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You may copy it, give it away or -re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included -with this eBook or online at www.gutenberg.org/license - - -Title: Aline et Valcour - Le Roman Philosophique - -Author: Donatien-Alphonse-Francois de Sade - -Release Date: December 2, 2019 [EBook #60827] - -Language: French - -Character set encoding: UTF-8 - -*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK ALINE ET VALCOUR *** - - - - -Produced by Phyllis Eccleston Based on a transcription -made available by Wikisource (Bibliothèque libre of the -Wikimedia Foundation) at https://fr.wikisource.org and on -a digital photographic reproduction made available by -Gallica (Bibliothèque numérique of the Bibliothèque -Nationale de France) at http://gallica.bnf.fr. - - - - - -ALINE ET VALCOUR, - -_OU_ - -LE ROMAN - -PHILOSOPHIQUE. - -________________________________________ - -TOME III. -________________________________________ - -CINQUIÈME PARTIE. - - - - -[Illustration: _Fuis, lache! dès que tu es assez vil pour nous refuser tes -services, fuis et ne nous outrage point._] - - - - -ALINE ET VALCOUR, - -_OU_ - -LE ROMAN - -PHILOSOPHIQUE. - -_Écrit à la Bastille un an avant la Révolution -de France._ - -ORNÉ DE SEIZE GRAVURES. - -________________________________________ - -_À PARIS,_ -Chez la Veuve GIROUARD, Libraire -maison Égalité, Galerie de Bois, n°. 196. - -________________________________________ - -1795. - -________________________________________ - -ALINE ET VALCOUR, - -________________________________________ - -LETTRE TRENTE-SIXIÈME, - -_Déterville à Valcour._ - -Verfeuille, le 17 Novembre. - -N'est-ce donc point une chose odieuse, mon cher Valcour, qu'un malheureux -jeune homme, uniquement coupable du sentiment qui fait naître les -vertus. . . . Après avoir parcouru la terre, après avoir bravé tous les -périls qui peuvent s'affronter, ne rencontre d'écueils, de tourmens; de -malheurs, qu'à la porte de sa patrie: et bientôt au centre de cette même -Patrie, qu'il ne peut revoir qu'en la maudissant . . . Oui, j'ose le dire, -ces fatalités font naître bien des réflexions, et j'aime mieux les taire que -les dévoiler. L'amitié qu'inspire l'infortuné Sainville y répandroit trop -d'amertume. - -C'était Aline et lui, Valcour, c'était tous deux que ce train avait pour -objet . . . Aline et lui, t'entends-je dire? Eh quelle bisarrerie les -rassemble? écoute, et tout va s'éclaircir. - -Il est inutile de te peindre la frayeur de nos dames quand elles ont vu la -maison se remplir d'exempts, d'espions, de gardes, de toute cette dégoûtante -canaille, dont le despotisme effraye l'humanité aux dépens de la justice et -de la raison, comme s'il fallait au gouvernement d'autres sûretés que des -vertus, et à l'homme d'autre lien que l'honneur. . . . Je n'ai pas besoin de -te dire ce que toute cette charmante société est devenue, quand on a vu -paraître, au milieu du trouble général, un petit homme laid, court et gros, -bien hébêté, bien tremblant, l'épée d'une main, le pistolet de l'autre, -s'intitulant _conseiller du Roi_, et de plus, _officier supérieur_ du -tribunal de la sûreté de Paris; disant que pour la sûreté de l'État, il -fallait qu'il s'assurât d'un officier, sous le nom de Sainville, nom qu'il -usurpait, comme on le verrait par l'ordre, dont il était porteur, que ledit -sieur de Sainville étant de présent au Château de Verfeuille, près d'Orléans; -il lui était enjoint à lui, _Nicodême Poussefort_, officier supérieur, -d'arrêter ledit militaire dans ledit Château, ainsi qu'une demoiselle -qu'avait enlevée cet officier, et qu'il faisait passer pour sa femme, le tout -à l'effet de les conduire l'un et l'autre au lieu de sûreté que son ordre -indiquait [1]. - -Tu devines, à ce préambule, ce que chacun a pu penser, il ne s'agit que de -t'apprendre et ce qui a suivi, et la part singulière qu'a le président à tout -ceci. - -Le compliment débité, le petit homme suant, palpitant, infectant comme un -capucin qui descend de chaire; nos dames revenues à elles à force de soins, -le malheureux Sainville et sa femme confondant leurs larmes et leurs -gémissemens. Le comte de Beaulé s'est avancé vers l'exempt et lui ordonnant -avec cet air de noblesse et de supériorité qu'il avait en menant autrefois -les Français aux ennemis, lui ordonnant, dis-je, de remettre ses armes au -repos, et de faire sortir ses gens du salon, il lui a demandé; comment il -s'avisait de s'introduire avec aussi peu de formalités dans le Château d'une -femme honnête. À cette demande, à l'air de maître, dont elle était faite, aux -titres, aux décorations qui la soutenaient, _Nicodême Poussefort_, officier -supérieur de la sûreté de Paris, a répondu avec un peu de confusion, qu'il -s'était cru autorisé dans ses démarches, et par son ordre, et par les -différentes consignes particulières qu'il avait reçues de ceux que cela -concernait; mais le comte après lui avoir lavé la tête une seconde fois, et -lui avoir dit que les ordres de parens ne s'annonçaient pas comme ceux de -Mandrin, mais se signifiaient par l'organe des officiers préposés dans chaque -généralité à cet effet, la prépondérance _chimérique_ ou l'autorité -_illusoire_ du tribunal de la sûreté de Paris ne s'étendant pas au-delà des -barrières, lui a demandé encore s'il savait de qui venait l'ordre, et à la -sollicitation de qui il était obtenu. . . . Pour toute réponse, l'exempt lui -a remis ses papiers et le comte les ayant reçu, lui a dit avant que d'ouvrir, -soyez tranquille monsieur, je me charge de tout. . . . puis s'adressant à -monsieur et madame de Sainville, vous voilà l'un et l'autre mes prisonniers, -leur a-t-il dit, donnez-moi vos paroles d'honneur de ne point vous écarter de -cette maison sans moi. . . . Vous vous trompez monsieur, a dit précipitamment -l'officier de police, cette dame dont vous exigez la parole, n'est point la -personne que je dois arrêter, celle que mon signalement indique, a-t-il -poursuivi, en montrant Aline, est la demoiselle que voilà. Et c'est elle qui -doit être madame de Sainville . . . Vous seul commettez l'erreur, a repris le -comte, ou votre signalement est faux; la jeune personne que vous désignez, -est la fille de madame de Blamont. --Et montrant Léonore. . . . Celle-ci -seule est madame de Sainville, . . . Monsieur le comte, a répondu l'exempt, -la chose est d'autant moins probable, que ce signalement dont je m'autorise, -est l'ouvrage même de monsieur le président de Blamont, m'aurait-il ordonné -d'arrêter sa fille? Confrontons monsieur, le voilà. - -Assurément, il était difficile de mieux peindre Aline, et comme aucun trait -ne la rapproche de Léonore, il était impossible de s'y méprendre. . . . Ah! -je démêle tout, a dit impétueusement madame de Blamont, puis, s'adressant à -l'exempt: achevez, monsieur, achevez de jetter du jour sur ceci; aviez-vous -quelqu'ordre particulier relatif à cette jeune personne. . . . Celui de la -laisser au couvent des bénédictines, en passant à Lyon, madame, a répondu -l'exempt; de lui dire quelle attendit là sa famille, qui viendrait bientôt en -disposer, et de poursuivre ma route avec monsieur de Sainville jusqu'aux -isles Sainte-Marguerite, où il devait être enfermé dix ans. --Et quelles -personnes vous ont expliqué ces différentes commissions, a repris madame de -Blamont? --J'ai d'abord reçu, madame, a répondu l'exempt, un ordre général et -vague du magistrat, de me conformer à tout ce qui me serait prescrit par le -père de monsieur de Sainville, lequel n'a pas voulu prendre sur lui de faire -arrêter son fils chez madame de Blamont, où il le savait, sans se concerter -avec monsieur le président; en conséquence de cette délicatesse, rien ne se -terminant le même jour, on m'a indiqué un second rendez-vous pour le -lendemain au matin; là j'ai trouvé réunis les deux personnes auxquelles -j'avais affaire, et j'ai reçu d'elles différents détails, qui m'étaient -utiles pour agir. - -Voilà, mon cher Valcour, tout ce que nous avons pu savoir sur cette partie, -et comme rien n'en est encore éclairci, j'imagine qu'avant d'achever la -lecture de ma lettre, tu vas te livrer à mille combinaisons; formons-en donc -quelqu'unes avec toi, quelqu'interruption qu'il en doive résulter aux choses -intéressantes qu'il me reste encore à t'apprendre. - -Il paraît d'abord assez clairement, que monsieur de Blamont s'est confié au -père de Sainville, qu'il lui a demandé sans doute avec instance, de laisser -profiter sa fille, bien plus coupable que Léonore, de la lettre de cachet -destinée à cette Léonore; que celle-ci n'étant actuellement réclamée par -personne, il se chargeait d'en répondre, que l'important était de la séparer -de Sainville, objet qui se trouvait également rempli, puisque madame de -Blamont la retiendrait vraisemblablement chez elle, et que sous peu, il irait -la chercher lui-même, pour la placer dans quelque couvent, où elle serait -toujours en état d'être représentée aussitôt qu'elle serait requise; que le -père de Sainville prenant peu d'intérêt à cette Léonore, et ne désirant que -de la séparer de son fils, a tout accordé au président, pourvu que celui-ci -permît de faire arrêter le jeune homme dans le Château de Verfeuille. . . . -Définitivement qu'Aline, ainsi arrêtée, ainsi conduite à Lyon, y serait -bientôt devenue la femme de Dolbourg, avec lequel le président n'aurait pas -manqué de l'aller joindre; voilà mes conjectures mon ami, voilà celles de -toute la société; revenons maintenant à des détails qui ne peuvent plus -souffrir de retard. - -Vous pouvez sortir monsieur, a dit le comte à l'exempt, dès que ses -éclaircissemens ont été donnés; retournez dire à ceux qui vous ont envoyé, -que le comte de Beaulé, commandant dans l'Orléanais et lieutenant-général des -armées, se charge de vos prisonniers, vous en dégage, et vous donne sa parole -de les conduire sous trois jours, au ministre. Monsieur le comte, a dit -l'exempt en se prosternant jusqu'à terre, j'obéis sans réplique assurément, -mais vous connaissez nos places, je risque de perdre la mienne, si vous -n'avez la bonté de me faire un reçu; le général a demandé un écritoire, et a -signé sans difficulté ce que l'exempt désirait. Après quoi, l'alguasil et sa -troupe ont déguerpi le Château, non sans escamoter, filouter, voler suivant -l'usage de ces coquins-là, tout ce qui a pu tomber sous leurs mains [2]. - -À peine partis, qu'avant même d'ouvrir l'ordre, on a raisonné prodigieusement -sur les manœuvres sourdes et infâmes du président; mais comme tout ce qui a -été dit, n'est que ce que je viens de placer en résultat de nos combinaisons -tout-à-l'heure, je passe rapidement aux suites essentielles de cette -aventure. - -Tout étant calme, toutes les réflexions étant faites, le comte a ouvert -l'ordre; et après avoir parcouru rapidement quelques lignes. . . . Quoi! -monsieur, a-t-il dit avec surprise à Sainville, vous êtes _le comte de -Karmeil_? Je connais beaucoup votre père; _le comte de Karmeil_, s'est écrié -madame de Blamont toute troublée. . . . Avez-vous bien lu, ne vous trompez- -vous point?. . . . Ciel . . . Léonore, non je ne résiste point à ces coups -multipliés du sort. . . . Malheureux enfant . . . Ouvre tes bras . . . -reconnais ta mère, et trop émue de tout ce qui venait de précéder . . . trop -attendrie d'une scène si touchante, elle s'est évanouie sur le sein même de -Léonore. Grand Dieu, a dit celle-ci, les bontés de cette aimable dame -l'abusent assurément, que veut-elle dire? . . . Moi, sa fille! Ah plût au -ciel que cela eût été! Vous l'êtes, mademoiselle, ai-je dit alors, secourons -madame de Blamont . . . elle est bien loin d'être dans l'erreur; nous avons -tout ce qu'il faut pour vous convaincre. . . . Sainville, aidez-nous à rendre -à votre femme la plus adorable des mères. - -Je te laisse à juger le trouble universel; le comte nullement au fait, ne -savait lui-même où il en était. Madame de Senneval plus instruite, assurait -Léonore qu'on ne se trompait pas, enfin, madame de Blamont vivement secourue -par Aline, qui ne savait à qui voler, a repris l'usage de ses sens, elle -s'est rejetée une seconde fois dans les bras de Léonore, tout s'est éclairci, -j'ai produit d'un côté la lettre du chevalier de Meilcourt, de l'autre les -dépositions du pré Saint-Gervais, et toutes ces pièces s'enchaînant, se -prêtant mutuellement des forces, il est devenu impossible à Claire de -Blamont, à qui nous conservons le nom de Léonore pour l'intelligence de cette -histoire, il lui est devenu impossible, dis-je, de pouvoir plus long-tems -s'aveugler sur sa naissance. . . . Et voilà donc pourquoi j'étais haïe de -madame de Kerneuil, a dit cette jeune personne, en se jettant aux pieds de sa -véritable mère; voilà donc pourquoi on me détestait. Oh! madame, a-t-elle -continué, mais avec plus de manière que de véritable sentiment: (c'est un -trait de son caractère qu'il ne faut pas perdre de vue)! oh, madame, laissez- -moi vous demander à genoux des sentimens que mon malheureux sort ne m'a -jamais permis de connaître; mon ame était faite pour les sentir, et la plus -barbare des femmes lui en a toujours refusé la jouissance. Sainville, viens -te précipiter, comme moi, aux genoux de cette tendre mère; demandes-lui -pardon de nos égaremens, et ne songe plus à m'obtenir que de son aveu. Alors, -cet intéressant jeune homme, bien plus vraiment affecté que sa femme, a -arrosé les pieds de madame de Blamont de ses pleurs; et prosterné devant -elle, oh! madame, lui a-t-il dit, daignerez-vous me pardonner mon crime? -. . . . des crimes! . . . Ô grand Dieu, a dit promptement cette mère délicate -et sensible! vous n'en avez point commis, tout votre tort est de l'avoir -aimée; je l'aurais aimée comme vous; levez-vous Sainville. . . . La voilà, je -veux que vous la receviez de ma main . . . Je ne t'esquisserai point la -situation de cette femme adorable, au milieu de ce couple charmant . . . -Aline embrassant tour-à-tour, et sa mère et sa sœur. . . . Non, mon ami, non, -c'est avec les couleurs de la nature même qu'il faut essayer de rendre ce -tableau, l'art ne réussirait pas à le tracer. - -Pendant ce tems, nous expliquions, le plus succinctement qu'il nous était -possible, toute l'histoire au comte de Beaulé. --Voilà des aventures bien -singulières, a-t-il dit, en s'approchant de madame de Blamont; ma chère et -ancienne amie, continuait-il en lui prenant les mains, en vérité, elles -m'intéressent aux larmes, . . . Mais vous êtes d'un mystère. . . . Pourquoi -donc ne m'avoir pas dit?. . . . Le voilà devenu mon fils, maintenant ce cher -Sainville. . . . Et cette malheureuse Aline à qui l'on en voulait aussi. -. . . Quelle horreur! Allons, allons, que tout se calme, je les prends tous -trois sous mon aîle, et si la moindre infortune les menace encore, j'y expose -plutôt ma tête que de les en voir accablés l'un ou l'autre; et tous les bras -unanimement, se sont tournés vers ce tendre et honnête militaire; on l'a -entouré, on l'a remercié, caressé; madame de Blamont dans l'excès de sa joie, -lui a sauté au col, et lui a dit: «Ô mon cher comte, oui, ou vous ne m'avez -jamais aimée, ou vous arracherez au malheur ces trois intéressantes -créatures.»--J'en donne ma parole, a répondu le comte tout ému, et comment ne -l'entreprendrais-je pas, quand je vois autour de moi, l'hymen, l'amour et -l'amitié m'en conjurer au nom de tous leurs droits; Karmeil est mon ami -depuis trente ans, nous avons _guerroyé_ ensemble en Allemagne, en Corse. -. . . Ce sont les cent mille écus qui le désespèrent. . . . Mais vous vous -étiez donc fait passer tous deux pour morts, a-t-il continué en s'adressant à -monsieur et à madame de Sainville? . . . Il est vrai, monsieur, reprit le -jeune amant de Léonore, c'est une des circonstances de notre histoire que -j'avais cru devoir taire; Léonore avait écrit à ses parens que ne pouvant -résister à l'horreur de sa situation, elle s'était d'abord sauvée de son -cloître, pour se réunir à l'objet de ses vœux; qu'ensuite retenue par la -décence, elle n'avait osé achever une telle démarche, que se trouvant par sa -conduite entre la perte de tout ce qu'elle aimait, et le deshonneur, elle -avait pris le parti d'abréger ses jours, pour qu'on doutât moins de ce -qu'elle annonçait, elle avait placé ce billet au fond d'une boëte, arrangé -dans une de ses robes, et nous avions envoyé jetter le tout dans la rivière. -On aura retrouvé le paquet, on aura reconnu l'habit, lu la lettre, soupçonné -sans doute le corps dévoré, et il ne doit plus être resté dans la province de -doutes sur sa mort. Pour moi, j'écrivis à mon père que je passais en Russie, -guidé par le désespoir, et qu'il n'entendrait jamais parler de celui qu'il -voulait rendre sa victime; pour mieux constater ma perte totale, dans le -dessein d'anéantir les recherches, je priai un ami que j'avais dans ce pays- -là, d'apprendre au bout de trois mois ma mort au comte de Karmeil; j'ai su -qu'il l'avait fait, et que mon père s'en était beaucoup plutôt consolé que -des cent mille écus que je lui ravissais. --Et voilà donc, reprit le comte, -ce qui légitime la lettre du chevalier de Meilcourt; courage, courage, mon -ami, ajouta le général, avec cet air franc qui lui assure tous les cœurs, -. . . courage, nous reviendrons de tout ceci; tenez, je vous le dis encore, -il n'y a que les maudits cent mille écus qui désolent votre père; morbleu! si -nous pouvions ravoir seulement la moitié des lingots laissés à l'Inquisition. -. . . Comme je serais sûr de le faire changer d'avis. . . . Mais je ne -renonce pas à ces lingots, en vérité je n'y renonce pas, je parlerai au -ministre. . . . Il faut qu'on écrive, . . . c'est une infamie; il faut que le -Roi d'Espagne la répare . . . il le doit. Et se retournant vers Aline, ô pour -toi, mon enfant, point d'inquiétude, tu es assurément des trois, celle qui -doit en prendre le moins; le moyen du président est un subterfuge qui tombe -dès que la faute est reconnue, il n'y a aucune lettre de cachet pour toi, la -seule qui existe, est contre madame de Sainville, ainsi tu n'as donc rien à -redouter, le signalement donné dans les bureaux, est une erreur qui tombe à -l'examen; les dangers n'existent donc plus que pour Léonore, . . . et j'en -réponds. Les effusions de la reconnaissance recommencèrent à s'épancher ici -de nouveau, et l'heure du souper étant venue, on a été se mettre à table, où -bientôt l'espérance réveillant dans toutes les ames les sentimens que tant -d'évènemens fâcheux venaient d'absorber, a fait renaître la tranquillité et -la joie sur tous les visages. - -Le lendemain, il a été décidé qu'on cacherait soigneusement au président tout -ce qui regardait Léonore; que jamais cette jeune personne ne devait passer -dans le public, pour autre que pour la fille de madame la comtesse de -Kerneuil; qu'elle avait été élevée par elle, qu'elle en portait le nom, -qu'elle en devait réclamer les biens; qu'après avoir arrangé à Versailles, -l'histoire de la lettre de cachet, ce que le comte supposait être au plus -l'histoire de vingt-quatre heures, on chercherait un homme d'affaires, -intelligent et sûr, qui partirait avec les jeunes gens, pour aller à Rennes, -travailler à la reddition des biens de Léonore; que votre conscience soit en -paix, a dit le comte à madame de Blamont, voyant qu'elle répugnait à cet -arrangement; je conçois votre délicatesse et je la crois hors de saison; -entre deux maux inévitables, l'homme sage doit toujours préférer le moindre; -ou il faut que Léonore soit déclarée votre fille, ce qui est impraticable -avec un homme comme le président, qui, après avoir déjà comploté dès le -berceau contre le bonheur de cette malheureuse, ne la retrouverait que pour -la tourmenter de quelque autre manière; ou il faut qu'elle se fasse -reconnaître pour ce qu'on a toujours cru qu'elle était, et dans ce cas, il -faut qu'elle réclame les biens. Mais si parmi les héritiers de madame de -Kerneuil, a dit madame de Blamont, il se trouvait quelques malheureux que -ceci aille ruiner. --Ce serait un malheur, a dit le comte, mais un malheur -très-aisé à réparer par des sacrifices que Léonore ferait assurément, et dans -tous les cas, un beaucoup moindre mal que de rendre Léonore au président. -Songez-vous, a-t-il continué, à la multitude d'explications indécentes, qu'il -faudrait donner au public si nous prenions ce parti? Le président n'a aucun -besoin, d'avoir encore une fille; il s'en croit une dans Sophie, il en a -abusé pour des horreurs; n'éveillons rien de plus dans cette ame perverse; -que Léonore déjà malheureuse avec une mère chimérique, ne la devienne pas -davantage avec un père réel. . . . Et quelle fortune d'ailleurs feriez-vous à -cette jeune femme? Savez-vous à quel point elle m'intéresse? Croyez-vous que -je souffrirais, que vous endommageassiez la dot de votre Aline, cette dot qui -doit faire la fortune de notre cher Valcour, du plus honnête et du meilleur -des hommes! . . . - -Oh! monsieur, s'est écrié Aline, que cette considération ne vous arrête pas; -ce n'est pas mon bien que Valcour desire, et ce bien je n'en veux pas moi- -même, si on ne le partage avec ma sœur. . . . Non, a repris le comte, Léonore -n'accepterait cette offre obligeante de son aînée, que dans le cas où elle -n'aurait pas une autre fortune; mais elle a de quoi vivre sans vous, il faut -qu'elle réclame l'héritage de madame de Kerneuil, et qu'elle en jouisse; -rapportez vous en à ce que je vous dis, laissons les choses comme on les -croit, cela vaut mieux que comme elles sont. . . . Mais ces héritiers que -nous dépossédons me tracassent, a repris encore une fois l'honnête présidente -. . . Eh bien! morbleu, a dit le comte, eh bien! nous leur donnerons des -délégations sur les lingots de Madrid. Cette saillie a fait rire, et tout le -monde revenant enfin à cet avis, on est unanimement convenu des trois points -suivans: 1°. Qu'il fallait s'occuper d'abord, de la levée de l'ordre, sans -avoir aucune sorte d'inquiétude pour Aline, que cet ordre ne regarde que par -une supercherie trop grossière, pour ne pas être anéantie au plus petit -mouvement de réflexion; que pour l'honneur du président, il était même sage -de taire cette ruse damnable, bien assuré qu'il serait le premier à la cacher -sans doute avec le plus grand soin, dès qu'il apprendrait son peu de succès; -2°. Qu'il fallait faire approuver au comte de Karmeil le mariage de -Sainville et de Léonore, et le revêtir aussitôt des formalités religieuses et -civiles, par le défaut desquelles, il ne se trouvait nullement valide. 3°. -Qu'il fallait prouver qu'Elisabeth de Kerneuil, crue morte, n'avait été -qu'enlevée par celui qui l'épouse, et la faire à l'instant paraître comme -héritière légitime des biens du comte et de la comtesse de Kerneuil. - -Ces résolutions prises, les lettres préparatoires écrites, quelques -réflexions unanimement faites sur la singularité de la fortune de Léonore, -proscrite dès sa naissance par son père, et ne revoyant pour-ainsi dire, un -nouveau jour, que pour retomber une seconde fois dans les pièges de ce -scélérat; toutes les marques d'attachement, de tendresse et de -reconnaissance, délicieusement données de part et d'autre; on ne s'est plus -occupé que du plaisir d'écouter les aventures de la belle Léonore, -lesquelles, si tu le veux bien, vu la quantité de choses qu'on me fait écrire -relativement à tout ceci, ne te parviendront que dans ma première lettre. - -[Footnote 1. Tout ce qui est barbare a conservé l'idiôme de la barbarie. Il -semble que nous ne devions nécessairement parler que la langue de nos cruels -ancêtres, chaque fois que nous imitons leurs attroces coutumes. Voyez le -style des arrêts, des monitoires, des assignations, des lettres-de-cachet; il -est heureusement impossible de tuer ou d'enfermer un homme, en bon français.] - -[Footnote 2. Et voilà ce qu'on appelle en France de la civilisation; c'est à -ce prix que nous n'allons plus chercher notre nourriture dans les bois; c'est -au prix d'une multitude de crimes tolérés, autorisés, récompensés, que le -Gouvernement achète la punition de deux ou trois délinquants, qui seraient -bien confus d'avoir autant d'horreurs à se reprocher, que les scélérats qui -viennent les arracher du sein de leur famille. . . . Oui, voilà ce que dans -notre patrie, on appelle le bon ordre, la sûreté, . . . la police. . . . Ô -vertu, comme tes autels s'en honorent, et comme les français s'entendent à te -servir! (_note de l'auteur._). - -Il ne faut pas oublier qu'il ne s'agit ici que du gouvernement ancien. (_note -de l'éditeur._)] - - - -LETTRE TRENTE-SEPTIÈME, - -_Le président de Blamont à Dolbourg._ - -Paris, ce 18 novembre. - - -Eh bien, Dolbourg? malgré tes faux systêmes, malgré tes absurdes -raisonnemens, conviendras-tu que le ciel favorise souvent ce que tu appelles -le crime, et qu'il abandonne fréquemment ce que tu nommes la vertu? Où diable -avais-tu pris le contraire? En honneur, tu as encore de certains préjugés de -classe, qui me font rougir pour toi tous les jours. J'ai beau dire que tu es -mon élève, on ne le croit pas dès qu'on t'entend. Dernièrement je te mene en -bonne compagnie, avec des académiciens, avec des sectatrices du Licée, je te -produis au milieu des Socrates et des Aspasies du siècle. . . . Ne te vois-je -pas prêt à monter en chaire pour nous prouver l'existence de Dieu. . . . On -se mit à rire, on me regarda. . . . Vieux comme Hérode, je ne pus -malheureusement pas t'excuser sur ton âge; je pris le parti de te renier. -. . . Mais forme-toi, je t'en prie. . . . Guerre ouverte et déclarée à -toutes les sottes chimères qui t'offusquent encore, et ne m'expose plus à des -avances de cette espèce. - -Quoi qu'il en soit, dis-moi si tu vis jamais rien de plus plaisant que -l'arrivée de cette jolie aventurière chez ma femme; que la sainte et -touchante hospitalité que lui accorde la bonne et chère épouse; que la -manière subite dont je suis averti de tout cela; que ce père, que ce bon -gentilhomme Breton, qui sollicite mon agrément, pour faire enlever son fils -chez ma femme, où la renommée lui apprend qu'il existe, et que cette occasion -singulière, enfin, de faire tout naturellement capturer notre charmante -Aline, au lieu de la dulcinée du fils de notre gentilhomme en colère. -Hein . . . qu'ose-tu dire? . . . Ose tu prétendre à présent, que ce n'est pas -une main divine, qui vient mettre à la fois dans nos lacs ces deux touchantes -créatures. - -Or, comme on est maintenant aux prises, et que je ne doute nullement de la -réussite, il est à-propos que je t'indique la marche, et que je t'esquisse le -plan de nos projets. - -Suivant mon calcul, Aline sera le 21 ou le 23 aux bénédictines de Lyon. Comme -j'ai écrit à l'abbesse, qui est de mes amies, pour qu'on la tienne très-à- -l'étroit jusqu'à notre arrivée, nous la laisserons une semaine ou deux, pour -nous assurer de l'autre; le vieux comte Breton m'a eu l'air de se soucier, on -ne sauroit moins, de cette demoiselle de Kerneuil, qu'il a plu à son fils -d'enlever. Pourvu que je l'en débarrasse, il est content, et pourvu qu'il -n'ait point de pension à payer, il est aux nues. Cette jolie fille est ce -qu'on appelle une vraie créature abandonnée; ni père, ni mère. . . . Crue -morte dans sa patrie . . . , une mauvaise conduite . . . , aucun appui -. . . , tu m'entends . . . , n'est-ce pas là, dans toutes les règles, une -jolie petite anguille jettée dans nos filets? . . . N'y aurait-il pas de -l'injustice à n'en pas profiter. Quand le ciel nous l'abandonne aussi -constamment? . . . et avec cela jolie comme un ange, 18 ans . . . Point de -prémices, j'en conviens, mais il y a tant de façons de s'en dédommager, il -est une sorte de libertins aux yeux desquels toutes ces misères-là doivent -être indifférentes. N'est-on pas toujours sûr de voluptés nouvelles et -piquantes, quand on en a soi-même à proposer que de cette espèce? - -Afin d'éviter l'air du trop grand empressement, nous ne nous rendrons donc à -Verfeuil que dans quatre ou cinq jours, et là, avec toute la décence -imaginable, avec toutes les politesses requises, nous enléverons la chère -Léonore de Kerneuil, qu'inévitablement ma femme, très-étonnée de la méprise, -aura gardée par bienséance, et nous la conduirons sur-le-champ dans la petite -maison de Montmartre, où la victime restera en dépôt jusqu'à ce qu'il plaise -aux sacrificateurs d'en offrir l'hommage à Vénus. - -Il y aura encore une scène à Verfeuil, tu le comprends, j'espère, et la -Senneval qui clabaudera, et le vertueux Déterville qui froncera le sourcil -gauche en élevant la lèvre inférieure sur l'autre, et la présidente qui -pleurera . . . qui me redemandera sa fille, qui m'appellera son tyran, -son . . . Et toutes les jolies épithètes que les dames prodiguent quand nos -fantaisies ou nos goûts ne s'arrangent pas à la stupide monotonie des -leurs . . . - -Et quelle est ton intention ici. . . . Feindre. . . . À quoi bon? . . . Le -chasseur tend-il encore des pièges quand le gibier, sous la dent du chien, -n'attend plus que sa main pour le saisir? Il fallait que ce mariage se fît, -dirai-je très-résolument, vous y mettez sans cesse de nouveaux obstacles, -j'ai dû les vaincre. . . . Votre fille n'est pas morte, vous la reverrez -. . . Mais ce ne sera plus que sous le nom de _madame Dolbourg_. . . . Qu'on -crie, qu'on pleure, qu'on fasse après tout ce qu'on voudra, très-peu importe, -nous tenons, voilà l'important. - -Ces soins remplis, la demoiselle de Kerneuil en sûreté, . . . déjà à nous, -même si tu veux, nous volons à Lyon, le mariage s'y fait, et l'acte se -consomme dans mon impénétrable château de Blamont, où, des bords frais et -fleuris du Rhône, nous accourrons tout d'une traite. Eh bien! le projet te -plait-il? Le trouve-tu bien raisonné? Par ces nouveaux arrangemens, la -demoiselle Augustine, des dispositions de laquelle je commençais à être fort -content, nous devient assez inutile comme tu vois; n'importe, c'est un sujet -à ménager, il peut survenir tout plein de cas dans la vie où l'on ait besoin -d'une fille sûre comme celle-là; une scélérate accomplie n'est jamais un -meuble inutile à deux libertins comme nous. Tu n'imagines pas, mon ami, à -quel point j'ai la belle Bretonne dans la tête, je ne sais, mais j'éprouve -pour elle quelque chose de beaucoup plus vif que pour une autre femme, et -sans la connaître, sans l'avoir vue, une voix secrette semble assurer mon -cœur que jamais volupté sensuelle n'aura sû le délecter autant. C'est une -chose bien plaisante que les inspirations de la nature; un philosophe qui -s'attacherait à les scruter toutes, en trouverait de bien extraordinaires, -n'est-il pas déjà très-singulier qu'elle nous chatouille intérieurement, -d'une manière inexprimable, rien qu'au désir d'un mal projetté; que -deviennent donc les loix des hommes si la nature nous délecte au seul projet -de les enfraindre. - -Eh bien, toujours un peu de morale; il y aurait de la gloire avec un autre, -mais avec toi c'est peine perdue; tu as la moitié moins de plaisir à faire le -mal, parce que tu ne le raisonnes pas, et qu'il n'est vraiment délicieux que -quand on le combine et le savoure; c'est seulement alors qu'il laisse de -voluptueux souvenirs dont on jouit mille ans encore après qu'il est commis. - -Ne t'imagine pas que tous ces projets me fassent oublier Sophie, jamais de -nouveaux désirs n'absorbent en moi les anciens; je flotte indifféremment dans -les plus doux; comme l'abeille au milieu des fleurs, je souille et profane -tout ce qui se trouve le plus à ma portée, je laisse le reste pour les heures -du désœuvrement, et m'arrange toujours de manière à les rendre rares. On -cherche, on guette et l'on découvrira, sois en sûr, cette charmante fugitive. - -Une fois trouvée, tu t'imagines bien qu'il faut _pour l'exemple_, qu'elle -soit traitée à toute rigueur; je tiens étonnamment à l'exemple, moi . . . je -te l'avoue; j'ai donné plus de vingt fois dans ma vie, mon opinion, pour -faire périr des malheureux, dans le seul dessein de faire des exemples. Je -trouve que rien n'est profitable à la société comme _l'exemple_; que de -corrections depuis qu'on roue et pend tous les jours; il n'y a que sur nous -que ce maudit exemple est muet; en sais-tu la raison? . . . C'est qu'on ne -nous pend point, c'est qu'on n'ose pas même nous accuser, il naît de là, une -impunité bien délicieuse pour des ames comme les nôtres [1]. - -Il me paraît d'ailleurs essentiel de punir sévèrement la compatissante madame -de Blamont, d'accorder ainsi l'hospitalité à tout ce qu'il pleut par an de -jeunes filles dans la province, on finirait par en jaser, et tout honnête -époux, avec sa propre réputation, a encore celle de sa femme à ménager. - -Oh! pour le coup, adieu tout de bon, il est deux heures du matin et je tombe -de sommeil. - -[Footnote 1. Il est certain que si l'on condamnoit les juges qui se trompent -quand il s'agit de mort, au même supplice que celui qu'ils prononcent, on ne -verrait plus tant d'infamie, moins de sang s'éleveroit contre ces bourreaux; -et pour une ou deux tignasses au gibet, ce qui ne faisait qu'amuser -infiniment le peuple, on conserverait la vie à mille innocens.] - - - -LETTRE TRENTE-HUITIÈME, - -_Déterville à Valcour._ - -Verfeuille, le 16 Novembre. - - -________________________________________ - -_Suite de l'Histoire de SAINVILLE et de LEONORE._ - -HISTOIRE DE LEONORE. - -________________________________________ - - -SI quelque chose peut excuser, madame, dit cette belle fille en s'adressant à -madame de Blamont, la démarche hazardée que m'a fait faire monsieur de -Karmeil, auquel vous permettrez que je continue de donner le nom de -Sainville, plus connu dans nos aventures, si, dis-je, quelque chose peut me -valoir votre indulgence, j'ose la réclamer en raison des traitemens odieux -que j'avais toujours reçus de madame de Kerneuil; c'est une faible excuse -sans doute; une fille doit tout endurer de ses parens, je le sais, mais quand -rien ne dédommage des duretés, quand la femme qu'on croit sa mère, nous dit à -tout instant qu'elle ne nous est rien, qu'elle a été trompée, qu'on a changé -son enfant en nourrice, que celle qu'on lui a rendue à la place, n'est que la -fille d'une paysanne, et qu'à de tels propos se joignent des menaces et des -coups, la patience échappe, vous le concevez; quand à la suite de cela, on se -voit enlevée à un homme qu'on adore, pour être sacrifiée à celui qu'on -déteste, qu'on a quinze ans et ma tête, on doit faire bien des étourderies. - -Votre tête, dit madame de Blamont? --Oui madame, reprit Léonore, je vais vous -donner trop de preuves de sa vivacité, pour ne pas vous prévenir avant tout -d'en vouloir bien pardonner les écarts. - -Je ne vous répéterai point, madame, poursuivit notre héroïne, ce que vous -savez du commencement de mon histoire, je vois trop combien vous désirez -d'apprendre quel fut l'événement affreux qui me sépara de Sainville à Venise, -pour ne pas en venir tout d'un coup au développement de cette catastrophe. - -Une prudence mal-entendue, et que je me suis reprochée bien des fois depuis, -devint la seule cause de ce malheur. Le noble Fallieri, qui troubla si -cruellement notre union, ne m'avait point caché ses projets; je les avais -appris dans une lettre signée de lui, qu'il m'avait fait tenir par un de nos -gondoliers; et m'étant contentée de dire à cet émissaire, qu'il pouvait -assurer celui qui le faisait agir, qu'il perdait et son tems et ses peines; -pour éviter des querelles et des éclaircissemens; j'avais déchiré ce billet -sans jamais en parler à Sainville, puis sans rien revéler de mes motifs, -j'avais engagé mon époux à congédier, comme suspects, tous les gens qui nous -entouraient. Il le fit, tout fut inutile; le complot était trop bien formé; -Fallieri était trop riche, et avait trop de monde à ses ordres, pour que sa -proie pût lui échapper. Et quel était l'homme, grand Dieu! quel était le -monstre qui voulait me ravir à mon amant! Je ne saurais vous le peindre sans -dégoût, ni me le rappeller sans horreur. Tout ce que la nature peut réunir de -traits difformes, elle l'avait à plaisir rassemblé, pour en composer cet -homme effrayant; et si quelque chose pouvait l'emporter encore sur ce -physique épouvantable, c'étoit et l'esprit et le cœur de ce libertin de -profession. Ne vous imaginez point que l'amour eût part aux démarches de ce -vilain homme; il avouait hautement qu'il ne l'avait jamais connu. Guidé par -son intempérance, n'aspirant qu'à la contenter, tout ce qui avait quelques -attraits, devenait égal à ses yeux; le billet que j'avais reçu était un écrit -circulaire, dont le style était toujours le même, et après lequel on -employait d'autres moyens, si celui-là ne réussissait pas. - -Ce fut quatre jours après la mauvaise réponse que lui avait valu son impudent -écrit, que Sainville imagina de me laisser seule au jardin des figues de -l'isle de Malamoco, de noirs pressentimens m'agitaient sans que je pusse en -démêler la cause; vingt fois je fus tentée d'arrêter Sainville, tantôt je -voulais lui tout avouer, l'instant d'après je voulais lui inspirer de la -jalousie, sans lui dévoiler mes motifs. . . . Je chancelais . . . je -balbutiais, mes pleurs l'inondaient malgré moi, sa vertueuse sécurité -n'entendait rien, et il partit sans que j'eusse trouvé le courage de lui -dévoiler ce perfide secret. Il ne fût pas plutôt éloigné, que je sentis -l'horreur de ma position, et qu'un mouvement involontaire m'avertit que -j'allais bientôt y succomber. - -La malheureuse propriétaire de ce jardin que nous supposions honnête, avait -elle-même donné les plus sûrs renseignemens de nos démarches, elle seule -avait persuadé à Fallieri, que l'enlèvement, (mon époux même y fût-il), -devenait dans son enclos la chose du monde la plus aisée. - -Elle m'aborda dès que Sainville fût loin, et quittant l'air respectueux -qu'elle avait toujours eu jusqu'alors, elle m'avertit insolemment ou de -partir, ou d'entrer dans sa maison si je ne voulais pas être vue, ainsi que -je lui en avais témoigné le désir, parce que d'autres personnes allaient -arriver pour se promener dans son jardin. - -Ce discours, le ton dont il était prononcé, l'air de celle qui me -l'adressait, tout me fît frémir de colère et d'effroi, eh! comment donc -madame, dis-je à cette arrogante créature, ne vous rappelez-vous point de nos -conventions? C'est l'affaire d'un instant, mon mari va revenir. Oh! parbleu, -oui p . . . . Ton mari, répondit-elle, des maris comme cela se trouvent -partout, et je vais t'en donner un qui vaudra mieux . . . À ces cruelles -paroles une sueur froide me saisit, je me vis perdue sans ressource. . . . Je -me laisse tomber à genoux les mains élevées vers elle. . . . Oh madame! -m'écriai-je, ô! ma chère dame, voulez-vous m'abandonner. . . . Voulez-vous -donc me livrer vous-même, j'ose vous implorer comme ma protectrice. . . . Ne -sacrifiez pas l'innocence . . . Mais il n'était plus tems. . . . Elle était -déjà loin de moi, six hommes m'entourent aussitôt et me portent -presqu'évanouie dans une gondole, qui s'éloignant de l'isle avec rapidité, -gagne le canal de la Brenta [1], et aborde après quatre heures de marche, au -pied d'un palais solitaire, où m'attendait mon ravisseur. - -On m'apporta à ses pieds, plus morte que vive, et quelque fût l'excès de son -libertinage, quelque peu de délicatesse qui put rester dans cette ame -grossière, il comprit bien pourtant que mon état ne lui permettait point de -satisfaire ses desirs; que pour leur intérêt même, il était bon d'attendre -quelques heures, afin de pouvoir exciter au moins des sensations quelconques -dans l'objet malheureux qu'il immolait aux siennes. Il ordonna qu'on me fît -mettre au lit, etc. . . . - -Ici Léonore balbutia et rougit extraordinairement. . . . Madame, reprit-elle -toute confuse, s'adressant toujours à la présidente, vous m'avez ordonné de -ne rien vous cacher, j'ose tout avouer pour vous obéir, j'ai été sage tant -que je l'ai pu, mais vous ne me condamnerez pas au moins pour des larcins qui -tournent tous à la honte des ennemis de ma pudeur, sans qu'il y ait une seule -faiblesse de ma part. - -Eh! mais vraiment, qui ne connait pas ces choses là, a dit le vieux général, -on sait bien qu'une fille abandonnée ou évanouie, ne peut pas se garantir de -l'impudence d'un homme, il n'y a pas dans tout cela pour votre compte le -soupçon même d'un péché véniel, une femme n'est jamais coupable que par -volonté, tout ce que la force lui enlève, est à la charge du ravisseur et -jamais de sa conscience; mais il y a de ces coquins-là, qui ne se soucient -point du tout d'un tort de plus ou de moins, et qui, pourvu qu'ils ayent ce -qu'ils désirent, ne sont nullement difficiles sur la manière dont ils -l'obtiennent. - -Hélas! monsieur, reprit Léonore, ce libertin sans doute était du nombre de -ceux dont vous parlez. . . . Il obligea une femme entre les mains de qui je -venais d'être confiée, de me mettre au lit devant lui, et tout ce que ses -yeux purent découvrir, il leur permit de le dévorer. . . . On vous mit nue, -dit le comte? . . . Et Léonore rougissant. --Monsieur. --Oh! nous lui faisons -grace de ces détails, dit Madame de Senneval, en vérité comte, vous êtes trop -curieux, vous voyez bien que ce vénitien est un impudent qui se permet tout, -excepté ce qu'il croit devoir attendre pour le plus grand intérêt de son -plaisir. . . . C'est cela, n'est-ce pas ma belle? . . . Oui, madame, reprit -Léonore, votre adroite honêteté dit tout en m'en épargnant la honte, c'est le -comble de l'esprit et de la délicatesse. . . . Il y a pourtant encore quelque -chose que je voudrais savoir, dit le comte. . . . Et que vous ne saurez -pourtant pas, interrompit madame de Blamont, voyez comme vous faites rougir -toutes ces jeunes personnes, poursuivez, poursuivez Léonore, vous avez assez -peint le personnage pour que nous devinions ce qu'il peut faire. - -La révolution que j'avais éprouvé, reprit notre belle aventurière, le chagrin -dévorant qui me consumait, les larmes que je ne cessais de répandre, tout -rendit bientôt mon état plus grave que ne l'avait cru Fallieri, et lorsqu'il -se présenta le lendemain, pour jouir du succès de sa criminelle entreprise, -il me trouva dans une telle agitation, tourmentée d'une fièvre si violente, -qu'il lui devint encore impossible de remplir l'objet de ses désirs; cet -accident lui inspirant beaucoup plus d'humeur que d'intérêt, il se retira en -grumelant, en pestant contre les Françaises qui, plus mignonnes ou plus -délicates que les autres, lui faisaient, disait-il, toujours de pareilles -scènes. Qu'on ne m'en amène plus, ajoutait-il, je ne puis souffrir ces prudes -qui s'évanouissent de douleur, pour une chose qui ferait accourir les autres, -et il disparut, laissant des ordres, pour qu'on l'avertit dès que ma santé -serait meilleure. - -On prétend que c'est dans l'excès de l'infortune, que le génie trouve les -plus sûres ressources contre le sort qui nous tourmente, je m'y confiai, et -n'eus pas à m'en repentir. - -Dolcini, c'était le nom du chirurgien qui me soignait, était un homme -d'environ trente ans, d'une belle figure et d'un caractère doux et honnête; -sitôt que je crus m'apercevoir que son ame s'ouvrait en ma faveur, que non- -seulement il plaignait ma situation, mais qu'il s'attendrissait même sur les -maux qui devaient suivre mon rétablissement, je lui peignis ma reconnaissance -avec des termes si vifs, que les expressions pénétrant son cœur, finirent -bientôt par l'embrâser. . . . Dolcini devint amoureux. --Je m'en aperçus, je -lui permis de me parler de sa passion, je fis tout ce que je pus pour lui -faire croire que je n'y étais pas insensible; me sortir à quelque prix que ce -dût être, du danger éminent où j'étais, me paraissait d'abord la chose la -plus essentielle, si la providence me tire de celui-ci, me disais-je, elle ne -m'abandonnera pas dans un autre, elle m'inspirera d'autant plus aisément ce -qu'il faut, pour sortir du plus faible, qu'elle ne m'aura pas refusé son -secours quand il fallait s'affranchir du plus grand, et je trouverai sans -doute, toujours bien plutôt à m'échapper des mains de cet homme-ci que de -l'autre. - -Daignez prendre garde à cette manière de raisonner de ma part, dit Léonore en -s'interrompant, toute sophistique qu'elle peut vous paraître, c'est elle qui -m'a toujours guidée et je n'ai jamais craint de me précipiter dans un second -péril, pour éviter le sort du premier. - -Sitôt que Dolcini me vit approuver sa flamme, il ne s'occupa plus que des -moyens qui pouvaient l'assurer de m'y voir répondre encore mieux. - -L'essentiel serait de vous tirer d'ici, me dit-il, un jour avec empressement. ---Hélas! c'est tout ce que je desire. --Cela n'est pas aussi facile que vous -l'imaginez . . . pas si aisé que je le voudrais, nous sommes entourés -d'espions, cette femme qui vous soigne en est un . . . que nous ne devons -même pas penser à pouvoir écarter, quant à moi . . . que le coup réussisse ou -non, sur la seule entreprise, je suis perdu sans ressource, moyennant quoi le -plus sûr, si réellement vous avez un peu d'amitié pour moi, est de consentir -à passer en Sicile, ma patrie, où je vous donne ma parole de vous épouser -aussitôt que nous y serons, mais pour y passer, comment faire? --Si vous -m'aimez réellement, devez-vous me le demander? Votre tendresse ne doit-elle -pas applanir toutes les difficultés qui vous effarouchent? --Ah! croyez qu'il -faut qu'elles soient insurmontables, puisqu'elles m'arrêtent un moment. Puis -au bout d'un peu de réflexion. --Je ne vois qu'une chose, c'est de profiter -de votre maladie même, pour réussir à nous évader. --Et de quel secours -prétendez-vous donc qu'un tel accident puisse nous être? --Écoutez-moi, et -surtout ne vous effrayez pas du moyen, il est affreux sans doute, mais c'est -le seul possible au milieu de tout ce qui nous environne. --Expliquez-vous. ---Nous allons changer les nouvelles de votre état, et les simptômes de votre -maladie, je vais dire que vous êtes dans le plus grand danger, je vais vous -supposer à l'agonie, peu-à-peu vous empirerez . . . Vous aurez enfin l'air de -mourir; moi seul recevrai votre dernier soupir. Je suis bien sûr que votre -ravisseur ne laissera pénétrer ici, ni d'autres gens de l'art que moi, ni de -prêtres pour vous exhorter: nous n'aurons plus que votre garde à éblouir. -. . . Nous ne l'éloignerons pas . . . mais nous la tromperons; je réponds -presque de cette circonstance. . . . Vous, morte, ou du moins crue telle, je -serai seul chargé du soin de vous faire enterrer dans la paroisse voisine de -ce Château. Le fossoyeur est un drôle qui m'a des obligations; il vous -placera dans un caveau dont je serai maître. La même nuit j'irai vous en -retirer, et nous gagnerons promptement la Sicile. . . . Mon projet vous -répugne-t-il? --Il est un peu violent. . . . Un malheur imprévu . . . un -oubli. . . . --Ô juste ciel! tous ces cas sont-ils présumables avec l'amour -que vous m'inspirez. . . . Seroit-ce pour vous laisser là, que -j'entreprendrai une telle chose? J'irai vous en arracher, tous les périls -possibles dussent-ils se présenter à moi. --Soit, mais il faut tout prévoir -en pareille aventure, une fois déposée dans ce caveau, s'il vous arrive un -accident à vous même, l'infortune est toujours sur la tête des hommes, elle y -peut cheoir à tout moment, possédant seul votre secret, vous voyez bien que -je risque tout. --Le fossoyeur ne sera-t-il pas dans la confidence? Est-il -possible qu'il n'y soit pas, et s'il m'arrivait quelque chose dans cet -intervalle, n'irait-il pas vous délivrer? --Eh bien! je me livre, je -m'abandonne, et ma parfaite confiance en vous, détruit absolument toutes mes -craintes. --Mais belle Léonore, reprit amoureusement Dolcini en se -précipitant à mes pieds, daignerez-vous récompenser au moins tant d'amour et -de zèle? À ces mots je lui tendis la main et détournai la tête, de peur que -mon visage ne vînt à trahir les sentimens de mon cœur: il accabla cette main -des plus tendres caresses, et sortit à l'instant pour tout préparer. - -Il revint le même soir, j'arrive, me dit-il, de commander dans la ville même, -une bierre à jour, rembourrée à trois pouces d'épaisseur de crins et de -plumes, doublée de satin blanc, et dans l'un des coins de laquelle, j'ai fait -pratiquer deux tiroirs, dont l'un contiendra des sels, des eaux spiritueuses, -et l'autre quelques confitures sèches, des biscuits et du vin d'Espagne, vous -y respirerez à l'aise, vous aurez sous votre main tout ce qu'il faut pour -vous secourir et vous sustenter vingt-quatre heures: et vous y serez aussi -mollement que dans une chaise longue. Cette bierre faite par un ouvrier de -mes amis, s'enverra chez un de mes parens à Padoue, et c'est là que j'irai la -chercher pour la porter ici pendant la nuit, afin que les espions se trouvent -déroutés par cette manœuvre, et que rien ne puisse se découvrir jamais. Votre -courage est-il toujours le même . . . ne chancelez-vous point? --Non, lui -dis-je, vos délicates attentions me convainquent trop bien des sentimens de -votre cœur, je me livre entièrement à vos soins, comptez sur ma -reconnaissance. Dolcini qu'enflammaient ces paroles, me remercia mille et -mille fois, et me protesta qu'il se rendrait toujours digne des sentimens que -je lui accordais, je ne suis qu'un pauvre chirurgien, me dit-il, mais je suis -honnête homme . . . confus . . . humilié, plein de remords de servir depuis -si long-tems les fantaisies grossières du maître où m'a placé mon étoile, et -trop heureux de trouver une telle occasion de le quitter à jamais. Ô Léonore, -quel changement dans ma fortune! j'étais hier l'esclave et l'agent du vice, -je deviens aujourd'hui le vengeur et le soutien de la vertu! - -De ce moment: les bulletins que Fallieri envoyait prendre chaque jour, -changèrent absolument de style, ma maladie devenait dangereuse, elle pouvait -tourner mal, il était impossible de répondre de ma vie, et Dolcini bien sûr -d'être refusé, demandait l'assistance d'un médecin. . . . Ne m'en parlez -plus, répondit enfin le cruel Fallieri, (tant il est vrai que le libertinage -étouffe tous les sentimens de la nature;) [2] quand elle sera morte vous la -ferez secrètement enterrer, et vous direz au curé qu'il ait à se taire, à -recevoir son argent, et à réciter quelques patenôtres pour l'ame de cette -pauvre créature, que je n'ai pas même eu le plaisir d'envoyer en enfer. - -Voyez quelle ame, me dit Dolcini, en me faisant voir ce fatal billet, il -aurait obtenu vos dernières faveurs, qu'il n'eût pas pensé différemment, -enfin, vous avez la permission de mourir, n'est-ce pas beaucoup pour un tel -monstre? - -Il s'agissait maintenant de tromper ma garde, elle était fine, adroite. . . . -c'était une surveillante dangereuse; mais je remplis mon rôle avec tant -d'art, j'imitai si bien les syncopes, les frissons, les angoisses, les -évanouissemens, que je la rendis totalement ma dupe. Une dernière crise eut -l'air de m'enlever tout-à-fait. Dolcini lui déclara que j'étais morte, et -qu'il allait en conséquence exécuter les ordres de son maître; il lui -recommanda le plus grand silence; la bierre fut apportée, tous deux -m'ensevelirent. . . . Allez vous reposer, dit alors Dolcini à la garde; votre -devoir est rempli; on viendra la prendre au milieu de la nuit, et nous -l'enterrerons . . . un seul homme et moi pour que le secret soit plus -exact. . . . Allez. - -La bonne femme qui ne demandait pas mieux que d'avoir son congé, se retira, -et délivré d'elle, Dolcini put m'arranger plus à l'aise dans le cercueil -qu'il avait fait préparer. - -Il était impossible d'être mieux, excepté ce que l'esprit pouvait avoir à -souffrir dans une telle situation, le corps assurément, s'y trouvait à l'abri -de tous maux, on y était commodément couché, on y respirait à merveille, mais -je ne sais quoi de lugubre, rendait quoiqu'il en fut la position cruelle. - -L'instant du départ arriva, Dolcini qui n'avait pu remplir les derniers soins -nécessaires à notre embarquement avant que d'être tout-à-fait sûr de moi, me -demanda seize heures pour y vaquer, nos montres se réglèrent l'une sur -l'autre, on m'emportait à quatre heures du matin le lundi, je devais donc -être délivrée le même jour à 8 heures du soir, on compte les minutes dans une -telle situation, le fossoyeur qui s'était bien assuré que j'étais en vie, et -à qui j'avais fait promettre de me secourir au bout des 16 heures justes, que -Dolcini fut ou non de retour, prit une des clefs de la boîte, mon amant -l'autre, et ils m'enlevèrent. Le curé, suivant ses ordres, m'attendait sans -cérémonie à la porte de l'église, le caveau préparé s'ouvre, on m'y descend, -il se referme, et me voilà vivante dans l'abîme des morts. - -On avait eu soin de pratiquer de légères ouvertures dans le caveau, qui, -communiquant un peu d'air par les trous faits à mon cercueil, me procurait la -facilité de respirer , mais en même-tems ils me donnèrent du froid; et -quoique Dolcini m'eût fait prendre un deshabiller, chaud, pas encore -rétablie, je me sentis prise d'un frisson violent; la frayeur s'en mêla, mon -imagination se noircit; je me crus prête à perdre connoissance; heureusement -je pense aux cordiaux, j'entrouvre un des tiroirs que m'avait indiqué -Dolcini. . . . Juste ciel! quel est mon étonnement quand au lieu des secours -que je crois y trouver, ma froide main ne saisit qu'un poignard. - -Si jamais je me suis crue au dernier moment de ma vie, je puis bien assurer -que c'est dans cette cruelle circonstance; hélas! me dis-je, je suis trahie, -je suis abandonnée, cette arme m'est offerte pour m'en servir, c'est encore -un service que me rend la barbarie de ce monstre, il ne veut pas que je meure -de désespoir; ne balançons pas, toute autre mort serait affreuse, celle-ci -l'est moins. . . . Un instant de réflexions me ramena pourtant, je voyais des -soins décidés, était-il présumable qu'ils fussent pris pour un être qu'on -sacrifiait? Cette bierre faite avec tant d'art, ces jours si bien ménagés, -tout cela pouvait-il s'allier au dessein de me faire périr si misérablement? -L'effroi que j'avais ressenti à cette affreuse découverte, m'avait fait -revenir de cette défaillance dans laquelle j'étais tombé d'abord, . . . un -peu plus de forces me fit faire de nouvelles recherches, je sondai la boîte -encore une fois, un tiroir s'ouvrit à l'instant, il était rempli de toutes -les provisions que m'avait annoncées Dolcini. . . . Oh! dis-je, je suis -rassurée, plus je verrai de preuves d'attentions, plus j'acquerrerai la -certitude qu'on n'a pas voulu me perdre; c'est un oubli que ce poignard, -quelle apparence qu'il soit placé pour moi. Je pris en même tems un petit -flacon de vin d'Espagne, et en ayant avalé quelques gouttes, je me sentis en -état d'attendre l'heure indiquée par mon ravisseur. . . . Mais elle sonna -cette heure fatale, elle sonna par-tout et rien ne parut. . . . Oh ciel! n'en -doutons plus, m'écriai-je, c'est ici ma dernière demeure, je vais recevoir la -mort dans toute son horreur, elle va me frapper au milieu de son temple, déjà -en proie aux reptiles de cet affreux caveau, peut-être vont-ils me dévorer -vive, ah! prévenons cette fin épouvantable, hâtons-en l'instant, -périssons. . . . Ressaisissant le poignard, j'en essayais la pointe, je la -présentais sur mon cœur, et des larmes amères coulaient de mes yeux en -abondance, ô! Sainville, continuai-je au désespoir, à quel âge t'est enlevée -celle que tu aimais? Combien d'années eût-elle pu faire encore ta félicité et -la voilà perdue pour toi. --Déplorable confiance, nation traîtresse . . . -mais mon malheur est ma propre faute, je ne dois m'en prendre qu'à moi. - -Je m'anéantissais dans ces cruelles réflexions . . . quand tout à coup, -j'entends lever la pierre. . . . non, rien ne peut rendre la multiplicité des -mouvemens qui vinrent m'assaillir alors, espoir . . . inquiétude . . . -joie . . . frayeur, tous ces sentimens contraires vinrent bouleverser mon -cœur à la fois, sans qu'il me fût possible de démêler, lequel m'affectait -avec le plus d'empire. . . . On enlève la bierre, et Dolcini paraît. . . . -pressons-nous, me dit-il, votre garde s'est aperçue de quelque chose, elle a -donné avis au noble, nous sommes perdus si nous ne nous hâtons. . . . tout -est prêt, la felouque nous attend à cent pas d'ici, le fossoyeur et moi nous -allons vous transporter dans cette même bierre, il faudra vous y tenir -pendant notre route, cette toile que j'apporte va donner à notre caisse l'air -d'un ballot de marchandise, et notre projet ainsi déguisé, ne peut manquer de -réussir. --Non, non, cruel, je ne pars point que vous ne m'ayez expliqué ce -poignard. . . . quel était donc votre projet, à quel dessein était-il là? ---Oh! Ciel, il vous a effrayé. . . . fatale étourderie, que ne vous prévenai- -je. . . . dans mon premier projet, vous deviez sortir d'ici en homme, cette -arme vous devenait nécessaire, je l'avais préparé à cet effet! . . . Ô! -coupable imprudence . . . que d'excuses. --Mais partons, Léonore, éloignons- -nous, chaque instant perdu peut nous coûter la vie, je réponds de vos -jours. . . . j'ai fait serment de les garantir, ne me faites point, par -d'inutiles retards, enfreindre une promesse dont mon cœur est garant. - -On m'emporte de nouveau, je suis placée dans un coin de la felouque, et l'on -met sur-le-champ à la voile. - -Trois fois le jour, sous le prétexte de prendre quelque chose dans une de ces -caisses, Dolcini ouvrait le cercueil, me donnait de l'air, renouvellait mes -provisions, et me consolait par quelques paroles tendres, de tout ce que la -crainte qu'il avait d'être poursuivi, l'obligeait à me faire souffrir. - -Un orage épouvantable s'éleva sur la fin du quatrième jour, c'était le même -qui jetta Sainville sur la côte de Malthe, et qui nous y précipita également; -mais le roulis de la felouque, entièrement sur le côté, et qui fit plus de 80 -lieues dans cette situation, m'avait tellement harassée, que j'avais perdu -connoissance; et voilà qui vous explique la scène que Sainville vous a peint. -Voilà qui vous éclaircit l'histoire de la bierre emportée dans une chambre, -les regrets de l'homme qui l'ouvrit, n'y croyant plus trouver qu'un cadavre. -Sa joie quand il s'aperçut que je n'étais qu'évanouie, et les secours qu'il -allait me donner, quand Sainville partit, et s'éloigna de moi pour me -chercher. - -Dolcini me saigna, je repris promptement l'usage de mes sens, le même vent -qui fit partir Sainville, nous fit également remettre à la voile, et mon -amant certain de n'avoir plus rien à redouter, me fit enfin, quitter ma -fatale demeure. - -Nous avions été plus loin que nous ne voulions; il s'agissait de regagner -_Catane_; mais malheureusement le tems favorable ne fut qu'apparent pour -nous, comme pour Sainville, bientôt un vent d'Est s'élevant avec fureur, nous -rejetta dans la mer d'Afrique; en cet instant fatal, un corsaire de Tripoli, -voyant notre détresse, fond sur nous avec impétuosité, infiniment trop foible -pour penser à la moindre résistance, il ne faut songer qu'à nous voir -enchaîner ou périr. Dolcini, que l'amour enflamme, ose un instant disputer sa -conquête: il perd la vie en me défendant; on lui abbat la tête à mes côtés, -et nous passons sur le bord africain. - -Le vent qui s'opposait à notre retour en Sicile, devenant favorable pour -toucher l'Afrique, nous y fumes bientôt. Le Corsaire à qui j'appartenais, -espérant de me bien vendre, me donnait le moins de chagrin qu'il lui était -possible; et je reçus de ce bon turc, par intérêt ou par pitié, bien plus de -consolation que je n'en devais attendre. - -Nous arrivâmes le lendemain de bonne heure à _Tripoli_; le Consul de France, -qui se trouvait sur le port quand nous débarquâmes, me reconnut sur le champ -pour être de sa nation; il s'informa de mes aventures, me témoigna le désir -de m'être utile, et pour m'en convaincre, conclud le marché de ma vente à -l'instant avec le corsaire. Vous voilà dégagée, belle Léonore, me dit-il, en -venant sur le champ m'offrir la main pour me conduire chez lui: puisse le -nouveau sort que je vous offre, vous devenir plus agréable que celui que vous -quittez. Hélas! monsieur, répondis-je, bien humiliée, il ne pouvait en être -de plus cruel pour moi que celui auquel votre générosité m'arrache: croyez -que ma reconnaissance en doit être éternelle; il ne tiendra qu'à vous de me -le prouver, dit Duval, quand on vous ressemble, et qu'on a une dette de cette -nature à acquitter, il n'est pas difficile d'imaginer de quelle manière on -doit satisfaire au payement. - -Je reconnus bientôt au ton leste de Duval, que si je changeais de maître, que -si du sérail d'un turc où j'étais à la veille d'entrer, je passais dans la -maison d'un français, ce ne serait pas sur un pied très-différent, et qu'en -général dans quelques mains qu'une femme de mon âge vînt à tomber, il y avait -toujours à-peu-près les mêmes risques. - -Cette réflexion . . . bien cruelle pour une femme délicate, qui n'aspire qu'à -se conserver pure à l'unique objet qu'elle adore, me fit répandre des larmes -que _Duval_ surprit bientôt; il me demanda mon secret, je ne le lui cachai -pas. Consolez-vous belle Léonore, me dit-il, quoique sur les côtes d'Afrique -vous n'êtes pas tombée chez un barbare, j'ai pour vous tous les sentimens que -votre figure inspire, mais je ne ferai point violence aux vôtres, les mériter -sera ma seule étude, vous ne me verrez travailler qu'à cela. . . . Hélas! -monsieur, répondis-je, émue de l'apparence d'un procédé qui me trompa, -qu'espéreriez-vous du tems, puisque ma main ni mon cœur ne sont plus à moi, -soyez généreux jusqu'à la fin, daignez vous faire informer du sort de -l'époux, dont j'ai été si cruellement séparée à Venise; faites lui dire que -je suis dans vos mains, il vous remettra sur-le-champ, soyez en bien sûr, la -somme que vous venez de débourser pour moi, et vous aurez fait trois heureux. ---Trois? --Oui trois, monsieur, je le répète, et je crois votre ame trop -belle, pour que je ne vous place pas au nombre de ceux, dont une telle action -doit faire le bonheur. _Duval_, plus animé de cette saillie, me répondit que -j'entendais mal mes intérêts, et que quand on voulait dégoûter un homme de -soi, il ne fallait pas lui montrer tant d'esprit. N'imaginez pas, continua-t- -il, que les sentimens que vous avez fait naître en moi puissent me permettre -ce désintéressement que vous semblez vouloir m'inspirer, je ne ferai point -valoir les droits que j'ai sur vous, mais je n'y renoncerai pourtant point -jusqu'à vous céder à mon rival; je n'ai plus que vingt-quatre heures à rester -dans cette ville, je suis nommé au consulat d'_Alexandrie_, mille fois plus -avantageux et plus agréable pour moi que celui-ci, j'espère que vous voudrez -bien m'y suivre, je vous laisse à vos réflexions jusques-là; mais à mon -arrivée dans cette ville d'Égypte, quelque soit le parti que vous ayiez pris, -je vous préviens qu'il y faudra soutenir la qualité de femme que mon -intention est de vous donner. . . . Oh! monsieur, dis-je, confondue, et vous -venez de me promettre de ne point abuser de vos droits. --Sans doute, reprit -impérieusement _Duval_, en abuser, serait vous traiter en esclave . . . ; en -profiter est vous prier de me donner la main. --Quel subterfuge! . . . Cruel! ---N'imaginez pas que je change; je vous laisse y penser. --Et vous jugez si -ce dernier propos prononcé du ton d'un homme qui n'avait pas envie d'entendre -de nouveaux refus . . . ; vous jugez, dis-je, et de l'effet qu'il fit sur -moi, et de l'affreuse manière dont il me replongea dans toute ma -tristesse. . . . Hélas! me disai-je, douloureusement, peut-être ai-je perdu -au change; peut-être eussai-je obtenu plus de pitié du barbare qui m'avait -enlevée. Ô! malheureuse Léonore, quel sort affreux le ciel te réserve-t-il -donc? - -Je déguisai mon trouble, il le fallait; et toujours d'après mes premiers -principes, je me déterminai à me livrer aveuglément à ce danger, pleine -d'espoir, d'en trouver bientôt un autre qui m'affranchirait de celui-là. - -Les vingt-quatre heures expirées, _Duval_ ayant fini ses affaires à Tripoli; -nous nous embarquâmes pour l'Égypte, mon nouvel amant joua l'indifférence -pendant la route, il crut peut-être affliger mon amour propre par cette -conduite; il ne se doutait pas que la tranquillité de mon cœur, y gagnait -bien plus que ne pouvait y perdre ma vanité, et que je préférais -l'humiliation à l'amour, dans le triste état où le ciel me plaçait, cherchant -enfin, toutes les manières de piquer mon orgueil; nous arriverons demain, me -dit-il, dans une ville où je suis attendu, et dans laquelle je vais jouer un -certain rôle, voilà ce me semble assez long-tems que vous me faites attendre -votre réponse, je ne veux plus d'incertitude; daignez prendre à l'instant un -titre dans ma maison, celui d'aventurière ne convient ni à l'un, ni à -l'autre, et n'acceptant point celui de mon épouse, il ne vous reste plus que -celui de domestique. --De domestique, m'écriai-je? --J'ai bien senti que ce -mot allait vous affecter; vous n'avez pourtant plus que le choix, où vous -êtes ma femme en arrivant à Alexandrie, ou vous n'êtes plus que mon esclave. ---Homme sans délicatesse, est-ce ainsi que vous savez aimer? Vous vouliez, -disiez-vous, mériter mes sentimens; sont-ce donc par de telles propositions -que vous croyez les obtenir? Ah! rendez-moi les fers que vous avez cru -briser; renvoyez-moi au milieu de ces pirates, dont votre pitié ne m'a sortie -que pour les intérêts de votre coupable passion, j'y trouverai des cœurs -moins durs; j'y serai moins malheureuse . . . , et mon désespoir m'aveuglant, -je m'élançai de la barque avec le dessein de m'abîmer dans les flots. -Arrêtez, me dit _Duval_ en me saisissant presque en l'air . . .; arrêtez, que -voulez-vous faire? --me jetter dans les bras de la mort, moins affreuse pour -moi que l'état que vous me destinez. --Ô Léonore! vous me haïssez donc bien? ---Je ne vous hais point, mais vous m'y réduirez si vous continuez de faire -violence à un cœur qui ne peut vous appartenir. --Eh bien! je ne vous -contrains plus, je vous laisse libre. . . . je ne demande plus qu'une grace, -et je l'implore à vos genoux, acceptez seulement le titre de ma femme, je -n'en exigerai les droits que quand j'aurai triomphé de votre éloignement, -. . . Ayant trop peu d'expérience, encore pour sentir où m'entraînait ce -qu'exigeait de moi le consul, je promis tout ce qu'il voulut, sous le serment -sacré qu'il me fit de n'en jamais exiger davantage, que mes répugnances ne -fussent vaincues, je sentais bien que je lui laissais de l'espoir; mais -j'achetais la tranquillité, et me dégageais du titre odieux où sa cruauté me -soumettait sans cela. - -Nous arrivâmes; _Duval_ fut descendre chez un nommé Duprat, négociant -Français, auquel, suivant nos conventions, il me présenta comme sa femme, et -le lendemain nous fûmes nous établir dans le logis qui nous était destiné. - -À Alexandrie, comme dans toutes les villes étrangères, les Européens se -réunissent autant qu'ils peuvent, pour jouir dans leurs assemblées d'un peu -plus d'agrémens que ne leur en offriraient celles du pays. Au bout d'un mois -le cercle de Duval fut principalement formé de ce Duprat dont je viens de -vous parler, du consul d'Espagne, de celui d'Angleterre, d'Hollande, de -Portugal, et de quelqu'autres fameux négocians; ils avaient tous leurs -femmes, dont je faisais également ma société; et qui, toutes me regardaient -comme l'épouse, en titre du consul de France. - -Cependant _Duval_ m'aimait de plus en plus, et remplaçant les propos par des -procédés, il n'y avait plus rien qu'il n'entreprit pour réussir; ses -attentions se portaient même si loin, qu'on le raillait dans la société sur -ce qu'il venait donner en Égypte le spectacle plaisant, d'un époux amoureux -de sa femme. - -Un jeune Portugais des colonies du Zanguébar, neveu du consul de sa nation et -envoyé en Égypte pour des affaires relatives au commerce, fut celui qui -s'apperçut le premier de cette plaisante intrigue et qui l'en persista le -plus agréablement. «Ne vous étonnez pas de cette passion, lui disait -quelquefois _Duval_, elle est en moi poussée à l'extrême, je l'avoue et suis -bien loin de m'en cacher; eh! n'imaginez pas que la jouissance puisse -éteindre la flamme quand elle est l'ouvrage de l'amour, plus une épouse alors -nous abandonne ses charmes, plus elle irrite notre ardeur; ce lien qu'on -badine quand on n'aime point sa femme, devient si doux quand on l'adore, il -est si délicieux d'accorder les mouvemens de son cœur aux vœux du ciel, des -loix et de la nature. . . . Non, non, il n'est aucune femme dans le monde qui -puisse valoir celle qui nous appartient, s'abandonnant avec liberté aux -transports ardents de son ame; on lui prodigue avec tant de délices, tous les -titres qui peuvent resserrer celui qu'elle a déjà; elle est à la fois notre -épouse, notre maîtresse, notre amie, notre confidente, notre sœur, notre -dieu; elle est tout ce qui peut contribuer à la félicité la plus piquante de -nos jours, toutes les passions s'échauffent, s'embrasent, se réunissent dans -elle et pour elle seule, on n'existe plus que par elle, on ne desire plus -qu'elle; ah! mon ami, tu ne sais pas ce que c'est que d'être epoux, il n'est -point de liens plus flatteurs, il n'est point de plaisirs qui vaillent ceux -de l'hymen, il n'en est pas un seul sur la terre dont les détails soient -aussi sensuels, malheur à qui ne les a pas connus, malheur à qui peut en -préférer d'une différente espèce; il aura tout effleuré dans la vie, sans -jamais avoir trouvé le bonheur. - -Tels étaient les sentimens que Duval exprimait à Dom Gaspard, ce jeune -Portugais dont je viens de parler, et qui va bientôt jouer un rôle dans mes -aventures; c'est ainsi qu'en louant l'hymen, Duval s'excusait d'y mêler -l'amour; mais il n'en était encore qu'à l'amour, eût-il pensé de même s'il -eut réellement connu les plaisirs qu'il peignait, qui ne connaît pas -l'inconstance des hommes! - -Quoiqu'il en soit, Duval, jeune, impétueux, aimable, irritant chaque jour sa -passion par ces riens d'une délicatesse infinie. --Par ces recherches -inconnues aux ames vulgaires et pésamment organisées, qui, peu faites pour la -subtilité des détails, ne connaissent comme les bêtes, que le matériel de la -jouissance . . . par ces larcins, en un mot, que la plus honnête des femmes, -ne saurait refuser à quelqu'un dans la maison duquel elle est obligée -d'habiter, parce que ces choses là se volent, se dévorent et ne se demandent -jamais; Duval, dis-je, chaque jour plus pressant, ne perdait aucune des -occasions qu'il croyait devoir lui assurer son triomphe. - -Un jour, qu'épuisée des chaleurs du nouveau climat où je vivais, je m'étais -endormie dans un cabinet de jasmin; quel fut mon étonnement de me sentir -réveillée par