à quoi bon ces difficultés, dit l'un des
-personnages, en s'adressant à nous, pendant que les trois autres également
-arrêtés, nous considéraient avec attention. Ne semble-t-il pas, poursuivit le
-premier orateur, que ce soit une chose bien mystérieuse, de voir deux p . . .
-toutes nues. . . . Avez-vous cru venir ici pour nous faire la loi? . . . Eh
-non, dit un autre, c'est que ces pucelles ont peur de s'enrhumer. . . . pas
-un mot, dit le troisième; c'est qu'elles veulent nous faire admirer la
-magnificence de leur parure . . . _dona Rufina_, dit en s'adressant à la
-vieille, celui qui n'avait pas encore parlé, saisissez une de ces vestales,
-et qu'en trois secondes, elle n'ait pas un fichu sur le corps. . . . La
-vieille s'avance. . . . arrêtez madame, lui dis-je avec tant de fierté,
-qu'elle en est émue. . . . arrêtez, ce n'est point pour cela que nous venons,
-puis-je savoir messieurs, dis-je, en m'adressant au cercle, lequel de vous
-est le duc de Cortéreal? . . . que veut-elle dire, dit le premier qui avait
-parlé . . . et où va-t-elle chercher ici le duc de Cortéreal? --Quoi ce n'est
-point chez lui? . . . Les innocentes dit le second . . . Comme on les a
-trompées. . . . Apprenez que vous êtes ici chez le premier Corregidor de
-Lisbonne. Le voilà continua-t-il, en montrant le plus âgé des quatre, il se
-réunit ici avec trois de ses amis, gens de justice ainsi que lui, à dessein
-de s'amuser des petites imbéciles qui, comme vous, nous tombent par fois sous
-la main; mais cependant voilà nos malles dit Clémentine, est-il possible que
-ceux qui sont faits pour maintenir l'ordre aient pu le troubler à ce
-point. . . . _Dom Carles_, dit celui qu'on nous avait désigné pour être le
-Corregidor, j'espère que c'est ici où nous allons apprendre les lois, et
-voilà une bachelière de Salamanque, qui va nous instruire de notre
-devoir . . . Patience, patience, reprit dom Carles, nous allons bientôt, à
-leur tour, les envoyer à notre école. Monsieur, dis-je au chef, [pour couper
-court à ces mauvais propos] . . . voilà nos effets. . . . ils ont été volés,
-nous vous les redemandons. Vous les aurez, dit le Corregidor, mais vous devez
-comprendre qu'il y a quelques cérémonies préalables à remplir avant. Eut ce
-été la peine de les prendre, si nous ne voulions pas vous les faire gagner?
-Gagner ce qui nous appartient. . . . Et c'est un magistrat qui ose nous
-parler ainsi, dis-je avec hauteur? devez-vous mettre des conditions quand il
-s'agit de rendre ce qui est à nous? . . . Cette logique n'est pas la nôtre,
-dit l'un de ces insignes fripons, le plus fort est toujours le maitre des
-lois, . . . un coup-d'œil sur votre misère . . . sur l'abandon dans lequel
-vous êtes, . . . sur les gens à qui vous parlez, et dites-nous s'il vous
-convient de résister quand on veut bien vous secourir? --Ce n'est pas nous
-secourir que de nous remettre ce qui est à nous, et c'est nous insulter
-cruellement que d'oser nous le ravir. --Dom Carles, vous aviez raison, dit le
-Corregidor, je devais faire traîner hier ces créatures dans un cachot, elles
-seraient plus souples aujourd'hui; dona Rufina, si vous me faites dire encore
-une fois de faire votre devoir, je vous fais mettre demain dans une maison de
-votre connaissance, dont vous ne verrez le soleil de vos jours. À ces mots,
-l'insolente courtière me saisit par le colet de ma robe, et m'entraine vers
-un canapé, mais me pliant légèrement sous elle. . . . je lui échappe, et
-mettant aussitôt à la main l'arme dont j'étais munie. . . . Malheureuse
-m'écriai-je, si tu fais un pas vers moi, tu es morte; à l'instant les quatre
-amis se jettent sur Clémentine et moi, mais cette valeureuse compagne qui
-s'était armée en même-temps, en culbute un à ses pieds de la main qui ne
-tient pas le fer, et portant la pointe du couteau sur le sein de l'autre,
-pendant que j'agis de même sur ceux qui se trouvent le plus à ma portée,
-insignes fripons s'écrie-t-elle en s'élançant vers la porte: _voilà comme
-l'innocence et la vertu savent triompher de la scélératesse!_ Elle sort; je
-me précipite sur ses traces, et traversant comme la foudre les appartemens où
-
-[Illustration: _Voila comme l'innocence et la vertu savent triompher de la
-scéleratesse!_]
-
-nous avions passé, nous nous jettons toutes deux dans la cour, sans qu'aucuns
-de ces hommes lâches et affaiblis par le vice, ait, ou le courage de nous y
-suivre, ou la force de nous y atteindre. Ouvre cette porte, dit
-impérieusement Clémentine, au valet qui nous avait amené, cesse de nous
-retenir, ou c'est fait de ta vie, le coquin effrayé de deux fers à la fois,
-obéit. . . . Nous échappons, et sans nous arrêter ni regarder derrière nous,
-malgré l'épaisseur extrême de la nuit, nous sortons du bois et gagnons la
-plaine en courant.
-
-Eh bien! dit Clémentine, en se jettant d'épuisement et de lassitude, contre
-une mazure qui se trouvait là, tu le vois ma chère, nous voilà échappées,
-sans avoir versé une goutte de sang . . . sans avoir perdu cette fleur de
-sagesse si précieuse, et à laquelle tu attaches tant de prix. . . . Oh! qu'il
-en coûte pour faire le bien, en vérité le vice ne donne pas autant de peine.
-Mais si nous avions égorgé quelqu'uns de ces malheureux, crois tu que tes
-beaux projets de chasteté ne nous auraient pas coûté des remords! Il peut
-donc en être dans le sein même de la vertu, et la meilleure de toutes les
-actions peut donc cesser d'être désirable, si le crime l'entoure ou peut en
-résulter.
-
-Oh! dieu m'écriai-je également essouflée et rendue, d'un côté quelle infâme
-prostitution! et quelle impudence de l'autre. --Au moins nous ne doutons plus
-reprit Clémentine, nous savons où sont nos effets. --Juste ciel! il y a donc
-des pays dans le monde, où l'abus des choses les plus respectables est tel,
-que le premier infracteur de la loi, est celui qui doit la venger. --Rien de
-plus simple, c'est l'impunité qui encourage, élevés l'homme, vous lui faites
-naître l'envie de mal faire, par l'espoir qu'il conçoit aussitôt de le
-pouvoir sans risque. --Il ne faudrait donc qu'aucun homme n'eût de
-supériorité sur un autre? --Il faudrait qu'il n'en eût jamais qu'un instant,
-et que la crainte d'être traité dans l'état faible, comme il traitait les
-autres quand il dominait, servit de toujours de frein à ses passions [14];
-quoi qu'il en soit, qu'allons-nous devenir? notre ruine est plus sûre que
-jamais, quel asyle s'ouvre à notre misère, et quelles ressources nous reste-
-t-il? --Si tu m'en crois, nous ne retournerons pas à Lisbonne. --Je le veux
-dis-je, gagnons Madrid comme nous pourrons, peut-être ne trouverons-nous
-point par-tout des ames flétries comme en Portugal. . . . Peut-être que . . .
-ô grand dieu! grand dieu, s'écrie Clémentine, en se levant et fuyant avec
-effroi, je me suis assise auprès d'un homme mort. . . . Non pas mort, dit en
-se levant aussi, un grand drôle bien découplé, mon bel ange continua-t-il, en
-retenant ma compagne par le bras, vous n'étiez pas auprès d'un homme mort,
-mais d'un homme endormi, et d'un cavalier bien tourné, qui ne prétend vous
-faire aucun mal; et qui êtes-vous, dit Clémentine, toujours tenue? Qui je
-suis, reprit notre aventurier, un personnage à coup sûr très-énigmatique pour
-vous, quand je vous l'aurai dit, vous n'en serez pas plus avancée; mais
-encore dis-je en m'approchant moi-même, rassurée par l'air et le ton de cet
-homme. --Mes bonnes amies dit notre inconnu, _je suis l'ennemi de Dieu, le
-serviteur du diable, et l'ami du bien d'autrui_. Par _Saint-Christophe_, je
-ne vous entends pas dit Clémentine, tout a fait rassurée, expliquez-vous
-mieux mon fils, si vous voulez que je vous comprenne. . . . Doucement dit
-l'inconnu, commencez par me dire qui vous êtes vous-mêmes, nous avons pour
-coutume dans notre métier, de ne jamais nous confier au renard, ainsi parlez
-avant que je ne réponde. Plus nous examinions ce burlesque personnage, plus
-il nous étonnait; autant que nous pûmes le distinguer au faible crépuscule
-d'une lune qui se levait, il nous parut vêtu d'un pourpoint vert, et d'un
-manteau jaune, la bouche ornée de deux moustaches énormes et le chef couvert
-d'un chapeau garni de plumes à cinq pieds de hauteur, Clémentine le prenant
-pour un charlatan, dont il n'y avait absolument rien à craindre, lui raconta
-notre aventure avec ingénuité, et ne lui cacha point l'embarras dans lequel
-nous étions. --Ah! ah! pucelles, s'écria notre homme, c'est-à-dire, que vous
-avez le ventre vuide, à force de vertu. . . . Venez . . . venez, suivez-moi,
-vous avez trouvé des scélérats chez ceux qui vous devaient l'hospitalité. De
-l'hypocrisie et de la débauche, du libertinage et de l'infamie, parmi les
-chefs de la justice, et par-tout des cœurs de rochers. . . . Venez vous dis-
-je, c'est au milieu d'une troupe de bohémiens que vous allez rencontrer des
-amis. . . . Et toutes deux confondues, nous suivions notre homme en silence.
-Il tourne la mazure contre laquelle nous nous étions reposées, frappe à la
-porte de l'autre côté, on ouvre, nous entrons, et nous voyons une douzaine de
-personnes autour d'un feu, dont quelques unes causaient bas, pendant que les
-autres dormaient. Camarades dit notre conducteur, voilà deux pauvres filles
-égarées qui ne savent où reposer leurs têtes; quand le riche abandonne le
-pauvre, ou que la justice immole l'innocence, c'est à nous à venger les
-droits de la société; notre premier devoir est de les rétablir. . . . Allons
-la nappe. Ici nos larmes coulèrent malgré nous, ô Clémentine m'écriai-je,
-voilà donc quels sont les hommes! . . . Nous ne trouvons que vice et
-qu'horreur, au centre de leurs associations policées, et toutes les vertus
-nous attendent chez ceux que l'opinion flétrit.
-
-Pendant ce temps, ceux qui dormaient s'éveillèrent, et le couvert se mit. Les
-femmes de ces Bohémiens étaient au nombre de six, parmi lesquelles il y en
-avait quatre très-jolies, elles nous environnaient, elles nous caressaient,
-elles nous louaient, elles nous plaignaient, elles nous priaient de nous
-asseoir près d'elles, et que quoi qu'elles eussent soupées, elles se
-remettraient une seconde fois à table pour nous engager à gouter de leurs
-mêts.
-
-On servit un chapon rôti, deux gros pâtés, un jambon et deux débris de poules
-réchauffées dans du riz, on nous entoura de bouteilles d'excellens vins de
-Madère, on nous exhorta à chasser toute mélancolie, et les hommes se jurèrent
-entre eux devant nous, qu'ils périraient plutôt que de nous abandonner. . . .
-Nos larmes continuaient de couler, l'attendrissement dans lequel nous étions,
-nous ôtait presque la faculté de profiter des politesses de ces bonnes gens
-et nous ne cessions de nous écrier l'une et l'autre, opinion, . . . fatale
-opinion, combien tu nous trompes de fois dans la vie, et combien le monde est
-injuste!
-
-Quand nous eûmes un peu réparé nos forces, ces douces et charmantes filles
-nous demandèrent avec instance de vouloir bien leur faire l'amitié de
-raconter nos histoires, et nous les satisfîmes à l'instant, pendant qu'ils
-formèrent tous un cercle autour de nous, en nous écoutant avec le plus vif
-intérêt [15].
-
-Il est temps de vous reposer, dit celui qui nous avait introduit; _Dona
-Cortillia_, continua-t-il, en s'adressant à la plus âgée de ces femmes,
-prenez ces demoiselles avec vous, et mettez-les le plus à l'aise que vous
-pourrez. Demain il fera jour, elles disposeront de leur sort suivant leur
-volonté, quand elles nous auront fait l'honneur de boire encore quelques
-flacons de vin avec nous.
-
-Dona Cortillia nous conduisit dans le coin de la cabane qui lui était
-destiné, arrangea elle-même des feuilles pour nous faire reposer plus
-mollement, plaça des hardes sous nos têtes, pour nous préserver de
-l'humidité, et nous dit en nous embrassant, je voudrais avoir le palais du
-roi d'Espagne, je vous l'offrirais de bien meilleur cœur.
-
-Nous nous endormîmes profondément, il y avait long-temps que nous n'avions
-passé une nuit plus calme, nous avions toujours tremblé, tant que le sort
-nous avait placé parmi ce qu'on appelle les _honnêtes gens_; nous étions en
-paix avec des _Bohémiens_.
-
-Dès qu'il fut jour, notre charmante hôtesse et ses compagnes ayant allumé du
-feu, elles firent chauffer du vin et des bouillons, nous en présentèrent, en
-nous demandant si nous avions bien pu reposer tranquillement parmi eux, nous
-répondîmes à leurs caresses, nous les remerciâmes de leur honnêteté, et le
-chef qui revenait de patrouilles, s'étant fait donner en rentrant une rotie
-au sucre, nous demanda ce qu'il pourrait faire maintenant pour notre service;
-permettez, dit Clémentine, qu'avant de vous répondre, je consulte un instant
-mon amie, et aussitôt, pour nous laisser plus libres, ils se mirent tous à
-l'écart.
-
-Doutes-tu un instant, me dit Clémentine, que le ciel, aux inspirations duquel
-tu ajoutes tant de foi, nous ait fait tomber ici, dans d'autres vues que
-celle d'y trouver de l'adoucissement à nos maux, et après toutes les
-honnêtetés de ces bonnes gens, consentirais-tu à les quitter? --Quelque
-répugnance que j'éprouve à me trouver en telle compagnie, répondis-je, il est
-certain que s'ils vont à Madrid, le plus court est pour nous de les suivre,
-mais s'ils s'en détournent, . . . je l'avoue, . . . je ne les accompagnerais
-qu'avec peine; j'aspire autant que toi, sans doute, à revoir Madrid, reprit
-Clémentine, je me flatte d'y retrouver ma mère et des connaissances, je jouis
-de l'idée de t'y être utile. Ainsi nos intentions étant à toutes deux les
-mêmes, il faut demander à ces gens-ci, ce qu'ils deviennent, et nous régler
-d'après cela.
-
-Nous les rabordâmes; êtres sensibles et hospitaliers, leur dis-je, vous qui
-avez daigné accueillir notre misère, vous chez qui, nous avons gracieusement
-trouvé ce que la société injuste qui vous condamne, nous refusait aussi
-cruellement, nous pardonnerez-vous de vous demander de quel côté vous allez
-tourner vos pas?
-
-Vers l'Espagne, me répondit le chef, nous n'avons plus de sûreté en Portugal,
-il nous faut changer de royaume. Eh bien! dis-je alors, serait-ce abuser de
-vos bontés que de vous prier de nous protéger jusqu'à Madrid, où nous
-espérons de trouver des secours. Jeune fille, me répondit le chef, comme nous
-ne voulons contraindre ni vos mœurs, ni vos préjugés, nous devons vous
-prévenir de nos usages, avant de vous accorder ce que vous désirez de nous.
-Nous ne faisons ce que vous sollicitez, pour qui que ce soit, si la personne
-qui le demande n'accepte d'être reçue parmi nous, de faire le même métier que
-nous, de vivre sous notre religion et nos lois, et de suivre, en un mot,
-toutes nos coutumes; à ces conditions, nous vous conduirons à Madrid; mais en
-nous quittant là, si c'est toujours votre intention, nous vous prévenons que
-si vous agissez contre nous, vous n'y serez pas en sûreté, eussiez-vous toute
-la ville en votre faveur; si vous nous quittez, au contraire, sans jamais
-parler de nous, sans jamais chercher à nous nuire, en tel endroit du monde
-que vous trouviez de nos bandes, vous en recevrez secours et assistance. Dans
-le cas où le parti que nous vous proposons ne vous convienne pas, nous allons
-vous composer une portugaise entre nous tous, et vous irez où bon vous
-semblera. Clémentine prenant aussi tôt la parole, toutes nos réflexions sont
-faites, dit-elle, nous ne vous quitterons qu'à Madrid, et nous sommes prêtes
-à entrer dans votre troupe, quand vous voudrez nous y recevoir. . . . Je ne
-contredis point ma compagne, mes gestes prouvèrent, au contraire, que
-j'approuvais ce qu'elle disait; je ne sais, mais j'étais rassurée, ces
-Bohémiens ne m'effrayaient nullement, il y a une sorte de conscience parmi
-les scélérats, qui vaut quelquefois mieux que celle de l'honnête homme, le
-premier n'ayant que peu de lois, respecte bien celles qu'il s'impose, l'autre
-en a trop pour les révérer toutes, et le relâchement qu'il se permet, ébranle
-à-la-fois tous ses freins. . . . Cher et brave compagnon, dis-je au chef, une
-seule chose m'inquiète, entre-t-il dans vos principes et dans vos usages de
-répandre le sang humain? Si cela est, ni elle, ni moi, ne nous associerons
-jamais avec vous; par Lucifer, dit le chef, un peu courroucé, apprenez,
-_filles de Dieu_, que nous ne détruisons jamais l'ouvrage de la nature, nous
-laissons aux prêtres, aux gens de loi et aux souverains, toute l'atrocité de
-ce crime; une partie de notre haine pour eux, vient du sang-froid avec lequel
-ils se livrent journellement à ces horreurs; nous vous permettons de verser
-notre propre sang, la première fois que vous nous en verrez répandre d'autre
-que celui des animaux qui nous sustentent. Eh bien! dis-je, touchez-là, brave
-ami, nous sommes à vous, regardez-nous comme vos sœurs, et recevez-nous quand
-vous voudrez, nous sommes prêtes à tout, aux deux seules conditions, de
-conserver notre honneur intacte, et de ne jamais souiller nos mains de sang.
---Accordé, s'écria la troupe entière. --Un moment, dit le chef, avez-vous
-réfléchi qu'il faut faire abjuration? Nous adorons le _diable_, et nous ne
-croyons pas en Dieu, nous servons l'un, nous injurions l'autre, il y a des
-cérémonies très-fortes, dont nous ne vous exempterons pas. --Offensent-elles
-la pudeur, m'écriai-je. --Elles n'absorbent que le préjugé, dit le chef,
-elles n'attaquent et n'outragent que des chimères, et laissent en repos
-toutes les vertus. . . . Nous ferons tout, nous ferons, dit Clémentine. . . .
-Tu l'entends, je réponds pour toi, Léonore; je cesse d'être ton amie, si tu
-me fais jurer en vain; ne refusons pas ce que la fortune nous envoie, de
-crainte de heurter quelques méprisables dogmes qui ne nous ont pas nourries
-quand nous avons eu la bêtise de les encenser. . . . Vas, dis-je à mon amie,
-tu me détermines, pourquoi le crime emprunte-t-il les charmes de la
-bienfaisance pour nous séduire et pour nous captiver. . . . Ô! vous société
-que je délaisse, pourquoi ne m'avez-vous présenté que des fers quand je vous
-servais par des vertus. Ce sont les épines que vous avez semées sur mes pas,
-qui m'ont contrainte à me séparer de vous; votre ingratitude entr'ouvre
-l'abîme où mon désespoir me précipite; et si j'offense les loix divines ou
-humaines, c'est l'abandon de Dieu et la méchanceté des hommes qui m'ont
-entraînée dans mes erreurs.
-
-La troupe partit le lendemain au nombre de huit femmes et de six hommes.
-Essayons de vous donner, maintenant, une légère idée des personnages les plus
-remarquables de cette société: _dona Cortillia_, dont j'ai déjà parlé, était
-la doyenne des femmes; elle paraissait âgée de quarante ans; elle était
-belle, fraîche, les yeux extraordinairement vifs et assez bien faite, quoique
-peu grande; _Castellina_ était la plus jolie des six, elle avait seize ans,
-la taille leste et bien prise, une peau assez blanche pour résister au hâle
-perpétuel où l'exposait son métier; de très-beaux yeux, cheveux châtains, les
-yeux bruns et très-animés, l'air de l'intérêt et de l'innocence dans la
-phisionomie, emblêmes sûrs de toutes les qualités de son cœur: elle était
-fille de _Brigandos_, chef de la compagnie, et avait un frère dans la troupe
-d'environ vingt ans, taillé comme Hercule, et la figure la plus agréable et
-la plus animée: on l'appelait _Rompa-Testa_, c'était un de nos meilleurs et
-de nos plus braves soldats, le même que nous avions trouvé endormi et qui
-nous avait introduit dans la masure; une petite fille de treize ans, nommée
-_Florentina_, brune, espiègle, spirituelle et vive, était après Castellina ce
-que l'assemblée de ces dames offrait de plus joli; elle avait été enlevée à
-quatre ans chez un curé, auprès de _Coïmbre_, qui ne l'élevait peut-être pas
-pour un plus saint métier que celui qu'elle faisait, et elle étoit dressée
-depuis cet âge aux exercices journaliers de la bande, qu'elle remplissait
-avec autant de légèreté que d'intelligence; il ne lui fallait pas deux
-secondes pour enlever un bijou de la poche du plus méfiant des hommes:
-passait-elle dans un village il n'y avait pas de chien barbet qui pût saisir
-une poule avec autant de vîtesse; la prendre, l'étouffer et l'accrocher, sous
-ses cotillons, était pour elle l'affaire d'un clin d'œil, et elle jabottait
-toujours si bien en agissant que le plaisir qu'on avait à l'entendre
-empêchait qu'on ne vît ses actions: elle était à-la-fois l'élève et la
-favorite de Cortillia. Le reste des hommes et des femmes, que je ne vous
-peins point, était de vingt à trente ans, et tous possédaient à-peu-près
-également de la taille, de la fraîcheur, de l'adresse et de la santé.
-
-Jusqu'au grand jour nous marchâmes en troupe, ce fut alors que le chef
-s'approchant de Léonore et de moi: nous allons suivre le cours du Tage
-jusqu'aux portes de Madrid, nous dit-il, la route est un peu plus longue,
-mais elle est moins fréquentée; on trouve chaque soir, ou de petits bois
-toufus sur la rive, ou des îles au milieu du fleuve, qui nous fournissent des
-retraites sûres; nous nous séparerons dès que le soleil va paraître, mais mon
-fils sera toujours à vingt pas devant nous; vous n'aurez qu'à le suivre,
-l'appeler quand vous voudrez vous reposer, lui faire signe quand vous voudrez
-vous remettre en marche; il vous menera tout droit où nous devons coucher ce
-soir: c'est une caverne, au fond d'un bois, presque baignée par la rivière,
-et qui n'est connue que des bêtes fauves et de nous. Mes camarades et moi
-quitterons la route à une lieue d'ici et nous arriverons au même gîte par des
-chemins plus détournés: tel est l'endroit où nous vous recevrons; il
-disparaît après ces mots. Tout se passa comme il avait été convenu; nous
-fîmes environ six lieues, et nous nous retrouvâmes le soir dans la caverne
-indiquée, où Brigandos ordonna tout pour notre réception; nous étions
-prévenues d'une partie des cérémonies qui s'observaient en pareil cas.
-Clémentine ennemie déclarée de tous les dogmes du christianisme, se faisait
-une fête de l'occasion qui lui était présentée de les accabler du mépris que
-son cœur nourrissait pour eux; je ne voyais pas tout-à-fait comme elle sur ce
-qu'on allait exiger de nous; non que ma crédulité fût plus étendue: je vous
-ai fait sur cela ma profession de foi; mais il me restait un fonds de préjugé
-que je craignais de n'avoir pas la force de vaincre.
-
-Ils tiennent à la pudeur infiniment plus qu'on ne croit dans notre sexe, ces
-préjugés insurmontables. Le ridicule usage où sont les hommes de prononcer
-sur les mœurs d'une femme, en raison de ses opinions religieuses, fait que
-presque toutes celles qui sont sages, quoique philosophes, n'osent convenir
-des progrès de leur esprit. Qu'y a-t-il donc de commun entre les mœurs et les
-opinions? Eh quoi! il faut être taxée de libertine parce qu'on ne peut
-admettre une infinité de fables qui choquent le bon sens? Ah! qu'on me
-permette de le dire, la différence est bien plus grande entre le libertinage
-et l'impiété, qu'entre ce même libertinage et la superstition; on se livre à
-tout quand on est sûre d'être à l'abri du reproche, sous le manteau
-sacerdotal; mais celle qui n'aime la vertu que pour la vertu même; qui ne la
-sert que parce qu'elle enflamme son cœur; celle qui marche toujours à
-découvert, et dont l'ame se lit sur les traits du visage, ne se précipitera
-pas dans des erreurs qu'elle serait dans l'impossibilité de cacher.
-
-M'objecterez-vous les flammes de l'enfer? qui sait les pallier comme la
-dévote? à force de les adoucir, elle les brave, et ce frein est bientôt aussi
-nul à ses yeux qu'à ceux de son adversaire; l'habitude de pouvoir pécher en
-paix, entraîne en un mot l'une à tous les égaremens que ses passions lui
-dictent; l'autre qui s'est accoutumée à ne jamais rien se permettre,
-uniquement contenue par les lois de son cœur et par les principes de sa
-raison, n'imagine point de les enfreindre.
-
-Les cérémonies commencèrent; c'est ici où j'aurais grand besoin que vous me
-dispensiez des détails. . . . On nous soumit d'abord à cette pratique en
-usage au Japon, quand les Hollandais veulent pénétrer dans les villes. . . .
-On ne s'en tint pas là. Un symbole plus respecté des catholiques, un gage
-bien plus sacré de leur culte, nous fut également offert; et sur ce dernier
-objet, dont le respect au fond n'est que local, on exigea bien plus que sur
-l'autre. Tous deux bientôt nous furent représentés à-la-fois, et il fallut en
-venir alors aux marques du mépris le plus outrageant et les mieux constatées;
-à celles enfin, dont l'excès ne laisse plus de possibilité au retour. . . .
-On n'imagine point avec quel flegme, . . . avec quelle hardiesse, . . . avec
-quel dédain les femmes de notre troupe nous donnèrent l'exemple; . . . avec
-quelle sécurité Clémentine l'imita. . . . Je tremblai d'abord, je l'avoue, on
-se moqua de moi; . . . on me dit que des choses grossières ne pouvaient
-envelopper l'être immatériel: . . . on me dit qu'un Dieu ne pouvait être ni
-représenté dans une image, ni contenu dans un oubli, et que rien de ce qui
-était matériel ne pouvait mériter d'hommage, sans que le culte n'en devînt
-idolâtre. --Je m'enhardis, . . . j'exécutai, et n'en ai jamais eu de remords;
-ce qui suivit m'inspira un peu plus d'effroi. Dans le premier cas on ne
-faisait qu'agir, . . . il fallait parler dans l'autre. Vous comprenez qu'il
-s'agissait de l'abjuration: les mots en étaient effrayans; le sens des
-derniers était le vœu de son ame et de son corps à l'être infernal. Dès que
-nous eûmes fini, on ouvrit une fosse au milieu de la caverne, et nous nous
-prosternâmes tous autour, en répétant les paroles du chef, qui étaient une
-formule d'adoration au diable. La prière finie, Brigandos nous demanda, 1°.
-Si nous jurions d'être fidèles aux points de doctrine que nous venions
-d'adopter? 2°. Si nous nous engagions à ne point révéler ce que nous ferions
-ou ce que nous verrions faire? 3°. Si nous ne reviendrions jamais au culte
-que nous venions d'abjurer? 4°. Si c'était du fond du cœur que nous
-anéantissions toute idée de l'Être-Suprême, pour ne plus révérer que celle du
-démon; 5°. Si nous étions bien décidées à nous approprier le bien d'autrui,
-toutes les fois que nous en trouverions l'occasion? 6°. enfin, . . . et
-voici, sans doute, ce qui m'étonna le plus:--si nous protestions de secourir
-toujours le faible envers le fort, et d'adoucir la situation de tous les
-infortunés que le hasard offrirait à nous; nous promîmes tout.
-
-Un repas splendide suivit notre réception; il y régna une gaieté honnête,
-. . . et pas le moindre mot, . . . pas le moindre geste qui pût nous donner
-la plus légère inquiétude sur la décence où l'on s'était engagé envers nous.
-
-Le lendemain nous décampâmes comme à l'ordinaire; la marche de ce jour fut
-comme celle du précédent. Brigandos nous promit de nous mettre incessamment
-au fait de la morale, des coutumes des mœurs et du fond de la religion des
-Bohêmiens. Notre station, ce soir-là, était au milieu du fleuve même, dans
-une petite isle inabordable, et toute remplie de bois. Là, pendant qu'on
-préparait le souper, le chef voulant nous tenir parole sur les explications
-qu'il nous avait promises, nous tint à-peu-près le discours suivant:
-
-_Fin de la cinquième Partie._
-
-[Footnote 1. Canal qui conduit de Padoue à Venise, et dont les rives sont
-couvertes des campagnes superbes de la noblesse vénitienne.]
-
-[Footnote 2. Il n'étouffe pas les sentimens de la nature, mais il entraîne à
-l'égoïsme, les désirs du libertin, presque toujours en contradiction avec les
-devoirs sociaux, et se trouvant dans son ame d'après les principes qu'il
-s'est fait infiniment plus fort que ces devoirs, il les anéantit, mais il n'a
-point étouffé la nature, il n'a fait que céder à l'égoïsme. Cet axiome
-général ne va pourtant pas à ce cas-ci, où Fallieri ne fait ou n'écrit qu'une
-noirceur gratuite.]
-
-[Footnote 3. Ptolémée pensait que c'était de ce lac d'où sortait le Nil;
-quelque foi que l'on doive ajouter au récit des voyages de Léonore, qui ne
-paraissent pécher en aucune circonstance, il serait pourtant possible qu'elle
-se trompe sur les Sources du Nil, dont aucuns détails réels ne nous sont
-encore parvenus.]
-
-[Footnote 4. On doit se rappeler ici la Mithologie de ces peuples, détaillée
-par Sarmiento.]
-
-[Footnote 5. La portugaise vaut 40 livres.]
-
-[Footnote 6. La pistole courante est de 21 livres.]
-
-[Footnote 7. Ce sont des gens de la Galice, qui font à Lisbonne le métier de
-porte-faix, de ramoneurs, etc.]
-
-[Footnote 8. Cette auberge et la précédente étaient, lorsqu'on écrivait, les
-deux meilleures de Lisbonne.]
-
-[Footnote 9. Le portrait n'est pas chimérique, peut-être d'autres polices que
-celle de Lisbonne en ont-elles offert l'original. Voyez le mot Sartine, au
-dictionnaire des grands coquins.]
-
-[Footnote 10. La plus basse monnaie de Portugal, il en faut 6400 pour faire
-42 liv. 12 s. 6 d.]
-
-[Footnote 11. La demie portugaise vaut environ 20 liv.]
-
-[Footnote 12. La cruzade vaut à-peu-près 3 liv.]
-
-[Footnote 13. Environ quinze sols de France; c'est le quart de la cruzade
-d'argent.]
-
-[Footnote 14. Quelques lecteurs vont dire: --voilà une bonne contradiction.
-On a écrit quelque part avant ceci, qu'il ne fallait pas changer souvent les
-ministres de place: ici l'on dit tout le contraire. Mais ces vétilleux
-lecteurs veulent-ils bien nous permettre de leur faire observer que ce
-recueil épistolaire n'est point un traité de morale dont toutes les parties
-doivent se correspondre et se lier; formé par différentes personnes, ce
-recueil offre, dans chaque lettre, la façon de penser de celui qui écrit, ou
-des personnes que voit cet écrivain, et dont il rend les idées: ainsi, au-
-lieu de s'attacher à démêler des contradictions ou des redites, choses
-inévitables dans une pareille collection. Il faut que le lecteur, plus sage,
-s'amuse ou s'occupe des différens systêmes présentés pour ou contre, et qu'il
-adopte ceux qui favorisent le mieux, ou ses idées, ou ses penchans.]
-
-[Footnote 15. Autre vertu inconnue des gens du monde: qu'un infortuné raconte
-ses malheurs, à peine lui accorde-t-on un instant d'attention; à peine un
-seul cœur s'ouvre-t-il pour recueillir ses plaintes; il semble que l'homme
-heureux s'irrite à la peinture du malheur des autres; l'assurer, lui prouver
-qu'il peut devenir tel, est une espèce d'offense qu'on fait à son orgueil,
-dont il se venge tout de suite par de la froideur ou de la distraction.]
-
-
-
-
-
-ALINE ET VALCOUR,
-
-_OU_
-
-LE ROMAN
-
-PHILOSOPHIQUE.
-
-________________________________________
-
-TOME III.
-________________________________________
-
-SIXIÈME PARTIE.
-
-
-
-
-[Illustration: _Le ciel est-il juste quand il abandonne la vertu à de si
-grands tourments? . . ._ ]
-
-
-
-
-ALINE ET VALCOUR,
-
-_OU_
-
-LE ROMAN
-
-PHILOSOPHIQUE.
-
-_Écrit à la Bastille un an avant la Révolution
-de France._
-
-ORNÉ DE SEIZE GRAVURES.
-
-________________________________________
-
-À PARIS,
-Chez la Veuve GIROUARD, Libraire
-maison Égalité, Galerie de Bois, n°. 196.
-
-________________________________________
-
-1795.
-
-
- Nam veluti pueris absinthia tetra medentes,
- Cum dare conantur priùs oras pocula circum
- Contingunt mellis dulci flavoque liquore,
- Ut puerum ætas improvida ludificetur
- Labrorum tenus; interea perpotet amarum
- Absinthi laticem deceptaque non capiatur,
- Sed potius tali tacta recreata valescat.
-
- Luc. Lib. 4.
-
-
-________________________________________
-
-ALINE ET VALCOUR.
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-
-SUITE DE LA LETTRE XXXVIIIe,
-
-_Déterville à Valcour._
-
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-
-SUITE
-
-DE L'HISTOIRE DE LÉONORE.
-
-Quand les Bulgares inondèrent l'Orient, tous ne s'établirent pas dans les
-différentes provinces qu'ils trouvèrent à leur bienséance ou qu'ils
-conquirent sur les empereurs de Constantinople; une grande partie préférant
-la vie vagabonde à toute autre, remontant vers le Nord, se dispersa dans les
-forêts des Gaules, inonda les rives du Rhin et du Veser, pendant qu'un autre
-essaim descendant au Midi, peupla les bords du Tage, et s'étendit jusqu'aux
-colonnes d'Hercule; presque tous étaient imbus des principes du manicheïsme,
-ou ils les répandirent dans les provinces dans lesquelles ils se fixaient, ou
-ils les portèrent dans leurs voyages. Tel est le peuple auquel nous devons
-l'existence; et c'est sa religion _épurée_ que vous nous voyez suivre. Nous
-croyons qu'il y a un être dans la nature qui dirige tout; mais cet être
-quelconque que nous admettons pour souverain moteur, comme nous lui voyons
-faire plus de mal que de bien, nous ne pouvons le regarder que comme un être
-cruel et méchant; or, vous avez donné le nom de _diable_ à l'être que vous
-considérez ainsi; nous en faisons autant pour nous accommoder à vos
-principes. Dans le fond, cet être moteur admis par nous, est le même que le
-vôtre. --Considéré sous d'autres rapports; vous le croyez bon, nous le
-croyons méchant; vous avez la faiblesse de croire que tout est l'ouvrage d'un
-dieu intelligent, plein de grandeur et de vertus, plus sage que vous sur cet
-article, mais contraint comme vous à reconnaître un être actif pour créateur
-de ce qui existe. Comme tout ce que nous voyons n'est que vice et
-qu'imperfection, nous ne pouvons l'attribuer qu'à un être faux, traître et
-féroce qu'il faut calmer par des prières, et auquel il ne faut jamais rendre
-aucun acte de grace, parce que le bien qui nous arrive est notre ouvrage, et
-qu'il n'y a que le mal qui soit le sien; ce n'est donc pas dieu que nous vous
-avons fait abjurer, ce sont seulement les qualités d'un dieu bon,
-parfaitement insupposables, et les superstitions catholiques, trop opposées à
-la raison pour pouvoir être un instant reçues. Tout ce que vous avez fait
-hier ne porte que sur cela; ainsi vous n'avez point renié dieu comme on nous
-accuse de le faire à nos catécumènes, vous êtes seulement convenu avec nous,
-qu'un monde imparfait ne pouvait être l'ouvrage que d'un être imparfait, que
-l'être parfait était une chimère dont l'érection était impossible au centre
-de l'imperfection. Venons à nos mœurs.
-
-Nous nous permettons le vol et l'inceste, voilà les seuls délits que nous
-tolérions parmi nous, quoiqu'on nous soupçonne de beaucoup d'autres, auxquels
-nous ne pensons seulement pas.
-
-Avons-nous tort de nous permettre le vol? Les loix de la propriété ne sont-
-elles pas dans la nature? Dès que cette nature nous a tous créés égaux, nous
-a donné à tous les mêmes sens et les mêmes besoins, de quel droit divin ou
-naturel un homme doit-il être plus riche qu'un autre? n'est-il pas clair que
-la propriété n'est qu'une lésion que le fort s'est permis sur le faible et
-que doit corriger celui-ci autant qu'il est en son pouvoir? Or, quel crime
-peut-il commettre en rétablissant les choses dans l'ordre où les a créé la
-nature. Nos ancêtres en venant des _Palus-Méotides_, et s'appropriant les
-provinces voisines qui étaient à leur bienséance, n'étaient comme nous que
-des voleurs; ils n'étaient guidés comme nous que par l'intention toute simple
-d'établir l'égalité, et de donner à celui qui avait _moins_, un peu du _trop_
-de l'autre. Reconnoissant pourtant le tort que nous avons eu de nous priver
-de nos forces en nous dispersant ainsi par petites troupes; l'injustice
-d'employer la violence pour ravir les possessions d'autrui, et pleinement
-convaincus du mal qu'il y a à répandre le sang des hommes, nous nous
-contentons de la filouterie, nous n'employons jamais que l'adresse pour
-corriger les torts de la fortune [1].
-
-Nous nous permettons l'inceste, cela peut-il être autrement parmi un peuple
-dispersé, qui ne veut et ne peut s'allier qu'avec lui-même, qui nous
-donnerait des femmes si nous ne prenions celles de nos familles? Il faudrait
-donc en enlever, cela nous arrive bien quelque fois, mais le mal n'est pas
-bien plus grand?
-
-L'inceste est d'institution humaine et divine. Les premiers hommes durent
-nécessairement s'allier dans leurs familles. Les loix et les constitutions de
-certains gouvernemens doivent faire défendre l'inceste comme d'autres doivent
-le tolérer. Par lui-même il est indifférent, il ne peut offenser que les loix
-politiques, mais il ne blesse en rien le pacte social, il établit plus
-d'union dans les familles, il en double et resserre les liens, peut-être même
-accompagne-t-il mieux que tout, les véritables loix de la nature.
-
-N'imaginez pas au reste que le libertinage entre pour rien dans les motifs
-qui nous font tolérer ces alliances illicites selon vous, et pourtant
-autorisées par l'ancienne loi; quelqu'étendue que cette loi fût sur cet
-article, nous la restreignons parmi nous. Nous permettons les alliances où
-l'égalité d'âge semble être une preuve de la permission qu'en donne la
-nature. . . . Jamais un père n'épouse sa fille, jamais un fils ne souille le
-lit de sa mère [2].
-
-Nous faisons encore, j'en conviens, quelqu'autres mauvaises actions, nous
-employons des simples dangereux; mais c'est notre commerce, c'est notre façon
-d'attirer à nous des biens qu'on ne nous donnerait sûrement pas sans cette
-ressource, et avec des êtres méchans, il faut bien être méchant pour vivre,
-il y a trop de risque d'être seul bon dans un siècle absolument pervers. Les
-maléfices que nous nous permettons avec nos secrets, consistent d'abord dans
-quelques maladies vétérinaires: lorsqu'une compagnie de maltotiers nous
-soudoie, par exemple, pour mettre la cherté sur un genre de bestiaux
-quelconque. En rendant cette espèce rare, nous faisons la fortune de
-l'accapareur, et nous vivons; car, remarquez-le bien, nous n'aspirons qu'à
-vivre, et c'est la première de toutes les loix. --Nous ne desirons plus rien
-au delà des besoins de la vie, quand nous avons assez, nous nous reposons.
---Nous faisons la charité quand nous avons trop. La seconde espèce de mal que
-nous tolérons parmi nous avec les simples dont nous avons la connaissance,
-est de composer un puissant soporatif. De la graine du _stramonium_ et de
-celle du _pavot_; nous obtenons une poudre dont l'effet somnifère est de
-mettre en notre disposition le possesseur des effets que nous voulons voler;
-mais nous n'empoisonnons jamais personne, nous ne procurons jamais
-d'avortemens, nous ne jetons point de sort, nous ne formons point de
-conjurations, nous disons la bonne aventure. --Cet art est sans inconvénient.
-Par la _nécromancie_, nous évoquons les ames des morts, de toutes les façons
-de dévoiler l'avenir aux hommes; celle-là fut la plus accréditée. Toutes les
-nations croyaient qu'on pouvait évoquer les mânes, c'était une suite du
-système de l'immortalité de l'ame [3]. Le onzième livre d'Homère est appelé
-la _nécromancie_ parce qu'Ulisse descend aux enfers pour y consulter l'ame
-des morts. Dans la tragédie des _Perses_ du poëte _Eschille_, l'ame de
-_Darius_, père de _Xercès_, est évoquée et vient déclarer à la reine _Atossa_
-tous les malheurs qui la menacent.. Vous connoissez les évocations de
-l'_Énéide_ et celles de _l'écriture sainte_. --La _géomancie_ nous donne
-l'art de deviner par les signes de la terre; ce secret-ci nous vient des
-Arabes; _l'hidromancie_ nous apprend à deviner par l'eau; _l'acromancie_ par
-les signes de l'air; la _piromancie_ par ceux du feu; la _lécanomancie_, par
-l'usage d'un bassin; la _chiromancie_, par l'inspection des mains; la
-_métoposcopie_, par celle des signes du front; la _cristalomancie_, par le
-secours du verre ou du miroir. _Cirile de Jérusalem_ au traité de
-_l'adoration_, dit que de son tems on évoquoit aussi les spectres. La
-_cléromancie_ n'a recours qu'au sort; la _bibliomancie_ est l'art de deviner
-par les livres; la _céphalomancie_ par le moyen de la tête d'un âne; la
-_capnomancie_ par la fumée; la _botanomancie_ par les simples, la
-_lictiomancie_ par les poissons, la _dactylomancie_ par des anneaux.
-
-Qu'il entre ou non dans tout cela de la superstition, mes amies, toujours
-est-il que nous rencontrons souvent juste, nous vous convaincrons ou par
-l'expérience, ou par l'étude de ces arts quand vous le jugerez à propos.
-
-On nous accuse d'enlever des enfans qui deviennent ensuite des victimes de
-prostitution. --Cela est vrai, mais quels enfans dérobons-nous? Ou de
-malheureux orphelins délaissés, ou des enfans de pauvres qui ne peuvent que
-gagner au change; nous les gardons souvent avec nous, et dans ce cas, leur
-sort devient assurément meilleur qu'il ne l'aurait été dans la maison
-paternelle. C'est l'histoire de _Fiorentina_, elle fait ce qu'elle veut avec
-nous, elle est la favorite de notre doyenne, et elle serait peut-être morte
-aujourd'hui si elle fût restée chez son père, le plus pauvre des paysans de
-la Biscaiye, qui hors d'état de la nourrir, n'a pu qu'être content de sa
-perte. Notre conscience est donc en paix sur cet article, bien sûrs qu'un
-petit mal est toujours permis lorsqu'il s'agit de procurer un grand bien [4].
-
-Quoi qu'il en soit, notre métier, sans doute, nous oblige à de grands écarts,
-mais les attraits de la vertu n'en sont pas moins toujours respectés de nos
-cœurs, ils nous enflamment, et nous nous y livrons autant qu'il nous est
-possible, nous avons souvent rendu des vols faits à de pauvres gens; nous
-avons racheté des prisonniers pour dettes; nous avons soulagé la veuve,
-secouru l'orphelin, adouci le sort de l'infortuné; nous vous avons fait jurer
-de le faire, et nous vous en donnerons souvent l'exemple.
