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If you are not located in the United States, you'll have -to check the laws of the country where you are located before using this ebook. - -Title: Les oiseaux s'envolent et les fleurs tombent - -Author: Élémir Bourges - -Release Date: December 3, 2019 [EBook #60841] - -Language: French - -Character set encoding: UTF-8 - -*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LES OISEAUX S'ENVOLENT *** - - - - -Produced by Clarity, Pierre Lacaze and the Online -Distributed Proofreading Team at http://www.pgdp.net (This -file was produced from images generously made available -by the Bibliothèque nationale de France (BnF/Gallica) at -http://gallica.bnf.fr) - - - - - - _Les_ - - OISEAUX S'ENVOLENT - - _et_ - - LES FLEURS TOMBENT - - - - -L'auteur et les éditeurs déclarent réserver leurs droits de -reproduction et de traduction en France et à l'étranger. - -Ce volume a été déposé au ministère de l'intérieur (section de la -librairie) en mars 1893. - - DU MÊME AUTEUR - - _LE CRÉPUSCULE DES DIEUX_ - - Un volume. - - -PARIS, TYP. DE E. PLON, NOURRIT ET Cie, RUE GARANCIÈRE, 8. - - - - - _ÉLÉMIR BOURGES_ - - _Les_ - - Oiseaux s'envolent - - _et_ - - les fleurs tombent - - PARIS - - LIBRAIRIE PLON - - E. PLON, NOURRIT ET Cie, IMPRIMEURS-ÉDITEURS - - 10, RUE GARANCIÈRE - - _Tous droits réservés_ - - -_A MON CHER MAITRE_ - -_THÉODORE DE BANVILLE_ - -Bien moins habile que le célèbre Isménias, mais comme lui, -indépendant de la faveur des hommes, je me promets qu'à son -exemple, je chanterai toujours, selon le dicton: Εμοι ϰαί ταῖς -Μουσιας--pour moi et pour les Muses. - -JULIEN, _le Misopogon_. - - - - -_AVERTISSEMENT_ - - -_Je me suis fait, en ce roman, l'écolier des grands poètes anglais -du temps d'Élisabeth et de Jacques, et du plus grand d'entre eux, -Shakespeare;--quelque présomption qu'il y ait à se dire l'écolier -d'un tel maître._ - -_Nos récents chefs-d'œuvre, en effet, avec leur scrupule de -naturel, leur minutieuse copie des réalités journalières, nous ont -si bien rapetissé et déformé l'homme, que j'ai été contraint de -recourir à ce miroir magique des poètes, pour le revoir dans son -héroïsme, sa grandeur, sa vérité._ - -_Que le lecteur attribue donc ce qu'il y a de bon dans ce livre, -à la souveraine influence de ces maîtres des pleurs et du rire: -Webster, Ben Jonson, Ford, Beaumont et Fletcher, Shakespeare._ - -_Les fautes seules sont de moi._ - - - - -LES OISEAUX S'ENVOLENT - -ET - -LES FLEURS TOMBENT - - - - -PROLOGUE - - -LE MÉMOIRE D'IVAN MANÈS[A]. - -[Note A: Ce mémoire a été trouvé dans les papiers de M. -Thiers.] - - Paris, avril 1871. - -Puisque l'enlèvement du fils aîné de Mme Maria-Pia, -grande-duchesse de Russie, a paru à Votre Excellence mériter assez -de curiosité pour qu'elle souhaitât d'en lire le récit, plutôt -que de l'entendre dans le cours d'un entretien, souvent diffus et -mal en ordre, j'obéirai d'autant plus volontiers aux désirs de -Votre Excellence que, s'agissant d'une princesse à laquelle je -suis dévoué depuis vingt ans, par le respect et le plus profond -attachement, tout ce que j'ai à raconter ne fera que mettre en -lumière ses hautes vertus: comme aussi, j'ose me flatter que la -narration que j'entreprends, en dissipant tous vos doutes, vous -intéressera par là plus fortement à celui dont elle retrace la -naissance et la déplorable aventure[1]. - -[Note 1: Le sieur Manès est venu plusieurs fois à Versailles. -Il est le frère du fameux savant russe, Vassili Manès, à qui -l'Europe a décerné, depuis longtemps, la renommée due à ses beaux -talents. Le sieur Manès cherche à découvrir, soit à Paris, soit -dans cette foule de prisonniers que nous avons de la Commune, un -jeune homme nommé Floris, qui serait, à ce qu'il assure, le fils -légitime de S.A.I. le grand-duc Fédor de Russie et de son auguste -épouse. - - (_Note de M. Thiers._) -] - -Votre Excellence est trop au fait des personnages et des cours -de l'Europe, pour que j'aie besoin de lui rappeler le mariage -du grand-duc Fédor, frère du tsar Nicolas, avec la princesse -Maria-Pia, fille de dom Pedro Ier, empereur du Brésil, et sœur -de dona Maria II da Gloria, reine de Portugal. En 1843, à -l'époque de ce mariage, imposé à son frère puîné par l'inflexible -Nicolas, Mme Maria-Pia avait dix-sept ans, et le Grand-Duc plus -de quarante-cinq. C'était une étrange disproportion d'âge, et la -disparate de cœur et de sentiments des nouveaux époux semblait -plus effrayante encore. En effet, depuis des années, le Grand-Duc -se trouvait engagé de passion à une maîtresse, la princesse Sacha -Gourguin. Cette Gourguin était, comme l'on dit chez nous, un vrai -chat noir, qui n'avait que la peau et les os; toutefois, un grand -feu d'esprit, et les plus beaux yeux, avec des manières hautaines: -dangereuse, artificieuse, accusée de beaucoup de noirceurs; dont -le mari était mort brusquement, et l'on en avait mal parlé, mais -qui tenait le Grand-Duc sous son joug, et l'avait comme ensorcelé. -Ce mariage, tout de politique, ne rompit donc que peu de temps -l'attachement des deux amants, et bientôt même le Grand-Duc, -qui avait introduit la princesse auprès de Mme Maria-Pia, eut -l'adresse de les lier et de les rendre inséparables, sans éveiller -chez sa femme aucun soupçon. La Grande-Duchesse était jeune, -toute neuve à Pétersbourg; elle ignorait la cour, le monde, et -avait foi en son mari. - -Deux ou trois mois après les noces, Mme Maria-Pia crut ressentir -tous les symptômes d'une grossesse. La nouvelle s'en répandit -avec éclat, et quantité de dames de noblesse visitèrent la -Grande-Duchesse, et lui firent leur cour en lui pronostiquant -qu'elle accoucherait d'un garçon. Mais on ne tarda pas à -s'apercevoir que le Grand-Duc, loin de marquer de la joie aux -féliciteurs, se montrait, sur cette matière, fort austère et -même renfrogné, répondant par monosyllabes, et parfois rompant -ouvertement les compliments qu'on lui adressait. A l'entrée même -de l'hiver, c'est-à-dire vers la fin d'octobre, Son Altesse partit -subitement pour sa terre de Biélo, emmenant la Grande-Duchesse, et -la princesse Sacha Gourguin les rejoignit presque aussitôt. - -Je me vois forcé, maintenant, d'entrer dans un détail quelque peu -minutieux, et vous demande, en cet endroit, de la patience, si -bizarre ou même rebutant que ce récit puisse vous paraître; mais -les mœurs russes sont bien loin d'être aussi polies que vos mœurs. -De plus, je m'assure, Monsieur, que la confidence que je vous -fais, pleine et entière, et ne cachant ni les choses, ni les noms, -ni les fautes, demeurera sous un secret absolu entre nous[2]. - -[Note 2: La discrétion est l'apanage de l'homme d'État. La -réunion de ses lumières, pour grande et pour variée qu'elle soit, -ne vaut en somme que par les ténèbres dont il sait à propos -s'envelopper, aussi bien dans les congrès de l'Europe que dans les -colloques d'un Parlement. - - (_Note de M. Thiers._) -] - -Le 13 janvier 1844, Mme Maria-Pia, entendant la messe en son -oratoire, car elle était demeurée catholique, par permission -spéciale du Tsar, ressentit de violentes douleurs. On l'emporta -dans son appartement; sa dame d'atour portugaise lui arrangea les -cheveux comme on les arrange en Portugal aux femmes qui vont -accoucher et qui ne doivent pas de sitôt changer de coiffure; le -médecin fut averti; on prépara les langes et le berceau, et l'on -coucha promptement la malade. - -Le Grand-Duc, quand on lui apprit l'événement, allait partir -pour la chasse au loup, avec la princesse Gourguin et plusieurs -gentilshommes de Novgorod. Il manifesta un violent dépit et -dit, comme en furie, à la camériste, qu'elle était folle et sa -maîtresse aussi. Cependant, il renvoya les traîneaux, s'excusa -auprès de ses invités, et monta chez la Grande-Duchesse. - -La nouvelle y avait rassemblé, en désordre, la petite maison -portugaise dont Maria-Pia avait été suivie: le chapelain, la -dame d'atour, deux femmes de chambre qui étaient sœurs, et les -favorites de leur maîtresse. Mais, sitôt qu'elle les aperçut, -Sacha Gourguin se récria, dit hautement que tant de monde réuni -incommoderait la malade; enfin, prenant le ton d'autorité comme -par un tendre intérêt, elle ordonna que tous se retirassent, à -l'exception du peu de gens indispensables; et pour ne laisser de -prétexte à personne, elle exhorta le Grand-Duc à donner l'exemple. -Monseigneur sortit donc de la chambre, et tout le monde le suivit. -Il ne demeura auprès de Maria-Pia que la Gourguin, Platon Boubnoff -le médecin, et une fille de service qui se nommait Agraféna. En -effet, les femmes de chambre eussent été de peu de secours, la -plus âgée ayant seize ans à peine, et toutes deux ne faisant rien -que pleurer. - -Les douleurs de Maria-Pia furent si longues et si excessives que -l'on craignit qu'elle ne pût y résister. Le chapelain fit une -exposition du saint sacrement dans l'oratoire, où les Portugaises -passèrent le jour à prier et à se lamenter. Vers le soir, au -milieu d'un violent accès, Platon Boubnoff dit brusquement que -la patiente ne pourrait jamais soutenir le travail, si elle ne -prenait un peu de repos, et avec son impétuosité, il lui présenta -à boire. A peine Maria-Pia eut-elle avalé le breuvage, qu'elle -tomba dans un sommeil léthargique, qui dura jusqu'au lendemain. -Le Grand-Duc ne se coucha pas. Il venait gratter par moments à -la porte, qu'on lui entre-bâillait, et parlait bas, tantôt à la -princesse, tantôt à Agraféna ou au médecin. Un peu après minuit, -Platon Boubnoff sortit de la chambre, et il n'y rentra que le -matin. - -La Grande-Duchesse s'éveilla enfin. Elle se crut environnée de -tous les symptômes assurés d'un accouchement, et aussitôt demanda -son enfant. Boubnoff lui répondit, d'un air étonné, qu'elle ne -l'avait pas encore mis au monde. La Grande-Duchesse se prit à -pleurer et soutint vivement le contraire, en sorte que, pour -apaiser l'extrême inquiétude qu'elle témoigna, le médecin finit -par l'assurer que la journée ne se passerait point qu'elle -n'accouchât, et même sûrement d'un fils, à en juger par les -opérations que la nature avait faites pendant la nuit. Cette -promesse parut contenter le Grand-Duc, mais ne calma point Mme -Maria-Pia, qui protestait toujours qu'elle avait accouché. - -Le château de Biélo avait pour hôte, à ce moment, un certain -comte Nadasti, avec sa femme. Celle-ci voulut visiter la -Grande-Duchesse, et, pour ne point donner prise aux soupçons, -Sacha Gourguin l'introduisit. Dès que la comtesse s'approcha, -Mme Maria-Pia fondit en larmes et lui fit part de ses angoisses, -jurant qu'elle était accouchée. Mais, par un hasard singulier, -cette comtesse Nadasti prétendit aussitôt se souvenir que dans -une de ses grossesses, elle avait eu, au bout du neuvième mois, -tous les signes avant-coureurs d'un accouchement, qui cependant -n'arriva que six semaines après. La princesse Gourguin approuva -beaucoup ce récit, et il sembla séduire aussi le Grand-Duc, mais -la Grande-Duchesse ne se rendait point. - -Platon Boubnoff, jaloux de vaincre cette dangereuse opiniâtreté, -s'avisa d'expliquer alors que l'enfant s'était présenté pour -naître, mais qu'un lien l'avait retenu attaché aux reins; et que -le seul moyen de rompre l'obstacle était que la Grande-Duchesse -fît quelque exercice violent. - -Se croyant toujours dans l'état d'une femme nouvellement -accouchée, Mme Maria-Pia refusa d'abord de courir le risque de -cette épreuve. Mais la Gourguin, le médecin et cette comtesse -Nadasti se mirent comme de concert à la presser, tandis que le -Grand-Duc, le nez contre la vitre, demeurait sans souffler mot. -Bref, l'on prêcha, l'on exhorta Mme Maria-Pia de tant de façons, -qu'elle se trouva indécise. Elle aimait tendrement le Grand-Duc et -se croyait aimée de lui; elle pensait n'avoir point de meilleure -amie que la princesse Gourguin: de manière que, cédant enfin, elle -se résigna à suivre le conseil que tous lui donnaient. - -L'apanage de Biélo, comme vous le savez, a pris son nom du lac -immense non loin duquel est bâti le château. Mme Maria-Pia se -fit habiller, couvrir de fourrures, et sortit. C'était un de ces -crépuscules à cirrus rouges et à bise glacée; il y avait, ce -soir-là, vingt degrés de froid. Platon Boubnoff monta avec elle -dans un traîneau; le Grand-Duc les suivit dans un autre. Ce fut -sur le lac Biélo, tout raboteux, tout hérissé de glaces, que l'on -promena la Grande-Duchesse, avec des cahots si violents qu'ils -menaçaient, à chaque moment, de la précipiter de son siège. Après -cette barbare promenade, on la reporta dans son lit. - -Quelques semaines se passèrent. Voyant que personne, autour -d'elle, ne se laissait convaincre par ses discours, la -Grande-Duchesse ne sut plus que croire: elle dit qu'elle mettait -en Dieu désormais son espérance, et chercha dans la religion des -motifs de consolation. Enfin, l'on commença de penser qu'elle -n'avait jamais été grosse; que séduite par son désir, elle avait -pareillement séduit le Grand-Duc et ses familiers. On citait des -exemples de femmes qui s'étaient crues grosses sans l'être, et -qui avaient nourri leur erreur pendant plusieurs mois. Tout le -monde, en un mot, fut persuadé que cette aventure était un jeu de -la nature, qui déroge quelquefois à sa marche ordinaire; et je me -rappelle qu'en ce temps-là, comme je n'avais pas encore l'honneur -d'être attaché à Son Altesse, on me demandait fréquemment mon avis -sur cette étrange affaire[3]. - -[Note 3: Il est bien vrai que j'ai de la peine à comprendre -comment Mme la Grande-Duchesse ne put pas faire partager sa -conviction qu'elle était accouchée. Car enfin, il en est -des marques naturelles, les mêmes pour la pauvreté et pour -l'opulence, qui fournissent à l'enfance son aliment, et qu'il -est impossible de récuser ou de ne point apercevoir. Peut-être -aussi Platon Boubnoff avait-il donné un violent remède à Mme la -Grande-Duchesse, pour lui faire passer le lait. - - (_Note de M. Thiers._) -] - -Le temps calma insensiblement les inquiétudes de la -Grande-Duchesse; sa douleur se réfugia au fond de son cœur. Un -fils lui naquit, puis une fille. Elle n'apprit l'engagement de -son mari avec la princesse que longtemps après ces événements. -Au reste, le Grand-Duc pressé par le Tsar, et sans doute aussi -bourrelé par sa conscience, avait rompu avec Sacha Gourguin peu -après son retour à la cour. La tristesse de Maria-Pia était enfin -éteinte par les années, quand un bizarre incident la réveilla. - -Cette servante Agraféna, complice de Boubnoff, qui, par la suite, -était entrée au service de Sacha Gourguin, et de là s'était -mariée, fut arrêtée à Novgorod, pour quelque méfait de peu -d'importance. C'était une fille maladive, exaltée et même un peu -folle, pleurant et riant sans motif, de gros yeux bleus toujours -étonnés, les pommettes extrêmement saillantes et des mâchoires de -prognathe: je la revois comme d'hier, l'ayant connue depuis son -enfance. A peine enfermée en prison, la crainte, les remords la -travaillèrent, et elle déclara au juge, qui ne s'attendait à rien -moins, qu'elle avait à faire des révélations intéressant un très -grand personnage, mais qu'elle ne parlerait pas, à moins qu'on ne -lui garantît un complet pardon. Le juge la pressa de questions, et -Agraféna, revenant sur l'événement oublié de 1844, confessa que -la Grande-Duchesse avait, en effet, accouché, mais d'une fille -mort-née, et qu'elle-même avait enterrée sous une pierre, près de -la grange de la basse-cour, à Biélo. - -Le juge fit part aussitôt à Mme Maria-Pia de l'interrogatoire -d'Agraféna: le Grand-Duc se trouvait alors en Perse, à Téhéran, -qu'il habita près de sept ans, et où mon frère avait l'honneur -de l'accompagner. La Grande-Duchesse supplia que l'on suivît -l'affaire avec chaleur, et le juge se rendit à Biélo, accompagné -d'un médecin. Mais on ne trouva ni la pierre, ni aucun indice -que la terre eût jamais été remuée; et c'est vainement que l'on -fouilla en plusieurs endroits circonvoisins. - -On eut recours à la servante. Dans un second interrogatoire, -Agraféna nia que la Grande-Duchesse eût accouché; dans un -troisième, elle avoua que sa maîtresse avait accouché d'une -môle; dans un quatrième, qu'elle avait mis au monde un fils, et -jura ne pas en savoir plus. Aussitôt après cet interrogatoire, -elle confirma ses aveux par une lettre qu'elle fit écrire à la -Grande-Duchesse: et elle reconnut en justice cette lettre, où -elle avait mis sa croix pour marque. Toutefois, dans un cinquième -interrogatoire, elle rétracta tout ce qu'elle avait confessé. -Mais au cours de ces variations, il ne lui échappa rien qui pût -incriminer aucun complice. - -L'affaire en était là, quand Agraféna mourut en prison. L'opinion -de poison se répandit vite, tant cette mort se trouvait opportune, -et l'on en donna le paquet à la princesse Gourguin. On disait que -le juge avait eu le secret tout entier, que le nom du Grand-Duc -l'avait frappé d'épouvante, qu'on avait supprimé un témoin trop -dangereux. Il faut ajouter cependant qu'à cette époque Sacha -Gourguin demeurait chez elle, sans pouvoir sortir, à pourrir de -l'hydropisie dont elle mourut six mois après, tout au fond du -superbe hôtel qu'elle s'était bâti des libéralités du Grand-Duc, -ce qui rend le soupçon fort hasardé. Quoi qu'il en soit, la nuit -se refit, après ces lueurs incertaines. La Grande-Duchesse dévora -ses incertitudes et sa douleur, et reporta ses affections sur son -fils José-Maria et sur sa fille Tatiana[4]. - -[Note 4: Mais pourquoi, se demande-t-on, Mme Maria-Pia -n'a-t-elle jamais réclamé de S. A. I. le Grand-Duc une franche -explication, qui eût terminé tant de maux? Pourquoi aussi le -grand-duc Fédor fit-il disparaître son premier-né, puisque deux -autres fruits devaient naître ensuite de cette union? Pourquoi, -après avoir aimé la princesse Gourguin jusqu'à l'excès que nous -venons de voir, l'a-t-il postérieurement abandonnée? Mais pourquoi -les hommes sont-ils hommes? A cette dernière question, il faut -s'arrêter, se soumettre, se résigner à la nature humaine... et -poursuivre ce triste récit. - - (_Note de M. Thiers._) -] - -Ce ne fut que seize ans après, dans le courant de l'été dernier, -que le mystère se trouva éclairci. Le médecin Platon Boubnoff, -qui vivait à Moscou, opulent et considéré, fut enfin touché de -remords. Ce Boubnoff, que j'ai vu maintes fois, était un petit -homme à nez effilé, demi-juif, coquin en dessous, mielleux, -perfide, respectueux, toujours emmitouflé d'une fourrure, dans -laquelle, blondasse comme il était, avec du poil follet plein -le visage, il ne ressemblait pas mal à une grande chenille -rousse. Étant aux prises avec la mort, il témoigna qu'il voulait -demander pardon à Mme la Grande-Duchesse, et lui révéler un -important secret. La Grande-Duchesse habitait alors le Hradschin -de Prague, comme elle l'habite aujourd'hui; mais au reçu de ces -dépêches, elle n'hésita pas et partit. Ce fut à elle-même que le -malheureux fit sa confession complète, en présence de Philarète, -métropolitain de Moscou, dont le caractère sacré rassurait Mme -Maria-Pia sur les récusations qui pourraient se produire. - -Voici donc la déclaration de Boubnoff. - -Il avoua que le 13 janvier 1844, vers minuit, la Grande-Duchesse -avait mis au monde un enfant mâle. Dès qu'il fut sorti du sein -de sa mère, Agraféna lui lia le nombril; mais la Gourguin, -violemment, l'arracha des mains de la servante; et déjà elle lui -enfonçait le crâne, lorsque Boubnoff intervint: et l'enfant a -toujours porté, depuis, la marque des doigts de Sacha Gourguin. - -On l'emmaillota dans une pelisse; le médecin le cacha sous son -manteau, et se glissa sans bruit hors de la chambre. - -Il passa par une poterne aboutissant au fossé du château, et -traversa le parc couvert de neige. Un traîneau l'attendait, -conduit par un moujik, qui était le galant de la servante Agraféna. - -Il faisait un froid excessif; le cheval courait et l'enfant -vagissait. Sur les trois heures du matin, Boubnoff s'arrêta au -petit village de Kourovo, chez la femme d'un nommé Juriev, que -le moujik avait prévenue dans la journée. Cette femme fit boire -l'enfant, le nettoya, car il était couvert de sang, et le mit à -coucher avec elle, sur le poêle. Boubnoff paya un mois d'avance, -mais la Juriev ne garda l'enfant que sept à huit jours, parce -que le médecin refusa de lui nommer le père et la mère, et de -lui indiquer un lieu où elle pût donner des nouvelles de son -nourrisson. - -Cette singularité se répandit dans tout le district, et fit -une telle impression qu'aucune nourrice ne voulut se charger -de l'enfant. Boubnoff se détermina donc à le confier à son -beau-frère, un Flamand de Bruges, du nom de Van Oost, qui avait, -à Saint-Pétersbourg, un commerce de lingerie. Cet homme le -prit volontiers, parce qu'on lui consigna d'abord deux mille -roubles, à valoir pour les premiers frais, et force promesses dans -l'avenir. Il nomma l'enfant Floris, qui est un ancien nom des -Flandres, et le donna pour son neveu. - -Van Oost, ayant perdu sa femme et amassé en Russie une petite -fortune, retourna dans son pays natal, emmenant le fils de -Maria-Pia. Boubnoff eut soin, de temps à autre, de lui faire -passer de l'argent, et s'enquérait de l'enfant, chaque année, -ainsi qu'il le dit à la Grande-Duchesse. Au reste, il n'incrimina -point son ancien maître, le Grand-Duc, mais seulement la défunte -Gourguin, qui, jalouse et privée d'enfants, n'avait pu sans doute -supporter que sa rivale eût cette joie. Lui-même mourut, quatre -jours après l'arrivée à Moscou de Mme Maria-Pia. - -Dans le trouble et la douleur où elle était, cette princesse -prit le parti d'aller se jeter aux pieds de son neveu, le tsar -Alexandre II, et de lui demander justice. Sa Majesté lui permit -de poursuivre l'enquête, et jura solennellement de restituer -à l'enfant, aussitôt qu'on l'aurait retrouvé, le titre et les -honneurs de grand-duc. Elle offrit même, si Mme Maria-Pia -se trouvait d'aventure à court d'argent, de contribuer aux -recherches, sur sa cassette. - -Votre Excellence touche au terme de ce long récit. Dès ce moment, -il ne fallait plus à Mme la Grande-Duchesse qu'un serviteur -tout dévoué. J'étais à elle, depuis vingt années, en qualité de -chirurgien: elle voulut bien songer à moi, et me confia la mission -de m'enquérir, à Bruges, de Van Oost. C'était en 1870, au mois -d'octobre. Je découvris, sans beaucoup de peine, les traces de -ceux que je cherchais, mais j'eus le crève-cœur d'apprendre que -Van Oost et son neveu Floris avaient quitté la Flandre depuis -trois ans, et vivaient dans votre capitale. Or, c'était le temps -où Paris se trouvait fermé, et investi de l'armée allemande. Je me -vis donc contraint à l'inaction, jusqu'à la fin de ce long siège. -Dès que la ville fut rouverte, je m'y rendis;--et voilà deux mois -que j'y séjourne. - -Grâce aux nettes indications qu'on avait pu me fournir à Bruges, -j'ai été promptement éclairci, d'abord de la mort de Jacob Van -Oost, arrivée il y a quatorze mois, puis, en gros, du sort de -Floris, fait prisonnier pendant la guerre, et interné au fond de -la Prusse, mais qui, échappé de Stralsund, a été revu dans Paris, -dès les premiers jours du mois de mars. Mme la Grande-Duchesse, à -qui j'en donnai part aussitôt, saisit avidement cette espérance: -par malheur, les nouvelles qui suivirent ne se trouvèrent plus si -flatteuses. En effet, il est impossible de douter que Floris ne se -soit rangé parmi les troupes de la Commune. Le sang illustre dont -il sort a mêlé son tempérament d'une fougue qui paraît redoutable; -et de quoi peut-on s'étonner, si, au milieu des plus impétueux -bouillons de la jeunesse, et ignorant de ses aïeux, de sa patrie -et de sa grandeur, il tente de reconquérir en quelque sorte, -par les armes, ce que la nature elle-même avait déposé dans son -berceau, mais dont les hommes l'ont spolié? Votre Excellence ne -saurait être rigoureuse pour une erreur qu'il faut presque appeler -naturelle. - -Jusqu'à ce jour, mes recherches sont demeurées infructueuses. -A chaque engagement nouveau, j'espère rencontrer Floris parmi -vos prisonniers: et telle est l'occasion qui m'a valu l'honneur -d'avoir accès chez Votre Excellence, par M. Olympe Gigot. Dans -des temps calmes, et au milieu d'une cité paisible et policée, -je l'aurais déjà découvert; mais, quand il y a des désordres, et -que l'on n'ose trop interroger, de crainte de se rendre suspect, -la tâche devient malaisée. C'est sur le hasard que je compte: -peut-être me mettra-t-il enfin le jeune grand-duc devant les -yeux. Bien qu'il me soit inconnu, sa ressemblance avec sa mère, -ressemblance presque incroyable, au dire de Boubnoff qui avait -vu des portraits de Floris, pourra aider à sa reconnaissance, et -fournir une chance heureuse de me le faire remarquer. - -Votre Excellence m'a pressé de si bonne grâce, que je n'ai pu -refuser ce récit à son désir d'être éclairée, ainsi qu'à l'intérêt -que je sollicitais d'Elle, en faveur d'un jeune homme obscur. -Mais, donnant à Votre Excellence cette marque d'obéissance, j'ose -lui demander, en retour, le plus impénétrable secret. La lecture -de ce mémoire sera donc pour vous seul, s'il vous plaît. C'est de -quoi je vous prie encore, avec toute l'instance dont peut être -capable, Monseigneur, de Votre Excellence, - - Le très humble, etc. - - - - -PREMIÈRE PARTIE - -LE PIRE N'EST PAS TOUJOURS CERTAIN - - - - -LIVRE PREMIER - - -Le mercredi 24 mai 1871, comme onze heures de nuit sonnaient, un -homme qui portait une lanterne à la main suivait, à pas lents, un -sentier désert, sur les hauteurs du Père-Lachaise. De là, on voit -Paris tout entier. - -Le ciel était extraordinaire. Une rougeur immense l'emplissait. -Au-dessous, dans la confusion des toits, des flèches, des -édifices, de grandes fournaises flambaient; mais l'incendie, -combattu tout le jour par les soldats de l'armée de Versailles, -avait, à ce moment, on ne sait quoi d'immobile. La canonnade se -taisait; les deux partis harassés faisaient trêve; la ville, -au loin, semblait déserte. Le feu, livide et comme sulfureux, -glissait sur les coupoles en silence. Nulle lumière ne sortait de -ces pâles gouffres de flamme, mais une obscurité rougeâtre qui -laissait distinguer, de toutes parts, des solitudes affreuses et -des ruines. - -L'homme s'arrêta en tressaillant. Des clameurs, des vociférations -s'entendaient vaguement, là-bas, dans la plaine semée de tombes, -où les nuages enflammés réverbéraient une lueur sinistre. -Inquiet, l'homme tendait l'oreille. Ensuite, il se remit en marche. - -Les incendies se réveillaient sous les rafales du vent d'ouest, et -d'autres, que l'on allumait, roulaient de larges fumées noirâtres -qui s'entassaient au fond du ciel. De temps en temps, le feu, d'un -bond, dressait comme un long bras de flamme, et le cimetière, -dans un éclair, s'illuminait et s'éteignait, avec ses jardins -ténébreux et ses centaines de stèles blanches. Mais, en bas, sur -le boulevard, entre les rangées d'arbres immobiles, s'agitaient -des masses obscures. Quatre canons passèrent au grand trot, puis -des bataillons défilèrent. Une joie confuse naissait à l'aspect -du vaste incendie. Il s'éleva une clameur de guerre; le profond -Paris frissonna. On entendit des voix étranges, des appels, des -clairons, des murmures, une universelle rumeur. En cet instant, la -batterie du Père-Lachaise tira. La flamme déchirait les ténèbres: -à chaque fois, la colline tremblait, et une batterie lointaine, -dont l'éclair rouge s'apercevait du côté de l'Arc de triomphe, -répondait, comme à temps égaux, coup pour coup, au-dessus de la -ville. - -Soudainement, près d'un if colossal, l'homme s'arrêta de nouveau: - ---Ami! cria-t-il... Qui est là? - -Il n'y eut point de réponse. - ---Holà! qui fife? reprit-il, avec un nasillement de juif allemand. - -Une sentinelle, vaguement visible, sous le reflet embrasé des -nuées, répliqua du milieu du sentier: - ---Non! c'est à vous de répondre!... Halte! Faites vous reconnaître! - ---Ami, ami, ami! Fife la Commune! - ---Le mot d'ordre? - ---_Roquette et otaches!_ - -L'homme en vedette proféra un juron comme réponse, puis s'avança -indolemment pour reconnaître le survenant. Il portait le -mousqueton au dos, et de la tête aux pieds était habillé de rouge, -selon la mode des garibaldiens. - ---Ah! c'est toi, Chus, maudit voleur marchand! dit-il, en haussant -les épaules. Tu viens encore ici, sans doute, trafiquer avec nos -soldats et t'engraisser de leur butin, conquis au prix de leur -sang! - ---Allons, allons, allons, allons, répliqua l'autre, qui paraissait -accoutumé à la burlesque emphase de son compagnon, fous aimez à -rire, citoyen... Mais les hapits ne sont que tu fieux trap, et -te l'archent comptant est te l'archent comptant. Che m'expose -crantement pour fous oplicher. Che fais te pien maufais marchés -afec fous et ces messieurs, fos camarates... Aussi, quand ch'ai -appris en pas que l'on allait monter ici l'archefêque et les -autres otaches que l'on a fusillés ce soir, che me suis tit: Chus, -ces pons cheunes chens font te tétommacher cette fois, car les -pelles paroles ne font pas les choux cras, et che ne suis pas -riche, citoyen. - -Le garibaldien éclata de rire: - ---Tu arrives trop tôt à la curée, puant corbeau de cimetière! -Les macchabées ne sont pas encore là... D'ailleurs, Ferré, à -la prison, leur aura fait barboter les poches... Ne faut-il -pas, reprit-il en s'animant, que les enfants perdus aient leur -pâture?... Allons donc! que les obus pleuvent et que le pétrole -ruisselle! Le prolétaire s'en moque bien! - -Et tout de suite il entonna sur l'air de la _Marseillaise:_ - - Allons, enfant des barricades, - Il est temps, secoue l'oppresseur, - Avec gloire, laisse ta mansarde, - Du rouge arbore la couleur! - -Mais derrière les tombeaux et les chapelles funéraires, un feu -de peloton retentit; de la fumée monta dans l'air. Ensuite, on -entendit deux coups secs, l'un après l'autre. L'homme rouge et son -compagnon avaient tressailli. - ---_Gott im Himmel!_ marmotta Chus. On churerait quelqu'un qu'on -fusille! - -Le garibaldien, à demi ivre, se raffermissait sur ses pieds. - ---Que les couards crèvent comme des chiens! fit-il avec -exaltation. Qu'on nous donne des rois pour les mettre en cage!... -N'ai-je pas mon bon revolver de la bataille de Dijon?... Bah! j'en -ai vu bien d'autres! - -Il se précipita, saisi d'une sorte de frénésie, et disparut parmi -les tombes, tandis que le fripier se remettait en marche, à pas -lourds, dans le sentier plein d'une boue épaisse. De grosses -gouttes, autour de lui, s'écrasaient sur les ifs et les marbres, -et tombant de ce ciel embrasé, l'on s'étonnait de leur fraîcheur. -Mais une averse, tout à coup, vint battre le vieux cimetière: -les gazons noirs, les arbres frémissaient; la pluie, blêmie par -l'incendie, dans les hautes régions du ciel, faisait, en frappant -les tombeaux, un long et affreux murmure; l'ondée roulait en -ruisseaux limoneux, aux pentes roides des chemins. Elle cessa -subitement; le terrain remonta, s'élargit; et stupéfait, le -fripier s'arrêta. - -Devant lui, au milieu d'une prairie déserte, plantée çà et là -de quelques croix, un petit feu livide vacillait. La lueur pâle -en éclairait un fédéré couché qui dormait, et une vieille femme -accroupie, à dix pas d'un cippe isolé. Devant elle, on apercevait -une mauvaise table à tréteaux, chargée de brocs et de verres. -Rien ne bougeait; le feu dardant de longs jets de gaz bleuissait -l'herbe chargée de pluie. Un chien maigre, couché à l'écart, et -qui tenait un crâne entre ses pattes, releva le museau quand Chus -s'avança, et il poussait de sourds grondements. A ce moment, la -vieille se dressa, et le survenant la reconnut: - ---Ah! c'est fous, matame Éloi! dit-il... Ponsoir, ponsoir, ma -foisine, ou plutôt ponchour, n'est-ce pas? - -La cantinière mit un doigt sur ses lèvres. Elle était rouge, -entassée, énorme, le bras charnu comme une cuisse ordinaire. - ---Doucement, doucement! dit-elle... Pauvre mignon!... Il dort là -comme un enfant Jésus... Ah! bonsoir, mon bon monsieur Chus!... -J'avais peur que ce ne fût encore un de ces maudits garnements... -Les vauriens!... les insolents! Mais je leur ai bien rivé leur -clou!... Honte à vous! je leur ai dit. Je ne suis pas une de vos -guenipes... Je servais à Sébastopol, cantinière au Ier zouaves, -et j'avais vu mourir plus de quinze cents gradés, du canon ou du -choléra, avant que vous salissiez seulement vos langes!... Voilà -ce que je leur ai dit... Car moi, vous savez bien, monsieur Chus, -comme garde de femmes en couche, appelée la nuit et le jour dans -les maisons les plus respectables, avec les clefs de tout qu'on -me donne, la confiance, les égards, j'aimerais autant voir un -crapaud, ma parole! qu'un vaurien et un insolent! - ---Allons, répondit Chus, prenez patience! Que fous est-il tonc -arrifé?... Il faut prentre patience; matame Éloi... Si tous les -fous ne manchaient pas te pain, le plé serait à pon marché. - ---Bien dit, bien dit! Vous avez dit le mot!... Si tous les fous -ne mangeaient pas de pain... Vrai! c'est ça que j'aurais dû leur -dire... Voulaient-ils pas fusiller un pauvre homme, ici, en face -de ma cantine?... Et ça devait être un brave homme, un homme -respectable et instruit... Non, non, non! je leur dis, ne m'en -parlez pas! Allez où vous voudrez, mais pas ici!... Il y avait -là le tambour Rouget, la Pologne, Éloi et deux ou trois autres. -Et toi, je dis à Éloi, grand lâche, tu permets au premier venu -d'insulter ton épouse légitime... Un bon à rien, je dis, un -gobelotteur, un _feignant_, et pas même républicain! Au reste, -on sait ce que c'est, le particulier qui épouse la cantinière du -régiment... Parfaitement, et avec honneur, qu'il me répond, mais -ça n'est pas de la politique! A ce moment, voilà les coups qui -partent... Vrai! les jambes m'en tremblent encore, et je dois -être blanche comme un drap. Et tous, ils ne savaient que répéter: -C'est un espion, mère Éloi, c'est un espion!... Lui, un espion!... -Allons donc! Un brave homme, avec l'air si poli, si honnête, -qu'on aurait eu envie de le caresser comme un toutou, ma parole -d'honneur! comme un petit bichon de dame! - ---Che fous crois, matame Éloi, dit Chus. Ces messieurs sont -quelquefois pien sauvaches... Ah! ils ont fusillé un homme!... -L'autre chour, en leur procantant, comme ch'offrais teux francs -t'une fieille montre t'archent, ch'ai cru qu'ils allaient me -téforer... Allons, che tis en plaisantant, collez-moi au mur tout -te suite! Ma fortune sera faite!... Pien, pien! ils sont cheunes, -ils s'amusent... Safez-fous quel était cet homme qu'ils ont -fusillé? reprit-il. - ---Vous n'étiez donc pas avec Just? dit la cantinière. - ---Non, che ne fais que t'arrifer au Père-Lageaise. - -La vieille haussa les épaules: - ---_Au Père-Lageaise!_ Ah! malheur! Est-il Dieu permis, -grommela-t-elle, d'arranger le français comme ça!... Mais -afin de vous dire chaque chose, c'est un pauvre homme qu'ils -ont arrêté, soi-disant espion versaillais, devant la porte -du cimetière. Paraît qu'il avait adressé des interrogatoires -suspects à des citoyennes qui dépavaient: dans quel quartier -Wrobleski commandait, si elles connaissaient le citoyen un tel, -comme si l'on était espion, pour avoir dans Paris des amis qu'on -s'informe!... Alors donc, les femmes ont couru sur lui; c'était -le moment où nous arrivions, la Pologne, le tambour Rouget, le -citoyen Pompon et quelques autres. Grâce! grâce! qu'il répétait en -s'enfuyant... _Ah! tu me demandes des grasses! je m'en vas t'en -donner une maigre!_ lui répond une citoyenne, et pan, pan, pan! -sur lui, avec son revolver... _Ah! tu me demandes des grasses! je -m'en vas t'en donner une maigre!..._ Là-dessus, nous avons pris -l'homme et on l'a amené ici, où le vieux Just a fait son jugement, -censément en justice du peuple, comme espion, au rond-point des -Anglais... Le pauvre homme! Lui, un espion!... Pour sûr, de sa -vie, de ses jours, il n'avait espionné une puce. Je n'ai jamais -été pucelle, si cet homme-là était un espion!... Le vieux Just a -fait un discours... Plus de sceptres, plus de couronnes! qu'il -criait... Bon! que nous dit le citoyen Pompon, il restera toujours -bien quelques couronnes de Vénus... Vous devriez avoir honte! -je lui dis... Fi! fi! sur votre mauvais cœur... Et le pauvre -homme qui répétait: _Je ne suis pas Français; je me réclame de -l'ambassadeur de mon pays..._ Sans compter que, rien qu'à son -accent, ça s'entendait de quinze mètres, bien sûr!... Enfin, bref, -ils l'ont condamné, et comme c'étaient la Pologne et Rouget qui -l'avaient amené, on les a chargés, par honneur, de lui faire son -exécution... Tas de manants, de malpolis! Tenez, seulement d'en -parler, le sang me monte à la figure, monsieur Chus! - -Le fripier secoua la tête d'un air pénétré. Ensuite, reprenant, -après un silence: - ---Mais, tites-moi, matame Éloi, ne sait-on pas qui était ce -malheureux? Afait-il tes pichoux, une montre? - ---Ah! les brigands!... Une montre, vous dites... Bah! que -voulez-vous qu'il lui soit resté avec des grossiers, des -garnements sans conscience comme ça? Tous pires que la bande à -Vidocq! - ---Il fautrait cepentant s'enquérir, repartit Chus... C'est -en temantant qu'on parcourt le monte... Le paufre homme aura -peut-être tes papiers pour étaplir son itentité. - ---Ma foi, à votre idée! répondit la vieille. Ça se peut que vous -ayez raison, monsieur Chus. Allons le visiter, si ça vous fait -plaisir..... Oh! c'est facile, il n'est pas loin! - -Et vivement, tandis que l'autre la suivait avec une torche, la -cantinière alla lever, à quelques pas de là, un lambeau d'étoffe -sanglante dont elle avait recouvert le cadavre. Le mort gisait, -les bras en croix, sous le cippe de marbre isolé au pied duquel il -était tombé; ses cheveux gris traînaient, épars, dans la boue et -l'herbe mouillée, M. Chus bredouilla de vagues paroles, la grosse -femme se signa, puis ils demeurèrent silencieux. A ce versant -de la colline, l'incendie ne se voyait plus. Seules, les nuées -embrasées laissaient tomber une clarté confuse sur le champ des -tombeaux. - -Subitement, M. Chus tressaillit: - ---Seigneur tu ciel! murmura-t-il... Que feulent tire ces -taplettes, tans sa main? - -Il venait de poser sa torche contre l'urne qui couronnait le -cippe. La flamme frappait son long nez busqué, sa barbe noire et -drue, ses lourdes paupières. - ---Quelles tablettes?... Voyons, montrez! fit Mme Éloi, tandis que -le fripier se baissait. - -C'était une vieille trousse de chirurgien, d'un maroquin usé et -éraillé. Elle ne contenait ni lancettes ni scalpels, mais une -liasse de papiers, cinq ou six lettres et des parchemins. - -Le fripier déplia l'une de ces feuilles. Les deux côtés en étaient -couverts d'une écriture singulière, et l'on voyait, au bas, des -sceaux officiels de cire jaune, avec l'aigle à deux têtes. - ---Oh! oh! tu russe! marmotta Chus. - -Il examina plus attentivement les papiers tombés entre ses mains. -Alors, il aperçut ces mots, tracés sur une page volante: - - A QUI TROUVERA CECI - -_Renvoyez, je vous en conjure, les lettres et les autres documents à -l'original du portrait, à Prague, en Bohême._ - -_Renvoyez aussi le portrait. Une mère le destinait à son fils._ - -_Ne vous souciez pas de la valeur du boîtier d'or. Mme la -Grande-Duchesse donnera vingt fois pour récompense ce qu'un marchand -en pourrait payer._ - -_J'écris ces lignes en cas qu'il m'arrive malheur._ - -C'était tout: pas de signature. - ---Renfoyez les lettres... Pien! dit Chus lentement... Renfoyez -aussi le portrait... Quel portrait?... Che ne fois pas te portrait! - -Mais, en palpant le maroquin, le fripier y sentit sous ses gros -doigts un objet dur et de forme ronde, dans un compartiment caché. - -Il fouilla cette poche et en tira une boîte d'or, du diamètre à -peu près d'une montre et plate comme un écu. - -Elle s'ouvrait à ressort. - -Il l'ouvrit. - -La boîte montra aux regards le portrait d'une jeune femme. - -Elle était brune, le teint mat, les yeux profonds et lumineux. Un -joyau de pierreries fermait son corsage de cour, brodé d'aigles -à deux têtes, sans nombre, et elle portait dans les cheveux un -diadème de brillants. On voyait, gravée sur le boîtier d'or qui -faisait face à la peinture, une couronne impériale. Au-dessous, se -lisaient ces mots: - - _Maria-Pia_ - _Grande-Duchesse de Russie_ - _1844_ - ---Encore une, reprit la cantinière, à qui les rentes n'ont rien -coûté... Une belle femme, c'est certain!... Bah! bah! va ton -chemin, la vieille! Toutes ces princesses peuvent bien se faire -tirer leur portrait avec des aigles et des diamants dessus, mais -il leur est plus difficile d'être la nuit, dans les cimetières, en -compagnie des gens qu'on fusille... - -Elle s'interrompit, les yeux béants, puis clappa de la langue et -poussa une exclamation. - -Le brocanteur, étonné, la regardait. - ---Passez-moi le médaillon, dit-elle... Ah çà! est-ce que je -deviens folle?... Passez-moi donc le médaillon, monsieur Chus! - -Elle considérait alternativement le portrait qu'elle tenait en -main et le soldat couché devant le feu. Ensuite, venant à cet -homme, Mme Éloi le dévisagea. - -Il était brun, avec le teint mat, et des cheveux bouclés et -noirs. Sa tête reposait sur son bras ployé, que soutenait un bloc -de marbre; ses armes gisaient auprès de lui. Il dormait tout -enveloppé d'un large manteau militaire, s'agitant, balbutiant dans -son rêve, et si écrasé de fatigue que la lumière ni le bruit des -voix ne le tirait de son sommeil. - ---Jésus m'entende! s'écria la vieille... Il y a là quelque -mystère... Bien que sa figure soit d'un homme, il a cependant -le visage d'une femme, et, bien qu'il ressemble à une femme, -je vois, parbleu, que c'est un homme!... Pour l'amour de Dieu, -débrouillez-moi ça! - ---Que tites-fous? balbutia Chus. - ---Ce que je dis? Ah bien! j'espère, c'est assez clair... Si l'on -ne comprend pas le langage d'un pays, qu'est-ce que j'y puis, ma -parole?... Un nez n'est pas plus pareil à un nez que ce jeune -homme à la princesse qui est peinte sur le médaillon... Oh! j'ai -encore de bons yeux... Son sexe d'homme mis de côté, on jurerait -voir la princesse. C'est une chose bien étonnante... Deux -gouttes d'eau, ma foi, deux moitiés de pomme!... C'est une chose -surprenante... Tenez, voyez plutôt, monsieur Chus! - -Et, lui présentant avec triomphe le portrait de la boîte d'or: - ---Le nez, le front, les joues, tout pareil! poursuivit la -cantinière, à voix basse. La bouche, la couleur des cheveux... On -devrait payer pour voir ça. Si c'était joué sur le théâtre, on -n'y voudrait pas croire, bien sûr... L'excellent cœur! A peine -réveillé... Toutefois, minute! reprit-elle. Ça ne serait-il point -lui faire offense? Car ce n'est guère le temps, dans ce moment -ici, de ressembler à des princesses... Ça pourrait le fâcher, -comprenez-vous? Il vaudra mieux ne rien lui dire. - ---Sans toute, sans toute, répondit Chus. Quel est ce cheune homme? -Le connaissez-fous? - -La cantinière se mit à rire: - ---Lui! si je le connais?... Ah bien! que le bon Dieu bénisse son -bon cœur!... C'est le plus honnête jeune homme qui ait jamais fait -la croix sur le pain... J'ai connu des ducs, des marquis, ajouta -Mme Éloi, même des cent-gardes de Napoléon, et pas un n'avait si -bonne tournure... Pauvre mignon!... Aussi doux qu'un agneau!... -Une femme irait à travers les bombes et la mitraille, pour un si -bon cœur. - ---Pien! pien! pien! repartit le brocanteur. Mais te quel pataillon -est-il? Par quel hasard se troufe-t-il ici? - -La cantinière se récria: - ---Comme vous me demandez ça! on dirait que votre chemise brûle... -Est-ce que vous êtes si pressé? Je ne suis pas une Cosaque ou une -Prussienne, entendez-vous! et je n'ai pas besoin de schlague pour -répondre... Allons, c'est bon, c'est bon, monsieur Chus; je ne -vous en veux pas, pour sûr!... Eh bien donc! on m'a dit son nom; -mais, pour les noms, j'ai si mauvaise tête!... Enfin c'est lui, il -y a quelque temps, qui a repris le fort d'Issy. Les Versaillais -l'ont repris depuis; et, à partir de ce moment, voyez-vous, je -n'ai plus eu bonne idée pour la Commune; mais, comme je vous le -disais, c'est lui qui l'a repris. Et j'ai souvent été là-bas, du -temps qu'il y commandait. Voilà qu'un jour, en plaisantant: Ah! -madame Éloi, qu'il me dit, ils ne vous règlent pas leurs comptes, -qu'il me dit,--et je sais pourquoi il me disait ça,--mais Thiers -leur réglera le leur; et il fallait les voir tous rire. _Présent!_ -fait un obus qui arrive, et voilà quatre de mes lascars par -terre... C'est le lendemain, par trahison, que nous avons reperdu -Issy, et il s'en est allé servir avec son ami Wrobleski, à la -Butte-aux-Cailles. Et même je ne l'avais pas revu depuis le matin -de l'obus; car, tenez, je le disais encore hier à Éloi. Mais, -ce soir, il est arrivé pour savoir si Montmartre était pris, à -cause que le bruit en circule, et pour prévenir le vieux Just de -tirer contre le pont d'Austerlitz, où les Versaillais ont des -canonnières... Comme il m'a dit qu'il avait faim et que voilà deux -nuits qu'il ne dormait pas: Tiens, mange, mon beau coq mignon, je -lui ai dit, et une fois qu'il a eu mangé, il s'est endormi près du -feu... Mais, attention, il se réveille! - -En effet, le dormeur prononçait des paroles confuses; puis, il -ouvrit les paupières et se dressa. Des gouttes de sueur lui -tombaient du front, ses mains pâles tremblaient de fièvre. La -cantinière s'avança vers lui. - ---Allons, à merveille, fit-elle. J'allais tout justement vous -réveiller, comme vous me l'aviez commandé. - ---L'air est âpre, répondit le jeune homme. La rosée de la nuit m'a -glacé... Ah! quelle heure est-il? - ---Eh bien, il ne doit pas être fort loin de deux heures... Mais, -ma foi, écoutez, monsieur. Tout beau garçon que vous êtes, je ne -voudrais pas vous avoir pour camarade de lit, bien sûr!... Non, -non! Ce n'est pas ça que je veux dire. Ce n'est pas ce que vous -pouvez penser... Mais vous parlez, vous vous tournez, vous vous -agitez, comme un cheval sous son collier, ma foi!... oui, comme un -cheval qui regimbe. - -L'homme, les yeux vaguement fixés à l'horizon, agrafait son lourd -ceinturon. Il reprit, en secouant la tête: - ---J'ai fait un rêve, madame Éloi, un rêve si horrible et si noir, -que j'en frissonne encore, à présent. - ---Un rêve! s'écria la cantinière... Oh! monsieur, racontez-le, je -vous prie. J'aime tellement entendre les rêves!... Mon Dieu! mon -Dieu! je pourrais rester des heures entières à en écouter... Oh! -racontez-le, je vous prie. - ---Eh bien soit! commença le jeune homme... Il me semblait que je -marchais dans un grand cimetière, qui était semé d'os humains... -Et, tout en marchant, je me disais: Pourquoi ma mère tarde-t-elle? - ---L'excellent cœur! interrompit Mme Éloi... Mais je vais vous -dire. La pauvre dame est peut-être malade... On a vu des choses -pareilles... Oh! il y a des choses extraordinaires! - ---Non! répliqua-t-il, je suis tout seul, sans famille; je n'ai -jamais connu ma mère... Mais soudain, la terre a tremblé, et il -me semblait pénétrer dans une sorte de caveau, où se trouvaient -des cercueils découverts. Ces cercueils contenaient des cadavres, -hideux, gonflés, demi-pourris, sur lesquels je voyais ramper -des mouches. Et une voix invisible chuchotait: Voici ta mère! -voici ta sœur! voici ta femme! voici ton père!... Alors, mes -os se sont glacés et mes cheveux se hérissaient. Maintes fois, -je m'efforçai de fuir, mais je sentais mes pieds cloués au -sol: et mes regards plongeant, malgré moi, dans le caveau qui -se reculait, y découvraient indéfiniment d'autres cadavres et -d'autres cercueils. Puis, la terre se souleva lentement, de place -en place, comme le dos d'une prairie sous l'effort souterrain -des taupes. Ces éminences se multiplièrent, et jusqu'au bout de -l'immense plaine, j'apercevais de tous côtés des fronts, des -crânes, des faces blêmes qui perçaient la terre, plus frémissants, -plus nombreux que les bulles sur les étangs, quand il pleut... -Les squelettes surgissaient en foule; je les voyais s'évader hors -des fosses, en s'aidant de leurs bras décharnés. Ils ricanaient, -levaient au ciel des orbites vides, chancelaient sur leurs -pieds d'ossements. L'air rougeâtre fumait autour d'eux; le sol -bouillonnait comme de l'eau... Et tout à coup, il m'a semblé que -les spectres m'apercevaient. Alors, ils ont poussé une clameur -effroyable, et tout tremblant, je me suis réveillé. - ---Seigneur Dieu, dit la cantinière, voilà un rêve... J'en ai la -chair de poule, ma parole!... Tenez, sentez là, sur mon bras... -C'est plus gros qu'une tête d'épingle. - -Mais un obus passa en sifflant, au-dessus de la prairie déserte, -et alla éclater cent mètres plus loin, dans les terrains de la -fosse commune. La grosse femme leva la tête vers le ciel: - ---Diantre de la prune! exclama-t-elle... Ah bien! est-ce qu'on -nous joue des farces?... Ça nous vient-il de la lune, à présent? - ---Montmartre est pris, Montmartre est pris! s'écria le jeune -homme. Ils nous bombardent de là-haut! Wrobleski était bien -informé... Madame Éloi, courez, dites à Just... Ils vont nous -écraser de là, comme on écrase un loup, dans une fosse... Trahis! -trahis! vendus à l'ennemi!... Nous sommes aussi morts que ceux -qui sont là! poursuivit-il, en frappant la terre du pied... Qui -commandait là-haut?... Allons, partons! - ---Excusez! reprit Mme Éloi... Qu'est-ce que je dois dire à Just? - ---Quoi? Que voudriez-vous lui dire? - ---Je ne sais pas... Vous m'avez dit: Courez, dites à Just... - ---Non, c'est inutile! répondit-il. Tout d'abord, je dois prévenir -Wrobleski. L'un de ses hommes attend mon signal, posté dans la -lanterne du Panthéon... Ah! nous sommes trahis, madame Éloi... -Quelle duperie que l'espérance!... Allons, versez-moi un coup -d'eau-de-vie!... Si Delescluze était un homme... Bah! nous sommes -perdus, c'est certain... Versez, emplissez jusqu'au bord... Bonne -femme, si tu pouvais réconforter de même notre cause et lui -remettre du cœur au ventre!... Ils ont fusillé l'archevêque... -Allons, partons! - ---Oui! partons, partons fite! dit Chus. Foilà une ponne parole! - -A ce moment, il leur parut qu'il s'élevait tout auprès d'eux une -vague plainte, un gémissement. Mme Éloi resta béante, tandis que -le fripier s'arrêtait. - ---Jésus!... Qu'est-ce que c'est? - ---On dirait un râle... - -Tout faisait silence maintenant, et ils se regardaient l'un -l'autre. La lanterne que haussait Chus projetait au loin, sur la -prairie, de monstrueuses têtes noires et des ombres immobiles. - -Le bruit s'éleva de nouveau, faible, bas, poignant comme un -sanglot. Soudain, Mme Éloi s'écria: - ---C'est lui, c'est l'homme! je parie... le pauvre homme, le -fusillé!... Ah! miséricorde! Il n'est pas mort! Ils l'ont manqué, -ils l'ont manqué, je parie ma tête qu'ils l'ont manqué!... Vite le -falot, monsieur Chus... C'est ça... Ils l'ont manqué, le pauvre... -Les bons à rien! les maladroits!... Tenez, mettons-le là. - -Chus s'approcha, sa lanterne à la main. Mme Éloi, agenouillée, -soulevait la tête du moribond. Tous trois faisaient cercle autour -de lui. - ---C'est pourtant malheureux, dit paisiblement le fripier, -t'assister à tes choses pareilles... Le saint cantique a pien -raison: _Oh! que c'est une chose ponne et une chose agréaple -que les frères temeurent unis ensemple! C'est comme cette huile -exquise, répantue sur la tête, qui tescend sur la parpe t'Aaron et -qui técoule sur le pord te ses fêtements!_... Foyez-fous, matame -Éloi. Un homme qui aime à tuer peut se régaler, quand il est -soltat... Moi, ce n'est pas mon caractère! - ---L'obus! l'obus! cria la cantinière. Gare! gare! gare! A plat -ventre! - -Une forme de flamme et de fer s'abattit, éclata et se dispersa au -milieu d'un jet de tonnerre. Tous se relevèrent en silence. - ---Dépêchons, reprit alors le jeune homme... Madame Éloi, vite, -ôtez au blessé ces entraves. Humectez ses lèvres d'un peu d'eau.. -Et toi, aide-nous, citoyen, au lieu de rester à claquer des -dents... Hé quoi! tu as donc peur de mourir? Remue-toi, misérable -lâche!... Vite! arrache avec moi ces longs pieux... Il nous faut -transporter ce blessé dans un endroit moins exposé... Arrache-moi -ces pieux, te dis-je! - -Il fit, en les entre-croisant, une sorte de civière, sur laquelle -il jeta son manteau. On plaça dessus le moribond, et les deux -hommes, le portant, se mirent en marche. - -Tant qu'ils furent dans cette plaine, les obus s'abattirent autour -d'eux. Le fripier jetait de tous les côtés des yeux hagards, et à -chaque moment paraissait près de s'évanouir. Ils arrivèrent ainsi -à l'avenue des Anglais, et hors du tir, Chus respira. Une masse -haute et ténébreuse se dressait au bout de l'allée. C'était le -mausolée du maréchal Victor, duc de Bellune, vers lequel ils se -dirigeaient. On distinguait les créneaux d'une tour, et un drapeau -qui se gonflait au vent, sur son sommet. - -Mais des fédérés en se hâtant, d'autres ensuite qui couraient, se -jetèrent dans le chemin. On entendit des heurts de roues, et à la -lueur d'un grand fanal rouge qu'un enfant balançait au bout d'une -perche, quelques hommes armés débouchèrent d'un sentier montant et -tortueux. Ils entouraient tumultueusement, en les poussant et les -tirant, deux charrettes à bras, pleines de cadavres. Sous la lueur -sombre du falot, on apercevait les corps pêle-mêle, des torses -tout roides de sang, des tonsures, des bouches béantes. Derrière -eux, hurlaient et ricanaient des soldats à mufle de tigre; -d'autres, sur un cou long et grêle, balançaient une tête aplatie -comme celle de la vipère. On voyait des fronts de taureaux, des -profils de porcs, de boucs, de béliers, des faces barbues de -singes qu'empourprait le reflet de quelque torche, vacillante -au vent de la nuit... Puis, quand ils eurent défilé, apparut un -homme, tout hors d'haleine. Il portait une écharpe rouge, insigne -des membres de la Commune, et criait, forcené de fureur: - ---Qu'attendent-ils?... Lâches! traînards!... Leur batterie ne tire -pas... Aux gares, aux prisons, aux églises! - -Ensuite, avisant tout à coup le jeune homme pâle aux cheveux -noirs, arrêté sur le bord de la route: - ---Ah! te voilà, toi! embrasse-moi! et il se jetait à son cou... -Que les flammes s'élèvent plus haut! dit-il en regardant Paris. -Que les canons crachent leur mitraille, jusqu'à ce que tout soit -en poudre!... Rigault mourra; il l'a juré. Il va sauter avec -la préfecture!... J'ai dit adieu à ma femme, à mes enfants... -Ce n'est pas moi que tu vois, c'est mon ombre... Embrasse-moi! -Je leur disais bien que l'on pouvait compter sur toi... Nous -allons enterrer les otages... Les as-tu vus passer dans les -charrettes?... Deguerry, Bonjean, l'archevêque?... Hein, camarade, -grande nouvelle!... Apprêtez armes! En joue! Feu! Et voilà... -Ç'a été fait ce soir, sur les huit heures. Théophile Ferré est -l'homme. Hurrah pour lui!... Ho! ho! Entends-tu leurs églises? -Comme elles s'époumonent à sonner notre glas! Paris en feu nous -servira de catafalque... Ha, ha, ha! Nous aurons pour cierges -quatre-vingts tours embrasées... Bravo, bien tiré, canonnier! -Brûle, brûle, brûle, ville maudite! Fais une flamme gigantesque de -tes masures, de tes palais, de tes théâtres, des sièges des juges, -des confessionnaux!... Qu'il n'y ait plus rien! Non, ni Dieu, ni -maître!... Hein! il y a longtemps que le monde n'avait vu une -pareille nuit! - -Une pluie de cendre brûlante s'éparpilla sur les arbres autour -d'eux, et sur le vaste cimetière. Alors, le fédéré cria, avec un -effroyable ricanement: - ---Ramassez-en! ramassez-en! Demain, c'est tout ce qu'il restera à -prendre de Paris! - -Et il s'éloigna en vociférant, et tirant des coups de son revolver. - ---Voilà un vrai gars! fit Mme Éloi, tandis que Chus revenait se -placer à l'arrière du brancard... Un vrai gars, quoi!... C'est -comme un zouave! - -Le jeune homme eut un pâle sourire: - ---Oui! ces Gascons! reprit-il amèrement... Ils bavarderaient -encore, je crois, avec le couteau dans la gorge... J'ai rencontré -hier celui-ci... Que me disait-il donc?... C'était au moment de la -nuit où les Tuileries s'allumaient; ses propos ne m'intéressaient -guère. Voyons... Il me parlait d'un étranger qui me recherche dans -Paris... L'a-t-il dit, ou bien l'ai-je rêvé?... Mon esprit est -comme une eau trouble... Je ne sais plus... Bah!... Marchons! - -Arrivés au bout de l'avenue, ils tournèrent l'angle du tombeau -Victor. Leurs pieds buttaient contre les dalles tumulaires. -Au-dessus de leurs têtes, le mausolée élevait son massif crénelé, -que surmonte une tour carrée; des arbres de lilas l'environnaient. -Ils passèrent devant la grille d'un escalier extérieur qui mène à -la plate-forme de la tour, puis s'arrêtèrent, en déposant l'homme -blessé au bas du mur. - -Il avait les paupières fermées, les bras pendants: la mort était -sur ce visage. On voyait les sourcils froncés, les tempes ridées -sous les cheveux gris, les pommettes osseuses et décolorées. Du -sang souillait sa longue barbe grise. - ---Le pauvre homme! dit la cantinière. Il ne tardera pas, je crains -bien, à faire un pâté pour les vers... Cependant, vous savez, tant -qu'ils n'ont pas ratissé leurs draps avec la main, et que leur nez -ne s'est pas pincé, il reste encore de l'espoir... Et tenez! Il -marmotte, l'entendez-vous?... Ils sont quelquefois étonnants... -Allons, tout juste!... Il se réveille. - -Le mourant ouvrit les yeux, en s'agitant avec effort. Des mots -entrecoupés s'échappèrent de ses lèvres. Il avait le délire; et -dans sa fièvre, les scènes d'un drame mystérieux se succédaient -devant ses yeux, par hallucinations rapides: - ---Si vous savez où il se cache, dites-le-moi, je vous en -conjure... Moi, un espion! non! non! jamais!... L'Europe entière -désigne les Français comme un peuple vaillant et généreux... On -dit: poli comme un Français, brave comme un Français... A Bruges? -Non! il est à Paris!... Hélas! comment le découvrir? Toutes les -étoiles se sont éteintes! - -Le moribond roulait des yeux vitreux, et il balbutiait, en -répandant de l'écume sur sa barbe. Tout à coup, il jeta un cri: - ---C'est lui! je le vois... là, en charrette!... Ah! qu'il est -pâle! Ses deux yeux sont comme deux fontaines de sang... La foule -se presse... Écoutez! les trompettes sonnent... Ho! des éclairs -jaillissent, une trombe de feu... Je suis trop près de l'échafaud. -La flamme m'a brûlé au visage... Le sol vacille... l'air bouge -comme une toile ardente... Voyez! voyez! Il s'agenouille... Par -pitié, par pitié! sauvez-le!... Ho! la hache!... Ah! horreur! -horreur!... Le sang jaillit! Tout est ténèbres à présent. Heu! je -n'entends plus rien qu'un bruissement, un chuchotement de fantômes. - -Il se soulevait à demi, en tendant l'oreille avec terreur. Il -reprit, les lèvres grelottantes: - ---Ho! ho! ho! ho! partout des cadavres... Les rues sont pavées -d'yeux de morts... C'est l'enfer, les fournaises flamboient... -Comme ils rugissent, les damnés!... Regardez! voici des -tisserands!... Ah! ah! ah! ils me passent des cordes dans tous les -membres, pour me descendre au purgatoire... Le ciel brûle... ho! -ho!... Il en tombe des cataractes de sang bouillant... Ne dansez -pas autour de moi!... Vous êtes des démons, je le sais... Ils ont -des corps et des habits de femme; mais je n'aperçois pas les âmes, -les âmes! - -Le mourant poussait des râles affreux qui déchiraient ses côtes et -sa poitrine. Bientôt sa tête s'inclina; un sang vermeil lui coula -de la bouche; la sueur inonda tout son corps, et il paraissait -accablé de torpeur. - ---Il dort! dit le jeune homme, à voix basse. Je m'en vais faire -le signal à Wrobleski... Donnez-moi la torche, madame Éloi! Et -toi, approche, citoyen... Voyons! Est-ce que tu rêves? Trouve-moi -deux hommes qui porteront ce blessé à quelque ambulance... Mais il -me faut d'abord prendre la fusée, que j'ai cachée près d'ici, en -arrivant. - -Le fédéré se dirigea vers une tombe marquée d'un signe, au moyen -de branches nouées. Il se baissa, tâtonna sous les pierres, et -revint à la tour Victor. Ensuite, poussant la grille roulante, il -gravit l'escalier qui monte au flanc du mausolée: et tout droit -sur cette plate-forme, avec la ville et l'horizon devant les yeux, -il regarda. - -Le ciel avait un aspect terrible. Des fumées, emportées par le -vent, s'y suivaient, en troupeaux de monstres embrasés, tandis que -les pointes des flammes s'élançaient impétueusement dans l'air -frémissant. L'incendie, au cœur de Paris, se roulait, en enserrant -la ville, ainsi qu'une torche liée à une roue tourne avec elle. Le -Palais-Royal flamboyait; les Tuileries, éventrées, vomissaient une -éruption éblouissante; la rue Royale illuminait tout l'occident. -Mais sur la rive gauche du fleuve, le quai d'Orsay, la rue de -Lille, le palais de la Légion d'honneur ondoyaient en nappes -vermeilles, cependant qu'à l'est, l'Hôtel de ville brûlait d'un -bloc, massivement. Tout l'horizon bouillonnait de fournaises, -d'explosions, de rauques grondements. Paris semblait flotter sur -une mer de lave. Çà et là, le réseau des rues creusait, parmi la -nappe écarlate, de profonds ravins de ténèbres. On apercevait -comme proches des points lointains, l'angle d'un mur, une fenêtre, -des cimes d'arbres, un tuyau bizarre, sur un toit. Certains -endroits paraissaient tout blancs; on eût dit que d'autres -ondulaient, sous la rougeur incandescente. D'énormes volutes -enflammées bondissaient comme un globe qui crève; des cornes de -feu tout imprégnées d'essence ou d'huiles de peinture fondaient -en de grandes stries vertes, orange, violettes ou d'un bleu de -soufre. Alors, dans le brasier colossal, volaient des millions -de flammèches; une poussière dévorante de taches rouges et de -braises ensemençait le firmament; de la cendre ardente pleuvait; -les torsions du feu irrité devenaient frénétiques; l'air faisait -une clameur de tempête. Et, tout mêlés à cette horreur, haletants, -livides, éperdus, M. Chus et la cantinière crièrent, au bas du -mausolée: - ---Hourra! hourra! Vive la Commune! - -Le regard du jeune homme s'attacha sur le dôme du Panthéon. Il -se dressait en face de la tour, puissant, tranquille, démesuré. -Alors, fixant la fusée de signal entre deux pierres d'un créneau, -le fédéré l'alluma de sa torche. Un trait flamboyant s'élança, -et creva au zénith, en larges étoiles vertes. L'homme, ensuite, -attendit la réponse. - -Il apercevait, au fond des rues, comme à des distances -incalculables, les Versaillais et ceux de la Commune, derrière des -pavés entassés. D'autres survinrent tout à coup, et la bataille -se rétablit. Les canons tonnaient comme la foudre; les balles -pétillaient comme une grêle de fer. A travers la clameur du tocsin -et le roulement des artilleries, le son aigu des fusillades -perçait l'air. Un fracas épouvantable s'éleva, et les deux peuples -se heurtaient, comme la mer se heurte à la mer, dans la rafale. -Beaucoup de cadavres gisaient; l'aurore poignait à l'orient. Çà et -là, des femmes éperdues s'enfuyaient avec les bras levés: elles -apparaissaient lointaines, aux profondeurs de l'abîme ardent, sur -des places rouges et désertes. Des chevaux furieux galopaient; -des chiens se sauvaient, en hurlant. Les injures, les râles, les -cris de guerre, les tambours, les vociférations, enveloppaient -les combattants dans un ouragan de bruit. Les tours, les dômes -chancelaient, croulaient, se fendaient en éclats; les arbres des -parcs suaient sous le feu; la cité révoltée sifflait et rugissait -comme une bête aux abois. Tout flambait. L'amas des maisons -ressemblait à un nuage rouge, d'où sortait, en tonnant, le bruit -du canon, impétueux, déchirant les cervelles, et faisant saigner -les oreilles. - ---Ma poitrine se gonfle, murmura le jeune homme; mes cheveux -se dressent sur mon front... Que de fois les siècles futurs se -représenteront le grand spectacle auquel j'assiste en ce moment! -Que de fois il sera célébré, pour le rêve des hommes d'alors, dans -des idiomes encore à naître!... Allons, tonne, rugis, volcan!... -Jaillissez, flammes aveuglantes! Dômes bourrés de poudre, sautez! -Que Paris brûlant se soulève et s'écroule, comme une montagne de -feu! - -Il reprit, avec un rire amer: - ---Et pourtant, même dans le mal, l'homme n'étend pas loin son bras -débile. Maintenant, à quelques lieues d'ici, les oiseaux dorment; -la forêt verte est froide de rosée, le fleuve berce ses eaux -grisâtres, un cri joyeux de coq monte dans l'air, et les femmes, -à cet appel, pressent vaguement leur enfant contre la tiédeur du -sein maternel. Cette aurore, pour le monde entier, sera semblable -aux autres aurores... O jour, ô lumière, salut!... Je t'adresse -ici un dernier adieu, car il n'est plus rien de commun entre nous, -si ce n'est le peu de temps qui me reste, avant de trouver la mort -désirée. - -La lanterne du Panthéon s'illumina en ce moment, d'une flamme -rougeâtre. C'était le signal de réponse au signal de la tour -Victor. Le jeune homme leva les yeux; puis, poursuivant: - ---Ai-je peur?... Non! mon âme est calme. La tâche est finie, le -but est atteint!... La terre m'a fourni, cette nuit, mon dernier -lit; je ne lui demande plus rien qu'une tombe... A quoi bon la -vie, en effet, s'il n'y a aucun remède à mes maux? Qu'est-ce -qu'un jour ajouté à un jour peut m'apporter de félicité, puisque -mon cœur est à un amour sans espoir, puisque jamais je ne -posséderai ce que je désire, puisque je ne crois plus en des temps -meilleurs?... J'avais peur de la mort, quand j'étais enfant. Son -effroi, je me le rappelle, m'a bien souvent réveillé la nuit, et -tenu glacé et palpitant. Elle me semble maintenant un oreiller -pour ma tête lasse, une auberge pour mes os fatigués... Ah! il n'y -a rien en nous et autour de nous, que des ombres!... La réalité -est un songe, que nous faisons les yeux grands ouverts. - -Les prunelles fixes, il restait songeur, regardant sans les -voir, au-dessous de lui, les deux charrettes des otages, arrêtées -dans le campement des artilleurs du Père-Lachaise, parmi les tas -d'obus, les gamelles, les tonneaux de cartouches défoncés. La -multitude se pressait. De temps à autre, un coup de feu partait, -suivi d'une clameur forcenée. Puis soudain, un fédéré de taille -lourde et colossale bondit sur un grand sarcophage, et levant avec -ses deux bras, aussi haut qu'il put le lever, un des cadavres -en soutane violette, l'homme présenta orgueilleusement à Paris -révolté, bergerie de tigres et de loups, le cadavre de son pasteur. - -Un fédéré se prit à danser. Il jonglait avec son fusil, et -une femme, en canezou blanc, l'écharpe ponceau par-dessus, et -un yatagan de vermeil brimbalant sur sa jupe trouée, s'avança -vis-à-vis de lui, en faisant des postures obscènes. Au même -moment, les six canons en batterie au bord du talus tirèrent à -toute volée, et dans la poudre qui montait, sous l'horrible lueur -déployée comme un immense voile rouge, une ivresse les entraîna. -Hommes, femmes, vieillards, tous, pêle-mêle, formèrent une large -ronde, où l'on voyait tourbillonner des multitudes de crinières, -de barbes, de prunelles étincelantes. On enleva la bonde des -tonneaux: deux chaudrons reçurent le vin noir. Les danseurs s'y -plongeaient la face, puis repartaient, plus furieusement. Un -nègre, en manteau de spahi, tout roidi de pétrole, se roulait la -tête d'une épaule à l'autre; cinq ou six prostituées, habillées -de satin jaune et vert, et leurs seins énormes couverts de fard -blanc, bondissaient, retroussées jusqu'aux cuisses. Bientôt, les -femmes entrèrent en démence. Écumantes, le sabre au poing, elles -hurlaient, frappaient l'air, se tordaient comme des Ménades. -Plusieurs se prirent de querelle, et l'une d'elles tomba aussitôt, -l'épaule presque détachée d'un revers de sabre. Mais son ennemie -se rua, et le pied posé contre son flanc, elle arracha le bras et -le jeta au loin. Alors toutes, se précipitant, mirent la victime -en morceaux, la hachant, la déchirant de leurs sabres, l'une -emportant un pied, l'autre une main. Puis, riant frénétiquement, -elles se jetaient, comme des balles, les membres palpitants, et -de hideux lambeaux sanglants pendaient aux grilles des tombeaux -et aux branches. Une femme saisit le cœur, le fixa au bout de -sa latte, et elle courait çà et là, à travers la ronde, en -vociférant: A deux sous, le cœur de Jésus! tandis que sous le ciel -de flamme, la danse furibonde continuait. - -Mais des cris s'élevèrent au bas de la tour: Arrêtez-le! -arrêtez-le!... Un râle saccadé monta de degré en degré, et l'homme -blessé, échappé des mains du fripier et de la cantinière, apparut -sur la plate-forme, hagard, terrible, couvert de sang. - ---Doux Jésus! exclamait Mme Éloi. Sainte Vierge! Son accès le -reprend! - -Elle arrivait suante, haletante, et derrière elle, Chus montra son -visage barbu. Cependant le blessé, fou de terreur, se débattait -entre les bras du jeune homme... Tout à coup, il se prit à crier: - ---Floris! Floris! Floris!... Au secours! - -Le fédéré tressaillit, et se reculant violemment: - ---Qui m'appelle?... Ah! qui êtes-vous?... D'où vient que vous -savez mon nom? - -Il avait lâché l'inconnu, et sur le sommet de cette tour, les -flammes lui donnaient au visage. Le blessé s'arrêta saisi -d'effroi, et il dit en balbutiant: - ---Oui, je me rappelle vos traits... Il me semble que je vous -connais... Vous avez les yeux d'une dame... Et cependant, je ne -vous ai jamais parlé jusqu'à présent, n'est-ce pas?... Tout irait -bien, si je pouvais seulement avoir moins mal à la cervelle... Il -faut prendre patience, monsieur... Je suis le pauvre chirurgien de -Madame la Grande-Duchesse... - -Il chancela. Floris étendit les bras, la cantinière accourut, et -tous deux couchèrent le blessé dans un angle de la plate-forme. - -Mais il paraissait suffoquer. Le jeune homme le releva sur son -séant, l'appuyant contre le parapet. L'inconnu poussait de grands -soupirs; il regardait Floris fixement. - ---Je ne sais pas, je ne me souviens pas! murmura-t-il. Si vous -voulez quelque chose de moi, il faudrait me céder votre cervelle -saine... J'ai reçu trop de plomb dans la mienne... Êtes-vous un -enfant perdu? En ce cas, je connais votre mère... Elle pleurera, -elle pleurera... Pourquoi donc voulez-vous me cacher que nous -sommes au cimetière?... Je sais bien que vous êtes mort... Je sais -aussi votre nom: Floris! - ---Oui! oui! allons! ne vous agitez pas! dit la bonne Mme Éloi, qui -haussa les épaules avec compassion. - -L'inconnu jetait autour de lui des yeux de stupeur et de crainte, -ainsi qu'un homme qui se réveille d'un long évanouissement. - ---Où suis-je? reprit-il, à voix basse. Mon esprit est bouleversé -comme la mer après une tempête, et je sens tous mes membres -brisés... Qui êtes-vous?... Je ne vous connais pas... Il me -semblait que j'étais mort... Est-ce à vous que je parlais tout à -l'heure?... Ah! fit-il avec un grand cri, oui, je sais, je sais, -je me rappelle... Je vous ai retrouvé, Monseigneur. - ---Pourquoi suis-je ému? pensa Floris. Se peut-il que les folles -visions d'un homme en délire m'étonnent? - -Le blessé poursuivait, frémissant: - ---Avez-vous salué votre mère? Qu'a-t-elle dit, dans un tel -moment?... Et votre frère, votre sœur?... Oh! que je suis -heureux, Monseigneur!... Mais d'où vient que mon lit est placé -sur cette terrasse de pierre? J'entends continuellement les -orages qui roulent au-dessus de ma tête, et cela me fait mal à la -cervelle. J'ai été malade en effet, et j'ai failli mourir, le -savez-vous?... Ah! je voudrais bien être certain que je suis guéri -maintenant. - -Une épouvantable rumeur monta de la cité embrasée. L'homme inquiet -prêta l'oreille; puis, se soulevant sur un genou: - ---Est-ce que nous sommes à Prague, Monseigneur? - ---A Prague... dit Floris. Non... à Paris. - ---A Paris... encore à Paris! répéta l'inconnu qui retomba... Y -sommes-nous donc revenus?... De grâce, fit-il, ne me trompez -pas... Est-il bien vrai que vous êtes Floris? - ---Oui! c'est mon nom, dit le jeune homme. Mais je ne vous ai -jamais vu. Se peut-il que vous me connaissiez? - -Le blessé avait l'air incertain. Sa figure prit subitement une -étrange expression de ruse. Il dit, d'une voix qui s'affaiblissait: - ---Écoutez-moi, je vous en conjure. J'ai un secret à vous -révéler... Courbez la tête jusqu'à moi. Approchez votre oreille de -ma bouche... Ne me refusez pas cette grâce! - ---Soit! reprit Floris, je vous écoute. - -Et à genoux près du blessé, il pencha son visage vers lui. - -Alors, comme saisi d'un nouvel accès de délire, l'inconnu lui -plongea les doigts dans la chevelure; puis, jetant un cri de -triomphe: - ---La marque! la marque! s'écria-t-il... La marque de Sacha -Gourguin!... Ah! Floris!... C'est bien lui! O bonheur!... -Monseigneur, monseigneur Floris... Votre mère... Lorsque vous -saurez... O Dieu! Que dire? Par où commencer? - ---Au nom du ciel! qui êtes-vous? dit le jeune homme. - ---Oh! dit le blessé, monseigneur Floris, après vous avoir si -longtemps cherché!... Ah! je suis malade, je me meurs... Ah! ah! -ah! Hélas! malheureux que je suis!... Ah! ah! je souffre! Hélas! -hélas! Oh! tuez-moi! tuez-moi! tuez-moi!... Ne vous éloignez pas, -Monseigneur. La crise cessera dans un moment... Vous me regardez, -interdit. Non, non, je n'ai plus le délire... Oh! je souffre! -Ah! ah! ah! ah! Hélas!... Surtout, Monseigneur croyez-moi... Ne -secouez pas la tête ainsi... Je connais tout de votre vie. Le -vieil homme qui vous a élevé avait pour nom Jacob Van Oost: votre -enfance s'est passée à Bruges, dans les Flandres. Depuis deux -ans, vous êtes à Paris... Au nom de votre mère qui vous cherche, -écoutez-moi, croyez-moi, Monseigneur! - ---Parlez! reprit Floris, parlez donc!... Pourquoi m'appelez-vous -Monseigneur? - ---Sachez d'abord qui vous êtes... Ce Van Oost, qu'on nommait votre -oncle... O Dieu! Ah! ah! quelle douleur!... Votre naissance est -noble entre toutes... Ah! ah!... Ayez pitié de moi... Ah! ah! ah! -ah! tuez-moi! Le sang m'étouffe; je suffoque... Ah! Où êtes-vous, -Monseigneur? Soutenez-moi, mettez-moi debout!... Je vous dirai le -nom de votre père... Oh! oh! oh! hélas!... Oh! oh! - ---Madame Éloi, voulez-vous m'aider? dit le jeune homme. -Doucement... Soulevons-le! - ---Par ici... Oh! prenez par ici... Oh! oh! ne me touchez pas!... -Oh! oh! oh! Monseigneur, pitié!... Vous me tuez!... Floris, oh! -Floris! - -La voix défaillit au moribond. L'affreux spectacle de Paris le -frappa d'une subite horreur. Il demeura court à regarder, les yeux -fixes, la bouche béante. - -Le ciel n'était qu'un tourbillon de feu. Ainsi qu'une forêt -immense, la ville brûlait et flambait. Le tocsin ne s'arrêtait -pas; l'artillerie roulait sans interruption. Le cri, la terreur, -le bouleversement étaient comme la fin du monde. C'étaient, -quelquefois, un tel fracas que l'on eût cru Paris déraciné, -de profonds retentissements ainsi que de portes d'airain qu'on -ébranle. Les obus sifflaient dans leur vol, les clochers des -églises canonnaient, de grandes gerbes d'incendie apparaissaient, -où qu'on tournât les yeux, les pavés dégorgeaient du feu, l'air -était tout tissu de flamme. Par moments, une trombe de bruit -passant dans les rues embrasées, les faisait presque chanceler. -Le soleil se leva, mais blême, étouffé par les nuages et par -les vapeurs de l'incendie. On ne voyait à l'horizon qu'un vaste -cadavre livide, d'où il s'échappait une lumière, trouble comme -de la fumée. Alors, le vent souffla avec violence. Tout le -firmament retentit. Le mugissement de l'incendie emplissait -l'air comme un ouragan. Puis, les hurlements redoublaient. Les -spirales ardentes s'élançaient plus haut, les bouches des canons -vomissaient des cataractes de tonnerres, les obus, se heurtant -dans l'air, tombaient brisés en pesants éclats, les faîtes des -palais croulaient; et les incendies, triomphants et avivés encore -par la rafale, se dressèrent de toutes parts, ainsi que des torses -géants. Un cercle de démons de feu semblaient entourer la ville, -joyeux, hurlant, léchant le ciel de leurs langues monstrueuses... - -Tout à coup, un obus éclata sur la plate-forme de la tour. Floris -tomba. Chus s'abattit, défaillant de peur, mais sans blessure. -On ne vit plus Ivan Manès: ses membres furent dispersés au loin, -comme par une fronde. Mme Éloi gisait à la renverse; sa tête, -tranchée sous l'oreille, grimaçait suspendue à la peau, au milieu -de bouillons de sang. - -Un demi-quart d'heure se passa, sans que rien remuât sur le sommet -du mausolée. Des oiseaux voletaient tout autour, en poussant de -petits cris d'effroi. Le drapeau rouge se gonflait au vent. - -Un soupir souleva la poitrine de Floris. Il ouvrit les yeux. - - - - -LIVRE SECOND - - -Bien que, après la chute de la Commune, et dans Paris sanglant, -fumant, tout couvert de ruines, on ne prît guère intérêt à -un simple particulier, néanmoins, la plupart des gazettes -annoncèrent, vers le commencement de juillet, l'arrivée en France -d'un savant russe, le fameux physiologiste Vassili Manès. - -Il ne parut pas d'ailleurs que ce voyage eût aucun but de science -ou de curiosité. Vassili Manès fut salué, à sa descente du -wagon, par un homme barbu, aux paupières épaisses, qui était le -brocanteur Chus. Tous deux eurent un long entretien, tête à tête, -à l'_Hôtel de Bohême_. - -La singularité de ce départ défrayait, dans le même temps, les -conversations à Prague. Quoique la mort d'Ivan y fût connue, l'on -s'étonnait que Vassili eût choisi ce moment pour s'absenter. -Attaché depuis des années au grand-duc Fédor de Russie, après -avoir professé avec éclat à Moscou et à Saint-Pétersbourg, -il avait été récemment cédé par le Grand-Duc à sa femme, la -grande-duchesse Maria-Pia, arrivée au dernier période d'une -maladie sans espérance, et de qui le savant ne soutenait la vie -qu'à force d'art et de remèdes. - -Le même jour, Manès rendit visite, dans les bâtiments de -l'Institut, à M. Olympe Gigot. C'était un homme d'importance, -érudit en grec et en sanscrit, en antiquités, en critique, -auteur, traducteur, annotateur, pédant et académicien, secrétaire -perpétuel des Inscriptions et Belles-Lettres; de plus, ami de -cœur de M. Thiers, chef du Pouvoir exécutif. Le savant russe -connaissait d'ancienne date le commentateur d'Albert le Grand, et -il fut accueilli du vieillard, comme quelqu'un que l'on attend. - ---Sitôt que j'ai reçu votre lettre, dit M. Olympe Gigot, le -premier objet sur lequel s'est portée mon attention (car il -convient de s'assurer d'abord si celui que nous cherchons est -prisonnier), le premier objet, dis-je, sur lequel s'est portée mon -attention, a été la rédaction d'une note contenant le signalement -et tout ce que l'on sait du jeune homme, note que M. Thiers, -officieusement, a transmise à tous les greffes. - ---Eh bien! avez-vous une réponse? demanda vivement Manès. - -M. Gigot reprit, en agitant la main, avec une majestueuse -condescendance: - ---Non, monsieur, non, sans aucun doute. Je ne fais point -difficulté de reconnaître, j'avouerai librement devant vous que -nous n'avons encore trouvé aucun vestige, aucune trace, aucun -indice de votre intéressant protégé... Le contraire eût été pour -me surprendre, d'ailleurs. Il y a trente mille dossiers: c'est -un chaos à débrouiller, un véritable capharnaüm... Est-ce à dire -que l'insuccès des premières investigations puisse inspirer des -craintes sérieuses, par rapport au résultat final?... En aucune -façon, croyez-moi!... Il faut seulement un peu de patience... -Au reste, cher monsieur et ami, savez-vous bien que ce que vous -m'avez mandé forme une aventure incroyable, une vraie péripétie -tragique... Le fils... le propre fils!... Comment! peste! - - Sous le nom de Léonce, Héraclius respire, - -Et cætera, et cætera, déclama M. Olympe Gigot... Ah! ce vieux -Corneille, quel homme!... Pour me résumer, cher monsieur, très -certainement, je prends part aux inquiétudes maternelles de Madame -la Grande-Duchesse; mais patience, néanmoins, tout ira bien!... Le -jeune homme se retrouvera! - -En dépit des affirmations du secrétaire perpétuel, le mois de -juillet se passa sans amener la découverte espérée. Manès se -vit même contraint de quitter Paris subitement et de regagner -Prague, au plus vite, pour un accident survenu dans l'état de la -Grande-Duchesse. Mais, dès la nuit de son retour, vers les cinq -heures, au petit jour, sans même toucher à l'hôtel, le savant -russe se fit mener chez M. Olympe Gigot, et le trouva lisant sur -son séant, dans un vaste lit en acajou, orné de palmettes de -cuivre et de têtes casquées de Minerve. - ---_Video et gaudeo!_ exclama l'érudit... J'avais reçu votre -dépêche... Bonnes nouvelles, mon cher ami, et j'oserai dire: -excellentes!... S'il vous plaît, ouvrez la croisée... Eh bien, -vous avez appris la triste fin de ce pauvre Bonnet-Cujoly? La -mort a des rigueurs toutes particulières pour notre section de -philosophie... Mais venons-en à notre affaire... Ne m'avez-vous -pas dit, poursuivit-il, qu'après avoir reçu un biscaïen, un -éclat d'obus à la cuisse, ce jeune homme avait été porté dans -l'ambulance du docteur Laus? Eh bien, nous savons maintenant (ah! -ce n'a pas été sans peine!) sur quel point ont été dirigés les -insurgés qui se trouvaient dans cette ambulance. - ---A Brest? dit Vassili Manès. - ---Non, non, non! Oh! non!... Fort loin de Brest! Mais, dites-moi, -vous prendriez bien peut-être quelque chose? Vous savez le mot du -divin Homère: _Ce n'est point par le jeûne qu'il faut pleurer les -morts!_ Et il rappelle que Niobé, après avoir enterré à la fois -douze enfants, se souvint pourtant de manger... Sans façon... -Allons, je n'insiste pas!... Non, non, non, pas à Brest! A l'île -Pierre-Moine... Un nom frappant, en vérité! _Petrus Monachus_, -Pierre le Moine, ou encore _Petra Monachi_. - ---Est-ce certain? fit Manès impatiemment. - ---Bien, bien! Je viens au fait, cher ami. Pour dire nettement -la chose, l'on a interrogé télégraphiquement les commandants des -deux pontons. La réponse est affirmative. Notre jeune homme est -enfin retrouvé!... Mais il ne s'agit pas uniquement de cela. M. -Thiers désire vous voir. M. Thiers, reprit Olympe Gigot, avec une -orgueilleuse solennité, nous attend, dimanche, à deux heures... -«Je prétends le voir, m'a-t-il dit, parlant de vous, monsieur -Manès, et le charger moi-même d'offrir l'hommage de mon respect et -de mon dévouement à Son Altesse Impériale le Grand-Duc, ainsi qu'à -Madame la Grande-Duchesse.» - - - -Vassili Manès et M. Gigot se rendirent, le lendemain, à l'hôtel de -la préfecture de Versailles. Ils y trouvèrent M. Thiers, enfermé -avec Jules Simon et les sieurs Gaveau et Marty, commissaires -près les conseils de guerre, qui lui lisaient chacun une grande -paperasse de sa façon, relative aux chefs de la Commune, dont le -procès allait commencer. Ils attendirent quelque temps; puis, -s'étant fait écrire par l'huissier et leurs noms portés à M. -Thiers, les deux savants furent avertis d'entrer dans un salon -voisin et plus intime, tendu de damas jaune broché, où pendaient -aux murs de méchantes copies exécutées à l'aquarelle, d'après les -fresques de Raphaël. Un instant après, la porte s'ouvrit, et l'on -vit paraître sur le seuil une espèce de nain ridé, à figure de -vieille fée, les cheveux dressés en huppe et un petit nez crochu -entre des lunettes. C'était M. Adolphe Thiers. - -Olympe Gigot présenta son illustre confrère, M. Manès, à qui M. -Thiers fit son compliment, à la fois emphatique et plat. Le savant -y répondit poliment, quoique sans beaucoup d'ouverture; et M. -Gigot, pour animer le colloque un peu languissant, félicita son -vieil ami des pourparlers qui s'engageaient, en vue de prolonger -de trois ans ses pouvoirs de Chef de l'Exécutif. - ---Il me siérait peut-être mal, dit M. Thiers, de prétendre me -rabaisser moi-même... J'ose croire, en effet, je l'avoue, que -si la victoire a fini par se montrer aux légions de l'ordre, on -le doit quelque peu à mes modestes talents, à mes travaux, à -mes lumières. Mais à la tête de l'État, notez bien mes paroles, -monsieur, que ce soit une aristocratie, un régime parlementaire, -un gouvernement provisoire, une république, un stathoudérat, bref, -n'importe quelle institution, suivant la formule adoptée par les -citoyens... oui, par le pays, qui est souverain, après tout... -eh bien! donc... qu'est-ce que j'allais dire?... j'allais dire -quelque chose, Gigot... - ---Vous disiez: _Mais à la tête de l'État_... répondit le -secrétaire perpétuel. - ---A la tête de l'État... reprit M. Thiers, oui, à la tête de -l'État,--pesez bien mes paroles, monsieur,--je ne servirai aucune -ambition... Soyez-en sûr, monsieur Manès, je n'entends être, pour -mon pays, l'instrument d'aucun autre pouvoir que de celui de la -Providence! - -M. Gigot se récria, protestant de la reconnaissance et de -l'affection de l'Assemblée. - ---Bah! repartit M. Thiers, je ne m'abuse point, mon cher ami... On -m'a reçu des mains de la nécessité. - ---Dites: de la victoire! exclama le secrétaire perpétuel. - ---Ce bon Olympe!... Toujours flatteur!... Et haussé en pied, tant -qu'il put, l'homme d'État pinça l'oreille de son ami, avec des -façons napoléoniennes. Puis, s'asseyant vivement, au bas bout -d'une grande table à tapis vert, tandis que Manès et M. Gigot -prenaient place en face de lui, M. Thiers poursuivit, d'un ton -sérieux: - ---Mais voyons, voyons, venons-en à la conjoncture qui vous amène. -Car l'on m'a dit, monsieur Manès, que vous arriviez auprès de -moi, si ce n'est comme un ambassadeur, tout au moins comme un -chargé d'affaires. - ---Monsieur, répondit le savant, il y a sur l'un des pontons de -l'île Pierre-Moine, près de Rochefort, un jeune homme, nommé -Floris. Mme la Grande-Duchesse vous aurait toute obligation de -faire mettre ce jeune homme en liberté, et M. Olympe Gigot doit -vous en avoir dit le motif. - -M. Thiers secoua sa huppe: - ---Oh! je sais tout, depuis longtemps! reprit-il. Une main qui -vous fut bien chère avait confié à ma discrétion, et retracé pour -moi, sur le papier, cette aventure extraordinaire... M. Gigot m'a -dit l'affreux malheur, continua-t-il, prenant, en même temps, -un accent de condoléance... Quand je le vis pour la dernière -fois,--vous savez de qui je veux parler,--je lui recommandai -la plus extrême prudence... Restez à Versailles, lui dis-je. A -l'abri dans cette cité, vous agirez plus librement qu'à Paris -même.--Agir!... Mais comment? Sans appui...--Vous en aurez, lui -répondis-je.--Votre police...--Disposez-en! Remettez entre mes -mains tous les fils de cette ténébreuse aventure, et fiez-vous -à moi pour le reste!... Il me remercia avec effusion, et je pus -espérer un moment qu'il déférerait à mes avis... Néanmoins, la -mission dont il était chargé tourmentait sans cesse sa pensée, et, -en dépit de mes instances, l'infortuné revint à Paris. On me fit -part, quelques semaines après, de la sanglante catastrophe qui -vous a privé du meilleur des frères, et sur laquelle, j'y compte -bien, l'instruction commencée jettera quelque lumière. - ---Oui, dit Manès, mon frère a eu le tort de se fier sur sa qualité -d'étranger. Arrêté devant le Père-Lachaise, par des fédérés -soupçonneux, on trouva sur lui, paraît-il, une de vos lettres -d'audience, qu'il avait imprudemment conservée... Tous les papiers -que contenait le portefeuille de mon frère nous ont été renvoyés, -après le meurtre d'Ivan, par un pauvre diable de juif, qui l'avait -assisté dans ces terribles moments. Cet homme ajoutait que Floris, -blessé par un éclat d'obus, mais non dangereusement, se trouvait -prisonnier de Versailles. C'est alors, poursuivit le savant, -que je me suis rendu à Paris, comptant sur le haut appui de -Votre Excellence, pour obtenir la mise en liberté du fils de Mme -Maria-Pia. - -A ces paroles, M. Thiers se leva de dessus sa chaise avec -beaucoup de vivacité, et il protesta galamment qu'il se sentirait -d'autant plus charmé de pouvoir contenter le désir de Mme la -Grande-Duchesse, que dès longtemps, il s'était porté pour l'un de -ses admirateurs. - ---Je la vis pour la première fois, dit-il, oui! j'eus l'insigne -honneur de voir Mme la Grande-Duchesse, en 1860, à Vienne, au -sein d'une fête brillante que donnait l'archiduc Ferdinand. -Entourée d'une foule de princesses, qui offraient à l'œil -étonné le ravissant assemblage des beautés de tous les climats -de l'Autriche, Mme la Grande-Duchesse, quoiqu'elle eût près de -trente-cinq ans à cette époque, se faisait toutefois distinguer: -et l'on pensait, en la voyant, que ses attraits l'eussent appelée -au rang suprême, si sa naissance l'en eût éloignée. Quant au -grand-duc Fédor, qui ne connaît la bravoure et les nobles exploits -de ce guerrier, de ce militaire, qui a cueilli un immortel -laurier, dans ces guerres où la puissance russe en a moissonné -de si beaux?... Par surcroît, politique profond, administrateur -consommé... Les rives du Phase et de l'Oxus, ainsi que les échos -du Caucase, ont souvent répété son nom glorieux. - -M. Thiers demeura un moment silencieux; puis il cita, par -l'occasion, deux autres princes qui avaient servi la Commune: le -prince Wiazelusky et le prince Bagration, fait prisonnier les -armes à la main, et fusillé dans les fossés de Vincennes. Il se -promenait à travers la chambre, les deux mains derrière le dos, -et souvent s'arrêtait devant la vitre, à considérer le soleil -couchant. - ---Il suffit, dit-il, monsieur Manès, et le jeune Grand-Duc vous -sera rendu... Il faut convenir toutefois que ce prince a été plus -heureux que sage, et qu'il a tenu à bien peu de chose que nous -eussions à déplorer son irrémédiable trépas. Mais qui n'a payé, -en sa vie, son tribut à la folie humaine?... De fait, moi-même, -dans ma jeunesse, pauvre et dévoré de passion, autant qu'idolâtre -de renommée, je ressemblais par plus d'un trait à ce jeune homme; -et, ma foi, il faut bien l'avouer, si Charles X eût triomphé au -lendemain des Ordonnances, j'aurais été réduit à une extrémité -fort proche de celle où le voilà!... Reste une question grave: -c'est la forme même de cette mesure. Procédera-t-on au moyen d'un -acte purement spontané, d'une décision prise en conseil, dans le -sein de mon cabinet, ou encore, et ceci vaudrait mieux, par une -simple relaxation, une ordonnance de non-lieu?... Car la question, -remarquez-le, messieurs, comporte ces trois solutions. - ---Ah! mon ami, mon cher ami, s'écria M. Olympe Gigot, comme vous -portez bien jusque dans vos moindres paroles cette précision, -cette netteté, cette parfaite liaison, qui sont l'esprit français -par excellence! - ---Bah! c'est ainsi, répliqua M. Thiers, que nous autres hommes -d'État, et de qui l'opinion se fait avec la rapidité de -l'éclair, élucidons vingt fois par jour les questions les plus -compliquées... Au reste, le vieux Metternich n'était pas, lui -non plus, sans mérite... Un peu inconséquent toutefois! Qu'en -pensez-vous, monsieur Manès? - ---Mais, je ne sais, dit le savant étonné. - ---Si nous avions plus de loisir, continua M. Thiers, je vous -prouverais que Talleyrand, qu'une certaine école historique élève -aujourd'hui sur le pavois, n'a pas joué le grand rôle qu'on lui -prête, et que ses talents n'ont dû leur éclat qu'aux circonstances -où ils ont brillé! - -Et, sur ces mots, tous les trois s'étant levés, la suite de la -conversation fut coupée et tumultueuse, en remerciements de Manès, -politesses de l'homme d'État, et mots louangeurs de M. Gigot. -Ensuite M. Thiers s'assit à la table, et y écrivit une lettre au -commandant du ponton la _Charente_, non sans ajouter qu'il ferait -d'ailleurs envoyer des ordres à Pierre-Moine. - -Puis, remettant cette lettre à Manès: - ---On a vu des monarques, reprit-il, tombés du trône dans les -fers, mais c'est des fers que ce jeune homme est en passe de -s'élever jusqu'aux marches du trône. Car enfin, le voilà d'un seul -coup, ainsi que dans un conte de fées, cousin du Tsar, prince, -grand-duc... - - - -Il se mourait de faim et de misère, cet homme heureux, ce -cousin du Tsar, ce prince de contes de fées. Chaque nuit, il -rêvait la scène qui s'était passée sur la tour Victor.--Le nom! -exclamait-il, le nom de mon père! Dites le nom, le nom, le nom... -Mais alors, tout s'évanouissait. Il se réveillait hors d'haleine; -et l'insomnie, non moins cruelle que les songes, lui présentait, -jusqu'au matin, mille pensées, mille regrets dévorants.--Un mot, -rien qu'un seul mot, disait-il, et j'étais heureux à jamais... Ah! -j'en deviendrai fou, je crois... Mieux eût valu ne rien savoir, -demeurer toujours dans l'ignorance... Quel sentiment avais-je que -le sort me volait? Je n'y songeais pas, je n'en souffrais pas... -Maintenant, je suis comme un damné qui, précipité dans l'enfer, -eût entrevu le paradis, à la minute même de sa chute... Mort!... -Il est mort!... Irréparable!... Perdu, perdu, perdu!... Est-ce -possible!... Il grinçait des dents, il pleurait, il étouffait ses -violents sanglots, d'autant plus morne et plus farouche, le jour, -qu'il s'épuisait toutes les nuits dans ces fureurs. - -Immobile, il passait des heures à regarder par les sabords les -mouettes se jouant sur les vagues, au milieu des grands souffles -du vent; ou bien, couché à plat ventre, il considérait fixement -une vieille carte marine, où se voyaient la ville de Stralsund et -l'île de Rugen, en face. Sa courte prison d'Allemagne semblait -avoir laissé au jeune homme d'ineffaçables souvenirs. Il demanda -même, une fois, comme pour se décharger le cœur, si aucun de ses -compagnons ne s'était trouvé à Stralsund, au temps où il s'y -trouvait lui-même; puis, sur la réponse que non, retomba dans son -triste silence. - -Soit hauteur, soit accablement, il ne parlait qu'à un vieux fédéré -qu'on appelait le caporal Pierre. Sectaire du fameux Blanqui, sous -lequel il avait débuté dans sa longue et ingrate carrière, le -caporal était un petit homme, chauve, fort barbu, le nez rouge, au -demeurant, bonasse et sans fiel, et l'hôte le plus jovial qu'eût -jamais possédé un ponton. Le premier soir que Floris, d'aventure, -s'était trouvé près de lui, le caporal, qui se couchait, lui -avait dit, en clignant de l'œil:--Qu'est-ce qui peut m'empêcher, -citoyen, de passer une bonne nuit? Je suis libre, complètement -libre! Je suis plus libre dans les prisons que les gens qui, en ce -moment, se promènent à Paris ou à Londres, et qui sont esclaves, -sans s'en douter, sous le joug des plus vils despotes!... Après -quoi, éclatant de rire, le petit homme avait souhaité le bonsoir -à son compagnon. Vétéran des bagnes, des pontons, des enceintes -fortifiées, le caporal assistait Floris de sa bizarre expérience. -Il le servait, lui taillait des écuelles, lavait ou reprisait ses -habits, le soir emmantelait de toile à voile le sabord sous lequel -s'endormait le fils de Maria-Pia, et quelquefois se hasardait -même à lui dire avec des clins d'yeux, comme s'ils eussent eu un -secret de moitié, et qu'il prît plaisir à l'encourager: - ---Tout va bien!... Nous crevons de misère... Mais nargue des -tyrans, citoyens! Libres jusqu'au dernier soupir! - -Un soir, vers six heures et demie, les gendarmes firent l'appel de -douze hommes de corvée, pour aller chercher des barriques d'eau -à l'îlot du Petit-Hagois. Cet écueil, habité autrefois, et qui -ne sert plus de retraite qu'aux mouettes et aux aigles de mer, -renferme, parmi les décombres de deux ou trois masures écroulées, -une citerne d'eau de pluie, naguère utile aux vaisseaux du roi -embossés dans la rade de Pierre-Moine, et portant, sous une fleur -de lis, la date: 1780. De temps à autre, en cas pressant, quand -l'arrivage de Rochefort manquait, les commandants des deux pontons -envoyaient chercher sur le Hagois quelques barriques d'une eau -saumâtre. - -Les hommes de corvée débarquèrent, remplirent promptement les -tonneaux; mais quand ils revinrent à la plage, leur chaloupe avait -disparu, les amarres s'en étant rompues. Force était de rester -dans l'île, jusqu'à ce que l'on envoyât de la _Charente_ un autre -canot pour les prendre; et, la première surprise passée, chacun -put occuper, à son gré, les deux à trois heures de l'attente. La -plupart se couchèrent, par groupes; d'autres allumèrent un feu -de broussailles, et Floris et le caporal Pierre, car tous deux -étaient de la corvée, gravirent la colline de sable qui forme le -milieu de l'îlot, sans que les gendarmes étonnés fissent mine de -s'y opposer. - -La mer livide mugissait, et le crépuscule, à l'horizon, semblait -un immense bûcher de cendres et de tisons rougeoyants. Quand les -deux prisonniers eurent descendu la butte, ils se virent seuls, -tout à coup. Une ivresse saisit Floris, et il courait le long de -la plage en criant: - ---Une barque! une barque! une barque! - -Il trempait ses pieds dans l'écume, en claquant des dents, comme -éperdu. La grève était nue et solitaire; l'immense mer, avec -fracas, roulait ses houles. Floris, allant droit à la vague, y -entra jusqu'à la ceinture. - ---Allons, allons, Floris... es-tu fou? - -Il se débattait furieux, entre les bras de son -compagnon...--Lâche-moi! par le ciel! lâche-moi! répétait-il; ne -mets pas tes mains sur moi... Éloigne-toi! Va-t'en, te dis-je! - -Mais le caporal l'entraînait, balbutiant dans son émotion: - ---Es-tu fou?... voyons... es-tu fou? - ---Non, non, non! je ne suis pas fou! cria Floris désespérément. Ce -cœur que je frappe, c'est le mien!... Mon nom est Floris, et je -suis prisonnier sur les pontons de Pierre-Moine! - ---Allons, allons, allons! marmottait le bonhomme, en continuant de -l'entraîner. - ---Lâche-moi, lâche-moi! dit Floris... A bas, misérable! Me -lâcheras-tu?... Je traverserai cette mer. Je la rejoindrai, je -la reverrai... Lâche-moi! Je ne suis pas fou... Non, non! je ne -suis pas fou, et plût au Ciel que je le fusse! Alors, je pourrais -oublier mes chagrins, mes tourments, ma détresse, et l'amour -insensé qui me tue! - ---L'amour!... dit le vieillard stupéfait. - -D'un bond, Floris le saisit à la gorge. Il leva le poing pour -frapper, puis ses yeux s'obscurcirent de larmes. Il lâcha Pierre; -et le jeune homme promenait des regards troubles autour de lui. - -Tous deux, béants, se considéraient. Le caporal dit enfin: - ---Allons, allons, sois donc raisonnable! - ---Qu'appelles-tu être raisonnable? s'écria Floris. Me résigner, -m'accoutumer à la misère et à l'abjection, plier le dos, flatter -ceux qui nous gardent?... La raison! la raison! poursuivit-il -frémissant. Si la raison peut me tirer de cet enfer que nous -habitons, me rendre riche, puissant, heureux, et me donner celle -que j'aime, alors, parle-moi de raison, et je te bénirai... Sinon, -tais-toi, et laisse-moi m'arracher les cheveux et me rouler par -terre!... - -Il se jeta, haletant, sur le rivage, et il frappait ses tempes -de ses poings. L'on ne voyait plus à l'occident qu'une bande -d'un pourpre sombre. Quelques étoiles se levaient, dans le ciel -tragique et mélancolique... Ils entendirent au loin piquer neuf -heures, à la cloche de la _Charente_. - ---Ah! exclama Floris, la mort! la mort!... qu'ils me fusillent!... -Pourquoi ne m'ont-ils pas fusillé? - -Il s'était relevé chancelant, les joues ruisselantes de larmes. Il -reprit au bout d'un long silence: - ---On dit que le chagrin diminue avec le temps: moi, mon chagrin -s'augmente, au contraire... J'ai donc un cœur de fer pour qu'il -ne se brise pas!... Tous les malheurs! tous, tous, tous, tous!... -Hélas! il n'est pas, dans le monde, un être aussi misérable que -moi! - -Il aspira l'embrun salé, et la face levée vers les étoiles, tandis -que tous ses membres tremblaient: - ---Ah! râla-t-il, cet air qui passe a peut-être passé sur ses -lèvres... Vent, répands sur moi ton haleine, souffle des bords -lointains où elle est, touche-moi de la brise qui l'a touchée! - -Les yeux fixes, Floris restait debout, en face de la mer écumeuse. -Il dit, semblant se parler à lui-même et remuer ses souvenirs: - ---Comment l'ai-je aimée? Je ne sais, car il s'est écoulé bien des -jours où je ne pensais guère à elle... Je l'ai vue une nuit... -je fuyais... Il y a sept mois de cela... C'était dans l'île de -Rugen... dans la Baltique... Une île aussi, comme aujourd'hui... -Ah! je babille, je bavarde, mais, vois-tu, c'en était trop: mon -âme ne pouvait plus garder ses douleurs, et il faut que je les -vomisse, comme un homme ivre! Puis, j'ai quitté Rugen, j'ai pris -la mer... Non! je ne croyais pas l'aimer, et, la nuit, dans le -méchant hamac du vaisseau qui m'emportait, je dormais sans songer -à elle... Ensuite, vint la lutte, la Commune, et j'espérais -toujours mourir... Maintenant, sa pensée m'obsède: elle fait un -poids de fer sur mon cœur. Prisonnier dans cet infect cachot, -sans espoir, honni, exécré, plus vil qu'un chien, toute mon âme -crie vers elle, et je me dévore d'amour... Qui est-elle? Ah! je -l'ignore... Princesse peut-être, ou fille de roi. Ma vue se perd -dans l'espace immense, par lequel je me sens séparé d'elle... Et -c'est moi qui l'aime... moi! moi!... O insensé, misérable fou! -Ah! oui, fou!... tu avais raison... Mon souvenir, à de certains -moments, ne discerne même plus son visage... Tiens! je ne pourrais -dire seulement si ses cheveux sont blonds ou bruns... - -Il soupirait, comme accablé. Et, tout à coup, en tendant les bras: - ---Ah! je l'adore! il me la faut!... Elle est ma vie, mon cœur, -ma joie, mon tourment, la substance même de mon être... Oh! -partir, arriver près d'elle, revoir la chapelle où je l'ai vue, -et sentir de nouveau ses yeux clairs m'entrer dans l'âme, comme -une étoile!... Et moi, lâche, imbécile rêveur, je reste ici à -bavarder, à pleurnicher, sans rien tenter pour la rejoindre!... -Oh! cria Floris, se tordant les mains, une planche, un morceau -de bois, que je traverse ces flots!... Ma vie, ma vie pour une -barque!... Lâche-moi, Pierre... Allons, lâche-moi! - -Il jetait tout autour de lui des yeux enflammés, tandis qu'à -pas précipités, le caporal l'entraînait vers la butte. La bise -secouait les broussailles; quelques chauves-souris voletaient, -et l'on voyait sous les rafales des traînées de sable se lever. -Alors, du haut de la colline, étendant le poing vers la côte -obscure, qui apparaissait à l'horizon: - ---Ah! dit Floris, en grinçant des dents, si mon souffle pouvait -consumer cette terre, ne laisser sous les pâles étoiles que deux -créatures, elle et moi!... Maudites soient les conventions, les -hiérarchies, les règles humaines! Maudit soit l'homme, avec son -cœur abject, ses folies, ses infamies, ses injustices!... Que tous -les fléaux le dévorent! Que le sol s'entr'ouvre sous ses pieds! -Que le feu en sorte et le brûle! Que les mers déchaînées noient -les continents, et qu'il n'y ait plus rien dans l'espace, qu'un -globe désert et glacé! - -D'un pas rapide, il descendit la colline. Sur la grève, à la lueur -mourante de quelques tisons dispersés, on apercevait des ombres -noires, qui étaient les autres prisonniers. Soudain, il releva le -front: - ---Que frappes-tu ainsi? demanda-t-il. - ---Rien, mon bon Floris, un moustique. - ---Arrière! va-t'en! s'écria-t-il... Mes yeux sont las de ne voir -que tyrannie... Laisse-moi! va-t'en!... Crois-tu donc que la vie -d'une mouche importe moins au monde que la tienne? - -Les sanglots l'étouffèrent, et il balbutiait: - ---Se peut-il qu'un homme ait au cœur des blessures si profondes, -sans en mourir?... Les chiens des rues la voient, les moucherons, -les oiseaux, et moi, je suis privé de sa vue!... Ah! je suis bien -sur les pontons!... Sur l'eau! sur l'eau! sur l'eau! car sur la -terre, je n'ai plus rien à espérer... - -On était dans le début d'août, et après quelques jours de -fraîcheur, le chaud reprit subitement, et devint aussitôt -accablant. La violence en fut telle sur les pontons, que les -prisonniers faisaient la queue, aux barreaux de fer des sabords, -pour y venir quelques instants coller leur visage ruisselant et -respirer un air moins lourd. - -La touffeur croissant toujours, ils quittèrent leurs vêtements; -et complètement nus, baignés de sueur, ils languissaient, couchés -çà et là. Sur le pont, le soleil ardent fondait le goudron, -crevassait le bois: et le pétillement de la mer immobile comme du -métal fondu, se mêlait avec le tremblotement de l'air embrasé, -dans un immense éblouissement. De grosses mouches bourdonnaient. -Trois prisonniers qui en furent piqués enflèrent beaucoup et -moururent. - -On jeta les cadavres à la mer, mais le flux les ayant portés -sur la côte, il vint un ordre de Rochefort de les enterrer -désormais. Chaque lundi, les canots de corvée se présentaient. -On y amoncelait ces grands corps livides et décomposés; et les -prisonniers, par escouades, s'en allaient les ensevelir dans les -vases molles de l'île Dieu. - -Les décès se multiplièrent. En quelques jours, les deux pontons -furent pleins de spectres qui tremblaient la fièvre. La maladie -avait un cours rapide. D'abord, les gencives gonflaient, -des macules tachetaient la peau des misérables, leurs dents -branlaient, et ils soufflaient, en haletant, une haleine -infecte; puis, la gangrène se montrait. Quelques ronds enflammés -apparaissaient à leurs joues, et l'ulcère, gagnant toute la -face, leur obstruait la gorge et le palais de croûtes dont ils -suffoquaient. On les voyait tordre la bouche, et tirer une langue -saigneuse, ainsi que des chiens pantelants. - -Le soleil, chaque jour, se levait superbe, au-dessus des flots -étincelants. Les crêtes des vagues bondissaient; et, à l'ouest, -les prisonniers n'apercevaient que cette eau déserte, avec -l'immense architecture lointaine de l'abbaye de Pierre-Moine. -Ils se sentaient abandonnés, comme des naufragés perdus en plein -Océan, sur un radeau. - -La plupart--les dysentériques--ne pouvaient pas se rassasier. Ils -étaient tourmentés d'une faim vorace, qui les persuadait longtemps -que ce flux de ventre était sans danger. Mais enfin, vaincus par -le mal, leur faiblesse devenait telle qu'ils défaillaient, en se -mettant debout. Tristes, ils demeuraient étendus, les cuisses -rapprochées du corps, et souillés de leurs excréments. Ils -avaient les prunelles éteintes, le visage sec ou bouffi, la peau -rugueuse comme une écorce; et tous devinrent, en peu de jours, -d'une maigreur extraordinaire. Un chapelet d'os leur saillait du -dos, leur ventre plat semblait collé aux reins, tel qu'une toile -grisâtre; et il sortait de tous leurs mouvements une odeur fétide -et écœurante. - -L'air, plus infect dans le ponton que les vapeurs des sépulcres, -piquait les yeux, empoisonnait la gorge: et le commandant du fort -Pierre-Moine, vieil homme à demi fou et toujours furieux, qui -visita les batteries vers ce temps-là, en compagnie des médecins, -y suffoqua, manqua de s'abattre du haut de sa jambe de bois, et -se retira au plus vite. Mais il n'en fut rien autre chose, et -l'on ne posa même pas les quatre ou cinq manches à vent réclamées -par l'enquête. Les corps gonflés restaient épars, pourrissant. -Sous les haillons qui les couvraient, on voyait les chairs leur -grouiller, et les vivants retrouvaient sur eux de cette vermine -des morts. Le typhus se mit aux deux pontons, et le ravage en fut -épouvantable. Dans leur délire, les moribonds se figuraient encore -la bataille, et frénétiques en proféraient les clameurs et les -commandements. Un déserteur, soldat du train, répétait pendant -des heures: _Huhau!... Hue dia!_ en jurant. Un autre, halluciné -par des visions de la campagne, tour à tour criait comme un coq, -hennissait comme un cheval, ou mugissait ainsi qu'un taureau. -Quelques-uns, couchés sur le ventre, se mouraient silencieusement. -Ils dérobaient leur face avec humeur, lorsqu'on voulait les -retourner, ou faisaient signe de la main qu'on les laissât expirer -tranquilles. - -Les rares prisonniers épargnés par le fléau servirent aux autres -d'infirmiers. Le scorbut avait terrassé le caporal, si dispos -naguère. Floris lui-même cherchait en vain son ancien confident -du Hagois, dans ce corps desséché et tordu, ce profil de tête de -mort. L'ulcère avait rongé le nez jusqu'aux sourcils: les os des -joues mis à nu apparaissaient sous les chairs dévorées... Son -temps de prison était fait, au pauvre caporal Pierre; la mort lui -levait son écrou: il allait là où il n'y a plus de cachots, de -haines, de misère, plus de César et plus de mendiant. Il appela -encore Floris près de lui, et ricanant dans son délire: - ---Tout petit, dit-il, j'aimais mieux les coups, les châtiments -que d'obéir!... C'est tout simple... Ha, ha! j'étais né libre... -J'ai fait vingt-trois ans de prison, mais pas un homme ne peut -se vanter de m'avoir pris ma liberté!... Ha, ha, ha!... attrapés -les tyrans!... Libre, libre, toute ma vie!... Vingt-trois ans de -prison, Floris! - -Le vieillard mourut le 30, au soir. Floris, la tête appuyée sur -sa main, le regarda longtemps agoniser. Au loin, un quinquet -fumeux se balançait; les moribonds couchés faisaient des tas -inégaux: et ce spectacle paraissait au jeune homme extraordinaire -comme un songe. Une langueur funèbre l'accablait. Il pensa que le -lendemain, pendant la promenade sur le pont, il se jetterait à la -mer. - - - -Vers dix heures, comme il dormait, il lui sembla entendre soudain -qu'on appelait son nom, à haute voix. Il se réveilla en sursaut: - ---Fusillé! exclama-t-il, en poursuivant son rêve... C'est bien!... -Ne tirez pas au visage!... Ah! fit-il avec un soupir. - -Un gendarme, la lanterne à la main, et enveloppé dans sa cape -d'ordonnance, se tenait debout devant lui. Cet homme dit à Floris -de le suivre. - -Le prisonnier obéit en silence. - -Ils débouchèrent sur le pont. De grands éclairs silencieux, à -chaque instant, embrasaient l'horizon. Floris aperçut une barque -montée de huit ou dix matelots, et postée à la hanche du vaisseau. - ---Où me mène-t-on? demanda-t-il. - -Mais le gendarme, sans répondre, le fit descendre dans le canot; -les avirons frappèrent l'eau, et l'embarcation s'éloigna. - -La mer massive remuait sous le ciel orageux. Les lames noires -clapotaient, se gonflaient comme une poix bouillante, puis -retombaient affaissées. Par moments, le flot frémissait, -secouant plus rudement les bordages; des tourbillons de houle se -creusaient, on entendait un rauque bruissement, des paquets d'eau -furieuse sautaient, des écumes volaient dans le vent. Les deux -fanaux de la _Charente_ projetaient, sur les vagues, des traînées -rougeâtres, et Floris y attachait les yeux. - ---Où le conduisait-on ainsi? Au fort Pierre-Moine sans doute. -Encore des cachots, des tortures, puis des juges questionneurs, -auxquels il faudrait disputer sa vie. Floris songeait à son amour, -à sa misère, au néant de tout. Les cris désespérés de la mer -redoublaient; l'embrun lui mouillait le visage, comme des larmes; -il était ivre de tristesse.--Allons, pourquoi n'en finirait-il pas? - -Mais, dans l'instant, le canot aborda, et Floris et les matelots -prirent terre devant une espèce de corps de garde, bâti en -planches, au bord de la mer. Il y eut des allées et venues, des -rires, des propos échangés; puis, tous commencèrent à gravir une -rampe dallée, où s'espaçaient de larges degrés bas. Le vent de mer -faisait pétiller la torche qu'un des matelots portait en avant; -et, à sa lueur rouge, on apercevait des tours, des barreaux, -d'énormes murailles. - -Ils passèrent un porche surbaissé, gardé par deux canons -gigantesques, sur de lourds affûts de granit. Alors, un homme -en vedette sortit d'une poivrière maçonnée, et reconnut les -survenants. Il ouvrit une étroite poterne, et le cortège s'engagea -dans de longs corridors, coupés d'escaliers. Des lampes de fer y -brûlaient, de distance en distance. Ils traversèrent une salle à -piliers, où la lueur blafarde de la lune entrait par des verrières -brisées, allant du plafond au plancher. Soudain, un air plus chaud -enveloppa le prisonnier; et saisi d'une défaillance étrange, il -sentit une clarté, à travers ses paupières entre-closes. Haletant, -il tomba sur un banc. Les matelots avaient disparu. - -Mais des pas furtifs s'approchèrent, du fond de la salle voisine. -On entendit un sourd murmure de voix, et derrière le guichet -grillé qui s'ouvrait dans la massive porte, Floris aperçut -confusément un visage sombre et barbu, avec deux yeux brillants -qui l'examinaient. - ---C'est lui, c'est pien lui! che le reconnais! exclama tout bas -le survenant... Que sa chefelure est souillée et hérissée, ô -malheureux!... Che témoigne que c'est pien lui!... Ah! maigri, -chanché, le nople cheune homme!... O Tieu! ô Tieu! on croirait -foir un mort!... Comme il ferme les yeux opstinément, sous ses -paupières enflammées!... Ah çà! il n'est pas mort, ch'espère!... -Ah! malheur! malheur!... S'il allait mourir afant que ch'aie reçu -ma récompense!... Oui, oui, oui! che le reconnais, comme étant -le fils du Crand-Tuc... Mettez que che le reconnais!... Monsieur -Manès m'a fait fenir, afin que che le reconnaisse! - -Pendant quelques instants encore, le colloque se poursuivit à -voix basse, derrière la porte; puis, les pas s'éloignèrent, -décrurent... Alors, Floris ouvrit les yeux. - -Il se trouvait dans une salle nue à voûte ogive, petite et -blanchie à la chaux. Une boule de verre, pleine d'huile jaune et -posée sur un pied de faïence grossière, éclairait faiblement le -réduit. L'île et le fort dormaient; tout était silence. De temps à -autre, un choc profond et sourd retentissait jusque sous les pas -du jeune homme. C'était la montée de la mer qui battait l'assise -de la falaise. - ---Mais je sais! dit Floris, se dressant soudainement... C'est lui! -c'est lui! Je me rappelle. C'est l'homme de Mme Éloi, l'homme qui -se trouvait avec nous sur la tour Victor! - -Il courut à la porte et voulut l'ouvrir. Les matelots, sans doute, -en se retirant, l'avaient fermée à clef, car elle résista. Il -frappa quelques coups... Personne... Il entre-bâilla la fenêtre. -Elle donnait de plain-pied sur une sorte de terrasse, où il ne vit -rien que la lune, d'antiques boulets de pierre épars au milieu des -orties, et, sous le parapet, la mer. - -Il se mit à marcher par la chambre. Sa face était droite, -immobile, et quelque chose d'égaré paraissait dans tous ses -mouvements. Il eut l'idée qu'on l'épiait, et vint coller l'oreille -à la porte; puis il reprit sa promenade, répétant tout bas entre -ses dents: _Le fils du grand-duc! le fils du grand-duc!..._ Oh! -ricana-t-il, un crayon, pour me rappeler ces mots, puisque je -viens de les entendre! Le fils d'un grand-duc sur les pontons!... -Prodigieux, prodigieux!... Et le jeune homme rit amèrement.--Il -est bien certain, exclama-t-il, que Van Oost n'était pas mon -oncle... Il n'avait ni frère ni sœur... Il l'a avoué devant -moi, à maintes reprises, sans y songer... Voyons! Il recevait -quelquefois, je me rappelle, des lettres timbrées de Russie. Il -avait habité Pétersbourg... Un trouble extrême saisit Floris; la -possibilité de retrouver son père lui apparut dans un éclair: il -vit, comme en avant de lui, une inconcevable félicité. Mais ses -pensées tourbillonnaient; il ne pouvait les ressaisir.--Suis-je -éveillé? dit-il tout à coup. Il se mordit le poing, puis, éclatant -de rire: Voyons, voyons, du calme! reprit-il... Son œil tomba -sur une croix sculptée dans la pierre du mur.--Oui! c'est bien -l'abbaye! songea-t-il... Parbleu! ils en ont fait un fort!... Il -allait, venait, s'arrêtait, repartait avec emportement, proférait -des paroles à mi-voix. La violence de son espoir l'étourdissait, -comme une liqueur fumeuse. - -Il vint à la porte-fenêtre; il l'ouvrit et fit quelques pas sur -l'esplanade. La mer, assoupie maintenant, gonflait son large dos -sans un murmure. Le firmament, d'un azur profond, palpitait de -milliers d'étoiles. - ---Oh! les étoiles, les étoiles! dit Floris avec ravissement. - -Elles étaient à ses yeux, las d'horreur, comme s'il les eût vues -pour la première fois, et, tout haletant, il respirait l'air vif, -l'immense paix nocturne.--Que le ciel, se prit-il à songer, me -déclare ma destinée par un éclair... Aucun éclair ne brilla, car -l'orage s'était, depuis longtemps, éloigné, mais une longue et -pâle étoile glissa à l'horizon, dans la mer. Ce hasard enivra le -jeune homme. Tout lui parut joie et triomphe. Il sentit cette -facilité que l'on croit éprouver dans les songes. Son cri, -lui semblait-il, eût traversé l'Océan jusqu'aux îles les plus -lointaines; il eût baisé à la bouche une reine; il se serait jeté -sur un canon chargé; il eût pris dans sa main le soleil: et son -cœur, qu'il entendait battre à coups impétueux contre ses côtes, -animait et vivifiait la machine entière de l'univers. - -Comme il se tenait debout, près du parapet, Floris aperçut une -chaloupe qui abordait le long des rochers. Deux ou trois matelots -débarquèrent. On voyait leurs torches errer çà et là; on entendait -leurs voix dans l'air tranquille. Puis un vieil homme prit terre -à son tour, et Floris eût juré que cet homme venait pour lui à -Pierre-Moine. - -Il rentra dans la salle et ferma la fenêtre. - -Quelque chose de dévorant le consumait; ses mains tremblaient, la -sueur lui couvrait le visage. - -La porte s'ouvrit soudainement, et l'homme aux cheveux gris parut. -Il était grand, sec, l'air cruel, une longue face décharnée; une -goutte de sang extravasé lui chargeait la paupière gauche. Floris -ne l'avait jamais vu. - ---C'est lui!... murmura l'inconnu... Oui, oui, oui! pas le -plus léger doute!... Le teint, le geste, le port de tête... La -transmission héréditaire est surprenante. - -Tous deux, ils restaient à se considérer, et leurs yeux fixes -se disaient mille pensées, confuses et profondes. Le vieillard -demanda: - ---Votre nom est Floris? - ---Oui! c'est ainsi, dit le jeune homme, que me nommait Jacob Van -Oost. - ---Votre oncle et tuteur, n'est-ce pas? - ---Plus que mon tuteur, repartit Floris, mais Van Oost n'était pas -mon oncle... - -L'inconnu secoua la tête. Il poursuivit après une pause: - ---Nous savons tout de votre vie. Il y a eu plus d'yeux que vous -ne pensez, ouverts sur vous, dans ces derniers temps. Vous avez -vécu, à Paris, du petit héritage que Van Oost vous avait laissé; -puis, dès les premiers jours du siège, fait prisonnier dans un -engagement, vous avez été envoyé au fond de la Prusse à Stralsund, -d'où vous vous êtes évadé; enfin l'on vous retrouve en mai, dans -les rangs des fédérés parisiens. - ---J'étais désespéré comme eux, répondit Floris. Au reste, j'avais -mes amis parmi les chefs de la Commune. - ---Vous aviez d'autres amis encore et de meilleurs, répliqua le -vieillard. Ce sont eux qui m'envoient vers vous. Mon nom est -Vassili Manès. Après avoir été pendant longtemps le médecin -du grand-duc Fédor de Russie, je le suis, à présent, de la -grande-duchesse, sa femme, Mme Maria-Pia. - -Les cheveux de Floris se dressèrent, comme à une vision terrible. -Un souffle courut dans ses os, et il se taisait éperdu. Le savant, -enfin, rompit le silence: - ---Je suis pour vous le messager des plus étonnantes nouvelles. Ce -n'est pas contre la douleur qu'il faut vous armer en ce moment, -mais contre une joie excessive. Quoi que vous ayez pu souffrir -durant vos cruelles épreuves, ce que je vais vous révéler vous -payera de toutes ces tortures. Oubliez, ainsi qu'un mauvais rêve, -ce qui précède cette nuit-ci. A mesure que je vous parle, votre -passé s'évanouit. Chaque mot prononcé dore votre avenir, le tire -des ténèbres, et le rend plus resplendissant, plus magnifique, -plus glorieux, que vos jours écoulés n'ont été pauvres, obscurs, -abaissés. - ---Êtes-vous si puissant? murmura Floris comme en ricanant; et il -tremblait de tous ses membres. - ---Ma voix n'est que la voix d'un homme, reprit Manès, mais le -destin parle par elle. Le sort vous fait marcher dans la vie, -Monseigneur, à coups de foudre, et par des surprises violentes. -Tombé du sein de la grandeur jusqu'au plus bas de l'abîme, ce -n'est pas là le terme où vous aboutissez, mais celui d'où vous -vous relevez. Vous allez quitter les pontons: vous serez riche, -heureux, puissant, adulé; et quoi que ce soit qui arrive, vous -avez touché désormais l'extrémité, le dernier fond de la détresse. -Cette pensée, je l'avoue, Monseigneur, me décharge l'esprit d'un -grand poids. Sans cela, j'eusse redouté de me faire le messager -d'un autre état auprès de vous, car qui peut s'assurer, quand il -change de fortune, si c'est pour sa félicité ou pour son malheur? - -Il s'avança, et lentement, d'une inflexion de voix solennelle: - ---Je vous le déclare, fit-il, vous êtes, Monseigneur, le fils -légitime du grand-duc Fédor de Russie et de la grande-duchesse -Maria-Pia de Portugal... J'étais jadis un serf de votre père... -Le premier, je vous rends hommage comme à mon seigneur longtemps -méconnu. - -Et le vieillard, courbant sa haute taille, saisit et baisa la main -de Floris. - -Il parut au jeune homme qu'un immense tonnerre croulait sur lui, -l'enveloppait: puis, il n'y eut plus qu'un silence étouffant, -et qui semblait l'arrêt du cœur du monde. Floris s'était levé -en pied, et roide, les yeux tout grands ouverts, pareil à un -somnambule, il s'avança d'un pas automate jusqu'à la fenêtre de -l'esplanade. Il dit: - ---Voilà bien la mer et le ciel plein d'astres nocturnes... - -Ensuite, il se tint à la vitre. Comment ce secret révélé ne -faisait-il pas bondir et éclater la terre? Pas une étoile ne -bougeait... Quelquefois, d'un brusque mouvement, il passait la -main sur son front. Le crâne lui battait avec un bruit de cloche; -ses gestes étaient convulsifs, égarés. Il avait l'idée vaguement -qu'un cataclysme avait bouleversé l'univers, et qu'il dominait -au-dessus des hommes, roi, tout-puissant, presque immortel! - -Il fatiguait ses yeux à regarder la lampe, puis reportait -ses regards sur Manès, sur la croix entaillée au mur, sur la -cellule.--Cela est! cela est! disait-il; mais la réalité était si -subite et si surprenante qu'elle ne le pénétrait pas plus que les -imaginations d'un songe. Il revoyait sa vie écoulée, il tâchait -de s'imaginer les choses qu'il allait faire dans l'avenir; il -se disait avec orgueil qu'il recouvrait son nom, ses biens, sa -naissance illustre. Ses pensées tumultueuses s'entre-choquaient; -son cœur était un grand abîme dans lequel il ne connaissait rien. - -Et cela dura très longtemps, des heures, à ce qu'il lui semblait. - -Il revint à Manès tout à coup et lui dit: - ---Ma mère vit-elle? - -Le vieillard retira d'un écrin une large et ronde boîte d'or, et -il la tendit à Floris: - ---Voici, dit-il, le portrait de votre mère. Elle l'avait confié -à mon frère pour que celui-ci vous le remît, sitôt qu'il vous -aurait retrouvé... Faudra-t-il croire aux talismans? C'est grâce -à ce portrait, Monseigneur, à votre étrange ressemblance avec Mme -Maria-Pia, que le juif Chus vous a reconnu. - ---Ma mère! dit Floris... ma mère!... - ---Dès demain nous serons en route, reprit Manès. Vous la saluerez -dans trois jours. - -Floris interrogea: - ---Verrai-je aussi mon père? - ---Le Grand-Duc, répondit Vassili, habite Sabioneira, sur la côte -de Dalmatie. Il est, vous ne l'ignorez pas, le frère de l'empereur -Nicolas; et de plus, vous avez un frère et une sœur. Vous saurez, -en un meilleur temps, tout ce qui concerne votre naissance... Il -y a deux heures, j'ai reçu des dépêches de votre père. J'étais -allé à Rochefort pour les chercher. Il consent volontiers à vous -reconnaître; il écrira lui-même au Tsar, et un rescrit impérial -vous rétablira incontinent dans votre titre et dans vos droits... -Mais ce n'est là qu'une partie de ses desseins. Le Grand-Duc -a pensé plus loin, afin d'assurer votre bonheur, qu'il entend -combler d'un seul coup. Il vous dote d'un apanage, en vue de votre -prochain mariage. Votre père a fait choix pour vous, Monseigneur, -d'une fiancée presque royale. - ---Pour moi! exclama le jeune homme. - -Vassili Manès continua: - ---Le Grand-Duc vous a fiancé à la jeune princesse Isabelle de -Bourbon et Bragance, sa pupille et votre cousine. Il me charge de -vous l'apprendre aujourd'hui même. Des deux nouvelles dont je suis -le messager, Monseigneur, c'est la deuxième, assurément, qui est -pour vous la plus heureuse. - ---Me marier! s'écria Floris. Ah! je vous en conjure, monsieur, -que l'on me permette, dans cette affaire, de ne consulter que mon -propre cœur! - ---Votre mère l'a élevée, dit le savant. Elle est aussi bonne que -belle. - ---Je ne veux pas me marier! - ---Le Grand-Duc, poursuivit Vassili, est le tuteur de la princesse. -Il y a longtemps que cette union est destinée entre les deux -maisons. Par malheur, votre frère est entré dans les ordres. -La princesse a des biens immenses: les profusions du Grand-Duc -ont attaqué les fondements de ce que, dans les particuliers, on -appelle leur fortune. Votre père veut ce mariage; il n'y souffrira -aucune objection. - ---Je ne l'aime pas! dit Floris. - ---Vous l'aimerez, quand vous l'aurez vue... - ---Non, non! je ne puis pas l'aimer et je ne le veux point. - ---Elle a été, dit le savant, la joie et la consolation de votre -mère, depuis plus de quatorze années. - ---Faut-il pour cela, répliqua Floris, qu'elle devienne mon -tourment? - -Il parlait avec feu, tournant vers Manès des yeux irrités. -Celui-ci reprit posément, après un silence: - ---Considérez, je vous prie, Monseigneur, que je ne suis rien, en -tout ceci, que l'instrument de votre père... Or, mes dépêches -sont formelles. Si vous épousez la princesse, le Grand-Duc vous -reconnaît pour fils, de bonne réciprocité. Mais, par contre, si -vous refusez de le satisfaire là-dessus, votre père se considère -comme dégagé de sa promesse... Pesez bien cette alternative! - ---Donc, repartit Floris amèrement, il faut que je dise à mon père: -Mon obéissance vous répond que je suis vraiment votre fils... -J'épouserai qui vous voudrez: la chambrière, la buandière, ou -bien la fille de l'intendant; moyennant quoi, accordez-moi, -daignez m'accorder, je vous supplie, la faveur de votre -paternité!... Non, monsieur! Non, non! je ne puis croire que mon -père veuille agir ainsi! - ---Je ne fais, dit Vassili, qu'exécuter ses ordres. - ---Soit! dit Floris avec violence, je refuse!... Mieux vaut mourir, -mieux vaut rester misérable, que d'avoir à implorer humblement -ce qui vous est dû... Morbleu! continua-t-il, d'un ton véhément, -que m'importe de déplaire à un homme qui me traite avec tant de -rigueur, que je n'ai jamais vu, qui ne me connaît pas, et qui, -sans doute, puisque vous vous taisez là-dessus, m'a tenu éloigné -de lui, par quelque motif lâche ou criminel! - ---Il vous fait grand-duc, dit Vassili. - ---Que me donne-t-il, s'écria Floris, si ce n'est ce qui -m'appartient? Il est mon père et grand-duc de Russie. Donc, sa -puissance, ses biens, ses titres, tout cela me revient de droit. -Loin que je sois son obligé, c'est moi qui pourrais, au contraire, -lui demander compte de mon rang, dont il m'a privé si longtemps. - ---Un grand-duc ne rend pas de comptes! répliqua Manès. - ---Si! lorsqu'il a trahi son sang, sa propre famille, son pays!... -Par le ciel! poursuivit le jeune homme, dans une explosion de -fureur, je saurai bien contraindre mon père... - ---En Russie, dit froidement Manès, il n'y a de lois et de -tribunaux que lorsque le Tsar le veut bien. Le grand-duc Fédor est -son oncle. - ---Je suis son cousin, dit Floris. - ---Vous êtes, riposta Manès, un insurgé, monsieur, un combattant -de la Commune. Vous étiez, il n'y a pas quatre heures, sur la -_Charente_, un des pontons de Pierre-Moine. Il suffit que je me -retire, pour qu'on vous y ramène aussitôt. Vous passerez en -jugement sous votre nom de Floris, sans plus; et s'il vous prend -envie d'affirmer que vous êtes le cousin du Tsar, les gendarmes -vous croiront fou, et l'on vous mettra aux fers, dans la cale. -Voilà ce que vous êtes, monsieur. - -Un grand silence succéda à ces paroles.--Ce salpêtre, songeait -Manès, cette fureur, c'est ce que l'on nomme chez les princes la -générosité du sang. Celui-ci est déjà ingrat. Les atomes roulent -en lui du même cours que chez ses ancêtres hautains, et lui -forment ce qu'on appelle les sentiments, le caractère... A peine -a-t-il un peu de foudre entre les doigts, qu'il voudrait en brûler -le monde! Il haussa les épaules, et venant vers Floris, qui tenait -les yeux fixés en terre, Manès se prit à dire doucement: - ---Allons, allons, vous avez été vif, un peu trop vif peut-être, -Monseigneur. - -Sans répondre, Floris s'assit après quelques tours dans la -chambre, et les coudes sur la table, la tête fort basse entre les -deux mains, il poussait de longs soupirs. - ---Je verrai mon père, dit-il enfin, je me jetterai à ses pieds, -je le conjurerai, par tout ce qu'il aime, de ne pas faire mon -malheur. Je le supplierai, je m'humilierai, quoi qu'il m'en coûte, -et mon père m'exaucera. - ---Un autre que moi, répondit Manès, vous contenterait en paroles, -et vous décevrait, Monseigneur. Moi, je dirai la vérité. Vous -ne connaissez pas le Grand-Duc. Il traite avec un empire absolu -les personnes de sa dépendance; votre père est accoutumé à ne se -gêner sur rien... Apprenez, puisqu'il faut vous le dire, que le -grand-duc Fédor n'aime que lui, compte les autres, quels qu'ils -soient, uniquement par rapport à lui, et que ni tendresse ni -pitié n'ont de pouvoir sur ses résolutions... Je vous le répète, -Monseigneur. Je viens de recevoir tantôt, les ordres les plus -exprès. Avant que de vous avouer pour fils, et comme s'il avait -prévu cette résistance qui me surprend, le Grand-Duc exige de moi -que je reçoive votre parole d'épouser la princesse Isabelle... Il -n'est pas d'autre alternative. Ou consentez à ce qu'il demande, -et soyez le grand-duc Floris: ou bien, demeurez pauvre, méconnu, -misérable et abandonné. _Aut Cæsar aut nihil_, Monseigneur... -C'est à vous de qui les mains touchent à ces deux états si -différents, d'en choisir un, et à l'instant. - ---Que faire donc? reprit Floris, comme se parlant à lui-même. - ---Il n'y a qu'une chose à faire: obéissez à votre père! - ---Obéir! s'écria le jeune homme. Quand j'étais pauvre et méprisé, -je n'ai jamais obéi à personne. Commencerai-je d'obéir, alors -qu'on me dit riche et puissant? - ---Il le faut cependant, Monseigneur. - ---Non! non! jamais!... je ne saurais! - ---Vous briserez le cœur de votre mère, dit Manès. - - - -Trois heures sonnèrent à quelque horloge, au milieu du désert -silencieux de la nuit. La lune se couchait à l'ouest; les étoiles -perdaient leurs feux. Une somnolence saisit Floris. Il se -tourmentait comme dans un songe, quand, voulant parler, la voix ne -suit pas; voulant fuir, on sent ses membres engourdis. Un nuage, à -ce qu'il lui semblait, couvrait son âme. - ---Bien, bien, Monseigneur, dit Manès, prenez votre temps, -réfléchissez! - -Alors, Floris se promena sept à huit tours dans la cellule. Il -sentait bien où penchait son cœur et ce qu'il allait décider, et -sa tristesse s'en augmentait. La petite lampe brûlait bleu. La -mer plombée était déserte. Pas une voile, pas un oiseau. Quelques -rides y frissonnaient, dans le silence universel.--Et pourtant, -dit-il, en frappant du pied, je ne puis me dépouiller moi-même! -Qui voudrait renoncer à être ce qu'il est, ce que la nature l'a -fait?... Je me vengerai de mon père... Il se remit contre la -vitre, et il contemplait le ciel en silence.--O misérable cœur -humain! soupira Floris. Nul ne songe aux étoiles éternelles, et le -regard d'une femme éblouit... Un découragement infini l'accabla: -il se sentait comme rouler au milieu de gouffres de ténèbres. Ses -idées lasses se mêlaient; par moments, il ne savait plus où il -était. Il se croyait rue de Buci, dans la morose chambre d'hôtel -qu'il habitait, depuis la mort de Van Oost. Subitement, il se -ressouvint d'une estampe d'après Watteau, pendue au mur, dans un -vieux cadre dédoré. Il revoyait l'étang lointain, la fontaine de -féerie sous les grands arbres, les couples d'amants entrelacés. Il -répétait, d'une façon stupéfiée et machinale, le titre inscrit au -bas de la marge: - -«_Les plaisirs de l'île enchantée._» - -Ces mots lui revenaient sans cesse à l'esprit. - ---Eh bien, Monseigneur? dit Manès. - -Et comprenant aussitôt, à l'abattement du jeune homme, que c'était -le moment favorable, il redoubla en demandant: - ---Monseigneur, que résolvez-vous? - -Floris releva un peu la tête; et Manès lui lisant aux yeux, y vit -sa réponse: - ---Vous consentez! s'écria-t-il. - ---Ah! monsieur, monsieur, murmura Floris, qu'avez-vous fait! qu'a -fait mon père! - ---Monseigneur, dit Vassili, en se jetant à lui, je vais combler de -joie Mme Maria-Pia, par cette nouvelle. - ---Oui! j'ai promis, reprit le jeune homme... On m'a forcé, -contraint, asservi. Mais que mon père le sache aussi! Elle ne me -sera jamais de rien! - -Des pleurs brûlants et rares lui jaillirent: et défait, blême à -s'évanouir, il se laissa tomber sur un escabeau. On voyait dans -ses sourcils froncés, dans ses yeux mornes et irrités, dans tout -son visage farouche, comme une rage de douleur prête à s'exhaler. - ---Ma mission auprès de vous est terminée, reprit le savant. Il ne -me reste qu'à vous communiquer les instructions de votre père. -Voici la lettre où Son Altesse règle ce que vous devez faire, à -présent. Veuillez l'entendre, Monseigneur. - ---Soit! vite! vite! dit Floris. - -Vassili déploya la dépêche: - ---_Je le recevrai dans quelque temps_, lut-il. C'est de vous qu'il -s'agit, Monseigneur. _Qu'il parte tout de suite pour Prague, où est -Madame la Grande-Duchesse. Qu'il s'attache à bien faire sa cour et à -plaire à sa fiancée. Je compte avoir sur ce point-là des nouvelles -satisfaisantes._ - ---Eh! dit Floris se dressant debout et lâchant enfin sa fureur, -quand le diable viendrait me dire de lui plaire, morbleu! je ne -veux pas lui plaire!... Que mon père n'est-il ici! - ---Monseigneur... - -Floris poursuivit: - ---Parce que mon père est le Grand-Duc... Il dispose aujourd'hui de -moi, ainsi que d'une bête privée, et me donne à qui lui convient! -Mais, par Dieu! je le jure, monsieur, je la renverrai chez elle, -aussitôt que le prêtre nous aura unis! - ---Vous faites injure à votre père, dit Manès. - ---Soupirer, envoyer des fleurs, rouler les prunelles, c'est là, -sans doute, ce qu'il appelle des nouvelles satisfaisantes... Vous -parlez d'injure, je crois. L'injure n'est-elle pas pour moi, que -l'on marie la corde au cou?... Mais, si le monde est assez vaste, -je saurai mettre entre elle et moi de la distance... Le temps de -la cérémonie! Puis, bonsoir... Elle ira au nord, et moi au midi! - -Alors Manès reprit doucement: - ---Daignez m'entendre, Monseigneur. - ---Parlez, monsieur, parlez, parlez, parlez! - ---Votre fiancée, dit Manès, la princesse Isabelle de Bragance... - ---Je ne lui plairai point, interrompit Floris. Pardieu! je vous -dis... Il n'aura pas de nouvelles satisfaisantes. - ---Permettez-moi de parler, Monseigneur. Votre fiancée, quand vous -l'aurez vue... - ---La voir! s'écria Floris... Je ne veux pas la voir. Pourquoi la -verrais-je? Non, non, non... Il a dit qu'il fallait lui plaire, il -me prescrit de lui faire la cour; mais je ne la verrai seulement -pas: et que ses flatteurs l'écrivent à mon père!... Non, pardieu! -je ne la verrai pas!... Et pour faire ma cour, comme il dit, je -louerai un buste de cire, un de ces mannequins tournants qui -ont la bouche toujours en cœur... Le temps de la cérémonie, pas -davantage! Ni avant, ni après, pas un seul instant! - ---Bien, bien, dit le savant d'un ton froid, on peut passer -beaucoup de choses à un homme qui est en colère. - ---Moi, en colère! dit Floris. Par le diable! je suis calme... Et -je serais plus calme encore dix mille fois, que je tiendrais le -même langage. - ---Fi! Monseigneur, vous ne pouvez parler sérieusement. - ---Je ne la verrai pas! dit Floris, et croyez, monsieur, s'il vous -plaît, que je parle sérieusement... Je ne la verrai pas, si ce -n'est à l'autel, aux pieds du prêtre... non! pas avant!... Que mon -père enrage de cela, qu'il me maudisse, qu'il me haïsse, je ne -la verrai pas, je vous dis!... Ni son portrait, ni rien d'elle; -je ne veux pas!... Et mon père l'endurera! Je fais bien assez sa -volonté, pour qu'il fasse un peu la mienne aussi! - ---Monseigneur, dit Vassili, ne vous obstinez point... Allons, -allons! Ce n'est qu'une folie... Vous serez, j'en suis sûr, -raisonnable. - ---Non, non, non, non! cria Floris, quand même, jour et nuit, vous -vous pendriez, comme une sangsue, à mon oreille, quand la vie -de mon père dépendrait de ma résolution, quand mon frère et ma -sœur--ai-je une sœur aussi?--se jetteraient à mes pieds, quand ma -mère me supplierait, entendez-vous? tout cela ne m'ébranlerait -pas!... Mon dessein est irrévocable. Je ne verrai ma fiancée que -le jour de notre mariage, à l'autel nuptial, pas avant! - ---C'est impossible, dit Vassili. Le Grand-Duc ne le souffrira pas. - ---Cela sera, repartit Floris, et le Grand-Duc le souffrira. - ---Vous réfléchirez, Monseigneur. - -Mais le jeune homme s'écria dans une sorte de transport: - ---Ah! mon père exige ma parole!... Eh bien! je vous la donne -ici... Oui, dit-il, en étendant la main vers la croix de pierre -sculptée au mur, je jure de ne voir le visage de celle à qui -l'on me marie, qu'à l'autel, au moment d'échanger nos bagues... -Donnez-lui-en avis, monsieur, ainsi qu'à mon père et à ma mère. -Imaginez un vœu, un caprice, tel expédient que vous voudrez... -Au pied de l'autel, pas avant!... Ni son portrait... Rien, rien, -rien d'elle!... Vendu, vendu! Et il grinçait des dents... Ah! ah! -ah!... râla Floris... J'étouffe. - -Ses yeux tournaient dans leur orbite, et sa tête se renversait -en arrière. Manès tira la chaîne d'une cloche. M. Chus et des -matelots entrèrent précipitamment. Ils entourèrent Floris évanoui, -puis, d'après l'ordre de Manès, le portèrent à l'air, sur la -terrasse. - -Il arrivait du large un bruit joyeux, et l'eau calme frissonnait, -bleue et mollement transparente, tandis qu'aux places traversées -par des remous, roulaient, dans tous les sens, de claires rivières -d'argent. L'air, plein d'aurore, était démesuré, et de grands rais -marquaient l'endroit où le soleil allait apparaître. Il surgit -tout d'un coup, et ses rayons étincelaient sur la cime des vagues. -Puis, le globe de l'astre monta dans le profond ciel du matin; et -Floris, encore tout haletant, voyait en ce soleil l'image de son -destin vainqueur, qui sortait enfin de la nuit. - - - - -LIVRE TROISIÈME - - -Le soir tombait et les rues neigeuses s'emplissaient d'ombre, -quand M. Chus, commerçant notable en vieux habits, ferrailles, -boutons d'os et tels genres de curiosités, parvint, tout en -haut du Hradschin de Prague, sur la place Sainte-Monique. Là, -s'arrêtant avec hésitation, il interrogea un passant: - ---Le Palais-Rouge? répondit l'homme... Si vous êtes loin du -Palais-Rouge? Et, en riant, il le montra du doigt. Derrière -une grille, dont les piliers supportaient des trophées et des -aigles à deux têtes, la façade s'en déployait, avec ses rangées -de fenêtres, son toit démesuré, ses mansardes à volutes et les -statues de ses acrotères, immobiles dans le ciel clair. - -Le fripier s'avança vivement au milieu de la cour solitaire. Elle -était décorée, dans l'ancien goût français, de pièces de parterre -plates, dont les arabesques de buis et les enroulements de gazon -se détachaient, tout noirs, sur la neige. Comme M. Chus montait le -perron, la vitre s'ouvrit au-dessus, à un œil-de-bœuf éclairé; et -une grosse face rougeaude se pencha, hors du rond de pierre: - ---Holà! par ici! par ici! - ---Pien, monsieur, ch'arrife, dit le fripier, qui salua en ôtant -son chapeau... Monseigneur se porte pien, ch'espère! - -M. Chus, quand il eut poussé, sans bruit, les deux battants de -cuir gaufré, se trouva sous un vaste portique de chêne et de -tapisserie. On n'y voyait rien de vivant. Quatre ou cinq bougies -de cire achevaient de se consumer, dans un grand chandelier de -cuivre, en couronne. Mais des pas lourds résonnèrent; la porte -s'ouvrit toute grande, et messer Pistolese, majordome-major de -S. A. le grand-duc Fédor, entra dans la salle en chantonnant. Ce -personnage, en qui M. Chus reconnut son homme de la fenêtre, était -grand, fort rouge, moustachu, vêtu d'un frac bleu à boutons dorés, -et tenait à la main un double mètre de bois. - ---Eh bien! coquin, s'écria-t-il en mauvais allemand, m'apportes-tu -enfin ces brocatelles? - -Puis, quand M. Chus, interdit, eut expliqué la méprise: - ---Ah! bien, fort bien! dit l'Italien... Ha! ha! ha! Le diable -m'étrangle si je ne t'ai pris d'abord pour un garçon de chez -maître Zlam, qui doit m'envoyer des étoffes... Vois-tu, -continua-t-il en s'essuyant le front, qui semblait verni tant il -reluisait, avec cette infernale salle Espagnole qu'il me faut -décorer pour la noce, je ne sais plus quelquefois où j'en suis... -Cent dix-huit pieds de long, mon cher, sur soixante-douze de -large!... Messer Pistolese par-ci, messer Pistolese par-là... -Je ne puis cependant pas tout faire!... Et tu viens de Paris, -dis-tu?... Tu voudrais voir Mgr Floris?... Parfait! parfait!... Eh -bien, allons! - -Ils passèrent d'abord un réduit chinois orné de laques et de -porcelaines; puis, montant cinq marches de jaspe, messer Pistolese -et M. Chus enfilèrent une longue galerie boisée en vert clair, -où se voyaient plusieurs tableaux de chasses indiennes et -moscovites. Ils étaient dans ce que l'on appelle le «petit côté» -du Palais-Rouge, bâti au temps de Marie-Thérèse, par Sibylle, -margrave d'Anspach. Partout, des recoins, des vitrées ajustées -de baguettes d'argent, des niches creusées dans la muraille, -des ronds-points de porphyre hexagones, des cabinets de glaces -de miroir, peints de cygnes et de déesses nues. Ce dédale -d'appartements, éclairé par des torchères, était tiède, splendide, -désert. - ---Le mariage a lieu, reprit Pistolese, l'avant-veille du jour de -Noël. Le festin, à deux heures précises... Il faudra six dressoirs -pour les viandes: potages, bouillis, gelées, rôtis, pâtisseries -et fruits. Et il les nombrait sur ses doigts... Chaque service de -quarante-huit plats... C'est une grosse affaire, tu conçois! Ils -ne sont pas mauvais ouvriers par ici, mais mous, flasques; ils -manquent d'entrain... N'importe, poursuivit le majordome, ce sera -vraiment... ce sera... Et, ne pouvant trouver de vocable assez -pompeux et magnifique, il décrivit avec sa toise un entrelacs -flamboyant dans l'air. Ce n'est pas pour rien, tu supposes, que -l'on m'a fait venir de Dalmatie, et que, pendant plus de six ans, -messer Joachimo Pistolese a été le suprême chef des costumes et -des machines du théâtre de la Fenice, dans la cité célèbre de -Venise! - -Tous deux, ils se remirent en marche, sans parler. Ils -traversaient des couloirs vernis, revêtus d'ancien cuir jaune -et or et argent pâle sur violet, des chambres de chasseurs, -de pêcheurs et de vignerons vendangeurs, en tapisserie d'or -et d'argent, des retraits de velours fleur de pêche, brodés -d'orfèvrerie d'argent, des voûtes profondes à dorures. Des meubles -ventrus en écaille verte, des tables à housse d'argent étaient -rangés au bas des murailles, avec des fauteuils à fond d'or. Les -portes, les travées, le lambris ne présentaient de toutes parts, -sur la lourde et épaisse dorure, que des pots à fleurs, des -tritonnes, des satyres coiffés de feuillages, des enfants entre -les dents d'une guivre, des masques, des couronnes, des luths. Çà -et là, étincelait au mur quelque vieux miroir de Venise, à bordure -de lames vertes et violettes, gravées d'Amours. Ser Pistolese y -lissait sa moustache au passage. - ---Et le festin fini, ajouta-t-il en poussant le coude à son -compagnon, que te semblerait de deux Cupidons? Ils descendraient -de la tribune, au moyen d'un engin, pour couronner la princesse -Isabelle... Hein! ne serait-ce pas galant?... Mais doucement... -Nous arrivons. - -Ils se trouvaient sur un large palier, en face d'une arcade dorée -et vitrée à petits carreaux, que drapait un rideau de velours -rouge. Le majordome écarta ce rideau et colla son gros œil à la -fente: - ---Oh! oh! dit-il tout bas, je m'esquive: Monseigneur n'est pas -encore rentré... Ils sont là, toute la séquelle, le joaillier, -le marchand cirier, le confiturier, l'orfèvre, le fourreur... Tu -peux entrer et l'attendre avec eux... Il est allé chez le comte -Waldstein, pour lui faire part de son mariage... Ha! ha! ha!... -Je me donne au diable si Monseigneur, quand il rentrera, ne vous -commande pas à tous de revenir à un autre moment! - -Chus, demeuré seul, pénétra dans une vaste salle, soutenue de -colonnes blanchies. Le plafond, tout uni, était crépi à la chaux; -des râteliers, le long des murs, supportaient des piques et des -pertuisanes, et huit lustres, en bois de cerf, qui pendaient de -distance en distance, portaient des ronds de cires allumées. Assez -de monde était là rassemblé: les uns, par groupes de gens épars; -d'autres, solitaires sur des bancs de bois, bariolés de couleurs -vives. L'entrée de Chus fit un profond silence; puis, au bout de -quelques instants, les conversations reprirent. - -Mais la porte s'ouvrit de nouveau, et le fripier, en tournant la -tête, aperçut à quelques pas de lui une figure singulière. C'était -une femme extrêmement petite, une espèce de magot de Saxe, et -que sa face jaune et plate, ses grimaces, ses mains de poupée, -ses sourcils noirs dessinés comme au pinceau, et des fleurs de -coquelicot sur un chapeau-cabas de satin vert, pouvaient faire -prendre, à qui la voyait, pour une naine de la foire. - ---Bonsoir, mes maîtres, dit la petite femme... Brr! brr! le vent -est froid; mais c'est bien naturel, quand les pommes se vendent -un kreutzer la pièce et qu'il y a le marché aux crèches devant -le Teyn... Eh bien! exclama-t-elle, en fixant sur Chus des yeux -courroucés, qu'a-t-il à rire, cet insolent?... Ma parole, il -aurait besoin d'une potée d'eau froide sur la tête!... Voyez-vous -ça! voyez-vous ça!... Je ne suis qu'une pauvre fille, mais quoi! -des cavaliers, des gens de naissance sont civils envers Rézinka, -et celui-ci se moquera!... Je suis bien connue au Hradschin, -entendez-vous, vilain Honza? C'est moi qui brode en or les deux -carreaux de mariage de Monseigneur et de sa colombe... Je tire -souvent mon fil, ça se peut; mais touchez seulement à la queue -d'un chat qui m'appartienne (et j'en ai trois), et vous verrez ce -qu'il vous en cuira, sot petit homme! - -Les marchands éclatèrent de rire, tandis que Chus, interdit, -grommelait: - ---Oh! pas t'inchures! pas t'inchures!... Fenant te tout autre que -fous, ça nécessiterait l'emploi tes pistolets... Fous ne savez pas -à qui fous parlez! - ---Par les cinq plaies! repartit la naine, quand l'on aurait les -yeux bouchés de deux meules de moulin aussi grosses que le dôme -de Saint-Nicolas, rien qu'à votre baragouin allemand et à votre -incivilité, il est bien clair que vous êtes de ceux qui nasillent -à la synagogue et qui ne mangent pas de cochon! - ---Pon! pon! dit Chus, ça m'apprentra! Qui se mêle au trèfle, -les truies le foulent! Lorsque fous saurez qui che suis, fous -regretterez fos paroles... Croyez-moi... Fous en serez fâchée. - -Les bras croisés, il secouait la tête avec une grande majesté. -Ensuite, il dit: - ---Che suis monsieur Salomon Chus; ch'ai reconnu, moi le premier, -Son Altesse le crand-tuc Floris... Ch'ai saufé Mgr Floris, sur les -parricates, à Paris... Che l'ai emporté sur mon tos, à trafers une -grêle te palles!... Et, si l'on me traitait comme che le mérite, -Son Altesse tefrait, chaque chournée te ma fie, me tonner à mon -técheuner un pillet te cinq cents florins sous ma serfiette, et -quand che serai mort, me faire empaumer tans un cercueil t'or... -oui, un cercueil en or, enrichi te tiamants! - -Il y eut un assez long silence. Tous les yeux étaient arrêtés sur -le fripier, qui se passait aux doigts de vieux gants, d'un air -important. Il reprit enfin, à demi-voix: - ---Quand on a rentu te tels serfices, il est naturel, n'est-ce pas? -qu'on fous en soit reconnaissant... Monseigneur m'a tonc écrit -te fenir... Pon cheune homme! Il est impatient te me présenter -comme son saufeur à sa nople fiancée, la princesse Isapelle. Che -rouchirais te fous rapporter les éloches qu'il fait te moi... -_Che tois la fie à ce pon Chus... Sans ce prafe Chus, che serais -mort!..._ Foilà ce qu'il tira, à son tîner, en s'entretenant -avec la princesse; et la princesse lui répond: _Mon Tieu! que je -foutrais le foir!_ - -Une huée de rires salua l'impudent mensonge du fripier. On -entendait, au milieu du tapage, le fausset perçant de la naine: - ---Oh! le juif menteur! criait-elle... Heureusement, le proverbe -dit bien: «Les mensonges ont les jambes courtes.» Il ne sait pas -que Monseigneur n'a pas encore vu la princesse Isabelle... Non, -poursuivit-elle en regardant M. Chus et tous les assistants avec -une expression de triomphe, le jeune seigneur ne l'a pas vue, et -la princesse n'a pas vu non plus son fiancé. Ils ne connaîtront -leurs visages que devant les saints autels du Seigneur, le jour où -on les mariera. - ---Êtes-fous folle? marmotta Chus... Que feut tire ce conte-là? - ---Un conte! exclama la naine. Si c'est un conte, entends-tu, juif -païen? alors tu n'iras pas en enfer avec tous les diables de -l'usure!... Il n'y a rien de si certain... La princesse, aussitôt -qu'elle a su que son fiancé arrivait, s'est retirée, par dévotion, -dans le couvent des Filles de Sainte-Monique, et elle y fait -maintenant sa retraite. - -Maître Skreta, le cirier, ajouta: - ---On voit même d'ici, monsieur, le lieu où elle s'est renfermée, -et qui est bien maussade et bien noir, pour une princesse si jeune. - -Sur quoi, menant M. Chus, étonné, au bas bout de la galerie, -dans une profonde fenêtre, le bonhomme lui montra sur la place -le couvent des Filles de Sainte-Monique. Son énorme façade -grillée forme équerre avec le palais; et l'église Saint-Augustin, -présentant ses trois portes de front, relevées de niches et -de colonnes, joint l'un à l'autre, par un pan coupé, les deux -antiques bâtiments et les couronne de son dôme. - ---Oui, reprit le marchand cirier, c'est là, monsieur, que s'est -retirée la princesse, le matin même du jour à jamais béni où -Mgr Floris est arrivé... Ah! elle s'est privée par là, on peut -l'affirmer, d'un spectacle tout à fait poignant, d'un spectacle -qu'on ne saurait peindre!... Ils levaient les regards au ciel, ils -tendaient les mains: leur visage était si changé, comme on dit -dans la pièce, qu'on ne les reconnaissait plus à la face, mais au -vêtement... Mme Maria-Pia, dès qu'elle aperçoit son fils, s'écrie: -«Cher fils, je te bénis, je te bénis!» puis elle l'embrasse, -puis elle sanglote, puis, de nouveau, elle étreint son enfant; -enfin, elle remercie Dieu, et elle se met à genoux. Alors, le plus -barbare aurait changé de couleur; plusieurs se sont pâmés, tous -versaient des larmes! Si Prague entière avait pu voir cela, on eût -fait brûler aux saintes images des centaines et des milliers de -cierges! - ---Mais, dit M. Chus, che n'y comprends rien. Pourquoi se -marient-ils ainsi?... Se marier sans s'être fus!... Poufez-fous -m'expliquer cela? - ---On prétend, repartit le cirier, qui baissa mystiquement la voix, -que la princesse a fait ce vœu jadis à la très sainte Vierge -Marie... Sa bénédiction soit sur nous! - -Le marchand fourreur haussa les épaules: - ---Bah! vous voulez parler de ce que racontait l'autre jour le -bonhomme Zlam. C'est une âme honnête, Dieu lui pardonne! mais son -esprit n'est pas toujours aussi solide qu'on pourrait le désirer. -Ainsi, il mêle dans son histoire une prétendue sœur aînée de la -princesse Isabelle. Comme si nous ne savions pas tous qu'elle n'a -jamais eu d'autre sœur que la petite princesse Josine, qui est sa -cadette! - - - -A ce moment, un grand laquais qui portait un chapeau à plumet, et, -en travers de la poitrine, une écharpe verte et orange où brillait -un écusson d'argent, ouvrit les deux battants de la porte. - ---Holà! Ho!... Silence! cria-t-on. - ---Silence! Son Altesse arrive. - -Toutes les rumeurs s'éteignirent. - -Des valets parurent au seuil, et se rangèrent sur deux lignes. -Derrière eux, venait le grand-duc Floris. - ---Voyez donc, murmura l'orfèvre à l'oreille de maître Skreta. -Monseigneur semble en colère, et M. Manès qui le suit, ainsi que -ser Pistolese et les autres, ont l'air de gens grondés. - -Cependant, deux ou trois garçons rouges s'empressaient autour du -Grand-Duc, pour lui ôter ses lourdes fourrures. Maître Pospichil -s'avança: - ---Monseigneur, commença-t-il, ces parures... - ---M'importunent... dit Floris. Soyez bref. - -Le joaillier balbutia: - ---J'aurais voulu montrer à Votre Altesse... - ---Allez trouver mon intendant! s'écria Floris. Faut-il que l'on -vienne m'obséder!... Ah! vous voilà, maître Marcus... Avez-vous -achevé, seulement? - ---A peu près, Monseigneur, répondit l'orfèvre. Mes ouvriers sont -sur les dents... - ---Bien. Au reste, il n'y aura pas d'exposition d'habits ni de -bijoux. C'est la coutume, je le sais, mais une vile et sotte -coutume... Monsieur Salomon Chus, je crois? - ---Le très humple serfiteur te Fotre Altesse! - ---Messieurs, reprit Floris, je vous le répète, adressez-vous à -messer Pistolese... Ah! que l'on voie si ma mère est chez elle... -Demeurez ici, monsieur Chus. M. Manès m'a prévenu que vous aviez à -me parler. - ---Mes maîtres, fit tout haut Pistolese, veuillez passer à côté, -avec moi. - -La galerie demeura déserte. Les laquais avaient disparu. Floris se -promenait à grands tours rapides: il mordait sa lèvre, il parlait -tout bas, il se passait la main sur le front. Chaque fois que son -pas machinal le ramenait auprès des fenêtres qui terminaient le -long portique, il s'y tenait immobile un instant. Le vitrage doré -en donnait, de plain-pied, sur une terrasse en arcades, pavée de -marquetage vert, gris et noir, et fermée de colonnes de marbre. Au -dehors, un ciel froid d'hiver éclairait un spacieux jardin, tout -blanchi d'une neige épaisse. - -Soudain, Floris s'arrêta devant M. Manès: - ---Vous m'avez imposé, dit-il, un rôle que je ne puis jouer. Je ne -sais pas sourire, saluer, bavarder, visiter les gens... Je voulais -des noces obscures, mais vous avez prié la moitié de Prague et -fait plus de préparatifs que pour un roi. - ---Votre rang l'exigeait, Monseigneur. - ---Qu'il soit maudit alors! Je le renie. Ces biens, ces titres sont -de la boue... La vraie noblesse de la vie, c'est de n'obéir qu'à -soi-même! - ---Monseigneur... dit Manès. - -Floris l'interrompit: - ---Ne m'appelez pas votre seigneur. Je ne suis le seigneur de -personne... Avec mon père pour tyran, je ne suis pas même mon -maître!... Le Grand-Duc m'a brisé le cœur, et comme un bon fils, -je dois protester que je lui en suis obligé... C'est bien, j'ai -fini, je me tais... Vous venez de Paris, monsieur Chus? - -Puis, sans attendre la réponse: - ---Je voudrais que ce fût mon père qui, lui-même, m'eût proposé -ce mariage. Je l'aurais traité de façon qu'il eût été bien -surpris!... Allons! je crois que je deviens fou... Bah! qu'est-ce -que le malheur d'un fils (quant à la dot, grand bien en vienne à -Son Altesse!), qu'est-ce que le malheur d'un fils, sinon quelques -plaintes et quelques grimaces?... Le nom d'enfant soumis est un -beau nom... Malédiction!... Vous disiez, monsieur Chus? - -Le fripier balbutia: - ---Fotre Altesse est trop ponne! - ---Je vous ai de la reconnaissance, reprit Floris; oui! je vous -dois de la reconnaissance!... Et cependant, fit-il amèrement, -quelles joies m'a-t-il données jusqu'ici, cet état que l'on croit -si superbe?... On m'envie; je suis le Grand-Duc. Mais mon propre -cœur me dévore... Est-ce ce nom seul qui m'enchante?... Alors, il -y a des oiseaux de ce nom... J'ai des valets,--et il marchait dans -la salle d'un pas agité,--mais puis-je leur commander de sentir, -de souffrir, de vivre à ma place? - -M. Manès, d'un air railleur, pinça les lèvres: - ---Oui, oui, il est bien certain, dit-il, que la nature n'a qu'un -moule, et que nous sortons tous à travers la poche des eaux. -Mais pourtant, Monseigneur, vous donnez du sucre à votre cheval, -lorsque vous êtes content de lui. M. Chus s'est mis en frais de -poste pour écrire à Mme la Grande-Duchesse. Quelque irrévérence -qu'il y ait à peser votre dignité dans la balance des poids -vulgaires, et à évaluer en argent un grand-duc, je crois que -c'est dans ce seul but que M. Chus a fait le voyage. Ainsi donc, -veuillez l'écouter. - ---Ne pourriez-vous, demanda Floris, terminer tout seul cette -affaire? Est-il nécessaire que je sois là? - ---Indispensable, Monseigneur. Il y a eu déjà, en effet, des -espèces de négociations entamées entre M. Chus et le baron Mamula, -qui veut bien gérer les affaires de Madame la Grande-Duchesse. Le -baron offre à M. Chus cent mille florins pour ses peines, et M. -Chus demande cinq cent mille francs. On en est là, buté de part et -d'autre. Il faut lever cette difficulté. - ---Un demi-million! dit Floris. M. Chus m'estime un -demi-million!... Par mon âme, vous prisez ma vie plus haut que je -ne fais moi-même, car je la donnerais pour un fétu de paille! - ---Allons, allons, allons, allons! murmura M. Chus douloureusement. -Che croyais que nous étions t'accord, que c'était arranché, fini, -afec cette plaisanterie!... Cent mille florins! Térision!... -Toucher à la tot te ma fille, lui retirer le pain te la pouche, -l'enfoyer aux Enfants troufés! cela se peut-il, Monseigneur? C'est -une question que che soumets à fotre propre conscience!... Non, -non, non! ne faites pas cela! Contamnez-moi plutôt à ramer aux -galères, à mancher tu pain noir tous les chours! Frappez le paufre -Chus, le miséraple Chus, l'infortuné Chus, le fieux Chus. Mais non -pas l'innocente Esther! - ---Que Monseigneur décide! dit Manès. - ---Ne técitez pas! exclama Chus, ne técitez pas t'un seul mot -une affaire tellement importante!... Réfléchissez, au nom tu -ciel!... M. Manès ne m'a chamais aimé... Che le safais, che -le safais! fit-il, d'un air de douloureux triomphe... On tit: -Retranchez sur le chuif! Rognez la portion tu chuif afite!... -C'est un conseil agréaple à tonner, mais ce conseil est-il tigne -tu crand-tuc Floris?... Ch'ai, foyez-fous, une nature confiante. -Che n'ai pas foulu faire mes contitions! Che me suis fié à la -chénérosité te Matame la Crante-Tuchesse... Monseigneur sait -pien, poursuivit-il, en essuyant ses tempes baignées de sueur, -que s'il était en mon poufoir te rentre, tès temain, à leur mère -tous les enfants pertus te l'unifers, sans temanter un sou pour -ma peine, che serais heureux te le faire!... Oui, ch'en serais -fier et heureux!... Par malheur, cela ne se peut pas! Che n'ai -pas le troit te mettre ma fille à l'hospice tes Enfants troufés! -Che suis homme, mais che suis aussi père!... Après les peines que -ch'ai eues! ajouta-t-il d'un accent larmoyant, tant te tanchers -que ch'ai courus, la mort que ch'ai connue te si près!... Et ce -foyache à Pierre-Moine... Et mes lettres... Et ma fenue ici!... - -M. Manès se prit à rire. Il répliqua: - ---La générosité, Monseigneur, est, à coup sûr, une noble vertu... -Mais pourquoi récompenser un homme si au delà de ses mérites? - ---Vais-je assister, s'écria Floris, au marchandage de moi-même! -Dois-je me voir pesé dans la balance, contre un misérable tas de -métal?... Qu'est-ce qu'un demi-million, morbleu? Ce qu'un marchand -gagne à faire faux poids, durant quelques années, ce qu'un -coulissier rafle en un clin d'œil, dans un coup de Bourse. Un -grand-duc sera-t-il taxé si bas?... Monsieur Chus, vous aurez tout -ce que vous demandez. - -L'heureux juif se précipita sur la main du Grand-Duc. Il riait, -pleurait, balbutiait, attestait le Dieu d'Abraham. - ---C'est bien, c'est bien! finissez! reprit Floris. Rien ne me -déplaît tant que ces bassesses, ces prosternements de laquais... -Je souhaite que cet argent vous rende plus heureux, monsieur Chus, -que je ne l'ai été moi-même dans ma nouvelle fortune. - ---Mon pienfaiteur!... bégaya l'ex-fripier. Partonnez à ma -reconnaissance... Son Altesse saura... Monseigneur connaît -Fienne... C'est là que che fais m'étaplir. Che ferai là un peu -te panque... Oh! che n'aurai pour commencer qu'une pien humple -maison, Monseigneur! - ---Bah! dit Manès, elle prospérera entre vos mains, honnête Chus. - -Des flambeaux brillèrent sur la terrasse; une voix appela: -Floris! Floris! et Chus stupéfait vit entrer et gambader, autour -du Grand-Duc, un masque fort extraordinaire. Tout enveloppé de -fourrures, on ne devinait rien de ses habits; ses cheveux châtain -brun, coupés courts et naturellement bouclés, s'échappaient -d'un bizarre chapeau de perles, de feuilles, de violettes et de -coquilles d'or émaillé;--et sous son faux visage de velours, le -masque riait aux éclats: - ---Mon cher Floris... mon cher petit Floris!... Je suis si contente -ce soir!... Je vais m'amuser, m'amuser... Bonsoir, monsieur -Vassili, me reconnaissez-vous? - ---Un tout petit peu, je suppose, répondit le savant, se prêtant au -jeu. - ---Eh bien, alors, qu'est-ce que je suis? - ---Juste, dit-il, ce qu'est la fraise verte, la rose en bouton et -la pomme acide. Votre vue agace les dents. Vous n'êtes ni assez -âgée pour qu'on vous appelle une jeune fille, ni assez jeune -pour une fillette. Et, de plus, vous êtes, je crois, la petite -princesse Josine, sœur de la princesse Isabelle, et qui se rend, -en ce moment, au bal d'enfants de la comtesse Kaunitz. - ---Mon incognito est trahi! s'écria le masque, plaisamment. Je -suis fâchée, fâchée, encore plus fâchée que Mumbo, quand le clown -lui cache la bouteille... Ha, ha, ha! L'as-tu vu, Floris? C'est -l'éléphant du cirque... Clac, clac! rr, rrr, rrrr, rrrrr. Ho, -Mumbo! rr, rrr! - -Elle sautait, poussait des cris aigus, puis, jetant son touret -de nez, Josine montra aux yeux surpris de Chus le plus admirable -visage: des traits étincelants d'esprit, une bouche incarnate, et -sous des paupières doucement bombées, des yeux profonds, couleur -de violette. Toute sa svelte personne avait on ne sait quelle -grâce, hardie, charmante, provocante. - -Enfin, elle s'arrêta devant Chus, et l'interpellant: - ---Signor, je croirais pour moins d'un florin que je ne suis pas le -géant tartare Afritaboumras au nez de bronze; mais je ne parierais -pas seulement deux millions de lacs de roupies que tu n'es pas le -juif qui a écrit à ma tante Maria-Pia. - ---Et que reprochez-fous aux paufres chuifs? demanda Chus. - -Josine frappa dans ses mains: - ---Comment, comment, comment! Vous ne me tromperez pas, monsieur. -Les Meininger ont joué l'autre soir le _Marchand de Venise_, et je -sais ce qu'était Shylock... Dis-moi, signor, est-il exact que vous -grandissez si rapidement, qu'à l'âge de vingt-cinq minutes, vous -savez déjà faire une addition et prêter à usure à votre nourrice? - ---Espiègle! murmura Chus, espiègle papillon! - ---Bah! s'il m'en souvient bien, reprit-elle, je n'ai plus été -papillon, depuis le temps où florissait le suave Monsieur -Pythagore! - -Un garçon rouge se présenta, et avertit la petite princesse que -miss Ira Joyce, sa gouvernante, était prête à monter en carrosse. - ---Hou, hou, hou, hou! s'exclama Josine, la méchante infante -d'Espagne qui faisait attendre sa dame d'honneur, et que le loup -mangea pour ça!... Au moins, cousin Floris, donne-moi ton avis sur -le costume que j'ai choisi. - -Et laissant glisser sa fourrure, qu'un des laquais porteurs de -torches ramassa, l'enfant parut dans son habit de masque. Elle -était accoutrée en atours de pèlerine de Saint-Jacques. Une gourde -d'argent lui pendait de la ceinture; son corps de jupe, d'un -damas rose, était brodé, plus plein que vide, de flambeaux et de -papillons de soie et d'or, signifiant la fuite de la vie; et elle -avait, sur les épaules, une cape à reflets changeants, roses et -verts, cousue par places de coquilles d'argent. - ---O Dieu d'amour! s'écria-t-elle, croirais-tu qu'elle m'a défendu -de me mettre un petit peu de fard... rien qu'une touche, là, sur -la pommette! - -Elle fit une pirouette, gagna la terrasse en deux bonds légers; -et se fredonnant un _czardas_, Josine commença fantasquement de -tourner, dans ses larges paniers. Son ombre aussi dansait au loin, -sur le jardin tout éclairé de lune. On apercevait des portiques, -des vases, des bassins, des pagodes, des statues de myrtes taillés -représentant des Satyres et des Indiens coiffés de plumes, des -rochers en glaçons simulés, avec des bouillons d'eau gelés, qui -sortaient de pots de fleurs de bronze. Les vagues craquements du -givre troublaient seuls le silence glacé. Rien ne bougeait. Au -bas de la Malà Strana, la coupole de Saint-Nicolas projetait une -ombre démesurée. Par delà, derrière les ponts, la ville de neige -resplendissait, offrant ses innombrables toits, ses flèches, ses -tourelles, ses dômes, sous l'argent des nuées immobiles. - ---Comme il fait clair! murmura Josine, et elle s'avança jusqu'au -bord de la terrasse. Le ciel est étrange et charmant... Vois donc, -Floris, on jurerait que tous ces palais sont enchantés. - -Adossé contre une colonne, il avait tiré ses tablettes, et -écrivait debout, dans sa main. Puis, les présentant à M. Chus: - ---Revenez demain, dit le Grand-Duc; ma mère désire vous voir. -Ceci, pour ser Pistolese... Vous regardez la signature, -ajouta-t-il, elle est bonne. J'ai gardé mon nom de Floris. Après -l'avoir porté tant d'hivers, je ne me serais pas reconnu sous -un autre. Je le conserve aussi, en mémoire de celui qui m'a -recueilli, lorsque mon père me rejetait... Tu pars, Josine? - -Elle se tenait devant lui, et haussait le front pour qu'il le -baisât: - ---Oh! beau cousin, mon cher, cher Floris, fais-moi cadeau de cette -bague! - ---Avec plaisir, petite sœur. - ---Non, tiens! dit-elle, je te la rends... Je suis trop grande -maintenant, pour demander les choses de la sorte... Monsieur -Manès, mettez-moi en carrosse. Voulez-vous bien?... Bonsoir, -bonsoir! - - - -Le Grand-Duc, resté seul, traversa une enfilade de salons, jusqu'à -une salle très vaste, lambrissée et meublée à l'antique. Là, -ayant poussé une grille qui découvrit, derrière ses barreaux, un -escalier entre deux murailles, Floris descendit lentement cette -roide échelle de pierre, d'une cinquantaine de degrés, au bas de -laquelle on pénétrait dans l'église Saint-Augustin. Des cires -fumeuses l'éclairaient, plantées sur des fiches de fer. - -Il ouvrit la porte de l'église, qui cria sur ses gonds rouillés, -et se trouva au fond d'une des nefs, à la hauteur du sanctuaire. -Il voyait, vis-à-vis de lui, une autre porte, laquelle rendait, -par de longs couloirs, chez les Filles de Sainte-Monique, car -le palais et le couvent ont, tous deux, le même privilège, et -communiquent au lieu sacré. C'était par cette porte que sa fiancée -devait venir à lui, le jour des noces. - -Floris, à pas lents et muets, s'avança vers la nef principale. Un -flambeau brûlait au milieu du chœur, et l'église, étant pleine -d'ombre, paraissait, sous ses voûtes ténébreuses, comme une -sorte de caverne tout étincelante d'or. On avait commencé de la -décorer pour le mariage du Grand-Duc. Des lambrequins de toile -d'or pendaient; quelques piliers étaient déjà revêtus de damas ou -de tapisserie. Les six lampes rouges du vœu voué par Maria-Pia, -à la naissance de sa fille Tatiana, vacillaient au-dessus de la -grille qui entourait le baptistère. Çà et là, on entrevoyait, -dans les profondeurs des chapelles, sur quelque autel, où ils -alternaient avec des chandeliers d'argent, d'antiques bouquets de -paillon noirci, un bras recouvert de lames d'or et qui était un -reliquaire, des mains de cire pendues au mur. - -Floris aperçut la Grande-Duchesse agenouillée, près des marches du -chœur. Elle tourna la tête à son approche: - ---Est-ce toi, mon cher enfant? dit-elle. - -Il répondit: - ---Je vous cherchais, ma mère. Mais venez, remontez au palais... -Ces longues prières vous brisent. Cet air glacé peut vous être -funeste. - -Maria-Pia se leva. Toute droite dans sa robe violette, fourrée -d'agneau blanc, elle tenait ses mains croisées, selon la -coutume portugaise, sur une pomme de vermeil renfermant des -cendres tièdes, et ses yeux noirs et comme polis par les larmes -s'attachaient sur Floris, passionnément. - ---Que tu es beau! exclama cette mère, qui saisit la main de -son fils et la baisa avec emportement... Mon Floris... mon -cher retrouvé!... Hélas! je t'aime sans mesure, et j'ai peur, -quelquefois, que le Dieu jaloux ne m'en punisse!... Mais la très -sainte Vierge est mère, et elle daignera m'excuser auprès de son -glorieux fils! - -Des sons mystérieux, des musiques d'orgue flottèrent. Puis, un -chant lointain s'éleva, un chant suave qui montait dans la nuit, -tel qu'un filet d'encens fumant sur une terrasse solitaire. Ce -chant perçait les murs épais; des voix de femmes, en chœur, le -reprirent: et l'hymne arrivait, pacifique et plein de terreur -cependant, comme doit être l'Hosanna des anges, derrière les -portes de diamant du paradis. - ---Les saintes filles du couvent chantent l'office du soir, dit -Maria-Pia, en se signant. Ta fiancée est avec elles et prie pour -toi... Je te bénis, mon cher enfant. Puisse le Seigneur verser -sur toi toutes ses grâces! Tu m'as donné, avant ma mort, la -joie ineffable de t'unir à celle que j'ai élevée, l'âme la plus -angélique, la créature la plus rare que la nature ait jamais -formée. - -Il soupira: - ---Hélas! hélas! hélas! - ---Qu'as-tu? Pourquoi détournes-tu les yeux? - ---Ah! reprit-il, j'aurais dû pleurer toute mon âme, avant de -conclure un pareil marché! - -Alors, joignant les mains vers lui, la Grande-Duchesse s'écria: - ---Oublie ton déplaisir, cher enfant. Pardonne à ce vœu qu'elle -fit de consacrer entièrement à Dieu les derniers jours d'avant -ses noces. Je te conjure de n'y voir que le transport d'un zèle -indiscret. C'est le premier, l'unique chagrin qu'elle te causera -jamais! - ---Ah! mère, répondit Floris, avec une sorte de fureur sombre, elle -vous a menti, elle s'est accusée pour tromper la fureur de mon -père... Son vœu est feint et simulé: elle s'est dévouée pour moi. - ---Dévouée!... Comment? Que veux-tu dire? - -Il poursuivit: - ---Non, non, je ne puis plus me taire! Mon secret me monte -jusqu'aux lèvres... Elle n'a rien juré, rien, ma mère... C'est moi -qui ai fait ce serment de ne la voir qu'au pied de l'autel! - ---Toi, Floris! et pourquoi, grand Dieu? - ---C'était assez que mon cœur fût brisé; c'était assez que mes -oreilles dussent entendre ses louanges. Je n'ai pas voulu que -mes yeux fussent tourmentés chaque jour par l'aspect d'un visage -odieux! - ---Oh! quel est ce nouveau malheur! N'aimes-tu pas ta fiancée? - ---Moi, l'aimer! s'écria le Grand-Duc. L'aimer!... Et comment le -pourrais-je, lorsque mon âme est due à une autre? - -Il s'affaissa sur les marches du chœur. Maria-Pia, en face de lui, -se taisait, glacée d'épouvante. - ---Cela n'est pas, reprit-elle enfin... Tu en aimes une autre, -dis-tu... Ton âme est donnée à une autre... Ah! cher fils, cher -fils, ne m'alarme pas, car je suis vieille et malade, et j'ai été -sans cesse accablée de maux. Ton frère a renoncé aux affections -humaines, quand il s'est consacré au Seigneur; ta sœur Tatiana est -aveugle. En toi seul, j'espérais un peu de joie, mon Floris... -Ton âme donnée à une autre... Cela n'est pas. Tu as mal dit... -Réponds-moi, j'ai mal entendu... Oh! dis que j'ai mal entendu. - -Il demeurait muet, la tête basse. - ---O fils, ô fils! Hélas! hélas! - -Tous deux pleuraient: leurs sanglots, par moments, éveillaient -l'écho de la froide église. L'orgue et les chœurs avaient cessé. -La Grande-Duchesse dit, à voix basse: - ---Hélas! pourquoi n'as-tu point parlé?... Moi qui vivais heureuse, -qui riais, qui m'efforçais de te faire sourire!... Mauvaise mère -que je suis! fit-elle en se frappant la poitrine. Je n'ai rien vu, -rien deviné de ton chagrin... - ---Mon malheur, dit-il, est irréparable. Je me suis moi-même vendu. -J'ai donné ma parole à mon père. - -Elle s'agenouilla et le prit dans ses bras: - ---Ah! que faire? Que te dirai-je? Hélas! qui nous conseillera?... -Mon vieil oncle qui m'aimait est mort... Ma sœur est morte... Tu -as donné ta parole, dis-tu... Est-ce une chose sans remède?... -Non! ce n'est pas cela qu'il faut te dire. Je ne sais pas, -vois-tu... hélas! hélas!... Ah! si du moins j'approchais demain de -la sainte table... Ne ris pas, ne doute pas, cher enfant, il n'y -a rien de si sûr au monde. Quand j'ai Notre-Seigneur au dedans de -moi, je me jette à ses pieds, comme Marie-Madeleine, et toujours -il est touché de mes larmes... Mais dis-moi, cher fils, qui -aimes-tu?... le nom de celle que tu aimes? - -Le Grand-Duc répondit doucement: - ---Il faut vous résigner, ma mère. - ---Me résigner! Me résigner à ton malheur! s'écria-t-elle... Si je -t'avais nourri de mon lait, si tu avais joué sur ma poitrine, si -je t'avais choyé, caressé, comme j'ai choyé ta sœur et ton frère, -alors, peut-être, il me serait possible de n'avoir pour toi que -la part de tendresse et de sollicitude que Dieu a mise dans toute -mère. Mais tu étais au loin, pauvre, orphelin, abandonné aux -étrangers, et je ne pouvais rien te donner que mes prières et mes -larmes... Cher, si cher, ô si cher enfant!... Mon Floris, tu n'es -pas comme un autre. J'ai été en travail de toi pendant vingt-cinq -ans, sais-tu bien! Et lorsque, enfin, je t'ai retrouvé, après de -si longues douleurs, quand la sainte Vierge m'a fait cette suprême -bénédiction, ce serait pour te voir malheureux... Toi malheureux, -grand Dieu!... Si cela était, mon cadavre saignerait du sang dans -son cercueil, et je ne goûterais jamais la paix, fussé-je au -ciel!... Mais parle, cher enfant, réponds-moi. Oh! dis-moi celle -que tu aimes! Parle!... Qui donc est-elle? Son nom? - ---Folie! folie! exclama le Grand-Duc. Comment te dirai-je ma -démence?... Ah! ma mère, pourquoi me forcer à me rappeler mes -malheurs? - ---Je t'en supplie, dit Maria-Pia. Cher enfant, confie-toi à moi. - ---Eh bien, écoute, reprit Floris. Tu sais déjà comment je fus -blessé, fait prisonnier, puis envoyé au bord de la Baltique, à -Stralsund. Là, nous manquions de toute chose, d'eau, de vivres -et de vêtements; nous couchions sur la terre glacée. Mais je -tairai ceci, ma mère. Qu'est-il besoin de raconter ce qui est en -dehors de mon angoisse présente? Je jurai donc que je m'évaderais, -et j'y réussis, en effet. De manière qu'un soir de décembre, je -me trouvai libre et joyeux, seul dans un frêle canot, à quelque -distance de la ville. - -J'avais, continua-t-il, acheté mon passage au patron d'une flûte -hollandaise, mais le prudent contrebandier n'avait pas voulu -m'embarquer sur cette côte, trop surveillée. Il y a, en face de la -ville, une grande île nommée Rugen; un détroit de peu de largeur -les sépare. C'était là que je devais me rendre. Le patron m'avait -fait tenir un plan de cette île, et marqué la petite crique où son -embarcation viendrait me chercher. - ---A Rugen, tu dis bien à Rugen? demanda Maria-Pia. - -Il fit oui de la tête, et poursuivit: - ---Je déployai la voile, et assis à la barre, tout en gouvernant, -je contemplais le ciel étoilé. Cela me rappelait mes pêches à -Blankenberghe, près de Bruges, dans les gabarots des pêcheurs. -J'arrivai heureusement à l'île, et j'abordai en ramant doucement, -quoique la mer fût dure et houleuse. Il ne me restait plus qu'à -me tenir caché au fond de cette baie écartée, en attendant mon -Hollandais, vers deux ou trois heures du matin. Mais l'ivresse -de ma liberté me possédait. Je sautai donc sur la plage, et -j'escaladai la falaise, par un sentier de roches ruinées. - -C'était la veille de Noël; la terre était couverte de neige. Je -traversai, tout droit devant moi, de vastes surfaces glacées, -où la pleine lune resplendissait. Et subitement, je m'arrêtai, -en retenant mon haleine. J'étais alors dans un bois de sapins, -dont les rameaux serrés chargés de neige couvraient le sol de -ténèbres. Et un silence inexprimable régnait, car les sources -étaient gelées, et les feuillages se taisaient, plus rigides que -du bronze. Soudain, un hôlement de chouette retentit; un grand -cerf noir passa près de moi. Puis, j'entrevis, tout au loin, une -faible lueur, et un effroi surnaturel m'envahit. Je tenais cachée, -sous mes habits, une courte et solide épée que j'avais prise en -m'évadant. Je la tirai, et marchai dans le bois, cette lame nue à -la main. - -Il s'arrêta, comme oppressé de souvenirs, puis, continuant: - ---La lueur avait disparu; la forêt presque aussitôt s'éclaircit, -et, montant sur un roc élevé, je portai les yeux de tous côtés. -Alors, à cent pas en avant, au milieu d'un chaos de rochers et -de sapins, j'aperçus une petite chapelle, assez semblable aux -chapelles d'ermites, dans les tableaux des maîtres anciens. Une -cloche tinta lentement; des ombres passèrent avec des lanternes, -et je compris que l'on célébrait la messe de minuit à Rugen. - -Maria-Pia lui saisit le bras: - ---Mon Dieu! mon Dieu! y serais-tu allé? - -Il dit: - ---Mon destin m'entraînait. Il y avait en moi, ma mère, je ne sais -quoi de joyeux et de guerrier qui me roidissait tous les nerfs... -Pardieu! pensai-je, il ne sera pas dit que moi, qui suis chrétien, -je n'entendrai pas la messe, la nuit de Noël! Et, cachant l'épée -sous mon suroit, je marchai à grands pas vers la chapelle. - -Il fit encore une pause et reprit: - ---Hélas! je touche maintenant à un but que je crains d'atteindre. -C'est ce qui a allongé mon récit, m'a fait m'arrêter si -prolixement aux plus petits détails de ma fuite. J'ai montré un -peu trop d'emphase, bonne mère, en décrivant cette nuit, cette -neige, mon épée tirée. Il semble que j'aie préparé quelque -merveilleux coup de théâtre, et il n'y a rien de si banal que ce -qui suit. - ---Pour l'amour de Dieu, parle, parle donc! - ---J'étais debout, dit Floris, à l'entrée, près du bénitier: je -m'y vois encore. Soudain, j'entends un grand bruit de chevaux, -les clochettes d'un traîneau qui tintent... La messe n'était pas -commencée... Je vous raconte tout cela confusément, ma mère... -Quelques cierges brûlaient sur l'autel. Il ne se trouvait dans la -pauvre église qu'un petit nombre de fidèles, des femmes, sept ou -huit matelots: l'île de Rugen est luthérienne... A ce moment, la -porte s'ouvre, j'aperçois des laquais, des flambeaux... Une jeune -fille paraît... Mais, chut! Regardez là... Qu'est ceci? - -La porte basse qui donnait dans le couvent des Filles de -Sainte-Monique venait de s'entr'ouvrir. Une ombre en surgit, une -femme. Maria-Pia jeta un grand cri. La blanche figure bondit. Ils -la virent passer, le temps d'un éclair, et la porte se referma. - ---Oh! exclama Floris, semblable!... Une forme toute semblable! - ---Que dis-tu, cher enfant? Réponds-moi! - ---Qui est cette femme? s'écria-t-il. Mère, il m'a semblé retrouver -en elle quelques traits vivants de celle que j'aime. - ---Aurais-tu vu ses traits? demanda Maria-Pia. Malheur! malheur!... -Oh! si ton vœu était enfreint! - ---Non! Rien que sa taille, sa démarche... Était-ce donc ma fiancée? - -Maria-Pia repartit: - ---Elle-même, cher fils, elle-même... La pauvre âme venait prier -ici sans doute, ou bien, par curiosité de femme, visiter les -apprêts de ses noces. - ---Hélas! murmura-t-il, je suis si possédé d'amour! Je vois partout -celle que j'aime... Oh! sa grâce, ses regards, son sourire! - -Il baissa le front, puis reprit d'une voix plus lente et -frémissante: - ---Quand elle parut dans l'église, ce fut comme s'il se levait en -moi la lumière de mille soleils... Mes yeux s'entre-fermaient -d'amour, mes mains froidirent, et je tremblai de tous mes membres. -Épouvanté, je la contemplais. Les assistants, autour de moi, -me semblaient plus vagues que des ombres: la voix du prêtre, à -l'autel, m'arrivait comme s'il eût parlé de fort loin... Comment -t'expliquer, bonne mère, une chose que je ne puis comprendre? Je -me sentis, dans un transport, enlever l'âme et même le corps, -en sorte qu'il me paraissait ne plus toucher à terre... En cet -état, je lui parlais, je l'adjurais, je la bénissais; je faisais -des vers sur-le-champ, bien que je n'en eusse jamais fait, et si -brûlants de passion qu'ils m'arrachaient les pleurs des paupières. - ---Dieu t'a envoyé une extase, cher enfant, dit Maria-Pia. Mais -achève ton récit, au nom du ciel! - ---Que vous dirai-je de plus, ma mère? A l'instant où je repris mes -sens, la messe finissait; je sortis. Des vieillards, deux ou trois -matelots s'assemblèrent autour de moi, tandis qu'elle remontait en -traîneau. Nos yeux se rencontrèrent: elle rougit soudain. Puis, -une clameur s'éleva: «Un Français, un Français!» criaient-ils; -et ils voulaient porter la main sur moi. Alors, tirant mon épée, -et la leur pointant au visage, je me fis faire place: et ils -reculaient, quand je les chargeais, puis m'environnaient de -nouveau, en poussant des cris... Je m'enfuis, ils perdirent ma -trace. J'étais comme un homme en démence. Je voulais demeurer -dans l'île, la retrouver, me traîner à ses pieds. Des hommes -du vaisseau hollandais, envoyés à ma recherche, m'entraînèrent -presque de force... Mais quoi! vous chancelez, ma mère... -Qu'avez-vous? Vos yeux sont fixes... Parlez-moi. - ---Dans l'île de Rugen? dit Maria-Pia. - ---Dans l'île de Rugen, oui, ma mère. - ---Tu as dit: Il y a un an, et la sainte nuit de Noël? - ---Il y a un an, et la nuit de Noël. - -Alors tombant rudement à genoux, sur le degré de marbre du chœur, -elle lança, tout bas, sa joie au ciel: - ---Assez! assez! assez! Merci, Seigneur! Mon âme a peine à contenir -cette mer soudaine de vos grâces. Elle m'inonde, me déborde... -Seigneur, Père céleste! O mon Sauveur crucifié!... Que vous êtes -doux, compatissant, miséricordieux pour moi! - -Elle se releva, et venant droit à Floris: - ---Par quoi as-tu juré? demanda-t-elle. - -Il la regardait étonné. La Grande-Duchesse répéta: - ---Par quoi as-tu juré, quand tu fis ce vœu? - ---Ah! dit Floris, je ne sais... Par la croix... Oui, j'ai pris la -croix à témoin. - ---Par la sainte croix! murmura-t-elle... Hélas! c'est un bien -grand serment... Fougueux et passionné comme il est, si je -parle, il voudra la voir, il rompra son vœu, et comment Dieu ne -vengerait-il pas une promesse où sa croix a été jurée?... Le -Saint-Père pourrait le délier... Mais quoi! Avant la réponse de -Rome, les noces auront été célébrées... Dût mon cœur se briser, -il faut donc que ma langue se taise... Pauvre cher enfant! -poursuivit-elle. Presse ta mère entre tes bras. Cher fils, ne -perds pas l'espoir!... Dieu surmonte tous les obstacles. Il ne -cesse jamais de vouloir ce que nous pouvons souhaiter, pourvu que -nous ne cessions jamais de nous abandonner à lui... Sois calme et -confiant, cher fils. Ne t'obstine pas dans ton chagrin! - ---Du chagrin, moi! repartit Floris amèrement. Moi, m'obstiner dans -mon chagrin... Allons! n'y a-t-il pas trois mois que j'ai suivi -ici M. Manès? N'ai-je pas écrit au grand-duc Fédor une lettre -respectueuse? N'ai-je pas souri aux indifférents?... Ne suis-je -pas allé dernièrement, lorsque j'étais absent, tu te rappelles, -ne suis-je pas allé à Rugen, pour tenter de la retrouver? Mes -efforts n'ont-ils pas été vains?... O Dieu, ô Dieu, ô Dieu! -Est-ce possible!... Dans six jours, enchaîné à jamais... Faut-il -encore m'enfuir, briser ces liens?... Oh! il me prend quelquefois -envie de les chasser tous du palais, importuns, marchands, -complimenteurs, d'arracher moi-même ces tentures et de crier: -«C'est un mensonge!... Non, non, non! Je ne me marie pas!» - -Elle répliqua doucement: - ---Par mon cœur maternel, je te jure que, s'il est du bonheur sur -cette terre, il est à toi!... Le trésor que nous te destinons est -plus grand encore, mon Floris, que tu ne saurais le supposer. -Puisse désormais ta vie être douce! Car tu as eu, mon pauvre -enfant, une jeunesse bien amère. Puisse l'avenir te garder autant -de joies et de félicités que tu as souffert de disgrâces!... -Mais entends. Voilà dix heures qui sonnent à tous les clochers -du Hradschin. Je me sens lasse, cher fils... Reconduis-moi à mon -appartement. - - - -Tous deux gravirent, à pas lents, l'escalier. Un serviteur -dormait dans l'antichambre, le dos appuyé contre un des coussins -d'écarlate de la banquette. Le Grand-Duc le toucha du doigt: - ---Sander!... hé, Sander!... Il dort profondément. Que ne -donnerais-je pas pour dormir ainsi!... Allons, éveille-toi, Sander! - -Le valet se dressa en sursaut: - ---Monseigneur!... Oh! pardon, Monseigneur! - ---Va te coucher, mon bon garçon, reprit Floris: je ne souperai -pas... Fais apporter seulement un en-cas dans ma chambre, avec -un flacon de vin... Bonne nuit, mère... Je me sens étrangement -soulagé de vous avoir ouvert mon cœur... Ainsi, mon père ne -viendra pas? - ---Ton père est malade, cher enfant, répondit Maria-Pia. Il enverra -par Jacinto, m'annonce-t-il, les beaux présents qu'il fait à ta -fiancée... Mais j'ai reçu tantôt des lettres de Rome... Veux-tu -savoir ce que m'écrit ton frère? - ---Je vous en prie, ma mère, parlez. - ---Eh bien, il a été admis vendredi à baiser les pieds du -Saint-Père et à faire son remerciement. Le voilà archevêque de -Myre, le plus jeune, à coup sûr, de la chrétienté... Sa Sainteté -l'a reçu, me dit-il, avec mille et mille honnêtetés, et voulait -le donner pour coadjuteur à Mgr Colloredo, notre archevêque de -Raguse: mais José-Maria, alléguant sa grande jeunesse, a supplié -Sa Sainteté de le laisser encore à ses études, sans lui imposer -charge d'âmes... Allons, bonne nuit, cher fils... Bien que ce -titre _in partibus_ ne serve qu'à le décorer, j'y suis plus -sensible peut-être qu'il ne conviendrait à l'humilité d'une -mère chrétienne. Puisse-t-il imiter les vertus de son glorieux -prédécesseur, saint Nicolas, évêque de Myre!... Ta sœur Tatiana -m'a écrit aussi. Faut-il te dire ce qu'elle ajoute pour toi? - ---Sans aucun doute, ma bonne mère. - ---Mille tendresses, mille fleurs d'âme, son impatience d'arriver -ici: qu'elle n'a rien de plus cher que toi, qu'elle ne dormira -sans rêves que lorsqu'elle aura entendu le son de ta voix. Tu -sais comme il a fallu te décrire à elle, à quel point elle était -avide de détails sur ton visage, tes habits même, tes façons de -rire, de parler... Mais il est tard. Encore une fois, bonne nuit. -Demain, tu liras ces lettres à loisir... Que je vous voie tous les -trois réunis, puis que le Seigneur fasse de moi sa volonté!... -Embrasse-moi. Bonne nuit, cher fils! - ---Une bonne nuit, ma mère! - -Le Grand-Duc la suivit du regard, tandis qu'elle rentrait dans sa -chambre: - ---Douce et excellente créature!... Va, si celle que tu as élevée -te ressemble, elle mérite assurément les louanges que tous lui -accordent... Je voudrais l'avoir vue, poursuivit-il en rêvant. Il -s'en est fallu de bien peu que je ne la visse, tout à l'heure. -Se pourrait-il qu'elle ressemblât à celle que j'aime, ou bien -n'est-ce qu'une illusion de mes yeux?... C'est étrange! Je -voudrais l'avoir vue... Bon! il ne tient qu'à moi, reprit-il. -Les divers portraits d'Isabelle qu'on mit sous clef, lorsque -j'arrivai, sont, je crois, dans cette salle même. Justement, voici -la cassette... Mais j'ai juré... oui... j'ai fait un vœu. Allons, -ai-je peur de la croix, ou que les oiseaux de nuit n'aillent me -dénoncer à ma mère?... - -Une envie terrible le dévorait. Il saisit la boîte, prêt à -l'ouvrir; puis, faisant un geste désespéré, le jeune homme se -retira. - -Trois jours après, comme Floris se promenait dans la -Petite-Galerie, ser Pistolese passa ses moustaches à l'entre-deux -de la tapisserie, et cria d'une voix effarée: - ---Ils arrivent, Monseigneur, ils arrivent. - ---Qui donc?... Mon frère et ma sœur? Ils ne devaient être ici que -demain. - ---N'en déplaise à Votre Altesse, dit ser Pistolese, ils montaient -déjà l'escalier, lorsque j'ai couru la prévenir... Entendez-vous -le vacarme que fait ce Pinch, le vilain roquet de miss Joyce?... -Ils ont passé Vienne sans s'y arrêter. - -Floris descendit précipitamment. Au moment où il mettait le pied -dans le cabinet des Termes, il aperçut qui y entrait, un jeune -homme, vêtu d'une soutane relevée de boutons violets. Ce jeune -homme était frêle, fort blond, la taille médiocre, pâle, un visage -mélancolique et hautain. - ---Si mes yeux ne m'abusent pas, dit le Grand-Duc, en marchant à -lui, tout me dit que vous êtes mon frère. - -José-Maria répondit: - ---Soyez béni en Jésus-Christ, mon frère. Le Seigneur soit loué à -jamais de vous avoir rendu à notre mère! - -Floris demeurait froid, tout debout. Enfin, il avança quelques -pas. Dans l'instant, l'archevêque de Myre se jeta à lui et -l'embrassa. - ---Et moi, mon frère, dit une voix douce, suis-je si délaissée de -vous? Ne me direz-vous donc rien? - -Alors, le Grand-Duc, se retournant, vit près de lui Tatiana, -aussi immobile qu'une statue. Les rayons de pourpre du couchant -frappaient de face ses prunelles, vertes et limpides comme la -mer. Tout habillée de velours blanc, les lourds plis droits qui -lui tombaient jusqu'aux pieds la faisaient paraître plus grande. -Un mystérieux sourire se jouait sur ses lèvres pâles; et son -teint faiblement rosé, ses cheveux jaune clair en torsades qui -descendaient au long de ses joues, sa tête inclinée, ses yeux de -fantôme, tout en elle semblait surnaturel... Son bras restait -écarté de son corps, dans une pose un peu hésitante, et elle -roulait entre ses doigts une touffe de roses pourpres. - ---Chère Tatiana, dit Floris, qui baisa la main de l'aveugle. - ---Cher seigneur, mon aîné, mon frère!... Elle reprit, en essuyant -ses larmes: - ---Ah! vous faites de moi une trop faible femme! - ---Et moi aussi, je pleure, dit Floris. - -Elle lui présenta son front blanc. Le Grand-Duc l'effleura de ses -lèvres. - ---Que je voudrais te voir! poursuivit-elle. Cher Floris, tu as -deux parts dans mon cœur, car tu es mon frère bien-aimé, et c'est -par toi que va refleurir notre maison qui se mourait... Cher -frère, pose, je t'en prie, ma main d'aveugle sur ton visage... Que -tu ressembles à notre mère! Ton teint doit être mat et uni comme -le sien... Hélas! que n'ai-je mes pauvres yeux! Je n'aurais laissé -à personne le soin et le bonheur de te retrouver. - -En ce moment, la Grande-Duchesse parut au seuil de la galerie, -mais elle chancela d'émotion. Manès, qui la suivait, la reçut dans -ses bras. - - - -L'aube se leva grise et frissonnante. Les cloches de -Saint-Augustin lançaient, à plein branle, leurs volées sonores. -Vers huit heures, les femmes de Josine commencèrent de l'habiller, -tandis que la petite princesse les gourmandait et les hâtait -impatiemment, éclatant en mille saillies joyeuses. Mais Pépy roula -jusque devant elle un large miroir suspendu; et, se levant, Josine -s'y vit toute. - -Elle avait un habit de damas, à fleurons d'un blanc éclatant, sur -un fond d'incarnat parfilé d'argent. Une broderie de turquoises -vertes, suivant les ramages du velouté, relevait l'étoffe -magnifique, lustrée, moirée, comme poudrée d'une glaçure d'argent. - ---Votre Grâce, exclama la chambrière, ne s'est jamais trouvée plus -en beauté. - -Agathe de Putbus entra. Cette jeune fille, amie des princesses, -et arrivée la veille, dans la soirée, était grande, blanche, fort -rousse, des yeux bleu clair, splendidement vêtue. - ---Il est près de dix heures, fit-elle. Si tu ne te dépêches pas, -nous ne pourrons habiller Isabelle. - ---Voilà!... j'ai fini, j'ai fini... Tiens, ma chérie, prends dans -le drageoir des pastilles de violettes. Encore deux ou trois -épingles... Fais donc attention, Rina!... Méthodiquement! comme -disait miss, lorsqu'elle apprenait à nager dans le lac, avec des -vessies. - ---Ta robe paraît bien légère, dit Agathe. N'auras-tu pas froid? - ---Bah! laisse donc. On a chauffé l'église, toute la nuit... Et -d'ailleurs, le signor Cupidon ne sera-t-il pas là présent, avec -ses flambeaux, ses réchauds et tous ses attributs calorifiques... -Mais toi, ma chérie, j'y pense: tu n'as pas encore vu Floris... Il -faut bien pourtant te le présenter. - -Et Josine, vivement, frappa sur un timbre. - ---Bon, reprit-elle, pas un laquais! Chacun de ces nigauds est, -présentement, en train d'ajuster ses bas neufs, afin de ressembler -tout à fait à la jambe d'enseigne du _Rouet d'or_... Allons, je -suis prête, partons. - -Le Palais-Rouge était désert, dans la partie qu'elles -traversèrent. Tout à coup, Josine aperçut Floris. Ses yeux creux -brillaient d'un feu sombre; ses regards, qui ne se fixaient en -aucun endroit, avaient je ne sais quoi de hagard; des taches -livides marbraient ses joues, et il changeait de couleur, à chaque -moment. - ---Bonjour, Floris, s'écria Josine; elle prit le Grand-Duc par la -main... Ma chère Agathe, je t'en supplie, reçois-le parmi tes -serviteurs... Et toi, beau cousin, fais-lui, comme disent les -chambellans, un accueil conforme à ce qu'elle est, et à notre -tendresse pour elle. - ---Recevez de nous, dit le Grand-Duc, la plus cordiale hospitalité -que cette maison puisse offrir... Vous êtes la très bienvenue... -Si je n'avais été quelque peu souffrant, je vous eusse saluée dès -hier. Que votre indulgence m'excuse! - -La jeune fille répondit: - ---C'est vous bien plutôt, Monseigneur, qu'il me faut prier -d'excuser l'heure tardive de mon arrivée. Elle était si indue, en -effet, que le couvent s'est trouvé fermé, et que je n'ai pu voir -Isabelle. - ---Vous venez de Saint-Pétersbourg? demanda Floris. - ---Non, Monseigneur, dit-elle: de Putbus, qui est dans l'île de -Rugen. - ---Oh! de Rugen! avez-vous dit? Cela ne se peut... De Rugen! - ---Qu'est-ce donc qui t'étonne? fit Josine. - ---Rien, rien... Daignez m'excuser... Je n'ai pas été maître d'un -tressaillement, en entendant ce nom de Rugen. - -Agathe de Putbus dit alors: - ---Peut-être Votre Altesse connaît-elle notre île? Isabelle la -connaît bien, et elle l'aime. - ---Isabelle connaît Rugen! exclama Floris. Isabelle est allée à -Rugen!... Une pâleur soudaine l'envahit; ses yeux se couvrirent -d'un épais nuage.--Oh! reprit-il tout bas, non, non! pas cette -pensée-là! Cet espoir est trop formidable... Oh! mon Dieu! si -Isabelle était... Allons!... je suis fou! je suis fou! Quelle -vraisemblance y a-t-il que, dans cet immense univers, parmi tant -de millions de femmes... - -Et tendant les deux mains vers Agathe: - ---Elle est allée à Rugen, dites-vous... A quel moment? Pour quelle -cause? - ---Pas pour une autre, Monseigneur, que de passer quelque temps -auprès de moi... C'était une ancienne promesse qu'elle m'avait -faite à Pétersbourg, lorsque nous nous étions connues. Je l'en -pressai à maintes reprises, mais toujours il naissait quelque -obstacle qui s'opposait à notre désir... Enfin, elle vint l'année -dernière. - ---L'année dernière... Oh!... Et vers quel temps? - -Agathe repartit: - ---Il y a juste un an aujourd'hui, oui, un an tout juste, -qu'Isabelle arriva à Putbus. On célébrait, le surlendemain, la -naissance de Notre-Sauveur. Elle alla en traîneau, la nuit, à la -chapelle de Notre-Dame des Bois. - ---Oh! attendez un peu! dit Floris... Il poursuivit tout bas: C'est -un rêve; le sommeil m'abuse. Non! je n'y puis croire. - -Le coin de la tapisserie se releva, et Tatiana l'aveugle parut. - ---Ah! ma sœur! s'écria Floris. Chère âme!... Oh! si tu savais -quelle joie m'inonde! - -Il lui baisait les mains, ardemment: - ---Ah! je t'embrasse, chère sœur! Prie pour ton frère, et remercie -Dieu! Jamais, jamais il n'y eut pareil miracle!... O chère Agathe, -messagère de bonheur!... Je te dirai tout, Tatiana... Non! je ne -puis encore y croire... Où est ma mère, ma chère mère? Ce n'est -que d'à présent que je lui suis rendu... C'était elle, Tatiana... -O mon Dieu! c'était Isabelle... Je suis sauvé! oui! c'était bien -elle!... Moi qui la haïssais... Eh bien! qu'y a-t-il? que me -veut-on? - ---Mon gracieux seigneur, répondit Sander, Madame la -Grande-Duchesse est prête et vous attend. - ---Bien, Sander, je me rends à ses ordres... Mais pourquoi, -pensa-t-il soudain, ma mère ne m'a-t-elle rien dit? Je lui ai -tout raconté cependant; elle m'a vu désespéré... Est-ce bien -Isabelle?... O Dieu! si je m'étais trompé! - -La foule emplissait, dès longtemps, la salle Gothique. Là se -trouvait tout ce qui était à Prague de quelque considération, -sans compter nombre d'arrivants de Moscou, de Lisbonne et de -Pétersbourg. En hommes, beaucoup d'uniformes, quelques Toisons -au col, force grands cordons; les femmes, parées somptueusement, -pleines de diamants et de bijoux. L'on se divertissait à -considérer l'énorme pilier de la salle, qui, par pompe, était -garni d'une quantité surprenante de vaisselle d'or et de vermeil. -Le salon des Quatre-Saisons était comble à ne pouvoir s'y tourner. - ---N'y aurait-il pas, quelque part, une petite collation? souffla -le gros prince Jablonowski à l'oreille d'un garçon rouge. - ---Que Votre Excellence daigne me suivre! - -Et le valet, d'un air discret, le conduisit à la salle Espagnole. -D'autres déjà mangeaient debout, à un buffet volant de pièces -froides, se plaisant à examiner les apprêts du festin de noce, -tout dressé. Sur les nappes à effilés pourpres, mêlés de fils -d'or et d'argent, et parmi les gradins recouverts d'orfèvreries, -s'étageaient des buissons de roses, des jattes d'or montées en -cru de pêches, de fraises, d'abricots, des fontaines sur quatre -roues, des coquilles d'or remplies de hachis, des châteaux de cire -peints et dorés, des arbres de corail plantés au sommet de grands -piédouches d'or. De monstrueux saumons poussaient des bigarades, -de leur hure; des plats de lamproies enroulées sous des gelées -couleur d'or alternaient avec des pâtés apparents de pintades et -de faisans en plumes. La quatrième table, au bas bout, ne devait -être que d'enfants. Il y avait dessus, pour leur réjouir les yeux, -à la mode du temps de Philippe le Bon, duc de Bourgogne, des -ramées d'où l'eau d'orange coulait continuellement, des hommes -sauvages à califourchon sur des cochons de lait rôtis, des cygnes -arborant des bannières, un fol qui combattait un ours entre des -montagnes de grésil pendant, des chaumières faites de fleurs. Au -milieu, dans un pré artificiel, enclos d'un balustre, se voyait un -arbre aux feuilles de soie, aux branches argentées et dorées, d'où -pendaient des pommes contrefaites d'or, de soie, d'argent et de -plumes, avec des bijoux de Noël et des écussons armoriés. - ---Messieurs, cria le majordome entr'ouvrant la porte, Son Altesse -se met en chemin. - -Maria-Pia parut alors au bout de la galerie des Marbres, qui -est unie à la salle Gothique par de grandes arcades ouvertes. -Sa figure très portugaise, jaune mat avec des yeux étincelants, -son marcher, toute sa contenance avaient une dignité noble et -naturelle. Elle était vêtue d'une robe de satin couleur pensée, -brodée d'entrelacs de vieil or et de mille cannetilles, et au -devant de laquelle pendait une chaîne d'orfèvrerie; sur la tête, -un bouquet de diamants. Le visage ardent de Floris, ses regards -fixes, son air égaré imposèrent, quand il passa, un profond -silence, et jusqu'à une sorte de frayeur. Tatiana s'avançait -ensuite, en habit d'étoffe d'argent, menée par une de ses femmes. -Derrière, la foule venait sans ordre. - -A l'instant où Maria-Pia se montra sur le seuil du palais, un -immense cri s'éleva. La multitude fourmillait dans la place -Sainte-Monique; les fenêtres parées étaient remplies de monde; -jusqu'aux toits des maisons disparaissaient sous les spectateurs. -La Grande-Duchesse descendit lentement le large degré, et le -cortège défila, parmi le peuple rangé en haie. Du palais aux -marches de l'église, on avait étendu un chemin de tapis, tout -bordé d'antennes, garnies de serge jaune et violette. Les cloches -sonnaient, l'air vibrait d'airain; des serviteurs, selon l'antique -coutume, lâchèrent, aux croisées du palais, des centaines -d'oiseaux captifs; puis un pâle soleil d'hiver perça les nuées. -Alors, pour la seconde fois, une acclamation retentit. La foule -entière battit des mains. - -L'église sombre et enflammée apparaissait comme un buisson ardent -de roses et de milliers de cierges. Une infinité de flambeaux, -taillés en façon d'aigles, de gondoles, de fleurs de lis, -d'étoiles de cristal, faisaient jaillir des mosaïques et des -marbres incrustés du dôme, toutes sortes de scintillements. Dans -le chœur, entre deux des arcades, se dressait un vaste échafaud, -surchargé d'une foule brillante, et dont la base et les gradins -étaient drapés superbement de toile d'or, semée près à près -d'aigles noires. On avait bouché les verrières, pour les tendre -de tapisseries; les orgues débordaient de fleurs; une image -miraculeuse de la Vierge du Hradschin, dont la Grande-Duchesse -était dame d'atour, étalait, ce jour-là, aux regards ses -richesses prodigieuses en perles, en dentelles, en diamants; les -piliers, tout revêtus de roses, avaient l'air d'arbres monstrueux; -des colombes d'orfèvrerie pendaient, les ailes éployées, du haut -des voûtes; et José-Maria, archevêque de Myre, se tenait debout à -l'autel, revêtu pontificalement, la mitre en tête, splendide et -pâle. - -Deux carreaux de velours violet brodés d'or étaient placés -vis-à-vis de l'autel, à peu de distance des marches. Floris en -prit un; l'autre restait vide. - -Une petite porte cintrée s'ouvrit à la gauche du chœur, et l'on -vit paraître d'abord, dans sa simarre de laine blanche, la -révérende mère Prieure des Filles de Sainte-Monique. Puis, un -murmure confus accueillit l'entrée d'Isabelle. Son habit de moire -traînante était brodé de perles en mosaïque et orné des plus -belles dentelles; un long voile de point de Venise l'enveloppait. -La fiancée était suivie d'Agathe de Putbus et de Josine, ses -filles d'honneur; et derrière, venaient quelques religieuses, -marchant une à une, en cérémonie. - -Elles arrivèrent ainsi aux prie-Dieu, disposés autour du chœur. -Isabelle, toujours voilée, se plaça à côté de Floris. - -Un frisson glacé courut par tous les membres du Grand-Duc: -ses genoux se dérobaient sous lui; il défaillait. Cependant, -Maria-Pia, en s'avançant, prit Isabelle par la main. Puis, avec -une majesté douce: - ---Cher fils, dit-elle, reçois ta fiancée. Et vous, ma fille, -recevez l'époux que le Seigneur vous donne. Soyez unis par un -amour constant, et puisse-t-il croître avec les années! - -Un silence extrême annonçait l'attention, le recueillement, ou la -curiosité de tous. La Grande-Duchesse reprit: - ---Oui, je sais, tu redoutes ces noces; ton âme ne t'appartient -plus... N'aie point de crainte, cher fils. Tu la refuseras s'il -le faut, mais tout d'abord, vois s'il le faut. Ose tendre la main, -cher enfant. Donne-moi la tienne, Isabelle... Et maintenant, il ne -reste plus qu'à montrer sa femme à Floris. - -Alors, comme rendant le dépôt précieux qu'elle avait reçu, la -Prieure enleva le grand voile qui cachait les traits d'Isabelle; -et Maria-Pia dit, en souriant: - ---Regarde-la, cher fils, et vois si elle ne ressemble pas à -celle que tu aperçus, un soir de Noël, à Rugen... Cesse de te -désespérer, et sois heureux! - -Il se détourna lentement, béant, presque terrifié; et le fils de -Maria-Pia vit enfin celle qu'il épousait. - -Mais déjà l'aumônier de José-Maria, le petit abbé -Lancelot-le-Moine, avait fait un signe. Les orgues chantèrent -l'_Introït_, et le cri de joie de Floris se perdit dans leur -tonnerre. - - - - -DEUXIÈME PARTIE - -LES PLAISIRS DE L'ILE ENCHANTÉE - - - - -LIVRE PREMIER - - -Le printemps qui suivit les noces du grand-duc Floris et -d'Isabelle fut merveilleux en Dalmatie. _Il n'y eut jamais un -tel Avril!_ disaient les femmes de Sabioneira, dans les chants -qu'elles improvisent. _Sur la campagne, il jette partout des -coussins d'étoffe d'Agram; il suspend au flanc des ravines les -toisons d'écume des cascades._ - -_Les jardins sont diaprés mieux qu'une soie peinte; le ciel, -moucheté de nuées, ressemble au manteau du faucon, et la terre -toute tachée d'herbes et de fleurs, ne dirais-tu pas que sa robe -est comme celle du teinturier?