Duval, et de me trouver presque nue dans ses bras. . . . Ciel! -m'écriai-je, en cherchant à fuir; est-ce donc ainsi que vous abusez. . . . Ô! -divinité de mon cœur, dit Duval, transporté d'amour et de désirs, en me -captivant d'une de ses mains, pendant que de l'autre . . . . maîtresse -idolâtrée, ne m'envie pas au moins ce que le hazard et mes yeux m'offrent ici -de jouissance; laisse . . . laisse-moi m'enyvrer de ces charmes dont tu me -refuses la possession. . . . laisse moi respirer à la fois dans chacun d'eux, -et l'amour et la volupté. . . . ne les soustraits pas au culte que je leur -rends. . . . je jouirai seul puisqu'il le faut, je t'abandonne, cruelle, tout -ce que je ne peux obtenir de toi; mais ne m'enlève pas ce que la fortune me -donne . . . que de graces, . . . que de fraîcheur, . . . _quels contours -savans_ et _délicieux_. --Ah! comme tout est beau, comme tout est délicat en -toi. --Ô! Léonore, es-tu l'ouvrage d'un dieu, . . . es-tu donc un dieu toi- -même --Ah! juste ciel, n'arrête pas ces effets brûlants d'un amour aveuglé, -tu les vois, tu les sens, perfide, le sacrifice est offert, et je n'en suis -que plus malheureux! - -Quelque résistance que j'eusse pu opposer, il m'était devenu impossible de me -soustraire entièrement à cet hommage, mais je m'étais si bien débattue dans -les mains de cet amant forcené, qu'il n'eut même pas l'idée de la victoire, -et que si l'encens brûla, ce fut si loin des autels, qu'à peine le dieu pût- -il y croire, et fuyant aussi-tôt avec rapidité; traître, lui dis-je furieuse, -puisque tu es assez lâche pour abuser ainsi de ma situation, pour tromper -jusqu'à mon sommeil, je brise tous les liens chimériques qui m'unissent à -toi, je vais dire la vérité à tout le monde, et quitter à jamais ta maison. -Duval éperdu, vole sur mes pas, j'échappe et vais m'enfermer dans mon -appartement où je refuse de le voir de tout le jour. - -De ce moment je fis les plus sérieuses réflexions sur les dangers que je -courais. --Hélas! me disais-je, je suis au bord du précipice. . . . Comment -me flatter de la victoire, le moyen de se dégager d'un homme si violent! je -le trouve par-tout sur mes pas; il ne me perd pas de vue, serais-je toujours -aussi heureuse qu'aujourd'hui? je n'ai d'autre parti que la fuite, hâtons -nous de nous y décider. - -Remplie de ce projet, je jettai les yeux sur Dom Gaspard, ne voyant dans la -société que lui seul qui pût accomplir mes desseins; je commençai par lui -demander sans affectation, quelles étaient ses vues, il m'apprit qu'il devait -incessamment retourner au Monomotapa, mais que n'y tenant en rien, uniquement -obligé d'y aller pour rendre compte de la commission actuelle dont il était -chargé, il comptait redescendre au Cap et repasser tout de suite après en -Portugal, le plan me convint assez; le chemin du retour en Europe était un -peu long; mais quand on n'est pas libre, il importe peu quelle route on -prenne, pourvu que l'on arrive au but; résolue à me confier à ce jeune homme. -Je crus que le meilleur moyen de m'en faire entendre, était l'organe de ce -dieu puissant dont la voix unit tous les cœurs; rappellez-vous toujours de -mes principes et ne me blâmez pas de mes imprudences. - -Je laissai donc parler mes yeux: Dom Gaspard vif, sémillant, jeune, plein -d'esprit, de candeur et d'honnêteté, comprit au mieux leur langage; les siens -m'assurèrent bientôt du sentiment le plus réciproque et le plus sincère; il -ne fut plus question que de nous arranger; Dom Gaspard m'écrivit en français, -qu'il parlait fort bien, . . . je lui répondis, nous convinmes enfin d'un -rendez-vous; là, je me confiai entièrement à ce jeune homme; je ne suis point -la femme de Duval, lui dis-je, une fâcheuse aventure m'a fait tomber dans ses -mains à Tripoli, il m'a rachetée, . . . il veut abuser de ses droits pour me -contraindre à accepter des liens, . . . qui me déplaisent; êtes vous homme à -me sortir de cet esclavage? Assurément, me dit Gaspard, j'entreprendrai tout -pour briser vos fers et plus généreux que Duval, je vous proteste et de vous -ramener en Europe, et de n'exiger que là, la récompense de mes soins. --Ô! -Dom Gaspard, je me fie à vous, je vous crois incapable de me tromper, vous -rendez la vie à une malheureuse, comptez sur ma reconnaissance, et dès -l'instant nous ne travaillâmes plus l'un et l'autre qu'à tout ce qui pouvait -assurer notre projet. - -L'entreprise n'était pas aisée, indépendamment de la jalousie de Duval, nous -avions encore à redouter son crédit dans la ville et dans les environs; Dom -Gaspard pour passer d'Alexandrie au Monomotapa, n'avait que la facilité des -caravannes qui partent du Caire; il fallait d'abord remonter le Nil jusqu'à -cette capitale de l'Égypte, se joindre à la caravanne, la suivre, tout cela -était lent, le consul pouvait nous faire arrêter. - -Nous imaginâmes donc un stratagême assez bisarre; le jeune Portugais avait à -son service un nègre à-peu-près de ma taille et de mon âge; nous convinmes -qu'au moyen d'une composition de laquelle Gaspard avait le secret, on me -noircirait le visage et les bras, et qu'ainsi peinte, je partirais -secrettement avec ce jeune nègre dont je passerais pour le frère, que tous -deux, nous remonterions le Nil, et irions attendre Gaspard au Caire qui s'y -rendrait exactement la veille du départ de la caravanne, que restant par ce -moyen après moi à Alexandrie, il serait à portée et de rompre les recherches -de Duval, et de me rendre compte des effets plaisans de ma fuite. Nous -décidâmes également qu'en partant secrettement pour le Caire, je ferais -recevoir une lettre à Duval, qui lui dirait que ne voulant point écouter son -amour, que ne le pouvant pas, je me déterminais à le fuir, que je me rendais -à _Damiète_, où un négociant de ma connaissance que j'avais interessée par -lettre depuis mon séjour en Égypte, m'offrait les moyens de repasser en -Europe, et qu'aussitôt que j'y serais, je lui ferais tenir l'argent qu'il -avait déboursé pour moi; par ce moyen, Duval inquiété sur deux endroits, -puisque assurément il soupçonnerait aussi mon évasion par le Caire, en -multipliant ses recherches, courrait risque d'en perdre le fruit; mais ses -poursuites eussent-elles même lieu du côté de la caravanne, quelle apparence -qu'il pût m'y découvrir sous le déguisement que je prenais! - -L'aventure était périllieuse, je le sentais, à supposer même que l'évasion se -fit sans aucun risque, quelle route j'allais entreprendre, était-il sûr que -le jeune Portugais dans lequel je plaçais toute ma confiance, en fut -certainement digne, ne pouvait-il pas abuser de ma situation? De l'empire que -je lui donnais sur moi. --Et si malheureusement je venais à le perdre, que -devenais-je seule, isolée, au milieu de cette caravanne, tout cela sans -doute, m'offrait de grands dangers; mais ils n'étaient qu'en -vraisemblance. . . . ceux que je courrais avec Duval étaient sûrs; un second -sommeil sous le berceau de jasmin, j'étais une femme perdue, je ne balançais -donc plus, et mes résolutions prises, je ne m'occupai que de l'exécution; -J'écrivis ma lettre; je décampai lestement le soir du logis de Duval, et fus -me cacher cette première nuit chez mon Portugais, qui, après m'avoir -renouvellé ses sermens d'attendre en Europe à exiger la récompense des soins -qu'il prenait de moi, me barbouilla le visage et les mains ainsi que nous -étions convenus, me revêtit d'habit de nègre, et me confia au sien avec -lequel je passai au Caire sans le plus petit inconvénient; cinq jours après, -Dom Gaspard arriva, me fit camper sur le chameau qui portait son bagage, -toujours comme un de ses gens, nous nous réunîmes au reste de la troupe et -nous avançâmes. - -Chemin faisant, Gaspard m'apprit tout le train qu'avait fait ma fuite, il me -dit que Duval, furieux, ne doutant point du contenu de ma lettre, n'avait -tourné ses perquisitions que vers Damiète, malgré son désespoir, ajouta Dom -Gaspard, l'histoire n'en avait pas moins amusé toute la ville, les reproches -s'adressaient à lui, il fallait, disait-on, qu'il eut eu de mauvais procédés -pour moi; je paraissais trop douce pour avoir eu des torts la première, les -femmes me plaignaient, les hommes se moquaient de lui; mais abandonnons -totalement Alexandrie, et trouvez bon que j'entre dans quelques détails sur -la route singulière et peu fréquentée que je faisais. - -Quoique cette multitude de voyageurs, rassemblés sous le nom de caravannes, -soit composée de gens de toutes sortes de pays et de religion, rien n'est -comparable pourtant à l'ordre qui y règne, une armée observe moins de -subordination, et c'est par le moyen de cette excellente police qu'on y est -en sûreté comme dans nos routes de France. Au seul chef appartient le droit -de décider sur le peu de différents qui s'élèvent, et ses jugemens sont -toujours équitables. On part ordinairement deux heures avant le jour, et -excepté une heure où l'on s'arrête aux environs de midi, la marche se -prolonge jusqu'à trois heures de nuit, les guides donnent les signaux sur une -timbale; tout alors doit être prêt en même tems; on n'excuse pas le moindre -retard, et personne n'est tenté de commettre une faute qui peut coûter la -vie; car il est très-difficile de rejoindre lorsqu'une fois on a eu le -malheur de se séparer. Quoiqu'on ne suive aucune route tracée, les -conducteurs sont si habiles qu'il ne leur arrive jamais d'égarer la -caravanne; les rangs indiqués le jour du départ s'observent toute la route -avec exactitude; mais le plus curieux, sans doute, est la patience des -animaux qui servent à ces entreprises, ils sont tempérans et infatigables; -ils semblent se prêter à tous les inconvéniens qui naissent du hasard, ou du -tems, et marchent s'il en est besoin plusieurs jours de suite sans prendre -aucune nourriture; cependant il en périt plusieurs; les ossemens qui jonchent -la route et servent souvent de remarques aux guides, sont une preuve sûre que -leur courage et leurs forces s'épuisent quelquefois à la longue. - -Ce fut dans cet ordre que nous entrâmes le premier jour dans un désert -affreux; à peine y fûmes-nous, qu'il s'éleva un ouragan terrible, les sables -enlevés alors à la hauteur des nuës et retombant en pluie, non-seulement -aveuglèrent nos guides, mais leur firent même perdre absolument la trace -qu'ils devaient suivre, et les contraignirent à une halte qui dura jusqu'au -lendemain; cet événement m'inquiétait, quelqu'éloignée que je fus de Duval, -quel que fût mon déguisement, je craignais toujours qu'il ne nous fît suivre, -et qu'on ne vînt à me reconnaître; mais Dom Gaspard, attentif et prévenant, -ne cessait de me calmer et de me rassurer. - -Après cette première aventure, nous continuâmes assez tranquillement notre -route jusqu'à Hélaoué, ville charmante et qui répond bien à son nom, dont la -signification est: _pays plein de douceur_, cette ville est la dernière qui -dépende du grand seigneur, on y voit des jardins délicieux arrosés de -ruisseaux, d'une fraîcheur bien précieuse pour ceux qui viennent de traverser -des déserts arides, où l'eau leur a souvent manqué, nous renouvellâmes nos -outres dans ce lieu, et y fîmes aussi quelques provisions de vins. - -Entièrement revenue des craintes que m'avaient inspiré les poursuites de -Duval, ennuyée de mon déguisement, je proposai à Dom Gaspard de me laisser -reprendre ma première forme; mais il craignit que ce changement ne fit bruit -parmi les voyageurs, et il me pria pour plus grande sûreté de demeurer comme -j'étais jusqu'aux colonies Portugaises. - -Au sortir de Hélaoué, nous traversâmes encore des déserts qui n'étaient pas -moins arides que ceux que nous quittions. - -Léonore me dit un jour, Dom Gaspard en traversant tous ces affreux climats, -dans quel dessein croyez-vous que la divinité ait fait de si grandes fautes à -la contexture de notre planète? --Je serais bien en peine de le dire. --La -faute existe, elle est claire, est-elle faite exprès? ou l'est-elle par -inadvertance? Si elle est faite exprès, voilà un dieu méchant, si elle l'est -par inadvertance; voilà un dieu faible, et de toute façon un dieu qui a tort. ---Votre argument est sans réplique, je ne saurais comment y répondre, je m'en -tiens à la sensation produite par l'effet, et vous avoue qu'il est bien -difficile de s'enflammer pour la grandeur d'un être dont les torts sont aussi -réels. --Le pouvez-vous davantage, si le hasard vous place au milieu d'une -troupe de scélérats? --Assurément non. --Tout ce qui existe n'est donc pas -parfait, la seule perfection pourtant est digne de notre hommage; cependant -cette qualité ne se trouve pas dans les ouvrages de dieu. . . . dieu n'est -donc pas digne de nos hommages. Ô! Léonore, tirez vous de ce syllogisme, -c'est de toutes les manières de raisonner la plus sûre, retorquez, je vous -prie, celui-là. - -Ces premiers élans de la philosophie de Gaspard, me firent voir que son -esprit mûri par l'étude, était bien loin d'adopter l'erreur, et mon estime -pour lui, en redoubla; peut-être aurai-je bientôt occasion de vous mieux -développer ces systèmes, continuons notre route maintenant. - -De _Hélaoué_ nous fûmes à _Machou_, gros bourg situé sur le bord oriental du -Nil, qui forme en cet endroit deux isles remplies de palmiers, de Sené et de -Colloquinte; huit jours après, nous arrivâmes à _Dongola_, frontière de la -Nubie. À une lieue environ de largeur le pays est superbe, au-delà ce ne sont -que sables et que déserts, dont le seul aspect fait frémir. Le Nil traverse -cette plaine charmante, mais ici, ce ne sont plus ses débordemens périodiques -qui causent la fertilité des terres, cette abondance n'est due qu'à -l'industrie des habitans, qui forment des inondations artificielles par des -transports d'eau très-pénibles. Dom Gaspard me fit admirer la beauté des -chevaux de cette contrée bien supérieure à ceux qu'on vante le plus dans -notre Europe. Ces peuples, pour la plupart Mahomêtans, sont enclins à toutes -sortes de vices; un de ceux auquel ils sont le plus adonnés, est _le -blasphême_; ils ne prononcent pas un seul mot qui n'en soit entremêlés; il -est difficile de concevoir l'art qu'ils employent à les varier, ils étaient -autrefois chrétiens, mais cette loi beaucoup trop gênante pour leur mœurs, -leur a promptement déplu, et leur dérêglement rend leur culte actuel assez -difficile à démêler. - -Le penchant étonnant de ces peuples au _blasphême_, donna occasion à Dom -Gaspard de me développer quelqu'uns de ses principes, je vais continuer de -vous les tracer. Comment est-il, me disait ce brave et honnête compagnon de -route, que les hommes ayent pu s'imaginer que l'être grand et supérieur -qu'ils érigent, que cet être sublime qu'ils regardent comme leur créateur, -puisse se trouver offensé des invectives qu'il leur plait de lui adresser? -Cet être qu'ils font auteur de tout, qu'ils regardent comme unique principe -des choses créées, n'est-il donc pas au-dessus des injures? Est-il jamais -présumable qu'elles puissent arriver jusqu'à lui? Mais ces imprécations que -lui adresse l'homme, souffrant ou malheureux, ne sont-elles donc pas -légitimes? Le premier mouvement de la nature n'est-il pas de se plaindre -quand on est lézé? N'est-il pas de s'en prendre à l'auteur de ses maux. En en -répandant une si grande quantité sur la terre, dieu ne savait-il pas qu'il -s'exposait aux reproches des hommes? En a-t-il pour cela suspendu ses fléaux? -S'il les a laissés cheoir, sachant bien que les hommes s'en vengeraient par -leurs plaintes, il s'est donc moqué de ces invectives, s'il les a méritées, -s'il les brave les ayant méritées, comment se peut-il qu'il s'en fâche? Quand -le fort offense le faible, il sait bien que celui-ci se dédommagera par des -injures; peut-il avoir craint des paroles qu'il savait bien que sa conduite -allait lui attirer? Si dieu avait pu être sensible à nos reproches, maître de -tout, n'eût-il pas créé l'univers de façon à ne mériter que des éloges? quand -il ne l'a pas fait, quand il n'a pas cru devoir le faire, quand il était bien -sûr que de ne le pas faire, devait lui valoir des blasphêmes, il est donc -certain que ces blasphêmes lui devenaient indifférens, il n'y a donc aucun -risque à lui en adresser, il les entend sans peine et sans courroux, très- -convaincu qu'on les lui doit, il rit de notre ignorance, de notre -impossibilité à découvrir ses vues, sans s'offenser de ce qui en résulte. -C'est une barbare absurdité de notre Europe, que de punir aussi sévèrement -qu'on le faisait autrefois et de regarder même encore aujourd'hui comme un -crime religieux, l'acte de la faiblaisse contre la puissance; tout ce qui -part du premier de ces états, s'émoussant avant d'arriver à l'autre, ne peut -plus devenir un outrage, c'est l'acte de la puissance sur la faiblesse qui -est dangereux; le contraire n'a jamais d'inconvénient; ne m'objectez pas que -le valet armé offense le maître qu'il frappe de son arme; dans le cas -supposé, ce n'est plus le maître qui est le fort, c'est le valet armé, la -puissance du maître n'est plus qu'illusoire ici, la seule réelle c'est celle -du valet; or, ce n'est plus cela dès qu'il s'agit de dieu, cet être est -toujours le plus fort, quelque soit l'arme dont nous osions le menacer, il -l'emportera toujours sur nous, et de ce moment ce que nous entreprenons, -n'étant plus que le frêle élan de la faiblesse sur la force, rien n'en -arrivera jusqu'à lui, il ne s'offensera donc point d'injures, qu'il mérite, -qu'il veut mériter, et qu'il s'est moqué de mériter. Ô! folie éternelle des -hommes, de vouloir toujours juger dieu sur eux-mêmes, ils se croyent offensés -d'un mot qui ne frappe que l'air, ils s'imaginent que dieu leur ressemble. ---Ah! cessons de faire de dieu un être matériel comme nous . . . courroucé de -nos invectives, sensible à nos éloges, facile à nos prières, nous voulons -toujours le regarder comme un monarque humain, et qui comme tel, doit nous -entendre et nous juger; voilà comme en rapetissant ses vues, le plus célèbre -adorateur de dieu, ne se trouve au fond qu'un idolâtre. Dieu est trop grand, -dieu est trop spirituel pour toutes ces choses humaines; nous livrant à la -faculté qu'il nous a laissée d'être bons ou méchans, de le connaître ou de le -nier, de l'adorer ou le haïr; d'après le genre d'organisation que nous avons -reçue de lui, il s'embarrasse fort peu du parti que nous prendrons sur l'une -ou l'autre de ces choses, indifférent à nos hommages, nullement touché de nos -blasphêmes, toujours trop au-dessus de nous, pour en être jamais atteint, -tout ce que nous faisons lui est égal, parce que tout est nécessité, et que -nous n'agissons que d'après ses loix; n'imaginons donc pas être plus -récompensé pour l'avoir prié, que molesté pour l'avoir maudit; il ne nous -accordera pas plus de graces pour l'un qu'il ne nous fera subir de tourmens -pour l'autre; n'est-ce pas une chose vraiment risible que de voir l'homme, -cet être chétif et faible auquel il serait impossible de changer un instant -le cours de la plus petite étoile; s'imaginer que ses injures ou ses prières -allant bien plus haut, irriteront ou disposeront en sa faveur l'artisan des -chefs-d'œuvre, qu'il n'a pas même la faculté de déranger. Étrange aveuglement -de sa vanité sans doute, de préférer à se supposer criminel, qu'à convenir de -sa faiblaisse; imbécile qu'il est, il aime mieux passer sa vie à trembler de -délits impossibles, que de s'affermir et se tranquilliser par la certitude -d'une impuissance, dont son orgueil serait humilié. - -Ô! Léonore, prions ou blasphêmons, adorons ou profanons, tout est égal aux -yeux de l'être assez puissant pour avoir fait bien ou mal tout ce qui frappe -nos yeux; un dieu qu'attendriraient nos cultes, ou qu'offenseraient nos -erreurs, ne serait qu'un homme comme nous, et comment doué de toutes nos -passions, aurait-il l'énergie créatrice, qui ne peut être que le plus sublime -assemblage de toutes les vertus? si le blasphême, si cette faible injure, en -un mot, que nous adressons à la divinité, ou par colère, ou par ennui de -souffrir, ou par quel autre motif que ce puisse être, satisfait un instant -notre ame; livrons nous y sans nulle crainte, bien certain qu'il ne s'en -irritera point, qu'il est trop grand pour s'en venger, et qu'il nous aurait -privés de la faculté de voir ses fautes, ou qu'il n'en aurait pas commis, -s'il eût redouté les reproches que lui doit notre raison, et qu'elle peut lui -adresser en paix. - -Il me semble, dis-je à dom Gaspard, que vos systêmes sur la religion sont -commodes et simples. . . . Sur la religion, me répondit Gaspard, vous vous -trompez, Léonore, mes systêmes sur la religion ne sont ni commodes ni -simples; ils sont nuls; j'ai secoué, toutes ces puérilités, dont on surcharge -l'esprit et la mémoire des jeunes gens, j'ai employé ce tems-là à -m'instruire, au-lieu de le passer à déraisonner, et je me suis fait quelques -principes, tant sur cela que sur quelques autres objets de morale, principes -constans dont je ne m'écarte point. J'adopte un agent quelconque assurément, -que ce soit la nature ou Dieu, il y a toujours un moteur, à ce qui frappe nos -regards, je l'admets, mais je ne le sers par aucun culte. Très-assuré qu'il -n'en exige nul, très-incertain s'il en mérite, de quel droit irais-je lui en -rendre? J'aime mieux employer à quelques vertus le temps que d'autres perdent -en prières, et cet agent, s'il est juste, me saura bien plus de gré d'être -utile aux hommes, qu'assidu aux pieds de ses autels; quand je verrai moins de -mal sur la terre, quand j'y rencontrerai moins de frippons et plus d'honnêtes -gens, peut-être supposerai-je alors, que l'auteur de cet univers, peut -mériter quelque reconnaissance; mais quand les maux m'assailliront de toute -parts, quand je ne trouverai que travers, cruauté, trahison, perfidie, -noirceur, et méchanceté chez les hommes, je croirai me restreindre dans des -bornes très-sages, en n'accablant point d'invectives, celui qui permet tant -de maux, je ne le fais point, mais je ris de la folie des systêmes religieux, -je me moque de la diversité des cultes, et n'écoutant que ma raison et mon -cœur, je reste dans l'indifférence sur un être à qui je ne dois rien . . . ou -que des reproches . . . que je tais par l'inutilité dont je les crois. --Mais -votre morale? --Elle est pure! eh quoi! faut-il absolument révérer des -chimères pour avoir le droit d'être honnête homme? J'aime mes frères, je les -soulage, la bienfaisance est le sentiment de mon cœur, je ne pleure ma -médiocrité, que parce qu'elle me prive du charme de faire des heureux; je -respecte les propriétés d'autrui, je ne ravirai jamais ni la femme ni le bien -de personne; croyez que je ne vous aurais pas enlevée à Duval, si je vous eu -crue son épouse. . . . je suis sensible à l'amour, c'est la jouissance des -honnêtes gens; je hais le vice, je suis enthousiaste de la vertu, et finirai -tranquillement mes jours dans ses maximes, sans désirer les joies ridicules -du paradis, et sans craindre les flammes absurdes de l'enfer. - -Ces sentimens me plurent, je trouvais Gaspard estimable et résolus d'en faire -mon ami; cependant je voulus le connaître mieux, quelque périlleuse que fût -pour moi l'épreuve où je voulais le mettre, quelque peu favorables que -fussent les circonstances pour la hasarder, je me sentis pressée de voir si -ce jeune homme ayant secoué tant de freins, ne paraissant respecter que ceux -de l'honnête homme, tenait vraiment aux principes moraux qu'il affichait; -j'avais laissé de l'espoir à Gaspard, je lui avais caché mes nœuds avec -Sainville, et ma main d'après nos conventions, devait être le prix de ses -soins, sitôt que nous serions en Europe; je saisis l'occasion d'une halte, -peu après la conversation que nous venions d'avoir, et là, je lui avouai que -je l'avais trompé, . . . que je ne pourrais jamais m'acquitter envers lui, -que ma main n'était plus à moi, qu'il devenait d'après cela le maître de mon -sort, qu'il devait me punir d'avoir abusé de sa bonne foi, . . . m'abandonner -dans ces déserts . . . mais que s'il tenait sa parole, ce procédé, d'autant -plus généreux, qu'il devenait sans aucun intérêt, lui assurait à jamais toute -ma tendresse; j'aurais peut-être dû vous tromper jusqu'au bout, ajoutai-je, -mais la manière dont vous venez de vous faire connaître à moi, les sentimens -que vous m'avez montré, votre philosophie, votre mépris pour tous les faux -liens qui captivent les hommes, . . . tout, Gaspard, tout enfin me donne une -si haute opinion de vous, que j'ai cru ne devoir plus vous rien déguiser, -vous voilà maître de moi, je me livre. - -Gaspard ému, me fixa d'abord avec étonnement,--et revenant tout de suite à -lui . . . Ô! Léonore, s'écria-t-il en me serrant dans ses bras! . . . Que je -vous dois de reconnaissance! je ne sacrifiais qu'à l'amour; j'aurai tout fait -pour la vertu, et me pressant d'accepter une bourse, que je me défendis de -prendre; que cela vous reste au moins, continua-t-il, si je venais à mourir -avant l'exécution de ma parole. . . . Quand je ne voyais en vous qu'une -maîtresse, je négligeais des soins dont j'imaginais que l'hymen devait -m'acquitter . . . mais je dois bien plus à l'amie. - -Le premier mouvement de mon cœur fut, je l'avoue, de me laisser tomber aux -pieds de cet homme généreux, et j'y répandis un torrent de larmes avant de -souffrir qu'il me releva. . . . Généreux mortel, m'écriai-je, vous avez -absorbé dans vous toutes les chimères religieuses, mais si vous avez dégagé -votre esprit de ces fables inutiles à l'homme, ce n'est, je le vois bien, que -pour y laisser plus d'empire à tout ce qui doit faire la félicité de vos -semblables. Ah! Laissez moi vous offrir ma reconnaissance et mon cœur, -laissez moi vous regarder comme un ami, . . . comme un frère, . . . comme le -dieu même auquel vous refusez des vertus, . . . et qui ne serait vraiment -digne de nos hommages, que s'il avait celles de votre ame. Ô! Gaspard, je -n'eus pas trouvé ces sentimens dans un dévot. - -Ici le caractère de Léonore, ou du moins sa façon de penser sur la religion, -se trouvant entièrement à découvert, madame de Blamont, quelqu'enthousiasmée -qu'elle fût, de l'action de Gaspard, ne put s'empêcher pourtant de faire -sentir à sa fille qu'elle était fâchée de lui voir ne soupçonner ce trait que -dans un ennemi de nos principes religieux; il était difficile que l'extrême -piété de cette femme honnête et sensible, ne s'allarma pas de ce qui venait -d'être dit . . . , Léonore fut calme aux reproches de sa mère. . . . Ô! -madame, lui dit-elle, vous avez exigé de moi de la sincérité, je la blessais -en vous cachant mes principes, je dois-donc en rester là s'ils vous -scandalisent, car je serai contrainte en avançant, de vous dévoiler des -choses plus fortes, et que vous condamnerez d'autant plus, qu'à la rigueur -j'aurais pu ne pas m'y prêter. Ce n'est ni à monsieur de Sainville, madame, -ni à dom Gaspard, ni aux autres personnes avec lesquelles vous allez me voir, -qu'il faut s'en prendre du peu de conformité de mes systêmes aux vôtres; mon -mari vous dira que dès l'âge de 13 ans, il reconnut en moi cette ferme -aversion pour toutes idées religieuses; et j'avais déjà lu à cet âge presque -tout ce qui a été écrit contre les opinions que vous adoptez; une amie de la -comtesse de Kerneuil me prêta ces livres; je les dévorai; elle en raisonnait -avec moi, m'affermissait dans les principes dont ces ouvrages m'offraient -l'analyse, me les expliquait avec soin, et se plut aussi pendant deux ans, à -nourrir mon ame d'une philosophie dont elle était enthousiaste; l'expérience, -mes malheurs, l'image du monde ont vivifié dans moi ces systêmes et me les -ont rendus si familiers, qu'il me serait bien difficile d'en adopter d'autres -aujourd'hui; je les crois compatibles à la plus saine vertu; la suite de mon -histoire vous en convaincra peut-être, je n'ai pourtant point anéanti l'idée -d'un dieu, ne l'imaginez pas madame, mais je crois ce dieu très-au-dessus de -tous les cultes, je suis fermement persuadée qu'il n'en mérite et n'en exige -aucun, et que de tous le moins raisonnable étant le nôtre, serait celui qui -devrait l'offenser le plus grièvement s'il se mêlait des folies humaines. -Malheureux enfant, dit madame de Blamont en pressant Léonore entre ses bras, -tu n'aurais pas couru tous ces risques sans les premiers malheurs de ton -enfance. --Ah! crois que les vertus morales ne sont que plus actives, étayées -par celles de la religion, et que celui qui sert bien son dieu, n'en aimera -que mieux ses semblables; . . . quelques larmes coulèrent ici des beaux yeux -de cette mère tendre, . . . ceux d'Aline se mouillèrent aussi, elle tenait -les mains de sa sœur, elle la regardait avec cette pitié douce qui s'allarme -pour tout ce qui ne lui ressemble pas; non, que cette chère fille s'imagine -être mieux qu'une autre; mais elle est persuadée de ses maximes, elle y croit -lié le bonheur présent et futur. L'être qui ne les adopte pas, lui présente -l'idée du malheur, et cet aspect afflige toujours une ame aussi délicate que -la sienne. - -Le comte vit bien que sa médiation devenait nécessaire à rétablir la paix -dans les esprits; madame, dit-il à la présidente, les erreurs de Léonore ne -sont point vos fautes, elles ne doivent vous donner aucun remord, il faut la -plaindre sans essayer de l'en faire revenir, vous n'y réussirez pas, il n'y a -rien à quoi l'on tienne comme à ses idées sur la religion, vous savez que les -approches, même de la mort, n'en font point changer. --Oh! non certainement, -reprit Léonore avec vivacité, c'est pour assurer le calme de cet instant, -qu'on travaille à secouer de bonne heure ce qui peut le rendre horrible; il -s'en faut donc bien que je puisse renoncer à ce que je n'ai adopté que pour -mon bonheur, à ce qui, j'ose le dire, le fait uniquement après les sentimens -que je dois à ma mère et à mon époux, et que trouble seulement aujourd'hui le -chagrin qu'en ressent cette mère à qui je suis prête à faire tous les -sacrifices qui pourraient lui devenir de quelqu'utilité, aux seules -conditions qu'elle n'exigera pas ceux qu'elle ne souhaite que pour me rendre -à des liens que je ne prendrais qu'avec horreur. - -Eh bien, dit le comte, cela posé, je crois que ce qu'il nous reste de mieux à -faire, est d'écouter la suite des aventures de Léonore, et de l'engager plus -que jamais à ne nous rien déguiser. Chères et charmantes amies, continua-t- -il, en s'adressant à madame de Blamont et à son Aline, quand on a votre -solidité, votre vertu, on peut tout entendre sans risques, et quand on a -votre sagesse et vos cœurs, on plaint et pardonne la faute sans cesser -d'aimer la coupable, et Léonore aussitôt embrassée par sa mère et sa sœur, -pressée par elles et par toute la société de continuer le fil de ses -aventures, en reprit le récit dans les termes suivans: - -Quand nous arrivâmes aux environs de _Dongola_, le conducteur de notre -caravanne fut demander au roi la permission de traverser sa capitale, on la -lui accorda sur-le-champ, et en vérité la faveur n'était pas grande; rien de -plus affreux que cette ville, des maisons désertes ou mal bâties, des rues -embarassées de monceaux de sables entraînés par les lavanches, et partout -l'image de la désolation; un château assez mal fortifié se présente au milieu -de la ville; il est défendu par une garnison d'arabes pasteurs; Dom Gaspard -et moi, ainsi que quelques négocians Hollandois de la caravanne, eûmes -l'honneur de manger chez le roi de Dongola, à des tables séparées, mais aussi -bien servies que la sienne. - -Le titre de domestique de Dom Gaspard n'avait duré qu'un jour, dès que nous -nous étions crus en sûreté, cet ami m'avait fait passer pour le neveu d'un -roi d'Afrique, qu'il ramenait à son oncle, et comme il m'avait appris le -Portugais, je ne m'exprimais plus que dans cette langue. - -Quatre jours après notre départ de _Dongola_, nous entrâmes dans le royaume -de Sennar; la crainte d'être pillés par les peuples qui sont au-dessus de -_Korti_ le long du Nil, nous contraignit à nous éloigner des bords de ce -fleuve, et à entrer dans le désert de _Bihonda_, un peu moins agreste que -ceux de la Libie, et où l'on voit au moins quelqu'arbres; de l'autre côté du -désert nous trouvâmes des habitans campés sous des tentes qui ne nous -laissèrent manquer de rien. Nous parvinmes enfin à _Hargabi_, où se trouve -avec profusion tout ce qui peut flatter les voyageurs; cette abondance -délicieuse quand on vient de traverser des pays si incultes, nous engagea à -quelque séjour dans cette contrée. Ce fut en la quittant que nous voyageâmes -dans des forêts charmantes d'acacias; leur fraicheur, la quantité de petits -perroquets verts, de gelinottes et d'autres oiseaux qui peuplent ces bois, ne -contribuent pas peu à rendre délicieuse la route qui les traverse; au sortir -de là, nous marchâmes dans des plaines très-fertiles, d'où nous découvrîmes -la ville de Sennar. - -Cette capitale où vous trouverez bon que je vous arrête un instant, à cause -de la fatale aventure qui nous y arriva, contient environ trois cent mille -ames; mais elle est aussi sale que peu policée; le palais du roi construit de -briques cuites au soleil, est un amas confus de bâtiment qui n'a de -remarquable que le désordre et le mauvais goût. Les appartemens garnis de -tapis, sont meublés à la manière du Levant; quelques jardins les environnent; -tout est désagréable dans ce climat brûlant, les chaleurs qui prennent de -janvier en avril y sont incontenables, les peuples de la religion mahométane -y sont fourbes, méchans, superstitieux, débauchés, et l'on n'est pas plutôt -dans ce triste séjour, que l'on désire aussitôt de le quitter. - -Le roi auquel nous fûmes présentés, est un homme d'environ cinquante ans, -d'un libertinage effréné et d'une cruauté inouie; on ne peut l'aborder que -pieds nuds; ses traits ne s'aperçoivent jamais; perpétuellement couverts d'un -voile de gaze, on dirait que cet imbécile craint d'éblouir ses peuples, quand -il va de sa capitale à une maison de campagne à lui qui en est éloignée de -deux lieues, il est précédé de quatre cents gardes à cheval, entouré de deux -cents valets, chantant ses louanges, dont douze le portent sur un palanquin, -et suivi de sept cents femmes nues, portant sur leur tête des corbeilles -remplies des différens mets qui doivent être servis au repas de sa majesté; -trois cent cavaliers ferment la marche, et ce cortège forme une ligne d'une -telle étendue, que souvent la tête de la colonne est déjà dans la maison de -campagne que l'arrière garde n'a pas même encore quitté la ville. Si le -souverain s'en tenait à ce faste, dès que ses trésors lui permettent de le -soutenir, il ne donnerait aucune prise aux reproches des passagers; mais son -extrême cruauté les lui mérite absolument. Elle révolte souvent ses sujets; -et comme il les craint, à l'exemple de tous les despotes, ce n'est depuis -quelque-tems que sur les caravannes, qu'il fait tomber les traits de sa -noirceur. Nous en étions prévenus, mais notre maudite curiosité nous fit, -malgré tout cela, tomber dans l'un des pièges qu'il tend ordinairement aux -voyageurs, pour se procurer, parmi eux, des victimes à ses scélératesses. Un -des goûts le plus vif de ce monstrueux prince, un de ceux qui le chatouille -le plus énergiquement, est de faire empaler sous ses yeux, tous les -délinquans qu'il peut surprendre en faute, et cela sans distinction d'âge ni -de sexe. Placé à une fenêtre de son palais, ouverte à quinze ou vingt pieds -du lieu où l'on exécute, le vilain homme au milieu de ses femmes jouit là -tout à son aise du cruel plaisir de voir souffrir des malheureux. Afin -d'augmenter leur nombre, il surcharge les voyageurs d'impôts et de défenses, -dont le défaut de payemens ou l'infraction est toujours punie par le pal. -Dans le nombre de ces défenses, celle qui nous fit succomber Gaspard et moi -et qui nous précipita ainsi que quelqu'autre de nos compagnons dans le péril -que je vais vous raconter, est celle publiée à son de trompe, toutes les fois -qu'une caravanne passe dans Sennar; cette défense consiste à ne point -approcher d'un petit pavillon situé à une demi-lieue de cette ville, dans -lequel, est dit-on, renfermé _l'organe_ de _Mahomet_; mais en même tems que -le fourbe fait faire ces défenses, un nombre infini de satellites à lui, -conversant avec tous les voyageurs, ne cessent d'exciter leur curiosité sur -cette merveille, et ce qu'ils en racontent est si bisarre, que pour peu qu'on -soit né avec un peu d'imagination, il est bien difficile de ne pas succomber; -quelques-uns de ces fripons offrent de vous conduire, tous vous assurent que -la défense publiée est chimérique, que fût-on même surpris, il n'en -résulterait aucun danger; on se laisse séduire, on y va, dès qu'on y est, il -y arrive ce que vous allez voir. - -Vivement pénétrés que cette défense n'était que de forme, chaudement excités -à aller admirer une des plus grandes merveilles du monde, en ayant déjà dans -nous-mêmes une violente envie, Gaspard, trois femmes arabes, deux turcs, -quatre négocians Hollandais ou Portugais et moi, tous voyageurs de la -caravanne, nous nous laissâmes entraîner, et à la pointe du jour le -surlendemain de notre arrivée à Sennar, conduits par deux de ces fripons qui -nous avaient suborné, nous nous rendîmes au pavillon de Mahomet; à peine en -fûmes-nous à trente pas, qu'un gros de soldats armés de carabines débusquant -à la hâte d'un taillis voisin, dans lequel ils étaient à plat-ventre, nous -entoure, nous saisit avec la même facilité qu'un chasseur s'empare du gibier -qu'il vient de prendre en son lacet, et nous ramène à l'instant tous les onze -au prince, qui se met à éclater de rire, voyant une si bonne capture, en nous -promettant que par ses soins nous ne languirons pas sur la terre; il nous -examine les uns après les autres, et sans être touché de la jeunesse, de la -beauté des trois femmes arabes, qui se jettent à ses pieds pour implorer sa -grace, il les condamne comme le reste, en leur assurant qu'il aura le plus -grand plaisir à voir, si elles supporteront les douleurs du supplice qui leur -est préparé, avec le même courage que les hommes. - -Mon sexe n'étant pas découvert, mon déguisement toujours le même, le roi -continua comme il avait fait jusqu'àlors de me prendre pour un garçon. . . . -Gaspard voulut l'implorer pour moi, lui rappeler les alliances avec un roi -d'Afrique, qu'il m'avait supposée (comme partout,) en arrivant dans cette -cour, l'attendrir en un mot sur mon sort, en lui disant que j'étais d'un sang -royal comme lui, rien ne réussit; parle pour toi, lui dit le barbare, et ne -t'inquiète pas des autres. - -Cependant on nous donna un excellent dîner, au palais même, et l'on nous -laissa tous ensemble dans la salle, où l'on nous avait servi jusqu'à l'heure -du spectacle que le roi se préparait à nos dépends. - -Je ne vous peins point ma situation, vous comprenez aisément son horreur, -toutes mes idées se tournaient vers Sainville. --ô! malheureux amant, -m'écriai-je, je ne te verrai donc plus, ceci est bien pis que le poignard du -cercueil de Venise, mourir à la bonne heure, . . . mais mourir _empalée_! et -mes larmes coulaient en abondance, sans que la main du tendre et bon Gaspard, -oubliant tous ses dangers pour moi, cessa jamais de les essuyer. Le même -désespoir régnait dans notre petite troupe, les hommes juraient et -tempêtaient, les femmes toujours plus douces, même dans leurs douleurs, se -contentaient de pleurer ou d'hurler, et l'on n'entendait que des cris, que -des imprécations dans cette salle, funeste; mélodie bien flatteuse sans doute -aux oreilles du bourreau qui nous sacrifiait, puisque pour les entendre plus -à l'aise, le cruel était venu dîner avec ses femmes dans une pièce voisine de -la nôtre. - -Enfin, elle arriva cette heure fatale, où nous allions devenir la proie de la -mort; je ne l'entendis pas sans frissonner, je me serrai contre Gaspard, il -me semblait que celui qui allait pourtant périr comme moi, devait encore me -servir d'appui; le prince fut se placer, et l'œil fixé sur l'arène sanglante, -le monstre vit exécuter d'abord les deux turcs, ensuite les quatre européens -et les trois femmes arabes; il ne restait donc plus que Gaspard et moi, on -vient me chercher la première, j'embrasse mon ami, je meurs contente, lui -dis-je, puisqu'on m'épargne au moins la douleur de vous voir périr à mes -yeux, puis réunissant mon courage et mes forces, je m'élance au milieu du -cercle; l'exécuteur me saisit. --Oh! madame, dit Léonore, en frémissant de -souvenir, si j'ai cru voir la mort de près, j'ose bien dire que c'est dans -cette terrible occasion. - -Pour l'accomplissement de cette cérémonie à-peu-près comme pour celle où l'on -châtie les enfans, la portion de chair que l'on découvre, est celle que la -nature a placée au bas de nos reins, et cela, pour que rien ne puisse mettre -obstacle à l'introduction du pieu dans la partie destinée au supplice. On -dégarnit donc promptement, aux yeux du monarque observateur, ce qui gênait -dans moi le local nécessaire à l'action; mais jugez ce que je devins, quand -j'entendis, dès qu'on me vit nue, des cris tumultueux retentir dans toute -l'assemblée, et le bourreau lui-même me repousser avec horreur. Trop émue de -mon sort, je n'avais pas pensé à la surprise que je devais naturellement -causer en présentant un derrière assez blanc sous un buste fort noir; la -frayeur avait été générale; les uns m'avaient prise pour un dieu, les autres -pour un sorcier, mais tous s'étaient enfuis, le roi seul un peu moins -crédule, ordonna qu'on me ramena à l'instant à ses yeux; on fait venir -Gaspard, les interprètes s'avancent et on me demande ce que signifie cet état -mixte dont la nature n'offrait aucun exemple; il n'y eut plus moyen de -feindre, il fallait tout avouer; le roi me fit débarbouiller devant lui, me -fit prendre des habits à l'usage de ses femmes, et m'ayant malheureusement -trouvée de son goût sous cette métamorphose, il me déclara qu'il fallait -m'apprêter à recevoir, dès la même nuit, l'honneur de servir ses plaisirs. ---Funeste arrêt, me dis-je, différence bien légère entre le supplice qui -m'attend et celui où j'échappe. --Ô Sainville! . . . Sainville, ne -m'aimerais-tu pas mieux empalée. - -En considération des plaisirs que le roi de Sennar se promettait avec moi, il -accorda la vie au jeune Portugais, mais on nous sépara aussitôt, il fut placé -parmi les esclaves, et moi reléguée dans une petite chambre attenant au -harem. - -Une émeute affreuse survint heureusement pour moi le même soir, elle était -occasionnée par nos compagnons de voyage; furieux de ce qui venait de nous -arriver, ils nous vengeaient, et le tumulte devenait si pressant dans la -ville, que le roi avait été obligé de marcher en personne à la tête de ses -troupes, pour en arrêter le désordre; il rentra fort tard, et se trouvant -harassé; il se retira seul dans son appartement, en me faisant dire que je ne -jouirais que le lendemain des graces qu'il lui plaisait de m'accorder. - -Cette nouvelle me calma, c'est un trésor que le tems pour un malheureux, -celui qu'on lui donne quelque court qu'il soit, lui paraît toujours suffisant -à se dégager des fers qui lui sont préparés, et son ame s'épanouit en -proportion des heureux délais qu'il obtient. - -La nuit était déjà très-avancée; anéantie sur mon balcon, je me livrais à -mille projets plus singuliers les uns que les autres, pour tacher de me -soustraire aux nouveaux maux dont j'étais menacée; encouragée par mon -heureuse étoile, je ne doutais pas que le sort ne m'offrit incessamment les -moyens de fuir, lorsque tout-à-coup j'entendis prononcer mon nom; qui -m'appelle, dis-je? qui peut donc s'occuper encore de la plus malheureuse des -femmes? Le meilleur ami qu'elle ait au monde, me répondit-on, l'infortuné -Gaspard qui vient pour la sauver. --Gaspard! Dieu, qu'entends-je. --Ô -Léonore! laissez-vous glisser, peu de hauteur, nous sépare, je le vois, -hasardez tout et n'ayez nulle crainte, un des gardes du tyran gagné par mes -largesses, est là qui nous attend, il s'échappe avec nous; fuyons: la -caravanne partie tout de suite après l'émeute, n'est pas à deux mille d'ici, -nous la rejoindrons aisément; pressons-nous, le beaume qui coule sur des -playes brûlantes, la rosée qui rafraîchit le calice des fleurs déssechées par -le vent du Midi, produisent des effets moins doux, que ces paroles ne firent -sur mon cœur, je ne perdis pas une minute, et sans mesurer des yeux la -hauteur, je me précipite dans les bras que me tend Gaspard. Son guide et lui -m'emportent à l'instant, et en moins de trois quarts d'heure d'une marche -forcée, nous rejoignent à nos camarades, un peu surpris de mon changement -d'état, mais dont nous ne fûmes pas moins reçus avec des transports -inexprimables de joie. Tous les hommes deviennent frères quand le péril les -rassemble; le généreux soldat qui nous sauve, est récompensé de nouveau, -j'embrasse mille et mille fois Gaspard, les paroles manquent aux sentimens de -ma reconnaissance, notre nègre et nos effets se retrouvent dans le plus grand -ordre, et notre route se poursuit. - -Ah! je respire, dit le comte, vous m'avez fait une frayeur . . . moi qui -connais si peu ce sentiment-là; il n'appartient, je crois, qu'à l'intérêt que -vous inspirez de le faire naître dans mon ame; voilà peut-être la première -fois de la vie qu'une jolie femme se sauve par de tels moyens; il en est -mille qui se seraient perdues pour avoir montré ce que vous fîtes voir. --En -vérité, comte, dit la présidente. --Mais madame laissez-moi rire à l'aise, -d'une aventure qui n'a point d'exemple, je vous assure que cette partie -blanche en contraste avec un mufle noir devait produire un des plus plaisants -effets. --Continuez, continuez ma fille, car ce maudit comte est -insupportable. - -En sortant de Sennar, reprit Léonore, nous gagnâmes Bakas, petit village sur -le bord du Nil, que nous trouvâmes à sec en cet endroit. De-là, nous -parvinmes à _Giésim_, endroit plus considérable, mais situé dans la même -position, relativement au fleuve, et cependant au milieu d'une forêt où nous -vîmes des arbres que dix hommes n'embrasseraient pas; une de ces monstrueuses -productions de la nature, minée de vieillesse, formait à l'intérieur une -chambre où se serait tenu cinquante personnes à l'aise. Ce fut là où nous -fûmes obligés de quitter nos chameaux à cause des montagnes qui nous -restaient à traverser; entièrement remplies d'herbes qui les empoisonnent dès -qu'ils en mangent. - -Nous traversâmes en sortant de _Giésim_, des forêts superbes de tamarins -toujours verts, portant une espèce de prune dont le goût n'est point -désagréable; ces forêts où jamais le soleil ne pénètre à cause de leur -épaisseur, sont d'un frais souvent funeste aux passagers; mais la bonté de -mon tempérament, et la vigueur de mon âge, me garantirent de tous ces maux, -et sans les cruelles inquiétudes de mon esprit, cette route toute dangereuse -qu'elle est, ne m'eut offert que de l'agrément; nous arrivâmes de-là, à -_Serké_, petite ville au milieu des montagnes, située dans un joli valon, -rafraîchie d'un petit ruisseau qui sépare _l'Éthiopie_ du royaume de -_Sennar_; partout dans cette nouvelle contrée, nous trouvâmes la plus belle -et la plus brillante agriculture: le cotton, les cannes de bambous, les -ébeniers et une multitude de plantes aromatiques, varient agréablement les -richesses du sol; mais la multitude de lions que l'on entend mugir autour de -soi distrait un peu du plaisir que l'on trouve à traverser ce beau pays. On -est obligé d'allumer de grands feux pour écarter ces animaux dont la société -sans ces précautions pourrait bien n'être pas très-douce. Quelques jours -ensuite, nous passâmes plusieurs rivières fort dangéreuses, et peu après nous -traversâmes une plaine ombragée de grenadiers, dont nous dévorâmes les -fruits. - -Là, nos bagages, sous la garde des différents seigneurs de terre où nous -passions, étaient portés par leurs vassaux, de territoires en territoires, ce -qui dura tout le tems que nous fûmes en éthiopie. - -Quoique nous ne pénétrâmes pas jusque dans la capitale de cet empire, j'en -vis assez, pour pouvoir vous parler en peu de mots d'un pays qu'on fréquente -trop peu et qui par-tout, offre à l'œil du philosophe et du naturaliste, une -foule d'objets intéressants. Il n'est sans doute aucune province en Europe -plus artistement cultivée, le Cardamomum et le Gingembre en donnant à ces -plaines un aspect flatteur, parseme l'air, d'atomes les plus odorifférans; -agréablement coupées, par de vastes rivières bordées de lis, de jonquilles, -de tulipes et de violettes; on se croit dans le paradis terrestre, on ne -s'étonne plus en voyant ce climat que quelques imaginations ardentes ayent -placé ce lieu de délices dont notre premier père eut la mal-adresse de se -faire chasser pour une pomme, fruit qu'on n'y aperçoit pourtant nulle part. -Les forêts plus délicieuses encore que les plaines, sont remplies d'orangers, -de citroniers, de grenadiers et de plusieurs autres arbres toujours couverts -de fleurs, parmi lesquels on en voit qui portent des roses, d'une odeur bien -plus forte et bien plus délicate que les notres. - -Les peuples de cette contrée qu'on a long-tems confondues avec ceux de la -Nubie leurs voisins, en diffèrent pourtant beaucoup par la figure; ceux-ci -sont d'un brun tirant un peu sur l'olive, leur taille est haute et -majestueuse, leurs traits agréables, ils ont presque tous les yeux beaux; le -nez bien pris, les lèvres minces, et les dents très-blanches, au lieu que -ceux que nous quittions sont fort noirs et n'ont absolument d'autres traits -que ceux des nègres que vous connaissez. - -Les Éthiopiens suivent la religion Copte, sorte de culte mélangé du -Catholicisme et du Grec. Ils sont très-dévots, grands adorateurs de saints -profondément pénétrés de la possibilité des miracles, et sur-tout de celui de -la transubstantiation, quoiqu'ils ayent aussi parmi eux des gens assez -raisonnables pour rejeter un dogme, où la foi, le plus trompeur des guides -est si nécessaire pour soumettre la raison révoltée. - -Eh! comment pouvoir admettre, disait un de ces philosophes à Gaspard, assez -heureux pour s'entretenir devant moi quelques instans avec lui en langue -latine, comment supposer un dogme aussi impossible que celui de la -transubstantiation? N'est-ce donc pas s'aveugler à plaisir que de préférer au -sens réel des paroles de Jésus-Christ, un inexplicable mystère qui ne peut se -supposer qu'en contrariant toutes les lumières de la raison? Est-il -vraisemblable qu'un être bon voulut à ce point abuser de la crédulité des -hommes? N'est-ce pas une chose également absurde et dégoûtante que d'imaginer -qu'un dieu nous ordonne de manger sa chair; n'est-ce pas une chose ridicule -et atroce que d'oser croire qu'un homme, fut-ce même un saint, puisse avoir -la faculté d'évoquer son dieu par des paroles, et de le faire descendre à son -gré dans des élémens corruptibles et dissolubles? Ou ce Dieu descend dans -l'hostie corporellement ou il s'y transporte en esprit, s'il y descend -corporellement, comment n'emplifie-t-il pas par la matière? Et comment cette -hostie n'est-elle pas d'un volume différent après l'incorporation qu'avant? -S'il n'y descend qu'en esprit, comment cette essence divine peut-elle -s'introduire dans des portions de matières, sans les vivifier? Ou il faut que -l'hostie grossisse après l'incorporation, si elle s'est faite charnellement, -ou il faut qu'elle s'anime si la jonction n'est que spirituelle, car la -métamorphose totale est absolument impossible; un changement quelconque ne -peut s'opérer idéalement, toute mutation suppose une cessation des parties -visibles du premier corps, et une prompte jonction des élémens du second -corps dans les parties décomposées du premier, procédé qui ne peut s'opérer -que par le choc des atômes des premiers élémens sur les atomes des seconds; -mais l'opération doit être apperçue, elle n'est sans cela qu'illusoire et -dans le cas d'être rejettée de tous les bons esprits. Ce n'est donc que comme -incorporation que nous pouvons concevoir l'eucharistie. Or, vous venez de -voir que cette incorporation est impossible. Inutilement direz-vous que rien -n'est tel à dieu. Ce raisonnement est faux, invinciblement enchaîné lui-même -par ses premiers actes, il ne peut plus faire aujourd'hui que les effets de -ses créations, ayent des qualités différentes de celles qui leur imprima -d'abord; il lui est par exemple impossible de changer la nature des élémens, -il ne peut leur ôter leur propriété; celui qui a recours au miracle pour -expliquer ce qu'il ne conçoit pas, est un sot qu'on doit plaindre et ne -jamais écouter. Un miracle est, selon lui, un effet de la toute-puissance de -dieu qui déroge à cet égard aux loix générales qu'il a établies. --Peut-on -prêter de pareils sentimens à l'Être-Suprême? S'il a besoin de déroger à ses -premières opérations pour se faire croire par l'homme, il convient donc que -ce qu'il avait fait avant, n'avait pas assez de puissance pour mériter notre -foi? il avoue donc qu'il a mal fait d'abord, et qu'il faut maintenant qu'il -fasse mieux, . . . première absurdité; mais qui vous persuade d'ailleurs que -dieu raisonne ainsi? Qui vous prouve dans lui cette action de déroger que -vous nommez miracle? Quelque puisse être votre mauvaise volonté à l'égard de -ce dieu si maltraité de vous, comment pouvez-vous croire qu'il se conduise -comme vous le faites agir? Connaissez-vous toutes les loix de Dieu, pour oser -soutenir votre systême? et le plus étonnant des phénomênes, s'offrit-il même -à vous, qui vous assure que ce qui vous surprend n'est pas une des loix de -dieu que vous avez ignoré jusqu'alors? et si c'en est une, de quel droit -osez-vous l'appeler miracle? à moins qu'on ne me persuade qu'il est -impossible que le phénomène qui me frappe, puisse dépendre des loix générales -de la nature; on ne pourra jamais me convaincre que ce phénomène puisse être -un miracle. Il ne peut y avoir de miracles que dans l'événement qui contrarie -les loix de la nature; or, quel est-il, et quel peut-il être cet événement? -Est-ce à nous à le décider? nous qui ne sommes pas encore parvenus à dévoiler -le quart des mystères de cette nature incompréhensible. . . . À supposer donc -qu'il s'opérât ce changement dont il s'agit . . . ; qu'il s'opérât d'une -manière visible, sous les paroles magiques du prêtre, ignorant si cette -mutation n'est pas et ne peut pas être une des loix de la nature; je pourrais -encore même en la voyant ne pas la supposer un miracle; je pourrais en la -reconnaissant, n'en rien conclure en faveur de la cause, mais que sera-ce -quand je ne vois rien de cette métamorphose? Quand elle ne s'opère que parce -que vous me le dites, sans que rien puisse m'en convaincre, que sera-ce quand -je verrai ce que vous m'affirmez, contrarié par des accidens impossibles à -supposer si le miracle avait lieu? Quand je verrai cette farine sacrée, -identifiée avec le corps d'un dieu, se flétrir, se putréfier, se laisser -dévorer aux vers, se brûler, se dissoudre, se digérer, se résoudre en chile -et en excrémens, se profaner enfin sans le plus léger risque, puis-je -raisonnablement admettre que ce qui contient un dieu, que ce qui est un dieu -lui-même puisse être soumis à des effets si humilians? et ne vaut-il pas -mille fois mieux que je rejette ce que vous me dites sur cela, que de -l'admettre avec des contradictions d'une telle force, que ma raison s'en -révolte, que mon cœur y répugne, et que votre dieu même s'y dégrade. Un -mystère doit, dites-vous, confondre la raison, il faut qu'elle plie devant -l'incompréhensibilité du mystère, et qu'elle s'y soumette; mots vuides de -sens que tout cela, ma raison me vient de Dieu, c'est le seul flambeau qu'il -m'ait donné pour me conduire et pour le connaître, il est absolument -impossible qu'il exige de moi l'adoption de choses qui contrarient -ouvertement cette raison; s'il eût voulu que je les crusse, ne m'eût-il pas -donné une raison faite pour les adopter; cela était bien plus simple que de -me forcer d'admettre ces choses aux dépens de la sorte de bon sens que j'ai -reçue de lui; pourquoi voulez-vous qu'entre deux moyens Dieu n'ait pas choisi -le meilleur? Il semble que vous preniez à tâche de me peindre ce Dieu, -haïssable, moi qui ne cherche qu'à l'adorer; et d'ailleurs, vous en croyez -vous le mérite de ce mystère incompréhensible? Détrompez-vous sur cette -opinion, plusieurs siècles avant Jésus-Christ, Confucius l'avait introduit -dans ses dogmes, les chinois et les mexicains qui descendent d'eux, croyent -comme vous que des paroles mystérieuses font incorporer l'esprit saint à du -pain et du vin consacrés, on enseignait ces fables dégoûtantes aux écoles -égyptiennes, où s'admettaient toutes les métamorphoses et toutes les -métempsycoses possibles, et ce fut là où Confucius, Pithagore et Jesus-Christ -qui y étudièrent en des temps différens prirent, sur ces points de doctrine, -les idées dont ils composèrent leurs systêmes. Mais celui de votre religion, -relatif à l'eucharistie, s'explique plus facilement que toutes les autres -opinions des grands hommes dont nous venons de parler, et c'est, poursuivit -notre philosophe éthiopien, une réflexion échappée à vos déïstes, dont les -nôtres m'attribuent ici le mérite. Écoutez-la, et revenez de vos chimères. - -Tout est purement symbolique ici comme dans tout ce que proférait Jésus, et -quand il dit à ses apôtres, quelque temps avant sa mort: mangez, ceci est mon -corps; buvez, ceci est mon sang; il voulait dire: Le repas que vous faites -est des deniers que Judas a retirés de la vente de mon corps. --C'est mon -corps que vous allez manger, c'est mon sang que vous allez boire. Étudiez -bien toutes les autres paroles de ce prophète; cherchez à pénétrer leur sens, -vous reconnaîtrez dans toutes, ce même ton de figure, positivement ce même -genre symbolique, et c'est sous cet unique sens qu'il est quelquefois -admirable; mais prendre ses discours à la lettre, est, non seulement en -perdre tout le fruit, c'est s'exposer même, comme dans ce cas-ci, à tomber -dans d'exécrables idolâtries, et à commettre des impiétés révoltantes; -renonçons donc à des erreurs aussi dangéreuses; adjurons à jamais le système -effrayant de la transubstantiation, et n'imaginons pas être athée, pour oser -nous écrier du fond du cœur avec le capharnaïte: _Quomodò potest hic nobis -dare carnem suam_. - -Ainsi raisonnait le philosophe nègre, et Gaspard enchanté me disait avec -enthousiasme: je n'aurais jamais cru que tant de lumières pussent pénétrer au -sein de l'Afrique. On a beau propager l'erreur, on a beau la porter au bout -du monde, on a beau la faire circuler, elle trouvera toujours des ennemis; -elle rencontrera toujours des bornes par tout où la raison humaine aura -liberté de se faire entendre; et j'approuvais dom Gaspard, et le philosophe -noir, parce que je pensais bien intimement comme tous deux. - -On admet l'écriture sainte en Éthiopie, et ces peuples font usage des mêmes -sacremens que les catholiques; mais ils communient sous les deux espèces, et -consacrent absolument à l'usage grec. Leur confession est beaucoup plus -simple que la nôtre, peut-être même plus édifiante, ils s'avouent pécheurs, -et se prosternent aux pieds de leurs prêtres, implorent de lui l'absolution -et la pénitence, mais n'entrent dans aucun de ces détails aussi humilians -pour celui qui les fait, que dangereux pour celui qui les écoute, et -qu'inutiles à ce que Dieu peut exiger des pécheurs. - -Leurs églises sont belles et propres, ils y sont contenus dans les bornes du -plus grand respect; on voit dans ces temples quelques peintures, mais ils n'y -admettent aucune image en relief, ils ne les peuvent souffrir, et les -regardent avec raison comme des preuves sans replique, du plus absurde -paganisme. Leur chant de chœur, agréablement mêlé au son des instrumens, est -juste et agréable quoiqu'ils n'ayent point de livres notés; ils usent comme -les juifs et les turcs de la circoncision, mais ils n'y attachent d'autre -idée que celle d'imiter le Dieu qu'ils révèrent et qui s'y est soumis comme -eux. - -Dès que nous fûmes en Éthiopie, dom Gaspard voulut me faire voir les fameuses -sources du Nil dont nous nous trouvions assez près: une petite troupe de la -caravane se joignit à nous pour aller admirer cette merveille de la nature. - -Du sommet d'une montagne fort élevée, située au nombre de celles que l'on -appelle _les Monts de la lune_, sortent avec un bruit épouvantable deux -grosses sources d'eau, l'une à l'Orient, l'autre à l'Occident. Ces sources -forment deux ruisseaux qui se précipitent avec une impétuosité surprenante, -dans un sol marécageux couvert de cannes et de joncs, là elles se perdent et -ne reparaissent plus qu'à douze lieues de la montagne où elles forment en se -réunissant le fleuve du Nil, qu'augmentent dans sa course une infinité -d'autres rivières. Non loin de-là, ce fleuve offre une assez grande -singularité, ses eaux majestueuses passent au travers d'un lac fort -considérable sans qu'il en résulte aucun mêlange [3]. C'est au milieu des -eaux de ce lac que l'empereur d'Éthiopie possède un palais superbe, mais que -nous n'eûmes pas le temps d'aller voir. Nous apperçumes dans notre incursion -cet animal extraordinaire, à-peu-près de la grosseur d'un chat, qui a le -visage d'un homme, une très-belle barbe blanche, et une voix semblable à -celle d'une personne qui se plaint; il se tient communément sur des arbres, -et ne s'apprivoise que très-difficillement; doué du même amour pour la -liberté que l'homme; il dépérit et meurt dès qu'on l'enchaîne. - -Presque toutes les villes de l'Éthiopie se ressemblent, elles sont toutes -basses, ornées de terrasses au-dessus, et séparées les unes des autres par -des haies couvertes de fleurs et de fruits, entremêlées d'arbres plantés à -des distances régulières. J'aurais bien desiré de parcourir ces provinces, -mais pour exécuter ce projet il eut fallu suivre la partie de notre caravane -qui achevait la route dans le milieu des terres, et qui descendait au -_Monomotapa_, par le royaume de _Monoëmugi_, en traversant les affreux -déserts des _Caffres_. Dom Gaspard ne voulut pas m'exposer aux terribles -dangers de cette route, et comme la caravane se séparait ici, nous suivîmes -la portion de nos voyageurs, composée d'hollandais et de portugais, qui prit -la résolution de gagner les bords du fleuve _Zébé_, et de s'y embarquer pour -le descendre jusqu'à _Monbaca_, sur la côte du _Zamguebar_ où nous devions -trouver un comptoir portugais; cette manière plus commode de voyager, offrant -beaucoup moins d'événemens, vous permettrez que je vous transporte tout de -suite à _Monbaca_ où dom Gaspard me présenta à ses compatriotes comme une -jeune française que des malheurs sans nombre avaient fait tomber dans ses -mains, et qu'il s'était engagé de ramener en Europe dès que les affaires -qu'il avait au _Monomotapa_ seraient finies. La noblesse du procédé de dom -Gaspard qui ne voulut jamais prendre avec moi d'autre titre que celui d'ami, -ni me présenter jamais aux européens qu'il rencontrait, que comme il venait -de le faire; cette générosité, dis-je, joint à tout ce qu'il avait déjà fait -pour moi, me toucha jusqu'aux larmes; plut au ciel que j'eusse toujours -trouvé dans sa nation des gens aussi honnêtes que lui, je n'aurais pas été -exposée à tous les malheurs qui me restent encore à vous peindre. - -Nous séjournâmes peu dans le premier comptoir portugais; les affaires de dom -Gaspard, et plus que tout l'empressement qu'il avait de s'acquitter envers -moi en me remettant, le plus vîte possible, en Europe, ne lui permirent pas -de s'arrêter à Monbaca; quoique toute cette côte soit garnie d'établissemens -portugais, et qu'il nous fut devenu facile de toucher la destination de dom -Gaspard, en descendant de l'un à l'autre; il trouva plus simple de profiter -d'un vaisseau hollandais qui faisait route vers le Cap, et qui serrant la -côte, nous relâcha aux bouches du _Guama_ où de petites barques portugaises -qu'on y trouve toujours, nous amenèrent en peu de tems au fort de _Séna_, -premier comptoir de cette nation sur les frontières du Monomotapa. Mon ami y -conclud quelques affaires dont il était chargé par le consul d'Alexandrie, et -nous en partîmes promptement, pour nous rendre au fort de _Tété_ où était -notre destination, en attendant la possibilité de regagner l'Europe. - -Cet établissement était composé d'un chef, homme d'environ quarante-cinq ans, -de quatre commis, et d'une garnison de soixante Portugais ou mulâtres, -commandés par trois officiers. _Dom Lopes de Riveiras_, c'était le nom de ce -chef, avait avec lui, pour maîtresse, une très-jolie Espagnole de vingt-trois -ou vingt-quatre ans, que l'on nommait Clémentine, fille d'esprit, parlant -deux ou trois langues, instruite, ayant beaucoup lue, bonne musicienne, d'une -vivacité prodigieuse, d'un caractère agréable et enjoué, mais sans religion, -sans principes, quoique ses mœurs ne fussent pas encore entièrement -corrompues. - -Comme vous allez me voir vivre quelque tems avec cette nouvelle amie, vous me -permettrez de vous la peindre avec un peu de détails. Clémentine était de -Madrid, née dans la classe des courtisanes, elle n'en avait pourtant jamais -exercé le métier. Sa mère, autrefois très-célèbre par ses amans, ses -friponneries et ses charmes, il était difficile que sa jeune élève pût avoir -une morale bien pure; et quoique celle-ci n'eût jamais eu dans sa vie que -deux amans, le Duc de Medina-Celi, qui l'avait acheté de sa mère, et l'avait -entretenu secrettement dans son palais, depuis l'âge de douze ans, jusqu'à -celui de dix-sept; l'autre, Dom-Lope de Riveiras, qui l'avait emmené en -Afrique, à la sollicitation du Duc, dont il était protégé, quoique la belle -Clémentine, dis-je, n'eût jamais connu que ces deux hommes, elle avait une -sorte de libertinage dans l'esprit qui rendait sa société dangereuse pour une -femme de mon âge; et comme elle joignait à cela, du liant, de l'esprit, de la -complaisance et beaucoup de séduction; il était, on ne peut pas plus facile, -que la dépravation de sa tête, pût s'étendre à ce qui l'entourait. Le mot de -_vertu_ n'offrait aucune idée à l'imagination de cette fille singulière, -celui d'_amour_ n'en donnait que de chimérique. Ce sentiment, prétendait- -elle, n'existait plus que dans les vieux romans; une femme devait en donner -et n'en jamais prendre. Attachant un peu plus de prix à l'amitié; mais ne la -supposant possible qu'entre sexes égaux, elle avouait qu'on pouvait accorder -son cœur à une amie, quand la ressemblance des goûts et des caractères était -absolument parfaite, et qu'il n'existait aucune rivalité. D'ailleurs, tous -liens, tous devoirs étaient nuls aux yeux de Clémentine; la bonté, selon -elle, n'était qu'une duperie, la sensibilité qu'une faiblesse dont il fallait -se garantir; la modestie une erreur qui n'allait jamais qu'au détriment des -charmes d'une jolie personne; la franchise une imbécillité dont on était -toujours la dupe; l'humilité une bêtise; la tempérance une privation qui -glaçait les plus beaux ans de la vie, et la religion une momerie dont il ne -fallait que rire. Cette chère compagne, telle que la voilà peinte au moral, -avait de plus un physique très-voluptueux; elle était grande et dessinée -comme Vénus; la peau d'une blancheur éblouissante, quoique ses cheveux et ses -yeux fussent du plus beau noir; il régnait dans ses yeux fripons que -j'esquisse, une langueur qui semblait éveiller l'amour, et l'exciter dans -tous les sexes; ses regards d'une incroyable expression, parlaient même sans -le vouloir; et vous adressa-t-elle les choses les plus simples, elles avaient -toujours l'air du sentiment. Quand elle le voulait, elle avait une manière de -les ouvrir à demi, et d'adoucir leur vivacité, qui ne rendait plus -qu'intéressant et doux, ce qu'elle avait dessein de leur laisser dire; mais -la volupté ou la jouissance les animaient-ils, on ne pouvait en soutenir le -feu; elle avait le nez fin, délicat et serré, les lèvres vermeilles et -minces, la bouche petite et les plus belles dents qu'on pût voir. Avec une -taille svelte et très-peu d'embonpoint, toutes ses masses étaient néanmoins -fortement prononcées; sa gorge ronde et même un peu pleine, ainsi que ses -hanches, ses bras, ses jambes, et par-dessus tout cela, un air de fraîcheur, -de santé qui la faisait desirer de tous les hommes. . . . Malgré tant de -graces . . . Vous me pardonnerez ce petit mouvement d'orgueil; par-tout où -nous avons parus ensemble, mes succès ont été bien plus sûrs; il est vrai que -j'avais sept ans de moins, et une sorte de candeur et d'innocence dans les -traits, qu'aucune cause n'avait pu détruire dans moi comme dans elle. . . . -On a beau traiter ce-ci de chimère, les sentimens de notre ame influent -singulièrement sur le caractère de nos traits; l'habitude où nous sommes de -leur faire prendre les différens mouvemens des passions qui nous agitent, -fait qu'il est difficile qu'ils ne gardent pas, de préférence, le ton donné -par la passion favorite, et à beauté égale; la pudeur imprimera toujours sur -eux une sorte d'intérêt et de majesté qu'on ne démêlera point dans une femme -immodeste, dédaignant les graces naïves, dont la vertu fait adoucir l'éclat -de la beauté. - -Une vieille femme servait de duégne à Clémentine; une plus jeune était sa -femme de chambre, et Dom Lopes la faisait d'ailleurs servir par ses gens. - -Dom Gaspard m'avait présenté dans cette nouvelle société, comme il avait fait -par-tout; mais ne se trouvant ici qu'en qualité de subalterne, on mesurait -malheureusement à la médiocrité de ce grade, les politesses que nous -recevions; et comme on doutait un peu de la manière vertueuse dont nous -vivions, mon ami et moi, on ne tarda pas de nous en plaisanter. Six semaines -détrompèrent pourtant les esprits, et je fus assez heureuse pour les ramener -tous à une manière plus honnête de penser sur notre compte: le respect -remplaça la calomnie: on se défit des préjugés; on nous rendit justice, et -nous acquîmes bientôt, Dom Gaspard et moi, par cette conduite, la -considération de nos chefs. - -Mon jeune ami me témoignait chaque jour combien il était désolé que ses -affaires missent obstacle à l'empressement qu'il avait de me tenir parole, et -m'assurait en même-tems que l'année ne se finirait pas sans qu'il obtint la -permission de repasser dans sa patrie. - -Cependant je recevais beaucoup d'amitié de Clémentine, et je lui rendais de -bon cœur le sentiment qu'elle me montrait. Le premier effet de sa confiance -fut de m'avouer qu'elle n'aimait nullement Riveiras, et qu'elle ne desirait, -pas moins que moi, de retourner en Europe; mais que bien plus infortunée, -sans doute, elle n'en avait