-
-Dès que _Brigandos_ eut fini de parler, _Cortilia_ lui dit que le souper
-était prêt. Nous nous mîmes à table, et partîmes dès le lendemain. Nous nous
-rassemblâmes à l'heure du dîner, dans un assez gros bourg où nos gens
-vendirent au peuple des ceintures d'herbes, composées _d'aconit_, pour les
-maux de cœur; _d'orchis_, pour remédier à l'impuissance; de _palma-christi_,
-pour les maux de jointures; de _dentaire_, pour les maux de bouche; et de
-_colutée_, pour les maux de vessie. _Dona Cortilia_ dit la bonne aventure à
-tous ceux qui se présentèrent; Clémentine à qui l'on avait prêté une guitare,
-la pinça agréablement, et nous dansions Castellina et moi, en jouant du
-tambour de basque; pendant ce tems, nos hommes s'égaraient dans les granges,
-et gagnaient les devants; ils firent ce jour-là de si bonnes captures, que
-lorsque nous nous réunîmes le soir, ils nous montrèrent plus de provisions
-qu'il n'en eût fallu pour quatre troupes comme la nôtre. _Fiorentina_ qui
-n'avait pas toujours dansé, montra plein ses poches de bagues, de mouchoirs
-et d'autres effets qu'elle avait adroitement dérobé, et s'attira par ces
-superbes œuvres les louanges de la brillante assemblée.
-
-Comme il fallait bien, ne volant pas, que nous distribuassions au moins
-quelque chose Clémentine et moi, on la chargea, elle, de la poudre de
-simpathie, composée de vitriol, des gommes tragaçantes et arabiques, mêlées
-aux vulnéraires et aux astringens; et moi, des somnifères dont je vous ai
-parlé tout-à-l'heure. Le lendemain dans une petite ville où nous nous
-arrêtâmes, nous vendîmes beaucoup de nos drogues; les malades s'adressaient à
-mon amie, les amants venaient à moi; je leur donnais de quoi fermer les yeux
-de leur argus, et nous recevions un argent immense. On demanda Rompa-Testa
-qui se demenait sur la place, s'il possédait la chandelle de Cardam, composée
-de chair humaine, et qui sert à découvrir des trésors. --La plus pure, dit-
-il, en en distribuant de communes qu'il venait de dérober en passant dans la
-maison voisine, allumez cela, criait-il, et suivez seulement la trace de la
-lumière, vous serez entraîné comme malgré vous vers les trésors que vous
-dérobent les entrailles du sol; un de nos gens qui avait de la poudre de
-mandragore, en vendit énormément, et notre journée fut des meilleures [5].
-
-Nous étions au dixième jour de notre voyage, prêts à quitter les frontières
-de Portugal, et nous marchions alors tous ensemble sur la grande route,
-lorsque nous rencontrâmes dans une charrette un homme et une femme, liés dos
-à dos et conduits par deux alguasils à cheval. --Alte-là, dit au charretier
-le chef de notre troupe; puis s'adressant aux gardes, où menez-vous ce couple
-infortuné, camarades, continua Brigandos, d'une voix de tonnère. --Où tu
-seras bientôt, scélérat, répondit l'alguasil, et où je te menerais toute à
-l'heure, si j'avais du monde avec moi. --Frère, répondit notre héros, en
-prenant le cavalier par la jambe, et le renversant à dix pas de son cheval,
-ce n'est pas ainsi que l'on répond quand on a un peu de civilité dans les
-manières; va t'en convaincre dans le ruisseau, et souviens-toi de te mieux
-exprimer à l'avenir. Pendant ce compliment Rompa-Testa, ayant démonté l'autre
-cavalier, en lui assénant un nerveux coup de poing sur la poitrine, aidait à
-ses camarades à détacher les liens des deux prisonniers et à les faire évader
-au plutôt. L'opération faite, nos gens s'emparèrent des deux alguasils à demi
-fracassés de leur chûte, et les fixèrent sur la charrette dans la même
-attitude où venaient d'être les deux fugitifs, puis _Rompa-Testa_ et
-_Brigandos_ s'élançant sur les chevaux des deux gardes; marche, dit notre
-chef au charretier, destiné à mener deux coquins aujourd'hui, tu vois bien
-que tu ne te trompes que d'habits. --Et vous, enfants, continua-t-il en
-s'adressant aux alguasils, comment vous trouvez-vous là? --Pas trop bien,
-répondit l'un d'eux. --Vous y mettiez pourtant votre prochain, dit Brigandos.
-_Barbe de Belzébut_, voilà donc quels sont ces scélérats; ils veulent se
-mêler de faire la justice, et ils enfreignent la plus sainte des loix de la
-nature. Nous avançâmes; nous eûmes bientôt attrapé les deux fuyards. Tenez,
-leur dit notre chef en leur faisant présent des deux chevaux, voilà pour vous
-sauver plus vite; mes amis, quand vous raconterez votre aventure, vous direz
-que d'honnêtes gens vous menaient à la mort, et que des coquins vous rendent
-à la vie. Adieu.
-
-Indépendamment des vices dont le chef était convenu vis-à-vis de nous, il en
-régnait dans notre troupe quelques-uns de secrets, dont le peu d'importance
-avait sans doute empêché notre instituteur de nous parler; de ce nombre était
-la manie singulière qui faisant trouver à une femme autant, et souvent bien
-plus de plaisir dans son propre sexe qu'avec les hommes, la détermine à ne
-choisir que parmi ses compagnes les agens de son libertinage, goût triste et
-solitaire sans doute, mais qui n'a nul espèce d'inconvéniens, dépravation
-légère, qui n'apporte aucun tort à la société, dont l'acte est bien moins
-dangéreux que le désordre qui naît du mélange des sexes, et qui, s'il ne
-donne rien à la nature, lui ravit au moins bien peu de chose. Du nombre de
-ces femmes était _Dona Cortilia_, et j'étais devenue le malheureux objet de
-sa passion, elle ne put tenir à me l'a déclarer; elle était prête, disait-
-elle, à me sacrifier _Fiorentina_ qu'elle aimait avec fureur. . . . Il n'y a
-rien qu'elle ne fît pour moi. . . . Il était impossible d'exprimer jusqu'où
-se portait sa délicatesse, jamais la célèbre _Sapho_ n'en mit autant avec
-_Démophile_, la fleur que j'avais touche lui devenait chère, elle la baisait
-mille fois, et la laissait mourir sur sa gorge, si je lui permettais de me
-rendre des soins; je lui préparais des jouissances; ses pleurs coulaient si
-je lui ravissais ces innocens plaisirs. --Je ne te demande point de retour,
-me disait-elle quelquefois avec cette chaleur, avec ce raffinement de
-sensibilité qui caractérise si bien les femmes de ce goût. . . . --Non,
-Léonore, je ne t'en demande point, je ne te conjure que de te laisser aimer;
-ne rejette pas les sentimens de mon cœur, et ne m'humilie pas au moins si tu
-ne veux pas me rendre heureuse. --Ensuite elle se jettait à mes pieds, elle
-les baisait, elle inondait de ses larmes la terre qu'ils venaient de fouler;
-si j'enflammais d'un mot sa coupable espérance, les roses de son teint se
-ranimaient, le rire s'épanouissait sur ses lèvres. Si, plus livrée au dessein
-formel où j'étais de ne la point satisfaire, qu'à la politique qui souvent me
-forçait à feindre, je la suppliais de ne plus me parler de ces choses, le
-souffle brûlant du midi qui dessèche le sein de l'œuillet ne le flétrit pas
-plus sensiblement que mes duretés n'altéraient son visage; elle se retirait
-confuse. --La rappelais-je, elle retombait à mes pieds, et jamais peut-être
-où la conformité fut entière, le sentiment ne fut plus délicat [6].
-
-Cependant mes résistances invincibles la contraignirent à se venger; elle
-crut assurer sa victoire en piquant mon orgueil; elle attaqua _Clémentine_, y
-trouva plus de facilité, et ne fit naître en moi d'autres sentimens que de la
-pitié pour toutes deux. Mon ardente compagne, le sang brûlé long-tems sous la
-zône, sans principes comme sans vertu, et qui ne devoit qu'à mes conseils et
-à mon amitié d'avoir été préservée de corruption jusqu'alors, ne tint pas aux
-sollicitations de la bohémienne. Cette liaison qui prit d'abord avec la plus
-grande violence, me donna pourtant toutes les inquiétudes de l'amitié et
-quelqu'autres qui n'étaient relatives qu'à moi; j'étais fâchée de voir ma
-compagne engagée dans ce désordre. Je connaissais assez la chaleur de sa
-tête, pour craindre qu'une telle intrigue, en amusant à la fois son
-tempérament et son cœur, ne la fixât pour jamais avec ces bandits. Si cela
-arrivait, me tiendrait elle les promesses qu'elle m'avait faites . . .
-Quitterait-elle la troupe avec moi quand nous serions à Madrid, et me
-procurerait-elle dans cette ville les secours qu'elle m'y avait assurés?
-
-Elle se douta dès le second jour du chagrin que tout cela me donnait; elle me
-pria d'être tranquille, et me jura qu'un instant d'oubli où la tête seule
-avait part, n'altérait jamais les sentimens de son cœur. Je me rassurai, mais
-la société où je me trouvais ne m'en parut que plus affreuse; je ne tenais
-pas à l'idée de m'y voir entièrement isolée, et mes larmes coulaient souvent
-en silence.
-
-_Clémentine_, assez mon amie pour ne pouvoir tenir au tourment qu'elle me
-donnait, se sépara insensiblement de _Cortilia_ et revint à moi plus tendre
-et plus fidèle que jamais. Je vous ai raconté de suite le commencement et la
-fin de cette incartade, pour n'avoir plus à y revenir. Reprenons maintenant
-le fil de notre route.
-
-Nous venions d'entrer en Espagne, lorsqu'à quatre lieues d'Alcantara, suivant
-un sentier sur le bord du Tage, qui devait nous conduire à notre solitude du
-soir; _Castellina_ qui était à notre tête, entendit geindre dans un fossé à
-gauche du chemin, elle y vole, et nous appelant aussi-tôt; nous voyons un
-malheureux percé de plusieurs coups de poignards et noyé dans son sang. Je
-dois cette justice à cette malheureuse fille, elle eut seule l'honneur de la
-belle action; quelqu'unes de nous se détournèrent avec horreur; d'autres
-moins susceptibles de sensibilité, poursuivirent indifféremment leur route.
-La seule _Castellina_ soulève le blessé, l'asseoit contre un arbre, coupe les
-linges de ses propres vêtemens, les enduit d'un beaume souverain, bande les
-plaies, ranime les forces du moribond, lui fait reprendre connaissance et le
-rend à la vie.
-
-Restez-là, mon ami, lui dit-elle dès que cela est fait; ne cherchez nul autre
-secours, je vais à une demie lieue d'ici trouver des hommes plus forts que
-nous, qui vous porteront dans notre demeure et qui achèveront de vous
-soulager. Elle dit, et s'élance pour avertir nos compagnons qui marchaient
-fort en avant de nous.
-
-Un tel trait, ce me semble, honore bien le cœur de cette fille, et quand la
-vertu se montre avec tant de puissance dans des ames aussi corrompues, ou il
-faut plaindre un pareil sort, ou il faut croire que cette corruption qui
-s'unit à tant de qualités, pourrait bien n'être qu'idéale.
-
-Le conseil se tenait quand nous arrivâmes, on loua fort la fille du chef, de
-l'action qu'elle venait de faire, et on détacha sur-le-champ deux hommes pour
-aller chercher le blessé. Pendant ce tems les femmes lui préparait un lit
-dans notre habitation; mais _Brigandos_, quoique lui-même eut donné l'ordre
-de secourir cet infortuné, témoignait pourtant de l'inquiétude. J'écoute plus
-ma pitié que ma raison, nous dit-il, si cet homme est la victime d'un
-forfait, on en recherche sans doute les auteurs, et dans cette supposition,
-que ne risquons-nous pas à le voir peut-être mourir dans nos mains? --Et
-puis, je ne sais de certains pressentimens qui ne m'ont jamais trompé, me
-disent que j'ai tort d'accorder tant de faveurs à ce misérable. N'importe,
-continua Brigandos en le voyant venir, sa seule vue m'intéresse, bannissons
-ces craintes et n'écoutons plus que le sentiment délicieux qui nous fait
-trouver tant de plaisirs à soulager nos semblables.
-
-Le malade arriva, il n'y eut sorte de soins que nous n'en prîmes, et le
-lendemain, quand nous le vîmes un peu restauré, nous l'engageâmes à nous dire
-le sujet de sa malheureuse aventure.
-
-«L'état de faiblesse où je me trouve, répondit cet homme, ne me permet pas de
-vous donner de grands détails sur l'origine des malheurs dont vous me voyez
-accablé; je m'appelle _Dom Pedre_, je suis homme de justice et chevalier de
-la _Sainte-Hermandad_, j'étais envoyé par le tribunal de l'inquisition de
-Madrid dont j'ai l'honneur d'être membre, pour arrêter secrètement en
-Portugal, un insigne fripon, accusé du crime capital de _judaïser_ dans
-l'intérieur de sa maison, et lui et toute sa famille; vous concevez l'infamie
-d'un tel crime, et qu'un homme qui s'avise de croire encore au dieu de Moïse,
-ne peut être digne que des flammes. Après des ruses incroyables, je tenais
-enfin le circoncis; comptant trop sur ma propre force, je l'ammenais en
-croupe au saint-office. Il a eu l'adresse de fouiller dans ma poche, de se
-saisir de mon poignard et de m'en frapper sans que je pusse m'en défendre. Je
-suis tombé du cheval, étourdi du coup; il a sauté à terre, m'a achevé dans le
-ravin où vos femmes m'ont trouvé, et me croyant mort, il a monté sur mon
-cheval, et s'est rapidement éloigné.»
-
-[7] Brave chevalier, dit Brigandos à notre hôte après cette narration, un peu
-plus de philosophie vous eût évité ces malheurs; que diable vous faisait que
-cet homme fût _juif_ ou _turc_, et que ne le laissiez-vous en paix? --Comment
-un drôle qui refuse de manger du cochon? --Imbécile, ne faut-il pas avoir
-perdu l'esprit pour imaginer que Dieu punisse ou récompense un homme en
-raison des viandes qu'il aura mangées; ce sont des vertus que l'éternel
-exige, et non de ridicules simagrées qui font frémir le bon sens. Ami,
-apprend de moi que l'homme qui fait le bien est sûr d'être sauvé, quelque
-soit sa religion, et qu'il seroit infiniment moins dangereux de n'admettre
-point de dieu, que d'en supposer un qui damnerait l'homme pour avoir été
-plutôt d'une religion que d'une autre, parce qu'encore une fois, toutes les
-religions sont égales aux yeux de Dieu; il n'y a que le crime et la vertu
-qu'il lui soit impossible de voir du même œil. --Mais enfin il faut bien
-faire son métier? --Ou il faut tacher de n'en prendre qu'un honnête, ou il
-faut s'attacher à rendre honnête celui qui ne l'est pas. --Il est désagréable
-d'être chargé d'une besogne fâcheuse, mais il faut s'en tirer quand on l'a.
---Ce qu'il faut, c'est être honnête, te dis-je, ce qu'il faut, c'est de
-laisser vivre chacun en paix, et surtout de n'arrêter personne pour lui ravir
-ou la liberté ou la vie, parce que de tous les métiers possibles, après le
-métier du bourreau, celui-là est le plus infâme et le plus digne de
-l'exécration publique. Patron, je fais comme toi un vilain métier, mais si je
-l'exerçais aussi malhonnêtement, je t'aurais enterré au lieu de te secourir,
-puisque tu es par état un des plus grands ennemis que nous ayons. Si donc tu
-eusses su allier un peu de vertu au vice de ta profession, tu aurais laissé
-le _juif_ en paix, et n'aurais pas aujourd'hui la mort sur les lèvres. --Vous
-avez bien raison, mes amis, achevez de me soulager, je vous conjure, et de ce
-moment-ci, je vous proteste de quitter l'infâme métier que je fais.
-
-_Brigandos_ ému des remords vrais ou faux de ce coquin, étouffa ses
-pressentimens, n'écouta plus que la nature, et malgré tous les risques que
-nous courrions à demeurer dans ce lieu, et à n'y rester que pour une histoire
-qui par elle-même pouvait seule nous perdre, nous n'en bougeâmes pas de
-quatre jours. --Adieu, frère, dit Brigandos à l'homme de justice au
-commencement du cinquième, en prenant chacun notre route, lui à petits pas
-par le grand chemin, et nous par les sentiers du Tage. Adieu, rappelle-toi le
-service que nous t'avons rendu, et si jamais tu es pris les armes à la main
-contre nous, souviens-toi que tu es un homme mort. _Dom-Pèdre_ s'éloigna, les
-larmes aux yeux, nous assurant ou qu'il quitterait le métier, ou que s'il lui
-arrivait de le continuer, nous ne trouverions jamais dans lui qu'un
-protecteur et qu'un ami.
-
-Nous nous séparâmes, et étant entrés le soir de ce jour-là dans une vaste
-grotte, nous nous y établîmes à dessein d'y passer la nuit. Ce fut là où
-notre chef ayant encore quelques leçons à nous donner sur l'art de la
-dévination, nous tint à Clémentine et à moi à peu près le discours que je
-vais essayer de vous rendre.
-
-«Ce n'est pas d'aujourd'hui, nous dit-il, que la crédulité de l'homme lui
-fait desirer de connaître son destin dans l'avenir, ou de deviner les choses
-cachées. Josué jetta le sort pour connaître le prévaricateur de l'ordre de
-Dieu. Cette science découvrit qui avait volé un manteau, une règle d'or et
-deux cents sicles. _Saul_ consulta l'ombre de _Samuël_, par le moyen de la
-_pithonisse_; les histoires saintes et profanes sont remplies de ces traits;
-les _Sibilles_, les _augures_, les _prophètes_, tout cela n'était que des
-_Bohémiens_ comme nous, et leur seule étude consistait comme la nôtre à
-prendre du présent et du passé les meilleures notions, afin d'en tirer des
-conséquences pour l'avenir. Voilà quelle est la base de notre art. Quand un
-homme veut savoir sa destinée, mettez tout en usage pour découvrir ses goûts,
-ses habitudes, son caractère, ses préjugés, ce dont il s'occupe pour le
-moment, et ce qu'il a fait autrefois. Les plus sûres inductions se tirent de
-ces connaissances, ce qu'un homme fait et a fait . . . il le faira, l'homme
-est une espèce de machine presque toujours déterminée par l'habitude.
-Attachez-vous principalement à multiplier vos prophéties, et ne les présentez
-jamais qu'à double sens; de cette manière, ou de toutes, une réussira, ou il
-vous sera facile d'appliquer à un des sens, ce qui aura réussi sous l'autre;
-en voilà assez pour vous donner de la réputation. Je ne dis pas que les
-sciences dont je vous ai parlé l'autre jour soient entièrement chimériques,
-mais ne pouvant vous en instruire à fond dans ce moment-ci, je vous mets
-succinctement au fait de la pratique superficielle, la seule chose qui dans
-le fond vous soit reellement utile, lorsque vous instruisez quelqu'un de son
-sort, songez surtout à éviter tous ce qui est fâcheux, par-là, vous charmerez
-au moins si vous ne réussissez pas. Il n'y a pas d'homme, dût-il mourir
-demain, qui ne soit flatté de vous voir lui donner vingt ans de vie; il n'y
-pas de _cocus_ qui ne soit enchanté de vous entendre louer la vertu de sa
-femme; point d'avare qui n'ait l'oreille chatouillée de vous voir vanter sa
-bienfaisance; si vous joignez à cela l'annonce d'un trésor, vous allez le
-porter aux nues. Il y a une sorte d'art à mentir aux hommes, et c'est cela
-qu'il faut saisir, que votre imposture les flatte, ils ne vous la
-reprocheront jamais.
-
-Je ne vous dirai qu'un mot des _talismans_, vous savez que ce sont des
-figures de l'invention des philosophes arabes, faites sur des pierres ou des
-métaux de simpathie, qui répondent à de certaines constellations [8]; le
-_palladium_ des Grecs, la statue de _Memnon_, celle de la _fortune de Séjan_,
-les _cigognes d'Apollonius_, les _mouches d'airain_, les _sang-sues d'or_ de
-Virgile, _la verge_ de Moïse; les différentes figures de _serpens_ consacrées
-dans certaines villes, tout cela n'était que des _talismans_; nous devons
-savoir ce que c'est, en raisonner, en vendre, et n'y pas croire, parce qu'il
-n'y a rien de surnaturel dans le monde, aucun effet qui n'ait sa cause; les
-contradictions qui nous embarrassent, ne sont que les caprices de l'être
-méchant qui ne sait jamais qu'inventer pour tourmenter les hommes, pour
-abuser de leur crédulité, et les conduire ainsi insensiblement à leur perte,
-raisons qui doivent nous faire craindre cet être, l'implorer, l'attendrir, si
-nous pouvons, mais le détester souverainement au fond de nos cœurs.»
-
-Ce discours fait, nous soupâmes et partîmes suivant l'usage, de très-bonne
-heure le lendemain.
-
-Il y avait environ deux heures que nous marchions; le soleil commençait à
-luire, et nous le voyons avec plaisir dorer de ses premiers rayons les épis
-ondoyans d'une magnifique pièce de bled, dont nous suivions les bords, quand
-nous aperçûmes tout-à-coup au coin de ce champ, deux femmes en pleurs,
-élevant leurs bras vers le ciel; ô! mes amis, volons, dit Brigandos, peut-
-être voilà-t-il une occasion de _faire le bien_, nous nous livrons si souvent
-à celles de _faire le mal_; il dit: et dans l'instant nous courrons à ces
-femmes, en leur criant de ne pas avoir peur et de nous apprendre le sujet de
-leur chagrin; trop agitées pour répondre, elles nous montrent du doigt, en
-continuant de pleurer, trois hommes à cheval, galoppant à bride abbattue, au
-travers de cette riche moisson, brisant les tiges, faisant voler les épies,
-et détruisant dans une minute une partie de l'espoir et du travail d'une
-famille entière. . . . Seigneur cavalier, dit enfin, une de ces femmes à
-notre chef, en entremêlant ses paroles de sanglots; ce champ est à mon père,
-nous sommes quinze à vivre de son produit pendant toute l'année. . . . Cette
-saison-ci le ciel nous ayant favorisé, ce bon vieillard voulait mettre une
-légère somme de côté pour marier ma petite sœur que voilà, mais le pauvre
-cher père n'aura pas cette satisfaction. . . . Ces hommes que vous voyez
-galopper ainsi dans notre bien, voilà trois jours qu'ils font la même chose.
-C'est le curé de la paroisse, seigneur cavalier, avec son vicaire et son
-sacristain; ils nous ont fait plus de tort que quatre orages n'en eussent
-produit pendant un été. Mais quel motif, dit Brigandos? . . . Un de ses
-paroissiens, reprit la femme, dont vous voyez la maison là-bas, est très-mal
-depuis quelques jours; il a envoyé chercher le pasteur, lequel pour accourir
-plutôt au secours du moribond, dont il attend un legs considérable, traverse,
-comme vous voyez, notre champ, au lieu de venir par la grande route. Il ne
-veut pas que son pénitent meurt sans ses services, et le chemin à vol
-d'oiseau lui fait, prétend-il, gagner trois quarts d'heure. Avant-hier, il y
-allait pour l'exhorter, hier pour les saintes-huilles, aujourd'hui j'ignore
-pourquoi, mais il nous ruine, seigneur, il nous ruine; et les deux
-malheureuses se remirent à verser des larmes. Pendant ce temps, le curé
-fendait l'air, et comme il avançait de notre côté, il ne se trouvait guères
-plus qu'à trente pas, lorsque _Brigandos_ furieux, lui cria d'une voix de
-tonnère d'arrêter sur-le-champ, ou qu'il était mort; mais le saint homme
-galoppant toujours, exhibe promptement, du gousset de sa culotte, une petite
-boëte de fer-blanc, le vicaire découvre son chef, récite quelques patenôtres;
-le sacristain fait retentir l'air du bruit d'une clochette, et tous les
-trois, sans s'arrêter, continuent de moissonner le champ [9].
-
-Par la barbe de lucifer, s'écrie _Brigandos_, à qui la colère commence
-d'échauffer le crâne, arrêtez vieillaques, arrêtez, ou je vous enterre à
-l'instant tous les trois sous les épies que vous brisez. --Impie, lui crie le
-curé, ne vois-tu pas bien que je porte _Dieu_? --Portas-tu le _diable_,
-reprit notre chef, tu n'iras pas plus loin, ou je _t'écalventre_, et tous nos
-gens s'avançant à la fois vers ces trois cavaliers, il fallut bien qu'ils
-s'arrêtassent. Cependant les deux femmes étaient toujours là, ignorant ce
-qu'allait faire _Brigandos_, patron, dit le bohémien en démontant lestement
-le curé, où as-tu pris que pour porter _Dieu_ à un malade, il fallut détruire
-l'héritage d'un homme en santé, n'y a-t-il pas de chemins dans le canton? Que
-ne t'en sers-tu? --Laisserai-je aller un homme en enfer par considération
-pour quelques grains de bled? --Apprends, stupide coquin, s'écrie
-_Brigandos_, en serrant vivement le col du pasteur, que le plus chétif des
-épies de bled qu'accorde la nature au soutien de ces malheureux, a cent fois
-plus de mérite et de valeur que toutes _les idoles de pâtes_ que contient ta
-dégoûtante culotte; songe d'ailleurs que c'est avec ce bled que sont faits
-les dieux que tu prises, et que si tu en détruis la matière, leur espèce
-divine ne pourra plus se reproduire. --Insigne blasphémateur --Point de
-compliment, ce n'est pas pour m'entendre louer par toi, que j'arrête ici tes
-fonctions, c'est pour que tu répares à l'instant le tort que tu fais depuis
-trois jours à ces bonnes gens, regarde-les pleurer de tes crimes, et ose dire
-que tu sers _Dieu_ après cela--Que je répare, moi? --Oui, de par tous les
-diables il faut que tu répares. --Et comment? En escomptant ici, à vous
-trois, la somme de cent piastres où j'évalue à-peu-près le dommage que vous
-avez fait à ces paysans. --Cent piastres! elles ne se trouveraient pas dans
-toute la paroisse. --Vérifions, dit notre capitaine, en faisant signe à ses
-gens de l'imiter; en conséquence, il saute sur les culottes pontificales,
-trouve d'abord la sainte-boëte, oh! pour ce bijoux, dit-il, en le faisant
-sauter à quarante pieds au-dessus de sa tête, je n'en donnerais pas un
-_maravédis_. . . . Et déculottant tout-à-fait le pasteur, il découvre à la
-fin une vieille bourse de cuir. Se tournant alors vers ses camarades, pendant
-que le curé remet à l'ombre les parties dévoilées de sa pudeur, enfans, dit-
-il, voyons si votre chasse est aussi bonne que la mienne. . . . Additionnons;
-les trois bourses se vuident, se mêlent et donnent un total de dix piastres
-de plus que l'évaluation de notre chef. --Approchez, braves femmes, poursuis
-notre capitaine en appellant les deux complaignantes. . . . Tenez, voilà ce
-que le tribunal bohémien vous adjuge en dédommagement de ce qui vous a été
-fait. --Ô monsieur! monsieur! s'écrièrent ces bonnes filles en arrosant de
-larmes les mains de leur _Salomon_. . . . Hélas! nous sommes trop contentes,
-mais il est bien méchant cet homme de Dieu que vous venez de condamner ainsi;
-vous ne serez pas plutôt loin, qu'il viendra nous reprendre ce que vous nous
-faites donner avec tant de justice. --Le reprendre! . . . de quinze jours ma
-troupe ne quitte les environs de cette ferme, dit _Brigandos_ au curé, et si
-tu t'avisais d'une pareille infamie, scélérat, je te ferais manger tes
-c . . . . . . en brochette. . . . Tiens, reprends le reste de ta somme, je
-n'agis pas comme les officiers de justice. Moi, mon ami, je ne me paye pas
-par mes mains, reprends ton surplus, te dis-je. . . . Ramasse ton Dieu . . .
-monte sur ta bête, cesse de croire que ce que tu faisais fût un bien qui
-pouvait s'acheter au prix du mal que ta bêtise osait se permettre; le bien
-n'était qu'imaginaire, le désordre est incontestable. Souviens-toi, mon ami,
-que ce qu'on appelle le bien, n'est que l'utile, et que jamais l'utile n'est
-rempli, tant qu'il en coûte une larme à l'indigence.
-
-Le curé tout confus, et qui n'avait peut-être de sa vie rien dit de plus
-philosophique en chaire, courut aussi-tôt rechercher sa boëte; mais il était
-arrivé pendant le jugement du procès, une aventure assez particulière; une de
-nos femmes pressée par _un besoin de conséquence_, s'était cachée dans le
-bled à dessein d'y procéder avec autant de satisfaction que de pudeur, soit
-hasard, soit taquinerie, la malheureuse boëte qui se trouvait là et qui
-s'était ouverte en tombant, avait reçu dans ses entrailles le superflu de
-celles de notre compagne, et c'était en ce piteux état d'augmentation que le
-reliquaire s'offrait au pasteur. Trop battu pour oser se plaindre, il se
-contente de se signer trois fois, met en poche ses dieux et ce qui les
-assaisonne, puis renfourchant sa jument poulinière, il prend congé de notre
-chef, qui lui jure que s'il se conduit bien, il n'en sera pas moins son ami.
-
-On se sépara de part et d'autre. Les jeunes paysannes étaient si enchantées
-de leur juge; qu'elles le conjurèrent de venir dans leur maison passer au
-moins deux jours avec sa bande. Non vraiment, répondit Brigandos, je ne vous
-perdrai pas de vue, je suis à vous si ce bélitre vous cherche encore chicane,
-mais si j'acceptais votre offre obligeante, que serait alors l'action que je
-viens de faire? Ce n'est jamais que dans son cœur que l'honnête homme doit
-trouver la récompense de la vertu; en jouit-il si on la lui paye? . . . Adieu
-. . . et nous partîmes.
-
-Nous ne nous avisâmes pourtant pas de rester aux environs de cette maison,
-trop de gens n'auraient pas vu du même œil que nous, la louable action de
-notre chef, il y a des esprits si mal faits dans le monde. . . . Nous nous
-éloignâmes donc avec rapidité, et fûmes passer la nuit à sept lieues de-là,
-dans une retraite impénétrable, d'où nous décampâmes sans accident le
-lendemain au point du jour.
-
-Nous avions un grand bois à traverser avant d'arriver à _Coria_ où notre chef
-voulait passer deux jours, lorsqu'environ vers les huit heures du matin,
-marchant tous ensemble, nous rencontrâmes dans le milieu de ce bois un
-chevalier de l'ordre d'Alcantara, suivi d'un domestique pour le moins aussi
-bien monté que son maître. Commandeur, dit _Brigandos_, dès qu'il l'aperçut;
-votre excellence vient sans doute de loin aujourd'hui? --De fort loin, répond
-le chevalier, ému de la rencontre. --_Cornes de Satan_, s'écria notre chef,
-c'est assez marcher sans boire un coup, faites-nous l'honneur d'être des
-nôtres, commandeur, vous boirez de bon vin, servi par de jolies filles. . . .
-Je n'ai ni faim ni soif, dit le chevalier, je vous prie de me laisser finir
-ma route. --_Perle des deux Espagnes_, dit Brigandos en fronçant le sourcil,
-ignorez-vous que les prières de gens comme nous, ressemblent beaucoup à des
-ordres? . . . Ayez la bonté de descendre, et ne nous contraignez pas à vous
-manquer d'égards. --En vérité ce procédé . . . --est plus honnête que vous ne
-pensez, chevalier vous ne verrez jamais que délicatesse et honnêteté parmi
-nous.
-
-Ici le chevalier voyant que la résistance était peu de saison, qu'on avait
-déjà arrêté son valet et qu'on le désarmait lui-même, mit pied à terre et
-demanda ce qu'on voulait. --Je vous l'ai dit, chevalier, reprit notre chef,
-déjeûner avec vous, jouir un instant de l'honneur de votre conversation, et
-nous quitter le mieux qu'il sera possible; après quelques cérémonies
-préalables, où nous mettrons tant de politesses que nous espérons qu'elles ne
-vous déplairont pas; et pendant ce tems, par ordre du chef, nous étendions
-une nappe sur le gazon, et nous servions le déjeûner. Le chevalier voyant
-alors que le plus court est de faire contre fortune bon cœur, s'asseoit,
-coupe une tranche de jambon et se met à manger et à boire comme s'il se fût
-trouvé chez lui. --Que dit-on de nouveau, commandeur? demanda Brigandos,
-enchanté de la bonne contenance de son hôte; passant notre vie dans les bois
-comme les ours, nous sommes trop heureux quand avec d'aimables voyageurs
-comme vous, nous pouvons nous remettre au courant. --Nous venons de prendre
-Mahon, répondit le chevalier [10], les anglais sont perdus, abandonnés de
-leurs Colonies, bientôt peut-être de l'Irlande et de l'Écosse, ruinés par la
-dette nationale, écrasés par leurs dissensions intestines; je vois ce royaume
-à deux doigts de sa perte. --Doucement, doucement, seigneur chevalier, dit
-_Brigandos_ en avalant deux verres de vin, un de chaque main, suivant son
-usage, doucement, je ne vois pas tout-à-fait comme vous dans cette affaire
-là. Les anglais ont plus de ressources que vous ne pensez, et la différence
-qu'il y a d'eux à vous, c'est que la faiblesse de votre constitution vous
-aurait déjà culbuté vingt fois si vous eussiez éprouvé la moitié de leurs
-revers, au lieu que la force de la leur les soutiendra sans ébranlement.
---Mais leurs Colonies? --Les anglais peuvent se passer de leurs Colonies, et
-vous ne vivriez pas sans les vôtres, vous qui fournissiez autrefois de l'or à
-toute la terre [11]. Les colons anglais ne sont que les enfans de leur
-métropole, et les vôtres sont nos pères; ce n'est pas à _Madrid_ qu'est la
-capitale de l'Espagne, c'est à _Lima_, c'est à _Mexique_, au lieu que
-_Londres_ sera toujours la capitale de l'_Angleterre_, y eut-il trente
-_Boston_ et autant de _Philadelphie_. Mais vous, peuple misérablement
-affaibli, que deviendriez-vous si vos colons vous abandonnaient? Accoutumés à
-ne vivre que d'or, n'en recueillant plus dans votre sein, où en seriez-vous
-sans l'Amérique? Je ne sais si vous avez bien fait de vous en tenir au pacte
-de famille, dans cette occasion peut-être eût-il été plus sage à vous de
-ménager les anglais. Chevalier, je suis prophète tel que vous me voyez,
-voulez-vous que je vous dise ce qui va arriver; la France éprouvera une
-révolution terrible, elle secouera le joug du despotisme; les anglais
-l'imiteront, et toutes deux d'accord, finiront par tomber sur vous, il faut
-juger les hommes par leur génie, c'est la meilleure règle pour les deviner;
-observez l'habitant de Londres et celui de Paris, vous leur verrez la même
-fierté, les mêmes goûts pour la liberté, les arts et les sciences, le même
-ton de philosophie, tout ce qu'il faut enfin pour se battre un moment et
-devenir bons amis après. Or, si cette liaison arrive, soyez bien sûr qu'elle
-se tournera contre vous, et vous n'êtes pas en état de la soutenir. Ils ne
-sont plus ces tems glorieux où le plan de la monarchie universelle se
-dressait dans le cabinet de _Madrid_, et rien ne vous les ramenera. Plus
-avilis, plus écrasés que jamais par votre inquisition et vos prêtres, on ne
-trouve en Espagne que des alguasils, des chevaliers de la _cruciata_ et de la
-_sainte-Hermandad_; mais que _Belzébut_ m'étouffe si on y rencontre un
-soldat, encore moins un général. --Que dites-vous, ami? est-ce l'instant de
-nous déprimer comme vous le faites? L'espagne renait aujourd'hui, jamais ses
-campagnes ne furent plus riches, jamais ses atteliers mieux fournis. Voyez le
-commerce de la _Catalogne_, l'immensité des choses qui s'y fabriquent à
-présent; jettez les yeux sur nos grandes routes, avant un demi siècle elles
-seront aussi belles que celles de France; des académies s'élèvent, de grands
-hommes sortent de leur sein; les arts fleurissent, les sciences se cultivent,
-tous les ressorts de l'administration prennent de la vigueur et de
-l'élasticité. . . . Eh! non, non, la révolution que vous craignez ne
-s'opèrera pas, y pensa-t-on même, toute l'Europe s'y opposerait. --L'Europe?
-elle serait ravie de vous voir écrasée; elle ne mettrait pas plus d'obstacle
-à votre invasion qu'elle n'en a mis au partage de la Pologne, et malgré le
-faible crépuscule que vous croyez entrevoir, vous êtes et serez encore long-
-tems la fable de toutes les nations du continent; vos processions, votre
-fourberie, votre molesse vous en feront toujours détester. Il n'y a pas une
-de ces nations qui ne prêtât les mains à votre démembrement. . . . Mais
-parbleu, commandeur, puisque nous voilà en train de politiquer, je veux vous
-faire part d'un projet; faites-moi la grace de l'entendre. . . . Je veux
-refondre l'Europe, je veux la réduire à quatre seules républiques désignées
-sous les noms d'Occident, du Nord, d'Orient et du Midi. --Pourquoi ce choix
-de gouvernement, il est vicieux. --Le gouvernement républicain est le
-meilleur de tous. --Voilà précisément pourquoi vous n'y ferez jamais passer
-des peuples assoupis depuis tant de siècles sous le joug monarchique. Il est
-possible de passer du bien au mal, c'est la marche d'une nature qui tend sans
-cesse à la dégradation; mais le contraire est impraticable. --Rome commença
-par avoir des rois, elle ne se forma en république qu'après avoir senti tous
-les dangers de ce régime. --Oui, mais _Rome république_ ne tarda pas à être
-subjuguée, et les chaînes imposées par les _Césars_, furent plus lourdes que
-celles des _Tarquins-; je vous le dis, capitaine, vous ne verrez pas dans
-l'histoire des peuples du monde une seule république se soutenir sans que
-l'aristocratie ne la gangrène. Or, si le gouvernement aristocratique est le
-pis de tous, ne desirez donc pas à l'Europe une telle manière d'être régie.
-Capitaine, je vous le répète, le despotisme sera toujours plus près du
-gouvernement républicain qu'il ne le sera du monarchique. --Oui, lorsque ce
-seront les nobles qui, comme à Venise, seront à la tête du gouvernement; il
-est bien certain qu'alors l'oppression totale du peuple deviendrait la suite
-nécessaire de ce mauvais ordre de choses, mais un gouvernement qui romprait
-ses fers, qui, culbutant la monarchie, n'établierait ses bases que sur les
-droits et sur les devoirs imprescriptibles de l'homme, un tel gouvernement
-serait le modèle de tous, et voilà celui que je veux; ne dérangez donc point
-mes projets. Commandeur, le gouvernement républicain que je vous trace ici,
-est celui que je veux donner à l'Europe; laissez-moi, d'après cela,
-poursuivre mes divisions, car cette multitude de petits états me désespèrent;
-je divise donc notre continent en quatre républiques, et sous la dénomination
-que je viens d'indiquer; voici l'étendue que je leur donne. Pour former la
-république d'Occident, je joins aux états de la France l'Espagne, le
-Portugal, Maïorque, Minorque, Gibraltar, la Corse et la Sardaigne; sous les
-conditions qu'elle se débarrassera de vos moines, de vos inquisiteurs, de vos
-abbés, et qu'elle enverra tous ces gosiers de pains bénits chanter la messe
-au fond de l'Affrique. --La république du Nord sera composée de la Suède; je
-lui donne indépendamment de ses états, l'Angleterre et ses attenances, les
-Pays-Bas, les Provinces-Unies, la Westphalie, la Poméranie, le Dannemark,
-l'Irlande, et la Laponie. La Russie formera la république d'Orient; je veux
-qu'elle cède aux Turcs que je renvoie d'Europe, toutes les possessions que
-Pétersbourg a dans l'Asie, qui ne pouvaient lui être bonnes que dans la vue
-d'un commerce par terre avec la Chine, qu'elle ne fait point et qu'elle ne
-fera jamais; en récompense, je lui joins la Pologne, la Tartarie et tout ce
-que le turc laisse en Europe. --La république du Midi sera composée de
-l'Allemagne entière, de la Hongrie, de l'Italie dont j'exile le pape, n'y
-ayant rien de plus inutile, dans le plan que je trace, qu'un abbé _sodomite_,
-à douze millions de revenus, qui n'a d'autre emploi que de distribuer des
-indulgences dont on n'a que faire, ou des agnus qu'on foule aux pieds. La
-même république aura la Sicile et toutes les isles qui se trouvent entr'elle
-et la côte d'Affrique. Voilà ma division, chevalier, mais je veux une paix
-éternelle entre ces quatre gouvernemens; je veux qu'ils abandonnent
-entièrement l'Amérique qui ne sert qu'à les ruiner, qu'ils bornent leur
-commerce entr'eux, et sur-tout qu'ils n'aient qu'une religion, un culte pur,
-simple, dégagé d'idolâtrie et de dogmes monstrueux. . . . Une religion enfin
-que le peuple puisse suivre sans avoir besoin de cette vermine insolente
-qu'il érige en médiateur entre le ciel et sa faiblesse, et qui ne sert qu'à
-le tromper sans le rendre meilleur. Dantzik sera, d'après mon plan, la ville
-libre où chaque république aura un sénat. Là, toutes les discussions se
-termineront à l'amiable, les jugemens des arbitres deviendront les loix des
-états, et si les temporisations proposées ne leur plaisent pas, dix députés
-par république viendront se battre en personne, sans exposer des millions
-d'hommes à s'égorger pour des intérêts qui sont rarement les leurs. --Ce
-projet fut rêvé jadis par un certain abbé de Saint-Pierre; un français, qui
-l'écrivit au commencement de ce siècle, point du tout, chevalier. Je connais
-le livre dont vous parlez. Cet abbé ne partageait pas ainsi l'Europe, il y
-laissait tous les petits souverains qui l'agitent en la divisant, il ne
-réunissait pas comme moi, toutes les puissances, en attaquant ce qui leur
-nuit; l'abbé de Saint-Pierre, en un mot, renonçait aux systêmes de
-l'équilibre, pour établir celui de l'union: moi je n'érige celui de l'union,
-qu'en consolidant celui de l'équilibre, et mon projet vaut beaucoup mieux.
---Il n'assurerait pas la paix perpétuelle. --Toutes les fois qu'il égalise,
-il diminue les raisons de guerre. --L'ambition sera toujours la même, c'est
-le venin du cœur de l'homme, il ne s'anéantit qu'avec lui. --Cette passion
-n'a plus de motif. Ce qui détermine une nation à déclarer la guerre à une
-autre, c'est parce qu'elle veut recouvrer ou envahir, et dans tous les cas,
-parce qu'elle veut avoir autant ou plus que celle qu'elle attaque; mais si
-elle est aussi forte, ses motifs deviennent injustes, et dès-lors en
-admettant mon systême, voilà trois états contre un, l'agresseur qui le sait
-se tient en paix. Il est très-difficile d'établir l'équilibre dans une
-multitude de poids inégaux, rien de plus simple que l'opération quand il ne
-s'agit plus que de quatre poids de même mesure. --Mais il faudrait un
-patriarche au moins, si vous chassez le pape; il faut bien que la religion
-ait un chef. --Chevalier, la bonne religion n'a besoin que d'un Dieu;
-commencez par vous accorder unanimement sur l'essence, sur les attributs de
-celui que vous admettez, par convenir qu'il n'a besoin que de nos cœurs, que
-tout le reste est aussi dangereux que superflu. N'étant plus nécessaire alors
-de vous égorger pour la manière de servir ce Dieu, un chef vous deviendra
-parfaitement inutile; c'est presque toujours en raison de ce chef que vous
-vous êtes battus pour vos dieux; sans les désordres et les débauches de ce
-chef, jamais _Luther_ ne se fût séparé; or, voyez que de flots de sang a fait
-verser cette désunion. Non, monsieur, point de pape, un Dieu, c'est encore
-beaucoup; il faut que je vous suppose très-sage pour vouloir bien vous en
-permettre un, chevalier: le systême de cette existence est le plus dangereux
-présent qu'on puisse faire à des fous. --Ami, je vous crois athée. --Vous ne
-buvez pas, commandeur, est-ce que vous ne trouvez pas le vin bon?
---Excellent, seigneur bachelier. --Tu dieu, brave homme, me donnez-vous ce
-titre en badinant? --Non sur ma croix. --Sachez donc, commandeur, que j'ai
-pris mes licences pour l'être; tel que vous voyez, j'ai étudié cinq ans à
-_Salamanque_, et sans quelques petites fredaines de jeunesse qui me
-brouillèrent avec la justice, dit Brigandos, en relevant ses moustaches, je
-serais peut-être aujourd'hui recteur en l'université de _Compostel_. --Vous
-êtes donc de la Galice? --En vérité, commandeur, je serais bien en peine de
-vous dire de quel pays je suis, tout ce que je sais, c'est que ma mère est
-arrière-petite-fille du bâtard de la maîtresse d'un enfant trouvé de
-_Barcelone_, d'où vous voyez que j'ai quelques traits à me qualifier de
-_Catalan_. Si jamais je finis mal ma carrière, au moins aurai-je la
-satisfaction d'être traité par le bourreau comme un grand de la première
-classe, et cela ne laisse pas que d'être consolant [12]. --Mais enfin vous
-êtes né quelque part? --Sur le haut d'un mât de perroquet, commandeur, où ma
-mère, qui revenait de Lima, s'était réfugiée pour donner un peu moins de
-scandale, en mettant au monde un fruit si sûr de son incontinence, avec un
-matelot de l'équipage. N'importe, mon père m'avoua, il épousa ma mère; on me
-fit étudier, et je vous dis que je serais aujourd'hui chanoine au moins, si
-je n'avais pas eu d'_exécrables inclinations_. --Ah, scélérat! dit le
-chevalier en se levant, me voilà obligé d'aller à confesse pour avoir bu avec
-un homme tel que toi. Alte-là, commandeur, dit notre capitaine en se levant
-aussi, je vous ai dit que le dernier moment serait le plus dur, c'est le
-_quart d'heure de Rabelais_. Où allez-vous, excellence, sans trop de
-curiosité? --À Lisbonne. --Je connais ce pays-là, et dites-moi, votre
-grandeur trouvera-t-elle des connaissances dans cette métropole du Portugal.