_ - -_Il n'y eut jamais un tel Avril! Des vents tièdes, avec leurs -pieds ailés, courent légèrement sur la mer; le bouillonnement -du printemps gonfle les vagues vermeilles. Le monde est devenu -semblable à un rubis étincelant._ - -_Sitôt que le soleil lève son étendard à la cime du Monte-Sacro, -les plaines resplendissent comme un drap d'or; le sol, à l'ombre, -est plus violet que le vin; l'air ressemble à un bazar turc, tant -il s'y croise de reflets jaunes et roses!_ - -_Comment nommeras-tu les arbres? A les voir siéger au milieu de -leurs feuilles chargées de traits, tu les prendrais pour des -scribes publics. Les oiseaux, sur les branches, semblent des -diseurs de bonne aventure. Ils ont devant eux des livres d'images._ - -_L'amour fait violence à ces fils de l'air... Entends-les rire, -Damiana... Le rossignol, de la tête aux pieds, est agité comme une -flamme. La perdrix danse, folle de joie; le sang lui bouillonne -dans les yeux._ - -_Il n'y eut jamais un tel Avril! Quand on ouvre sa porte, au -matin, l'air enivre autant que le vin. Tu croirais que cent mille -bougies tombent sur tes paupières. L'aveugle même voit des roses!_ - - - -Le dernier matin de ce mois d'avril, ser Pistolese et l'abbé -Lancelot, en compagnie de M. Stepany, l'aide-chimiste de Manès, -achevaient un copieux déjeuner de poissons et de coquillages, -sur la terrasse du _Soleil bleu_, à Zemenico da Mare. La brise -soufflait doucement; des pigeons roucoulaient sur la plage du -petit port, encombré de barques en radoub, et, comme bercés au -murmure des vagues qui baignaient la terrasse, les trois convives -buvaient leur vin de Samos en silence. - ---Pourquoi nous avoir fait venir si loin, dans ce détestable -village? dit Stepany, d'une voix aigre. Comme s'il n'y avait pas à -Sabioneira des fruits de mer et du _prosecco_! - ---Vous savez bien, mon bon ami, répondit l'abbé, pourquoi nous -sommes venus ici. - ---Oui, sans doute: pour voir tirer de l'eau quelques mauvaises -cruches moisies, et pour fêter votre retour de Bohême... Ah! très -bien, et en attendant, tant pis pour ceux que le soleil aveugle! -dit Stepany, levant les yeux vers la treille qui ombrageait la -table, et que perçaient deux ou trois rayons... Et lorsque nous -voudrons rentrer, continua le bilieux chimiste, juste au moment où -nous serons en route, savez-vous ce qui nous attend?... Ha, ha, -ha! une averse... un orage effroyable! - -L'abbé surpris examina le ciel: - ---A quoi voyez-vous ça, Stepany? La température est superbe; il -n'y a jamais eu un plus beau soleil! - ---Ne vous mêlez pas du soleil, repartit l'autre, qui posa son -verre sur la table et regarda l'abbé en face. Laissez le soleil -où il est! Ce n'est pas là de l'hébreu, ni du syriaque, ni du -chaldéen... Parce que vous savez ces langues et parce que vous les -enseignez à Mgr José-Maria, ce n'est pas une raison, monsieur, -pour vouloir m'apprendre la météorologie! - -Pistolese éclata de rire: - ---Quoi! vous recommencez déjà! Toujours, toujours en querelle! -Vous ne pouvez pas être ensemble un quart d'heure sans vous -disputer... Je crois vraiment, le ciel me pardonne! qu'on ne -pourrait trouver aucun motif à ça, sinon que l'abbé est blond -et Stepany noir, l'abbé gras et Stepany maigre, l'abbé rouge et -Stepany blême! - -Tranquillement, ils se remirent à boire. En face d'eux, la mer -bleue, parsemée d'îles, frissonnait à perte de vue, telle que du -lapis en fusion; pas une voile n'apparaissait. Seule, à vingt -ou trente brasses du rivage, et sous le récif Sant-Ippolito, -rougeâtre écueil de pierre ponce, une coraillère était amarrée, -avec ses filets roux pendant au mât, et sa proue, qui, de chaque -côté, montrait un œil peint en blanc. Un homme parut sur le banc -de poupe, le torse nu, la peau verdâtre comme une olive; et tout -debout, tourné vers l'auberge, il agitait en l'air son bonnet -rouge. - ---Ah! ah! dit ser Pistolese, Gregorio va plonger de nouveau. - -Le petit abbé se leva, s'avança jusqu'à la balustrade, et portant -à son œil une longue-vue, il chercha un point de la mer, un peu en -avant de la tartane. De la hauteur qu'il occupait, on apercevait -sous l'eau vitreuse et magiquement transparente un grand monceau -d'amphores romaines, déposées là, vraisemblablement, par le -naufrage d'une galère. Les moires tremblantes du flot semblaient -communiquer une vague oscillation à leur séculaire immobilité. -Quelques-unes, arrachées par les lames, reposaient, éparses çà et -là, autour du monceau principal... A ce moment, Gregorio plongea. -L'abbé, pour qui se faisait cette pêche, redoubla d'attention. - ---Quelqu'un a-t-il vu le grand-duc Fédor? demanda Stepany, en -baissant la voix. A-t-il enfin reçu Mgr Floris? - -Ser Pistolese remplit son verre et celui de son compagnon. - ---Non, pas que je sache, répliqua-t-il. - ---Voilà cependant plus d'un grand mois que Monseigneur est arrivé, -avec sa femme, la princesse Isabelle. Et il n'avait fait le -voyage,--il nous le dit lui-même en débarquant,--que pour voir son -père, vous rappelez-vous? - -Le majordome haussa les épaules, tandis que Stepany poursuivait: - ---Ha, ha, ha! Le vieux renard lui en fera bien d'autres! il lui en -fera voir bien d'autres!... Coquin! il y a du plâtre dans ce vin. -Et il frappa son verre contre la table... Ce coquin-là croit-il -me tromper?... Oublie-t-il que je suis chimiste?... Allez, allez, -messer, ce n'est que le commencement... Je connais le Grand-Duc, -je connais l'homme... S'il ne joue pas à Monseigneur tous les -tours qu'on peut imaginer, dites que je ne suis qu'un âne!... -Monseigneur est à bonne école. Nous lui apprendrons la patience en -Dalmatie, monsieur, nous lui apprendrons la patience. - -Mais un joyeux tumulte s'éleva sous les tamaris de la place. Des -enfants demi-nus précédaient, en jetant des cris, un homme couvert -d'un manteau rouge, et qui sonnait dans une corne de cuivre. De -toutes les maisons, des pêcheurs sortirent; d'autres accouraient -du fond des ruelles. Ils se pressaient autour du crieur, et les -femmes, en jupons bigarrés, avec leurs bonnets d'écarlate, garnis -de plumes, de sequins, de panaches de verre filé, formaient, par -derrière, un large cercle. - ---Oh! oh! qu'est ceci? dit Stepany. - ---Je pense qu'on sonne de la trompette, répondit l'abbé Lancelot. - -Messer Pistolese s'écria: - ---Ah çà! vous ne connaissez donc pas la proclamation?... Est-ce -possible! D'où sortez-vous?... Entendez-vous ce Pappizza? continua -l'imposant majordome. Quels poumons!... Va, sonne, sonne, mon -gaillard! - -La fanfare cessa. Tous firent silence. Et le héraut dit, d'une -voix haute: - -«Hommes de Zemenico da Mare, assemblés ici, écoutez. C'est le -bon plaisir du grand-duc Floris, seigneur de Sabioneira, que -tous célèbrent en joie et en réjouissances l'heureuse arrivée -de sa mère. Cette sérénissime dame arrivera demain, qui est le -jour de mercredi, premier de mai, en compagnie de son fils, Mgr -José-Maria, archevêque de Myre, et de sa fille, la grande-duchesse -Tatiana. On dansera le _kollo_ sur la place de Sabioneira-le-Bas; -les jardins seront illuminés, et les cuisines du palais -demeureront ouvertes, la nuit entière. Dieu protège le noble -seigneur et les habitants de Zemenico!» - ---Tonina! Tonina! cria Pistolese. Hé, ma commère, un almanach!... -Apporte-moi l'almanach de Raguse!... Je savais bien que j'oubliais -quelque chose... Merci, ma belle, merci, mon cœur... Voulez-vous -regarder, l'abbé? - ---Quoi, messer, que faut-il que je regarde? - ---Le premier mai, parbleu! le premier mai!... Et lisez-moi ce -qu'on prédit du temps. Pourvu que la lune ne change pas! - ---Le premier mai... voici... _Temps agréable, chaud, excellent -pour la pêche._ - -Ser Pistolese fit claquer ses doigts: - ---Parfait, alors!... Et le bora... Regardez, l'abbé, si le bora ne -soufflera pas... Non!... Dans ce cas, ils pourront se vanter de -voir de belles illuminations! - -Il souriait, en caressant ses grosses moustaches, des deux mains. -La plage était de nouveau déserte. Trois ou quatre pêcheurs y -dormaient, à l'ombre des barques tirées sur le sable. Un chaudron -fumait, suspendu au-dessus d'un feu de genévrier, chargeant la -brise, par moments, des senteurs résineuses du goudron. - ---Je ne comprends pas Mgr Floris, reprit l'acariâtre chimiste. -Donner des fêtes, des bals, quand sa mère arrive mourante!... -Dites-moi ce que vous voudrez. Je ne puis comprendre ça! - ---Vous avez tort de parler ainsi, répondit l'abbé. Vous savez -bien que Monseigneur est en parfaite sécurité, et qu'il ignore -complètement la gravité de l'état de sa mère. - ---Il l'ignore, s'écria Stepany, avec un rire triomphant, il -l'ignore, vous l'avouez... Et de quel droit l'ignore-t-il? Est-ce -que moi, pour citer un exemple, j'ignore rien de ce qui me -concerne?... Je ne blâme personne, monsieur, je ne prétends blâmer -personne... Mais force m'est bien de confesser que je trouve cette -incurie extraordinaire! - ---Allons, allons, répliqua l'abbé, comment Monseigneur -devinerait-il ce que Madame la Grande-Duchesse prend tant de soin -de lui tenir caché? - -Messer Pistolese intervint: - ---La bonne dame est-elle donc plus mal qu'au moment où j'ai quitté -la Bohême? - ---Hélas! la chose n'est que trop certaine, repartit l'abbé; et ses -petites mains, collées sur son gros ventre, accompagnaient tous -ses propos... Elle est bien bas, bien bas, la pauvre âme! Mais -notre vie à tous est dans la main de Dieu, et sa miséricorde est -immense... C'est ce qu'elle a dit elle-même à M. Vassili Manès, -lequel s'opposait à son départ... Il ne tombe pas une plume, -a-t-elle dit, pas une plume de l'aile d'un passereau, sans la -permission du Seigneur. - -M. Stepany ricana: - ---La main de Dieu, ha, ha! la main de Dieu!... Mais qui jamais a -vu la main de Dieu?... Ce n'est pas là un fait, monsieur, et moi, -je suis l'homme des faits, l'homme des sciences, monsieur, l'homme -de la physique, l'homme de la chimie, l'homme de l'embryologie, -l'homme qui sait que tout peut être pesé, analysé, évalué, l'homme -qui s'est voué lui-même, qui a voué son fils, monsieur, au noble -emploi de servir la science, ce dont Thalès me bénira, quand il -sera grand... Oui, monsieur, quoi qu'on en puisse dire, il a déjà -servi, et j'en suis fier, à toutes les expériences de M. Manès -sur l'optique. A l'âge de quatorze jours, on faisait tourner -devant ses yeux, avec une rapidité de vingt tours par seconde, un -miroir polyédrique à facettes. C'est ainsi qu'il a contracté ce -larmoiement de l'œil gauche, dont je le soigne. Il a été électrisé -à soixante-dix jours, puis photographié sous l'action du courant, -pour les _Annales biologiques_; et l'enfant n'avait pas onze mois, -lorsque sa mère le trouva avec un petit baromètre dans le gosier, -où il l'avait enfoncé en se jouant... Une éducation rationnelle! -Un gaillard, monsieur, qui se moque de toutes vos superstitions, -et qui sait que le monde n'est que chimie... Qu'est-ce que -l'air? Un fluide invisible, composé de 0,79 d'azote et de 0,21 -d'oxygène... Voilà un fait, voilà ce que nous appelons un fait... -Mais ne me citez pas votre main de Dieu, ne rabaissez pas l'être -humain, ne venez pas me soutenir en face que l'ignorance où se -trouve Monseigneur de l'état de sa mère est une chose honorable, -monsieur! - ---Qui est-ce qui a dit cela? demanda l'abbé. - -M. Stepany ne répondit point. - ---Qui est-ce qui a dit cela? répéta le petit homme... Est-ce de -moi que vous parlez, monsieur? - ---Allez-vous donc recommencer? dit ser Pistolese... Mais voyons, -reprit le majordome, en tirant de sa poche une grosse montre -d'argent, voyons, il se fait tard... Décampons! - - - -L'étoile brillante du soir se levait aux profondeurs du ciel, -derrière Sabioneira: et dans les jardins du palais, dont les -portiques et les longues terrasses s'abaissaient jusqu'au bord -du golfe, les paons, perchés sur le faîte des colonnades, -saluaient, de leurs cris discordants, l'éclatant soleil qui se -couchait. Suspendu au-dessus de la mer, en face du promontoire, -l'orbe vermeil et frémissant envoyait ses rayons, comme de -longs javelots d'or, sur les arcades, les escaliers, les palais -dont la presqu'île est chargée. Les coupoles étincelaient; les -verrières avaient l'air tout en flammes; les cascades, à l'ombre -des rochers, coulaient pareilles à des glaçons bleus; le long de -la plage de mer, au-dessous de la Porte-Dogaresse, de massifs -chariots, en tournant, dardaient rapidement des éclairs. De -partout, au rebord des terrasses, parmi les déesses de marbre, -pendaient les chevelures roses et violettes des arbres en fleur. -De grands miroirs d'eau les réfléchissaient, un fleuve entier -tombant dans les jardins, en bouillons, en gerbes, en nappes, en -goulettes, en fusées, en chandeliers d'eau: et battue de ces mille -bruits, toute diaprée sous ces poussières humides, d'iris légers -et d'arcs-en-ciel, la montagne semblait vibrer, du haut en bas, -comme une lyre, dans l'ardente lumière du couchant. - -Isabelle et le grand-duc Floris parurent au sommet des rochers -de Torre-Arza, dans les bois qui dominent la mer. Leurs yeux -parcoururent un instant l'amphithéâtre magnifique dont les flots -du golfe les séparaient; puis, en prenant la route de Sabioneira, -tous deux descendirent la colline, à travers l'immense forêt -qui couvre les versants du cap. Pleine de sources et de chutes -d'eau, elle exhalait une haleine sauvage, mêlée des senteurs de -la mer; et les échappées des clairières y découvraient, dans ses -profondeurs, des lointains bleus, des paradis de solitude. - ---Chère aimée, dit Floris, poursuivant un badinage commencé, -vous me croyez aussi par trop ignorant... Voici des menthes, des -muguets, des primevères, des fleurs de sauge... Et celle-ci, quel -est son nom? - ---C'est une hyacinthe, dit-elle. - ---Vous savez mieux que moi le nom des fleurs, reprit le Grand-Duc -en souriant, mais je connais peut-être mieux que vous les légendes -qu'on en raconte... Savez-vous qui était Hyacinthe? - ---Je l'ai su autrefois, dit-elle, mais cela est sorti de ma -mémoire. - -Elle leva les paupières et sourit. Il lui sourit aussi et il la -contemplait. Un cordonnet vert et argent, duquel pendait un joyau -de perles, entourait son cou délicat. Sa robe d'un satin de Chine, -rose vineux, où étaient brodés çà et là de larges ronds quadrillés -d'argent, découvrait, suivant la mode italienne, un mince carré de -sa gorge; et ses cheveux châtain très clair bouclaient mollement, -en légers fils d'or, autour de l'ovale de son beau visage. Elle -tressait, tout en marchant, une guirlande dont il lui présentait -les fleurs. - ---A qui donnerez-vous ceci? demanda Floris. - ---En êtes-vous jaloux? répondit-elle... Non, cher amour, pas de -ces roses éclatantes. Elle n'aimait que les couleurs pâles et -douces, celle à qui ces fleurs sont destinées... Choisissez-moi -des pensées au cœur sombre, des violettes, des cinéraires. - ---C'est pour Simonetta, dit-il. - ---C'est pour Simonetta, dit-elle. Notre chemin, l'avez-vous -oublié? passe au pied même de son tombeau... Chère âme! Tous -ceux qui nous voyaient nous prenaient pour des sœurs jumelles. -Habillées de même, inséparables, le même ruban dans les cheveux, -la même fleur à notre sein, nous étions comme une figure qui -se reflète dans deux miroirs... Elle avait demandé, pendant sa -maladie, d'être enterrée dans la clairière si souvent témoin de -nos jeux, et la Grande-Duchesse, votre mère, y consentit sur mes -instances... J'avais douze ans, lorsque la mort nous sépara; elle -en avait treize peut-être: elle vit toujours dans mon cœur! - ---Ah! dit Floris, ce souvenir si vif me dérobe une part de votre -âme... Je me sens presque jaloux, mon cœur, de celle que vous -aimiez tant! - -Alors ils aperçurent, à travers des pins et d'énormes cèdres -touffus, un tombeau de marbre, près de la mer. Sous l'ombre -épaisse et d'un vert noir, il brillait comme une masse de neige, -au milieu de la pelouse étoilée de marguerites. Des biches et des -daims tachetés y étaient couchés çà et là. Quelques-uns buvaient à -une source; d'autres aiguisaient leurs andouillers, paisiblement, -à l'écorce des pins, ou, les naseaux dressés, humaient le -vent... Soudain, le Grand-Duc fit un geste. Ils bondirent, tous -disparurent, tandis qu'Isabelle et Floris s'arrêtaient, pensifs, -sur le rivage: et le marbre, seul et tranquille, au pied du vaste -amphithéâtre des forêts, semblait communiquer son silence éternel -aux ondes immobiles du golfe, aux cimes violettes des montagnes, -et au firmament peint de pourpre et d'or. - ---Cher aimé, dit enfin Isabelle, après une très longue pause, -voyez comme le ciel est pur et l'eau sereine... Notre mère ne peut -manquer d'avoir la plus heureuse traversée... Demain, nous serons -tous réunis! - ---Oui! tous réunis! répéta Floris... Qui aurait pu prévoir il -y a un an?... Comme se sont évanouis tous les démons qui me -remplissaient l'âme, haine, soif du meurtre, fureur, désespoir, -frénésie!... Le plus misérable des hommes, et soudainement le -plus heureux!... Tu es à moi. Ton cœur est à moi, toi, parfaite, -incomparable! - ---Hélas! répondit Isabelle, je ne suis qu'une pauvre fille, cher -seigneur... C'est l'indulgence de ceux qui m'aiment, qui centuple -ce que je vaux. - -Les larmes jaillirent des yeux de Floris, et dans un transport de -bonheur profond: - ---Tais-toi! tais-toi! Pas un roi de la terre ne peut se croire -digne de toi!... O ma vie! Ma pure et belle âme!... Chaque fois -que je t'aperçois, mon cœur bondit: il me semble être à ce -moment où je te reconnus à l'autel... O chère lumière! Si après -l'enfer viennent de si beaux paradis, puissé-je retomber au fond -du malheur! Puissé-je redevenir une fois encore pauvre, obscur, -méprisé, misérable! - ---Oh non! pas cela, mon bien-aimé! Ne souhaitez pas de malheur! - ---Tu as raison... soyons heureux... Donne-moi tes paupières, que -je les baise! Tiens, tiens, encore!... Je ne puis te dire ma -joie... J'en ai la poitrine gonflée... - -Ils se turent, et défaillants d'amour, ils se souriaient en -silence, tandis que les nuages, le golfe, la forêt autour des -amants, tout leur semblait soudain immobilisé, comme en un -tableau. La brise s'était arrêtée; les pins ne rendaient plus -leur vague murmure, pareil au bruit de la mer. La lune éclatante -se leva, et s'élançant vite au zénith, elle couvrit les ondes -endormies, de ses pâles réseaux de perles...--Ah! chère âme, -disait Floris, regarde! les étoiles du ciel éclosent comme des -roses blanches... A peine un mince ourlet d'écume borde la plage -déserte. Que ce silence est doux, ma bien-aimée! Quels yeux -mortels se lasseraient jamais d'un tel spectacle?.... L'espace -infini est tissu de lumières innombrables et tranquilles, et -l'une l'autre elles se cherchent, comme des âmes aimantes... -Oui! baisse vers moi tes prunelles, laisse-moi plonger dans tes -beaux yeux... Ton âme y apparaît sous mon regard, comme une fleur -mystérieuse qui monte à la surface de l'eau... Tu es ma vie, ma -joie, mon trésor, mon étoile, ma chère beauté... Que je voudrais -m'anéantir!... Mon cœur n'est devant toi qu'un peu d'encens qui -fume... Entends-tu ces oiseaux, dans les bois?... Leur chant -expire entrecoupé, comme un sanglot de désir et d'extase... Ils -se taisent... Écoute, ô mon âme, le profond silence!... Cette -fraîcheur de l'air marin ressemble à ton haleine même... Tout ce -que l'on respire ici de parfums, c'est de ton sein délicat qu'il -s'exhale... Ainsi parlait Floris, en son émoi. Les rossignols -chantaient tout au loin, comme les flûtes de la nuit; et derrière -les deux amants, sur les rayons de la lune, brillants comme une -colonne de cristal, le grand Ange de l'amour se tenait debout, -dans le silence. - -Soudain, parmi les ombres du soir, trois femmes en deuil -apparurent, au milieu des cèdres gigantesques. Leur chevelure -dénouée pendait sous des voiles couleur de cendre; et sans -collier, sans ceinture, sans bijoux, elles avaient couvert d'un -crêpe noir leur large tablier écarlate. Un cortège de femmes -morlaques s'avançait à pas lents, derrière elles. Arrivées en -face d'Isabelle, qui les considérait avec étonnement, les trois -suppliantes tombèrent à genoux, et l'une d'elles dit d'une voix -haute: - ---Au nom de votre époux, au nom des innocents que vous mettrez -quelque jour au monde, écoutez-nous, exaucez-nous! - ---Levez-vous! oh! levez-vous! dit Isabelle... Qui êtes-vous?... En -quoi puis-je vous venir en aide? - -La suppliante répondit: - ---Nous sommes trois sœurs de Zemenico, et nous avons épousé les -trois frères, trois Krivosciens de Sgombro. Dieu l'a permis ainsi -pour nos péchés! - ---Je vous en prie, levez-vous! dit Isabelle... Je vous reconnais -maintenant. Vous êtes Oriana, la fille aînée de notre vieux -pêcheur Slosella, et celle-ci est votre sœur Nonna, et voici -Marina, la cadette. Ce sont vos vêtements de deuil qui ont mis en -défaut ma mémoire. - ---Oui, ceux de notre noce étaient bien différents... Vous y êtes -venue, maîtresse, et les viandes du repas en prirent pour nous -meilleur goût. - ---Je me souviens, je me souviens, dit Isabelle... Tatiana, ma sœur -Josine et moi, vous servîmes de filles d'honneur... Les trois -neveux du vieil Ourosch étaient vos maris... Vous étiez radieuses -alors, et à vous voir marcher sous vos bonnets d'or, on vous eût -prises pour trois reines... Et maintenant, je vous revois tout -éplorées, les cheveux épars... Quoi! vos maris seraient-ils morts? - -Alors, Oriana commença ainsi ses plaintes: - ---Non! ils ne sont pas morts, maîtresse, mais ils nous ont -délaissées... Tous trois ont repris l'anneau qu'ils avaient passé -à notre doigt... Comme il m'aimait dans les premiers temps! Je -portais la torche et je l'éclairais; je portais l'assiette et -je le servais... Et autant de verres je lui versais, autant de -fois il me faisait asseoir sur son genou, pour m'embrasser. Puis, -le malheur me vint du jour où notre ange, notre petit Stanjo, -mourut... Hélas! hélas! cette douce rosée! Ah! mes doux yeux!... -Pauvre innocent! pauvre agneau!... Mais son père se courrouça, -car quoi qu'il eût fait pour le cacher, il était schismatique -fervent, comme sont ceux de Sgombro.--Mère, dit-il, tu as été trop -hâtive à le rendre chrétien romain. Si tu l'eusses fait baptiser -par le pappas, selon le rite orthodoxe, l'enfant vivrait encore... -Depuis lors, il me voulut du mal, et il partit avec ses frères, -quand ceux-ci s'en allèrent dans la montagne. - ---Hélas! pauvre femme! dit Isabelle. - -Mais déjà Nonna s'avançait: - ---A moi, le malheur m'est arrivé, parce que je restais stérile... -Pourquoi soupires-tu ainsi? disaient les femmes de Sgombro, en me -raillant. Tu ne portes pas de fardeau, tu ne gravis pas sur la -colline... Ah! mieux vaudrait, leur répondais-je, gravir sur la -colline, tout chargé de plomb, que d'avoir le cœur aussi lourd!... -Et lui, quand je rentrais, me saisissait aux cheveux et me jetait -par terre... Ainsi, le printemps nous vint triste, l'été plus -sombre, l'automne noir et empoisonné... Puis, il me dit: Qui a -vu les vignes sur la mer, et le sel marin sur la colline? Je ne -veux plus être un Morlach à ruches, un Morlach à gâteaux de miel, -mais un Krivoscien à sabre, un Krivoscien à carabine, ainsi que -mon oncle et ceux de Sgombro... Et il s'en alla avec ses frères, -rejoindre la bande du vieil Ourosch, les garçons vêtus de haillons -et le sabre nu... - -Une sorte de gémissement s'éleva du cortège des femmes, tandis que -Nonna se relevait. Et Marina, la troisième sœur, parla ainsi: - ---Le mien, dès le lendemain des noces, partit garder les -troupeaux, dans la montagne... Et moi, avec le mulet, j'allais -chercher du bois tous les jours, jusqu'aux rocs de Zavaletica. A -le charger et à le décharger, j'avais la poitrine rompue... Il -descendait quelquefois du pâturage, pour prendre sa provision de -maïs. Alors c'étaient des tracas sans fin:--Où est le millet? -où est le sel? où se trouvent les œufs de la semaine? Combien de -quenouilles as-tu filées?... Reste encore, lui disais-je... Non, -les brebis maigrissent loin de mes yeux, et le fromage moisit dans -l'écuelle... Ensuite, il revint, avec l'hiver. Mais son amour -était plus froid encore que décembre. Aussi, lorsque l'enfant -naquit, il était mort... Ah! mon mari, lui dis-je, notre enfant -est mort!... Hé! s'il est mort, que m'importe! Des funérailles de -notre mère, il reste un peu d'encens dans le cornet, et la lampe -pend au clou. Alors je le maudis dans mon cœur, et je me séparai -de lui! - ---Hélas! le mien aussi, je veux le maudire! dit Oriana, et voici -que je le regrette... Mais non, mieux vaut maudire, et que les -saints fassent ce qu'ils voudront de mes souffrances, de mes -soupirs, de mes sanglots, de mes imprécations! - ---Pauvres femmes! dit Isabelle... En deux ans, en si peu de -temps... Et comme ils paraissaient épris!... Quoi! tous trois!... -Non, je ne puis y croire. - ---Leurs durs parents, reprit Marina, nous ont chassées de nos -demeures. Nous n'avons plus de table où nous asseoir, plus de lit -où nous reposer, plus de toit où nous abriter... Pitié!... aie -pitié de nous, maîtresse... Envoie-nous à Raguse, au couvent. - ---C'est là, dit Nonna, que nous voulons passer ce qu'il nous reste -de jours à vivre. C'est là que nous prierons pour toi... - ---C'est là, poursuivit Oriana, que nous prierons pour nos maris. - -Elles se turent, et les autres femmes répétèrent en gémissant: - ---Pitié! aie pitié, maîtresse! - ---Tout ce que vous désirez de moi, dit Isabelle, mon cœur, par -avance, vous l'accordait... En si peu de temps... Tous les -trois!... Venez demain à Sabioneira... Ser Pistolese vous y -logera en attendant, et vous ne manquerez de rien. - -Elles lui baisèrent les mains, et disparurent dans le bois, comme -une procession de fantômes, tandis que faisant à pas lents le -tour du tombeau de Simonetta, la Grande-Duchesse attachait ses -guirlandes aux blanches parois. Quelquefois, les bras demi-levés -et presque indistincte dans l'ombre, elle penchait le front -soudainement; des larmes mouillaient ses paupières. Ensuite, -puisant à la source, dans une buire de cristal qu'elle alla -prendre au creux d'un rocher, et toute pâle sous la lune, Isabelle -arrosa les tiges des lis qui environnaient le sépulcre. - ---Se peut-il qu'il y ait de tels hommes? murmura-t-elle, après un -long silence... Est-il vrai, comme on le dit, que l'injustice et -le mal couvrent la terre?... Vous avez compris, mon cher Floris, -l'histoire de ces pauvres femmes? - ---Allons, répondit le Grand-Duc, ne songez plus à cela, mon amour! - ---Ah! dit-elle, je crains au contraire de n'y avoir jamais -assez songé... Je ne voyais autour de moi que des sourires, je -n'entendais que des bénédictions... Les hommes m'ont toujours paru -si nobles, poursuivit-elle, la terre si splendide, les cieux si -purs! Même en ces jours d'enfance, où je n'étais qu'une innocente -créature, les champs féconds, les fleurs, les eaux, les formes -charmantes des animaux, la mer avec ses sourires d'écume, toutes -ces choses magnifiques me pénétraient de tendresse et de joie... -Cher Floris, ô mon seigneur aimé, soyez indulgent pour Isabelle, -car la vie jusqu'à ce jour m'a été si douce, que le malheur, s'il -me frappait, briserait un cœur sans défense. - ---Va, chère âme, dit-il, que je meure, le jour où je te causerais -quelque chagrin! - -Isabelle et Floris revinrent, en suivant la plage de la mer. La -route était blanche et solitaire. De temps à autre, il y passait -quelque chevrier, un gardeur d'abeilles, qui portait sur sa tête, -en équilibre, des clayons de paille tressée; ou bien c'était un -vieil homme aveugle, en manteau rouge déchiré, les pieds poudreux, -et une guzla à la main, étant de ces rhapsodes errants qui -mendient, de village en village. - -Mais des lumières apparurent, et au fond d'une petite crique, où -l'on tenait jadis les gondoles et le caïc du grand-duc Fédor, ils -aperçurent un navire, que l'on achevait de radouber. Quelques -valets disposaient sur le pont des tapis, des vases de fleurs. -Trois Morlachs, suspendus à des cordes, le long du château de -poupe, couvraient de feuilles d'or les statues ternies, les -ornements qu'ils redoraient; et on en voyait, dans les hunes, qui -déployaient des banderoles et des flammes. - ---Vous avez été indulgent à mon caprice, cher bien-aimé, reprit -Isabelle à demi-voix. Que Josine sera surprise quand elle nous -verra demain venir à leur rencontre, sur cette galère qu'elle -aime! Notre cousin, le vieux duc da Sesto, nous l'avait donnée en -présent, comme un colossal jouet, lorsque nous étions encore des -enfants... Il l'avait fait faire à Chioggia, sur je ne sais quel -modèle fameux. - -A ce moment, un chien griffon, en poussant des jappements de joie, -accourut vers la Grande-Duchesse. Il bondissait, frottait sa tête -à longs poils contre la main pendante d'Isabelle, repartait, se -roulait sur le sable... - ---Barocco! cria ser Pistolese... A bas! à bas! - -Et franchissant le pont de bois qui joignait la galère au rivage, -le majordome s'en vint saluer Leurs Altesses: - ---Je surveillais les derniers arrangements, expliqua-t-il avec un -gros rire, car moi, je suis comme le podestat de Sinigaglia, qui -commande et fait lui-même. - -Puis, se tournant vers les Morlachs du vaisseau: - ---Holà! cria-t-il, un flambeau pour la princesse! - ---Merci, ser Pistolese, dit Isabelle, les flambeaux seraient -inutiles... Ils ne brilleraient pas dans le clair de lune. - -Tous trois marchaient à pas lents, sur la plage, au-dessous des -murailles crénelées qui ferment l'enceinte des jardins. La mer -paisible resplendissait. - ---A propos, dit le majordome, Votre Grâce est-elle informée que -nous avons été sur le point de revoir ce fou de Giano? - ---Qui donc? interrogea Floris, se retournant à demi. - ---Giano... hum!... Gianettino, Monseigneur, repartit le gros -homme, sans s'expliquer mieux, car celui dont il parlait passait -à Sabioneira pour le fils bâtard du grand-duc Fédor... Ah! -le coquin! le triple fou!... Sauf le respect que je dois à -Leurs Altesses, on n'a jamais vu son pareil. La princesse se -rappelle-t-elle, quand il lâcha par _bel humore_ un des ours qu'on -tient renfermés dans les logettes des Vieilles-Murailles? Il était -ivre au point qu'il l'empoigna à la crinière, et voulait lui -monter sur le dos. - ---Comment aurait-il pu revenir? dit Isabelle... Je croyais que le -grand-duc Fédor l'avait relégué à Venise, après le meurtre de ce -malheureux Cirillo. - -Ser Pistolese hocha la tête: - ---Hum! hum!... Vieille histoire, Madonna... Le combat avait été -loyal; c'est une chose reconnue... Et quand bien même il serait -vrai que, dans un moment de vivacité, il eût donné à Cirillo cette -maudite _coltellata_, ce que, le Malin nous incitant, chacun de -nous est exposé à faire, il en a bien pâti, _poveretto!_ Il paraît -qu'à Venise il ne mangeait pas des chapons gras, ni des cuisses -de veau tous les jours, à modeler des médailles de cire et à -faire des copies pour les milords. Si bien que, touchée de sa -misère, Mme Maria-Pia lui avait promis de faire cesser cet exil... -Mais il a eu, depuis, d'autres idées... Allons, nous voici à la -Porte-Peinte... Je prends congé humblement de Leurs Altesses. - -Le lendemain, dès le lever du soleil, ser Pistolese posa un -Morlach en vedette, au sommet du campanile. Cet homme avait ordre -de sonner la cloche, aussitôt qu'il découvrirait à l'horizon -le vaisseau d'Ancône qui amenait Mme Maria-Pia; et la galère, -incontinent, devait emporter ceux de Sabioneira à la rencontre -des arrivants, jusqu'à la petite île del Eremita. La matinée -entière se passa en attente et à prêter l'oreille: Floris même, -par impatience, monta deux fois les cent six marches du campanile, -jusqu'à la plate-forme des cloches. Enfin, un peu après deux -heures, la volée d'airain éclata; et Isabelle et Floris, au même -instant, suivis de ser Pistolese, de Stepany, de l'abbé Lancelot, -se rendirent en hâte au belvédère, bâti par le grand-duc Fédor, à -l'extrême pointe des jardins, et qui domine du haut d'un roc, sur -les flots. - ---Le voilà! le voilà! cria messer Pistolese, dès qu'il eut relevé -les jalousies de bois qui fermaient les fenêtres du kiosque. - -En effet, on apercevait, au fond de l'horizon, la tache sombre -d'un grand navire. La mer sans rides étincelait sous le soleil. A -droite, une plage s'allongeait, toute parsemée de roches rouges. -Çà et là, quatre ou cinq goélands y dévoraient les poissons morts -que le reflux avait laissés. - ---Vite à la Vieille-Batterie! s'écria Floris. Qu'on tire trois -coups de canon, pour leur marquer que nous les voyons!... -Chargez-vous-en, ser Pistolese! - -Et descendant, à l'angle des jardins, l'escalier San-Teodoro, -Isabelle et Floris atteignirent rapidement le petit havre, où la -galère se balançait, prête à partir. Trente Morlachs, la toque -rouge en tête, le pantalon étroit de serge blanche fermé par des -rubans de couleur, étaient assis sur les bancs des rameurs, dans -l'intérieur du navire. Le fracas d'un coup de canon interrompit -leurs acclamations; puis l'écho, de falaise en falaise, le fit -rouler tout le long du golfe. La brise soufflait doucement. La -pesante barque s'ébranla... Flammes, pavillons, banderoles, -claquaient au vent, frissonnaient; des tapis de Perse éclatants -pendaient, le long des bordages, jusque dans l'eau; la proue, -entièrement dorée, avec son grand lion ailé, projetait sur les -vagues un reflet magnifique; le ciel vermeil s'élargissait, -ainsi qu'une rose au cœur immense. Des pêcheurs de l'île de -Kosor, qui venaient de prendre un dauphin et menaient le monstre -écumeux amarré au long de leur barque, marchèrent, pendant -quelques instants, de conserve avec les rameurs, en criant mille -bénédictions. - - - -Quatre heures après, la galère n'était pas encore revenue. Fort -étonné de ce retard, messer Pistolese descendit jusqu'à la -plage de Sabioneira-le-Bas. Les Morlachs des villages voisins -commençaient d'y arriver en foule. On entendait, de tous côtés, -les carillons des vendeurs de sorbet, de pignolats et de lait -caillé, les timbales des astrologues en plein vent, les chansons -des guzlares aveugles, dont il y avait quantité, Mme Maria-Pia -leur faisant à tous la pension d'un demi-ducat chaque mois, depuis -la naissance de Tatiana. La tour des cloches sonna sept heures. -Alors inquiet, ne résistant plus à son impatience, ser Pistolese -se jeta dans une barque. Les Morlachs déployèrent la voile, et la -brise étant favorable, la tartane courut rapidement vers l'île -del Eremita. Une couleur d'un violet sombre occupait le ciel, à -l'occident; les vapeurs du crépuscule se répandaient. Soudain, au -milieu de l'ombre croissante, et dans le silence des flots, on -entendit le tintement d'une cloche. - ---Hein... Écoutez! dit le majordome... On dirait que ça vient de -l'île. - ---C'est la cloche de l'ermitage, répondit l'un des pêcheurs... -Elle n'a pas sonné depuis la mort de frère Lorenzo, le dernier -ermite... Que les saints nous pardonnent nos péchés! - -Il fit le signe de la croix, et les autres pêcheurs l'imitèrent. -Une terreur superstitieuse les saisit: aucun de ces hommes ne -parla plus... Les tintements du glas continuaient, à coups lents, -espacés, qui se perdaient au loin, sur la mer. - ---Ils sont là-haut! s'écria Pistolese, qui montra du doigt la -falaise... Voyez, il y a des lumières à la cabane de l'ermite... -Vite, abordez! Que se passe-t-il? - -Il sauta sur la côte aride, semée de myrtes et de lentisques -rabougris, et commença de gravir l'âpre sentier. Les cailloux -s'éboulaient sous ses pas, des sauterelles se levaient. Puis, -aux lueurs du jour expirant, le majordome vit descendre à lui -une femme qui pleurait, appuyée sur le bras d'un homme. C'était -la petite princesse Josine, qu'il ne reconnut pas tout d'abord. -L'abbé Lancelot l'accompagnait, nu-tête, l'air effaré: - ---C'est vous, ser Pistolese?... Ah! mon Dieu! Vous avez appris le -malheur!... O pauvre dame!... pauvre dame! - ---Quel malheur y a-t-il donc? fit le gros homme... Parlez-vous de -Mme Maria-Pia? Elle n'est pas plus mal, j'espère! - ---Morte, morte, hélas! décédée!... Elle a quitté la vie, ser -Pistolese... O jour de deuil! Ne pleurez pas, princesse. Voyons, -chère princesse, du courage! Vous savez bien ce qu'a dit -Monseigneur, pourquoi il m'a recommandé de vous conduire à la -galère... Ne pleurez pas, charmante princesse, ne pleurez pas! - ---Mais comment cela est-il arrivé? balbutia le majordome. - ---On ne se doutait de rien, répondit l'abbé. Elle ne paraissait -pas si proche de sa fin, quoique, si vous vous rappelez, je vous -ai bien dit hier qu'elle ne pouvait aller loin. Mais, tandis -qu'elle était à dormir dans l'ermitage, son visage a beaucoup -changé, et M. Manès, tout de suite, a prévenu Mgr l'archevêque... -Comment vous trouvez-vous, ma mère? a demandé celui-ci... Je -vais mourir, a-t-elle répondu; je vais mourir! Alors, elle a dit -que son seul regret était de n'avoir pas vu une fois encore le -grand-duc Fédor, pour le supplier de chérir son fils, qu'elle le -recommandait à Notre-Seigneur: enfin, des choses si touchantes que -tous pleuraient en les entendant. Sur ce, Mgr José-Maria s'est -hâté de lui porter les saintes huiles; et c'est ainsi qu'elle a -passé, juste à sept heures, remontant à son Créateur et faisant -une si belle mort que jamais on n'en fit de plus édifiante et de -plus semblable à sa vie, qui était un modèle en toute chose. - ---Oui, c'est bien vrai! reprit ser Pistolese attendri. - ---O pauvre dame! pauvre dame! Je perds, continua l'abbé, oui, je -perds en elle, j'ose le dire, la meilleure amie que j'avais... -Toujours bonne, affable, prévenante!... Je comptais lui offrir, -dès son arrivée, cette amphore que vous savez, que Gregorio a -pêchée devant vous, et sur laquelle on voit en relief ces lettres: -M. P. A. R., ce qui fait: _Maria-Pia, archiduchesse russe_ ou de -Russie. Coïncidence extraordinaire, n'est-ce pas?... Mais il faut -se soumettre aux volontés du Seigneur. Nous ne sommes rien dans -sa main! dit le saint Livre... Allons, allons, bonsoir, mon bon -ami... O malheureux jour! malheureux jour! - -Messer Pistolese, resté seul, atteignit bientôt l'ermitage. -Sous les pins-parasols qui l'ombrageaient, se pressait une -foule silencieuse, Morlachs, matelots, serviteurs. Quelques-uns -allumèrent des torches, et la cabane de l'ermite s'apercevait au -fond, contre un rocher, avec ses murs blancs, son toit rouge et sa -cloche abritée d'un auvent de tuiles, et qui n'interrompait point -son glas. Elle s'arrêta soudainement; un pesant silence tomba; et -l'on vit l'archevêque de Myre franchir la porte de la cabane. Il -marchait à pas graves et lents, couvert de l'aube et de l'étole -noire, et tenait un cierge à la main. Derrière lui, parurent -deux Morlachs portant une civière drapée de noir, sur laquelle -était étendue la grande-duchesse Maria-Pia, immobile, les traits -découverts, et habillée en franciscaine,--habit qui la suivait -toujours. Tatiana, Isabelle et Floris fermaient le lugubre cortège. - -Alors les porteurs, s'arrêtant, déposèrent le lit funèbre au -milieu de l'esplanade. Tous se rangèrent à l'entour, avec des -cierges, et, d'une voix forte, José-Maria récita les prières des -morts. Isabelle et Tatiana se tenaient à genoux de chaque côté -du cercueil; les sanglots qu'elles retenaient gonflaient leur -poitrine à la briser. Mais l'archevêque s'avança, portant dans -ses mains un voile noir, pour en couvrir la face de la morte; le -temps de descendre au navire était arrivé. Les larmes d'Isabelle -jaillirent, et, s'élançant auprès du lit: - ---Attendez! attendez! que je la regarde encore un seul instant... -Se peut-il qu'elle soit morte?... Elle était si douce, si bonne, -si tendre!... Mère, oh! pourquoi ne répondez-vous pas? Pourquoi -n'ouvrez-vous pas les yeux?... Mais vous jouissez de la paix, -en compagnie des âmes bienheureuses. Vous entendez nos cris, du -séjour de gloire... O ma mère! ma mère!... Morte! morte! Oh! oh! -oh! - -Tous trois entouraient le corps, en l'embrassant et en versant des -larmes, et Tatiana s'écria: - ---Hélas! hélas! toi qui étais mes yeux, te voilà morte! Tu -m'abandonnes dans les ténèbres et tu jouis de la lumière... Je -sens tes mains glacées, ma mère. O chères mains qui m'avez tant -de fois caressée, faut-il que vous restiez inertes? Chère bouche -qui me parlais si doucement, tu ne me diras plus rien de tendre... -Seigneur, que votre volonté soit faite; mais tout au moins, -accordez-moi la grâce de me résigner! - -Elle se tut. Floris reprit: - ---A peine t'ai-je retrouvée que la mort nous sépare. Me voici -de nouveau orphelin... Pauvre image glacée, que me diraient tes -lèvres closes, si tu les rouvrais soudain?... Séparés pendant -vingt-cinq ans et réunis quelques mois à peine!... Oh! le monde -est un mauvais rêve, et nous ne sommes rien que des ombres. Les -plaisirs où nous tendons les mains sont des bulles de savon qui -crèvent: ce qui nous suit éternellement sous nos pieds, c'est la -terre de notre tombe, la fosse où il nous faut choir un jour! - -José-Maria leva la main, ainsi que pour mettre un terme à ces -douleurs qui s'exhalaient: - ---Silence, mon frère! s'écria-t-il. N'élevons pas notre vain -murmure contre les décrets éternels! Nous partagions notre -mère avec le ciel; maintenant, si l'on peut avoir foi en la -miséricorde de Dieu, c'est le ciel qui la possède tout entière. -Ne la plaignons pas d'un tel bonheur; ne nous lamentons pas -sur nous-mêmes; ne mêlons pas notre égoïsme à ces mystères de -l'infini... Mes sœurs et vous, mon frère, contemplons-la une -dernière fois, puis descendons au rivage. - -Messer Pistolese s'avança, faisant un signe. Deux Morlachs -soulevèrent le lit funèbre, et tout le cortège se mit en -marche vers le sentier qui dévalait entre les roches. Mais, au -tournant de l'ermitage, ceux qui marchaient en tête s'arrêtèrent -stupéfaits, et, pendant un instant, la parole manqua de surprise -au majordome. - ---_Oïbo!_ s'écria-t-il enfin. L'imbécile de Jacinto! - -Devant eux, au fond de l'horizon, le promontoire illuminé, chargé -de jardins, de palais et d'architectures de flammes, ouvrait -mille scènes éblouissantes. Le grand manteau de fleurs de la -montagne étincelait de feux multicolores: par endroits, blanc -comme l'argent; ici, plus rouge que le rubis; là, vert comme -l'émeraude. Les eaux qui se précipitaient pendaient au flanc des -roches ou au milieu des verdures, comme des guirlandes de cristal; -et tout entouré de créneaux, l'immense amphithéâtre étageait -sur ses terrasses et dans ses bois pleins de fusées volantes, -des toits bleus, des dômes de plomb, des portiques à trèfles -quadrilobés, des façades de briques à losanges, des maisons roses, -des batteries de canons verts, des kiosques, des statues, des -fontaines, des grilles qui s'ouvraient sur la mer, des mâts de -bronze à oriflammes, des obélisques supportés par des lions de -basalte noir. Au sommet, parmi les arcades, brillait le colosse -doré et ailé du cheval Pégase, qui, de son pied, fait rejaillir -une fontaine; et, dominant la montagne et la mer, tout éclairé -de girandoles, de lamperons et de pots à feu, le clocher rose du -campanile portait un grand Ange doré, haut de seize pieds, pour -montrer le vent. - ---Eh bien, Miklas, le pays te plaît-il? dit l'un des serviteurs -demeurés sur l'esplanade pour enlever les tréteaux, les étoffes -et tout l'appareil funéraire, et qui, du haut des rochers, -contemplaient Sabioneira illuminé. - ---Mais oui, mais oui!... Les femmes y sont-elles jolies, hein? - -Le premier valet ricana: - ---Voyez ce Miklas, quelle fournaise!... Mais ici, ce n'est pas -comme à Prague, mon garçon... Les Morlachs, parmi lesquels nous -allons vivre, sont plus vindicatifs que des diables! - ---Bah! dit Miklas, et qu'est-ce qu'ils me feraient, voyons, si je -courtisais une de leurs femmes? - ---Une de leurs femmes! Ah bien, oui! Si tu t'accroupis seulement -pour savoir si leur chien est mâle ou femelle, les voilà qui -t'écrivent sur leurs tablettes et laissent croître, en signe de -vengeance, l'ongle de leur petit doigt... Puis, un beau jour, ils -te balafrent le visage avec un kreutzer aiguisé qu'ils ont mis au -bout d'un bâton fendu... Ça s'appelle _dar un sfrizo_, oui, comme -qui dirait _friser_. - -Les valets éclatèrent de rire, tandis qu'une rumeur lointaine, des -clameurs, des détonations arrivaient jusqu'à eux, de Sabioneira. -De hautes gerbes de fusées sillonnèrent un instant les ténèbres, -puis retombèrent dans les flots. - ---Entendez-vous comme ils s'amusent? reprit le valet... Pauvre -madame! Elle a encore souri ce matin, quand le long Timothée est -tombé sur le pont... Et penser maintenant qu'elle est morte! - ---Bah! repartit le gros sommelier Agnolo, nous mourrons tous, -rien n'est plus certain... Riches ou pauvres, il faut en venir -là...--n'oublie pas le goupillon, Miklas!...--C'est le sort -commun, le sort commun! - - - - -LIVRE SECOND - - -Aussitôt que le grand-duc Fédor eut appris la mort de sa femme, il -régla, par un sec billet, adressé à l'archevêque de Myre, que le -deuil en serait de six mois, bien qu'il ne le prît pas lui-même; -qu'aucun de ses enfants ne draperait, mais seulement un deuil -d'habits, porté par les princesses en violet, selon l'ancienne -mode royale; et que, en attendant l'entier achèvement du tombeau -superbe que Son Altesse se bâtissait à grands frais, au fond des -gorges de la Jagodna, le corps serait porté, sans cérémonie, dans -les caveaux de Sainte-Justine. - -La pompe funèbre fut donc modeste. Cette église Sainte-Justine, -édifiée par le doge Venier, au milieu des jardins du palais, ne -reçut, le jour des obsèques, outre les princes et princesses, que -les femmes et quelques vieux pêcheurs de Sabioneira-le-Bas. Le -grand-duc Fédor n'y assista point; et même le dimanche d'après, -comme jaloux d'une douleur dont les témoignages accusaient sa -propre insensibilité, il fit crier par le héraut public à Podgor, -à Zemenico, et dans deux ou trois autres villages, que l'on eût -à cesser les glas, avec toutes les marques de deuil. De tels -regrets, légitimes au début, devaient pourtant avoir un terme: -et il comptait que, dès le lendemain, le peuple reprendrait ses -occupations et ses plaisirs accoutumés, puisque, aussi bien, -c'était le temps de la foire San-Gordiano et des régates d'Imotica. - -Le matin de ce dimanche même, comme Floris se trouvait seul, dans -une petite chambre voûtée, située à l'angle du palais, sous -un portique pavé de briques, un coup léger heurta la porte, et -aussitôt M. Manès entra. - ---Eh bien! demanda vivement Floris, m'apportez-vous quelque -nouvelle? - ---Le grand-duc Fédor, répondit Manès, vous attend ce soir, à neuf -heures..... Je viendrai prendre Votre Altesse. - ---Bien! dit Floris qui repoussa son écritoire. Cela m'épargne une -troisième lettre que j'allais écrire à l'instant, pour prier mon -père de me recevoir. - ---Votre Altesse est donc toujours décidée à nous quitter? reprit -Manès. - -Le Grand-Duc poussa un long soupir: - ---Hélas! dit-il, tout chemin est le mien, à présent que ma -mère est morte... Mon père semble me tenir en mépris, en haine -peut-être... Que ferais-je à Sabioneira? Ah! j'ai perdu avec ma -mère ma maison, mon foyer même. En quelque lieu qu'elle habitât, -je l'y aurais suivie avec joie; ma patrie était auprès d'elle, -puisque le sort, en me chassant de celle que j'avais adoptée, a -fait de moi comme un étranger dans l'Europe entière. Elle morte, -pourtant, je dois me souvenir que la Russie est mon pays natal et -que j'y ai des droits héréditaires. - ---Sans doute, sans doute, fit le savant. Et que dit de cela votre -sœur, la grande-duchesse Tatiana? - ---Elle m'approuve, répliqua Floris. Elle-même a pris mon parti -auprès de la Grande-Duchesse, qui témoignait quelque appréhension. -Oh! ma sœur est une âme vaillante! - ---Avez-vous vu le docteur Ulm? demanda Manès, après un silence. - ---Je ne le verrai pas! s'écria Floris. Non, pardieu! quoi qu'ait -pu me dire Tatiana. Vais-je faire la cour, à présent, aux -domestiques de mon père?... Docteur de quoi? docteur en quoi?... -Il n'est ni juge, ni médecin. Une espèce d'aventurier ramassé -au fond de la Perse!... Le diable sait par quels moyens il a -circonvenu le Grand-Duc, si froncé, si fermé à tous! - -Ils se turent. Un jour grisâtre emplissait l'étroit cabinet, où -pour tout meuble se voyaient quelques chaises, avec une table -vénitienne, marquetées en bois d'olivier et en ivoire de diverses -couleurs. Mais un pas résonna sous la voûte, et Jacinto parut -au seuil, tenant à la main des papiers, qu'après de grandes -saluades, il remit à Floris. Grosset, basset, l'air toujours -en peine et étonné, cet acolyte de ser Pistolese suppléait ce -jour-là son maître, parti la veille pour Raguse, où Tatiana, -qu'il accompagnait, était allée porter aux Barnabites le cœur de -Maria-Pia. - ---Sont-ce là, dit Floris, les réponses aux lettres arrivées de -Russie, touchant la mort de ma vénérée mère? - ---Oui, Monseigneur, dit Jacinto. Que Votre Altesse daigne les -signer! - ---Ho! ho! pas un titre d'omis! reprit Floris, en les parcourant -des yeux. Mes beaux cousins ont bien des qualifications: _Grand -Amiral_, _Chef du Corps des Cadets_, _Aide de camp général_... -Celui-ci: _Inspecteur général du Génie_, _Aide de camp de S. M. -l'Empereur_, _Chef d'un régiment de dragons, d'un régiment de -grenadiers et du régiment des cuirassiers d'Astracan_... Voyons -l'autre. Cinq lignes pleines: _Grand Maître de l'Artillerie_, -_Grand Curateur_, _Grand-Duc_, etc. Allons! deux ou trois titres -encore pour les grandir, et mes cousins seront si grands qu'ils -pourront nous cacher le soleil, quand il leur plaira, et le mettre -dans leur poche! - ---Que Votre Altesse m'excuse, répondit Jacinto, interdit. -J'ai copié le protocole. C'est ainsi qu'ils sont titrés dans -l'_Almanach de Gotha_. - ---Oh! dit Floris, je ne leur envie rien. C'est évident! Vous leur -donnez leurs qualités. Qu'y a-t-il de plus naturel? Et il signait -rapidement les lettres. Ils sont par surcroît, si je ne me -trompe, propriétaires de régiments autrichiens, chefs de régiments -prussiens. Moi seul suis comme nu, sans honneurs, sans titres, -sans dignités. Mais bah! la Russie est si grande, que le Tsar -pourra bien m'y procurer quelque emploi! - -M. Manès, à l'heure convenue, trouva Floris qui l'attendait. Ils -traversèrent les jardins et arrivèrent au vaste étang de mer, au -milieu duquel se découvre l'île habitée par le grand-duc Fédor. -Sur la plage, un poteau de bronze offrait aux regards, dans un -cartouche, les défenses portées par le Grand-Duc d'approcher de -son île à plus d'une lieue. - -Ils montèrent dans l'étroite gondole envoyée pour eux du palais. -Une flamme vacillant au loin allongeait son reflet sur les eaux. -A mesure qu'on approchait, la lueur triste et fumeuse laissait -distinguer un portail, des arcades à la persane, des dômes, des -arbres, des viviers, tout un pavillon magnifique, bâti au bord de -la tranquille lagune, et dont l'escalier y plongeait. Un grand -fanal d'argent de forme ronde, où brûlait une mèche de suif, était -posé sur l'un des degrés. - -La petite barque accosta, et Floris, lestement, monta les marches. -Il atteignait le seuil du pavillon, quand il vit se jeter à lui un -homme de médiocre taille, la face d'un jaune livide, fort gros de -partout, sans être gras, et la tête grosse à surprendre. C'était -le docteur Isidore Ulm, que M. Manès présenta, et qui se plongea -aussitôt en révérences et en respects. - ---Je vous suis obligé, repartit froidement Floris... Manès, -conduisez-moi à mon père! - -Ils passèrent une chambre à dôme, montèrent deux marches de -marbre, et pénétrèrent dans la salle d'audience, séparée seulement -de l'autre, à hauteur d'homme, par des châssis de glaces de -Venise, gravés d'or. C'était un vaste salon persan de cinq étages -octogones, ouverts l'un sur l'autre, en étrécissant, et peint de -moresques d'or et d'azur. Plusieurs flambeaux de cire çà et là -l'éclairaient assez pauvrement; et la salle fraîche et ténébreuse -semblait plutôt quelque grotte marine, le retrait féerique d'un -dieu des fleuves, par l'eau qui y ruisselait de tous côtés, en -longs filets et en fontaines, avec des masques, des goulettes, -des coquilles de marbre blanc, tellement que l'on voyait l'eau -ou qu'on la sentait, tout autour de soi. Au milieu, un bassin de -marbre, à huit pans, jetait deux minces fusées d'argent. - ---Monseigneur, voici votre père! dit Manès. - -Une tenture se leva, et le grand-duc Fédor parut et s'arrêta -aussitôt. Il portait un habit persan, d'un vert de bronze, avec -des lacets noirs. Sa haute taille était grêle et courbée, son -teint enflammé de tumeurs, sur un fond plus blanc que le plâtre: -et il effrayait par des yeux ardents, une physionomie sinistre, -qui représentait la Cruauté, l'Orgueil, la Rage, l'Avarice. Ainsi -ce fils et ce frère de Tsars regardait son fils venir à lui. - ---Il m'est enfin donné de voir mon père, dit Floris, en ployant -le genou. Puissent maintes années heureuses être ajoutées à ses -années! Puissent aussi mes vœux sincères et mon respect me gagner -son cœur! - -Les lèvres lui tremblaient d'émotion. Le grand-duc Fédor répondit -d'une voix lente et enrouée: - ---A quoi bon cet humble salut, à quoi bon cette déférence simulée, -quand votre conduite la désavoue? Allons, relevez-vous, monsieur. -Vous avez employé de hautaines instances, pour être reçu par -nous; vous avez forcé notre porte avec vos messages impatients... -Debout, monsieur, debout, vous dis-je! Vous avez le sang trop -bouillant pour rester si longtemps à genoux. - ---Mon père, dit Floris, que ma hâte légitime de vous voir et le -ton pressant de mes lettres n'accusent pas mon respect pour vous. -Si quelque chose vous déplaît dans mes manières, ne l'attribuez, -je vous en conjure, qu'au long éloignement de vous, où il m'a -fallu vivre. Mes fautes ne sont pas de moi, mais de mon ignorance -seule. - ---Je ne comprends pas bien cela, reprit le Grand-Duc; et -affectant, ainsi qu'il faisait souvent, un langage obscur, bref, -bizarre, où perçait quelque chose d'égaré: - ---Qu'est-ce qui vous suit ainsi? dit-il. - ---Où cela... où cela, Monseigneur? - ---Là, sur les dalles de la salle. - ---Mon ombre? dit Floris stupéfait. - ---Arrêtez-la!... elle me déplaît! dit le Grand-Duc. Présentez-vous -à moi sans elle! - ---Votre Altesse veut se moquer; elle sait bien que c'est -impossible!... - ---Eh bien! voilà cependant, monsieur, ce que vous exigez de moi. -Vous assurez qu'il faut séparer vos fautes de votre personne, ce -qui serait aussi aisé que de séparer l'ombre du corps!... Assez -là-dessus, maintenant. Vous m'avez demandé audience. Il m'est -pénible de parler, mais j'entendrai ce que vous avez à me dire. - -Alors, tandis que le vieillard s'asseyait à l'orientale, sur un -petit lit de brocart d'argent, il s'éleva, d'un enfoncement ouvert -dans la salle comme une alcôve, une symphonie d'instruments. -Quatre ou cinq musiciens persans, domestiques de Son Altesse, y -jouaient à bas bruit, de leurs luths, soutenus d'un rebec et d'une -flûte. Cette argentine mélodie couvrait à peine le clair et léger -murmure des eaux. - -Cependant le Grand-Duc reprenait: - ---Parlez, monsieur, que me voulez-vous? - ---Mon père, répondit Floris, tout debout en face du vieillard, -je demande votre congé de quitter Sabioneira. J'y suis venu avec -empressement, pour vous rendre mes devoirs de fils. J'espérais y -vivre près de ma mère, et ne désirais pas un plus grand bonheur, -si elle eût vécu. Mais à présent, je l'avoue, Monseigneur, mes -pensées et mes souhaits se tournent vers une vie moins indolente -que celle qui serait la mienne, si je restais en Dalmatie. - ---Au fait! dit le Grand-Duc. - -Floris poursuivit: - ---C'est à Dieu et à vous, mon père, que je dois la glorieuse -dignité de ma naissance. Vous êtes grand-duc de Russie, et par -conséquent je le suis aussi. Jusqu'à présent cependant, ma -naissance, comme celle d'un fils de marchand, ne m'a rapporté que -de la richesse. Seul de tous les grands-ducs, je porte ce nom, -sans jouir des privilèges souverains et des honneurs qui y sont -attachés. Permettrez-vous cela, mon noble père? Faut-il que je me -voie dépouillé de mes titres et de mes dignités? Vaine ombre d'un -grand nom, simulacre de prince, dois-je traîner une vie oisive? -Non, je revendique mes droits de légitime descendant à l'héritage -de mes ancêtres. Vous-même, vous avez consacré au service de la -Russie vingt années de votre vie. C'est ce que j'ai en moi de -votre sang, Monseigneur, qui me sollicite à vous imiter. - ---Vous auriez dû, monsieur, dit le Grand-Duc, nous présenter -une requête. Il est d'usage, l'ignorez-vous? quand on recourt -à ses supérieurs, de le faire par des placets... N'importe, -expliquez-vous à présent. Au reste, je devine la chose. Vous -désirez une charge, quelque emploi, et vous comptez sur moi pour -l'obtenir. Vous voulez que j'écrive au Tsar, n'est-ce pas? - ---Cette faveur que je réclame, dit Floris, est comme un droit pour -ceux de mon sang. - -Le Grand-Duc éclata d'un rire étrange: - ---Mon frère Nicolas y a pourvu, répondit-il. Vous ne connaissez -pas, je vois, le manifeste qui parut la veille de mes noces. Ha! -ha! Un tour du tsar de Mirliki, comme l'appelait Constantin! -Ce manifeste statue donc, par toutes sortes de raisons, de -considérations profondes, que les parents du Tsar qui prennent -en mariage des personnes non orthodoxes, ne pourront transmettre -à leurs héritiers les droits dévolus aux membres de la famille -impériale. - ---Ce manifeste ne regarde, dit Floris, que la succession au trône. -Mes autres droits restent intacts. - ---Vos droits, ricana le Grand-Duc, vos droits! Vous les mettez -sans cesse en avant, comme le scorpion ses pinces. Vous n'avez -aucun droit, monsieur. Il n'y a d'autres droits en Russie que le -bon plaisir de l'Empereur... Vos droits! Mon frère Nicolas, de -glorieuse mémoire, en avait bien, je pense, autant que vous. Il -a pourtant vécu sans charges et sans honneurs, jusqu'après sa -majorité. Oui, plus d'un an après son mariage, il attendait encore -l'audience, avec les autres courtisans. Ce ne fut que pendant -l'automne de 1818 qu'il obtint le commandement d'une brigade de la -garde, et il avait alors vingt-deux ans. - ---J'en ai vingt-six, repartit Floris. - ---Êtes-vous si âgé, monsieur? Pour qui compterait mieux, il y a -quelques mois à peine que vous êtes enfin sorti de l'abjection -où vous viviez. Allons, vous êtes trop exigeant. N'y a-t-il pas -eu dernièrement toute une fortune pour vous? Ne venez-vous pas -d'hériter? - ---Moi, Monseigneur? dit Floris stupéfait. - ---Sans doute, votre mère est morte. Il vous faut apprendre la -patience, puisque vous vous dites mon fils. L'homme le plus -patient du monde n'aurait pu rivaliser avec moi. Oh! j'ai rampé -sous Nicolas, comme un chasseur de buffles sauvages. J'aurais -conduit en laisse une tortue, depuis Moscou jusqu'à Pétersbourg. -Vous êtes trop bouillant, monsieur... Bonsoir... Nous vous -autorisons à vous retirer, maintenant. - -Le Grand-Duc porta à ses lèvres un sifflet d'or, et un page très -beau, fardé, les yeux peints d'antimoine, se présenta et disposa -sur le tapis, aux pieds de Son Altesse, une carafe et une tasse -d'or, avec un grand plat d'or, rempli de neige. Floris, tout pâle -et agité, restait debout en face de l'estrade, comme indécis s'il -se retirerait, ou s'il tenterait un dernier effort. - ---Puis-je espérer, reprit-il enfin d'une voix sourde, que Votre -Altesse écrira cette lettre? - ---Bah! répondit le grand-duc Fédor, en se versant du vin dans la -tasse, vous avez plus de pouvoir que nous-même sur l'esprit du -Tsar. Alexandre ne vous a-t-il pas fait mon héritier? Demandez-lui -votre charge en flamand. - ---Je parle russe, Monseigneur. Depuis six mois, je m'y applique -sans relâche, et c'est ma mère, la première qui m'en a donné des -leçons. - ---Allons, ce sera moi, fit le Grand-Duc, qui ne saurai plus parler -russe. - ---Mon père, dit Floris... - ---Bah! bah! laissez ce mot! A quoi sert de distinguer un père d'un -autre homme?... N'importe! je vous sais gré, monsieur, de n'avoir -pas juré que vous m'aimez, que vous avez pour moi la plus sincère -affection... Les chiens sont-ils lâchés?... Hussein! A-t-on lâché -les chiens?... Lorsque nous aurons besoin de vous, nous vous -ferons chercher, monsieur. - -La rage de Floris éclata, sitôt qu'il eut atteint la -gondole.--Chassé! il m'a chassé! répétait-il, parmi les cris, -les jurements, les menaces; et la vue de la Grande-Duchesse, qui -l'attendait au débarcadère, avec Tatiana arrivée de Raguse, ne -parvint pas même à le calmer.--Je le méprise, oui! Je dédaigne ses -mensonges, et je vais y retourner pour le lui dire, malgré ses -chiens!... Isabelle et l'aveugle furent longtemps avant de pouvoir -le radoucir. Tous les trois, ils se promenaient dans les jardins, -sur l'une des terrasses. De rares lumières brillaient. La lune -blafarde, avec son croissant, flottait comme une plume légère, -parmi les gouffres bleus du ciel. Les fontaines, taries la nuit, -se taisaient; partout, le silence. Seul, ainsi qu'un guetteur au -plus haut de cette montagne endormie, l'ange d'or du campanile -veillait encore, et par instants on l'entendait tourner sur sa -boule de bronze, avec un faible bruissement. - ---Allons, voilà minuit qui sonne, reprit Tatiana. Il est temps -de nous séparer... Je vous le répète, mon frère. L'entremise -du grand-duc Fédor ne vous est plus indispensable... J'ai reçu -aujourd'hui des nouvelles. Vous pouvez, sans crainte, vous -adresser directement à l'Empereur... Rien de plus sûr! Il se -prépare une expédition contre les Turcomans. Demandez à en faire -partie, n'importe en quelle qualité. Le Tsar aurait pu trouver -des inconvénients à votre séjour à la cour. Il n'en subsiste plus -aucun, s'il vous envoie en Asie, avec Skobeleff. - ---Ah! Tatiana, que lui conseilles-tu! dit Isabelle. - ---Allons, ma sœur, tu montres trop de craintes, répliqua l'aveugle -fermement. Etant celui qu'il est, il ne peut, sans honte, rester -oisif à Sabioneira. On doit le voir partout où, dans le vaste -empire de ses pères, la Renommée propose des couronnes, partout -où l'on gagne de l'honneur. Souffrira-t-il que de si belles -récompenses soient le lot des moujiks et des fils de pope, tandis -que lui, cousin du Tsar, mènerait une vie paresseuse, près de -sa femme et de sa sœur? Je chéris mon frère tendrement, mais -j'aimerais mieux le voir mort pour le Tsar et pour la Russie, que -déshonoré par un lâche repos! - ---Oui! oui! exclama Floris. Merci, Tatiana... Tu as raison, oui, -j'écrirai! - -La Grande-Duchesse joignit les mains: - ---Mais tant de hasards, tant de périls!... Dans quelle inquiétude -je vais vivre! - ---Bah! dit l'aveugle, n'est-ce donc rien que de remporter la -victoire?... La gloire panse tout!... Quand il serait blessé... - ---O Dieu! tais-toi! tais-toi! dit Isabelle. - ---Je vais donc vivre enfin! s'écria Floris. Le bien que j'ai -eu sans peine, est-il à moi? Il aurait pu tomber sur une autre -tête... Seul m'appartient celui que je conquiers!... Je reviendrai -tout couvert de gloire... Alors, il faudra bien que le Tsar -m'écoute!... Que de choses à réformer en Russie!... Si Alexandre -avait un sage conseiller... Tôt ou tard, dans les pays voisins, -il y aura des couronnes à prendre, en Bulgarie, en Roumanie!... -Vois-tu, Tatiana, je sens bouillonner dans mes veines une ardeur -qui suffirait à un monde... Oh! partir, vivre encore sous la -tente, affronter la mêlée sanglante, éprouver les misères -terrestres, être un homme parmi les hommes! - -Son pas sonnait sur les dalles de marbre; et il semblait à -Isabelle changé, grandi, comme transfiguré. - - - -Floris, dès le lendemain même, commença d'arranger doucement -toutes choses pour son départ. Il écrivit au baron Mamula, -l'homme de confiance, l'ami de Mme Maria-Pia et l'exécuteur de -son testament, pour le presser de terminer les affaires de la -succession. De plus, il lui donnait mission de se faire rendre -les comptes de la tutelle d'Isabelle, que le grand-duc Fédor -traînait depuis plus d'un an, et il insistait en conséquence pour -que Mamula vînt s'établir à Sabioneira. Le baron arriva donc -peu de jours après, avec cinq ou six chiens dont il faisait ses -délices. C'était un grand homme blond, maigre, des yeux pétillants -d'esprit et de feu, galant aussi dans sa jeunesse, et ancien -vice-président du tribunal suprême de Raguse. Personne ne parlait -plus juste, et ne coulait une question à fond plus nettement et -plus facilement. Il s'installa avec sa chiénaille dans un petit -appartement, de plain-pied à la cour des Fontaines, et écrivit -tout aussitôt au docteur Ulm, qui se présenta, chargé des intérêts -du grand-duc Fédor. Le baron se flattait, en arrivant, d'en avoir -promptement fini; mais les premières conférences révélèrent des -comptes peu nets, noyés de chiffres, de duplications, de lacunes, -d'obscurités. Il fallut donc en venir aux éclaircissements, et les -longues séances d'affaires eurent lieu dès lors, réglément, trois -fois par semaine. Floris ne manqua pas de s'y rendre. - -Comme il en revenait un soir, il trouva un valet de Josine, qui -l'attendait avec un billet. La petite princesse invitait son -beau-frère à la venir voir, le lendemain. Ses vieux amis les -Zingari étaient arrivés, disait-elle, et pour mieux recevoir la -visite des femmes et des enfants de la tribu, elle leur donnait -une collation. La fin du billet promettait à Floris une surprise, -en termes enjoués et mystérieux. - ---C'est bien! Répondez que j'irai, dit le Grand-Duc au laquais. - -Vers trois heures, Floris se rendit chez la princesse. Seul -depuis le matin, sans savoir que faire dans les jardins, ce fut -avec impatience qu'il prit la route de la _Casa d'Oro_, le petit -palais qu'elle habitait. Le vieux parc, dépouillé par l'automne, -était baigné d'une brume violette; des statues tranquilles s'y -dressaient, à travers les rameaux noirs et nus. Au moment où il -débouchait de l'avenue, Josine le vit arriver, et descendit toute -courante et bondissante, au-devant de lui. Une large fleur de lis -de saphirs pendait à son col délicat. Sa chevelure noire était -tressée de lacets de soie verte et d'argent, en vingt boucles -folâtres et charmantes; et elle avait un habit de gala d'un damas -rose sèche, tout semé de houppes couchées de plumes d'autruche -d'argent, et que bordaient, sur la poitrine, des houppettes de -plumes d'autruche. - ---A la bonne heure! Ah! que tu es charmant d'être venu! -exclama-t-elle... Suis-je jolie?... Suis-je à ton goût?... Comment -me trouves-tu avec cette robe? - ---Rien ne te va mieux, répondit Floris. - ---Vrai, je te plais?... C'est que, comprends-tu, j'ai quitté le -deuil aujourd'hui... Et mes cheveux, cela peut-il passer? C'est -cette sotte de Milada qui m'a fait changer de coiffure, en disant -qu'elle avait fait un rêve... Elle rêve à tout moment de moi, -elle me donne des frayeurs... Mais c'est la dernière fois que je -l'écoute... Ou qu'elle veille, ou qu'elle dorme pour elle! - -Ils étaient arrivés au milieu du rond-point qui précède le petit -palais, et qu'environnent, sous les arbres, de grands Termes -de marbre blanc, dans des gaines de porphyre vert, papelonnées -d'écailles de cuivre. La _Casa d'Oro_ se dresse au fond, avec -son toit plat et sa _loggia_ d'arcades à la vénitienne, dont -les murailles sont ornées des noms latins des sept Planètes, en -mosaïque d'or terni, qu'encerclent des couronnes sculptées. Entre -deux chênes aux branches colossales, une escarpolette de soie -balançait son siège étroit à fleurs peintes, au-devant duquel se -tenait un enfant rousseau, blême, chétif, tout marqué de taches de -son. - ---Mais c'est le fils de Stepany, dit le Grand-Duc. - ---Lui-même, répondit Josine... Allons, méchant vaurien, saluez! -Avec sa casquette de cuir, on peut dire qu'il a la tête plutôt -chaussée que couverte... Eh bien, où sont passées ces folles? -Rina! Rina!... Milada!... Elles auront pris peur en te voyant, -parce que Tatiana me défend de me balancer. - ---Est-il possible! dit Floris en souriant, - ---Oh! fit-elle,--et d'un bond léger, Josine s'élança sur -l'escarpolette,--elle ne me comprend pas, vois-tu, et puis, elle -me parle toujours comme si j'étais encore une enfant... Allons, -Thalès, balancez-moi, mais pas trop fort!... Si votre père -vient, marmouset, nous renverserons sur vous, pour vous cacher, -l'écaille de la grande tortue qui est dans mon cabinet d'étude. On -vous mettra un bonnet noir et des gants, et vous serez ainsi une -bonne tortue, une tortue des plus authentiques. - ---Je suis trop grand pour tenir sous l'écaille, repartit Thalès. - ---Oui, vous êtes un peu plus grand que les Pygmées, les habitants -de Lilliput et la géante Rézinka, dont je vous ai souvent parlé. -Elle va dans un petit carrosse, attelé de quatre scarabées. Une -fois, en m'éventant trop fort, je l'ai lancée hors de la chambre: -heureusement, elle s'est prise dans une toile d'araignée et a -pu redescendre le long du fil. L'année dernière, un soldat de -plomb l'a demandée en mariage; mais elle était frileuse, et lui -redoutait le feu. Une autre fois, je l'ai cherchée pendant deux -heures: elle dormait dans un bateau de papier gris, au beau milieu -d'un verre à bière... Vous êtes un peu plus gros qu'elle, mais -n'en concevez pas d'orgueil... Là! c'est bien, monsieur, c'est -assez!... Et maintenant, mettez-vous là, et jouez sans faire de -bruit, jusqu'au moment où vous irez goûter avec les autres. - -Elle passait comme un oiseau, toute noire et aérienne sur le -gouffre éclatant du couchant; et l'ombre oblique de son vol -s'allongeait démesurément, parmi les champs de chrysanthèmes -jaunes. Un sphinx de marbre solitaire les gardait, du haut de son -piédestal. - ---Mais, dit l'enfant, comment jouerai-je, si je suis seul? - ---Eh bien, jouez à la boutique, petit singe!... Tu tiens toi-même -la boutique, puis tu arrives et tu te demandes: _Monsieur, combien -coûte cette pomme?--Oh! mais_, tu dis, _monsieur, ce n'est pas une -pomme, allez vous acheter des lunettes; c'est ma femme malade que -je soigne. Elle n'a pas de bras ni de jambes: il ne lui reste que -les deux joues, voyez-vous. L'une est rouge et l'autre est jaune, -parce qu'elle a une ébullition du sang d'un côté, et la jaunisse -de l'autre..._ Voilà comment on joue, quand on est seul! - -Mais une rumeur, des exclamations arrivaient du petit palais, -par-dessus la voix de la princesse. Des portes claquèrent, et -soudain l'abbé Lancelot, en émoi, déboucha du vestibule. Ses joues -étaient plus colorées encore que d'ordinaire, et il avait ses -souliers à boucles d'argent. Derrière lui, parut un laquais, à -la casaque verte et gris de lin, qui était la livrée de Josine; -et cet homme, hâtivement, en continuant de donner des ordres, -emportait, par le corridor, au bout de ses bras étendus, de -grandes Figures de sucre peint. - ---Ah! mon Dieu! s'écria la princesse, qui dans son vol, tout -enivrée de turbulence et de plaisir, lança en l'air mutinement sa -légère mule de satin, ils viennent, ils viennent, les voilà! - -On entendit un bruit de flûtes, et, au fond de l'allée de cyprès -qui aboutissait à la _Casa d'Oro_, le Grand-Duc aperçut un groupe -d'enfants et de femmes, aux vêtements bariolés. Avec des rires -et des cris, elles poussaient, à force de bourrades, un âne -enharnaché de grelots, que talonnaient trois ou quatre bambins, -assis dessus à califourchon. Quelques-unes marchaient, tout en -filant leur quenouille à cercle de cuivre, sveltes et sans ployer -le front sous les pesants berceaux jaunes ou verts qu'elles y -portaient en équilibre, et dans lesquels dormait un maillot. Deux -enfants, joueurs de chalumeau, menaient, au bout d'une laisse -de cuir, des oursons levés sur leurs pieds de derrière, et qui -s'avançaient d'un pas dandinant. - ---Je donne le bonjour à monseigneur Floris, dit l'abbé en -approchant. Eh bien, Votre Altesse sait la nouvelle? - ---Quelle nouvelle? dit le Grand-Duc. - ---Allons, vous la savez, Monseigneur... Je vois la princesse qui -rit et qui me fait des signes... Ha, ha, ha, ce fou de Giano! -J'étais bien sûr qu'il tomberait ainsi sur nous, un jour ou -l'autre. - ---Que voulez-vous dire? demanda Floris. - ---Quoi! répliqua le bon abbé voluptueusement, se pourrait-il que -Votre Altesse ignorât que Giano est arrivé hier?... Il campe à -Zlagora avec les Bohémiens. Il est venu de Zara avec eux... C'est -la chose la plus étonnante! - ---Ah! pourquoi l'avez-vous dit, messer? exclama la folle Josine... -Moi qui me réjouissais par avance de les mettre tous deux aux -prises... Oui, oui! Giano est arrivé; c'était là ma surprise... -ha! ha! ha!... Au reste, il ne fait que passer; il repart dès -demain pour Cattaro... Il veut aider les Zingari à manger, jusqu'à -la dernière, leurs poules volées... Et tenez, le voilà, ma parole! - -Tout le cortège, à ce moment, débouchait dans le rond-point des -Termes, parmi les rires et les acclamations... Alors, un homme -se détacha de cette foule, et, en manière de salut, il agitait -un bouquet de roses. Puis, reconnaissant la princesse, Giano -vint à elle, en pressant le pas, tandis que Floris l'observait. -Un continuel sourire relevait sa moustache, où se jouaient des -reflets roux; ses yeux brillaient d'une gaieté bouffonne et même -un peu féroce; et il avait dans toute sa personne quelque chose -d'attirant, de léger, de cruel. - ---Voici, dit-il en tombant à genoux devant Josine qui descendait -les degrés, la belle nymphe qui s'avance, le trésor de Sabioneira. -Voyez, voyez comment sont faits les anges du paradis. - -Et il s'écria: - - _O Dea, o Nimpha, o Stella marina! - O e'n umil donna, belta divina!_ - ---Merci, Giano, répondit Josine, souriante. Parle, fais danser, je -te prie, quelques étoiles encore, en mon honneur. - -Mais le fantasque personnage avait avisé messer Pistolese: - ---Ah! te voilà, mon bon sior Pantalon de la Zuecca! Quoi de -nouveau à Zemenico? Tonina fait-elle toujours de ces divins -macaronis?... Bonjour, l'abbé!... Et qui es-tu, toi, petit pou de -mer?... Hé! c'est le fils de Stepany! - ---Toujours le même! dit le bon abbé. - ---Ah! le paillard! toujours, toujours! dit Pistolese. - ---Et miss Ira, en Australie? reprit Giano, en revenant à la -princesse. - ---Oh! ne m'en parle pas! s'écria Josine. Il me semble que je -la revois, avec ses gestes anguleux. Elle était née d'un cœur -de chêne: elle était naturellement en bois! La vestale de la -syntaxe!... Te souviens-tu? Elle fixait sur moi des regards -grammaticaux; elle guettait les solécismes sur mes lèvres! - -Le sculpteur se mit à rire, et, se plaçant en face de Josine: - ---Comme tu as grandi! fit-il... Te voilà belle et charmante, au -delà de toute expression. Tu as ce port majestueux dont les poètes -font tant de cas, et qu'ils attribuent à leurs déesses. En vérité, -je ne sais plus si j'ose encore te tutoyer... Ainsi donc, madame -Isabelle, avec la merveilleuse aveugle, la princesse Tatiana, sont -justement absentes aujourd'hui! - ---Elles sont allées, répondit Josine, au couvent de Sant'Orsola. - ---Je sais, je sais... Elles célèbrent l'anniversaire de Mme -Maria-Pia... Oui, cela fait six mois qu'elle est morte... Comme -ce coquin de temps passe!... La pauvre dame m'avait tenu dans -l'espérance d'une pension. Je me flatte que son fils Floris s'en -souviendra... Que dit-on de ce nouveau Grand-Duc? - ---Ma foi, on le voit rarement, repartit la malicieuse princesse. -Il passe ses journées à battre les champs; il paraît quelque peu -sauvage... Mais, d'abord, Giano, que je te présente le nouveau -maître de chapelle,--et, du geste, elle montrait Floris;--un ami -de _mein Herr_ Wilibald, et qui le remplace pendant son absence. - -Le sculpteur salua fort légèrement le maître de chant supposé: - ---Votre serviteur, messer... Et ce bon Wilibald est toujours à -Cassel? Il s'entendait parfaitement à déboucher les flacons de -raki. - -Puis, avant que Floris étonné eût ouvert la bouche pour répondre: - ---Sauvage! sauvage! dis-tu... Parbleu, il a hérité ça de -son père, que l'on prétend aussi le mien. Le seigneur Fédor -Paulovitch est un homme morose; en tout un an, il ne se découvre -pas, pour sourire, le coin d'une dent!... Quelqu'un l'a-t-il vu -ces temps derniers? Que file la vieille araignée? Quelle ruse? -quelle ruse?... Hein! Toujours au fond de son trou, toujours -avare, inquiet, soupçonneux! Le nouveau Grand-Duc s'entendra -merveilleusement avec lui... A eux deux, ils font bien la paire! - ---Giano... Giano, ne dites pas ça! s'écria le bon abbé Lancelot. - ---Ah! je le connais bien, par saint Cosimo! répliqua le sculpteur -avec feu... Il a fait d'étranges métiers, avant qu'on l'eût -retrouvé... Allez, allez! il a couru le monde... Il vendait de -l'orviétan, des drogues... Il a suivi un cirque, par amour... -Oh! il a fait plus d'un métier, même plus de vingt, mon noble -frère!... Si j'en suis bien certain, dites-vous?... Bon! puisque -la chose est publique!... Il suivait le cirque Perseo... Il y -avait là une écuyère... Ha, ha, ha! Le gaillard lui parlait de -choses tout autres que celles que vendent les apothicaires... -C'est ainsi qu'il s'en vint à Paris, où on le nomma général... Un -vrai démon incarné, Madonna... Il est l'homme, en propre personne, -qui mit le feu au palais célèbre des Tuileries... Apprenez-le, si -vous l'ignorez! - -Le Grand-Duc avait fait quelques pas, et en s'adressant à Giano: - ---Je ne veux pas prolonger, dit-il, ce badinage, qui n'a déjà que -trop duré... Vous avez, messer, en face de vous, ce Floris que -vous prétendez connaître, et dont vous faites un tel panégyrique! - -La petite princesse battit des mains: - ---Ah! la bonne plaisanterie!... Pour cette fois, tu es attrapé... -Allons, ose jurer que non! - ---Parbleu, fit le sculpteur, au premier coup d'œil, j'avais -reconnu Son Altesse, et Giano éclata de rire... Ai-je les yeux -d'une taupe à la face, ou ceux d'un idiot à l'esprit? J'aurais -démêlé entre cent mille cet illustrissime seigneur. On lit, en -effet, sur son visage, à livre ouvert, quelle est sa mère. Mais -voyant qu'il entendait garder l'incognito, était-ce à moi de le -déceler? Devais-je lui faire pareille injure?... Si donc j'ai tenu -ce langage, c'était pour le porter à se découvrir, dans la passion -où j'étais de lui offrir plus tôt mes humbles respects, comme je -le fais en ce moment... Prospérité et longue vie à Son Altesse!... -Ha, ha, ha! Monseigneur, un maître de musique!... Des maîtres de -musique tels, il n'est que des impératrices ou des déesses qui les -pourraient payer de leurs leçons! - ---C'est bon, c'est bon!... Une autre fois, reprit Josine, tu -regarderas mieux, Gianetto, les gens auxquels on te présente! Va! -mon beau cousin n'est pas rancunier... Il te pardonne pour les -louanges que tu m'as décernées, à moi... Mais, voyons, ma foi, il -est grand temps que je m'occupe de mes hôtes! - -Les Zingari formaient alors un large demi-cercle autour du perron. -Les femmes allongeaient la tête, silencieuses et tâchant de saisir -ces vagues discours en langue inconnue; et grimpés jusque sur les -arbres, les enfants riaient à chaque instant, en entendant rire -Josine. Elle vint aux femmes, et les saluant: - ---Bienvenues, mes colombes, bienvenues toutes, dit-elle en -esclavon... Bonjour, toi, je te reconnais, ma commère, mais tu -n'avais pas ce petit pacha, l'année d'avant... Et vous, marmotte, -avec votre grand handjar, voulez-vous donc massacrer les Turcs, -comme dans la ballade d'Émin-Aga?... Tout beau, tout beau, -seigneur hospodar! poursuivit-elle, et debout devant l'un des -ours, Josine caressait sa joue muselée... Allons, en attendant -que nous assistions tantôt à sa danse, n'est-ce pas, beau cousin -Floris? on va conduire ses nobles maîtres à la collation qui les -attend... Thalès, accompagnez Jacinto... Il y a aussi pour nous, -messieurs, un petit goûter, servi près d'ici. - -Elle prit le bras du Grand-Duc, et tous la suivirent en silence -dans une épaisse allée de charmille, où les feuilles sèches -bruissaient sous les pieds. Par moments, la petite princesse se -détournait pour sourire à Giano, malicieusement: - ---Et comment va donc, reprit-elle, ton maître et ami, le vieux -Manfredi, dont tu nous faisais tant de récits?... Il était -peintre, il avait onze enfants, et pas un n'était ressemblant... -Ah! c'est fâcheux! lui dit l'empereur d'Autriche, qui était -venu dans son atelier... Non, c'est un autre, voyons... Ma foi, -je ne sais plus le conte!... Mais toi, pourquoi passes-tu sans -t'arrêter? Qu'as-tu à faire à Castelnuovo et aux bouches de -Cattaro? - ---Voici l'histoire, repartit le sculpteur. Sache qu'un matin, à -Zara, comme j'arrangeais l'un de mes ciseaux, il m'était sauté -dans l'œil droit une paillette d'acier... Je souffrais de -cuisantes douleurs et pensais déjà demeurer borgne, quand Slatia, -la Zingara, la fille du vieux Tomko, que tu connais, m'a guéri, en -me faisant couler dans l'œil le sang d'un pigeonneau vivant. La -paillette est sortie le lendemain, et je me trouve maintenant avec -une meilleure vue qu'auparavant. J'ai donc ciselé un œil d'or, -pour remercier la très sainte Vierge de ma bienheureuse guérison, -et m'en vais le présenter moi-même à l'autel de Notre-Dame de -Cattaro. - ---Et cette Slatia est jolie, dis-moi? répliqua Josine en riant... -Là, là, nous voici arrivés. - -Ils se trouvaient devant un petit pavillon, que surmontait un -clocheton à la chinoise, plein de vases et de sonnettes. Deux -dragons de marbre, jaune et vert, tenant sous leur patte une boule -d'or, flanquaient les marches du perron; et des paons blancs, à -queue traînante, qui picoraient à travers la cour, s'arrêtèrent -et, se rengorgeant, poussèrent leur clameur discordante. C'était -là ce qu'on appelait la Ménagerie, sorte de maison de porcelaine, -isolée dans un recoin du parc. - ---Il est pourtant fâcheux, princesse, dit l'abbé Lancelot, tandis -qu'un valet ouvrait la grille, que nous n'ayons pas pu monter un -instant dans votre cabinet d'étude, pour faire voir à messer Giano -vos progrès en langue latine... Vous savez, comme hier, princesse, -en ouvrant un Virgile au hasard: - - _Tum vero infelix fatis exterrita Dido - Mortem orat; tædet cœli convexa tueri._ - ---Bah! repartit Josine en riant, j'aurais traduit _Dido_ par «dis -donc», et _mortem orat_ par «la mort aux rats»... Je vous aurais -fait peu d'honneur, messer... Voyez-vous, je ne puis souffrir -cette Didon... Parce qu'elle perdait son pleurard d'Énée, son -pieux Énée, suivi du fidèle Achate!... Le beau malheur de perdre -un homme! - ---Allons, dit l'abbé, vous parlez là de choses que vous ne -connaissez pas, petite fille! - ---Moi! s'écria la folle enfant, en éclatant de rire. Pour qui me -prenez-vous, messer? Mais j'ai déjà eu plus de vingt passions et -de si cruelles peines de cœur qu'on en ferait tout un recueil de -romances! Rien que dans ces dix derniers mois... Ah! vous voilà -béants et tout avides de surprendre les secrets d'une pauvre -fille... Par ma foi, cherchez, cherchez, cherchez! - -Et elle se mit à chanter: - - Comment reconnaître votre amoureux - D'un autre homme? - A son chapeau de coquillages, à son bâton, - A ses sandales. - -Le souper de la veille des Rois fut des plus joyeux au palais. -Tatiana et Isabelle, avant que le gâteau fût tiré, voulurent y -mettre elles-mêmes la fève, qu'elles destinaient à Josine; et -elles se trouvaient dans les offices, lorsque Sander entra tout -effarouché, disant qu'il fallait que la réponse du Tsar fût -arrivée; qu'un courrier de Slano venait d'apporter, à l'instant -même, une lettre au grand-duc Floris, de qui les yeux avaient -rougi en la lisant: qu'aussitôt il était sorti de table, en -compagnie de ser Mamula, et qu'après avoir commandé qu'on allât -chercher le docteur Ulm, chez Stepany où il dînait, Monseigneur -s'était rendu en hâte dans l'appartement du baron. - -Tatiana trouva Floris qui marchait à grands pas, le long d'un -couloir gris et nu, éclairé d'une seule bougie. Il renvoya Sander -d'un signe, et à sa sœur, tout aussitôt: - ---Eh bien, vous devinez la chose?... Il me paye de belles phrases, -de paroles... Après mes trois lettres, ha, ha, ha! il me renvoie -enfin à mon père!... J'en suis juste au même point qu'avant. - -Et, déployant un grand papier: - ---_Très cher cousin_, lut-il, _je n'ai jamais douté des -sentiments élevés de votre cœur, et serais bien aise, en raison -de l'affection que je portais à votre mère, de vous donner -satisfaction..._ Pourquoi ne le fait-il pas, alors, lui qui -signe le moindre chiffon: Empereur et autocrate de toutes les -Russies?... _Mais vous devez comprendre aussi les sérieux motifs -qui m'interdisent de prendre aucune décision, avant que mon -oncle, le grand-duc Fédor, m'ait fait connaître qu'il approuve -mes intentions à votre égard..._ Quels motifs? morbleu! quels -motifs? Il se garde bien d'en donner un seul! _Aussitôt donc -que Son Altesse Impériale m'aura écrit à ce sujet, vous pouvez -compter_, etc... Bref, je dois supplier mon père! Celui dont je -suis la victime, c'est à lui que l'on me renvoie, et l'on met -la réparation dans les mains mêmes qui ont fait le préjudice... -Heureusement que j'ai de quoi forcer le Grand-Duc à m'écouter. - ---Que voulez-vous dire, Floris? - ---Ha, ha, ha! Mamula et moi, nous avons fait de belles -découvertes!... Oui, Tatiana, j'ai enfin compris pourquoi -il m'imposait ce mariage, pourquoi il mettait à ce prix ma -reconnaissance par lui! - -Il se tut, car le docteur Ulm venait d'entrer, et s'écriait, en -tirant à Floris la plus riante révérence: - ---Désolé de vous avoir fait attendre, Monseigneur... Ah! -princesse, tous mes respects!... Est-ce que Sa Grâce daignerait -assister à notre conférence? - ---Oui, dit Floris; venez, Tatiana... Vous allez tout apprendre, ma -sœur. - -Alors, le docteur, en s'inclinant, leur ouvrit une porte étroite, -et descendant plusieurs degrés, ils pénétrèrent dans un cabinet -plein de doguins et de chiennes couchantes, qui se mirent à -aboyer. C'était un réduit bas et voûté, assez petit, et qui avait -deux fenêtres sur un bassin d'eau, avec des armoires et quelques -sièges. Le baron Mamula parut, portant une lampe, jeta dehors -les chiens par le cou; puis, après avoir salué la princesse qui -s'était assise, il s'en alla parler à Floris, tous deux le nez à -la muraille, où ils tinrent assez longtemps des propos bas, avec -animation, comme gens qui s'exhortent et prennent leur parti. -Ensuite, le Grand-Duc s'assit devant la table à tapis d'écarlate, -et les deux hommes se placèrent à ses côtés. - ---Monsieur Ulm, dit Floris, bien que j'aie avancé l'heure de -notre rendez-vous, c'est ce soir même, vous le savez, que vous -deviez me rendre enfin la réponse du grand-duc Fédor... Parlez, -apportez-vous de sa part quelque proposition nouvelle? - ---Son Altesse, répondit le docteur, réclame un délai suffisant -pour arrêter ses comptes à loisir. - ---Plus de délai! s'écria Floris... Non, sur ma vie! plus un seul -jour, plus une heure!... Donc, voici la situation. Non content -d'avoir envahi la fortune de la Grande-Duchesse, notre mère, mais -là-dessus il s'est mis à couvert par des signatures extorquées, le -Grand-Duc a disposé par surcroît,--écoutez bien ceci, Tatiana,--de -plus de deux millions de biens appartenant à sa pupille Isabelle, -ma femme bien-aimée. Monsieur Ulm nous conteste, je crois, une -centaine de mille francs douteux, pas davantage: il avoue le reste -du déficit. Or, le grand-duc Fédor, pour en répondre, n'a plus -rien que des biens inaliénables des domaines de la couronne. - -Le docteur répliqua d'un ton doux: - ---J'ai fait part de ces difficultés à Sa Grâce, madame Isabelle... -Elle abandonne de bon cœur, m'a-t-elle assuré, tout ce dont le -Grand-Duc, son tuteur, a pu disposer sur ses biens. - ---Qui vient se mettre entre moi et ma femme? exclama Floris... -La Grande-Duchesse ne fera que ce que je veux qu'elle fasse, ce -qu'il est convenable qu'elle fasse!... Maintenant, monsieur Ulm, -écoutez-moi bien... Je pourrais m'exhaler en paroles, rappeler -tout ce que j'ai souffert des injustices de mon père; mais je me -suis juré d'être patient... Voici donc mes propositions... Si -le grand-duc Fédor veut mettre un terme à la haine dont il me -poursuit, et me traiter, non plus en ennemi, mais en père, j'aurai -pour lui la déférence d'un fils... Qu'il écrive une lettre à -l'Empereur, qu'il réclame pour moi le grade auquel ma naissance -me donne droit, et je jure que, le jour même de mon départ pour -Saint-Pétersbourg, je lui donne le _quitus_ de ses comptes... -Dites cela à mon père, monsieur Ulm, et rapportez-moi sa -réponse... Mais s'il persiste dans son refus, c'est aux juges que -j'aurai recours pour rechercher ces deux millions disparus... Sur -ce, partez, et, ne l'oubliez pas, j'attends une prompte réponse... -Demain, oui, demain, avant midi... Tous les états sont-ils -dressés, Mamula? Les avez-vous remis à M. Ulm? - ---Je m'en vais presser l'écrivain, répondit le baron, qui se leva. -Si le docteur veut bien m'accompagner, ce sera l'affaire d'un -instant. - ---Bien, j'irai avec vous, dit Floris... Oh! je tiens à ne pas -laisser l'ombre d'un prétexte à mon père... Attendez-moi ici, -Tatiana... Voyons, ne rêvez pas ainsi! Agir autrement que j'ai -fait, en vérité, ç'eût été se montrer puérilement débonnaire. -Le marché est-il donc si mauvais? Deux millions pour une -signature!... Quand je serai à bord du navire qui m'emmènera -d'ici, je jurerai à notre père, s'il le veut, une tendresse, un -respect infinis... Jusque-là, je profiterai des avantages que j'ai -sur lui... Allons, je suis à vous, messieurs! - -L'aveugle resta seule dans la chambre. Elle baissait le front; -l'un de ses bras pendait au long de son corps; elle soupirait, -accablée. Les rayons de la lampe immobile, en l'éclairant -confusément, redoublaient sa pâleur au milieu de l'ombre; -parfois, un frisson de lumière courait sur sa robe de velours -noir, déchiquetée de damas violet, avec des rosaces de perles, et -fourrée de martre zibeline... Puis, se levant à pas hésitants, -Tatiana vint ouvrir la fenêtre, et elle baignait sa face brûlante -dans l'air humide de la nuit. - ---Le crime le plus bas, dit-elle, en se parlant à elle-même... -Oh! celui qu'on méprise entre tous... Lui, notre père, un fils -d'empereur!... Honneur, orgueil, respect filial, que tout tombe -maintenant en ruine!... Ah! jamais je n'oserai plus affronter -les regards d'Isabelle... Ainsi, notre maison se sera enrichie -par une spoliation honteuse! Nous aurons détenu le bien qu'on -nous avait confié pour le garder... Restituer!... oui... c'est -le seul moyen... Mais notre père n'a plus rien. Cette moitié -de Sabioneira, qui forme à présent tout son domaine, est -grevée de dettes, je le sais, jusqu'au maximum de sa valeur. -Ses prodigalités ont englouti le présent, l'avenir même... Que -faire donc?... Se résigner?... S'excuser près d'Isabelle?... -N'y plus songer, cacher, enfouir cet or dans les fondements -de notre maison?... Non, jamais, jamais! C'est impossible! La -faute et l'injustice des pères infectent aussi les enfants... -Qui oserait se dire innocent, quand celui dont il tient la -vie est coupable?... Mais si je restitue moi-même, Isabelle -refusera, obstinément, de rien accepter... Il vaudrait mieux que -le Grand-Duc... Ah! c'est vous, monsieur Ulm, reprit-elle, en -entendant ouvrir la porte... Il faut que je parle à mon père... Je -vous prie de me mener à lui! - ---Le grand-duc Fédor sera heureux, dit le docteur, à travers -son étonnement. Si c'était chose, toutefois, que je pusse lui -transmettre... - ---Non, il faut que je lui parle moi-même, sur-le-champ... Partons, -partons, partons, monsieur Ulm. - -Deux heures après, le docteur attendait encore le grand-duc -Fédor, dans une salle contiguë au cabinet où Son Altesse avait -reçu Tatiana. A demi couché sur un sofa, il tendait l'oreille, -par moments, en se chauffant le bout des doigts à un _brasero_ de -noyaux de prunes; puis, il se remettait à tirer force bouffées de -son narghileh. Un grand luminaire de cuivre éclairait la galerie -paisible, les piliers, les miroirs, les tapis, les divans de -brocart et d'argent, avec les boules de cristal qui sortaient -de chacun des caissons de la voûte en gâteau d'abeilles, tandis -que les murailles peintes étalaient, sous la jaune lumière, des -nudités, des jouissances, les figures les plus impudiques, d'un -éclat de couleurs surprenant. - -Mais un grand bruit tout à coup retentit; on entendit des voix -s'éloigner, et au bout de quelques instants, le vieux Fédor, -habillé de blanc, parut à l'une des portes, en se retournant pour -donner des ordres à des serviteurs qu'on ne voyait pas: - ---Qu'on délie Réfia! dit-il... Bah! je puis bien lui faire grâce -des dix coups qui lui restaient à recevoir... Je suis gai, -vois-tu, Ulm, je suis gai! - -Il éclata d'un rire bas, et où il y avait quelque chose de -menaçant et de terrible: puis, il se mit à marcher à grands pas, -dans un emportement de haine et de triomphe frénétiques; et il -jetait par lambeaux, en haletant: - ---Bonne Tatiana, je t'aime!... Elle est venue en aide à son vieux -père, à son pauvre père!... Ce Floris, ha, ha, ha! je le tiens -sous mes pieds!... Tu es un maladroit, docteur... Tu devais -l'empaumer, le conduire par le nez, et c'est lui qui se jouait -de toi, au contraire... Ah! tu te creusais la cervelle... A moi, -vois-tu, cela ne m'a coûté que quelques larmes... Oh! je veux -l'entendre m'implorer... Je lui marcherai sur le ventre! - ---Allons, dit Ulm, vous oubliez qu'il peut beaucoup contre Votre -Altesse. - ---Non, plus rien, plus rien, plus rien, plus rien!... Ah çà! -es-tu stupide, docteur? Je te dis qu'il est pris, qu'il est à ma -merci... Oh! je ne l'aimais guère avant, mais depuis qu'il m'a -menacé!... Il affectait de m'appeler son père... Lui, mon fils! -Un beau crapaud, ma foi, qu'on m'avait donné là, pour fils!... Un -vagabond, un fusilleur qu'on est allé chercher dans les bagnes -de France!... Un orgueilleux qui se croit mon égal!... Comme il -parlait avec emphase de ses droits, te souviens-tu?... Le diable -confonde toutes les femmes!... Parce que la Grande-Duchesse est -allée se jeter aux pieds du Tsar... Il a eu peu d'égard pour moi, -qui suis le frère de son père! - -Ulm approuva, hochant la tête: - ---Je l'ai dit alors à Votre Altesse... Elle aurait dû écrire à son -neveu, s'opposer à la reconnaissance. - ---Non, il n'y avait pas de remède... Alexandre avait donné sa -parole à la Grande-Duchesse... Vois-tu, tout disparaît, tout -s'écroule... Un esprit de vertige entraîne le Tsar, depuis le -jour fatal à la Russie de l'affranchissement des serfs... J'ai -haï Nicolas, quand il vivait... je le hais encore. Oui! j'aurais -mieux aimé être un moujik, un portefaix à touloupe graisseuse, que -de vivre dans sa faveur!... Mais un tel successeur me contraint -de le regretter... Ulm, la sainte Russie est morte; l'esprit de -la Révolution nous envahit!... Si l'on eût retrouvé, du temps de -Paul, mon glorieux père, un drôle tel que ce Floris, on l'eût jeté -en Sibérie, dans quelque mine... Mais, du moins, j'empoisonnerai -sa joie... Oui! je le torturerai avec art... Je le ferai pourrir -ici, rongeant son frein! - ---Que s'est-il donc passé? dit le docteur... Ne puis-je savoir? - ---Je te dirai cela tout à l'heure... Demain matin, va chez -Tatiana!... Ah! il va en crever de fureur... Il me semble voir -sa figure... Va demain chez Tatiana... Oh! je veux avoir des -témoins de sa déconvenue. J'en rirai un an!... Va chez Tatiana, -docteur... Il y a des papiers à signer; dès le matin, tu les lui -porteras!... Et l'après-midi, nous signons nous-même la fin de -tous nos différends... Va chez Tatiana, docteur... Et n'oublie -pas de convoquer le vénérable pope de Sgombro, ainsi que madame -la supérieure du couvent de Sant'Orsola... J'ai en tête un tour -excellent. Oh! je les prendrai tous pour dupes... Va chez Tatiana. -C'est une bonne fille! Quelquefois je disais, vois-tu, qu'il n'y a -jamais eu qu'un père heureux, en ce monde: le roi Philippe II, qui -fit couper la tête à son fils... Mais je me trompais... Ha, ha, -ha! Parfois, ils servent, les enfants servent!... Allons, allons, -démène-toi, docteur... Il faut que tout soit prêt sans faute! - -Le lendemain, dans la matinée, Floris reçut par un exprès une -courte lettre du docteur Ulm. Le confident lui mandait, sans nuls -détails, qu'il s'était acquitté de ses ordres, que toutes les -difficultés étaient levées, et que S. A. le grand-duc Fédor lui -donnerait audience, l'après-midi, ainsi qu'à José-Maria et à la -princesse Tatiana, avec lesquels il voulait terminer les affaires -de la succession de Mme Maria-Pia. Des billets d'avertissement -pour se rendre à cette audience furent aussi portés, sans que -Floris s'en doutât, aux principaux familiers du palais, de la part -du grand-duc Fédor. - -Floris partit bien avant l'heure marquée, afin de prendre -en passant José-Maria. Au perron, il renvoya son carrosse, -quoiqu'un grain de pluie menaçât, et voulut s'en aller à pied, -par l'escalier Sant'Isidoro. Il ricanait, se parlait haut, -joyeusement, en suivant les détours du rivage; ensuite, coupant -sur la gauche, il traversa de spacieux vergers. Les arbres -plantés à la ligne, amandiers, figuiers, pêchers, citronniers, -emplissaient des carrés séparés; de grands réservoirs sans -parapet, dont l'eau flottait à ras du sol, bordaient la route. Il -contourna une colline semée de touffes de thym; et tout à coup, -parmi des rocs, à mi-côte, Floris reconnut la maison de son frère. -Elle était longue, basse, à fenêtres grillées, et complètement -isolée, avait son regard sur la mer. - -Le Grand-Duc monta le sentier pierreux, et arriva devant le -porche. Les coteaux et le golfe, à perte de vue, tout était -désert. Il poussa l'un des lourds vantaux constellés de clous, -et pénétra dans une chambre basse, où se voyaient quatre ou cinq -portes. Il frappa à l'une d'elles, au hasard... Une voix aussitôt -répondit; et Floris, soulevant le loquet, se trouva devant -l'archevêque. - ---Bonjour, mon frère; on n'attend plus que vous, dit-il... -Avez-vous appris les nouvelles? - ---Le docteur Ulm m'a écrit quelques mots, répondit José-Maria... -Quoi! est-il déjà temps? - ---Je puis vous le dire, continua Floris, elles sont meilleures -pour moi que lors de notre dernière entrevue... Alors, j'étais -désespéré, sans ressources, et absolument à la merci du grand-duc -Fédor. Mais aujourd'hui j'ai repris le dessus, et mon père a dû -enfin consentir à ce que je réclamais de lui... Je partirai dans -quinze jours pour la Russie. - ---J'en suis heureux pour vous, mon frère, dit l'archevêque, -puisque cela vous rend heureux. - -Il se leva de l'escabeau où il lisait, devant une étroite tablette -de bois noir, scellée au mur. Un bras de fer s'allongeait -au-dessus, portant un mince flambeau de cire; les murailles -étaient peintes à la chaux; et l'on apercevait dans une enfonçure, -qu'un rideau de serge verte cachait à demi, de gros livres et des -manuscrits empilés. Un petit rideau, tout pareil, à plis carrés et -réguliers, pendait devant l'une des fenêtres grillées. - ---Que lisiez-vous donc là, Monseigneur? demanda Floris. - ---Regardez vous-même, mon frère, dit l'archevêque, en lui -présentant le livre. - ---Vous oubliez, repartit Floris, que le latin n'est guère mon -fait... De quoi s'y agit-il, Monseigneur? - ---Rien que d'une âme déchirée... C'est la vie et le panégyrique -du réformateur Mélanchthon... Singulière lecture, n'est-ce pas? -dit l'archevêque avec un sourire amer, pour un prêtre de l'Église -romaine... C'était un homme tendre, timide et de la plus noble -vertu... Par malheur, il avait rompu avec l'Église... Croyez-vous -qu'il soit damné, mon frère? - ---Et vous, mon frère, le croyez-vous? répliqua le Grand-Duc, -étonné. - ---L'Église nous enjoint de le croire, répondit José-Maria, -et je suis archevêque de l'Église romaine... Pauvre Philippe -Mélanchthon! J'ai vu son portrait par Cranach, les yeux fermés, -sur son linceul de mort... On y lit d'amères souffrances... Mais -il a tout sacrifié à sa conscience!... Allons, partons! - -Floris, surpris, le considérait. Ses yeux brillaient, ses cheveux -blonds semblaient plus rares, dans le soleil qui les frappait. Il -était doux, fiévreux, hagard, effrayant. - ---Vous paraissez souffrant, Monseigneur, reprit Floris. - ---Ce n'est rien, ce n'est rien! dit l'archevêque... Qu'importe ce -corps périssable! - -Ils descendirent le sentier à pas rapides, en silence. Ils ne se -parlaient pas, chacun d'eux poursuivant quelque profonde rêverie. -Mais parvenus au bord de l'étang, ils trouvèrent la plage déserte, -et les gondoles voguaient tout au loin. Une seule était demeurée, -dorée, extrêmement ornée, avec des rideaux de damas bleu. On -distinguait dedans, à travers la vitre, deux religieuses vêtues -de capes blanches, à croix rouge, et qui étaient une novice et la -révérende supérieure du couvent de Sant'Orsola. L'archevêque les -salua, nomma son frère; puis, dès qu'ils eurent pris leur place, -le batelier se mit à ramer, et la gondole atteignit bientôt l'île. - -Ils passèrent une avenue de cyprès et de myrtes taillés, -jusqu'à une très vaste cour, divisée par carrés de parterre. Un -canal limpide en faisait le tour; quatre sycomores, au milieu, -marquaient les coins d'un bassin d'eau qui portait, à son centre, -une roche, entourée d'un balustre doré; et la façade du palais se -déployait derrière, au soleil, avec ses trois portails profonds -de marbre blanc et transparent, que surmontaient des demi-dômes, -revêtus de carreaux d'émail. Là, Stepany, Jacinto, ser Pistolese, -l'abbé Lancelot, d'autres encore, attendaient, en causant par -groupes, autour de hauts brasiers de fer allumés. - ---A quoi a donc pensé mon père? dit Floris. Tous ces gens sont-ils -convoqués? Jusqu'à un pope, ma parole!... Eh bien, qu'est-ce? -dit-il, en s'arrêtant devant Mamula qui parut soudain sur le degré -de marbre blanc, et qui lui fit signe, d'un air agité... Voyons! -qu'y a-t-il encore? - ---Rien de bon! repartit le baron, car pour le coup, je crois -bien, Monseigneur, que le grand-duc Fédor nous échappe; et rien -de trop mauvais non plus, car, après tout, Mme Isabelle rentre en -possession de ses deux millions... En deux mots, voici: Votre sœur -a fait donation de ses biens à Son Altesse le Grand-Duc, sous la -condition qu'il restituerait les sommes détournées par lui. - ---Perdez-vous l'esprit? s'écria Floris... Vous rêvez tout debout, -Mamula... Pardieu! voilà une belle invention! Deux millions!... -Mais c'est précisément tout ce que Tatiana possède... Elle a -voulu, vous le savez, que notre mère m'avantageât... D'ailleurs, -que parlez-vous d'argent? Je me soucie bien de l'argent! - ---Je tiens l'avis de bonne part, dit le baron. - ---Cela ne se peut pas! exclama Floris. Je n'y crois pas, c'est -impossible! Simple subterfuge, Mamula!... Parce que vous êtes un -vieux renard de lois, vous trouvez partout des difficultés... -Pardieu! que voulez-vous qu'ils fassent? Ils sont à bas! ils sont -à bas!... Allons, vous me mettriez en colère!... Est-ce que ce -coquin-là ne me dit pas, dans son billet, que mon père me donnera -pleine satisfaction?... Cela peut-il s'entendre de deux manières? -Y a-t-il jour à la moindre équivoque?... Bien! assez là-dessus. -Entrons! - -La vaste antichambre où ils pénétrèrent était pleine des -serviteurs et des pages du grand-duc Fédor. Floris passa au milieu -de ces hommes, et par un escalier de quatre marches de jaspe, il -monta dans l'appartement d'audience. C'était une salle profonde -et couverte d'un dôme élevé. Des tables de porphyre ondé, gravées -de fleurs avec de l'or et des couleurs, garnissaient le bas du -lambris, tandis que la coupole au-dessus étalait de grandes -arabesques de sinople, d'or et de pourpre. Des tapis de Turquie -éclatants couvraient le dallage de marbre; et çà et là, à dix -pieds de hauteur, pendaient, en manière de lampes, de larges vases -de cuivre ciselé. - ---Deux millions! ricana Floris... Ha, ha, ha! sa fortune entière! -Comme c'est vraisemblable! - -Mais quelqu'un, qu'on ne voyait pas, frappa d'un marteau sur une -cloche, et aussitôt les serviteurs fermèrent les battants du -portail. Deux pages, dans le même temps, tiraient une courtine -de brocart d'or, qui cachait tout le fond de la salle; puis, le -grand-duc Fédor parut, à une porte dérobée. Il traversa l'estrade, -jonchée de tapis précieux d'or et de soie, et vint s'asseoir sur -un fauteuil. Tous, cependant, prenaient leur place. Le docteur Ulm -se mit plus bas que son maître, devant une table où il y avait -une écritoire, un chauffe-cire et des papiers; Mamula s'installa -près de lui. Trois fauteuils, rangés en ligne devant le trône -du Grand-Duc, reçurent Mme Isabelle, la princesse Tatiana et la -révérende supérieure du couvent de Sant'Orsola; et le reste des -assistants fit un demi-cercle autour de l'estrade. - -Quand le premier brouhaha fut passé, le docteur Ulm prit la parole: - ---Avant que l'on procède, dit-il, je vais donner lecture des -pouvoirs envoyés de Lisbonne, pour la transmission au grand-duc -Floris de l'apanage d'Almeïda. - ---C'est inutile, me semble-t-il, répondit le baron, à mi-voix. -Personne ne conteste leur validité. - -Le grand-duc Fédor se leva. Il portait l'habit d'uniforme du -régiment d'Ismaïlovsky, avec le cordon bleu par-dessus. Ses mains -tremblaient; sa face livide était rongée de dartres rouges: il -ployait les épaules, et parut à Floris, qui ne l'avait pas vu -depuis huit mois, fort cassé, vieilli et amaigri. Il dit, au -milieu du silence: - ---Tout d'abord, soyez remerciés, nobles parents et vous, mes -amis, d'avoir répondu à l'appel d'un pauvre vieillard tel que -moi. Quoique la mort de notre femme bien-aimée nous soit un deuil -toujours présent, nous avons dû le surmonter et faire violence à -notre chagrin, pour nous occuper de nous-même. L'âge, en effet, -m'atteint, Messieurs; mon esprit est faible, mon corps est -débile. Ce sont des avertissements auxquels doit songer un prince -chrétien. Nous vous avons donc convoqués, vous, notre pupille -Isabelle, princesse de Bourbon et Bragance, et vous, mes fils, -Floris et José-Maria, et ma fille Tatiana, pour déposer entre vos -mains l'entier fardeau de vos affaires temporelles, ce qui nous -permettra de consacrer nos jours, désormais, au seul service de -Jésus-Christ... Et maintenant, bon docteur Ulm, nous entendrons la -lecture de la transaction. - -Le docteur se leva de nouveau, et, déployant un parchemin, il lut: - -«_Fédor Paulovitch, grand-duc de Russie, a signé, par le -présent acte, son accord plein, parfait et inaltérable avec -ses trois enfants, les grands-ducs Floris et José-Maria, et la -grande-duchesse Tatiana, concernant la succession de son épouse et -de leur mère bien-aimée._ - -_Le grand-duc Floris déclare, de plus, comme époux de S. A. -Isabelle, princesse de Bourbon et Bragance, pupille du grand-duc -Fédor, approuver les comptes de sa tutelle ci-annexés, et les -tenir pour irréprochables._» - ---Oui, dit Floris, toujours aux mêmes conditions. - ---Qui a parlé? demanda le Grand-Duc. Est-ce mon fils Floris?... -Faites place, qu'il se tienne en face de nous!... - -On entendit parmi les assistants une espèce d'agitation sourde et -des changements de posture; puis, une vive attention se peignit -sur tous les visages, tandis que Floris s'avançait jusqu'au pied -de l'estrade du Grand-Duc. - ---J'ai dit, reprit-il d'une voix ferme, que Votre Altesse sait à -quelles conditions je signerai le _quitus_ de ses comptes. - ---Des conditions! - ---Allons, Votre Altesse sait bien de quoi nous sommes convenus... -Le docteur Ulm ne m'a-t-il pas écrit, de votre part, que j'aurai -pleine satisfaction? - ---Et quelle autre exigez-vous, monsieur, que le règlement de nos -comptes? - ---Voilà donc vos équivoques! dit Floris... C'est bien, je ne -signerai pas. Dès demain, j'aurai recours aux juges. - ---Mon frère! dit Tatiana... - ---C'est un complot prémédité de me bafouer devant tous, de me -donner ici en spectacle! Voilà pourquoi vous avez convoqué une si -nombreuse assemblée... Et moi, ô dupe, idiot que j'étais!... Mais -votre joie ne sera pas longue... La Russie entière apprendra les -actions infâmes d'un de ses grands-ducs! - ---Est-ce là, dit le vieillard ironiquement, le respect que vous -nous devez? - ---Foin du respect! s'écria Floris. Plus de respect! Je n'en veux -plus. Qu'on le donne en bouillie aux petits enfants!... Depuis -un an, je n'entends plus à mes oreilles que ce mot-là... A peine -sorti des pontons,--comment appelez-vous cet endroit?... C'est -cela! le fort Pierre-Moine--lorsque j'ai vu pour la première fois -votre envoyé, lorsque l'on m'a révélé qui j'étais, oui, déjà là, -on me parlait de même: _Prenez garde! soyez soumis, montrez-vous -patient, respectueux..._ Au diable le respect et la patience! - ---Oh! cher Floris! dit Isabelle. - ---Non! sur ma vie, je parlerai! Arrière respect, pudeur ou -crainte! Messieurs, ces comptes sont frauduleux... Pardieu! en -les déclarant vrais, j'allais charger mon âme d'un mensonge... -Allons, laissez, laissez, Tatiana... Je parlerais devant toute la -terre!... Je vous le répète, messieurs. Ces comptes sont menteurs -et frauduleux. - -Le grand-duc Fédor se leva: - ---Nobles amis, dit-il, je n'ignorais pas que des paroles -malveillantes avaient été prononcées contre moi. Elles ont égaré -jusqu'à ceux dont la tendresse et le respect me devaient être le -plus assurés. C'est de cela surtout que mon cœur souffre: c'est -là ce que j'aurais voulu pouvoir me déguiser à moi-même... Quant -aux accusations que vous venez d'entendre, bien que je n'aie qu'à -répondre non, pour être cru de tous ici, j'invoquerai pourtant -un témoignage, et le plus irrécusable de tous. Veuillez donc -déclarer, baron, vous qui êtes le conseil de mon fils, s'il y -a un seul chiffre douteux, dans ces comptes, que vous venez de -vérifier. - -Les yeux de l'assemblée se portèrent à la fois sur Mamula, qui -s'inclina: - ---Tout est en règle, Monseigneur, je dois le déclarer hautement. -La méprise du Grand-Duc... - ---Tout est en règle! s'écria Floris. Tout à l'heure, vous me -disiez... - ---La méprise de Son Altesse, poursuivit le baron Mamula, méprise -que j'aurais pu commettre de même, un quart d'heure plus tôt, -provient de ce qu'on ne nous a pas communiqué la donation -ci-annexée. - -Il s'éleva de l'assemblée une espèce de sourd murmure, aussitôt -contraint; puis le profond silence retomba. Floris, les paupières -baissées, semblait comme frappé de la foudre, tandis que le -Grand-Duc assénait sur lui un sourire noir et triomphant. - ---Une donation! reprit enfin Floris... Vous disiez donc vrai, tout -à l'heure... Tatiana... Non! ce n'est pas possible... Montrez-moi -ce chiffon de papier... Allons, cela ne peut être valable! - -Il poursuivit après une pause: - ---Non! assurément, pas valable! On l'aura déçue, abusée, au nom -du respect qu'elle a pour son père... On l'aura contrainte, c'est -clair!... Car autrement, qu'elle ait agi ainsi, se dépouillant -de tout ce qu'elle a, se réduisant volontairement à la pauvreté, -c'est ce que personne ne croira... - ---Mon frère, interrompit l'aveugle... - ---Une sœur toujours si aimante, tellement d'accord avec moi, que -nous n'avions qu'un cœur, pour ainsi dire... Se démentir ainsi en -un moment, jeter à bas mes espérances et les siennes! Qui pourrait -expliquer ce revirement, sans l'emploi de moyens équivoques?... -J'affirme donc qu'on l'a trompée, qu'on a usé de dol ou de -contrainte, en lui présentant cet acte à signer: bref, que la -donation est nulle, comme entachée de violence. - ---Parlez, Tatiana, reprit le grand-duc Fédor. Dites à ce noble -auditoire ce qui s'est passé entre nous... - ---Je supplie Votre Altesse de m'en dispenser, répondit l'aveugle. - ---Il le faut cependant, ma chère fille... Parlez! disculpez votre -père! - -Alors Tatiana se leva, s'avança droit devant elle, d'un pas ferme, -et se jetant aux pieds du Grand-Duc: - ---Hélas! dit-elle, je savais, Monseigneur, que j'allais me -trouver engagée, malgré moi, au milieu de votre querelle. Voilà -pourquoi je vous demandais le congé de me retirer. En effet, il ne -convient pas à une sœur de blâmer son frère, à une fille de juger -celui dont elle se glorifie d'être née. Je parlerai néanmoins, -puisqu'il le faut, et je surmonterai ma honte. J'affirme donc ici, -publiquement, que j'ai agi d'une âme libre et sans contrainte, et -plût à Dieu que j'eusse pu témoigner ma tendresse à mon père par -un sacrifice réel, et non par le don d'une chose aussi vile qu'est -l'argent; de plus, inutile pour moi. Car, seule et aveugle, hélas! -que ferais-je de la richesse? Cette fortune m'embarrasse: elle est -comme une chaîne d'or splendide, que je traîne partout après moi! -Je vous conjure donc de nouveau, mon père, bien loin que vous me -rendiez des comptes, d'accepter ici, devant tous, la remise que -je vous fais des biens que m'a laissés ma mère, pour en disposer -comme il vous plaira. - ---Dieu vous garde, ma chère fille! répondit le Grand-Duc; votre -affection nous console du mauvais vouloir que l'on nous témoigne. - ---Permettez seulement, Monseigneur, reprit l'aveugle, que je parle -un moment à mon frère... - ---Non, non, inutile! répliqua Floris... Qu'on ne s'occupe plus de -moi! Je signerai, je signerai! - -Pour la troisième fois, le grand-duc Fédor se leva: - ---Que ce jour, dit-il, soit, dans l'avenir, célébré comme un -jour de fête, puisqu'il ramène la concorde parmi nous, et qu'il -décharge mes épaules du fardeau accablant que je portais... Si, -à mon insu, mes enfants, il m'est arrivé, par trop peu de soin, -de léser les intérêts de l'un d'entre vous, je réclame de lui -un affectueux pardon. C'est pour moi un plomb sur le cœur, une -intolérable angoisse, que d'endurer une inimitié... Et maintenant, -pour sceller cette paix, ainsi que pour laver notre âme des soucis -et des colères terrestres, nous voulons distribuer ici même, -aux serviteurs des deux églises, des marques de notre pieuse -libéralité... Holà! qu'on me donne la carte, avec le modèle en -relief. - -Deux pages entrèrent aussitôt, l'un chargé de rouleaux et de -plans; et le second portait la représentation en étain de la -chapelle sépulcrale, à coupoles dorées, que le Grand-Duc se -faisait bâtir, dans les gorges de la Jagodna. Il la déposa devant -Son Altesse, sur un tabouret. - ---Approchez, pappas Nicanor, reprit le Grand-Duc, et vous aussi, -révérende Mère supérieure... Vous regardez ceci, très digne -pope... Ce n'est rien qu'un hochet, un joujou de vieillard, -façonné par le potier d'étain, l'image du dernier palais -qu'habitera le grand-duc Fédor, quand il plaira au Roi des rois -de le rappeler de cette vie temporaire, en l'éternité... Ce -jour venu, on portera dans la chapelle, en même temps que ma -dépouille, celle de la grande-duchesse Maria-Pia, actuellement à -Sainte-Justine, et l'on célébrera l'office orthodoxe pour moi, -puis l'office romain pour elle. Nous prenons tous ceux qui sont -ici à témoin de notre vœu suprême... Et comme marque de nos -volontés, nous donnons au pope de Sgombro, pour rester à jamais -attaché à son église, tout le territoire de l'ouest, que vous -voyez, là, sur la carte, jusqu'à la Jagodna. Et nous ne doutons -pas que notre fils, le grand-duc Floris, avec qui nous possédons -maintenant Sabioneira par moitié, ne fasse aussi donation du -pays de l'est, qui lui appartient, au couvent de Sant'Orsola. -Ainsi la chapelle Saint-Théodore ne sera plus environnée que des -possessions des deux églises, de même qu'elle servira aux deux -cultes. - ---Vous ne doutez pas, dit Floris. Hum!... Mais bon! prenez -cela aussi. Mon noble père le souhaite: ainsi, je ne dois pas -refuser... Bien! bien! C'est un couvent que ma mère protégeait... -je signerai, je signerai! - ---Mon fils, repartit le grand-duc Fédor, je ne prétends pas vous -contraindre. - ---Vous ne me contraignez pas, gracieux seigneur. Personne ne -peut me contraindre. Oh! je suis le plus libre des fils!... Et -pourtant, ne me croyez pas votre dupe... Je vois fort bien,--oui, -je verrais aussi un clocher d'église, en plein midi,--que vous -donnez au pope des rochers, des ravines, des lits de torrents, et -que vous levez sur ma part, à moi, une bande de terre grasse... -Ha, ha, ha! C'est un bon tour, Monseigneur... Toutefois, aisé à -déjouer... Mais rassurez-vous... J'ai donné, j'ai donné. - -Le grand-duc Fédor répliqua: - ---Vous paraissez troublé, monsieur, et si nous demeurions plus -longtemps, peut-être perdriez-vous de nouveau, le respect qui -nous est dû. En conséquence, nous suspendons la séance, et nous -retirons quelque temps, pour laisser à votre sang agité le loisir -de se calmer... Isabelle et vous, José-Maria, veuillez nous -suivre, ainsi que le pappas Nicanor et madame la Supérieure du -couvent de Sant'Orsola. - -Deux serviteurs tirèrent, au devant de l'estrade, l'ample courtine -de toile d'or qui traversait la salle, sur une longue barre -d'argent; et les assistants, quittant leur place, se répandirent -dans l'appartement. Déjà, quatre ou cinq pages en arrosaient les -dalles, avec des aiguières pleines d'eau de rose, tandis que des -enfants, dans l'antichambre, présentaient à qui en voulait, des -sorbets de limon, de violette, de marasquin, ou de l'eau de neige, -que l'on parfumait de petits pains de sucre ambré. Toute la foule -s'y porta en un moment: on entendait un brouhaha de paroles, des -chocs de verres, des exclamations. - -L'aveugle trouva son frère à l'écart, sous le rideau d'une -fenêtre; le baron Mamula l'exhortait. Tous trois, d'abord, -restèrent sans parler. - ---Oh! dit enfin Floris, Tatiana, pourquoi avez-vous fait cela? - ---Quoi! dit-elle, auriez-vous souffert que notre maison s'enrichît -aux dépens d'Isabelle? - ---Toujours des mots, des mots! s'écria-t-il. Est-ce qu'en somme, -tout n'est pas commun entre elle et moi? A qui faisais-je tort -qu'à moi-même? Et pour je ne sais quels scrupules, vous me faites -perdre le fruit de longs mois de patience et de peines! Vous vous -tournez à l'improviste contre moi. Vous prenez le parti de mon -père. - ---Je n'ai pris le parti de personne, répliqua-t-elle. Je ne me -mêle pas de vos discords... J'ai cédé mes biens au grand-duc -Fédor, afin qu'il pût restituer ce qu'il avait emprunté. J'ai -voulu qu'il fît son devoir, comme vous le vôtre, Floris... Que ce -soit moi, femme et aveugle, qui remette l'ordre dans notre maison, -c'est une fatalité, Monseigneur... Vous auriez dû m'épargner -vos reproches, car qui se plaint que j'ai agi avec trop de -délicatesse, ferait penser qu'il en manque lui-même. - ---Moi! manquer de délicatesse! exclama-t-il... Tatiana!... Est-ce -possible!... Que savez-vous, d'ailleurs, de mes desseins? -Qui vous dit que je ne voulais pas rembourser, moi-même, la -Grande-Duchesse?... - ---Et de quel droit, repartit l'aveugle, auriez-vous contraint -notre père? Vous lui faisiez vos conditions: Donnant, donnant! -Signez ceci, je signerai cela... Que je meure! oui, que je -meure, le jour où de si vils marchandages s'établiraient dans la -maison du grand-duc Fédor de Russie!... Notre père a tout droit -sur nous. Voilà ce qu'il faut que vous sachiez, Monseigneur. -Rappelez-vous notre grand ancêtre, le glorieux Pierre Ier... Quand -il a eu besoin de la vie de son fils, il l'a prise: et nous, nous -prétendrions traiter, d'égal à égal, avec notre père! - ---Quoi! se peut-il que vous ne voyiez pas ses mensonges et son -hypocrisie? - ---Il est notre père, dit l'aveugle, et notre père respecté. - ---Père respecté! s'écria Floris. - ---Père respecté... oui, mon frère... Père respecté de Tatiana... -Et plus vous l'outragez devant moi, plus je voudrais pouvoir lui -témoigner de respect. - ---Tatiana, dit-il, ne me poussez pas à bout!... Vous savez bien -que vous avez mal agi. Vous le savez si bien qu'en tout ceci, vous -vous êtes cachée de moi, sans oser me dire rien en face. - ---J'ai voulu éviter, répondit-elle, non vos reproches, mais vos -prières. Quant à l'action que j'ai faite, elle est bonne et juste, -vous le savez. - ---Allons, plus un mot! c'est assez! - ---Comment, assez! reprit Tatiana. Que voulez-vous dire, mon frère? -Suis-je un enfant qui s'épouvante, parce que l'on grossit la voix? -Vais-je vous donner raison, quand vous avez tort? - ---Ah! par le ciel, ne me harcelez pas! Taisez-vous! - ---Je ne me tairai pas, dit-elle; votre colère ne m'effraye -point... Allez quereller votre Sander, froncez le sourcil contre -lui, et lâchez quelques malédictions! Est-ce à moi de m'en mettre -en peine?... N'ai-je pas le droit de parler haut? Ne suis-je pas -le sang du Grand-Duc, comme vous?... Sur ma foi! vous supporterez -tout ce que j'ai à vous dire, mon frère, car, de ce jour, je ne -me contraindrai plus, comme je l'ai fait jusqu'à présent. Je vous -dirai librement mon avis sur toutes vos actions, sachez-le! - ---O Dieu! ô Dieu! exclama Floris. Mais c'est ma faute... Pourquoi -vous ai-je fait part de ma résolution? Stupide que j'étais! quel -besoin avais-je de vos conseils? - ---Ils auraient pu vous épargner, répliqua-t-elle, une action -indigne de vous. - ---Vous suspectez mon honneur, dit Floris, vous m'accusez de -n'avoir pas d'honnêteté... Prouvez-le, donnez vos raisons!... Si -j'ai voulu... Mais à quoi bon me justifier? Ma sœur refuse de me -croire, ma sœur se ligue avec mes ennemis! - ---Je n'ai pas dit cela! s'écria l'aveugle. J'ai dit: délicatesse, -et non pas honnêteté. Je n'ai jamais pensé, Floris, que vous -manquez d'honnêteté. - ---N'est-ce pas vous, ma sœur, qui m'avez poussé à réclamer ce qui -m'est dû? Et quand je suis sur le point d'y atteindre, par un vain -scrupule de femme... - ---Doucement, Monseigneur, dit Mamula. - ---Non, non, laissez-le parler, baron... Eh bien, mon frère, vous -vous taisez? Oui, je n'ai pu souffrir, je l'avoue, que l'aîné de -notre maison arrachât un bienfait à son père: j'ai voulu qu'il -ne le tînt que de ses bontés. J'ai donc imploré le Grand-Duc. Je -l'ai supplié en votre faveur; je lui ai demandé cette lettre au -Tsar, par tous les plus touchants motifs qui pouvaient le porter à -l'écrire. - ---Et le Grand-Duc s'est détourné en ricanant? dit Floris. - ---Non, répondit-elle, j'ai sa promesse. Aussitôt que vous aurez -signé, approchez-vous de notre père, et priez-le d'intervenir -pour vous auprès de l'Empereur. Il n'a voulu, je le jurerais, -qu'éprouver un peu votre patience. - ---Eh bien, soit! dit Floris, après un silence... Oui, je veux -aller jusqu'au bout. Oh! je m'avilis, mais que m'importe!... Le -pire serait les regrets, les doutes cuisants que j'aurais plus -tard... Qu'il me refuse! J'aurai fait, du moins, tout ce qu'il -m'était possible de faire. - -La nuit tombait. On alluma des lampadaires, de place en place. Les -pages couraient, s'appelaient, portant des feux au bout de longs -bâtons, dans des cylindres d'étain à jour... Un serviteur passa, -qui menait en laisse deux lévriers blancs de Sibérie. Puis, le -rideau de toile d'or s'écarta, des flambeaux brillèrent au fond de -la salle, et le grand-duc Fédor reparut, suivi de ceux qu'il avait -emmenés. - ---Merci, dit-il, chère Isabelle, notre santé est bonne, il est -vrai... Eh bien, monsieur, avez-vous réfléchi? - ---Je ferai ce que désire Votre Altesse. - -Alors Floris, s'avançant vivement, prit la plume que lui -présentait le docteur Ulm, et il signa. Isabelle signa ensuite; -après elle, l'archevêque de Myre et l'aveugle Tatiana. Et, toutes -choses terminées, au milieu du redoublement du tumulte et des -conversations, Floris vint à son père. - ---Monseigneur, je réclame, dit-il, l'exécution de la promesse que -vous avez faite à ma sœur. Je vous prie donc respectueusement de -signer une lettre au Tsar, demandant une charge pour moi. - ---Bon docteur, dit le grand-duc Fédor, sans paraître avoir -entendu, vous veillerez à ce que, dès demain, on fasse enregistrer -ces actes au tribunal suprême de Raguse. - ---Mon père... dit Floris. - -Le Grand-Duc marmotta, avec cet air à demi fou qu'il avait par -moments: - ---Oui, tout va bien ainsi!... Mes os eussent gelé en Russie, à -Biélo ou à Pétersbourg. - ---Que répond Votre Altesse à ma requête? poursuivit Floris. - ---Docteur, votre bras; je suis las... Ah! la mort se fait précéder -longtemps d'avance, par les femmes vêtues de gris... N'importe! -Tel qui me voudrait dans le cercueil pourrait bien attendre -longtemps encore. - ---Mon père, vous aviez promis d'écrire au Tsar... - ---D'écrire au Tsar... Que dites-vous, monsieur?... Je ne suis pas -en train d'écrire. - ---Il ne s'agit que de signer, Monseigneur. Puis-je compter que -vous le ferez? - ---Bah! nous avons signé toute l'après-midi... L'heure est -passée... l'heure est passée! - -Floris sortit le dernier de la salle. Il cheminait, le front -baissé, entre Isabelle et Tatiana. Deux pages, qui portaient -des flambeaux, les précédaient en silence, tandis que l'on -tirait derrière eux les barres et les verrous de l'entrée. Ils -franchirent le portail de la cour, éclairé de pots de suif -fumeux: dans l'avenue, des serviteurs persans jouaient à jeter en -l'air des masses de fer; d'autres se tenaient, avec des torches, -aux abords de l'escalier d'eau. Un lourd brouillard couvrait -l'étang; les fanaux des barques y faisaient, çà et là, des taches -rougeâtres. - -Tous trois montèrent dans une gondole, qui s'éloigna de l'île -aussitôt. - ---Eh bien! dit Floris, êtes-vous contente?... J'ai suivi vos -conseils, Tatiana... Que faut-il que je fasse à présent? Faut-il -que je lui dise merci? Je le remercierai... Faut-il que je cède au -digne pope Sabioneira tout entier? Je le céderai... Faut-il que je -perde mon nom de grand-duc? Soit! j'y consens, qu'on me l'ôte!... -Que je redevienne Floris, le neveu supposé du vieux Jacob Van -Oost, l'obscur, le misérable Floris!... Alors, du moins, je serais -libre, personne ne me mépriserait, et je pourrais m'estimer -moi-même. - ---Libre! répéta Tatiana. - ---Oui, libre! s'écria Floris... Sabioneira est une prison, -puisque l'on m'empêche d'en sortir... Oh! j'étouffe en cet espace -étroit... Une prison, Tatiana!... Aurai-je donc toujours pour -horizon cette mer stupide et ces îles?... Une prison, vous dis-je, -une prison! - ---O cher seigneur! fit la Grande-Duchesse. - ---Vous aviez raison, Isabelle. Mieux vaudrait être un pauvre -bûcheron, ou un pêcheur de Zemenico, que d'être le cousin du -Tsar et de se ronger le cœur!... Que vais-je faire maintenant? -L'Empereur me dédaigne, mon père me hait, et ma sœur... ma sœur -m'écoute, impassible, en se félicitant d'avoir bien agi... Ah! -vous m'avez trahi, Tatiana... Mais quoi! j'ai promis de ne plus -vous importuner de ces plaintes... - ---Cher frère, dit l'aveugle, prenez patience. Est-ce donc un -si grand sacrifice que de rester à Sabioneira? N'êtes-vous pas -heureux avec nous? - ---Heureux... heureux! s'écria Floris... Jamais je ne l'ai moins -été!... Pourquoi suis-je triste? continua-t-il, dans un violent -mouvement d'âme. Pourquoi suis-je toujours comme en attente?... -Luxe, abondance, richesses, repos: noms superbes et magnifiques, -choses vaines et stériles, en effet!... J'ai plus de délices -aujourd'hui que je n'avais jadis de misère, et cependant je suis -moins heureux... Nos biens ne feraient-ils donc qu'accroître nos -désirs, sans jamais les rassasier?... Je ne suis pas touché de ce -que je possède: je ne sens que ce que je n'ai pas... Mon âme est -vide, vide, vide! - ---Ah! Floris, fit Isabelle, avec un cri, Floris, Floris, vous ne -m'aimez plus! - -Il s'arrêta court dans sa fureur sombre, et se laissa retomber sur -les coussins, en se cachant la face entre les mains. Un falot de -cristal suspendu éclairait l'étroit cabinet de vitres et d'or. On -entendait, au milieu du silence, les sanglots étouffés d'Isabelle. - ---Ne pleurez pas, chère sœur, reprit l'aveugle, mais écoutez ce -qu'il faut faire... Si notre vie calme lui pèse, s'il est las -de cette solitude, que n'allez-vous vivre, tous les deux, dans -quelque grande capitale, à Vienne, à Londres, ou à Paris? - ---Eh! que m'importe où je vis, répondit Floris, si ce n'est pas -dans ma patrie!... Que ferais-je hors de Russie, courant l'Europe -d'une ville à l'autre, sorte d'importun vagabond, à qui nul roi ne -saurait régler les honneurs à rendre?... Non! je ne quitterai la -Dalmatie que lorsqu'on m'aura fait justice. - - - -Ce fut tout l'ouvrage de la prudence, de la finesse, de -l'ascendant du baron Mamula sur Floris, que de persuader celui-ci, -après plus d'un mois passé dans sa chambre, d'en vouloir bien -sortir enfin, et de se remettre à vivre. Le baron, pour mieux le -distraire, l'emmena voir quelques travaux qui se faisaient alors -aux pièces d'eau, si bien que, peu à peu, Floris y prit goût, et -faisant venir de Cattaro un plus grand nombre d'ouvriers, voulut -qu'on achevât aussi l'immense bassin du Bucentaure, avec le jet -d'eau d'Encelade. Dès lors, ce ne fut plus, durant tout l'été, -que travaux, entreprises, réformes, bouillonnement d'idées et de -projets. Sur le conseil de Mamula, il fit commencer de paver un -chemin qui déblayât ses bois; il créa, non loin de San-Cosimo, -un chantier de barques et de trébacs, à un endroit où la forêt -descendait jusqu'à la plage; il commanda qu'on recueillît la -manne dans les bois de Sveljegamora; et il songeait à exploiter -le bitume des rocs de Podgor. Ce fut en se rendant à ce village -qu'il essuya un coup de vent violent, dans le petit golfe -d'Ivandolac, et que sa barque chavira. Il ne courut aucun grave -danger, mais dès lors, comme irrité d'orgueil, il forma dans son -esprit plans sur plans, pour chasser la mer de ce rivage, la -refouler à l'occident, et conquérir la vaste arène inculte, qu'il -voulait transformer en jardins. Par son ordre, l'on commença la -construction d'une digue: et il rêvait, dans son plaisir superbe -de tyranniser la nature, le desséchement des marais de Bogeta et -de Rupnido. Le rivage, couvert de tentes, présentait, de loin, -l'aspect d'un camp, aux bergers et aux pêcheurs des îles; et la -nuit, on y voyait briller, à ras du sol, quantité de flammes -immobiles. Floris ne bougeait d'avec les travailleurs, surveillant -tout, donnant des ordres, assistant à la pose des blocs. Une -tempête d'équinoxe détruisit une partie du môle. Il s'indigna, le -fit rétablir, renforcer; puis, soudain, cessa d'y venir. - -Il se remit à battre les bois, à faire, au hasard, des courses -lointaines. La lecture le fatiguait: tout lui était insupportable. - -Quelquefois, au rebord du sentier, des lièvres débuchaient, -d'un bond; des paons sauvages s'envolaient dans la brume, en -jetant leur glapissement; de grands cerfs détalaient sous le -fourré, ou bien, par troupes, du haut des roches, ils regardaient -tranquillement les cavaliers. - ---Comme il y en a! disait Sander... Ils effrayent les chevaux, -vraiment. - ---Est-ce que cela t'amuserait de les chasser, mon bon Sander? - ---Oh oui! beaucoup, beaucoup, Monseigneur. - ---Mais j'ai promis à la Grande-Duchesse de ne jamais chasser à -Sabioneira. Ce plaisir qu'a le plus pauvre Morlach... Allons, -Sultan, au galop!... - -L'hiver fut rude, cette année-là, tandis que le précédent s'était -tourné en brumes et en longues pluies. Les toits des villages -fumaient; les cabanes retentissaient du chant d'hiver des -fileuses: _Le beg commande qu'on lui apporte ses fourrures; son -sabre, il le suspend à la muraille, car le dur hiver est venu, -revêtant la terre d'un manteau de fer, serrant le ciel, comme le -cœur d'un homme triste._ - -_Le sol résonne ainsi que la pierre; l'air gris et glacé ressemble -à une lame damasquinée. On dirait qu'il n'y aura plus aucune fête -dans le monde!_ - -_Le ciel a pris, en un moment, l'aspect de l'œil du lion... Tombe, -tombe, tombe, ô neige blanche! La rafale se précipite. On ne -distingue plus la plaine des vallées; l'air brouillé est comme -la chaîne et la neige comme la trame; c'est un tourbillon, une -tempête! Le visage de ceux qu'on voit sur les routes, est violet -comme la fumée d'une lampe._ - -_C'est alors, devant le feu du soir qui craque dans la cheminée, -qu'il est doux de manger le maïs et de boire le raki, à plein -verre..... Si tu sors un moment, tout repose. La bise est coupante -comme le vent d'un sabre; les étoiles effilées percent l'air de -glace; les ornières des routes luisent, ainsi que des rubans -d'argent; et, là-bas, sur les tertres blancs du cimetière, brille -un rayon de lune gelé._ - -_Les morts le sentent se couler dans leurs froides moelles, et ils -soupirent. Récite un chapelet pour eux, Damiana... Hélas! ce monde -n'est qu'un séjour de passage. Quand un homme a vieilli, on en -tire un autre du sein de sa mère. Notre vie est un dessin sur le -vent!_ - - - -Dans la deuxième semaine de février, les grands étangs du parc -gelèrent; et ce fut un amusement pour les habitants du palais, d'y -aller chaque jour patiner. Josine, surtout, s'y divertit. Tout -engoncée de fourrures, en sa robe d'un rose pâle qui s'irisait de -reflets verts et bleus, elle glissait, légère, tandis que l'orbe -du soleil s'abaissait ainsi qu'un bloc de braise, derrière les -chênes dépouillés. - -Un de ces soirs qu'il gelait à pierre fendre, Stepany et l'abbé -Lancelot revinrent ensemble des étangs, où ils étaient allés en -spectateurs. - ---Si j'étais sûr de votre discrétion, dit l'abbé, en se frottant -les mains, je pourrais vous faire part, Stepany, d'une nouvelle -qui vous surprendrait. - ---Une nouvelle! dit aigrement le chimiste... Allons donc, je la -saurais, monsieur. - ---Et cependant, vous ne la savez pas, riposta l'abbé... Et il y -a bien d'autres choses encore que vous ignorez, malheureusement, -tout homme de science que vous êtes... Bien, bien, je viens -au fait, monsieur... Vous vous rappelez, car nous eûmes une -discussion à ce sujet, cet _ex-voto_ si pieux, si touchant, d'un -enfant de soie cousu de leurs mains, que portèrent dernièrement, -à la Vierge de la Pétrella, quelques paysannes morlaques, en vue -d'obtenir que le Ciel bénît l'union de Madame Isabelle? - ---Eh bien, monsieur, que m'importent vos Illyriennes, vos -Esclavonnes, vos Morlaques, vos Dalmates, ou comme vous voudrez -les appeler, ainsi que leur enfant de soie? - ---Apprenez donc une chose, poursuivit l'abbé... Le Ciel a exaucé -les vœux que lui présentaient ces âmes innocentes. Nous aurons -dans quelque temps un baptême au palais. - ---Madame Isabelle! fit Stepany... Quel conte! Ce n'est pas -possible! - ---Rien de plus sûr! repartit l'abbé... Eh bien! que dites-vous de -ça? Vous moquerez-vous encore de ces femmes? J'ai vécu cinquante -ans et plus, mais je n'ai jamais vu de prière exaucée si -manifestement... C'est un miracle, un vrai miracle! - ---Oh! oh! vous le prenez sur ce ton, dit Stepany. Alors, monsieur, -je m'en vais, moi aussi, vous faire part d'une nouvelle... Vous -qui voyez en toutes choses des miracles et des décrets du ciel, -est-ce un miracle aussi qui a rendu la petite Saloména amoureuse -du grand-duc Floris?... Vous savez... cette jolie novice du -couvent de Sant'Orsola... Elle en est folle, la petite sotte! - ---Calomnie! s'écria l'abbé, calomnie!... C'est une histoire, -Stepany, que vous venez d'imaginer. - ---Je n'imagine jamais rien, monsieur, répliqua sèchement le -chimiste: on ne doit jamais imaginer. Je suis un homme de faits, -monsieur. Je sais trop ce que je dois au bon sens naturel et -universel, ce que je dois à mon propre bon sens, pour vous -entretenir de telles sornettes, si je n'en étais assuré. - ---Où l'aurait-elle vu? dit l'abbé. - ---Où elle l'aurait vu, monsieur?... Eh! parbleu, chez le vieux -Fédor, le jour de la signature des actes... Elle accompagnait la -supérieure. - ---Quoi qu'il en soit, reprit l'abbé en faiblissant, elle n'est pas -novice encore, quoique ces dames, par tolérance, lui permettent -d'en porter l'habit. C'est une pensionnaire, voilà tout! - ---Oui, oui, ricana Stepany, elle n'est pas pour rien la fille -unique de feu le riche messer Lippo Toppo. On lui permet de porter -ce costume, on lui permet d'être amoureuse, on lui permettrait -autre chose encore! - -Tous deux s'étaient peu à peu animés, et leur voix résonnait -dans la forêt solitaire. Le nez rougi, les joues violacées, ils -allaient, poursuivant leur débat, chacun d'un côté de l'allée; et -leur haleine refroidie se condensait en givre devant eux, aussi -froid, aussi infécond que leurs paroles et leur colère. La bise -du nord sifflait sur le plateau. L'abbé reprit en frissonnant: - ---_Aures habent et non audient..._ Brr... brr... _Oculos habent et -non videbunt._ - ---Mais c'est de vous, cria Stepany, oui, c'est de vous qu'on peut -dire cela. Ce sont les croyants, monsieur, qui ne font pas usage -de leurs yeux, et non les hommes de science... - ---Vous osez, dit l'abbé dédaigneusement, comparer la science à la -foi! - ---La science, monsieur, brr... brr... la science est la reine du -monde! - ---La science! répéta l'abbé avec mépris. Mais voyons, vous, -monsieur, qui êtes si savant, pourriez-vous m'expliquer, par -exemple, pourquoi le feu durcit les œufs et fond le beurre? - ---Certainement! s'écria Stepany. Mais l'abbé continuait: - ---La science, un leurre de Satan!... Il soulève un coin du rideau, -pour tenter les âmes... _Eritis scientes sicut Deus..._ Brr, brr, -brr, brr... Vieille tactique du serpent! - ---Le serpent! goguenarda Stepany. Brr, brr, brr... Le paradis! La -pomme! - ---Oui, monsieur... Brr, brr, brr... Le paradis! La pomme! - ---Billevesées que tout cela! - ---Billevesées que vos gaz, vos cornues, vos fourneaux, vos -appareils! - ---Vive la science, monsieur! hurla Stepany. Brr, brr, brr... - ---Vive la foi! vive Jésus! cria l'abbé. Brr, brr, brr, brr... - - - - -LIVRE TROISIÈME - - -Aussitôt que l'heureuse nouvelle de la grossesse eut éclaté, ce -ne fut plus que fêtes et réjouissances dans la presqu'île de -Sabioneira. Chaque village se surpassa à en donner, et de toutes -les sortes: luttes, régates, courses, joutes sur l'eau, mascarades -de carnaval, qui tombait justement en cadence. Giano revint -tout exprès de Cattaro. Personne de pareil à lui, en de telles -occasions. C'était la joie, le bruit, la gaieté, la folie même. -On ne vit donc plus que le sculpteur sur les chemins, éperonnant -son petit cheval sauvage, à longs poils; parfois, escortant des -tonneaux de vin, qu'on envoyait aux danseurs. Qui l'aurait cru? -on eût vidé pour eux les caves de Sabioneira. Pour hâtive et même -indiscrète que pût paraître cette joie, les transports en étaient -si sincères que Floris s'en montra touché, et assista à plusieurs -de ces fêtes. Il accepta, par la même raison, les présents de -nombreux villages, et quelques-uns fort étranges: du miel, des -poissons, des médailles antiques, de la boutargue, des toisons -teintes, et jusqu'à un ourson vivant. - -Mais le plus beau présent fut, sans contredit, celui -qu'apportèrent, le jeudi de la Fête-Dieu, les religieuses de -Sant'Orsola. Elles survinrent, à cinq ou six, dans leur coche, -en députation. Reçues par madame Isabelle, elles offrirent, au -nom de leurs Morlachs, un berceau marqueté d'aigles noires, puis -déployèrent, comme présent de l'abbaye, de superbes langes brodés -d'or. - ---Mère Incarnation, dit la princesse, vous avez été par trop -prodigue! Je vous rends grâces de tout cœur, et n'aurai rien de -plus précieux qu'un tel souvenir de votre sainte maison. Mais -j'ignorais que l'on fît chez vous de si beaux ouvrages. - ---Vous entendez, Saloména, s'écria la supérieure, vieille -Napolitaine, bavarde, fantasque, jaune comme un coing, et, depuis -de longues années, familière avec Isabelle. Allons, allons, il -n'y a pas besoin de rougir pour ça!... Votre Altesse ne saurait -croire, poursuivit-elle, tous les soins qu'a pris cette chère -enfant, et combien elle s'est appliquée à cette affaire. - -Elle tenait par le bras la novice, comme la présentant à Isabelle. -La Grande-Duchesse répondit: - ---Qu'elle en soit donc remerciée mille fois, du fond du cœur! - ---Eh bien, Saloména, vous ne dites rien? reprit la Mère -Incarnation. Nous voici au palais, cependant. Vous parliez sans -cesse d'y venir, et il fallait vous faire mille récits sur le -Grand-Duc et sur madame Isabelle... Voyons, répétez à Sa Grâce -toutes les choses que vous m'avez dites... Quoi! muette... Pas un -pauvre mot!... Je gage que vous aimeriez mieux, maintenant, être -à Sant'Orsola, car rien ne vous contente, depuis quelque temps, -et vous changez d'idée vingt fois par jour... Nous ne savons quel -est son mal, continua la supérieure, et quand on l'interroge -là-dessus, elle répond qu'elle se porte bien... Souvent, elle -rit aux éclats, puis elle pleure, le moment d'après... Elle n'a -jamais d'appétit; elle refuse le médecin... Ah! elle nous donne -bien du souci... Ne s'était-elle pas mis en tête de quitter son -habit de novice! Elle avait commandé une robe à Castelnuovo... -Heureusement, messer Geri-Spina, notre vénérable directeur, lui a -fait entendre raison... Eh bien! pourquoi ne parlez-vous pas?... -Au moins, retirez votre voile!... On dirait que vous avez peur de -regarder Madame la Grande-Duchesse. - ---Je vous en prie, ma Mère, ne la grondez pas! - -Et l'attirant à elle doucement, Isabelle baisa au front la novice. - -Elle poussa un sourd gémissement, ses yeux se fermèrent, elle -chancelait; puis, soudainement, devenant livide, la jeune fille -s'évanouit. Aussitôt, voilà tout en désordre: les religieuses -s'écrient, Isabelle court à une clochette; on porte la novice -sur un lit de jour, on la desserre, on lui mouille les tempes... -Gina avait ouvert les trois fenêtres. Il faisait le plus beau -ciel bleu léger, parsemé d'écumes d'argent. Des tourterelles, par -centaines, roucoulaient, perchées sur les cyprès; et, dans le -silence d'attente, ces modulations ardentes et suaves emplissaient -doucement la chambre. Saloména poussa un soupir; ses yeux se -rouvrirent avec lenteur. - ---Voyez! elle revient à elle, murmura Isabelle... O chère enfant, -comment vous trouvez-vous? - ---Mieux, merci, bonne madame... beaucoup mieux. - ---Allons, excusez-vous, petite sotte! dit la Mère Incarnation. -Nous allons rentrer au couvent... Quel est donc ce médaillon qui -sort de votre poitrine? - -La novice y porta la main vivement. - ---Ce n'est rien, ma Mère, répondit-elle. - ---Vous êtes troublée, Saloména... Faites-moi voir ce médaillon! - ---Je vous en prie, excusez-moi, ma Mère... Je ne saurais vous le -montrer. - ---Et moi, j'entends le voir, je vous dis... Allons, obéissez! - -La Grande-Duchesse intervint: - ---Excusez-la, révérende Mère; ce n'est sans doute qu'un de ces -colifichets comme en gardent les jeunes filles, quelque babiole -innocente. - ---Qu'aurait-elle besoin alors de se cacher de moi?... Faites-moi -voir ce médaillon! - ---Au nom du ciel! dit Saloména. Ma Mère, je vous en conjure... - ---Faites-le-moi voir! Allons, vite! - -Et arrachant la boîte d'or du col de la novice tremblante, Mère -Incarnation y porta les yeux: - ---Monseigneur! s'écria-t-elle, stupéfaite. Le portrait de Mgr -Floris! - -Cette scène fut, tout le jour, la nouvelle de Sabioneira. On ne -s'abordait qu'avec des clignements, des sourires expressifs et -malins. Ceux qui, comme Stepany, avaient déjà semé des bruits de -cette passion, triomphèrent à leur aise, et ne manquèrent pas -d'ajouter force détails d'invention: que Mme la Grande-Duchesse -avait beaucoup pleuré, sitôt l'audience finie; que les nonnes de -Sant'Orsola, s'étant rassemblées en chapitre, avaient délibéré de -demander conseil à Mgr Colloredo, archevêque de Raguse,--et tels -autres étranges propos. - -Floris posait cependant, ainsi qu'il faisait chaque après-midi, -dans l'atelier de Giano, grand bâtiment de briques roses, situé -au milieu des jardins. Sous la vitrée démesurée, devant une table -chargée de lézards dans des bocaux de verre, de salamandres, -de scorpions, qu'il se plaisait à dessiner, le sculpteur -travaillait à la cire d'une médaille du Grand-Duc. Un hérisson -apprivoisé dormait en boule à ses pieds; çà et là, des couronnes -de myrte, qui lui avaient servi, la veille, de modèle pour son -revers, étaient éparses sur le carreau; et l'atelier, vaste et -poudreux, étalait au soleil couchant, dont les derniers rayons -l'illuminaient, ses murailles peintes par Giano de fresques et -de camaïeux. C'étaient des idylles de Faunes, des Centaures, des -lions, des fleurs, des arcs de triomphe de buis vert taillé, -des représentations de Vices, des figures et des actions tout -extraordinaires. Dans le fond, on voyait dressée une tête -colossale d'Apollon, d'un marbre antique, trouvée jadis par le -grand-duc Fédor, au cours de ses fouilles à Zaton di Doli. - ---Mais explique-moi, dit Floris, comment il se fait que cette -novice portât au cou mon portrait de ta main! - -Gianettino éclata de rire: - ---C'est la vieille mona Fiore de Podgor, sa nourrice, qui me -l'avait commandé et payé, de façon à m'émerveiller. Tout le monde -à Podgor, signore, connaissait l'amour de la Saloména. C'est là, -pour le dire en passant, que cet âne de Stepany en avait entendu -parler... Bah! croyez-moi, il n'en sera rien autre chose. La -petite couleuvre est la maîtresse, au couvent. Elle demanderait -le Saint-Esprit à ces pauvres folles de religieuses, qu'on le lui -servirait plumé vif, pour son souper du vendredi saint. - -Il travailla un peu de temps, en silence. Puis, reprenant: - ---Ah! vous êtes un vainqueur, signore, et je vous attribuais le -myrte, à bon droit. Nous autres tous, bourreaux déclarés du sexe, -il nous faut pourtant, humblement, ôter la barrette devant vous... -Pauvre souris! pauvre petite caboche!... C'est qu'elle est belle -comme un ange... L'avez-vous examinée, signore? Le galbe de sa -tête l'emporte en élégance sur celui de la Fornarine ou de la -maîtresse du divin Titien... Plût à tous les diables que ce fût de -moi que le pauvre cœur fût empoisonné! Je ne le ferais pas languir. - ---Tu seras donc toujours un vaurien? dit le Grand-Duc. Je te -croyais guéri et converti, depuis ta visite à Corfou, aux reliques -de saint Spiridion. - ---N'en riez pas, signor mio. Il n'y a pas de miracle plus -certain... Sa chair est si vive et si fraîche que, si on lui -touche le gras de la jambe, elle cède au doigt, comme vivante... -Mais enfin, qui donc pourrait aussi, à l'aspect d'une jolie fille, -se détourner et prendre l'attitude qu'on donne habituellement aux -gardes du sépulcre de Notre-Seigneur? Aucun homme n'est engendré -dans une chemise de neige... Ma parole! si je n'étais forcé de -partir, demain ou après-demain, au plus tard, j'irais rôder autour -du couvent, je séduirais les tourières, je ferais tout pour vous -la souffler, signore! - ---Quoi! tu nous quittes de nouveau, dit Floris. Quelle vie de -vagabond mènes-tu?... Est-ce pour la grande affaire dont tu m'as -parlé? - ---Précisément, signor mio. Oh! vous me verrez revenir plus riche -que le roi Salomon... Allons, le soleil est tombé. Je n'en ferai -pas davantage aujourd'hui. - -Il se leva, fermant la boîte de verre noir, où était la cire -commencée; et Floris, se levant aussi, vint la prendre en main, la -rouvrit et la considéra longuement. Le calme du soir descendait. -Deux ou trois étoiles déjà perçaient l'air immobile et doré. - ---Tu n'avances guère, reprit Floris. Je te le répète, Giano, -puisque tu dis que je m'y connais, je ne peux comprendre pourquoi -tu m'as posé ainsi de trois quarts. - ---Oui, repartit Giano, signor mio, vous vous y connaissez comme -un prince, mais non comme un artiste. Jetez les yeux sur ce -squelette! Tout en haut de la merveilleuse épine du dos, vous -voyez ces deux os semblables à des palettes, et qui se joignent -par derrière, aux clavicules. Ces os, quand le bras est en action, -comme il l'est dans ma médaille, affectent des formes variées -d'un admirable effet... Prenez donc confiance en moi, illustre -seigneur. Si la médaille ne vient pas dix fois mieux que n'est le -modèle, je consens à perdre la pension que Votre Excellence m'a -accordée! - ---Tiens, dit Floris, je sais combien tu es amateur de vieilles -armes. Je t'ai apporté un poignard que tu garderas, en souvenir de -moi. La ciselure en est du seizième siècle. - ---C'est le plus admirable que j'aie jamais vu! s'écria Giano avec -feu. Oui! c'est un travail florentin... Mille fois merci à Votre -Altesse! - -Et lançant le poignard en l'air par une allégresse bouffonne, le -sculpteur le rattrapa au vol, avec l'adresse d'un jongleur. Puis, -l'ayant fiché entre deux carreaux, il se piéta, croisa les bras, -renversa le buste en arrière, et se releva, le poignard aux dents. - ---A merveille! fit le Grand-Duc. Si tu avais seulement avec ça -un maillot noir, de la craie aux joues, et pour maîtresse la -Belle-Tourneuse... - ---Votre Excellence croit plaisanter! riposta Giano. Mais j'ai -réussi tous les tours du fameux Mahomet Cathata. J'étais peut-être -né pour cet art, plus encore que pour la sculpture. Il faudra -que j'essaye, quelque jour, de descendre du campanile, le long -d'une corde tendue, ainsi que l'on faisait à Venise, pour je ne -sais plus quelle fête... Mais à propos de fête, poursuivit-il, -Votre Altesse ne veut toujours pas assister à celle que donnent -ce soir nos braves Morlachs de Zemenico? Oh! j'y dois mener un -tas de donzelles, la Gina, la Ianoula, vous savez, cette friande -conductrice de la princesse Tatiana. Elle, avec la Saloména, font -bien la plus jolie paire de cœurs à épingler sur sa manche; mais -cette dernière, signore, est marquée à votre sceau... Allons, -bonsoir, Monseigneur, je vous quitte. - -Le sculpteur s'éloigna en sifflant, et Floris, tout debout sur -le seuil, dans les ombres du crépuscule, baissait le front, -comme accablé par une soudaine rêverie.--Oh! qui m'aurait dit, -pensa-t-il, qu'un jour, je laisserais un méchant bouffon m'exciter -à trahir Isabelle! Qui m'aurait dit que je rirais de ce qui eût dû -m'indigner! - -Il gravit les terrasses des jardins, puis, d'un pas machinal, -se dirigea vers l'appartement de Josine. Tous les jours, depuis -quelque temps, il venait ainsi assister à la toilette de la folle -princesse, dans le moment qu'elle se mettait en grand habit, pour -le dîner: et souvent même, il l'attendait, subissant patiemment le -retard, tant il trouvait d'amusement à ces visites. Il traversa -plusieurs salons, des cabinets, une garde-robe, enfila un étroit -corridor, puis, tout au bout, heurta à une porte... Point de -réponse. Floris entra. - -Il se trouvait dans une pièce vide, sorte d'enfoncement sans jour, -et pratiqué dans les derrières de la chambre de Josine, à laquelle -il servait de retrait pour s'habiller. Un œil-de-bœuf de verre -dépoli en éclairait confusément les murs de glaces verdâtres, -ajustées en plusieurs morceaux, l'étagère d'argent massif avec -ses strigiles et ses flacons, et les lourdes portes de miroirs, -peintes d'Amours, de fleurs, d'oiseaux-lyre et de paons argentés -et dorés. - -Le Grand-Duc s'assit sur un sofa. Les ondes obscures de la nuit -s'épaississaient dans l'étroite chambre, et il semblait à Floris -que d'autres ondes, aussi subtiles qu'un poison et plus vagues -qu'une musique, s'épandaient en lui, et le poignaient d'une -angoisse indéfinissable. Il se leva, alluma un flambeau; et tout -à coup, apercevant sa face dans un miroir, il s'arrêta...--Est-il -bien vrai que ce soit moi? dit-il. Quoi! le dehors si peu changé -et le dedans si profondément! J'ai encore les mêmes traits que -lorsque j'épousai Isabelle, et je n'ai plus la même âme... Oh! je -jurais que cet amour était le fond immuable de mon être, le cœur -le plus profond de mon cœur, la flamme même de ma vie. Et après -quelques changements dans la position de la lune, je ne trouve -plus en moi-même que fragilité et inconstance... Est-ce possible? -En suis-je venu là?... Et cependant, je sais qu'elle est plus -belle, plus aimante, plus vertueuse que la plus rare des autres -femmes. Tous les attraits, toutes les grâces exquises, elle les -a!... Hélas! que te faut-il donc pour t'assouvir, cœur vorace et -insatiable? - -Il se tut, les prunelles fixes... Un silence voluptueux emplissait -le tiède réduit, encore bleu d'un parfum qu'on avait brûlé: au -fond, un rideau de brocart d'argent fermait l'entrée de la salle -de bain. Tout à coup, un bras jeune, charmant, long et délicat -comme le bras d'une déesse du Primatice, passa par la fente du -rideau, en même temps qu'une voix s'élevait, la voix rieuse et -gaie de Josine: - ---Eh bien, Rina, que fais-tu donc? Me donneras-tu ce flacon? - -Il tressaillit; le sang lui monta aux joues... - - - -Après le souper, Giano partit avec son cortège de femmes, pour se -rendre à Zemenico. La fête y était dans tout son éclat: partout, -des étalages en plein vent, des buvettes de raki et d'orgeat, des -confiseries éclairées de veilleuses nageant dans l'huile. D'aigres -cornemuses résonnaient; des carillons tintaient de tous côtés; -on entendait le glapissement des fritures sur les fourneaux. -Devant l'auberge du _Soleil bleu_, deux grandes roues de bois à la -turque, bariolées de couleurs éclatantes, avec du drap d'argent, -des fleurs, du clinquant, des miroirs, des guirlandes, élevaient -en l'air, puis faisaient redescendre des Morlaques assises tout à -l'entour. - -Un peu avant minuit, le sculpteur déjà fort ivre et entouré de -filles et de femmes auxquelles il distribuait les sucreries d'un -vendeur ambulant, entendit soudain s'élever, à l'autre bout de la -place, les éclats de voix de Ianoula. Il y courut. Un homme, en -manteau rouge, accablait la jeune fille d'injures grossières, et -Giano, du premier coup d'œil, le reconnut. C'était l'aîné de ces -neveux d'Ourosch qui vivaient avec leur oncle, dans la montagne. - ---J'aimerais mieux danser avec le diable, répétait Ianoula, en -pleurant. N'est-ce pas toi, méchant bandit, qui as quitté ta -femme, ma cousine, et qui l'as forcée d'aller au couvent? - ---Allons, ne pleure pas, ma colombe, dit Giano. Et toi, vaillant -Marco, laisse-la, puisqu'elle ne veut pas danser avec toi. On ne -peut contraindre les femmes. - -Les Morlachs se pressaient autour d'eux, sur le rivage, au milieu -des poutres et des étais des grosses barques en construction. Des -torches étaient allumées, çà et là; et un baril plein de goudron -et qui brûlait au haut d'un mât, projetait sur la foule une grande -lumière rougeâtre et mêlée de fumée. - ---Va donner tes conseils à qui les demande! répondit Marco. J'agis -comme il me plaît, apprends-le! - ---Comment! quel païen es-tu? dit le sculpteur. Vas-tu me chercher -querelle, le jour même de la Fête-Dieu? - ---Je me soucie autant de la Fête-Dieu que de la Fête-Diable! -repartit le neveu d'Ourosch. Sache que je te fais la figue, et à -tous ceux de Sabioneira. - ---Arrière, crapaud venimeux! exclama Giano. Crache ton poison hors -de ma vue. Tu veux donc que je te tire du sang? - ---Toi, me tirer du sang, allons donc! Va plutôt prier une de ces -femmes de te cacher sous sa _modrina_! - ---Messer Giano, dit Ianoula... - ---Paix, paix! ne crains rien, mon bijou... Et toi, fais pénitence -au couvent de la tienne, avant d'aller chercher un autre monde, -car, coûte que coûte, en celui-ci, je te crèverai la carcasse. - ---Prends plutôt garde, dit Marco, que je ne te foule la tripe, que -je ne joue sur ton ventre du tambourin. - ---Laisse ton poignard! reprit Giano... Je jure Dieu que, si tu le -touches, je te marquerai à la croix... Pardieu! si tu avances d'un -pas, on peut aller querir le pope de Sgombro pour ton âme! - ---Je te casserai la mâchoire; je pétrirai une tourte de ton corps! - ---Moi, je te donnerai tant de coups que tu pendras, les jambes en -face du visage, comme une cornemuse vide! - ---Bâtard! rufien! valet! faux Morlach! - ---Voleur! guetteur de chemins! meurtrier! bandit! - -Ils se jetèrent l'un sur l'autre avec leurs stylets, mais les -Morlachs les séparèrent, non toutefois sans que Marco eût reçu une -estafilade à l'épaule; et le neveu d'Ourosch quitta la fête, en -proférant d'horribles menaces. Giano dansa, cria, se démena, avala -force vin noir, et, vers deux heures du matin, partit enfin, en -compagnie de quelques pêcheurs de Sabioneira-le-Bas. Ils avaient -pris, malgré l'heure avancée, par le raccourci du Bras-de-Mer, que -l'on traverse dans un bachot. Mais, en arrivant à Torre-Arza, ils -eurent beau frapper à la cabane, le passeur ne se montra point. -Ils entrèrent; la hutte était vide. La Jagodna coulait au clair -de lune; on la voyait sortir, sous une colline, de la caverne -ténébreuse, d'où elle se jette à la mer. - ---Où est donc Samo? dit un des Morlachs... Bah! sa sœur, la -Ianoula, en passant, l'aura emmené avec elle... Nous longerons le -golfe, voilà tout! - -Giano, quand il se leva, le lendemain, trouva sur sa table deux -lettres, apportées là pendant son sommeil. Il les lut, puis, tout -en mangeant à la hâte quelques figues sèches, il entassa dans -un portemanteau quantité de drogues et d'objets bizarres, dont -il consultait la liste à mesure, afin de n'en oublier aucun: de -la poix, du camphre, de la ciguë, une tête de mort, un suaire, -des cordes, du soufre, du parchemin vierge. Fermant ensuite sa -chambre à la clef, il gagna par un escalier dérobé le jardin de -la Dogaresse, sur lequel donnaient, de plain-pied, les fenêtres -de l'appartement du Grand-Duc. Floris était justement à la vitre, -et se renfonça dans la chambre, en voyant arriver le sculpteur. -Celui-ci poussa la porte-fenêtre, entra, et se trouva tout d'abord -en face de Ianoula. - ---Comment! toi ici, mon oiseau, mon poisson mignon... Et que -fait donc, chez Son Altesse, la petite Noula, la friande Noula, -Noula du bon coin de la cave, la plus jolie Noula de la Dalmatie, -Noulinka de Torre-Arza? - ---Assez, Giano! dit Tatiana, qui, tout d'un coup, se leva, au fond -de la vaste salle de marbre. - ---Quoi! Votre Altesse est là! s'écria le sculpteur étonné, car -l'aveugle, au dire de tous, vivait plus d'à demi brouillée avec -son frère, depuis qu'elle persévérait à refuser les arrérages des -deux millions qu'il avait déposés pour elle, à Raguse... Que Votre -Grâce me pardonne, si je ne l'ai pas vue tout d'abord! - -Mais il entendit, à ce moment, les sanglots redoublés de Ianoula, -et, saisi de stupeur, il balbutia: - ---Dieu me damne!... Qu'arrive-t-il? - ---C'est le seul moyen de sauver sa vie, continua Ianoula, en -pleurant. Votre Grâce a vu comme il me presse, dans la lettre -qu'il m'a envoyée... - ---Le lâche! répliqua Tatiana. Déshonorera-t-il sa sœur? Est-ce là -sa ressource pour vivre? - ---J'espère, dit Giano, que tout va bien... Quelles nouvelles? -quelles nouvelles? - ---Allons, tais-toi, répondit Floris... Ah! tu as fait de la belle -besogne, avec ton couteau mis au vent! - ---S'agit-il de ce Marco? dit Giano... S'il a le malheur de -bouger!... - ---Si!... reprit Floris. La chose est faite. Il a enlevé cette nuit -le frère de Ianoula, le passeur de Torre-Arza, puis, avec son -prisonnier, a rejoint sa bande... Et ce matin, il nous envoie dire -que Samo est un homme mort, si elle ne vient implorer sa grâce. - ---Peste de lui! s'écria le sculpteur. Une fille comme Ianoula -sera-t-elle pour un tel coquin?... Ma foi, ma foi, j'aurais mieux -fait de le tuer! - -Puis, appelant d'un signe le Grand-Duc, qu'il mena au bout de la -salle, dans l'embrasure d'une fenêtre: - ---Tout cela pourrait bien finir par des coups de fusil, dit Giano. -Il y a longtemps que ces chiens de Sgombro et nos amis de Zemenico -meurent d'envie d'ouvrir la danse, et Dieu sait si ce rapt de Samo -ne va pas leur en fournir le prétexte!... Il est fâcheux que je me -voie contraint de demander à Votre Excellence son agrément pour -m'en aller. - ---Sont-ils donc ennemis? dit Floris. - ---Ennemis! repartit le sculpteur. Bah! je ne sais ce que vous -nommez ennemis... Mais si jamais ils se rencontrent, sans -mettre le poing sur le pli du coude, en haussant et baissant -l'avant-bras, qu'une bouchée de fromage m'étrangle!... Il y a des -siècles que ça dure... Ennemis! A Zemenico, ils entament leur pain -par le côté; ceux de Sgombro, par le milieu du pain. Les femmes de -Sgombro, et elles sont jolies, les chiennes! portent leur bouquet -de tête à gauche; celles de Zemenico, à droite. Ajoutez qu'à -Zemenico, ils sont romains et vrais catholiques, et schismatiques -à Sgombro... Si je n'étais venu, je le répète, pour dire adieu à -Votre Altesse, j'aurais fait un tour, cet après-midi, du côté de -Zemenico. - ---Pars donc quand tu voudras, répondit Floris, et bonne chance!... -Je ne sais pourtant si tu trouverais un seul ducat à emprunter sur -toutes tes richesses futures. - ---Votre Excellence ne parlerait pas ainsi, répliqua Giano -vivement, si elle connaissait comme moi le prêtre nécromant de -Moianka. Ce merveilleux vieillard est profondément versé dans les -lettres arabes et hébraïques. Grâce à un livre qu'il a consacré, -il est le maître des Esprits, et connaît les trésors, sous la -terre. Une nuit, il a rassemblé, dans les ruines de Spalatro, au -palais du grand Dioclétien, plus de cinq cents légions de diables. -Ils lui ont désigné, à deux brasses près, le gîte d'un immense -trésor, caché autrefois par cet empereur; et comme il sait que -j'ai l'âme ferme et inébranlable, il m'a associé à lui pour le -déterrer, ce que nous exécuterons pas plus tard qu'après-demain, -dans la nuit de dimanche à lundi. - ---Et une fois riche, que feras-tu? demanda le Grand-Duc, en -souriant. Voilà donc la sculpture au diable! - ---Bah! dit Giano, vous croyez donc, signore, que je suis de -ces ânes qui se frottent le ventre, aussitôt qu'ils ont leur -provende!... Je travaillerai bien mieux, au contraire, quand -je serai dans l'or jusqu'au cou. Je veux dresser sur l'écueil -San-Stefano un Prométhée de soixante pieds de haut, qui tiendra -une flamme en sa main, à l'imitation de cet admirable Colosse -de Rhodes, dont les anciens ont fait tant de récits. Mais, -comme l'arc ne peut toujours être tendu, ni l'esprit toujours -occupé, j'entretiendrai, pour prendre mes plaisirs, un sérail -des plus belles femmes du monde. Je m'y promènerai nu, au milieu -de brouillards de parfums; je vaporiserai des perles et des -diamants pour respirer un air plus précieux; je coucherai dans ces -énormes coquillages des mers des Indes, sur des matelas de plumes -d'oiseaux. J'aurai, au printemps, des maisons de roses; en hiver, -des palais de glaçons... Bref, je serai sensuel comme un Turc, -magnifique comme un satrape, et impénitent comme un pape. - ---Mauvais, mauvais! repartit Floris. Tu copies Néron, Héliogabale, -tous les empereurs romains. - ---Et vous, signore, que feriez-vous, si vous étiez le rare mortel -qui peut ce qu'il veut? - ---J'agirais, dit Floris. L'action est tout! - -Giano et le Grand-Duc demeurèrent un moment comme perdus dans -leurs pensées; puis, ils revinrent au milieu de la salle. Ianoula -ne sanglotait plus. Affaissée à terre, le front posé sur les -genoux de Tatiana, de grosses larmes s'arrêtaient au coin de -ses paupières fermées; et un soupir, un long tressaillement la -secouait encore par intervalles, tandis que, d'une main distraite, -la princesse lui caressait les cheveux. - ---Ils le tueront, maîtresse, ils le tueront! répétait l'enfant, -d'une voix plaintive. - -L'aveugle répondit doucement: - ---Mieux vaut une mort d'un moment qu'un déshonneur aussi long que -la vie... O Dieu! ô Dieu! Souhaiter vivre de la honte de sa propre -sœur! Mais non, crois-moi, il regrette sa lettre... Ce n'est pas -lui, d'ailleurs, qui l'a écrite... Ils l'auront forcé d'y mettre -sa croix. - ---Si l'on demandait secours à Raguse? proposa Floris, après un -silence. - ---Ah bien, oui! répliqua le sculpteur. Ourosch se soucie bien de -Raguse... Nous ne sommes ici qu'à cinq lieues du Turc. Si on le -serre d'un peu près, crac! il fait un saut en Herzégovine, et, une -fois là, dépistez-le! - ---A cinq lieues du Turc! exclama Floris. - ---Sans doute. Est-ce que Zaton di Doli ne touche pas l'enclave -turque de Stolatz? Et c'est là que se réunissent tous les -Bocchesi, les Krivosciens, la canaille du Montenegro... Une -assemblée de ces gens-là, signore, c'est comme si l'on se trouvait -transporté au milieu du Zodiaque. L'un a la mine du Lion, l'autre -celle du Scorpion, le troisième du Cancer... Jolie Ianoula, il -faut prendre patience. C'était un bon garçon que ton frère, mais -il avait le _mal'occhio_, chacun sait ça, et l'ascendant de sa -misérable étoile t'entraînera dans son malheur, si tu tentes de -lui porter secours. - -En dépit des exhortations, et quoique veillée avec soin par ses -compagnes et par la princesse, Ianoula parvint, le lendemain -même, à se dérober d'elles toutes, et s'échappa de Sabioneira. On -voulut espérer, d'abord, qu'elle s'était rendue chez son oncle, -le curé de Zemenico; mais des paysans d'Imotica, informés qu'on -la cherchait partout, rapportèrent qu'ils l'avaient rencontrée -aux environs du campement d'Ourosch. D'autres encore prétendaient -l'avoir vue, mais chacun à des endroits différents, et fort -éloignés les uns des autres. La journée entière se passa en doutes -et en inquiétudes. - -Le lundi de bon matin, comme Floris se mettait en selle, auprès -du bassin d'Encelade, ser Damiano, le chef des jardiniers, se -présentant soudain, lui cria, effaré, que des Morlachs demandaient -Son Altesse, et Mgr Colloredo, l'archevêque de Raguse, qu'ils -croyaient déjà arrivé. Tout le pays était en rumeur, ajouta-t-il. -Les uns disaient que l'on venait de retrouver dans les gorges de -la Spiaggia la tête de Ianoula assassinée; d'autres, que c'était -Samo lui-même, et que ceux de Zemenico allaient jurer le «serment -du sang»... Moins d'une demi-heure après, Floris arrivait, ventre -à terre, à l'immense chaos de rochers qu'on nomme le Cirque de -Spiaggia. - -Un grand tumulte et une foule l'emplissaient, comme une eau -qui bout. Au milieu de ces roches géantes, que l'on croirait -entre-choquées par quelque tremblement de terre, et dont la -hideuse beauté est célèbre en Dalmatie, deux à trois cents -Morlachs s'agitaient, lançant des cris de haine et de vengeance, -et des menaces furibondes. Le soleil, entre deux nuées, faisait -étinceler les longs fusils, les pistolets, les pommeaux des -kandjars. Çà et là, des femmes haranguaient, d'autres chantaient -des mélopées funèbres. On s'appelait, on vociférait. Quelques-uns -aiguisaient des poignards ou brandissaient des yatagans. Une -acclamation redoublée salua Floris, quand il parut; puis, ce fut -un seul cri frénétique: - ---_Karva tajstvo!_ le serment du sang! - -Soudain, ils se turent, les yeux béants, et tous retenaient leur -haleine. L'oncle de Ianoula, messer Geri-Spina, en chasuble noire, -à croix d'argent, venait d'apparaître, à l'entrée du cirque. Les -hommes ôtèrent leurs toques rouges; les femmes tombèrent à genoux. -Un silence de mort emplissait la vaste enceinte. Parfois, un -sanglot étouffé s'exhalait, et le vieillard à face d'aigle dardait -alors, au travers de la foule, une prunelle étincelante. Le plus -vieux Morlach de Zemenico vint d'un pas lent à sa rencontre. - ---Quel malheur est donc arrivé? dit le prêtre. Où est le blessé -pour qui vous m'avez fait chercher? - ---Il n'a plus besoin de ton aide, répondit le Morlach... Kosto -Samovitch, nous t'avons appelé pour que tu nous dises la messe du -sang, contre Sgombro et ses chiens d'hérétiques. - ---Allons! toujours des rixes, des batailles, répliqua messer -Geri-Spina... Vieux Tassilo, n'excite pas ces hommes. Le bora est -assez violent, le flot assez troublé de lui-même. - ---Il le faut pourtant, dit le vieillard. Tant que nous ne serons -pas vengés, qui d'entre nous voudrait dormir la nuit, ou couper sa -barbe, ou toucher aux viandes, ou lever les yeux de terre? - -Messer Geri-Spina reprit: - ---Mais le sang appelle le sang, l'oubliez-vous? En ce moment, mes -frères, on nous doit. Plus tard, nous aurions à donner. - ---Nous donnerons ce qu'il faudra, repartit le vieillard. Kosto, tu -es un vrai Morlach; tu es né à Zemenico: tu sais ce que commande -la vengeance. - ---Regardez ma poitrine! dit le prêtre. Voyez, mes frères. -Là-dessus est Jésus-Christ, qui nous enseigne à pardonner. - ---Jésus pardonne aux bons, mais il foudroie les méchants, reprit -l'homme. N'y aura-t-il pas, au dernier Jour, ceux de sa droite et -ceux de sa gauche?... Aide-nous à prêter ce serment! - ---Le tribunal suprême et l'Empereur ont défendu qu'on le prêtât, -répliqua messer Geri-Spina. - ---Comment serait-ce possible? fit le vieillard. Ne disait-on pas -chez les Morlachs, plus de mille ans avant qu'il y eût des juges -et des empereurs: _Qui ne se venge pas, ne se sanctifie pas....._ -Laisse-nous prêter ce serment. Ne nous refuse pas cette messe! - ---Je n'ai pas d'hostie, dit le prêtre. - ---Tu prendras de la terre, d'où vient le pain. - ---Je n'ai pas de vin pour le calice. - ---Tu prendras du sang, en place de vin. - ---Je n'ai pas les saintes reliques nécessaires pour consacrer -l'autel. - ---Tu prendras les os de la martyre, oui, de la vierge assassinée. - ---Ah! vous m'avez trompé! exclama le prêtre. Ce n'est donc pas -pour un mourant que vous m'avez envoyé chercher? - ---C'est pour une morte, reprit le vieillard. Kosto Samovitch, -regarde là-haut qui tu connaîtras, et dis-le-nous sincèrement, car -le sang défigure ce visage, et nous pourrions y avoir été trompés. - -Alors, messer Geri-Spina, en pâlissant, leva les yeux, et les -femmes et les Morlachs firent silence. Tous les regards se -fixèrent à la fois sur un rocher aigu, qui portait à sa cime une -tête pâle et affreuse. C'était celle de Ianoula, bleuie, meurtrie, -les paupières entrecloses, et déchevelée par la bise. Une traînée -de sang noirâtre avait coulé jusqu'au bas du rocher. Les sanglots -des femmes éclatèrent; on n'entendit, pendant quelques instants, -qu'un pleur profond et universel, tandis qu'en défaillant, le -vieux prêtre tombait assis sur une pierre. - -Mais il se releva, et d'un pas chancelant, monta jusqu'au haut du -tertre de roches. Là, en s'arrêtant, il leva les bras, et prit la -tête de Ianoula dans ses mains; puis, quand il l'eut considérée, -il tomba assis de nouveau, et ramena sur son visage, sans parler, -un large pan de son vêtement noir. - ---Ah! ah! dit-il, après un long silence... Lève ton front de -terre, malheureux! Dresse le cou! Supporte la calamité, puisque -tu ne peux plus en douter!... O Ianoula, cœur de ton oncle, quel -spectacle lui réservais-tu! O chère bouche! ô joues livides, -hélas! ô menton meurtri qu'on n'a pas lié avec un ruban! Seul ton -front a été respecté, par la vertu du saint baptême... O chère! ô -fille bien-aimée!... Hélas! hélas! Un si grand malheur! Non! je ne -puis encore y croire... Nous t'avions cependant prémunie contre -l'infâme trahison, mais tu chérissais trop tes parents. Du moment -que Samo disparut, ce fut comme si l'on t'avait rempli la poitrine -de charbons ardents; le poison te coulait de la bouche. La paix -pour toi, ma fille aimée, n'a commencé que d'hier... O belle de -visage et plus belle d'âme! Hélas! ce n'était pas ton deuil, mais -tes noces, que je pensais célébrer, un jour... O destinée hâtive -et funeste! O fille, ô fille! hélas! je me meurs: je n'ai plus de -bonheur à vivre. Tu me trompais, quand tu disais que tu voulais -vivre à mes côtés, et prenant soin de ma vieillesse, me fermer -les yeux, au jour du Seigneur. Et ce n'est pas toi, c'est moi, -vieil homme, privé d'enfants, misérable, seul, qui dois ensevelir -ta tête, sans même savoir où gît ton corps!... Malheureux! que me -faut-il faire? Rentrer dans ma demeure? Je n'y trouverai que la -solitude, la désespérance, le chagrin... Aller prier auprès des -morts? Mais ta mère me reprochera à moi, son frère, de ne t'avoir -pas mieux protégée... Ah! pourquoi l'avez-vous tuée? Que vous -avait-elle fait, maudits? Achevez! tuez-moi aussi! frappez-moi! -précipitez-moi! prenez ma vie! mangez ma chair!... C'est ainsi -qu'Ourosch paye l'argent que mon oncle lui donnait jadis, quand -il l'envoyait étudier au séminaire de Raguse... Oh! comme il -recevait l'hostie sainte, comme il baissait les yeux modestement, -vous rappelez-vous? Mais qui eût mis l'oreille à sa poitrine, y -eût entendu rugir le diable... Il méditait déjà de retourner à -son schisme, l'hypocrite, l'excommunié, le chien ronge-Dieu qu'il -était! - -Il se laissa retomber par terre, tout frémissant de colère et -de deuil, en même temps qu'un sanglot confus s'échappait de la -multitude. Le vieux Tassilo avait bondi sur une roche: - ---Oui, pleurez, pleurez tous! s'écria-t-il. Un tel spectacle -ferait crier les pierres et larmoyer les anges du ciel... Mais -eux, nos ennemis, peuvent rire, car ils nous ont pris l'honneur... -La perle de nos filles est morte! Ourosch et Marco nous l'ont -tuée... Mais non, non! C'est Sgombro qui a commis le meurtre, -puisqu'il soutient, puisqu'il nourrit, puisqu'il protège les -meurtriers, et qu'il sert de chenil à ces chiens!... Sgombro, tu -ressembles au thon, avalant un hameçon pour sa perte, dans un -appât de chair pourrie... L'odeur du sang te rit à présent, mais -elle te fera pleurer... Tu as léché le fil d'un rasoir; tu as -touché à tes propres yeux avec la pointe d'un kandjar; tu as porté -de la braise enflammée dans le pan de ton vêtement... Zemenico -n'endurera pas l'outrage que tu lui as fait, ainsi qu'un buffle -n'endure pas qu'on le tire par la crinière, ni un bélier qu'on le -frappe à la corne! - ---Oui, maudits, Dieu vous punira! murmura messer Geri-Spina. - -Alors, sur un signe du prêtre, la jeune sœur de Ianoula, Daria, -monta près de lui, portant du pain, du vin et quelques vases, -fournis par les femmes des Morlachs; et prenant pour autel la -roche même où posait la tête coupée, le vieux prêtre, servi par -l'enfant, commença de célébrer la messe. - -Dans l'immense cirque de pierre, sous le ciel tout couvert de -nuées, les Morlachs, à genoux, restaient immobiles. L'âpre et -grise lumière d'acier que se renvoyaient les murs de roc d'une -effroyable hauteur, découpait les reliefs hérissés, les pitons, -les crêtes, les scies, les monolithes et les blocs dénudés, qui -font de ce lieu solitaire le plus sauvage et le plus affreux des -montagnes. Une aigre bise sifflait; quelques touffes de lentisques -frissonnaient; on apercevait, très haut dans le ciel, deux -vautours qui planaient, les ailes ouvertes. Des grondements, des -bruits étranges s'élevaient du fond des gouffres, car ces régions, -plus trouées que l'éponge, fourmillent de puits, de rivières et de -torrents souterrains. Cependant, le Grand-Duc, seul, par honneur, -au premier rang, inclinait son front en rêvant; et le vieux -prêtre, au haut du monticule, murmurait les syllabes latines, -impassiblement. - -Ses deux mains étaient tachées de sang, pour avoir manié cette -tête. Il les tendit, comme le prescrit le rituel, sous l'eau que -lui versait l'enfant, puis avec ses doigts purifiés, consacra le -pain et le vin. - -Les Morlachs agenouillés se levèrent. Le moment était venu de -prononcer le «serment du sang». - -Alors, tourné vers ce peuple immobile, lentement, d'une voix haute -et solennelle, le prêtre dit, en levant l'hostie au-dessus du vin -consacré: - ---Par ce pain bénit, qui représente le corps de Notre-Seigneur -Jésus-Christ... - -Et tous répétèrent: - ---Par ce pain bénit, qui représente le corps de Notre-Seigneur -Jésus-Christ... - ---Par ce vin, qui représente son sang... - ---Par ce vin, qui représente son sang... - ---Par le sang que souvent nous avons versé de nos veines contre -les hommes de Sgombro, et qui doit s'ajouter à celui de cette -vierge assassinée, maintenant enlevée martyre au ciel, et qui nous -prie d'être ses vengeurs... - ---... Et qui doit s'ajouter à celui de cette vierge assassinée, -maintenant enlevée martyre au ciel, et qui nous prie d'être ses -vengeurs... - ---Nous tous, les Morlachs habitants de Zemenico da Mare, faisons -le serment irrévocable... - ---... Irrévocable... irrévocable... - ---De ne point donner de paix à notre âme, ni de repos à notre -corps... - ---... Ni de repos à notre corps... - ---Jusqu'à ce que nous ayons fait la juste vengeance du sang -versé... - ---... Du sang versé... - ---Jusqu'à ce que nos ennemis aient payé nos larmes et notre deuil! - -Alors, messer Geri-Spina s'arrêtant: - ---A combien de têtes, demanda-t-il, fixez-vous la rançon du -meurtre? - ---Dix têtes, dix têtes! crièrent les Morlachs. - ---Qu'il en soit donc ainsi! reprit-il. - -Ensuite, il termina sa messe. - -Les nouvelles de cette scène et des premiers meurtres qui la -suivirent, volèrent avec une incroyable rapidité, jusqu'au -fond de la Dalmatie. Tout fut rempli, incontinent, des noms -d'Ourosch et de Zemenico; et le voyage du Grand-Duc, qui partit -vers la fin de juin, pour visiter, à Spalatro, les ruines du -palais de Dioclétien, avec Josine et l'abbé Lancelot, renouvela -les conjectures et les rumeurs. Quoiqu'il y ait douze milles -d'Autriche, de la presqu'île à Spalatro, des relais bien disposés -y firent arriver Josine et Floris en un jour, à la tombée du -crépuscule. A peine eurent-ils mis pied à terre, que les notables -de l'endroit s'empressèrent autour d'eux: mais les ruines étaient -si désolées, la mer si morne, le vent soufflait si plaintivement, -dans le ciel gris, que la princesse consternée, et comme toute -prête à pleurer, dit qu'elle voulait repartir, pour s'en aller -à Sebenico, qui est la ville la plus voisine. On leur fournit -quelques Morlachs à cheval, avec des torches, et d'autres qui -les précédèrent, de manière qu'en arrivant vers onze heures à -l'hôtellerie, ils n'eurent qu'à se mettre à table. - -Bien qu'Isabelle incommodée ne pût les y rejoindre, Josine et le -grand-duc Floris passèrent un mois entier à Sebenico. La ville -est collée à de hautes montagnes, qu'on nomme les Monti-Tartari. -Bâtie sur un penchant fort roide, elle étonne par ses perspectives -et par un air d'antiquité. Ce ne sont que ruelles, escaliers, -couloirs de maisons étroits et tortus, impasses, fenêtres -grillées, partout des guenilles multicolores, et les portes -bardées de ferrures, avec des heurtoirs ciselés. Plusieurs dames, -dès les premiers jours, vinrent complimenter la princesse, et il -s'en présenta d'autres, jusqu'à son départ. Elles arrivaient, -après la sieste, par espèces de sociétés de trois ou quatre, et -demeuraient des heures sur leur chaise, Josine fournissant à -la conversation. Cependant, on leur apportait des sorbets, des -fruits, de la neige, des eaux glacées, du marasquin, de la mousse -de sucre. La nuit, après ces chaudes journées, le port était assez -fréquenté sur le quai, ou plus loin, entre quelques fontaines, le -long du lac de Scardona; et Floris et la princesse soupaient en -rentrant, vers une heure. - -Des lettres annonçant l'arrivée prochaine de l'archevêque de -Raguse, les firent rentrer à Sabioneira. - - - -C'était le mercredi suivant qu'on attendait Mgr Colloredo, avec -Giano qu'il ramenait. Toutefois, divers incidents ayant retardé -son voyage, Sa Grandeur n'arriva dans la presqu'île que le 1er -août, sur le soir. La plupart des habitants du palais se portèrent -à sa rencontre, jusqu'assez près de Giunta di Doli. L'archevêque -avait avec lui son neveu, le jeune comte Archibald, que depuis -plus d'un an déjà il tenait dans sa maison, menait partout où il -allait, et veillait comme son propre fils. Sa Grandeur le présenta -aux princesses, que le sculpteur aussi vint saluer, avec une mine -quelque peu piteuse; puis, l'on remonta en carrosse, non toutefois -sans que le grand-duc Floris eût poliment cédé sa place avec les -dames, à l'archevêque. - ---Que cet Archibald a l'air sot! grommela-t-il, en remontant -dans le petit soufflet, où Giano déjà l'attendait... Ah! tiens, -te voilà, maître fou!... Nous avons passé, il y a huit jours, -à Moianka, Giano... Si tu ne t'étais pas brouillé avec le curé -nécromant, nous t'aurions ramené, toi et ton trésor. - ---Ah! dit Giano, que Votre Altesse ne parle pas de ça, si elle -m'aime! - ---Bien, bien!... Mais, dis-moi, tu connais, puisque tu arrives de -Raguse, cet Archibald qui a l'air si sot... Pourquoi diable nous -l'amène-t-on? - ---Pourquoi? répliqua le sculpteur. Bah! qu'un coup de _prosecco_ -m'étrangle, si ce radis fourchu, cette mandragore, cette botte de -paille habillée, cette peau de singe pleine d'étoupe, ne vient à -Sabioneira pour y faire la cour à Josine! - ---A Josine! Allons, perds-tu l'esprit? - ---Eh bien, quoi! Monseigneur, de plus jeunes qu'elle n'ont-elles -pas déjà prononcé le _oui_? Vous pouvez m'en croire, signor mio! -Dans son grand coffre à sacrements, le bonhomme Colloredo a pris -aussi celui de mariage. On ne sait que faire de ce long flandrin, -et on voudrait l'établir, c'est certain.... - -Deux heures après, arriva de Raguse messer Zeroli, conseiller -de cour, _ad latus_ pour les affaires civiles du gouverneur de -Dalmatie, et qui venait seconder l'archevêque dans ses efforts de -pacification entre Sgombro et Zemenico. Son aspect surprenait tout -d'abord. Avec des jambes quelque peu torses, il était maigre et -singulièrement petit, et si vif que tous ses mouvements tenaient -de la marionnette. Cette figure bizarre ne l'empêchait pas de se -mettre en avant dans les compagnies, et d'attaquer de galanterie -les dames, pour lesquelles il se croyait de grands talents. Mgr -Colloredo le mena chez Leurs Altesses, qui le retinrent à loger au -palais. - -Jamais Josine ne parut avec tant de brillant qu'en ces jours-là. -Sa gaieté, son esprit, ses grâces la rendirent comme la divinité -de Sabioneira. Jusqu'à ses regards étaient comptés; et ses -paroles, adressées au petit messer Zeroli, lui imprimaient un -air de ravissement. Floris ne bougeait d'avec d'elle, tout -occupé de l'amuser, de la faire valoir, de rechercher son goût -et son approbation. Les troubles de la grossesse d'Isabelle, -qui la confinaient dans sa chambre, avec Tatiana pour compagne, -achevaient de faire de Josine l'unique reine des plaisirs. Son -appartement devint donc le centre des divertissements. C'était -où se rendaient chaque jour les hôtes et les commensaux, où -se donnaient les collations, les jeux, les après-soupers, les -musiques. Bientôt même, la _Casa d'Oro_ se trouvant quelque peu -exiguë, Josine prit, pour recevoir, au palais même, le grand Salon -des tableaux anciens, fort poudreux et abandonné, mais que l'on -accommoda bien vite. - -Une après-midi, que Giano vint de bonne heure chez la princesse, -il la trouva qui s'amusait à peindre, ainsi qu'elle faisait -quelquefois. Assise devant son vélin, en grand habit, elle était -environnée de théorbes, de basses de viole, d'in-quarto aux -feuillets ouverts et jetés sur les dalles de marbre, de roses, de -hanaps de vermeil, de citrons pelés en spirale, jusqu'à d'énormes -coquillages, dont il semblait qu'elle eût voulu arranger une -nature morte. Un Silène de marbre grec ricanait, du haut d'un -scabellon; et, vis-à-vis de la princesse, un petit singe talapoin, -à longue queue, s'agitait sur un perchoir de vernis rouge, où le -retenait une chaînette d'argent. - ---C'est toi, caballero Giano? fit Josine, en se retournant. Eh -bien! m'apportes-tu enfin la copie de ce portrait d'après Vinci, -qui est tout le mien, prétends-tu? - ---Par ma foi! ce sera demain, sans faute, repartit Giano. - ---Bah! pas plus demain qu'aujourd'hui. Le soir, quand vous avez -soupé, signor nécromant, vous promettez tout... Le matin, vous -oubliez tout... Que ne soupez-vous le matin!... - -Elle continuait de peindre, tout en souriant. Le sculpteur, -derrière elle, reprit: - ---Trop roux, divine, un peu trop roux! Cligne les yeux... Carlo -est couleur de musc verdâtre... Il n'y a qu'à rompre ta terre -d'ombre d'un peu plus de vert de vessie... Tiens, comme cela! - ---Ah! ah! dit Josine en riant, tu parles tout à fait comme Mlle -Chéron, qui m'enseignait jadis ce bel art: _Pour faire un ciel -de tonnerre, il faut, dans la nuée pluvieuse, du blanc, de -l'outremer, de la laque et de l'encre de Chine mêlés ensemble; à -l'endroit où s'ouvre la nuée, du vermillon et un peu d'ocre jaune; -et dans le coup, un peu plus de vermillon!_ - -Tous deux éclatèrent de rire. La petite princesse reprit: - ---Quelles nouvelles de sir Archibald, mon soupirant? - ---Ma foi, répondit Giano, pas plus tard qu'hier soir, je lui ai -gagné vingt-cinq ducats... Il dit qu'à la place du Grand-Duc, il -écrirait une lettre à Sgombro, pour leur enjoindre de cesser ces -vilains meurtres. - ---Il est sûr, répliqua Josine, qu'il mourra, sans qu'on puisse -dire... ha, ha, ha! qu'il a rendu l'esprit. - ---Messer Zeroli, le conseiller, le regarde de travers, poursuivit -Giano. Avec ses petites mains d'araignée, sa petite voix de -moucheron, ses petites mines de pantin, celui-là est plus -surprenant encore... Mais, quand on parle du loup, dit le -proverbe... Voici le couple, justement, voici le couple!... Le -benêt qui sert Archibald s'avance sur ses talons, porteur d'un -monstrueux bouquet... Il met son monocle... Attention!... - -Archibald parut au fond de la salle. C'était un grand jeune homme -qui marchait en dandinant, moustaches et favoris blonds, deux gros -yeux d'aveugle fort saillants, qui aussi bien n'y voyaient goutte: -en tout, une physionomie de suffisance et de naïveté. N'apercevant -pas d'abord Josine, derrière le chevalet, il s'arrêta court, en -disant: - ---O ciel! où est donc la princesse? - ---Ici, cher comte, ici, fit Josine. - ---Thomas, donnez-moi le bouquet... Eh bien, pourquoi tardez-vous, -coquin? Faut-il que je me serve moi-même?... - ---Allons, Carlo, tenez-vous tranquille, dit la princesse... Giano, -passe-lui donc quelques noisettes... Oh, oh, oh! des folies, cher -comte. Où trouvez-vous des fleurs si magnifiques?... Bonjour, -bonjour, ser Zeroli. - -Le petit conseiller de cour s'avançait en arrière d'Archibald, -vif, léger, comme prêt à bondir, et souriant à tout le monde, -aussitôt qu'on le regardait. - ---Bonjour, princesse... Oh! ravissant! exclama-t-il, en lorgnant -le tableau commencé... Ravissant! Ha, ha! C'est le singe! - ---Je gage, dit Giano... - ---Cinq cents livres que non! interrompit Archibald. Ah! Giano, -comment va, _my dear_?... Vous vous moquez, vous vous moquez, -princesse... Des fleurs modestes, tout à fait. C'est l'un de mes -trois fainéants, qui, chaque matin, monte à cheval, et s'en va les -chercher à la ville... Bah! trois laquais, c'est bien assez, pour -un trou tel que ce Raguse. Je ne compléterai ma maison que quand -ma tante de Breadalbane sera morte. - ---Eh bien, Giano, mauvais sujet, reprit alors messer Zeroli, vous -avez fait des vôtres, hier au soir! - ---C'est de Votre Excellence qu'il faut dire cela, repartit le -sculpteur, en simulant la confusion. Ah! vous nous avez bien joué -le tour... Vous êtes un luron, lorsque vous vous y mettez! - ---Par tout ce qu'il y a de plus sacré, répliqua le conseiller de -cour, j'aurais fait démoucheter les fleurets... oui, princesse, je -l'aurais fait! - ---Avez-vous vu, s'écria Archibald, prenant à son tour la parole, -comme j'ai répondu vertement à ce messer Stepany? Je badine aussi -bien que qui que ce soit; j'entends la plaisanterie, parbleu! mais -il ne faut pas qu'on me fâche... Me soutenir une chose pareille! -Il n'a jamais suivi de chiens, c'est certain... Avez-vous déjà -chassé le renard, princesse? - ---Non, en vérité, répondit Josine. - ---Il n'y a rien de plus ravissant! fit Archibald avec exaltation. -C'est ce qu'il y a de plus élégant dans le sport... Et le -sanglier... Votre Grâce a-t-elle chassé le sanglier? - ---Non, cher comte, pas davantage. - ---C'est mon amusement favori... J'en ai déjà tué une douzaine, -depuis que je suis en Dalmatie... Il y avait des dames avec nous. -Elles poussaient des cris inimaginables. Moi, je riais... Ha, ha, -ha!... C'est une simple bagatelle. - -Quatre heures sonnèrent à quelque horloge, dans la grande cour -du palais, puis le campanile les répéta. Des valets galonnés -relevèrent la tente semée d'aigles noires, qui couvrait la -terrasse, devant le salon, et y apportèrent des tables à la main. -Au dehors, le jour d'été flamboyait. - ---Nos amis ne tarderont guère, dit la princesse qui se leva. -Giano, veux-tu tirer la sonnette?... C'est vous, Pépy. Emportez -Carlo, et ramassez ces instruments... Ma sœur Isabelle va un peu -mieux et viendra sans doute aujourd'hui, ainsi que Mgr de Myre. - -Alors, tandis que la camériste s'empressait, Josine parcourut des -yeux, comme pour voir si tout y était en ordre, la vaste chambre -magnifique. Les tables massives, à tapis turcs, étaient chargées -d'aiguières, de flacons, de bassins, de vases d'or et d'argent. -Des tableaux de la belle époque, Lédas couchées du Titien, Venises -en brocart de Véronèse, dogaresses de Pâris Bordone, dans des -cadres d'ébène ou d'or noirci, couvraient les murs, de la plinthe -à la corniche. Une arcade de marbre, tout ouverte, et surmontée -d'une sphère de bronze que flanquaient deux génies ailés, -conduisait, par quatre ou cinq marches, à une salle ronde éclairée -d'en haut, et où se voyaient, dans des niches, douze grandes -statues antiques. - ---Allons, Thomas, dit Archibald, tout mon premier valet de chambre -que vous êtes, aidez Pépy, emportez les guitares... Mais ces -sangliers sont féroces; j'ai reçu d'eux un coup de dent... Oh! -voici mon oncle et Leurs Altesses. - -Le brouhaha et les éclats de voix annonçaient nombreuse compagnie: -et, en effet, presque aussitôt, Isabelle et Tatiana montèrent les -marches de la rotonde, l'aveugle menée, comme d'ordinaire, par -la petite Daria, la sœur de Ianoula, qu'elle avait recueillie. -Derrière elles, parurent en peloton Floris, Mgr Colloredo et -l'archevêque de Myre; et Stepany avec l'abbé venaient les -derniers. Les deux princesses étaient vêtues de blanc. Elles -embrassèrent Josine, puis prirent place, à un bout du salon, côte -à côte sur un canapé, tandis qu'après les premiers compliments, -Floris se remettait à causer avec son frère et l'archevêque de -Raguse. Cependant, le petit Thalès, d'un air timide, s'était -glissé sans bruit dans la salle. - ---Comment, Thalès, tu ne me dis rien? s'écria Josine, en souriant. -Voilà qui n'est guère galant!... Mais qu'as-tu? Pourquoi te -tiens-tu si raide? - ---Tu entends... Remercie Sa Grâce de l'intérêt qu'elle te -témoigne! dit l'aide-chimiste sévèrement... Ce n'est rien, -princesse, ce n'est rien. Je suis en train de vérifier quelques -expériences curieuses sur la métallothérapie. Thalès est couvert -de plaques de cuivre. Je cherche son métal, voilà tout! - -Et ses propos avec l'enfant roulant d'ordinaire, en ce moment, sur -la notation chimique, dont celui-ci étudiait le grimoire, Stepany -demanda soudain: - ---Sulfate de cuivre, monsieur? - ---Sulfate de cuivre... S O3, C. - ---Eh bien! messer l'abbé, dit Isabelle, y a-t-il des nouvelles -d'Ourosch? Oh! le cœur me saigne, lorsque j'entends ces horribles -récits de meurtres et de dévastations. - ---La _Gazette de Raguse_, répondit l'abbé, prétend, aujourd'hui, -qu'il a passé avec sa bande dans l'Herzégovine, et que la guerre -aurait pris fin. - ---Ne dites donc pas ça! répliqua le chimiste, qui haussa les -épaules. Il a volé des chèvres, avant-hier soir, à un chevrier de -Giunta di Doli. - ---Ce qui est sûr, reprit l'abbé Lancelot, c'est que, hier, Sa -Grandeur Mgr de Raguse a fait venir le pope de Sgombro, et qu'elle -l'a tancé vivement, en présence de ser Zeroli. Le pappas, qui -n'est pas méchant homme assurément, bien qu'on le dise un peu -ivrogne (si c'est une fausseté, j'en mets le péché à la charge -des médisants), a protesté de son désir de rétablir la paix, et -a promis de fulminer en chaire, le saint sacrement à la main, -la _cataramonachia_, c'est-à-dire «la malédiction», contre ceux -qui prendraient désormais les armes. De plus, il doit exhorter -Ourosch, sur qui l'on dit qu'il a quelque influence. - ---Tu entends, Bella, s'écria Josine. Nos fêtes pourront avoir -lieu... Eh bien! voyons, quand permettras-tu que nous chassions à -Sabioneira? - ---Non, non! Floris me l'a promis, dit Isabelle. Je sais bien qu'il -tiendra sa parole. - ---Bah! je lui ferai les yeux doux, je le séduirai, repartit Josine. - -La Grande-Duchesse s'écria: - ---Comment pourrais-tu prendre plaisir à massacrer d'innocentes -bêtes? Va, crois-moi, tu en aurais pitié... Une fois, quand -j'avais douze ans,--tu étais à Coïmbre, alors,--le grand-duc -Fédor m'emmena avec Simonetta à l'une de ses chasses de Giunta di -Doli, et même l'on nous fit approcher, afin de mieux voir la mort -du cerf. Le pauvre être cherchait le ciel, d'un œil profond et -désespéré; de grosses larmes coulaient de ses paupières... Oh! je -poussai un cri et fondis en pleurs: le bouleversement de mon cœur, -le désordre de mes sentiments furent extrêmes. Simonetta n'avait -pas senti un trouble moins violent que le mien. Toutes deux dans -le même lit, nous nous embrassions convulsivement: nous étouffions -de douleur et de colère. La barbarie des hommes nous faisait -horreur. - ---Allons, dit Josine, tu es trop tendre. Est-ce que l'on ne chasse -pas, depuis que le monde est monde? N'est-ce pas le plaisir des -reines? - -Mais deux laquais entrèrent, qui portaient un de ces vieux coffres -portugais, en forme de bahut, très grand, et tout garni de bandes -de cuivre. Ils le posèrent devant les princesses, rabattirent -le lourd couvercle qui laissa voir, en retombant, toutes sortes -d'étoffes somptueuses et de colifichets de mode, puis disparurent, -tandis que Floris s'approchait. - ---Regarde, regarde, Bella, s'écria Josine, en battant des mains. -J'ai voulu t'en faire la surprise... Mes trois caisses sont -arrivées. Oui, oui! mes trois caisses de Londres, rien que cela! -Floris est allé, hier après midi, me les chercher jusqu'à Slano... -Oh! le coffre est tout plein de robes, de chapeaux, d'éventails, -de linge, de bas de soie. Il y a de quoi en perdre la tête. - -Tatiana sourit, puis se tournant vers Isabelle: - ---Et vous, Bella, n'avez-vous rien reçu? - ---Oh! moi, dit Isabelle, en souriant aussi, à quoi bon? Je brille -peu, auprès de Josine... Oh! elle m'a volé mon droit d'aînesse. -Elle a tant de bonheur naturel! Si nous tirons au sort, le sort -la favorise; elle me bat à tous les jeux, même aux échecs où je -vous ai parfois gagné, vous le rappelez-vous, Monseigneur?... -C'était toujours elle que l'on admirait, quand nous étions encore -des enfants... Elle m'éclipserait en cotillon brun, quand même je -serais vêtue d'une robe couleur de soleil. - ---Allons, allons, Bella, vous exagérez, dit Floris. - ---Tu ne dis que des mensonges, _Bella mia!_ s'écria Josine... -Oh! vois donc ces bouillonnés de brocart... Il y a dans la mode -anglaise des inventions tout à fait rares. Un peu barbare, soit, -mais pas banal! Les modes de Paris, je les trouve bourgeoises, et -comme inventées pour des juives... oui, tu sais, de ces femmes -qui dansent en levant les pattes, comme des canards... Dis-moi, -Floris, quelle est cette couleur? Oui, rose, cela s'entend bien, -mais rose mourant, tirant un peu sur le soufré. Voilà ce qui -manque dans les langues: des mots pour désigner les nuances, les -demi-teintes des couleurs... Sur mon âme! si j'étais impératrice, -je nourrirais une cour de poètes, dont toute la fonction serait de -me trouver de jolis noms aux iris de l'arc-en-ciel... Voudrais-tu -être impératrice, sœur Bella? - ---Le ciel m'en préserve! dit Isabelle. - ---Ma foi, je voudrais l'être, moi, repartit Josine. Pourquoi donc -ne voudrais-tu pas, Bella?... Eh bien, au moins reine, voyons, -reine d'un tout petit pays, en Grèce, en Portugal, ou encore reine -des Belges. Moi, une pièce d'un kreutzer me ferait consentir très -bien à être reine... même femme du knèze de Montenegro, si mes -futurs sujets ne mangeaient pas tant d'ail!... Mais que dis-tu de -Wilibald, _Bella mia_! Voilà bien la dixième fois qu'il doit nous -arriver, qu'on l'attend, qu'on est près d'aller à sa rencontre, et -alors,... survient quelque dépêche ou une lettre de Cassel! - ---Petite sœur, ne médis pas de lui! répliqua Isabelle en riant. Te -rappelles-tu, quand miss Ira Joyce trouva cette pièce de vers, où -tu célébrais Wilibald?... Tu avais bien neuf ans, je crois. - -La princesse éclata de rire: - ---Il me plaisait par sa mélancolie, répondit-elle. C'était un -peu après la mort de notre chère Simonetta, dont il était épris, -disait-on. Les champignons de la forêt le connaissaient tous, -lorsqu'il passait, et lui tiraient leur petit chapeau... Un tel -pleureur contribuait notablement à leur prospérité!... - -Cependant, l'archevêque de Raguse, quittant le gros de la -compagnie, venait de mener José-Maria, tout de l'autre côté de -la salle, dans un coin où il n'y avait personne. Ce prélat était -un grand homme, bien fait, vermeil, le nez long, les cheveux -d'un gris argenté, de qui les traits réunissaient, parmi un air -dominant de douceur, le sérieux et la gaieté, la gravité et la -galanterie. Tenant toujours son jeune suffragant par le bras, il -s'avança à une petite table qui portait un Neptune d'ivoire, -attribué à Pompeo Leoni, et qu'entourait un paravent de laque -ancienne de Venise. Et là, tous deux le nez à la muraille: - ---Je vous sais mille fois gré, Monseigneur, d'avoir tenu compte -de ma prière, dit Mgr Colloredo, et d'assister à notre amicale -réunion... Car enfin, cette assiduité dans votre cabinet, cette -fuite des hommes si rigoureuse, ces excès mêmes de travail -pouvaient, contre vos intentions, vous donner un faux air de -censeur, qui ne fournit au parallèle que pour blâmer tacitement -les autres. - ---Je suis agité depuis peu, répondit l'archevêque de Myre, par des -préoccupations toutes personnelles. Si mes manières en ont été -altérées envers Votre Grandeur, je la conjure de ne voir là qu'une -malheureuse inadvertance. - ---Il est bien vrai, repartit Mgr Colloredo, que je ne trouvais -plus en vous cette charmante affabilité, cet esprit d'effusion et -de confiance, que j'avais coutume d'y trouver. Sa Grâce Tatiana -s'est même inquiétée d'un changement si marqué, et c'est elle -qui m'a pressé, comme votre pasteur et votre père spirituel, -d'intervenir auprès de vous. Mais j'ai attribué votre réserve à -l'absorption d'un esprit saisi, que ses travaux anéantissent en -quelque sorte. - ---Plût à Dieu qu'il en fût ainsi! reprit José-Maria. Alors, mon -âme ne crierait pas nuit et jour, devant le Seigneur... Hélas! -non, mon vénérable frère... Mais, dans un moment mieux choisi, je -vous soumettrai certains doutes qui se sont élevés en moi, depuis -quelque temps, et qui ne me laissent pas de repos. - ---Bon! dit l'archevêque de Raguse, en secouant la tête, des -tentations contre la foi! Nous avons tous passé par là... Il y -a des temps, Monseigneur, où une âme, quoique chrétienne, est -aussi agitée, par rapport à la foi, que le fut saint Pierre, -sur les eaux du lac. Cruelle épreuve que Dieu permet, pour -épurer notre foi même! Le dogme que le dernier Concile vient -d'ajouter au _Credo_ de l'Église, a soulevé bien des scandales... -Que voulez-vous! La dispute est trop récente... Mais tout cela -s'éclaircira plus tard. - ---Non, reprit l'archevêque de Myre, mes doutes ne proviennent -pas de cette doctrine imposée de l'infaillibilité du Pape. Ils -sont, hélas! les fruits amers de mes études spéciales. Vous savez -peut-être, Monseigneur, qu'avec l'agrément du Saint-Père, j'avais -commencé autrefois une sorte de Somme exégétique. J'ai donc étudié -les diverses religions qui se partagent notre globe. Ce sont ces -recherches fatales qui ont altéré ma santé, compromis mon repos et -rendu ma foi chancelante. - ---Eh quoi! dit Mgr Colloredo stupéfait, c'est cela qui vous -trouble, mon très cher frère? L'exégèse, la comparaison et -l'interprétation des textes! Mais ce sont là des subtilités, des -chicanes des protestants... C'est bien, dans un moment, Thaddée! -reprit-il, en voyant apparaître à une porte dérobée la face de -son valet de chambre... Et lors même qu'il y aurait quelque -difficulté, poursuivit Mgr de Raguse, en se tirant un fauteuil où -il s'assit, tandis que José-Maria s'asseyait en face de lui, oui, -même en ce cas, mon très cher frère, rappelez-vous que les divines -Écritures ne nous ont pas été révélées pour nous instruire dans de -vaines sciences, nous apprendre à peser les vocables, les dates, -les rapports de temps, mais bien pour éclairer la terre d'une -lumière toute divine, pour fixer la règle des mœurs et nous donner -la connaissance certaine des choses du ciel, fondement nécessaire -de la bonne vie... - -José-Maria repartit: - ---Vous prenez donc pour marque, Monseigneur, de la vérité de la -doctrine, la perfection de la morale que cette doctrine nous -prêche? - ---Assurément! dit Mgr Colloredo. Ce sont deux grâces inséparables. -Car une Équité infaillible, comment pourrait-elle ne pas annoncer -une Intelligence infaillible? Comme l'a dit un de nos grands -docteurs, la foi me prouve les mœurs; les mœurs me prouvent la foi. - ---Oui, reprit amèrement José-Maria, c'est bien là aussi ce que -je croyais, lorsque j'entrepris ces études. Je m'attendais à ne -rencontrer, dans les autres religions, qu'un amas de crimes, de -superstitions et de ridicules folies, tandis que le Christianisme, -seule doctrine révélée, brillerait, comme vous le disiez, d'une -lumière toute divine. Mais les préceptes de la morale la plus -pure se trouvent dans Confucius; il y a chez les Bouddhistes un -esprit de douceur, de compassion envers tous les êtres, que l'on -peut dire supérieur à la charité catholique, et l'ascétisme des -Brahmanes surpasse le renoncement chrétien, en rigueur et en -sublimité. Ah! il eût fallu se crever les yeux, pour ne pas voir -ces vérités... Mais, alors, où donc se trouve le sceau, la marque -du sang de l'Agneau, dans la religion révélée? - -La porte s'entre-bâilla en silence; et Thaddée, paraissant de -nouveau, tout poudreux et échauffé, alla poser, à pas muets, -devant son maître, au pied du Neptune d'ivoire, un pli scellé d'un -grand cachet de cire. Puis il se retira, sans prononcer une parole. - ---Si je voulais disputer là-dessus, répliqua Mgr Colloredo, -je vous répondrais, mon frère, que toutes les religions du -monde, étant les restes et les débris de l'adoration du vrai -Dieu (puisque tous les enfants des hommes l'adoraient jusqu'à -la dispersion de Babel), ont pu conserver quelques vestiges -de leur candeur et de leur beauté primitives... Mais, en une -telle matière, ce n'est point de nos faibles lumières, ni des -raisonnements humains qu'il convient d'user. Dieu a prononcé: il -suffit. Lui-même s'est choisi son peuple, et il a rejeté tous les -autres. Contentons-nous d'adorer, en tremblant, ses impénétrables -jugements, et n'en appelons pas à la raison, là où c'est la foi -qui doit régner. - ---Pourtant, mon frère, la foi chrétienne n'est point, elle ne -saurait être un pur acquiescement à croire, une aveugle soumission -de l'esprit. _Rationabile obsequium vestrum_, dit l'Apôtre; et, -en effet, si cet acquiescement, si cette soumission n'était pas -raisonnable, ce ne serait plus une vertu. - ---Soit, mon frère, reprit l'archevêque de Raguse. Par là, sans y -prendre garde, vous fournissez des armes contre vous. Car, plus -cette raison, de laquelle vous vous réclamez, trouve dans la foi -catholique de contradictions, de difficultés, d'impossibilités -absolues, plus nos mystères, à les juger selon le faible bon -sens de l'homme, semblent hors de toute croyance, plus il faut -reconnaître quel étonnant prodige ç'a été que des mystères si -incroyables aient été crus si universellement, et qu'ils le soient -encore! - ---Il n'y a pas moins de mystères, répondit José-Maria, pas moins -de difficultés, de contradictions, d'impossibilités absolues -dans la doctrine du Bouddha que dans le culte du Christ. Elle -a pourtant rempli tout l'extrême Orient, et après d'immenses -révolutions d'âges et de temps, conserve toujours le même empire. -La légende de Vichnou et de Sivâ, les miracles et la foi de -Krichna se sont répandus à travers l'Inde. Mahomet a pu persuader -ses visions à des millions d'hommes, et de nos jours, l'Afrique -noire presque entière a embrassé l'islam. Faudra-t-il donc -reconnaître aussi quelque chose de surnaturel dans les progrès et -les accroissements de chacune de ces religions? - -Mgr Colloredo répliqua: - ---Mais ces religions, mon cher frère, on sait quels moyens -purement humains les ont établies et soutenues. L'islamisme -s'est étendu par la conquête; les deux autres se sont propagées -grâce aux amorces de l'intérêt et du plaisir. On en sait les -commencements, je le répète: on connaît les fourbes qui les -ont fondées. La vraie religion, mon cher frère, a pour marque -manifeste son antiquité. Or, quelle conviction de la vérité, quand -nous voyons que de Pie IX, qui remplit aujourd'hui si dignement -le premier siège de l'Église, on remonte sans interruption -jusqu'à saint Pierre, établi par Jésus-Christ prince des apôtres; -d'où, en reprenant les pontifes qui ont servi sous la Loi, on -va jusqu'à Aaron et jusqu'à Moïse; de là, jusqu'aux patriarches -et jusqu'à l'origine du monde, Jésus-Christ faisant, en quelque -sorte, l'union de l'Ancien et du Nouveau Testament! Voilà donc -la religion toujours uniforme, ou plutôt toujours la même, dès -le commencement des choses. On y a toujours reconnu le même Dieu -comme créateur, le même Christ comme sauveur du genre humain. - ---Tout ce que vous venez de dire, mon frère, repartit l'archevêque -de Myre, est le propre langage de la Synagogue. Les juifs aussi -font remonter leur origine jusqu'à Adam. C'est de Dieu même qu'ils -ont reçu leurs traditions, et, plus que tous les autres, ils se -défendent par leur immutabilité. En effet, l'on ne saurait nier -que la religion du Christ, à en juger humainement et sans la foi, -ne soit une hérésie sortie de leur sein, tandis qu'ils restent -fidèles à leurs pères et à eux-mêmes, depuis plusieurs milliers -d'années. - ---Vous me faites trembler, mon frère! s'écria Mgr Colloredo. -Que quittez-vous? que choisissez-vous? que préférez-vous à -Jésus-Christ? Quel Dieu adorez-vous en sa place?... Ah! il -faudrait désespérer peut-être de votre salut éternel, si Jésus -n'avait prié sur la croix pour ceux qui ne savent ce qu'ils font! - ---C'est afin de m'en confesser, Monseigneur, que je voulais -venir à vous, répondit humblement José-Maria. Accusez-moi, -reprenez-moi, censurez-moi!... S'il me reste quelque espérance, -c'est par là que commencera ma guérison. - ---Mettez-moi vos doutes par écrit, dit Mgr Colloredo. J'ai un peu -négligé ces études, pressé que j'étais par les charges de mon -saint ministère. Mais le Père Passi, de Raguse, de la Compagnie de -Jésus, est un savant homme en ces matières. Il résoudra aisément -ces difficultés. - ---Hélas! répliqua José-Maria, sans dire qu'ils fussent de moi, -pour ne pas exciter de scandale, j'ai soumis tous mes doutes, à -Rome, au fameux Père Montagna. Ses réponses, loin de les calmer, -ont redoublé mes inquiétudes. Je me confesse à vous, Monseigneur. -Le dogme de la création, l'Iahveh cruel et jaloux de la Bible, -l'alliance conclue avec Israël, la dureté des chrétiens pour les -animaux, bien d'autres choses encore, me scandalisent... Voyez -s'il n'est pas à propos que je cesse de célébrer la messe. - ---Gardez-vous-en bien! s'écria l'archevêque de Raguse. Vous -donneriez par là un trop grand scandale, qu'avant tout, il -convient d'éviter... Non! il faudrait, s'il se pouvait, augmenter -vos communions, au lieu de les diminuer, car ce que veut le -Tentateur, duquel les ruses sont innombrables, c'est vous arracher -de la sainte table... Ne perdez pas courage, mon cher frère. -Pénétrez-vous de cette parole de Job: _Quand il me tuerait, -j'espérerais en lui!