pas le même espoir. Je crois pourtant, m'ajouta- -t-elle, que Dom Lopes se refroidit; comme je ne l'ai jamais aimé, je le -démêle mieux: il faut être froide avec les hommes pour les connaître; et il -est bien plus important pour nous de les _savoir_, que de les _aimer_. Je -voudrais bien être sûre de l'indifférence de Dom Lopes; ce qui affligerait -une autre, me comblerait de joie; une fois que je lui déplairais, il ne -s'opposerait plus à mon retour; mais de crainte d'être abandonnée tout-à- -fait, je dois ménager les moyens que j'ai d'anéantir sa flamme; et mon rôle -est d'autant plus difficile, qu'il faut que j'aie l'air de l'aimer encore, en -le contraignant à me haïr. - -Les choses étaient en cet état, lorsqu'un événement terrible vint me plonger -moi-même dans le plus grand chagrin que j'eusse encore ressenti depuis le -fatal instant qui m'avait séparé de Sainville. Dom Gaspard tomba malade; une -fièvre ardente s'empara de son sang, et il expira le quatrième jour dans mes -bras, toujours occupé de moi, ne s'inquiétant jamais que de mon sort, -présageant les malheurs où m'allait entraîner sa perte, et ne regrettant la -vie que par le désespoir de ne plus pouvoir m'être utile. - -Quelle situation! . . . Au fond de l'Afrique, à plus de deux mille lieues de -ma patrie, au milieu de gens à peine connus, sans ressource, ne sachant que -devenir, seulement étayée d'une nouvelle amie dont je connaissais déjà le peu -de sensibilité . . . Ô juste ciel! quel état! je n'avais pas besoin de ce -surcroît de douleur pour pleurer amèrement dom Gaspard; l'honnêteté que -j'avais reconnue dans ce jeune homme, la pureté de ses sentimens, ses -attentions soutenues lui avaient trop bien mérité mon estime, pour que mes -larmes ne fussent pas sincères, ses dernières paroles furent des -recommandations et des prières instantes à dom Lopes de l'acquitter de sa -promesse, et ne pouvant plus se contraindre en ce fatal instant, le -malheureux jeune homme expira, en jurant qu'il n'avait jamais adoré que moi. - -Sainville, interrompit ici le comte de Beaulé, après une liaison comme celle -là, il ne fallait rien moins, ce me semble, que l'examen fait chez ben -Maacoro, pour vous rassurer: monsieur le comte, répondit Sainville, du même -ton de plaisanterie, cette preuve de plus de la sagesse d'Eléonore était -inutile à qui connaissait son cœur, l'amour délicat et sensible n'est point -jaloux des droits de l'amitié. . . . En vérité, comte, dit madame de -Senneval, nous vous faisons grace de vos réflexions, car elles sont d'une -indécence. --Je le savais. . . . Indécent quand on vous soupçonne, mesdames, -comme si malheureusement pour vous on n'en avait pas sujet à tout instant: Je -réponds d'Eléonore, dit madame de Blamont, je parie qu'elle n'est pas même -coupable d'une seule pensée envers dom Gaspard. Oh! pour des pensées, dit le -comte, c'est ce dont les femmes ne s'accusent jamais; ne parlons pas des -pensées, je vous prie, il n'y aurait pas au monde une seule femme de chaste, -si leurs pensées se mettaient au jour. - -Je serais donc cette femme unique, reprit l'épouse de Sainville, car je -proteste que depuis que j'existe, mon esprit toujours dirigé par mon cœur, -n'a pas conçu une seule idée qui n'ait eu mon mari pour objet. Allons, -continuez donc, belle Léonore, dit le comte, vous êtes faite pour les -singularités, c'est l'histoire du sang, n'est-ce pas, ma chère présidente. -Madame de Blamont baissa ses deux grands yeux, elle rougit, et notre belle -aventurière profitant du silence qu'on faisait de nouveau pour l'entendre, -continua de la manière suivante: - -On s'occupait vivement au fort de _Tété_, quand dom Gaspard mourut, de la -réunion de cette colonie avec celle de _Benguele_, par le milieu des terres -et d'un établissement dans le royaume de _Butua_. Le cabinet de _Lisbonne_, -toujours rempli de ce plan, donné par le comte de _Souza_, ne cessait -d'exciter ces deux colonies à se joindre, et dom Lopes qui avait acquis du -caractère de _Ben-Maacoro_, souverain de cette partie du centre de -l'Affrique, toutes les connaissances nécessaires pour y réussir, songeait -sérieusement à entamer la négociation, lorsque huit jours après la perte que -je venais de faire, et comme je réfléchissais aux moyens de repasser en -Europe, dom Lopes nous fit entrer, Clémentine et moi, dans son cabinet; là, -toutes les portes soigneusement refermées, nous ayant dit de l'écouter avec -la plus grande attention, il nous tint à-peu-près ce discours. - -«Clémentine, dit-il en s'adressant à sa maîtresse, il m'est impossible de ne -pas reconnaître le but de vos desirs; vos sentimens pour moi sont anéantis, -et vous n'aspirez plus qu'à retourner en Portugal, ne cherchez point à -m'abuser, continua-t-il vivement, vous êtes séduisante, vous êtes -artificieuse, et vous me tromperiez peut-être encore si je ne m'étais pas -dégagé le premier. . . . Quant à vous, mademoiselle, poursuivit-il en me -regardant, rien de plus naturel que vos desirs sur le même objet. Aucun lien -ne vous attache à nous, vous retourniez dans votre patrie, vous devez donc -être dans les mêmes intentions; cependant quelque légitime que puissent être -vos volontés sur cela, leur accomplissement depend de moi, je puis ou -permettre ce départ ou le rompre suivant que ma fantaisie ou les affaires de -ma cour devront ou non s'y opposer; mais l'amour n'y sera pour rien, je vous -le déclare; Clémentine, je renonce aux sentimens que j'ai eus pour vous, et -vous, mademoiselle, je n'en conçus jamais pour vos charmes. Exécutez toutes -deux le projet hardi que je vais vous confier, une fois rempli, un vaisseau -vous attend, des fonds sont prêts, et sous trois mois vous êtes à Lisbonne. ---Ô ciel! monsieur, que faut-il faire, m'écriai-je avec vivacité, dites, -dites, je vous réponds de moi, j'entreprends tout pour obtenir ce que vous -m'offrez. --Je fais le même serment, ajouta Clémentine, tu l'as découvert, -dom Lopes, j'aspire à revoir ma patrie, ordonne, j'imite Léonore. --Écoutez- -moi donc, reprit le portugais. - -«Nous ne sommes occupés ici que de nous réunir à la colonie de _Benguele_, -par une suite de forts que nous desirons construire à travers les terres, -depuis les limites du _Monomotapa_, jusqu'à la baye _Sainte-Marie_, mais le -peuple avec lequel il nous faut des alliances pour la réussite de ce dessein, -est le plus cruel et le plus féroce de l'affrique; il est de plus très- -guerrier, quoique peu nombreux, et comme nous sommes encore bien plus faible -que lui, nous devons désespérer d'en venir à bout par les armes, il ne nous -reste que la politique et la ruse; _Benmaacoro_ est le nom du souverain de ce -peuple, son amour pour les femmes est au-delà de toute expression; les -blanches sur-tout ont un pouvoir décidé sur lui; une femme de cette couleur -est sûre d'en faire ce qu'elle veut. Je vous destine à ce monarque . . . , -vous êtes faites pour l'enchaîner. . . . Je vais lui faire donner de faux -avis, l'engager à attaquer mon fort, le lui laisser prendre . . . bien sûr de -le ravoir quand je voudrai. Il vous fera prisonnières dans ce fort, ou vous -conduira à sa cour. . . . vous irriterez son cœur . . . , vous enflammerez -ses passions, vous y céderez, et vous vous servirez de l'empire que vous -aurez acquis par elles, pour le décider à l'alliance que desire mon -souverain. Mais si vous voulez réussir, bannissez la jalousie d'entre vous, -elle troublerait vos manœuvres, elle fairait avorter l'entreprise; que celle -qui ne sera point préférée, n'en serve pas moins l'autre avec ardeur; que -celle qui aura triomphé, change aussitôt en lauriers les mirthes de l'amour; -qu'elle ne se serve de son crédit que pour remplir notre but. Ne cessez -jamais d'être unies, de vous secourir, de vous soutenir toutes deux, votre -intérêt mutuel le demande, celui du projet l'exige. L'alliance faite, la -permission de construire des forts dans le royaume de _Butua_, accordée, vous -engagerez ce monarque à me le faire savoir, je m'y rendrai sur-le-champ avec -les troupes de ma garnison, augmentées de celles de nos colonies voisines, -dont je tirerai des détachemens; une fois à la cour de cet empereur, je -saurais trouver les moyens de vous ravoir toutes deux. Vous vous y prêterez, -vous me saurez près de vous, votre courage s'en animera, vous vous évaderez, -je protégerai votre fuite en ayant l'air de l'ignorer; vous passerez à -_Benguele_, vous y trouverez et l'argent et le vaisseau que je vous promets; -si l'évasion vous devient impossible, j'exigerai que vous soyez rendues pour -première clause de l'alliance. . . . S'il s'y oppose, il s'agira d'attendre -quelques mois de plus . . . Je construirai mes forts, je tirerai des -détachemens de partout, Benguele se réunira à moi, et maîtres insensiblement -du pays, nous saurons obtenir par la force ce qu'il aura refusé aux -négociations. J'ai dit: répondez maintenant, mais retenez sur-tout qu'il -n'est point pour vous d'autres manières de retourner en Europe, et que vous -n'irez sûrement qu'à ce prix.» - -Avez-vous bien réfléchi, monsieur, dis-je au portugais, dès qu'il eut fini, à -l'atrocité de votre proposition? De quel droit, s'il vous plait, à quels -titres prétendez-vous disposer ainsi de deux femmes qui dans le fond, n'ont -aucun besoin de vous, de deux femmes libres en un mot. --Libres, répondit -fierement dom-Lopes, vous vous trompez, vous ne l'êtes plus, l'instant où je -vous ai confié mon projet, a été l'époque de votre esclavage. . . . Essayez -de sortir de ce cabinet; Clémentine à ces mots se jette sur la porte avec -impétuosité, et recule d'horreur, la voyant hérissée de soldats . . . , -monstre, s'écrie-t-elle au désespoir, est-ce là ma récompense de t'avoir tant -aimé! ne devais-tu reconnaître ma tendresse qu'en me livrant à un -antropophage? . . . Et cette malheureuse que t'a-t-elle fait pour -l'envelopper dans la trame de cette politique infernale? Est-elle de ta -nation? t'appartient-elle? Ne t'est-elle pas recommandée par un ami? --Tous -les sentimens vulgaires que vous m'alléguez là, Clémentine, reprit dom Lopes -avec le plus grand flègme, ne sont d'aucune force où parle la raison -d'état. . . . Amour . . . Reconnaissance . . . Droits des gens . . . tous ces -liens disparaissent à l'organe du devoir, à l'obligation de servir sa patrie, -les états ne s'établissent et ne se soutiennent qu'à force de lézer les -conventions du faible, toujours nulles dès qu'il s'agit des droits du fort. ---C'est une injustice atroce. --Soit, mais quand vous saurez un peu plus de -politique, vous vous convaincrez que l'injustice et la violence sont les -bases de tous les gouvernemens monarchiques, et que leurs droits ne sont -assis que sur une multitude de viols faits à ceux de la société. D'ailleurs, -vous avez le choix, rien ne vous oblige à préférer le parti que je vous offre -à celui de finir ici vos jours dans les fers. --Ô! dom-Lopes, m'écriai-je, -parmi les freins que tu brises, dois-tu te permettre d'anéantir ceux de ta -religion? C'est aux autels du dieu que tu sers que j'ai promis fidélité à -l'époux que tu veux m'exposer à trahir. --Je prends le crime sur ma -conscience, répondit le portugais en souriant avec dédain, ce n'est qu'aux -yeux du peuple que le ciel fait les rois. . . . Au tribunal de leur propre -conscience, il n'y a de Dieu que ce qui leur sert, d'intérêt sacré que le -leur, de loi divine, que leur orgueil ou leur ambition. --Ah! dis-je avec -chaleur, que réclameront les sujets, quand les rois mépriseront l'équité, -quand ils n'auront plus de dieux que leurs passions --Ce n'est pas le sort du -sujet qui intéresse le monarque, dit le portugais, c'est celui de sa grandeur -et de son état, et quand la perte de l'un sert à l'autre, qui doute qu'il ne -le sacrifie. --Vous définissez les tyrans, répondis-je, --tous les rois le -sont plus ou moins, et la différence de leurs crimes n'est que celle de leurs -intérêts; mais ces attentats même que vous craignez parce qu'ils vous -blessent, en quoi sont-ils contre la nature? son étude la plus réfléchie nous -apprend chaque jour que le sacrifice de la faiblesse à la force est partout -la première de ses loix, les rameaux touffus du chêne, en privant la plante -qui végète à ses pieds, des rayons de l'astre qu'ils absorbent, la font -languir et dessécher. Le loup dévore l'agneau, le riche énerve le pauvre, et -partout la force écrase ce qui l'entoure sans que la nature réclame jamais en -faveur de l'opprimé . . . , sans qu'elle le venge, sans qu'elle le soulage, -sans même qu'elle imprime au cœur de l'homme de protéger ou de secourir ce -que le despotisme ou la force anéantissent à ses yeux. --Ainsi donc la -tyrannie n'outragerait en rien la nature? --Elle la sert, elle en est -l'image, elle est empreinte dans le cœur de l'homme civilisé comme dans celui -de l'homme naturel; elle guide les animaux, elle détermine les plantes, elle -conduit les fleuves, elle maîtrise les astres; il n'est pas une seule -opération de la nature dont la tyrannie ne soit la base, il n'est pas une -seule de ses influences qui ne soit un acte de tyrannie. --Et l'humanité? ---C'est la raison du faible, c'est l'égide qu'il oppose au joug qui le ploie -et l'asservit, c'est un argument de situation. Qu'il change de rôle, il -deviendra tyran comme celui qui le domptait, le sophisme de l'infériorité -détruit-il donc la loi de la nature? L'humanité toujours égoiste ne naît que -dans le cœur de l'esclave; si ses larmes coulent sur les tourmens qu'il voit, -c'est qu'il les craint pour lui-même, et voilà pourquoi la raison d'état est -cruelle, . . . le gouvernement ne craint jamais rien du sujet, et celui-ci -craint tout de l'état. - -Eh bien, dis-je alors à ma compagne, osons avoir autant de courage que ce -monstre a de cruauté, partons. --Mais la promesse que tu nous fais, dit -Clémentine. --Je la tiendrai, ceci ne regarde que moi; je peux, quand j'agis -pour mon prince, me permettre des torts qui alarmeraient ma conscience s'ils -étaient les miens; je vous ai promis de vous sauver, de mettre tout en usage -pour y réussir, je vous en renouvelle ma parole, et je vous la tiendrai. Je -vous rends malheureuses comme homme d'état . . . , je vous servirai comme ami -. . . , Oh! Clémentine, repris-je avec fermeté, ma résolution est prise, je -me fie à lui, il ne nous abandonnera pas. . . . --Eh bien! dit Clémentine, -j'unis mon sort au tien; puis s'adressant au facteur, me sera-t-il au moins -permis d'emmener mes femmes. --Assurément, dit _dom-Lopes_, elles seront -enlévées avec vous. On va donner avis à _Ben-Maacoro_ que le fort ne contient -qu'une garnison faible, qu'il recèle des femmes blanches, il y marchera, je -fuirai, vous serez prises. . . . Vous réussirez, songez-y, vos seuls succès -assurent votre liberté. Comment puis-je entrer dans les états de ce prince, -si vous ne m'en ouvrez la porte? Cela est clair, répondis-je, c'est ainsi que -je l'entends, et je ne m'en effraye point; j'ai courru d'aussi grands -dangers, le ciel me fera triompher de ceux-ci comme des autres, quand -partons-nous? Ici _dom-Lopes_ étonné de mon courage, s'abaissa pourtant -jusqu'à le louer. Imitez cette valeur, dit-il à _Clémentine_, secondez-la, de -l'union, point de jalousie, que la moins chérie cède à l'autre, l'aide de ses -conseils, et je vous réponds du projet. Je demandai à _dom-Lopes_ si ce -monarque avait déjà quelque connaissance du plan dont il s'agissait. Je ne le -crois pas, me dit-il, il a eu long-tems à sa cour un réfugié de notre nation, -scélérat avéré, qui, je crois, ne travaille que pour lui, fuyez-le, s'il y -est encore, il ne pourrait que nous trahir. Le peu de bien que ce malheureux -a fait pour nous, est d'avoir appris le portugais à l'empereur. . . . Vous -vous entendrez avec lui dans cette langue, c'est au moyen d'elle que vous lui -communiquerez le projet et que vous lui en ferez sentir les avantages. - -La conversation cessa; nous nous retirâmes dans nos chambres où des gardes, -dès cet instant, ne cessèrent de nous observer. Dès le lendemain les -opérations commencèrent; huit jours après le fort fut attaqué; -quoiqu'avertis, quoique fuyans, les portugais perdirent deux hommes, et les -sauvages pénétrant avec des cris affreux dans les chambres mêmes où nous -étions renfermées, nous enlevèrent aussi-tôt, Clémentine, ses deux femmes et -moi, on avait trop d'envie de nous présenter au roi, pour n'avoir pas tous -les soins possibles de nous pendant la route; nous fûmes quatre jours à -arriver pendant lesquels rien ne nous manqua. - -Dans cet intervalle où la crainte combattant sans cesse l'espoir dans mon -cœur, le tenait dans une situation violente, j'avais besoin, je l'avoue, de -toute la gaieté de Clémentine pour me dissiper un peu. - -J'ai infiniment moins peur, me disait-elle un soir, de servir aux plaisirs de -ce monstre, que de plat de milieu sur sa table. --Quelle différence! et moi, -j'aimerais mille fois mieux être mangée, que d'assouvir son indigne luxure. ---C'est porter la vertu bien loin. --Ce n'est que chérir délicatement ce que -j'aime; --quand nous serons un peu plus tranquille, tu me feras saisir cette -délicatesse; je ne l'entends pas encore bien. --Comment, tu ne comprends pas -qu'on aime mieux la mort que trahir ce qu'on aime? --Mais ce n'est pas trahir -que d'être violée, --de quelle nature que soit la défaite, la mort est moins -affreuse qu'elle. --Je suis donc bien heureuse de n'avoir point d'amant; car -si par malheur j'allais adopter ta métaphysique, accoutumée à tout porter à -l'extrême, je serais femme à supplier ben Maacoro, de me mettre plutôt à la -broche que dans son lit; Dieu soit loué; je n'aime personne, et je suis toute -à lui, s'il me préfère, quelques répugnances que ses habitudes me causent; -car indépendamment de celle d'immoler des femmes, qui n'a rien de bien -réjouissant, il a encore, dit-on, celle de se servir d'hommes dans ses -plaisirs . . . et cela me dégoûte à un point. . . . --Eh quoi! il n'y a que -cela qui t'arrête? L'horreur du crime où nous allons être en proie, n'est -éveillée dans ton ame que par ces deux raisons. --En vérité, je n'en vois pas -d'autres. --Étranges principes que ceux qui ne font abhorrer le crime que par -l'infamie de celui qui le commet, et non pas relativement à la seule douleur -de s'en voir souillée. --Eh bien! voilà encore de ces raffinemens de morale -absolument inconnus de moi: oh! quel besoin j'ai d'être à ton école, ou pour -devenir meilleure, ou pour pécher plus voluptueusement: --pécher plus -voluptueusement? --Sans doute; ne sais-tu donc pas qu'il est essentiel de -connaître à fond toute la force du délit, pour en être plus délicieusement -chatouillée, quand j'étais à Madrid, dévote en apparence, comme toutes les -femmes de mon pays, je n'allais à confesse que pour cela; je me faisais bien -expliquer toutes les gradations du mal . . . Je m'en faisais dire tous les -dangers . . . Ô Léonore! si tu savais au retour le plaisir qu'il me donnait à -commettre! . . . Scélérate, m'écriai-je, tu seras mangée par l'empereur -. . . Marchons, marchons, car tu me pervertis. - -Nous approchâmes enfin de la capitale, on nous couvrit de voiles, on nous -banda les yeux, on introduisit du coton dans nos oreille; et ce fut dans cet -état que nous parvînmes au palais; on ne nous avait pas prévenues de la -cérémonie préliminaire; et ce cruel examen qui parut affecter assez peu mes -compagnes, fut pour moi le coup de la mort. . . . Je me défendis, . . . et -c'était le barbare, dit Léonore en souriant à Sainville, . . . le cruel, que -je frémissais d'offenser, c'était lui qui donnait des ordres pour qu'on -outrageât ma pudeur. - -L'examen fait, nous passâmes au Sérail; là, nos voiles furent enlevées par le -monarque même; les deux femmes de Clémentine furent reléguées dans les -appartemens les plus secrets, et destinées à des services, . . . à des soins -. . . peut-être même à des plaisirs particuliers que nous ignorâmes, et qui -nous privèrent à jamais de leur vue . . . Cela fait, nous fûmes examinées, et -comme notre seule couleur, enflammait le prince. --Comme il était dans cet -état violent, où la soif de jouir n'a plus besoin d'être excitée par des -recherches, les détails furent très-courts; il saisit fortement Clémentine, -et la malheureuse . . . Oh! quelle image, grand Dieu! Je crus voir un chétif -agneau sous la griffe d'un tigre en furie. . . . Se peut-il qu'il y ait des -êtres, dans le monde, assez dénués de délicatesse et de sensibilité, pour -dénaturer ainsi les plus doux plaisirs de l'amour . . . Pour ne les goûter -qu'avec les expressions de la fureur, et pour sacrifier à leurs solitaires -sensations toutes les facultés de l'objet qu'ils immolent! J'éprouvai dès ce -moment un dégoût si furieux pour cet homme, que je doutai s'il me resterait -la force de mettre en usage les moyens dont je me flattais de l'enchaîner. - -Ses premiers feux éteints, il se tourne vers moi, et, à dessein de les -ranimer sans doute, approche, me dit-il, viens te rendre aussi heureuse que -ta compagne. --Tyran, lui dis-je, tu connais bien mal ma nation; si tu -t'imagines que les femmes qui y naissent puissent se trouver heureuses des -caresses d'un monstre tel que toi, mérites les faveurs que tu desires, et je -me déciderai quand tu auras su t'en rendre digne. --Étonné de cette réponse, -Ben-Maacoro, qui m'avait à peine regardée, me prit par la main, et, m'amenant -au grand jour, il me contempla un instant à l'aise. --Et de quelle nation es- -tu donc, me dit-il, pour parler à ton maître avec tant d'insolence? --D'une -nation où l'on ne jouit que quand on aime, où l'on ne plaît que par des -attentions, où les hommes sont aux pieds des femmes, et n'obtiennent jamais -leurs faveurs que comme la récompense de leurs soins. --Celle qui vient de -m'obéir n'est donc pas du même pays que toi? --Elle n'en est pas, mais tu ne -l'as pas moins outragée. --Tu as joui d'elle, mais elle te déteste; comporte- -toi différemment avec moi; retarde des plaisirs brutaux, pour apprendre à en -connaître de délicats; ils dureront autant que ta vie, ils en feront le -charme, au lieu que ceux que tu viens de goûter, sont déjà oubliés de toi, et -méprisés par elle. --Et quels sont ces plaisirs que tu me promets, à la place -de ceux que tu me refuses? --Ceux de l'ame, les plus doux de l'homme, les -seuls réellement faits pour son bonheur. --Expliques-toi, je ne t'entends -point? --Je t'aimerai. --Tu m'aimeras. --Je ferai plus, je t'estimerai. --Et -que me reviendra-t-il de tout cela? quelle volupté en recevrai-je? --Une bien -plus pure que celle que tu connais, une qui placera ton ame dans une -situation de douceur mille fois plus sensible que tout ce qui a pu l'affecter -jusqu'à présent. --Tu es belle, dit l'empereur, en me fixant; il me semble -que je sens déjà quelque chose de ce que tu dis; je me plais à te regarder; -j'y goûte presque le même plaisir que quand je remplis mon imagination de -l'idée du dieu que j'adore. . . . Tu l'es peut-être ce dieu, et tu te -déguises sous la forme d'une femme blanche. --Non, je ne suis point un dieu, -je ne suis qu'un des plus médiocres ouvrages de la nature; mais si tu -m'écoutes, si tu mérites d'être aimé de moi, je te rendrai plus fortuné qu'un -dieu. --Tu as donc une manière de faire goûter le plaisir, qui n'est pas -connue dans ces climats? --Oui, mais il faut du temps pour que tu la -conçoives, il faut que tu cèdes, à mes genoux, les droits imaginaires de la -force, pour faire triompher ceux de ma faiblesse; c'est moi qui te -commanderai, . . . tu m'obéiras, . . . tu démêleras mes desirs, tu les -satisferas; . . . tu seras mon esclave, je t'enchaînerai, et le bonheur où tu -aspires, sera le prix de ta soumission. --Ta voix a beaucoup de puissance sur -mon âme; tes yeux la brûlent à mesure que tes paroles y pénètrent; il -faudrait mettre un voile quand on te regarde, comme quand on va braver les -feux de l'astre, et tes discours sont comme le miel qui coule sur les plaies -de la flèche empoisonnée du Jagas. --Me trouves-tu donc quelque supériorité -sur toi? --Celle de la lune sur les étoiles du ciel, et tu divises ma -puissance par les rayons de ta beauté, comme la foudre partage le cèdre -fièrement élevé vers les cieux. --Eh bien, laisse-moi me retirer avec ma -compagne, ne l'outrage plus, et ne m'outrage jamais. --Et si je t'obéis. ---Je te permettrai de tout entreprendre pour me servir. --Mais tu me rendras -ce que je ferai pour toi? --Quand je serai sûre de l'empire que tu me -promets. - -À ces mots, il ouvrit lui-même les portes du cabinet où nous étions, ordonna -de me préparer le plus beau logement du palais, et pendant qu'on lui -obéissait, il me demanda s'il ne me déplairait pas en mangeant avec moi. Je -lui dis que je le voulais bien. On apporta des fruits; il en mangea, puis -nous en offrit, à Clémentine et à moi. Ce repas fait, je lui témoignai le -desir que j'avais de me retirer dans mon appartement, et d'y être libre avec -ma compagne. Il accepta le premier point, mais se rendit très-difficile sur -le second. Je crus voir qu'il espérait triompher plutôt de moi en nous -séparant. Ce ne fut qu'avec des peines extrêmes, en le menaçant de ne le -jamais aimer, que je parvins à obtenir que Clémentine ne me quitterait point; -et la chose accordée, nous sortimes enfin, suivies de deux femmes esclaves -que le roi nous donnait pour nous servir. - -Telle était, mon cher Sainville, dit Léonore, en s'adressant à son époux, -telle était la cause du trouble que vous remarquâtes le lendemain dans l'air -du monarque, changement qui vous fit craindre sa disgrace, et occasionna -votre fuite. - -Oh! quel homme, me dit Clémentine, dès que nous fûmes seules! . . . Quelles -gigantesques proportions! . . . je n'ai jamais rien vu de semblable. Il n'y a -pas de filles en Europe, qui puisse devenir la femme d'un tel personnage. -Oui, . . . oui, ris, poursuivit-elle, en me voyant éclater; j'aurais bien -voulu qu'il t'en fit autant, tu n'aurais pas la mine si gaie. --Eh quoi, si -peu de chose change ton humeur? --Si peu de chose . . . Je te dis, qu'il n'y -a rien de plus effrayant; j'aurais mieux aimé mille fois combattre le taureau -à la porte de l'_Alcala de Madrid_, que de jouter contre ce cannibale; mais -patience, tu auras ton tour, et tu m'en diras des nouvelles. --Cette -espérance pourrait bien te tromper; je crois être sûre de lui maintenant, et -crois l'être également, qu'au moyen de l'empire que je me suis acquis, tu -n'as plus rien à en redouter. --Dieu le veuille, dit Clémentine, et nous nous -couchâmes. - -Le lendemain, de bonne heure, le monarque vint nous voir; il voulut prendre -quelques libertés avec ma compagne, il s'en saisit, et ce qu'il semblait -vouloir varier à ses entreprises de la veille, n'en effrayait que plus -Clémentine. . . . Je me mis à pleurer, il l'abandonna tout de suite, et -s'avançant vers moi, qu'as-tu fière esclave? . . . C'était le nom qu'il -m'avait donné. . . . --Qu'as-tu, quelle est la cause de ton chagrin? --Ton -infidélité; je me flattais d'être aimée de toi; je vois bien que je me suis -trompée. --Ce n'est pas toi que j'attaque; tu me refuses; je ne te presse -plus; n'est-ce pas là tout ce que tu veux? --Mes désirs vont plus loin; en -aspirant à ton cœur, je veux le posséder seule; le partager est un outrage, -en doit-on faire à l'objet de ses feux? --Comment, il faut, non-seulement ne -point jouir de toi quand on t'aime, mais encore ne jouir de rien en t'aimant; -tu ordonnes trop, esclave, tu ordonnes trop. --Craignant effectivement alors -que ce cœur dépravé ne glissa dans la main qui cherchait à le captiver, . . . -ce que je desire de toi, lui dis-je, est une preuve de ta tendresse que tu es -le maître de me refuser; mais il ne faut pas plus exiger des autres que de -moi, si tu veux que je croie à ton amour. --Eh bien, je vais te satisfaire -encor, je vais te prouver combien je desire de ta part ce que tu mets à un si -haut prix. . . . Toi, dit-il à ma compagne, tu ne serviras plus à mes -plaisirs, puisque cela t'afflige, et pour elle, que j'aime plus que ma vie, -elle n'y servira que quand elle le voudra. Il sortit à ces mots. Eh bien, -dis-je à Clémentine, tu vois, nous en voilà maîtresses; . . . le tyran est à -nos genoux; est-elle chimérique ou non cette délicatesse que tu blames? -reconnais-tu enfin son empire, et conviendras-tu qu'il n'est pas d'homme -qu'une femme ne puisse enchaîner avec l'art de lui résister à propos? Et -Clémentine enchantée d'être délivrée de ce monstre, me témoigna sa -reconnaissance avec toute l'ardeur dont elle était susceptible. - -Nous laissâmes passer huit jours avant que d'entamer notre négociation, -pendant lesquels je ne négligeai rien de tout ce qui pouvait étayer mon -empire; mais comme je ne désirais sa solidité que pour l'exécution du projet -de Dom Lopes, et nullement, comme vous croyez bien, pour jouir du détestable -triomphe de faire un amant soumis du plus indigne des hommes, je me relâchai -un peu sur l'envie que je lui avais fait paraître de le captiver uniquement. -Mon but était bien moins de maîtriser ses caprices, que de l'empêcher de me -prendre pour en être l'objet; et dans cette intention je ne devais pas trop -contraindre ses desirs: plus je leur eu prescrit des bornes, plus ils fussent -devenus dangereux pour moi; je trouvai enfin un excellent moyen de leur -donner de l'issue, en conservant toutes les apparences de la délicatesse que -je m'étais d'abord imposées. - -Un jour qu'il m'avait promenée dans les plus secrets appartemens de son -harem, qu'il en avait fait paraître toutes les femmes devant moi, il me -proposa de me montrer celui de ses mignons. . . . Je l'y suivis pour ne pas -lui déplaire. Quand il eut un instant amusé son orgueil et son intempérance à -me faire voir l'espèce d'hommage indécent qui lui était rendu, dès qu'il -paraissait dans ce lieu d'horreur et de corruption, l'infâme osa me demander -si je lui permettais cette sorte de plaisir; . . . si elle n'offensait pas -l'amour qu'il avait pour moi? Je me hâtai de lui répondre que non, avec l'air -du mépris, bien sûre que là, ses feux perdraient de leur activité, sans que -rien fût pris sur le cœur; qu'il aurait en tolérant cette faiblesse, moins de -violence avec autant d'amour, deux objets également nécessaires au dessein où -j'étais de le captiver sans le craindre. . . . Le monstre fut si content de -la permission que je lui donnais; il entendait si mal encore le langage du -véritable amour, qu'il passa de ce moment trois jours et trois nuits de suite -dans d'effroyables orgies, avec ces vils objets de son intempérance,--chose -qu'il ne s'était permis avec qui que ce fût, depuis l'époque de ses sentimens -pour moi. - -Il y a des cœurs bien inexplicables dans la nature, dis-je alors à -Clémentine, serait-il donc possible que des besoins factices, des goûts -d'habitude, quelques criminels qu'ils puissent être, balançassent les -sentimens les plus épurés de l'ame, et crussent même pouvoir s'allier avec -eux? N'en doute point, me répondit Clémentine; ne voyons-nous pas sans cesse -l'amour le plus délicat, ressenti pour les plus vils objets de la débauche -publique; et d'autre part, les excès les plus crapuleux, exigés de la -maîtresse qu'on chérit le plus. --Quand on en est-là, c'est dépravation, ce -n'est plus sentiment. --Tu te trompes, Léonore, les passions de l'homme sont -inconcevables; rien n'est étendu comme leurs branches; les excès dont il -s'agit, . . . ou ceux-là, ou d'autres semblables, peuvent exister chez -l'homme qui n'est que libertin, comme chez celui qui est le plus délicat; les -suites de ces irrégularités dans l'homme débauché, ne sont que du -libertinage. Je l'avoue, mais ce sont des rafinemens délicieux dans l'homme, -embrasé d'une flamme honnête. Tout dans ce cas tourne au profit du sentiment; -lui seul a tout dicté, lui seul inspire tout, et les excès les plus -inconcevables, nécessaires dans une telle ame, ne deviennent plus que des -preuves du plus ardent amour. Tout homme naît avec plus ou moins de -dispositions à ces écarts qui te surprennent; tous avec une manière -différente de les exercer plus ou moins; et l'amour qui ne s'établit dans -l'homme qu'après ces premières impressions reçues, les détermine en sa -faveur, en raison du degré d'activité qu'il leur trouve. Les impressions -sont-elles faibles; l'amour qui s'en nourrit ne devient pas plus violent -qu'elles; il règne alors avec sagesse; il ne s'exprime qu'avec douceur. -Trouve-t-il au contraire _exce??if_, le ton des passions, ainsi que -l'acquilon, entraînant de son souffle impétueux tout ce qu'on veut lui -opposer de frein, il brise, il déchire, il dévore; c'est une flamme ardente -qui consume tout ce qu'elle rencontre, et qui regarde comme un aliment de -plus à son ardeur, tout ce qu'on lui présente pour l'étouffer; mais tous ces -résultats sont de l'amour; l'enfant mutin brise le hochet qui l'amuse; il -jouit, en le pulvérisant, et répand bientôt des larmes amères sur les débris -de sa fureur. Tel est l'amour, et tels sont ses effets; tels sont ces -débordemens incroyables, tantôt impurs, tantôt cruels, mais toujours enfans -de la nature, . . . que le sot ignore, que l'épais rigoriste punit, et que le -philosophe respecte, parce que lui seul connaît le cœur humain, et que lui -seul en a la clef. Tout ce qui ne ressemble pas à cet homme sage, s'étonne à -tout moment des effets réunis du cœur et de l'esprit; et comme il n'y a rien -de si ordinaire que d'avoir l'un fort bon, et l'autre très-mauvais, lorsque -tous deux agissent à-la-fois. On voit souvent dans les actions du même être, -une foule de vices liés à des vertus; on se rejette sur les contradictions -naturelles à l'homme; sans voir qu'il s'en faut bien que ce qui arrive, soit -le fruit de l'inconséquence, mais seulement les effets réunis des deux -principes qui, nécessairement divers, doivent produire des effets -dissemblables. _Adrien_ put aimer _Antinoüs_, comme _Abeillard_ aima -_Héloïse_; l'un n'avait qu'une mauvaise tête, l'autre n'avait qu'un bon cœur. -_Adrien_, plus délicat et aussi libertin, eût aimé à la fois _Héloïse_ et -_Antinoüs_; tandis qu'_Abeillard_, seulement délicat, n'eût jamais aimé -qu'_Héloïse_. - -Enfin l'empereur était amoureux; il ne se conduisait plus que par mes -conseils, il ne prenait même plus aucune résolution relative au gouvernement -de ses états, sans me demander mon avis. Dès que je le sentis à ce point, -j'entamai la négociation, aidée des instructions de Clémentine, je lui fis -sentir l'avantage qu'il devait retirer de l'amitié des Portugais; de quel -prix serait pour lui cette alliance dans ses perpétuelles guerres avec les -nations qui l'environnaient; la supériorité du peuple dont je lui proposais -l'union, l'effraya un instant; il redouta d'en être subjugué; mais quand je -lui eus fait voir que les Portugais étaient loin de ce dessein, qu'ils -seraient bien plutôt embarrassés qu'enrichis de la totalité de ses provinces; -qu'ils ne desiraient que la facilité de commercer, et d'établir le fil de -communication avec leurs compatriotes de la côte occidentale du continent. -Alors il me demanda si j'étais chargée par les Européens de négocier cette -affaire avec lui: je ne lui cachai pas; je lui dis même que s'il n'avait pas -attaqué le fort des Portuguais, j'allais, avec ma compagne, me rendre -incessamment à sa cour, pour lui proposer ce dont je lui parlais. Au bout -d'un instant de silence, l'empereur me témoigna qu'il n'était pas très- -éloigné du projet que je lui communiquais; mais qu'il craignait que les -Européens, une fois dans ses états, ne m'enlevassent à lui. Je lui fis sentir -qu'ils en seraient toujours d'autant plus éloignés, que leur intérêt exigeait -qu'ils eussent quelqu'un de leur nation, possédant la confiance de -l'empereur, pour les maintenir dans ses bonnes graces; il me comprit; je le -pressai de plus en plus, il se rendit sans difficulté, et m'accorda tout ce -que je voulais; mais c'était pour la dernière fois, ajoutait-il, que -j'obtenais sur lui quelqu'empire, si je ne me décidais à le rendre heureux. -Il ne voulait plus attendre; jamais femme n'avait eu de lui ce que j'en -recevais; il fallait, continuait-il, que ma puissance fût aussi forte que -celle du serpent qui avait créé la terre [4]. Mais c'était fait, le jour où -les Portugais signeraient leur alliance avec lui, devenait celui de son -triomphe sur leur négociatrice, et il me le déclarait d'une manière à ce que -je dus m'attendre à de la violence, si je ne consentais pas de bonne -grace. . . . Comme j'avais tout, je ne refusai rien, et l'on ne s'occupa plus -que de ce projet à la cour de ben Maacoro. Il trouva quelques contradicteurs; -on me les opposa dans le conseil; je combattis leurs raisons, et j'en -alléguai de si fortes, que je ramenai insensiblement tous les esprits à mon -opinion. - -On envoya donc sur-le-champ trois guerriers inviter les Portugais à venir -comme amis, sur les terres de l'empire: dom Lopes parut six jours après, à la -tête de deux mille hommes rassemblés des colonies voisines; il eût dès -l'instant son audience particulière. Je vous somme de votre parole, lui dis -je, en français, dès que je le vis entrer. . . . Comptez-y, me répondit dom -Lopes, un vaisseau vous attend à _Benguelle_; six de mes gens bien armés, qui -connaissent un peu les chemins vous y conduiront par les terres avec -Clémentine. Le facteur de la compagnie vous attend; il est prévenu; mais il -faut n'employer que l'évasion; je la protégerai, je ne l'aiderai point, je ne -puis débuter par un acte d'hostilité chez un peuple, que tout m'engage à -ménager. Ne pourriez-vous pas, répondis-je, nous exiger pour gage de -l'alliance. --Je le ferai, sans doute, mais comment espérer que l'empereur y -consente, dès qu'il est amoureux. Je vous le répète, il ne vous reste que -l'évasion; déterminez-vous y, j'empêcherai les poursuites, je vous en donne -ma parole; c'est tout ce que je puis. - -Quelque violent que fut ce parti, quelque danger qu'il présenta, il fallut -pourtant l'accepter; quelle apparence de faire changer d'avis un homme aussi -entier que _dom Lopes_! Tout se passa au mieux dans l'audience qu'il obtint -du roi, et le traité se signa sans obstacles; mais quand le Portugais parla -de rendre les prisonnières faites au fort de _Tété_, Ben Maacoro tressaillit -de rage, et protesta qu'on auroit plutôt sa vie. Dom Lopes qui craignoit tout -ce qui l'auroit contraint à des hostilités, et qui n'imaginoit pas que -quelques femmes valussent la peine de faire répandre du sang, ne parla plus -de cet article. - -Cependant ma situation devenait à tout instant plus embarrassante, je n'avais -plus aucun prétexte de refus, on m'avait accordé tout ce que je voulais, mais -la mort me paraissait plus douce que la cruelle nécessité de devenir la femme -de ce monstre. --Comment donc faire pour l'éviter? Déterminée à tout plutôt -que de me résoudre au sort affreux qui me menaçait: j'avertis Clémentine de -se tenir prête pour la nuit suivante, et priai le Portugais de me faire -trouver les six hommes qu'il m'avait promis, sous les murs d'un jardin favori -du roi, près d'un cabinet de Claiyes, situé sur le bord du chemin, revêtu -d'un parapet qui n'avait pas trois pieds de haut dans l'intérieur et guères -plus de six au-dehors; n'ayant donc plus rien à ménager, je dis au roi que je -consentais enfin à le rendre heureux . . . Que ce jardin me plaisant -beaucoup, je voulais ne me donner à lui que dans cette voluptueuse -retraite. . . . Ben-maacoro comprit ce désir; ce jardin comme trop ouvert, -nous était expressément défendu, nous ne l'apercevions que de nos fenêtres; -il sentit donc facilement qu'il était tout simple que j'eusse envie de -l'admirer. . . . Ce n'est pas tout, lui dis-je, quand cette première clause -fut acceptée, il faut que ma compagne y soit; ô grand empereur, tu verras de -quel puissant effet est une seconde femme dans les plaisirs singuliers que je -t'ai promis! Des cris de joie furent sa réponse, j'étais bien sûre de -l'enchaîner, plus solidement en irritant sa tête, qu'en séduisant son cœur, -il fut toute la journée dans un tel enthousiasme des nouveaux plaisirs que je -lui promettais, que suivant son usage, en pareille circonstance, il se -plongea toute la journée dans des débauches préliminaires que je tolérai -d'autant mieux que j'étais sûre qu'elles affoibliraient sa raison et ses -forces. - -Un peu avant de nous acheminer au rendez-vous, il me pria de lui permettre de -mener avec nous quelques-unes de ses femmes, pour être témoins des recherches -que j'allais lui apprendre, et leur faire voir combien elles étaient -éloignées de l'art de procurer de vrais plaisirs; je l'assurai que cela ne se -pouvait pas, que ma compagne et moi suffisions pour plonger ses sens dans -l'ivresse, et que la pudeur naturelle à notre nation, nous empêcherait de -partager ses plaisirs et de les irriter, s'il y admettait des témoins; dès -que la nuit fut sombre, ce moment favorable à nos projets lui avait été -offert par moi, comme plus agréable à cause de la fraîcheur; nous nous -enfonçâmes tous trois dans le jardin, aussi-tôt que nous sommes dans le -cabinet, et que je me suis assurée des six hommes qui nous étoient promis, je -fais étendre Clémentine sur le parapet de la petite muraille, exposant en -entier ses charmes au voluptueux empereur; allons, dis-je, en ayant l'air de -céder, que l'une excite tes désirs, pendant que l'autre va les satisfaire. ---Ce dernier mot est celui du signal, dès que Clémentine l'entend, elle -pousse un grand cri et se jette dans le chemin, saisissant alors avec -rapidité moi-même et l'effroi du monarque et le mouvement qu'il fait pour -retenir ma compagne, je franchis le mur aussi lestement qu'elle, et tombe à -ses côtés; là, bientôt relevées toutes deux, nous nous élançons au milieu des -terres, suivies de nos six gardes, trop heureuses de sortir de cet asyle -effrayant du crime, à si bon marché l'une et l'autre. - -Nous l'entendîmes appeller à lui, mais nous étions déjà loin, comme il avoit -vu du monde avec nous, et qu'il était seul, il n'avoit pas osé, sans doute, -se jetter à notre poursuite et il rentra bien honteux, je crois, de se -trouver dupé par deux Européennes, lui qui faisoit journellement trembler -deux mille femmes dans son sérail, et qui, même à la tête de ses armées, -passoit pour un des princes les plus valeureux de l'Afrique. - -Nous sûmes à _Benguele_ que, dans le premier moment de sa colère, il avait -accusé _dom Lopes_ d'avoir favorisé notre fuite, et que telle étoit la -raison, voyant les Portugais en force dans ses états, pour laquelle il ne -nous avoit pas fait suivre. - -Mais _dom Lopes_ avoit protesté de sa bonne foi, il avait même envoyé -plusieurs de ses gens courir faussement après nous, moyennant quoi, rien ne -se dérangeait dans l'alliance projettée, et la paix mutuelle en avait été -d'autant moins troublée que dom Lopes s'était engagé par l'acte même du -projet, à faire venir à l'empereur dix femmes blanches dont il lui jura que -la moins belle vaudrait infiniment mieux qu'aucune de celles qu'il perdait. - -Tous les dangers pourtant n'étaient pas évanouis pour nous, nous avions à -traverser le pays entier des Jagas, peuple aussi méchant pour le moins que -celui que nous quittions; nous fûmes huit jours avant que d'arriver à -_Benguele_, ne mangeant que quelques singes tués à la chasse, et couchant les -nuits sur des arbres; rien ne nous arriva cependant; la fortune qui nous -destinait à de plus grands maux dans notre patrie que chez les peuples les -plus sauvages de la terre, nous couvrit ici de ses aîles, mais pour nous -plonger peu après dans l'abyme effrayant qu'elle creusait déjà sous nos pas. - -Nous arrivâmes donc sans accident aux Colonies Portugaises de cette côte -d'Afrique, le consul averti, nous reçut à merveille, nous combla d'éloges, et -après nous avoir gardé chez lui le temps nécessaire à attendre le vent -favorable, il nous conduisit lui-même avec toute sorte d'égards à bord du -vaisseau marchand qui devait nous transporter à Lisbonne. Nous lui -recommandâmes les deux femmes qui avaient été faites prisonnières avec nous, -nous lui témoignâmes le regret que nous avions d'avoir été forcées de les -abandonner, il nous promit ses soins pour elles, et nous partîmes. - -Pendant que les voiles mollement enflées par le souffle frais des aquilons, -font voler le vaisseau sur la plaine liquide, que le passager se livre en -baillant d'ennui, au doux espoir d'embrasser bientôt ce qu'il a de plus cher; -que l'aumonier prie; que le matelot jure, que l'officier s'enivre; il est à- -propos ce me semble de vous instruire un peu de notre situation, à l'une et à -l'autre. - -Celle de Clémentine était brillante, elle avait peu d'effets; quelques robes -de gaze, sont les seuls vêtemens que l'on porte dans le pays que nous -quittions; mais elle avait gagné avec _Dom Lopes_, près de soixante mille -francs, que le chef de la colonie portugaise de _Tété_ avait fait exactement -passer à son correspondant de _Benguele_, et qui lui avait été remis dès -qu'elle y avait parue. - -Pour moi, j'étais bien loin sans doute d'un tel sort, lorsque je fus enlevée -dans le jardin de Venise, j'avais tout au plus sept ou huit louis dans une -bourse, légères sommes que me donnait Sainville, pour mes plaisirs, et qu'il -remplaçait dès qu'ils étaient dépensés. Ils me furent pris par le corsaire de -Tripoli, et Duval qui me défrayait de tout et qui se méfiait un peu, ne me -laissait pas la disposition d'un sol; ce fut donc dans cet état de misère, -que _Dom Gaspard_ se chargea de moi. Vous vous rappelez le refus que je fis -de la bourse qu'il m'offrit dans le désert; en arrivant au fort il me conjura -d'accepter quelques doublons; et quand il mourut il disposa de tout ce qu'il -avait en ma faveur; mais cet arrangement déplut à _Dom Lopes_, il me déclara -que le jeune homme étant sous la tutelle de ses parens, n'avait pas la -liberté de disposer de ses fonds, et qu'il allait faire repasser en Portugal, -les effets qu'il avait laissés; ce raisonnement que je supposai fondé sur -l'envie que ce chef avait de me disposer à l'exécution de son projet, et de -m'y enchaîner par toute sorte de moyen, et par la misère même, le plus -certain sans doute; cet argument dis-je, juste ou non, me priva du peu de -secours sur lequel je pouvais compter, et quand j'arrivai à _Benguele_, je -n'avais en tout que six portugaises [5], soigneusement cachées dans mes -cheveux pendant notre expédition. Cette somme s'augmenta à _Benguele_, d'une -gratification de deux cents pistoles d'Espagne [6], à partager entre ma -compagne et moi, pour les services que nous avions rendus au roi de Portugal; -avant de nous embarquer, nous avions été obligées de dépenser près des deux -tiers de cette faible somme, pour nous habiller; moyennant quoi, pour mon -compte, il me restait comme vous voyez, fort peu de chose. Le total de nos -effets consistait en trois malles, dont deux très-grosses, à Clémentine, une -très-mesquine à moi; par une mal-adresse singulière, ma compagne m'avait -conseillé de ne point porter d'argent dans mes poches pendant la traversée, -et de cacher comme elle, ce que j'avais, dans un coin de ma malle . . . Plut -à dieu que je ne l'eusse pas écouté . . . Enfin, la navigation fut heureuse, -et nous arrivâmes à _Lisbonne_, sept semaines après notre départ de -_Benguele_. - -Au moyen de l'extrême largeur du Tage les plus gros vaisseaux parviennent -comme vous savez, jusqu'à la ville même, et dès qu'un bâtiment arrive, dès -que les formalités des douanes sont remplies, il se trouve là un nombre -infini de _Gualegues_ [7] qui vous offrent leur service pour le transport de -vos bagages. Nos malles fouillées, Clémentine jettant indifféremment les yeux -sur les premiers de ces gens qui l'environnaient, leur ordonna de se charger -de nos effets et dans l'instant ils furent sur le dos de trois de ces drôles. ---Où faut-il aller excellence dit l'un d'eux, en fixant ma compagne? --_À la -Strella_, chez _Boulnois_, répondit Clémentine, en donnant à cet homme -l'adresse d'une auberge, qu'un hollandais lui avait indiquée à _Benguele_, -comme une des meilleures de la ville. --Le mot dit, nos gens partent et nous -suivons. Tant que nous longeâmes le quai, nos _Galègues_, marchant à peu de -distance de nous, furent à-peu près toujours sous nos yeux, mais comme ils -allaient beaucoup plus vite, la foule nous les fit bientôt perdre de vue, et -insensiblement nous ne les apperçumes plus. En ce moment, survint un embarras -prodigieux, c'était le roi qui passait en carrosse de cérémonie, pour se -rendre dans un couvent, où une demoiselle de la plus haute qualité, allait -prendre le voile. Le peuple s'étouffait pour contempler ce sot spectacle, -Clémentine voulut s'arrêter comme les autres, nous regardâmes, et pendant que -nous jouissions de ce vain plaisir populaire, on travaillait à nous plonger -dans le désespoir, les rues dégagées, nous avançames, instruites de notre -route, nous appercevions déjà le clocher du couvent de _San Benté_, maison -religieuse, en face de laquelle est située l'auberge de _Boulnois_, vers -laquelle nous nous dirigions, nous arrivons enfin. - -Menez-nous à l'appartement que nous vous avons envoyé commander par trois -hommes chargés de nos bagages, dit avec fierté Clémentine, au valet de la -maison, quels bagages, répond celui-ci, en la regardant sous le nez? --Ici je -ne pus m'empêcher de frissonner, il semblait que le malheur dont nous étions -menacées vint entrouvrir déja mon ame. --Comment réponds-tu insolent, dit la -fougueuse Clémentine, je te demande mes bagages. -- Je te dis de me mener à -la chambre où ils doivent être avec les hommes qui les ont portés. --Ce que -vous demandez n'est pas dans cette maison. --N'est-ce donc point ici -l'auberge _du bon repas_? --C'est elle, assurément. --L'auberge hollandaise -située dans la _Strella_, tenue par le sieur et la dame _Boulnois_? --Rien de -plus juste; et trois _Galèguas_ ne viennent pas d'apporter nos malles? --Vous -les avez sans doute mal indiqué, répondit le valet en s'éloignant, ils n'ont -pas paru. --Alors Clémentine me prenant la main. --Nous sommes volées, me -dit-elle, et appuyant de là un blasphême exécrable comme elle avait coutume -de faire à chaque contradiction qu'elle éprouvait. --Oui, s . . . nous sommes -volées. --Ne dis mot, il ne faut pour cela, ni nous passer de souper, ni -coucher dans la rue. --_Camerieros_, dit-elle en appelant le valet, donnez- -nous toujours un logement, et qu'on observe, je vous prie, si ces trois -hommes n'arriveront pas. --Vous leur indiquerez, notre chambre sitôt que vous -les verrez. --Peut-être vos gens se sont-ils trompés madame, dit le valet, -ils auront été sans doute à _Bueros Ciairès_, chez le sieur _Villiams_, qui -tient l'auberge anglaise [8]; si vous souhaitez, j'irai m'éclaircir? -Assurément, dit Clémentine, et revenez nous donner des nouvelles au plus -vite. On nous ouvrit un appartement assez vaste beaucoup plus beau sans -doute, que nous n'étions en état de le payer, et on fut aux informations. - -Ce premier moment ne fut pas aussi affreux qu'il aurait pu l'être, il nous -restait encore de l'espoir, nous n'eûmes que de l'agitation. Mais elle fut -très-vive. --Clémentine se promenait à grands pas dans la chambre. --J'étais -anéantie sur un sopha, quelques paroles sans suite, nous échappaient avec -impétuosité, le moindre bruit nous inquiétoit. . . . Nous écoutions . . . -Nous nous replongions dans nos tristes pensées, on arriva enfin, et ce fût -pour nous certifier qu'il n'était certainement rien arrivé chez le sieur -_Villiams_, qui ressembla à ce que nous demandions. . . . N'importe, dit -Clémentine, avec une tranquillité contrainte, qui me développa mieux son -caractère en ce moment, qu'il ne l'avait encore été pour moi, depuis que nous -nous connaissions, n'importe, ordonnez qu'on nous serve à souper. . . . Ils -arriveront . . . Il est impossible qu'ils n'arrivent pas. . . . Nous sommes -perdues, me dit-elle, dès que le valet fut sorti, nous ne retrouverons jamais -nos effets . . . nous sommes anéanties Léonore. . . . Et comme elle vit que -je répandais un torrent de larmes, . . . ne t'affliges pas poursuivit-elle, -songe à tous les dangers dont nous nous sommes tirées, nous échapperons -encore à celui-ci. . . . Mon enfant, souviens toi qu'avec l'esprit que nous -avons, deux jolies filles ne meurent jamais de faim. --Oh ciel! n'attends -jamais que je partage l'infamie que tu me fais entendre. --Je n'ai pas plus -d'envie que toi de me livrer à la débauche, je déteste ce genre de vie, non -que je croye qu'il offense le ciel, je suis trop loin de ces préjugés pour y -céder encore; non que j'imagine que la corruption des femmes nuise à la -société, qu'elle sert bien plutôt, puisqu'elle multiplie les objets de ses -jouissances, mais je hais la prostitution pour elle-même, je la crains, parce -qu'elle nous ravale aux yeux des hommes, parce qu'elle nous fait mépriser de -ce sexe, qui mériterait seul notre indignation, si nous lui faisions justice. -. . . Inconséquent qu'il est, il nous entraîne dans l'abime, et ose nous -punir d'une faiblesse dont il est la première cause. . . . Mais il faut vivre -Léonore, voilà le premier but de la nature, cette impérieuse loi se fait -entendre avant toutes les conventions sociales, qui ne furent établies que -pour la mieux servir. Et telles qu'elles soient ces conventions secondaires, -elles ne sont plus faites que pour le mépris, dès qu'elles manquent le -premier vœu de la nature. --Tous les moyens ne sont pas permis pour arriver à -ce but. --Tous de quelqu'espèce qu'ils puissent être, il n'en est pas un seul -qui ne soit autorisé par la nature, dès qu'il s'agit de se conserver, punit- -elle l'habitant de l'air de tous les moyens qu'il prend pour se procurer sa -nourriture, et sera-t-elle plus cruelle envers nous? Les conventions qui -s'opposent à cette manière de vivre, quand il ne nous en reste plus d'autres, -ne sont pas de sa main? Pourquoi donc veux-tu que je les respecte, -puisqu'elles ne font que contrarier ce que m'inspire la seule voix qui parle -réellement à mon cœur? N'importe, pour n'avoir rien à nous reprocher, puisque -tu es si délicate, commençons par toutes les démarches honnêtes qui peuvent -nous faire retrouver notre bien. . . . - -Nous descendîmes; ce n'est pas la peine, me dit cette folle créature, en -sortant, de prendre la clef de notre chambre. Dieu, merci on ne touchera pas -à nos effets, qu'en penses-tu? Mais moins décidée que ma compagne à réparer -nos malheurs par des crimes, et par conséquent plus affligée qu'elle, je ne -répondis pas à la plaisanterie. Cependant je l'avoue le flègme heureux de -cette fille, même au sein du malheur, ranima mon courage un instant, je la -suivis pleine d'espoir. . . . Il faisait encore grand jour, nous retournâmes -au port; aucune figure semblable à celle des gens à qui nous avions remis nos -bagages, ne frappa nos regards, nous nous informâmes du bâtiment qui venait -de nous débarquer, peut-être aurions-nous pu y trouver quelques secours, mais -après avoir mis ses passagers à terre et fait visiter ses papiers, le -capitaine avait sur-le-champ remis à la voile pour Cadix où l'appelaient des -affaires de la plus grande importance. Il était parti depuis une heure. - -Nous rentrames dans la ville, et nous informant de la maison de l'Alcaïde du -quartier de notre auberge, nous fûmes lui porter nos plaintes et lui demander -des conseils. - -_Dom Laurent de Pardénos_, était un de ces hommes dont la physionomie douce -et minaudière, cache une ame atroce et corrompue, un de ces prévaricateurs -comme il y en a tant . . . qui ne voyent dans la place qu'ils occupent, que -ce qui peut les conduire plus vite à étancher la soif de leur luxure ou de -leur avarice . . . À qui tous les moyens sont bons, pourvu qu'ils fassent -tomber dans leurs filets, celui qui les implore, si quelque chose de ce -malheureux peut assouvir leurs passions. Fourbe, adroit, endurci à tous les -maux de son prochain, les voyant sans les soulager ou ne les secourant que -par l'espoir d'en venir promptement à ses vues, effréné libertin, grand -hypocrite, scélérat profond, tel était le respectable magistrat chez lequel -nous nous rendîmes, pour informer contre les fripons qui nous réduisaient à -l'aumône [9]. - -_Dom Laurent_ nous fit entrer dans son cabinet dès que nous fûmes annoncées, -nous recevant avec l'air le plus doux et le plus benin, il nous demanda ce -qui lui était possible de faire pour nous obliger, et en prononçant ces mots: -il nous lorgnait avec bonté, ayant l'air de nous encourager, de nous -applaudir par de légers signes de tête et de mains, avant même que nous -eussions encore dit une parole; nous lui racontâmes notre histoire. . . . -Nous lui détaillâmes les services que nous venions de rendre au -Portugal. . . . Il nous plaignit, il nous dit que nous avions eu le plus -grand tort du monde de ne pas prendre une lettre de recommandation des chefs -de la colonie, que cette lettre nous aurait plus servi que notre argent même, -et que sur elle, nous aurions trouvé tous les secours possibles à la chambre -du commerce d'Afrique. Mais vous y aller présenter sans celà, continua ce -tartufe, c'est exposer deux honnêtes filles à être prises pour des -aventurières, je ne vous conseille pas cette démarche. . . . Et que faire -monsieur, dis-je alors avec amertume, que voulez-vous que nous devenions? -Attendez reprit le magistrat, attendez pour vous désespérer, qu'il y ait -quelque chose de fait sur les perquisitions que je vous promets -d'entreprendre; comportez-vous bien en attendant, et ne succombez pas sur- -tout, dit-il en nous flattant doucement les joues de la main, aux pièges -nombreux que le crime toujours surveillant, prépare sans cesse à l'innocence; -moi j'espère beaucoup. . . . La bonté de Dieu est si grande, sa main -secourable abandonne-t-elle jamais l'infortuné? Dites-moi, beaux enfans, -poursuivit il, en laissant doucement tomber une de ses mains sur la gorge de -Clémentine qui ne le repoussa point d'abord, dites-moi, avez-vous fait choix -d'un confesseur en arrivant dans cette ville? . . . Depuis le temps que vous -vivez avec des barbares. C'est que j'ai un bien honnête homme à vous -proposer. . . . Ici Clémentine outrée, rejetta promptement la main dont les -progrès devenaient immenses. . . . Non, dit-elle, monsieur, non, nous n'avons -point fait choix d'un confesseur, l'envie de souper est plus pressante dans -nous, que celle d'aller à confesse, et nous n'avons pas de quoi satisfaire à -cet urgent besoin. . . . Ah! comme c'est fâcheux, comme c'est fâcheux, -répliqua le saint homme, en vérité l'on ne vit jamais. . . . Dans ce moment -l'angelus sonna, et Dom Pardénos s'interrompant aussitôt, se jette aux pieds -d'un grand crucifix, nous invite à en faire autant, et se met un quart- -d'heure en prière. . . . Je le répète, continua-t-il, en se relevant, espérez -tout de la bonté du ciel. . . . Je vais agir, et j'irai vous rendre réponse -moi-même demain matin de mes travaux. . . . Monsieur, lui dit effrontément -Clémentine, tout celà est bel et bon, mais je vous dis encore une fois, que -nous n'avons pas une _raix_ pour nous sustenter ce soir [10], prêtez-nous au -moins une _portugaise_, puisque vous êtes si dévot, vous devez aimer à faire -de bonnes œuvres, le ciel que l'on sert bien mieux ainsi, que par des -patenôtres, vous en récompensera infailliblement. Je ne prête jamais -d'argent, dit l'honnête commissaire, cependant continua-t-il, en replaçant sa -main sur le sein de ma compagne, à cause de vous et de cette chère enfant, -poursuivit-il, en voulant me traiter comme Clémentine. . . . Oui, à cause de -vous deux, qui m'inspirez une véritable compassion. La voilà cette demie -portugaise que vous désirez [11]. Mais si demain je n'ai nulles bonnes -nouvelles à vous dire, je vous avertis qu'il faudra me rendre ces avances, ou -d'une façon ou d'une autre; et en disant cela, il nous mit honnêtement toutes -les deux à la porte de son cabinet. --Un moment monsieur, dit Clémentine, -expliquez mieux ce que vous nous annoncez, comment voulez-vous que nous vous -rendions vos avances, si nous ne trouvons pas nos effets? Vous vous -acquitterez comme s'acquittent des femmes, dit _Dom Laurent_, n'ont-elles pas -toujours des moyens, et reportant sa main sur la croupe de Clémentine. . . . -Ne voilà-t-il pas de quoi me payer amplement. Nous serions indignes du prêt -que vous voulez nous faire, si nous consentions à ces moyens de vous -rembourser, répondis-je en colère, et le mépris que vous auriez pour nous, -devrait vous empêcher de nous être utile. . . . Je n'entends rien à tout celà -dit l'Alcaïde avec un visage un peu moins composé, voilà ce que vous me -demandez, ou vous me le rendrez, ou je m'acquitterai moi-même à ma fantaisie. -. . . Soit, dit Clémentine, de cette manière nous ne vous aurons aucune -obligation, nous avions peur d'être méprisées de vous, mais c'est vous au -contraire qui aurez mérité toute l'étendue de ce sentiment, nous en serons -toutes deux plus à l'aise. - -Notre premier soin en arrivant à l'auberge, fut de savoir si l'on n'avait pas -eu des nouvelles de nos malles, on nous assura que non, et comme on se méfie -un peu dans de telles maisons, de gens qui n'ont pas les effets nécessaires à -répondre de leur consommation, on nous pria de payer notre souper d'avance, -si nous voulions qu'il nous fût servi; eh bien me dit Clémentine, en me -regardant, cette pitié, ce sentiment sublime, tu vois comme il est écouté -chez les hommes, à peine nous soupçonne-t-on d'être dans la misère, que nous -sommes insultées de toutes parts; l'un . . . celui qui, par sa place nous -devrait des secours, met au prix de notre vertu les foibles services qu'il -veut bien nous rendre; l'autre, qui nage dans l'or, veut qu'on lui paye -d'avance, un malheureux souper qu'il craint de perdre. . . . Tiens dit -Clémentine, en jettant la demie portugaise au nez du valet, paye-toi de ton -souper faquin, mais sers le bon et tout de suite. . . . Puis aussitôt qu'il -fût sur la table, en est-ce celà pour notre argent, dit ma compagne. --Non -madame, il vous reste deux cruzades, les voici [12]. --Apporte-nous du vin de -_Sétuval_ pour cette somme. Je veux boire à la santé des frippons qui nous -volent, il n'y a que les malheureux auxquels il soit permis de se réjouir -sans offenser personne. On apporta le vin, et Clémentine ayant ordonné qu'on -se retira, et qu'excepté pour nos malles, on ne s'avisa pas de nous -interrompre. . . . Soupons me dit-elle à présent, dès que nous fûmes -renfermées, nous ne sommes pas encore sans ressources, tu le vois, il sera -temps de nous désoler quand nos malheurs seront plus certains. - -Le stoïcisme de ma compagne me ranima; je mangeai presqu'aussi-bien qu'elle, -mais je bus beaucoup moins; décidée à noyer ses chagrins dans le jus délicat -des vignes de _Sétuval_, elle sabla ses deux bouteilles comme j'aurais fait -d'un verre de limonade, et devint dans l'état de déraison, qui s'empara -d'elle peu à-près, aussi folle, aussi gaie, aussi vive que jamais une jolie -femme puisse être. Ses beaux cheveux noirs flottant sur son sein d'albâtre, -ses yeux superbes tour-à-tour enflammés par le dépit et par la douleur . . . -quelquefois mouillés de larmes d'un souvenir qu'elle ne pouvait -éteindre. . . . Le désordre flottant d'une cimarre de gaze, seul habit que la -chaleur nous permît de porter, cet air touchant, qu'un peu de lassitude -imprimait à ses traits; tout . . . tout en un mot, la rendait si voluptueuse -et si belle, qu'aucun homme sur la terre n'eût pu lui résister alors, et que -j'eus peut-être besoin, moi-même, de toute ma raison et de tout mon amour -pour me rappeler que j'étais de son sexe. - -Nous nous couchâmes. . . . Elle me tint cent propos, plus extravagans les uns -que les autres . . . et cela à la veille du jour où nous allions être -obligées peut-être à demander l'aumône, ou à faire pis pour obtenir notre -subsistance. - -En ouvrant les yeux le lendemain Clémentine fondit en larmes. . . . L'ivresse -est comme l'opium, elle calme la douleur et ne la rend que plus vive au -réveil . . . Ô mon amie, me dit-elle, que ne suis-je morte en dormant! . . . -il ne faudrait jamais s'éveiller quand on a l'infortune pour perspective. -. . . Ce n'eût-il pas été un bonheur pour moi que de passer dans les bras de -la mort, du sein de l'ivresse où j'étais hier? . . . Non, répondis-je, non, -nous nous sommes tirées d'un pas plus dangereux que celui-ci. . . . espérons -tout de la bonté du ciel. --du ciel! . . . ah! ne comptons jamais sur le -ciel; toute espérance fondée sur des chimères n'est faite que pour l'esprit -des sots. --Ô Clémentine! chimère ou non c'est la ressource du malheureux, -n'en détruisons pas l'idée dans nos cœurs elle peut encore nous consoler. ---Que la foudre m'écrase à l'instant où je serai consolée par de telles -fables, cesse de me parler d'un être indifférent au sort de ses créatures, -qui ne les forme que pour les rendre malheureuses, qui ne les conserve que -pour les abreuver de pleurs . . . qui ne leur prolonge la vie que pour mieux -exercer sa rage, en les accablant d'infortunes, et qui ne les attend au bout -de tout cela qu'avec des flammes et des bourreaux. Mort de ma vie, mon plus -grand bonheur est d'être sûre qu'un tel tyran n'exista jamais; je deviendrais -frénétique ou furieuse s'il me fallait y croire un instant. On t'a mal peint -cet être que tu injuries, Clémentine, défiguré par les cultes humains, il a -pu te paraître odieux; dégage-le de ces absurdités et tu l'aimeras bientôt. -Ne vois dans cette essence divine, qu'un père tendre et compatissant, qui, -s'il nous éprouve un moment par les malheurs, place avec art au fond de nos -ames, pour que nous n'en soyons pas découragés, ce rayon si doux d'espérance -qui les adoucit aussi-tôt. Plus sont affreux nos revers ici-bas, plus sera -divine et douce la récompense qu'il nous en prépare. . . . Éprouvé par tant -de traverses ne sera-t-il pas bien plus doux ce bonheur éternel où nous -devons prétendre! . . . Ah! descends au fond de ton cœur, même en ce cruel -instant d'abandon où ton injustice outrage l'éternel, tu sentiras sa voix te -ranimer encore . . . Ô mon amie! voilà l'être consolateur que j'offre à ton -esprit; voilà celui qui t'ouvre les bras. . . . implorons-le par nos actions, -je t'abandonne les paroles et les simagrées, je t'abandonne les cultes et les -autels, mais que nos cœurs, créés à son image, le servent au moins par des -vertus. --Je ne crois pas plus aux vertus, qu'à ton Dieu, dit Clémentine, en -versant des larmes amères, j'adopterai des vertus quand j'aurai de quoi -vivre, je croirai en Dieu quand je ne verrai plus que du bien sur la terre. - -En ce moment on frappa assez rudement à la porte, et comme nous étions encore -au lit, nous priâmes qu'on nous donnât le temps de nous lever. . . . Nous -ouvrîmes enfin; c'était l'Alcaïde. . . . Point d'espoir, nous dit-il en -entrant, vos voleurs dépendent d'une troupe nombreuse, qui depuis long-tems -infeste la ville et les environs; il est impossible de trouver leur dépôt, le -plus court est d'y renoncer. --Ici tout mon courage m'abandonna. . . . Je -fondis en larmes. --Clémentine, plus ferme, répondit que ce coup la désolait -d'autant plus, qu'en attendant qu'elle eût écrit à sa mère, à Madrid, pour -obtenir des secours, qu'elle aurait sûrement très-vite, elle se voyait -contrainte à abuser encore de la bonté de _dom Laurent_, et à lui demander un -nouvel emprunt. Vous vous êtes trompées, répondit l'Alcaïde, en s'enfermant -avec nous dans la chambre, vous vous êtes trompées mes beaux enfans, bien -loin d'être dans l'intention de vous donner davantage je viens vous demander, -ou ce que je vous ai prêté, ou les faveurs qui doivent le compenser. . . . et -s'avançant à moi . . . allons, décidez-vous mignonne. Expédions d'abord -celle-ci, nous verrons l'autre ensuite; pressons-nous surtout je vous -conjure, je ne suis pas sans pratique, dieu merci, et au moment où je vous -parle on m'attend pour pareille besogne. - -Entièrement absorbée par ma douleur, le dos tourné vers ce monstre, la tête -dans mes mains, à demi couchée sur le canapé; je ne l'avais pas vu venir à -moi, lorsque tout-à-coup le traître me saisissant dans cette attitude, fixe -d'une main ma position, pendant que l'autre, écartant tout ce qui le gêne, -m'expose à ses regards un instant presque nue, sans qu'il me soit possible de -m'en défendre; mais son triomphe n'est pas long; me relevant avec plus de -vitesse qu'il n'en a mis à m'abattre, et le culbutant loin de moi d'un -vigoureux coup de poing dans la poitrine: _fuis, lâche_, m'écriai-je, _dès -que tu es assez vil pour nous refuser tes services_; _fuis, mais ne nous -outrage point_, et pendant ce débat, Clémentine ayant lestement ouvert la -porte, appelait l'hôtesse à son secours. . . . elle arrive: notre histoire -est courte, madame, lui dit ma compagne, daignez vous asseoir un instant et -l'entendre. . . . Cet homme, dit-elle en montrant _dom Laurent_, très-confus, -cet homme est un indigne; il sait notre malheur et il en abuse. . . . Nous -arrivons des Colonies, nous avons par nos soins soumis plus de trois cents -lieues de terre à la nation portugaise, quoique nous n'en soyons pas; car, je -suis espagnole et ma compagne est française; nous avons reçu des louanges et -des gratifications de nos services; nous sommes arrivées ici hier avec trois -malles pleines d'effets et d'argent; nous les avons, suivant l'usage, -confiées à des _galegues_, avec ordre de les apporter chez vous, ils nous les -ont volées; nous avons été demander des conseils et des secours à ce -malheureux, qui, parce que nous avons tout perdu, parce que nous sommes hors -d'état de lui rendre le peu qu'il a fait pour nous, exige en dédommagement -que nous nous prêtions à ses infâmes désirs. . . . A-t-il raison, madame, le -devons-nous? Votre maison est-elle faite pour que deux femmes honnêtes, qui -s'y croyent à l'abri, y soient pourtant traitées de la sorte? Décidez vous- -même la question, et nous ferons ce que vous nous ordonnerez. - -Ici madame _Boulnois_ regarda _dom Laurent_; elle lui demanda s'il était vrai -qu'un homme honoré de la confiance publique se fût permis une chose -semblable? . . . Ces femmes vous trompent, répondit l'hypocrite, en reprenant -son air doucereux, puissiez n'être pas vous-même la dupe de ce que vous -faites pour elles. . . . Je leur fais volontiers présent de la portugaise -qu'elles m'ont escroquée, il faut savoir faire la charité quelquefois--et en -terminant ces mots insultans il se retira, et nous laissa avec l'hôtesse. - -Madame, dis-je alors à cette femme, l'embarras de ce monstre vous prouve son -crime; je vous conjure d'avoir pitié de nous, nous avons