---J'y suis au sein de ma famille. --Ah, ah! eh bien, commandeur, vingt-cinq
-cruzades [13] vous suffisent pour vous y rendre gaillardement vous, votre
-valet et vos deux chevaux, les voilà dans cette bourse, permettez que nous
-changions s'il vous plait. --Et de quel droit? . . . --De celui de la nature,
-commandeur, dont la loi proscrit l'inégalité des richesses, il n'est pas
-juste que l'un ait tout, pendant que l'autre n'a rien. Vous venez de voir que
-je suis partisan du système de l'équilibre, établissons-le, je vous prie, il
-ne tiendra qu'à vous d'y joindre celui de l'union, car, en vérité, ce troc
-fait, vous n'aurez pas dans les deux Espagnes un serviteur plus fidèle que
-moi.
-
-Le chevalier qui se voyait entouré, jugea sainement que la résistance était
-vaine; il donna sa bourse à _Brigandos_, prit celle de notre chef à la place,
-et se disposa à remonter sur son cheval. Un moment, commandeur, dit le
-_bohémien_, ce que vous donnez là n'est que le _dû_, nous attendons
-maintenant la _gratification_. Vous avez tout, en honneur. Et cette croix de
-superbes brillans . . . est-ce sur une de cette espèce que _Pilate_ a mis
-votre Dieu? Vous voyez qu'il y a du luxe là; or, le luxe est un tort réel
-dans une religion qui fait vœu de pauvreté; donnez cela, brave serviteur de
-_Christ_, et nos femmes en s'en parant, vont vous régaler d'une sarabande ou
-d'un _fangados_. --Puisse-tu aller au diable et toi et tes p . . . , dit le
-chevalier en jettant sa croix et remontant à cheval, ainsi que son
-valet . . . Fuyons, Fuyons, _Gabriel_, et maudissons l'instant qui nous fit
-tomber en de si mauvaises mains. --Jour de Dieu, s'écria _Brigandos_, voilà
-ce qu'on appelle un homme de mauvaise humeur; qu'il trouve des gens qui le
-volent aussi poliment que nous, et je perds trois fois mon profit. Marchons,
-enfans, le soleil avance, et nous avons de la besogne à faire.
-
-Il ne nous arriva plus rien de nouveau de tout le jour; nous le passâmes
-presqu'entier dans Coria, à distribuer des philtres, des beaumes, des
-talismans, à danser, à voltiger et à prophétiser bien ou mal.
-
-Nous traversâmes les jours d'après l'Estramadoure, toujours côtoyant le
-fleuve, dont nous nous étions rapproché après avoir quitté Coria, et sans
-qu'aucun événement de conséquence vint nous distraire ou nous arrêter. Nous
-dirigeant sur Tolède, nous étions prêts enfin à entrer dans la Castille
-neuve, lorsque coupant le milieu d'une forêt qui se trouve sur la frontière
-de l'Estramadoure et de la Castille, nous entendîmes appeler au secours dans
-le taillis de la lisière du bois, nous y volons; juste ciel! une malheureuse
-fille de 13 à 14 ans, couchée à terre, déjà nue, les bras liés à deux arbres,
-allait devenir la proie d'un grand jeune homme fort et vigoureux, dont la
-mule était attachée près de là.
-
-Qu'est-ce ceci, frère, s'écria Brigandos, et que t'a fait cette malheureuse
-pour la traiter aussi mal? . . . Ah! seigneur, dit la jeune fille en
-sanglotant, je ne lui ai jamais rien fait, je vous le jure; il m'a rencontré
-à trois lieues d'ici, gardant un peu de bétail à mon père, il m'a demandé le
-chemin de Tolède: je le lui ai montré; il m'a dit qu'il craignait de
-s'égarer, qu'il me demandait en grace de marcher devant lui pour le guider;
-je l'ai fait par bonté d'ame, voulant néanmoins le quitter à chaque lieue, et
-lui, me promettant toujours de l'argent si je voulais le sortir totalement de
-la forêt, quand nous avons été ici et qu'il a cru que personne ne pouvait
-l'entendre, il est descendu de sa mule, puis sautant sur moi le pistolet à la
-main, il m'a menacé de me brûler la cervelle si je lui opposais la moindre
-résistance, et comme je voulais m'échapper malgré cela, il m'a jetté par
-terre d'un coup de pied dans les reins, dont je suis toute meurtrie; là, me
-voyant sans force, il m'a traînée auprès du bois et m'a mit dans l'état où
-vous me voyez. Il se préparait sans doute à faire pis, lorsque le ciel et ma
-sainte patrone vous ont envoyé pour me secourir. --_Baron_, dit notre chef en
-fixant ce scélérat, qu'as-tu à repondre à cette accusation? --Rien, et
-qu'avez-vous vous-même à me demander? Les chemins ne sont-ils pas libres?
---_Par la peau d'Astaroth_, dit _Brigandos_, je vois que tu n'es pas plus
-civil que tu n'es galant; dis-moi, faquin, n'as-tu pas attaqué quelquefois le
-taureau à Tolède. --_Sire clerc_, répondit le voyageur en voulant remonter
-sur sa mule, je vous prie de me laisser partir et de me dispenser d'avoir
-rien à démêler avec vous. --Oh! doucement, dit _Brigandos_, les choses ne
-peuvent pas se passer ainsi, il faut que l'affaire soit jugée dans toutes les
-règles. Qu'on détache cette fille, ordonnât-il aux femmes, et gardez-la parmi
-vous, je vous charge de me répondre d'elle. . . . Vous, enfans, dit-il aux
-hommes, ayez soin de cet égrillard, et serrez-le de près, le poulain est
-vicieux, il a besoin d'être dompté; et notre chef par ces dispositions se
-trouvant au milieu des deux troupes séparées, la première des femmes gardant
-la bergère; la seconde d'hommes captivant le criminel, releva son haut-de-
-chausses, et dit, jugeons maintenant. --Il s'approche d'abord de la petite
-fille; _pucelle_, lui dit-il, si l'homme qui t'a maltraitée t'eût parlé
-d'amour, et qu'au lieu de s'y prendre comme il l'a fait, il t'eût proposé de
-lui vendre tes prémices au moyen d'une somme quelconque, à quel taux les
-aurois-tu mis? Hélas! monsieur, dit la jeune enfant, je sais bien qu'il y a
-un âge où il faut qu'une fille perde ce qu'elle a de plus cher, ces choses-là
-ne peuvent pas toujours se garder; s'il m'avait parlé poliment, qu'il m'eût
-seulement offert un doublon [14], n'eût-ce été que pour le plaisir d'en voir
-un, il aurait fait de moi tout ce qu'il aurait voulu. --Bon, nous dit
-Brigandos, voilà la p . . . toute trouvée, il ne s'agit plus que de la somme;
-alors il s'approche du garçon: _gibier des fourches de Tolède_, lui dit-il,
-tu vois que tu as commis une action infâme; si c'était un _corrégidor_ qui
-dut la juger, il te ferait accrocher aussi facilement qu'il suspendrait à son
-garde-manger la poularde qu'il aurait reçu du plaideur; dis-moi; quel motif
-t'engageait à agir comme tu l'as fait avec cette malheureuse fille? _Flambeau
-des deux Castillers_, répondit le prisonnier dont le ton était abaissé depuis
-qu'il se voyait pris; je suis un jeune étudiant en droit, dont le dessein est
-de se pousser dans la robe; ma famille qui y a toujours été, est à la veille
-de m'acheter une des premières places de magistrature à Séville. Je reviens
-de Salamanque où j'étudie depuis six ans, et je m'en retourne dans ma patrie;
-je suis naturellement enclin à l'amour des femmes. . . . On est là . . . sur
-un mulet, le crâne brûlé pendant sept heures des ardens rayons du soleil, la
-nature parle et elle parlait impérieusement quand j'ai rencontré cette
-poulette. Je n'ai plus entendu que mes desirs. --Soit, mais la maltraiter!
-. . . --Seigneur chevalier, la nature en courroux n'est pas toujours très-
-délicate, plus elle nous parle avec violence, plus elle efface en nous la loi
-des considérations. Avez-vous quelquefois vu déborder le Tage? Respectait-il
-en s'échappant ces superbes plans d'oliviers dont l'agriculteur économe
-ombrageait à plaisir ses rives? Opposait-on un frein au fleuve? celui-ci plus
-furieux encore, ne les franchissait-il pas avec plus d'impétuosité? _Étoile
-de l'Estramadoure_, cette allégorie renferme mon histoire, la jeune fille
-résistait . . . elle m'irritait davantage; il y a des instans où cette voix
-de la nature, à laquelle on dit qu'il faut se rendre, est pourtant bien
-inconséquente; suivant les loix, j'allais commettre un crime, et je vous
-proteste pourtant que je ne suivais que la nature. Si cet enfant eut doublé
-ses résistances, peut-être l'aurais-déchirée, tout en n'écoutant que la
-nature. --Ami, personne ne connaît mieux que moi les désordres de cette
-marâtre; mais, comme il s'agit ici bien plutôt d'arranger que de philosopher,
-dis-moi, qu'aurais-tu fait pour cette petite fille, si elle t'eût accordé de
-bonne grace, ce que tu voulais lui ravir de force? Je lui aurais donné ce
-qu'elle aurait voulu. --Combien encore? --Sur ma conscience, un morceau comme
-celui-là vaut dix _piastres_ pour un voyageur échauffé, je ne l'aurais pas eu
-pour quinze à _Madrid_. --Camarade, tu te condamnes toi-même, et je te
-jugerai par tes paroles; dix _piastres_ pour les prémices de cette enfant,
-cinq pour l'avoir maltraitée, voilà les quinze que tu l'aurais payée à
-Madrid [15], est-ce trop, brave homme? --Non, en vérité. --Donne-les donc, et
-l'enfant est à toi. --Le voyageur escompte; _Brigandos_ appelle la jeune
-fille: _Chrétienne_, lui dit-il, tu es convenu avec moi que si cet homme s'y
-était pris comme il fallait, tu te serais rendue pour deux _pistoles_, voilà
-le double de ce que tu demandes, ajouta-t-il en lui remettant les quinze
-_piastres_, deviens la femme de cet homme-là, et ne lui refuse aucune de tes
-faveurs . . . puis à sa troupe . . . éloignons-nous, enfans, sans pourtant
-les perdre de vue, jusqu'à la consommation de l'affaire, nous leur devons
-protection à tous deux, _prochaine lumière de Séville_, poursuivit-il en
-s'adressant au jeune homme, et ta donzelle et toi viendrez boire un coup avec
-nous quand vos opérations seront achevées. Le fougueux étalon d'Andalousie
-est moins leste à sauter sur la brune cavale des vallons de Cordoue, que
-l'écolier de Salamanque ne l'est à s'assurer de sa conquête. . . . Tous deux
-s'éloignent; nous en faisons autant en gardant le mulet pour ôtage. . . . Au
-bout d'une heure ils nous rejoignent. Nous venons vous remercier,
-monseigneur, dit le jeune homme à Brigandos, jamais procès ne fut mieux
-décidé, puisque mon adversaire et moi nous avons tous deux gagné notre cause.
-
-Confrère, lui dit notre chef, puisque le ciel te destine un jour à juger les
-humains, que la leçon que tu viens de recevoir te serve au moins à quelque
-chose; le devoir d'un juge n'est pas de punir, il est de rendre les deux
-parties contentes autant qu'il est possible; l'opération n'est pas difficile,
-que chacun cède un peu de son côté, tout s'accordera promptement; il ne
-s'agit que de savoir si la chose est bien ou mal en elle-même, elle ne peut
-être l'un ou l'autre qu'en raison de son effet sur les parties, si elle n'en
-opère qu'un bon sur l'une et sur l'autre, elle ne peut plus être un mal que
-dans l'opinion; considération vaine que doit toujours mépriser un juge; ce
-qui fait que presque tous se trompent, c'est que cette considération
-chimérique les arrête, c'est qu'ils accordent tout à la loi, et jamais rien à
-l'humanité; un peu plus d'esprit, un peu plus de tolérance, et tout
-s'arrangerait à l'amiable; mais il faudrait des soins, il faudrait étudier
-l'homme et la nature, et tout cela est trop pour de tels gens; ayant dessein
-de faire mieux qu'eux dans cette affaire-ci, je n'ai imaginé qu'une chose,
-c'était de ne les imiter en rien, il en a résulté que vous voilà tous deux
-contens, qu'on m'indique une meilleure façon de juger les hommes, et je m'en
-sers à la minute.
-
-Oh ! monsieur, s'écrie la petite fille, il est si vrai que vous m'avez rendue
-contente, et je le suis tellement de ce jeune homme, que s'il veut, je
-l'accompagne à Séville. --Quel est ton père, lui dit notre chef? --Laboureur,
-pauvre et infirme. --A-t-il d'autres enfans près de lui ? Oui dà, monsieur,
-j'ai ma grande sœur qui ne le quitte pas. --N'importe, tu lui es utile, tu
-travailles pendant que ta sœur le soigne, tu lui manquerais dans sa
-vieillesse. Retourne à ta maison, cache ce que tu as fait, non que ce soit un
-mal dans le fond, mais c'est que les sots le voyent comme tel; donne à ton
-père la moitié de l'argent que tu as gagné, et dis-lui que c'est une aumône
-que l'on t'a fait. M'approuvez-vous, _Bachelier_, dit alors notre chef au
-sévillan. --De toute mon ame, _seigneur cavalier_, répondit celui-ci, je ne
-voudrais pas faire tort à un malheureux ; que ferais-je d'ailleurs de cette
-enfant dans ma famille? --Qu'elle parte donc, dit Brigandos, et comme il
-n'est pas nécessaire que vous vous retrouviez, gagne par là, camarade, voilà
-le chemin de Séville; et toi, mon enfant, ajouta-t-il à la petite fille,
-prends de ce côté, ce doit être celui de la maison de ton père. Tous deux
-s'embrassent, tous deux se séparent, et nous ne quittons le local que quand
-nous les jugeons l'un et l'autre trop éloignés pour se rejoindre.
-
-Homme équitable, dis-je à notre chef en nous remettant en marche, permettez-
-moi de vous faire une question. Si cette jeune fille eût été plus attachée à
-son honneur qu'à l'argent que vous lui avez fait donner, comment eussiez-vous
-décidé le procès?
-
-Un de ces besoins impérieux qui ne connaissent aucun frein, entraînait cet
-homme au crime malgré lui, me répondit notre capitaine, ce besoin trop
-violent pour être délicat n'exigeait que d'être satisfait, et pour y réussir,
-tout objet devenait indifférent; je lui aurais cédé pendant deux heures une
-femme de ma troupe; dans une ville ou ici, le moyen de contenter cet homme
-devenait facile. Comme vous voyez, il ne faut ni rouer ni pendre celui qui a
-faim, il ne faut que lui donner à manger. En quel endroit qu'eut été porté la
-cause, voilà donc toujours une des deux parties contente, et la jeune fille
-tenant à son honneur, protégée, dégagée de ses liens, renvoyée sous bonne
-garde à la maison de son père, le devenait également; écartez-vous de la
-règle, moquez-vous de la loi, ne respectez que l'homme et la nature, vous
-accommoderez toujours les plus épineuses affaires; mais si vous rigorisez, si
-vous citez _Cujas_ et _Bartole_, si vous écoutez le préjugé, votre vengeance
-ou vos intérêts, si vous répondez comme les sots: _ce n'est pas moi qui juge,
-c'est la loi_; alors vous mécontenterez tout le monde, alors vous ne ferez
-que des platitudes, et vous vous rendrez insensiblement vous et vos loix en
-horreur à tout ce qui respire. Ayant entendu parler à Sainville d'une
-multitude d'autres désordres moraux à peu-près semblables à celui-ci, dans
-lesquels le libertin, aveuglé par sa passion, cherche plutôt une victime dans
-l'objet qui lui sert, qu'une compagne à sa volupté, et sachant que ce genre
-de vice occupait avec autant d'imbécillité que d'indécence la tête des
-magistrats français; je demandai à notre _Licurgue_ ce qu'il pensait de leur
-extrême sévérité sur cela:--Je la blâme fortement, me répondit-il aussitôt,
-il n'est besoin ni de loix ni de punitions pour anéantir ces excès; les
-dégoûts qu'ils inspirent aux uns, les regrets dont ils déchirent les autres,
-suffisent à les anéantir chez un peuple; laissez ceux qui agissent et ceux
-qui cèdent, se punir mutuellement l'un par l'autre, et gardez-vous de faire
-de ces turpitudes de scandaleux éclats dont la connaissance déshonore le
-magistrat, instruit l'innocence, et fait rire le vice; n'assurez pas sur-tout
-une protection dangereuse à ces objets de l'intempérence publique, cette
-protection que vos magistrats n'accordent que pour acheter à ce prix les
-faveurs empestées de ces malheureuses, rend à ces créatures, par une
-impardonnable inconséquence, les droits que leur avilissement leur enlève.
-C'est replacer dans la société une vermine dont elle ne travaille qu'à se
-délivrer, c'est ouvrir la porte à tous les vices, c'est encourager la
-corruption des mœurs, c'est séduire une infinité de jeunes filles retenues,
-sans cette protection dangereuse par le mépris et par la honte; et pourquoi,
-en l'accordant cette fatale protection, la fille du bourgeois ou de l'artisan
-ne volerait-elle pas à un genre de vie qui, avec beaucoup d'agrémens d'un
-côté, leur assure encore de l'autre le droit d'être soutenues par les loix
-qu'elles outragent comme le serait la citoyenne honnête qui les craint et qui
-les respecte? Que ces juges prévaricateurs se convainquent donc une bonne
-fois. (Si les attraits fardés de ces sirénes peuvent laisser pénétrer dans
-leur ame le flambeau de l'équité, que l'intempérance absorbe), qu'ils se
-convainquent, dis-je, qu'il n'est rien de plus dangereux qu'une protection de
-cette espèce [16]; que le véritable esprit des mœurs exige que pour punir les
-filles du consentement qu'elles accordent aux licencieux désirs du libertin,
-elles trouvent dans l'acquiescement de ces mêmes désirs, la juste et
-véritable punition de leur méprisable complaisance; quelles filles
-embrasseront l'état à ce prix? et de ce moment, sans que des magistrats
-jettent les yeux sur des vilenies qui les deshonorent, ne voilà-t-il pas tout
-puni de soi-même; la courtisanne porte sur son corps meurtri la peine de sa
-sordide prostitution, et le libertin qui n'en trouve plus, ou s'en prive, ou
-devient tempérant; mais persuadez à vos prestolets de Thémis de renoncer par
-sagesse à une branche épouvantable d'ordures qui doit leur valoir les
-_épices_ ou le _monseigneur_, c'est prêcher régime à un gourmand, c'est louer
-le luxe devant un avare [17]; Et tout en raisonnant ainsi, nous approchions
-de Tolède.
-
-Nous appercevions déjà les montagnes entre lesquelles cette belle ville est
-située; déjà nous distinguions les restes de l'Aqueduc des maures et la tour
-du château où _Phillipe quatre_ tint si long-tems le _duc de Lorraine_
-prisonnier, quand _Brigandos_, faisant faire halte, nous dit qu'il ne voulait
-pas coucher ce jour-là dans la ville, ayant des ordres essentiels à nous
-donner avant.
-
-Nous voici près des ruines de la tour enchantée, poursuivit-il en nous les
-faisant voir entre deux roches escarpées, à une demi-lieue au levant de
-Tolède. . . . À quelques serpents près, nous serons bien là pour tenir
-conseil, nous avons dans la ville qui s'offre à nos yeux, à côté de beaucoup
-d'argent à faire, un grand nombre d'ennemis à craindre, il faut tacher, si
-cela se peut, que la brebis paisse sans que le loup vienne la manger, il y a
-là dedans des _adorateurs de dieu_ plus dangereux que des démons pour des
-gens comme nous, entrons, amis, nous coucherons fort bien là, et pendant
-qu'on fera notre souper, je vous raconterai l'histoire de cette tour.
-L'anecdote qui la concerne est vraiment digne d'être recueillie. Nous
-entourâmes notre chef comme nous avions coutume de faire quand il avait à
-pérorer, et il nous parla dans les termes suivans.
-
-Ce que j'ai à vous dire sur ce monument, mes amis, est d'autant plus curieux
-que c'est à ce trait d'histoire que remonte l'invasion des maures en Espagne,
-ce fut cette tour que vint fouiller le roi Rodrigue, imaginant y trouver des
-trésors, et qui disparut dans les airs après la recherche qu'il osa
-entreprendre; mais ceci demande des détails, écoutez-moi donc avec attention.
-
-«Dom Rodrigue, le plus savant de tous les princes dans l'art de varier ses
-débauches le moins scrupuleux dans les moyens de s'en assurer les victimes»
-. . . Oh! mon ami, s'écria Dona Castillia en accourant avec effroi, sauvons-
-nous, sauvons-nous d'ici, nous n'y sommes pas en sûreté. . . . Eh! qui y a-t-
-il mignone, répondit notre chef en se levant? --Un cadavre de femme; là,
-regardez là où j'allais allumer du feu pour faire cuire notre souper. --Un
-cadavre? --Oui, en vérité. Nous nous levons, nous allons reconnaître, et nous
-nous convainquons bientôt tous que notre doyenne n'a que trop bien vu;
-c'était une fille de vingt à vingt-deux ans, percée de deux coups de dague
-dans la poitrine, mais elle était si parfaitement belle, il y avait si peu de
-tems qu'elle était morte, qu'aucun de ses traits n'étaient encore altérés.
---Il faudrait décamper, si nous faisions bien, dit le chef, mais, de par tous
-les diables, quand la justice entière de Tolède devrait venir ce soir-ci, je
-n'irai pas plus loin; qu'on fasse un trou, qu'on mette dedans cette
-infortunée; qu'on fasse des rondes et des patrouilles, et tenons-nous
-tranquilles; celui qui a tué cette femme n'ira pas dire qu'il l'a mise là; il
-faudrait être bien malheureux pour qu'on vînt nous accuser de ce crime.
-D'ailleurs la voilà en terre . . . On ne la voit plus . . . _Ce que terre
-cache est bien caché_. . . . Courage, amis, ne nous dérangeons pas. . . . Il
-faut convenir qu'il y a pourtant des gens plus méchans que nous dans le
-monde; eh bien, ce ne sont pas les plutôt pris. . . . La providence est si
-juste que le malheureux qui succombe n'est jamais que celui qui pour se
-livrer à quelques vertus n'a pas toujours suivi la route du crime, sa bonté
-le perd, au lieu que celui qui n'a point cessé d'être méchant, accoutumé à
-prendre plus de précautions, n'échoue jamais dans les périlleux sentiers de
-la vertu; cette réflexion est cruelle, mes amis, mais les circonstances la
-font naître, et je ne puis la taire. Quoiqu'il en soit, couchons-nous, je ne
-suis plus en humeur discourante. . . . Il nous faut partir d'ailleurs demain
-avant l'aube du jour. Nous nous endormîmes, et la nuit se passa
-tranquillement.
-
-Amis, dit notre chef le lendemain avant de nous mettre en marche; sans
-d'importantes affaires, je ne séjournerais point dans la ville dangereuse où
-nous allons arriver, mais on m'y appelle depuis long-tems, il m'est
-impossible de différer. Un vieux chanoine mozarabe [18] m'attend pour ranimer
-sa vigueur par des potions cordiales dont je possede seul le secret; une de
-ses nièces arrive à dessein de passer six mois avec lui, il veut, malgré ses
-soixante ans, la recevoir comme s'il n'en avait que vingt. Le duc de Medoc
-m'écrit lettre sur lettre pour aller lui protéger un enlèvement. . . . Le
-grand vicaire de l'archevêque a eu le malheur de faire un enfant à la nièce
-de son patron, il veut que j'aille détruire son ouvrage. . . . Je n'en ferai
-pourtant rien, vous le savez, je ne me mêle pas de ces infamies. . . .
-D'ailleurs, c'est le tems de la foire, les grandes opérations où je vais me
-livrer vous protégeront, et à l'ombre de mon crédit, vous pourrez manœuvrer
-en sûreté. _Rompa-Testa_, ajouta-t-il en s'adressant à son fils, et toi,
-_Brise-idoles_, écoutez bien ce que je vais vous dire.
-
-«Il y a dans la cathédrale un excellent coup à faire; on y voit dans la
-chapelle Notre-Dame une statue de la vierge couverte d'une robe de soye,
-brodée en diamans, en rubis et en émeraudes. Jamais la mère de Jésus, qui
-était la maîtresse d'un pauvre charpentier, ne fut vêtue si magnifiquement;
-ne tolérons point le défaut de costume; opposons-nous à ce luxe indécent. Il
-ne faut point tromper les arts; vous entrerez furtivement dans cette église,
-vous dépouillerez la patrone, dont le corps nud est assez beau, sans doute,
-puisqu'il est d'argent massif. . . . De par tous les diables, je voudrais
-bien la tenir, mais ne pouvant avoir la bête, vous vous contenterez du licol;
-vous me rapporterez ce haillon précieux: si le coup réussit, je vous fais
-tous deux mes lieutenans: vous autres, continua-t-il, en s'adressant au reste
-des hommes; vous voyagerez dans les rues; vous vous glisserez dans les
-foules; et quand vous aurez fouillé dans une des poches du juste-au-corps
-d'un homme, vous mettrez subitement la main dans l'autre poche, de peur que
-la différence des poids ne le fasse douter de quelque chose. --Pour vous,
-mesdemoiselles, vous vous séparerez deux par deux, et vous irez vous loger
-près de la Vega-il-rio [19], quartier qui nous est spécialement destiné.
---Vous Clémentine, et vous Léonore, voilà une adresse particulière, près des
-Cordeliers, . . . vous y serez parfaitement bien; je vous ferai, ainsi qu'aux
-autres femmes de ma troupe, tenir mes ordres régulièrement tous les jours; et
-vous vous transporterez, ainsi qu'elles, chez les différentes personnes que
-je vous indiquerai, pour y dire la bonne aventure, et pour en trouver, si bon
-vous semble. Je ne gêne ni ne contraint personne. Que chacune de vous ait sur
-elle pour le besoin, le somnifère, dont l'effet est sûr, et qu'elle en use
-suivant les cas. Vous dona Cortillia, voilà de l'hippomane [20], ménagez-le,
-et vendez-le bien; car il devient furieusement rare. Les ordres donnés, nous
-nous mîmes en marche, et nous entrâmes par peloton dans la ville.
-
-Enfin, séparés de la troupe, et marchant seules, Clémentine et moi, pour nous
-rendre au logement qui nous était indiqué, j'entretins à l'aise, mon amie, du
-désir que j'avais de quitter, dès l'instant, la mauvaise compagnie avec
-laquelle nous avions le malheur d'être associées. Ce chef est un brave homme,
-dis-je à ma compagne, ses principes sont sûrs, et j'aime sa philosophie; il
-serait fait pour commander par-tout, et il n'est aucune société qui ne se
-loua de son administration; mais il ne se trouve ici qu'à la tête d'une bande
-de coquins; et malheureusement nous en faisons partie. Ô! Clémentine, il
-faudrait quitter ces gens-là. Mon amie m'objecta le défaut de fonds;
-Brigandos qui nous avait indiqué un logis où nous devions être reçues, rien
-qu'en le nommant, ne nous avait pas laissé d'argent; il était même
-expressément convenu avec nous, de remettre chaque jour à celui de ses gens,
-par lequel il nous enverrait ses ordres, tout ce que nous pouvions gagner.
-D'ailleurs, objectait Clémentine, ces bonnes gens nous ont bien reçus, quand
-nous ne savions où donner de la tête. Il n'y aurait-il pas de l'ingratitude à
-les quitter, quand nous pouvons leur être utile? Ce penchant subit à la
-reconnaissance, m'étonna dans cette chère fille, que guidait rarement la
-vertu; j'en induisis qu'elle n'était nullement fâchée de la vie qu'elle
-menait, et qu'il deviendrait fort difficile de la lui faire quitter. --Une
-troisième raison, ajoutait Clémentine, se fonde sur les dangers inévitables
-pour nous, si nous voulions échapper à ces bohêmiens, ils nous ressaisiraient
-assurément par-tout, et malgré l'honnêteté qu'ils font paraître, tant que
-nous nous conduisons bien, ils nous traiteraient assurément très-mal, si nous
-venions à changer de procédés. --Mais une partie de ces mêmes raisons
-n'existera-t-elle pas de même à Madrid? Non, dès en arrivant je te mène chez
-mes amis, et leur protection nous sert contre les entreprises de ces mauvais
-sujets. Ne savent-ils pas bien d'ailleurs que nous ne sommes avec eux que
-jusques-là? --Allons donc, suivons notre destinée, puisqu'elle nous entraîne
-encore à courir l'aventure.
-
-Clémentine me fixant alors avec cette sorte d'embarras inévitable au vice,
-quand il sait bien qu'il va être combattu, me demanda quels étaient mes
-projets dans Tolede? --De m'y conserver aussi pure que je l'ai toujours été
-depuis que j'ai quitté mon époux. . . . La mort même ne me ferait pas changer
-de dessein. --Je suis bien loin d'en promettre autant; la sagesse commence à
-m'ennuyer; je suis libre, je n'ai de fidélité à garder à personne; le genre
-de vie que je mène échauffe mon physique; les exemples que je reçois, les
-choses que j'ai faites, enflamme ma tête. . . . Que me revient-il de tant de
-pudeur, je n'en fais pas moins le métier d'une fille perdue? . . . On serait
-bien dupe de s'attacher à la réputation, quand les circonstances nous
-l'enlèvent, ce qui m'a toujours consolé d'un premier faux pas, c'est qu'il
-contraint au second, et qu'il en assure la tranquillité; la plus grande de
-toutes les folles est celle qui, déjà déshonorée par un travers, a la bêtise
-de s'en refuser un autre. . . . Tous les frais ne sont-ils pas faits? Il y
-avait à la première chûte un peu de peine et beaucoup de plaisirs, il n'y a
-plus que des roses à la seconde. Toutes les épines ont disparues. --Eh quoi!
-lorsqu'il s'agissait de notre bonheur, . . . lorsque nos effets présentés
-devant nous deviennent la récompense de notre faiblesse, la vertu te
-soutient, tu résistes; et quand il n'est question ou que d'un léger profit,
-ou que d'un fol espoir de volupté, te voilà prête à te rendre? --Que tu
-connais mal le cœur des femmes, si tu n'admets pas cette inconséquence! C'est
-l'instant qui nous détermine, c'est le caprice, c'est le tempérament. . . .
-On est sage par une fortune, on devient catin pour un joli homme, --Oh ciel!
-te voilà séduite encore une fois. --Je ne te cache pas qu'une de nos
-compagnes m'a indiqué l'adresse d'un gentilhomme de cette ville, passionné
-pour les femmes de notre état, et qui indépendamment des plaisirs que je dois
-attendre de son âge et de sa figure, me comblera si je veux de présents. --Et
-si notre chef t'oblige à lui tout donner? --Je le ferai, et il me le rendra à
-Madrid; ce sont nos conventions. Qui peut compter sur les secours que nous
-espérons dans cette capitale? La mort ne peut-elle pas nous avoir enlevé ceux
-de qui nous les attendons? Ce que je gagne ici nous reste alors, nous nous en
-aidons toutes deux; --ainsi, que les secours que tu attends à Madrid s'y
-trouve ou non, de toute manière nous quitterons cette compagnie? --Mais
-Clémentine, qui, comme vous voyez, se coupait dans deux ou trois endroits de
-ses réponses, m'en fit encore une ici tellement remplie d'incertitude, que je
-vis bien qu'il fallait peu compter sur elle, . . . et que ce qu'il me restait
-de mieux à faire de mon côté, était de me résoudre à suivre aussi ces
-malheureuses gens jusqu'à Pampelune, où ils comptaient aller, et là de
-m'échapper dans la première ville de France, où la justice, entre les mains
-de laquelle je comptais me jetter, me donnerait et les secours et les
-protections nécessaires pour regagner ma province! mais le ciel, comme vous
-le verrez bientôt, rompit tous ces beaux projets, et vint arrêter mes
-désordres, sans que j'eusse besoin de m'en mêler.
-
-J'essayai tout encore avant que d'arriver à Tolède, pour détourner ma
-compagne de ses funestes projets; mais quand une femme court à sa perte, plus
-l'on emploie de moyens pour l'en empêcher, mieux on la plonge dans le
-précipice, ses désirs croissent en raison des dangers qu'on lui fait
-craindre, et l'enfer fût-il à ses pieds, elle ne s'y jetterait qu'un peu plus
-vite. Il n'y eut rien que je n'employai pour retenir ma compagne; rien
-qu'elle ne m'opposa pour légitimer sa faute; jamais éloquence ne fut plus
-rapide. C'était celle d'une mauvaise tête et d'un excellent physique,
-rarement celle-là manque d'énergie.
-
-Quand Clémentine vit que je renonçais à la persuader, elle voulut m'haranguer
-à son tour; elle employa pour me seduire une partie des mêmes argumens dont
-elle venait de faire usage, pour prouver qu'elle avait raison de faiblir;
-elle crut qu'elle serait aussi habile à me corrompre, que je l'avais été peu
-à la convertir; elle avait, disait-elle, une autre adresse pour moi; j'aurais
-pour le moins autant de plaisir, et peut-être encore plus de profit qu'à
-celle qu'elle se réservait. . . . Quel gré me saurait-on de ma retenue, et
-comment y ferais-je croire? après la liberté dont j'avais joui, . . . après
-la vie que j'avais menée, pourrais-je me flatter d'en imposer à qui que ce
-pût-être? J'aurais donc, avec le regret de n'avoir point connu le bonheur, le
-chagrin de ne pouvoir pas même convaincre de ma vertu. . . . --Va, ma chère
-amie, continuait cette syrêne, c'est à notre personne, bien plus qu'à notre
-sagesse, que les hommes attachent du mérite; leur cœur est tellement dépravé,
-que cette pudeur même que tu crois si précieuse, cesse de l'être à leurs
-regards aujourd'hui. Ils s'imaginent que nous valons moins dès que nous avons
-encore ce que l'on ne conserve jamais quand on veut quelque chose, ils
-croyent que si nous n'avons pas succombées, c'est bien plutôt par la
-faiblesse de l'attaque, que par la force de la défense; . . . Mais à supposer
-que le mari pour qui tu te conserves, ne sente pas le prix de cet
-effort . . . Seule à jouir dans ce cas-là, auras-tu connu de grands plaisirs?
-T'imagines-tu que cette sorte de vanité en fasse goûter de bien réels? Et
-pour les faibles chatouillemens de l'orgueil, qui ne sont que des jouissances
-illusoires, tu te seras donc privée de celles des sens dont les délices sont
-inexprimables? . . . Mais allons plus loin, si personne ne divulgue cette
-faute à l'époux que tu respectes, s'il est certain qu'il peut l'ignorer
-toujours, te voilà donc, même en la commettant, idéalement aussi pure à ses
-yeux, que si tu ne l'avais pas commise; ce n'est pas la faute en elle-même
-qui peut t'affliger, puisqu'il n'en reste aucune trace; sa douleur ne viendra
-que de la savoir; s'il ne la sait jamais, plus de douleur. . . . Il y a
-mieux, c'est qu'il serait infiniment plus malheureux, la croyant, quoiqu'elle
-ne fût pas, qu'il ne peut l'être, l'ignorant quoiqu'elle soit: ce n'est donc
-pas toi qui tient son bonheur en tes mains. Ce bonheur sera ou ne sera point
-en raison de l'opinion qu'il aura reçue; travaille à ce que cette opinion
-soit bonne, quoique ta conduite soit mauvaise, enveloppes-toi des voiles du
-mystère, et deviens, si tu veux, sous leur ombre, mille fois pis que
-Messaline ou Théodora; tu l'auras rendu plus heureux que si ta conduite était
-bonne, et que l'opinion fût contre toi [21], quelle folie de se gêner dans ce
-cas! c'est se rendre esclave pour le plaisir de porter des chaînes; c'est
-refuser de s'y soustraire, quand la raison même nous en dégage. Ces
-considérations réfléchies, si tu les porte encore, ces malheureuses chaînes,
-tu n'agis plus alors que pour ta satisfaction personnelle et cette jouissance
-intérieure est-elle autre chose que de la déraison et de l'entêtement? En
-dois-tu valoir moins à tes propres yeux, pour avoir valu davantage à ceux des
-autres? Te dépriseras-tu donc en proportion de ce qu'on t'aura estimée?
-Seras-tu vile à tes regards, pour avoir un instant cédé aux plus doux
-penchans de la nature? Crois-tu que ces penchans qu'elle nous inspire, soient
-moins doux que la triste satisfaction au pied de laquelle lu les immole? Mais
-raisonnons . . . Ton époux t'aime ou il ne t'aime pas; s'il t'aime, n'ais pas
-peur qu'une chose qu'il ignorera toujours, puisse le refroidir à ton égard;
-et ne crains pas qu'une chose qui ne blesse qu'un préjugé d'opinion, puisse
-te rendre un instant moins vertueuse. S'il t'aime, dût-il même la savoir
-cette chose. . . . Que de motifs pour l'excuser; . . . ton âge, . . .
-l'abandon dans lequel les circonstances le forcent à te laisser, toutes les
-causes irrésistibles du physique, et s'il a l'ame sensible, le plaisir même
-que cette faute t'aura procurée. Un époux vraiment aimable et juste, jouit
-bien plus des voluptés que sa femme goûte, que des sacrifices qu'elle lui
-fait, n'est-il pas bien plus doux de permettre des jouissances, que d'imposer
-des fers? Quel est donc l'être barbare qui se délecte à des privations? Lui
-en doit-on dès qu'il en exige? Ah! n'est-il pas plus délicat d'imaginer qu'on
-rend ce qu'on aime heureux, par la liberté qu'on lui laisse, qu'il ne peut
-être flatteur d'acheter le triomphe de l'amour-propre, au prix des sensations
-de ce malheureux être immolé à notre vaine gloire? Donc aucun obstacle à te
-livrer, aucun inconvénient à ce que ton époux le sache même si réellement il
-t'adore avec délicatesse, et s'il ne t'aime plus, quel regret n'auras-tu pas
-d'avoir été la dupe d'un sentiment éteint? Quand tu lui faisais les plus
-grands sacrifices. . . . Ainsi, qu'il t'aime ou qu'il ne t'aime pas, tu auras
-toujours eu tort de ne pas céder, et tu auras toujours à te repentir de ne
-l'avoir pas fait, pouvant le faire impunément. Je ne t'oppose pas la
-religion, je sais trop combien la justesse et la bonté de ton esprit te
-rendent supérieure à ces freins ridicules. Je ne combats que ton orgueil et
-ta folie, que ton entêtement et que tes préjugés; je ne cherche à détruire
-qu'eux, trop sûre que c'est à eux seuls à qui tu sacrifies les plus doux
-plaisirs de la terre . . . Ah! jouis-en, jouis-en Léonore; l'âge où nous
-sommes créés pour eux, passe comme la fraîcheur des roses; et quand nous
-sommes effeuillées comme elles, les froides jouissances de la vanité nous
-dédommagent-elles de tout ce que nous avons fait en leur faveur?
-
-Pour quant à moi poursuivit Clémentine, je ne te le cache pas, mon parti est
-pris, j'aimerais mieux mourir que de ne pas me donner non-seulement à celui
-qu'on m'indique, mais à tous ceux qui voudront de moi . . . à tous ceux que
-mes charmes pourront séduire. . . . Et pourquoi donc seraient-ils faits ces
-charmes? si ce n'étoit pas pour les livrer; n'est-ce pas pour plaire que la
-nature nous a faites jolies? Si c'était un crime que de lui céder, nous
-aurait-elle donné les appas qui nécessitent la chûte? Ah c'est qu'elle veut
-qu'on la fasse dès qu'elle nous prodigue tout ce qu'il faut pour y être
-entraînées; et celle qui lui résiste en rendant les frais inutiles, l'offense
-bien plus griévement, que celle qui, connaissant le prix des dons, ne pense
-qu'à en multiplier l'usage. . . . Vis et meurs sans plaisir près de ton
-phantôme de vertu . . . Moi, je n'existe plus que pour l'immoler au plus
-léger de mes caprices.
-
-Ô Clémentine, m'écriai-je, je le vois bien je vais te perdre, entraînée par
-une foule de nouveaux plaisirs, tu ne sentiras plus ceux de l'amitié, je ne
-t'aurai aimée que pour te plaindre, je ne t'aurai connue que pour te pleurer.
---Ne m'attendris pas dit Clémentine. . . . Non sois sûre que je t'aimerai
-toujours; mais ne cherche pas à ouvrir mon ame dans l'espoir de la faire
-changer, je l'endurcirais plutôt que de me laisser vaincre; n'employe nulles
-ruses avec mon cœur, elles échoueraient toutes aux résolutions de mon esprit.
-Ne crains point qu'une affaire d'amour aille t'enlever ton amie? Il ne s'agit
-pas de délicatesse dans les travers que je médite, il n'est question que de
-besoins, je ne veux pas connaître l'amour, je ne veux que me r'accommoder
-avec ses plaisirs. --Et que sont-ils sans le cœur? --Tout, on ne les goûte
-bien que quand on n'aime pas, c'est pour les autres qu'on jouit dès qu'on
-aime; ce n'est que pour soi dès que le sentiment n'est pour rien, je ne veux
-pas l'échauffer ce cœur, je ne veux qu'amuser les sens; et le calme de
-l'indifférence, est délicieux pour analyser des sensations; uniquement
-occupée de soi, méprisant souverainement celui qui ne pense qu'à nous, peu
-curieuse de ce qu'il éprouve . . . Sacrifiant tout à soi-même, on jouit si
-philosophiquement. . . .
-
-Ah! Léonore, Léonore, si tu savais combien il est doux de ne pas aimer et de
-se sentir persuadée que l'on l'est; il y a à cela une sorte de friponnerie
-qui met un sel bien piquant au moral d'une jouissance.
-
-Ces discours que je réfutais en vain, parce que malheureusement le cœur a
-presque toujours tort avec l'esprit; tous ces argumens d'une mauvaise tête,
-m'allarmant sans me persuader, nous conduisirent enfin aux portes de Tolède;
-nous avions presque toute la ville à traverser pour arriver dans le quartier
-qui nous était indiqué; à peine fûmes-nous dans la place des Carmes, que nos
-physionomies, nos tailles, nos singulières parures, attiraient sur nous les
-regards de tout le monde, et Clémentine sa guitarre en écharpe, soutenait
-cette insultante curiosité, avec une éffronterie qui dévoilait ses mœurs; un
-des effets de la corruption, est de détruire en nous le sentiment pénible de
-la honte, on ne rougit plus dès qu'on est décidé à se tout permettre, et
-cette modestie qui nous retenait souvent encore, s'anéantit sous les attraits
-séduisans du vice. Voilà pourquoi le premier ouvrage de la séduction, est
-d'absorber la pudeur dans l'ame de celle qu'on travaille à corrompre; on fait
-bientôt tout ce qu'on veut d'une jeune fille, quand on l'a convaincue de la
-bisarrerie de s'allarmer des mouvemens de la nature, et les freins que l'on
-ridiculise, sont bien plutôt brisés que ceux que l'on combat [22]. Pour moi,
-je baissais les yeux, je ne sais ce que j'aurais donné pour être à cent
-lieues delà.
-
-Nous arrivâmes enfin chez une femme d'environ cinquante-cinq ans, logée dans
-une petite rue derrière les Cordeliers, et dont la maison me parut fort
-suspecte, mais il n'y avait pas à reculer, nous eussions difficilement été
-reçues ailleurs, nos parures nous ayant fait reconnaître; La patronne qui
-s'appelait _dona Laurentia_, nous admit sans difficulté. Après s'être informé
-de son ami Brigandos, elle nous montra une chambre à deux lits, dont elle dit
-que nous pouvions disposer. Et sans aucune autre cérémonie préalable, elle
-nous demanda si nous voulions recevoir des hommes, Clémentine avait bien
-envie de répondre qu'oui, mais à l'empressement qu'elle me vit à demander
-instamment de n'être point soumises à cette règle, elle crut devoir prendre
-le parti du silence.