_ Je vous offrirai à Dieu tous les jours, dans -le mystère de la très sainte eucharistie: on priera pour vous dans -nos couvents... Ne vous confessez point de ces peines à d'autres -qu'à Dieu et à moi, et dites la messe à l'ordinaire. Je prends sur -moi tout le péché que vous pourriez faire en m'obéissant. Gardez -les dehors, Monseigneur, et Dieu aura soin du dedans. Croyez et -obéissez. - -Tous deux se levèrent après un silence: et s'avisant enfin de -cette lettre que Thaddée avait déposée sur la table, Mgr Colloredo -l'ouvrit, fit un léger Ah! de surprise, et se rassit aussitôt pour -la lire, tandis que José-Maria se remêlait parmi la compagnie. -Tout le monde en groupes épars, causait debout et à grand bruit; -les gais éclats de rire de Josine, qui tenait tête aux compliments -d'Archibald et de ser Zeroli, s'entendaient par instants, -au-dessus du murmure des autres colloques. Puis, un laquais ouvrit -à deux battants les portes-fenêtres sur la terrasse, où le goûter -était servi: et tous se tinrent prêts à y passer au premier appel -de Josine, tandis que la Grande-Duchesse, souffrante et déjà -fatiguée, prenait son écharpe pour se retirer, en même temps que -Tatiana. - ---Regardez, chuchota Isabelle, autour de qui Floris s'empressait, -regardez donc, Monseigneur, on dirait que Sa Grandeur vous cherche. - -L'archevêque, sa lettre à la main, s'avançait avec hésitation et -les yeux un peu clignotants, dans la vaste salle tumultueuse. Le -Grand-Duc alla à sa rencontre: - ---Eh bien! Monseigneur, quelles nouvelles? - ---Excellentes, repartit le prélat. Thaddée arrive à l'instant de -Raguse. Voici la lettre du Saint-Père, qui relève de leur vœu -imprudent les Morlachs de Zemenico. Bien qu'un tel vœu soit nul -comme impie, et par là tombant de soi-même, néanmoins le Souverain -Pontife a bien voulu se rendre à nos raisons, et intervenir en -personne. Nos Morlachs n'ont donc plus aucun prétexte pour se -refuser à la paix. - -La petite princesse fit un cri de joie: - ---Alors, les fêtes auront lieu! exclama-t-elle. - ---Dès demain, répondit Floris, Jean et Miklas monteront en -trebaccolo pour porter nos invitations. - ---C'est que demain, dit l'archevêque en souriant, est le saint -jour du dimanche, le jour du repos. - ---Mais, Monseigneur, il n'y a là nul travail, répliqua la -fantasque princesse, nul travail que pour le vent qui souffle... -Messieurs, poursuivit Josine, ma sœur me charge de parler pour -elle. Le Grand-Duc va donner quelques fêtes, qu'il nous avait -depuis longtemps promises, et que ces malheureux événements ont -retardées, de semaine en semaine. Nous aurons nos amis de Raguse, -de Zara, de Cattaro, de Sebenico; et, au nom de ma sœur, comme en -celui du Grand-Duc, j'y sollicite votre présence. - ---Oh! oh! ne remarquez-vous pas, souffla Stepany tout bas à l'abbé -Lancelot, tandis qu'un murmure d'approbation s'élevait autour -de Josine, ne remarquez-vous pas, l'abbé, que Monseigneur est -merveilleusement galant pour la sœur de sa femme? - ---Eh bien! qu'y a-t-il là d'étonnant? Allez-vous encore, monsieur, -exercer là-dessus votre langue? - ---Moi, je n'exerce rien, monsieur, riposta froidement le -chimiste. Ce sont les nouvelles qui courent. Je me borne à vous -en faire part, et si vous en doutez, monsieur, vous êtes le seul, -croyez-moi... Eh bien! qu'est-ce que cela, Thalès? Éternuerez-vous -lorsque je parle?... Az O5, Ko, monsieur? - ---Az O5, Ko, reprit l'enfant... Azotate de potasse, papa. - -Tous trois gagnèrent la terrasse, où la compagnie s'écoulait -déjà. On entendait un brouhaha de voix et de conversations, des -exclamations, des rires. En un moment, le salon fut désert, et il -y resta seulement le Grand-Duc, avec Tatiana et Isabelle, qui se -levaient de nouveau pour partir. - ---O cher Floris, dit la Grande-Duchesse, combien je suis heureuse -de la tendresse que vous témoignez à Josine, des courses que vous -faites ensemble et des soins que vous prenez d'elle! Je l'avoue, -j'avais craint quelquefois qu'il n'y eût pas de sympathie entre -ma sœur et mon mari... Elle est si vive et de tête légère! C'est -à moi de veiller sur elle... Vous me remplacez, cher Floris. - ---Bien, bien! dit brusquement le Grand-Duc, comme embarrassé de -ces louanges... Ah! tiens, vous voilà, monsieur Manès! - -En effet, le savant venait d'entrer dans la rotonde des -statues, s'excusant sur ce qu'il n'y avait pas de valets dans -l'antichambre; et, quand il eut salué les princesses, non sans -un mot d'affectueuse gronderie à ses malades, afin de hâter leur -départ, il pria le Grand-Duc qu'il le pût entretenir. - ---Tatiana est donc malade? reprit Floris avec étonnement, quand -elles eurent disparu. - ---Quoi! elle ne vous l'a pas dit... Oh! rien d'inquiétant, rien de -grave, Monseigneur. - -Au même instant, Josine reparut à l'une des portes-fenêtres: - ---Eh bien, Floris, quand viendras-tu donc? - -Mais elle aperçut M. Manès, et courant à lui aussitôt: - ---Est-ce possible? Vous ici, très puissant baron des cornues, -prince des gaz, archiduc des atomes!... Vous, l'ermite, l'homme -invisible!... Mille bonjours à Votre Omniscience. - ---Mille bonjours à Votre Folie, répondit Manès, se prêtant à cette -espèce de guerre joyeuse que la princesse lui faisait toujours. -Comment se porte _donna_ Tapage? Le grand malheur qu'elle soit -née avec des ailes de moulin à la cervelle!... J'ai affaire à -Monseigneur, petite fille. - ---Non, non! répliqua Josine, je ne me laisserai pas renvoyer... -Oh! vous allez me dire votre avis... - ---C'est bon, c'est bon! Plus tard, petite fille... Monseigneur, un -mot, s'il vous plaît. - ---Monsieur Manès, puissant magicien... reprit Josine. - ---Allez, petite fille, allez! Vous serez donc toujours la même... -Monseigneur, voici de quoi il s'agit. Le grand-duc Fédor, votre -père... - ---Que parlez-vous de petite fille? repartit la malicieuse -princesse, qui, sans un instant de relâche, sautait, courait, -voltigeait, gambadait, tourbillonnait autour de Manès. On voit -bien, signor enchanteur, que vous ne sortez guère de votre -caverne... Ne dirait-on pas que je suis encore une gamine en robe -courte?... Allons, daignez me regarder! - -Et d'un air de défi mutin, elle se posa devant le savant. - -Elle était grande, svelte, fière, les lèvres incarnates et -charmantes, le plus beau teint, un nez mince, frémissant, et avec -sa taille élancée, un port agile, majestueux de déesse sur les -nues. Son col, un peu long et plein, ressemblait à du marbre blanc -bien poli, et elle avait, dans ses yeux noirs, une humeur lascive -et attrayante, un rire qui étincelait comme un rayon de soleil -dans une onde. - ---Mais, en effet, reprit Vassili, comme vous voilà belle et -coquette, princesse!... Toute changée!... Et il la considérait... -Oh! oh! oh! je comprends maintenant ce que l'on se chuchote à -l'oreille, et pourquoi le comte Archibald... - -Puis, sur un geste impatient de Floris: - ---Eh bien, donc, fit-il tout bas, je dois vous prévenir que votre -père, le Grand-Duc... - ---Monsieur Manès, interrompit Josine. - ---Que dit cette petite fille? Que veut-elle encore? - ---Est-il plus souffrant? demanda Floris. - ---Il décline étrangement, Monseigneur. Il baisse, il s'affaiblit à -vue d'œil... - ---Ah! si vous ne m'écoutez pas, savant illustre, poursuivit -Josine, je vais vous rompre le petit doigt, je vous ferai la -baboue par derrière... - -Le Grand-Duc regarda Manès en face: - ---Voulez-vous dire qu'il va mourir? - ---Eh bien, oui, Monseigneur. Le dénouement ne saurait tarder -beaucoup plus que deux à trois semaines. Ulm se tient prêt à faire -ses paquets, et parle à son maître de testament. - -Il y eut un pesant silence. La petite princesse avait disparu. -Floris reprit d'une voix basse: - ---Et mon père connaît-il son état? - ---Non, il n'en a aucun soupçon, répondit de même Vassili, et il -serait dangereux et inutile de le tirer de sa sécurité. Mais j'ai -pensé qu'il importait que Votre Altesse fût avertie... Allons, à -vous revoir, Monseigneur. - -Le Grand-Duc, demeuré seul, rêva quelques instants, le front -penché et immobile; puis, à pas lents, il gagna la terrasse. Des -grenadiers, des citronniers, des cactus, dans d'énormes vases de -marbre, y formaient comme un bosquet, au milieu des airs. Là, -sur des tables basses de pierre dure de Florence, toutes sortes -de rafraîchissements étaient servis avec profusion: du caviar, -des _pirojki_, du vin, du cidre, des pièces de four, quantité de -liqueurs à la glace. Les convives, assis ou debout, et la plupart -tenant à la main de petites assiettes d'argent, faisaient des -groupes çà et là, jusque sur les marches de l'escalier. - ---Puis-je vous offrir, Monseigneur, de cette eau de jonquille -glacée? demanda Josine à l'archevêque. Préférez-vous du vin de -Sicile? - ---Mille grâces, ma jolie cousine... Eh bien, neveu, dit Mgr -Colloredo à Archibald, vous ne regrettez pas vos chasses ni vos -autres plaisirs de Raguse. Il y a ici de quoi vous les faire -oublier. - ---Je donnerais trois cents florins, répondit Archibald, pour que -la princesse pût voir mes vouges et mes épieux à sangliers... Mais -ces animaux sont féroces. J'ai reçu d'eux un coup de boutoir... -je pourrais vous montrer la blessure... Giano, faites-moi -souvenir, quand nous serons entre hommes, de vous la montrer... - -La demie de cinq heures sonna. - ---Lucio, dit demi-haut Josine à l'un des laquais qui servaient, -allez voir si les carrosses sont approchés... La chaleur du jour -est tombée, reprit-elle. Nous avons arrangé pour Votre Grandeur, -comme Elle en a marqué le désir, une excursion jusqu'aux madragues -et à la Grotte-qui-parle. - ---Je ne puis croire, dit l'archevêque, tout ce que nos Morlachs en -racontent. - ---Si, si, si, Monseigneur, la chose est certaine! s'écria le -bon abbé Lancelot. Il y a là, suivant moi, le plus curieux écho -que l'on ait jamais entendu, car pour peu que l'on parle bas à -l'entrée de la caverne, la personne qui s'est placée dans le fond -entend tout fort distinctement... C'est une chose extraordinaire! -J'ai vu des Bocchesi se sauver, pensant qu'il y eût là un esprit... - -Josine battit des mains: - ---Vraiment, vraiment? Un si bel écho!... Gianetto, c'est toi que -je retiens pour en faire l'expérience. - ---Quoi? que désirez-vous, Madonna? - ---Je te dirai cela à la Grotte-qui-parle. Oh! j'ai des secrets -à te confier que les rochers seuls doivent entendre... Là-bas, -là-bas, là-bas, tu sauras tout! - ---Trop familière, pensa Floris en sortant de sa rêverie, trop -familière!... Est-ce qu'elle pourrait?... Pourquoi non?... Comme -elle le regarde en parlant! Comme elle s'adresse toujours à -lui!... Oh! j'aurai l'œil sur vous, seigneur bouffon... - -Le lendemain, conformément au cri qu'en avait fait Pappizza, dès -le matin, Mgr Colloredo dit lui-même, dans l'église de Zemenico, -une grand'messe solennelle. Là, devant tout le peuple assemblé, -l'archevêque monta en chaire, et prit son thème sur le pardon -des offenses. _Ego autem dico vobis: Diligite inimicos vestros_ -(MATTH., V). Il fallait déposer son ressentiment, en faire à Dieu, -chrétiennement, un sacrifice de bonne odeur. Le pope de Sgombro -avait donné parole de la docilité de ses paroissiens: et lui, leur -archevêque, leur pasteur, s'était porté garant de même, pour ses -ouailles de Zemenico. Car, si vous ne pardonnez pas, espérez-vous -que Dieu vous pardonne? Non, tant que vous serez inexorables pour -vos frères, le Seigneur le sera aussi pour vous. Il est écrit: -_Point de miséricorde à qui n'a pas fait miséricorde_ (JACOB., -II). Après quoi, l'archevêque lut le bref du Saint-Père, qui -déclarait nul et non avenu le serment qu'ils avaient prêté, et -ayant terminé la messe, au milieu du silence frémissant des -Morlachs, il s'en revint au palais. - - - -Dans la semaine, les invités commencèrent à arriver. Comme on -voyage en Dalmatie avec la lenteur des tortues, et toujours par -coches ou carrosses, les chemins, pendant plusieurs jours, furent -couverts autour de Sabioneira, d'équipages à six chevaux, qui -gravissaient les côtes ou passaient à gué les rivières. Ceux de -Zara vinrent en trebaccolo, et la princesse Miléna arriva de -Cettigne par la montagne, accompagnée, outre ses femmes, de dix -Monténégrins armés. Suivaient force mules portant ses coffres, -recouverts de tapis d'écarlate, les billots, plaques et œillères -de cuivre et d'argent travaillé. L'ancien corps de garde des -Cypriotes, au bord de la mer, reçut les bêtes et les gens. - -Bientôt, d'ailleurs, les survenants se trouvèrent si nombreux en -hommes, qu'il fallut en coupler quelques-uns. Le baron Mamula -échut, avec le vieux comte Stankovitch, dans le pavillon de -rocaille qu'on nommait l'_America_, où, toutefois, lui et ses -chiens purent s'espacer à l'aise. Les corps de logis, les petits -palais, les moindres bâtiments des jardins, tendus et remeublés en -neuf, étaient remplis ou attendaient leurs hôtes. Messer Pistolese -et Jacinto se distinguèrent extrêmement, par l'ordre surprenant -qu'ils mirent. Rien de confus, de languissant parmi ce monde -de serviteurs; à toute heure et à tout venant, accueil prompt, -empressé, cordial. Les tables, dressées sans ôter, dans la fameuse -Galerie-Verte, étaient toujours neuves et servies vastement et -splendidement, à mesure qu'il se présentait ou cavaliers ou dames, -ou Morlachs visiteurs. Le souper, au grand couvert, réunissait -tous les convives, dans l'immense salle de Flore, éclatante en -dorures, en peintures, en lustres de trois cents bougies, en -monceaux de roses de toutes parts. Et la soirée se terminait dans -les jardins, tandis que l'on tirait sur une barge, au milieu du -golfe, des ballons d'eau, des fusées volantes, quantité de feux -d'artifice, réfléchis par le miroir marin. - -Une pluie d'orage empêcha, un soir, toute promenade dans les -jardins, en sorte que les invités se retirèrent de meilleure heure -que de coutume. Josine, après quelques moments de conversation -languissante, dit bonsoir à Tatiana et à Floris, et regagna son -appartement, où sa toilette l'attendait. Mais, renvoyant toutes -ses femmes, hors la seule Barberine, elle passa aussitôt avec -elle dans le petit cabinet des Miroirs. Un grand chandelier -ancien de fleurs et d'oiseaux, en verre rose et vert de Murano, -s'y reflétait aux murailles de glaces. Des boîtes de fard -entr'ouvertes, des coffrets, des bonbonnières, étaient épars -sur l'étagère de toilette, tandis que de vieux masques noirs de -carnaval, retrouvés sans doute dans quelque tiroir, jonchaient au -hasard les dalles de marbre. - ---Eh bien, Rina, dit la princesse, en même temps que sa camériste -préférée commençait à la coiffer de nuit, de tout ce beau monde -de cavaliers qui nous sont arrivés depuis huit jours, lequel te -semblerait, à ton gré, l'amoureux le plus accompli? - ---Je ne sais, madame, dit Barberine. Il serait honteux que moi, -pauvre fille, j'allasse regarder en face de si magnifiques -seigneurs. - ---Bah! en face ou de profil, peu importe!... Ne trouves-tu pas, -reprit Josine, en se penchant vers le miroir, que j'ai le teint un -peu altéré?... Tiens, redis-moi leurs noms, l'un après l'autre. - ---Eh bien, il y a d'abord le conseiller, messer Zeroli de Raguse. - ---Passe, passe! s'écria la princesse... Ha, ha, ha! Depuis qu'il -a chanté l'autre jour, il se met des bandeaux de ouate autour du -cou. C'est à nos oreilles qu'il eût dû en mettre!... J'ai boudé, -oui! j'étais furieuse... Endurer un glapisseur pareil!... Aussi, -j'ai pris, le lendemain, pour rompre la malechance, mon beau lis -de saphirs et d'émail... Et cela n'a pas manqué, en effet. - ---Votre lis de saphirs, madame? - ---Oui, oui, Rina... Tiens, donne-le-moi! Il me porte bonheur, -c'est certain... Quand notre carrosse a versé, voilà trois ou -quatre ans, je n'ai eu aucun mal, grâce à lui, et aux bals où je -le mettais, je passais toujours pour la plus jolie... Une fois, -chez les Nostitz, la cire d'un lustre a gâté je ne sais combien de -toilettes: moi, rien, parce que j'avais mon lis!... Bon petit lis! -Et elle le baisait. Agathe coud un trèfle à quatre feuilles dans -la doublure de ses robes; mais je n'y crois pas, allons donc!... -Qu'est-ce que nous disions?... Ah oui! Ne me nomme parmi nos -invités, que ceux dont on pourrait faire des soupirants... Laisse -les vieux, laisse les vieux!... - ---Eh bien donc, que pense Votre Grâce du comte Tiberio Spada? - ---Un nez! un nez! exclama la folle enfant. Le comte Tiberio Spada -est une partie de son nez... Seigneur Dieu! serais-je condamnée à -des soupirs proboscidiens?... Oh! son nez est un marteau de porte, -un soc, un éperon de vaisseau, une double flûte quand il soupire, -un serpent de lutrin quand il ronfle; et, en tout temps, un -alcoolomètre, où on lit les degrés de l'eau-de-vie qu'il a bue... -Non, non, non, pas de comte Spada! - ---Alors, que dira Votre Grâce du marquis Zeculo, de Sebenico? - ---Il ne fait, répondit la princesse, que sourire, changer d'habit -et regarder dessus, à la dérobée, la plaque de son ordre. Il est -propre, peigné, rasé, lustré, parfumé. Il n'a dans sa bourse -que des ducats neufs; son stick de corne vient de Londres; et -il reçoit directement, par le paquebot, sa provision de gants -de Naples. Parle-t-il, c'est de ses voyages, de son majorat de -Carinthie, du palais qu'il possède à Trieste, de la princesse, -sa demi-sœur, qui est dame du palais à Vienne; et il conclut, en -hochant la tête, que, Dieu merci! il n'a pas à se plaindre, et que -tout lui a réussi au delà même de ses souhaits. - ---Et messer Marnavitch, comment Votre Grâce le trouve-t-elle? -N'est-il pas bel homme, vraiment? - ---Qui, Marnavitch?... Perds-tu la tête, voyons! Un géant, toujours -bleu de barbe, qui a l'air du frère de ser Pistolese. Il avale son -vin tout pur, d'une haleine, et demande à chaque Morlach le prix -des écorces et du poisson sec... Statues, jardins, les tentures, -les tableaux, il n'a rien regardé au palais; mais si c'est un âne, -une vache, un vieux bouc qu'il rencontre sur les chemins, alors il -s'arrête et il les admire, sans que l'on puisse l'en arracher. - ---Oh! dit la camériste en riant, comme Votre Grâce les -maltraite!... Mais, allons, que dira-t-elle du jeune docteur de -Raguse, Beppino Papafava?... Il a pourtant une jolie figure. - ---Il plairait, repartit Josine, si seulement il voulait moins -plaire. Quand il se trouve devant nous, il suffoque de la peur de -n'être pas assez aimable... A un autre, Rina, à un autre... - ---Eh bien, madame, il y a encore le seigneur Ugo Toppo, le comte -Imer, messer Niccoloso... - ---Ha, ha, ha! avec ses trois cheveux et son cure-dent de -lentisque... Il ment, d'ailleurs, il n'a pas de dents... - ---Le seigneur Memmo della Mammana... - ---Oh! le glouton! interrompit la princesse. Quand il ouvre son -énorme bouche, on dirait l'antre de la Jagodna... La nuit, il -soupire après la lune, qu'il prend tantôt pour un pain rond, -tantôt pour un croissant au cumin... Et qui encore? - ---Le baron Cornacchini, ser Zandiri de Céphalonie, le jeune comte -Angiulliero... - ---Assez, assez! ne m'en nomme plus! s'écria Josine -languissamment... Oh! je suis prise tout à coup de bâillements, -rien qu'à me les représenter... Ils se ressemblent tous comme des -florins, comme des gouttes de pluie... Apporte mon baguier, Rina. -Quel bracelet vais-je mettre demain? - ---Beaucoup de ces dignes seigneurs doivent-ils encore nous -arriver? demanda Barberine, en passant à la princesse un manteau -de lit. - ---Non, reprit Josine, on n'attend plus que ser Ottaviani et sa -femme, et le consul de Russie à Cattaro... As-tu songé à mettre de -côté cet opiat gris pour les dents que Giano m'a donné? Il jure -que c'est merveilleux... Que penses-tu de Giano, Rina? - ---Jésus Seigneur! exclama la camériste. Qu'est-ce que Votre Grâce -me demande? Je suis une trop simple fille pour parler d'un homme -pareil. - ---Bien! cela signifie qu'il te plaît. Allons, ne rougis pas pour -ça... Passe-moi mes gants préparés... Et pourquoi te plaît-il? - ---O Seigneur! protesta Barberine, qu'est-ce que Votre Grâce veut -me faire dire?... Je n'ai pas parlé quatre fois à ser Gianettino, -croyez-moi! - ---Bah! s'il ne te plaît pas à toi, repartit Josine, il plaît du -moins à toutes nos dames... _Ser Giano, venez par ici! Ser Giano, -que dites-vous de ça? Ser Giano, quelle surprise prépare-t-on pour -ce soir?_ C'est là ce qu'on entend constamment... Vois-tu, ces -dames de Raguse aiment les hommes à cheveux frisés. - ---A dire vrai, répondit Barberine, ses cheveux sont ce qu'il a de -mieux, avec ses dents... Il a aussi de fort beaux yeux... - ---Admirables! répliqua Josine. Ils sont jaunes, et comme moqueurs -et féroces dans leur expression. - ---Il monte fort bien à cheval, dit Barberine. - ---Pas de plus hardi cavalier, de plus brave marin, dit la -princesse. - ---Et puis, toujours leste et de belle humeur... Quand on le voit, -madame, on dirait qu'il entre du soleil avec lui... - ---Là, là! ne t'échauffe pas tant, reprit Josine en riant. Bonne -nuit, maintenant, Rina. Il est grand temps que je me mette au -lit... Nous allons rêver de Giano. Es-tu folle de me parler ainsi -de lui!... Il me semble qu'il fait la cour à la fameuse Angelelli, -la beauté de Raguse, et que cette sotte y répond... Si j'en étais -sûre! - ---A quelle heure faudra-t-il réveiller Votre Grâce? - ---Voyons, dit la princesse en bâillant, quels sont donc les -plaisirs annoncés?... Ah! oui, l'on chasse comme avant-hier, -toujours en cachette d'Isabelle; après quoi, dîner dans la forêt, -non loin de Zaton di Doli... Viens ouvrir ma courtine, Rina, -seulement quand je te sonnerai. Je veux faire la grasse matinée. - -La clairière où le repas devait avoir lieu fut occupée, dès avant -midi, par les officiers des cuisines qui, sous la conduite de -Jacinto, commencèrent à tout accommoder. Ser Pistolese arriva -vers cinq heures, pour surveiller le dernier préparatif. A -l'ombre des pins-parasols, une longue nappe sur tréteaux, brodée -d'argent, de fleurs de soie, et chargée d'assiettes d'argent, -étalait une profusion de pâtés, d'oiseaux, de coquillages, et -des pyramides de fruits. Des laquais, en hoqueton bleu gansé de -jaune, tiraient d'une sorte de fourgon force sièges à dos de -maroquin noir, qui se pouvaient ployer pour les voitures, tandis -que d'autres déballaient les vases d'argent à glacer les vins. -Mais des cris, des abois retentirent, et l'on vit s'avancer dans -l'avenue une grande troupe à cheval, avec Josine en tête. Deux ou -trois carrosses remplis de dames suivaient les cavaliers, au plus -petit pas; et des valets, menant des chiens, fermaient la marche. -Cette cavalcade, en un moment, envahit le spacieux rond-point. Le -Grand-Duc aida Josine à descendre. Elle avait un habit de cheval, -fantasque et charmant à la fois, un justaucorps gris, tout brodé -d'argent, et un bonnet de velours noir, avec des plumes. Ser -Pistolese s'avança à sa rencontre. - ---Quoi! Giano n'est pas encore là! s'écria la princesse, en jetant -les yeux autour d'elle... Cette chasse était amusante, bien -que j'aie vu le moment où le vent détournait les cailles de la -pantière... Mais quelle idée avez-vous eue, sir Archibald, de tuer -ce malheureux écureuil? - ---Fantaisie de chasseur! fantaisie de chasseur!... On les nomme -muscardins, princesse. - ---Bah! dites ce que vous voulez, poursuivit Josine, le roi de -la chasse est Giano, qui a eu l'idée d'effrayer les cailles... -Bonjour, bonjour, ser Pistolese. Eh bien, préparez-vous cette fête -de nuit pour demain? - ---Oui, princesse, dit le majordome. Les pavillons sont tendus à -Stagno... J'ai disposé deux mille lampions sur les rochers de la -crique, cent gros fanaux... - ---Mais que fait donc Giano? dit Josine. Voilà longtemps qu'il -devrait être ici... Est-ce que je puis attendre de la sorte? -Est-ce qu'il ne connaît pas les femmes? Un moment de retard de -plus est tout un purgatoire pour moi!... Cent gros fanaux, ser -Pistolese... - ---Oui, princesse, autour des pavillons... Nous avons reçu de -Raguse quantité de caisses d'artifices... En un mot, tout sera du -plus bel effet, à ce que j'espère... - ---Qui vient par là? Est-ce Giano? reprit Josine... Ah! enfin! -exclama la princesse, en voyant un gros de cavaliers déboucher -dans la clairière, où ils mirent pied à terre aussitôt... Puisque -nous voici au complet, mesdames, et vous, signori, prenez vos -places. Pour mot d'ordre: Liberté parfaite! - -Tous les convives, dans un joyeux désordre, s'assirent autour -de la table, tandis que les valets y posaient des rougets -fumants sur des grils d'argent. Le premier service n'était que -d'entremets et de fruits de mer. Toutes sortes de coquillages -emplissaient des conques de vermeil; d'énormes langoustes, en -buisson, enchevêtraient leurs piquants rouges, et des pastèques à -pulpe rose, du gingembre, des citrons verts, des fruits confits -aux cinq épices et au vinaigre, entouraient trois grands pâtés -ouverts qui s'éboulaient sur de monstrueux plats d'argent. Le -soleil, passant entre les arbres, envoyait ses derniers rayons -tièdes et jaunissants sur la nappe; l'odeur résineuse des pins -flottait; un daim ou une biche, par moments, bondissait au loin -dans les taillis. Çà et là, autour de la table, les conversations -commençaient. - ---Eh bien, Giano! s'écria Josine, est-ce ainsi que vous vous -faites attendre? Si cela vous arrive encore, je froncerai le -sourcil contre vous, je tonnerai comme un Jupiter femelle! - ---Il n'y a nul retard, Madonna, répondit le sculpteur, en -occupant la seule place vide qui restât, à la gauche de la -princesse. Le soleil marque cinq heures à peine. - ---C'est bon, c'est bon!... Oui, désarmez-moi, repartit la folle -jeune fille. Aujourd'hui, Notre Majesté a l'âme bonne, et veut -bien entendre vos excuses... Nous te croyions déjà enlevé par le -vieil Ourosch, Giano, dit-elle en riant, puisque, enfin, nous -voici tout près de ce fameux village de Sgombro. - ---Combien ceux de Zemenico avaient-ils déjà pris de têtes? demanda -messer del Piffero, un riche bourgeois ragusain. - ---Peuh! je ne sais, laissa tomber Giano, sept ou huit, ou quelque -chose d'approchant... Mais pleins d'honneur comme je les connais, -ils trouveront bien moyen, croyez-moi, d'en prendre encore -quelques-unes. - ---Fi, Gianetto! dit Josine... Vous êtes par trop sanguinaire... - ---Moi, Madonna, s'écria-t-il, un agneau, un vrai pigeon de -douceur!... Toutefois, je l'avoue librement, il ne faut pas qu'on -m'offense. Mais qui pourrait supporter un affront? - ---Bah! dit Floris, à l'occasion, vous en supporteriez... Allons, -allons! vous fileriez doux comme un autre. - ---Je dis, reprit le sculpteur, un moment étonné, que je n'en ai -jamais souffert, Dieu merci! - ---Et moi, je dis, riposta Floris, qu'en cas de besoin, vous en -souffririez. Croyez-moi, le monde a déjà vu des choses plus -extraordinaires. - ---Je n'ai jamais souffert d'injure, affirma Giano, et je suis bien -connu pour ça, d'un bout à l'autre de la Dalmatie. - ---Eh bien, il peut se faire qu'un jour vous en souffriez, voilà -tout! Qui peut savoir, sior Giano, ce que lui réserve le destin? -Chaque soleil produit à la lumière d'innombrables événements, -auxquels personne ne s'attendait. Nous sommes les jouets du -hasard... Voilà pourquoi je dis qu'à l'occasion, vous souffririez -une injure, tout comme un autre. - ---Monseigneur, répliqua le sculpteur, il est vrai que de bien des -gens, je n'endurerais pas ces contradictions. Laissez-moi vous -dire, encore une fois, que personne ne peut se vanter de m'avoir -jamais molesté, et que je n'ai jamais souffert d'injure. Il se -peut que je sois, au contraire, trop irascible de ma nature. Si je -voulais raconter en détail tous les merveilleux accidents que ce -penchant m'a occasionnés, j'étonnerais les nobles dames qui nous -écoutent présentement. Mais, pour ne point paraître me louer, je -laisserai cela de côté. Apprenez seulement, Monseigneur, que ce -vaillant Ourosch s'est mal trouvé de m'avoir voulu faire tort, et, -pourtant, je n'avais que seize ans à cette époque. - -Un profond silence tenait l'assemblée entière comme en suspens. -Tous les yeux, fichés sur le Grand-Duc ou sur Giano, vis-à-vis de -lui, montraient on ne sait quoi d'anxieux, une attente immobile et -contrainte. Floris poursuivit d'un ton ironique: - ---Et que vous est-il arrivé avec ce terrible Ourosch, signor? - ---Je me pris de querelle avec lui, répondit le sculpteur, du temps -qu'il était maître de poste. Ce fol et brutal animal prétendait me -retenir ma selle, sous le prétexte que j'avais fait galoper une -de ses juments de retour, ce qui était faux. Quand je vis qu'il -n'écoutait rien, indigné, frémissant de rage, je me retirai, mais -je ne pus fermer l'œil de la nuit. Je pensai d'abord à brûler la -maison, puis à couper les jarrets aux chevaux que ce veillaque -avait dans son écurie. Un médecin qui m'eût tâté le pouls aurait -trouvé non le pouls d'un homme, mais celui d'un lion ou d'un -dragon. Enfin, voici ce à quoi je m'arrêtai. Je m'esquivai dès -l'aube du jour, et dans une prairie d'Ourosch, je mis le feu à -quatre de ses meules de foin, dont la belle et admirable clarté -me réjouit jusqu'à Sabioneira, où je me fis saigner en arrivant. -Ainsi, même du plus vil coquin, je n'ai jamais souffert la moindre -injure. - ---Allons, c'est fort bien! dit le Grand-Duc... Pour Cirillo, on -sait ce qui lui advint. - ---On sait si j'ai eu tort ou non, repartit Giano. Du jour où il -m'eut offensé d'une manière intolérable, mon seul soulagement fut -de le lorgner, comme on lorgne une maîtresse. Lorsque je m'avisai -enfin que la passion de le voir si souvent m'enlevait le sommeil -et l'appétit, et me faisait prendre un mauvais chemin, il me -fallut bien me résoudre à en sortir. Je l'appelai donc loyalement, -et nous nous battîmes. Je pensais qu'il n'avait reçu que deux ou -trois piqûres de puce, quand on vint me dire qu'il était mort... -Quoi qu'il en soit, tout ce que j'ai fait n'a été que pour -défendre le corps que Dieu m'a prêté. - ---Je crois que pas un avocat ne plaide aussi bien, ricana Floris, -mais vous avouez qu'il est mort. - ---Il est mort honorablement, dit le sculpteur; il a reçu les -sacrements, il s'est réconcilié avec l'Église: et moi, fit-il en -se frappant le sein du bout du doigt, je suis marqué pour toujours -à son cachet, et j'ai passé plus d'une année à Venise, sans que le -vieux Fédor m'envoyât un sou. - ---Il serait bienséant, je crois, répliqua Floris, que Giano dît: -le grand-duc Fédor. - ---On me connaît, reprit le sculpteur. Je n'ai pas autre chose à -répondre. - ---On vous connaît, c'est fort bien! dit le Grand-Duc. Mais l'homme -ne se connaît pas lui-même... - ---Votre Altesse a beau faire, aucun de ceux qui nous écoutent ne -doutera de ma parole. - -La princesse Josine intervint: - ---Au nom du ciel, Giano, finissez. Qu'est-ce que tout cela -signifie? - ---Le signor Gianetto, dit Floris, oublie et ce qu'il est, et ce -que je suis. - ---Je vais vous dire aussi ce que je suis, repartit Giano avec -fierté. Je suis un sculpteur, un artiste. Les hommes tels que moi, -Monseigneur, sont dignes de parler aux papes, aux empereurs, aux -plus puissants rois, et d'en être traités honorablement. J'ai pour -modèles et pour maîtres cet illustre Donatello et cet incomparable -Michel-Ange, les deux plus nobles créatures que l'on ait vues, -depuis les anciens... Vous êtes le fils du Grand-Duc; moi, je suis -le fils de mon art. Et les ducs et les fils de grands-ducs, on les -rencontre par douzaines, à chaque porte, tandis que ceux de ma -taille, on n'en trouverait peut-être pas cinq, à cette heure, dans -le monde entier. - ---Bien, parlez tant qu'il vous plaira, reprit Floris. Je vous -laisse. - ---Etes-vous fou, mon frère? exclama Josine... Allons, allons, -allons, rasseyez-vous... Mais nous oublions pendant ce temps que -le crépuscule descend. Messer, donnez ordre qu'on nous éclaire... - -Le majordome frappa dans ses mains, et aussitôt sept ou huit -laquais, portant des girandoles enflammées, sortirent de derrière -un rocher, et posèrent leurs flambeaux sur la table, tandis que -d'autres allumaient des lampes attachées aux pins çà et là, -et faites en façon de tourelles et de galères argentées. En -même temps, parut dans la clairière, au milieu des rires et du -brouhaha, un petit cortège de masques. C'étaient un More, la -trousse au dos et le cimeterre en écharpe, un Tartare couvert de -mousses et de miroirs, un Homme sauvage, de qui l'habit était -garni de feuilles de chêne en velours vert, enfin un Chinois, -tout brodé de fleurs, naturellement représentées. Ils portaient -un jardin vert plein de roses, et le plaçant devant Josine, en -retirèrent un large bassin de vermeil, où s'entassaient, avec -leurs pampres, force grappes de raisin muscat de Céphalonie. - ---Oh! du muscat! s'écria la princesse. Je n'en avais pas encore vu -cette année... Qui nous fait ce présent? Est-ce toi, Giano? - ---Votre Grâce est libre de le croire, répondit le sculpteur. La -tartane du vieux Panagiotti est mouillée à Zemenico. - ---Merci, merci, mon bon Giano, dit Josine. Il est merveilleusement -beau... Maladroit de Damiano, qui n'en a pas à Sabioneira!... Tu -t'es rappelé, bon Giano, combien j'en désirais, l'autre jour. Il -n'y a que toi qui penses à me faire plaisir. - ---Monseigneur se lève! dit Mamula. - -Il y eut un sourd frémissement, et tous les yeux se tournèrent -vers Floris. L'abbé Lancelot demanda: - ---Votre Altesse se trouve-t-elle mal? - ---Non! repartit le Grand-Duc, d'une voix rauque... Messieurs, de -grâce, demeurez... Ce n'est rien! Une incommodité à laquelle je -suis sujet... Sander, Sander! - ---Quelques tours d'allée vous remettront, dit Josine. - ---Oui, oui! Un éblouissement, pas autre chose... Mes excuses, -messieurs. Bonsoir à tous! - -Floris s'en revint, au clair de lune. La forêt tranquille dormait. -On n'entendait que le galop des chevaux, avec leur souffle -haletant, et parfois, tout au loin, le glapissement d'un renard, -ou le cri lamentable d'un oiseau de nuit. - -Une fois seul dans son appartement, la fièvre du Grand-Duc -tomba.--Que signifie tout ceci? pensa-t-il. C'est ce Giano qui -m'exaspère, avec ses bravades et ses vanteries... Puis, s'arrêtant -tout à coup:--Ah! vais-je me mentir à moi-même? Hypocrite, -allons, ose l'avouer. Dis tout haut ce secret qui te brûle!... -Oui! je suis jaloux de Josine. - -Il poursuivit à demi-voix, et marchant à pas lents, dans la -chambre: - ---Comment cela est-il arrivé? D'elle ou de moi, qui est le -coupable?... Ah! ce n'est pas elle, assurément. Elle ne voulait -pas me tenter... C'est moi qui souille une innocente de mes désirs -criminels... Se peut-il que l'on voie le mal, que l'on sache que -c'est le mal, et cependant qu'on s'y précipite? Si je n'aime plus -Isabelle, n'y a-t-il pas d'autres femmes au monde, et faut-il que -je convoite l'amour de sa sœur!... Oh! quel démon me tente ainsi? -Quel poids me presse et me pousse au crime? Rien que mon cœur, -rien que moi-même... Oui! je ferais presque cela, parce que je ne -dois pas le faire... Toute pensée de mal est un fœtus hideux qui, -une fois conçu, vient forcément à la lumière. - -Il s'arrêta devant un admirable profil de femme, copié à la pierre -noire, par Giano, d'après Léonard de Vinci. C'était celui que le -sculpteur, curieux de ces rapprochements, affirmait ressembler à -Josine. Floris avait désiré de le voir, avant qu'on le portât chez -la princesse. - ---Oui, c'est bien elle, murmura-t-il... Le sourire surtout, et les -yeux... Il avait déjà copié de même une tête, d'après Ghirlandajo, -je crois, qu'on aurait prise pour Isabelle... Chose étrange -qu'il ne se trouve peut-être pas un visage humain qui n'ait déjà -paru sur la terre!... Ainsi, sans doute, ce que j'éprouve en ce -moment, et crois être le seul à éprouver, le seul à avoir éprouvé, -des milliers d'hommes l'ont senti et en ont souffert comme j'en -souffre... - - - -Le lendemain, Floris, qui s'était réveillé tard, descendit -dans les jardins, vers trois heures. Tout y était silencieux -et solitaire, à cet ardent soleil d'après-midi. Il pénétra, -pour se mettre à couvert, sous la massive treille florentine de -marbre et de charpenterie. Elle faisait un long berceau voûté, -où d'énormes grappes pendaient, et que coupaient, de distance en -distance, des espèces de pavillons décorés d'obélisques de cuivre -ou de vases de porphyre vert. Comme il traversait l'un de ces -portiques, le Grand-Duc entendit un bruit de pas derrière lui; -et, se retournant, il vit Barberine, la camériste de Josine. Elle -marchait rapidement et tenait dans sa main une petite boîte de -cuir fauve... Puis, quand elle eut rejoint Floris, tout essoufflée: - ---Ah! dit-elle, Sa Grâce aurait tant désiré, ce matin, voir Votre -Altesse, pour lui demander combien de nuits on doit coucher à -Stagno, et quel sera l'ordre des fêtes! - ---Oui, dit le Grand-Duc amèrement, les fêtes que donne mon frère -bâtard... Qu'est-ce que ce coffret? reprit-il. Où portez-vous -cela, Rina? - ---Chez messer Giano, dit la suivante, avec un billet de Sa Grâce. - ---Chez Giano!... Comment, comment, comment!... Est-ce que cet -homme écrit à la princesse? - ---Messer Giano... Non, Monseigneur. - ---Je ne comprends pas la conduite de votre maîtresse, Rina... -Écrire à ce bâtard insolent!... Que peut contenir ce coffret? - ---Je ne sais, Monseigneur... Ah! Sa Grâce voulait aussi vous -prévenir que les chiens du seigneur comte Angiulliero sont arrivés. - ---Au fait, elle lui donne peut-être des instructions pour quelque -mascarade, ou bien c'est un de ses bijoux qu'elle lui envoie à -réparer... Pourquoi écrit-elle à ce fou? N'aurait-elle pas pu te -charger de lui dire de vive voix?... Donne-moi ce coffret, Rina. - ---Monseigneur... - ---Que crains-tu? Donne-moi ce coffret, te dis-je! - -Il le prit, et d'un doigt frémissant toucha le ressort qui fermait -la boîte. Elle s'ouvrit. Sur le capitonnage vert clair, étincelait -une bague ancienne, de deux serpents d'or émaillé. Un billet, mais -à cachet volant, y était joint. Floris le lut d'un regard: - -«_Hier au soir,_ mio caro, _quelque chose vous est tombé dans l'œil, -et la marquise Angelelli, désolée de voir pleurer cet œil, la bonne -âme! a voulu vous prêter son anneau, disant le remède souverain. Comme -je ne saurais souffrir qu'une autre que moi soigne et guérisse mon -bouffon, je vous envoie cette bague-ci. C'est un anneau de fiançailles -vénitien et du seizième siècle. Portez-le pour l'amour de moi._» - ---Lui envoyer un anneau! dit le Grand-Duc, en refermant lentement -le coffret... Hum! hum!... Anneau de fiançailles... Bien, Rina! -C'est une belle bague... Tu peux la lui porter, mon enfant. - ---Votre Altesse paraît fâchée, reprit Barberine. - ---Moi, fâché... Pourquoi? Allons donc! Porte-lui ceci, -dépêche-toi!... Il doit l'attendre impatiemment... Anneau de -fiançailles... ha, ha! Cela dit tout à qui sait comprendre... -Dépêche-toi, va-t'en... Anneau de fiançailles! Il faut assurément -que sa sœur soit informée de l'aventure. Oui, par le ciel! je -vais la lui apprendre... Ha, ha!... Anneau de fiançailles!... -Nous verrons ce qu'en dira Isabelle, quelles excuses elle pourra -trouver... - -Mais au palais, Gina lui répondit que Sa Grâce n'était pas -encore revenue du couvent de Sant'Orsola, où elle avait passé la -matinée avec la princesse Tatiana; et, d'un air étonné, elle le -considérait. - ---A Sant'Orsola, dit le Grand-Duc... Mon cheval, vite, mon cheval! - -En effet, la veille, au matin, comme Isabelle s'habillait, elle -avait reçu une lettre apportée par un messager du couvent. La vue -de ce billet l'étonna, dans l'incertitude d'où il venait, et plus -encore la signature qui était de Saloména, sous le nom de Sœur -Marie des Anges. La jeune fille s'accusait et demandait pardon à -la Grande-Duchesse du scandale qu'elle avait causé: mais, ramenée -à Dieu par ses remords et les exhortations de Mgr Colloredo, -elle espérait, dès le lendemain, de renaître à une vie nouvelle, -recevant des mains de la Sainte Église le voile des vierges du -Seigneur. Elle osait donc demander, quoique indigne, la faveur et -le secours des prières de Mme la Grande-Duchesse, et la conjurait -à genoux, avec larmes, de lui pardonner. - ---Hélas! pauvre enfant! dit Isabelle; je ne me suis jamais crue -offensée. - -Une heure après, arriva dans son coche la supérieure de -Sant'Orsola. Introduite aussitôt chez Mme la Grande-Duchesse, Mère -Incarnation la pria qu'elle voulût bien, le lendemain, assister à -cette vêture. Par là tomberaient tous les bruits que l'on avait -semés sur le couvent; la calomnie serait confondue; rien n'était -de si grande importance: bref, un tel flux de raisonnements, -qu'Isabelle promit tout ce que voulut la bavarde Napolitaine. - -La cérémonie fut touchante, et Mgr Colloredo, qui se piquait -fort d'éloquence, tira des larmes, en développant ces paroles -de l'Épître aux Romains: _Induimini Dominum Jesum Christum... -Revêtez-vous de Notre-Seigneur Jésus-Christ._ Il partit aussitôt -après pour Raguse, où une assemblée de son clergé le réclamait, -l'après-midi même. Les princesses demeurèrent au repas, qui fut -long, délicat, fastueux et magnifiquement servi dans le grand -réfectoire du couvent; et vers trois heures seulement, Isabelle et -Tatiana, escortées de toutes les religieuses, dirent adieu à la -révérende Mère, et, remontant dans leur carrosse, reprirent, par -la plage de mer, la route de Sabioneira. - ---Qui m'eût dit, fit soudain l'aveugle, après quelques instants de -silence, qui m'eût dit que jamais je t'appellerais abandonnée! - ---Oh non! Floris m'aime toujours, s'écria Isabelle. - ---Pourquoi alors, répliqua Tatiana, le voit-on si peu avec toi? -Pourquoi te salue-t-il à peine, d'un bonjour distrait? Pourquoi -a-t-il pris, pour donner des fêtes, le temps où tu n'y peux -assister? Est-ce là ce qu'il se doit à lui-même et ce qu'il doit -à Isabelle? Ces folies, ces frivolités sont-elles dignes d'un -Grand-Duc?... Au reste, poursuivit l'aveugle, ce n'est pas lui -seulement que j'accuse. Le mal provient aussi, chère sœur, de ce -caprice de notre père qui le retient en Dalmatie, et de l'oisiveté -forcée où vit mon frère, à Sabioneira. - ---Tu ne le connais pas, dit Isabelle. C'est le cœur le plus fier, -le plus noble... - ---Je le connais, reprit Tatiana. Je pèse ses moindres paroles, -et jusqu'à ses silences même. Il a en lui un appétit d'action -qui dévorerait des mondes. Comme dit Gœthe de son Faust, il veut -du ciel les plus belles étoiles et de la terre chaque sublime -volupté... Mais il est inconstant et léger; je redoute de tels -caractères... Comme il a supporté aisément la perte de la -Grande-Duchesse! Elle eût donné pour ce fils retrouvé sa vie et -son bonheur éternel. De lui, elle n'a obtenu que quelques larmes. - ---Floris connaissait peu sa mère, repartit Isabelle. Il l'a -noblement regrettée, sans faire montre de sa douleur... Que de -fois je t'ai entendue dire, chère sœur, qu'il y avait quelque -lâcheté à verser des larmes devant les autres!... Et toi-même, tu -n'as pas pleuré. - ---Oui, c'est vrai, répondit l'aveugle. Il est indigne d'une âme -fière de se fondre en gémissements. J'ai donc caché et dévoré mes -pleurs, mais mon cœur reste toujours percé du souvenir sanglant -de cette mort... Il me réveille chaque nuit, et, le jour, se mêle -sans cesse à mes pensées. - -Alors, elles ne parlèrent plus. La brise marine soufflait, les -pins bruissaient faiblement, tandis que le carrosse magnifique, -au trot de ses quatre chevaux, longeait le golfe uni comme un -lac. Mais près du tombeau de Simonetta, la Grande-Duchesse tira -son cordon, se fit descendre avec Tatiana, séduites toutes deux -par le beau temps, la douceur charmante de l'air: puis, envoyant -le carrosse en avant, elles commencèrent de marcher dans l'épais -gazon semé de colchiques. Des corneilles, des goélands, des oies -marines se jouaient sur les eaux, en battant des ailes. Le ciel, -tout tacheté d'argent, resplendissait comme un immense satin bleu. - -Soudain, Tatiana tressaillit: - ---Est-ce que je n'entends pas, murmura-t-elle, le galop du cheval -de Floris?... A nous autres, malheureux aveugles, l'air sonore -envoie cent messages qui nous préviennent, à défaut de nos yeux. - ---Oui, c'est lui! s'écria Isabelle... Oh! qu'a donc -Monseigneur?... Son aspect m'effraye! - -Le Grand-Duc, d'un galop furieux, accourait le long de la plage. -A vingt pas des princesses, il s'arrêta net, sauta par terre, et -blême, les yeux étincelants, Floris s'avança vers Isabelle, qui -l'attendait au pied du sépulcre. - ---Je voudrais savoir, dit-il d'une voix sourde, jusqu'à quand ceci -va durer... Qui est le maître ici, de moi ou de votre sœur? - ---Ma sœur, fit Isabelle... Josine! - ---Oui, Josine!... Si dans trois jours elle n'est pas partie pour -le couvent... Je ne veux plus la voir ni lui parler! - ---Qu'a-t-elle fait, Monseigneur, qui vous déplaise? dit -Isabelle... Vous à qui elle a toujours marqué tant de tendresse, -vous qui étiez son guide en tout, et qu'elle consultait même sur -ses joyaux et sa parure, comment se peut-il que, soudain, elle -vous ait si grandement offensé? - ---Comment cela se peut? exclama-t-il. Ah! ah! Faut-il donc -supporter qu'elle coquette avec tout venant, coure les champs du -matin au soir, rie insolemment aux uns et aux autres?... Elle se -plaît à me braver! - ---Cher frère, dit Tatiana... - ---Elle fait la cour à Giano, elle lui fait la cour, sur ma vie!... -A ce bouffon, à ce gâcheur de terre!... Et lui, comme dans son -miroir, lui lance, à la dérobée, des sourires d'intelligence. On -les voit chuchoter, se serrer les doigts; ils se fourrent dans -les coins noirs; elle lui parle à l'oreille, et ils ricanent... -Ah! c'est une honte, vous dis-je, et je ne le souffrirai pas plus -longtemps! - ---Cher Floris, répondit Isabelle, leur familiarité est trop -hardie, sans doute; mais qu'elle soit tout à fait innocente, c'est -ce que j'ose bien jurer. - ---Innocente! - ---Oui, Monseigneur. - ---C'est faux, c'est faux, je vous dis que c'est faux, -Isabelle. Croyez-vous que je n'aie plus de cervelle, plus -d'yeux pour discerner une amitié permise d'avec l'impudence et -l'effronterie?... Si vous m'aviez laissé finir... Elle vient de -lui envoyer une bague, une bague que j'ai surprise... Un anneau de -fiançailles! Ha, ha, ha!... Comprenez-vous ce que cela veut dire? - ---Une bague! fit la Grande-Duchesse. - ---Oui, oui, oui, oui! Faut-il vous le répéter encore?... Une bague -avec un billet, où elle le flatte et le caresse, et le loue, et se -jette à sa tête!... C'est une chose honteuse, je vous dis. Une -honte, une honte, une honte! - ---Vous vous noircissez trop sa faute, repartit Isabelle. -Croyez-moi, cher seigneur, Josine est légère, non perverse. Son -esprit est capricieux, mais son cœur n'est pas corrompu. - ---Ah! persuadez-vous cela, s'écria Floris, et faites des phrases -dessus!... Vous raisonnez de cette affaire selon les lieux communs -de vos livres; et moi, moi, je la vois, je la sens--il saisit le -bras d'Isabelle--comme vous sentez mon étreinte, comme vous voyez -la main qui vous touche... Mais je vais chasser ce Giano, continua -le Grand-Duc, dans sa fureur; je le jetterai dehors, ainsi qu'un -laquais... Qu'il retourne à Venise pétrir la cire! Qu'il aille au -diable! Qu'il disparaisse! - ---Vous ne ferez pas cela! répliqua Tatiana. Un tel éclat -rejaillirait sur notre sœur... Elle en serait flétrie, déshonorée. - ---Bah! bah! pas même désolée... Elle se consolerait vite. Est-ce -qu'elle ne coquette pas avec Archibald, avec Zeroli, avec le -diable, s'il était là?... C'est une nature perverse. Ne l'excusez -pas! - ---Que de fois vous l'avez excusée jadis! répondit l'aveugle. Vous -la vantiez sans cesse, alors. Vous rapportiez ses bons mots, ses -saillies... - ---Elle a changé! cria le Grand-Duc. Puis-je être encore ce que -j'étais, alors qu'elle est toute différente? - ---Mais ne tournez-vous pas à mal, dit l'aveugle, des actions -innocentes, en somme? Est-ce donc une chose si étrange qu'elle -ait offert un petit présent à un familier du palais? Cette -liberté de Josine avec Gianettino, qui vous irrite, provient de -l'étroite habitude dans laquelle ils vivent, depuis l'enfance... -Je m'étonne, mon frère, de votre colère... Qu'y a-t-il là qui ait -pu vous émouvoir à ce point? - ---C'est par la suite de ses actions qu'il faut la juger, repartit -Floris. Vous ne l'avez pas vue, Tatiana... Oh! ses yeux, ses -gestes, ses sourires, ont un langage... Chaque regard, chaque -mouvement décèle sa coquetterie... - -A ce moment, un bruit violent et sourd, pareil à un coup de canon -lointain, roula dans les profondeurs de la forêt. C'était la -première des salves par lesquelles messer Pistolese annonçait que -les gens de la chasse venaient d'arriver à Stagno. - ---Bella!... Eh bien, Bella! dit l'aveugle, qu'avez-vous donc?... -Vous ne vous soutenez plus! - ---Non, non... Ce n'est rien... une faiblesse. - ---Elle se trouve mal, mon frère... Là, sur ce roc... Eh bien, -Bella?... Eh bien, sœur? - ---Comment est-elle? dit Floris. - -Tatiana, se relevant, siffla dans un petit sifflet de vermeil. - ---Elle revient à elle, murmura l'aveugle... N'ayez aucune crainte, -mon frère. Elle s'est quelque peu fatiguée... Bien! voici le -carrosse avancé... Nous allons rentrer au plus vite. - -Le Grand-Duc resta seul sur la plage. On entendait gronder au -loin, de moment en moment, les détonations de la fête. - ---Silence, bruit stupide! exclama-t-il. Silence, tapage grossier! -Il faut du vacarme à tous ces gens, comme à des écoliers lâchés... -Ah! j'aurais dû faire ce que je disais, suspendre les préparatifs, -commander que l'on enlevât les pavillons... Quelle heure est-il? -Le soleil décline... Ils ne m'ont pas même attendu... Cet insolent -Gianettino!... Mais je m'en vais les troubler, par le ciel! Je -tomberai au milieu de leur joie. - -Son cheval paissait à l'écart; le Grand-Duc se mit en selle et -partit. Il traversa, toujours au galop, la gorge des Rochers de -bitume, et atteignit bientôt le marais de Vogoritza. Un lourd -brouillard, presque continuel en ce lieu, couvrait les eaux -immobiles et noires. - ---Holà! cria Floris... Batelier! - ---Voilà! voilà! répondit une voix, du milieu de l'étang. J'arrive! - -Une grosse barque parut. On y apercevait confusément plusieurs -figures, à travers la brume; et, lorsque le bac toucha la rive, -Floris, non sans étonnement, en vit sortir des femmes et des -enfants, portant des cages, des chaudrons, des hardes, des -ustensiles de ménage, comme des gens forcés de s'enfuir en toute -hâte. - ---Qu'y a-t-il? fit brusquement le Grand-Duc. Qui êtes-vous? où -allez-vous? - ---Ces chiens de Sgombro ont rompu la trêve, répondit une des -femmes. Ourosch s'est remis à leur tête. Ils ont fondu ce matin -sur Potok; ils ont coupé les oliviers, détruit les barques... Le -frère de ma mère habite Zemenico; nous allons lui demander asile. - ---Ah! l'on va donc se battre! s'écria Floris... Bien, Ourosch! -saccage, massacre! Sois implacable! pas de pitié!... Égorge les -vieillards! tue les femmes! écrase les enfants à la mamelle!... A -quoi sert-il qu'il y ait des coquins au monde? - -Et les Morlaques stupéfaites virent le Grand-Duc sauter dans la -barque où son cheval se trouvait déjà, et qui s'éloigna du rivage. - - - - -LIVRE QUATRIÈME - - ---Monseigneur n'est pas arrivé? demanda Josine... Où est Sander? - ---Ici, aux ordres de Votre Grâce. - ---Lorsque votre maître viendra, prévenez-moi; je ne veux pas le -voir... Fi! fi! manquer ainsi à sa parole! - -Elle se dressa brusquement, et, comme à un signal attendu, -il se fit aussitôt un joyeux désordre des convives qui se -levaient, quittant la table, tandis que les valets approchaient, -pour desservir, une sorte de grand buffet marqueté d'étain et -de cuivre, et posé sur quatre roues. Des bouquets de roses -effeuillées, des blocs de glace qui fondaient, des monceaux de -fruits s'écroulant des jattes et des orfèvreries, chargeaient la -nappe éblouissante. Au-dessus, entre de hauts lauriers, se tenait, -suspendu par des cordes de soie, un voile de pourpre à franges -d'or. - ---Honni soit le buveur qui déserte! s'écria messer Zeroli, se -soulevant, le verre à la main, au milieu du peu de convives qui -étaient demeurés attablés. Soyons, comme dit la chanson, - - Les derniers au joyeux festin, - Et les premiers dans la plaine, - Au matin. - ---Je passerais la nuit à boire! repartit Archibald avec véhémence. -Le jour de fête de la princesse est bien fêté... Une coupe de -champagne, maraud! - ---_C'est d'un bol de champagne, un jour_, fredonna le petit -conseiller, _que naquit le dieu de Cythère_... Le jour de fête de -la princesse... Ah çà! vous êtes gris, Archibald! - ---Moi gris!... moi gris! répliqua le long jeune homme... Allons, -j'ai été en goguettes plus d'une fois déjà, sur mon honneur!... Je -connais le carillon des verres... - -Mais ses paroles se perdirent dans le tumulte croissant. Les -serviteurs couraient, s'interpellaient; de grands chiens blancs -tachetés d'orange bondissaient; et sur la plage de la mer, que -dominait le bois de lauriers où le banquet avait été dressé, des -Morlachs déchargeaient de deux tartanes à l'ancre, des thons -énormes, des bécasses, un sanglier, avec des couffes de raisins et -de grenades, tout ce qu'avaient pu fournir à ser Pistolese de plus -monstrueux et de plus exquis Bila-Glavor et Palenica, les deux -petites îles voisines. Cependant, l'orbe du soleil disparaissait -derrière les flots. Toute la mer, comme incendiée, roulait de -molles flammes jaunes; et dans la lumière éclatante, les trois -colonnes gigantesques, orgueilleux débris d'un temple romain, -qui signalent aux pêcheurs du large le promontoire de Stagno, se -dressaient, plus vermeilles que l'or, parmi les ruines et les -broussailles, à l'extrémité de la terrasse. C'était là que se -tenait Josine, tout debout sur les marches brisées, au milieu d'un -groupe de jeunes gens et de femmes vêtues de blanc. - ---... Et s'il est gai, reprit Josine, s'adressant à Sander qui -l'avait suivie, s'il est gai, dites-lui que je pleure: s'il est -triste, que je saute de joie... Comme ce Zeroli croasse! Il n'y a -pas de mouette blessée qui piaille aussi intolérablement... - -Le jeune comte Angiulliero dit en riant: - ---Il est vrai que sir Archibald et lui sont, aujourd'hui, d'un -entrain surprenant. - ---Bah! c'est par dépit, fit la princesse. Ils restent les -derniers attablés, et braillent comme des fondeurs de cloches, -parce qu'ils boudent contre moi... Puis, dans un quart d'heure, -ils m'aborderont, et le petit messer Zeroli me nommera la reine -des Grâces. Il faudra danser avec eux, leur sourire, écouter leurs -bons mots, les avoir de chaque côté, ainsi que deux pendants -d'oreilles... Oh! être ainsi hantée par ces niais, tyrannisée, -martyrisée!... Ils me gâtent toutes mes joies, comme des -chaussures trop justes, comme une tache sur une robe, comme un air -banal qui vous poursuit, comme la vue d'une tête de mort! - -Par une colère mutine, elle lança au loin sur la plage le bouquet -de roses qu'elle mordillait, tandis que le sculpteur s'écriait: - ---Abandonnez-les-moi, Madonna! Il y a longtemps que quelques-uns -de ces nobles seigneurs et moi-même, nous complotons de prendre à -leurs dépens un joyeux divertissement. - ---Que voulez-vous faire? demanda-t-elle. - ---Nous en laisserons la surprise à Votre Grâce, repartit Giano; -mais si je ne les contrains pas, ce soir, de quitter Stagno en -toute hâte, si je ne vous les rends pas, tous deux, pour le reste -de leur séjour, plus muets que des urnes funéraires, croyez-moi -incapable, Madonna, de sculpter un sifflet d'un sou! - ---Par le ciel! dit Josine en riant, si tu fais cela, Giano, tu -obtiendras de moi toutes choses... Allons, mesdames, il est grand -temps, maintenant, de nous aller habiller pour la fête. - ---Vite! vite! s'écria le sculpteur. Ser Zeroli se lève -justement... Laissez-moi, signori, disparaissez! - -Toutes les dames, à pas pressés, remontèrent le roide sentier qui -conduisait aux pavillons, tandis que les hommes, furtivement, se -cachaient derrière les ruines et les pans de murailles écroulées. -En un moment, Giano demeura seul, au pied des hautes colonnes. -Les derniers feux du couchant s'éteignaient; quelques valets, à -l'entrée du bois, retiraient de la source où ils rafraîchissaient, -des flacons et des cruches d'étain; et, sans souci de rien au -monde, le petit conseiller de cour s'avançait sur la longue -terrasse, en abattant avec sa houssine, de droite et de gauche, -les mauves roses et les chardons qui lui venaient presque à -l'épaule. - ---Ah! Dieu vous garde! chuchota Giano, qui marcha droit à sa -rencontre. Le ciel même vous adresse ici... Allons, il faut -absolument que cette querelle n'aille pas plus loin! - ---Quoi?... Une querelle?... Qu'y a-t-il? - ---Allez-vous donc dissimuler, reprit Giano, vis-à-vis d'un -serviteur tel que moi?... Cher gentilhomme, daignez m'en croire. -Ne rendez pas inévitable ce duel entre sir Archibald et vous. - ---Moi!... Un duel! exclama ser Zeroli. - ---Allons! puisque je vous répète que l'affaire tout entière -est connue... Je n'ai jamais vu d'homme si furieux... Que lui -avez-vous donc fait, messer? - ---A sir Archibald?... Moi!... Rien, rien, rien! répondit Zeroli -stupéfait... A moins qu'il ne se soit offensé de ce que, par -badinage, je lui ai dit qu'il était gris. - ---C'est bien cela! repartit le sculpteur. Voilà longtemps déjà -qu'il vous jalouse, pour la faveur marquée avec laquelle vous -accueille la jeune princesse. Les louanges qu'il entend donner, -de tous côtés, à votre immense valeur, à votre merveilleuse -audace, l'auront aussi piqué jusqu'au vif... Moi, gris! moi, gris! -répétait-il, tandis que tous, autour de lui, nous l'adjurions de -se calmer, comme l'on prie la croix du Rédempteur... Eh bien! je -dis que ser Zeroli est un sacre, un butor, un âne fieffé! - -Le petit homme interrompit: - ---Bien, bien!... Tout ce qu'il lui plaira! On me connaît, on -me connaît, Dieu merci! Mais je ne voudrais pas avoir l'air -d'abuser, et cela en présence des dames, de ma grande habileté aux -armes. Aussi, ser Giano, me confiant en votre amicale prudence, je -remets l'affaire entre vos mains. - ---Moi votre témoin! s'écria Giano... Voilà bien ce que je -redoutais. C'est cette vaillance enragée qui vous jette dans -tous les périls... Voyez! rien qu'à ce mot de duel, vos yeux -étincellent, et vous ne vous possédez plus. De son côté, le comte -Archibald jure, avec d'horribles serments, qu'il veut absolument -échanger une douzaine de balles avec vous, et vous trouer les -boyaux mieux qu'une flûte, en sorte qu'inflexibles comme je vous -connais, il faudra qu'une de vos deux âmes bouillantes s'envole ce -soir! - ---Mais comprenez-moi, comprenez-moi, ser Giano. Je consens à -faire ma paix avec le comte Archibald. Je suis bien loin de lui -en vouloir... Qu'il laisse tomber cette affaire!... Expliquez-lui -qu'il n'y avait pas d'offense, aucune offense, aucune offense, en -vérité! - -Le sculpteur secoua la tête: - ---Vous en parlez fort à votre aise, signor. Sachez donc que l'Ange -de paix lui-même ne parviendrait pas à se faire médiateur entre -vous et sir Archibald... Sous une mine quelque peu simple, le -comte cache une fougue indomptable, un vrai courage de lion. C'est -bien vraiment, signor, le plus adroit, le plus valeureux, le plus -implacable adversaire que vous pouviez rencontrer en Dalmatie! - ---Diantre! diantre!... Mais que faire, alors? - ---Si vous voulez m'en croire, dit Giano, vous vous éloignerez pour -ce soir. Il y a là d'honnêtes pêcheurs qui retournent à Palenica. -Montez sur leur tartane, où ils vous accueilleront, en grand -respect et révérence. Une nuit est bien vite passée, et demain, -quand vous reparaîtrez, nous aurons fait honte à sir Archibald de -son féroce emportement, et il vous frappera dans la main. - ---Eh bien, soit! reprit le petit homme. Ser Giano, je cède à vos -prières... C'est dit! Conduisez-moi seulement. - -Tous deux prirent le roide escalier qui descendait à la plage, et -s'éloignèrent dans le crépuscule, tandis que de derrière les blocs -écroulés, les pans de murs, les colonnes, reparaissaient, un à un, -comme des ombres, les invisibles spectateurs de cette scène. On -entendit des risées étouffées, des murmures, des chuchotements. -Les brumes du soir s'épaississaient. Sur la mer déserte et -obscure, une lumière immobile brillait, dans les profondeurs de -l'horizon. A ce moment, Giano reparut seul, au haut des marches. -Un rire général s'éleva. - ---Paix, morbleu! st! st! fit le sculpteur. A vos places! à vos -places! à vos places!... Ne voyez-vous donc pas là-bas sir -Archibald, que nous envoie le dieu même de la Farce? - -La longue silhouette du comte apparaissait au bout de la terrasse. -Guêtré de cuir blanc, et vêtu de chasse, avec une casquette de -velours noir, il menait à la laisse deux chiennes courantes; et un -valet le suivait, portant une torche. - ---Sir Archibald! appela Giano. - ---Ah! te voilà, te voilà, coquin!... Où donc vous êtes-vous tous -fourrés? - ---Chut! chut! dit le sculpteur, le doigt sur les lèvres... Au nom -de Dieu, ne parlez pas si haut, sir Archibald! - ---Bah! pourquoi, pourquoi, pourquoi?... Vas-tu penser aussi que je -suis ivre? - ---Frère, quand je te vois ainsi confiant, reprit Giano, tu me -tortures plus cruellement que si mes entrailles étaient à frire -dans une poêle. Pour Dieu!... Si tu tiens à l'existence, songe à -te mettre sur tes gardes! - ---Mais pourquoi, mais pourquoi? repartit sir Archibald... Ce n'est -pas, j'espère, offenser le comte Piero Angiulliero, ni aucun -homme, que de prétendre que l'eau de mer est un bon laxatif pour -les chiens. Eh bien! voici _Lady_ et _Braque_ qui sont arrivées -aujourd'hui. Je les conduis, le soir, sur le rivage, pour leur -donner un lavement salé... Qui peut trouver à redire à ça? - ---Que parles-tu du comte Angiulliero, frère? s'écria le sculpteur. -Ton ennemi est messer Zeroli, qui jure qu'il aura ta vie, ou que -tu prendras la sienne... Un démenti! un démenti! hurle-t-il, -tout suant et fumant de colère, comme les bains de Porrete... Me -jeter un démenti à la face, quand j'affirme simplement qu'il est -gris!... J'ai essayé de t'excuser. Alors, de rage, il a poussé un -si grand cri qu'on aurait pu l'entendre à quatre milles, et, tout -tremblant, je me suis mis à ta recherche, pour savoir ce que tu -comptes faire, et quelles sont tes volontés. - ---Mes volontés! exclama Archibald. Voilà une jolie -plaisanterie!... Je ne me crois pas si près de ma fin, Dieu merci! -J'espère voir encore autant de jours qu'aucun homme en ce monde! - ---Sans doute, sans doute, répondit Giano. Mais tout cela n'empêche -pas qu'il n'ait donné, devant moi, à ses témoins, les instructions -les plus inexorables, les plus sanglantes, les plus fatales... -C'est la manière pleine de grâce dont t'accueille la jeune -princesse, qui lui met cette frénésie au cœur... Ainsi, frère, -prépare-toi! Tu vas avoir affaire, sache-le bien, au démon, au -dieu Mars de l'escrime. On dit que, pendant un de ses séjours -à Cettigne, le prince régnant du Montenegro lui a appris la -_scoconferrada_, tu sais, la fameuse estocade des montagnes. - -Sir Archibald, comme d'effroi, laissa tomber de l'œil son monocle: - ---Je ne veux rien avoir à démêler avec lui! C'est un homme brutal -et dangereux... Pourquoi l'a-t-on reçu? Pourquoi l'a-t-on reçu? - ---Il faut prendre un parti! dit le sculpteur. Voilà, là-bas, -d'honnêtes pêcheurs qui s'en retournent à Bila-Glavor. Monte sur -leur tartane, où ils t'accueilleront avec le respect que l'on doit -à ton Asinissime Seigneurie... Une nuit est bien vite passée, et -demain, quand tu reparaîtras, nous aurons fait honte à ser Zeroli -de son féroce emportement, et il te frappera dans la main. - ---J'aimerais mieux, dit Archibald, partir immédiatement pour -Raguse. - ---Eh! le peux-tu, le peux-tu, ma bonne tête de citrouille? -Avons-nous, ici, le tapis enchanté?... Frère, fais ce que je -te dis... Il a déjà tué trois hommes!... Suis-moi, suis-moi, -suis-moi! ne tardons pas!... Ses menaces sont si terribles que -plusieurs d'entre nous, rien qu'à les entendre, ont été assaillis -de coliques, qu'ils ont dû satisfaire à deux pas de là... Allons! -viens, je te dis... Suis-moi! - -Des cris de joie saluèrent Giano, quand il reparut sur la -terrasse. Déjà, cette folle jeunesse préparait tout pour un -triomphe bouffon: les uns coupant une jonchée de lauriers, -d'autres portant des genévriers en flammes, d'autres encore -allumant dans les feuillages de grandes étoiles de cristal, -diversement coloriées. En un moment, tout fut prêt. Dix bras -robustes enlevèrent le sculpteur, et le tumultueux cortège, -gravissant le sentier qui mène au haut de la falaise, déboucha sur -l'esplanade, au milieu des clameurs, des chansons, des battements -de mains, des rauques accents des cornes à bœufs. Toutes les -dames, à ce tapage, accoururent sur le perron des pavillons; et -dans la tremblante vapeur d'une flamme de Bengale violette, qu'un -des laquais avait allumée, on les voyait rire et s'étonner. - ---Monseigneur arrive, dit Sander, qui parut derrière Josine. - ---Qui donc? - ---Mgr Floris. Il descend de cheval à l'instant. - ---Je ne veux pas le voir, je vous l'ai dit... Fi! fi! se faire -attendre de la sorte! - -Alors, comme cette cohue se dirigeait vers elle, à grand bruit, -la princesse commença de descendre les marches de bois de son -pavillon. Un chapeau de fleurs de souci, tout mêlé d'orfèvreries -d'or, couronnait ses cheveux, capricieusement enroulés; son -cou svelte se dégageait d'un épais collier de boutons de roses -entrelacés; et son costume entier, par une invention étrange -et charmante qu'autorisait la liberté de ces galas, semblait -reproduire le mois d'avril. Cent sortes de feuillages et de -fleurs, bluets, primevères, crocus, violiers, renoncules, oreilles -d'ours, brochés de soie ou d'argent mat, couraient sur le satin -vert-prasin de cet habit flottant et magnifique; un carcan de -plaques d'émail, où des grenades étaient figurées, ceignait la -taille de la princesse; et des cordelettes de soie, des bouclettes -d'argent et d'émail serraient ses manches, tout contre ses mains. -Ainsi, fière, souriante, et fleurie comme le printemps, elle -s'avançait d'un pas de déesse, au milieu du murmure d'admiration -des dames rassemblées devant le pavillon. - -A ce moment, Floris se montra sur l'esplanade, et, parmi ceux qui -entouraient le sculpteur et la princesse, plusieurs, de loin, -remarquèrent son extraordinaire pâleur. Il marchait sous les -cyprès, lentement, en compagnie du baron Mamula; et poursuivant le -propos commencé: - ---Mon père a demandé Giano! Il a fait chercher un notaire à -Raguse!... - ---Ce sont les bruits qui courent, Monseigneur... On ajoute que le -grand-duc Fédor veut reconnaître messer Giano et lui léguer une -partie de ses biens, sous condition qu'il épousera la princesse -Josine... Vous voyez si ces bavardages de valets, que je ne -rapporte à Votre Altesse que d'après son commandement, méritent -que l'on y prenne garde! - ---Non, non, Mamula, c'est la vérité! s'écria Floris. Oh! que -j'étais bien inspiré dans ma défiance et dans mes soupçons! Il y -a longtemps que je les épie... Et maintenant, jusqu'aux laquais, -jusqu'aux rinceurs de verres des cuisines savent la chose et font -des quolibets, et espèrent des livrées neuves pour les noces de ce -bon ser Giano... Que Tatiana n'est-elle ici! Niais que j'étais, -tout à l'heure, de lui répondre si doucement!... Tout était -vrai... oh! j'avais deviné! C'est une vengeance de mon père. Ce -vieux Tibère a machiné toute l'intrigue... La bague envoyée par -Josine signifiait bien ce que je pensais... Ha, ha, ha! elle et -lui triomphent... Tenez, entendez-vous comme ils rient? Et moi, -quand je parais, tous s'écartent; on me fuit, on me laisse seul. -Je reste la pauvre dupe, la vache d'osier qui couvrait la chasse, -le plastron de leurs railleries... Quand cette reconnaissance -doit-elle avoir lieu, Mamula? - ---Je ne sais, Monseigneur, je ne sais... Il n'y a pas dans tout -cela une syllabe de vérité. Fi donc! Ce sont des contes de -chambrières, des ballades de guzlares aveugles! - ---Bien, dit Floris. Au reste, il n'importe! - -Et marchant droit à Giano, tandis que les assistants, devant lui, -s'écartaient avec étonnement: - ---Donnez-moi cet anneau, fit-il, oui, cet anneau qui est à votre -doigt... Quoique j'aie permis tout à l'heure qu'il vous fût remis, -je comptais bien vous le redemander. - ---Est-ce un badinage? dit la princesse. Que signifie ceci, mon -frère? - ---Donnez-moi cet anneau! reprit-il. C'est bien, merci... Et -vous, Josine, rentrez dans votre pavillon. Vous êtes un peu trop -prodigue de votre présence, ma sœur... Allez, allez! je ne veux -point parler. - ---Monseigneur, dit Giano... - ---Emmenez-la, emmenez-la! s'écria Floris... Pour vous, messer, -quand l'envie vous prendra d'échanger encore des bagues, que ce -soit avec des mendiantes ou des filles de zingari!... C'est tout -ce que peut rechercher un bâtard! - -Quelques cris de femmes partirent; puis, au milieu du morne -silence, on entendit soudainement les sanglots suffoqués de -Josine. Les larmes étouffaient la princesse; ses yeux se -fermèrent, elle défaillait; et les dames, tout autour d'elle, -l'entraînèrent précipitamment. Floris, livide, promenait, çà et -là sur les assistants, un œil étincelant de fureur. Il reprit en -étendant la main: - ---Vous, messieurs, regardez cet homme. Vous disiez, comme dit -tout le monde: «Ce fou, ce sans-souci de Giano!» Il gambadait, -il grimaçait... «Chante, faquin!» Et il gonflait ses joues et -beuglait la _bella Franceschina_... Eh bien, non, pas si fou! -pas si fou! ou le calcul le plus subtil, la plus tortueuse -scélératesse pourront se déguiser sous ce nom. Au travers de ses -bouffonneries, il poursuivait son dessein en silence. Il tâchait -de suborner ma sœur... Ha, ha, ha! il voulait épouser!... Oui, je -crois bien... Une princesse de Bragance, et un gâcheur qui sent -l'argile et la sueur! Voilà pour qui, si l'on n'y prenait garde, -seraient nos sœurs, nos filles, à présent! - ---Quelque scélérat, repartit Giano, a infecté vos oreilles de ses -calomnies, et je le défie, quel qu'il soit! Vous vous méprenez, -Monseigneur. - ---C'est vous, signor, qui vous êtes mépris, en me croyant aveugle -et sourd... O toi, misérable, si je consens à te traiter avec -plus d'égards que tu n'en mérites, et à ne pas te faire jeter -hors d'ici par les valets, n'en abuse pas, au nom du ciel, et ne -me brave pas en face!... J'ai dit que tu voulais séduire ma sœur; -j'ai dit que tu convoitais ses biens. Il y a plus: mon père est -du complot; il connaît toute cette intrigue; il la protège, il t'a -fait venir, vous cabalez, vous vous concertez!... Allons, tu vois -bien que je sais tout! - ---On vous a grossièrement trompé, Monseigneur, répliqua le -sculpteur. Il y a plus de trois ans, je le jure, que je n'ai vu le -grand-duc Fédor. Quant à la princesse Josine, si jamais j'ai levé -les yeux sur elle autrement que ne le comportait la franche et -fraternelle amitié dont elle se plaît à m'honorer, que la foudre -m'écrase à l'heure même! - ---Arrière! exclama le Grand-Duc. Penses-tu, à force d'impudence, -parvenir à te disculper? N'ai-je pas vu ce que j'ai vu? N'ai-je -pas suivi tous tes manèges? Écoute bien ce que je dis, Giano. Ne -reparais plus devant moi!... Hors d'ici, hors d'ici, vil coquin! - -Le sculpteur pâlit affreusement, et d'une voix rauque et -frémissante: - ---Je ne répondrai pas à vos insultes, Monseigneur. Je les repousse -avec mépris et je vous les rejette à la gorge! - ---Faudra-t-il appeler les laquais? reprit Floris. Hors du camp! -hors du camp! hors du camp!... Va-t'en, parasite insolent!... -Chassez-le!... Sander! Lucio! - ---Celui qui met le doigt sur moi, c'est qu'il est las de la vie! -s'écria Giano. Au large!... Le premier qui bouge, je lui fends -le crâne avec ce poignard!... Ne crispez pas les poings, messer -grand-duc! Je me retirerai d'ici de ma propre volonté; mais, -d'abord, vous me rendrez compte, selon les coutumes de l'honneur, -de l'outrage que j'ai reçu... Je vous le dis devant tous, messer. -Vous avez menti impudemment! Vous avez livré, comme un insensé, la -renommée de votre sœur à la risée et à la médisance; vous m'avez -fait, devant cette noble assemblée, la plus mortelle injure, sans -rien produire contre moi qu'une accusation en l'air: vous avez -agi en infâme, en lâche, en calomniateur!... Je vous appelle donc -à l'épreuve d'un homme, et avec le bras que voici, je prouverai -tout ce que je dis sur votre corps. - ---Ha, ha, ha! un duel! ricana Floris... Je ne vous savais pas si -brave... Est-ce dans un duel aussi que vous avez tué ce malheureux -Cirillo? - -Giano poussa une sorte de rugissement, et s'élançant vers le -Grand-Duc: - ---Je te défie, je te crache au visage!... Pâle et misérable -couard, je te jette mon gant, en présence de ces nobles -seigneurs... C'est sans péché que j'aurais pu t'enfoncer ce -couteau dans la poitrine; car on a le droit de prendre la vie à -qui veut vous ravir l'honneur. Et quand, enflammé de colère, je -recours, toutefois, au remède, et que, loyalement, je te provoque, -tu te refuses à me rendre raison... Tu te fais garder par tes -valets! Tu les appelles à ton secours!... Toi, un Grand-Duc?... -Lâche hypocrite! Un enfant ramassé n'importe où!... Tu aurais plus -de peine à démontrer que le grand-duc Fédor est ton père, que moi -à prouver qu'il est le mien! - ---Vous diriez aussi bien tout cela à ces rochers, répliqua Floris, -qu'à un homme qui vous dédaigne. Je ne me bats pas avec l'un des -gens de ma maison. - ---Misérable! cria le sculpteur. Que le démon prenne ton âme! - -Et se précipitant sur le Grand-Duc, il le saisit d'une main à la -gorge. Des clameurs s'élevèrent de toutes parts: - ---Séparez-les! - ---Giano, Giano... - ---Monseigneur... - ---Messieurs, calmez-vous! - -Tous parlaient au milieu du tapage, entourant, retenant Giano, qui -continuait de vociférer. - ---Soit! je me battrai! s'écria Floris... Oh! je ne sais pourquoi, -en vérité, je me refusais cette fête... Des pistolets! des -pistolets!... Quelqu'un a-t-il des pistolets, ici? - ---Qu'allez-vous faire, Monseigneur? dit vivement le baron Mamula. -Un tel duel est impossible. - ---Pourquoi?... Parce que l'on prétend qu'il est le fils de mon -père?... Allons, n'est-ce pas, au contraire, depuis Abel et son -frère Caïn, la plus vieille querelle du monde?... On ne hait que -les siens, Mamula... Des pistolets! des pistolets! - ---Une si grave affaire, repartit le baron, ne saurait se régler de -la sorte. Prenez au moins jusqu'à demain pour réfléchir. - ---Que j'attende un instant de plus! cria le Grand-Duc. Quoi! ne -l'entendez-vous pas piailler ses bravades et ses forfanteries? - -Et à Giano, impétueusement: - ---Morbleu! tout ce que tu voudras!... Veux-tu l'épée? veux-tu le -pistolet? veux-tu une seule arme chargée? veux-tu que le duel soit -à mort, et que l'on jette le vaincu dans le marais? Je le veux, je -consens à tout!... Viens-tu ici pour parader et pour exhaler ton -emphase? Sois sanguinaire, si cela te plaît, je le serai aussi, -moi!... Et, puisque tu bavardes de vengeance, j'irai chercher la -mienne au fond de ta poitrine, dans le sang le plus précieux de -ton cœur! - -Le vieux comte Stankovitch intervint: - ---Apaisez-vous, Monseigneur. Ce duel... - ---Silence! exclama le Grand-Duc. Ma résolution est irrévocable... -Assez de paroles, messieurs. Allons-nous bavarder plus longtemps, -comme des niais ou des lâches?... Le comte Stankovitch réglera le -combat. Qu'il nous mette à vingt pas, à dix pas! - ---A vingt pas, répliqua le vieux comte. Une seule balle -échangée... - ---Holà! des torches! cria Floris. Plus de lumières, plus de -lumières!... Vous tous, messieurs, vous pourrez témoigner de -la loyauté du combat... Que ser Piero Angiulliero veuille bien -mesurer la distance. - ---Bah! ils vont se manquer tous les deux, souffla Stankovitch à -l'oreille du baron Mamula. La colère leur fera trembler la main. - -Alors, personne ne parla plus, tandis que messer Angiulliero -comptait vingt pas dans l'enceinte. Toutes les dames avaient -disparu; le campement semblait abandonné. A la lueur des pots -à feu qui brûlaient çà et là, en crépitant, on distinguait, -parmi les cyprès gigantesques et les rocs éboulés du plateau, -une vingtaine de pavillons, tendus à la manière des Turcs. -Irrégulièrement disposés et bariolés de couleurs vives, ils -laissaient entre eux des rues, des places, d'étroits passages, -qu'illuminaient lugubrement des lamperons d'argile rougeâtre -et des veilleuses de cristal. Les plus grands, en se déployant -à l'orient, au nord et au midi, renfermaient une très vaste -enceinte, semée de roches et de cyprès, et taillée à pic, du -côté des tourbières de San-Cosimo. C'était sur cette plate-forme -que le duel allait avoir lieu. Elle s'ouvrait à l'occident, en -perspective sur la mer, au-dessus des colonnes romaines et de la -première terrasse; et une haute croix de granit, où pendait un -Christ décharné, placé là, dans les siècles pieux, pour chasser la -démone Vénus des antiques ruines de son temple, se dressait sur un -bloc colossal, au centre même de l'esplanade. - ---Monseigneur, reprit Stankovitch, qui posa une marque sur la -terre, voici l'endroit où vous devez vous mettre. - ---C'est bien, monsieur... Tout est-il prêt? - ---Messer Angiulliero, continua le vieillard, allez porter ce -pistolet à ser Giano, et vous, Monseigneur, recevez le vôtre... -N'avez-vous rien de plus à dire? - ---Rien, monsieur... Faites votre office. - -Suivant la coutume dalmate, vestige encore vivant aujourd'hui des -antiques «jugements de Dieu», le baron Mamula, témoin de Floris, -s'avança au milieu de la lice, et il dit d'une voix solennelle: - ---Floris Fédorovitch, grand-duc de Russie, se présente ici, afin -de prouver son bon droit... Et puisse Dieu lui être en aide! - -Messer Piero Angiulliero, à son tour, marcha jusqu'au milieu de -l'enceinte, et, haussant la voix: - ---Ici se tient Giano de Sabioneira, pour soutenir la justice de sa -cause... Et puisse Dieu lui être en aide! - -Alors, tandis que les laquais élevaient en l'air de grosses -torches, le vieux comte alla se poster à trois pas en avant -des témoins. Les pavillons restaient toujours déserts; seul, -par moments, quelque valet glissait aux alentours, d'un pas -furtif, puis disparaissait aussitôt. Les assistants, rangés -sur une ligne, laissaient vide un très large espace, au milieu -duquel attendaient, debout, les deux adversaires immobiles. Tous -retenaient leur haleine: et, dans le silence profond, il semblait -que l'on eût entendu palpiter les lointaines étoiles. - ---Haut les armes! cria le comte. - -La grande flammèche d'un falot traversa l'enceinte des roches. - ---Feu! - -Les coups partirent en même temps. - ---Je l'ai manqué! exclama Giano, lançant son pistolet par terre. -Malédiction sur vos duels!... Et c'est moi, moi qui suis sûr de -toucher une baïoque à cinquante pas, c'est moi qui ai reçu du -plomb!... Malédiction! Est-ce qu'il n'a rien? - ---Quoi! es-tu blessé? dit Angiulliero, qui accourut près du -sculpteur. - ---Non! rien, rien, une égratignure. La balle m'a éraflé le -bras... Malédiction sur vos duels réglés!... Ainsi donc, voilà mon -salaire, pour l'affreux outrage que j'ai reçu!... Déshonoré et -blessé par surcroît!... C'est bien! je pars. Donne-moi ma cape, -Piero... Il faudra y pourvoir autrement. - ---Tu ne saurais partir ainsi! répliqua le comte. On va querir un -chirurgien. - ---Non, non, non, ce n'est rien, je te dis... J'ai des compères à -Stagno... Malédiction sur vos duels! Moi, moi, être blessé par un -homme à qui j'ai vu manquer des buts aussi larges qu'un porche -d'église! - -Et se tournant vers le grand crucifix qui se dressait au milieu de -l'esplanade, Giano poursuivit, la toque à la main: - ---O bon, juste et divin Seigneur, c'est toi, de qui la justice -est sans égale, que j'atteste et je prends à témoin de l'horrible -injure qui m'est faite! Tu sais que, jusqu'à ce jour, grâce à ta -toute-puissante protection, je n'en ai jamais supporté. Ne souffre -pas, ô vrai Fils de Dieu, si tu m'as reçu dans tes bonnes grâces, -que l'offense qu'on m'a infligée devant tes yeux, et sous l'arbre -saint où tu es cloué, demeure impunie. - -Il marcha jusqu'à l'entrée du sentier; puis, se retournant, il -cria: - ---Au revoir, mon frère! - ---Messieurs, reprit alors le Grand-Duc, je vous remercie de votre -assistance. J'ai troublé votre fête, ce soir, mais l'occasion -était impérieuse. Il est des maux, vous le savez, qui exigent -le fer et le feu. Il me fallait faire ce que j'ai fait, ou bien -laisser s'accomplir un acte déshonorant pour ma maison... Si je -pouvais tout vous raconter, vous verriez avec quelle patience j'ai -supporté les insolences de cet homme... Je prends congé de vous, -maintenant. Sander, mène-moi à mon pavillon. - -Floris se jeta sur son lit et s'endormit d'un pesant sommeil. -Il s'agitait, balbutiait; des gouttes de sueur lui roulaient -du front. Tout à coup, il se réveilla, en poussant un cri. Le -flambeau de cire, à son chevet, faisait vaciller de grandes ombres -sur les tapis bariolés, tendus tout autour de la chambre, et sur -les peaux de bêtes qui tapissaient le sol. - ---Non! ce n'était qu'un rêve, dit-il, une monstrueuse -apparition... Est-ce Sander qui a crié, ou moi? Peut-être a-t-il -vu quelque chose... Sander! Sander! Holà!... Où est-il donc? - -La pièce voisine se trouvait vide; Floris souleva une tapisserie. -Le grand air pur le frappa au visage. - -La nuit était obscure et tranquille; pas une étoile ne brillait. -Bien qu'au loin tout se tînt immobile, on devinait, à une sorte -de confuse palpitation, la mer énorme sous la falaise; et de ses -profondeurs ténébreuses arrivait une haleine salée, avec un vague -murmure. Les pavillons faisaient des masses sombres, dans la nuit; -quelques fanaux les éclairaient, plantés en terre. Le Grand-Duc, -à pas lents, s'avança jusqu'à l'extrémité des roches, du côté de -Stagno. La vue plongeait de là sur une lande, triste, dévastée et -sauvage, où des flammes bleues, à ras du sol, jetaient une lueur -effrayante. C'étaient les tourbières de San-Cosimo, que la foudre -avait allumées, et qui brûlaient depuis deux ans, d'un feu solide, -tout mêlé de fumée et d'éclairs, et qu'on voyait dès le soleil -couché. - -Mais Floris, en se détournant, aperçut une lumière rougeâtre, qui -s'échappait de l'un des pavillons. Dressé sous un cyprès colossal, -vis-à-vis de la croix de pierre, une torche en éclairait l'entrée; -et à son perron bariolé, à ses bandes alternées jaunes et vertes, -aux étendards qui le pavoisaient, le Grand-Duc, aussitôt, le -reconnut. C'était là que dormait Josine. - ---Je veux la voir, pensa-t-il, m'expliquer sur l'heure avec -elle... Il suffira de réveiller Barberine, qui m'introduira... -Mais où est Sander? C'est étrange! - -Il poussa un éclat de rire: - ---Si Barberine est où est Sander!... Pourquoi non? Je sais qu'il -tâchait d'obtenir les bonnes grâces de la donzelle. Leur accord -aura été conclu... Oui, c'est cela! Josine est seule. - -Il tressaillit, et ses yeux béants restaient attachés sur la lampe -du pavillon. - ---Seule! murmura-t-il... Seule!... Quelle pensée ce mot -éveille-t-il en moi? Si cette pensée est coupable, d'où vient que -jamais, jusqu'à présent, elle ne m'avait induit au mal? J'ai vu -cent fois Josine, seul à seul... Si elle est innocente, pourquoi -mon sang bout-il dans mes veines, comme une lave? pourquoi mon -cœur impétueux heurte-t-il ma poitrine haletante? - -Alors, à travers la nuit humide, le Grand-Duc aperçut venir un -pâle météore errant, sorti des boues empestées de Stagno, ou de -quelque cimetière. Il demeura comme suspendu aux rameaux touffus -d'un cyprès, et sa flamme aiguë se tordait, en répandant une lueur -sulfureuse. Floris le regardait fixement. - ---Mes cheveux se dressent, dit-il; je ne sais quelle horreur glace -mes os... Est-ce une face que je vois grimacer, dans ce cercle de -blanche lumière?... Va-t'en, va-t'en, démon livide!... Tu souris -silencieusement, et de tes yeux verts et bizarres, tu sembles -m'indiquer le chemin... Non, non, non, je ne veux pas!... Pour -un souffle, un plaisir si court, la palpitation d'un moment!... -Elle doit m'être doublement sacrée: d'abord, je suis son parent -et son protecteur; ensuite, qui me l'a confiée, si ce n'est celle -même à qui j'ai juré fidélité?... Une enfant dont on me nomme le -frère!... Oh! cette action soulèverait jusqu'aux pierres des murs -contre moi. Comme un cancer hideux, elle rongerait l'honneur, -la foi, l'estime, la dignité, tout ce qui fait la vie noble et -précieuse. Elle installerait à mon foyer, à ma table, dans mes -pensées, au centre même de mon âme, un spectre éternel! - -Il reprit, au bout d'un long silence: - ---Et cependant, non, non, je le sens, je ne puis renoncer à -elle... Que de fois, lorsque ni le lieu, ni l'occasion ne -s'offraient alors, mon imagination enflammée a pris plaisir à les -créer!... Si je ne la possède pas... Mais je la perds, si je la -possède!... Que ferai-je? Le cœur me défaut. Ah! serais-je assez -insensé pour souiller, pour déshonorer celle que j'aime, et pour -me faire à moi-même un si grand mal?... Laisse cette enfant, -misérable! Épargne-la, puisque tu prétends l'aimer... Mais, quoi! -ne puis-je donc, sans crime, lui parler, la voir seule quelques -instants, et lui expliquer ma conduite? - -Il baissa la tête, et, tout frémissant, il restait les yeux fixés -sur le sol; puis, soudain, arrachant la torche du bras de fer où -elle brûlait, il l'éteignit sous son talon, et vint coller son -oreille aux tentures. - ---Oui, tout au moins la voir, lui parler!... Le pire sera des -reproches, quelques larmes peut-être qu'elle versera... Arrière, -craintes puériles! - -Et gravissant les marches d'un pas rapide, le Grand-Duc poussa la -porte, disparut. - - - -Aux premières lueurs de l'aube, comme il ne se trouvait encore sur -l'esplanade que quatre ou cinq valets de meute, avec leurs cors -et leurs épieux, un courrier arriva au galop, envoyé par Vassili -Manès:--Mort et deuil! mort et deuil! criait cet homme. Toutes -les fêtes sont finies! Nous sommes en deuil pour longtemps... Et -courant sonner à toute volée la grosse cloche des cuisines, tandis -qu'au milieu de la brume, les chiens hurlaient lamentablement, le -messager eut bientôt fait de rassembler autour de lui la plupart -des chasseurs et des dames, qui apprirent ainsi la nouvelle. Le -grand-duc Fédor était mort, cette nuit même, à deux heures. - ---A deux heures... répéta lentement le jeune comte Angiulliero... -J'ai entendu un cri... C'est étrange! - ---Et de plus, reprit le messager, M. Manès a donné l'ordre à tous -les Morlachs, jardiniers, serviteurs, officiers du palais, qu'on -cachât cette mort, durant quelques jours, à Sa Grâce Tatiana, à -cause de la maladie dont il la soigne... Vous voilà prévenus, très -nobles hôtes. Le seigneur Vassili vous dira mieux ses raisons, dès -votre retour au palais. - -Tout le jour, ce ne fut, à Sabioneira, que rumeur, désordre, et -fracas de gens qui repartaient, à peine arrivés de Stagno. La -double catastrophe qui terminait les fêtes fournissait ample -matière aux propos: et hâtés de s'en retourner, chacun, hommes -et femmes, s'entassait, sans choix, dans les berlines et les -carrosses du palais que, par l'ordre de M. Manès, ser Pistolese -avait mis à leur disposition. La débandade fut générale. Sept ou -huit invités, au plus, demeurèrent à Sabioneira, et se trouvèrent -au dîner, que l'on servit sur les six heures, à bas bruit, -dans la Galerie-Verte. Le commencement du repas fut silencieux -et contraint. Tous les yeux s'attachaient sur le docteur Ulm, -qui, partant le lendemain, de grand matin, était venu dormir -au palais. Ce fut lui qui, par ses propos, se mit à réveiller -les convives; et l'entretien s'échauffant peu à peu, ce tendre -et reconnaissant ami narra si plaisamment divers contes des -bizarreries du grand-duc Fédor, que les voilà tous aux éclats de -rire. Passés dans le salon voisin, le docteur se mit à faire un -brelan avec le vieux Stankovitch et messer della Mammana, en sorte -que l'appartement fut bientôt rempli de tables de jeu, et que la -soirée s'acheva aussi gaiement qu'elle avait été morne au début. - -Isabelle avait dîné seule, après avoir passé l'après-midi en -compagnie de Tatiana, assez souffrante ce jour-là. Par deux -fois, au sortir de table, la Grande-Duchesse envoya demander si -Monseigneur était rentré, et toujours réponse que non. Inquiète -de l'absence prolongée de Floris, bien qu'elle le crût chez son -père, Isabelle dit à Gina de l'accompagner avec un flambeau, -et elle descendit elle-même à l'appartement du Grand-Duc. -L'antichambre, le cabinet des Bustes, les salons, tout était -désert. Une lampe éclairait l'ancien oratoire de Mme Maria-Pia, -petite pièce tapissée de tableaux de dévotion, avec un _Ecce homo_ -brodé et, çà et là, quelques reliques sous des verres, suspendues -à la tapisserie. - ---Je l'attendrai ici, dit Isabelle, je l'attendrai jusqu'à ce -qu'il soit rentré... Tu peux remonter, Gina. - ---Comme vous voilà pâle! dit la suivante. Oh! vous n'auriez pas dû -descendre ainsi. - ---Non! je veux voir Monseigneur ce soir même. La mort soudaine de -son père l'aura douloureusement frappé... Il faut prier pour le -grand-duc Fédor, ne l'oublie pas, bonne Gina! - -Il y eut un instant de silence. La femme de chambre reprit: - ---J'ai retrouvé la petite croix que vous avez tant cherchée, -madame. Elle s'était glissée, je ne sais comment, dans un tiroir -du chiffonnier. - ---Merci, bonne Gina... C'est la croix que j'avais, lorsque -j'étais à ce couvent des Filles de Sainte-Monique et fiancée -à Monseigneur... Elle pendait au chevet de mon lit... J'ai si -souvent pensé à lui sous cette croix... Lorsque j'accoucherai, -Gina, tu me la donneras dans la main... Écoute... Est-ce qu'on n'a -pas frappé? - ---Non, madame, c'est le vent... - ---Si je mourais en accouchant, dit Isabelle, je t'en prie, tu -mettrais cette croix dans mon cercueil. - ---Fi!... Comment pouvez-vous parler de choses pareilles!... Je -vous ferai gronder demain par Sa Grâce Tatiana, avant qu'elle s'en -aille à Giunta di Doli. - ---Pauvre chère Tatiana! dit Isabelle. M. Manès l'envoie pour -quelques jours, dans ce vieux pavillon de chasse... Elle ne savait -toujours rien, quand tu l'as quittée? - ---Non, elle ne se doute de rien... Ah! madame, Monseigneur! - -La porte venait de s'ouvrir, et le Grand-Duc s'arrêta sur le -seuil, en apercevant Isabelle... Il avait perdu son manteau, -ses gants, son bonnet de fourrure; ses cheveux ruisselaient de -sueur: et, plus livide que le marbre, avec les yeux étincelants de -fièvre, il se mordait la lèvre d'un air farouche. Gina disparut -aussitôt. - ---O Dieu! s'écria Isabelle. Qu'y a-t-il? Qu'avez-vous, Floris? - ---Ah! toujours vous! fit le Grand-Duc, en lançant dans un coin la -houssine qu'il tenait encore à la main... Laissez-moi... Que me -voulez-vous? - ---O cher Floris, dit Isabelle, partagez avec moi votre chagrin. -Mon cœur souffre de vous savoir seul en cette épreuve. - ---Du chagrin! ricana-t-il... Moi, du chagrin! Pourquoi en -aurais-je?... Parce que mon père est mort?... Ha, ha!... Avez-vous -oublié comme il m'a traité?... Retirez-vous dans votre chambre. -Allez, allez! Quel tracas! quel tracas!... Toujours des plaintes -et des reproches! - ---Oh! répondit-elle, mon bon seigneur, je n'ai pas mérité ceci!... -Des reproches, jamais je ne vous en ai fait, même dans le secret -de mon cœur... Je vous en supplie, cher Floris, dites-moi la cause -de votre colère. - ---La cause, répliqua le Grand-Duc, c'est vous, la cause, vous, -oui, vous! - ---Hélas! Monseigneur, ne m'effrayez pas! dit Isabelle... Vous -savez que je suis souffrante en ce moment. - ---Jamais une heure de répit! exclama Floris, d'une voix stridente. -Toujours quelque affliction, quelque torture nouvelle! Mieux -vaudrait être avec le mort que l'on va emporter d'ici, que de -subir ce perpétuel tourment... Ah! pleurez, si cela vous amuse. -Toutes vos pareilles ont dans les yeux des rivières qu'elles -prodiguent... Puis, allez vous plaindre de moi à vos servantes et -à ma sœur Tatiana! - ---Non, non, jamais, mon cher seigneur. - ---Allons, répétez cela! s'écria-t-il. Jurez-le bien, pour que je -sache à quel point vous pouvez mentir! - ---Mentir!... Moi, mentir, Monseigneur! - ---Est-ce que je ne connais pas vos façons d'agir?... O femme -hypocrite! dit-il. Allez-vous me guetter désormais, chaque -fois que je rentrerai? Par la mort! Je ne pourrai bientôt plus -poser le pied hors de ma maison, qu'il n'y ait des yeux qui me -surveillent!... Pas de reproches! disiez-vous. Vous ne m'avez -jamais fait de reproches. Non, mais vous penchez la tête, vous -marchez d'un pas languissant, comme si votre âme était de terre, -afin qu'on vous plaigne à cause de moi... Oh! vous êtes rusée -comme toutes les femmes. Malédiction sur notre mariage! Maudit -soit qui me l'a imposé! Maudite l'heure où je vous ai vue! Maudit -le prêtre qui a dit la messe des noces! - ---Oh! Monseigneur! fit Isabelle avec un cri. - ---Parce que vous m'avez apporté votre tas de mottes, vos stupides -terres; parce que vous êtes plus riche que moi, vous croyez -pouvoir commander ici!... Vous ne m'avez jamais aimé... Quand je -voulais aller à Pétersbourg, vous vous y êtes opposée... Et c'est -vous que l'on plaint, c'est vous qu'on louange!... Maintenant, -il va falloir que je rentre à l'heure chaque jour, comme un -petit garçon qu'on fouette... On fera contre moi des enquêtes! -On m'épiera jusque dans mon appartement!... Allons, pensez-vous -m'attendrir avec vos larmes feintes?... Sortez d'ici! Hors de ma -vue, hors de ma vue! - ---Je m'en vais, puisque je vous offense, reprit la -Grande-Duchesse, en sanglotant. Mais au moins, dites-moi quelle -est la faute que j'ai commise, à mon insu. - ---Assez! assez! Allez vous plaindre à ma sœur et à votre Gina... -Ou bien, ayez soin, en sortant d'ici, de frotter vos yeux, pour -qu'ils rougissent. Puis, appelez des témoins, les valets, la -maison entière! - ---Ah! vous m'avez brisé le cœur, murmura Isabelle. Que vous ai-je -fait, Monseigneur?... Hélas! je voudrais être morte! Peut-être -alors seriez-vous touché, si ce n'est de votre ancien amour, au -moins de quelque compassion... Me laisserez-vous partir ainsi?... -O Floris, Floris... Ho! ho! ho! - ---Allons, dit-il, retirez-vous... Ne pleurez pas... C'est bien!... -Retirez-vous, Isabelle. - ---O mon cher seigneur, reprit-elle, je ne saurais me séparer ainsi -de vous... Accordez-moi seulement un coup d'œil et des paroles -moins amères. Dites que vous ne conservez aucun ressentiment -contre moi... Votre regard n'est plus si irrité... Monseigneur... -Floris... Par pitié! - -Et elle s'avançait pour lui prendre la main, quand le Grand-Duc se -reculant avec horreur: - ---Ah! Isabelle!... Arrière! arrière! arrière! - -Alors, il éclata en sanglots et se laissa tomber sur un fauteuil, -la face cachée dans ses mains. De larges râles lui soulevaient la -poitrine. - ---Hélas! hélas! dit Isabelle, est-ce pour moi, est-ce à cause -de moi, que vous pleurez, cher Floris? En quoi ai-je mérité -votre déplaisir?... Si vous êtes irrité à cause de Josine que -j'ai laissée sous votre garde, sans partager ce soin avec vous, -n'attribuez mon apparente négligence qu'à l'état de langueur où je -suis... - -Il s'était levé d'un bond, au nom de Josine, et s'avançant vers la -Grande-Duchesse: - ---Assez! cria-t-il d'une voix terrible. Laissez-moi, laissez-moi, -vous dis-je! - -Isabelle trouva sa suivante qui l'attendait dans le jardin de la -Dogaresse, et toutes deux, glacées de frayeur, remontèrent, sans -prononcer une parole. Gina dévêtit la Grande-Duchesse, lui passa -une robe de nuit, en s'empressant silencieusement; puis, quand -elle eut disposé le flambeau dans la veilleuse d'or émaillé: - ---Votre Grâce n'a-t-elle plus rien à me commander? - ---Quoi?... que dis-tu? - ---Revenez à vous, bonne madame... Ne vous tourmentez pas ainsi! - ---Que dis-tu?... Ne me parle pas!... Oh! je voudrais pleurer; mon -cœur est trop lourd... Ai-je tous les torts qu'il a dits? - ---Vous, des torts, chère maîtresse!... Vous qui montrez tant de -bonté envers tous, qu'on croirait qu'il habite en vous un ange du -paradis! - ---Non, non, je n'aurais pas dû l'importuner, dans un tel moment... -Laisse-moi... La faute est à moi seule... Monseigneur pouvait -croire, en effet, que je venais épier sa conduite... - -Un fracas de roues passa sous les fenêtres, avec des voix et des -lueurs de torches. C'était le cercueil du Grand-Duc, que Jacinto -ramenait de Raguse. - ---Le cercueil de Mgr Fédor! dit Isabelle, après un long silence... -Oh! plutôt, que n'est-ce le mien! - -Il y eut, toute cette nuit, sur l'étang de mer et dans les -jardins, un va-et-vient de lumières errantes: on apportait, à -Sabioneira, le cadavre de Son Altesse. L'ouverture en fut faite de -bon matin, dans le laboratoire de Stepany, en présence de M. Manès -et de quelques-uns des domestiques; après quoi, avec l'assistance -d'un apothicaire qu'on avait mandé de Cattaro, Stepany embauma le -corps. L'opération fut longue et pénible. Une odeur intolérable -emplissait la vaste salle; çà et là, des mixtures blanchâtres -fumaient à l'air, sur des soucoupes; les vitres, à quinze pieds de -terre, étaient grandes ouvertes; et l'on voyait, le long du mur, -le cercueil béant. - -Le soir même, après le dîner, ceux des invités qui étaient -restés, parurent, un à un, dans la salle transformée en chapelle -ardente, où avait lieu l'exposition du corps. C'était l'ancienne -galerie des gardes, du temps qu'il y avait des Cypriotes en -garnison à Sabioneira, mais qu'au dix-huitième siècle, on avait -magnifiquement ajustée en salon de fête. Les visiteurs étaient -reçus par ser Pistolese, vêtu de deuil, qui les menait jusqu'au -cercueil, posé sur une estrade de trois marches. Le pope de -Sgombro, tout debout au pied du catafalque, avec son bonnet et -son livre, leur présentait le goupillon; et chacun, après avoir -jeté l'eau bénite, s'écoulait sans bruit, au fond de la salle, où -se trouvaient déjà rassemblés M. Manès, l'abbé Lancelot, le baron -Mamula, d'autres encore, qui causaient ensemble, à voix basse. - -Vers neuf heures, Floris parut. M. Manès vint aussitôt à sa -rencontre: - ---Ah! Monseigneur, je puis vous joindre enfin!... J'ai reçu, dans -la matinée, une dépêche du comte Popoff, le chambellan envoyé par -le Tsar, pour le représenter aux obsèques. Il m'annonce qu'il sera -ici vendredi soir. - -Le Grand-Duc inclina la tête, sans répondre. Les coups furieux du -bora ébranlaient les hautes fenêtres, drapées, du haut en bas, de -velours violet, à crépines d'or. - ---Votre Altesse a trouvé mon billet? poursuivit Manès, après un -silence. J'ai pris sur moi de commander qu'on cachât cette mort, -provisoirement, à Sa Grâce Tatiana. Depuis quelque temps, en -effet, comme je vous l'ai expliqué, je traite la Grande-Duchesse -pour une affection du cœur. Sa maladie traverse, en ce moment, une -période redoutable, et toute vive émotion, survenant au cours de -cette crise, pourrait être fatale à votre sœur. - ---Silence! dit soudain Mamula. - -Tatiana venait de paraître à la tribune pour les musiciens, qui -rend, par une porte dérobée, sur les cabinets du premier étage. -Elle était seule, sans Daria, qui la menait ordinairement. Ses -doigts étincelaient de bagues; des perles, en pendeloques, -scintillaient à ses oreilles; et ses cheveux jaunes, attachés très -haut par des épingles de pierreries, la faisaient paraître plus -grande. Elle portait, en guise de collier, de petites plaques de -malachite quadrangulaires, serties d'or; et sa robe de crêpe de -Chine d'un blanc de neige traînait, à plis nombreux, sur le pavage -de marbre, tandis que d'un pas hésitant, elle s'avançait le long -du balustre. Tous restaient immobiles et glacés. - ---Qui êtes-vous? dit-elle en s'arrêtant. - ---Voici Mgr Floris, répondit Manès; et M. le marquis Zeculo, le -baron Mamula, quelques autres encore de ces messieurs se trouvent -avec Son Altesse. - ---Bonsoir, mon cher frère, reprit l'aveugle. Bonsoir à vous tous, -messieurs... Il m'avait bien semblé qu'il se passait ici, ce soir, -quelque chose d'inaccoutumé, mais je n'espérais pas trouver si -bonne compagnie rassemblée. - -Déjà Tatiana descendait le degré en fer à cheval qui joint la -tribune à la galerie, et qui, doré, sculpté, plus ciselé qu'un -bijou, se termine, au bas de ses rampes, par deux corbeilles de -fruits de marbre. Puis, à pas lents, elle s'avança dans l'immense -salle. Une large allée de doubles colonnes, dont les bizarres -chapiteaux, faits de lions ailés, de tours, de proues de navires -soutenaient un plafond doré, la partageait dans sa longueur, -comme en trois nefs colossales. Des plaques d'écaille et de -miroir, où des flambeaux allumés se reflétaient, garnissaient les -murs nus, revêtus encore, par endroits, de lambeaux de tapisserie. -Au fond de l'allée des colonnes, juste vis-à-vis de la tribune, -le catafalque se dressait sur son estrade, entouré de centaines -de cierges. On ne distinguait d'abord, dans cette lumière -éblouissante, que des monceaux de roses blanches. Un baldaquin de -velours violet, semé d'aigles d'argent éployées, s'attachait à -quatre colonnes, très haut, au-dessus du cercueil, qui se voyait à -peine sous les fleurs. - ---Je croyais Votre Grâce, dit Manès, déjà partie pour Giunta di -Doli. - ---La tempête m'a retenue, répondit l'aveugle. Je partirai demain -matin... Ah! fit-elle en ouvrant les narines, on respire ici la -cire et les roses. Pourquoi a-t-on allumé tant de flambeaux? - ---Votre Grâce sait, dit Manès, que Mgr Colloredo qui nous avait -quittés, voilà trois jours, doit revenir très prochainement, -et qu'il se pourrait même que le comte Popoff se décidât à -nous rendre visite. Ser Pistolese faisait l'essai d'une espèce -d'illumination qu'il leur prépare. - ---Le comte Popoff! s'écria-t-elle... Nicolas Semenovitch!... -Combien mon père sera heureux! Le comte a servi au Caucase sous -les ordres du grand-duc Fédor... Mais pourquoi vient-il? - ---Je ne sais, répliqua Manès. Il était à Venise, je crois, et n'a -pas voulu repartir sans rendre ses devoirs au Grand-Duc. - ---Et, dit-elle, comment va mon père? - ---Mais... bien! - ---Sa santé n'a pas empiré?... Est-elle raffermie, monsieur -Manès, car le bruit courait ces jours-ci, qu'il se trouvait plus -souffrant? - ---Non, il ne souffre plus... Il va bien. - -Alors Floris leva les yeux. Triste, immobile, les paupières -closes, le Grand-Duc, sous l'ardente lueur des buissons de -cierges, montrait une face blafarde, luisante comme un os de -mort, des tempes caves; et les coins de sa bouche retombaient -en un rictus amer. Une suprême convulsion avait comme figé avec -horreur sur ce visage, devenu de marbre pour jamais, de longues et -cruelles souffrances, une rage de désespoir presque ironique, les -angoisses de l'agonie, la douceur du néant survenu, et mêlé parmi -tout cela, on ne sait quoi de hautain et de dédaigneux. La tête -exhaussée reposait sur un oreiller de satin blanc. On ne voyait -sortir des roses blanches sous lesquelles le corps disparaissait, -que ses mains, gantées de gants rouges à broderie d'or. - ---Voilà comme on se cache de nous autres, pauvres aveugles! reprit -Tatiana, en souriant. Je vous reconnais là, monsieur Manès. -Vous m'exilez, et vous aviez recommandé que l'on se tût sur ces -arrivées... Au reste, l'on eût dit, aujourd'hui, que tout le monde -me fuyait. C'est à grand'peine que j'arrachais quelques paroles à -ceux qui n'ont pu m'éviter. - ---Eh bien, oui! repartit le savant, vous avez besoin de solitude. -Les forêts de Giunta di Doli vous vaudront mieux que Sabioneira... -Faut-il vous rappeler combien, hier, vous vous êtes trouvée -souffrante, à la suite de votre visite de la veille à Sant'Orsola! -Et à ce propos, chère enfant, avez-vous pris votre potion et bien -suivi toutes mes prescriptions? - ---Non, ma foi! répondit Tatiana, je l'ai oublié tout à fait. -Allons, bon Manès, ne me grondez pas!... Vous me croirez si vous -voulez, mon frère, continua l'aveugle, mais je suis follement gaie -ce soir. J'ai dans l'esprit je ne sais quoi de si serein et de -si joyeux, que tous ces hurlements du bora ne me font l'effet... -devinez!... que d'un orchestre pour une fête... Voyez! j'ai voulu -qu'on me parât, moi qui ne porte guère de bijoux. - ---Oui, oui, c'est bon, c'est bon! dit Manès, mais vous partez -demain, à l'aube, et il est grand temps, chère enfant, que vous -alliez prendre du repos. - ---Oh! je ne partirai qu'à une condition, répliqua l'aveugle. Si -vous ne me promettez pas de faire, cette fois, ce que je veux, -entendez-vous, monsieur Manès? je reste à Sabioneira. - ---Et que désire Votre Grâce? - ---Eh bien, puisque Nicolas Semenovitch va passer plusieurs jours -ici, n'est-il pas juste qu'il m'en donne un tout au moins, -ainsi que Mgr Colloredo?... Ce dernier m'a fort négligée durant -son premier séjour, et j'entends m'en plaindre à lui-même. -Arrangez-vous donc, monsieur Manès, pour me les amener tous deux -à Giunta di Doli... Et maintenant, adieu, messieurs, reprit -l'aveugle. Donnez-moi votre bras, bon Manès. - -Tous deux sortirent, et il y eut quelques instants de profond -silence, tandis que Jacinto, avec des valets, s'occupait de -renouveler ceux des flambeaux qui étaient consumés. - ---Que Monseigneur m'excuse, souffla tout bas le petit abbé -Lancelot en s'approchant de Floris, à pas muets. Je dois le -prévenir, au cas où il attendrait les princesses, pour donner -l'eau bénite avec elles, que Leurs Grâces, vraisemblablement, -ne pourront pas venir ce soir. Nous avons même été inquiets un -moment, poursuivit l'abbé, au sujet de ma charmante élève, la -princesse Josine. On aurait dit qu'elle avait le délire... Elle -a voulu s'agenouiller devant Mme Isabelle. Elle lui demandait -pardon, comme si elle eût commis un crime. Ensuite elle a versé -beaucoup de larmes... Qui aurait cru que cette chère enfant se fût -tellement attachée à Mgr le grand-duc Fédor, qu'elle ne voyait -presque jamais? - -Le Grand-Duc demeurait immobile; puis, enfin, élevant la voix: - ---Messieurs, dit-il, bonne nuit!... Que chacun de vous dispose de -son temps jusqu'à demain... Vous pouvez vous retirer aussi, pappas -Nicanor. Je resterai seul auprès de mon père. - -Tous, en passant, saluèrent Floris d'une profonde révérence, et -quand le pope eut disparu le dernier, emportant les patères d'eau -bénite, la salle demeura vide. Les cierges brûlaient à grosses -larmes, sur les herses de bois d'ébène. Parfois, un coup de vent -plus brusque faisait frissonner à la fois, leurs mille flammes -inquiètes, et l'on voyait s'effeuiller soudain les grandes roses -dont les pétales parsemaient les carreaux de marbre jaune et noir. -Un vase plein d'encens fumait. Par moments, quelque chauve-souris, -entrée sans doute au crépuscule, ou bien gîtée en cette pièce -abandonnée, s'élançait, décrivait dans son vol, deux ou trois -rapides crochets, puis se précipitait au milieu des cierges. -On entendait comme un crépitement, et l'oiseau, lourdement, -retombait. Quatre ou cinq, brûlées de la sorte, sautelaient -sur les dalles de marbre, tout à l'entour du catafalque, avec -de petits bruits inquiétants. Au dehors, la furie de l'ouragan -redoublait; la mer bouleversée mugissait; la tourmente assaillait, -en ce moment, les roches au sommet desquelles la salle est bâtie. - ---Holà! quelqu'un! cria Floris. - -Un valet parut aussitôt. - ---Viens ici, dit le Grand-Duc, écoute!... Ah! c'est toi qui es -entré à mon service, ces jours derniers. N'es-tu pas le fils de -la Tonina?... N'importe, d'ailleurs! écoute... Va prévenir la -princesse Josine... Non, doucement! Tu diras à celle de ses femmes -qui viendra t'ouvrir, entends-tu? que quelqu'un qui est dans cette -salle prie Sa Grâce de s'y rendre un moment... Oui! que quelqu'un -voudrait lui dire un mot, et qu'on attend ici son bon plaisir... -Sans me nommer, sans nommer personne, comprends-tu?... Puis, va te -mettre au lit, mon enfant. Ton service sera fini. - -Floris revint au pied du cercueil, et en se parlant à lui-même: - ---Elle n'a rien dit, mais elle a été sur le point de tout dire... -Ils ne l'ont pas comprise aujourd'hui, mais ils la comprendraient -demain... Eh bien, que faire à cela? Ne faut-il pas que je -m'habitue à ces angoisses et à ces remords? Cette vie n'est-elle -pas la mienne désormais?... Le crime une fois accompli, la -souillure devient ineffaçable. Aucune heure ne s'abolit. Toutes -portent leurs fruits, quels qu'ils soient... Oh! maintenant, adieu -pour toujours, la sereine tranquillité! adieu le contentement du -cœur! adieu les rires, et les fêtes, et l'ambition! Je suis comme -un homme enchaîné dans une cave pleine de poudre, et qui a, de -ses propres mains, allumé la torche fatale, qu'il voit brûler -sans pouvoir l'éteindre!... Que vais-je lui dire? Que je maudis -ma jouissance évanouie, abhorrée... Ah! c'est avant de commettre -le crime que j'aurais dû le détester; mais tant que la chair -est superbe, aucune réprobation ne peut dominer son ardeur, ni -maîtriser son violent désir... Oui! mieux vaut en finir d'un seul -coup, la supplier, la conjurer... Quel est ce bruit? fit-il, en -tressaillant... Rien! quelque boiserie qui craque... Les morts -ne se relèvent point... C'est cette action qui me bouleverse -entièrement... Se peut-il que je l'aie commise! - -Un pas léger frôla les dalles, et le Grand-Duc, se détournant, -vit Josine. Toute pâle, en noirs habits de deuil, elle se tenait -arrêtée dans l'ombre d'une des colonnes; et ses prunelles -parcouraient la vaste salle. De profonds cercles bleus entouraient -ses yeux sanglants, trempés de larmes; sa bouche, un peu -entr'ouverte, lui donnait un air indéfinissable de langueur et de -désespoir. Elle aperçut Floris et jeta un cri. - ---Hé quoi, Josine, je vous fais peur! - -Elle tremblait de tous ses membres, en le regardant avec -épouvante. Il avança d'un pas vers la princesse. - ---Allez-vous-en! cria-t-elle; laissez-moi!... Quoi! encore quelque -perfidie!... Allez-vous-en!... J'ai horreur de vous voir! - ---Au nom de Dieu, dit-il, écoutez-moi. - ---Va-t'en, va-t'en! reprit Josine, va-t'en, lâche!... Pourquoi me -tends-tu ce piège nouveau? Qu'espères-tu? Que me veux-tu? - ---Josine, par pitié... - ---Que me veux-tu? répéta-t-elle. Je n'ai plus d'honneur que tu -puisses me ravir... Ah! malheureuse! Souillée, perdue, déshonorée -par ce boucher! - ---Plus bas! plus bas! dit-il. Oh! prenez garde! - ---Tant qu'il me restera un souffle, poursuivit-elle, tant que -j'aurai une parole à mon service, je crierai vengeance contre -toi... Immonde, incestueux scélérat!... Ah! je deviendrai folle de -douleur... Être la proie de ce laquais, de ce goujat! - ---Allez, je le sais trop, dit Floris, j'ai mérité les plus amères -paroles... Pourtant, s'il est quelque expiation... - ---Une expiation! s'écria-t-elle. Quelle expiation pourrais-tu -m'offrir?... Infâme voleur, regarde-moi! Regarde le spectre de -ce que j'étais, et de ce que tu as flétri... Ah! Dieu! quelle -misérable chose cet homme a faite de moi!... Maintenant, où aller? -où me réfugier? Puis-je vivre encore dans le même air, sous le -même toit qu'Isabelle?... O Isabelle, chère sœur, à qui j'ose à -peine penser! Combien cet infâme te trompe!... Par le ciel, elle -saura tout! - ---Ne fais pas cela! dit Floris. Oh! s'il te reste quelque pitié, -ne parle pas, ensevelis ce crime!... Pas à Isabelle! Tais-toi! - -Josine eut un rire sauvage: - ---Il y a donc encore dans ton cœur une place qui n'est pas de -pierre... Mais non, hypocrite, tu mens!... O bonne sœur, liée à -un tel scélérat!... Un scélérat!... un scélérat!... Je le crierai -devant toute la terre. Je te ferai connaître... A moi! à moi! - ---Tais-toi, Josine, tais-toi... - ---Lâche, tu trembles à présent... Tu n'as pas, pour regarder -en face tes actions, la moitié du courage que tu as pour les -commettre... O lâche, ô misérable... aussi dégradé que la boue!... -Le crime dont tu t'es souillé... Je ne m'inquiète pas de tes -prières!... Oui, c'est cela! Porte ta main sur moi, bâillonne-moi, -étrangle-moi, tue-moi!... Ah! comme je voudrais mourir! - -Elle poussa un râle étouffé, puis se laissa tomber défaillante, -sur l'une des marches de l'estrade. Elle sanglotait tout bas, -affaissée dans ses longs vêtements noirs, le front posé entre les -genoux; et ses cheveux dénoués qui pendaient, balayaient le pavé -comme un voile... Le vase d'argent fumait toujours; au sommet du -catafalque, le mort souriait de son sourire amer; Floris éperdu -se taisait. Confusément, comme en un rêve affreux, il voyait, -au-dessus de sa tête, étinceler les faces horribles des Méduses -sculptées aux caissons du plafond, et qui, furieuses, le front -ridé et la bouche vociférante, avaient l'air de lui crier son -crime. Il reprit, enfin, d'une voix très basse: - ---Toute l'horreur, tout le mépris que me lancent vos malédictions, -je les éprouve envers moi... Je n'ai pas même pour pallier mon -crime, la vulgaire excuse d'avoir ignoré les malheurs qu'il devait -produire. Pendant des jours, pendant des nuits silencieuses, -j'avais pesé au fond de mon âme, tout ce que cet attentat ferait -naître: la honte, les larmes, l'opprobre, le repentir, le dégoût -mortel!... Ah! j'ai souffert cruellement! Vos yeux hantaient mes -veilles et mon sommeil... J'ai lutté pour vaincre mon désir; mais -à mesure que le remords et la froide raison l'étouffaient, on -eût dit qu'un impur démon se plaisait à le rallumer... Grâce!... -pitié, pitié, Josine!... Si j'ai péché, ce sont vos yeux qui m'ont -tendu le piège fatal... Accusez votre forme charmante, le délire, -la fascination qui m'aveugla. J'ai été provoqué à la faute par -votre beauté. - ---Tu as été provoqué, dit l'enfant, par ton infamie et par ta -luxure! - ---Je vous aimais, murmura-t-il, frémissant. - ---Et moi, je te hais, dit Josine. - -Il s'affaissa sur les genoux, et tirant de son sein un poignard: - ---Si tu me hais, tiens, frappe! dit Floris. Finis mes misères avec -ma vie. J'offre ma poitrine au coup mortel, et je te demande la -mort, comme une grâce. - ---Debout, dit-elle, debout, hypocrite! Tu sais bien que je ne puis -être ton bourreau. - ---Veux-tu que je meure? poursuivit Floris. Tu es la maîtresse de -ma vie... Oui, un seul mot de toi, et je me tue, cette nuit même! - ---Laisse-moi, laisse-moi!... Va-t'en! - ---Ah! dit Floris, votre pardon! Accordez-moi d'abord votre -pardon!... Que mon repentir vous désarme! - ---Ton repentir d'une heure, d'un instant! - ---Non, mais le remords, qui, toute ma vie, lavera mon âme de -larmes! - -Elle demeurait sans répondre, farouche, le visage fixe. - ---Mon offense a duré un moment, continua Floris. Et il y a des -milliers de moments où je ne l'avais pas commise, et tu auras de -longues années pour l'oublier... Et pourtant, je souhaiterais que -le premier berceau où l'on m'a couché fût devenu ma tombe! - ---Vous auriez été plus heureux! dit Josine. Et pour moi, oh! -quelle différence! Ma paix, mon honneur, ma dot virginale, je les -posséderais encore... Que Dieu me venge, à proportion de l'infamie -de ton forfait! - ---Tu ne peux être trop cruelle, dit Floris. Oh! aide-moi à -détester mon crime!... Mon cœur se brise, en y songeant. - ---Qu'il ne se brise pas encore, dit Josine, mais qu'un chagrin -éternel le consume! Puisse-t-il ne plus trouver de joie sur cette -terre! Puisses-tu souhaiter la mort et désespérer de l'obtenir!... -Que tous tes plaisirs se flétrissent! Que tous ceux que tu aimes -t'abandonnent!... Et demeure seul et désolé, sans courage pour -mourir, sans force pour vivre! - ---Dieu entend tes prières, âme offensée, et s'il me frappe, je -dirai qu'il est juste... - ---Vois ce que tu as fait de moi!... Rappelle-toi ce que -j'étais, gaie, souriante, heureuse, innocente... Et maintenant, -la mendiante des routes, la fille du plus pauvre pêcheur me -trouverait si misérable, qu'elle m'accorderait sa pitié! - ---Quel chevrier voudrait être Floris, le grand-duc Floris de -Russie, à condition d'avoir dans sa poitrine un cœur aussi -angoissé que le mien? Oh! impose-moi, pour mon crime, le châtiment -le plus cruel, le plus terrible, et je bénirai ta douceur! - ---En plein bonheur, dit-elle, et d'un seul coup, ma vie entière -est détruite... Je ne puis plus habiter, désormais, qu'avec le -deuil, la honte, le désespoir. Ce sont les compagnons que Floris -m'a donnés, et qui me suivront jusqu'à mon tombeau! - ---Après avoir tant souffert, reprit-il, de la pauvreté et de la -bassesse, je rencontre la pire souffrance, au milieu même du -bonheur. J'étais écrasé sous le poids des misères communes à -tous, et je trouve plus lourd aujourd'hui, le fardeau de ma seule -misère!... Quel fruit maudit de la terre ai-je mangé? Quel poison -sorti de la mer ai-je bu?... Mais non, non! Mon cœur seul est -coupable! C'est lui qui a tout voulu et tout fait... O destinée! -Fatalité des hommes! - ---Tu aurais dû me tuer! dit Josine. Au moins je serais morte -heureuse et pleine de tendresse pour toi, au lieu d'être -éternellement contrainte à te haïr. - ---Oh! ne me hais pas! répondit Floris. Pardonne-moi!... Grâce!... -Pardonne! - -Il tendait les deux mains vers l'enfant: sa poitrine se soulevait; -de grosses larmes roulaient dans ses yeux. Elle s'était dressée -et le considérait fixement. Ensuite, son regard s'adoucit, ses -longues paupières battirent. - ---Serais-je donc tentée de me trahir moi-même? dit Josine. - ---Non, mais d'accorder ta merci à mon sincère repentir. - ---Puis-je oublier le crime, hélas!... et ma propre ruine? - ---Que le crime soit flétri! dit-il, mais pardonne à celui qui le -déteste, autant que tu en as toi-même horreur. - ---Maintenant, je suis ta victime, reprit-elle. Ce pardon me ferait -ta complice. - ---Non, non!... Par pitié... Grâce! Pardonne! - -Elle hocha la tête, et d'une voix lente: - ---Que je voudrais connaître tes pensées! - ---Elles ne sont que remords et tendresse. - ---Mais si je cesse de poursuivre ma vengeance, si je fais la paix -avec toi, tu me mépriseras, dit Josine. - ---Je te bénirai, repartit Floris. Oh! pardonne, pardonne, pardonne! - ---Plus tard, peut-être, dit l'enfant. - ---Mais puis-je espérer? demanda-t-il. - ---Tous les hommes peuvent espérer, répliqua-t-elle. - ---Oh! dit Floris, par grâce, accepte le baiser de mon repentir et -de ma tendresse. Le poids qui m'écrase le cœur me sera moins lourd -ensuite. - ---Soit! dit-elle, puisque vous voilà si repentant. - -Alors, Floris posa ses lèvres brûlantes sur le front pâle de -Josine; et, tout en émoi, face à face, ils fixaient l'un sur -l'autre des yeux profonds et pleins de langueur. Ils haletaient, -ils balbutiaient de trouble et de désolation; peu à peu, leurs -doigts se mêlèrent. Un vertige saisit Floris; et il couvrait de -baisers furieux le visage frémissant de Josine. Soudain, un grand -cri retentit: et tous deux, en se retournant terrifiés, virent, au -haut de l'escalier, une femme vêtue de blanc chanceler, s'abattre, -rouler avec un bruit affreux le long des marches, puis demeurer -gisante, au bas, sur le pavé de marbre. - ---Isabelle! cria Josine. - -Et comme si, derrière elle, eût grondé quelque effroyable tempête, -l'enfant se mit à fuir éperdument. Mais, dans son épouvante, elle -ne trouvait plus les portes que masquaient des lés de velours. -Tout à coup, elle se jeta derrière un des rideaux à crépines d'or, -poussa la fenêtre de la terrasse et, battue du vent, échevelée, se -sauva à travers les jardins, par l'escalier Sant'Isidoro. - -Les flammes des cierges, en vacillant, s'éteignirent presque -toutes, sous le coup de vent impétueux qui entra par la fenêtre -ouverte, et de grands jets d'écume et d'eau de mer s'abattirent -sur les dalles, tandis que résonnait, au loin, un tapage de vitres -brisées. Floris, au pied de l'escalier, tenait entre ses bras -Isabelle, blême, raidie, les paupières entre-closes. - ---Holà! cria-t-il, du secours!... Holà! - -Sa voix se perdit dans l'ouragan et dans le tumulte des vagues. - ---Ho! du secours!... Holà, quelqu'un!... Du secours! - -Quatre ou cinq flambeaux palpitaient encore au fond de la -salle pleine d'ombre, que la rafale parcourait. Le ciel de -velours claquait au vent. Puis, un à un, les derniers cierges -s'éteignirent. - ---A l'aide! reprit Le Grand-Duc. Holà! à l'aide!... Ah! qui est -là?... A moi!... à l'aide! - ---Est-ce vous, Monseigneur? répondit la voix de Manès. Quelle -obscurité!... Que se passe-t-il? - ---Vite, Manès, vite, vite!... Au nom du ciel!... - ---Je ne distingue rien, Monseigneur... Qui a crié? J'ai entendu de -ma chambre... Écoutez... voici quelqu'un qui vient... - -La tapisserie se releva, et trois ou quatre serviteurs, les yeux -écarquillés, apparurent. On distinguait derrière eux Jacinto, qui, -debout sur le seuil, élevait en l'air, d'un bras tremblant, une -petite lampe de cuivre. - ---Des lumières! cria Manès... Qu'est-ce donc?... Que s'est-il -passé?... Quoi! Mme la Grande-Duchesse! - ---Elle a fait un faux pas, dit Floris, en descendant cet escalier. - ---Vite, au lit! qu'on la mette au lit!... Oh! un matelas pour la -transporter... Cours, Sander... Vite, un matelas! - ---Ce n'est rien, n'est-ce pas, Manès? - ---Comment êtes-vous, madame?... Elle ne m'entend pas. Toujours -évanouie!... Ah! voici les femmes de Sa Grâce?... Allons, Gina, -éclaire-moi! - ---N'est-ce pas, ce n'est rien, Manès? - ---Cours éveiller Stepany, Lucio! Dis-lui de m'apporter les fers -avec le paquet d'amadou... Plus près, la torche, plus près, -Gina... Elle a roulé du haut en bas, n'est-il pas vrai? - ---Oui... Ce n'est rien, n'est-ce pas, Manès? - ---L'enfant est perdu, mais il reste encore un espoir de la -sauver... Ah! voici la civière... Bien! posez-la dessus!... -Doucement, doucement... Là, là, doucement... Prenez garde! - -Puis, comme les valets se mettaient en marche: - ---Non, Monseigneur, restez ici. - ---Je veux la suivre, dit le Grand-Duc. - ---Non, Monseigneur, je vous en prie. Votre inquiétude et vos -angoisses risqueraient de m'ôter mon sang-froid. Votre vue -pourrait provoquer chez Mme la Grande-Duchesse une émotion -dangereuse... Je vous ferai prévenir dans un instant... Au lit, au -lit, au lit, vite au lit! - -Tous disparurent. Un flambeau de résine, tombé par terre, et qui -brûlait en allongeant sur le pavé une tache rouge et fumeuse, -éclairait obscurément la salle. Le vent gonflait le lourd rideau -violet. Floris, d'un geste brusque, l'écarta, et il se trouva sur -la terrasse. - -La rafale soufflait en foudre, la mer mugissait. Une vaste rougeur -boréale flottait derrière les nuées, et à cette lueur éparse, -on distinguait l'immense vallée des flots qui bouillonnait, -blanche d'écume. Par moments, la clameur redoublait. On entendait -des voix hautes et confuses, des râles, des clapotis; puis, un -prodigieux sifflement, tantôt rauque, tantôt aigu, qui ondulait -comme un dragon. De profondes détonations, telles que des coups -de canon, retentissaient au milieu du tumulte. C'était la mer qui -s'engouffrait, à travers les grilles, dans les longs souterrains -de roches qui s'ouvrent au bas de la falaise, et communiquent avec -les caves du palais. Alors, un sourd tremblement remuait l'antique -terrasse de marbre, jusque sous les pieds de Floris; l'énorme -écume noyait tout, et, en poussant un cri sauvage, le Grand-Duc se -renversait la face pour l'offrir aux crachats de la tempête. - ---Souffle, ouragan, fais rage! s'écria-t-il... Mer rugissante, -lance tes vagues à l'assaut contre moi! Vent, emporte, balaye -dans l'air jusqu'au dernier atome de ce corps!... Ah! j'ai -assassiné la plus noble femme!... O Isabelle, comment ai-je pu -te méconnaître?... Voici que ta douce image m'apparaît sous les -traits de celle que j'ai tant aimée! Mon cœur se fond de désespoir -et de tendresse... En un moment, en un moment! Les portes obscures -du destin ont tourné sur un seul moment... Cela est-il possible? -Est-ce un rêve?... O Dieu, comme vous me châtiez à ma première -transgression, et à d'autres vous laissez le temps d'entasser -les crimes sur les crimes!... Mais, non, elle ne mourra pas!... -Oh! qu'elle vive, Dieu puissant! En échange de la chère vie -d'Isabelle, prenez la mienne, bien qu'elle ne la vaille pas! -S'il est au ciel une Ame paternelle qui ait pitié des misérables -hommes, c'est elle que j'invoque ici... Qu'Isabelle vive -seulement! Que ce ne soit pas moi qui la tue!... Grâce, grâce, ô -Père céleste! - -Il tendait les mains vers les ténèbres. Une voix appela: - ---Monseigneur! - ---Qui va là? - ---Monseigneur... monseigneur Floris. - ---Ho! me voici... Eh bien, qu'est-ce? dit-il, en rentrant dans la -salle. - ---Monseigneur, vite, vite, vite, venez vite! dit Mila qui se -précipita. La Grande-Duchesse se meurt! - -L'horreur régnait dans la partie du palais qu'ils traversèrent. -Toutes les portes étaient ouvertes; et les valets, rassemblés -aux abords de l'appartement d'Isabelle, sur le palier du grand -escalier, bourdonnaient et se poussaient confusément les uns les -autres. Un profond silence s'établit, dès qu'on vit paraître -Floris. Et l'on n'entendit plus que la voix d'une des femmes de la -Grande-Duchesse, qui, accompagnée de Lucio, descendait le degré, -portant des deux mains un plat de cuivre, sur lequel gisait un -enfant mort, recouvert d'un linge sanglant. - ---Holà! cria Floris, ouvrez! - -L'antichambre était solitaire: rien qu'une femme, avec des fioles -et des lampes, qui y faisait chauffer quelque potion. M. Manès se -présenta à la rencontre du Grand-Duc: - ---Ah! c'est vous, Monseigneur... Venez... - ---Vous la sauverez, n'est-ce pas? - ---Dieu peut faire un miracle! répondit Manès. - -Floris entra, se soutenant à peine. La chambre était vide et -obscure. Deux ou trois bougies jaunes brûlaient au fond de -l'alcôve, sur l'archivolte de laquelle des Renommées tenaient une -couronne d'or. Soudain, il aperçut Isabelle. Un calme lugubre -était peint sur son visage décoloré; elle gardait les paupières -fermées. Le Grand-Duc s'affaissa par terre, auprès du lit, en -sanglotant. - ---Est-ce vous, mon cher cœur? dit Isabelle. Ne pleurez pas! Tout -est bien arrangé de la sorte... Oh! je ne vous épiais pas; je -venais prier auprès du Grand-Duc... - -Elle reprit au bout d'un long silence: - ---Je vous ai bien aimé, mon cœur! Vous aussi, vous m'aimiez -autrefois... Nous aurions pourtant pu être heureux!... Vous -rappelez-vous le premier printemps que nous avons passé ici! Que -d'heures d'une tendresse bénie nous avons eues? Tout était plein -de fleurs et d'oiseaux; on entendait chanter les rossignols... -Hélas! les choses de ce monde s'évanouissent comme l'ombre... - ---Tu vivras, dit Floris, tu vivras! - ---O cher Floris, je vais mourir, dit-elle... Mais il me semble -cependant que je suis un peu soulagée... Ah! ce n'est pas si -difficile de mourir!... Pendant le court moment où je m'étais -assoupie, j'ai vu tout à l'heure ta chère mère, entourée d'une -splendeur céleste. Sa face rayonnait comme le soleil. Elle se -tenait sur une nuée, et de ses mains ouvertes il descendait vers -moi une pluie de rayons et de fleurs, tandis que la douceur de -ses yeux apaisait ma souffrance... Elle vient m'emmener, mon -Floris, et un jour nous serons tous réunis, loin de cette triste -terre, dans le Paradis! - ---Tu vivras, tu vivras! répéta-t-il. - ---O mon cher cœur, mon cher trésor, mon cher bonheur! dit Isabelle -d'une voix faible comme un soupir... Tu te souviendras, n'est-ce -pas? de ta pauvre petite Isabelle... Tu te souviendras de notre -enfant qui est morte en venant au monde... Qu'on l'ensevelisse -avec moi! On la déposera sur mon sein... Rien ne te restera de moi -que le souvenir, mon bien-aimé. J'aurai passé dans ta vie, ainsi -qu'une ombre... Mon bien-aimé, je te pardonne! N'aie pas trop de -chagrin, mon Floris... Je pardonne aussi à Josine... Rappelle-moi -plus tard à ma sœur Tatiana. Dis-lui que j'ai quitté le monde en -l'aimant et en la bénissant... Où est Gina?... Elle s'est trouvée -mal, je crois, et on a dû l'emporter. Elle était bien bonne pour -moi; elle m'a fidèlement servie... Pour la vertu, pour l'honnêteté -et la décence de la conduite, elle mérite un excellent mari; je -voulais lui faire sa dot... Ne pleure pas, mon bien-aimé: sois -heureux! Va, le temps te consolera... Un mort n'est rien! J'ai -peut-être été indolente et trop paresseuse dans ces derniers mois. -Je t'en demande pardon, mon Floris... Et je te bénis, dans la -mort, pour le bonheur que j'ai eu auprès de toi... Mila, écarte ce -flambeau... Place-moi plus haut, je respire mal... Donne-moi ta -main, mon Floris... Bien, ainsi. - -La porte s'entre-bâilla au fond de la ruelle, et l'on vit s'y -glisser, sans bruit, plusieurs des femmes de la Grande-Duchesse. -Elles portaient des chandeliers avec la croix d'or et de cristal -que Maria-Pia avait fait faire pour son oratoire. En se hâtant, -elles couvrirent l'une des consoles de napperons blancs, et -disposèrent une sorte d'autel au moyen de flambeaux. - ---Ne pleurez pas, cher aimé, dit Isabelle... C'est moi-même qui ai -demandé de recevoir l'extrême-onction. - -Alors, une vive clarté se répandit soudain par la chambre. Les -trois portes à la fois venaient de s'ouvrir, et une dizaine de -femmes morlaques de Sabioneira-le-Bas, qui avaient des cierges à -la main, défilèrent silencieusement. Derrière elles, quatre jeunes -filles, en hauts bonnets de plumes et d'écarlate, s'avançaient, -portant sur leurs épaules la châsse de sainte Justine, qu'on a -coutume de monter au palais, lorsqu'un des maîtres y est en péril -de mort. Elles la posèrent sur ses bâtons, derrière une lice -mobile, qu'elles garnirent de gros flambeaux allumés. Cependant -l'archevêque de Myre, revêtu de l'étole violette, était entré -avec les saintes huiles; l'abbé Lancelot l'accompagnait: et les -servantes du palais, les femmes des pêcheurs, des calfats, des -jardiniers pénétrèrent dans la chambre, à leur suite, et s'y -rangèrent, en foule, autour du lit. - ---Ma sœur, dit José-Maria, quand le silence fut rétabli, nous vous -apportons, selon votre désir, les dernières grâces de l'Église. -Puissent-elles vous prémunir contre l'angoisse et les terreurs de -ce moment! - ---Merci, mon bon frère, dit-elle. - -L'archevêque de Myre poursuivit, d'une voix qui tremblait par -intervalles: - ---Une âme pure comme est la vôtre, peut se confier hardiment dans -la miséricorde de Dieu... N'ayez point de regrets au monde, si -l'heure est arrivée d'en sortir. La terre, ma sœur, était pour -vous un lieu d'exil. Vous chérissez la solitude, et le monde n'est -que multitude; vous recherchez le silence, et le monde n'est que -clameurs; vous êtes touchée de la vérité, et le monde n'est que -mensonges; vous aimez la pureté, et le monde n'est que corruption. -Pourquoi donc souhaiteriez-vous d'habiter encore parmi les hommes? -Quitter la vie, ma sœur, c'est se réveiller d'un songe plein -d'inquiétude... Homme superbe, qu'es-tu donc? Quelle est cette -existence à laquelle tu t'attaches si âprement?... Fils de la -femme et pétri de la boue impure de son sang, tu es pareil aux -bêtes par tes besoins, comme par tes concupiscences... Qu'es-tu -encore? Un sol stérile, un ténébreux abîme d'iniquités, un enfant -de la colère de Dieu, un vase de misère et d'ignominie... Ta -naissance est souillée d'ordures; ta vie est une longue chaîne de -souffrances, et ta mort est remplie de frayeurs... Quittez cette -terre, ma sœur, abandonnez les voies de ce monde; déprenez votre -cœur des attaches terrestres; laissez cette vie sans regrets, -comme on jette un roseau fêlé qui, loin de nous soutenir, nous -percerait la main, si nous voulions nous y appuyer. C'est une vie -triste et fragile, une vie inconstante, agitée, sujette à mille -vicissitudes, une vie de fantômes et d'illusions, une vie qui -n'a rien de réel que ses afflictions et ses peines, une vie que -l'on pourrait nommer un enfer déjà commencé, et qui du chaume, du -palais, des hameaux, des villes, des solitudes, si diverse qu'elle -ait été, aboutit enfin à la mort, comme toutes les eaux de la -terre vont s'abîmer dans l'Océan. - -Il cessa de parler: et après une pause, l'œil fixe et la face -aussi pâle que la toile d'argent de sa chape, il récita les -prières latines; puis, en trempant son pouce droit dans la -boîte de vermeil du saint chrême, il s'avança auprès du lit, et -commença de faire les onctions. Les femmes priaient à genoux; les -chandeliers de cristal et la châsse se renvoyaient les feux des -flambeaux; par moments, un sanglot s'élevait; ensuite, au milieu -du silence, on entendait le glas profond de la grosse cloche de -Sainte-Justine. - ---_Per istam unctionem_, dit l'archevêque, en découvrant les pieds -de la mourante, _et suam piissimam misericordiam, indulgeat tibi -Dominus quidquid deliquisti per pedes_! - ---_Amen!_ répondit l'abbé Lancelot. - -Les onctions étaient finies. L'archevêque fléchit le genou, pria -quelques instants à voix basse, puis se releva; et toutes les -femmes se dressèrent en même temps. - ---Adieu, ma sœur, dit José-Maria, tandis qu'une larme roulait au -bord de ses paupières. - ---Adieu, mon bon frère, dit Isabelle. - -Les femmes reprirent sur leurs épaules la châsse de sainte -Justine, et le cortège se retira lentement, dans l'ordre où -il était entré. Deux heures sonnèrent au campanile; tous les -flambeaux avaient défilé; les hautes portes se refermèrent: et la -chambre se trouva, comme auparavant, déserte et à peine éclairée. -Les sanglots étouffés du Grand-Duc y résonnaient lugubrement. - ---Vous rappelez-vous ces trois sœurs, dit Isabelle après un long -silence, ces trois sœurs de Zemenico, que leurs maris avaient -délaissées et qui vinrent nous implorer?... Leur rencontre me -présageait ma destinée... Voilà pourquoi mon cœur était si lourd, -chaque fois que je songeais à elles... Mais, en ce temps, vous -m'auriez grondée, cher aimé, si je vous avais dit mes craintes, et -je n'osais vous en parler. - -Vassili Manès s'approcha, et lui tendant une tasse d'argent où -fumait un breuvage noirâtre: - ---Allons, allons, madame, ne vous agitez pas! - ---Merci, mon bon Manès, répondit-elle... Est-ce le bora qui siffle -ainsi?... Ces hurlements me sont pénibles! - -Le vieillard, au fond de la ruelle, attachait sur la -Grande-Duchesse un regard de compassion. - ---Oh! chuchota Mila, comme Sa Grâce a changé tout d'un coup!... -Des gouttes suintent de sa figure; ses yeux ont l'air agrandis -et plus profonds dans leurs orbites... Regardez... elle a encore -pâli, ce qui semblait impossible! - ---Elle s'en va, dit Manès... Prie pour elle! - -Cependant, on avait poussé la petite porte de l'alcôve, et l'abbé -Lancelot, qui avait apporté le saint sacrement de la chapelle, se -mit à dire dans le cabinet contigu une messe de la Passion, ainsi -que l'avait demandé la Grande-Duchesse. Elle se tournait, par -moments, vers cette porte restée ouverte: on lui voyait joindre -les mains; et toutes les fois que son regard rencontrait celui -de Floris, qui se tenait au pied du lit, elle essayait encore de -sourire: - ---Quand je serai morte, reprit-elle, en l'appelant d'un signe de -tête, que nul médecin ne touche à mon corps... Mes femmes seules -l'enseveliront. - -Il s'était penché afin de l'entendre, très bas auprès de son -visage, et il suivait des yeux le mouvement de ses lèvres: - ---Ç'aurait été après-demain, murmura-t-elle, l'anniversaire de ma -naissance: j'allais avoir vingt-deux ans. J'étais triste, mon cher -aimé, en pensant que vous l'oublieriez, mais vous y songerez, je -vous en prie, mon cœur. - -Ensuite, elle ne parla plus... Le reste de la nuit fut cruel: de -rares et courts instants de connaissance, un profond accablement, -du délire, et, vers le matin, l'agonie, qui dura longtemps et -pleine d'horreurs. Le jour commençait à poindre, et une lueur -grise, pareille à une écume sale, entrait par les hautes fenêtres. -La mer livide bondissait; au travers des arbres agités du vent, on -voyait se lever, par rafales, dans les jardins déserts, de grands -tourbillons de poussière. - ---Approchez, Monseigneur, dit Manès à demi-voix... Vous pouvez lui -fermer les yeux. - ---Quoi! Qu'y a-t-il? - ---Elle ne souffre plus, répondit Manès. - -Floris se dressa tout en sursaut: - ---Morte!... Est-ce qu'elle est morte? s'écria-t-il. - ---Elle est morte, oui, Monseigneur. - ---Morte! morte! reprit le Grand-Duc, et il tremblait de tous ses -membres... Morte! Pourquoi ne l'a-t-on pas sauvée?... Ah! vous -ne savez rien! vous ne pouvez rien!... Isabelle, entends-moi, -c'est Floris qui te supplie... Inanimée! partie, oh! partie à -jamais!... Et c'est moi qui l'ai tuée... moi seul!... O maudit, -maudit scélérat!... Ah! donnez-moi du poison, un couteau!... Qu'on -rassemble ici tous ceux qui l'aimaient, tous ceux qui vont pleurer -sur elle... Et je m'accuserai devant tous... O misérable que je -suis!... Ameutez-vous autour de moi, crachez sur moi, lancez-moi -des pierres et de la boue!... O Isabelle, mon amour, ma vie, ma -femme! Morte, morte, morte!... Est-il possible?... Oh! Isabelle, -Isabelle, Isabelle! - -Il se roulait par terre, en sanglotant. M. Manès l'exhortait, et -il vint doucement à bout de l'emmener hors de la chambre. - - - -Vers midi, un valet qui tirait par la bride un grand cheval blanc -sortit de la Petite Écurie et traversa la cour pavée de briques, -où des lignes de pierre, en se croisant, dessinaient des carrés -inégaux. Ser Pistolese et Jacinto le regardaient venir à pas -lents, debout tous deux sous le fronton du Manège. - ---Bien, parfait, mon garçon! dit le majordome. Marche encore un -peu plus doucement, de crainte de casser les œufs que tu as sous -les semelles... Voilà près d'une heure que je t'attends! - ---Fallait-il donc partir le ventre vide? riposta Lucio, tout en -flattant de la main Barocco, le chien griffon de ser Pistolese. - ---Bien, bien! murmura le gros homme... Tu es comme les nonnains -de Gênes, qui, après qu'elles sont revenues des étuves, demandent -à l'abbesse congé d'y aller... Il eût été décent aussi, dans une -telle circonstance, d'enlever de dessus ton épaule tes rubans -jaunes et tes cordons ferrés d'argent. Si vos habits de deuil ne -sont pas encore prêts, ce n'est pas une raison, néanmoins, pour -étaler de tels ornements! - ---Allons, ne vous fâchez pas, messer Pistolese, dit Lucio. - ---C'est bon, c'est bon! grommela le majordome; ne t'en va pas -flâner en route, tu entends... Voici les lettres pour Raguse, avec -la liste des commissions... Le cercueil de plomb tout pareil à -celui qu'on est allé chercher lundi... Et tu diras à la tourière -qui t'ouvrira chez les Barnabites, de porter ce pli aussitôt à Mme -la Supérieure... Je lui demande de nous prêter quelques vases et -des chandeliers... Tu passeras à l'archevêché... Ah! voici messer -Stepany. - -L'aide-chimiste se montrait derrière la grille de la Vénerie, -accompagné du petit Thalès. Derrière eux, cinq ou six jardiniers -qui portaient des hottes pleines de roses, traversèrent la vaste -cour, en même temps que le père et le fils se dirigeaient vers ser -Pistolese. - ---Ah! vous faites bien d'être exact, dit Stepany, en regardant à -sa montre. Je veux être damné, si je vous aurais attendu un quart -de seconde!... Eh bien, qu'a-t-on décidé? - ---Il n'y aura pas d'embaumement, répondit Pistolese. Ce sont les -ordres du Grand-Duc. - ---Et les obsèques, pour quel jour? - ---Pour samedi, en même temps que celles du grand-duc Fédor et de -Mme Maria-Pia... Oui, oui! tous les trois en même temps... Ah! -pauvre Mme Isabelle! - ---Ne comptez pas que je vais me soucier de ça! s'écria aigrement -Stepany. J'ai bien assez de mes propres affaires!... Je me suis -assez longtemps tracassé pour les autres. C'est fini! Je n'en veux -plus maintenant!... Voilà trois journées, poursuivit-il, oui! -trois journées entières que je perds, et qui m'en saura gré, -monsieur?... On m'envoie à Raguse, on dispose de moi, on me tire à -_hue_ et à _dia_! on fait de moi une bête de somme! Depuis lundi, -je n'ai pas eu le temps de déjeuner, ma parole!... Ah! Thalès... -Rêvez-vous, Thalès? - -L'enfant se retourna précipitamment, et il demeurait immobile, les -yeux baissés, en face de son père. - ---Allons, approchez-vous, Thalès, reprit Stepany. Je n'ai pas pu, -hier ni aujourd'hui, vous faire répéter vos leçons, et vous en -aurez profité pour paresser tout votre soûl... Venez ici que je -vous interroge, puisque c'est le seul instant, vraisemblablement, -dont je pourrai disposer aujourd'hui! - ---Allons, approche, mon petit homme, n'aie pas peur! dit messer -Pistolese. - ---Donnez-moi votre livre... Bien!... Ah! ah!... Votre -_Physiologie_... Nous en sommes, si je ne me trompe, aux éléments -organiques accessoires des corps vivants, c'est-à-dire à ceux -dont la présence ne peut être constatée que dans un petit nombre -d'êtres, sans préjudice, bien entendu, des quatorze principes -élémentaires essentiels des êtres vivants actuels, tels que le -carbone, l'oxygène, l'hydrogène, l'azote ou nitrogène, le soufre, -etc... Attention! Répondez maintenant... Où trouve-t-on l'iode et -le brome, Thalès? - ---On trouve l'iode et le brome chez les animaux marins et les -plantes. - ---Bien!... Et où trouve-t-on le rubidium? - ---Le rubidium... Dans certaines plantes (café et thé) et dans les -coquilles marines. Le cérium se rencontre aussi dans ces dernières -(les huîtres). - ---Pouah! exclama Pistolese... Comment dites-vous ce mot-là? Quelle -saleté est-ce là?... Bien sûr, je ne mangerai plus d'huîtres! - ---Laissez-moi donc continuer! dit Stepany. Vous confondez sans -doute le cérium avec le cérumen, ser Pistolese... Thalès, où -trouve-t-on l'arsenic? - ---L'arsenic... hésita l'enfant... L'arsenic... Dans les céréales, -par conséquent, aussi dans le sang de l'homme. - ---Allons, qu'est-ce que cela veut dire? Faites donc attention, -Thalès... Vous voulez donc nous empoisonner!... On trouve -l'arsenic, monsieur, dans les tissus des arsenicophages... C'est -le manganèse, monsieur, qu'on trouve dans les céréales, par -conséquent, aussi dans le sang de l'homme, puis chez des animaux -marins de différentes espèces... La pinne, monsieur, par exemple, -accumule du manganèse, dans son organe de Bojanus. - ---Fi donc! s'écria Pistolese... Vous avez tort d'apprendre à -l'enfant ces choses-là. Il ne saura le mal que trop tôt! - ---Êtes-vous fou? repartit le chimiste. Ne connaissez-vous pas les -pinnes marines?... A Stagno justement, on en pêche qui donnent des -perles de couleur plombée, avec cette espèce de soie, que l'on -met en œuvre, dans certains villages... Bien! Maintenant, Thalès, -dites-moi ce que l'on remarque, à propos des pierres et des roches. - ---Je n'ai pas étudié ça, répondit l'enfant. Ma leçon n'allait pas -jusque-là. - ---Eh bien, monsieur, c'est que les principes élémentaires -minéraux les plus répandus dans la nature sont aussi ceux que -l'on rencontre le plus fréquemment chez les êtres vivants. Il y -a dans votre corps, Thalès, comme dans celui de ser Pistolese -ou du grand-duc Fédor décédé, les mêmes éléments, qui, à l'état -de roches et de cristaux, constituent l'écorce terrestre. -Chimiquement, monsieur, vous ne valez pas mieux, vous êtes -sur la même ligne que le talc, le sel gemme, la houille, le -gypse, la silice... Même l'argile, la simple argile, contient -de l'aluminium, et il n'y en a pas en vous, Thalès, continua -Stepany, d'un ton sévère et triomphant à la fois. On pourrait -vous décomposer dans toutes les cornues de l'univers, qu'on ne -tirerait pas de vous une seule parcelle de ce métal... C'est bien! -allez-vous-en maintenant... Je vous permets, pour aujourd'hui, de -descendre jusqu'à Sabioneira-le-Bas, mais ne vous éloignez pas, -monsieur... Vous pourrez ramasser bien sagement des coquilles, -au bord de la mer, pour enrichir votre petite collection -conchyliologique. - ---Et surtout, dit Lucio en se mettant en selle, qu'il n'aille pas -du côté de Torre-Arza!... Il y a là ces Zingari, vous savez, les -amis de ser Giano, ceux que Sa Grâce la princesse Josine a fait -venir une fois, avec leurs ours. - -Il s'arrêta, bouche béante, puis une exclamation lui échappa, -tandis que les autres se détournaient, pour voir ce qui causait -son ébahissement. Alors, tous quatre demeurèrent immobiles. Giano -venait de déboucher du portique de pierre à colonnes rustiques, -qui donne accès dans la cour, et il passait le long des écuries, -au milieu des aboiements, des cris, des bonds joyeux de Barocco. -Il était pâle, en manteau rouge et toque rouge de Morlach; il -marchait d'un pas rapide, et, de loin, sans s'arrêter, il salua -ser Pistolese, de la main. Il disparut par la porte du Chenil. - ---Ici, Barocco! cria Pistolese... Barocco, Barocco, ici!... Eh -bien, que dites-vous de ça? - ---Par la mort que nous devons un jour, dit Lucio, c'était ser -Gianettino lui-même! - ---Il venait du palais, reprit Jacinto. Sans doute, il aura voulu -voir une dernière fois feu Son Altesse le grand-duc Fédor, qui -était son père, après tout. - ---Pauvre messer Giano! fit Lucio... Vous savez que, depuis le -duel, il s'est retiré à Podgor. - ---Qui? lui! s'écria Stepany. C'est à Stagno qu'il s'est logé, chez -je ne sais lequel de ses compères. - -Le gros majordome hocha la tête: - ---Bah! à Podgor ou à Stagno, je voudrais le voir moins près -d'ici!... Il n'est pas homme à laisser son fiel lui rancir -longtemps au cœur; il l'a bien prouvé dans sa première affaire, -avec ce pauvre Cirillo; et Monseigneur, à tort ou à raison, l'a -grandement offensé... Dieu me garde de qui je me fie, disait -saint Bernardin de Feltre... Rousseau, mauvais poil! c'est le -proverbe... Rappelez-vous ce que je dis là!... - -Une foule immense couvrait la plaine, dans la matinée du samedi, -quand le cortège des funérailles se mit en marche. Jusque de -Zara, du Montenegro et des bouches de Cattaro, il était venu -des Morlachs. Les lourds chariots peints, dételés, encombraient -la plage, au pied des murailles, et quantité de barques et de -trébacs, dont plusieurs portaient à leurs voiles des bandes -noires, en signe de deuil, ne cessaient encore d'aborder. Tout à -coup, au travers des arbres, de grands panaches de plumes noires -apparurent. C'était le premier char funèbre qui s'engageait dans -l'avenue. Alors, les femmes brisèrent contre terre, par centaines, -des vases d'argile, qu'elles avaient eu soin d'apporter. - -Mais le cortège s'avançait avec lenteur. Il fut longtemps à sortir -du parc et à déboucher dans la plaine. - -En tête, marchaient les acolytes, porte-encensoirs, -porte-flambeaux, porte-clochettes, qui précédaient une haute -croix de vermeil. Deux files de prêtres en surplis, amenés la -veille de Raguse par Mgr Colloredo, venaient en avant du premier -cercueil, couvert d'une toile d'or noire, et que traînaient six -chevaux noirs caparaçonnés. Le cercueil du grand-duc Fédor passa -ensuite, élevé sur un chariot d'armes et seul au milieu d'un large -intervalle. On se montrait les six piqueurs marchant auprès des -chevaux, les roues à rayons d'or flamboyants, avec l'aigle de -Russie à deux têtes qui couronnait le chariot. - -Puis, défilèrent sous leurs voiles blancs, les Religieuses -de Sant'Orsola. Il se fit une poussée dans la foule; des -cris douloureux s'élevèrent: et, au milieu des femmes de la -Grande-Duchesse, sur un chariot tout couvert de fleurs, on aperçut -le cercueil d'Isabelle. Alors, s'exhala comme un grand sanglot; -des allées avoisinantes, la multitude se dégorgeait; et pêle-mêle -avec les carrosses de deuil et les serviteurs de Sabioneira, -la masse entière des Morlachs suivit le cortège funéraire. Il -s'allongeait, en serpentant et par colonnes inégales, sur la vaste -lande. Le vent sifflait; de maigres brins de thym frissonnaient -à ras du plateau, d'où l'on découvrait la mer. Les flots couleur -d'ardoise clapotaient, et l'œil se fatiguait sur cette plaine -aride, tachetée d'écume çà et là. - -Mais, au pied de la haute montagne, les chars funèbres -s'arrêtèrent. On en retira les cercueils, et le convoi s'engagea -sur la roide corniche en zigzag taillée le long du mur de roche. -La Jagodna mugissait au-dessous avec un fracas épouvantable. -Sept ou huit ruisseaux, s'y précipitant par cascades du haut -des rochers, emplissaient l'étroit défilé de tumulte, de fumée, -d'écume. D'énormes blocs pendaient de tous côtés; des corbeaux -s'envolaient en croassant. Puis, à travers les chênes rabougris, -des coupoles dorées se levèrent. C'étaient les dômes à la russe de -la chapelle sépulcrale, bâtie par le grand-duc Fédor, au sommet de -l'escarpement le plus effroyable de ces montagnes. - -Une foule de femmes et de Morlachs, dont les cierges tachaient -le jour comme de milliers de larmes jaunes, se pressaient déjà -sur l'esplanade. Par le porche béant, l'on voyait, au fond, -l'iconostase resplendissante; et toute la cérémonie, s'engouffrant -dans la petite église, s'y rangea sur les galeries, le long du -chœur et dans la nef, où les deux cercueils d'Isabelle et de -Maria-Pia reposaient sous un dôme ardent, composé de treize -hauts clochers. La bière du grand-duc Fédor demeurait exposée à -l'entrée. - -Une porte s'ouvrit au fond du chœur, et de derrière l'iconostase, -on vit s'avancer, à pas comptés, la longue file des acolytes, puis -les ecclésiastiques en surplis, que suivaient les deux prélats, -côte à côte. Mgr Colloredo, la crosse à la main, portait la chape -lugubre, avec la mitre de toile d'argent, et José-Maria, le -célébrant, se montrait revêtu d'une chasuble et d'ornements noirs. - -L'autel était dressé devant la chapelle ardente. L'archevêque de -Myre en monta les degrés lentement. Ses mains tremblaient; ses -yeux, ternes et hagards, semblaient ne rien voir; la crainte, -l'angoisse, le désespoir, une amertume d'âme extrême étaient -peints sombrement sur son visage; et il se tenait tout debout, -immobile, le front incliné. Mais Mgr Colloredo se leva, et, -pâlissant un peu, il vint à l'angle de l'autel: - ---Allons, commencez! fit-il à voix basse... Rappelez-vous ce que -vous m'avez promis tout à l'heure. - ---Ayez pitié de moi, Monseigneur! - ---Vos scrupules, dit Colloredo, ne sont rien qu'un piège du -démon... Accomplissez la pénitence que j'ai été contraint de vous -imposer! - ---Je ne puis... Non, non, non... je ne puis! - ---Obéissez! reprit l'archevêque de Raguse. Dites la messe, je vous -l'ordonne! - ---Une profanation! dit José-Maria. - ---Non, mon frère, une expiation! - ---Je serai sacrilège, si j'obéis. - ---Vous résisterez à Dieu même qui vous parle par ma bouche, si -vous n'obéissez pas!... Commencez, allons, mon cher frère... Ne -donnez pas de scandale à tout ce peuple... - ---Vous me désespérez, Monseigneur. - ---Non, je vous sauve de vous-même. - ---Ma conscience me le défend. - ---Votre conscience est soumise aux volontés de l'Église. - -José-Maria frémissait. Il se mordait la lèvre en haletant. Puis, -soudain, d'une voix stridente: - ---L'Église, exclama-t-il, Monseigneur, n'est que l'assemblée des -fidèles. C'est à eux que j'en vais appeler! - -Alors, se tournant du haut des degrés vers la multitude -agenouillée, et au milieu du morne silence: - ---Mes frères, dit-il, priez pour moi! Les doutes m'assaillent -comme des démons; je suis en état de péché mortel. Comment -oserais-je, ainsi tourmenté, offrir à Dieu le saint sacrifice, qui -veut, pour être célébré, une âme tranquille et un cœur pur? - -Et descendant les marches d'un pas chancelant, il passa devant Mgr -de Raguse stupéfait, et disparut dans l'iconostase. - -Une rumeur confuse s'éleva, et le tumulte allait grandir, quand, -soudain, Mgr Colloredo monta les marches de l'autel, et l'orgue, -sur un signe impérieux, entonna la messe funèbre. Tous se -rassirent, et la cérémonie s'acheva ensuite paisiblement. - -Alors, le premier, l'archevêque fit, par trois fois, le tour du -mausolée, en l'encensant et l'aspergeant d'eau bénite; puis, -tandis que les porteurs plaçaient au milieu des deux autres la -bière du grand-duc Fédor, la foule entière commença de défiler -devant les cercueils, entrant par la porte de l'ouest et -s'écoulant par celle de l'est. Tous se signaient en pénétrant dans -la vaste chapelle, entièrement drapée de velours violet, à longues -crépines d'argent. Un balustre de bois d'ébène entourait les trois -cercueils, placés sous le dôme des lampes et recouverts de poêles -de brocart d'argent, croisés de satin noir. Hommes et femmes, en -défilant, se passaient, de main à main, l'aspersoir; quelques-unes -jetaient des fleurs ou des poudres odorantes. Parfois, on élevait -en l'air un enfant qui suffoquait au milieu de la presse. - -Peu à peu, la foule s'amassa devant la bière d'Isabelle. Il -partait de cette multitude des soupirs, des sanglots, des -lamentations. On adjurait la morte, on l'interpellait; des femmes -coupaient leur chevelure et la déposaient au pied du cercueil. -Puis, elles se mirent à improviser. L'une d'entre elles s'écria: -_Hélas sur nous! la mort t'a ravie, toi en qui se trouvaient, -éternelles comme la clarté dans la lune, la douceur, la sagesse, -la bonté._ Une autre dit: _Qui naquit pour le Paradis, ne vieillit -guère en ce monde! A la couronne de la Vierge, il manquait une -belle fleur, et le Seigneur a envoyé son ange pour te cueillir, ô -Rose blanche!_ Une autre dit: _La pierre où je t'ai vue pour la -dernière fois poser le pied, non loin de la mer, j'ai voulu la -retrouver pour la baigner de mes larmes. Je planterai un buisson -d'épines à cet endroit, afin que, de notre race, personne n'y -passe plus._ Une autre dit: _Lorsque j'ai appris la nouvelle, -mon cœur s'est gonflé de sang, mes lèvres ont poussé des cris. A -ton cercueil je fais toucher cette laine, que je porterai à mon -cou, quand l'envie de rire me prendra._ Une autre dit: _Hélas! -hélas! je n'entendrai donc plus ta voix douce, ta voix charmante, -qui vous abreuvait l'oreille de miel. Te voilà comme une guzla -dont les cordes sont détendues. Faut-il que je te survive, moi -si vieille!_ Une autre dit: _O chère fleur, un même coup vous -a frappés, toi et l'innocent enfant que tu venais de mettre au -monde. On l'a déposé dans ton cercueil, vêtu de langes précieux. -Il dormira éternellement sur ton sein._ Une autre dit: _Tu ne -verras plus tes jardins parés d'une fête continuelle, les fleurs -suaves au toucher frais, les nuages merveilleux. Tu habites au -pays immuable, le lieu resserré où l'on n'a plus que la poussière -pour sa couche, où les ombres, comme des oiseaux, emplissent la -voûte._ Une autre dit: _Que t'ont servi tous ceux qui t'aimaient, -tant de cœurs qui portaient ta marque? Aucun des tiens n'a pris -ta place! Aucun n'a pu venir à ton secours!_ Une autre dit: _La -fin de toutes les fatigues, le carrefour où mènent tous les -chemins, c'est un étroit cercueil qui vous renferme. A quoi bon se -donner des peines? Pourquoi courir? Pourquoi chercher l'avenir?_ - -Alors, il y eut un moment d'attente, tandis que la foule, au -dehors, commentait, avec un sourd tumulte, l'absence du pope -de Sgombro. Mille rumeurs couraient parmi les groupes. Les uns -disaient qu'Ourosch, le matin même, avait enlevé le vieux pappas; -d'autres parlaient d'une incursion des Bosniens et des gens de -Sgombro sur le territoire de Zemenico. Mais, à un signe de Manès, -huit Morlachs de Sabioneira, ayant chacun autour de l'épaule -une bandoulière de cuir, accrochèrent les coins de la bière de -Maria-Pia. D'autres enlevèrent de même les cercueils d'Isabelle et -du grand-duc Fédor, et tout le cortège marcha processionnellement -vers le chœur, l'orgue chantant à grand bruit. - -Un roide escalier de vingt-huit marches descendait au caveau -mortuaire. Les trois cercueils s'y engagèrent, à la lueur des -flammes vertes qui brûlaient au fond de la crypte, dans des -lampadaires de bronze noir. Puis, on posa les bières, toutes -trois, le plomb nu et à découvert, sur la terre humide. - -Mgr Colloredo, debout au haut des degrés, récitait les dernières -prières. Le peuple se pressait autour de lui, avide de considérer -la hideuse ouverture béante, ces clartés vertes, les tombeaux de -marbre que l'on apercevait vaguement. On posa devant l'archevêque -un mannequin d'osier rempli de terre, avec une pelle de bois, et, -toujours priant, il jeta trois fois de la terre sur les cercueils. -A chaque fois, le chambellan, comte Popoff, disait, d'un ton assez -haut, mais triste et lent: - ---Très haut, très puissant et excellent prince Fédor Paulovitch, -fils de très haut, très puissant et excellent prince Paul, premier -du nom, empereur de toutes les Russies, est mort... - -C'était fini. Les porteurs déposèrent les bières au fond des -sarcophages, dans le temps que la foule s'écoulait et descendait -la montagne. L'on replaça, au moyen de leviers, les couvercles de -pierre des sépulcres, en présence du grand-duc Floris, de Vassili -Manès et de Jacinto. Les flammes vertes s'éteignaient dans les -torchères; l'étroit soupirail grillé qui donne sur la Jagodna -laissait tomber un mince rais de jour. On distinguait à cette -lumière incertaine, les écussons sculptés des tombeaux. - ---Allons, venez, Monseigneur, dit Vassili. Vous n'avez plus rien à -faire ici. - ---Partez! Laissez-moi seul! dit Floris. - ---Voyons, venez, Monseigneur... Du courage! - ---Éloignez-vous!... Laissez-moi seul!... C'est mon ordre! répéta -Floris. Je veux rester seul un moment. - -Tous sortirent. Un profond sanglot secoua le Grand-Duc de la tête -aux pieds, et s'abattant contre la tombe d'Isabelle, avec des -pleurs, des cris, des râles: - ---O mon amour!... ma femme!... Oh! oh! oh! Isabelle! - -Soudainement, Floris sentit la présence de quelqu'un derrière lui; -et en se relevant, il fut blessé au flanc. Il se retourna, vit -Giano levant le bras pour redoubler, et qui disait: - ---Je vous rapporte le poignard que vous m'avez donné, mon frère! - -Par un mouvement convulsif, le Grand-Duc saisit ce bras levé -et retourna l'arme violemment contre celui qui la brandissait. -L'acier pénétra dans l'œil jusqu'à la cervelle, et tous deux -roulèrent en même temps sur la terre froide de la crypte. - - - - -LIVRE CINQUIÈME - - -Giunta di Doli est un pavillon, une espèce de château de cartes, -isolé au milieu des montagnes, et bon pour faire une collation, ou -pour s'aller divertir après la chasse. On y nourrissait autrefois, -à l'époque de splendeur de Sabioneira, toutes sortes d'oiseaux et -d'animaux, dont les juchoirs, les bassins d'eau, les volières, -répandus çà et là parmi les arbres, tombent aujourd'hui en ruine. -Le château, fort petit, porte pour comble une terrasse, ornée de -vases et de l'écu des Gritti; et la façade est décorée d'ornements -à fresque, en trompe-l'œil: pilastres corinthiens, trophées, -bossages, cassolettes, dégradés et presque effacés. A main droite, -sous des pins centenaires, on aperçoit une fontaine de quatre -Harpies, élevées sur des colonnes de marbre gris, et jetant de -l'eau par le sein, dans une large cuve octogone. - -L'archevêque et le comte Popoff, à leur descente de carrosse, -furent reçus par l'abbé Lancelot, qui, dès l'issue de la -cérémonie, avait pris les devants, avec messer Pistolese. Au bas -du perron, M. Manès, qui ne faisait aussi que d'arriver, parlait -comme en la gourmandant, à la vieille jardinière de Giunta di -Doli; puis la quittant, pour joindre les survenants: - ---N'importe, n'importe, Marinka... Vous avez eu tort, je vous dis. - ---Qu'arrive-t-il?... Tout va bien, j'espère? demanda Mgr Colloredo. - -Le savant haussa les épaules: - ---Il faudrait ne pas bouger d'ici, les surveiller pas à pas, -Monseigneur... J'avais donné les ordres les plus précis pour -que personne n'eût accès auprès de Sa Grâce Tatiana. Précaution -indispensable, dans un moment où sa vie dépend de la moindre -parole indiscrète, et lorsque, par surcroît, ses soupçons, sa -défiance sont éveillés. Hier, en effet, c'est à grand'peine que -je me suis démêlé de ses questions, comme je le disais à Votre -Grandeur... Eh bien! malgré tout, ce matin même, on a laissé -quatre ou cinq mendiants, de ces vagabonds de chemins qui rôdaient -par ici, s'introduire chez la princesse... C'étaient des aveugles, -paraît-il, et elle reçoit toujours les aveugles. Leur privilège -est inviolable! - -La vieille jardinière s'avança, et vint, ainsi qu'il est d'usage -en Dalmatie, baiser la main à Mgr Colloredo. - ---Père saint, dit-elle, si j'ai mal agi, je consens d'en recevoir -le blâme... Mais de craindre qu'elle apprenne rien par notre -fait, la chère colombe! comment cela aurait-il lieu? La petite -Daria, sa conductrice, se coudrait plutôt les lèvres de fil, que -de les ouvrir mal à propos. Les femmes de Zemenico qui viennent -chanter aujourd'hui, on les a adjurées de ne lui rien dire, et, -d'ailleurs, toutes la connaissent et l'aiment... Et quant aux -aveugles qui lui ont parlé, voilà de beaux fureteurs de secrets -que cinq guzlares à bâtons, qui ne savent pas même, quand on les -heurte, si c'est une bête ou un chrétien, et qui, d'ailleurs, se -trouvaient partis depuis deux mois, en pèlerinage à Corfou, aux -reliques de saint Spiridion... La tartane qui les a débarqués se -découvrait encore à l'horizon, quand ils ont passé par ici. - ---Bien, bien, ma fille... Et cependant, dit l'archevêque, je -regrette presque, monsieur Manès, d'avoir cédé à vos instances et -d'être venu à Giunta di Doli... Tout ceci, je le crains, finira -par quelque catastrophe. - ---J'ai expliqué à Votre Grandeur, répondit Manès, les raisons -qui m'ont obligé de la presser autant que j'ai fait... C'est une -fatalité, Monseigneur. La princesse, qui, d'ordinaire, est la -femme la plus éloignée de ces grippes et de ces fantaisies, s'est -comme butée, cette fois-ci, à réclamer votre visite et celle -de M. le comte Popoff, jusqu'à m'en parler chaque jour. Hier, -enfin, elle m'a menacé tout de bon que, si je ne vous amenais -aujourd'hui, elle ferait mettre les chevaux à son carrosse, et -reviendrait à Sabioneira. Là, et surtout dans le désordre d'une -journée comme celle-ci, chaque voix, chaque rencontre, chaque -absence lui crierait la mort de ceux qu'elle aime. - ---Oui, je le sais, reprit l'archevêque... Il peut y avoir -des fraudes pieuses, des mensonges en quelque sorte bénis... -Voulez-vous nous montrer le chemin, monsieur Manès? - -Le salon du premier étage où le dressoir et la table se trouvaient -mis, brillait de glaces de miroir, de stucs, de jaspes, de -mosaïques et de peintures en camaïeu, rehaussées d'or. Trois -arcades larges ouvertes, avec leurs voussures dorées, leurs -doubles colonnes et leur balustre, y forment une sorte de balcon, -de portique à la vénitienne au-dessus d'un jardin exigu, tandis -qu'en face, les fenêtres qui répondent à ces arcades dominent -sur une profonde vallée de roches et de genévriers. Dix ou -douze femmes morlaques, éparses sous les cyprès du jardin, se -montrèrent, en chuchotant, lorsqu'ils parurent, l'archevêque et le -chambellan. - ---Oui, Monseigneur, continua Manès, ainsi que vous pouvez le voir, -ce salon a double perspective: à l'orient, sur un abîme; ici, sur -le jardin intérieur de Giunta di Doli. - ---L'air doit être délicieux dans cette vallée, dit Mgr Colloredo, -en ouvrant l'une des fenêtres, et s'avançant jusqu'au bord du -balcon, où les trois autres le suivirent. Chaque fois que j'y ai -passé, j'y ai vu des biches avec leurs faons... Cette rivière est -bien la Jagodna, monsieur Manès? - ---Oui, Monseigneur, reprit le savant. Elle est ici d'un aspect -moins affreux, que du côté des gorges d'où nous arrivons... Le -pont de pierre que l'on aperçoit a été bâti, il y a trente ans, -par feu Son Altesse le grand-duc Fédor, pour servir à ceux de -Zemenico. - -Une porte tourna sans bruit, au bas de la grande arcade pleine qui -fait face à la cheminée, et la princesse se montra, guidée par -Daria, la sœur de Ianoula. Elle avait un habit de satin mauve, -semé partout en broderie, de petits nœuds de lames d'argent; ses -cheveux blonds étaient parés d'un gros bouquet de turquoises, avec -des perles; et elle tenait à la main une touffe d'asters violets. -Les quatre convives s'étaient détournés. - ---Voyez, voyez, dit l'archevêque, voici notre noble et chère -hôtesse. Le comte Popoff et moi-même, ma chère fille, nous vous -disons merci de tout cœur. Votre Grâce est venue elle-même -au-devant de son embarras. - ---C'est moi, Monseigneur, dit Tatiana, qui devrais bien plutôt -m'excuser de mes instances pour vous attirer dans ma solitude. Je -crains que vous n'ayez guère d'amusement ici. - -Et s'adressant tout aussitôt au comte: - ---Bien des jours se sont écoulés depuis notre dernière rencontre, -Nicolas Semenovitch... Mon plaisir est grand de vous retrouver, -d'une manière si imprévue... Resterez-vous longtemps à Sabioneira? -Avez-vous déjà salué mon père?... Qu'il a dû être heureux de vous -revoir! - ---Mon séjour, répliqua Popoff, ne peut être de longue durée... Je -suis contraint de repartir après-demain. - ---Quoi! vraiment! s'écria Tatiana. Croyez-moi, cher comte, mon -père ne vous donnera pas congé de le quitter si hâtivement... -Allons, messieurs, à table... Votre Grandeur connaît sa place... -Nicolas Semenovitch, veuillez me conduire... Monsieur Manès, et -vous l'abbé, ici! - -La nappe où étincelait un service en or, avec de grands bassins -d'or de Perse, était toute semée d'œillets. Une profusion de -fruits à la glace, mûres, arbouses, figues, grenades, melons, -destinés pour l'entrée du repas, étageaient leurs pyramides dans -des coupes de cristal violet, tandis qu'aux deux bouts de la -table un paon et un cygne blanc, le col enguirlandé de roses, se -dressaient sur deux chariots d'or émaillé, peints de bêtes et de -fleurs. Toutes sortes de pièces en froid chargeaient le buffet: -anguilles à la galantine, écrevisses, saumons, pâtés, faisans -au verjus d'orange rouge, perdrix mouillées d'une sauce verte. -Cependant, de derrière la balustrade, comme d'une terrasse, les -convives plongeaient sur le jardin baigné de soleil; des oiseaux -gazouillaient dans les arbres; et quatre garçons bleus, à pas -muets, sous l'œil vigilant de ser Pistolese, commençaient à verser -les muscats de l'Archipel, et le champagne rose non mousseux. - ---Attendez-vous quelqu'un, princesse? dit soudain M. Manès. Votre -Grâce paraît inquiète. - -Tous les yeux se fixèrent à la fois sur la Grande-Duchesse. -Immobile, la tête inclinée, on eût dit qu'elle prêtait l'oreille -à quelque imperceptible bruit. De larges cercles meurtrissaient -ses paupières; on voyait à ses tempes frêles le réseau bleuâtre -des veines; et sous la pâleur de sa face, transparaissait quelque -chose d'ardent, de douloureux, d'inexprimable, qui faisait songer -au dernier éclat d'une flamme près de s'éteindre. - ---Votre Grâce n'est pas plus souffrante, j'espère, dit Mgr -Colloredo. - ---Non, non, non, Monseigneur, je vais bien... J'ai peut-être eu -la fièvre, un moment, cette nuit. L'imagination s'effare alors et -ne voit plus rien qu'objets funèbres... Mais, vers le matin, j'ai -dormi... Laissons cela... Quelles nouvelles de Sabioneira? Ces -fêtes durent-elles toujours? - ---Oui, princesse, répondit Manès. - ---Et c'est toujours Giano qui est le grand vainqueur? -poursuivit-elle... J'espérais un peu, je l'avoue, puisque l'état -de ma sœur Isabelle ne lui permet plus guère de sortir, que le -grand-duc Floris, du moins, aurait accompagné mes hôtes à Giunta -di Doli... Il n'est pas malade, monsieur Manès? On ne me cache -rien sur mon frère? - ---Son Altesse se porte fort bien, dit le savant. Mgr Colloredo -peut vous l'attester. - ---Sans doute, sans doute, fit l'archevêque, tout en mangeant de la -grenade à cuillerées... Vous ne touchez à rien, monsieur l'abbé. - ---Ah! Monseigneur, repartit naïvement le bon abbé, je suis encore -tout bouleversé de cette malheureuse scène... - -Mais un coup d'œil de M. Manès lui renfonça si avant dans la gorge -le nom de José-Maria qui allait peut-être lui échapper, qu'il en -resta comme suffoqué. - ---Que s'est-il passé? dit Tatiana. - ---Une niaiserie, dit Manès. C'est ce ridicule Stepany... Votre -Grâce n'ignore pas que son fils s'est enfui avec des Zingari... -Ser Pistolese a dû vous raconter cette aventure. - ---Bah! répliqua le gros majordome en s'avançant discrètement, -j'avais toujours prédit que ça finirait de la sorte... Il -harassait l'enfant, voyez-vous; mais, quand on charge trop les -buffles, ils se couchent dans le fossé... Quoi qu'il en soit, la -fille du vieux Tvarko a rencontré l'enfant, mercredi soir, qui lui -a dit qu'il s'en allait au campement des Zingari, mais elle n'y a -pas pris garde... Il paraît qu'il se plaignait quelquefois d'être -malheureux chez son père. Il disait qu'il s'embarquerait comme -mousse sur la tartane du vieux Panagiotti... Bref, il est sûr que -l'enfant est parti... Quelque femme de ces vagabonds l'aura caché -au fond de leurs chariots. - ---Monseigneur, dit soudain Tatiana, l'Église défend-elle de croire -aux visions, aux apparitions? - ---Pourquoi me demandez-vous cela, chère enfant? dit Mgr Colloredo. - ---Oh! rien!... Parce que cette nuit, j'ai fait un rêve... Et -pourtant je jurerais bien que je ne dormais pas, murmura-t-elle. - -Mais, du jardin, monta un chant très doux, tout composé de voix de -femmes: - - Sous la lune, au bord des flots, - La belle de Zante rêve. - Pâles fleurs de mer, jonchez la grève! - Ses yeux au loin cherchent l'îlot - Où la tour de son ami s'élève... - Iohohé! Hou, hi! matelots. - ---Charmant! fort joli! dit le chambellan. Notre hôtesse honorée -a voulu nous donner à la fois les plaisirs du goût et ceux de -l'oreille... - - Sous la lune, au bord des flots, - La belle chante son rêve. - --Étoiles, dit-elle, oh! la joie est brève, - Tout bonheur s'échappe et fuit comme l'eau, - Pas un seul rêve humain ne s'achève... - Iohohé! Hou, hi! matelots. - -Alors, tandis qu'autour du chœur chantant tournait un petit chœur -de danse de cinq ou six jeunes filles, M. Manès leva les yeux, et -il vit, en face de lui, la porte s'entre-bâiller doucement. Le -grattement presque imperceptible d'un ongle contre le bois se fit -entendre au même moment; puis, le visage d'un aveugle apparut -dans l'ouverture. Tatiana s'était levée, ainsi qu'à un signal -attendu, et rejoignant le mendiant: - ---C'est toi, Nanno, fit-elle à voix basse... Eh bien, as-tu appris -quelque chose? - ---Ton frère l'archevêque, à ce qu'on prétend, vient d'abjurer la -foi chrétienne. - ---Quoi! quelle fable me dis-tu là? - ---Il l'a reniée à l'autel, devant le peuple entier rassemblé... Ce -sont des femmes sur le chemin, qui me l'ont raconté en passant. - ---Laisse-nous! C'est bien, dit la princesse... Messer Pistolese, -une autre chanson!... Et vous, chers seigneurs, veuillez m'excuser -d'encourager si mal mes convives. - -Un faible bruit se fit à la porte. Un second aveugle venait d'y -paraître. Ses yeux ternes étaient tout grands ouverts; sa tête -se mouvait sur son cou avec une lenteur circonspecte. Tatiana, -rapidement, vint à lui, comme avertie de sa présence par un -instinct magnétique: - ---Parle, Francesco, qu'y a-t-il? - ---Ah! ma fille, ma fille, dit l'aveugle, le cœur me saigne de -te voir en fête... Tu irriteras les morts sous la terre... Mme -Isabelle, ta sœur (son âme vive au Paradis!), est trépassée; -l'Ange est venu la prendre... Ils l'ont enterrée aujourd'hui. - -Elle était devenue plus blanche qu'un marbre. Son bras tomba; sa -tête se pencha sur sa poitrine; mais la relevant aussitôt: - ---Ma sœur est morte! dit la princesse à haute voix... Morte! Eh -bien, elle a terminé un pénible et douloureux voyage... Messieurs, -que ceci ne rompe pas notre amicale réunion! Les morts sont -morts!... A Dieu ne plaise que cette maison montre à nos hôtes -pour cela un visage moins hospitalier! - -La porte venait de s'ouvrir, laissant voir un troisième aveugle, -immobile et debout sur le seuil. Les pieds poudreux, un bâton à -la main, il portait l'écuelle de bois pendue à la ceinture; une -lourde besace de poil de chèvre tombait sur son manteau déchiré. - ---Janko! exclama Tatiana... - -Et d'un accent impérieux: - ---Tu viens encore annoncer un malheur... Ton récit, vite! - ---Hélas! ma fille, repartit l'aveugle, ma voix aura pour ton -oreille le tintement d'une cloche funèbre... Ton père, le -Grand-Duc, est mort, et ses os reposent déjà dans la chapelle de -la Jagodna. Dieu veuille l'admettre à sa droite! - -On put croire, à la voir chanceler, qu'elle allait s'abattre sur -le pavé. Puis, au milieu du profond silence: - ---Mon père est mort! dit-elle lentement... Paix à son âme! Il -était mortel! J'aurai ma vie entière pour le pleurer... Chers -seigneurs, demeurez, je vous en conjure. La plus pauvre femme -morlaque, quand elle revient d'enterrer son mari ou son fils, -s'assied, sans pleurer, au repas funèbre... Pourquoi aurais-je -moins de courage? - -La porte venait de tourner une fois encore sur ses gonds, et -un quatrième aveugle apparut. Ses yeux montraient des orbites -saigneux; une moustache rare et blanche se hérissait sous son nez -crochu; et il paraissait le plus vieux de cette troupe misérable. -Un silence terrifié accueillit ce nouveau messager, tandis qu'à -pas roides et sinistres, la princesse s'avançait vers lui: - ---Parle, Renzo, qu'as-tu appris? - ---Ma fille, répondit l'aveugle, fais ouvrir les grilles du jardin -pour le double malheur que l'on t'apporte... On vient de trouver -Monseigneur gisant dans le caveau funèbre de la Jagodna... Et -l'autre! l'autre!... Messer Giano... un œil crevé! le fer dans la -cervelle!... Mort! mort! déjà froid! - ---Ce que j'entends est incroyable, murmura tout bas Tatiana, -incroyable et nouveau, toujours nouveau... Faut-il donc oser te -comprendre? Mon frère et Giano sont-ils tués?... Est-ce bien cela -que tu veux dire? - ---Messer Giano est mort, répliqua l'aveugle, et Mgr Floris est -blessé grièvement. - -Un bruit de pas, des voix confuses s'élevèrent; et derrière les -grilles du long portique qui fermait le jardin à l'orient, on -vit passer deux civières, suivies d'une foule de Morlachs. Puis, -Jacinto entra précipitamment, et s'élançant en bas des arcades, où -se tenait debout Tatiana: - ---Au secours! au secours! cria-t-il... Maître Manès! au secours!... - ---O ciel clément! fit l'abbé Lancelot. - ---Mon enfant, reprit le bon archevêque, donnez un libre cours à -vos larmes... Dieu vous éprouve aujourd'hui, ainsi qu'il a éprouvé -plusieurs de ses élus, par des malheurs véritablement inouïs... -Pleurez, ma chère fille, ne vous contraignez pas! - ---Pleurer! dit-elle... Bah! quelques gouttes d'eau feront-elles -revivre ceux qui sont morts?... Ne craignez rien pour moi, -Monseigneur... J'ai déjà eu des rêves aussi affreux que celui-ci! - -Mais un cinquième aveugle, hors d'haleine, se précipita sous les -cyprès, au milieu des chanteuses effarées. Il agitait au bout de -son bras un large tison qui flambait dans une coquille de fer, à -la façon des coureurs qui annoncent un incendie par la campagne; -ses pieds nus saignaient, sa poitrine haletait; et se frappant le -sein d'une main: - ---Ils viennent! ils viennent!... Ah! miséricorde!... Nous sommes -perdus, perdus, perdus!... Hélas! c'est fait de nous!... Ils -viennent! - -Tatiana s'avança d'un pas ferme jusqu'à la balustrade, d'où elle -dominait le jardin: - ---Que dis-tu, Pagolo?... Et qui donc vient? - ---J'étais dans un fourré, poursuivit l'aveugle... J'entendais -leurs chants de réprouvés, leurs cris pareils à ceux des -démons!... Ils ont surpris Zaradese et l'ont livré aux flammes... -Ils ont massacré les vieillards et emmènent en captivité les -jeunes filles... Et maintenant, la nuée s'approche... Elle fond -sur Giunta di Doli! - -Des exclamations de terreur partirent du milieu des femmes -rassemblées au jardin; les convives, dans le salon, s'étaient -levés en désordre. - ---Quels sont ceux, reprit Tatiana, qui osent ainsi se porter en -armes sur les terres du grand-duc Fédor? - ---Ourosch! Ourosch!... C'est ce chien de Sgombro, uni à ces -Bosniens réprouvés, à ces Turcs plus damnés que les flammes de -l'enfer même!... Ils comptent surprendre Sabioneira... Prends -garde à toi, prends garde à toi, ma colombe!... Ils ne sont pas -un, ni trois, ni cinq: ils sont peut-être cent, peut-être mille! - -Des détonations assez proches éclatèrent à ce moment. Alors, une -clameur lamentable s'éleva: - ---Jésus! Jésus! nous périssons! - ---Voici les démons! - ---Nous sommes perdues! - ---Silence! commanda Tatiana... Mes chers seigneurs, ne craignez -rien, ajouta-t-elle en tournant la face vers les convives qui -pâlissaient. Pas un cheveu ne tombera de la tête des hôtes du -grand-duc Floris... Puisque mon père est mort et mon frère -blessé, je leur succède pour commander... Qu'on arbore l'aigle -russe au-dessus des portes! Qui osera violer notre palais?... -Mais taisez-vous, femmes! taisez-vous donc! Vos maris ne sont-ils -pas là pour vous défendre?... J'entends leur foule autour du -pavillon... Laissez-les entrer! Qu'on ouvre les portes! - -Un flot de Morlachs, en tumulte, envahirent le jardin. Ils -brandissaient des kandjars, des pistolets, élevaient en l'air -de longs fusils, vociféraient des chants de guerre. La plupart -étaient accourus de Zemenico, au bruit de la rapide incursion -d'Ourosch, qu'avaient semé les fuyards de Zaradese; d'autres, en -revenant du convoi funèbre, avaient été surpris par la nouvelle. -Une vaste acclamation salua Tatiana quand elle parut à la -balustrade: - ---Amis, dit-elle, vous êtes impatients de combattre! - -Et tous répondirent: - ---Oui! oui! - ---Quel chemin ont pris les gens d'Ourosch? demanda-t-elle. - -Plusieurs voix crièrent: - ---Celui de Stupa! - ---Ils vont donc, poursuivit Tatiana, déboucher dans cette vallée -et sous Giunta di Doli même, qu'ils tenteront d'emporter. Le -Seigneur Dieu vous les met entre les mains! - ---A mort! clamèrent-ils... A mort! - ---Que vingt d'entre vous, dit Tatiana, se rendent au défilé de -Zaglav; que vingt autres filent sans bruit, dans les gorges de -Pasicina!... Les autres iront s'embusquer sous la chênaie de -Giunta di Doli... Quand ceux d'Ourosch arriveront au fond de -la vallée, alors, levez-vous tous et fondez sur eux!... Pris à -revers, en tête, en flanc, vous ne pouvez manquer de les écraser! - -Ils crièrent d'enthousiasme, faisant voler en l'air leurs toques -rouges. - ---Allez au combat, dit Tatiana, et songez pour qui vous combattez. -Ce sont vos enfants que vous défendez; ce sont vos femmes qui -vous accueilleront en vainqueurs à votre retour; c'est votre -Grand-Duc que vous sauverez! Ces bandits traînent avec eux des -malheureuses qu'ils ont enlevées; vous les arracherez de leurs -mains... Et si quelques-uns d'entre vous sont marqués par le sort -pour succomber, que leurs âmes ne regrettent rien; ce n'est pas -un malheur de mourir... Alerte, mes amis, et en avant! Pour vous -renforcer le courage, Mgr l'archevêque de Raguse va vous donner sa -sainte bénédiction. - ---Oui, oui! dit Mgr Colloredo qui faisait bonne contenance, bien -que les mains lui tremblassent un peu. Courage, mes enfants! Tout -ira bien! - -Et se plaçant à la balustrade, il étendit sa droite pastorale -au-dessus des Morlachs agenouillés. - ---Maintenant, retirez-vous promptement!... Silence! pas de cris! -dit Tatiana. Vite! vite! à vos embuscades! - -Ils se dispersèrent sans bruit, tandis que deux ou trois valets -refermaient les grilles derrière eux. Les femmes morlaques se -taisaient; des paons piaulaient, au loin, dans les bois: une sorte -de calme lugubre avait succédé au tumulte qui remplissait, tout à -l'heure, le pavillon. - ---Mais pourquoi n'être pas parti? s'écria le comte Popoff, comme -du fond de ses réflexions; et sa grosse mine jaune exprimait -l'inquiétude et la peur. - ---Partir quand on combat pour nous! dit Tatiana. Abandonner -nos défenseurs, sans même connaître leur sort!... Non, non, je -reste!... Allons, ne craignez rien pour moi, mon cher hôte... Je -me fie en nos braves Morlachs. Nous sommes en sûreté à Giunta -di Doli, autant que dans une forteresse... Daria, Daria, es-tu -là?... Je verrai aujourd'hui avec tes yeux, mon enfant... Postées -toutes deux sur ce balcon, tu me diras, moment par moment, les -vicissitudes du combat. - ---Votre Grâce ne commettra pas une telle imprudence! repartit Mgr -Colloredo. Il suffirait d'une balle égarée... Soyez raisonnable, -ma chère fille! - -Tatiana secoua la tête, lentement: - ---Pourquoi? dit-elle... Qu'ai-je à craindre? Pensez-vous donc que -je tienne à la vie, Monseigneur?... Daria, ouvre cette fenêtre! - -Elle s'avança jusqu'au bord du large et massif balcon de pierre, -bâti en saillie sur l'abîme, et qui portait à ses deux coins -des lions de bronze noir, debout, tenant des écus d'armoiries. -Quelques corbeaux, en croassant, partirent du fond de la vallée, -comme alarmés de voir une créature humaine apparaître dans cette -solitude, et, çà et là, ils se perchèrent sur les arbres. - ---Maîtresse, dit Daria d'une voix basse, les nôtres ont quitté à -temps... Voici les Turcs! - -Sur la crête d'une des collines, plusieurs hommes à longs fusils, -surgirent entre les rocs. Ils fouillaient de leurs regards -inquiets la profonde vallée déserte, toute pleine d'embuscades; et -d'autres, survenant derrière eux par l'âpre sentier, appelaient, -avec de grands gestes, leurs compagnons qui montaient encore. -Alors, le soleil, au milieu du ciel, perdit ses rayons tout à -coup; d'épaisses nuées le cachèrent, laissant tomber une lumière -sombre et morne. Des traînées de sable se levèrent dans la vallée, -en tourbillonnant; les genévriers se tordirent; la Jagodna roula -plus écumeuse, sous le pont gris et solitaire, et les rochers, -les bruyères, le torrent prirent soudain un aspect si tragique, -que les hommes d'Ourosch frissonnèrent, saisis d'une terreur -superstitieuse. Ils se baisaient le pouce gauche, pour détourner -ces présages funèbres, ou bien touchaient sur leur poitrine les -amulettes qu'ils y portaient. - ---Que font-ils? demanda Tatiana. - ---Ils se sont arrêtés, maîtresse, reprit tout bas la sœur de -Ianoula; et son œil de faucon attaché sur eux distinguait jusqu'à -leurs moindres gestes... Ils se considèrent, la bouche béante, -comme s'ils attendaient un mot les uns des autres, et pourtant, -pas un ne parle... - ---Et les nôtres? dit la princesse. - ---J'en vois deux ou trois cachés sous les arbres, ou collés contre -les roches... On les prendrait pour des statues... Les feuilles, -maintenant, ne bougent plus; les corbeaux se tiennent immobiles... -Ah! ceux d'Ourosch s'ébranlent enfin... Ils se mettent en marche, -maîtresse... - -La troupe, en effet, descendait lentement le long du sentier -rocailleux. Elle comptait une centaine d'hommes, pillards -bosniens, habillés de caftans déchirés, Monténégrins, gens de -Sgombro, Krivosciens en sayons de poils, et qui faisaient sonner -dans leurs mains de longs fusils tout cerclés d'argent. Le vieil -Ourosch avait voulu profiter de ce jour des funérailles, pour -tenter une pointe contre le palais, désert et sans défenseurs. -Mais ses auxiliaires turcs, en dépit de l'espoir du pillage, -l'avaient rejoint avec tant de lenteur; l'incendie de Zaradese, -par surcroît, l'avait si longtemps retenu, qu'au lieu de -surprendre Sabioneira vers onze heures, comme il l'avait calculé, -il s'en trouvait, en plein après-midi, encore éloigné d'une lieue. - ---Je vois les nôtres, chuchota Daria... Ils font le signe de la -croix... Ah! les voici qui lèvent leurs fusils! - -Une effroyable détonation, que les échos des rocs et des bois -répercutèrent en tonnerre, passa dans l'air, comme un ouragan. Au -même instant, ceux de Zemenico s'élancèrent en jetant des cris, et -fondirent sur les Bosniens. - ---Que vois-tu? dit Tatiana. - ---Ils se battent au fond de la vallée, répondit la petite -Morlaque. Ainsi que dans les forêts, maîtresse, il y a un -frémissement, un tourbillon, et tout bouge. Les fumées planent -sur les fusils... Ah! ah! Aôi! aôi! Courage!... Écrasez-les, -massacrez-les, ces meurtriers de Ianoula!... Ah! leur vue me -dévore la moelle dans les os. - -Ses yeux étincelaient; ses dents blanches luisaient, entre ses -lèvres à demi ouvertes; elle tremblait de tout son corps. Soudain, -elle s'écria avec un rire violent: - ---Entends-tu bourdonner les balles?... Ha, ha, ha! on dirait des -mouches, par un jour d'été... Tout disparaît dans la poussière que -soulèvent les guerriers... On n'aperçoit que bras levés, fumée, -kandjars, lueurs rouges... Bien! le sang abattra la poussière... -Oh! oh! Aôi! aôi! courage! Je distingue les nôtres, maintenant. -Ils volent comme des faucons, dans la bataille... L'ardeur du -combat redouble, maîtresse... Tu croirais voir bouillonner la -flamme, quand on y verse l'eau-de-vie... Les kandjars brillent, -les fusils crient, les balles s'enfoncent dans la terre, en -sifflant. Oh! oh! malheur!... Aôi! aôi! malheur! Ceux de Zemenico -reculent... Ah! chiens! fils de pourceaux! lâches! lâches!... Que -le feu maudit vous dévore! - -Mais des clameurs furieuses éclatèrent, et plus sauvages que des -loups, de nouveaux combattants, débouchant du défilé de Pasicina, -coururent sur les Bosniens pris en flanc, et en firent un grand -carnage. - ---Quels sont ces cris? dit Tatiana. - -La farouche enfant battit des mains: - ---Ho! ho! ho! qu'on en tue, maîtresse! Nos Morlachs brillent, -tout dorés de sang... Les vaillants, la tête arrachée, se -tiennent encore debout, serrant leur kandjar... Il gît sur la -terre des jambes et des bras... Écoute! la mêlée redouble. Tu -dirais deux serpents enlacés... Aôi! aôi! On les pousse, on les -presse, aux abords de la Jagodna... Les corps tombent du haut du -pont, comme, en automne, les mûres des haies... Ah! ah! Aôi!... -Bien malgré eux, ils boivent de l'eau en abondance... Les Turcs -reculent... Aôi! aôi!... Ils fondent, ils se racornissent, comme -le cuir placé devant le feu... Entends-tu? Ils sonnent de leurs -conques... Chiens mécréants, nous vous rassasierons de balles!... -Ah!... Ils fuient, ils tournent le dos!... On voit les uns jeter -leurs cartouches, les autres détourner la tête, en courant... On -dirait un troupeau de porcs qui se sauvent... Aôi! aôi! voici -encore des Morlachs! Ils se précipitent d'un défilé... Victoire, -maîtresse!... Les nôtres ont vaincu! - -Alors, tandis que des clameurs nouvelles annonçaient l'irruption -de ceux de Zaglav parmi les Bosniens en déroute, Tatiana rentra -dans la salle. Plusieurs valets s'y étaient rassemblés, au milieu -du trouble de ce moment, et se tenaient au fond, par petits -groupes, laissant un large espace vide, où se promenait le comte -Popoff. L'activité, l'air turbulent du chambellan, ses fréquents -changements de posture, quand il s'arrêtait à la vitre, les -mots rares et brefs qu'il adressait à l'archevêque, formaient -un contraste frappant avec la mine douce et paisible de Mgr -Colloredo, assis dans un fauteuil, les mains croisées. Il se leva -en apercevant l'aveugle, et le comte s'arrêta dans sa marche. - ---Dieu soit loué! dit Tatiana, tout péril est écarté... -Monseigneur, ne m'accusez pas de trop d'audace, si j'ai commandé à -ces hommes... Mais il fallait avant tout, préserver les hôtes du -grand-duc Floris. - ---Ma chère fille, dit l'archevêque, nous admirons votre âme -vaillante... - ---Où mon frère a-t-il été porté? demanda-t-elle. - -Le petit messer Jacinto s'avança, hors d'un groupe de valets: - ---M. Manès a fait transporter Son Altesse dans la chapelle. - ---Conduisez-moi auprès de lui... Daignerez-vous m'accompagner, -Monseigneur? poursuivit Tatiana, en se tournant vers -l'archevêque... J'aurai peut-être besoin de votre saint ministère. - ---Certainement, ma chère fille, répondit Mgr Colloredo. - -Jacinto ouvrit une porte; et conduite par Daria, la princesse -descendit l'escalier, suivie de l'archevêque, du comte Popoff et -de la poignée de serviteurs qui se trouvaient là. Un peu de sang -était monté aux joues pâles de l'aveugle; elle s'avançait d'un pas -ferme, droite, la tête renversée, et sa robe étincelante bruissait -derrière elle. - ---C'est étrange, dit tout bas Popoff à Mgr Colloredo... Loin -d'être accablée par tant de malheurs, comme M. Manès le craignait, -Sa Grâce ne paraît pas même en ressentir l'ordinaire pitié -féminine. - ---La princesse a un esprit viril, répliqua l'archevêque, ou -plutôt, pour dire le mot, une âme véritablement chrétienne... - -Ils étaient arrivés à l'entrée de la resserre des palmiers, qu'on -appelait quelquefois aussi la Chapelle. Accommodée en oratoire, -pendant un séjour de plusieurs semaines que Maria-Pia avait fait -jadis à Giunta di Doli, elle était surmontée d'une croix; et -deux ou trois pièces de damas rouge, poudreuses et mangées des -vers, pendaient encore sur les murailles. Vis-à-vis de l'autel -délabré, un grand Calvaire peint par Giano occupait la paroi du -fond. Les dalles disjointes branlaient, des vitres manquaient aux -hautes verrières; on découvrait derrière l'autel, un monceau de -bûches empilées et de fagots de genévrier. C'était là que pendant -le combat s'étaient réfugiées les femmes morlaques, comme sous -la protection des pieux symboles qui décoraient ces murs. Elles -s'écartèrent silencieusement, à l'entrée de Tatiana, en même temps -que M. Manès s'avançait au-devant de la princesse. - ---Il vit! il vit! s'écria le savant... Que Votre Grâce se -rassure!... Le fer a glissé sur une côte. - -L'aveugle avait tressailli. Son beau visage parut soudain -s'amincir, devenir encore plus transparent, et, parlant comme dans -un songe: - ---Tout est donc vrai? murmura-t-elle. Je ne savais plus si j'avais -rêvé, ou si ces choses étaient réelles... Floris... ma sœur... -Quoi! mon père aussi? - -Il y eut un pesant silence. - ---Et je n'étais pas auprès de lui... Isabelle... Isabelle -morte!... Et son enfant? Oh! je devine... Elle est morte en le -mettant au monde... Quoi! tous les deux? Et mon père aussi!... Ah! -un seul jour a donc suffi à dépeupler Sabioneira! - ---Prenez patience, madame, dit Manès. Que la pensée de vos deux -frères encore vivants vous soutienne! - ---Mes deux frères, dit-elle... mes deux frères!... Giano -n'était-il pas mon frère aussi, à ce qu'on prétend?... Mort! -mon père mort! Isabelle morte!... L'enfant mort aussi, n'est-ce -pas? Avez-vous dit qu'il était mort?... La mort, la mort, la -mort, toujours la mort! Je n'entends plus que ce mot-là à mes -oreilles... Floris aussi est mort peut-être, ou bien il expire en -ce moment... Ah! qui donc est encore vivant dans le monde, si tous -ceux-là ne sont plus? - ---Que Votre Grâce ait confiance... Monseigneur vivra! répondit -Manès. - -Elle fit un soupir long et doux, puis, d'une voix très basse: - ---Manès, ne me trompez-vous pas, comme vous m'avez déjà trompée, -pour mon père et ma sœur Isabelle? - ---Il vivra, répéta le savant, je vous le jure... Je compte même, -dès ce soir, le faire transporter au palais... - ---Si Floris vit, dit-elle, alors, tout peut encore refleurir... -Monsieur Manès, menez-moi vers mon frère. - ---Monseigneur n'a pas encore repris connaissance, répliqua Manès. - ---N'importe! Il faut que je me hâte. - -Devant l'autel, sur un matelas, Floris était étendu, immobile. -Un bassin d'argent, plein d'une eau sanglante, des éponges, -des couteaux, des linges, se voyaient épars autour de lui. Ses -paupières étaient fermées; un souffle haletant lui secouait la -poitrine; l'air frais qui se croisait par les verrières, au-dessus -de son front, agitait, par moments, une boucle de ses cheveux. -Tatiana, en s'agenouillant, lui prit la main et la baisa; puis, se -relevant: - ---Il était mon aîné, dit-elle... Et maintenant, je vous rejoins, -chères ombres de mes morts aimés! Les vivants avaient pu s'y -méprendre, mais vous, vous connaissiez mon âme... O Monseigneur, -poursuivit la princesse, en se tournant vers l'archevêque, -j'entendais murmurer autour de moi que j'avais un esprit viril... -Hélas! je ne suis qu'une femme... Mon courage vous a trompés... -Je continuais de parler, de marcher, de donner des ordres, mais -j'étais déjà morte, frappée au cœur! - -Un frisson la saisit: ses bras s'ouvrirent, sa tête s'inclina sur -sa poitrine. M. Manès s'était précipité, en même temps que ser -Pistolese. - ---Asseyez-moi... Bien! merci! dit-elle... Mes pieds ne me -soutiennent plus... Et vous, femmes, à quoi bon gémir?... Je -sors sans douleur de cette vie: volontiers, je donne mon âme -pour ceux que j'aime... Ainsi, ne pleurez pas, ne vous lamentez -pas, à cause de moi... Mais chantez plutôt sur ma destinée, des -chants glorieux, que vous apprendrez à vos filles... Et, quand -un étranger, en votre présence, parlera de la grande-duchesse -Tatiana, racontez qu'elle a pratiqué, durant sa vie, toutes les -choses honnêtes qui appartiennent à son sexe, et qu'elle est -morte sans frayeur, après avoir vaincu et repoussé vos ennemis de -ses domaines! - -Sa voix, de plus en plus faible, s'arrêtait presque à chaque mot. -Elle reprit, avec un pâle sourire: - ---On m'a crue insensible, peut-être... Pauvre Isabelle!... Mon -cher père!... Vous teniez à mon cœur par des liens si forts qu'en -se rompant ils l'ont brisé... Oh! j'étouffe, mon bon Vassili... -Mais non! la mort n'est pas un mal... Sois la bienvenue, froide -glace, que je sens entourer ma poitrine, et qu'aucune ardeur ne -pourra plus fondre!... Sois la bienvenue, nuit épaisse, qui viens -t'ajouter aux ténèbres sous lesquelles j'ai vécu... Cependant, -attendez! Les portes du Ciel sont plus basses que les voûtes des -palais princiers: c'est à genoux qu'il convient d'y entrer... -Je dirai mes fautes, Monseigneur, à votre oreille paternelle, -afin que vous daigniez me les remettre... Pendant ce temps, je -vous en prie, monsieur Manès, commandez à ces femmes de chanter -le chant funèbre qu'elles avaient composé pour la mort de la -Grande-Duchesse, ma mère... Cet air mélancolique adoucira mes -derniers instants... A demi-voix... à demi-voix! Il faut à -l'homme, comme à l'enfant, une mélodie pour qu'il s'endorme... - ---A demi-voix, répéta Manès. Doucement, femmes, doucement! - -Et les femmes entonnèrent un chant: - - LE CHŒUR. - - Oh! écoutez! Le flot pleure sous la rame, - Le chat-huant, dans les bois, veille tout seul. - Appelez, appelez, à voix haute, notre dame, - Dites-lui de revêtir son linceul! - - PREMIÈRE VOIX. - - Sur les corolles, - Les oiseaux descendent du soleil... - Puis ils s'envolent! - - LE CHŒUR. - - Vous possédiez bien des palais, bien des rentes; - Votre longueur de cercueil vous suffira. - C'est ici la paix pour vous, âmes souffrantes! - C'est le grand port où toute barque humaine va! - - DEUXIÈME VOIX. - - Les fleurs des tombes, - Les fleurs rayonnent, dans l'air vermeil... - Puis elles tombent! - - LE CHŒUR. - - Ah! pauvres fous, quels vains trésors on amasse! - L'enfant grandit, las! il est déjà vieillard. - La Mort promène, infatigable, sa faux rapace. - Nous ne vivons qu'à tâtons, dans un brouillard. - - DEUX VOIX A L'UNISSON. - - Voici le flot, entre le jour et les ténèbres. - Sur le divin crucifix posez vos lèvres! - -Les voix allaient en s'éteignant. Un nuage, dans le ciel brumeux, -couvrit de nouveau le soleil. Puis, un profond silence régna. - ---La Grande-Duchesse est morte! dit Manès. - -Alors, une rumeur lointaine s'éleva, perçant les murailles. -On entendit des voix, des clameurs, des coups de fusil qui se -rapprochaient, tout un joyeux tumulte aux abords du pavillon. -C'étaient les vainqueurs qui s'en revenaient, ivres de fureur et -de carnage. - ---Victoire! victoire! crièrent-ils... Vive la Grande-Duchesse! - -Une tête, celle d'Ourosch, lancée par un bras vigoureux, passa -par-dessus la colonnade, et vint rouler dans le jardin, devant le -seuil même de la chapelle. - - - - -TROISIÈME PARTIE - -TODO ES NADA - - - _Tout n'est rien._ - - Proverbe espagnol. - - - - -LIVRE PREMIER - - -La consternation et l'horreur de ces catastrophes redoublées -furent profondes en Dalmatie. Elles ne laissèrent pas, quoique -sourdement, de retentir jusqu'en Russie même: et la disparition -de Floris, peu de jours après ces événements, porta au comble -l'agitation et les rumeurs populaires. En effet, sitôt que le -Grand-Duc était sorti de son anéantissement, il avait voulu, à -tout prix, quitter ce funeste Sabioneira. M. Manès l'emmena au -Tyrol, où le maître et le serviteur passèrent l'hiver obscurément, -tantôt dans un village, tantôt dans un autre. - -Vers le commencement du printemps, Floris partit seul pour la -Hongrie. Puis, on le vit, tour à tour, dans la plupart des grandes -villes de l'Europe: Londres, Édimbourg, Lisbonne, Madrid, Naples, -Rome, Vienne, Berlin. Il paraissait ne pouvoir vivre que hors -de lui-même, pour ainsi dire, dans le mouvement et le torrent -des voyages, ou dans le bruit de la débauche, qui l'arrachait à -son inquiétude, à force de tumulte et d'excès. Il joua, gagna, -reperdit, et toujours le plus gros jeu; il eut des maîtresses, -des duels, une vie effrénée d'aventures. Puis, soudain, il quitta -l'Europe. - -Les paris s'ouvrirent au _Carlton-Club_, où il venait de gagner -cent mille livres, si «ce nouveau caprice de vagabond» passerait -ou ne passerait pas le jour du _derby_: en d'autres termes, si -le Grand-Duc serait, dès le mois de mai, de retour à Londres. -Mais deux semaines après son départ, les journaux de New-York -annoncèrent, à l'extrême surprise de tous, le mariage du grand-duc -Floris avec la sœur de sa première femme, la princesse Josine de -Bourbon et Bragance. La bénédiction nuptiale leur avait été donnée -sans éclat, et en quelque sorte à la dérobée, dans une chapelle -irlandaise de Brooklyn. - -Au reste, les nouveaux époux, loin de revenir en Europe, parurent -disposés, au contraire, à s'enfoncer de plus en plus dans les -terres et les mers immenses qui s'ouvraient devant eux, à -l'occident. On mettait en vente, à San-Francisco, avec grand -tapage américain, un yacht de plaisance à vapeur destiné par -le riche _farmer_ qui l'avait fait construire, pour un voyage -autour du monde. Floris l'acheta, en changea les emménagements -intérieurs, qu'il ajusta, boisa, dora, avec force meubles -magnifiques. On y pratiqua même, pour M. Manès, qui accompagnait -le Grand-Duc, un laboratoire de chimie; et le _Black-Swan_, ainsi -rebaptisé, ne tarda pas à prendre la mer, emportant les trois -voyageurs. Il fut signalé çà et là dans les mers de l'Océanie, -aux îles Hawaï, à Taïti, à Sydney et dans d'autres ports de -l'Australie, à Batavia, à Manille, puis à Hong-kong, sur la côte -de Chine. Agathe de Putbus, maintenant mariée, reçut de Pékin, -par la légation, une longue lettre où Josine racontait en gros -son voyage: les îles tristes, couvertes au flux par la mer et -plantées de cocotiers, les tempêtes, l'air puant de soufre, les -parfums inconnus dans les bois, les chauves-souris monstrueuses, -les sultans, les chars de triomphe, les danseuses mitrées d'or, -les pros dorés à cent rameurs, les villes qui, au temps des -pluies, ont l'air bâties dans de vastes lacs; puis, les Chinois -avec leur visage couleur de cendre, leurs fleuves populeux comme -des rues, et la saleté de Pékin. Bientôt, on sut que le Grand-Duc -se trouvait à Yokohama, d'où il parcourut tout le Japon; après -quoi, débarqué à Calcutta, il y fut reçu et traité à merveille -par le vice-roi. Mais rien ne fut pareil aux fêtes que donnèrent -en son honneur les rajahs de Djeypour, d'Oudeypour, de Baroda, -de Gwalior, avec des _nautchs_ de bayadères, des bouffons, des -rhinocéros, des cortèges d'éléphants peints et dorés, des lâchers -de pigeons ramiers par volées de quarante mille, des combats de -buffles et de sangliers, des batailles de poudre rouge dans les -rues pendant les six semaines du _holi_, qui est le carnaval -indien, des festins au milieu des bois, des chasses aux flambeaux, -des feux d'artifice, des milliers de flotteurs de naphte qu'on -lançait, la nuit, sur le fleuve. Ensuite, remontant au nord, -Floris avec la Grande-Duchesse séjournèrent dans le royaume du -maharana Pertap-Singh, ancien ami du grand-duc Fédor. Ils s'y -préparaient, disait-on, à un voyage d'exploration dans le Ladak -et le Tibet. Leurs lettres devinrent plus rares; une année encore -passa. On les oubliait peu à peu; l'obscurité se fit sur eux. - - - -Le renversement de la mousson, au printemps de 1880, fut -accompagné dans la mer Rouge d'ouragans si furieux, que les plus -vieux pilotes des ports n'avaient pas souvenir d'une pareille -violence. Les désordres et les naufrages furent infinis sur les -côtes. C'est le temps où les _hadjis_ de la Mecque débarquent -à Djeddah pour leur pèlerinage: de tous les pays musulmans, il -en arrive par milliers, sur des vaisseaux anglais, indiens et -arabes. L'atterrage de ce port est dangereux. Le gouverneur turc, -chaque nuit, faisait allumer de grands feux. - -Une après-midi, vers cinq heures, M. Cadwalader A. Cripps, consul -des États-Unis à Djeddah, se baignait, non loin de la ville, sur -une plage déserte, quand il vit s'avancer au bord de la mer, un -homme coiffé du tarbouch et vêtu de la stambouline. Le survenant, -en faisant de grands gestes et interpellant l'Américain, qui se -hâta vers le rivage, l'avertit que Son Excellence le caïmacan -le priait de se rendre sans retard à la maison d'Ahmed Gha'lid. -Il s'y trouvait des naufragés d'Europe qu'un boutre arabe avait -recueillis, et le consul était mandé, comme témoin officiel, pour -entendre leurs dépositions. - ---Ah! tiens! c'est vous, Sidi-Nazarian, dit M. Cripps, qui -reconnut le secrétaire-interprète du gouverneur. Bien! bien! je -suis à vous, effendi... Des naufragés... hem! grommela-t-il, -tandis que son nègre l'enveloppait dans une sorte de longue -robe de coton blanc, fort sale, et ornée à l'entour des poches -d'agréments en chenille rouge... De pauvres diables manquant -de tout, et pour lesquels il faudra, je parie, ouvrir encore -quelque souscription!... Pourquoi est-on venu me déranger, ajouta -l'Américain d'un ton d'humeur, au lieu de requérir mon collègue de -la «vieille chère Marâtre», ou bien l'autre, le petit Français? - -Sidi-Nazarian tourna lentement vers M. Cripps son visage noyé de -graisse: - ---Vous savez bien, répondit-il, que les consuls d'Angleterre et -de France sont partis hier pour Kondofah, en compagnie de Son -Excellence Kiamil-Pacha, notre gouverneur, et des membres de la -commission sanitaire internationale. C'est ce qui fait que le -caïmacan est gouverneur par intérim. - -M. Cripps haussa les épaules: - ---Des naufrages! murmura-t-il... Ha, ha! quelle pitié! des -naufrages!... Si ce pays était américain, il faudrait bien que -ça changeât; il faudrait que le vent et la tempête apprissent -à ronger leur frein! Je puis vous l'affirmer, monsieur. Il n'y -a pas, sur la surface du globe, un tigre de ménagerie aussi -fouaillé, aussi dompté, aussi muselé que le seraient les vagues -de cette mer, si elle devenait américaine!... Mais que peut-on -attendre de contrées qu'on voit encore s'abandonner à toutes les -pratiques dégradantes de la superstition et du despotisme, et où -les vêtements du peuple sont du caractère le plus excentrique!... -Quelle est la nationalité de ces naufragés, effendi? - -L'Arménien venait de s'asseoir sur une des roches de corail dont -le sable était jonché; et, les paupières à demi closes, il avait -l'air de sommeiller, à l'ombre d'un large parasol arabe, doublé de -natte, et rabattu obliquement sur ses trois pieds, que l'on avait -disposé là, pour le rhabillage de M. Cripps. Celui-ci répéta sa -question. - ---Ce sont des Russes, dit enfin Nazarian. - ---Des Russes! s'écria le consul, d'une voix si retentissante que -le gros Arménien en tressaillit. Des Russes!... Ha, ha, ha, ha!... -des Russes!... J'étais sûr que c'étaient des Russes... Je vous le -disais bien, monsieur! Il y a des institutions avec lesquelles -les naufrages et tous ces accidents du vieux monde sont forcément -incompatibles; mais des hommes élevés, au contraire, parmi un état -social qui constitue pour eux une insulte, dès leur naissance, -doivent, en effet, faire naufrage... Qu'est-ce qu'un Russe? -continua M. Cripps, d'une voix sombre et solennelle... Un esclave! -Rien qu'un esclave! Je ne puis le nommer autrement. Et votre Tsar, -monsieur, qu'est-il, sinon une insulte perpétuelle aux sentiments -et à la dignité de l'homme? Le trésor le plus précieux, le -drapeau, le palladium, l'arche d'alliance du genre humain, c'est -l'Égalité!... Allons, chien de teigneux, prendrez-vous garde! dit -M. Cripps, se tournant furieux vers le nègre qui lui peignait -ses cheveux noirs et plats... Si donc votre monarque, monsieur, -se refuse à considérer comme son égal l'homme utile qui nettoie -les boues et les immondices de sa capitale, il porte atteinte, -par cela même, au trésor commun de l'Humanité; il insulte -grossièrement à un principe rationnel!... Sont-ils nombreux? -L'équipage tout entier a-t-il pu se tirer du liquide? reprit le -consul, en se levant. - ---Quel équipage? fit Nazarian. - ---Eh bien, les naufragés, Dieu me damne!... Je vous demande s'ils -sont nombreux. - ---Nombreux? répéta l'Arménien. Non! presque tous ont péri dans le -naufrage. Trois seulement se sont sauvés. - ---De pauvres diables, naturellement! dit M. Cripps, en souriant et -hochant la tête d'un air hautain, comme assuré qu'il ne pouvait se -trouver que de ces gens-là parmi des Russes. - ---La faim et le malheur brisent l'homme, répondit Nazarian -sentencieusement. Tels qu'ils étaient quand on les a portés à la -maison d'Ahmed Gha'lid, personne n'eût pu distinguer entre le -sultan et l'esclave, entre le riche et le pauvre, entre le maître -et le serviteur... Toutefois, l'un de ces naufragés, s'il faut en -croire son compagnon, serait un grand, le frère ou le cousin du -tsar de Russie. - ---Le frère ou le cousin du Tsar! exclama M. Cripps, qui donna -les marques de la plus vive agitation. Comment pouvez-vous -bien me prévenir si tard, effendi!... Mammo! Mammo! mon habit! -cria-t-il. Voilà! je suis prêt dans l'instant... Le frère ou le -cousin du Tsar!... C'est inconcevable, effendi! Votre conduite est -inconcevable!... Pas un seul mot pour m'avertir!... En vérité, -on se croirait ici tombé sur une autre planète, soumis à d'autres -conditions primordiales de la vie... Au moins, lui a-t-on dit mon -nom? Sait-il que dans cette contrée barbare il y a un Américain, -un représentant des États-Unis, de la libre nation qui marche à la -tête de toutes les autres? Et M. Cripps, dans son enthousiasme, -cingla de son jonc, amicalement, les jambes noires de Mammo... Le -frère ou le cousin du Tsar!... Allons, vite, en route, en route, -effendi! - -Tous deux rentrèrent dans Djeddah, par la porte de la Grand'Mère, -et en suivant des rues bruyantes et tortueuses, ils dépassèrent le -Bazar. Des cages de bois treillissé sortaient des murs; çà et là, -on apercevait, sous l'arcade sombre des boutiques, un potier ou -quelque brodeur, travaillant les jambes croisées; des portefaix, -des âniers se heurtaient; souvent, il fallait se ranger devant une -file de dromadaires, qui portaient le long de leurs flancs, en -équilibre, des jarres d'eau ou des couffes de fruits. Puis, ils -laissèrent à droite une mosquée, d'où s'élevait un minaret. Des -pèlerins, arrivés le matin, campaient sur la place, en désordre: -femmes voilées, hadjis vêtus de blanc, vendeurs agitant des -sonnettes, négresses s'avançant courbées sous de grandes cornes -remplies de boisson, ou sous des meules à écraser le blé. Les -habitations devinrent plus rares; ensuite, le terrain s'élargit, -et au fond d'une sorte d'esplanade, l'Arménien et son compagnon -aperçurent un bâtiment blanc, à étroites fissures grillées. -C'était le palais d'Ahmed Gha'lid. - -Ils passèrent un long portail, gardé par quelques capidgis, -dont le logis donnait sous la voûte. Trois ou quatre coureurs -promenaient, dans une vaste cour sablonneuse, les chevaux -superbement harnachés qui avaient apporté le caïmacan et sa -suite; des soldats déguenillés fumaient ou dormaient, au pied des -murs; et un petit esclave noir paraissait guetter les arrivants, -du haut d'un escalier de bois précédant une porte basse que -surmontait une inscription en gros caractères arabes, bleus et -verts. Faisant un signe à l'Arménien, l'enfant se mit à marcher -devant lui, le long d'un couloir obscur. Il écarta une tapisserie, -et le secrétaire-interprète pénétra, suivi de son compagnon, dans -la salle d'audience, voûtée et blanchie à la chaux. - ---Ma révérence à la noble assemblée, dit Sidi-Nazarian. Paix à -tous! - -Puis, s'inclinant devant un homme maigre, en uniforme plastronné -d'or, qui, assis au coin d'un sofa, donnait tout bas des ordres à -un esclave: - ---Monseigneur, voici M. Cripps, le consul des États-Unis. - ---Qu'il soit le bienvenu! répondit le caïmacan. On n'attendait que -lui... Qu'il prenne place!... Toi, réis, viens en face de nous... -Veuillez prendre place, seigneur, dit-il en anglais au consul. - -M. Cripps, avant de s'asseoir, promena les yeux autour de lui. -Sous une coupole éclairée par une sorte d'œil-de-bœuf à vitre -verdâtre et épaisse, plusieurs hommes se tenaient accroupis, -roulant entre leurs doigts les grains de chapelets en corail noir. -L'Américain reconnut le cadi, trois seyds et cheiks vénérables, -et le capitaine du port, habillé de laine fauve. Derrière le -caïmacan, un personnage immobile, debout dans une longue robe -jaune, et qui était, comme Nazarian le chuchota rapidement -à M. Cripps, le favori du chérif de la Mecque et le chef de -ses eunuques noirs, se renversait la tête pour mieux voir, en -s'adossant contre la muraille. Ses petits yeux disparaissaient -sous les replis de ses paupières; de lourds anneaux tiraient ses -oreilles que cachait à demi un turban à longues bandelettes d'or; -et vaguement, la face en l'air, il souriait. Dans un coin, le -kâteb-greffier disposait devant lui son calam et son écritoire de -plomb. - ---Approche, réis, approche! répéta le caïmacan. Tu sais pourquoi -nous t'avons fait venir... Parle, raconte en présence de tous -comment le salut est par toi arrivé à ces naufragés, car ce n'est -pas la volonté de l'homme qui s'accomplit, mais celle de Dieu. - -On entendit quelques chuchotements parmi les matelots arabes, -dont les turbans et les haycks déchirés emplissaient le fond de -la salle; et le vieux réis, à pas lents, s'avança vis-à-vis du -caïmacan. Sa barbe, en plusieurs touffes blanches, lui descendait -à la ceinture; les éraflures de la tempête avaient laissé sur ses -jambes nues des traces livides ou saignantes; et portant la main à -son cœur, après s'être courbé jusqu'à terre: - ---Que je te serve de rançon, seigneur caïmacan! dit-il. Puisse -toujours le bonheur t'accompagner!... Nous étions partis de -Kosséir, chargés de blé pour la Cité sainte (Dieu la garde et la -protège!), quand la tempête nous assaillit. La pluie tombait comme -si on l'avait jetée au travers d'un crible; la rafale soufflait, -à la fois, de tous les points de l'horizon, et notre barque -allait et venait, désemparée, faisant sur les bancs de corail, -que sa quille raclait en passant, le même bruit qu'une lime sur -du fer. Comme nous n'attendions plus que la mort, nous aperçûmes, -à notre gauche, une sorte de radeau de poutres, qui s'approcha, -bord à bord, contre nous. La violence des vagues tantôt nous -plongeait jusqu'aux abîmes, tantôt nous élevait jusqu'aux nues; -mais ce radeau, comme doué d'une âme, nous suivait. Alors, je -dis: Béni soit Dieu, l'admirable créateur! Quelquefois il sauve -deux faiblesses, là où le seul puissant aurait péri... Et je -lançai une amarre aux naufragés, en invoquant l'Intercesseur des -peuples, Mohammed, l'imâm des apôtres... Ainsi nous passâmes toute -la nuit, dans un brouillard épais, sur une poix liquide. Le vent -ayant molli à l'aube et le ciel s'étant éclairci, nous vîmes le -radeau qui nageait derrière nous, et le halant à notre bord, nous -recueillîmes ceux qu'il portait. Mais il ne s'y trouvait que deux -hommes et une femme, inanimés, les nerfs et les muscles rompus, -tellement décharnés que leur poitrine ressemblait aux bâtons d'une -échelle, enfin pareils en tout à des cadavres. Après les avoir -secourus aussi bien qu'il nous était possible, nous reprîmes -la route de Djeddah, dont l'aspect béni nous remplit de joie, -à l'heure de la prière _el dohor_, quand le soleil plane à son -zénith. L'émir-bahar, étant monté sur notre boutre, alla aussitôt -te prévenir... Le reste, tu le sais comme nous. - -L'un des cheiks éleva la voix: - ---Bien, réis, tu as parlé sagement. Dans le _Kitâb-Sifât el -a'qla_, il est écrit: _L'intelligence est pour chaque homme ce que -la lumière est pour chaque étoile._ C'est par leur éclat lumineux -que les astres se révèlent à nous: de même, c'est par leurs -discours que les hommes intelligents manifestent leur intelligence. - ---C'est bien, réis! dit le caïmacan... Non, ne t'éloigne pas -encore. Le kâteb te présentera, tout à l'heure, ta déposition à -signer... Qu'on aille chercher maintenant celui des naufragés qui -est en état de répondre. - -Deux des esclaves noirs qui se tenaient debout près de la porte, -sortirent précipitamment, tandis que résonnait au loin le coup de -canon annonçant la fin du jeûne des pèlerins, avec le coucher du -soleil. De grandes ombres s'épaississaient sur les murailles, où -pendaient, alourdis par des rouleaux de bois de cèdre, quatre de -ces coloriages représentant le puits Zem-Zem, la _Makâm hàsaret -Ibrahîm_, le tombeau de Mahomet et celui d'Omar, qui se vendent -aux hadjis, dans les deux villes saintes. - -Mais le rideau de toile peinte s'écarta, et plusieurs serviteurs -entrèrent, élevant au bout de leurs bras des lampes de fer -à quatre becs, qu'ils posèrent sur le tapis. Derrière eux, -s'avançait un vieillard, maigre, livide, défiguré, dont un homme -en caftan bleu de ciel et coiffé d'un large turban soutenait les -pas appesantis. Son teint noirci, ses joues creuses, sa longue -barbe hérissée, excitèrent, quand il parut, un sourd murmure -de compassion. Il arriva jusqu'au fauteuil qui lui avait été -préparé et, défaillant, s'y laissa tomber, tandis que le médecin, -vivement, lui présentait sous les narines une petite pomme de -senteur. - ---Mais, hakim, pourra-t-il parler? dit en arabe le caïmacan. - ---Ne craignez rien pour lui, seigneur! répondit l'homme vêtu -de bleu. Que je devienne la rançon d'un juif, s'il ne recouvre -incessamment ses esprits!... Voyez! la vie en lui, ainsi que -de l'eau agitée, a déjà repris son niveau. Il est robuste et -courageux: avant que la nouvelle lune ait terminé le mois où nous -sommes, il pourra croire qu'il a enduré ces souffrances dans un -autre corps, tant la vigueur lui sera revenue! - ---As-tu aussi bon espoir pour les deux autres? demanda le caïmacan -à demi-voix. - ---A qui Dieu n'aide pas, repartit le médecin, c'est vainement -que le monde lui aide... Toutefois, j'ose me promettre que le -compagnon du vieillard, celui que l'on dit un grand de Russie, -pourra, par la miséricorde du Seigneur, retirer son pied de la -mort. Mais la jeune princesse,--à moins que le Très-Haut ne la -secoure, s'il lui plaît,--a mangé sa part de ce bas monde. Son -corps est en effet tellement chétif, maigre et décharné, que si tu -mettais des brins de coton dans les ouvertures de ses oreilles, -ils sortiraient par les ouvertures du nez... Mais voyez, seigneur, -le hakim franc, car c'est un hakim comme moi, n'attend que votre -bon plaisir. Vous pouvez l'interroger. - -Alors, tirant de sa poitrine de massives lunettes d'argent, le -vieillard s'assit sur un tapis, à côté de l'émir-bahar; puis il -y eut un très long silence. Un petit esclave venait d'entrer, -portant une bougie de cire, qu'il remit au caïmacan: et, en la -tenant d'une main, Edhem-Aga approchait de ses yeux quelques -papiers où il lisait; après quoi, les rendant au kâteb, et -haussant quelque peu la voix: - ---Maître, reprit le caïmacan, qui se tourna vers le naufragé, bien -que je croie à tes paroles et que je n'aie de toi nulle défiance, -pourtant, tu connais le dicton: _L'homme prudent lit la missive à -rebours_; ou bien encore: _Comment les hommes pourront-ils savoir -qui est dans la robe?