dit la vérité; -croyez que nous ne vous en imposons sur rien; vous voyez à quelles funestes -extrêmités vont être réduites deux jeunes filles, si vous nous refusez vos -secours; vous aurez sur votre conscience le crime où nous plongera votre -abandon. Nous allons écrire à nos parens, à nos amis; nous allons tout -employer pour vous rembourser des avances que nous vous conjurons de faire -pour nous; nous vous servirons d'ôtages en attendant; nous ne bougerons pas -de votre maison. . . . Ayez pitié de nous, madame, le ciel vous rendra le -bien que vous nous aurez fait. --En vérité mes belles amies, dit l'hôtesse en -se levant, je n'ai pas envie de nourrir pour rien deux femelles; je ne -manquerais pas de filles de votre espèce si j'en voulais; mais, Dieu soit -loué, ma maison ne leur a jamais servi d'asyle. Si pourtant vous y voulez -rester il ne tient qu'à vous, mes servantes me quittèrent hier, je vous offre -leur place; la condition n'est pas mauvaise. --Jour de Dieu! s'écria la -fougueuse Clémentine, en s'élançant les poings levés sur l'hôtesse, nous, te -tenir lieu de servantes, apprends double catin que ma mère en a chez elle qui -valent mieux que toi. . . . Ne l'écoutez pas, madame, dis-je à l'hôtesse, en -me mettant entr'elles deux, ne l'écoutez pas le malheur échauffe sa tête; -daignez nous garder cette seule journée, je ne vous demande d'autre grace, et -voilà, lui dis-je, en défaisant un petit colier à croix d'or que j'avais -autour de mon cou, voilà de quoi vous en répondre. . . . Eh bien! dit -l'hôtesse, en sortant avec le colier, on vous nourrira jusqu'à la concurrence -de cet effet, après cela prenez votre parti. - -Le mien est pris, dit Clémentine, en se jettant avec fureur sur un siège; il -l'est, . . . ou que le jour qui m'éclaire, soit le dernier de ma vie. --Oh! -Dieu, Dieu! . . . ne décide jamais rien dans le désespoir. --et que veux-tu -que nous devenions? --Pauvres et sages, nous travaillerons;--je ne sais rien -faire. --Eh bien, moi, je sais coudre et broder, je travaillerai pour toutes -deux; je gagnerai de quoi nous faire vivre; . . . je ne te quitterai jamais: -je ne te demande que d'être sage, et de ne te point désespérer. --Ô! Léonore, -reprit ma compagne, en se jettant sur mon sein, et l'arrosant des larmes -amères de sa douleur; ô toi! que j'aime plus que ma vie, ne crains pas que je -t'abandonne non plus; mais laisse-moi le soin de te nourrir . . . , moins -délicate que toi j'y pourvoirai d'une façon plus sûre. . . . Conserve cette -vertu imaginaire, dont tu fais le phantôme de ta gloire; je l'outragerai pour -te faire vivre; et si jamais les remords venaient à déchirer mon ame, je leur -opposerais les droits de l'amitié. --Ah! crois-tu que je pourrais être -heureuse, en subsistant du fruit de tes crimes. . . . Écoute, me dit -Clémentine, un peu plus calme, je n'ai pas plus envie de me prostituer que -toi, je te l'ai déjà dit: il faudra que je sois dans une furieuse extrémité, -quand je me jetterai dans un tel abyme; mais j'ai tout combiné, et -malheureusement nul autre moyen que celui-là ne peut nous sortir de cet -infâme pays: nos projets, tu le sais, sont d'aller à Madrid; là je te l'avais -promis, et t'en renouvelle le serment; si ma mère et le duc de Médina-Celi -vivent encore, je te donnerai tout ce qu'il faudra pour passer en France; -mais il faut y arriver. Calculons un instant tous les moyens qui s'offrent à -nous pour y parvenir; ou il faut, en nous prostituant, gagner ici de quoi -nous y conduire, ou il faut demander l'aumône en chemin,--ou il faut voler; -lequel trouves-tu le plus honnête des trois? . . . Tu proposes de travailler? -où nous mèneront six _vingtains_ par jour [13], que nous gagnerons peut-être -en passant chacune douze heures à l'ouvrage. . . . Pendant ce tems-là nous -écrirons, dis-tu? Faible ressource, ma chère; on obtient quelquefois en -sollicitant soi-même, presque jamais en écrivant. Combien de gens d'ailleurs -ont pour maxime, qu'il ne faut jamais répondre à ceux qui sont dans -l'infortune. Si donc ces lettres ne rapportent rien, il faudra se résoudre à -végéter ici dans quelque grenier, sans jamais pouvoir approcher du but où -nous devons tendre. Cessons donc d'envisager tout ce qui ne nous y mène pas, -pour nous occuper seulement de ce qui y conduit, à quelque prix que ce puisse -être, et quelque sacrifice qu'il nous en puisse coûter. - -Ah! comment crois-tu, répondis-je à ce discours, que je puisse jamais -accepter aucun des trois moyens que tu proposes, de tous encore pourtant, -celui de demander l'aumône me paraîtrait le moins affreux. --Ma chère amie, -reprit Clémentine, nous n'éviterions pas, dans ce malheureux parti, ce qui -paraît t'effrayer autant, crois que dans ce siècle d'horreur et de -dépravation, les hommes ne font pas l'aumône à des filles comme nous, sans -exiger l'intérêt de leur argent; il n'y a point de charité gratuite, ma -chère; ou l'orgueil, ou l'intempérance, voilà les seuls motifs qui la -réveillent; celui qui fait l'aumône veut, ou qu'on le sache, ou qu'il en -puisse recueillir quelque fruit. On est revenu de l'idée de gagner le ciel -par ces sortes de bonnes œuvres. On a démêlé l'intérêt puissant de ceux qui -nous prêchaient cette doctrine. On s'est douté qu'une religion, d'abord -adoptée par des pauvres, devait faire une vertu de l'aumône, --qu'une -religion persécutée, devait crier à la bienfaisance, et qu'il fallait -répandre un peu d'or sur les autels d'un dieu né dans la boue. La philosophie -n'a perfectionné l'esprit de l'homme qu'en endurcissant son cœur. . . . Elle -lui a appris que pour épurer les lumières de l'un, il fallait se défier de -l'organe trompeur de l'autre, et qu'on n'arrivait point à la découverte du -_vrai_, sans renoncer à la chimère du _bien_. Et pour combien de gens -dépravés d'ailleurs, ce malheureux état ne devient-il pas un attrait de plus! -saisis un instant avec moi le fil qui conduit dans les impénétrables détours -du cœur d'un libertin, ne sais-tu donc pas qu'il veut maîtriser l'objet -offert à ses passions; que c'est par la force et par la violence que jouit -celui dont l'ame énervée par la débauche a perdu sa délicatesse; l'égalité -lui refusant les plaisirs despotiques dont il alimente sa luxure, il ne les -trouve plus comme il les lui faut, que chez la victime que la misère assoupit -à sa brutalité; ainsi devenues plus à plaindre, sans échapper à un seul -écueil, nous aurions, avec l'ignominie de nos mœurs, tous les dangers de -l'infortune, nous allumerions la concupiscence des hommes, sans fléchir leur -humanité; nous serions la cause de beaucoup de crimes, sans jouir du fruit -d'aucune vertu. - -J'allais répliquer, quand le dîner qu'on apportait, interrompit notre -conversation. . . . Il est mince, nous dit le garçon de l'auberge, mais -madame m'a chargé de vous dire qu'elle avait mieux aimé vous envoyer peu, et -vous nourrir plus long-tems, afin de vous mettre à même de finir vos -affaires; elle vous servira trois jours sur l'effet que vous avez mis dans -ses mains, en vous réduisant à ce que vous voyez. Nous sommes contentes, -répondit Clémentine; . . . Fermez la porte, et laissez-nous. Allons, me dit -ma compagne, en m'invitant de venir partager un mauvais morceau de bouilli et -quelques figues, viens recevoir de la main de la nation portugaise, le prix -des soins que nous lui avons rendus; viens apprendre à servir les rois. . . . -Hélas! répondis-je, celui dans les états duquel nous sommes, ignore ce que -nous avons fait pour lui; croyons-le assez généreux pour ne pas le laisser -sans récompense, s'il en était instruit. Lui de la reconnaissance! une telle -vertu dans l'ame d'un roi! ah, n'y compte pas; la nature, en pétrissant l'ame -de tous ces scélérats, avec des vices, y plaça l'ingratitude pour enseigne, -afin que les hommes s'y trompassent moins. - -À peine eumes-nous dîner, que le valet parut, en nous demandant la permission -d'introduire un commissionnaire chargé d'une lettre importante pour nous. -Qu'il entre, répondis-je, ne négligeons rien dans notre situation; les plus -petites lueurs peuvent amener au grand jour. . . . Un laquais, sans livrée, -paraît, et ayant posé une lettre sur la table, il décampe sans qu'il soit -possible de le retenir, et sans proférer une parole. J'ouvre la lettre: voici -ce que j'y trouve. - -«Le duc de Cortéreal a eu des nouvelles de la perte que vous venez de faire; -il peut vous donner des indications sûres, relativement à vos effets volés. -Le même homme qui vous remet ce billet, viendra vous prendre, avec une -voiture, dès qu'il sera nuit: on vous conduira hors du faubourg de Bèlem, -dans une maison de plaisance, située à quelques milles de-là, appartenant au -Seigneur qui paraît s'intéresser à vous; une fois que vous y serez, l'une et -l'autre, pour prix d'une obéissance sans bornes à ce qui vous sera proposé, -vous retrouverez vos malles et un tiers de plus que leur valeur.» - -Notre premier mouvement à toutes deux, fut une surprise muette qui nous tint -les yeux fixés l'une sur l'autre, la bouche ouverte, et la respiration -arrêtée. Clémentine, toujours plus vive que moi dans le malheur, rappela -aussi-tôt le garçon de l'auberge: quel est, lui-dit-elle, l'homme qui vient -d'apporter cette lettre; _le valet_, en vérité, je ne le connais pas; c'est -la première fois qu'il met les pieds dans cette maison. _Léonore_, il se dit -au duc de Cortéreal, connaissez-vous ce duc? _Le valet_, assurément; c'est un -des plus riches seigneurs de Lisbonne. _Clémentine_, fort libertin? _Le -valet_, il aime les femmes, il les paye bien. _Clémentine_, quel âge a-t-il? -_le valet_, cinquante ans. _Clémentine_, dites-nous, mon ami, . . . vous avez -l'air d'un brave garçon; instruisez-nous comment il est possible que ce duc -puisse avoir des nouvelles de nos malles? _Le valet_, il en a? _Léonore_, -oui: écoutez, dit le garçon (en fermant la porte, de crainte d'être entendu) -je m'en vais vous révéler une partie de ce mystère; mais, par _saint -Jacques_, ne me trahissez pas. _Léonore_, ne crains rien, sers-nous, et crois -qu'une bonne action n'est jamais sans récompense. Le valet, ne doutez point -que ces malles ne soient effectivement chez ce seigneur; mais vous ne les -aurez jamais, si vous ne satisfaites ses désirs, et ceux de ses amis: il en a -trois liés avec lui depuis trente ans, et tous trois à-peu-près du même âge: -ils partagent les fruits de leurs plaisirs et les goûtent ensemble. Leurs -richesses sont prodigieuses, et ils en consument les deux tiers en femmes. Il -n'y a sorte de ruses qu'ils n'inventent, eux ou leurs agens, pour prendre les -oiseaux dans leurs filets. Argent, mauvais tour, séduction, procès, prison, -rapt, vol, et peut-être pis. Rien ne leur coûte enfin; et comme l'un d'entre -eux est directeur-général des domaines, un de leurs moyens favoris est -d'envoyer aux salles où les équipages se fouillent, des fripons à leurs -gages, qui observent les voyageurs de terre ou de mer, et qui leur font ce -qu'on vous a fait, quand il se trouve parmi du gibier de leur goût. Si vous -allez trouver ces seigneurs, vous aurez vos effets, sans doute; si vous n'y -allez pas, et que profitant du billet, vous cherchiez à vous plaindre, ils -nieront que l'écrit vienne d'eux: ils diront que vos malles étaient pleines -de contrebande, que c'est en raison de cela qu'ils les ont fait saisir; si -vous persistez, leur crédit est immense; ils vous feront, sous quelques -prétextes imaginaires, renfermer dans la maison des filles de débauche, où -ils abuseront tout de même de vous, et vous ne sortirez jamais de leurs -mains. --Laisse-nous, mon ami, dit Clémentine, mille sincères graces de tes -éclaircissemens; crois qu'aussi-tôt que nous en serons en état, tu en -recevras de nous le salaire. --Eh bien, me dit Clémentine, dès que nous fumes -seules, as-tu vu, depuis que tu existes, le crime sous de plus odieuses -couleurs. Les femmes ont-elles raison de tromper les hommes, lorsque ceux-ci -dressent journellement de pareilles embûches à leur innocence! Mais ce n'est -pas le tems de dissérter, continua-t-elle; il faut agir, que décides-tu? --De -fuir Lisbonne. --Quoi, dans l'indigne état où nous voilà réduites? ---Qu'importe l'état, si la vertu nous reste. --être les dupes de ces -scélérats? --Nous ne devenons telles qu'en leur cédant; eux seuls le sont, si -nous ne tombons pas dans leurs pièges. --Non, il faut être plus courageuses -que tu ne le dis là; il faut y aller; il faut ravoir nos malles, les écraser -de nos reproches, les pétrifier par notre résistance. --Le vice consommé rit -de la vertu; elle cesse de lui en imposer. Nous braverons des périls -certains, sans avoir la gloire de les vaincre. --Qui les craint n'a point de -courage;--qui les affronte a trop d'orgueil --Confions le projet à l'hôtesse; -proposons-lui de nous accompagner:--essayons le, mais elle refusera. --Nous -priâmes madame Boulnois de monter, . . . elle vint; . . . nous lui montrâmes -la lettre que nous venions de recevoir; et sans compromettre les aveux du -valet, nous lui demandâmes ce qu'elle pensait de l'aventure, et ce qu'elle -ferait à notre place? J'irais, nous répondit-elle effrontément, sans nous -cacher ce qui pouvait s'ensuivre; au fait, examinez votre position; est-ce -donc un si grand malheur dans le cas où vous vous trouvez? De ce moment nous -ne doutâmes plus que cette femme ne fût gagnée, et je penchais à la -congédier, lorsque Clémentine, plus hardie, osa lui dire avec hauteur, qu'un -tel conseil la surprenait, et qu'elle voyait bien qu'elle s'était -furieusement trompée, quand elle avait cru qu'une femme honnête était en -sûreté dans son logis. Notre intention était bien différente madame, -continua-t-elle, nous voulions aller chez le duc réclamer le vol qu'il a -l'infamie de nous faire, et vous prier de nous servir de sauve-garde:--moi, -que j'aille dans une telle maison? . . . --et vous nous conseillez d'y -aller? . . . --C'est votre métier, et ce n'est pas le mien, poursuivit cette -femme en se retirant; au reste, faites ce que vous voudrez; mais songez -seulement que dans vingt-quatre heures je ne peux plus vous garder chez moi. - -Ô juste ciel! tout l'enfer est conjuré contre nous, dit Clémentine, dès que -nous fumes seules; tes maudits préjugés de vertu vont nous perdre. . . . -Reste, poursuivit-elle, en se levant furieuse et gagnant la porte, je veux -aller affronter les chimériques dangers de cette aventure. . . . Non, -m'écriai-je, en la saisissant dans mes bras. . . . Non, je ne mangerai pas le -pain de la prostitution; je ne vivrai pas du fruit de ton deshonneur. . . . -Et que deviendrais-je moi-même dans cet affreux logis; l'inquiétude de ce qui -t'arriverait, la crainte des mêmes malheurs où je me trouverais peut-être en -proie. . . . Tout tiendrait, pendant cette fatale absence, mon esprit dans -une telle agitation, que tu me trouverais morte au retour. --Eh bien donc, du -courage; allons-y toutes deux, et ne craignons rien; prenons ces armes, -continua-t-elle, en se saisissant d'un des couteaux de la table, et me -donnant l'autre, et ne ménageons pas ceux qui seront assez lâches pour nous -sacrifier à leurs indignes passions. . . . --Allons, dis-je, en me levant, -j'accepte le parti. - -Je le voyais comme le meilleur; en y allant, nous pouvions échapper au crime, -et recouvrer notre bien; en n'y allant pas, nous tombions dans une misère -certaine, dont le crime seul pouvait nous sortir. Nous convinmes donc de nos -faits; nous disposâmes nos démarches; nous étudiâmes nos discours, et nous -attendîmes l'heure fatale qui allait décider de notre sort. . . . Elle frappa -cette heure cruelle, le laquais parut. . . . On vint savoir si nous étions -décidées;--Oui, dis-je, nous le sommes. . . . La voiture est-elle là? --Elle -attend au détour de la rue, nous la gagnerons à pied, si vous le voulez -bien;--soit, et nous avançâmes. . . . C'était un vis-à-vis, nous y montons; -le laquais s'élance derrière; le cocher touche et nous volons. - -Il est difficile de vous peindre l'état dans lequel je me trouvais; la -circulation de mon sang était entièrement suspendue; je n'existais plus que -par les palpitations réitérées de mon cœur. Un peu moins d'agitation . . . je -succombais; Clémentine, ou plus courageuse ou plus décidée, n'était que -silencieuse et sombre, elle me serrait quelquefois la main et ne disait mot. -Le trajet était long et nous avait été mal peint, au sortir de Lisbonne que -nous quittions pour la dernière fois de notre vie, nous suivîmes les bords du -Tage, environ deux lieues, ensuite nous coupâmes tout court à gauche, du côté -de _Leivia_, puis quittant subitement la grande route, nous enfilâmes au -milieu d'un bois, une allée touffue, qui nous conduisit enfin à la porte- -cochère d'une maison très-isolée, mais d'une assez belle apparence; la -voiture entra dans la cour, et les portes se refermèrent aussitôt. Le laquais -descendit, ouvrit la portière, et marchant dans l'obscurité, il nous -introduisit dans une seconde anti-chambre, où sans que nous vissions encore -aucunes lumières, il nous pria d'attendre un instant. - -Là, je posai la main sur le cœur de ma compagne, il battait aussi fort que le -mien. . . . Courage lui dis-je, à mon tour, c'est toi qui m'exhortais tantôt, -souffre que ce soit moi maintenant, je me trouve en disposition de tout -entreprendre, le ciel remplit mon ame de cette force qu'il prête toujours à -la vertu; quand il s'agit d'écraser le vice. . . . Nous observions, il nous -paru qu'il y avait fort peu de monde dans le logis, les précautions que prend -le crime en voulant s'envelopper avec trop de soin, tournent quelquefois -contre lui-même; une vieille duègne parut enfin, elle s'éclairait d'une -bougie. . . . Mes beaux enfans nous dit-elle, ayez la bonté de vous soumettre -à l'usage établi dans cette maison; aucune femme ne peut entrer vêtue dans -les appartemens où vous attendent les seigneurs respectables, auxquels vous -allez avoir à faire. . . . Je m'en vais vous aider si vous le trouvez bon; et -en même-temps elle ôtait déjà les épingles du juste de Clémentine, mais -celle-ci l'arrêtant avec douceur, ma chère dame lui dit-elle, nous repugnons -ma compagne et moi, à cette avilissante cérémonie, nous n'en serons pas moins -soumises à ce que pourront exiger de nous vos maîtres; mais daignez leur -aller dire que nous les supplions instamment de nous exempter de cette règle; -la duègne partit et nous relaissa dans les ténèbres. Il n'y a plus à douter -dis-je à Clémentine, en vérité ma chère, il est imprudent d'aller plus loin. ---Attendons la réponse. --La vieille reparut, elle nous assura que notre -difficulté était ridicule. . . . Qu'un peu plutôt ou qu'un peu plus tard, dès -qu'il fallait que cela fût, il ne lui semblait pas raisonnable de se faire -prier. Au moins tout ceci, continua-t-elle, en désignant les vêtemens de la -ceinture en bas, et pour cette soumission de votre part, peut-être vous fera- -t-on grace du reste. . . . Pas la moindre chose, madame, dit Clémentine, nous -vous en supplions, nous accepterons tout là dedans. . . . Il le faudra dit la -vieille, on saura bien une fois entrées, vous faire faire tout ce qui -convient. Suivez-moi donc, puisque vous êtes entêtées comme des mules de -Galice. . . . et nous avançâmes; il fallait traverser encore trois pièces, -que nous trouvâmes dans les ténèbres comme celles qui les précédaient; un -sallon très-éclairé, s'ouvre au bout, la vieille entre la première, nous la -suivons. Quatre hommes de cinquante à cinquante-cinq ans, vêtus de robes de -taffetas flottante, qui les laissaient à moitié nuds, se promenaient avec -agitation tous ensemble, lorsque la porte s'ouvrit, et en même-temps que nous -les aperçûmes, nos malles toutes trois posées sur une table en face de nous, -frappèrent également nos regards; à quoi bon ces difficultés, dit l'un des -personnages, en s'adressant à nous, pendant que les trois autres également -arrêtés, nous considéraient avec attention. Ne semble-t-il pas, poursuivit le -premier orateur, que ce soit une chose bien mystérieuse, de voir deux p . . . -toutes nues. . . . Avez-vous cru venir ici pour nous faire la loi? . . . Eh -non, dit un autre, c'est que ces pucelles ont peur de s'enrhumer. . . . pas -un mot, dit le troisième; c'est qu'elles veulent nous faire admirer la -magnificence de leur parure . . . _dona Rufina_, dit en s'adressant à la -vieille, celui qui n'avait pas encore parlé, saisissez une de ces vestales, -et qu'en trois secondes, elle n'ait pas un fichu sur le corps. . . . La -vieille s'avance. . . . arrêtez madame, lui dis-je avec tant de fierté, -qu'elle en est émue. . . . arrêtez, ce n'est point pour cela que nous venons, -puis-je savoir messieurs, dis-je, en m'adressant au cercle, lequel de vous -est le duc de Cortéreal? . . . que veut-elle dire, dit le premier qui avait -parlé . . . et où va-t-elle chercher ici le duc de Cortéreal? --Quoi ce n'est -point chez lui? . . . Les innocentes dit le second . . . Comme on les a -trompées. . . . Apprenez que vous êtes ici chez le premier Corregidor de -Lisbonne. Le voilà continua-t-il, en montrant le plus âgé des quatre, il se -réunit ici avec trois de ses amis, gens de justice ainsi que lui, à dessein -de s'amuser des petites imbéciles qui, comme vous, nous tombent par fois sous -la main; mais cependant voilà nos malles dit Clémentine, est-il possible que -ceux qui sont faits pour maintenir l'ordre aient pu le troubler à ce -point. . . . _Dom Carles_, dit celui qu'on nous avait désigné pour être le -Corregidor, j'espère que c'est ici où nous allons apprendre les lois, et -voilà une bachelière de Salamanque, qui va nous instruire de notre -devoir . . . Patience, patience, reprit dom Carles, nous allons bientôt, à -leur tour, les envoyer à notre école. Monsieur, dis-je au chef, [pour couper -court à ces mauvais propos] . . . voilà nos effets. . . . ils ont été volés, -nous vous les redemandons. Vous les aurez, dit le Corregidor, mais vous devez -comprendre qu'il y a quelques cérémonies préalables à remplir avant. Eut ce -été la peine de les prendre, si nous ne voulions pas vous les faire gagner? -Gagner ce qui nous appartient. . . . Et c'est un magistrat qui ose nous -parler ainsi, dis-je avec hauteur? devez-vous mettre des conditions quand il -s'agit de rendre ce qui est à nous? . . . Cette logique n'est pas la nôtre, -dit l'un de ces insignes fripons, le plus fort est toujours le maitre des -lois, . . . un coup-d'œil sur votre misère . . . sur l'abandon dans lequel -vous êtes, . . . sur les gens à qui vous parlez, et dites-nous s'il vous -convient de résister quand on veut bien vous secourir? --Ce n'est pas nous -secourir que de nous remettre ce qui est à nous, et c'est nous insulter -cruellement que d'oser nous le ravir. --Dom Carles, vous aviez raison, dit le -Corregidor, je devais faire traîner hier ces créatures dans un cachot, elles -seraient plus souples aujourd'hui; dona Rufina, si vous me faites dire encore -une fois de faire votre devoir, je vous fais mettre demain dans une maison de -votre connaissance, dont vous ne verrez le soleil de vos jours. À ces mots, -l'insolente courtière me saisit par le colet de ma robe, et m'entraine vers -un canapé, mais me pliant légèrement sous elle. . . . je lui échappe, et -mettant aussitôt à la main l'arme dont j'étais munie. . . . Malheureuse -m'écriai-je, si tu fais un pas vers moi, tu es morte; à l'instant les quatre -amis se jettent sur Clémentine et moi, mais cette valeureuse compagne qui -s'était armée en même-temps, en culbute un à ses pieds de la main qui ne -tient pas le fer, et portant la pointe du couteau sur le sein de l'autre, -pendant que j'agis de même sur ceux qui se trouvent le plus à ma portée, -insignes fripons s'écrie-t-elle en s'élançant vers la porte: _voilà comme -l'innocence et la vertu savent triompher de la scélératesse!_ Elle sort; je -me précipite sur ses traces, et traversant comme la foudre les appartemens où - -[Illustration: _Voila comme l'innocence et la vertu savent triompher de la -scéleratesse!_] - -nous avions passé, nous nous jettons toutes deux dans la cour, sans qu'aucuns -de ces hommes lâches et affaiblis par le vice, ait, ou le courage de nous y -suivre, ou la force de nous y atteindre. Ouvre cette porte, dit -impérieusement Clémentine, au valet qui nous avait amené, cesse de nous -retenir, ou c'est fait de ta vie, le coquin effrayé de deux fers à la fois, -obéit. . . . Nous échappons, et sans nous arrêter ni regarder derrière nous, -malgré l'épaisseur extrême de la nuit, nous sortons du bois et gagnons la -plaine en courant. - -Eh bien! dit Clémentine, en se jettant d'épuisement et de lassitude, contre -une mazure qui se trouvait là, tu le vois ma chère, nous voilà échappées, -sans avoir versé une goutte de sang . . . sans avoir perdu cette fleur de -sagesse si précieuse, et à laquelle tu attaches tant de prix. . . . Oh! qu'il -en coûte pour faire le bien, en vérité le vice ne donne pas autant de peine. -Mais si nous avions égorgé quelqu'uns de ces malheureux, crois tu que tes -beaux projets de chasteté ne nous auraient pas coûté des remords! Il peut -donc en être dans le sein même de la vertu, et la meilleure de toutes les -actions peut donc cesser d'être désirable, si le crime l'entoure ou peut en -résulter. - -Oh! dieu m'écriai-je également essouflée et rendue, d'un côté quelle infâme -prostitution! et quelle impudence de l'autre. --Au moins nous ne doutons plus -reprit Clémentine, nous savons où sont nos effets. --Juste ciel! il y a donc -des pays dans le monde, où l'abus des choses les plus respectables est tel, -que le premier infracteur de la loi, est celui qui doit la venger. --Rien de -plus simple, c'est l'impunité qui encourage, élevés l'homme, vous lui faites -naître l'envie de mal faire, par l'espoir qu'il conçoit aussitôt de le -pouvoir sans risque. --Il ne faudrait donc qu'aucun homme n'eût de -supériorité sur un autre? --Il faudrait qu'il n'en eût jamais qu'un instant, -et que la crainte d'être traité dans l'état faible, comme il traitait les -autres quand il dominait, servit de toujours de frein à ses passions [14]; -quoi qu'il en soit, qu'allons-nous devenir? notre ruine est plus sûre que -jamais, quel asyle s'ouvre à notre misère, et quelles ressources nous reste- -t-il? --Si tu m'en crois, nous ne retournerons pas à Lisbonne. --Je le veux -dis-je, gagnons Madrid comme nous pourrons, peut-être ne trouverons-nous -point par-tout des ames flétries comme en Portugal. . . . Peut-être que . . . -ô grand dieu! grand dieu, s'écrie Clémentine, en se levant et fuyant avec -effroi, je me suis assise auprès d'un homme mort. . . . Non pas mort, dit en -se levant aussi, un grand drôle bien découplé, mon bel ange continua-t-il, en -retenant ma compagne par le bras, vous n'étiez pas auprès d'un homme mort, -mais d'un homme endormi, et d'un cavalier bien tourné, qui ne prétend vous -faire aucun mal; et qui êtes-vous, dit Clémentine, toujours tenue? Qui je -suis, reprit notre aventurier, un personnage à coup sûr très-énigmatique pour -vous, quand je vous l'aurai dit, vous n'en serez pas plus avancée; mais -encore dis-je en m'approchant moi-même, rassurée par l'air et le ton de cet -homme. --Mes bonnes amies dit notre inconnu, _je suis l'ennemi de Dieu, le -serviteur du diable, et l'ami du bien d'autrui_. Par _Saint-Christophe_, je -ne vous entends pas dit Clémentine, tout a fait rassurée, expliquez-vous -mieux mon fils, si vous voulez que je vous comprenne. . . . Doucement dit -l'inconnu, commencez par me dire qui vous êtes vous-mêmes, nous avons pour -coutume dans notre métier, de ne jamais nous confier au renard, ainsi parlez -avant que je ne réponde. Plus nous examinions ce burlesque personnage, plus -il nous étonnait; autant que nous pûmes le distinguer au faible crépuscule -d'une lune qui se levait, il nous parut vêtu d'un pourpoint vert, et d'un -manteau jaune, la bouche ornée de deux moustaches énormes et le chef couvert -d'un chapeau garni de plumes à cinq pieds de hauteur, Clémentine le prenant -pour un charlatan, dont il n'y avait absolument rien à craindre, lui raconta -notre aventure avec ingénuité, et ne lui cacha point l'embarras dans lequel -nous étions. --Ah! ah! pucelles, s'écria notre homme, c'est-à-dire, que vous -avez le ventre vuide, à force de vertu. . . . Venez . . . venez, suivez-moi, -vous avez trouvé des scélérats chez ceux qui vous devaient l'hospitalité. De -l'hypocrisie et de la débauche, du libertinage et de l'infamie, parmi les -chefs de la justice, et par-tout des cœurs de rochers. . . . Venez vous dis- -je, c'est au milieu d'une troupe de bohémiens que vous allez rencontrer des -amis. . . . Et toutes deux confondues, nous suivions notre homme en silence. -Il tourne la mazure contre laquelle nous nous étions reposées, frappe à la -porte de l'autre côté, on ouvre, nous entrons, et nous voyons une douzaine de -personnes autour d'un feu, dont quelques unes causaient bas, pendant que les -autres dormaient. Camarades dit notre conducteur, voilà deux pauvres filles -égarées qui ne savent où reposer leurs têtes; quand le riche abandonne le -pauvre, ou que la justice immole l'innocence, c'est à nous à venger les -droits de la société; notre premier devoir est de les rétablir. . . . Allons -la nappe. Ici nos larmes coulèrent malgré nous, ô Clémentine m'écriai-je, -voilà donc quels sont les hommes! . . . Nous ne trouvons que vice et -qu'horreur, au centre de leurs associations policées, et toutes les vertus -nous attendent chez ceux que l'opinion flétrit. - -Pendant ce temps, ceux qui dormaient s'éveillèrent, et le couvert se mit. Les -femmes de ces Bohémiens étaient au nombre de six, parmi lesquelles il y en -avait quatre très-jolies, elles nous environnaient, elles nous caressaient, -elles nous louaient, elles nous plaignaient, elles nous priaient de nous -asseoir près d'elles, et que quoi qu'elles eussent soupées, elles se -remettraient une seconde fois à table pour nous engager à gouter de leurs -mêts. - -On servit un chapon rôti, deux gros pâtés, un jambon et deux débris de poules -réchauffées dans du riz, on nous entoura de bouteilles d'excellens vins de -Madère, on nous exhorta à chasser toute mélancolie, et les hommes se jurèrent -entre eux devant nous, qu'ils périraient plutôt que de nous abandonner. . . . -Nos larmes continuaient de couler, l'attendrissement dans lequel nous étions, -nous ôtait presque la faculté de profiter des politesses de ces bonnes gens -et nous ne cessions de nous écrier l'une et l'autre, opinion, . . . fatale -opinion, combien tu nous trompes de fois dans la vie, et combien le monde est -injuste! - -Quand nous eûmes un peu réparé nos forces, ces douces et charmantes filles -nous demandèrent avec instance de vouloir bien leur faire l'amitié de -raconter nos histoires, et nous les satisfîmes à l'instant, pendant qu'ils -formèrent tous un cercle autour de nous, en nous écoutant avec le plus vif -intérêt [15]. - -Il est temps de vous reposer, dit celui qui nous avait introduit; _Dona -Cortillia_, continua-t-il, en s'adressant à la plus âgée de ces femmes, -prenez ces demoiselles avec vous, et mettez-les le plus à l'aise que vous -pourrez. Demain il fera jour, elles disposeront de leur sort suivant leur -volonté, quand elles nous auront fait l'honneur de boire encore quelques -flacons de vin avec nous. - -Dona Cortillia nous conduisit dans le coin de la cabane qui lui était -destiné, arrangea elle-même des feuilles pour nous faire reposer plus -mollement, plaça des hardes sous nos têtes, pour nous préserver de -l'humidité, et nous dit en nous embrassant, je voudrais avoir le palais du -roi d'Espagne, je vous l'offrirais de bien meilleur cœur. - -Nous nous endormîmes profondément, il y avait long-temps que nous n'avions -passé une nuit plus calme, nous avions toujours tremblé, tant que le sort -nous avait placé parmi ce qu'on appelle les _honnêtes gens_; nous étions en -paix avec des _Bohémiens_. - -Dès qu'il fut jour, notre charmante hôtesse et ses compagnes ayant allumé du -feu, elles firent chauffer du vin et des bouillons, nous en présentèrent, en -nous demandant si nous avions bien pu reposer tranquillement parmi eux, nous -répondîmes à leurs caresses, nous les remerciâmes de leur honnêteté, et le -chef qui revenait de patrouilles, s'étant fait donner en rentrant une rotie -au sucre, nous demanda ce qu'il pourrait faire maintenant pour notre service; -permettez, dit Clémentine, qu'avant de vous répondre, je consulte un instant -mon amie, et aussitôt, pour nous laisser plus libres, ils se mirent tous à -l'écart. - -Doutes-tu un instant, me dit Clémentine, que le ciel, aux inspirations duquel -tu ajoutes tant de foi, nous ait fait tomber ici, dans d'autres vues que -celle d'y trouver de l'adoucissement à nos maux, et après toutes les -honnêtetés de ces bonnes gens, consentirais-tu à les quitter? --Quelque -répugnance que j'éprouve à me trouver en telle compagnie, répondis-je, il est -certain que s'ils vont à Madrid, le plus court est pour nous de les suivre, -mais s'ils s'en détournent, . . . je l'avoue, . . . je ne les accompagnerais -qu'avec peine; j'aspire autant que toi, sans doute, à revoir Madrid, reprit -Clémentine, je me flatte d'y retrouver ma mère et des connaissances, je jouis -de l'idée de t'y être utile. Ainsi nos intentions étant à toutes deux les -mêmes, il faut demander à ces gens-ci, ce qu'ils deviennent, et nous régler -d'après cela. - -Nous les rabordâmes; êtres sensibles et hospitaliers, leur dis-je, vous qui -avez daigné accueillir notre misère, vous chez qui, nous avons gracieusement -trouvé ce que la société injuste qui vous condamne, nous refusait aussi -cruellement, nous pardonnerez-vous de vous demander de quel côté vous allez -tourner vos pas? - -Vers l'Espagne, me répondit le chef, nous n'avons plus de sûreté en Portugal, -il nous faut changer de royaume. Eh bien! dis-je alors, serait-ce abuser de -vos bontés que de vous prier de nous protéger jusqu'à Madrid, où nous -espérons de trouver des secours. Jeune fille, me répondit le chef, comme nous -ne voulons contraindre ni vos mœurs, ni vos préjugés, nous devons vous -prévenir de nos usages, avant de vous accorder ce que vous désirez de nous. -Nous ne faisons ce que vous sollicitez, pour qui que ce soit, si la personne -qui le demande n'accepte d'être reçue parmi nous, de faire le même métier que -nous, de vivre sous notre religion et nos lois, et de suivre, en un mot, -toutes nos coutumes; à ces conditions, nous vous conduirons à Madrid; mais en -nous quittant là, si c'est toujours votre intention, nous vous prévenons que -si vous agissez contre nous, vous n'y serez pas en sûreté, eussiez-vous toute -la ville en votre faveur; si vous nous quittez, au contraire, sans jamais -parler de nous, sans jamais chercher à nous nuire, en tel endroit du monde -que vous trouviez de nos bandes, vous en recevrez secours et assistance. Dans -le cas où le parti que nous vous proposons ne vous convienne pas, nous allons -vous composer une portugaise entre nous tous, et vous irez où bon vous -semblera. Clémentine prenant aussi tôt la parole, toutes nos réflexions sont -faites, dit-elle, nous ne vous quitterons qu'à Madrid, et nous sommes prêtes -à entrer dans votre troupe, quand vous voudrez nous y recevoir. . . . Je ne -contredis point ma compagne, mes gestes prouvèrent, au contraire, que -j'approuvais ce qu'elle disait; je ne sais, mais j'étais rassurée, ces -Bohémiens ne m'effrayaient nullement, il y a une sorte de conscience parmi -les scélérats, qui vaut quelquefois mieux que celle de l'honnête homme, le -premier n'ayant que peu de lois, respecte bien celles qu'il s'impose, l'autre -en a trop pour les révérer toutes, et le relâchement qu'il se permet, ébranle -à-la-fois tous ses freins. . . . Cher et brave compagnon, dis-je au chef, une -seule chose m'inquiète, entre-t-il dans vos principes et dans vos usages de -répandre le sang humain? Si cela est, ni elle, ni moi, ne nous associerons -jamais avec vous; par Lucifer, dit le chef, un peu courroucé, apprenez, -_filles de Dieu_, que nous ne détruisons jamais l'ouvrage de la nature, nous -laissons aux prêtres, aux gens de loi et aux souverains, toute l'atrocité de -ce crime; une partie de notre haine pour eux, vient du sang-froid avec lequel -ils se livrent journellement à ces horreurs; nous vous permettons de verser -notre propre sang, la première fois que vous nous en verrez répandre d'autre -que celui des animaux qui nous sustentent. Eh bien! dis-je, touchez-là, brave -ami, nous sommes à vous, regardez-nous comme vos sœurs, et recevez-nous quand -vous voudrez, nous sommes prêtes à tout, aux deux seules conditions, de -conserver notre honneur intacte, et de ne jamais souiller nos mains de sang. ---Accordé, s'écria la troupe entière. --Un moment, dit le chef, avez-vous -réfléchi qu'il faut faire abjuration? Nous adorons le _diable_, et nous ne -croyons pas en Dieu, nous servons l'un, nous injurions l'autre, il y a des -cérémonies très-fortes, dont nous ne vous exempterons pas. --Offensent-elles -la pudeur, m'écriai-je. --Elles n'absorbent que le préjugé, dit le chef, -elles n'attaquent et n'outragent que des chimères, et laissent en repos -toutes les vertus. . . . Nous ferons tout, nous ferons, dit Clémentine. . . . -Tu l'entends, je réponds pour toi, Léonore; je cesse d'être ton amie, si tu -me fais jurer en vain; ne refusons pas ce que la fortune nous envoie, de -crainte de heurter quelques méprisables dogmes qui ne nous ont pas nourries -quand nous avons eu la bêtise de les encenser. . . . Vas, dis-je à mon amie, -tu me détermines, pourquoi le crime emprunte-t-il les charmes de la -bienfaisance pour nous séduire et pour nous captiver. . . . Ô! vous société -que je délaisse, pourquoi ne m'avez-vous présenté que des fers quand je vous -servais par des vertus. Ce sont les épines que vous avez semées sur mes pas, -qui m'ont contrainte à me séparer de vous; votre ingratitude entr'ouvre -l'abîme où mon désespoir me précipite; et si j'offense les loix divines ou -humaines, c'est l'abandon de Dieu et la méchanceté des hommes qui m'ont -entraînée dans mes erreurs. - -La troupe partit le lendemain au nombre de huit femmes et de six hommes. -Essayons de vous donner, maintenant, une légère idée des personnages les plus -remarquables de cette société: _dona Cortillia_, dont j'ai déjà parlé, était -la doyenne des femmes; elle paraissait âgée de quarante ans; elle était -belle, fraîche, les yeux extraordinairement vifs et assez bien faite, quoique -peu grande; _Castellina_ était la plus jolie des six, elle avait seize ans, -la taille leste et bien prise, une peau assez blanche pour résister au hâle -perpétuel où l'exposait son métier; de très-beaux yeux, cheveux châtains, les -yeux bruns et très-animés, l'air de l'intérêt et de l'innocence dans la -phisionomie, emblêmes sûrs de toutes les qualités de son cœur: elle était -fille de _Brigandos_, chef de la compagnie, et avait un frère dans la troupe -d'environ vingt ans, taillé comme Hercule, et la figure la plus agréable et -la plus animée: on l'appelait _Rompa-Testa_, c'était un de nos meilleurs et -de nos plus braves soldats, le même que nous avions trouvé endormi et qui -nous avait introduit dans la masure; une petite fille de treize ans, nommée -_Florentina_, brune, espiègle, spirituelle et vive, était après Castellina ce -que l'assemblée de ces dames offrait de plus joli; elle avait été enlevée à -quatre ans chez un curé, auprès de _Coïmbre_, qui ne l'élevait peut-être pas -pour un plus saint métier que celui qu'elle faisait, et elle étoit dressée -depuis cet âge aux exercices journaliers de la bande, qu'elle remplissait -avec autant de légèreté que d'intelligence; il ne lui fallait pas deux -secondes pour enlever un bijou de la poche du plus méfiant des hommes: -passait-elle dans un village il n'y avait pas de chien barbet qui pût saisir -une poule avec autant de vîtesse; la prendre, l'étouffer et l'accrocher, sous -ses cotillons, était pour elle l'affaire d'un clin d'œil, et elle jabottait -toujours si bien en agissant que le plaisir qu'on avait à l'entendre -empêchait qu'on ne vît ses actions: elle était à-la-fois l'élève et la -favorite de Cortillia. Le reste des hommes et des femmes, que je ne vous -peins point, était de vingt à trente ans, et tous possédaient à-peu-près -également de la taille, de la fraîcheur, de l'adresse et de la santé. - -Jusqu'au grand jour nous marchâmes en troupe, ce fut alors que le chef -s'approchant de Léonore et de moi: nous allons suivre le cours du Tage -jusqu'aux portes de Madrid, nous dit-il, la route est un peu plus longue, -mais elle est moins fréquentée; on trouve chaque soir, ou de petits bois -toufus sur la rive, ou des îles au milieu du fleuve, qui nous fournissent des -retraites sûres; nous nous séparerons dès que le soleil va paraître, mais mon -fils sera toujours à vingt pas devant nous; vous n'aurez qu'à le suivre, -l'appeler quand vous voudrez vous reposer, lui faire signe quand vous voudrez -vous remettre en marche; il vous menera tout droit où nous devons coucher ce -soir: c'est une caverne, au fond d'un bois, presque baignée par la rivière, -et qui n'est connue que des bêtes fauves et de nous. Mes camarades et moi -quitterons la route à une lieue d'ici et nous arriverons au même gîte par des -chemins plus détournés: tel est l'endroit où nous vous recevrons; il -disparaît après ces mots. Tout se passa comme il avait été convenu; nous -fîmes environ six lieues, et nous nous retrouvâmes le soir dans la caverne -indiquée, où Brigandos ordonna tout pour notre réception; nous étions -prévenues d'une partie des cérémonies qui s'observaient en pareil cas. -Clémentine ennemie déclarée de tous les dogmes du christianisme, se faisait -une fête de l'occasion qui lui était présentée de les accabler du mépris que -son cœur nourrissait pour eux; je ne voyais pas tout-à-fait comme elle sur ce -qu'on allait exiger de nous; non que ma crédulité fût plus étendue: je vous -ai fait sur cela ma profession de foi; mais il me restait un fonds de préjugé -que je craignais de n'avoir pas la force de vaincre. - -Ils tiennent à la pudeur infiniment plus qu'on ne croit dans notre sexe, ces -préjugés insurmontables. Le ridicule usage où sont les hommes de prononcer -sur les mœurs d'une femme, en raison de ses opinions religieuses, fait que -presque toutes celles qui sont sages, quoique philosophes, n'osent convenir -des progrès de leur esprit. Qu'y a-t-il donc de commun entre les mœurs et les -opinions? Eh quoi! il faut être taxée de libertine parce qu'on ne peut -admettre une infinité de fables qui choquent le bon sens? Ah! qu'on me -permette de le dire, la différence est bien plus grande entre le libertinage -et l'impiété, qu'entre ce même libertinage et la superstition; on se livre à -tout quand on est sûre d'être à l'abri du reproche, sous le manteau -sacerdotal; mais celle qui n'aime la vertu que pour la vertu même; qui ne la -sert que parce qu'elle enflamme son cœur; celle qui marche toujours à -découvert, et dont l'ame se lit sur les traits du visage, ne se précipitera -pas dans des erreurs qu'elle serait dans l'impossibilité de cacher. - -M'objecterez-vous les flammes de l'enfer? qui sait les pallier comme la -dévote? à force de les adoucir, elle les brave, et ce frein est bientôt aussi -nul à ses yeux qu'à ceux de son adversaire; l'habitude de pouvoir pécher en -paix, entraîne en un mot l'une à tous les égaremens que ses passions lui -dictent; l'autre qui s'est accoutumée à ne jamais rien se permettre, -uniquement contenue par les lois de son cœur et par les principes de sa -raison, n'imagine point de les enfreindre. - -Les cérémonies commencèrent; c'est ici où j'aurais grand besoin que vous me -dispensiez des détails. . . . On nous soumit d'abord à cette pratique en -usage au Japon, quand les Hollandais veulent pénétrer dans les villes. . . . -On ne s'en tint pas là. Un symbole plus respecté des catholiques, un gage -bien plus sacré de leur culte, nous fut également offert; et sur ce dernier -objet, dont le respect au fond n'est que local, on exigea bien plus que sur -l'autre. Tous deux bientôt nous furent représentés à-la-fois, et il fallut en -venir alors aux marques du mépris le plus outrageant et les mieux constatées; -à celles enfin, dont l'excès ne laisse plus de possibilité au retour. . . . -On n'imagine point avec quel flegme, . . . avec quelle hardiesse, . . . avec -quel dédain les femmes de notre troupe nous donnèrent l'exemple; . . . avec -quelle sécurité Clémentine l'imita. . . . Je tremblai d'abord, je l'avoue, on -se moqua de moi; . . . on me dit que des choses grossières ne pouvaient -envelopper l'être immatériel: . . . on me dit qu'un Dieu ne pouvait être ni -représenté dans une image, ni contenu dans un oubli, et que rien de ce qui -était matériel ne pouvait mériter d'hommage, sans que le culte n'en devînt -idolâtre. --Je m'enhardis, . . . j'exécutai, et n'en ai jamais eu de remords; -ce qui suivit m'inspira un peu plus d'effroi. Dans le premier cas on ne -faisait qu'agir, . . . il fallait parler dans l'autre. Vous comprenez qu'il -s'agissait de l'abjuration: les mots en étaient effrayans; le sens des -derniers était le vœu de son ame et de son corps à l'être infernal. Dès que -nous eûmes fini, on ouvrit une fosse au milieu de la caverne, et nous nous -prosternâmes tous autour, en répétant les paroles du chef, qui étaient une -formule d'adoration au diable. La prière finie, Brigandos nous demanda, 1°. -Si nous jurions d'être fidèles aux points de doctrine que nous venions -d'adopter? 2°. Si nous nous engagions à ne point révéler ce que nous ferions -ou ce que nous verrions faire? 3°. Si nous ne reviendrions jamais au culte -que nous venions d'abjurer? 4°. Si c'était du fond du cœur que nous -anéantissions toute idée de l'Être-Suprême, pour ne plus révérer que celle du -démon; 5°. Si nous étions bien décidées à nous approprier le bien d'autrui, -toutes les fois que nous en trouverions l'occasion? 6°. enfin, . . . et -voici, sans doute, ce qui m'étonna le plus:--si nous protestions de secourir -toujours le faible envers le fort, et d'adoucir la situation de tous les -infortunés que le hasard offrirait à nous; nous promîmes tout. - -Un repas splendide suivit notre réception; il y régna une gaieté honnête, -. . . et pas le moindre mot, . . . pas le moindre geste qui pût nous donner -la plus légère inquiétude sur la décence où l'on s'était engagé envers nous. - -Le lendemain nous décampâmes comme à l'ordinaire; la marche de ce jour fut -comme celle du précédent. Brigandos nous promit de nous mettre incessamment -au fait de la morale, des coutumes des mœurs et du fond de la religion des -Bohêmiens. Notre station, ce soir-là, était au milieu du fleuve même, dans -une petite isle inabordable, et toute remplie de bois. Là, pendant qu'on -préparait le souper, le chef voulant nous tenir parole sur les explications -qu'il nous avait promises, nous tint à-peu-près le discours suivant: - -_Fin de la cinquième Partie._ - -[Footnote 1. Canal qui conduit de Padoue à Venise, et dont les rives sont -couvertes des campagnes superbes de la noblesse vénitienne.] - -[Footnote 2. Il n'étouffe pas les sentimens de la nature, mais il entraîne à -l'égoïsme, les désirs du libertin, presque toujours en contradiction avec les -devoirs sociaux, et se trouvant dans son ame d'après les principes qu'il -s'est fait infiniment plus fort que ces devoirs, il les anéantit, mais il n'a -point étouffé la nature, il n'a fait que céder à l'égoïsme. Cet axiome -général ne va pourtant pas à ce cas-ci, où Fallieri ne fait ou n'écrit qu'une -noirceur gratuite.] - -[Footnote 3. Ptolémée pensait que c'était de ce lac d'où sortait le Nil; -quelque foi que l'on doive ajouter au récit des voyages de Léonore, qui ne -paraissent pécher en aucune circonstance, il serait pourtant possible qu'elle -se trompe sur les Sources du Nil, dont aucuns détails réels ne nous sont -encore parvenus.] - -[Footnote 4. On doit se rappeler ici la Mithologie de ces peuples, détaillée -par Sarmiento.] - -[Footnote 5. La portugaise vaut 40 livres.] - -[Footnote 6. La pistole courante est de 21 livres.] - -[Footnote 7. Ce sont des gens de la Galice, qui font à Lisbonne le métier de -porte-faix, de ramoneurs, etc.] - -[Footnote 8. Cette auberge et la précédente étaient, lorsqu'on écrivait, les -deux meilleures de Lisbonne.] - -[Footnote 9. Le portrait n'est pas chimérique, peut-être d'autres polices que -celle de Lisbonne en ont-elles offert l'original. Voyez le mot Sartine, au -dictionnaire des grands coquins.] - -[Footnote 10. La plus basse monnaie de Portugal, il en faut 6400 pour faire -42 liv. 12 s. 6 d.] - -[Footnote 11. La demie portugaise vaut environ 20 liv.] - -[Footnote 12. La cruzade vaut à-peu-près 3 liv.] - -[Footnote 13. Environ quinze sols de France; c'est le quart de la cruzade -d'argent.] - -[Footnote 14. Quelques lecteurs vont dire: --voilà une bonne contradiction. -On a écrit quelque part avant ceci, qu'il ne fallait pas changer souvent les -ministres de place: ici l'on dit tout le contraire. Mais ces vétilleux -lecteurs veulent-ils bien nous permettre de leur faire observer que ce -recueil épistolaire n'est point un traité de morale dont toutes les parties -doivent se correspondre et se lier; formé par différentes personnes, ce -recueil offre, dans chaque lettre, la façon de penser de celui qui écrit, ou -des personnes que voit cet écrivain, et dont il rend les idées: ainsi, au- -lieu de s'attacher à démêler des contradictions ou des redites, choses -inévitables dans une pareille collection. Il faut que le lecteur, plus sage, -s'amuse ou s'occupe des différens systêmes présentés pour ou contre, et qu'il -adopte ceux qui favorisent le mieux, ou ses idées, ou ses penchans.] - -[Footnote 15. Autre vertu inconnue des gens du monde: qu'un infortuné raconte -ses malheurs, à peine lui accorde-t-on un instant d'attention; à peine un -seul cœur s'ouvre-t-il pour recueillir ses plaintes; il semble que l'homme -heureux s'irrite à la peinture du malheur des autres; l'assurer, lui prouver -qu'il peut devenir tel, est une espèce d'offense qu'on fait à son orgueil, -dont il se venge tout de suite par de la froideur ou de la distraction.] - - - - - -ALINE ET VALCOUR, - -_OU_ - -LE ROMAN - -PHILOSOPHIQUE. - -________________________________________ - -TOME III. -________________________________________ - -SIXIÈME PARTIE. - - - - -[Illustration: _Le ciel est-il juste quand il abandonne la vertu à de si -grands tourments? . . ._ ] - - - - -ALINE ET VALCOUR, - -_OU_ - -LE ROMAN - -PHILOSOPHIQUE. - -_Écrit à la Bastille un an avant la Révolution -de France._ - -ORNÉ DE SEIZE GRAVURES. - -________________________________________ - -À PARIS, -Chez la Veuve GIROUARD, Libraire -maison Égalité, Galerie de Bois, n°. 196. - -________________________________________ - -1795. - - - Nam veluti pueris absinthia tetra medentes, - Cum dare conantur priùs oras pocula circum - Contingunt mellis dulci flavoque liquore, - Ut puerum ætas improvida ludificetur - Labrorum tenus; interea perpotet amarum - Absinthi laticem deceptaque non capiatur, - Sed potius tali tacta recreata valescat. - - Luc. Lib. 4. - - -________________________________________ - -ALINE ET VALCOUR. - -________________________________________ - -SUITE DE LA LETTRE XXXVIIIe, - -_Déterville à Valcour._ - -________________________________________ - -SUITE - -DE L'HISTOIRE DE LÉONORE. - -Quand les Bulgares inondèrent l'Orient, tous ne s'établirent pas dans les -différentes provinces qu'ils trouvèrent à leur bienséance ou qu'ils -conquirent sur les empereurs de Constantinople; une grande partie préférant -la vie vagabonde à toute autre, remontant vers le Nord, se dispersa dans les -forêts des Gaules, inonda les rives du Rhin et du Veser, pendant qu'un autre -essaim descendant au Midi, peupla les bords du Tage, et s'étendit jusqu'aux -colonnes d'Hercule; presque tous étaient imbus des principes du manicheïsme, -ou ils les répandirent dans les provinces dans lesquelles ils se fixaient, ou -ils les portèrent dans leurs voyages. Tel est le peuple auquel nous devons -l'existence; et c'est sa religion _épurée_ que vous nous voyez suivre. Nous -croyons qu'il y a un être dans la nature qui dirige tout; mais cet être -quelconque que nous admettons pour souverain moteur, comme nous lui voyons -faire plus de mal que de bien, nous ne pouvons le regarder que comme un être -cruel et méchant; or, vous avez donné le nom de _diable_ à l'être que vous -considérez ainsi; nous en faisons autant pour nous accommoder à vos -principes. Dans le fond, cet être moteur admis par nous, est le même que le -vôtre. --Considéré sous d'autres rapports; vous le croyez bon, nous le -croyons méchant; vous avez la faiblesse de croire que tout est l'ouvrage d'un -dieu intelligent, plein de grandeur et de vertus, plus sage que vous sur cet -article, mais contraint comme vous à reconnaître un être actif pour créateur -de ce qui existe. Comme tout ce que nous voyons n'est que vice et -qu'imperfection, nous ne pouvons l'attribuer qu'à un être faux, traître et -féroce qu'il faut calmer par des prières, et auquel il ne faut jamais rendre -aucun acte de grace, parce que le bien qui nous arrive est notre ouvrage, et -qu'il n'y a que le mal qui soit le sien; ce n'est donc pas dieu que nous vous -avons fait abjurer, ce sont seulement les qualités d'un dieu bon, -parfaitement insupposables, et les superstitions catholiques, trop opposées à -la raison pour pouvoir être un instant reçues. Tout ce que vous avez fait -hier ne porte que sur cela; ainsi vous n'avez point renié dieu comme on nous -accuse de le faire à nos catécumènes, vous êtes seulement convenu avec nous, -qu'un monde imparfait ne pouvait être l'ouvrage que d'un être imparfait, que -l'être parfait était une chimère dont l'érection était impossible au centre -de l'imperfection. Venons à nos mœurs. - -Nous nous permettons le vol et l'inceste, voilà les seuls délits que nous -tolérions parmi nous, quoiqu'on nous soupçonne de beaucoup d'autres, auxquels -nous ne pensons seulement pas. - -Avons-nous tort de nous permettre le vol? Les loix de la propriété ne sont- -elles pas dans la nature? Dès que cette nature nous a tous créés égaux, nous -a donné à tous les mêmes sens et les mêmes besoins, de quel droit divin ou -naturel un homme doit-il être plus riche qu'un autre? n'est-il pas clair que -la propriété n'est qu'une lésion que le fort s'est permis sur le faible et -que doit corriger celui-ci autant qu'il est en son pouvoir? Or, quel crime -peut-il commettre en rétablissant les choses dans l'ordre où les a créé la -nature. Nos ancêtres en venant des _Palus-Méotides_, et s'appropriant les -provinces voisines qui étaient à leur bienséance, n'étaient comme nous que -des voleurs; ils n'étaient guidés comme nous que par l'intention toute simple -d'établir l'égalité, et de donner à celui qui avait _moins_, un peu du _trop_ -de l'autre. Reconnoissant pourtant le tort que nous avons eu de nous priver -de nos forces en nous dispersant ainsi par petites troupes; l'injustice -d'employer la violence pour ravir les possessions d'autrui, et pleinement -convaincus du mal qu'il y a à répandre le sang des hommes, nous nous -contentons de la filouterie, nous n'employons jamais que l'adresse pour -corriger les torts de la fortune [1]. - -Nous nous permettons l'inceste, cela peut-il être autrement parmi un peuple -dispersé, qui ne veut et ne peut s'allier qu'avec lui-même, qui nous -donnerait des femmes si nous ne prenions celles de nos familles? Il faudrait -donc en enlever, cela nous arrive bien quelque fois, mais le mal n'est pas -bien plus grand? - -L'inceste est d'institution humaine et divine. Les premiers hommes durent -nécessairement s'allier dans leurs familles. Les loix et les constitutions de -certains gouvernemens doivent faire défendre l'inceste comme d'autres doivent -le tolérer. Par lui-même il est indifférent, il ne peut offenser que les loix -politiques, mais il ne blesse en rien le pacte social, il établit plus -d'union dans les familles, il en double et resserre les liens, peut-être même -accompagne-t-il mieux que tout, les véritables loix de la nature. - -N'imaginez pas au reste que le libertinage entre pour rien dans les motifs -qui nous font tolérer ces alliances illicites selon vous, et pourtant -autorisées par l'ancienne loi; quelqu'étendue que cette loi fût sur cet -article, nous la restreignons parmi nous. Nous permettons les alliances où -l'égalité d'âge semble être une preuve de la permission qu'en donne la -nature. . . . Jamais un père n'épouse sa fille, jamais un fils ne souille le -lit de sa mère [2]. - -Nous faisons encore, j'en conviens, quelqu'autres mauvaises actions, nous -employons des simples dangereux; mais c'est notre commerce, c'est notre façon -d'attirer à nous des biens qu'on ne nous donnerait sûrement pas sans cette -ressource, et avec des êtres méchans, il faut bien être méchant pour vivre, -il y a trop de risque d'être seul bon dans un siècle absolument pervers. Les -maléfices que nous nous permettons avec nos secrets, consistent d'abord dans -quelques maladies vétérinaires: lorsqu'une compagnie de maltotiers nous -soudoie, par exemple, pour mettre la cherté sur un genre de bestiaux -quelconque. En rendant cette espèce rare, nous faisons la fortune de -l'accapareur, et nous vivons; car, remarquez-le bien, nous n'aspirons qu'à -vivre, et c'est la première de toutes les loix. --Nous ne desirons plus rien -au delà des besoins de la vie, quand nous avons assez, nous nous reposons. ---Nous faisons la charité quand nous avons trop. La seconde espèce de mal que -nous tolérons parmi nous avec les simples dont nous avons la connaissance, -est de composer un puissant soporatif. De la graine du _stramonium_ et de -celle du _pavot_; nous obtenons une poudre dont l'effet somnifère est de -mettre en notre disposition le possesseur des effets que nous voulons voler; -mais nous n'empoisonnons jamais personne, nous ne procurons jamais -d'avortemens, nous ne jetons point de sort, nous ne formons point de -conjurations, nous disons la bonne aventure. --Cet art est sans inconvénient. -Par la _nécromancie_, nous évoquons les ames des morts, de toutes les façons -de dévoiler l'avenir aux hommes; celle-là fut la plus accréditée. Toutes les -nations croyaient qu'on pouvait évoquer les mânes, c'était une suite du -système de l'immortalité de l'ame [3]. Le onzième livre d'Homère est appelé -la _nécromancie_ parce qu'Ulisse descend aux enfers pour y consulter l'ame -des morts. Dans la tragédie des _Perses_ du poëte _Eschille_, l'ame de -_Darius_, père de _Xercès_, est évoquée et vient déclarer à la reine _Atossa_ -tous les malheurs qui la menacent.. Vous connoissez les évocations de -l'_Énéide_ et celles de _l'écriture sainte_. --La _géomancie_ nous donne -l'art de deviner par les signes de la terre; ce secret-ci nous vient des -Arabes; _l'hidromancie_ nous apprend à deviner par l'eau; _l'acromancie_ par -les signes de l'air; la _piromancie_ par ceux du feu; la _lécanomancie_, par -l'usage d'un bassin; la _chiromancie_, par l'inspection des mains; la -_métoposcopie_, par celle des signes du front; la _cristalomancie_, par le -secours du verre ou du miroir. _Cirile de Jérusalem_ au traité de -_l'adoration_, dit que de son tems on évoquoit aussi les spectres. La -_cléromancie_ n'a recours qu'au sort; la _bibliomancie_ est l'art de deviner -par les livres; la _céphalomancie_ par le moyen de la tête d'un âne; la -_capnomancie_ par la fumée; la _botanomancie_ par les simples, la -_lictiomancie_ par les poissons, la _dactylomancie_ par des anneaux. - -Qu'il entre ou non dans tout cela de la superstition, mes amies, toujours -est-il que nous rencontrons souvent juste, nous vous convaincrons ou par -l'expérience, ou par l'étude de ces arts quand vous le jugerez à propos. - -On nous accuse d'enlever des enfans qui deviennent ensuite des victimes de -prostitution. --Cela est vrai, mais quels enfans dérobons-nous? Ou de -malheureux orphelins délaissés, ou des enfans de pauvres qui ne peuvent que -gagner au change; nous les gardons souvent avec nous, et dans ce cas, leur -sort devient assurément meilleur qu'il ne l'aurait été dans la maison -paternelle. C'est l'histoire de _Fiorentina_, elle fait ce qu'elle veut avec -nous, elle est la favorite de notre doyenne, et elle serait peut-être morte -aujourd'hui si elle fût restée chez son père, le plus pauvre des paysans de -la Biscaiye, qui hors d'état de la nourrir, n'a pu qu'être content de sa -perte. Notre conscience est donc en paix sur cet article, bien sûrs qu'un -petit mal est toujours permis lorsqu'il s'agit de procurer un grand bien [4]. - -Quoi qu'il en soit, notre métier, sans doute, nous oblige à de grands écarts, -mais les attraits de la vertu n'en sont pas moins toujours respectés de nos -cœurs, ils nous enflamment, et nous nous y livrons autant qu'il nous est -possible, nous avons souvent rendu des vols faits à de pauvres gens; nous -avons racheté des prisonniers pour dettes; nous avons soulagé la veuve, -secouru l'orphelin, adouci le sort de l'infortuné; nous vous avons fait jurer -de le faire, et nous vous en donnerons souvent l'exemple. - -Dès que _Brigandos_ eut fini de parler, _Cortilia_ lui dit que le souper -était prêt. Nous nous mîmes à table, et partîmes dès le lendemain. Nous nous -rassemblâmes à l'heure du dîner, dans un assez gros bourg où nos gens -vendirent au peuple des ceintures d'herbes, composées _d'aconit_, pour les -maux de cœur; _d'orchis_, pour remédier à l'impuissance; de _palma-christi_, -pour les maux de jointures; de _dentaire_, pour les maux de bouche; et de -_colutée_, pour les maux de vessie. _Dona Cortilia_ dit la bonne aventure à -tous ceux qui se présentèrent; Clémentine à qui l'on avait prêté une guitare, -la pinça agréablement, et nous dansions Castellina et moi, en jouant du -tambour de basque; pendant ce tems, nos hommes s'égaraient dans les granges, -et gagnaient les devants; ils firent ce jour-là de si bonnes captures, que -lorsque nous nous réunîmes le soir, ils nous montrèrent plus de provisions -qu'il n'en eût fallu pour quatre troupes comme la nôtre. _Fiorentina_ qui -n'avait pas toujours dansé, montra plein ses poches de bagues, de mouchoirs -et d'autres effets qu'elle avait adroitement dérobé, et s'attira par ces -superbes œuvres les louanges de la brillante assemblée. - -Comme il fallait bien, ne volant pas, que nous distribuassions au moins -quelque chose Clémentine et moi, on la chargea, elle, de la poudre de -simpathie, composée de vitriol, des gommes tragaçantes et arabiques, mêlées -aux vulnéraires et aux astringens; et moi, des somnifères dont je vous ai -parlé tout-à-l'heure. Le lendemain dans une petite ville où nous nous -arrêtâmes, nous vendîmes beaucoup de nos drogues; les malades s'adressaient à -mon amie, les amants venaient à moi; je leur donnais de quoi fermer les yeux -de leur argus, et nous recevions un argent immense. On demanda Rompa-Testa -qui se demenait sur la place, s'il possédait la chandelle de Cardam, composée -de chair humaine, et qui sert à découvrir des trésors. --La plus pure, dit- -il, en en distribuant de communes qu'il venait de dérober en passant dans la -maison voisine, allumez cela, criait-il, et suivez seulement la trace de la -lumière, vous serez entraîné comme malgré vous vers les trésors que vous -dérobent les entrailles du sol; un de nos gens qui avait de la poudre de -mandragore, en vendit énormément, et notre journée fut des meilleures [5]. - -Nous étions au dixième jour de notre voyage, prêts à quitter les frontières -de Portugal, et nous marchions alors tous ensemble sur la grande route, -lorsque nous rencontrâmes dans une charrette un homme et une femme, liés dos -à dos et conduits par deux alguasils à cheval. --Alte-là, dit au charretier -le chef de notre troupe; puis s'adressant aux gardes, où menez-vous ce couple -infortuné, camarades, continua Brigandos, d'une voix de tonnère. --Où tu -seras bientôt, scélérat, répondit l'alguasil, et où je te menerais toute à -l'heure, si j'avais du monde avec moi. --Frère, répondit notre héros, en -prenant le cavalier par la jambe, et le renversant à dix pas de son cheval, -ce n'est pas ainsi que l'on répond quand on a un peu de civilité dans les -manières; va t'en convaincre dans le ruisseau, et souviens-toi de te mieux -exprimer à l'avenir. Pendant ce compliment Rompa-Testa, ayant démonté l'autre -cavalier, en lui assénant un nerveux coup de poing sur la poitrine, aidait à -ses camarades à détacher les liens des deux prisonniers et à les faire évader -au plutôt. L'opération faite, nos gens s'emparèrent des deux alguasils à demi -fracassés de leur chûte, et les fixèrent sur la charrette dans la même -attitude où venaient d'être les deux fugitifs, puis _Rompa-Testa_ et -_Brigandos_ s'élançant sur les chevaux des deux gardes; marche, dit notre -chef au charretier, destiné à mener deux coquins aujourd'hui, tu vois bien -que tu ne te trompes que d'habits. --Et vous, enfants, continua-t-il en -s'adressant aux alguasils, comment vous trouvez-vous là? --Pas trop bien, -répondit l'un d'eux. --Vous y mettiez pourtant votre prochain, dit Brigandos. -_Barbe de Belzébut_, voilà donc quels sont ces scélérats; ils veulent se -mêler de faire la justice, et ils enfreignent la plus sainte des loix de la -nature. Nous avançâmes; nous eûmes bientôt attrapé les deux fuyards. Tenez, -leur dit notre chef en leur faisant présent des deux chevaux, voilà pour vous -sauver plus vite; mes amis, quand vous raconterez votre aventure, vous direz -que d'honnêtes gens vous menaient à la mort, et que des coquins vous rendent -à la vie. Adieu. - -Indépendamment des vices dont le chef était convenu vis-à-vis de nous, il en -régnait dans notre troupe quelques-uns de secrets, dont le peu d'importance -avait sans doute empêché notre instituteur de nous parler; de ce nombre était -la manie singulière qui faisant trouver à une femme autant, et souvent bien -plus de plaisir dans son propre sexe qu'avec les hommes, la détermine à ne -choisir que parmi ses compagnes les agens de son libertinage, goût triste et -solitaire sans doute, mais qui n'a nul espèce d'inconvéniens, dépravation -légère, qui n'apporte aucun tort à la société, dont l'acte est bien moins -dangéreux que le désordre qui naît du mélange des sexes, et qui, s'il ne -donne rien à la nature, lui ravit au moins bien peu de chose. Du nombre de -ces femmes était _Dona Cortilia_, et j'étais devenue le malheureux objet de -sa passion, elle ne put tenir à me l'a déclarer; elle était prête, disait- -elle, à me sacrifier _Fiorentina_ qu'elle aimait avec fureur. . . . Il n'y a -rien qu'elle ne fît pour moi. . . . Il était impossible d'exprimer jusqu'où -se portait sa délicatesse, jamais la célèbre _Sapho_ n'en mit autant avec -_Démophile_, la fleur que j'avais touche lui devenait chère, elle la baisait -mille fois, et la laissait mourir sur sa gorge, si je lui permettais de me -rendre des soins; je lui préparais des jouissances; ses pleurs coulaient si -je lui ravissais ces innocens plaisirs. --Je ne te demande point de retour, -me disait-elle quelquefois avec cette chaleur, avec ce raffinement de -sensibilité qui caractérise si bien les femmes de ce goût. . . . --Non, -Léonore, je ne t'en demande point, je ne te conjure que de te laisser aimer; -ne rejette pas les sentimens de mon cœur, et ne m'humilie pas au moins si tu -ne veux pas me rendre heureuse. --Ensuite elle se jettait à mes pieds, elle -les baisait, elle inondait de ses larmes la terre qu'ils venaient de fouler; -si j'enflammais d'un mot sa coupable espérance, les roses de son teint se -ranimaient, le rire s'épanouissait sur ses lèvres. Si, plus livrée au dessein -formel où j'étais de ne la point satisfaire, qu'à la politique qui souvent me -forçait à feindre, je la suppliais de ne plus me parler de ces choses, le -souffle brûlant du midi qui dessèche le sein de l'œuillet ne le flétrit pas -plus sensiblement que mes duretés n'altéraient son visage; elle se retirait -confuse. --La rappelais-je, elle retombait à mes pieds, et jamais peut-être -où la conformité fut entière, le sentiment ne fut plus délicat [6]. - -Cependant mes résistances invincibles la contraignirent à se venger; elle -crut assurer sa victoire en piquant mon orgueil; elle attaqua _Clémentine_, y -trouva plus de facilité, et ne fit naître en moi d'autres sentimens que de la -pitié pour toutes deux. Mon ardente compagne, le sang brûlé long-tems sous la -zône, sans principes comme sans vertu, et qui ne devoit qu'à mes conseils et -à mon amitié d'avoir été préservée de corruption jusqu'alors, ne tint pas aux -sollicitations de la bohémienne. Cette liaison qui prit d'abord avec la plus -grande violence, me donna pourtant toutes les inquiétudes de l'amitié et -quelqu'autres qui n'étaient relatives qu'à moi; j'étais fâchée de voir ma -compagne engagée dans ce désordre. Je connaissais assez la chaleur de sa -tête, pour craindre qu'une telle intrigue, en amusant à la fois son -tempérament et son cœur, ne la fixât pour jamais avec ces bandits. Si cela -arrivait, me tiendrait elle les promesses qu'elle m'avait faites . . . -Quitterait-elle la troupe avec moi quand nous serions à Madrid, et me -procurerait-elle dans cette ville les secours qu'elle m'y avait assurés? - -Elle se douta dès le second jour du chagrin que tout cela me donnait; elle me -pria d'être tranquille, et me jura qu'un instant d'oubli où la tête seule -avait part, n'altérait jamais les sentimens de son cœur. Je me rassurai, mais -la société où je me trouvais ne m'en parut que plus affreuse; je ne tenais -pas à l'idée de m'y voir entièrement isolée, et mes larmes coulaient souvent -en silence. - -_Clémentine_, assez mon amie pour ne pouvoir tenir au tourment qu'elle me -donnait, se sépara insensiblement de _Cortilia_ et revint à moi plus tendre -et plus fidèle que jamais. Je vous ai raconté de suite le commencement et la -fin de cette incartade, pour n'avoir plus à y revenir. Reprenons maintenant -le fil de notre route. - -Nous venions d'entrer en Espagne, lorsqu'à quatre lieues d'Alcantara, suivant -un sentier sur le bord du Tage, qui devait nous conduire à notre solitude du -soir; _Castellina_ qui était à notre tête, entendit geindre dans un fossé à -gauche du chemin, elle y vole, et nous appelant aussi-tôt; nous voyons un -malheureux percé de plusieurs coups de poignards et noyé dans son sang. Je -dois cette justice à cette malheureuse fille, elle eut seule l'honneur de la -belle action; quelqu'unes de nous se détournèrent avec horreur; d'autres -moins susceptibles de sensibilité, poursuivirent indifféremment leur route. -La seule _Castellina_ soulève le blessé, l'asseoit contre un arbre, coupe les -linges de ses propres vêtemens, les enduit