-
-À votre aise, dit _Laurentia_, ma maison est aussi sûre que l'hôtel du
-_Corrégidor_, il n'y vient jamais que d'honnêtes gens, pour éviter le train,
-je ne reçois jamais que de vieux prêtres, il n'y a pas de danger avec ceux-
-là. . . . Tenez écoutez . . . entendez-vous d'autre bruit que celui que les
-opérations légitiment; eh bien! j'en ai pourtant six dans mes chambres avec
-un pareil nombre de pensionnaires. . . . Ils redescendront dès qu'ils auront
-fait, il en reviendra d'autres, et vous n'entendrez jamais plus de train; oh!
-grand dieu dis-je à Clémentine, où sommes-nous donc? Ne t'en inquiète point
-me dit cette folle en éclatant de rire, n'entends-tu pas que madame te dit
-que nous serons ici comme nous voudrons. --Assurément, reprit la duègne, on
-ne contraint personne chez moi . . . Liberté entière, si les demoiselles dont
-je vous parle reçoivent du monde, c'est qu'elles le veulent bien, soyez très-
-sûres que l'on n'entrera point chez vous par force. . . . Mais je vous
-conseille de vous réjouir . . . Nous voilà dans le temps de la foire . . .
-Vous êtes jolies . . . vous ne manquerez pas de pratiques, je vous le répete,
-ma maison est sûre; savez-vous qu'il y vient des filles des plus gros
-bourgeois de la ville. . . . De petites poulettes en mantilles noires, qui
-disent à leurs parens qu'elles vont à confesse . . . et comme les églises
-sont humides, je les reçois ici, le directeur s'y trouve, et la cérémonie se
-passe sans scandale. . . . La pénitence est quelquefois un peu rude, mais au
-moins sont-elles toujours sûres de l'absolution. --Madame dis-je à notre
-hôtesse, nous sommes encore novices dans le métier, nous nous contenterons
-d'exécuter les ordres de _Brigandos_, nous irons par-tout où il nous enverra,
-mais nous ne recevrons assurément personne; ensuite nous traitâmes de notre
-nourriture, _Laurentia_ nous dit qu'ordinairement avec les femmes que lui
-envoyait notre chef, elle se chargeait de toutes ces choses, et qu'elle ne
-nous laisserait manquer de rien, elle sortit; nous envoya tout ce qui était
-nécessaire, et nous ne songeâmes ce premier jour qu'à nous reposer.
-
-Le lendemain comme nous ouvrions nos fenêtres, le premier spectacle qui nous
-frappa, fut l'appareil lugubre d'un malheureux que l'on conduisait au
-supplice, il était suivi d'une foule innombrable. . . . Dans tous les pays du
-monde, et peut-être plus en Espagne, qu'ailleurs, cette fatale curiosité est
-toujours celle du peuple. . . . --Quel est le crime de cet homme demanda
-_Clémentine_ à _Laurentia_? --Un événement affreux arrivé avant-hier, le
-coupable n'ayant pu soutenir l'horreur de son crime, est venu l'avouer lui-
-même. C'est un des premiers seigneurs de la ville, je suis surprise que vous
-n'ayez pas entendu parler de cela, tout s'est passé à une demie lieue d'ici,
-précisément du côté d'où vous venez. --oh ciel dis-je, je parie que nous
-avons vu la victime . . . Et que cette infortunée jeune fille . . . --Une
-fille assassinée, vous l'avez vue? --Oui. --C'est celà, c'est celà . . . Oh
-l'histoire vous fera frémir. . . . Mais que vois-je? . . . Cachez-vous
-mignones, voilà deux cordeliers qui me font signe, nous les gênons, ils
-veulent s'introduire secrétement chez moi. . . . Dînez en paix, j'irai vous
-tenir compagnie au dessert, et vous faire part de cette sanglante aventure.
-La duègne sortit . . . les cordeliers entrèrent. . . . Nous dinâmes, et à
-peine eûmes-nous fini que Laurentia reparut; écoutez-moi, nous dit-elle, je
-vais vous raconter la cause de la fin tragique de ce gentilhomme que vous
-venez de voir passer, et qui vient de mourir comme un saint.
-
-Ici Léonore ayant demandé à la compagnie si l'on désirait qu'elle rendit
-cette histoire, et tout le monde l'y ayant invitée elle le fit de la manière
-suivante. . . .
-
-[Footnote 1. Des loix très-sages punissaient en Sirie bien plutôt celui qui
-par défaut de soins, exposait ses effets à la tentation, que celui qui les
-dérobait; celui qui manque et qui prend ce qu'il trouve, fait, à fort peu de
-choses près, ce qu'il a dû; mais celui qui laisse ce qu'il possède à
-l'abandon, est loin de faire ce qu'il aurait dû faire, et mérite, par
-conséquent, une punition, bien plutôt que l'autre. Voilà comme raisonnaient
-les Siriens.]
-
-[Footnote 2. Saint-Thomas objecte seulement contre la sorte d'inceste dont il
-s'agit ici, que si les frères s'alliaient à leurs sœurs, il en résulterait un
-trop grand amour dans les ménages, amour qui deviendrait alors par sa trop
-grande force, contraire à la chasteté; on a peu de chose à dire contre ce
-qu'on a dessein de réfuter, quand on est réduit à employer de tels sophismes;
-c'est donc à dire, d'après Saint-Thomas, que l'inceste est vicieux parce
-qu'il nait de lui ce qui fait la plus grande perfection des mariages;
-avouons-le, il est absolument impossible de trouver un argument légitime
-contre ces sortes d'alliances, mais il est aisé de prouver en revanche quelle
-foule de vertus il en résulterait.]
-
-[Footnote 3. Nous lisons dans le quatrième livre de l'Énéide:
-
- _Nocturnos que ciet manes mugire videbis_
-
- _Sub pedibus erram._
-
-Et dans Horace, satire 8, livre premier:
-
- _Cruor in fossam codjusus ut inde_
-
- _Manes alicerent animas responsa daturas._]
-
-[Footnote 4. Voilà où Brigandos est dans l'erreur. Un meilleur logicien l'a
-dit dans ce même ouvrage, et avec bien plus de raison: _il n'est jamais
-permis de faire le mal pour arriver au bien_. Peut-être verrons-nous notre
-Bohême agir et raisonner mieux par la suite.]
-
-[Footnote 5. La mandragore est la racine de brivna, sa forme est celle de
-l'homme. On lui attribue la propriété d'engourdir les sens; d'autres disent
-que semblable au ginseng, elle excite à l'amour. Circé s'en servit dans ses
-enchantemens, et ce fut là, dit-on, le secret de Jeanne d'Arc; quelques
-personnes prétendent qu'elle est produite _ex semine hominis suspensi vel
-quovis alio supplicio morte muletati_. --Pour qu'elle ait de la vertu, il
-faut qu'elle soit cueillie au printemps, lorsque la lune est en conjonction
-avec Jupiter ou Venus. La distribution de cette poudre par les Bohémiens,
-paraît contrarier un peu ce qu'ils ont dit tout à l'heure en se défendant de
-causer des avortemens. Car on sait que cette racine produit ce criminel
-effet, et vraisemblablement ils en distribuaient dans plus d'une intention.]
-
-[Footnote 6. On n'est point encore convenu d'un nom honnête pour cet
-égarement. Celui que les femmes de mauvaise vie lui donnent, est affreux,
-puisque _Sapho_ s'immortalisa bien plus par ce désordre que par ses vers;
-pourquoi ne conviendrait-on pas de nommer _saphotisme_ ce travers singulier
-du libertinage des femmes.]
-
-[Footnote 7. Il ne faut pas que le lecteur s'étonne de voir Brigandos quitter
-les principes de sa religion dans le morceau suivant, ainsi que dans
-quelqu'autres. Chaque fois qu'il parle à des gens qui ne sont pas au fait de
-ses principes, il est tout simple qu'il s'accommode aux leurs; nous le
-reverrons redevenir manichéen, lorsqu'il parlera à ses femmes, ou à ses
-compagnons.]
-
-[Footnote 8. C'est, dit l'auteur des talismans justifiés, le sceau, la
-figure, le caractère ou l'image d'une figure céleste, d'une planète ou d'une
-constellation gravée sur une pierre simpathique, ou sur un métal
-correspondant à l'astre, par un ouvrier qui ait l'esprit attaché à l'ouvrage
-et à la fin de son ouvrage, sans être distrait par quoi que ce puisse être,
-au jour, à l'heure de la planète, en un lieu fortuné, par un tems serein et
-beau, afin d'attirer plus fortement les influences du ciel, par un effet
-dépendant du même pouvoir et de la vertu de ses influences.]
-
-[Footnote 9. C'est de cette indécente manière que beaucoup de curés en
-Espagne et même dans plusieurs provinces de France, portent le viatique dans
-les campagnes.]
-
-[Footnote 10. Ces événemens étaient pour lors ceux du jour.]
-
-[Footnote 11. L'or et l'argent étaient en Espagne en si grande abondance, dit
-Strabon, qu'on rencontrait quelquefois des masses de ces métaux en labourant;
-les rivières en charriaient, et l'on creusait rarement la terre sans trouver
-les rameaux d'une mine. Strab. Lib. 3.
-
-Les Siriens et les Phéniciens n'y formèrent de si riches établissemens qu'à
-cause de cela.]
-
-[Footnote 12. C'est la prétention et le droit des Catalans comme noble, titre
-qu'ils se donnent tous.]
-
-[Footnote 13. Environ 25 écus.]
-
-[Footnote 14. Environ 42 liv.]
-
-[Footnote 15. Les quinze piastres font à peu près 84 l.]
-
-[Footnote 16. Il n'y a qu'à Paris et à Londres où ces méprisables créatures
-soient ainsi soutenues. À Rome, à Venise, à Naples, à Varsovie, à Pétersbourg
-on leur demande lorsqu'elles comparaissent aux tribunaux dont elles
-dépendent, si elles ont été payées ou non; si elles ne l'ont pas été, on
-exige qu'elles le soient, cela est juste; si elles l'ont été, et qu'elles
-n'ayent à se plaindre que de traitemens, on les menace de les faire enfermer
-si elles étourdissent encore les juges de saletés pareilles; changez de
-métier, leur dit-on, ou si celui-ci vous plaît, souffrez-le avec ses épines.
-Aussi, dans toutes les villes, y a-t-il un tiers de ces filles de moins qu'à
-Paris et à Londres, proportion gardée.]
-
-[Footnote 17. Il est très-extraordinaire qu'un magistrat ait mis dans sa
-cervelle qu'il pouvait résulter quelque bien d'éclairer et de publier les
-secrètes horreurs que le libertinage enfante. Comment ce magistrat tel qu'il
-soit ou tel qu'il ait pu être, a-t-il arrangé ce systême avec la religion ou
-la décence dont les loix s'opposent si formellement à cette publicité? Il
-faudrait au contraire punir sévèrement la malheureuse prostituée assez bête
-pour revêler ces écarts, et qui en les dévoilant non seulement se fait tort à
-elle-même, mais corrompt et le juge qui se délecte à ces indignes
-confidences, et tous ceux qui vont les apprendre par l'éclat du juge. Que
-l'on daigne un instant comparer le danger qui peut naître de fermer les yeux
-sur ces vilainies, à celui qui résulte de leur scandaleux éclat; ne vaut-il
-pas mieux qu'il y ait dans une ville cent libertins cachés que d'en faire
-éclore aussitôt dix mille, en divulguant les travers de ces cent? Avant le
-règne de Louis quinze, on ignorait cet art infâme de pervertir ainsi la
-jeunesse, et de produire un très-petit bien, en opérant d'aussi grands maux,
-il n'y avait point d'espions tentateurs, point de journaux chez les
-courtisanes, et tout allait aussi bien qu'aujourd'hui; c'est à Sartine que
-furent dues ces absurdités inquisitoires, et c'est depuis ce _grand_
-magistrat, qu'un homme sait aujourd'hui à quinze ans, ce qu'il ignorait
-encore à quarante autrefois. On ordonnait à ce méprisable espagnol de faire
-des listes de toutes ces turpitudes, pour en réveiller l'engourdissement du
-souverain. Cet imbécile imagina qu'il fallait colorer d'un vernis d'équité la
-déshonorante fonction dont on le chargeait, et prendre l'amour des mœurs et
-de la décence pour excuse de ces vexations. Malheureux Français, voilà comme
-on vous trompait, comme on se moquait de vous. . . . Voilà comment, pendant
-que vous chantiez et couriez vos catins, on enchaînait votre liberté, comme
-on grévait vos goûts et vos fantaisies les plus simples. Comme on mettait des
-entraves sur vos besoins les plus naturels, et comme on gangrenait vos enfans
-et tout cela sous le spécieux prétexte d'une excellente police. Les Romains
-conquéraient l'univers et n'avaient point d'espions chez leurs courtisanes.
-On assure qu'il fut présenté à l'illustre magistrat dont il s'agit ici, un
-ingénieux projet de vexation sur le citoyen, en raison de la manière dont il
-perdrait son urine. Le premier plan ayant passé, celui-ci pouvait bien avoir
-lieu malheureusement, il y avait peu de profit, aucun détail obscêne, point
-de liste qui put amuser les petits soupers du roi, et Sartine refusa.]
-
-[Footnote 18. Chapelle fondée sous ce nom pour 12 chanoines, dans la
-cathédrale, par le cardinal Kimènès. On appelle ainsi les nouveaux chrétiens,
-c'est-à-dire les maures convertis.]
-
-[Footnote 19. Promenade de Tolède.]
-
-[Footnote 20. L'hippomane est regardé, par les gens crédules, comme le plus
-sûr de tous les talismans; c'est une excroissance de chair qui se trouve au
-front des poulains naissans; il est rare, parce que la mère l'arrache à
-belles-dents du front du poulain, dès qu'elle l'a mis bas; son effet est de
-se faire aimer de la femme à qui l'on en fait avaler.]
-
-[Footnote 21. Théodora était femme de Justinien; voyez ses désordres dans
-Procope; une partie des loix que nous suivons encore est l'ouvrage de ses
-amans, en amusant son mari de ces codes atroces, elle lui voilait sa
-conduite; l'imbécile Justinien compilait et sa femme couchait.]
-
-[Footnote 22. La raison de cela est simple; c'est avec de l'esprit qu'on
-résiste aux argumens que le vice emploie pour triompher. Tout ce qu'on
-objecte flatte donc, parce qu'on n'y parvient qu'en développant une qualité
-qui nous honore; mais s'il est démontré que la conduite qu'on a, que les
-opinions qu'on adopte soient réellement des ridicules, voilà l'orgueil
-compromis, et dès ce moment on change de plan; le ridicule blesse tellement
-notre vanité, que s'il était possible de persuader l'être le plus sage, que
-la vertu est un ridicule; il l'abjurerait à l'instant.]
-
-________________________________________
-
-LE CRIME
-
-DU SENTIMENT,
-
-OU
-
-LES DÉLIRES DE L'AMOUR.
-
-NOUVELLE ESPAGNOLE [1].
-
-IL n'y avait point à Tolède de maison plus riche que celle du comte de
-_Flora-Mella_, point de seigneur dans les deux Espagnes, qui joignit à cet
-avantage, une naissance plus illustre, et de plus flatteuses prérogatives;
-mais la fortune ne se soutient pas toujours également chez ceux qu'elle
-favorise ainsi, et sa main inconstante ne les élève souvent au faîte des
-grandeurs que pour les en précipiter avec plus d'éclat.
-
-Le comte marié fort jeune, avait perdu sa première femme au bout de trois
-ans, et n'en ayant eu qu'une fille, il était résolu de se lier encore sous
-les loix de l'hymen. Ces seconds nœuds réussissent rarement, le comte en
-devint la funeste preuve; une demoiselle de la maison de _Brajados_, belle et
-riche sans doute, fut l'objet qui le captiva, mais il s'en fallait bien que
-les vertus de cette jeune personne, répondissent aux dons précieux qu'elle
-apportait, d'ailleurs rien de plus scandaleux que sa conduite, rien de plus
-perverti que ses mœurs.
-
-Le duc de Medina-Sidonia, était alors le jeune homme à la mode, à Tolède,
-quoique marié lui-méme, il n'en était pas moins l'effroi de tous les époux et
-l'idole de toutes les femmes. La comtesse de _Flora-Mella_ avait trop de
-vanité, elle avait le coup-d'œil trop sûr, pour ne pas désirer à son char, ce
-célèbre amant de toutes les jolies femmes; le voir et l'enchaîner, furent
-pour elle l'affaire d'un jour, et cette intrigue devint bientôt si publique,
-que le comte de _Flora-Mella_, ne pouvait presque plus en soutenir la honte.
-
-Quelques fussent ses tribulations, le désir qu'il avait de se voir un
-héritier, l'engagea néanmoins à feindre; il dévora ses chagrins; il essaya
-d'imposer silence au public, et continua de vivre avec sa femme dans
-l'intimité des époux. Ses vœux s'accomplirent enfin, la comtesse devint
-grosse, et mit au monde un fils, nommé _Dom Juan_, malheureux héros de cette
-sanglante histoire. De ce moment le comte leva le masque, il crut ne devoir
-plus suspendre sa vengeance, et la jeune comtesse reléguée par lui, dans des
-terres à elle, au fond de l'Andalousie, quitta pour jamais Tolède et son
-époux.
-
-Cependant les fruits des deux différens hymens du comte de _Flora-Mella_,
-s'élevaient ensemble, dans son palais, et ce père infortuné semblait
-recueillir au moins dans les qualités de ces deux beaux enfans, le
-dédommagement des chagrins occasionnés par la mort de la mère de la jeune
-fille, et par l'affreuse conduite de celle du jeune homme. Rien n'avait été
-négligé pour l'éducation de ces élèves chéris; on n'épargnait aucun des soins
-qui devaient réunir à tous les dons qu'ils avaient l'un et l'autre reçus de
-la nature, ceux des talens les plus agréables.
-
-Dom Juan venait d'atteindre sa vingtième année quand Léontine sa sœur, en
-prenait vingt-deux; et si la fierté, la noblesse et les agrémens d'un sexe se
-montraient à profusion dans Dom Juan, Léontine plus belle que l'astre du
-jour, et plus fraîche que la fleur que ses rayons font éclore, réunissait de
-son côté tout ce qui peut rendre une femme digne de l'admiration générale.
-Elle avait la peau la plus belle . . . les traits les plus fins et les plus
-délicats, . . . les yeux les plus vifs et les plus animés, . . . de ses
-cheveux dégagés des liens de fleurs qui lui formaient un diadême, elle
-pouvait ceindre deux fois la taille enchanteresse qu'elle avait emprunté des
-graces.
-
-Mais si la nature s'était épuisée pour embellir ces deux jeunes personnes, si
-elle les avait égalisé par les charmes de la figure, quelle différence
-extrême n'avait-elle pas mis dans leur caractère! Autant Dom Juan avait de
-violence et d'impétuosité, autant Léontine avait de douceur et de retenue;
-l'un ne connaissait que ses passions et n'écoutait que leur organe, l'autre
-n'avait pour guide, que sa raison et ses devoirs.
-
-Les attraits de Léontine n'avaient point échappés à Dom Juan, il sentait bien
-tous les obstacles qui s'opposaient à ses vues, mais la nature plus forte que
-les conventions sociales, cette nature vigoureuse et mâle, qui les brise
-souvent au lieu de les servir, élevait mille mouvemens tumultueux dans son
-cœur qui lui semblaient impossibles à vaincre, et ne plaçait que trop
-follement l'espoir à côté de l'amour; l'honnête liberté dont il jouissait
-auprès de sa sœur, lui donnait souvent occasion de s'expliquer avec elle;
-long-temps il avait déguisé son trouble, captivé long-temps sous un joug
-cruel, il avait mieux aimé se faire violence que de montrer les sentimens
-coupables dont il osait brûler; mais tant de contrainte devenait difficile à
-un tel caractère; ce n'est pas avec l'ame fougueuse de Dom Juan, qu'on aime
-ainsi sans l'avouer.
-
-De son côté peut-être, Léontine n'avait-elle pas remarquée sans émotion,
-toutes les graces d'un jeune homme charmant, qu'il lui était permis d'aimer
-comme frère; mais son excessive modestie ne tolérant aucun écart, ses
-sentimens eussent-ils même été plus vifs que ne le souffraient ses nœuds,
-elle se fût bien gardée de ne pas leur imposer un frein; la nature ne perd
-pas plus ses droits dans une ame comme celle de _Léontine_, que dans un cœur
-comme celui de _Dom Juan_, mais la vertu, plus écoutée dans l'une, sait
-restreindre au moins ce qui peut balancer son empire, on cache sa douleur et
-l'on souffre en silence.
-
-Égarés tous les deux un jour dans ces vallons fleuris et frais qu'arrose le
-Tage auprès de Tolède, loin des yeux toujours incommodes des gouverneurs et
-des duègnes, Dom Juan ne se contenant plus, osa se jeter aux pieds de sa
-sœur. --Ô vous que j'idolâtre s'écria-t-il en imprimant ses lèvres brûlantes
-sur une des mains de cette belle fille. . . . Vous que je crois pouvoir aimer
-sans forfait. . . . Ô Léontine! il est donc vrai que je vais vous perdre, ces
-heureux jours de notre enfance vont être oubliés pour jamais, et les
-souvenirs déchirans que j'en conserverai, ne serviront qu'au tourment de ma
-vie. . . . Oui, Léontine on vous enlève à mon amour, à cet amour furieux et
-infortuné que je n'avais osé vous peindre; à peine éclate-t-il, qu'il faut en
-étouffer la flamme, il faut briser le cœur qui l'a nourrit au même instant
-qu'elle s'en élance. . . . Je vous perds Léontine, apprenez cette nouvelle
-affreuse de celui qu'elle plonge au désespoir, le comte vous destine à dom
-Diègue, avant un mois vous serez l'épouse de ce rival indigne de vous
-appartenir. . . . Et moi confus, désespéré . . . mourant, j'irai traîner
-votre image au bout de la terre, ou l'immoler dans le temple même où la plaça
-la main de l'amour. Oh ciel! dit Léontine, qu'avez-vous prononcé Dom
-Juan? . . . Que venez-vous d'apprendre à la fois à votre malheureuse sœur?
-Quel amour venez-vous de lui découvrir, et quelle infortune lui présagez-
-vous? --Ah! puissiez-vous être aussi peu surprise de l'un, que vous devez
-être effrayée de l'autre; je vous ai dit vrai Léontine, je vous aime, . . .
-que dis-je? tous les mots sont trop faibles, il n'en est point qui peignent
-ma passion. . . . Je vous adore et je vais vous perdre; fille cruelle auriez-
-vous donc cru que je pusse être insensible à tant d'attraits, était-il
-possible de les voir sans leur rendre hommage? Léontine peut-elle exister
-sans être idolâtrée de ce qui l'environne? semblable au dieu de l'univers,
-animant tout ce qui respire à ses pieds, ne doit-elle pas comme ce dieu,
-s'attendre au culte universel? --Mais songez-vous aux nœuds? --Il n'en est
-point que mon amour n'absorbe, il n'en est point qu'il ne combatte, quand ils
-doivent anéantir les siens; ah croyez-vous qu'un cœur tel que celui de Dom
-Juan, puisse être retenu par les frivoles conventions qui nous lient. . . .
-Ô combien je les méprise ces conventions arbitraires, qui séparent aussi
-cruellement ce qu'a réuni la nature, je n'écoute à vos pieds que sa voix,
-elle me dit de vous adorer, j'y cède, et ne veux vivre que pour vous, ou
-mourir percé de vos traits. --Oh! Dom Juan qu'osez-vous dire? --Ce que
-j'eprouve et ce que vous m'inspirez, j'ose vous parler de mon amour, j'ose
-vous jurer de n'écouter que lui, j'ose prendre le ciel à témoin que je
-n'aurai jamais d'autre femme que vous. Un baiser que Dom Juan cueillit sur
-les lèvres de rose du tendre objet de son ardeur, devint le sceau de ses
-sermens, Léontine tremblante rougit sans le refuser. On s'approcha, et nos
-deux jeunes gens bientôt entourés de leur suite, furent obligés de feindre,
-et de reprendre la route de Tolède.
-
-La funeste nouvelle que Dom Juan venait d'apprendre à sa sœur, ne se vérifia
-que trop, dès le lendemain le comte de Flora-Mella déclara à sa fille le
-mariage qu'il projettait, et peu de jours après, il lui présenta Dom Diègue.
-
-Pour tout autre, même que pour une fille prévenue, Dom Diègue eût été un
-objet d'horreur, unissant au caractère le plus désagréable, tous les défauts
-de la nature, on n'imaginait pas comment le comte osait proposer de tels
-nœuds; des circonstances de fortune les légitimaient sans doute, mais combien
-ces motifs sont faibles sur une ame délicate et sensible, qui, sacrifiant
-tout à la douceur des liens, n'imagine pas qu'elle puisse exister dans ceux
-qui ne sont pas l'ouvrage de l'amour.
-
-Léontine osa témoigner à son père le peu de dispositions qu'elle ressentait
-pour cet hymen, et le comte, qui aimait sa fille, désespéré de lui offrir un
-sort qui lui déplut ne pouvant d'autre part renoncer à ses engagemens, fit
-usage des sollicitations; il connaissait au mieux celle qu'il avait à
-séduire, aussi certain de la révolter par de la rigueur, que de l'attendrir
-par des caresses, son éloquence fut celle de l'amitié, elle persuada; une ame
-honnête ne résiste jamais aux attaques que le sentiment dirige, la fausseté,
-le mystère, la violence, toutes ces armes odieuses que l'imbécillité dicte à
-la tyrannie paternelle, soustrayent à leur joug de fer les cœurs que l'on y
-veut soumettre; emploie-t-on la douceur et la confiance, tout s'obtient, et
-en arrivant au but désiré, on n'a pas du moins à redouter les remords que les
-procédés contraires occasionnent.
-
-Léontine promit. Parfaitement déterminée au sacrifice, elle protesta de s'y
-soumettre. Cette vertueuse fille, oubliant l'amour d'un frère qu'elle ne
-pouvait regarder que comme un crime, perdit également de vue toutes les
-répugnances que lui inspirait dom Diègue, et préféra les maux qui la
-menaçaient sous les nœuds proposés, au chagrin trop violent pour elle,
-d'affliger un instant celui dont elle tenait le jour.
-
-Dom Juan trop inquiet, trop violent et trop amoureux à-la-fois, pour
-abandonner un seul jour ce qui tenait aux intérêts de sa passion, ne fut pas
-long-tems à savoir ce qui venait de se faire. Toutes les expressions d'une
-telle ame devant être ou violentes, ou dures, il accabla sa malheureuse sœur
-des reproches les plus amers; il la reprimanda de sa faiblesse dans les
-termes les moins ménagés; il osa s'oublier enfin jusqu'à lui dire, avec
-orgueil, qu'après les sentimens qu'il lui avait déclarés, il n'imaginait pas
-qu'elle eût dû le trahir à ce point. --Vous trahir, répondit Léontine avec
-candeur, . . . que vous ai-je promis? . . . qu'ai-je donc pu vous promettre,
-et comment puis-je mériter de vous une accusation si déplacée? . . .
-Oublierez-vous toujours les nœuds qui nous captivent? Voulez-vous me forcer à
-les détester, quand je ne voudrais que les chérir? . . . --Abhorrez-les, ces
-nœuds fatals; . . . abhorrez-les, ô Léontine, ils ne seront jamais aussi
-funestes à vos regards qu'ils le sont aux miens. Et comment ne détesterais-je
-pas ce qui favorise aussi-bien l'éloignement que vous avez pour moi? --Mais
-vous devez au moins les respecter. --Ah! n'imaginez jamais que de tels liens
-ayent aucune force dans le cœur qui vous aime, en devraient-ils avoir dans le
-vôtre, s'il était ému de mes tourmens? --Ne m'y croyez pas insensible, je les
-plains, sans doute; c'est tout ce que je puis;--mais qui vous garantit la
-vérité de ces liens? Nous ne sommes pas du même lit, et vous avez connu la
-conduite de ma mère? --Est-il possible que votre amour vous aveugle, au point
-de préférer la honte et le deshonneur, à la certitude de ne voir jamais
-couronnée une passion criminelle qui vous entraîne à votre perte. --Le
-deshonneur, . . . la honte, . . . et que m'importe toutes ces chimères! que
-m'importe le sang qui coule dans mes veines, sitôt qu'on lui défend de
-s'enflammer pour vous. . . . Je ne connais que vous dans l'univers; je n'y
-respecte et n'y chéris que vous, et je vais à l'instant percer le cœur du
-traître qui vous enlève à moi, si vous ne me promettez de rompre la fatale
-promesse qu'on ose vous arracher. --Voulez-vous me rendre entièrement
-malheureuse? Voulez-vous m'enlever l'innocent plaisir que je goûte à vous
-aimer comme un frère? Voulez-vous donc mettre entre nous d'éternelles
-barrières? --Je veux mourir ou vous posséder, vous enlever et fuir. . . .
-Sacrifier à ma vengeance tout ce qui s'oppose à mon amour;--cruel! . . .
---vous ne le connaissez pas, Léontine, ce cœur ardent que vous sûtes
-embraser; tous les sentimens sont des passions chez lui; il ne peut les
-vaincre qu'en cessant d'exister; et si les plus légères l'agitent à ce point,
-où le portera donc celle qu'ont allumé vos yeux? Fuyons nos tyrans, Léontine,
-allons vivre à jamais au bout de l'univers. . . . Mais que dis-je, hélas!
-qu'ose-je dire? Il faudrait être aimé pour obtenir ce que j'exige, et votre
-ame indifférente et froide ne connaît pas même l'ardeur qui me dévore. . . .
-Allez, perfide, . . . allez lâchement languir sous les fers odieux qui vous
-sont préparés. . . . Sacrifiez l'amant qui vous idolâtre, aux vils intérêts
-d'un père qui ne consulte que son avarice --Homme injuste! le père tendre que
-vous outragez ne mérite pas vos reproches. . . . J'en suis encore moins digne
-en lui obéissant, puisque votre élévation et votre fortune sont le prix
-certain de ces nœuds auxquels je vais m'asservir. Ne m'accablez donc pas
-quand j'ai des droits si sûrs à votre reconnaissance. --Funeste façon d'y
-prétendre; puissiez-vous plutôt me haïr que de m'aimer ainsi! . . . Eh! que
-m'importe cette fortune? . . . que me font ces honneurs, achetés aux dépens
-de ce que j'ai de plus cher au monde? Dussai je être le plus malheureux des
-hommes, je m'en croirais toujours le plus fortuné, si j'étais aimé de
-Léontine; il n'est de bien pour moi que son amour; il n'est de bonheur que sa
-main, voilà les seules prospérités où j'aspire, les seules que je sois
-envieux de posséder, dût-il m'en coûter mille vies.
-
-Léontine avait eu beau faire; émue de tant d'ardeur, quelques regards lui
-étaient échappés: c'en était trop pour dom Juan; il n'eut pas plutôt cessé de
-croire qu'il était indifférent, qu'il lui parut possible d'être bientôt aimé;
-il crut que les résistances de Léontine étaient plutôt les effets de sa
-vertu, que les sentimens de son cœur. Il imagina tout pour l'arracher aux
-nœuds qu'on lui destinait; déguisant ses desseins réels, sous l'apparence de
-moyens honnêtes et doux; il proposa d'abord à Léontine de permettre qu'il
-s'employât au moins près du comte, pour retarder la célébration de l'hymen
-qu'il redoutait autant. . . . On y consentit; il osa demander l'aveu d'un peu
-de retour. . . . On ne lui montra ni éloignement, ni courroux; . . . mais
-hazardait-il davantage, on cessait de l'écouter aussitôt; et plusieurs mois
-se passèrent ainsi, sans que cet amant impétueux pût obtenir autre chose que
-quelques retards et de la pitié.
-
-Il agissait toujours pendant ce tems-là; et le rôle qu'il jouait vis-à-vis du
-comte de Flora-Mella, était bien différent, quoiqu'inspiré par les mêmes
-principes, ayant su, malgré la fougue de son caractère, se contraindre assez
-pour s'abaisser à la souplesse, il persuadait au comte, que les délais que
-demandait Léontine, n'avait qu'une forte prévention pour cause; . . . qu'il
-lui soupçonnait le cœur pris; que lui seul était en état de démêler ce fatal
-secret; qu'il en avait déjà fait quelques ouvertures, mais que n'ayant rien
-pu connaître encore, il n'avait gagné à cela que de se rendre suspect lui-
-même. --Il ajouta ensuite qu'il était essentiel que le comte l'aidât dans
-l'entreprise qu'il avait formé de sonder les replis de l'ame de sa sœur; il
-ne pouvait, disait-il, agir commodément au milieu de la foule de domestique
-qui les entourait sans cesse, il était essentiel d'abord de les écarter:
-combien ne lui fallait-il pas d'aisances, puisqu'avant de parler en faveur de
-dom Diègue, il avait même à vaincre l'éloignement que Léontine commençait à
-ressentir pour lui, depuis qu'elle s'appercevait de ses efforts à la
-pénétrer.
-
-Le comte, pleinement la dupe des détours de son fils, bien éloigné de
-soupçonner les motifs personnels qui le font agir, le sert de tout son
-pouvoir. Léontine est moins observée, les surveillans disparaissent quand
-elle se trouve avec dom Juan, et le comte l'engage lui-même à écouter les
-avis d'un frère qui ne veut que la félicité de sa sœur.
-
-Léontine ne fut pas long-tems à démêler les ruses de l'amour; mais trop
-prudente pour les révéler, elle ne s'occupa qu'à tâcher de n'en pas être la
-victime.
-
-De son côté dom Juan était bien loin, comme on le croit, d'employer pour les
-intérêts de dom Diegue, les doux momens qu'on lui laissait. Peindre son amour
-en traits de flamme, proposer mille moyens différens de le faire triompher et
-de fuir, voilà comment s'employaient ces instants . . . Si précieux d'abord
-au cœur de Dom Juan, si cruels ensuite quand il voyait que l'inflexibilité de
-sa sœur ne lui opposait que des refus.
-
-Une fois certain de cette insurmontable résistance, rien ne l'arrêta; il
-s'était contenu, tant qu'il avait eu de l'espoir, à peine le vit-il évanoui,
-qu'il n'écouta plus que ses premiers desseins; et pleinement résolu à la
-force, puisqu'il ne pouvait réussir d'une autre manière, il se prépara à
-faire usage de la liberté qu'il avait, pour diriger les pas de cette
-malheureuse sœur, vers l'endroit où des gens sûrs seraient postés pour
-l'enlever.
-
-Toutes les batteries furent donc dressées d'après ce projet; il envoya avant-
-hier une chaise de poste lestement attelée, l'attendre sur la route qui mène
-en Portugal, où il avait dessein de se réfugier; et cette voiture escortée de
-quelques valets fidèles, avait pour rendez-vous, les environs de la tour
-enchantée.
-
-Le jour venu, sous le prétexte d'une promenade, dom Juan engage Léontine à
-venir voir avec lui les intéressans débris de cette antiquité.
-
-Une fois là, l'impétueux Dom Juan, hors de lui,--ô Léontine, s'écrie-t-il,
-tout nous attend; . . . tout nous attend; . . . nous ne reverrons plus
-Tolède; il faut s'arracher enfin aux apprêts d'un funeste hymen, qu'il n'est
-plus possible de retarder. --Qu'osez-vous proposer? --notre commun bonheur.
---Juste ciel! aux dépens de celui de mon père; . . . aux dépens de sa mort
-certaine, quand il apprendra notre perte. Songez à tous les malheurs qui
-l'accablent. . . . Songez qu'il n'y a que nous dans le monde dont les soins
-puissent le consoler; . . . c'est de nous, . . . c'est de nous seuls, hélas!
-qu'il attend quelques fleurs sur l'hiver de ses ans; détruirons-nous cet
-espoir légitime! et les mains qui doivent essuyer ses pleurs, le
-précipiteront-elles au tombeau? --ô Léontine, je n'écoute plus que mon amour;
-devoir, respect, honneur, religion, vertu, tout est effacé de mon cœur; je ne
-connais plus que ma flamme; je ne suis plus conduit que par elle, il faut me
-suivre: . . . on nous attend. . . . J'emploie depuis six mois, en vain, tout
-ce qui peut détruire vos scrupules. À quoi m'a servi tant de zèle? Qu'ai-je
-retiré de tant d'amour? Je n'ai réussi qu'à me convaincre de votre
-indifférence. . . . Il faut que je la surmonte ou que je meure --Cruel, ayez
-pitié de moi! ayez pitié de mon père et de vous; ne nous engloutissez pas
-tous les trois dans un abyme de malheur, dont aucune félicité humaine ne
-saurait nous retirer; rien n'égale aujourd'hui la prospérité de notre maison
-dans Tolede: évanouie demain par nos démarches, vous la plongez à jamais dans
-le deuil et dans la douleur. Est-ce donc ainsi que vous voulez me prouver
-votre amour? Ah! s'il était aussi délicat que vous cherchez à me le
-persuader, mon honneur ne vous toucherait-il pas davantage? Consentiriez-vous
-à le flétrir pour un instant de volupté honteuse et criminelle, qui va nous
-couvrir à jamais et de malheurs et de remords! Je ne vous ai pas conduite
-ici, répondit le furieux dom Juan, pour écouter les sophismes de la
-prévention ou de la haine, et pour chercher à y répondre. Je suis
-malheureusement trop convaincu du peu d'empire de mon esprit sur le votre,
-pour employer encore des armes, . . . trop long-tems émoussées par vos
-rigueurs; . . . mon amour est au désespoir; je ne me rends plus qu'à lui
-seul; . . . et la saisissant alors dans ses bras, . . . --il faut me suivre,
-Léontine; . . . n'essayez pas de vous soustraire; . . . n'entreprenez pas de
-vous défendre, . . . mon égarement serait affreux; . . . j'irai jusqu'à vous
-méconnaître, . . . jusqu'à me venger de vos dédains: . . . vous n'ignorez-pas
-l'impétuosité de ce cœur de feu, que rien ne maîtrisa jamais . . . Ne
-l'irrites point, Léontine, ou ce moment, peut-être, coûterait à tous deux la
-vie. --Eh bien, perce-le ce cœur qui ne veut pas se souiller d'un crime;
-entr'ouvre-le, te dis-je, je ne m'oppose point à tes coups . . . Vas, j'aime
-mieux cent fois la mort que les affreux tourmens qui déchirent mes
-jours: . . . et des larmes s'échappant de ses yeux; . . . --si je les
-regrettais ces jours que veut m'enlever ta fureur, si je les regrettais, dom
-Juan! c'était à cause de mon père. . . . Je voulais les lui consacrer; je
-voulais faire son bonheur; . . . je voulais prolonger sa vie. . . .
-Barbare! . . . je voulais peut-être t'aimer, et tu ne le veux pas, . . . Ne
-balance plus, dom Juan, ensanglante ce cœur que tu fais palpiter. . . . Je
-suis indigne du jour, après ce que j'ai dit. . . . Immole-moi, j'y consens;
-mais ne te flattes jamais de me faire partager tes torts;--tu les partageras,
-ou ta vie m'en répond. --O, Dieu! . . . ta cruauté m'outrage, ton ame atroce
-est indigne de moi; tu ne méritais pas l'aveu que je t'ai fait; . . . et
-s'échappant des bras de Dom Juan, . . .fuis, traître, éloigne-toi pour
-toujours de celle qui ne peut plus que te haïr. --Je cacherai tes imprudens
-projets, et n'aurai pas à me reprocher, du moins, d'en avoir été la complice.
-En prononçant ces mots elle veut s'élancer au-delà des ruines qui captivent
-ses pas; . . . mais le féroce dom Juan, aveuglé par toutes les passions
-impétueuses qui bouleversent son ame, . . . l'atteint, le poignard à la main,
-se jette impitoyablement sur elle, et la renverse morte à ses pieds.
-
-_Juste ciel!_ s'écrie-t-il aussi-tôt, en contemplant sa malheureuse victime.
-. . . _Est-ce moi qui ai pu trancher les jours de celle à qui j'aurais
-sacrifié les miens! . . . et mon bras se refuse à venger mon amante! . . .
-Uniquement armé pour la scélératesse, il tremble à punir l'assassin. . . .
-Fuyons_. . . . Mais il l'essaye en vain, retenu par un pouvoir invincible,
-dont il a avoué n'avoir pu concevoir l'énergie. . . . N'agissant plus qu'en
-insensé, . . . il se jette comme un furieux sur les restes sanglans de celle
-qu'il idolâtre; il la couvre de ses baisers ardens: . . . il adresse encore à
-cette divinité de son cœur, les expressions de son féroce amour: il veut la
-ranimer par ses soupirs, . . . la réchauffer de ses larmes amères: . . . et
-là, seul, . . . égaré par son désespoir, . . . dans le silence et l'obscurité
-de ces rochers et de ces ruines . . . Perdu d'amour et de douleur, . . . le
-malheureux ose consommer son crime, . . . il ose ravir l'honneur à celle dont
-il vient d'arracher la vie.
-
-Bientôt le calme de ses sens lui laisse entrevoir la double horreur dont il
-vient
-
-[Illustration: _Est-ce moi qui ai pu trancher les jours de celle à qui
-j'aurais sacrifié les miens!_]
-
-de se souiller, il n'a ni la force de soutenir le poids de son forfait, ni
-celle d'en punir l'auteur; il veut que la vengeance de ce crime exécrable
-soit réservée à ceux à qui elle appartient. Il était maître de fuir ses gens,
-et ses chevaux l'attendaient près de-là; il ne le fait point. Glacé d'effroi,
-immobile en face de ce corps inanimé, . . . il le regarde en frémissant; un
-instant il croit se tromper; il croit voir dans ses bras celle qu'il aime, et
-qu'il appelle encore. Revenu de cette affreuse erreur, son désespoir le
-reprécipite une seconde fois sur ce cadavre informe: . . . ô Léontine! tu
-seras vengée, s'écrie-t-il, tu seras vengée, Léontine, et les flots de mon
-coupable sang vont payer, s'il se peut, celui que ma fureur osa répandre ici.
-. . . Il accourt à Tolede et vient se remettre lui-même entre les mains de la
-justice.
-
-Le corregidor effrayé a voulu le rendre à son père: . . . il l'a fait; . . .
-mais quelle nouvelle scène!. . . quel nouveau sujet de remords se préparait
-pour dom Juan! on venait d'instruire le comte de Flora-Mella de la mort de sa
-perfide épouse. . . . Et quelle catastrophe accompagnait cet événement. . . .
---Ô mon fils, a dit à dom Juan, le duc de Medina-Sidonia, pour lors tête-à-
-tête, avec le comte. . . . Ô mon cher fils, qu'avez-vous fait? . . . Faut-il
-que vous me soyez enlevé au même instant où je vous retrouve. . . . Faut-il
-que vous fuyiez le bonheur, quand il vient embellir vos jours! . . . Faut-il
-enfin que vous acumuliez sur ma tête et le remords et le deshonneur! . . .
-dom Juan, c'est de moi que vous tenez la vie, vous n'êtes point le fils du
-comte de Flora-Mella; j'apporte ici la preuve incontestable que vous
-n'appartenez qu'à moi; lisez les dernières volontés de votre malheureuse
-mère, et frémissez de l'abyme où vous venez de vous engloutir à l'instant où
-vos malheurs cessaient.
-
-Dom Juan, éperdu, se saisit du papier; . . . sa main tremble, ses larmes
-coulent, . . . ses yeux distinguent à peine les traits qu'on lui présente; il
-y lit à la fin les mots suivans de la comtesse sa mère.
-
-«Il ne me reste que le tems d'avouer mon crime et de le réparer; dom Juan
-n'appartient point au comte de Flora-Mella; il est le fils du duc de Medina-
-Sidonia. J'exige en expirant que le duc aille réparer sa faute aux genoux
-mêmes de mon mari; qu'il implore de lui son pardon; . . . qu'il réclame son
-fils, qu'il le reconnaisse comme fruit de l'hymen dont il perdit autrefois la
-compagne, et qu'il déclare ce fils, en cette qualité, son héritier universel.
-Je ne publie rien, en exigeant ceci; ma malheureuse conduite avec le duc a
-été trop connue, pour que ces dispositions puissent apprendre ce qu'on
-ignorait; je répare et ne divulgue point. J'enlève un poids affreux de ma
-conscience; elle n'était vraiment bourrelée que de l'horreur de sentir mon
-époux embrasser un fils qui ne lui appartenait pas. . . . Ô femmes
-imprudentes, ô vous qui pourriez imiter mes écarts, songez qu'il n'est point
-d'ame honnête qui tienne à ce tourment. . . . Que l'effroi d'en être
-déchirée, vous retienne donc au bord du précipice. . . . Aux volontés
-précédentes, je joins quelques désirs; il dépend de mon mari de me les
-accorder. Instruite des sentimens secrets de Léontine et de Dom Juan, je
-supplie le comte de Flora-mella de consentir à l'union de ces deux jeunes
-personnes, dont mes aveux détruisent les liens qui s'opposaient à leurs
-désirs. . . . J'ose croire que la fille de mon époux pourrait difficilement
-prétendre à un hymen plus avantageux. Cette alliance, en réunissant deux
-anciens rivaux, en les faisant redevenir amis, apaise un peu mes regrets, et
-me fait mourir plus tranquille.»
-
-Ô ciel! dit dom Juan, en terminant cette terrible lecture. . . . je pouvais
-donc devenir heureux --tu l'étais, s'écria le comte, ma parole était donnée,
-mon consentement signé; . . . le voilà.