_ C'est pourquoi veuille répéter, en présence -de cette noble assemblée, ce que tu m'as raconté à moi seul. -Dis-nous ton peuple, ton pays natal, et comment se nommait ton -père. Dis-nous aussi quels sont les compagnons avec lesquels on -t'a sauvé... - -Le vieillard répondit, d'une voix faible: - ---Je suis, Monseigneur, un sujet du Tsar; mon nom est Vassili -Manès. Ceux que l'on a sauvés avec moi ne sont autres, sachez-le -tous, que le grand-duc Floris de Russie, le cousin germain -d'Alexandre II, et sa femme, la grande-duchesse Josine. - -L'Arménien traduisit la réponse, de même qu'il avait traduit -l'interrogation d'Edhem-Aga. Le caïmacan poursuivit: - ---De telles vérités ne sauraient être trop confirmées. Maître, -quoique, je le répète, ton récit n'éveille pas nos doutes, il est -fâcheux pour vous et pour nous-mêmes que tu ne puisses nous en -mieux convaincre, en produisant quelque preuve à l'appui. - ---Vous le savez, répliqua Manès, la mer nous a jetés sur cette -côte, nus et dépouillés. S'il était possible d'envoyer d'ici des -dépêches au Caire d'Égypte, ou à quelque ville de l'Inde, ce que -j'avance recevrait une prompte confirmation. - -Le consul américain se leva: - ---Hem! hem!... Cadwalader A. Cripps, dit-il en soulevant son -chapeau, consul des grands États-Unis, dans cette partie reculée -du monde... - -Vassili Manès s'inclina. - ---Je prends la parole, monsieur, pour réconforter votre cœur, -continua M. Cripps avec l'accent de l'enthousiasme, pour ne pas -vous laisser ignorer que vous avez à Djeddah, monsieur, un frère -en civilisation... hem!... un représentant, monsieur, de la -Minerve des nations, une abeille laborieuse de la grande ruche -républicaine... Maintenant, vous parlez de dépêches, et vous -exprimez le désir d'envoyer au Caire un télégramme. Ce mot et ce -qu'il représente trouveront toujours un écho dans le cœur d'un -enfant de l'Amérique. Il y a, aux États-Unis, comme le sait et -nous l'envie le restant du globe civilisé, douze cent vingt-cinq -mille kilomètres de fils télégraphiques, fils qui frémissent jour -et nuit, sous l'action des messages sociaux et commerciaux, et -dont la longueur est suffisante pour faire trente fois le tour de -la terre. De pareilles ressources, ajouta l'orateur, ne sauraient, -naturellement, être demandées à l'ancien monde. Pour Djeddah -en particulier, bien que les géographes d'Europe s'appliquent -à égarer les imaginations, en la dépeignant, ou peu s'en faut, -comme une cité des _Mille et une Nuits_, un lieu d'échanges, un -_emporium_ considérable, je puis vous affirmer, monsieur, que -pendant neuf mois de l'année, le commerce de ce port avec la -Mecque peut être comparé aux trocs enfantins de deux mousses -enfermés dans la cale, et qui échangeraient leurs jaquettes... -Toutefois, de Suez, monsieur, et c'est ce que j'avais à vous dire, -le fil électrique va jusqu'au Caire, et de là, par Souakim et -la mer Rouge, rejoint à Aden le fil de Bombay. Or, le navire à -vapeur _Sulthan_, de la compagnie _Medjidié_, fait demain escale à -Djeddah, regagnant Suez, son port d'attache. Une dépêche confiée -au capitaine, qui est de mes amis, monsieur, serait expédiée de -Suez, avec pleine certitude. - ---Je vous remercie, monsieur, dit Manès. Le banquier de Son -Altesse, le baron Salomon Chus de Vienne, se trouve au Caire, en -ce moment, et, aussitôt qu'il sera prévenu, s'empressera de nous -faire tenir toutes les sommes nécessaires. De plus, à Bombay, -justement, le Grand-Duc a loué un petit trois-mâts autrichien, -le _Coromandel_, pour transporter en Dalmatie les collections et -les curiosités qu'il a rassemblées durant son voyage: et comme -le vaisseau, à ce que je crois, n'a pas encore levé l'ancre, je -prescrirai au capitaine de s'arrêter, en passant, à Djeddah. Si -vous me permettez, monsieur, d'user de votre obligeante entremise, -ces deux dépêches seront chez vous demain matin. - ---Je m'en chargerai, monsieur, avec le plus vif empressement, -répondit M. Cripps en se rasseyant. - -Il y eut de nouveau une pause. Les flammes immobiles des lampes -éclairaient d'en bas les visages; la nuit était complètement -tombée; et le silence, pendant quelques moments, fut si profond -qu'on entendait, au loin, dans le Faubourg des pêcheurs, de vagues -rumeurs de musique. - ---Et maintenant, reprit le caïmacan, se tournant vers Vassili -Manès, parle, seigneur: dis-nous, à ton tour, les circonstances de -votre naufrage. Non que je veuille, avec de si cruels souvenirs, -répandre le sel sur ta blessure. Mais nos yeux et nos oreilles, tu -le sais, sont les yeux et les oreilles du sublime Padischah (la -bénédiction de Dieu soit sur lui!). Il voit par nos yeux tout ce -qui se passe dans son empire; il entend par nos oreilles toutes -les nouvelles qui intéressent ses esclaves; et le récit où tu -auras apposé ta signature et ton sceau sera envoyé à Istamboul, -pour être porté à sa connaissance... Un mot encore. La maison où -nous sommes appartient, comme je te l'ai dit, à notre seigneur -et imâm le chérif Ghaleb, Abd-el-Kader, souverain et sultan de -la ville sainte de la Mecque, à qui le riche Ahmed, récemment -décédé, l'a laissée par donation pieuse, toute montée et garnie -d'esclaves. Connaissant donc la présence à Djeddah du plus dévoué -serviteur de ce noble Prince des fidèles--et Edhem-Aga se tourna -vers le grand eunuque en robe jaune qui souriait derrière lui--je -l'ai convié instamment de se rendre à notre assemblée, afin qu'il -puisse faire part à l'honorée Présence de son maître des détails -de votre naufrage, et témoigner que toi et le Grand-Duc, vous -êtes tous deux pénétrés de cette vérité assurée: _Il n'y a point -d'autre Dieu que Dieu!_ et que notre illustre Prophète et son -incomparable Livre sont connus et vénérés de vous. - -Alors, Manès commença de parler, tandis que Sidi-Nazarian -traduisait à mesure ses paroles et que le kâteb les écrivait. Les -auditeurs, si maîtres qu'ils fussent d'eux-mêmes, pâlissaient à ce -terrible récit, dont les horreurs, on s'en souvient, retentirent, -peu de temps après, dans l'Europe entière. - -Le _Black-Swan_, le yacht de Son Altesse, en quittant Bombay -à la fin d'avril, avait fait route vers Suez et vers le port -d'Alexandrie, dernière escale des longs voyages du Grand-Duc -avant de regagner Sabioneira. Le début de la traversée avait -été des plus heureux, bien que le navire fatigué n'eût pas sa -marche ordinaire; mais trois jours après avoir franchi le détroit -de Bab-el-Mandeb, le _Black-Swan_, chassé par la tempête et -violemment jeté hors de sa route, avait touché, pendant la nuit, -sur un récif. Au matin, précipitamment, on avait construit un -radeau, car le canot et les embarcations avaient été brisés par -les lames; le jour entier s'était écoulé en avis, en projets, en -incertitudes; et, enfin, au soleil couchant, quand le yacht déjà -s'engloutissait, les naufragés étaient descendus sur leur frêle -machine de poutres. Outre le Grand-Duc et Josine, il s'y trouvait -le capitaine, neuf mécaniciens ou chauffeurs, quinze matelots, des -domestiques, une femme de la Grande-Duchesse, et Sander, le valet -de Floris. - -La nuit survint, obscure et brumeuse. Les naufragés avaient -allumé un fanal au haut du mât, et, de leurs yeux sanglants, -ils se considéraient, comme on se regarde, le soir, dans les -chemins de la campagne, lorsque la lune se lève toute rouge. Le -vent fraîchit; les vagues déferlaient; le lourd radeau, plongé -dans la mer, frémissait et mugissait sous leurs pieds; et, -entassés les uns contre les autres, ils tombaient, se heurtaient, -s'entre-choquaient, au milieu des hurlements de la rafale. - -L'aurore, en se levant, leur découvrit cinq ou six de leurs -compagnons qui agonisaient, pris par les jambes entre les poutres -et les charpentes du radeau; trois autres avaient été la proie des -lames. La pesante masse allégée se releva quelque peu, bien que, -sur l'avant et à l'arrière, on enfonçât encore jusqu'à la ceinture. - -Tout ce jour et la nuit suivante, et la journée encore qui suivit, -le radeau courut sur les flots. Alors, au coucher du soleil, de -grands cris tout à coup s'élevèrent: «Un vaisseau! une voile! une -voile!» et, dans leur délire de joie, ils s'embrassaient, riaient, -larmoyaient, tendaient les bras vers le navire qui s'avançait -majestueusement. Déjà l'on distinguait les hommes dans les hunes -et sur le passavant, d'où ils considéraient les naufragés. Mais -un commandement retentit: les matelots hissèrent de la toile; la -cheminée cracha des tourbillons de fumée noire, et le steamer, -barbarement, s'éloigna, abandonnant les misérables à leur sort. - -Plusieurs s'évanouirent; d'autres parurent soudain pris de -démence. En écumant, en grinçant des dents, ils blasphémaient -Dieu et leur naissance, se roulaient, se mordaient les poings, ou -bien éclataient d'un rire frénétique. Cette nuit-là, personne -ne songea à hisser au mât le fanal, et le radeau flottait sur -les vagues ténébreuses, que de larges éclairs, par moments, -sillonnaient d'une lueur bleuâtre. Subitement, à l'un de ces -éclairs, ainsi qu'à un signal attendu, une clameur épouvantable -s'élève. Ils bondissent, frappent au hasard, brisent, tuent, -précipitent à la mer, dans un vertige de destruction, le biscuit, -le vin, les barils d'eau douce; quelques-uns s'y lancent -eux-mêmes, tandis que d'autres, à plat ventre, tâchaient de scier -avec leurs couteaux les amarrages du radeau. Floris, Manès, -Sander, le capitaine et deux ou trois matelots restés fidèles, -soutinrent contre ces forcenés, un combat sauvage et furieux, et -qui dura la nuit entière, par reprises. Lorsque le soleil reparut, -morts et vivants gisaient pêle-mêle. Ceux qui soulevaient leurs -paupières croyaient sortir d'un rêve effrayant, et demandaient à -leurs compagnons si ces sanglantes visions de tueries, de luttes, -de massacres les avaient aussi tourmentés. Mais Floris se dressa, -et, d'un coup d'œil, il aperçut les provisions disparues et le -radeau, seul au milieu de la mer immense. Alors, sans prononcer -une parole, fixement, il regarda Josine. - -Des journées qui passèrent ensuite, Manès ne conservait qu'une -impression vague et affreuse, telle qu'un cauchemar accablant. Le -soleil éternel tombait sur eux à lourdes flammes, les aveuglant, -leur élevant la peau en ampoules brûlantes qui crevaient; la -mer dansait au loin, éblouissante: et accroupis au pied du mât, -la face entre les genoux, leur torpeur était si profonde qu'ils -ne souhaitaient plus même mourir. La faim leur tordait les -entrailles; une soif ardente les dévorait. Ils se représentaient -des cascades écumantes, d'immenses rivières au flot pur, des -ruisseaux serpentant sur la neige. Plusieurs s'étaient jetés dans -les flots; deux fois encore, on avait vu des voiles... Puis, des -tempêtes, des combats, des scènes d'anthropophagie, jusqu'au -moment où, dans le boutre arabe, Manès avait repris connaissance. - -Des esclaves entrèrent à un signal que fit le caïmacan, les uns -portant des lanternes allumées, et les autres des balais de -palmier. Ils relevèrent les lampes placées sur le tapis, tandis -que le cadi et les cheiks apposaient leur sceau, l'un après -l'autre, au procès-verbal du kâteb. Les matelots, dans le fond de -la salle, causaient bruyamment. M. Cadwalader A. Cripps vint à -Manès, auprès de qui s'empressait le vieux hakim Abou'l Feradj, et -prenant sa pose d'orateur: - ---Monsieur Manès, dit-il, monsieur... Vous avez éprouvé des -malheurs positivement surprenants; vous avez montré un grand -courage. Bien que je porte ici, monsieur, la bannière étoilée -d'un peuple libre et que mes sentiments soient aussi énergiques -que ceux de n'importe qui au monde, je désire, monsieur, que vous -veuilliez bien faire agréer mes respects au Grand-Duc, comme à -un naufragé, monsieur, à un gentleman malheureux et éminemment -aristocratique, car un ennemi généreux ne saurait lui refuser ce -titre. - -Le savant remercia M. Cripps, en ajoutant poliment que Son -Altesse, s'étant mariée à New-York, serait particulièrement -sensible à cet hommage. - ---A New-York! exclama le consul, qui secoua les mains de Manès -avec un redoublement d'enthousiasme. Mon cœur est embrasé, -monsieur, mon esprit est confondu d'admiration pour la façon -effroyablement patiente dont le Grand-Duc et cette jeune dame ont -supporté leurs souffrances. A tous ceux qui exaltent encore le -passé et s'appesantissent sur ses héros et héroïnes, en insinuant -que notre siècle est moins héroïque que tel âge qui l'a précédé, -nous pouvons répondre hardiment que, pour un seul véritable héros -qui existait dans n'importe quel temps, nous en comptons cent -aujourd'hui; et quant aux héroïnes, monsieur, c'est à peine si le -monde en a connu jusqu'à ce jour. La femme n'était généralement -pas assez développée pour pouvoir être héroïque, avant que la -Démocratie l'eût formée... Ainsi, à Pittsburg, par exemple, -continua l'Américain, pendant notre guerre civile, j'ai vu--le -croirez-vous, monsieur?--j'ai vu nos filles de millionnaires se -lever au milieu de la nuit pour servir à table, de leurs propres -mains, les régiments de volontaires qui passaient. Aussi, quels -cris, quels hourras de nos bleus, lorsque, le repas terminé, -le colonel, debout, proposait trois salves d'applaudissements -en l'honneur de ces jeunes dames! J'ai vu bien des foules -enthousiastes; j'ai entendu des applaudissements répétés, mais -je n'ai jamais rien entendu de pareil aux hourras sortis de la -poitrine de ces vétérans bronzés... Oui, monsieur, poursuivit le -consul qui s'échauffait de plus en plus au musical de ses paroles, -j'étais intimement convaincu, il y a quinze ans, et je le suis -encore aujourd'hui, qu'il s'est trouvé, à ce moment, plus de -jeunes dames héroïques dans notre seule ville de Pittsburg, que le -reste du monde entier n'en avait produit pendant des siècles... -Allons, Edhem-Aga se retire... Bonsoir donc, monsieur... Courage! -courage! - -Au matin, avant l'ouverture du Bazar, il se présenta chez le -Grand-Duc, de la part du caïmacan, des serviteurs qui portaient -sur leurs têtes de vastes couffes et des jarres. Ce fut Manès -qui les reçut dans la cour intérieure, entourée d'arcades à la -mauresque et tout ombragée de palmiers. En déchargeant leurs -corbeilles, ils étalèrent sur un petit tapis de cuir, des viandes, -des pains ronds, des dattes, des coquillages, des melons d'eau, -de beaux poissons roses et verts, et dans de hauts paniers de -feuilles tressées, du miel blanc et du lait de chamelle. De plus, -Edhem-Aga faisait tenir à Manès, pour les premiers besoins des -naufragés, deux bourses de cinq cents talari chacune, dont le -porteur, après avoir offert les salutations du caïmacan, dit qu'il -était envoyé par M. Cripps et par Son Excellence, afin de servir -d'interprète. C'était un Maltais, nommé Sapéto, de ces aventuriers -bons à tout, pleins d'entregent et de ressources, qui pullulent en -Orient. - -Mais le hakim Abou'l Feradj parut sous l'une des galeries, et -s'adressant à Manès en bon anglais, car il avait longtemps vécu -dans l'Inde: - ---Fils de mon oncle, lui dit-il, le grand-duc Floris est réveillé. -Il se plaint et demande qu'on l'amène en plein air, pour calmer -l'action brûlante de sa fièvre. J'ai commandé qu'on le portât ici. - ---Bien! dit Manès... A-t-il encore le délire? - ---Non, il est calme à présent. La raison lui est revenue. - ---O vanité de la sagesse humaine! dit Manès. C'est moi, le -plus débile et le plus vieux, qui ai le mieux résisté à ces -souffrances... La mort a pris les jeunes têtes; elle a épargné un -vieillard... - -Le hakim répondit gravement: - ---Personne ne saurait tuer celui que le Très-Haut ne tue pas. -Quand Djezzar eut fait murer vifs les deux derviches du Khorassan, -neuf jours après, en ôtant les pierres de la porte, on trouva le -robuste mort, et le chétif respirait encore... D'ailleurs, le -distique dit bien: _Au fort, un mouton entier pour conserver ses -forces; au faible, un grain de riz soutient la vie._ - -Il se tut, en détournant les yeux; et sur un lit de camp, très -bas, jonché de tapis et de toisons teintes, et que portaient six -nègres à petits pas, le grand-duc Floris apparut. Au milieu d'un -large oreiller, on découvrait une tête humaine, ravagée et creusée -de rides, et dont un profond cercle noir entourait les paupières -fermées; le bras décharné pendait au rebord de la couche; et un -anneau de pierreries, s'échappant des doigts amaigris, roula -dans le sable de la cour. Sur un signe d'Abou'l Feradj, les -porteurs déposèrent le lit, au-dessous d'un grand pavillon de -toile violette, à fleurs peintes, attaché par les quatre coins aux -troncs de quatre palmiers. Un vent chaud soufflait; le ciel, sans -nuages, était d'un bleu terne et comme plombé. - ---A boire, à boire! dit Floris, qui entr'ouvrit lentement les -yeux... Ah! c'est vous, hakim... - ---Comment se trouve Votre Altesse? dit Manès. - ---Le seigneur Vassili vous parle, seigneur. - ---Bien faible, Manès, bien faible... Ah! j'ai un feu dévorant dans -le sein!... Oui certes, la vie me revient, puisque je sens de -nouveau la souffrance... Souffrir, souffrir, souffrir! toujours -souffrir!... Nous ne sommes nés que pour cela! - ---Que lui avez-vous donné, hakim? fît Vassili à demi-voix. A-t-il -pris quelque nourriture? - ---Autant, répondit Abou'l Feradj, qu'en peuvent soutenir ses -organes affaiblis. Peu d'aliments le porteront, et ce qui serait -de surplus, lui, au contraire, le porterait. - ---Patience, Monseigneur, dit Manès. Que Votre Altesse... - ---Laissez ce nom, laissez ce nom!... Je ne suis qu'un homme -souffrant, une pauvre chair fiévreuse et débile... Comment va la -Grande-Duchesse? Ah! quel est ce bruit? - -Des hurlements retentissaient, au fond de l'appartement des -femmes; et tout à coup, plusieurs esclaves noires se précipitèrent -sous la galerie. Elles la parcouraient rapidement, en levant les -bras et poussant des cris, tandis que d'autres, affaissées contre -terre, se labouraient la face de leurs ongles, se battaient le -sein, déchiraient leurs longs vêtements bleus. Au même moment, -on vit paraître sur les terrasses du logis, deux vieilles -négresses courbées, qui soufflèrent les petites lampes qu'elles -y avaient allumées, la veille, pour avertir les passants, selon -l'usage, qu'un malade se trouvait en péril de mort. Manès et le -hakim échangèrent un coup d'œil, dans le temps que l'apothicaire -présentait à Floris une porcelaine d'eau de saule et de cardamome -mélangés. Le Grand-Duc la vida d'un trait, et retombant sur son -lit: - ---Pourquoi ces femmes crient-elles ainsi? - ---Nous ne savons, Monseigneur, reprit Manès. - ---Allons, pensez-vous me cacher que la Grande-Duchesse est -morte!... Pauvre Josine!... A l'âge de sa sœur... Morte, n'est-ce -pas?... Vous vous taisez... Elle aurait dû mourir plus tôt, le -jour même de notre naufrage!... Quel bourreau se complaît donc -là-haut à prolonger l'agonie de ses victimes, et en leur montrant -le salut, à les replonger dans la nuit?... Ah! nous sommes pour -le destin ce que sont les papillons pour les enfants... Ils les -torturent, puis les tuent!... Qu'on l'apporte! Je veux la revoir. - ---Monseigneur, dit Manès... - ---Non, non, ne craignez rien!... Le temps n'est plus où mon -jeune cœur cessait de battre à un récit lugubre, où mes sens se -glaçaient d'effroi pour le cri d'une souris... Je suis un homme, -bon Manès. Le sang de mon frère Giano fume encore, et n'est pas -assoupi sur ma main; les pâles spectres d'Isabelle et de ma sœur -Tatiana n'ont pas cessé de hanter mes rêves... D'ailleurs, ne -viens-je pas de voir, dans ce long voyage, assez de spectacles -hideux, et le mal de toute la terre?... Je suis gorgé d'horreur, -Manès; oui, j'ai perdu le goût de l'épouvante... La forme de ma -femme ne m'effrayera point... Qu'on apporte ici la Grande-Duchesse! - -Sapéto, debout près du Grand-Duc, transmit, d'un ton impérieux, -l'ordre aux esclaves: et bientôt deux femmes parurent, portant -dans une chaise étroite à montants de bois et à dossier haut, la -Grande-Duchesse expirée. Elles posèrent en face de Floris le -fauteuil funèbre, puis disparurent. Un silence solennel régnait. -Le Grand-Duc, sans parler, contemplait Josine. - -Sa face écorchée et livide, qui se renversait, les yeux -entre-clos, penchait un peu sur son épaule; de profonds -demi-cercles, à l'entour de ses narines, faisaient saillir son -nez recourbé; ses paupières n'avaient plus de cils; ses dents -jaunâtres, en s'écartant, découvraient une langue noire, toute -pareille à un lambeau de cuir: et paisible, effrayant à voir, ce -spectre se tenait immobile, ses mains osseuses allongées sur ses -genoux. - ---Pauvre Josine, répéta Floris. Elle aussi, oui! perdue par moi, -entraînée par moi à sa ruine... Voilà donc comme nous naissons -pour la destruction les uns des autres!... Morte! morte!... On -dirait qu'elle dort... Ne se pourrait-il pas, Vassili, qu'elle ne -fût qu'en léthargie?... Mais non! elle a fini sa tâche. Son lit, -désormais, est dans les ténèbres. Elle ne verra plus la hideur du -jour, ni l'immortel ennui du soleil! - -Les esclaves, sous les galeries, écoutaient, bouche béante, les -discours du maître nouveau; et d'autres, au rebord des terrasses, -allongeaient leur tête curieuse. Le vent tiède s'était arrêté; les -palmiers, dans l'air assoupi, déployaient leurs larges éventails. -Floris continua, après un silence: - ---Oui, c'est ainsi, c'est bien ainsi que devait se terminer notre -voyage! O pauvre fou, qui t'enfonçais joyeusement dans les vapeurs -d'or de l'Occident, comme sous un arc triomphal, par où l'on -allait aux contrées heureuses, qu'as-tu vu, durant tes longues -courses, sinon le Mal universel? Des peuples nouveaux, grossiers -et barbares, d'antiques races en train de disparaître, phthisiques -et rongées d'alcool, la lèpre aux îles Hawaï, les prostitutions -de l'Océanie. Partout la ruse, la violence, la fraude, le vol, -les supplices!... Puis, quand la mer, de vague en vague, nous eut -portés au pays des merveilles, à la terre dont le nom seul est un -prestige, dans l'Inde rouge et étincelante, les chemins en étaient -bordés de fantômes hideux, exténués par la famine, et le vent qui -soufflait de la jungle apportait l'odeur des corps pourris.--Ce -n'est rien, Altesse! disait l'Anglais: la récolte de riz a manqué -cette année... Et moi, moi comme les autres, je prenais peu de -souci de ces maux, jusqu'au jour où tous les fléaux que nous -avions vus séparés, Folie, Peste, Famine, Massacre, ont fondu -ensemble, pour tenir leur cour, sur le radeau qui nous ballottait, -et nous ont soudain accablés. - ---Il est vrai! le monde entier souffre, dit Manès; et pourtant il -s'attache âprement à la vie. C'est quand les choses sont au pire -qu'elles commencent à s'améliorer... Reprenez courage, Monseigneur! - ---C'est bien! c'est bien!... Qu'on ne me parle plus -d'espérance!... Laisse tes consolations, Manès; ou, si tu veux -m'entretenir, causons de la vieille tyrannie, de la force, -de l'esclavage, du sang amer que boit la terre, des soupirs -déchirants qui, d'un pôle à l'autre, troublent la sérénité -de l'air... Oh! s'agiter, peiner, lutter, souffrir, toujours -souffrir!... Jusqu'à ce que la chair défaille, jusqu'à ce que -crève, dans les ténèbres, le frêle globule de vie que nous -nous plaisons à nommer notre âme... Souffrir!... Aussi, faire -souffrir! Telle est la vengeance de l'homme. Ce qu'un Dieu inconnu -lui inflige, il veut l'infliger à son tour... Les petits sont -grossiers et féroces; les grands, cruels et raffinés... Assez agi! -assez agi, Manès! N'es-tu pas encore las des pas inutiles où tu -as promené ta vie?... Viens, assieds-toi à terre, près de moi, et -disons la sombre histoire de la débile Humanité, puisque ses fils, -parmi tant de mers et tant de climats, viennent de passer devant -nous: les uns, aussi rampants que la brute, d'autres écrasés de -misère, d'autres torturés par la souffrance, d'autres marchepieds -d'un maître insolent, les plus heureux, engloutis dans l'opium; -tous, sous la faux de la Mort. Car l'immense roue torturante sur -laquelle la Terre roule, et qui nous emporte à travers l'espace, -ainsi que ses suppliciés, est couronnée de ce Crâne aux yeux -vides qui guette et ricane, et trône là-haut, se raillant de nos -espérances, nous accordant une haleine, un moment, pour jouer -notre petite scène, soufflant à nos cœurs la vanité, l'égoïsme, la -rancune, l'orgueil; puis, après s'être ainsi amusé, en finissant -d'un seul coup, et abattant sur le sillon sa moisson d'hommes... -Josine est morte. Elle est heureuse!... A quoi bon vivre?... Oui! -à quoi bon s'attarder entre ciel et terre? - -Il y eut une longue pause. Sur un geste d'Abou'l Feradj, deux -femmes emportèrent le corps de Josine, en même temps que Manès -demandait: - ---Quels ordres donne Votre Altesse, pour la sépulture de la -Grande-Duchesse? - ---Quoi? Qu'y a-t-il? - ---Permettez, Monseigneur... Si Votre Altesse a l'intention -de rapporter un jour, en Dalmatie, la dépouille de la -Grande-Duchesse, il serait urgent de l'embaumer, tout au moins à -la manière orientale. On trouvera facilement à Djeddah du camphre -et d'autres aromates. - ---Oui, faites, faites! répondit Floris... Ah! qu'on retire le cœur -à part, et qu'on le scelle dans un vase! Le cœur de Mme Maria-Pia -et celui de Tatiana sont déposés aux Barnabites de Raguse... -Pourquoi ces femmes crient-elles ainsi? - ---C'est la coutume et la bienséance, Monseigneur, repartit le -hakim. Mais je vais leur prescrire de se taire. - -Alors, à son commandement, les esclaves se dispersèrent, et -la cour fut vide tout à coup. Il n'y restait sous les hauts -palmiers que deux jeunes Abyssines, qui balançaient, au-dessus -du Grand-Duc, des chasse-mouches bariolés, tandis que, pour -rafraîchir l'air, l'apothicaire d'Abou'l Feradj aspergeait le -sable d'eau de rose. Une caille, dans une cage accrochée contre -l'un des piliers, sautillait et jetait son cri. Manès, courbé sur -un bâton, marchait à pas languissants, le long des galeries... -Ensuite, une femme traversa la cour, accompagnée de Sapéto. Elle -tenait à la main un disque de cuivre jaune, où quelque chose était -gisant. - ---Maître, dit le Maltais qui s'inclina en portant le poing à son -front, voici le cœur de la _kanoun_, qu'on a retiré, selon ton -ordre. - -Floris se souleva vivement; ses sourcils remontèrent, et, les -lèvres tremblantes: - ---Oui! j'avais oublié la coutume d'Orient, que les esclaves -offrent aux yeux du maître l'ouvrage qu'il a commandé... On -m'aurait raconté cela, je ne l'aurais pas cru, pas voulu croire; -je le vois, et mon âme se brise... O misère! Ne vais-je pas -enfin, comme un fusil trop violemment chargé, éclater à force de -souffrance?... Voilà donc ce cœur qui battait pour moi! Ici ont -passé tous les flots de vie qui animaient cette créature... Où -sont vos tendresses, maintenant, vos langueurs et l'enthousiasme -dont les nobles actions vous gonflaient?... Quoi! aussi inerte -qu'une pierre, aussi lourd qu'un morceau de plomb... Approche, -viens plus près, bonne femme! Laisse-moi voir un cœur mis à nu... -Ah! je puis vous scruter, à présent... Ha, ha, ha! Un cœur mis à -nu! - -Il poussa un éclat de rire déchirant, puis s'abattit à la -renverse, évanoui. - - - -Huit ou dix jours après, comme le Grand-Duc faisait le _kief_, -après le bain, car il avait recouvré ses forces et se trouvait -presque rétabli, Vassili Manès entra dans la pièce où se tenait -Son Altesse, sorte de frais réduit voûté, et pavé de marbre blanc -et noir. - ---Un vrai miracle, Monseigneur! Ce que je vais vous annoncer -passerait toute croyance, si je n'en avais la preuve en main... -Jetez les yeux sur cette lettre, que le gouverneur vient de -m'envoyer par un esclave, avec ses compliments. - ---Eh bien! c'est de M. Chus, dit Floris, en se dressant et -s'appuyant du coude parmi les coussins... La réponse à votre -dépêche... Qu'y a-t-il là d'étonnant, Manès? L'_Ismaïlia_ est donc -enfin arrivé? - ---De trois jours en retard, Monseigneur, avec de graves avaries à -sa machine... Mais ce n'est rien de tout cela qui me surprend. Le -prodige, c'est que M. Chus annonce ici qu'il va suivre sa lettre, -ne se réservant que le temps de préparer sa femme à ce voyage, -en sorte qu'ils sont tous deux, peut-être, déjà dans le port. Le -retard de l'_Ismaïlia_ a permis, en effet, au steamer dont le -départ suivait le sien, de le rejoindre, à quelques heures près. - -Floris se leva d'un bond, et violemment: - ---Je ne veux pas le recevoir! s'écria-t-il. Je ne le verrai pas! -Je veux être seul! Pourquoi vient-il m'importuner?... Suis-je à -la chaîne, pour souffrir toutes vos tyrannies, Manès?... Qui vous -forçait d'écrire à ce juif? - ---Votre Altesse voudra bien se souvenir, répliqua Manès, qu'en -partant de Bombay, nous avions rendez-vous en Égypte avec M. Chus, -qui fait là son voyage de noces, longtemps différé. Il comptait -présenter sa femme à Votre Altesse, et demander pour la baronne -les bontés de la Grande-Duchesse. - ---Mais pourquoi vient-il nous rejoindre? Que demande-t-il? Que me -veut-il? Cet empressement est étrange. - ---Sa lettre, repartit le savant, dit des merveilles là-dessus: -qu'il vient à nous, puisqu'il nous faut renoncer à ce voyage au -Caire; qu'il n'abandonnera jamais son bienfaiteur, dans de si -douloureuses circonstances; qu'il a toujours senti pour Votre -Altesse une grande tendresse de cœur... Oh! il faudrait n'avoir -plus, Monseigneur, ni sève, ni foi, ni jeunesse, être un athée -épouvantable, pour suspecter ce bon M. Chus; et, de fait, je n'ai -pu découvrir le motif secret de son voyage. Le plus probable, -Monseigneur, c'est qu'il se trouve en désaccord, pour quelque -compte, avec le baron Mamula. Depuis votre séjour à Vienne, qui -est le temps, je crois, où M. Chus est devenu votre banquier, des -millions vous appartenant lui ont, en effet, passé par les mains, -et c'est sans doute à ce sujet qu'il vient vous relancer jusqu'ici. - -Le Grand-Duc ne répondit pas, et il marchait à pas rapides dans la -chambre. Des rais d'un soleil jaunissant, en tombant par les trous -ronds de la voûte, faisaient étinceler les carreaux de faïence à -fleurs vertes dont les murailles étaient revêtues, et les minces -lames d'étain qui cachaient leurs jointures. - ---Soit! je le recevrai, dit Floris... Quelle femme a-t-il épousée? - ---Oh! paraît-il, une merveille! La fille d'un pauvre comte romain, -qui se mourait de faim, à Vienne; mais une beauté rare, et dont -il est jaloux, m'écrivait Mamula, en furieux à la fois et en -novice. Car sa «bedide Esther», vous rappelez-vous? l'innocente -Esther, à qui vous vouliez, Monseigneur, «arracher le bain te la -pouche», n'était rien qu'une enfant postiche, et destinée à vous -apitoyer... M. Chus n'a jamais été marié, avant le jour où il a -conduit dans son hôtel de la Ringstrasse la belle Faustina Dossi. - -Sapéto entra précipitamment: - ---Très noble maître, dit le Maltais, quelqu'un qui se donne pour -un baron et un ami de Votre Seigneurie, vient de débarquer au -port, accompagné de sa femme, la plus belle que j'aie jamais vue. -Il s'informait de Votre Altesse auprès des officiers de la douane; -et, aussitôt, j'ai couru en avant, pour vous faire part de cette -arrivée. - ---Eh bien! vous le voyez, Monseigneur, reprit Manès. Il n'est pas -moins empressé qu'il n'a dit. - ---C'est étrange! murmura Floris... Après tout, et quelle qu'en -soit la cause, il s'est grandement dérangé... Venez, mon cher -Manès. - - - - -LIVRE SECOND - - -Ce fut comme par ressouvenir et seulement au bout de quelques -jours, que M. Chus proposa au Grand-Duc et à Manès de voir ses -comptes. Il en étala les papiers, une après-midi qu'ils étaient -tous trois dans un petit kiosque, situé au milieu du Jardin -des femmes: et Manès les vérifia, tandis que Floris penchait -le front, accablé par une tristesse soudaine. En face de lui, -M. Chus, le bras entouré des tuyaux de maroquin rouge de son -narghileh, fumait, assis nonchalamment sur des carreaux. Son nez -courbé, les épis blancs qui se mêlaient parmi sa barbe épaisse, -ses lourdes paupières tombantes, avaient prononcé et vieilli sa -physionomie sournoise. Des diamants lui chargeaient les doigts; -sur son crâne chauve, saillaient de grosses loupes brunâtres. -Cependant, le soleil déclinait à l'horizon. Les sycomores et les -palmiers allongeaient des ombres démesurées à travers le jardin -solitaire; des hirondelles, qui avaient maçonné leur nid sous le -kiosque, y entraient et en sortaient d'un coup d'aile, en jetant -leur cri bref et joyeux. Au plafond étaient peintes des fleurs qui -débordaient de corbeilles dorées et paraissaient prêtes à tomber. - ---Tout est parfaitement en règle, dit Manès, dont l'accent, -malgré lui, trahit la surprise... Quinze millions sept cent -quatre-vingt-dix mille francs... C'est bien cela. - -Le baron Chus retira de ses lèvres son bouquin d'ambre: - ---Une pagatelle! dit-il. Pour tes chens comme nous, Monseigneur, -c'est une simple pagatelle... Si tonc che suis heureux, -Monseigneur, te mes rapports t'affaires afec Fotre Altesse, -c'est surtout parce qu'elle a pu foir à New-York, à Shanghaï, à -Nangasaki, à Pompay combien le nom et le papier tu paron Chus ont -te crétit. - ---Il ne reste donc plus, monsieur Chus, reprit Manès, qu'à fixer -votre légitime profit pour les peines que vous avez prises. - ---Pah! pah! dit Chus. Passons l'éponche... Ne parlons pas te ça, -Monseigneur! - ---Assurément, repartit Manès, le Grand-Duc ne souffrira pas -que vous ne gagniez pas sur lui ce qu'il est d'usage que vous -gagniez. De plus, il faut compter aussi l'intérêt des sommes -considérables envoyées plusieurs fois à Son Altesse, en avance sur -nos versements. - -M. Chus agita la main droite, comme s'il repoussait les présents -de quelque fastueux satrape: - ---Non, non, non, dit-il, n'en parlons plus! Il fautra mieux -n'en plus parler!... Fous ne me connaissez pas, Monseigneur... -Che ne suis pas intéressé, che suis le plus tésintéressé tes -hommes!... C'est un malheur pour moi, continua-t-il avec un accent -mélancolique, que t'être né à une époque t'affaires et te calculs -comme est la nôtre, et te ne poufoir me soustraire aux tefoirs qui -me sont imposés par mon nom et par ma crante fortune... Che suis -un enfant te la nature... Ch'étais fait pour fifre en ces temps -heureux, où les hommes comptaient sur leurs toigts, à l'ompre tes -palmiers, aux chours te l'âge t'or, afec la Chustice et la Ponne -Foi... Aussi, tès que ch'ai pu achir ainsi que che le souhaitais, -ch'ai opéi à mes penchants, ch'ai méprisé les confentions et -les richesses... Quoique l'on tise que les rois n'épousent -plus auchourt'hui les perchères, ch'ai pourtant, fous le safez -peut-être, pris sans tot la paronne Chus. - ---Que la baronne, dit Manès, vous doive le bonheur de sa vie, rien -de plus naturel, monsieur Chus. Mais Son Altesse, qui n'a pas les -mêmes raisons pour accepter vos générosités, tient à vous payer ce -qui vous est dû. - ---Oh! Père Éternel! s'écria Chus. Foilà pien comme sont les -chrétiens. Che foutrais en oplicher un, me contuire afec -lui en chentilhomme,--puisque che fais partie maintenant te -l'aristocratie te l'Europe,--afoir son affection comme il a -la mienne, et n'y pas mêler te files questions t'escompte -et t'archent... Mais on se tit: C'est un panquier, c'est un -chuif, c'est un chuif afite! Et au risque te l'outracher tans -ses sentiments les plus chers, on continue te lui parler te -récompense. On foule aux pieds sa sensipilité, la télicatesse te -son âme!... Che ne suis pas un homme ortinaire, cela se peut, -mais ch'ai pourtant un cœur, monsieur Manès! Ch'ai complé te -pienfaits, monsieur, la famille te la paronne; ch'ai fait entrer -tans mes pureaux son frère, le comte Tossi... Oui! pour teux cents -florins par mois, ce qu'il a la ponté te troufer chénéreux, le -comte Tossi tient mes lifres... Et cependant, telle est à notre -égard l'incratitute tes chrétiens que, s'il poufait se faire, -par un miracle, que le cartinal Paolo Tossi, qui eut tes foix -pour être pape, refînt au monte, afec la puissance qu'il afait -chatis, il me ferait prûler tout fif, enfeloppé t'un _san penito_, -pour la hartiesse que ch'ai eue t'empêcher te mourir te faim ses -arrière-petits-nefeux. - -Le Grand-Duc, à son tour, prit la parole, et d'une voix impérieuse: - ---Bien. C'est assez, monsieur Chus. Il me sied de donner, non de -recevoir. - ---Allons, allons, allons, marmotta le financier, comme -vaincu. Fous auriez pien pu, cepentant, accepter cela te moi, -Monseigneur... Nous afons commencé ensemple; nous sommes tes -amis tes fieux chours. Mais che ne prétends pas offenser -Fotre Altesse, et c'est à moi te me soumettre... Puisque fous -l'ortonnez, enfin, che me résignerai, Monseigneur. - ---Veuillez donc fixer, dit Manès, la somme qui vous est due. - ---Oh! pas t'archent! pas t'archent! pas t'archent! exclama M. Chus -avec véhémence. Si mes serfices fous agréent, si fous foulez me -témoigner, Monseigneur, fotre ponne estime, faites-moi un petit -présent... Oui, tonnez-moi quelque part un chartin, une masure, un -pout te champ, comme cache te fotre amitié, et afin que che puisse -tire: Le paron Salomon Chus, te Fienne, tient cette terre en ton -te Son Altesse le crand-tuc Floris te Russie. - ---Volontiers, monsieur Chus, dit Floris. Que lui donnerai-je, -Vassili? - ---Pah! un rien! une taupinière, une taupinière, répliqua le -juif... Tes saples ou pien tes rochers... Une terre sans -refenus... Non, non, non, pas t'archent entre nous!... Mais che -ferai richement encatrer la tonation, Monseigneur, et che la -mettrai tans mon capinet, comme un soufenir te Fotre Altesse... -Et tenez, si ch'ai ponne mémoire, ne m'afez-fous pas tit, chatis, -que fous possétiez au Caucase, en Chéorchie, tans ces pays-là, -quelques ferstes te terre stérile?... Che ne sais même pas, Tieu -me partonne! si ce n'est pas en Arménie, aux apords tu mont -Ararat, où s'arrêta l'Arche... Ha, ha, ha!... Le paron Chus, -propriétaire tu mont Ararat! - ---M. Chus veut parler sans doute, reprit Manès, de votre terre -d'Isgaour... Mais c'est un bien immense, Monseigneur, quoique, à -vrai dire, il ne rapporte rien... Allons, pour un instant, cher -baron, laissez là vos subtilités et vos ruses, et dites-nous -sincèrement ce qui vous fait désirer ce domaine. - ---Ah! Seigneur Tieu! se récria Chus, fous suspectez touchours les -autres, monsieur Manès... Répontez-moi, répontez-moi, che fous -prie. Quel intérêt puis-che afoir à posséter cette terre? Est-ce -que Son Altesse le crand-tuc Fétor a chamais réussi à la fentre, -quand il foulait faire te l'archent?... Est-ce qu'elle a chamais -rapporté un kopeck au crand-tuc Floris?... C'est pour fous opéir, -Monseigneur, que ch'ai nommé ce tomaine au hasard. Mais, puisque -che suis méconnu, che n'en feux pas, che le refuse... Non, non, -cent fois non! ne me tonnez rien!... Che suis las te foir mon pon -cœur et mon tésintéressement flétris par tes soupçons outrachants! - ---Assez! dit Floris en se levant. C'est bien... Vous aurez cette -terre... Ah! demain, ne l'oubliez pas, nous réclamons de vous, -monsieur, ainsi que de Mme la baronne Chus, votre compagnie -pendant quelques heures. Nous irons visiter, en rade, le -trois-mâts _le Coromandel_, qui est arrivé ce matin. J'ai invité -le gouverneur, le caïmacan, le consul des États-Unis, tous ceux, -enfin, qui m'ont secouru dans ma détresse. - ---Che n'aurai garte t'y manquer, Monseigneur, répondit M. -Chus, qui marchait sous les palmiers près de Floris. Fous afez -là, tit-on, tes merfeilles... A chaque pas, à chaque coup -t'œil, naîtra quelque surprise noufelle... Allons, ponne nuit, -Monseigneur. - ---Une bonne nuit, monsieur Chus. - -Et laissant le juif dans le jardin, à la porte de ses -appartements, car il était l'hôte du Grand-Duc, Vassili Manès et -Floris prirent un corridor voûté. Le crépuscule était tombé; un -esclave noir, devant eux, portait une lanterne allumée; chaque -fois qu'ils levaient la tête, ils apercevaient les étoiles par -quelque œil-de-bœuf de la voûte. Puis ils se trouvèrent à l'air -libre, sous une galerie de la cour des Palmiers. On distinguait -confusément, de l'autre côté de la cour, sous la galerie -parallèle, trois ou quatre hommes qui gesticulaient, en causant -ensemble bruyamment. - -Soudain, Manès se retourna au bruit d'un pas qui le suivait: - ---Qu'y a-t-il?... Ah! c'est toi, Sapéto. Qui sont donc ces hommes? - ---Des matelots, seigneur, dit le Maltais. Voici des lettres qu'ils -apportent: celle-là pour Son Altesse, celle-ci pour vous. - ---Ah! c'est juste! s'écria Vassili. Je ne sais comment j'ai oublié -d'en faire part à Votre Altesse. Le capitaine du _Coromandel_ -s'est chargé pour vous, à Bombay, d'une lettre arrivée huit jours -après votre départ. Il m'en avait prévenu ce matin, et me l'envoie -avec ce billet. - ---Bien! qu'on récompense les matelots!... C'est de Mamula, reprit -Floris, tandis qu'après un salut jusqu'à terre, l'interprète -disparaissait... Oh! ce seront encore des comptes, d'interminables -additions! Le digne baron nous envoie, à travers toutes les mers -du globe, le détail des œufs de nos fermiers... Ouvre cette -lettre, Manès... Tu me diras ce qui en vaut la peine... - -Alors, l'esclave, en haussant sa lanterne, écarta une tapisserie, -et le Grand-Duc, avec Manès, pénétra dans une chambre vide, aux -murs nus, et carrelée de briques. Un vase de cristal, plein -d'huile, tombant du plafond à l'extrémité d'une longue verge de -cuivre, y répandait sa lueur vacillante. Au fond de la chambre, -on apercevait, posée sur deux tréteaux assez bas, une sorte de -caisse oblongue. Le Grand-Duc eut un geste de surprise. Il pâlit, -puis, en s'approchant, il la considéra fixement... Avec ses -lourdes parois d'ébène, avec les grisâtres feuilles de plomb dont -il était doublé intérieurement, le cercueil, tranquille et béant, -paraissait à Floris aussi sourd, impénétrable et solennel que le -mystère de mort même qu'il allait bientôt recéler. A quelques pas -plus loin, le couvercle était dressé contre la muraille. - ---Trop petit, trop petit! murmura Floris... Oh! pourquoi n'ai-je -pas prescrit aux ouvriers qui y travaillaient depuis si longtemps, -de m'y faire ma place aussi?... Sera-ce moi qui te rapporterai à -Sabioneira, pauvre Josine?... Ou ne vais-je pas usurper ta bière -et m'y coucher au lieu de toi? - -M. Manès reploya la lettre qu'il avait lue tout debout sous la -lampe, et avec un ricanement: - ---Eh bien! nous savons maintenant pourquoi M. Chus est arrivé à -Djeddah en si grande hâte, abandonnant les intérêts qu'il a au -Caire dans la faillite Rice et Howel... Oui, Monseigneur, et je -pourrais vous dire aussi pourquoi il ne voulait de vous qu'_une -taupinière, une taupinière_! - ---Pourquoi?... Que m'écrit donc Mamula? demanda Floris. - ---Des nouvelles inattendues, des nouvelles d'or, Monseigneur, -et qui arrivent à point nommé pour confondre notre homme. On a -découvert à Isgaour, à deux milles de la mer Noire, à Isgaour, -dans ce domaine que demandait précisément M. Chus, des sources -de pétrole inépuisables... Une fortune, une fortune immense, -Monseigneur!... Ha, ha, ha! _Pas t'archent, pas t'archent entre -nous!..._ Seulement, pour l'amour de Dieu, faites l'aumône à ce -pauvre juif d'un ou de deux millions par an!... Au premier bruit -de la découverte, le baron Mamula a pris sur lui d'envoyer là-bas -un ingénieur, dont le rapport a confirmé les vagues rumeurs -qui couraient... Comment M. Chus l'a-t-il su?... Attendez!... -N'est-il pas à la tête d'une assez louche Société des pétroles -d'Iméréthie?... Quoi qu'il en soit, si jamais homme a été pris -le larcin à la main, comme on dit, c'est bien lui! Ha, ha! _Tes -saples, tes rochers!..._ Vous trouverez, Monseigneur, tous les -détails de la découverte, avec le calcul approximatif des dépenses -et des recettes, dans la lettre du baron Mamula. - ---Se peut-il que tout soit mensonge? dit le Grand-Duc. Oh! y -a-t-il un seul homme droit?... Le fourbe, fourbe scélérat, -souriant et mielleux scélérat!... Comme il masquait sa vilenie en -désintéressement, en noblesse d'âme!... J'ai été sa dupe, Vassili. - ---Ma foi! je l'étais presque aussi, dit le vieillard. - ---Et cela pour un gain sordide! continua Floris en rêvant. Pour -quelques pièces de cet or abject, Dieu visible du genre humain... -Mentir ainsi! Se dégrader! S'avilir!... Un homme déjà riche -à millions!... Ah! qu'y a-t-il donc, dans cet or maudit, qui -enchante à ce point les hommes? Quel tentateur, quel démon y est -caché?... Oui! un démon, assurément! Car aucun mobile, purement -humain, ne suffirait à rendre raison de l'infamie de ce Chus, par -exemple. Il y a là une suggestion, une fascination diabolique... -Tout par l'or! ha, ha, ha!... Tout pour l'or! Que ne ferait-il pas -pour de l'or?... Oh! il eût arraché l'oreiller de dessous la tête -de son père!... Pour de l'or, il vendrait sa patrie, si M. Chus -avait une patrie!... Il vendrait son Dieu... son enfant!... Il -vendrait sa femme, Manès... Il nous prostituerait sa femme!... Par -le ciel! je veux l'essayer... Oui, je ferai cette épreuve! - ---Bien! c'est facile, Monseigneur. - ---Oh! vois-tu, je n'ai pas un mépris assez large pour tout ce -qui respire sous le soleil... Mes lèvres, comme à un enfant, -sont tièdes encore du lait de la tendresse humaine... Je ferai -cette épreuve, Manès... Oui! pour pouvoir cracher ensuite mon -dégoût à la face de l'homme... Tout est à vendre!... Tout, tout, -tout! Juges, prêtres, magistrats, sénateurs! Les lois civiles et -les canons religieux! L'honneur des femmes et l'innocence des -vierges!... Je te dis qu'il la prostituera!... Il me l'amènera -lui-même, tu verras... Oh! l'ignoble foule des hommes!... Et moi, -moi qui déclame ici, moi qui récrimine si haut, n'ai-je pas commis -des actions telles?... Oh! j'ai horreur d'être homme, Vassili... -Il me l'amènera, te dis-je! - ---Il est jaloux d'elle pourtant, reprit le savant en ricanant. -Oui, ce serait un juste châtiment à lui infliger, Monseigneur... -Le mettre, par exemple, aux prises avec l'avarice et la honte, la -jalousie et la cupidité, et considérer le combat... Quand je pense -comme il nous dupait!... Je veux l'attraper, à mon tour, par la -fable la plus saugrenue... Ha, ha, ha! c'est dit, Monseigneur... -Je me fais, pour une heure ou deux, votre Mercure, votre -entremetteur! - -Les quais étaient couverts de peuple, quand, le lendemain, à la -marée haute, le Grand-Duc et ses compagnons s'embarquèrent dans le -caïque du Pacha. Ils traversèrent le petit port, plein de débris -de fruits et d'immondices, puis, rasant à sa pointe orientale le -récif pierreux de Dakra, nagèrent vers le _Coromandel_, dont on -apercevait, au fond de la rade, les mâts et les cordages pavoisés. -Par moments, de lourdes allèges, débordantes de marchandises, -croisaient l'embarcation de gala; du bord de leurs barques -immobiles, des pêcheurs guettaient les bancs de poissons. A -l'instant où le Grand-Duc l'aborda, le vaisseau tira sa caronade, -qui fut aussitôt répondue par quatre ou cinq canons rouillés, -en batterie devant le château. Les boulets dont ils étaient -chargés, en frisant l'eau, rebondissaient de vague en vague, aux -acclamations de la multitude. - -Mais un grand bruit monta de l'entrepont, et des femmes indiennes -apparurent, aux marches du capot d'échelle, que l'on avait tendu -de pavois rouges. Petites et jaunes comme l'or, elles étaient, -des hanches aux chevilles, serrées dans des pagnes d'écarlate; un -anneau avec un rubis pendait de leur narine percée; des aiguilles -d'argent, derrière leur tête, imitaient les rayons d'un soleil: et -toutes chargées de guirlandes, de bracelets, de colliers, elles -se pressaient autour du maître, lui saisissant les mains, lui -embrassant les pieds et les genoux. - ---Oui, je vous reconnais, dit Floris... Et toi aussi... Et toi... -Et toi... Votre maîtresse vous aimait... Ah! ce n'est pas ainsi, -ce n'est pas à Djeddah que j'avais compté vous revoir! - ---Qui sont ces femmes? demanda la baronne Chus, à voix basse. - -Grande et svelte, debout près de M. Cripps, elle agitait, -nonchalamment, un massif éventail de plumes blanches, dont -Kiamil-Pacha, en soufflant dans son uniforme chamarré d'or, car il -était d'une grosseur énorme, suivait des yeux chaque battement. - ---Des esclaves, répondit Manès, des femmes esclaves dont -Pertap-Singh avait fait présent à la Grande-Duchesse. - ---Vous vous étiez attachées à ma fortune, ajouta Floris... J'avais -cru que nous pourrions vivre tous ensemble à Sabioneira... C'est -bien! Vous descendrez à terre, et je vous renverrai dans l'Inde, -par le premier navire qui passera. - ---Fotre Altesse ne retourne tonc pas en Talmatie? dit curieusement -M. Chus. - ---Non, je me suis déterminé pour une autre voie, repartit le -Grand-Duc. Mes yeux sont las de ce soleil... Je m'en vais dans -une île de brumes, dans un pays froid et ténébreux... C'est -pour prendre congé de vous que j'ai sollicité votre présence -ici... La coutume de l'Orient veut d'ailleurs que les étrangers -marquent, par quelque don, leur reconnaissance des secours et de -la protection qu'on leur accorde, et sitôt que les circonstances -l'ont permis, j'ai tenu à payer ma dette... Mais c'est trop -discourir... Messieurs, si vous voulez me suivre! - -Tous, faisant cortège à Son Altesse, s'avancèrent le long du -passavant, jusque vers le milieu du navire. Alors, le vaste rideau -de nattes qui cachait le gaillard d'arrière, tomba tout d'un -coup: et, au-dessous des aigles noires flottant au vent parmi -les cordages, un spectacle magnifique apparut. Des armes, des -meubles, des coffres, de lourdes pièces d'orfèvrerie, formaient -sur le tillac, recouvert d'un immense tapis indien, un pompeux -amas de richesses: grandes aiguières d'or de Perse, émaux de Chine -et du Japon, étoffes et brocarts d'or empilés, des cuivres, des -statues d'albâtre, des peintures encadrées de lames de miroir, -des vaisselles d'or et de vermeil. Deux gazelles, de poil tout -blanc, à longues cornes striées et aussi droites qu'une flèche, -étaient couchées au devant du tapis, les pattes liées sous le -ventre, tandis que, tout autour, des serviteurs indiens tenaient -au bout de chaînes d'acier, huit guépards, encapuchonnés de cuir -bleu, entravés, et chacun étendu sur une pièce d'écarlate. Par -derrière, de beaux chevaux, couverts de housses de brocart d'or, -secouaient orgueilleusement, en se cabrant, de hauts panaches -de plumes blanches; et quand Floris parut, trois éléphants -énormes, qui occupaient une sorte d'estrade pratiquée au -demi-rond de la poupe, le saluèrent en ployant les genoux. Des -cercles d'or leur battaient aux pieds; un frontal d'orfèvrerie -d'or, d'où retombaient des queues de yak, chargeait leur front -que surmontait un soleil d'or, à rais étincelants; des dessins -de vert et de rouge tatouaient leurs trompes, levées en l'air; -et, sur leurs défenses tronquées, se dressaient deux touffes de -plumes, incarnates et blanches, montées d'un pied d'or. Ainsi, -les trois animaux gigantesques demeuraient agenouillés sous leurs -caparaçons, au milieu des rumeurs de surprise. - ---Debout! debout! Qu'ils se relèvent! dit Floris. Ne doit-il -pas suffire à l'homme d'offrir lui-même ces hommages d'une -vénération simulée? Fera-t-il mentir jusqu'aux animaux?... C'est -bien... Messieurs, laissez-moi, maintenant, vous distribuer -quelques faibles marques de ma sincère reconnaissance... Mon -seul regret, c'est qu'on n'ait pu retrouver à Djeddah le vieux -réis qui nous a recueillis, quand nous flottions sur ce radeau... -Émir-bahar, recevez ce bijou, en souvenir de notre rencontre... -M. Cripps ramasse des curiosités. Voici du vrai drap d'or -indien, des cuivres, des bouteilles de Perse, en forme de bêtes -et d'oiseaux... Sage hakim, ces livres, écrits dans toutes les -langues de l'Orient, ont été réservés pour vous... - -Abou'l Feradj salua le Grand-Duc. - ---A vous, seigneur caïmacan, ces armures, ces cottes de mailles, -ces harnais, ces sabres anciens... Que Son Excellence Kiamil-Pacha -accepte pour lui ces chevaux!... Qu'il veuille bien aussi se -charger d'envoyer à Sa Hautesse le Sultan, en reconnaissance du -bon accueil que j'ai reçu, il y a quatre ans, de Sa Majesté, -à Constantinople, ces éléphants qui m'ont été donnés par le -maharana Pertap-Singh... Et vous, madame, poursuivit le Grand-Duc, -en s'inclinant devant Faustina, puisse ce collier, si M. Chus -veut bien permettre que je vous l'offre, vous rappeler parfois, -le souvenir du grand-duc Floris de Russie. Acceptez-le et -portez-le!... Prenez le reste aussi, nobles seigneurs! Prenez -tout! Partagez-vous tout!... Que ferai-je de ces richesses?... -Oui! qu'on décharge le navire, et que l'on vende ce qu'il -contient! Je me réserve uniquement, de la cargaison tout entière, -le petit Bouddha de terre cuite que m'a donné, à Colombo, le grand -prêtre Sumangala. - ---Son Altesse est plus généreuse que le fameux Hatim-Thaï! s'écria -le caïmacan. - ---Un peau présent! dit M. Chus. C'est trop, c'est trop, -Monseigneur, c'est trop! - ---Bah! croyez-vous? reprit Floris amèrement... Ah! je pourrais -distribuer, maintenant, tout l'or et les trésors de la terre, -toutes les perles de la mer, sans me trouver appauvri. C'est le -jour où j'ai dû céder à la mort ma sœur, ma mère, Isabelle, -Josine, c'est ce jour-là que j'ai perdu mes richesses... Prenez -tout, prenez tout, vous dis-je! Je suis un chêne dépouillé et -dont les feuilles tombent au vent d'hiver... Mais quoi!... Vous -voilà tout saisis! Vous avez changé de couleur... O Dieu! Dieu! -c'est donc là ce qu'il faut, pour amener quelque émotion sur la -vieille face de l'homme! Ce visage, dont il a fait l'impassible -masque de son cœur, ne s'enflamme ou ne pâlit plus que sous de -telles influences... Qui s'étonne aux grandes actions? Qui paraît -encore touché de l'héroïsme et de la magnanimité?... Mais qu'il -vienne à être question du plus pauvre gain, d'un profit sordide, -que résonne ce mot magique: de l'or! alors, la passion saute et -rayonne à la face, et l'on voit s'animer soudain ces fantômes -automates... O Seigneur! sont-ce là les hommes que vous avez créés -à votre image?... Ceux-ci m'ont secouru, pourtant. Auraient-ils -secouru de même, un misérable, un pauvre mendiant?... Bien, bien! -Question inutile!... Ne scrutons pas! ne scrutons pas! - -Il se tut, et pendant un moment, tous se tinrent en silence, -étonnés, et se regardant les uns les autres. Le soleil, tel qu'un -bouclier d'or, se couchait derrière le vaisseau; l'eau calme -était si limpide qu'on en apercevait le fond, tapissé de plantes -fibreuses et de grosses touffes de corail blanc. A l'horizon, -apparaissaient sept ou huit navires à l'ancre, tout noirs dans la -vapeur lumineuse; et la ville se déployait, le long du rivage, -avec ses quais, ses minarets, ses cubes de maisons éblouissantes. -Mais Floris releva le front, et sortant de sa rêverie: - ---Ah! voilà le caïque avancé... Eh bien! allons, partons, -messieurs... Donne-moi ta main, capitaine. Quand tu retourneras à -Trieste, si tu passes devant Sabioneira, salue pour moi mon palais -vide... Je ne le reverrai jamais!... Allons, partons... Messieurs, -si mes paroles vous ont semblé peut-être égarées, veuillez, je -vous prie, n'en pas tenir compte... Je n'avais aucune intention -de vous offenser, non! pas la moindre... Mais lorsqu'un homme a -éprouvé des désastres tels que les miens, qu'il a perdu... Allons, -partons! - -La nuit était complètement tombée, quand M. Chus et la baronne, -prenant congé du Grand-Duc, regagnèrent leur appartement. Une -femme de chambre qui survint les introduisit à tâtons, puis se -mit à chercher un flambeau par la salle ténébreuse, tandis que sa -maîtresse, indolemment, en battant l'air de son large éventail, -s'allongeait sur un canapé de rotin des Indes. M. Chus, cependant, -marchait d'un bout à l'autre de la salle, et s'étant heurté contre -un tabouret, il le jeta à dix pas, avec fureur. La suivante, -alors, se hâta d'allumer deux ou trois bouts de bougie; et, sitôt -qu'elle eut disparu, le juif s'arrêtant devant Faustina, qu'il -saisit violemment au poignet: - ---Tes cateaux! Mort te ma fie! s'écria-t-il... Allez-fous recefoir -tes cateaux, en ma présence!... Tonnez-moi ce collier, allons!... -Croyez-fous que che n'ai pas fu fotre manèche, les mines que fous -faisiez au Crand-Tuc, fos sourires aux uns et aux autres, tantôt à -ce long M. Cripps, avec sa parpiche et son teint te prique, tantôt -au gouferneur, Kiamil-Pacha!... Ce fieux lipertin fous clignait -tes yeux, ainsi qu'un satyre, et fous pafartiez, fous pirouettiez, -fous minautiez, à coups d'éfentail... Foyons! êtes-fous éprise -te sa parpe noire, ou te sa carrure t'hippopotame, ou tes gros -yeux qui lui chaillissent te la tête?... En ce cas, fous pourrez -le foir, car il fientra temain, certainement, faire une fisite -au Crand-Tuc... Mais ch'y pense. Fous aimeriez mieux fisiter -son harem, sans toute!... Eh pien! fous le fisiterez... Fous le -ferrez! Fous le ferrez! Et les eunuques en fermeront ensuite -les portes sur fous!... N'oupliez pas, pour cette fisite, te -fous mettre au cou le collier que fous fenez te recefoir, et -t'échancrer fotre rope, un peu plus!... Moi, che porterai haut mes -cornes, et ch'aurai pour consolation te carter fotre tot, n'est-il -pas frai?... Ah! vous m'afez tonc cru un mari téponnaire, un te -vos chrétiens afilis!... Allons, tonnez-moi ce collier! - ---Le voici, monsieur, dit Faustina... Mais, au nom du ciel, -calmez-vous! - -Il avait happé l'écrin d'une main avide, et il l'ouvrit, sous la -clarté immobile d'une bougie. L'éclat bleuâtre des diamants s'en -échappa, en longs rayons. La narine toute dilatée d'aise, M. Chus -les considérait, en se passant les doigts dans la barbe. - ---Allons, allons, allons, murmura-t-il, cette chournée n'est pas -pertue!... Te peaux tiamants!... Te peaux tiamants!... Ce sont -t'anciens tiamants te Golconte... Che m'en fais les mettre sous -clef... Les autres, matame, les autres! - ---Voici l'écrin des bracelets, dit la baronne... Ils sont -également fort beaux. - ---Oui! c'est frai!... Che remercie Tieu. Fort peaux, également -fort peaux!... Il y en a pien là, Faustina, pour plus te cent -mille francs!... Ha, ha, ha, ha! Le fou protigue!... Oui, oui, -pour plus te cent mille francs!... Che pèserai temain les -pierres... Y a-t-il tes palances ici? - ---Je ne sais, repartit Faustina. Mais avez-vous remarqué les -joyaux qui pendaient au col des chevaux, que Son Altesse a donnés -au gouverneur? - ---Malheur à lui! glapit le juif... Tu me tortures, créature!... -On tefrait, on tefrait enfermer les fous protigues, comme ce -Crand-Tuc!... Il y afait pien pour teux millions te marchantises -tans ce nafire, et il les apantonne à ces Turcs, à tes inconnus, -aux premiers fenus!... Moi seul, moi seul, che n'ai rien eu, -moi qui l'ai reconnu, retroufé, moi qui ai exposé mes chours, -plus te cent fois peut-être, pour le saufer!... Ah! l'on ne -rencontre tans ce monte que perfitie et qu'incratitute!... Allons, -tonnez-moi le reste, matame, les autres, les autres, les autres! - ---Mais, monsieur, c'est là tout ce que j'ai reçu, vous le savez -bien, dit Faustina. - ---Quelle honte! exclama M. Chus. Quoi! si peu, si peu, si peu!... -Est-ce frai? Ne me trompez-fous pas?... A la femme te son -saufeur!... Ah! ch'en rouchis pour lui, en férité... Écoutez-moi -pien, maintenant! Puisque fous apusez ainsi te la liperté que -che fous laisse, che forcerai ma ponne nature, et moi-même che -feillerai sur mon honneur, que compromet fotre léchèreté. T'apord, -fous ne sortirez plus. Fous n'irez plus exhiper par les rues fos -charmes à fos atorateurs. Mais chusqu'au chour te notre tépart, -qui ne saurait être éloigné, fous fous tientrez ici, au fond te -cet appartement, et quand fous foutrez prentre l'air, ce sera le -matin, tans le chartin tésert, afant que Monseigneur soit lefé... -Ententez-fous! Te crand matin!... Ah! les Orientaux ont pien connu -les femmes. Eux seuls sont saches! Eux seuls fous traitent comme -vous le méritez!... On frappe... Allez-fous-en! Rentrez! Prenez -garte qu'on ne fous foie!... Si fous tépassez ce couloir, si che -fous surprends à regarter fers la maison te Monseigneur... Si tu -y regartes, créature! C'est pon! Fite, fite, rentrez!... Eh pien, -qu'est-ce? qui est là? demanda-t-il à un serviteur qui parut. - ---Le seigneur Manès, répondit cet homme. - ---Introtuis-le!... Qu'il entre! qu'il entre!... La tonation sera -signée, murmura Chus en faisant disparaître les écrins au fond de -ses poches... Foilà enfin une heureuse noufelle, une chance qui -fient pien à point me tétommacher te ma perte... Mon cher monsieur -Manès, ponsoir! - -Et prestement, tandis que le savant, sur le seuil, lui répondait -d'un air affable, M. Chus débarrassa un siège des boîtes et des -livres qui l'encombraient, puis alluma une bougie de plus, tout -en s'excusant du désordre. Des fleurs fanées, des coffrets, des -gants, des flacons, des maroquineries, s'étalaient pêle-mêle sur -les fauteuils de rotin; une lampe d'argent, à esprit-de-vin, -s'appuyait contre une guitare, à laquelle des cordes manquaient; -les cendres d'un parfum brûlé salissaient une écharpe verte, -pailletée d'argent, dont les franges pendaient jusqu'à terre; et -du milieu de la muraille, un grand portrait de Faustina semblait -vous regarder en face, avec ses prunelles tranquilles. Vêtue à -la mode orientale, par une fantaisie du peintre,--un Allemand -rencontré au Caire,--elle n'en conservait pas moins, sous le -léger haïk bariolé, sa physionomie coutumière de douceur et de -nonchalance: cheveux attachés de travers, flot d'étoffe traînant -d'un côté, mais avec une grâce qui réparait tout. - ---Eh pien! fit Chus, mon cher monsieur Manès, che tefine: fous -m'apportez cet acte... - ---La donation, voulez-vous dire? - ---Oui... Est-ce qu'elle n'est pas signée? - ---Non, pas précisément, dit Manès. Et même, à ne vous rien cacher, -il s'élève une difficulté. - ---Comment, comment, comment, comment? - ---Comment! répéta Manès... Mais tout simplement parce que, -aujourd'hui même, le vieil Abou'l Feradj, le médecin qui vient de -soigner Monseigneur, s'est avisé de demander... ma foi! je vous le -donne en mille, car, pour moi, je n'ai jamais vu de rencontre si -extraordinaire... s'est avisé de demander aussi... Non, vous ne -voudrez pas me croire!... - ---Le tomaine t'Isgaour! s'écria M. Chus haletant. - ---Vous l'avez dit, mon cher baron. - ---Malétiction! exclama Chus, en se dressant... Par la mort! le -tamné charlatan! Que n'est-il tompé à la mer, pentant notre -fisite au _Coromantel_!... Mais non! cela ne peut pas être... Fous -fous moquez te moi, monsieur Manès... Par quelle foie aurait-il -appris?... Qui lui aurait réfélé chustement, au fond te sa maison -te Tjeddah?... Fous fous plaisez malignement, à me faire peur, -monsieur Manès!... - ---Je ne sais ce que vous voulez dire, répliqua froidement le -savant. Ce qui est sûr, c'est qu'Abou'l Feradj a demandé Isgaour -à Monseigneur. Sa femme, dit-il, Mingrélienne, est née sur les -terres de ce domaine, et il y tient, à cause de cela. - ---Mensonches! mensonches! nasilla Chus. Le tiaple soit te sa femme! - ---Et de plus, continua Manès, afin de paraître plus soigneux et -plus affectionné encore pour la santé de Monseigneur, voici ce -qu'il a imaginé... Un œil aussi perçant que le vôtre, mon cher -baron, n'est pas sans avoir remarqué--et le savant, ici, baissa -la voix--l'état de faiblesse et de langueur où se trouve le -grand-duc Floris. Or, depuis quelque temps déjà, les médecins -de Djeddah et moi-même, assemblés en consultation, nous étions -demeurés d'accord que le moyen le plus assuré de rendre des forces -à Monseigneur était de lui chercher... ma foi, pourquoi ne pas le -dire? une jeune femme vigoureuse, pleine de sève, pour coucher -près de lui... Mon Dieu, oui! quoi donc vous étonne? reprit Manès, -sur un léger tressaillement de M. Chus. Cet expédient médical est -bien connu dans tout l'Orient, et remonte, ainsi que chacun sait, -à la plus haute antiquité... Le roi David faisait-il pas dormir -la Sçunamite auprès de lui?... Si bien donc que, ce matin même, -Abou'l Feradj a déclaré qu'il ne voulait laisser à personne autre -l'honneur de l'entière guérison de Son Altesse, et a offert à -Monseigneur sa propre femme, pour l'office que vous savez. - ---Hein! quoi? - ---Sa propre femme, monsieur Chus. - ---Sa femme? - ---Oui, la belle Bâjî-Yâsmin... Il va nous l'amener tout à -l'heure... Que voulez-vous, mon cher baron?... Effet de l'humaine -cupidité!... Car vous pensez bien qu'à la suite d'une preuve -de dévouement si peu commune, Monseigneur ne pourra plus rien -refuser au médecin persan, et que demain, Bâjî-Yâsmin emportera la -donation. - ---Mort te ma fie! cria le juif. Nous tefons empêcher cela, -monsieur Manès!... Il y a tes lois pourtant, une chustice... Il -faut aller chez le cati, chez le consul! Il faut ténoncer ce -coquin! - ---Allons, allons! y pensez-vous? - ---Mais c'est une infamie! beugla M. Chus qui leva les mains vers -le ciel, ainsi que pour le prendre à témoin. Au nom tu mariache, -au nom tes ponnes mœurs, che proteste, monsieur, che proteste!... -Il faut tissuater Monseigneur, lui représenter les tanchers, -l'ignominie, le crime te sa contuite!... C'est fotre tefoir, -monsieur Manès! - ---Hé, baron, repartit le vieillard, songez-vous bien à ce que vous -dites? Je suis le médecin du corps, non de l'âme du Grand-Duc. -Je lui donne des ordonnances, et point du tout des conseils de -morale... Non, le seul moyen de parer le coup, si quelqu'un y -avait un intérêt capital, serait de devancer le hakim, oui, ma -foi, de lui jouer ce tour, et d'offrir à Monseigneur une autre -femme. - ---Une autre femme!... Mais comment? - -Le savant, en haussant les épaules, eut un geste vague et -perplexe, et sans répondre, il se leva, afin de prendre congé. - ---Attentez, s'écria M. Chus. Êtes-fous tonc si pressé, mon -Tieu!... Et fous tites que c'est ce soir, ce soir... - ---Oui, ce soir, avant la dernière prière. - ---Il faut, reprit le financier, il faut, mon pon, mon excellent -monsieur Manès, que fous me rentiez, en cette occasion, le serfice -t'un féritaple ami. - ---Quoi donc, baron? - ---Que fous troufiez quelque prétexte te renfoyer, quand il -arrifera, ce coquin, ce fil entremetteur... Temain, tès la -première heure, che me rentrai au pazar tes Esclafes, et là, quoi -qu'il m'en puisse coûter, che ferai emplette, pour le Crand-Tuc, -t'une peauté accomplie, t'une fierche, t'un féritaple morceau te -roi, que che lui présenterai te ma main. - ---Et pensez-vous, répliqua Manès, qu'Abou'l Feradj se laissera -bénévolement renvoyer, alors qu'il sait que Monseigneur l'attend? -D'ailleurs, une négresse esclave, achetée quelque cent talari, -pourra-t-elle entrer en parallèle avec la belle Bâjî-Yâsmin, la -propre femme du hakim? Le sacrifice ne serait équivalent, mon cher -monsieur Chus, que dans le cas où vous nous offririez... ha, ha, -ha!... Mme Faustina!... Allons, n'y songez plus, mon bon ami... Il -faut en prendre votre parti... Bonsoir, maintenant!... A demain!... - -La portière retomba sans bruit, et M. Chus demeura seul, -essuyant avec un foulard ses loupes brunes, toutes ruisselantes -de sueur.--Une affaire si pien compinée! exclama-t-il... Plus -t'un million par an que che perds là, sans compter les autres -profits possiples!... Foilà tonc mon foyache inutile! che suis -folé, ruiné, tépouillé!... Oui, perte sur perte! Tant que notre -foyache me coûte: tant que che manque te cagner!... Une affaire -que ch'avais mûrie, poursuivit-il en marchant à grands pas, que -che suifais te l'œil, tepuis tes mois! Une pareille mine t'or!... -Et che me laisserais tuper comme un _goy_, par une chalousie -stupite!... Non, non, cela ne se peut pas!... Si ch'offrais -moitié, par exemple, à cet Apou'l Feradj te malheur?... Mais -il est clair que le filain est pien informé, oui, qu'il sait -tout!... Ch'ai trop attentu, c'est certain. Ch'aurais tû, tès -mon arrifée, prusquer la chose... Foyons, dit-il en s'arrêtant -soudain, si un autre homme afait la même chance?... Qu'est-ce, -en somme, que cet honneur tont on parle tant?... Et, tête basse -devant la table, M. Chus enduisait machinalement le bout de son -doigt des gouttes de cire fondue qui coulaient le long de la -bougie... Un simple souffle! tuit! un fent, une opinion, moins -que rien!... Che suis trop riche pour carter te ces scrupules te -paufre tiaple! Si che feux me montrer tigne tu rang social auquel -mes talents m'ont élefé, te la place que ch'ai conquise, te ma -réputation européenne, il faut que che sache commanter à mon sang -et à mes affections!... Elle le fera, c'est técité!... Tiaple! Si -ce hakim, si ce charlatan, qui ne connaît peut-être seulement pas -le cours te la Pourse, a pu se téterminer à la chose, pourquoi -serais-che plus scrupuleux, plus pête que lui?... Non, non, che te -tefancerai, miséraple, cupite coquin! - -Et s'élançant à la porte qu'il ouvrit: - ---Où êtes-fous?... monsieur Manès!... Qu'on aille le chercher! -Fite, fite! - -Le grand-duc Floris venait à peine de finir le repas du soir, et -il songeait, assis sur un divan dans une sorte d'enfoncement, -quand des pas s'arrêtèrent à la porte, et aussitôt Manès parut, -soulevant la tapisserie, puis, sans entrer, la laissa retomber. -On entendit sous la galerie des murmures, des chuchotements, les -accents d'une voix courroucée. Étonné, Floris prêtait l'oreille. -Quatre ou cinq chandelles de cire, piquées sur des flambeaux de -cuivre jaune émaillés de bleu, éclairaient la chambre vide et -nue, avec les treillis de bois serré qui garnissaient le haut des -murailles. Deux négresses, au fond de l'alcôve, où l'on montait -par quelques marches, étendaient, comme chaque soir, le coucher du -maître, un matelas de coton rouge sur un châlit à claire-voie en -baguettes de palmier. - ---Se pourrait-il que ce fût Chus! exclama tout à coup le -Grand-Duc... Le misérable!... Ah! le dégoût me monte aux lèvres. -J'ai presque regret d'avoir consenti à me prêter à cette épreuve. - -Mais la portière s'écarta brusquement, et Manès entra le premier, -tandis que sans bruit les esclaves disparaissaient par une porte -dérobée; puis, M. Chus parut, essoufflé, tirant sa femme après -lui. Il portait de l'autre main une grosse lanterne de cuivre; ses -diamants étincelaient; et, à voix basse, tout haletant: - ---Allons, dit-il, assez te simacrées, matame!... Che l'ai técité, -ce sera! - ---Monsieur, dit Faustina, je vous en conjure, ne prolongez pas -cet horrible jeu!... Si ma conduite vous a déplu, gardez-moi, -enfermez-moi, épuisez sur moi toutes les rigueurs qu'inventera -votre jalousie!... Mais cette épreuve dérisoire est trop cruelle! - ---Ma chalousie! dit Chus... ma chalousie!... Ah! ah! fous foutriez -faire croire... Che ne suis pas chaloux, matame, che n'ai chamais -été chaloux... Allons, montrez-fous opéissante, comme fous afez -churé te l'être en m'épousant! - ---O ciel! pouvez-vous rappeler... - ---Che fous le répète. Faites-le! - ---Était-ce pour cela?.... reprit Faustina. - ---Che fous en ai expliqué les raisons, interrompit Chus... -Che fous ai tit compien la chose m'intéresse et toit m'être -profitaple!... Souffrirai-che qu'un fil coquin qui connaît -Monseigneur tepuis un mois tout au plus, fienne me supplanter à ma -parpe?... Si fous êtes fraiment ma femme, si fous prenez à cœur -mes intérêts, fous m'opéirez sur-le-champ. - -La jeune femme se tordit les mains: - ---Mon Dieu! mon Dieu!... pouvez-vous penser ce que vous dites? - ---Penser ce que che tis!... Ho, ho!... Et qu'est-ce que che -tis tonc, matame, qui ne soit honnête et raisonnaple?... Mon -or n'est-il plus mon or, parce qu'on l'a touché? Mes pillets -te panque s'useront-ils parce qu'on les recartera?... Assez te -paroles, Faustina!... Si che vous ai prise sans tot, si fous -afez touchours eu, grâce à moi, te peaux pichoux et te peaux -équipaches, sonchez à m'en tétommager! - ---Vous serez perdu de réputation! dit Faustina. - ---La pelle affaire!... Comme si che fous tisais: Crions la chose, -tefant la Pourse, à miti!... Qui le saura chamais que Monseigneur, -lequel ne rentre plus en Europe, afec M. Manès, un fieillard? - ---Les anges et les saints ne le sauront-ils pas? répliqua-t-elle. - ---Les anches et les saints... faripoles! - ---Vais-je souiller mon âme d'un péché mortel? - ---Aucun péché, aucun péché, aucun péché! cria Chus... Si -c'était une action tamnaple, M. Manès, lui qui est si sache, la -prescrirait-il à Monseigneur?... Fous lui faites une inchure -grossière!... C'est le contraire t'un péché, c'est une œufre pie, -Faustina, un acte te charité enfers un paufre malate... Aucun -péché, aucun péché!... Est-ce que tans notre Saint Lifre, qui est -la règle infailliple te la ponne fie, la Sçunamite ne couchait -pas afec le roi Tafid, l'élu tu Seigneur? Ce saint personnache -aurait-il foulu faire commettre un péché à sa serfante?... Aucun -péché! aucun péché! aucun péché! - -Mais il tourna la tête vivement. M. Manès venait de se lever, et -s'approchait à pas discrets. - ---Eh bien! que se passe-t-il? dit tout bas le savant. Il serait -temps d'en finir, monsieur Chus. - ---Oui! tout te suite! tout te suite! - -Et revenant à Faustina, M. Chus la saisit par le bras: - ---Allons, fenez, matame! exclama-t-il... Par les os t'Apraham, -fous n'allez pas résister peut-être... Parlez à Son Altesse, -mon pon monsieur Manès. Présentez-nous! Faites faloir mon -téfouement!... Che m'en fais pien foir maintenant si fous êtes -franchement afec moi, ou pien si fous faforisez ce méchant coquin -t'Apou'l Feradj! - ---Oh! s'il ne tient qu'à cela, répliqua Manès, soyez tranquille, -cher baron, vous allez être content de moi. - -Et, s'avançant jusque devant le Grand-Duc: - ---Monseigneur, dit le savant, M. le baron Chus, toujours si dévoué -à Votre Altesse, veut lui donner une nouvelle preuve de son zèle -et de son affection. - ---Pien, pien! fort pien! marmotta Chus. - ---Ayant eu par hasard connaissance de la consultation des médecins -au sujet de votre santé, il vient vous offrir, ou plutôt, -Monseigneur, vous prostituer... - ---Merci, mon pon monsieur Manès. - ---Librement, dès le premier mot, de son plein gré, sans que -personne lui en ait donné l'idée... - ---Pien! excellent! - ---Comme une preuve, je le répète, de son tendre attachement -pour vous, sa femme, Monseigneur, sa propre femme, la beauté et -l'orgueil de Vienne! - ---Oui, oui, Monseigneur! s'écria le juif, che foutrais faire pien -plus encore pour la guérison te Fotre Altesse!... Eh pien! où est -cette folle, à présent? - -Et ressaisissant Faustina: - ---Allons, allons, fous téciterez-fous?... Fous tefriez être fière, -fous tefriez fous estimer pien heureuse te poufoir me rentre ce -serfice! - -La jeune femme poussa un sanglot: - ---Au nom du ciel, monsieur, laissez-moi partir! - ---Ne t'entête pas! reprit Chus. Che ne l'ai pas mérité te ta -part!... Pense que celui qui te prie ainsi, c'est ton mari, ton -mari qui t'aime! Pense qu'il t'a prise sans tot, uniquement pour -ta personne!... N'est-ce tonc rien que t'être préférée à une -Chéorchienne, hein?... Allons, che t'en prie, ma petite femme, mon -amour, mon petit pouchon!... Tu auras tes robes, tes pichoux!... -Che ne suis plus chaloux, ha, ha, ha! Tésormais, tu iras où il -te plaira, tu feras ce que tu foutras... Fiens, fiens! suis-moi, -ma ponne, suis-moi!... Cette nuit! rien que cette nuit!... Tu -refuses... Ah! gaupe lifite!... Ah! mentiante!... Ah! face te suif! - ---Fi, fi! perdez-vous le sens? dit Manès. - -Faustina se mit à genoux: - ---Monsieur, dit-elle, tuez-moi plutôt!... Je me lacérerai le -visage... Je prendrai du poison... Je ferai tout! - ---Au tiaple, chrétienne stupite!... Tu m'entends. Reste ici sans -rechigner, ou che t'attache te mes mains à ce poteau. Ne réplique -pas! Ne me réponds pas! Les toigts me témanchent... Relèfe-toi! -Allons, che t'en prie, fiens! Fais cela, fais cela, Faustina!... -Quoi! fous ne fous técitez pas... Sois tamnée, fille te choie! Che -fais t'arracher t'ici par les chefeux, che t'exposerai nue tefant -tous, che te fentrai la bouche chusqu'aux oreilles, che te lifre -au harem tu Pacha!... Ah! _goy_, miséraple éhontée!... Allons, -fiens, ne me tente pas, fiens!... Pon! foilà les larmes à présent! - -La jeune femme, en sanglotant, balbutia: - ---Je voudrais que ma vie pût satisfaire... - ---Fertu te Tieu, ch'en tefientrai fou! cria M. Chus, en frappant -du pied, et portant ses deux poings à ses tempes. Le chour, la -nuit, à toute heure, à toute minute, et même en tormant, mon -seul souci est t'acquérir, oui! te cagner te l'archent pour -elle!... Enfin, che troufe une occasion unique, une affaire qui -fera crefer te chalousie les Rothschild et le fieux Sina, une -féritaple mine t'or; et il faut alors que cette poupée, cette -_matame Honesta_ pleurnicheuse, quand on lui offre sa fortune, -réponte: _Les anches! les saints!_ et autres telles sornettes!... -Ah! si fous ne fous técitez pas, fous ferrez comme che fous -traite!... Faites-y attention! Sonchez-y! Che n'ai pas coutume te -patiner... Réfléchissez! Si fous êtes ma femme, che fous prêterai -au Crand-Tuc, mon ami, mon honoraple ami!... Si tu ne l'es plus, -fa-t'en au tiaple, mentie, meurs te faim par les rues!... Mais che -suis pien pon te tant tiscourir... Che pars, che fous laisse ici, -matame!... Fous poufez encore tout racheter... Non, non, non! Che -ne feux pas te fous. Restez ici! - -Il la repoussait d'une main brutale, tandis que Faustina, en -pleurant, se cramponnait à ses vêtements. Tout à coup, M. Chus -tressaillit. Le Grand-Duc venait de sortir de l'espèce de réduit -obscur où il s'était tenu, durant cette scène, et s'avançait dans -la chambre, à pas lents. Il se fit un profond silence. Floris -s'arrêta devant le juif, et d'une voix basse et amère: - ---Que je le regarde! murmura-t-il... Oui! que je voie comment -est fait un être si complètement vil!... Et pourtant, rien de -monstrueux... Ah! peut-être que tous les hommes ressemblent de -cœur à celui-ci, puisqu'il leur est pareil par la forme. Peut-être -sont-ils tous, ainsi que lui, habités par les démons du Vol, de -la Cupidité, de la Fraude, du Mensonge... Oui! qui donc osera se -lever, dans l'intégrité de sa conscience, et crier: _Cet homme -est un infâme!..._ S'il l'est, tous le sont, car qui ne cède -à la tentation, qui ne la sollicite, qui ne prostitue, sinon -sa femme, du moins ses pensées, son âme, ses sentiments, son -intelligence?... Prostitution! prostitution!... Tu avais raison, -Vassili. Il n'y a que cela dans le monde! Le cuistre prostitue -sa science, l'homme de génie son génie, le prêtre son Dieu, à -l'imbécile cousu d'or... Prostitués, entremetteurs! Voilà toute -l'humanité!... Avancez! venez, mon digne ami... Allons, tendez la -main, monsieur Chus! - ---Quoi? Que feut tire Fotre Altesse? - ---Ne dois-je pas m'acquitter envers vous? Ne paye-t-on pas les -entremetteurs?... Qu'un cancer te ronge le cœur, pour m'avoir -forcé de mépriser l'homme encore plus que je ne faisais!... Mais -non, mais non! Sois remercié, au contraire!... Tu as rompu le -dernier lien qui m'attachait à cette exécrable humanité... Allons, -avance! viens ici!... Ne faut-il pas que tu sois payé?... Prends -la donation, te dis-je... Elle est signée. - ---Monseigneur... s'écria Chus. - ---Silence! je connais tes mensonges!... Je sais quelle découverte -l'on a faite à Isgaour, et pourquoi tu voulais ce domaine... -N'importe! Je te le donne, parce qu'il n'est pas un seul être au -monde que je méprise autant que toi! Au vil ce qu'il y a de plus -vil!... Cette richesse que je mets dans tes mains sera, pour des -milliers d'hommes, une source de calamités... Sois sans pitié -envers ton débiteur! C'est un fripon... Ruine la veuve! Elle -n'avait épousé son mari que pour des robes ou de l'argent... Que -le sourire des enfants ne t'attendrisse pas! Ils grandissent pour -être des coquins, des usuriers, des faussaires... Pressure le -pauvre! c'est un envieux... Lèche la poussière devant le riche; et -ruiné, crache-lui au visage!... Abjure toute émotion! Moque-toi de -ce que les niais appellent honneur, vertu, probité... Soigne ton -or, couve ton or! Et fais-le, de jour en jour, pulluler, afin de -pouvoir te montrer sans risques, plus abject, plus fourbe, plus -insolent, plus infâme encore que tu ne l'es! - ---Pien, Monseigneur, dit Chus, placidement. - ---Tu as raison, tu as raison! Puisque les hommes ont choisi un -tel symbole pour l'adorer, puisque d'une souille à truies l'or -peut faire un temple, puisqu'il confère à un lépreux le respect -public et l'admiration, profites-en! oui! vole, attire, absorbe -tout l'or du monde, toi, avec tes frères d'Israël!... Continuez -d'être ce que vous êtes, d'immondes vers fourmillant dans nos -entrailles!... C'est pour vous que les nations s'engraissent, pour -vous que les arts et tous les métiers travaillent et suent!... -Parasites abjects, épuisez la terre! Devenez des rois, à votre -tour! Courbez les peuples sous le joug de vos lourdes machines de -fer! Corrompez, empoisonnez l'âme humaine! Que le culte de l'or -remplace les religions, les dieux abolis!... Puis, lorsque vous -posséderez tout, quand les richesses de l'univers ne formeront -plus qu'une pyramide, au sommet de laquelle trôneront quatre -ou cinq Juifs, alors enfin, vous les esclaves, les misérables, -révoltez-vous!... Viens, mort! Souffle, esprit de vertige! Que -l'horreur, le deuil, la folie, le meurtre, la destruction se -déchaînent sur le globe, bouleversent tout, ruinent tout!... -Adieu! Mon dernier vœu, s'il te naît un fils, c'est qu'il puisse -te ressembler!... Va-t'en! va! ôte-toi de mes yeux... Que je ne te -revoie jamais! - ---Venez, madame, dit le savant. - -Et tandis que Floris épuisé tombait assis sur le divan, M. Manès -sortit précipitamment avec la baronne, que son mari suivit -aussitôt. - ---Eh pien! fous le foyez, Faustina, dit M. Chus, après un silence, -tout s'est pien passé, tout s'est pien passé! - - - -Le lendemain, dès la première heure, il arriva au palais un -courrier du chérif de la Mecque, avec une petite suite d'hommes -et de chevaux. Cette espèce d'ambassade, qui campa dans la cour -d'un des entrepôts d'Ahmed Gha'lid, avait pour mission de demander -Manès au Grand-Duc, et d'emmener le hakim franc à l'oasis voisine -de Taïf, où le noble imâm se trouvait, pour lors, fort souffrant -d'un mal d'entrailles. On prévint aussitôt Floris, qui, vers -midi, se mit sous la galerie, à la porte de sa chambre, et reçut -l'eunuque messager. - -Deux heures après, survinrent du vaisseau les femmes esclaves -données à Josine par le maharana Pertap-Singh, et qu'en attendant -leur départ, on logea dans l'appartement de M. Chus, car le juif, -avec la baronne, avait quitté le palais de grand matin. Le second -du _Coromandel_, qui accompagnait les Indiennes, avertit de plus -M. Manès que le pacha, se prévalant de quelques paroles de Son -Altesse, réclamait pour lui seul la cargaison entière du navire, -et menaçait d'y envoyer des gardes, de peur que l'on en détournât -rien. Le savant se rendit donc à bord, d'où il fit enlever et -porter chez Edhem-Aga et chez M. Cripps les présents qui leur -étaient destinés, et où il surveilla, en outre, l'embarquement de -ses propres collections. Le reste, déchargé et vendu à Djeddah -même, devait, selon les instructions plus précises de Floris, -confirmées par un acte de sa main, servir à bâtir un _oqal_ -public, pour les pauvres pèlerins. - -Les derniers portefaix Takrouri finissaient d'empiler dans l'un -des magasins du palais, force caisses et herbiers de Manès, -quand le Grand-Duc parut au fond de la cour, qu'on appelait la -cour-marchande, vaste place environnée d'arcades, sous lesquelles -s'ouvraient les grilles de bois des entrepôts d'Ahmed Gha'lid. Le -front baissé, il s'avançait à pas lents, au milieu des ombres du -soir, et soudain, poussant un long soupir: - ---Ah! si l'on connaissait d'avance, murmura-t-il, les trahisons, -les dérisions du sort! Ou si, du moins, notre misérable cœur -ne se laissait toujours duper à l'illusion du bonheur!... Mais -aucun homme, sans cet espoir, ne voudrait poursuivre sa route... -Non! l'on se coucherait par terre, pour y rester immobile et y -mourir... Le bonheur, reprit-il pensivement, le bonheur, qui donc -le possède? Entre tous ceux que j'ai connus, que j'ai aimés, -qui donc eût pu se dire heureux?... Mon père? Il a vécu inquiet, -haletant, rongé de haine, dans d'accablants tourments de corps -et d'esprit. Ma mère? Elle n'a eu d'enfants que pour éprouver, -semble-t-il, les plus horribles effets de la tendresse. Oui, -pour porter au cœur, comme trois glaives, la cécité de Tatiana, -la froideur de José-Maria, la douleur de ma disparition... Et -les autres femmes que j'ai aimées?... Hélas! faut-il que je me -souvienne?... L'une était calme, douce, sereine, pâle fleur -d'amour bientôt flétrie... L'autre, Josine... Oh! malheur sur -moi!... Son éclat, sa beauté, sa gaieté, la flamme de vie qui -brûlait en elle, toutes les grâces les plus exquises et les plus -rares, ce sont ces dons qui ont causé sa perte... Et Tatiana? -morte, aussi!... Morte, morte, ma sœur étrange! Je la revois, -froide comme le marbre, suave comme la rose... Oui, morte de son -héroïsme, comme Isabelle de son amour!... Ainsi, quelque route -qu'on prenne, c'est à l'abîme qu'elle nous jette. Volupté, vertu, -joies maternelles, amour, dévouement, jeunesse, beauté, tous ces -mots qui semblent si superbes, le Destin railleur ne s'en sert -qu'à composer des histoires tragiques, des contes de mort, de -cœurs brisés, de calamités, de longues souffrances!... Plaisirs -de la vie, qu'êtes-vous? Rien que les heures sans fièvre des -fiévreux! Un court répit pour mieux endurer la peine... Oh! dans -quel charnier ténébreux, dans quel cimetière d'ombres vit la -débile Humanité! En chancelant, nous poursuivons à tâtons les feux -follets qui y voltigent, avec l'espoir que ces guides sinistres -vont nous conduire au bonheur... - -Il s'arrêta, tandis que les Nubiens défilaient sans bruit sous les -arcades, où Sapéto, une lanterne à la main, refermait la salle -voûtée et obscure. Puis, quand ils eurent disparu, le Grand-Duc se -remit à marcher à travers la cour déserte. D'étroits chemins de -pierres noires y dessinaient comme un vaste damier, sur le sable. -La nuit était tombée... Il reprit: - ---Oui, partout la dérision, le mensonge!... Parmi tant de millions -de cœurs qui battent, dans cet univers, l'instant où nous sommes, -un seul connaîtra-t-il le bonheur? Tous, nous tendons vers lui -nos bras suppliants, et le bonheur n'est nulle part... Mot vain -et sonore, qui ne répond à aucune réalité, urne sans fond où nos -désirs s'épanchent, mirage non moins fabuleux que ces palais qu'on -voit dans les nues!... Il n'y a pour l'homme aucun refuge! non, -pas un seul! Tout ce que son cœur lui suggère, lui ment. Tout ce -qu'imagine son esprit, lui ment encore... L'art? Mais n'ai-je -pas vu Giano, tout fanfaron qu'il fût de lui-même, pleurer de -rage et se désespérer? Il jetait ses pinceaux impuissants, il -martelait sa cire rebelle, jurant cent fois de renoncer à cet -exécrable supplice... D'ailleurs, quel niais serait l'homme, quel -automate et stupide marmot, s'il suffisait, pour le contenter, de -deux ou trois couleurs éclatantes, de sons, de mots cadencés, de -la blancheur d'un marbre taillé?... Non, non! L'art ne le donne -pas, ce bonheur sans cesse convoité... Le trouve-t-on dans la -science?... Mais Vassili semble-t-il heureux, lui, le railleur -au cœur glacé, le sceptique à force de savoir? Est-ce le bonheur -que d'avoir en tête quelques chiffres, quelques termes grecs, des -nomenclatures, des formules! Est-ce le bonheur que de ramper aux -pieds d'une Figure géante, voilée d'une vapeur ténébreuse, qu'on -ne dissipera jamais!... Que reste-t-il? La piété, la foi?... Ah! -qui ne voudrait, en effet, si la chose dépendait de notre choix, -s'humilier, se renoncer soi-même, se sentir comme un enfant, mené -par une main invisible, croire, s'abandonner à Dieu... Croire!... -Mais peut-être douter... Oui! là est l'écueil... Et alors, quelles -terreurs, quels tourments, quel enfer toujours ouvert en notre -âme!... Ah! maintenant, je la comprends trop bien, la pâleur -de José-Maria, sa détresse solitaire et farouche... Oui, que -sont les autres souffrances, vaines et futiles comme la vie, au -prix de celle-ci, où se débat pour nous l'éternité!... Ainsi, -l'Art a pour son salaire l'impuissance; la fin de la Science, -c'est le scepticisme; le fond de la Foi, c'est le doute!... Quoi -donc alors? Subir le sort? Obéir à ces pédants de sagesse qui -prescrivent, pour unique remède, d'aveugler son cœur et ses yeux, -de n'avoir nul désir, afin d'ôter par là toute prise à la fortune, -d'être tel qu'un cadavre vivant... Mais quel homme se résignerait -à mourir avant le tombeau?... C'est ainsi que, d'espoirs en -espoirs, d'heure en heure pour ainsi dire, toujours déçus, -toujours persévérants, nous arrivons à la dernière; et poursuivant -jusque par delà, notre rêve de félicité, nous nous plaisons encore -à croire que cette porte mystérieuse est le seuil de quelque -paradis, et que de notre pourriture va s'exhaler enfin la blanche -étoile de l'immuable et éternelle Joie! - -Les yeux fixes, il demeurait songeur, auprès du puits qu'Ahmed -Gha'lid avait fait creuser en vain, pour chercher de l'eau, et -qui, au milieu de la cour, dressait dans le ciel obscur, sa longue -traverse de bois. Du bout du pied, machinalement, Floris fouillait -le sable aride, puis, relevant le front, tout à coup: - ---Non! le bonheur n'existe pas. Plus qu'aucun homme, j'ai le -droit, peut-être, de l'attester hautement! Plus qu'aucun, -j'en suis la vivante preuve, un témoin, un exemple fameux, -qu'on pourrait raconter aux enfants, et leur montrer dans les -syllabaires. Car, en quelques brèves années, j'ai joué, aux -deux bouts de la fortune, les personnages les plus divers de -cette tragédie du monde. L'inexécutable miracle que souhaitent -en leurs vœux tous les hommes, s'est subitement accompli pour -moi. Des torrents de sang ont coulé, Paris a brûlé comme Sodome, -les cimetières ont été gorgés de morts, et de ce chaos de -désastres, de hasards, de bouleversements, de cette sorte de -loterie immense et sinistre, un seul gain est sorti: le mien!... -Moi seul, j'ai fait contrepoids, dans la balance dérisoire où -le destin pesait les hommes, aux efforts d'un peuple soulevé, -aux aspirations séculaires, aux rêves, aux utopies de bonheur, -à l'innombrable armée des misérables, à tous ceux qui souffrent -sur la terre et qui voudraient ne plus souffrir... Oui! le rêve -universel des êtres s'est réalisé pour un seul... Pauvre, je suis -devenu riche... Torturé d'amour, celle que j'aimais, pâle déesse -inaccessible, est descendue jusqu'à moi... J'ai marché tout vivant -dans un prodige. J'ai habité le palais enchanté, l'île heureuse -qui fuit toujours... Et c'est au sein du bonheur même, que j'ai -été le plus malheureux!... Pourquoi? Ah! par le vice naturel de -notre cœur, sans nulle cause extérieure, par la fatalité qui pèse -sur tout ce qui est humain et terrestre... Et maintenant, malade, -hanté de spectres, lourd de remords, de douleurs, de crimes, sorte -de tombe de moi-même, qu'ai-je à faire qu'à chercher enfin le -soulagement suprême, la mort, l'anéantissement? - -Il se tut et pencha le visage. Sur sa tête, le ciel s'étoilait; -les lointaines rumeurs du dehors lui bruissaient confusément aux -oreilles; et Floris, immobile, songeait. - -Ce fut à peine, ce soir-là, s'il toucha au souper qu'on apporta, -vers neuf heures. Il se promenait tout pensif sous les arcades de -la cour des Palmiers; puis, faisant signe à un esclave, qui le -précéda avec un flambeau, le Grand-Duc s'engagea dans une sorte de -tourelle, placée à l'angle de la cour et que remplissait une vis -étroite. Il en gravit les marches, d'un pas lent, et déboucha sur -la terrasse du palais. - -Des mâts, dont le vélarium venait d'être retiré, s'y dressaient, -dans les quatre coins d'une balustrade de maçonnerie. Les dalles, -encore chaudes du jour, exhalaient les senteurs de l'eau d'ambre, -dont on les avait arrosées; une légère fumée bleue montait tout -droit d'une cassolette; et, sur un tabouret à reflets de nacre, -où brûlaient deux longues bougies, une négresse disposait des -porcelaines, avec des vases de sorbet. Mais un pas pesant se fit -entendre, et Vassili Manès parut au seuil de la terrasse, tandis -qu'en sortant de sa rêverie le Grand-Duc détournait la tête: - ---C'est vous, Manès... Ah! venez-vous me faire vos adieux? - ---Oui, Monseigneur, répondit le savant, puisque vous avez bien -voulu me donner mon congé. Nous partons demain, au point du -jour... L'occasion était unique pour moi de visiter librement des -pays demeurés fermés aux Européens... Je regrette seulement que -Votre Altesse, malgré tout ce que j'ai pu lui dire, ne se décide -pas à m'accompagner. - ---Non, dit Floris, aucun endroit de la terre ne tente plus ma -curiosité... Bien, bien. Partez quand il vous plaira, mon cher -Manès. Tous mes vœux vous accompagneront... Je préfère cent fois -cette solitude à la compagnie d'hôtes importuns ou abjects. - -Le savant éclata de rire: - ---Ah! Monseigneur, précisément j'ai des nouvelles à vous -apprendre. J'ai vu notre homme, il n'y a pas deux heures, comme -je revenais du _Coromandel_. Une barque, toute chargée de coffres -et de caisses en pyramide, a croisé notre gabare, et M. Chus, -se dressant sur son banc, à côté de la baronne, m'a hélé pour -me saluer de la manière la plus affable, et me crier qu'il se -rendait à bord de je ne sais quel steamer anglais. Il était à son -ordinaire, familier, désinvolte, souriant, comme si rien ne se -fût passé... Je lui ai souhaité un bon voyage, et à l'heure qu'il -est, Monseigneur, le digne banquier vogue vers Suez, l'âme fort -tranquille et satisfaite, et se moque de nous, dans sa barbe. - -Le Grand-Duc haussa les épaules, tandis que Manès allait s'asseoir -sur une sorte de canapé de bois sculpté, marqueté d'ivoire: -ensuite, il y eut un très long silence. Les esclaves avaient -disparu; de la terrasse toute blanche, la ville entière se -découvrait dans la nuit, avec ses rues, ses dômes, ses minarets, -et sa profusion de toits plats, où l'on distinguait de vagues -fantômes. Çà et là, brillaient dans le port les feux lointains -de quelques boutres arabes; et par delà le récif de Dakra, la -mer endormie étalait, sous le scintillement des constellations, -son grand lac pâle et immobile. Les yeux de Floris, lentement, -parcoururent tout cet horizon; puis, en poussant un profond -soupir, il revint auprès de Manès. - ---La vie me pèse, dit-il enfin. Toutes les pratiques humaines me -soulèvent le cœur de dégoût... Ah! mon frère est heureux, Vassili, -s'il est vrai qu'il vive en solitaire dans l'île del Eremita, sans -plus voir ces visages des hommes... Moi, ils me poursuivent, ils -m'assiègent, jusqu'au fond de ce palais!... N'ai-je pas dû subir -encore tantôt les sollicitations de cinq ou six marchands du Bazar -qui me demandaient audience? - -Le savant, à demi couché sur le canapé, releva la tête: - ---Eh bien! fit-il, quoi de plus naturel? Ces honnêtes musulmans -vous connaissent pour un magnifique seigneur, et, raisonnablement, -ils espèrent un profit de ce caprice charitable qui vous fait -vendre la cargaison du _Coromandel_... Peste! ne disons pas de mal -des marchands, Monseigneur. S'ils pratiquent le dol, la fraude, -la tromperie, le mensonge, c'est du moins par un accord public, -et l'on pourrait presque hasarder le mot, qu'ils volent de bonne -foi... Les paysans sont des bêtes farouches; les ouvriers, avec -leur turbulence, leur sottise, leur scurrilité, des singes adroits -et malfaisants: le civilisé commence au marchand... Mais, en -vérité, Monseigneur, puisque la vue de l'homme vous déplaît, j'ai -regret d'avoir engagé à vous visiter, durant mon absence, le bon -hakim Abou'l Feradj, avec qui j'ai consulté aujourd'hui, sur le -cas du chérif de la Mecque... Vous allez lui faire un pauvre -accueil. - ---Bah! il sera le bienvenu, reprit Floris... Ah! vous avez -consulté le hakim... Voilà qui surprendrait, à coup sûr, vos -confrères des Académies... Est-ce donc créance en ses avis, ou -défiance de vous-même? - ---Mais, repartit Manès en souriant, quand ce ne serait, -Monseigneur, que pour faire mentir l'opinion populaire, qui -prétend que pas un médecin n'a jamais voulu se servir de la -recette de son compagnon... Ou bien, mettons, si vous voulez, -puisque nous sommes en train de badiner, que je n'ai pas en la -thérapeutique, pathologie, physiologie, etc., autant de foi qu'il -conviendrait. - ---Vous, Manès! - ---Eh, mon Dieu, Monseigneur, qu'y aurait-il là de si étrange? -Songez combien de fois, depuis soixante ans, j'en ai vu se -renouveler les doctrines: vitalisme, biochimie, théorie -cellulaire, bactérisme, panspermie, que sais-je? D'autres erreurs, -d'autres hypothèses succéderont à celles-ci, et ainsi jusqu'au -dernier jugement... Il n'y a système ni recette, si bizarre -qu'elle nous paraisse, qu'on n'ait reçus comme vérité. Asclépiade, -au temps de Cicéron, préconise le vin contre tous les maux; -Crinas règle la médecine par les éphémérides des astres; le débat -du seizième siècle est pour savoir de quel côté il faut saigner -dans la pleurésie; puis, vient l'antimoine et sa querelle. Nous -nous égayons sur les médecins jargonnants et en bonnet pointu. -Il n'est pas un de ces illustres de jadis: Sennert, Linacer, -Botal, Sylvius, à qui l'on se fierait à présent de la guérison -d'un singe malade: et nul ne semble se douter que les illustres -d'aujourd'hui deviendront surannés à leur tour et feront rire les -écoliers. - -Il avait quitté sa pose nonchalante; et souriant ironiquement, -Manès fixait les yeux sur le Grand-Duc, immobile en face de lui. - ---Mais cependant, répliqua Floris, la médecine a fait quelques -progrès?... - ---Ma foi, riposta le vieillard, on en meurt comme jadis, voilà -tout!... Des progrès! Allons donc, Monseigneur! Ils n'ont pas -seulement trouvé, depuis Celsus et Pline qui s'en moque, une -moins mauvaise défaite, quand ils sont à bout, que d'envoyer -leurs malades aux eaux, ou de les faire changer d'air... Cette -science si inquiète, si capricieuse, si diverse, est en même -temps, Monseigneur, la plus stable et la plus routinière. Parmi -tous ces noms obscurs et pompeux, iatrophysique, zoochimie, -biologie morphologique, phylogenèse, ontogenèse, c'est toujours -Hippocrate et Galien qui règnent; leur doctrine des tempéraments -reste encore, en attendant mieux, le fondement de la pathologie. -Voilà les progrès que l'on nous vante! La pituite, avec les deux -biles jaune et noire, tels sont les beaux secrets de vie que l'on -a arrachés au sphinx... Non, Monseigneur, qu'on l'avoue, enfin! -La médecine n'est qu'un empirisme, un périlleux tâtonnement, une -science imaginaire et dérisoire. Si, demain, elle réduisait ses -panacées à des potions d'eau claire, à des bols, à des pilules -vides, les guéris ne seraient, croyez-le, ni moins nombreux, ni -moins reconnaissants... D'ailleurs, que fait-elle autre chose? -Est-ce que la vieille pharmacie n'a pas mis en œuvre, durant des -siècles, les substances les plus inertes: os d'animaux, membranes -de poissons, pierres précieuses, momies, bézoards, thériaque?... -Les patients qui prenaient ces remèdes en éprouvaient divers -effets, tout inefficaces qu'ils soient; les médecins en -raisonnaient; on eût passé pour fou de les nier... Ainsi, l'usage -et l'expérience ne trompent pas moins que le reste!... Ajoutez -que les diagnostics sont peu sûrs, que la cause et l'effet se -confondent, et qu'au vrai, toute maladie est une autre maladie -dans chaque homme... D'ailleurs, quand même la science posséderait -des vérités certaines, l'application en dépendrait toujours des -préventions, de l'étourderie, de l'imbécillité d'un homme... Je ne -crois pas à la médecine! - ---Pour la justice, reprit Floris, après un moment de silence, je -sais trop ce qu'il faut en croire. Mamula m'informe, vous l'avez -vu, que nous venons de perdre en appel notre procès de Carinthie, -gagné en première instance. - ---C'est qu'on aura, cette fois, dit Manès, interprété la loi -d'autre sorte! Le Code, Monseigneur, peut se comparer à cette -étroite peau de bœuf, où la Reine antique trouva, la découpant -en minces lanières, l'emplacement de toute une ville. De même, -l'office du juge est d'étirer les lois si souplement, qu'elles -puissent suffire et cadrer à l'infinie diversité des contestations -et des querelles... Diantre! De quoi vous plaignez-vous? Vous êtes -trop exigeant, Monseigneur! Votre procès n'a duré que trois ans, -et comme, Dieu merci, la justice est gratuite dans notre Europe -civilisée, il ne vous coûtera de papier timbré, de procédure et -d'éloquence, que les trois quarts du bien en litige. - -Le Grand-Duc hocha la tête sans répondre, tandis que Manès -poursuivait: - ---Le vieil adage a raison, Monseigneur: _Où entre le droit, -l'équité en sort._ La loi qui devrait prononcer l'arrêt au moment -où l'on recourt à elle, prend un temps si long pour délibérer, -et tant de ministres pour la servir, que l'injustice toute nue, -quoique plus effrayante d'aspect, n'est pas plus inique en -effet... La justice, l'équité, chimères! Ce que nous appelons de -ce nom n'est rien autre qu'un simulacre, un vain fantôme, une -Allégorie, que les hommes, pour le trompe-l'œil, font plafonner -au-dessus d'eux, avec la balance et le glaive... Voyons! voilà vos -premiers juges convaincus par l'arrêt des seconds, d'avoir jugé -contre la justice. Va-t-on s'étonner, s'indigner, les flétrir, les -chasser de leurs sièges? Non, l'accident est banal, Monseigneur, -et nul n'y prendra même garde. Tant nous savons que ce fracas -de droiture n'est que comédie, que nos décisions sont forcément -hasardeuses et erronées, qu'il ne peut y avoir de justice!... -Et, en effet, où se trouverait-elle? Est-ce dans le droit -positif? Mais il varie selon les temps et les pays, chaque peuple -accommodant ses lois à son humeur, à ses intérêts, à ses préjugés, -à son caprice... Est-ce au fond de notre conscience, dans ce que -l'on nomme le droit naturel? Soit! mais que l'on prouve d'abord -si ce sentiment prétendu divin, que nous croyons avoir de la -justice, n'est pas, au vrai, tout simplement la crainte égoïste -de l'injustice, du dommage que nous pourrions recevoir. Or, par -malheur, les hommes, jusqu'ici, n'ont conclu de pactes d'équité -que les uns à l'égard des autres, et lorsqu'ils ont à peu près -même force. L'idée ne leur est pas venue qu'ils pouvaient devoir -de la justice à des créatures plus faibles, telles que sont les -animaux. - -Il ricanait, en haussant les épaules; puis, il but sa tasse de -sorbet. Floris songeait, les regards perdus au loin. - ---Ainsi, dit-il enfin, ce triste monde n'est donc fondé que sur -des mensonges! - ---Il est vrai, repartit Manès, que le perpétuel désaccord en -surprendrait davantage, si ce n'étaient les opinions et les mœurs -qui forment la raison et non la raison les opinions. Tout est -plein de folie, Monseigneur, d'absurdités, de contradictions. On -bafoue un pauvre berger qui aura marmotté quelques mots bizarres, -pour désenfler sa vache malade. Mais qu'un autre sorcier, en -habit doré, fasse Dieu et le mange quotidiennement, moyennant -sept à huit syllabes de latin, nous nous écrions: _O altitudo!_ -et voilà un sublime mystère!... Le monde entier est une farce, -Monseigneur. Tous ces grands piliers de l'État, le savant, le -juge, le prêtre, des baladins, des masques, des masques!... Que -dire encore du soldat, stupide automate pendant la paix, assassin -légal pendant la guerre, pillant, violant, tuant, torturant, et -se composant de la renommée et des vertus, avec des crimes?... -La foule a une haute idée des hommes d'État et des politiques. -Les voyant au faîte des choses humaines, elle se courbe devant -ces dieux et s'ébahit naïvement de leur puissance et de leur -génie, qui lui paraissent proportionnés à la grandeur de ce -qu'ils remuent. Pure illusion, Monseigneur! De même que la main -d'un enfant peut mouvoir des roues colossales, ainsi le vaste -et parfait équilibre où les affaires de l'État sont les unes à -l'égard des autres, en rend le maniement aisé, et le succès fatal, -quel qu'il soit... Les événements nous conduisent, bien plus que -nous ne menons les événements. La plupart des choses du monde se -font par elles-mêmes, croyez-moi. - ---Mais pourtant, objecta le Grand-Duc, on peut aider la destinée. -L'industrie, l'habileté, le génie ne sont pas seulement de vains -mots! - ---Allons donc, Monseigneur, dit Manès, quel génie suffirait -à prévoir les innombrables cas fortuits qui se rencontrent -dans toute entreprise?... C'est par acquit qu'on y emploie la -délibération et le conseil; puis, la fortune souveraine prononce. -De qui la reine Élisabeth, l'ennemie victorieuse de Philippe -II, tenait-elle la vie? De Philippe lui-même, qui, redoutant -l'avènement possible au trône d'Angleterre de Marie Stuart, -reine de France, fit épargner politiquement la bâtarde de Henri -VIII. On s'avise des dangers probables, et l'on ne voit pas les -certains. D'ailleurs, par quoi le monde juge-t-il de l'habileté et -du génie? Uniquement par le succès. Heureux, on acclame le grand -homme; vient-il à échouer, on l'outrage... Quel prodige que Jeanne -d'Arc! Quelle pureté! quelle sainteté! quel merveilleux héroïsme! -Bien, mais supposez seulement qu'elle n'eût pas réussi, en effet, -à pénétrer dans Orléans et à mener le roi à Reims, et voilà la -médaille tournée! Quelle impudente aventurière! quelle virago -éhontée!... Jusque pour les martyrs et les saints, le succès -est la pierre de touche; on y éprouve leur auréole. L'Église -persécute, durant leur vie, François d'Assise, Loyola, sainte -Thérèse. Morts, elle fait fumer l'encens devant leurs autels, et -assied à la droite du Père, ces créateurs d'ordres puissants. -Le succès est tout, Monseigneur, et cependant que prouve-t-il? -Rien... Il dépend des endroits, du temps, des circonstances. -Le génie du triomphateur en est la plus petite pièce, moins -importante, assurément, que la faiblesse ou l'imbécillité de -l'adversaire qu'il a devant lui. Tous ces fléaux des nations, ces -maîtres de la paix et de la guerre, ces vainqueurs qu'on dresse -partout en airain, ces Alexandres, ces Césars, ces Napoléons, ces -Immortels, qui sont-ils, à les regarder, une fois démaillotés de -leur pourpre, sans ces lauriers qui leur enflent le front?... -Alexandre? Un fou, un meurtrier, ivrogne, superstitieux, -d'abominable cruauté, mignon d'Éphestion, amant d'un eunuque. -César? Un pauvre épileptique, prostitué, cruel, rapace, passant du -plus bas valetage à l'orgueil le plus démesuré; écrivain plat et -médiocre. Pour Napoléon, Monseigneur, la chose est plus étrange -à dire; mais enfin, les preuves en subsistent. Les hommes ont, -cette fois encore, adoré la vieille Tête d'âne. Ce conquérant, ce -législateur, cet empereur, ce maître du monde était un sot, oui! -un imbécile, un des cerveaux les plus épais qui aient jamais logé -sous un crâne... Ne vous récriez pas, Monseigneur. Les _Lettres -sur la Corse_ ou le _Mémoire à l'Académie de Lyon pour le concours -de 1790_ dépassent tout, en ridicule... Mais tant de gloire, tant -de sang versé, tant de victoires! Eh bien! ne voit-on pas la -rouge passer de même au jeu, huit, dix fois de suite? Le hasard -des batailles est le plus grand de tous. Témoin la plupart de ces -invincibles, vaincus eux-mêmes à leur tour, et dont quelques-uns -gardent encore, en dépit de la catastrophe, leurs noms fastueux -de prospérité: Pompée le Grand, ou Bajazet la Foudre... Non, non, -c'est folie, Monseigneur, que d'attribuer à un seul le succès -où travaillent tant de millions d'hommes! C'est comme si l'on -réduisait ces énormes trombes des mers des Indes qui unissent -l'Océan et le ciel, à l'une de leurs gouttes d'eau. - ---Donc, à ce compte, dit Floris, il n'y aurait de sûr mérite que -celui de l'artiste isolé, du poète, du créateur solitaire? - ---Oui, répondit Manès, les artistes ont leur prix, mais leur -valeur, étant fondée sur l'opinion, demeurera toujours incertaine. -Ce qu'un siècle admire et porte aux nues, le siècle suivant le -rabaisse. Les génies des morts, Monseigneur, sont comme ces -enfants de minuit, que le Pater Seraphicus du _Second Faust_ est -obligé de prendre en lui, pour leur donner l'être et la vie. C'est -ainsi que chaque époque, à son tour, recrée et sent différemment -les œuvres que la tradition lui a léguées. Les Français, sous -Louis XIV, trouvent Homère «bourgeois et bon seulement pour la -comédie». _Notre siècle_, écrit le dialecticien Bayle, _possède -mieux les idées de la perfection_. Eschyle, Dante, Rabelais, -Shakespeare sont ignorés ou méprisés. On lit Plutarque; on imite -Sénèque; les grands peintres sont les Bolonais, si médiocres -aujourd'hui. Le sieur Félibien, un Français, appelle Simone Memmi, -superbement: «un certain Memmi.» On admire comme œuvres grecques -et de la main de Phidias, les plus vulgaires statues de la -décadence romaine; le mot «gothique» est synonyme de barbare. Que -conclure de tout cela, et comment décider le litige? Le médiocre -et l'excellent produisant les mêmes transports, à quelle marque -les distinguer?... Allez, croyez-moi, Monseigneur. La peinture, -la statuaire, la poésie, la musique, toutes les manifestations -de ce que nous appelons le Beau, sont des mirages, rien de plus: -de vains signes, des hiéroglyphes, où chaque homme découvre un -sens différent. Ce sont des manuscrits tracés en caractères -sympathiques, et que l'enthousiasme et la chaleur des âmes font -plus ou moins ressortir; ce sont des luths pendus aux branches, -et dont chaque souffle qui passe tire un autre son. Le Thésée de -Shakespeare dit bien: _La meilleure œuvre de ce genre est pleine -d'illusions, et la pire n'est pas pire, quand l'imagination y -supplée._ - -Manès se tut, et les deux hommes immobiles laissaient errer leurs -yeux sur la mer, où, comme un large fleuve d'or, la Voie lactée se -réfléchissait. Les derniers murmures avaient cessé; les lumières -s'étaient éteintes. Seule, à l'autre bout de la ville, sous les -étoiles innombrables et tranquilles, une voix lugubre s'élevait. -C'était l'appel du muezzin, qui, du haut de l'un des minarets, -éveillait les croyants, pour la prière de minuit. Son chant -s'épandait dans le grand silence de cette cité endormie. - ---Et cependant, reprit Floris, l'homme a toujours foi en -lui-même... Oui! malgré tant de déceptions et de preuves de son -impuissance, il attend, il espère toujours. - ---Assurément, Monseigneur, dit Manès. Il faut bien que l'Humanité -ait dans son arche, pendant son pénible voyage, ou un Dieu, ou un -idéal. Tantôt pieuse et résignée, elle loge au ciel, par delà la -mort, dans les swargas, les empyrées, les walhallas, le Chanaan -mystérieux vers lequel elle se croit en marche. Tantôt, comme -au temps où nous sommes, elle renonce à ses rêves célestes, et -plaçant sur la terre même les pays de félicité, jure que seule, -elle va suffire à se faire son paradis. C'est ce que ce siècle, en -son jargon, appelle le progrès, Monseigneur; c'est la charnelle -religion que scribes et savants intronisent. La foi est devenue -terrestre et, au nom du génie humain, nous promet, pour les temps -à venir, un _millenium_ de bonheur... Vaine chimère! Espoirs plus -enfantins que ceux que l'on fondait autrefois sur une promesse -divine, sur une _parousie_ du Christ, après laquelle commencerait -le règne triomphant des élus... Le progrès! Ha! ha! le progrès!... -Comme si l'homme pouvait jamais faire autre chose qu'assouvir les -mêmes appétits! Du jour où il a commencé de manger quand il avait -faim, et de s'accoupler avec sa femelle, son destin s'est trouvé -fixé. Un Hottentot, sous sa hutte de feuilles, ne remplit pas -moins tout son sort, qu'un rajah, dans son palais de marbre. Deux -ou trois besoins font notre limite: manger, dormir, se reproduire. - ---Allons, pour cette fois, Vassili, répliqua le Grand-Duc, votre -assertion est un peu forcée. La manière dont on satisfait ces -appétits a bien aussi quelque importance. - ---Bah! dit Manès, croyez-vous, Monseigneur?... Pure question -d'habitude! Si la vie sauvage paraît âpre et rude au civilisé, le -sauvage se meurt dans nos villes: et quant à ces raffinements que -vous estimez si précieux, les délices imaginaires en dépendent -uniquement de la prévention et du caprice. Qui donc se trouve -à plaindre aujourd'hui de n'être pas couché en soupant? Toute -l'antiquité cependant admire la vertu du jeune Caton, qui, pour -prendre part aux malheurs de Rome, ne mangea plus qu'assis, après -je ne sais quelle bataille... Progrès perdu, volupté oubliée, et -dont pourtant nul ne se soucie... Tenez, écoutez, Monseigneur. -Si un Timon d'Athènes, un Rousseau, quelque bilieux misanthrope, -voulait pousser les choses à bout, qui l'empêcherait de prétendre -que tout notre labeur inventif, ces merveilles de notre siècle -dont on fait de si pompeux dithyrambes, télégraphie, chemins de -fer, aérostation espérée, forment à peine l'équivalent pour le -bien-être universel, de cette coutume abolie? En effet, à quoi -se réduisent tous ces grands triomphes du génie de l'homme? A -raccourcir un peu le temps (produit si rare, comme l'on sait), -à nous faire gagner quelques heures (notre vie en sera plus -longue!); bref, à nous assurer nos aises, pendant deux ou trois -jours en moyenne, répartis sur chaque existence, ce qui est loin -de compenser la commodité journalière, dédaignée et négligée -par nous... Sérieusement, sommes-nous malheureux d'ignorer tout -ce qu'inventeront les âges futurs, et de n'en pouvoir jouir? -Pas plus que les anciens de n'avoir point connu nos mécaniques -utilitaires... Beau miracle, d'ailleurs, et bien digne de ce -fracas d'enthousiasme, que d'égaler une mouche à la course, et de -rouler sur nos bandes de fer, moins vite qu'un pigeon ne vole!... -Non, Monseigneur, si le progrès n'était pas une chimère, un -mensonge, une utopie d'ingénieur, une déclamation d'écrivain, si -l'homme, véritablement, ainsi que le prétend notre orgueil, se -rapprochait d'un but idéal et se voyait tout près de l'atteindre, -ce perfectionnement se marquerait d'abord dans les esprits et dans -les mœurs, et non par la consommation croissante de la vapeur -d'eau. - ---Oui, sans doute, murmura Floris. - ---Ce n'est pas le bois, Monseigneur, ce n'est pas le fer ni la -pierre morte, c'est l'âme humaine qui eût fleuri sous la poussée -de cette sève éternelle! Nous serions devenus en tout plus beaux, -plus grands, plus forts, plus héroïques. Le moindre rimailleur -moderne, par cela seul qu'il vit en ce temps-ci, n'écrirait -que des _Iliades_. Tout barbouilleur surpasserait Léonard de -Vinci et Rembrandt; le plus plat magister de village pourrait -régenter Marc-Aurèle... En sommes-nous là? Bon! pas encore. Et, -quoi qu'en pense M. Cripps, notre imperturbable consul, Léonidas -et Marcus Brutus avaient peut-être aussi grand cœur que tel -milicien des États-Unis... Vous pouvez m'en croire, Monseigneur. -L'esprit humain n'est pas un cuir qui prête, une étoffe, un -rouleau que l'on étire, à son gré. Ce qu'il a été, c'est ce qu'il -sera; ce qu'il a fait, c'est ce qu'il fera, et rien de neuf -sous le soleil, comme dit le vieil Ecclésiaste. Il serait aussi -impossible à l'homme de se démentir, qu'à un tigre de manger de -l'herbe. Toujours, nos cœurs et nos esprits inclineront aux mêmes -penchants. Toujours, sur la scène du monde, grimaceront les mêmes -préjugés, les mêmes travers, les mêmes folies, les mêmes manies -ridicules, tant la sottise est limitée, tant l'homme recopie de -l'homme jusqu'à ses plus bizarres verrues! Les Grecs n'étaient pas -moins affolés de chevaux que nos sportsmen le sont à présent. Les -nobles Romains descendaient de Faunus, d'Hercule, d'Agamemnon, -comme la maison de Savoie a pour ancêtre Bérold de Saxe, ou comme -les marquis de Lévi sont cousins de la sainte Vierge. Pyrrhus -guérissait les malades en leur pressant la rate, de son pied: vous -avez vu les derviches hurleurs faire de même, à Constantinople. -Argenteuil et Trêves, je crois, se disputent la sainte Tunique: -c'était ainsi qu'on se vantait à Rome, à Siris, à Luceria, d'avoir -la vraie Minerve des Troyens. Philippe, roi de Macédoine, avait -bâti Ponéropolis, pour y reléguer des criminels, longtemps avant -que les Anglais ne peuplassent Sydney de _convicts_. La loi des -Douze Tables, déjà, interdisait d'enterrer dans la ville... Quoi -encore? Jean-Jacques Rousseau accuse les sciences et les arts de -la corruption des hommes: Josèphe fait un crime à Caïn d'avoir -inventé les poids et mesures. Un enfant, qui regardait dans l'eau -une figure de Mercure, décrivit aux Tralliens toute la guerre de -Mithridate; un autre enfant vit dans un verre d'eau la mort du -roi Louis XIV, et la dépeignit au duc d'Orléans. On ferait des -livres entiers de ces conformités, Monseigneur. Jusqu'aux idées, -jusqu'aux doctrines passent, tour à tour, d'un parti à l'autre; on -soutient des mêmes arcs-boutants les édifices les plus divers. Le -dogme de Quatre-vingt-neuf, cet axiome fondamental des sociétés -de notre temps, qu'au peuple seul appartient la souveraineté des -États, que l'autorité des sujets l'emporte sur celle du roi, eh -bien! mais, Monseigneur, c'était une opinion enseignée, reçue, -mise en pratique dans toutes les communions chrétiennes, et dont -les jésuites spécialement s'étaient faits les défenseurs... Le -plus catholique des lieux communs! Oui, voilà ce qui est sorti de -ce sublime livre à sept sceaux de la Révolution française, ouvert -au milieu de tant de trompettes, de tonnerres, de tremblements -de terre! La mort de Louis XVI a eu lieu, en vertu des mêmes -principes qui avaient armé Jacques Clément, Balthazar Gérard, -Ravaillac. La théorie et les maximes reprochées avec horreur aux -jésuites sont celles mêmes qu'on applique dans la démocratie -triomphante, si bien que la Révolution... ha, ha, ha! se trouve -avoir pour mère le Gesù! - ---Ainsi, reprit Floris, après un silence, vous n'avez donc pas -foi, Manès, aux destinées de la Démocratie? - -Le savant fit claquer ses doigts: - ---Qu'entendez-vous par là, Monseigneur? La chute prochaine -des rois? L'avènement des Républiques?... Peuh! république -ou monarchie, la pièce est la même sous d'autres masques... -L'accession des foules au pouvoir? Mais le suffrage universel, -tel qu'il se pratique actuellement, en France et aux États-Unis, -est précisément un leurre, une attrape, une duperie merveilleuse -à fasciner les yeux des niais, un tour subtil de gobelet pour -dépouiller la plèbe de ses droits et les lui filouter à sa barbe. -La belle avance, n'est-ce pas? que la volonté qui gouverne soit -celle d'un tribun et non pas d'un roi, que la caste privilégiée ne -s'appelle plus la noblesse, mais la majorité de la Chambre, et que -le peuple soit souverain, puisqu'il lui faut céder son pouvoir!... -Souverain! Ha, ha, ha! souverain!... Un plaisant souverain, ma -foi!... Un souverain de liards et de guenilles! Son trône est -un siège boiteux, son palais un galetas sordide, son sceptre la -navette ou l'outil qu'il manie douze heures par jour, sa couronne -la marque au front, le sceau que la mort lui imprime, car la durée -moyenne de la vie, pour ce troupeau des misérables, est d'un tiers -ou de moitié plus courte que celle des bourgeois et des riches... -Non, non, les vrais souverains, Monseigneur, les immortels tyrans -de l'homme, ce sont les deux Mammons, les fantômes effrayants, -les meurtrières abstractions sorties tout armées de sa cervelle, -oui! le Capital et l'État. Voilà les bergers de nations, les deux -monstrueux Polyphèmes, tondeurs, tueurs de leur bétail d'hommes, -et qui, jusqu'à la fin des temps, les paîtront sous ces dures -houlettes qu'on nomme: impôt, impôt du sang, lois, religions, -nationalités. Qui pourrait, en effet, renverser ces colosses -d'iniquité?... Certes, on rirait si Prométhée, torturé sur son -rocher, espérait sa délivrance de Jupiter, de son tourmenteur -même. Telle est pourtant l'illusion naïve dont se berce -l'Humanité! C'est sous les ailes maternelles du vieux vautour -qui lui ronge le foie, qu'elle dépose, pour y éclore, l'œuf -précieux de son Age d'or. Pressés, foulés, meurtris de tyrannie, -ce qu'appellent socialistes, communistes, collectivistes, tous -les apôtres de la plèbe, tous les voyants des temps à venir, -c'est un tyran, bien plus impitoyable encore, puisqu'il serait -impersonnel: l'État-Roi, l'État-Providence, l'État-Argus avec ses -cent yeux, l'État-grand manufacturier de la félicité publique. -Tous les hommes égaux, pareils! Chaque âme exacte et poinçonnée -ainsi qu'un outil social! Les têtes humaines faites au moule, ni -plus ni moins que les têtes d'épingles!... Rêves riants peut-être, -Monseigneur, mais chimériques, assurément, tant que l'homme sera -un animal vivant, et non pas une formule, un chiffre!... Lors même -que l'on faucherait notre vieille race d'égoïsme, et qu'après le -total cataclysme, une moisson d'hommes nouveaux sortirait des -dents du Dragon, ceux-ci, conformément au mythe, se battraient, à -peine hors du sillon, jusqu'à ce qu'un d'eux commandât aux autres. -L'égalité est l'idéal de l'esprit de l'homme, et l'inégalité, le -penchant de son cœur. Le rêve de l'équité n'est qu'un rêve. Le -monde est bâti sur la force, en ce siècle dit civilisé, juste -autant qu'aux premiers jours du globe. - ---Sur la force! répéta Floris. - ---Mais oui, sans nul doute, Monseigneur. Et d'abord, dans l'ordre -physique, comment en serait-il autrement, puisque les êtres -tirent leur accroissement, leur substance, les uns des autres? -L'animal _vit_ la mort du végétal; l'homme, la mort de l'animal. -Chaque créature est un sépulcre insatiablement ouvert. La jeune -vierge la plus suave exhale l'odeur des hécatombes. Le vieillard -le plus vénéré apparaît peut-être aux yeux des Anges tel qu'un -affreux caillot de sang, qui dégoutte de la tête aux pieds. La -loi de nature est le meurtre: et l'Homme, ainsi qu'un miroir -vivant, réfléchit cette loi, naïvement. C'est sur elle qu'il a -modelé ses mœurs, ses conceptions, ses croyances; cet Ananké de la -matière lui a servi de prototype, pour édifier son monde moral... -Jusqu'à Dieu même, Monseigneur, jusqu'au culte qu'il nous faut -lui rendre, nous l'épelons dans ce Livre de mort. Que sont les -anciens holocaustes, les cilices, les flagellations, sinon des -souffrances subies, pour que le Moloch s'en réjouisse? Et sur -tous les autels de la chrétienté, chaque matin, symboliquement, -n'immole-t-on pas le Fils au Père, comme la seule hostie digne -d'un Dieu? Partout, le meurtre, la violence, l'Até féroce aux -ailes noires. Le mot _vertu_ veut dire _force_. Les premiers, -les plus glorieux, les plus grands des hommes, au gré des -hommes, ce sont leurs exterminateurs... Vous-même, Monseigneur, -à Watteoo, quand les naturels ont insulté et tenté de désarmer -un détachement de vos matelots, n'avez-vous pas recouru aussitôt -à la force, aux canons du _Black-Swan_? La belle homélie qu'un -obus, pour évangéliser des sauvages!... C'est ainsi que, depuis -quatre siècles, les Européens sont en train d'exterminer ou de -déposséder les autres races de la terre. Les peuples resserrés -halettent: la civilisation, comme une araignée, enveloppe le reste -du monde. Plus de Peaux-Rouges, en Amérique; au seul contact de -l'homme blanc, les Océaniens disparaissent; l'Anglais commence à -flairer, à poursuivre jusque dans leurs dernières retraites, les -Australiens, les Néo-Zélandais; l'Afrique entière est envahie. -Voracement, chaque nation chrétienne s'efforce d'engloutir le plus -qu'elle peut de la terre, quitte à le revomir un jour... De quel -droit? Du droit du plus fort, seule vérité, seule sentence fixée -au cœur de l'homme par un clou solide. Tout le reste: fraternité, -égalité, progrès des lumières, des mots, Monseigneur, des chants -de flûte; mais, au-dessous, on entend aboyer, comme autour de -la Scylla marine, les gueules horribles de la guerre. Cent ans -d'humanitairerie ont enfin abouti à ceci: tout citoyen soldat, -vingt millions d'hommes en armes, l'Europe entière devenue un -vaste camp. N'est-il pas clair que nous voilà retournés à l'état -de nature, à la barbarie primitive, chacun gardant, l'arc à la -main, sa hutte d'écorce ou sa caverne? - -Un moment de silence suivit. Floris, assis, le poing sous le -menton, presque indistinct dans la nuit, poussait par intervalles -un long soupir. - ---Ne croyez-vous donc pas à la science, Manès? demanda-t-il tout à -coup. - -Le savant eut un ricanement: - ---Quelle science, Monseigneur? Si par ce mot vous entendez une -sorte de Vulcain moderne, agençant, machinant notre vie, et lui -forgeant, de jour en jour, des rouages plus exacts, un dieu -Cabire, patient, rusé, utilisant pour ses soufflets les fluides et -les forces de la terre, certes, Monseigneur, qui pourrait douter -de cette science-là? Tout ce qui nous entoure est son œuvre; -elle a jailli du cerveau de l'homme, dès la naissance du vieil -Adam. Le premier tireur d'arc, le premier potier l'ont eue, comme -nous, pour inspiratrice, car la transmission du mouvement et la -compressibilité de la matière sont des phénomènes scientifiques, -absolument au même titre que les effets les plus subtils de -l'électricité et des lois acoustiques. - ---Ce n'est pas la science, Manès; c'est l'industrie, dont vous me -parlez. - ---C'est qu'il n'y a pas d'autre science, Monseigneur, repartit -le savant. Celle de qui les sots proclament, en ce temps-ci, -qu'elle a pénétré tous les mystères, ce prétendu soleil du monde -invisible, cette doctrine ajustée aux choses comme la bague au -doigt, ce catéchisme rationnel, mille fois plus cru, plus vénéré -que le catéchisme divin, niaiseries, Monseigneur, mensonges! Si -_savoir_ implique _comprendre_,--et comment donc savoir sans -comprendre?--alors, l'homme le plus savant de nos Académies en -sait tout juste autant que l'homme-singe, l'anthropopithèque -primitif, en admettant qu'il y ait eu un tel homme. Quoi que l'on -affirme, Monseigneur, le cercle de ténèbres qui nous environne -n'a pas reculé d'un empan. Le doute, l'obscur, l'inconnaissable, -continuent de peser sur nous, aussi fatalement que la terre doit -tourner, jusqu'au dernier jour, sous son cône d'ombre. - ---Ainsi, la vérité n'est pas! s'écria Floris. - -Manès répondit, en souriant: - ---La vérité existe, Monseigneur; le difficile est de la -connaître... Mais, puisque nous en sommes sur ce propos, quoique, -assurément, je ne saurais dire le chemin qui nous y a conduits, -je vous expliquerai maintenant mon scepticisme, jusqu'au bout... -Et d'abord, dites-moi, Monseigneur, quelle est la clef qui nous -ouvre les choses? Évidemment, rien que les sens. C'est par leur -voie que les odeurs, les saveurs, les couleurs, la lumière, tout -l'étrange ballet des atomes s'achemine, et empreint en nous ce -qu'on appelle leurs qualités. Mais la question est précisément si -ces qualités sont réelles, si le chaud, la douceur, la mollesse, -le poids, la légèreté tiennent à l'objet, et constituent, comme le -vulgaire se l'imagine, l'argile même dont il est pétri, ou bien, -suivant ce que démontrent la plupart des philosophes, si elles -ne sont rien que nous-mêmes, modifiés au contact des choses. En -effet, Monseigneur, puisque le monde doit passer au prisme de nos -sens, quelle certitude aurons-nous jamais que le rayon qui en -résulte nous peint le monde, et non pas nos sens?... Y a-t-il du -bruit dans le canon, ou seulement dans notre oreille? La lumière -remplit-elle l'air, ou le cristallin de notre œil? Le feu, en soi, -et indépendamment des effets que nous en éprouvons, a-t-il de -l'éclat et de la chaleur? En d'autres termes, nos perceptions nous -donnent-elles, ainsi qu'on le croit, une relation à l'univers, -ou simplement un rapport à nous-mêmes?... Grave problème, -Monseigneur! Pierre d'achoppement de la science! Au seuil même de -ce qu'il doit connaître, l'esprit humain vacille et trébuche... -Car, dès qu'on pose pour certain,--et comment en douter -raisonnablement?--que l'objet n'est que le composé, la somme -de nos sensations, de là s'ensuit l'éternel mystère de ce qu'il -est avant d'être senti, puisque seule, la sensation nous met en -rapport avec lui. Donc, tout ce qu'on peut affirmer, c'est qu'il -est le support inconnu des impressions que nous en recevons... -Passons encore plus avant. Il n'y a même pas, Monseigneur, de -liaison nécessaire entre l'objet représenté et l'idée qui le -représente. Tous les visionnaires voient ce qu'ils voient. Ne -sommes-nous pas déçus comme eux, quand nous croyons qu'il existe -hors de nous, autre chose que des apparences?... Peut-être -l'éternelle illusion tisse-t-elle, autour de tous les êtres, une -sorte de réseau magique, où nous nous trouvons renfermés, comme le -ver dans la soie. Peut-être sont-ce nos rêves seuls qui bâtissent -dans le vide immense, la Cité d'erreurs et de mirage que nous -nommons l'univers. La terre et l'Océan, Monseigneur, cet abîme -constellé du ciel, avec ses millions de millions d'étoiles, ce -prodigieux engrenage forgé d'espaces et de soleils, tout cela, -peut-être, n'est qu'un prestige, un petit mouvement de nos nerfs, -les taches de notre œil malade, des bulles, des fantômes, des -riens. Notre science tant célébrée passe à travers des ombres -vides, comme la bise à travers le porche d'un palais en ruine. -L'objet même de nos recherches s'évanouit, se dissipe; nous -n'étreignons jamais que le néant. - ---Mais pourtant, répliqua le Grand-Duc avec une sorte de -brusquerie, quelques subtilités qu'on imagine, ce ne sont pas nos -sens qui jugent et qui comprennent la vérité. C'est la raison, -l'entendement, l'esprit, ou tel nom que vous voudrez lui donner. - ---Soit, Monseigneur! reprit le savant. Mais cet entendement, quel -est-il? Peut-on le définir, le connaître? Nos disputes et nos -méditations ont-elles réussi, depuis trois mille ans, à éclaircir -son mode d'action, son lieu, son principe, sa nature intime?... -Non, l'esprit s'échappe à lui-même. Ce juge de tout ne peut juger -de ses propres opérations. Pour comprendre l'entendement, il -faudrait un autre entendement; pour celui-ci, un autre encore, -et ainsi à reculons jusqu'à l'infini... Puis donc que l'esprit -s'ignore soi-même, et que jamais aucun œil n'a percé les ténèbres -de la caverne d'où il rend à l'homme ses oracles, avec quelle -assurance nous servirons-nous de ce qui nous est inconnu pour -connaître ce qui nous est inconnu, et quelle créance pourrons-nous -avoir aux jugements de la raison?... Mais, dit-on, elle est sa -propre lumière. Étrange assertion, Monseigneur! Car vouloir -démontrer par raison que la raison est véridique, n'est-ce -pas--dussiez-vous derechef m'accuser de subtilité!--usurper, -comme déjà prouvé, cela même qui est en question?... Bien, bien! -sans rancune, mon cher Floris! et le vieillard se mit à rire. -Je connais l'effet irritant que produisent sur les esprits qui -n'y sont pas accoutumés, les raisonnements métaphysiques. Il -leur semble que des araignées tissent autour d'eux leurs toiles -invisibles; ils s'indignent comme Gulliver, enchaîné par les -Lilliputiens. Mais, enfin, tel est le dilemme: ou nous abandonner -à nos sens et aux erreurs populaires, ou bien nous résigner à -suivre patiemment les mille détours de la dialectique... En -résumé, que peut-on affirmer de l'esprit? Uniquement ceci, -Monseigneur: que ne créant rien par lui-même, car sans le corps, -évidemment, il ne saurait non plus qu'une pierre, tout son effort -se borne à ranger les choses sensibles dans sa perspective, à les -classer, à les coordonner, bref, à réunir en volume ce que les -sens lui font tenir, ainsi que par feuillets séparés, d'où il -suit que si les feuillets se trouvaient autres, le livre aussi -serait différent. Le proverbe florentin dit bien: _Le tailleur -fait le vêtement comme il a le drap._ Notre esprit dépend, par -conséquent, de notre tact, de notre goût, de nos yeux, de notre -odorat, de nos oreilles. Il est cousu au sac du corps, muré dans -le cachot de nos sens... L'Homme est un luth vivant à cinq cordes. -Pourra-t-il prétendre sonner, au moyen de cette mesquine gamme, -toute la profonde harmonie, l'immense symphonie de l'univers?... -Nous constatons qu'un sens de moins appauvrit et diminue notre -âme. Ainsi, dix sens, vingt sens de plus, si quelque Dieu nous -en dotait soudain, lanceraient notre esprit comme sur des ailes, -hors du puits étroit et obscur que nous nommons la Science, et -nous révéleraient, sans doute, dans une lumière inconnue, des -essences et des objets, par myriades, desquels nous n'avons -aucune idée... Qu'on vante à présent le génie de l'homme! Qu'on -en célèbre l'énergie, l'audace, l'instinct sublime! Ha, ha! nous -ne savons même pas si la raison est raisonnable... Ses lois -sont-elles générales? Embrassent-elles tout l'univers, ainsi que -notre orgueil le proclame, ou bien, formées par notre entendement, -d'après les perceptions des sens, leur portée se limite-t-elle -à notre condition terrestre? Peut-être que nos vérités ne sont -rien d'autre que notre manière de concevoir. Peut-être la raison -est-elle le mirage personnel de l'homme... Oui, dans un coin de -l'Infini, il y a peut-être la raison de la petite planète Terre, -comme ailleurs la raison de Saturne et de l'étoile _Alpha_ de la -Lyre! - -Le Grand-Duc secoua la tête; puis, lentement, après un silence: - ---Ainsi, l'évidence ne prouve rien? - -Manès répondit en souriant: - ---Pas autre chose, Monseigneur, que l'optique de notre raison... -Et d'ailleurs, même en la tenant pour le critérium de la vérité, -quelle foi avoir en l'évidence, puisqu'elle peut se trouver dans -le faux aussi bien que dans le vrai? L'Oracle et les augures ont -été évidents à tous les peuples de l'antiquité. Ce qui paraît à -l'esprit du dormeur, de l'ivrogne, de l'insensé, n'offre pas moins -d'évidence que ce qui paraît à l'esprit de l'homme raisonnable. -Il n'y a rien de certain, Monseigneur, les axiomes pas plus que -le reste. Ces fondements de la démonstration, ces vérités que -l'on prétend intelligibles par elles-mêmes, ces premiers anneaux -des sciences, ces propositions éternelles, qui, soi-disant, -enveloppent les choses, comme un compas, lorsqu'on le tourne, -circonscrit l'espace nécessairement, tout cela est vague et -chimérique!... Et, en effet, si l'évidence fait le signe de la -vérité, quel axiome a jamais été plus évident que celui-ci: _Il -ne peut exister d'antipodes_; ou mieux vérifié quotidiennement -que cet autre: _La nature a horreur du vide_; ou plus immuable -que ce dernier, presque naïf à le formuler: _Un corps ne peut -agir où il n'est pas_? Trois vérités qui sautent aux yeux, trois -de ces principes certains, qu'il suffit d'entendre pour les -croire!... Vous vous récriez, Monseigneur... Eh! sans doute. -On vous a appris que la terre est ronde, que l'air est pesant, -et comment, pour quelques shillings, on télégraphie jusqu'en -Amérique. Mais, si vous ne le saviez pas, quelles raisons aurait -votre raison de suspecter ces axiomes?... Et tenez, celui-ci, que -vous en semble? _L'identité de la composition implique l'identité -des propriétés_; en d'autres termes, Monseigneur: _Deux corps -dont la composition est la même, sont identiques._ Rien de plus -évident, n'est-ce pas? Eh bien! rien de plus faux, toutefois. -Ce qu'on nomme l'isomérie a ruiné cette vérité-là. Deux corps -composés identiquement peuvent être fort différents. Le terrible -acide cyanhydrique se trouve le même, chimiquement, qu'un sel -inoffensif, le formiate d'ammoniaque. Les divers éléments de -l'urée composent aussi le cyanate d'ammoniaque hydraté... Soit! -_Deux et deux font quatre_, direz-vous. Cela, du moins, est une -vérité... Non pas tant vérité, Monseigneur, que pure identité -d'idée, tautologie flagrante, avérée! Qu'est-ce que le nombre, -en effet, sinon l'unité ajoutée à elle-même? En sorte que _deux -et deux font quatre_ signifie seulement ceci: _Quatre fois -l'unité sont quatre fois l'unité_... Allez, Monseigneur, on a -beau chercher et se tourner de tous les côtés, il n'existe pas -d'axiomes. Ces premiers-nés de l'esprit humain vont de pair avec -leurs cadets. Comme n'importe quel aphorisme, ils expriment -uniquement une évidence de rapport. Ce sont des _parce que_ et non -des _pourquoi_, des effets et non pas des causes; des concepts -strictement taillés à la mesure des phénomènes, et qui, bien loin -de précéder la connaissance, en dépendent, de façon qu'en tirer -des preuves, c'est prouver la chose dont il s'agit dans tel ou tel -cas particulier, par la chose en question elle-même, considérée au -général. - -Le Grand-Duc se leva sans parler, et il fit, d'un pas machinal, -sept ou huit tours sur la terrasse, puis, s'arrêtant en face du -vieillard: - ---Donc, reprit-il amèrement, pour ne pas mentir, il faudra ne -plus rien affirmer désormais; répondre à tout qu'on doute, qu'on -ignore, craindre même d'avouer que l'on vit, se fermer la bouche -avec la main... Non, non, c'est impossible, Manès. Il y a pourtant -des certitudes, des vérités mathématiques. - -Le savant haussa les sourcils ironiquement: - ---Certes! Mais comment donc, Monseigneur! Vérités sûres, -manifestes, et dont l'homme, d'ailleurs, a si bonne opinion, -qu'envoyant au ciel généreusement ses calculs, ses roues, ses -paraboles, il en a fait présent à Dieu, lequel, selon le divin -Platon, exerce la géométrie... Le seul malheur, mon cher Floris, -est que ces vérités admirables marchent toujours derrière un si, -ni plus ni moins que ce dicton des petits enfants bien connu chez -nous: _Si le Kremlin était de beurre, le moujik le mangerait!_... -De même, si elles existaient, pourrait-on dire, quelle merveille -que les mathématiques!... En effet, réfléchissez-y, cette -science n'a d'objet que nos idées. L'homme a tiré de son esprit -des abstractions et des figures chimériques, et n'ayant pas à -s'inquiéter qu'elles cadrent à la réalité, il en développe les -propriétés qu'impliquait d'avance leur définition. Il n'y a donc -rien, dans les mathématiques, que ce que nous y avons mis: la -vérité que découvre Archimède, au terme de sa démonstration, est -la répétition exacte de la supposition dont il est parti... Comme -un baladin, Monseigneur, fait cheminer sa muscade, de gobelet -en gobelet, jusqu'à celui qu'il a marqué tout d'abord, ainsi le -mathématicien déduit et pousse ses conséquences, dont la dernière, -enfin, n'est vraie que parce qu'elle se trouve identique avec -celle qui la précède, celle-ci avec la précédente, et ainsi de -suite, en remontant jusqu'à la première supposition. Ce qu'on -appelle «vérités mathématiques» se réduit donc, comme je le -disais, à des identités d'idées: ces prétendues sciences exactes -sont pareilles à un arbre immense portant sa tête dans les nues, -mais dont le pied pose sur le vide... La géométrie, Monseigneur, -est le roman de notre raison. Un simple point sans étendue, -c'est-à-dire rien, le néant même, produit en se multipliant, les -lignes, les surfaces, les plans, évolue, se gonfle, et met bas -enfin, comme un cheval de Troie d'une autre sorte, la géométrie -tout entière. Vous sentez dès lors combien il importe à la dignité -de l'esprit humain qu'Hippocrate de Chio parvienne un jour à -carrer les lunules du cercle et milord Brounker les hyperboles; -encore que, de l'aveu de tous, il n'y ait ni cercle ni hyperbole, -et qu'en rechercher les propriétés, ce soit justement vouloir -connaître la chanson que chantaient les Sirènes, ou le pelage et -le genre de vie des licornes et des hippogriffes!... Pour comble -de folie, Monseigneur, cette science, sortie du néant, plonge, -en trois pas, dans l'infini. L'opérateur barbouille son papier de -8 couchés horizontalement, et le voilà persuadé qu'une cervelle -humaine, en dilatant ses six pouces environ de long sur cinq de -large et trois de hauteur, admet et absorbe l'infini, que dis-je? -plusieurs infinis, car ces habiles en reçoivent d'infiniment -plus grands les uns que les autres... Ne croyez pas que je me -moque! Le célèbre Torricelli a démontré qu'une quantité finie -et une quantité infinie étaient égales. D'autres prouvent qu'il -y a des quantités infinies bornées de chaque côté. Peu importe -qu'on déraisonne, pourvu qu'on enchaîne des raisonnements... -Et que d'autres impossibilités! Au milieu de quelles nuées, de -quelle Cité des coucous, les mathématiciens ont-ils rencontré ces -fameuses lignes asymptotes, destinées à toujours s'approcher, -sans se rencontrer jamais? En quel métal, en quelle pierre -tailleront-ils leurs cissoïdes, leurs conchoïdes, leurs -directrices?... Remarquez, de plus, Monseigneur, qu'à l'encontre -de l'opinion vulgaire, il ne règne entre eux pas moins de disputes -que parmi le reste des savants. L'évidence qu'un théorème porte -pour l'un, comme sur le front, paraît à l'autre plus que douteuse; -et répliques et réfutations d'entrer en jeu! Cette façade de -logique, claire et nue, que présente la géométrie, masque, par -derrière, un labyrinthe, aussi obscur, aussi tortueux que celui -des autres sciences. Combien, et non des moins illustres, y ont -déjà perdu leur chemin, aboutissant enfin, comme Longomontan ou -Grégoire de Saint-Vincent, à trouver la Chose impossible, cette -quadrature du cercle, qui symbolise pour la foule la duperie, -l'illusion géométrique!... Et l'instinct de la foule a raison. -Oui, la mathématique pure est l'art d'extravaguer méthodiquement. -Le nombre n'existe, Monseigneur, qu'autant que son application à -quelque propriété de la matière lui donne de la réalité. C'est -notre faiblesse que prouve cette science tant admirée; c'est -notre sottise qu'elle aide. Impuissants à concevoir les choses, -nous y promenons cette toise qui nous les mesure, et qui en gradue -l'immensité à notre petitesse. L'arithmétique et l'algèbre ne -sont rien qu'une aide, une routine, une manière d'opérer. Elles -abrègent nos idées, et les disposent dans un bon ordre, tandis que -la géométrie nous les dessine et nous les rend sensibles... Des -ailes, a-t-on dit. Non pas! mais le bâton d'aveugle de l'esprit -humain. - -La lune effilée, avec son croissant, se levait enfin dans le -ciel, au milieu du fleuve des étoiles. C'était ce moment de la -nuit où le silence, déjà profond, se fait plus surnaturel encore. -Depuis la nébuleuse lointaine jusqu'aux dalles de la terrasse que -foulaient Manès et le Grand-Duc, on eût dit qu'un cercle magique -était tracé autour de Djeddah et des ondes qui l'environnent. Le -vieillard poursuivit, après une pause: - ---Et de même pour tout le reste. En morale, en métaphysique, nos -vérités sont aussi creuses. Nous ne pouvons pas mieux fonder -nos rapports avec nos semblables, qu'avec les pures conceptions -de notre esprit... Qu'est-ce que le bien et le mal? Quelle -réalité ont-ils? Ce que nous nommons Ordre et Confusion, Vice -et Vertu, Laideur et Beauté, tout cela, comme une peinture, ne -s'efface-t-il pas sous le doigt? Bien vieille énigme, Monseigneur, -et dont le mot est plus amer à découvrir qu'à ignorer!... En -effet, une ancre, une seule, retient toute la morale humaine: -c'est la croyance à notre liberté. Mais cette liberté, qu'est-ce -donc? Évidemment, rien que notre pouvoir d'accomplir ce que nous -voulons. Quant au vouloir lui-même, il nous échappe, par la raison -bien simple, Monseigneur, que nul ne peut vouloir sans raison. -Car quel Dieu même concevrait une chose qui nous détermine et qui -n'est pas déterminée, une action ne dépendant de rien et dont -d'autres actions dépendent, qui, sans nécessité, et partant sans -motif, produit actuellement A, tandis qu'elle pourrait aussi bien -produire B ou C ou D; en deux mots: le _hasard absolu_?... Non! -le trait demeure encoché, si une main ne tend pas la corde; il -n'y a pas d'effet sans cause... C'est nécessairement qu'on veut, -en conséquence des idées qui se présentent à nous et qui nous -déterminent. Les volontés des hommes, Monseigneur, ne s'envolent -pas dans l'air, au hasard, comme des oiseaux, mais la Nécessité -les scelle, à chaque instant, ainsi qu'avec du plomb fondu. La -plus minime de nos actions est liée à la Roue du monde, aussi -indissolublement que le lever quotidien du soleil... Reconnaissons -donc, de bonne foi, que le bien et le mal n'expriment que nos -façons d'imaginer. Le vieil Adam, persuadé que l'univers était -créé pour lui, a nommé le Bien ce qui lui servait, et le Mal ce -qui pouvait lui nuire. Son égoïsme a partagé les choses, selon -qu'elles l'affectaient: et elles restent à jamais séparées, comme -le vinaigre et l'huile dans le même vase, encore qu'elles n'en -soient ni plus ni moins parfaites pour charmer les désirs de -l'homme ou pour lui déplaire, pour choquer ce roi de la nature -ou bien pour le favoriser. Ces grands mots: beauté, conscience, -bonté, héroïsme, sainteté, ne sont rien que les voiles peints dont -nous offusquons nos yeux, et sous lesquels on trouve simplement -la volupté, l'orgueil, l'intérêt des créatures à deux pieds. Le -vice et la vertu sont vides. Des mots sonores, et rien de plus!... -Non que je veuille, mon cher Floris, dans le commun usage de la -vie, ne pas approuver, ne pas suivre, ce qu'approuve et suit -le troupeau vulgaire; mais c'est l'amer privilège du sage, de -pratiquer la vertu sans y croire... Et même, enfin, tout autour -de nous, cette foi si ardente des hommes, ce grand amour officiel -de la morale et de l'équité, ne vont pas, il faut bien l'avouer, -sans quelques accommodements. Réfléchissez-y, Monseigneur, et, -comme le peintre qui se recule, vous verrez les notions que l'on -croit les plus rigides et les plus fixes, changer de perspective, -au gré de nos passions, de nos lois, de nos préjugés, et le -mal devenir le bien... Que dira-t-on qui soit mauvais d'un -consentement unanime? Le vol! Mais l'État, Monseigneur, nous -prend aussi ce qui nous appartient... L'inceste, les ordures de -la chair? Bah! simple crime d'opinion, et qui varie de peuple à -peuple. Un frère et une sœur d'Athènes se mariaient saintement -sous l'œil des dieux; une vierge de Babylone se prostituait -par piété. L'homicide? Mais en ce cas, pourquoi les supplices, -pourquoi la guerre? Quel jeu est-ce que celui-ci, de souffler -de la même bouche tantôt la douceur et tantôt le meurtre, de -fixer, selon nos convenances, des jours où le sang est impie -et d'autres où il est glorieux; bref, d'être à la fois ange et -tigre!... Vous le voyez vous-même, Monseigneur, l'imagination -dispose de tout. Elle fait la beauté, le bonheur, l'honnêteté, la -vertu. Elle a fait jusqu'à Dieu lui-même, châtieur, punisseur de -nos crimes, espèce de Juge impitoyable qui échange son paradis -contre des larmes et des souffrances, et torture ses damnés dans -les flammes: grand justicier, puissant vengeur, soutien des -lois, règle et norme de l'équité. Tel est le mors dont on nous a -domptés, le Dieu des prêtres et des théologiens! Tel est le Dieu -du cœur de l'homme!... Mais bah! le Dieu de sa raison, l'autre -Idole, n'est pas moins grossière. La philosophie, jusqu'ici, -pour expliquer l'Inconnaissable, s'est bornée, comme une fée -bavarde, à lui imposer des noms différents. Dieu a donc été, -tour à tour, l'_Idée_ de Platon, le Νοῦς d'Aristote, la _Nature_ -de Giordano Bruno, la _Substance_ de Spinoza, la _Chose en soi_ -de Kant, le _Moi_ de Fichte, la _Raison_ de Hegel, la _Volonté_ -de Schopenhauer... Comme si le Mystère ineffable ne fût rien de -plus qu'un jeu de grammaire, un vocable à trouver, complétant -une inscription mutilée, et dont les dimensions, le genre et -le nombre doivent s'ajuster au mot qui manque!... Le Dieu de -l'homme, Monseigneur, voulez-vous que je le définisse? C'est -l'homme s'adorant soi-même. L'esprit humain ne peut se dépasser, -pas plus que les eaux ne s'élèvent au-dessus du niveau de leur -source. Dans son autolâtrie naïve, l'homme a divinisé son image, -donnant à l'Être inconcevable autant de masques et le peignant en -autant de couleurs qu'il se sentait de facultés. Tout culte, toute -théodicée aboutissent à l'anthropomorphisme. La Sainte Vierge, -c'est Dieu-femme; la Trinité, la famille humaine idéalisée; Dieu -lui-même, Père et Seigneur, l'ombre de l'homme. - -Manès se tut. Un léger brouillard blanc commençait à fumer sur la -mer; la chaleur était moins accablante. Deux ou trois flambeaux -s'allumèrent au-dessous de la terrasse, dans la cour où étaient -campés les envoyés du chérif de la Mecque. On entendait les -chevaux entravés s'agiter, frapper du pied... Le savant reprit -d'une voix lente: - ---Et maintenant, pour avoir fait le tour entier de nos -connaissances, il ne me reste qu'à démontrer combien sont vaines -et illusoires ces sciences de la Nature, où l'on met tant -d'orgueil aujourd'hui... En effet, Monseigneur, toutes choses -étant relatives à quelque autre, comment savoir jamais ce qu'elles -sont? L'azote, par exemple, est défini un corps simple, gazeux, -etc... mais il n'y a de gaz que parce qu'il y a des solides et -des liquides; et ainsi, à l'infini. Le fait le plus vulgaire -forme le centre d'un prodigieux tourbillon, où des millions de -millions d'orbes entre-croisent couleurs sur couleurs, rayons sur -rayons, sphères sur sphères, éternellement. Comme dans l'Océan, -le flot s'appuie au flot, ainsi les choses se modèlent à nos -yeux, par leurs contrastes ou par leurs ressemblances. Toutes -nos vérités démontrées ne le sont donc que provisoirement. Dans -cette enchaînure infinie, elles changeront forcément d'aspect, -selon qu'on les rattachera à telle ou telle vérité insoupçonnée -et plus profonde. L'homme espère-t-il remuer toutes les pierres -de la nature? Fera-t-il le tour de chaque étoile? Qu'importent -quelques phénomènes qu'il observe avec tant de labeur! Dans la -vue de l'infini qu'il faudrait connaître, tous les finis sont -égaux. L'esprit humain, sans contredit, n'est pas capable de -savoir tout, et ne peut rien savoir, s'il ne sait tout... Par -surcroît, dès le second pas, autre difficulté non moins grave. -Car, de ce qu'une explication s'accorde avec les faits observés, -s'ensuit-il nécessairement que cette explication soit la vraie? -Autant prétendre, Monseigneur, que nous connaissons tous les -possibles. La nature est un immense chiffre. Rien n'empêche que -l'on y trouve plusieurs sens suivis et raisonnables, en usant de -clefs différentes... Les choses, toujours, se prêteront, comme -une cire complaisante, au sceau dont on voudra les empreindre. -La rencontre la plus concordante peut ne prouver que le hasard. -N'est-ce pas Pierre le Loyer, un docte fou du seizième siècle, qui -ayant fait sortir par anagramme, d'un vers d'Homère, son nom, son -pays, sa province, le village de sa naissance, en concluait que -le poète l'avait connu et prophétisé?... De même, la plupart des -hommes, parce qu'ils voient leur almanach annoncer les éclipses à -jour fixe, en infèrent que l'astronome a reconnu et comme démonté -les moindres rouages célestes, sans se douter qu'il n'y a là -qu'un empirisme, une formule, une méthode aveugle et de routine, -pratiquée, depuis trois mille ans, par les Indiens, les Chinois -et les Grecs... Toutes nos sciences, Monseigneur, ressemblent à -cette peau de bœuf dont Prométhée voulut duper Jupiter. Elles -présentent assez bien l'extérieur des phénomènes et satisfont -grossièrement à l'œil, mais il leur manque les entrailles, la -vie... Car, enfin, que poursuit la science? Uniquement les -causes, je présume. Que trouve-t-elle? Des effets. L'homme en -est, depuis trente siècles, à la première lettre du Livre. Il a -beau l'orner de couleurs, de dorures, d'arabesques, ce n'en est -pas moins toujours la même. Quatre ou cinq effets généraux, dont -nous déduisons la foule des autres, sont pour nous les lois de la -nature. Quelques noms soutiennent toute la science, semblables -à ces lièges des pêcheurs qui font surnager le filet. On dit: -Esprit, Matière, Force, Mouvement, Premiers principes, mais -ces mots que la bouche prononce, l'entendement ne les conçoit -pas. Ils nous expriment seulement le sentiment confus qu'on a -des choses, l'espèce de flambeau fumeux que l'on en approche en -tâtonnant, la formule non d'une idée, mais d'un effort vers une -idée, une pensée de pensée, l'ombre d'une ombre!... En effet, -voyons, Monseigneur, que signifie pour nous le mot MATIÈRE?... -Dirons-nous que nous le comprenons? Mais la fameuse attraction de -Newton est une qualité occulte... Comment tient-elle rassemblés -des atomes ne se touchant pas? Ces atomes, qui sont des masses de -matière, quel lien les serre et les soutient eux-mêmes?... Nous -n'arrivons pas davantage à nous faire une idée de la FORCE. La -gravitation, par exemple, suppose qu'un corps agit sur un autre -et l'enchaîne à travers le vide. Or, le vide, c'est le néant, -et qui jamais a pensé le néant? Le concept en est si impossible -que ce néant, nous le mesurons, nous en donnons les dimensions: -tant de milliers de lieues de la terre à la lune, tant jusqu'au -soleil, tant jusqu'aux étoiles, comme si un pur rien pouvait être -étendu en longueur, en largeur et en profondeur!... La nature -du MOUVEMENT, où la science aujourd'hui réduit tout, n'est pas -moins inexplicable. Comment le définirons-nous? La modification -d'un rapport de distances?... L'action par laquelle un corps -passe d'un lieu à un autre?... Mais c'est là seulement rendre -compte du mouvement apparent. Dans un espace sans limites comme -l'univers, le changement de lieu est inconcevable, parce que le -lieu même est inconcevable. Qu'est-ce que marcher toujours, et -n'avancer jamais? Tous les lieux doivent être à distance égale de -limites qui n'existent pas... Bornerons-nous le monde? Mais avec -quoi? Où tomberait, en ce cas, la flèche lancée du haut de son -rempart?... Tout, Monseigneur, est incompréhensible!... L'esprit -humain, comme un enfant placé entre la Chimère et le Sphinx, -n'a le choix qu'entre deux impossibilités. Il se détermine pour -l'une, parce que la doctrine opposée lui paraît _plus impossible_ -encore, comme si ce qui est impossible pouvait l'être plus ou -moins... Partout, la nuit; partout, le mystère! Les dernières -idées scientifiques se réduisent à de purs symboles, et non à -des notions du réel... La Nature, la Force, le Mouvement, tous -ces noms superbes qu'il suffit de prononcer, à nous en croire, -pour voir s'élever aussitôt, comme avec la lyre d'Amphion, le -dôme immense de l'univers, reconnaissez-les, Monseigneur. Ce sont -simplement les anciens Dieux, les Olympiens grecs et romains, dont -chacun se trouvait, en effet, l'âme de quelque pièce du monde, -ou encore, les Eons alexandrins... La science a bien le droit, -vraiment, de jeter au nez des philosophes leurs abstractions -réalisées. Elle-même ne pense, ne parle, ne connaît rien que -ces abstractions... Le vrai symbole du savoir humain, tenez, -Monseigneur, regardez-le! C'est ce croissant qui, tous les mois, -change, grandit, s'amincit, s'éclipse, puis reparaît entre les -étoiles. - -Et, ricanant, levant les bras dans une adjuration ironique: - ---O lune, s'écria Manès, variable et inconstante lune, sois-moi -témoin, alors que les siècles à venir rejetteront les savantes -erreurs que nous appelons des vérités, et, confiants en leurs -nouveaux préjugés, bafoueront ceux d'aujourd'hui, sois-moi témoin -que Vassili Manès n'a pas cru à ces mensonges!... Non! chimie, -physique, astronomie, l'attraction avec son carré des distances, -la géologie, les corps simples, toutes ces belles inventions, -taillées, cousues comme un habit à la mesure de l'esprit de -l'homme, je n'y crois pas! - -Le ciel profond commençait à blanchir du côté de l'orient, strié -de minces nuages. On distinguait confusément, sous cette clarté -glacée, les huttes du Faubourg des pêcheurs, entre la ville et -les murailles. Dans les rues encore pleines d'ombre, personne -n'apparaissait; les terrasses étaient désertes. Tout au loin, les -falots des navires venaient de s'éteindre sur la mer. - ---Ainsi, rien ne subsiste, dit le Grand-Duc, après un silence... -Mais pourtant, Manès, je me sens vivre... J'occupe un lieu, les -jours s'écoulent. Oui, j'évolue dans l'espace et le temps... -Peut-on aussi nier tout cela? - -Le savant éclata de rire: - ---Le nier! Non pas, non pas, non pas! je ne nie rien, s'il vous -plaît, mon cher Floris. Je ne fais que douter de tout, oscillant -perpétuellement, comme le fléau de la balance, entre deux raisons -de même poids... Nier l'espace et le temps, qui l'oserait?... Les -affirmer, qui l'oserait encore?... Ce sont là de ces notions, en -effet, dont l'infini est inscrutable, et qui, semble-t-il, n'ont -pas plus de fond que le tonneau des Danaïdes.... Car enfin, pour -arriver jusqu'à nous, les abstraits doivent se manifester sous -quelque chose de sensible et revêtir des attributs. Or, quels -attributs assigner à l'espace et au temps?... Que dira-t-on que -soit l'espace? Est-il corps? En ce cas, tout est plein, et par -conséquent l'espace n'est pas. Est-il esprit? Quelle absurdité!... -Est-ce rien, le vide, le néant? Mais le rien, je vous le répète, -n'a point du tout de propriété, et l'espace est dit vaste, -pénétrable. Nous ne pouvons ni l'appeler néant, ni l'appeler -quelque chose. Cette étoffe de l'univers, ce lange immense qui -l'enveloppe, tombe dès qu'on y porte la main, comme un haillon -rongé des teignes, comme un morceau de bois vermoulu... Quant -au temps, un simple dilemme: Fini, il a commencé et il finira, -ce qui nous est inconcevable. Infini, la durée ne peut s'en -fractionner, car, à coup sûr, on ne retourne pas l'éternité comme -une clepsydre: et le passé et le futur seront même chose que le -présent, ce qui nous est inconcevable. - ---Mais, reprit Floris au bout d'un instant, si les sons, les -odeurs, les couleurs, toutes les manifestations du monde se -réduisent à des phénomènes cérébraux, pourquoi n'en serait-il pas -de même de l'espace et du temps? - ---Peste! se récria Manès, quel logicien vous faites, Monseigneur! -Savez-vous bien que vous venez de formuler, en ces quelques mots, -le grand arcane, la découverte de la philosophie moderne, cet -Idéalisme de Kant, pour lequel l'espace et le temps ne sont rien -que des formes de l'entendement, des manières de percevoir, des -intuitions de la raison, antérieures à toute expérience, des -ombres purement spirituelles!... Que de fois dans ma lointaine -jeunesse, avec quelques bons compagnons, dont la terre maintenant -couvre les os, j'ai discuté et admiré ces doctrines! Que de fois, -le soir, en philosophant, nous avons évaporé le monde parmi la -fumée de nos pipes et la vapeur du samovar!... Hé, hé, hé! Songez -donc, Monseigneur! Biffer l'œuvre des six jours, se tirer en feu -d'artifice les étoiles et les nébuleuses, dire à l'Infini: C'est -par moi seul, c'est en moi seul que tu existes! bref, s'ériger -soi-même, comme un Dieu, sur l'universel néant, l'apothéose a -quelque chose de flatteur, et l'on conçoit que M. le docteur, à -défaut d'habit ou de dîner, se procure cette ivresse-là!... Par -malheur, combien d'objections! Car, voyons... S'il n'y a que des -idées, nous voilà donc buvant, mangeant, respirant, revêtant des -idées! C'est sur une idée de vaisseau que nous retournerons en -Europe, laquelle, du reste, n'est qu'une idée. L'espace et le -temps supprimés, que reste-t-il, que subsiste-t-il? D'où vient -notre hallucination de jours, de nuits, de saisons, de contrées, -de présent, de passé, d'avenir? Puisqu'il n'y a ni temps ni lieu, -nous ne sommes, en ce moment, pas plus à Djeddah qu'à Pétersbourg; -cette aurore éclaire tout aussi bien les antiques ides de mars -que le jour du siècle où nous nous croyons. Tout s'enfonce, -tout s'anéantit dans un inconcevable chaos... Encore un mot. Si -l'espace et le temps sont des formes de notre pensée, comment se -peut-il qu'une chose se trouve la matière à la fois et la forme de -la pensée? - ---Cependant, nous nous pensons nous-mêmes, repartit Floris. - ---Bon! c'est là justement, Monseigneur, que je voulais vous -amener... Cette croyance des croyances, ce support de nos idées, -de nos actions, de tout ce que nous sommes, notre «personnalité» -enfin, se dérobe et se perd comme l'eau, pour peu qu'on veuille -la raisonner... Toute perception, toute conscience, n'existe, en -effet, que moyennant l'antithèse absolue du sujet et de l'objet. -Si donc l'objet perçu est le «moi», quel est le sujet qui perçoit? -Ou, si c'est le vrai «moi» qui pense, quel est l'autre «moi» qui -est pensé? Dilemme si embarrassant, que l'Orient comme l'Occident -ont fini par le croire insoluble. _La nature de la pensée_, -conclut Herbert Spencer, _nous interdit toute connaissance de -notre personnalité_. Écoutez maintenant les bouddhistes: _Mais -comment l'homme_, dit un des Sûtras, _peut-il voir la pensée avec -la pensée? C'est, par exemple, comme une lame d'épée donnée qui ne -peut trancher cette lame même; c'est comme l'extrémité d'un doigt -donné, qui ne peut toucher ce doigt même_. - -Il y eut un pesant silence, puis, soudain, hochant la tête: - ---Le proverbe espagnol a raison, Monseigneur: _Todo es nada_, -tout n'est rien... Ou plutôt, poursuivit Manès, l'homme est -l'homme. Que diantre! Ses mains et ses pieds, son front et son -derrière sont bien à lui, comme dit Méphistophélès, et pourquoi -s'inquiéter d'autre chose?... Ce qu'il a été, c'est ce qu'il -sera; ce qu'il a pensé, c'est ce qu'il pensera: et rien de neuf -sous le soleil! Si vous voulez mon _Credo_, le voilà... Quant -au progrès, au savoir humain, grands mots, Monseigneur, grands -mensonges! Nos hypothèses, après quatre mille ans, se retrouvent -absolument les mêmes. Comme un chat qui joue avec sa queue, -la Science a tourné dans un cercle... Comprenons-nous mieux -l'arc-en-ciel, parce qu'un pédant nous le donne pour le soleil -réfracté, que les anciens Grecs qui, naïvement, y saluaient Iris -Thaumantias? L'Attraction et la Répulsion sont-elles donc à ce -point plus claires que l'Amitié et la Discorde d'Empédocle?... -Darwin, Hœckel, nos astronomes, se trouvent juste aussi avancés -qu'Anaximandre, lequel croyait l'homme issu du poisson, et les -cieux peuplés de mondes. Déjà, pour Héraclite, tout être est du -feu transformé. Aristote définit la physique «une théorie du -mouvement». L'idée évolutionniste apparaît dans Anaxagore, dans -Démocrite. Métrodore, sans nuls télescopes, a proclamé l'univers -infini. Bien avant Copernic, Cléanthes de Samos a soutenu que -c'était la terre qui se mouvait; les savants d'Alexandrie, déjà, -connaissaient l'héliocentrisme... Tout est d'emprunt, tout -recommence, Monseigneur. La théorie des tourbillons et des causes -de la pesanteur, Descartes la prend à Képler; Képler l'avait -prise à Leucippe, comme l'École atomistique de nos jours copie -Lucrèce et Démocrite. Il n'y a pas d'idées inédites, pas plus que -d'actions nouvelles. Jusqu'aux plus bizarres folies, jusqu'aux -plus ridicules chimères, tout a déjà été pensé... Quelle stupeur, -quand le même Descartes traite les bêtes de machines, n'éprouvant, -ne sentant rien de plus qu'une horloge ou un tournebroche! -Puis, bientôt après, l'on s'avise que Gomesius Pereira, médecin -espagnol, a soutenu, un siècle avant, la même thèse... De -nos jours, le savant Béchamp découvre ou croit découvrir ce -qu'il nomme les _microzymas_, infiniment petits, vivaces, -indestructibles, qui font l'être et lui survivent, inengendrés, -inanéantissables, si bien que ceux que l'on rencontre, par -milliards, dans la craie, le marbre, les roches, seraient les -restes encore vivants des premiers habitants du globe. Voilà de -quoi surprendre, n'est-ce pas?... Bah! Monseigneur, un hermétiste, -un fou, un certain Rodolphe Goclenius écrivait, il y a trois -cents ans, ces propres paroles: _Qu'il subsiste dans les cadavres -certaines portions de vie, dont Dieu formera un nouveau corps, -au jour de la Résurrection_. Vous le voyez! Même aux sottises -que l'on croirait le plus son bien propre, l'homme ne fait que -répéter un devancier. Il plagie ses extravagances, il rabâche sa -déraison... Ainsi, toujours inquiets, agités, demi-sceptiques -avec la science, demi-croyants avec la religion, sûrs de rien, en -proie à la peur, aux préjugés, à l'ignorance, au mensonge, les -fils d'Adam se succéderont, jusqu'au moment où le globe épuisé, -en se tarissant sous leurs pieds, mettra fin à leurs efforts. -Que l'homme travaille maintenant! Qu'à défaut de l'éternité, du -progrès infini pour lui-même, il les promette à l'Humanité! Le -jour viendra pourtant de disparaître... Déjà la chaleur diminue; -le flot de vie se pétrifie: cette planète bouillonnante ne sera -plus, dans des milliers d'années, qu'un dur et froid morceau de -verre. Alors, ses entrailles de rocs peu à peu se désagrégeront; -le lien de son être se rompra; et enfin, l'immense cadavre -tombera dispersé à travers l'espace, en grêle de fragments -cosmiques, en aérolithes, en poussière. - - - -Le Grand-Duc ni Manès ne parlaient plus, et lentement, ils -s'avancèrent jusqu'au bord de la terrasse. Une seule étoile, comme -un diamant, palpitait encore, dans l'air vermeil. Puis, le soleil -parut, en longs rais de flamme, à l'horizon plat du désert, et il -montait, ardent et pur, tandis que çà et là sur la mer tranquille, -quelques voiles étincelantes couraient, comme des chars. Un coup -de canon retentit. Les gardes, au pied des murailles, ouvrirent -en soulevant les barres, les larges portes de la ville; des files -d'ânes et de chameaux chargés de cruches serpentaient tout au -loin, sur la plaine immense, où les fourneaux pour calciner les -pierres à chaux commençaient à fumer. Mais à l'est, du côté de -Médine, l'œil de Floris s'arrêta sur un enclos demi-ruiné, au -milieu duquel se dressait, comme une chaîne de rochers, une sorte -de tumulus gigantesque. - ---Ah! dit Manès, le soleil se lève juste derrière le tombeau -d'Ève... Voyez!... Un aigle blanc marin plane au-dessus, les ailes -grandes ouvertes. - ---Le tombeau d'Ève? répéta Floris. - ---Oui, Monseigneur... Ignorez-vous qu'une tradition immémoriale -place ici le sépulcre de la première femme? _Medinet el Djeddah_ -signifie «la Ville de la Grand'Mère»; et c'est un rite des hadjis, -avant que de partir pour la Mecque, d'aller faire leurs dévotions -à cette tombe... Tout ce pays, d'ailleurs, abonde en légendes -merveilleuses. C'est ainsi qu'ils prétendent qu'Adam fut créé -d'une poignée de terre, que l'Ange de la mort alla prendre entre -la Mecque et Taïf... Mais, allons! J'aperçois, en bas, les spahis -de mon escorte, avec l'étendard de soie verte. Le moment du départ -est venu. - -Manès et Floris descendirent. Au milieu de la vaste cour, ils -s'embrassèrent, en se disant adieu; puis, quand le dernier -cavalier eut disparu sous la voûte, le Grand-Duc, la tête baissée, -regagna son appartement, et, se jetant sur son lit, s'endormit... -Mais la porte tourna sans bruit, et une esclave, d'un pas léger, -se glissa dans la chambre. Les blêmes rayons de la lampe posée au -fond d'une niche du mur, vacillaient comme près de s'éteindre; -et l'Indienne, en levant les bras, raviva le lumignon consumé. -Puis, gravissant les marches de l'alcôve, elle s'assit au pied -du lit, et, de sa nuque renversée, elle s'appuyait indolemment -contre le montant d'ivoire. La flamme du lampion immobile -éclairait ses épaules nues, ses noirs cheveux piqués à l'oreille -d'une fleur de grenadier, sa ceinture de gaze verte, lamée d'or, -et sous la claire mousseline, tout son corps délicat de statue, -avec ses cuisses fines et ses jambes croisées, dont elle tenait -dans les deux mains les chevilles cerclées d'argent. Un énorme -scorpion noir, sorti de quelque crevasse, rampait sur l'un des -degrés, au-dessous d'elle. Par moments, les hurlements du vent -s'élevaient, au milieu du silence. Ensuite, on n'entendait plus -rien qu'un cliquetis faible et charmant de bracelets, quand -l'enfant prenait dans son sein quelque amande de sucre peint, -ou repoussait de la main ses cheveux, pour se mirer à une bague -qu'elle portait au pouce droit, et dont le chaton était formé -d'une petite glace enchâssée. Rien ne bougeait dans la vaste -chambre. Au fond, sur des tréteaux, on distinguait le cercueil -de Josine, couvert d'une étoffe de pourpre sombre. Les yeux de -l'enfant se fermèrent; sa joue s'inclina: elle sommeillait... Tout -à coup, le Grand-Duc s'agita; des mots entrecoupés sortaient de -ses lèvres. Alors, l'esclave, se dressant, balança sur le front du -dormeur un léger éventail de roseau. Il poussa un soupir, ouvrit -les yeux: - ---Ah! c'est toi, Satî... Oui! tu m'apportes ce que je t'ai fait -demander... Voici donc, murmura-t-il tout bas, le dernier terme de -mes maux... Chose misérable que de vivre! L'homme est l'esclave -de toutes les influences, depuis l'étoile jusqu'à l'homme. En -revanche, il est grand d'accomplir l'acte qui tranche d'un seul -coup le nœud ardu de la vie, l'acte qui met fin à tous les -autres... Non! laisse le treillis fermé. Le soleil m'obsède, Satî. - -Il se renversa sur le lit, comme défaillant dans sa tristesse. -L'esclave s'était approchée, et tirant de son sein, -mystérieusement, un petit flacon de cristal, empli d'une liqueur -rouge: - ---La haine te consume, Maître... Certes, il est temps que tu -viennes à bout de l'ennemi qui t'émeut ainsi... Prends ceci, et -sois délivré! - -Il avait reçu le flacon, et, haussé du coude, sur les tapis: - ---L'ennemi, reprit-il amèrement, oui, l'ennemi, tu le nommes bien! -Qui peut mieux s'appeler, en effet, mon ennemi que moi-même? -Quels bourreaux plus cruels avons-nous que nos passions, que -nos désirs?... Un homme élève un tigre ou un lion. Petit, il le -caresse, il s'en joue, il prend plaisir à le tenir entre ses bras, -jusqu'à l'heure où, devenu grand, le monstre, tout à coup, rompt -sa chaîne, et inonde la demeure de sang. Tel est son propre cœur -pour l'homme!... Que nous péchions par avarice, par ambition, par -luxure, nous seuls causons les maux qui nous arrivent, semblables -aux diamants que l'on use avec leur propre poussière... Ah! quel -est ce bruit? - -Subitement, comme par une porte ouverte, des clameurs aiguës -s'élevaient, du fond de quelque chambre lointaine, tandis que, -sous des coups précipités, furieux, un tympanon retentissait. -Puis, la porte se refermant, tout s'éteignit. - ---Il t'est né un nouvel esclave, Maître, répondit l'Indienne. Le -souffle de l'accouchement a saisi ce matin Mâh-Jamâl, et nous -avons reçu l'enfant à la lumière, dans le jardin, sous le grand -palmier. C'est de cela qu'elles se réjouissent. - -Il avait descendu les degrés; et, marchant à pas lents, dans la -chambre: - ---Oui, dit Floris, oui, telle est la loi. La vieille chanson a -raison. Quand un homme meurt ou va mourir, on en tire un autre -du sein de sa mère; on enfouit le cadavre, et tout est dit!... -Ah! l'enfant de Mâh-Jamâl est né. Tiens! prends cette bague -pour lui... Voilà le seul moment de sa vie où on pourra le dire -heureux, car il ne ressent rien de ses maux... Le bonheur est de -ne rien savoir! Tout notre esprit, toute notre âme, ces facultés -dont nous sommes si fiers, ne servent qu'à nous donner un sens -plus profond du chagrin... Pauvre Josine!... Elle parlait, je me -souviens, d'élever, d'adopter cet enfant. Qu'on me l'apporte! Je -veux le voir... Mais non, à quoi bon? Laisse, Satî!... Oh! qu'il -fût possible d'évoquer un mort, de l'entretenir face à face!... -Qu'apprendrait-on alors, sur cette ombre d'où tout surgit et où -tout disparaît, sur cet abîme immense, noir et glacé, qui enserre -de toutes parts le pauvre royaume de la vie?... Je vais te dire un -miracle, Satî: je ne suis pas fou encore, à mon regret. Le ciel, -sur ma tête, me semble d'airain, la terre, de soufre enflammé; il -y a des années que mes paupières n'ont pu verser une seule larme, -et cependant je ne suis pas fou... Bien, allons!... Passe-moi -cette boîte!... Vite, vite, petite Satî... Sers-moi encore pour -cette fois, et quand tu auras fini, je te donnerai congé, jusqu'au -jour du jugement. - -Il avait ouvert une boîte d'or, toute plate, percée à jour, et qui -pendait au bout d'une mince tresse de soie verte. Elle contenait, -entre deux planchettes de bois de sandal, deux boucles de cheveux -d'Isabelle et de Josine. Le Grand-Duc les considéra, et posa -ses lèvres dessus; puis, glissant la boîte dans son sein, il se -dirigea vers la porte. - ---Où vas-tu, Maître? dit l'esclave stupéfaite... Hé quoi! te -laves-tu les mains de la vie, que tu veuilles sortir aujourd'hui, -alors que le simoun va souffler? Déjà le sable danse dans la -plaine... Le crieur a fait la proclamation, pour empêcher les -hadjis de partir. - ---Le simoun, reprit-il... Eh bien, qu'importe! - ---Ne sors pas, ne sors pas, Maître, dit-elle... Tu le connais -pourtant, ce vent de peste... Mais quoi! l'enfant qui ne sait pas -_alif_, _ba_, _ta_, le connaît... Si tu te jettes par terre, à -son approche, il te brûle les yeux, il te gonfle le visage, il te -couvre le corps de pustules. Si tu le braves en face, c'est la -mort, oui, la mort, tu entends bien, Maître... Je ne voudrais pas -te tromper! - ---C'est la dernière chose, en effet, repartit Floris, où je puisse -me soucier d'être ou non trompé. Pour tout le reste, je n'ai plus -que faire de la fidélité... Mais c'est assez! Toi, rejoins tes -compagnes, mon enfant, et moi, j'irai là où il faut que j'aille. - - - - -LIVRE TROISIÈME - - -Les cloches de bord sonnaient midi, et les vaisseaux à l'ancrage -chauffaient, tout prêts à fuir devant la tourmente, quand Floris -sortit de Djeddah, et s'avança dans la plaine. Un vent brûlant, -précurseur du simoun, roulait, en sifflant, ses rafales, à travers -la vaste solitude. Pas un homme, pas un oiseau ne se montrait. -Tout aux confins de l'horizon, l'on croyait voir, découpée sur le -ciel, une étrange ville mouvante. C'étaient de grandes masses de -sable, que la giration furieuse et continue de l'ouragan élevait -dans l'air, comme des tours. - -Le Grand-Duc franchit, à pas lents, la porte de l'_Ommena Hava_. -La tempête à ce moment redoublait; et sous l'Œil de feu du zénith, -l'enclos désert avait on ne sait quoi d'éblouissant et de lugubre. -Au milieu, ainsi qu'un écueil, le tombeau d'Ève se dressait. Un -récent tremblement de terre en avait disjoint la lourde masse; et -l'on y voyait serpenter, entre les blocs déchaussés, de longues -et de profondes crevasses. Des pierres, des quartiers de rocs, -à demi enterrés sous le sable, étaient épars autour du colosse; -par endroits, les assises de briques s'en montraient affouillées, -mises à nu; et tranquille, noir, barrant la plaine, il semblait la -gaine géante d'un corps haut comme une montagne. - -Floris traversa l'enclos funèbre. Parfois, un serpent, à son -approche, s'enfuyait, glissait dans quelque trou; par-dessus les -murailles écroulées, le désert stérile apparaissait. Il arriva au -pied du sépulcre, et s'y tint debout, immobile. Puis, soudain, -fléchissant le genou, et touchant de son front la paroi sacrée: - ---Mère, ô mère auguste des hommes, toi qui reposes, loin des -vivants, sous ce tertre solitaire, me voici, je suis devant -toi, moi le plus triste de tous tes fils! Souillé de crimes, -errant, désespéré, c'est à ton sépulcre que je viens m'asseoir, -et demander un refuge... Vois! la terre élève son cri, dans un -tourbillon furieux, pour m'interdire tout sol; la mer bouillonne -et se soulève contre moi; l'air déchaîne une tempête immense. -Rejeté de tout ce qui m'entoure, ô Mère, reçois-moi pour hôte, car -il n'est plus rien, en effet, que je puisse regarder, si ce n'est -toi, puisque tu as englouti tous ceux que j'aimais, tous ceux pour -qui j'aimais vivre... Salut, tombeau qui me délivres enfin! Flanc -ténébreux d'où je suis sorti, et où je reviens pour mourir! Mon -unique espérance est en toi. Qui pourrait, hors toi, me remplacer -amour, repos, joie, tendresse?... Salut, Génies de la vie, de la -mort, premiers-nés de la première Mère, sombres Anges qui prenez -forme, pour les yeux de l'imagination, l'un à la tête, l'autre -au pied de ce tertre!... Et vous, clameurs de l'ouragan, rauques -langages, gémissements, voix désolées qui passez sur la plaine, -comme si la Semence innombrable d'Adam se lamentait, âme par -âme, spectre par spectre, autour de cette tombe, salut! ombres, -morts, foule vaine... Dans un instant, Floris va vous rejoindre. -J'abandonne la vie sans regret. Je dépouille avec joie ce corps, -cette triste argile humaine... Quoi de plus hideux, en effet, que -ces chairs rougeâtres et ridées, ces yeux pareils à des pustules -et retenus dans la peau, ce ventre impur, ces cuisses, ces jambes, -ces pieds qui tiennent ensemble, à la façon d'une machine? Quoi -de plus misérable que cette âme, toujours battue et tourmentée, -comme un flambeau exposé au vent?... Puisque la joie n'est qu'un -nom, puisque l'amour n'est qu'une ombre, puisque tout plaisir -s'évanouit, puisqu'il n'y a rien que misère, anxiété, illusion, -vide, néant, j'ai assez respiré la vie: je m'en vais chercher -sous la terre le repos, l'oubli, l'ombre éternelle... D'une seule -chose, ô Nature, d'une seule, sois remerciée! C'est de m'avoir -refusé des enfants... Oui, de cela, je te rends grâces! Ainsi, -du moins, je n'ai pas propagé, avec cette flamme de l'être, la -douleur, les soucis cuisants, la maladie, la vieillesse, la mort. -Mon agonie, comme un miroir affreux, ne m'en montre pas une foule -d'autres. Je n'ai pas perpétué ma souffrance, par celle de mes -descendants! - -Il se tut, et il restait plongé dans sa sombre rêverie. Puis, -lentement, Floris leva les yeux. - -Le bleu du ciel avait pâli. Une lumière trouble et livide -s'échappait, comme à jets de plomb, de l'orbe nébuleux du soleil; -l'horizon, vaguement cuivré, flottait dans une vapeur ardente. -Subitement, Floris sentit passer deux ou trois brusques haleines -de fournaise; des pierres, en claquant, rebondirent sur le massif -du tombeau. Il y eut un bref mugissement, le ciel s'obscurcit, se -ferma, une bouffée d'ouragan se précipita, des nuages de poudre -tourbillonnèrent; le paysage prit en un clin d'œil, un aspect -surnaturel. De tous côtés, sur la plaine obscure, dans la tempête -de poussière qui confondait la terre et le ciel, le Grand-Duc vit -errer, tournoyer, comme des géants en démence, les hautes trombes -de sable. On ne sait quelle vie convulsive animait ces masses -démesurées. Tantôt, comme saisies de fureur, elles couraient, se -poursuivaient avec une prodigieuse vitesse; tantôt, soudainement -apaisés, ces énormes enfants de la Terre s'avançaient, au -grondement du vent, avec une majestueuse lenteur. Trois ou quatre, -à l'écart, pirouettaient, immobiles. De temps en temps, au milieu -du tumulte, un bruit terrible retentissait: c'était l'une des -trombes qui se rompait, précipitant à travers le ciel une grêle -immense de sable. - ---Mon cœur se trouble, murmura Floris; une vague frayeur me -saisit... O vieille terre coutumière, si ta face peut nous montrer -une si terrifiante horreur, quels spectacles nous réserve donc -ce pays ténébreux de la mort?... Qui en connaît les arcanes, en -effet? Quel blême voyageur est venu jurer qu'une fois passé ce -seuil obscur, toutes nos douleurs ont pris fin?... Peut-être les -maux que je quitte me sembleront-ils des paradis, au prix de ceux -qui m'attendent. Peut-être le corps, ce cachot, n'élargit-il -l'esprit frémissant que pour le lancer aussitôt dans un monde -hideux de tortures, de spectres, de visions, d'épouvantes, -dans des mers de givre et de glace, ou dans des flammes -inextinguibles... Je me sens frissonner... Que ferai-je?... Le -temps n'efface-t-il pas tout, en vieillissant? D'autres hommes -n'ont-ils pas souffert des malheurs aussi grands que les miens?... -Quittant ce pays odieux, regagnant la Dalmatie, il ne tient qu'à -moi d'y jouir du luxe, de l'oisiveté, de la richesse, de tous les -biens que nos désirs poursuivent si âprement... A Sabioneira?... -Mais comment soutiendrais-je l'aspect de mon palais dépeuplé? -Connu de tous, suivi de tous les yeux, comment supporterais-je -de vivre auprès de ceux que j'ai tués?... Eh bien, n'est-il pas -d'autres lieux au monde? N'y a-t-il pas des vallées fraîches, -des bœufs mugissant à l'aurore, de beaux lacs qui brillent comme -un cristal blanc, des bruyères, des cascades, des forêts, et de -petites fleurs qui tremblent au vent, avec leur calice chargé de -pluie?... Arrière! loin de moi, lâches pensées! Vais-je me laisser -de nouveau abuser par l'espérance?... Quoi! n'ai-je pas assez -souffert? N'ai-je pas assez longtemps poursuivi d'illusions en -illusions, de rêve en rêve, Demain, Demain, puis encore Demain, le -souriant, l'insaisissable spectre, à la place de qui je trouvais -toujours ce que j'avais fui: Aujourd'hui!... Non, non, viens, -souffle, esprit de Mort! Loin de te craindre, c'est à toi seul -que je veux devoir ma délivrance... Regarde! cette pauvre fiole, -je la brise! Qu'est-il besoin d'un poison humain, alors que ton -simoun va passer?... Trombes, piliers du ciel, croulez! Caverne -géante de l'éther, écrase-moi de ta chute immense! Et vous, -furieux tourbillons, souffles qui rugissez tout autour du lieu -sacré où je me tiens, arrachez, broyez, lancez aux abîmes ce Moule -de l'humanité, ces Flancs immortels qui tressaillent chaque fois -qu'un enfant vient au monde, et que la vie enfin s'arrête, et -que le mal de vivre soit vaincu!... Malédiction sur toute vie! -La souffrance en est l'unique salaire. Malédiction sur les fils -d'Adam, sur leurs œuvres, sur leurs folies, sur leurs mensonges! -Fléaux contagieux à l'homme, suspendez vos fièvres au-dessus des -cités populeuses, afin que sa société, comme son cœur, ne soit -plus que poison!... Maudite soit notre forme éphémère! Maudits nos -yeux qui, en un instant, usent et dévorent tout ce qu'ils voient! -Maudit ce cœur insatiable, où des mondes se perdraient engloutis, -et que la mer ne comblerait pas! Maudites nos prospérités! -Une ombre, une vapeur les dissipe... Et maudits nos chétifs -désastres, dont une éponge imprégnée d'eau lave la trace!... -Malheur aux nouveau-nés! Ils sont la hache des parents qui les ont -engendrés... Malédiction sur le soleil, puisqu'il sert de miroir -aux vivants! Maudit le Temps, le démon qui nous hante, le colosse -toujours debout sur notre toit, son sablier noir à la main, et qui -pèse de plus en plus lourdement, avec les années, tant qu'enfin la -demeure s'écroule! Maudits soient les pièges auxquels on se prend, -les formes aimables et agréables, les doux contacts, les sons -mélodieux, les odeurs et les goûts suaves! Tout cela est pareil -au mirage, à la bulle d'eau, à l'écume... Anéantis-toi, pauvre -monde, qui cries vers le ciel tes vœux inutiles, odieux théâtre -où tous les êtres jouent un rôle contre leur volonté! Que le -cadran enfin s'arrête, que les ailes fatiguées du Temps tombent de -ses épaules, et que l'Éternité proclame: Tout est fini!... Fini? -Parole incompréhensible!... Pourquoi fini?... Oui, à quoi sert-il -que ce qui doit finir, commence? Qu'est-ce que vivre, qu'est-ce -que mourir, que sommes-nous, pour que, moyennant une corde, ou -quelques pouces de fer aigu, nous cessions d'être?... S'évade-t-on -vraiment, comme il semble, hors du large rets de la vie? Six -pieds de terre suffisent-ils à nous séparer à jamais de ce monde -tumultueux?... Doute insondable! Effrayant mystère!... Que n'ai-je -péri dans la mer! Là, pendant des heures et des heures, j'aurais -descendu mollement, à travers l'abîme gris, informe, où ne résonne -aucun bruit. Séparé des vivants abhorrés par des lieues d'eau -morne et déserte, j'aurais dormi tout au fond de la vase, ignoré, -englouti, perdu... O Néant profond et obscur, c'est de toi que -mes lèvres ont soif! C'est en toi que mes os fatigués voudraient -enfin reposer! La vie est un feu dévorant qui se répand dans une -forêt où souffle le vent. Toi, tu es la fraîche caverne qui nous -en défend... Oh! dormir enfin! ne plus sentir!... N'avoir plus de -pensées, plus de rêves, plus de désirs, plus de joies! N'avoir -plus ni pieds, ni mains, ni rien! - -Alors, Floris baissa le front, et la tête sur la poitrine, il -demeurait immobile. La rafale venait de s'arrêter court; les -brins d'herbe, dans les fentes du tombeau, ne bougeaient pas. Une -âcre senteur sulfureuse s'était répandue subitement; puis, sans -qu'on eût l'impression d'aucun souffle, une espèce d'ondulation -fit trembler l'air, comme un rideau vitreux, d'un bout à l'autre -de la plaine. L'horizon s'empourpra, recula; le ciel, ainsi -que par l'effet d'une brusque explosion de phosphore, prit une -teinte rougeâtre: en un moment, le désert entier, triste et vide -à perte de vue, s'embrasa d'une lueur vermeille, sur laquelle -saillaient en noir, les blocs de rochers, les buissons, jusqu'au -plus petit caillou. Les trombes de sable avaient fui; on les -apercevait, tout au loin, comme une forêt de feu. Çà et là, des -traînées de poussière frissonnaient, se levaient sur la plaine, -puis retombaient en tournoyant... Soudainement, le Grand-Duc -tressaillit. Une nuée d'un rouge pourpre, éclatante et funèbre à -la fois, se montrait, à ras de l'horizon. - ---L'heure a sonné! exclama Floris. Cette fois, c'est bien toi -qui te lèves, ô Mort, ô suprême tempête!... Sois le bienvenu, -météore!... Ne tombe pas, ne tombe pas, sur des êtres qui veulent -vivre encore, sur la gerboise aux bonds légers, sur le troupeau -effaré et bêlant, sur la tente du nomade inoffensif. Ici, se -tient debout un homme qui t'appelle aussi ardemment que les -autres créatures te fuient!... La nuée grossit à vue d'œil, comme -la vapeur d'une chaudière. Au-dessus du sable rouge et ardent, -elle précipite son vol... Maintenant, dans le rapide instant -qui le sépare de la mort, l'agonisant baise la croix, ou se -munit de quelque amulette. Maintenant, pour désarmer son juge, -l'homme épouvanté se fait humble, et marmotte son repentir, sa -contrition... T'invoquerai-je, moi aussi, Puissance inconnue? -Faut-il donc ployer le genou, joindre les mains, à tout hasard, -vers toi? Il te déplaît et il t'offense, prétend-on, celui qui, -volontairement, s'élance à l'abîme. Comme si tu te réservais -nos souffrances et nos maux, Dieu jaloux, pour te charmer par -leur spectacle! Comme si, subvenant seul à sa vie, l'homme ne -pouvait pas, de même, pourvoir sans toi à sa mort!... Les pierres -bondissent dans la plaine; le son, éclatant comme une torche, -s'enfle, grandit, emplit tout le ciel. Accours, accours, spectre -de flamme! Consume-moi! passe sur moi comme la foudre, comme -le char d'épouvante du tonnerre! Ne laisse rien de ce qui fut -Floris!... Les oiseaux ont fui devant toi; les monstres de la -mer, effrayés, se cachent au plus profond de leurs gouffres; les -hommes t'adorent, à plat ventre, en enfonçant, tels que des bêtes, -leur face hagarde dans le sable. Moi seul, je me tiens debout, -seul, je t'affronte... Spectacle prodigieux, sublime! le plus beau -qu'aient reflété mes yeux!... Ah! une clarté surnaturelle visite -et pénètre toutes choses... Ma poitrine halette... On dirait que -la masse entière de l'air va éclater, d'un seul coup, en une -flamme... O terre de Sabioneira, montagnes, jardins enchantés, -vous ne me verrez plus désormais!... Tombeau où repose Isabelle, -gorges écumeuses de la Jagodna, sérénité des flots marins autour -des îles, soleil qui te couchais sur les vagues, palais qui -abritas ma tête, Floris se sépare de vous... Mère, ô grande mère, -reçois-moi! - -La nuée étincelante passa. Il chancela, ses bras s'ouvrirent, et -il s'abattit au pied du tombeau. - - - -Le soir du même jour, José-Maria se tenait assis sur un banc de -pierre, à la porte de sa cabane, dans l'île del Eremita. Depuis le -coucher du soleil, il ressentait bizarrement une inquiétude, une -angoisse sans motif, si bien que, laissant sa lampe allumée, il -était venu respirer sous les grands pins qui entourent l'ermitage. -Comme il rêvait, les paupières baissées, il lui parut qu'un -faible bruit, un sanglot très bas, étouffé, partait de la cellule -déserte, en même temps qu'il éprouvait la sensation d'une présence -derrière lui. Vivement il détourna la tête. Sur le fond lumineux -du rideau suspendu devant la porte ouverte, quelque chose qui -ressemblait à une figure spectrale se découpait en noir, immobile. -Une onde glacée parcourut tout le corps de José-Maria; il trembla, -ses cheveux se dressèrent; et béant, soulevé à demi, il fixait -ardemment son regard sur l'étrange apparition. Subitement, la -lampe s'éteignit. Alors, frappé d'horreur, il s'enfuit. - -Il se mit à marcher à pas lents, livide, frissonnant, éperdu. Il -lui semblait que sous l'auvent de tuiles, la cloche allait sonner -tout à coup, éclater en volées furieuses. Le sourd murmure de la -mer le fit songer presque insciemment aux pêcheurs de Zemenico, -qui lui avaient, cet après-midi même, apporté ses vivres de la -semaine; et bien qu'il y eût déjà des heures que leur barque fût -partie, il commença de descendre à la crique où elle mouillait -d'ordinaire. - -Des nuages voilaient le zénith; pas une étoile ne brillait, -au-dessus de l'eau noire et tranquille. Les reliefs hérissés de -la côte se dessinaient vaguement, dominés par la haute masse -ténébreuse du campanile et du palais. Tout au loin, quelques feux -de pâtres--car c'était la nuit de la Saint-Jean--scintillaient -le long des collines; et même, au milieu de la mer et juste à -l'opposite de l'île, des pêcheurs venaient d'allumer sur un -écueil, un monceau d'herbes et de broussailles. De temps en temps, -un rouge éclair jaillissait de la fumée ardente, illuminant -comme en perspective, de profondes étendues d'eau, qui remuaient -confusément. Puis, un grand tourbillon de flamme se déploya, monta -d'un seul bond, et, dans ce brusque embrasement, les jardins -étagés de Sabioneira se modelaient, avec leurs miroirs d'eau, par -de vives lignes vermeilles, tandis que resplendissait, au plus -haut des airs, l'ange doré du campanile. Seul, dans la crique de -rochers, José-Maria regardait, immobile au bord des flots, l'œil -fixe. - -Il s'assit sur une pierre plate, au-dessous d'un olivier sauvage. -Les battements de son cœur s'apaisaient, et, en poussant de -lents soupirs, il respirait l'odeur de la mer, qui venait -déferler à ses pieds. Il se pencha, et il baignait ses joues, -ses tempes, son front brûlant, dans l'eau puisée au creux -de sa main... Tout à coup, en relevant la tête, José-Maria -aperçut, à son grand étonnement, un mur en ruine qu'il n'avait -jamais vu. Le sentier, le port, les hautes roches, les flots -du golfe s'étaient transformés. Aussi loin que la vue pouvait -s'étendre, apparaissait, baigné d'une splendeur fantastique et -incompréhensible, un immense désert de sable, au milieu duquel -s'allongeait un lourd massif de maçonnerie d'un caractère -singulier, et tel que l'archevêque le prit d'abord pour un môle ou -pour la chaussée d'un étang. La plaine était bouleversée, ainsi -qu'après un violent ouragan; des vagues de sable innombrables la -sillonnaient comme une mer. Au pied de la maçonnerie, José-Maria -distinguait une forme humaine couchée, et de laquelle on eût dit -qu'émanait une lueur phosphorescente. Il n'éprouvait aucun effroi, -mais un malaise, une torpeur, un sentiment de nuit et de non-être, -comme si des montagnes de brume eussent pesé sur lui. A la longue, -il crut distinguer dans le corps qu'il regardait fixement, un -mouvement presque imperceptible. Des ondulations lumineuses y -coururent, en traînées bleuâtres; puis, le cadavre ouvrit les -yeux. Alors, une commotion sourde traversa l'âme de José-Maria; la -vie, soudain, reflua en lui; et, se dressant de toute sa hauteur: - ---Floris! exclama-t-il... Ah! mon frère est mort! - -Il retomba, hagard, frémissant. Ses yeux revoyaient de nouveau, le -petit port, la mer, le ciel obscur, les feux des pâtres sur les -collines; il lui semblait devenir fou... Un sanglot souleva sa -poitrine; les larmes, tout à coup, l'étouffèrent. Puis, d'une voix -lente: - ---Combien la chair est faible en nous!... Ah! je ne suis pas -d'une argile plus ferme que les autres... Qu'est-ce donc qui me -trouble à ce point?... Ne sais-je pas, depuis longtemps, que tout -est visions, rêves, prodige, que l'espace et le temps, ces voiles -illusoires, peuvent tomber et disparaître, et qu'il n'y a rien -autour de nous, qu'un songe! - -Il demeurait immobile, accablé, l'esprit perdu dans des pensées -funèbres. La haute flamme de l'écueil montait et se tordait, -ondoyante comme un glaive surnaturel. Enfin, après un très long -silence, José-Maria se redressa, et levant les deux mains vers le -ciel: - - - ---O Dieu, dit-il, ô Infini, toi seul existes! - - - -A quoi bon pleurer sur les autres? A quoi bon pleurer sur -moi-même? Qu'est-ce que les autres? Que suis-je moi-même? Mon père -est mort, ma sœur est morte, mon frère est mort... Mais Celui qui -vivait en eux peut-il mourir? - - - -Ces corps qui finissent procèdent d'une Ame indestructible, -incréée. Dans l'homme et dans l'animal, dans la plante et dans -le rocher, dans le mort et dans le vivant, les sages voient -l'Identique. - - - -Car rien de ce qui est, ô Seigneur, matière, mouvement, énergie, -action, âme individuelle, n'existe hors de toi, n'est distinct de -toi. Ton Être est à lui seul tous les êtres. - - - -Ainsi que dans ces feux lointains, c'est une même flamme qui sort -des matières les plus diverses, de même, toi seul tu animes la -foule immense des créatures. L'Univers se confond avec toi, comme -le souffle se perd dans l'air, comme la goutte d'eau s'abîme dans -l'Océan. - - - -O Essence, Forme universelle, je t'adore! Tu es pour ce monde, -Seigneur, tel que l'argile pour le vase, le commencement, le -milieu et la fin. - - - -Comme les flammes du soleil s'en échappent sans cesse à torrents, -ainsi ta splendeur infinie manifeste intarissablement les Forces -et les Éléments! - - - -Ce monde tout entier, c'est toi! Tu es l'atome, l'agrégat, la -pesanteur, l'éther, le feu, la terre, l'atmosphère. Ce firmament -démesuré qui, tel qu'un aigle, bat des ailes sur la route que tu -lui as tracée, c'est toi, toujours toi, Dieu multiple! - - - -L'Esprit agit dans l'Univers, et l'Univers repose dans l'Esprit. -Les mondes sont tissus en ton sein. - - - -Mais tu en demeures distinct. Bien qu'enchaîné, en apparence, aux -qualités dont tu te couvres par ta mystérieuse émanation, tu n'en -restes pas moins affranchi. - - - -Dans le monde et hors du monde, immuable et cependant changeant, -inaltérable et variable, l'Univers, ô Seigneur, est ton signe, et -pourtant tu n'as pas de signe. - - - -Sans avoir toi-même aucun sens, tu vivifies tous les sens: hors de -tout, tu supportes tout: sans modes, tu perçois tous les modes. - - - -Adoration à l'Esprit mystérieux, ineffable! A Celui auquel on ne -connaît ni naissance, ni action, ni nom, ni forme, ni qualités, -et qui, pourtant, revêt, à l'aide de son énergie émanée, ces -accidents divers, chacun à leur moment! - - - -Adoration à toi, Seigneur, unique contenant de l'Univers, Ame -suprême dans laquelle se meut la décevante illusion du monde! - - - -Adoration à l'Être inconcevable, qui est à la fois la cause et -l'effet, l'unité et la dualité, qui est la réunion des choses, et -qui est unique pourtant! - - - -Adoration à la Substance universelle, indestructible, incréée! A -Celui qui ne cesse d'être dans une continuelle action! A Celui qui -ne cesse d'être dans un immuable repos! - - - -Sans l'illusion dont tu disposes, l'union de l'Esprit avec les -choses n'aurait pas lieu. Mais, quoique au sein de la nature, tu -n'es pas plus modifié par les qualités qui ne sont qu'à elle, que -le soleil ne se noircit en pénétrant dans une chambre obscure. - - - -L'apparence que tu te mêles à nos conditions changeantes, à -l'ignorance, à la misère, à la douleur, n'est qu'une illusion -sans réalité. Les accidents qui semblent contraires à ton Essence -inaltérable n'existent que pour l'esprit individualisé. - - - -De même qu'un arbre dont l'image se réfléchit dans une eau agitée -semble participer à cette agitation, ainsi, quand notre cœur se -trouble sous l'influence de la passion, l'Esprit, bien qu'il soit -immuable, a l'air de partager ce trouble, et l'on dirait qu'il a -des qualités, quoiqu'il n'en ait réellement pas. - - - -Quelle cause l'arracherait à son perpétuel repos? Comment -pourrait-il se mouvoir, ou dans le Temps ou dans l'Espace, puisque -l'Espace et le Temps sont en lui? - - - -C'est en prenant le Temps comme moyen que tu nous abuses, -Seigneur! Les formes de cet univers nous paraissent plus ou moins -parfaites ou plus ou moins penchantes vers leur ruine, selon que -l'énergie du Temps les a plus ou moins pénétrées. - -Atome premier de tout ce qui existe, il est aussi le plus vaste -des êtres, puisqu'il enveloppe ce qui a été, ce qui est et ce qui -sera. - - - -Son orbe immense entraîne tous les mondes. Leurs pas ne peuvent -sortir de lui, comme des insectes égarés sur la roue tournante -d'un potier ont beau courir, ils tournent avec elle. - - - -Infini, il met à tout un terme: sans commencement, il donne le -commencement à tout. L'Univers palpite sous le Temps, ainsi qu'un -oiseau pris dans un filet. - - - -Car le Temps, ô Dieu, c'est toi-même! Tu résides à la fois tout -entier au dedans des êtres, sous la forme de l'Esprit, et en -dehors, sous celle du Temps. - - - -Adoration à toi, Seigneur, suprême Lumière étendue partout, au -sein de laquelle apparaît le monde, et qui brille au sein de tous -les mondes! A toi, Splendeur inaltérable, que nous ne comprenons -pas plus qu'il n'est donné à un enfant d'enserrer le soleil dans -sa main! - - - -Adoration, adoration à l'Être unique, élevé au-dessus de tous les -contrastes et de toutes les ressemblances! A celui qu'on ne peut -désigner par aucun terme impliquant un contraire! A celui que nos -balbutiements sont impuissants à louanger! - - - -Nous l'appelons grand, mais en vain. Il ignore la quantité. -Nous l'appelons bon, mais en vain. Il ignore la qualité. Nous -l'appelons la Vérité. Mais l'antithèse de la vérité et de l'erreur -n'existe pas pour l'Être infini. - -Nous l'appelons la Lumière, la Vie. Mais il n'y a pour lui ni vie, -ni mort, ni obscurité, ni lumière... L'Éternel. Mais le temps, en -lui, ne se distingue pas de l'éternité.... L'Être. Mais l'être -n'est conçu que comme opposé au non-être. - - - -Adoration à l'Ineffable, à l'Indicible, à l'Incompréhensible! -Adoration à l'absolu Néant! Adoration à l'éternel Mystère! - - - -Alors, José-Maria se tut, et, pâle, haletant, sinistre, comme -emporté au loin par un esprit, il attachait ses yeux sur la mer -profonde. Les feux des collines ne brillaient plus. Seule, la -flamme de l'écueil formait encore, au milieu des eaux, un grand -brasier rougeoyant et sombre. Des vols de corneilles marines, -chassées par l'importun flamboiement, de cette roche où elles -gîtaient, tournaient, tournaient autour, sans se lasser; et -l'archevêque les voyait,--mélancolique image de la vie et des -générations des hommes,--surgir soudain et passer vite, toutes -noires sur ce fond de feu, puis s'engloutir dans les ténèbres. - - -FIN - - - - -TABLE - - - PROLOGUE - - Pages. - - - Le mémoire d'Ivan Manès. 