d'un beaume souverain, bande les -plaies, ranime les forces du moribond, lui fait reprendre connaissance et le -rend à la vie. - -Restez-là, mon ami, lui dit-elle dès que cela est fait; ne cherchez nul autre -secours, je vais à une demie lieue d'ici trouver des hommes plus forts que -nous, qui vous porteront dans notre demeure et qui achèveront de vous -soulager. Elle dit, et s'élance pour avertir nos compagnons qui marchaient -fort en avant de nous. - -Un tel trait, ce me semble, honore bien le cœur de cette fille, et quand la -vertu se montre avec tant de puissance dans des ames aussi corrompues, ou il -faut plaindre un pareil sort, ou il faut croire que cette corruption qui -s'unit à tant de qualités, pourrait bien n'être qu'idéale. - -Le conseil se tenait quand nous arrivâmes, on loua fort la fille du chef, de -l'action qu'elle venait de faire, et on détacha sur-le-champ deux hommes pour -aller chercher le blessé. Pendant ce tems les femmes lui préparait un lit -dans notre habitation; mais _Brigandos_, quoique lui-même eut donné l'ordre -de secourir cet infortuné, témoignait pourtant de l'inquiétude. J'écoute plus -ma pitié que ma raison, nous dit-il, si cet homme est la victime d'un -forfait, on en recherche sans doute les auteurs, et dans cette supposition, -que ne risquons-nous pas à le voir peut-être mourir dans nos mains? --Et -puis, je ne sais de certains pressentimens qui ne m'ont jamais trompé, me -disent que j'ai tort d'accorder tant de faveurs à ce misérable. N'importe, -continua Brigandos en le voyant venir, sa seule vue m'intéresse, bannissons -ces craintes et n'écoutons plus que le sentiment délicieux qui nous fait -trouver tant de plaisirs à soulager nos semblables. - -Le malade arriva, il n'y eut sorte de soins que nous n'en prîmes, et le -lendemain, quand nous le vîmes un peu restauré, nous l'engageâmes à nous dire -le sujet de sa malheureuse aventure. - -«L'état de faiblesse où je me trouve, répondit cet homme, ne me permet pas de -vous donner de grands détails sur l'origine des malheurs dont vous me voyez -accablé; je m'appelle _Dom Pedre_, je suis homme de justice et chevalier de -la _Sainte-Hermandad_, j'étais envoyé par le tribunal de l'inquisition de -Madrid dont j'ai l'honneur d'être membre, pour arrêter secrètement en -Portugal, un insigne fripon, accusé du crime capital de _judaïser_ dans -l'intérieur de sa maison, et lui et toute sa famille; vous concevez l'infamie -d'un tel crime, et qu'un homme qui s'avise de croire encore au dieu de Moïse, -ne peut être digne que des flammes. Après des ruses incroyables, je tenais -enfin le circoncis; comptant trop sur ma propre force, je l'ammenais en -croupe au saint-office. Il a eu l'adresse de fouiller dans ma poche, de se -saisir de mon poignard et de m'en frapper sans que je pusse m'en défendre. Je -suis tombé du cheval, étourdi du coup; il a sauté à terre, m'a achevé dans le -ravin où vos femmes m'ont trouvé, et me croyant mort, il a monté sur mon -cheval, et s'est rapidement éloigné.» - -[7] Brave chevalier, dit Brigandos à notre hôte après cette narration, un peu -plus de philosophie vous eût évité ces malheurs; que diable vous faisait que -cet homme fût _juif_ ou _turc_, et que ne le laissiez-vous en paix? --Comment -un drôle qui refuse de manger du cochon? --Imbécile, ne faut-il pas avoir -perdu l'esprit pour imaginer que Dieu punisse ou récompense un homme en -raison des viandes qu'il aura mangées; ce sont des vertus que l'éternel -exige, et non de ridicules simagrées qui font frémir le bon sens. Ami, -apprend de moi que l'homme qui fait le bien est sûr d'être sauvé, quelque -soit sa religion, et qu'il seroit infiniment moins dangereux de n'admettre -point de dieu, que d'en supposer un qui damnerait l'homme pour avoir été -plutôt d'une religion que d'une autre, parce qu'encore une fois, toutes les -religions sont égales aux yeux de Dieu; il n'y a que le crime et la vertu -qu'il lui soit impossible de voir du même œil. --Mais enfin il faut bien -faire son métier? --Ou il faut tacher de n'en prendre qu'un honnête, ou il -faut s'attacher à rendre honnête celui qui ne l'est pas. --Il est désagréable -d'être chargé d'une besogne fâcheuse, mais il faut s'en tirer quand on l'a. ---Ce qu'il faut, c'est être honnête, te dis-je, ce qu'il faut, c'est de -laisser vivre chacun en paix, et surtout de n'arrêter personne pour lui ravir -ou la liberté ou la vie, parce que de tous les métiers possibles, après le -métier du bourreau, celui-là est le plus infâme et le plus digne de -l'exécration publique. Patron, je fais comme toi un vilain métier, mais si je -l'exerçais aussi malhonnêtement, je t'aurais enterré au lieu de te secourir, -puisque tu es par état un des plus grands ennemis que nous ayons. Si donc tu -eusses su allier un peu de vertu au vice de ta profession, tu aurais laissé -le _juif_ en paix, et n'aurais pas aujourd'hui la mort sur les lèvres. --Vous -avez bien raison, mes amis, achevez de me soulager, je vous conjure, et de ce -moment-ci, je vous proteste de quitter l'infâme métier que je fais. - -_Brigandos_ ému des remords vrais ou faux de ce coquin, étouffa ses -pressentimens, n'écouta plus que la nature, et malgré tous les risques que -nous courrions à demeurer dans ce lieu, et à n'y rester que pour une histoire -qui par elle-même pouvait seule nous perdre, nous n'en bougeâmes pas de -quatre jours. --Adieu, frère, dit Brigandos à l'homme de justice au -commencement du cinquième, en prenant chacun notre route, lui à petits pas -par le grand chemin, et nous par les sentiers du Tage. Adieu, rappelle-toi le -service que nous t'avons rendu, et si jamais tu es pris les armes à la main -contre nous, souviens-toi que tu es un homme mort. _Dom-Pèdre_ s'éloigna, les -larmes aux yeux, nous assurant ou qu'il quitterait le métier, ou que s'il lui -arrivait de le continuer, nous ne trouverions jamais dans lui qu'un -protecteur et qu'un ami. - -Nous nous séparâmes, et étant entrés le soir de ce jour-là dans une vaste -grotte, nous nous y établîmes à dessein d'y passer la nuit. Ce fut là où -notre chef ayant encore quelques leçons à nous donner sur l'art de la -dévination, nous tint à Clémentine et à moi à peu près le discours que je -vais essayer de vous rendre. - -«Ce n'est pas d'aujourd'hui, nous dit-il, que la crédulité de l'homme lui -fait desirer de connaître son destin dans l'avenir, ou de deviner les choses -cachées. Josué jetta le sort pour connaître le prévaricateur de l'ordre de -Dieu. Cette science découvrit qui avait volé un manteau, une règle d'or et -deux cents sicles. _Saul_ consulta l'ombre de _Samuël_, par le moyen de la -_pithonisse_; les histoires saintes et profanes sont remplies de ces traits; -les _Sibilles_, les _augures_, les _prophètes_, tout cela n'était que des -_Bohémiens_ comme nous, et leur seule étude consistait comme la nôtre à -prendre du présent et du passé les meilleures notions, afin d'en tirer des -conséquences pour l'avenir. Voilà quelle est la base de notre art. Quand un -homme veut savoir sa destinée, mettez tout en usage pour découvrir ses goûts, -ses habitudes, son caractère, ses préjugés, ce dont il s'occupe pour le -moment, et ce qu'il a fait autrefois. Les plus sûres inductions se tirent de -ces connaissances, ce qu'un homme fait et a fait . . . il le faira, l'homme -est une espèce de machine presque toujours déterminée par l'habitude. -Attachez-vous principalement à multiplier vos prophéties, et ne les présentez -jamais qu'à double sens; de cette manière, ou de toutes, une réussira, ou il -vous sera facile d'appliquer à un des sens, ce qui aura réussi sous l'autre; -en voilà assez pour vous donner de la réputation. Je ne dis pas que les -sciences dont je vous ai parlé l'autre jour soient entièrement chimériques, -mais ne pouvant vous en instruire à fond dans ce moment-ci, je vous mets -succinctement au fait de la pratique superficielle, la seule chose qui dans -le fond vous soit reellement utile, lorsque vous instruisez quelqu'un de son -sort, songez surtout à éviter tous ce qui est fâcheux, par-là, vous charmerez -au moins si vous ne réussissez pas. Il n'y a pas d'homme, dût-il mourir -demain, qui ne soit flatté de vous voir lui donner vingt ans de vie; il n'y -pas de _cocus_ qui ne soit enchanté de vous entendre louer la vertu de sa -femme; point d'avare qui n'ait l'oreille chatouillée de vous voir vanter sa -bienfaisance; si vous joignez à cela l'annonce d'un trésor, vous allez le -porter aux nues. Il y a une sorte d'art à mentir aux hommes, et c'est cela -qu'il faut saisir, que votre imposture les flatte, ils ne vous la -reprocheront jamais. - -Je ne vous dirai qu'un mot des _talismans_, vous savez que ce sont des -figures de l'invention des philosophes arabes, faites sur des pierres ou des -métaux de simpathie, qui répondent à de certaines constellations [8]; le -_palladium_ des Grecs, la statue de _Memnon_, celle de la _fortune de Séjan_, -les _cigognes d'Apollonius_, les _mouches d'airain_, les _sang-sues d'or_ de -Virgile, _la verge_ de Moïse; les différentes figures de _serpens_ consacrées -dans certaines villes, tout cela n'était que des _talismans_; nous devons -savoir ce que c'est, en raisonner, en vendre, et n'y pas croire, parce qu'il -n'y a rien de surnaturel dans le monde, aucun effet qui n'ait sa cause; les -contradictions qui nous embarrassent, ne sont que les caprices de l'être -méchant qui ne sait jamais qu'inventer pour tourmenter les hommes, pour -abuser de leur crédulité, et les conduire ainsi insensiblement à leur perte, -raisons qui doivent nous faire craindre cet être, l'implorer, l'attendrir, si -nous pouvons, mais le détester souverainement au fond de nos cœurs.» - -Ce discours fait, nous soupâmes et partîmes suivant l'usage, de très-bonne -heure le lendemain. - -Il y avait environ deux heures que nous marchions; le soleil commençait à -luire, et nous le voyons avec plaisir dorer de ses premiers rayons les épis -ondoyans d'une magnifique pièce de bled, dont nous suivions les bords, quand -nous aperçûmes tout-à-coup au coin de ce champ, deux femmes en pleurs, -élevant leurs bras vers le ciel; ô! mes amis, volons, dit Brigandos, peut- -être voilà-t-il une occasion de _faire le bien_, nous nous livrons si souvent -à celles de _faire le mal_; il dit: et dans l'instant nous courrons à ces -femmes, en leur criant de ne pas avoir peur et de nous apprendre le sujet de -leur chagrin; trop agitées pour répondre, elles nous montrent du doigt, en -continuant de pleurer, trois hommes à cheval, galoppant à bride abbattue, au -travers de cette riche moisson, brisant les tiges, faisant voler les épies, -et détruisant dans une minute une partie de l'espoir et du travail d'une -famille entière. . . . Seigneur cavalier, dit enfin, une de ces femmes à -notre chef, en entremêlant ses paroles de sanglots; ce champ est à mon père, -nous sommes quinze à vivre de son produit pendant toute l'année. . . . Cette -saison-ci le ciel nous ayant favorisé, ce bon vieillard voulait mettre une -légère somme de côté pour marier ma petite sœur que voilà, mais le pauvre -cher père n'aura pas cette satisfaction. . . . Ces hommes que vous voyez -galopper ainsi dans notre bien, voilà trois jours qu'ils font la même chose. -C'est le curé de la paroisse, seigneur cavalier, avec son vicaire et son -sacristain; ils nous ont fait plus de tort que quatre orages n'en eussent -produit pendant un été. Mais quel motif, dit Brigandos? . . . Un de ses -paroissiens, reprit la femme, dont vous voyez la maison là-bas, est très-mal -depuis quelques jours; il a envoyé chercher le pasteur, lequel pour accourir -plutôt au secours du moribond, dont il attend un legs considérable, traverse, -comme vous voyez, notre champ, au lieu de venir par la grande route. Il ne -veut pas que son pénitent meurt sans ses services, et le chemin à vol -d'oiseau lui fait, prétend-il, gagner trois quarts d'heure. Avant-hier, il y -allait pour l'exhorter, hier pour les saintes-huilles, aujourd'hui j'ignore -pourquoi, mais il nous ruine, seigneur, il nous ruine; et les deux -malheureuses se remirent à verser des larmes. Pendant ce temps, le curé -fendait l'air, et comme il avançait de notre côté, il ne se trouvait guères -plus qu'à trente pas, lorsque _Brigandos_ furieux, lui cria d'une voix de -tonnère d'arrêter sur-le-champ, ou qu'il était mort; mais le saint homme -galoppant toujours, exhibe promptement, du gousset de sa culotte, une petite -boëte de fer-blanc, le vicaire découvre son chef, récite quelques patenôtres; -le sacristain fait retentir l'air du bruit d'une clochette, et tous les -trois, sans s'arrêter, continuent de moissonner le champ [9]. - -Par la barbe de lucifer, s'écrie _Brigandos_, à qui la colère commence -d'échauffer le crâne, arrêtez vieillaques, arrêtez, ou je vous enterre à -l'instant tous les trois sous les épies que vous brisez. --Impie, lui crie le -curé, ne vois-tu pas bien que je porte _Dieu_? --Portas-tu le _diable_, -reprit notre chef, tu n'iras pas plus loin, ou je _t'écalventre_, et tous nos -gens s'avançant à la fois vers ces trois cavaliers, il fallut bien qu'ils -s'arrêtassent. Cependant les deux femmes étaient toujours là, ignorant ce -qu'allait faire _Brigandos_, patron, dit le bohémien en démontant lestement -le curé, où as-tu pris que pour porter _Dieu_ à un malade, il fallut détruire -l'héritage d'un homme en santé, n'y a-t-il pas de chemins dans le canton? Que -ne t'en sers-tu? --Laisserai-je aller un homme en enfer par considération -pour quelques grains de bled? --Apprends, stupide coquin, s'écrie -_Brigandos_, en serrant vivement le col du pasteur, que le plus chétif des -épies de bled qu'accorde la nature au soutien de ces malheureux, a cent fois -plus de mérite et de valeur que toutes _les idoles de pâtes_ que contient ta -dégoûtante culotte; songe d'ailleurs que c'est avec ce bled que sont faits -les dieux que tu prises, et que si tu en détruis la matière, leur espèce -divine ne pourra plus se reproduire. --Insigne blasphémateur --Point de -compliment, ce n'est pas pour m'entendre louer par toi, que j'arrête ici tes -fonctions, c'est pour que tu répares à l'instant le tort que tu fais depuis -trois jours à ces bonnes gens, regarde-les pleurer de tes crimes, et ose dire -que tu sers _Dieu_ après cela--Que je répare, moi? --Oui, de par tous les -diables il faut que tu répares. --Et comment? En escomptant ici, à vous -trois, la somme de cent piastres où j'évalue à-peu-près le dommage que vous -avez fait à ces paysans. --Cent piastres! elles ne se trouveraient pas dans -toute la paroisse. --Vérifions, dit notre capitaine, en faisant signe à ses -gens de l'imiter; en conséquence, il saute sur les culottes pontificales, -trouve d'abord la sainte-boëte, oh! pour ce bijoux, dit-il, en le faisant -sauter à quarante pieds au-dessus de sa tête, je n'en donnerais pas un -_maravédis_. . . . Et déculottant tout-à-fait le pasteur, il découvre à la -fin une vieille bourse de cuir. Se tournant alors vers ses camarades, pendant -que le curé remet à l'ombre les parties dévoilées de sa pudeur, enfans, dit- -il, voyons si votre chasse est aussi bonne que la mienne. . . . Additionnons; -les trois bourses se vuident, se mêlent et donnent un total de dix piastres -de plus que l'évaluation de notre chef. --Approchez, braves femmes, poursuis -notre capitaine en appellant les deux complaignantes. . . . Tenez, voilà ce -que le tribunal bohémien vous adjuge en dédommagement de ce qui vous a été -fait. --Ô monsieur! monsieur! s'écrièrent ces bonnes filles en arrosant de -larmes les mains de leur _Salomon_. . . . Hélas! nous sommes trop contentes, -mais il est bien méchant cet homme de Dieu que vous venez de condamner ainsi; -vous ne serez pas plutôt loin, qu'il viendra nous reprendre ce que vous nous -faites donner avec tant de justice. --Le reprendre! . . . de quinze jours ma -troupe ne quitte les environs de cette ferme, dit _Brigandos_ au curé, et si -tu t'avisais d'une pareille infamie, scélérat, je te ferais manger tes -c . . . . . . en brochette. . . . Tiens, reprends le reste de ta somme, je -n'agis pas comme les officiers de justice. Moi, mon ami, je ne me paye pas -par mes mains, reprends ton surplus, te dis-je. . . . Ramasse ton Dieu . . . -monte sur ta bête, cesse de croire que ce que tu faisais fût un bien qui -pouvait s'acheter au prix du mal que ta bêtise osait se permettre; le bien -n'était qu'imaginaire, le désordre est incontestable. Souviens-toi, mon ami, -que ce qu'on appelle le bien, n'est que l'utile, et que jamais l'utile n'est -rempli, tant qu'il en coûte une larme à l'indigence. - -Le curé tout confus, et qui n'avait peut-être de sa vie rien dit de plus -philosophique en chaire, courut aussi-tôt rechercher sa boëte; mais il était -arrivé pendant le jugement du procès, une aventure assez particulière; une de -nos femmes pressée par _un besoin de conséquence_, s'était cachée dans le -bled à dessein d'y procéder avec autant de satisfaction que de pudeur, soit -hasard, soit taquinerie, la malheureuse boëte qui se trouvait là et qui -s'était ouverte en tombant, avait reçu dans ses entrailles le superflu de -celles de notre compagne, et c'était en ce piteux état d'augmentation que le -reliquaire s'offrait au pasteur. Trop battu pour oser se plaindre, il se -contente de se signer trois fois, met en poche ses dieux et ce qui les -assaisonne, puis renfourchant sa jument poulinière, il prend congé de notre -chef, qui lui jure que s'il se conduit bien, il n'en sera pas moins son ami. - -On se sépara de part et d'autre. Les jeunes paysannes étaient si enchantées -de leur juge; qu'elles le conjurèrent de venir dans leur maison passer au -moins deux jours avec sa bande. Non vraiment, répondit Brigandos, je ne vous -perdrai pas de vue, je suis à vous si ce bélitre vous cherche encore chicane, -mais si j'acceptais votre offre obligeante, que serait alors l'action que je -viens de faire? Ce n'est jamais que dans son cœur que l'honnête homme doit -trouver la récompense de la vertu; en jouit-il si on la lui paye? . . . Adieu -. . . et nous partîmes. - -Nous ne nous avisâmes pourtant pas de rester aux environs de cette maison, -trop de gens n'auraient pas vu du même œil que nous, la louable action de -notre chef, il y a des esprits si mal faits dans le monde. . . . Nous nous -éloignâmes donc avec rapidité, et fûmes passer la nuit à sept lieues de-là, -dans une retraite impénétrable, d'où nous décampâmes sans accident le -lendemain au point du jour. - -Nous avions un grand bois à traverser avant d'arriver à _Coria_ où notre chef -voulait passer deux jours, lorsqu'environ vers les huit heures du matin, -marchant tous ensemble, nous rencontrâmes dans le milieu de ce bois un -chevalier de l'ordre d'Alcantara, suivi d'un domestique pour le moins aussi -bien monté que son maître. Commandeur, dit _Brigandos_, dès qu'il l'aperçut; -votre excellence vient sans doute de loin aujourd'hui? --De fort loin, répond -le chevalier, ému de la rencontre. --_Cornes de Satan_, s'écria notre chef, -c'est assez marcher sans boire un coup, faites-nous l'honneur d'être des -nôtres, commandeur, vous boirez de bon vin, servi par de jolies filles. . . . -Je n'ai ni faim ni soif, dit le chevalier, je vous prie de me laisser finir -ma route. --_Perle des deux Espagnes_, dit Brigandos en fronçant le sourcil, -ignorez-vous que les prières de gens comme nous, ressemblent beaucoup à des -ordres? . . . Ayez la bonté de descendre, et ne nous contraignez pas à vous -manquer d'égards. --En vérité ce procédé . . . --est plus honnête que vous ne -pensez, chevalier vous ne verrez jamais que délicatesse et honnêteté parmi -nous. - -Ici le chevalier voyant que la résistance était peu de saison, qu'on avait -déjà arrêté son valet et qu'on le désarmait lui-même, mit pied à terre et -demanda ce qu'on voulait. --Je vous l'ai dit, chevalier, reprit notre chef, -déjeûner avec vous, jouir un instant de l'honneur de votre conversation, et -nous quitter le mieux qu'il sera possible; après quelques cérémonies -préalables, où nous mettrons tant de politesses que nous espérons qu'elles ne -vous déplairont pas; et pendant ce tems, par ordre du chef, nous étendions -une nappe sur le gazon, et nous servions le déjeûner. Le chevalier voyant -alors que le plus court est de faire contre fortune bon cœur, s'asseoit, -coupe une tranche de jambon et se met à manger et à boire comme s'il se fût -trouvé chez lui. --Que dit-on de nouveau, commandeur? demanda Brigandos, -enchanté de la bonne contenance de son hôte; passant notre vie dans les bois -comme les ours, nous sommes trop heureux quand avec d'aimables voyageurs -comme vous, nous pouvons nous remettre au courant. --Nous venons de prendre -Mahon, répondit le chevalier [10], les anglais sont perdus, abandonnés de -leurs Colonies, bientôt peut-être de l'Irlande et de l'Écosse, ruinés par la -dette nationale, écrasés par leurs dissensions intestines; je vois ce royaume -à deux doigts de sa perte. --Doucement, doucement, seigneur chevalier, dit -_Brigandos_ en avalant deux verres de vin, un de chaque main, suivant son -usage, doucement, je ne vois pas tout-à-fait comme vous dans cette affaire -là. Les anglais ont plus de ressources que vous ne pensez, et la différence -qu'il y a d'eux à vous, c'est que la faiblesse de votre constitution vous -aurait déjà culbuté vingt fois si vous eussiez éprouvé la moitié de leurs -revers, au lieu que la force de la leur les soutiendra sans ébranlement. ---Mais leurs Colonies? --Les anglais peuvent se passer de leurs Colonies, et -vous ne vivriez pas sans les vôtres, vous qui fournissiez autrefois de l'or à -toute la terre [11]. Les colons anglais ne sont que les enfans de leur -métropole, et les vôtres sont nos pères; ce n'est pas à _Madrid_ qu'est la -capitale de l'Espagne, c'est à _Lima_, c'est à _Mexique_, au lieu que -_Londres_ sera toujours la capitale de l'_Angleterre_, y eut-il trente -_Boston_ et autant de _Philadelphie_. Mais vous, peuple misérablement -affaibli, que deviendriez-vous si vos colons vous abandonnaient? Accoutumés à -ne vivre que d'or, n'en recueillant plus dans votre sein, où en seriez-vous -sans l'Amérique? Je ne sais si vous avez bien fait de vous en tenir au pacte -de famille, dans cette occasion peut-être eût-il été plus sage à vous de -ménager les anglais. Chevalier, je suis prophète tel que vous me voyez, -voulez-vous que je vous dise ce qui va arriver; la France éprouvera une -révolution terrible, elle secouera le joug du despotisme; les anglais -l'imiteront, et toutes deux d'accord, finiront par tomber sur vous, il faut -juger les hommes par leur génie, c'est la meilleure règle pour les deviner; -observez l'habitant de Londres et celui de Paris, vous leur verrez la même -fierté, les mêmes goûts pour la liberté, les arts et les sciences, le même -ton de philosophie, tout ce qu'il faut enfin pour se battre un moment et -devenir bons amis après. Or, si cette liaison arrive, soyez bien sûr qu'elle -se tournera contre vous, et vous n'êtes pas en état de la soutenir. Ils ne -sont plus ces tems glorieux où le plan de la monarchie universelle se -dressait dans le cabinet de _Madrid_, et rien ne vous les ramenera. Plus -avilis, plus écrasés que jamais par votre inquisition et vos prêtres, on ne -trouve en Espagne que des alguasils, des chevaliers de la _cruciata_ et de la -_sainte-Hermandad_; mais que _Belzébut_ m'étouffe si on y rencontre un -soldat, encore moins un général. --Que dites-vous, ami? est-ce l'instant de -nous déprimer comme vous le faites? L'espagne renait aujourd'hui, jamais ses -campagnes ne furent plus riches, jamais ses atteliers mieux fournis. Voyez le -commerce de la _Catalogne_, l'immensité des choses qui s'y fabriquent à -présent; jettez les yeux sur nos grandes routes, avant un demi siècle elles -seront aussi belles que celles de France; des académies s'élèvent, de grands -hommes sortent de leur sein; les arts fleurissent, les sciences se cultivent, -tous les ressorts de l'administration prennent de la vigueur et de -l'élasticité. . . . Eh! non, non, la révolution que vous craignez ne -s'opèrera pas, y pensa-t-on même, toute l'Europe s'y opposerait. --L'Europe? -elle serait ravie de vous voir écrasée; elle ne mettrait pas plus d'obstacle -à votre invasion qu'elle n'en a mis au partage de la Pologne, et malgré le -faible crépuscule que vous croyez entrevoir, vous êtes et serez encore long- -tems la fable de toutes les nations du continent; vos processions, votre -fourberie, votre molesse vous en feront toujours détester. Il n'y a pas une -de ces nations qui ne prêtât les mains à votre démembrement. . . . Mais -parbleu, commandeur, puisque nous voilà en train de politiquer, je veux vous -faire part d'un projet; faites-moi la grace de l'entendre. . . . Je veux -refondre l'Europe, je veux la réduire à quatre seules républiques désignées -sous les noms d'Occident, du Nord, d'Orient et du Midi. --Pourquoi ce choix -de gouvernement, il est vicieux. --Le gouvernement républicain est le -meilleur de tous. --Voilà précisément pourquoi vous n'y ferez jamais passer -des peuples assoupis depuis tant de siècles sous le joug monarchique. Il est -possible de passer du bien au mal, c'est la marche d'une nature qui tend sans -cesse à la dégradation; mais le contraire est impraticable. --Rome commença -par avoir des rois, elle ne se forma en république qu'après avoir senti tous -les dangers de ce régime. --Oui, mais _Rome république_ ne tarda pas à être -subjuguée, et les chaînes imposées par les _Césars_, furent plus lourdes que -celles des _Tarquins-; je vous le dis, capitaine, vous ne verrez pas dans -l'histoire des peuples du monde une seule république se soutenir sans que -l'aristocratie ne la gangrène. Or, si le gouvernement aristocratique est le -pis de tous, ne desirez donc pas à l'Europe une telle manière d'être régie. -Capitaine, je vous le répète, le despotisme sera toujours plus près du -gouvernement républicain qu'il ne le sera du monarchique. --Oui, lorsque ce -seront les nobles qui, comme à Venise, seront à la tête du gouvernement; il -est bien certain qu'alors l'oppression totale du peuple deviendrait la suite -nécessaire de ce mauvais ordre de choses, mais un gouvernement qui romprait -ses fers, qui, culbutant la monarchie, n'établierait ses bases que sur les -droits et sur les devoirs imprescriptibles de l'homme, un tel gouvernement -serait le modèle de tous, et voilà celui que je veux; ne dérangez donc point -mes projets. Commandeur, le gouvernement républicain que je vous trace ici, -est celui que je veux donner à l'Europe; laissez-moi, d'après cela, -poursuivre mes divisions, car cette multitude de petits états me désespèrent; -je divise donc notre continent en quatre républiques, et sous la dénomination -que je viens d'indiquer; voici l'étendue que je leur donne. Pour former la -république d'Occident, je joins aux états de la France l'Espagne, le -Portugal, Maïorque, Minorque, Gibraltar, la Corse et la Sardaigne; sous les -conditions qu'elle se débarrassera de vos moines, de vos inquisiteurs, de vos -abbés, et qu'elle enverra tous ces gosiers de pains bénits chanter la messe -au fond de l'Affrique. --La république du Nord sera composée de la Suède; je -lui donne indépendamment de ses états, l'Angleterre et ses attenances, les -Pays-Bas, les Provinces-Unies, la Westphalie, la Poméranie, le Dannemark, -l'Irlande, et la Laponie. La Russie formera la république d'Orient; je veux -qu'elle cède aux Turcs que je renvoie d'Europe, toutes les possessions que -Pétersbourg a dans l'Asie, qui ne pouvaient lui être bonnes que dans la vue -d'un commerce par terre avec la Chine, qu'elle ne fait point et qu'elle ne -fera jamais; en récompense, je lui joins la Pologne, la Tartarie et tout ce -que le turc laisse en Europe. --La république du Midi sera composée de -l'Allemagne entière, de la Hongrie, de l'Italie dont j'exile le pape, n'y -ayant rien de plus inutile, dans le plan que je trace, qu'un abbé _sodomite_, -à douze millions de revenus, qui n'a d'autre emploi que de distribuer des -indulgences dont on n'a que faire, ou des agnus qu'on foule aux pieds. La -même république aura la Sicile et toutes les isles qui se trouvent entr'elle -et la côte d'Affrique. Voilà ma division, chevalier, mais je veux une paix -éternelle entre ces quatre gouvernemens; je veux qu'ils abandonnent -entièrement l'Amérique qui ne sert qu'à les ruiner, qu'ils bornent leur -commerce entr'eux, et sur-tout qu'ils n'aient qu'une religion, un culte pur, -simple, dégagé d'idolâtrie et de dogmes monstrueux. . . . Une religion enfin -que le peuple puisse suivre sans avoir besoin de cette vermine insolente -qu'il érige en médiateur entre le ciel et sa faiblesse, et qui ne sert qu'à -le tromper sans le rendre meilleur. Dantzik sera, d'après mon plan, la ville -libre où chaque république aura un sénat. Là, toutes les discussions se -termineront à l'amiable, les jugemens des arbitres deviendront les loix des -états, et si les temporisations proposées ne leur plaisent pas, dix députés -par république viendront se battre en personne, sans exposer des millions -d'hommes à s'égorger pour des intérêts qui sont rarement les leurs. --Ce -projet fut rêvé jadis par un certain abbé de Saint-Pierre; un français, qui -l'écrivit au commencement de ce siècle, point du tout, chevalier. Je connais -le livre dont vous parlez. Cet abbé ne partageait pas ainsi l'Europe, il y -laissait tous les petits souverains qui l'agitent en la divisant, il ne -réunissait pas comme moi, toutes les puissances, en attaquant ce qui leur -nuit; l'abbé de Saint-Pierre, en un mot, renonçait aux systêmes de -l'équilibre, pour établir celui de l'union: moi je n'érige celui de l'union, -qu'en consolidant celui de l'équilibre, et mon projet vaut beaucoup mieux. ---Il n'assurerait pas la paix perpétuelle. --Toutes les fois qu'il égalise, -il diminue les raisons de guerre. --L'ambition sera toujours la même, c'est -le venin du cœur de l'homme, il ne s'anéantit qu'avec lui. --Cette passion -n'a plus de motif. Ce qui détermine une nation à déclarer la guerre à une -autre, c'est parce qu'elle veut recouvrer ou envahir, et dans tous les cas, -parce qu'elle veut avoir autant ou plus que celle qu'elle attaque; mais si -elle est aussi forte, ses motifs deviennent injustes, et dès-lors en -admettant mon systême, voilà trois états contre un, l'agresseur qui le sait -se tient en paix. Il est très-difficile d'établir l'équilibre dans une -multitude de poids inégaux, rien de plus simple que l'opération quand il ne -s'agit plus que de quatre poids de même mesure. --Mais il faudrait un -patriarche au moins, si vous chassez le pape; il faut bien que la religion -ait un chef. --Chevalier, la bonne religion n'a besoin que d'un Dieu; -commencez par vous accorder unanimement sur l'essence, sur les attributs de -celui que vous admettez, par convenir qu'il n'a besoin que de nos cœurs, que -tout le reste est aussi dangereux que superflu. N'étant plus nécessaire alors -de vous égorger pour la manière de servir ce Dieu, un chef vous deviendra -parfaitement inutile; c'est presque toujours en raison de ce chef que vous -vous êtes battus pour vos dieux; sans les désordres et les débauches de ce -chef, jamais _Luther_ ne se fût séparé; or, voyez que de flots de sang a fait -verser cette désunion. Non, monsieur, point de pape, un Dieu, c'est encore -beaucoup; il faut que je vous suppose très-sage pour vouloir bien vous en -permettre un, chevalier: le systême de cette existence est le plus dangereux -présent qu'on puisse faire à des fous. --Ami, je vous crois athée. --Vous ne -buvez pas, commandeur, est-ce que vous ne trouvez pas le vin bon? ---Excellent, seigneur bachelier. --Tu dieu, brave homme, me donnez-vous ce -titre en badinant? --Non sur ma croix. --Sachez donc, commandeur, que j'ai -pris mes licences pour l'être; tel que vous voyez, j'ai étudié cinq ans à -_Salamanque_, et sans quelques petites fredaines de jeunesse qui me -brouillèrent avec la justice, dit Brigandos, en relevant ses moustaches, je -serais peut-être aujourd'hui recteur en l'université de _Compostel_. --Vous -êtes donc de la Galice? --En vérité, commandeur, je serais bien en peine de -vous dire de quel pays je suis, tout ce que je sais, c'est que ma mère est -arrière-petite-fille du bâtard de la maîtresse d'un enfant trouvé de -_Barcelone_, d'où vous voyez que j'ai quelques traits à me qualifier de -_Catalan_. Si jamais je finis mal ma carrière, au moins aurai-je la -satisfaction d'être traité par le bourreau comme un grand de la première -classe, et cela ne laisse pas que d'être consolant [12]. --Mais enfin vous -êtes né quelque part? --Sur le haut d'un mât de perroquet, commandeur, où ma -mère, qui revenait de Lima, s'était réfugiée pour donner un peu moins de -scandale, en mettant au monde un fruit si sûr de son incontinence, avec un -matelot de l'équipage. N'importe, mon père m'avoua, il épousa ma mère; on me -fit étudier, et je vous dis que je serais aujourd'hui chanoine au moins, si -je n'avais pas eu d'_exécrables inclinations_. --Ah, scélérat! dit le -chevalier en se levant, me voilà obligé d'aller à confesse pour avoir bu avec -un homme tel que toi. Alte-là, commandeur, dit notre capitaine en se levant -aussi, je vous ai dit que le dernier moment serait le plus dur, c'est le -_quart d'heure de Rabelais_. Où allez-vous, excellence, sans trop de -curiosité? --À Lisbonne. --Je connais ce pays-là, et dites-moi, votre -grandeur trouvera-t-elle des connaissances dans cette métropole du Portugal. ---J'y suis au sein de ma famille. --Ah, ah! eh bien, commandeur, vingt-cinq -cruzades [13] vous suffisent pour vous y rendre gaillardement vous, votre -valet et vos deux chevaux, les voilà dans cette bourse, permettez que nous -changions s'il vous plait. --Et de quel droit? . . . --De celui de la nature, -commandeur, dont la loi proscrit l'inégalité des richesses, il n'est pas -juste que l'un ait tout, pendant que l'autre n'a rien. Vous venez de voir que -je suis partisan du système de l'équilibre, établissons-le, je vous prie, il -ne tiendra qu'à vous d'y joindre celui de l'union, car, en vérité, ce troc -fait, vous n'aurez pas dans les deux Espagnes un serviteur plus fidèle que -moi. - -Le chevalier qui se voyait entouré, jugea sainement que la résistance était -vaine; il donna sa bourse à _Brigandos_, prit celle de notre chef à la place, -et se disposa à remonter sur son cheval. Un moment, commandeur, dit le -_bohémien_, ce que vous donnez là n'est que le _dû_, nous attendons -maintenant la _gratification_. Vous avez tout, en honneur. Et cette croix de -superbes brillans . . . est-ce sur une de cette espèce que _Pilate_ a mis -votre Dieu? Vous voyez qu'il y a du luxe là; or, le luxe est un tort réel -dans une religion qui fait vœu de pauvreté; donnez cela, brave serviteur de -_Christ_, et nos femmes en s'en parant, vont vous régaler d'une sarabande ou -d'un _fangados_. --Puisse-tu aller au diable et toi et tes p . . . , dit le -chevalier en jettant sa croix et remontant à cheval, ainsi que son -valet . . . Fuyons, Fuyons, _Gabriel_, et maudissons l'instant qui nous fit -tomber en de si mauvaises mains. --Jour de Dieu, s'écria _Brigandos_, voilà -ce qu'on appelle un homme de mauvaise humeur; qu'il trouve des gens qui le -volent aussi poliment que nous, et je perds trois fois mon profit. Marchons, -enfans, le soleil avance, et nous avons de la besogne à faire. - -Il ne nous arriva plus rien de nouveau de tout le jour; nous le passâmes -presqu'entier dans Coria, à distribuer des philtres, des beaumes, des -talismans, à danser, à voltiger et à prophétiser bien ou mal. - -Nous traversâmes les jours d'après l'Estramadoure, toujours côtoyant le -fleuve, dont nous nous étions rapproché après avoir quitté Coria, et sans -qu'aucun événement de conséquence vint nous distraire ou nous arrêter. Nous -dirigeant sur Tolède, nous étions prêts enfin à entrer dans la Castille -neuve, lorsque coupant le milieu d'une forêt qui se trouve sur la frontière -de l'Estramadoure et de la Castille, nous entendîmes appeler au secours dans -le taillis de la lisière du bois, nous y volons; juste ciel! une malheureuse -fille de 13 à 14 ans, couchée à terre, déjà nue, les bras liés à deux arbres, -allait devenir la proie d'un grand jeune homme fort et vigoureux, dont la -mule était attachée près de là. - -Qu'est-ce ceci, frère, s'écria Brigandos, et que t'a fait cette malheureuse -pour la traiter aussi mal? . . . Ah! seigneur, dit la jeune fille en -sanglotant, je ne lui ai jamais rien fait, je vous le jure; il m'a rencontré -à trois lieues d'ici, gardant un peu de bétail à mon père, il m'a demandé le -chemin de Tolède: je le lui ai montré; il m'a dit qu'il craignait de -s'égarer, qu'il me demandait en grace de marcher devant lui pour le guider; -je l'ai fait par bonté d'ame, voulant néanmoins le quitter à chaque lieue, et -lui, me promettant toujours de l'argent si je voulais le sortir totalement de -la forêt, quand nous avons été ici et qu'il a cru que personne ne pouvait -l'entendre, il est descendu de sa mule, puis sautant sur moi le pistolet à la -main, il m'a menacé de me brûler la cervelle si je lui opposais la moindre -résistance, et comme je voulais m'échapper malgré cela, il m'a jetté par -terre d'un coup de pied dans les reins, dont je suis toute meurtrie; là, me -voyant sans force, il m'a traînée auprès du bois et m'a mit dans l'état où -vous me voyez. Il se préparait sans doute à faire pis, lorsque le ciel et ma -sainte patrone vous ont envoyé pour me secourir. --_Baron_, dit notre chef en -fixant ce scélérat, qu'as-tu à repondre à cette accusation? --Rien, et -qu'avez-vous vous-même à me demander? Les chemins ne sont-ils pas libres? ---_Par la peau d'Astaroth_, dit _Brigandos_, je vois que tu n'es pas plus -civil que tu n'es galant; dis-moi, faquin, n'as-tu pas attaqué quelquefois le -taureau à Tolède. --_Sire clerc_, répondit le voyageur en voulant remonter -sur sa mule, je vous prie de me laisser partir et de me dispenser d'avoir -rien à démêler avec vous. --Oh! doucement, dit _Brigandos_, les choses ne -peuvent pas se passer ainsi, il faut que l'affaire soit jugée dans toutes les -règles. Qu'on détache cette fille, ordonnât-il aux femmes, et gardez-la parmi -vous, je vous charge de me répondre d'elle. . . . Vous, enfans, dit-il aux -hommes, ayez soin de cet égrillard, et serrez-le de près, le poulain est -vicieux, il a besoin d'être dompté; et notre chef par ces dispositions se -trouvant au milieu des deux troupes séparées, la première des femmes gardant -la bergère; la seconde d'hommes captivant le criminel, releva son haut-de- -chausses, et dit, jugeons maintenant. --Il s'approche d'abord de la petite -fille; _pucelle_, lui dit-il, si l'homme qui t'a maltraitée t'eût parlé -d'amour, et qu'au lieu de s'y prendre comme il l'a fait, il t'eût proposé de -lui vendre tes prémices au moyen d'une somme quelconque, à quel taux les -aurois-tu mis? Hélas! monsieur, dit la jeune enfant, je sais bien qu'il y a -un âge où il faut qu'une fille perde ce qu'elle a de plus cher, ces choses-là -ne peuvent pas toujours se garder; s'il m'avait parlé poliment, qu'il m'eût -seulement offert un doublon [14], n'eût-ce été que pour le plaisir d'en voir -un, il aurait fait de moi tout ce qu'il aurait voulu. --Bon, nous dit -Brigandos, voilà la p . . . toute trouvée, il ne s'agit plus que de la somme; -alors il s'approche du garçon: _gibier des fourches de Tolède_, lui dit-il, -tu vois que tu as commis une action infâme; si c'était un _corrégidor_ qui -dut la juger, il te ferait accrocher aussi facilement qu'il suspendrait à son -garde-manger la poularde qu'il aurait reçu du plaideur; dis-moi; quel motif -t'engageait à agir comme tu l'as fait avec cette malheureuse fille? _Flambeau -des deux Castillers_, répondit le prisonnier dont le ton était abaissé depuis -qu'il se voyait pris; je suis un jeune étudiant en droit, dont le dessein est -de se pousser dans la robe; ma famille qui y a toujours été, est à la veille -de m'acheter une des premières places de magistrature à Séville. Je reviens -de Salamanque où j'étudie depuis six ans, et je m'en retourne dans ma patrie; -je suis naturellement enclin à l'amour des femmes. . . . On est là . . . sur -un mulet, le crâne brûlé pendant sept heures des ardens rayons du soleil, la -nature parle et elle parlait impérieusement quand j'ai rencontré cette -poulette. Je n'ai plus entendu que mes desirs. --Soit, mais la maltraiter! -. . . --Seigneur chevalier, la nature en courroux n'est pas toujours très- -délicate, plus elle nous parle avec violence, plus elle efface en nous la loi -des considérations. Avez-vous quelquefois vu déborder le Tage? Respectait-il -en s'échappant ces superbes plans d'oliviers dont l'agriculteur économe -ombrageait à plaisir ses rives? Opposait-on un frein au fleuve? celui-ci plus -furieux encore, ne les franchissait-il pas avec plus d'impétuosité? _Étoile -de l'Estramadoure_, cette allégorie renferme mon histoire, la jeune fille -résistait . . . elle m'irritait davantage; il y a des instans où cette voix -de la nature, à laquelle on dit qu'il faut se rendre, est pourtant bien -inconséquente; suivant les loix, j'allais commettre un crime, et je vous -proteste pourtant que je ne suivais que la nature. Si cet enfant eut doublé -ses résistances, peut-être l'aurais-déchirée, tout en n'écoutant que la -nature. --Ami, personne ne connaît mieux que moi les désordres de cette -marâtre; mais, comme il s'agit ici bien plutôt d'arranger que de philosopher, -dis-moi, qu'aurais-tu fait pour cette petite fille, si elle t'eût accordé de -bonne grace, ce que tu voulais lui ravir de force? Je lui aurais donné ce -qu'elle aurait voulu. --Combien encore? --Sur ma conscience, un morceau comme -celui-là vaut dix _piastres_ pour un voyageur échauffé, je ne l'aurais pas eu -pour quinze à _Madrid_. --Camarade, tu te condamnes toi-même, et je te -jugerai par tes paroles; dix _piastres_ pour les prémices de cette enfant, -cinq pour l'avoir maltraitée, voilà les quinze que tu l'aurais payée à -Madrid [15], est-ce trop, brave homme? --Non, en vérité. --Donne-les donc, et -l'enfant est à toi. --Le voyageur escompte; _Brigandos_ appelle la jeune -fille: _Chrétienne_, lui dit-il, tu es convenu avec moi que si cet homme s'y -était pris comme il fallait, tu te serais rendue pour deux _pistoles_, voilà -le double de ce que tu demandes, ajouta-t-il en lui remettant les quinze -_piastres_, deviens la femme de cet homme-là, et ne lui refuse aucune de tes -faveurs . . . puis à sa troupe . . . éloignons-nous, enfans, sans pourtant -les perdre de vue, jusqu'à la consommation de l'affaire, nous leur devons -protection à tous deux, _prochaine lumière de Séville_, poursuivit-il en -s'adressant au jeune homme, et ta donzelle et toi viendrez boire un coup avec -nous quand vos opérations seront achevées. Le fougueux étalon d'Andalousie -est moins leste à sauter sur la brune cavale des vallons de Cordoue, que -l'écolier de Salamanque ne l'est à s'assurer de sa conquête. . . . Tous deux -s'éloignent; nous en faisons autant en gardant le mulet pour ôtage. . . . Au -bout d'une heure ils nous rejoignent. Nous venons vous remercier, -monseigneur, dit le jeune homme à Brigandos, jamais procès ne fut mieux -décidé, puisque mon adversaire et moi nous avons tous deux gagné notre cause. - -Confrère, lui dit notre chef, puisque le ciel te destine un jour à juger les -humains, que la leçon que tu viens de recevoir te serve au moins à quelque -chose; le devoir d'un juge n'est pas de punir, il est de rendre les deux -parties contentes autant qu'il est possible; l'opération n'est pas difficile, -que chacun cède un peu de son côté, tout s'accordera promptement; il ne -s'agit que de savoir si la chose est bien ou mal en elle-même, elle ne peut -être l'un ou l'autre qu'en raison de son effet sur les parties, si elle n'en -opère qu'un bon sur l'une et sur l'autre, elle ne peut plus être un mal que -dans l'opinion; considération vaine que doit toujours mépriser un juge; ce -qui fait que presque tous se trompent, c'est que cette considération -chimérique les arrête, c'est qu'ils accordent tout à la loi, et jamais rien à -l'humanité; un peu plus d'esprit, un peu plus de tolérance, et tout -s'arrangerait à l'amiable; mais il faudrait des soins, il faudrait étudier -l'homme et la nature, et tout cela est trop pour de tels gens; ayant dessein -de faire mieux qu'eux dans cette affaire-ci, je n'ai imaginé qu'une chose, -c'était de ne les imiter en rien, il en a résulté que vous voilà tous deux -contens, qu'on m'indique une meilleure façon de juger les hommes, et je m'en -sers à la minute. - -Oh ! monsieur, s'écrie la petite fille, il est si vrai que vous m'avez rendue -contente, et je le suis tellement de ce jeune homme, que s'il veut, je -l'accompagne à Séville. --Quel est ton père, lui dit notre chef? --Laboureur, -pauvre et infirme. --A-t-il d'autres enfans près de lui ? Oui dà, monsieur, -j'ai ma grande sœur qui ne le quitte pas. --N'importe, tu lui es utile, tu -travailles pendant que ta sœur le soigne, tu lui manquerais dans sa -vieillesse. Retourne à ta maison, cache ce que tu as fait, non que ce soit un -mal dans le fond, mais c'est que les sots le voyent comme tel; donne à ton -père la moitié de l'argent que tu as gagné, et dis-lui que c'est une aumône -que l'on t'a fait. M'approuvez-vous, _Bachelier_, dit alors notre chef au -sévillan. --De toute mon ame, _seigneur cavalier_, répondit celui-ci, je ne -voudrais pas faire tort à un malheureux ; que ferais-je d'ailleurs de cette -enfant dans ma famille? --Qu'elle parte donc, dit Brigandos, et comme il -n'est pas nécessaire que vous vous retrouviez, gagne par là, camarade, voilà -le chemin de Séville; et toi, mon enfant, ajouta-t-il à la petite fille, -prends de ce côté, ce doit être celui de la maison de ton père. Tous deux -s'embrassent, tous deux se séparent, et nous ne quittons le local que quand -nous les jugeons l'un et l'autre trop éloignés pour se rejoindre. - -Homme équitable, dis-je à notre chef en nous remettant en marche, permettez- -moi de vous faire une question. Si cette jeune fille eût été plus attachée à -son honneur qu'à l'argent que vous lui avez fait donner, comment eussiez-vous -décidé le procès? - -Un de ces besoins impérieux qui ne connaissent aucun frein, entraînait cet -homme au crime malgré lui, me répondit notre capitaine, ce besoin trop -violent pour être délicat n'exigeait que d'être satisfait, et pour y réussir, -tout objet devenait indifférent; je lui aurais cédé pendant deux heures une -femme de ma troupe; dans une ville ou ici, le moyen de contenter cet homme -devenait facile. Comme vous voyez, il ne faut ni rouer ni pendre celui qui a -faim, il ne faut que lui donner à manger. En quel endroit qu'eut été porté la -cause, voilà donc toujours une des deux parties contente, et la jeune fille -tenant à son honneur, protégée, dégagée de ses liens, renvoyée sous bonne -garde à la maison de son père, le devenait également; écartez-vous de la -règle, moquez-vous de la loi, ne respectez que l'homme et la nature, vous -accommoderez toujours les plus épineuses affaires; mais si vous rigorisez, si -vous citez _Cujas_ et _Bartole_, si vous écoutez le préjugé, votre vengeance -ou vos intérêts, si vous répondez comme les sots: _ce n'est pas moi qui juge, -c'est la loi_; alors vous mécontenterez tout le monde, alors vous ne ferez -que des platitudes, et vous vous rendrez insensiblement vous et vos loix en -horreur à tout ce qui respire. Ayant entendu parler à Sainville d'une -multitude d'autres désordres moraux à peu-près semblables à celui-ci, dans -lesquels le libertin, aveuglé par sa passion, cherche plutôt une victime dans -l'objet qui lui sert, qu'une compagne à sa volupté, et sachant que ce genre -de vice occupait avec autant d'imbécillité que d'indécence la tête des -magistrats français; je demandai à notre _Licurgue_ ce qu'il pensait de leur -extrême sévérité sur cela:--Je la blâme fortement, me répondit-il aussitôt, -il n'est besoin ni de loix ni de punitions pour anéantir ces excès; les -dégoûts qu'ils inspirent aux uns, les regrets dont ils déchirent les autres, -suffisent à les anéantir chez un peuple; laissez ceux qui agissent et ceux -qui cèdent, se punir mutuellement l'un par l'autre, et gardez-vous de faire -de ces turpitudes de scandaleux éclats dont la connaissance déshonore le -magistrat, instruit l'innocence, et fait rire le vice; n'assurez pas sur-tout -une protection dangereuse à ces objets de l'intempérence publique, cette -protection que vos magistrats n'accordent que pour acheter à ce prix les -faveurs empestées de ces malheureuses, rend à ces créatures, par une -impardonnable inconséquence, les droits que leur avilissement leur enlève. -C'est replacer dans la société une vermine dont elle ne travaille qu'à se -délivrer, c'est ouvrir la porte à tous les vices, c'est encourager la -corruption des mœurs, c'est séduire une infinité de jeunes filles retenues, -sans cette protection dangereuse par le mépris et par la honte; et pourquoi, -en l'accordant cette fatale protection, la fille du bourgeois ou de l'artisan -ne volerait-elle pas à un genre de vie qui, avec beaucoup d'agrémens d'un -côté, leur assure encore de l'autre le droit d'être soutenues par les loix -qu'elles outragent comme le serait la citoyenne honnête qui les craint et qui -les respecte? Que ces juges prévaricateurs se convainquent donc une bonne -fois. (Si les attraits fardés de ces sirénes peuvent laisser pénétrer dans -leur ame le flambeau de l'équité, que l'intempérance absorbe), qu'ils se -convainquent, dis-je, qu'il n'est rien de plus dangereux qu'une protection de -cette espèce [16]; que le véritable esprit des mœurs exige que pour punir les -filles du consentement qu'elles accordent aux licencieux désirs du libertin, -elles trouvent dans l'acquiescement de ces mêmes désirs, la juste et -véritable punition de leur méprisable complaisance; quelles filles -embrasseront l'état à ce prix? et de ce moment, sans que des magistrats -jettent les yeux sur des vilenies qui les deshonorent, ne voilà-t-il pas tout -puni de soi-même; la courtisanne porte sur son corps meurtri la peine de sa -sordide prostitution, et le libertin qui n'en trouve plus, ou s'en prive, ou -devient tempérant; mais persuadez à vos prestolets de Thémis de renoncer par -sagesse à une branche épouvantable d'ordures qui doit leur valoir les -_épices_ ou le _monseigneur_, c'est prêcher régime à un gourmand, c'est louer -le luxe devant un avare [17]; Et tout en raisonnant ainsi, nous approchions -de Tolède. - -Nous appercevions déjà les montagnes entre lesquelles cette belle ville est -située; déjà nous distinguions les restes de l'Aqueduc des maures et la tour -du château où _Phillipe quatre_ tint si long-tems le _duc de Lorraine_ -prisonnier, quand _Brigandos_, faisant faire halte, nous dit qu'il ne voulait -pas coucher ce jour-là dans la ville, ayant des ordres essentiels à nous -donner avant. - -Nous voici près des ruines de la tour enchantée, poursuivit-il en nous les -faisant voir entre deux roches escarpées, à une demi-lieue au levant de -Tolède. . . . À quelques serpents près, nous serons bien là pour tenir -conseil, nous avons dans la ville qui s'offre à nos yeux, à côté de beaucoup -d'argent à faire, un grand nombre d'ennemis à craindre, il faut tacher, si -cela se peut, que la brebis paisse sans que le loup vienne la manger, il y a -là dedans des _adorateurs de dieu_ plus dangereux que des démons pour des -gens comme nous, entrons, amis, nous coucherons fort bien là, et pendant -qu'on fera notre souper, je vous raconterai l'histoire de cette tour. -L'anecdote qui la concerne est vraiment digne d'être recueillie. Nous -entourâmes notre chef comme nous avions coutume de faire quand il avait à -pérorer, et il nous parla dans les termes suivans. - -Ce que j'ai à vous dire sur ce monument, mes amis, est d'autant plus curieux -que c'est à ce trait d'histoire que remonte l'invasion des maures en Espagne, -ce fut cette tour que vint fouiller le roi Rodrigue, imaginant y trouver des -trésors, et qui disparut dans les airs après la recherche qu'il osa -entreprendre; mais ceci demande des détails, écoutez-moi donc avec attention. - -«Dom Rodrigue, le plus savant de tous les princes dans l'art de varier ses -débauches le moins scrupuleux dans les moyens de s'en assurer les victimes» -. . . Oh! mon ami, s'écria Dona Castillia en accourant avec effroi, sauvons- -nous, sauvons-nous d'ici, nous n'y sommes pas en sûreté. . . . Eh! qui y a-t- -il mignone, répondit notre chef en se levant? --Un cadavre de femme; là, -regardez là où j'allais allumer du feu pour faire cuire notre souper. --Un -cadavre? --Oui, en vérité. Nous nous levons, nous allons reconnaître, et nous -nous convainquons bientôt tous que notre doyenne n'a que trop bien vu; -c'était une fille de vingt à vingt-deux ans, percée de deux coups de dague -dans la poitrine, mais elle était si parfaitement belle, il y avait si peu de -tems qu'elle était morte, qu'aucun de ses traits n'étaient encore altérés. ---Il faudrait décamper, si nous faisions bien, dit le chef, mais, de par tous -les diables, quand la justice entière de Tolède devrait venir ce soir-ci, je -n'irai pas plus loin; qu'on fasse un trou, qu'on mette dedans cette -infortunée; qu'on fasse des rondes et des patrouilles, et tenons-nous -tranquilles; celui qui a tué cette femme n'ira pas dire qu'il l'a mise là; il -faudrait être bien malheureux pour qu'on vînt nous accuser de ce crime. -D'ailleurs la voilà en terre . . . On ne la voit plus . . . _Ce que terre -cache est bien caché_. . . . Courage, amis, ne nous dérangeons pas. . . . Il -faut convenir qu'il y a pourtant des gens plus méchans que nous dans le -monde; eh bien, ce ne sont pas les plutôt pris. . . . La providence est si -juste que le malheureux qui succombe n'est jamais que celui qui pour se -livrer à quelques vertus n'a pas toujours suivi la route du crime, sa bonté -le perd, au lieu que celui qui n'a point cessé d'être méchant, accoutumé à -prendre plus de précautions, n'échoue jamais dans les périlleux sentiers de -la vertu; cette réflexion est cruelle, mes amis, mais les circonstances la -font naître, et je ne puis la taire. Quoiqu'il en soit, couchons-nous, je ne -suis plus en humeur discourante. . . . Il nous faut partir d'ailleurs demain -avant l'aube du jour. Nous nous endormîmes, et la nuit se passa -tranquillement. - -Amis, dit notre chef le lendemain avant de nous mettre en marche; sans -d'importantes affaires, je ne séjournerais point dans la ville dangereuse où -nous allons arriver, mais on m'y appelle depuis long-tems, il m'est -impossible de différer. Un vieux chanoine mozarabe [18] m'attend pour ranimer -sa vigueur par des potions cordiales dont je possede seul le secret; une de -ses nièces arrive à dessein de passer six mois avec lui, il veut, malgré ses -soixante ans, la recevoir comme s'il n'en avait que vingt. Le duc de Medoc -m'écrit lettre sur lettre pour aller lui protéger un enlèvement. . . . Le -grand vicaire de l'archevêque a eu le malheur de faire un enfant à la nièce -de son patron, il veut que j'aille détruire son ouvrage. . . . Je n'en ferai -pourtant rien, vous le savez, je ne me mêle pas de ces infamies. . . . -D'ailleurs, c'est le tems de la foire, les grandes opérations où je vais me -livrer vous protégeront, et à l'ombre de mon crédit, vous pourrez manœuvrer -en sûreté. _Rompa-Testa_, ajouta-t-il en s'adressant à son fils, et toi, -_Brise-idoles_, écoutez bien ce que je vais vous dire. - -«Il y a dans la cathédrale un excellent coup à faire; on y voit dans la -chapelle Notre-Dame une statue de la vierge couverte d'une robe de soye, -brodée en diamans, en rubis et en émeraudes. Jamais la mère de Jésus, qui -était la maîtresse d'un pauvre charpentier, ne fut vêtue si magnifiquement; -ne tolérons point le défaut de costume; opposons-nous à ce luxe indécent. Il -ne faut point tromper les arts; vous entrerez furtivement dans cette église, -vous dépouillerez la patrone, dont le corps nud est assez beau, sans doute, -puisqu'il est d'argent massif. . . . De par tous les diables, je voudrais -bien la tenir, mais ne pouvant avoir la bête, vous vous contenterez du licol; -vous me rapporterez ce haillon précieux: si le coup réussit, je vous fais -tous deux mes lieutenans: vous autres, continua-t-il, en s'adressant au reste -des hommes; vous voyagerez dans les rues; vous vous glisserez dans les -foules; et quand vous aurez fouillé dans une des poches du juste-au-corps -d'un homme, vous mettrez subitement la main dans l'autre poche, de peur que -la différence des poids ne le fasse douter de quelque chose. --Pour vous, -mesdemoiselles, vous vous séparerez deux par deux, et vous irez vous loger -près de la Vega-il-rio [19], quartier qui nous est spécialement destiné. ---Vous Clémentine, et vous Léonore, voilà une adresse particulière, près des -Cordeliers, . . . vous y serez parfaitement bien; je vous ferai, ainsi qu'aux -autres femmes de ma troupe, tenir mes ordres régulièrement tous les jours; et -vous vous transporterez, ainsi qu'elles, chez les différentes personnes que -je vous indiquerai, pour y dire la bonne aventure, et pour en trouver, si bon -vous semble. Je ne gêne ni ne contraint personne. Que chacune de vous ait sur -elle pour le besoin, le somnifère, dont l'effet est sûr, et qu'elle en use -suivant les cas. Vous dona Cortillia, voilà de l'hippomane [20], ménagez-le, -et vendez-le bien; car il devient furieusement rare. Les ordres donnés, nous -nous mîmes en marche, et nous entrâmes par peloton dans la ville. - -Enfin, séparés de la troupe, et marchant seules, Clémentine et moi, pour nous -rendre au logement qui nous était indiqué, j'entretins à l'aise, mon amie, du -désir que j'avais de quitter, dès l'instant, la mauvaise compagnie avec -laquelle nous avions le malheur d'être associées. Ce chef est un brave homme, -dis-je à ma compagne, ses principes sont sûrs, et j'aime sa philosophie; il -serait fait pour commander par-tout, et il n'est aucune société qui ne se -loua de son administration; mais il ne se trouve ici qu'à la tête d'une bande -de coquins; et malheureusement nous en faisons partie. Ô! Clémentine, il -faudrait quitter ces gens-là. Mon amie m'objecta le défaut de fonds; -Brigandos qui nous avait indiqué un logis où nous devions être reçues, rien -qu'en le nommant, ne nous avait pas laissé d'argent; il était même -expressément convenu avec nous, de remettre chaque jour à celui de ses gens, -par lequel il nous enverrait ses ordres, tout ce que nous pouvions gagner. -D'ailleurs, objectait Clémentine, ces bonnes gens nous ont bien reçus, quand -nous ne savions où donner de la tête. Il n'y aurait-il pas de l'ingratitude à -les quitter, quand nous pouvons leur être utile? Ce penchant subit à la -reconnaissance, m'étonna dans cette chère fille, que guidait rarement la -vertu; j'en induisis qu'elle n'était nullement fâchée de la vie qu'elle -menait, et qu'il deviendrait fort difficile de la lui faire quitter. --Une -troisième raison, ajoutait Clémentine, se fonde sur les dangers inévitables -pour nous, si nous voulions échapper à ces bohêmiens, ils nous ressaisiraient -assurément par-tout, et malgré l'honnêteté qu'ils font paraître, tant que -nous nous conduisons bien, ils nous traiteraient assurément très-mal, si nous -venions à changer de procédés. --Mais une partie de ces mêmes raisons -n'existera-t-elle pas de même à Madrid? Non, dès en arrivant je te mène chez -mes amis, et leur protection nous sert contre les entreprises de ces mauvais -sujets. Ne savent-ils pas bien d'ailleurs que nous ne sommes avec eux que -jusques-là? --Allons donc, suivons notre destinée, puisqu'elle nous entraîne -encore à courir l'aventure. - -Clémentine me fixant alors avec cette sorte d'embarras inévitable au vice, -quand il sait bien qu'il va être combattu, me demanda quels étaient mes -projets dans Tolede? --De m'y conserver aussi pure que je l'ai toujours été -depuis que j'ai quitté mon époux. . . . La mort même ne me ferait pas changer -de dessein. --Je suis bien loin d'en promettre autant; la sagesse commence à -m'ennuyer; je suis libre, je n'ai de fidélité à garder à personne; le genre -de vie que je mène échauffe mon physique; les exemples que je reçois, les -choses que j'ai faites, enflamme ma tête. . . . Que me revient-il de tant de -pudeur, je n'en fais pas moins le métier d'une fille perdue? . . . On serait -bien dupe de s'attacher à la réputation, quand les circonstances nous -l'enlèvent, ce qui m'a toujours consolé d'un premier faux pas, c'est qu'il -contraint au second, et qu'il en assure la tranquillité; la plus grande de -toutes les folles est celle qui, déjà déshonorée par un travers, a la bêtise -de s'en refuser un autre. . . . Tous les frais ne sont-ils pas faits? Il y -avait à la première chûte un peu de peine et beaucoup de plaisirs, il n'y a -plus que des roses à la seconde. Toutes les épines ont disparues. --Eh quoi! -lorsqu'il s'agissait de notre bonheur, . . . lorsque nos effets présentés -devant nous deviennent la récompense de notre faiblesse, la vertu te -soutient, tu résistes; et quand il n'est question ou que d'un léger profit, -ou que d'un fol espoir de volupté, te voilà prête à te rendre? --Que tu -connais mal le cœur des femmes, si tu n'admets pas cette inconséquence! C'est -l'instant qui nous détermine, c'est le caprice, c'est le tempérament. . . . -On est sage par une fortune, on devient catin pour un joli homme, --Oh ciel! -te voilà séduite encore une fois. --Je ne te cache pas qu'une de nos -compagnes m'a indiqué l'adresse d'un gentilhomme de cette ville, passionné -pour les femmes de notre état, et qui indépendamment des plaisirs que je dois -attendre de son âge et de sa figure, me comblera si je veux de présents. --Et -si notre chef t'oblige à lui tout donner? --Je le ferai, et il me le rendra à -Madrid; ce sont nos conventions. Qui peut compter sur les secours que nous -espérons dans cette capitale? La mort ne peut-elle pas nous avoir enlevé ceux -de qui nous les attendons? Ce que je gagne ici nous reste alors, nous nous en -aidons toutes deux; --ainsi, que les secours que tu attends à Madrid s'y -trouve ou non, de toute manière nous quitterons cette compagnie? --Mais -Clémentine, qui, comme vous voyez, se coupait dans deux ou trois endroits de -ses réponses, m'en fit encore une ici tellement remplie d'incertitude, que je -vis bien qu'il fallait peu compter sur elle, . . . et que ce qu'il me restait -de mieux à faire de mon côté, était de me résoudre à suivre aussi ces -malheureuses gens jusqu'à Pampelune, où ils comptaient aller, et là de -m'échapper dans la première ville de France, où la justice, entre les mains -de laquelle je comptais me jetter, me donnerait et les secours et les -protections nécessaires pour regagner ma province! mais le ciel, comme vous -le verrez bientôt, rompit tous ces beaux projets, et vint arrêter mes -désordres, sans que j'eusse besoin de m'en mêler. - -J'essayai tout encore avant que d'arriver à Tolède, pour détourner ma -compagne de ses funestes projets; mais quand une femme court à sa perte, plus -l'on emploie de moyens pour l'en empêcher, mieux on la plonge dans le -précipice, ses désirs croissent en raison des dangers qu'on lui fait -craindre, et l'enfer fût-il à ses pieds, elle ne s'y jetterait qu'un peu plus -vite. Il n'y eut rien que je n'employai pour retenir ma compagne; rien -qu'elle ne m'opposa pour légitimer sa faute; jamais éloquence ne fut plus -rapide. C'était celle d'une mauvaise tête et d'un excellent physique, -rarement celle-là manque d'énergie. - -Quand Clémentine vit que je renonçais à la persuader, elle voulut m'haranguer -à son tour; elle employa pour me seduire une partie des mêmes argumens dont -elle venait de faire usage, pour prouver qu'elle avait raison de faiblir; -elle crut qu'elle serait aussi habile à me corrompre, que je l'avais été peu -à la convertir; elle avait, disait-elle, une autre adresse pour moi; j'aurais -pour le moins autant de plaisir, et peut-être encore plus de profit qu'à -celle qu'elle se réservait. . . . Quel gré me saurait-on de ma retenue, et -comment y ferais-je croire? après la liberté dont j'avais joui, . . . après -la vie que j'avais menée, pourrais-je me flatter d'en imposer à qui que ce -pût-être? J'aurais donc, avec le regret de n'avoir point connu le bonheur, le -chagrin de ne pouvoir pas même convaincre de ma vertu. . . . --Va, ma chère -amie, continuait cette syrêne, c'est à notre personne, bien plus qu'à notre -sagesse, que les hommes attachent du mérite; leur cœur est tellement dépravé, -que cette pudeur même que tu crois si précieuse, cesse de l'être à leurs -regards aujourd'hui. Ils s'imaginent que nous valons moins dès que nous avons -encore ce que l'on ne conserve jamais quand on veut quelque chose, ils -croyent que si nous n'avons pas succombées, c'est bien plutôt par la -faiblesse de l'attaque, que par la force de la défense; . . . Mais à supposer -que le mari pour qui tu te conserves, ne sente pas le prix de cet -effort . . . Seule à jouir dans ce cas-là, auras-tu connu de grands plaisirs? -T'imagines-tu que cette sorte de vanité en fasse goûter de bien réels? Et -pour les faibles chatouillemens de l'orgueil, qui ne sont que des jouissances -illusoires, tu te seras donc privée de celles des sens dont les délices sont -inexprimables? . . . Mais allons plus loin, si personne ne divulgue cette -faute à l'époux que tu respectes, s'il est certain qu'il peut l'ignorer -toujours, te voilà donc, même en la commettant, idéalement aussi pure à ses -yeux, que si tu ne l'avais pas commise; ce n'est pas la faute en elle-même -qui peut t'affliger, puisqu'il n'en reste aucune trace; sa douleur ne viendra -que de la savoir; s'il ne la sait jamais, plus de douleur. . . . Il y a -mieux, c'est qu'il serait infiniment plus malheureux, la croyant, quoiqu'elle -ne fût pas, qu'il ne peut l'être, l'ignorant quoiqu'elle soit: ce n'est donc -pas toi qui tient son bonheur en tes mains. Ce bonheur sera ou ne sera point -en raison de l'opinion qu'il aura reçue; travaille à ce que cette opinion -soit bonne, quoique ta conduite soit mauvaise, enveloppes-toi des voiles du -mystère, et deviens, si tu veux, sous leur ombre, mille fois pis que -Messaline ou Théodora; tu l'auras rendu plus heureux que si ta conduite était -bonne, et que l'opinion fût contre toi [21], quelle folie de se gêner dans ce -cas! c'est se rendre esclave pour le plaisir de porter des chaînes; c'est -refuser de s'y soustraire, quand la raison même nous en dégage. Ces -considérations réfléchies, si tu les porte encore, ces malheureuses chaînes, -tu n'agis plus alors que pour ta satisfaction personnelle et cette jouissance -intérieure est-elle autre chose que de la déraison et de l'entêtement? En -dois-tu valoir moins à tes propres yeux, pour avoir valu davantage à ceux des -autres? Te dépriseras-tu donc en proportion de ce qu'on t'aura estimée? -Seras-tu vile à tes regards, pour avoir un instant cédé aux plus doux -penchans de la nature? Crois-tu que ces penchans qu'elle nous inspire, soient -moins doux que la triste satisfaction au pied de laquelle lu les immole? Mais -raisonnons . . . Ton époux t'aime ou il ne t'aime pas; s'il t'aime, n'ais pas -peur qu'une chose qu'il ignorera toujours, puisse le refroidir à ton égard; -et ne crains pas qu'une chose qui ne blesse qu'un préjugé d'opinion, puisse -te rendre un instant moins vertueuse. S'il t'aime, dût-il même la savoir -cette chose. . . . Que de motifs pour l'excuser; . . . ton âge, . . . -l'abandon dans lequel les circonstances le forcent à te laisser, toutes les -causes irrésistibles du physique, et s'il a l'ame sensible, le plaisir même -que cette faute t'aura procurée. Un époux vraiment aimable et juste, jouit -bien plus des voluptés que sa femme goûte, que des sacrifices qu'elle lui -fait, n'est-il pas bien plus doux de permettre des jouissances, que d'imposer -des fers? Quel est donc l'être barbare qui se délecte à des privations? Lui -en doit-on dès qu'il en exige? Ah! n'est-il pas plus délicat d'imaginer qu'on -rend ce qu'on aime heureux, par la liberté qu'on lui laisse, qu'il ne peut -être flatteur d'acheter le triomphe de l'amour-propre, au prix des sensations -de ce malheureux être immolé à notre vaine gloire? Donc aucun obstacle à te -livrer, aucun inconvénient à ce que ton époux le sache même si réellement il -t'adore avec délicatesse, et s'il ne t'aime plus, quel regret n'auras-tu pas -d'avoir été la dupe d'un sentiment éteint? Quand tu lui faisais les plus -grands sacrifices. . . . Ainsi, qu'il t'aime ou qu'il ne t'aime pas, tu auras -toujours eu tort de ne pas céder, et tu auras toujours à te repentir de ne -l'avoir pas fait, pouvant le faire impunément. Je ne t'oppose pas la -religion, je sais trop combien la justesse et la bonté de ton esprit te -rendent supérieure à ces freins ridicules. Je ne combats que ton orgueil et -ta folie, que ton entêtement et que tes préjugés; je ne cherche à détruire -qu'eux, trop sûre que c'est à eux seuls à qui tu sacrifies les plus doux -plaisirs de la terre . . . Ah! jouis-en, jouis-en Léonore; l'âge où nous -sommes créés pour eux, passe comme la fraîcheur des roses; et quand nous -sommes effeuillées comme elles, les froides jouissances de la vanité nous -dédommagent-elles de tout ce que nous avons fait en leur faveur? - -Pour quant à moi poursuivit Clémentine, je ne te le cache pas, mon parti est -pris, j'aimerais mieux mourir que de ne pas me donner non-seulement à celui -qu'on m'indique, mais à tous ceux qui voudront de moi . . . à tous ceux que -mes charmes pourront séduire. . . . Et pourquoi donc seraient-ils faits ces -charmes? si ce n'étoit pas pour les livrer; n'est-ce pas pour plaire que la -nature nous a faites jolies? Si c'était un crime que de lui céder, nous -aurait-elle donné les appas qui nécessitent la chûte? Ah c'est qu'elle veut -qu'on la fasse dès qu'elle nous prodigue tout ce qu'il faut pour y être -entraînées; et celle qui lui résiste en rendant les frais inutiles, l'offense -bien plus griévement, que celle qui, connaissant le prix des dons, ne pense -qu'à en multiplier l'usage. . . . Vis et meurs sans plaisir près de ton -phantôme de vertu . . . Moi, je n'existe plus que pour l'immoler au plus -léger de mes caprices. - -Ô Clémentine, m'écriai-je, je le vois bien je vais te perdre, entraînée par -une foule de nouveaux plaisirs, tu ne sentiras plus ceux de l'amitié, je ne -t'aurai aimée que pour te plaindre, je ne t'aurai connue que pour te pleurer. ---Ne m'attendris pas dit Clémentine. . . . Non sois sûre que je t'aimerai -toujours; mais ne cherche pas à ouvrir mon ame dans l'espoir de la faire -changer, je l'endurcirais plutôt que de me laisser vaincre; n'employe nulles -ruses avec mon cœur, elles