-
-Monsieur, a dit alors dom Juan avec la plus grande fermeté au corregidor,
-vous voyez de combien de crimes je me suis à-la-fois souillé; j'ai massacré
-ma maîtresse, . . . la respectable fille de celui qui a pris soin de mes
-jeunes ans. . . . Vous voyez que je porte egalement le poignard dans le sein
-d'un père . . . , qui ne me revoit que pour me pleurer. . . . Conduisez-moi à
-la mort, monsieur; . . . je veux qu'elle me soit donnée publiquement: . . .
-Je veux recevoir celle que je mérite; vous comte, désavouez-moi pour votre
-fils, cet écrit vous y autorise, . . . et vous, mon père, ne m'avouez jamais
-pour le vôtre; ma mort ainsi ne deshonorera personne.
-
-On a voulu calmer ce désespoir; on a voulu sauver cet illustre coupable.
-. . . Tous les moyens ont été employés sans qu'aucun ait pu réussir. . . .
-Mon crime est trop affreux, a répondu dom Juan; il n'y a que ma tête seule
-qui puisse le payer. --Et saisissant la main du corregidor, sortons, sortons,
-monsieur, lui a-t-il dit fermement, ou je vais me déclarer à d'autres juges,
-si votre pitié l'emporte sur votre devoir; et comme en prononçant ces paroles
-il se jettait dans la rue, avec la ferme résolution d'aller monter lui-même
-sur l'échafaud, où le plaçait son crime; le magistrat n'a plus osé résister.
-Dom Juan a été déposé le même soir dans les prisons de la justice, ayant tout
-déclaré, sans qu'on lui fît aucune question, le malheureux a promptement payé
-de sa vie l'effroyable forfait où l'avait entraîné l'égarement de sa raison,
-et l'impétuosité de son caractère. Cependant toute la ville le pleure, mais
-les regrets les plus douloureux se tournent vers les deux infortunés pères;
-chacun leur porte des tributs de larmes et de douleurs, qui n'effaceront
-jamais de leur ame, les pertes affreuses qu'ils viennent de faire.
-
-________________________________________
-
-Voilà une histoire bien cruelle a dit ici madame de Blamont, fatale suite du
-désordre des femmes, à quel malheur affreux leur inconduite peut exposer une
-famille, je ne m'étonne plus si les loix ont punies leurs fautes plus
-sévèrement que celles des hommes. Et moi je m'en étonnerai toujours, a
-répondu madame de Senneval. . . . Ce sont eux qui sont nos séducteurs . . .
-Eux qui abusent de notre faiblesse et de leur supériorité, ils sont la
-première cause de nos torts; eux seuls en mériteraient donc la punition.
---Tout cela exigerait d'être discuté à loisir, a dit le comte de Beaulé, il y
-a un peu de la faute des deux partis, et beaucoup de raison de part et
-d'autres, ce ne sont ni les hommes qui attaquent, ni les femmes qui cèdent
-qui ont tort. La première origine du mal, est dans la disproportion des
-mariages et dans l'impossibilité du divorce, qu'un jeune homme épouse la
-femme qu'il aime, et que quand tous deux sont las l'un de l'autre, ils
-puissent changer à l'amiable, et vous ne verrez plus d'adultère. C'est une
-vérité que Sainville vous a fait voir dans sa constitution de _Tamoé_, n'y
-revenons plus maintenant, je suis trop curieux je vous l'avoue, de savoir
-comment notre belle aventurière va trouver le secret d'échapper aux dangers
-qui me paraissent la menacer à Tolède, et si notre chère Clémentine trouvera
-tous les plaisirs dont elle se flatte, dans le _faux pas_ qu'elle
-médite . . . Et Léonore ayant vu qu'on lui prêtait cette attention curieuse
-qui désire d'être satisfaite, reprit ainsi le fil de ses aventures.
-
-[Footnote 1. Cette nouvelle, purement d'invention, n'est ni traduite, ni
-empruntée de nulle part; on est presqu'obligé d'avertir de ces choses, dans
-un siècle de pillage littéraire, tel que celui-ci.]
-
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-Suite de l'Histoire de Léonore.
-
-****Dona Laurentia n'eut pas plutôt fini son récit, que Brigandos entra; il
-s'informa comment nous étions, nous recommanda à la matrone, et lui laissa
-les fonds nécessaires pour deux habillemens complets avec tous les
-ajustements plumes et parures à la mode; l'un pour Clémentine, l'autre pour
-moi. Ensuite il ordonna à Clémentine de se transporter le lendemain, chez un
-vieux courtisan retiré à Tolède, curieux de connaître le temps qu'il avait à
-vivre. Ignorant que ma compagne eut renoncé à ses projets de sagesse, il
-l'assura qu'elle pouvait aller sans courir aucun risque, chez l'homme qu'il
-lui indiquait. C'est un vieux dévot plein de superstitions, lui dit-il, et
-qui croirait que l'enfer va le saisir tout vivant, s'il s'avisait de penser à
-ce qui l'échauffait autrefois; tels sont les funestes effets de la dévotion,
-continua notre chef, elle remplit l'homme de trouble et de frayeur, à mesure
-qu'il avance son terme, elle aigrit son caractère, elle change son humeur,
-elle le rend sombre, inquiet, soucieux, tracassier, rigoriste, cruel, elle
-l'empêche de jouir du présent, elle lui donne des remords du passé, et n'est
-bonne à rien pour l'avenir; je me serais peut-être fait dévot comme un autre,
-si j'eusse cru que cela pu être bon à quelque chose, mais on n'y prend pas
-une qualité de plus, et on a beaucoup de plaisirs de moins. . . . Est-ce bien
-la peine de croire à des chimères, pour ne pas gagner davantage? . . .
-Doucement dis-je à notre philosophe, vous peignez là le superstitieux; mais
-l'homme vraiment attaché à sa religion qui la suit et la croit dans la
-simplicité de son cœur, qui adopte la vertu, parce que la religion la
-récompense et l'inspire, qui déteste le vice parce qu'elle le condamne et le
-punit, qui perpétuellement enflamé de l'être suprême, consolé des maux de la
-vie, par l'espoir de revoler bientôt dans le sein de celui qui l'a crée, vit
-en craignant de lui déplaire, meurt en tâchant de l'imiter; un tel homme sans
-doute ne vous paraît pas un modèle indigne à suivre? Assurément, reprit notre
-chef, je ne méprise pas le phantôme qu'il vous plait d'ériger là, et auquel
-vous ne croyez pas plus que moi, mais s'il existe je le plains; il a
-travaillé toute sa vie pour des illusions qui ne le dédommageront pas des
-sacrifices qu'il a pu leur faire, il n'a d'ailleurs été vertueux que par
-crainte, ce mérite est bien peu de chose, plus difficile que vous ne pensez
-Léonore; je veux qu'on fasse le bien pour lui seul; je veux qu'on ne soit
-animé en le faisant que de la seule idée du bonheur des autres, et si l'enfer
-ou le paradis entre pour quelque chose dans les motifs qui font agir, je me
-dis, voilà un imbécile, mais à coup sûr ce n'est pas un honnête homme. Trop
-de l'avis de notre chef pour le combattre davantage, je laissai tomber la
-discussion et Clémentine qui n'avait reçu qu'en secret d'une femme de la
-troupe, l'adresse du gentilhomme dont elle attendait tant de plaisir, ne
-voulant pas se démasquer encore, accepta l'ordre; notre capitaine s'adressant
-alors à moi, pour vous Léonore dit-il, vous vous transporterez chez _Dom
-Flascos de Benda-Molla_, doyen des chanoines de Tolède; vous y remplirez les
-mêmes fonctions que votre amie chez le vieux seigneur, et vous y trouverez
-j'espère à-peu près les mêmes sûretés; vous examinerez ses yeux, ses mains,
-vous lui promettrez vingt ans, quoiqu'il soit condamné par tous les gens de
-l'art; vous lui vendrez fort cher le philtre que voilà et que j'intitule
-_Beaume de vie_, lequel pour tant n'abrégera ni ne prolongera la sienne d'une
-heure. --Celà fait, vous recevrez de moi de nouveaux documens.
-
-Les robes furent apportées dès le lendemain, nous y ajoutâmes tout ce que
-l'art de la toilette put nous inspirer de plus coquet, et chacune de nous
-partit pour sa destination.
-
-Le portrait que Brigandos m'avait fait du doyen, le délabrement de sa santé,
-le philtre qui lui devenait nécessaire, . . . la tranquillité dont je devais
-jouir, tout cela contraignait mon imagination à se représenter un
-septuagénaire; Dom _Flascos_ n'avait néanmoins que cinquante ans; sa taille
-fluette, le rouge de ses joues, annonçaient cependant qu'il était menacé de
-la poitrine, mais quoique avec un peu de nonchalance dans toute sa tournure,
-ses yeux respiraient la volupté, une très-jolie gouvernante lui faisait
-mousser du chocolat quand j'arrivai, et se retira par son ordre dès qu'il
-m'eut un instant fixé.
-
-Le doyen me fit asseoir près de lui, me demanda mon âge, me dit de deviner le
-sien, que je diminuai de dix ans, puis, présenta son front, me livra sa main
-pour m'aider à trouver les augures dont je lui vantais la sûreté; aidé par
-les avis secrets que j'avais reçus de Brigandos, je dis à cet homme tout ce
-qu'il avait fait depuis vingt ans, je lui en assurai encore trente de vie, et
-lui révélai quelques détails de famille dont il lui paraissait impossible que
-je pus être instruite; étonné de ma science, il crut aveuglément tout ce que
-je lui disais. Je lui fis quelques questions captieuses dont les réponses
-m'éclairant sur une infinité de choses, facilitèrent étonnamment mes
-prédictions, et le laissai si content de moi à la fin de notre entretien, si
-convaincu de la vérité de ce que je lui annonçais, qu'il me donna vingt
-pistoles en m'embrassant de tout son cœur [1].
-
-Mais la joie que je venais de verser dans son ame, enflammant sans doute son
-sang et d'amour et d'incontinence, il fut curieux de voir si je faisais jouir
-aussi bien du présent que je savais annoncer l'avenir, il débuta d'abord par
-de légéres caresses; ses passions un peu réfroidies exigeaient
-quelqu'alentours pour se monter au degré de force dans lequel il paraissait
-avoir grande envie de se trouver; il me dit en balbutiant que si je voulais
-me prêter à ce qu'il désirait de moi, il ajouterait six doublons aux vingt
-pistoles qu'il venait de me donner, et sans trop attendre ma réponse, une de
-ses mains s'égara sous les gazes qui voilait mon sein. . . . Je me
-défendis . . . Ma résistance produisit un miracle, il en devint tellement
-glorieux, il y avait si long-tems sans doute que la nature ne l'avait si bien
-servi, qu'il osa me faire voir l'effet de mes charmes. Je me lève avec le
-dessein de fuir . . . il s'en apperçoit, il me suit, et se jettant au travers
-de la porte où se dirigeait mes pas, il m'assure que je ne sortirai point
-sans l'avoir satisfait. Ses yeux étaient étincelans; il bégayait à-la-fois
-des mots d'amour et de libertinage, perdant enfin toute retenue, il me jura
-avec de bien gros mots pour un homme de dieu, que quand il se trouvait dans
-l'état où il était alors, ce qui à la vérité lui arrivait bien rarement, il
-devenait impossible à qui que ce fût de lui résister. . . . Ah! dis-je à mon
-redoutable adversaire en jouant le plus grand effroi, qu'aperçois-je
-monsieur, et l'écartant de la porte. --Venez, venez, accourez au plus vîte,
-que j'examine sur votre front un signe qui m'était échappé. . . . oh
-monsieur! votre état m'effraie. --Qu'est-ce, dit notre homme allarmé, en
-cessant de me barrer le chemin. . . . Qu'observez-vous, ma mie. . . . Vous me
-faites une peur. . . . Voilà déjà les choses dans leur état naturel. . . .
-Moi qui croyais aujourd'hui . . . Moi qui me flattais . . . Mais que voyez-
-vous donc enfin? --Combien il y a t-il, monsieur, que vous n'avez eu de
-commerce avec une femme? --Plus de six mois. --Oh! prenez garde à vous. . . .
-je ne m'en étais point encore convaincue, vous êtes un homme mort, monsieur,
-mort vous dis-je, si vous vous avisez d'en voir avant que le soleil ne soit
-entré dans le capricorne, et en disant celà, je m'élance sur la porte, et me
-précipite si légèrement hors de la maison, que je suis déjà dans la rue avant
-qu'il n'ait le temps de revenir de l'effroi dans lequel je viens de le
-plonger.
-
-En rentrant je trouvai Clémentine dans le plus grand accablement, elle
-s'était deshabillée, et son physique paraissait souffrir presqu'autant que
-son moral; qu'as-tu dis-je à ma compagne? --Le chagrin de n'avoir pas écouté
-tes conseils. Plus empressée de voler à mes plaisirs qu'où m'appelait les
-intérêts de notre chef, je me suis rendue chez ce personnage dont on m'avait
-donné l'adresse. . . . Il était prévenu, il m'attendait. . . . On m'avait
-parlé d'un jeune homme, celui qui fut présenté à mes yeux, avait environ
-cinquante ans, fort laid, l'esprit aussi méchant que l'ame corrompue; ô
-Léonore! tu ne te peindras jamais le dérèglement des mœurs de ce libertin,
-l'incroyable désordre de ses propos et de ses fantaisies, l'irrégularité de
-ses goûts. . . . J'ai eu deux amans dans ma vie . . . mais aucun d'eux . . .
-oh! non, non, quelque dépravée que tu me supposes, je rougirais trop de ces
-détails. . . . Contente-toi de savoir qu'il a voulu outrager mon sexe . . .
-Que résistant à ses désirs, il a appelé à lui, et m'a contraint par la
-violence, à en assouvir l'horreur, . . . et mon amie fondait en larmes en
-achevant cet odieux récit.
-
-Je ne la consolai pas, je crus que c'était le moment de pénétrer son ame,
-plutôt que de l'attendrir . . . l'instant de frapper les grands coups. . . .
-Eh bien! lui dis-je, te voilà punie de tes systêmes, les voilà culbutés par
-l'expérience, cette aventure vaut mieux pour toi, que toutes les raisons dont
-j'aurais combattu tes sophismes; ô Clémentine! as-tu pu croire que la volupté
-put naître, où le sentiment devait être inconnu. . . . Que celui qui serait
-assez vil pour payer l'amour, en ferait goûter les plaisirs. . . . Que cette
-leçon te rende sage, que les remords qui te déchirent, garantissent du moins
-ton cœur d'une corruption plus entière; je t'avais entendu jadis, excuser ces
-écarts. Tous ces égaremens tournent au profit de l'amour osais-tu dire, ils
-sont tous enfans de la nature [2]. Pardon . . . Je t'y croyais familiarisée.
-. . . Ta douleur me prouve le contraire, cesse donc de te livrer ainsi aux
-paradoxes d'une tête embrâsée, et que la vaine gloire de montrer de l'esprit,
-à préconiser des erreurs, ne te fasse pas au moins défendre celles que tu
-n'as jamais partagées. . . . Et Clémentine m'embrassait en pleurant. Je n'eus
-pas besoin de lui faire promettre d'être sage, elle en trouvait le serment
-dans son cœur, sans qu'il fût nécessaire de la rappeler à l'utilité de cette
-conduite, attendrie par ses regrets et par ses larmes, je la calmai, et lui
-fis du moins passer une nuit tranquille.
-
-Le lendemain Florentina vint nous voir, avec celle de nos compagnes qui avait
-engagé Clémentine, à aller chez l'homme qu'elle avait été visiter la veille,
-mon amie ne put s'empêcher de faire des reproches à celle-ci, mais ce fut là,
-où je pus remarquer l'extrême différence qui se trouvait entre Clémentine,
-dont tout le tort était d'avoir une mauvaise tête, et une créature vraiment
-libertine comme celle qui avait voulu la débaucher. --Bon, bon, répondit
-_Aldonza_, il ne faut pas être si difficile dans notre métier; as-tu donc
-imaginé que je t'envoyais chez l'amour, et qu'il t'attendait au sein des
-plaisirs je l'ai cru jeune, on me l'avait dit, mais qu'importe, les hommes
-qui payent, ne cherchent point à contenter nos caprices, ma chère amie, ils
-ne s'occupent que des leurs; . . . je te ménageais une excellente
-pratique . . . tu n'as pas su en profiter. . . . Nous en sortons, moins
-difficiles que toi . . . il n'a pas eu besoin de nous violer. . . . On se
-fait à tout mon enfant, et à cela peut-être plus aisément que tu ne crois.
---Il nous a priées de revenir, et voilà vingt-cinq pistoles de profit. --Des
-plaisirs communs se payent-ils ainsi? Or comme il ne faut viser qu'à l'argent
-dans l'état que nous professons, les plus grandes irrégularités, puisque ce
-sont elles qui valent le plus, doivent donc devenir les seuls objets de nos
-recherches. Cette Aldonza était à la vérité la plus corrompue de la troupe,
-il s'en fallait bien que nous eussions jamais rien entendu de pareil avec ses
-compagnes; Clémentine et moi révoltées de ses propos, nous nous disposions à
-les faire cesser, en prétextant quelqu'affaires, lorsque _dona Laurentia_,
-vint nous supplier de recevoir deux dominicains qui brûlaient d'envie de nous
-connaître, et sans nous donner le temps de la réponse elle les poussa dans
-notre chambre. --Un moment madame, dis-je à cette insolente courtière, en me
-levant avec horreur, ces messieurs n'étant que deux, n'ont pas besoin de
-quatre femmes, laissez-nous retirer mon amie et moi. --Comme il vous plaira,
-répondit la duègne, à qui sans doute notre chef avait bien défendu de nous
-contraindre; agissez suivant vos désirs, ces deux demoiselles suffiront pour
-nos révérends, vous pouvez passer dans la salle, vous y serez libres et
-tranquilles, pendant qu'on va se servir un instant de vos chambres. Nous
-descendîmes, et ces infâmes se divertirent tellement de nos compagnes, qu'il
-ne nous fut possible de rentrer chez nous que le soir.
-
-Clémentine avait fort peu d'envie d'aller chez le vieux courtisan, négligé la
-veille pour l'intérêt de ses faux plaisirs, elle y craignait quelques
-nouveaux pièges, et sa sagesse allait maintenant jusqu'à la défiance, elle me
-conjura d'y aller à sa place. --J'y consentis, et comme ce personnage ne me
-fit courir nul danger; je ne vous ennuierai point des détails de ma visite
-chez lui.
-
-Trois ou quatre histoires semblables où je gagnai une centaine de pistoles à
-notre chef, terminèrent notre séjour à Tolède, et nous reçûmes enfin l'ordre
-d'en partir au bout de trois semaines. Le rendez-vous nous fut indiqué à
-l'entrée d'un petit bois qu'on trouve à gauche de la grande route de Madrid;
-nous nous y rendîmes mon amie et moi, après avoir pris congé de notre duègne,
-fort mécontente de ce que nous lui avions valu si peu.
-
-Peut-être me blâmerez-vous ici, dit Léonore, en s'adressant à sa mère, de
-n'avoir pas profité des sommes que je recevais, pour fuir ces malhonnêtes
-gens, je le proposais à ma compagne, elle en avait autant d'envie que moi,
-mais elle persista à me faire envisager l'extrême péril que nous courrions à
-quitter ces gens-ci en les volant. Clémentine rendue à la sagesse l'était
-aussi à la sincérité, elle m'avoua que bien loin d'oser compter sur les
-secours dont elle s'était flattée à Madrid, c'était elle au contraire qui se
-fondait maintenant sur les miens, elle était bien éloignée disait-elle d'oser
-se présenter à ses connaissances dans l'état où elle se trouvait. Pour quant
-à sa mère, elle m'avoua qu'elle était morte, il ne lui restait donc plus de
-ressource, que celle de s'attacher à mon sort, et nous nous en tinmes en
-conséquence au plan que j'avais adopté . . . Celui de suivre la troupe
-jusqu'aux frontières de France, et là, de nous échapper dans quelques villes
-où la justice nous ferait donner sûrement à l'une et à l'autre, les moyens de
-gagner ma province; d'après ces résolutions, nous nous contentâmes donc de
-détourner quelques quadruples que nous cachâmes avec le plus grand soin,
-précaution d'autant plus nécessaire, que Brigandos nous fouilla toutes dès
-que nous fûmes réunies; plusieurs sans avoir usé des mêmes ruses, avaient
-fait également un peu de contrebande; le chef s'empara de tout. J'ai soin de
-vous dit-il, rien ne vous manque; mais c'est à moi qu'appartiennent les
-fonds, et je ne souffrirai jamais qu'on en détourne un _réal_.
-
-Nous nous remîmes en marche, et mon amie ne me quitta plus; ce premier soir
-nous nous couchâmes sous les murs des jardins d'Aranjues, superbe maison de
-plaisance bâtie par _Philippe_ III; nous en partîmes le lendemain au matin
-avec le projet de passer la nuit prochaine à une demie lieue de Madrid, dans
-une caverne au bord du _Mancanares_, où notre chef devait nous haranguer, et
-nous distribuer ses ordres, relativement à ce qui concernait notre séjour
-dans cette capitale; nous marchions tous ensemble, il était environ sept
-heures du matin . . . Brigandos paraissait inquiet, il semblait avoir
-quelques pressentimens du malheur prêt à nous accabler . . . lorsque tout à
-coup à environ quatre lieues de la ville, un détachement de trente hommes à
-cheval débusque d'un petit bois, nous entoure lestement à l'improviste, et
-nous menace de la carabine, si nous n'arrêtons à l'instant . . . Faites de
-nous ce que vous voudrez dit _Brigandos_, avec résignation, nous ne sommes ni
-en état ni en volonté de nous défendre . . . Mais qu'elle fut sa surprise en
-prononçant ces mots, de reconnaître à la tête de ce détachement, _Dom Pedre_,
-. . . ce même chevalier de la _sainte Hermendad_, auquel _Castelina_ fille de
-notre chef, avait sauvé la vie près d'_Alcantara_, et que la troupe avait
-soigné, nourri et secouru pendant quatre jours, malgré les risques qu'elle y
-courait . . . Scélérat lui dit _Brigandos_, nous remets-tu bien? . . . te
-souviens-tu que tu nous dois la vie? --Ami répondit cet infâme coquin, la
-reconnaissance est nulle dans notre état, nous n'écoutons que le devoir; nous
-ordonna-t-on d'égorger nos pères, nous le ferions pour le service du tribunal
-sacré dont nous avons l'honneur de dépendre [3]. C'est moi qui t'ai
-dénoncé . . . C'est moi qui t'arrête, toutes les chaînes sociales se
-détruisent envers les criminels, on ne leur doit que de la rigueur, et en
-disant celà, le monstre liait et garrottait les mains de Castellina, ces
-mains, ces mêmes mains, qui quelques semaines auparavant avaient étanché le
-sang de ce traître, et l'avait rendu à la vie. Ô justice! s'écria notre
-malheureux chef, en voyant cette horreur, t'appellera-t-on _fille du ciel_,
-quand de semblables forfaits souilleront tes membres; s'il est vrai qu'un
-Dieu gouverne les hommes, doit-il être regardé comme équitable, en tolérant
-de telles exécrations sur terre, en souffrant que le bien ne s'y fasse que
-par des crimes éffrayans! puisse mon funeste exemple apprendre aux hommes que
-la plus grande de toutes les sottises est d'écouter ce sentiment famélique de
-la pitié, qui ne sert qu'à faire des ingrats, et qu'on n'éprouve bien moins
-de tourmens à ne jamais se livrer au bien, qu'à le pratiquer au prix des
-remords dont l'ingratitude des autres vient pénétrer nos cœurs. Vous juges,
-souverains, magistrats, vous enfin, qui tenez la balance, ne vaudrait-il pas
-mieux changer toutes vos loix, ne vaudrait-il pas mieux fouler aux pieds tous
-vos principes, que d'en admettre qui doivent nécessairement placer le remords
-à côté de la vertu, et convaincre l'homme que c'est à faire le bien,
-qu'existent les plus grands dangers.
-
-Mais l'air emporte toutes ces déclamations, et sans distinguer l'innocence du
-crime, nous n'en sommes pas moins tous, liés et campés indifféremment comme
-des sacs sur les chevaux de ces alguasils, qui nous conduisent rapidement à
-Madrid, au palais de l'inquisition, en qualité de bohémiens, de gens sans
-aveu, commettant par-tout différents excès, à la vérité sans effusion de
-sang, clause qui, au lieu de nous faire mettre dans les prisons de la
-justice, nous fit simplement placer dans le saint tribunal. Douce vertu me
-dis-je alors à moi-même; est-ce donc la peine d'encenser tes autels, qu'ai-je
-gagné à te révérer dans mon cœur? . . . Qui démêlera maintenant si je suis
-coupable ou non! qui protégera mon innocence . . . quel droit aurai-je à la
-faire éclater.
-
-Après avoir été suivis de la foule, après avoir servi de pâture à la sotte
-curiosité du peuple, nous fûmes remis entre les mains de l'Alcaïde, qui nous
-conduisit tout de suite dans les différentes prisons qui nous étaient
-destinées.
-
-Ô Léonore! mille et mille fois adieu, me dit Brigandos, en nous séparant, je
-vous recommande ma chère enfant, si elle tombe avec vous, n'oubliez jamais
-fille vertueuse que si mes fautes vous enveloppent dans ma disgrace, j'ai du
-moins par de vers moi deux procédés qui doivent m'obtenir mon pardon près de
-vous . . . Celui de vous avoir secouru dans l'infortune, et celui de vous
-aimer sans jamais avoir osé vous le dire. Ce dernier aveu m'étonna, et j'en
-étais encore dans la surprise, quand ce malheureux dont les larmes coulaient
-en me regardant, fut aussitôt arraché d'avec nous; ciel! me dis-je, je n'ai
-trouvé que de la dureté dans les hommes du monde, tous ont voulu abuser de
-mon malheur et de mon innocence; et c'est dans un chef de brigands que je
-rencontre de l'honnêteté et de la délicatesse. . . . Ô société! je le répète,
-ou vos loix sont bien iniques, ou vos membres sont bien corrompus! ce chef
-infortuné suivait une carrière dangereuse, sans doute, je suis bien loin de
-vouloir l'excuser, mais son esprit était juste, son cœur délicat et sensible,
-il devait succomber rien de plus simple; parmi les êtres aussi pervers, aussi
-injustes, aussi inconséquens que les hommes, celui qui près d'un peu de mal
-ouvrira son ame, à beaucoup de vertus, doit périr infailliblement [4];
-heureusement pour moi, la chambre où je fus placée, se trouva près de celle
-de Clémentine, quelle consolation!
-
-Le lendemain de notre arrivée, nous fûmes tous interrogés à part; je suivis
-Clémentine qui me dit que vraisemblablement les autres femmes nous avaient
-précédées, elle en avait, disait-elle, apperçu deux auxquelles il lui avait
-été impossible de parler; elle n'eut pas le temps de m'en dire davantage.
---On vint me prendre et je parus à l'audience.
-
-Le grand inquisiteur était seul quand j'y entrai. --Ce n'est pas le même qui
-interrogea Sainville, celui-ci vraiment le chef, et le premier de la maison
-est un homme de quarante-cinq ans, d'une taille haute et fière, fait comme
-hercule, l'air de la force, de la santé et de la vigueur, le regard sombre,
-le sourcil farouche, la voix rude, et menaçante, et bien plus ressemblant à
-l'exécuteur même de la justice qu'au ministre équitable et débonnaire, qui ne
-doit que la faire chérir et régner. On le nomme dom _Crispe Brutaldi
-Barbaribos de Torturentia_. Il m'ordonna de me mettre à genoux en entrant, et
-de faire un acte de contrition devant le cruxcifix; il était debout, il
-m'observait d'un œil rigoureux et sévère, où se mêlait pourtant une sorte de
-joie maligne et de curiosité lubrique. Quand j'eus fait semblant d'obéir à ce
-qu'il me disait, je me levai, il s'assit, me fit approcher de lui, et me
-regardant avec impudence sous le nez, il me demanda en me tutoyant quel âge
-j'avais. --Près de dix-huit ans, répondis-je;--Es-tu fille, es-tu femme? --Je
-suis femme; j'ai été enlevée à mon époux en Italie, je cours la terre pour le
-chercher; je suis tombée par hazard dans les mains de ces bohémes, et j'ai
-été prise avec eux. --Tu n'es donc pas de leur troupe? --Je ne suis
-qu'accidentellement réuni à elle. --Et qui es-tu? --Ici je lui fis en peu de
-mots l'histoire de ma naissance et de mes malheurs. --Bon, bon, conte que
-tout cela, me dit-il, tu es une aventurière, tu es une fille de mauvaise vie.
---J'ai dit la vérité, je vous le proteste. --Mais ces bohémiens ont abusé de
-toi, ils-t-ont violée? --Je n'ai nuls reproches à leur faire, puisse-je avoir
-autant à me louer de vous, que j'ai de graces à leur rendre. --On te traitera
-comme tu le mérites, tu as profané les sacremens, nous le savons, tu seras
-rôtie à petit feu, tu vivras douze heures dans les flammes, et l'on ne t'y
-plongera que déchirée. --Oh ciel! quelque foi qu'il faille ajouter à des
-sacremens, mérite-t-on la mort pour n'y pas croire? Un dieu de paix veut-il
-le sang des hommes, ses ministres doivent-ils le répandre? --Tu ne crois donc
-pas à ces cérémonies? --Je crois qu'il existe un Dieu bon à qui le meurtre
-est en horreur. --Tu te trompes, Dieu commande de tuer ceux qui ne croyent
-pas à la religion, il ordonne à son peuple de massacrer les nations
-idolâtres, son fils a dit, _je suis venu apporter le glaive et non la paix_.
---En ce cas je ne crois point à son fils. --C'est ce qui fait que tu seras
-suspendue au milieu des flammes, pour en être retirée, et y tomber tour-à-
-tour, pendant douze ou quinze heures que durera ton supplice. --J'invoquerai
-le dieu unique et saint que je crois, il me sauvera des mains de mes
-bourreaux, Daniel l'implora dans la fosse, et Daniel en fut écouté. Et ici
-mes larmes coulèrent malgré moi. --Quand l'inquisiteur me vit pleurer, il
-m'observa avec des yeux plus expressifs, et qui, en même-temps me glacèrent
-d'effroi; ses deux lêvres se resseraient l'une sur l'autre, et une sorte de
-mugissement s'échappa de sa poitrine, il me demanda si les larmes que je
-versais étaient celles du repentir? Je lui répondis que je n'avais point fait
-de faute, et que par conséquent je ne connaissais point le remord, il
-continua de me fixer, et alors en soupirant comme il venait de faire, il fit
-un geste sur lui-même qui me causa autant de surprise que de frayeur; je
-m'apperçus qu'il était dans un grand trouble, il s'agitait sur son fauteuil,
-renouvellait le geste qui m'avait effrayé, et continuait d'étouffer ses
-soupirs . . . Il avança une main vers moi comme pour me rapprocher de lui,
-cette main jetée à travers de ma ceinture, tomba sous mes reins comme par
-inadvertance, et pressa vivement ce qu'elle rencontra. . . . Je le regardai
-fièrement, et mes larmes tarirent. On n'imagine pas ce que le vice qui
-s'oublie, donne de force à la vertu; il retira sa main, et m'ordonna de me
-mettre à genoux devant lui, je m'y plaçai à quelque distance, perdant le plus
-que je pouvais du terrein qu'il m'avait fait gagner en m'attirant. Il rejetta
-sa main sur ma poitrine, à l'ouverture de ma robe, et me tira
-quoiqu'agenouillée, absolument entre ses jambes, il prit mes deux mains les
-joignit sur ses cuisses où il les appuya, et m'ordonna de réciter le pater.
---Je lui dis que je l'avais oublié, . . . Il me demanda d'autres prières.
---Je lui dis que depuis que je courais le monde, je ne me souvenais plus de
-tout celà, que je ne savais qu'invoquer Dieu, dans le fond de mon ame, contre
-ceux qui travaillaient à me perdre. --Tu es une impie me dit-il en reportant
-ses doigts sur mon sein, comme pour le couvrir; mais en effet, pour le
-toucher, j'écartai sa main tout de suite. . . . Ici sa figure s'anima
-prodigieusement, le couroux s'y peignit à côté de la luxure; son agitation
-redoubla, et il recommença plusieurs fois sur lui-même le geste indécent qui
-lui était échappé, il m'apostropha de deux ou trois invectives et me dit
-qu'il allait me faire mettre à la question; pourquoi faire lui dis-je? --Pour
-découvrir tes crimes. --Je n'en ai point commis. --Tes impiétés. --J'adore
-Dieu. --Tes complices. --Je n'en ai point. Tu les nommeras quand je te
-tourmenterai. Et ici sa respiration se pressa; son cœur et sa poitrine
-palpitaient, et ses mots ne se prononçaient plus qu'en bégayant. --Je saurai
-continua-t-il, t'imposer des supplices qui arracheront de toi la vérité, ses
-mains se reportèrent alors sur mes deux seins, et ce fut en les saisissant à
-nud, non sans me faire une violente douleur, qu'il me raprocha de lui
-d'avantage; me trouvant par cette secousse entièrement entre ses jambes, il
-écarta totalement le voile qui couvrait ma poitrine, et sur ce que je le
-priai de me laisser, il me dit qu'il allait me faire entièrement deshabiller,
-c'est contre la pudeur répondis-je, et vous me grondiez de l'avoir enfrainte.
---Ce qui se fait au nom de Dieu n'offense jamais la pudeur, et ses mains que
-je n'osais plus contenir, ne m'attachant qu'à le calmer, s'égaraient
-indiscrètement sur ma gorge, mais d'une manière si brutale, qu'il me faisait
-frémir. Il redescendit mon corset de tous côtés, débarassa mes épaules des
-manches, et le buste entier, au moyen de cette manœuvre, se trouva nud à ses
-regards. Il me dit en ce moment de sortir tout à fait mes deux bras de ma
-robe, et sur mon refus, il me menaça d'un air effrayant d'appeler du monde.
---J'obéis donc, je retirai d'abord un bras, puis l'autre; et ainsi toujours à
-genoux, mes vêtemens tombèrent jusqu'à la ceinture, cependant ses deux mains
-continuaient de presser ma gorge et de se promener sur mes épaules, sous mes
-bras, et généralement sur toutes les parties mises à nud; il prit une de mes
-mains et la porta sur lui, mais je la retirai si vite que son dessein ne fut
-qu'imparfaitement accompli. Il me demanda si je n'avais point sur la peau
-quelques signes qui prouva que j'avais donné mon ame au diable, il examina en
-conséquence tout ce que l'état où j'étais, lui permit d'observer; alors il me
-fit relever, et tenir droite entre ses jambes, il me dit qu'il fallait qu'il
-examina le reste de mon corps dans les mêmes intentions, je me défendis
-vivement, il me menaça de nouveau en m'ordonnant de lacher les rubans qui
-tenaient mes habits, afin qu'ils tombassent tout-à-fait. Et comme je
-m'obstinais à le refuser, il chercha vers ma ceinture, les liens qu'il
-voulait dégager, ne les trouvant pas, il me fit tourner, les saisit au bas de
-mes reins, les rompit en fureur, et toujours dans cette attitude mes vêtemens
-coulèrent à mes pieds. J'ignore les mouvemens qu'il fit alors sur lui-même,
-je ne pouvais les voir, je sais seulement qu'il s'en permit; que ses mains
-parcoururent tout ce qu'il venait de découvrir, que ses yeux parurent s'y
-fixer long-temps, que son agitation fut inexprimable, que ses soupirs
-augmentèrent de forces, qu'il prononça des mots sans suite, tantôt des
-éloges, et tantôt des menaces, et que . . . retombant enfin dans le calme, il
-m'ordonna de me r'habiller. Je lui dis que puisque l'état où je me trouvais
-était son ouvrage, je voulais retourner dans ma chambre, et traverser toute
-la maison dans ce désordre, il s'approcha de moi à ces mots, mais sa figure
-n'avait plus aucun signe de couroux, le sourire même parut un instant sur ses
-lèvres, il me dit en me passant la main sous le menton, que j'étais une
-petite fille bien entêtée, . . . bien méchante, que je ne sentais pas le bien
-qu'il me voulait, et tout en disant celà avec les manières les plus douces,
-il m'aida à me rajuster. Sonna dès que je le fus, et me renvoya dans ma
-chambre en m'ordonnant de lui faire dire si j'avais besoin de quelque chose,
-son intention étant que rien ne me manqua; je profitai de cet instant de
-faveur, pour lui recommander ma compagne; et sur celà il me répondit qu'il ne
-connaissait que moi, et qu'il ne prenait intérêt qu'à moi.
-
-Mon premier soin fut de raconter à Clémentine tout ce qui venait de
-m'arriver, je lui demandai si la conduite de l'inquisiteur avait été la même
-envers elle, je t'aurais tout dit me répondit ma compagne, si j'en avais eu
-le temps, avant que tu ne te rendis où l'on t'appellait; mais tu as vu
-l'impossibilité où je me suis trouvée de te prévenir. Moins patiente que toi,
-je ne lui ai pas donné le temps d'aller si loin, et devinant ses desseins au
-premier mot, je lui ai demandé ou de me renvoyer dans ma prison, ou de ne
-m'interroger que devant des témoins; cette fermeté l'a mise en fureur, et il
-m'a juré qu'il ne m'épargnerait pas. Hélas! dis-je à mon amie, je me repends
-de n'avoir pas imité ton courage, mais j'ai deux raisons pour excuses. . . .
-L'éffroi dans lequel j'étais . . . L'espoir que j'ai eu de l'attendrir et
-d'échapper aux grands dangers en osant braver les petits. Ses premiers
-mouvemens ont été ceux de la brutalité, je ne m'étonnerais pas qu'un peu
-d'amour n'eût peut-être conduit les seconds; si je croyais que ce sentiment
-put jamais naître dans une telle ame, je ne le repousserais pas, et son cœur
-ammolli par le dieu dont on obtient tout, nous donnerait peut-être à l'une et
-à l'autre, les moyens de lui échapper. Ici la crainte d'être entendues nous
-empêcha de poursuivre, et je me livrai seule à mes réflexions.
-
-Oh ciel! me dis-je dès que je fus un peu calme, serait-ce donc ici le tombeau
-de cette fidélité qui m'est si chère, et que je conserve avec tant de
-plaisir? J'ai échappée aux pièges d'un noble Vénitien, un corsaire barbare
-n'a osé attenter à ma pudeur, elle n'a point cédé aux poursuites d'un consul
-français, à la veille d'être empalée à Sennar, ne sauvant ma vie qu'au prix
-de mon honneur, j'ai trouvé le secret de garder l'un et l'autre, j'ai vu un
-Empereur cannibale à mes genoux, je suis sortie intacte des mains d'un jeune
-Portugais, d'un vieux Alcaïde de Lisbonne, des quatre plus grands débauchés
-de cette ville, dom Flascos de Benda-Molla n'a pu triompher de mes rigueurs;
-une bohémienne, deux moines et un chef de brigand, ont soupiré sans fruit. Et
-tout cela serait-il, grand Dieu, pour devenir la proie d'un inquisiteur.
-. . . Hélas! j'avais des ressources par-tout, il ne m'en reste aucune ici,
-il faut que je périsse ou que Dieu fasse un miracle en ma faveur, et depuis
-celui de _l'annonciation_, je ne sache pas qu'il en ait fait un seul en
-faveur de la vertu des femmes.
-
-Huit jours se passèrent ainsi, sans que nous entendissions parler de la
-moindre chose, et sans que nous eussions d'autres douceurs, Clémentine et
-moi, que de nous entretenir de nos communs désastres. Ce fut alors que vous
-arrivâtes près de nous, dit Léonore à son mari: mon amie vous implora pour
-elle et pour moi; vous nous craignites, votre prudence était bien cruelle, je
-ne vous la reproche pas, elle était juste; il y a des cas où la commisération
-est impossible, où elle n'est pas même dans la nature: elle n'en est donc
-alors qu'une loi secondaire, qu'un sentiment égoiste. Plût au ciel que nous
-eussions été pénétrés de cette vérité, quand nous secourumes le scélérat dom
-Pédre, nous ne fussions pas devenus aussi cruellement ses victimes. Quoi
-qu'il en soit, vous vous sauvates seul; votre évasion fit le plus grand
-bruit; elle nous fit resserrer tous; elle donna de l'humeur à nos gardes, et
-il n'y eut pas un seul prisonnier qui n'en souffrit.
-
-Le surlendemain de votre départ, était enfin le jour destiné à la fatale
-scène qui nous attendait; on nous avertit dès le matin, de nous tenir prête
-pour être interrogée, avec les formalités _de rigueur_; je laissai passer ce
-mot sans l'interpréter; mais Clémentine, ou plus craintive, ou plus
-clairvoyante, me demanda si j'avais fait attention à la phrase dont on
-s'était servi? --Non, lui dis-je; eh bien! me dit-elle, sois malheureusement
-bien sûre que cet interrogatoire, avec les formalités _de rigueur_, ne
-signifie autre chose que la question à laquelle nous allons certainement être
-appliquées. --Ô ciel! tu me fais frémir, . . . et nos larmes coulèrent à
-toutes les deux.
-
-Neuf heures sonnèrent enfin; c'était l'instant pour lequel nous étions
-averties; l'alcaïde se présenta à moi quand on ouvrit ma porte; et m'ayant
-prise à part, sans que les geôliers pussent nous entendre; il me confirma les
-craintes de Clémentine. . . . Vous allez subir la question, me dit-il, mais
-vous passerez la dernière: cela vous donnera le tems de la réflexion. Si vous
-demandez au révérend pere inquisiteur d'être une seconde fois interrogée
-secrètement par lui seul, il vous l'accordera, et vous ne subirez point de
-tourmens. . . . Je l'avoue, le début de ce discours m'avait si fort étourdie,
-qu'à peine en compris-je la fin; et comme il s'apperçut de mon trouble, il me
-répéta ce qu'il venait de me dire.
-
-Nous marchâmes. Clémentine, déjà conduite par ses geôliers, me devançait, il
-me fut impossible de lui parler. Après avoir traversé toute la maison, nous
-descendîmes un grand escalier pratiqué sous une voûte, qui, au bout de cent
-marches, nous conduisit à la porte d'un corridor si sombre, qu'à peine y
-voyait-on pour se conduire. Au bout de ce passage extrêmement long, nous
-trouvâmes une porte de fer très-étroite, attenante à un autre escalier
-tournant, qui nous offrit encore plus de cent marches à descendre; je crus
-que nous nous engloutissions dans les entrailles de la terre [5].
-
-Le silence qui s'observait dans cette marche, les fréquentes effigies de
-saints, de vierges, de représentations de supplices, dont étaient remplis les
-murs de cette traversée, le bruit lugubre d'une multitude de portes de fer
-qui s'ouvraient et se refermaient sur nous à mesure que nous avancions,
-l'obscurité profonde qui régnait dans ces souterrains, à l'exception du peu
-de lampes allumées devant les images, la hauteur, l'humidité des voûtes,
-quelquefois des cris et des mugissemens sourds qui sortaient du fond des
-cachots, tout inspirait à l'ame une sorte de terreur sinistre qui glaçant à
-la fois tous mes sens, m'interdisait jusqu'à la faculté de pouvoir suivre mes
-conducteurs. Nous parvinmes enfin à une dernière porte qui s'ouvrit au plus
-léger bruit que notre guide fit à la serrure, nous entrâmes seules, nos
-gardes se retirèrent après nous avoir vu passer devant eux.
-
-Au milieu d'une haute et grande salle voûtée, de forme parallélogramme,
-uniquement éclairée par des lampes, était une longue table, autour de
-laquelle se trouvaient assis le grand inquisiteur, le grand vicaire de
-l'archevêque, obligé d'assister à ces cérémonies, et le greffier. Dans trois
-des coins de ce fatal endroit, se voyaient les différens préparatifs des
-trois supplices employés communément à l'inquisition. --Celui de la corde,
-celui de l'eau, et celui du feu [6]; deux bourreaux assistaient à chacun de
-ces apprêts; ils étaient vêtus d'une tunique noire, la tête affublée d'un
-capuchon percé aux yeux, et le plus grand calme régnait dans l'assemblée.
-
-Castellina, cette douce et charmante fille de Brigandos, nous attendait à la
-porte de la salle: elle y fut introduite avec nous. Quelqu'effrayée que je
-fusse, mon courage ne m'abandonna point. Je me ressouvins de ce que m'avait
-dit l'alcaïde, et je crus voir dans ces paroles un peu d'espoir et de
-consolation que je payais bien, sans doute, puisque je ne pouvais envisager
-pour motif de cette tolérance, qu'un sentiment dont les suites m'eussent été
-plus cruelles que la mort. Quoi qu'il en fût, je pouvais au moins me tirer
-d'affaire bien plus facilement, n'ayant à craindre que cette sorte de danger,
-qu'exposée à ceux dont les apprêts me faisaient frémir.