1 - - - PREMIÈRE PARTIE - - LE PIRE N'EST PAS TOUJOURS CERTAIN - - - Livre premier 17 - - Livre second 46 - - Livre troisième 81 - - - DEUXIÈME PARTIE - - LES PLAISIRS DE L'ILE ENCHANTÉE - - - Livre premier 121 - - Livre second 147 - - Livre troisième 199 - - Livre quatrième 267 - - Livre cinquième 327 - - - TROISIÈME PARTIE - - TODO ES NADA - - - Livre premier 351 - - Livre second 380 - - Livre troisième 456 - -PARIS. TYP. DE E. PLON, NOURRIT ET Cie, RUE GARANCIÈRE, 8. - - - - - -End of the Project Gutenberg EBook of Les oiseaux s'envolent et les fleurs -tombent, by Élémir Bourges - -*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LES OISEAUX S'ENVOLENT *** - -***** This file should be named 60841-0.txt or 60841-0.zip ***** -This and all associated files of various formats will be found in: - http://www.gutenberg.org/6/0/8/4/60841/ - -Produced by Clarity, Pierre Lacaze and the Online -Distributed Proofreading Team at http://www.pgdp.net (This -file was produced from images generously made available -by the Bibliothèque nationale de France (BnF/Gallica) at -http://gallica.bnf.fr) - -Updated editions will replace the previous one--the old editions will -be renamed. - -Creating the works from print editions not protected by U.S. copyright -law means that no one owns a United States copyright in these works, -so the Foundation (and you!) can copy and distribute it in the United -States without permission and without paying copyright -royalties. 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Redistribution is subject to the -trademark license, especially commercial redistribution. - -START: FULL LICENSE - -THE FULL PROJECT GUTENBERG LICENSE -PLEASE READ THIS BEFORE YOU DISTRIBUTE OR USE THIS WORK - -To protect the Project Gutenberg-tm mission of promoting the free -distribution of electronic works, by using or distributing this work -(or any other work associated in any way with the phrase "Project -Gutenberg"), you agree to comply with all the terms of the Full -Project Gutenberg-tm License available with this file or online at -www.gutenberg.org/license. - -Section 1. General Terms of Use and Redistributing Project -Gutenberg-tm electronic works - -1.A. By reading or using any part of this Project Gutenberg-tm -electronic work, you indicate that you have read, understand, agree to -and accept all the terms of this license and intellectual property -(trademark/copyright) agreement. 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If you are not located in the United States, you'll have -to check the laws of the country where you are located before using this ebook. - -Title: Les oiseaux s'envolent et les fleurs tombent - -Author: Élémir Bourges - -Release Date: December 3, 2019 [EBook #60841] - -Language: French - -Character set encoding: UTF-8 - -*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LES OISEAUX S'ENVOLENT *** - - - - -Produced by Clarity, Pierre Lacaze and the Online -Distributed Proofreading Team at http://www.pgdp.net (This -file was produced from images generously made available -by the Bibliothèque nationale de France (BnF/Gallica) at -http://gallica.bnf.fr) - - - - - - -</pre> - - -<h1> -<i>Les</i></h1> - -<h1>OISEAUX S'ENVOLENT</h1> - -<h1><i>et</i></h1> - -<h1>LES FLEURS TOMBENT -</h1> - -<p>L'auteur et les éditeurs déclarent réserver leurs droits de -reproduction et de traduction en France et à l'étranger.</p> - -<p>Ce volume a été déposé au ministère de l'intérieur (section -de la librairie) en mars 1893.</p> - -<h3> -DU MÊME AUTEUR</h3> - -<h2><i>LE CRÉPUSCULE DES DIEUX</i></h2> - -<p class="center">Un volume.</p> - - -<p class="center">PARIS, TYP. DE E. PLON, NOURRIT ET C<sup>ie</sup>, RUE GARANCIÈRE, 8.</p> - -<hr class="chap" /> - - -<h2> -<i>ÉLÉMIR BOURGES</i></h2> - -<h1><i>Les</i></h1> - -<h1>Oiseaux s'envolent</h1> -<h1> -<i>et</i></h1> -<h1> -les fleurs tombent</h1> -<h3> -PARIS</h3> -<h3> -LIBRAIRIE PLON</h3> -<h4> -<span class="smcap">E. PLON, NOURRIT et</span> C<sup>ie</sup>, IMPRIMEURS-ÉDITEURS</h4> -<h4> -10, RUE GARANCIÈRE</h4> - -<h4><i>Tous droits réservés</i></h4> - -<hr class="chap" /> - - - -<h2><a name="A_MON_CHER_MAITRE" id="A_MON_CHER_MAITRE"><i>A MON CHER MAITRE</i></a></h2> - -<h2><i>THÉODORE DE BANVILLE</i></h2> - -<p>Bien moins habile que le célèbre Isménias, -mais comme lui, indépendant de la faveur des -hommes, je me promets qu'à son exemple, je -chanterai toujours, selon le dicton: Εμοι ϰαί ταῖς Μουσιας—pour moi et pour les -Muses.</p> - -<p><span class="smcap">Julien</span>, <i>le Misopogon</i>.</p> - - -<hr class="chap" /> - -<h2><a name="AVERTISSEMENT" id="AVERTISSEMENT"><i>AVERTISSEMENT</i></a></h2> - - -<p><i>Je me suis fait, en ce roman, l'écolier des grands -poètes anglais du temps d'Élisabeth et de Jacques, -et du plus grand d'entre eux, Shakespeare;—quelque -présomption qu'il y ait à se dire l'écolier -d'un tel maître.</i></p> - -<p><i>Nos récents chefs-d'œuvre, en effet, avec leur -scrupule de naturel, leur minutieuse copie des réalités -journalières, nous ont si bien rapetissé et -déformé l'homme, que j'ai été contraint de recourir -à ce miroir magique des poètes, pour le revoir dans -son héroïsme, sa grandeur, sa vérité.</i></p> - -<p><i>Que le lecteur attribue donc ce qu'il y a de bon -dans ce livre, à la souveraine influence de ces -maîtres des pleurs et du rire: Webster, Ben Jonson, -Ford, Beaumont et Fletcher, Shakespeare.</i></p> - -<p><i>Les fautes seules sont de moi.</i></p> - -<hr class="chap" /> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_1" id="Page_1">[Pg 1]</a></span></p> - - - - -<h2><a name="LES_OISEAUX_SENVOLENT" id="LES_OISEAUX_SENVOLENT">LES OISEAUX S'ENVOLENT</a></h2> - -<h2>ET</h2> - -<h2>LES FLEURS TOMBENT</h2> - - - -<hr class="chap" /> -<h2><a name="PROLOGUE" id="PROLOGUE">PROLOGUE</a></h2> - - -<h2>LE MÉMOIRE D'IVAN MANÈS<a name="FNanchor_A_1" id="FNanchor_A_1"></a><a href="#Footnote_A_1" class="fnanchor">[A]</a>.</h2> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_A_1" id="Footnote_A_1"></a><a href="#FNanchor_A_1"><span class="label">[A]</span></a> Ce mémoire a été trouvé dans les papiers de M. Thiers.</p></div> - -<div class="poem"><div class="stanza"> -<span class="i0">Paris, avril 1871.<br /></span> -</div></div> - -<p>Puisque l'enlèvement du fils aîné de Mme Maria-Pia, -grande-duchesse de Russie, a paru à Votre Excellence -mériter assez de curiosité pour qu'elle souhaitât d'en -lire le récit, plutôt que de l'entendre dans le cours d'un -entretien, souvent diffus et mal en ordre, j'obéirai d'autant -plus volontiers aux désirs de Votre Excellence que, -s'agissant d'une princesse à laquelle je suis dévoué -depuis vingt ans, par le respect et le plus profond attachement, -tout ce que j'ai à raconter ne fera que mettre -en lumière ses hautes vertus: comme aussi, j'ose me -flatter que la narration que j'entreprends, en dissipant -tous vos doutes, vous intéressera par là plus fortement<span class="pagenum"><a name="Page_2" id="Page_2">[Pg 2]</a></span> -à celui dont elle retrace la naissance et la déplorable -aventure<a name="FNanchor_1" id="FNanchor_1"></a><a href="#Footnote_1" class="fnanchor">[1]</a>.</p> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_1" id="Footnote_1"></a><a href="#FNanchor_1"><span class="label">[1]</span></a> Le sieur Manès est venu plusieurs fois à Versailles. Il est le -frère du fameux savant russe, Vassili Manès, à qui l'Europe a -décerné, depuis longtemps, la renommée due à ses beaux talents. -Le sieur Manès cherche à découvrir, soit à Paris, soit dans cette -foule de prisonniers que nous avons de la Commune, un jeune -homme nommé Floris, qui serait, à ce qu'il assure, le fils légitime de -S.A.I. le grand-duc Fédor de Russie et de son auguste épouse. -</p> - -<div class="poem"><div class="stanza"> -<span class="i0">(<i>Note de M. Thiers.</i>)</span> -</div></div></div> - -<p>Votre Excellence est trop au fait des personnages et -des cours de l'Europe, pour que j'aie besoin de lui -rappeler le mariage du grand-duc Fédor, frère du tsar -Nicolas, avec la princesse Maria-Pia, fille de dom -Pedro I<sup>er</sup>, empereur du Brésil, et sœur de dona Maria II -da Gloria, reine de Portugal. En 1843, à l'époque de ce -mariage, imposé à son frère puîné par l'inflexible Nicolas, -Mme Maria-Pia avait dix-sept ans, et le Grand-Duc -plus de quarante-cinq. C'était une étrange disproportion -d'âge, et la disparate de cœur et de sentiments -des nouveaux époux semblait plus effrayante encore. -En effet, depuis des années, le Grand-Duc se trouvait -engagé de passion à une maîtresse, la princesse Sacha -Gourguin. Cette Gourguin était, comme l'on dit chez -nous, un vrai chat noir, qui n'avait que la peau et les -os; toutefois, un grand feu d'esprit, et les plus beaux -yeux, avec des manières hautaines: dangereuse, artificieuse, -accusée de beaucoup de noirceurs; dont le mari -était mort brusquement, et l'on en avait mal parlé, mais -qui tenait le Grand-Duc sous son joug, et l'avait comme -ensorcelé. Ce mariage, tout de politique, ne rompit -donc que peu de temps l'attachement des deux amants, -et bientôt même le Grand-Duc, qui avait introduit la -princesse auprès de Mme Maria-Pia, eut l'adresse de -les lier et de les rendre inséparables, sans éveiller chez -sa femme aucun soupçon. La Grande-Duchesse était<span class="pagenum"><a name="Page_3" id="Page_3">[Pg 3]</a></span> -jeune, toute neuve à Pétersbourg; elle ignorait la cour, -le monde, et avait foi en son mari.</p> - -<p>Deux ou trois mois après les noces, Mme Maria-Pia -crut ressentir tous les symptômes d'une grossesse. La -nouvelle s'en répandit avec éclat, et quantité de dames -de noblesse visitèrent la Grande-Duchesse, et lui firent -leur cour en lui pronostiquant qu'elle accoucherait d'un -garçon. Mais on ne tarda pas à s'apercevoir que le -Grand-Duc, loin de marquer de la joie aux féliciteurs, -se montrait, sur cette matière, fort austère et même -renfrogné, répondant par monosyllabes, et parfois rompant -ouvertement les compliments qu'on lui adressait. -A l'entrée même de l'hiver, c'est-à-dire vers la fin d'octobre, -Son Altesse partit subitement pour sa terre de -Biélo, emmenant la Grande-Duchesse, et la princesse -Sacha Gourguin les rejoignit presque aussitôt.</p> - -<p>Je me vois forcé, maintenant, d'entrer dans un détail -quelque peu minutieux, et vous demande, en cet -endroit, de la patience, si bizarre ou même rebutant -que ce récit puisse vous paraître; mais les mœurs -russes sont bien loin d'être aussi polies que vos mœurs. -De plus, je m'assure, Monsieur, que la confidence que -je vous fais, pleine et entière, et ne cachant ni les -choses, ni les noms, ni les fautes, demeurera sous un -secret absolu entre nous<a name="FNanchor_2" id="FNanchor_2"></a><a href="#Footnote_2" class="fnanchor">[2]</a>.</p> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_2" id="Footnote_2"></a><a href="#FNanchor_2"><span class="label">[2]</span></a> La discrétion est l'apanage de l'homme d'État. La réunion de -ses lumières, pour grande et pour variée qu'elle soit, ne vaut en -somme que par les ténèbres dont il sait à propos s'envelopper, aussi -bien dans les congrès de l'Europe que dans les colloques d'un -Parlement. -</p> - -<div class="poem"><div class="stanza"> -<span class="i0">(<i>Note de M. Thiers.</i>)</span> -</div></div></div> - - -<p>Le 13 janvier 1844, Mme Maria-Pia, entendant la -messe en son oratoire, car elle était demeurée catholique, -par permission spéciale du Tsar, ressentit de violentes -douleurs. On l'emporta dans son appartement; -sa dame d'atour portugaise lui arrangea les cheveux<span class="pagenum"><a name="Page_4" id="Page_4">[Pg 4]</a></span> -comme on les arrange en Portugal aux femmes qui -vont accoucher et qui ne doivent pas de sitôt changer -de coiffure; le médecin fut averti; on prépara les langes -et le berceau, et l'on coucha promptement la malade.</p> - -<p>Le Grand-Duc, quand on lui apprit l'événement, -allait partir pour la chasse au loup, avec la princesse -Gourguin et plusieurs gentilshommes de Novgorod. Il -manifesta un violent dépit et dit, comme en furie, à la -camériste, qu'elle était folle et sa maîtresse aussi. -Cependant, il renvoya les traîneaux, s'excusa auprès -de ses invités, et monta chez la Grande-Duchesse.</p> - -<p>La nouvelle y avait rassemblé, en désordre, la petite -maison portugaise dont Maria-Pia avait été suivie: le -chapelain, la dame d'atour, deux femmes de chambre -qui étaient sœurs, et les favorites de leur maîtresse. -Mais, sitôt qu'elle les aperçut, Sacha Gourguin se récria, -dit hautement que tant de monde réuni incommoderait -la malade; enfin, prenant le ton d'autorité comme par -un tendre intérêt, elle ordonna que tous se retirassent, -à l'exception du peu de gens indispensables; et pour ne -laisser de prétexte à personne, elle exhorta le Grand-Duc -à donner l'exemple. Monseigneur sortit donc de la -chambre, et tout le monde le suivit. Il ne demeura -auprès de Maria-Pia que la Gourguin, Platon Boubnoff -le médecin, et une fille de service qui se nommait Agraféna. -En effet, les femmes de chambre eussent été de -peu de secours, la plus âgée ayant seize ans à peine, et -toutes deux ne faisant rien que pleurer.</p> - -<p>Les douleurs de Maria-Pia furent si longues et si -excessives que l'on craignit qu'elle ne pût y résister. -Le chapelain fit une exposition du saint sacrement dans -l'oratoire, où les Portugaises passèrent le jour à prier -et à se lamenter. Vers le soir, au milieu d'un violent -accès, Platon Boubnoff dit brusquement que la patiente -ne pourrait jamais soutenir le travail, si elle ne prenait -un peu de repos, et avec son impétuosité, il lui présenta<span class="pagenum"><a name="Page_5" id="Page_5">[Pg 5]</a></span> -à boire. A peine Maria-Pia eut-elle avalé le breuvage, -qu'elle tomba dans un sommeil léthargique, qui -dura jusqu'au lendemain. Le Grand-Duc ne se coucha -pas. Il venait gratter par moments à la porte, qu'on lui -entre-bâillait, et parlait bas, tantôt à la princesse, tantôt -à Agraféna ou au médecin. Un peu après minuit, -Platon Boubnoff sortit de la chambre, et il n'y rentra -que le matin.</p> - -<p>La Grande-Duchesse s'éveilla enfin. Elle se crut -environnée de tous les symptômes assurés d'un accouchement, -et aussitôt demanda son enfant. Boubnoff -lui répondit, d'un air étonné, qu'elle ne l'avait pas -encore mis au monde. La Grande-Duchesse se prit à -pleurer et soutint vivement le contraire, en sorte que, -pour apaiser l'extrême inquiétude qu'elle témoigna, le -médecin finit par l'assurer que la journée ne se passerait -point qu'elle n'accouchât, et même sûrement d'un -fils, à en juger par les opérations que la nature avait -faites pendant la nuit. Cette promesse parut contenter le -Grand-Duc, mais ne calma point Mme Maria-Pia, qui -protestait toujours qu'elle avait accouché.</p> - -<p>Le château de Biélo avait pour hôte, à ce moment, -un certain comte Nadasti, avec sa femme. Celle-ci -voulut visiter la Grande-Duchesse, et, pour ne point -donner prise aux soupçons, Sacha Gourguin l'introduisit. -Dès que la comtesse s'approcha, Mme Maria-Pia fondit -en larmes et lui fit part de ses angoisses, jurant qu'elle -était accouchée. Mais, par un hasard singulier, cette -comtesse Nadasti prétendit aussitôt se souvenir que -dans une de ses grossesses, elle avait eu, au bout du -neuvième mois, tous les signes avant-coureurs d'un -accouchement, qui cependant n'arriva que six semaines -après. La princesse Gourguin approuva beaucoup ce -récit, et il sembla séduire aussi le Grand-Duc, mais la -Grande-Duchesse ne se rendait point.</p> - -<p>Platon Boubnoff, jaloux de vaincre cette dangereuse<span class="pagenum"><a name="Page_6" id="Page_6">[Pg 6]</a></span> -opiniâtreté, s'avisa d'expliquer alors que l'enfant s'était -présenté pour naître, mais qu'un lien l'avait retenu -attaché aux reins; et que le seul moyen de rompre -l'obstacle était que la Grande-Duchesse fît quelque -exercice violent.</p> - -<p>Se croyant toujours dans l'état d'une femme nouvellement -accouchée, Mme Maria-Pia refusa d'abord de -courir le risque de cette épreuve. Mais la Gourguin, le -médecin et cette comtesse Nadasti se mirent comme de -concert à la presser, tandis que le Grand-Duc, le nez -contre la vitre, demeurait sans souffler mot. Bref, l'on -prêcha, l'on exhorta Mme Maria-Pia de tant de façons, -qu'elle se trouva indécise. Elle aimait tendrement le -Grand-Duc et se croyait aimée de lui; elle pensait -n'avoir point de meilleure amie que la princesse Gourguin: -de manière que, cédant enfin, elle se résigna à -suivre le conseil que tous lui donnaient.</p> - -<p>L'apanage de Biélo, comme vous le savez, a pris son -nom du lac immense non loin duquel est bâti le château. -Mme Maria-Pia se fit habiller, couvrir de fourrures, -et sortit. C'était un de ces crépuscules à cirrus -rouges et à bise glacée; il y avait, ce soir-là, vingt -degrés de froid. Platon Boubnoff monta avec elle dans -un traîneau; le Grand-Duc les suivit dans un autre. Ce -fut sur le lac Biélo, tout raboteux, tout hérissé de -glaces, que l'on promena la Grande-Duchesse, avec -des cahots si violents qu'ils menaçaient, à chaque -moment, de la précipiter de son siège. Après cette -barbare promenade, on la reporta dans son lit.</p> - -<p>Quelques semaines se passèrent. Voyant que personne, -autour d'elle, ne se laissait convaincre par ses -discours, la Grande-Duchesse ne sut plus que croire: -elle dit qu'elle mettait en Dieu désormais son espérance, -et chercha dans la religion des motifs de consolation. -Enfin, l'on commença de penser qu'elle n'avait -jamais été grosse; que séduite par son désir, elle avait<span class="pagenum"><a name="Page_7" id="Page_7">[Pg 7]</a></span> -pareillement séduit le Grand-Duc et ses familiers. On -citait des exemples de femmes qui s'étaient crues -grosses sans l'être, et qui avaient nourri leur erreur -pendant plusieurs mois. Tout le monde, en un mot, fut -persuadé que cette aventure était un jeu de la nature, -qui déroge quelquefois à sa marche ordinaire; et je me -rappelle qu'en ce temps-là, comme je n'avais pas encore -l'honneur d'être attaché à Son Altesse, on me demandait -fréquemment mon avis sur cette étrange affaire<a name="FNanchor_3" id="FNanchor_3"></a><a href="#Footnote_3" class="fnanchor">[3]</a>.</p> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_3" id="Footnote_3"></a><a href="#FNanchor_3"><span class="label">[3]</span></a> Il est bien vrai que j'ai de la peine à comprendre comment -Mme la Grande-Duchesse ne put pas faire partager sa conviction -qu'elle était accouchée. Car enfin, il en est des marques naturelles, -les mêmes pour la pauvreté et pour l'opulence, qui fournissent à l'enfance -son aliment, et qu'il est impossible de récuser ou de ne point -apercevoir. Peut-être aussi Platon Boubnoff avait-il donné un violent -remède à Mme la Grande-Duchesse, pour lui faire passer le lait. -</p> - -<div class="poem"><div class="stanza"> -<span class="i0">(<i>Note de M. Thiers.</i>)</span> -</div></div></div> - - -<p>Le temps calma insensiblement les inquiétudes de la -Grande-Duchesse; sa douleur se réfugia au fond de son -cœur. Un fils lui naquit, puis une fille. Elle n'apprit -l'engagement de son mari avec la princesse que longtemps -après ces événements. Au reste, le Grand-Duc -pressé par le Tsar, et sans doute aussi bourrelé par sa -conscience, avait rompu avec Sacha Gourguin peu -après son retour à la cour. La tristesse de Maria-Pia -était enfin éteinte par les années, quand un bizarre -incident la réveilla.</p> - -<p>Cette servante Agraféna, complice de Boubnoff, qui, -par la suite, était entrée au service de Sacha Gourguin, -et de là s'était mariée, fut arrêtée à Novgorod, pour -quelque méfait de peu d'importance. C'était une fille -maladive, exaltée et même un peu folle, pleurant et -riant sans motif, de gros yeux bleus toujours étonnés, -les pommettes extrêmement saillantes et des mâchoires -de prognathe: je la revois comme d'hier, l'ayant connue -depuis son enfance. A peine enfermée en prison,<span class="pagenum"><a name="Page_8" id="Page_8">[Pg 8]</a></span> -la crainte, les remords la travaillèrent, et elle déclara -au juge, qui ne s'attendait à rien moins, qu'elle avait à -faire des révélations intéressant un très grand personnage, -mais qu'elle ne parlerait pas, à moins qu'on ne -lui garantît un complet pardon. Le juge la pressa de -questions, et Agraféna, revenant sur l'événement oublié -de 1844, confessa que la Grande-Duchesse avait, -en effet, accouché, mais d'une fille mort-née, et qu'elle-même -avait enterrée sous une pierre, près de la grange -de la basse-cour, à Biélo.</p> - -<p>Le juge fit part aussitôt à Mme Maria-Pia de l'interrogatoire -d'Agraféna: le Grand-Duc se trouvait alors -en Perse, à Téhéran, qu'il habita près de sept ans, et -où mon frère avait l'honneur de l'accompagner. La -Grande-Duchesse supplia que l'on suivît l'affaire avec -chaleur, et le juge se rendit à Biélo, accompagné d'un -médecin. Mais on ne trouva ni la pierre, ni aucun -indice que la terre eût jamais été remuée; et c'est -vainement que l'on fouilla en plusieurs endroits circonvoisins.</p> - -<p>On eut recours à la servante. Dans un second interrogatoire, -Agraféna nia que la Grande-Duchesse eût -accouché; dans un troisième, elle avoua que sa maîtresse -avait accouché d'une môle; dans un quatrième, qu'elle -avait mis au monde un fils, et jura ne pas en savoir -plus. Aussitôt après cet interrogatoire, elle confirma -ses aveux par une lettre qu'elle fit écrire à la Grande-Duchesse: -et elle reconnut en justice cette lettre, où -elle avait mis sa croix pour marque. Toutefois, dans -un cinquième interrogatoire, elle rétracta tout ce qu'elle -avait confessé. Mais au cours de ces variations, il ne lui -échappa rien qui pût incriminer aucun complice.</p> - -<p>L'affaire en était là, quand Agraféna mourut en prison. -L'opinion de poison se répandit vite, tant cette -mort se trouvait opportune, et l'on en donna le paquet -à la princesse Gourguin. On disait que le juge avait eu<span class="pagenum"><a name="Page_9" id="Page_9">[Pg 9]</a></span> -le secret tout entier, que le nom du Grand-Duc l'avait -frappé d'épouvante, qu'on avait supprimé un témoin trop -dangereux. Il faut ajouter cependant qu'à cette époque -Sacha Gourguin demeurait chez elle, sans pouvoir sortir, -à pourrir de l'hydropisie dont elle mourut six mois -après, tout au fond du superbe hôtel qu'elle s'était bâti -des libéralités du Grand-Duc, ce qui rend le soupçon -fort hasardé. Quoi qu'il en soit, la nuit se refit, après -ces lueurs incertaines. La Grande-Duchesse dévora ses -incertitudes et sa douleur, et reporta ses affections sur -son fils José-Maria et sur sa fille Tatiana<a name="FNanchor_4" id="FNanchor_4"></a><a href="#Footnote_4" class="fnanchor">[4]</a>.</p> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_4" id="Footnote_4"></a><a href="#FNanchor_4"><span class="label">[4]</span></a> Mais pourquoi, se demande-t-on, Mme Maria-Pia n'a-t-elle -jamais réclamé de S. A. I. le Grand-Duc une franche explication, qui -eût terminé tant de maux? Pourquoi aussi le grand-duc Fédor fit-il -disparaître son premier-né, puisque deux autres fruits devaient naître -ensuite de cette union? Pourquoi, après avoir aimé la princesse -Gourguin jusqu'à l'excès que nous venons de voir, l'a-t-il postérieurement -abandonnée? Mais pourquoi les hommes sont-ils hommes? -A cette dernière question, il faut s'arrêter, se soumettre, se -résigner à la nature humaine... et poursuivre ce triste récit. -</p> - -<div class="poem"><div class="stanza"> -<span class="i0">(<i>Note de M. Thiers.</i>)</span> -</div></div> -</div> - -<p>Ce ne fut que seize ans après, dans le courant de -l'été dernier, que le mystère se trouva éclairci. Le médecin -Platon Boubnoff, qui vivait à Moscou, opulent et -considéré, fut enfin touché de remords. Ce Boubnoff, -que j'ai vu maintes fois, était un petit homme à nez -effilé, demi-juif, coquin en dessous, mielleux, perfide, -respectueux, toujours emmitouflé d'une fourrure, dans -laquelle, blondasse comme il était, avec du poil follet -plein le visage, il ne ressemblait pas mal à une grande -chenille rousse. Étant aux prises avec la mort, il témoigna -qu'il voulait demander pardon à Mme la Grande-Duchesse, -et lui révéler un important secret. La -Grande-Duchesse habitait alors le Hradschin de Prague, -comme elle l'habite aujourd'hui; mais au reçu de ces -dépêches, elle n'hésita pas et partit. Ce fut à elle-même -que le malheureux fit sa confession complète, en présence<span class="pagenum"><a name="Page_10" id="Page_10">[Pg 10]</a></span> -de Philarète, métropolitain de Moscou, dont le -caractère sacré rassurait Mme Maria-Pia sur les récusations -qui pourraient se produire.</p> - -<p>Voici donc la déclaration de Boubnoff.</p> - -<p>Il avoua que le 13 janvier 1844, vers minuit, la -Grande-Duchesse avait mis au monde un enfant mâle. -Dès qu'il fut sorti du sein de sa mère, Agraféna lui lia -le nombril; mais la Gourguin, violemment, l'arracha -des mains de la servante; et déjà elle lui enfonçait le -crâne, lorsque Boubnoff intervint: et l'enfant a toujours -porté, depuis, la marque des doigts de Sacha -Gourguin.</p> - -<p>On l'emmaillota dans une pelisse; le médecin le -cacha sous son manteau, et se glissa sans bruit hors -de la chambre.</p> - -<p>Il passa par une poterne aboutissant au fossé du -château, et traversa le parc couvert de neige. Un traîneau -l'attendait, conduit par un moujik, qui était le -galant de la servante Agraféna.</p> - -<p>Il faisait un froid excessif; le cheval courait et l'enfant -vagissait. Sur les trois heures du matin, Boubnoff -s'arrêta au petit village de Kourovo, chez la femme -d'un nommé Juriev, que le moujik avait prévenue -dans la journée. Cette femme fit boire l'enfant, le nettoya, -car il était couvert de sang, et le mit à coucher -avec elle, sur le poêle. Boubnoff paya un mois d'avance, -mais la Juriev ne garda l'enfant que sept à huit jours, -parce que le médecin refusa de lui nommer le père et la -mère, et de lui indiquer un lieu où elle pût donner des -nouvelles de son nourrisson.</p> - -<p>Cette singularité se répandit dans tout le district, et -fit une telle impression qu'aucune nourrice ne voulut -se charger de l'enfant. Boubnoff se détermina donc à -le confier à son beau-frère, un Flamand de Bruges, du -nom de Van Oost, qui avait, à Saint-Pétersbourg, un -commerce de lingerie. Cet homme le prit volontiers,<span class="pagenum"><a name="Page_11" id="Page_11">[Pg 11]</a></span> -parce qu'on lui consigna d'abord deux mille roubles, à -valoir pour les premiers frais, et force promesses dans -l'avenir. Il nomma l'enfant Floris, qui est un ancien -nom des Flandres, et le donna pour son neveu.</p> - -<p>Van Oost, ayant perdu sa femme et amassé en Russie -une petite fortune, retourna dans son pays natal, emmenant -le fils de Maria-Pia. Boubnoff eut soin, de temps -à autre, de lui faire passer de l'argent, et s'enquérait -de l'enfant, chaque année, ainsi qu'il le dit à la Grande-Duchesse. -Au reste, il n'incrimina point son ancien -maître, le Grand-Duc, mais seulement la défunte Gourguin, -qui, jalouse et privée d'enfants, n'avait pu sans -doute supporter que sa rivale eût cette joie. Lui-même -mourut, quatre jours après l'arrivée à Moscou de -Mme Maria-Pia.</p> - -<p>Dans le trouble et la douleur où elle était, cette princesse -prit le parti d'aller se jeter aux pieds de son -neveu, le tsar Alexandre II, et de lui demander justice. -Sa Majesté lui permit de poursuivre l'enquête, et jura -solennellement de restituer à l'enfant, aussitôt qu'on -l'aurait retrouvé, le titre et les honneurs de grand-duc. -Elle offrit même, si Mme Maria-Pia se trouvait -d'aventure à court d'argent, de contribuer aux recherches, -sur sa cassette.</p> - -<p>Votre Excellence touche au terme de ce long récit. Dès -ce moment, il ne fallait plus à Mme la Grande-Duchesse -qu'un serviteur tout dévoué. J'étais à elle, depuis vingt -années, en qualité de chirurgien: elle voulut bien -songer à moi, et me confia la mission de m'enquérir, à -Bruges, de Van Oost. C'était en 1870, au mois d'octobre. -Je découvris, sans beaucoup de peine, les traces -de ceux que je cherchais, mais j'eus le crève-cœur -d'apprendre que Van Oost et son neveu Floris avaient -quitté la Flandre depuis trois ans, et vivaient dans -votre capitale. Or, c'était le temps où Paris se trouvait -fermé, et investi de l'armée allemande. Je me vis donc<span class="pagenum"><a name="Page_12" id="Page_12">[Pg 12]</a></span> -contraint à l'inaction, jusqu'à la fin de ce long siège. -Dès que la ville fut rouverte, je m'y rendis;—et voilà -deux mois que j'y séjourne.</p> - -<p>Grâce aux nettes indications qu'on avait pu me fournir -à Bruges, j'ai été promptement éclairci, d'abord de -la mort de Jacob Van Oost, arrivée il y a quatorze mois, -puis, en gros, du sort de Floris, fait prisonnier pendant -la guerre, et interné au fond de la Prusse, mais qui, -échappé de Stralsund, a été revu dans Paris, dès les -premiers jours du mois de mars. Mme la Grande-Duchesse, -à qui j'en donnai part aussitôt, saisit avidement -cette espérance: par malheur, les nouvelles qui suivirent -ne se trouvèrent plus si flatteuses. En effet, il -est impossible de douter que Floris ne se soit rangé -parmi les troupes de la Commune. Le sang illustre dont -il sort a mêlé son tempérament d'une fougue qui paraît -redoutable; et de quoi peut-on s'étonner, si, au milieu -des plus impétueux bouillons de la jeunesse, et ignorant -de ses aïeux, de sa patrie et de sa grandeur, il -tente de reconquérir en quelque sorte, par les armes, -ce que la nature elle-même avait déposé dans son berceau, -mais dont les hommes l'ont spolié? Votre Excellence -ne saurait être rigoureuse pour une erreur qu'il -faut presque appeler naturelle.</p> - -<p>Jusqu'à ce jour, mes recherches sont demeurées infructueuses. -A chaque engagement nouveau, j'espère -rencontrer Floris parmi vos prisonniers: et telle est -l'occasion qui m'a valu l'honneur d'avoir accès chez -Votre Excellence, par M. Olympe Gigot. Dans des -temps calmes, et au milieu d'une cité paisible et policée, -je l'aurais déjà découvert; mais, quand il y a des -désordres, et que l'on n'ose trop interroger, de crainte -de se rendre suspect, la tâche devient malaisée. C'est -sur le hasard que je compte: peut-être me mettra-t-il -enfin le jeune grand-duc devant les yeux. Bien qu'il -me soit inconnu, sa ressemblance avec sa mère, ressemblance<span class="pagenum"><a name="Page_13" id="Page_13">[Pg 13]</a></span> -presque incroyable, au dire de Boubnoff -qui avait vu des portraits de Floris, pourra aider à sa -reconnaissance, et fournir une chance heureuse de me -le faire remarquer.</p> - -<p>Votre Excellence m'a pressé de si bonne grâce, que -je n'ai pu refuser ce récit à son désir d'être éclairée, -ainsi qu'à l'intérêt que je sollicitais d'Elle, en faveur -d'un jeune homme obscur. Mais, donnant à Votre Excellence -cette marque d'obéissance, j'ose lui demander, -en retour, le plus impénétrable secret. La lecture de ce -mémoire sera donc pour vous seul, s'il vous plaît. C'est -de quoi je vous prie encore, avec toute l'instance dont -peut être capable, Monseigneur, de Votre Excellence,</p> - -<div class="poem"><div class="stanza"> -<span class="i0">Le très humble, etc.<br /></span> -</div></div> -<hr class="chap" /> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_17" id="Page_17">[Pg 17]</a></span></p> - - - -<h2><a name="PREMIERE_PARTIE" id="PREMIERE_PARTIE">PREMIÈRE PARTIE</a></h2> - -<h2>LE PIRE N'EST PAS TOUJOURS CERTAIN</h2> - - - -<hr class="chap" /> -<h3><a name="LIVRE_PREMIER_1" id="LIVRE_PREMIER_1">LIVRE PREMIER</a></h3> - - -<p>Le mercredi 24 mai 1871, comme onze heures de nuit -sonnaient, un homme qui portait une lanterne à la -main suivait, à pas lents, un sentier désert, sur les -hauteurs du Père-Lachaise. De là, on voit Paris tout -entier.</p> - -<p>Le ciel était extraordinaire. Une rougeur immense -l'emplissait. Au-dessous, dans la confusion des toits, -des flèches, des édifices, de grandes fournaises flambaient; -mais l'incendie, combattu tout le jour par les -soldats de l'armée de Versailles, avait, à ce moment, on -ne sait quoi d'immobile. La canonnade se taisait; les -deux partis harassés faisaient trêve; la ville, au loin, -semblait déserte. Le feu, livide et comme sulfureux, -glissait sur les coupoles en silence. Nulle lumière ne -sortait de ces pâles gouffres de flamme, mais une obscurité -rougeâtre qui laissait distinguer, de toutes parts, -des solitudes affreuses et des ruines.</p> - -<p>L'homme s'arrêta en tressaillant. Des clameurs, des -vociférations s'entendaient vaguement, là-bas, dans la -plaine semée de tombes, où les nuages enflammés réverbéraient<span class="pagenum"><a name="Page_18" id="Page_18">[Pg 18]</a></span> -une lueur sinistre. Inquiet, l'homme tendait -l'oreille. Ensuite, il se remit en marche.</p> - -<p>Les incendies se réveillaient sous les rafales du -vent d'ouest, et d'autres, que l'on allumait, roulaient -de larges fumées noirâtres qui s'entassaient au fond -du ciel. De temps en temps, le feu, d'un bond, dressait -comme un long bras de flamme, et le cimetière, dans -un éclair, s'illuminait et s'éteignait, avec ses jardins -ténébreux et ses centaines de stèles blanches. Mais, -en bas, sur le boulevard, entre les rangées d'arbres immobiles, -s'agitaient des masses obscures. Quatre canons -passèrent au grand trot, puis des bataillons défilèrent. -Une joie confuse naissait à l'aspect du vaste -incendie. Il s'éleva une clameur de guerre; le profond -Paris frissonna. On entendit des voix étranges, des -appels, des clairons, des murmures, une universelle -rumeur. En cet instant, la batterie du Père-Lachaise -tira. La flamme déchirait les ténèbres: à chaque fois, -la colline tremblait, et une batterie lointaine, dont l'éclair -rouge s'apercevait du côté de l'Arc de triomphe, -répondait, comme à temps égaux, coup pour coup, au-dessus -de la ville.</p> - -<p>Soudainement, près d'un if colossal, l'homme s'arrêta -de nouveau:</p> - -<p>—Ami! cria-t-il... Qui est là?</p> - -<p>Il n'y eut point de réponse.</p> - -<p>—Holà! qui fife? reprit-il, avec un nasillement de -juif allemand.</p> - -<p>Une sentinelle, vaguement visible, sous le reflet embrasé -des nuées, répliqua du milieu du sentier:</p> - -<p>—Non! c'est à vous de répondre!... Halte! Faites -vous reconnaître!</p> - -<p>—Ami, ami, ami! Fife la Commune!</p> - -<p>—Le mot d'ordre?</p> - -<p>—<i>Roquette et otaches!</i></p> - -<p>L'homme en vedette proféra un juron comme réponse,<span class="pagenum"><a name="Page_19" id="Page_19">[Pg 19]</a></span> -puis s'avança indolemment pour reconnaître le -survenant. Il portait le mousqueton au dos, et de la -tête aux pieds était habillé de rouge, selon la mode des -garibaldiens.</p> - -<p>—Ah! c'est toi, Chus, maudit voleur marchand! -dit-il, en haussant les épaules. Tu viens encore ici, sans -doute, trafiquer avec nos soldats et t'engraisser de -leur butin, conquis au prix de leur sang!</p> - -<p>—Allons, allons, allons, allons, répliqua l'autre, qui -paraissait accoutumé à la burlesque emphase de son -compagnon, fous aimez à rire, citoyen... Mais les hapits -ne sont que tu fieux trap, et te l'archent comptant -est te l'archent comptant. Che m'expose crantement -pour fous oplicher. Che fais te pien maufais marchés -afec fous et ces messieurs, fos camarates... -Aussi, quand ch'ai appris en pas que l'on allait monter -ici l'archefêque et les autres otaches que l'on a fusillés -ce soir, che me suis tit: Chus, ces pons cheunes chens -font te tétommacher cette fois, car les pelles paroles -ne font pas les choux cras, et che ne suis pas riche, -citoyen.</p> - -<p>Le garibaldien éclata de rire:</p> - -<p>—Tu arrives trop tôt à la curée, puant corbeau de -cimetière! Les macchabées ne sont pas encore là... -D'ailleurs, Ferré, à la prison, leur aura fait barboter -les poches... Ne faut-il pas, reprit-il en s'animant, que -les enfants perdus aient leur pâture?... Allons donc! -que les obus pleuvent et que le pétrole ruisselle! Le -prolétaire s'en moque bien!</p> - -<p>Et tout de suite il entonna sur l'air de la <i>Marseillaise:</i></p> - -<div class="poem"><div class="stanza"> -<span class="i0">Allons, enfant des barricades,<br /></span> -<span class="i0">Il est temps, secoue l'oppresseur,<br /></span> -<span class="i0">Avec gloire, laisse ta mansarde,<br /></span> -<span class="i0">Du rouge arbore la couleur!<br /></span> -</div></div> - -<p>Mais derrière les tombeaux et les chapelles funéraires,<span class="pagenum"><a name="Page_20" id="Page_20">[Pg 20]</a></span> -un feu de peloton retentit; de la fumée monta dans l'air. -Ensuite, on entendit deux coups secs, l'un après l'autre. -L'homme rouge et son compagnon avaient tressailli.</p> - -<p>—<i>Gott im Himmel!</i> marmotta Chus. On churerait -quelqu'un qu'on fusille!</p> - -<p>Le garibaldien, à demi ivre, se raffermissait sur ses -pieds.</p> - -<p>—Que les couards crèvent comme des chiens! fit-il -avec exaltation. Qu'on nous donne des rois pour les -mettre en cage!... N'ai-je pas mon bon revolver de la -bataille de Dijon?... Bah! j'en ai vu bien d'autres!</p> - -<p>Il se précipita, saisi d'une sorte de frénésie, et disparut -parmi les tombes, tandis que le fripier se remettait en -marche, à pas lourds, dans le sentier plein d'une boue -épaisse. De grosses gouttes, autour de lui, s'écrasaient -sur les ifs et les marbres, et tombant de ce ciel embrasé, -l'on s'étonnait de leur fraîcheur. Mais une -averse, tout à coup, vint battre le vieux cimetière: -les gazons noirs, les arbres frémissaient; la pluie, blêmie -par l'incendie, dans les hautes régions du ciel, faisait, -en frappant les tombeaux, un long et affreux murmure; -l'ondée roulait en ruisseaux limoneux, aux pentes -roides des chemins. Elle cessa subitement; le terrain -remonta, s'élargit; et stupéfait, le fripier s'arrêta.</p> - -<p>Devant lui, au milieu d'une prairie déserte, plantée -çà et là de quelques croix, un petit feu livide vacillait. -La lueur pâle en éclairait un fédéré couché qui dormait, -et une vieille femme accroupie, à dix pas d'un -cippe isolé. Devant elle, on apercevait une mauvaise -table à tréteaux, chargée de brocs et de verres. Rien -ne bougeait; le feu dardant de longs jets de gaz bleuissait -l'herbe chargée de pluie. Un chien maigre, couché -à l'écart, et qui tenait un crâne entre ses pattes, releva -le museau quand Chus s'avança, et il poussait de sourds -grondements. A ce moment, la vieille se dressa, et le -survenant la reconnut:</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_21" id="Page_21">[Pg 21]</a></span></p> - -<p>—Ah! c'est fous, matame Éloi! dit-il... Ponsoir, -ponsoir, ma foisine, ou plutôt ponchour, n'est-ce pas?</p> - -<p>La cantinière mit un doigt sur ses lèvres. Elle était -rouge, entassée, énorme, le bras charnu comme une -cuisse ordinaire.</p> - -<p>—Doucement, doucement! dit-elle... Pauvre mignon!... -Il dort là comme un enfant Jésus... Ah! -bonsoir, mon bon monsieur Chus!... J'avais peur que -ce ne fût encore un de ces maudits garnements... Les -vauriens!... les insolents! Mais je leur ai bien rivé leur -clou!... Honte à vous! je leur ai dit. Je ne suis pas une -de vos guenipes... Je servais à Sébastopol, cantinière -au I<sup>er</sup> zouaves, et j'avais vu mourir plus de quinze cents -gradés, du canon ou du choléra, avant que vous salissiez -seulement vos langes!... Voilà ce que je leur ai dit... -Car moi, vous savez bien, monsieur Chus, comme -garde de femmes en couche, appelée la nuit et le jour -dans les maisons les plus respectables, avec les clefs de -tout qu'on me donne, la confiance, les égards, j'aimerais -autant voir un crapaud, ma parole! qu'un vaurien -et un insolent!</p> - -<p>—Allons, répondit Chus, prenez patience! Que fous -est-il tonc arrifé?... Il faut prentre patience; matame -Éloi... Si tous les fous ne manchaient pas te pain, le -plé serait à pon marché.</p> - -<p>—Bien dit, bien dit! Vous avez dit le mot!... Si -tous les fous ne mangeaient pas de pain... Vrai! c'est -ça que j'aurais dû leur dire... Voulaient-ils pas fusiller -un pauvre homme, ici, en face de ma cantine?... Et ça -devait être un brave homme, un homme respectable et -instruit... Non, non, non! je leur dis, ne m'en parlez -pas! Allez où vous voudrez, mais pas ici!... Il y avait -là le tambour Rouget, la Pologne, Éloi et deux ou trois -autres. Et toi, je dis à Éloi, grand lâche, tu permets au -premier venu d'insulter ton épouse légitime... Un bon -à rien, je dis, un gobelotteur, un <i>feignant</i>, et pas même<span class="pagenum"><a name="Page_22" id="Page_22">[Pg 22]</a></span> -républicain! Au reste, on sait ce que c'est, le particulier -qui épouse la cantinière du régiment... Parfaitement, et -avec honneur, qu'il me répond, mais ça n'est pas de la -politique! A ce moment, voilà les coups qui partent... -Vrai! les jambes m'en tremblent encore, et je dois être -blanche comme un drap. Et tous, ils ne savaient que -répéter: C'est un espion, mère Éloi, c'est un espion!... -Lui, un espion!... Allons donc! Un brave homme, avec -l'air si poli, si honnête, qu'on aurait eu envie de le caresser -comme un toutou, ma parole d'honneur! comme -un petit bichon de dame!</p> - -<p>—Che fous crois, matame Éloi, dit Chus. Ces messieurs -sont quelquefois pien sauvaches... Ah! ils ont -fusillé un homme!... L'autre chour, en leur procantant, -comme ch'offrais teux francs t'une fieille montre t'archent, -ch'ai cru qu'ils allaient me téforer... Allons, -che tis en plaisantant, collez-moi au mur tout te suite! -Ma fortune sera faite!... Pien, pien! ils sont cheunes, -ils s'amusent... Safez-fous quel était cet homme qu'ils -ont fusillé? reprit-il.</p> - -<p>—Vous n'étiez donc pas avec Just? dit la cantinière.</p> - -<p>—Non, che ne fais que t'arrifer au Père-Lageaise.</p> - -<p>La vieille haussa les épaules:</p> - -<p>—<i>Au Père-Lageaise!</i> Ah! malheur! Est-il Dieu -permis, grommela-t-elle, d'arranger le français comme -ça!... Mais afin de vous dire chaque chose, c'est un -pauvre homme qu'ils ont arrêté, soi-disant espion versaillais, -devant la porte du cimetière. Paraît qu'il avait -adressé des interrogatoires suspects à des citoyennes -qui dépavaient: dans quel quartier Wrobleski commandait, -si elles connaissaient le citoyen un tel, comme si -l'on était espion, pour avoir dans Paris des amis qu'on -s'informe!... Alors donc, les femmes ont couru sur lui; -c'était le moment où nous arrivions, la Pologne, le<span class="pagenum"><a name="Page_23" id="Page_23">[Pg 23]</a></span> -tambour Rouget, le citoyen Pompon et quelques autres. -Grâce! grâce! qu'il répétait en s'enfuyant... <i>Ah! -tu me demandes des grasses! je m'en vas t'en donner -une maigre!</i> lui répond une citoyenne, et pan, pan, -pan! sur lui, avec son revolver... <i>Ah! tu me demandes -des grasses! je m'en vas t'en donner une maigre!...</i> -Là-dessus, nous avons pris l'homme et on l'a amené -ici, où le vieux Just a fait son jugement, censément en -justice du peuple, comme espion, au rond-point des -Anglais... Le pauvre homme! Lui, un espion!... Pour -sûr, de sa vie, de ses jours, il n'avait espionné une -puce. Je n'ai jamais été pucelle, si cet homme-là était -un espion!... Le vieux Just a fait un discours... Plus -de sceptres, plus de couronnes! qu'il criait... Bon! que -nous dit le citoyen Pompon, il restera toujours bien -quelques couronnes de Vénus... Vous devriez avoir -honte! je lui dis... Fi! fi! sur votre mauvais cœur... -Et le pauvre homme qui répétait: <i>Je ne suis pas -Français; je me réclame de l'ambassadeur de mon -pays...</i> Sans compter que, rien qu'à son accent, ça -s'entendait de quinze mètres, bien sûr!... Enfin, bref, -ils l'ont condamné, et comme c'étaient la Pologne et -Rouget qui l'avaient amené, on les a chargés, par honneur, -de lui faire son exécution... Tas de manants, de -malpolis! Tenez, seulement d'en parler, le sang me -monte à la figure, monsieur Chus!</p> - -<p>Le fripier secoua la tête d'un air pénétré. Ensuite, -reprenant, après un silence:</p> - -<p>—Mais, tites-moi, matame Éloi, ne sait-on pas -qui était ce malheureux? Afait-il tes pichoux, une -montre?</p> - -<p>—Ah! les brigands!... Une montre, vous dites... -Bah! que voulez-vous qu'il lui soit resté avec des grossiers, -des garnements sans conscience comme ça? Tous -pires que la bande à Vidocq!</p> - -<p>—Il fautrait cepentant s'enquérir, repartit Chus...<span class="pagenum"><a name="Page_24" id="Page_24">[Pg 24]</a></span> -C'est en temantant qu'on parcourt le monte... Le paufre -homme aura peut-être tes papiers pour étaplir son -itentité.</p> - -<p>—Ma foi, à votre idée! répondit la vieille. Ça se peut -que vous ayez raison, monsieur Chus. Allons le visiter, -si ça vous fait plaisir..... Oh! c'est facile, il n'est pas -loin!</p> - -<p>Et vivement, tandis que l'autre la suivait avec une -torche, la cantinière alla lever, à quelques pas de là, -un lambeau d'étoffe sanglante dont elle avait recouvert -le cadavre. Le mort gisait, les bras en croix, sous le -cippe de marbre isolé au pied duquel il était tombé; ses -cheveux gris traînaient, épars, dans la boue et l'herbe -mouillée, M. Chus bredouilla de vagues paroles, la -grosse femme se signa, puis ils demeurèrent silencieux. -A ce versant de la colline, l'incendie ne se voyait plus. -Seules, les nuées embrasées laissaient tomber une clarté -confuse sur le champ des tombeaux.</p> - -<p>Subitement, M. Chus tressaillit:</p> - -<p>—Seigneur tu ciel! murmura-t-il... Que feulent tire -ces taplettes, tans sa main?</p> - -<p>Il venait de poser sa torche contre l'urne qui couronnait -le cippe. La flamme frappait son long nez busqué, -sa barbe noire et drue, ses lourdes paupières.</p> - -<p>—Quelles tablettes?... Voyons, montrez! fit Mme -Éloi, tandis que le fripier se baissait.</p> - -<p>C'était une vieille trousse de chirurgien, d'un maroquin -usé et éraillé. Elle ne contenait ni lancettes ni -scalpels, mais une liasse de papiers, cinq ou six lettres -et des parchemins.</p> - -<p>Le fripier déplia l'une de ces feuilles. Les deux côtés -en étaient couverts d'une écriture singulière, et l'on -voyait, au bas, des sceaux officiels de cire jaune, avec -l'aigle à deux têtes.</p> - -<p>—Oh! oh! tu russe! marmotta Chus.</p> - -<p>Il examina plus attentivement les papiers tombés<span class="pagenum"><a name="Page_25" id="Page_25">[Pg 25]</a></span> -entre ses mains. Alors, il aperçut ces mots, tracés sur -une page volante:</p> - -<div class="poem"><div class="stanza"> -<span class="i0">A QUI TROUVERA CECI<br /></span> -</div></div> - -<p><i>Renvoyez, je vous en conjure, les lettres et les autres -documents à l'original du portrait, à Prague, en -Bohême.</i></p> - -<p><i>Renvoyez aussi le portrait. Une mère le destinait à -son fils.</i></p> - -<p><i>Ne vous souciez pas de la valeur du boîtier d'or. -Mme la Grande-Duchesse donnera vingt fois pour -récompense ce qu'un marchand en pourrait payer.</i></p> - -<p><i>J'écris ces lignes en cas qu'il m'arrive malheur.</i></p> - -<p>C'était tout: pas de signature.</p> - -<p>—Renfoyez les lettres... Pien! dit Chus lentement... -Renfoyez aussi le portrait... Quel portrait?... Che ne -fois pas te portrait!</p> - -<p>Mais, en palpant le maroquin, le fripier y sentit sous -ses gros doigts un objet dur et de forme ronde, dans -un compartiment caché.</p> - -<p>Il fouilla cette poche et en tira une boîte d'or, du diamètre -à peu près d'une montre et plate comme un écu.</p> - -<p>Elle s'ouvrait à ressort.</p> - -<p>Il l'ouvrit.</p> - -<p>La boîte montra aux regards le portrait d'une jeune -femme.</p> - -<p>Elle était brune, le teint mat, les yeux profonds et -lumineux. Un joyau de pierreries fermait son corsage -de cour, brodé d'aigles à deux têtes, sans nombre, et -elle portait dans les cheveux un diadème de brillants. -On voyait, gravée sur le boîtier d'or qui faisait face à -la peinture, une couronne impériale. Au-dessous, se -lisaient ces mots:</p> - -<div class="poem"><div class="stanza"> -<span class="i0"><i>Maria-Pia</i><br /></span> -<span class="i0"><i>Grande-Duchesse de Russie</i><br /></span> -<span class="i0"><i>1844</i><br /></span> -</div></div> -<p><span class="pagenum"><a name="Page_26" id="Page_26">[Pg 26]</a></span></p> -<p>—Encore une, reprit la cantinière, à qui les rentes -n'ont rien coûté... Une belle femme, c'est certain!... -Bah! bah! va ton chemin, la vieille! Toutes ces princesses -peuvent bien se faire tirer leur portrait avec des -aigles et des diamants dessus, mais il leur est plus difficile -d'être la nuit, dans les cimetières, en compagnie -des gens qu'on fusille...</p> - -<p>Elle s'interrompit, les yeux béants, puis clappa de la -langue et poussa une exclamation.</p> - -<p>Le brocanteur, étonné, la regardait.</p> - -<p>—Passez-moi le médaillon, dit-elle... Ah çà! est-ce -que je deviens folle?... Passez-moi donc le médaillon, -monsieur Chus!</p> - -<p>Elle considérait alternativement le portrait qu'elle -tenait en main et le soldat couché devant le feu. Ensuite, -venant à cet homme, Mme Éloi le dévisagea.</p> - -<p>Il était brun, avec le teint mat, et des cheveux bouclés -et noirs. Sa tête reposait sur son bras ployé, que -soutenait un bloc de marbre; ses armes gisaient auprès -de lui. Il dormait tout enveloppé d'un large manteau -militaire, s'agitant, balbutiant dans son rêve, et si -écrasé de fatigue que la lumière ni le bruit des voix ne -le tirait de son sommeil.</p> - -<p>—Jésus m'entende! s'écria la vieille... Il y a là quelque -mystère... Bien que sa figure soit d'un homme, il -a cependant le visage d'une femme, et, bien qu'il ressemble -à une femme, je vois, parbleu, que c'est un -homme!... Pour l'amour de Dieu, débrouillez-moi ça!</p> - -<p>—Que tites-fous? balbutia Chus.</p> - -<p>—Ce que je dis? Ah bien! j'espère, c'est assez -clair... Si l'on ne comprend pas le langage d'un pays, -qu'est-ce que j'y puis, ma parole?... Un nez n'est pas -plus pareil à un nez que ce jeune homme à la princesse -qui est peinte sur le médaillon... Oh! j'ai encore de -bons yeux... Son sexe d'homme mis de côté, on jurerait -voir la princesse. C'est une chose bien étonnante...<span class="pagenum"><a name="Page_27" id="Page_27">[Pg 27]</a></span> -Deux gouttes d'eau, ma foi, deux moitiés de pomme!... -C'est une chose surprenante... Tenez, voyez plutôt, -monsieur Chus!</p> - -<p>Et, lui présentant avec triomphe le portrait de la -boîte d'or:</p> - -<p>—Le nez, le front, les joues, tout pareil! poursuivit -la cantinière, à voix basse. La bouche, la couleur des -cheveux... On devrait payer pour voir ça. Si c'était -joué sur le théâtre, on n'y voudrait pas croire, bien -sûr... L'excellent cœur! A peine réveillé... Toutefois, -minute! reprit-elle. Ça ne serait-il point lui faire offense? -Car ce n'est guère le temps, dans ce moment -ici, de ressembler à des princesses... Ça pourrait le fâcher, -comprenez-vous? Il vaudra mieux ne rien lui -dire.</p> - -<p>—Sans toute, sans toute, répondit Chus. Quel est -ce cheune homme? Le connaissez-fous?</p> - -<p>La cantinière se mit à rire:</p> - -<p>—Lui! si je le connais?... Ah bien! que le bon -Dieu bénisse son bon cœur!... C'est le plus honnête -jeune homme qui ait jamais fait la croix sur le pain... -J'ai connu des ducs, des marquis, ajouta Mme Éloi, -même des cent-gardes de Napoléon, et pas un n'avait -si bonne tournure... Pauvre mignon!... Aussi doux -qu'un agneau!... Une femme irait à travers les bombes -et la mitraille, pour un si bon cœur.</p> - -<p>—Pien! pien! pien! repartit le brocanteur. Mais te -quel pataillon est-il? Par quel hasard se troufe-t-il -ici?</p> - -<p>La cantinière se récria:</p> - -<p>—Comme vous me demandez ça! on dirait que votre -chemise brûle... Est-ce que vous êtes si pressé? Je ne -suis pas une Cosaque ou une Prussienne, entendez-vous! -et je n'ai pas besoin de schlague pour répondre... -Allons, c'est bon, c'est bon, monsieur Chus; je ne vous -en veux pas, pour sûr!... Eh bien donc! on m'a dit son<span class="pagenum"><a name="Page_28" id="Page_28">[Pg 28]</a></span> -nom; mais, pour les noms, j'ai si mauvaise tête!... -Enfin c'est lui, il y a quelque temps, qui a repris le -fort d'Issy. Les Versaillais l'ont repris depuis; et, à -partir de ce moment, voyez-vous, je n'ai plus eu -bonne idée pour la Commune; mais, comme je vous le -disais, c'est lui qui l'a repris. Et j'ai souvent été là-bas, -du temps qu'il y commandait. Voilà qu'un jour, en -plaisantant: Ah! madame Éloi, qu'il me dit, ils ne -vous règlent pas leurs comptes, qu'il me dit,—et je -sais pourquoi il me disait ça,—mais Thiers leur réglera -le leur; et il fallait les voir tous rire. <i>Présent!</i> fait un -obus qui arrive, et voilà quatre de mes lascars par -terre... C'est le lendemain, par trahison, que nous -avons reperdu Issy, et il s'en est allé servir avec son -ami Wrobleski, à la Butte-aux-Cailles. Et même je ne -l'avais pas revu depuis le matin de l'obus; car, tenez, -je le disais encore hier à Éloi. Mais, ce soir, il est -arrivé pour savoir si Montmartre était pris, à cause que -le bruit en circule, et pour prévenir le vieux Just de -tirer contre le pont d'Austerlitz, où les Versaillais ont -des canonnières... Comme il m'a dit qu'il avait faim et -que voilà deux nuits qu'il ne dormait pas: Tiens, mange, -mon beau coq mignon, je lui ai dit, et une fois qu'il a -eu mangé, il s'est endormi près du feu... Mais, attention, -il se réveille!</p> - -<p>En effet, le dormeur prononçait des paroles confuses; -puis, il ouvrit les paupières et se dressa. Des gouttes de -sueur lui tombaient du front, ses mains pâles tremblaient -de fièvre. La cantinière s'avança vers lui.</p> - -<p>—Allons, à merveille, fit-elle. J'allais tout justement -vous réveiller, comme vous me l'aviez commandé.</p> - -<p>—L'air est âpre, répondit le jeune homme. La -rosée de la nuit m'a glacé... Ah! quelle heure est-il?</p> - -<p>—Eh bien, il ne doit pas être fort loin de deux -heures... Mais, ma foi, écoutez, monsieur. Tout beau -garçon que vous êtes, je ne voudrais pas vous avoir<span class="pagenum"><a name="Page_29" id="Page_29">[Pg 29]</a></span> -pour camarade de lit, bien sûr!... Non, non! Ce n'est -pas ça que je veux dire. Ce n'est pas ce que vous pouvez -penser... Mais vous parlez, vous vous tournez, -vous vous agitez, comme un cheval sous son collier, -ma foi!... oui, comme un cheval qui regimbe.</p> - -<p>L'homme, les yeux vaguement fixés à l'horizon, -agrafait son lourd ceinturon. Il reprit, en secouant la -tête:</p> - -<p>—J'ai fait un rêve, madame Éloi, un rêve si horrible -et si noir, que j'en frissonne encore, à présent.</p> - -<p>—Un rêve! s'écria la cantinière... Oh! monsieur, -racontez-le, je vous prie. J'aime tellement entendre les -rêves!... Mon Dieu! mon Dieu! je pourrais rester des -heures entières à en écouter... Oh! racontez-le, je vous -prie.</p> - -<p>—Eh bien soit! commença le jeune homme... Il me -semblait que je marchais dans un grand cimetière, qui -était semé d'os humains... Et, tout en marchant, je me -disais: Pourquoi ma mère tarde-t-elle?</p> - -<p>—L'excellent cœur! interrompit Mme Éloi... Mais -je vais vous dire. La pauvre dame est peut-être -malade... On a vu des choses pareilles... Oh! il y a des -choses extraordinaires!</p> - -<p>—Non! répliqua-t-il, je suis tout seul, sans famille; -je n'ai jamais connu ma mère... Mais soudain, la terre a -tremblé, et il me semblait pénétrer dans une sorte de -caveau, où se trouvaient des cercueils découverts. Ces -cercueils contenaient des cadavres, hideux, gonflés, -demi-pourris, sur lesquels je voyais ramper des -mouches. Et une voix invisible chuchotait: Voici ta -mère! voici ta sœur! voici ta femme! voici ton père!... -Alors, mes os se sont glacés et mes cheveux se hérissaient. -Maintes fois, je m'efforçai de fuir, mais je sentais -mes pieds cloués au sol: et mes regards plongeant, -malgré moi, dans le caveau qui se reculait, y découvraient -indéfiniment d'autres cadavres et d'autres cercueils.<span class="pagenum"><a name="Page_30" id="Page_30">[Pg 30]</a></span> -Puis, la terre se souleva lentement, de place en -place, comme le dos d'une prairie sous l'effort souterrain -des taupes. Ces éminences se multiplièrent, et -jusqu'au bout de l'immense plaine, j'apercevais de tous -côtés des fronts, des crânes, des faces blêmes qui perçaient -la terre, plus frémissants, plus nombreux que -les bulles sur les étangs, quand il pleut... Les squelettes -surgissaient en foule; je les voyais s'évader hors -des fosses, en s'aidant de leurs bras décharnés. Ils -ricanaient, levaient au ciel des orbites vides, chancelaient -sur leurs pieds d'ossements. L'air rougeâtre -fumait autour d'eux; le sol bouillonnait comme de -l'eau... Et tout à coup, il m'a semblé que les spectres -m'apercevaient. Alors, ils ont poussé une clameur -effroyable, et tout tremblant, je me suis réveillé.</p> - -<p>—Seigneur Dieu, dit la cantinière, voilà un rêve... -J'en ai la chair de poule, ma parole!... Tenez, sentez -là, sur mon bras... C'est plus gros qu'une tête d'épingle.</p> - -<p>Mais un obus passa en sifflant, au-dessus de la prairie -déserte, et alla éclater cent mètres plus loin, dans les -terrains de la fosse commune. La grosse femme leva la -tête vers le ciel:</p> - -<p>—Diantre de la prune! exclama-t-elle... Ah bien! -est-ce qu'on nous joue des farces?... Ça nous vient-il -de la lune, à présent?</p> - -<p>—Montmartre est pris, Montmartre est pris! s'écria -le jeune homme. Ils nous bombardent de là-haut! Wrobleski -était bien informé... Madame Éloi, courez, dites -à Just... Ils vont nous écraser de là, comme on écrase -un loup, dans une fosse... Trahis! trahis! vendus à -l'ennemi!... Nous sommes aussi morts que ceux qui -sont là! poursuivit-il, en frappant la terre du pied... -Qui commandait là-haut?... Allons, partons!</p> - -<p>—Excusez! reprit Mme Éloi... Qu'est-ce que je -dois dire à Just?</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_31" id="Page_31">[Pg 31]</a></span></p> - -<p>—Quoi? Que voudriez-vous lui dire?</p> - -<p>—Je ne sais pas... Vous m'avez dit: Courez, dites -à Just...</p> - -<p>—Non, c'est inutile! répondit-il. Tout d'abord, je -dois prévenir Wrobleski. L'un de ses hommes attend -mon signal, posté dans la lanterne du Panthéon... Ah! -nous sommes trahis, madame Éloi... Quelle duperie -que l'espérance!... Allons, versez-moi un coup d'eau-de-vie!... -Si Delescluze était un homme... Bah! nous -sommes perdus, c'est certain... Versez, emplissez -jusqu'au bord... Bonne femme, si tu pouvais réconforter -de même notre cause et lui remettre du cœur au -ventre!... Ils ont fusillé l'archevêque... Allons, partons!</p> - -<p>—Oui! partons, partons fite! dit Chus. Foilà une -ponne parole!</p> - -<p>A ce moment, il leur parut qu'il s'élevait tout auprès -d'eux une vague plainte, un gémissement. Mme Éloi -resta béante, tandis que le fripier s'arrêtait.</p> - -<p>—Jésus!... Qu'est-ce que c'est?</p> - -<p>—On dirait un râle...</p> - -<p>Tout faisait silence maintenant, et ils se regardaient -l'un l'autre. La lanterne que haussait Chus projetait au -loin, sur la prairie, de monstrueuses têtes noires et des -ombres immobiles.</p> - -<p>Le bruit s'éleva de nouveau, faible, bas, poignant -comme un sanglot. Soudain, Mme Éloi s'écria:</p> - -<p>—C'est lui, c'est l'homme! je parie... le pauvre -homme, le fusillé!... Ah! miséricorde! Il n'est pas -mort! Ils l'ont manqué, ils l'ont manqué, je parie ma tête -qu'ils l'ont manqué!... Vite le falot, monsieur Chus... -C'est ça... Ils l'ont manqué, le pauvre... Les bons à -rien! les maladroits!... Tenez, mettons-le là.</p> - -<p>Chus s'approcha, sa lanterne à la main. Mme Éloi, -agenouillée, soulevait la tête du moribond. Tous trois -faisaient cercle autour de lui.</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_32" id="Page_32">[Pg 32]</a></span></p> - -<p>—C'est pourtant malheureux, dit paisiblement le -fripier, t'assister à tes choses pareilles... Le saint cantique -a pien raison: <i>Oh! que c'est une chose ponne et -une chose agréaple que les frères temeurent unis -ensemple! C'est comme cette huile exquise, répantue -sur la tête, qui tescend sur la parpe t'Aaron et qui -técoule sur le pord te ses fêtements!</i>... Foyez-fous, -matame Éloi. Un homme qui aime à tuer peut se régaler, -quand il est soltat... Moi, ce n'est pas mon caractère!</p> - -<p>—L'obus! l'obus! cria la cantinière. Gare! gare! -gare! A plat ventre!</p> - -<p>Une forme de flamme et de fer s'abattit, éclata et se -dispersa au milieu d'un jet de tonnerre. Tous se relevèrent -en silence.</p> - -<p>—Dépêchons, reprit alors le jeune homme... -Madame Éloi, vite, ôtez au blessé ces entraves. -Humectez ses lèvres d'un peu d'eau.. Et toi, aide-nous, -citoyen, au lieu de rester à claquer des dents... -Hé quoi! tu as donc peur de mourir? Remue-toi, misérable -lâche!... Vite! arrache avec moi ces longs pieux... -Il nous faut transporter ce blessé dans un endroit -moins exposé... Arrache-moi ces pieux, te dis-je!</p> - -<p>Il fit, en les entre-croisant, une sorte de civière, sur -laquelle il jeta son manteau. On plaça dessus le moribond, -et les deux hommes, le portant, se mirent en -marche.</p> - -<p>Tant qu'ils furent dans cette plaine, les obus s'abattirent -autour d'eux. Le fripier jetait de tous les côtés -des yeux hagards, et à chaque moment paraissait près -de s'évanouir. Ils arrivèrent ainsi à l'avenue des -Anglais, et hors du tir, Chus respira. Une masse haute -et ténébreuse se dressait au bout de l'allée. C'était le -mausolée du maréchal Victor, duc de Bellune, vers -lequel ils se dirigeaient. On distinguait les créneaux -d'une tour, et un drapeau qui se gonflait au vent, sur -son sommet.</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_33" id="Page_33">[Pg 33]</a></span></p> - -<p>Mais des fédérés en se hâtant, d'autres ensuite qui -couraient, se jetèrent dans le chemin. On entendit des -heurts de roues, et à la lueur d'un grand fanal rouge -qu'un enfant balançait au bout d'une perche, quelques -hommes armés débouchèrent d'un sentier montant et -tortueux. Ils entouraient tumultueusement, en les -poussant et les tirant, deux charrettes à bras, pleines -de cadavres. Sous la lueur sombre du falot, on apercevait -les corps pêle-mêle, des torses tout roides de sang, -des tonsures, des bouches béantes. Derrière eux, -hurlaient et ricanaient des soldats à mufle de tigre; -d'autres, sur un cou long et grêle, balançaient une tête -aplatie comme celle de la vipère. On voyait des fronts -de taureaux, des profils de porcs, de boucs, de béliers, -des faces barbues de singes qu'empourprait le reflet de -quelque torche, vacillante au vent de la nuit... Puis, -quand ils eurent défilé, apparut un homme, tout hors -d'haleine. Il portait une écharpe rouge, insigne des -membres de la Commune, et criait, forcené de fureur:</p> - -<p>—Qu'attendent-ils?... Lâches! traînards!... Leur -batterie ne tire pas... Aux gares, aux prisons, aux -églises!</p> - -<p>Ensuite, avisant tout à coup le jeune homme pâle -aux cheveux noirs, arrêté sur le bord de la route:</p> - -<p>—Ah! te voilà, toi! embrasse-moi! et il se jetait à -son cou... Que les flammes s'élèvent plus haut! dit-il -en regardant Paris. Que les canons crachent leur -mitraille, jusqu'à ce que tout soit en poudre!... Rigault -mourra; il l'a juré. Il va sauter avec la préfecture!... -J'ai dit adieu à ma femme, à mes enfants... Ce n'est -pas moi que tu vois, c'est mon ombre... Embrasse-moi! -Je leur disais bien que l'on pouvait compter sur -toi... Nous allons enterrer les otages... Les as-tu vus -passer dans les charrettes?... Deguerry, Bonjean, l'archevêque?... -Hein, camarade, grande nouvelle!... -Apprêtez armes! En joue! Feu! Et voilà... Ç'a été<span class="pagenum"><a name="Page_34" id="Page_34">[Pg 34]</a></span> -fait ce soir, sur les huit heures. Théophile Ferré est -l'homme. Hurrah pour lui!... Ho! ho! Entends-tu leurs -églises? Comme elles s'époumonent à sonner notre -glas! Paris en feu nous servira de catafalque... Ha, -ha, ha! Nous aurons pour cierges quatre-vingts tours -embrasées... Bravo, bien tiré, canonnier! Brûle, -brûle, brûle, ville maudite! Fais une flamme gigantesque -de tes masures, de tes palais, de tes théâtres, -des sièges des juges, des confessionnaux!... Qu'il n'y -ait plus rien! Non, ni Dieu, ni maître!... Hein! il y a -longtemps que le monde n'avait vu une pareille nuit!</p> - -<p>Une pluie de cendre brûlante s'éparpilla sur les arbres -autour d'eux, et sur le vaste cimetière. Alors, le -fédéré cria, avec un effroyable ricanement:</p> - -<p>—Ramassez-en! ramassez-en! Demain, c'est tout -ce qu'il restera à prendre de Paris!</p> - -<p>Et il s'éloigna en vociférant, et tirant des coups de -son revolver.</p> - -<p>—Voilà un vrai gars! fit Mme Éloi, tandis que Chus -revenait se placer à l'arrière du brancard... Un vrai -gars, quoi!... C'est comme un zouave!</p> - -<p>Le jeune homme eut un pâle sourire:</p> - -<p>—Oui! ces Gascons! reprit-il amèrement... Ils bavarderaient -encore, je crois, avec le couteau dans la -gorge... J'ai rencontré hier celui-ci... Que me disait-il -donc?... C'était au moment de la nuit où les Tuileries -s'allumaient; ses propos ne m'intéressaient guère. -Voyons... Il me parlait d'un étranger qui me recherche -dans Paris... L'a-t-il dit, ou bien l'ai-je rêvé?... Mon -esprit est comme une eau trouble... Je ne sais plus... -Bah!... Marchons!</p> - -<p>Arrivés au bout de l'avenue, ils tournèrent l'angle -du tombeau Victor. Leurs pieds buttaient contre les -dalles tumulaires. Au-dessus de leurs têtes, le mausolée -élevait son massif crénelé, que surmonte une tour -carrée; des arbres de lilas l'environnaient. Ils passèrent<span class="pagenum"><a name="Page_35" id="Page_35">[Pg 35]</a></span> -devant la grille d'un escalier extérieur qui mène à -la plate-forme de la tour, puis s'arrêtèrent, en déposant -l'homme blessé au bas du mur.</p> - -<p>Il avait les paupières fermées, les bras pendants: la -mort était sur ce visage. On voyait les sourcils froncés, -les tempes ridées sous les cheveux gris, les pommettes -osseuses et décolorées. Du sang souillait sa longue -barbe grise.</p> - -<p>—Le pauvre homme! dit la cantinière. Il ne tardera -pas, je crains bien, à faire un pâté pour les vers... Cependant, -vous savez, tant qu'ils n'ont pas ratissé leurs -draps avec la main, et que leur nez ne s'est pas pincé, -il reste encore de l'espoir... Et tenez! Il marmotte, -l'entendez-vous?... Ils sont quelquefois étonnants... -Allons, tout juste!... Il se réveille.</p> - -<p>Le mourant ouvrit les yeux, en s'agitant avec effort. -Des mots entrecoupés s'échappèrent de ses lèvres. Il -avait le délire; et dans sa fièvre, les scènes d'un drame -mystérieux se succédaient devant ses yeux, par hallucinations -rapides:</p> - -<p>—Si vous savez où il se cache, dites-le-moi, je vous -en conjure... Moi, un espion! non! non! jamais!... -L'Europe entière désigne les Français comme un peuple -vaillant et généreux... On dit: poli comme un Français, -brave comme un Français... A Bruges? Non! il -est à Paris!... Hélas! comment le découvrir? Toutes -les étoiles se sont éteintes!</p> - -<p>Le moribond roulait des yeux vitreux, et il balbutiait, -en répandant de l'écume sur sa barbe. Tout à -coup, il jeta un cri:</p> - -<p>—C'est lui! je le vois... là, en charrette!... Ah! -qu'il est pâle! Ses deux yeux sont comme deux fontaines -de sang... La foule se presse... Écoutez! les -trompettes sonnent... Ho! des éclairs jaillissent, une -trombe de feu... Je suis trop près de l'échafaud. La -flamme m'a brûlé au visage... Le sol vacille... l'air<span class="pagenum"><a name="Page_36" id="Page_36">[Pg 36]</a></span> -bouge comme une toile ardente... Voyez! voyez! Il -s'agenouille... Par pitié, par pitié! sauvez-le!... Ho! -la hache!... Ah! horreur! horreur!... Le sang jaillit! -Tout est ténèbres à présent. Heu! je n'entends plus -rien qu'un bruissement, un chuchotement de fantômes.</p> - -<p>Il se soulevait à demi, en tendant l'oreille avec terreur. -Il reprit, les lèvres grelottantes:</p> - -<p>—Ho! ho! ho! ho! partout des cadavres... Les -rues sont pavées d'yeux de morts... C'est l'enfer, les -fournaises flamboient... Comme ils rugissent, les damnés!... -Regardez! voici des tisserands!... Ah! ah! ah! -ils me passent des cordes dans tous les membres, pour -me descendre au purgatoire... Le ciel brûle... ho! -ho!... Il en tombe des cataractes de sang bouillant... -Ne dansez pas autour de moi!... Vous êtes des démons, -je le sais... Ils ont des corps et des habits de -femme; mais je n'aperçois pas les âmes, les âmes!</p> - -<p>Le mourant poussait des râles affreux qui déchiraient -ses côtes et sa poitrine. Bientôt sa tête s'inclina; -un sang vermeil lui coula de la bouche; la sueur -inonda tout son corps, et il paraissait accablé de torpeur.</p> - -<p>—Il dort! dit le jeune homme, à voix basse. Je m'en -vais faire le signal à Wrobleski... Donnez-moi la torche, -madame Éloi! Et toi, approche, citoyen... -Voyons! Est-ce que tu rêves? Trouve-moi deux -hommes qui porteront ce blessé à quelque ambulance... -Mais il me faut d'abord prendre la fusée, que j'ai cachée -près d'ici, en arrivant.</p> - -<p>Le fédéré se dirigea vers une tombe marquée d'un -signe, au moyen de branches nouées. Il se baissa, -tâtonna sous les pierres, et revint à la tour Victor. -Ensuite, poussant la grille roulante, il gravit l'escalier -qui monte au flanc du mausolée: et tout droit sur -cette plate-forme, avec la ville et l'horizon devant les -yeux, il regarda.</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_37" id="Page_37">[Pg 37]</a></span></p> - -<p>Le ciel avait un aspect terrible. Des fumées, emportées -par le vent, s'y suivaient, en troupeaux de monstres -embrasés, tandis que les pointes des flammes -s'élançaient impétueusement dans l'air frémissant. -L'incendie, au cœur de Paris, se roulait, en enserrant -la ville, ainsi qu'une torche liée à une roue tourne -avec elle. Le Palais-Royal flamboyait; les Tuileries, -éventrées, vomissaient une éruption éblouissante; la -rue Royale illuminait tout l'occident. Mais sur la rive -gauche du fleuve, le quai d'Orsay, la rue de Lille, le -palais de la Légion d'honneur ondoyaient en nappes -vermeilles, cependant qu'à l'est, l'Hôtel de ville brûlait -d'un bloc, massivement. Tout l'horizon bouillonnait -de fournaises, d'explosions, de rauques grondements. -Paris semblait flotter sur une mer de lave. Çà -et là, le réseau des rues creusait, parmi la nappe écarlate, -de profonds ravins de ténèbres. On apercevait -comme proches des points lointains, l'angle d'un mur, -une fenêtre, des cimes d'arbres, un tuyau bizarre, sur -un toit. Certains endroits paraissaient tout blancs; on -eût dit que d'autres ondulaient, sous la rougeur incandescente. -D'énormes volutes enflammées bondissaient -comme un globe qui crève; des cornes de feu tout imprégnées -d'essence ou d'huiles de peinture fondaient -en de grandes stries vertes, orange, violettes ou -d'un bleu de soufre. Alors, dans le brasier colossal, -volaient des millions de flammèches; une poussière -dévorante de taches rouges et de braises ensemençait -le firmament; de la cendre ardente pleuvait; les torsions -du feu irrité devenaient frénétiques; l'air faisait -une clameur de tempête. Et, tout mêlés à cette horreur, -haletants, livides, éperdus, M. Chus et la cantinière -crièrent, au bas du mausolée:</p> - -<p>—Hourra! hourra! Vive la Commune!</p> - -<p>Le regard du jeune homme s'attacha sur le dôme du -Panthéon. Il se dressait en face de la tour, puissant,<span class="pagenum"><a name="Page_38" id="Page_38">[Pg 38]</a></span> -tranquille, démesuré. Alors, fixant la fusée de signal -entre deux pierres d'un créneau, le fédéré l'alluma de sa -torche. Un trait flamboyant s'élança, et creva au -zénith, en larges étoiles vertes. L'homme, ensuite, -attendit la réponse.</p> - -<p>Il apercevait, au fond des rues, comme à des distances -incalculables, les Versaillais et ceux de la Commune, -derrière des pavés entassés. D'autres survinrent -tout à coup, et la bataille se rétablit. Les canons tonnaient -comme la foudre; les balles pétillaient comme -une grêle de fer. A travers la clameur du tocsin et le -roulement des artilleries, le son aigu des fusillades -perçait l'air. Un fracas épouvantable s'éleva, et les deux -peuples se heurtaient, comme la mer se heurte à la -mer, dans la rafale. Beaucoup de cadavres gisaient; -l'aurore poignait à l'orient. Çà et là, des femmes éperdues -s'enfuyaient avec les bras levés: elles apparaissaient -lointaines, aux profondeurs de l'abîme ardent, sur -des places rouges et désertes. Des chevaux furieux -galopaient; des chiens se sauvaient, en hurlant. Les -injures, les râles, les cris de guerre, les tambours, les -vociférations, enveloppaient les combattants dans un -ouragan de bruit. Les tours, les dômes chancelaient, -croulaient, se fendaient en éclats; les arbres des parcs -suaient sous le feu; la cité révoltée sifflait et rugissait -comme une bête aux abois. Tout flambait. L'amas des -maisons ressemblait à un nuage rouge, d'où sortait, en -tonnant, le bruit du canon, impétueux, déchirant les -cervelles, et faisant saigner les oreilles.</p> - -<p>—Ma poitrine se gonfle, murmura le jeune homme; -mes cheveux se dressent sur mon front... Que de fois -les siècles futurs se représenteront le grand spectacle -auquel j'assiste en ce moment! Que de fois il sera célébré, -pour le rêve des hommes d'alors, dans des idiomes -encore à naître!... Allons, tonne, rugis, volcan!... -Jaillissez, flammes aveuglantes! Dômes bourrés de<span class="pagenum"><a name="Page_39" id="Page_39">[Pg 39]</a></span> -poudre, sautez! Que Paris brûlant se soulève et s'écroule, -comme une montagne de feu!</p> - -<p>Il reprit, avec un rire amer:</p> - -<p>—Et pourtant, même dans le mal, l'homme n'étend -pas loin son bras débile. Maintenant, à quelques lieues -d'ici, les oiseaux dorment; la forêt verte est froide de -rosée, le fleuve berce ses eaux grisâtres, un cri joyeux -de coq monte dans l'air, et les femmes, à cet appel, -pressent vaguement leur enfant contre la tiédeur du -sein maternel. Cette aurore, pour le monde entier, sera -semblable aux autres aurores... O jour, ô lumière, -salut!... Je t'adresse ici un dernier adieu, car il n'est -plus rien de commun entre nous, si ce n'est le peu -de temps qui me reste, avant de trouver la mort désirée.</p> - -<p>La lanterne du Panthéon s'illumina en ce moment, -d'une flamme rougeâtre. C'était le signal de réponse au -signal de la tour Victor. Le jeune homme leva les -yeux; puis, poursuivant:</p> - -<p>—Ai-je peur?... Non! mon âme est calme. La tâche -est finie, le but est atteint!... La terre m'a fourni, -cette nuit, mon dernier lit; je ne lui demande plus rien -qu'une tombe... A quoi bon la vie, en effet, s'il n'y a -aucun remède à mes maux? Qu'est-ce qu'un jour ajouté -à un jour peut m'apporter de félicité, puisque mon -cœur est à un amour sans espoir, puisque jamais je ne -posséderai ce que je désire, puisque je ne crois plus en -des temps meilleurs?... J'avais peur de la mort, quand -j'étais enfant. Son effroi, je me le rappelle, m'a bien -souvent réveillé la nuit, et tenu glacé et palpitant. Elle -me semble maintenant un oreiller pour ma tête lasse, -une auberge pour mes os fatigués... Ah! il n'y a rien -en nous et autour de nous, que des ombres!... La -réalité est un songe, que nous faisons les yeux grands -ouverts.</p> - -<p>Les prunelles fixes, il restait songeur, regardant<span class="pagenum"><a name="Page_40" id="Page_40">[Pg 40]</a></span> -sans les voir, au-dessous de lui, les deux charrettes des -otages, arrêtées dans le campement des artilleurs du -Père-Lachaise, parmi les tas d'obus, les gamelles, les -tonneaux de cartouches défoncés. La multitude se pressait. -De temps à autre, un coup de feu partait, suivi -d'une clameur forcenée. Puis soudain, un fédéré de -taille lourde et colossale bondit sur un grand sarcophage, -et levant avec ses deux bras, aussi haut qu'il put le -lever, un des cadavres en soutane violette, l'homme -présenta orgueilleusement à Paris révolté, bergerie de -tigres et de loups, le cadavre de son pasteur.</p> - -<p>Un fédéré se prit à danser. Il jonglait avec son fusil, -et une femme, en canezou blanc, l'écharpe ponceau par-dessus, -et un yatagan de vermeil brimbalant sur sa -jupe trouée, s'avança vis-à-vis de lui, en faisant des -postures obscènes. Au même moment, les six canons -en batterie au bord du talus tirèrent à toute volée, et -dans la poudre qui montait, sous l'horrible lueur déployée -comme un immense voile rouge, une ivresse les entraîna. -Hommes, femmes, vieillards, tous, pêle-mêle, formèrent -une large ronde, où l'on voyait tourbillonner des multitudes -de crinières, de barbes, de prunelles étincelantes. -On enleva la bonde des tonneaux: deux chaudrons -reçurent le vin noir. Les danseurs s'y plongeaient la -face, puis repartaient, plus furieusement. Un nègre, en -manteau de spahi, tout roidi de pétrole, se roulait la -tête d'une épaule à l'autre; cinq ou six prostituées, -habillées de satin jaune et vert, et leurs seins énormes -couverts de fard blanc, bondissaient, retroussées jusqu'aux -cuisses. Bientôt, les femmes entrèrent en démence. -Écumantes, le sabre au poing, elles hurlaient, -frappaient l'air, se tordaient comme des Ménades. Plusieurs -se prirent de querelle, et l'une d'elles tomba -aussitôt, l'épaule presque détachée d'un revers de -sabre. Mais son ennemie se rua, et le pied posé contre -son flanc, elle arracha le bras et le jeta au loin. Alors<span class="pagenum"><a name="Page_41" id="Page_41">[Pg 41]</a></span> -toutes, se précipitant, mirent la victime en morceaux, -la hachant, la déchirant de leurs sabres, l'une emportant -un pied, l'autre une main. Puis, riant frénétiquement, -elles se jetaient, comme des balles, les membres -palpitants, et de hideux lambeaux sanglants pendaient -aux grilles des tombeaux et aux branches. Une femme -saisit le cœur, le fixa au bout de sa latte, et elle courait -çà et là, à travers la ronde, en vociférant: A deux -sous, le cœur de Jésus! tandis que sous le ciel de -flamme, la danse furibonde continuait.</p> - -<p>Mais des cris s'élevèrent au bas de la tour: Arrêtez-le! -arrêtez-le!... Un râle saccadé monta de degré en -degré, et l'homme blessé, échappé des mains du fripier -et de la cantinière, apparut sur la plate-forme, hagard, -terrible, couvert de sang.</p> - -<p>—Doux Jésus! exclamait Mme Éloi. Sainte Vierge! -Son accès le reprend!</p> - -<p>Elle arrivait suante, haletante, et derrière elle, Chus -montra son visage barbu. Cependant le blessé, fou de -terreur, se débattait entre les bras du jeune homme... -Tout à coup, il se prit à crier:</p> - -<p>—Floris! Floris! Floris!... Au secours!</p> - -<p>Le fédéré tressaillit, et se reculant violemment:</p> - -<p>—Qui m'appelle?... Ah! qui êtes-vous?... D'où vient -que vous savez mon nom?</p> - -<p>Il avait lâché l'inconnu, et sur le sommet de cette -tour, les flammes lui donnaient au visage. Le blessé -s'arrêta saisi d'effroi, et il dit en balbutiant:</p> - -<p>—Oui, je me rappelle vos traits... Il me semble que -je vous connais... Vous avez les yeux d'une dame... Et -cependant, je ne vous ai jamais parlé jusqu'à présent, -n'est-ce pas?... Tout irait bien, si je pouvais seulement -avoir moins mal à la cervelle... Il faut prendre patience, -monsieur... Je suis le pauvre chirurgien de Madame la -Grande-Duchesse...</p> - -<p>Il chancela. Floris étendit les bras, la cantinière<span class="pagenum"><a name="Page_42" id="Page_42">[Pg 42]</a></span> -accourut, et tous deux couchèrent le blessé dans un -angle de la plate-forme.</p> - -<p>Mais il paraissait suffoquer. Le jeune homme le -releva sur son séant, l'appuyant contre le parapet. -L'inconnu poussait de grands soupirs; il regardait Floris -fixement.</p> - -<p>—Je ne sais pas, je ne me souviens pas! murmura-t-il. -Si vous voulez quelque chose de moi, il faudrait -me céder votre cervelle saine... J'ai reçu trop de plomb -dans la mienne... Êtes-vous un enfant perdu? En ce -cas, je connais votre mère... Elle pleurera, elle pleurera... -Pourquoi donc voulez-vous me cacher que nous -sommes au cimetière?... Je sais bien que vous êtes -mort... Je sais aussi votre nom: Floris!</p> - -<p>—Oui! oui! allons! ne vous agitez pas! dit la bonne -Mme Éloi, qui haussa les épaules avec compassion.</p> - -<p>L'inconnu jetait autour de lui des yeux de stupeur -et de crainte, ainsi qu'un homme qui se réveille d'un -long évanouissement.</p> - -<p>—Où suis-je? reprit-il, à voix basse. Mon esprit est -bouleversé comme la mer après une tempête, et je sens -tous mes membres brisés... Qui êtes-vous?... Je ne -vous connais pas... Il me semblait que j'étais mort... -Est-ce à vous que je parlais tout à l'heure?... Ah! fit-il -avec un grand cri, oui, je sais, je sais, je me rappelle... -Je vous ai retrouvé, Monseigneur.</p> - -<p>—Pourquoi suis-je ému? pensa Floris. Se peut-il -que les folles visions d'un homme en délire m'étonnent?</p> - -<p>Le blessé poursuivait, frémissant:</p> - -<p>—Avez-vous salué votre mère? Qu'a-t-elle dit, dans -un tel moment?... Et votre frère, votre sœur?... Oh! -que je suis heureux, Monseigneur!... Mais d'où vient -que mon lit est placé sur cette terrasse de pierre? J'entends -continuellement les orages qui roulent au-dessus -de ma tête, et cela me fait mal à la cervelle. J'ai été<span class="pagenum"><a name="Page_43" id="Page_43">[Pg 43]</a></span> -malade en effet, et j'ai failli mourir, le savez-vous?... -Ah! je voudrais bien être certain que je suis guéri -maintenant.</p> - -<p>Une épouvantable rumeur monta de la cité embrasée. -L'homme inquiet prêta l'oreille; puis, se soulevant sur -un genou:</p> - -<p>—Est-ce que nous sommes à Prague, Monseigneur?</p> - -<p>—A Prague... dit Floris. Non... à Paris.</p> - -<p>—A Paris... encore à Paris! répéta l'inconnu qui -retomba... Y sommes-nous donc revenus?... De grâce, -fit-il, ne me trompez pas... Est-il bien vrai que vous -êtes Floris?</p> - -<p>—Oui! c'est mon nom, dit le jeune homme. Mais je -ne vous ai jamais vu. Se peut-il que vous me connaissiez?</p> - -<p>Le blessé avait l'air incertain. Sa figure prit subitement -une étrange expression de ruse. Il dit, d'une voix -qui s'affaiblissait:</p> - -<p>—Écoutez-moi, je vous en conjure. J'ai un secret à -vous révéler... Courbez la tête jusqu'à moi. Approchez -votre oreille de ma bouche... Ne me refusez pas cette -grâce!</p> - -<p>—Soit! reprit Floris, je vous écoute.</p> - -<p>Et à genoux près du blessé, il pencha son visage -vers lui.</p> - -<p>Alors, comme saisi d'un nouvel accès de délire, l'inconnu -lui plongea les doigts dans la chevelure; puis, -jetant un cri de triomphe:</p> - -<p>—La marque! la marque! s'écria-t-il... La marque -de Sacha Gourguin!... Ah! Floris!... C'est bien lui! -O bonheur!... Monseigneur, monseigneur Floris... -Votre mère... Lorsque vous saurez... O Dieu! Que -dire? Par où commencer?</p> - -<p>—Au nom du ciel! qui êtes-vous? dit le jeune -homme.</p> - -<p>—Oh! dit le blessé, monseigneur Floris, après vous -avoir si longtemps cherché!... Ah! je suis malade, je<span class="pagenum"><a name="Page_44" id="Page_44">[Pg 44]</a></span> -me meurs... Ah! ah! ah! Hélas! malheureux que je -suis!... Ah! ah! je souffre! Hélas! hélas! Oh! tuez-moi! -tuez-moi! tuez-moi!... Ne vous éloignez pas, -Monseigneur. La crise cessera dans un moment... -Vous me regardez, interdit. Non, non, je n'ai plus le -délire... Oh! je souffre! Ah! ah! ah! ah! Hélas!... -Surtout, Monseigneur croyez-moi... Ne secouez pas la -tête ainsi... Je connais tout de votre vie. Le vieil -homme qui vous a élevé avait pour nom Jacob Van -Oost: votre enfance s'est passée à Bruges, dans les -Flandres. Depuis deux ans, vous êtes à Paris... Au -nom de votre mère qui vous cherche, écoutez-moi, -croyez-moi, Monseigneur!</p> - -<p>—Parlez! reprit Floris, parlez donc!... Pourquoi -m'appelez-vous Monseigneur?</p> - -<p>—Sachez d'abord qui vous êtes... Ce Van Oost, -qu'on nommait votre oncle... O Dieu! Ah! ah! quelle -douleur!... Votre naissance est noble entre toutes... -Ah! ah!... Ayez pitié de moi... Ah! ah! ah! ah! -tuez-moi! Le sang m'étouffe; je suffoque... Ah! Où -êtes-vous, Monseigneur? Soutenez-moi, mettez-moi -debout!... Je vous dirai le nom de votre père... Oh! oh! -oh! hélas!... Oh! oh!</p> - -<p>—Madame Éloi, voulez-vous m'aider? dit le jeune -homme. Doucement... Soulevons-le!</p> - -<p>—Par ici... Oh! prenez par ici... Oh! oh! ne me -touchez pas!... Oh! oh! oh! Monseigneur, pitié!... -Vous me tuez!... Floris, oh! Floris!</p> - -<p>La voix défaillit au moribond. L'affreux spectacle de -Paris le frappa d'une subite horreur. Il demeura court -à regarder, les yeux fixes, la bouche béante.</p> - -<p>Le ciel n'était qu'un tourbillon de feu. Ainsi qu'une -forêt immense, la ville brûlait et flambait. Le tocsin ne -s'arrêtait pas; l'artillerie roulait sans interruption. Le -cri, la terreur, le bouleversement étaient comme la fin -du monde. C'étaient, quelquefois, un tel fracas que<span class="pagenum"><a name="Page_45" id="Page_45">[Pg 45]</a></span> -l'on eût cru Paris déraciné, de profonds retentissements -ainsi que de portes d'airain qu'on ébranle. Les obus -sifflaient dans leur vol, les clochers des églises canonnaient, -de grandes gerbes d'incendie apparaissaient, où -qu'on tournât les yeux, les pavés dégorgeaient du feu, -l'air était tout tissu de flamme. Par moments, une trombe -de bruit passant dans les rues embrasées, les faisait -presque chanceler. Le soleil se leva, mais blême, étouffé -par les nuages et par les vapeurs de l'incendie. On ne -voyait à l'horizon qu'un vaste cadavre livide, d'où il -s'échappait une lumière, trouble comme de la fumée. -Alors, le vent souffla avec violence. Tout le firmament -retentit. Le mugissement de l'incendie emplissait l'air -comme un ouragan. Puis, les hurlements redoublaient. -Les spirales ardentes s'élançaient plus haut, les bouches -des canons vomissaient des cataractes de tonnerres, les -obus, se heurtant dans l'air, tombaient brisés en pesants -éclats, les faîtes des palais croulaient; et les incendies, -triomphants et avivés encore par la rafale, se dressèrent -de toutes parts, ainsi que des torses géants. Un -cercle de démons de feu semblaient entourer la ville, -joyeux, hurlant, léchant le ciel de leurs langues monstrueuses...</p> - -<p>Tout à coup, un obus éclata sur la plate-forme de la -tour. Floris tomba. Chus s'abattit, défaillant de peur, -mais sans blessure. On ne vit plus Ivan Manès: ses -membres furent dispersés au loin, comme par une -fronde. Mme Éloi gisait à la renverse; sa tête, tranchée -sous l'oreille, grimaçait suspendue à la peau, au milieu -de bouillons de sang.</p> - -<p>Un demi-quart d'heure se passa, sans que rien remuât -sur le sommet du mausolée. Des oiseaux voletaient tout -autour, en poussant de petits cris d'effroi. Le drapeau -rouge se gonflait au vent.</p> - -<p>Un soupir souleva la poitrine de Floris. Il ouvrit les -yeux.</p> - -<hr class="chap" /> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_46" id="Page_46">[Pg 46]</a></span></p> - - - - -<h3><a name="LIVRE_SECOND_1" id="LIVRE_SECOND_1">LIVRE SECOND</a></h3> - - -<p>Bien que, après la chute de la Commune, et dans -Paris sanglant, fumant, tout couvert de ruines, on ne -prît guère intérêt à un simple particulier, néanmoins, -la plupart des gazettes annoncèrent, vers le commencement -de juillet, l'arrivée en France d'un savant russe, -le fameux physiologiste Vassili Manès.</p> - -<p>Il ne parut pas d'ailleurs que ce voyage eût aucun -but de science ou de curiosité. Vassili Manès fut salué, -à sa descente du wagon, par un homme barbu, aux paupières -épaisses, qui était le brocanteur Chus. Tous deux -eurent un long entretien, tête à tête, à l'<i>Hôtel de -Bohême</i>.</p> - -<p>La singularité de ce départ défrayait, dans le même -temps, les conversations à Prague. Quoique la mort -d'Ivan y fût connue, l'on s'étonnait que Vassili eût choisi -ce moment pour s'absenter. Attaché depuis des années -au grand-duc Fédor de Russie, après avoir professé -avec éclat à Moscou et à Saint-Pétersbourg, il avait -été récemment cédé par le Grand-Duc à sa femme, la -grande-duchesse Maria-Pia, arrivée au dernier période -d'une maladie sans espérance, et de qui le savant ne -soutenait la vie qu'à force d'art et de remèdes.</p> - -<p>Le même jour, Manès rendit visite, dans les bâtiments -de l'Institut, à M. Olympe Gigot. C'était un -homme d'importance, érudit en grec et en sanscrit, en -antiquités, en critique, auteur, traducteur, annotateur, -pédant et académicien, secrétaire perpétuel des Inscriptions -et Belles-Lettres; de plus, ami de cœur de -M. Thiers, chef du Pouvoir exécutif. Le savant russe -connaissait d'ancienne date le commentateur d'Albert<span class="pagenum"><a name="Page_47" id="Page_47">[Pg 47]</a></span> -le Grand, et il fut accueilli du vieillard, comme quelqu'un -que l'on attend.</p> - -<p>—Sitôt que j'ai reçu votre lettre, dit M. Olympe -Gigot, le premier objet sur lequel s'est portée mon -attention (car il convient de s'assurer d'abord si celui -que nous cherchons est prisonnier), le premier objet, -dis-je, sur lequel s'est portée mon attention, a été la -rédaction d'une note contenant le signalement et tout -ce que l'on sait du jeune homme, note que M. Thiers, -officieusement, a transmise à tous les greffes.</p> - -<p>—Eh bien! avez-vous une réponse? demanda vivement -Manès.</p> - -<p>M. Gigot reprit, en agitant la main, avec une majestueuse -condescendance:</p> - -<p>—Non, monsieur, non, sans aucun doute. Je ne -fais point difficulté de reconnaître, j'avouerai librement -devant vous que nous n'avons encore trouvé aucun -vestige, aucune trace, aucun indice de votre intéressant -protégé... Le contraire eût été pour me surprendre, -d'ailleurs. Il y a trente mille dossiers: c'est un chaos à -débrouiller, un véritable capharnaüm... Est-ce à dire -que l'insuccès des premières investigations puisse -inspirer des craintes sérieuses, par rapport au résultat -final?... En aucune façon, croyez-moi!... Il faut seulement -un peu de patience... Au reste, cher monsieur et -ami, savez-vous bien que ce que vous m'avez mandé -forme une aventure incroyable, une vraie péripétie tragique... -Le fils... le propre fils!... Comment! peste!</p> - -<div class="poem"><div class="stanza"> -<span class="i0">Sous le nom de Léonce, Héraclius respire,<br /></span> -</div></div> - -<p>Et cætera, et cætera, déclama M. Olympe Gigot... -Ah! ce vieux Corneille, quel homme!... Pour me résumer, -cher monsieur, très certainement, je prends part -aux inquiétudes maternelles de Madame la Grande-Duchesse; -mais patience, néanmoins, tout ira bien!... -Le jeune homme se retrouvera!</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_48" id="Page_48">[Pg 48]</a></span></p> - -<p>En dépit des affirmations du secrétaire perpétuel, le -mois de juillet se passa sans amener la découverte -espérée. Manès se vit même contraint de quitter Paris -subitement et de regagner Prague, au plus vite, pour -un accident survenu dans l'état de la Grande-Duchesse. -Mais, dès la nuit de son retour, vers les cinq heures, au -petit jour, sans même toucher à l'hôtel, le savant russe -se fit mener chez M. Olympe Gigot, et le trouva lisant -sur son séant, dans un vaste lit en acajou, orné de palmettes -de cuivre et de têtes casquées de Minerve.</p> - -<p>—<i>Video et gaudeo!</i> exclama l'érudit... J'avais reçu -votre dépêche... Bonnes nouvelles, mon cher ami, et -j'oserai dire: excellentes!... S'il vous plaît, ouvrez la -croisée... Eh bien, vous avez appris la triste fin de ce -pauvre Bonnet-Cujoly? La mort a des rigueurs toutes -particulières pour notre section de philosophie... Mais -venons-en à notre affaire... Ne m'avez-vous pas dit, -poursuivit-il, qu'après avoir reçu un biscaïen, un éclat -d'obus à la cuisse, ce jeune homme avait été porté -dans l'ambulance du docteur Laus? Eh bien, nous -savons maintenant (ah! ce n'a pas été sans peine!) sur -quel point ont été dirigés les insurgés qui se trouvaient -dans cette ambulance.</p> - -<p>—A Brest? dit Vassili Manès.</p> - -<p>—Non, non, non! Oh! non!... Fort loin de Brest! -Mais, dites-moi, vous prendriez bien peut-être quelque -chose? Vous savez le mot du divin Homère: <i>Ce n'est -point par le jeûne qu'il faut pleurer les morts!</i> Et il -rappelle que Niobé, après avoir enterré à la fois douze -enfants, se souvint pourtant de manger... Sans façon... -Allons, je n'insiste pas!... Non, non, non, pas à Brest! -A l'île Pierre-Moine... Un nom frappant, en vérité! -<i>Petrus Monachus</i>, Pierre le Moine, ou encore <i>Petra -Monachi</i>.</p> - -<p>—Est-ce certain? fit Manès impatiemment.</p> - -<p>—Bien, bien! Je viens au fait, cher ami. Pour dire<span class="pagenum"><a name="Page_49" id="Page_49">[Pg 49]</a></span> -nettement la chose, l'on a interrogé télégraphiquement -les commandants des deux pontons. La réponse est -affirmative. Notre jeune homme est enfin retrouvé!... -Mais il ne s'agit pas uniquement de cela. M. Thiers -désire vous voir. M. Thiers, reprit Olympe Gigot, -avec une orgueilleuse solennité, nous attend, dimanche, -à deux heures... «Je prétends le voir, m'a-t-il dit, -parlant de vous, monsieur Manès, et le charger moi-même -d'offrir l'hommage de mon respect et de mon -dévouement à Son Altesse Impériale le Grand-Duc, -ainsi qu'à Madame la Grande-Duchesse.»</p> - -<hr class="tb" /> - -<p>Vassili Manès et M. Gigot se rendirent, le lendemain, -à l'hôtel de la préfecture de Versailles. Ils y trouvèrent -M. Thiers, enfermé avec Jules Simon et les sieurs -Gaveau et Marty, commissaires près les conseils de -guerre, qui lui lisaient chacun une grande paperasse de -sa façon, relative aux chefs de la Commune, dont le -procès allait commencer. Ils attendirent quelque temps; -puis, s'étant fait écrire par l'huissier et leurs noms portés -à M. Thiers, les deux savants furent avertis d'entrer -dans un salon voisin et plus intime, tendu de damas -jaune broché, où pendaient aux murs de méchantes -copies exécutées à l'aquarelle, d'après les fresques de -Raphaël. Un instant après, la porte s'ouvrit, et l'on vit -paraître sur le seuil une espèce de nain ridé, à figure -de vieille fée, les cheveux dressés en huppe et un petit -nez crochu entre des lunettes. C'était M. Adolphe -Thiers.</p> - -<p>Olympe Gigot présenta son illustre confrère, M. Manès, -à qui M. Thiers fit son compliment, à la fois -emphatique et plat. Le savant y répondit poliment, -quoique sans beaucoup d'ouverture; et M. Gigot, pour -animer le colloque un peu languissant, félicita son vieil -ami des pourparlers qui s'engageaient, en vue de prolonger -de trois ans ses pouvoirs de Chef de l'Exécutif.</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_50" id="Page_50">[Pg 50]</a></span></p> - -<p>—Il me siérait peut-être mal, dit M. Thiers, de -prétendre me rabaisser moi-même... J'ose croire, en -effet, je l'avoue, que si la victoire a fini par se montrer -aux légions de l'ordre, on le doit quelque peu à mes -modestes talents, à mes travaux, à mes lumières. Mais -à la tête de l'État, notez bien mes paroles, monsieur, -que ce soit une aristocratie, un régime parlementaire, -un gouvernement provisoire, une république, un stathoudérat, -bref, n'importe quelle institution, suivant la -formule adoptée par les citoyens... oui, par le pays, -qui est souverain, après tout... eh bien! donc... -qu'est-ce que j'allais dire?... j'allais dire quelque chose, -Gigot...</p> - -<p>—Vous disiez: <i>Mais à la tête de l'État</i>... répondit -le secrétaire perpétuel.</p> - -<p>—A la tête de l'État... reprit M. Thiers, oui, à la -tête de l'État,—pesez bien mes paroles, monsieur,—je -ne servirai aucune ambition... Soyez-en sûr, monsieur -Manès, je n'entends être, pour mon pays, l'instrument -d'aucun autre pouvoir que de celui de la Providence!</p> - -<p>M. Gigot se récria, protestant de la reconnaissance -et de l'affection de l'Assemblée.</p> - -<p>—Bah! repartit M. Thiers, je ne m'abuse point, -mon cher ami... On m'a reçu des mains de la nécessité.</p> - -<p>—Dites: de la victoire! exclama le secrétaire perpétuel.</p> - -<p>—Ce bon Olympe!... Toujours flatteur!... Et -haussé en pied, tant qu'il put, l'homme d'État pinça -l'oreille de son ami, avec des façons napoléoniennes. -Puis, s'asseyant vivement, au bas bout d'une grande -table à tapis vert, tandis que Manès et M. Gigot prenaient -place en face de lui, M. Thiers poursuivit, d'un -ton sérieux:</p> - -<p>—Mais voyons, voyons, venons-en à la conjoncture -qui vous amène. Car l'on m'a dit, monsieur Manès, que<span class="pagenum"><a name="Page_51" id="Page_51">[Pg 51]</a></span> -vous arriviez auprès de moi, si ce n'est comme un -ambassadeur, tout au moins comme un chargé d'affaires.</p> - -<p>—Monsieur, répondit le savant, il y a sur l'un des -pontons de l'île Pierre-Moine, près de Rochefort, un -jeune homme, nommé Floris. Mme la Grande-Duchesse -vous aurait toute obligation de faire mettre ce jeune -homme en liberté, et M. Olympe Gigot doit vous en -avoir dit le motif.</p> - -<p>M. Thiers secoua sa huppe:</p> - -<p>—Oh! je sais tout, depuis longtemps! reprit-il. Une -main qui vous fut bien chère avait confié à ma discrétion, -et retracé pour moi, sur le papier, cette aventure -extraordinaire... M. Gigot m'a dit l'affreux malheur, -continua-t-il, prenant, en même temps, un accent de -condoléance... Quand je le vis pour la dernière fois,—vous -savez de qui je veux parler,—je lui recommandai -la plus extrême prudence... Restez à Versailles, lui -dis-je. A l'abri dans cette cité, vous agirez plus librement -qu'à Paris même.—Agir!... Mais comment? Sans -appui...—Vous en aurez, lui répondis-je.—Votre -police...—Disposez-en! Remettez entre mes mains -tous les fils de cette ténébreuse aventure, et fiez-vous -à moi pour le reste!... Il me remercia avec effusion, et -je pus espérer un moment qu'il déférerait à mes avis... -Néanmoins, la mission dont il était chargé tourmentait -sans cesse sa pensée, et, en dépit de mes instances, -l'infortuné revint à Paris. On me fit part, quelques -semaines après, de la sanglante catastrophe qui vous a -privé du meilleur des frères, et sur laquelle, j'y compte -bien, l'instruction commencée jettera quelque lumière.</p> - -<p>—Oui, dit Manès, mon frère a eu le tort de se fier -sur sa qualité d'étranger. Arrêté devant le Père-Lachaise, -par des fédérés soupçonneux, on trouva sur -lui, paraît-il, une de vos lettres d'audience, qu'il avait -imprudemment conservée... Tous les papiers que contenait -le portefeuille de mon frère nous ont été renvoyés,<span class="pagenum"><a name="Page_52" id="Page_52">[Pg 52]</a></span> -après le meurtre d'Ivan, par un pauvre diable -de juif, qui l'avait assisté dans ces terribles moments. -Cet homme ajoutait que Floris, blessé par un éclat -d'obus, mais non dangereusement, se trouvait prisonnier -de Versailles. C'est alors, poursuivit le savant, -que je me suis rendu à Paris, comptant sur le haut -appui de Votre Excellence, pour obtenir la mise en -liberté du fils de Mme Maria-Pia.</p> - -<p>A ces paroles, M. Thiers se leva de dessus sa chaise -avec beaucoup de vivacité, et il protesta galamment -qu'il se sentirait d'autant plus charmé de pouvoir contenter -le désir de Mme la Grande-Duchesse, que dès -longtemps, il s'était porté pour l'un de ses admirateurs.</p> - -<p>—Je la vis pour la première fois, dit-il, oui! j'eus -l'insigne honneur de voir Mme la Grande-Duchesse, -en 1860, à Vienne, au sein d'une fête brillante que -donnait l'archiduc Ferdinand. Entourée d'une foule de -princesses, qui offraient à l'œil étonné le ravissant -assemblage des beautés de tous les climats de l'Autriche, -Mme la Grande-Duchesse, quoiqu'elle eût près -de trente-cinq ans à cette époque, se faisait toutefois -distinguer: et l'on pensait, en la voyant, que ses -attraits l'eussent appelée au rang suprême, si sa naissance -l'en eût éloignée. Quant au grand-duc Fédor, -qui ne connaît la bravoure et les nobles exploits de ce -guerrier, de ce militaire, qui a cueilli un immortel laurier, -dans ces guerres où la puissance russe en a moissonné -de si beaux?... Par surcroît, politique profond, -administrateur consommé... Les rives du Phase et de -l'Oxus, ainsi que les échos du Caucase, ont souvent -répété son nom glorieux.</p> - -<p>M. Thiers demeura un moment silencieux; puis il -cita, par l'occasion, deux autres princes qui avaient -servi la Commune: le prince Wiazelusky et le prince -Bagration, fait prisonnier les armes à la main, et fusillé -dans les fossés de Vincennes. Il se promenait à travers<span class="pagenum"><a name="Page_53" id="Page_53">[Pg 53]</a></span> -la chambre, les deux mains derrière le dos, et souvent -s'arrêtait devant la vitre, à considérer le soleil couchant.</p> - -<p>—Il suffit, dit-il, monsieur Manès, et le jeune Grand-Duc -vous sera rendu... Il faut convenir toutefois que -ce prince a été plus heureux que sage, et qu'il a tenu à -bien peu de chose que nous eussions à déplorer son -irrémédiable trépas. Mais qui n'a payé, en sa vie, son -tribut à la folie humaine?... De fait, moi-même, dans -ma jeunesse, pauvre et dévoré de passion, autant -qu'idolâtre de renommée, je ressemblais par plus d'un -trait à ce jeune homme; et, ma foi, il faut bien l'avouer, -si Charles X eût triomphé au lendemain des Ordonnances, -j'aurais été réduit à une extrémité fort proche -de celle où le voilà!... Reste une question grave: c'est -la forme même de cette mesure. Procédera-t-on au -moyen d'un acte purement spontané, d'une décision -prise en conseil, dans le sein de mon cabinet, ou -encore, et ceci vaudrait mieux, par une simple relaxation, -une ordonnance de non-lieu?... Car la question, -remarquez-le, messieurs, comporte ces trois solutions.</p> - -<p>—Ah! mon ami, mon cher ami, s'écria M. Olympe -Gigot, comme vous portez bien jusque dans vos -moindres paroles cette précision, cette netteté, cette -parfaite liaison, qui sont l'esprit français par excellence!</p> - -<p>—Bah! c'est ainsi, répliqua M. Thiers, que nous -autres hommes d'État, et de qui l'opinion se fait avec -la rapidité de l'éclair, élucidons vingt fois par jour les -questions les plus compliquées... Au reste, le vieux -Metternich n'était pas, lui non plus, sans mérite... Un -peu inconséquent toutefois! Qu'en pensez-vous, monsieur -Manès?</p> - -<p>—Mais, je ne sais, dit le savant étonné.</p> - -<p>—Si nous avions plus de loisir, continua M. Thiers, -je vous prouverais que Talleyrand, qu'une certaine<span class="pagenum"><a name="Page_54" id="Page_54">[Pg 54]</a></span> -école historique élève aujourd'hui sur le pavois, n'a pas -joué le grand rôle qu'on lui prête, et que ses talents -n'ont dû leur éclat qu'aux circonstances où ils ont -brillé!</p> - -<p>Et, sur ces mots, tous les trois s'étant levés, la suite -de la conversation fut coupée et tumultueuse, en remerciements -de Manès, politesses de l'homme d'État, et -mots louangeurs de M. Gigot. Ensuite M. Thiers s'assit -à la table, et y écrivit une lettre au commandant du -ponton la <i>Charente</i>, non sans ajouter qu'il ferait d'ailleurs -envoyer des ordres à Pierre-Moine.</p> - -<p>Puis, remettant cette lettre à Manès:</p> - -<p>—On a vu des monarques, reprit-il, tombés du trône -dans les fers, mais c'est des fers que ce jeune homme -est en passe de s'élever jusqu'aux marches du trône. -Car enfin, le voilà d'un seul coup, ainsi que dans un -conte de fées, cousin du Tsar, prince, grand-duc...</p> - -<hr class="tb" /> - -<p>Il se mourait de faim et de misère, cet homme heureux, -ce cousin du Tsar, ce prince de contes de fées. -Chaque nuit, il rêvait la scène qui s'était passée sur la -tour Victor.—Le nom! exclamait-il, le nom de mon -père! Dites le nom, le nom, le nom... Mais alors, tout -s'évanouissait. Il se réveillait hors d'haleine; et l'insomnie, -non moins cruelle que les songes, lui présentait, -jusqu'au matin, mille pensées, mille regrets dévorants.—Un -mot, rien qu'un seul mot, disait-il, et -j'étais heureux à jamais... Ah! j'en deviendrai fou, je -crois... Mieux eût valu ne rien savoir, demeurer toujours -dans l'ignorance... Quel sentiment avais-je que -le sort me volait? Je n'y songeais pas, je n'en souffrais -pas... Maintenant, je suis comme un damné qui, précipité -dans l'enfer, eût entrevu le paradis, à la minute -même de sa chute... Mort!... Il est mort!... Irréparable!... -Perdu, perdu, perdu!... Est-ce possible!... -Il grinçait des dents, il pleurait, il étouffait ses violents<span class="pagenum"><a name="Page_55" id="Page_55">[Pg 55]</a></span> -sanglots, d'autant plus morne et plus farouche, le jour, -qu'il s'épuisait toutes les nuits dans ces fureurs.</p> - -<p>Immobile, il passait des heures à regarder par les -sabords les mouettes se jouant sur les vagues, au milieu -des grands souffles du vent; ou bien, couché à plat -ventre, il considérait fixement une vieille carte marine, -où se voyaient la ville de Stralsund et l'île de Rugen, -en face. Sa courte prison d'Allemagne semblait avoir -laissé au jeune homme d'ineffaçables souvenirs. Il -demanda même, une fois, comme pour se décharger le -cœur, si aucun de ses compagnons ne s'était trouvé -à Stralsund, au temps où il s'y trouvait lui-même; -puis, sur la réponse que non, retomba dans son triste -silence.</p> - -<p>Soit hauteur, soit accablement, il ne parlait qu'à un -vieux fédéré qu'on appelait le caporal Pierre. Sectaire -du fameux Blanqui, sous lequel il avait débuté -dans sa longue et ingrate carrière, le caporal était un -petit homme, chauve, fort barbu, le nez rouge, au demeurant, -bonasse et sans fiel, et l'hôte le plus jovial -qu'eût jamais possédé un ponton. Le premier soir que -Floris, d'aventure, s'était trouvé près de lui, le caporal, -qui se couchait, lui avait dit, en clignant de l'œil:—Qu'est-ce -qui peut m'empêcher, citoyen, de passer une -bonne nuit? Je suis libre, complètement libre! Je suis -plus libre dans les prisons que les gens qui, en ce -moment, se promènent à Paris ou à Londres, et qui -sont esclaves, sans s'en douter, sous le joug des plus -vils despotes!... Après quoi, éclatant de rire, le petit -homme avait souhaité le bonsoir à son compagnon. -Vétéran des bagnes, des pontons, des enceintes fortifiées, -le caporal assistait Floris de sa bizarre expérience. -Il le servait, lui taillait des écuelles, lavait ou -reprisait ses habits, le soir emmantelait de toile à voile -le sabord sous lequel s'endormait le fils de Maria-Pia, -et quelquefois se hasardait même à lui dire avec des<span class="pagenum"><a name="Page_56" id="Page_56">[Pg 56]</a></span> -clins d'yeux, comme s'ils eussent eu un secret de moitié, -et qu'il prît plaisir à l'encourager:</p> - -<p>—Tout va bien!... Nous crevons de misère... Mais -nargue des tyrans, citoyens! Libres jusqu'au dernier -soupir!</p> - -<p>Un soir, vers six heures et demie, les gendarmes -firent l'appel de douze hommes de corvée, pour aller -chercher des barriques d'eau à l'îlot du Petit-Hagois. -Cet écueil, habité autrefois, et qui ne sert plus de retraite -qu'aux mouettes et aux aigles de mer, renferme, -parmi les décombres de deux ou trois masures écroulées, -une citerne d'eau de pluie, naguère utile aux -vaisseaux du roi embossés dans la rade de Pierre-Moine, -et portant, sous une fleur de lis, la date: 1780. -De temps à autre, en cas pressant, quand l'arrivage de -Rochefort manquait, les commandants des deux pontons -envoyaient chercher sur le Hagois quelques barriques -d'une eau saumâtre.</p> - -<p>Les hommes de corvée débarquèrent, remplirent -promptement les tonneaux; mais quand ils revinrent à -la plage, leur chaloupe avait disparu, les amarres s'en -étant rompues. Force était de rester dans l'île, jusqu'à -ce que l'on envoyât de la <i>Charente</i> un autre canot -pour les prendre; et, la première surprise passée, chacun -put occuper, à son gré, les deux à trois heures de -l'attente. La plupart se couchèrent, par groupes; -d'autres allumèrent un feu de broussailles, et Floris -et le caporal Pierre, car tous deux étaient de la corvée, -gravirent la colline de sable qui forme le milieu de -l'îlot, sans que les gendarmes étonnés fissent mine de -s'y opposer.</p> - -<p>La mer livide mugissait, et le crépuscule, à l'horizon, -semblait un immense bûcher de cendres et de tisons rougeoyants. -Quand les deux prisonniers eurent descendu -la butte, ils se virent seuls, tout à coup. Une ivresse -saisit Floris, et il courait le long de la plage en criant:</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_57" id="Page_57">[Pg 57]</a></span></p> - -<p>—Une barque! une barque! une barque!</p> - -<p>Il trempait ses pieds dans l'écume, en claquant des -dents, comme éperdu. La grève était nue et solitaire; -l'immense mer, avec fracas, roulait ses houles. -Floris, allant droit à la vague, y entra jusqu'à la ceinture.</p> - -<p>—Allons, allons, Floris... es-tu fou?</p> - -<p>Il se débattait furieux, entre les bras de son compagnon...—Lâche-moi! -par le ciel! lâche-moi! répétait-il; -ne mets pas tes mains sur moi... Éloigne-toi! Va-t'en, -te dis-je!</p> - -<p>Mais le caporal l'entraînait, balbutiant dans son -émotion:</p> - -<p>—Es-tu fou?... voyons... es-tu fou?</p> - -<p>—Non, non, non! je ne suis pas fou! cria Floris -désespérément. Ce cœur que je frappe, c'est le mien!... -Mon nom est Floris, et je suis prisonnier sur les pontons -de Pierre-Moine!</p> - -<p>—Allons, allons, allons! marmottait le bonhomme, -en continuant de l'entraîner.</p> - -<p>—Lâche-moi, lâche-moi! dit Floris... A bas, misérable! -Me lâcheras-tu?... Je traverserai cette mer. Je -la rejoindrai, je la reverrai... Lâche-moi! Je ne suis -pas fou... Non, non! je ne suis pas fou, et plût au -Ciel que je le fusse! Alors, je pourrais oublier mes -chagrins, mes tourments, ma détresse, et l'amour insensé -qui me tue!</p> - -<p>—L'amour!... dit le vieillard stupéfait.</p> - -<p>D'un bond, Floris le saisit à la gorge. Il leva le -poing pour frapper, puis ses yeux s'obscurcirent de -larmes. Il lâcha Pierre; et le jeune homme promenait -des regards troubles autour de lui.</p> - -<p>Tous deux, béants, se considéraient. Le caporal dit -enfin:</p> - -<p>—Allons, allons, sois donc raisonnable!</p> - -<p>—Qu'appelles-tu être raisonnable? s'écria Floris.<span class="pagenum"><a name="Page_58" id="Page_58">[Pg 58]</a></span> -Me résigner, m'accoutumer à la misère et à l'abjection, -plier le dos, flatter ceux qui nous gardent?... La raison! -la raison! poursuivit-il frémissant. Si la raison -peut me tirer de cet enfer que nous habitons, me rendre -riche, puissant, heureux, et me donner celle que -j'aime, alors, parle-moi de raison, et je te bénirai... -Sinon, tais-toi, et laisse-moi m'arracher les cheveux et -me rouler par terre!...</p> - -<p>Il se jeta, haletant, sur le rivage, et il frappait ses -tempes de ses poings. L'on ne voyait plus à l'occident -qu'une bande d'un pourpre sombre. Quelques étoiles se -levaient, dans le ciel tragique et mélancolique... Ils entendirent -au loin piquer neuf heures, à la cloche de -la <i>Charente</i>.</p> - -<p>—Ah! exclama Floris, la mort! la mort!... qu'ils -me fusillent!... Pourquoi ne m'ont-ils pas fusillé?</p> - -<p>Il s'était relevé chancelant, les joues ruisselantes de -larmes. Il reprit au bout d'un long silence:</p> - -<p>—On dit que le chagrin diminue avec le temps: -moi, mon chagrin s'augmente, au contraire... J'ai donc -un cœur de fer pour qu'il ne se brise pas!... Tous les -malheurs! tous, tous, tous, tous!... Hélas! il n'est pas, -dans le monde, un être aussi misérable que moi!</p> - -<p>Il aspira l'embrun salé, et la face levée vers les -étoiles, tandis que tous ses membres tremblaient:</p> - -<p>—Ah! râla-t-il, cet air qui passe a peut-être passé -sur ses lèvres... Vent, répands sur moi ton haleine, -souffle des bords lointains où elle est, touche-moi de -la brise qui l'a touchée!</p> - -<p>Les yeux fixes, Floris restait debout, en face de la -mer écumeuse. Il dit, semblant se parler à lui-même et -remuer ses souvenirs:</p> - -<p>—Comment l'ai-je aimée? Je ne sais, car il s'est -écoulé bien des jours où je ne pensais guère à elle... -Je l'ai vue une nuit... je fuyais... Il y a sept mois de -cela... C'était dans l'île de Rugen... dans la Baltique...<span class="pagenum"><a name="Page_59" id="Page_59">[Pg 59]</a></span> -Une île aussi, comme aujourd'hui... Ah! je babille, je -bavarde, mais, vois-tu, c'en était trop: mon âme ne -pouvait plus garder ses douleurs, et il faut que je les -vomisse, comme un homme ivre! Puis, j'ai quitté -Rugen, j'ai pris la mer... Non! je ne croyais pas l'aimer, -et, la nuit, dans le méchant hamac du vaisseau -qui m'emportait, je dormais sans songer à elle... Ensuite, -vint la lutte, la Commune, et j'espérais toujours -mourir... Maintenant, sa pensée m'obsède: elle fait -un poids de fer sur mon cœur. Prisonnier dans cet -infect cachot, sans espoir, honni, exécré, plus vil qu'un -chien, toute mon âme crie vers elle, et je me dévore -d'amour... Qui est-elle? Ah! je l'ignore... Princesse -peut-être, ou fille de roi. Ma vue se perd dans l'espace -immense, par lequel je me sens séparé d'elle... Et c'est -moi qui l'aime... moi! moi!... O insensé, misérable -fou! Ah! oui, fou!... tu avais raison... Mon souvenir, à -de certains moments, ne discerne même plus son -visage... Tiens! je ne pourrais dire seulement si ses -cheveux sont blonds ou bruns...</p> - -<p>Il soupirait, comme accablé. Et, tout à coup, en tendant -les bras:</p> - -<p>—Ah! je l'adore! il me la faut!... Elle est ma vie, -mon cœur, ma joie, mon tourment, la substance même -de mon être... Oh! partir, arriver près d'elle, revoir la -chapelle où je l'ai vue, et sentir de nouveau ses yeux -clairs m'entrer dans l'âme, comme une étoile!... Et -moi, lâche, imbécile rêveur, je reste ici à bavarder, à -pleurnicher, sans rien tenter pour la rejoindre!... Oh! -cria Floris, se tordant les mains, une planche, un morceau -de bois, que je traverse ces flots!... Ma vie, ma vie pour -une barque!... Lâche-moi, Pierre... Allons, lâche-moi!</p> - -<p>Il jetait tout autour de lui des yeux enflammés, tandis -qu'à pas précipités, le caporal l'entraînait vers la -butte. La bise secouait les broussailles; quelques -chauves-souris voletaient, et l'on voyait sous les rafales<span class="pagenum"><a name="Page_60" id="Page_60">[Pg 60]</a></span> -des traînées de sable se lever. Alors, du haut de la colline, -étendant le poing vers la côte obscure, qui apparaissait -à l'horizon:</p> - -<p>—Ah! dit Floris, en grinçant des dents, si mon -souffle pouvait consumer cette terre, ne laisser sous -les pâles étoiles que deux créatures, elle et moi!... -Maudites soient les conventions, les hiérarchies, les -règles humaines! Maudit soit l'homme, avec son cœur -abject, ses folies, ses infamies, ses injustices!... Que -tous les fléaux le dévorent! Que le sol s'entr'ouvre -sous ses pieds! Que le feu en sorte et le brûle! Que -les mers déchaînées noient les continents, et qu'il n'y -ait plus rien dans l'espace, qu'un globe désert et -glacé!</p> - -<p>D'un pas rapide, il descendit la colline. Sur la grève, -à la lueur mourante de quelques tisons dispersés, on -apercevait des ombres noires, qui étaient les autres prisonniers. -Soudain, il releva le front:</p> - -<p>—Que frappes-tu ainsi? demanda-t-il.</p> - -<p>—Rien, mon bon Floris, un moustique.</p> - -<p>—Arrière! va-t'en! s'écria-t-il... Mes yeux sont las -de ne voir que tyrannie... Laisse-moi! va-t'en!... -Crois-tu donc que la vie d'une mouche importe moins -au monde que la tienne?</p> - -<p>Les sanglots l'étouffèrent, et il balbutiait:</p> - -<p>—Se peut-il qu'un homme ait au cœur des blessures -si profondes, sans en mourir?... Les chiens des rues la -voient, les moucherons, les oiseaux, et moi, je suis -privé de sa vue!... Ah! je suis bien sur les pontons!... -Sur l'eau! sur l'eau! sur l'eau! car sur la terre, je n'ai -plus rien à espérer...</p> - -<p>On était dans le début d'août, et après quelques -jours de fraîcheur, le chaud reprit subitement, et devint -aussitôt accablant. La violence en fut telle sur les -pontons, que les prisonniers faisaient la queue, aux -barreaux de fer des sabords, pour y venir quelques<span class="pagenum"><a name="Page_61" id="Page_61">[Pg 61]</a></span> -instants coller leur visage ruisselant et respirer un air -moins lourd.</p> - -<p>La touffeur croissant toujours, ils quittèrent leurs -vêtements; et complètement nus, baignés de sueur, ils -languissaient, couchés çà et là. Sur le pont, le soleil -ardent fondait le goudron, crevassait le bois: et le pétillement -de la mer immobile comme du métal fondu, -se mêlait avec le tremblotement de l'air embrasé, dans -un immense éblouissement. De grosses mouches bourdonnaient. -Trois prisonniers qui en furent piqués enflèrent -beaucoup et moururent.</p> - -<p>On jeta les cadavres à la mer, mais le flux les ayant -portés sur la côte, il vint un ordre de Rochefort de les -enterrer désormais. Chaque lundi, les canots de corvée -se présentaient. On y amoncelait ces grands corps livides -et décomposés; et les prisonniers, par escouades, -s'en allaient les ensevelir dans les vases molles de l'île -Dieu.</p> - -<p>Les décès se multiplièrent. En quelques jours, les -deux pontons furent pleins de spectres qui tremblaient -la fièvre. La maladie avait un cours rapide. D'abord, -les gencives gonflaient, des macules tachetaient la peau -des misérables, leurs dents branlaient, et ils soufflaient, -en haletant, une haleine infecte; puis, la gangrène se -montrait. Quelques ronds enflammés apparaissaient à -leurs joues, et l'ulcère, gagnant toute la face, leur obstruait -la gorge et le palais de croûtes dont ils suffoquaient. -On les voyait tordre la bouche, et tirer une -langue saigneuse, ainsi que des chiens pantelants.</p> - -<p>Le soleil, chaque jour, se levait superbe, au-dessus -des flots étincelants. Les crêtes des vagues bondissaient; -et, à l'ouest, les prisonniers n'apercevaient que -cette eau déserte, avec l'immense architecture lointaine -de l'abbaye de Pierre-Moine. Ils se sentaient abandonnés, -comme des naufragés perdus en plein Océan, -sur un radeau.</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_62" id="Page_62">[Pg 62]</a></span></p> - -<p>La plupart—les dysentériques—ne pouvaient pas -se rassasier. Ils étaient tourmentés d'une faim vorace, -qui les persuadait longtemps que ce flux de ventre -était sans danger. Mais enfin, vaincus par le mal, leur -faiblesse devenait telle qu'ils défaillaient, en se mettant -debout. Tristes, ils demeuraient étendus, les cuisses -rapprochées du corps, et souillés de leurs excréments. -Ils avaient les prunelles éteintes, le visage sec ou -bouffi, la peau rugueuse comme une écorce; et tous -devinrent, en peu de jours, d'une maigreur extraordinaire. -Un chapelet d'os leur saillait du dos, leur -ventre plat semblait collé aux reins, tel qu'une toile -grisâtre; et il sortait de tous leurs mouvements une -odeur fétide et écœurante.</p> - -<p>L'air, plus infect dans le ponton que les vapeurs des -sépulcres, piquait les yeux, empoisonnait la gorge: et -le commandant du fort Pierre-Moine, vieil homme à -demi fou et toujours furieux, qui visita les batteries -vers ce temps-là, en compagnie des médecins, y suffoqua, -manqua de s'abattre du haut de sa jambe de bois, -et se retira au plus vite. Mais il n'en fut rien autre -chose, et l'on ne posa même pas les quatre ou cinq -manches à vent réclamées par l'enquête. Les corps -gonflés restaient épars, pourrissant. Sous les haillons -qui les couvraient, on voyait les chairs leur grouiller, -et les vivants retrouvaient sur eux de cette vermine -des morts. Le typhus se mit aux deux pontons, et le -ravage en fut épouvantable. Dans leur délire, les moribonds -se figuraient encore la bataille, et frénétiques en -proféraient les clameurs et les commandements. Un -déserteur, soldat du train, répétait pendant des heures: -<i>Huhau!... Hue dia!</i> en jurant. Un autre, halluciné -par des visions de la campagne, tour à tour criait -comme un coq, hennissait comme un cheval, ou mugissait -ainsi qu'un taureau. Quelques-uns, couchés sur le -ventre, se mouraient silencieusement. Ils dérobaient<span class="pagenum"><a name="Page_63" id="Page_63">[Pg 63]</a></span> -leur face avec humeur, lorsqu'on voulait les retourner, -ou faisaient signe de la main qu'on les laissât expirer -tranquilles.</p> - -<p>Les rares prisonniers épargnés par le fléau servirent -aux autres d'infirmiers. Le scorbut avait terrassé le -caporal, si dispos naguère. Floris lui-même cherchait en -vain son ancien confident du Hagois, dans ce corps -desséché et tordu, ce profil de tête de mort. L'ulcère -avait rongé le nez jusqu'aux sourcils: les os des joues -mis à nu apparaissaient sous les chairs dévorées... Son -temps de prison était fait, au pauvre caporal Pierre; la -mort lui levait son écrou: il allait là où il n'y a plus de -cachots, de haines, de misère, plus de César et plus de -mendiant. Il appela encore Floris près de lui, et ricanant -dans son délire:</p> - -<p>—Tout petit, dit-il, j'aimais mieux les coups, les -châtiments que d'obéir!... C'est tout simple... Ha, ha! -j'étais né libre... J'ai fait vingt-trois ans de prison, -mais pas un homme ne peut se vanter de m'avoir pris -ma liberté!... Ha, ha, ha!... attrapés les tyrans!... Libre, -libre, toute ma vie!... Vingt-trois ans de prison, Floris!</p> - -<p>Le vieillard mourut le 30, au soir. Floris, la tête -appuyée sur sa main, le regarda longtemps agoniser. -Au loin, un quinquet fumeux se balançait; les moribonds -couchés faisaient des tas inégaux: et ce spectacle -paraissait au jeune homme extraordinaire comme -un songe. Une langueur funèbre l'accablait. Il pensa -que le lendemain, pendant la promenade sur le pont, il -se jetterait à la mer.</p> - -<hr class="tb" /> - -<p>Vers dix heures, comme il dormait, il lui sembla -entendre soudain qu'on appelait son nom, à haute -voix. Il se réveilla en sursaut:</p> - -<p>—Fusillé! exclama-t-il, en poursuivant son rêve... -C'est bien!... Ne tirez pas au visage!... Ah! fit-il avec -un soupir.</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_64" id="Page_64">[Pg 64]</a></span></p> - -<p>Un gendarme, la lanterne à la main, et enveloppé -dans sa cape d'ordonnance, se tenait debout devant lui. -Cet homme dit à Floris de le suivre.</p> - -<p>Le prisonnier obéit en silence.</p> - -<p>Ils débouchèrent sur le pont. De grands éclairs silencieux, -à chaque instant, embrasaient l'horizon. Floris -aperçut une barque montée de huit ou dix matelots, -et postée à la hanche du vaisseau.</p> - -<p>—Où me mène-t-on? demanda-t-il.</p> - -<p>Mais le gendarme, sans répondre, le fit descendre -dans le canot; les avirons frappèrent l'eau, et l'embarcation -s'éloigna.</p> - -<p>La mer massive remuait sous le ciel orageux. Les -lames noires clapotaient, se gonflaient comme une poix -bouillante, puis retombaient affaissées. Par moments, -le flot frémissait, secouant plus rudement les bordages; -des tourbillons de houle se creusaient, on entendait un -rauque bruissement, des paquets d'eau furieuse sautaient, -des écumes volaient dans le vent. Les deux -fanaux de la <i>Charente</i> projetaient, sur les vagues, des -traînées rougeâtres, et Floris y attachait les yeux.</p> - -<p>—Où le conduisait-on ainsi? Au fort Pierre-Moine -sans doute. Encore des cachots, des tortures, puis des -juges questionneurs, auxquels il faudrait disputer sa vie. -Floris songeait à son amour, à sa misère, au néant de -tout. Les cris désespérés de la mer redoublaient; l'embrun -lui mouillait le visage, comme des larmes; il était -ivre de tristesse.—Allons, pourquoi n'en finirait-il -pas?</p> - -<p>Mais, dans l'instant, le canot aborda, et Floris et les -matelots prirent terre devant une espèce de corps de -garde, bâti en planches, au bord de la mer. Il y eut des -allées et venues, des rires, des propos échangés; puis, -tous commencèrent à gravir une rampe dallée, où s'espaçaient -de larges degrés bas. Le vent de mer faisait -pétiller la torche qu'un des matelots portait en avant;<span class="pagenum"><a name="Page_65" id="Page_65">[Pg 65]</a></span> -et, à sa lueur rouge, on apercevait des tours, des barreaux, -d'énormes murailles.</p> - -<p>Ils passèrent un porche surbaissé, gardé par deux -canons gigantesques, sur de lourds affûts de granit. -Alors, un homme en vedette sortit d'une poivrière -maçonnée, et reconnut les survenants. Il ouvrit une -étroite poterne, et le cortège s'engagea dans de longs -corridors, coupés d'escaliers. Des lampes de fer y brûlaient, -de distance en distance. Ils traversèrent une -salle à piliers, où la lueur blafarde de la lune entrait -par des verrières brisées, allant du plafond au plancher. -Soudain, un air plus chaud enveloppa le prisonnier; et -saisi d'une défaillance étrange, il sentit une clarté, à -travers ses paupières entre-closes. Haletant, il tomba -sur un banc. Les matelots avaient disparu.</p> - -<p>Mais des pas furtifs s'approchèrent, du fond de la -salle voisine. On entendit un sourd murmure de voix, -et derrière le guichet grillé qui s'ouvrait dans la massive -porte, Floris aperçut confusément un visage sombre et -barbu, avec deux yeux brillants qui l'examinaient.</p> - -<p>—C'est lui, c'est pien lui! che le reconnais! exclama -tout bas le survenant... Que sa chefelure est souillée -et hérissée, ô malheureux!... Che témoigne que c'est -pien lui!... Ah! maigri, chanché, le nople cheune -homme!... O Tieu! ô Tieu! on croirait foir un mort!... -Comme il ferme les yeux opstinément, sous ses paupières -enflammées!... Ah çà! il n'est pas mort, ch'espère!... -Ah! malheur! malheur!... S'il allait mourir -afant que ch'aie reçu ma récompense!... Oui, oui, oui! -che le reconnais, comme étant le fils du Crand-Tuc... -Mettez que che le reconnais!... Monsieur Manès m'a -fait fenir, afin que che le reconnaisse!</p> - -<p>Pendant quelques instants encore, le colloque se -poursuivit à voix basse, derrière la porte; puis, les pas -s'éloignèrent, décrurent... Alors, Floris ouvrit les yeux.</p> - -<p>Il se trouvait dans une salle nue à voûte ogive, petite<span class="pagenum"><a name="Page_66" id="Page_66">[Pg 66]</a></span> -et blanchie à la chaux. Une boule de verre, pleine -d'huile jaune et posée sur un pied de faïence grossière, -éclairait faiblement le réduit. L'île et le fort dormaient; -tout était silence. De temps à autre, un choc profond -et sourd retentissait jusque sous les pas du jeune -homme. C'était la montée de la mer qui battait l'assise -de la falaise.</p> - -<p>—Mais je sais! dit Floris, se dressant soudainement... -C'est lui! c'est lui! Je me rappelle. C'est -l'homme de Mme Éloi, l'homme qui se trouvait avec -nous sur la tour Victor!</p> - -<p>Il courut à la porte et voulut l'ouvrir. Les matelots, -sans doute, en se retirant, l'avaient fermée à clef, car -elle résista. Il frappa quelques coups... Personne... Il -entre-bâilla la fenêtre. Elle donnait de plain-pied sur -une sorte de terrasse, où il ne vit rien que la lune, -d'antiques boulets de pierre épars au milieu des orties, -et, sous le parapet, la mer.</p> - -<p>Il se mit à marcher par la chambre. Sa face était -droite, immobile, et quelque chose d'égaré paraissait -dans tous ses mouvements. Il eut l'idée qu'on l'épiait, -et vint coller l'oreille à la porte; puis il reprit sa promenade, -répétant tout bas entre ses dents: <i>Le fils du -grand-duc! le fils du grand-duc!...</i> Oh! ricana-t-il, un -crayon, pour me rappeler ces mots, puisque je viens -de les entendre! Le fils d'un grand-duc sur les pontons!... -Prodigieux, prodigieux!... Et le jeune homme -rit amèrement.—Il est bien certain, exclama-t-il, que -Van Oost n'était pas mon oncle... Il n'avait ni frère ni -sœur... Il l'a avoué devant moi, à maintes reprises, -sans y songer... Voyons! Il recevait quelquefois, je me -rappelle, des lettres timbrées de Russie. Il avait habité -Pétersbourg... Un trouble extrême saisit Floris; la -possibilité de retrouver son père lui apparut dans un -éclair: il vit, comme en avant de lui, une inconcevable -félicité. Mais ses pensées tourbillonnaient; il ne pouvait<span class="pagenum"><a name="Page_67" id="Page_67">[Pg 67]</a></span> -les ressaisir.—Suis-je éveillé? dit-il tout à coup. Il se -mordit le poing, puis, éclatant de rire: Voyons, voyons, -du calme! reprit-il... Son œil tomba sur une croix -sculptée dans la pierre du mur.—Oui! c'est bien -l'abbaye! songea-t-il... Parbleu! ils en ont fait un fort!... -Il allait, venait, s'arrêtait, repartait avec emportement, -proférait des paroles à mi-voix. La violence de son -espoir l'étourdissait, comme une liqueur fumeuse.</p> - -<p>Il vint à la porte-fenêtre; il l'ouvrit et fit quelques -pas sur l'esplanade. La mer, assoupie maintenant, gonflait -son large dos sans un murmure. Le firmament, -d'un azur profond, palpitait de milliers d'étoiles.</p> - -<p>—Oh! les étoiles, les étoiles! dit Floris avec ravissement.</p> - -<p>Elles étaient à ses yeux, las d'horreur, comme s'il -les eût vues pour la première fois, et, tout haletant, il respirait -l'air vif, l'immense paix nocturne.—Que le ciel, -se prit-il à songer, me déclare ma destinée par un -éclair... Aucun éclair ne brilla, car l'orage s'était, depuis -longtemps, éloigné, mais une longue et pâle étoile -glissa à l'horizon, dans la mer. Ce hasard enivra le -jeune homme. Tout lui parut joie et triomphe. Il sentit -cette facilité que l'on croit éprouver dans les songes. -Son cri, lui semblait-il, eût traversé l'Océan jusqu'aux -îles les plus lointaines; il eût baisé à la bouche une -reine; il se serait jeté sur un canon chargé; il eût pris -dans sa main le soleil: et son cœur, qu'il entendait battre -à coups impétueux contre ses côtes, animait et vivifiait -la machine entière de l'univers.</p> - -<p>Comme il se tenait debout, près du parapet, Floris -aperçut une chaloupe qui abordait le long des rochers. -Deux ou trois matelots débarquèrent. On voyait leurs -torches errer çà et là; on entendait leurs voix dans l'air -tranquille. Puis un vieil homme prit terre à son tour, -et Floris eût juré que cet homme venait pour lui à -Pierre-Moine.</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_68" id="Page_68">[Pg 68]</a></span></p> - -<p>Il rentra dans la salle et ferma la fenêtre.</p> - -<p>Quelque chose de dévorant le consumait; ses mains -tremblaient, la sueur lui couvrait le visage.</p> - -<p>La porte s'ouvrit soudainement, et l'homme aux -cheveux gris parut. Il était grand, sec, l'air cruel, une -longue face décharnée; une goutte de sang extravasé lui -chargeait la paupière gauche. Floris ne l'avait jamais vu.</p> - -<p>—C'est lui!... murmura l'inconnu... Oui, oui, oui! -pas le plus léger doute!... Le teint, le geste, le port de -tête... La transmission héréditaire est surprenante.</p> - -<p>Tous deux, ils restaient à se considérer, et leurs -yeux fixes se disaient mille pensées, confuses et profondes. -Le vieillard demanda:</p> - -<p>—Votre nom est Floris?</p> - -<p>—Oui! c'est ainsi, dit le jeune homme, que me nommait -Jacob Van Oost.</p> - -<p>—Votre oncle et tuteur, n'est-ce pas?</p> - -<p>—Plus que mon tuteur, repartit Floris, mais Van -Oost n'était pas mon oncle...</p> - -<p>L'inconnu secoua la tête. Il poursuivit après une -pause:</p> - -<p>—Nous savons tout de votre vie. Il y a eu plus -d'yeux que vous ne pensez, ouverts sur vous, dans ces -derniers temps. Vous avez vécu, à Paris, du petit héritage -que Van Oost vous avait laissé; puis, dès les premiers -jours du siège, fait prisonnier dans un engagement, -vous avez été envoyé au fond de la Prusse à -Stralsund, d'où vous vous êtes évadé; enfin l'on vous -retrouve en mai, dans les rangs des fédérés parisiens.</p> - -<p>—J'étais désespéré comme eux, répondit Floris. Au -reste, j'avais mes amis parmi les chefs de la Commune.</p> - -<p>—Vous aviez d'autres amis encore et de meilleurs, -répliqua le vieillard. Ce sont eux qui m'envoient vers -vous. Mon nom est Vassili Manès. Après avoir été -pendant longtemps le médecin du grand-duc Fédor de<span class="pagenum"><a name="Page_69" id="Page_69">[Pg 69]</a></span> -Russie, je le suis, à présent, de la grande-duchesse, sa -femme, Mme Maria-Pia.</p> - -<p>Les cheveux de Floris se dressèrent, comme à une -vision terrible. Un souffle courut dans ses os, et il se -taisait éperdu. Le savant, enfin, rompit le silence:</p> - -<p>—Je suis pour vous le messager des plus étonnantes -nouvelles. Ce n'est pas contre la douleur qu'il faut vous -armer en ce moment, mais contre une joie excessive. -Quoi que vous ayez pu souffrir durant vos cruelles -épreuves, ce que je vais vous révéler vous payera de -toutes ces tortures. Oubliez, ainsi qu'un mauvais rêve, -ce qui précède cette nuit-ci. A mesure que je vous -parle, votre passé s'évanouit. Chaque mot prononcé -dore votre avenir, le tire des ténèbres, et le rend plus -resplendissant, plus magnifique, plus glorieux, que vos -jours écoulés n'ont été pauvres, obscurs, abaissés.</p> - -<p>—Êtes-vous si puissant? murmura Floris comme en -ricanant; et il tremblait de tous ses membres.</p> - -<p>—Ma voix n'est que la voix d'un homme, reprit -Manès, mais le destin parle par elle. Le sort vous fait -marcher dans la vie, Monseigneur, à coups de foudre, -et par des surprises violentes. Tombé du sein de la -grandeur jusqu'au plus bas de l'abîme, ce n'est pas là -le terme où vous aboutissez, mais celui d'où vous vous -relevez. Vous allez quitter les pontons: vous serez -riche, heureux, puissant, adulé; et quoi que ce soit qui -arrive, vous avez touché désormais l'extrémité, le dernier -fond de la détresse. Cette pensée, je l'avoue, Monseigneur, -me décharge l'esprit d'un grand poids. Sans -cela, j'eusse redouté de me faire le messager d'un autre -état auprès de vous, car qui peut s'assurer, quand il -change de fortune, si c'est pour sa félicité ou pour son -malheur?</p> - -<p>Il s'avança, et lentement, d'une inflexion de voix solennelle:</p> - -<p>—Je vous le déclare, fit-il, vous êtes, Monseigneur,<span class="pagenum"><a name="Page_70" id="Page_70">[Pg 70]</a></span> -le fils légitime du grand-duc Fédor de Russie et de la -grande-duchesse Maria-Pia de Portugal... J'étais jadis -un serf de votre père... Le premier, je vous rends -hommage comme à mon seigneur longtemps méconnu.</p> - -<p>Et le vieillard, courbant sa haute taille, saisit et -baisa la main de Floris.</p> - -<p>Il parut au jeune homme qu'un immense tonnerre -croulait sur lui, l'enveloppait: puis, il n'y eut plus -qu'un silence étouffant, et qui semblait l'arrêt du cœur -du monde. Floris s'était levé en pied, et roide, les -yeux tout grands ouverts, pareil à un somnambule, il -s'avança d'un pas automate jusqu'à la fenêtre de l'esplanade. -Il dit:</p> - -<p>—Voilà bien la mer et le ciel plein d'astres nocturnes...</p> - -<p>Ensuite, il se tint à la vitre. Comment ce secret révélé -ne faisait-il pas bondir et éclater la terre? Pas une -étoile ne bougeait... Quelquefois, d'un brusque mouvement, -il passait la main sur son front. Le crâne lui battait -avec un bruit de cloche; ses gestes étaient convulsifs, -égarés. Il avait l'idée vaguement qu'un cataclysme -avait bouleversé l'univers, et qu'il dominait au-dessus -des hommes, roi, tout-puissant, presque immortel!</p> - -<p>Il fatiguait ses yeux à regarder la lampe, puis reportait -ses regards sur Manès, sur la croix entaillée au -mur, sur la cellule.—Cela est! cela est! disait-il; -mais la réalité était si subite et si surprenante qu'elle ne -le pénétrait pas plus que les imaginations d'un songe. -Il revoyait sa vie écoulée, il tâchait de s'imaginer les -choses qu'il allait faire dans l'avenir; il se disait avec -orgueil qu'il recouvrait son nom, ses biens, sa naissance -illustre. Ses pensées tumultueuses s'entre-choquaient; -son cœur était un grand abîme dans lequel il -ne connaissait rien.</p> - -<p>Et cela dura très longtemps, des heures, à ce qu'il -lui semblait.</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_71" id="Page_71">[Pg 71]</a></span></p> - -<p>Il revint à Manès tout à coup et lui dit:</p> - -<p>—Ma mère vit-elle?</p> - -<p>Le vieillard retira d'un écrin une large et ronde -boîte d'or, et il la tendit à Floris:</p> - -<p>—Voici, dit-il, le portrait de votre mère. Elle l'avait -confié à mon frère pour que celui-ci vous le remît, sitôt -qu'il vous aurait retrouvé... Faudra-t-il croire aux talismans? -C'est grâce à ce portrait, Monseigneur, à -votre étrange ressemblance avec Mme Maria-Pia, que -le juif Chus vous a reconnu.</p> - -<p>—Ma mère! dit Floris... ma mère!...</p> - -<p>—Dès demain nous serons en route, reprit Manès. -Vous la saluerez dans trois jours.</p> - -<p>Floris interrogea:</p> - -<p>—Verrai-je aussi mon père?</p> - -<p>—Le Grand-Duc, répondit Vassili, habite Sabioneira, -sur la côte de Dalmatie. Il est, vous ne l'ignorez pas, -le frère de l'empereur Nicolas; et de plus, vous avez -un frère et une sœur. Vous saurez, en un meilleur -temps, tout ce qui concerne votre naissance... Il y a -deux heures, j'ai reçu des dépêches de votre père. -J'étais allé à Rochefort pour les chercher. Il consent -volontiers à vous reconnaître; il écrira lui-même au Tsar, -et un rescrit impérial vous rétablira incontinent dans -votre titre et dans vos droits... Mais ce n'est là qu'une -partie de ses desseins. Le Grand-Duc a pensé plus loin, -afin d'assurer votre bonheur, qu'il entend combler d'un -seul coup. Il vous dote d'un apanage, en vue de votre -prochain mariage. Votre père a fait choix pour vous, -Monseigneur, d'une fiancée presque royale.</p> - -<p>—Pour moi! exclama le jeune homme.</p> - -<p>Vassili Manès continua:</p> - -<p>—Le Grand-Duc vous a fiancé à la jeune princesse -Isabelle de Bourbon et Bragance, sa pupille et votre -cousine. Il me charge de vous l'apprendre aujourd'hui -même. Des deux nouvelles dont je suis le messager,<span class="pagenum"><a name="Page_72" id="Page_72">[Pg 72]</a></span> -Monseigneur, c'est la deuxième, assurément, qui est -pour vous la plus heureuse.</p> - -<p>—Me marier! s'écria Floris. Ah! je vous en conjure, -monsieur, que l'on me permette, dans cette affaire, de -ne consulter que mon propre cœur!</p> - -<p>—Votre mère l'a élevée, dit le savant. Elle est aussi -bonne que belle.</p> - -<p>—Je ne veux pas me marier!</p> - -<p>—Le Grand-Duc, poursuivit Vassili, est le tuteur -de la princesse. Il y a longtemps que cette union est -destinée entre les deux maisons. Par malheur, votre -frère est entré dans les ordres. La princesse a des biens -immenses: les profusions du Grand-Duc ont attaqué -les fondements de ce que, dans les particuliers, on appelle -leur fortune. Votre père veut ce mariage; il n'y -souffrira aucune objection.</p> - -<p>—Je ne l'aime pas! dit Floris.</p> - -<p>—Vous l'aimerez, quand vous l'aurez vue...</p> - -<p>—Non, non! je ne puis pas l'aimer et je ne le veux -point.</p> - -<p>—Elle a été, dit le savant, la joie et la consolation -de votre mère, depuis plus de quatorze années.</p> - -<p>—Faut-il pour cela, répliqua Floris, qu'elle devienne -mon tourment?</p> - -<p>Il parlait avec feu, tournant vers Manès des yeux -irrités. Celui-ci reprit posément, après un silence:</p> - -<p>—Considérez, je vous prie, Monseigneur, que je ne -suis rien, en tout ceci, que l'instrument de votre père... -Or, mes dépêches sont formelles. Si vous épousez la -princesse, le Grand-Duc vous reconnaît pour fils, de -bonne réciprocité. Mais, par contre, si vous refusez de -le satisfaire là-dessus, votre père se considère comme -dégagé de sa promesse... Pesez bien cette alternative!</p> - -<p>—Donc, repartit Floris amèrement, il faut que je -dise à mon père: Mon obéissance vous répond que je -suis vraiment votre fils... J'épouserai qui vous voudrez:<span class="pagenum"><a name="Page_73" id="Page_73">[Pg 73]</a></span> -la chambrière, la buandière, ou bien la fille de -l'intendant; moyennant quoi, accordez-moi, daignez -m'accorder, je vous supplie, la faveur de votre paternité!... -Non, monsieur! Non, non! je ne puis croire -que mon père veuille agir ainsi!</p> - -<p>—Je ne fais, dit Vassili, qu'exécuter ses ordres.</p> - -<p>—Soit! dit Floris avec violence, je refuse!... -Mieux vaut mourir, mieux vaut rester misérable, que -d'avoir à implorer humblement ce qui vous est dû... -Morbleu! continua-t-il, d'un ton véhément, que m'importe -de déplaire à un homme qui me traite avec tant -de rigueur, que je n'ai jamais vu, qui ne me connaît -pas, et qui, sans doute, puisque vous vous taisez là-dessus, -m'a tenu éloigné de lui, par quelque motif -lâche ou criminel!</p> - -<p>—Il vous fait grand-duc, dit Vassili.</p> - -<p>—Que me donne-t-il, s'écria Floris, si ce n'est ce -qui m'appartient? Il est mon père et grand-duc de -Russie. Donc, sa puissance, ses biens, ses titres, tout -cela me revient de droit. Loin que je sois son obligé, -c'est moi qui pourrais, au contraire, lui demander -compte de mon rang, dont il m'a privé si longtemps.</p> - -<p>—Un grand-duc ne rend pas de comptes! répliqua -Manès.</p> - -<p>—Si! lorsqu'il a trahi son sang, sa propre famille, -son pays!... Par le ciel! poursuivit le jeune homme, -dans une explosion de fureur, je saurai bien contraindre -mon père...</p> - -<p>—En Russie, dit froidement Manès, il n'y a de lois -et de tribunaux que lorsque le Tsar le veut bien. Le -grand-duc Fédor est son oncle.</p> - -<p>—Je suis son cousin, dit Floris.</p> - -<p>—Vous êtes, riposta Manès, un insurgé, monsieur, -un combattant de la Commune. Vous étiez, il n'y a pas -quatre heures, sur la <i>Charente</i>, un des pontons de -Pierre-Moine. Il suffit que je me retire, pour qu'on<span class="pagenum"><a name="Page_74" id="Page_74">[Pg 74]</a></span> -vous y ramène aussitôt. Vous passerez en jugement -sous votre nom de Floris, sans plus; et s'il vous prend -envie d'affirmer que vous êtes le cousin du Tsar, les -gendarmes vous croiront fou, et l'on vous mettra aux -fers, dans la cale. Voilà ce que vous êtes, monsieur.</p> - -<p>Un grand silence succéda à ces paroles.—Ce salpêtre, -songeait Manès, cette fureur, c'est ce que l'on -nomme chez les princes la générosité du sang. Celui-ci -est déjà ingrat. Les atomes roulent en lui du même -cours que chez ses ancêtres hautains, et lui forment ce -qu'on appelle les sentiments, le caractère... A peine -a-t-il un peu de foudre entre les doigts, qu'il voudrait -en brûler le monde! Il haussa les épaules, et venant -vers Floris, qui tenait les yeux fixés en terre, Manès -se prit à dire doucement:</p> - -<p>—Allons, allons, vous avez été vif, un peu trop vif -peut-être, Monseigneur.</p> - -<p>Sans répondre, Floris s'assit après quelques tours -dans la chambre, et les coudes sur la table, la tête fort -basse entre les deux mains, il poussait de longs soupirs.</p> - -<p>—Je verrai mon père, dit-il enfin, je me jetterai à -ses pieds, je le conjurerai, par tout ce qu'il aime, de ne -pas faire mon malheur. Je le supplierai, je m'humilierai, -quoi qu'il m'en coûte, et mon père m'exaucera.</p> - -<p>—Un autre que moi, répondit Manès, vous contenterait -en paroles, et vous décevrait, Monseigneur. Moi, -je dirai la vérité. Vous ne connaissez pas le Grand-Duc. -Il traite avec un empire absolu les personnes de sa -dépendance; votre père est accoutumé à ne se gêner -sur rien... Apprenez, puisqu'il faut vous le dire, que -le grand-duc Fédor n'aime que lui, compte les autres, -quels qu'ils soient, uniquement par rapport à lui, et -que ni tendresse ni pitié n'ont de pouvoir sur ses -résolutions... Je vous le répète, Monseigneur. Je -viens de recevoir tantôt, les ordres les plus exprès. -Avant que de vous avouer pour fils, et comme<span class="pagenum"><a name="Page_75" id="Page_75">[Pg 75]</a></span> -s'il avait prévu cette résistance qui me surprend, -le Grand-Duc exige de moi que je reçoive votre -parole d'épouser la princesse Isabelle... Il n'est pas -d'autre alternative. Ou consentez à ce qu'il demande, -et soyez le grand-duc Floris: ou bien, demeurez -pauvre, méconnu, misérable et abandonné. <i>Aut Cæsar -aut nihil</i>, Monseigneur... C'est à vous de qui les mains -touchent à ces deux états si différents, d'en choisir un, -et à l'instant.</p> - -<p>—Que faire donc? reprit Floris, comme se parlant -à lui-même.</p> - -<p>—Il n'y a qu'une chose à faire: obéissez à votre -père!</p> - -<p>—Obéir! s'écria le jeune homme. Quand j'étais -pauvre et méprisé, je n'ai jamais obéi à personne. -Commencerai-je d'obéir, alors qu'on me dit riche et -puissant?</p> - -<p>—Il le faut cependant, Monseigneur.</p> - -<p>—Non! non! jamais!... je ne saurais!</p> - -<p>—Vous briserez le cœur de votre mère, dit Manès.</p> - -<hr class="tb" /> - -<p>Trois heures sonnèrent à quelque horloge, au milieu -du désert silencieux de la nuit. La lune se couchait à -l'ouest; les étoiles perdaient leurs feux. Une somnolence -saisit Floris. Il se tourmentait comme dans un -songe, quand, voulant parler, la voix ne suit pas; -voulant fuir, on sent ses membres engourdis. Un -nuage, à ce qu'il lui semblait, couvrait son âme.</p> - -<p>—Bien, bien, Monseigneur, dit Manès, prenez votre -temps, réfléchissez!</p> - -<p>Alors, Floris se promena sept à huit tours dans la -cellule. Il sentait bien où penchait son cœur et ce qu'il -allait décider, et sa tristesse s'en augmentait. La petite -lampe brûlait bleu. La mer plombée était déserte. -Pas une voile, pas un oiseau. Quelques rides y frissonnaient, -dans le silence universel.—Et pourtant, dit-il,<span class="pagenum"><a name="Page_76" id="Page_76">[Pg 76]</a></span> -en frappant du pied, je ne puis me dépouiller moi-même! -Qui voudrait renoncer à être ce qu'il est, ce -que la nature l'a fait?... Je me vengerai de mon père... -Il se remit contre la vitre, et il contemplait le ciel en -silence.—O misérable cœur humain! soupira Floris. -Nul ne songe aux étoiles éternelles, et le regard d'une -femme éblouit... Un découragement infini l'accabla: -il se sentait comme rouler au milieu de gouffres de -ténèbres. Ses idées lasses se mêlaient; par moments, -il ne savait plus où il était. Il se croyait rue de Buci, -dans la morose chambre d'hôtel qu'il habitait, depuis la -mort de Van Oost. Subitement, il se ressouvint d'une -estampe d'après Watteau, pendue au mur, dans un -vieux cadre dédoré. Il revoyait l'étang lointain, la fontaine -de féerie sous les grands arbres, les couples -d'amants entrelacés. Il répétait, d'une façon stupéfiée -et machinale, le titre inscrit au bas de la marge:</p> - -<p>«<i>Les plaisirs de l'île enchantée.</i>»</p> - -<p>Ces mots lui revenaient sans cesse à l'esprit.</p> - -<p>—Eh bien, Monseigneur? dit Manès.</p> - -<p>Et comprenant aussitôt, à l'abattement du jeune -homme, que c'était le moment favorable, il redoubla -en demandant:</p> - -<p>—Monseigneur, que résolvez-vous?</p> - -<p>Floris releva un peu la tête; et Manès lui lisant aux -yeux, y vit sa réponse:</p> - -<p>—Vous consentez! s'écria-t-il.</p> - -<p>—Ah! monsieur, monsieur, murmura Floris, qu'avez-vous -fait! qu'a fait mon père!</p> - -<p>—Monseigneur, dit Vassili, en se jetant à lui, je vais -combler de joie Mme Maria-Pia, par cette nouvelle.</p> - -<p>—Oui! j'ai promis, reprit le jeune homme... On m'a -forcé, contraint, asservi. Mais que mon père le sache -aussi! Elle ne me sera jamais de rien!</p> - -<p>Des pleurs brûlants et rares lui jaillirent: et défait, -blême à s'évanouir, il se laissa tomber sur un escabeau.<span class="pagenum"><a name="Page_77" id="Page_77">[Pg 77]</a></span> -On voyait dans ses sourcils froncés, dans ses yeux -mornes et irrités, dans tout son visage farouche, comme -une rage de douleur prête à s'exhaler.</p> - -<p>—Ma mission auprès de vous est terminée, reprit -le savant. Il ne me reste qu'à vous communiquer les -instructions de votre père. Voici la lettre où Son Altesse -règle ce que vous devez faire, à présent. Veuillez -l'entendre, Monseigneur.</p> - -<p>—Soit! vite! vite! dit Floris.</p> - -<p>Vassili déploya la dépêche:</p> - -<p>—<i>Je le recevrai dans quelque temps</i>, lut-il. C'est de -vous qu'il s'agit, Monseigneur. <i>Qu'il parte tout de suite -pour Prague, où est Madame la Grande-Duchesse. -Qu'il s'attache à bien faire sa cour et à plaire à sa -fiancée. Je compte avoir sur ce point-là des nouvelles -satisfaisantes.</i></p> - -<p>—Eh! dit Floris se dressant debout et lâchant enfin -sa fureur, quand le diable viendrait me dire de lui -plaire, morbleu! je ne veux pas lui plaire!... Que mon -père n'est-il ici!</p> - -<p>—Monseigneur...</p> - -<p>Floris poursuivit:</p> - -<p>—Parce que mon père est le Grand-Duc... Il dispose -aujourd'hui de moi, ainsi que d'une bête privée, et me -donne à qui lui convient! Mais, par Dieu! je le jure, -monsieur, je la renverrai chez elle, aussitôt que le -prêtre nous aura unis!</p> - -<p>—Vous faites injure à votre père, dit Manès.</p> - -<p>—Soupirer, envoyer des fleurs, rouler les prunelles, -c'est là, sans doute, ce qu'il appelle des nouvelles satisfaisantes... -Vous parlez d'injure, je crois. L'injure -n'est-elle pas pour moi, que l'on marie la corde au -cou?... Mais, si le monde est assez vaste, je saurai -mettre entre elle et moi de la distance... Le temps de<span class="pagenum"><a name="Page_78" id="Page_78">[Pg 78]</a></span> -la cérémonie! Puis, bonsoir... Elle ira au nord, et moi -au midi!</p> - -<p>Alors Manès reprit doucement:</p> - -<p>—Daignez m'entendre, Monseigneur.</p> - -<p>—Parlez, monsieur, parlez, parlez, parlez!</p> - -<p>—Votre fiancée, dit Manès, la princesse Isabelle de -Bragance...</p> - -<p>—Je ne lui plairai point, interrompit Floris. Pardieu! -je vous dis... Il n'aura pas de nouvelles satisfaisantes.</p> - -<p>—Permettez-moi de parler, Monseigneur. Votre -fiancée, quand vous l'aurez vue...</p> - -<p>—La voir! s'écria Floris... Je ne veux pas la voir. -Pourquoi la verrais-je? Non, non, non... Il a dit qu'il -fallait lui plaire, il me prescrit de lui faire la cour; mais -je ne la verrai seulement pas: et que ses flatteurs -l'écrivent à mon père!... Non, pardieu! je ne la verrai -pas!... Et pour faire ma cour, comme il dit, je louerai -un buste de cire, un de ces mannequins tournants qui -ont la bouche toujours en cœur... Le temps de la cérémonie, -pas davantage! Ni avant, ni après, pas un seul -instant!</p> - -<p>—Bien, bien, dit le savant d'un ton froid, on peut -passer beaucoup de choses à un homme qui est en colère.</p> - -<p>—Moi, en colère! dit Floris. Par le diable! je suis -calme... Et je serais plus calme encore dix mille fois, -que je tiendrais le même langage.</p> - -<p>—Fi! Monseigneur, vous ne pouvez parler sérieusement.</p> - -<p>—Je ne la verrai pas! dit Floris, et croyez, monsieur, -s'il vous plaît, que je parle sérieusement... Je ne -la verrai pas, si ce n'est à l'autel, aux pieds du prêtre... -non! pas avant!... Que mon père enrage de cela, qu'il -me maudisse, qu'il me haïsse, je ne la verrai pas, je -vous dis!... Ni son portrait, ni rien d'elle; je ne veux -pas!... Et mon père l'endurera! Je fais bien assez sa -volonté, pour qu'il fasse un peu la mienne aussi!</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_79" id="Page_79">[Pg 79]</a></span></p> - -<p>—Monseigneur, dit Vassili, ne vous obstinez point... -Allons, allons! Ce n'est qu'une folie... Vous serez, j'en -suis sûr, raisonnable.</p> - -<p>—Non, non, non, non! cria Floris, quand même, -jour et nuit, vous vous pendriez, comme une sangsue, -à mon oreille, quand la vie de mon père dépendrait de -ma résolution, quand mon frère et ma sœur—ai-je une -sœur aussi?—se jetteraient à mes pieds, quand ma -mère me supplierait, entendez-vous? tout cela ne -m'ébranlerait pas!... Mon dessein est irrévocable. Je -ne verrai ma fiancée que le jour de notre mariage, à -l'autel nuptial, pas avant!</p> - -<p>—C'est impossible, dit Vassili. Le Grand-Duc ne le -souffrira pas.</p> - -<p>—Cela sera, repartit Floris, et le Grand-Duc le -souffrira.</p> - -<p>—Vous réfléchirez, Monseigneur.</p> - -<p>Mais le jeune homme s'écria dans une sorte de transport:</p> - -<p>—Ah! mon père exige ma parole!... Eh bien! je vous -la donne ici... Oui, dit-il, en étendant la main vers la -croix de pierre sculptée au mur, je jure de ne voir le -visage de celle à qui l'on me marie, qu'à l'autel, au moment -d'échanger nos bagues... Donnez-lui-en avis, -monsieur, ainsi qu'à mon père et à ma mère. Imaginez -un vœu, un caprice, tel expédient que vous voudrez... -Au pied de l'autel, pas avant!... Ni son portrait... -Rien, rien, rien d'elle!... Vendu, vendu! Et il grinçait -des dents... Ah! ah! ah!... râla Floris... J'étouffe.</p> - -<p>Ses yeux tournaient dans leur orbite, et sa tête se -renversait en arrière. Manès tira la chaîne d'une cloche. -M. Chus et des matelots entrèrent précipitamment. Ils -entourèrent Floris évanoui, puis, d'après l'ordre de -Manès, le portèrent à l'air, sur la terrasse.</p> - -<p>Il arrivait du large un bruit joyeux, et l'eau calme -frissonnait, bleue et mollement transparente, tandis<span class="pagenum"><a name="Page_80" id="Page_80">[Pg 80]</a></span> -qu'aux places traversées par des remous, roulaient, -dans tous les sens, de claires rivières d'argent. L'air, -plein d'aurore, était démesuré, et de grands rais marquaient -l'endroit où le soleil allait apparaître. Il surgit -tout d'un coup, et ses rayons étincelaient sur la cime -des vagues. Puis, le globe de l'astre monta dans le profond -ciel du matin; et Floris, encore tout haletant, -voyait en ce soleil l'image de son destin vainqueur, qui -sortait enfin de la nuit.</p> - -<hr class="chap" /> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_81" id="Page_81">[Pg 81]</a></span></p> - - - - -<h3><a name="LIVRE_TROISIEME_1" id="LIVRE_TROISIEME_1">LIVRE TROISIÈME</a></h3> - - -<p>Le soir tombait et les rues neigeuses s'emplissaient -d'ombre, quand M. Chus, commerçant notable en vieux -habits, ferrailles, boutons d'os et tels genres de curiosités, -parvint, tout en haut du Hradschin de Prague, -sur la place Sainte-Monique. Là, s'arrêtant avec hésitation, -il interrogea un passant:</p> - -<p>—Le Palais-Rouge? répondit l'homme... Si vous -êtes loin du Palais-Rouge? Et, en riant, il le montra du -doigt. Derrière une grille, dont les piliers supportaient -des trophées et des aigles à deux têtes, la façade s'en -déployait, avec ses rangées de fenêtres, son toit démesuré, -ses mansardes à volutes et les statues de ses acrotères, -immobiles dans le ciel clair.</p> - -<p>Le fripier s'avança vivement au milieu de la cour solitaire. -Elle était décorée, dans l'ancien goût français, -de pièces de parterre plates, dont les arabesques de -buis et les enroulements de gazon se détachaient, tout -noirs, sur la neige. Comme M. Chus montait le perron, -la vitre s'ouvrit au-dessus, à un œil-de-bœuf éclairé; -et une grosse face rougeaude se pencha, hors du rond -de pierre:</p> - -<p>—Holà! par ici! par ici!</p> - -<p>—Pien, monsieur, ch'arrife, dit le fripier, qui salua -en ôtant son chapeau... Monseigneur se porte pien, -ch'espère!</p> - -<p>M. Chus, quand il eut poussé, sans bruit, les deux -battants de cuir gaufré, se trouva sous un vaste portique -de chêne et de tapisserie. On n'y voyait rien de -vivant. Quatre ou cinq bougies de cire achevaient de se -consumer, dans un grand chandelier de cuivre, en couronne. -Mais des pas lourds résonnèrent; la porte s'ouvrit<span class="pagenum"><a name="Page_82" id="Page_82">[Pg 82]</a></span> -toute grande, et messer Pistolese, majordome-major -de S. A. le grand-duc Fédor, entra dans la salle -en chantonnant. Ce personnage, en qui M. Chus reconnut -son homme de la fenêtre, était grand, fort rouge, -moustachu, vêtu d'un frac bleu à boutons dorés, et -tenait à la main un double mètre de bois.</p> - -<p>—Eh bien! coquin, s'écria-t-il en mauvais allemand, -m'apportes-tu enfin ces brocatelles?</p> - -<p>Puis, quand M. Chus, interdit, eut expliqué la -méprise:</p> - -<p>—Ah! bien, fort bien! dit l'Italien... Ha! ha! ha! -Le diable m'étrangle si je ne t'ai pris d'abord pour un -garçon de chez maître Zlam, qui doit m'envoyer des -étoffes... Vois-tu, continua-t-il en s'essuyant le front, -qui semblait verni tant il reluisait, avec cette infernale -salle Espagnole qu'il me faut décorer pour la noce, je -ne sais plus quelquefois où j'en suis... Cent dix-huit -pieds de long, mon cher, sur soixante-douze de -large!... Messer Pistolese par-ci, messer Pistolese par-là... -Je ne puis cependant pas tout faire!... Et tu viens -de Paris, dis-tu?... Tu voudrais voir Mgr Floris?... -Parfait! parfait!... Eh bien, allons!</p> - -<p>Ils passèrent d'abord un réduit chinois orné de laques -et de porcelaines; puis, montant cinq marches -de jaspe, messer Pistolese et M. Chus enfilèrent une -longue galerie boisée en vert clair, où se voyaient plusieurs -tableaux de chasses indiennes et moscovites. Ils -étaient dans ce que l'on appelle le «petit côté» du Palais-Rouge, -bâti au temps de Marie-Thérèse, par -Sibylle, margrave d'Anspach. Partout, des recoins, des -vitrées ajustées de baguettes d'argent, des niches creusées -dans la muraille, des ronds-points de porphyre -hexagones, des cabinets de glaces de miroir, peints de -cygnes et de déesses nues. Ce dédale d'appartements, -éclairé par des torchères, était tiède, splendide, désert.</p> - -<p>—Le mariage a lieu, reprit Pistolese, l'avant-veille<span class="pagenum"><a name="Page_83" id="Page_83">[Pg 83]</a></span> -du jour de Noël. Le festin, à deux heures précises... Il -faudra six dressoirs pour les viandes: potages, bouillis, -gelées, rôtis, pâtisseries et fruits. Et il les nombrait sur -ses doigts... Chaque service de quarante-huit plats... -C'est une grosse affaire, tu conçois! Ils ne sont pas -mauvais ouvriers par ici, mais mous, flasques; ils manquent -d'entrain... N'importe, poursuivit le majordome, -ce sera vraiment... ce sera... Et, ne pouvant -trouver de vocable assez pompeux et magnifique, il décrivit -avec sa toise un entrelacs flamboyant dans l'air. -Ce n'est pas pour rien, tu supposes, que l'on m'a fait -venir de Dalmatie, et que, pendant plus de six ans, -messer Joachimo Pistolese a été le suprême chef des -costumes et des machines du théâtre de la Fenice, dans -la cité célèbre de Venise!</p> - -<p>Tous deux, ils se remirent en marche, sans parler. Ils -traversaient des couloirs vernis, revêtus d'ancien cuir -jaune et or et argent pâle sur violet, des chambres de -chasseurs, de pêcheurs et de vignerons vendangeurs, -en tapisserie d'or et d'argent, des retraits de velours -fleur de pêche, brodés d'orfèvrerie d'argent, des voûtes -profondes à dorures. Des meubles ventrus en écaille -verte, des tables à housse d'argent étaient rangés au -bas des murailles, avec des fauteuils à fond d'or. Les -portes, les travées, le lambris ne présentaient de toutes -parts, sur la lourde et épaisse dorure, que des pots -à fleurs, des tritonnes, des satyres coiffés de feuillages, -des enfants entre les dents d'une guivre, des masques, -des couronnes, des luths. Çà et là, étincelait au mur -quelque vieux miroir de Venise, à bordure de lames -vertes et violettes, gravées d'Amours. Ser Pistolese y -lissait sa moustache au passage.</p> - -<p>—Et le festin fini, ajouta-t-il en poussant le coude à -son compagnon, que te semblerait de deux Cupidons? -Ils descendraient de la tribune, au moyen d'un engin, -pour couronner la princesse Isabelle... Hein! ne serait-ce<span class="pagenum"><a name="Page_84" id="Page_84">[Pg 84]</a></span> -pas galant?... Mais doucement... Nous arrivons.</p> - -<p>Ils se trouvaient sur un large palier, en face d'une -arcade dorée et vitrée à petits carreaux, que drapait un -rideau de velours rouge. Le majordome écarta ce rideau -et colla son gros œil à la fente:</p> - -<p>—Oh! oh! dit-il tout bas, je m'esquive: Monseigneur -n'est pas encore rentré... Ils sont là, toute la séquelle, -le joaillier, le marchand cirier, le confiturier, l'orfèvre, -le fourreur... Tu peux entrer et l'attendre avec eux... -Il est allé chez le comte Waldstein, pour lui faire part -de son mariage... Ha! ha! ha!... Je me donne au diable -si Monseigneur, quand il rentrera, ne vous commande -pas à tous de revenir à un autre moment!</p> - -<p>Chus, demeuré seul, pénétra dans une vaste salle, -soutenue de colonnes blanchies. Le plafond, tout uni, -était crépi à la chaux; des râteliers, le long des murs, -supportaient des piques et des pertuisanes, et huit lustres, -en bois de cerf, qui pendaient de distance en distance, -portaient des ronds de cires allumées. Assez de -monde était là rassemblé: les uns, par groupes de gens -épars; d'autres, solitaires sur des bancs de bois, bariolés -de couleurs vives. L'entrée de Chus fit un profond -silence; puis, au bout de quelques instants, les conversations -reprirent.</p> - -<p>Mais la porte s'ouvrit de nouveau, et le fripier, en -tournant la tête, aperçut à quelques pas de lui une -figure singulière. C'était une femme extrêmement petite, -une espèce de magot de Saxe, et que sa face jaune -et plate, ses grimaces, ses mains de poupée, ses sourcils -noirs dessinés comme au pinceau, et des fleurs de -coquelicot sur un chapeau-cabas de satin vert, pouvaient -faire prendre, à qui la voyait, pour une naine de -la foire.</p> - -<p>—Bonsoir, mes maîtres, dit la petite femme... Brr! -brr! le vent est froid; mais c'est bien naturel, quand -les pommes se vendent un kreutzer la pièce et qu'il y a<span class="pagenum"><a name="Page_85" id="Page_85">[Pg 85]</a></span> -le marché aux crèches devant le Teyn... Eh bien! exclama-t-elle, -en fixant sur Chus des yeux courroucés, -qu'a-t-il à rire, cet insolent?... Ma parole, il aurait besoin -d'une potée d'eau froide sur la tête!... Voyez-vous -ça! voyez-vous ça!... Je ne suis qu'une pauvre fille, -mais quoi! des cavaliers, des gens de naissance sont -civils envers Rézinka, et celui-ci se moquera!... Je suis -bien connue au Hradschin, entendez-vous, vilain -Honza? C'est moi qui brode en or les deux carreaux de -mariage de Monseigneur et de sa colombe... Je tire -souvent mon fil, ça se peut; mais touchez seulement à -la queue d'un chat qui m'appartienne (et j'en ai trois), -et vous verrez ce qu'il vous en cuira, sot petit homme!</p> - -<p>Les marchands éclatèrent de rire, tandis que Chus, -interdit, grommelait:</p> - -<p>—Oh! pas t'inchures! pas t'inchures!... Fenant te -tout autre que fous, ça nécessiterait l'emploi tes pistolets... -Fous ne savez pas à qui fous parlez!</p> - -<p>—Par les cinq plaies! repartit la naine, quand l'on -aurait les yeux bouchés de deux meules de moulin aussi -grosses que le dôme de Saint-Nicolas, rien qu'à votre -baragouin allemand et à votre incivilité, il est bien -clair que vous êtes de ceux qui nasillent à la synagogue -et qui ne mangent pas de cochon!</p> - -<p>—Pon! pon! dit Chus, ça m'apprentra! Qui se mêle -au trèfle, les truies le foulent! Lorsque fous saurez -qui che suis, fous regretterez fos paroles... Croyez-moi... -Fous en serez fâchée.</p> - -<p>Les bras croisés, il secouait la tête avec une grande -majesté. Ensuite, il dit:</p> - -<p>—Che suis monsieur Salomon Chus; ch'ai reconnu, -moi le premier, Son Altesse le crand-tuc Floris... -Ch'ai saufé Mgr Floris, sur les parricates, à Paris... -Che l'ai emporté sur mon tos, à trafers une grêle te -palles!... Et, si l'on me traitait comme che le mérite, -Son Altesse tefrait, chaque chournée te ma fie, me tonner<span class="pagenum"><a name="Page_86" id="Page_86">[Pg 86]</a></span> -à mon técheuner un pillet te cinq cents florins sous -ma serfiette, et quand che serai mort, me faire empaumer -tans un cercueil t'or... oui, un cercueil en or, enrichi -te tiamants!</p> - -<p>Il y eut un assez long silence. Tous les yeux étaient -arrêtés sur le fripier, qui se passait aux doigts de vieux -gants, d'un air important. Il reprit enfin, à demi-voix:</p> - -<p>—Quand on a rentu te tels serfices, il est naturel, -n'est-ce pas? qu'on fous en soit reconnaissant... Monseigneur -m'a tonc écrit te fenir... Pon cheune homme! -Il est impatient te me présenter comme son saufeur à -sa nople fiancée, la princesse Isapelle. Che rouchirais te -fous rapporter les éloches qu'il fait te moi... <i>Che tois la -fie à ce pon Chus... Sans ce prafe Chus, che serais -mort!...</i> Foilà ce qu'il tira, à son tîner, en s'entretenant -avec la princesse; et la princesse lui répond: <i>Mon Tieu! -que je foutrais le foir!</i></p> - -<p>Une huée de rires salua l'impudent mensonge du fripier. -On entendait, au milieu du tapage, le fausset perçant -de la naine:</p> - -<p>—Oh! le juif menteur! criait-elle... Heureusement, -le proverbe dit bien: «Les mensonges ont les jambes -courtes.» Il ne sait pas que Monseigneur n'a pas encore -vu la princesse Isabelle... Non, poursuivit-elle en regardant -M. Chus et tous les assistants avec une expression -de triomphe, le jeune seigneur ne l'a pas vue, et la princesse -n'a pas vu non plus son fiancé. Ils ne connaîtront -leurs visages que devant les saints autels du Seigneur, -le jour où on les mariera.</p> - -<p>—Êtes-fous folle? marmotta Chus... Que feut tire -ce conte-là?</p> - -<p>—Un conte! exclama la naine. Si c'est un conte, -entends-tu, juif païen? alors tu n'iras pas en enfer avec -tous les diables de l'usure!... Il n'y a rien de si certain... -La princesse, aussitôt qu'elle a su que son -fiancé arrivait, s'est retirée, par dévotion, dans le couvent<span class="pagenum"><a name="Page_87" id="Page_87">[Pg 87]</a></span> -des Filles de Sainte-Monique, et elle y fait maintenant -sa retraite.</p> - -<p>Maître Skreta, le cirier, ajouta:</p> - -<p>—On voit même d'ici, monsieur, le lieu où elle s'est -renfermée, et qui est bien maussade et bien noir, pour -une princesse si jeune.</p> - -<p>Sur quoi, menant M. Chus, étonné, au bas bout de -la galerie, dans une profonde fenêtre, le bonhomme lui -montra sur la place le couvent des Filles de Sainte-Monique. -Son énorme façade grillée forme équerre avec -le palais; et l'église Saint-Augustin, présentant ses -trois portes de front, relevées de niches et de colonnes, -joint l'un à l'autre, par un pan coupé, les deux antiques -bâtiments et les couronne de son dôme.</p> - -<p>—Oui, reprit le marchand cirier, c'est là, monsieur, -que s'est retirée la princesse, le matin même du jour -à jamais béni où Mgr Floris est arrivé... Ah! elle s'est -privée par là, on peut l'affirmer, d'un spectacle tout à -fait poignant, d'un spectacle qu'on ne saurait peindre!... -Ils levaient les regards au ciel, ils tendaient les -mains: leur visage était si changé, comme on dit dans -la pièce, qu'on ne les reconnaissait plus à la face, mais -au vêtement... Mme Maria-Pia, dès qu'elle aperçoit son -fils, s'écrie: «Cher fils, je te bénis, je te bénis!» puis -elle l'embrasse, puis elle sanglote, puis, de nouveau, -elle étreint son enfant; enfin, elle remercie Dieu, et -elle se met à genoux. Alors, le plus barbare aurait -changé de couleur; plusieurs se sont pâmés, tous versaient -des larmes! Si Prague entière avait pu voir cela, -on eût fait brûler aux saintes images des centaines et -des milliers de cierges!</p> - -<p>—Mais, dit M. Chus, che n'y comprends rien. Pourquoi -se marient-ils ainsi?... Se marier sans s'être fus!... -Poufez-fous m'expliquer cela?</p> - -<p>—On prétend, repartit le cirier, qui baissa mystiquement -la voix, que la princesse a fait ce vœu jadis à la<span class="pagenum"><a name="Page_88" id="Page_88">[Pg 88]</a></span> -très sainte Vierge Marie... Sa bénédiction soit sur nous!</p> - -<p>Le marchand fourreur haussa les épaules:</p> - -<p>—Bah! vous voulez parler de ce que racontait l'autre -jour le bonhomme Zlam. C'est une âme honnête, Dieu -lui pardonne! mais son esprit n'est pas toujours aussi -solide qu'on pourrait le désirer. Ainsi, il mêle dans son -histoire une prétendue sœur aînée de la princesse Isabelle. -Comme si nous ne savions pas tous qu'elle n'a -jamais eu d'autre sœur que la petite princesse Josine, -qui est sa cadette!</p> - -<hr class="tb" /> - -<p>A ce moment, un grand laquais qui portait un chapeau -à plumet, et, en travers de la poitrine, une -écharpe verte et orange où brillait un écusson d'argent, -ouvrit les deux battants de la porte.</p> - -<p>—Holà! Ho!... Silence! cria-t-on.</p> - -<p>—Silence! Son Altesse arrive.</p> - -<p>Toutes les rumeurs s'éteignirent.</p> - -<p>Des valets parurent au seuil, et se rangèrent sur -deux lignes. Derrière eux, venait le grand-duc Floris.</p> - -<p>—Voyez donc, murmura l'orfèvre à l'oreille de -maître Skreta. Monseigneur semble en colère, et -M. Manès qui le suit, ainsi que ser Pistolese et les -autres, ont l'air de gens grondés.</p> - -<p>Cependant, deux ou trois garçons rouges s'empressaient -autour du Grand-Duc, pour lui ôter ses lourdes -fourrures. Maître Pospichil s'avança:</p> - -<p>—Monseigneur, commença-t-il, ces parures...</p> - -<p>—M'importunent... dit Floris. Soyez bref.</p> - -<p>Le joaillier balbutia:</p> - -<p>—J'aurais voulu montrer à Votre Altesse...</p> - -<p>—Allez trouver mon intendant! s'écria Floris. -Faut-il que l'on vienne m'obséder!... Ah! vous voilà, -maître Marcus... Avez-vous achevé, seulement?</p> - -<p>—A peu près, Monseigneur, répondit l'orfèvre. Mes -ouvriers sont sur les dents...</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_89" id="Page_89">[Pg 89]</a></span></p> - -<p>—Bien. Au reste, il n'y aura pas d'exposition d'habits -ni de bijoux. C'est la coutume, je le sais, mais -une vile et sotte coutume... Monsieur Salomon Chus, -je crois?</p> - -<p>—Le très humple serfiteur te Fotre Altesse!</p> - -<p>—Messieurs, reprit Floris, je vous le répète, adressez-vous -à messer Pistolese... Ah! que l'on voie si -ma mère est chez elle... Demeurez ici, monsieur Chus. -M. Manès m'a prévenu que vous aviez à me parler.</p> - -<p>—Mes maîtres, fit tout haut Pistolese, veuillez -passer à côté, avec moi.</p> - -<p>La galerie demeura déserte. Les laquais avaient disparu. -Floris se promenait à grands tours rapides: il -mordait sa lèvre, il parlait tout bas, il se passait la main -sur le front. Chaque fois que son pas machinal le ramenait -auprès des fenêtres qui terminaient le long portique, -il s'y tenait immobile un instant. Le vitrage doré -en donnait, de plain-pied, sur une terrasse en arcades, -pavée de marquetage vert, gris et noir, et fermée de -colonnes de marbre. Au dehors, un ciel froid d'hiver -éclairait un spacieux jardin, tout blanchi d'une neige -épaisse.</p> - -<p>Soudain, Floris s'arrêta devant M. Manès:</p> - -<p>—Vous m'avez imposé, dit-il, un rôle que je ne puis -jouer. Je ne sais pas sourire, saluer, bavarder, visiter -les gens... Je voulais des noces obscures, mais vous -avez prié la moitié de Prague et fait plus de préparatifs -que pour un roi.</p> - -<p>—Votre rang l'exigeait, Monseigneur.</p> - -<p>—Qu'il soit maudit alors! Je le renie. Ces biens, ces -titres sont de la boue... La vraie noblesse de la vie, c'est -de n'obéir qu'à soi-même!</p> - -<p>—Monseigneur... dit Manès.</p> - -<p>Floris l'interrompit:</p> - -<p>—Ne m'appelez pas votre seigneur. Je ne suis le seigneur -de personne... Avec mon père pour tyran, je ne<span class="pagenum"><a name="Page_90" id="Page_90">[Pg 90]</a></span> -suis pas même mon maître!... Le Grand-Duc m'a brisé -le cœur, et comme un bon fils, je dois protester que je -lui en suis obligé... C'est bien, j'ai fini, je me tais... -Vous venez de Paris, monsieur Chus?</p> - -<p>Puis, sans attendre la réponse:</p> - -<p>—Je voudrais que ce fût mon père qui, lui-même, -m'eût proposé ce mariage. Je l'aurais traité de façon -qu'il eût été bien surpris!... Allons! je crois que je -deviens fou... Bah! qu'est-ce que le malheur d'un fils -(quant à la dot, grand bien en vienne à Son Altesse!), -qu'est-ce que le malheur d'un fils, sinon quelques -plaintes et quelques grimaces?... Le nom d'enfant soumis -est un beau nom... Malédiction!... Vous disiez, -monsieur Chus?</p> - -<p>Le fripier balbutia:</p> - -<p>—Fotre Altesse est trop ponne!</p> - -<p>—Je vous ai de la reconnaissance, reprit Floris; oui! -je vous dois de la reconnaissance!... Et cependant, -fit-il amèrement, quelles joies m'a-t-il données jusqu'ici, -cet état que l'on croit si superbe?... On m'envie; -je suis le Grand-Duc. Mais mon propre cœur me dévore... -Est-ce ce nom seul qui m'enchante?... Alors, il -y a des oiseaux de ce nom... J'ai des valets,—et il -marchait dans la salle d'un pas agité,—mais puis-je leur -commander de sentir, de souffrir, de vivre à ma place?</p> - -<p>M. Manès, d'un air railleur, pinça les lèvres:</p> - -<p>—Oui, oui, il est bien certain, dit-il, que la nature n'a -qu'un moule, et que nous sortons tous à travers la poche -des eaux. Mais pourtant, Monseigneur, vous donnez -du sucre à votre cheval, lorsque vous êtes content de -lui. M. Chus s'est mis en frais de poste pour écrire à -Mme la Grande-Duchesse. Quelque irrévérence qu'il y -ait à peser votre dignité dans la balance des poids vulgaires, -et à évaluer en argent un grand-duc, je crois -que c'est dans ce seul but que M. Chus a fait le voyage. -Ainsi donc, veuillez l'écouter.</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_91" id="Page_91">[Pg 91]</a></span></p> - -<p>—Ne pourriez-vous, demanda Floris, terminer tout -seul cette affaire? Est-il nécessaire que je sois là?</p> - -<p>—Indispensable, Monseigneur. Il y a eu déjà, -en effet, des espèces de négociations entamées entre -M. Chus et le baron Mamula, qui veut bien gérer les -affaires de Madame la Grande-Duchesse. Le baron offre -à M. Chus cent mille florins pour ses peines, et M. Chus -demande cinq cent mille francs. On en est là, buté de -part et d'autre. Il faut lever cette difficulté.</p> - -<p>—Un demi-million! dit Floris. M. Chus m'estime un -demi-million!... Par mon âme, vous prisez ma vie plus -haut que je ne fais moi-même, car je la donnerais pour -un fétu de paille!</p> - -<p>—Allons, allons, allons, allons! murmura M. Chus -douloureusement. Che croyais que nous étions t'accord, -que c'était arranché, fini, afec cette plaisanterie!... Cent -mille florins! Térision!... Toucher à la tot te ma fille, -lui retirer le pain te la pouche, l'enfoyer aux Enfants -troufés! cela se peut-il, Monseigneur? C'est une question -que che soumets à fotre propre conscience!... Non, -non, non! ne faites pas cela! Contamnez-moi plutôt -à ramer aux galères, à mancher tu pain noir tous les -chours! Frappez le paufre Chus, le miséraple Chus, -l'infortuné Chus, le fieux Chus. Mais non pas l'innocente -Esther!</p> - -<p>—Que Monseigneur décide! dit Manès.</p> - -<p>—Ne técitez pas! exclama Chus, ne técitez pas t'un -seul mot une affaire tellement importante!... Réfléchissez, -au nom tu ciel!... M. Manès ne m'a chamais aimé... -Che le safais, che le safais! fit-il, d'un air de douloureux -triomphe... On tit: Retranchez sur le chuif! Rognez -la portion tu chuif afite!... C'est un conseil agréaple à -tonner, mais ce conseil est-il tigne tu crand-tuc Floris?... -Ch'ai, foyez-fous, une nature confiante. Che n'ai -pas foulu faire mes contitions! Che me suis fié à la chénérosité -te Matame la Crante-Tuchesse... Monseigneur<span class="pagenum"><a name="Page_92" id="Page_92">[Pg 92]</a></span> -sait pien, poursuivit-il, en essuyant ses tempes baignées -de sueur, que s'il était en mon poufoir te rentre, -tès temain, à leur mère tous les enfants pertus te l'unifers, -sans temanter un sou pour ma peine, che serais -heureux te le faire!... Oui, ch'en serais fier et heureux!... -Par malheur, cela ne se peut pas! Che n'ai pas le -troit te mettre ma fille à l'hospice tes Enfants troufés! -Che suis homme, mais che suis aussi père!... Après les -peines que ch'ai eues! ajouta-t-il d'un accent larmoyant, -tant te tanchers que ch'ai courus, la mort que -ch'ai connue te si près!... Et ce foyache à Pierre-Moine... -Et mes lettres... Et ma fenue ici!...</p> - -<p>M. Manès se prit à rire. Il répliqua:</p> - -<p>—La générosité, Monseigneur, est, à coup sûr, une -noble vertu... Mais pourquoi récompenser un homme -si au delà de ses mérites?</p> - -<p>—Vais-je assister, s'écria Floris, au marchandage -de moi-même! Dois-je me voir pesé dans la balance, -contre un misérable tas de métal?... Qu'est-ce qu'un -demi-million, morbleu? Ce qu'un marchand gagne à -faire faux poids, durant quelques années, ce qu'un -coulissier rafle en un clin d'œil, dans un coup de -Bourse. Un grand-duc sera-t-il taxé si bas?... Monsieur -Chus, vous aurez tout ce que vous demandez.</p> - -<p>L'heureux juif se précipita sur la main du Grand-Duc. -Il riait, pleurait, balbutiait, attestait le Dieu d'Abraham.</p> - -<p>—C'est bien, c'est bien! finissez! reprit Floris. Rien -ne me déplaît tant que ces bassesses, ces prosternements -de laquais... Je souhaite que cet argent vous -rende plus heureux, monsieur Chus, que je ne l'ai été -moi-même dans ma nouvelle fortune.</p> - -<p>—Mon pienfaiteur!... bégaya l'ex-fripier. Partonnez -à ma reconnaissance... Son Altesse saura... Monseigneur -connaît Fienne... C'est là que che fais m'étaplir. -Che ferai là un peu te panque... Oh! che n'aurai pour<span class="pagenum"><a name="Page_93" id="Page_93">[Pg 93]</a></span> -commencer qu'une pien humple maison, Monseigneur!</p> - -<p>—Bah! dit Manès, elle prospérera entre vos mains, -honnête Chus.</p> - -<p>Des flambeaux brillèrent sur la terrasse; une voix -appela: Floris! Floris! et Chus stupéfait vit entrer et -gambader, autour du Grand-Duc, un masque fort extraordinaire. -Tout enveloppé de fourrures, on ne devinait -rien de ses habits; ses cheveux châtain brun, -coupés courts et naturellement bouclés, s'échappaient -d'un bizarre chapeau de perles, de feuilles, de violettes -et de coquilles d'or émaillé;—et sous son faux visage -de velours, le masque riait aux éclats:</p> - -<p>—Mon cher Floris... mon cher petit Floris!... Je suis -si contente ce soir!... Je vais m'amuser, m'amuser... -Bonsoir, monsieur Vassili, me reconnaissez-vous?</p> - -<p>—Un tout petit peu, je suppose, répondit le savant, -se prêtant au jeu.</p> - -<p>—Eh bien, alors, qu'est-ce que je suis?</p> - -<p>—Juste, dit-il, ce qu'est la fraise verte, la rose en -bouton et la pomme acide. Votre vue agace les dents. -Vous n'êtes ni assez âgée pour qu'on vous appelle une -jeune fille, ni assez jeune pour une fillette. Et, de plus, -vous êtes, je crois, la petite princesse Josine, sœur de -la princesse Isabelle, et qui se rend, en ce moment, au -bal d'enfants de la comtesse Kaunitz.</p> - -<p>—Mon incognito est trahi! s'écria le masque, plaisamment. -Je suis fâchée, fâchée, encore plus fâchée -que Mumbo, quand le clown lui cache la bouteille... -Ha, ha, ha! L'as-tu vu, Floris? C'est l'éléphant du -cirque... Clac, clac! rr, rrr, rrrr, rrrrr. Ho, Mumbo! rr, -rrr!</p> - -<p>Elle sautait, poussait des cris aigus, puis, jetant -son touret de nez, Josine montra aux yeux surpris de -Chus le plus admirable visage: des traits étincelants -d'esprit, une bouche incarnate, et sous des paupières -doucement bombées, des yeux profonds, couleur de<span class="pagenum"><a name="Page_94" id="Page_94">[Pg 94]</a></span> -violette. Toute sa svelte personne avait on ne sait -quelle grâce, hardie, charmante, provocante.</p> - -<p>Enfin, elle s'arrêta devant Chus, et l'interpellant:</p> - -<p>—Signor, je croirais pour moins d'un florin que je -ne suis pas le géant tartare Afritaboumras au nez de -bronze; mais je ne parierais pas seulement deux millions -de lacs de roupies que tu n'es pas le juif qui a -écrit à ma tante Maria-Pia.</p> - -<p>—Et que reprochez-fous aux paufres chuifs? demanda -Chus.</p> - -<p>Josine frappa dans ses mains:</p> - -<p>—Comment, comment, comment! Vous ne me tromperez -pas, monsieur. Les Meininger ont joué l'autre -soir le <i>Marchand de Venise</i>, et je sais ce qu'était -Shylock... Dis-moi, signor, est-il exact que vous grandissez -si rapidement, qu'à l'âge de vingt-cinq minutes, -vous savez déjà faire une addition et prêter à usure à -votre nourrice?</p> - -<p>—Espiègle! murmura Chus, espiègle papillon!</p> - -<p>—Bah! s'il m'en souvient bien, reprit-elle, je n'ai -plus été papillon, depuis le temps où florissait le suave -Monsieur Pythagore!</p> - -<p>Un garçon rouge se présenta, et avertit la petite -princesse que miss Ira Joyce, sa gouvernante, était -prête à monter en carrosse.</p> - -<p>—Hou, hou, hou, hou! s'exclama Josine, la méchante -infante d'Espagne qui faisait attendre sa dame d'honneur, -et que le loup mangea pour ça!... Au moins, -cousin Floris, donne-moi ton avis sur le costume que -j'ai choisi.</p> - -<p>Et laissant glisser sa fourrure, qu'un des laquais porteurs -de torches ramassa, l'enfant parut dans son habit -de masque. Elle était accoutrée en atours de pèlerine -de Saint-Jacques. Une gourde d'argent lui pendait de -la ceinture; son corps de jupe, d'un damas rose, était -brodé, plus plein que vide, de flambeaux et de papillons<span class="pagenum"><a name="Page_95" id="Page_95">[Pg 95]</a></span> -de soie et d'or, signifiant la fuite de la vie; et elle -avait, sur les épaules, une cape à reflets changeants, -roses et verts, cousue par places de coquilles d'argent.</p> - -<p>—O Dieu d'amour! s'écria-t-elle, croirais-tu qu'elle -m'a défendu de me mettre un petit peu de fard... rien -qu'une touche, là, sur la pommette!</p> - -<p>Elle fit une pirouette, gagna la terrasse en deux -bonds légers; et se fredonnant un <i>czardas</i>, Josine -commença fantasquement de tourner, dans ses larges -paniers. Son ombre aussi dansait au loin, sur le jardin -tout éclairé de lune. On apercevait des portiques, des -vases, des bassins, des pagodes, des statues de myrtes -taillés représentant des Satyres et des Indiens coiffés -de plumes, des rochers en glaçons simulés, avec des -bouillons d'eau gelés, qui sortaient de pots de fleurs de -bronze. Les vagues craquements du givre troublaient -seuls le silence glacé. Rien ne bougeait. Au bas de la -Malà Strana, la coupole de Saint-Nicolas projetait une -ombre démesurée. Par delà, derrière les ponts, la ville -de neige resplendissait, offrant ses innombrables toits, -ses flèches, ses tourelles, ses dômes, sous l'argent des -nuées immobiles.</p> - -<p>—Comme il fait clair! murmura Josine, et elle s'avança -jusqu'au bord de la terrasse. Le ciel est étrange -et charmant... Vois donc, Floris, on jurerait que tous -ces palais sont enchantés.</p> - -<p>Adossé contre une colonne, il avait tiré ses tablettes, -et écrivait debout, dans sa main. Puis, les présentant -à M. Chus:</p> - -<p>—Revenez demain, dit le Grand-Duc; ma mère -désire vous voir. Ceci, pour ser Pistolese... Vous regardez -la signature, ajouta-t-il, elle est bonne. J'ai -gardé mon nom de Floris. Après l'avoir porté tant -d'hivers, je ne me serais pas reconnu sous un autre. -Je le conserve aussi, en mémoire de celui qui m'a recueilli,<span class="pagenum"><a name="Page_96" id="Page_96">[Pg 96]</a></span> -lorsque mon père me rejetait... Tu pars, Josine?</p> - -<p>Elle se tenait devant lui, et haussait le front pour -qu'il le baisât:</p> - -<p>—Oh! beau cousin, mon cher, cher Floris, fais-moi -cadeau de cette bague!</p> - -<p>—Avec plaisir, petite sœur.</p> - -<p>—Non, tiens! dit-elle, je te la rends... Je suis trop -grande maintenant, pour demander les choses de la -sorte... Monsieur Manès, mettez-moi en carrosse. Voulez-vous -bien?... Bonsoir, bonsoir!</p> - -<hr class="tb" /> - -<p>Le Grand-Duc, resté seul, traversa une enfilade de -salons, jusqu'à une salle très vaste, lambrissée et meublée -à l'antique. Là, ayant poussé une grille qui découvrit, -derrière ses barreaux, un escalier entre deux murailles, -Floris descendit lentement cette roide échelle -de pierre, d'une cinquantaine de degrés, au bas de -laquelle on pénétrait dans l'église Saint-Augustin. Des -cires fumeuses l'éclairaient, plantées sur des fiches de -fer.</p> - -<p>Il ouvrit la porte de l'église, qui cria sur ses gonds -rouillés, et se trouva au fond d'une des nefs, à la hauteur -du sanctuaire. Il voyait, vis-à-vis de lui, une autre -porte, laquelle rendait, par de longs couloirs, chez les -Filles de Sainte-Monique, car le palais et le couvent -ont, tous deux, le même privilège, et communiquent -au lieu sacré. C'était par cette porte que sa fiancée devait -venir à lui, le jour des noces.</p> - -<p>Floris, à pas lents et muets, s'avança vers la nef -principale. Un flambeau brûlait au milieu du chœur, et -l'église, étant pleine d'ombre, paraissait, sous ses voûtes -ténébreuses, comme une sorte de caverne tout étincelante -d'or. On avait commencé de la décorer pour le -mariage du Grand-Duc. Des lambrequins de toile d'or -pendaient; quelques piliers étaient déjà revêtus de<span class="pagenum"><a name="Page_97" id="Page_97">[Pg 97]</a></span> -damas ou de tapisserie. Les six lampes rouges du vœu -voué par Maria-Pia, à la naissance de sa fille Tatiana, -vacillaient au-dessus de la grille qui entourait le baptistère. -Çà et là, on entrevoyait, dans les profondeurs des -chapelles, sur quelque autel, où ils alternaient avec des -chandeliers d'argent, d'antiques bouquets de paillon -noirci, un bras recouvert de lames d'or et qui était un -reliquaire, des mains de cire pendues au mur.</p> - -<p>Floris aperçut la Grande-Duchesse agenouillée, près -des marches du chœur. Elle tourna la tête à son approche:</p> - -<p>—Est-ce toi, mon cher enfant? dit-elle.</p> - -<p>Il répondit:</p> - -<p>—Je vous cherchais, ma mère. Mais venez, remontez -au palais... Ces longues prières vous brisent. Cet air -glacé peut vous être funeste.</p> - -<p>Maria-Pia se leva. Toute droite dans sa robe violette, -fourrée d'agneau blanc, elle tenait ses mains croisées, -selon la coutume portugaise, sur une pomme de vermeil -renfermant des cendres tièdes, et ses yeux noirs -et comme polis par les larmes s'attachaient sur Floris, -passionnément.</p> - -<p>—Que tu es beau! exclama cette mère, qui saisit la -main de son fils et la baisa avec emportement... Mon -Floris... mon cher retrouvé!... Hélas! je t'aime sans -mesure, et j'ai peur, quelquefois, que le Dieu jaloux -ne m'en punisse!... Mais la très sainte Vierge est -mère, et elle daignera m'excuser auprès de son glorieux -fils!</p> - -<p>Des sons mystérieux, des musiques d'orgue flottèrent. -Puis, un chant lointain s'éleva, un chant suave -qui montait dans la nuit, tel qu'un filet d'encens fumant -sur une terrasse solitaire. Ce chant perçait les murs -épais; des voix de femmes, en chœur, le reprirent: et -l'hymne arrivait, pacifique et plein de terreur cependant, -comme doit être l'Hosanna des anges, derrière -les portes de diamant du paradis.</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_98" id="Page_98">[Pg 98]</a></span></p> - -<p>—Les saintes filles du couvent chantent l'office du -soir, dit Maria-Pia, en se signant. Ta fiancée est avec -elles et prie pour toi... Je te bénis, mon cher enfant. -Puisse le Seigneur verser sur toi toutes ses grâces! -Tu m'as donné, avant ma mort, la joie ineffable de -t'unir à celle que j'ai élevée, l'âme la plus angélique, -la créature la plus rare que la nature ait jamais formée.</p> - -<p>Il soupira:</p> - -<p>—Hélas! hélas! hélas!</p> - -<p>—Qu'as-tu? Pourquoi détournes-tu les yeux?</p> - -<p>—Ah! reprit-il, j'aurais dû pleurer toute mon âme, -avant de conclure un pareil marché!</p> - -<p>Alors, joignant les mains vers lui, la Grande-Duchesse -s'écria:</p> - -<p>—Oublie ton déplaisir, cher enfant. Pardonne à ce -vœu qu'elle fit de consacrer entièrement à Dieu les -derniers jours d'avant ses noces. Je te conjure de n'y -voir que le transport d'un zèle indiscret. C'est le premier, -l'unique chagrin qu'elle te causera jamais!</p> - -<p>—Ah! mère, répondit Floris, avec une sorte de -fureur sombre, elle vous a menti, elle s'est accusée -pour tromper la fureur de mon père... Son vœu est -feint et simulé: elle s'est dévouée pour moi.</p> - -<p>—Dévouée!... Comment? Que veux-tu dire?</p> - -<p>Il poursuivit:</p> - -<p>—Non, non, je ne puis plus me taire! Mon secret -me monte jusqu'aux lèvres... Elle n'a rien juré, rien, -ma mère... C'est moi qui ai fait ce serment de ne la voir -qu'au pied de l'autel!</p> - -<p>—Toi, Floris! et pourquoi, grand Dieu?</p> - -<p>—C'était assez que mon cœur fût brisé; c'était assez -que mes oreilles dussent entendre ses louanges. Je n'ai -pas voulu que mes yeux fussent tourmentés chaque -jour par l'aspect d'un visage odieux!</p> - -<p>—Oh! quel est ce nouveau malheur! N'aimes-tu pas -ta fiancée?</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_99" id="Page_99">[Pg 99]</a></span></p> - -<p>—Moi, l'aimer! s'écria le Grand-Duc. L'aimer!... -Et comment le pourrais-je, lorsque mon âme est due à -une autre?</p> - -<p>Il s'affaissa sur les marches du chœur. Maria-Pia, en -face de lui, se taisait, glacée d'épouvante.</p> - -<p>—Cela n'est pas, reprit-elle enfin... Tu en aimes une -autre, dis-tu... Ton âme est donnée à une autre... Ah! -cher fils, cher fils, ne m'alarme pas, car je suis vieille et -malade, et j'ai été sans cesse accablée de maux. Ton -frère a renoncé aux affections humaines, quand il s'est -consacré au Seigneur; ta sœur Tatiana est aveugle. -En toi seul, j'espérais un peu de joie, mon Floris... -Ton âme donnée à une autre... Cela n'est pas. Tu as -mal dit... Réponds-moi, j'ai mal entendu... Oh! dis -que j'ai mal entendu.</p> - -<p>Il demeurait muet, la tête basse.</p> - -<p>—O fils, ô fils! Hélas! hélas!</p> - -<p>Tous deux pleuraient: leurs sanglots, par moments, -éveillaient l'écho de la froide église. L'orgue et les -chœurs avaient cessé. La Grande-Duchesse dit, à voix -basse:</p> - -<p>—Hélas! pourquoi n'as-tu point parlé?... Moi qui -vivais heureuse, qui riais, qui m'efforçais de te faire -sourire!... Mauvaise mère que je suis! fit-elle en se -frappant la poitrine. Je n'ai rien vu, rien deviné de ton -chagrin...</p> - -<p>—Mon malheur, dit-il, est irréparable. Je me suis -moi-même vendu. J'ai donné ma parole à mon père.</p> - -<p>Elle s'agenouilla et le prit dans ses bras:</p> - -<p>—Ah! que faire? Que te dirai-je? Hélas! qui nous -conseillera?... Mon vieil oncle qui m'aimait est mort... -Ma sœur est morte... Tu as donné ta parole, dis-tu... -Est-ce une chose sans remède?... Non! ce n'est -pas cela qu'il faut te dire. Je ne sais pas, vois-tu... hélas! -hélas!... Ah! si du moins j'approchais demain de la -sainte table... Ne ris pas, ne doute pas, cher enfant, il<span class="pagenum"><a name="Page_100" id="Page_100">[Pg 100]</a></span> -n'y a rien de si sûr au monde. Quand j'ai Notre-Seigneur -au dedans de moi, je me jette à ses pieds, comme -Marie-Madeleine, et toujours il est touché de mes -larmes... Mais dis-moi, cher fils, qui aimes-tu?... le -nom de celle que tu aimes?</p> - -<p>Le Grand-Duc répondit doucement:</p> - -<p>—Il faut vous résigner, ma mère.</p> - -<p>—Me résigner! Me résigner à ton malheur! s'écria-t-elle... -Si je t'avais nourri de mon lait, si tu avais joué -sur ma poitrine, si je t'avais choyé, caressé, comme -j'ai choyé ta sœur et ton frère, alors, peut-être, il me -serait possible de n'avoir pour toi que la part de tendresse -et de sollicitude que Dieu a mise dans toute -mère. Mais tu étais au loin, pauvre, orphelin, abandonné -aux étrangers, et je ne pouvais rien te donner -que mes prières et mes larmes... Cher, si cher, ô si -cher enfant!... Mon Floris, tu n'es pas comme un -autre. J'ai été en travail de toi pendant vingt-cinq -ans, sais-tu bien! Et lorsque, enfin, je t'ai retrouvé, -après de si longues douleurs, quand la sainte Vierge -m'a fait cette suprême bénédiction, ce serait pour te -voir malheureux... Toi malheureux, grand Dieu!... Si -cela était, mon cadavre saignerait du sang dans son -cercueil, et je ne goûterais jamais la paix, fussé-je au -ciel!... Mais parle, cher enfant, réponds-moi. Oh! dis-moi -celle que tu aimes! Parle!... Qui donc est-elle? -Son nom?</p> - -<p>—Folie! folie! exclama le Grand-Duc. Comment te -dirai-je ma démence?... Ah! ma mère, pourquoi me -forcer à me rappeler mes malheurs?</p> - -<p>—Je t'en supplie, dit Maria-Pia. Cher enfant, confie-toi -à moi.