échoueraient toutes aux résolutions de mon esprit. -Ne crains point qu'une affaire d'amour aille t'enlever ton amie? Il ne s'agit -pas de délicatesse dans les travers que je médite, il n'est question que de -besoins, je ne veux pas connaître l'amour, je ne veux que me r'accommoder -avec ses plaisirs. --Et que sont-ils sans le cœur? --Tout, on ne les goûte -bien que quand on n'aime pas, c'est pour les autres qu'on jouit dès qu'on -aime; ce n'est que pour soi dès que le sentiment n'est pour rien, je ne veux -pas l'échauffer ce cœur, je ne veux qu'amuser les sens; et le calme de -l'indifférence, est délicieux pour analyser des sensations; uniquement -occupée de soi, méprisant souverainement celui qui ne pense qu'à nous, peu -curieuse de ce qu'il éprouve . . . Sacrifiant tout à soi-même, on jouit si -philosophiquement. . . . - -Ah! Léonore, Léonore, si tu savais combien il est doux de ne pas aimer et de -se sentir persuadée que l'on l'est; il y a à cela une sorte de friponnerie -qui met un sel bien piquant au moral d'une jouissance. - -Ces discours que je réfutais en vain, parce que malheureusement le cœur a -presque toujours tort avec l'esprit; tous ces argumens d'une mauvaise tête, -m'allarmant sans me persuader, nous conduisirent enfin aux portes de Tolède; -nous avions presque toute la ville à traverser pour arriver dans le quartier -qui nous était indiqué; à peine fûmes-nous dans la place des Carmes, que nos -physionomies, nos tailles, nos singulières parures, attiraient sur nous les -regards de tout le monde, et Clémentine sa guitarre en écharpe, soutenait -cette insultante curiosité, avec une éffronterie qui dévoilait ses mœurs; un -des effets de la corruption, est de détruire en nous le sentiment pénible de -la honte, on ne rougit plus dès qu'on est décidé à se tout permettre, et -cette modestie qui nous retenait souvent encore, s'anéantit sous les attraits -séduisans du vice. Voilà pourquoi le premier ouvrage de la séduction, est -d'absorber la pudeur dans l'ame de celle qu'on travaille à corrompre; on fait -bientôt tout ce qu'on veut d'une jeune fille, quand on l'a convaincue de la -bisarrerie de s'allarmer des mouvemens de la nature, et les freins que l'on -ridiculise, sont bien plutôt brisés que ceux que l'on combat [22]. Pour moi, -je baissais les yeux, je ne sais ce que j'aurais donné pour être à cent -lieues delà. - -Nous arrivâmes enfin chez une femme d'environ cinquante-cinq ans, logée dans -une petite rue derrière les Cordeliers, et dont la maison me parut fort -suspecte, mais il n'y avait pas à reculer, nous eussions difficilement été -reçues ailleurs, nos parures nous ayant fait reconnaître; La patronne qui -s'appelait _dona Laurentia_, nous admit sans difficulté. Après s'être informé -de son ami Brigandos, elle nous montra une chambre à deux lits, dont elle dit -que nous pouvions disposer. Et sans aucune autre cérémonie préalable, elle -nous demanda si nous voulions recevoir des hommes, Clémentine avait bien -envie de répondre qu'oui, mais à l'empressement qu'elle me vit à demander -instamment de n'être point soumises à cette règle, elle crut devoir prendre -le parti du silence. - -À votre aise, dit _Laurentia_, ma maison est aussi sûre que l'hôtel du -_Corrégidor_, il n'y vient jamais que d'honnêtes gens, pour éviter le train, -je ne reçois jamais que de vieux prêtres, il n'y a pas de danger avec ceux- -là. . . . Tenez écoutez . . . entendez-vous d'autre bruit que celui que les -opérations légitiment; eh bien! j'en ai pourtant six dans mes chambres avec -un pareil nombre de pensionnaires. . . . Ils redescendront dès qu'ils auront -fait, il en reviendra d'autres, et vous n'entendrez jamais plus de train; oh! -grand dieu dis-je à Clémentine, où sommes-nous donc? Ne t'en inquiète point -me dit cette folle en éclatant de rire, n'entends-tu pas que madame te dit -que nous serons ici comme nous voudrons. --Assurément, reprit la duègne, on -ne contraint personne chez moi . . . Liberté entière, si les demoiselles dont -je vous parle reçoivent du monde, c'est qu'elles le veulent bien, soyez très- -sûres que l'on n'entrera point chez vous par force. . . . Mais je vous -conseille de vous réjouir . . . Nous voilà dans le temps de la foire . . . -Vous êtes jolies . . . vous ne manquerez pas de pratiques, je vous le répete, -ma maison est sûre; savez-vous qu'il y vient des filles des plus gros -bourgeois de la ville. . . . De petites poulettes en mantilles noires, qui -disent à leurs parens qu'elles vont à confesse . . . et comme les églises -sont humides, je les reçois ici, le directeur s'y trouve, et la cérémonie se -passe sans scandale. . . . La pénitence est quelquefois un peu rude, mais au -moins sont-elles toujours sûres de l'absolution. --Madame dis-je à notre -hôtesse, nous sommes encore novices dans le métier, nous nous contenterons -d'exécuter les ordres de _Brigandos_, nous irons par-tout où il nous enverra, -mais nous ne recevrons assurément personne; ensuite nous traitâmes de notre -nourriture, _Laurentia_ nous dit qu'ordinairement avec les femmes que lui -envoyait notre chef, elle se chargeait de toutes ces choses, et qu'elle ne -nous laisserait manquer de rien, elle sortit; nous envoya tout ce qui était -nécessaire, et nous ne songeâmes ce premier jour qu'à nous reposer. - -Le lendemain comme nous ouvrions nos fenêtres, le premier spectacle qui nous -frappa, fut l'appareil lugubre d'un malheureux que l'on conduisait au -supplice, il était suivi d'une foule innombrable. . . . Dans tous les pays du -monde, et peut-être plus en Espagne, qu'ailleurs, cette fatale curiosité est -toujours celle du peuple. . . . --Quel est le crime de cet homme demanda -_Clémentine_ à _Laurentia_? --Un événement affreux arrivé avant-hier, le -coupable n'ayant pu soutenir l'horreur de son crime, est venu l'avouer lui- -même. C'est un des premiers seigneurs de la ville, je suis surprise que vous -n'ayez pas entendu parler de cela, tout s'est passé à une demie lieue d'ici, -précisément du côté d'où vous venez. --oh ciel dis-je, je parie que nous -avons vu la victime . . . Et que cette infortunée jeune fille . . . --Une -fille assassinée, vous l'avez vue? --Oui. --C'est celà, c'est celà . . . Oh -l'histoire vous fera frémir. . . . Mais que vois-je? . . . Cachez-vous -mignones, voilà deux cordeliers qui me font signe, nous les gênons, ils -veulent s'introduire secrétement chez moi. . . . Dînez en paix, j'irai vous -tenir compagnie au dessert, et vous faire part de cette sanglante aventure. -La duègne sortit . . . les cordeliers entrèrent. . . . Nous dinâmes, et à -peine eûmes-nous fini que Laurentia reparut; écoutez-moi, nous dit-elle, je -vais vous raconter la cause de la fin tragique de ce gentilhomme que vous -venez de voir passer, et qui vient de mourir comme un saint. - -Ici Léonore ayant demandé à la compagnie si l'on désirait qu'elle rendit -cette histoire, et tout le monde l'y ayant invitée elle le fit de la manière -suivante. . . . - -[Footnote 1. Des loix très-sages punissaient en Sirie bien plutôt celui qui -par défaut de soins, exposait ses effets à la tentation, que celui qui les -dérobait; celui qui manque et qui prend ce qu'il trouve, fait, à fort peu de -choses près, ce qu'il a dû; mais celui qui laisse ce qu'il possède à -l'abandon, est loin de faire ce qu'il aurait dû faire, et mérite, par -conséquent, une punition, bien plutôt que l'autre. Voilà comme raisonnaient -les Siriens.] - -[Footnote 2. Saint-Thomas objecte seulement contre la sorte d'inceste dont il -s'agit ici, que si les frères s'alliaient à leurs sœurs, il en résulterait un -trop grand amour dans les ménages, amour qui deviendrait alors par sa trop -grande force, contraire à la chasteté; on a peu de chose à dire contre ce -qu'on a dessein de réfuter, quand on est réduit à employer de tels sophismes; -c'est donc à dire, d'après Saint-Thomas, que l'inceste est vicieux parce -qu'il nait de lui ce qui fait la plus grande perfection des mariages; -avouons-le, il est absolument impossible de trouver un argument légitime -contre ces sortes d'alliances, mais il est aisé de prouver en revanche quelle -foule de vertus il en résulterait.] - -[Footnote 3. Nous lisons dans le quatrième livre de l'Énéide: - - _Nocturnos que ciet manes mugire videbis_ - - _Sub pedibus erram._ - -Et dans Horace, satire 8, livre premier: - - _Cruor in fossam codjusus ut inde_ - - _Manes alicerent animas responsa daturas._] - -[Footnote 4. Voilà où Brigandos est dans l'erreur. Un meilleur logicien l'a -dit dans ce même ouvrage, et avec bien plus de raison: _il n'est jamais -permis de faire le mal pour arriver au bien_. Peut-être verrons-nous notre -Bohême agir et raisonner mieux par la suite.] - -[Footnote 5. La mandragore est la racine de brivna, sa forme est celle de -l'homme. On lui attribue la propriété d'engourdir les sens; d'autres disent -que semblable au ginseng, elle excite à l'amour. Circé s'en servit dans ses -enchantemens, et ce fut là, dit-on, le secret de Jeanne d'Arc; quelques -personnes prétendent qu'elle est produite _ex semine hominis suspensi vel -quovis alio supplicio morte muletati_. --Pour qu'elle ait de la vertu, il -faut qu'elle soit cueillie au printemps, lorsque la lune est en conjonction -avec Jupiter ou Venus. La distribution de cette poudre par les Bohémiens, -paraît contrarier un peu ce qu'ils ont dit tout à l'heure en se défendant de -causer des avortemens. Car on sait que cette racine produit ce criminel -effet, et vraisemblablement ils en distribuaient dans plus d'une intention.] - -[Footnote 6. On n'est point encore convenu d'un nom honnête pour cet -égarement. Celui que les femmes de mauvaise vie lui donnent, est affreux, -puisque _Sapho_ s'immortalisa bien plus par ce désordre que par ses vers; -pourquoi ne conviendrait-on pas de nommer _saphotisme_ ce travers singulier -du libertinage des femmes.] - -[Footnote 7. Il ne faut pas que le lecteur s'étonne de voir Brigandos quitter -les principes de sa religion dans le morceau suivant, ainsi que dans -quelqu'autres. Chaque fois qu'il parle à des gens qui ne sont pas au fait de -ses principes, il est tout simple qu'il s'accommode aux leurs; nous le -reverrons redevenir manichéen, lorsqu'il parlera à ses femmes, ou à ses -compagnons.] - -[Footnote 8. C'est, dit l'auteur des talismans justifiés, le sceau, la -figure, le caractère ou l'image d'une figure céleste, d'une planète ou d'une -constellation gravée sur une pierre simpathique, ou sur un métal -correspondant à l'astre, par un ouvrier qui ait l'esprit attaché à l'ouvrage -et à la fin de son ouvrage, sans être distrait par quoi que ce puisse être, -au jour, à l'heure de la planète, en un lieu fortuné, par un tems serein et -beau, afin d'attirer plus fortement les influences du ciel, par un effet -dépendant du même pouvoir et de la vertu de ses influences.] - -[Footnote 9. C'est de cette indécente manière que beaucoup de curés en -Espagne et même dans plusieurs provinces de France, portent le viatique dans -les campagnes.] - -[Footnote 10. Ces événemens étaient pour lors ceux du jour.] - -[Footnote 11. L'or et l'argent étaient en Espagne en si grande abondance, dit -Strabon, qu'on rencontrait quelquefois des masses de ces métaux en labourant; -les rivières en charriaient, et l'on creusait rarement la terre sans trouver -les rameaux d'une mine. Strab. Lib. 3. - -Les Siriens et les Phéniciens n'y formèrent de si riches établissemens qu'à -cause de cela.] - -[Footnote 12. C'est la prétention et le droit des Catalans comme noble, titre -qu'ils se donnent tous.] - -[Footnote 13. Environ 25 écus.] - -[Footnote 14. Environ 42 liv.] - -[Footnote 15. Les quinze piastres font à peu près 84 l.] - -[Footnote 16. Il n'y a qu'à Paris et à Londres où ces méprisables créatures -soient ainsi soutenues. À Rome, à Venise, à Naples, à Varsovie, à Pétersbourg -on leur demande lorsqu'elles comparaissent aux tribunaux dont elles -dépendent, si elles ont été payées ou non; si elles ne l'ont pas été, on -exige qu'elles le soient, cela est juste; si elles l'ont été, et qu'elles -n'ayent à se plaindre que de traitemens, on les menace de les faire enfermer -si elles étourdissent encore les juges de saletés pareilles; changez de -métier, leur dit-on, ou si celui-ci vous plaît, souffrez-le avec ses épines. -Aussi, dans toutes les villes, y a-t-il un tiers de ces filles de moins qu'à -Paris et à Londres, proportion gardée.] - -[Footnote 17. Il est très-extraordinaire qu'un magistrat ait mis dans sa -cervelle qu'il pouvait résulter quelque bien d'éclairer et de publier les -secrètes horreurs que le libertinage enfante. Comment ce magistrat tel qu'il -soit ou tel qu'il ait pu être, a-t-il arrangé ce systême avec la religion ou -la décence dont les loix s'opposent si formellement à cette publicité? Il -faudrait au contraire punir sévèrement la malheureuse prostituée assez bête -pour revêler ces écarts, et qui en les dévoilant non seulement se fait tort à -elle-même, mais corrompt et le juge qui se délecte à ces indignes -confidences, et tous ceux qui vont les apprendre par l'éclat du juge. Que -l'on daigne un instant comparer le danger qui peut naître de fermer les yeux -sur ces vilainies, à celui qui résulte de leur scandaleux éclat; ne vaut-il -pas mieux qu'il y ait dans une ville cent libertins cachés que d'en faire -éclore aussitôt dix mille, en divulguant les travers de ces cent? Avant le -règne de Louis quinze, on ignorait cet art infâme de pervertir ainsi la -jeunesse, et de produire un très-petit bien, en opérant d'aussi grands maux, -il n'y avait point d'espions tentateurs, point de journaux chez les -courtisanes, et tout allait aussi bien qu'aujourd'hui; c'est à Sartine que -furent dues ces absurdités inquisitoires, et c'est depuis ce _grand_ -magistrat, qu'un homme sait aujourd'hui à quinze ans, ce qu'il ignorait -encore à quarante autrefois. On ordonnait à ce méprisable espagnol de faire -des listes de toutes ces turpitudes, pour en réveiller l'engourdissement du -souverain. Cet imbécile imagina qu'il fallait colorer d'un vernis d'équité la -déshonorante fonction dont on le chargeait, et prendre l'amour des mœurs et -de la décence pour excuse de ces vexations. Malheureux Français, voilà comme -on vous trompait, comme on se moquait de vous. . . . Voilà comment, pendant -que vous chantiez et couriez vos catins, on enchaînait votre liberté, comme -on grévait vos goûts et vos fantaisies les plus simples. Comme on mettait des -entraves sur vos besoins les plus naturels, et comme on gangrenait vos enfans -et tout cela sous le spécieux prétexte d'une excellente police. Les Romains -conquéraient l'univers et n'avaient point d'espions chez leurs courtisanes. -On assure qu'il fut présenté à l'illustre magistrat dont il s'agit ici, un -ingénieux projet de vexation sur le citoyen, en raison de la manière dont il -perdrait son urine. Le premier plan ayant passé, celui-ci pouvait bien avoir -lieu malheureusement, il y avait peu de profit, aucun détail obscêne, point -de liste qui put amuser les petits soupers du roi, et Sartine refusa.] - -[Footnote 18. Chapelle fondée sous ce nom pour 12 chanoines, dans la -cathédrale, par le cardinal Kimènès. On appelle ainsi les nouveaux chrétiens, -c'est-à-dire les maures convertis.] - -[Footnote 19. Promenade de Tolède.] - -[Footnote 20. L'hippomane est regardé, par les gens crédules, comme le plus -sûr de tous les talismans; c'est une excroissance de chair qui se trouve au -front des poulains naissans; il est rare, parce que la mère l'arrache à -belles-dents du front du poulain, dès qu'elle l'a mis bas; son effet est de -se faire aimer de la femme à qui l'on en fait avaler.] - -[Footnote 21. Théodora était femme de Justinien; voyez ses désordres dans -Procope; une partie des loix que nous suivons encore est l'ouvrage de ses -amans, en amusant son mari de ces codes atroces, elle lui voilait sa -conduite; l'imbécile Justinien compilait et sa femme couchait.] - -[Footnote 22. La raison de cela est simple; c'est avec de l'esprit qu'on -résiste aux argumens que le vice emploie pour triompher. Tout ce qu'on -objecte flatte donc, parce qu'on n'y parvient qu'en développant une qualité -qui nous honore; mais s'il est démontré que la conduite qu'on a, que les -opinions qu'on adopte soient réellement des ridicules, voilà l'orgueil -compromis, et dès ce moment on change de plan; le ridicule blesse tellement -notre vanité, que s'il était possible de persuader l'être le plus sage, que -la vertu est un ridicule; il l'abjurerait à l'instant.] - -________________________________________ - -LE CRIME - -DU SENTIMENT, - -OU - -LES DÉLIRES DE L'AMOUR. - -NOUVELLE ESPAGNOLE [1]. - -IL n'y avait point à Tolède de maison plus riche que celle du comte de -_Flora-Mella_, point de seigneur dans les deux Espagnes, qui joignit à cet -avantage, une naissance plus illustre, et de plus flatteuses prérogatives; -mais la fortune ne se soutient pas toujours également chez ceux qu'elle -favorise ainsi, et sa main inconstante ne les élève souvent au faîte des -grandeurs que pour les en précipiter avec plus d'éclat. - -Le comte marié fort jeune, avait perdu sa première femme au bout de trois -ans, et n'en ayant eu qu'une fille, il était résolu de se lier encore sous -les loix de l'hymen. Ces seconds nœuds réussissent rarement, le comte en -devint la funeste preuve; une demoiselle de la maison de _Brajados_, belle et -riche sans doute, fut l'objet qui le captiva, mais il s'en fallait bien que -les vertus de cette jeune personne, répondissent aux dons précieux qu'elle -apportait, d'ailleurs rien de plus scandaleux que sa conduite, rien de plus -perverti que ses mœurs. - -Le duc de Medina-Sidonia, était alors le jeune homme à la mode, à Tolède, -quoique marié lui-méme, il n'en était pas moins l'effroi de tous les époux et -l'idole de toutes les femmes. La comtesse de _Flora-Mella_ avait trop de -vanité, elle avait le coup-d'œil trop sûr, pour ne pas désirer à son char, ce -célèbre amant de toutes les jolies femmes; le voir et l'enchaîner, furent -pour elle l'affaire d'un jour, et cette intrigue devint bientôt si publique, -que le comte de _Flora-Mella_, ne pouvait presque plus en soutenir la honte. - -Quelques fussent ses tribulations, le désir qu'il avait de se voir un -héritier, l'engagea néanmoins à feindre; il dévora ses chagrins; il essaya -d'imposer silence au public, et continua de vivre avec sa femme dans -l'intimité des époux. Ses vœux s'accomplirent enfin, la comtesse devint -grosse, et mit au monde un fils, nommé _Dom Juan_, malheureux héros de cette -sanglante histoire. De ce moment le comte leva le masque, il crut ne devoir -plus suspendre sa vengeance, et la jeune comtesse reléguée par lui, dans des -terres à elle, au fond de l'Andalousie, quitta pour jamais Tolède et son -époux. - -Cependant les fruits des deux différens hymens du comte de _Flora-Mella_, -s'élevaient ensemble, dans son palais, et ce père infortuné semblait -recueillir au moins dans les qualités de ces deux beaux enfans, le -dédommagement des chagrins occasionnés par la mort de la mère de la jeune -fille, et par l'affreuse conduite de celle du jeune homme. Rien n'avait été -négligé pour l'éducation de ces élèves chéris; on n'épargnait aucun des soins -qui devaient réunir à tous les dons qu'ils avaient l'un et l'autre reçus de -la nature, ceux des talens les plus agréables. - -Dom Juan venait d'atteindre sa vingtième année quand Léontine sa sœur, en -prenait vingt-deux; et si la fierté, la noblesse et les agrémens d'un sexe se -montraient à profusion dans Dom Juan, Léontine plus belle que l'astre du -jour, et plus fraîche que la fleur que ses rayons font éclore, réunissait de -son côté tout ce qui peut rendre une femme digne de l'admiration générale. -Elle avait la peau la plus belle . . . les traits les plus fins et les plus -délicats, . . . les yeux les plus vifs et les plus animés, . . . de ses -cheveux dégagés des liens de fleurs qui lui formaient un diadême, elle -pouvait ceindre deux fois la taille enchanteresse qu'elle avait emprunté des -graces. - -Mais si la nature s'était épuisée pour embellir ces deux jeunes personnes, si -elle les avait égalisé par les charmes de la figure, quelle différence -extrême n'avait-elle pas mis dans leur caractère! Autant Dom Juan avait de -violence et d'impétuosité, autant Léontine avait de douceur et de retenue; -l'un ne connaissait que ses passions et n'écoutait que leur organe, l'autre -n'avait pour guide, que sa raison et ses devoirs. - -Les attraits de Léontine n'avaient point échappés à Dom Juan, il sentait bien -tous les obstacles qui s'opposaient à ses vues, mais la nature plus forte que -les conventions sociales, cette nature vigoureuse et mâle, qui les brise -souvent au lieu de les servir, élevait mille mouvemens tumultueux dans son -cœur qui lui semblaient impossibles à vaincre, et ne plaçait que trop -follement l'espoir à côté de l'amour; l'honnête liberté dont il jouissait -auprès de sa sœur, lui donnait souvent occasion de s'expliquer avec elle; -long-temps il avait déguisé son trouble, captivé long-temps sous un joug -cruel, il avait mieux aimé se faire violence que de montrer les sentimens -coupables dont il osait brûler; mais tant de contrainte devenait difficile à -un tel caractère; ce n'est pas avec l'ame fougueuse de Dom Juan, qu'on aime -ainsi sans l'avouer. - -De son côté peut-être, Léontine n'avait-elle pas remarquée sans émotion, -toutes les graces d'un jeune homme charmant, qu'il lui était permis d'aimer -comme frère; mais son excessive modestie ne tolérant aucun écart, ses -sentimens eussent-ils même été plus vifs que ne le souffraient ses nœuds, -elle se fût bien gardée de ne pas leur imposer un frein; la nature ne perd -pas plus ses droits dans une ame comme celle de _Léontine_, que dans un cœur -comme celui de _Dom Juan_, mais la vertu, plus écoutée dans l'une, sait -restreindre au moins ce qui peut balancer son empire, on cache sa douleur et -l'on souffre en silence. - -Égarés tous les deux un jour dans ces vallons fleuris et frais qu'arrose le -Tage auprès de Tolède, loin des yeux toujours incommodes des gouverneurs et -des duègnes, Dom Juan ne se contenant plus, osa se jeter aux pieds de sa -sœur. --Ô vous que j'idolâtre s'écria-t-il en imprimant ses lèvres brûlantes -sur une des mains de cette belle fille. . . . Vous que je crois pouvoir aimer -sans forfait. . . . Ô Léontine! il est donc vrai que je vais vous perdre, ces -heureux jours de notre enfance vont être oubliés pour jamais, et les -souvenirs déchirans que j'en conserverai, ne serviront qu'au tourment de ma -vie. . . . Oui, Léontine on vous enlève à mon amour, à cet amour furieux et -infortuné que je n'avais osé vous peindre; à peine éclate-t-il, qu'il faut en -étouffer la flamme, il faut briser le cœur qui l'a nourrit au même instant -qu'elle s'en élance. . . . Je vous perds Léontine, apprenez cette nouvelle -affreuse de celui qu'elle plonge au désespoir, le comte vous destine à dom -Diègue, avant un mois vous serez l'épouse de ce rival indigne de vous -appartenir. . . . Et moi confus, désespéré . . . mourant, j'irai traîner -votre image au bout de la terre, ou l'immoler dans le temple même où la plaça -la main de l'amour. Oh ciel! dit Léontine, qu'avez-vous prononcé Dom -Juan? . . . Que venez-vous d'apprendre à la fois à votre malheureuse sœur? -Quel amour venez-vous de lui découvrir, et quelle infortune lui présagez- -vous? --Ah! puissiez-vous être aussi peu surprise de l'un, que vous devez -être effrayée de l'autre; je vous ai dit vrai Léontine, je vous aime, . . . -que dis-je? tous les mots sont trop faibles, il n'en est point qui peignent -ma passion. . . . Je vous adore et je vais vous perdre; fille cruelle auriez- -vous donc cru que je pusse être insensible à tant d'attraits, était-il -possible de les voir sans leur rendre hommage? Léontine peut-elle exister -sans être idolâtrée de ce qui l'environne? semblable au dieu de l'univers, -animant tout ce qui respire à ses pieds, ne doit-elle pas comme ce dieu, -s'attendre au culte universel? --Mais songez-vous aux nœuds? --Il n'en est -point que mon amour n'absorbe, il n'en est point qu'il ne combatte, quand ils -doivent anéantir les siens; ah croyez-vous qu'un cœur tel que celui de Dom -Juan, puisse être retenu par les frivoles conventions qui nous lient. . . . -Ô combien je les méprise ces conventions arbitraires, qui séparent aussi -cruellement ce qu'a réuni la nature, je n'écoute à vos pieds que sa voix, -elle me dit de vous adorer, j'y cède, et ne veux vivre que pour vous, ou -mourir percé de vos traits. --Oh! Dom Juan qu'osez-vous dire? --Ce que -j'eprouve et ce que vous m'inspirez, j'ose vous parler de mon amour, j'ose -vous jurer de n'écouter que lui, j'ose prendre le ciel à témoin que je -n'aurai jamais d'autre femme que vous. Un baiser que Dom Juan cueillit sur -les lèvres de rose du tendre objet de son ardeur, devint le sceau de ses -sermens, Léontine tremblante rougit sans le refuser. On s'approcha, et nos -deux jeunes gens bientôt entourés de leur suite, furent obligés de feindre, -et de reprendre la route de Tolède. - -La funeste nouvelle que Dom Juan venait d'apprendre à sa sœur, ne se vérifia -que trop, dès le lendemain le comte de Flora-Mella déclara à sa fille le -mariage qu'il projettait, et peu de jours après, il lui présenta Dom Diègue. - -Pour tout autre, même que pour une fille prévenue, Dom Diègue eût été un -objet d'horreur, unissant au caractère le plus désagréable, tous les défauts -de la nature, on n'imaginait pas comment le comte osait proposer de tels -nœuds; des circonstances de fortune les légitimaient sans doute, mais combien -ces motifs sont faibles sur une ame délicate et sensible, qui, sacrifiant -tout à la douceur des liens, n'imagine pas qu'elle puisse exister dans ceux -qui ne sont pas l'ouvrage de l'amour. - -Léontine osa témoigner à son père le peu de dispositions qu'elle ressentait -pour cet hymen, et le comte, qui aimait sa fille, désespéré de lui offrir un -sort qui lui déplut ne pouvant d'autre part renoncer à ses engagemens, fit -usage des sollicitations; il connaissait au mieux celle qu'il avait à -séduire, aussi certain de la révolter par de la rigueur, que de l'attendrir -par des caresses, son éloquence fut celle de l'amitié, elle persuada; une ame -honnête ne résiste jamais aux attaques que le sentiment dirige, la fausseté, -le mystère, la violence, toutes ces armes odieuses que l'imbécillité dicte à -la tyrannie paternelle, soustrayent à leur joug de fer les cœurs que l'on y -veut soumettre; emploie-t-on la douceur et la confiance, tout s'obtient, et -en arrivant au but désiré, on n'a pas du moins à redouter les remords que les -procédés contraires occasionnent. - -Léontine promit. Parfaitement déterminée au sacrifice, elle protesta de s'y -soumettre. Cette vertueuse fille, oubliant l'amour d'un frère qu'elle ne -pouvait regarder que comme un crime, perdit également de vue toutes les -répugnances que lui inspirait dom Diègue, et préféra les maux qui la -menaçaient sous les nœuds proposés, au chagrin trop violent pour elle, -d'affliger un instant celui dont elle tenait le jour. - -Dom Juan trop inquiet, trop violent et trop amoureux à-la-fois, pour -abandonner un seul jour ce qui tenait aux intérêts de sa passion, ne fut pas -long-tems à savoir ce qui venait de se faire. Toutes les expressions d'une -telle ame devant être ou violentes, ou dures, il accabla sa malheureuse sœur -des reproches les plus amers; il la reprimanda de sa faiblesse dans les -termes les moins ménagés; il osa s'oublier enfin jusqu'à lui dire, avec -orgueil, qu'après les sentimens qu'il lui avait déclarés, il n'imaginait pas -qu'elle eût dû le trahir à ce point. --Vous trahir, répondit Léontine avec -candeur, . . . que vous ai-je promis? . . . qu'ai-je donc pu vous promettre, -et comment puis-je mériter de vous une accusation si déplacée? . . . -Oublierez-vous toujours les nœuds qui nous captivent? Voulez-vous me forcer à -les détester, quand je ne voudrais que les chérir? . . . --Abhorrez-les, ces -nœuds fatals; . . . abhorrez-les, ô Léontine, ils ne seront jamais aussi -funestes à vos regards qu'ils le sont aux miens. Et comment ne détesterais-je -pas ce qui favorise aussi-bien l'éloignement que vous avez pour moi? --Mais -vous devez au moins les respecter. --Ah! n'imaginez jamais que de tels liens -ayent aucune force dans le cœur qui vous aime, en devraient-ils avoir dans le -vôtre, s'il était ému de mes tourmens? --Ne m'y croyez pas insensible, je les -plains, sans doute; c'est tout ce que je puis;--mais qui vous garantit la -vérité de ces liens? Nous ne sommes pas du même lit, et vous avez connu la -conduite de ma mère? --Est-il possible que votre amour vous aveugle, au point -de préférer la honte et le deshonneur, à la certitude de ne voir jamais -couronnée une passion criminelle qui vous entraîne à votre perte. --Le -deshonneur, . . . la honte, . . . et que m'importe toutes ces chimères! que -m'importe le sang qui coule dans mes veines, sitôt qu'on lui défend de -s'enflammer pour vous. . . . Je ne connais que vous dans l'univers; je n'y -respecte et n'y chéris que vous, et je vais à l'instant percer le cœur du -traître qui vous enlève à moi, si vous ne me promettez de rompre la fatale -promesse qu'on ose vous arracher. --Voulez-vous me rendre entièrement -malheureuse? Voulez-vous m'enlever l'innocent plaisir que je goûte à vous -aimer comme un frère? Voulez-vous donc mettre entre nous d'éternelles -barrières? --Je veux mourir ou vous posséder, vous enlever et fuir. . . . -Sacrifier à ma vengeance tout ce qui s'oppose à mon amour;--cruel! . . . ---vous ne le connaissez pas, Léontine, ce cœur ardent que vous sûtes -embraser; tous les sentimens sont des passions chez lui; il ne peut les -vaincre qu'en cessant d'exister; et si les plus légères l'agitent à ce point, -où le portera donc celle qu'ont allumé vos yeux? Fuyons nos tyrans, Léontine, -allons vivre à jamais au bout de l'univers. . . . Mais que dis-je, hélas! -qu'ose-je dire? Il faudrait être aimé pour obtenir ce que j'exige, et votre -ame indifférente et froide ne connaît pas même l'ardeur qui me dévore. . . . -Allez, perfide, . . . allez lâchement languir sous les fers odieux qui vous -sont préparés. . . . Sacrifiez l'amant qui vous idolâtre, aux vils intérêts -d'un père qui ne consulte que son avarice --Homme injuste! le père tendre que -vous outragez ne mérite pas vos reproches. . . . J'en suis encore moins digne -en lui obéissant, puisque votre élévation et votre fortune sont le prix -certain de ces nœuds auxquels je vais m'asservir. Ne m'accablez donc pas -quand j'ai des droits si sûrs à votre reconnaissance. --Funeste façon d'y -prétendre; puissiez-vous plutôt me haïr que de m'aimer ainsi! . . . Eh! que -m'importe cette fortune? . . . que me font ces honneurs, achetés aux dépens -de ce que j'ai de plus cher au monde? Dussai je être le plus malheureux des -hommes, je m'en croirais toujours le plus fortuné, si j'étais aimé de -Léontine; il n'est de bien pour moi que son amour; il n'est de bonheur que sa -main, voilà les seules prospérités où j'aspire, les seules que je sois -envieux de posséder, dût-il m'en coûter mille vies. - -Léontine avait eu beau faire; émue de tant d'ardeur, quelques regards lui -étaient échappés: c'en était trop pour dom Juan; il n'eut pas plutôt cessé de -croire qu'il était indifférent, qu'il lui parut possible d'être bientôt aimé; -il crut que les résistances de Léontine étaient plutôt les effets de sa -vertu, que les sentimens de son cœur. Il imagina tout pour l'arracher aux -nœuds qu'on lui destinait; déguisant ses desseins réels, sous l'apparence de -moyens honnêtes et doux; il proposa d'abord à Léontine de permettre qu'il -s'employât au moins près du comte, pour retarder la célébration de l'hymen -qu'il redoutait autant. . . . On y consentit; il osa demander l'aveu d'un peu -de retour. . . . On ne lui montra ni éloignement, ni courroux; . . . mais -hazardait-il davantage, on cessait de l'écouter aussitôt; et plusieurs mois -se passèrent ainsi, sans que cet amant impétueux pût obtenir autre chose que -quelques retards et de la pitié. - -Il agissait toujours pendant ce tems-là; et le rôle qu'il jouait vis-à-vis du -comte de Flora-Mella, était bien différent, quoiqu'inspiré par les mêmes -principes, ayant su, malgré la fougue de son caractère, se contraindre assez -pour s'abaisser à la souplesse, il persuadait au comte, que les délais que -demandait Léontine, n'avait qu'une forte prévention pour cause; . . . qu'il -lui soupçonnait le cœur pris; que lui seul était en état de démêler ce fatal -secret; qu'il en avait déjà fait quelques ouvertures, mais que n'ayant rien -pu connaître encore, il n'avait gagné à cela que de se rendre suspect lui- -même. --Il ajouta ensuite qu'il était essentiel que le comte l'aidât dans -l'entreprise qu'il avait formé de sonder les replis de l'ame de sa sœur; il -ne pouvait, disait-il, agir commodément au milieu de la foule de domestique -qui les entourait sans cesse, il était essentiel d'abord de les écarter: -combien ne lui fallait-il pas d'aisances, puisqu'avant de parler en faveur de -dom Diègue, il avait même à vaincre l'éloignement que Léontine commençait à -ressentir pour lui, depuis qu'elle s'appercevait de ses efforts à la -pénétrer. - -Le comte, pleinement la dupe des détours de son fils, bien éloigné de -soupçonner les motifs personnels qui le font agir, le sert de tout son -pouvoir. Léontine est moins observée, les surveillans disparaissent quand -elle se trouve avec dom Juan, et le comte l'engage lui-même à écouter les -avis d'un frère qui ne veut que la félicité de sa sœur. - -Léontine ne fut pas long-tems à démêler les ruses de l'amour; mais trop -prudente pour les révéler, elle ne s'occupa qu'à tâcher de n'en pas être la -victime. - -De son côté dom Juan était bien loin, comme on le croit, d'employer pour les -intérêts de dom Diegue, les doux momens qu'on lui laissait. Peindre son amour -en traits de flamme, proposer mille moyens différens de le faire triompher et -de fuir, voilà comment s'employaient ces instants . . . Si précieux d'abord -au cœur de Dom Juan, si cruels ensuite quand il voyait que l'inflexibilité de -sa sœur ne lui opposait que des refus. - -Une fois certain de cette insurmontable résistance, rien ne l'arrêta; il -s'était contenu, tant qu'il avait eu de l'espoir, à peine le vit-il évanoui, -qu'il n'écouta plus que ses premiers desseins; et pleinement résolu à la -force, puisqu'il ne pouvait réussir d'une autre manière, il se prépara à -faire usage de la liberté qu'il avait, pour diriger les pas de cette -malheureuse sœur, vers l'endroit où des gens sûrs seraient postés pour -l'enlever. - -Toutes les batteries furent donc dressées d'après ce projet; il envoya avant- -hier une chaise de poste lestement attelée, l'attendre sur la route qui mène -en Portugal, où il avait dessein de se réfugier; et cette voiture escortée de -quelques valets fidèles, avait pour rendez-vous, les environs de la tour -enchantée. - -Le jour venu, sous le prétexte d'une promenade, dom Juan engage Léontine à -venir voir avec lui les intéressans débris de cette antiquité. - -Une fois là, l'impétueux Dom Juan, hors de lui,--ô Léontine, s'écrie-t-il, -tout nous attend; . . . tout nous attend; . . . nous ne reverrons plus -Tolède; il faut s'arracher enfin aux apprêts d'un funeste hymen, qu'il n'est -plus possible de retarder. --Qu'osez-vous proposer? --notre commun bonheur. ---Juste ciel! aux dépens de celui de mon père; . . . aux dépens de sa mort -certaine, quand il apprendra notre perte. Songez à tous les malheurs qui -l'accablent. . . . Songez qu'il n'y a que nous dans le monde dont les soins -puissent le consoler; . . . c'est de nous, . . . c'est de nous seuls, hélas! -qu'il attend quelques fleurs sur l'hiver de ses ans; détruirons-nous cet -espoir légitime! et les mains qui doivent essuyer ses pleurs, le -précipiteront-elles au tombeau? --ô Léontine, je n'écoute plus que mon amour; -devoir, respect, honneur, religion, vertu, tout est effacé de mon cœur; je ne -connais plus que ma flamme; je ne suis plus conduit que par elle, il faut me -suivre: . . . on nous attend. . . . J'emploie depuis six mois, en vain, tout -ce qui peut détruire vos scrupules. À quoi m'a servi tant de zèle? Qu'ai-je -retiré de tant d'amour? Je n'ai réussi qu'à me convaincre de votre -indifférence. . . . Il faut que je la surmonte ou que je meure --Cruel, ayez -pitié de moi! ayez pitié de mon père et de vous; ne nous engloutissez pas -tous les trois dans un abyme de malheur, dont aucune félicité humaine ne -saurait nous retirer; rien n'égale aujourd'hui la prospérité de notre maison -dans Tolede: évanouie demain par nos démarches, vous la plongez à jamais dans -le deuil et dans la douleur. Est-ce donc ainsi que vous voulez me prouver -votre amour? Ah! s'il était aussi délicat que vous cherchez à me le -persuader, mon honneur ne vous toucherait-il pas davantage? Consentiriez-vous -à le flétrir pour un instant de volupté honteuse et criminelle, qui va nous -couvrir à jamais et de malheurs et de remords! Je ne vous ai pas conduite -ici, répondit le furieux dom Juan, pour écouter les sophismes de la -prévention ou de la haine, et pour chercher à y répondre. Je suis -malheureusement trop convaincu du peu d'empire de mon esprit sur le votre, -pour employer encore des armes, . . . trop long-tems émoussées par vos -rigueurs; . . . mon amour est au désespoir; je ne me rends plus qu'à lui -seul; . . . et la saisissant alors dans ses bras, . . . --il faut me suivre, -Léontine; . . . n'essayez pas de vous soustraire; . . . n'entreprenez pas de -vous défendre, . . . mon égarement serait affreux; . . . j'irai jusqu'à vous -méconnaître, . . . jusqu'à me venger de vos dédains: . . . vous n'ignorez-pas -l'impétuosité de ce cœur de feu, que rien ne maîtrisa jamais . . . Ne -l'irrites point, Léontine, ou ce moment, peut-être, coûterait à tous deux la -vie. --Eh bien, perce-le ce cœur qui ne veut pas se souiller d'un crime; -entr'ouvre-le, te dis-je, je ne m'oppose point à tes coups . . . Vas, j'aime -mieux cent fois la mort que les affreux tourmens qui déchirent mes -jours: . . . et des larmes s'échappant de ses yeux; . . . --si je les -regrettais ces jours que veut m'enlever ta fureur, si je les regrettais, dom -Juan! c'était à cause de mon père. . . . Je voulais les lui consacrer; je -voulais faire son bonheur; . . . je voulais prolonger sa vie. . . . -Barbare! . . . je voulais peut-être t'aimer, et tu ne le veux pas, . . . Ne -balance plus, dom Juan, ensanglante ce cœur que tu fais palpiter. . . . Je -suis indigne du jour, après ce que j'ai dit. . . . Immole-moi, j'y consens; -mais ne te flattes jamais de me faire partager tes torts;--tu les partageras, -ou ta vie m'en répond. --O, Dieu! . . . ta cruauté m'outrage, ton ame atroce -est indigne de moi; tu ne méritais pas l'aveu que je t'ai fait; . . . et -s'échappant des bras de Dom Juan, . . .fuis, traître, éloigne-toi pour -toujours de celle qui ne peut plus que te haïr. --Je cacherai tes imprudens -projets, et n'aurai pas à me reprocher, du moins, d'en avoir été la complice. -En prononçant ces mots elle veut s'élancer au-delà des ruines qui captivent -ses pas; . . . mais le féroce dom Juan, aveuglé par toutes les passions -impétueuses qui bouleversent son ame, . . . l'atteint, le poignard à la main, -se jette impitoyablement sur elle, et la renverse morte à ses pieds. - -_Juste ciel!_ s'écrie-t-il aussi-tôt, en contemplant sa malheureuse victime. -. . . _Est-ce moi qui ai pu trancher les jours de celle à qui j'aurais -sacrifié les miens! . . . et mon bras se refuse à venger mon amante! . . . -Uniquement armé pour la scélératesse, il tremble à punir l'assassin. . . . -Fuyons_. . . . Mais il l'essaye en vain, retenu par un pouvoir invincible, -dont il a avoué n'avoir pu concevoir l'énergie. . . . N'agissant plus qu'en -insensé, . . . il se jette comme un furieux sur les restes sanglans de celle -qu'il idolâtre; il la couvre de ses baisers ardens: . . . il adresse encore à -cette divinité de son cœur, les expressions de son féroce amour: il veut la -ranimer par ses soupirs, . . . la réchauffer de ses larmes amères: . . . et -là, seul, . . . égaré par son désespoir, . . . dans le silence et l'obscurité -de ces rochers et de ces ruines . . . Perdu d'amour et de douleur, . . . le -malheureux ose consommer son crime, . . . il ose ravir l'honneur à celle dont -il vient d'arracher la vie. - -Bientôt le calme de ses sens lui laisse entrevoir la double horreur dont il -vient - -[Illustration: _Est-ce moi qui ai pu trancher les jours de celle à qui -j'aurais sacrifié les miens!_] - -de se souiller, il n'a ni la force de soutenir le poids de son forfait, ni -celle d'en punir l'auteur; il veut que la vengeance de ce crime exécrable -soit réservée à ceux à qui elle appartient. Il était maître de fuir ses gens, -et ses chevaux l'attendaient près de-là; il ne le fait point. Glacé d'effroi, -immobile en face de ce corps inanimé, . . . il le regarde en frémissant; un -instant il croit se tromper; il croit voir dans ses bras celle qu'il aime, et -qu'il appelle encore. Revenu de cette affreuse erreur, son désespoir le -reprécipite une seconde fois sur ce cadavre informe: . . . ô Léontine! tu -seras vengée, s'écrie-t-il, tu seras vengée, Léontine, et les flots de mon -coupable sang vont payer, s'il se peut, celui que ma fureur osa répandre ici. -. . . Il accourt à Tolede et vient se remettre lui-même entre les mains de la -justice. - -Le corregidor effrayé a voulu le rendre à son père: . . . il l'a fait; . . . -mais quelle nouvelle scène!. . . quel nouveau sujet de remords se préparait -pour dom Juan! on venait d'instruire le comte de Flora-Mella de la mort de sa -perfide épouse. . . . Et quelle catastrophe accompagnait cet événement. . . . ---Ô mon fils, a dit à dom Juan, le duc de Medina-Sidonia, pour lors tête-à- -tête, avec le comte. . . . Ô mon cher fils, qu'avez-vous fait? . . . Faut-il -que vous me soyez enlevé au même instant où je vous retrouve. . . . Faut-il -que vous fuyiez le bonheur, quand il vient embellir vos jours! . . . Faut-il -enfin que vous acumuliez sur ma tête et le remords et le deshonneur! . . . -dom Juan, c'est de moi que vous tenez la vie, vous n'êtes point le fils du -comte de Flora-Mella; j'apporte ici la preuve incontestable que vous -n'appartenez qu'à moi; lisez les dernières volontés de votre malheureuse -mère, et frémissez de l'abyme où vous venez de vous engloutir à l'instant où -vos malheurs cessaient. - -Dom Juan, éperdu, se saisit du papier; . . . sa main tremble, ses larmes -coulent, . . . ses yeux distinguent à peine les traits qu'on lui présente; il -y lit à la fin les mots suivans de la comtesse sa mère. - -«Il ne me reste que le tems d'avouer mon crime et de le réparer; dom Juan -n'appartient point au comte de Flora-Mella; il est le fils du duc de Medina- -Sidonia. J'exige en expirant que le duc aille réparer sa faute aux genoux -mêmes de mon mari; qu'il implore de lui son pardon; . . . qu'il réclame son -fils, qu'il le reconnaisse comme fruit de l'hymen dont il perdit autrefois la -compagne, et qu'il déclare ce fils, en cette qualité, son héritier universel. -Je ne publie rien, en exigeant ceci; ma malheureuse conduite avec le duc a -été trop connue, pour que ces dispositions puissent apprendre ce qu'on -ignorait; je répare et ne divulgue point. J'enlève un poids affreux de ma -conscience; elle n'était vraiment bourrelée que de l'horreur de sentir mon -époux embrasser un fils qui ne lui appartenait pas. . . . Ô femmes -imprudentes, ô vous qui pourriez imiter mes écarts, songez qu'il n'est point -d'ame honnête qui tienne à ce tourment. . . . Que l'effroi d'en être -déchirée, vous retienne donc au bord du précipice. . . . Aux volontés -précédentes, je joins quelques désirs; il dépend de mon mari de me les -accorder. Instruite des sentimens secrets de Léontine et de Dom Juan, je -supplie le comte de Flora-mella de consentir à l'union de ces deux jeunes -personnes, dont mes aveux détruisent les liens qui s'opposaient à leurs -désirs. . . . J'ose croire que la fille de mon époux pourrait difficilement -prétendre à un hymen plus avantageux. Cette alliance, en réunissant deux -anciens rivaux, en les faisant redevenir amis, apaise un peu mes regrets, et -me fait mourir plus tranquille.» - -Ô ciel! dit dom Juan, en terminant cette terrible lecture. . . . je pouvais -donc devenir heureux --tu l'étais, s'écria le comte, ma parole était donnée, -mon consentement signé; . . . le voilà. - -Monsieur, a dit alors dom Juan avec la plus grande fermeté au corregidor, -vous voyez de combien de crimes je me suis à-la-fois souillé; j'ai massacré -ma maîtresse, . . . la respectable fille de celui qui a pris soin de mes -jeunes ans. . . . Vous voyez que je porte egalement le poignard dans le sein -d'un père . . . , qui ne me revoit que pour me pleurer. . . . Conduisez-moi à -la mort, monsieur; . . . je veux qu'elle me soit donnée publiquement: . . . -Je veux recevoir celle que je mérite; vous comte, désavouez-moi pour votre -fils, cet écrit vous y autorise, . . . et vous, mon père, ne m'avouez jamais -pour le vôtre; ma mort ainsi ne deshonorera personne. - -On a voulu calmer ce désespoir; on a voulu sauver cet illustre coupable. -. . . Tous les moyens ont été employés sans qu'aucun ait pu réussir. . . . -Mon crime est trop affreux, a répondu dom Juan; il n'y a que ma tête seule -qui puisse le payer. --Et saisissant la main du corregidor, sortons, sortons, -monsieur, lui a-t-il dit fermement, ou je vais me déclarer à d'autres juges, -si votre pitié l'emporte sur votre devoir; et comme en prononçant ces paroles -il se jettait dans la rue, avec la ferme résolution d'aller monter lui-même -sur l'échafaud, où le plaçait son crime; le magistrat n'a plus osé résister. -Dom Juan a été déposé le même soir dans les prisons de la justice, ayant tout -déclaré, sans qu'on lui fît aucune question, le malheureux a promptement payé -de sa vie l'effroyable forfait où l'avait entraîné l'égarement de sa raison, -et l'impétuosité de son caractère. Cependant toute la ville le pleure, mais -les regrets les plus douloureux se tournent vers les deux infortunés pères; -chacun leur porte des tributs de larmes et de douleurs, qui n'effaceront -jamais de leur ame, les pertes affreuses qu'ils viennent de faire. - -________________________________________ - -Voilà une histoire bien cruelle a dit ici madame de Blamont, fatale suite du -désordre des femmes, à quel malheur affreux leur inconduite peut exposer une -famille, je ne m'étonne plus si les loix ont punies leurs fautes plus -sévèrement que celles des hommes. Et moi je m'en étonnerai toujours, a -répondu madame de Senneval. . . . Ce sont eux qui sont nos séducteurs . . . -Eux qui abusent de notre faiblesse et de leur supériorité, ils sont la -première cause de nos torts; eux seuls en mériteraient donc la punition. ---Tout cela exigerait d'être discuté à loisir, a dit le comte de Beaulé, il y -a un peu de la faute des deux partis, et beaucoup de raison de part et -d'autres, ce ne sont ni les hommes qui attaquent, ni les femmes qui cèdent -qui ont tort. La première origine du mal, est dans la disproportion des -mariages et dans l'impossibilité du divorce, qu'un jeune homme épouse la -femme qu'il aime, et que quand tous deux sont las l'un de l'autre, ils -puissent changer à l'amiable, et vous ne verrez plus d'adultère. C'est une -vérité que Sainville vous a fait voir dans sa constitution de _Tamoé_, n'y -revenons plus maintenant, je suis trop curieux je vous l'avoue, de savoir -comment notre belle aventurière va trouver le secret d'échapper aux dangers -qui me paraissent la menacer à Tolède, et si notre chère Clémentine trouvera -tous les plaisirs dont elle se flatte, dans le _faux pas_ qu'elle -médite . . . Et Léonore ayant vu qu'on lui prêtait cette attention curieuse -qui désire d'être satisfaite, reprit ainsi le fil de ses aventures. - -[Footnote 1. Cette nouvelle, purement d'invention, n'est ni traduite, ni -empruntée de nulle part; on est presqu'obligé d'avertir de ces choses, dans -un siècle de pillage littéraire, tel que celui-ci.] - -________________________________________ - -Suite de l'Histoire de Léonore. - -****Dona Laurentia n'eut pas plutôt fini son récit, que Brigandos entra; il -s'informa comment nous étions, nous recommanda à la matrone, et lui laissa -les fonds nécessaires pour deux habillemens complets avec tous les -ajustements plumes et parures à la mode; l'un pour Clémentine, l'autre pour -moi. Ensuite il ordonna à Clémentine de se transporter le lendemain, chez un -vieux courtisan retiré à Tolède, curieux de connaître le temps qu'il avait à -vivre. Ignorant que ma compagne eut renoncé à ses projets de sagesse, il -l'assura qu'elle pouvait aller sans courir aucun risque, chez l'homme qu'il -lui indiquait. C'est un vieux dévot plein de superstitions, lui dit-il, et -qui croirait que l'enfer va le saisir tout vivant, s'il s'avisait de penser à -ce qui l'échauffait autrefois; tels sont les funestes effets de la dévotion, -continua notre chef, elle remplit l'homme de trouble et de frayeur, à mesure -qu'il avance son terme, elle aigrit son caractère, elle change son humeur, -elle le rend sombre, inquiet, soucieux, tracassier, rigoriste, cruel, elle -l'empêche de jouir du présent, elle lui donne des remords du passé, et n'est -bonne à rien pour l'avenir; je me serais peut-être fait dévot comme un autre, -si j'eusse cru que cela pu être bon à quelque chose, mais on n'y prend pas -une qualité de plus, et on a beaucoup de plaisirs de moins. . . . Est-ce bien -la peine de croire à des chimères, pour ne pas gagner davantage? . . . -Doucement dis-je à notre philosophe, vous peignez là le superstitieux; mais -l'homme vraiment attaché à sa religion qui la suit et la croit dans la -simplicité de son cœur, qui adopte la vertu, parce que la religion la -récompense et l'inspire, qui déteste le vice parce qu'elle le condamne et le -punit, qui perpétuellement enflamé de l'être suprême, consolé des maux de la -vie, par l'espoir de revoler bientôt dans le sein de celui qui l'a crée, vit -en craignant de lui déplaire, meurt en tâchant de l'imiter; un tel homme sans -doute ne vous paraît pas un modèle indigne à suivre? Assurément, reprit notre -chef, je ne méprise pas le phantôme qu'il vous plait d'ériger là, et auquel -vous ne croyez pas plus que moi, mais s'il existe je le plains; il a -travaillé toute sa vie pour des illusions qui ne le dédommageront pas des -sacrifices qu'il a pu leur faire, il n'a d'ailleurs été vertueux que par -crainte, ce mérite est bien peu de chose, plus difficile que vous ne pensez -Léonore; je veux qu'on fasse le bien pour lui seul; je veux qu'on ne soit -animé en le faisant que de la seule idée du bonheur des autres, et si l'enfer -ou le paradis entre pour quelque chose dans les motifs qui font agir, je me -dis, voilà un imbécile, mais à coup sûr ce n'est pas un honnête homme. Trop -de l'avis de notre chef pour le combattre davantage, je laissai tomber la -discussion et Clémentine qui n'avait reçu qu'en secret d'une femme de la -troupe, l'adresse du gentilhomme dont elle attendait tant de plaisir, ne -voulant pas se démasquer encore, accepta l'ordre; notre capitaine s'adressant -alors à moi, pour vous Léonore dit-il, vous vous transporterez chez _Dom -Flascos de Benda-Molla_, doyen des chanoines de Tolède; vous y remplirez les -mêmes fonctions que votre amie chez le vieux seigneur, et vous y trouverez -j'espère à-peu près les mêmes sûretés; vous examinerez ses yeux, ses mains, -vous lui promettrez vingt ans, quoiqu'il soit condamné par tous les gens de -l'art; vous lui vendrez fort cher le philtre que voilà et que j'intitule -_Beaume de vie_, lequel pour tant n'abrégera ni ne prolongera la sienne d'une -heure. --Celà fait, vous recevrez de moi de nouveaux documens. - -Les robes furent apportées dès le lendemain, nous y ajoutâmes tout ce que -l'art de la toilette put nous inspirer de plus coquet, et chacune de nous -partit pour sa destination. - -Le portrait que Brigandos m'avait fait du doyen, le délabrement de sa santé, -le philtre qui lui devenait nécessaire, . . . la tranquillité dont je devais -jouir, tout cela contraignait mon imagination à se représenter un -septuagénaire; Dom _Flascos_ n'avait néanmoins que cinquante ans; sa taille -fluette, le rouge de ses joues, annonçaient cependant qu'il était menacé de -la poitrine, mais quoique avec un peu de nonchalance dans toute sa tournure, -ses yeux respiraient la volupté, une très-jolie gouvernante lui faisait -mousser du chocolat quand j'arrivai, et se retira par son ordre dès qu'il -m'eut un instant fixé. - -Le doyen me fit asseoir près de lui, me demanda mon âge, me dit de deviner le -sien, que je diminuai de dix ans, puis, présenta son front, me livra sa main -pour m'aider à trouver les augures dont je lui vantais la sûreté; aidé par -les avis secrets que j'avais reçus de Brigandos, je dis à cet homme tout ce -qu'il avait fait depuis vingt ans, je lui en assurai encore trente de vie, et -lui révélai quelques détails de famille dont il lui paraissait impossible que -je pus être instruite; étonné de ma science, il crut aveuglément tout ce que -je lui disais. Je lui fis quelques questions captieuses dont les réponses -m'éclairant sur une infinité de choses, facilitèrent étonnamment mes -prédictions, et le laissai si content de moi à la fin de notre entretien, si -convaincu de la vérité de ce que je lui annonçais, qu'il me donna vingt -pistoles en m'embrassant de tout son cœur [1]. - -Mais la joie que je venais de verser dans son ame, enflammant sans doute son -sang et d'amour et d'incontinence, il fut curieux de voir si je faisais jouir -aussi bien du présent que je savais annoncer l'avenir, il débuta d'abord par -de légéres caresses; ses passions un peu réfroidies exigeaient -quelqu'alentours pour se monter au degré de force dans lequel il paraissait -avoir grande envie de se trouver; il me dit en balbutiant que si je voulais -me prêter à ce qu'il désirait de moi, il ajouterait six doublons aux vingt -pistoles qu'il venait de me donner, et sans trop attendre ma réponse, une de -ses mains s'égara sous les gazes qui voilait mon sein. . . . Je me -défendis . . . Ma résistance produisit un miracle, il en devint tellement -glorieux, il y avait si long-tems sans doute que la nature ne l'avait si bien -servi, qu'il osa me faire voir l'effet de mes charmes. Je me lève avec le -dessein de fuir . . . il s'en apperçoit, il me suit, et se jettant au travers -de la porte où se dirigeait mes pas, il m'assure que je ne sortirai point -sans l'avoir satisfait. Ses yeux étaient étincelans; il bégayait à-la-fois -des mots d'amour et de libertinage, perdant enfin toute retenue, il me jura -avec de bien gros mots pour un homme de dieu, que quand il se trouvait dans -l'état où il était alors, ce qui à la vérité lui arrivait bien rarement, il -devenait impossible à qui que ce fût de lui résister. . . . Ah! dis-je à mon -redoutable adversaire en jouant le plus grand effroi, qu'aperçois-je -monsieur, et l'écartant de la porte. --Venez, venez, accourez au plus vîte, -que j'examine sur votre front un signe qui m'était échappé. . . . oh -monsieur! votre état m'effraie. --Qu'est-ce, dit notre homme allarmé, en -cessant de me barrer le chemin. . . . Qu'observez-vous, ma mie. . . . Vous me -faites une peur. . . . Voilà déjà les choses dans leur état naturel. . . . -Moi qui croyais aujourd'hui . . . Moi qui me flattais . . . Mais que voyez- -vous donc enfin? --Combien il y a t-il, monsieur, que vous n'avez eu de -commerce avec une femme? --Plus de six mois. --Oh! prenez garde à vous. . . . -je ne m'en étais point encore convaincue, vous êtes un homme mort, monsieur, -mort vous dis-je, si vous vous avisez d'en voir avant que le soleil ne soit -entré dans le capricorne, et en disant celà, je m'élance sur la porte, et me -précipite si légèrement hors de la maison, que je suis déjà dans la rue avant -qu'il n'ait le temps de revenir de l'effroi dans lequel je viens de le -plonger. - -En rentrant je trouvai Clémentine dans le plus grand accablement, elle -s'était deshabillée, et son physique paraissait souffrir presqu'autant que -son moral; qu'as-tu dis-je à ma compagne? --Le chagrin de n'avoir pas écouté -tes conseils. Plus empressée de voler à mes plaisirs qu'où m'appelait les -intérêts de notre chef, je me suis rendue chez ce personnage dont on m'avait -donné l'adresse. . . . Il était prévenu, il m'attendait. . . . On m'avait -parlé d'un jeune homme, celui qui fut présenté à mes yeux, avait environ -cinquante ans, fort laid, l'esprit aussi méchant que l'ame corrompue; ô -Léonore! tu ne te peindras jamais le dérèglement des mœurs de ce libertin, -l'incroyable désordre de ses propos et de ses fantaisies, l'irrégularité de -ses goûts. . . . J'ai eu deux amans dans ma vie . . . mais aucun d'eux . . . -oh! non, non, quelque dépravée que tu me supposes, je rougirais trop de ces -détails. . . . Contente-toi de savoir qu'il a voulu outrager mon sexe . . . -Que résistant à ses désirs, il a appelé à lui, et m'a contraint par la -violence, à en assouvir l'horreur, . . . et mon amie fondait en larmes en -achevant cet odieux récit. - -Je ne la consolai pas, je crus que c'était le moment de pénétrer son ame, -plutôt que de l'attendrir . . . l'instant de frapper les grands coups. . . . -Eh bien! lui dis-je, te voilà punie de tes systêmes, les voilà culbutés par -l'expérience, cette aventure vaut mieux pour toi, que toutes les raisons dont -j'aurais combattu tes sophismes; ô Clémentine! as-tu pu croire que la volupté -put naître, où le sentiment devait être inconnu. . . . Que celui qui serait -assez vil pour payer l'amour, en ferait goûter les plaisirs. . . . Que cette -leçon te rende sage, que les remords qui te déchirent, garantissent du moins -ton cœur d'une corruption plus entière; je t'avais entendu jadis, excuser ces -écarts. Tous ces égaremens tournent au profit de l'amour osais-tu dire, ils -sont tous enfans de la nature [2]. Pardon . . . Je t'y croyais familiarisée. -. . . Ta douleur me prouve le contraire, cesse donc de te livrer ainsi aux -paradoxes d'une tête embrâsée, et que la vaine gloire de montrer de l'esprit, -à préconiser des erreurs, ne te fasse pas au moins défendre celles que tu -n'as jamais partagées. . . . Et Clémentine m'embrassait en pleurant. Je n'eus -pas besoin de lui faire promettre d'être sage, elle en trouvait le serment -dans son cœur, sans qu'il fût nécessaire de la rappeler à l'utilité de cette -conduite, attendrie par ses regrets et par ses larmes, je la calmai, et lui -fis du moins passer une nuit tranquille. - -Le lendemain Florentina vint nous voir, avec celle de nos compagnes qui avait -engagé Clémentine, à aller chez l'homme qu'elle avait été visiter la veille, -mon amie ne put s'empêcher de faire des reproches à celle-ci, mais ce fut là, -où je pus remarquer l'extrême différence qui se trouvait entre Clémentine, -dont tout le tort était d'avoir une mauvaise tête, et une créature vraiment -libertine comme celle qui avait voulu la débaucher. --Bon, bon, répondit -_Aldonza_, il ne faut pas être si difficile dans notre métier; as-tu donc -imaginé que je t'envoyais chez l'amour, et qu'il t'attendait au sein des -plaisirs je l'ai cru jeune, on me l'avait dit, mais qu'importe, les hommes -qui payent, ne cherchent point à contenter nos caprices, ma chère amie, ils -ne s'occupent que des leurs; . . . je te ménageais une excellente -pratique . . . tu n'as pas su en profiter. . . . Nous en sortons, moins -difficiles que toi . . . il n'a pas eu besoin de nous violer. . . . On se -fait à tout mon enfant, et à cela peut-être plus aisément que tu ne crois. ---Il nous a priées de revenir, et voilà vingt-cinq pistoles de profit. --Des -plaisirs communs se payent-ils ainsi? Or comme il ne faut viser qu'à l'argent -dans l'état que nous professons, les plus grandes irrégularités, puisque ce -sont elles qui valent le plus, doivent donc devenir les seuls objets de nos -recherches. Cette Aldonza était à la vérité la plus corrompue de la troupe, -il s'en fallait bien que nous eussions jamais rien entendu de pareil avec ses -compagnes; Clémentine et moi révoltées de ses propos, nous nous disposions à -les faire cesser, en prétextant quelqu'affaires, lorsque _dona Laurentia_, -vint nous supplier de recevoir deux dominicains qui brûlaient d'envie de nous -connaître, et sans nous donner le temps de la réponse elle les poussa dans -notre chambre. --Un moment madame, dis-je à cette insolente courtière, en me -levant avec horreur, ces messieurs n'étant que deux, n'ont pas besoin de -quatre femmes, laissez-nous retirer mon amie et moi. --Comme il vous plaira, -répondit la duègne, à qui sans doute notre chef avait bien défendu de nous -contraindre; agissez suivant vos désirs, ces deux demoiselles suffiront pour -nos révérends, vous pouvez passer dans la salle, vous y serez libres et -tranquilles, pendant qu'on va se servir un instant de vos chambres. Nous -descendîmes, et ces infâmes se divertirent tellement de nos compagnes, qu'il -ne nous fut possible de rentrer chez nous que le soir. - -Clémentine avait fort peu d'envie d'aller chez le vieux courtisan, négligé la -veille pour l'intérêt de ses faux plaisirs, elle y craignait quelques -nouveaux pièges, et sa sagesse allait maintenant jusqu'à la défiance, elle me -conjura d'y aller à sa place. --J'y consentis, et comme ce personnage ne me -fit courir nul danger; je ne vous ennuierai point des détails de ma visite -chez lui. - -Trois ou quatre histoires semblables où je gagnai une centaine de pistoles à -notre chef, terminèrent notre séjour à Tolède, et nous reçûmes enfin l'ordre -d'en partir au bout de trois semaines. Le rendez-vous nous fut indiqué à -l'entrée d'un petit bois qu'on trouve à gauche de la grande route de Madrid; -nous nous y rendîmes mon amie et moi, après avoir pris congé de notre duègne, -fort mécontente de ce que nous lui avions valu si peu. - -Peut-être me blâmerez-vous ici, dit Léonore, en s'adressant à sa mère, de -n'avoir pas profité des sommes que je recevais, pour fuir ces malhonnêtes -gens, je le proposais à ma compagne, elle en avait autant d'envie que moi, -mais elle persista à me faire envisager l'extrême péril que nous courrions à -quitter ces gens-ci en les volant. Clémentine rendue à la sagesse l'était -aussi à la sincérité, elle m'avoua que bien loin d'oser compter sur les -secours dont elle s'était flattée à Madrid, c'était elle au contraire qui se -fondait maintenant sur les miens, elle était bien éloignée disait-elle d'oser -se présenter à ses connaissances dans l'état où elle se trouvait. Pour quant -à sa mère, elle m'avoua qu'elle était morte, il ne lui restait donc plus de -ressource, que celle de s'attacher à mon sort, et nous nous en tinmes en -conséquence au plan que j'avais adopté . . . Celui de suivre la troupe -jusqu'aux frontières de France, et là, de nous échapper dans quelques villes -où la justice nous ferait donner sûrement à l'une et à l'autre, les moyens de -gagner ma province; d'après ces résolutions, nous nous contentâmes donc de -détourner quelques quadruples que nous cachâmes avec le plus grand soin, -précaution d'autant plus nécessaire, que Brigandos nous fouilla toutes dès -que nous fûmes réunies; plusieurs sans avoir usé des mêmes ruses, avaient -fait également un peu de contrebande; le chef s'empara de tout. J'ai soin de -vous dit-il, rien ne vous manque; mais c'est à moi qu'appartiennent les -fonds, et je ne souffrirai jamais qu'on en détourne un _réal_. - -Nous nous remîmes en marche, et mon amie ne me quitta plus; ce premier soir -nous nous couchâmes sous les murs des jardins d'Aranjues, superbe maison de -plaisance bâtie par _Philippe_ III; nous en partîmes le lendemain au matin -avec le projet de passer la nuit prochaine à une demie lieue de Madrid, dans -une caverne au bord du _Mancanares_, où notre chef devait nous haranguer, et -nous distribuer ses ordres, relativement à ce qui concernait notre séjour -dans cette capitale; nous marchions tous ensemble, il était environ sept -heures du matin . . . Brigandos paraissait inquiet, il semblait avoir -quelques pressentimens du malheur prêt à nous accabler . . . lorsque tout à -coup à environ quatre lieues de la ville, un détachement de trente hommes à -cheval débusque d'un petit bois, nous entoure lestement à l'improviste, et -nous menace de la carabine, si nous n'arrêtons à l'instant . . . Faites de -nous ce que vous voudrez dit _Brigandos_, avec résignation, nous ne sommes ni -en état ni en volonté de nous défendre . . . Mais qu'elle fut sa surprise en -prononçant ces mots, de reconnaître à la tête de ce détachement, _Dom Pedre_, -. . . ce même chevalier de la _sainte Hermendad_, auquel _Castelina_ fille de -notre chef, avait sauvé la vie près d'_Alcantara_, et que la troupe avait -soigné, nourri et secouru pendant quatre jours, malgré les risques qu'elle y -courait . . . Scélérat lui dit _Brigandos_, nous remets-tu bien? . . . te -souviens-tu que tu nous dois la vie? --Ami répondit cet infâme coquin, la -reconnaissance est nulle dans notre état, nous n'écoutons que le devoir; nous -ordonna-t-on d'égorger nos pères, nous le ferions pour le service du tribunal -sacré dont nous avons l'honneur de dépendre [3]. C'est moi qui t'ai -dénoncé . . . C'est moi qui t'arrête, toutes les chaînes sociales se -détruisent envers les criminels, on ne leur doit que de la rigueur, et en -disant celà, le monstre liait et garrottait les mains de Castellina, ces -mains, ces mêmes mains, qui quelques semaines auparavant avaient étanché le -sang de ce traître, et l'avait rendu à la vie. Ô justice! s'écria notre -malheureux chef, en voyant cette horreur, t'appellera-t-on _fille du ciel_, -quand de semblables forfaits souilleront tes membres; s'il est vrai qu'un -Dieu gouverne les hommes, doit-il être regardé comme équitable, en tolérant -de telles exécrations sur terre, en souffrant que le bien ne s'y fasse que -par des crimes éffrayans! puisse mon funeste exemple apprendre aux hommes que -la plus grande de toutes les sottises est d'écouter ce sentiment famélique de -la pitié, qui ne sert qu'à faire des ingrats, et qu'on n'éprouve bien moins -de tourmens à ne jamais se livrer au bien, qu'à le pratiquer au prix des -remords dont l'ingratitude des autres vient pénétrer nos cœurs. Vous juges, -souverains, magistrats, vous enfin, qui tenez la balance, ne vaudrait-il pas -mieux changer toutes vos loix, ne vaudrait-il pas mieux fouler aux pieds tous -vos principes, que d'en admettre qui doivent nécessairement placer le remords -à côté de la vertu, et convaincre l'homme que c'est à faire le bien, -qu'existent les plus grands dangers. - -Mais l'air emporte toutes ces déclamations, et sans distinguer l'innocence du -crime, nous n'en sommes pas moins tous, liés et campés indifféremment comme -des sacs sur les chevaux de ces alguasils, qui nous conduisent rapidement à -Madrid, au palais de l'inquisition, en qualité de bohémiens, de gens sans -aveu, commettant par-tout différents excès, à la vérité sans effusion de -sang, clause qui, au lieu de nous faire mettre dans les prisons de la -justice, nous fit simplement placer dans le saint tribunal. Douce vertu me -dis-je alors à moi-même; est-ce donc la peine d'encenser tes autels, qu'ai-je -gagné à te révérer dans mon cœur? . . . Qui démêlera maintenant si je suis -coupable ou non! qui protégera mon innocence . . . quel droit aurai-je à la -faire éclater. - -Après avoir été suivis de la foule, après avoir servi de pâture à la sotte -curiosité du peuple, nous fûmes remis entre les mains de l'Alcaïde, qui nous -conduisit tout de suite dans les différentes prisons qui nous étaient -destinées. - -Ô Léonore! mille et mille fois adieu, me dit Brigandos, en nous séparant, je -vous recommande ma chère enfant, si elle tombe avec vous, n'oubliez jamais -fille vertueuse que si mes fautes vous enveloppent dans ma disgrace, j'ai du -moins par de vers moi deux procédés qui doivent m'obtenir mon pardon près de -vous . . . Celui de vous avoir secouru dans l'infortune, et celui de vous -aimer sans jamais avoir osé vous le dire. Ce dernier aveu m'étonna, et j'en -étais encore dans la surprise, quand ce malheureux dont les larmes coulaient -en me regardant, fut aussitôt arraché d'avec nous; ciel! me dis-je, je n'ai -trouvé que de la dureté dans les hommes du monde, tous ont voulu abuser de -mon malheur et de mon innocence; et c'est dans un chef de brigands que je -rencontre de l'honnêteté et de la délicatesse. . . . Ô société! je le répète, -ou vos loix sont bien iniques, ou vos membres sont bien corrompus! ce chef -infortuné suivait une carrière dangereuse, sans doute, je suis bien loin de -vouloir l'excuser, mais son esprit était juste, son cœur délicat et sensible, -il devait succomber rien de plus simple; parmi les êtres aussi pervers, aussi -injustes, aussi inconséquens que les hommes, celui qui près d'un peu de mal -ouvrira son ame, à beaucoup de vertus, doit périr infailliblement [4]; -heureusement pour moi, la chambre où je fus placée, se trouva près de celle -de Clémentine, quelle consolation! - -Le lendemain de notre arrivée, nous fûmes tous interrogés à part; je suivis -Clémentine qui me dit que vraisemblablement les autres femmes nous avaient -précédées, elle en avait, disait-elle, apperçu deux auxquelles il lui avait -été impossible de parler; elle n'eut pas le temps de m'en dire davantage. ---On vint me prendre et je parus à l'audience. - -Le grand inquisiteur était seul quand j'y entrai. --Ce n'est pas le même qui -interrogea Sainville, celui-ci vraiment le chef, et le premier de la maison -est un homme de quarante-cinq ans, d'une taille haute et fière, fait comme -hercule, l'air de la force, de la santé et de la vigueur, le regard sombre, -le sourcil farouche, la voix rude, et menaçante, et bien plus ressemblant à -l'exécuteur même de la justice qu'au ministre équitable et débonnaire, qui ne -doit que la faire chérir et régner. On le nomme dom _Crispe Brutaldi -Barbaribos de Torturentia_. Il m'ordonna de me mettre à genoux en entrant, et -de faire un acte de contrition devant le cruxcifix; il était debout, il -m'observait d'un œil rigoureux et sévère, où se mêlait pourtant une sorte de -joie maligne et de curiosité lubrique. Quand j'eus fait semblant d'obéir à ce -qu'il me disait, je me levai, il s'assit, me fit approcher de lui, et me -regardant avec impudence sous le nez, il me demanda en me tutoyant quel âge -j'avais. --Près de dix-huit ans, répondis-je;--Es-tu fille, es-tu femme? --Je -suis femme; j'ai été enlevée à mon époux en Italie, je cours la terre pour le -chercher; je suis tombée par hazard dans les mains de ces bohémes, et j'ai -été prise avec eux. --Tu n'es donc pas