-
-On nous fit mettre d'abord à genoux toutes les trois autour de la table, et
-dans cette posture, l'inquisiteur nous demanda, d'où vient que nous avions
-profané les sacremens de l'église? --Nous répondîmes que cela ne nous était
-jamais arrivé. Sur cela le grand vicaire prit la parole et dit, --qu'il était
-inutile de renier un fait avoué par nos compagnons. On demanda à Castellina
-si elle ne vivait pas en intrigue criminelle et incestueuse avec son père,
-elle jura que non. --Avec son frère, --elle dit que leur usage était de se
-marier entre frères et sœurs; qu'elle était destinée à épouser son frère;
-mais que n'étant point encore sa femme, elle n'avait jamais prise aucune
-liberté avec lui; que voulant même se conserver pure pour celui qu'on lui
-destinait; elle n'avait jamais mené la vie prostituée de ses compagnes;
-qu'elle répondait de sa virginité, et qu'on pouvait la faire examiner.
-Ensuite elle ajouta que Clémentine et moi avions également vêcu dans la plus
-extrême continence, depuis que nous étions aggrégées à eux. --On lui demanda
-si elle croyait à la religion catholique, elle dit que non; on nous adressa
-la même question, --nous y fîmes la même réponse. On demanda à la fille de
-notre chef, pourquoi elle n'ajoutait point de foi à ce culte? elle dit
-qu'elle ne croyait pas le devoir, et qu'elle ne le pouvait pas: et à la même
-interrogation nous répondîmes, ma compagne et moi, que nous étions
-convaincues que ce culte offensait souverainement la divinité, et que nous
-l'avions abjuré dès l'enfance. --Perfide réponse, s'écria madame de Blamont;
-ô Léonore, n'eussiez-vous pas dû être plus prudente? --Les approches des plus
-affreux supplices, répondit Léonore, ne me feraient jamais feindre sur cet
-objet, madame. --Ô juste ciel! s'écria, avec des pleurs, madame de Blamont,
-dont l'ame délicate et tendre s'allarmait de tout ce qui paraissait
-enfreindre les sentimens pieux auxquels elle était inviolablement attachée.
---Femme à jamais respectable, dit le comte, en prenant les mains de son amie;
-vous êtes tellement pure, qu'un récit même vous offense; mais de grace,
-laissons continuer votre fille. . . . Eh bien! Léonore, que vous demanda-t-on
-ensuite? Si nous étions juives, reprit l'aimable épouse de Sainville, nous
-assurâmes que non; nous dîmes que nous étions déïstes, et qu'il n'existait
-aucun tourment qui pût nous faire changer de façon de penser. --On nous
-demanda si nous aidions les hommes dans les vols qu'ils faisaient; nous
-assurâmes que non. Enfin on nous demanda si nous étions livrées au démon?
-nous protestâmes que non; et nos réponses étant toutes écrites, on nous fit
-lever. Le greffier resta à la table; Clémentine et moi, près de lui, sur des
-tabourets; le grand vicaire et l'inquisiteur furent s'asseoir sur deux
-fauteuils, placés dans celui des coins qui n'était point occupé par des
-appareils de supplices. Ils appelèrent à eux Castellina; ils lui ordonnèrent
-de se dépouiller entièrement; elle recula d'horreur, en protestant que cela
-ne lui était jamais arrivé devant aucun homme; l'inquisiteur lui dit que cela
-devait être ainsi; qu'il fallait absolument procéder à la visite de son
-corps; . . . que ce qui était crime devant les mondains, cessait de l'être
-aux yeux des ministres du seigneur; et comme elle refusait encore, deux
-bourreaux s'approchèrent, par ordre de dom Crispe; ils la saisirent et la
-dépouillèrent en un instant; dès qu'elle fut en cet état, les bourreaux se
-retirèrent; un d'eux s'empara d'une spatule qu'il tint au feu, jusqu'à ce
-qu'il fût appellé.
-
-Il s'agit, dit alors l'inquisiteur à cette belle et malheureuse fille, la
-pudeur sur le front, et les joues inondées de larmes, il s'agit de vérifier
-sur toutes les parties de votre corps, si vous ne portez point les stigmates
-du démon; approchez-vous. . . . --Elle obéit, et dom Crispe l'ayant, par un
-mouvement de son fauteuil, enfermée entre le grand-vicaire et lui, tous deux
-examinèrent avec le plus grand soin chacune des différentes parties du corps
-de cette fille, qui se trouvait tournée vers eux. Au bout d'un assez long-
-tems, on la fit changer d'attitude; ensorte qu'elle offrait maintenant à
-l'un, ce qu'elle venait de présenter à l'autre. Le silence était profond; on
-observait de fort près, et avec le soin le plus exact. Les doigts vérifiaient
-ce que l'œil ne discernait pas bien, . . . facilitaient les recherches, ou
-fixaient les positions; il y avait près d'une heure que l'examen durait, et
-cette victime infortunée avait déjà été visitée trois fois de l'un et de
-l'autre côté, par chacun de ses juges, sans qu'il se fût prononcé une parole,
-lorsque l'inquisiteur observa sur le sein gauche, un signe noir presque
-imperceptible; il le montra sur-le-champ à son confrère, et tous deux
-ordonnèrent au greffier d'écrire qu'on venait de reconnaître à la partie
-qu'ils désignèrent, un stigmate bien certain du démon, ils lui enjoignirent
-d'observer et d'écrire de même le mouvement qu'allait faire cette enfant du
-diable, lorsqu'on imprimerait un fer ardent sur ce signe impie. Selon eux la
-victime ne devait rien sentir, si le signe était de Satan. La pauvre fille de
-Brigandos voyant approcher vers elle le bourreau armé du fer, demanda
-instamment de n'être pas brûlée, jurant et protestant que ce signe lui venait
-de sa mère; mais rien n'y fit; dom Crispe saisit le sein, et montra du doigt
-au bourreau l'endroit où il devait faire son application, pendant que lui-
-même contiendrait; le fer fut appuyé rouge, et la patiente jetta deux ou
-trois cris. --Allons, dit l'inquisiteur, dès que ce moyen ne réussit pas, il
-faut user d'un autre; il n'est que trop certain, poursuivit-il, que cette
-créature est vouée au démon; et puisqu'elle refuse d'en convenir, il faut
-tirer des réponses d'elle par la voie des tortures; alors elle fut saisie par
-deux _questionnaires_ qui la conduisirent auprès du feu, et lui firent
-endurer cette sorte de supplice. . . . Les pointes acides et aiguës de cet
-élément, n'eurent pas plutôt pénétrées la plante de ses pieds, imbibée de
-matières combustibles, qu'elle poussa des cris affreux, et convint qu'elle
-était effectivement vouée _au démon_ dès son enfance. On lui demanda quel
-motif avait pu engager ses parens à en agir ainsi; elle dit qu'elle
-l'ignorait; et on la rappliqua pour tirer d'elle ce second aveu. Après avoir
-encore souffert long-tems, et ne sachant que répondre à cette question: elle
-dit pour se soustraire aux maux qu'elle endurait, que ce qui fait qu'on
-l'avait vouée au _démon_, était l'espoir de lui faire faire sa fortune, et
-que c'était d'ailleurs un des dogmes de sa religion. --Enfin on lui demanda
-quels étaient les complices que son père pouvait avoir hors de la troupe?
-elle dit qu'elle ne lui en connaissait aucun. On la réchauffa, mais de
-beaucoup plus près. Elle jetta des cris épouvantables, et tressaillit avec
-tant de violence, qu'elle s'enleva de plus de deux pieds; quoiqu'elle fût
-fortement contenue. Tous ses traits étaient renversés, ses cheveux hérissés
-sur sa tête, s'agitaient et se dressaient d'eux-mêmes; ses muscles racourcis
-se contournaient de mille effrayantes manières, et la malheureuse faisait à
-regarder, autant de pitié que d'horreur. Alors je me rappelai les secours que
-je lui avais vu donner au scélérat, cause des tourmens affreux qu'elle
-endurait. --Je me peignis sa candeur et sa bienfaisance, et je me dis:
---_Est-il possible que des qualités si réelles, ne contrebalancent pas des
-vices imaginaires; et le ciel est-il juste, quand il abandonne la vertu à de
-si grands tourmens_. Mais si, dans cet instant, les infamies dont j'étais
-témoin, m'engageaient à déclamer contre le ciel et contre les hommes, combien
-l'événement qui suivit, n'augmenta-t-il pas l'horreur que j'éprouvois contre
-toute la terre! À la troisième reprise, Castellina, jeune et forte, se
-défendant avec vigueur, exerça celle de ses bourreaux, l'un d'eux s'agitant
-pour la contenir; laissa tomber, en se débattant, le capuchon qui lui
-couvrait la tête. . . . Oh ciel! quel était celui qui remplissait cette
-horrible fonction! le croirez-vous? . . . _Dom Pedre_, . . . l'exécrable _dom
-Pedre_, . . . cet insigne scélérat, non content d'avoir dénoncé, . . . arrêté
-lui-même celle à qui il devait la vie . . . se trouvait encore au nombre de
-ses persécuteurs; . . . que dis-je, il était le seul qui eût agi quand il
-avait fallu lui faire endurer le supplice . . . Le seul qui allait agir
-encore, elle le reconnut: . . . elle détourna les yeux avec horreur, et le
-monstre se rajustant bien vite, achève de lui calciner les pieds. . . . Ô
-vous, qui mettez votre gloire et votre félicité à secourir les maux de
-l'infortune . . . vous qui courrez chercher l'indigent sous l'humble toit qui
-le recèle . . . Vous qui séchez ses pleurs et lui rendez la vie, . . . que
-cette exécration ne vous arrête point; toutes les belles ames ne sont pas
-aussi malheureuses que Castellina; . . . tous les individus que l'on soulage
-ne ressemblent pas à dom Pedre.
-
-Enfin la triste victime de tant de scélérats réunis, vaincue par les
-douleurs, avoua tout ce qu'on voulut, mais elle persista à dire que
-Clémentine et moi n'étions tombées dans leurs mains que par hazard; et que
-nous n'étions nullement fautives. On la relâcha, et elle fut déclarée
-coupable sur ses aveux, d'impiétés, de commerce avec le diable, et de vol
-public. Après l'avoir un instant laissée respirer, l'inquisiteur ordonna
-qu'elle fût rapportée dans sa chambre, et qu'elle eût à s'y préparer à la
-mort. Elle tourna vers nous ses deux grands yeux languissans et noyés de
-larmes. . . . Elle soupira, sembla nous adresser le dernier adieu, et sortit.
-Voilà comme fut traitée une pauvre fille de seize ans, belle comme un ange,
-sage, vertueuse, du plus excellent caractère, qui peu de jours avant, s'était
-dépouillée pour secourir celui qui servait aujourd'hui de bourreau. . . .
-Infortunée, dont l'unique tort était d'appartenir à des parens qui l'avait
-corrompue dès l'enfance.
-
-Quoique les aveux de Castellina eussent dû nous épargner les tourmens de la
-torture, si la justice eut régné dans un tribunal aussi effroyable, on nous
-déclara qu'il fallait nous préparer au même sort. Je fus appelée, . . . me
-trouvant tout près de ces monstres, je pus les observer. Le feu sortait de
-leurs yeux, ils etaient l'un et l'autre dans une ardeur prodigieuse; . . .
-mais il était difficile de dire quel était le motif de cette irritation?
-. . . À supposer un instant la raison pour eux, devaient-ils éprouver autre
-chose qu'une fermeté compatissante, et beaucoup de pitié? Mais de tels
-sentimens ne sortent pas l'ame de son assiette; ils ne jettent pas dans un
-trouble pareil à celui où étaient ces sauvages; ils ne font pas écumer, ils
-ne font pas vomir des imprécations; ils ne placent pas sur le front une sorte
-de colère ténébreuse, presque impossible à définir! Il y avait donc autre
-chose dans ces cœurs pervers que ce qui devait naturellement y naître, et
-quelle était cette passion tumultueuse et désordonnée, qui leur faisant un
-jeu des tortures qu'ils infligeaient, éteignaient en même-tems les vrais
-mouvemens permis dans leur situation.
-
-Ô vous qui tolérez de tels tribunaux, . . . réfléchissez à cette cruelle
-analyse, et voyez si le bien que vous retirez de ces dangereuses
-institutions, vaut tous les crimes secrets qu'elles entraînent.
-
-L'inquisiteur en entrecoupant ses mots, et respirant avec difficulté, me
-demanda d'un air sévère, si les exemples que je venais de voir, produisaient
-quelqu'effets sur moi? . . . Alors je me ressouvins de ce qu'on m'avait dit,
-et jugeant que ce n'était pas le moment de l'aigrir, je lui dis que ces
-effets étaient si violens en moi que j'étais résolue à lui avouer des choses
-fort secrettes, et de nature à ne pouvoir être dites qu'à lui; que
-j'implorais en conséquence vivement de ses bontés, un interrogatoire secret.
-Le grand-vicaire dit que cela ne se pouvait pas; que j'aurais dû profiter de
-celui que j'avais eu, mais qu'il était impossible de m'en accorder un second;
-que je n'avais qu'à dire ce que j'avais à révéler, après qu'au préalable la
-visite de mon corps aurait été faite; . . . et en disant cela, sa physionomie
-se démontait, il lançait sur moi des regards, tels que le seraient ceux du
-lion prêt à dévorer sa victime. Je me jettai aux genoux de mes juges; je leur
-demandai avec les plus vives instances, de m'écouter dans un endroit moins
-effrayant. . . . Cela ne s'est jamais fait, dit le grand-vicaire, et en même
-temps il fit signe aux bourreaux d'avancer. En ce moment je me prosternai la
-face contre terre, et renouvellai mes instances avec tant de chaleur, que dom
-Crispe qui, comme je m'en doutais bien, devait y céder, dit à son confrère,
---eh bien! je saurai demain ce que c'est, monsieur, après demain matin je
-vous donne rendez-vous ici pour y terminer notre besogne. Le grand-vicaire
-assez mécontent, se rendit, on me renvoya, je les laissai tous deux avec ma
-malheureuse amie, qui, dès ce moment, me fut soustraite, et ne reparut plus à
-côté de moi.
-
-À l'heure du dîner la porte de la chambre de Clémentine s'ouvrit, une femme y
-entra, j'appelai, une voix étrangère me répondit, et je fus fâchée de mon
-imprudence. Cependant la conversation s'engagea. Mais je ne tardai pas à
-m'appercevoir que cette femme n'était placée près de moi que pour me faire
-accepter les propositions qui m'allaient être faites. Vous raconter toutes
-les instigations de cette courtière, toutes les ruses qu'elle employa pour me
-séduire, serait aussi long qu'ennuyeux. Vous saurez seulement que le résultat
-de ses manœuvres fut de me conseiller d'accepter tout ce que me proposerait
-le grand inquisiteur, dès que j'étais assez heureuse pour avoir obtenu la
-permission d'une seconde entrevue, cette faveur était la preuve certaine des
-bons desseins qu'il avait sur moi. Je serais une folle de résister à lui
-accorder de bonne grace, ce qu'il ne tenait qu'à lui d'obtenir de force. Vous
-n'éprouverez d'ailleurs, poursuivait cette femme, en m'enjoignant le secret,
-que ce qui m'est arrivé à moi-même. Je devais perdre la vie, quoique mon
-crime fût bien moins grave que le votre. Il m'a témoigné de bons sentimens,
-je m'y suis rendue, et je touche à l'instant de ma liberté. Ne vous effrayez
-point de son air; cette gravité est de coutume dans le métier qu'il fait;
-mais c'est, dans le fond, le meilleur homme du monde, et le plus aimable avec
-les femmes. . . . Croyez-moi, saisissez la fortune quand elle s'offre à
-vous; vos refus pourraient vous coûter cher. Songez que cet homme est plus
-puissant que le roi lui-même, et qu'il peut, en un mot, fussiez-vous à cent
-lieues d'ici, vous absoudre ou vous perdre au plus léger mouvement de sa
-volonté [7].
-
-Dans les dispositions où j'étais de tout obtenir des sentimens que je voulais
-inspirer à l'inquisiteur, je me gardai bien de réfuter les propos de son
-agente; je lui dis que je m'estimais effectivement très-heureuse de plaire à
-ce souverain juge, et que je n'avais rien de plus à cœur que de me trouver
-digne de ses bontés. Dès le même soir mes réponses furent sues, et le
-lendemain dom Crispe, pressé sans doute d'en venir au dénouement, me fit dire
-qu'il m'admettait à l'honneur d'aller prendre du chocolat chez lui; je me
-parai du mieux qu'il me fut possible; je ne négligeai rien de tout ce qui
-pouvait relever l'éclat de quelques traits dont j'attendais et ma liberté et
-ma vie, sans rendre pour cela mon amant plus heureux qu'aucun de ceux
-auxquels j'avais eu le bonheur d'échapper jusqu'ici.
-
-On vint me chercher vers les dix heures, et je fus mystérieusement introduite
-dans l'appartement de son éminence: il ordonna de fermer toutes les portes
-dès que je fus entrée, et défendit expressément qu'on s'avisât de
-l'interrompre, sous quelques prétextes que ce pût être. Il faisait fort
-chaud, et monseigneur, encore en déshabillé, n'était couvert que d'une robe
-flottante de gros-de-Tours brune, qui ne l'enveloppait pas très-exactement;
-il était couché dans une profonde bergère, quand je parus, et sans se
-déranger, il me fit placer sur une chaise qui se trouvait en face, le plus
-près possible de son siège. Mon enfant, me dit-il, sitôt que je fus assise,
-je fais pour vous ce que je me permets pour bien peu de femmes; mais je ne
-vous cache pas que vous m'avez plû; votre sort est entre vos mains; vous avez
-vu ce qui est arrivé hier à une de vos compagnes; les mêmes tourmens sont
-préparés pour vous, et demain à cette heure-ci, je ne serai plus le maître de
-vous sauver. Or cela va plus loin que vous ne pensez. Il est rare de subir la
-question, sans être intérieurement condamné à la mort. Il s'agit donc ici de
-vos jours, et je vous préviens que vous ne pouvez les sauver qu'au prix de la
-soumission la plus aveugle à toutes mes fantaisies, dussent-elles même,
-ajouta-t-il, en me fixant avec impudence, n'être pas de nature à vous plaire.
-. . . Vous sentez bien que des gens comme nous n'agissent pas comme le commun
-des mortels; . . . l'habitude des femmes, toujours bien fatale à leur culte.
-Cette sorte de despotisme et d'impunité dont nous jouissons, les richesses
-immenses qui sont en notre pouvoir . . . Ce droit de mort que nous avons sur
-tous les sujets de l'empire; . . . Cette multitude d'esclaves qui nous
-encense; . . . des désirs satisfaits presqu'aussitôt que formés. . . . Tout
-cela corrompt les mœurs et déprave les goûts . . . mais quelques soient enfin
-les choses où je vais vous contraindre, cela vaudra toujours mieux que d'être
-suppliciée. . . . Je suis trop bon de m'abaisser à demander ce que le plus
-simple de mes ordres peut m'obtenir dans la minute, sans qu'il vous soit
-possible d'y apporter le plus léger obstacle. . . . Réfléchissez à la
-débilité de votre position; vous êtes française, . . . éloignée de votre
-patrie, . . . brouillée avec vos parens; . . . eussiez-vous mille vies, . . .
-chétive créature, et me plût-il de vous en enlever une tous les jours, . . .
-pas un être existant sur la terre ne viendrait m'en demander raison. Que
-cette extrême infériorité vous jette donc aux pieds de ma puissance, et
-humiliez-vous sans délais. . . . Je vais essayer quelques préliminaires ce
-matin, je vérifierai votre soumission; . . . et si j'ai lieu d'être content
-de vous, je vous enverrai prendre ce soir pour passer la nuit avec moi.
-
-Oh! monseigneur, dis-je en me jettant aux pieds de ce monstre, que mes
-intérêts m'obligeaient d'ériger en maître. . . . Connaissez mieux l'énergie
-de ce pouvoir que vous m'alléguez; vous ne l'étendez que sur les personnes,
-et c'est au fond de mon cœur que j'en éprouve toute la force. . . . Ah!
-n'ordonnez pas ce que vous pouvez si bien mériter; ne commandez pas ce que
-vous êtes fait pour obtenir; les actes de la plus sublime puissance valent-
-ils un des droits de l'amour? . . . Toute autre femme ne vous parlerait pas
-comme je le fais, humble esclave de vos caprices, elle les satisferait en
-vous méprisant; vous avez fait naître en moi des mouvemens d'une bien autre
-sorte; . . . laissez-moi jouir de leur délicatesse; ne troublez pas le charme
-que je goûte à vous les peindre; ne glacez pas le cœur où vous êtes fait pour
-régner. . . . Non, ne l'arrachez pas de la main qui vous l'offre, et laissez
-à l'amour le soin de vous en préparer la jouissance. . . . Comment, dit le
-moine étonné, en me relevant et me replaçant auprès de lui, se pourrait-il
-que je t'eusse inspiré quelque tendresse? . . . et je baissai les yeux en
-rougissant; --mon enfant, est-il vrai que tu m'aimes? . . . --Il est vrai,
-dis-je en jettant sur lui des regards passionnés, que je n'ai jamais connu de
-mortel dont j'osasse espérer tant de bonheur. . . . Il est vrai que si
-j'étais assez heureuse pour faire naître en vous la moitié de ce que
-j'éprouve, il n'y aurait pas de femme sur la terre dont le sort pût se
-comparer au mien. . . . Mais, continuai-je, en essuyant quelques larmes, que
-j'eus l'air de sortir de mon cœur: . . . Quel vain espoir est le mien; est-ce
-bien à moi d'oser jetter les yeux sur le premier souverain du monde. . . .
-Ah! qu'il daigne un instant écarter sa grandeur; qu'il oublie les titres qui
-lui soumettent l'univers, pour ne plus songer qu'à ceux de l'homme
-aimable . . . Qu'il permette à une infortunée d'adorer dans lui ce qui le
-rendrait digne des plus grandes princesses de la terre.
-
-Rien n'est confiant comme l'amour-propre; le révérend père _dom Crispe
-brutaldi barbaribos de torturentia_, le plus effrayant des hommes, se crut au
-même instant bien plus beau qu'Adonis, et la dépravation de ses mœurs,
-tempérée par les illusions de l'orgueil, il se persuada si bien qu'il était
-aimé, qu'il se crut tout d'un coup fait pour l'être. . . . Mon enfant, me
-dit-il, en vérité, si j'avais imaginé que tu pus ressentir pour moi une telle
-passion, je t'aurais évité tous les désagrémens qu'on t'a fait essuyer. Nous
-sommes accoutumés à jouir ici des femmes, sans que l'amour dirige les
-hommages; et c'est un sentiment que je connais bien mal; mais avec quels
-délices j'en ferai l'épreuve avec toi. . . . J'ai peu vu de créatures plus
-aimables . . . Je n'en connais point de plus jolies. . . . Eh bien! mais cela
-ne change rien à nos projets. . . . Je t'enverrai toujours prendre ce soir,
-et nous passerons ensemble une nuit délicieuse. --Ô ciel! que dites-vous,
-repris-je avec effroi, essayer les douceurs de l'amour au milieu des
-bourreaux! . . . respirer ses roses sur les épines de l'esclavage! pourrai-je
-écouter mon ame entourée de toutes ces horreurs? Et comment liriez-vous dans
-cette ame enchaînée, le sentiment que vous avez fait naître? vous auriez près
-de vous une idole, et non la femme délicate et sensible qu'ont enflammée vos
-charmes? Ah! vous ne connaissez pas l'imagination vive et ardente d'une
-française: un rien l'enivre, un rien la blesse; et quelqu'aimable que soit
-l'amant, s'il ignore l'art d'enflammer cette imagination, pour qui les
-chimères sont des dieux, il a manqué l'objet qu'il cherche; il a voulu
-plaire, et ne l'a pas su. Quittons ce cloaque d'infamie; vous avez, sans
-doute, une campagne, allons-y chercher le bonheur; allons-y ranimer nos feux
-aux doux chants de la colombe amoureuse. . . . Venez, . . . venez, vous que
-j'adore; venez remplacer les nœuds dont vous chargez mes mains, par les
-guirlandes de fleurs que nous y cueillerons ensemble; semons-en le trône où
-vous voulez obtenir la victoire; Zéphire et Flore embelliront nos jeux. Là
-tout égayera nos plaisirs, tout les ranimera sans cesse, et la nature au
-milieu de ses dons, semblera n'exister que pour nous. --Syrène enchanteresse,
-me dit dom Crispe, en m'attirant amoureusement vers lui, laisse-moi baiser
-ces levres d'où sortent des mots si doux. . . . Mais me retirant aussi-tôt de
-ses bras, --non, m'écriai-je; et pourquoi voulez-vous que je vous accorde,
-quand vous ne me promettez rien? Le baiser que vous exigez de moi est un des
-plus précieux dons de l'amour; mon cœur est prêt à vous le donner, mais ma
-raison s'y oppose. Tout ce que je vois dérange ma tête; tout ce qui m'entoure
-me glace; quittons ces lieux . . . quittons-les au plutôt, et vous verrez
-quel changement dans mon ame enivrée! . . . Sors, friponne, sors, dit le
-moine en feu, tes yeux et tes paroles me changent absolument . . . Je ne me
-reconnais plus. . . . Dès qu'il fera nuit, . . . un homme sûr viendra te
-chercher. . . . Tu le suivras, . . . nous irons dans ce lieu de délices que
-tu envies, mais tu ne m'y quitteras pas. . . . Et si jamais ton ame perfide;
---grand Dieu! m'écriai-je d'un air à demi courroucée, . . . quittez, quittez
-ce ton effrayant de la menace. . . . Que craignez-vous, quand vous avez mon
-cœur? . . . Que vous faut-il quand je vous aime? Chargez l'amour du soin de
-me donner des fers, ils seront bien plus sûrs que ceux qui me captivent ici,
-et vous ne les aurez dûs qu'à vous. Je sortis, . . . laissant mon moine aussi
-amoureux qu'il était possible qu'il le fût. . . . À peine fus-je rentrée, que
-la femme qui était près de moi, voulut me faire quelques questions, mais je
-prétextai le besoin du sommeil, et elle me laissa tranquille. . . .
-
-L'heure frappe, on est exact, et invoquant mon heureux destin, je quitte
-cette infernale prison, aussi décidée à n'y plus revenir, qu'à ne jamais
-accorder ce qui pouvait m'en faire légitimement, ou plutôt _illégalement_
-ouvrir les portes. Monseigneur est devant, me dit tout bas le laquais qui
-était venu me prendre, et la voiture que vous voyez est destinée pour vous et
-moi; car je réponds de vous sur ma vie, jusqu'à la maison de son éminence. Je
-ne dis mot. . . . Nous nous plaçons tous deux, et en moins de deux heures,
-trois mulles superbes nous arrivent à une campagne éloignée de plus de six
-lieues de Madrid. Quoiqu'il fût nuit, je remarquai, avec le plus grand soin,
-tous les abords de cette maison, et vous verrez bientôt si mes observations
-furent nécessaires.
-
-J'entre dans un sallon délicieux, où le moine bouillant d'amour et
-d'impatience, m'attendait seul en habit de campagne à la française, qui ne le
-rendait que plus gigantesque et plus effrayant encore. . . . Es-tu
-satisfaite, me dit-il en accourant vers moi, et m'embrassant avec transport,
-recevrai-je enfin ici le prix de tout ce que je fais pour te mériter; Ah!
-répondis-je, avec enthousiasme, vous me forcez de joindre la reconnaissance
-la plus vive, à tous les sentimens que vous m'avez inspiré. . . . Je ne suis
-plus maîtresse de mon cœur; il ne m'est pas possible de vous le refuser.
-. . . Ensuite, pour gagner du temps, je le priai de me faire voir sa maison.
-Cent bougies furent aussitôt allumées, et il me promena par-tout. --Arrivés
-enfin dans un cabinet charmant, où tout inspirait la volupté, où la quantité
-prodigieuse de glaces multipliaient les situations, où les canapés les plus
-moëlleux semblaient offrir partout des trônes à l'amour; l'incontinence de
-dom Crispe parla plus haut que sa délicatesse. Il me serre dans ses bras avec
-ardeur . . . me dit qu'il ne veut pas aller plus loin sans recevoir des
-preuves du sentiment que je lui avoue; et ses mains libertines errent de tous
-côtés. Arrêtez, lui dis-je, en me débarrassant lestement de lui. . . . Je le
-vois bien; vous ignorez l'art de jouir; il m'était réservé de vous
-l'apprendre; les plaisirs qu'on attend sont les plus délicieux de tous; ne
-précipitons rien; un lit n'est-il pas bien meilleur que ces molles inventions
-du luxe, qui ne satisfont que la vanité. . . . Mais mon indocile écolier, peu
-fait à des raisonnemens de cette nature . . . Bien loin encore d'en saisir
-l'esprit, ne me presse qu'avec plus de violence. Mets-toi seulement, me dit-
-il, comme tu étais l'autre jour; ne prives pas mes yeux des plaisirs qu'ils
-attendent. . . . Tu le vois, Léonore; il faut ou que je jouisse, ou que tu
-m'appaise. Montre donc ces attraits enchanteurs qui m'enflammèrent si
-vivement; je ne les aurai pas plutôt vus, mes lèvres ne se seront pas plutôt
-imprimées sur eux, que l'excès du délire où ils plongeront mes sens, me
-rendra peut-être à ce calme où tu désire que je sois. --Quelle proposition,
-répondis-je, . . . Quoi! c'est à mes dépens que vous voulez jouir? Ne
-résultera-t-il pas des privations pour moi, de cet excès de complaisance où
-vous désirez de m'entraîner? . . . Ah! ne distraisons rien des sacrifices que
-vous devez offrir à l'amour: fuyons, fuyons ce lieu fatal, où les triomphes
-qu'obtiendrait mon orgueil, nuiraient autant à mes plaisirs; et je m'élance
-aussi-tôt dans les appartemens voisins, il m'y suit. . . . Dans le plus grand
-désordre, pas assez maître de lui pour se contraindre; pas assez esclave de
-l'amour pour n'écouter que sa voix, la luxure la plus grossière éclate sur
-son visage, à côté des sentimens de la délicatesse où j'essaye de le
-contenir, et son embarras est tel, qu'il ne sait plus, ni ce qu'il fait, ni
-ce qu'il dit. Le couvert était mis, lorsque nous redescendîmes; soupons, lui
-dis-je, en appercevant ces apprêts, ces nouveaux plaisirs, en apaisant les
-feux qui vous embrâsent, rendront ce que vous attendez plus piquant. Dom
-Crispe, toujours dans le délire, toujours me serrant, me touchant par-tout,
-avait bien de la peine à renoncer à ses premiers projets; mais lui échappant
-sans cesse, et me plaçant enfin la première à table, il m'y suit; il faisait
-extraordinairement chaud. Nous soupions dans une petite salle charmante, de
-plein-pied au jardin; tout était placé près de nous, et les valets ne
-devaient plus entrer. Il avait un désir très-vif que nous quittassions nos
-habits; peu faits aux voluptueux ménagemens de nos scènes d'amour, le
-révérend plaçait à toutes ses idées, ce sel de débauche auquel il était
-accoutumé; quelque difficile qu'il fût de me défendre de cette invitation,
-j'étais pourtant très-résolue de ne point accorder une chose qui aurait
-autant dérangé mes projets. . . . Je lui dis que cette _manière d'être_
-nuirait infailliblement à ma santé. . . . Eh bien! _la gorge_, dit-il . . .
-_la gorge_, au moins. Il n'y eut pas moyen de s'en défendre; il l'avait déjà
-vue par force; je pouvais bien, sans crime, la lui laisser voir de bon gré:
-il est des cas où il faut savoir accorder un peu pour obtenir beaucoup. Mon
-rôle était d'ailleurs extrêmement difficile: il fallait à-la-fois irriter et
-éteindre ses désirs, les contenir dans les bornes de la délicatesse, et les
-empêcher de s'évanouir. . . . À peine l'eus-je satisfait, que quelques
-défenses que je pusse opposer à ses doigts, il ne me fut jamais possible de
-les contenir. Ce fut alors qu'il me prouva toute la grossièreté de ses
-désirs, et combien peu l'épurait les sentimens que je cherchais à lui
-inspirer. . . . Il se mit nud, quoique je lui dise, il s'approcha de moi dans
-cet état, et voulut contraindre mes mains . . . mais elles ne remplirent pas
-son objet . . . je ne m'en servis que pour le repousser. . . . Il me faisait
-horreur. . . . Quand le vin eut échauffé sa tête, on n'imagine pas tout ce
-qu'il osa dire . . . Quel déréglement! Oh, grand Dieu! que serais-je devenue,
-s'il avait fallu que je fusse la victime d'un tel excès d'irrégularité.
-J'hazardai pendant le souper de lui parler de Clémentine, mais il m'imposa
-silence, et je fus obligée de changer de propos.
-
-Il est enfin temps de vous dire quels étaient les moyens sur lesquels je
-comptais pour me débarasser des poursuites de ce vilain moine, et pour me
-soustraire encore à ce nouveau danger, aussi heureusement que je m'étais tiré
-des autres. J'avais gardé avec le plus grand soin dans ma prison, le
-somnifère précieux, dont Brigandos m'avait chargé, et comme ce qui m'en
-restait était considérable, si le quart de cette portion que je croyais
-suffisant ne réussissait pourtant pas à assoupir complètement mon
-persécuteur, mon intention était d'avaler moi-même le reste, pour me procurer
-un sommeil éternel qui me délivra de tous mes maux. Cette poudre ainsi que le
-peu d'argent que j'avais était heureusement échappé à toutes les recherches
-qui se font en entrant dans ces sortes d'endroits, et ces objets fondaient en
-ce moment mes plus chères espérances. J'avais adroitement caché dans ma main
-la dose destinée à Dom Crispe, et depuis que nous étions à table, je ne
-m'occupais que des moyens de la placer dans son verre. Étourdi d'amour et de
-vin, vers le milieu du souper, il se penche totalement dans mes bras pour
-couvrir mon sein de baisers, au lieu de le repousser comme j'avais coutume,
-ma main gauche captive sa tête sur ma gorge, pendant que j'introduisis
-lestement derrière lui, de la droite, la poudre que je tiens prête, son verre
-était plein, elle s'y délaya tout de suite, mon opération faite, je le
-repoussai doucement, me versant à boire à moi-même, je l'invite à me faire
-raison, il avale et le suc préparé distillant aussitôt dans ses veines,
-produisit un effet si prompt, que dix minutes après, ses yeux
-s'appesantissent, ses sens se glacent, et il tombe dans une espèce de
-l'étargie qui m'aurait effrayée pour tout autre homme, et dans tout autre
-cas. Mais quand il s'agit de sauver son honneur et sa vie, je ne sais si tous
-les moyens ne sont pas légitimes pour se débarrasser de son adversaire.
-
-Dès que je vis dom Crispe dans ce repos si heureux, je ne songeai plus qu'à
-fuir. Les dangers où je m'exposais s'offraient à moi dans toute leur étendue,
-il y allait de mes jours si j'étais reprise, je ne me le déguisais pas, mais
-en restant je manquais à ce que j'avais de plus cher au monde; ce malheur là
-n'était-il pas pour moi le plus cruel de tous? --Courage, me dis-je alors, ma
-bonne fortune ne m'a point abandonné, dans des occasions aussi périlleuses
-que celle-ci, elle continuera de me servir, et en disant celà, je m'élance
-dans le jardin, laissant mon homme enseveli dans le plus profond sommeil. Le
-temps était superbe, la lune réfléchissait des feux si purs, que la plus
-belle soirée eût été moins claire. Tout l'enclos de cette maison était
-entouré de hautes murailles, le sanctuaire des plaisirs des gens de cette
-espèce, doit ressembler nécessairement au local affreux qu'ils habitent; ah!
-quel que soit le motif du crime, qu'il soit dicté par le besoin, qu'il soit
-l'ouvrage du plaisir, il lui faut toujours des voiles et de l'obscurité.
-
-Franchir ces murs dans un lieu ou dans l'autre, devenait égal, puisqu'on
-n'entrait dans cette maison que par une porte, qui vraisemblablement devait
-être fermée; je profite donc d'un endroit treillagé pour arriver sur le haut
-du mur, et quelqu'hauteur qu'il put avoir, je résolus de me précipiter les
-yeux fermés. . . . Aucun autre parti ne s'offrait, il fallut donc prendre
-celui-là. . . . Je sautai, mais la chute fut si terrible que je tombai
-presqu'évanouie; je ne suis pas long-temps dans le repos, mille sentimens
-aigus m'en réveillent à l'instant et je me mets à courir à travers les champs
-comme une folle. . . . Au bout d'une heure je m'arrête, et reprends un
-instant haleine sur le bord d'un petit ruisseau. Là, je crus qu'il était
-prudent de s'orienter pour ne pas tomber dans le piège, en s'occupant à le
-fuir, je cherchai le nord au moyen de la direction de la lune, et je m'y
-dirigeai, bien sûre en suivant cette marche, de tourner le dos à l'Espagne,
-et le visage aux Pyrenées; ensuite je tâchai de trouver un chemin quelconque
-qui put à peu près remplir mon objet dans la direction projettée. J'en vis
-bientôt un, je le suis, il y avait environ une demie heure que j'y marchais
-au hasard, lorsque j'entendis des cheveaux galloper derrière moi. --Oh ciel!
-me dis-je, c'est moi qu'on suit assurément, et je me jette dans l'épaisseur
-d'une haie vive, pour tâcher de n'être pas apperçue. Jugez si mon trouble
-augmenta, lorsqu'en passant près de moi, l'un des deux cavaliers dit à
-l'autre, nous devons la trouver avant le jour, il n'y avait pas une demie
-heure qu'elle était partie, quand monseigneur nous a fait monter à cheval. Et
-celui qui venait de prononcer ces mots, descendant ici pour un léger besoin,
-vint se placer exactement vis-à-vis de moi. . . . Son camarade l'interrogeant
-alors, que crois-tu, dit-il, que monseigneur en fera si nous la lui ramenons?
---Il la tuera, j'en suis certain, rien n'égalait sa fureur; ma foi, continua-
-t-il en remontant sur son cheval, je ne la plaindrai pas, car il n'est pas
-permis de jouer un tour aussi sanglant. Et ils se remettent à galoper.
-
-Je ne vous rendrai pas l'effet que ces paroles produisirent en moi, la
-circulation de mon sang s'arrêta tout à coup, un froid mortel me saisit, je
-fus prête à perdre connaissance; revenue des angoisses de cette première
-crise, j'étais incertaine si je suivrais la même route, ou si je retournerais
-sur mes pas, l'un et l'autre était dangereux, et je ne savais auquel me
-résoudre, quelquefois j'étais tentée de demeurer là, et de n'aller ni en
-avant ni en arrière, lorsque prêtant l'oreille avec attention, j'entendis les
-deux cavaliers revenir. --Ce fut pour le coup que je me crus perdue, je me
-blottis dans ma haye, et je m'y rapetissai tellement, qu'un lapin, j'en suis
-sûre, n'aurait pas tenu moins de place. . . . Nos gens revenaient, mais plus
-doucement, et comme j'entendis une femme pleurer, je ne doutai pas qu'ils
-n'eussent saisi leur proie. . . . Ceci ranima mon courage, j'écoute, . . .
-j'examine même à travers les feuilles avec un peu plus de hardiesse, mais
-quel est mon étonnement quand je distingue positivement au clair de lune, les
-traits et la taille de Florentina celle de nos compagnes, dont je vous ai
-parlé, et dont l'âge était de 14 ans; un moment je crois me tromper, mais
-l'affreuse scène qui se passe sous mes yeux, achève bientôt de me convaincre.
-
-Parbleu! dit l'un de ces hommes à l'autre, ce serait une grande duperie à
-nous, de rendre cette petite fille sans nous en divertir, il faut en profiter
-puisque le hasard nous la donne. --Ainsi soit fait, dit le cavalier, qui la
-portait en grouppe, tu es un camarade discret, je compte sur toi, monseigneur
-ne s'en soucie plus, il ne la veut que pour se venger du tour qu'elle lui
-joue, et d'ailleurs si elle parle, nous la démentirons. --On nous croira
-plutôt qu'elle, dit l'autre. --Et comme alors tous deux se retrouvaient au
-pied de ma haye, ils jugèrent le lieu convenable et s'y arrêtèrent pour y
-consommer leur forfait. Ils déposèrent sur le gazon, cette pauvre petite
-malheureuse si près de moi, qu'il ne m'est plus possible de la méconnaître,
-et . . . mais comment vous peindre ce qui se passa. . . . Il vous est plus
-aisé de le déviner, qu'il n'est honnête à moi de le dire, ces deux brutaux
-assouvissent tour-à-tour leur abominable passion, et laissent au bout de
-trois heures cette pauvre petite fille presque anéantie de la grossièreté de
-leur emportement.
-
-Enfin le jour commençait à paraître, et ne les voyant point partir, je
-frémissais d'être découverte. --Par _Saint-Christophe_ dit l'un de ces
-misérables, las de ces impudentes insultes, et prêt à en faire à cette pauvre
-créature de bien plus dangereuses pour elle. Par tous les saints du paradis,
-nous ferions mieux d'égorger tout d'un coup cette coquine, que de la ramener
-à _monseigneur_. Si elle parle nous sommes perdus, regarde si une femme de
-plus ou de moins dans le monde, vaut la peine de risquer nos places. Puisque
-nous en avons fait tout ce que nous voulions, puisque nous en sommes
-rassasiés partageons-la en dix-huit parts, et mettons les morceaux dans cette
-haye, nous dirons que nous ne l'avons point vue, jamais aucunes circonstances
-n'auront couvert un meurtre avec autant de sûreté; ces cruelles paroles
-réveillèrent la triste victime de la cruauté de ces barbares. . . . Ô
-messieurs! dit-elle en se jettant à leurs genoux, je vous proteste sur-tout
-ce que j'ai de plus sacré que je ne parlerai jamais de ce que vous venez de
-faire. C'est vous qui me gardez, je serai toujours dans vos mains, ici comme
-chez _monseigneur_; ne serez-vous pas de même à temps de me tuer si je dis un
-seul mot? mais l'un d'eux, celui qui avait proposé le viol, infiniment plus
-féroce que l'autre, saisissant d'une main cette pauvre fille par les cheveux,
-et lui portant de l'autre la pointe d'un poignard sur le cœur, non, non, dit-
-il, point de quartier, tu parleras encore bien moins quand tu seras morte,
-ami, continua-t-il à son camarade, tenant toujours cette malheureuse sous le
-fer; deux choses s'offrent ici, pèse-les bien, la mort de cette catin d'une
-part, de l'autre la perte de notre fortune, l'une de ces choses ne touche que
-cette vile créature, l'autre nous intéresse tous les deux. Devons-nous
-balancer un instant? --Arrête répondit le camarade de cet homme féroce, je
-sens toute la vigueur de tes raisons, mais c'est assez d'un crime, n'en
-commettons pas deux, elle nous promet de ne rien dire, croyons-la; si elle
-manque à sa promesse, nous saurons toujours l'en punir. Partons, le jour
-vient, on serait inquiet, pressons-nous. Tu t'en repentiras dit l'autre en
-lâchant la petite bohémienne, souviens-toi qu'il ne faut jamais faire un
-crime à demi, et qu'il n'y a jamais de puni que ceux qui ne l'achèvent pas.
-Le principe n'est pas toujours sûr, dit l'autre, en mettant la petite fille
-derrière son cheval et y remontant lui-même pendant que son ami en faisait
-autant, mais vrai ou non, on a toujours au moins sa conscience dont la voix
-nous console intérieurement, de n'avoir pas fait tout le mal possible, et ils
-piquèrent des deux.
-
-Je n'avais pas une goute de sang dans les veines, mais avant de me livrer à
-aucune combinaison sur cette aventure, mon premier soin fut de m'éloigner au
-plus vite de ce fatal endroit, et continuant tristement ma route non sans
-être saisie de frayeur au moindre bruit, je ne pus m'empêcher de me demander
-alors en moi-même, comment il était possible que cette petite fille fut dans
-les mains de ces gens-là? nous ne l'avions pas vue à l'inquisition, mais nous
-étions bien sûrs qu'elle y était avec nous. Par quel événement s'en était-
-elle échappée? comment se trouvait-elle sur la même route que moi? tout cela
-devenait une énigme assez difficile à résoudre. Ma seule combinaison fut,
-qu'apparemment le grand vicaire compagnon des crimes et des débauches de Dom
-Crispe, avait sans doute une maison près delà, que ces libertins s'étaient
-partagé un certain nombre de femmes de notre troupe, et que celle-là
-s'évadait apparemment de chez lui comme je m'échappais de chez l'inquisiteur.
-Mais pourquoi se sauver? Elle n'avait pas les mêmes raisons; ce qui devenait
-une circonstance affreuse pour moi, était pour elle l'époque de son bien-
-être.
-
-Quoi qu'il en fut, je n'en ai jamais appris davantage; et c'est la dernière
-fois de ma vie que j'ai revu cette infortunée.
-
-Je continuai ma route: avant midi je vis l'_Escurial_ sur ma gauche, je le
-traversais, si j'eusse suivi le grand chemin, mais ne marchant que par des
-sentiers, je le laissai à l'écart, cela me suffit pour me faire voir que ma
-direction était juste, et que je faisais effectivement face aux Pyrénées. Je
-cheminai tout le jour, ne m'arrêtant que quelques instans aux pieds des
-arbres, évitant tous les endroits habités, et ne vivant que de racines et
-d'eau. Je me trouvai le soir si éloignée de tous les chemins praticables, que
-quoique ma direction fut toujours juste, je ne savais plus trop où j'étais.