</p> - -<p>—Eh bien, écoute, reprit Floris. Tu sais déjà comment -je fus blessé, fait prisonnier, puis envoyé au bord de -la Baltique, à Stralsund. Là, nous manquions de toute -chose, d'eau, de vivres et de vêtements; nous couchions<span class="pagenum"><a name="Page_101" id="Page_101">[Pg 101]</a></span> -sur la terre glacée. Mais je tairai ceci, ma mère. -Qu'est-il besoin de raconter ce qui est en dehors de -mon angoisse présente? Je jurai donc que je m'évaderais, -et j'y réussis, en effet. De manière qu'un soir de -décembre, je me trouvai libre et joyeux, seul dans un -frêle canot, à quelque distance de la ville.</p> - -<p>J'avais, continua-t-il, acheté mon passage au patron -d'une flûte hollandaise, mais le prudent contrebandier -n'avait pas voulu m'embarquer sur cette côte, trop -surveillée. Il y a, en face de la ville, une grande île -nommée Rugen; un détroit de peu de largeur les -sépare. C'était là que je devais me rendre. Le patron -m'avait fait tenir un plan de cette île, et marqué la -petite crique où son embarcation viendrait me chercher.</p> - -<p>—A Rugen, tu dis bien à Rugen? demanda Maria-Pia.</p> - -<p>Il fit oui de la tête, et poursuivit:</p> - -<p>—Je déployai la voile, et assis à la barre, tout en -gouvernant, je contemplais le ciel étoilé. Cela me rappelait -mes pêches à Blankenberghe, près de Bruges, -dans les gabarots des pêcheurs. J'arrivai heureusement -à l'île, et j'abordai en ramant doucement, quoique la -mer fût dure et houleuse. Il ne me restait plus qu'à me -tenir caché au fond de cette baie écartée, en attendant -mon Hollandais, vers deux ou trois heures du matin. -Mais l'ivresse de ma liberté me possédait. Je sautai -donc sur la plage, et j'escaladai la falaise, par un sentier -de roches ruinées.</p> - -<p>C'était la veille de Noël; la terre était couverte de -neige. Je traversai, tout droit devant moi, de vastes -surfaces glacées, où la pleine lune resplendissait. Et -subitement, je m'arrêtai, en retenant mon haleine. -J'étais alors dans un bois de sapins, dont les rameaux -serrés chargés de neige couvraient le sol de ténèbres. -Et un silence inexprimable régnait, car les sources -étaient gelées, et les feuillages se taisaient, plus rigides<span class="pagenum"><a name="Page_102" id="Page_102">[Pg 102]</a></span> -que du bronze. Soudain, un hôlement de chouette retentit; -un grand cerf noir passa près de moi. Puis, -j'entrevis, tout au loin, une faible lueur, et un effroi -surnaturel m'envahit. Je tenais cachée, sous mes habits, -une courte et solide épée que j'avais prise en m'évadant. -Je la tirai, et marchai dans le bois, cette lame -nue à la main.</p> - -<p>Il s'arrêta, comme oppressé de souvenirs, puis, continuant:</p> - -<p>—La lueur avait disparu; la forêt presque aussitôt -s'éclaircit, et, montant sur un roc élevé, je portai les -yeux de tous côtés. Alors, à cent pas en avant, au -milieu d'un chaos de rochers et de sapins, j'aperçus une -petite chapelle, assez semblable aux chapelles d'ermites, -dans les tableaux des maîtres anciens. Une -cloche tinta lentement; des ombres passèrent avec des -lanternes, et je compris que l'on célébrait la messe de -minuit à Rugen.</p> - -<p>Maria-Pia lui saisit le bras:</p> - -<p>—Mon Dieu! mon Dieu! y serais-tu allé?</p> - -<p>Il dit:</p> - -<p>—Mon destin m'entraînait. Il y avait en moi, ma -mère, je ne sais quoi de joyeux et de guerrier qui me -roidissait tous les nerfs... Pardieu! pensai-je, il ne -sera pas dit que moi, qui suis chrétien, je n'entendrai -pas la messe, la nuit de Noël! Et, cachant l'épée sous -mon suroit, je marchai à grands pas vers la chapelle.</p> - -<p>Il fit encore une pause et reprit:</p> - -<p>—Hélas! je touche maintenant à un but que je -crains d'atteindre. C'est ce qui a allongé mon récit, m'a -fait m'arrêter si prolixement aux plus petits détails de -ma fuite. J'ai montré un peu trop d'emphase, bonne -mère, en décrivant cette nuit, cette neige, mon épée -tirée. Il semble que j'aie préparé quelque merveilleux -coup de théâtre, et il n'y a rien de si banal que ce qui -suit.</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_103" id="Page_103">[Pg 103]</a></span></p> - -<p>—Pour l'amour de Dieu, parle, parle donc!</p> - -<p>—J'étais debout, dit Floris, à l'entrée, près du bénitier: -je m'y vois encore. Soudain, j'entends un grand -bruit de chevaux, les clochettes d'un traîneau qui tintent... -La messe n'était pas commencée... Je vous -raconte tout cela confusément, ma mère... Quelques -cierges brûlaient sur l'autel. Il ne se trouvait dans la -pauvre église qu'un petit nombre de fidèles, des -femmes, sept ou huit matelots: l'île de Rugen est -luthérienne... A ce moment, la porte s'ouvre, j'aperçois -des laquais, des flambeaux... Une jeune fille -paraît... Mais, chut! Regardez là... Qu'est ceci?</p> - -<p>La porte basse qui donnait dans le couvent des -Filles de Sainte-Monique venait de s'entr'ouvrir. Une -ombre en surgit, une femme. Maria-Pia jeta un grand -cri. La blanche figure bondit. Ils la virent passer, le -temps d'un éclair, et la porte se referma.</p> - -<p>—Oh! exclama Floris, semblable!... Une forme -toute semblable!</p> - -<p>—Que dis-tu, cher enfant? Réponds-moi!</p> - -<p>—Qui est cette femme? s'écria-t-il. Mère, il m'a -semblé retrouver en elle quelques traits vivants de -celle que j'aime.</p> - -<p>—Aurais-tu vu ses traits? demanda Maria-Pia. -Malheur! malheur!... Oh! si ton vœu était enfreint!</p> - -<p>—Non! Rien que sa taille, sa démarche... Était-ce -donc ma fiancée?</p> - -<p>Maria-Pia repartit:</p> - -<p>—Elle-même, cher fils, elle-même... La pauvre âme -venait prier ici sans doute, ou bien, par curiosité de -femme, visiter les apprêts de ses noces.</p> - -<p>—Hélas! murmura-t-il, je suis si possédé d'amour! -Je vois partout celle que j'aime... Oh! sa grâce, ses -regards, son sourire!</p> - -<p>Il baissa le front, puis reprit d'une voix plus lente -et frémissante:</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_104" id="Page_104">[Pg 104]</a></span></p> - -<p>—Quand elle parut dans l'église, ce fut comme s'il se -levait en moi la lumière de mille soleils... Mes yeux -s'entre-fermaient d'amour, mes mains froidirent, et je -tremblai de tous mes membres. Épouvanté, je la contemplais. -Les assistants, autour de moi, me semblaient -plus vagues que des ombres: la voix du prêtre, à l'autel, -m'arrivait comme s'il eût parlé de fort loin... -Comment t'expliquer, bonne mère, une chose que je -ne puis comprendre? Je me sentis, dans un transport, -enlever l'âme et même le corps, en sorte qu'il me paraissait -ne plus toucher à terre... En cet état, je lui -parlais, je l'adjurais, je la bénissais; je faisais des -vers sur-le-champ, bien que je n'en eusse jamais fait, -et si brûlants de passion qu'ils m'arrachaient les pleurs -des paupières.</p> - -<p>—Dieu t'a envoyé une extase, cher enfant, dit -Maria-Pia. Mais achève ton récit, au nom du ciel!</p> - -<p>—Que vous dirai-je de plus, ma mère? A l'instant -où je repris mes sens, la messe finissait; je sortis. Des -vieillards, deux ou trois matelots s'assemblèrent autour -de moi, tandis qu'elle remontait en traîneau. Nos yeux -se rencontrèrent: elle rougit soudain. Puis, une clameur -s'éleva: «Un Français, un Français!» criaient-ils; -et ils voulaient porter la main sur moi. Alors, -tirant mon épée, et la leur pointant au visage, je me -fis faire place: et ils reculaient, quand je les chargeais, -puis m'environnaient de nouveau, en poussant -des cris... Je m'enfuis, ils perdirent ma trace. J'étais -comme un homme en démence. Je voulais demeurer -dans l'île, la retrouver, me traîner à ses pieds. Des -hommes du vaisseau hollandais, envoyés à ma recherche, -m'entraînèrent presque de force... Mais quoi! -vous chancelez, ma mère... Qu'avez-vous? Vos yeux -sont fixes... Parlez-moi.</p> - -<p>—Dans l'île de Rugen? dit Maria-Pia.</p> - -<p>—Dans l'île de Rugen, oui, ma mère.</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_105" id="Page_105">[Pg 105]</a></span></p> - -<p>—Tu as dit: Il y a un an, et la sainte nuit de -Noël?</p> - -<p>—Il y a un an, et la nuit de Noël.</p> - -<p>Alors tombant rudement à genoux, sur le degré -de marbre du chœur, elle lança, tout bas, sa joie au -ciel:</p> - -<p>—Assez! assez! assez! Merci, Seigneur! Mon -âme a peine à contenir cette mer soudaine de vos -grâces. Elle m'inonde, me déborde... Seigneur, Père -céleste! O mon Sauveur crucifié!... Que vous êtes -doux, compatissant, miséricordieux pour moi!</p> - -<p>Elle se releva, et venant droit à Floris:</p> - -<p>—Par quoi as-tu juré? demanda-t-elle.</p> - -<p>Il la regardait étonné. La Grande-Duchesse répéta:</p> - -<p>—Par quoi as-tu juré, quand tu fis ce vœu?</p> - -<p>—Ah! dit Floris, je ne sais... Par la croix... Oui, -j'ai pris la croix à témoin.</p> - -<p>—Par la sainte croix! murmura-t-elle... Hélas! -c'est un bien grand serment... Fougueux et passionné -comme il est, si je parle, il voudra la voir, il rompra son -vœu, et comment Dieu ne vengerait-il pas une promesse -où sa croix a été jurée?... Le Saint-Père pourrait -le délier... Mais quoi! Avant la réponse de Rome, -les noces auront été célébrées... Dût mon cœur se briser, -il faut donc que ma langue se taise... Pauvre cher -enfant! poursuivit-elle. Presse ta mère entre tes bras. -Cher fils, ne perds pas l'espoir!... Dieu surmonte tous -les obstacles. Il ne cesse jamais de vouloir ce que nous -pouvons souhaiter, pourvu que nous ne cessions -jamais de nous abandonner à lui... Sois calme et confiant, -cher fils. Ne t'obstine pas dans ton chagrin!</p> - -<p>—Du chagrin, moi! repartit Floris amèrement. Moi, -m'obstiner dans mon chagrin... Allons! n'y a-t-il -pas trois mois que j'ai suivi ici M. Manès? N'ai-je -pas écrit au grand-duc Fédor une lettre respectueuse? -N'ai-je pas souri aux indifférents?... Ne suis-je pas<span class="pagenum"><a name="Page_106" id="Page_106">[Pg 106]</a></span> -allé dernièrement, lorsque j'étais absent, tu te rappelles, -ne suis-je pas allé à Rugen, pour tenter de la -retrouver? Mes efforts n'ont-ils pas été vains?... O -Dieu, ô Dieu, ô Dieu! Est-ce possible!... Dans six -jours, enchaîné à jamais... Faut-il encore m'enfuir, -briser ces liens?... Oh! il me prend quelquefois envie -de les chasser tous du palais, importuns, marchands, -complimenteurs, d'arracher moi-même ces tentures et -de crier: «C'est un mensonge!... Non, non, non! Je -ne me marie pas!»</p> - -<p>Elle répliqua doucement:</p> - -<p>—Par mon cœur maternel, je te jure que, s'il est du -bonheur sur cette terre, il est à toi!... Le trésor que -nous te destinons est plus grand encore, mon Floris, -que tu ne saurais le supposer. Puisse désormais ta vie -être douce! Car tu as eu, mon pauvre enfant, une jeunesse -bien amère. Puisse l'avenir te garder autant de -joies et de félicités que tu as souffert de disgrâces!... -Mais entends. Voilà dix heures qui sonnent à tous les -clochers du Hradschin. Je me sens lasse, cher fils... -Reconduis-moi à mon appartement.</p> - -<hr class="tb" /> - -<p>Tous deux gravirent, à pas lents, l'escalier. Un serviteur -dormait dans l'antichambre, le dos appuyé contre -un des coussins d'écarlate de la banquette. Le Grand-Duc -le toucha du doigt:</p> - -<p>—Sander!... hé, Sander!... Il dort profondément. -Que ne donnerais-je pas pour dormir ainsi!... Allons, -éveille-toi, Sander!</p> - -<p>Le valet se dressa en sursaut:</p> - -<p>—Monseigneur!... Oh! pardon, Monseigneur!</p> - -<p>—Va te coucher, mon bon garçon, reprit Floris: je -ne souperai pas... Fais apporter seulement un en-cas -dans ma chambre, avec un flacon de vin... Bonne nuit, -mère... Je me sens étrangement soulagé de vous avoir -ouvert mon cœur... Ainsi, mon père ne viendra pas?</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_107" id="Page_107">[Pg 107]</a></span></p> - -<p>—Ton père est malade, cher enfant, répondit -Maria-Pia. Il enverra par Jacinto, m'annonce-t-il, les -beaux présents qu'il fait à ta fiancée... Mais j'ai reçu -tantôt des lettres de Rome... Veux-tu savoir ce que -m'écrit ton frère?</p> - -<p>—Je vous en prie, ma mère, parlez.</p> - -<p>—Eh bien, il a été admis vendredi à baiser les -pieds du Saint-Père et à faire son remerciement. Le -voilà archevêque de Myre, le plus jeune, à coup sûr, -de la chrétienté... Sa Sainteté l'a reçu, me dit-il, avec -mille et mille honnêtetés, et voulait le donner pour coadjuteur -à Mgr Colloredo, notre archevêque de Raguse: -mais José-Maria, alléguant sa grande jeunesse, a supplié -Sa Sainteté de le laisser encore à ses études, -sans lui imposer charge d'âmes... Allons, bonne nuit, -cher fils... Bien que ce titre <i>in partibus</i> ne serve qu'à -le décorer, j'y suis plus sensible peut-être qu'il ne -conviendrait à l'humilité d'une mère chrétienne. Puisse-t-il -imiter les vertus de son glorieux prédécesseur, -saint Nicolas, évêque de Myre!... Ta sœur Tatiana -m'a écrit aussi. Faut-il te dire ce qu'elle ajoute pour -toi?</p> - -<p>—Sans aucun doute, ma bonne mère.</p> - -<p>—Mille tendresses, mille fleurs d'âme, son impatience -d'arriver ici: qu'elle n'a rien de plus cher que -toi, qu'elle ne dormira sans rêves que lorsqu'elle aura -entendu le son de ta voix. Tu sais comme il a fallu te -décrire à elle, à quel point elle était avide de détails -sur ton visage, tes habits même, tes façons de rire, de -parler... Mais il est tard. Encore une fois, bonne nuit. -Demain, tu liras ces lettres à loisir... Que je vous voie -tous les trois réunis, puis que le Seigneur fasse de moi -sa volonté!... Embrasse-moi. Bonne nuit, cher fils!</p> - -<p>—Une bonne nuit, ma mère!</p> - -<p>Le Grand-Duc la suivit du regard, tandis qu'elle rentrait -dans sa chambre:</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_108" id="Page_108">[Pg 108]</a></span></p> - -<p>—Douce et excellente créature!... Va, si celle que -tu as élevée te ressemble, elle mérite assurément les -louanges que tous lui accordent... Je voudrais l'avoir -vue, poursuivit-il en rêvant. Il s'en est fallu de bien -peu que je ne la visse, tout à l'heure. Se pourrait-il -qu'elle ressemblât à celle que j'aime, ou bien n'est-ce -qu'une illusion de mes yeux?... C'est étrange! Je voudrais -l'avoir vue... Bon! il ne tient qu'à moi, reprit-il. -Les divers portraits d'Isabelle qu'on mit sous clef, lorsque -j'arrivai, sont, je crois, dans cette salle même. -Justement, voici la cassette... Mais j'ai juré... oui... -j'ai fait un vœu. Allons, ai-je peur de la croix, ou que -les oiseaux de nuit n'aillent me dénoncer à ma -mère?...</p> - -<p>Une envie terrible le dévorait. Il saisit la boîte, prêt -à l'ouvrir; puis, faisant un geste désespéré, le jeune -homme se retira.</p> - -<p>Trois jours après, comme Floris se promenait dans -la Petite-Galerie, ser Pistolese passa ses moustaches -à l'entre-deux de la tapisserie, et cria d'une voix -effarée:</p> - -<p>—Ils arrivent, Monseigneur, ils arrivent.</p> - -<p>—Qui donc?... Mon frère et ma sœur? Ils ne devaient -être ici que demain.</p> - -<p>—N'en déplaise à Votre Altesse, dit ser Pistolese, -ils montaient déjà l'escalier, lorsque j'ai couru la prévenir... -Entendez-vous le vacarme que fait ce Pinch, le -vilain roquet de miss Joyce?... Ils ont passé Vienne -sans s'y arrêter.</p> - -<p>Floris descendit précipitamment. Au moment où il -mettait le pied dans le cabinet des Termes, il aperçut -qui y entrait, un jeune homme, vêtu d'une soutane -relevée de boutons violets. Ce jeune homme était frêle, -fort blond, la taille médiocre, pâle, un visage mélancolique -et hautain.</p> - -<p>—Si mes yeux ne m'abusent pas, dit le Grand-Duc,<span class="pagenum"><a name="Page_109" id="Page_109">[Pg 109]</a></span> -en marchant à lui, tout me dit que vous êtes mon -frère.</p> - -<p>José-Maria répondit:</p> - -<p>—Soyez béni en Jésus-Christ, mon frère. Le Seigneur -soit loué à jamais de vous avoir rendu à notre mère!</p> - -<p>Floris demeurait froid, tout debout. Enfin, il avança -quelques pas. Dans l'instant, l'archevêque de Myre se -jeta à lui et l'embrassa.</p> - -<p>—Et moi, mon frère, dit une voix douce, suis-je si -délaissée de vous? Ne me direz-vous donc rien?</p> - -<p>Alors, le Grand-Duc, se retournant, vit près de lui -Tatiana, aussi immobile qu'une statue. Les rayons de -pourpre du couchant frappaient de face ses prunelles, -vertes et limpides comme la mer. Tout habillée de velours -blanc, les lourds plis droits qui lui tombaient jusqu'aux -pieds la faisaient paraître plus grande. Un -mystérieux sourire se jouait sur ses lèvres pâles; et son -teint faiblement rosé, ses cheveux jaune clair en torsades -qui descendaient au long de ses joues, sa tête -inclinée, ses yeux de fantôme, tout en elle semblait surnaturel... -Son bras restait écarté de son corps, dans -une pose un peu hésitante, et elle roulait entre ses -doigts une touffe de roses pourpres.</p> - -<p>—Chère Tatiana, dit Floris, qui baisa la main de -l'aveugle.</p> - -<p>—Cher seigneur, mon aîné, mon frère!... Elle -reprit, en essuyant ses larmes:</p> - -<p>—Ah! vous faites de moi une trop faible femme!</p> - -<p>—Et moi aussi, je pleure, dit Floris.</p> - -<p>Elle lui présenta son front blanc. Le Grand-Duc l'effleura -de ses lèvres.</p> - -<p>—Que je voudrais te voir! poursuivit-elle. Cher -Floris, tu as deux parts dans mon cœur, car tu es mon -frère bien-aimé, et c'est par toi que va refleurir notre -maison qui se mourait... Cher frère, pose, je t'en prie, -ma main d'aveugle sur ton visage... Que tu ressembles<span class="pagenum"><a name="Page_110" id="Page_110">[Pg 110]</a></span> -à notre mère! Ton teint doit être mat et uni comme le -sien... Hélas! que n'ai-je mes pauvres yeux! Je n'aurais -laissé à personne le soin et le bonheur de te -retrouver.</p> - -<p>En ce moment, la Grande-Duchesse parut au seuil -de la galerie, mais elle chancela d'émotion. Manès, qui -la suivait, la reçut dans ses bras.</p> - -<hr class="tb" /> - -<p>L'aube se leva grise et frissonnante. Les cloches de -Saint-Augustin lançaient, à plein branle, leurs volées -sonores. Vers huit heures, les femmes de Josine commencèrent -de l'habiller, tandis que la petite princesse -les gourmandait et les hâtait impatiemment, éclatant -en mille saillies joyeuses. Mais Pépy roula jusque devant -elle un large miroir suspendu; et, se levant, -Josine s'y vit toute.</p> - -<p>Elle avait un habit de damas, à fleurons d'un blanc -éclatant, sur un fond d'incarnat parfilé d'argent. Une -broderie de turquoises vertes, suivant les ramages du -velouté, relevait l'étoffe magnifique, lustrée, moirée, -comme poudrée d'une glaçure d'argent.</p> - -<p>—Votre Grâce, exclama la chambrière, ne s'est jamais -trouvée plus en beauté.</p> - -<p>Agathe de Putbus entra. Cette jeune fille, amie des -princesses, et arrivée la veille, dans la soirée, était -grande, blanche, fort rousse, des yeux bleu clair, splendidement -vêtue.</p> - -<p>—Il est près de dix heures, fit-elle. Si tu ne te -dépêches pas, nous ne pourrons habiller Isabelle.</p> - -<p>—Voilà!... j'ai fini, j'ai fini... Tiens, ma chérie, -prends dans le drageoir des pastilles de violettes. -Encore deux ou trois épingles... Fais donc attention, -Rina!... Méthodiquement! comme disait miss, lorsqu'elle -apprenait à nager dans le lac, avec des vessies.</p> - -<p>—Ta robe paraît bien légère, dit Agathe. N'auras-tu -pas froid?</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_111" id="Page_111">[Pg 111]</a></span></p> - -<p>—Bah! laisse donc. On a chauffé l'église, toute la -nuit... Et d'ailleurs, le signor Cupidon ne sera-t-il pas -là présent, avec ses flambeaux, ses réchauds et tous ses -attributs calorifiques... Mais toi, ma chérie, j'y pense: -tu n'as pas encore vu Floris... Il faut bien pourtant te -le présenter.</p> - -<p>Et Josine, vivement, frappa sur un timbre.</p> - -<p>—Bon, reprit-elle, pas un laquais! Chacun de ces -nigauds est, présentement, en train d'ajuster ses bas -neufs, afin de ressembler tout à fait à la jambe d'enseigne -du <i>Rouet d'or</i>... Allons, je suis prête, partons.</p> - -<p>Le Palais-Rouge était désert, dans la partie qu'elles -traversèrent. Tout à coup, Josine aperçut Floris. Ses -yeux creux brillaient d'un feu sombre; ses regards, qui -ne se fixaient en aucun endroit, avaient je ne sais quoi -de hagard; des taches livides marbraient ses joues, et -il changeait de couleur, à chaque moment.</p> - -<p>—Bonjour, Floris, s'écria Josine; elle prit le Grand-Duc -par la main... Ma chère Agathe, je t'en supplie, -reçois-le parmi tes serviteurs... Et toi, beau cousin, -fais-lui, comme disent les chambellans, un accueil conforme -à ce qu'elle est, et à notre tendresse pour elle.</p> - -<p>—Recevez de nous, dit le Grand-Duc, la plus cordiale -hospitalité que cette maison puisse offrir... Vous -êtes la très bienvenue... Si je n'avais été quelque peu -souffrant, je vous eusse saluée dès hier. Que votre indulgence -m'excuse!</p> - -<p>La jeune fille répondit:</p> - -<p>—C'est vous bien plutôt, Monseigneur, qu'il me faut -prier d'excuser l'heure tardive de mon arrivée. Elle -était si indue, en effet, que le couvent s'est trouvé -fermé, et que je n'ai pu voir Isabelle.</p> - -<p>—Vous venez de Saint-Pétersbourg? demanda Floris.</p> - -<p>—Non, Monseigneur, dit-elle: de Putbus, qui est -dans l'île de Rugen.</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_112" id="Page_112">[Pg 112]</a></span></p> - -<p>—Oh! de Rugen! avez-vous dit? Cela ne se peut... -De Rugen!</p> - -<p>—Qu'est-ce donc qui t'étonne? fit Josine.</p> - -<p>—Rien, rien... Daignez m'excuser... Je n'ai pas été -maître d'un tressaillement, en entendant ce nom de -Rugen.</p> - -<p>Agathe de Putbus dit alors:</p> - -<p>—Peut-être Votre Altesse connaît-elle notre île? -Isabelle la connaît bien, et elle l'aime.</p> - -<p>—Isabelle connaît Rugen! exclama Floris. Isabelle -est allée à Rugen!... Une pâleur soudaine l'envahit; -ses yeux se couvrirent d'un épais nuage.—Oh! reprit-il -tout bas, non, non! pas cette pensée-là! Cet espoir -est trop formidable... Oh! mon Dieu! si Isabelle était... -Allons!... je suis fou! je suis fou! Quelle vraisemblance -y a-t-il que, dans cet immense univers, parmi tant de -millions de femmes...</p> - -<p>Et tendant les deux mains vers Agathe:</p> - -<p>—Elle est allée à Rugen, dites-vous... A quel moment? -Pour quelle cause?</p> - -<p>—Pas pour une autre, Monseigneur, que de passer -quelque temps auprès de moi... C'était une ancienne -promesse qu'elle m'avait faite à Pétersbourg, lorsque -nous nous étions connues. Je l'en pressai à maintes reprises, -mais toujours il naissait quelque obstacle qui -s'opposait à notre désir... Enfin, elle vint l'année dernière.</p> - -<p>—L'année dernière... Oh!... Et vers quel temps?</p> - -<p>Agathe repartit:</p> - -<p>—Il y a juste un an aujourd'hui, oui, un an tout -juste, qu'Isabelle arriva à Putbus. On célébrait, le surlendemain, -la naissance de Notre-Sauveur. Elle alla en -traîneau, la nuit, à la chapelle de Notre-Dame des Bois.</p> - -<p>—Oh! attendez un peu! dit Floris... Il poursuivit -tout bas: C'est un rêve; le sommeil m'abuse. Non! je -n'y puis croire.</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_113" id="Page_113">[Pg 113]</a></span></p> - -<p>Le coin de la tapisserie se releva, et Tatiana l'aveugle -parut.</p> - -<p>—Ah! ma sœur! s'écria Floris. Chère âme!... Oh! -si tu savais quelle joie m'inonde!</p> - -<p>Il lui baisait les mains, ardemment:</p> - -<p>—Ah! je t'embrasse, chère sœur! Prie pour ton frère, -et remercie Dieu! Jamais, jamais il n'y eut pareil -miracle!... O chère Agathe, messagère de bonheur!... -Je te dirai tout, Tatiana... Non! je ne puis encore y -croire... Où est ma mère, ma chère mère? Ce n'est -que d'à présent que je lui suis rendu... C'était elle, -Tatiana... O mon Dieu! c'était Isabelle... Je suis -sauvé! oui! c'était bien elle!... Moi qui la haïssais... -Eh bien! qu'y a-t-il? que me veut-on?</p> - -<p>—Mon gracieux seigneur, répondit Sander, Madame -la Grande-Duchesse est prête et vous attend.</p> - -<p>—Bien, Sander, je me rends à ses ordres... Mais -pourquoi, pensa-t-il soudain, ma mère ne m'a-t-elle -rien dit? Je lui ai tout raconté cependant; elle m'a vu -désespéré... Est-ce bien Isabelle?... O Dieu! si je -m'étais trompé!</p> - -<p>La foule emplissait, dès longtemps, la salle Gothique. -Là se trouvait tout ce qui était à Prague de quelque -considération, sans compter nombre d'arrivants de -Moscou, de Lisbonne et de Pétersbourg. En hommes, -beaucoup d'uniformes, quelques Toisons au col, force -grands cordons; les femmes, parées somptueusement, -pleines de diamants et de bijoux. L'on se divertissait à -considérer l'énorme pilier de la salle, qui, par pompe, -était garni d'une quantité surprenante de vaisselle d'or -et de vermeil. Le salon des Quatre-Saisons était comble -à ne pouvoir s'y tourner.</p> - -<p>—N'y aurait-il pas, quelque part, une petite collation? -souffla le gros prince Jablonowski à l'oreille d'un -garçon rouge.</p> - -<p>—Que Votre Excellence daigne me suivre!</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_114" id="Page_114">[Pg 114]</a></span></p> - -<p>Et le valet, d'un air discret, le conduisit à la salle -Espagnole. D'autres déjà mangeaient debout, à un -buffet volant de pièces froides, se plaisant à examiner -les apprêts du festin de noce, tout dressé. Sur les -nappes à effilés pourpres, mêlés de fils d'or et d'argent, -et parmi les gradins recouverts d'orfèvreries, s'étageaient -des buissons de roses, des jattes d'or montées -en cru de pêches, de fraises, d'abricots, des fontaines -sur quatre roues, des coquilles d'or remplies de hachis, -des châteaux de cire peints et dorés, des arbres de -corail plantés au sommet de grands piédouches d'or. -De monstrueux saumons poussaient des bigarades, de -leur hure; des plats de lamproies enroulées sous des -gelées couleur d'or alternaient avec des pâtés apparents -de pintades et de faisans en plumes. La quatrième -table, au bas bout, ne devait être que d'enfants. Il y -avait dessus, pour leur réjouir les yeux, à la mode du -temps de Philippe le Bon, duc de Bourgogne, des -ramées d'où l'eau d'orange coulait continuellement, des -hommes sauvages à califourchon sur des cochons de -lait rôtis, des cygnes arborant des bannières, un fol qui -combattait un ours entre des montagnes de grésil -pendant, des chaumières faites de fleurs. Au milieu, -dans un pré artificiel, enclos d'un balustre, se voyait -un arbre aux feuilles de soie, aux branches argentées -et dorées, d'où pendaient des pommes contrefaites d'or, -de soie, d'argent et de plumes, avec des bijoux de -Noël et des écussons armoriés.</p> - -<p>—Messieurs, cria le majordome entr'ouvrant la -porte, Son Altesse se met en chemin.</p> - -<p>Maria-Pia parut alors au bout de la galerie des -Marbres, qui est unie à la salle Gothique par de grandes -arcades ouvertes. Sa figure très portugaise, jaune -mat avec des yeux étincelants, son marcher, toute sa -contenance avaient une dignité noble et naturelle. Elle -était vêtue d'une robe de satin couleur pensée, brodée<span class="pagenum"><a name="Page_115" id="Page_115">[Pg 115]</a></span> -d'entrelacs de vieil or et de mille cannetilles, et au devant -de laquelle pendait une chaîne d'orfèvrerie; sur la -tête, un bouquet de diamants. Le visage ardent de -Floris, ses regards fixes, son air égaré imposèrent, quand -il passa, un profond silence, et jusqu'à une sorte de -frayeur. Tatiana s'avançait ensuite, en habit d'étoffe -d'argent, menée par une de ses femmes. Derrière, la -foule venait sans ordre.</p> - -<p>A l'instant où Maria-Pia se montra sur le seuil du -palais, un immense cri s'éleva. La multitude fourmillait -dans la place Sainte-Monique; les fenêtres parées -étaient remplies de monde; jusqu'aux toits des maisons -disparaissaient sous les spectateurs. La Grande-Duchesse -descendit lentement le large degré, et le -cortège défila, parmi le peuple rangé en haie. Du palais -aux marches de l'église, on avait étendu un chemin de -tapis, tout bordé d'antennes, garnies de serge jaune et -violette. Les cloches sonnaient, l'air vibrait d'airain; -des serviteurs, selon l'antique coutume, lâchèrent, -aux croisées du palais, des centaines d'oiseaux captifs; -puis un pâle soleil d'hiver perça les nuées. Alors, pour -la seconde fois, une acclamation retentit. La foule entière -battit des mains.</p> - -<p>L'église sombre et enflammée apparaissait comme -un buisson ardent de roses et de milliers de cierges. -Une infinité de flambeaux, taillés en façon d'aigles, de -gondoles, de fleurs de lis, d'étoiles de cristal, faisaient -jaillir des mosaïques et des marbres incrustés du dôme, -toutes sortes de scintillements. Dans le chœur, entre -deux des arcades, se dressait un vaste échafaud, surchargé -d'une foule brillante, et dont la base et les gradins -étaient drapés superbement de toile d'or, semée -près à près d'aigles noires. On avait bouché les verrières, -pour les tendre de tapisseries; les orgues débordaient -de fleurs; une image miraculeuse de la Vierge -du Hradschin, dont la Grande-Duchesse était dame<span class="pagenum"><a name="Page_116" id="Page_116">[Pg 116]</a></span> -d'atour, étalait, ce jour-là, aux regards ses richesses -prodigieuses en perles, en dentelles, en diamants; les -piliers, tout revêtus de roses, avaient l'air d'arbres -monstrueux; des colombes d'orfèvrerie pendaient, les -ailes éployées, du haut des voûtes; et José-Maria, archevêque -de Myre, se tenait debout à l'autel, revêtu -pontificalement, la mitre en tête, splendide et pâle.</p> - -<p>Deux carreaux de velours violet brodés d'or étaient -placés vis-à-vis de l'autel, à peu de distance des marches. -Floris en prit un; l'autre restait vide.</p> - -<p>Une petite porte cintrée s'ouvrit à la gauche du -chœur, et l'on vit paraître d'abord, dans sa simarre de -laine blanche, la révérende mère Prieure des Filles de -Sainte-Monique. Puis, un murmure confus accueillit -l'entrée d'Isabelle. Son habit de moire traînante était -brodé de perles en mosaïque et orné des plus belles -dentelles; un long voile de point de Venise l'enveloppait. -La fiancée était suivie d'Agathe de Putbus et de -Josine, ses filles d'honneur; et derrière, venaient quelques -religieuses, marchant une à une, en cérémonie.</p> - -<p>Elles arrivèrent ainsi aux prie-Dieu, disposés autour -du chœur. Isabelle, toujours voilée, se plaça à côté de -Floris.</p> - -<p>Un frisson glacé courut par tous les membres du -Grand-Duc: ses genoux se dérobaient sous lui; il défaillait. -Cependant, Maria-Pia, en s'avançant, prit Isabelle -par la main. Puis, avec une majesté douce:</p> - -<p>—Cher fils, dit-elle, reçois ta fiancée. Et vous, ma -fille, recevez l'époux que le Seigneur vous donne. -Soyez unis par un amour constant, et puisse-t-il croître -avec les années!</p> - -<p>Un silence extrême annonçait l'attention, le recueillement, -ou la curiosité de tous. La Grande-Duchesse -reprit:</p> - -<p>—Oui, je sais, tu redoutes ces noces; ton âme ne -t'appartient plus... N'aie point de crainte, cher fils. Tu<span class="pagenum"><a name="Page_117" id="Page_117">[Pg 117]</a></span> -la refuseras s'il le faut, mais tout d'abord, vois s'il le -faut. Ose tendre la main, cher enfant. Donne-moi la -tienne, Isabelle... Et maintenant, il ne reste plus qu'à -montrer sa femme à Floris.</p> - -<p>Alors, comme rendant le dépôt précieux qu'elle avait -reçu, la Prieure enleva le grand voile qui cachait les -traits d'Isabelle; et Maria-Pia dit, en souriant:</p> - -<p>—Regarde-la, cher fils, et vois si elle ne ressemble -pas à celle que tu aperçus, un soir de Noël, à Rugen... -Cesse de te désespérer, et sois heureux!</p> - -<p>Il se détourna lentement, béant, presque terrifié; et -le fils de Maria-Pia vit enfin celle qu'il épousait.</p> - -<p>Mais déjà l'aumônier de José-Maria, le petit abbé -Lancelot-le-Moine, avait fait un signe. Les orgues chantèrent -l'<i>Introït</i>, et le cri de joie de Floris se perdit dans -leur tonnerre.</p> - -<hr class="chap" /> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_121" id="Page_121">[Pg 121]</a></span></p> - - - - -<h2><a name="DEUXIEME_PARTIE" id="DEUXIEME_PARTIE">DEUXIÈME PARTIE</a></h2> - -<h2>LES PLAISIRS DE L'ILE ENCHANTÉE</h2> - - - -<hr class="chap" /> -<h3><a name="LIVRE_PREMIER_2" id="LIVRE_PREMIER_2">LIVRE PREMIER</a></h3> - - -<p>Le printemps qui suivit les noces du grand-duc Floris -et d'Isabelle fut merveilleux en Dalmatie. <i>Il n'y eut -jamais un tel Avril!</i> disaient les femmes de Sabioneira, -dans les chants qu'elles improvisent. <i>Sur la campagne, -il jette partout des coussins d'étoffe d'Agram; il suspend -au flanc des ravines les toisons d'écume des -cascades.</i></p> - -<p><i>Les jardins sont diaprés mieux qu'une soie peinte; le -ciel, moucheté de nuées, ressemble au manteau du faucon, -et la terre toute tachée d'herbes et de fleurs, ne -dirais-tu pas que sa robe est comme celle du teinturier?</i></p> - -<p><i>Il n'y eut jamais un tel Avril! Des vents tièdes, -avec leurs pieds ailés, courent légèrement sur la mer; -le bouillonnement du printemps gonfle les vagues vermeilles. -Le monde est devenu semblable à un rubis étincelant.</i></p> - -<p><i>Sitôt que le soleil lève son étendard à la cime du -Monte-Sacro, les plaines resplendissent comme un drap -d'or; le sol, à l'ombre, est plus violet que le vin; l'air<span class="pagenum"><a name="Page_122" id="Page_122">[Pg 122]</a></span> -ressemble à un bazar turc, tant il s'y croise de reflets -jaunes et roses!</i></p> - -<p><i>Comment nommeras-tu les arbres? A les voir siéger -au milieu de leurs feuilles chargées de traits, tu les -prendrais pour des scribes publics. Les oiseaux, sur les -branches, semblent des diseurs de bonne aventure. Ils -ont devant eux des livres d'images.</i></p> - -<p><i>L'amour fait violence à ces fils de l'air... Entends-les -rire, Damiana... Le rossignol, de la tête aux pieds, -est agité comme une flamme. La perdrix danse, folle -de joie; le sang lui bouillonne dans les yeux.</i></p> - -<p><i>Il n'y eut jamais un tel Avril! Quand on ouvre sa -porte, au matin, l'air enivre autant que le vin. Tu -croirais que cent mille bougies tombent sur tes paupières. -L'aveugle même voit des roses!</i></p> - -<hr class="tb" /> - -<p>Le dernier matin de ce mois d'avril, ser Pistolese et -l'abbé Lancelot, en compagnie de M. Stepany, l'aide-chimiste -de Manès, achevaient un copieux déjeuner de -poissons et de coquillages, sur la terrasse du <i>Soleil -bleu</i>, à Zemenico da Mare. La brise soufflait doucement; -des pigeons roucoulaient sur la plage du petit -port, encombré de barques en radoub, et, comme bercés -au murmure des vagues qui baignaient la terrasse, -les trois convives buvaient leur vin de Samos en -silence.</p> - -<p>—Pourquoi nous avoir fait venir si loin, dans ce détestable -village? dit Stepany, d'une voix aigre. Comme -s'il n'y avait pas à Sabioneira des fruits de mer et du -<i>prosecco</i>!</p> - -<p>—Vous savez bien, mon bon ami, répondit l'abbé, -pourquoi nous sommes venus ici.</p> - -<p>—Oui, sans doute: pour voir tirer de l'eau quelques -mauvaises cruches moisies, et pour fêter votre retour -de Bohême... Ah! très bien, et en attendant, tant pis -pour ceux que le soleil aveugle! dit Stepany, levant les<span class="pagenum"><a name="Page_123" id="Page_123">[Pg 123]</a></span> -yeux vers la treille qui ombrageait la table, et que perçaient -deux ou trois rayons... Et lorsque nous voudrons -rentrer, continua le bilieux chimiste, juste au moment -où nous serons en route, savez-vous ce qui nous attend?... -Ha, ha, ha! une averse... un orage effroyable!</p> - -<p>L'abbé surpris examina le ciel:</p> - -<p>—A quoi voyez-vous ça, Stepany? La température -est superbe; il n'y a jamais eu un plus beau soleil!</p> - -<p>—Ne vous mêlez pas du soleil, repartit l'autre, qui -posa son verre sur la table et regarda l'abbé en face. -Laissez le soleil où il est! Ce n'est pas là de l'hébreu, -ni du syriaque, ni du chaldéen... Parce que vous -savez ces langues et parce que vous les enseignez à -Mgr José-Maria, ce n'est pas une raison, monsieur, -pour vouloir m'apprendre la météorologie!</p> - -<p>Pistolese éclata de rire:</p> - -<p>—Quoi! vous recommencez déjà! Toujours, toujours -en querelle! Vous ne pouvez pas être ensemble un -quart d'heure sans vous disputer... Je crois vraiment, -le ciel me pardonne! qu'on ne pourrait trouver aucun -motif à ça, sinon que l'abbé est blond et Stepany noir, -l'abbé gras et Stepany maigre, l'abbé rouge et Stepany -blême!</p> - -<p>Tranquillement, ils se remirent à boire. En face -d'eux, la mer bleue, parsemée d'îles, frissonnait à perte -de vue, telle que du lapis en fusion; pas une voile n'apparaissait. -Seule, à vingt ou trente brasses du rivage, -et sous le récif Sant-Ippolito, rougeâtre écueil de pierre -ponce, une coraillère était amarrée, avec ses filets -roux pendant au mât, et sa proue, qui, de chaque côté, -montrait un œil peint en blanc. Un homme parut sur -le banc de poupe, le torse nu, la peau verdâtre comme -une olive; et tout debout, tourné vers l'auberge, il -agitait en l'air son bonnet rouge.</p> - -<p>—Ah! ah! dit ser Pistolese, Gregorio va plonger de -nouveau.</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_124" id="Page_124">[Pg 124]</a></span></p> - -<p>Le petit abbé se leva, s'avança jusqu'à la balustrade, -et portant à son œil une longue-vue, il chercha un -point de la mer, un peu en avant de la tartane. De la -hauteur qu'il occupait, on apercevait sous l'eau vitreuse -et magiquement transparente un grand monceau d'amphores -romaines, déposées là, vraisemblablement, par -le naufrage d'une galère. Les moires tremblantes du -flot semblaient communiquer une vague oscillation -à leur séculaire immobilité. Quelques-unes, arrachées -par les lames, reposaient, éparses çà et là, autour du -monceau principal... A ce moment, Gregorio plongea. -L'abbé, pour qui se faisait cette pêche, redoubla d'attention.</p> - -<p>—Quelqu'un a-t-il vu le grand-duc Fédor? demanda -Stepany, en baissant la voix. A-t-il enfin reçu Mgr Floris?</p> - -<p>Ser Pistolese remplit son verre et celui de son compagnon.</p> - -<p>—Non, pas que je sache, répliqua-t-il.</p> - -<p>—Voilà cependant plus d'un grand mois que Monseigneur -est arrivé, avec sa femme, la princesse Isabelle. -Et il n'avait fait le voyage,—il nous le dit lui-même -en débarquant,—que pour voir son père, vous rappelez-vous?</p> - -<p>Le majordome haussa les épaules, tandis que Stepany -poursuivait:</p> - -<p>—Ha, ha, ha! Le vieux renard lui en fera bien -d'autres! il lui en fera voir bien d'autres!... Coquin! il -y a du plâtre dans ce vin. Et il frappa son verre contre la -table... Ce coquin-là croit-il me tromper?... Oublie-t-il -que je suis chimiste?... Allez, allez, messer, ce n'est -que le commencement... Je connais le Grand-Duc, je -connais l'homme... S'il ne joue pas à Monseigneur tous -les tours qu'on peut imaginer, dites que je ne suis -qu'un âne!... Monseigneur est à bonne école. Nous lui -apprendrons la patience en Dalmatie, monsieur, nous -lui apprendrons la patience.</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_125" id="Page_125">[Pg 125]</a></span></p> - -<p>Mais un joyeux tumulte s'éleva sous les tamaris de -la place. Des enfants demi-nus précédaient, en jetant -des cris, un homme couvert d'un manteau rouge, et qui -sonnait dans une corne de cuivre. De toutes les maisons, -des pêcheurs sortirent; d'autres accouraient du -fond des ruelles. Ils se pressaient autour du crieur, et -les femmes, en jupons bigarrés, avec leurs bonnets d'écarlate, -garnis de plumes, de sequins, de panaches de -verre filé, formaient, par derrière, un large cercle.</p> - -<p>—Oh! oh! qu'est ceci? dit Stepany.</p> - -<p>—Je pense qu'on sonne de la trompette, répondit -l'abbé Lancelot.</p> - -<p>Messer Pistolese s'écria:</p> - -<p>—Ah çà! vous ne connaissez donc pas la proclamation?... -Est-ce possible! D'où sortez-vous?... Entendez-vous -ce Pappizza? continua l'imposant majordome. -Quels poumons!... Va, sonne, sonne, mon gaillard!</p> - -<p>La fanfare cessa. Tous firent silence. Et le héraut -dit, d'une voix haute:</p> - -<p>«Hommes de Zemenico da Mare, assemblés ici, -écoutez. C'est le bon plaisir du grand-duc Floris, -seigneur de Sabioneira, que tous célèbrent en joie et -en réjouissances l'heureuse arrivée de sa mère. -Cette sérénissime dame arrivera demain, qui est le -jour de mercredi, premier de mai, en compagnie de -son fils, Mgr José-Maria, archevêque de Myre, et -de sa fille, la grande-duchesse Tatiana. On dansera le -<i>kollo</i> sur la place de Sabioneira-le-Bas; les jardins -seront illuminés, et les cuisines du palais demeureront -ouvertes, la nuit entière. Dieu protège le noble -seigneur et les habitants de Zemenico!»</p> - -<p>—Tonina! Tonina! cria Pistolese. Hé, ma commère, -un almanach!... Apporte-moi l'almanach de Raguse!... -Je savais bien que j'oubliais quelque chose... -Merci, ma belle, merci, mon cœur... Voulez-vous regarder, -l'abbé?</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_126" id="Page_126">[Pg 126]</a></span></p> - -<p>—Quoi, messer, que faut-il que je regarde?</p> - -<p>—Le premier mai, parbleu! le premier mai!... Et -lisez-moi ce qu'on prédit du temps. Pourvu que la lune -ne change pas!</p> - -<p>—Le premier mai... voici... <i>Temps agréable, chaud, -excellent pour la pêche.</i></p> - -<p>Ser Pistolese fit claquer ses doigts:</p> - -<p>—Parfait, alors!... Et le bora... Regardez, l'abbé, -si le bora ne soufflera pas... Non!... Dans ce cas, -ils pourront se vanter de voir de belles illuminations!</p> - -<p>Il souriait, en caressant ses grosses moustaches, des -deux mains. La plage était de nouveau déserte. Trois -ou quatre pêcheurs y dormaient, à l'ombre des barques -tirées sur le sable. Un chaudron fumait, suspendu au-dessus -d'un feu de genévrier, chargeant la brise, par -moments, des senteurs résineuses du goudron.</p> - -<p>—Je ne comprends pas Mgr Floris, reprit l'acariâtre -chimiste. Donner des fêtes, des bals, quand sa mère -arrive mourante!... Dites-moi ce que vous voudrez. Je -ne puis comprendre ça!</p> - -<p>—Vous avez tort de parler ainsi, répondit l'abbé. -Vous savez bien que Monseigneur est en parfaite sécurité, -et qu'il ignore complètement la gravité de l'état -de sa mère.</p> - -<p>—Il l'ignore, s'écria Stepany, avec un rire triomphant, -il l'ignore, vous l'avouez... Et de quel droit -l'ignore-t-il? Est-ce que moi, pour citer un exemple, -j'ignore rien de ce qui me concerne?... Je ne blâme -personne, monsieur, je ne prétends blâmer personne... -Mais force m'est bien de confesser que je trouve cette -incurie extraordinaire!</p> - -<p>—Allons, allons, répliqua l'abbé, comment Monseigneur -devinerait-il ce que Madame la Grande-Duchesse -prend tant de soin de lui tenir caché?</p> - -<p>Messer Pistolese intervint:</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_127" id="Page_127">[Pg 127]</a></span></p> - -<p>—La bonne dame est-elle donc plus mal qu'au moment -où j'ai quitté la Bohême?</p> - -<p>—Hélas! la chose n'est que trop certaine, repartit -l'abbé; et ses petites mains, collées sur son gros ventre, -accompagnaient tous ses propos... Elle est bien bas, -bien bas, la pauvre âme! Mais notre vie à tous est dans -la main de Dieu, et sa miséricorde est immense... C'est -ce qu'elle a dit elle-même à M. Vassili Manès, lequel -s'opposait à son départ... Il ne tombe pas une plume, -a-t-elle dit, pas une plume de l'aile d'un passereau, -sans la permission du Seigneur.</p> - -<p>M. Stepany ricana:</p> - -<p>—La main de Dieu, ha, ha! la main de Dieu!... -Mais qui jamais a vu la main de Dieu?... Ce n'est pas -là un fait, monsieur, et moi, je suis l'homme des faits, -l'homme des sciences, monsieur, l'homme de la physique, -l'homme de la chimie, l'homme de l'embryologie, l'homme -qui sait que tout peut être pesé, analysé, évalué, l'homme -qui s'est voué lui-même, qui a voué son fils, monsieur, -au noble emploi de servir la science, ce dont Thalès -me bénira, quand il sera grand... Oui, monsieur, quoi -qu'on en puisse dire, il a déjà servi, et j'en suis fier, à -toutes les expériences de M. Manès sur l'optique. -A l'âge de quatorze jours, on faisait tourner devant -ses yeux, avec une rapidité de vingt tours par seconde, -un miroir polyédrique à facettes. C'est ainsi qu'il a -contracté ce larmoiement de l'œil gauche, dont je le -soigne. Il a été électrisé à soixante-dix jours, puis photographié -sous l'action du courant, pour les <i>Annales -biologiques</i>; et l'enfant n'avait pas onze mois, lorsque -sa mère le trouva avec un petit baromètre dans le -gosier, où il l'avait enfoncé en se jouant... Une éducation -rationnelle! Un gaillard, monsieur, qui se moque -de toutes vos superstitions, et qui sait que le monde -n'est que chimie... Qu'est-ce que l'air? Un fluide invisible, -composé de 0,79 d'azote et de 0,21 d'oxygène...<span class="pagenum"><a name="Page_128" id="Page_128">[Pg 128]</a></span> -Voilà un fait, voilà ce que nous appelons un fait... Mais -ne me citez pas votre main de Dieu, ne rabaissez pas -l'être humain, ne venez pas me soutenir en face que -l'ignorance où se trouve Monseigneur de l'état de sa -mère est une chose honorable, monsieur!</p> - -<p>—Qui est-ce qui a dit cela? demanda l'abbé.</p> - -<p>M. Stepany ne répondit point.</p> - -<p>—Qui est-ce qui a dit cela? répéta le petit homme... -Est-ce de moi que vous parlez, monsieur?</p> - -<p>—Allez-vous donc recommencer? dit ser Pistolese... -Mais voyons, reprit le majordome, en tirant de sa -poche une grosse montre d'argent, voyons, il se fait -tard... Décampons!</p> - -<hr class="tb" /> - -<p>L'étoile brillante du soir se levait aux profondeurs -du ciel, derrière Sabioneira: et dans les jardins du -palais, dont les portiques et les longues terrasses -s'abaissaient jusqu'au bord du golfe, les paons, perchés -sur le faîte des colonnades, saluaient, de leurs cris discordants, -l'éclatant soleil qui se couchait. Suspendu -au-dessus de la mer, en face du promontoire, l'orbe -vermeil et frémissant envoyait ses rayons, comme de -longs javelots d'or, sur les arcades, les escaliers, les -palais dont la presqu'île est chargée. Les coupoles étincelaient; -les verrières avaient l'air tout en flammes; -les cascades, à l'ombre des rochers, coulaient pareilles -à des glaçons bleus; le long de la plage de mer, au-dessous -de la Porte-Dogaresse, de massifs chariots, en -tournant, dardaient rapidement des éclairs. De partout, -au rebord des terrasses, parmi les déesses de marbre, -pendaient les chevelures roses et violettes des arbres -en fleur. De grands miroirs d'eau les réfléchissaient, -un fleuve entier tombant dans les jardins, en bouillons, -en gerbes, en nappes, en goulettes, en fusées, en chandeliers -d'eau: et battue de ces mille bruits, toute diaprée -sous ces poussières humides, d'iris légers et d'arcs-en-ciel,<span class="pagenum"><a name="Page_129" id="Page_129">[Pg 129]</a></span> -la montagne semblait vibrer, du haut en bas, -comme une lyre, dans l'ardente lumière du couchant.</p> - -<p>Isabelle et le grand-duc Floris parurent au sommet -des rochers de Torre-Arza, dans les bois qui dominent -la mer. Leurs yeux parcoururent un instant l'amphithéâtre -magnifique dont les flots du golfe les séparaient; -puis, en prenant la route de Sabioneira, tous deux descendirent -la colline, à travers l'immense forêt qui -couvre les versants du cap. Pleine de sources et de -chutes d'eau, elle exhalait une haleine sauvage, mêlée -des senteurs de la mer; et les échappées des clairières -y découvraient, dans ses profondeurs, des lointains -bleus, des paradis de solitude.</p> - -<p>—Chère aimée, dit Floris, poursuivant un badinage -commencé, vous me croyez aussi par trop ignorant... -Voici des menthes, des muguets, des primevères, des -fleurs de sauge... Et celle-ci, quel est son nom?</p> - -<p>—C'est une hyacinthe, dit-elle.</p> - -<p>—Vous savez mieux que moi le nom des fleurs, -reprit le Grand-Duc en souriant, mais je connais peut-être -mieux que vous les légendes qu'on en raconte... -Savez-vous qui était Hyacinthe?</p> - -<p>—Je l'ai su autrefois, dit-elle, mais cela est sorti de -ma mémoire.</p> - -<p>Elle leva les paupières et sourit. Il lui sourit aussi et -il la contemplait. Un cordonnet vert et argent, duquel -pendait un joyau de perles, entourait son cou délicat. -Sa robe d'un satin de Chine, rose vineux, où étaient -brodés çà et là de larges ronds quadrillés d'argent, découvrait, -suivant la mode italienne, un mince carré de -sa gorge; et ses cheveux châtain très clair bouclaient -mollement, en légers fils d'or, autour de l'ovale de son -beau visage. Elle tressait, tout en marchant, une guirlande -dont il lui présentait les fleurs.</p> - -<p>—A qui donnerez-vous ceci? demanda Floris.</p> - -<p>—En êtes-vous jaloux? répondit-elle... Non, cher<span class="pagenum"><a name="Page_130" id="Page_130">[Pg 130]</a></span> -amour, pas de ces roses éclatantes. Elle n'aimait que -les couleurs pâles et douces, celle à qui ces fleurs sont -destinées... Choisissez-moi des pensées au cœur sombre, -des violettes, des cinéraires.</p> - -<p>—C'est pour Simonetta, dit-il.</p> - -<p>—C'est pour Simonetta, dit-elle. Notre chemin, -l'avez-vous oublié? passe au pied même de son tombeau... -Chère âme! Tous ceux qui nous voyaient nous -prenaient pour des sœurs jumelles. Habillées de même, -inséparables, le même ruban dans les cheveux, la -même fleur à notre sein, nous étions comme une figure -qui se reflète dans deux miroirs... Elle avait demandé, -pendant sa maladie, d'être enterrée dans la clairière si -souvent témoin de nos jeux, et la Grande-Duchesse, -votre mère, y consentit sur mes instances... J'avais -douze ans, lorsque la mort nous sépara; elle en avait -treize peut-être: elle vit toujours dans mon cœur!</p> - -<p>—Ah! dit Floris, ce souvenir si vif me dérobe une -part de votre âme... Je me sens presque jaloux, mon -cœur, de celle que vous aimiez tant!</p> - -<p>Alors ils aperçurent, à travers des pins et d'énormes -cèdres touffus, un tombeau de marbre, près de la -mer. Sous l'ombre épaisse et d'un vert noir, il brillait -comme une masse de neige, au milieu de la pelouse -étoilée de marguerites. Des biches et des daims tachetés -y étaient couchés çà et là. Quelques-uns buvaient à -une source; d'autres aiguisaient leurs andouillers, paisiblement, -à l'écorce des pins, ou, les naseaux dressés, -humaient le vent... Soudain, le Grand-Duc fit un geste. -Ils bondirent, tous disparurent, tandis qu'Isabelle et -Floris s'arrêtaient, pensifs, sur le rivage: et le marbre, -seul et tranquille, au pied du vaste amphithéâtre des -forêts, semblait communiquer son silence éternel aux -ondes immobiles du golfe, aux cimes violettes des montagnes, -et au firmament peint de pourpre et d'or.</p> - -<p>—Cher aimé, dit enfin Isabelle, après une très longue<span class="pagenum"><a name="Page_131" id="Page_131">[Pg 131]</a></span> -pause, voyez comme le ciel est pur et l'eau sereine... -Notre mère ne peut manquer d'avoir la plus heureuse -traversée... Demain, nous serons tous réunis!</p> - -<p>—Oui! tous réunis! répéta Floris... Qui aurait pu -prévoir il y a un an?... Comme se sont évanouis tous -les démons qui me remplissaient l'âme, haine, soif du -meurtre, fureur, désespoir, frénésie!... Le plus misérable -des hommes, et soudainement le plus heureux!... -Tu es à moi. Ton cœur est à moi, toi, parfaite, incomparable!</p> - -<p>—Hélas! répondit Isabelle, je ne suis qu'une pauvre -fille, cher seigneur... C'est l'indulgence de ceux qui -m'aiment, qui centuple ce que je vaux.</p> - -<p>Les larmes jaillirent des yeux de Floris, et dans un -transport de bonheur profond:</p> - -<p>—Tais-toi! tais-toi! Pas un roi de la terre ne peut se -croire digne de toi!... O ma vie! Ma pure et belle -âme!... Chaque fois que je t'aperçois, mon cœur bondit: -il me semble être à ce moment où je te reconnus -à l'autel... O chère lumière! Si après l'enfer viennent -de si beaux paradis, puissé-je retomber au fond du -malheur! Puissé-je redevenir une fois encore pauvre, -obscur, méprisé, misérable!</p> - -<p>—Oh non! pas cela, mon bien-aimé! Ne souhaitez -pas de malheur!</p> - -<p>—Tu as raison... soyons heureux... Donne-moi tes -paupières, que je les baise! Tiens, tiens, encore!... -Je ne puis te dire ma joie... J'en ai la poitrine gonflée...</p> - -<p>Ils se turent, et défaillants d'amour, ils se souriaient en -silence, tandis que les nuages, le golfe, la forêt autour -des amants, tout leur semblait soudain immobilisé, -comme en un tableau. La brise s'était arrêtée; les pins -ne rendaient plus leur vague murmure, pareil au bruit -de la mer. La lune éclatante se leva, et s'élançant vite -au zénith, elle couvrit les ondes endormies, de ses pâles<span class="pagenum"><a name="Page_132" id="Page_132">[Pg 132]</a></span> -réseaux de perles...—Ah! chère âme, disait Floris, -regarde! les étoiles du ciel éclosent comme des roses -blanches... A peine un mince ourlet d'écume borde la -plage déserte. Que ce silence est doux, ma bien-aimée! -Quels yeux mortels se lasseraient jamais d'un tel spectacle?.... -L'espace infini est tissu de lumières innombrables -et tranquilles, et l'une l'autre elles se cherchent, -comme des âmes aimantes... Oui! baisse vers moi tes -prunelles, laisse-moi plonger dans tes beaux yeux... -Ton âme y apparaît sous mon regard, comme une fleur -mystérieuse qui monte à la surface de l'eau... Tu es ma -vie, ma joie, mon trésor, mon étoile, ma chère beauté... -Que je voudrais m'anéantir!... Mon cœur n'est devant -toi qu'un peu d'encens qui fume... Entends-tu ces -oiseaux, dans les bois?... Leur chant expire entrecoupé, -comme un sanglot de désir et d'extase... Ils se taisent... -Écoute, ô mon âme, le profond silence!... Cette fraîcheur -de l'air marin ressemble à ton haleine même... -Tout ce que l'on respire ici de parfums, c'est de ton -sein délicat qu'il s'exhale... Ainsi parlait Floris, en son -émoi. Les rossignols chantaient tout au loin, comme -les flûtes de la nuit; et derrière les deux amants, sur -les rayons de la lune, brillants comme une colonne de -cristal, le grand Ange de l'amour se tenait debout, -dans le silence.</p> - -<p>Soudain, parmi les ombres du soir, trois femmes en -deuil apparurent, au milieu des cèdres gigantesques. -Leur chevelure dénouée pendait sous des voiles couleur -de cendre; et sans collier, sans ceinture, sans -bijoux, elles avaient couvert d'un crêpe noir leur large -tablier écarlate. Un cortège de femmes morlaques -s'avançait à pas lents, derrière elles. Arrivées en face -d'Isabelle, qui les considérait avec étonnement, les -trois suppliantes tombèrent à genoux, et l'une d'elles -dit d'une voix haute:</p> - -<p>—Au nom de votre époux, au nom des innocents que<span class="pagenum"><a name="Page_133" id="Page_133">[Pg 133]</a></span> -vous mettrez quelque jour au monde, écoutez-nous, -exaucez-nous!</p> - -<p>—Levez-vous! oh! levez-vous! dit Isabelle... Qui -êtes-vous?... En quoi puis-je vous venir en aide?</p> - -<p>La suppliante répondit:</p> - -<p>—Nous sommes trois sœurs de Zemenico, et nous -avons épousé les trois frères, trois Krivosciens de -Sgombro. Dieu l'a permis ainsi pour nos péchés!</p> - -<p>—Je vous en prie, levez-vous! dit Isabelle... Je -vous reconnais maintenant. Vous êtes Oriana, la fille -aînée de notre vieux pêcheur Slosella, et celle-ci est -votre sœur Nonna, et voici Marina, la cadette. Ce sont -vos vêtements de deuil qui ont mis en défaut ma mémoire.</p> - -<p>—Oui, ceux de notre noce étaient bien différents... -Vous y êtes venue, maîtresse, et les viandes du repas -en prirent pour nous meilleur goût.</p> - -<p>—Je me souviens, je me souviens, dit Isabelle... -Tatiana, ma sœur Josine et moi, vous servîmes de -filles d'honneur... Les trois neveux du vieil Ourosch -étaient vos maris... Vous étiez radieuses alors, et à -vous voir marcher sous vos bonnets d'or, on vous eût -prises pour trois reines... Et maintenant, je vous revois -tout éplorées, les cheveux épars... Quoi! vos maris -seraient-ils morts?</p> - -<p>Alors, Oriana commença ainsi ses plaintes:</p> - -<p>—Non! ils ne sont pas morts, maîtresse, mais ils -nous ont délaissées... Tous trois ont repris l'anneau -qu'ils avaient passé à notre doigt... Comme il m'aimait -dans les premiers temps! Je portais la torche et je -l'éclairais; je portais l'assiette et je le servais... Et -autant de verres je lui versais, autant de fois il me faisait -asseoir sur son genou, pour m'embrasser. Puis, le -malheur me vint du jour où notre ange, notre petit -Stanjo, mourut... Hélas! hélas! cette douce rosée! -Ah! mes doux yeux!... Pauvre innocent! pauvre<span class="pagenum"><a name="Page_134" id="Page_134">[Pg 134]</a></span> -agneau!... Mais son père se courrouça, car quoi qu'il -eût fait pour le cacher, il était schismatique fervent, -comme sont ceux de Sgombro.—Mère, dit-il, tu as été -trop hâtive à le rendre chrétien romain. Si tu l'eusses -fait baptiser par le pappas, selon le rite orthodoxe, -l'enfant vivrait encore... Depuis lors, il me voulut du -mal, et il partit avec ses frères, quand ceux-ci s'en allèrent -dans la montagne.</p> - -<p>—Hélas! pauvre femme! dit Isabelle.</p> - -<p>Mais déjà Nonna s'avançait:</p> - -<p>—A moi, le malheur m'est arrivé, parce que je restais -stérile... Pourquoi soupires-tu ainsi? disaient les -femmes de Sgombro, en me raillant. Tu ne portes pas -de fardeau, tu ne gravis pas sur la colline... Ah! -mieux vaudrait, leur répondais-je, gravir sur la colline, -tout chargé de plomb, que d'avoir le cœur aussi -lourd!... Et lui, quand je rentrais, me saisissait aux -cheveux et me jetait par terre... Ainsi, le printemps -nous vint triste, l'été plus sombre, l'automne noir et -empoisonné... Puis, il me dit: Qui a vu les vignes sur -la mer, et le sel marin sur la colline? Je ne veux plus -être un Morlach à ruches, un Morlach à gâteaux de -miel, mais un Krivoscien à sabre, un Krivoscien à -carabine, ainsi que mon oncle et ceux de Sgombro... -Et il s'en alla avec ses frères, rejoindre la bande du -vieil Ourosch, les garçons vêtus de haillons et le sabre -nu...</p> - -<p>Une sorte de gémissement s'éleva du cortège des -femmes, tandis que Nonna se relevait. Et Marina, la -troisième sœur, parla ainsi:</p> - -<p>—Le mien, dès le lendemain des noces, partit garder -les troupeaux, dans la montagne... Et moi, avec le -mulet, j'allais chercher du bois tous les jours, jusqu'aux -rocs de Zavaletica. A le charger et à le décharger, -j'avais la poitrine rompue... Il descendait quelquefois -du pâturage, pour prendre sa provision de maïs. Alors<span class="pagenum"><a name="Page_135" id="Page_135">[Pg 135]</a></span> -c'étaient des tracas sans fin:—Où est le millet? où est -le sel? où se trouvent les œufs de la semaine? Combien -de quenouilles as-tu filées?... Reste encore, lui disais-je... -Non, les brebis maigrissent loin de mes yeux, et le -fromage moisit dans l'écuelle... Ensuite, il revint, avec -l'hiver. Mais son amour était plus froid encore que décembre. -Aussi, lorsque l'enfant naquit, il était mort... -Ah! mon mari, lui dis-je, notre enfant est mort!... -Hé! s'il est mort, que m'importe! Des funérailles de -notre mère, il reste un peu d'encens dans le cornet, et -la lampe pend au clou. Alors je le maudis dans mon -cœur, et je me séparai de lui!</p> - -<p>—Hélas! le mien aussi, je veux le maudire! dit -Oriana, et voici que je le regrette... Mais non, mieux -vaut maudire, et que les saints fassent ce qu'ils voudront -de mes souffrances, de mes soupirs, de mes sanglots, -de mes imprécations!</p> - -<p>—Pauvres femmes! dit Isabelle... En deux ans, en -si peu de temps... Et comme ils paraissaient épris!... -Quoi! tous trois!... Non, je ne puis y croire.</p> - -<p>—Leurs durs parents, reprit Marina, nous ont -chassées de nos demeures. Nous n'avons plus de table -où nous asseoir, plus de lit où nous reposer, plus de -toit où nous abriter... Pitié!... aie pitié de nous, maîtresse... -Envoie-nous à Raguse, au couvent.</p> - -<p>—C'est là, dit Nonna, que nous voulons passer ce -qu'il nous reste de jours à vivre. C'est là que nous -prierons pour toi...</p> - -<p>—C'est là, poursuivit Oriana, que nous prierons -pour nos maris.</p> - -<p>Elles se turent, et les autres femmes répétèrent en -gémissant:</p> - -<p>—Pitié! aie pitié, maîtresse!</p> - -<p>—Tout ce que vous désirez de moi, dit Isabelle, -mon cœur, par avance, vous l'accordait... En si peu de -temps... Tous les trois!... Venez demain à Sabioneira...<span class="pagenum"><a name="Page_136" id="Page_136">[Pg 136]</a></span> -Ser Pistolese vous y logera en attendant, et -vous ne manquerez de rien.</p> - -<p>Elles lui baisèrent les mains, et disparurent dans le -bois, comme une procession de fantômes, tandis que -faisant à pas lents le tour du tombeau de Simonetta, la -Grande-Duchesse attachait ses guirlandes aux blanches -parois. Quelquefois, les bras demi-levés et presque indistincte -dans l'ombre, elle penchait le front soudainement; -des larmes mouillaient ses paupières. Ensuite, -puisant à la source, dans une buire de cristal qu'elle -alla prendre au creux d'un rocher, et toute pâle sous -la lune, Isabelle arrosa les tiges des lis qui environnaient -le sépulcre.</p> - -<p>—Se peut-il qu'il y ait de tels hommes? murmura-t-elle, -après un long silence... Est-il vrai, comme on le -dit, que l'injustice et le mal couvrent la terre?... Vous -avez compris, mon cher Floris, l'histoire de ces pauvres -femmes?</p> - -<p>—Allons, répondit le Grand-Duc, ne songez plus à -cela, mon amour!</p> - -<p>—Ah! dit-elle, je crains au contraire de n'y avoir -jamais assez songé... Je ne voyais autour de moi que -des sourires, je n'entendais que des bénédictions... Les -hommes m'ont toujours paru si nobles, poursuivit-elle, -la terre si splendide, les cieux si purs! Même en ces -jours d'enfance, où je n'étais qu'une innocente créature, -les champs féconds, les fleurs, les eaux, les -formes charmantes des animaux, la mer avec ses sourires -d'écume, toutes ces choses magnifiques me pénétraient -de tendresse et de joie... Cher Floris, ô mon -seigneur aimé, soyez indulgent pour Isabelle, car la vie -jusqu'à ce jour m'a été si douce, que le malheur, s'il -me frappait, briserait un cœur sans défense.</p> - -<p>—Va, chère âme, dit-il, que je meure, le jour où je -te causerais quelque chagrin!</p> - -<p>Isabelle et Floris revinrent, en suivant la plage de<span class="pagenum"><a name="Page_137" id="Page_137">[Pg 137]</a></span> -la mer. La route était blanche et solitaire. De temps à -autre, il y passait quelque chevrier, un gardeur d'abeilles, -qui portait sur sa tête, en équilibre, des clayons -de paille tressée; ou bien c'était un vieil homme aveugle, -en manteau rouge déchiré, les pieds poudreux, et -une guzla à la main, étant de ces rhapsodes errants qui -mendient, de village en village.</p> - -<p>Mais des lumières apparurent, et au fond d'une -petite crique, où l'on tenait jadis les gondoles et le caïc -du grand-duc Fédor, ils aperçurent un navire, que l'on -achevait de radouber. Quelques valets disposaient sur -le pont des tapis, des vases de fleurs. Trois Morlachs, -suspendus à des cordes, le long du château de poupe, -couvraient de feuilles d'or les statues ternies, les ornements -qu'ils redoraient; et on en voyait, dans les -hunes, qui déployaient des banderoles et des flammes.</p> - -<p>—Vous avez été indulgent à mon caprice, cher bien-aimé, -reprit Isabelle à demi-voix. Que Josine sera surprise -quand elle nous verra demain venir à leur rencontre, -sur cette galère qu'elle aime! Notre cousin, le -vieux duc da Sesto, nous l'avait donnée en présent, -comme un colossal jouet, lorsque nous étions encore des -enfants... Il l'avait fait faire à Chioggia, sur je ne sais -quel modèle fameux.</p> - -<p>A ce moment, un chien griffon, en poussant des -jappements de joie, accourut vers la Grande-Duchesse. -Il bondissait, frottait sa tête à longs poils contre la -main pendante d'Isabelle, repartait, se roulait sur le -sable...</p> - -<p>—Barocco! cria ser Pistolese... A bas! à bas!</p> - -<p>Et franchissant le pont de bois qui joignait la galère -au rivage, le majordome s'en vint saluer Leurs Altesses:</p> - -<p>—Je surveillais les derniers arrangements, expliqua-t-il -avec un gros rire, car moi, je suis comme le podestat<span class="pagenum"><a name="Page_138" id="Page_138">[Pg 138]</a></span> -de Sinigaglia, qui commande et fait lui-même.</p> - -<p>Puis, se tournant vers les Morlachs du vaisseau:</p> - -<p>—Holà! cria-t-il, un flambeau pour la princesse!</p> - -<p>—Merci, ser Pistolese, dit Isabelle, les flambeaux -seraient inutiles... Ils ne brilleraient pas dans le clair -de lune.</p> - -<p>Tous trois marchaient à pas lents, sur la plage, au-dessous -des murailles crénelées qui ferment l'enceinte -des jardins. La mer paisible resplendissait.</p> - -<p>—A propos, dit le majordome, Votre Grâce est-elle -informée que nous avons été sur le point de revoir ce -fou de Giano?</p> - -<p>—Qui donc? interrogea Floris, se retournant à -demi.</p> - -<p>—Giano... hum!... Gianettino, Monseigneur, repartit -le gros homme, sans s'expliquer mieux, car celui -dont il parlait passait à Sabioneira pour le fils bâtard -du grand-duc Fédor... Ah! le coquin! le triple fou!... -Sauf le respect que je dois à Leurs Altesses, on n'a -jamais vu son pareil. La princesse se rappelle-t-elle, -quand il lâcha par <i>bel humore</i> un des ours qu'on tient -renfermés dans les logettes des Vieilles-Murailles? Il -était ivre au point qu'il l'empoigna à la crinière, et -voulait lui monter sur le dos.</p> - -<p>—Comment aurait-il pu revenir? dit Isabelle... Je -croyais que le grand-duc Fédor l'avait relégué à Venise, -après le meurtre de ce malheureux Cirillo.</p> - -<p>Ser Pistolese hocha la tête:</p> - -<p>—Hum! hum!... Vieille histoire, Madonna... Le -combat avait été loyal; c'est une chose reconnue... -Et quand bien même il serait vrai que, dans un moment -de vivacité, il eût donné à Cirillo cette maudite <i>coltellata</i>, -ce que, le Malin nous incitant, chacun de nous est -exposé à faire, il en a bien pâti, <i>poveretto!</i> Il paraît qu'à -Venise il ne mangeait pas des chapons gras, ni des -cuisses de veau tous les jours, à modeler des médailles<span class="pagenum"><a name="Page_139" id="Page_139">[Pg 139]</a></span> -de cire et à faire des copies pour les milords. Si bien -que, touchée de sa misère, Mme Maria-Pia lui avait -promis de faire cesser cet exil... Mais il a eu, depuis, -d'autres idées... Allons, nous voici à la Porte-Peinte... -Je prends congé humblement de Leurs Altesses.</p> - -<p>Le lendemain, dès le lever du soleil, ser Pistolese -posa un Morlach en vedette, au sommet du campanile. -Cet homme avait ordre de sonner la cloche, aussitôt -qu'il découvrirait à l'horizon le vaisseau d'Ancône qui -amenait Mme Maria-Pia; et la galère, incontinent, -devait emporter ceux de Sabioneira à la rencontre des -arrivants, jusqu'à la petite île del Eremita. La matinée -entière se passa en attente et à prêter l'oreille: Floris -même, par impatience, monta deux fois les cent six -marches du campanile, jusqu'à la plate-forme des cloches. -Enfin, un peu après deux heures, la volée d'airain -éclata; et Isabelle et Floris, au même instant, -suivis de ser Pistolese, de Stepany, de l'abbé Lancelot, -se rendirent en hâte au belvédère, bâti par le grand-duc -Fédor, à l'extrême pointe des jardins, et qui domine -du haut d'un roc, sur les flots.</p> - -<p>—Le voilà! le voilà! cria messer Pistolese, dès -qu'il eut relevé les jalousies de bois qui fermaient les -fenêtres du kiosque.</p> - -<p>En effet, on apercevait, au fond de l'horizon, la -tache sombre d'un grand navire. La mer sans rides -étincelait sous le soleil. A droite, une plage s'allongeait, -toute parsemée de roches rouges. Çà et là, quatre ou -cinq goélands y dévoraient les poissons morts que le -reflux avait laissés.</p> - -<p>—Vite à la Vieille-Batterie! s'écria Floris. Qu'on -tire trois coups de canon, pour leur marquer que nous -les voyons!... Chargez-vous-en, ser Pistolese!</p> - -<p>Et descendant, à l'angle des jardins, l'escalier San-Teodoro, -Isabelle et Floris atteignirent rapidement le -petit havre, où la galère se balançait, prête à partir.<span class="pagenum"><a name="Page_140" id="Page_140">[Pg 140]</a></span> -Trente Morlachs, la toque rouge en tête, le pantalon -étroit de serge blanche fermé par des rubans de couleur, -étaient assis sur les bancs des rameurs, dans l'intérieur -du navire. Le fracas d'un coup de canon interrompit -leurs acclamations; puis l'écho, de falaise en -falaise, le fit rouler tout le long du golfe. La brise -soufflait doucement. La pesante barque s'ébranla... -Flammes, pavillons, banderoles, claquaient au vent, -frissonnaient; des tapis de Perse éclatants pendaient, -le long des bordages, jusque dans l'eau; la proue, entièrement -dorée, avec son grand lion ailé, projetait sur -les vagues un reflet magnifique; le ciel vermeil s'élargissait, -ainsi qu'une rose au cœur immense. Des pêcheurs -de l'île de Kosor, qui venaient de prendre un -dauphin et menaient le monstre écumeux amarré au -long de leur barque, marchèrent, pendant quelques -instants, de conserve avec les rameurs, en criant mille -bénédictions.</p> - -<hr class="tb" /> - -<p>Quatre heures après, la galère n'était pas encore -revenue. Fort étonné de ce retard, messer Pistolese -descendit jusqu'à la plage de Sabioneira-le-Bas. Les -Morlachs des villages voisins commençaient d'y arriver -en foule. On entendait, de tous côtés, les carillons -des vendeurs de sorbet, de pignolats et de lait caillé, -les timbales des astrologues en plein vent, les chansons -des guzlares aveugles, dont il y avait quantité, -Mme Maria-Pia leur faisant à tous la pension d'un -demi-ducat chaque mois, depuis la naissance de Tatiana. -La tour des cloches sonna sept heures. Alors inquiet, -ne résistant plus à son impatience, ser Pistolese se jeta -dans une barque. Les Morlachs déployèrent la voile, -et la brise étant favorable, la tartane courut rapidement -vers l'île del Eremita. Une couleur d'un violet -sombre occupait le ciel, à l'occident; les vapeurs du -crépuscule se répandaient. Soudain, au milieu de l'ombre<span class="pagenum"><a name="Page_141" id="Page_141">[Pg 141]</a></span> -croissante, et dans le silence des flots, on entendit le -tintement d'une cloche.</p> - -<p>—Hein... Écoutez! dit le majordome... On dirait -que ça vient de l'île.</p> - -<p>—C'est la cloche de l'ermitage, répondit l'un des -pêcheurs... Elle n'a pas sonné depuis la mort de frère -Lorenzo, le dernier ermite... Que les saints nous pardonnent -nos péchés!</p> - -<p>Il fit le signe de la croix, et les autres pêcheurs l'imitèrent. -Une terreur superstitieuse les saisit: aucun de -ces hommes ne parla plus... Les tintements du glas -continuaient, à coups lents, espacés, qui se perdaient -au loin, sur la mer.</p> - -<p>—Ils sont là-haut! s'écria Pistolese, qui montra -du doigt la falaise... Voyez, il y a des lumières à la -cabane de l'ermite... Vite, abordez! Que se passe-t-il?</p> - -<p>Il sauta sur la côte aride, semée de myrtes et de -lentisques rabougris, et commença de gravir l'âpre -sentier. Les cailloux s'éboulaient sous ses pas, des -sauterelles se levaient. Puis, aux lueurs du jour expirant, -le majordome vit descendre à lui une femme qui -pleurait, appuyée sur le bras d'un homme. C'était la -petite princesse Josine, qu'il ne reconnut pas tout d'abord. -L'abbé Lancelot l'accompagnait, nu-tête, l'air -effaré:</p> - -<p>—C'est vous, ser Pistolese?... Ah! mon Dieu! -Vous avez appris le malheur!... O pauvre dame!... -pauvre dame!</p> - -<p>—Quel malheur y a-t-il donc? fit le gros homme... -Parlez-vous de Mme Maria-Pia? Elle n'est pas plus -mal, j'espère!</p> - -<p>—Morte, morte, hélas! décédée!... Elle a quitté la -vie, ser Pistolese... O jour de deuil! Ne pleurez pas, -princesse. Voyons, chère princesse, du courage! Vous -savez bien ce qu'a dit Monseigneur, pourquoi il m'a<span class="pagenum"><a name="Page_142" id="Page_142">[Pg 142]</a></span> -recommandé de vous conduire à la galère... Ne pleurez -pas, charmante princesse, ne pleurez pas!</p> - -<p>—Mais comment cela est-il arrivé? balbutia le -majordome.</p> - -<p>—On ne se doutait de rien, répondit l'abbé. Elle ne -paraissait pas si proche de sa fin, quoique, si vous vous -rappelez, je vous ai bien dit hier qu'elle ne pouvait aller -loin. Mais, tandis qu'elle était à dormir dans l'ermitage, -son visage a beaucoup changé, et M. Manès, tout de -suite, a prévenu Mgr l'archevêque... Comment vous -trouvez-vous, ma mère? a demandé celui-ci... Je vais -mourir, a-t-elle répondu; je vais mourir! Alors, elle a -dit que son seul regret était de n'avoir pas vu une fois -encore le grand-duc Fédor, pour le supplier de chérir -son fils, qu'elle le recommandait à Notre-Seigneur: -enfin, des choses si touchantes que tous pleuraient en -les entendant. Sur ce, Mgr José-Maria s'est hâté de lui -porter les saintes huiles; et c'est ainsi qu'elle a passé, -juste à sept heures, remontant à son Créateur et faisant -une si belle mort que jamais on n'en fit de plus édifiante -et de plus semblable à sa vie, qui était un modèle en -toute chose.</p> - -<p>—Oui, c'est bien vrai! reprit ser Pistolese attendri.</p> - -<p>—O pauvre dame! pauvre dame! Je perds, continua -l'abbé, oui, je perds en elle, j'ose le dire, la meilleure -amie que j'avais... Toujours bonne, affable, prévenante!... -Je comptais lui offrir, dès son arrivée, cette -amphore que vous savez, que Gregorio a pêchée devant -vous, et sur laquelle on voit en relief ces lettres: M. P. -A. R., ce qui fait: <i>Maria-Pia, archiduchesse russe</i> ou -de Russie. Coïncidence extraordinaire, n'est-ce pas?... -Mais il faut se soumettre aux volontés du Seigneur. -Nous ne sommes rien dans sa main! dit le saint Livre... -Allons, allons, bonsoir, mon bon ami... O malheureux -jour! malheureux jour!</p> - -<p>Messer Pistolese, resté seul, atteignit bientôt l'ermitage.<span class="pagenum"><a name="Page_143" id="Page_143">[Pg 143]</a></span> -Sous les pins-parasols qui l'ombrageaient, se -pressait une foule silencieuse, Morlachs, matelots, serviteurs. -Quelques-uns allumèrent des torches, et la -cabane de l'ermite s'apercevait au fond, contre un rocher, -avec ses murs blancs, son toit rouge et sa cloche -abritée d'un auvent de tuiles, et qui n'interrompait -point son glas. Elle s'arrêta soudainement; un pesant -silence tomba; et l'on vit l'archevêque de Myre franchir -la porte de la cabane. Il marchait à pas graves et -lents, couvert de l'aube et de l'étole noire, et tenait un -cierge à la main. Derrière lui, parurent deux Morlachs -portant une civière drapée de noir, sur laquelle était -étendue la grande-duchesse Maria-Pia, immobile, les -traits découverts, et habillée en franciscaine,—habit -qui la suivait toujours. Tatiana, Isabelle et Floris fermaient -le lugubre cortège.</p> - -<p>Alors les porteurs, s'arrêtant, déposèrent le lit funèbre -au milieu de l'esplanade. Tous se rangèrent à l'entour, -avec des cierges, et, d'une voix forte, José-Maria -récita les prières des morts. Isabelle et Tatiana -se tenaient à genoux de chaque côté du cercueil; les -sanglots qu'elles retenaient gonflaient leur poitrine à la -briser. Mais l'archevêque s'avança, portant dans ses -mains un voile noir, pour en couvrir la face de la morte; -le temps de descendre au navire était arrivé. Les larmes -d'Isabelle jaillirent, et, s'élançant auprès du lit:</p> - -<p>—Attendez! attendez! que je la regarde encore un -seul instant... Se peut-il qu'elle soit morte?... Elle était -si douce, si bonne, si tendre!... Mère, oh! pourquoi ne -répondez-vous pas? Pourquoi n'ouvrez-vous pas les -yeux?... Mais vous jouissez de la paix, en compagnie -des âmes bienheureuses. Vous entendez nos cris, du -séjour de gloire... O ma mère! ma mère!... Morte! -morte! Oh! oh! oh!</p> - -<p>Tous trois entouraient le corps, en l'embrassant et -en versant des larmes, et Tatiana s'écria:</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_144" id="Page_144">[Pg 144]</a></span></p> - -<p>—Hélas! hélas! toi qui étais mes yeux, te voilà -morte! Tu m'abandonnes dans les ténèbres et tu jouis -de la lumière... Je sens tes mains glacées, ma mère. -O chères mains qui m'avez tant de fois caressée, faut-il -que vous restiez inertes? Chère bouche qui me parlais -si doucement, tu ne me diras plus rien de tendre... -Seigneur, que votre volonté soit faite; mais tout au -moins, accordez-moi la grâce de me résigner!</p> - -<p>Elle se tut. Floris reprit:</p> - -<p>—A peine t'ai-je retrouvée que la mort nous sépare. -Me voici de nouveau orphelin... Pauvre image glacée, -que me diraient tes lèvres closes, si tu les rouvrais soudain?... -Séparés pendant vingt-cinq ans et réunis quelques -mois à peine!... Oh! le monde est un mauvais rêve, -et nous ne sommes rien que des ombres. Les plaisirs où -nous tendons les mains sont des bulles de savon qui -crèvent: ce qui nous suit éternellement sous nos pieds, -c'est la terre de notre tombe, la fosse où il nous faut -choir un jour!</p> - -<p>José-Maria leva la main, ainsi que pour mettre un -terme à ces douleurs qui s'exhalaient:</p> - -<p>—Silence, mon frère! s'écria-t-il. N'élevons pas notre -vain murmure contre les décrets éternels! Nous partagions -notre mère avec le ciel; maintenant, si l'on peut -avoir foi en la miséricorde de Dieu, c'est le ciel qui la -possède tout entière. Ne la plaignons pas d'un tel bonheur; -ne nous lamentons pas sur nous-mêmes; ne mêlons -pas notre égoïsme à ces mystères de l'infini... Mes -sœurs et vous, mon frère, contemplons-la une dernière -fois, puis descendons au rivage.</p> - -<p>Messer Pistolese s'avança, faisant un signe. Deux -Morlachs soulevèrent le lit funèbre, et tout le cortège se -mit en marche vers le sentier qui dévalait entre les roches. -Mais, au tournant de l'ermitage, ceux qui marchaient -en tête s'arrêtèrent stupéfaits, et, pendant un -instant, la parole manqua de surprise au majordome.</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_145" id="Page_145">[Pg 145]</a></span></p> - -<p>—<i>Oïbo!</i> s'écria-t-il enfin. L'imbécile de Jacinto!</p> - -<p>Devant eux, au fond de l'horizon, le promontoire -illuminé, chargé de jardins, de palais et d'architectures -de flammes, ouvrait mille scènes éblouissantes. Le -grand manteau de fleurs de la montagne étincelait de -feux multicolores: par endroits, blanc comme l'argent; -ici, plus rouge que le rubis; là, vert comme l'émeraude. -Les eaux qui se précipitaient pendaient au flanc des -roches ou au milieu des verdures, comme des guirlandes -de cristal; et tout entouré de créneaux, l'immense amphithéâtre -étageait sur ses terrasses et dans ses bois -pleins de fusées volantes, des toits bleus, des dômes -de plomb, des portiques à trèfles quadrilobés, des façades -de briques à losanges, des maisons roses, des -batteries de canons verts, des kiosques, des statues, -des fontaines, des grilles qui s'ouvraient sur la mer, -des mâts de bronze à oriflammes, des obélisques supportés -par des lions de basalte noir. Au sommet, parmi -les arcades, brillait le colosse doré et ailé du cheval -Pégase, qui, de son pied, fait rejaillir une fontaine; et, -dominant la montagne et la mer, tout éclairé de girandoles, -de lamperons et de pots à feu, le clocher rose du -campanile portait un grand Ange doré, haut de seize -pieds, pour montrer le vent.</p> - -<p>—Eh bien, Miklas, le pays te plaît-il? dit l'un des -serviteurs demeurés sur l'esplanade pour enlever les -tréteaux, les étoffes et tout l'appareil funéraire, et qui, -du haut des rochers, contemplaient Sabioneira illuminé.</p> - -<p>—Mais oui, mais oui!... Les femmes y sont-elles -jolies, hein?</p> - -<p>Le premier valet ricana:</p> - -<p>—Voyez ce Miklas, quelle fournaise!... Mais ici, ce -n'est pas comme à Prague, mon garçon... Les Morlachs, -parmi lesquels nous allons vivre, sont plus vindicatifs -que des diables!</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_146" id="Page_146">[Pg 146]</a></span></p> - -<p>—Bah! dit Miklas, et qu'est-ce qu'ils me feraient, -voyons, si je courtisais une de leurs femmes?</p> - -<p>—Une de leurs femmes! Ah bien, oui! Si tu t'accroupis -seulement pour savoir si leur chien est mâle ou -femelle, les voilà qui t'écrivent sur leurs tablettes et -laissent croître, en signe de vengeance, l'ongle de leur -petit doigt... Puis, un beau jour, ils te balafrent le visage -avec un kreutzer aiguisé qu'ils ont mis au bout d'un -bâton fendu... Ça s'appelle <i>dar un sfrizo</i>, oui, comme -qui dirait <i>friser</i>.</p> - -<p>Les valets éclatèrent de rire, tandis qu'une rumeur -lointaine, des clameurs, des détonations arrivaient jusqu'à -eux, de Sabioneira. De hautes gerbes de fusées sillonnèrent -un instant les ténèbres, puis retombèrent -dans les flots.</p> - -<p>—Entendez-vous comme ils s'amusent? reprit le -valet... Pauvre madame! Elle a encore souri ce matin, -quand le long Timothée est tombé sur le pont... Et -penser maintenant qu'elle est morte!</p> - -<p>—Bah! repartit le gros sommelier Agnolo, nous -mourrons tous, rien n'est plus certain... Riches ou pauvres, -il faut en venir là...—n'oublie pas le goupillon, -Miklas!...—C'est le sort commun, le sort commun!</p> - -<hr class="chap" /> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_147" id="Page_147">[Pg 147]</a></span></p> - - - - -<h3><a name="LIVRE_SECOND_2" id="LIVRE_SECOND_2">LIVRE SECOND</a></h3> - - -<p>Aussitôt que le grand-duc Fédor eut appris la mort -de sa femme, il régla, par un sec billet, adressé à l'archevêque -de Myre, que le deuil en serait de six mois, -bien qu'il ne le prît pas lui-même; qu'aucun de ses enfants -ne draperait, mais seulement un deuil d'habits, -porté par les princesses en violet, selon l'ancienne mode -royale; et que, en attendant l'entier achèvement du -tombeau superbe que Son Altesse se bâtissait à grands -frais, au fond des gorges de la Jagodna, le corps serait -porté, sans cérémonie, dans les caveaux de Sainte-Justine.</p> - -<p>La pompe funèbre fut donc modeste. Cette église -Sainte-Justine, édifiée par le doge Venier, au milieu des -jardins du palais, ne reçut, le jour des obsèques, outre -les princes et princesses, que les femmes et quelques -vieux pêcheurs de Sabioneira-le-Bas. Le grand-duc -Fédor n'y assista point; et même le dimanche d'après, -comme jaloux d'une douleur dont les témoignages accusaient -sa propre insensibilité, il fit crier par le héraut -public à Podgor, à Zemenico, et dans deux ou trois autres -villages, que l'on eût à cesser les glas, avec toutes -les marques de deuil. De tels regrets, légitimes au début, -devaient pourtant avoir un terme: et il comptait -que, dès le lendemain, le peuple reprendrait ses occupations -et ses plaisirs accoutumés, puisque, aussi bien, -c'était le temps de la foire San-Gordiano et des régates -d'Imotica.</p> - -<p>Le matin de ce dimanche même, comme Floris se -trouvait seul, dans une petite chambre voûtée, située à<span class="pagenum"><a name="Page_148" id="Page_148">[Pg 148]</a></span> -l'angle du palais, sous un portique pavé de briques, un -coup léger heurta la porte, et aussitôt M. Manès entra.</p> - -<p>—Eh bien! demanda vivement Floris, m'apportez-vous -quelque nouvelle?</p> - -<p>—Le grand-duc Fédor, répondit Manès, vous attend -ce soir, à neuf heures..... Je viendrai prendre Votre -Altesse.</p> - -<p>—Bien! dit Floris qui repoussa son écritoire. Cela -m'épargne une troisième lettre que j'allais écrire à l'instant, -pour prier mon père de me recevoir.</p> - -<p>—Votre Altesse est donc toujours décidée à nous -quitter? reprit Manès.</p> - -<p>Le Grand-Duc poussa un long soupir:</p> - -<p>—Hélas! dit-il, tout chemin est le mien, à présent que -ma mère est morte... Mon père semble me tenir en -mépris, en haine peut-être... Que ferais-je à Sabioneira? -Ah! j'ai perdu avec ma mère ma maison, mon -foyer même. En quelque lieu qu'elle habitât, je l'y -aurais suivie avec joie; ma patrie était auprès d'elle, -puisque le sort, en me chassant de celle que j'avais -adoptée, a fait de moi comme un étranger dans l'Europe -entière. Elle morte, pourtant, je dois me souvenir -que la Russie est mon pays natal et que j'y ai des droits -héréditaires.</p> - -<p>—Sans doute, sans doute, fit le savant. Et que dit -de cela votre sœur, la grande-duchesse Tatiana?</p> - -<p>—Elle m'approuve, répliqua Floris. Elle-même a -pris mon parti auprès de la Grande-Duchesse, qui témoignait -quelque appréhension. Oh! ma sœur est une -âme vaillante!</p> - -<p>—Avez-vous vu le docteur Ulm? demanda Manès, -après un silence.</p> - -<p>—Je ne le verrai pas! s'écria Floris. Non, pardieu! -quoi qu'ait pu me dire Tatiana. Vais-je faire la cour, à -présent, aux domestiques de mon père?... Docteur de -quoi? docteur en quoi?... Il n'est ni juge, ni médecin.<span class="pagenum"><a name="Page_149" id="Page_149">[Pg 149]</a></span> -Une espèce d'aventurier ramassé au fond de la Perse!... -Le diable sait par quels moyens il a circonvenu le Grand-Duc, -si froncé, si fermé à tous!</p> - -<p>Ils se turent. Un jour grisâtre emplissait l'étroit cabinet, -où pour tout meuble se voyaient quelques chaises, -avec une table vénitienne, marquetées en bois -d'olivier et en ivoire de diverses couleurs. Mais un pas -résonna sous la voûte, et Jacinto parut au seuil, tenant -à la main des papiers, qu'après de grandes saluades, il -remit à Floris. Grosset, basset, l'air toujours en peine -et étonné, cet acolyte de ser Pistolese suppléait ce jour-là -son maître, parti la veille pour Raguse, où Tatiana, -qu'il accompagnait, était allée porter aux Barnabites le -cœur de Maria-Pia.</p> - -<p>—Sont-ce là, dit Floris, les réponses aux lettres arrivées -de Russie, touchant la mort de ma vénérée mère?</p> - -<p>—Oui, Monseigneur, dit Jacinto. Que Votre Altesse -daigne les signer!</p> - -<p>—Ho! ho! pas un titre d'omis! reprit Floris, en les -parcourant des yeux. Mes beaux cousins ont bien des -qualifications: <i>Grand Amiral</i>, <i>Chef du Corps des Cadets</i>, -<i>Aide de camp général</i>... Celui-ci: <i>Inspecteur général -du Génie</i>, <i>Aide de camp de S. M. l'Empereur</i>, -<i>Chef d'un régiment de dragons, d'un régiment de grenadiers -et du régiment des cuirassiers d'Astracan</i>... -Voyons l'autre. Cinq lignes pleines: <i>Grand Maître de -l'Artillerie</i>, <i>Grand Curateur</i>, <i>Grand-Duc</i>, etc. Allons! -deux ou trois titres encore pour les grandir, et mes cousins -seront si grands qu'ils pourront nous cacher le -soleil, quand il leur plaira, et le mettre dans leur poche!</p> - -<p>—Que Votre Altesse m'excuse, répondit Jacinto, -interdit. J'ai copié le protocole. C'est ainsi qu'ils sont -titrés dans l'<i>Almanach de Gotha</i>.</p> - -<p>—Oh! dit Floris, je ne leur envie rien. C'est évident! -Vous leur donnez leurs qualités. Qu'y a-t-il de -plus naturel? Et il signait rapidement les lettres. Ils<span class="pagenum"><a name="Page_150" id="Page_150">[Pg 150]</a></span> -sont par surcroît, si je ne me trompe, propriétaires de -régiments autrichiens, chefs de régiments prussiens. -Moi seul suis comme nu, sans honneurs, sans titres, -sans dignités. Mais bah! la Russie est si grande, que -le Tsar pourra bien m'y procurer quelque emploi!</p> - -<p>M. Manès, à l'heure convenue, trouva Floris qui -l'attendait. Ils traversèrent les jardins et arrivèrent au -vaste étang de mer, au milieu duquel se découvre l'île -habitée par le grand-duc Fédor. Sur la plage, un poteau -de bronze offrait aux regards, dans un cartouche, les -défenses portées par le Grand-Duc d'approcher de son -île à plus d'une lieue.</p> - -<p>Ils montèrent dans l'étroite gondole envoyée pour eux -du palais. Une flamme vacillant au loin allongeait son -reflet sur les eaux. A mesure qu'on approchait, la lueur -triste et fumeuse laissait distinguer un portail, des arcades -à la persane, des dômes, des arbres, des viviers, -tout un pavillon magnifique, bâti au bord de la tranquille -lagune, et dont l'escalier y plongeait. Un grand fanal -d'argent de forme ronde, où brûlait une mèche de suif, -était posé sur l'un des degrés.</p> - -<p>La petite barque accosta, et Floris, lestement, monta -les marches. Il atteignait le seuil du pavillon, quand il -vit se jeter à lui un homme de médiocre taille, la face -d'un jaune livide, fort gros de partout, sans être gras, -et la tête grosse à surprendre. C'était le docteur Isidore -Ulm, que M. Manès présenta, et qui se plongea aussitôt -en révérences et en respects.</p> - -<p>—Je vous suis obligé, repartit froidement Floris... -Manès, conduisez-moi à mon père!</p> - -<p>Ils passèrent une chambre à dôme, montèrent deux -marches de marbre, et pénétrèrent dans la salle d'audience, -séparée seulement de l'autre, à hauteur d'homme, -par des châssis de glaces de Venise, gravés d'or. C'était -un vaste salon persan de cinq étages octogones, ouverts -l'un sur l'autre, en étrécissant, et peint de moresques<span class="pagenum"><a name="Page_151" id="Page_151">[Pg 151]</a></span> -d'or et d'azur. Plusieurs flambeaux de cire çà et là -l'éclairaient assez pauvrement; et la salle fraîche et -ténébreuse semblait plutôt quelque grotte marine, le -retrait féerique d'un dieu des fleuves, par l'eau qui y -ruisselait de tous côtés, en longs filets et en fontaines, -avec des masques, des goulettes, des coquilles de marbre -blanc, tellement que l'on voyait l'eau ou qu'on la sentait, -tout autour de soi. Au milieu, un bassin de marbre, -à huit pans, jetait deux minces fusées d'argent.</p> - -<p>—Monseigneur, voici votre père! dit Manès.</p> - -<p>Une tenture se leva, et le grand-duc Fédor parut et -s'arrêta aussitôt. Il portait un habit persan, d'un vert -de bronze, avec des lacets noirs. Sa haute taille était -grêle et courbée, son teint enflammé de tumeurs, sur -un fond plus blanc que le plâtre: et il effrayait par des -yeux ardents, une physionomie sinistre, qui représentait -la Cruauté, l'Orgueil, la Rage, l'Avarice. Ainsi ce -fils et ce frère de Tsars regardait son fils venir à lui.</p> - -<p>—Il m'est enfin donné de voir mon père, dit Floris, -en ployant le genou. Puissent maintes années heureuses -être ajoutées à ses années! Puissent aussi mes vœux -sincères et mon respect me gagner son cœur!</p> - -<p>Les lèvres lui tremblaient d'émotion. Le grand-duc -Fédor répondit d'une voix lente et enrouée:</p> - -<p>—A quoi bon cet humble salut, à quoi bon cette -déférence simulée, quand votre conduite la désavoue? -Allons, relevez-vous, monsieur. Vous avez employé de -hautaines instances, pour être reçu par nous; vous avez -forcé notre porte avec vos messages impatients... Debout, -monsieur, debout, vous dis-je! Vous avez le sang -trop bouillant pour rester si longtemps à genoux.</p> - -<p>—Mon père, dit Floris, que ma hâte légitime de -vous voir et le ton pressant de mes lettres n'accusent -pas mon respect pour vous. Si quelque chose vous déplaît -dans mes manières, ne l'attribuez, je vous en conjure, -qu'au long éloignement de vous, où il m'a fallu<span class="pagenum"><a name="Page_152" id="Page_152">[Pg 152]</a></span> -vivre. Mes fautes ne sont pas de moi, mais de mon -ignorance seule.</p> - -<p>—Je ne comprends pas bien cela, reprit le Grand-Duc; -et affectant, ainsi qu'il faisait souvent, un langage -obscur, bref, bizarre, où perçait quelque chose d'égaré:</p> - -<p>—Qu'est-ce qui vous suit ainsi? dit-il.</p> - -<p>—Où cela... où cela, Monseigneur?</p> - -<p>—Là, sur les dalles de la salle.</p> - -<p>—Mon ombre? dit Floris stupéfait.</p> - -<p>—Arrêtez-la!... elle me déplaît! dit le Grand-Duc. -Présentez-vous à moi sans elle!</p> - -<p>—Votre Altesse veut se moquer; elle sait bien que -c'est impossible!...</p> - -<p>—Eh bien! voilà cependant, monsieur, ce que vous -exigez de moi. Vous assurez qu'il faut séparer vos fautes -de votre personne, ce qui serait aussi aisé que de séparer -l'ombre du corps!... Assez là-dessus, maintenant. -Vous m'avez demandé audience. Il m'est pénible de -parler, mais j'entendrai ce que vous avez à me dire.</p> - -<p>Alors, tandis que le vieillard s'asseyait à l'orientale, -sur un petit lit de brocart d'argent, il s'éleva, d'un enfoncement -ouvert dans la salle comme une alcôve, une -symphonie d'instruments. Quatre ou cinq musiciens -persans, domestiques de Son Altesse, y jouaient à -bas bruit, de leurs luths, soutenus d'un rebec et d'une -flûte. Cette argentine mélodie couvrait à peine le clair -et léger murmure des eaux.</p> - -<p>Cependant le Grand-Duc reprenait:</p> - -<p>—Parlez, monsieur, que me voulez-vous?</p> - -<p>—Mon père, répondit Floris, tout debout en face du -vieillard, je demande votre congé de quitter Sabioneira. -J'y suis venu avec empressement, pour vous rendre mes -devoirs de fils. J'espérais y vivre près de ma mère, et -ne désirais pas un plus grand bonheur, si elle eût vécu. -Mais à présent, je l'avoue, Monseigneur, mes pensées -et mes souhaits se tournent vers une vie moins indolente<span class="pagenum"><a name="Page_153" id="Page_153">[Pg 153]</a></span> -que celle qui serait la mienne, si je restais en -Dalmatie.</p> - -<p>—Au fait! dit le Grand-Duc.</p> - -<p>Floris poursuivit:</p> - -<p>—C'est à Dieu et à vous, mon père, que je dois la -glorieuse dignité de ma naissance. Vous êtes grand-duc -de Russie, et par conséquent je le suis aussi. -Jusqu'à présent cependant, ma naissance, comme celle -d'un fils de marchand, ne m'a rapporté que de la richesse. -Seul de tous les grands-ducs, je porte ce nom, sans -jouir des privilèges souverains et des honneurs qui y -sont attachés. Permettrez-vous cela, mon noble père? -Faut-il que je me voie dépouillé de mes titres et de mes -dignités? Vaine ombre d'un grand nom, simulacre de -prince, dois-je traîner une vie oisive? Non, je revendique -mes droits de légitime descendant à l'héritage de -mes ancêtres. Vous-même, vous avez consacré au service -de la Russie vingt années de votre vie. C'est ce -que j'ai en moi de votre sang, Monseigneur, qui me -sollicite à vous imiter.</p> - -<p>—Vous auriez dû, monsieur, dit le Grand-Duc, nous -présenter une requête. Il est d'usage, l'ignorez-vous? -quand on recourt à ses supérieurs, de le faire par des -placets... N'importe, expliquez-vous à présent. Au -reste, je devine la chose. Vous désirez une charge, -quelque emploi, et vous comptez sur moi pour l'obtenir. -Vous voulez que j'écrive au Tsar, n'est-ce pas?</p> - -<p>—Cette faveur que je réclame, dit Floris, est comme -un droit pour ceux de mon sang.</p> - -<p>Le Grand-Duc éclata d'un rire étrange:</p> - -<p>—Mon frère Nicolas y a pourvu, répondit-il. Vous -ne connaissez pas, je vois, le manifeste qui parut la -veille de mes noces. Ha! ha! Un tour du tsar de Mirliki, -comme l'appelait Constantin! Ce manifeste statue -donc, par toutes sortes de raisons, de considérations -profondes, que les parents du Tsar qui prennent en<span class="pagenum"><a name="Page_154" id="Page_154">[Pg 154]</a></span> -mariage des personnes non orthodoxes, ne pourront -transmettre à leurs héritiers les droits dévolus aux -membres de la famille impériale.</p> - -<p>—Ce manifeste ne regarde, dit Floris, que la succession -au trône. Mes autres droits restent intacts.</p> - -<p>—Vos droits, ricana le Grand-Duc, vos droits! Vous -les mettez sans cesse en avant, comme le scorpion ses -pinces. Vous n'avez aucun droit, monsieur. Il n'y a -d'autres droits en Russie que le bon plaisir de l'Empereur... -Vos droits! Mon frère Nicolas, de glorieuse mémoire, -en avait bien, je pense, autant que vous. Il a -pourtant vécu sans charges et sans honneurs, jusqu'après -sa majorité. Oui, plus d'un an après son mariage, -il attendait encore l'audience, avec les autres courtisans. -Ce ne fut que pendant l'automne de 1818 qu'il obtint -le commandement d'une brigade de la garde, et il avait -alors vingt-deux ans.</p> - -<p>—J'en ai vingt-six, repartit Floris.</p> - -<p>—Êtes-vous si âgé, monsieur? Pour qui compterait -mieux, il y a quelques mois à peine que vous êtes enfin -sorti de l'abjection où vous viviez. Allons, vous êtes -trop exigeant. N'y a-t-il pas eu dernièrement toute une -fortune pour vous? Ne venez-vous pas d'hériter?</p> - -<p>—Moi, Monseigneur? dit Floris stupéfait.</p> - -<p>—Sans doute, votre mère est morte. Il vous faut -apprendre la patience, puisque vous vous dites mon fils. -L'homme le plus patient du monde n'aurait pu rivaliser -avec moi. Oh! j'ai rampé sous Nicolas, comme un chasseur -de buffles sauvages. J'aurais conduit en laisse une -tortue, depuis Moscou jusqu'à Pétersbourg. Vous êtes -trop bouillant, monsieur... Bonsoir... Nous vous autorisons -à vous retirer, maintenant.</p> - -<p>Le Grand-Duc porta à ses lèvres un sifflet d'or, et un -page très beau, fardé, les yeux peints d'antimoine, se -présenta et disposa sur le tapis, aux pieds de Son Altesse, -une carafe et une tasse d'or, avec un grand plat<span class="pagenum"><a name="Page_155" id="Page_155">[Pg 155]</a></span> -d'or, rempli de neige. Floris, tout pâle et agité, restait -debout en face de l'estrade, comme indécis s'il se retirerait, -ou s'il tenterait un dernier effort.</p> - -<p>—Puis-je espérer, reprit-il enfin d'une voix sourde, -que Votre Altesse écrira cette lettre?</p> - -<p>—Bah! répondit le grand-duc Fédor, en se versant -du vin dans la tasse, vous avez plus de pouvoir que -nous-même sur l'esprit du Tsar. Alexandre ne vous -a-t-il pas fait mon héritier? Demandez-lui votre charge -en flamand.</p> - -<p>—Je parle russe, Monseigneur. Depuis six mois, je -m'y applique sans relâche, et c'est ma mère, la première -qui m'en a donné des leçons.</p> - -<p>—Allons, ce sera moi, fit le Grand-Duc, qui ne saurai -plus parler russe.</p> - -<p>—Mon père, dit Floris...</p> - -<p>—Bah! bah! laissez ce mot! A quoi sert de distinguer -un père d'un autre homme?... N'importe! je vous -sais gré, monsieur, de n'avoir pas juré que vous m'aimez, -que vous avez pour moi la plus sincère affection... -Les chiens sont-ils lâchés?... Hussein! A-t-on lâché -les chiens?... Lorsque nous aurons besoin de vous, -nous vous ferons chercher, monsieur.</p> - -<p>La rage de Floris éclata, sitôt qu'il eut atteint la gondole.—Chassé! -il m'a chassé! répétait-il, parmi les -cris, les jurements, les menaces; et la vue de la Grande-Duchesse, -qui l'attendait au débarcadère, avec Tatiana -arrivée de Raguse, ne parvint pas même à le calmer.—Je -le méprise, oui! Je dédaigne ses mensonges, -et je vais y retourner pour le lui dire, malgré ses -chiens!... Isabelle et l'aveugle furent longtemps avant -de pouvoir le radoucir. Tous les trois, ils se promenaient -dans les jardins, sur l'une des terrasses. De rares -lumières brillaient. La lune blafarde, avec son croissant, -flottait comme une plume légère, parmi les gouffres -bleus du ciel. Les fontaines, taries la nuit, se<span class="pagenum"><a name="Page_156" id="Page_156">[Pg 156]</a></span> -taisaient; partout, le silence. Seul, ainsi qu'un guetteur -au plus haut de cette montagne endormie, l'ange d'or -du campanile veillait encore, et par instants on l'entendait -tourner sur sa boule de bronze, avec un faible -bruissement.</p> - -<p>—Allons, voilà minuit qui sonne, reprit Tatiana. Il -est temps de nous séparer... Je vous le répète, mon -frère. L'entremise du grand-duc Fédor ne vous est plus -indispensable... J'ai reçu aujourd'hui des nouvelles. -Vous pouvez, sans crainte, vous adresser directement -à l'Empereur... Rien de plus sûr! Il se prépare une -expédition contre les Turcomans. Demandez à en -faire partie, n'importe en quelle qualité. Le Tsar aurait -pu trouver des inconvénients à votre séjour à la cour. -Il n'en subsiste plus aucun, s'il vous envoie en Asie, -avec Skobeleff.</p> - -<p>—Ah! Tatiana, que lui conseilles-tu! dit Isabelle.</p> - -<p>—Allons, ma sœur, tu montres trop de craintes, -répliqua l'aveugle fermement. Etant celui qu'il est, il -ne peut, sans honte, rester oisif à Sabioneira. On doit -le voir partout où, dans le vaste empire de ses pères, -la Renommée propose des couronnes, partout où l'on -gagne de l'honneur. Souffrira-t-il que de si belles récompenses -soient le lot des moujiks et des fils de pope, -tandis que lui, cousin du Tsar, mènerait une vie paresseuse, -près de sa femme et de sa sœur? Je chéris mon -frère tendrement, mais j'aimerais mieux le voir mort -pour le Tsar et pour la Russie, que déshonoré par un -lâche repos!</p> - -<p>—Oui! oui! exclama Floris. Merci, Tatiana... Tu as -raison, oui, j'écrirai!</p> - -<p>La Grande-Duchesse joignit les mains:</p> - -<p>—Mais tant de hasards, tant de périls!... Dans -quelle inquiétude je vais vivre!</p> - -<p>—Bah! dit l'aveugle, n'est-ce donc rien que de<span class="pagenum"><a name="Page_157" id="Page_157">[Pg 157]</a></span> -remporter la victoire?... La gloire panse tout!... Quand -il serait blessé...</p> - -<p>—O Dieu! tais-toi! tais-toi! dit Isabelle.</p> - -<p>—Je vais donc vivre enfin! s'écria Floris. Le bien -que j'ai eu sans peine, est-il à moi? Il aurait pu tomber -sur une autre tête... Seul m'appartient celui que je -conquiers!... Je reviendrai tout couvert de gloire... -Alors, il faudra bien que le Tsar m'écoute!... Que de -choses à réformer en Russie!... Si Alexandre avait un -sage conseiller... Tôt ou tard, dans les pays voisins, il y -aura des couronnes à prendre, en Bulgarie, en Roumanie!... -Vois-tu, Tatiana, je sens bouillonner dans mes -veines une ardeur qui suffirait à un monde... Oh! partir, -vivre encore sous la tente, affronter la mêlée sanglante, -éprouver les misères terrestres, être un homme -parmi les hommes!</p> - -<p>Son pas sonnait sur les dalles de marbre; et il semblait -à Isabelle changé, grandi, comme transfiguré.</p> - -<hr class="tb" /> - -<p>Floris, dès le lendemain même, commença d'arranger -doucement toutes choses pour son départ. Il écrivit -au baron Mamula, l'homme de confiance, l'ami de -Mme Maria-Pia et l'exécuteur de son testament, pour -le presser de terminer les affaires de la succession. De -plus, il lui donnait mission de se faire rendre les comptes -de la tutelle d'Isabelle, que le grand-duc Fédor traînait -depuis plus d'un an, et il insistait en conséquence -pour que Mamula vînt s'établir à Sabioneira. -Le baron arriva donc peu de jours après, avec cinq ou -six chiens dont il faisait ses délices. C'était un grand -homme blond, maigre, des yeux pétillants d'esprit et -de feu, galant aussi dans sa jeunesse, et ancien vice-président -du tribunal suprême de Raguse. Personne -ne parlait plus juste, et ne coulait une question à fond -plus nettement et plus facilement. Il s'installa avec sa -chiénaille dans un petit appartement, de plain-pied à la<span class="pagenum"><a name="Page_158" id="Page_158">[Pg 158]</a></span> -cour des Fontaines, et écrivit tout aussitôt au docteur -Ulm, qui se présenta, chargé des intérêts du grand-duc -Fédor. Le baron se flattait, en arrivant, d'en avoir -promptement fini; mais les premières conférences révélèrent -des comptes peu nets, noyés de chiffres, de duplications, -de lacunes, d'obscurités. Il fallut donc en -venir aux éclaircissements, et les longues séances -d'affaires eurent lieu dès lors, réglément, trois fois -par semaine. Floris ne manqua pas de s'y rendre.</p> - -<p>Comme il en revenait un soir, il trouva un valet de -Josine, qui l'attendait avec un billet. La petite princesse -invitait son beau-frère à la venir voir, le lendemain. -Ses vieux amis les Zingari étaient arrivés, disait-elle, -et pour mieux recevoir la visite des femmes et des -enfants de la tribu, elle leur donnait une collation. La -fin du billet promettait à Floris une surprise, en termes -enjoués et mystérieux.</p> - -<p>—C'est bien! Répondez que j'irai, dit le Grand-Duc -au laquais.</p> - -<p>Vers trois heures, Floris se rendit chez la princesse. -Seul depuis le matin, sans savoir que faire dans les jardins, -ce fut avec impatience qu'il prit la route de la -<i>Casa d'Oro</i>, le petit palais qu'elle habitait. Le vieux -parc, dépouillé par l'automne, était baigné d'une brume -violette; des statues tranquilles s'y dressaient, à travers -les rameaux noirs et nus. Au moment où il débouchait -de l'avenue, Josine le vit arriver, et descendit -toute courante et bondissante, au-devant de lui. Une -large fleur de lis de saphirs pendait à son col délicat. -Sa chevelure noire était tressée de lacets de soie verte -et d'argent, en vingt boucles folâtres et charmantes; et -elle avait un habit de gala d'un damas rose sèche, tout -semé de houppes couchées de plumes d'autruche d'argent, -et que bordaient, sur la poitrine, des houppettes -de plumes d'autruche.</p> - -<p>—A la bonne heure! Ah! que tu es charmant d'être<span class="pagenum"><a name="Page_159" id="Page_159">[Pg 159]</a></span> -venu! exclama-t-elle... Suis-je jolie?... Suis-je à ton -goût?... Comment me trouves-tu avec cette robe?</p> - -<p>—Rien ne te va mieux, répondit Floris.</p> - -<p>—Vrai, je te plais?... C'est que, comprends-tu, j'ai -quitté le deuil aujourd'hui... Et mes cheveux, cela -peut-il passer? C'est cette sotte de Milada qui m'a fait -changer de coiffure, en disant qu'elle avait fait un -rêve... Elle rêve à tout moment de moi, elle me donne -des frayeurs... Mais c'est la dernière fois que je -l'écoute... Ou qu'elle veille, ou qu'elle dorme pour -elle!</p> - -<p>Ils étaient arrivés au milieu du rond-point qui précède -le petit palais, et qu'environnent, sous les arbres, -de grands Termes de marbre blanc, dans des gaines de -porphyre vert, papelonnées d'écailles de cuivre. La -<i>Casa d'Oro</i> se dresse au fond, avec son toit plat et sa -<i>loggia</i> d'arcades à la vénitienne, dont les murailles sont -ornées des noms latins des sept Planètes, en mosaïque -d'or terni, qu'encerclent des couronnes sculptées. Entre -deux chênes aux branches colossales, une escarpolette -de soie balançait son siège étroit à fleurs peintes, au-devant -duquel se tenait un enfant rousseau, blême, -chétif, tout marqué de taches de son.</p> - -<p>—Mais c'est le fils de Stepany, dit le Grand-Duc.</p> - -<p>—Lui-même, répondit Josine... Allons, méchant -vaurien, saluez! Avec sa casquette de cuir, on peut -dire qu'il a la tête plutôt chaussée que couverte... Eh -bien, où sont passées ces folles? Rina! Rina!... Milada!... -Elles auront pris peur en te voyant, parce que -Tatiana me défend de me balancer.</p> - -<p>—Est-il possible! dit Floris en souriant,</p> - -<p>—Oh! fit-elle,—et d'un bond léger, Josine s'élança -sur l'escarpolette,—elle ne me comprend pas, vois-tu, -et puis, elle me parle toujours comme si j'étais encore -une enfant... Allons, Thalès, balancez-moi, mais -pas trop fort!... Si votre père vient, marmouset,<span class="pagenum"><a name="Page_160" id="Page_160">[Pg 160]</a></span> -nous renverserons sur vous, pour vous cacher, l'écaille -de la grande tortue qui est dans mon cabinet -d'étude. On vous mettra un bonnet noir et des gants, -et vous serez ainsi une bonne tortue, une tortue des -plus authentiques.</p> - -<p>—Je suis trop grand pour tenir sous l'écaille, repartit -Thalès.</p> - -<p>—Oui, vous êtes un peu plus grand que les Pygmées, -les habitants de Lilliput et la géante Rézinka, -dont je vous ai souvent parlé. Elle va dans un petit -carrosse, attelé de quatre scarabées. Une fois, en m'éventant -trop fort, je l'ai lancée hors de la chambre: -heureusement, elle s'est prise dans une toile d'araignée -et a pu redescendre le long du fil. L'année dernière, un -soldat de plomb l'a demandée en mariage; mais elle était -frileuse, et lui redoutait le feu. Une autre fois, je l'ai -cherchée pendant deux heures: elle dormait dans un bateau -de papier gris, au beau milieu d'un verre à bière... -Vous êtes un peu plus gros qu'elle, mais n'en concevez -pas d'orgueil... Là! c'est bien, monsieur, c'est assez!... -Et maintenant, mettez-vous là, et jouez sans faire de -bruit, jusqu'au moment où vous irez goûter avec les -autres.</p> - -<p>Elle passait comme un oiseau, toute noire et aérienne -sur le gouffre éclatant du couchant; et l'ombre oblique -de son vol s'allongeait démesurément, parmi les champs -de chrysanthèmes jaunes. Un sphinx de marbre solitaire -les gardait, du haut de son piédestal.</p> - -<p>—Mais, dit l'enfant, comment jouerai-je, si je suis -seul?</p> - -<p>—Eh bien, jouez à la boutique, petit singe!... Tu -tiens toi-même la boutique, puis tu arrives et tu te demandes: -<i>Monsieur, combien coûte cette pomme?—Oh! -mais</i>, tu dis, <i>monsieur, ce n'est pas une pomme, -allez vous acheter des lunettes; c'est ma femme malade -que je soigne. Elle n'a pas de bras ni de jambes: il ne<span class="pagenum"><a name="Page_161" id="Page_161">[Pg 161]</a></span> -lui reste que les deux joues, voyez-vous. L'une est -rouge et l'autre est jaune, parce qu'elle a une ébullition -du sang d'un côté, et la jaunisse de l'autre...</i> Voilà -comment on joue, quand on est seul!</p> - -<p>Mais une rumeur, des exclamations arrivaient du -petit palais, par-dessus la voix de la princesse. Des -portes claquèrent, et soudain l'abbé Lancelot, en émoi, -déboucha du vestibule. Ses joues étaient plus colorées -encore que d'ordinaire, et il avait ses souliers à boucles -d'argent. Derrière lui, parut un laquais, à la casaque -verte et gris de lin, qui était la livrée de Josine; et cet -homme, hâtivement, en continuant de donner des ordres, -emportait, par le corridor, au bout de ses bras -étendus, de grandes Figures de sucre peint.</p> - -<p>—Ah! mon Dieu! s'écria la princesse, qui dans -son vol, tout enivrée de turbulence et de plaisir, lança -en l'air mutinement sa légère mule de satin, ils viennent, -ils viennent, les voilà!</p> - -<p>On entendit un bruit de flûtes, et, au fond de l'allée de -cyprès qui aboutissait à la <i>Casa d'Oro</i>, le Grand-Duc -aperçut un groupe d'enfants et de femmes, aux vêtements -bariolés. Avec des rires et des cris, elles poussaient, -à force de bourrades, un âne enharnaché de -grelots, que talonnaient trois ou quatre bambins, assis -dessus à califourchon. Quelques-unes marchaient, tout -en filant leur quenouille à cercle de cuivre, sveltes et -sans ployer le front sous les pesants berceaux jaunes -ou verts qu'elles y portaient en équilibre, et dans lesquels -dormait un maillot. Deux enfants, joueurs de -chalumeau, menaient, au bout d'une laisse de cuir, -des oursons levés sur leurs pieds de derrière, et qui -s'avançaient d'un pas dandinant.</p> - -<p>—Je donne le bonjour à monseigneur Floris, dit -l'abbé en approchant. Eh bien, Votre Altesse sait la -nouvelle?</p> - -<p>—Quelle nouvelle? dit le Grand-Duc.</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_162" id="Page_162">[Pg 162]</a></span></p> - -<p>—Allons, vous la savez, Monseigneur... Je vois la -princesse qui rit et qui me fait des signes... Ha, ha, ha, -ce fou de Giano! J'étais bien sûr qu'il tomberait ainsi -sur nous, un jour ou l'autre.</p> - -<p>—Que voulez-vous dire? demanda Floris.</p> - -<p>—Quoi! répliqua le bon abbé voluptueusement, se -pourrait-il que Votre Altesse ignorât que Giano est -arrivé hier?... Il campe à Zlagora avec les Bohémiens. -Il est venu de Zara avec eux... C'est la chose la plus -étonnante!</p> - -<p>—Ah! pourquoi l'avez-vous dit, messer? exclama -la folle Josine... Moi qui me réjouissais par avance -de les mettre tous deux aux prises... Oui, oui! Giano -est arrivé; c'était là ma surprise... ha! ha! ha!... Au -reste, il ne fait que passer; il repart dès demain pour -Cattaro... Il veut aider les Zingari à manger, jusqu'à -la dernière, leurs poules volées... Et tenez, le voilà, -ma parole!</p> - -<p>Tout le cortège, à ce moment, débouchait dans le -rond-point des Termes, parmi les rires et les acclamations... -Alors, un homme se détacha de cette foule, et, -en manière de salut, il agitait un bouquet de roses. -Puis, reconnaissant la princesse, Giano vint à elle, en -pressant le pas, tandis que Floris l'observait. Un continuel -sourire relevait sa moustache, où se jouaient des -reflets roux; ses yeux brillaient d'une gaieté bouffonne -et même un peu féroce; et il avait dans toute sa personne -quelque chose d'attirant, de léger, de cruel.</p> - -<p>—Voici, dit-il en tombant à genoux devant Josine -qui descendait les degrés, la belle nymphe qui s'avance, -le trésor de Sabioneira. Voyez, voyez comment -sont faits les anges du paradis.</p> - -<p>Et il s'écria:</p> - -<div class="poem"><div class="stanza"> -<span class="i0"><i>O Dea, o Nimpha, o Stella marina!</i><br /></span> -<span class="i0"><i>O e'n umil donna, belta divina!</i><br /></span> -</div></div> -<p><span class="pagenum"><a name="Page_163" id="Page_163">[Pg 163]</a></span></p> -<p>—Merci, Giano, répondit Josine, souriante. Parle, -fais danser, je te prie, quelques étoiles encore, en mon -honneur.</p> - -<p>Mais le fantasque personnage avait avisé messer -Pistolese:</p> - -<p>—Ah! te voilà, mon bon sior Pantalon de la Zuecca! -Quoi de nouveau à Zemenico? Tonina fait-elle toujours -de ces divins macaronis?... Bonjour, l'abbé!... Et -qui es-tu, toi, petit pou de mer?... Hé! c'est le fils de -Stepany!</p> - -<p>—Toujours le même! dit le bon abbé.</p> - -<p>—Ah! le paillard! toujours, toujours! dit Pistolese.</p> - -<p>—Et miss Ira, en Australie? reprit Giano, en revenant -à la princesse.</p> - -<p>—Oh! ne m'en parle pas! s'écria Josine. Il me -semble que je la revois, avec ses gestes anguleux. Elle -était née d'un cœur de chêne: elle était naturellement -en bois! La vestale de la syntaxe!... Te souviens-tu? -Elle fixait sur moi des regards grammaticaux; elle -guettait les solécismes sur mes lèvres!</p> - -<p>Le sculpteur se mit à rire, et, se plaçant en face de -Josine:</p> - -<p>—Comme tu as grandi! fit-il... Te voilà belle et -charmante, au delà de toute expression. Tu as ce port -majestueux dont les poètes font tant de cas, et qu'ils -attribuent à leurs déesses. En vérité, je ne sais plus si -j'ose encore te tutoyer... Ainsi donc, madame Isabelle, -avec la merveilleuse aveugle, la princesse Tatiana, sont -justement absentes aujourd'hui!</p> - -<p>—Elles sont allées, répondit Josine, au couvent de -Sant'Orsola.</p> - -<p>—Je sais, je sais... Elles célèbrent l'anniversaire de -Mme Maria-Pia... Oui, cela fait six mois qu'elle est -morte... Comme ce coquin de temps passe!... La -pauvre dame m'avait tenu dans l'espérance d'une pension.<span class="pagenum"><a name="Page_164" id="Page_164">[Pg 164]</a></span> -Je me flatte que son fils Floris s'en souviendra... -Que dit-on de ce nouveau Grand-Duc?</p> - -<p>—Ma foi, on le voit rarement, repartit la malicieuse -princesse. Il passe ses journées à battre les champs; il -paraît quelque peu sauvage... Mais, d'abord, Giano, -que je te présente le nouveau maître de chapelle,—et, -du geste, elle montrait Floris;—un ami de <i>mein Herr</i> -Wilibald, et qui le remplace pendant son absence.</p> - -<p>Le sculpteur salua fort légèrement le maître de chant -supposé:</p> - -<p>—Votre serviteur, messer... Et ce bon Wilibald est -toujours à Cassel? Il s'entendait parfaitement à déboucher -les flacons de raki.</p> - -<p>Puis, avant que Floris étonné eût ouvert la bouche -pour répondre:</p> - -<p>—Sauvage! sauvage! dis-tu... Parbleu, il a hérité ça -de son père, que l'on prétend aussi le mien. Le seigneur -Fédor Paulovitch est un homme morose; en tout un -an, il ne se découvre pas, pour sourire, le coin d'une -dent!... Quelqu'un l'a-t-il vu ces temps derniers? Que -file la vieille araignée? Quelle ruse? quelle ruse?... -Hein! Toujours au fond de son trou, toujours avare, -inquiet, soupçonneux! Le nouveau Grand-Duc s'entendra -merveilleusement avec lui... A eux deux, ils font -bien la paire!</p> - -<p>—Giano... Giano, ne dites pas ça! s'écria le bon -abbé Lancelot.</p> - -<p>—Ah! je le connais bien, par saint Cosimo! répliqua -le sculpteur avec feu... Il a fait d'étranges métiers, -avant qu'on l'eût retrouvé... Allez, allez! il a couru -le monde... Il vendait de l'orviétan, des drogues... Il -a suivi un cirque, par amour... Oh! il a fait plus d'un -métier, même plus de vingt, mon noble frère!... Si j'en -suis bien certain, dites-vous?... Bon! puisque la chose -est publique!... Il suivait le cirque Perseo... Il y avait -là une écuyère... Ha, ha, ha! Le gaillard lui parlait de<span class="pagenum"><a name="Page_165" id="Page_165">[Pg 165]</a></span> -choses tout autres que celles que vendent les apothicaires... -C'est ainsi qu'il s'en vint à Paris, où on le -nomma général... Un vrai démon incarné, Madonna... -Il est l'homme, en propre personne, qui mit le feu au -palais célèbre des Tuileries... Apprenez-le, si vous -l'ignorez!</p> - -<p>Le Grand-Duc avait fait quelques pas, et en s'adressant -à Giano:</p> - -<p>—Je ne veux pas prolonger, dit-il, ce badinage, -qui n'a déjà que trop duré... Vous avez, messer, en -face de vous, ce Floris que vous prétendez connaître, -et dont vous faites un tel panégyrique!</p> - -<p>La petite princesse battit des mains:</p> - -<p>—Ah! la bonne plaisanterie!... Pour cette fois, tu -es attrapé... Allons, ose jurer que non!</p> - -<p>—Parbleu, fit le sculpteur, au premier coup d'œil, j'avais -reconnu Son Altesse, et Giano éclata de rire... Ai-je -les yeux d'une taupe à la face, ou ceux d'un idiot à -l'esprit? J'aurais démêlé entre cent mille cet illustrissime -seigneur. On lit, en effet, sur son visage, à livre -ouvert, quelle est sa mère. Mais voyant qu'il entendait -garder l'incognito, était-ce à moi de le déceler? -Devais-je lui faire pareille injure?... Si donc j'ai tenu -ce langage, c'était pour le porter à se découvrir, dans -la passion où j'étais de lui offrir plus tôt mes humbles -respects, comme je le fais en ce moment... Prospérité -et longue vie à Son Altesse!... Ha, ha, ha! Monseigneur, -un maître de musique!... Des maîtres de musique -tels, il n'est que des impératrices ou des déesses -qui les pourraient payer de leurs leçons!</p> - -<p>—C'est bon, c'est bon!... Une autre fois, reprit Josine, -tu regarderas mieux, Gianetto, les gens auxquels -on te présente! Va! mon beau cousin n'est pas rancunier... -Il te pardonne pour les louanges que tu m'as -décernées, à moi... Mais, voyons, ma foi, il est grand -temps que je m'occupe de mes hôtes!</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_166" id="Page_166">[Pg 166]</a></span></p> - -<p>Les Zingari formaient alors un large demi-cercle -autour du perron. Les femmes allongeaient la tête, silencieuses -et tâchant de saisir ces vagues discours en -langue inconnue; et grimpés jusque sur les arbres, les -enfants riaient à chaque instant, en entendant rire -Josine. Elle vint aux femmes, et les saluant:</p> - -<p>—Bienvenues, mes colombes, bienvenues toutes, -dit-elle en esclavon... Bonjour, toi, je te reconnais, ma -commère, mais tu n'avais pas ce petit pacha, l'année -d'avant... Et vous, marmotte, avec votre grand handjar, -voulez-vous donc massacrer les Turcs, comme dans la -ballade d'Émin-Aga?... Tout beau, tout beau, seigneur -hospodar! poursuivit-elle, et debout devant l'un des -ours, Josine caressait sa joue muselée... Allons, en -attendant que nous assistions tantôt à sa danse, n'est-ce -pas, beau cousin Floris? on va conduire ses nobles -maîtres à la collation qui les attend... Thalès, accompagnez -Jacinto... Il y a aussi pour nous, messieurs, un -petit goûter, servi près d'ici.</p> - -<p>Elle prit le bras du Grand-Duc, et tous la suivirent -en silence dans une épaisse allée de charmille, où les -feuilles sèches bruissaient sous les pieds. Par moments, -la petite princesse se détournait pour sourire à Giano, -malicieusement:</p> - -<p>—Et comment va donc, reprit-elle, ton maître et -ami, le vieux Manfredi, dont tu nous faisais tant de récits?... -Il était peintre, il avait onze enfants, et pas un -n'était ressemblant... Ah! c'est fâcheux! lui dit l'empereur -d'Autriche, qui était venu dans son atelier... -Non, c'est un autre, voyons... Ma foi, je ne sais plus -le conte!... Mais toi, pourquoi passes-tu sans t'arrêter? -Qu'as-tu à faire à Castelnuovo et aux bouches de Cattaro?</p> - -<p>—Voici l'histoire, repartit le sculpteur. Sache qu'un -matin, à Zara, comme j'arrangeais l'un de mes ciseaux, -il m'était sauté dans l'œil droit une paillette d'acier...<span class="pagenum"><a name="Page_167" id="Page_167">[Pg 167]</a></span> -Je souffrais de cuisantes douleurs et pensais déjà demeurer -borgne, quand Slatia, la Zingara, la fille du -vieux Tomko, que tu connais, m'a guéri, en me faisant -couler dans l'œil le sang d'un pigeonneau vivant. La -paillette est sortie le lendemain, et je me trouve maintenant -avec une meilleure vue qu'auparavant. J'ai -donc ciselé un œil d'or, pour remercier la très sainte -Vierge de ma bienheureuse guérison, et m'en vais le -présenter moi-même à l'autel de Notre-Dame de Cattaro.</p> - -<p>—Et cette Slatia est jolie, dis-moi? répliqua Josine -en riant... Là, là, nous voici arrivés.</p> - -<p>Ils se trouvaient devant un petit pavillon, que surmontait -un clocheton à la chinoise, plein de vases et de -sonnettes. Deux dragons de marbre, jaune et vert, -tenant sous leur patte une boule d'or, flanquaient les -marches du perron; et des paons blancs, à queue traînante, -qui picoraient à travers la cour, s'arrêtèrent et, -se rengorgeant, poussèrent leur clameur discordante. -C'était là ce qu'on appelait la Ménagerie, sorte de -maison de porcelaine, isolée dans un recoin du parc.</p> - -<p>—Il est pourtant fâcheux, princesse, dit l'abbé Lancelot, -tandis qu'un valet ouvrait la grille, que nous -n'ayons pas pu monter un instant dans votre cabinet -d'étude, pour faire voir à messer Giano vos progrès -en langue latine... Vous savez, comme hier, princesse, -en ouvrant un Virgile au hasard:</p> - -<div class="poem"><div class="stanza"> -<span class="i0"><i>Tum vero infelix fatis exterrita Dido</i><br /></span> -<span class="i0"><i>Mortem orat; tædet cœli convexa tueri.</i><br /></span> -</div></div> - -<p>—Bah! repartit Josine en riant, j'aurais traduit <i>Dido</i> -par «dis donc», et <i>mortem orat</i> par «la mort aux rats»... -Je vous aurais fait peu d'honneur, messer... Voyez-vous, -je ne puis souffrir cette Didon... Parce qu'elle -perdait son pleurard d'Énée, son pieux Énée, suivi du -fidèle Achate!... Le beau malheur de perdre un homme!</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_168" id="Page_168">[Pg 168]</a></span></p> - -<p>—Allons, dit l'abbé, vous parlez là de choses que -vous ne connaissez pas, petite fille!</p> - -<p>—Moi! s'écria la folle enfant, en éclatant de rire. -Pour qui me prenez-vous, messer? Mais j'ai déjà eu -plus de vingt passions et de si cruelles peines de cœur -qu'on en ferait tout un recueil de romances! Rien que -dans ces dix derniers mois... Ah! vous voilà béants et -tout avides de surprendre les secrets d'une pauvre -fille... Par ma foi, cherchez, cherchez, cherchez!</p> - -<p>Et elle se mit à chanter:</p> - -<div class="poem"><div class="stanza"> -<span class="i0">Comment reconnaître votre amoureux<br /></span> -<span class="i4">D'un autre homme?<br /></span> -<span class="i0">A son chapeau de coquillages, à son bâton,<br /></span> -<span class="i4">A ses sandales.<br /></span> -</div></div> - -<p>Le souper de la veille des Rois fut des plus joyeux au -palais. Tatiana et Isabelle, avant que le gâteau fût tiré, -voulurent y mettre elles-mêmes la fève, qu'elles destinaient -à Josine; et elles se trouvaient dans les offices, -lorsque Sander entra tout effarouché, disant qu'il fallait -que la réponse du Tsar fût arrivée; qu'un courrier de -Slano venait d'apporter, à l'instant même, une lettre au -grand-duc Floris, de qui les yeux avaient rougi en la -lisant: qu'aussitôt il était sorti de table, en compagnie -de ser Mamula, et qu'après avoir commandé qu'on allât -chercher le docteur Ulm, chez Stepany où il dînait, -Monseigneur s'était rendu en hâte dans l'appartement -du baron.</p> - -<p>Tatiana trouva Floris qui marchait à grands pas, -le long d'un couloir gris et nu, éclairé d'une seule bougie. -Il renvoya Sander d'un signe, et à sa sœur, tout -aussitôt:</p> - -<p>—Eh bien, vous devinez la chose?... Il me paye de -belles phrases, de paroles... Après mes trois lettres, -ha, ha, ha! il me renvoie enfin à mon père!... J'en suis -juste au même point qu'avant.</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_169" id="Page_169">[Pg 169]</a></span></p> - -<p>Et, déployant un grand papier:</p> - -<p>—<i>Très cher cousin</i>, lut-il, <i>je n'ai jamais douté des -sentiments élevés de votre cœur, et serais bien aise, en -raison de l'affection que je portais à votre mère, de vous -donner satisfaction...</i> Pourquoi ne le fait-il pas, alors, -lui qui signe le moindre chiffon: Empereur et autocrate -de toutes les Russies?... <i>Mais vous devez comprendre -aussi les sérieux motifs qui m'interdisent de prendre -aucune décision, avant que mon oncle, le grand-duc -Fédor, m'ait fait connaître qu'il approuve mes intentions -à votre égard...</i> Quels motifs? morbleu! quels -motifs? Il se garde bien d'en donner un seul! <i>Aussitôt -donc que Son Altesse Impériale m'aura écrit à ce -sujet, vous pouvez compter</i>, etc... Bref, je dois supplier -mon père! Celui dont je suis la victime, c'est à -lui que l'on me renvoie, et l'on met la réparation dans -les mains mêmes qui ont fait le préjudice... Heureusement -que j'ai de quoi forcer le Grand-Duc à m'écouter.</p> - -<p>—Que voulez-vous dire, Floris?</p> - -<p>—Ha, ha, ha! Mamula et moi, nous avons fait de -belles découvertes!... Oui, Tatiana, j'ai enfin compris -pourquoi il m'imposait ce mariage, pourquoi il mettait -à ce prix ma reconnaissance par lui!</p> - -<p>Il se tut, car le docteur Ulm venait d'entrer, et s'écriait, -en tirant à Floris la plus riante révérence:</p> - -<p>—Désolé de vous avoir fait attendre, Monseigneur... -Ah! princesse, tous mes respects!... Est-ce que Sa -Grâce daignerait assister à notre conférence?</p> - -<p>—Oui, dit Floris; venez, Tatiana... Vous allez tout -apprendre, ma sœur.</p> - -<p>Alors, le docteur, en s'inclinant, leur ouvrit une porte -étroite, et descendant plusieurs degrés, ils pénétrèrent -dans un cabinet plein de doguins et de chiennes couchantes, -qui se mirent à aboyer. C'était un réduit bas et -voûté, assez petit, et qui avait deux fenêtres sur un<span class="pagenum"><a name="Page_170" id="Page_170">[Pg 170]</a></span> -bassin d'eau, avec des armoires et quelques sièges. Le -baron Mamula parut, portant une lampe, jeta dehors -les chiens par le cou; puis, après avoir salué la princesse -qui s'était assise, il s'en alla parler à Floris, tous -deux le nez à la muraille, où ils tinrent assez longtemps -des propos bas, avec animation, comme gens qui -s'exhortent et prennent leur parti. Ensuite, le Grand-Duc -s'assit devant la table à tapis d'écarlate, et les -deux hommes se placèrent à ses côtés.</p> - -<p>—Monsieur Ulm, dit Floris, bien que j'aie avancé -l'heure de notre rendez-vous, c'est ce soir même, vous -le savez, que vous deviez me rendre enfin la réponse -du grand-duc Fédor... Parlez, apportez-vous de sa -part quelque proposition nouvelle?</p> - -<p>—Son Altesse, répondit le docteur, réclame un délai -suffisant pour arrêter ses comptes à loisir.</p> - -<p>—Plus de délai! s'écria Floris... Non, sur ma vie! -plus un seul jour, plus une heure!... Donc, voici la situation. -Non content d'avoir envahi la fortune de la -Grande-Duchesse, notre mère, mais là-dessus il s'est -mis à couvert par des signatures extorquées, le Grand-Duc -a disposé par surcroît,—écoutez bien ceci, Tatiana,—de -plus de deux millions de biens appartenant -à sa pupille Isabelle, ma femme bien-aimée. Monsieur -Ulm nous conteste, je crois, une centaine de mille -francs douteux, pas davantage: il avoue le reste du -déficit. Or, le grand-duc Fédor, pour en répondre, n'a -plus rien que des biens inaliénables des domaines de la -couronne.</p> - -<p>Le docteur répliqua d'un ton doux:</p> - -<p>—J'ai fait part de ces difficultés à Sa Grâce, madame -Isabelle... Elle abandonne de bon cœur, m'a-t-elle -assuré, tout ce dont le Grand-Duc, son tuteur, a pu disposer -sur ses biens.</p> - -<p>—Qui vient se mettre entre moi et ma femme? exclama -Floris... La Grande-Duchesse ne fera que ce<span class="pagenum"><a name="Page_171" id="Page_171">[Pg 171]</a></span> -que je veux qu'elle fasse, ce qu'il est convenable -qu'elle fasse!... Maintenant, monsieur Ulm, écoutez-moi -bien... Je pourrais m'exhaler en paroles, -rappeler tout ce que j'ai souffert des injustices de -mon père; mais je me suis juré d'être patient... Voici -donc mes propositions... Si le grand-duc Fédor veut -mettre un terme à la haine dont il me poursuit, et me -traiter, non plus en ennemi, mais en père, j'aurai pour -lui la déférence d'un fils... Qu'il écrive une lettre à -l'Empereur, qu'il réclame pour moi le grade auquel ma -naissance me donne droit, et je jure que, le jour -même de mon départ pour Saint-Pétersbourg, je lui -donne le <i>quitus</i> de ses comptes... Dites cela à mon -père, monsieur Ulm, et rapportez-moi sa réponse... -Mais s'il persiste dans son refus, c'est aux juges que -j'aurai recours pour rechercher ces deux millions disparus... -Sur ce, partez, et, ne l'oubliez pas, j'attends -une prompte réponse... Demain, oui, demain, avant -midi... Tous les états sont-ils dressés, Mamula? Les -avez-vous remis à M. Ulm?</p> - -<p>—Je m'en vais presser l'écrivain, répondit le baron, -qui se leva. Si le docteur veut bien m'accompagner, ce -sera l'affaire d'un instant.</p> - -<p>—Bien, j'irai avec vous, dit Floris... Oh! je tiens à -ne pas laisser l'ombre d'un prétexte à mon père... Attendez-moi -ici, Tatiana... Voyons, ne rêvez pas ainsi! -Agir autrement que j'ai fait, en vérité, ç'eût été se -montrer puérilement débonnaire. Le marché est-il donc -si mauvais? Deux millions pour une signature!... Quand -je serai à bord du navire qui m'emmènera d'ici, je jurerai -à notre père, s'il le veut, une tendresse, un respect -infinis... Jusque-là, je profiterai des avantages que j'ai -sur lui... Allons, je suis à vous, messieurs!</p> - -<p>L'aveugle resta seule dans la chambre. Elle baissait -le front; l'un de ses bras pendait au long de son corps; -elle soupirait, accablée. Les rayons de la lampe immobile,<span class="pagenum"><a name="Page_172" id="Page_172">[Pg 172]</a></span> -en l'éclairant confusément, redoublaient sa pâleur -au milieu de l'ombre; parfois, un frisson de lumière -courait sur sa robe de velours noir, déchiquetée de -damas violet, avec des rosaces de perles, et fourrée de -martre zibeline... Puis, se levant à pas hésitants, Tatiana -vint ouvrir la fenêtre, et elle baignait sa face brûlante -dans l'air humide de la nuit.</p> - -<p>—Le crime le plus bas, dit-elle, en se parlant à elle-même... -Oh! celui qu'on méprise entre tous... Lui, -notre père, un fils d'empereur!... Honneur, orgueil, -respect filial, que tout tombe maintenant en ruine!... -Ah! jamais je n'oserai plus affronter les regards d'Isabelle... -Ainsi, notre maison se sera enrichie par une -spoliation honteuse! Nous aurons détenu le bien qu'on -nous avait confié pour le garder... Restituer!... -oui... c'est le seul moyen... Mais notre père n'a plus -rien. Cette moitié de Sabioneira, qui forme à présent -tout son domaine, est grevée de dettes, je le sais, jusqu'au -maximum de sa valeur. Ses prodigalités ont -englouti le présent, l'avenir même... Que faire donc?... -Se résigner?... S'excuser près d'Isabelle?... N'y plus -songer, cacher, enfouir cet or dans les fondements de -notre maison?... Non, jamais, jamais! C'est impossible! -La faute et l'injustice des pères infectent aussi les -enfants... Qui oserait se dire innocent, quand celui -dont il tient la vie est coupable?... Mais si je restitue -moi-même, Isabelle refusera, obstinément, de rien accepter... -Il vaudrait mieux que le Grand-Duc... Ah! -c'est vous, monsieur Ulm, reprit-elle, en entendant -ouvrir la porte... Il faut que je parle à mon père... Je -vous prie de me mener à lui!</p> - -<p>—Le grand-duc Fédor sera heureux, dit le docteur, -à travers son étonnement. Si c'était chose, toutefois, -que je pusse lui transmettre...</p> - -<p>—Non, il faut que je lui parle moi-même, sur-le-champ... -Partons, partons, partons, monsieur Ulm.</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_173" id="Page_173">[Pg 173]</a></span></p> - -<p>Deux heures après, le docteur attendait encore le -grand-duc Fédor, dans une salle contiguë au cabinet où -Son Altesse avait reçu Tatiana. A demi couché sur un -sofa, il tendait l'oreille, par moments, en se chauffant -le bout des doigts à un <i>brasero</i> de noyaux de prunes; -puis, il se remettait à tirer force bouffées de son narghileh. -Un grand luminaire de cuivre éclairait la galerie -paisible, les piliers, les miroirs, les tapis, les divans de -brocart et d'argent, avec les boules de cristal qui sortaient -de chacun des caissons de la voûte en gâteau -d'abeilles, tandis que les murailles peintes étalaient, -sous la jaune lumière, des nudités, des jouissances, les -figures les plus impudiques, d'un éclat de couleurs surprenant.</p> - -<p>Mais un grand bruit tout à coup retentit; on entendit -des voix s'éloigner, et au bout de quelques instants, -le vieux Fédor, habillé de blanc, parut à l'une -des portes, en se retournant pour donner des ordres à -des serviteurs qu'on ne voyait pas:</p> - -<p>—Qu'on délie Réfia! dit-il... Bah! je puis bien lui -faire grâce des dix coups qui lui restaient à recevoir... -Je suis gai, vois-tu, Ulm, je suis gai!</p> - -<p>Il éclata d'un rire bas, et où il y avait quelque chose -de menaçant et de terrible: puis, il se mit à marcher à -grands pas, dans un emportement de haine et de triomphe -frénétiques; et il jetait par lambeaux, en haletant:</p> - -<p>—Bonne Tatiana, je t'aime!... Elle est venue en -aide à son vieux père, à son pauvre père!... Ce Floris, -ha, ha, ha! je le tiens sous mes pieds!... Tu es un maladroit, -docteur... Tu devais l'empaumer, le conduire -par le nez, et c'est lui qui se jouait de toi, au contraire... -Ah! tu te creusais la cervelle... A moi, vois-tu, -cela ne m'a coûté que quelques larmes... Oh! je -veux l'entendre m'implorer... Je lui marcherai sur le -ventre!</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_174" id="Page_174">[Pg 174]</a></span></p> - -<p>—Allons, dit Ulm, vous oubliez qu'il peut beaucoup -contre Votre Altesse.</p> - -<p>—Non, plus rien, plus rien, plus rien, plus rien!... -Ah çà! es-tu stupide, docteur? Je te dis qu'il est pris, -qu'il est à ma merci... Oh! je ne l'aimais guère avant, -mais depuis qu'il m'a menacé!... Il affectait de m'appeler -son père... Lui, mon fils! Un beau crapaud, ma -foi, qu'on m'avait donné là, pour fils!... Un vagabond, -un fusilleur qu'on est allé chercher dans les bagnes de -France!... Un orgueilleux qui se croit mon égal!... -Comme il parlait avec emphase de ses droits, te souviens-tu?... -Le diable confonde toutes les femmes!... -Parce que la Grande-Duchesse est allée se jeter aux -pieds du Tsar... Il a eu peu d'égard pour moi, qui suis -le frère de son père!</p> - -<p>Ulm approuva, hochant la tête:</p> - -<p>—Je l'ai dit alors à Votre Altesse... Elle aurait dû -écrire à son neveu, s'opposer à la reconnaissance.</p> - -<p>—Non, il n'y avait pas de remède... Alexandre -avait donné sa parole à la Grande-Duchesse... Vois-tu, -tout disparaît, tout s'écroule... Un esprit de vertige -entraîne le Tsar, depuis le jour fatal à la Russie de -l'affranchissement des serfs... J'ai haï Nicolas, quand -il vivait... je le hais encore. Oui! j'aurais mieux aimé -être un moujik, un portefaix à touloupe graisseuse, que -de vivre dans sa faveur!... Mais un tel successeur me -contraint de le regretter... Ulm, la sainte Russie est -morte; l'esprit de la Révolution nous envahit!... Si -l'on eût retrouvé, du temps de Paul, mon glorieux père, -un drôle tel que ce Floris, on l'eût jeté en Sibérie, -dans quelque mine... Mais, du moins, j'empoisonnerai -sa joie... Oui! je le torturerai avec art... Je le ferai -pourrir ici, rongeant son frein!</p> - -<p>—Que s'est-il donc passé? dit le docteur... Ne puis-je -savoir?</p> - -<p>—Je te dirai cela tout à l'heure... Demain matin,<span class="pagenum"><a name="Page_175" id="Page_175">[Pg 175]</a></span> -va chez Tatiana!... Ah! il va en crever de fureur... Il -me semble voir sa figure... Va demain chez Tatiana... -Oh! je veux avoir des témoins de sa déconvenue. J'en -rirai un an!... Va chez Tatiana, docteur... Il y a -des papiers à signer; dès le matin, tu les lui porteras!... -Et l'après-midi, nous signons nous-même -la fin de tous nos différends... Va chez Tatiana, -docteur... Et n'oublie pas de convoquer le vénérable -pope de Sgombro, ainsi que madame la supérieure du -couvent de Sant'Orsola... J'ai en tête un tour excellent. -Oh! je les prendrai tous pour dupes... Va chez -Tatiana. C'est une bonne fille! Quelquefois je disais, -vois-tu, qu'il n'y a jamais eu qu'un père heureux, en -ce monde: le roi Philippe II, qui fit couper la tête à -son fils... Mais je me trompais... Ha, ha, ha! Parfois, -ils servent, les enfants servent!... Allons, allons, démène-toi, -docteur... Il faut que tout soit prêt sans faute!</p> - -<p>Le lendemain, dans la matinée, Floris reçut par un -exprès une courte lettre du docteur Ulm. Le confident -lui mandait, sans nuls détails, qu'il s'était acquitté -de ses ordres, que toutes les difficultés étaient -levées, et que S. A. le grand-duc Fédor lui donnerait -audience, l'après-midi, ainsi qu'à José-Maria et à la -princesse Tatiana, avec lesquels il voulait terminer les -affaires de la succession de Mme Maria-Pia. Des billets -d'avertissement pour se rendre à cette audience furent -aussi portés, sans que Floris s'en doutât, aux principaux -familiers du palais, de la part du grand-duc Fédor.</p> - -<p>Floris partit bien avant l'heure marquée, afin de -prendre en passant José-Maria. Au perron, il renvoya -son carrosse, quoiqu'un grain de pluie menaçât, et -voulut s'en aller à pied, par l'escalier Sant'Isidoro. Il -ricanait, se parlait haut, joyeusement, en suivant les -détours du rivage; ensuite, coupant sur la gauche, il -traversa de spacieux vergers. Les arbres plantés à la -ligne, amandiers, figuiers, pêchers, citronniers, emplissaient<span class="pagenum"><a name="Page_176" id="Page_176">[Pg 176]</a></span> -des carrés séparés; de grands réservoirs sans -parapet, dont l'eau flottait à ras du sol, bordaient la -route. Il contourna une colline semée de touffes de -thym; et tout à coup, parmi des rocs, à mi-côte, Floris -reconnut la maison de son frère. Elle était longue, -basse, à fenêtres grillées, et complètement isolée, avait -son regard sur la mer.</p> - -<p>Le Grand-Duc monta le sentier pierreux, et arriva -devant le porche. Les coteaux et le golfe, à perte de -vue, tout était désert. Il poussa l'un des lourds vantaux -constellés de clous, et pénétra dans une chambre -basse, où se voyaient quatre ou cinq portes. Il frappa -à l'une d'elles, au hasard... Une voix aussitôt répondit; -et Floris, soulevant le loquet, se trouva devant l'archevêque.</p> - -<p>—Bonjour, mon frère; on n'attend plus que vous, -dit-il... Avez-vous appris les nouvelles?</p> - -<p>—Le docteur Ulm m'a écrit quelques mots, répondit -José-Maria... Quoi! est-il déjà temps?</p> - -<p>—Je puis vous le dire, continua Floris, elles sont -meilleures pour moi que lors de notre dernière entrevue... -Alors, j'étais désespéré, sans ressources, et absolument -à la merci du grand-duc Fédor. Mais aujourd'hui -j'ai repris le dessus, et mon père a dû enfin -consentir à ce que je réclamais de lui... Je partirai dans -quinze jours pour la Russie.</p> - -<p>—J'en suis heureux pour vous, mon frère, dit l'archevêque, -puisque cela vous rend heureux.</p> - -<p>Il se leva de l'escabeau où il lisait, devant une étroite -tablette de bois noir, scellée au mur. Un bras de fer -s'allongeait au-dessus, portant un mince flambeau de -cire; les murailles étaient peintes à la chaux; et l'on -apercevait dans une enfonçure, qu'un rideau de serge -verte cachait à demi, de gros livres et des manuscrits -empilés. Un petit rideau, tout pareil, à plis carrés et -réguliers, pendait devant l'une des fenêtres grillées.</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_177" id="Page_177">[Pg 177]</a></span></p> - -<p>—Que lisiez-vous donc là, Monseigneur? demanda -Floris.</p> - -<p>—Regardez vous-même, mon frère, dit l'archevêque, -en lui présentant le livre.</p> - -<p>—Vous oubliez, repartit Floris, que le latin n'est -guère mon fait... De quoi s'y agit-il, Monseigneur?</p> - -<p>—Rien que d'une âme déchirée... C'est la vie et le -panégyrique du réformateur Mélanchthon... Singulière -lecture, n'est-ce pas? dit l'archevêque avec un sourire -amer, pour un prêtre de l'Église romaine... C'était un -homme tendre, timide et de la plus noble vertu... Par -malheur, il avait rompu avec l'Église... Croyez-vous -qu'il soit damné, mon frère?</p> - -<p>—Et vous, mon frère, le croyez-vous? répliqua le -Grand-Duc, étonné.</p> - -<p>—L'Église nous enjoint de le croire, répondit José-Maria, -et je suis archevêque de l'Église romaine... -Pauvre Philippe Mélanchthon! J'ai vu son portrait par -Cranach, les yeux fermés, sur son linceul de mort... -On y lit d'amères souffrances... Mais il a tout sacrifié à -sa conscience!... Allons, partons!</p> - -<p>Floris, surpris, le considérait. Ses yeux brillaient, -ses cheveux blonds semblaient plus rares, dans le soleil -qui les frappait. Il était doux, fiévreux, hagard, -effrayant.</p> - -<p>—Vous paraissez souffrant, Monseigneur, reprit -Floris.</p> - -<p>—Ce n'est rien, ce n'est rien! dit l'archevêque... -Qu'importe ce corps périssable!</p> - -<p>Ils descendirent le sentier à pas rapides, en silence. -Ils ne se parlaient pas, chacun d'eux poursuivant -quelque profonde rêverie. Mais parvenus au bord de -l'étang, ils trouvèrent la plage déserte, et les gondoles -voguaient tout au loin. Une seule était demeurée, -dorée, extrêmement ornée, avec des rideaux de damas -bleu. On distinguait dedans, à travers la vitre, deux<span class="pagenum"><a name="Page_178" id="Page_178">[Pg 178]</a></span> -religieuses vêtues de capes blanches, à croix rouge, et -qui étaient une novice et la révérende supérieure du -couvent de Sant'Orsola. L'archevêque les salua, nomma -son frère; puis, dès qu'ils eurent pris leur place, le -batelier se mit à ramer, et la gondole atteignit bientôt -l'île.</p> - -<p>Ils passèrent une avenue de cyprès et de myrtes -taillés, jusqu'à une très vaste cour, divisée par carrés -de parterre. Un canal limpide en faisait le tour; quatre -sycomores, au milieu, marquaient les coins d'un bassin -d'eau qui portait, à son centre, une roche, entourée -d'un balustre doré; et la façade du palais se déployait -derrière, au soleil, avec ses trois portails profonds de -marbre blanc et transparent, que surmontaient des -demi-dômes, revêtus de carreaux d'émail. Là, Stepany, -Jacinto, ser Pistolese, l'abbé Lancelot, d'autres encore, -attendaient, en causant par groupes, autour de hauts -brasiers de fer allumés.</p> - -<p>—A quoi a donc pensé mon père? dit Floris. Tous -ces gens sont-ils convoqués? Jusqu'à un pope, ma parole!... -Eh bien, qu'est-ce? dit-il, en s'arrêtant devant -Mamula qui parut soudain sur le degré de marbre blanc, -et qui lui fit signe, d'un air agité... Voyons! qu'y a-t-il -encore?</p> - -<p>—Rien de bon! repartit le baron, car pour le coup, -je crois bien, Monseigneur, que le grand-duc Fédor nous -échappe; et rien de trop mauvais non plus, car, après -tout, Mme Isabelle rentre en possession de ses deux -millions... En deux mots, voici: Votre sœur a fait donation -de ses biens à Son Altesse le Grand-Duc, sous -la condition qu'il restituerait les sommes détournées par -lui.</p> - -<p>—Perdez-vous l'esprit? s'écria Floris... Vous rêvez -tout debout, Mamula... Pardieu! voilà une belle invention! -Deux millions!... Mais c'est précisément tout ce -que Tatiana possède... Elle a voulu, vous le savez, que<span class="pagenum"><a name="Page_179" id="Page_179">[Pg 179]</a></span> -notre mère m'avantageât... D'ailleurs, que parlez-vous -d'argent? Je me soucie bien de l'argent!</p> - -<p>—Je tiens l'avis de bonne part, dit le baron.</p> - -<p>—Cela ne se peut pas! exclama Floris. Je n'y crois -pas, c'est impossible! Simple subterfuge, Mamula!... -Parce que vous êtes un vieux renard de lois, vous trouvez -partout des difficultés... Pardieu! que voulez-vous -qu'ils fassent? Ils sont à bas! ils sont à bas!... Allons, -vous me mettriez en colère!... Est-ce que ce coquin-là -ne me dit pas, dans son billet, que mon père me donnera -pleine satisfaction?... Cela peut-il s'entendre de deux -manières? Y a-t-il jour à la moindre équivoque?... -Bien! assez là-dessus. Entrons!</p> - -<p>La vaste antichambre où ils pénétrèrent était pleine -des serviteurs et des pages du grand-duc Fédor. Floris -passa au milieu de ces hommes, et par un escalier de -quatre marches de jaspe, il monta dans l'appartement -d'audience. C'était une salle profonde et couverte d'un -dôme élevé. Des tables de porphyre ondé, gravées de -fleurs avec de l'or et des couleurs, garnissaient le bas -du lambris, tandis que la coupole au-dessus étalait de -grandes arabesques de sinople, d'or et de pourpre. Des -tapis de Turquie éclatants couvraient le dallage de -marbre; et çà et là, à dix pieds de hauteur, pendaient, -en manière de lampes, de larges vases de cuivre ciselé.</p> - -<p>—Deux millions! ricana Floris... Ha, ha, ha! sa -fortune entière! Comme c'est vraisemblable!</p> - -<p>Mais quelqu'un, qu'on ne voyait pas, frappa d'un -marteau sur une cloche, et aussitôt les serviteurs fermèrent -les battants du portail. Deux pages, dans le -même temps, tiraient une courtine de brocart d'or, qui -cachait tout le fond de la salle; puis, le grand-duc Fédor -parut, à une porte dérobée. Il traversa l'estrade, jonchée -de tapis précieux d'or et de soie, et vint s'asseoir -sur un fauteuil. Tous, cependant, prenaient leur place. -Le docteur Ulm se mit plus bas que son maître, devant<span class="pagenum"><a name="Page_180" id="Page_180">[Pg 180]</a></span> -une table où il y avait une écritoire, un chauffe-cire et -des papiers; Mamula s'installa près de lui. Trois fauteuils, -rangés en ligne devant le trône du Grand-Duc, -reçurent Mme Isabelle, la princesse Tatiana et la révérende -supérieure du couvent de Sant'Orsola; et le reste -des assistants fit un demi-cercle autour de l'estrade.</p> - -<p>Quand le premier brouhaha fut passé, le docteur -Ulm prit la parole:</p> - -<p>—Avant que l'on procède, dit-il, je vais donner lecture -des pouvoirs envoyés de Lisbonne, pour la transmission -au grand-duc Floris de l'apanage d'Almeïda.</p> - -<p>—C'est inutile, me semble-t-il, répondit le baron, à -mi-voix. Personne ne conteste leur validité.</p> - -<p>Le grand-duc Fédor se leva. Il portait l'habit d'uniforme -du régiment d'Ismaïlovsky, avec le cordon bleu -par-dessus. Ses mains tremblaient; sa face livide était -rongée de dartres rouges: il ployait les épaules, et -parut à Floris, qui ne l'avait pas vu depuis huit mois, -fort cassé, vieilli et amaigri. Il dit, au milieu du silence:</p> - -<p>—Tout d'abord, soyez remerciés, nobles parents et -vous, mes amis, d'avoir répondu à l'appel d'un pauvre -vieillard tel que moi. Quoique la mort de notre femme -bien-aimée nous soit un deuil toujours présent, nous -avons dû le surmonter et faire violence à notre chagrin, -pour nous occuper de nous-même. L'âge, en effet, -m'atteint, Messieurs; mon esprit est faible, mon corps -est débile. Ce sont des avertissements auxquels doit -songer un prince chrétien. Nous vous avons donc convoqués, -vous, notre pupille Isabelle, princesse de -Bourbon et Bragance, et vous, mes fils, Floris et José-Maria, -et ma fille Tatiana, pour déposer entre vos -mains l'entier fardeau de vos affaires temporelles, ce -qui nous permettra de consacrer nos jours, désormais, -au seul service de Jésus-Christ... Et maintenant, bon -docteur Ulm, nous entendrons la lecture de la transaction.</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_181" id="Page_181">[Pg 181]</a></span></p> - -<p>Le docteur se leva de nouveau, et, déployant un parchemin, -il lut:</p> - -<p>«<i>Fédor Paulovitch, grand-duc de Russie, a signé, -par le présent acte, son accord plein, parfait et inaltérable -avec ses trois enfants, les grands-ducs Floris -et José-Maria, et la grande-duchesse Tatiana, concernant -la succession de son épouse et de leur mère -bien-aimée.</i></p> - -<p><i>Le grand-duc Floris déclare, de plus, comme -époux de S. A. Isabelle, princesse de Bourbon et -Bragance, pupille du grand-duc Fédor, approuver -les comptes de sa tutelle ci-annexés, et les tenir pour -irréprochables.</i>»</p> - -<p>—Oui, dit Floris, toujours aux mêmes conditions.</p> - -<p>—Qui a parlé? demanda le Grand-Duc. Est-ce mon -fils Floris?... Faites place, qu'il se tienne en face de -nous!...</p> - -<p>On entendit parmi les assistants une espèce d'agitation -sourde et des changements de posture; puis, une -vive attention se peignit sur tous les visages, tandis -que Floris s'avançait jusqu'au pied de l'estrade du -Grand-Duc.</p> - -<p>—J'ai dit, reprit-il d'une voix ferme, que Votre -Altesse sait à quelles conditions je signerai le <i>quitus</i> -de ses comptes.</p> - -<p>—Des conditions!</p> - -<p>—Allons, Votre Altesse sait bien de quoi nous sommes -convenus... Le docteur Ulm ne m'a-t-il pas écrit, -de votre part, que j'aurai pleine satisfaction?</p> - -<p>—Et quelle autre exigez-vous, monsieur, que le règlement -de nos comptes?</p> - -<p>—Voilà donc vos équivoques! dit Floris... C'est -bien, je ne signerai pas. Dès demain, j'aurai recours -aux juges.</p> - -<p>—Mon frère! dit Tatiana...</p> - -<p>—C'est un complot prémédité de me bafouer devant<span class="pagenum"><a name="Page_182" id="Page_182">[Pg 182]</a></span> -tous, de me donner ici en spectacle! Voilà pourquoi -vous avez convoqué une si nombreuse assemblée... -Et moi, ô dupe, idiot que j'étais!... Mais votre -joie ne sera pas longue... La Russie entière apprendra -les actions infâmes d'un de ses grands-ducs!</p> - -<p>—Est-ce là, dit le vieillard ironiquement, le respect -que vous nous devez?</p> - -<p>—Foin du respect! s'écria Floris. Plus de respect! -Je n'en veux plus. Qu'on le donne en bouillie aux petits -enfants!... Depuis un an, je n'entends plus à mes -oreilles que ce mot-là... A peine sorti des pontons,—comment -appelez-vous cet endroit?... C'est cela! le -fort Pierre-Moine—lorsque j'ai vu pour la première -fois votre envoyé, lorsque l'on m'a révélé qui j'étais, -oui, déjà là, on me parlait de même: <i>Prenez garde! -soyez soumis, montrez-vous patient, respectueux...</i> Au -diable le respect et la patience!</p> - -<p>—Oh! cher Floris! dit Isabelle.</p> - -<p>—Non! sur ma vie, je parlerai! Arrière respect, -pudeur ou crainte! Messieurs, ces comptes sont frauduleux... -Pardieu! en les déclarant vrais, j'allais charger -mon âme d'un mensonge... Allons, laissez, laissez, -Tatiana... Je parlerais devant toute la terre!... Je vous -le répète, messieurs. Ces comptes sont menteurs et -frauduleux.</p> - -<p>Le grand-duc Fédor se leva:</p> - -<p>—Nobles amis, dit-il, je n'ignorais pas que des paroles -malveillantes avaient été prononcées contre moi. -Elles ont égaré jusqu'à ceux dont la tendresse et le respect -me devaient être le plus assurés. C'est de cela surtout -que mon cœur souffre: c'est là ce que j'aurais -voulu pouvoir me déguiser à moi-même... Quant aux -accusations que vous venez d'entendre, bien que je n'aie -qu'à répondre non, pour être cru de tous ici, j'invoquerai -pourtant un témoignage, et le plus irrécusable -de tous. Veuillez donc déclarer, baron, vous qui êtes le<span class="pagenum"><a name="Page_183" id="Page_183">[Pg 183]</a></span> -conseil de mon fils, s'il y a un seul chiffre douteux, -dans ces comptes, que vous venez de vérifier.</p> - -<p>Les yeux de l'assemblée se portèrent à la fois sur -Mamula, qui s'inclina:</p> - -<p>—Tout est en règle, Monseigneur, je dois le déclarer -hautement. La méprise du Grand-Duc...</p> - -<p>—Tout est en règle! s'écria Floris. Tout à l'heure, -vous me disiez...</p> - -<p>—La méprise de Son Altesse, poursuivit le baron -Mamula, méprise que j'aurais pu commettre de même, -un quart d'heure plus tôt, provient de ce qu'on ne nous -a pas communiqué la donation ci-annexée.</p> - -<p>Il s'éleva de l'assemblée une espèce de sourd murmure, -aussitôt contraint; puis le profond silence retomba. -Floris, les paupières baissées, semblait comme -frappé de la foudre, tandis que le Grand-Duc assénait -sur lui un sourire noir et triomphant.</p> - -<p>—Une donation! reprit enfin Floris... Vous disiez -donc vrai, tout à l'heure... Tatiana... Non! ce n'est pas -possible... Montrez-moi ce chiffon de papier... Allons, -cela ne peut être valable!</p> - -<p>Il poursuivit après une pause:</p> - -<p>—Non! assurément, pas valable! On l'aura déçue, -abusée, au nom du respect qu'elle a pour son père... -On l'aura contrainte, c'est clair!... Car autrement, -qu'elle ait agi ainsi, se dépouillant de tout ce qu'elle a, -se réduisant volontairement à la pauvreté, c'est ce que -personne ne croira...</p> - -<p>—Mon frère, interrompit l'aveugle...</p> - -<p>—Une sœur toujours si aimante, tellement d'accord -avec moi, que nous n'avions qu'un cœur, pour ainsi -dire... Se démentir ainsi en un moment, jeter à bas -mes espérances et les siennes! Qui pourrait expliquer -ce revirement, sans l'emploi de moyens équivoques?... -J'affirme donc qu'on l'a trompée, qu'on a usé de dol -ou de contrainte, en lui présentant cet acte à signer:<span class="pagenum"><a name="Page_184" id="Page_184">[Pg 184]</a></span> -bref, que la donation est nulle, comme entachée de -violence.</p> - -<p>—Parlez, Tatiana, reprit le grand-duc Fédor. Dites -à ce noble auditoire ce qui s'est passé entre nous...</p> - -<p>—Je supplie Votre Altesse de m'en dispenser, répondit -l'aveugle.</p> - -<p>—Il le faut cependant, ma chère fille... Parlez! disculpez -votre père!</p> - -<p>Alors Tatiana se leva, s'avança droit devant elle, -d'un pas ferme, et se jetant aux pieds du Grand-Duc:</p> - -<p>—Hélas! dit-elle, je savais, Monseigneur, que j'allais -me trouver engagée, malgré moi, au milieu de votre -querelle. Voilà pourquoi je vous demandais le congé de -me retirer. En effet, il ne convient pas à une sœur de -blâmer son frère, à une fille de juger celui dont elle se -glorifie d'être née. Je parlerai néanmoins, puisqu'il le -faut, et je surmonterai ma honte. J'affirme donc ici, -publiquement, que j'ai agi d'une âme libre et sans contrainte, -et plût à Dieu que j'eusse pu témoigner ma -tendresse à mon père par un sacrifice réel, et non par -le don d'une chose aussi vile qu'est l'argent; de plus, -inutile pour moi. Car, seule et aveugle, hélas! que -ferais-je de la richesse? Cette fortune m'embarrasse: -elle est comme une chaîne d'or splendide, que je traîne -partout après moi! Je vous conjure donc de nouveau, -mon père, bien loin que vous me rendiez des comptes, -d'accepter ici, devant tous, la remise que je vous fais -des biens que m'a laissés ma mère, pour en disposer -comme il vous plaira.</p> - -<p>—Dieu vous garde, ma chère fille! répondit le -Grand-Duc; votre affection nous console du mauvais -vouloir que l'on nous témoigne.</p> - -<p>—Permettez seulement, Monseigneur, reprit l'aveugle, -que je parle un moment à mon frère...</p> - -<p>—Non, non, inutile! répliqua Floris... Qu'on ne -s'occupe plus de moi! Je signerai, je signerai!</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_185" id="Page_185">[Pg 185]</a></span></p> - -<p>Pour la troisième fois, le grand-duc Fédor se leva:</p> - -<p>—Que ce jour, dit-il, soit, dans l'avenir, célébré -comme un jour de fête, puisqu'il ramène la concorde -parmi nous, et qu'il décharge mes épaules du fardeau -accablant que je portais... Si, à mon insu, mes enfants, -il m'est arrivé, par trop peu de soin, de léser les intérêts -de l'un d'entre vous, je réclame de lui un affectueux -pardon. C'est pour moi un plomb sur le cœur, -une intolérable angoisse, que d'endurer une inimitié... -Et maintenant, pour sceller cette paix, ainsi que pour -laver notre âme des soucis et des colères terrestres, -nous voulons distribuer ici même, aux serviteurs des -deux églises, des marques de notre pieuse libéralité... -Holà! qu'on me donne la carte, avec le modèle en -relief.</p> - -<p>Deux pages entrèrent aussitôt, l'un chargé de rouleaux -et de plans; et le second portait la représentation -en étain de la chapelle sépulcrale, à coupoles dorées, -que le Grand-Duc se faisait bâtir, dans les gorges -de la Jagodna. Il la déposa devant Son Altesse, sur un -tabouret.</p> - -<p>—Approchez, pappas Nicanor, reprit le Grand-Duc, -et vous aussi, révérende Mère supérieure... Vous regardez -ceci, très digne pope... Ce n'est rien qu'un -hochet, un joujou de vieillard, façonné par le potier -d'étain, l'image du dernier palais qu'habitera le grand-duc -Fédor, quand il plaira au Roi des rois de le rappeler -de cette vie temporaire, en l'éternité... Ce -jour venu, on portera dans la chapelle, en même temps -que ma dépouille, celle de la grande-duchesse Maria-Pia, -actuellement à Sainte-Justine, et l'on célébrera -l'office orthodoxe pour moi, puis l'office romain pour -elle. Nous prenons tous ceux qui sont ici à témoin de -notre vœu suprême... Et comme marque de nos volontés, -nous donnons au pope de Sgombro, pour rester -à jamais attaché à son église, tout le territoire de<span class="pagenum"><a name="Page_186" id="Page_186">[Pg 186]</a></span> -l'ouest, que vous voyez, là, sur la carte, jusqu'à la -Jagodna. Et nous ne doutons pas que notre fils, le -grand-duc Floris, avec qui nous possédons maintenant -Sabioneira par moitié, ne fasse aussi donation du pays -de l'est, qui lui appartient, au couvent de Sant'Orsola. -Ainsi la chapelle Saint-Théodore ne sera plus environnée -que des possessions des deux églises, de même -qu'elle servira aux deux cultes.</p> - -<p>—Vous ne doutez pas, dit Floris. Hum!... Mais -bon! prenez cela aussi. Mon noble père le souhaite: -ainsi, je ne dois pas refuser... Bien! bien! C'est un -couvent que ma mère protégeait... je signerai, je signerai!</p> - -<p>—Mon fils, repartit le grand-duc Fédor, je ne prétends -pas vous contraindre.</p> - -<p>—Vous ne me contraignez pas, gracieux seigneur. -Personne ne peut me contraindre. Oh! je suis le plus -libre des fils!... Et pourtant, ne me croyez pas votre -dupe... Je vois fort bien,—oui, je verrais aussi un -clocher d'église, en plein midi,—que vous donnez au -pope des rochers, des ravines, des lits de torrents, et -que vous levez sur ma part, à moi, une bande de terre -grasse... Ha, ha, ha! C'est un bon tour, Monseigneur... -Toutefois, aisé à déjouer... Mais rassurez-vous... J'ai -donné, j'ai donné.</p> - -<p>Le grand-duc Fédor répliqua:</p> - -<p>—Vous paraissez troublé, monsieur, et si nous demeurions -plus longtemps, peut-être perdriez-vous de -nouveau, le respect qui nous est dû. En conséquence, -nous suspendons la séance, et nous retirons quelque -temps, pour laisser à votre sang agité le loisir de se -calmer... Isabelle et vous, José-Maria, veuillez nous -suivre, ainsi que le pappas Nicanor et madame la Supérieure -du couvent de Sant'Orsola.</p> - -<p>Deux serviteurs tirèrent, au devant de l'estrade, -l'ample courtine de toile d'or qui traversait la salle, sur<span class="pagenum"><a name="Page_187" id="Page_187">[Pg 187]</a></span> -une longue barre d'argent; et les assistants, quittant -leur place, se répandirent dans l'appartement. Déjà, -quatre ou cinq pages en arrosaient les dalles, avec des -aiguières pleines d'eau de rose, tandis que des enfants, -dans l'antichambre, présentaient à qui en voulait, des -sorbets de limon, de violette, de marasquin, ou de l'eau -de neige, que l'on parfumait de petits pains de sucre -ambré. Toute la foule s'y porta en un moment: on entendait -un brouhaha de paroles, des chocs de verres, -des exclamations.</p> - -<p>L'aveugle trouva son frère à l'écart, sous le rideau -d'une fenêtre; le baron Mamula l'exhortait. Tous trois, -d'abord, restèrent sans parler.</p> - -<p>—Oh! dit enfin Floris, Tatiana, pourquoi avez-vous -fait cela?</p> - -<p>—Quoi! dit-elle, auriez-vous souffert que notre maison -s'enrichît aux dépens d'Isabelle?</p> - -<p>—Toujours des mots, des mots! s'écria-t-il. Est-ce -qu'en somme, tout n'est pas commun entre elle et moi? -A qui faisais-je tort qu'à moi-même? Et pour je ne sais -quels scrupules, vous me faites perdre le fruit de longs -mois de patience et de peines! Vous vous tournez à -l'improviste contre moi. Vous prenez le parti de mon -père.</p> - -<p>—Je n'ai pris le parti de personne, répliqua-t-elle. Je -ne me mêle pas de vos discords... J'ai cédé mes biens -au grand-duc Fédor, afin qu'il pût restituer ce qu'il -avait emprunté. J'ai voulu qu'il fît son devoir, comme -vous le vôtre, Floris... Que ce soit moi, femme et -aveugle, qui remette l'ordre dans notre maison, c'est -une fatalité, Monseigneur... Vous auriez dû m'épargner -vos reproches, car qui se plaint que j'ai agi avec -trop de délicatesse, ferait penser qu'il en manque -lui-même.</p> - -<p>—Moi! manquer de délicatesse! exclama-t-il... Tatiana!... -Est-ce possible!... Que savez-vous, d'ailleurs,<span class="pagenum"><a name="Page_188" id="Page_188">[Pg 188]</a></span> -de mes desseins? Qui vous dit que je ne voulais pas -rembourser, moi-même, la Grande-Duchesse?...</p> - -<p>—Et de quel droit, repartit l'aveugle, auriez-vous -contraint notre père? Vous lui faisiez vos conditions: -Donnant, donnant! Signez ceci, je signerai cela... Que -je meure! oui, que je meure, le jour où de si vils marchandages -s'établiraient dans la maison du grand-duc -Fédor de Russie!... Notre père a tout droit sur nous. -Voilà ce qu'il faut que vous sachiez, Monseigneur. Rappelez-vous -notre grand ancêtre, le glorieux Pierre I<sup>er</sup>... -Quand il a eu besoin de la vie de son fils, il l'a prise: -et nous, nous prétendrions traiter, d'égal à égal, avec -notre père!</p> - -<p>—Quoi! se peut-il que vous ne voyiez pas ses mensonges -et son hypocrisie?</p> - -<p>—Il est notre père, dit l'aveugle, et notre père respecté.</p> - -<p>—Père respecté! s'écria Floris.</p> - -<p>—Père respecté... oui, mon frère... Père respecté -de Tatiana... Et plus vous l'outragez devant moi, -plus je voudrais pouvoir lui témoigner de respect.</p> - -<p>—Tatiana, dit-il, ne me poussez pas à bout!... Vous -savez bien que vous avez mal agi. Vous le savez si -bien qu'en tout ceci, vous vous êtes cachée de moi, -sans oser me dire rien en face.</p> - -<p>—J'ai voulu éviter, répondit-elle, non vos reproches, -mais vos prières. Quant à l'action que j'ai faite, elle -est bonne et juste, vous le savez.</p> - -<p>—Allons, plus un mot! c'est assez!</p> - -<p>—Comment, assez! reprit Tatiana. Que voulez-vous -dire, mon frère? Suis-je un enfant qui s'épouvante, -parce que l'on grossit la voix? Vais-je vous -donner raison, quand vous avez tort?</p> - -<p>—Ah! par le ciel, ne me harcelez pas! Taisez-vous!</p> - -<p>—Je ne me tairai pas, dit-elle; votre colère ne -m'effraye point... Allez quereller votre Sander, froncez<span class="pagenum"><a name="Page_189" id="Page_189">[Pg 189]</a></span> -le sourcil contre lui, et lâchez quelques malédictions! -Est-ce à moi de m'en mettre en peine?... N'ai-je pas le -droit de parler haut? Ne suis-je pas le sang du Grand-Duc, -comme vous?... Sur ma foi! vous supporterez tout -ce que j'ai à vous dire, mon frère, car, de ce jour, je ne -me contraindrai plus, comme je l'ai fait jusqu'à présent. -Je vous dirai librement mon avis sur toutes vos -actions, sachez-le!</p> - -<p>—O Dieu! ô Dieu! exclama Floris. Mais c'est ma -faute... Pourquoi vous ai-je fait part de ma résolution? -Stupide que j'étais! quel besoin avais-je de vos -conseils?</p> - -<p>—Ils auraient pu vous épargner, répliqua-t-elle, une -action indigne de vous.</p> - -<p>—Vous suspectez mon honneur, dit Floris, vous -m'accusez de n'avoir pas d'honnêteté... Prouvez-le, -donnez vos raisons!... Si j'ai voulu... Mais à quoi bon -me justifier? Ma sœur refuse de me croire, ma sœur se -ligue avec mes ennemis!</p> - -<p>—Je n'ai pas dit cela! s'écria l'aveugle. J'ai dit: délicatesse, -et non pas honnêteté. Je n'ai jamais pensé, -Floris, que vous manquez d'honnêteté.</p> - -<p>—N'est-ce pas vous, ma sœur, qui m'avez poussé -à réclamer ce qui m'est dû? Et quand je suis sur le -point d'y atteindre, par un vain scrupule de femme...</p> - -<p>—Doucement, Monseigneur, dit Mamula.</p> - -<p>—Non, non, laissez-le parler, baron... Eh bien, mon -frère, vous vous taisez? Oui, je n'ai pu souffrir, je -l'avoue, que l'aîné de notre maison arrachât un bienfait -à son père: j'ai voulu qu'il ne le tînt que de ses -bontés. J'ai donc imploré le Grand-Duc. Je l'ai supplié -en votre faveur; je lui ai demandé cette lettre au Tsar, -par tous les plus touchants motifs qui pouvaient le -porter à l'écrire.</p> - -<p>—Et le Grand-Duc s'est détourné en ricanant? dit -Floris.</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_190" id="Page_190">[Pg 190]</a></span></p> - -<p>—Non, répondit-elle, j'ai sa promesse. Aussitôt -que vous aurez signé, approchez-vous de notre père, et -priez-le d'intervenir pour vous auprès de l'Empereur. -Il n'a voulu, je le jurerais, qu'éprouver un peu votre -patience.</p> - -<p>—Eh bien, soit! dit Floris, après un silence... Oui, -je veux aller jusqu'au bout. Oh! je m'avilis, mais que -m'importe!... Le pire serait les regrets, les doutes -cuisants que j'aurais plus tard... Qu'il me refuse! -J'aurai fait, du moins, tout ce qu'il m'était possible de -faire.</p> - -<p>La nuit tombait. On alluma des lampadaires, de place -en place. Les pages couraient, s'appelaient, portant -des feux au bout de longs bâtons, dans des cylindres -d'étain à jour... Un serviteur passa, qui menait en -laisse deux lévriers blancs de Sibérie. Puis, le rideau -de toile d'or s'écarta, des flambeaux brillèrent au fond -de la salle, et le grand-duc Fédor reparut, suivi de ceux -qu'il avait emmenés.</p> - -<p>—Merci, dit-il, chère Isabelle, notre santé est bonne, -il est vrai... Eh bien, monsieur, avez-vous réfléchi?</p> - -<p>—Je ferai ce que désire Votre Altesse.</p> - -<p>Alors Floris, s'avançant vivement, prit la plume que -lui présentait le docteur Ulm, et il signa. Isabelle signa -ensuite; après elle, l'archevêque de Myre et l'aveugle -Tatiana. Et, toutes choses terminées, au milieu du redoublement -du tumulte et des conversations, Floris -vint à son père.</p> - -<p>—Monseigneur, je réclame, dit-il, l'exécution de la -promesse que vous avez faite à ma sœur. Je vous prie -donc respectueusement de signer une lettre au Tsar, -demandant une charge pour moi.</p> - -<p>—Bon docteur, dit le grand-duc Fédor, sans paraître -avoir entendu, vous veillerez à ce que, dès demain, -on fasse enregistrer ces actes au tribunal suprême de -Raguse.</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_191" id="Page_191">[Pg 191]</a></span></p> - -<p>—Mon père... dit Floris.</p> - -<p>Le Grand-Duc marmotta, avec cet air à demi fou -qu'il avait par moments:</p> - -<p>—Oui, tout va bien ainsi!... Mes os eussent gelé en -Russie, à Biélo ou à Pétersbourg.</p> - -<p>—Que répond Votre Altesse à ma requête? poursuivit -Floris.</p> - -<p>—Docteur, votre bras; je suis las... Ah! la mort se -fait précéder longtemps d'avance, par les femmes -vêtues de gris... N'importe! Tel qui me voudrait dans -le cercueil pourrait bien attendre longtemps encore.</p> - -<p>—Mon père, vous aviez promis d'écrire au Tsar...</p> - -<p>—D'écrire au Tsar... Que dites-vous, monsieur?... -Je ne suis pas en train d'écrire.</p> - -<p>—Il ne s'agit que de signer, Monseigneur. Puis-je -compter que vous le ferez?</p> - -<p>—Bah! nous avons signé toute l'après-midi... -L'heure est passée... l'heure est passée!</p> - -<p>Floris sortit le dernier de la salle. Il cheminait, -le front baissé, entre Isabelle et Tatiana. Deux pages, -qui portaient des flambeaux, les précédaient en silence, -tandis que l'on tirait derrière eux les barres et les -verrous de l'entrée. Ils franchirent le portail de la cour, -éclairé de pots de suif fumeux: dans l'avenue, des serviteurs -persans jouaient à jeter en l'air des masses de -fer; d'autres se tenaient, avec des torches, aux abords -de l'escalier d'eau. Un lourd brouillard couvrait l'étang; -les fanaux des barques y faisaient, çà et là, des taches -rougeâtres.</p> - -<p>Tous trois montèrent dans une gondole, qui s'éloigna -de l'île aussitôt.</p> - -<p>—Eh bien! dit Floris, êtes-vous contente?... J'ai -suivi vos conseils, Tatiana... Que faut-il que je fasse à -présent? Faut-il que je lui dise merci? Je le remercierai... -Faut-il que je cède au digne pope Sabioneira -tout entier? Je le céderai... Faut-il que je perde mon<span class="pagenum"><a name="Page_192" id="Page_192">[Pg 192]</a></span> -nom de grand-duc? Soit! j'y consens, qu'on me -l'ôte!... Que je redevienne Floris, le neveu supposé -du vieux Jacob Van Oost, l'obscur, le misérable Floris!... -Alors, du moins, je serais libre, personne ne me -mépriserait, et je pourrais m'estimer moi-même.</p> - -<p>—Libre! répéta Tatiana.</p> - -<p>—Oui, libre! s'écria Floris... Sabioneira est une -prison, puisque l'on m'empêche d'en sortir... Oh! -j'étouffe en cet espace étroit... Une prison, Tatiana!... -Aurai-je donc toujours pour horizon cette mer stupide -et ces îles?... Une prison, vous dis-je, une -prison!</p> - -<p>—O cher seigneur! fit la Grande-Duchesse.</p> - -<p>—Vous aviez raison, Isabelle. Mieux vaudrait être -un pauvre bûcheron, ou un pêcheur de Zemenico, que -d'être le cousin du Tsar et de se ronger le cœur!... -Que vais-je faire maintenant? L'Empereur me dédaigne, -mon père me hait, et ma sœur... ma sœur m'écoute, -impassible, en se félicitant d'avoir bien agi... Ah! vous -m'avez trahi, Tatiana... Mais quoi! j'ai promis de ne -plus vous importuner de ces plaintes...</p> - -<p>—Cher frère, dit l'aveugle, prenez patience. Est-ce -donc un si grand sacrifice que de rester à Sabioneira? -N'êtes-vous pas heureux avec nous?</p> - -<p>—Heureux... heureux! s'écria Floris... Jamais je ne -l'ai moins été!... Pourquoi suis-je triste? continua-t-il, -dans un violent mouvement d'âme. Pourquoi suis-je -toujours comme en attente?... Luxe, abondance, richesses, -repos: noms superbes et magnifiques, choses -vaines et stériles, en effet!... J'ai plus de délices aujourd'hui -que je n'avais jadis de misère, et cependant -je suis moins heureux... Nos biens ne feraient-ils -donc qu'accroître nos désirs, sans jamais les rassasier?... -Je ne suis pas touché de ce que je possède: je -ne sens que ce que je n'ai pas... Mon âme est vide, -vide, vide!</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_193" id="Page_193">[Pg 193]</a></span></p> - -<p>—Ah! Floris, fit Isabelle, avec un cri, Floris, Floris, -vous ne m'aimez plus!</p> - -<p>Il s'arrêta court dans sa fureur sombre, et se laissa -retomber sur les coussins, en se cachant la face entre -les mains. Un falot de cristal suspendu éclairait l'étroit -cabinet de vitres et d'or. On entendait, au milieu du -silence, les sanglots étouffés d'Isabelle.</p> - -<p>—Ne pleurez pas, chère sœur, reprit l'aveugle, mais -écoutez ce qu'il faut faire... Si notre vie calme lui pèse, -s'il est las de cette solitude, que n'allez-vous vivre, -tous les deux, dans quelque grande capitale, à Vienne, -à Londres, ou à Paris?</p> - -<p>—Eh! que m'importe où je vis, répondit Floris, si -ce n'est pas dans ma patrie!... Que ferais-je hors de -Russie, courant l'Europe d'une ville à l'autre, sorte -d'importun vagabond, à qui nul roi ne saurait régler les -honneurs à rendre?... Non! je ne quitterai la Dalmatie -que lorsqu'on m'aura fait justice.</p> - -<hr class="tb" /> - -<p>Ce fut tout l'ouvrage de la prudence, de la finesse, -de l'ascendant du baron Mamula sur Floris, que de -persuader celui-ci, après plus d'un mois passé dans -sa chambre, d'en vouloir bien sortir enfin, et de se -remettre à vivre. Le baron, pour mieux le distraire, -l'emmena voir quelques travaux qui se faisaient -alors aux pièces d'eau, si bien que, peu à peu, -Floris y prit goût, et faisant venir de Cattaro un plus -grand nombre d'ouvriers, voulut qu'on achevât aussi -l'immense bassin du Bucentaure, avec le jet d'eau -d'Encelade. Dès lors, ce ne fut plus, durant tout l'été, -que travaux, entreprises, réformes, bouillonnement -d'idées et de projets. Sur le conseil de Mamula, il fit -commencer de paver un chemin qui déblayât ses bois; -il créa, non loin de San-Cosimo, un chantier de barques -et de trébacs, à un endroit où la forêt descendait -jusqu'à la plage; il commanda qu'on recueillît la manne<span class="pagenum"><a name="Page_194" id="Page_194">[Pg 194]</a></span> -dans les bois de Sveljegamora; et il songeait à exploiter -le bitume des rocs de Podgor. Ce fut en se rendant -à ce village qu'il essuya un coup de vent violent, dans -le petit golfe d'Ivandolac, et que sa barque chavira. Il -ne courut aucun grave danger, mais dès lors, comme -irrité d'orgueil, il forma dans son esprit plans sur plans, -pour chasser la mer de ce rivage, la refouler à l'occident, -et conquérir la vaste arène inculte, qu'il voulait -transformer en jardins. Par son ordre, l'on commença -la construction d'une digue: et il rêvait, dans -son plaisir superbe de tyranniser la nature, le desséchement -des marais de Bogeta et de Rupnido. Le rivage, -couvert de tentes, présentait, de loin, l'aspect d'un -camp, aux bergers et aux pêcheurs des îles; et la nuit, -on y voyait briller, à ras du sol, quantité de flammes -immobiles. Floris ne bougeait d'avec les travailleurs, -surveillant tout, donnant des ordres, assistant à la pose -des blocs. Une tempête d'équinoxe détruisit une partie -du môle. Il s'indigna, le fit rétablir, renforcer; puis, -soudain, cessa d'y venir.</p> - -<p>Il se remit à battre les bois, à faire, au hasard, des -courses lointaines. La lecture le fatiguait: tout lui était -insupportable.</p> - -<p>Quelquefois, au rebord du sentier, des lièvres débuchaient, -d'un bond; des paons sauvages s'envolaient dans -la brume, en jetant leur glapissement; de grands cerfs -détalaient sous le fourré, ou bien, par troupes, du haut -des roches, ils regardaient tranquillement les cavaliers.</p> - -<p>—Comme il y en a! disait Sander... Ils effrayent les -chevaux, vraiment.</p> - -<p>—Est-ce que cela t'amuserait de les chasser, mon -bon Sander?</p> - -<p>—Oh oui! beaucoup, beaucoup, Monseigneur.</p> - -<p>—Mais j'ai promis à la Grande-Duchesse de ne jamais -chasser à Sabioneira. Ce plaisir qu'a le plus pauvre -Morlach... Allons, Sultan, au galop!...</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_195" id="Page_195">[Pg 195]</a></span></p> - -<p>L'hiver fut rude, cette année-là, tandis que le précédent -s'était tourné en brumes et en longues pluies. Les -toits des villages fumaient; les cabanes retentissaient -du chant d'hiver des fileuses: <i>Le beg commande -qu'on lui apporte ses fourrures; son sabre, il le suspend -à la muraille, car le dur hiver est venu, revêtant -la terre d'un manteau de fer, serrant le ciel, comme le -cœur d'un homme triste.</i></p> - -<p><i>Le sol résonne ainsi que la pierre; l'air gris et -glacé ressemble à une lame damasquinée. On dirait -qu'il n'y aura plus aucune fête dans le monde!</i></p> - -<p><i>Le ciel a pris, en un moment, l'aspect de l'œil du -lion... Tombe, tombe, tombe, ô neige blanche! La rafale -se précipite. On ne distingue plus la plaine des vallées; -l'air brouillé est comme la chaîne et la neige comme la -trame; c'est un tourbillon, une tempête! Le visage de -ceux qu'on voit sur les routes, est violet comme la fumée -d'une lampe.</i></p> - -<p><i>C'est alors, devant le feu du soir qui craque dans la -cheminée, qu'il est doux de manger le maïs et de boire -le raki, à plein verre..... Si tu sors un moment, tout repose. -La bise est coupante comme le vent d'un sabre; -les étoiles effilées percent l'air de glace; les ornières -des routes luisent, ainsi que des rubans d'argent; et, -là-bas, sur les tertres blancs du cimetière, brille un -rayon de lune gelé.</i></p> - -<p><i>Les morts le sentent se couler dans leurs froides -moelles, et ils soupirent. Récite un chapelet pour eux, -Damiana... Hélas! ce monde n'est qu'un séjour de -passage. Quand un homme a vieilli, on en tire un autre -du sein de sa mère. Notre vie est un dessin sur le -vent!</i></p> - -<hr class="tb" /> - -<p>Dans la deuxième semaine de février, les grands -étangs du parc gelèrent; et ce fut un amusement pour -les habitants du palais, d'y aller chaque jour patiner.<span class="pagenum"><a name="Page_196" id="Page_196">[Pg 196]</a></span> -Josine, surtout, s'y divertit. Tout engoncée de fourrures, -en sa robe d'un rose pâle qui s'irisait de reflets -verts et bleus, elle glissait, légère, tandis que l'orbe du -soleil s'abaissait ainsi qu'un bloc de braise, derrière les -chênes dépouillés.</p> - -<p>Un de ces soirs qu'il gelait à pierre fendre, Stepany -et l'abbé Lancelot revinrent ensemble des étangs, où -ils étaient allés en spectateurs.</p> - -<p>—Si j'étais sûr de votre discrétion, dit l'abbé, en se -frottant les mains, je pourrais vous faire part, Stepany, -d'une nouvelle qui vous surprendrait.</p> - -<p>—Une nouvelle! dit aigrement le chimiste... Allons -donc, je la saurais, monsieur.</p> - -<p>—Et cependant, vous ne la savez pas, riposta -l'abbé... Et il y a bien d'autres choses encore que vous -ignorez, malheureusement, tout homme de science que -vous êtes... Bien, bien, je viens au fait, monsieur... -Vous vous rappelez, car nous eûmes une discussion à ce -sujet, cet <i>ex-voto</i> si pieux, si touchant, d'un enfant de -soie cousu de leurs mains, que portèrent dernièrement, -à la Vierge de la Pétrella, quelques paysannes morlaques, -en vue d'obtenir que le Ciel bénît l'union de -Madame Isabelle?</p> - -<p>—Eh bien, monsieur, que m'importent vos Illyriennes, -vos Esclavonnes, vos Morlaques, vos Dalmates, -ou comme vous voudrez les appeler, ainsi que leur -enfant de soie?</p> - -<p>—Apprenez donc une chose, poursuivit l'abbé... Le -Ciel a exaucé les vœux que lui présentaient ces âmes -innocentes. Nous aurons dans quelque temps un baptême -au palais.</p> - -<p>—Madame Isabelle! fit Stepany... Quel conte! Ce -n'est pas possible!</p> - -<p>—Rien de plus sûr! repartit l'abbé... Eh bien! que -dites-vous de ça? Vous moquerez-vous encore de ces -femmes? J'ai vécu cinquante ans et plus, mais je n'ai<span class="pagenum"><a name="Page_197" id="Page_197">[Pg 197]</a></span> -jamais vu de prière exaucée si manifestement... C'est -un miracle, un vrai miracle!</p> - -<p>—Oh! oh! vous le prenez sur ce ton, dit Stepany. -Alors, monsieur, je m'en vais, moi aussi, vous faire -part d'une nouvelle... Vous qui voyez en toutes choses -des miracles et des décrets du ciel, est-ce un miracle -aussi qui a rendu la petite Saloména amoureuse du -grand-duc Floris?... Vous savez... cette jolie novice du -couvent de Sant'Orsola... Elle en est folle, la petite -sotte!</p> - -<p>—Calomnie! s'écria l'abbé, calomnie!... C'est une -histoire, Stepany, que vous venez d'imaginer.</p> - -<p>—Je n'imagine jamais rien, monsieur, répliqua sèchement -le chimiste: on ne doit jamais imaginer. Je -suis un homme de faits, monsieur. Je sais trop ce que -je dois au bon sens naturel et universel, ce que je dois -à mon propre bon sens, pour vous entretenir de telles -sornettes, si je n'en étais assuré.</p> - -<p>—Où l'aurait-elle vu? dit l'abbé.</p> - -<p>—Où elle l'aurait vu, monsieur?... Eh! parbleu, chez -le vieux Fédor, le jour de la signature des actes... Elle -accompagnait la supérieure.</p> - -<p>—Quoi qu'il en soit, reprit l'abbé en faiblissant, elle -n'est pas novice encore, quoique ces dames, par tolérance, -lui permettent d'en porter l'habit. C'est une -pensionnaire, voilà tout!</p> - -<p>—Oui, oui, ricana Stepany, elle n'est pas pour -rien la fille unique de feu le riche messer Lippo Toppo. -On lui permet de porter ce costume, on lui permet -d'être amoureuse, on lui permettrait autre chose encore!</p> - -<p>Tous deux s'étaient peu à peu animés, et leur voix -résonnait dans la forêt solitaire. Le nez rougi, les joues -violacées, ils allaient, poursuivant leur débat, chacun -d'un côté de l'allée; et leur haleine refroidie se condensait -en givre devant eux, aussi froid, aussi infécond<span class="pagenum"><a name="Page_198" id="Page_198">[Pg 198]</a></span> -que leurs paroles et leur colère. La bise du nord sifflait -sur le plateau. L'abbé reprit en frissonnant:</p> - -<p>—<i>Aures habent et non audient...</i> Brr... brr... <i>Oculos -habent et non videbunt.</i></p> - -<p>—Mais c'est de vous, cria Stepany, oui, c'est de -vous qu'on peut dire cela. Ce sont les croyants, monsieur, -qui ne font pas usage de leurs yeux, et non les -hommes de science...</p> - -<p>—Vous osez, dit l'abbé dédaigneusement, comparer -la science à la foi!</p> - -<p>—La science, monsieur, brr... brr... la science est -la reine du monde!</p> - -<p>—La science! répéta l'abbé avec mépris. Mais -voyons, vous, monsieur, qui êtes si savant, pourriez-vous -m'expliquer, par exemple, pourquoi le feu durcit -les œufs et fond le beurre?</p> - -<p>—Certainement! s'écria Stepany. Mais l'abbé continuait:</p> - -<p>—La science, un leurre de Satan!... Il soulève un -coin du rideau, pour tenter les âmes... <i>Eritis scientes -sicut Deus...</i> Brr, brr, brr, brr... Vieille tactique du -serpent!</p> - -<p>—Le serpent! goguenarda Stepany. Brr, brr, brr... -Le paradis! La pomme!</p> - -<p>—Oui, monsieur... Brr, brr, brr... Le paradis! La -pomme!</p> - -<p>—Billevesées que tout cela!</p> - -<p>—Billevesées que vos gaz, vos cornues, vos fourneaux, -vos appareils!</p> - -<p>—Vive la science, monsieur! hurla Stepany. Brr, -brr, brr...</p> - -<p>—Vive la foi! vive Jésus! cria l'abbé. Brr, brr, brr, -brr...</p> - -<hr class="chap" /> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_199" id="Page_199">[Pg 199]</a></span></p> - - - - -<h3><a name="LIVRE_TROISIEME_2" id="LIVRE_TROISIEME_2">LIVRE TROISIÈME</a></h3> - - -<p>Aussitôt que l'heureuse nouvelle de la grossesse -eut éclaté, ce ne fut plus que fêtes et réjouissances dans -la presqu'île de Sabioneira. Chaque village se surpassa -à en donner, et de toutes les sortes: luttes, régates, -courses, joutes sur l'eau, mascarades de carnaval, qui -tombait justement en cadence. Giano revint tout -exprès de Cattaro. Personne de pareil à lui, en de -telles occasions. C'était la joie, le bruit, la gaieté, la -folie même. On ne vit donc plus que le sculpteur sur -les chemins, éperonnant son petit cheval sauvage, à -longs poils; parfois, escortant des tonneaux de vin, -qu'on envoyait aux danseurs. Qui l'aurait cru? on eût -vidé pour eux les caves de Sabioneira. Pour hâtive et -même indiscrète que pût paraître cette joie, les transports -en étaient si sincères que Floris s'en montra -touché, et assista à plusieurs de ces fêtes. Il accepta, -par la même raison, les présents de nombreux villages, -et quelques-uns fort étranges: du miel, des poissons, -des médailles antiques, de la boutargue, des toisons -teintes, et jusqu'à un ourson vivant.</p> - -<p>Mais le plus beau présent fut, sans contredit, celui -qu'apportèrent, le jeudi de la Fête-Dieu, les religieuses -de Sant'Orsola. Elles survinrent, à cinq ou six, dans -leur coche, en députation. Reçues par madame Isabelle, -elles offrirent, au nom de leurs Morlachs, un -berceau marqueté d'aigles noires, puis déployèrent, -comme présent de l'abbaye, de superbes langes brodés -d'or.</p> - -<p>—Mère Incarnation, dit la princesse, vous avez -été par trop prodigue! Je vous rends grâces de tout<span class="pagenum"><a name="Page_200" id="Page_200">[Pg 200]</a></span> -cœur, et n'aurai rien de plus précieux qu'un tel souvenir -de votre sainte maison. Mais j'ignorais que l'on fît chez -vous de si beaux ouvrages.</p> - -<p>—Vous entendez, Saloména, s'écria la supérieure, -vieille Napolitaine, bavarde, fantasque, jaune comme -un coing, et, depuis de longues années, familière avec -Isabelle. Allons, allons, il n'y a pas besoin de rougir -pour ça!... Votre Altesse ne saurait croire, poursuivit-elle, -tous les soins qu'a pris cette chère enfant, et combien -elle s'est appliquée à cette affaire.</p> - -<p>Elle tenait par le bras la novice, comme la présentant -à Isabelle. La Grande-Duchesse répondit:</p> - -<p>—Qu'elle en soit donc remerciée mille fois, du fond -du cœur!</p> - -<p>—Eh bien, Saloména, vous ne dites rien? reprit la -Mère Incarnation. Nous voici au palais, cependant. -Vous parliez sans cesse d'y venir, et il fallait vous -faire mille récits sur le Grand-Duc et sur madame -Isabelle... Voyons, répétez à Sa Grâce toutes les -choses que vous m'avez dites... Quoi! muette... Pas -un pauvre mot!... Je gage que vous aimeriez mieux, -maintenant, être à Sant'Orsola, car rien ne vous contente, -depuis quelque temps, et vous changez d'idée -vingt fois par jour... Nous ne savons quel est son mal, -continua la supérieure, et quand on l'interroge là-dessus, -elle répond qu'elle se porte bien... Souvent, elle -rit aux éclats, puis elle pleure, le moment d'après... -Elle n'a jamais d'appétit; elle refuse le médecin... Ah! -elle nous donne bien du souci... Ne s'était-elle pas mis -en tête de quitter son habit de novice! Elle avait commandé -une robe à Castelnuovo... Heureusement, messer -Geri-Spina, notre vénérable directeur, lui a fait entendre -raison... Eh bien! pourquoi ne parlez-vous pas?... -Au moins, retirez votre voile!... On dirait que vous -avez peur de regarder Madame la Grande-Duchesse.</p> - -<p>—Je vous en prie, ma Mère, ne la grondez pas!</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_201" id="Page_201">[Pg 201]</a></span></p> - -<p>Et l'attirant à elle doucement, Isabelle baisa au front -la novice.</p> - -<p>Elle poussa un sourd gémissement, ses yeux se fermèrent, -elle chancelait; puis, soudainement, devenant -livide, la jeune fille s'évanouit. Aussitôt, voilà tout en -désordre: les religieuses s'écrient, Isabelle court à une -clochette; on porte la novice sur un lit de jour, on la -desserre, on lui mouille les tempes... Gina avait ouvert -les trois fenêtres. Il faisait le plus beau ciel bleu -léger, parsemé d'écumes d'argent. Des tourterelles, -par centaines, roucoulaient, perchées sur les cyprès; -et, dans le silence d'attente, ces modulations ardentes -et suaves emplissaient doucement la chambre. Saloména -poussa un soupir; ses yeux se rouvrirent avec -lenteur.</p> - -<p>—Voyez! elle revient à elle, murmura Isabelle... O -chère enfant, comment vous trouvez-vous?</p> - -<p>—Mieux, merci, bonne madame... beaucoup -mieux.</p> - -<p>—Allons, excusez-vous, petite sotte! dit la Mère -Incarnation. Nous allons rentrer au couvent... Quel -est donc ce médaillon qui sort de votre poitrine?</p> - -<p>La novice y porta la main vivement.</p> - -<p>—Ce n'est rien, ma Mère, répondit-elle.</p> - -<p>—Vous êtes troublée, Saloména... Faites-moi voir -ce médaillon!</p> - -<p>—Je vous en prie, excusez-moi, ma Mère... Je ne -saurais vous le montrer.</p> - -<p>—Et moi, j'entends le voir, je vous dis... Allons, -obéissez!</p> - -<p>La Grande-Duchesse intervint:</p> - -<p>—Excusez-la, révérende Mère; ce n'est sans doute -qu'un de ces colifichets comme en gardent les jeunes -filles, quelque babiole innocente.</p> - -<p>—Qu'aurait-elle besoin alors de se cacher de moi?... -Faites-moi voir ce médaillon!</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_202" id="Page_202">[Pg 202]</a></span></p> - -<p>—Au nom du ciel! dit Saloména. Ma Mère, je vous -en conjure...</p> - -<p>—Faites-le-moi voir! Allons, vite!</p> - -<p>Et arrachant la boîte d'or du col de la novice tremblante, -Mère Incarnation y porta les yeux:</p> - -<p>—Monseigneur! s'écria-t-elle, stupéfaite. Le portrait -de Mgr Floris!</p> - -<p>Cette scène fut, tout le jour, la nouvelle de Sabioneira. -On ne s'abordait qu'avec des clignements, des -sourires expressifs et malins. Ceux qui, comme Stepany, -avaient déjà semé des bruits de cette passion, -triomphèrent à leur aise, et ne manquèrent pas d'ajouter -force détails d'invention: que Mme la Grande-Duchesse -avait beaucoup pleuré, sitôt l'audience finie; que les -nonnes de Sant'Orsola, s'étant rassemblées en chapitre, -avaient délibéré de demander conseil à Mgr Colloredo, -archevêque de Raguse,—et tels autres étranges -propos.</p> - -<p>Floris posait cependant, ainsi qu'il faisait chaque -après-midi, dans l'atelier de Giano, grand bâtiment de -briques roses, situé au milieu des jardins. Sous la vitrée -démesurée, devant une table chargée de lézards -dans des bocaux de verre, de salamandres, de scorpions, -qu'il se plaisait à dessiner, le sculpteur travaillait -à la cire d'une médaille du Grand-Duc. Un hérisson -apprivoisé dormait en boule à ses pieds; çà et là, des -couronnes de myrte, qui lui avaient servi, la veille, de -modèle pour son revers, étaient éparses sur le carreau; -et l'atelier, vaste et poudreux, étalait au soleil couchant, -dont les derniers rayons l'illuminaient, ses murailles -peintes par Giano de fresques et de camaïeux. -C'étaient des idylles de Faunes, des Centaures, des -lions, des fleurs, des arcs de triomphe de buis vert -taillé, des représentations de Vices, des figures et des -actions tout extraordinaires. Dans le fond, on voyait -dressée une tête colossale d'Apollon, d'un marbre antique,<span class="pagenum"><a name="Page_203" id="Page_203">[Pg 203]</a></span> -trouvée jadis par le grand-duc Fédor, au cours -de ses fouilles à Zaton di Doli.</p> - -<p>—Mais explique-moi, dit Floris, comment il se fait -que cette novice portât au cou mon portrait de ta -main!</p> - -<p>Gianettino éclata de rire:</p> - -<p>—C'est la vieille mona Fiore de Podgor, sa nourrice, -qui me l'avait commandé et payé, de façon à m'émerveiller. -Tout le monde à Podgor, signore, connaissait -l'amour de la Saloména. C'est là, pour le dire en passant, -que cet âne de Stepany en avait entendu parler... -Bah! croyez-moi, il n'en sera rien autre chose. La -petite couleuvre est la maîtresse, au couvent. Elle demanderait -le Saint-Esprit à ces pauvres folles de religieuses, -qu'on le lui servirait plumé vif, pour son souper -du vendredi saint.</p> - -<p>Il travailla un peu de temps, en silence. Puis, reprenant:</p> - -<p>—Ah! vous êtes un vainqueur, signore, et je vous -attribuais le myrte, à bon droit. Nous autres tous, -bourreaux déclarés du sexe, il nous faut pourtant, -humblement, ôter la barrette devant vous... Pauvre -souris! pauvre petite caboche!... C'est qu'elle est belle -comme un ange... L'avez-vous examinée, signore? -Le galbe de sa tête l'emporte en élégance sur celui -de la Fornarine ou de la maîtresse du divin Titien... -Plût à tous les diables que ce fût de moi que le pauvre -cœur fût empoisonné! Je ne le ferais pas languir.</p> - -<p>—Tu seras donc toujours un vaurien? dit le Grand-Duc. -Je te croyais guéri et converti, depuis ta visite à -Corfou, aux reliques de saint Spiridion.</p> - -<p>—N'en riez pas, signor mio. Il n'y a pas de miracle -plus certain... Sa chair est si vive et si fraîche que, si -on lui touche le gras de la jambe, elle cède au doigt, -comme vivante... Mais enfin, qui donc pourrait aussi, -à l'aspect d'une jolie fille, se détourner et prendre l'attitude<span class="pagenum"><a name="Page_204" id="Page_204">[Pg 204]</a></span> -qu'on donne habituellement aux gardes du sépulcre -de Notre-Seigneur? Aucun homme n'est engendré -dans une chemise de neige... Ma parole! si je -n'étais forcé de partir, demain ou après-demain, au plus -tard, j'irais rôder autour du couvent, je séduirais les -tourières, je ferais tout pour vous la souffler, signore!</p> - -<p>—Quoi! tu nous quittes de nouveau, dit Floris. -Quelle vie de vagabond mènes-tu?... Est-ce pour la -grande affaire dont tu m'as parlé?</p> - -<p>—Précisément, signor mio. Oh! vous me verrez -revenir plus riche que le roi Salomon... Allons, le soleil -est tombé. Je n'en ferai pas davantage aujourd'hui.</p> - -<p>Il se leva, fermant la boîte de verre noir, où était la -cire commencée; et Floris, se levant aussi, vint la -prendre en main, la rouvrit et la considéra longuement. -Le calme du soir descendait. Deux ou trois étoiles -déjà perçaient l'air immobile et doré.</p> - -<p>—Tu n'avances guère, reprit Floris. Je te le répète, -Giano, puisque tu dis que je m'y connais, je ne peux -comprendre pourquoi tu m'as posé ainsi de trois quarts.</p> - -<p>—Oui, repartit Giano, signor mio, vous vous y -connaissez comme un prince, mais non comme un artiste. -Jetez les yeux sur ce squelette! Tout en haut de -la merveilleuse épine du dos, vous voyez ces deux os -semblables à des palettes, et qui se joignent par derrière, -aux clavicules. Ces os, quand le bras est en -action, comme il l'est dans ma médaille, affectent des -formes variées d'un admirable effet... Prenez donc -confiance en moi, illustre seigneur. Si la médaille -ne vient pas dix fois mieux que n'est le modèle, je -consens à perdre la pension que Votre Excellence m'a -accordée!</p> - -<p>—Tiens, dit Floris, je sais combien tu es amateur -de vieilles armes. Je t'ai apporté un poignard que tu -garderas, en souvenir de moi. La ciselure en est du -seizième siècle.</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_205" id="Page_205">[Pg 205]</a></span></p> - -<p>—C'est le plus admirable que j'aie jamais vu! s'écria -Giano avec feu. Oui! c'est un travail florentin... -Mille fois merci à Votre Altesse!</p> - -<p>Et lançant le poignard en l'air par une allégresse -bouffonne, le sculpteur le rattrapa au vol, avec l'adresse -d'un jongleur. Puis, l'ayant fiché entre deux -carreaux, il se piéta, croisa les bras, renversa le buste -en arrière, et se releva, le poignard aux dents.</p> - -<p>—A merveille! fit le Grand-Duc. Si tu avais seulement -avec ça un maillot noir, de la craie aux joues, et -pour maîtresse la Belle-Tourneuse...</p> - -<p>—Votre Excellence croit plaisanter! riposta Giano. -Mais j'ai réussi tous les tours du fameux Mahomet -Cathata. J'étais peut-être né pour cet art, plus encore -que pour la sculpture. Il faudra que j'essaye, quelque -jour, de descendre du campanile, le long d'une corde -tendue, ainsi que l'on faisait à Venise, pour je ne sais -plus quelle fête... Mais à propos de fête, poursuivit-il, -Votre Altesse ne veut toujours pas assister à celle que -donnent ce soir nos braves Morlachs de Zemenico? -Oh! j'y dois mener un tas de donzelles, la Gina, la -Ianoula, vous savez, cette friande conductrice de la -princesse Tatiana. Elle, avec la Saloména, font bien la -plus jolie paire de cœurs à épingler sur sa manche; -mais cette dernière, signore, est marquée à votre -sceau... Allons, bonsoir, Monseigneur, je vous quitte.</p> - -<p>Le sculpteur s'éloigna en sifflant, et Floris, tout -debout sur le seuil, dans les ombres du crépuscule, -baissait le front, comme accablé par une soudaine rêverie.—Oh! -qui m'aurait dit, pensa-t-il, qu'un jour, je -laisserais un méchant bouffon m'exciter à trahir Isabelle! -Qui m'aurait dit que je rirais de ce qui eût dû m'indigner!</p> - -<p>Il gravit les terrasses des jardins, puis, d'un pas machinal, -se dirigea vers l'appartement de Josine. Tous -les jours, depuis quelque temps, il venait ainsi assister -à la toilette de la folle princesse, dans le moment<span class="pagenum"><a name="Page_206" id="Page_206">[Pg 206]</a></span> -qu'elle se mettait en grand habit, pour le dîner: et -souvent même, il l'attendait, subissant patiemment le -retard, tant il trouvait d'amusement à ces visites. Il -traversa plusieurs salons, des cabinets, une garde-robe, -enfila un étroit corridor, puis, tout au bout, heurta à -une porte... Point de réponse. Floris entra.</p> - -<p>Il se trouvait dans une pièce vide, sorte d'enfoncement -sans jour, et pratiqué dans les derrières de la -chambre de Josine, à laquelle il servait de retrait pour -s'habiller. Un œil-de-bœuf de verre dépoli en éclairait -confusément les murs de glaces verdâtres, ajustées en -plusieurs morceaux, l'étagère d'argent massif avec ses -strigiles et ses flacons, et les lourdes portes de miroirs, -peintes d'Amours, de fleurs, d'oiseaux-lyre et de paons -argentés et dorés.</p> - -<p>Le Grand-Duc s'assit sur un sofa. Les ondes obscures -de la nuit s'épaississaient dans l'étroite chambre, et il -semblait à Floris que d'autres ondes, aussi subtiles -qu'un poison et plus vagues qu'une musique, s'épandaient -en lui, et le poignaient d'une angoisse indéfinissable. -Il se leva, alluma un flambeau; et tout à coup, -apercevant sa face dans un miroir, il s'arrêta...—Est-il -bien vrai que ce soit moi? dit-il. Quoi! le dehors si peu -changé et le dedans si profondément! J'ai encore les -mêmes traits que lorsque j'épousai Isabelle, et je n'ai -plus la même âme... Oh! je jurais que cet amour était -le fond immuable de mon être, le cœur le plus profond -de mon cœur, la flamme même de ma vie. Et après -quelques changements dans la position de la lune, je -ne trouve plus en moi-même que fragilité et inconstance... -Est-ce possible? En suis-je venu là?... Et -cependant, je sais qu'elle est plus belle, plus aimante, -plus vertueuse que la plus rare des autres femmes. Tous -les attraits, toutes les grâces exquises, elle les a!... Hélas! -que te faut-il donc pour t'assouvir, cœur vorace et -insatiable?</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_207" id="Page_207">[Pg 207]</a></span></p> - -<p>Il se tut, les prunelles fixes... Un silence voluptueux -emplissait le tiède réduit, encore bleu d'un parfum -qu'on avait brûlé: au fond, un rideau de brocart d'argent -fermait l'entrée de la salle de bain. Tout à coup, -un bras jeune, charmant, long et délicat comme le bras -d'une déesse du Primatice, passa par la fente du rideau, -en même temps qu'une voix s'élevait, la voix -rieuse et gaie de Josine:</p> - -<p>—Eh bien, Rina, que fais-tu donc? Me donneras-tu -ce flacon?</p> - -<p>Il tressaillit; le sang lui monta aux joues...</p> - -<hr class="tb" /> - -<p>Après le souper, Giano partit avec son cortège de -femmes, pour se rendre à Zemenico. La fête y était -dans tout son éclat: partout, des étalages en plein vent, -des buvettes de raki et d'orgeat, des confiseries éclairées -de veilleuses nageant dans l'huile. D'aigres cornemuses -résonnaient; des carillons tintaient de tous -côtés; on entendait le glapissement des fritures sur -les fourneaux. Devant l'auberge du <i>Soleil bleu</i>, deux -grandes roues de bois à la turque, bariolées de couleurs -éclatantes, avec du drap d'argent, des fleurs, du -clinquant, des miroirs, des guirlandes, élevaient en -l'air, puis faisaient redescendre des Morlaques assises -tout à l'entour.</p> - -<p>Un peu avant minuit, le sculpteur déjà fort ivre et -entouré de filles et de femmes auxquelles il distribuait -les sucreries d'un vendeur ambulant, entendit soudain -s'élever, à l'autre bout de la place, les éclats de -voix de Ianoula. Il y courut. Un homme, en manteau -rouge, accablait la jeune fille d'injures grossières, et -Giano, du premier coup d'œil, le reconnut. C'était -l'aîné de ces neveux d'Ourosch qui vivaient avec leur -oncle, dans la montagne.</p> - -<p>—J'aimerais mieux danser avec le diable, répétait -Ianoula, en pleurant. N'est-ce pas toi, méchant bandit,<span class="pagenum"><a name="Page_208" id="Page_208">[Pg 208]</a></span> -qui as quitté ta femme, ma cousine, et qui l'as forcée -d'aller au couvent?</p> - -<p>—Allons, ne pleure pas, ma colombe, dit Giano. Et -toi, vaillant Marco, laisse-la, puisqu'elle ne veut pas -danser avec toi. On ne peut contraindre les femmes.</p> - -<p>Les Morlachs se pressaient autour d'eux, sur le -rivage, au milieu des poutres et des étais des grosses -barques en construction. Des torches étaient allumées, -çà et là; et un baril plein de goudron et qui brûlait au -haut d'un mât, projetait sur la foule une grande lumière -rougeâtre et mêlée de fumée.</p> - -<p>—Va donner tes conseils à qui les demande! répondit -Marco. J'agis comme il me plaît, apprends-le!</p> - -<p>—Comment! quel païen es-tu? dit le sculpteur. Vas-tu -me chercher querelle, le jour même de la Fête-Dieu?</p> - -<p>—Je me soucie autant de la Fête-Dieu que de la -Fête-Diable! repartit le neveu d'Ourosch. Sache que je -te fais la figue, et à tous ceux de Sabioneira.</p> - -<p>—Arrière, crapaud venimeux! exclama Giano. -Crache ton poison hors de ma vue. Tu veux donc que -je te tire du sang?</p> - -<p>—Toi, me tirer du sang, allons donc! Va plutôt -prier une de ces femmes de te cacher sous sa <i>modrina</i>!</p> - -<p>—Messer Giano, dit Ianoula...</p> - -<p>—Paix, paix! ne crains rien, mon bijou... Et toi, -fais pénitence au couvent de la tienne, avant d'aller -chercher un autre monde, car, coûte que coûte, en -celui-ci, je te crèverai la carcasse.</p> - -<p>—Prends plutôt garde, dit Marco, que je ne te -foule la tripe, que je ne joue sur ton ventre du tambourin.</p> - -<p>—Laisse ton poignard! reprit Giano... Je jure Dieu -que, si tu le touches, je te marquerai à la croix... -Pardieu! si tu avances d'un pas, on peut aller querir -le pope de Sgombro pour ton âme!</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_209" id="Page_209">[Pg 209]</a></span></p> - -<p>—Je te casserai la mâchoire; je pétrirai une tourte -de ton corps!</p> - -<p>—Moi, je te donnerai tant de coups que tu pendras, -les jambes en face du visage, comme une cornemuse -vide!</p> - -<p>—Bâtard! rufien! valet! faux Morlach!</p> - -<p>—Voleur! guetteur de chemins! meurtrier! bandit!</p> - -<p>Ils se jetèrent l'un sur l'autre avec leurs stylets, -mais les Morlachs les séparèrent, non toutefois sans -que Marco eût reçu une estafilade à l'épaule; et le neveu -d'Ourosch quitta la fête, en proférant d'horribles menaces. -Giano dansa, cria, se démena, avala force vin -noir, et, vers deux heures du matin, partit enfin, en -compagnie de quelques pêcheurs de Sabioneira-le-Bas. -Ils avaient pris, malgré l'heure avancée, par le raccourci -du Bras-de-Mer, que l'on traverse dans un -bachot. Mais, en arrivant à Torre-Arza, ils eurent beau -frapper à la cabane, le passeur ne se montra point. Ils -entrèrent; la hutte était vide. La Jagodna coulait au clair -de lune; on la voyait sortir, sous une colline, de la -caverne ténébreuse, d'où elle se jette à la mer.</p> - -<p>—Où est donc Samo? dit un des Morlachs... Bah! -sa sœur, la Ianoula, en passant, l'aura emmené avec -elle... Nous longerons le golfe, voilà tout!</p> - -<p>Giano, quand il se leva, le lendemain, trouva sur sa -table deux lettres, apportées là pendant son sommeil. -Il les lut, puis, tout en mangeant à la hâte quelques -figues sèches, il entassa dans un portemanteau quantité -de drogues et d'objets bizarres, dont il consultait la -liste à mesure, afin de n'en oublier aucun: de la poix, -du camphre, de la ciguë, une tête de mort, un suaire, -des cordes, du soufre, du parchemin vierge. Fermant -ensuite sa chambre à la clef, il gagna par un escalier -dérobé le jardin de la Dogaresse, sur lequel donnaient, -de plain-pied, les fenêtres de l'appartement du Grand-Duc. -Floris était justement à la vitre, et se renfonça<span class="pagenum"><a name="Page_210" id="Page_210">[Pg 210]</a></span> -dans la chambre, en voyant arriver le sculpteur. Celui-ci -poussa la porte-fenêtre, entra, et se trouva tout -d'abord en face de Ianoula.</p> - -<p>—Comment! toi ici, mon oiseau, mon poisson mignon... -Et que fait donc, chez Son Altesse, la petite -Noula, la friande Noula, Noula du bon coin de la cave, -la plus jolie Noula de la Dalmatie, Noulinka de Torre-Arza?</p> - -<p>—Assez, Giano! dit Tatiana, qui, tout d'un coup, -se leva, au fond de la vaste salle de marbre.</p> - -<p>—Quoi! Votre Altesse est là! s'écria le sculpteur -étonné, car l'aveugle, au dire de tous, vivait plus d'à -demi brouillée avec son frère, depuis qu'elle persévérait à -refuser les arrérages des deux millions qu'il avait déposés -pour elle, à Raguse... Que Votre Grâce me pardonne, -si je ne l'ai pas vue tout d'abord!</p> - -<p>Mais il entendit, à ce moment, les sanglots redoublés -de Ianoula, et, saisi de stupeur, il balbutia:</p> - -<p>—Dieu me damne!... Qu'arrive-t-il?</p> - -<p>—C'est le seul moyen de sauver sa vie, continua -Ianoula, en pleurant. Votre Grâce a vu comme il me -presse, dans la lettre qu'il m'a envoyée...</p> - -<p>—Le lâche! répliqua Tatiana. Déshonorera-t-il sa -sœur? Est-ce là sa ressource pour vivre?</p> - -<p>—J'espère, dit Giano, que tout va bien... Quelles -nouvelles? quelles nouvelles?</p> - -<p>—Allons, tais-toi, répondit Floris... Ah! tu as fait -de la belle besogne, avec ton couteau mis au vent!</p> - -<p>—S'agit-il de ce Marco? dit Giano... S'il a le malheur -de bouger!...