de leur troupe? --Je ne suis -qu'accidentellement réuni à elle. --Et qui es-tu? --Ici je lui fis en peu de -mots l'histoire de ma naissance et de mes malheurs. --Bon, bon, conte que -tout cela, me dit-il, tu es une aventurière, tu es une fille de mauvaise vie. ---J'ai dit la vérité, je vous le proteste. --Mais ces bohémiens ont abusé de -toi, ils-t-ont violée? --Je n'ai nuls reproches à leur faire, puisse-je avoir -autant à me louer de vous, que j'ai de graces à leur rendre. --On te traitera -comme tu le mérites, tu as profané les sacremens, nous le savons, tu seras -rôtie à petit feu, tu vivras douze heures dans les flammes, et l'on ne t'y -plongera que déchirée. --Oh ciel! quelque foi qu'il faille ajouter à des -sacremens, mérite-t-on la mort pour n'y pas croire? Un dieu de paix veut-il -le sang des hommes, ses ministres doivent-ils le répandre? --Tu ne crois donc -pas à ces cérémonies? --Je crois qu'il existe un Dieu bon à qui le meurtre -est en horreur. --Tu te trompes, Dieu commande de tuer ceux qui ne croyent -pas à la religion, il ordonne à son peuple de massacrer les nations -idolâtres, son fils a dit, _je suis venu apporter le glaive et non la paix_. ---En ce cas je ne crois point à son fils. --C'est ce qui fait que tu seras -suspendue au milieu des flammes, pour en être retirée, et y tomber tour-à- -tour, pendant douze ou quinze heures que durera ton supplice. --J'invoquerai -le dieu unique et saint que je crois, il me sauvera des mains de mes -bourreaux, Daniel l'implora dans la fosse, et Daniel en fut écouté. Et ici -mes larmes coulèrent malgré moi. --Quand l'inquisiteur me vit pleurer, il -m'observa avec des yeux plus expressifs, et qui, en même-temps me glacèrent -d'effroi; ses deux lêvres se resseraient l'une sur l'autre, et une sorte de -mugissement s'échappa de sa poitrine, il me demanda si les larmes que je -versais étaient celles du repentir? Je lui répondis que je n'avais point fait -de faute, et que par conséquent je ne connaissais point le remord, il -continua de me fixer, et alors en soupirant comme il venait de faire, il fit -un geste sur lui-même qui me causa autant de surprise que de frayeur; je -m'apperçus qu'il était dans un grand trouble, il s'agitait sur son fauteuil, -renouvellait le geste qui m'avait effrayé, et continuait d'étouffer ses -soupirs . . . Il avança une main vers moi comme pour me rapprocher de lui, -cette main jetée à travers de ma ceinture, tomba sous mes reins comme par -inadvertance, et pressa vivement ce qu'elle rencontra. . . . Je le regardai -fièrement, et mes larmes tarirent. On n'imagine pas ce que le vice qui -s'oublie, donne de force à la vertu; il retira sa main, et m'ordonna de me -mettre à genoux devant lui, je m'y plaçai à quelque distance, perdant le plus -que je pouvais du terrein qu'il m'avait fait gagner en m'attirant. Il rejetta -sa main sur ma poitrine, à l'ouverture de ma robe, et me tira -quoiqu'agenouillée, absolument entre ses jambes, il prit mes deux mains les -joignit sur ses cuisses où il les appuya, et m'ordonna de réciter le pater. ---Je lui dis que je l'avais oublié, . . . Il me demanda d'autres prières. ---Je lui dis que depuis que je courais le monde, je ne me souvenais plus de -tout celà, que je ne savais qu'invoquer Dieu, dans le fond de mon ame, contre -ceux qui travaillaient à me perdre. --Tu es une impie me dit-il en reportant -ses doigts sur mon sein, comme pour le couvrir; mais en effet, pour le -toucher, j'écartai sa main tout de suite. . . . Ici sa figure s'anima -prodigieusement, le couroux s'y peignit à côté de la luxure; son agitation -redoubla, et il recommença plusieurs fois sur lui-même le geste indécent qui -lui était échappé, il m'apostropha de deux ou trois invectives et me dit -qu'il allait me faire mettre à la question; pourquoi faire lui dis-je? --Pour -découvrir tes crimes. --Je n'en ai point commis. --Tes impiétés. --J'adore -Dieu. --Tes complices. --Je n'en ai point. Tu les nommeras quand je te -tourmenterai. Et ici sa respiration se pressa; son cœur et sa poitrine -palpitaient, et ses mots ne se prononçaient plus qu'en bégayant. --Je saurai -continua-t-il, t'imposer des supplices qui arracheront de toi la vérité, ses -mains se reportèrent alors sur mes deux seins, et ce fut en les saisissant à -nud, non sans me faire une violente douleur, qu'il me raprocha de lui -d'avantage; me trouvant par cette secousse entièrement entre ses jambes, il -écarta totalement le voile qui couvrait ma poitrine, et sur ce que je le -priai de me laisser, il me dit qu'il allait me faire entièrement deshabiller, -c'est contre la pudeur répondis-je, et vous me grondiez de l'avoir enfrainte. ---Ce qui se fait au nom de Dieu n'offense jamais la pudeur, et ses mains que -je n'osais plus contenir, ne m'attachant qu'à le calmer, s'égaraient -indiscrètement sur ma gorge, mais d'une manière si brutale, qu'il me faisait -frémir. Il redescendit mon corset de tous côtés, débarassa mes épaules des -manches, et le buste entier, au moyen de cette manœuvre, se trouva nud à ses -regards. Il me dit en ce moment de sortir tout à fait mes deux bras de ma -robe, et sur mon refus, il me menaça d'un air effrayant d'appeler du monde. ---J'obéis donc, je retirai d'abord un bras, puis l'autre; et ainsi toujours à -genoux, mes vêtemens tombèrent jusqu'à la ceinture, cependant ses deux mains -continuaient de presser ma gorge et de se promener sur mes épaules, sous mes -bras, et généralement sur toutes les parties mises à nud; il prit une de mes -mains et la porta sur lui, mais je la retirai si vite que son dessein ne fut -qu'imparfaitement accompli. Il me demanda si je n'avais point sur la peau -quelques signes qui prouva que j'avais donné mon ame au diable, il examina en -conséquence tout ce que l'état où j'étais, lui permit d'observer; alors il me -fit relever, et tenir droite entre ses jambes, il me dit qu'il fallait qu'il -examina le reste de mon corps dans les mêmes intentions, je me défendis -vivement, il me menaça de nouveau en m'ordonnant de lacher les rubans qui -tenaient mes habits, afin qu'ils tombassent tout-à-fait. Et comme je -m'obstinais à le refuser, il chercha vers ma ceinture, les liens qu'il -voulait dégager, ne les trouvant pas, il me fit tourner, les saisit au bas de -mes reins, les rompit en fureur, et toujours dans cette attitude mes vêtemens -coulèrent à mes pieds. J'ignore les mouvemens qu'il fit alors sur lui-même, -je ne pouvais les voir, je sais seulement qu'il s'en permit; que ses mains -parcoururent tout ce qu'il venait de découvrir, que ses yeux parurent s'y -fixer long-temps, que son agitation fut inexprimable, que ses soupirs -augmentèrent de forces, qu'il prononça des mots sans suite, tantôt des -éloges, et tantôt des menaces, et que . . . retombant enfin dans le calme, il -m'ordonna de me r'habiller. Je lui dis que puisque l'état où je me trouvais -était son ouvrage, je voulais retourner dans ma chambre, et traverser toute -la maison dans ce désordre, il s'approcha de moi à ces mots, mais sa figure -n'avait plus aucun signe de couroux, le sourire même parut un instant sur ses -lèvres, il me dit en me passant la main sous le menton, que j'étais une -petite fille bien entêtée, . . . bien méchante, que je ne sentais pas le bien -qu'il me voulait, et tout en disant celà avec les manières les plus douces, -il m'aida à me rajuster. Sonna dès que je le fus, et me renvoya dans ma -chambre en m'ordonnant de lui faire dire si j'avais besoin de quelque chose, -son intention étant que rien ne me manqua; je profitai de cet instant de -faveur, pour lui recommander ma compagne; et sur celà il me répondit qu'il ne -connaissait que moi, et qu'il ne prenait intérêt qu'à moi. - -Mon premier soin fut de raconter à Clémentine tout ce qui venait de -m'arriver, je lui demandai si la conduite de l'inquisiteur avait été la même -envers elle, je t'aurais tout dit me répondit ma compagne, si j'en avais eu -le temps, avant que tu ne te rendis où l'on t'appellait; mais tu as vu -l'impossibilité où je me suis trouvée de te prévenir. Moins patiente que toi, -je ne lui ai pas donné le temps d'aller si loin, et devinant ses desseins au -premier mot, je lui ai demandé ou de me renvoyer dans ma prison, ou de ne -m'interroger que devant des témoins; cette fermeté l'a mise en fureur, et il -m'a juré qu'il ne m'épargnerait pas. Hélas! dis-je à mon amie, je me repends -de n'avoir pas imité ton courage, mais j'ai deux raisons pour excuses. . . . -L'éffroi dans lequel j'étais . . . L'espoir que j'ai eu de l'attendrir et -d'échapper aux grands dangers en osant braver les petits. Ses premiers -mouvemens ont été ceux de la brutalité, je ne m'étonnerais pas qu'un peu -d'amour n'eût peut-être conduit les seconds; si je croyais que ce sentiment -put jamais naître dans une telle ame, je ne le repousserais pas, et son cœur -ammolli par le dieu dont on obtient tout, nous donnerait peut-être à l'une et -à l'autre, les moyens de lui échapper. Ici la crainte d'être entendues nous -empêcha de poursuivre, et je me livrai seule à mes réflexions. - -Oh ciel! me dis-je dès que je fus un peu calme, serait-ce donc ici le tombeau -de cette fidélité qui m'est si chère, et que je conserve avec tant de -plaisir? J'ai échappée aux pièges d'un noble Vénitien, un corsaire barbare -n'a osé attenter à ma pudeur, elle n'a point cédé aux poursuites d'un consul -français, à la veille d'être empalée à Sennar, ne sauvant ma vie qu'au prix -de mon honneur, j'ai trouvé le secret de garder l'un et l'autre, j'ai vu un -Empereur cannibale à mes genoux, je suis sortie intacte des mains d'un jeune -Portugais, d'un vieux Alcaïde de Lisbonne, des quatre plus grands débauchés -de cette ville, dom Flascos de Benda-Molla n'a pu triompher de mes rigueurs; -une bohémienne, deux moines et un chef de brigand, ont soupiré sans fruit. Et -tout cela serait-il, grand Dieu, pour devenir la proie d'un inquisiteur. -. . . Hélas! j'avais des ressources par-tout, il ne m'en reste aucune ici, -il faut que je périsse ou que Dieu fasse un miracle en ma faveur, et depuis -celui de _l'annonciation_, je ne sache pas qu'il en ait fait un seul en -faveur de la vertu des femmes. - -Huit jours se passèrent ainsi, sans que nous entendissions parler de la -moindre chose, et sans que nous eussions d'autres douceurs, Clémentine et -moi, que de nous entretenir de nos communs désastres. Ce fut alors que vous -arrivâtes près de nous, dit Léonore à son mari: mon amie vous implora pour -elle et pour moi; vous nous craignites, votre prudence était bien cruelle, je -ne vous la reproche pas, elle était juste; il y a des cas où la commisération -est impossible, où elle n'est pas même dans la nature: elle n'en est donc -alors qu'une loi secondaire, qu'un sentiment égoiste. Plût au ciel que nous -eussions été pénétrés de cette vérité, quand nous secourumes le scélérat dom -Pédre, nous ne fussions pas devenus aussi cruellement ses victimes. Quoi -qu'il en soit, vous vous sauvates seul; votre évasion fit le plus grand -bruit; elle nous fit resserrer tous; elle donna de l'humeur à nos gardes, et -il n'y eut pas un seul prisonnier qui n'en souffrit. - -Le surlendemain de votre départ, était enfin le jour destiné à la fatale -scène qui nous attendait; on nous avertit dès le matin, de nous tenir prête -pour être interrogée, avec les formalités _de rigueur_; je laissai passer ce -mot sans l'interpréter; mais Clémentine, ou plus craintive, ou plus -clairvoyante, me demanda si j'avais fait attention à la phrase dont on -s'était servi? --Non, lui dis-je; eh bien! me dit-elle, sois malheureusement -bien sûre que cet interrogatoire, avec les formalités _de rigueur_, ne -signifie autre chose que la question à laquelle nous allons certainement être -appliquées. --Ô ciel! tu me fais frémir, . . . et nos larmes coulèrent à -toutes les deux. - -Neuf heures sonnèrent enfin; c'était l'instant pour lequel nous étions -averties; l'alcaïde se présenta à moi quand on ouvrit ma porte; et m'ayant -prise à part, sans que les geôliers pussent nous entendre; il me confirma les -craintes de Clémentine. . . . Vous allez subir la question, me dit-il, mais -vous passerez la dernière: cela vous donnera le tems de la réflexion. Si vous -demandez au révérend pere inquisiteur d'être une seconde fois interrogée -secrètement par lui seul, il vous l'accordera, et vous ne subirez point de -tourmens. . . . Je l'avoue, le début de ce discours m'avait si fort étourdie, -qu'à peine en compris-je la fin; et comme il s'apperçut de mon trouble, il me -répéta ce qu'il venait de me dire. - -Nous marchâmes. Clémentine, déjà conduite par ses geôliers, me devançait, il -me fut impossible de lui parler. Après avoir traversé toute la maison, nous -descendîmes un grand escalier pratiqué sous une voûte, qui, au bout de cent -marches, nous conduisit à la porte d'un corridor si sombre, qu'à peine y -voyait-on pour se conduire. Au bout de ce passage extrêmement long, nous -trouvâmes une porte de fer très-étroite, attenante à un autre escalier -tournant, qui nous offrit encore plus de cent marches à descendre; je crus -que nous nous engloutissions dans les entrailles de la terre [5]. - -Le silence qui s'observait dans cette marche, les fréquentes effigies de -saints, de vierges, de représentations de supplices, dont étaient remplis les -murs de cette traversée, le bruit lugubre d'une multitude de portes de fer -qui s'ouvraient et se refermaient sur nous à mesure que nous avancions, -l'obscurité profonde qui régnait dans ces souterrains, à l'exception du peu -de lampes allumées devant les images, la hauteur, l'humidité des voûtes, -quelquefois des cris et des mugissemens sourds qui sortaient du fond des -cachots, tout inspirait à l'ame une sorte de terreur sinistre qui glaçant à -la fois tous mes sens, m'interdisait jusqu'à la faculté de pouvoir suivre mes -conducteurs. Nous parvinmes enfin à une dernière porte qui s'ouvrit au plus -léger bruit que notre guide fit à la serrure, nous entrâmes seules, nos -gardes se retirèrent après nous avoir vu passer devant eux. - -Au milieu d'une haute et grande salle voûtée, de forme parallélogramme, -uniquement éclairée par des lampes, était une longue table, autour de -laquelle se trouvaient assis le grand inquisiteur, le grand vicaire de -l'archevêque, obligé d'assister à ces cérémonies, et le greffier. Dans trois -des coins de ce fatal endroit, se voyaient les différens préparatifs des -trois supplices employés communément à l'inquisition. --Celui de la corde, -celui de l'eau, et celui du feu [6]; deux bourreaux assistaient à chacun de -ces apprêts; ils étaient vêtus d'une tunique noire, la tête affublée d'un -capuchon percé aux yeux, et le plus grand calme régnait dans l'assemblée. - -Castellina, cette douce et charmante fille de Brigandos, nous attendait à la -porte de la salle: elle y fut introduite avec nous. Quelqu'effrayée que je -fusse, mon courage ne m'abandonna point. Je me ressouvins de ce que m'avait -dit l'alcaïde, et je crus voir dans ces paroles un peu d'espoir et de -consolation que je payais bien, sans doute, puisque je ne pouvais envisager -pour motif de cette tolérance, qu'un sentiment dont les suites m'eussent été -plus cruelles que la mort. Quoi qu'il en fût, je pouvais au moins me tirer -d'affaire bien plus facilement, n'ayant à craindre que cette sorte de danger, -qu'exposée à ceux dont les apprêts me faisaient frémir. - -On nous fit mettre d'abord à genoux toutes les trois autour de la table, et -dans cette posture, l'inquisiteur nous demanda, d'où vient que nous avions -profané les sacremens de l'église? --Nous répondîmes que cela ne nous était -jamais arrivé. Sur cela le grand vicaire prit la parole et dit, --qu'il était -inutile de renier un fait avoué par nos compagnons. On demanda à Castellina -si elle ne vivait pas en intrigue criminelle et incestueuse avec son père, -elle jura que non. --Avec son frère, --elle dit que leur usage était de se -marier entre frères et sœurs; qu'elle était destinée à épouser son frère; -mais que n'étant point encore sa femme, elle n'avait jamais prise aucune -liberté avec lui; que voulant même se conserver pure pour celui qu'on lui -destinait; elle n'avait jamais mené la vie prostituée de ses compagnes; -qu'elle répondait de sa virginité, et qu'on pouvait la faire examiner. -Ensuite elle ajouta que Clémentine et moi avions également vêcu dans la plus -extrême continence, depuis que nous étions aggrégées à eux. --On lui demanda -si elle croyait à la religion catholique, elle dit que non; on nous adressa -la même question, --nous y fîmes la même réponse. On demanda à la fille de -notre chef, pourquoi elle n'ajoutait point de foi à ce culte? elle dit -qu'elle ne croyait pas le devoir, et qu'elle ne le pouvait pas: et à la même -interrogation nous répondîmes, ma compagne et moi, que nous étions -convaincues que ce culte offensait souverainement la divinité, et que nous -l'avions abjuré dès l'enfance. --Perfide réponse, s'écria madame de Blamont; -ô Léonore, n'eussiez-vous pas dû être plus prudente? --Les approches des plus -affreux supplices, répondit Léonore, ne me feraient jamais feindre sur cet -objet, madame. --Ô juste ciel! s'écria, avec des pleurs, madame de Blamont, -dont l'ame délicate et tendre s'allarmait de tout ce qui paraissait -enfreindre les sentimens pieux auxquels elle était inviolablement attachée. ---Femme à jamais respectable, dit le comte, en prenant les mains de son amie; -vous êtes tellement pure, qu'un récit même vous offense; mais de grace, -laissons continuer votre fille. . . . Eh bien! Léonore, que vous demanda-t-on -ensuite? Si nous étions juives, reprit l'aimable épouse de Sainville, nous -assurâmes que non; nous dîmes que nous étions déïstes, et qu'il n'existait -aucun tourment qui pût nous faire changer de façon de penser. --On nous -demanda si nous aidions les hommes dans les vols qu'ils faisaient; nous -assurâmes que non. Enfin on nous demanda si nous étions livrées au démon? -nous protestâmes que non; et nos réponses étant toutes écrites, on nous fit -lever. Le greffier resta à la table; Clémentine et moi, près de lui, sur des -tabourets; le grand vicaire et l'inquisiteur furent s'asseoir sur deux -fauteuils, placés dans celui des coins qui n'était point occupé par des -appareils de supplices. Ils appelèrent à eux Castellina; ils lui ordonnèrent -de se dépouiller entièrement; elle recula d'horreur, en protestant que cela -ne lui était jamais arrivé devant aucun homme; l'inquisiteur lui dit que cela -devait être ainsi; qu'il fallait absolument procéder à la visite de son -corps; . . . que ce qui était crime devant les mondains, cessait de l'être -aux yeux des ministres du seigneur; et comme elle refusait encore, deux -bourreaux s'approchèrent, par ordre de dom Crispe; ils la saisirent et la -dépouillèrent en un instant; dès qu'elle fut en cet état, les bourreaux se -retirèrent; un d'eux s'empara d'une spatule qu'il tint au feu, jusqu'à ce -qu'il fût appellé. - -Il s'agit, dit alors l'inquisiteur à cette belle et malheureuse fille, la -pudeur sur le front, et les joues inondées de larmes, il s'agit de vérifier -sur toutes les parties de votre corps, si vous ne portez point les stigmates -du démon; approchez-vous. . . . --Elle obéit, et dom Crispe l'ayant, par un -mouvement de son fauteuil, enfermée entre le grand-vicaire et lui, tous deux -examinèrent avec le plus grand soin chacune des différentes parties du corps -de cette fille, qui se trouvait tournée vers eux. Au bout d'un assez long- -tems, on la fit changer d'attitude; ensorte qu'elle offrait maintenant à -l'un, ce qu'elle venait de présenter à l'autre. Le silence était profond; on -observait de fort près, et avec le soin le plus exact. Les doigts vérifiaient -ce que l'œil ne discernait pas bien, . . . facilitaient les recherches, ou -fixaient les positions; il y avait près d'une heure que l'examen durait, et -cette victime infortunée avait déjà été visitée trois fois de l'un et de -l'autre côté, par chacun de ses juges, sans qu'il se fût prononcé une parole, -lorsque l'inquisiteur observa sur le sein gauche, un signe noir presque -imperceptible; il le montra sur-le-champ à son confrère, et tous deux -ordonnèrent au greffier d'écrire qu'on venait de reconnaître à la partie -qu'ils désignèrent, un stigmate bien certain du démon, ils lui enjoignirent -d'observer et d'écrire de même le mouvement qu'allait faire cette enfant du -diable, lorsqu'on imprimerait un fer ardent sur ce signe impie. Selon eux la -victime ne devait rien sentir, si le signe était de Satan. La pauvre fille de -Brigandos voyant approcher vers elle le bourreau armé du fer, demanda -instamment de n'être pas brûlée, jurant et protestant que ce signe lui venait -de sa mère; mais rien n'y fit; dom Crispe saisit le sein, et montra du doigt -au bourreau l'endroit où il devait faire son application, pendant que lui- -même contiendrait; le fer fut appuyé rouge, et la patiente jetta deux ou -trois cris. --Allons, dit l'inquisiteur, dès que ce moyen ne réussit pas, il -faut user d'un autre; il n'est que trop certain, poursuivit-il, que cette -créature est vouée au démon; et puisqu'elle refuse d'en convenir, il faut -tirer des réponses d'elle par la voie des tortures; alors elle fut saisie par -deux _questionnaires_ qui la conduisirent auprès du feu, et lui firent -endurer cette sorte de supplice. . . . Les pointes acides et aiguës de cet -élément, n'eurent pas plutôt pénétrées la plante de ses pieds, imbibée de -matières combustibles, qu'elle poussa des cris affreux, et convint qu'elle -était effectivement vouée _au démon_ dès son enfance. On lui demanda quel -motif avait pu engager ses parens à en agir ainsi; elle dit qu'elle -l'ignorait; et on la rappliqua pour tirer d'elle ce second aveu. Après avoir -encore souffert long-tems, et ne sachant que répondre à cette question: elle -dit pour se soustraire aux maux qu'elle endurait, que ce qui fait qu'on -l'avait vouée au _démon_, était l'espoir de lui faire faire sa fortune, et -que c'était d'ailleurs un des dogmes de sa religion. --Enfin on lui demanda -quels étaient les complices que son père pouvait avoir hors de la troupe? -elle dit qu'elle ne lui en connaissait aucun. On la réchauffa, mais de -beaucoup plus près. Elle jetta des cris épouvantables, et tressaillit avec -tant de violence, qu'elle s'enleva de plus de deux pieds; quoiqu'elle fût -fortement contenue. Tous ses traits étaient renversés, ses cheveux hérissés -sur sa tête, s'agitaient et se dressaient d'eux-mêmes; ses muscles racourcis -se contournaient de mille effrayantes manières, et la malheureuse faisait à -regarder, autant de pitié que d'horreur. Alors je me rappelai les secours que -je lui avais vu donner au scélérat, cause des tourmens affreux qu'elle -endurait. --Je me peignis sa candeur et sa bienfaisance, et je me dis: ---_Est-il possible que des qualités si réelles, ne contrebalancent pas des -vices imaginaires; et le ciel est-il juste, quand il abandonne la vertu à de -si grands tourmens_. Mais si, dans cet instant, les infamies dont j'étais -témoin, m'engageaient à déclamer contre le ciel et contre les hommes, combien -l'événement qui suivit, n'augmenta-t-il pas l'horreur que j'éprouvois contre -toute la terre! À la troisième reprise, Castellina, jeune et forte, se -défendant avec vigueur, exerça celle de ses bourreaux, l'un d'eux s'agitant -pour la contenir; laissa tomber, en se débattant, le capuchon qui lui -couvrait la tête. . . . Oh ciel! quel était celui qui remplissait cette -horrible fonction! le croirez-vous? . . . _Dom Pedre_, . . . l'exécrable _dom -Pedre_, . . . cet insigne scélérat, non content d'avoir dénoncé, . . . arrêté -lui-même celle à qui il devait la vie . . . se trouvait encore au nombre de -ses persécuteurs; . . . que dis-je, il était le seul qui eût agi quand il -avait fallu lui faire endurer le supplice . . . Le seul qui allait agir -encore, elle le reconnut: . . . elle détourna les yeux avec horreur, et le -monstre se rajustant bien vite, achève de lui calciner les pieds. . . . Ô -vous, qui mettez votre gloire et votre félicité à secourir les maux de -l'infortune . . . vous qui courrez chercher l'indigent sous l'humble toit qui -le recèle . . . Vous qui séchez ses pleurs et lui rendez la vie, . . . que -cette exécration ne vous arrête point; toutes les belles ames ne sont pas -aussi malheureuses que Castellina; . . . tous les individus que l'on soulage -ne ressemblent pas à dom Pedre. - -Enfin la triste victime de tant de scélérats réunis, vaincue par les -douleurs, avoua tout ce qu'on voulut, mais elle persista à dire que -Clémentine et moi n'étions tombées dans leurs mains que par hazard; et que -nous n'étions nullement fautives. On la relâcha, et elle fut déclarée -coupable sur ses aveux, d'impiétés, de commerce avec le diable, et de vol -public. Après l'avoir un instant laissée respirer, l'inquisiteur ordonna -qu'elle fût rapportée dans sa chambre, et qu'elle eût à s'y préparer à la -mort. Elle tourna vers nous ses deux grands yeux languissans et noyés de -larmes. . . . Elle soupira, sembla nous adresser le dernier adieu, et sortit. -Voilà comme fut traitée une pauvre fille de seize ans, belle comme un ange, -sage, vertueuse, du plus excellent caractère, qui peu de jours avant, s'était -dépouillée pour secourir celui qui servait aujourd'hui de bourreau. . . . -Infortunée, dont l'unique tort était d'appartenir à des parens qui l'avait -corrompue dès l'enfance. - -Quoique les aveux de Castellina eussent dû nous épargner les tourmens de la -torture, si la justice eut régné dans un tribunal aussi effroyable, on nous -déclara qu'il fallait nous préparer au même sort. Je fus appelée, . . . me -trouvant tout près de ces monstres, je pus les observer. Le feu sortait de -leurs yeux, ils etaient l'un et l'autre dans une ardeur prodigieuse; . . . -mais il était difficile de dire quel était le motif de cette irritation? -. . . À supposer un instant la raison pour eux, devaient-ils éprouver autre -chose qu'une fermeté compatissante, et beaucoup de pitié? Mais de tels -sentimens ne sortent pas l'ame de son assiette; ils ne jettent pas dans un -trouble pareil à celui où étaient ces sauvages; ils ne font pas écumer, ils -ne font pas vomir des imprécations; ils ne placent pas sur le front une sorte -de colère ténébreuse, presque impossible à définir! Il y avait donc autre -chose dans ces cœurs pervers que ce qui devait naturellement y naître, et -quelle était cette passion tumultueuse et désordonnée, qui leur faisant un -jeu des tortures qu'ils infligeaient, éteignaient en même-tems les vrais -mouvemens permis dans leur situation. - -Ô vous qui tolérez de tels tribunaux, . . . réfléchissez à cette cruelle -analyse, et voyez si le bien que vous retirez de ces dangereuses -institutions, vaut tous les crimes secrets qu'elles entraînent. - -L'inquisiteur en entrecoupant ses mots, et respirant avec difficulté, me -demanda d'un air sévère, si les exemples que je venais de voir, produisaient -quelqu'effets sur moi? . . . Alors je me ressouvins de ce qu'on m'avait dit, -et jugeant que ce n'était pas le moment de l'aigrir, je lui dis que ces -effets étaient si violens en moi que j'étais résolue à lui avouer des choses -fort secrettes, et de nature à ne pouvoir être dites qu'à lui; que -j'implorais en conséquence vivement de ses bontés, un interrogatoire secret. -Le grand-vicaire dit que cela ne se pouvait pas; que j'aurais dû profiter de -celui que j'avais eu, mais qu'il était impossible de m'en accorder un second; -que je n'avais qu'à dire ce que j'avais à révéler, après qu'au préalable la -visite de mon corps aurait été faite; . . . et en disant cela, sa physionomie -se démontait, il lançait sur moi des regards, tels que le seraient ceux du -lion prêt à dévorer sa victime. Je me jettai aux genoux de mes juges; je leur -demandai avec les plus vives instances, de m'écouter dans un endroit moins -effrayant. . . . Cela ne s'est jamais fait, dit le grand-vicaire, et en même -temps il fit signe aux bourreaux d'avancer. En ce moment je me prosternai la -face contre terre, et renouvellai mes instances avec tant de chaleur, que dom -Crispe qui, comme je m'en doutais bien, devait y céder, dit à son confrère, ---eh bien! je saurai demain ce que c'est, monsieur, après demain matin je -vous donne rendez-vous ici pour y terminer notre besogne. Le grand-vicaire -assez mécontent, se rendit, on me renvoya, je les laissai tous deux avec ma -malheureuse amie, qui, dès ce moment, me fut soustraite, et ne reparut plus à -côté de moi. - -À l'heure du dîner la porte de la chambre de Clémentine s'ouvrit, une femme y -entra, j'appelai, une voix étrangère me répondit, et je fus fâchée de mon -imprudence. Cependant la conversation s'engagea. Mais je ne tardai pas à -m'appercevoir que cette femme n'était placée près de moi que pour me faire -accepter les propositions qui m'allaient être faites. Vous raconter toutes -les instigations de cette courtière, toutes les ruses qu'elle employa pour me -séduire, serait aussi long qu'ennuyeux. Vous saurez seulement que le résultat -de ses manœuvres fut de me conseiller d'accepter tout ce que me proposerait -le grand inquisiteur, dès que j'étais assez heureuse pour avoir obtenu la -permission d'une seconde entrevue, cette faveur était la preuve certaine des -bons desseins qu'il avait sur moi. Je serais une folle de résister à lui -accorder de bonne grace, ce qu'il ne tenait qu'à lui d'obtenir de force. Vous -n'éprouverez d'ailleurs, poursuivait cette femme, en m'enjoignant le secret, -que ce qui m'est arrivé à moi-même. Je devais perdre la vie, quoique mon -crime fût bien moins grave que le votre. Il m'a témoigné de bons sentimens, -je m'y suis rendue, et je touche à l'instant de ma liberté. Ne vous effrayez -point de son air; cette gravité est de coutume dans le métier qu'il fait; -mais c'est, dans le fond, le meilleur homme du monde, et le plus aimable avec -les femmes. . . . Croyez-moi, saisissez la fortune quand elle s'offre à -vous; vos refus pourraient vous coûter cher. Songez que cet homme est plus -puissant que le roi lui-même, et qu'il peut, en un mot, fussiez-vous à cent -lieues d'ici, vous absoudre ou vous perdre au plus léger mouvement de sa -volonté [7]. - -Dans les dispositions où j'étais de tout obtenir des sentimens que je voulais -inspirer à l'inquisiteur, je me gardai bien de réfuter les propos de son -agente; je lui dis que je m'estimais effectivement très-heureuse de plaire à -ce souverain juge, et que je n'avais rien de plus à cœur que de me trouver -digne de ses bontés. Dès le même soir mes réponses furent sues, et le -lendemain dom Crispe, pressé sans doute d'en venir au dénouement, me fit dire -qu'il m'admettait à l'honneur d'aller prendre du chocolat chez lui; je me -parai du mieux qu'il me fut possible; je ne négligeai rien de tout ce qui -pouvait relever l'éclat de quelques traits dont j'attendais et ma liberté et -ma vie, sans rendre pour cela mon amant plus heureux qu'aucun de ceux -auxquels j'avais eu le bonheur d'échapper jusqu'ici. - -On vint me chercher vers les dix heures, et je fus mystérieusement introduite -dans l'appartement de son éminence: il ordonna de fermer toutes les portes -dès que je fus entrée, et défendit expressément qu'on s'avisât de -l'interrompre, sous quelques prétextes que ce pût être. Il faisait fort -chaud, et monseigneur, encore en déshabillé, n'était couvert que d'une robe -flottante de gros-de-Tours brune, qui ne l'enveloppait pas très-exactement; -il était couché dans une profonde bergère, quand je parus, et sans se -déranger, il me fit placer sur une chaise qui se trouvait en face, le plus -près possible de son siège. Mon enfant, me dit-il, sitôt que je fus assise, -je fais pour vous ce que je me permets pour bien peu de femmes; mais je ne -vous cache pas que vous m'avez plû; votre sort est entre vos mains; vous avez -vu ce qui est arrivé hier à une de vos compagnes; les mêmes tourmens sont -préparés pour vous, et demain à cette heure-ci, je ne serai plus le maître de -vous sauver. Or cela va plus loin que vous ne pensez. Il est rare de subir la -question, sans être intérieurement condamné à la mort. Il s'agit donc ici de -vos jours, et je vous préviens que vous ne pouvez les sauver qu'au prix de la -soumission la plus aveugle à toutes mes fantaisies, dussent-elles même, -ajouta-t-il, en me fixant avec impudence, n'être pas de nature à vous plaire. -. . . Vous sentez bien que des gens comme nous n'agissent pas comme le commun -des mortels; . . . l'habitude des femmes, toujours bien fatale à leur culte. -Cette sorte de despotisme et d'impunité dont nous jouissons, les richesses -immenses qui sont en notre pouvoir . . . Ce droit de mort que nous avons sur -tous les sujets de l'empire; . . . Cette multitude d'esclaves qui nous -encense; . . . des désirs satisfaits presqu'aussitôt que formés. . . . Tout -cela corrompt les mœurs et déprave les goûts . . . mais quelques soient enfin -les choses où je vais vous contraindre, cela vaudra toujours mieux que d'être -suppliciée. . . . Je suis trop bon de m'abaisser à demander ce que le plus -simple de mes ordres peut m'obtenir dans la minute, sans qu'il vous soit -possible d'y apporter le plus léger obstacle. . . . Réfléchissez à la -débilité de votre position; vous êtes française, . . . éloignée de votre -patrie, . . . brouillée avec vos parens; . . . eussiez-vous mille vies, . . . -chétive créature, et me plût-il de vous en enlever une tous les jours, . . . -pas un être existant sur la terre ne viendrait m'en demander raison. Que -cette extrême infériorité vous jette donc aux pieds de ma puissance, et -humiliez-vous sans délais. . . . Je vais essayer quelques préliminaires ce -matin, je vérifierai votre soumission; . . . et si j'ai lieu d'être content -de vous, je vous enverrai prendre ce soir pour passer la nuit avec moi. - -Oh! monseigneur, dis-je en me jettant aux pieds de ce monstre, que mes -intérêts m'obligeaient d'ériger en maître. . . . Connaissez mieux l'énergie -de ce pouvoir que vous m'alléguez; vous ne l'étendez que sur les personnes, -et c'est au fond de mon cœur que j'en éprouve toute la force. . . . Ah! -n'ordonnez pas ce que vous pouvez si bien mériter; ne commandez pas ce que -vous êtes fait pour obtenir; les actes de la plus sublime puissance valent- -ils un des droits de l'amour? . . . Toute autre femme ne vous parlerait pas -comme je le fais, humble esclave de vos caprices, elle les satisferait en -vous méprisant; vous avez fait naître en moi des mouvemens d'une bien autre -sorte; . . . laissez-moi jouir de leur délicatesse; ne troublez pas le charme -que je goûte à vous les peindre; ne glacez pas le cœur où vous êtes fait pour -régner. . . . Non, ne l'arrachez pas de la main qui vous l'offre, et laissez -à l'amour le soin de vous en préparer la jouissance. . . . Comment, dit le -moine étonné, en me relevant et me replaçant auprès de lui, se pourrait-il -que je t'eusse inspiré quelque tendresse? . . . et je baissai les yeux en -rougissant; --mon enfant, est-il vrai que tu m'aimes? . . . --Il est vrai, -dis-je en jettant sur lui des regards passionnés, que je n'ai jamais connu de -mortel dont j'osasse espérer tant de bonheur. . . . Il est vrai que si -j'étais assez heureuse pour faire naître en vous la moitié de ce que -j'éprouve, il n'y aurait pas de femme sur la terre dont le sort pût se -comparer au mien. . . . Mais, continuai-je, en essuyant quelques larmes, que -j'eus l'air de sortir de mon cœur: . . . Quel vain espoir est le mien; est-ce -bien à moi d'oser jetter les yeux sur le premier souverain du monde. . . . -Ah! qu'il daigne un instant écarter sa grandeur; qu'il oublie les titres qui -lui soumettent l'univers, pour ne plus songer qu'à ceux de l'homme -aimable . . . Qu'il permette à une infortunée d'adorer dans lui ce qui le -rendrait digne des plus grandes princesses de la terre. - -Rien n'est confiant comme l'amour-propre; le révérend père _dom Crispe -brutaldi barbaribos de torturentia_, le plus effrayant des hommes, se crut au -même instant bien plus beau qu'Adonis, et la dépravation de ses mœurs, -tempérée par les illusions de l'orgueil, il se persuada si bien qu'il était -aimé, qu'il se crut tout d'un coup fait pour l'être. . . . Mon enfant, me -dit-il, en vérité, si j'avais imaginé que tu pus ressentir pour moi une telle -passion, je t'aurais évité tous les désagrémens qu'on t'a fait essuyer. Nous -sommes accoutumés à jouir ici des femmes, sans que l'amour dirige les -hommages; et c'est un sentiment que je connais bien mal; mais avec quels -délices j'en ferai l'épreuve avec toi. . . . J'ai peu vu de créatures plus -aimables . . . Je n'en connais point de plus jolies. . . . Eh bien! mais cela -ne change rien à nos projets. . . . Je t'enverrai toujours prendre ce soir, -et nous passerons ensemble une nuit délicieuse. --Ô ciel! que dites-vous, -repris-je avec effroi, essayer les douceurs de l'amour au milieu des -bourreaux! . . . respirer ses roses sur les épines de l'esclavage! pourrai-je -écouter mon ame entourée de toutes ces horreurs? Et comment liriez-vous dans -cette ame enchaînée, le sentiment que vous avez fait naître? vous auriez près -de vous une idole, et non la femme délicate et sensible qu'ont enflammée vos -charmes? Ah! vous ne connaissez pas l'imagination vive et ardente d'une -française: un rien l'enivre, un rien la blesse; et quelqu'aimable que soit -l'amant, s'il ignore l'art d'enflammer cette imagination, pour qui les -chimères sont des dieux, il a manqué l'objet qu'il cherche; il a voulu -plaire, et ne l'a pas su. Quittons ce cloaque d'infamie; vous avez, sans -doute, une campagne, allons-y chercher le bonheur; allons-y ranimer nos feux -aux doux chants de la colombe amoureuse. . . . Venez, . . . venez, vous que -j'adore; venez remplacer les nœuds dont vous chargez mes mains, par les -guirlandes de fleurs que nous y cueillerons ensemble; semons-en le trône où -vous voulez obtenir la victoire; Zéphire et Flore embelliront nos jeux. Là -tout égayera nos plaisirs, tout les ranimera sans cesse, et la nature au -milieu de ses dons, semblera n'exister que pour nous. --Syrène enchanteresse, -me dit dom Crispe, en m'attirant amoureusement vers lui, laisse-moi baiser -ces levres d'où sortent des mots si doux. . . . Mais me retirant aussi-tôt de -ses bras, --non, m'écriai-je; et pourquoi voulez-vous que je vous accorde, -quand vous ne me promettez rien? Le baiser que vous exigez de moi est un des -plus précieux dons de l'amour; mon cœur est prêt à vous le donner, mais ma -raison s'y oppose. Tout ce que je vois dérange ma tête; tout ce qui m'entoure -me glace; quittons ces lieux . . . quittons-les au plutôt, et vous verrez -quel changement dans mon ame enivrée! . . . Sors, friponne, sors, dit le -moine en feu, tes yeux et tes paroles me changent absolument . . . Je ne me -reconnais plus. . . . Dès qu'il fera nuit, . . . un homme sûr viendra te -chercher. . . . Tu le suivras, . . . nous irons dans ce lieu de délices que -tu envies, mais tu ne m'y quitteras pas. . . . Et si jamais ton ame perfide; ---grand Dieu! m'écriai-je d'un air à demi courroucée, . . . quittez, quittez -ce ton effrayant de la menace. . . . Que craignez-vous, quand vous avez mon -cœur? . . . Que vous faut-il quand je vous aime? Chargez l'amour du soin de -me donner des fers, ils seront bien plus sûrs que ceux qui me captivent ici, -et vous ne les aurez dûs qu'à vous. Je sortis, . . . laissant mon moine aussi -amoureux qu'il était possible qu'il le fût. . . . À peine fus-je rentrée, que -la femme qui était près de moi, voulut me faire quelques questions, mais je -prétextai le besoin du sommeil, et elle me laissa tranquille. . . . - -L'heure frappe, on est exact, et invoquant mon heureux destin, je quitte -cette infernale prison, aussi décidée à n'y plus revenir, qu'à ne jamais -accorder ce qui pouvait m'en faire légitimement, ou plutôt _illégalement_ -ouvrir les portes. Monseigneur est devant, me dit tout bas le laquais qui -était venu me prendre, et la voiture que vous voyez est destinée pour vous et -moi; car je réponds de vous sur ma vie, jusqu'à la maison de son éminence. Je -ne dis mot. . . . Nous nous plaçons tous deux, et en moins de deux heures, -trois mulles superbes nous arrivent à une campagne éloignée de plus de six -lieues de Madrid. Quoiqu'il fût nuit, je remarquai, avec le plus grand soin, -tous les abords de cette maison, et vous verrez bientôt si mes observations -furent nécessaires. - -J'entre dans un sallon délicieux, où le moine bouillant d'amour et -d'impatience, m'attendait seul en habit de campagne à la française, qui ne le -rendait que plus gigantesque et plus effrayant encore. . . . Es-tu -satisfaite, me dit-il en accourant vers moi, et m'embrassant avec transport, -recevrai-je enfin ici le prix de tout ce que je fais pour te mériter; Ah! -répondis-je, avec enthousiasme, vous me forcez de joindre la reconnaissance -la plus vive, à tous les sentimens que vous m'avez inspiré. . . . Je ne suis -plus maîtresse de mon cœur; il ne m'est pas possible de vous le refuser. -. . . Ensuite, pour gagner du temps, je le priai de me faire voir sa maison. -Cent bougies furent aussitôt allumées, et il me promena par-tout. --Arrivés -enfin dans un cabinet charmant, où tout inspirait la volupté, où la quantité -prodigieuse de glaces multipliaient les situations, où les canapés les plus -moëlleux semblaient offrir partout des trônes à l'amour; l'incontinence de -dom Crispe parla plus haut que sa délicatesse. Il me serre dans ses bras avec -ardeur . . . me dit qu'il ne veut pas aller plus loin sans recevoir des -preuves du sentiment que je lui avoue; et ses mains libertines errent de tous -côtés. Arrêtez, lui dis-je, en me débarrassant lestement de lui. . . . Je le -vois bien; vous ignorez l'art de jouir; il m'était réservé de vous -l'apprendre; les plaisirs qu'on attend sont les plus délicieux de tous; ne -précipitons rien; un lit n'est-il pas bien meilleur que ces molles inventions -du luxe, qui ne satisfont que la vanité. . . . Mais mon indocile écolier, peu -fait à des raisonnemens de cette nature . . . Bien loin encore d'en saisir -l'esprit, ne me presse qu'avec plus de violence. Mets-toi seulement, me dit- -il, comme tu étais l'autre jour; ne prives pas mes yeux des plaisirs qu'ils -attendent. . . . Tu le vois, Léonore; il faut ou que je jouisse, ou que tu -m'appaise. Montre donc ces attraits enchanteurs qui m'enflammèrent si -vivement; je ne les aurai pas plutôt vus, mes lèvres ne se seront pas plutôt -imprimées sur eux, que l'excès du délire où ils plongeront mes sens, me -rendra peut-être à ce calme où tu désire que je sois. --Quelle proposition, -répondis-je, . . . Quoi! c'est à mes dépens que vous voulez jouir? Ne -résultera-t-il pas des privations pour moi, de cet excès de complaisance où -vous désirez de m'entraîner? . . . Ah! ne distraisons rien des sacrifices que -vous devez offrir à l'amour: fuyons, fuyons ce lieu fatal, où les triomphes -qu'obtiendrait mon orgueil, nuiraient autant à mes plaisirs; et je m'élance -aussi-tôt dans les appartemens voisins, il m'y suit. . . . Dans le plus grand -désordre, pas assez maître de lui pour se contraindre; pas assez esclave de -l'amour pour n'écouter que sa voix, la luxure la plus grossière éclate sur -son visage, à côté des sentimens de la délicatesse où j'essaye de le -contenir, et son embarras est tel, qu'il ne sait plus, ni ce qu'il fait, ni -ce qu'il dit. Le couvert était mis, lorsque nous redescendîmes; soupons, lui -dis-je, en appercevant ces apprêts, ces nouveaux plaisirs, en apaisant les -feux qui vous embrâsent, rendront ce que vous attendez plus piquant. Dom -Crispe, toujours dans le délire, toujours me serrant, me touchant par-tout, -avait bien de la peine à renoncer à ses premiers projets; mais lui échappant -sans cesse, et me plaçant enfin la première à table, il m'y suit; il faisait -extraordinairement chaud. Nous soupions dans une petite salle charmante, de -plein-pied au jardin; tout était placé près de nous, et les valets ne -devaient plus entrer. Il avait un désir très-vif que nous quittassions nos -habits; peu faits aux voluptueux ménagemens de nos scènes d'amour, le -révérend plaçait à toutes ses idées, ce sel de débauche auquel il était -accoutumé; quelque difficile qu'il fût de me défendre de cette invitation, -j'étais pourtant très-résolue de ne point accorder une chose qui aurait -autant dérangé mes projets. . . . Je lui dis que cette _manière d'être_ -nuirait infailliblement à ma santé. . . . Eh bien! _la gorge_, dit-il . . . -_la gorge_, au moins. Il n'y eut pas moyen de s'en défendre; il l'avait déjà -vue par force; je pouvais bien, sans crime, la lui laisser voir de bon gré: -il est des cas où il faut savoir accorder un peu pour obtenir beaucoup. Mon -rôle était d'ailleurs extrêmement difficile: il fallait à-la-fois irriter et -éteindre ses désirs, les contenir dans les bornes de la délicatesse, et les -empêcher de s'évanouir. . . . À peine l'eus-je satisfait, que quelques -défenses que je pusse opposer à ses doigts, il ne me fut jamais possible de -les contenir. Ce fut alors qu'il me prouva toute la grossièreté de ses -désirs, et combien peu l'épurait les sentimens que je cherchais à lui -inspirer. . . . Il se mit nud, quoique je lui dise, il s'approcha de moi dans -cet état, et voulut contraindre mes mains . . . mais elles ne remplirent pas -son objet . . . je ne m'en servis que pour le repousser. . . . Il me faisait -horreur. . . . Quand le vin eut échauffé sa tête, on n'imagine pas tout ce -qu'il osa dire . . . Quel déréglement! Oh, grand Dieu! que serais-je devenue, -s'il avait fallu que je fusse la victime d'un tel excès d'irrégularité. -J'hazardai pendant le souper de lui parler de Clémentine, mais il m'imposa -silence, et je fus obligée de changer de propos. - -Il est enfin temps de vous dire quels étaient les moyens sur lesquels je -comptais pour me débarasser des poursuites de ce vilain moine, et pour me -soustraire encore à ce nouveau danger, aussi heureusement que je m'étais tiré -des autres. J'avais gardé avec le plus grand soin dans ma prison, le -somnifère précieux, dont Brigandos m'avait chargé, et comme ce qui m'en -restait était considérable, si le quart de cette portion que je croyais -suffisant ne réussissait pourtant pas à assoupir complètement mon -persécuteur, mon intention était d'avaler moi-même le reste, pour me procurer -un sommeil éternel qui me délivra de tous mes maux. Cette poudre ainsi que le -peu d'argent que j'avais était heureusement échappé à toutes les recherches -qui se font en entrant dans ces sortes d'endroits, et ces objets fondaient en -ce moment mes plus chères espérances. J'avais adroitement caché dans ma main -la dose destinée à Dom Crispe, et depuis que nous étions à table, je ne -m'occupais que des moyens de la placer dans son verre. Étourdi d'amour et de -vin, vers le milieu du souper, il se penche totalement dans mes bras pour -couvrir mon sein de baisers, au lieu de le repousser comme j'avais coutume, -ma main gauche captive sa tête sur ma gorge, pendant que j'introduisis -lestement derrière lui, de la droite, la poudre que je tiens prête, son verre -était plein, elle s'y délaya tout de suite, mon opération faite, je le -repoussai doucement, me versant à boire à moi-même, je l'invite à me faire -raison, il avale et le suc préparé distillant aussitôt dans ses veines, -produisit un effet si prompt, que dix minutes après, ses yeux -s'appesantissent, ses sens se glacent, et il tombe dans une espèce de -l'étargie qui m'aurait effrayée pour tout autre homme, et dans tout autre -cas. Mais quand il s'agit de sauver son honneur et sa vie, je ne sais si tous -les moyens ne sont pas légitimes pour se débarrasser de son adversaire. - -Dès que je vis dom Crispe dans ce repos si heureux, je ne songeai plus qu'à -fuir. Les dangers où je m'exposais s'offraient à moi dans toute leur étendue, -il y allait de mes jours si j'étais reprise, je ne me le déguisais pas, mais -en restant je manquais à ce que j'avais de plus cher au monde; ce malheur là -n'était-il pas pour moi le plus cruel de tous? --Courage, me dis-je alors, ma -bonne fortune ne m'a point abandonné, dans des occasions aussi périlleuses -que celle-ci, elle continuera de me servir, et en disant celà, je m'élance -dans le jardin, laissant mon homme enseveli dans le plus profond sommeil. Le -temps était superbe, la lune réfléchissait des feux si purs, que la plus -belle soirée eût été moins claire. Tout l'enclos de cette maison était -entouré de hautes murailles, le sanctuaire des plaisirs des gens de cette -espèce, doit ressembler nécessairement au local affreux qu'ils habitent; ah! -quel que soit le motif du crime, qu'il soit dicté par le besoin, qu'il soit -l'ouvrage du plaisir, il lui faut toujours des voiles et de l'obscurité. - -Franchir ces murs dans un lieu ou dans l'autre, devenait égal, puisqu'on -n'entrait dans cette maison que par une porte, qui vraisemblablement devait -être fermée; je profite donc d'un endroit treillagé pour arriver sur le haut -du mur, et quelqu'hauteur qu'il put avoir, je résolus de me précipiter les -yeux fermés. . . . Aucun autre parti ne s'offrait, il fallut donc prendre -celui-là. . . . Je sautai, mais la chute fut si terrible que je tombai -presqu'évanouie; je ne suis pas long-temps dans le repos, mille sentimens -aigus m'en réveillent à l'instant et je me mets à courir à travers les champs -comme une folle. . . . Au bout d'une heure je m'arrête, et reprends un -instant haleine sur le bord d'un petit ruisseau. Là, je crus qu'il était -prudent de s'orienter pour ne pas tomber dans le piège, en s'occupant à le -fuir, je cherchai le nord au moyen de la direction de la lune, et je m'y -dirigeai, bien sûre en suivant cette marche, de tourner le dos à l'Espagne, -et le visage aux Pyrenées; ensuite je tâchai de trouver un chemin quelconque -qui put à peu près remplir mon objet dans la direction projettée. J'en vis -bientôt un, je le suis, il y avait environ une demie heure que j'y marchais -au hasard, lorsque j'entendis des cheveaux galloper derrière moi. --Oh ciel! -me dis-je, c'est moi qu'on suit assurément, et je me jette dans l'épaisseur -d'une haie vive, pour tâcher de n'être pas apperçue. Jugez si mon trouble -augmenta, lorsqu'en passant près de moi, l'un des deux cavaliers dit à -l'autre, nous devons la trouver avant le jour, il n'y avait pas une demie -heure qu'elle était partie, quand monseigneur nous a fait monter à cheval. Et -celui qui venait de prononcer ces mots, descendant ici pour un léger besoin, -vint se placer exactement vis-à-vis de moi. . . . Son camarade l'interrogeant -alors, que crois-tu, dit-il, que monseigneur en fera si nous la lui ramenons? ---Il la tuera, j'en suis certain, rien n'égalait sa fureur; ma foi, continua- -t-il en remontant sur son cheval, je ne la plaindrai pas, car il n'est pas -permis de jouer un tour aussi sanglant. Et ils se remettent à galoper. - -Je ne vous rendrai pas l'effet que ces paroles produisirent en moi, la -circulation de mon sang s'arrêta tout à coup, un froid mortel me saisit, je -fus prête à perdre connaissance; revenue des angoisses de cette première -crise, j'étais incertaine si je suivrais la même route, ou si je retournerais -sur mes pas, l'un et l'autre était dangereux, et je ne savais auquel me -résoudre, quelquefois j'étais tentée de demeurer là, et de n'aller ni en -avant ni en arrière, lorsque prêtant l'oreille avec attention, j'entendis les -deux cavaliers revenir. --Ce fut pour le coup que je me crus perdue, je me -blottis dans ma haye, et je m'y rapetissai tellement, qu'un lapin, j'en suis -sûre, n'aurait pas tenu moins de place. . . . Nos gens revenaient, mais plus -doucement, et comme j'entendis une femme pleurer, je ne doutai pas qu'ils -n'eussent saisi leur proie. . . . Ceci ranima mon courage, j'écoute, . . . -j'examine même à travers les feuilles avec un peu plus de hardiesse, mais -quel est mon étonnement quand je distingue positivement au clair de lune, les -traits et la taille de Florentina celle de nos compagnes, dont je vous ai -parlé, et dont l'âge était de 14 ans; un moment je crois me tromper, mais -l'affreuse scène qui se passe sous mes yeux, achève bientôt de me convaincre. - -Parbleu! dit l'un de ces hommes à l'autre, ce serait une grande duperie à -nous, de rendre cette petite fille sans nous en divertir, il faut en profiter -puisque le hasard nous la donne. --Ainsi soit fait, dit le cavalier, qui la -portait en grouppe, tu es un camarade discret, je compte sur toi, monseigneur -ne s'en soucie plus, il ne la veut que pour se venger du tour qu'elle lui -joue, et d'ailleurs si elle parle, nous la démentirons. --On nous croira -plutôt qu'elle, dit l'autre. --Et comme alors tous deux se retrouvaient au -pied de ma haye, ils jugèrent le lieu convenable et s'y arrêtèrent pour y -consommer leur forfait. Ils déposèrent sur le gazon, cette pauvre petite -malheureuse si près de moi, qu'il ne m'est plus possible de la méconnaître, -et . . . mais comment vous peindre ce qui se passa. . . . Il vous est plus -aisé de le déviner, qu'il n'est honnête à moi de le dire, ces deux brutaux -assouvissent tour-à-tour leur abominable passion, et laissent au bout de -trois heures cette pauvre petite fille presque anéantie de la grossièreté de -leur emportement. - -Enfin le jour commençait à paraître, et ne les voyant point partir, je -frémissais d'être découverte. --Par _Saint-Christophe_ dit l'un de ces -misérables, las de ces impudentes insultes, et prêt à en faire à cette pauvre -créature de bien plus dangereuses pour elle. Par tous les saints du paradis, -nous ferions mieux d'égorger tout d'un coup cette coquine, que de la ramener -à _monseigneur_. Si elle parle nous sommes perdus, regarde si une femme de -plus ou de moins dans le monde, vaut la peine de risquer nos places. Puisque -nous en avons fait tout ce que nous voulions, puisque nous en sommes -rassasiés partageons-la en dix-huit parts, et mettons les morceaux dans cette -haye, nous dirons que nous ne l'avons point vue, jamais aucunes circonstances -n'auront couvert un meurtre avec autant de sûreté; ces cruelles paroles -réveillèrent la triste victime de la cruauté de ces barbares. . . . Ô -messieurs! dit-elle en se jettant à leurs genoux, je vous proteste sur-tout -ce que j'ai de plus sacré que je ne parlerai jamais de ce que vous venez de -faire. C'est vous qui me gardez, je serai toujours dans vos mains, ici comme -chez _monseigneur_; ne serez-vous pas de même à temps de me tuer si je dis un -seul mot? mais l'un d'eux, celui qui avait proposé le viol, infiniment plus -féroce que l'autre, saisissant d'une main cette pauvre fille par les cheveux, -et lui portant de l'autre la pointe d'un poignard sur le cœur, non, non, dit- -il, point de quartier, tu parleras encore bien moins quand tu seras morte, -ami, continua-t-il à son camarade, tenant toujours cette malheureuse sous le -fer; deux choses s'offrent ici, pèse-les bien, la mort de cette catin d'une -part, de l'autre la perte de notre fortune, l'une de ces choses ne touche que -cette vile créature, l'autre nous intéresse tous les deux. Devons-nous -balancer un instant? --Arrête répondit le camarade de cet homme féroce, je -sens toute la vigueur de tes raisons, mais c'est assez d'un crime, n'en -commettons pas deux, elle nous promet de ne rien dire, croyons-la; si elle -manque à sa promesse, nous saurons toujours l'en punir. Partons, le jour -vient, on serait inquiet, pressons-nous. Tu t'en repentiras dit l'autre en -lâchant la petite bohémienne, souviens-toi qu'il ne faut jamais faire un -crime à demi, et qu'il n'y a jamais de puni que ceux qui ne l'achèvent pas. -Le principe n'est pas toujours sûr, dit l'autre, en mettant la petite fille -derrière son cheval et y remontant lui-même pendant que son ami en faisait -autant, mais vrai ou non, on a toujours au moins sa conscience dont la voix -nous console intérieurement, de n'avoir pas fait tout le mal possible, et ils -piquèrent des deux. - -Je n'avais pas une goute de sang dans les veines, mais avant de me livrer à -aucune combinaison sur cette aventure, mon premier soin fut de m'éloigner au -plus vite de ce fatal endroit, et continuant tristement ma route non sans -être saisie de frayeur au moindre bruit, je ne pus m'empêcher de me demander -alors en moi-même, comment il était possible que cette petite fille fut dans -les mains de ces gens-là? nous ne l'avions pas vue à l'inquisition, mais nous -étions bien sûrs qu'elle y était avec nous. Par quel événement s'en était- -elle échappée? comment se trouvait-elle sur la même route que moi? tout cela -devenait une énigme assez difficile à résoudre. Ma seule combinaison fut, -qu'apparemment le grand vicaire compagnon des crimes et des débauches de Dom -Crispe, avait sans doute une maison près delà, que ces libertins s'étaient -partagé un certain nombre de femmes de notre troupe, et que celle-là -s'évadait apparemment de chez lui comme je m'échappais de chez l'inquisiteur. -Mais pourquoi se sauver? Elle n'avait pas les mêmes raisons; ce qui devenait -une circonstance affreuse pour moi, était pour elle l'époque de son bien- -être. - -Quoi qu'il en fut, je n'en ai jamais appris davantage; et c'est la dernière -fois de ma vie que j'ai revu cette infortunée. - -Je continuai ma route: avant midi je vis l'_Escurial_ sur ma gauche, je le -traversais, si j'eusse suivi le grand chemin, mais ne marchant que par des -sentiers, je le laissai à l'écart, cela me suffit pour me faire voir que ma -direction était juste, et que je faisais effectivement face aux Pyrénées. Je -cheminai tout le jour, ne m'arrêtant que quelques instans aux pieds des -arbres, évitant tous les endroits habités, et ne vivant que de racines et -d'eau. Je me trouvai le soir si éloignée de tous les chemins praticables, que -quoique ma direction fut toujours juste, je ne savais plus trop où j'étais. -Je voyais pourtant ces montagnes si élevées qui séparent la vieille Castille -de la nouvelle, je savais qu'il fallait les traverser pour me rendre à -_Saint-Ildephonse_, où je retrouverais la route des Pyrénées, mais comme il -était trop tard pour entreprendre alors ce passage, je ne m'occupai qu'à -chercher quelqu'abri, où je pus attendre le jour; un sentier que je suivis -dans ce dessein, à travers des taillis, très-fréquens dans cette partie de -l'Espagne, m'amena auprès d'une maison isolée, à la porte de laquelle je vis -une enseigne; je m'approchai d'une femme assise sur un banc, près de la -maison et lui demandai par quel hasard il se rencontrait une auberge dans une -route aussi peu fréquentée, il est vrai me dit cette femme, que ce passage -est très-peu suivi, il ne peut même l'être par les voitures comme vous le -voyez, mais beaucoup de marchands fraudant les droits royaux et qui passent -des soyes de la _Castille_ dans l'_Estramadure_, se trouvant plus en sûreté -par cette route secrette, la suivent et s'arrêtent chez moi; nous y avons une -bonne chambre ma mie. . . . Elle est vacante. Il ne nous viendra personne ce -soir. . . . Si vous avez de quoi la payer, elle est à votre service; trop -heureuse d'une rencontre qui semblait au moins pour cette nuit, m'assurer du -repos et de la sûreté; je sortis de ma poche un quadruple, et priai cette -femme dont l'abord me paraissait honnête, de se payer de sa chambre, de son -souper, et de me rendre le surplus, ce qu'elle fit aussitôt, très- -honnêtement, sans me rançonner en aucune manière; je montai; cette chambre -était beaucoup plus propre que je n'eusse dû l'attendre dans un tel lieu, je -m'y instalai, et trois quarts-d'heure après, la femme elle-même m'apporta un -assez bon souper. Tous ces procédés paraissant établir la confiance, mon -repas fait, je crus qu'une nuit tranquille devait m'attendre dans le lit qui -m'était destiné; un excès de délicatesse assez déplacé dans ma position, mais -néanmoins fort heureux pour moi dans la circonstance, me fit regarder les -garnitures de ce lit, je crus y voir plusieurs tâches de sang, je soupçonnai -que quelque malade pouvait y avoir couché, mon imagination ne fut pas plus -loin, c'en fut assez pourtant pour me déterminer à ne point m'établir dans -l'entour de ces rideaux et à transporter les matelats par terre à dessein d'y -passer la nuit, et plus fraîchement, et plus proprement, dès que je devais en -espérer une tranquille; mais combien mon espoir était loin de se vérifier, -j'étais dans le plus profond sommeil, il était environ trois heures, j'avais -eu la précaution de garder de la lumière, lorsqu'un bruit épouvantable me -réveilla tout à coup en sursaut. . . . Je me lève, je jette les yeux sur ce -fatal lit. . . . Juste ciel! j'étais écrasée si j'y eusse couchée. Au moyen -d'un ressort, l'impériale de ce lit garni d'une meule énorme, s'abaissait et -pulvérisait en une minute ceux qui avaient eu l'imprudence de s'y placer. -. . . Vous jugez aisément de ma frayeur. . . . La présence d'esprit ne -m'abandonna pourtant point, je m'habille, et ne doutant pas que les scélérats -auxquels appartenait ce coupe-gorge ne vinssent bientôt vérifier l'effet de -leur perfide stratagème, je me résous à fuir avec la plus grande vivacité, -j'ouvre très-doucement ma fenêtre, j'entrevois le sentier que j'avais suivi -la veille, et me précipitant au bas de la maison, je gagne promptement ce -chemin, en continuant de marcher avec une rapidité surprenante, jusqu'à ce -que j'eusse entièrement perdu cette maison de vue. . . . Grand Dieu . . . me -dis-je, alors en ralentissant un peu ma marche, et me livrant à mes -réflexions, où nous entraîne une première imprudence! quelle foule de maux -m'ont affligée depuis que j'ai eu le malheur de quitter ma famille, et voilà -donc les hommes! est-il possible qu'on ne trouve jamais avec eux que -fourberie, débauche, méchanceté, trahison, violence. . . . Est-ce donc là -l'ouvrage d'un être bon! . . . Sont-ce donc par ces traits qu'il ose -prétendre à notre hommage! . . . Ah! Brigandos, vos principes ne sont pas si -hors de raison, et dès que je ne vois qu'infamies sur la terre, ce ne peut -être qu'un être méchant et indigne de nos cultes qui a créé tout ce qui nous -environne. Ou l'athéisme, ou ce systême, le bon sens n'y voit pas de -milieu [8]. Ces réflexions philosophiques me conduisirent au pied des -montagnes, en un endroit où leur ouverture me fit croire que devait être le -passage qui conduit à _Saint-Ildephonse_, je ne me trompais pas, ce défilé -qu'on nomme _E puerto del Frante Frio_, me conduisit effectivement à _Saint- -Ildephonse_, avant que l'astre ne fût à son plus haut degré; mais je n'entrai -pas dans le bourg de cette maison royale, et me contentai, suivant ma -coutume, de suivre les sentiers latéraux des points de la grande route des -Pyrenées. - -Anéantie, absorbée ce jour-là de ma catastrophe nocturne, je fis peu de -chemin, et passai la nuit au pied d'un arbre, préférant cette situation aux -risques de me trouver encore dans quelques maisons suspectes. - -Mon projet le lendemain, était de m'approcher de Ségovie, mais ayant pris -beaucoup trop à gauche, je me trouvai totalement égarée, la nuit vint je ne -voyais plus ni route, ni maison autour de moi, et je suivais tristement un -petit chemin à moitié frayé, au hasard du lieu où il pourrait me conduire, -lorsque j'entendis le son d'une cloche, je m'y dirigeai et parvins au bout -d'une demi-heure, près d'un couvent de capucins extraordinairement isolé, et -qui me parut peu considérable, je n'avais aucune envie comme vous le croyez -aisément d'aller demander asyle à ces bons pères, je serais devenue dans leur -retraite, un morceau trop friand pour eux, mais trouvant l'église ouverte, je -m'y introduisis, imaginant au moins que l'air d'y prier, m'y ferait passer -tranquillement la nuit; j'entrai, je me tapis dans un confessionnal, et peu -après j'entendis fermer l'église. Dans cette tranquille obscurité, épuisée de -faim et de fatigue, je me livrai malgré moi au sommeil, il y avait tout au -plus deux heures que je reposais, lorsque j'entendis ouvrir la porte du chœur -qui donnait dans le couvent, je crus d'abord que les pères venaient à -matines. Cette idée qui ne m'était pas venue, me fit frémir, mais ce qui -frappa mes regards redoubla bien mieux mes craintes, deux religieux, éclairés -d'une faible lampe, s'introduisirent à pas lents; ils portaient l'un par la -tête, et l'autre par les pieds, un cadavre de femme tout récemment -assassinée. --Mettons la ici, dit l'un d'eux en déposant le côté du corps -qu'il tenait, sur la balustrade du chœur, et ouvrons vite un caveau. --La -belle créature dit l'autre en la considérant. . . . sans les maudites -recherches dont nous sommes menacés, elle nous aurait encore servi plus de -six mois. --En voilà pourtant _vingt-une_ qui nous passent ainsi par les -mains depuis quatre ans; nous dépeuplerons la province. --Ce sont nos -maudites institutions qui sont cause de celà, nous sommes des hommes comme -les autres, et tout comme eux nous avons besoin de femmes, qu'on nous en -laisse à volonté, et pour déguiser des besoins naturels, nous ne serons pas -obligés d'avoir recours au crime, nous ne serons pas contraints à tuer les -objets de nos jouissances, de peur qu'ils ne nous trahissent. Voilà -l'inconvénient affreux que n'ont pas su prévoir les loix; une jeune fille, -tendre et crédule, devient infanticide pour déguiser sa faute, un libertin -sujet à des caprices, pour les cacher, en détruit l'objet, le moine -incontinent devient un meurtrier, qu'on ferme les yeux sur des torts qui ne -sont qu'imaginaires, sur des faiblesses qui n'offensent en rien la société, -et l'homme ne deviendra pas doublement criminel pour empêcher qu'on n'imagine -qu'il put se le rendre une fois. --Si les parens viennent demain comme on -nous en menace, nous leur dirons qu'on les a trompés, _fausseté_, _trahison_, -_fourberie_, rien ne coûte après les crimes où l'on nous force. . . . Et -voilà comme on perverti l'homme, voilà comme pour le rendre meilleur, on -l'oblige à devenir plus mauvais. --Alors l'un de ces moines s'avançant vers -le confessionnal où j'étais, vint ouvrir un caveau à moins d'une toise de -moi, allons, dit-il à son confrère dès qu'il eut fait, mettons cette -malheureuse dans sa dernière demeure, et ils la reprirent, la placèrent sur -le bord du caveau, et se reposèrent encore un instant. --Si jamais nous -étions vus dit l'un, quand nous faisons de pareilles choses. Malheur à celui -qui nous surprendrait, il passerait un mauvais quart-d'heure, nous -enterrerions deux individus au lieu d'un. Fussent-ils vingt, nous les -camperions dans le caveau. --Heureusement que dans notre solitude, ces -surprises-là sont impossibles. --Impossibles, tu te trompes, un voyageur peut -s'être arrêté dans l'église . . . S'y être laissé enfermer, s'évader ensuite -le lendemain, pour aller nous trahir et nous perdre. --En vérité nous ne -devrions jamais procéder à de semblables expéditions, sans tout examiner -avant;--Et vous jugez si je frémissais. --Allons plaçons-là toujours -continuèrent-ils, pour aujourd'hui il n'y a rien à craindre; il ne passe -personne les samedis devant notre maison, une autre-fois nous serons plus -prudens. --Ils descendent tous deux le cadavre, remontent au bout de -quelqu'instans, referment le caveau, et rentrent dans le couvent. - -Je n'avais, à ce qu'il me semblait rien éprouvé jusqu'alors qui eut dû me -causer autant d'allarmes même dans l'aventure de Fiorentina, car au moins là, -j'étais en plaine; absolument anéantie, j'écoutai un moment si je ne rêvais -pas. . . . --Ô fortune! me dis-je, comment me tireras-tu de ce pas-ci? . . . -Il n'est pas possible que je ne sois vue demain, quand on ouvrira -l'église. . . . Et si celà arrive, je suis morte. . . . L'agitation, -l'inquiétude, la frayeur dont je fus tourmentée le reste de la nuit, ne peut -ni s'imaginer, ni se peindre; à tout instant j'appercevais le fatal caveau -s'ouvrir devant mes yeux pour m'engloutir vivante. . . . D'autrefois je ne -m'y voyais descendue qu'après avoir été percée de cent coup de poignards. -. . . Oh! qu'elle me sembla longue cette effrayante nuit! le jour parut -enfin; un frère du couvent vint ouvrir les portes, et dans l'instant une -douzaine de femmes et de paysans s'introduisirent pour entendre la première -messe; je crus ici qu'il serait beaucoup plus prudent d'avoir l'air d'entrer -avec ces gens-là, que d'afficher celui de fuir, je me dégage donc lestement -de mon coin, et me mêlai parmi ces villageois, ils s'agenouillèrent, j'en fis -autant, il faut quelquefois savoir feindre. Une figure étrangère est observée -dans des endroits écartés comme ceux-là; on jetta beaucoup les yeux sur moi, -mais l'on ne me dit mot. Le prêtre parut. . . . C'était un de ces mêmes -moines . . . un de ces mêmes scélérats qui venait de se souiller de forfaits, -dont les mains impures et sanglantes, allaient offrir le sacrifice divin. -. . . Si j'ai jamais cru faire un crime moi-même, c'était bien d'assister à -une aussi révoltante idolâtrie. . . . Ô ciel! me dis-je, quand il leva -l'hostie, serait-il donc possible qu'un miracle comme celui duquel on nous -parle, se fît sous les paroles de ce monstre, . . . et je détournai les yeux -avec horreur. Voilà l'époque où j'ai pris cette cérémonie de l'église, dans -une haine tellement invincible, qu'il serait moins cruel pour moi, d'assister -à un supplice, que de voir opérer ce mystère. - -L'impiété s'acheva; je sortis avec le peuple; et bientôt j'en fus entourée; -on me questionna. . . . Je me dis pelerine française, retournant dans ma -patrie, le confrère de celui qui venait de dire la messe, celui qui l'avait -aidé pendant la nuit, était venu se joindre aux paysans, il me regarda avec -attention, je vis aussitôt la luxure éclater dans ses yeux. Il me demanda où -j'avais couché? sous un arbre à une lieue d'ici, répondis-je, ne voyant nul -abri où pouvoir reposer ma tête; il me proposa d'entrer au couvent, m'assura -que je le pouvais à titre de pelerine, et que puisque je n'avais pas soupé la -veille, on m'y servirait à déjeûner; eusse-je eu mille fois plus d'appetit, -je me serais bien gardé d'accepter de tels secours; . . . il redoubla ses -instances, . . . je mis plus d'expression à mes refus, et priant un de ces -villageois de m'indiquer la route de Ségovie, je m'acheminai promptement vers -le côté qu'on m'indiquait, sans oser seulement regarder derrière moi. À peine -eus-je fait deux lieues que je trouvai une maison; j'y entrai à dessein d'y -prendre quelque nourriture, ce n'était point une auberge, mais une grosse -ferme, habitée par d'honnêtes gens, dont je fus très-bien reçue; le premier -objet qui me frappa, fut une jeune femme pleurant au coin du feu de la -cuisine. --Je demandai le sujet de son chagrin. --C'est ma fille me répondit -un vieillard, qui me parut être le chef du logis, depuis deux mois la