-Je voyais pourtant ces montagnes si élevées qui séparent la vieille Castille
-de la nouvelle, je savais qu'il fallait les traverser pour me rendre à
-_Saint-Ildephonse_, où je retrouverais la route des Pyrénées, mais comme il
-était trop tard pour entreprendre alors ce passage, je ne m'occupai qu'à
-chercher quelqu'abri, où je pus attendre le jour; un sentier que je suivis
-dans ce dessein, à travers des taillis, très-fréquens dans cette partie de
-l'Espagne, m'amena auprès d'une maison isolée, à la porte de laquelle je vis
-une enseigne; je m'approchai d'une femme assise sur un banc, près de la
-maison et lui demandai par quel hasard il se rencontrait une auberge dans une
-route aussi peu fréquentée, il est vrai me dit cette femme, que ce passage
-est très-peu suivi, il ne peut même l'être par les voitures comme vous le
-voyez, mais beaucoup de marchands fraudant les droits royaux et qui passent
-des soyes de la _Castille_ dans l'_Estramadure_, se trouvant plus en sûreté
-par cette route secrette, la suivent et s'arrêtent chez moi; nous y avons une
-bonne chambre ma mie. . . . Elle est vacante. Il ne nous viendra personne ce
-soir. . . . Si vous avez de quoi la payer, elle est à votre service; trop
-heureuse d'une rencontre qui semblait au moins pour cette nuit, m'assurer du
-repos et de la sûreté; je sortis de ma poche un quadruple, et priai cette
-femme dont l'abord me paraissait honnête, de se payer de sa chambre, de son
-souper, et de me rendre le surplus, ce qu'elle fit aussitôt, très-
-honnêtement, sans me rançonner en aucune manière; je montai; cette chambre
-était beaucoup plus propre que je n'eusse dû l'attendre dans un tel lieu, je
-m'y instalai, et trois quarts-d'heure après, la femme elle-même m'apporta un
-assez bon souper. Tous ces procédés paraissant établir la confiance, mon
-repas fait, je crus qu'une nuit tranquille devait m'attendre dans le lit qui
-m'était destiné; un excès de délicatesse assez déplacé dans ma position, mais
-néanmoins fort heureux pour moi dans la circonstance, me fit regarder les
-garnitures de ce lit, je crus y voir plusieurs tâches de sang, je soupçonnai
-que quelque malade pouvait y avoir couché, mon imagination ne fut pas plus
-loin, c'en fut assez pourtant pour me déterminer à ne point m'établir dans
-l'entour de ces rideaux et à transporter les matelats par terre à dessein d'y
-passer la nuit, et plus fraîchement, et plus proprement, dès que je devais en
-espérer une tranquille; mais combien mon espoir était loin de se vérifier,
-j'étais dans le plus profond sommeil, il était environ trois heures, j'avais
-eu la précaution de garder de la lumière, lorsqu'un bruit épouvantable me
-réveilla tout à coup en sursaut. . . . Je me lève, je jette les yeux sur ce
-fatal lit. . . . Juste ciel! j'étais écrasée si j'y eusse couchée. Au moyen
-d'un ressort, l'impériale de ce lit garni d'une meule énorme, s'abaissait et
-pulvérisait en une minute ceux qui avaient eu l'imprudence de s'y placer.
-. . . Vous jugez aisément de ma frayeur. . . . La présence d'esprit ne
-m'abandonna pourtant point, je m'habille, et ne doutant pas que les scélérats
-auxquels appartenait ce coupe-gorge ne vinssent bientôt vérifier l'effet de
-leur perfide stratagème, je me résous à fuir avec la plus grande vivacité,
-j'ouvre très-doucement ma fenêtre, j'entrevois le sentier que j'avais suivi
-la veille, et me précipitant au bas de la maison, je gagne promptement ce
-chemin, en continuant de marcher avec une rapidité surprenante, jusqu'à ce
-que j'eusse entièrement perdu cette maison de vue. . . . Grand Dieu . . . me
-dis-je, alors en ralentissant un peu ma marche, et me livrant à mes
-réflexions, où nous entraîne une première imprudence! quelle foule de maux
-m'ont affligée depuis que j'ai eu le malheur de quitter ma famille, et voilà
-donc les hommes! est-il possible qu'on ne trouve jamais avec eux que
-fourberie, débauche, méchanceté, trahison, violence. . . . Est-ce donc là
-l'ouvrage d'un être bon! . . . Sont-ce donc par ces traits qu'il ose
-prétendre à notre hommage! . . . Ah! Brigandos, vos principes ne sont pas si
-hors de raison, et dès que je ne vois qu'infamies sur la terre, ce ne peut
-être qu'un être méchant et indigne de nos cultes qui a créé tout ce qui nous
-environne. Ou l'athéisme, ou ce systême, le bon sens n'y voit pas de
-milieu [8]. Ces réflexions philosophiques me conduisirent au pied des
-montagnes, en un endroit où leur ouverture me fit croire que devait être le
-passage qui conduit à _Saint-Ildephonse_, je ne me trompais pas, ce défilé
-qu'on nomme _E puerto del Frante Frio_, me conduisit effectivement à _Saint-
-Ildephonse_, avant que l'astre ne fût à son plus haut degré; mais je n'entrai
-pas dans le bourg de cette maison royale, et me contentai, suivant ma
-coutume, de suivre les sentiers latéraux des points de la grande route des
-Pyrenées.
-
-Anéantie, absorbée ce jour-là de ma catastrophe nocturne, je fis peu de
-chemin, et passai la nuit au pied d'un arbre, préférant cette situation aux
-risques de me trouver encore dans quelques maisons suspectes.
-
-Mon projet le lendemain, était de m'approcher de Ségovie, mais ayant pris
-beaucoup trop à gauche, je me trouvai totalement égarée, la nuit vint je ne
-voyais plus ni route, ni maison autour de moi, et je suivais tristement un
-petit chemin à moitié frayé, au hasard du lieu où il pourrait me conduire,
-lorsque j'entendis le son d'une cloche, je m'y dirigeai et parvins au bout
-d'une demi-heure, près d'un couvent de capucins extraordinairement isolé, et
-qui me parut peu considérable, je n'avais aucune envie comme vous le croyez
-aisément d'aller demander asyle à ces bons pères, je serais devenue dans leur
-retraite, un morceau trop friand pour eux, mais trouvant l'église ouverte, je
-m'y introduisis, imaginant au moins que l'air d'y prier, m'y ferait passer
-tranquillement la nuit; j'entrai, je me tapis dans un confessionnal, et peu
-après j'entendis fermer l'église. Dans cette tranquille obscurité, épuisée de
-faim et de fatigue, je me livrai malgré moi au sommeil, il y avait tout au
-plus deux heures que je reposais, lorsque j'entendis ouvrir la porte du chœur
-qui donnait dans le couvent, je crus d'abord que les pères venaient à
-matines. Cette idée qui ne m'était pas venue, me fit frémir, mais ce qui
-frappa mes regards redoubla bien mieux mes craintes, deux religieux, éclairés
-d'une faible lampe, s'introduisirent à pas lents; ils portaient l'un par la
-tête, et l'autre par les pieds, un cadavre de femme tout récemment
-assassinée. --Mettons la ici, dit l'un d'eux en déposant le côté du corps
-qu'il tenait, sur la balustrade du chœur, et ouvrons vite un caveau. --La
-belle créature dit l'autre en la considérant. . . . sans les maudites
-recherches dont nous sommes menacés, elle nous aurait encore servi plus de
-six mois. --En voilà pourtant _vingt-une_ qui nous passent ainsi par les
-mains depuis quatre ans; nous dépeuplerons la province. --Ce sont nos
-maudites institutions qui sont cause de celà, nous sommes des hommes comme
-les autres, et tout comme eux nous avons besoin de femmes, qu'on nous en
-laisse à volonté, et pour déguiser des besoins naturels, nous ne serons pas
-obligés d'avoir recours au crime, nous ne serons pas contraints à tuer les
-objets de nos jouissances, de peur qu'ils ne nous trahissent. Voilà
-l'inconvénient affreux que n'ont pas su prévoir les loix; une jeune fille,
-tendre et crédule, devient infanticide pour déguiser sa faute, un libertin
-sujet à des caprices, pour les cacher, en détruit l'objet, le moine
-incontinent devient un meurtrier, qu'on ferme les yeux sur des torts qui ne
-sont qu'imaginaires, sur des faiblesses qui n'offensent en rien la société,
-et l'homme ne deviendra pas doublement criminel pour empêcher qu'on n'imagine
-qu'il put se le rendre une fois. --Si les parens viennent demain comme on
-nous en menace, nous leur dirons qu'on les a trompés, _fausseté_, _trahison_,
-_fourberie_, rien ne coûte après les crimes où l'on nous force. . . . Et
-voilà comme on perverti l'homme, voilà comme pour le rendre meilleur, on
-l'oblige à devenir plus mauvais. --Alors l'un de ces moines s'avançant vers
-le confessionnal où j'étais, vint ouvrir un caveau à moins d'une toise de
-moi, allons, dit-il à son confrère dès qu'il eut fait, mettons cette
-malheureuse dans sa dernière demeure, et ils la reprirent, la placèrent sur
-le bord du caveau, et se reposèrent encore un instant. --Si jamais nous
-étions vus dit l'un, quand nous faisons de pareilles choses. Malheur à celui
-qui nous surprendrait, il passerait un mauvais quart-d'heure, nous
-enterrerions deux individus au lieu d'un. Fussent-ils vingt, nous les
-camperions dans le caveau. --Heureusement que dans notre solitude, ces
-surprises-là sont impossibles. --Impossibles, tu te trompes, un voyageur peut
-s'être arrêté dans l'église . . . S'y être laissé enfermer, s'évader ensuite
-le lendemain, pour aller nous trahir et nous perdre. --En vérité nous ne
-devrions jamais procéder à de semblables expéditions, sans tout examiner
-avant;--Et vous jugez si je frémissais. --Allons plaçons-là toujours
-continuèrent-ils, pour aujourd'hui il n'y a rien à craindre; il ne passe
-personne les samedis devant notre maison, une autre-fois nous serons plus
-prudens. --Ils descendent tous deux le cadavre, remontent au bout de
-quelqu'instans, referment le caveau, et rentrent dans le couvent.
-
-Je n'avais, à ce qu'il me semblait rien éprouvé jusqu'alors qui eut dû me
-causer autant d'allarmes même dans l'aventure de Fiorentina, car au moins là,
-j'étais en plaine; absolument anéantie, j'écoutai un moment si je ne rêvais
-pas. . . . --Ô fortune! me dis-je, comment me tireras-tu de ce pas-ci? . . .
-Il n'est pas possible que je ne sois vue demain, quand on ouvrira
-l'église. . . . Et si celà arrive, je suis morte. . . . L'agitation,
-l'inquiétude, la frayeur dont je fus tourmentée le reste de la nuit, ne peut
-ni s'imaginer, ni se peindre; à tout instant j'appercevais le fatal caveau
-s'ouvrir devant mes yeux pour m'engloutir vivante. . . . D'autrefois je ne
-m'y voyais descendue qu'après avoir été percée de cent coup de poignards.
-. . . Oh! qu'elle me sembla longue cette effrayante nuit! le jour parut
-enfin; un frère du couvent vint ouvrir les portes, et dans l'instant une
-douzaine de femmes et de paysans s'introduisirent pour entendre la première
-messe; je crus ici qu'il serait beaucoup plus prudent d'avoir l'air d'entrer
-avec ces gens-là, que d'afficher celui de fuir, je me dégage donc lestement
-de mon coin, et me mêlai parmi ces villageois, ils s'agenouillèrent, j'en fis
-autant, il faut quelquefois savoir feindre. Une figure étrangère est observée
-dans des endroits écartés comme ceux-là; on jetta beaucoup les yeux sur moi,
-mais l'on ne me dit mot. Le prêtre parut. . . . C'était un de ces mêmes
-moines . . . un de ces mêmes scélérats qui venait de se souiller de forfaits,
-dont les mains impures et sanglantes, allaient offrir le sacrifice divin.
-. . . Si j'ai jamais cru faire un crime moi-même, c'était bien d'assister à
-une aussi révoltante idolâtrie. . . . Ô ciel! me dis-je, quand il leva
-l'hostie, serait-il donc possible qu'un miracle comme celui duquel on nous
-parle, se fît sous les paroles de ce monstre, . . . et je détournai les yeux
-avec horreur. Voilà l'époque où j'ai pris cette cérémonie de l'église, dans
-une haine tellement invincible, qu'il serait moins cruel pour moi, d'assister
-à un supplice, que de voir opérer ce mystère.
-
-L'impiété s'acheva; je sortis avec le peuple; et bientôt j'en fus entourée;
-on me questionna. . . . Je me dis pelerine française, retournant dans ma
-patrie, le confrère de celui qui venait de dire la messe, celui qui l'avait
-aidé pendant la nuit, était venu se joindre aux paysans, il me regarda avec
-attention, je vis aussitôt la luxure éclater dans ses yeux. Il me demanda où
-j'avais couché? sous un arbre à une lieue d'ici, répondis-je, ne voyant nul
-abri où pouvoir reposer ma tête; il me proposa d'entrer au couvent, m'assura
-que je le pouvais à titre de pelerine, et que puisque je n'avais pas soupé la
-veille, on m'y servirait à déjeûner; eusse-je eu mille fois plus d'appetit,
-je me serais bien gardé d'accepter de tels secours; . . . il redoubla ses
-instances, . . . je mis plus d'expression à mes refus, et priant un de ces
-villageois de m'indiquer la route de Ségovie, je m'acheminai promptement vers
-le côté qu'on m'indiquait, sans oser seulement regarder derrière moi. À peine
-eus-je fait deux lieues que je trouvai une maison; j'y entrai à dessein d'y
-prendre quelque nourriture, ce n'était point une auberge, mais une grosse
-ferme, habitée par d'honnêtes gens, dont je fus très-bien reçue; le premier
-objet qui me frappa, fut une jeune femme pleurant au coin du feu de la
-cuisine. --Je demandai le sujet de son chagrin. --C'est ma fille me répondit
-un vieillard, qui me parut être le chef du logis, depuis deux mois la chère
-femme ne peut se consoler. --Et que lui est-il donc arrivé demandai-je?
---Elle avait une fille de quinze ans, belle comme le jour, qui a disparue
-depuis l'époque que je vous dis, sans qu'il soit possible de savoir ce
-qu'elle est devenue. . . . Une fille sage comme sa mère, . . . dévote comme
-un ange, un enfant que nous adorions; . . . c'était l'espoir et la
-consolation de mes vieux jours. . . . et des larmes humectèrent ici, les yeux
-de ce brave homme. --Mais dis-je alors ne doutant plus de la funeste liaison
-de ces deux faits, n'avez-vous négligé nulles recherches? Aucunes, me dit le
-vieillard. . . . De mauvaises gens sont venues nous dire qu'elle était cachée
-dans ce petit couvent de capucins, auprès duquel vous avez dû passer. . . .
-Quelle apparence que des personnes si saintes et si honnêtes, eussent fait
-une pareille chose. . . . Ils ne sont que trois dans ce couvent, et tous les
-trois méritent d'être canonisés. Un d'eux encore hier au matin . . . était là
-qui nous consolait . . . le saint homme. . . . Il nous disait que Dieu nous
-aimait, puisqu'il nous châtiait aussi cruellement . . . Qu'il fallait prendre
-ce fléau comme une des croix dont le fils de Dieu fut humilié, et que celle
-que nous pleurions était peut-être dans le ciel à présent. . . . Peut-on se
-permettre de soupçonner de tels religieux! . . . ils seraient bien plus
-capables de nous la ramener si elle avait failli, que de nous désoler en nous
-la ravissant. . . . La pauvre petite . . . Ils l'ont connue toute enfant,
-l'un d'eux la confessait, il est aussi le directeur de toute notre
-famille. . . . C'est chez eux qu'elle a appris à lire, . . . chez eux qu'elle
-remplit l'an passé ses premiers devoirs de chrétienne. Ils sont tous les
-jours ici, ils nous conseillent, . . . ils nous chérissent. . . . Ce sont des
-scélérats ceux qui veulent mettre la perte de notre chère fille, sur le
-compte de gens aussi respectables.
-
-Ici je m'imposai le silence le plus vigoureux; quelqu'horrible que fût le
-crime de ces moines, quelque certaine que je dus être, que la fille perdue et
-la fille enterrée dans le couvent, ne devait être que la même personne, rien
-ne put me déterminer à devenir la délatrice de ces malheureux, je ne sauvais
-pas la vie de cette infortunée, en accusant ceux qui l'avaient fait périr, il
-y a d'ailleurs quelque chose de si obscur et de si louche sur-tout cela, dans
-les décrets de la nature, si c'est la perte de l'individu qui caractérise le
-crime, n'en commettai-je pas un en faisant périr ces religieux? et si ce
-n'est pas la perte de l'individu qui constate le crime, ou si cette perte est
-égale aux loix de la nature, qui ne se maintiennent que par des pertes. . . .
-Restait-il alors bien prouvé que ces moines méritassent la mort? . . . et
-puis tous trois périssaient par mes aveux; or, un seul être en vaut-il
-trois? . . . la mort du meurtrier enfin, empêche-t-elle de nouveaux
-meurtres? . . . répare-t-elle celui qu'il a fait? . . . ranime-t-elle le sang
-qu'il a versé? . . . mais ils en avouaient plusieurs. Il ne m'appartenait pas
-de les prendre sur de tels aveux, je n'avais pas les indices de plusieurs
-crimes. À peine avais-je ceux d'un seul, je dis _à peine_, puisque ce crime
-n'avait pas été commis sous mes yeux, je ne pouvais donc pas les dénoncer
-pour plusieurs. J'aurais enfin tout mis en œuvre pour que les moines de
-l'univers entier, eussent eu la permission publique de se livrer au petit
-mal, qui pouvait en empêcher de si grands, mais je n'aurais pas fait un pas
-pour perdre des malheureux qui ne devenaient criminels que par force . . .
-Que, contraints par des loix absurdes que j'aurais eu le tort de servir, en
-leur immolant ces victimes. Moyennant quoi je me tus, je plaignis le sort de
-ces bonnes gens, les payai largement de ma dépense, et suivis la route qu'ils
-m'assuraient devoir me rendre le même soir à Ségovie.
-
-Cette route n'était qu'un sentier, seulement à trois lieues delà, je devais
-trouver le grand chemin, je le rencontrai comme on me l'avait dit, mais ne me
-souciant point de le suivre, toujours dans la crainte d'être poursuivie comme
-fugitive de l'inquisition, je me mis à battre des traverses toujours dans les
-directions de mes principaux points, de façon que marchant encore cette
-journée au hasard et n'ayant rencontré personne, je m'égarai une seconde
-fois. Aucun abri dans les environs, une nuit des plus obscures et qui m'otait
-toute espérance de me retrouver ce soir-là. Rassasiée de malheurs, frappée de
-tous les objets sinistres offerts à moi depuis si long-temps, une frayeur
-soudaine me saisit, et me laissa cheoir au pied d'un chêne, presque sans
-force et sans mouvement, j'étais à peine dans ce funeste état, qu'un homme
-armé d'une carabine en bandoulière, et d'une ceinture garnie de poignards et
-de pistolets, se laissa glisser du haut de l'arbre, et tomba tout à coup à
-mes pieds . . . Que fais-tu la p . . . me dit-il d'une voix terrible, et que
-viens-tu chercher dans ce pays-ci? . . . Hélas! monsieur, dis-je aussitôt en
-me levant, je ne suis pas ce que vous croyez, mais une malheureuse femme,
-enlevée de France par un amant qui m'a épousée, qui m'a été ravi lui-même,
-que je cherche par toute la terre et que je vais essayer de retrouver dans ma
-patrie. Ces explications suffisaient, mais elles ne satisfaisaient pas le
-scélérat à qui j'avais à faire. --Tu es française me dit-il alors, en se
-servant de notre langue, et moi aussi ma mie, allons paye la bien venue, et
-m'ayant en même-temps adossée contre l'arbre, il se préparait à ne me faire
-aucun quartier, malgré les nœuds de la patrie; déjà une de ses mains
-empêchait ma voix de s'échapper, tandis que l'autre facilitait une entreprise
-dont j'allais infailliblement devenir la victime, si dans l'instant une
-troupe de ces mêmes brigands ne nous eût entourés tous les deux; ils étaient
-huit en tout, également armés, et tous gens de fort mauvaise mine; un moment,
-dit l'un d'eux en arrêtant avec violence les poursuites de mon adversaire, un
-moment, il faut que chacun en ait sa part, et il n'est pas juste que le plus
-nouveau passe le premier; _capitaine_, s'écria celui qui venait de parler, à
-un autre homme qui arrivait, venez décider la question. --Quelle est cette
-_gueuse_ là dit cet homme rébarbatif, en me tirant vivement d'auprès de
-l'arbre, pour m'observer un peu plus au jour. De par tous les diables, elle
-n'est pas mal. . . . Amis menons cela dans notre caverne, vous savez que nous
-n'avons personne pour nous faire à manger, quand nous revenons de nos
-courses, il nous faut préparer nous-mêmes de quoi nous restaurer. . . . Cette
-p . . . là sera excellente . . . et pour cela et pour autre chose, . . .
-quand la fantaisie nous en prendra, . . . Marchons, poursuivit-il, il est
-tard, demain la voiture de Madrid passe au coin du bois, à l'aube du jour, je
-n'y veux laisser ni un écu, ni un voyageur, j'ai tant de chagrin d'avoir
-manqué aujourd'hui la berline du duc _Dalbuquerke_, que je veux m'en venger
-demain sur tout ce que je rencontrerai; et l'on marchait toujours durant
-cette charmante conversation, qui, comme vous voyez ne me laissa pas ignorer
-long-temps que j'avais pour affreux destin, d'être tombée dans une troupe de
-voleurs, . . . que dis-je dans une troupe d'insignes assassins, qui ne
-faisait jamais grace à qui que ce fut, et qui s'étant rendue introuvable dans
-la vieille Castille, l'inondait depuis six mois des crimes les plus atroces.
-Je ne vous dirai point mes réflexions, j'étais si tellement anéantie qu'à
-peine avais-je la force de respirer. Quelquefois pourtant je les suppliais de
-me faire grace et de me laisser poursuivre mon chemin; mais ils riaient ou me
-menaçaient, il fallait se résoudre et marcher; au bout d'une demie heure nous
-arrivâmes dans un taillis extrêmement toufu, où l'épaisseur des branches nous
-laissait à peine la possibilité de défiler. Vers le milieu de ce petit bois,
-le chef qui marchait en tête, leva une pierre couverte de broussailles, un
-escalier s'offrit à nous, nous le descendîmes dans le silence et quand nous
-fûmes à près de cent pieds sous terre, nous nous trouvâmes dans un vaste
-caveau au fond duquel brûlait une lampe, on alluma plusieurs chandelles et
-dans l'instant je pus distinguer la forme du local; il paraissait que cette
-retraite était une ancienne carrière, plusieurs sentiers aboutissaient à la
-principale pièce dans laquelle nous étions, et conduisaient par leur autre
-bout à différentes petites chambres également taillées dans l'épaisseur du
-roc. Là, nos bandits se désarmèrent, et le capitaine en me regardant sous le
-nez, me demanda qui j'étais, je lui dis la même chose que j'avais avancée à
-celui de sa troupe qui m'avait parlé le premier. Alors cet insigne brutal
-pour toute marque d'intérêt aux malheurs que je venais de lui peindre; reprit
-sa carabine, et après un blasphême exécrable, _Bras de fer_, dit-il à un de
-ses camarades, j'ai bien envie de tirer cette pucelle au blanc, je n'ai
-jamais tué de femme de ma vie, je veux voir si celà serait meilleur à
-_désorganiser_ qu'un homme, bien dit, capitaine, répondit _Bras de fer_,
-aussi bien les doigts me démangent, je ne dors pas d'un bon somme quand je
-n'ai pas tué quelqu'un; plaçons-la toute nue au bout de l'allée, les jambes
-ouvertes, et le premier qui mettra la bale dans le noir, aura à lui tout seul
-le butin qui se fera demain. . . . Mais quand ils virent que je
-pâlissais, . . . que j'étais prête à perdre connaissance, . . . le capitaine
-quitta son arme, et me dit d'être tranquille, qu'il ne faisait cela que pour
-me faire voir le sort qui m'attendait si je cherchais à me sauver d'eux ou si
-je ne faisais pas mon devoir.
-
-De ce moment on me mit en possession des instrumens de la cuisine, on me fit
-allumer du feu, et on m'ordonna de préparer les viandes qui me furent remises
-à cet effet. Ne voyant qu'une parfaite obéissance et un peu de talent pour
-attendrir mes nouveaux maîtres, quoique je n'eus jamais fait ce métier, je
-l'entrepris avec un telle envie de réussir, que je leur fis un assez _bon_
-souper, ils en furent si contents qu'ils m'invitèrent à me mettre à table
-avec eux, ce que je fis avec bien plus de frayeur que de faim.
-
-En préparant ce repas, j'avais bien pensé au somnifère qui m'avait si
-parfaitement réussi avec l'inquisiteur; de quelle utilité ne me fût-il pas
-devenu dans une telle circonstance, mais en franchissant les murs de dom
-Crispe, j'avais eu le malheur de le perdre, et je ne l'avais pas regrettée,
-n'imaginant pas qu'il dût m'être sitôt nécessaire.
-
-Quand nos brigands eurent bien soupé, quand ils eurent vuidé un grand nombre
-de bouteilles de vin, leurs yeux se tournèrent vers moi avec un peu plus
-d'intérêt, et comme il s'en fallait bien que l'amour ou la galanterie devînt
-l'élément de leur flamme, il n'y eut sorte de brutalités qu'ils ne se
-préposèrent; un écart en amène un autre; l'ennemi de la vertu, l'est
-également de la décence; accoutumé à franchir tous les freins pour l'intérêt
-du crime où son penchant l'entraîne, jugez s'il en respecte où parle sa
-luxure? . . . Comment vous rendre tout ce qui fut dit. Vous le cacher est
-manquer le tableau; j'userai donc de quelques figures, il n'y a que les
-expressions malhonnêtes qui choquent, on peut tout montrer sous le voile.
-
-Ils prétendirent d'abord qu'il fallait me faire mettre nue au milieu d'eux,
-éteindre toutes les lumières, et qu'ainsi que des loups sur une brebis,
-chacun se jetteroit sur moi pour s'y satisfaire à sa guise: ensuite les
-opinions changèrent, il fallait, dirent-ils réserver le meilleur pour le jour
-d'ensuite . . . se contenter seulement ce soir-là de juger mon adresse,
-. . . et que celui qui, mieux servi, ou plus heureux, arriverait au but en
-moins d'instant, serait le premier le lendemain dont je couronnerais
-l'ardeur. Un troisième ouvrit un avis différent: la forteresse, prétendit-il,
-devant être d'une résistance fort vive, il fallait, afin de se mettre en état
-de l'attaquer le jour suivant, escarmoucher devant les demi-lunes, et
-s'emparer de la redoute avant d'entrer dans le corps de la place. D'autres
-dirent des choses encore plus obscènes; il n'y eut sorte de complots odieux
-qu'ils ne firent contre moi, sorte d'inventions crapuleuses ou barbares qui
-n'échauffassent leur tête. . . . Enfin le capitaine apaisa tout, et dit que,
-comme on devait partir dans une heure, il ne voulait pas que personne me
-touchât avant le retour; mais que pour passer cette heure agréablement, il
-fallait me jouer aux dés, et mettre entre les mains du sort la décision de
-l'ordre de ceux qui deviendraient mes amans tour à tour: ce projet s'exécuta
-sur-le-champ, et les rangs s'écrivirent.
-
-«Enfans, dit le capitaine, dès que cela fut fait, tout est dit, partons
-maintenant; des devoirs plus essentiels nous attendent. . . . Souvenez-vous
-que ce que nous venons de faire n'est qu'un jeu: je voulais vous tenir en
-gaieté, et vous empêcher de dormir. . . . Que cette malheureuse nous serve, à
-la bonne heure, nous en avons besoin. . . . Mais s'il y en avait un seul
-d'entre-vous qui s'avisât de profiter de sa faiblesse et de son malheur, pour
-obtenir par la violence, ce qu'elle ne doit donner qu'à celui qui lui plaira
-le mieux, je vous avertis que je regarderais cet homme-là comme un lâche,
-comme un malhonnête homme, capable de nous trahir nous-mêmes, et qu'il n'y
-auroit rien que je ne fisse pour m'en défaire à l'instant. Ce n'est ni contre
-le faible, ni contre le pauvre que doivent se diriger nos armes; elles ne
-sont destinées que pour le fort et pour l'opulent: notre métier, tout aussi
-noble que celui d'Alexandre, n'a pour objet que d'établir parmi les hommes,
-une compensation dérangée par la civilisation et les loix. Nous manquons,
-personne ne nous secoure; tout nous est permis pour réparer les torts de la
-fortune, et la férocité du riche. Tout nous est défendu, dès qu'il n'est
-question que d'un crime. Il est déjà assez malheureux pour nous d'être
-obligés d'en commettre pour vivre, sans nous y livrer gratuitement. Qu'il
-s'avance celui qui aurait envie de me contredire, et je lui fais raison sur-
-le-champ, de telle manière qu'il voudra l'entendre.»
-
-Ce discours fut universellement applaudi; tous s'armèrent et partirent, en me
-laissant ce qu'il fallait leur préparer au retour.
-
-Grand Dieu, me dis-je, confondue de ce que je venais d'ouir: . . . voilà donc
-encore de la vertu dans le sein même de l'infamie! Ces malheureux viennent de
-se permettre des propos affreux, sans doute, mais ils ne m'ont fait aucun
-mal, et ils annoncent clairement l'envie de ne m'en point faire; ils ne m'ont
-point livrée par raison d'état aux mains d'un roi barbare qui pouvait me
-dévorer: ils n'ont point eu dessein, comme l'alcaïde de Lisbonne, d'abuser de
-ma misère, pour se procurer des jouissances, ils ne m'ont pas volée pour me
-contraindre à me jetter dans leurs bras; ils ne m'ont point brûlée,
-tenaillée, pour obtenir de moi l'aveu de crimes imaginaires; ils ne m'ont
-point placée entre le déshonneur et la mort, pour triompher de ma
-faiblesse . . . ils ne me tuent point pour empêcher que je ne révèle leurs
-crimes. . . . Ce ne sera donc jamais que dans les états proscrits par la
-société, que je trouverai de la pitié et de la bienfaisance; et ceux qui sont
-chargés d'y maintenir l'ordre et la paix, ceux qui doivent y faire régner la
-piété et la religion tour-à-tour, séduits par le despotisme, ou frémissant
-sous le joug de l'imposture, ne m'offriront que des horreurs et des crimes!
-la civilisation est-elle donc un bonheur! et si la plus grande somme de
-crimes se trouve toujours sous le manteau de l'autorité; les freins dont elle
-nous accable, ne sont-ils pas plutôt les instrumens de ses passions, que les
-moyens de la vertu?
-
-Ces idées agitèrent mon esprit avec tant d'empire, que je passai deux heures
-au coin du feu comme anéantie, et sans regarder autour de moi. Je me levai
-enfin, curieuse de voir ma nouvelle habitation, comme les rayons du jour n'y
-avaient jamais pénétrés, je me munis d'une lampe, et parcourus à sa sombre
-lueur, tous les détours de ce réduit. . . . Quel fut mon étonnement, quand
-j'entendis parler bas au fond d'une voûte obscure, qui paraissait receler
-quelques lugubres habitations. . . . Je m'avance, je vois une porte, et
-distingue clairement que les sons qui me frappent, ne viennent que de la
-chambre que ferme cette porte. . . . Je prête l'oreille. . . . Ô! ma chère
-Angélique, disait en français une voix d'homme, notre imposture n'en imposera
-pas long-temps, dès qu'on aura cessé d'y croire, la mort en deviendra le
-prix, et cette affreuse caverne est notre éternel sépulchre. . . . Je
-m'enhardis. . . . De tels mots, pensé-je, ne peuvent venir que de compagnons
-d'infortune; c'est mon heureux sort qui me les envoie; parlons-leur. --Ô!
-vous, dis-je d'une voix basse, vous qui gémissez comme moi dans ce lieu
-d'horreur, . . . je m'y crois plus libre que vous; enseignez-moi comment je
-peux vous y servir? --Qui êtes-vous, me dit à travers la porte le même homme
-qui venait de parler, votre pitié trompeuse ne nous abuse-t-elle pas? --Ne le
-redoutez point, m'écriai-je, je suis comme vous, victime de la scélératesse
-des maîtres de cet affreux logis, et desire, pour le moins, aussi vivement
-que vous, de leur échapper, quelque peu de raison que j'aie à me plaindre
-d'eux jusqu'à ce moment-ci. Alors je dévoilai mes aventures; . . . monsieur
-de _Bersac_, c'était le nom de ce camarade de malheur, me raconta les siennes
-et celles de sa femme. Ils étaient l'un et l'autre comédiens français; ils
-venaient de Cadix, et retournaient dans leur patrie; la voiture publique dans
-laquelle ils étaient, avait été pillée; presque tous les voyageurs, ou
-s'étaient enfuis, ou avaient rencontré la mort, et lui, ainsi que sa femme,
-n'avaient échappé à la rage de ces meurtriers, qu'en leur promettant de leur
-apprendre un secret essentiel pour eux. Ce subterfuge n'avait eu pour but que
-de parvenir pendant ces délais, à trouver les moyens d'échapper. Ils avaient
-dit à ces voleurs, que trois jours après eux, la voiture de l'ambassadeur de
-France, chargée d'or et de bijoux, devait passer par la même route; ils
-demandaient la vie s'ils n'en imposaient pas. Le moyen avait réussi; mais ce
-qui le fondait étant imaginaire, et l'instant où la fausseté de leur histoire
-allait se découvrir, étant prêt d'arriver, comment espérer de se tirer
-d'affaire? --Il faut prévenir ce moment, dis-je, à ces malheureux époux, il
-faut nous sauver tous; j'ai du courage et de l'adresse; j'ai échappé à de
-plus grands périls; rassurez-vous, votre liberté me devient aussi chère que
-la mienne, et je vais travailler à la rendre à tous trois; ces honnêtes gens
-pleurèrent en m'écoutant; ils jurèrent de consacrer leur vie à m'être utile,
-si je parvenais à rompre leurs fers. Je les quittai pour en aller étudier les
-moyens.
-
-Il me paraissait impossible que les voleurs eussent emporté dans leur course,
-la clef du cachot de monsieur de Bersac; elle devait assurément se trouver;
-il ne s'agissait que de la chercher. Je remuai tout, il ne fut pas un coin de
-ce lugubre manoir que je ne visitai. Je découvris enfin cette clef cachée
-sous deux grands sacs de linge, je m'en saisis, . . . je vole au cachot, j'en
-ouvre la porte, et sautant au col de mes compagnons, quelle joie, dis-je,
-quel bon augure pour les suites; voilà déjà la moitié de vos liens brisés,
-travaillons promptement au reste.
-
-Monsieur de Bersac était un homme de quarante-cinq ans, d'une fort belle
-figure, et sa femme, âgée d'environ quarante, avait encore une phisionomie
-très-agréable: elle était en possession au théâtre de l'emploi des grandes
-coquettes, et son mari tenait celui des pères nobles.
-
-Rien de plus tendre que les marques de reconnaissance que me prodiguèrent ces
-deux époux; mais en en recevant les expressions à la hâte, sortons, leur dis-
-je, sortons; tel doit être à présent notre unique objet; une fois en liberté,
-nous nous livrerons à loisir aux sentimens mutuels qu'une telle rencontre
-nous inspire; ne songeons maintenant qu'à nous évader.
-
-Ils se ressouvenaient, aussi-bien que moi, du chemin de l'escalier; nous le
-gagnons, nous escaladons lestement jusqu'au haut; mais que devinmes-nous
-quand nous vîmes que la trape semblait exactement fermée. . . . Bersac ne
-désespère point, . . . il voit un jour, il pousse de toute la force de ses
-épaules, une grosse pierre couverte de broussailles pesait seulement sur
-cette trape; elle cède aux efforts de celui qui soulève, nous l'aidons, la
-pierre se renverse; et nous voilà dehors.
-
-Il faut avoir connu la situation de quelqu'un qui brise ses fers pour être en
-état de la rendre; c'est un nouvel air que l'on respire; ce sont de nouvelles
-sensations qu'on éprouve; c'est un poids énorme de moins dont on se
-débarrasse.
-
-Nous ne pûmes tenir, avant d'aller plus loin, au plaisir de nous embrasser
-encore tous les trois; puis nous encourageant mutuellement, partons, dîmes-
-nous, éloignons-nous avec vîtesse; nous serions perdus sans ressources, si
-ces malheureux revenaient.
-
-Il était environ sept heures du matin, nous nous sentions en état
-d'entreprendre une forte course; nous fîmes dix lieues avant le coucher du
-soleil, sans que rien troublât notre marche. Cette journée nous approchait de
-_Valladolid_; nous y arrivâmes le lendemain. Mes compagnons ayant tout perdu,
-les seuls petits fonds que les voleurs n'avaient pas songé à me prendre,
-avaient servi à nous conduire jusques-là. Mais ces ames honnêtes et sensibles
-surent bientôt me dédommager du peu que j'avais fait; _Bersac_ et sa femme
-avaient des amis à _Valladolid_, ils furent les voir, et en reçurent les
-secours qu'ils en attendaient. Voilà ce qui vous appartient, madame, me dit
-cet honnête ami, en plaçant devant moi la somme entière qu'ils venaient de
-recevoir. Daignez accepter ceci comme une bien faible marque de la
-reconnaissance que nous vous devons: prenez tout, dirigez tout, et conduisez
-nous seulement à Bayonne. --Oh ciel! dis-je à ces braves amis, quelle injure
-vous me faites! Quoi, vous voulez m'ôter la douceur de vous avoir servi! une
-ame comme la mienne connaît-elle d'autre prix aux bienfaits, que celui de les
-avoir rendus? . . . Mon père, dis-je à _Bersac_, en me jettant dans ses bras,
-protégez ma jeunesse; empêchez-moi de heurter encore contre de nouveaux
-écueils; voilà le prix que je demande du faible service que vous estimez
-tant.
-
-Ensuite de cet élan de mon ame que _Bersac_ reçut avec toute la sensibilité
-possible, il me dit qu'après mes malheurs, après la situation où j'étais avec
-ma famille, le désir que j'avais de retrouver mon époux, le peu de fonds dont
-j'étais munie, il ne voyait pour moi d'autre parti que le spectacle; et quand
-il s'apperçut que ce mot me faisait entrevoir de nouveaux périls . . .
-
-«Vous vous trompez, me dit-il, il n'y a point d'état au monde où une femme
-puisse mieux conserver sa vertu; si son talent l'expose, on peut dire aussi
-qu'il la garantit: elle peut toujours l'opposer pour raison de ne pas se
-livrer au vice; son organe, sa taille, sa santé, sont des motifs qui doivent
-servir à la rendre sage, et qu'elle peut toujours objecter à ceux qui veulent
-l'empêcher de l'être. Une femme qui n'a d'autre ressource que dans son
-travail, peut manquer, et trouver par ce travail même, mille occasions d'être
-séduite. Notre talent n'offre aucun de ces dangers; à-peu-près toujours payé
-au-delà de ce qu'il faut pour vivre; il expose rarement au triste
-inconvénient du besoin; si une femme a un talent transcendant, on la respecte
-et on l'attaque peu. Si elle n'en a qu'un médiocre, sa bonne conduite lui
-rend la considération que le peu d'art lui refuse; et elle est également
-révérée. Non, non, Léonore, non, n'imaginez pas que le théâtre soit un écueil
-pour la sagesse; le devoir délivre des persécutions, et l'on finit par vous
-savoir gré de vos soins à les éviter. D'ailleurs on fait corps, on est
-soutenu, on a des camarades, on est protégée, on est pour-ainsi-dire, par
-l'état même, entièrement à l'abri de la misère et de l'insulte; et ce que cet
-état a de supérieur à celui que le simple travail manuel pourrait vous
-donner; c'est que dans celui-ci, votre sagesse, si vous êtes pauvre,
-deviendra presque un ridicule; au lieu que dans le nôtre, elle ajoutera
-étonnamment à l'éclat de votre réputation. On prononcera sans cesse, avec une
-sorte de respect, les noms des _Gaussin_, des _Doligni_ et des _Préville_,
-ils imprimeront toujours à-la-fois des idées de talent et de vertu.
-Réfléchissez d'ailleurs à tous les agrémens du métier; jouissez du parfum des
-roses, moissonnées sur aussi peu d'épines, quoi de plus flatteur pour
-l'amour-propre, que de se trouver l'idole de la scène! de n'y jamais paraître
-que pour l'entendre retentir des applaudissemens qu'on vous prodigue; comme
-on respire avec délices l'encens offert à ses autels; votre nom vole de
-bouche en bouche; il ne s'y prononce qu'avec des éloges; les hommes vous
-aiment, vous desirent, vous recherchent; les femmes vous envient, vous
-cajolent et vous imitent; vous donnez à-la-fois le ton et les modes; vous ne
-paraissez, en un mot, jamais, sans que toutes les sensations de l'orgueil ne
-soient enivrées tour-à-tour. Si vous avez de la conduite, les plus grandes
-maisons vous sont ouvertes; on vous y reçoit avec plaisir; on vous y parle
-avec respect, et par-tout vous trouvez des amis, de la protection et des
-hommages.»
-
-Vous me séduisez, mon père, dis-je à _Bersac_, émue et presque décidée. . . .
-Mais vous le voyez, je n'ai point de talent. . . . À peine sais-je le
-français, depuis le temps que je ne parle que l'italien, le portugais et
-l'espagnol, tous mes mots se sont corrompus. --Cela reviendra facilement, me
-dit madame de _Bersac_; abjurez ces langues étrangères, raccoutumez-vous au
-frein des règles grammaticales; contraignez votre prononciation à redevenir
-pure et exacte, pendant que nous allons voyager ensemble, et je vous réponds
-qu'au delà des Pyrénées, on ne s'appercevra seulement pas que vous ayez
-jamais quitté la France. Votre organe est doux et flatteur, il a de l'étendue
-et de la justesse, il est tendre et flexible dans les hauts; il n'a point de
-dureté dans les bas. Vous devez être du dernier intérêt dans les pleurs;
-votre taille est légère, elle est agréablement prise; vos bras sont superbes;
-vous avez de la fierté dans le regard, beaucoup de grace dans la démarche, de
-la chaleur et de la vérité dans le débit; il ne s'agit plus que de régler
-tout cela; que de vous donner de la précision, de l'aplomb. . . . Vous
-apprendre l'entente de la scène, quelques études, et je parie qu'avant deux
-mois nous vous mettons en état de débuter.
-
-Je fus entraînée, je l'avoue; la protection que m'assurait madame de Bersac;
-les soins que me promettait son mari, l'espoir, en allant ainsi de ville en
-ville, de pouvoir apprendre des nouvelles de tout ce qui m'était le plus cher
-au monde, toutes ces raisons me décidèrent, et on m'acheta sur-le-champ des
-livres.
-
-Le lendemain après dîner, madame de Bersac dit à son mari, qu'il devait
-porter des plaintes contre les scélérats de chez qui nous sortions, et
-travailler à les faire arrêter sur-le-champ; ce que cet honnête homme
-répondit ici, me parut si sage, si conforme à ma façon de penser; . . .
-justifiait si bien, en un mot, les raisons qui m'avaient également empêché de
-dénoncer l'auberge au lit tombant, et les capucins enterrant les objets
-cachés de leur luxure, que j'ai toujours retenu ses paroles. . . . Vous me
-permettrez, j'espère, de vous les rendre.
-
-«Je vous pardonne, dit-il, à sa femme, ces légers mouvemens de rigorisme et
-de sévérité; vous arrivez d'Espagne, il faut bien que vous ayez conservé
-quelque chose des mœurs haineuses et rigoristes de ces maures à demi policés;
-mais apprenez, ma chère amie, que je croirais me deshonorer moi-même, si je
-traînais par une telle action, ces malheureux à l'échafaud; ils m'ont
-attaqué, ils m'ont dépouillé, ils m'ont mis dans leurs fers, en voilà plus
-qu'il n'en faut pour que la plainte me devienne interdite, et pour que je ne
-l'osasse pas sans remords; . . . Elle ne serait plus que l'ouvrage de la
-vindication; ce sentiment est odieux dans une ame sensible; il en démontre la
-faiblesse. C'est être faible que de ne pouvoir supporter une injure; c'est
-être vraiment grand, que de la mépriser; j'ai fait, en étudiant les hommes,
-une remarque assez singulière, c'est qu'il n'y a presque jamais que les ames
-basses qui se livrent au sentiment de la vengeance, infiniment plus sensibles
-à l'insulte, parce qu'elles n'ont la force de rien endurer, elles ne peuvent
-en soutenir la blessure; et comme ces êtres-là méritent peu, ils croyent
-toujours qu'on ne leur rend jamais assez. L'homme, au contraire, doué d'une
-ame forte, qui n'imagine pas que l'injure puisse aller à lui, ou ne la voit
-pas, ou la méprise; la vengeance afficherait l'insulte: il aime mieux ne la
-pas soupçonner, que d'apprendre, en s'armant contre ceux qui l'ont outragé,
-qu'il était possible qu'on lui manquât.