</p> - -<p>—Si!... reprit Floris. La chose est faite. Il a enlevé -cette nuit le frère de Ianoula, le passeur de Torre-Arza, -puis, avec son prisonnier, a rejoint sa bande... -Et ce matin, il nous envoie dire que Samo est un -homme mort, si elle ne vient implorer sa grâce.</p> - -<p>—Peste de lui! s'écria le sculpteur. Une fille comme<span class="pagenum"><a name="Page_211" id="Page_211">[Pg 211]</a></span> -Ianoula sera-t-elle pour un tel coquin?... Ma foi, ma -foi, j'aurais mieux fait de le tuer!</p> - -<p>Puis, appelant d'un signe le Grand-Duc, qu'il mena -au bout de la salle, dans l'embrasure d'une fenêtre:</p> - -<p>—Tout cela pourrait bien finir par des coups de fusil, -dit Giano. Il y a longtemps que ces chiens de Sgombro -et nos amis de Zemenico meurent d'envie d'ouvrir la -danse, et Dieu sait si ce rapt de Samo ne va pas leur -en fournir le prétexte!... Il est fâcheux que je me voie -contraint de demander à Votre Excellence son agrément -pour m'en aller.</p> - -<p>—Sont-ils donc ennemis? dit Floris.</p> - -<p>—Ennemis! repartit le sculpteur. Bah! je ne sais -ce que vous nommez ennemis... Mais si jamais ils se -rencontrent, sans mettre le poing sur le pli du coude, -en haussant et baissant l'avant-bras, qu'une bouchée -de fromage m'étrangle!... Il y a des siècles que ça -dure... Ennemis! A Zemenico, ils entament leur pain -par le côté; ceux de Sgombro, par le milieu du pain. -Les femmes de Sgombro, et elles sont jolies, les chiennes! -portent leur bouquet de tête à gauche; celles de -Zemenico, à droite. Ajoutez qu'à Zemenico, ils sont -romains et vrais catholiques, et schismatiques à Sgombro... -Si je n'étais venu, je le répète, pour dire adieu à -Votre Altesse, j'aurais fait un tour, cet après-midi, -du côté de Zemenico.</p> - -<p>—Pars donc quand tu voudras, répondit Floris, et -bonne chance!... Je ne sais pourtant si tu trouverais -un seul ducat à emprunter sur toutes tes richesses futures.</p> - -<p>—Votre Excellence ne parlerait pas ainsi, répliqua -Giano vivement, si elle connaissait comme moi le -prêtre nécromant de Moianka. Ce merveilleux vieillard -est profondément versé dans les lettres arabes et hébraïques. -Grâce à un livre qu'il a consacré, il est le -maître des Esprits, et connaît les trésors, sous la terre.<span class="pagenum"><a name="Page_212" id="Page_212">[Pg 212]</a></span> -Une nuit, il a rassemblé, dans les ruines de Spalatro, -au palais du grand Dioclétien, plus de cinq cents légions -de diables. Ils lui ont désigné, à deux brasses près, le -gîte d'un immense trésor, caché autrefois par cet empereur; -et comme il sait que j'ai l'âme ferme et inébranlable, -il m'a associé à lui pour le déterrer, ce que nous -exécuterons pas plus tard qu'après-demain, dans la nuit -de dimanche à lundi.</p> - -<p>—Et une fois riche, que feras-tu? demanda le -Grand-Duc, en souriant. Voilà donc la sculpture au -diable!</p> - -<p>—Bah! dit Giano, vous croyez donc, signore, que -je suis de ces ânes qui se frottent le ventre, aussitôt -qu'ils ont leur provende!... Je travaillerai bien mieux, -au contraire, quand je serai dans l'or jusqu'au cou. Je -veux dresser sur l'écueil San-Stefano un Prométhée -de soixante pieds de haut, qui tiendra une flamme en -sa main, à l'imitation de cet admirable Colosse de -Rhodes, dont les anciens ont fait tant de récits. Mais, -comme l'arc ne peut toujours être tendu, ni l'esprit -toujours occupé, j'entretiendrai, pour prendre mes plaisirs, -un sérail des plus belles femmes du monde. Je m'y -promènerai nu, au milieu de brouillards de parfums; je -vaporiserai des perles et des diamants pour respirer un -air plus précieux; je coucherai dans ces énormes coquillages -des mers des Indes, sur des matelas de plumes -d'oiseaux. J'aurai, au printemps, des maisons de roses; -en hiver, des palais de glaçons... Bref, je serai sensuel -comme un Turc, magnifique comme un satrape, et impénitent -comme un pape.</p> - -<p>—Mauvais, mauvais! repartit Floris. Tu copies -Néron, Héliogabale, tous les empereurs romains.</p> - -<p>—Et vous, signore, que feriez-vous, si vous étiez -le rare mortel qui peut ce qu'il veut?</p> - -<p>—J'agirais, dit Floris. L'action est tout!</p> - -<p>Giano et le Grand-Duc demeurèrent un moment<span class="pagenum"><a name="Page_213" id="Page_213">[Pg 213]</a></span> -comme perdus dans leurs pensées; puis, ils revinrent au -milieu de la salle. Ianoula ne sanglotait plus. Affaissée -à terre, le front posé sur les genoux de Tatiana, de -grosses larmes s'arrêtaient au coin de ses paupières -fermées; et un soupir, un long tressaillement la secouait -encore par intervalles, tandis que, d'une main -distraite, la princesse lui caressait les cheveux.</p> - -<p>—Ils le tueront, maîtresse, ils le tueront! répétait -l'enfant, d'une voix plaintive.</p> - -<p>L'aveugle répondit doucement:</p> - -<p>—Mieux vaut une mort d'un moment qu'un déshonneur -aussi long que la vie... O Dieu! ô Dieu! Souhaiter -vivre de la honte de sa propre sœur! Mais non, -crois-moi, il regrette sa lettre... Ce n'est pas lui, d'ailleurs, -qui l'a écrite... Ils l'auront forcé d'y mettre sa -croix.</p> - -<p>—Si l'on demandait secours à Raguse? proposa -Floris, après un silence.</p> - -<p>—Ah bien, oui! répliqua le sculpteur. Ourosch se -soucie bien de Raguse... Nous ne sommes ici qu'à cinq -lieues du Turc. Si on le serre d'un peu près, crac! il fait -un saut en Herzégovine, et, une fois là, dépistez-le!</p> - -<p>—A cinq lieues du Turc! exclama Floris.</p> - -<p>—Sans doute. Est-ce que Zaton di Doli ne touche -pas l'enclave turque de Stolatz? Et c'est là que se réunissent -tous les Bocchesi, les Krivosciens, la canaille -du Montenegro... Une assemblée de ces gens-là, -signore, c'est comme si l'on se trouvait transporté au -milieu du Zodiaque. L'un a la mine du Lion, l'autre -celle du Scorpion, le troisième du Cancer... Jolie -Ianoula, il faut prendre patience. C'était un bon garçon -que ton frère, mais il avait le <i>mal'occhio</i>, chacun sait -ça, et l'ascendant de sa misérable étoile t'entraînera -dans son malheur, si tu tentes de lui porter secours.</p> - -<p>En dépit des exhortations, et quoique veillée avec -soin par ses compagnes et par la princesse, Ianoula<span class="pagenum"><a name="Page_214" id="Page_214">[Pg 214]</a></span> -parvint, le lendemain même, à se dérober d'elles toutes, -et s'échappa de Sabioneira. On voulut espérer, d'abord, -qu'elle s'était rendue chez son oncle, le curé de Zemenico; -mais des paysans d'Imotica, informés qu'on la -cherchait partout, rapportèrent qu'ils l'avaient rencontrée -aux environs du campement d'Ourosch. D'autres -encore prétendaient l'avoir vue, mais chacun à des -endroits différents, et fort éloignés les uns des autres. -La journée entière se passa en doutes et en inquiétudes.</p> - -<p>Le lundi de bon matin, comme Floris se mettait en -selle, auprès du bassin d'Encelade, ser Damiano, le -chef des jardiniers, se présentant soudain, lui cria, -effaré, que des Morlachs demandaient Son Altesse, et -Mgr Colloredo, l'archevêque de Raguse, qu'ils croyaient -déjà arrivé. Tout le pays était en rumeur, ajouta-t-il. -Les uns disaient que l'on venait de retrouver dans les -gorges de la Spiaggia la tête de Ianoula assassinée; -d'autres, que c'était Samo lui-même, et que ceux -de Zemenico allaient jurer le «serment du sang»... -Moins d'une demi-heure après, Floris arrivait, ventre à -terre, à l'immense chaos de rochers qu'on nomme le -Cirque de Spiaggia.</p> - -<p>Un grand tumulte et une foule l'emplissaient, comme -une eau qui bout. Au milieu de ces roches géantes, -que l'on croirait entre-choquées par quelque tremblement -de terre, et dont la hideuse beauté est célèbre en -Dalmatie, deux à trois cents Morlachs s'agitaient, lançant -des cris de haine et de vengeance, et des menaces -furibondes. Le soleil, entre deux nuées, faisait étinceler -les longs fusils, les pistolets, les pommeaux des -kandjars. Çà et là, des femmes haranguaient, d'autres -chantaient des mélopées funèbres. On s'appelait, on -vociférait. Quelques-uns aiguisaient des poignards ou -brandissaient des yatagans. Une acclamation redoublée -salua Floris, quand il parut; puis, ce fut un seul cri -frénétique:</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_215" id="Page_215">[Pg 215]</a></span></p> - -<p>—<i>Karva tajstvo!</i> le serment du sang!</p> - -<p>Soudain, ils se turent, les yeux béants, et tous retenaient -leur haleine. L'oncle de Ianoula, messer Geri-Spina, -en chasuble noire, à croix d'argent, venait d'apparaître, -à l'entrée du cirque. Les hommes ôtèrent leurs -toques rouges; les femmes tombèrent à genoux. Un -silence de mort emplissait la vaste enceinte. Parfois, -un sanglot étouffé s'exhalait, et le vieillard à face -d'aigle dardait alors, au travers de la foule, une prunelle -étincelante. Le plus vieux Morlach de Zemenico -vint d'un pas lent à sa rencontre.</p> - -<p>—Quel malheur est donc arrivé? dit le prêtre. Où -est le blessé pour qui vous m'avez fait chercher?</p> - -<p>—Il n'a plus besoin de ton aide, répondit le Morlach... -Kosto Samovitch, nous t'avons appelé pour que -tu nous dises la messe du sang, contre Sgombro et ses -chiens d'hérétiques.</p> - -<p>—Allons! toujours des rixes, des batailles, répliqua -messer Geri-Spina... Vieux Tassilo, n'excite pas ces -hommes. Le bora est assez violent, le flot assez troublé -de lui-même.</p> - -<p>—Il le faut pourtant, dit le vieillard. Tant que nous -ne serons pas vengés, qui d'entre nous voudrait dormir -la nuit, ou couper sa barbe, ou toucher aux viandes, ou -lever les yeux de terre?</p> - -<p>Messer Geri-Spina reprit:</p> - -<p>—Mais le sang appelle le sang, l'oubliez-vous? En ce -moment, mes frères, on nous doit. Plus tard, nous -aurions à donner.</p> - -<p>—Nous donnerons ce qu'il faudra, repartit le vieillard. -Kosto, tu es un vrai Morlach; tu es né à Zemenico: -tu sais ce que commande la vengeance.</p> - -<p>—Regardez ma poitrine! dit le prêtre. Voyez, mes -frères. Là-dessus est Jésus-Christ, qui nous enseigne -à pardonner.</p> - -<p>—Jésus pardonne aux bons, mais il foudroie les<span class="pagenum"><a name="Page_216" id="Page_216">[Pg 216]</a></span> -méchants, reprit l'homme. N'y aura-t-il pas, au dernier -Jour, ceux de sa droite et ceux de sa gauche?... Aide-nous -à prêter ce serment!</p> - -<p>—Le tribunal suprême et l'Empereur ont défendu -qu'on le prêtât, répliqua messer Geri-Spina.</p> - -<p>—Comment serait-ce possible? fit le vieillard. Ne -disait-on pas chez les Morlachs, plus de mille ans avant -qu'il y eût des juges et des empereurs: <i>Qui ne se venge -pas, ne se sanctifie pas.....</i> Laisse-nous prêter ce serment. -Ne nous refuse pas cette messe!</p> - -<p>—Je n'ai pas d'hostie, dit le prêtre.</p> - -<p>—Tu prendras de la terre, d'où vient le pain.</p> - -<p>—Je n'ai pas de vin pour le calice.</p> - -<p>—Tu prendras du sang, en place de vin.</p> - -<p>—Je n'ai pas les saintes reliques nécessaires pour -consacrer l'autel.</p> - -<p>—Tu prendras les os de la martyre, oui, de la -vierge assassinée.</p> - -<p>—Ah! vous m'avez trompé! exclama le prêtre. Ce -n'est donc pas pour un mourant que vous m'avez -envoyé chercher?</p> - -<p>—C'est pour une morte, reprit le vieillard. Kosto -Samovitch, regarde là-haut qui tu connaîtras, et dis-le-nous -sincèrement, car le sang défigure ce visage, et -nous pourrions y avoir été trompés.</p> - -<p>Alors, messer Geri-Spina, en pâlissant, leva les yeux, -et les femmes et les Morlachs firent silence. Tous les -regards se fixèrent à la fois sur un rocher aigu, qui portait -à sa cime une tête pâle et affreuse. C'était celle de -Ianoula, bleuie, meurtrie, les paupières entrecloses, -et déchevelée par la bise. Une traînée de sang noirâtre -avait coulé jusqu'au bas du rocher. Les sanglots -des femmes éclatèrent; on n'entendit, pendant quelques -instants, qu'un pleur profond et universel, tandis -qu'en défaillant, le vieux prêtre tombait assis sur une -pierre.</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_217" id="Page_217">[Pg 217]</a></span></p> - -<p>Mais il se releva, et d'un pas chancelant, monta jusqu'au -haut du tertre de roches. Là, en s'arrêtant, il -leva les bras, et prit la tête de Ianoula dans ses mains; -puis, quand il l'eut considérée, il tomba assis de nouveau, -et ramena sur son visage, sans parler, un large -pan de son vêtement noir.</p> - -<p>—Ah! ah! dit-il, après un long silence... Lève ton -front de terre, malheureux! Dresse le cou! Supporte -la calamité, puisque tu ne peux plus en douter!... O -Ianoula, cœur de ton oncle, quel spectacle lui réservais-tu! -O chère bouche! ô joues livides, hélas! ô menton -meurtri qu'on n'a pas lié avec un ruban! Seul ton front -a été respecté, par la vertu du saint baptême... O chère! -ô fille bien-aimée!... Hélas! hélas! Un si grand -malheur! Non! je ne puis encore y croire... Nous -t'avions cependant prémunie contre l'infâme trahison, -mais tu chérissais trop tes parents. Du moment que -Samo disparut, ce fut comme si l'on t'avait rempli la -poitrine de charbons ardents; le poison te coulait de la -bouche. La paix pour toi, ma fille aimée, n'a commencé -que d'hier... O belle de visage et plus belle d'âme! -Hélas! ce n'était pas ton deuil, mais tes noces, que je -pensais célébrer, un jour... O destinée hâtive et -funeste! O fille, ô fille! hélas! je me meurs: je n'ai -plus de bonheur à vivre. Tu me trompais, quand tu -disais que tu voulais vivre à mes côtés, et prenant soin -de ma vieillesse, me fermer les yeux, au jour du Seigneur. -Et ce n'est pas toi, c'est moi, vieil homme, privé -d'enfants, misérable, seul, qui dois ensevelir ta tête, -sans même savoir où gît ton corps!... Malheureux! que -me faut-il faire? Rentrer dans ma demeure? Je n'y -trouverai que la solitude, la désespérance, le chagrin... -Aller prier auprès des morts? Mais ta mère me reprochera -à moi, son frère, de ne t'avoir pas mieux protégée... -Ah! pourquoi l'avez-vous tuée? Que vous -avait-elle fait, maudits? Achevez! tuez-moi aussi!<span class="pagenum"><a name="Page_218" id="Page_218">[Pg 218]</a></span> -frappez-moi! précipitez-moi! prenez ma vie! mangez -ma chair!... C'est ainsi qu'Ourosch paye l'argent que -mon oncle lui donnait jadis, quand il l'envoyait étudier -au séminaire de Raguse... Oh! comme il recevait -l'hostie sainte, comme il baissait les yeux modestement, -vous rappelez-vous? Mais qui eût mis l'oreille à sa poitrine, -y eût entendu rugir le diable... Il méditait déjà -de retourner à son schisme, l'hypocrite, l'excommunié, -le chien ronge-Dieu qu'il était!</p> - -<p>Il se laissa retomber par terre, tout frémissant de -colère et de deuil, en même temps qu'un sanglot confus -s'échappait de la multitude. Le vieux Tassilo avait -bondi sur une roche:</p> - -<p>—Oui, pleurez, pleurez tous! s'écria-t-il. Un tel -spectacle ferait crier les pierres et larmoyer les anges -du ciel... Mais eux, nos ennemis, peuvent rire, car ils -nous ont pris l'honneur... La perle de nos filles est -morte! Ourosch et Marco nous l'ont tuée... Mais non, -non! C'est Sgombro qui a commis le meurtre, puisqu'il -soutient, puisqu'il nourrit, puisqu'il protège les meurtriers, -et qu'il sert de chenil à ces chiens!... Sgombro, -tu ressembles au thon, avalant un hameçon pour sa -perte, dans un appât de chair pourrie... L'odeur du -sang te rit à présent, mais elle te fera pleurer... Tu as -léché le fil d'un rasoir; tu as touché à tes propres yeux -avec la pointe d'un kandjar; tu as porté de la braise -enflammée dans le pan de ton vêtement... Zemenico -n'endurera pas l'outrage que tu lui as fait, ainsi qu'un -buffle n'endure pas qu'on le tire par la crinière, ni un -bélier qu'on le frappe à la corne!</p> - -<p>—Oui, maudits, Dieu vous punira! murmura -messer Geri-Spina.</p> - -<p>Alors, sur un signe du prêtre, la jeune sœur de -Ianoula, Daria, monta près de lui, portant du pain, du -vin et quelques vases, fournis par les femmes des -Morlachs; et prenant pour autel la roche même où<span class="pagenum"><a name="Page_219" id="Page_219">[Pg 219]</a></span> -posait la tête coupée, le vieux prêtre, servi par l'enfant, -commença de célébrer la messe.</p> - -<p>Dans l'immense cirque de pierre, sous le ciel tout -couvert de nuées, les Morlachs, à genoux, restaient -immobiles. L'âpre et grise lumière d'acier que se renvoyaient -les murs de roc d'une effroyable hauteur, -découpait les reliefs hérissés, les pitons, les crêtes, les -scies, les monolithes et les blocs dénudés, qui font de -ce lieu solitaire le plus sauvage et le plus affreux des -montagnes. Une aigre bise sifflait; quelques touffes de -lentisques frissonnaient; on apercevait, très haut dans -le ciel, deux vautours qui planaient, les ailes ouvertes. -Des grondements, des bruits étranges s'élevaient du -fond des gouffres, car ces régions, plus trouées que -l'éponge, fourmillent de puits, de rivières et de torrents -souterrains. Cependant, le Grand-Duc, seul, par honneur, -au premier rang, inclinait son front en rêvant; -et le vieux prêtre, au haut du monticule, murmurait les -syllabes latines, impassiblement.</p> - -<p>Ses deux mains étaient tachées de sang, pour avoir -manié cette tête. Il les tendit, comme le prescrit le -rituel, sous l'eau que lui versait l'enfant, puis avec ses -doigts purifiés, consacra le pain et le vin.</p> - -<p>Les Morlachs agenouillés se levèrent. Le moment -était venu de prononcer le «serment du sang».</p> - -<p>Alors, tourné vers ce peuple immobile, lentement, -d'une voix haute et solennelle, le prêtre dit, en levant -l'hostie au-dessus du vin consacré:</p> - -<p>—Par ce pain bénit, qui représente le corps de -Notre-Seigneur Jésus-Christ...</p> - -<p>Et tous répétèrent:</p> - -<p>—Par ce pain bénit, qui représente le corps de -Notre-Seigneur Jésus-Christ...</p> - -<p>—Par ce vin, qui représente son sang...</p> - -<p>—Par ce vin, qui représente son sang...</p> - -<p>—Par le sang que souvent nous avons versé de nos<span class="pagenum"><a name="Page_220" id="Page_220">[Pg 220]</a></span> -veines contre les hommes de Sgombro, et qui doit -s'ajouter à celui de cette vierge assassinée, maintenant -enlevée martyre au ciel, et qui nous prie d'être ses -vengeurs...</p> - -<p>—... Et qui doit s'ajouter à celui de cette vierge -assassinée, maintenant enlevée martyre au ciel, et qui -nous prie d'être ses vengeurs...</p> - -<p>—Nous tous, les Morlachs habitants de Zemenico -da Mare, faisons le serment irrévocable...</p> - -<p>—... Irrévocable... irrévocable...</p> - -<p>—De ne point donner de paix à notre âme, ni de -repos à notre corps...</p> - -<p>—... Ni de repos à notre corps...</p> - -<p>—Jusqu'à ce que nous ayons fait la juste vengeance -du sang versé...</p> - -<p>—... Du sang versé...</p> - -<p>—Jusqu'à ce que nos ennemis aient payé nos -larmes et notre deuil!</p> - -<p>Alors, messer Geri-Spina s'arrêtant:</p> - -<p>—A combien de têtes, demanda-t-il, fixez-vous la -rançon du meurtre?</p> - -<p>—Dix têtes, dix têtes! crièrent les Morlachs.</p> - -<p>—Qu'il en soit donc ainsi! reprit-il.</p> - -<p>Ensuite, il termina sa messe.</p> - -<p>Les nouvelles de cette scène et des premiers meurtres -qui la suivirent, volèrent avec une incroyable rapidité, -jusqu'au fond de la Dalmatie. Tout fut rempli, incontinent, -des noms d'Ourosch et de Zemenico; et le voyage -du Grand-Duc, qui partit vers la fin de juin, pour visiter, -à Spalatro, les ruines du palais de Dioclétien, avec -Josine et l'abbé Lancelot, renouvela les conjectures et -les rumeurs. Quoiqu'il y ait douze milles d'Autriche, -de la presqu'île à Spalatro, des relais bien disposés y -firent arriver Josine et Floris en un jour, à la tombée -du crépuscule. A peine eurent-ils mis pied à terre, -que les notables de l'endroit s'empressèrent autour<span class="pagenum"><a name="Page_221" id="Page_221">[Pg 221]</a></span> -d'eux: mais les ruines étaient si désolées, la mer si -morne, le vent soufflait si plaintivement, dans le ciel -gris, que la princesse consternée, et comme toute prête -à pleurer, dit qu'elle voulait repartir, pour s'en aller à -Sebenico, qui est la ville la plus voisine. On leur fournit -quelques Morlachs à cheval, avec des torches, et -d'autres qui les précédèrent, de manière qu'en arrivant -vers onze heures à l'hôtellerie, ils n'eurent qu'à se -mettre à table.</p> - -<p>Bien qu'Isabelle incommodée ne pût les y rejoindre, -Josine et le grand-duc Floris passèrent un mois entier -à Sebenico. La ville est collée à de hautes montagnes, -qu'on nomme les Monti-Tartari. Bâtie sur un penchant -fort roide, elle étonne par ses perspectives et par un -air d'antiquité. Ce ne sont que ruelles, escaliers, couloirs -de maisons étroits et tortus, impasses, fenêtres -grillées, partout des guenilles multicolores, et les portes -bardées de ferrures, avec des heurtoirs ciselés. Plusieurs -dames, dès les premiers jours, vinrent complimenter -la princesse, et il s'en présenta d'autres, jusqu'à -son départ. Elles arrivaient, après la sieste, par -espèces de sociétés de trois ou quatre, et demeuraient -des heures sur leur chaise, Josine fournissant à la conversation. -Cependant, on leur apportait des sorbets, -des fruits, de la neige, des eaux glacées, du marasquin, -de la mousse de sucre. La nuit, après ces chaudes journées, -le port était assez fréquenté sur le quai, ou plus -loin, entre quelques fontaines, le long du lac de Scardona; -et Floris et la princesse soupaient en rentrant, -vers une heure.</p> - -<p>Des lettres annonçant l'arrivée prochaine de l'archevêque -de Raguse, les firent rentrer à Sabioneira.</p> - -<hr class="tb" /> - -<p>C'était le mercredi suivant qu'on attendait Mgr Colloredo, -avec Giano qu'il ramenait. Toutefois, divers -incidents ayant retardé son voyage, Sa Grandeur n'arriva<span class="pagenum"><a name="Page_222" id="Page_222">[Pg 222]</a></span> -dans la presqu'île que le 1<sup>er</sup> août, sur le soir. La -plupart des habitants du palais se portèrent à sa rencontre, -jusqu'assez près de Giunta di Doli. L'archevêque -avait avec lui son neveu, le jeune comte Archibald, -que depuis plus d'un an déjà il tenait dans sa -maison, menait partout où il allait, et veillait comme -son propre fils. Sa Grandeur le présenta aux princesses, -que le sculpteur aussi vint saluer, avec une mine -quelque peu piteuse; puis, l'on remonta en carrosse, -non toutefois sans que le grand-duc Floris eût poliment -cédé sa place avec les dames, à l'archevêque.</p> - -<p>—Que cet Archibald a l'air sot! grommela-t-il, en -remontant dans le petit soufflet, où Giano déjà l'attendait... -Ah! tiens, te voilà, maître fou!... Nous avons -passé, il y a huit jours, à Moianka, Giano... Si tu ne -t'étais pas brouillé avec le curé nécromant, nous t'aurions -ramené, toi et ton trésor.</p> - -<p>—Ah! dit Giano, que Votre Altesse ne parle pas de -ça, si elle m'aime!</p> - -<p>—Bien, bien!... Mais, dis-moi, tu connais, puisque -tu arrives de Raguse, cet Archibald qui a l'air si sot... -Pourquoi diable nous l'amène-t-on?</p> - -<p>—Pourquoi? répliqua le sculpteur. Bah! qu'un coup -de <i>prosecco</i> m'étrangle, si ce radis fourchu, cette mandragore, -cette botte de paille habillée, cette peau de -singe pleine d'étoupe, ne vient à Sabioneira pour y -faire la cour à Josine!</p> - -<p>—A Josine! Allons, perds-tu l'esprit?</p> - -<p>—Eh bien, quoi! Monseigneur, de plus jeunes qu'elle -n'ont-elles pas déjà prononcé le <i>oui</i>? Vous pouvez m'en -croire, signor mio! Dans son grand coffre à sacrements, -le bonhomme Colloredo a pris aussi celui de mariage. -On ne sait que faire de ce long flandrin, et on voudrait -l'établir, c'est certain....</p> - -<p>Deux heures après, arriva de Raguse messer Zeroli, -conseiller de cour, <i>ad latus</i> pour les affaires civiles<span class="pagenum"><a name="Page_223" id="Page_223">[Pg 223]</a></span> -du gouverneur de Dalmatie, et qui venait seconder -l'archevêque dans ses efforts de pacification entre Sgombro -et Zemenico. Son aspect surprenait tout d'abord. -Avec des jambes quelque peu torses, il était maigre et -singulièrement petit, et si vif que tous ses mouvements -tenaient de la marionnette. Cette figure bizarre ne -l'empêchait pas de se mettre en avant dans les compagnies, -et d'attaquer de galanterie les dames, pour lesquelles -il se croyait de grands talents. Mgr Colloredo -le mena chez Leurs Altesses, qui le retinrent à loger au -palais.</p> - -<p>Jamais Josine ne parut avec tant de brillant qu'en -ces jours-là. Sa gaieté, son esprit, ses grâces la rendirent -comme la divinité de Sabioneira. Jusqu'à ses regards -étaient comptés; et ses paroles, adressées au -petit messer Zeroli, lui imprimaient un air de ravissement. -Floris ne bougeait d'avec d'elle, tout occupé -de l'amuser, de la faire valoir, de rechercher son goût -et son approbation. Les troubles de la grossesse d'Isabelle, -qui la confinaient dans sa chambre, avec Tatiana -pour compagne, achevaient de faire de Josine l'unique -reine des plaisirs. Son appartement devint donc le -centre des divertissements. C'était où se rendaient -chaque jour les hôtes et les commensaux, où se donnaient -les collations, les jeux, les après-soupers, les -musiques. Bientôt même, la <i>Casa d'Oro</i> se trouvant -quelque peu exiguë, Josine prit, pour recevoir, au palais -même, le grand Salon des tableaux anciens, fort -poudreux et abandonné, mais que l'on accommoda bien -vite.</p> - -<p>Une après-midi, que Giano vint de bonne heure chez -la princesse, il la trouva qui s'amusait à peindre, ainsi -qu'elle faisait quelquefois. Assise devant son vélin, en -grand habit, elle était environnée de théorbes, de -basses de viole, d'in-quarto aux feuillets ouverts et jetés -sur les dalles de marbre, de roses, de hanaps de vermeil,<span class="pagenum"><a name="Page_224" id="Page_224">[Pg 224]</a></span> -de citrons pelés en spirale, jusqu'à d'énormes coquillages, -dont il semblait qu'elle eût voulu arranger -une nature morte. Un Silène de marbre grec ricanait, -du haut d'un scabellon; et, vis-à-vis de la princesse, -un petit singe talapoin, à longue queue, s'agitait sur un -perchoir de vernis rouge, où le retenait une chaînette -d'argent.</p> - -<p>—C'est toi, caballero Giano? fit Josine, en se retournant. -Eh bien! m'apportes-tu enfin la copie de ce -portrait d'après Vinci, qui est tout le mien, prétends-tu?</p> - -<p>—Par ma foi! ce sera demain, sans faute, repartit -Giano.</p> - -<p>—Bah! pas plus demain qu'aujourd'hui. Le soir, -quand vous avez soupé, signor nécromant, vous promettez -tout... Le matin, vous oubliez tout... Que ne -soupez-vous le matin!...</p> - -<p>Elle continuait de peindre, tout en souriant. Le -sculpteur, derrière elle, reprit:</p> - -<p>—Trop roux, divine, un peu trop roux! Cligne les -yeux... Carlo est couleur de musc verdâtre... Il n'y a -qu'à rompre ta terre d'ombre d'un peu plus de vert de -vessie... Tiens, comme cela!</p> - -<p>—Ah! ah! dit Josine en riant, tu parles tout à fait -comme Mlle Chéron, qui m'enseignait jadis ce bel art: -<i>Pour faire un ciel de tonnerre, il faut, dans la nuée -pluvieuse, du blanc, de l'outremer, de la laque et de -l'encre de Chine mêlés ensemble; à l'endroit où s'ouvre -la nuée, du vermillon et un peu d'ocre jaune; et dans -le coup, un peu plus de vermillon!</i></p> - -<p>Tous deux éclatèrent de rire. La petite princesse -reprit:</p> - -<p>—Quelles nouvelles de sir Archibald, mon soupirant?</p> - -<p>—Ma foi, répondit Giano, pas plus tard qu'hier soir, -je lui ai gagné vingt-cinq ducats... Il dit qu'à la place<span class="pagenum"><a name="Page_225" id="Page_225">[Pg 225]</a></span> -du Grand-Duc, il écrirait une lettre à Sgombro, pour -leur enjoindre de cesser ces vilains meurtres.</p> - -<p>—Il est sûr, répliqua Josine, qu'il mourra, sans -qu'on puisse dire... ha, ha, ha! qu'il a rendu l'esprit.</p> - -<p>—Messer Zeroli, le conseiller, le regarde de travers, -poursuivit Giano. Avec ses petites mains d'araignée, -sa petite voix de moucheron, ses petites mines de -pantin, celui-là est plus surprenant encore... Mais, -quand on parle du loup, dit le proverbe... Voici le -couple, justement, voici le couple!... Le benêt qui -sert Archibald s'avance sur ses talons, porteur d'un -monstrueux bouquet... Il met son monocle... Attention!...</p> - -<p>Archibald parut au fond de la salle. C'était un grand -jeune homme qui marchait en dandinant, moustaches -et favoris blonds, deux gros yeux d'aveugle fort saillants, -qui aussi bien n'y voyaient goutte: en tout, -une physionomie de suffisance et de naïveté. N'apercevant -pas d'abord Josine, derrière le chevalet, il s'arrêta -court, en disant:</p> - -<p>—O ciel! où est donc la princesse?</p> - -<p>—Ici, cher comte, ici, fit Josine.</p> - -<p>—Thomas, donnez-moi le bouquet... Eh bien, pourquoi -tardez-vous, coquin? Faut-il que je me serve moi-même?...</p> - -<p>—Allons, Carlo, tenez-vous tranquille, dit la princesse... -Giano, passe-lui donc quelques noisettes... -Oh, oh, oh! des folies, cher comte. Où trouvez-vous -des fleurs si magnifiques?... Bonjour, bonjour, ser -Zeroli.</p> - -<p>Le petit conseiller de cour s'avançait en arrière d'Archibald, -vif, léger, comme prêt à bondir, et souriant à -tout le monde, aussitôt qu'on le regardait.</p> - -<p>—Bonjour, princesse... Oh! ravissant! exclama-t-il, -en lorgnant le tableau commencé... Ravissant! Ha, ha! -C'est le singe!</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_226" id="Page_226">[Pg 226]</a></span></p> - -<p>—Je gage, dit Giano...</p> - -<p>—Cinq cents livres que non! interrompit Archibald. -Ah! Giano, comment va, <i>my dear</i>?... Vous vous -moquez, vous vous moquez, princesse... Des fleurs -modestes, tout à fait. C'est l'un de mes trois fainéants, -qui, chaque matin, monte à cheval, et s'en va les chercher -à la ville... Bah! trois laquais, c'est bien assez, -pour un trou tel que ce Raguse. Je ne compléterai ma -maison que quand ma tante de Breadalbane sera morte.</p> - -<p>—Eh bien, Giano, mauvais sujet, reprit alors messer -Zeroli, vous avez fait des vôtres, hier au soir!</p> - -<p>—C'est de Votre Excellence qu'il faut dire cela, -repartit le sculpteur, en simulant la confusion. Ah! -vous nous avez bien joué le tour... Vous êtes un luron, -lorsque vous vous y mettez!</p> - -<p>—Par tout ce qu'il y a de plus sacré, répliqua le conseiller -de cour, j'aurais fait démoucheter les fleurets... -oui, princesse, je l'aurais fait!</p> - -<p>—Avez-vous vu, s'écria Archibald, prenant à son -tour la parole, comme j'ai répondu vertement à ce -messer Stepany? Je badine aussi bien que qui que ce -soit; j'entends la plaisanterie, parbleu! mais il ne faut -pas qu'on me fâche... Me soutenir une chose pareille! -Il n'a jamais suivi de chiens, c'est certain... Avez-vous -déjà chassé le renard, princesse?</p> - -<p>—Non, en vérité, répondit Josine.</p> - -<p>—Il n'y a rien de plus ravissant! fit Archibald -avec exaltation. C'est ce qu'il y a de plus élégant dans -le sport... Et le sanglier... Votre Grâce a-t-elle chassé -le sanglier?</p> - -<p>—Non, cher comte, pas davantage.</p> - -<p>—C'est mon amusement favori... J'en ai déjà tué -une douzaine, depuis que je suis en Dalmatie... Il y -avait des dames avec nous. Elles poussaient des cris -inimaginables. Moi, je riais... Ha, ha, ha!... C'est une -simple bagatelle.</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_227" id="Page_227">[Pg 227]</a></span></p> - -<p>Quatre heures sonnèrent à quelque horloge, dans la -grande cour du palais, puis le campanile les répéta. -Des valets galonnés relevèrent la tente semée d'aigles -noires, qui couvrait la terrasse, devant le salon, et y -apportèrent des tables à la main. Au dehors, le jour -d'été flamboyait.</p> - -<p>—Nos amis ne tarderont guère, dit la princesse qui -se leva. Giano, veux-tu tirer la sonnette?... C'est vous, -Pépy. Emportez Carlo, et ramassez ces instruments... -Ma sœur Isabelle va un peu mieux et viendra sans -doute aujourd'hui, ainsi que Mgr de Myre.</p> - -<p>Alors, tandis que la camériste s'empressait, Josine -parcourut des yeux, comme pour voir si tout y était en -ordre, la vaste chambre magnifique. Les tables massives, -à tapis turcs, étaient chargées d'aiguières, de flacons, -de bassins, de vases d'or et d'argent. Des tableaux de -la belle époque, Lédas couchées du Titien, Venises en -brocart de Véronèse, dogaresses de Pâris Bordone, -dans des cadres d'ébène ou d'or noirci, couvraient les -murs, de la plinthe à la corniche. Une arcade de -marbre, tout ouverte, et surmontée d'une sphère de -bronze que flanquaient deux génies ailés, conduisait, -par quatre ou cinq marches, à une salle ronde éclairée -d'en haut, et où se voyaient, dans des niches, douze -grandes statues antiques.</p> - -<p>—Allons, Thomas, dit Archibald, tout mon premier -valet de chambre que vous êtes, aidez Pépy, emportez -les guitares... Mais ces sangliers sont féroces; j'ai -reçu d'eux un coup de dent... Oh! voici mon oncle et -Leurs Altesses.</p> - -<p>Le brouhaha et les éclats de voix annonçaient nombreuse -compagnie: et, en effet, presque aussitôt, Isabelle -et Tatiana montèrent les marches de la rotonde, -l'aveugle menée, comme d'ordinaire, par la petite Daria, -la sœur de Ianoula, qu'elle avait recueillie. Derrière -elles, parurent en peloton Floris, Mgr Colloredo et<span class="pagenum"><a name="Page_228" id="Page_228">[Pg 228]</a></span> -l'archevêque de Myre; et Stepany avec l'abbé venaient -les derniers. Les deux princesses étaient vêtues de -blanc. Elles embrassèrent Josine, puis prirent place, à -un bout du salon, côte à côte sur un canapé, tandis -qu'après les premiers compliments, Floris se remettait -à causer avec son frère et l'archevêque de Raguse. -Cependant, le petit Thalès, d'un air timide, s'était -glissé sans bruit dans la salle.</p> - -<p>—Comment, Thalès, tu ne me dis rien? s'écria -Josine, en souriant. Voilà qui n'est guère galant!... -Mais qu'as-tu? Pourquoi te tiens-tu si raide?</p> - -<p>—Tu entends... Remercie Sa Grâce de l'intérêt -qu'elle te témoigne! dit l'aide-chimiste sévèrement... -Ce n'est rien, princesse, ce n'est rien. Je suis en train -de vérifier quelques expériences curieuses sur la métallothérapie. -Thalès est couvert de plaques de cuivre. Je -cherche son métal, voilà tout!</p> - -<p>Et ses propos avec l'enfant roulant d'ordinaire, en ce -moment, sur la notation chimique, dont celui-ci étudiait -le grimoire, Stepany demanda soudain:</p> - -<p>—Sulfate de cuivre, monsieur?</p> - -<p>—Sulfate de cuivre... S O<sup>3</sup>, C.</p> - -<p>—Eh bien! messer l'abbé, dit Isabelle, y a-t-il des -nouvelles d'Ourosch? Oh! le cœur me saigne, lorsque -j'entends ces horribles récits de meurtres et de dévastations.</p> - -<p>—La <i>Gazette de Raguse</i>, répondit l'abbé, prétend, -aujourd'hui, qu'il a passé avec sa bande dans l'Herzégovine, -et que la guerre aurait pris fin.</p> - -<p>—Ne dites donc pas ça! répliqua le chimiste, qui -haussa les épaules. Il a volé des chèvres, avant-hier -soir, à un chevrier de Giunta di Doli.</p> - -<p>—Ce qui est sûr, reprit l'abbé Lancelot, c'est que, -hier, Sa Grandeur Mgr de Raguse a fait venir le pope -de Sgombro, et qu'elle l'a tancé vivement, en présence -de ser Zeroli. Le pappas, qui n'est pas méchant homme<span class="pagenum"><a name="Page_229" id="Page_229">[Pg 229]</a></span> -assurément, bien qu'on le dise un peu ivrogne (si c'est -une fausseté, j'en mets le péché à la charge des médisants), -a protesté de son désir de rétablir la paix, et a -promis de fulminer en chaire, le saint sacrement à la -main, la <i>cataramonachia</i>, c'est-à-dire «la malédiction», -contre ceux qui prendraient désormais les armes. De -plus, il doit exhorter Ourosch, sur qui l'on dit qu'il a -quelque influence.</p> - -<p>—Tu entends, Bella, s'écria Josine. Nos fêtes -pourront avoir lieu... Eh bien! voyons, quand permettras-tu -que nous chassions à Sabioneira?</p> - -<p>—Non, non! Floris me l'a promis, dit Isabelle. -Je sais bien qu'il tiendra sa parole.</p> - -<p>—Bah! je lui ferai les yeux doux, je le séduirai, -repartit Josine.</p> - -<p>La Grande-Duchesse s'écria:</p> - -<p>—Comment pourrais-tu prendre plaisir à massacrer -d'innocentes bêtes? Va, crois-moi, tu en aurais pitié... -Une fois, quand j'avais douze ans,—tu étais à Coïmbre, -alors,—le grand-duc Fédor m'emmena avec Simonetta -à l'une de ses chasses de Giunta di Doli, et même l'on -nous fit approcher, afin de mieux voir la mort du cerf. -Le pauvre être cherchait le ciel, d'un œil profond et -désespéré; de grosses larmes coulaient de ses paupières... -Oh! je poussai un cri et fondis en pleurs: le -bouleversement de mon cœur, le désordre de mes sentiments -furent extrêmes. Simonetta n'avait pas senti -un trouble moins violent que le mien. Toutes deux dans -le même lit, nous nous embrassions convulsivement: -nous étouffions de douleur et de colère. La barbarie des -hommes nous faisait horreur.</p> - -<p>—Allons, dit Josine, tu es trop tendre. Est-ce que -l'on ne chasse pas, depuis que le monde est monde? -N'est-ce pas le plaisir des reines?</p> - -<p>Mais deux laquais entrèrent, qui portaient un de ces -vieux coffres portugais, en forme de bahut, très grand,<span class="pagenum"><a name="Page_230" id="Page_230">[Pg 230]</a></span> -et tout garni de bandes de cuivre. Ils le posèrent devant -les princesses, rabattirent le lourd couvercle qui laissa -voir, en retombant, toutes sortes d'étoffes somptueuses -et de colifichets de mode, puis disparurent, tandis que -Floris s'approchait.</p> - -<p>—Regarde, regarde, Bella, s'écria Josine, en battant -des mains. J'ai voulu t'en faire la surprise... Mes trois -caisses sont arrivées. Oui, oui! mes trois caisses de -Londres, rien que cela! Floris est allé, hier après midi, -me les chercher jusqu'à Slano... Oh! le coffre est tout -plein de robes, de chapeaux, d'éventails, de linge, de -bas de soie. Il y a de quoi en perdre la tête.</p> - -<p>Tatiana sourit, puis se tournant vers Isabelle:</p> - -<p>—Et vous, Bella, n'avez-vous rien reçu?</p> - -<p>—Oh! moi, dit Isabelle, en souriant aussi, à quoi -bon? Je brille peu, auprès de Josine... Oh! elle m'a -volé mon droit d'aînesse. Elle a tant de bonheur naturel! -Si nous tirons au sort, le sort la favorise; elle me -bat à tous les jeux, même aux échecs où je vous ai parfois -gagné, vous le rappelez-vous, Monseigneur?... -C'était toujours elle que l'on admirait, quand nous -étions encore des enfants... Elle m'éclipserait en cotillon -brun, quand même je serais vêtue d'une robe couleur -de soleil.</p> - -<p>—Allons, allons, Bella, vous exagérez, dit Floris.</p> - -<p>—Tu ne dis que des mensonges, <i>Bella mia!</i> s'écria -Josine... Oh! vois donc ces bouillonnés de brocart... -Il y a dans la mode anglaise des inventions tout à fait -rares. Un peu barbare, soit, mais pas banal! Les modes -de Paris, je les trouve bourgeoises, et comme inventées -pour des juives... oui, tu sais, de ces femmes qui dansent -en levant les pattes, comme des canards... Dis-moi, -Floris, quelle est cette couleur? Oui, rose, cela -s'entend bien, mais rose mourant, tirant un peu sur le -soufré. Voilà ce qui manque dans les langues: des -mots pour désigner les nuances, les demi-teintes des<span class="pagenum"><a name="Page_231" id="Page_231">[Pg 231]</a></span> -couleurs... Sur mon âme! si j'étais impératrice, je -nourrirais une cour de poètes, dont toute la fonction -serait de me trouver de jolis noms aux iris de l'arc-en-ciel... -Voudrais-tu être impératrice, sœur Bella?</p> - -<p>—Le ciel m'en préserve! dit Isabelle.</p> - -<p>—Ma foi, je voudrais l'être, moi, repartit Josine. -Pourquoi donc ne voudrais-tu pas, Bella?... Eh bien, -au moins reine, voyons, reine d'un tout petit pays, en -Grèce, en Portugal, ou encore reine des Belges. Moi, -une pièce d'un kreutzer me ferait consentir très bien à -être reine... même femme du knèze de Montenegro, si -mes futurs sujets ne mangeaient pas tant d'ail!... Mais -que dis-tu de Wilibald, <i>Bella mia</i>! Voilà bien la dixième -fois qu'il doit nous arriver, qu'on l'attend, qu'on est -près d'aller à sa rencontre, et alors,... survient quelque -dépêche ou une lettre de Cassel!</p> - -<p>—Petite sœur, ne médis pas de lui! répliqua Isabelle -en riant. Te rappelles-tu, quand miss Ira Joyce -trouva cette pièce de vers, où tu célébrais Wilibald?... -Tu avais bien neuf ans, je crois.</p> - -<p>La princesse éclata de rire:</p> - -<p>—Il me plaisait par sa mélancolie, répondit-elle. -C'était un peu après la mort de notre chère Simonetta, -dont il était épris, disait-on. Les champignons de la -forêt le connaissaient tous, lorsqu'il passait, et lui -tiraient leur petit chapeau... Un tel pleureur contribuait -notablement à leur prospérité!...</p> - -<p>Cependant, l'archevêque de Raguse, quittant le gros -de la compagnie, venait de mener José-Maria, tout de -l'autre côté de la salle, dans un coin où il n'y avait personne. -Ce prélat était un grand homme, bien fait, vermeil, -le nez long, les cheveux d'un gris argenté, de qui -les traits réunissaient, parmi un air dominant de douceur, -le sérieux et la gaieté, la gravité et la galanterie. -Tenant toujours son jeune suffragant par le bras, il -s'avança à une petite table qui portait un Neptune<span class="pagenum"><a name="Page_232" id="Page_232">[Pg 232]</a></span> -d'ivoire, attribué à Pompeo Leoni, et qu'entourait un -paravent de laque ancienne de Venise. Et là, tous deux -le nez à la muraille:</p> - -<p>—Je vous sais mille fois gré, Monseigneur, d'avoir -tenu compte de ma prière, dit Mgr Colloredo, et d'assister -à notre amicale réunion... Car enfin, cette assiduité -dans votre cabinet, cette fuite des hommes si -rigoureuse, ces excès mêmes de travail pouvaient, -contre vos intentions, vous donner un faux air de censeur, -qui ne fournit au parallèle que pour blâmer tacitement -les autres.</p> - -<p>—Je suis agité depuis peu, répondit l'archevêque -de Myre, par des préoccupations toutes personnelles. -Si mes manières en ont été altérées envers Votre Grandeur, -je la conjure de ne voir là qu'une malheureuse -inadvertance.</p> - -<p>—Il est bien vrai, repartit Mgr Colloredo, que je ne -trouvais plus en vous cette charmante affabilité, cet -esprit d'effusion et de confiance, que j'avais coutume -d'y trouver. Sa Grâce Tatiana s'est même inquiétée -d'un changement si marqué, et c'est elle qui m'a pressé, -comme votre pasteur et votre père spirituel, d'intervenir -auprès de vous. Mais j'ai attribué votre réserve à -l'absorption d'un esprit saisi, que ses travaux anéantissent -en quelque sorte.</p> - -<p>—Plût à Dieu qu'il en fût ainsi! reprit José-Maria. -Alors, mon âme ne crierait pas nuit et jour, devant le -Seigneur... Hélas! non, mon vénérable frère... Mais, -dans un moment mieux choisi, je vous soumettrai certains -doutes qui se sont élevés en moi, depuis quelque -temps, et qui ne me laissent pas de repos.</p> - -<p>—Bon! dit l'archevêque de Raguse, en secouant la -tête, des tentations contre la foi! Nous avons tous passé -par là... Il y a des temps, Monseigneur, où une âme, -quoique chrétienne, est aussi agitée, par rapport à la -foi, que le fut saint Pierre, sur les eaux du lac. Cruelle<span class="pagenum"><a name="Page_233" id="Page_233">[Pg 233]</a></span> -épreuve que Dieu permet, pour épurer notre foi même! -Le dogme que le dernier Concile vient d'ajouter au -<i>Credo</i> de l'Église, a soulevé bien des scandales... Que -voulez-vous! La dispute est trop récente... Mais tout -cela s'éclaircira plus tard.</p> - -<p>—Non, reprit l'archevêque de Myre, mes doutes -ne proviennent pas de cette doctrine imposée de l'infaillibilité -du Pape. Ils sont, hélas! les fruits amers de -mes études spéciales. Vous savez peut-être, Monseigneur, -qu'avec l'agrément du Saint-Père, j'avais commencé -autrefois une sorte de Somme exégétique. J'ai -donc étudié les diverses religions qui se partagent notre -globe. Ce sont ces recherches fatales qui ont altéré ma -santé, compromis mon repos et rendu ma foi chancelante.</p> - -<p>—Eh quoi! dit Mgr Colloredo stupéfait, c'est cela -qui vous trouble, mon très cher frère? L'exégèse, la -comparaison et l'interprétation des textes! Mais ce -sont là des subtilités, des chicanes des protestants... -C'est bien, dans un moment, Thaddée! reprit-il, en -voyant apparaître à une porte dérobée la face de son -valet de chambre... Et lors même qu'il y aurait quelque -difficulté, poursuivit Mgr de Raguse, en se tirant un -fauteuil où il s'assit, tandis que José-Maria s'asseyait -en face de lui, oui, même en ce cas, mon très cher -frère, rappelez-vous que les divines Écritures ne nous -ont pas été révélées pour nous instruire dans de vaines -sciences, nous apprendre à peser les vocables, les dates, -les rapports de temps, mais bien pour éclairer la terre -d'une lumière toute divine, pour fixer la règle des -mœurs et nous donner la connaissance certaine des -choses du ciel, fondement nécessaire de la bonne vie...</p> - -<p>José-Maria repartit:</p> - -<p>—Vous prenez donc pour marque, Monseigneur, de -la vérité de la doctrine, la perfection de la morale que -cette doctrine nous prêche?</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_234" id="Page_234">[Pg 234]</a></span></p> - -<p>—Assurément! dit Mgr Colloredo. Ce sont deux -grâces inséparables. Car une Équité infaillible, comment -pourrait-elle ne pas annoncer une Intelligence -infaillible? Comme l'a dit un de nos grands docteurs, -la foi me prouve les mœurs; les mœurs me prouvent -la foi.</p> - -<p>—Oui, reprit amèrement José-Maria, c'est bien là -aussi ce que je croyais, lorsque j'entrepris ces études. -Je m'attendais à ne rencontrer, dans les autres religions, -qu'un amas de crimes, de superstitions et de ridicules -folies, tandis que le Christianisme, seule doctrine -révélée, brillerait, comme vous le disiez, d'une -lumière toute divine. Mais les préceptes de la morale -la plus pure se trouvent dans Confucius; il y a chez les -Bouddhistes un esprit de douceur, de compassion envers -tous les êtres, que l'on peut dire supérieur à la charité -catholique, et l'ascétisme des Brahmanes surpasse le -renoncement chrétien, en rigueur et en sublimité. Ah! -il eût fallu se crever les yeux, pour ne pas voir ces -vérités... Mais, alors, où donc se trouve le sceau, -la marque du sang de l'Agneau, dans la religion révélée?</p> - -<p>La porte s'entre-bâilla en silence; et Thaddée, paraissant -de nouveau, tout poudreux et échauffé, alla -poser, à pas muets, devant son maître, au pied du Neptune -d'ivoire, un pli scellé d'un grand cachet de cire. -Puis il se retira, sans prononcer une parole.</p> - -<p>—Si je voulais disputer là-dessus, répliqua Mgr Colloredo, -je vous répondrais, mon frère, que toutes les -religions du monde, étant les restes et les débris de -l'adoration du vrai Dieu (puisque tous les enfants des -hommes l'adoraient jusqu'à la dispersion de Babel), ont -pu conserver quelques vestiges de leur candeur et de -leur beauté primitives... Mais, en une telle matière, ce -n'est point de nos faibles lumières, ni des raisonnements -humains qu'il convient d'user. Dieu a prononcé: il suffit.<span class="pagenum"><a name="Page_235" id="Page_235">[Pg 235]</a></span> -Lui-même s'est choisi son peuple, et il a rejeté tous les -autres. Contentons-nous d'adorer, en tremblant, ses -impénétrables jugements, et n'en appelons pas à la -raison, là où c'est la foi qui doit régner.</p> - -<p>—Pourtant, mon frère, la foi chrétienne n'est point, -elle ne saurait être un pur acquiescement à croire, une -aveugle soumission de l'esprit. <i>Rationabile obsequium -vestrum</i>, dit l'Apôtre; et, en effet, si cet acquiescement, -si cette soumission n'était pas raisonnable, ce ne serait -plus une vertu.</p> - -<p>—Soit, mon frère, reprit l'archevêque de Raguse. -Par là, sans y prendre garde, vous fournissez des armes -contre vous. Car, plus cette raison, de laquelle vous -vous réclamez, trouve dans la foi catholique de contradictions, -de difficultés, d'impossibilités absolues, plus -nos mystères, à les juger selon le faible bon sens de -l'homme, semblent hors de toute croyance, plus il faut -reconnaître quel étonnant prodige ç'a été que des mystères -si incroyables aient été crus si universellement, -et qu'ils le soient encore!</p> - -<p>—Il n'y a pas moins de mystères, répondit José-Maria, -pas moins de difficultés, de contradictions, d'impossibilités -absolues dans la doctrine du Bouddha que -dans le culte du Christ. Elle a pourtant rempli tout l'extrême -Orient, et après d'immenses révolutions d'âges -et de temps, conserve toujours le même empire. La -légende de Vichnou et de Sivâ, les miracles et la foi de -Krichna se sont répandus à travers l'Inde. Mahomet a -pu persuader ses visions à des millions d'hommes, et -de nos jours, l'Afrique noire presque entière a embrassé -l'islam. Faudra-t-il donc reconnaître aussi quelque -chose de surnaturel dans les progrès et les accroissements -de chacune de ces religions?</p> - -<p>Mgr Colloredo répliqua:</p> - -<p>—Mais ces religions, mon cher frère, on sait quels -moyens purement humains les ont établies et soutenues.<span class="pagenum"><a name="Page_236" id="Page_236">[Pg 236]</a></span> -L'islamisme s'est étendu par la conquête; les -deux autres se sont propagées grâce aux amorces de -l'intérêt et du plaisir. On en sait les commencements, je -le répète: on connaît les fourbes qui les ont fondées. -La vraie religion, mon cher frère, a pour marque manifeste -son antiquité. Or, quelle conviction de la vérité, -quand nous voyons que de Pie IX, qui remplit aujourd'hui -si dignement le premier siège de l'Église, on -remonte sans interruption jusqu'à saint Pierre, établi par -Jésus-Christ prince des apôtres; d'où, en reprenant les -pontifes qui ont servi sous la Loi, on va jusqu'à Aaron -et jusqu'à Moïse; de là, jusqu'aux patriarches et jusqu'à -l'origine du monde, Jésus-Christ faisant, en quelque -sorte, l'union de l'Ancien et du Nouveau Testament! -Voilà donc la religion toujours uniforme, ou plutôt toujours -la même, dès le commencement des choses. On -y a toujours reconnu le même Dieu comme créateur, -le même Christ comme sauveur du genre humain.</p> - -<p>—Tout ce que vous venez de dire, mon frère, repartit -l'archevêque de Myre, est le propre langage de la Synagogue. -Les juifs aussi font remonter leur origine jusqu'à -Adam. C'est de Dieu même qu'ils ont reçu leurs -traditions, et, plus que tous les autres, ils se défendent -par leur immutabilité. En effet, l'on ne saurait nier que la -religion du Christ, à en juger humainement et sans la -foi, ne soit une hérésie sortie de leur sein, tandis qu'ils -restent fidèles à leurs pères et à eux-mêmes, depuis -plusieurs milliers d'années.</p> - -<p>—Vous me faites trembler, mon frère! s'écria -Mgr Colloredo. Que quittez-vous? que choisissez-vous? -que préférez-vous à Jésus-Christ? Quel Dieu adorez-vous -en sa place?... Ah! il faudrait désespérer peut-être -de votre salut éternel, si Jésus n'avait prié sur la croix -pour ceux qui ne savent ce qu'ils font!</p> - -<p>—C'est afin de m'en confesser, Monseigneur, que je -voulais venir à vous, répondit humblement José-Maria.<span class="pagenum"><a name="Page_237" id="Page_237">[Pg 237]</a></span> -Accusez-moi, reprenez-moi, censurez-moi!... S'il me -reste quelque espérance, c'est par là que commencera -ma guérison.</p> - -<p>—Mettez-moi vos doutes par écrit, dit Mgr Colloredo. -J'ai un peu négligé ces études, pressé que j'étais -par les charges de mon saint ministère. Mais le Père -Passi, de Raguse, de la Compagnie de Jésus, est un -savant homme en ces matières. Il résoudra aisément -ces difficultés.</p> - -<p>—Hélas! répliqua José-Maria, sans dire qu'ils fussent -de moi, pour ne pas exciter de scandale, j'ai soumis -tous mes doutes, à Rome, au fameux Père Montagna. -Ses réponses, loin de les calmer, ont redoublé mes -inquiétudes. Je me confesse à vous, Monseigneur. Le -dogme de la création, l'Iahveh cruel et jaloux de la -Bible, l'alliance conclue avec Israël, la dureté des chrétiens -pour les animaux, bien d'autres choses encore, -me scandalisent... Voyez s'il n'est pas à propos que je -cesse de célébrer la messe.</p> - -<p>—Gardez-vous-en bien! s'écria l'archevêque de Raguse. -Vous donneriez par là un trop grand scandale, -qu'avant tout, il convient d'éviter... Non! il faudrait, -s'il se pouvait, augmenter vos communions, au lieu de -les diminuer, car ce que veut le Tentateur, duquel les -ruses sont innombrables, c'est vous arracher de la -sainte table... Ne perdez pas courage, mon cher frère. -Pénétrez-vous de cette parole de Job: <i>Quand il me tuerait, -j'espérerais en lui!</i> Je vous offrirai à Dieu tous -les jours, dans le mystère de la très sainte eucharistie: -on priera pour vous dans nos couvents... Ne vous confessez -point de ces peines à d'autres qu'à Dieu et à moi, -et dites la messe à l'ordinaire. Je prends sur moi tout le -péché que vous pourriez faire en m'obéissant. Gardez -les dehors, Monseigneur, et Dieu aura soin du dedans. -Croyez et obéissez.</p> - -<p>Tous deux se levèrent après un silence: et s'avisant<span class="pagenum"><a name="Page_238" id="Page_238">[Pg 238]</a></span> -enfin de cette lettre que Thaddée avait déposée sur la -table, Mgr Colloredo l'ouvrit, fit un léger Ah! de surprise, -et se rassit aussitôt pour la lire, tandis que José-Maria -se remêlait parmi la compagnie. Tout le monde -en groupes épars, causait debout et à grand bruit; les -gais éclats de rire de Josine, qui tenait tête aux compliments -d'Archibald et de ser Zeroli, s'entendaient par -instants, au-dessus du murmure des autres colloques. -Puis, un laquais ouvrit à deux battants les portes-fenêtres -sur la terrasse, où le goûter était servi: et tous se -tinrent prêts à y passer au premier appel de Josine, -tandis que la Grande-Duchesse, souffrante et déjà -fatiguée, prenait son écharpe pour se retirer, en même -temps que Tatiana.</p> - -<p>—Regardez, chuchota Isabelle, autour de qui Floris -s'empressait, regardez donc, Monseigneur, on dirait que -Sa Grandeur vous cherche.</p> - -<p>L'archevêque, sa lettre à la main, s'avançait avec -hésitation et les yeux un peu clignotants, dans la -vaste salle tumultueuse. Le Grand-Duc alla à sa rencontre:</p> - -<p>—Eh bien! Monseigneur, quelles nouvelles?</p> - -<p>—Excellentes, repartit le prélat. Thaddée arrive à -l'instant de Raguse. Voici la lettre du Saint-Père, qui -relève de leur vœu imprudent les Morlachs de Zemenico. -Bien qu'un tel vœu soit nul comme impie, et par -là tombant de soi-même, néanmoins le Souverain Pontife -a bien voulu se rendre à nos raisons, et intervenir -en personne. Nos Morlachs n'ont donc plus aucun -prétexte pour se refuser à la paix.</p> - -<p>La petite princesse fit un cri de joie:</p> - -<p>—Alors, les fêtes auront lieu! exclama-t-elle.</p> - -<p>—Dès demain, répondit Floris, Jean et Miklas monteront -en trebaccolo pour porter nos invitations.</p> - -<p>—C'est que demain, dit l'archevêque en souriant, -est le saint jour du dimanche, le jour du repos.</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_239" id="Page_239">[Pg 239]</a></span></p> - -<p>—Mais, Monseigneur, il n'y a là nul travail, répliqua -la fantasque princesse, nul travail que pour le vent qui -souffle... Messieurs, poursuivit Josine, ma sœur me -charge de parler pour elle. Le Grand-Duc va donner -quelques fêtes, qu'il nous avait depuis longtemps promises, -et que ces malheureux événements ont retardées, -de semaine en semaine. Nous aurons nos amis de Raguse, -de Zara, de Cattaro, de Sebenico; et, au nom de -ma sœur, comme en celui du Grand-Duc, j'y sollicite -votre présence.</p> - -<p>—Oh! oh! ne remarquez-vous pas, souffla Stepany -tout bas à l'abbé Lancelot, tandis qu'un murmure d'approbation -s'élevait autour de Josine, ne remarquez-vous -pas, l'abbé, que Monseigneur est merveilleusement -galant pour la sœur de sa femme?</p> - -<p>—Eh bien! qu'y a-t-il là d'étonnant? Allez-vous -encore, monsieur, exercer là-dessus votre langue?</p> - -<p>—Moi, je n'exerce rien, monsieur, riposta froidement -le chimiste. Ce sont les nouvelles qui courent. Je -me borne à vous en faire part, et si vous en doutez, -monsieur, vous êtes le seul, croyez-moi... Eh bien! -qu'est-ce que cela, Thalès? Éternuerez-vous lorsque je -parle?... Az O<sup>5</sup>, Ko, monsieur?</p> - -<p>—Az O<sup>5</sup>, Ko, reprit l'enfant... Azotate de potasse, -papa.</p> - -<p>Tous trois gagnèrent la terrasse, où la compagnie -s'écoulait déjà. On entendait un brouhaha de voix et -de conversations, des exclamations, des rires. En un -moment, le salon fut désert, et il y resta seulement le -Grand-Duc, avec Tatiana et Isabelle, qui se levaient -de nouveau pour partir.</p> - -<p>—O cher Floris, dit la Grande-Duchesse, combien -je suis heureuse de la tendresse que vous témoignez à -Josine, des courses que vous faites ensemble et des -soins que vous prenez d'elle! Je l'avoue, j'avais craint -quelquefois qu'il n'y eût pas de sympathie entre ma<span class="pagenum"><a name="Page_240" id="Page_240">[Pg 240]</a></span> -sœur et mon mari... Elle est si vive et de tête légère! -C'est à moi de veiller sur elle... Vous me remplacez, -cher Floris.</p> - -<p>—Bien, bien! dit brusquement le Grand-Duc, -comme embarrassé de ces louanges... Ah! tiens, vous -voilà, monsieur Manès!</p> - -<p>En effet, le savant venait d'entrer dans la rotonde -des statues, s'excusant sur ce qu'il n'y avait pas de -valets dans l'antichambre; et, quand il eut salué les -princesses, non sans un mot d'affectueuse gronderie à -ses malades, afin de hâter leur départ, il pria le Grand-Duc -qu'il le pût entretenir.</p> - -<p>—Tatiana est donc malade? reprit Floris avec étonnement, -quand elles eurent disparu.</p> - -<p>—Quoi! elle ne vous l'a pas dit... Oh! rien d'inquiétant, -rien de grave, Monseigneur.</p> - -<p>Au même instant, Josine reparut à l'une des portes-fenêtres:</p> - -<p>—Eh bien, Floris, quand viendras-tu donc?</p> - -<p>Mais elle aperçut M. Manès, et courant à lui aussitôt:</p> - -<p>—Est-ce possible? Vous ici, très puissant baron des -cornues, prince des gaz, archiduc des atomes!... Vous, -l'ermite, l'homme invisible!... Mille bonjours à Votre -Omniscience.</p> - -<p>—Mille bonjours à Votre Folie, répondit Manès, se -prêtant à cette espèce de guerre joyeuse que la princesse -lui faisait toujours. Comment se porte <i>donna</i> Tapage? -Le grand malheur qu'elle soit née avec des ailes -de moulin à la cervelle!... J'ai affaire à Monseigneur, -petite fille.</p> - -<p>—Non, non! répliqua Josine, je ne me laisserai pas -renvoyer... Oh! vous allez me dire votre avis...</p> - -<p>—C'est bon, c'est bon! Plus tard, petite fille... -Monseigneur, un mot, s'il vous plaît.</p> - -<p>—Monsieur Manès, puissant magicien... reprit Josine.</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_241" id="Page_241">[Pg 241]</a></span></p> - -<p>—Allez, petite fille, allez! Vous serez donc toujours -la même... Monseigneur, voici de quoi il s'agit. Le -grand-duc Fédor, votre père...</p> - -<p>—Que parlez-vous de petite fille? repartit la malicieuse -princesse, qui, sans un instant de relâche, sautait, -courait, voltigeait, gambadait, tourbillonnait autour -de Manès. On voit bien, signor enchanteur, que -vous ne sortez guère de votre caverne... Ne dirait-on -pas que je suis encore une gamine en robe courte?... -Allons, daignez me regarder!</p> - -<p>Et d'un air de défi mutin, elle se posa devant le -savant.</p> - -<p>Elle était grande, svelte, fière, les lèvres incarnates -et charmantes, le plus beau teint, un nez mince, frémissant, -et avec sa taille élancée, un port agile, majestueux -de déesse sur les nues. Son col, un peu long et plein, -ressemblait à du marbre blanc bien poli, et elle avait, -dans ses yeux noirs, une humeur lascive et attrayante, -un rire qui étincelait comme un rayon de soleil dans -une onde.</p> - -<p>—Mais, en effet, reprit Vassili, comme vous voilà -belle et coquette, princesse!... Toute changée!... Et il -la considérait... Oh! oh! oh! je comprends maintenant -ce que l'on se chuchote à l'oreille, et pourquoi le -comte Archibald...</p> - -<p>Puis, sur un geste impatient de Floris:</p> - -<p>—Eh bien, donc, fit-il tout bas, je dois vous prévenir -que votre père, le Grand-Duc...</p> - -<p>—Monsieur Manès, interrompit Josine.</p> - -<p>—Que dit cette petite fille? Que veut-elle encore?</p> - -<p>—Est-il plus souffrant? demanda Floris.</p> - -<p>—Il décline étrangement, Monseigneur. Il baisse, -il s'affaiblit à vue d'œil...</p> - -<p>—Ah! si vous ne m'écoutez pas, savant illustre, -poursuivit Josine, je vais vous rompre le petit doigt, je -vous ferai la baboue par derrière...</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_242" id="Page_242">[Pg 242]</a></span></p> - -<p>Le Grand-Duc regarda Manès en face:</p> - -<p>—Voulez-vous dire qu'il va mourir?</p> - -<p>—Eh bien, oui, Monseigneur. Le dénouement ne -saurait tarder beaucoup plus que deux à trois semaines. -Ulm se tient prêt à faire ses paquets, et parle à son -maître de testament.</p> - -<p>Il y eut un pesant silence. La petite princesse avait -disparu. Floris reprit d'une voix basse:</p> - -<p>—Et mon père connaît-il son état?</p> - -<p>—Non, il n'en a aucun soupçon, répondit de même -Vassili, et il serait dangereux et inutile de le tirer de sa -sécurité. Mais j'ai pensé qu'il importait que Votre -Altesse fût avertie... Allons, à vous revoir, Monseigneur.</p> - -<p>Le Grand-Duc, demeuré seul, rêva quelques instants, -le front penché et immobile; puis, à pas lents, il gagna -la terrasse. Des grenadiers, des citronniers, des cactus, -dans d'énormes vases de marbre, y formaient comme -un bosquet, au milieu des airs. Là, sur des tables basses -de pierre dure de Florence, toutes sortes de rafraîchissements -étaient servis avec profusion: du caviar, des -<i>pirojki</i>, du vin, du cidre, des pièces de four, quantité -de liqueurs à la glace. Les convives, assis ou debout, -et la plupart tenant à la main de petites assiettes d'argent, -faisaient des groupes çà et là, jusque sur les -marches de l'escalier.</p> - -<p>—Puis-je vous offrir, Monseigneur, de cette eau de -jonquille glacée? demanda Josine à l'archevêque. Préférez-vous -du vin de Sicile?</p> - -<p>—Mille grâces, ma jolie cousine... Eh bien, neveu, -dit Mgr Colloredo à Archibald, vous ne regrettez pas -vos chasses ni vos autres plaisirs de Raguse. Il y a ici -de quoi vous les faire oublier.</p> - -<p>—Je donnerais trois cents florins, répondit Archibald, -pour que la princesse pût voir mes vouges et mes -épieux à sangliers... Mais ces animaux sont féroces.<span class="pagenum"><a name="Page_243" id="Page_243">[Pg 243]</a></span> -J'ai reçu d'eux un coup de boutoir... je pourrais vous -montrer la blessure... Giano, faites-moi souvenir, quand -nous serons entre hommes, de vous la montrer...</p> - -<p>La demie de cinq heures sonna.</p> - -<p>—Lucio, dit demi-haut Josine à l'un des laquais qui -servaient, allez voir si les carrosses sont approchés... -La chaleur du jour est tombée, reprit-elle. Nous avons -arrangé pour Votre Grandeur, comme Elle en a marqué -le désir, une excursion jusqu'aux madragues et à la -Grotte-qui-parle.</p> - -<p>—Je ne puis croire, dit l'archevêque, tout ce que -nos Morlachs en racontent.</p> - -<p>—Si, si, si, Monseigneur, la chose est certaine! -s'écria le bon abbé Lancelot. Il y a là, suivant moi, le -plus curieux écho que l'on ait jamais entendu, car pour -peu que l'on parle bas à l'entrée de la caverne, la personne -qui s'est placée dans le fond entend tout fort -distinctement... C'est une chose extraordinaire! J'ai -vu des Bocchesi se sauver, pensant qu'il y eût là un -esprit...</p> - -<p>Josine battit des mains:</p> - -<p>—Vraiment, vraiment? Un si bel écho!... Gianetto, -c'est toi que je retiens pour en faire l'expérience.</p> - -<p>—Quoi? que désirez-vous, Madonna?</p> - -<p>—Je te dirai cela à la Grotte-qui-parle. Oh! j'ai des -secrets à te confier que les rochers seuls doivent entendre... -Là-bas, là-bas, là-bas, tu sauras tout!</p> - -<p>—Trop familière, pensa Floris en sortant de sa rêverie, -trop familière!... Est-ce qu'elle pourrait?... -Pourquoi non?... Comme elle le regarde en parlant! -Comme elle s'adresse toujours à lui!... Oh! j'aurai l'œil -sur vous, seigneur bouffon...</p> - -<p>Le lendemain, conformément au cri qu'en avait -fait Pappizza, dès le matin, Mgr Colloredo dit lui-même, -dans l'église de Zemenico, une grand'messe solennelle. -Là, devant tout le peuple assemblé, l'archevêque<span class="pagenum"><a name="Page_244" id="Page_244">[Pg 244]</a></span> -monta en chaire, et prit son thème sur le pardon des -offenses. <i>Ego autem dico vobis: Diligite inimicos vestros</i> -(<span class="smcap">Matth.</span>, <span class="smcap">V</span>). Il fallait déposer son ressentiment, -en faire à Dieu, chrétiennement, un sacrifice de bonne -odeur. Le pope de Sgombro avait donné parole de la -docilité de ses paroissiens: et lui, leur archevêque, leur -pasteur, s'était porté garant de même, pour ses ouailles -de Zemenico. Car, si vous ne pardonnez pas, espérez-vous -que Dieu vous pardonne? Non, tant que vous serez -inexorables pour vos frères, le Seigneur le sera aussi -pour vous. Il est écrit: <i>Point de miséricorde à qui n'a -pas fait miséricorde</i> (<span class="smcap">Jacob., ii</span>). Après quoi, l'archevêque -lut le bref du Saint-Père, qui déclarait nul et -non avenu le serment qu'ils avaient prêté, et ayant -terminé la messe, au milieu du silence frémissant -des Morlachs, il s'en revint au palais.</p> - -<hr class="tb" /> - -<p>Dans la semaine, les invités commencèrent à arriver. -Comme on voyage en Dalmatie avec la lenteur des -tortues, et toujours par coches ou carrosses, les chemins, -pendant plusieurs jours, furent couverts autour -de Sabioneira, d'équipages à six chevaux, qui gravissaient -les côtes ou passaient à gué les rivières. Ceux -de Zara vinrent en trebaccolo, et la princesse Miléna -arriva de Cettigne par la montagne, accompagnée, -outre ses femmes, de dix Monténégrins armés. Suivaient -force mules portant ses coffres, recouverts de -tapis d'écarlate, les billots, plaques et œillères de cuivre -et d'argent travaillé. L'ancien corps de garde des Cypriotes, -au bord de la mer, reçut les bêtes et les -gens.</p> - -<p>Bientôt, d'ailleurs, les survenants se trouvèrent si -nombreux en hommes, qu'il fallut en coupler quelques-uns. -Le baron Mamula échut, avec le vieux comte -Stankovitch, dans le pavillon de rocaille qu'on nommait -l'<i>America</i>, où, toutefois, lui et ses chiens purent<span class="pagenum"><a name="Page_245" id="Page_245">[Pg 245]</a></span> -s'espacer à l'aise. Les corps de logis, les petits -palais, les moindres bâtiments des jardins, tendus et -remeublés en neuf, étaient remplis ou attendaient leurs -hôtes. Messer Pistolese et Jacinto se distinguèrent -extrêmement, par l'ordre surprenant qu'ils mirent. Rien -de confus, de languissant parmi ce monde de serviteurs; -à toute heure et à tout venant, accueil prompt, -empressé, cordial. Les tables, dressées sans ôter, dans -la fameuse Galerie-Verte, étaient toujours neuves et -servies vastement et splendidement, à mesure qu'il se -présentait ou cavaliers ou dames, ou Morlachs visiteurs. -Le souper, au grand couvert, réunissait tous les convives, -dans l'immense salle de Flore, éclatante en -dorures, en peintures, en lustres de trois cents bougies, -en monceaux de roses de toutes parts. Et la soirée se -terminait dans les jardins, tandis que l'on tirait sur une -barge, au milieu du golfe, des ballons d'eau, des fusées -volantes, quantité de feux d'artifice, réfléchis par le -miroir marin.</p> - -<p>Une pluie d'orage empêcha, un soir, toute promenade -dans les jardins, en sorte que les invités se retirèrent -de meilleure heure que de coutume. Josine, -après quelques moments de conversation languissante, -dit bonsoir à Tatiana et à Floris, et regagna son appartement, -où sa toilette l'attendait. Mais, renvoyant -toutes ses femmes, hors la seule Barberine, elle passa -aussitôt avec elle dans le petit cabinet des Miroirs. Un -grand chandelier ancien de fleurs et d'oiseaux, en verre -rose et vert de Murano, s'y reflétait aux murailles de -glaces. Des boîtes de fard entr'ouvertes, des coffrets, -des bonbonnières, étaient épars sur l'étagère de toilette, -tandis que de vieux masques noirs de carnaval, -retrouvés sans doute dans quelque tiroir, jonchaient au -hasard les dalles de marbre.</p> - -<p>—Eh bien, Rina, dit la princesse, en même temps -que sa camériste préférée commençait à la coiffer de<span class="pagenum"><a name="Page_246" id="Page_246">[Pg 246]</a></span> -nuit, de tout ce beau monde de cavaliers qui nous sont -arrivés depuis huit jours, lequel te semblerait, à ton -gré, l'amoureux le plus accompli?</p> - -<p>—Je ne sais, madame, dit Barberine. Il serait honteux -que moi, pauvre fille, j'allasse regarder en face de -si magnifiques seigneurs.</p> - -<p>—Bah! en face ou de profil, peu importe!... Ne -trouves-tu pas, reprit Josine, en se penchant vers le -miroir, que j'ai le teint un peu altéré?... Tiens, redis-moi -leurs noms, l'un après l'autre.</p> - -<p>—Eh bien, il y a d'abord le conseiller, messer Zeroli -de Raguse.</p> - -<p>—Passe, passe! s'écria la princesse... Ha, ha, ha! -Depuis qu'il a chanté l'autre jour, il se met des bandeaux -de ouate autour du cou. C'est à nos oreilles qu'il -eût dû en mettre!... J'ai boudé, oui! j'étais furieuse... -Endurer un glapisseur pareil!... Aussi, j'ai pris, le lendemain, -pour rompre la malechance, mon beau lis -de saphirs et d'émail... Et cela n'a pas manqué, en effet.</p> - -<p>—Votre lis de saphirs, madame?</p> - -<p>—Oui, oui, Rina... Tiens, donne-le-moi! Il me -porte bonheur, c'est certain... Quand notre carrosse a -versé, voilà trois ou quatre ans, je n'ai eu aucun mal, -grâce à lui, et aux bals où je le mettais, je passais toujours -pour la plus jolie... Une fois, chez les Nostitz, -la cire d'un lustre a gâté je ne sais combien de toilettes: -moi, rien, parce que j'avais mon lis!... Bon petit -lis! Et elle le baisait. Agathe coud un trèfle à quatre -feuilles dans la doublure de ses robes; mais je n'y crois -pas, allons donc!... Qu'est-ce que nous disions?... Ah -oui! Ne me nomme parmi nos invités, que ceux dont -on pourrait faire des soupirants... Laisse les vieux, -laisse les vieux!...</p> - -<p>—Eh bien donc, que pense Votre Grâce du comte -Tiberio Spada?</p> - -<p>—Un nez! un nez! exclama la folle enfant. Le<span class="pagenum"><a name="Page_247" id="Page_247">[Pg 247]</a></span> -comte Tiberio Spada est une partie de son nez... Seigneur -Dieu! serais-je condamnée à des soupirs proboscidiens?... -Oh! son nez est un marteau de porte, un -soc, un éperon de vaisseau, une double flûte quand il -soupire, un serpent de lutrin quand il ronfle; et, en tout -temps, un alcoolomètre, où on lit les degrés de l'eau-de-vie -qu'il a bue... Non, non, non, pas de comte Spada!</p> - -<p>—Alors, que dira Votre Grâce du marquis Zeculo, -de Sebenico?</p> - -<p>—Il ne fait, répondit la princesse, que sourire, -changer d'habit et regarder dessus, à la dérobée, la -plaque de son ordre. Il est propre, peigné, rasé, lustré, -parfumé. Il n'a dans sa bourse que des ducats neufs; -son stick de corne vient de Londres; et il reçoit directement, -par le paquebot, sa provision de gants de Naples. -Parle-t-il, c'est de ses voyages, de son majorat de -Carinthie, du palais qu'il possède à Trieste, de la princesse, -sa demi-sœur, qui est dame du palais à Vienne; -et il conclut, en hochant la tête, que, Dieu merci! il -n'a pas à se plaindre, et que tout lui a réussi au delà -même de ses souhaits.</p> - -<p>—Et messer Marnavitch, comment Votre Grâce le -trouve-t-elle? N'est-il pas bel homme, vraiment?</p> - -<p>—Qui, Marnavitch?... Perds-tu la tête, voyons! -Un géant, toujours bleu de barbe, qui a l'air du frère -de ser Pistolese. Il avale son vin tout pur, d'une haleine, -et demande à chaque Morlach le prix des écorces -et du poisson sec... Statues, jardins, les tentures, les -tableaux, il n'a rien regardé au palais; mais si c'est un -âne, une vache, un vieux bouc qu'il rencontre sur les -chemins, alors il s'arrête et il les admire, sans que l'on -puisse l'en arracher.</p> - -<p>—Oh! dit la camériste en riant, comme Votre Grâce -les maltraite!... Mais, allons, que dira-t-elle du jeune -docteur de Raguse, Beppino Papafava?... Il a pourtant -une jolie figure.</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_248" id="Page_248">[Pg 248]</a></span></p> - -<p>—Il plairait, repartit Josine, si seulement il voulait -moins plaire. Quand il se trouve devant nous, il suffoque -de la peur de n'être pas assez aimable... A un -autre, Rina, à un autre...</p> - -<p>—Eh bien, madame, il y a encore le seigneur Ugo -Toppo, le comte Imer, messer Niccoloso...</p> - -<p>—Ha, ha, ha! avec ses trois cheveux et son cure-dent -de lentisque... Il ment, d'ailleurs, il n'a pas de dents...</p> - -<p>—Le seigneur Memmo della Mammana...</p> - -<p>—Oh! le glouton! interrompit la princesse. Quand -il ouvre son énorme bouche, on dirait l'antre de la Jagodna... -La nuit, il soupire après la lune, qu'il prend -tantôt pour un pain rond, tantôt pour un croissant au -cumin... Et qui encore?</p> - -<p>—Le baron Cornacchini, ser Zandiri de Céphalonie, -le jeune comte Angiulliero...</p> - -<p>—Assez, assez! ne m'en nomme plus! s'écria Josine -languissamment... Oh! je suis prise tout à coup -de bâillements, rien qu'à me les représenter... Ils se -ressemblent tous comme des florins, comme des gouttes -de pluie... Apporte mon baguier, Rina. Quel bracelet -vais-je mettre demain?</p> - -<p>—Beaucoup de ces dignes seigneurs doivent-ils -encore nous arriver? demanda Barberine, en passant à -la princesse un manteau de lit.</p> - -<p>—Non, reprit Josine, on n'attend plus que ser Ottaviani -et sa femme, et le consul de Russie à Cattaro... -As-tu songé à mettre de côté cet opiat gris pour les -dents que Giano m'a donné? Il jure que c'est merveilleux... -Que penses-tu de Giano, Rina?</p> - -<p>—Jésus Seigneur! exclama la camériste. Qu'est-ce -que Votre Grâce me demande? Je suis une trop simple -fille pour parler d'un homme pareil.</p> - -<p>—Bien! cela signifie qu'il te plaît. Allons, ne rougis -pas pour ça... Passe-moi mes gants préparés... Et -pourquoi te plaît-il?</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_249" id="Page_249">[Pg 249]</a></span></p> - -<p>—O Seigneur! protesta Barberine, qu'est-ce que -Votre Grâce veut me faire dire?... Je n'ai pas parlé -quatre fois à ser Gianettino, croyez-moi!</p> - -<p>—Bah! s'il ne te plaît pas à toi, repartit Josine, il -plaît du moins à toutes nos dames... <i>Ser Giano, venez -par ici! Ser Giano, que dites-vous de ça? Ser Giano, -quelle surprise prépare-t-on pour ce soir?</i> C'est là ce -qu'on entend constamment... Vois-tu, ces dames de -Raguse aiment les hommes à cheveux frisés.</p> - -<p>—A dire vrai, répondit Barberine, ses cheveux sont -ce qu'il a de mieux, avec ses dents... Il a aussi de fort -beaux yeux...</p> - -<p>—Admirables! répliqua Josine. Ils sont jaunes, et -comme moqueurs et féroces dans leur expression.</p> - -<p>—Il monte fort bien à cheval, dit Barberine.</p> - -<p>—Pas de plus hardi cavalier, de plus brave marin, -dit la princesse.</p> - -<p>—Et puis, toujours leste et de belle humeur... -Quand on le voit, madame, on dirait qu'il entre du -soleil avec lui...</p> - -<p>—Là, là! ne t'échauffe pas tant, reprit Josine en -riant. Bonne nuit, maintenant, Rina. Il est grand -temps que je me mette au lit... Nous allons rêver -de Giano. Es-tu folle de me parler ainsi de lui!... Il me -semble qu'il fait la cour à la fameuse Angelelli, la -beauté de Raguse, et que cette sotte y répond... Si -j'en étais sûre!</p> - -<p>—A quelle heure faudra-t-il réveiller Votre Grâce?</p> - -<p>—Voyons, dit la princesse en bâillant, quels sont -donc les plaisirs annoncés?... Ah! oui, l'on chasse -comme avant-hier, toujours en cachette d'Isabelle; -après quoi, dîner dans la forêt, non loin de Zaton di -Doli... Viens ouvrir ma courtine, Rina, seulement -quand je te sonnerai. Je veux faire la grasse matinée.</p> - -<p>La clairière où le repas devait avoir lieu fut occupée, -dès avant midi, par les officiers des cuisines qui,<span class="pagenum"><a name="Page_250" id="Page_250">[Pg 250]</a></span> -sous la conduite de Jacinto, commencèrent à tout accommoder. -Ser Pistolese arriva vers cinq heures, pour -surveiller le dernier préparatif. A l'ombre des pins-parasols, -une longue nappe sur tréteaux, brodée d'argent, -de fleurs de soie, et chargée d'assiettes d'argent, -étalait une profusion de pâtés, d'oiseaux, de coquillages, -et des pyramides de fruits. Des laquais, en hoqueton -bleu gansé de jaune, tiraient d'une sorte de fourgon -force sièges à dos de maroquin noir, qui se pouvaient -ployer pour les voitures, tandis que d'autres déballaient -les vases d'argent à glacer les vins. Mais des cris, des -abois retentirent, et l'on vit s'avancer dans l'avenue -une grande troupe à cheval, avec Josine en tête. Deux -ou trois carrosses remplis de dames suivaient les cavaliers, -au plus petit pas; et des valets, menant des chiens, -fermaient la marche. Cette cavalcade, en un moment, -envahit le spacieux rond-point. Le Grand-Duc aida -Josine à descendre. Elle avait un habit de cheval, fantasque -et charmant à la fois, un justaucorps gris, tout -brodé d'argent, et un bonnet de velours noir, avec des -plumes. Ser Pistolese s'avança à sa rencontre.</p> - -<p>—Quoi! Giano n'est pas encore là! s'écria la princesse, -en jetant les yeux autour d'elle... Cette chasse -était amusante, bien que j'aie vu le moment où le vent -détournait les cailles de la pantière... Mais quelle idée -avez-vous eue, sir Archibald, de tuer ce malheureux -écureuil?</p> - -<p>—Fantaisie de chasseur! fantaisie de chasseur!... -On les nomme muscardins, princesse.</p> - -<p>—Bah! dites ce que vous voulez, poursuivit Josine, -le roi de la chasse est Giano, qui a eu l'idée d'effrayer -les cailles... Bonjour, bonjour, ser Pistolese. Eh bien, -préparez-vous cette fête de nuit pour demain?</p> - -<p>—Oui, princesse, dit le majordome. Les pavillons -sont tendus à Stagno... J'ai disposé deux mille lampions -sur les rochers de la crique, cent gros fanaux...</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_251" id="Page_251">[Pg 251]</a></span></p> - -<p>—Mais que fait donc Giano? dit Josine. Voilà longtemps -qu'il devrait être ici... Est-ce que je puis attendre -de la sorte? Est-ce qu'il ne connaît pas les femmes? -Un moment de retard de plus est tout un purgatoire -pour moi!... Cent gros fanaux, ser Pistolese...</p> - -<p>—Oui, princesse, autour des pavillons... Nous -avons reçu de Raguse quantité de caisses d'artifices... -En un mot, tout sera du plus bel effet, à ce que j'espère...</p> - -<p>—Qui vient par là? Est-ce Giano? reprit Josine... -Ah! enfin! exclama la princesse, en voyant un gros de -cavaliers déboucher dans la clairière, où ils mirent pied -à terre aussitôt... Puisque nous voici au complet, -mesdames, et vous, signori, prenez vos places. Pour -mot d'ordre: Liberté parfaite!</p> - -<p>Tous les convives, dans un joyeux désordre, s'assirent -autour de la table, tandis que les valets y posaient -des rougets fumants sur des grils d'argent. Le premier -service n'était que d'entremets et de fruits de mer. -Toutes sortes de coquillages emplissaient des conques -de vermeil; d'énormes langoustes, en buisson, enchevêtraient -leurs piquants rouges, et des pastèques à -pulpe rose, du gingembre, des citrons verts, des fruits -confits aux cinq épices et au vinaigre, entouraient trois -grands pâtés ouverts qui s'éboulaient sur de monstrueux -plats d'argent. Le soleil, passant entre les -arbres, envoyait ses derniers rayons tièdes et jaunissants -sur la nappe; l'odeur résineuse des pins flottait; -un daim ou une biche, par moments, bondissait au -loin dans les taillis. Çà et là, autour de la table, les conversations -commençaient.</p> - -<p>—Eh bien, Giano! s'écria Josine, est-ce ainsi que -vous vous faites attendre? Si cela vous arrive encore, -je froncerai le sourcil contre vous, je tonnerai comme -un Jupiter femelle!</p> - -<p>—Il n'y a nul retard, Madonna, répondit le sculpteur,<span class="pagenum"><a name="Page_252" id="Page_252">[Pg 252]</a></span> -en occupant la seule place vide qui restât, à la -gauche de la princesse. Le soleil marque cinq heures à -peine.</p> - -<p>—C'est bon, c'est bon!... Oui, désarmez-moi, repartit -la folle jeune fille. Aujourd'hui, Notre Majesté a -l'âme bonne, et veut bien entendre vos excuses... Nous -te croyions déjà enlevé par le vieil Ourosch, Giano, -dit-elle en riant, puisque, enfin, nous voici tout près de -ce fameux village de Sgombro.</p> - -<p>—Combien ceux de Zemenico avaient-ils déjà pris -de têtes? demanda messer del Piffero, un riche bourgeois -ragusain.</p> - -<p>—Peuh! je ne sais, laissa tomber Giano, sept ou -huit, ou quelque chose d'approchant... Mais pleins -d'honneur comme je les connais, ils trouveront bien -moyen, croyez-moi, d'en prendre encore quelques-unes.</p> - -<p>—Fi, Gianetto! dit Josine... Vous êtes par trop -sanguinaire...</p> - -<p>—Moi, Madonna, s'écria-t-il, un agneau, un vrai -pigeon de douceur!... Toutefois, je l'avoue librement, -il ne faut pas qu'on m'offense. Mais qui pourrait supporter -un affront?</p> - -<p>—Bah! dit Floris, à l'occasion, vous en supporteriez... -Allons, allons! vous fileriez doux comme un -autre.</p> - -<p>—Je dis, reprit le sculpteur, un moment étonné, -que je n'en ai jamais souffert, Dieu merci!</p> - -<p>—Et moi, je dis, riposta Floris, qu'en cas de besoin, -vous en souffririez. Croyez-moi, le monde a déjà vu -des choses plus extraordinaires.</p> - -<p>—Je n'ai jamais souffert d'injure, affirma Giano, et -je suis bien connu pour ça, d'un bout à l'autre de la -Dalmatie.</p> - -<p>—Eh bien, il peut se faire qu'un jour vous en souffriez, -voilà tout! Qui peut savoir, sior Giano, ce que -lui réserve le destin? Chaque soleil produit à la lumière<span class="pagenum"><a name="Page_253" id="Page_253">[Pg 253]</a></span> -d'innombrables événements, auxquels personne ne -s'attendait. Nous sommes les jouets du hasard... Voilà -pourquoi je dis qu'à l'occasion, vous souffririez une injure, -tout comme un autre.</p> - -<p>—Monseigneur, répliqua le sculpteur, il est vrai -que de bien des gens, je n'endurerais pas ces contradictions. -Laissez-moi vous dire, encore une fois, que -personne ne peut se vanter de m'avoir jamais molesté, -et que je n'ai jamais souffert d'injure. Il se peut que je -sois, au contraire, trop irascible de ma nature. Si je -voulais raconter en détail tous les merveilleux accidents -que ce penchant m'a occasionnés, j'étonnerais les -nobles dames qui nous écoutent présentement. Mais, -pour ne point paraître me louer, je laisserai cela de -côté. Apprenez seulement, Monseigneur, que ce vaillant -Ourosch s'est mal trouvé de m'avoir voulu faire tort, -et, pourtant, je n'avais que seize ans à cette époque.</p> - -<p>Un profond silence tenait l'assemblée entière comme -en suspens. Tous les yeux, fichés sur le Grand-Duc ou -sur Giano, vis-à-vis de lui, montraient on ne sait quoi -d'anxieux, une attente immobile et contrainte. Floris -poursuivit d'un ton ironique:</p> - -<p>—Et que vous est-il arrivé avec ce terrible Ourosch, -signor?</p> - -<p>—Je me pris de querelle avec lui, répondit le sculpteur, -du temps qu'il était maître de poste. Ce fol et -brutal animal prétendait me retenir ma selle, sous le -prétexte que j'avais fait galoper une de ses juments -de retour, ce qui était faux. Quand je vis qu'il n'écoutait -rien, indigné, frémissant de rage, je me retirai, -mais je ne pus fermer l'œil de la nuit. Je pensai d'abord -à brûler la maison, puis à couper les jarrets aux -chevaux que ce veillaque avait dans son écurie. Un -médecin qui m'eût tâté le pouls aurait trouvé non le -pouls d'un homme, mais celui d'un lion ou d'un dragon. -Enfin, voici ce à quoi je m'arrêtai. Je m'esquivai dès<span class="pagenum"><a name="Page_254" id="Page_254">[Pg 254]</a></span> -l'aube du jour, et dans une prairie d'Ourosch, je mis le -feu à quatre de ses meules de foin, dont la belle et admirable -clarté me réjouit jusqu'à Sabioneira, où je me fis -saigner en arrivant. Ainsi, même du plus vil coquin, je -n'ai jamais souffert la moindre injure.</p> - -<p>—Allons, c'est fort bien! dit le Grand-Duc... Pour -Cirillo, on sait ce qui lui advint.</p> - -<p>—On sait si j'ai eu tort ou non, repartit Giano. Du -jour où il m'eut offensé d'une manière intolérable, mon -seul soulagement fut de le lorgner, comme on lorgne -une maîtresse. Lorsque je m'avisai enfin que la passion -de le voir si souvent m'enlevait le sommeil et l'appétit, -et me faisait prendre un mauvais chemin, il me fallut -bien me résoudre à en sortir. Je l'appelai donc loyalement, -et nous nous battîmes. Je pensais qu'il n'avait -reçu que deux ou trois piqûres de puce, quand on vint -me dire qu'il était mort... Quoi qu'il en soit, tout ce -que j'ai fait n'a été que pour défendre le corps que Dieu -m'a prêté.</p> - -<p>—Je crois que pas un avocat ne plaide aussi bien, -ricana Floris, mais vous avouez qu'il est mort.</p> - -<p>—Il est mort honorablement, dit le sculpteur; il a -reçu les sacrements, il s'est réconcilié avec l'Église: -et moi, fit-il en se frappant le sein du bout du doigt, je -suis marqué pour toujours à son cachet, et j'ai passé -plus d'une année à Venise, sans que le vieux Fédor -m'envoyât un sou.</p> - -<p>—Il serait bienséant, je crois, répliqua Floris, que -Giano dît: le grand-duc Fédor.</p> - -<p>—On me connaît, reprit le sculpteur. Je n'ai pas -autre chose à répondre.</p> - -<p>—On vous connaît, c'est fort bien! dit le Grand-Duc. -Mais l'homme ne se connaît pas lui-même...</p> - -<p>—Votre Altesse a beau faire, aucun de ceux qui nous -écoutent ne doutera de ma parole.</p> - -<p>La princesse Josine intervint:</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_255" id="Page_255">[Pg 255]</a></span></p> - -<p>—Au nom du ciel, Giano, finissez. Qu'est-ce que -tout cela signifie?</p> - -<p>—Le signor Gianetto, dit Floris, oublie et ce qu'il -est, et ce que je suis.</p> - -<p>—Je vais vous dire aussi ce que je suis, repartit -Giano avec fierté. Je suis un sculpteur, un artiste. Les -hommes tels que moi, Monseigneur, sont dignes de -parler aux papes, aux empereurs, aux plus puissants -rois, et d'en être traités honorablement. J'ai pour modèles -et pour maîtres cet illustre Donatello et cet incomparable -Michel-Ange, les deux plus nobles créatures -que l'on ait vues, depuis les anciens... Vous êtes le -fils du Grand-Duc; moi, je suis le fils de mon art. -Et les ducs et les fils de grands-ducs, on les rencontre -par douzaines, à chaque porte, tandis que ceux de ma -taille, on n'en trouverait peut-être pas cinq, à cette -heure, dans le monde entier.</p> - -<p>—Bien, parlez tant qu'il vous plaira, reprit Floris. -Je vous laisse.</p> - -<p>—Etes-vous fou, mon frère? exclama Josine... -Allons, allons, allons, rasseyez-vous... Mais nous oublions -pendant ce temps que le crépuscule descend. -Messer, donnez ordre qu'on nous éclaire...</p> - -<p>Le majordome frappa dans ses mains, et aussitôt sept -ou huit laquais, portant des girandoles enflammées, -sortirent de derrière un rocher, et posèrent leurs flambeaux -sur la table, tandis que d'autres allumaient des -lampes attachées aux pins çà et là, et faites en façon -de tourelles et de galères argentées. En même temps, -parut dans la clairière, au milieu des rires et du brouhaha, -un petit cortège de masques. C'étaient un More, -la trousse au dos et le cimeterre en écharpe, un Tartare -couvert de mousses et de miroirs, un Homme sauvage, -de qui l'habit était garni de feuilles de chêne en -velours vert, enfin un Chinois, tout brodé de fleurs, -naturellement représentées. Ils portaient un jardin vert<span class="pagenum"><a name="Page_256" id="Page_256">[Pg 256]</a></span> -plein de roses, et le plaçant devant Josine, en retirèrent -un large bassin de vermeil, où s'entassaient, avec -leurs pampres, force grappes de raisin muscat de Céphalonie.</p> - -<p>—Oh! du muscat! s'écria la princesse. Je n'en avais -pas encore vu cette année... Qui nous fait ce présent? -Est-ce toi, Giano?</p> - -<p>—Votre Grâce est libre de le croire, répondit le -sculpteur. La tartane du vieux Panagiotti est mouillée -à Zemenico.</p> - -<p>—Merci, merci, mon bon Giano, dit Josine. Il est -merveilleusement beau... Maladroit de Damiano, qui -n'en a pas à Sabioneira!... Tu t'es rappelé, bon Giano, -combien j'en désirais, l'autre jour. Il n'y a que toi qui -penses à me faire plaisir.</p> - -<p>—Monseigneur se lève! dit Mamula.</p> - -<p>Il y eut un sourd frémissement, et tous les yeux se -tournèrent vers Floris. L'abbé Lancelot demanda:</p> - -<p>—Votre Altesse se trouve-t-elle mal?</p> - -<p>—Non! repartit le Grand-Duc, d'une voix rauque... -Messieurs, de grâce, demeurez... Ce n'est rien! -Une incommodité à laquelle je suis sujet... Sander, -Sander!</p> - -<p>—Quelques tours d'allée vous remettront, dit Josine.</p> - -<p>—Oui, oui! Un éblouissement, pas autre chose... -Mes excuses, messieurs. Bonsoir à tous!</p> - -<p>Floris s'en revint, au clair de lune. La forêt tranquille -dormait. On n'entendait que le galop des chevaux, -avec leur souffle haletant, et parfois, tout au loin, -le glapissement d'un renard, ou le cri lamentable d'un -oiseau de nuit.</p> - -<p>Une fois seul dans son appartement, la fièvre du -Grand-Duc tomba.—Que signifie tout ceci? pensa-t-il. -C'est ce Giano qui m'exaspère, avec ses bravades et -ses vanteries... Puis, s'arrêtant tout à coup:—Ah!<span class="pagenum"><a name="Page_257" id="Page_257">[Pg 257]</a></span> -vais-je me mentir à moi-même? Hypocrite, allons, ose -l'avouer. Dis tout haut ce secret qui te brûle!... Oui! -je suis jaloux de Josine.</p> - -<p>Il poursuivit à demi-voix, et marchant à pas lents, -dans la chambre:</p> - -<p>—Comment cela est-il arrivé? D'elle ou de moi, qui -est le coupable?... Ah! ce n'est pas elle, assurément. -Elle ne voulait pas me tenter... C'est moi qui souille -une innocente de mes désirs criminels... Se peut-il -que l'on voie le mal, que l'on sache que c'est le mal, et -cependant qu'on s'y précipite? Si je n'aime plus Isabelle, -n'y a-t-il pas d'autres femmes au monde, et faut-il -que je convoite l'amour de sa sœur!... Oh! quel -démon me tente ainsi? Quel poids me presse et me -pousse au crime? Rien que mon cœur, rien que moi-même... -Oui! je ferais presque cela, parce que je ne -dois pas le faire... Toute pensée de mal est un fœtus -hideux qui, une fois conçu, vient forcément à la lumière.</p> - -<p>Il s'arrêta devant un admirable profil de femme, -copié à la pierre noire, par Giano, d'après Léonard de -Vinci. C'était celui que le sculpteur, curieux de ces -rapprochements, affirmait ressembler à Josine. Floris -avait désiré de le voir, avant qu'on le portât chez la -princesse.</p> - -<p>—Oui, c'est bien elle, murmura-t-il... Le sourire -surtout, et les yeux... Il avait déjà copié de même une -tête, d'après Ghirlandajo, je crois, qu'on aurait prise -pour Isabelle... Chose étrange qu'il ne se trouve peut-être -pas un visage humain qui n'ait déjà paru sur la -terre!... Ainsi, sans doute, ce que j'éprouve en ce moment, -et crois être le seul à éprouver, le seul à avoir -éprouvé, des milliers d'hommes l'ont senti et en ont -souffert comme j'en souffre...</p> - -<hr class="tb" /> - -<p>Le lendemain, Floris, qui s'était réveillé tard, descendit<span class="pagenum"><a name="Page_258" id="Page_258">[Pg 258]</a></span> -dans les jardins, vers trois heures. Tout y était -silencieux et solitaire, à cet ardent soleil d'après-midi. -Il pénétra, pour se mettre à couvert, sous la massive -treille florentine de marbre et de charpenterie. Elle -faisait un long berceau voûté, où d'énormes grappes pendaient, -et que coupaient, de distance en distance, des -espèces de pavillons décorés d'obélisques de cuivre ou -de vases de porphyre vert. Comme il traversait l'un de -ces portiques, le Grand-Duc entendit un bruit de pas -derrière lui; et, se retournant, il vit Barberine, la camériste -de Josine. Elle marchait rapidement et tenait -dans sa main une petite boîte de cuir fauve... Puis, -quand elle eut rejoint Floris, tout essoufflée:</p> - -<p>—Ah! dit-elle, Sa Grâce aurait tant désiré, ce matin, -voir Votre Altesse, pour lui demander combien de -nuits on doit coucher à Stagno, et quel sera l'ordre des -fêtes!</p> - -<p>—Oui, dit le Grand-Duc amèrement, les fêtes que -donne mon frère bâtard... Qu'est-ce que ce coffret? -reprit-il. Où portez-vous cela, Rina?</p> - -<p>—Chez messer Giano, dit la suivante, avec un billet -de Sa Grâce.</p> - -<p>—Chez Giano!... Comment, comment, comment!... -Est-ce que cet homme écrit à la princesse?</p> - -<p>—Messer Giano... Non, Monseigneur.</p> - -<p>—Je ne comprends pas la conduite de votre maîtresse, -Rina... Écrire à ce bâtard insolent!... Que peut -contenir ce coffret?</p> - -<p>—Je ne sais, Monseigneur... Ah! Sa Grâce voulait -aussi vous prévenir que les chiens du seigneur comte -Angiulliero sont arrivés.</p> - -<p>—Au fait, elle lui donne peut-être des instructions -pour quelque mascarade, ou bien c'est un de ses bijoux -qu'elle lui envoie à réparer... Pourquoi écrit-elle à -ce fou? N'aurait-elle pas pu te charger de lui dire de -vive voix?... Donne-moi ce coffret, Rina.</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_259" id="Page_259">[Pg 259]</a></span></p> - -<p>—Monseigneur...</p> - -<p>—Que crains-tu? Donne-moi ce coffret, te dis-je!</p> - -<p>Il le prit, et d'un doigt frémissant toucha le ressort -qui fermait la boîte. Elle s'ouvrit. Sur le capitonnage -vert clair, étincelait une bague ancienne, de deux -serpents d'or émaillé. Un billet, mais à cachet volant, -y était joint. Floris le lut d'un regard:</p> - -<p>«<i>Hier au soir,</i> mio caro, <i>quelque chose vous est -tombé dans l'œil, et la marquise Angelelli, désolée de -voir pleurer cet œil, la bonne âme! a voulu vous prêter -son anneau, disant le remède souverain. Comme je ne -saurais souffrir qu'une autre que moi soigne et guérisse -mon bouffon, je vous envoie cette bague-ci. C'est -un anneau de fiançailles vénitien et du seizième siècle. -Portez-le pour l'amour de moi.</i>»</p> - -<p>—Lui envoyer un anneau! dit le Grand-Duc, en refermant -lentement le coffret... Hum! hum!... Anneau -de fiançailles... Bien, Rina! C'est une belle bague... -Tu peux la lui porter, mon enfant.</p> - -<p>—Votre Altesse paraît fâchée, reprit Barberine.</p> - -<p>—Moi, fâché... Pourquoi? Allons donc! Porte-lui -ceci, dépêche-toi!... Il doit l'attendre impatiemment... -Anneau de fiançailles... ha, ha! Cela dit tout à qui -sait comprendre... Dépêche-toi, va-t'en... Anneau de -fiançailles! Il faut assurément que sa sœur soit informée -de l'aventure. Oui, par le ciel! je vais la lui apprendre... -Ha, ha!... Anneau de fiançailles!... Nous -verrons ce qu'en dira Isabelle, quelles excuses elle -pourra trouver...</p> - -<p>Mais au palais, Gina lui répondit que Sa Grâce n'était -pas encore revenue du couvent de Sant'Orsola, où elle -avait passé la matinée avec la princesse Tatiana; et, -d'un air étonné, elle le considérait.</p> - -<p>—A Sant'Orsola, dit le Grand-Duc... Mon cheval, -vite, mon cheval!</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_260" id="Page_260">[Pg 260]</a></span></p> - -<p>En effet, la veille, au matin, comme Isabelle s'habillait, -elle avait reçu une lettre apportée par un messager -du couvent. La vue de ce billet l'étonna, dans -l'incertitude d'où il venait, et plus encore la signature -qui était de Saloména, sous le nom de Sœur Marie des -Anges. La jeune fille s'accusait et demandait pardon à -la Grande-Duchesse du scandale qu'elle avait causé: -mais, ramenée à Dieu par ses remords et les exhortations -de Mgr Colloredo, elle espérait, dès le lendemain, -de renaître à une vie nouvelle, recevant des mains de -la Sainte Église le voile des vierges du Seigneur. Elle -osait donc demander, quoique indigne, la faveur et -le secours des prières de Mme la Grande-Duchesse, -et la conjurait à genoux, avec larmes, de lui pardonner.</p> - -<p>—Hélas! pauvre enfant! dit Isabelle; je ne me suis -jamais crue offensée.</p> - -<p>Une heure après, arriva dans son coche la supérieure -de Sant'Orsola. Introduite aussitôt chez Mme la -Grande-Duchesse, Mère Incarnation la pria qu'elle -voulût bien, le lendemain, assister à cette vêture. Par -là tomberaient tous les bruits que l'on avait semés sur -le couvent; la calomnie serait confondue; rien n'était -de si grande importance: bref, un tel flux de raisonnements, -qu'Isabelle promit tout ce que voulut la bavarde -Napolitaine.</p> - -<p>La cérémonie fut touchante, et Mgr Colloredo, qui se -piquait fort d'éloquence, tira des larmes, en développant -ces paroles de l'Épître aux Romains: <i>Induimini -Dominum Jesum Christum... Revêtez-vous de Notre-Seigneur -Jésus-Christ.</i> Il partit aussitôt après pour -Raguse, où une assemblée de son clergé le réclamait, -l'après-midi même. Les princesses demeurèrent -au repas, qui fut long, délicat, fastueux et magnifiquement -servi dans le grand réfectoire du couvent; et vers -trois heures seulement, Isabelle et Tatiana, escortées de<span class="pagenum"><a name="Page_261" id="Page_261">[Pg 261]</a></span> -toutes les religieuses, dirent adieu à la révérende Mère, -et, remontant dans leur carrosse, reprirent, par la plage -de mer, la route de Sabioneira.</p> - -<p>—Qui m'eût dit, fit soudain l'aveugle, après quelques -instants de silence, qui m'eût dit que jamais je -t'appellerais abandonnée!</p> - -<p>—Oh non! Floris m'aime toujours, s'écria Isabelle.</p> - -<p>—Pourquoi alors, répliqua Tatiana, le voit-on si -peu avec toi? Pourquoi te salue-t-il à peine, d'un bonjour -distrait? Pourquoi a-t-il pris, pour donner des -fêtes, le temps où tu n'y peux assister? Est-ce là ce -qu'il se doit à lui-même et ce qu'il doit à Isabelle? Ces -folies, ces frivolités sont-elles dignes d'un Grand-Duc?... -Au reste, poursuivit l'aveugle, ce n'est pas lui -seulement que j'accuse. Le mal provient aussi, chère -sœur, de ce caprice de notre père qui le retient en -Dalmatie, et de l'oisiveté forcée où vit mon frère, à -Sabioneira.</p> - -<p>—Tu ne le connais pas, dit Isabelle. C'est le cœur -le plus fier, le plus noble...</p> - -<p>—Je le connais, reprit Tatiana. Je pèse ses moindres -paroles, et jusqu'à ses silences même. Il a en lui -un appétit d'action qui dévorerait des mondes. Comme -dit Gœthe de son Faust, il veut du ciel les plus belles -étoiles et de la terre chaque sublime volupté... Mais -il est inconstant et léger; je redoute de tels caractères... -Comme il a supporté aisément la perte de la -Grande-Duchesse! Elle eût donné pour ce fils retrouvé -sa vie et son bonheur éternel. De lui, elle n'a obtenu -que quelques larmes.</p> - -<p>—Floris connaissait peu sa mère, repartit Isabelle. -Il l'a noblement regrettée, sans faire montre de sa douleur... -Que de fois je t'ai entendue dire, chère sœur, -qu'il y avait quelque lâcheté à verser des larmes devant -les autres!... Et toi-même, tu n'as pas pleuré.</p> - -<p>—Oui, c'est vrai, répondit l'aveugle. Il est indigne<span class="pagenum"><a name="Page_262" id="Page_262">[Pg 262]</a></span> -d'une âme fière de se fondre en gémissements. J'ai -donc caché et dévoré mes pleurs, mais mon cœur reste -toujours percé du souvenir sanglant de cette mort... Il -me réveille chaque nuit, et, le jour, se mêle sans cesse à -mes pensées.</p> - -<p>Alors, elles ne parlèrent plus. La brise marine soufflait, -les pins bruissaient faiblement, tandis que le carrosse -magnifique, au trot de ses quatre chevaux, longeait -le golfe uni comme un lac. Mais près du tombeau -de Simonetta, la Grande-Duchesse tira son cordon, se -fit descendre avec Tatiana, séduites toutes deux par le -beau temps, la douceur charmante de l'air: puis, envoyant -le carrosse en avant, elles commencèrent de -marcher dans l'épais gazon semé de colchiques. Des -corneilles, des goélands, des oies marines se jouaient -sur les eaux, en battant des ailes. Le ciel, tout tacheté -d'argent, resplendissait comme un immense satin bleu.</p> - -<p>Soudain, Tatiana tressaillit:</p> - -<p>—Est-ce que je n'entends pas, murmura-t-elle, le -galop du cheval de Floris?... A nous autres, malheureux -aveugles, l'air sonore envoie cent messages qui -nous préviennent, à défaut de nos yeux.</p> - -<p>—Oui, c'est lui! s'écria Isabelle... Oh! qu'a donc -Monseigneur?... Son aspect m'effraye!</p> - -<p>Le Grand-Duc, d'un galop furieux, accourait le long -de la plage. A vingt pas des princesses, il s'arrêta net, -sauta par terre, et blême, les yeux étincelants, Floris -s'avança vers Isabelle, qui l'attendait au pied du sépulcre.</p> - -<p>—Je voudrais savoir, dit-il d'une voix sourde, jusqu'à -quand ceci va durer... Qui est le maître ici, de moi -ou de votre sœur?</p> - -<p>—Ma sœur, fit Isabelle... Josine!</p> - -<p>—Oui, Josine!... Si dans trois jours elle n'est pas -partie pour le couvent... Je ne veux plus la voir ni lui -parler!</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_263" id="Page_263">[Pg 263]</a></span></p> - -<p>—Qu'a-t-elle fait, Monseigneur, qui vous déplaise? -dit Isabelle... Vous à qui elle a toujours marqué tant -de tendresse, vous qui étiez son guide en tout, et -qu'elle consultait même sur ses joyaux et sa parure, -comment se peut-il que, soudain, elle vous ait si grandement -offensé?</p> - -<p>—Comment cela se peut? exclama-t-il. Ah! ah! -Faut-il donc supporter qu'elle coquette avec tout venant, -coure les champs du matin au soir, rie insolemment -aux uns et aux autres?... Elle se plaît à me -braver!</p> - -<p>—Cher frère, dit Tatiana...</p> - -<p>—Elle fait la cour à Giano, elle lui fait la cour, sur -ma vie!... A ce bouffon, à ce gâcheur de terre!... Et -lui, comme dans son miroir, lui lance, à la dérobée, des -sourires d'intelligence. On les voit chuchoter, se serrer -les doigts; ils se fourrent dans les coins noirs; elle -lui parle à l'oreille, et ils ricanent... Ah! c'est une -honte, vous dis-je, et je ne le souffrirai pas plus longtemps!</p> - -<p>—Cher Floris, répondit Isabelle, leur familiarité est -trop hardie, sans doute; mais qu'elle soit tout à fait -innocente, c'est ce que j'ose bien jurer.</p> - -<p>—Innocente!</p> - -<p>—Oui, Monseigneur.</p> - -<p>—C'est faux, c'est faux, je vous dis que c'est faux, -Isabelle. Croyez-vous que je n'aie plus de cervelle, -plus d'yeux pour discerner une amitié permise d'avec -l'impudence et l'effronterie?... Si vous m'aviez laissé -finir... Elle vient de lui envoyer une bague, une bague -que j'ai surprise... Un anneau de fiançailles! Ha, ha, -ha!... Comprenez-vous ce que cela veut dire?</p> - -<p>—Une bague! fit la Grande-Duchesse.</p> - -<p>—Oui, oui, oui, oui! Faut-il vous le répéter encore?... -Une bague avec un billet, où elle le flatte et -le caresse, et le loue, et se jette à sa tête!... C'est une<span class="pagenum"><a name="Page_264" id="Page_264">[Pg 264]</a></span> -chose honteuse, je vous dis. Une honte, une honte, -une honte!</p> - -<p>—Vous vous noircissez trop sa faute, repartit Isabelle. -Croyez-moi, cher seigneur, Josine est légère, -non perverse. Son esprit est capricieux, mais son cœur -n'est pas corrompu.</p> - -<p>—Ah! persuadez-vous cela, s'écria Floris, et faites -des phrases dessus!... Vous raisonnez de cette affaire -selon les lieux communs de vos livres; et moi, moi, je -la vois, je la sens—il saisit le bras d'Isabelle—comme -vous sentez mon étreinte, comme vous voyez la main -qui vous touche... Mais je vais chasser ce Giano, continua -le Grand-Duc, dans sa fureur; je le jetterai -dehors, ainsi qu'un laquais... Qu'il retourne à Venise -pétrir la cire! Qu'il aille au diable! Qu'il disparaisse!</p> - -<p>—Vous ne ferez pas cela! répliqua Tatiana. Un tel -éclat rejaillirait sur notre sœur... Elle en serait flétrie, -déshonorée.</p> - -<p>—Bah! bah! pas même désolée... Elle se consolerait -vite. Est-ce qu'elle ne coquette pas avec Archibald, -avec Zeroli, avec le diable, s'il était là?... C'est une -nature perverse. Ne l'excusez pas!</p> - -<p>—Que de fois vous l'avez excusée jadis! répondit -l'aveugle. Vous la vantiez sans cesse, alors. Vous rapportiez -ses bons mots, ses saillies...</p> - -<p>—Elle a changé! cria le Grand-Duc. Puis-je être -encore ce que j'étais, alors qu'elle est toute différente?</p> - -<p>—Mais ne tournez-vous pas à mal, dit l'aveugle, -des actions innocentes, en somme? Est-ce donc une -chose si étrange qu'elle ait offert un petit présent à un -familier du palais? Cette liberté de Josine avec Gianettino, -qui vous irrite, provient de l'étroite habitude -dans laquelle ils vivent, depuis l'enfance... Je m'étonne, -mon frère, de votre colère... Qu'y a-t-il là qui ait pu -vous émouvoir à ce point?</p> - -<p>—C'est par la suite de ses actions qu'il faut la juger,<span class="pagenum"><a name="Page_265" id="Page_265">[Pg 265]</a></span> -repartit Floris. Vous ne l'avez pas vue, Tatiana... Oh! -ses yeux, ses gestes, ses sourires, ont un langage... -Chaque regard, chaque mouvement décèle sa coquetterie...</p> - -<p>A ce moment, un bruit violent et sourd, pareil à un -coup de canon lointain, roula dans les profondeurs de -la forêt. C'était la première des salves par lesquelles -messer Pistolese annonçait que les gens de la chasse -venaient d'arriver à Stagno.</p> - -<p>—Bella!... Eh bien, Bella! dit l'aveugle, qu'avez-vous -donc?... Vous ne vous soutenez plus!</p> - -<p>—Non, non... Ce n'est rien... une faiblesse.</p> - -<p>—Elle se trouve mal, mon frère... Là, sur ce roc... -Eh bien, Bella?... Eh bien, sœur?</p> - -<p>—Comment est-elle? dit Floris.</p> - -<p>Tatiana, se relevant, siffla dans un petit sifflet de -vermeil.</p> - -<p>—Elle revient à elle, murmura l'aveugle... N'ayez -aucune crainte, mon frère. Elle s'est quelque peu fatiguée... -Bien! voici le carrosse avancé... Nous allons -rentrer au plus vite.</p> - -<p>Le Grand-Duc resta seul sur la plage. On entendait -gronder au loin, de moment en moment, les détonations -de la fête.</p> - -<p>—Silence, bruit stupide! exclama-t-il. Silence, -tapage grossier! Il faut du vacarme à tous ces gens, -comme à des écoliers lâchés... Ah! j'aurais dû faire -ce que je disais, suspendre les préparatifs, commander -que l'on enlevât les pavillons... Quelle heure est-il? Le -soleil décline... Ils ne m'ont pas même attendu... Cet -insolent Gianettino!... Mais je m'en vais les troubler, -par le ciel! Je tomberai au milieu de leur joie.</p> - -<p>Son cheval paissait à l'écart; le Grand-Duc se mit en -selle et partit. Il traversa, toujours au galop, la gorge -des Rochers de bitume, et atteignit bientôt le marais -de Vogoritza. Un lourd brouillard, presque continuel<span class="pagenum"><a name="Page_266" id="Page_266">[Pg 266]</a></span> -en ce lieu, couvrait les eaux immobiles et noires.</p> - -<p>—Holà! cria Floris... Batelier!</p> - -<p>—Voilà! voilà! répondit une voix, du milieu de -l'étang. J'arrive!</p> - -<p>Une grosse barque parut. On y apercevait confusément -plusieurs figures, à travers la brume; et, lorsque -le bac toucha la rive, Floris, non sans étonnement, en -vit sortir des femmes et des enfants, portant des cages, -des chaudrons, des hardes, des ustensiles de ménage, -comme des gens forcés de s'enfuir en toute hâte.</p> - -<p>—Qu'y a-t-il? fit brusquement le Grand-Duc. Qui -êtes-vous? où allez-vous?</p> - -<p>—Ces chiens de Sgombro ont rompu la trêve, répondit -une des femmes. Ourosch s'est remis à leur tête. -Ils ont fondu ce matin sur Potok; ils ont coupé les -oliviers, détruit les barques... Le frère de ma mère -habite Zemenico; nous allons lui demander asile.</p> - -<p>—Ah! l'on va donc se battre! s'écria Floris... Bien, -Ourosch! saccage, massacre! Sois implacable! pas de -pitié!... Égorge les vieillards! tue les femmes! écrase -les enfants à la mamelle!... A quoi sert-il qu'il y ait -des coquins au monde?</p> - -<p>Et les Morlaques stupéfaites virent le Grand-Duc -sauter dans la barque où son cheval se trouvait déjà, -et qui s'éloigna du rivage.</p> - -<hr class="chap" /> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_267" id="Page_267">[Pg 267]</a></span></p> - - - - -<h3><a name="LIVRE_QUATRIEME_2" id="LIVRE_QUATRIEME_2">LIVRE QUATRIÈME</a></h3> - - -<p>—Monseigneur n'est pas arrivé? demanda Josine... -Où est Sander?</p> - -<p>—Ici, aux ordres de Votre Grâce.</p> - -<p>—Lorsque votre maître viendra, prévenez-moi; je -ne veux pas le voir... Fi! fi! manquer ainsi à sa -parole!</p> - -<p>Elle se dressa brusquement, et, comme à un signal -attendu, il se fit aussitôt un joyeux désordre des convives -qui se levaient, quittant la table, tandis que les -valets approchaient, pour desservir, une sorte de grand -buffet marqueté d'étain et de cuivre, et posé sur quatre -roues. Des bouquets de roses effeuillées, des blocs de -glace qui fondaient, des monceaux de fruits s'écroulant -des jattes et des orfèvreries, chargeaient la nappe -éblouissante. Au-dessus, entre de hauts lauriers, se -tenait, suspendu par des cordes de soie, un voile de -pourpre à franges d'or.</p> - -<p>—Honni soit le buveur qui déserte! s'écria messer -Zeroli, se soulevant, le verre à la main, au milieu du -peu de convives qui étaient demeurés attablés. Soyons, -comme dit la chanson,</p> - -<div class="poem"><div class="stanza"> -<span class="i0">Les derniers au joyeux festin,<br /></span> -<span class="i0">Et les premiers dans la plaine,<br /></span> -<span class="i8">Au matin.<br /></span> -</div></div> - -<p>—Je passerais la nuit à boire! repartit Archibald -avec véhémence. Le jour de fête de la princesse est -bien fêté... Une coupe de champagne, maraud!</p> - -<p>—<i>C'est d'un bol de champagne, un jour</i>, fredonna<span class="pagenum"><a name="Page_268" id="Page_268">[Pg 268]</a></span> -le petit conseiller, <i>que naquit le dieu de Cythère</i>... -Le jour de fête de la princesse... Ah çà! vous êtes -gris, Archibald!</p> - -<p>—Moi gris!... moi gris! répliqua le long jeune -homme... Allons, j'ai été en goguettes plus d'une fois -déjà, sur mon honneur!... Je connais le carillon des -verres...</p> - -<p>Mais ses paroles se perdirent dans le tumulte croissant. -Les serviteurs couraient, s'interpellaient; de -grands chiens blancs tachetés d'orange bondissaient; -et sur la plage de la mer, que dominait le bois de lauriers -où le banquet avait été dressé, des Morlachs -déchargeaient de deux tartanes à l'ancre, des thons -énormes, des bécasses, un sanglier, avec des couffes -de raisins et de grenades, tout ce qu'avaient pu fournir -à ser Pistolese de plus monstrueux et de plus exquis -Bila-Glavor et Palenica, les deux petites îles voisines. -Cependant, l'orbe du soleil disparaissait derrière les -flots. Toute la mer, comme incendiée, roulait de molles -flammes jaunes; et dans la lumière éclatante, les trois -colonnes gigantesques, orgueilleux débris d'un temple -romain, qui signalent aux pêcheurs du large le promontoire -de Stagno, se dressaient, plus vermeilles que l'or, -parmi les ruines et les broussailles, à l'extrémité de la -terrasse. C'était là que se tenait Josine, tout debout -sur les marches brisées, au milieu d'un groupe de jeunes -gens et de femmes vêtues de blanc.</p> - -<p>—... Et s'il est gai, reprit Josine, s'adressant à -Sander qui l'avait suivie, s'il est gai, dites-lui que je -pleure: s'il est triste, que je saute de joie... Comme -ce Zeroli croasse! Il n'y a pas de mouette blessée qui -piaille aussi intolérablement...</p> - -<p>Le jeune comte Angiulliero dit en riant:</p> - -<p>—Il est vrai que sir Archibald et lui sont, aujourd'hui, -d'un entrain surprenant.</p> - -<p>—Bah! c'est par dépit, fit la princesse. Ils restent<span class="pagenum"><a name="Page_269" id="Page_269">[Pg 269]</a></span> -les derniers attablés, et braillent comme des fondeurs -de cloches, parce qu'ils boudent contre moi... Puis, -dans un quart d'heure, ils m'aborderont, et le petit -messer Zeroli me nommera la reine des Grâces. Il faudra -danser avec eux, leur sourire, écouter leurs bons -mots, les avoir de chaque côté, ainsi que deux pendants -d'oreilles... Oh! être ainsi hantée par ces niais, tyrannisée, -martyrisée!... Ils me gâtent toutes mes joies, -comme des chaussures trop justes, comme une tache -sur une robe, comme un air banal qui vous poursuit, -comme la vue d'une tête de mort!</p> - -<p>Par une colère mutine, elle lança au loin sur la plage -le bouquet de roses qu'elle mordillait, tandis que le -sculpteur s'écriait:</p> - -<p>—Abandonnez-les-moi, Madonna! Il y a longtemps -que quelques-uns de ces nobles seigneurs et moi-même, -nous complotons de prendre à leurs dépens un joyeux -divertissement.</p> - -<p>—Que voulez-vous faire? demanda-t-elle.</p> - -<p>—Nous en laisserons la surprise à Votre Grâce, -repartit Giano; mais si je ne les contrains pas, ce soir, -de quitter Stagno en toute hâte, si je ne vous les rends -pas, tous deux, pour le reste de leur séjour, plus muets -que des urnes funéraires, croyez-moi incapable, Madonna, -de sculpter un sifflet d'un sou!</p> - -<p>—Par le ciel! dit Josine en riant, si tu fais cela, -Giano, tu obtiendras de moi toutes choses... Allons, -mesdames, il est grand temps, maintenant, de nous aller -habiller pour la fête.</p> - -<p>—Vite! vite! s'écria le sculpteur. Ser Zeroli se lève -justement... Laissez-moi, signori, disparaissez!</p> - -<p>Toutes les dames, à pas pressés, remontèrent le -roide sentier qui conduisait aux pavillons, tandis que -les hommes, furtivement, se cachaient derrière les ruines -et les pans de murailles écroulées. En un moment, -Giano demeura seul, au pied des hautes colonnes. Les<span class="pagenum"><a name="Page_270" id="Page_270">[Pg 270]</a></span> -derniers feux du couchant s'éteignaient; quelques valets, -à l'entrée du bois, retiraient de la source où ils -rafraîchissaient, des flacons et des cruches d'étain; et, -sans souci de rien au monde, le petit conseiller de cour -s'avançait sur la longue terrasse, en abattant avec sa -houssine, de droite et de gauche, les mauves roses et -les chardons qui lui venaient presque à l'épaule.</p> - -<p>—Ah! Dieu vous garde! chuchota Giano, qui marcha -droit à sa rencontre. Le ciel même vous adresse ici... -Allons, il faut absolument que cette querelle n'aille -pas plus loin!</p> - -<p>—Quoi?... Une querelle?... Qu'y a-t-il?</p> - -<p>—Allez-vous donc dissimuler, reprit Giano, vis-à-vis -d'un serviteur tel que moi?... Cher gentilhomme, daignez -m'en croire. Ne rendez pas inévitable ce duel -entre sir Archibald et vous.</p> - -<p>—Moi!... Un duel! exclama ser Zeroli.</p> - -<p>—Allons! puisque je vous répète que l'affaire tout -entière est connue... Je n'ai jamais vu d'homme si -furieux... Que lui avez-vous donc fait, messer?</p> - -<p>—A sir Archibald?... Moi!... Rien, rien, rien! répondit -Zeroli stupéfait... A moins qu'il ne se soit offensé -de ce que, par badinage, je lui ai dit qu'il était gris.</p> - -<p>—C'est bien cela! repartit le sculpteur. Voilà longtemps -déjà qu'il vous jalouse, pour la faveur marquée -avec laquelle vous accueille la jeune princesse. Les -louanges qu'il entend donner, de tous côtés, à votre -immense valeur, à votre merveilleuse audace, l'auront -aussi piqué jusqu'au vif... Moi, gris! moi, gris! répétait-il, -tandis que tous, autour de lui, nous l'adjurions -de se calmer, comme l'on prie la croix du Rédempteur... -Eh bien! je dis que ser Zeroli est un sacre, un butor, -un âne fieffé!</p> - -<p>Le petit homme interrompit:</p> - -<p>—Bien, bien!... Tout ce qu'il lui plaira! On me -connaît, on me connaît, Dieu merci! Mais je ne voudrais<span class="pagenum"><a name="Page_271" id="Page_271">[Pg 271]</a></span> -pas avoir l'air d'abuser, et cela en présence des -dames, de ma grande habileté aux armes. Aussi, ser -Giano, me confiant en votre amicale prudence, je remets -l'affaire entre vos mains.</p> - -<p>—Moi votre témoin! s'écria Giano... Voilà bien ce -que je redoutais. C'est cette vaillance enragée qui -vous jette dans tous les périls... Voyez! rien qu'à ce -mot de duel, vos yeux étincellent, et vous ne vous possédez -plus. De son côté, le comte Archibald jure, avec -d'horribles serments, qu'il veut absolument échanger -une douzaine de balles avec vous, et vous trouer les -boyaux mieux qu'une flûte, en sorte qu'inflexibles -comme je vous connais, il faudra qu'une de vos deux -âmes bouillantes s'envole ce soir!</p> - -<p>—Mais comprenez-moi, comprenez-moi, ser Giano. -Je consens à faire ma paix avec le comte Archibald. Je -suis bien loin de lui en vouloir... Qu'il laisse tomber -cette affaire!... Expliquez-lui qu'il n'y avait pas d'offense, -aucune offense, aucune offense, en vérité!</p> - -<p>Le sculpteur secoua la tête:</p> - -<p>—Vous en parlez fort à votre aise, signor. Sachez -donc que l'Ange de paix lui-même ne parviendrait pas -à se faire médiateur entre vous et sir Archibald... Sous -une mine quelque peu simple, le comte cache une fougue -indomptable, un vrai courage de lion. C'est bien vraiment, -signor, le plus adroit, le plus valeureux, le plus -implacable adversaire que vous pouviez rencontrer en -Dalmatie!</p> - -<p>—Diantre! diantre!... Mais que faire, alors?</p> - -<p>—Si vous voulez m'en croire, dit Giano, vous vous -éloignerez pour ce soir. Il y a là d'honnêtes pêcheurs -qui retournent à Palenica. Montez sur leur tartane, où -ils vous accueilleront, en grand respect et révérence. -Une nuit est bien vite passée, et demain, quand vous -reparaîtrez, nous aurons fait honte à sir Archibald de -son féroce emportement, et il vous frappera dans la main.</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_272" id="Page_272">[Pg 272]</a></span></p> - -<p>—Eh bien, soit! reprit le petit homme. Ser Giano, -je cède à vos prières... C'est dit! Conduisez-moi seulement.</p> - -<p>Tous deux prirent le roide escalier qui descendait à -la plage, et s'éloignèrent dans le crépuscule, tandis que -de derrière les blocs écroulés, les pans de murs, les -colonnes, reparaissaient, un à un, comme des ombres, -les invisibles spectateurs de cette scène. On entendit -des risées étouffées, des murmures, des chuchotements. -Les brumes du soir s'épaississaient. Sur la mer déserte -et obscure, une lumière immobile brillait, dans les -profondeurs de l'horizon. A ce moment, Giano reparut -seul, au haut des marches. Un rire général s'éleva.</p> - -<p>—Paix, morbleu! st! st! fit le sculpteur. A vos -places! à vos places! à vos places!... Ne voyez-vous -donc pas là-bas sir Archibald, que nous envoie le dieu -même de la Farce?</p> - -<p>La longue silhouette du comte apparaissait au bout -de la terrasse. Guêtré de cuir blanc, et vêtu de chasse, -avec une casquette de velours noir, il menait à la laisse -deux chiennes courantes; et un valet le suivait, portant -une torche.</p> - -<p>—Sir Archibald! appela Giano.</p> - -<p>—Ah! te voilà, te voilà, coquin!... Où donc vous -êtes-vous tous fourrés?</p> - -<p>—Chut! chut! dit le sculpteur, le doigt sur les -lèvres... Au nom de Dieu, ne parlez pas si haut, sir -Archibald!</p> - -<p>—Bah! pourquoi, pourquoi, pourquoi?... Vas-tu -penser aussi que je suis ivre?</p> - -<p>—Frère, quand je te vois ainsi confiant, reprit Giano, -tu me tortures plus cruellement que si mes entrailles -étaient à frire dans une poêle. Pour Dieu!... Si tu tiens -à l'existence, songe à te mettre sur tes gardes!</p> - -<p>—Mais pourquoi, mais pourquoi? repartit sir Archibald... -Ce n'est pas, j'espère, offenser le comte Piero<span class="pagenum"><a name="Page_273" id="Page_273">[Pg 273]</a></span> -Angiulliero, ni aucun homme, que de prétendre que -l'eau de mer est un bon laxatif pour les chiens. Eh bien! -voici <i>Lady</i> et <i>Braque</i> qui sont arrivées aujourd'hui. Je -les conduis, le soir, sur le rivage, pour leur donner un -lavement salé... Qui peut trouver à redire à ça?</p> - -<p>—Que parles-tu du comte Angiulliero, frère? s'écria -le sculpteur. Ton ennemi est messer Zeroli, qui jure -qu'il aura ta vie, ou que tu prendras la sienne... Un -démenti! un démenti! hurle-t-il, tout suant et fumant -de colère, comme les bains de Porrete... Me jeter un -démenti à la face, quand j'affirme simplement qu'il est -gris!... J'ai essayé de t'excuser. Alors, de rage, il a -poussé un si grand cri qu'on aurait pu l'entendre à -quatre milles, et, tout tremblant, je me suis mis à ta -recherche, pour savoir ce que tu comptes faire, et -quelles sont tes volontés.</p> - -<p>—Mes volontés! exclama Archibald. Voilà une jolie -plaisanterie!... Je ne me crois pas si près de ma fin, -Dieu merci! J'espère voir encore autant de jours -qu'aucun homme en ce monde!</p> - -<p>—Sans doute, sans doute, répondit Giano. Mais tout -cela n'empêche pas qu'il n'ait donné, devant moi, à ses -témoins, les instructions les plus inexorables, les plus -sanglantes, les plus fatales... C'est la manière pleine de -grâce dont t'accueille la jeune princesse, qui lui met -cette frénésie au cœur... Ainsi, frère, prépare-toi! Tu -vas avoir affaire, sache-le bien, au démon, au dieu Mars -de l'escrime. On dit que, pendant un de ses séjours à -Cettigne, le prince régnant du Montenegro lui a appris -la <i>scoconferrada</i>, tu sais, la fameuse estocade des montagnes.</p> - -<p>Sir Archibald, comme d'effroi, laissa tomber de l'œil -son monocle:</p> - -<p>—Je ne veux rien avoir à démêler avec lui! C'est un -homme brutal et dangereux... Pourquoi l'a-t-on reçu? -Pourquoi l'a-t-on reçu?</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_274" id="Page_274">[Pg 274]</a></span></p> - -<p>—Il faut prendre un parti! dit le sculpteur. Voilà, -là-bas, d'honnêtes pêcheurs qui s'en retournent à Bila-Glavor. -Monte sur leur tartane, où ils t'accueilleront -avec le respect que l'on doit à ton Asinissime Seigneurie... -Une nuit est bien vite passée, et demain, quand -tu reparaîtras, nous aurons fait honte à ser Zeroli de -son féroce emportement, et il te frappera dans la -main.</p> - -<p>—J'aimerais mieux, dit Archibald, partir immédiatement -pour Raguse.</p> - -<p>—Eh! le peux-tu, le peux-tu, ma bonne tête de -citrouille? Avons-nous, ici, le tapis enchanté?... Frère, -fais ce que je te dis... Il a déjà tué trois hommes!... -Suis-moi, suis-moi, suis-moi! ne tardons pas!... Ses -menaces sont si terribles que plusieurs d'entre nous, -rien qu'à les entendre, ont été assaillis de coliques, -qu'ils ont dû satisfaire à deux pas de là... Allons! viens, -je te dis... Suis-moi!</p> - -<p>Des cris de joie saluèrent Giano, quand il reparut sur -la terrasse. Déjà, cette folle jeunesse préparait tout -pour un triomphe bouffon: les uns coupant une jonchée -de lauriers, d'autres portant des genévriers en flammes, -d'autres encore allumant dans les feuillages de grandes -étoiles de cristal, diversement coloriées. En un moment, -tout fut prêt. Dix bras robustes enlevèrent le sculpteur, -et le tumultueux cortège, gravissant le sentier qui -mène au haut de la falaise, déboucha sur l'esplanade, -au milieu des clameurs, des chansons, des battements -de mains, des rauques accents des cornes à bœufs. -Toutes les dames, à ce tapage, accoururent sur le perron -des pavillons; et dans la tremblante vapeur d'une -flamme de Bengale violette, qu'un des laquais avait -allumée, on les voyait rire et s'étonner.</p> - -<p>—Monseigneur arrive, dit Sander, qui parut derrière -Josine.</p> - -<p>—Qui donc?</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_275" id="Page_275">[Pg 275]</a></span></p> - -<p>—Mgr Floris. Il descend de cheval à l'instant.</p> - -<p>—Je ne veux pas le voir, je vous l'ai dit... Fi! fi! -se faire attendre de la sorte!</p> - -<p>Alors, comme cette cohue se dirigeait vers elle, à -grand bruit, la princesse commença de descendre les -marches de bois de son pavillon. Un chapeau de fleurs -de souci, tout mêlé d'orfèvreries d'or, couronnait ses -cheveux, capricieusement enroulés; son cou svelte se -dégageait d'un épais collier de boutons de roses entrelacés; -et son costume entier, par une invention étrange -et charmante qu'autorisait la liberté de ces galas, semblait -reproduire le mois d'avril. Cent sortes de feuillages -et de fleurs, bluets, primevères, crocus, violiers, -renoncules, oreilles d'ours, brochés de soie ou d'argent -mat, couraient sur le satin vert-prasin de cet habit -flottant et magnifique; un carcan de plaques d'émail, -où des grenades étaient figurées, ceignait la taille de -la princesse; et des cordelettes de soie, des bouclettes -d'argent et d'émail serraient ses manches, tout contre -ses mains. Ainsi, fière, souriante, et fleurie comme le -printemps, elle s'avançait d'un pas de déesse, au milieu -du murmure d'admiration des dames rassemblées devant -le pavillon.</p> - -<p>A ce moment, Floris se montra sur l'esplanade, et, -parmi ceux qui entouraient le sculpteur et la princesse, -plusieurs, de loin, remarquèrent son extraordinaire pâleur. -Il marchait sous les cyprès, lentement, en compagnie -du baron Mamula; et poursuivant le propos commencé:</p> - -<p>—Mon père a demandé Giano! Il a fait chercher un -notaire à Raguse!...</p> - -<p>—Ce sont les bruits qui courent, Monseigneur... -On ajoute que le grand-duc Fédor veut reconnaître -messer Giano et lui léguer une partie de ses biens, -sous condition qu'il épousera la princesse Josine... -Vous voyez si ces bavardages de valets, que je ne rapporte<span class="pagenum"><a name="Page_276" id="Page_276">[Pg 276]</a></span> -à Votre Altesse que d'après son commandement, -méritent que l'on y prenne garde!</p> - -<p>—Non, non, Mamula, c'est la vérité! s'écria Floris. -Oh! que j'étais bien inspiré dans ma défiance et dans -mes soupçons! Il y a longtemps que je les épie... Et -maintenant, jusqu'aux laquais, jusqu'aux rinceurs de -verres des cuisines savent la chose et font des quolibets, -et espèrent des livrées neuves pour les noces de -ce bon ser Giano... Que Tatiana n'est-elle ici! Niais -que j'étais, tout à l'heure, de lui répondre si doucement!... -Tout était vrai... oh! j'avais deviné! C'est -une vengeance de mon père. Ce vieux Tibère a machiné -toute l'intrigue... La bague envoyée par Josine -signifiait bien ce que je pensais... Ha, ha, ha! elle et -lui triomphent... Tenez, entendez-vous comme ils rient? -Et moi, quand je parais, tous s'écartent; on me fuit, -on me laisse seul. Je reste la pauvre dupe, la vache -d'osier qui couvrait la chasse, le plastron de leurs railleries... -Quand cette reconnaissance doit-elle avoir -lieu, Mamula?</p> - -<p>—Je ne sais, Monseigneur, je ne sais... Il n'y a pas -dans tout cela une syllabe de vérité. Fi donc! Ce sont -des contes de chambrières, des ballades de guzlares -aveugles!</p> - -<p>—Bien, dit Floris. Au reste, il n'importe!</p> - -<p>Et marchant droit à Giano, tandis que les assistants, -devant lui, s'écartaient avec étonnement:</p> - -<p>—Donnez-moi cet anneau, fit-il, oui, cet anneau -qui est à votre doigt... Quoique j'aie permis tout à -l'heure qu'il vous fût remis, je comptais bien vous le -redemander.</p> - -<p>—Est-ce un badinage? dit la princesse. Que signifie -ceci, mon frère?</p> - -<p>—Donnez-moi cet anneau! reprit-il. C'est bien, -merci... Et vous, Josine, rentrez dans votre pavillon. -Vous êtes un peu trop prodigue de votre présence,<span class="pagenum"><a name="Page_277" id="Page_277">[Pg 277]</a></span> -ma sœur... Allez, allez! je ne veux point parler.</p> - -<p>—Monseigneur, dit Giano...</p> - -<p>—Emmenez-la, emmenez-la! s'écria Floris... Pour -vous, messer, quand l'envie vous prendra d'échanger -encore des bagues, que ce soit avec des mendiantes ou -des filles de zingari!... C'est tout ce que peut rechercher -un bâtard!</p> - -<p>Quelques cris de femmes partirent; puis, au milieu du -morne silence, on entendit soudainement les sanglots -suffoqués de Josine. Les larmes étouffaient la princesse; -ses yeux se fermèrent, elle défaillait; et les dames, -tout autour d'elle, l'entraînèrent précipitamment. -Floris, livide, promenait, çà et là sur les assistants, un -œil étincelant de fureur. Il reprit en étendant la main:</p> - -<p>—Vous, messieurs, regardez cet homme. Vous disiez, -comme dit tout le monde: «Ce fou, ce sans-souci -de Giano!» Il gambadait, il grimaçait... «Chante, -faquin!» Et il gonflait ses joues et beuglait la <i>bella -Franceschina</i>... Eh bien, non, pas si fou! pas si fou! ou -le calcul le plus subtil, la plus tortueuse scélératesse -pourront se déguiser sous ce nom. Au travers de ses -bouffonneries, il poursuivait son dessein en silence. Il -tâchait de suborner ma sœur... Ha, ha, ha! il voulait -épouser!... Oui, je crois bien... Une princesse de Bragance, -et un gâcheur qui sent l'argile et la sueur! Voilà -pour qui, si l'on n'y prenait garde, seraient nos sœurs, -nos filles, à présent!</p> - -<p>—Quelque scélérat, repartit Giano, a infecté vos -oreilles de ses calomnies, et je le défie, quel qu'il soit! -Vous vous méprenez, Monseigneur.</p> - -<p>—C'est vous, signor, qui vous êtes mépris, en me -croyant aveugle et sourd... O toi, misérable, si je consens -à te traiter avec plus d'égards que tu n'en mérites, -et à ne pas te faire jeter hors d'ici par les valets, n'en -abuse pas, au nom du ciel, et ne me brave pas en -face!... J'ai dit que tu voulais séduire ma sœur; j'ai<span class="pagenum"><a name="Page_278" id="Page_278">[Pg 278]</a></span> -dit que tu convoitais ses biens. Il y a plus: mon père -est du complot; il connaît toute cette intrigue; il la -protège, il t'a fait venir, vous cabalez, vous vous concertez!... -Allons, tu vois bien que je sais tout!</p> - -<p>—On vous a grossièrement trompé, Monseigneur, -répliqua le sculpteur. Il y a plus de trois ans, je le -jure, que je n'ai vu le grand-duc Fédor. Quant à la -princesse Josine, si jamais j'ai levé les yeux sur elle -autrement que ne le comportait la franche et fraternelle -amitié dont elle se plaît à m'honorer, que la foudre -m'écrase à l'heure même!</p> - -<p>—Arrière! exclama le Grand-Duc. Penses-tu, à -force d'impudence, parvenir à te disculper? N'ai-je pas -vu ce que j'ai vu? N'ai-je pas suivi tous tes manèges? -Écoute bien ce que je dis, Giano. Ne reparais plus devant -moi!... Hors d'ici, hors d'ici, vil coquin!</p> - -<p>Le sculpteur pâlit affreusement, et d'une voix rauque -et frémissante:</p> - -<p>—Je ne répondrai pas à vos insultes, Monseigneur. -Je les repousse avec mépris et je vous les rejette à la -gorge!</p> - -<p>—Faudra-t-il appeler les laquais? reprit Floris. -Hors du camp! hors du camp! hors du camp!... Va-t'en, -parasite insolent!... Chassez-le!... Sander! Lucio!</p> - -<p>—Celui qui met le doigt sur moi, c'est qu'il est las -de la vie! s'écria Giano. Au large!... Le premier qui -bouge, je lui fends le crâne avec ce poignard!... Ne -crispez pas les poings, messer grand-duc! Je me retirerai -d'ici de ma propre volonté; mais, d'abord, vous -me rendrez compte, selon les coutumes de l'honneur, -de l'outrage que j'ai reçu... Je vous le dis devant tous, -messer. Vous avez menti impudemment! Vous avez -livré, comme un insensé, la renommée de votre sœur -à la risée et à la médisance; vous m'avez fait, devant -cette noble assemblée, la plus mortelle injure, sans -rien produire contre moi qu'une accusation en l'air:<span class="pagenum"><a name="Page_279" id="Page_279">[Pg 279]</a></span> -vous avez agi en infâme, en lâche, en calomniateur!... -Je vous appelle donc à l'épreuve d'un homme, et avec -le bras que voici, je prouverai tout ce que je dis sur -votre corps.</p> - -<p>—Ha, ha, ha! un duel! ricana Floris... Je ne vous -savais pas si brave... Est-ce dans un duel aussi que -vous avez tué ce malheureux Cirillo?</p> - -<p>Giano poussa une sorte de rugissement, et s'élançant -vers le Grand-Duc:</p> - -<p>—Je te défie, je te crache au visage!... Pâle et misérable -couard, je te jette mon gant, en présence de ces -nobles seigneurs... C'est sans péché que j'aurais pu -t'enfoncer ce couteau dans la poitrine; car on a le droit -de prendre la vie à qui veut vous ravir l'honneur. Et -quand, enflammé de colère, je recours, toutefois, au -remède, et que, loyalement, je te provoque, tu te refuses -à me rendre raison... Tu te fais garder par tes -valets! Tu les appelles à ton secours!... Toi, un -Grand-Duc?... Lâche hypocrite! Un enfant ramassé -n'importe où!... Tu aurais plus de peine à démontrer -que le grand-duc Fédor est ton père, que moi à prouver -qu'il est le mien!</p> - -<p>—Vous diriez aussi bien tout cela à ces rochers, répliqua -Floris, qu'à un homme qui vous dédaigne. Je -ne me bats pas avec l'un des gens de ma maison.</p> - -<p>—Misérable! cria le sculpteur. Que le démon prenne -ton âme!</p> - -<p>Et se précipitant sur le Grand-Duc, il le saisit d'une -main à la gorge. Des clameurs s'élevèrent de toutes -parts:</p> - -<p>—Séparez-les!</p> - -<p>—Giano, Giano...</p> - -<p>—Monseigneur...</p> - -<p>—Messieurs, calmez-vous!</p> - -<p>Tous parlaient au milieu du tapage, entourant, retenant -Giano, qui continuait de vociférer.</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_280" id="Page_280">[Pg 280]</a></span></p> - -<p>—Soit! je me battrai! s'écria Floris... Oh! je ne sais -pourquoi, en vérité, je me refusais cette fête... Des -pistolets! des pistolets!... Quelqu'un a-t-il des pistolets, -ici?</p> - -<p>—Qu'allez-vous faire, Monseigneur? dit vivement -le baron Mamula. Un tel duel est impossible.</p> - -<p>—Pourquoi?... Parce que l'on prétend qu'il est le -fils de mon père?... Allons, n'est-ce pas, au contraire, -depuis Abel et son frère Caïn, la plus vieille querelle -du monde?... On ne hait que les siens, Mamula... Des -pistolets! des pistolets!</p> - -<p>—Une si grave affaire, repartit le baron, ne saurait -se régler de la sorte. Prenez au moins jusqu'à demain -pour réfléchir.</p> - -<p>—Que j'attende un instant de plus! cria le Grand-Duc. -Quoi! ne l'entendez-vous pas piailler ses bravades -et ses forfanteries?</p> - -<p>Et à Giano, impétueusement:</p> - -<p>—Morbleu! tout ce que tu voudras!... Veux-tu -l'épée? veux-tu le pistolet? veux-tu une seule arme -chargée? veux-tu que le duel soit à mort, et que l'on -jette le vaincu dans le marais? Je le veux, je consens à -tout!... Viens-tu ici pour parader et pour exhaler ton -emphase? Sois sanguinaire, si cela te plaît, je le serai -aussi, moi!... Et, puisque tu bavardes de vengeance, -j'irai chercher la mienne au fond de ta poitrine, dans -le sang le plus précieux de ton cœur!</p> - -<p>Le vieux comte Stankovitch intervint:</p> - -<p>—Apaisez-vous, Monseigneur. Ce duel...</p> - -<p>—Silence! exclama le Grand-Duc. Ma résolution -est irrévocable... Assez de paroles, messieurs. Allons-nous -bavarder plus longtemps, comme des niais ou des -lâches?... Le comte Stankovitch réglera le combat. -Qu'il nous mette à vingt pas, à dix pas!</p> - -<p>—A vingt pas, répliqua le vieux comte. Une seule -balle échangée...</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_281" id="Page_281">[Pg 281]</a></span></p> - -<p>—Holà! des torches! cria Floris. Plus de lumières, -plus de lumières!... Vous tous, messieurs, vous pourrez -témoigner de la loyauté du combat... Que ser Piero -Angiulliero veuille bien mesurer la distance.</p> - -<p>—Bah! ils vont se manquer tous les deux, souffla -Stankovitch à l'oreille du baron Mamula. La colère -leur fera trembler la main.</p> - -<p>Alors, personne ne parla plus, tandis que messer Angiulliero -comptait vingt pas dans l'enceinte. Toutes -les dames avaient disparu; le campement semblait -abandonné. A la lueur des pots à feu qui brûlaient çà -et là, en crépitant, on distinguait, parmi les cyprès -gigantesques et les rocs éboulés du plateau, une vingtaine -de pavillons, tendus à la manière des Turcs. Irrégulièrement -disposés et bariolés de couleurs vives, ils -laissaient entre eux des rues, des places, d'étroits -passages, qu'illuminaient lugubrement des lamperons -d'argile rougeâtre et des veilleuses de cristal. Les plus -grands, en se déployant à l'orient, au nord et au midi, -renfermaient une très vaste enceinte, semée de roches -et de cyprès, et taillée à pic, du côté des tourbières de -San-Cosimo. C'était sur cette plate-forme que le duel -allait avoir lieu. Elle s'ouvrait à l'occident, en perspective -sur la mer, au-dessus des colonnes romaines et de -la première terrasse; et une haute croix de granit, où -pendait un Christ décharné, placé là, dans les siècles -pieux, pour chasser la démone Vénus des antiques -ruines de son temple, se dressait sur un bloc colossal, -au centre même de l'esplanade.</p> - -<p>—Monseigneur, reprit Stankovitch, qui posa une -marque sur la terre, voici l'endroit où vous devez vous -mettre.</p> - -<p>—C'est bien, monsieur... Tout est-il prêt?</p> - -<p>—Messer Angiulliero, continua le vieillard, allez -porter ce pistolet à ser Giano, et vous, Monseigneur, -recevez le vôtre... N'avez-vous rien de plus à dire?</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_282" id="Page_282">[Pg 282]</a></span></p> - -<p>—Rien, monsieur... Faites votre office.</p> - -<p>Suivant la coutume dalmate, vestige encore vivant -aujourd'hui des antiques «jugements de Dieu», le -baron Mamula, témoin de Floris, s'avança au milieu de -la lice, et il dit d'une voix solennelle:</p> - -<p>—Floris Fédorovitch, grand-duc de Russie, se présente -ici, afin de prouver son bon droit... Et puisse -Dieu lui être en aide!</p> - -<p>Messer Piero Angiulliero, à son tour, marcha jusqu'au -milieu de l'enceinte, et, haussant la voix:</p> - -<p>—Ici se tient Giano de Sabioneira, pour soutenir la -justice de sa cause... Et puisse Dieu lui être en aide!</p> - -<p>Alors, tandis que les laquais élevaient en l'air de -grosses torches, le vieux comte alla se poster à trois -pas en avant des témoins. Les pavillons restaient toujours -déserts; seul, par moments, quelque valet glissait -aux alentours, d'un pas furtif, puis disparaissait -aussitôt. Les assistants, rangés sur une ligne, laissaient -vide un très large espace, au milieu duquel attendaient, -debout, les deux adversaires immobiles. Tous retenaient -leur haleine: et, dans le silence profond, il -semblait que l'on eût entendu palpiter les lointaines -étoiles.</p> - -<p>—Haut les armes! cria le comte.</p> - -<p>La grande flammèche d'un falot traversa l'enceinte -des roches.</p> - -<p>—Feu!</p> - -<p>Les coups partirent en même temps.</p> - -<p>—Je l'ai manqué! exclama Giano, lançant son pistolet -par terre. Malédiction sur vos duels!... Et c'est -moi, moi qui suis sûr de toucher une baïoque à cinquante -pas, c'est moi qui ai reçu du plomb!... Malédiction! -Est-ce qu'il n'a rien?</p> - -<p>—Quoi! es-tu blessé? dit Angiulliero, qui accourut -près du sculpteur.</p> - -<p>—Non! rien, rien, une égratignure. La balle m'a<span class="pagenum"><a name="Page_283" id="Page_283">[Pg 283]</a></span> -éraflé le bras... Malédiction sur vos duels réglés!... -Ainsi donc, voilà mon salaire, pour l'affreux outrage -que j'ai reçu!... Déshonoré et blessé par surcroît!... -C'est bien! je pars. Donne-moi ma cape, Piero... Il -faudra y pourvoir autrement.</p> - -<p>—Tu ne saurais partir ainsi! répliqua le comte. -On va querir un chirurgien.</p> - -<p>—Non, non, non, ce n'est rien, je te dis... J'ai des -compères à Stagno... Malédiction sur vos duels! Moi, -moi, être blessé par un homme à qui j'ai vu manquer -des buts aussi larges qu'un porche d'église!</p> - -<p>Et se tournant vers le grand crucifix qui se dressait -au milieu de l'esplanade, Giano poursuivit, la toque -à la main:</p> - -<p>—O bon, juste et divin Seigneur, c'est toi, de qui la -justice est sans égale, que j'atteste et je prends à témoin -de l'horrible injure qui m'est faite! Tu sais que, -jusqu'à ce jour, grâce à ta toute-puissante protection, -je n'en ai jamais supporté. Ne souffre pas, ô vrai Fils -de Dieu, si tu m'as reçu dans tes bonnes grâces, que -l'offense qu'on m'a infligée devant tes yeux, et sous -l'arbre saint où tu es cloué, demeure impunie.</p> - -<p>Il marcha jusqu'à l'entrée du sentier; puis, se retournant, -il cria:</p> - -<p>—Au revoir, mon frère!</p> - -<p>—Messieurs, reprit alors le Grand-Duc, je vous -remercie de votre assistance. J'ai troublé votre fête, ce -soir, mais l'occasion était impérieuse. Il est des maux, -vous le savez, qui exigent le fer et le feu. Il me fallait -faire ce que j'ai fait, ou bien laisser s'accomplir un acte -déshonorant pour ma maison... Si je pouvais tout vous -raconter, vous verriez avec quelle patience j'ai supporté -les insolences de cet homme... Je prends congé -de vous, maintenant. Sander, mène-moi à mon pavillon.</p> - -<p>Floris se jeta sur son lit et s'endormit d'un pesant -sommeil. Il s'agitait, balbutiait; des gouttes de sueur<span class="pagenum"><a name="Page_284" id="Page_284">[Pg 284]</a></span> -lui roulaient du front. Tout à coup, il se réveilla, en -poussant un cri. Le flambeau de cire, à son chevet, faisait -vaciller de grandes ombres sur les tapis bariolés, -tendus tout autour de la chambre, et sur les peaux de -bêtes qui tapissaient le sol.</p> - -<p>—Non! ce n'était qu'un rêve, dit-il, une monstrueuse -apparition... Est-ce Sander qui a crié, ou moi? Peut-être -a-t-il vu quelque chose... Sander! Sander! Holà!... -Où est-il donc?</p> - -<p>La pièce voisine se trouvait vide; Floris souleva une -tapisserie. Le grand air pur le frappa au visage.</p> - -<p>La nuit était obscure et tranquille; pas une étoile -ne brillait. Bien qu'au loin tout se tînt immobile, on devinait, -à une sorte de confuse palpitation, la mer énorme -sous la falaise; et de ses profondeurs ténébreuses arrivait -une haleine salée, avec un vague murmure. Les -pavillons faisaient des masses sombres, dans la nuit; -quelques fanaux les éclairaient, plantés en terre. Le -Grand-Duc, à pas lents, s'avança jusqu'à l'extrémité -des roches, du côté de Stagno. La vue plongeait de là -sur une lande, triste, dévastée et sauvage, où des flammes -bleues, à ras du sol, jetaient une lueur effrayante. -C'étaient les tourbières de San-Cosimo, que la foudre -avait allumées, et qui brûlaient depuis deux ans, d'un -feu solide, tout mêlé de fumée et d'éclairs, et qu'on -voyait dès le soleil couché.</p> - -<p>Mais Floris, en se détournant, aperçut une lumière -rougeâtre, qui s'échappait de l'un des pavillons. Dressé -sous un cyprès colossal, vis-à-vis de la croix de pierre, -une torche en éclairait l'entrée; et à son perron bariolé, -à ses bandes alternées jaunes et vertes, aux étendards -qui le pavoisaient, le Grand-Duc, aussitôt, le reconnut. -C'était là que dormait Josine.</p> - -<p>—Je veux la voir, pensa-t-il, m'expliquer sur l'heure -avec elle... Il suffira de réveiller Barberine, qui m'introduira... -Mais où est Sander? C'est étrange!</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_285" id="Page_285">[Pg 285]</a></span></p> - -<p>Il poussa un éclat de rire:</p> - -<p>—Si Barberine est où est Sander!... Pourquoi non? -Je sais qu'il tâchait d'obtenir les bonnes grâces de la -donzelle. Leur accord aura été conclu... Oui, c'est cela! -Josine est seule.</p> - -<p>Il tressaillit, et ses yeux béants restaient attachés -sur la lampe du pavillon.</p> - -<p>—Seule! murmura-t-il... Seule!... Quelle pensée ce -mot éveille-t-il en moi? Si cette pensée est coupable, -d'où vient que jamais, jusqu'à présent, elle ne m'avait -induit au mal? J'ai vu cent fois Josine, seul à seul... -Si elle est innocente, pourquoi mon sang bout-il dans -mes veines, comme une lave? pourquoi mon cœur impétueux -heurte-t-il ma poitrine haletante?</p> - -<p>Alors, à travers la nuit humide, le Grand-Duc aperçut -venir un pâle météore errant, sorti des boues empestées -de Stagno, ou de quelque cimetière. Il demeura -comme suspendu aux rameaux touffus d'un cyprès, et -sa flamme aiguë se tordait, en répandant une lueur -sulfureuse. Floris le regardait fixement.</p> - -<p>—Mes cheveux se dressent, dit-il; je ne sais quelle -horreur glace mes os... Est-ce une face que je vois -grimacer, dans ce cercle de blanche lumière?... Va-t'en, -va-t'en, démon livide!... Tu souris silencieusement, -et de tes yeux verts et bizarres, tu sembles m'indiquer -le chemin... Non, non, non, je ne veux pas!... -Pour un souffle, un plaisir si court, la palpitation d'un -moment!... Elle doit m'être doublement sacrée: d'abord, -je suis son parent et son protecteur; ensuite, qui me l'a -confiée, si ce n'est celle même à qui j'ai juré fidélité?... -Une enfant dont on me nomme le frère!... Oh! cette -action soulèverait jusqu'aux pierres des murs contre moi. -Comme un cancer hideux, elle rongerait l'honneur, la foi, -l'estime, la dignité, tout ce qui fait la vie noble et précieuse. -Elle installerait à mon foyer, à ma table, dans mes -pensées, au centre même de mon âme, un spectre éternel!</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_286" id="Page_286">[Pg 286]</a></span></p> - -<p>Il reprit, au bout d'un long silence:</p> - -<p>—Et cependant, non, non, je le sens, je ne puis -renoncer à elle... Que de fois, lorsque ni le lieu, ni -l'occasion ne s'offraient alors, mon imagination enflammée -a pris plaisir à les créer!... Si je ne la possède -pas... Mais je la perds, si je la possède!... Que ferai-je? -Le cœur me défaut. Ah! serais-je assez insensé -pour souiller, pour déshonorer celle que j'aime, et pour -me faire à moi-même un si grand mal?... Laisse cette -enfant, misérable! Épargne-la, puisque tu prétends -l'aimer... Mais, quoi! ne puis-je donc, sans crime, lui -parler, la voir seule quelques instants, et lui expliquer -ma conduite?</p> - -<p>Il baissa la tête, et, tout frémissant, il restait les -yeux fixés sur le sol; puis, soudain, arrachant la torche -du bras de fer où elle brûlait, il l'éteignit sous son talon, -et vint coller son oreille aux tentures.</p> - -<p>—Oui, tout au moins la voir, lui parler!... Le pire -sera des reproches, quelques larmes peut-être qu'elle -versera... Arrière, craintes puériles!</p> - -<p>Et gravissant les marches d'un pas rapide, le Grand-Duc -poussa la porte, disparut.</p> - -<hr class="tb" /> - -<p>Aux premières lueurs de l'aube, comme il ne se trouvait -encore sur l'esplanade que quatre ou cinq valets de -meute, avec leurs cors et leurs épieux, un courrier -arriva au galop, envoyé par Vassili Manès:—Mort et -deuil! mort et deuil! criait cet homme. Toutes les fêtes -sont finies! Nous sommes en deuil pour longtemps... -Et courant sonner à toute volée la grosse cloche des -cuisines, tandis qu'au milieu de la brume, les chiens -hurlaient lamentablement, le messager eut bientôt fait -de rassembler autour de lui la plupart des chasseurs et -des dames, qui apprirent ainsi la nouvelle. Le grand-duc -Fédor était mort, cette nuit même, à deux heures.</p> - -<p>—A deux heures... répéta lentement le jeune comte<span class="pagenum"><a name="Page_287" id="Page_287">[Pg 287]</a></span> -Angiulliero... J'ai entendu un cri... C'est étrange!</p> - -<p>—Et de plus, reprit le messager, M. Manès a donné -l'ordre à tous les Morlachs, jardiniers, serviteurs, officiers -du palais, qu'on cachât cette mort, durant quelques -jours, à Sa Grâce Tatiana, à cause de la maladie -dont il la soigne... Vous voilà prévenus, très nobles -hôtes. Le seigneur Vassili vous dira mieux ses raisons, -dès votre retour au palais.</p> - -<p>Tout le jour, ce ne fut, à Sabioneira, que rumeur, -désordre, et fracas de gens qui repartaient, à peine -arrivés de Stagno. La double catastrophe qui terminait -les fêtes fournissait ample matière aux propos: et hâtés -de s'en retourner, chacun, hommes et femmes, s'entassait, -sans choix, dans les berlines et les carrosses -du palais que, par l'ordre de M. Manès, ser Pistolese -avait mis à leur disposition. La débandade fut générale. -Sept ou huit invités, au plus, demeurèrent à Sabioneira, -et se trouvèrent au dîner, que l'on servit sur -les six heures, à bas bruit, dans la Galerie-Verte. Le -commencement du repas fut silencieux et contraint. -Tous les yeux s'attachaient sur le docteur Ulm, qui, -partant le lendemain, de grand matin, était venu dormir -au palais. Ce fut lui qui, par ses propos, se mit à -réveiller les convives; et l'entretien s'échauffant peu -à peu, ce tendre et reconnaissant ami narra si plaisamment -divers contes des bizarreries du grand-duc -Fédor, que les voilà tous aux éclats de rire. Passés -dans le salon voisin, le docteur se mit à faire un brelan -avec le vieux Stankovitch et messer della Mammana, -en sorte que l'appartement fut bientôt rempli de tables -de jeu, et que la soirée s'acheva aussi gaiement qu'elle -avait été morne au début.</p> - -<p>Isabelle avait dîné seule, après avoir passé l'après-midi -en compagnie de Tatiana, assez souffrante ce jour-là. -Par deux fois, au sortir de table, la Grande-Duchesse -envoya demander si Monseigneur était rentré,<span class="pagenum"><a name="Page_288" id="Page_288">[Pg 288]</a></span> -et toujours réponse que non. Inquiète de l'absence prolongée -de Floris, bien qu'elle le crût chez son père, -Isabelle dit à Gina de l'accompagner avec un flambeau, -et elle descendit elle-même à l'appartement du Grand-Duc. -L'antichambre, le cabinet des Bustes, les salons, -tout était désert. Une lampe éclairait l'ancien oratoire -de Mme Maria-Pia, petite pièce tapissée de tableaux de -dévotion, avec un <i>Ecce homo</i> brodé et, çà et là, quelques -reliques sous des verres, suspendues à la tapisserie.</p> - -<p>—Je l'attendrai ici, dit Isabelle, je l'attendrai jusqu'à -ce qu'il soit rentré... Tu peux remonter, Gina.</p> - -<p>—Comme vous voilà pâle! dit la suivante. Oh! vous -n'auriez pas dû descendre ainsi.</p> - -<p>—Non! je veux voir Monseigneur ce soir même. La -mort soudaine de son père l'aura douloureusement -frappé... Il faut prier pour le grand-duc Fédor, ne l'oublie -pas, bonne Gina!</p> - -<p>Il y eut un instant de silence. La femme de chambre -reprit:</p> - -<p>—J'ai retrouvé la petite croix que vous avez tant -cherchée, madame. Elle s'était glissée, je ne sais comment, -dans un tiroir du chiffonnier.</p> - -<p>—Merci, bonne Gina... C'est la croix que j'avais, -lorsque j'étais à ce couvent des Filles de Sainte-Monique -et fiancée à Monseigneur... Elle pendait au chevet -de mon lit... J'ai si souvent pensé à lui sous cette -croix... Lorsque j'accoucherai, Gina, tu me la donneras -dans la main... Écoute... Est-ce qu'on n'a pas -frappé?</p> - -<p>—Non, madame, c'est le vent...</p> - -<p>—Si je mourais en accouchant, dit Isabelle, je t'en -prie, tu mettrais cette croix dans mon cercueil.</p> - -<p>—Fi!... Comment pouvez-vous parler de choses pareilles!... -Je vous ferai gronder demain par Sa Grâce -Tatiana, avant qu'elle s'en aille à Giunta di Doli.</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_289" id="Page_289">[Pg 289]</a></span></p> - -<p>—Pauvre chère Tatiana! dit Isabelle. M. Manès -l'envoie pour quelques jours, dans ce vieux pavillon -de chasse... Elle ne savait toujours rien, quand tu l'as -quittée?</p> - -<p>—Non, elle ne se doute de rien... Ah! madame, -Monseigneur!</p> - -<p>La porte venait de s'ouvrir, et le Grand-Duc s'arrêta -sur le seuil, en apercevant Isabelle... Il avait perdu -son manteau, ses gants, son bonnet de fourrure; ses -cheveux ruisselaient de sueur: et, plus livide que le -marbre, avec les yeux étincelants de fièvre, il se -mordait la lèvre d'un air farouche. Gina disparut aussitôt.</p> - -<p>—O Dieu! s'écria Isabelle. Qu'y a-t-il? Qu'avez-vous, -Floris?</p> - -<p>—Ah! toujours vous! fit le Grand-Duc, en lançant -dans un coin la houssine qu'il tenait encore à la main... -Laissez-moi... Que me voulez-vous?</p> - -<p>—O cher Floris, dit Isabelle, partagez avec moi -votre chagrin. Mon cœur souffre de vous savoir seul en -cette épreuve.</p> - -<p>—Du chagrin! ricana-t-il... Moi, du chagrin! Pourquoi -en aurais-je?... Parce que mon père est mort?... -Ha, ha!... Avez-vous oublié comme il m'a traité?... -Retirez-vous dans votre chambre. Allez, allez! Quel -tracas! quel tracas!... Toujours des plaintes et des -reproches!</p> - -<p>—Oh! répondit-elle, mon bon seigneur, je n'ai pas -mérité ceci!... Des reproches, jamais je ne vous en ai -fait, même dans le secret de mon cœur... Je vous en -supplie, cher Floris, dites-moi la cause de votre colère.</p> - -<p>—La cause, répliqua le Grand-Duc, c'est vous, la -cause, vous, oui, vous!</p> - -<p>—Hélas! Monseigneur, ne m'effrayez pas! dit Isabelle... -Vous savez que je suis souffrante en ce moment.</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_290" id="Page_290">[Pg 290]</a></span></p> - -<p>—Jamais une heure de répit! exclama Floris, d'une -voix stridente. Toujours quelque affliction, quelque -torture nouvelle! Mieux vaudrait être avec le mort -que l'on va emporter d'ici, que de subir ce perpétuel -tourment... Ah! pleurez, si cela vous amuse. Toutes -vos pareilles ont dans les yeux des rivières qu'elles -prodiguent... Puis, allez vous plaindre de moi à vos -servantes et à ma sœur Tatiana!</p> - -<p>—Non, non, jamais, mon cher seigneur.</p> - -<p>—Allons, répétez cela! s'écria-t-il. Jurez-le bien, -pour que je sache à quel point vous pouvez mentir!</p> - -<p>—Mentir!... Moi, mentir, Monseigneur!</p> - -<p>—Est-ce que je ne connais pas vos façons d'agir?... -O femme hypocrite! dit-il. Allez-vous me guetter désormais, -chaque fois que je rentrerai? Par la mort! Je -ne pourrai bientôt plus poser le pied hors de ma maison, -qu'il n'y ait des yeux qui me surveillent!... Pas -de reproches! disiez-vous. Vous ne m'avez jamais fait -de reproches. Non, mais vous penchez la tête, vous -marchez d'un pas languissant, comme si votre âme -était de terre, afin qu'on vous plaigne à cause de moi... -Oh! vous êtes rusée comme toutes les femmes. Malédiction -sur notre mariage! Maudit soit qui me l'a imposé! -Maudite l'heure où je vous ai vue! Maudit le -prêtre qui a dit la messe des noces!</p> - -<p>—Oh! Monseigneur! fit Isabelle avec un cri.</p> - -<p>—Parce que vous m'avez apporté votre tas de -mottes, vos stupides terres; parce que vous êtes plus -riche que moi, vous croyez pouvoir commander ici!... -Vous ne m'avez jamais aimé... Quand je voulais aller à -Pétersbourg, vous vous y êtes opposée... Et c'est vous -que l'on plaint, c'est vous qu'on louange!... Maintenant, -il va falloir que je rentre à l'heure chaque jour, -comme un petit garçon qu'on fouette... On fera contre -moi des enquêtes! On m'épiera jusque dans mon appartement!... -Allons, pensez-vous m'attendrir avec vos<span class="pagenum"><a name="Page_291" id="Page_291">[Pg 291]</a></span> -larmes feintes?... Sortez d'ici! Hors de ma vue, hors -de ma vue!</p> - -<p>—Je m'en vais, puisque je vous offense, reprit la -Grande-Duchesse, en sanglotant. Mais au moins, dites-moi -quelle est la faute que j'ai commise, à mon -insu.</p> - -<p>—Assez! assez! Allez vous plaindre à ma sœur et à -votre Gina... Ou bien, ayez soin, en sortant d'ici, de -frotter vos yeux, pour qu'ils rougissent. Puis, appelez -des témoins, les valets, la maison entière!</p> - -<p>—Ah! vous m'avez brisé le cœur, murmura Isabelle. -Que vous ai-je fait, Monseigneur?... Hélas! je voudrais -être morte! Peut-être alors seriez-vous touché, si ce -n'est de votre ancien amour, au moins de quelque compassion... -Me laisserez-vous partir ainsi?... O Floris, -Floris... Ho! ho! ho!</p> - -<p>—Allons, dit-il, retirez-vous... Ne pleurez pas... -C'est bien!... Retirez-vous, Isabelle.</p> - -<p>—O mon cher seigneur, reprit-elle, je ne saurais me -séparer ainsi de vous... Accordez-moi seulement un -coup d'œil et des paroles moins amères. Dites que vous -ne conservez aucun ressentiment contre moi... Votre -regard n'est plus si irrité... Monseigneur... Floris... -Par pitié!</p> - -<p>Et elle s'avançait pour lui prendre la main, quand le -Grand-Duc se reculant avec horreur:</p> - -<p>—Ah! Isabelle!... Arrière! arrière! arrière!</p> - -<p>Alors, il éclata en sanglots et se laissa tomber sur -un fauteuil, la face cachée dans ses mains. De larges -râles lui soulevaient la poitrine.</p> - -<p>—Hélas! hélas! dit Isabelle, est-ce pour moi, est-ce -à cause de moi, que vous pleurez, cher Floris? En quoi -ai-je mérité votre déplaisir?... Si vous êtes irrité à cause -de Josine que j'ai laissée sous votre garde, sans partager -ce soin avec vous, n'attribuez mon apparente -négligence qu'à l'état de langueur où je suis...</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_292" id="Page_292">[Pg 292]</a></span></p> - -<p>Il s'était levé d'un bond, au nom de Josine, et s'avançant -vers la Grande-Duchesse:</p> - -<p>—Assez! cria-t-il d'une voix terrible. Laissez-moi, -laissez-moi, vous dis-je!</p> - -<p>Isabelle trouva sa suivante qui l'attendait dans le -jardin de la Dogaresse, et toutes deux, glacées de -frayeur, remontèrent, sans prononcer une parole. Gina -dévêtit la Grande-Duchesse, lui passa une robe de nuit, -en s'empressant silencieusement; puis, quand elle eut -disposé le flambeau dans la veilleuse d'or émaillé:</p> - -<p>—Votre Grâce n'a-t-elle plus rien à me commander?</p> - -<p>—Quoi?... que dis-tu?</p> - -<p>—Revenez à vous, bonne madame... Ne vous tourmentez -pas ainsi!</p> - -<p>—Que dis-tu?... Ne me parle pas!... Oh! je voudrais -pleurer; mon cœur est trop lourd... Ai-je tous les -torts qu'il a dits?</p> - -<p>—Vous, des torts, chère maîtresse!... Vous qui -montrez tant de bonté envers tous, qu'on croirait qu'il -habite en vous un ange du paradis!</p> - -<p>—Non, non, je n'aurais pas dû l'importuner, dans -un tel moment... Laisse-moi... La faute est à moi -seule... Monseigneur pouvait croire, en effet, que je -venais épier sa conduite...</p> - -<p>Un fracas de roues passa sous les fenêtres, avec des -voix et des lueurs de torches. C'était le cercueil du -Grand-Duc, que Jacinto ramenait de Raguse.</p> - -<p>—Le cercueil de Mgr Fédor! dit Isabelle, après un -long silence... Oh! plutôt, que n'est-ce le mien!</p> - -<p>Il y eut, toute cette nuit, sur l'étang de mer et dans -les jardins, un va-et-vient de lumières errantes: on -apportait, à Sabioneira, le cadavre de Son Altesse. -L'ouverture en fut faite de bon matin, dans le laboratoire -de Stepany, en présence de M. Manès et de quelques-uns -des domestiques; après quoi, avec l'assistance -d'un apothicaire qu'on avait mandé de Cattaro, Stepany<span class="pagenum"><a name="Page_293" id="Page_293">[Pg 293]</a></span> -embauma le corps. L'opération fut longue et pénible. -Une odeur intolérable emplissait la vaste salle; çà et là, -des mixtures blanchâtres fumaient à l'air, sur des soucoupes; -les vitres, à quinze pieds de terre, étaient -grandes ouvertes; et l'on voyait, le long du mur, le -cercueil béant.</p> - -<p>Le soir même, après le dîner, ceux des invités qui -étaient restés, parurent, un à un, dans la salle transformée -en chapelle ardente, où avait lieu l'exposition -du corps. C'était l'ancienne galerie des gardes, du temps -qu'il y avait des Cypriotes en garnison à Sabioneira, -mais qu'au dix-huitième siècle, on avait magnifiquement -ajustée en salon de fête. Les visiteurs étaient reçus -par ser Pistolese, vêtu de deuil, qui les menait jusqu'au -cercueil, posé sur une estrade de trois marches. Le -pope de Sgombro, tout debout au pied du catafalque, -avec son bonnet et son livre, leur présentait le goupillon; -et chacun, après avoir jeté l'eau bénite, s'écoulait -sans bruit, au fond de la salle, où se trouvaient déjà -rassemblés M. Manès, l'abbé Lancelot, le baron Mamula, -d'autres encore, qui causaient ensemble, à voix -basse.</p> - -<p>Vers neuf heures, Floris parut. M. Manès vint aussitôt -à sa rencontre:</p> - -<p>—Ah! Monseigneur, je puis vous joindre enfin!... -J'ai reçu, dans la matinée, une dépêche du comte -Popoff, le chambellan envoyé par le Tsar, pour le -représenter aux obsèques. Il m'annonce qu'il sera ici -vendredi soir.</p> - -<p>Le Grand-Duc inclina la tête, sans répondre. Les -coups furieux du bora ébranlaient les hautes fenêtres, -drapées, du haut en bas, de velours violet, à crépines -d'or.</p> - -<p>—Votre Altesse a trouvé mon billet? poursuivit -Manès, après un silence. J'ai pris sur moi de commander -qu'on cachât cette mort, provisoirement, à Sa<span class="pagenum"><a name="Page_294" id="Page_294">[Pg 294]</a></span> -Grâce Tatiana. Depuis quelque temps, en effet, comme -je vous l'ai expliqué, je traite la Grande-Duchesse -pour une affection du cœur. Sa maladie traverse, en ce -moment, une période redoutable, et toute vive émotion, -survenant au cours de cette crise, pourrait être -fatale à votre sœur.</p> - -<p>—Silence! dit soudain Mamula.</p> - -<p>Tatiana venait de paraître à la tribune pour les musiciens, -qui rend, par une porte dérobée, sur les cabinets -du premier étage. Elle était seule, sans Daria, qui -la menait ordinairement. Ses doigts étincelaient de bagues; -des perles, en pendeloques, scintillaient à ses -oreilles; et ses cheveux jaunes, attachés très haut par -des épingles de pierreries, la faisaient paraître plus -grande. Elle portait, en guise de collier, de petites plaques -de malachite quadrangulaires, serties d'or; et sa -robe de crêpe de Chine d'un blanc de neige traînait, à -plis nombreux, sur le pavage de marbre, tandis que -d'un pas hésitant, elle s'avançait le long du balustre. -Tous restaient immobiles et glacés.</p> - -<p>—Qui êtes-vous? dit-elle en s'arrêtant.</p> - -<p>—Voici Mgr Floris, répondit Manès; et M. le -marquis Zeculo, le baron Mamula, quelques autres -encore de ces messieurs se trouvent avec Son Altesse.</p> - -<p>—Bonsoir, mon cher frère, reprit l'aveugle. Bonsoir -à vous tous, messieurs... Il m'avait bien semblé qu'il -se passait ici, ce soir, quelque chose d'inaccoutumé, -mais je n'espérais pas trouver si bonne compagnie rassemblée.</p> - -<p>Déjà Tatiana descendait le degré en fer à cheval qui -joint la tribune à la galerie, et qui, doré, sculpté, plus -ciselé qu'un bijou, se termine, au bas de ses rampes, -par deux corbeilles de fruits de marbre. Puis, à pas -lents, elle s'avança dans l'immense salle. Une large -allée de doubles colonnes, dont les bizarres chapiteaux, -faits de lions ailés, de tours, de proues de navires soutenaient<span class="pagenum"><a name="Page_295" id="Page_295">[Pg 295]</a></span> -un plafond doré, la partageait dans sa longueur, -comme en trois nefs colossales. Des plaques d'écaille -et de miroir, où des flambeaux allumés se reflétaient, -garnissaient les murs nus, revêtus encore, par endroits, -de lambeaux de tapisserie. Au fond de l'allée des colonnes, -juste vis-à-vis de la tribune, le catafalque se -dressait sur son estrade, entouré de centaines de -cierges. On ne distinguait d'abord, dans cette lumière -éblouissante, que des monceaux de roses blanches. Un -baldaquin de velours violet, semé d'aigles d'argent -éployées, s'attachait à quatre colonnes, très haut, au-dessus -du cercueil, qui se voyait à peine sous les fleurs.</p> - -<p>—Je croyais Votre Grâce, dit Manès, déjà partie -pour Giunta di Doli.</p> - -<p>—La tempête m'a retenue, répondit l'aveugle. Je -partirai demain matin... Ah! fit-elle en ouvrant les narines, -on respire ici la cire et les roses. Pourquoi a-t-on -allumé tant de flambeaux?</p> - -<p>—Votre Grâce sait, dit Manès, que Mgr Colloredo -qui nous avait quittés, voilà trois jours, doit -revenir très prochainement, et qu'il se pourrait même -que le comte Popoff se décidât à nous rendre visite. -Ser Pistolese faisait l'essai d'une espèce d'illumination -qu'il leur prépare.</p> - -<p>—Le comte Popoff! s'écria-t-elle... Nicolas Semenovitch!... -Combien mon père sera heureux! Le comte -a servi au Caucase sous les ordres du grand-duc Fédor... -Mais pourquoi vient-il?</p> - -<p>—Je ne sais, répliqua Manès. Il était à Venise, je -crois, et n'a pas voulu repartir sans rendre ses devoirs -au Grand-Duc.</p> - -<p>—Et, dit-elle, comment va mon père?</p> - -<p>—Mais... bien!</p> - -<p>—Sa santé n'a pas empiré?... Est-elle raffermie, -monsieur Manès, car le bruit courait ces jours-ci, qu'il -se trouvait plus souffrant?</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_296" id="Page_296">[Pg 296]</a></span></p> - -<p>—Non, il ne souffre plus... Il va bien.</p> - -<p>Alors Floris leva les yeux. Triste, immobile, les -paupières closes, le Grand-Duc, sous l'ardente lueur -des buissons de cierges, montrait une face blafarde, luisante -comme un os de mort, des tempes caves; et les -coins de sa bouche retombaient en un rictus amer. Une -suprême convulsion avait comme figé avec horreur sur -ce visage, devenu de marbre pour jamais, de longues et -cruelles souffrances, une rage de désespoir presque -ironique, les angoisses de l'agonie, la douceur du néant -survenu, et mêlé parmi tout cela, on ne sait quoi de -hautain et de dédaigneux. La tête exhaussée reposait -sur un oreiller de satin blanc. On ne voyait sortir des -roses blanches sous lesquelles le corps disparaissait, -que ses mains, gantées de gants rouges à broderie -d'or.</p> - -<p>—Voilà comme on se cache de nous autres, pauvres -aveugles! reprit Tatiana, en souriant. Je vous reconnais -là, monsieur Manès. Vous m'exilez, et vous aviez -recommandé que l'on se tût sur ces arrivées... Au -reste, l'on eût dit, aujourd'hui, que tout le monde me -fuyait. C'est à grand'peine que j'arrachais quelques -paroles à ceux qui n'ont pu m'éviter.</p> - -<p>—Eh bien, oui! repartit le savant, vous avez besoin -de solitude. Les forêts de Giunta di Doli vous vaudront -mieux que Sabioneira... Faut-il vous rappeler combien, -hier, vous vous êtes trouvée souffrante, à la suite de -votre visite de la veille à Sant'Orsola! Et à ce propos, -chère enfant, avez-vous pris votre potion et bien suivi -toutes mes prescriptions?</p> - -<p>—Non, ma foi! répondit Tatiana, je l'ai oublié -tout à fait. Allons, bon Manès, ne me grondez pas!... -Vous me croirez si vous voulez, mon frère, continua -l'aveugle, mais je suis follement gaie ce soir. J'ai dans -l'esprit je ne sais quoi de si serein et de si joyeux, que -tous ces hurlements du bora ne me font l'effet... devinez!...<span class="pagenum"><a name="Page_297" id="Page_297">[Pg 297]</a></span> -que d'un orchestre pour une fête... Voyez! j'ai -voulu qu'on me parât, moi qui ne porte guère de bijoux.</p> - -<p>—Oui, oui, c'est bon, c'est bon! dit Manès, mais -vous partez demain, à l'aube, et il est grand temps, -chère enfant, que vous alliez prendre du repos.</p> - -<p>—Oh! je ne partirai qu'à une condition, répliqua l'aveugle. -Si vous ne me promettez pas de faire, cette -fois, ce que je veux, entendez-vous, monsieur Manès? -je reste à Sabioneira.</p> - -<p>—Et que désire Votre Grâce?</p> - -<p>—Eh bien, puisque Nicolas Semenovitch va passer -plusieurs jours ici, n'est-il pas juste qu'il m'en donne -un tout au moins, ainsi que Mgr Colloredo?... Ce -dernier m'a fort négligée durant son premier séjour, et -j'entends m'en plaindre à lui-même. Arrangez-vous -donc, monsieur Manès, pour me les amener tous deux -à Giunta di Doli... Et maintenant, adieu, messieurs, -reprit l'aveugle. Donnez-moi votre bras, bon Manès.</p> - -<p>Tous deux sortirent, et il y eut quelques instants -de profond silence, tandis que Jacinto, avec des valets, -s'occupait de renouveler ceux des flambeaux qui étaient -consumés.</p> - -<p>—Que Monseigneur m'excuse, souffla tout bas le -petit abbé Lancelot en s'approchant de Floris, à pas -muets. Je dois le prévenir, au cas où il attendrait les -princesses, pour donner l'eau bénite avec elles, que -Leurs Grâces, vraisemblablement, ne pourront pas -venir ce soir. Nous avons même été inquiets un moment, -poursuivit l'abbé, au sujet de ma charmante -élève, la princesse Josine. On aurait dit qu'elle avait le -délire... Elle a voulu s'agenouiller devant Mme Isabelle. -Elle lui demandait pardon, comme si elle eût -commis un crime. Ensuite elle a versé beaucoup de -larmes... Qui aurait cru que cette chère enfant se fût -tellement attachée à Mgr le grand-duc Fédor, qu'elle -ne voyait presque jamais?</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_298" id="Page_298">[Pg 298]</a></span></p> - -<p>Le Grand-Duc demeurait immobile; puis, enfin, élevant -la voix:</p> - -<p>—Messieurs, dit-il, bonne nuit!... Que chacun -de vous dispose de son temps jusqu'à demain... Vous -pouvez vous retirer aussi, pappas Nicanor. Je resterai -seul auprès de mon père.</p> - -<p>Tous, en passant, saluèrent Floris d'une profonde -révérence, et quand le pope eut disparu le dernier, -emportant les patères d'eau bénite, la salle demeura -vide. Les cierges brûlaient à grosses larmes, sur les -herses de bois d'ébène. Parfois, un coup de vent plus -brusque faisait frissonner à la fois, leurs mille flammes -inquiètes, et l'on voyait s'effeuiller soudain les grandes -roses dont les pétales parsemaient les carreaux de -marbre jaune et noir. Un vase plein d'encens fumait. -Par moments, quelque chauve-souris, entrée sans doute -au crépuscule, ou bien gîtée en cette pièce abandonnée, -s'élançait, décrivait dans son vol, deux ou trois rapides -crochets, puis se précipitait au milieu des cierges. On -entendait comme un crépitement, et l'oiseau, lourdement, -retombait. Quatre ou cinq, brûlées de la sorte, -sautelaient sur les dalles de marbre, tout à l'entour du -catafalque, avec de petits bruits inquiétants. Au dehors, -la furie de l'ouragan redoublait; la mer bouleversée -mugissait; la tourmente assaillait, en ce moment, les -roches au sommet desquelles la salle est bâtie.</p> - -<p>—Holà! quelqu'un! cria Floris.</p> - -<p>Un valet parut aussitôt.</p> - -<p>—Viens ici, dit le Grand-Duc, écoute!... Ah! c'est -toi qui es entré à mon service, ces jours derniers. N'es-tu -pas le fils de la Tonina?... N'importe, d'ailleurs! -écoute... Va prévenir la princesse Josine... Non, doucement! -Tu diras à celle de ses femmes qui viendra -t'ouvrir, entends-tu? que quelqu'un qui est dans cette -salle prie Sa Grâce de s'y rendre un moment... Oui! -que quelqu'un voudrait lui dire un mot, et qu'on attend<span class="pagenum"><a name="Page_299" id="Page_299">[Pg 299]</a></span> -ici son bon plaisir... Sans me nommer, sans nommer -personne, comprends-tu?... Puis, va te mettre au lit, -mon enfant. Ton service sera fini.</p> - -<p>Floris revint au pied du cercueil, et en se parlant à -lui-même:</p> - -<p>—Elle n'a rien dit, mais elle a été sur le point de -tout dire... Ils ne l'ont pas comprise aujourd'hui, mais -ils la comprendraient demain... Eh bien, que faire à -cela? Ne faut-il pas que je m'habitue à ces angoisses et -à ces remords? Cette vie n'est-elle pas la mienne -désormais?... Le crime une fois accompli, la souillure -devient ineffaçable. Aucune heure ne s'abolit. -Toutes portent leurs fruits, quels qu'ils soient... Oh! -maintenant, adieu pour toujours, la sereine tranquillité! -adieu le contentement du cœur! adieu les rires, et -les fêtes, et l'ambition! Je suis comme un homme enchaîné -dans une cave pleine de poudre, et qui a, de ses -propres mains, allumé la torche fatale, qu'il voit brûler -sans pouvoir l'éteindre!... Que vais-je lui dire? Que je -maudis ma jouissance évanouie, abhorrée... Ah! c'est -avant de commettre le crime que j'aurais dû le détester; -mais tant que la chair est superbe, aucune réprobation -ne peut dominer son ardeur, ni maîtriser son -violent désir... Oui! mieux vaut en finir d'un seul -coup, la supplier, la conjurer... Quel est ce bruit? fit-il, -en tressaillant... Rien! quelque boiserie qui craque... -Les morts ne se relèvent point... C'est cette action -qui me bouleverse entièrement... Se peut-il que je l'aie -commise!</p> - -<p>Un pas léger frôla les dalles, et le Grand-Duc, se détournant, -vit Josine. Toute pâle, en noirs habits de -deuil, elle se tenait arrêtée dans l'ombre d'une des -colonnes; et ses prunelles parcouraient la vaste salle. -De profonds cercles bleus entouraient ses yeux sanglants, -trempés de larmes; sa bouche, un peu entr'ouverte, -lui donnait un air indéfinissable de langueur<span class="pagenum"><a name="Page_300" id="Page_300">[Pg 300]</a></span> -et de désespoir. Elle aperçut Floris et jeta un cri.</p> - -<p>—Hé quoi, Josine, je vous fais peur!</p> - -<p>Elle tremblait de tous ses membres, en le regardant -avec épouvante. Il avança d'un pas vers la princesse.</p> - -<p>—Allez-vous-en! cria-t-elle; laissez-moi!... Quoi! -encore quelque perfidie!... Allez-vous-en!... J'ai horreur -de vous voir!</p> - -<p>—Au nom de Dieu, dit-il, écoutez-moi.</p> - -<p>—Va-t'en, va-t'en! reprit Josine, va-t'en, lâche!... -Pourquoi me tends-tu ce piège nouveau? Qu'espères-tu? -Que me veux-tu?</p> - -<p>—Josine, par pitié...</p> - -<p>—Que me veux-tu? répéta-t-elle. Je n'ai plus d'honneur -que tu puisses me ravir... Ah! malheureuse! -Souillée, perdue, déshonorée par ce boucher!</p> - -<p>—Plus bas! plus bas! dit-il. Oh! prenez garde!</p> - -<p>—Tant qu'il me restera un souffle, poursuivit-elle, -tant que j'aurai une parole à mon service, je crierai -vengeance contre toi... Immonde, incestueux scélérat!... -Ah! je deviendrai folle de douleur... Être la -proie de ce laquais, de ce goujat!</p> - -<p>—Allez, je le sais trop, dit Floris, j'ai mérité les -plus amères paroles... Pourtant, s'il est quelque -expiation...</p> - -<p>—Une expiation! s'écria-t-elle. Quelle expiation -pourrais-tu m'offrir?... Infâme voleur, regarde-moi! -Regarde le spectre de ce que j'étais, et de ce que tu as -flétri... Ah! Dieu! quelle misérable chose cet homme -a faite de moi!... Maintenant, où aller? où me réfugier? -Puis-je vivre encore dans le même air, sous le même -toit qu'Isabelle?... O Isabelle, chère sœur, à qui j'ose -à peine penser! Combien cet infâme te trompe!... Par -le ciel, elle saura tout!</p> - -<p>—Ne fais pas cela! dit Floris. Oh! s'il te reste quelque -pitié, ne parle pas, ensevelis ce crime!... Pas à -Isabelle! Tais-toi!</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_301" id="Page_301">[Pg 301]</a></span></p> - -<p>Josine eut un rire sauvage:</p> - -<p>—Il y a donc encore dans ton cœur une place qui -n'est pas de pierre... Mais non, hypocrite, tu mens!... -O bonne sœur, liée à un tel scélérat!... Un scélérat!... -un scélérat!... Je le crierai devant toute la terre. Je te -ferai connaître... A moi! à moi!</p> - -<p>—Tais-toi, Josine, tais-toi...</p> - -<p>—Lâche, tu trembles à présent... Tu n'as pas, pour -regarder en face tes actions, la moitié du courage que -tu as pour les commettre... O lâche, ô misérable... -aussi dégradé que la boue!... Le crime dont tu t'es -souillé... Je ne m'inquiète pas de tes prières!... Oui, -c'est cela! Porte ta main sur moi, bâillonne-moi, étrangle-moi, -tue-moi!... Ah! comme je voudrais mourir!</p> - -<p>Elle poussa un râle étouffé, puis se laissa tomber -défaillante, sur l'une des marches de l'estrade. Elle -sanglotait tout bas, affaissée dans ses longs vêtements -noirs, le front posé entre les genoux; et ses cheveux -dénoués qui pendaient, balayaient le pavé comme un -voile... Le vase d'argent fumait toujours; au sommet -du catafalque, le mort souriait de son sourire amer; -Floris éperdu se taisait. Confusément, comme en un -rêve affreux, il voyait, au-dessus de sa tête, étinceler -les faces horribles des Méduses sculptées aux caissons -du plafond, et qui, furieuses, le front ridé et la bouche -vociférante, avaient l'air de lui crier son crime. Il reprit, -enfin, d'une voix très basse:</p> - -<p>—Toute l'horreur, tout le mépris que me lancent -vos malédictions, je les éprouve envers moi... Je n'ai -pas même pour pallier mon crime, la vulgaire excuse -d'avoir ignoré les malheurs qu'il devait produire. Pendant -des jours, pendant des nuits silencieuses, j'avais -pesé au fond de mon âme, tout ce que cet attentat -ferait naître: la honte, les larmes, l'opprobre, le repentir, -le dégoût mortel!... Ah! j'ai souffert cruellement! -Vos yeux hantaient mes veilles et mon sommeil... J'ai<span class="pagenum"><a name="Page_302" id="Page_302">[Pg 302]</a></span> -lutté pour vaincre mon désir; mais à mesure que le remords -et la froide raison l'étouffaient, on eût dit qu'un -impur démon se plaisait à le rallumer... Grâce!... pitié, -pitié, Josine!... Si j'ai péché, ce sont vos yeux qui -m'ont tendu le piège fatal... Accusez votre forme charmante, -le délire, la fascination qui m'aveugla. J'ai été -provoqué à la faute par votre beauté.</p> - -<p>—Tu as été provoqué, dit l'enfant, par ton infamie -et par ta luxure!</p> - -<p>—Je vous aimais, murmura-t-il, frémissant.</p> - -<p>—Et moi, je te hais, dit Josine.</p> - -<p>Il s'affaissa sur les genoux, et tirant de son sein un -poignard:</p> - -<p>—Si tu me hais, tiens, frappe! dit Floris. Finis mes -misères avec ma vie. J'offre ma poitrine au coup mortel, -et je te demande la mort, comme une grâce.</p> - -<p>—Debout, dit-elle, debout, hypocrite! Tu sais bien -que je ne puis être ton bourreau.</p> - -<p>—Veux-tu que je meure? poursuivit Floris. Tu es -la maîtresse de ma vie... Oui, un seul mot de toi, et je -me tue, cette nuit même!</p> - -<p>—Laisse-moi, laisse-moi!... Va-t'en!</p> - -<p>—Ah! dit Floris, votre pardon! Accordez-moi d'abord -votre pardon!... Que mon repentir vous désarme!</p> - -<p>—Ton repentir d'une heure, d'un instant!</p> - -<p>—Non, mais le remords, qui, toute ma vie, lavera -mon âme de larmes!</p> - -<p>Elle demeurait sans répondre, farouche, le visage -fixe.</p> - -<p>—Mon offense a duré un moment, continua Floris. -Et il y a des milliers de moments où je ne l'avais pas -commise, et tu auras de longues années pour l'oublier... -Et pourtant, je souhaiterais que le premier berceau où -l'on m'a couché fût devenu ma tombe!</p> - -<p>—Vous auriez été plus heureux! dit Josine. Et pour -moi, oh! quelle différence! Ma paix, mon honneur, ma<span class="pagenum"><a name="Page_303" id="Page_303">[Pg 303]</a></span> -dot virginale, je les posséderais encore... Que Dieu me -venge, à proportion de l'infamie de ton forfait!</p> - -<p>—Tu ne peux être trop cruelle, dit Floris. Oh! aide-moi -à détester mon crime!... Mon cœur se brise, en y -songeant.</p> - -<p>—Qu'il ne se brise pas encore, dit Josine, mais -qu'un chagrin éternel le consume! Puisse-t-il ne plus -trouver de joie sur cette terre! Puisses-tu souhaiter la -mort et désespérer de l'obtenir!... Que tous tes plaisirs -se flétrissent! Que tous ceux que tu aimes t'abandonnent!... -Et demeure seul et désolé, sans courage pour -mourir, sans force pour vivre!</p> - -<p>—Dieu entend tes prières, âme offensée, et s'il me -frappe, je dirai qu'il est juste...</p> - -<p>—Vois ce que tu as fait de moi!... Rappelle-toi ce -que j'étais, gaie, souriante, heureuse, innocente... Et -maintenant, la mendiante des routes, la fille du plus -pauvre pêcheur me trouverait si misérable, qu'elle -m'accorderait sa pitié!</p> - -<p>—Quel chevrier voudrait être Floris, le grand-duc -Floris de Russie, à condition d'avoir dans sa poitrine -un cœur aussi angoissé que le mien? Oh! impose-moi, -pour mon crime, le châtiment le plus cruel, le plus terrible, -et je bénirai ta douceur!</p> - -<p>—En plein bonheur, dit-elle, et d'un seul coup, -ma vie entière est détruite... Je ne puis plus habiter, -désormais, qu'avec le deuil, la honte, le désespoir. Ce -sont les compagnons que Floris m'a donnés, et qui me -suivront jusqu'à mon tombeau!</p> - -<p>—Après avoir tant souffert, reprit-il, de la pauvreté -et de la bassesse, je rencontre la pire souffrance, au -milieu même du bonheur. J'étais écrasé sous le poids -des misères communes à tous, et je trouve plus lourd -aujourd'hui, le fardeau de ma seule misère!... Quel -fruit maudit de la terre ai-je mangé? Quel poison sorti -de la mer ai-je bu?... Mais non, non! Mon cœur seul<span class="pagenum"><a name="Page_304" id="Page_304">[Pg 304]</a></span> -est coupable! C'est lui qui a tout voulu et tout fait... -O destinée! Fatalité des hommes!</p> - -<p>—Tu aurais dû me tuer! dit Josine. Au moins je -serais morte heureuse et pleine de tendresse pour toi, -au lieu d'être éternellement contrainte à te haïr.</p> - -<p>—Oh! ne me hais pas! répondit Floris. Pardonne-moi!... -Grâce!... Pardonne!</p> - -<p>Il tendait les deux mains vers l'enfant: sa poitrine -se soulevait; de grosses larmes roulaient dans ses -yeux. Elle s'était dressée et le considérait fixement. -Ensuite, son regard s'adoucit, ses longues paupières -battirent.</p> - -<p>—Serais-je donc tentée de me trahir moi-même? dit -Josine.</p> - -<p>—Non, mais d'accorder ta merci à mon sincère repentir.</p> - -<p>—Puis-je oublier le crime, hélas!... et ma propre -ruine?</p> - -<p>—Que le crime soit flétri! dit-il, mais pardonne à -celui qui le déteste, autant que tu en as toi-même -horreur.</p> - -<p>—Maintenant, je suis ta victime, reprit-elle. Ce -pardon me ferait ta complice.</p> - -<p>—Non, non!... Par pitié... Grâce! Pardonne!</p> - -<p>Elle hocha la tête, et d'une voix lente:</p> - -<p>—Que je voudrais connaître tes pensées!</p> - -<p>—Elles ne sont que remords et tendresse.</p> - -<p>—Mais si je cesse de poursuivre ma vengeance, -si je fais la paix avec toi, tu me mépriseras, dit -Josine.</p> - -<p>—Je te bénirai, repartit Floris. Oh! pardonne, pardonne, -pardonne!</p> - -<p>—Plus tard, peut-être, dit l'enfant.</p> - -<p>—Mais puis-je espérer? demanda-t-il.</p> - -<p>—Tous les hommes peuvent espérer, répliqua-t-elle.</p> - -<p>—Oh! dit Floris, par grâce, accepte le baiser de<span class="pagenum"><a name="Page_305" id="Page_305">[Pg 305]</a></span> -mon repentir et de ma tendresse. Le poids qui m'écrase -le cœur me sera moins lourd ensuite.</p> - -<p>—Soit! dit-elle, puisque vous voilà si repentant.</p> - -<p>Alors, Floris posa ses lèvres brûlantes sur le front -pâle de Josine; et, tout en émoi, face à face, ils fixaient -l'un sur l'autre des yeux profonds et pleins de langueur. -Ils haletaient, ils balbutiaient de trouble et de -désolation; peu à peu, leurs doigts se mêlèrent. Un vertige -saisit Floris; et il couvrait de baisers furieux le -visage frémissant de Josine. Soudain, un grand cri retentit: -et tous deux, en se retournant terrifiés, virent, -au haut de l'escalier, une femme vêtue de blanc chanceler, -s'abattre, rouler avec un bruit affreux le long -des marches, puis demeurer gisante, au bas, sur le -pavé de marbre.</p> - -<p>—Isabelle! cria Josine.</p> - -<p>Et comme si, derrière elle, eût grondé quelque -effroyable tempête, l'enfant se mit à fuir éperdument. -Mais, dans son épouvante, elle ne trouvait plus les -portes que masquaient des lés de velours. Tout à coup, -elle se jeta derrière un des rideaux à crépines d'or, -poussa la fenêtre de la terrasse et, battue du vent, -échevelée, se sauva à travers les jardins, par l'escalier -Sant'Isidoro.</p> - -<p>Les flammes des cierges, en vacillant, s'éteignirent -presque toutes, sous le coup de vent impétueux qui -entra par la fenêtre ouverte, et de grands jets d'écume -et d'eau de mer s'abattirent sur les dalles, tandis que -résonnait, au loin, un tapage de vitres brisées. Floris, -au pied de l'escalier, tenait entre ses bras Isabelle, -blême, raidie, les paupières entre-closes.</p> - -<p>—Holà! cria-t-il, du secours!... Holà!</p> - -<p>Sa voix se perdit dans l'ouragan et dans le tumulte -des vagues.</p> - -<p>—Ho! du secours!... Holà, quelqu'un!... Du secours!</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_306" id="Page_306">[Pg 306]</a></span></p> - -<p>Quatre ou cinq flambeaux palpitaient encore au fond -de la salle pleine d'ombre, que la rafale parcourait. Le -ciel de velours claquait au vent. Puis, un à un, les derniers -cierges s'éteignirent.</p> - -<p>—A l'aide! reprit Le Grand-Duc. Holà! à l'aide!... -Ah! qui est là?... A moi!... à l'aide!</p> - -<p>—Est-ce vous, Monseigneur? répondit la voix de -Manès. Quelle obscurité!... Que se passe-t-il?</p> - -<p>—Vite, Manès, vite, vite!... Au nom du ciel!...</p> - -<p>—Je ne distingue rien, Monseigneur... Qui a crié? -J'ai entendu de ma chambre... Écoutez... voici quelqu'un -qui vient...</p> - -<p>La tapisserie se releva, et trois ou quatre serviteurs, -les yeux écarquillés, apparurent. On distinguait derrière -eux Jacinto, qui, debout sur le seuil, élevait -en l'air, d'un bras tremblant, une petite lampe de -cuivre.</p> - -<p>—Des lumières! cria Manès... Qu'est-ce donc?... -Que s'est-il passé?... Quoi! Mme la Grande-Duchesse!</p> - -<p>—Elle a fait un faux pas, dit Floris, en descendant -cet escalier.</p> - -<p>—Vite, au lit! qu'on la mette au lit!... Oh! un matelas -pour la transporter... Cours, Sander... Vite, un -matelas!</p> - -<p>—Ce n'est rien, n'est-ce pas, Manès?</p> - -<p>—Comment êtes-vous, madame?... Elle ne m'entend -pas. Toujours évanouie!... Ah! voici les femmes -de Sa Grâce?... Allons, Gina, éclaire-moi!</p> - -<p>—N'est-ce pas, ce n'est rien, Manès?</p> - -<p>—Cours éveiller Stepany, Lucio! Dis-lui de m'apporter -les fers avec le paquet d'amadou... Plus près, la -torche, plus près, Gina... Elle a roulé du haut en bas, -n'est-il pas vrai?</p> - -<p>—Oui... Ce n'est rien, n'est-ce pas, Manès?</p> - -<p>—L'enfant est perdu, mais il reste encore un espoir -de la sauver... Ah! voici la civière... Bien! posez-la<span class="pagenum"><a name="Page_307" id="Page_307">[Pg 307]</a></span> -dessus!... Doucement, doucement... Là, là, doucement... -Prenez garde!</p> - -<p>Puis, comme les valets se mettaient en marche:</p> - -<p>—Non, Monseigneur, restez ici.</p> - -<p>—Je veux la suivre, dit le Grand-Duc.</p> - -<p>—Non, Monseigneur, je vous en prie. Votre inquiétude -et vos angoisses risqueraient de m'ôter mon -sang-froid. Votre vue pourrait provoquer chez Mme la -Grande-Duchesse une émotion dangereuse... Je vous -ferai prévenir dans un instant... Au lit, au lit, au lit, -vite au lit!</p> - -<p>Tous disparurent. Un flambeau de résine, tombé par -terre, et qui brûlait en allongeant sur le pavé une tache -rouge et fumeuse, éclairait obscurément la salle. Le -vent gonflait le lourd rideau violet. Floris, d'un geste -brusque, l'écarta, et il se trouva sur la terrasse.</p> - -<p>La rafale soufflait en foudre, la mer mugissait. Une -vaste rougeur boréale flottait derrière les nuées, et à -cette lueur éparse, on distinguait l'immense vallée des -flots qui bouillonnait, blanche d'écume. Par moments, -la clameur redoublait. On entendait des voix hautes et -confuses, des râles, des clapotis; puis, un prodigieux -sifflement, tantôt rauque, tantôt aigu, qui ondulait -comme un dragon. De profondes détonations, telles -que des coups de canon, retentissaient au milieu du -tumulte. C'était la mer qui s'engouffrait, à travers les -grilles, dans les longs souterrains de roches qui s'ouvrent -au bas de la falaise, et communiquent avec les -caves du palais. Alors, un sourd tremblement remuait -l'antique terrasse de marbre, jusque sous les pieds de -Floris; l'énorme écume noyait tout, et, en poussant un -cri sauvage, le Grand-Duc se renversait la face pour -l'offrir aux crachats de la tempête.</p> - -<p>—Souffle, ouragan, fais rage! s'écria-t-il... Mer rugissante, -lance tes vagues à l'assaut contre moi! Vent, -emporte, balaye dans l'air jusqu'au dernier atome de ce<span class="pagenum"><a name="Page_308" id="Page_308">[Pg 308]</a></span> -corps!... Ah! j'ai assassiné la plus noble femme!... O -Isabelle, comment ai-je pu te méconnaître?... Voici que -ta douce image m'apparaît sous les traits de celle que j'ai -tant aimée! Mon cœur se fond de désespoir et de tendresse... -En un moment, en un moment! Les portes -obscures du destin ont tourné sur un seul moment... -Cela est-il possible? Est-ce un rêve?... O Dieu, comme -vous me châtiez à ma première transgression, et à -d'autres vous laissez le temps d'entasser les crimes sur -les crimes!... Mais, non, elle ne mourra pas!... Oh! -qu'elle vive, Dieu puissant! En échange de la chère vie -d'Isabelle, prenez la mienne, bien qu'elle ne la vaille pas! -S'il est au ciel une Ame paternelle qui ait pitié des misérables -hommes, c'est elle que j'invoque ici... Qu'Isabelle -vive seulement! Que ce ne soit pas moi qui la -tue!... Grâce, grâce, ô Père céleste!</p> - -<p>Il tendait les mains vers les ténèbres. Une voix -appela:</p> - -<p>—Monseigneur!</p> - -<p>—Qui va là?</p> - -<p>—Monseigneur... monseigneur Floris.</p> - -<p>—Ho! me voici... Eh bien, qu'est-ce? dit-il, en -rentrant dans la salle.</p> - -<p>—Monseigneur, vite, vite, vite, venez vite! dit -Mila qui se précipita. La Grande-Duchesse se meurt!</p> - -<p>L'horreur régnait dans la partie du palais qu'ils traversèrent. -Toutes les portes étaient ouvertes; et les -valets, rassemblés aux abords de l'appartement d'Isabelle, -sur le palier du grand escalier, bourdonnaient et -se poussaient confusément les uns les autres. Un profond -silence s'établit, dès qu'on vit paraître Floris. Et -l'on n'entendit plus que la voix d'une des femmes de la -Grande-Duchesse, qui, accompagnée de Lucio, descendait -le degré, portant des deux mains un plat de -cuivre, sur lequel gisait un enfant mort, recouvert d'un -linge sanglant.</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_309" id="Page_309">[Pg 309]</a></span></p> - -<p>—Holà! cria Floris, ouvrez!</p> - -<p>L'antichambre était solitaire: rien qu'une femme, -avec des fioles et des lampes, qui y faisait chauffer -quelque potion. M. Manès se présenta à la rencontre -du Grand-Duc:</p> - -<p>—Ah! c'est vous, Monseigneur... Venez...</p> - -<p>—Vous la sauverez, n'est-ce pas?</p> - -<p>—Dieu peut faire un miracle! répondit Manès.</p> - -<p>Floris entra, se soutenant à peine. La chambre était -vide et obscure. Deux ou trois bougies jaunes brûlaient -au fond de l'alcôve, sur l'archivolte de laquelle des Renommées -tenaient une couronne d'or. Soudain, il aperçut -Isabelle. Un calme lugubre était peint sur son -visage décoloré; elle gardait les paupières fermées. -Le Grand-Duc s'affaissa par terre, auprès du lit, en -sanglotant.</p> - -<p>—Est-ce vous, mon cher cœur? dit Isabelle. Ne pleurez -pas! Tout est bien arrangé de la sorte... Oh! je ne -vous épiais pas; je venais prier auprès du Grand-Duc...</p> - -<p>Elle reprit au bout d'un long silence:</p> - -<p>—Je vous ai bien aimé, mon cœur! Vous aussi, vous -m'aimiez autrefois... Nous aurions pourtant pu être -heureux!... Vous rappelez-vous le premier printemps -que nous avons passé ici! Que d'heures d'une tendresse -bénie nous avons eues? Tout était plein de -fleurs et d'oiseaux; on entendait chanter les rossignols... -Hélas! les choses de ce monde s'évanouissent -comme l'ombre...</p> - -<p>—Tu vivras, dit Floris, tu vivras!</p> - -<p>—O cher Floris, je vais mourir, dit-elle... Mais il me -semble cependant que je suis un peu soulagée... Ah! -ce n'est pas si difficile de mourir!... Pendant le court -moment où je m'étais assoupie, j'ai vu tout à l'heure ta -chère mère, entourée d'une splendeur céleste. Sa face -rayonnait comme le soleil. Elle se tenait sur une nuée, -et de ses mains ouvertes il descendait vers moi une<span class="pagenum"><a name="Page_310" id="Page_310">[Pg 310]</a></span> -pluie de rayons et de fleurs, tandis que la douceur de -ses yeux apaisait ma souffrance... Elle vient m'emmener, -mon Floris, et un jour nous serons tous réunis, -loin de cette triste terre, dans le Paradis!</p> - -<p>—Tu vivras, tu vivras! répéta-t-il.</p> - -<p>—O mon cher cœur, mon cher trésor, mon cher -bonheur! dit Isabelle d'une voix faible comme un soupir... -Tu te souviendras, n'est-ce pas? de ta pauvre -petite Isabelle... Tu te souviendras de notre enfant -qui est morte en venant au monde... Qu'on l'ensevelisse -avec moi! On la déposera sur mon sein... Rien ne -te restera de moi que le souvenir, mon bien-aimé. J'aurai -passé dans ta vie, ainsi qu'une ombre... Mon bien-aimé, -je te pardonne! N'aie pas trop de chagrin, mon -Floris... Je pardonne aussi à Josine... Rappelle-moi plus -tard à ma sœur Tatiana. Dis-lui que j'ai quitté le monde -en l'aimant et en la bénissant... Où est Gina?... Elle -s'est trouvée mal, je crois, et on a dû l'emporter. Elle -était bien bonne pour moi; elle m'a fidèlement servie... -Pour la vertu, pour l'honnêteté et la décence de la -conduite, elle mérite un excellent mari; je voulais lui -faire sa dot... Ne pleure pas, mon bien-aimé: sois heureux! -Va, le temps te consolera... Un mort n'est rien! -J'ai peut-être été indolente et trop paresseuse dans ces -derniers mois. Je t'en demande pardon, mon Floris... -Et je te bénis, dans la mort, pour le bonheur que j'ai -eu auprès de toi... Mila, écarte ce flambeau... Place-moi -plus haut, je respire mal... Donne-moi ta main, -mon Floris... Bien, ainsi.</p> - -<p>La porte s'entre-bâilla au fond de la ruelle, et l'on vit -s'y glisser, sans bruit, plusieurs des femmes de la -Grande-Duchesse. Elles portaient des chandeliers avec -la croix d'or et de cristal que Maria-Pia avait fait faire -pour son oratoire. En se hâtant, elles couvrirent l'une -des consoles de napperons blancs, et disposèrent une -sorte d'autel au moyen de flambeaux.</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_311" id="Page_311">[Pg 311]</a></span></p> - -<p>—Ne pleurez pas, cher aimé, dit Isabelle... C'est -moi-même qui ai demandé de recevoir l'extrême-onction.</p> - -<p>Alors, une vive clarté se répandit soudain par la -chambre. Les trois portes à la fois venaient de s'ouvrir, -et une dizaine de femmes morlaques de Sabioneira-le-Bas, -qui avaient des cierges à la main, défilèrent silencieusement. -Derrière elles, quatre jeunes filles, en hauts -bonnets de plumes et d'écarlate, s'avançaient, portant -sur leurs épaules la châsse de sainte Justine, qu'on a -coutume de monter au palais, lorsqu'un des maîtres y -est en péril de mort. Elles la posèrent sur ses bâtons, -derrière une lice mobile, qu'elles garnirent de gros -flambeaux allumés. Cependant l'archevêque de Myre, -revêtu de l'étole violette, était entré avec les saintes -huiles; l'abbé Lancelot l'accompagnait: et les servantes -du palais, les femmes des pêcheurs, des calfats, -des jardiniers pénétrèrent dans la chambre, à leur suite, -et s'y rangèrent, en foule, autour du lit.</p> - -<p>—Ma sœur, dit José-Maria, quand le silence fut rétabli, -nous vous apportons, selon votre désir, les dernières -grâces de l'Église. Puissent-elles vous prémunir -contre l'angoisse et les terreurs de ce moment!</p> - -<p>—Merci, mon bon frère, dit-elle.</p> - -<p>L'archevêque de Myre poursuivit, d'une voix qui -tremblait par intervalles:</p> - -<p>—Une âme pure comme est la vôtre, peut se confier -hardiment dans la miséricorde de Dieu... N'ayez point -de regrets au monde, si l'heure est arrivée d'en sortir. -La terre, ma sœur, était pour vous un lieu d'exil. Vous -chérissez la solitude, et le monde n'est que multitude; -vous recherchez le silence, et le monde n'est que clameurs; -vous êtes touchée de la vérité, et le monde -n'est que mensonges; vous aimez la pureté, et le monde -n'est que corruption. Pourquoi donc souhaiteriez-vous -d'habiter encore parmi les hommes? Quitter la vie, ma -sœur, c'est se réveiller d'un songe plein d'inquiétude...<span class="pagenum"><a name="Page_312" id="Page_312">[Pg 312]</a></span> -Homme superbe, qu'es-tu donc? Quelle est cette -existence à laquelle tu t'attaches si âprement?... Fils -de la femme et pétri de la boue impure de son sang, tu -es pareil aux bêtes par tes besoins, comme par tes concupiscences... -Qu'es-tu encore? Un sol stérile, un -ténébreux abîme d'iniquités, un enfant de la colère de -Dieu, un vase de misère et d'ignominie... Ta naissance -est souillée d'ordures; ta vie est une longue chaîne de -souffrances, et ta mort est remplie de frayeurs... Quittez -cette terre, ma sœur, abandonnez les voies de ce -monde; déprenez votre cœur des attaches terrestres; -laissez cette vie sans regrets, comme on jette un roseau -fêlé qui, loin de nous soutenir, nous percerait la main, -si nous voulions nous y appuyer. C'est une vie triste -et fragile, une vie inconstante, agitée, sujette à mille -vicissitudes, une vie de fantômes et d'illusions, une vie -qui n'a rien de réel que ses afflictions et ses peines, une -vie que l'on pourrait nommer un enfer déjà commencé, -et qui du chaume, du palais, des hameaux, des villes, -des solitudes, si diverse qu'elle ait été, aboutit enfin à -la mort, comme toutes les eaux de la terre vont s'abîmer -dans l'Océan.</p> - -<p>Il cessa de parler: et après une pause, l'œil fixe et la -face aussi pâle que la toile d'argent de sa chape, il récita -les prières latines; puis, en trempant son pouce -droit dans la boîte de vermeil du saint chrême, il s'avança -auprès du lit, et commença de faire les onctions. -Les femmes priaient à genoux; les chandeliers de cristal -et la châsse se renvoyaient les feux des flambeaux; -par moments, un sanglot s'élevait; ensuite, au milieu -du silence, on entendait le glas profond de la grosse -cloche de Sainte-Justine.</p> - -<p>—<i>Per istam unctionem</i>, dit l'archevêque, en découvrant -les pieds de la mourante, <i>et suam piissimam misericordiam, -indulgeat tibi Dominus quidquid deliquisti -per pedes</i>!</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_313" id="Page_313">[Pg 313]</a></span></p> - -<p>—<i>Amen!</i> répondit l'abbé Lancelot.</p> - -<p>Les onctions étaient finies. L'archevêque fléchit le -genou, pria quelques instants à voix basse, puis se -releva; et toutes les femmes se dressèrent en même -temps.</p> - -<p>—Adieu, ma sœur, dit José-Maria, tandis qu'une -larme roulait au bord de ses paupières.</p> - -<p>—Adieu, mon bon frère, dit Isabelle.</p> - -<p>Les femmes reprirent sur leurs épaules la châsse de -sainte Justine, et le cortège se retira lentement, dans -l'ordre où il était entré. Deux heures sonnèrent au -campanile; tous les flambeaux avaient défilé; les hautes -portes se refermèrent: et la chambre se trouva, -comme auparavant, déserte et à peine éclairée. Les -sanglots étouffés du Grand-Duc y résonnaient lugubrement.</p> - -<p>—Vous rappelez-vous ces trois sœurs, dit Isabelle -après un long silence, ces trois sœurs de Zemenico, que -leurs maris avaient délaissées et qui vinrent nous implorer?... -Leur rencontre me présageait ma destinée... -Voilà pourquoi mon cœur était si lourd, chaque fois -que je songeais à elles... Mais, en ce temps, vous -m'auriez grondée, cher aimé, si je vous avais dit mes -craintes, et je n'osais vous en parler.</p> - -<p>Vassili Manès s'approcha, et lui tendant une tasse -d'argent où fumait un breuvage noirâtre:</p> - -<p>—Allons, allons, madame, ne vous agitez pas!</p> - -<p>—Merci, mon bon Manès, répondit-elle... Est-ce le -bora qui siffle ainsi?... Ces hurlements me sont pénibles!</p> - -<p>Le vieillard, au fond de la ruelle, attachait sur la -Grande-Duchesse un regard de compassion.</p> - -<p>—Oh! chuchota Mila, comme Sa Grâce a changé tout -d'un coup!... Des gouttes suintent de sa figure; ses -yeux ont l'air agrandis et plus profonds dans leurs -orbites... Regardez... elle a encore pâli, ce qui semblait -impossible!</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_314" id="Page_314">[Pg 314]</a></span></p> - -<p>—Elle s'en va, dit Manès... Prie pour elle!</p> - -<p>Cependant, on avait poussé la petite porte de l'alcôve, -et l'abbé Lancelot, qui avait apporté le saint sacrement -de la chapelle, se mit à dire dans le cabinet contigu -une messe de la Passion, ainsi que l'avait demandé la -Grande-Duchesse. Elle se tournait, par moments, vers -cette porte restée ouverte: on lui voyait joindre les -mains; et toutes les fois que son regard rencontrait -celui de Floris, qui se tenait au pied du lit, elle -essayait encore de sourire:</p> - -<p>—Quand je serai morte, reprit-elle, en l'appelant -d'un signe de tête, que nul médecin ne touche à mon -corps... Mes femmes seules l'enseveliront.</p> - -<p>Il s'était penché afin de l'entendre, très bas auprès -de son visage, et il suivait des yeux le mouvement de -ses lèvres:</p> - -<p>—Ç'aurait été après-demain, murmura-t-elle, l'anniversaire -de ma naissance: j'allais avoir vingt-deux -ans. J'étais triste, mon cher aimé, en pensant que vous -l'oublieriez, mais vous y songerez, je vous en prie, mon -cœur.</p> - -<p>Ensuite, elle ne parla plus... Le reste de la nuit fut -cruel: de rares et courts instants de connaissance, un -profond accablement, du délire, et, vers le matin, l'agonie, -qui dura longtemps et pleine d'horreurs. Le -jour commençait à poindre, et une lueur grise, pareille -à une écume sale, entrait par les hautes fenêtres. La -mer livide bondissait; au travers des arbres agités du -vent, on voyait se lever, par rafales, dans les jardins -déserts, de grands tourbillons de poussière.</p> - -<p>—Approchez, Monseigneur, dit Manès à demi-voix... -Vous pouvez lui fermer les yeux.</p> - -<p>—Quoi! Qu'y a-t-il?</p> - -<p>—Elle ne souffre plus, répondit Manès.</p> - -<p>Floris se dressa tout en sursaut:</p> - -<p>—Morte!... Est-ce qu'elle est morte? s'écria-t-il.</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_315" id="Page_315">[Pg 315]</a></span></p> - -<p>—Elle est morte, oui, Monseigneur.</p> - -<p>—Morte! morte! reprit le Grand-Duc, et il tremblait -de tous ses membres... Morte! Pourquoi ne l'a-t-on pas -sauvée?... Ah! vous ne savez rien! vous ne pouvez -rien!... Isabelle, entends-moi, c'est Floris qui te supplie... -Inanimée! partie, oh! partie à jamais!... Et -c'est moi qui l'ai tuée... moi seul!... O maudit, maudit -scélérat!... Ah! donnez-moi du poison, un couteau!... -Qu'on rassemble ici tous ceux qui l'aimaient, tous ceux -qui vont pleurer sur elle... Et je m'accuserai devant -tous... O misérable que je suis!... Ameutez-vous -autour de moi, crachez sur moi, lancez-moi des pierres -et de la boue!... O Isabelle, mon amour, ma vie, ma -femme! Morte, morte, morte!... Est-il possible?... -Oh! Isabelle, Isabelle, Isabelle!</p> - -<p>Il se roulait par terre, en sanglotant. M. Manès -l'exhortait, et il vint doucement à bout de l'emmener -hors de la chambre.</p> - -<hr class="tb" /> - -<p>Vers midi, un valet qui tirait par la bride un grand -cheval blanc sortit de la Petite Écurie et traversa la -cour pavée de briques, où des lignes de pierre, en se -croisant, dessinaient des carrés inégaux. Ser Pistolese -et Jacinto le regardaient venir à pas lents, debout tous -deux sous le fronton du Manège.</p> - -<p>—Bien, parfait, mon garçon! dit le majordome. -Marche encore un peu plus doucement, de crainte de -casser les œufs que tu as sous les semelles... Voilà près -d'une heure que je t'attends!</p> - -<p>—Fallait-il donc partir le ventre vide? riposta -Lucio, tout en flattant de la main Barocco, le chien -griffon de ser Pistolese.</p> - -<p>—Bien, bien! murmura le gros homme... Tu es -comme les nonnains de Gênes, qui, après qu'elles sont -revenues des étuves, demandent à l'abbesse congé d'y -aller... Il eût été décent aussi, dans une telle circonstance,<span class="pagenum"><a name="Page_316" id="Page_316">[Pg 316]</a></span> -d'enlever de dessus ton épaule tes rubans -jaunes et tes cordons ferrés d'argent. Si vos habits de -deuil ne sont pas encore prêts, ce n'est pas une raison, -néanmoins, pour étaler de tels ornements!</p> - -<p>—Allons, ne vous fâchez pas, messer Pistolese, dit -Lucio.</p> - -<p>—C'est bon, c'est bon! grommela le majordome; -ne t'en va pas flâner en route, tu entends... Voici les -lettres pour Raguse, avec la liste des commissions... Le -cercueil de plomb tout pareil à celui qu'on est allé chercher -lundi... Et tu diras à la tourière qui t'ouvrira chez -les Barnabites, de porter ce pli aussitôt à Mme la Supérieure... -Je lui demande de nous prêter quelques vases -et des chandeliers... Tu passeras à l'archevêché... Ah! -voici messer Stepany.</p> - -<p>L'aide-chimiste se montrait derrière la grille de la -Vénerie, accompagné du petit Thalès. Derrière eux, -cinq ou six jardiniers qui portaient des hottes pleines -de roses, traversèrent la vaste cour, en même temps -que le père et le fils se dirigeaient vers ser Pistolese.</p> - -<p>—Ah! vous faites bien d'être exact, dit Stepany, en -regardant à sa montre. Je veux être damné, si je vous -aurais attendu un quart de seconde!... Eh bien, qu'a-t-on -décidé?</p> - -<p>—Il n'y aura pas d'embaumement, répondit Pistolese. -Ce sont les ordres du Grand-Duc.</p> - -<p>—Et les obsèques, pour quel jour?</p> - -<p>—Pour samedi, en même temps que celles du grand-duc -Fédor et de Mme Maria-Pia... Oui, oui! tous les -trois en même temps... Ah! pauvre Mme Isabelle!</p> - -<p>—Ne comptez pas que je vais me soucier de ça! -s'écria aigrement Stepany. J'ai bien assez de mes propres -affaires!... Je me suis assez longtemps tracassé -pour les autres. C'est fini! Je n'en veux plus maintenant!... -Voilà trois journées, poursuivit-il, oui! trois -journées entières que je perds, et qui m'en saura gré,<span class="pagenum"><a name="Page_317" id="Page_317">[Pg 317]</a></span> -monsieur?... On m'envoie à Raguse, on dispose de moi, -on me tire à <i>hue</i> et à <i>dia</i>! on fait de moi une bête de -somme! Depuis lundi, je n'ai pas eu le temps de déjeuner, -ma parole!... Ah! Thalès... Rêvez-vous, Thalès?