chère -femme ne peut se consoler. --Et que lui est-il donc arrivé demandai-je? ---Elle avait une fille de quinze ans, belle comme le jour, qui a disparue -depuis l'époque que je vous dis, sans qu'il soit possible de savoir ce -qu'elle est devenue. . . . Une fille sage comme sa mère, . . . dévote comme -un ange, un enfant que nous adorions; . . . c'était l'espoir et la -consolation de mes vieux jours. . . . et des larmes humectèrent ici, les yeux -de ce brave homme. --Mais dis-je alors ne doutant plus de la funeste liaison -de ces deux faits, n'avez-vous négligé nulles recherches? Aucunes, me dit le -vieillard. . . . De mauvaises gens sont venues nous dire qu'elle était cachée -dans ce petit couvent de capucins, auprès duquel vous avez dû passer. . . . -Quelle apparence que des personnes si saintes et si honnêtes, eussent fait -une pareille chose. . . . Ils ne sont que trois dans ce couvent, et tous les -trois méritent d'être canonisés. Un d'eux encore hier au matin . . . était là -qui nous consolait . . . le saint homme. . . . Il nous disait que Dieu nous -aimait, puisqu'il nous châtiait aussi cruellement . . . Qu'il fallait prendre -ce fléau comme une des croix dont le fils de Dieu fut humilié, et que celle -que nous pleurions était peut-être dans le ciel à présent. . . . Peut-on se -permettre de soupçonner de tels religieux! . . . ils seraient bien plus -capables de nous la ramener si elle avait failli, que de nous désoler en nous -la ravissant. . . . La pauvre petite . . . Ils l'ont connue toute enfant, -l'un d'eux la confessait, il est aussi le directeur de toute notre -famille. . . . C'est chez eux qu'elle a appris à lire, . . . chez eux qu'elle -remplit l'an passé ses premiers devoirs de chrétienne. Ils sont tous les -jours ici, ils nous conseillent, . . . ils nous chérissent. . . . Ce sont des -scélérats ceux qui veulent mettre la perte de notre chère fille, sur le -compte de gens aussi respectables. - -Ici je m'imposai le silence le plus vigoureux; quelqu'horrible que fût le -crime de ces moines, quelque certaine que je dus être, que la fille perdue et -la fille enterrée dans le couvent, ne devait être que la même personne, rien -ne put me déterminer à devenir la délatrice de ces malheureux, je ne sauvais -pas la vie de cette infortunée, en accusant ceux qui l'avaient fait périr, il -y a d'ailleurs quelque chose de si obscur et de si louche sur-tout cela, dans -les décrets de la nature, si c'est la perte de l'individu qui caractérise le -crime, n'en commettai-je pas un en faisant périr ces religieux? et si ce -n'est pas la perte de l'individu qui constate le crime, ou si cette perte est -égale aux loix de la nature, qui ne se maintiennent que par des pertes. . . . -Restait-il alors bien prouvé que ces moines méritassent la mort? . . . et -puis tous trois périssaient par mes aveux; or, un seul être en vaut-il -trois? . . . la mort du meurtrier enfin, empêche-t-elle de nouveaux -meurtres? . . . répare-t-elle celui qu'il a fait? . . . ranime-t-elle le sang -qu'il a versé? . . . mais ils en avouaient plusieurs. Il ne m'appartenait pas -de les prendre sur de tels aveux, je n'avais pas les indices de plusieurs -crimes. À peine avais-je ceux d'un seul, je dis _à peine_, puisque ce crime -n'avait pas été commis sous mes yeux, je ne pouvais donc pas les dénoncer -pour plusieurs. J'aurais enfin tout mis en œuvre pour que les moines de -l'univers entier, eussent eu la permission publique de se livrer au petit -mal, qui pouvait en empêcher de si grands, mais je n'aurais pas fait un pas -pour perdre des malheureux qui ne devenaient criminels que par force . . . -Que, contraints par des loix absurdes que j'aurais eu le tort de servir, en -leur immolant ces victimes. Moyennant quoi je me tus, je plaignis le sort de -ces bonnes gens, les payai largement de ma dépense, et suivis la route qu'ils -m'assuraient devoir me rendre le même soir à Ségovie. - -Cette route n'était qu'un sentier, seulement à trois lieues delà, je devais -trouver le grand chemin, je le rencontrai comme on me l'avait dit, mais ne me -souciant point de le suivre, toujours dans la crainte d'être poursuivie comme -fugitive de l'inquisition, je me mis à battre des traverses toujours dans les -directions de mes principaux points, de façon que marchant encore cette -journée au hasard et n'ayant rencontré personne, je m'égarai une seconde -fois. Aucun abri dans les environs, une nuit des plus obscures et qui m'otait -toute espérance de me retrouver ce soir-là. Rassasiée de malheurs, frappée de -tous les objets sinistres offerts à moi depuis si long-temps, une frayeur -soudaine me saisit, et me laissa cheoir au pied d'un chêne, presque sans -force et sans mouvement, j'étais à peine dans ce funeste état, qu'un homme -armé d'une carabine en bandoulière, et d'une ceinture garnie de poignards et -de pistolets, se laissa glisser du haut de l'arbre, et tomba tout à coup à -mes pieds . . . Que fais-tu la p . . . me dit-il d'une voix terrible, et que -viens-tu chercher dans ce pays-ci? . . . Hélas! monsieur, dis-je aussitôt en -me levant, je ne suis pas ce que vous croyez, mais une malheureuse femme, -enlevée de France par un amant qui m'a épousée, qui m'a été ravi lui-même, -que je cherche par toute la terre et que je vais essayer de retrouver dans ma -patrie. Ces explications suffisaient, mais elles ne satisfaisaient pas le -scélérat à qui j'avais à faire. --Tu es française me dit-il alors, en se -servant de notre langue, et moi aussi ma mie, allons paye la bien venue, et -m'ayant en même-temps adossée contre l'arbre, il se préparait à ne me faire -aucun quartier, malgré les nœuds de la patrie; déjà une de ses mains -empêchait ma voix de s'échapper, tandis que l'autre facilitait une entreprise -dont j'allais infailliblement devenir la victime, si dans l'instant une -troupe de ces mêmes brigands ne nous eût entourés tous les deux; ils étaient -huit en tout, également armés, et tous gens de fort mauvaise mine; un moment, -dit l'un d'eux en arrêtant avec violence les poursuites de mon adversaire, un -moment, il faut que chacun en ait sa part, et il n'est pas juste que le plus -nouveau passe le premier; _capitaine_, s'écria celui qui venait de parler, à -un autre homme qui arrivait, venez décider la question. --Quelle est cette -_gueuse_ là dit cet homme rébarbatif, en me tirant vivement d'auprès de -l'arbre, pour m'observer un peu plus au jour. De par tous les diables, elle -n'est pas mal. . . . Amis menons cela dans notre caverne, vous savez que nous -n'avons personne pour nous faire à manger, quand nous revenons de nos -courses, il nous faut préparer nous-mêmes de quoi nous restaurer. . . . Cette -p . . . là sera excellente . . . et pour cela et pour autre chose, . . . -quand la fantaisie nous en prendra, . . . Marchons, poursuivit-il, il est -tard, demain la voiture de Madrid passe au coin du bois, à l'aube du jour, je -n'y veux laisser ni un écu, ni un voyageur, j'ai tant de chagrin d'avoir -manqué aujourd'hui la berline du duc _Dalbuquerke_, que je veux m'en venger -demain sur tout ce que je rencontrerai; et l'on marchait toujours durant -cette charmante conversation, qui, comme vous voyez ne me laissa pas ignorer -long-temps que j'avais pour affreux destin, d'être tombée dans une troupe de -voleurs, . . . que dis-je dans une troupe d'insignes assassins, qui ne -faisait jamais grace à qui que ce fut, et qui s'étant rendue introuvable dans -la vieille Castille, l'inondait depuis six mois des crimes les plus atroces. -Je ne vous dirai point mes réflexions, j'étais si tellement anéantie qu'à -peine avais-je la force de respirer. Quelquefois pourtant je les suppliais de -me faire grace et de me laisser poursuivre mon chemin; mais ils riaient ou me -menaçaient, il fallait se résoudre et marcher; au bout d'une demie heure nous -arrivâmes dans un taillis extrêmement toufu, où l'épaisseur des branches nous -laissait à peine la possibilité de défiler. Vers le milieu de ce petit bois, -le chef qui marchait en tête, leva une pierre couverte de broussailles, un -escalier s'offrit à nous, nous le descendîmes dans le silence et quand nous -fûmes à près de cent pieds sous terre, nous nous trouvâmes dans un vaste -caveau au fond duquel brûlait une lampe, on alluma plusieurs chandelles et -dans l'instant je pus distinguer la forme du local; il paraissait que cette -retraite était une ancienne carrière, plusieurs sentiers aboutissaient à la -principale pièce dans laquelle nous étions, et conduisaient par leur autre -bout à différentes petites chambres également taillées dans l'épaisseur du -roc. Là, nos bandits se désarmèrent, et le capitaine en me regardant sous le -nez, me demanda qui j'étais, je lui dis la même chose que j'avais avancée à -celui de sa troupe qui m'avait parlé le premier. Alors cet insigne brutal -pour toute marque d'intérêt aux malheurs que je venais de lui peindre; reprit -sa carabine, et après un blasphême exécrable, _Bras de fer_, dit-il à un de -ses camarades, j'ai bien envie de tirer cette pucelle au blanc, je n'ai -jamais tué de femme de ma vie, je veux voir si celà serait meilleur à -_désorganiser_ qu'un homme, bien dit, capitaine, répondit _Bras de fer_, -aussi bien les doigts me démangent, je ne dors pas d'un bon somme quand je -n'ai pas tué quelqu'un; plaçons-la toute nue au bout de l'allée, les jambes -ouvertes, et le premier qui mettra la bale dans le noir, aura à lui tout seul -le butin qui se fera demain. . . . Mais quand ils virent que je -pâlissais, . . . que j'étais prête à perdre connaissance, . . . le capitaine -quitta son arme, et me dit d'être tranquille, qu'il ne faisait cela que pour -me faire voir le sort qui m'attendait si je cherchais à me sauver d'eux ou si -je ne faisais pas mon devoir. - -De ce moment on me mit en possession des instrumens de la cuisine, on me fit -allumer du feu, et on m'ordonna de préparer les viandes qui me furent remises -à cet effet. Ne voyant qu'une parfaite obéissance et un peu de talent pour -attendrir mes nouveaux maîtres, quoique je n'eus jamais fait ce métier, je -l'entrepris avec un telle envie de réussir, que je leur fis un assez _bon_ -souper, ils en furent si contents qu'ils m'invitèrent à me mettre à table -avec eux, ce que je fis avec bien plus de frayeur que de faim. - -En préparant ce repas, j'avais bien pensé au somnifère qui m'avait si -parfaitement réussi avec l'inquisiteur; de quelle utilité ne me fût-il pas -devenu dans une telle circonstance, mais en franchissant les murs de dom -Crispe, j'avais eu le malheur de le perdre, et je ne l'avais pas regrettée, -n'imaginant pas qu'il dût m'être sitôt nécessaire. - -Quand nos brigands eurent bien soupé, quand ils eurent vuidé un grand nombre -de bouteilles de vin, leurs yeux se tournèrent vers moi avec un peu plus -d'intérêt, et comme il s'en fallait bien que l'amour ou la galanterie devînt -l'élément de leur flamme, il n'y eut sorte de brutalités qu'ils ne se -préposèrent; un écart en amène un autre; l'ennemi de la vertu, l'est -également de la décence; accoutumé à franchir tous les freins pour l'intérêt -du crime où son penchant l'entraîne, jugez s'il en respecte où parle sa -luxure? . . . Comment vous rendre tout ce qui fut dit. Vous le cacher est -manquer le tableau; j'userai donc de quelques figures, il n'y a que les -expressions malhonnêtes qui choquent, on peut tout montrer sous le voile. - -Ils prétendirent d'abord qu'il fallait me faire mettre nue au milieu d'eux, -éteindre toutes les lumières, et qu'ainsi que des loups sur une brebis, -chacun se jetteroit sur moi pour s'y satisfaire à sa guise: ensuite les -opinions changèrent, il fallait, dirent-ils réserver le meilleur pour le jour -d'ensuite . . . se contenter seulement ce soir-là de juger mon adresse, -. . . et que celui qui, mieux servi, ou plus heureux, arriverait au but en -moins d'instant, serait le premier le lendemain dont je couronnerais -l'ardeur. Un troisième ouvrit un avis différent: la forteresse, prétendit-il, -devant être d'une résistance fort vive, il fallait, afin de se mettre en état -de l'attaquer le jour suivant, escarmoucher devant les demi-lunes, et -s'emparer de la redoute avant d'entrer dans le corps de la place. D'autres -dirent des choses encore plus obscènes; il n'y eut sorte de complots odieux -qu'ils ne firent contre moi, sorte d'inventions crapuleuses ou barbares qui -n'échauffassent leur tête. . . . Enfin le capitaine apaisa tout, et dit que, -comme on devait partir dans une heure, il ne voulait pas que personne me -touchât avant le retour; mais que pour passer cette heure agréablement, il -fallait me jouer aux dés, et mettre entre les mains du sort la décision de -l'ordre de ceux qui deviendraient mes amans tour à tour: ce projet s'exécuta -sur-le-champ, et les rangs s'écrivirent. - -«Enfans, dit le capitaine, dès que cela fut fait, tout est dit, partons -maintenant; des devoirs plus essentiels nous attendent. . . . Souvenez-vous -que ce que nous venons de faire n'est qu'un jeu: je voulais vous tenir en -gaieté, et vous empêcher de dormir. . . . Que cette malheureuse nous serve, à -la bonne heure, nous en avons besoin. . . . Mais s'il y en avait un seul -d'entre-vous qui s'avisât de profiter de sa faiblesse et de son malheur, pour -obtenir par la violence, ce qu'elle ne doit donner qu'à celui qui lui plaira -le mieux, je vous avertis que je regarderais cet homme-là comme un lâche, -comme un malhonnête homme, capable de nous trahir nous-mêmes, et qu'il n'y -auroit rien que je ne fisse pour m'en défaire à l'instant. Ce n'est ni contre -le faible, ni contre le pauvre que doivent se diriger nos armes; elles ne -sont destinées que pour le fort et pour l'opulent: notre métier, tout aussi -noble que celui d'Alexandre, n'a pour objet que d'établir parmi les hommes, -une compensation dérangée par la civilisation et les loix. Nous manquons, -personne ne nous secoure; tout nous est permis pour réparer les torts de la -fortune, et la férocité du riche. Tout nous est défendu, dès qu'il n'est -question que d'un crime. Il est déjà assez malheureux pour nous d'être -obligés d'en commettre pour vivre, sans nous y livrer gratuitement. Qu'il -s'avance celui qui aurait envie de me contredire, et je lui fais raison sur- -le-champ, de telle manière qu'il voudra l'entendre.» - -Ce discours fut universellement applaudi; tous s'armèrent et partirent, en me -laissant ce qu'il fallait leur préparer au retour. - -Grand Dieu, me dis-je, confondue de ce que je venais d'ouir: . . . voilà donc -encore de la vertu dans le sein même de l'infamie! Ces malheureux viennent de -se permettre des propos affreux, sans doute, mais ils ne m'ont fait aucun -mal, et ils annoncent clairement l'envie de ne m'en point faire; ils ne m'ont -point livrée par raison d'état aux mains d'un roi barbare qui pouvait me -dévorer: ils n'ont point eu dessein, comme l'alcaïde de Lisbonne, d'abuser de -ma misère, pour se procurer des jouissances, ils ne m'ont pas volée pour me -contraindre à me jetter dans leurs bras; ils ne m'ont point brûlée, -tenaillée, pour obtenir de moi l'aveu de crimes imaginaires; ils ne m'ont -point placée entre le déshonneur et la mort, pour triompher de ma -faiblesse . . . ils ne me tuent point pour empêcher que je ne révèle leurs -crimes. . . . Ce ne sera donc jamais que dans les états proscrits par la -société, que je trouverai de la pitié et de la bienfaisance; et ceux qui sont -chargés d'y maintenir l'ordre et la paix, ceux qui doivent y faire régner la -piété et la religion tour-à-tour, séduits par le despotisme, ou frémissant -sous le joug de l'imposture, ne m'offriront que des horreurs et des crimes! -la civilisation est-elle donc un bonheur! et si la plus grande somme de -crimes se trouve toujours sous le manteau de l'autorité; les freins dont elle -nous accable, ne sont-ils pas plutôt les instrumens de ses passions, que les -moyens de la vertu? - -Ces idées agitèrent mon esprit avec tant d'empire, que je passai deux heures -au coin du feu comme anéantie, et sans regarder autour de moi. Je me levai -enfin, curieuse de voir ma nouvelle habitation, comme les rayons du jour n'y -avaient jamais pénétrés, je me munis d'une lampe, et parcourus à sa sombre -lueur, tous les détours de ce réduit. . . . Quel fut mon étonnement, quand -j'entendis parler bas au fond d'une voûte obscure, qui paraissait receler -quelques lugubres habitations. . . . Je m'avance, je vois une porte, et -distingue clairement que les sons qui me frappent, ne viennent que de la -chambre que ferme cette porte. . . . Je prête l'oreille. . . . Ô! ma chère -Angélique, disait en français une voix d'homme, notre imposture n'en imposera -pas long-temps, dès qu'on aura cessé d'y croire, la mort en deviendra le -prix, et cette affreuse caverne est notre éternel sépulchre. . . . Je -m'enhardis. . . . De tels mots, pensé-je, ne peuvent venir que de compagnons -d'infortune; c'est mon heureux sort qui me les envoie; parlons-leur. --Ô! -vous, dis-je d'une voix basse, vous qui gémissez comme moi dans ce lieu -d'horreur, . . . je m'y crois plus libre que vous; enseignez-moi comment je -peux vous y servir? --Qui êtes-vous, me dit à travers la porte le même homme -qui venait de parler, votre pitié trompeuse ne nous abuse-t-elle pas? --Ne le -redoutez point, m'écriai-je, je suis comme vous, victime de la scélératesse -des maîtres de cet affreux logis, et desire, pour le moins, aussi vivement -que vous, de leur échapper, quelque peu de raison que j'aie à me plaindre -d'eux jusqu'à ce moment-ci. Alors je dévoilai mes aventures; . . . monsieur -de _Bersac_, c'était le nom de ce camarade de malheur, me raconta les siennes -et celles de sa femme. Ils étaient l'un et l'autre comédiens français; ils -venaient de Cadix, et retournaient dans leur patrie; la voiture publique dans -laquelle ils étaient, avait été pillée; presque tous les voyageurs, ou -s'étaient enfuis, ou avaient rencontré la mort, et lui, ainsi que sa femme, -n'avaient échappé à la rage de ces meurtriers, qu'en leur promettant de leur -apprendre un secret essentiel pour eux. Ce subterfuge n'avait eu pour but que -de parvenir pendant ces délais, à trouver les moyens d'échapper. Ils avaient -dit à ces voleurs, que trois jours après eux, la voiture de l'ambassadeur de -France, chargée d'or et de bijoux, devait passer par la même route; ils -demandaient la vie s'ils n'en imposaient pas. Le moyen avait réussi; mais ce -qui le fondait étant imaginaire, et l'instant où la fausseté de leur histoire -allait se découvrir, étant prêt d'arriver, comment espérer de se tirer -d'affaire? --Il faut prévenir ce moment, dis-je, à ces malheureux époux, il -faut nous sauver tous; j'ai du courage et de l'adresse; j'ai échappé à de -plus grands périls; rassurez-vous, votre liberté me devient aussi chère que -la mienne, et je vais travailler à la rendre à tous trois; ces honnêtes gens -pleurèrent en m'écoutant; ils jurèrent de consacrer leur vie à m'être utile, -si je parvenais à rompre leurs fers. Je les quittai pour en aller étudier les -moyens. - -Il me paraissait impossible que les voleurs eussent emporté dans leur course, -la clef du cachot de monsieur de Bersac; elle devait assurément se trouver; -il ne s'agissait que de la chercher. Je remuai tout, il ne fut pas un coin de -ce lugubre manoir que je ne visitai. Je découvris enfin cette clef cachée -sous deux grands sacs de linge, je m'en saisis, . . . je vole au cachot, j'en -ouvre la porte, et sautant au col de mes compagnons, quelle joie, dis-je, -quel bon augure pour les suites; voilà déjà la moitié de vos liens brisés, -travaillons promptement au reste. - -Monsieur de Bersac était un homme de quarante-cinq ans, d'une fort belle -figure, et sa femme, âgée d'environ quarante, avait encore une phisionomie -très-agréable: elle était en possession au théâtre de l'emploi des grandes -coquettes, et son mari tenait celui des pères nobles. - -Rien de plus tendre que les marques de reconnaissance que me prodiguèrent ces -deux époux; mais en en recevant les expressions à la hâte, sortons, leur dis- -je, sortons; tel doit être à présent notre unique objet; une fois en liberté, -nous nous livrerons à loisir aux sentimens mutuels qu'une telle rencontre -nous inspire; ne songeons maintenant qu'à nous évader. - -Ils se ressouvenaient, aussi-bien que moi, du chemin de l'escalier; nous le -gagnons, nous escaladons lestement jusqu'au haut; mais que devinmes-nous -quand nous vîmes que la trape semblait exactement fermée. . . . Bersac ne -désespère point, . . . il voit un jour, il pousse de toute la force de ses -épaules, une grosse pierre couverte de broussailles pesait seulement sur -cette trape; elle cède aux efforts de celui qui soulève, nous l'aidons, la -pierre se renverse; et nous voilà dehors. - -Il faut avoir connu la situation de quelqu'un qui brise ses fers pour être en -état de la rendre; c'est un nouvel air que l'on respire; ce sont de nouvelles -sensations qu'on éprouve; c'est un poids énorme de moins dont on se -débarrasse. - -Nous ne pûmes tenir, avant d'aller plus loin, au plaisir de nous embrasser -encore tous les trois; puis nous encourageant mutuellement, partons, dîmes- -nous, éloignons-nous avec vîtesse; nous serions perdus sans ressources, si -ces malheureux revenaient. - -Il était environ sept heures du matin, nous nous sentions en état -d'entreprendre une forte course; nous fîmes dix lieues avant le coucher du -soleil, sans que rien troublât notre marche. Cette journée nous approchait de -_Valladolid_; nous y arrivâmes le lendemain. Mes compagnons ayant tout perdu, -les seuls petits fonds que les voleurs n'avaient pas songé à me prendre, -avaient servi à nous conduire jusques-là. Mais ces ames honnêtes et sensibles -surent bientôt me dédommager du peu que j'avais fait; _Bersac_ et sa femme -avaient des amis à _Valladolid_, ils furent les voir, et en reçurent les -secours qu'ils en attendaient. Voilà ce qui vous appartient, madame, me dit -cet honnête ami, en plaçant devant moi la somme entière qu'ils venaient de -recevoir. Daignez accepter ceci comme une bien faible marque de la -reconnaissance que nous vous devons: prenez tout, dirigez tout, et conduisez -nous seulement à Bayonne. --Oh ciel! dis-je à ces braves amis, quelle injure -vous me faites! Quoi, vous voulez m'ôter la douceur de vous avoir servi! une -ame comme la mienne connaît-elle d'autre prix aux bienfaits, que celui de les -avoir rendus? . . . Mon père, dis-je à _Bersac_, en me jettant dans ses bras, -protégez ma jeunesse; empêchez-moi de heurter encore contre de nouveaux -écueils; voilà le prix que je demande du faible service que vous estimez -tant. - -Ensuite de cet élan de mon ame que _Bersac_ reçut avec toute la sensibilité -possible, il me dit qu'après mes malheurs, après la situation où j'étais avec -ma famille, le désir que j'avais de retrouver mon époux, le peu de fonds dont -j'étais munie, il ne voyait pour moi d'autre parti que le spectacle; et quand -il s'apperçut que ce mot me faisait entrevoir de nouveaux périls . . . - -«Vous vous trompez, me dit-il, il n'y a point d'état au monde où une femme -puisse mieux conserver sa vertu; si son talent l'expose, on peut dire aussi -qu'il la garantit: elle peut toujours l'opposer pour raison de ne pas se -livrer au vice; son organe, sa taille, sa santé, sont des motifs qui doivent -servir à la rendre sage, et qu'elle peut toujours objecter à ceux qui veulent -l'empêcher de l'être. Une femme qui n'a d'autre ressource que dans son -travail, peut manquer, et trouver par ce travail même, mille occasions d'être -séduite. Notre talent n'offre aucun de ces dangers; à-peu-près toujours payé -au-delà de ce qu'il faut pour vivre; il expose rarement au triste -inconvénient du besoin; si une femme a un talent transcendant, on la respecte -et on l'attaque peu. Si elle n'en a qu'un médiocre, sa bonne conduite lui -rend la considération que le peu d'art lui refuse; et elle est également -révérée. Non, non, Léonore, non, n'imaginez pas que le théâtre soit un écueil -pour la sagesse; le devoir délivre des persécutions, et l'on finit par vous -savoir gré de vos soins à les éviter. D'ailleurs on fait corps, on est -soutenu, on a des camarades, on est protégée, on est pour-ainsi-dire, par -l'état même, entièrement à l'abri de la misère et de l'insulte; et ce que cet -état a de supérieur à celui que le simple travail manuel pourrait vous -donner; c'est que dans celui-ci, votre sagesse, si vous êtes pauvre, -deviendra presque un ridicule; au lieu que dans le nôtre, elle ajoutera -étonnamment à l'éclat de votre réputation. On prononcera sans cesse, avec une -sorte de respect, les noms des _Gaussin_, des _Doligni_ et des _Préville_, -ils imprimeront toujours à-la-fois des idées de talent et de vertu. -Réfléchissez d'ailleurs à tous les agrémens du métier; jouissez du parfum des -roses, moissonnées sur aussi peu d'épines, quoi de plus flatteur pour -l'amour-propre, que de se trouver l'idole de la scène! de n'y jamais paraître -que pour l'entendre retentir des applaudissemens qu'on vous prodigue; comme -on respire avec délices l'encens offert à ses autels; votre nom vole de -bouche en bouche; il ne s'y prononce qu'avec des éloges; les hommes vous -aiment, vous desirent, vous recherchent; les femmes vous envient, vous -cajolent et vous imitent; vous donnez à-la-fois le ton et les modes; vous ne -paraissez, en un mot, jamais, sans que toutes les sensations de l'orgueil ne -soient enivrées tour-à-tour. Si vous avez de la conduite, les plus grandes -maisons vous sont ouvertes; on vous y reçoit avec plaisir; on vous y parle -avec respect, et par-tout vous trouvez des amis, de la protection et des -hommages.» - -Vous me séduisez, mon père, dis-je à _Bersac_, émue et presque décidée. . . . -Mais vous le voyez, je n'ai point de talent. . . . À peine sais-je le -français, depuis le temps que je ne parle que l'italien, le portugais et -l'espagnol, tous mes mots se sont corrompus. --Cela reviendra facilement, me -dit madame de _Bersac_; abjurez ces langues étrangères, raccoutumez-vous au -frein des règles grammaticales; contraignez votre prononciation à redevenir -pure et exacte, pendant que nous allons voyager ensemble, et je vous réponds -qu'au delà des Pyrénées, on ne s'appercevra seulement pas que vous ayez -jamais quitté la France. Votre organe est doux et flatteur, il a de l'étendue -et de la justesse, il est tendre et flexible dans les hauts; il n'a point de -dureté dans les bas. Vous devez être du dernier intérêt dans les pleurs; -votre taille est légère, elle est agréablement prise; vos bras sont superbes; -vous avez de la fierté dans le regard, beaucoup de grace dans la démarche, de -la chaleur et de la vérité dans le débit; il ne s'agit plus que de régler -tout cela; que de vous donner de la précision, de l'aplomb. . . . Vous -apprendre l'entente de la scène, quelques études, et je parie qu'avant deux -mois nous vous mettons en état de débuter. - -Je fus entraînée, je l'avoue; la protection que m'assurait madame de Bersac; -les soins que me promettait son mari, l'espoir, en allant ainsi de ville en -ville, de pouvoir apprendre des nouvelles de tout ce qui m'était le plus cher -au monde, toutes ces raisons me décidèrent, et on m'acheta sur-le-champ des -livres. - -Le lendemain après dîner, madame de Bersac dit à son mari, qu'il devait -porter des plaintes contre les scélérats de chez qui nous sortions, et -travailler à les faire arrêter sur-le-champ; ce que cet honnête homme -répondit ici, me parut si sage, si conforme à ma façon de penser; . . . -justifiait si bien, en un mot, les raisons qui m'avaient également empêché de -dénoncer l'auberge au lit tombant, et les capucins enterrant les objets -cachés de leur luxure, que j'ai toujours retenu ses paroles. . . . Vous me -permettrez, j'espère, de vous les rendre. - -«Je vous pardonne, dit-il, à sa femme, ces légers mouvemens de rigorisme et -de sévérité; vous arrivez d'Espagne, il faut bien que vous ayez conservé -quelque chose des mœurs haineuses et rigoristes de ces maures à demi policés; -mais apprenez, ma chère amie, que je croirais me deshonorer moi-même, si je -traînais par une telle action, ces malheureux à l'échafaud; ils m'ont -attaqué, ils m'ont dépouillé, ils m'ont mis dans leurs fers, en voilà plus -qu'il n'en faut pour que la plainte me devienne interdite, et pour que je ne -l'osasse pas sans remords; . . . Elle ne serait plus que l'ouvrage de la -vindication; ce sentiment est odieux dans une ame sensible; il en démontre la -faiblesse. C'est être faible que de ne pouvoir supporter une injure; c'est -être vraiment grand, que de la mépriser; j'ai fait, en étudiant les hommes, -une remarque assez singulière, c'est qu'il n'y a presque jamais que les ames -basses qui se livrent au sentiment de la vengeance, infiniment plus sensibles -à l'insulte, parce qu'elles n'ont la force de rien endurer, elles ne peuvent -en soutenir la blessure; et comme ces êtres-là méritent peu, ils croyent -toujours qu'on ne leur rend jamais assez. L'homme, au contraire, doué d'une -ame forte, qui n'imagine pas que l'injure puisse aller à lui, ou ne la voit -pas, ou la méprise; la vengeance afficherait l'insulte: il aime mieux ne la -pas soupçonner, que d'apprendre, en s'armant contre ceux qui l'ont outragé, -qu'il était possible qu'on lui manquât. - -Que les vils satellites, gagés pour le soin flétrissant de conduire les -infortunés à la mort, se chargent de découvrir leur retraite; mais elle ne -sera jamais indiquée par moi; il est odieux, il est vil de devenir le -délateur de ceux dont nous avons à nous plaindre: cette conduite étouffe -leurs repentirs; elle les empêche d'être fâchés d'avoir troublé une société -où devait se trouver de si méchantes gens. Laissons aux autres l'emploi de -les vexer, mais dès que nous avons été leurs victimes, pardonnons-leur. Une -fois vengés, nous devenons aussi coupables qu'eux, puisque, ainsi qu'eux, -nous commettons une lézion quelconque; de ce moment nous voilà donc aussi -bas, et notre supériorité est toujours entière si nous leur pardonnons. . . . -On frémit à l'action d'Atrée; . . . les larmes les plus douces coulent, quand -Gusman dit à Zamore: - - Des dieux que nous servons connais la différence: - - Les tiens, t'ont commandé le meurtre et la vengeance; - - Et le mien, . . . quand ton bras vient de m'assassiner, - - M'ordonne de te plaindre . . . et de te pardonner. - -Ah! mes amies, continua cet homme doux et sensible, plus on connait les -hommes, plus on devient tolérant. Si ces malhonnêtes gens devaient se -corriger, peut-être entreprendrais-je leur cure; mais je sens combien elle -est impossible, et j'ose dire, avec un homme de beaucoup d'esprit [9], _qu'on -n'a pas le droit de rendre malheureux, ceux qu'on ne peut pas rendre bons_. -Croyez-vous que si ces infortunés étaient riches, ils exerceraient l'affreux -métier que vous leur voyez faire? Le besoin seul les y détermine, tandis que -l'ambition et l'orgueil, sentimens bien moins pardonnables, entrainent aux -mêmes horreurs les héros que l'on glorifie, _Bras-de-fer_ et ses compagnons -qui s'unissent pour voler un coche, sont-ils autre chose que deux souverains -qui se lient pour en dépouiller un troisième? et cependant ceux-ci attendent -des palmes, et l'immortalité, pour des crimes commis sans besoin, tandis que -les autres n'auront que le mépris, la honte et la roue, pour des crimes -autorisés par la faim, la plus impérieuse des loix. Eh! ne nous mêlons pas du -mal qui se fait dans le monde; tâchons de n'en pas être blessés; mais -n'entreprenons pas de le réprimer; les famines, les guerres, les maladies -dont nous accable la nature, ne nous servent-elles pas de preuves que la -destruction est inhérente à ses principes; . . . qu'elle lui est nécessaire, -et que ce n'est enfin qu'à force de détruire qu'elle peut réussir à créer. Or -si cette destruction lui est utile, si elle n'y parvient que par des crimes, -si elle en commet chaque jour elle-même, si le crime enfin est une de ses -loix, de quel droit le bannirons-nous de la terre? qui nous autorise à le -venger? Les malheureux compagnons de _Bras-de-fer_, qui servent les vues de -la nature, comme une peste ou une famine, sont-ils plus coupables que la main -qui nous envoie ces fléaux? Pourquoi n'osons-nous insulter l'une, et pourquoi -condamnons-nous l'autre? Il ne s'agit donc ici que de l'histoire de la force. -Nous tolérons les maux que nous ne pouvons empêcher, et nous punissons les -auteurs de ceux qui sont en notre pouvoir, y a-t-il de la justice à cette -conduite [10]? Eh! rapportons-nous-en à la prudence de la mère sage qui nous -gouverne, elle maintiendra toujours dans le monde un nombre égal de vices et -de vertus, proportionné au besoin qu'elle aura de l'un ou de l'autre; elle -fera naître des Auguste, des Antonin, des Trajan, quand il lui faudra des -vertus; les meurtres lui deviendront-ils nécessaires, elle nous enverra des -Nérons, des Tibères, des Alexandres, des Tamerlans, des famines, des pestes, -des inquisiteurs de la foi, et des parlemens. . . . Mais malheur au sophiste -qui conclurait de-là, qu'il doit, ou adopter le vice, ou se consoler de -n'être pas vertueux, puisqu'il accomplit les loix de la nature. Un homme qui -dirait, puisque la guerre est un fléau nécessaire, je vais l'allumer dans -l'Europe, ne serait-il pas un tyran? Ne regarderiez-vous pas comme un -imbécile, celui qui raisonnant d'après les mêmes principes, oserait dire, je -vais me donner la fièvre, puisque la fièvre est un fléau de la nature? -Considérez de même comme un fou, celui qui dira, je vais me plonger dans le -crime, puisque le crime est dans la nature. . . . Malheureux! . . . elle -produit aussi des poisons, cette nature où tu te livres aveuglément, et -cependant tu te gardes bien de t'en nourrir; ais la même sagesse envers le -crime, fuis-le, . . . déteste-le; . . . il ne fera jamais ton bonheur; . . . -il lui est impossible de le faire. Trop de yeux sont ouverts sur toi, trop -d'intérêts s'opposent à ce que tu n'agisses que d'après le tien; et ceux de -la société qui balancent toujours cet égoïsme qui te conduit au crime, ou -t'empêcheront de le commettre, ou te puniront de l'avoir commis». - -Ainsi raisonnait ce sage ami; et par tous ces discours, il ne se bornait pas -seulement, comme vous voyez, à me former au théâtre, ou à m'en donner le -goût, il élevait aussi mon cœur, il fortifiait ma raison. Je connaissais par -lui le prix de mes voyages; il me montrait le fruit que je pouvais cueillir -de mes malheurs. Pendant ce tems sa digne épouse cultivait mes faibles -talens; et à peine arrivée au-delà des monts, j'étais déjà en état de débuter -dans huit rôles. - -Mais j'ai devancé, sans le vouloir, les événemens de notre route: reprenons- -les, ils offrent, avant que d'arriver en France, un évènement assez -singulier, pour que je ne doive pas vous le taire. - -Je craignais de séjourner dans les villes, et sur-tout de suivre les grandes -routes; j'en avais déjà témoigné mon inquiétude à _Bersac_, qui, instruit par -moi de mon aventure de Madrid, m'assura que l'inquisiteur, trop honteux de ce -que j'aurais à objecter contre lui, se garderait bien de me poursuivre, et -que mes craintes étaient chimériques, je me livrai donc à lui. - -En partant de _Valladolid_, nous fumes coucher à Burgos_; les auberges sont -aussi mauvaises que rares en Espagne, sans la précaution de porter tout avec -soi, on y est souvent peu à l'aise; mais point en état de nous procurer ces -facilités, nous nous logions comme nous pouvions, trop heureux d'être à -couvert, et de pouvoir vivre, après tous les maux que nous avions senti. -Quoique _Burgos_ tienne le premier rang dans les états des deux _Castilles_, -nous y fumes pourtant beaucoup plus mal logés qu'à _Valladolid_; il fallut se -contenter d'un mauvais cabaret hors de la ville, divisé en quelques tristes -cellules mal closes, et donnant toutes les unes dans les autres; vous -pardonnerez ce petit détail; il est essentiel à l'intelligence de l'aventure -qui nous arriva dans cette misérable hôtellerie. --Qui donc va venir coucher -près de nous, dis-je à l'hôtesse, en lui voyant préparer un lit dans une -petite chambre contiguë à celle où nous étions, et dont rien ne nous -séparait! Dormez en paix, brave dame, me répondit la maîtresse du lieu; les -voisins que je vous donne, sont gens aussi honnêtes que vous. C'est un -alcaïde de l'inquisition de Madrid, (et jugez si je frémis à ce mot) . . . -qui vient d'épouser dans la capitale une des plus belles filles de toutes les -Espagnes; il la mène en Biscaye, son pays à lui, et je crois que tous deux y -vont finir leurs jours. . . . Très-émue de cette réponse, j'affectai pourtant -le plus grand calme; mais je témoignai bien vîte à mes deux amis, toute la -crainte que me donnait une pareille rencontre. . . . Ils en furent d'abord -aussi épouvantés que moi; la réflexion néanmoins ramena promptement _Bersac_; -les projets que cet alcaïde annonce, me dit-il, paraissent bien éloignés de -tout ce qui pourrait devoir vous causer de l'inquiétude; vous le voyez, loin -d'être occupé de vous, il est dans l'ivresse des premiers plaisirs de -l'hymen; il tourne le dos à l'inquisition, il va s'établir en Biscaye; . . . -il est sans suite. Rassurez-vous, Rassurez-vous, Léonore, je crois juger -assez bien des événemens de la vie, pour vous répondre que cette aventure -n'est pas pour vous du plus petit danger. Nous nous mîmes donc à table, et -pleinement calmée par ce discours, je soupai comme à mon ordinaire. L'heure -de se mettre au lit étant venue, inquiets pourtant de ne point voir nos -voisins se retirer, nous en demandâmes la cause à la servante. - -Le mari de cette dame, nous dit-elle, voyage avec un certain monsieur -_Rodolphe_, lieutenant de dragons, son ancien camarade; et comme ils s'aiment -beaucoup tous les deux; chaque soir ils font ensemble un peu de débauche; -mais la jeune femme aussi ennuyée que vous de ce retard, va venir se retirer -en attendant. Dès qu'elle sera couchée, vous serez tranquilles; nous -recommanderons à dom _Santillana_, son époux, de ne point faire de bruit en -venant la retrouver, et rien n'interrompra votre repos. - -À peine, en effet, cette fille eut-elle cessé de parler, que la jeune dame -monta, suivie de l'hôtesse. Comme aucune porte ne nous séparait, pour éviter -de lui être à charge, nous ne pumes que détourner nos regards. Elle se -coucha, nous en fîmes autant. - -Il y avait une heure au plus que j'étais endormie, lorsque je me sentis tout- -à-coup serrée par un homme nud, dont la situation très-énergique, et les -mouvemens peu équivoques, en me réveillant en sursaut, firent peut-être -courir en cet instant, à ma vertu, des risques plus réels que tous ceux où -j'avais échappé jusqu'alors. . . . Me dégager lestement de ses bras, sauter à -terre, en criant au secours, et me précipiter dans le lit où je supposais -madame de Bersac, est pour moi l'affaire d'un instant; et là, croyant avoir -trouvé le refuge que je cherche, j'embrasse, je serre de toute ma force la -femme que je prends pour l'épouse de mon protecteur, lorsque de nouveaux cris -se font entendre en même temps que des lumières viennent jetter du jour sur -les différentes parties d'une scène aussi bizarre que peu attendue. -Représentez-vous d'abord le comédien Bersac à moitié nud, tenant d'une main -mal affermie deux flambeaux, dont les reflets fâcheux ne servent qu'à lui -faire voir un homme également nud, remplissant auprès de madame de Bersac, -des devoirs conjugaux qui n'appartiennent qu'à lui; et moi qui me suppose -dans le sein de cette amie, moi qui viens à la hâte y chercher des secours, -serrant, embrassant de toutes mes forces . . . qui? . . . _Clémentine_ . . . -cette malheureuse _Clémentine_, compagne d'une partie de mes infortunes, et -que je venais de laisser gémissante au fond des prisons de Madrid. - -Comment vous rendre ici les sentimens divers qui nous agitèrent tous à-la- -fois? de quelles expressions se servir pour vous peindre Bersac, frémissant -de rage du forfait trop certain qu'il éclaire; sa femme appercevant son -erreur, jettant des cris de désespoir; le malheureux qui fait leur honte -commune, s'esquivant à la hâte, fuyant à travers les ténèbres, et la femme -qu'il deshonore, et le mari qu'il outrage, et pour terminer en un mot la -scène, Clémentine et moi, nous reconnaissant, nous embrassant toutes deux -dans le même lit, nous accablant de questions réciproques, et ne pouvant -venir à bout de nous entendre, par la multitude des mouvemens qui nous -agitent tour-à-tour. - -Ne vous laissons pas contempler plus long-tems ce tableau singulier, ce -serait refroidir votre attention, que de ne pas vous l'expliquer tout de -suite. - -Clémentine était la jeune femme qui venait de se coucher près de nous; elle -était cette épouse chérie de l'alcaïde Santillana qui s'en allait avec lui en -Biscaye: nous allons revenir aux événemens qui l'avaient amenée là: -poursuivons. La débauche des deux amis, mais quel était ce second ami, -_Brigandos_; oui, madame, Brigandos, sous le nom de Rodolphe, échappé de -l'inquisition, par les soins de Clémentine, ainsi que je vais bientôt vous -l'apprendre. Sa débauche, dis-je avec Santillana, les ayant enfin conduit -plus avant qu'ils ne croyaient, devenait à-la-fois, et la raison qui les -faisait retirer si tard, et celle qui, venant d'altérer leurs sens, avait -fait jetter le prétendue Rodolphe dans le lit de Clémentine, et l'alcaïde de -l'inquisition dans le mien; mais par une inconcevable fatalité, quand cette -double erreur s'opérait, Bersac, pressé d'un besoin, venait de se lever pour -y satisfaire, et les cris de Clémentine, ayant reconnu tout de suite que ce -n'était point son mari qui, se plaçait près d'elle, avait fait sauver -Brigandos, qui, rencontrant le comédien dans sa marche rapide, l'avait -culbuté du haut en bas de l'escalier. Bersac, furieux de la catastrophe, -s'était saisi, en se relevant, des lumières de la salle à manger, près de -laquelle il venait de cheoir, et remontant courageusement dans les chambres, -il venait reconnaître l'origine du désordre, lorsque l'alcaïde Santillana -s'égarant dans mon lit comme Brigandos dans celui de Clémentine; effrayé de -la réception que je lui avais faite, s'était élancé dans celui de madame de -Bersac, croyant trouver celui de sa femme, ainsi que j'avais moi-même gagné -celui de Clémentine, au lieu de passer dans celui de la comédienne; telles -étaient les raisons de tout le bruit, telles étaient celles de l'étonnement -stupéfait de Bersac, et de la fuite soudaine de l'alcaïde, reconnaissant -qu'il avait beau sauter de lit en lit, il ne cessait jamais de se tromper. - -Mais malheureusement l'erreur commise dans celui de madame de Bersac, avait -eu des suites plus funestes que dans toutes les autres parties de la scène. -Un instant suffit, dit-on, à deshonorer la femme la plus sage; et ce terrible -instant venait d'arriver pour la vertueuse épouse du comédien. . . . D'une -part, un jeune homme, frais et vigoureux dans l'état du monde le moins fait -pour la patience; de l'autre, une femme à moitié endormie, . . . qui -s'imagine recevoir les chastes embrassemens d'un époux. . . . Il n'en avait -pas fallu davantage, . . . le malheur était consommé. . . . Madame de Bersac -fut la première à le dire; elle se jetta en pleurs aux pieds de son mari; -elle lui demande de la venger de l'outrage odieux qu'elle vient de recevoir; -et cette nouvelle circonstance changeant tout-à-coup le tableau, en varia les -teintes gracieuses de Thalie, contre les noirs pinceaux de Melpomène. Voyant -les choses devenir lugubres, nous volons, Clémentine et moi; je nomme mon -amie, elle implore la grace de son époux: Santillana, en honnête homme, -accourt lui-même aux genoux de madame de Bersac, la supplie d'oublier une -faute qu'il n'a commis que par inadvertance; et se retournant aussi-tôt vers -le mari, il le conjure de se venger, et qu'il ne s'en défendra pas, si ses -excuses ne sont point acceptées. L'attitude est fixe; un moment chacun -s'observe et réfléchit. - -Ô Bersac! m'écriai-je, ô mon protecteur! vous m'inspirez la clémence, donnez -m'en l'exemple aujourd'hui, madame, poursuivis-je, en prenant les mains -d'Angélique, ne faites pas un jour de sang d'un des plus heureux de ma vie, -puisqu'il vient rendre à ma tendresse une amie perdue si long-temps. . . . -Chère dame, dit _Clémentine_ en cajeolant la _Bersac_ avec les manières -naïves et pleines de grace qu'elle employait avec tant d'énergie; songez que -je suis la première offensée, et qu'en vérité il n'y a que moi qui doive se -mettre en colère, si quelqu'un en a le droit ici; oublions donc tout, de part -et d'autre;--j'y consens, répondit _Bersac_, j'aurais trop à me reprocher, si -je troublais en rien la joie de _Léonore_, n'y pensons plus, madame, dit-il à -son épouse; si je vous connaissais moins; si vous aviez fait un seul faux pas -dans votre vie, cette aventure me troublerait peut-être; mais une femme sage, -vingt ans ne se dément pas dans un quart d'heure. . . . Votre innocence est -reconnue. . . . Et vous, monsieur, dit-il à l'Alcaïde, permettez que je ne -voye qu'un ami, dans l'époux d'une des femmes de la terre, que Léonore aime -le mieux; embrassons-nous, et que tout s'oublie. --Oh! monsieur, vous êtes -charmant, vous êtes charmant, dit Clémentine, avec sa délicieuse vivacité, -devenue plus agréable encore par son joli accent dans les mots français, oui, -vous êtes charmant; voilà comme un galant homme doit prendre les choses; mais -pour achever de nous prouver votre estime et votre pardon. . . . il est tard, -passons le reste de la nuit ensemble, et permettez-nous de vous offrir à -déjeûner, nous y rirons tous d'un événement qui, dans le fond, ne fait mal à -personne; oui, nous nous en amuserons jusqu'à l'heure fatale qui vas nous -séparer pour jamais, sans doute. La proposition s'accepte, Bersac se décide, -son épouse se console, on rappelle Brigandos, contusioné du choc dont il a -culbuté le comédien; tous deux s'embrassent avec un peu moins de brutalité; -je saute dans les bras de mon ancien chef; je lui témoigne tout le plaisir -que j'ai de le revoir, et l'on n'entend plus dans l'auberge que des ris, on -n'y voit plus que des marques de joie. - -Après quelques soupes à l'oignon, quelques rôties au vin de Madère, -Clémentine toujours gaie, toujours friponne et toujours jolie, nous apprit -comment elle était échapée au glaive inquisitoire, par le secours du jeune -homme qu'elle avoit maintenant avec elle, et dont elle m'assura, que quoique -fugitive, je n'avais sûrement rien à craindre, elle avait été assez heureuse -pour obtenir de son amant la liberté de notre chef, c'était tout ce qu'elle -avait pu faire, et une satisfaction bien réelle pour son ame d'avoir pu -rendre à Brigandos, les services que nous en avions reçu si obligeamment -l'une et l'autre, lorsque ne sachant que devenir après notre désastre de -Lisbonne, nous avions trouvé chez cet honnête bohémien tant d'accueil et -d'humanité; pour quant à elle, continua cette aimable femme, l'heure de la -séance étant dépassée de beaucoup, le jour où je l'avais laissée dans la -salle des tourmens, dès que j'avais été sortie, on l'avait congédiée avec -injonction de se retrouver le lendemain au même lieu pour y subir la question -de la corde, et l'inquisiteur qui, comme vous le savez, avoit eu des raisons -de disposer de la chambre qu'elle occupait près de moi, l'avait fait passer -dans un autre quartier; ce fut alors qu'elle tomba sous la direction de -Santillana, auquel elle inspira la passion la plus vive; celui-ci s'ouvrit -sur-le-champ à elle, il en fut écouté, elle mit tout au prix de la liberté de -Brigandos et de la sienne, fille délicieuse sans doute, qui paraissait en ce -moment critique, s'occuper encore plus des autres que d'elle-même. Santillana -promit, et lui donna de si bons conseils, il la protégea si vivement qu'il -lui fit éviter tous les nouveaux interrogatoires, pendant ce tems, il ménagea -sa fuite et celle de notre chef, résolu de quitter lui-même l'infâme métier, -que le dérangement de sa jeunesse lui avait fait prendre, puisqu'il pouvait -désormais s'en passer, au moyen de la succession d'un oncle fort riche, -nouvellement décédé en Biscaye; il avait donc pris la résolution de partir -avec celle qu'il aimait, d'en faire sa femme hors des portes de Madrid, et de -la conduire, s'emparer avec lui de l'héritage qui allait les mettre tous deux -en état de vivre désormais de leurs biens, sans avoir besoin de qui que ce -fût. Tout avait réussi, et, par les soins de Santillana, Brigandos évadé de -la veille, les attendait à dix lieues de Madrid. Les deux époux continuaient -donc leur route, tous les deux plus épris, plus charmés que jamais l'un de -l'autre, et Clémentine bien résolue à renoncer aux égaremens de sa jeunesse -pour se consacrer désormais toute entière à la félicité du jeune homme -aimable qui s'était immolé pour la sienne; mais ces égaremens de ma compagne, -Santillana ne les avait point ignoré, Brigandos le certifia à la société, et -comme madame de Bersac en paraissait un peu surprise. . . . - -Eh! quoi, madame, dit notre chef, en se livrant à son goût de dissertation -philosophique, où son érudition éclatait toujours, quoi, n'est-ce donc pas un -préjugé stupide, que d'exiger de la fidélité d'une femme, même avant que -d'avoir connu son époux? Devait-elle quelque chose à cet époux, dont elle ne -soupçonnait seulement pas l'existence? --Mais, dit madame de Bersac, on peut -craindre que celle qui n'a pas été sage avant l'hymen, ne puisse le devenir -après. - -Ce raisonnement n'est pas juste, madame, reprit notre chef, une fille n'a -pour conserver sa virginité que les liens les plus chimériques, tant qu'elle -est en puissance paternelle, si elle la garde avec tant de soin alors, c'est -par faiblesse ou par ignorance; mais elle n'y est point tenue; rien ne l'y -oblige, et jamais l'autorité des parens, s'ils sont justes, ne peut s'étendre -jusqu'à contraindre leur fille à la chasteté, c'est-à-dire à un état -absolument contraire à la nature, elle peut disposer d'elle, aucun pacte ne -la lie, elle n'a fait aucune promesse, elle n'est qu'à elle, et la raison qui -semble prêter aux parens l'ombre du pouvoir sur cet article, n'est fondée que -sur leur avarice ou leur ambition, ils craignent de ne pouvoir marier leurs -filles, ils les obligent à respecter la fleur que l'hymen doit épanouir; mais -cette raison uniquement dictée par l'intérêt des pères, est nulle aux yeux -des enfans. Si les filles l'écoutent, elles ont servies les passions de leurs -pères au détriment des leurs, c'est-à-dire qu'elles ont fait une bêtise, -puisqu'elles ont données beaucoup plus que ce qu'elles ne reçoivent, la -passion qu'elles immolent étant bien autrement impérieuse que celles -auxquelles elles sacrifient; mais le préjugé prononce contre elles, continue- -t-on d'objecter; voilà l'infamie; voilà l'inconséquence; voilà l'atrocité; -voilà l'inepte barbarie qui ne se voit que dans notre Europe agreste. -Parcourons rapidement les usages des peuples qui ont mieux valu que nous. Les -Brésiliens, les Scithes, les Lapons prostituaient aux étrangers des filles, -dont ils ne faisaient pas moins leurs femmes après; au Pégu, un étranger loue -une fille pour le temps de son séjour dans le pays, et cette concubine n'en -trouve pas moins un époux au sortir de-là. Chez les Tartares, au-delà du -Thibet, tous ceux qui connaissent une fille lui donnent un présent dont elle -doit toujours se parer; et la certitude d'avoir un mari n'est pour elle, -qu'en raison de la quantité qu'elle peut offrir de ces preuves de son -libertinage. Hérodote assure que les lidiennes n'avaient d'autre dot, que le -fruit de leur prostitution, et suivant Justin, les filles de l'Isle-de-Chipre -se rendaient dans les ports, à dessein de se livrer aux étrangers qui -venaient dans l'Isle, et d'acquérir une dot par ces moyens; on insulte une -Circassienne quand on lui dit qu'elle n'a point d'amans; le culte d'Astarte, -au temple de Biblus, consistait dans les plus grands excès de l'incontinence -des filles, aucunes d'elles n'eût trouvé d'époux sans cela; personne ne -s'allie à une Armenienne, si les prêtres de Tanaïs n'en avait abusé de toute -sorte de manière; je dis de toutes manières, car telle était sur ce point la -manie de ces peuples, que ce qui même ajouterait d'après nos mœurs une teinte -à l'infamie, devenait chez eux un motif de plus aux préférences, il fallait -que la prostitution eût été si entière, qu'aucun des temples de l'amour n'eût -été sans adorateurs, et l'on en voulait être sûr. Hérodote et Strabon nous -disent que les Babiloniennes étaient obligées d'offrir _ainsi_ leurs prémices -au temple de Vénus, le culte de la Callipige des Grecs est une preuve de ce -que j'avance; d'après toute l'antiquité, point de restriction, cette Vénus le -désignait assez clairement; tous les peuples sages pensèrent, en un mot, -madame, que jamais l'incontinence d'une jeune fille ne devait lui porter -obstacle; plusieurs, comme vous le voyez, ne l'estimèrent même qu'à ces -conditions, et crurent avec beaucoup de sagesse, que plus une femme a de -mérite, plus elle doit être recherchée: si on ne lui a jamais rien dit, c'est -que sa valeur est médiocre, doit-on alors la prendre pour femme? Il faut -donc, si l'on est vraiment sage, incontestablement préférer pour épouse la -fille libertine, à celle qui n'a jamais servi que la pudeur, et cesser -surtout de croire que cette pudeur qui n'est que le trésor des laides, puisse -être d'aucun prix avec les autres. Ah! qu'ils soient en paix ces époux -timides, cette même fille faible quand elle s'apartenait, va devenir la femme -la plus modeste une fois sous les loix de l'hymen: s'être rendue coupable -quand on n'avait point de nœuds, n'est nullement une raison de présumer qu'on -ne sera point exact à révérer ceux qu'on doit recevoir. Que les hommes -délicats sur cette matière prennent de telles épouses sur le pied de veuves; -mais les flétrir, les délaisser, les contraindre aux horreurs d'un couvent ou -les réduire au célibat pour une faute commise dans le feu de la jeunesse, -toujours bien plus l'ouvrage de la séduction des hommes que de la faiblesse -des filles, pour une faute qui prouve qu'elles ont tout ce qu'il faut pour -être d'excellentes épouses; ah, madame! cette dureté est horrible, il n'y a -qu'une nation encore plongée dans les ténèbres, qui puisse en devenir -coupable au mépris des plus saintes loix de la raison, de la nature et de -l'humanité. - -Angélique se rendit, monsieur de Bersac, que cette thèse consolait peut-être -un peu, approuva plus encore que le systême, l'éloquence, l'érudition de -Brigandos, et la conversation redevint générale. - -À l'égard de mon histoire, Clémentine nous dit qu'elle avait été si secrète -qu'il était devenu absolument impossible à cette compagne d'infortune -d'apprendre aucune de mes nouvelles, qu'elle me supposait morte et qu'elle -s'en était plusieurs fois désolée avec _Santillana_ qui, quoique de la -maison, n'avait pourtant jamais pu réussir à savoir ce que j'étais devenue; -le sort de la troupe de _Brigandos_ lui avait été également caché, et toutes -réflexions faites ne s'occupant que de moi seule et de notre aimable chef, -elle avait pris peu de part à tout le reste. Brigandos croyait que ses deux -enfans étoient devenus victimes du tribunal; il eût donné sa vie pour les -sauver, ne le pouvant pas, il profitait au moins de ce qu'il avait obtenu -pour lui-même, et sans être dégoûté du métier, il allait rassembler une -nouvelle troupe en Biscaye, avec laquelle il avait dessein de passer en -Italie. Monsieur et madame de Bersac qui avaient pris sur mes récits le plus -vif intérêt à _Clémentine_, furent enchantés de faire connaissance avec elle, -tout ce qui me fâche, dit _Bersac_, en souriant un peu, malgrè lui, c'est que -cette connaissance m'ait coûté l'honneur. --l'honneur dit _Clémentine_, en -tachant de ramener la gaïté qu'elle craignait voir se dissiper au souvenir de -cette triste catastrophe. . . . Ah, monsieur! comme vous vous trompez, si -vous croyez que l'honneur des hommes puisse résulter de la conduite des -femmes, et que vous importe ce que nous faisons, vous êtes bien dupes d'y -prendre garde, le petit mal que vous éprouvez de notre incontinence n'est -absolument que chimérique; changez de systême, il devient nul. . . . Soyez -plus justes, messieurs les maris, et ne nous soumettez pas à un joug qui vous -désolerait à porter, loin de vous scandaliser des délices dont nous osons -nous enivrer sans vous; devenez assez délicats pour nous en procurer vous- -mêmes, la reconnaissance où vous nous contraindrez, deviendra volupté dans -vos ames sensibles. Vous comprendrez que si nos sens s'émeuvent un instant -pour d'autres, ce qui est bien autrement précieux; ce qui ne dépend que de -l'ame seule, ne vous appartient que plus sûrement, et que vous nous enchaînez -toujours, même en dégageant nos liens. . . . Ah! je le dis, comme je le -pense! mais si j'étais homme, voilà comme j'agirais, ou pas assez sûr des -plaisirs que je donnerais à ma femme, ou craignant sans cesse de ne lui en -pas procurer assez, je la presserais d'en prendre avec mes amis, je -regarderais l'acceptation qu'elle en ferait, comme une preuve de son amitié -et de sa confiance, je la remercierais cent fois du bonheur dont elle me -ferait jouir, en me permettant de travailler au sien. . . . D'être témoin de -son délire, oui, monsieur, voilà en quoi consiste la délicatesse dans une ame -bien organisée, il ne s'agit pas d'être content tout seul; il ne s'agit pas -de ne vouloir rendre nos épouses heureuses, que quand nous le sommes nous- -mêmes, il faut répandre la félicité sur elles. . . . Dut-ce même être à nos -dépens, et ne pas s'imaginer sur-tout qu'on est ou à plaindre ou déshonoré -parce qu'elles ont pu goûter un instant de plaisir loin des nœuds dont nous -les accablons. Bersac demanda au jeune époux de Clémentine, s'il adoptait de -pareils systêmes, assurément, monsieur, répondit cet aimable jeune homme, on -me verra sans cesse partager tous ceux qui paraîtront faire le bonheur de ma -femme; la société entière applaudit ces principes; le sérieux Bersac n'y put -tenir lui-même; la chaste Angélique en lorgnant Santillana, lui disait bas ---__Votre femme est folle. . . . Mais vous êtes d'une imprudence . . . On ne -fait pas de ces choses-là. . . . Je ne conçois pas comment j'ai pu m'y -tromper un moment. . . ._ Et le reste de la nuit se passa dans une honnête -joie et sans se quitter qu'à l'instant du départ; cette séparation ne se fit -qu'avec des larmes bien amères, répandues entre Clémentine et moi, et mille -protestations de nous écrire, ce que nous n'avons pas cessé de faire jusqu'à -ce moment-ci, où je puis assurer qu'elle vit contente, heureuse et riche avec -un mari qui l'adore, et qui ne s'occupe journellement que de sa félicité. -Brigandos continua de les suivre, et ce ne fut pas non plus sans -attendrissements que je me séparai de cet ami sincère. Le reste de notre -route se poursuivit avec tranquillité, nous passâmes heureusement les monts, -et nous arrivâmes bientôt à Bayonne, sans le plus léger accident. - -Quoique la destination de mes amis fût pour _Bordeaux_, leur talent reconnu -et chéri par toute la France, les fit désirer _à Bayonne_; ils n'accordèrent -vingt représentations au directeur, qu'aux conditions de mon début dans cette -ville, et que mes talens naissans y seraient soutenus; je parus donc pour la -première fois dans Iphigénie de Racine, et dans _Lucinde_, de l'Oracle. Mais -je tremblai tellement, que sans les puissantes étaies que m'avaient procuré -monsieur et madame de Bersac, peut-être eussé-je quitté les planches dès le -premier jour que je m'avisais d'y monter. Le lendemain, encouragée par mes -amis, je parus avec beaucoup plus de hardiesse dans la _Junie_, de -Brittanicus et dans _Zénéïde_, je fus extrêmement applaudie; le troisième -jour je jouai _Rosalie_ dans Mélanide, et _Betti_ dans la jeune indienne, -cela fut encore mieux; le quatrième jour enfin on m'abandonna à moi-même, et -la _Sophie_ du père de famille devint mon chef-d'œuvre. Mon succès se décida -dès-lors, et reprenant mes premiers débuts, joints à de nouveaux rôles que -j'étudiais chaque jour, j'occupai la scène près de deux mois à _Bayonne_, -avec les applaudissemens généraux. Le jour où je jouais _Zénéïde_, je reçus -le soir au foyer des vers charmans, et une invitation de souper des plus -pressantes. . . . Ah! me dis-je alors, au comble de mes vœux . . . Voilà donc -les seuls écueils contre lesquels je puis briser à présent. . . . -Courage, . . . tant qu'il ne m'en restera que de cette sorte, j'en -triompherai facilement. La décence et la politesse décorent au moins ceux-ci. ---Je n'ai plus de violence à redouter. Ne voulant point me faire d'ennemis, -je refusai, d'après le conseil de madame de _Bersac_, avec autant d'honnêteté -que de reconnaissance; cela fit bruit, je n'en fus que plus accueillie le -lendemain. Je gagnai à _Bayonne_ autant qu'il me fallait pour dédommager mes -amis des frais qu'ils avaient faits pour me faire paraître avec éclat sur la -scène, mais ils ne voulurent jamais rien accepter; je fus obligée de leur -céder sur ce point, et ce ne fut qu'à _Bordeaux_, où madame de Bersac voulut -bien recevoir de moi pour cinquante ou soixante louis de parures. - -Nous arrivâmes enfin dans cette ville, j'y étais attendue, j'ose même dire -desirée; et j'allais y paraître, lorsque je fus assez heureuse pour -rencontrer tout ce que j'adorais dans le monde, et tout ce que je cherchais -avec tant d'empressement. - -Vous savez le reste, madame, dit Léonore, le ciel en me dédommageant de tant -de malheurs, par une foule de prospérités inattendues, a voulu joindre au -charme de retrouver un époux, celui de me rendre une mère. . . . Oh! madame, -a-t-elle ajouté en se jettant dans les bras de la présidente, que de maux on -oublierait à ce prix! - -Ici la belle épouse de Sainville cessa de parler: et comme il était tard, -après de mutuelles marques de tendresse et d'affection, chacun se retira, -excepté la présidente et le comte de Beaulé, qui passèrent une partie de la -nuit à statuer tout ce qu'il y avait à faire pour completter le bonheur de -ces jeunes époux. Ces décisions, dont on a bien voulu me faire part, feront -le sujet de ma première lettre: il me semble qu'en voilà quelqu'unes de -suite, dont la longueur mériterait des excuses, si ce qu'elles contiennent ne -dédommageait pas un peu, selon moi, du tems que l'on perd à les lire. Je -t'embrasse. - -_Fin de la sixième partie._ - -[Footnote 1. Vingt pistoles font 240 liv.] - -[Footnote 2. Voyez p. 367, morceau réfuté par celui-ci; voyez aussi la page où -Brigandos dit _laissez tous ces vilains vices là se punir les uns par les -autres_.] - -[Footnote 3. Plut au ciel que ces effrayantes maximes ne se trouvassent qu'en -Espagne, et qu'elles n'eussent jamais souillées nos annales!] - -[Footnote 4. On a quelquefois demandé la raison de cette inconséquence, elle -se trouve dans l'histoire du cœur humain; ce ne sont pas les mauvais -attributs des autres qui humilient notre orgueil, ce sont leurs perfections, -moyennant quoi l'on prend peu garde à l'être entièrement mauvais quand on n'a -point de rapports avec lui. Mais les qualités de l'être mixte, désespèrent -l'amour-propre, révolté du bien, on veut voir s'il ne fait point de mal, et -l'on met tous ses vices au jour pour se venger de ses vertus. Fatale -conclusion, mais ne doutons pourtant point de sa bonté, la véritable sagesse -est de se conduire à la guise des hommes, c'est le seul moyen d'être heureux, -or d'après ce principe, celui qui a le malheur de ne pouvoir être tout-à-fait -bon, fera beaucoup mieux d'être tout-à-fait méchant, que de mélanger l'un et -l'autre; il aura tort aux yeux de la vertu, mais grandement raison aux yeux -des hommes; et ce sont les hommes qui font notre sort. Réflexion affligeante -mais juste.] - -[Footnote 5. Tous ces détails locaux sont faits sur les lieux mêmes; le -lecteur peut être sûr de leur fidélité.] - -[Footnote 6. La torture de la corde se donne en liant le criminel à une corde -par les bras renversés en arrière. Par le moyen de cette corde qui joue dans -une poulie, on enlève le patient de vingt & trente pieds, puis, après l'avoir -ainsi laissé suspendu quelque tems, on le laisse brusquement retomber de -toute la hauteur jusqu'à demi-pied de terre; ces secousses lui disloquent -toutes les jointures, lui crèvent souvent l'estomach, et font pousser des -cris horribles. --La torture de l'eau consiste à faire avaler une quantité -d'eau au patient, ensuite on le couche sur un banc creux, dans lequel on le -serre à volonté. Ce banc a un bâton qui le traverse et qui tient le corps du -patient comme suspendu. La position lui rompt l'épine du dos avec des -douleurs incroyables. La torture du feu est la plus rigoureuse de toutes. -On allume un brâsier ardent, ensuite on frotte la plante des pieds du -criminel de matières pénétrantes et combustibles: on l'étend par terre, les -pieds tournés vers ce feu, et on les lui brûle ainsi jusqu'à ce qu'il avoue: -ces trois tortures se donnent chacune l'espace d'une heure, et souvent plus. -On y applique les femmes et les filles de tout âge, ainsi que les hommes, -quelquefois couvertes d'une chemise de grosse toile, souvent nues; mais de -toutes manières elles sont toujours dépouillées devant leurs juges: ensorte, -dit l'auteur, que nous transcrivons mot à mot dans cette note, que la plupart -effrayées de cet immodeste appareil, disent et nient tout ce qu'on veut, afin -d'éviter les tourmens. On n'a aucun égard, poursuit le même écrivain, ni à -l'âge, ni au sexe: on y traite tout le monde avec une égale sévérité. Tous -sont appliqués à la torture ou presque nuds, ou totalement nuds, suivant le -caprice des inquisiteurs, qui ne manquent pas de traiter avec bien plus de -rigueur les femmes ou les filles qui ne veulent pas leur être favorables. -Celles qui pourtant se rendent n'en sont pas plus heureuses. Ils les engagent -à se livrer à eux, en leur faisant esperer de les sauver, et dès qu'ils en -ont joui, ils les condamnent à mort, afin que, par ce moyen le crime qu'ils -commettent, se trouve enséveli. Leurs excès enfin montèrent à tel point, que -Clément VI nomma une commission particulière pour informer contre leurs -infamies. Ce fut Bernard, cardinal de Saint-Marc, qui en fut chargé. Voilà -pourquoi enfin Miguet de Monsarre, auteur espagnol, dans son livre de _Coena -Domini_, leur dit:-- _Cimas esso mat echores comone tenegis verguenca, ni -honoraque despues de aver Gozado las mugueres y Donzellas que entran en -vuestro poder despudes de avertas Gozado las Entregays at Fuego o impios -péores que los viejos de Suzanna_. - -Voyez la seconde partie du tome II de l'histoire des Cérémonies religieuses -des peuples du monde, et l'histoire des Inquisitions.] - -[Footnote 7. Quelle plus grande preuve de la puissance des inquisiteurs, que -la fin tragique de dom Carlos? Philippe II, père de ce malheureux prince, ne -lui fit perdre aussi cruellement la vie, que par l'instigation de ces -scélérats.] - -[Footnote 8. Si c'est là ce qu'on pense à l'école du malheur, elle n'est donc -pas aussi bonne que les sots le croyent. Le capitaine Cook observe dans ses -relations, que plus les gens de son équipage étaient malheureux, et plus il -les trouvait cruels, alors dit-il ils se livraient au meurtre sans aucune -raison, plus l'infortune semblait les presser, plus leurs esprits devenaient -insensibles, plus leurs cœurs devenaient féroces, l'effet de l'infortune sur -le cœur de l'homme, est de l'endurcir, voilà pourquoi le bas peuple est -toujours plus cruel que les gens qui ont reçu une bonne éducation, si cela -est, et nous ne devons pas en douter, l'infortune ne peut être bonne à rien, -car ce qui blesse l'ame, ce qui éteint les sentimens de sensibilité, ne -saurait qu'entraîner au crime. C'est quand l'homme est heureux, qu'il cherche -à rendre tel tout ce qui l'approche; tombe-t-il dans l'adversité, l'humeur, -le dépit, le chagrin, corrompent son ame; l'endurcissent, et le conduisent -incessamment aux horreurs.] - -[Footnote 9. Le marquis de Vauvenargues.] - -[Footnote 10. Il ne s'agit pas de mettre en avant ici les intérêts de la -société, la réponse aux objections de Bersac serait puérile: il est question -de savoir pourquoi on punit. Assurément la peste nuit à la société, autant et -beaucoup plus que le voleur de grands chemins. Cependant nous ne nous -vengeons pas de la main qui nous envoie la peste, et nous rouons le voleur. ---Pourquoi? Répondez, suppots des loix qui commandent le meurtre répondez, -voilà le seul état de la question.] - - - - - -End of the Project Gutenberg EBook of Aline et Valcour, by -Donatien-Alphonse-Francois de Sade - -*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK ALINE ET VALCOUR *** - -***** This file should be named 60827-0.txt or 60827-0.zip ***** -This and all associated files of various formats will be found in: - http://www.gutenberg.org/6/0/8/2/60827/ - -Produced by Phyllis Eccleston Based on a transcription -made available by Wikisource (Bibliothèque libre of the -Wikimedia Foundation) at https://fr.wikisource.org and on -a digital photographic reproduction made available by -Gallica (Bibliothèque numérique of the Bibliothèque -Nationale de France) at http://gallica.bnf.fr. - - -Updated editions will replace the previous one--the old editions -will be renamed. - -Creating the works from public domain print editions means that no -one owns a United States copyright in these works, so the Foundation -(and you!) can copy and distribute it in the United States without -permission and without paying copyright royalties. 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Redistribution is -subject to the trademark license, especially commercial -redistribution. - - - -*** START: FULL LICENSE *** - -THE FULL PROJECT GUTENBERG LICENSE -PLEASE READ THIS BEFORE YOU DISTRIBUTE OR USE THIS WORK - -To protect the Project Gutenberg-tm mission of promoting the free -distribution of electronic works, by using or distributing this work -(or any other work associated in any way with the phrase "Project -Gutenberg"), you agree to comply with all the terms of the Full Project -Gutenberg-tm License (available with this file or online at -http://gutenberg.org/license). - - -Section 1. General Terms of Use and Redistributing Project Gutenberg-tm -electronic works - -1.A. By reading or using any part of this Project Gutenberg-tm -electronic work, you indicate that you have read, understand, agree to -and accept all the terms of this license and intellectual property -(trademark/copyright) agreement. 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