-
-Que les vils satellites, gagés pour le soin flétrissant de conduire les
-infortunés à la mort, se chargent de découvrir leur retraite; mais elle ne
-sera jamais indiquée par moi; il est odieux, il est vil de devenir le
-délateur de ceux dont nous avons à nous plaindre: cette conduite étouffe
-leurs repentirs; elle les empêche d'être fâchés d'avoir troublé une société
-où devait se trouver de si méchantes gens. Laissons aux autres l'emploi de
-les vexer, mais dès que nous avons été leurs victimes, pardonnons-leur. Une
-fois vengés, nous devenons aussi coupables qu'eux, puisque, ainsi qu'eux,
-nous commettons une lézion quelconque; de ce moment nous voilà donc aussi
-bas, et notre supériorité est toujours entière si nous leur pardonnons. . . .
-On frémit à l'action d'Atrée; . . . les larmes les plus douces coulent, quand
-Gusman dit à Zamore:
-
- Des dieux que nous servons connais la différence:
-
- Les tiens, t'ont commandé le meurtre et la vengeance;
-
- Et le mien, . . . quand ton bras vient de m'assassiner,
-
- M'ordonne de te plaindre . . . et de te pardonner.
-
-Ah! mes amies, continua cet homme doux et sensible, plus on connait les
-hommes, plus on devient tolérant. Si ces malhonnêtes gens devaient se
-corriger, peut-être entreprendrais-je leur cure; mais je sens combien elle
-est impossible, et j'ose dire, avec un homme de beaucoup d'esprit [9], _qu'on
-n'a pas le droit de rendre malheureux, ceux qu'on ne peut pas rendre bons_.
-Croyez-vous que si ces infortunés étaient riches, ils exerceraient l'affreux
-métier que vous leur voyez faire? Le besoin seul les y détermine, tandis que
-l'ambition et l'orgueil, sentimens bien moins pardonnables, entrainent aux
-mêmes horreurs les héros que l'on glorifie, _Bras-de-fer_ et ses compagnons
-qui s'unissent pour voler un coche, sont-ils autre chose que deux souverains
-qui se lient pour en dépouiller un troisième? et cependant ceux-ci attendent
-des palmes, et l'immortalité, pour des crimes commis sans besoin, tandis que
-les autres n'auront que le mépris, la honte et la roue, pour des crimes
-autorisés par la faim, la plus impérieuse des loix. Eh! ne nous mêlons pas du
-mal qui se fait dans le monde; tâchons de n'en pas être blessés; mais
-n'entreprenons pas de le réprimer; les famines, les guerres, les maladies
-dont nous accable la nature, ne nous servent-elles pas de preuves que la
-destruction est inhérente à ses principes; . . . qu'elle lui est nécessaire,
-et que ce n'est enfin qu'à force de détruire qu'elle peut réussir à créer. Or
-si cette destruction lui est utile, si elle n'y parvient que par des crimes,
-si elle en commet chaque jour elle-même, si le crime enfin est une de ses
-loix, de quel droit le bannirons-nous de la terre? qui nous autorise à le
-venger? Les malheureux compagnons de _Bras-de-fer_, qui servent les vues de
-la nature, comme une peste ou une famine, sont-ils plus coupables que la main
-qui nous envoie ces fléaux? Pourquoi n'osons-nous insulter l'une, et pourquoi
-condamnons-nous l'autre? Il ne s'agit donc ici que de l'histoire de la force.
-Nous tolérons les maux que nous ne pouvons empêcher, et nous punissons les
-auteurs de ceux qui sont en notre pouvoir, y a-t-il de la justice à cette
-conduite [10]? Eh! rapportons-nous-en à la prudence de la mère sage qui nous
-gouverne, elle maintiendra toujours dans le monde un nombre égal de vices et
-de vertus, proportionné au besoin qu'elle aura de l'un ou de l'autre; elle
-fera naître des Auguste, des Antonin, des Trajan, quand il lui faudra des
-vertus; les meurtres lui deviendront-ils nécessaires, elle nous enverra des
-Nérons, des Tibères, des Alexandres, des Tamerlans, des famines, des pestes,
-des inquisiteurs de la foi, et des parlemens. . . . Mais malheur au sophiste
-qui conclurait de-là, qu'il doit, ou adopter le vice, ou se consoler de
-n'être pas vertueux, puisqu'il accomplit les loix de la nature. Un homme qui
-dirait, puisque la guerre est un fléau nécessaire, je vais l'allumer dans
-l'Europe, ne serait-il pas un tyran? Ne regarderiez-vous pas comme un
-imbécile, celui qui raisonnant d'après les mêmes principes, oserait dire, je
-vais me donner la fièvre, puisque la fièvre est un fléau de la nature?
-Considérez de même comme un fou, celui qui dira, je vais me plonger dans le
-crime, puisque le crime est dans la nature. . . . Malheureux! . . . elle
-produit aussi des poisons, cette nature où tu te livres aveuglément, et
-cependant tu te gardes bien de t'en nourrir; ais la même sagesse envers le
-crime, fuis-le, . . . déteste-le; . . . il ne fera jamais ton bonheur; . . .
-il lui est impossible de le faire. Trop de yeux sont ouverts sur toi, trop
-d'intérêts s'opposent à ce que tu n'agisses que d'après le tien; et ceux de
-la société qui balancent toujours cet égoïsme qui te conduit au crime, ou
-t'empêcheront de le commettre, ou te puniront de l'avoir commis».
-
-Ainsi raisonnait ce sage ami; et par tous ces discours, il ne se bornait pas
-seulement, comme vous voyez, à me former au théâtre, ou à m'en donner le
-goût, il élevait aussi mon cœur, il fortifiait ma raison. Je connaissais par
-lui le prix de mes voyages; il me montrait le fruit que je pouvais cueillir
-de mes malheurs. Pendant ce tems sa digne épouse cultivait mes faibles
-talens; et à peine arrivée au-delà des monts, j'étais déjà en état de débuter
-dans huit rôles.
-
-Mais j'ai devancé, sans le vouloir, les événemens de notre route: reprenons-
-les, ils offrent, avant que d'arriver en France, un évènement assez
-singulier, pour que je ne doive pas vous le taire.
-
-Je craignais de séjourner dans les villes, et sur-tout de suivre les grandes
-routes; j'en avais déjà témoigné mon inquiétude à _Bersac_, qui, instruit par
-moi de mon aventure de Madrid, m'assura que l'inquisiteur, trop honteux de ce
-que j'aurais à objecter contre lui, se garderait bien de me poursuivre, et
-que mes craintes étaient chimériques, je me livrai donc à lui.
-
-En partant de _Valladolid_, nous fumes coucher à Burgos_; les auberges sont
-aussi mauvaises que rares en Espagne, sans la précaution de porter tout avec
-soi, on y est souvent peu à l'aise; mais point en état de nous procurer ces
-facilités, nous nous logions comme nous pouvions, trop heureux d'être à
-couvert, et de pouvoir vivre, après tous les maux que nous avions senti.
-Quoique _Burgos_ tienne le premier rang dans les états des deux _Castilles_,
-nous y fumes pourtant beaucoup plus mal logés qu'à _Valladolid_; il fallut se
-contenter d'un mauvais cabaret hors de la ville, divisé en quelques tristes
-cellules mal closes, et donnant toutes les unes dans les autres; vous
-pardonnerez ce petit détail; il est essentiel à l'intelligence de l'aventure
-qui nous arriva dans cette misérable hôtellerie. --Qui donc va venir coucher
-près de nous, dis-je à l'hôtesse, en lui voyant préparer un lit dans une
-petite chambre contiguë à celle où nous étions, et dont rien ne nous
-séparait! Dormez en paix, brave dame, me répondit la maîtresse du lieu; les
-voisins que je vous donne, sont gens aussi honnêtes que vous. C'est un
-alcaïde de l'inquisition de Madrid, (et jugez si je frémis à ce mot) . . .
-qui vient d'épouser dans la capitale une des plus belles filles de toutes les
-Espagnes; il la mène en Biscaye, son pays à lui, et je crois que tous deux y
-vont finir leurs jours. . . . Très-émue de cette réponse, j'affectai pourtant
-le plus grand calme; mais je témoignai bien vîte à mes deux amis, toute la
-crainte que me donnait une pareille rencontre. . . . Ils en furent d'abord
-aussi épouvantés que moi; la réflexion néanmoins ramena promptement _Bersac_;
-les projets que cet alcaïde annonce, me dit-il, paraissent bien éloignés de
-tout ce qui pourrait devoir vous causer de l'inquiétude; vous le voyez, loin
-d'être occupé de vous, il est dans l'ivresse des premiers plaisirs de
-l'hymen; il tourne le dos à l'inquisition, il va s'établir en Biscaye; . . .
-il est sans suite. Rassurez-vous, Rassurez-vous, Léonore, je crois juger
-assez bien des événemens de la vie, pour vous répondre que cette aventure
-n'est pas pour vous du plus petit danger. Nous nous mîmes donc à table, et
-pleinement calmée par ce discours, je soupai comme à mon ordinaire. L'heure
-de se mettre au lit étant venue, inquiets pourtant de ne point voir nos
-voisins se retirer, nous en demandâmes la cause à la servante.
-
-Le mari de cette dame, nous dit-elle, voyage avec un certain monsieur
-_Rodolphe_, lieutenant de dragons, son ancien camarade; et comme ils s'aiment
-beaucoup tous les deux; chaque soir ils font ensemble un peu de débauche;
-mais la jeune femme aussi ennuyée que vous de ce retard, va venir se retirer
-en attendant. Dès qu'elle sera couchée, vous serez tranquilles; nous
-recommanderons à dom _Santillana_, son époux, de ne point faire de bruit en
-venant la retrouver, et rien n'interrompra votre repos.
-
-À peine, en effet, cette fille eut-elle cessé de parler, que la jeune dame
-monta, suivie de l'hôtesse. Comme aucune porte ne nous séparait, pour éviter
-de lui être à charge, nous ne pumes que détourner nos regards. Elle se
-coucha, nous en fîmes autant.
-
-Il y avait une heure au plus que j'étais endormie, lorsque je me sentis tout-
-à-coup serrée par un homme nud, dont la situation très-énergique, et les
-mouvemens peu équivoques, en me réveillant en sursaut, firent peut-être
-courir en cet instant, à ma vertu, des risques plus réels que tous ceux où
-j'avais échappé jusqu'alors. . . . Me dégager lestement de ses bras, sauter à
-terre, en criant au secours, et me précipiter dans le lit où je supposais
-madame de Bersac, est pour moi l'affaire d'un instant; et là, croyant avoir
-trouvé le refuge que je cherche, j'embrasse, je serre de toute ma force la
-femme que je prends pour l'épouse de mon protecteur, lorsque de nouveaux cris
-se font entendre en même temps que des lumières viennent jetter du jour sur
-les différentes parties d'une scène aussi bizarre que peu attendue.
-Représentez-vous d'abord le comédien Bersac à moitié nud, tenant d'une main
-mal affermie deux flambeaux, dont les reflets fâcheux ne servent qu'à lui
-faire voir un homme également nud, remplissant auprès de madame de Bersac,
-des devoirs conjugaux qui n'appartiennent qu'à lui; et moi qui me suppose
-dans le sein de cette amie, moi qui viens à la hâte y chercher des secours,
-serrant, embrassant de toutes mes forces . . . qui? . . . _Clémentine_ . . .
-cette malheureuse _Clémentine_, compagne d'une partie de mes infortunes, et
-que je venais de laisser gémissante au fond des prisons de Madrid.
-
-Comment vous rendre ici les sentimens divers qui nous agitèrent tous à-la-
-fois? de quelles expressions se servir pour vous peindre Bersac, frémissant
-de rage du forfait trop certain qu'il éclaire; sa femme appercevant son
-erreur, jettant des cris de désespoir; le malheureux qui fait leur honte
-commune, s'esquivant à la hâte, fuyant à travers les ténèbres, et la femme
-qu'il deshonore, et le mari qu'il outrage, et pour terminer en un mot la
-scène, Clémentine et moi, nous reconnaissant, nous embrassant toutes deux
-dans le même lit, nous accablant de questions réciproques, et ne pouvant
-venir à bout de nous entendre, par la multitude des mouvemens qui nous
-agitent tour-à-tour.
-
-Ne vous laissons pas contempler plus long-tems ce tableau singulier, ce
-serait refroidir votre attention, que de ne pas vous l'expliquer tout de
-suite.
-
-Clémentine était la jeune femme qui venait de se coucher près de nous; elle
-était cette épouse chérie de l'alcaïde Santillana qui s'en allait avec lui en
-Biscaye: nous allons revenir aux événemens qui l'avaient amenée là:
-poursuivons. La débauche des deux amis, mais quel était ce second ami,
-_Brigandos_; oui, madame, Brigandos, sous le nom de Rodolphe, échappé de
-l'inquisition, par les soins de Clémentine, ainsi que je vais bientôt vous
-l'apprendre. Sa débauche, dis-je avec Santillana, les ayant enfin conduit
-plus avant qu'ils ne croyaient, devenait à-la-fois, et la raison qui les
-faisait retirer si tard, et celle qui, venant d'altérer leurs sens, avait
-fait jetter le prétendue Rodolphe dans le lit de Clémentine, et l'alcaïde de
-l'inquisition dans le mien; mais par une inconcevable fatalité, quand cette
-double erreur s'opérait, Bersac, pressé d'un besoin, venait de se lever pour
-y satisfaire, et les cris de Clémentine, ayant reconnu tout de suite que ce
-n'était point son mari qui, se plaçait près d'elle, avait fait sauver
-Brigandos, qui, rencontrant le comédien dans sa marche rapide, l'avait
-culbuté du haut en bas de l'escalier. Bersac, furieux de la catastrophe,
-s'était saisi, en se relevant, des lumières de la salle à manger, près de
-laquelle il venait de cheoir, et remontant courageusement dans les chambres,
-il venait reconnaître l'origine du désordre, lorsque l'alcaïde Santillana
-s'égarant dans mon lit comme Brigandos dans celui de Clémentine; effrayé de
-la réception que je lui avais faite, s'était élancé dans celui de madame de
-Bersac, croyant trouver celui de sa femme, ainsi que j'avais moi-même gagné
-celui de Clémentine, au lieu de passer dans celui de la comédienne; telles
-étaient les raisons de tout le bruit, telles étaient celles de l'étonnement
-stupéfait de Bersac, et de la fuite soudaine de l'alcaïde, reconnaissant
-qu'il avait beau sauter de lit en lit, il ne cessait jamais de se tromper.
-
-Mais malheureusement l'erreur commise dans celui de madame de Bersac, avait
-eu des suites plus funestes que dans toutes les autres parties de la scène.
-Un instant suffit, dit-on, à deshonorer la femme la plus sage; et ce terrible
-instant venait d'arriver pour la vertueuse épouse du comédien. . . . D'une
-part, un jeune homme, frais et vigoureux dans l'état du monde le moins fait
-pour la patience; de l'autre, une femme à moitié endormie, . . . qui
-s'imagine recevoir les chastes embrassemens d'un époux. . . . Il n'en avait
-pas fallu davantage, . . . le malheur était consommé. . . . Madame de Bersac
-fut la première à le dire; elle se jetta en pleurs aux pieds de son mari;
-elle lui demande de la venger de l'outrage odieux qu'elle vient de recevoir;
-et cette nouvelle circonstance changeant tout-à-coup le tableau, en varia les
-teintes gracieuses de Thalie, contre les noirs pinceaux de Melpomène. Voyant
-les choses devenir lugubres, nous volons, Clémentine et moi; je nomme mon
-amie, elle implore la grace de son époux: Santillana, en honnête homme,
-accourt lui-même aux genoux de madame de Bersac, la supplie d'oublier une
-faute qu'il n'a commis que par inadvertance; et se retournant aussi-tôt vers
-le mari, il le conjure de se venger, et qu'il ne s'en défendra pas, si ses
-excuses ne sont point acceptées. L'attitude est fixe; un moment chacun
-s'observe et réfléchit.
-
-Ô Bersac! m'écriai-je, ô mon protecteur! vous m'inspirez la clémence, donnez
-m'en l'exemple aujourd'hui, madame, poursuivis-je, en prenant les mains
-d'Angélique, ne faites pas un jour de sang d'un des plus heureux de ma vie,
-puisqu'il vient rendre à ma tendresse une amie perdue si long-temps. . . .
-Chère dame, dit _Clémentine_ en cajeolant la _Bersac_ avec les manières
-naïves et pleines de grace qu'elle employait avec tant d'énergie; songez que
-je suis la première offensée, et qu'en vérité il n'y a que moi qui doive se
-mettre en colère, si quelqu'un en a le droit ici; oublions donc tout, de part
-et d'autre;--j'y consens, répondit _Bersac_, j'aurais trop à me reprocher, si
-je troublais en rien la joie de _Léonore_, n'y pensons plus, madame, dit-il à
-son épouse; si je vous connaissais moins; si vous aviez fait un seul faux pas
-dans votre vie, cette aventure me troublerait peut-être; mais une femme sage,
-vingt ans ne se dément pas dans un quart d'heure. . . . Votre innocence est
-reconnue. . . . Et vous, monsieur, dit-il à l'Alcaïde, permettez que je ne
-voye qu'un ami, dans l'époux d'une des femmes de la terre, que Léonore aime
-le mieux; embrassons-nous, et que tout s'oublie. --Oh! monsieur, vous êtes
-charmant, vous êtes charmant, dit Clémentine, avec sa délicieuse vivacité,
-devenue plus agréable encore par son joli accent dans les mots français, oui,
-vous êtes charmant; voilà comme un galant homme doit prendre les choses; mais
-pour achever de nous prouver votre estime et votre pardon. . . . il est tard,
-passons le reste de la nuit ensemble, et permettez-nous de vous offrir à
-déjeûner, nous y rirons tous d'un événement qui, dans le fond, ne fait mal à
-personne; oui, nous nous en amuserons jusqu'à l'heure fatale qui vas nous
-séparer pour jamais, sans doute. La proposition s'accepte, Bersac se décide,
-son épouse se console, on rappelle Brigandos, contusioné du choc dont il a
-culbuté le comédien; tous deux s'embrassent avec un peu moins de brutalité;
-je saute dans les bras de mon ancien chef; je lui témoigne tout le plaisir
-que j'ai de le revoir, et l'on n'entend plus dans l'auberge que des ris, on
-n'y voit plus que des marques de joie.
-
-Après quelques soupes à l'oignon, quelques rôties au vin de Madère,
-Clémentine toujours gaie, toujours friponne et toujours jolie, nous apprit
-comment elle était échapée au glaive inquisitoire, par le secours du jeune
-homme qu'elle avoit maintenant avec elle, et dont elle m'assura, que quoique
-fugitive, je n'avais sûrement rien à craindre, elle avait été assez heureuse
-pour obtenir de son amant la liberté de notre chef, c'était tout ce qu'elle
-avait pu faire, et une satisfaction bien réelle pour son ame d'avoir pu
-rendre à Brigandos, les services que nous en avions reçu si obligeamment
-l'une et l'autre, lorsque ne sachant que devenir après notre désastre de
-Lisbonne, nous avions trouvé chez cet honnête bohémien tant d'accueil et
-d'humanité; pour quant à elle, continua cette aimable femme, l'heure de la
-séance étant dépassée de beaucoup, le jour où je l'avais laissée dans la
-salle des tourmens, dès que j'avais été sortie, on l'avait congédiée avec
-injonction de se retrouver le lendemain au même lieu pour y subir la question
-de la corde, et l'inquisiteur qui, comme vous le savez, avoit eu des raisons
-de disposer de la chambre qu'elle occupait près de moi, l'avait fait passer
-dans un autre quartier; ce fut alors qu'elle tomba sous la direction de
-Santillana, auquel elle inspira la passion la plus vive; celui-ci s'ouvrit
-sur-le-champ à elle, il en fut écouté, elle mit tout au prix de la liberté de
-Brigandos et de la sienne, fille délicieuse sans doute, qui paraissait en ce
-moment critique, s'occuper encore plus des autres que d'elle-même. Santillana
-promit, et lui donna de si bons conseils, il la protégea si vivement qu'il
-lui fit éviter tous les nouveaux interrogatoires, pendant ce tems, il ménagea
-sa fuite et celle de notre chef, résolu de quitter lui-même l'infâme métier,
-que le dérangement de sa jeunesse lui avait fait prendre, puisqu'il pouvait
-désormais s'en passer, au moyen de la succession d'un oncle fort riche,
-nouvellement décédé en Biscaye; il avait donc pris la résolution de partir
-avec celle qu'il aimait, d'en faire sa femme hors des portes de Madrid, et de
-la conduire, s'emparer avec lui de l'héritage qui allait les mettre tous deux
-en état de vivre désormais de leurs biens, sans avoir besoin de qui que ce
-fût. Tout avait réussi, et, par les soins de Santillana, Brigandos évadé de
-la veille, les attendait à dix lieues de Madrid. Les deux époux continuaient
-donc leur route, tous les deux plus épris, plus charmés que jamais l'un de
-l'autre, et Clémentine bien résolue à renoncer aux égaremens de sa jeunesse
-pour se consacrer désormais toute entière à la félicité du jeune homme
-aimable qui s'était immolé pour la sienne; mais ces égaremens de ma compagne,
-Santillana ne les avait point ignoré, Brigandos le certifia à la société, et
-comme madame de Bersac en paraissait un peu surprise. . . .
-
-Eh! quoi, madame, dit notre chef, en se livrant à son goût de dissertation
-philosophique, où son érudition éclatait toujours, quoi, n'est-ce donc pas un
-préjugé stupide, que d'exiger de la fidélité d'une femme, même avant que
-d'avoir connu son époux? Devait-elle quelque chose à cet époux, dont elle ne
-soupçonnait seulement pas l'existence? --Mais, dit madame de Bersac, on peut
-craindre que celle qui n'a pas été sage avant l'hymen, ne puisse le devenir
-après.
-
-Ce raisonnement n'est pas juste, madame, reprit notre chef, une fille n'a
-pour conserver sa virginité que les liens les plus chimériques, tant qu'elle
-est en puissance paternelle, si elle la garde avec tant de soin alors, c'est
-par faiblesse ou par ignorance; mais elle n'y est point tenue; rien ne l'y
-oblige, et jamais l'autorité des parens, s'ils sont justes, ne peut s'étendre
-jusqu'à contraindre leur fille à la chasteté, c'est-à-dire à un état
-absolument contraire à la nature, elle peut disposer d'elle, aucun pacte ne
-la lie, elle n'a fait aucune promesse, elle n'est qu'à elle, et la raison qui
-semble prêter aux parens l'ombre du pouvoir sur cet article, n'est fondée que
-sur leur avarice ou leur ambition, ils craignent de ne pouvoir marier leurs
-filles, ils les obligent à respecter la fleur que l'hymen doit épanouir; mais
-cette raison uniquement dictée par l'intérêt des pères, est nulle aux yeux
-des enfans. Si les filles l'écoutent, elles ont servies les passions de leurs
-pères au détriment des leurs, c'est-à-dire qu'elles ont fait une bêtise,
-puisqu'elles ont données beaucoup plus que ce qu'elles ne reçoivent, la
-passion qu'elles immolent étant bien autrement impérieuse que celles
-auxquelles elles sacrifient; mais le préjugé prononce contre elles, continue-
-t-on d'objecter; voilà l'infamie; voilà l'inconséquence; voilà l'atrocité;
-voilà l'inepte barbarie qui ne se voit que dans notre Europe agreste.
-Parcourons rapidement les usages des peuples qui ont mieux valu que nous. Les
-Brésiliens, les Scithes, les Lapons prostituaient aux étrangers des filles,
-dont ils ne faisaient pas moins leurs femmes après; au Pégu, un étranger loue
-une fille pour le temps de son séjour dans le pays, et cette concubine n'en
-trouve pas moins un époux au sortir de-là. Chez les Tartares, au-delà du
-Thibet, tous ceux qui connaissent une fille lui donnent un présent dont elle
-doit toujours se parer; et la certitude d'avoir un mari n'est pour elle,
-qu'en raison de la quantité qu'elle peut offrir de ces preuves de son
-libertinage. Hérodote assure que les lidiennes n'avaient d'autre dot, que le
-fruit de leur prostitution, et suivant Justin, les filles de l'Isle-de-Chipre
-se rendaient dans les ports, à dessein de se livrer aux étrangers qui
-venaient dans l'Isle, et d'acquérir une dot par ces moyens; on insulte une
-Circassienne quand on lui dit qu'elle n'a point d'amans; le culte d'Astarte,
-au temple de Biblus, consistait dans les plus grands excès de l'incontinence
-des filles, aucunes d'elles n'eût trouvé d'époux sans cela; personne ne
-s'allie à une Armenienne, si les prêtres de Tanaïs n'en avait abusé de toute
-sorte de manière; je dis de toutes manières, car telle était sur ce point la
-manie de ces peuples, que ce qui même ajouterait d'après nos mœurs une teinte
-à l'infamie, devenait chez eux un motif de plus aux préférences, il fallait
-que la prostitution eût été si entière, qu'aucun des temples de l'amour n'eût
-été sans adorateurs, et l'on en voulait être sûr. Hérodote et Strabon nous
-disent que les Babiloniennes étaient obligées d'offrir _ainsi_ leurs prémices
-au temple de Vénus, le culte de la Callipige des Grecs est une preuve de ce
-que j'avance; d'après toute l'antiquité, point de restriction, cette Vénus le
-désignait assez clairement; tous les peuples sages pensèrent, en un mot,
-madame, que jamais l'incontinence d'une jeune fille ne devait lui porter
-obstacle; plusieurs, comme vous le voyez, ne l'estimèrent même qu'à ces
-conditions, et crurent avec beaucoup de sagesse, que plus une femme a de
-mérite, plus elle doit être recherchée: si on ne lui a jamais rien dit, c'est
-que sa valeur est médiocre, doit-on alors la prendre pour femme? Il faut
-donc, si l'on est vraiment sage, incontestablement préférer pour épouse la
-fille libertine, à celle qui n'a jamais servi que la pudeur, et cesser
-surtout de croire que cette pudeur qui n'est que le trésor des laides, puisse
-être d'aucun prix avec les autres. Ah! qu'ils soient en paix ces époux
-timides, cette même fille faible quand elle s'apartenait, va devenir la femme
-la plus modeste une fois sous les loix de l'hymen: s'être rendue coupable
-quand on n'avait point de nœuds, n'est nullement une raison de présumer qu'on
-ne sera point exact à révérer ceux qu'on doit recevoir. Que les hommes
-délicats sur cette matière prennent de telles épouses sur le pied de veuves;
-mais les flétrir, les délaisser, les contraindre aux horreurs d'un couvent ou
-les réduire au célibat pour une faute commise dans le feu de la jeunesse,
-toujours bien plus l'ouvrage de la séduction des hommes que de la faiblesse
-des filles, pour une faute qui prouve qu'elles ont tout ce qu'il faut pour
-être d'excellentes épouses; ah, madame! cette dureté est horrible, il n'y a
-qu'une nation encore plongée dans les ténèbres, qui puisse en devenir
-coupable au mépris des plus saintes loix de la raison, de la nature et de
-l'humanité.
-
-Angélique se rendit, monsieur de Bersac, que cette thèse consolait peut-être
-un peu, approuva plus encore que le systême, l'éloquence, l'érudition de
-Brigandos, et la conversation redevint générale.
-
-À l'égard de mon histoire, Clémentine nous dit qu'elle avait été si secrète
-qu'il était devenu absolument impossible à cette compagne d'infortune
-d'apprendre aucune de mes nouvelles, qu'elle me supposait morte et qu'elle
-s'en était plusieurs fois désolée avec _Santillana_ qui, quoique de la
-maison, n'avait pourtant jamais pu réussir à savoir ce que j'étais devenue;
-le sort de la troupe de _Brigandos_ lui avait été également caché, et toutes
-réflexions faites ne s'occupant que de moi seule et de notre aimable chef,
-elle avait pris peu de part à tout le reste. Brigandos croyait que ses deux
-enfans étoient devenus victimes du tribunal; il eût donné sa vie pour les
-sauver, ne le pouvant pas, il profitait au moins de ce qu'il avait obtenu
-pour lui-même, et sans être dégoûté du métier, il allait rassembler une
-nouvelle troupe en Biscaye, avec laquelle il avait dessein de passer en
-Italie. Monsieur et madame de Bersac qui avaient pris sur mes récits le plus
-vif intérêt à _Clémentine_, furent enchantés de faire connaissance avec elle,
-tout ce qui me fâche, dit _Bersac_, en souriant un peu, malgrè lui, c'est que
-cette connaissance m'ait coûté l'honneur. --l'honneur dit _Clémentine_, en
-tachant de ramener la gaïté qu'elle craignait voir se dissiper au souvenir de
-cette triste catastrophe. . . . Ah, monsieur! comme vous vous trompez, si
-vous croyez que l'honneur des hommes puisse résulter de la conduite des
-femmes, et que vous importe ce que nous faisons, vous êtes bien dupes d'y
-prendre garde, le petit mal que vous éprouvez de notre incontinence n'est
-absolument que chimérique; changez de systême, il devient nul. . . . Soyez
-plus justes, messieurs les maris, et ne nous soumettez pas à un joug qui vous
-désolerait à porter, loin de vous scandaliser des délices dont nous osons
-nous enivrer sans vous; devenez assez délicats pour nous en procurer vous-
-mêmes, la reconnaissance où vous nous contraindrez, deviendra volupté dans
-vos ames sensibles. Vous comprendrez que si nos sens s'émeuvent un instant
-pour d'autres, ce qui est bien autrement précieux; ce qui ne dépend que de
-l'ame seule, ne vous appartient que plus sûrement, et que vous nous enchaînez
-toujours, même en dégageant nos liens. . . . Ah! je le dis, comme je le
-pense! mais si j'étais homme, voilà comme j'agirais, ou pas assez sûr des
-plaisirs que je donnerais à ma femme, ou craignant sans cesse de ne lui en
-pas procurer assez, je la presserais d'en prendre avec mes amis, je
-regarderais l'acceptation qu'elle en ferait, comme une preuve de son amitié
-et de sa confiance, je la remercierais cent fois du bonheur dont elle me
-ferait jouir, en me permettant de travailler au sien. . . . D'être témoin de
-son délire, oui, monsieur, voilà en quoi consiste la délicatesse dans une ame
-bien organisée, il ne s'agit pas d'être content tout seul; il ne s'agit pas
-de ne vouloir rendre nos épouses heureuses, que quand nous le sommes nous-
-mêmes, il faut répandre la félicité sur elles. . . . Dut-ce même être à nos
-dépens, et ne pas s'imaginer sur-tout qu'on est ou à plaindre ou déshonoré
-parce qu'elles ont pu goûter un instant de plaisir loin des nœuds dont nous
-les accablons. Bersac demanda au jeune époux de Clémentine, s'il adoptait de
-pareils systêmes, assurément, monsieur, répondit cet aimable jeune homme, on
-me verra sans cesse partager tous ceux qui paraîtront faire le bonheur de ma
-femme; la société entière applaudit ces principes; le sérieux Bersac n'y put
-tenir lui-même; la chaste Angélique en lorgnant Santillana, lui disait bas
---__Votre femme est folle. . . . Mais vous êtes d'une imprudence . . . On ne
-fait pas de ces choses-là. . . . Je ne conçois pas comment j'ai pu m'y
-tromper un moment. . . ._ Et le reste de la nuit se passa dans une honnête
-joie et sans se quitter qu'à l'instant du départ; cette séparation ne se fit
-qu'avec des larmes bien amères, répandues entre Clémentine et moi, et mille
-protestations de nous écrire, ce que nous n'avons pas cessé de faire jusqu'à
-ce moment-ci, où je puis assurer qu'elle vit contente, heureuse et riche avec
-un mari qui l'adore, et qui ne s'occupe journellement que de sa félicité.
-Brigandos continua de les suivre, et ce ne fut pas non plus sans
-attendrissements que je me séparai de cet ami sincère. Le reste de notre
-route se poursuivit avec tranquillité, nous passâmes heureusement les monts,
-et nous arrivâmes bientôt à Bayonne, sans le plus léger accident.
-
-Quoique la destination de mes amis fût pour _Bordeaux_, leur talent reconnu
-et chéri par toute la France, les fit désirer _à Bayonne_; ils n'accordèrent
-vingt représentations au directeur, qu'aux conditions de mon début dans cette
-ville, et que mes talens naissans y seraient soutenus; je parus donc pour la
-première fois dans Iphigénie de Racine, et dans _Lucinde_, de l'Oracle. Mais
-je tremblai tellement, que sans les puissantes étaies que m'avaient procuré
-monsieur et madame de Bersac, peut-être eussé-je quitté les planches dès le
-premier jour que je m'avisais d'y monter. Le lendemain, encouragée par mes
-amis, je parus avec beaucoup plus de hardiesse dans la _Junie_, de
-Brittanicus et dans _Zénéïde_, je fus extrêmement applaudie; le troisième
-jour je jouai _Rosalie_ dans Mélanide, et _Betti_ dans la jeune indienne,
-cela fut encore mieux; le quatrième jour enfin on m'abandonna à moi-même, et
-la _Sophie_ du père de famille devint mon chef-d'œuvre. Mon succès se décida
-dès-lors, et reprenant mes premiers débuts, joints à de nouveaux rôles que
-j'étudiais chaque jour, j'occupai la scène près de deux mois à _Bayonne_,
-avec les applaudissemens généraux. Le jour où je jouais _Zénéïde_, je reçus
-le soir au foyer des vers charmans, et une invitation de souper des plus
-pressantes. . . . Ah! me dis-je alors, au comble de mes vœux . . . Voilà donc
-les seuls écueils contre lesquels je puis briser à présent. . . .
-Courage, . . . tant qu'il ne m'en restera que de cette sorte, j'en
-triompherai facilement. La décence et la politesse décorent au moins ceux-ci.
---Je n'ai plus de violence à redouter. Ne voulant point me faire d'ennemis,
-je refusai, d'après le conseil de madame de _Bersac_, avec autant d'honnêteté
-que de reconnaissance; cela fit bruit, je n'en fus que plus accueillie le
-lendemain. Je gagnai à _Bayonne_ autant qu'il me fallait pour dédommager mes
-amis des frais qu'ils avaient faits pour me faire paraître avec éclat sur la
-scène, mais ils ne voulurent jamais rien accepter; je fus obligée de leur
-céder sur ce point, et ce ne fut qu'à _Bordeaux_, où madame de Bersac voulut
-bien recevoir de moi pour cinquante ou soixante louis de parures.
-
-Nous arrivâmes enfin dans cette ville, j'y étais attendue, j'ose même dire
-desirée; et j'allais y paraître, lorsque je fus assez heureuse pour
-rencontrer tout ce que j'adorais dans le monde, et tout ce que je cherchais
-avec tant d'empressement.
-
-Vous savez le reste, madame, dit Léonore, le ciel en me dédommageant de tant
-de malheurs, par une foule de prospérités inattendues, a voulu joindre au
-charme de retrouver un époux, celui de me rendre une mère. . . . Oh! madame,
-a-t-elle ajouté en se jettant dans les bras de la présidente, que de maux on
-oublierait à ce prix!
-
-Ici la belle épouse de Sainville cessa de parler: et comme il était tard,
-après de mutuelles marques de tendresse et d'affection, chacun se retira,
-excepté la présidente et le comte de Beaulé, qui passèrent une partie de la
-nuit à statuer tout ce qu'il y avait à faire pour completter le bonheur de
-ces jeunes époux. Ces décisions, dont on a bien voulu me faire part, feront
-le sujet de ma première lettre: il me semble qu'en voilà quelqu'unes de
-suite, dont la longueur mériterait des excuses, si ce qu'elles contiennent ne
-dédommageait pas un peu, selon moi, du tems que l'on perd à les lire. Je
-t'embrasse.
-
-_Fin de la sixième partie._
-
-[Footnote 1. Vingt pistoles font 240 liv.]
-
-[Footnote 2. Voyez p. 367, morceau réfuté par celui-ci; voyez aussi la page où
-Brigandos dit _laissez tous ces vilains vices là se punir les uns par les
-autres_.]
-
-[Footnote 3. Plut au ciel que ces effrayantes maximes ne se trouvassent qu'en
-Espagne, et qu'elles n'eussent jamais souillées nos annales!]
-
-[Footnote 4. On a quelquefois demandé la raison de cette inconséquence, elle
-se trouve dans l'histoire du cœur humain; ce ne sont pas les mauvais
-attributs des autres qui humilient notre orgueil, ce sont leurs perfections,
-moyennant quoi l'on prend peu garde à l'être entièrement mauvais quand on n'a
-point de rapports avec lui. Mais les qualités de l'être mixte, désespèrent
-l'amour-propre, révolté du bien, on veut voir s'il ne fait point de mal, et
-l'on met tous ses vices au jour pour se venger de ses vertus. Fatale
-conclusion, mais ne doutons pourtant point de sa bonté, la véritable sagesse
-est de se conduire à la guise des hommes, c'est le seul moyen d'être heureux,
-or d'après ce principe, celui qui a le malheur de ne pouvoir être tout-à-fait
-bon, fera beaucoup mieux d'être tout-à-fait méchant, que de mélanger l'un et
-l'autre; il aura tort aux yeux de la vertu, mais grandement raison aux yeux
-des hommes; et ce sont les hommes qui font notre sort. Réflexion affligeante
-mais juste.]
-
-[Footnote 5. Tous ces détails locaux sont faits sur les lieux mêmes; le
-lecteur peut être sûr de leur fidélité.]
-
-[Footnote 6. La torture de la corde se donne en liant le criminel à une corde
-par les bras renversés en arrière. Par le moyen de cette corde qui joue dans
-une poulie, on enlève le patient de vingt & trente pieds, puis, après l'avoir
-ainsi laissé suspendu quelque tems, on le laisse brusquement retomber de
-toute la hauteur jusqu'à demi-pied de terre; ces secousses lui disloquent
-toutes les jointures, lui crèvent souvent l'estomach, et font pousser des
-cris horribles. --La torture de l'eau consiste à faire avaler une quantité
-d'eau au patient, ensuite on le couche sur un banc creux, dans lequel on le
-serre à volonté. Ce banc a un bâton qui le traverse et qui tient le corps du
-patient comme suspendu. La position lui rompt l'épine du dos avec des
-douleurs incroyables. La torture du feu est la plus rigoureuse de toutes.
-On allume un brâsier ardent, ensuite on frotte la plante des pieds du
-criminel de matières pénétrantes et combustibles: on l'étend par terre, les
-pieds tournés vers ce feu, et on les lui brûle ainsi jusqu'à ce qu'il avoue:
-ces trois tortures se donnent chacune l'espace d'une heure, et souvent plus.
-On y applique les femmes et les filles de tout âge, ainsi que les hommes,
-quelquefois couvertes d'une chemise de grosse toile, souvent nues; mais de
-toutes manières elles sont toujours dépouillées devant leurs juges: ensorte,
-dit l'auteur, que nous transcrivons mot à mot dans cette note, que la plupart
-effrayées de cet immodeste appareil, disent et nient tout ce qu'on veut, afin
-d'éviter les tourmens. On n'a aucun égard, poursuit le même écrivain, ni à
-l'âge, ni au sexe: on y traite tout le monde avec une égale sévérité. Tous
-sont appliqués à la torture ou presque nuds, ou totalement nuds, suivant le
-caprice des inquisiteurs, qui ne manquent pas de traiter avec bien plus de
-rigueur les femmes ou les filles qui ne veulent pas leur être favorables.
-Celles qui pourtant se rendent n'en sont pas plus heureuses. Ils les engagent
-à se livrer à eux, en leur faisant esperer de les sauver, et dès qu'ils en
-ont joui, ils les condamnent à mort, afin que, par ce moyen le crime qu'ils
-commettent, se trouve enséveli. Leurs excès enfin montèrent à tel point, que
-Clément VI nomma une commission particulière pour informer contre leurs
-infamies. Ce fut Bernard, cardinal de Saint-Marc, qui en fut chargé. Voilà
-pourquoi enfin Miguet de Monsarre, auteur espagnol, dans son livre de _Coena
-Domini_, leur dit:-- _Cimas esso mat echores comone tenegis verguenca, ni
-honoraque despues de aver Gozado las mugueres y Donzellas que entran en
-vuestro poder despudes de avertas Gozado las Entregays at Fuego o impios
-péores que los viejos de Suzanna_.
-
-Voyez la seconde partie du tome II de l'histoire des Cérémonies religieuses
-des peuples du monde, et l'histoire des Inquisitions.]
-
-[Footnote 7. Quelle plus grande preuve de la puissance des inquisiteurs, que
-la fin tragique de dom Carlos? Philippe II, père de ce malheureux prince, ne
-lui fit perdre aussi cruellement la vie, que par l'instigation de ces
-scélérats.]
-
-[Footnote 8. Si c'est là ce qu'on pense à l'école du malheur, elle n'est donc
-pas aussi bonne que les sots le croyent. Le capitaine Cook observe dans ses
-relations, que plus les gens de son équipage étaient malheureux, et plus il
-les trouvait cruels, alors dit-il ils se livraient au meurtre sans aucune
-raison, plus l'infortune semblait les presser, plus leurs esprits devenaient
-insensibles, plus leurs cœurs devenaient féroces, l'effet de l'infortune sur
-le cœur de l'homme, est de l'endurcir, voilà pourquoi le bas peuple est
-toujours plus cruel que les gens qui ont reçu une bonne éducation, si cela
-est, et nous ne devons pas en douter, l'infortune ne peut être bonne à rien,
-car ce qui blesse l'ame, ce qui éteint les sentimens de sensibilité, ne
-saurait qu'entraîner au crime. C'est quand l'homme est heureux, qu'il cherche
-à rendre tel tout ce qui l'approche; tombe-t-il dans l'adversité, l'humeur,
-le dépit, le chagrin, corrompent son ame; l'endurcissent, et le conduisent
-incessamment aux horreurs.]
-
-[Footnote 9. Le marquis de Vauvenargues.]
-
-[Footnote 10. Il ne s'agit pas de mettre en avant ici les intérêts de la
-société, la réponse aux objections de Bersac serait puérile: il est question
-de savoir pourquoi on punit. Assurément la peste nuit à la société, autant et
-beaucoup plus que le voleur de grands chemins. Cependant nous ne nous
-vengeons pas de la main qui nous envoie la peste, et nous rouons le voleur.
---Pourquoi? Répondez, suppots des loix qui commandent le meurtre répondez,
-voilà le seul état de la question.]
-
-
-
-
-
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-Donatien-Alphonse-Francois de Sade
-
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-Section 2. Information about the Mission of Project Gutenberg-tm
-
-Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
-electronic works in formats readable by the widest variety of computers
-including obsolete, old, middle-aged and new computers. It exists
-because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from
-people in all walks of life.
-
-Volunteers and financial support to provide volunteers with the
-assistance they need, are critical to reaching Project Gutenberg-tm's
-goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
-remain freely available for generations to come. In 2001, the Project
-Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
-and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations.
-To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
-and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
-and the Foundation web page at http://www.pglaf.org.
-
-
-Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive
-Foundation
-
-The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
-501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
-state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
-Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification
-number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at
-http://pglaf.org/fundraising. Contributions to the Project Gutenberg
-Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
-permitted by U.S. federal laws and your state's laws.
-
-The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
-Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
-throughout numerous locations. Its business office is located at
-809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email
-business@pglaf.org. Email contact links and up to date contact
-information can be found at the Foundation's web site and official
-page at http://pglaf.org
-
-For additional contact information:
- Dr. Gregory B. Newby
- Chief Executive and Director
- gbnewby@pglaf.org
-
-
-Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg
-Literary Archive Foundation
-
-Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
-spread public support and donations to carry out its mission of
-increasing the number of public domain and licensed works that can be
-freely distributed in machine readable form accessible by the widest
-array of equipment including outdated equipment. Many small donations
-($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
-status with the IRS.
-
-The Foundation is committed to complying with the laws regulating
-charities and charitable donations in all 50 states of the United
-States. Compliance requirements are not uniform and it takes a
-considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
-with these requirements. We do not solicit donations in locations
-where we have not received written confirmation of compliance. To
-SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any
-particular state visit http://pglaf.org
-
-While we cannot and do not solicit contributions from states where we
-have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
-against accepting unsolicited donations from donors in such states who
-approach us with offers to donate.
-
-International donations are gratefully accepted, but we cannot make
-any statements concerning tax treatment of donations received from
-outside the United States. U.S. laws alone swamp our small staff.
-
-Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
-methods and addresses. Donations are accepted in a number of other
-ways including checks, online payments and credit card donations.
-To donate, please visit: http://pglaf.org/donate
-
-
-Section 5. General Information About Project Gutenberg-tm electronic
-works.
-
-Professor Michael S. Hart is the originator of the Project Gutenberg-tm
-concept of a library of electronic works that could be freely shared
-with anyone. For thirty years, he produced and distributed Project
-Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.
-
-
-Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
-editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S.
-unless a copyright notice is included. Thus, we do not necessarily
-keep eBooks in compliance with any particular paper edition.
-
-
-Most people start at our Web site which has the main PG search facility:
-
- http://www.gutenberg.org
-
-This Web site includes information about Project Gutenberg-tm,
-including how to make donations to the Project Gutenberg Literary
-Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to
-subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks.
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