</p> - -<p>L'enfant se retourna précipitamment, et il demeurait -immobile, les yeux baissés, en face de son père.</p> - -<p>—Allons, approchez-vous, Thalès, reprit Stepany. -Je n'ai pas pu, hier ni aujourd'hui, vous faire répéter -vos leçons, et vous en aurez profité pour paresser tout -votre soûl... Venez ici que je vous interroge, puisque -c'est le seul instant, vraisemblablement, dont je pourrai -disposer aujourd'hui!</p> - -<p>—Allons, approche, mon petit homme, n'aie pas -peur! dit messer Pistolese.</p> - -<p>—Donnez-moi votre livre... Bien!... Ah! ah!... -Votre <i>Physiologie</i>... Nous en sommes, si je ne me -trompe, aux éléments organiques accessoires des corps -vivants, c'est-à-dire à ceux dont la présence ne peut -être constatée que dans un petit nombre d'êtres, sans -préjudice, bien entendu, des quatorze principes élémentaires -essentiels des êtres vivants actuels, tels que le -carbone, l'oxygène, l'hydrogène, l'azote ou nitrogène, -le soufre, etc... Attention! Répondez maintenant... -Où trouve-t-on l'iode et le brome, Thalès?</p> - -<p>—On trouve l'iode et le brome chez les animaux -marins et les plantes.</p> - -<p>—Bien!... Et où trouve-t-on le rubidium?</p> - -<p>—Le rubidium... Dans certaines plantes (café et -thé) et dans les coquilles marines. Le cérium se rencontre -aussi dans ces dernières (les huîtres).</p> - -<p>—Pouah! exclama Pistolese... Comment dites-vous -ce mot-là? Quelle saleté est-ce là?... Bien sûr, je ne -mangerai plus d'huîtres!</p> - -<p>—Laissez-moi donc continuer! dit Stepany. Vous -confondez sans doute le cérium avec le cérumen, ser -Pistolese... Thalès, où trouve-t-on l'arsenic?</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_318" id="Page_318">[Pg 318]</a></span></p> - -<p>—L'arsenic... hésita l'enfant... L'arsenic... Dans les -céréales, par conséquent, aussi dans le sang de l'homme.</p> - -<p>—Allons, qu'est-ce que cela veut dire? Faites donc -attention, Thalès... Vous voulez donc nous empoisonner!... -On trouve l'arsenic, monsieur, dans les tissus -des arsenicophages... C'est le manganèse, monsieur, -qu'on trouve dans les céréales, par conséquent, aussi -dans le sang de l'homme, puis chez des animaux marins -de différentes espèces... La pinne, monsieur, par -exemple, accumule du manganèse, dans son organe de -Bojanus.</p> - -<p>—Fi donc! s'écria Pistolese... Vous avez tort d'apprendre -à l'enfant ces choses-là. Il ne saura le mal que -trop tôt!</p> - -<p>—Êtes-vous fou? repartit le chimiste. Ne connaissez-vous -pas les pinnes marines?... A Stagno justement, -on en pêche qui donnent des perles de couleur plombée, -avec cette espèce de soie, que l'on met en œuvre, dans -certains villages... Bien! Maintenant, Thalès, dites-moi -ce que l'on remarque, à propos des pierres et des -roches.</p> - -<p>—Je n'ai pas étudié ça, répondit l'enfant. Ma leçon -n'allait pas jusque-là.</p> - -<p>—Eh bien, monsieur, c'est que les principes élémentaires -minéraux les plus répandus dans la nature sont -aussi ceux que l'on rencontre le plus fréquemment -chez les êtres vivants. Il y a dans votre corps, Thalès, -comme dans celui de ser Pistolese ou du grand-duc -Fédor décédé, les mêmes éléments, qui, à l'état de -roches et de cristaux, constituent l'écorce terrestre. -Chimiquement, monsieur, vous ne valez pas mieux, -vous êtes sur la même ligne que le talc, le sel gemme, -la houille, le gypse, la silice... Même l'argile, la simple -argile, contient de l'aluminium, et il n'y en a pas en -vous, Thalès, continua Stepany, d'un ton sévère et -triomphant à la fois. On pourrait vous décomposer dans<span class="pagenum"><a name="Page_319" id="Page_319">[Pg 319]</a></span> -toutes les cornues de l'univers, qu'on ne tirerait pas de -vous une seule parcelle de ce métal... C'est bien! allez-vous-en -maintenant... Je vous permets, pour aujourd'hui, -de descendre jusqu'à Sabioneira-le-Bas, mais ne -vous éloignez pas, monsieur... Vous pourrez ramasser -bien sagement des coquilles, au bord de la mer, pour -enrichir votre petite collection conchyliologique.</p> - -<p>—Et surtout, dit Lucio en se mettant en selle, -qu'il n'aille pas du côté de Torre-Arza!... Il y a là ces -Zingari, vous savez, les amis de ser Giano, ceux que -Sa Grâce la princesse Josine a fait venir une fois, avec -leurs ours.</p> - -<p>Il s'arrêta, bouche béante, puis une exclamation lui -échappa, tandis que les autres se détournaient, pour -voir ce qui causait son ébahissement. Alors, tous quatre -demeurèrent immobiles. Giano venait de déboucher du -portique de pierre à colonnes rustiques, qui donne accès -dans la cour, et il passait le long des écuries, au milieu -des aboiements, des cris, des bonds joyeux de Barocco. -Il était pâle, en manteau rouge et toque rouge de Morlach; -il marchait d'un pas rapide, et, de loin, sans s'arrêter, -il salua ser Pistolese, de la main. Il disparut par -la porte du Chenil.</p> - -<p>—Ici, Barocco! cria Pistolese... Barocco, Barocco, -ici!... Eh bien, que dites-vous de ça?</p> - -<p>—Par la mort que nous devons un jour, dit Lucio, -c'était ser Gianettino lui-même!</p> - -<p>—Il venait du palais, reprit Jacinto. Sans doute, il -aura voulu voir une dernière fois feu Son Altesse le -grand-duc Fédor, qui était son père, après tout.</p> - -<p>—Pauvre messer Giano! fit Lucio... Vous savez que, -depuis le duel, il s'est retiré à Podgor.</p> - -<p>—Qui? lui! s'écria Stepany. C'est à Stagno qu'il -s'est logé, chez je ne sais lequel de ses compères.</p> - -<p>Le gros majordome hocha la tête:</p> - -<p>—Bah! à Podgor ou à Stagno, je voudrais le voir<span class="pagenum"><a name="Page_320" id="Page_320">[Pg 320]</a></span> -moins près d'ici!... Il n'est pas homme à laisser son fiel -lui rancir longtemps au cœur; il l'a bien prouvé dans sa -première affaire, avec ce pauvre Cirillo; et Monseigneur, -à tort ou à raison, l'a grandement offensé... Dieu -me garde de qui je me fie, disait saint Bernardin de -Feltre... Rousseau, mauvais poil! c'est le proverbe... -Rappelez-vous ce que je dis là!...</p> - -<p>Une foule immense couvrait la plaine, dans la matinée -du samedi, quand le cortège des funérailles se mit -en marche. Jusque de Zara, du Montenegro et des -bouches de Cattaro, il était venu des Morlachs. Les -lourds chariots peints, dételés, encombraient la plage, -au pied des murailles, et quantité de barques et de trébacs, -dont plusieurs portaient à leurs voiles des bandes -noires, en signe de deuil, ne cessaient encore d'aborder. -Tout à coup, au travers des arbres, de grands -panaches de plumes noires apparurent. C'était le premier -char funèbre qui s'engageait dans l'avenue. Alors, -les femmes brisèrent contre terre, par centaines, des -vases d'argile, qu'elles avaient eu soin d'apporter.</p> - -<p>Mais le cortège s'avançait avec lenteur. Il fut longtemps -à sortir du parc et à déboucher dans la plaine.</p> - -<p>En tête, marchaient les acolytes, porte-encensoirs, -porte-flambeaux, porte-clochettes, qui précédaient une -haute croix de vermeil. Deux files de prêtres en surplis, -amenés la veille de Raguse par Mgr Colloredo, -venaient en avant du premier cercueil, couvert d'une -toile d'or noire, et que traînaient six chevaux noirs -caparaçonnés. Le cercueil du grand-duc Fédor passa -ensuite, élevé sur un chariot d'armes et seul au milieu -d'un large intervalle. On se montrait les six piqueurs -marchant auprès des chevaux, les roues à rayons -d'or flamboyants, avec l'aigle de Russie à deux têtes -qui couronnait le chariot.</p> - -<p>Puis, défilèrent sous leurs voiles blancs, les Religieuses -de Sant'Orsola. Il se fit une poussée dans la<span class="pagenum"><a name="Page_321" id="Page_321">[Pg 321]</a></span> -foule; des cris douloureux s'élevèrent: et, au milieu -des femmes de la Grande-Duchesse, sur un chariot tout -couvert de fleurs, on aperçut le cercueil d'Isabelle. -Alors, s'exhala comme un grand sanglot; des allées -avoisinantes, la multitude se dégorgeait; et pêle-mêle -avec les carrosses de deuil et les serviteurs de Sabioneira, -la masse entière des Morlachs suivit le cortège -funéraire. Il s'allongeait, en serpentant et par colonnes -inégales, sur la vaste lande. Le vent sifflait; de maigres -brins de thym frissonnaient à ras du plateau, d'où l'on -découvrait la mer. Les flots couleur d'ardoise clapotaient, -et l'œil se fatiguait sur cette plaine aride, tachetée -d'écume çà et là.</p> - -<p>Mais, au pied de la haute montagne, les chars funèbres -s'arrêtèrent. On en retira les cercueils, et le convoi -s'engagea sur la roide corniche en zigzag taillée le -long du mur de roche. La Jagodna mugissait au-dessous -avec un fracas épouvantable. Sept ou huit ruisseaux, -s'y précipitant par cascades du haut des rochers, emplissaient -l'étroit défilé de tumulte, de fumée, d'écume. -D'énormes blocs pendaient de tous côtés; des corbeaux -s'envolaient en croassant. Puis, à travers les chênes -rabougris, des coupoles dorées se levèrent. C'étaient -les dômes à la russe de la chapelle sépulcrale, bâtie par -le grand-duc Fédor, au sommet de l'escarpement le plus -effroyable de ces montagnes.</p> - -<p>Une foule de femmes et de Morlachs, dont les cierges -tachaient le jour comme de milliers de larmes jaunes, -se pressaient déjà sur l'esplanade. Par le porche béant, -l'on voyait, au fond, l'iconostase resplendissante; et -toute la cérémonie, s'engouffrant dans la petite église, -s'y rangea sur les galeries, le long du chœur et dans la -nef, où les deux cercueils d'Isabelle et de Maria-Pia -reposaient sous un dôme ardent, composé de treize -hauts clochers. La bière du grand-duc Fédor demeurait -exposée à l'entrée.</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_322" id="Page_322">[Pg 322]</a></span></p> - -<p>Une porte s'ouvrit au fond du chœur, et de derrière -l'iconostase, on vit s'avancer, à pas comptés, la longue -file des acolytes, puis les ecclésiastiques en surplis, -que suivaient les deux prélats, côte à côte. Mgr Colloredo, -la crosse à la main, portait la chape lugubre, avec -la mitre de toile d'argent, et José-Maria, le célébrant, -se montrait revêtu d'une chasuble et d'ornements noirs.</p> - -<p>L'autel était dressé devant la chapelle ardente. L'archevêque -de Myre en monta les degrés lentement. Ses -mains tremblaient; ses yeux, ternes et hagards, semblaient -ne rien voir; la crainte, l'angoisse, le désespoir, -une amertume d'âme extrême étaient peints sombrement -sur son visage; et il se tenait tout debout, -immobile, le front incliné. Mais Mgr Colloredo se -leva, et, pâlissant un peu, il vint à l'angle de l'autel:</p> - -<p>—Allons, commencez! fit-il à voix basse... Rappelez-vous -ce que vous m'avez promis tout à l'heure.</p> - -<p>—Ayez pitié de moi, Monseigneur!</p> - -<p>—Vos scrupules, dit Colloredo, ne sont rien qu'un -piège du démon... Accomplissez la pénitence que j'ai -été contraint de vous imposer!</p> - -<p>—Je ne puis... Non, non, non... je ne puis!</p> - -<p>—Obéissez! reprit l'archevêque de Raguse. Dites -la messe, je vous l'ordonne!</p> - -<p>—Une profanation! dit José-Maria.</p> - -<p>—Non, mon frère, une expiation!</p> - -<p>—Je serai sacrilège, si j'obéis.</p> - -<p>—Vous résisterez à Dieu même qui vous parle par -ma bouche, si vous n'obéissez pas!... Commencez, -allons, mon cher frère... Ne donnez pas de scandale à -tout ce peuple...</p> - -<p>—Vous me désespérez, Monseigneur.</p> - -<p>—Non, je vous sauve de vous-même.</p> - -<p>—Ma conscience me le défend.</p> - -<p>—Votre conscience est soumise aux volontés de -l'Église.</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_323" id="Page_323">[Pg 323]</a></span></p> - -<p>José-Maria frémissait. Il se mordait la lèvre en haletant. -Puis, soudain, d'une voix stridente:</p> - -<p>—L'Église, exclama-t-il, Monseigneur, n'est que -l'assemblée des fidèles. C'est à eux que j'en vais appeler!</p> - -<p>Alors, se tournant du haut des degrés vers la multitude -agenouillée, et au milieu du morne silence:</p> - -<p>—Mes frères, dit-il, priez pour moi! Les doutes -m'assaillent comme des démons; je suis en état de péché -mortel. Comment oserais-je, ainsi tourmenté, offrir à -Dieu le saint sacrifice, qui veut, pour être célébré, une -âme tranquille et un cœur pur?</p> - -<p>Et descendant les marches d'un pas chancelant, il -passa devant Mgr de Raguse stupéfait, et disparut dans -l'iconostase.</p> - -<p>Une rumeur confuse s'éleva, et le tumulte allait -grandir, quand, soudain, Mgr Colloredo monta les marches -de l'autel, et l'orgue, sur un signe impérieux, -entonna la messe funèbre. Tous se rassirent, et la -cérémonie s'acheva ensuite paisiblement.</p> - -<p>Alors, le premier, l'archevêque fit, par trois fois, le -tour du mausolée, en l'encensant et l'aspergeant d'eau -bénite; puis, tandis que les porteurs plaçaient au milieu -des deux autres la bière du grand-duc Fédor, -la foule entière commença de défiler devant les cercueils, -entrant par la porte de l'ouest et s'écoulant par -celle de l'est. Tous se signaient en pénétrant dans la -vaste chapelle, entièrement drapée de velours violet, à -longues crépines d'argent. Un balustre de bois d'ébène -entourait les trois cercueils, placés sous le dôme des -lampes et recouverts de poêles de brocart d'argent, -croisés de satin noir. Hommes et femmes, en défilant, -se passaient, de main à main, l'aspersoir; quelques-unes -jetaient des fleurs ou des poudres odorantes. -Parfois, on élevait en l'air un enfant qui suffoquait au -milieu de la presse.</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_324" id="Page_324">[Pg 324]</a></span></p> - -<p>Peu à peu, la foule s'amassa devant la bière d'Isabelle. -Il partait de cette multitude des soupirs, des sanglots, -des lamentations. On adjurait la morte, on l'interpellait; -des femmes coupaient leur chevelure et la -déposaient au pied du cercueil. Puis, elles se mirent à -improviser. L'une d'entre elles s'écria: <i>Hélas sur -nous! la mort t'a ravie, toi en qui se trouvaient, éternelles -comme la clarté dans la lune, la douceur, la sagesse, -la bonté.</i> Une autre dit: <i>Qui naquit pour le Paradis, -ne vieillit guère en ce monde! A la couronne de -la Vierge, il manquait une belle fleur, et le Seigneur -a envoyé son ange pour te cueillir, ô Rose blanche!</i> -Une autre dit: <i>La pierre où je t'ai vue pour la dernière -fois poser le pied, non loin de la mer, j'ai voulu -la retrouver pour la baigner de mes larmes. Je planterai -un buisson d'épines à cet endroit, afin que, de notre -race, personne n'y passe plus.</i> Une autre dit: <i>Lorsque -j'ai appris la nouvelle, mon cœur s'est gonflé de sang, -mes lèvres ont poussé des cris. A ton cercueil je fais -toucher cette laine, que je porterai à mon cou, quand -l'envie de rire me prendra.</i> Une autre dit: <i>Hélas! -hélas! je n'entendrai donc plus ta voix douce, ta voix -charmante, qui vous abreuvait l'oreille de miel. Te -voilà comme une guzla dont les cordes sont détendues. -Faut-il que je te survive, moi si vieille!</i> Une autre dit: -<i>O chère fleur, un même coup vous a frappés, toi et -l'innocent enfant que tu venais de mettre au monde. -On l'a déposé dans ton cercueil, vêtu de langes précieux. -Il dormira éternellement sur ton sein.</i> Une autre -dit: <i>Tu ne verras plus tes jardins parés d'une fête -continuelle, les fleurs suaves au toucher frais, les nuages -merveilleux. Tu habites au pays immuable, le lieu -resserré où l'on n'a plus que la poussière pour sa couche, -où les ombres, comme des oiseaux, emplissent la -voûte.</i> Une autre dit: <i>Que t'ont servi tous ceux qui -t'aimaient, tant de cœurs qui portaient ta marque?<span class="pagenum"><a name="Page_325" id="Page_325">[Pg 325]</a></span> -Aucun des tiens n'a pris ta place! Aucun n'a pu venir -à ton secours!</i> Une autre dit: <i>La fin de toutes les -fatigues, le carrefour où mènent tous les chemins, c'est -un étroit cercueil qui vous renferme. A quoi bon se -donner des peines? Pourquoi courir? Pourquoi chercher -l'avenir?</i></p> - -<p>Alors, il y eut un moment d'attente, tandis que la -foule, au dehors, commentait, avec un sourd tumulte, -l'absence du pope de Sgombro. Mille rumeurs couraient -parmi les groupes. Les uns disaient qu'Ourosch, le -matin même, avait enlevé le vieux pappas; d'autres -parlaient d'une incursion des Bosniens et des gens de -Sgombro sur le territoire de Zemenico. Mais, à un -signe de Manès, huit Morlachs de Sabioneira, ayant -chacun autour de l'épaule une bandoulière de cuir, accrochèrent -les coins de la bière de Maria-Pia. D'autres -enlevèrent de même les cercueils d'Isabelle et du -grand-duc Fédor, et tout le cortège marcha processionnellement -vers le chœur, l'orgue chantant à grand -bruit.</p> - -<p>Un roide escalier de vingt-huit marches descendait -au caveau mortuaire. Les trois cercueils s'y engagèrent, -à la lueur des flammes vertes qui brûlaient au -fond de la crypte, dans des lampadaires de bronze noir. -Puis, on posa les bières, toutes trois, le plomb nu et à -découvert, sur la terre humide.</p> - -<p>Mgr Colloredo, debout au haut des degrés, récitait -les dernières prières. Le peuple se pressait autour de -lui, avide de considérer la hideuse ouverture béante, -ces clartés vertes, les tombeaux de marbre que l'on -apercevait vaguement. On posa devant l'archevêque -un mannequin d'osier rempli de terre, avec une pelle -de bois, et, toujours priant, il jeta trois fois de la terre -sur les cercueils. A chaque fois, le chambellan, comte -Popoff, disait, d'un ton assez haut, mais triste et -lent:</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_326" id="Page_326">[Pg 326]</a></span></p> - -<p>—Très haut, très puissant et excellent prince Fédor -Paulovitch, fils de très haut, très puissant et excellent -prince Paul, premier du nom, empereur de toutes les -Russies, est mort...</p> - -<p>C'était fini. Les porteurs déposèrent les bières au -fond des sarcophages, dans le temps que la foule s'écoulait -et descendait la montagne. L'on replaça, au -moyen de leviers, les couvercles de pierre des sépulcres, -en présence du grand-duc Floris, de Vassili Manès -et de Jacinto. Les flammes vertes s'éteignaient dans -les torchères; l'étroit soupirail grillé qui donne sur la -Jagodna laissait tomber un mince rais de jour. On distinguait -à cette lumière incertaine, les écussons sculptés -des tombeaux.</p> - -<p>—Allons, venez, Monseigneur, dit Vassili. Vous -n'avez plus rien à faire ici.</p> - -<p>—Partez! Laissez-moi seul! dit Floris.</p> - -<p>—Voyons, venez, Monseigneur... Du courage!</p> - -<p>—Éloignez-vous!... Laissez-moi seul!... C'est mon -ordre! répéta Floris. Je veux rester seul un moment.</p> - -<p>Tous sortirent. Un profond sanglot secoua le Grand-Duc -de la tête aux pieds, et s'abattant contre la tombe -d'Isabelle, avec des pleurs, des cris, des râles:</p> - -<p>—O mon amour!... ma femme!... Oh! oh! oh! Isabelle!</p> - -<p>Soudainement, Floris sentit la présence de quelqu'un -derrière lui; et en se relevant, il fut blessé au flanc. -Il se retourna, vit Giano levant le bras pour redoubler, -et qui disait:</p> - -<p>—Je vous rapporte le poignard que vous m'avez -donné, mon frère!</p> - -<p>Par un mouvement convulsif, le Grand-Duc saisit -ce bras levé et retourna l'arme violemment contre celui -qui la brandissait. L'acier pénétra dans l'œil jusqu'à la -cervelle, et tous deux roulèrent en même temps sur la -terre froide de la crypte.</p> - -<hr class="chap" /> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_327" id="Page_327">[Pg 327]</a></span></p> - - - - -<h3><a name="LIVRE_CINQUIEME_2" id="LIVRE_CINQUIEME_2">LIVRE CINQUIÈME</a></h3> - - -<p>Giunta di Doli est un pavillon, une espèce de château -de cartes, isolé au milieu des montagnes, et bon pour -faire une collation, ou pour s'aller divertir après la -chasse. On y nourrissait autrefois, à l'époque de splendeur -de Sabioneira, toutes sortes d'oiseaux et d'animaux, -dont les juchoirs, les bassins d'eau, les volières, -répandus çà et là parmi les arbres, tombent aujourd'hui -en ruine. Le château, fort petit, porte pour -comble une terrasse, ornée de vases et de l'écu des -Gritti; et la façade est décorée d'ornements à fresque, -en trompe-l'œil: pilastres corinthiens, trophées, bossages, -cassolettes, dégradés et presque effacés. A -main droite, sous des pins centenaires, on aperçoit une -fontaine de quatre Harpies, élevées sur des colonnes de -marbre gris, et jetant de l'eau par le sein, dans une -large cuve octogone.</p> - -<p>L'archevêque et le comte Popoff, à leur descente de -carrosse, furent reçus par l'abbé Lancelot, qui, dès -l'issue de la cérémonie, avait pris les devants, avec -messer Pistolese. Au bas du perron, M. Manès, qui -ne faisait aussi que d'arriver, parlait comme en la -gourmandant, à la vieille jardinière de Giunta di Doli; -puis la quittant, pour joindre les survenants:</p> - -<p>—N'importe, n'importe, Marinka... Vous avez eu -tort, je vous dis.</p> - -<p>—Qu'arrive-t-il?... Tout va bien, j'espère? demanda -Mgr Colloredo.</p> - -<p>Le savant haussa les épaules:</p> - -<p>—Il faudrait ne pas bouger d'ici, les surveiller pas à<span class="pagenum"><a name="Page_328" id="Page_328">[Pg 328]</a></span> -pas, Monseigneur... J'avais donné les ordres les plus -précis pour que personne n'eût accès auprès de Sa -Grâce Tatiana. Précaution indispensable, dans un moment -où sa vie dépend de la moindre parole indiscrète, -et lorsque, par surcroît, ses soupçons, sa défiance sont -éveillés. Hier, en effet, c'est à grand'peine que je me -suis démêlé de ses questions, comme je le disais à Votre -Grandeur... Eh bien! malgré tout, ce matin même, on -a laissé quatre ou cinq mendiants, de ces vagabonds de -chemins qui rôdaient par ici, s'introduire chez la princesse... -C'étaient des aveugles, paraît-il, et elle reçoit -toujours les aveugles. Leur privilège est inviolable!</p> - -<p>La vieille jardinière s'avança, et vint, ainsi qu'il -est d'usage en Dalmatie, baiser la main à Mgr Colloredo.</p> - -<p>—Père saint, dit-elle, si j'ai mal agi, je consens -d'en recevoir le blâme... Mais de craindre qu'elle apprenne -rien par notre fait, la chère colombe! comment -cela aurait-il lieu? La petite Daria, sa conductrice, se -coudrait plutôt les lèvres de fil, que de les ouvrir mal à -propos. Les femmes de Zemenico qui viennent chanter -aujourd'hui, on les a adjurées de ne lui rien dire, et, -d'ailleurs, toutes la connaissent et l'aiment... Et quant -aux aveugles qui lui ont parlé, voilà de beaux fureteurs -de secrets que cinq guzlares à bâtons, qui ne savent -pas même, quand on les heurte, si c'est une bête ou un -chrétien, et qui, d'ailleurs, se trouvaient partis depuis -deux mois, en pèlerinage à Corfou, aux reliques de -saint Spiridion... La tartane qui les a débarqués se -découvrait encore à l'horizon, quand ils ont passé par -ici.</p> - -<p>—Bien, bien, ma fille... Et cependant, dit l'archevêque, -je regrette presque, monsieur Manès, d'avoir -cédé à vos instances et d'être venu à Giunta di Doli... -Tout ceci, je le crains, finira par quelque catastrophe.</p> - -<p>—J'ai expliqué à Votre Grandeur, répondit Manès,<span class="pagenum"><a name="Page_329" id="Page_329">[Pg 329]</a></span> -les raisons qui m'ont obligé de la presser autant que j'ai -fait... C'est une fatalité, Monseigneur. La princesse, -qui, d'ordinaire, est la femme la plus éloignée de ces -grippes et de ces fantaisies, s'est comme butée, cette -fois-ci, à réclamer votre visite et celle de M. le comte -Popoff, jusqu'à m'en parler chaque jour. Hier, enfin, elle -m'a menacé tout de bon que, si je ne vous amenais aujourd'hui, -elle ferait mettre les chevaux à son carrosse, -et reviendrait à Sabioneira. Là, et surtout dans le désordre -d'une journée comme celle-ci, chaque voix, chaque -rencontre, chaque absence lui crierait la mort de ceux -qu'elle aime.</p> - -<p>—Oui, je le sais, reprit l'archevêque... Il peut y -avoir des fraudes pieuses, des mensonges en quelque -sorte bénis... Voulez-vous nous montrer le chemin, -monsieur Manès?</p> - -<p>Le salon du premier étage où le dressoir et la table -se trouvaient mis, brillait de glaces de miroir, de stucs, -de jaspes, de mosaïques et de peintures en camaïeu, -rehaussées d'or. Trois arcades larges ouvertes, avec -leurs voussures dorées, leurs doubles colonnes et leur -balustre, y forment une sorte de balcon, de portique -à la vénitienne au-dessus d'un jardin exigu, tandis -qu'en face, les fenêtres qui répondent à ces arcades -dominent sur une profonde vallée de roches et de genévriers. -Dix ou douze femmes morlaques, éparses sous -les cyprès du jardin, se montrèrent, en chuchotant, -lorsqu'ils parurent, l'archevêque et le chambellan.</p> - -<p>—Oui, Monseigneur, continua Manès, ainsi que -vous pouvez le voir, ce salon a double perspective: à -l'orient, sur un abîme; ici, sur le jardin intérieur -de Giunta di Doli.</p> - -<p>—L'air doit être délicieux dans cette vallée, dit -Mgr Colloredo, en ouvrant l'une des fenêtres, et s'avançant -jusqu'au bord du balcon, où les trois autres le -suivirent. Chaque fois que j'y ai passé, j'y ai vu des<span class="pagenum"><a name="Page_330" id="Page_330">[Pg 330]</a></span> -biches avec leurs faons... Cette rivière est bien la -Jagodna, monsieur Manès?</p> - -<p>—Oui, Monseigneur, reprit le savant. Elle est ici -d'un aspect moins affreux, que du côté des gorges d'où -nous arrivons... Le pont de pierre que l'on aperçoit a -été bâti, il y a trente ans, par feu Son Altesse le grand-duc -Fédor, pour servir à ceux de Zemenico.</p> - -<p>Une porte tourna sans bruit, au bas de la grande -arcade pleine qui fait face à la cheminée, et la princesse -se montra, guidée par Daria, la sœur de Ianoula. -Elle avait un habit de satin mauve, semé partout en -broderie, de petits nœuds de lames d'argent; ses cheveux -blonds étaient parés d'un gros bouquet de turquoises, -avec des perles; et elle tenait à la main une -touffe d'asters violets. Les quatre convives s'étaient -détournés.</p> - -<p>—Voyez, voyez, dit l'archevêque, voici notre noble -et chère hôtesse. Le comte Popoff et moi-même, ma -chère fille, nous vous disons merci de tout cœur. Votre -Grâce est venue elle-même au-devant de son embarras.</p> - -<p>—C'est moi, Monseigneur, dit Tatiana, qui devrais -bien plutôt m'excuser de mes instances pour vous attirer -dans ma solitude. Je crains que vous n'ayez guère -d'amusement ici.</p> - -<p>Et s'adressant tout aussitôt au comte:</p> - -<p>—Bien des jours se sont écoulés depuis notre dernière -rencontre, Nicolas Semenovitch... Mon plaisir -est grand de vous retrouver, d'une manière si imprévue... -Resterez-vous longtemps à Sabioneira? Avez-vous -déjà salué mon père?... Qu'il a dû être heureux -de vous revoir!</p> - -<p>—Mon séjour, répliqua Popoff, ne peut être de -longue durée... Je suis contraint de repartir après-demain.</p> - -<p>—Quoi! vraiment! s'écria Tatiana. Croyez-moi,<span class="pagenum"><a name="Page_331" id="Page_331">[Pg 331]</a></span> -cher comte, mon père ne vous donnera pas congé de le -quitter si hâtivement... Allons, messieurs, à table... -Votre Grandeur connaît sa place... Nicolas Semenovitch, -veuillez me conduire... Monsieur Manès, et vous -l'abbé, ici!</p> - -<p>La nappe où étincelait un service en or, avec de -grands bassins d'or de Perse, était toute semée d'œillets. -Une profusion de fruits à la glace, mûres, arbouses, -figues, grenades, melons, destinés pour l'entrée -du repas, étageaient leurs pyramides dans des coupes -de cristal violet, tandis qu'aux deux bouts de la table -un paon et un cygne blanc, le col enguirlandé de roses, -se dressaient sur deux chariots d'or émaillé, peints de -bêtes et de fleurs. Toutes sortes de pièces en froid -chargeaient le buffet: anguilles à la galantine, écrevisses, -saumons, pâtés, faisans au verjus d'orange -rouge, perdrix mouillées d'une sauce verte. Cependant, -de derrière la balustrade, comme d'une terrasse, les -convives plongeaient sur le jardin baigné de soleil; des -oiseaux gazouillaient dans les arbres; et quatre garçons -bleus, à pas muets, sous l'œil vigilant de ser Pistolese, -commençaient à verser les muscats de l'Archipel, et le -champagne rose non mousseux.</p> - -<p>—Attendez-vous quelqu'un, princesse? dit soudain -M. Manès. Votre Grâce paraît inquiète.</p> - -<p>Tous les yeux se fixèrent à la fois sur la Grande-Duchesse. -Immobile, la tête inclinée, on eût dit qu'elle -prêtait l'oreille à quelque imperceptible bruit. De -larges cercles meurtrissaient ses paupières; on voyait -à ses tempes frêles le réseau bleuâtre des veines; et sous -la pâleur de sa face, transparaissait quelque chose -d'ardent, de douloureux, d'inexprimable, qui faisait -songer au dernier éclat d'une flamme près de s'éteindre.</p> - -<p>—Votre Grâce n'est pas plus souffrante, j'espère, -dit Mgr Colloredo.</p> - -<p>—Non, non, non, Monseigneur, je vais bien... J'ai<span class="pagenum"><a name="Page_332" id="Page_332">[Pg 332]</a></span> -peut-être eu la fièvre, un moment, cette nuit. L'imagination -s'effare alors et ne voit plus rien qu'objets funèbres... -Mais, vers le matin, j'ai dormi... Laissons cela... -Quelles nouvelles de Sabioneira? Ces fêtes durent-elles -toujours?</p> - -<p>—Oui, princesse, répondit Manès.</p> - -<p>—Et c'est toujours Giano qui est le grand vainqueur? -poursuivit-elle... J'espérais un peu, je l'avoue, -puisque l'état de ma sœur Isabelle ne lui permet plus -guère de sortir, que le grand-duc Floris, du moins, aurait -accompagné mes hôtes à Giunta di Doli... Il n'est -pas malade, monsieur Manès? On ne me cache rien sur -mon frère?</p> - -<p>—Son Altesse se porte fort bien, dit le savant. -Mgr Colloredo peut vous l'attester.</p> - -<p>—Sans doute, sans doute, fit l'archevêque, tout en -mangeant de la grenade à cuillerées... Vous ne touchez -à rien, monsieur l'abbé.</p> - -<p>—Ah! Monseigneur, repartit naïvement le bon abbé, -je suis encore tout bouleversé de cette malheureuse -scène...</p> - -<p>Mais un coup d'œil de M. Manès lui renfonça si -avant dans la gorge le nom de José-Maria qui allait -peut-être lui échapper, qu'il en resta comme suffoqué.</p> - -<p>—Que s'est-il passé? dit Tatiana.</p> - -<p>—Une niaiserie, dit Manès. C'est ce ridicule Stepany... -Votre Grâce n'ignore pas que son fils s'est enfui -avec des Zingari... Ser Pistolese a dû vous raconter -cette aventure.</p> - -<p>—Bah! répliqua le gros majordome en s'avançant -discrètement, j'avais toujours prédit que ça finirait de -la sorte... Il harassait l'enfant, voyez-vous; mais, quand -on charge trop les buffles, ils se couchent dans le -fossé... Quoi qu'il en soit, la fille du vieux Tvarko a -rencontré l'enfant, mercredi soir, qui lui a dit qu'il s'en -allait au campement des Zingari, mais elle n'y a pas<span class="pagenum"><a name="Page_333" id="Page_333">[Pg 333]</a></span> -pris garde... Il paraît qu'il se plaignait quelquefois -d'être malheureux chez son père. Il disait qu'il s'embarquerait -comme mousse sur la tartane du vieux Panagiotti... -Bref, il est sûr que l'enfant est parti... Quelque -femme de ces vagabonds l'aura caché au fond de -leurs chariots.</p> - -<p>—Monseigneur, dit soudain Tatiana, l'Église défend-elle -de croire aux visions, aux apparitions?</p> - -<p>—Pourquoi me demandez-vous cela, chère enfant? -dit Mgr Colloredo.</p> - -<p>—Oh! rien!... Parce que cette nuit, j'ai fait un -rêve... Et pourtant je jurerais bien que je ne dormais -pas, murmura-t-elle.</p> - -<p>Mais, du jardin, monta un chant très doux, tout -composé de voix de femmes:</p> - -<div class="poem"><div class="stanza"> -<span class="i2">Sous la lune, au bord des flots,<br /></span> -<span class="i2">La belle de Zante rêve.<br /></span> -<span class="i0">Pâles fleurs de mer, jonchez la grève!<br /></span> -<span class="i2">Ses yeux au loin cherchent l'îlot<br /></span> -<span class="i2">Où la tour de son ami s'élève...<br /></span> -<span class="i2">Iohohé! Hou, hi! matelots.<br /></span> -</div></div> - -<p>—Charmant! fort joli! dit le chambellan. Notre hôtesse -honorée a voulu nous donner à la fois les plaisirs -du goût et ceux de l'oreille...</p> - -<div class="poem"><div class="stanza"> -<span class="i2">Sous la lune, au bord des flots,<br /></span> -<span class="i2">La belle chante son rêve.<br /></span> -<span class="i0">—Étoiles, dit-elle, oh! la joie est brève,<br /></span> -<span class="i0">Tout bonheur s'échappe et fuit comme l'eau,<br /></span> -<span class="i2">Pas un seul rêve humain ne s'achève...<br /></span> -<span class="i2">Iohohé! Hou, hi! matelots.<br /></span> -</div></div> - -<p>Alors, tandis qu'autour du chœur chantant tournait -un petit chœur de danse de cinq ou six jeunes filles, -M. Manès leva les yeux, et il vit, en face de lui, la -porte s'entre-bâiller doucement. Le grattement presque -imperceptible d'un ongle contre le bois se fit entendre<span class="pagenum"><a name="Page_334" id="Page_334">[Pg 334]</a></span> -au même moment; puis, le visage d'un aveugle apparut -dans l'ouverture. Tatiana s'était levée, ainsi qu'à un -signal attendu, et rejoignant le mendiant:</p> - -<p>—C'est toi, Nanno, fit-elle à voix basse... Eh bien, -as-tu appris quelque chose?</p> - -<p>—Ton frère l'archevêque, à ce qu'on prétend, vient -d'abjurer la foi chrétienne.</p> - -<p>—Quoi! quelle fable me dis-tu là?</p> - -<p>—Il l'a reniée à l'autel, devant le peuple entier rassemblé... -Ce sont des femmes sur le chemin, qui me -l'ont raconté en passant.</p> - -<p>—Laisse-nous! C'est bien, dit la princesse... Messer -Pistolese, une autre chanson!... Et vous, chers seigneurs, -veuillez m'excuser d'encourager si mal mes -convives.</p> - -<p>Un faible bruit se fit à la porte. Un second aveugle -venait d'y paraître. Ses yeux ternes étaient tout grands -ouverts; sa tête se mouvait sur son cou avec une lenteur -circonspecte. Tatiana, rapidement, vint à lui, -comme avertie de sa présence par un instinct magnétique:</p> - -<p>—Parle, Francesco, qu'y a-t-il?</p> - -<p>—Ah! ma fille, ma fille, dit l'aveugle, le cœur me -saigne de te voir en fête... Tu irriteras les morts sous -la terre... Mme Isabelle, ta sœur (son âme vive au Paradis!), -est trépassée; l'Ange est venu la prendre... Ils -l'ont enterrée aujourd'hui.</p> - -<p>Elle était devenue plus blanche qu'un marbre. Son -bras tomba; sa tête se pencha sur sa poitrine; mais la -relevant aussitôt:</p> - -<p>—Ma sœur est morte! dit la princesse à haute voix... -Morte! Eh bien, elle a terminé un pénible et douloureux -voyage... Messieurs, que ceci ne rompe pas notre -amicale réunion! Les morts sont morts!... A Dieu ne -plaise que cette maison montre à nos hôtes pour cela -un visage moins hospitalier!</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_335" id="Page_335">[Pg 335]</a></span></p> - -<p>La porte venait de s'ouvrir, laissant voir un troisième -aveugle, immobile et debout sur le seuil. Les -pieds poudreux, un bâton à la main, il portait l'écuelle -de bois pendue à la ceinture; une lourde besace de poil -de chèvre tombait sur son manteau déchiré.</p> - -<p>—Janko! exclama Tatiana...</p> - -<p>Et d'un accent impérieux:</p> - -<p>—Tu viens encore annoncer un malheur... Ton récit, -vite!</p> - -<p>—Hélas! ma fille, repartit l'aveugle, ma voix aura -pour ton oreille le tintement d'une cloche funèbre... -Ton père, le Grand-Duc, est mort, et ses os reposent -déjà dans la chapelle de la Jagodna. Dieu veuille l'admettre -à sa droite!</p> - -<p>On put croire, à la voir chanceler, qu'elle allait -s'abattre sur le pavé. Puis, au milieu du profond -silence:</p> - -<p>—Mon père est mort! dit-elle lentement... Paix à -son âme! Il était mortel! J'aurai ma vie entière pour -le pleurer... Chers seigneurs, demeurez, je vous en -conjure. La plus pauvre femme morlaque, quand elle -revient d'enterrer son mari ou son fils, s'assied, sans -pleurer, au repas funèbre... Pourquoi aurais-je moins de -courage?</p> - -<p>La porte venait de tourner une fois encore sur ses -gonds, et un quatrième aveugle apparut. Ses yeux -montraient des orbites saigneux; une moustache rare -et blanche se hérissait sous son nez crochu; et il paraissait -le plus vieux de cette troupe misérable. Un silence -terrifié accueillit ce nouveau messager, tandis qu'à pas -roides et sinistres, la princesse s'avançait vers lui:</p> - -<p>—Parle, Renzo, qu'as-tu appris?</p> - -<p>—Ma fille, répondit l'aveugle, fais ouvrir les grilles -du jardin pour le double malheur que l'on t'apporte... -On vient de trouver Monseigneur gisant dans le caveau -funèbre de la Jagodna... Et l'autre! l'autre!...<span class="pagenum"><a name="Page_336" id="Page_336">[Pg 336]</a></span> -Messer Giano... un œil crevé! le fer dans la cervelle!... -Mort! mort! déjà froid!</p> - -<p>—Ce que j'entends est incroyable, murmura tout bas -Tatiana, incroyable et nouveau, toujours nouveau... -Faut-il donc oser te comprendre? Mon frère et Giano -sont-ils tués?... Est-ce bien cela que tu veux dire?</p> - -<p>—Messer Giano est mort, répliqua l'aveugle, et -Mgr Floris est blessé grièvement.</p> - -<p>Un bruit de pas, des voix confuses s'élevèrent; et -derrière les grilles du long portique qui fermait le jardin -à l'orient, on vit passer deux civières, suivies d'une -foule de Morlachs. Puis, Jacinto entra précipitamment, -et s'élançant en bas des arcades, où se tenait debout -Tatiana:</p> - -<p>—Au secours! au secours! cria-t-il... Maître Manès! -au secours!...</p> - -<p>—O ciel clément! fit l'abbé Lancelot.</p> - -<p>—Mon enfant, reprit le bon archevêque, donnez un -libre cours à vos larmes... Dieu vous éprouve aujourd'hui, -ainsi qu'il a éprouvé plusieurs de ses élus, par des -malheurs véritablement inouïs... Pleurez, ma chère -fille, ne vous contraignez pas!</p> - -<p>—Pleurer! dit-elle... Bah! quelques gouttes d'eau -feront-elles revivre ceux qui sont morts?... Ne craignez -rien pour moi, Monseigneur... J'ai déjà eu des -rêves aussi affreux que celui-ci!</p> - -<p>Mais un cinquième aveugle, hors d'haleine, se précipita -sous les cyprès, au milieu des chanteuses effarées. -Il agitait au bout de son bras un large tison qui flambait -dans une coquille de fer, à la façon des coureurs -qui annoncent un incendie par la campagne; ses pieds -nus saignaient, sa poitrine haletait; et se frappant le -sein d'une main:</p> - -<p>—Ils viennent! ils viennent!... Ah! miséricorde!... -Nous sommes perdus, perdus, perdus!... Hélas! c'est -fait de nous!... Ils viennent!</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_337" id="Page_337">[Pg 337]</a></span></p> - -<p>Tatiana s'avança d'un pas ferme jusqu'à la balustrade, -d'où elle dominait le jardin:</p> - -<p>—Que dis-tu, Pagolo?... Et qui donc vient?</p> - -<p>—J'étais dans un fourré, poursuivit l'aveugle... J'entendais -leurs chants de réprouvés, leurs cris pareils à -ceux des démons!... Ils ont surpris Zaradese et l'ont -livré aux flammes... Ils ont massacré les vieillards et -emmènent en captivité les jeunes filles... Et maintenant, -la nuée s'approche... Elle fond sur Giunta di -Doli!</p> - -<p>Des exclamations de terreur partirent du milieu des -femmes rassemblées au jardin; les convives, dans le -salon, s'étaient levés en désordre.</p> - -<p>—Quels sont ceux, reprit Tatiana, qui osent ainsi -se porter en armes sur les terres du grand-duc Fédor?</p> - -<p>—Ourosch! Ourosch!... C'est ce chien de Sgombro, -uni à ces Bosniens réprouvés, à ces Turcs plus damnés -que les flammes de l'enfer même!... Ils comptent -surprendre Sabioneira... Prends garde à toi, prends -garde à toi, ma colombe!... Ils ne sont pas un, ni -trois, ni cinq: ils sont peut-être cent, peut-être -mille!</p> - -<p>Des détonations assez proches éclatèrent à ce moment. -Alors, une clameur lamentable s'éleva:</p> - -<p>—Jésus! Jésus! nous périssons!</p> - -<p>—Voici les démons!</p> - -<p>—Nous sommes perdues!</p> - -<p>—Silence! commanda Tatiana... Mes chers seigneurs, -ne craignez rien, ajouta-t-elle en tournant la -face vers les convives qui pâlissaient. Pas un cheveu -ne tombera de la tête des hôtes du grand-duc Floris... -Puisque mon père est mort et mon frère blessé, je leur -succède pour commander... Qu'on arbore l'aigle russe -au-dessus des portes! Qui osera violer notre palais?... -Mais taisez-vous, femmes! taisez-vous donc! Vos -maris ne sont-ils pas là pour vous défendre?... J'entends<span class="pagenum"><a name="Page_338" id="Page_338">[Pg 338]</a></span> -leur foule autour du pavillon... Laissez-les entrer! -Qu'on ouvre les portes!</p> - -<p>Un flot de Morlachs, en tumulte, envahirent le jardin. -Ils brandissaient des kandjars, des pistolets, élevaient -en l'air de longs fusils, vociféraient des chants -de guerre. La plupart étaient accourus de Zemenico, au -bruit de la rapide incursion d'Ourosch, qu'avaient semé -les fuyards de Zaradese; d'autres, en revenant du -convoi funèbre, avaient été surpris par la nouvelle. -Une vaste acclamation salua Tatiana quand elle parut -à la balustrade:</p> - -<p>—Amis, dit-elle, vous êtes impatients de combattre!</p> - -<p>Et tous répondirent:</p> - -<p>—Oui! oui!</p> - -<p>—Quel chemin ont pris les gens d'Ourosch? demanda-t-elle.</p> - -<p>Plusieurs voix crièrent:</p> - -<p>—Celui de Stupa!</p> - -<p>—Ils vont donc, poursuivit Tatiana, déboucher dans -cette vallée et sous Giunta di Doli même, qu'ils tenteront -d'emporter. Le Seigneur Dieu vous les met entre -les mains!</p> - -<p>—A mort! clamèrent-ils... A mort!</p> - -<p>—Que vingt d'entre vous, dit Tatiana, se rendent -au défilé de Zaglav; que vingt autres filent sans bruit, -dans les gorges de Pasicina!... Les autres iront s'embusquer -sous la chênaie de Giunta di Doli... Quand -ceux d'Ourosch arriveront au fond de la vallée, alors, -levez-vous tous et fondez sur eux!... Pris à revers, -en tête, en flanc, vous ne pouvez manquer de les -écraser!</p> - -<p>Ils crièrent d'enthousiasme, faisant voler en l'air -leurs toques rouges.</p> - -<p>—Allez au combat, dit Tatiana, et songez pour qui -vous combattez. Ce sont vos enfants que vous défendez;<span class="pagenum"><a name="Page_339" id="Page_339">[Pg 339]</a></span> -ce sont vos femmes qui vous accueilleront en -vainqueurs à votre retour; c'est votre Grand-Duc que -vous sauverez! Ces bandits traînent avec eux des malheureuses -qu'ils ont enlevées; vous les arracherez de -leurs mains... Et si quelques-uns d'entre vous sont -marqués par le sort pour succomber, que leurs âmes ne -regrettent rien; ce n'est pas un malheur de mourir... -Alerte, mes amis, et en avant! Pour vous renforcer le -courage, Mgr l'archevêque de Raguse va vous donner -sa sainte bénédiction.</p> - -<p>—Oui, oui! dit Mgr Colloredo qui faisait bonne contenance, -bien que les mains lui tremblassent un peu. -Courage, mes enfants! Tout ira bien!</p> - -<p>Et se plaçant à la balustrade, il étendit sa droite -pastorale au-dessus des Morlachs agenouillés.</p> - -<p>—Maintenant, retirez-vous promptement!... Silence! -pas de cris! dit Tatiana. Vite! vite! à vos embuscades!</p> - -<p>Ils se dispersèrent sans bruit, tandis que deux ou -trois valets refermaient les grilles derrière eux. Les -femmes morlaques se taisaient; des paons piaulaient, -au loin, dans les bois: une sorte de calme lugubre avait -succédé au tumulte qui remplissait, tout à l'heure, le -pavillon.</p> - -<p>—Mais pourquoi n'être pas parti? s'écria le comte -Popoff, comme du fond de ses réflexions; et sa grosse -mine jaune exprimait l'inquiétude et la peur.</p> - -<p>—Partir quand on combat pour nous! dit Tatiana. -Abandonner nos défenseurs, sans même connaître leur -sort!... Non, non, je reste!... Allons, ne craignez rien -pour moi, mon cher hôte... Je me fie en nos braves -Morlachs. Nous sommes en sûreté à Giunta di Doli, -autant que dans une forteresse... Daria, Daria, es-tu -là?... Je verrai aujourd'hui avec tes yeux, mon enfant... -Postées toutes deux sur ce balcon, tu me diras, moment -par moment, les vicissitudes du combat.</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_340" id="Page_340">[Pg 340]</a></span></p> - -<p>—Votre Grâce ne commettra pas une telle imprudence! -repartit Mgr Colloredo. Il suffirait d'une balle -égarée... Soyez raisonnable, ma chère fille!</p> - -<p>Tatiana secoua la tête, lentement:</p> - -<p>—Pourquoi? dit-elle... Qu'ai-je à craindre? Pensez-vous -donc que je tienne à la vie, Monseigneur?... Daria, -ouvre cette fenêtre!</p> - -<p>Elle s'avança jusqu'au bord du large et massif balcon -de pierre, bâti en saillie sur l'abîme, et qui portait à ses -deux coins des lions de bronze noir, debout, tenant des -écus d'armoiries. Quelques corbeaux, en croassant, partirent -du fond de la vallée, comme alarmés de voir une -créature humaine apparaître dans cette solitude, et, çà -et là, ils se perchèrent sur les arbres.</p> - -<p>—Maîtresse, dit Daria d'une voix basse, les nôtres -ont quitté à temps... Voici les Turcs!</p> - -<p>Sur la crête d'une des collines, plusieurs hommes à -longs fusils, surgirent entre les rocs. Ils fouillaient de -leurs regards inquiets la profonde vallée déserte, toute -pleine d'embuscades; et d'autres, survenant derrière -eux par l'âpre sentier, appelaient, avec de grands -gestes, leurs compagnons qui montaient encore. Alors, -le soleil, au milieu du ciel, perdit ses rayons tout à -coup; d'épaisses nuées le cachèrent, laissant tomber -une lumière sombre et morne. Des traînées de sable se -levèrent dans la vallée, en tourbillonnant; les genévriers -se tordirent; la Jagodna roula plus écumeuse, -sous le pont gris et solitaire, et les rochers, les bruyères, -le torrent prirent soudain un aspect si tragique, -que les hommes d'Ourosch frissonnèrent, saisis d'une -terreur superstitieuse. Ils se baisaient le pouce gauche, -pour détourner ces présages funèbres, ou bien touchaient -sur leur poitrine les amulettes qu'ils y portaient.</p> - -<p>—Que font-ils? demanda Tatiana.</p> - -<p>—Ils se sont arrêtés, maîtresse, reprit tout bas la<span class="pagenum"><a name="Page_341" id="Page_341">[Pg 341]</a></span> -sœur de Ianoula; et son œil de faucon attaché sur eux -distinguait jusqu'à leurs moindres gestes... Ils se -considèrent, la bouche béante, comme s'ils attendaient -un mot les uns des autres, et pourtant, pas un ne -parle...</p> - -<p>—Et les nôtres? dit la princesse.</p> - -<p>—J'en vois deux ou trois cachés sous les arbres, -ou collés contre les roches... On les prendrait pour des -statues... Les feuilles, maintenant, ne bougent plus; -les corbeaux se tiennent immobiles... Ah! ceux d'Ourosch -s'ébranlent enfin... Ils se mettent en marche, -maîtresse...</p> - -<p>La troupe, en effet, descendait lentement le long -du sentier rocailleux. Elle comptait une centaine -d'hommes, pillards bosniens, habillés de caftans déchirés, -Monténégrins, gens de Sgombro, Krivosciens en -sayons de poils, et qui faisaient sonner dans leurs mains -de longs fusils tout cerclés d'argent. Le vieil Ourosch -avait voulu profiter de ce jour des funérailles, pour -tenter une pointe contre le palais, désert et sans défenseurs. -Mais ses auxiliaires turcs, en dépit de l'espoir -du pillage, l'avaient rejoint avec tant de lenteur; l'incendie -de Zaradese, par surcroît, l'avait si longtemps -retenu, qu'au lieu de surprendre Sabioneira vers onze -heures, comme il l'avait calculé, il s'en trouvait, en -plein après-midi, encore éloigné d'une lieue.</p> - -<p>—Je vois les nôtres, chuchota Daria... Ils font le -signe de la croix... Ah! les voici qui lèvent leurs fusils!</p> - -<p>Une effroyable détonation, que les échos des rocs et -des bois répercutèrent en tonnerre, passa dans l'air, -comme un ouragan. Au même instant, ceux de Zemenico -s'élancèrent en jetant des cris, et fondirent sur les -Bosniens.</p> - -<p>—Que vois-tu? dit Tatiana.</p> - -<p>—Ils se battent au fond de la vallée, répondit la -petite Morlaque. Ainsi que dans les forêts, maîtresse,<span class="pagenum"><a name="Page_342" id="Page_342">[Pg 342]</a></span> -il y a un frémissement, un tourbillon, et tout bouge. -Les fumées planent sur les fusils... Ah! ah! Aôi! aôi! -Courage!... Écrasez-les, massacrez-les, ces meurtriers -de Ianoula!... Ah! leur vue me dévore la moelle dans -les os.</p> - -<p>Ses yeux étincelaient; ses dents blanches luisaient, -entre ses lèvres à demi ouvertes; elle tremblait de tout -son corps. Soudain, elle s'écria avec un rire violent:</p> - -<p>—Entends-tu bourdonner les balles?... Ha, ha, ha! -on dirait des mouches, par un jour d'été... Tout disparaît -dans la poussière que soulèvent les guerriers... -On n'aperçoit que bras levés, fumée, kandjars, lueurs -rouges... Bien! le sang abattra la poussière... Oh! oh! -Aôi! aôi! courage! Je distingue les nôtres, maintenant. -Ils volent comme des faucons, dans la bataille... -L'ardeur du combat redouble, maîtresse... Tu croirais -voir bouillonner la flamme, quand on y verse l'eau-de-vie... -Les kandjars brillent, les fusils crient, les balles -s'enfoncent dans la terre, en sifflant. Oh! oh! malheur!... -Aôi! aôi! malheur! Ceux de Zemenico reculent... -Ah! chiens! fils de pourceaux! lâches! lâches!... -Que le feu maudit vous dévore!</p> - -<p>Mais des clameurs furieuses éclatèrent, et plus sauvages -que des loups, de nouveaux combattants, débouchant -du défilé de Pasicina, coururent sur les Bosniens -pris en flanc, et en firent un grand carnage.</p> - -<p>—Quels sont ces cris? dit Tatiana.</p> - -<p>La farouche enfant battit des mains:</p> - -<p>—Ho! ho! ho! qu'on en tue, maîtresse! Nos Morlachs -brillent, tout dorés de sang... Les vaillants, la -tête arrachée, se tiennent encore debout, serrant leur -kandjar... Il gît sur la terre des jambes et des bras... -Écoute! la mêlée redouble. Tu dirais deux serpents -enlacés... Aôi! aôi! On les pousse, on les presse, -aux abords de la Jagodna... Les corps tombent du -haut du pont, comme, en automne, les mûres des<span class="pagenum"><a name="Page_343" id="Page_343">[Pg 343]</a></span> -haies... Ah! ah! Aôi!... Bien malgré eux, ils boivent -de l'eau en abondance... Les Turcs reculent... Aôi! -aôi!... Ils fondent, ils se racornissent, comme le cuir -placé devant le feu... Entends-tu? Ils sonnent de leurs -conques... Chiens mécréants, nous vous rassasierons -de balles!... Ah!... Ils fuient, ils tournent le dos!... -On voit les uns jeter leurs cartouches, les autres détourner -la tête, en courant... On dirait un troupeau de -porcs qui se sauvent... Aôi! aôi! voici encore des -Morlachs! Ils se précipitent d'un défilé... Victoire, -maîtresse!... Les nôtres ont vaincu!</p> - -<p>Alors, tandis que des clameurs nouvelles annonçaient -l'irruption de ceux de Zaglav parmi les Bosniens en -déroute, Tatiana rentra dans la salle. Plusieurs valets -s'y étaient rassemblés, au milieu du trouble de ce moment, -et se tenaient au fond, par petits groupes, laissant -un large espace vide, où se promenait le comte -Popoff. L'activité, l'air turbulent du chambellan, ses -fréquents changements de posture, quand il s'arrêtait -à la vitre, les mots rares et brefs qu'il adressait à l'archevêque, -formaient un contraste frappant avec la mine -douce et paisible de Mgr Colloredo, assis dans un fauteuil, -les mains croisées. Il se leva en apercevant -l'aveugle, et le comte s'arrêta dans sa marche.</p> - -<p>—Dieu soit loué! dit Tatiana, tout péril est écarté... -Monseigneur, ne m'accusez pas de trop d'audace, si -j'ai commandé à ces hommes... Mais il fallait avant tout, -préserver les hôtes du grand-duc Floris.</p> - -<p>—Ma chère fille, dit l'archevêque, nous admirons -votre âme vaillante...</p> - -<p>—Où mon frère a-t-il été porté? demanda-t-elle.</p> - -<p>Le petit messer Jacinto s'avança, hors d'un groupe -de valets:</p> - -<p>—M. Manès a fait transporter Son Altesse dans la -chapelle.</p> - -<p>—Conduisez-moi auprès de lui... Daignerez-vous<span class="pagenum"><a name="Page_344" id="Page_344">[Pg 344]</a></span> -m'accompagner, Monseigneur? poursuivit Tatiana, en -se tournant vers l'archevêque... J'aurai peut-être besoin -de votre saint ministère.</p> - -<p>—Certainement, ma chère fille, répondit Mgr Colloredo.</p> - -<p>Jacinto ouvrit une porte; et conduite par Daria, la -princesse descendit l'escalier, suivie de l'archevêque, -du comte Popoff et de la poignée de serviteurs qui se -trouvaient là. Un peu de sang était monté aux joues -pâles de l'aveugle; elle s'avançait d'un pas ferme, -droite, la tête renversée, et sa robe étincelante bruissait -derrière elle.</p> - -<p>—C'est étrange, dit tout bas Popoff à Mgr Colloredo... -Loin d'être accablée par tant de malheurs, -comme M. Manès le craignait, Sa Grâce ne paraît pas -même en ressentir l'ordinaire pitié féminine.</p> - -<p>—La princesse a un esprit viril, répliqua l'archevêque, -ou plutôt, pour dire le mot, une âme véritablement -chrétienne...</p> - -<p>Ils étaient arrivés à l'entrée de la resserre des palmiers, -qu'on appelait quelquefois aussi la Chapelle. -Accommodée en oratoire, pendant un séjour de plusieurs -semaines que Maria-Pia avait fait jadis à Giunta -di Doli, elle était surmontée d'une croix; et deux ou -trois pièces de damas rouge, poudreuses et mangées des -vers, pendaient encore sur les murailles. Vis-à-vis de -l'autel délabré, un grand Calvaire peint par Giano occupait -la paroi du fond. Les dalles disjointes branlaient, -des vitres manquaient aux hautes verrières; on découvrait -derrière l'autel, un monceau de bûches empilées -et de fagots de genévrier. C'était là que pendant le -combat s'étaient réfugiées les femmes morlaques, -comme sous la protection des pieux symboles qui décoraient -ces murs. Elles s'écartèrent silencieusement, à -l'entrée de Tatiana, en même temps que M. Manès -s'avançait au-devant de la princesse.</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_345" id="Page_345">[Pg 345]</a></span></p> - -<p>—Il vit! il vit! s'écria le savant... Que Votre Grâce -se rassure!... Le fer a glissé sur une côte.</p> - -<p>L'aveugle avait tressailli. Son beau visage parut -soudain s'amincir, devenir encore plus transparent, et, -parlant comme dans un songe:</p> - -<p>—Tout est donc vrai? murmura-t-elle. Je ne savais -plus si j'avais rêvé, ou si ces choses étaient réelles... -Floris... ma sœur... Quoi! mon père aussi?</p> - -<p>Il y eut un pesant silence.</p> - -<p>—Et je n'étais pas auprès de lui... Isabelle... Isabelle -morte!... Et son enfant? Oh! je devine... Elle -est morte en le mettant au monde... Quoi! tous les -deux? Et mon père aussi!... Ah! un seul jour a donc -suffi à dépeupler Sabioneira!</p> - -<p>—Prenez patience, madame, dit Manès. Que la -pensée de vos deux frères encore vivants vous soutienne!</p> - -<p>—Mes deux frères, dit-elle... mes deux frères!... -Giano n'était-il pas mon frère aussi, à ce qu'on prétend?... -Mort! mon père mort! Isabelle morte!... L'enfant -mort aussi, n'est-ce pas? Avez-vous dit qu'il était -mort?... La mort, la mort, la mort, toujours la mort! -Je n'entends plus que ce mot-là à mes oreilles... Floris -aussi est mort peut-être, ou bien il expire en ce moment... -Ah! qui donc est encore vivant dans le monde, -si tous ceux-là ne sont plus?</p> - -<p>—Que Votre Grâce ait confiance... Monseigneur -vivra! répondit Manès.</p> - -<p>Elle fit un soupir long et doux, puis, d'une voix très -basse:</p> - -<p>—Manès, ne me trompez-vous pas, comme vous -m'avez déjà trompée, pour mon père et ma sœur Isabelle?</p> - -<p>—Il vivra, répéta le savant, je vous le jure... Je -compte même, dès ce soir, le faire transporter au palais...</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_346" id="Page_346">[Pg 346]</a></span></p> - -<p>—Si Floris vit, dit-elle, alors, tout peut encore refleurir... -Monsieur Manès, menez-moi vers mon frère.</p> - -<p>—Monseigneur n'a pas encore repris connaissance, -répliqua Manès.</p> - -<p>—N'importe! Il faut que je me hâte.</p> - -<p>Devant l'autel, sur un matelas, Floris était étendu, -immobile. Un bassin d'argent, plein d'une eau sanglante, -des éponges, des couteaux, des linges, se -voyaient épars autour de lui. Ses paupières étaient fermées; -un souffle haletant lui secouait la poitrine; l'air -frais qui se croisait par les verrières, au-dessus de son -front, agitait, par moments, une boucle de ses cheveux. -Tatiana, en s'agenouillant, lui prit la main et la baisa; -puis, se relevant:</p> - -<p>—Il était mon aîné, dit-elle... Et maintenant, je vous -rejoins, chères ombres de mes morts aimés! Les vivants -avaient pu s'y méprendre, mais vous, vous connaissiez -mon âme... O Monseigneur, poursuivit la princesse, -en se tournant vers l'archevêque, j'entendais murmurer -autour de moi que j'avais un esprit viril... Hélas! je ne -suis qu'une femme... Mon courage vous a trompés... Je -continuais de parler, de marcher, de donner des ordres, -mais j'étais déjà morte, frappée au cœur!</p> - -<p>Un frisson la saisit: ses bras s'ouvrirent, sa tête -s'inclina sur sa poitrine. M. Manès s'était précipité, en -même temps que ser Pistolese.</p> - -<p>—Asseyez-moi... Bien! merci! dit-elle... Mes pieds -ne me soutiennent plus... Et vous, femmes, à quoi -bon gémir?... Je sors sans douleur de cette vie: volontiers, -je donne mon âme pour ceux que j'aime... -Ainsi, ne pleurez pas, ne vous lamentez pas, à cause -de moi... Mais chantez plutôt sur ma destinée, des -chants glorieux, que vous apprendrez à vos filles... Et, -quand un étranger, en votre présence, parlera de la -grande-duchesse Tatiana, racontez qu'elle a pratiqué, -durant sa vie, toutes les choses honnêtes qui appartiennent<span class="pagenum"><a name="Page_347" id="Page_347">[Pg 347]</a></span> -à son sexe, et qu'elle est morte sans frayeur, -après avoir vaincu et repoussé vos ennemis de ses -domaines!</p> - -<p>Sa voix, de plus en plus faible, s'arrêtait presque à -chaque mot. Elle reprit, avec un pâle sourire:</p> - -<p>—On m'a crue insensible, peut-être... Pauvre Isabelle!... -Mon cher père!... Vous teniez à mon cœur -par des liens si forts qu'en se rompant ils l'ont brisé... -Oh! j'étouffe, mon bon Vassili... Mais non! la mort -n'est pas un mal... Sois la bienvenue, froide glace, que -je sens entourer ma poitrine, et qu'aucune ardeur ne -pourra plus fondre!... Sois la bienvenue, nuit épaisse, -qui viens t'ajouter aux ténèbres sous lesquelles j'ai -vécu... Cependant, attendez! Les portes du Ciel sont -plus basses que les voûtes des palais princiers: c'est à -genoux qu'il convient d'y entrer... Je dirai mes fautes, -Monseigneur, à votre oreille paternelle, afin que vous -daigniez me les remettre... Pendant ce temps, je vous -en prie, monsieur Manès, commandez à ces femmes de -chanter le chant funèbre qu'elles avaient composé pour -la mort de la Grande-Duchesse, ma mère... Cet air -mélancolique adoucira mes derniers instants... A demi-voix... -à demi-voix! Il faut à l'homme, comme à l'enfant, -une mélodie pour qu'il s'endorme...</p> - -<p>—A demi-voix, répéta Manès. Doucement, femmes, -doucement!</p> - -<p>Et les femmes entonnèrent un chant:</p> - -<div class="poem"><div class="stanza"> -<span class="i0">LE CHŒUR.<br /></span> -</div><div class="stanza"> -<span class="i0">Oh! écoutez! Le flot pleure sous la rame,<br /></span> -<span class="i0">Le chat-huant, dans les bois, veille tout seul.<br /></span> -<span class="i0">Appelez, appelez, à voix haute, notre dame,<br /></span> -<span class="i2">Dites-lui de revêtir son linceul!<br /></span> -</div><div class="stanza"> -<span class="i0">PREMIÈRE VOIX.<br /></span> -</div><div class="stanza"> -<span class="i6">Sur les corolles,<br /></span> -<span class="i0">Les oiseaux descendent du soleil...<br /></span> -<span class="i6">Puis ils s'envolent!<br /></span> -</div></div> -<p><span class="pagenum"><a name="Page_348" id="Page_348">[Pg 348]</a></span></p> -<div class="poem"><div class="stanza"> -<span class="i0">LE CHŒUR.<br /></span> -</div><div class="stanza"> -<span class="i0">Vous possédiez bien des palais, bien des rentes;<br /></span> -<span class="i0">Votre longueur de cercueil vous suffira.<br /></span> -<span class="i0">C'est ici la paix pour vous, âmes souffrantes!<br /></span> -<span class="i0">C'est le grand port où toute barque humaine va!<br /></span> -</div><div class="stanza"> -<span class="i0">DEUXIÈME VOIX.<br /></span> -</div><div class="stanza"> -<span class="i6">Les fleurs des tombes,<br /></span> -<span class="i0">Les fleurs rayonnent, dans l'air vermeil...<br /></span> -<span class="i6">Puis elles tombent!<br /></span> -</div><div class="stanza"> -<span class="i0">LE CHŒUR.<br /></span> -</div><div class="stanza"> -<span class="i0">Ah! pauvres fous, quels vains trésors on amasse!<br /></span> -<span class="i0">L'enfant grandit, las! il est déjà vieillard.<br /></span> -<span class="i0">La Mort promène, infatigable, sa faux rapace.<br /></span> -<span class="i0">Nous ne vivons qu'à tâtons, dans un brouillard.<br /></span> -</div><div class="stanza"> -<span class="i0">DEUX VOIX A L'UNISSON.<br /></span> -</div><div class="stanza"> -<span class="i0">Voici le flot, entre le jour et les ténèbres.<br /></span> -<span class="i0">Sur le divin crucifix posez vos lèvres!<br /></span> -</div></div> - -<p>Les voix allaient en s'éteignant. Un nuage, dans le -ciel brumeux, couvrit de nouveau le soleil. Puis, un -profond silence régna.</p> - -<p>—La Grande-Duchesse est morte! dit Manès.</p> - -<p>Alors, une rumeur lointaine s'éleva, perçant les -murailles. On entendit des voix, des clameurs, des -coups de fusil qui se rapprochaient, tout un joyeux -tumulte aux abords du pavillon. C'étaient les vainqueurs -qui s'en revenaient, ivres de fureur et de carnage.</p> - -<p>—Victoire! victoire! crièrent-ils... Vive la Grande-Duchesse!</p> - -<p>Une tête, celle d'Ourosch, lancée par un bras vigoureux, -passa par-dessus la colonnade, et vint rouler dans -le jardin, devant le seuil même de la chapelle.</p> - -<hr class="chap" /> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_351" id="Page_351">[Pg 351]</a></span></p> - - - - -<h2><a name="TROISIEME_PARTIE" id="TROISIEME_PARTIE">TROISIÈME PARTIE</a></h2> - - - - -<h2><a name="TODO_ES_NADA" id="TODO_ES_NADA">TODO ES NADA</a></h2> - - -<p> -<i>Tout n'est rien.</i><br /> -<br /> -Proverbe espagnol.<br /> -</p> - - -<hr class="chap" /> - -<h3><a name="LIVRE_PREMIER_3" id="LIVRE_PREMIER_3">LIVRE PREMIER</a></h3> - - -<p>La consternation et l'horreur de ces catastrophes -redoublées furent profondes en Dalmatie. Elles ne laissèrent -pas, quoique sourdement, de retentir jusqu'en -Russie même: et la disparition de Floris, peu de jours -après ces événements, porta au comble l'agitation et -les rumeurs populaires. En effet, sitôt que le Grand-Duc -était sorti de son anéantissement, il avait voulu, à tout -prix, quitter ce funeste Sabioneira. M. Manès l'emmena -au Tyrol, où le maître et le serviteur passèrent -l'hiver obscurément, tantôt dans un village, tantôt dans -un autre.</p> - -<p>Vers le commencement du printemps, Floris partit -seul pour la Hongrie. Puis, on le vit, tour à tour, dans -la plupart des grandes villes de l'Europe: Londres, -Édimbourg, Lisbonne, Madrid, Naples, Rome, Vienne, -Berlin. Il paraissait ne pouvoir vivre que hors de lui-même, -pour ainsi dire, dans le mouvement et le torrent -des voyages, ou dans le bruit de la débauche, qui l'arrachait<span class="pagenum"><a name="Page_352" id="Page_352">[Pg 352]</a></span> -à son inquiétude, à force de tumulte et d'excès. -Il joua, gagna, reperdit, et toujours le plus gros jeu; il -eut des maîtresses, des duels, une vie effrénée d'aventures. -Puis, soudain, il quitta l'Europe.</p> - -<p>Les paris s'ouvrirent au <i>Carlton-Club</i>, où il venait -de gagner cent mille livres, si «ce nouveau caprice de -vagabond» passerait ou ne passerait pas le jour du -<i>derby</i>: en d'autres termes, si le Grand-Duc serait, dès -le mois de mai, de retour à Londres. Mais deux semaines -après son départ, les journaux de New-York -annoncèrent, à l'extrême surprise de tous, le mariage -du grand-duc Floris avec la sœur de sa première femme, -la princesse Josine de Bourbon et Bragance. La bénédiction -nuptiale leur avait été donnée sans éclat, et en -quelque sorte à la dérobée, dans une chapelle irlandaise -de Brooklyn.</p> - -<p>Au reste, les nouveaux époux, loin de revenir en Europe, -parurent disposés, au contraire, à s'enfoncer de -plus en plus dans les terres et les mers immenses qui -s'ouvraient devant eux, à l'occident. On mettait en -vente, à San-Francisco, avec grand tapage américain, -un yacht de plaisance à vapeur destiné par le riche <i>farmer</i> -qui l'avait fait construire, pour un voyage autour -du monde. Floris l'acheta, en changea les emménagements -intérieurs, qu'il ajusta, boisa, dora, avec force -meubles magnifiques. On y pratiqua même, pour -M. Manès, qui accompagnait le Grand-Duc, un laboratoire -de chimie; et le <i>Black-Swan</i>, ainsi rebaptisé, ne -tarda pas à prendre la mer, emportant les trois voyageurs. -Il fut signalé çà et là dans les mers de l'Océanie, -aux îles Hawaï, à Taïti, à Sydney et dans d'autres ports -de l'Australie, à Batavia, à Manille, puis à Hong-kong, -sur la côte de Chine. Agathe de Putbus, maintenant -mariée, reçut de Pékin, par la légation, une longue -lettre où Josine racontait en gros son voyage: les îles -tristes, couvertes au flux par la mer et plantées de cocotiers,<span class="pagenum"><a name="Page_353" id="Page_353">[Pg 353]</a></span> -les tempêtes, l'air puant de soufre, les parfums -inconnus dans les bois, les chauves-souris monstrueuses, -les sultans, les chars de triomphe, les danseuses mitrées -d'or, les pros dorés à cent rameurs, les villes qui, au -temps des pluies, ont l'air bâties dans de vastes lacs; -puis, les Chinois avec leur visage couleur de cendre, -leurs fleuves populeux comme des rues, et la saleté de -Pékin. Bientôt, on sut que le Grand-Duc se trouvait à -Yokohama, d'où il parcourut tout le Japon; après quoi, -débarqué à Calcutta, il y fut reçu et traité à merveille -par le vice-roi. Mais rien ne fut pareil aux fêtes que -donnèrent en son honneur les rajahs de Djeypour, -d'Oudeypour, de Baroda, de Gwalior, avec des <i>nautchs</i> -de bayadères, des bouffons, des rhinocéros, des cortèges -d'éléphants peints et dorés, des lâchers de pigeons ramiers -par volées de quarante mille, des combats de -buffles et de sangliers, des batailles de poudre rouge -dans les rues pendant les six semaines du <i>holi</i>, qui est -le carnaval indien, des festins au milieu des bois, des -chasses aux flambeaux, des feux d'artifice, des milliers -de flotteurs de naphte qu'on lançait, la nuit, sur le -fleuve. Ensuite, remontant au nord, Floris avec la -Grande-Duchesse séjournèrent dans le royaume du -maharana Pertap-Singh, ancien ami du grand-duc Fédor. -Ils s'y préparaient, disait-on, à un voyage d'exploration -dans le Ladak et le Tibet. Leurs lettres devinrent -plus rares; une année encore passa. On les oubliait peu -à peu; l'obscurité se fit sur eux.</p> - -<hr class="tb" /> - -<p>Le renversement de la mousson, au printemps de -1880, fut accompagné dans la mer Rouge d'ouragans si -furieux, que les plus vieux pilotes des ports n'avaient -pas souvenir d'une pareille violence. Les désordres et -les naufrages furent infinis sur les côtes. C'est le temps -où les <i>hadjis</i> de la Mecque débarquent à Djeddah pour -leur pèlerinage: de tous les pays musulmans, il en arrive<span class="pagenum"><a name="Page_354" id="Page_354">[Pg 354]</a></span> -par milliers, sur des vaisseaux anglais, indiens et arabes. -L'atterrage de ce port est dangereux. Le gouverneur -turc, chaque nuit, faisait allumer de grands feux.</p> - -<p>Une après-midi, vers cinq heures, M. Cadwalader -A. Cripps, consul des États-Unis à Djeddah, se baignait, -non loin de la ville, sur une plage déserte, quand il vit -s'avancer au bord de la mer, un homme coiffé du tarbouch -et vêtu de la stambouline. Le survenant, en faisant -de grands gestes et interpellant l'Américain, qui -se hâta vers le rivage, l'avertit que Son Excellence le -caïmacan le priait de se rendre sans retard à la maison -d'Ahmed Gha'lid. Il s'y trouvait des naufragés d'Europe -qu'un boutre arabe avait recueillis, et le consul -était mandé, comme témoin officiel, pour entendre leurs -dépositions.</p> - -<p>—Ah! tiens! c'est vous, Sidi-Nazarian, dit M. Cripps, -qui reconnut le secrétaire-interprète du gouverneur. -Bien! bien! je suis à vous, effendi... Des naufragés... -hem! grommela-t-il, tandis que son nègre l'enveloppait -dans une sorte de longue robe de coton blanc, fort sale, -et ornée à l'entour des poches d'agréments en chenille -rouge... De pauvres diables manquant de tout, et pour -lesquels il faudra, je parie, ouvrir encore quelque souscription!... -Pourquoi est-on venu me déranger, ajouta -l'Américain d'un ton d'humeur, au lieu de requérir mon -collègue de la «vieille chère Marâtre», ou bien l'autre, -le petit Français?</p> - -<p>Sidi-Nazarian tourna lentement vers M. Cripps son -visage noyé de graisse:</p> - -<p>—Vous savez bien, répondit-il, que les consuls d'Angleterre -et de France sont partis hier pour Kondofah, -en compagnie de Son Excellence Kiamil-Pacha, notre -gouverneur, et des membres de la commission sanitaire -internationale. C'est ce qui fait que le caïmacan est -gouverneur par intérim.</p> - -<p>M. Cripps haussa les épaules:</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_355" id="Page_355">[Pg 355]</a></span></p> - -<p>—Des naufrages! murmura-t-il... Ha, ha! quelle -pitié! des naufrages!... Si ce pays était américain, il -faudrait bien que ça changeât; il faudrait que le vent et -la tempête apprissent à ronger leur frein! Je puis vous -l'affirmer, monsieur. Il n'y a pas, sur la surface du -globe, un tigre de ménagerie aussi fouaillé, aussi dompté, -aussi muselé que le seraient les vagues de cette mer, si -elle devenait américaine!... Mais que peut-on attendre -de contrées qu'on voit encore s'abandonner à toutes les -pratiques dégradantes de la superstition et du despotisme, -et où les vêtements du peuple sont du caractère -le plus excentrique!... Quelle est la nationalité de ces -naufragés, effendi?</p> - -<p>L'Arménien venait de s'asseoir sur une des roches -de corail dont le sable était jonché; et, les paupières à -demi closes, il avait l'air de sommeiller, à l'ombre d'un -large parasol arabe, doublé de natte, et rabattu obliquement -sur ses trois pieds, que l'on avait disposé là, -pour le rhabillage de M. Cripps. Celui-ci répéta sa -question.</p> - -<p>—Ce sont des Russes, dit enfin Nazarian.</p> - -<p>—Des Russes! s'écria le consul, d'une voix si retentissante -que le gros Arménien en tressaillit. Des Russes!... -Ha, ha, ha, ha!... des Russes!... J'étais sûr que -c'étaient des Russes... Je vous le disais bien, monsieur! -Il y a des institutions avec lesquelles les naufrages et -tous ces accidents du vieux monde sont forcément incompatibles; -mais des hommes élevés, au contraire, -parmi un état social qui constitue pour eux une insulte, -dès leur naissance, doivent, en effet, faire naufrage... -Qu'est-ce qu'un Russe? continua M. Cripps, d'une voix -sombre et solennelle... Un esclave! Rien qu'un esclave! -Je ne puis le nommer autrement. Et votre Tsar, monsieur, -qu'est-il, sinon une insulte perpétuelle aux sentiments -et à la dignité de l'homme? Le trésor le plus -précieux, le drapeau, le palladium, l'arche d'alliance du<span class="pagenum"><a name="Page_356" id="Page_356">[Pg 356]</a></span> -genre humain, c'est l'Égalité!... Allons, chien de teigneux, -prendrez-vous garde! dit M. Cripps, se tournant -furieux vers le nègre qui lui peignait ses cheveux -noirs et plats... Si donc votre monarque, monsieur, se -refuse à considérer comme son égal l'homme utile qui -nettoie les boues et les immondices de sa capitale, il -porte atteinte, par cela même, au trésor commun de -l'Humanité; il insulte grossièrement à un principe rationnel!... -Sont-ils nombreux? L'équipage tout entier -a-t-il pu se tirer du liquide? reprit le consul, en se -levant.</p> - -<p>—Quel équipage? fit Nazarian.</p> - -<p>—Eh bien, les naufragés, Dieu me damne!... Je -vous demande s'ils sont nombreux.</p> - -<p>—Nombreux? répéta l'Arménien. Non! presque -tous ont péri dans le naufrage. Trois seulement se sont -sauvés.</p> - -<p>—De pauvres diables, naturellement! dit M. Cripps, -en souriant et hochant la tête d'un air hautain, comme -assuré qu'il ne pouvait se trouver que de ces gens-là -parmi des Russes.</p> - -<p>—La faim et le malheur brisent l'homme, répondit -Nazarian sentencieusement. Tels qu'ils étaient quand -on les a portés à la maison d'Ahmed Gha'lid, personne -n'eût pu distinguer entre le sultan et l'esclave, entre -le riche et le pauvre, entre le maître et le serviteur... -Toutefois, l'un de ces naufragés, s'il faut en croire son -compagnon, serait un grand, le frère ou le cousin du -tsar de Russie.</p> - -<p>—Le frère ou le cousin du Tsar! exclama M. Cripps, -qui donna les marques de la plus vive agitation. Comment -pouvez-vous bien me prévenir si tard, effendi!... -Mammo! Mammo! mon habit! cria-t-il. Voilà! je suis -prêt dans l'instant... Le frère ou le cousin du Tsar!... -C'est inconcevable, effendi! Votre conduite est inconcevable!... -Pas un seul mot pour m'avertir!... En<span class="pagenum"><a name="Page_357" id="Page_357">[Pg 357]</a></span> -vérité, on se croirait ici tombé sur une autre planète, -soumis à d'autres conditions primordiales de la vie... -Au moins, lui a-t-on dit mon nom? Sait-il que dans -cette contrée barbare il y a un Américain, un représentant -des États-Unis, de la libre nation qui marche à -la tête de toutes les autres? Et M. Cripps, dans son -enthousiasme, cingla de son jonc, amicalement, les -jambes noires de Mammo... Le frère ou le cousin du -Tsar!... Allons, vite, en route, en route, effendi!</p> - -<p>Tous deux rentrèrent dans Djeddah, par la porte de -la Grand'Mère, et en suivant des rues bruyantes et -tortueuses, ils dépassèrent le Bazar. Des cages de -bois treillissé sortaient des murs; çà et là, on apercevait, -sous l'arcade sombre des boutiques, un potier ou -quelque brodeur, travaillant les jambes croisées; des -portefaix, des âniers se heurtaient; souvent, il fallait -se ranger devant une file de dromadaires, qui portaient -le long de leurs flancs, en équilibre, des jarres d'eau -ou des couffes de fruits. Puis, ils laissèrent à droite une -mosquée, d'où s'élevait un minaret. Des pèlerins, arrivés -le matin, campaient sur la place, en désordre: -femmes voilées, hadjis vêtus de blanc, vendeurs agitant -des sonnettes, négresses s'avançant courbées sous de -grandes cornes remplies de boisson, ou sous des meules -à écraser le blé. Les habitations devinrent plus rares; -ensuite, le terrain s'élargit, et au fond d'une sorte -d'esplanade, l'Arménien et son compagnon aperçurent -un bâtiment blanc, à étroites fissures grillées. C'était -le palais d'Ahmed Gha'lid.</p> - -<p>Ils passèrent un long portail, gardé par quelques -capidgis, dont le logis donnait sous la voûte. Trois ou -quatre coureurs promenaient, dans une vaste cour sablonneuse, -les chevaux superbement harnachés qui -avaient apporté le caïmacan et sa suite; des soldats -déguenillés fumaient ou dormaient, au pied des murs; -et un petit esclave noir paraissait guetter les arrivants,<span class="pagenum"><a name="Page_358" id="Page_358">[Pg 358]</a></span> -du haut d'un escalier de bois précédant une porte basse -que surmontait une inscription en gros caractères -arabes, bleus et verts. Faisant un signe à l'Arménien, -l'enfant se mit à marcher devant lui, le long d'un couloir -obscur. Il écarta une tapisserie, et le secrétaire-interprète -pénétra, suivi de son compagnon, dans la -salle d'audience, voûtée et blanchie à la chaux.</p> - -<p>—Ma révérence à la noble assemblée, dit Sidi-Nazarian. -Paix à tous!</p> - -<p>Puis, s'inclinant devant un homme maigre, en uniforme -plastronné d'or, qui, assis au coin d'un sofa, -donnait tout bas des ordres à un esclave:</p> - -<p>—Monseigneur, voici M. Cripps, le consul des États-Unis.</p> - -<p>—Qu'il soit le bienvenu! répondit le caïmacan. On -n'attendait que lui... Qu'il prenne place!... Toi, réis, -viens en face de nous... Veuillez prendre place, seigneur, -dit-il en anglais au consul.</p> - -<p>M. Cripps, avant de s'asseoir, promena les yeux -autour de lui. Sous une coupole éclairée par une sorte -d'œil-de-bœuf à vitre verdâtre et épaisse, plusieurs -hommes se tenaient accroupis, roulant entre leurs -doigts les grains de chapelets en corail noir. L'Américain -reconnut le cadi, trois seyds et cheiks vénérables, et -le capitaine du port, habillé de laine fauve. Derrière le -caïmacan, un personnage immobile, debout dans une -longue robe jaune, et qui était, comme Nazarian le -chuchota rapidement à M. Cripps, le favori du chérif -de la Mecque et le chef de ses eunuques noirs, se renversait -la tête pour mieux voir, en s'adossant contre la -muraille. Ses petits yeux disparaissaient sous les replis -de ses paupières; de lourds anneaux tiraient ses oreilles -que cachait à demi un turban à longues bandelettes -d'or; et vaguement, la face en l'air, il souriait. Dans -un coin, le kâteb-greffier disposait devant lui son calam -et son écritoire de plomb.</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_359" id="Page_359">[Pg 359]</a></span></p> - -<p>—Approche, réis, approche! répéta le caïmacan. Tu -sais pourquoi nous t'avons fait venir... Parle, raconte -en présence de tous comment le salut est par toi arrivé -à ces naufragés, car ce n'est pas la volonté de l'homme -qui s'accomplit, mais celle de Dieu.</p> - -<p>On entendit quelques chuchotements parmi les matelots -arabes, dont les turbans et les haycks déchirés -emplissaient le fond de la salle; et le vieux réis, à pas -lents, s'avança vis-à-vis du caïmacan. Sa barbe, en -plusieurs touffes blanches, lui descendait à la ceinture; -les éraflures de la tempête avaient laissé sur ses jambes -nues des traces livides ou saignantes; et portant la -main à son cœur, après s'être courbé jusqu'à terre:</p> - -<p>—Que je te serve de rançon, seigneur caïmacan! -dit-il. Puisse toujours le bonheur t'accompagner!... -Nous étions partis de Kosséir, chargés de blé pour la -Cité sainte (Dieu la garde et la protège!), quand la -tempête nous assaillit. La pluie tombait comme si on -l'avait jetée au travers d'un crible; la rafale soufflait, à -la fois, de tous les points de l'horizon, et notre barque -allait et venait, désemparée, faisant sur les bancs de -corail, que sa quille raclait en passant, le même bruit -qu'une lime sur du fer. Comme nous n'attendions plus -que la mort, nous aperçûmes, à notre gauche, une sorte -de radeau de poutres, qui s'approcha, bord à bord, contre -nous. La violence des vagues tantôt nous plongeait -jusqu'aux abîmes, tantôt nous élevait jusqu'aux nues; -mais ce radeau, comme doué d'une âme, nous suivait. -Alors, je dis: Béni soit Dieu, l'admirable créateur! -Quelquefois il sauve deux faiblesses, là où le seul -puissant aurait péri... Et je lançai une amarre aux naufragés, -en invoquant l'Intercesseur des peuples, Mohammed, -l'imâm des apôtres... Ainsi nous passâmes -toute la nuit, dans un brouillard épais, sur une poix -liquide. Le vent ayant molli à l'aube et le ciel s'étant -éclairci, nous vîmes le radeau qui nageait derrière nous,<span class="pagenum"><a name="Page_360" id="Page_360">[Pg 360]</a></span> -et le halant à notre bord, nous recueillîmes ceux qu'il -portait. Mais il ne s'y trouvait que deux hommes et -une femme, inanimés, les nerfs et les muscles rompus, -tellement décharnés que leur poitrine ressemblait aux -bâtons d'une échelle, enfin pareils en tout à des cadavres. -Après les avoir secourus aussi bien qu'il nous -était possible, nous reprîmes la route de Djeddah, dont -l'aspect béni nous remplit de joie, à l'heure de la prière -<i>el dohor</i>, quand le soleil plane à son zénith. L'émir-bahar, -étant monté sur notre boutre, alla aussitôt te prévenir... -Le reste, tu le sais comme nous.</p> - -<p>L'un des cheiks éleva la voix:</p> - -<p>—Bien, réis, tu as parlé sagement. Dans le <i>Kitâb-Sifât -el a'qla</i>, il est écrit: <i>L'intelligence est pour chaque -homme ce que la lumière est pour chaque étoile.</i> -C'est par leur éclat lumineux que les astres se révèlent -à nous: de même, c'est par leurs discours que les -hommes intelligents manifestent leur intelligence.</p> - -<p>—C'est bien, réis! dit le caïmacan... Non, ne t'éloigne -pas encore. Le kâteb te présentera, tout à l'heure, -ta déposition à signer... Qu'on aille chercher maintenant -celui des naufragés qui est en état de répondre.</p> - -<p>Deux des esclaves noirs qui se tenaient debout près -de la porte, sortirent précipitamment, tandis que résonnait -au loin le coup de canon annonçant la fin du -jeûne des pèlerins, avec le coucher du soleil. De grandes -ombres s'épaississaient sur les murailles, où pendaient, -alourdis par des rouleaux de bois de cèdre, quatre de -ces coloriages représentant le puits Zem-Zem, la -<i>Makâm hàsaret Ibrahîm</i>, le tombeau de Mahomet et -celui d'Omar, qui se vendent aux hadjis, dans les deux -villes saintes.</p> - -<p>Mais le rideau de toile peinte s'écarta, et plusieurs -serviteurs entrèrent, élevant au bout de leurs bras des -lampes de fer à quatre becs, qu'ils posèrent sur le tapis. -Derrière eux, s'avançait un vieillard, maigre, livide,<span class="pagenum"><a name="Page_361" id="Page_361">[Pg 361]</a></span> -défiguré, dont un homme en caftan bleu de ciel et coiffé -d'un large turban soutenait les pas appesantis. Son -teint noirci, ses joues creuses, sa longue barbe hérissée, -excitèrent, quand il parut, un sourd murmure de compassion. -Il arriva jusqu'au fauteuil qui lui avait été -préparé et, défaillant, s'y laissa tomber, tandis que le -médecin, vivement, lui présentait sous les narines une -petite pomme de senteur.</p> - -<p>—Mais, hakim, pourra-t-il parler? dit en arabe le -caïmacan.</p> - -<p>—Ne craignez rien pour lui, seigneur! répondit -l'homme vêtu de bleu. Que je devienne la rançon d'un -juif, s'il ne recouvre incessamment ses esprits!... -Voyez! la vie en lui, ainsi que de l'eau agitée, a déjà -repris son niveau. Il est robuste et courageux: avant -que la nouvelle lune ait terminé le mois où nous -sommes, il pourra croire qu'il a enduré ces souffrances -dans un autre corps, tant la vigueur lui sera revenue!</p> - -<p>—As-tu aussi bon espoir pour les deux autres? demanda -le caïmacan à demi-voix.</p> - -<p>—A qui Dieu n'aide pas, repartit le médecin, c'est -vainement que le monde lui aide... Toutefois, j'ose me -promettre que le compagnon du vieillard, celui que l'on -dit un grand de Russie, pourra, par la miséricorde du -Seigneur, retirer son pied de la mort. Mais la jeune -princesse,—à moins que le Très-Haut ne la secoure, -s'il lui plaît,—a mangé sa part de ce bas monde. Son -corps est en effet tellement chétif, maigre et décharné, -que si tu mettais des brins de coton dans les ouvertures -de ses oreilles, ils sortiraient par les ouvertures -du nez... Mais voyez, seigneur, le hakim franc, car -c'est un hakim comme moi, n'attend que votre bon -plaisir. Vous pouvez l'interroger.</p> - -<p>Alors, tirant de sa poitrine de massives lunettes -d'argent, le vieillard s'assit sur un tapis, à côté de -l'émir-bahar; puis il y eut un très long silence. Un petit<span class="pagenum"><a name="Page_362" id="Page_362">[Pg 362]</a></span> -esclave venait d'entrer, portant une bougie de cire, -qu'il remit au caïmacan: et, en la tenant d'une main, -Edhem-Aga approchait de ses yeux quelques papiers -où il lisait; après quoi, les rendant au kâteb, et haussant -quelque peu la voix:</p> - -<p>—Maître, reprit le caïmacan, qui se tourna vers le -naufragé, bien que je croie à tes paroles et que je n'aie -de toi nulle défiance, pourtant, tu connais le dicton: -<i>L'homme prudent lit la missive à rebours</i>; ou bien -encore: <i>Comment les hommes pourront-ils savoir qui -est dans la robe?</i> C'est pourquoi veuille répéter, en -présence de cette noble assemblée, ce que tu m'as -raconté à moi seul. Dis-nous ton peuple, ton pays -natal, et comment se nommait ton père. Dis-nous -aussi quels sont les compagnons avec lesquels on t'a -sauvé...</p> - -<p>Le vieillard répondit, d'une voix faible:</p> - -<p>—Je suis, Monseigneur, un sujet du Tsar; mon nom -est Vassili Manès. Ceux que l'on a sauvés avec moi -ne sont autres, sachez-le tous, que le grand-duc Floris -de Russie, le cousin germain d'Alexandre II, et sa -femme, la grande-duchesse Josine.</p> - -<p>L'Arménien traduisit la réponse, de même qu'il avait -traduit l'interrogation d'Edhem-Aga. Le caïmacan poursuivit:</p> - -<p>—De telles vérités ne sauraient être trop confirmées. -Maître, quoique, je le répète, ton récit n'éveille -pas nos doutes, il est fâcheux pour vous et pour nous-mêmes -que tu ne puisses nous en mieux convaincre, -en produisant quelque preuve à l'appui.</p> - -<p>—Vous le savez, répliqua Manès, la mer nous a -jetés sur cette côte, nus et dépouillés. S'il était possible -d'envoyer d'ici des dépêches au Caire d'Égypte, -ou à quelque ville de l'Inde, ce que j'avance recevrait -une prompte confirmation.</p> - -<p>Le consul américain se leva:</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_363" id="Page_363">[Pg 363]</a></span></p> - -<p>—Hem! hem!... Cadwalader A. Cripps, dit-il en -soulevant son chapeau, consul des grands États-Unis, -dans cette partie reculée du monde...</p> - -<p>Vassili Manès s'inclina.</p> - -<p>—Je prends la parole, monsieur, pour réconforter -votre cœur, continua M. Cripps avec l'accent de l'enthousiasme, -pour ne pas vous laisser ignorer que vous -avez à Djeddah, monsieur, un frère en civilisation... -hem!... un représentant, monsieur, de la Minerve des -nations, une abeille laborieuse de la grande ruche républicaine... -Maintenant, vous parlez de dépêches, et -vous exprimez le désir d'envoyer au Caire un télégramme. -Ce mot et ce qu'il représente trouveront toujours -un écho dans le cœur d'un enfant de l'Amérique. -Il y a, aux États-Unis, comme le sait et nous l'envie le -restant du globe civilisé, douze cent vingt-cinq mille -kilomètres de fils télégraphiques, fils qui frémissent jour -et nuit, sous l'action des messages sociaux et commerciaux, -et dont la longueur est suffisante pour faire -trente fois le tour de la terre. De pareilles ressources, -ajouta l'orateur, ne sauraient, naturellement, être demandées -à l'ancien monde. Pour Djeddah en particulier, -bien que les géographes d'Europe s'appliquent à -égarer les imaginations, en la dépeignant, ou peu s'en -faut, comme une cité des <i>Mille et une Nuits</i>, un lieu -d'échanges, un <i>emporium</i> considérable, je puis vous -affirmer, monsieur, que pendant neuf mois de l'année, -le commerce de ce port avec la Mecque peut être comparé -aux trocs enfantins de deux mousses enfermés -dans la cale, et qui échangeraient leurs jaquettes... -Toutefois, de Suez, monsieur, et c'est ce que j'avais à -vous dire, le fil électrique va jusqu'au Caire, et de là, -par Souakim et la mer Rouge, rejoint à Aden le fil de -Bombay. Or, le navire à vapeur <i>Sulthan</i>, de la compagnie -<i>Medjidié</i>, fait demain escale à Djeddah, regagnant -Suez, son port d'attache. Une dépêche confiée au capitaine,<span class="pagenum"><a name="Page_364" id="Page_364">[Pg 364]</a></span> -qui est de mes amis, monsieur, serait expédiée -de Suez, avec pleine certitude.</p> - -<p>—Je vous remercie, monsieur, dit Manès. Le banquier -de Son Altesse, le baron Salomon Chus de Vienne, -se trouve au Caire, en ce moment, et, aussitôt qu'il sera -prévenu, s'empressera de nous faire tenir toutes les -sommes nécessaires. De plus, à Bombay, justement, le -Grand-Duc a loué un petit trois-mâts autrichien, le -<i>Coromandel</i>, pour transporter en Dalmatie les collections -et les curiosités qu'il a rassemblées durant son -voyage: et comme le vaisseau, à ce que je crois, n'a -pas encore levé l'ancre, je prescrirai au capitaine de -s'arrêter, en passant, à Djeddah. Si vous me permettez, -monsieur, d'user de votre obligeante entremise, ces -deux dépêches seront chez vous demain matin.</p> - -<p>—Je m'en chargerai, monsieur, avec le plus vif empressement, -répondit M. Cripps en se rasseyant.</p> - -<p>Il y eut de nouveau une pause. Les flammes immobiles -des lampes éclairaient d'en bas les visages; la nuit -était complètement tombée; et le silence, pendant -quelques moments, fut si profond qu'on entendait, au -loin, dans le Faubourg des pêcheurs, de vagues rumeurs -de musique.</p> - -<p>—Et maintenant, reprit le caïmacan, se tournant -vers Vassili Manès, parle, seigneur: dis-nous, à ton -tour, les circonstances de votre naufrage. Non que je -veuille, avec de si cruels souvenirs, répandre le sel sur -ta blessure. Mais nos yeux et nos oreilles, tu le sais, -sont les yeux et les oreilles du sublime Padischah (la -bénédiction de Dieu soit sur lui!). Il voit par nos yeux -tout ce qui se passe dans son empire; il entend par nos -oreilles toutes les nouvelles qui intéressent ses esclaves; -et le récit où tu auras apposé ta signature et -ton sceau sera envoyé à Istamboul, pour être porté à -sa connaissance... Un mot encore. La maison où nous -sommes appartient, comme je te l'ai dit, à notre seigneur<span class="pagenum"><a name="Page_365" id="Page_365">[Pg 365]</a></span> -et imâm le chérif Ghaleb, Abd-el-Kader, souverain -et sultan de la ville sainte de la Mecque, à qui le -riche Ahmed, récemment décédé, l'a laissée par donation -pieuse, toute montée et garnie d'esclaves. Connaissant -donc la présence à Djeddah du plus dévoué -serviteur de ce noble Prince des fidèles—et Edhem-Aga -se tourna vers le grand eunuque en robe jaune qui -souriait derrière lui—je l'ai convié instamment de se -rendre à notre assemblée, afin qu'il puisse faire part -à l'honorée Présence de son maître des détails de -votre naufrage, et témoigner que toi et le Grand-Duc, -vous êtes tous deux pénétrés de cette vérité assurée: -<i>Il n'y a point d'autre Dieu que Dieu!</i> et que notre -illustre Prophète et son incomparable Livre sont connus -et vénérés de vous.</p> - -<p>Alors, Manès commença de parler, tandis que Sidi-Nazarian -traduisait à mesure ses paroles et que le -kâteb les écrivait. Les auditeurs, si maîtres qu'ils -fussent d'eux-mêmes, pâlissaient à ce terrible récit, -dont les horreurs, on s'en souvient, retentirent, peu -de temps après, dans l'Europe entière.</p> - -<p>Le <i>Black-Swan</i>, le yacht de Son Altesse, en quittant -Bombay à la fin d'avril, avait fait route vers Suez -et vers le port d'Alexandrie, dernière escale des longs -voyages du Grand-Duc avant de regagner Sabioneira. -Le début de la traversée avait été des plus heureux, -bien que le navire fatigué n'eût pas sa marche ordinaire; -mais trois jours après avoir franchi le détroit de -Bab-el-Mandeb, le <i>Black-Swan</i>, chassé par la tempête -et violemment jeté hors de sa route, avait touché, pendant -la nuit, sur un récif. Au matin, précipitamment, -on avait construit un radeau, car le canot et les embarcations -avaient été brisés par les lames; le jour entier -s'était écoulé en avis, en projets, en incertitudes; et, -enfin, au soleil couchant, quand le yacht déjà s'engloutissait, -les naufragés étaient descendus sur leur frêle<span class="pagenum"><a name="Page_366" id="Page_366">[Pg 366]</a></span> -machine de poutres. Outre le Grand-Duc et Josine, il -s'y trouvait le capitaine, neuf mécaniciens ou chauffeurs, -quinze matelots, des domestiques, une femme de -la Grande-Duchesse, et Sander, le valet de Floris.</p> - -<p>La nuit survint, obscure et brumeuse. Les naufragés -avaient allumé un fanal au haut du mât, et, de leurs -yeux sanglants, ils se considéraient, comme on se regarde, -le soir, dans les chemins de la campagne, lorsque -la lune se lève toute rouge. Le vent fraîchit; les -vagues déferlaient; le lourd radeau, plongé dans la mer, -frémissait et mugissait sous leurs pieds; et, entassés -les uns contre les autres, ils tombaient, se heurtaient, -s'entre-choquaient, au milieu des hurlements de la -rafale.</p> - -<p>L'aurore, en se levant, leur découvrit cinq ou six de -leurs compagnons qui agonisaient, pris par les jambes -entre les poutres et les charpentes du radeau; trois -autres avaient été la proie des lames. La pesante masse -allégée se releva quelque peu, bien que, sur l'avant et -à l'arrière, on enfonçât encore jusqu'à la ceinture.</p> - -<p>Tout ce jour et la nuit suivante, et la journée encore -qui suivit, le radeau courut sur les flots. Alors, au coucher -du soleil, de grands cris tout à coup s'élevèrent: -«Un vaisseau! une voile! une voile!» et, dans leur délire -de joie, ils s'embrassaient, riaient, larmoyaient, -tendaient les bras vers le navire qui s'avançait majestueusement. -Déjà l'on distinguait les hommes dans les -hunes et sur le passavant, d'où ils considéraient les -naufragés. Mais un commandement retentit: les matelots -hissèrent de la toile; la cheminée cracha des tourbillons -de fumée noire, et le steamer, barbarement, -s'éloigna, abandonnant les misérables à leur sort.</p> - -<p>Plusieurs s'évanouirent; d'autres parurent soudain -pris de démence. En écumant, en grinçant des dents, -ils blasphémaient Dieu et leur naissance, se roulaient, -se mordaient les poings, ou bien éclataient d'un rire<span class="pagenum"><a name="Page_367" id="Page_367">[Pg 367]</a></span> -frénétique. Cette nuit-là, personne ne songea à hisser -au mât le fanal, et le radeau flottait sur les vagues -ténébreuses, que de larges éclairs, par moments, sillonnaient -d'une lueur bleuâtre. Subitement, à l'un de -ces éclairs, ainsi qu'à un signal attendu, une clameur -épouvantable s'élève. Ils bondissent, frappent au hasard, -brisent, tuent, précipitent à la mer, dans un vertige -de destruction, le biscuit, le vin, les barils d'eau -douce; quelques-uns s'y lancent eux-mêmes, tandis -que d'autres, à plat ventre, tâchaient de scier avec -leurs couteaux les amarrages du radeau. Floris, Manès, -Sander, le capitaine et deux ou trois matelots restés -fidèles, soutinrent contre ces forcenés, un combat sauvage -et furieux, et qui dura la nuit entière, par reprises. -Lorsque le soleil reparut, morts et vivants gisaient -pêle-mêle. Ceux qui soulevaient leurs paupières -croyaient sortir d'un rêve effrayant, et demandaient à -leurs compagnons si ces sanglantes visions de tueries, -de luttes, de massacres les avaient aussi tourmentés. -Mais Floris se dressa, et, d'un coup d'œil, il aperçut -les provisions disparues et le radeau, seul au milieu -de la mer immense. Alors, sans prononcer une parole, -fixement, il regarda Josine.</p> - -<p>Des journées qui passèrent ensuite, Manès ne conservait -qu'une impression vague et affreuse, telle qu'un -cauchemar accablant. Le soleil éternel tombait sur eux -à lourdes flammes, les aveuglant, leur élevant la peau -en ampoules brûlantes qui crevaient; la mer dansait au -loin, éblouissante: et accroupis au pied du mât, la face -entre les genoux, leur torpeur était si profonde qu'ils -ne souhaitaient plus même mourir. La faim leur tordait -les entrailles; une soif ardente les dévorait. Ils se représentaient -des cascades écumantes, d'immenses rivières -au flot pur, des ruisseaux serpentant sur la neige. Plusieurs -s'étaient jetés dans les flots; deux fois encore, -on avait vu des voiles... Puis, des tempêtes, des combats,<span class="pagenum"><a name="Page_368" id="Page_368">[Pg 368]</a></span> -des scènes d'anthropophagie, jusqu'au moment -où, dans le boutre arabe, Manès avait repris connaissance.</p> - -<p>Des esclaves entrèrent à un signal que fit le caïmacan, -les uns portant des lanternes allumées, et les -autres des balais de palmier. Ils relevèrent les lampes -placées sur le tapis, tandis que le cadi et les cheiks -apposaient leur sceau, l'un après l'autre, au procès-verbal -du kâteb. Les matelots, dans le fond de la salle, -causaient bruyamment. M. Cadwalader A. Cripps vint -à Manès, auprès de qui s'empressait le vieux hakim -Abou'l Feradj, et prenant sa pose d'orateur:</p> - -<p>—Monsieur Manès, dit-il, monsieur... Vous avez -éprouvé des malheurs positivement surprenants; vous -avez montré un grand courage. Bien que je porte ici, -monsieur, la bannière étoilée d'un peuple libre et que -mes sentiments soient aussi énergiques que ceux de -n'importe qui au monde, je désire, monsieur, que vous -veuilliez bien faire agréer mes respects au Grand-Duc, -comme à un naufragé, monsieur, à un gentleman malheureux -et éminemment aristocratique, car un ennemi -généreux ne saurait lui refuser ce titre.</p> - -<p>Le savant remercia M. Cripps, en ajoutant poliment -que Son Altesse, s'étant mariée à New-York, serait -particulièrement sensible à cet hommage.</p> - -<p>—A New-York! exclama le consul, qui secoua les -mains de Manès avec un redoublement d'enthousiasme. -Mon cœur est embrasé, monsieur, mon esprit est confondu -d'admiration pour la façon effroyablement patiente -dont le Grand-Duc et cette jeune dame ont supporté -leurs souffrances. A tous ceux qui exaltent encore -le passé et s'appesantissent sur ses héros et héroïnes, -en insinuant que notre siècle est moins héroïque que -tel âge qui l'a précédé, nous pouvons répondre hardiment -que, pour un seul véritable héros qui existait -dans n'importe quel temps, nous en comptons cent aujourd'hui;<span class="pagenum"><a name="Page_369" id="Page_369">[Pg 369]</a></span> -et quant aux héroïnes, monsieur, c'est à -peine si le monde en a connu jusqu'à ce jour. La femme -n'était généralement pas assez développée pour pouvoir -être héroïque, avant que la Démocratie l'eût formée... -Ainsi, à Pittsburg, par exemple, continua l'Américain, -pendant notre guerre civile, j'ai vu—le croirez-vous, -monsieur?—j'ai vu nos filles de millionnaires se lever -au milieu de la nuit pour servir à table, de leurs propres -mains, les régiments de volontaires qui passaient. -Aussi, quels cris, quels hourras de nos bleus, lorsque, -le repas terminé, le colonel, debout, proposait trois -salves d'applaudissements en l'honneur de ces jeunes -dames! J'ai vu bien des foules enthousiastes; j'ai entendu -des applaudissements répétés, mais je n'ai jamais -rien entendu de pareil aux hourras sortis de la poitrine -de ces vétérans bronzés... Oui, monsieur, poursuivit le -consul qui s'échauffait de plus en plus au musical de -ses paroles, j'étais intimement convaincu, il y a quinze -ans, et je le suis encore aujourd'hui, qu'il s'est trouvé, -à ce moment, plus de jeunes dames héroïques dans -notre seule ville de Pittsburg, que le reste du monde -entier n'en avait produit pendant des siècles... Allons, -Edhem-Aga se retire... Bonsoir donc, monsieur... Courage! -courage!</p> - -<p>Au matin, avant l'ouverture du Bazar, il se présenta -chez le Grand-Duc, de la part du caïmacan, des serviteurs -qui portaient sur leurs têtes de vastes couffes et -des jarres. Ce fut Manès qui les reçut dans la cour intérieure, -entourée d'arcades à la mauresque et tout ombragée -de palmiers. En déchargeant leurs corbeilles, ils -étalèrent sur un petit tapis de cuir, des viandes, des -pains ronds, des dattes, des coquillages, des melons -d'eau, de beaux poissons roses et verts, et dans de -hauts paniers de feuilles tressées, du miel blanc et du -lait de chamelle. De plus, Edhem-Aga faisait tenir à -Manès, pour les premiers besoins des naufragés, deux<span class="pagenum"><a name="Page_370" id="Page_370">[Pg 370]</a></span> -bourses de cinq cents talari chacune, dont le porteur, -après avoir offert les salutations du caïmacan, dit qu'il -était envoyé par M. Cripps et par Son Excellence, afin -de servir d'interprète. C'était un Maltais, nommé Sapéto, -de ces aventuriers bons à tout, pleins d'entregent -et de ressources, qui pullulent en Orient.</p> - -<p>Mais le hakim Abou'l Feradj parut sous l'une des -galeries, et s'adressant à Manès en bon anglais, car il -avait longtemps vécu dans l'Inde:</p> - -<p>—Fils de mon oncle, lui dit-il, le grand-duc Floris -est réveillé. Il se plaint et demande qu'on l'amène en -plein air, pour calmer l'action brûlante de sa fièvre. J'ai -commandé qu'on le portât ici.</p> - -<p>—Bien! dit Manès... A-t-il encore le délire?</p> - -<p>—Non, il est calme à présent. La raison lui est -revenue.</p> - -<p>—O vanité de la sagesse humaine! dit Manès. C'est -moi, le plus débile et le plus vieux, qui ai le mieux résisté -à ces souffrances... La mort a pris les jeunes têtes; -elle a épargné un vieillard...</p> - -<p>Le hakim répondit gravement:</p> - -<p>—Personne ne saurait tuer celui que le Très-Haut -ne tue pas. Quand Djezzar eut fait murer vifs les deux -derviches du Khorassan, neuf jours après, en ôtant les -pierres de la porte, on trouva le robuste mort, et le -chétif respirait encore... D'ailleurs, le distique dit bien: -<i>Au fort, un mouton entier pour conserver ses forces; -au faible, un grain de riz soutient la vie.</i></p> - -<p>Il se tut, en détournant les yeux; et sur un lit de -camp, très bas, jonché de tapis et de toisons teintes, et -que portaient six nègres à petits pas, le grand-duc Floris -apparut. Au milieu d'un large oreiller, on découvrait -une tête humaine, ravagée et creusée de rides, et dont -un profond cercle noir entourait les paupières fermées; -le bras décharné pendait au rebord de la couche; et un -anneau de pierreries, s'échappant des doigts amaigris,<span class="pagenum"><a name="Page_371" id="Page_371">[Pg 371]</a></span> -roula dans le sable de la cour. Sur un signe d'Abou'l -Feradj, les porteurs déposèrent le lit, au-dessous d'un -grand pavillon de toile violette, à fleurs peintes, attaché -par les quatre coins aux troncs de quatre palmiers. Un -vent chaud soufflait; le ciel, sans nuages, était d'un -bleu terne et comme plombé.</p> - -<p>—A boire, à boire! dit Floris, qui entr'ouvrit lentement -les yeux... Ah! c'est vous, hakim...</p> - -<p>—Comment se trouve Votre Altesse? dit Manès.</p> - -<p>—Le seigneur Vassili vous parle, seigneur.</p> - -<p>—Bien faible, Manès, bien faible... Ah! j'ai un feu -dévorant dans le sein!... Oui certes, la vie me revient, -puisque je sens de nouveau la souffrance... Souffrir, -souffrir, souffrir! toujours souffrir!... Nous ne sommes -nés que pour cela!</p> - -<p>—Que lui avez-vous donné, hakim? fît Vassili à -demi-voix. A-t-il pris quelque nourriture?</p> - -<p>—Autant, répondit Abou'l Feradj, qu'en peuvent -soutenir ses organes affaiblis. Peu d'aliments le porteront, -et ce qui serait de surplus, lui, au contraire, le -porterait.</p> - -<p>—Patience, Monseigneur, dit Manès. Que Votre -Altesse...</p> - -<p>—Laissez ce nom, laissez ce nom!... Je ne suis qu'un -homme souffrant, une pauvre chair fiévreuse et débile... -Comment va la Grande-Duchesse? Ah! quel est ce -bruit?</p> - -<p>Des hurlements retentissaient, au fond de l'appartement -des femmes; et tout à coup, plusieurs esclaves -noires se précipitèrent sous la galerie. Elles la parcouraient -rapidement, en levant les bras et poussant des -cris, tandis que d'autres, affaissées contre terre, se -labouraient la face de leurs ongles, se battaient le sein, -déchiraient leurs longs vêtements bleus. Au même moment, -on vit paraître sur les terrasses du logis, deux -vieilles négresses courbées, qui soufflèrent les petites<span class="pagenum"><a name="Page_372" id="Page_372">[Pg 372]</a></span> -lampes qu'elles y avaient allumées, la veille, pour -avertir les passants, selon l'usage, qu'un malade se -trouvait en péril de mort. Manès et le hakim échangèrent -un coup d'œil, dans le temps que l'apothicaire -présentait à Floris une porcelaine d'eau de saule et de -cardamome mélangés. Le Grand-Duc la vida d'un trait, -et retombant sur son lit:</p> - -<p>—Pourquoi ces femmes crient-elles ainsi?</p> - -<p>—Nous ne savons, Monseigneur, reprit Manès.</p> - -<p>—Allons, pensez-vous me cacher que la Grande-Duchesse -est morte!... Pauvre Josine!... A l'âge de sa -sœur... Morte, n'est-ce pas?... Vous vous taisez... Elle -aurait dû mourir plus tôt, le jour même de notre naufrage!... -Quel bourreau se complaît donc là-haut à -prolonger l'agonie de ses victimes, et en leur montrant -le salut, à les replonger dans la nuit?... Ah! nous -sommes pour le destin ce que sont les papillons pour -les enfants... Ils les torturent, puis les tuent!... Qu'on -l'apporte! Je veux la revoir.</p> - -<p>—Monseigneur, dit Manès...</p> - -<p>—Non, non, ne craignez rien!... Le temps n'est -plus où mon jeune cœur cessait de battre à un récit lugubre, -où mes sens se glaçaient d'effroi pour le cri -d'une souris... Je suis un homme, bon Manès. Le sang -de mon frère Giano fume encore, et n'est pas assoupi -sur ma main; les pâles spectres d'Isabelle et de ma -sœur Tatiana n'ont pas cessé de hanter mes rêves... -D'ailleurs, ne viens-je pas de voir, dans ce long voyage, -assez de spectacles hideux, et le mal de toute la terre?... -Je suis gorgé d'horreur, Manès; oui, j'ai perdu le goût -de l'épouvante... La forme de ma femme ne m'effrayera -point... Qu'on apporte ici la Grande-Duchesse!</p> - -<p>Sapéto, debout près du Grand-Duc, transmit, d'un -ton impérieux, l'ordre aux esclaves: et bientôt deux -femmes parurent, portant dans une chaise étroite à -montants de bois et à dossier haut, la Grande-Duchesse<span class="pagenum"><a name="Page_373" id="Page_373">[Pg 373]</a></span> -expirée. Elles posèrent en face de Floris le fauteuil -funèbre, puis disparurent. Un silence solennel régnait. -Le Grand-Duc, sans parler, contemplait Josine.</p> - -<p>Sa face écorchée et livide, qui se renversait, les yeux -entre-clos, penchait un peu sur son épaule; de profonds -demi-cercles, à l'entour de ses narines, faisaient saillir -son nez recourbé; ses paupières n'avaient plus de cils; -ses dents jaunâtres, en s'écartant, découvraient une -langue noire, toute pareille à un lambeau de cuir: et -paisible, effrayant à voir, ce spectre se tenait immobile, -ses mains osseuses allongées sur ses genoux.</p> - -<p>—Pauvre Josine, répéta Floris. Elle aussi, oui! -perdue par moi, entraînée par moi à sa ruine... Voilà -donc comme nous naissons pour la destruction les uns -des autres!... Morte! morte!... On dirait qu'elle dort... -Ne se pourrait-il pas, Vassili, qu'elle ne fût qu'en léthargie?... -Mais non! elle a fini sa tâche. Son lit, désormais, -est dans les ténèbres. Elle ne verra plus la -hideur du jour, ni l'immortel ennui du soleil!</p> - -<p>Les esclaves, sous les galeries, écoutaient, bouche -béante, les discours du maître nouveau; et d'autres, -au rebord des terrasses, allongeaient leur tête curieuse. -Le vent tiède s'était arrêté; les palmiers, dans l'air -assoupi, déployaient leurs larges éventails. Floris continua, -après un silence:</p> - -<p>—Oui, c'est ainsi, c'est bien ainsi que devait se -terminer notre voyage! O pauvre fou, qui t'enfonçais -joyeusement dans les vapeurs d'or de l'Occident, comme -sous un arc triomphal, par où l'on allait aux contrées -heureuses, qu'as-tu vu, durant tes longues courses, -sinon le Mal universel? Des peuples nouveaux, grossiers -et barbares, d'antiques races en train de disparaître, -phthisiques et rongées d'alcool, la lèpre aux îles Hawaï, -les prostitutions de l'Océanie. Partout la ruse, la violence, -la fraude, le vol, les supplices!... Puis, quand la -mer, de vague en vague, nous eut portés au pays des<span class="pagenum"><a name="Page_374" id="Page_374">[Pg 374]</a></span> -merveilles, à la terre dont le nom seul est un prestige, -dans l'Inde rouge et étincelante, les chemins en étaient -bordés de fantômes hideux, exténués par la famine, et -le vent qui soufflait de la jungle apportait l'odeur -des corps pourris.—Ce n'est rien, Altesse! disait -l'Anglais: la récolte de riz a manqué cette année... Et -moi, moi comme les autres, je prenais peu de souci de -ces maux, jusqu'au jour où tous les fléaux que nous -avions vus séparés, Folie, Peste, Famine, Massacre, -ont fondu ensemble, pour tenir leur cour, sur le radeau -qui nous ballottait, et nous ont soudain accablés.</p> - -<p>—Il est vrai! le monde entier souffre, dit Manès; -et pourtant il s'attache âprement à la vie. C'est quand -les choses sont au pire qu'elles commencent à s'améliorer... -Reprenez courage, Monseigneur!</p> - -<p>—C'est bien! c'est bien!... Qu'on ne me parle plus -d'espérance!... Laisse tes consolations, Manès; ou, si -tu veux m'entretenir, causons de la vieille tyrannie, de -la force, de l'esclavage, du sang amer que boit la terre, -des soupirs déchirants qui, d'un pôle à l'autre, troublent -la sérénité de l'air... Oh! s'agiter, peiner, lutter, -souffrir, toujours souffrir!... Jusqu'à ce que la chair -défaille, jusqu'à ce que crève, dans les ténèbres, le -frêle globule de vie que nous nous plaisons à nommer -notre âme... Souffrir!... Aussi, faire souffrir! Telle -est la vengeance de l'homme. Ce qu'un Dieu inconnu -lui inflige, il veut l'infliger à son tour... Les petits -sont grossiers et féroces; les grands, cruels et raffinés... -Assez agi! assez agi, Manès! N'es-tu pas encore las -des pas inutiles où tu as promené ta vie?... Viens, assieds-toi -à terre, près de moi, et disons la sombre -histoire de la débile Humanité, puisque ses fils, parmi -tant de mers et tant de climats, viennent de passer -devant nous: les uns, aussi rampants que la brute, -d'autres écrasés de misère, d'autres torturés par la -souffrance, d'autres marchepieds d'un maître insolent,<span class="pagenum"><a name="Page_375" id="Page_375">[Pg 375]</a></span> -les plus heureux, engloutis dans l'opium; tous, sous la -faux de la Mort. Car l'immense roue torturante sur -laquelle la Terre roule, et qui nous emporte à travers -l'espace, ainsi que ses suppliciés, est couronnée de ce -Crâne aux yeux vides qui guette et ricane, et trône là-haut, -se raillant de nos espérances, nous accordant une -haleine, un moment, pour jouer notre petite scène, soufflant -à nos cœurs la vanité, l'égoïsme, la rancune, l'orgueil; -puis, après s'être ainsi amusé, en finissant d'un -seul coup, et abattant sur le sillon sa moisson d'hommes... -Josine est morte. Elle est heureuse!... A quoi -bon vivre?... Oui! à quoi bon s'attarder entre ciel et -terre?</p> - -<p>Il y eut une longue pause. Sur un geste d'Abou'l -Feradj, deux femmes emportèrent le corps de Josine, -en même temps que Manès demandait:</p> - -<p>—Quels ordres donne Votre Altesse, pour la sépulture -de la Grande-Duchesse?</p> - -<p>—Quoi? Qu'y a-t-il?</p> - -<p>—Permettez, Monseigneur... Si Votre Altesse a -l'intention de rapporter un jour, en Dalmatie, la dépouille -de la Grande-Duchesse, il serait urgent de l'embaumer, -tout au moins à la manière orientale. On -trouvera facilement à Djeddah du camphre et d'autres -aromates.</p> - -<p>—Oui, faites, faites! répondit Floris... Ah! qu'on -retire le cœur à part, et qu'on le scelle dans un vase! -Le cœur de Mme Maria-Pia et celui de Tatiana sont -déposés aux Barnabites de Raguse... Pourquoi ces -femmes crient-elles ainsi?</p> - -<p>—C'est la coutume et la bienséance, Monseigneur, -repartit le hakim. Mais je vais leur prescrire de se -taire.</p> - -<p>Alors, à son commandement, les esclaves se dispersèrent, -et la cour fut vide tout à coup. Il n'y restait -sous les hauts palmiers que deux jeunes Abyssines,<span class="pagenum"><a name="Page_376" id="Page_376">[Pg 376]</a></span> -qui balançaient, au-dessus du Grand-Duc, des chasse-mouches -bariolés, tandis que, pour rafraîchir l'air, -l'apothicaire d'Abou'l Feradj aspergeait le sable d'eau -de rose. Une caille, dans une cage accrochée contre -l'un des piliers, sautillait et jetait son cri. Manès, -courbé sur un bâton, marchait à pas languissants, le -long des galeries... Ensuite, une femme traversa la -cour, accompagnée de Sapéto. Elle tenait à la main -un disque de cuivre jaune, où quelque chose était -gisant.</p> - -<p>—Maître, dit le Maltais qui s'inclina en portant le -poing à son front, voici le cœur de la <i>kanoun</i>, qu'on a -retiré, selon ton ordre.</p> - -<p>Floris se souleva vivement; ses sourcils remontèrent, -et, les lèvres tremblantes:</p> - -<p>—Oui! j'avais oublié la coutume d'Orient, que les -esclaves offrent aux yeux du maître l'ouvrage qu'il a -commandé... On m'aurait raconté cela, je ne l'aurais -pas cru, pas voulu croire; je le vois, et mon âme se -brise... O misère! Ne vais-je pas enfin, comme un fusil -trop violemment chargé, éclater à force de souffrance?... -Voilà donc ce cœur qui battait pour moi! Ici ont passé -tous les flots de vie qui animaient cette créature... Où -sont vos tendresses, maintenant, vos langueurs et l'enthousiasme -dont les nobles actions vous gonflaient?... -Quoi! aussi inerte qu'une pierre, aussi lourd qu'un -morceau de plomb... Approche, viens plus près, -bonne femme! Laisse-moi voir un cœur mis à nu... -Ah! je puis vous scruter, à présent... Ha, ha, ha! Un -cœur mis à nu!</p> - -<p>Il poussa un éclat de rire déchirant, puis s'abattit -à la renverse, évanoui.</p> - -<hr class="tb" /> - -<p>Huit ou dix jours après, comme le Grand-Duc faisait -le <i>kief</i>, après le bain, car il avait recouvré ses forces -et se trouvait presque rétabli, Vassili Manès entra<span class="pagenum"><a name="Page_377" id="Page_377">[Pg 377]</a></span> -dans la pièce où se tenait Son Altesse, sorte de frais -réduit voûté, et pavé de marbre blanc et noir.</p> - -<p>—Un vrai miracle, Monseigneur! Ce que je vais -vous annoncer passerait toute croyance, si je n'en -avais la preuve en main... Jetez les yeux sur cette -lettre, que le gouverneur vient de m'envoyer par un -esclave, avec ses compliments.</p> - -<p>—Eh bien! c'est de M. Chus, dit Floris, en se -dressant et s'appuyant du coude parmi les coussins... -La réponse à votre dépêche... Qu'y a-t-il là d'étonnant, -Manès? L'<i>Ismaïlia</i> est donc enfin arrivé?</p> - -<p>—De trois jours en retard, Monseigneur, avec de -graves avaries à sa machine... Mais ce n'est rien de -tout cela qui me surprend. Le prodige, c'est que -M. Chus annonce ici qu'il va suivre sa lettre, ne se -réservant que le temps de préparer sa femme à ce -voyage, en sorte qu'ils sont tous deux, peut-être, déjà -dans le port. Le retard de l'<i>Ismaïlia</i> a permis, en effet, -au steamer dont le départ suivait le sien, de le rejoindre, -à quelques heures près.</p> - -<p>Floris se leva d'un bond, et violemment:</p> - -<p>—Je ne veux pas le recevoir! s'écria-t-il. Je ne le -verrai pas! Je veux être seul! Pourquoi vient-il m'importuner?... -Suis-je à la chaîne, pour souffrir toutes -vos tyrannies, Manès?... Qui vous forçait d'écrire à ce -juif?</p> - -<p>—Votre Altesse voudra bien se souvenir, répliqua -Manès, qu'en partant de Bombay, nous avions rendez-vous -en Égypte avec M. Chus, qui fait là son voyage -de noces, longtemps différé. Il comptait présenter sa -femme à Votre Altesse, et demander pour la baronne -les bontés de la Grande-Duchesse.</p> - -<p>—Mais pourquoi vient-il nous rejoindre? Que demande-t-il? -Que me veut-il? Cet empressement est -étrange.</p> - -<p>—Sa lettre, repartit le savant, dit des merveilles<span class="pagenum"><a name="Page_378" id="Page_378">[Pg 378]</a></span> -là-dessus: qu'il vient à nous, puisqu'il nous faut renoncer -à ce voyage au Caire; qu'il n'abandonnera jamais -son bienfaiteur, dans de si douloureuses circonstances; -qu'il a toujours senti pour Votre Altesse une grande -tendresse de cœur... Oh! il faudrait n'avoir plus, Monseigneur, -ni sève, ni foi, ni jeunesse, être un athée -épouvantable, pour suspecter ce bon M. Chus; et, de -fait, je n'ai pu découvrir le motif secret de son voyage. -Le plus probable, Monseigneur, c'est qu'il se trouve en -désaccord, pour quelque compte, avec le baron Mamula. -Depuis votre séjour à Vienne, qui est le temps, je -crois, où M. Chus est devenu votre banquier, des -millions vous appartenant lui ont, en effet, passé par -les mains, et c'est sans doute à ce sujet qu'il vient -vous relancer jusqu'ici.</p> - -<p>Le Grand-Duc ne répondit pas, et il marchait à pas -rapides dans la chambre. Des rais d'un soleil jaunissant, -en tombant par les trous ronds de la voûte, faisaient -étinceler les carreaux de faïence à fleurs vertes -dont les murailles étaient revêtues, et les minces lames -d'étain qui cachaient leurs jointures.</p> - -<p>—Soit! je le recevrai, dit Floris... Quelle femme -a-t-il épousée?</p> - -<p>—Oh! paraît-il, une merveille! La fille d'un pauvre -comte romain, qui se mourait de faim, à Vienne; -mais une beauté rare, et dont il est jaloux, m'écrivait -Mamula, en furieux à la fois et en novice. Car sa «bedide -Esther», vous rappelez-vous? l'innocente Esther, -à qui vous vouliez, Monseigneur, «arracher le bain te -la pouche», n'était rien qu'une enfant postiche, et destinée -à vous apitoyer... M. Chus n'a jamais été marié, -avant le jour où il a conduit dans son hôtel de la Ringstrasse -la belle Faustina Dossi.</p> - -<p>Sapéto entra précipitamment:</p> - -<p>—Très noble maître, dit le Maltais, quelqu'un qui se -donne pour un baron et un ami de Votre Seigneurie,<span class="pagenum"><a name="Page_379" id="Page_379">[Pg 379]</a></span> -vient de débarquer au port, accompagné de sa femme, -la plus belle que j'aie jamais vue. Il s'informait de -Votre Altesse auprès des officiers de la douane; et, -aussitôt, j'ai couru en avant, pour vous faire part de -cette arrivée.</p> - -<p>—Eh bien! vous le voyez, Monseigneur, reprit -Manès. Il n'est pas moins empressé qu'il n'a dit.</p> - -<p>—C'est étrange! murmura Floris... Après tout, et -quelle qu'en soit la cause, il s'est grandement dérangé... -Venez, mon cher Manès.</p> - -<hr class="chap" /> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_380" id="Page_380">[Pg 380]</a></span></p> - - - - -<h3><a name="LIVRE_SECOND_3" id="LIVRE_SECOND_3">LIVRE SECOND</a></h3> - - -<p>Ce fut comme par ressouvenir et seulement au bout -de quelques jours, que M. Chus proposa au Grand-Duc -et à Manès de voir ses comptes. Il en étala les papiers, -une après-midi qu'ils étaient tous trois dans un petit -kiosque, situé au milieu du Jardin des femmes: et Manès -les vérifia, tandis que Floris penchait le front, -accablé par une tristesse soudaine. En face de lui, -M. Chus, le bras entouré des tuyaux de maroquin rouge -de son narghileh, fumait, assis nonchalamment sur des -carreaux. Son nez courbé, les épis blancs qui se mêlaient -parmi sa barbe épaisse, ses lourdes paupières -tombantes, avaient prononcé et vieilli sa physionomie -sournoise. Des diamants lui chargeaient les doigts; sur -son crâne chauve, saillaient de grosses loupes brunâtres. -Cependant, le soleil déclinait à l'horizon. Les sycomores -et les palmiers allongeaient des ombres démesurées -à travers le jardin solitaire; des hirondelles, qui -avaient maçonné leur nid sous le kiosque, y entraient et -en sortaient d'un coup d'aile, en jetant leur cri bref et -joyeux. Au plafond étaient peintes des fleurs qui débordaient -de corbeilles dorées et paraissaient prêtes à -tomber.</p> - -<p>—Tout est parfaitement en règle, dit Manès, dont -l'accent, malgré lui, trahit la surprise... Quinze millions -sept cent quatre-vingt-dix mille francs... C'est bien -cela.</p> - -<p>Le baron Chus retira de ses lèvres son bouquin -d'ambre:</p> - -<p>—Une pagatelle! dit-il. Pour tes chens comme nous,<span class="pagenum"><a name="Page_381" id="Page_381">[Pg 381]</a></span> -Monseigneur, c'est une simple pagatelle... Si tonc che -suis heureux, Monseigneur, te mes rapports t'affaires -afec Fotre Altesse, c'est surtout parce qu'elle a pu foir -à New-York, à Shanghaï, à Nangasaki, à Pompay combien -le nom et le papier tu paron Chus ont te crétit.</p> - -<p>—Il ne reste donc plus, monsieur Chus, reprit Manès, -qu'à fixer votre légitime profit pour les peines que -vous avez prises.</p> - -<p>—Pah! pah! dit Chus. Passons l'éponche... Ne parlons -pas te ça, Monseigneur!</p> - -<p>—Assurément, repartit Manès, le Grand-Duc ne -souffrira pas que vous ne gagniez pas sur lui ce qu'il est -d'usage que vous gagniez. De plus, il faut compter -aussi l'intérêt des sommes considérables envoyées -plusieurs fois à Son Altesse, en avance sur nos versements.</p> - -<p>M. Chus agita la main droite, comme s'il repoussait -les présents de quelque fastueux satrape:</p> - -<p>—Non, non, non, dit-il, n'en parlons plus! Il fautra -mieux n'en plus parler!... Fous ne me connaissez pas, -Monseigneur... Che ne suis pas intéressé, che suis le -plus tésintéressé tes hommes!... C'est un malheur -pour moi, continua-t-il avec un accent mélancolique, -que t'être né à une époque t'affaires et te calculs comme -est la nôtre, et te ne poufoir me soustraire aux tefoirs -qui me sont imposés par mon nom et par ma crante fortune... -Che suis un enfant te la nature... Ch'étais fait -pour fifre en ces temps heureux, où les hommes comptaient -sur leurs toigts, à l'ompre tes palmiers, aux -chours te l'âge t'or, afec la Chustice et la Ponne Foi... -Aussi, tès que ch'ai pu achir ainsi que che le souhaitais, -ch'ai opéi à mes penchants, ch'ai méprisé les confentions -et les richesses... Quoique l'on tise que les rois -n'épousent plus auchourt'hui les perchères, ch'ai -pourtant, fous le safez peut-être, pris sans tot la paronne -Chus.</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_382" id="Page_382">[Pg 382]</a></span></p> - -<p>—Que la baronne, dit Manès, vous doive le bonheur -de sa vie, rien de plus naturel, monsieur Chus. Mais -Son Altesse, qui n'a pas les mêmes raisons pour accepter -vos générosités, tient à vous payer ce qui vous -est dû.</p> - -<p>—Oh! Père Éternel! s'écria Chus. Foilà pien comme -sont les chrétiens. Che foutrais en oplicher un, me -contuire afec lui en chentilhomme,—puisque che fais -partie maintenant te l'aristocratie te l'Europe,—afoir -son affection comme il a la mienne, et n'y pas mêler te -files questions t'escompte et t'archent... Mais on se tit: -C'est un panquier, c'est un chuif, c'est un chuif afite! Et -au risque te l'outracher tans ses sentiments les plus -chers, on continue te lui parler te récompense. On foule -aux pieds sa sensipilité, la télicatesse te son âme!... -Che ne suis pas un homme ortinaire, cela se peut, mais -ch'ai pourtant un cœur, monsieur Manès! Ch'ai complé -te pienfaits, monsieur, la famille te la paronne; ch'ai -fait entrer tans mes pureaux son frère, le comte Tossi... -Oui! pour teux cents florins par mois, ce qu'il a la ponté -te troufer chénéreux, le comte Tossi tient mes lifres... -Et cependant, telle est à notre égard l'incratitute tes -chrétiens que, s'il poufait se faire, par un miracle, que -le cartinal Paolo Tossi, qui eut tes foix pour être pape, -refînt au monte, afec la puissance qu'il afait chatis, il -me ferait prûler tout fif, enfeloppé t'un <i>san penito</i>, -pour la hartiesse que ch'ai eue t'empêcher te mourir te -faim ses arrière-petits-nefeux.</p> - -<p>Le Grand-Duc, à son tour, prit la parole, et d'une -voix impérieuse:</p> - -<p>—Bien. C'est assez, monsieur Chus. Il me sied de -donner, non de recevoir.</p> - -<p>—Allons, allons, allons, marmotta le financier, -comme vaincu. Fous auriez pien pu, cepentant, accepter -cela te moi, Monseigneur... Nous afons commencé -ensemple; nous sommes tes amis tes fieux chours.<span class="pagenum"><a name="Page_383" id="Page_383">[Pg 383]</a></span> -Mais che ne prétends pas offenser Fotre Altesse, et -c'est à moi te me soumettre... Puisque fous l'ortonnez, -enfin, che me résignerai, Monseigneur.</p> - -<p>—Veuillez donc fixer, dit Manès, la somme qui -vous est due.</p> - -<p>—Oh! pas t'archent! pas t'archent! pas t'archent! -exclama M. Chus avec véhémence. Si mes serfices fous -agréent, si fous foulez me témoigner, Monseigneur, -fotre ponne estime, faites-moi un petit présent... Oui, -tonnez-moi quelque part un chartin, une masure, un -pout te champ, comme cache te fotre amitié, et afin que -che puisse tire: Le paron Salomon Chus, te Fienne, -tient cette terre en ton te Son Altesse le crand-tuc -Floris te Russie.</p> - -<p>—Volontiers, monsieur Chus, dit Floris. Que lui -donnerai-je, Vassili?</p> - -<p>—Pah! un rien! une taupinière, une taupinière, répliqua -le juif... Tes saples ou pien tes rochers... Une -terre sans refenus... Non, non, non, pas t'archent -entre nous!... Mais che ferai richement encatrer la tonation, -Monseigneur, et che la mettrai tans mon capinet, -comme un soufenir te Fotre Altesse... Et tenez, -si ch'ai ponne mémoire, ne m'afez-fous pas tit, chatis, -que fous possétiez au Caucase, en Chéorchie, tans ces -pays-là, quelques ferstes te terre stérile?... Che ne sais -même pas, Tieu me partonne! si ce n'est pas en Arménie, -aux apords tu mont Ararat, où s'arrêta l'Arche... -Ha, ha, ha!... Le paron Chus, propriétaire tu -mont Ararat!</p> - -<p>—M. Chus veut parler sans doute, reprit Manès, -de votre terre d'Isgaour... Mais c'est un bien immense, -Monseigneur, quoique, à vrai dire, il ne rapporte -rien... Allons, pour un instant, cher baron, laissez -là vos subtilités et vos ruses, et dites-nous sincèrement -ce qui vous fait désirer ce domaine.</p> - -<p>—Ah! Seigneur Tieu! se récria Chus, fous suspectez<span class="pagenum"><a name="Page_384" id="Page_384">[Pg 384]</a></span> -touchours les autres, monsieur Manès... Répontez-moi, -répontez-moi, che fous prie. Quel intérêt puis-che -afoir à posséter cette terre? Est-ce que Son Altesse le -crand-tuc Fétor a chamais réussi à la fentre, quand il -foulait faire te l'archent?... Est-ce qu'elle a chamais -rapporté un kopeck au crand-tuc Floris?... C'est pour -fous opéir, Monseigneur, que ch'ai nommé ce tomaine au -hasard. Mais, puisque che suis méconnu, che n'en feux -pas, che le refuse... Non, non, cent fois non! ne me -tonnez rien!... Che suis las te foir mon pon cœur et mon -tésintéressement flétris par tes soupçons outrachants!</p> - -<p>—Assez! dit Floris en se levant. C'est bien... Vous -aurez cette terre... Ah! demain, ne l'oubliez pas, nous -réclamons de vous, monsieur, ainsi que de Mme la -baronne Chus, votre compagnie pendant quelques -heures. Nous irons visiter, en rade, le trois-mâts <i>le Coromandel</i>, -qui est arrivé ce matin. J'ai invité le gouverneur, -le caïmacan, le consul des États-Unis, tous -ceux, enfin, qui m'ont secouru dans ma détresse.</p> - -<p>—Che n'aurai garte t'y manquer, Monseigneur, -répondit M. Chus, qui marchait sous les palmiers près -de Floris. Fous afez là, tit-on, tes merfeilles... A chaque -pas, à chaque coup t'œil, naîtra quelque surprise -noufelle... Allons, ponne nuit, Monseigneur.</p> - -<p>—Une bonne nuit, monsieur Chus.</p> - -<p>Et laissant le juif dans le jardin, à la porte de ses -appartements, car il était l'hôte du Grand-Duc, Vassili -Manès et Floris prirent un corridor voûté. Le crépuscule -était tombé; un esclave noir, devant eux, portait -une lanterne allumée; chaque fois qu'ils levaient la -tête, ils apercevaient les étoiles par quelque œil-de-bœuf -de la voûte. Puis ils se trouvèrent à l'air libre, -sous une galerie de la cour des Palmiers. On distinguait -confusément, de l'autre côté de la cour, sous la -galerie parallèle, trois ou quatre hommes qui gesticulaient, -en causant ensemble bruyamment.</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_385" id="Page_385">[Pg 385]</a></span></p> - -<p>Soudain, Manès se retourna au bruit d'un pas qui le -suivait:</p> - -<p>—Qu'y a-t-il?... Ah! c'est toi, Sapéto. Qui sont donc -ces hommes?</p> - -<p>—Des matelots, seigneur, dit le Maltais. Voici des -lettres qu'ils apportent: celle-là pour Son Altesse, -celle-ci pour vous.</p> - -<p>—Ah! c'est juste! s'écria Vassili. Je ne sais comment -j'ai oublié d'en faire part à Votre Altesse. Le capitaine -du <i>Coromandel</i> s'est chargé pour vous, à Bombay, -d'une lettre arrivée huit jours après votre départ. -Il m'en avait prévenu ce matin, et me l'envoie avec ce -billet.</p> - -<p>—Bien! qu'on récompense les matelots!... C'est -de Mamula, reprit Floris, tandis qu'après un salut jusqu'à -terre, l'interprète disparaissait... Oh! ce seront -encore des comptes, d'interminables additions! Le -digne baron nous envoie, à travers toutes les mers du -globe, le détail des œufs de nos fermiers... Ouvre cette -lettre, Manès... Tu me diras ce qui en vaut la peine...</p> - -<p>Alors, l'esclave, en haussant sa lanterne, écarta une -tapisserie, et le Grand-Duc, avec Manès, pénétra dans -une chambre vide, aux murs nus, et carrelée de briques. -Un vase de cristal, plein d'huile, tombant du plafond -à l'extrémité d'une longue verge de cuivre, y répandait -sa lueur vacillante. Au fond de la chambre, on apercevait, -posée sur deux tréteaux assez bas, une sorte de -caisse oblongue. Le Grand-Duc eut un geste de surprise. -Il pâlit, puis, en s'approchant, il la considéra -fixement... Avec ses lourdes parois d'ébène, avec les -grisâtres feuilles de plomb dont il était doublé intérieurement, -le cercueil, tranquille et béant, paraissait -à Floris aussi sourd, impénétrable et solennel que -le mystère de mort même qu'il allait bientôt recéler. -A quelques pas plus loin, le couvercle était dressé -contre la muraille.</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_386" id="Page_386">[Pg 386]</a></span></p> - -<p>—Trop petit, trop petit! murmura Floris... Oh! -pourquoi n'ai-je pas prescrit aux ouvriers qui y travaillaient -depuis si longtemps, de m'y faire ma place -aussi?... Sera-ce moi qui te rapporterai à Sabioneira, -pauvre Josine?... Ou ne vais-je pas usurper ta bière et -m'y coucher au lieu de toi?</p> - -<p>M. Manès reploya la lettre qu'il avait lue tout debout -sous la lampe, et avec un ricanement:</p> - -<p>—Eh bien! nous savons maintenant pourquoi M. Chus -est arrivé à Djeddah en si grande hâte, abandonnant -les intérêts qu'il a au Caire dans la faillite Rice et -Howel... Oui, Monseigneur, et je pourrais vous dire -aussi pourquoi il ne voulait de vous qu'<i>une taupinière, -une taupinière</i>!</p> - -<p>—Pourquoi?... Que m'écrit donc Mamula? demanda -Floris.</p> - -<p>—Des nouvelles inattendues, des nouvelles d'or, -Monseigneur, et qui arrivent à point nommé pour -confondre notre homme. On a découvert à Isgaour, à -deux milles de la mer Noire, à Isgaour, dans ce domaine -que demandait précisément M. Chus, des sources -de pétrole inépuisables... Une fortune, une fortune -immense, Monseigneur!... Ha, ha, ha! <i>Pas t'archent, -pas t'archent entre nous!...</i> Seulement, pour l'amour -de Dieu, faites l'aumône à ce pauvre juif d'un ou de -deux millions par an!... Au premier bruit de la découverte, -le baron Mamula a pris sur lui d'envoyer là-bas -un ingénieur, dont le rapport a confirmé les vagues -rumeurs qui couraient... Comment M. Chus l'a-t-il -su?... Attendez!... N'est-il pas à la tête d'une assez -louche Société des pétroles d'Iméréthie?... Quoi qu'il -en soit, si jamais homme a été pris le larcin à la main, -comme on dit, c'est bien lui! Ha, ha! <i>Tes saples, tes -rochers!...</i> Vous trouverez, Monseigneur, tous les détails -de la découverte, avec le calcul approximatif des -dépenses et des recettes, dans la lettre du baron Mamula.</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_387" id="Page_387">[Pg 387]</a></span></p> - -<p>—Se peut-il que tout soit mensonge? dit le Grand-Duc. -Oh! y a-t-il un seul homme droit?... Le fourbe, -fourbe scélérat, souriant et mielleux scélérat!... Comme -il masquait sa vilenie en désintéressement, en noblesse -d'âme!... J'ai été sa dupe, Vassili.</p> - -<p>—Ma foi! je l'étais presque aussi, dit le vieillard.</p> - -<p>—Et cela pour un gain sordide! continua Floris en -rêvant. Pour quelques pièces de cet or abject, Dieu -visible du genre humain... Mentir ainsi! Se dégrader! -S'avilir!... Un homme déjà riche à millions!... Ah! -qu'y a-t-il donc, dans cet or maudit, qui enchante à ce -point les hommes? Quel tentateur, quel démon y est -caché?... Oui! un démon, assurément! Car aucun mobile, -purement humain, ne suffirait à rendre raison de -l'infamie de ce Chus, par exemple. Il y a là une suggestion, -une fascination diabolique... Tout par l'or! -ha, ha, ha!... Tout pour l'or! Que ne ferait-il pas pour -de l'or?... Oh! il eût arraché l'oreiller de dessous la -tête de son père!... Pour de l'or, il vendrait sa patrie, -si M. Chus avait une patrie!... Il vendrait son Dieu... -son enfant!... Il vendrait sa femme, Manès... Il nous -prostituerait sa femme!... Par le ciel! je veux l'essayer... -Oui, je ferai cette épreuve!</p> - -<p>—Bien! c'est facile, Monseigneur.</p> - -<p>—Oh! vois-tu, je n'ai pas un mépris assez large -pour tout ce qui respire sous le soleil... Mes lèvres, -comme à un enfant, sont tièdes encore du lait de la -tendresse humaine... Je ferai cette épreuve, Manès... -Oui! pour pouvoir cracher ensuite mon dégoût à la -face de l'homme... Tout est à vendre!... Tout, tout, -tout! Juges, prêtres, magistrats, sénateurs! Les lois -civiles et les canons religieux! L'honneur des femmes -et l'innocence des vierges!... Je te dis qu'il la prostituera!... -Il me l'amènera lui-même, tu verras... Oh! -l'ignoble foule des hommes!... Et moi, moi qui déclame -ici, moi qui récrimine si haut, n'ai-je pas commis des<span class="pagenum"><a name="Page_388" id="Page_388">[Pg 388]</a></span> -actions telles?... Oh! j'ai horreur d'être homme, Vassili... -Il me l'amènera, te dis-je!</p> - -<p>—Il est jaloux d'elle pourtant, reprit le savant en -ricanant. Oui, ce serait un juste châtiment à lui infliger, -Monseigneur... Le mettre, par exemple, aux prises -avec l'avarice et la honte, la jalousie et la cupidité, et -considérer le combat... Quand je pense comme il nous -dupait!... Je veux l'attraper, à mon tour, par la fable -la plus saugrenue... Ha, ha, ha! c'est dit, Monseigneur... -Je me fais, pour une heure ou deux, votre -Mercure, votre entremetteur!</p> - -<p>Les quais étaient couverts de peuple, quand, le lendemain, -à la marée haute, le Grand-Duc et ses compagnons -s'embarquèrent dans le caïque du Pacha. Ils -traversèrent le petit port, plein de débris de fruits et -d'immondices, puis, rasant à sa pointe orientale le récif -pierreux de Dakra, nagèrent vers le <i>Coromandel</i>, dont -on apercevait, au fond de la rade, les mâts et les cordages -pavoisés. Par moments, de lourdes allèges, débordantes -de marchandises, croisaient l'embarcation de -gala; du bord de leurs barques immobiles, des pêcheurs -guettaient les bancs de poissons. A l'instant où le -Grand-Duc l'aborda, le vaisseau tira sa caronade, qui -fut aussitôt répondue par quatre ou cinq canons rouillés, -en batterie devant le château. Les boulets dont ils -étaient chargés, en frisant l'eau, rebondissaient de -vague en vague, aux acclamations de la multitude.</p> - -<p>Mais un grand bruit monta de l'entrepont, et des -femmes indiennes apparurent, aux marches du capot -d'échelle, que l'on avait tendu de pavois rouges. Petites -et jaunes comme l'or, elles étaient, des hanches aux -chevilles, serrées dans des pagnes d'écarlate; un anneau -avec un rubis pendait de leur narine percée; des -aiguilles d'argent, derrière leur tête, imitaient les rayons -d'un soleil: et toutes chargées de guirlandes, de bracelets, -de colliers, elles se pressaient autour du maître,<span class="pagenum"><a name="Page_389" id="Page_389">[Pg 389]</a></span> -lui saisissant les mains, lui embrassant les pieds et les -genoux.</p> - -<p>—Oui, je vous reconnais, dit Floris... Et toi aussi... -Et toi... Et toi... Votre maîtresse vous aimait... Ah! -ce n'est pas ainsi, ce n'est pas à Djeddah que j'avais -compté vous revoir!</p> - -<p>—Qui sont ces femmes? demanda la baronne Chus, -à voix basse.</p> - -<p>Grande et svelte, debout près de M. Cripps, elle -agitait, nonchalamment, un massif éventail de plumes -blanches, dont Kiamil-Pacha, en soufflant dans son -uniforme chamarré d'or, car il était d'une grosseur -énorme, suivait des yeux chaque battement.</p> - -<p>—Des esclaves, répondit Manès, des femmes esclaves -dont Pertap-Singh avait fait présent à la Grande-Duchesse.</p> - -<p>—Vous vous étiez attachées à ma fortune, ajouta -Floris... J'avais cru que nous pourrions vivre tous ensemble -à Sabioneira... C'est bien! Vous descendrez à -terre, et je vous renverrai dans l'Inde, par le premier -navire qui passera.</p> - -<p>—Fotre Altesse ne retourne tonc pas en Talmatie? -dit curieusement M. Chus.</p> - -<p>—Non, je me suis déterminé pour une autre voie, -repartit le Grand-Duc. Mes yeux sont las de ce soleil... -Je m'en vais dans une île de brumes, dans un pays froid -et ténébreux... C'est pour prendre congé de vous que -j'ai sollicité votre présence ici... La coutume de l'Orient -veut d'ailleurs que les étrangers marquent, par quelque -don, leur reconnaissance des secours et de la protection -qu'on leur accorde, et sitôt que les circonstances l'ont -permis, j'ai tenu à payer ma dette... Mais c'est trop -discourir... Messieurs, si vous voulez me suivre!</p> - -<p>Tous, faisant cortège à Son Altesse, s'avancèrent le -long du passavant, jusque vers le milieu du navire. -Alors, le vaste rideau de nattes qui cachait le gaillard<span class="pagenum"><a name="Page_390" id="Page_390">[Pg 390]</a></span> -d'arrière, tomba tout d'un coup: et, au-dessous des -aigles noires flottant au vent parmi les cordages, un -spectacle magnifique apparut. Des armes, des meubles, -des coffres, de lourdes pièces d'orfèvrerie, formaient -sur le tillac, recouvert d'un immense tapis indien, un -pompeux amas de richesses: grandes aiguières d'or de -Perse, émaux de Chine et du Japon, étoffes et brocarts -d'or empilés, des cuivres, des statues d'albâtre, des -peintures encadrées de lames de miroir, des vaisselles -d'or et de vermeil. Deux gazelles, de poil tout blanc, à -longues cornes striées et aussi droites qu'une flèche, -étaient couchées au devant du tapis, les pattes liées -sous le ventre, tandis que, tout autour, des serviteurs -indiens tenaient au bout de chaînes d'acier, huit guépards, -encapuchonnés de cuir bleu, entravés, et chacun -étendu sur une pièce d'écarlate. Par derrière, de beaux -chevaux, couverts de housses de brocart d'or, secouaient -orgueilleusement, en se cabrant, de hauts panaches de -plumes blanches; et quand Floris parut, trois éléphants -énormes, qui occupaient une sorte d'estrade pratiquée -au demi-rond de la poupe, le saluèrent en ployant les -genoux. Des cercles d'or leur battaient aux pieds; un -frontal d'orfèvrerie d'or, d'où retombaient des queues -de yak, chargeait leur front que surmontait un soleil -d'or, à rais étincelants; des dessins de vert et de rouge -tatouaient leurs trompes, levées en l'air; et, sur leurs -défenses tronquées, se dressaient deux touffes de plumes, -incarnates et blanches, montées d'un pied d'or. -Ainsi, les trois animaux gigantesques demeuraient -agenouillés sous leurs caparaçons, au milieu des rumeurs -de surprise.</p> - -<p>—Debout! debout! Qu'ils se relèvent! dit Floris. -Ne doit-il pas suffire à l'homme d'offrir lui-même ces -hommages d'une vénération simulée? Fera-t-il mentir -jusqu'aux animaux?... C'est bien... Messieurs, laissez-moi, -maintenant, vous distribuer quelques faibles marques<span class="pagenum"><a name="Page_391" id="Page_391">[Pg 391]</a></span> -de ma sincère reconnaissance... Mon seul regret, -c'est qu'on n'ait pu retrouver à Djeddah le vieux réis -qui nous a recueillis, quand nous flottions sur ce radeau... -Émir-bahar, recevez ce bijou, en souvenir de -notre rencontre... M. Cripps ramasse des curiosités. -Voici du vrai drap d'or indien, des cuivres, des bouteilles -de Perse, en forme de bêtes et d'oiseaux... Sage -hakim, ces livres, écrits dans toutes les langues de l'Orient, -ont été réservés pour vous...</p> - -<p>Abou'l Feradj salua le Grand-Duc.</p> - -<p>—A vous, seigneur caïmacan, ces armures, ces cottes -de mailles, ces harnais, ces sabres anciens... Que Son -Excellence Kiamil-Pacha accepte pour lui ces chevaux!... -Qu'il veuille bien aussi se charger d'envoyer -à Sa Hautesse le Sultan, en reconnaissance du bon -accueil que j'ai reçu, il y a quatre ans, de Sa Majesté, -à Constantinople, ces éléphants qui m'ont été donnés -par le maharana Pertap-Singh... Et vous, madame, -poursuivit le Grand-Duc, en s'inclinant devant Faustina, -puisse ce collier, si M. Chus veut bien permettre -que je vous l'offre, vous rappeler parfois, le souvenir -du grand-duc Floris de Russie. Acceptez-le et portez-le!... -Prenez le reste aussi, nobles seigneurs! Prenez -tout! Partagez-vous tout!... Que ferai-je de ces richesses?... -Oui! qu'on décharge le navire, et que l'on vende -ce qu'il contient! Je me réserve uniquement, de la cargaison -tout entière, le petit Bouddha de terre cuite que -m'a donné, à Colombo, le grand prêtre Sumangala.</p> - -<p>—Son Altesse est plus généreuse que le fameux -Hatim-Thaï! s'écria le caïmacan.</p> - -<p>—Un peau présent! dit M. Chus. C'est trop, c'est -trop, Monseigneur, c'est trop!</p> - -<p>—Bah! croyez-vous? reprit Floris amèrement... -Ah! je pourrais distribuer, maintenant, tout l'or et les -trésors de la terre, toutes les perles de la mer, sans me -trouver appauvri. C'est le jour où j'ai dû céder à la<span class="pagenum"><a name="Page_392" id="Page_392">[Pg 392]</a></span> -mort ma sœur, ma mère, Isabelle, Josine, c'est ce -jour-là que j'ai perdu mes richesses... Prenez tout, -prenez tout, vous dis-je! Je suis un chêne dépouillé et -dont les feuilles tombent au vent d'hiver... Mais -quoi!... Vous voilà tout saisis! Vous avez changé de -couleur... O Dieu! Dieu! c'est donc là ce qu'il faut, -pour amener quelque émotion sur la vieille face de -l'homme! Ce visage, dont il a fait l'impassible masque -de son cœur, ne s'enflamme ou ne pâlit plus que sous -de telles influences... Qui s'étonne aux grandes actions? -Qui paraît encore touché de l'héroïsme et de la magnanimité?... -Mais qu'il vienne à être question du plus pauvre -gain, d'un profit sordide, que résonne ce mot magique: -de l'or! alors, la passion saute et rayonne à la -face, et l'on voit s'animer soudain ces fantômes automates... -O Seigneur! sont-ce là les hommes que vous -avez créés à votre image?... Ceux-ci m'ont secouru, -pourtant. Auraient-ils secouru de même, un misérable, -un pauvre mendiant?... Bien, bien! Question inutile!... -Ne scrutons pas! ne scrutons pas!</p> - -<p>Il se tut, et pendant un moment, tous se tinrent en -silence, étonnés, et se regardant les uns les autres. Le -soleil, tel qu'un bouclier d'or, se couchait derrière le -vaisseau; l'eau calme était si limpide qu'on en apercevait -le fond, tapissé de plantes fibreuses et de grosses -touffes de corail blanc. A l'horizon, apparaissaient sept -ou huit navires à l'ancre, tout noirs dans la vapeur lumineuse; -et la ville se déployait, le long du rivage, avec -ses quais, ses minarets, ses cubes de maisons éblouissantes. -Mais Floris releva le front, et sortant de sa -rêverie:</p> - -<p>—Ah! voilà le caïque avancé... Eh bien! allons, -partons, messieurs... Donne-moi ta main, capitaine. -Quand tu retourneras à Trieste, si tu passes devant -Sabioneira, salue pour moi mon palais vide... Je ne le -reverrai jamais!... Allons, partons... Messieurs, si mes<span class="pagenum"><a name="Page_393" id="Page_393">[Pg 393]</a></span> -paroles vous ont semblé peut-être égarées, veuillez, je -vous prie, n'en pas tenir compte... Je n'avais aucune -intention de vous offenser, non! pas la moindre... Mais -lorsqu'un homme a éprouvé des désastres tels que les -miens, qu'il a perdu... Allons, partons!</p> - -<p>La nuit était complètement tombée, quand M. Chus -et la baronne, prenant congé du Grand-Duc, regagnèrent -leur appartement. Une femme de chambre qui -survint les introduisit à tâtons, puis se mit à chercher -un flambeau par la salle ténébreuse, tandis que sa -maîtresse, indolemment, en battant l'air de son large -éventail, s'allongeait sur un canapé de rotin des Indes. -M. Chus, cependant, marchait d'un bout à l'autre de -la salle, et s'étant heurté contre un tabouret, il le jeta -à dix pas, avec fureur. La suivante, alors, se hâta d'allumer -deux ou trois bouts de bougie; et, sitôt qu'elle eut -disparu, le juif s'arrêtant devant Faustina, qu'il saisit -violemment au poignet:</p> - -<p>—Tes cateaux! Mort te ma fie! s'écria-t-il... Allez-fous -recefoir tes cateaux, en ma présence!... Tonnez-moi -ce collier, allons!... Croyez-fous que che n'ai pas -fu fotre manèche, les mines que fous faisiez au Crand-Tuc, -fos sourires aux uns et aux autres, tantôt à ce long -M. Cripps, avec sa parpiche et son teint te prique, -tantôt au gouferneur, Kiamil-Pacha!... Ce fieux lipertin -fous clignait tes yeux, ainsi qu'un satyre, et fous pafartiez, -fous pirouettiez, fous minautiez, à coups d'éfentail... -Foyons! êtes-fous éprise te sa parpe noire, ou -te sa carrure t'hippopotame, ou tes gros yeux qui lui -chaillissent te la tête?... En ce cas, fous pourrez le -foir, car il fientra temain, certainement, faire une fisite -au Crand-Tuc... Mais ch'y pense. Fous aimeriez mieux -fisiter son harem, sans toute!... Eh pien! fous le -fisiterez... Fous le ferrez! Fous le ferrez! Et les -eunuques en fermeront ensuite les portes sur fous!... -N'oupliez pas, pour cette fisite, te fous mettre au cou<span class="pagenum"><a name="Page_394" id="Page_394">[Pg 394]</a></span> -le collier que fous fenez te recefoir, et t'échancrer fotre -rope, un peu plus!... Moi, che porterai haut mes cornes, -et ch'aurai pour consolation te carter fotre tot, -n'est-il pas frai?... Ah! vous m'afez tonc cru un mari -téponnaire, un te vos chrétiens afilis!... Allons, tonnez-moi -ce collier!</p> - -<p>—Le voici, monsieur, dit Faustina... Mais, au nom -du ciel, calmez-vous!</p> - -<p>Il avait happé l'écrin d'une main avide, et il l'ouvrit, -sous la clarté immobile d'une bougie. L'éclat bleuâtre -des diamants s'en échappa, en longs rayons. La narine -toute dilatée d'aise, M. Chus les considérait, en se -passant les doigts dans la barbe.</p> - -<p>—Allons, allons, allons, murmura-t-il, cette chournée -n'est pas pertue!... Te peaux tiamants!... Te -peaux tiamants!... Ce sont t'anciens tiamants te Golconte... -Che m'en fais les mettre sous clef... Les autres, -matame, les autres!</p> - -<p>—Voici l'écrin des bracelets, dit la baronne... Ils -sont également fort beaux.</p> - -<p>—Oui! c'est frai!... Che remercie Tieu. Fort peaux, -également fort peaux!... Il y en a pien là, Faustina, pour -plus te cent mille francs!... Ha, ha, ha, ha! Le fou protigue!... -Oui, oui, pour plus te cent mille francs!... Che -pèserai temain les pierres... Y a-t-il tes palances ici?</p> - -<p>—Je ne sais, repartit Faustina. Mais avez-vous -remarqué les joyaux qui pendaient au col des chevaux, -que Son Altesse a donnés au gouverneur?</p> - -<p>—Malheur à lui! glapit le juif... Tu me tortures, -créature!... On tefrait, on tefrait enfermer les fous -protigues, comme ce Crand-Tuc!... Il y afait pien pour -teux millions te marchantises tans ce nafire, et il les -apantonne à ces Turcs, à tes inconnus, aux premiers -fenus!... Moi seul, moi seul, che n'ai rien eu, moi qui -l'ai reconnu, retroufé, moi qui ai exposé mes chours, plus -te cent fois peut-être, pour le saufer!... Ah! l'on ne<span class="pagenum"><a name="Page_395" id="Page_395">[Pg 395]</a></span> -rencontre tans ce monte que perfitie et qu'incratitute!... -Allons, tonnez-moi le reste, matame, les autres, -les autres, les autres!</p> - -<p>—Mais, monsieur, c'est là tout ce que j'ai reçu, -vous le savez bien, dit Faustina.</p> - -<p>—Quelle honte! exclama M. Chus. Quoi! si peu, si -peu, si peu!... Est-ce frai? Ne me trompez-fous pas?... -A la femme te son saufeur!... Ah! ch'en rouchis pour -lui, en férité... Écoutez-moi pien, maintenant! Puisque -fous apusez ainsi te la liperté que che fous laisse, -che forcerai ma ponne nature, et moi-même che feillerai -sur mon honneur, que compromet fotre léchèreté. T'apord, -fous ne sortirez plus. Fous n'irez plus exhiper -par les rues fos charmes à fos atorateurs. Mais chusqu'au -chour te notre tépart, qui ne saurait être éloigné, -fous fous tientrez ici, au fond te cet appartement, et -quand fous foutrez prentre l'air, ce sera le matin, tans -le chartin tésert, afant que Monseigneur soit lefé... -Ententez-fous! Te crand matin!... Ah! les Orientaux -ont pien connu les femmes. Eux seuls sont saches! -Eux seuls fous traitent comme vous le méritez!... On -frappe... Allez-fous-en! Rentrez! Prenez garte qu'on -ne fous foie!... Si fous tépassez ce couloir, si che fous -surprends à regarter fers la maison te Monseigneur... -Si tu y regartes, créature! C'est pon! Fite, fite, rentrez!... -Eh pien, qu'est-ce? qui est là? demanda-t-il à -un serviteur qui parut.</p> - -<p>—Le seigneur Manès, répondit cet homme.</p> - -<p>—Introtuis-le!... Qu'il entre! qu'il entre!... La -tonation sera signée, murmura Chus en faisant disparaître -les écrins au fond de ses poches... Foilà enfin -une heureuse noufelle, une chance qui fient pien à -point me tétommacher te ma perte... Mon cher monsieur -Manès, ponsoir!</p> - -<p>Et prestement, tandis que le savant, sur le seuil, -lui répondait d'un air affable, M. Chus débarrassa un<span class="pagenum"><a name="Page_396" id="Page_396">[Pg 396]</a></span> -siège des boîtes et des livres qui l'encombraient, puis -alluma une bougie de plus, tout en s'excusant du désordre. -Des fleurs fanées, des coffrets, des gants, des -flacons, des maroquineries, s'étalaient pêle-mêle sur les -fauteuils de rotin; une lampe d'argent, à esprit-de-vin, -s'appuyait contre une guitare, à laquelle des cordes -manquaient; les cendres d'un parfum brûlé salissaient -une écharpe verte, pailletée d'argent, dont les franges -pendaient jusqu'à terre; et du milieu de la muraille, un -grand portrait de Faustina semblait vous regarder en -face, avec ses prunelles tranquilles. Vêtue à la mode -orientale, par une fantaisie du peintre,—un Allemand -rencontré au Caire,—elle n'en conservait pas moins, -sous le léger haïk bariolé, sa physionomie coutumière -de douceur et de nonchalance: cheveux attachés de -travers, flot d'étoffe traînant d'un côté, mais avec une -grâce qui réparait tout.</p> - -<p>—Eh pien! fit Chus, mon cher monsieur Manès, che -tefine: fous m'apportez cet acte...</p> - -<p>—La donation, voulez-vous dire?</p> - -<p>—Oui... Est-ce qu'elle n'est pas signée?</p> - -<p>—Non, pas précisément, dit Manès. Et même, à ne -vous rien cacher, il s'élève une difficulté.</p> - -<p>—Comment, comment, comment, comment?</p> - -<p>—Comment! répéta Manès... Mais tout simplement -parce que, aujourd'hui même, le vieil Abou'l -Feradj, le médecin qui vient de soigner Monseigneur, -s'est avisé de demander... ma foi! je vous le donne -en mille, car, pour moi, je n'ai jamais vu de rencontre -si extraordinaire... s'est avisé de demander aussi... -Non, vous ne voudrez pas me croire!...</p> - -<p>—Le tomaine t'Isgaour! s'écria M. Chus haletant.</p> - -<p>—Vous l'avez dit, mon cher baron.</p> - -<p>—Malétiction! exclama Chus, en se dressant... Par -la mort! le tamné charlatan! Que n'est-il tompé à la<span class="pagenum"><a name="Page_397" id="Page_397">[Pg 397]</a></span> -mer, pentant notre fisite au <i>Coromantel</i>!... Mais non! -cela ne peut pas être... Fous fous moquez te moi, monsieur -Manès... Par quelle foie aurait-il appris?... Qui -lui aurait réfélé chustement, au fond te sa maison te -Tjeddah?... Fous fous plaisez malignement, à me faire -peur, monsieur Manès!...</p> - -<p>—Je ne sais ce que vous voulez dire, répliqua froidement -le savant. Ce qui est sûr, c'est qu'Abou'l -Feradj a demandé Isgaour à Monseigneur. Sa femme, -dit-il, Mingrélienne, est née sur les terres de ce domaine, -et il y tient, à cause de cela.</p> - -<p>—Mensonches! mensonches! nasilla Chus. Le tiaple -soit te sa femme!</p> - -<p>—Et de plus, continua Manès, afin de paraître plus -soigneux et plus affectionné encore pour la santé de -Monseigneur, voici ce qu'il a imaginé... Un œil aussi -perçant que le vôtre, mon cher baron, n'est pas sans -avoir remarqué—et le savant, ici, baissa la voix—l'état -de faiblesse et de langueur où se trouve le grand-duc -Floris. Or, depuis quelque temps déjà, les médecins -de Djeddah et moi-même, assemblés en consultation, -nous étions demeurés d'accord que le moyen le plus -assuré de rendre des forces à Monseigneur était de lui -chercher... ma foi, pourquoi ne pas le dire? une jeune -femme vigoureuse, pleine de sève, pour coucher près -de lui... Mon Dieu, oui! quoi donc vous étonne? reprit -Manès, sur un léger tressaillement de M. Chus. Cet -expédient médical est bien connu dans tout l'Orient, et -remonte, ainsi que chacun sait, à la plus haute antiquité... -Le roi David faisait-il pas dormir la Sçunamite -auprès de lui?... Si bien donc que, ce matin même, -Abou'l Feradj a déclaré qu'il ne voulait laisser à personne -autre l'honneur de l'entière guérison de Son -Altesse, et a offert à Monseigneur sa propre femme, -pour l'office que vous savez.</p> - -<p>—Hein! quoi?</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_398" id="Page_398">[Pg 398]</a></span></p> - -<p>—Sa propre femme, monsieur Chus.</p> - -<p>—Sa femme?</p> - -<p>—Oui, la belle Bâjî-Yâsmin... Il va nous l'amener -tout à l'heure... Que voulez-vous, mon cher baron?... -Effet de l'humaine cupidité!... Car vous pensez bien -qu'à la suite d'une preuve de dévouement si peu commune, -Monseigneur ne pourra plus rien refuser au médecin -persan, et que demain, Bâjî-Yâsmin emportera la -donation.</p> - -<p>—Mort te ma fie! cria le juif. Nous tefons empêcher -cela, monsieur Manès!... Il y a tes lois pourtant, -une chustice... Il faut aller chez le cati, chez le consul! -Il faut ténoncer ce coquin!</p> - -<p>—Allons, allons! y pensez-vous?</p> - -<p>—Mais c'est une infamie! beugla M. Chus qui leva -les mains vers le ciel, ainsi que pour le prendre à témoin. -Au nom tu mariache, au nom tes ponnes mœurs, -che proteste, monsieur, che proteste!... Il faut tissuater -Monseigneur, lui représenter les tanchers, l'ignominie, -le crime te sa contuite!... C'est fotre tefoir, -monsieur Manès!</p> - -<p>—Hé, baron, repartit le vieillard, songez-vous bien -à ce que vous dites? Je suis le médecin du corps, non -de l'âme du Grand-Duc. Je lui donne des ordonnances, -et point du tout des conseils de morale... Non, le seul -moyen de parer le coup, si quelqu'un y avait un intérêt -capital, serait de devancer le hakim, oui, ma foi, de lui -jouer ce tour, et d'offrir à Monseigneur une autre femme.</p> - -<p>—Une autre femme!... Mais comment?</p> - -<p>Le savant, en haussant les épaules, eut un geste -vague et perplexe, et sans répondre, il se leva, afin de -prendre congé.</p> - -<p>—Attentez, s'écria M. Chus. Êtes-fous tonc si pressé, -mon Tieu!... Et fous tites que c'est ce soir, ce soir...</p> - -<p>—Oui, ce soir, avant la dernière prière.</p> - -<p>—Il faut, reprit le financier, il faut, mon pon, mon<span class="pagenum"><a name="Page_399" id="Page_399">[Pg 399]</a></span> -excellent monsieur Manès, que fous me rentiez, en -cette occasion, le serfice t'un féritaple ami.</p> - -<p>—Quoi donc, baron?</p> - -<p>—Que fous troufiez quelque prétexte te renfoyer, -quand il arrifera, ce coquin, ce fil entremetteur... Temain, -tès la première heure, che me rentrai au pazar -tes Esclafes, et là, quoi qu'il m'en puisse coûter, che -ferai emplette, pour le Crand-Tuc, t'une peauté accomplie, -t'une fierche, t'un féritaple morceau te roi, que -che lui présenterai te ma main.</p> - -<p>—Et pensez-vous, répliqua Manès, qu'Abou'l Feradj -se laissera bénévolement renvoyer, alors qu'il sait -que Monseigneur l'attend? D'ailleurs, une négresse -esclave, achetée quelque cent talari, pourra-t-elle entrer -en parallèle avec la belle Bâjî-Yâsmin, la propre -femme du hakim? Le sacrifice ne serait équivalent, -mon cher monsieur Chus, que dans le cas où vous nous -offririez... ha, ha, ha!... Mme Faustina!... Allons, -n'y songez plus, mon bon ami... Il faut en prendre -votre parti... Bonsoir, maintenant!... A demain!...</p> - -<p>La portière retomba sans bruit, et M. Chus demeura -seul, essuyant avec un foulard ses loupes brunes, toutes -ruisselantes de sueur.—Une affaire si pien compinée! -exclama-t-il... Plus t'un million par an que che perds -là, sans compter les autres profits possiples!... Foilà -tonc mon foyache inutile! che suis folé, ruiné, tépouillé!... -Oui, perte sur perte! Tant que notre foyache -me coûte: tant que che manque te cagner!... Une -affaire que ch'avais mûrie, poursuivit-il en marchant à -grands pas, que che suifais te l'œil, tepuis tes mois! -Une pareille mine t'or!... Et che me laisserais tuper -comme un <i>goy</i>, par une chalousie stupite!... Non, -non, cela ne se peut pas!... Si ch'offrais moitié, par -exemple, à cet Apou'l Feradj te malheur?... Mais il est -clair que le filain est pien informé, oui, qu'il sait -tout!... Ch'ai trop attentu, c'est certain. Ch'aurais tû,<span class="pagenum"><a name="Page_400" id="Page_400">[Pg 400]</a></span> -tès mon arrifée, prusquer la chose... Foyons, dit-il -en s'arrêtant soudain, si un autre homme afait la même -chance?... Qu'est-ce, en somme, que cet honneur -tont on parle tant?... Et, tête basse devant la table, -M. Chus enduisait machinalement le bout de son doigt -des gouttes de cire fondue qui coulaient le long de la -bougie... Un simple souffle! tuit! un fent, une opinion, -moins que rien!... Che suis trop riche pour carter te -ces scrupules te paufre tiaple! Si che feux me montrer -tigne tu rang social auquel mes talents m'ont élefé, te -la place que ch'ai conquise, te ma réputation européenne, -il faut que che sache commanter à mon sang -et à mes affections!... Elle le fera, c'est técité!... Tiaple! -Si ce hakim, si ce charlatan, qui ne connaît peut-être -seulement pas le cours te la Pourse, a pu se téterminer -à la chose, pourquoi serais-che plus scrupuleux, -plus pête que lui?... Non, non, che te tefancerai, miséraple, -cupite coquin!</p> - -<p>Et s'élançant à la porte qu'il ouvrit:</p> - -<p>—Où êtes-fous?... monsieur Manès!... Qu'on aille le -chercher! Fite, fite!</p> - -<p>Le grand-duc Floris venait à peine de finir le repas -du soir, et il songeait, assis sur un divan dans une sorte -d'enfoncement, quand des pas s'arrêtèrent à la porte, et -aussitôt Manès parut, soulevant la tapisserie, puis, -sans entrer, la laissa retomber. On entendit sous la galerie -des murmures, des chuchotements, les accents -d'une voix courroucée. Étonné, Floris prêtait l'oreille. -Quatre ou cinq chandelles de cire, piquées sur des flambeaux -de cuivre jaune émaillés de bleu, éclairaient la -chambre vide et nue, avec les treillis de bois serré qui -garnissaient le haut des murailles. Deux négresses, au -fond de l'alcôve, où l'on montait par quelques marches, -étendaient, comme chaque soir, le coucher du maître, -un matelas de coton rouge sur un châlit à claire-voie en -baguettes de palmier.</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_401" id="Page_401">[Pg 401]</a></span></p> - -<p>—Se pourrait-il que ce fût Chus! exclama tout à -coup le Grand-Duc... Le misérable!... Ah! le dégoût -me monte aux lèvres. J'ai presque regret d'avoir consenti -à me prêter à cette épreuve.</p> - -<p>Mais la portière s'écarta brusquement, et Manès -entra le premier, tandis que sans bruit les esclaves disparaissaient -par une porte dérobée; puis, M. Chus -parut, essoufflé, tirant sa femme après lui. Il portait -de l'autre main une grosse lanterne de cuivre; -ses diamants étincelaient; et, à voix basse, tout haletant:</p> - -<p>—Allons, dit-il, assez te simacrées, matame!... Che -l'ai técité, ce sera!</p> - -<p>—Monsieur, dit Faustina, je vous en conjure, ne -prolongez pas cet horrible jeu!... Si ma conduite vous -a déplu, gardez-moi, enfermez-moi, épuisez sur moi -toutes les rigueurs qu'inventera votre jalousie!... Mais -cette épreuve dérisoire est trop cruelle!</p> - -<p>—Ma chalousie! dit Chus... ma chalousie!... Ah! -ah! fous foutriez faire croire... Che ne suis pas chaloux, -matame, che n'ai chamais été chaloux... Allons, -montrez-fous opéissante, comme fous afez churé te -l'être en m'épousant!</p> - -<p>—O ciel! pouvez-vous rappeler...</p> - -<p>—Che fous le répète. Faites-le!</p> - -<p>—Était-ce pour cela?.... reprit Faustina.</p> - -<p>—Che fous en ai expliqué les raisons, interrompit -Chus... Che fous ai tit compien la chose m'intéresse et -toit m'être profitaple!... Souffrirai-che qu'un fil coquin -qui connaît Monseigneur tepuis un mois tout au plus, -fienne me supplanter à ma parpe?... Si fous êtes fraiment -ma femme, si fous prenez à cœur mes intérêts, -fous m'opéirez sur-le-champ.</p> - -<p>La jeune femme se tordit les mains:</p> - -<p>—Mon Dieu! mon Dieu!... pouvez-vous penser ce -que vous dites?</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_402" id="Page_402">[Pg 402]</a></span></p> - -<p>—Penser ce que che tis!... Ho, ho!... Et qu'est-ce -que che tis tonc, matame, qui ne soit honnête et raisonnaple?... -Mon or n'est-il plus mon or, parce qu'on -l'a touché? Mes pillets te panque s'useront-ils parce -qu'on les recartera?... Assez te paroles, Faustina!... -Si che vous ai prise sans tot, si fous afez touchours eu, -grâce à moi, te peaux pichoux et te peaux équipaches, -sonchez à m'en tétommager!</p> - -<p>—Vous serez perdu de réputation! dit Faustina.</p> - -<p>—La pelle affaire!... Comme si che fous tisais: -Crions la chose, tefant la Pourse, à miti!... Qui le -saura chamais que Monseigneur, lequel ne rentre plus -en Europe, afec M. Manès, un fieillard?</p> - -<p>—Les anges et les saints ne le sauront-ils pas? répliqua-t-elle.</p> - -<p>—Les anches et les saints... faripoles!</p> - -<p>—Vais-je souiller mon âme d'un péché mortel?</p> - -<p>—Aucun péché, aucun péché, aucun péché! cria -Chus... Si c'était une action tamnaple, M. Manès, lui -qui est si sache, la prescrirait-il à Monseigneur?... -Fous lui faites une inchure grossière!... C'est le contraire -t'un péché, c'est une œufre pie, Faustina, un -acte te charité enfers un paufre malate... Aucun péché, -aucun péché!... Est-ce que tans notre Saint Lifre, qui -est la règle infailliple te la ponne fie, la Sçunamite ne -couchait pas afec le roi Tafid, l'élu tu Seigneur? Ce -saint personnache aurait-il foulu faire commettre un -péché à sa serfante?... Aucun péché! aucun péché! -aucun péché!</p> - -<p>Mais il tourna la tête vivement. M. Manès venait de -se lever, et s'approchait à pas discrets.</p> - -<p>—Eh bien! que se passe-t-il? dit tout bas le savant. -Il serait temps d'en finir, monsieur Chus.</p> - -<p>—Oui! tout te suite! tout te suite!</p> - -<p>Et revenant à Faustina, M. Chus la saisit par le -bras:</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_403" id="Page_403">[Pg 403]</a></span></p> - -<p>—Allons, fenez, matame! exclama-t-il... Par les os -t'Apraham, fous n'allez pas résister peut-être... Parlez -à Son Altesse, mon pon monsieur Manès. Présentez-nous! -Faites faloir mon téfouement!... Che m'en fais -pien foir maintenant si fous êtes franchement afec moi, -ou pien si fous faforisez ce méchant coquin t'Apou'l -Feradj!</p> - -<p>—Oh! s'il ne tient qu'à cela, répliqua Manès, -soyez tranquille, cher baron, vous allez être content -de moi.</p> - -<p>Et, s'avançant jusque devant le Grand-Duc:</p> - -<p>—Monseigneur, dit le savant, M. le baron Chus, -toujours si dévoué à Votre Altesse, veut lui donner -une nouvelle preuve de son zèle et de son affection.</p> - -<p>—Pien, pien! fort pien! marmotta Chus.</p> - -<p>—Ayant eu par hasard connaissance de la consultation -des médecins au sujet de votre santé, il vient vous -offrir, ou plutôt, Monseigneur, vous prostituer...</p> - -<p>—Merci, mon pon monsieur Manès.</p> - -<p>—Librement, dès le premier mot, de son plein gré, -sans que personne lui en ait donné l'idée...</p> - -<p>—Pien! excellent!</p> - -<p>—Comme une preuve, je le répète, de son tendre -attachement pour vous, sa femme, Monseigneur, sa -propre femme, la beauté et l'orgueil de Vienne!</p> - -<p>—Oui, oui, Monseigneur! s'écria le juif, che foutrais -faire pien plus encore pour la guérison te Fotre Altesse!... -Eh pien! où est cette folle, à présent?</p> - -<p>Et ressaisissant Faustina:</p> - -<p>—Allons, allons, fous téciterez-fous?... Fous tefriez -être fière, fous tefriez fous estimer pien heureuse te -poufoir me rentre ce serfice!</p> - -<p>La jeune femme poussa un sanglot:</p> - -<p>—Au nom du ciel, monsieur, laissez-moi partir!</p> - -<p>—Ne t'entête pas! reprit Chus. Che ne l'ai pas mérité -te ta part!... Pense que celui qui te prie ainsi, c'est<span class="pagenum"><a name="Page_404" id="Page_404">[Pg 404]</a></span> -ton mari, ton mari qui t'aime! Pense qu'il t'a prise sans -tot, uniquement pour ta personne!... N'est-ce tonc -rien que t'être préférée à une Chéorchienne, hein?... -Allons, che t'en prie, ma petite femme, mon amour, mon -petit pouchon!... Tu auras tes robes, tes pichoux!... -Che ne suis plus chaloux, ha, ha, ha! Tésormais, tu -iras où il te plaira, tu feras ce que tu foutras... -Fiens, fiens! suis-moi, ma ponne, suis-moi!... Cette -nuit! rien que cette nuit!... Tu refuses... Ah! gaupe -lifite!... Ah! mentiante!... Ah! face te suif!</p> - -<p>—Fi, fi! perdez-vous le sens? dit Manès.</p> - -<p>Faustina se mit à genoux:</p> - -<p>—Monsieur, dit-elle, tuez-moi plutôt!... Je me lacérerai -le visage... Je prendrai du poison... Je ferai tout!</p> - -<p>—Au tiaple, chrétienne stupite!... Tu m'entends. -Reste ici sans rechigner, ou che t'attache te mes mains -à ce poteau. Ne réplique pas! Ne me réponds pas! Les -toigts me témanchent... Relèfe-toi! Allons, che t'en -prie, fiens! Fais cela, fais cela, Faustina!... Quoi! fous -ne fous técitez pas... Sois tamnée, fille te choie! Che -fais t'arracher t'ici par les chefeux, che t'exposerai -nue tefant tous, che te fentrai la bouche chusqu'aux -oreilles, che te lifre au harem tu Pacha!... Ah! <i>goy</i>, -miséraple éhontée!... Allons, fiens, ne me tente pas, -fiens!... Pon! foilà les larmes à présent!</p> - -<p>La jeune femme, en sanglotant, balbutia:</p> - -<p>—Je voudrais que ma vie pût satisfaire...</p> - -<p>—Fertu te Tieu, ch'en tefientrai fou! cria M. Chus, -en frappant du pied, et portant ses deux poings à -ses tempes. Le chour, la nuit, à toute heure, à -toute minute, et même en tormant, mon seul souci -est t'acquérir, oui! te cagner te l'archent pour elle!... -Enfin, che troufe une occasion unique, une affaire qui -fera crefer te chalousie les Rothschild et le fieux Sina, -une féritaple mine t'or; et il faut alors que cette poupée, -cette <i>matame Honesta</i> pleurnicheuse, quand on<span class="pagenum"><a name="Page_405" id="Page_405">[Pg 405]</a></span> -lui offre sa fortune, réponte: <i>Les anches! les saints!</i> -et autres telles sornettes!... Ah! si fous ne fous técitez -pas, fous ferrez comme che fous traite!... Faites-y attention! -Sonchez-y! Che n'ai pas coutume te patiner... -Réfléchissez! Si fous êtes ma femme, che fous prêterai -au Crand-Tuc, mon ami, mon honoraple ami!... Si tu ne -l'es plus, fa-t'en au tiaple, mentie, meurs te faim par -les rues!... Mais che suis pien pon te tant tiscourir... -Che pars, che fous laisse ici, matame!... Fous poufez -encore tout racheter... Non, non, non! Che ne feux -pas te fous. Restez ici!</p> - -<p>Il la repoussait d'une main brutale, tandis que Faustina, -en pleurant, se cramponnait à ses vêtements. -Tout à coup, M. Chus tressaillit. Le Grand-Duc venait -de sortir de l'espèce de réduit obscur où il s'était tenu, -durant cette scène, et s'avançait dans la chambre, à -pas lents. Il se fit un profond silence. Floris s'arrêta -devant le juif, et d'une voix basse et amère:</p> - -<p>—Que je le regarde! murmura-t-il... Oui! que je -voie comment est fait un être si complètement vil!... -Et pourtant, rien de monstrueux... Ah! peut-être que -tous les hommes ressemblent de cœur à celui-ci, puisqu'il -leur est pareil par la forme. Peut-être sont-ils tous, -ainsi que lui, habités par les démons du Vol, de la Cupidité, -de la Fraude, du Mensonge... Oui! qui donc osera -se lever, dans l'intégrité de sa conscience, et crier: -<i>Cet homme est un infâme!...</i> S'il l'est, tous le sont, -car qui ne cède à la tentation, qui ne la sollicite, qui -ne prostitue, sinon sa femme, du moins ses pensées, -son âme, ses sentiments, son intelligence?... Prostitution! -prostitution!... Tu avais raison, Vassili. Il n'y a -que cela dans le monde! Le cuistre prostitue sa science, -l'homme de génie son génie, le prêtre son Dieu, à l'imbécile -cousu d'or... Prostitués, entremetteurs! Voilà -toute l'humanité!... Avancez! venez, mon digne ami... -Allons, tendez la main, monsieur Chus!</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_406" id="Page_406">[Pg 406]</a></span></p> - -<p>—Quoi? Que feut tire Fotre Altesse?</p> - -<p>—Ne dois-je pas m'acquitter envers vous? Ne paye-t-on -pas les entremetteurs?... Qu'un cancer te ronge -le cœur, pour m'avoir forcé de mépriser l'homme encore -plus que je ne faisais!... Mais non, mais non! Sois -remercié, au contraire!... Tu as rompu le dernier lien -qui m'attachait à cette exécrable humanité... Allons, -avance! viens ici!... Ne faut-il pas que tu sois -payé?... Prends la donation, te dis-je... Elle est signée.</p> - -<p>—Monseigneur... s'écria Chus.</p> - -<p>—Silence! je connais tes mensonges!... Je sais -quelle découverte l'on a faite à Isgaour, et pourquoi tu -voulais ce domaine... N'importe! Je te le donne, parce -qu'il n'est pas un seul être au monde que je méprise -autant que toi! Au vil ce qu'il y a de plus vil!... Cette -richesse que je mets dans tes mains sera, pour des -milliers d'hommes, une source de calamités... Sois sans -pitié envers ton débiteur! C'est un fripon... Ruine la -veuve! Elle n'avait épousé son mari que pour des -robes ou de l'argent... Que le sourire des enfants ne -t'attendrisse pas! Ils grandissent pour être des coquins, -des usuriers, des faussaires... Pressure le pauvre! -c'est un envieux... Lèche la poussière devant le -riche; et ruiné, crache-lui au visage!... Abjure toute -émotion! Moque-toi de ce que les niais appellent -honneur, vertu, probité... Soigne ton or, couve ton or! -Et fais-le, de jour en jour, pulluler, afin de pouvoir te -montrer sans risques, plus abject, plus fourbe, plus -insolent, plus infâme encore que tu ne l'es!</p> - -<p>—Pien, Monseigneur, dit Chus, placidement.</p> - -<p>—Tu as raison, tu as raison! Puisque les hommes -ont choisi un tel symbole pour l'adorer, puisque d'une -souille à truies l'or peut faire un temple, puisqu'il -confère à un lépreux le respect public et l'admiration, -profites-en! oui! vole, attire, absorbe tout l'or du<span class="pagenum"><a name="Page_407" id="Page_407">[Pg 407]</a></span> -monde, toi, avec tes frères d'Israël!... Continuez d'être -ce que vous êtes, d'immondes vers fourmillant dans nos -entrailles!... C'est pour vous que les nations s'engraissent, -pour vous que les arts et tous les métiers travaillent -et suent!... Parasites abjects, épuisez la terre! -Devenez des rois, à votre tour! Courbez les peuples -sous le joug de vos lourdes machines de fer! Corrompez, -empoisonnez l'âme humaine! Que le culte de l'or -remplace les religions, les dieux abolis!... Puis, lorsque -vous posséderez tout, quand les richesses de l'univers -ne formeront plus qu'une pyramide, au sommet de -laquelle trôneront quatre ou cinq Juifs, alors enfin, vous -les esclaves, les misérables, révoltez-vous!... Viens, -mort! Souffle, esprit de vertige! Que l'horreur, le -deuil, la folie, le meurtre, la destruction se déchaînent -sur le globe, bouleversent tout, ruinent tout!... Adieu! -Mon dernier vœu, s'il te naît un fils, c'est qu'il puisse -te ressembler!... Va-t'en! va! ôte-toi de mes yeux... -Que je ne te revoie jamais!</p> - -<p>—Venez, madame, dit le savant.</p> - -<p>Et tandis que Floris épuisé tombait assis sur le divan, -M. Manès sortit précipitamment avec la baronne, -que son mari suivit aussitôt.</p> - -<p>—Eh pien! fous le foyez, Faustina, dit M. Chus, -après un silence, tout s'est pien passé, tout s'est pien -passé!</p> - -<hr class="tb" /> - -<p>Le lendemain, dès la première heure, il arriva au -palais un courrier du chérif de la Mecque, avec une -petite suite d'hommes et de chevaux. Cette espèce -d'ambassade, qui campa dans la cour d'un des entrepôts -d'Ahmed Gha'lid, avait pour mission de demander -Manès au Grand-Duc, et d'emmener le hakim franc à -l'oasis voisine de Taïf, où le noble imâm se trouvait, -pour lors, fort souffrant d'un mal d'entrailles. On prévint -aussitôt Floris, qui, vers midi, se mit sous la galerie,<span class="pagenum"><a name="Page_408" id="Page_408">[Pg 408]</a></span> -à la porte de sa chambre, et reçut l'eunuque -messager.</p> - -<p>Deux heures après, survinrent du vaisseau les -femmes esclaves données à Josine par le maharana -Pertap-Singh, et qu'en attendant leur départ, on logea -dans l'appartement de M. Chus, car le juif, avec la -baronne, avait quitté le palais de grand matin. Le second -du <i>Coromandel</i>, qui accompagnait les Indiennes, -avertit de plus M. Manès que le pacha, se prévalant de -quelques paroles de Son Altesse, réclamait pour lui -seul la cargaison entière du navire, et menaçait d'y -envoyer des gardes, de peur que l'on en détournât rien. -Le savant se rendit donc à bord, d'où il fit enlever et -porter chez Edhem-Aga et chez M. Cripps les présents -qui leur étaient destinés, et où il surveilla, en -outre, l'embarquement de ses propres collections. Le -reste, déchargé et vendu à Djeddah même, devait, selon -les instructions plus précises de Floris, confirmées -par un acte de sa main, servir à bâtir un <i>oqal</i> public, -pour les pauvres pèlerins.</p> - -<p>Les derniers portefaix Takrouri finissaient d'empiler -dans l'un des magasins du palais, force caisses et herbiers -de Manès, quand le Grand-Duc parut au fond de -la cour, qu'on appelait la cour-marchande, vaste place -environnée d'arcades, sous lesquelles s'ouvraient les -grilles de bois des entrepôts d'Ahmed Gha'lid. Le front -baissé, il s'avançait à pas lents, au milieu des ombres -du soir, et soudain, poussant un long soupir:</p> - -<p>—Ah! si l'on connaissait d'avance, murmura-t-il, -les trahisons, les dérisions du sort! Ou si, du moins, -notre misérable cœur ne se laissait toujours duper à -l'illusion du bonheur!... Mais aucun homme, sans cet -espoir, ne voudrait poursuivre sa route... Non! l'on se -coucherait par terre, pour y rester immobile et y mourir... -Le bonheur, reprit-il pensivement, le bonheur, -qui donc le possède? Entre tous ceux que j'ai connus,<span class="pagenum"><a name="Page_409" id="Page_409">[Pg 409]</a></span> -que j'ai aimés, qui donc eût pu se dire heureux?... Mon -père? Il a vécu inquiet, haletant, rongé de haine, dans -d'accablants tourments de corps et d'esprit. Ma mère? -Elle n'a eu d'enfants que pour éprouver, semble-t-il, les -plus horribles effets de la tendresse. Oui, pour porter au -cœur, comme trois glaives, la cécité de Tatiana, la froideur -de José-Maria, la douleur de ma disparition... Et les -autres femmes que j'ai aimées?... Hélas! faut-il que je -me souvienne?... L'une était calme, douce, sereine, pâle -fleur d'amour bientôt flétrie... L'autre, Josine... Oh! -malheur sur moi!... Son éclat, sa beauté, sa gaieté, la -flamme de vie qui brûlait en elle, toutes les grâces les -plus exquises et les plus rares, ce sont ces dons qui -ont causé sa perte... Et Tatiana? morte, aussi!... -Morte, morte, ma sœur étrange! Je la revois, froide -comme le marbre, suave comme la rose... Oui, morte -de son héroïsme, comme Isabelle de son amour!... -Ainsi, quelque route qu'on prenne, c'est à l'abîme -qu'elle nous jette. Volupté, vertu, joies maternelles, -amour, dévouement, jeunesse, beauté, tous ces -mots qui semblent si superbes, le Destin railleur ne -s'en sert qu'à composer des histoires tragiques, des -contes de mort, de cœurs brisés, de calamités, de longues -souffrances!... Plaisirs de la vie, qu'êtes-vous? -Rien que les heures sans fièvre des fiévreux! Un court -répit pour mieux endurer la peine... Oh! dans quel -charnier ténébreux, dans quel cimetière d'ombres vit -la débile Humanité! En chancelant, nous poursuivons à -tâtons les feux follets qui y voltigent, avec l'espoir -que ces guides sinistres vont nous conduire au bonheur...</p> - -<p>Il s'arrêta, tandis que les Nubiens défilaient sans -bruit sous les arcades, où Sapéto, une lanterne à la -main, refermait la salle voûtée et obscure. Puis, quand -ils eurent disparu, le Grand-Duc se remit à marcher à -travers la cour déserte. D'étroits chemins de pierres<span class="pagenum"><a name="Page_410" id="Page_410">[Pg 410]</a></span> -noires y dessinaient comme un vaste damier, sur le -sable. La nuit était tombée... Il reprit:</p> - -<p>—Oui, partout la dérision, le mensonge!... Parmi -tant de millions de cœurs qui battent, dans cet univers, -l'instant où nous sommes, un seul connaîtra-t-il -le bonheur? Tous, nous tendons vers lui nos bras -suppliants, et le bonheur n'est nulle part... Mot vain -et sonore, qui ne répond à aucune réalité, urne sans -fond où nos désirs s'épanchent, mirage non moins fabuleux -que ces palais qu'on voit dans les nues!... Il -n'y a pour l'homme aucun refuge! non, pas un seul! -Tout ce que son cœur lui suggère, lui ment. Tout ce -qu'imagine son esprit, lui ment encore... L'art? Mais -n'ai-je pas vu Giano, tout fanfaron qu'il fût de lui-même, -pleurer de rage et se désespérer? Il jetait ses -pinceaux impuissants, il martelait sa cire rebelle, jurant -cent fois de renoncer à cet exécrable supplice... D'ailleurs, -quel niais serait l'homme, quel automate et stupide -marmot, s'il suffisait, pour le contenter, de deux -ou trois couleurs éclatantes, de sons, de mots cadencés, -de la blancheur d'un marbre taillé?... Non, non! L'art -ne le donne pas, ce bonheur sans cesse convoité... Le -trouve-t-on dans la science?... Mais Vassili semble-t-il -heureux, lui, le railleur au cœur glacé, le sceptique à -force de savoir? Est-ce le bonheur que d'avoir en tête -quelques chiffres, quelques termes grecs, des nomenclatures, -des formules! Est-ce le bonheur que de ramper -aux pieds d'une Figure géante, voilée d'une vapeur -ténébreuse, qu'on ne dissipera jamais!... Que reste-t-il? -La piété, la foi?... Ah! qui ne voudrait, en -effet, si la chose dépendait de notre choix, s'humilier, -se renoncer soi-même, se sentir comme un enfant, mené -par une main invisible, croire, s'abandonner à Dieu... -Croire!... Mais peut-être douter... Oui! là est l'écueil... -Et alors, quelles terreurs, quels tourments, -quel enfer toujours ouvert en notre âme!... Ah! maintenant,<span class="pagenum"><a name="Page_411" id="Page_411">[Pg 411]</a></span> -je la comprends trop bien, la pâleur de José-Maria, -sa détresse solitaire et farouche... Oui, que -sont les autres souffrances, vaines et futiles comme la -vie, au prix de celle-ci, où se débat pour nous l'éternité!... -Ainsi, l'Art a pour son salaire l'impuissance; -la fin de la Science, c'est le scepticisme; le fond de la -Foi, c'est le doute!... Quoi donc alors? Subir le sort? -Obéir à ces pédants de sagesse qui prescrivent, pour -unique remède, d'aveugler son cœur et ses yeux, de -n'avoir nul désir, afin d'ôter par là toute prise à la fortune, -d'être tel qu'un cadavre vivant... Mais quel -homme se résignerait à mourir avant le tombeau?... -C'est ainsi que, d'espoirs en espoirs, d'heure en heure -pour ainsi dire, toujours déçus, toujours persévérants, -nous arrivons à la dernière; et poursuivant jusque par -delà, notre rêve de félicité, nous nous plaisons encore à -croire que cette porte mystérieuse est le seuil de quelque -paradis, et que de notre pourriture va s'exhaler -enfin la blanche étoile de l'immuable et éternelle Joie!</p> - -<p>Les yeux fixes, il demeurait songeur, auprès du puits -qu'Ahmed Gha'lid avait fait creuser en vain, pour -chercher de l'eau, et qui, au milieu de la cour, dressait -dans le ciel obscur, sa longue traverse de bois. Du bout -du pied, machinalement, Floris fouillait le sable aride, -puis, relevant le front, tout à coup:</p> - -<p>—Non! le bonheur n'existe pas. Plus qu'aucun -homme, j'ai le droit, peut-être, de l'attester hautement! -Plus qu'aucun, j'en suis la vivante preuve, un -témoin, un exemple fameux, qu'on pourrait raconter -aux enfants, et leur montrer dans les syllabaires. Car, -en quelques brèves années, j'ai joué, aux deux bouts -de la fortune, les personnages les plus divers de cette -tragédie du monde. L'inexécutable miracle que souhaitent -en leurs vœux tous les hommes, s'est subitement -accompli pour moi. Des torrents de sang ont coulé, -Paris a brûlé comme Sodome, les cimetières ont été<span class="pagenum"><a name="Page_412" id="Page_412">[Pg 412]</a></span> -gorgés de morts, et de ce chaos de désastres, de hasards, -de bouleversements, de cette sorte de loterie -immense et sinistre, un seul gain est sorti: le mien!... -Moi seul, j'ai fait contrepoids, dans la balance dérisoire -où le destin pesait les hommes, aux efforts d'un peuple -soulevé, aux aspirations séculaires, aux rêves, aux utopies -de bonheur, à l'innombrable armée des misérables, -à tous ceux qui souffrent sur la terre et qui voudraient -ne plus souffrir... Oui! le rêve universel des êtres s'est -réalisé pour un seul... Pauvre, je suis devenu riche... -Torturé d'amour, celle que j'aimais, pâle déesse inaccessible, -est descendue jusqu'à moi... J'ai marché tout -vivant dans un prodige. J'ai habité le palais enchanté, -l'île heureuse qui fuit toujours... Et c'est au sein du -bonheur même, que j'ai été le plus malheureux!... -Pourquoi? Ah! par le vice naturel de notre cœur, sans -nulle cause extérieure, par la fatalité qui pèse sur tout -ce qui est humain et terrestre... Et maintenant, malade, -hanté de spectres, lourd de remords, de douleurs, -de crimes, sorte de tombe de moi-même, qu'ai-je à faire -qu'à chercher enfin le soulagement suprême, la mort, -l'anéantissement?</p> - -<p>Il se tut et pencha le visage. Sur sa tête, le ciel -s'étoilait; les lointaines rumeurs du dehors lui bruissaient -confusément aux oreilles; et Floris, immobile, -songeait.</p> - -<p>Ce fut à peine, ce soir-là, s'il toucha au souper qu'on -apporta, vers neuf heures. Il se promenait tout pensif -sous les arcades de la cour des Palmiers; puis, faisant -signe à un esclave, qui le précéda avec un flambeau, -le Grand-Duc s'engagea dans une sorte de tourelle, -placée à l'angle de la cour et que remplissait une vis -étroite. Il en gravit les marches, d'un pas lent, et -déboucha sur la terrasse du palais.</p> - -<p>Des mâts, dont le vélarium venait d'être retiré, s'y -dressaient, dans les quatre coins d'une balustrade de<span class="pagenum"><a name="Page_413" id="Page_413">[Pg 413]</a></span> -maçonnerie. Les dalles, encore chaudes du jour, exhalaient -les senteurs de l'eau d'ambre, dont on les avait -arrosées; une légère fumée bleue montait tout droit -d'une cassolette; et, sur un tabouret à reflets de nacre, -où brûlaient deux longues bougies, une négresse disposait -des porcelaines, avec des vases de sorbet. Mais -un pas pesant se fit entendre, et Vassili Manès parut au -seuil de la terrasse, tandis qu'en sortant de sa rêverie -le Grand-Duc détournait la tête:</p> - -<p>—C'est vous, Manès... Ah! venez-vous me faire vos -adieux?</p> - -<p>—Oui, Monseigneur, répondit le savant, puisque vous -avez bien voulu me donner mon congé. Nous partons -demain, au point du jour... L'occasion était unique -pour moi de visiter librement des pays demeurés fermés -aux Européens... Je regrette seulement que Votre -Altesse, malgré tout ce que j'ai pu lui dire, ne se décide -pas à m'accompagner.</p> - -<p>—Non, dit Floris, aucun endroit de la terre ne tente -plus ma curiosité... Bien, bien. Partez quand il vous -plaira, mon cher Manès. Tous mes vœux vous accompagneront... -Je préfère cent fois cette solitude à la -compagnie d'hôtes importuns ou abjects.</p> - -<p>Le savant éclata de rire:</p> - -<p>—Ah! Monseigneur, précisément j'ai des nouvelles -à vous apprendre. J'ai vu notre homme, il n'y a pas -deux heures, comme je revenais du <i>Coromandel</i>. Une -barque, toute chargée de coffres et de caisses en pyramide, -a croisé notre gabare, et M. Chus, se dressant -sur son banc, à côté de la baronne, m'a hélé pour me -saluer de la manière la plus affable, et me crier qu'il se -rendait à bord de je ne sais quel steamer anglais. Il -était à son ordinaire, familier, désinvolte, souriant, -comme si rien ne se fût passé... Je lui ai souhaité un -bon voyage, et à l'heure qu'il est, Monseigneur, le -digne banquier vogue vers Suez, l'âme fort tranquille<span class="pagenum"><a name="Page_414" id="Page_414">[Pg 414]</a></span> -et satisfaite, et se moque de nous, dans sa barbe.</p> - -<p>Le Grand-Duc haussa les épaules, tandis que Manès -allait s'asseoir sur une sorte de canapé de bois sculpté, -marqueté d'ivoire: ensuite, il y eut un très long silence. -Les esclaves avaient disparu; de la terrasse toute blanche, -la ville entière se découvrait dans la nuit, avec ses -rues, ses dômes, ses minarets, et sa profusion de toits -plats, où l'on distinguait de vagues fantômes. Çà et là, -brillaient dans le port les feux lointains de quelques -boutres arabes; et par delà le récif de Dakra, la mer -endormie étalait, sous le scintillement des constellations, -son grand lac pâle et immobile. Les yeux de -Floris, lentement, parcoururent tout cet horizon; puis, -en poussant un profond soupir, il revint auprès de -Manès.</p> - -<p>—La vie me pèse, dit-il enfin. Toutes les pratiques -humaines me soulèvent le cœur de dégoût... Ah! mon -frère est heureux, Vassili, s'il est vrai qu'il vive en -solitaire dans l'île del Eremita, sans plus voir ces visages -des hommes... Moi, ils me poursuivent, ils m'assiègent, -jusqu'au fond de ce palais!... N'ai-je pas dû subir encore -tantôt les sollicitations de cinq ou six marchands -du Bazar qui me demandaient audience?</p> - -<p>Le savant, à demi couché sur le canapé, releva la -tête:</p> - -<p>—Eh bien! fit-il, quoi de plus naturel? Ces honnêtes -musulmans vous connaissent pour un magnifique seigneur, -et, raisonnablement, ils espèrent un profit de ce -caprice charitable qui vous fait vendre la cargaison du -<i>Coromandel</i>... Peste! ne disons pas de mal des marchands, -Monseigneur. S'ils pratiquent le dol, la fraude, -la tromperie, le mensonge, c'est du moins par un accord -public, et l'on pourrait presque hasarder le mot, qu'ils -volent de bonne foi... Les paysans sont des bêtes farouches; -les ouvriers, avec leur turbulence, leur sottise, -leur scurrilité, des singes adroits et malfaisants: le civilisé<span class="pagenum"><a name="Page_415" id="Page_415">[Pg 415]</a></span> -commence au marchand... Mais, en vérité, Monseigneur, -puisque la vue de l'homme vous déplaît, j'ai -regret d'avoir engagé à vous visiter, durant mon absence, -le bon hakim Abou'l Feradj, avec qui j'ai consulté -aujourd'hui, sur le cas du chérif de la Mecque... Vous -allez lui faire un pauvre accueil.</p> - -<p>—Bah! il sera le bienvenu, reprit Floris... Ah! vous -avez consulté le hakim... Voilà qui surprendrait, à -coup sûr, vos confrères des Académies... Est-ce donc -créance en ses avis, ou défiance de vous-même?</p> - -<p>—Mais, repartit Manès en souriant, quand ce ne -serait, Monseigneur, que pour faire mentir l'opinion -populaire, qui prétend que pas un médecin n'a jamais -voulu se servir de la recette de son compagnon... Ou -bien, mettons, si vous voulez, puisque nous sommes -en train de badiner, que je n'ai pas en la thérapeutique, -pathologie, physiologie, etc., autant de foi qu'il -conviendrait.</p> - -<p>—Vous, Manès!</p> - -<p>—Eh, mon Dieu, Monseigneur, qu'y aurait-il là de -si étrange? Songez combien de fois, depuis soixante -ans, j'en ai vu se renouveler les doctrines: vitalisme, -biochimie, théorie cellulaire, bactérisme, panspermie, -que sais-je? D'autres erreurs, d'autres hypothèses -succéderont à celles-ci, et ainsi jusqu'au dernier jugement... -Il n'y a système ni recette, si bizarre qu'elle -nous paraisse, qu'on n'ait reçus comme vérité. Asclépiade, -au temps de Cicéron, préconise le vin contre -tous les maux; Crinas règle la médecine par les éphémérides -des astres; le débat du seizième siècle est pour -savoir de quel côté il faut saigner dans la pleurésie; -puis, vient l'antimoine et sa querelle. Nous nous -égayons sur les médecins jargonnants et en bonnet -pointu. Il n'est pas un de ces illustres de jadis: Sennert, -Linacer, Botal, Sylvius, à qui l'on se fierait à -présent de la guérison d'un singe malade: et nul ne<span class="pagenum"><a name="Page_416" id="Page_416">[Pg 416]</a></span> -semble se douter que les illustres d'aujourd'hui deviendront -surannés à leur tour et feront rire les écoliers.</p> - -<p>Il avait quitté sa pose nonchalante; et souriant ironiquement, -Manès fixait les yeux sur le Grand-Duc, -immobile en face de lui.</p> - -<p>—Mais cependant, répliqua Floris, la médecine a fait -quelques progrès?...</p> - -<p>—Ma foi, riposta le vieillard, on en meurt comme -jadis, voilà tout!... Des progrès! Allons donc, Monseigneur! -Ils n'ont pas seulement trouvé, depuis Celsus -et Pline qui s'en moque, une moins mauvaise défaite, -quand ils sont à bout, que d'envoyer leurs malades aux -eaux, ou de les faire changer d'air... Cette science si -inquiète, si capricieuse, si diverse, est en même temps, -Monseigneur, la plus stable et la plus routinière. Parmi -tous ces noms obscurs et pompeux, iatrophysique, zoochimie, -biologie morphologique, phylogenèse, ontogenèse, -c'est toujours Hippocrate et Galien qui règnent; -leur doctrine des tempéraments reste encore, en attendant -mieux, le fondement de la pathologie. Voilà les -progrès que l'on nous vante! La pituite, avec les -deux biles jaune et noire, tels sont les beaux secrets de -vie que l'on a arrachés au sphinx... Non, Monseigneur, -qu'on l'avoue, enfin! La médecine n'est qu'un -empirisme, un périlleux tâtonnement, une science imaginaire -et dérisoire. Si, demain, elle réduisait ses panacées -à des potions d'eau claire, à des bols, à des pilules -vides, les guéris ne seraient, croyez-le, ni moins -nombreux, ni moins reconnaissants... D'ailleurs, que -fait-elle autre chose? Est-ce que la vieille pharmacie -n'a pas mis en œuvre, durant des siècles, les substances -les plus inertes: os d'animaux, membranes de poissons, -pierres précieuses, momies, bézoards, thériaque?... Les -patients qui prenaient ces remèdes en éprouvaient divers -effets, tout inefficaces qu'ils soient; les médecins -en raisonnaient; on eût passé pour fou de les nier...<span class="pagenum"><a name="Page_417" id="Page_417">[Pg 417]</a></span> -Ainsi, l'usage et l'expérience ne trompent pas moins -que le reste!... Ajoutez que les diagnostics sont peu -sûrs, que la cause et l'effet se confondent, et qu'au -vrai, toute maladie est une autre maladie dans chaque -homme... D'ailleurs, quand même la science posséderait -des vérités certaines, l'application en dépendrait toujours -des préventions, de l'étourderie, de l'imbécillité -d'un homme... Je ne crois pas à la médecine!</p> - -<p>—Pour la justice, reprit Floris, après un moment -de silence, je sais trop ce qu'il faut en croire. Mamula -m'informe, vous l'avez vu, que nous venons de perdre -en appel notre procès de Carinthie, gagné en première -instance.</p> - -<p>—C'est qu'on aura, cette fois, dit Manès, interprété -la loi d'autre sorte! Le Code, Monseigneur, peut -se comparer à cette étroite peau de bœuf, où la Reine -antique trouva, la découpant en minces lanières, l'emplacement -de toute une ville. De même, l'office du -juge est d'étirer les lois si souplement, qu'elles puissent -suffire et cadrer à l'infinie diversité des contestations -et des querelles... Diantre! De quoi vous plaignez-vous? -Vous êtes trop exigeant, Monseigneur! -Votre procès n'a duré que trois ans, et comme, Dieu -merci, la justice est gratuite dans notre Europe civilisée, -il ne vous coûtera de papier timbré, de procédure -et d'éloquence, que les trois quarts du bien en litige.</p> - -<p>Le Grand-Duc hocha la tête sans répondre, tandis -que Manès poursuivait:</p> - -<p>—Le vieil adage a raison, Monseigneur: <i>Où entre -le droit, l'équité en sort.</i> La loi qui devrait prononcer -l'arrêt au moment où l'on recourt à elle, prend un -temps si long pour délibérer, et tant de ministres pour -la servir, que l'injustice toute nue, quoique plus effrayante -d'aspect, n'est pas plus inique en effet... La -justice, l'équité, chimères! Ce que nous appelons de ce -nom n'est rien autre qu'un simulacre, un vain fantôme,<span class="pagenum"><a name="Page_418" id="Page_418">[Pg 418]</a></span> -une Allégorie, que les hommes, pour le trompe-l'œil, -font plafonner au-dessus d'eux, avec la balance et le -glaive... Voyons! voilà vos premiers juges convaincus -par l'arrêt des seconds, d'avoir jugé contre la justice. -Va-t-on s'étonner, s'indigner, les flétrir, les chasser de -leurs sièges? Non, l'accident est banal, Monseigneur, et -nul n'y prendra même garde. Tant nous savons que ce -fracas de droiture n'est que comédie, que nos décisions -sont forcément hasardeuses et erronées, qu'il ne peut -y avoir de justice!... Et, en effet, où se trouverait-elle? -Est-ce dans le droit positif? Mais il varie selon les -temps et les pays, chaque peuple accommodant ses lois -à son humeur, à ses intérêts, à ses préjugés, à son caprice... -Est-ce au fond de notre conscience, dans ce que -l'on nomme le droit naturel? Soit! mais que l'on prouve -d'abord si ce sentiment prétendu divin, que nous -croyons avoir de la justice, n'est pas, au vrai, tout -simplement la crainte égoïste de l'injustice, du dommage -que nous pourrions recevoir. Or, par malheur, -les hommes, jusqu'ici, n'ont conclu de pactes d'équité -que les uns à l'égard des autres, et lorsqu'ils ont à peu -près même force. L'idée ne leur est pas venue qu'ils -pouvaient devoir de la justice à des créatures plus faibles, -telles que sont les animaux.</p> - -<p>Il ricanait, en haussant les épaules; puis, il but -sa tasse de sorbet. Floris songeait, les regards perdus -au loin.</p> - -<p>—Ainsi, dit-il enfin, ce triste monde n'est donc fondé -que sur des mensonges!</p> - -<p>—Il est vrai, repartit Manès, que le perpétuel désaccord -en surprendrait davantage, si ce n'étaient les -opinions et les mœurs qui forment la raison et non la -raison les opinions. Tout est plein de folie, Monseigneur, -d'absurdités, de contradictions. On bafoue un -pauvre berger qui aura marmotté quelques mots bizarres, -pour désenfler sa vache malade. Mais qu'un autre<span class="pagenum"><a name="Page_419" id="Page_419">[Pg 419]</a></span> -sorcier, en habit doré, fasse Dieu et le mange quotidiennement, -moyennant sept à huit syllabes de latin, -nous nous écrions: <i>O altitudo!</i> et voilà un sublime -mystère!... Le monde entier est une farce, Monseigneur. -Tous ces grands piliers de l'État, le savant, le -juge, le prêtre, des baladins, des masques, des masques!... -Que dire encore du soldat, stupide automate -pendant la paix, assassin légal pendant la guerre, -pillant, violant, tuant, torturant, et se composant de -la renommée et des vertus, avec des crimes?... La foule -a une haute idée des hommes d'État et des politiques. -Les voyant au faîte des choses humaines, elle se courbe -devant ces dieux et s'ébahit naïvement de leur puissance -et de leur génie, qui lui paraissent proportionnés -à la grandeur de ce qu'ils remuent. Pure illusion, Monseigneur! -De même que la main d'un enfant peut mouvoir -des roues colossales, ainsi le vaste et parfait équilibre -où les affaires de l'État sont les unes à l'égard des -autres, en rend le maniement aisé, et le succès fatal, -quel qu'il soit... Les événements nous conduisent, bien -plus que nous ne menons les événements. La plupart -des choses du monde se font par elles-mêmes, croyez-moi.</p> - -<p>—Mais pourtant, objecta le Grand-Duc, on peut -aider la destinée. L'industrie, l'habileté, le génie ne -sont pas seulement de vains mots!</p> - -<p>—Allons donc, Monseigneur, dit Manès, quel génie -suffirait à prévoir les innombrables cas fortuits qui se -rencontrent dans toute entreprise?... C'est par acquit -qu'on y emploie la délibération et le conseil; puis, la -fortune souveraine prononce. De qui la reine Élisabeth, -l'ennemie victorieuse de Philippe II, tenait-elle la vie? -De Philippe lui-même, qui, redoutant l'avènement possible -au trône d'Angleterre de Marie Stuart, reine de -France, fit épargner politiquement la bâtarde de -Henri VIII. On s'avise des dangers probables, et l'on<span class="pagenum"><a name="Page_420" id="Page_420">[Pg 420]</a></span> -ne voit pas les certains. D'ailleurs, par quoi le monde -juge-t-il de l'habileté et du génie? Uniquement par le -succès. Heureux, on acclame le grand homme; vient-il -à échouer, on l'outrage... Quel prodige que Jeanne -d'Arc! Quelle pureté! quelle sainteté! quel merveilleux -héroïsme! Bien, mais supposez seulement qu'elle n'eût -pas réussi, en effet, à pénétrer dans Orléans et à mener -le roi à Reims, et voilà la médaille tournée! Quelle impudente -aventurière! quelle virago éhontée!... Jusque -pour les martyrs et les saints, le succès est la pierre de -touche; on y éprouve leur auréole. L'Église persécute, -durant leur vie, François d'Assise, Loyola, sainte -Thérèse. Morts, elle fait fumer l'encens devant leurs -autels, et assied à la droite du Père, ces créateurs d'ordres -puissants. Le succès est tout, Monseigneur, et -cependant que prouve-t-il? Rien... Il dépend des -endroits, du temps, des circonstances. Le génie du -triomphateur en est la plus petite pièce, moins importante, -assurément, que la faiblesse ou l'imbécillité de -l'adversaire qu'il a devant lui. Tous ces fléaux des -nations, ces maîtres de la paix et de la guerre, ces vainqueurs -qu'on dresse partout en airain, ces Alexandres, -ces Césars, ces Napoléons, ces Immortels, qui sont-ils, -à les regarder, une fois démaillotés de leur pourpre, -sans ces lauriers qui leur enflent le front?... Alexandre? -Un fou, un meurtrier, ivrogne, superstitieux, d'abominable -cruauté, mignon d'Éphestion, amant d'un eunuque. -César? Un pauvre épileptique, prostitué, cruel, -rapace, passant du plus bas valetage à l'orgueil le plus -démesuré; écrivain plat et médiocre. Pour Napoléon, -Monseigneur, la chose est plus étrange à dire; mais -enfin, les preuves en subsistent. Les hommes ont, cette -fois encore, adoré la vieille Tête d'âne. Ce conquérant, -ce législateur, cet empereur, ce maître du monde était -un sot, oui! un imbécile, un des cerveaux les plus épais -qui aient jamais logé sous un crâne... Ne vous récriez<span class="pagenum"><a name="Page_421" id="Page_421">[Pg 421]</a></span> -pas, Monseigneur. Les <i>Lettres sur la Corse</i> ou le <i>Mémoire -à l'Académie de Lyon pour le concours de 1790</i> -dépassent tout, en ridicule... Mais tant de gloire, tant -de sang versé, tant de victoires! Eh bien! ne voit-on -pas la rouge passer de même au jeu, huit, dix fois de -suite? Le hasard des batailles est le plus grand de tous. -Témoin la plupart de ces invincibles, vaincus eux-mêmes -à leur tour, et dont quelques-uns gardent encore, -en dépit de la catastrophe, leurs noms fastueux de -prospérité: Pompée le Grand, ou Bajazet la Foudre... -Non, non, c'est folie, Monseigneur, que d'attribuer à un -seul le succès où travaillent tant de millions d'hommes! -C'est comme si l'on réduisait ces énormes trombes des -mers des Indes qui unissent l'Océan et le ciel, à l'une -de leurs gouttes d'eau.</p> - -<p>—Donc, à ce compte, dit Floris, il n'y aurait de sûr -mérite que celui de l'artiste isolé, du poète, du créateur -solitaire?</p> - -<p>—Oui, répondit Manès, les artistes ont leur prix, -mais leur valeur, étant fondée sur l'opinion, demeurera -toujours incertaine. Ce qu'un siècle admire et porte aux -nues, le siècle suivant le rabaisse. Les génies des -morts, Monseigneur, sont comme ces enfants de minuit, -que le Pater Seraphicus du <i>Second Faust</i> est obligé de -prendre en lui, pour leur donner l'être et la vie. C'est -ainsi que chaque époque, à son tour, recrée et sent -différemment les œuvres que la tradition lui a léguées. -Les Français, sous Louis XIV, trouvent Homère -«bourgeois et bon seulement pour la comédie». <i>Notre -siècle</i>, écrit le dialecticien Bayle, <i>possède mieux les -idées de la perfection</i>. Eschyle, Dante, Rabelais, Shakespeare -sont ignorés ou méprisés. On lit Plutarque; -on imite Sénèque; les grands peintres sont les Bolonais, -si médiocres aujourd'hui. Le sieur Félibien, un Français, -appelle Simone Memmi, superbement: «un certain -Memmi.» On admire comme œuvres grecques et de la<span class="pagenum"><a name="Page_422" id="Page_422">[Pg 422]</a></span> -main de Phidias, les plus vulgaires statues de la décadence -romaine; le mot «gothique» est synonyme de -barbare. Que conclure de tout cela, et comment décider -le litige? Le médiocre et l'excellent produisant les -mêmes transports, à quelle marque les distinguer?... -Allez, croyez-moi, Monseigneur. La peinture, la statuaire, -la poésie, la musique, toutes les manifestations -de ce que nous appelons le Beau, sont des mirages, rien -de plus: de vains signes, des hiéroglyphes, où chaque -homme découvre un sens différent. Ce sont des manuscrits -tracés en caractères sympathiques, et que l'enthousiasme -et la chaleur des âmes font plus ou moins -ressortir; ce sont des luths pendus aux branches, et -dont chaque souffle qui passe tire un autre son. Le -Thésée de Shakespeare dit bien: <i>La meilleure œuvre -de ce genre est pleine d'illusions, et la pire n'est pas -pire, quand l'imagination y supplée.</i></p> - -<p>Manès se tut, et les deux hommes immobiles laissaient -errer leurs yeux sur la mer, où, comme un large -fleuve d'or, la Voie lactée se réfléchissait. Les derniers -murmures avaient cessé; les lumières s'étaient éteintes. -Seule, à l'autre bout de la ville, sous les étoiles innombrables -et tranquilles, une voix lugubre s'élevait. C'était -l'appel du muezzin, qui, du haut de l'un des minarets, -éveillait les croyants, pour la prière de minuit. Son -chant s'épandait dans le grand silence de cette cité -endormie.</p> - -<p>—Et cependant, reprit Floris, l'homme a toujours -foi en lui-même... Oui! malgré tant de déceptions et -de preuves de son impuissance, il attend, il espère -toujours.</p> - -<p>—Assurément, Monseigneur, dit Manès. Il faut -bien que l'Humanité ait dans son arche, pendant son -pénible voyage, ou un Dieu, ou un idéal. Tantôt pieuse -et résignée, elle loge au ciel, par delà la mort, dans les -swargas, les empyrées, les walhallas, le Chanaan mystérieux<span class="pagenum"><a name="Page_423" id="Page_423">[Pg 423]</a></span> -vers lequel elle se croit en marche. Tantôt, -comme au temps où nous sommes, elle renonce à ses -rêves célestes, et plaçant sur la terre même les pays -de félicité, jure que seule, elle va suffire à se faire son -paradis. C'est ce que ce siècle, en son jargon, appelle -le progrès, Monseigneur; c'est la charnelle religion que -scribes et savants intronisent. La foi est devenue terrestre -et, au nom du génie humain, nous promet, pour -les temps à venir, un <i>millenium</i> de bonheur... Vaine -chimère! Espoirs plus enfantins que ceux que l'on fondait -autrefois sur une promesse divine, sur une <i>parousie</i> -du Christ, après laquelle commencerait le règne triomphant -des élus... Le progrès! Ha! ha! le progrès!... -Comme si l'homme pouvait jamais faire autre chose -qu'assouvir les mêmes appétits! Du jour où il a commencé -de manger quand il avait faim, et de s'accoupler -avec sa femelle, son destin s'est trouvé fixé. Un Hottentot, -sous sa hutte de feuilles, ne remplit pas moins -tout son sort, qu'un rajah, dans son palais de marbre. -Deux ou trois besoins font notre limite: manger, dormir, -se reproduire.</p> - -<p>—Allons, pour cette fois, Vassili, répliqua le Grand-Duc, -votre assertion est un peu forcée. La manière -dont on satisfait ces appétits a bien aussi quelque importance.</p> - -<p>—Bah! dit Manès, croyez-vous, Monseigneur?... -Pure question d'habitude! Si la vie sauvage paraît âpre -et rude au civilisé, le sauvage se meurt dans nos villes: -et quant à ces raffinements que vous estimez si précieux, -les délices imaginaires en dépendent uniquement -de la prévention et du caprice. Qui donc se trouve à -plaindre aujourd'hui de n'être pas couché en soupant? -Toute l'antiquité cependant admire la vertu du jeune -Caton, qui, pour prendre part aux malheurs de Rome, -ne mangea plus qu'assis, après je ne sais quelle bataille... -Progrès perdu, volupté oubliée, et dont pourtant nul<span class="pagenum"><a name="Page_424" id="Page_424">[Pg 424]</a></span> -ne se soucie... Tenez, écoutez, Monseigneur. Si un -Timon d'Athènes, un Rousseau, quelque bilieux misanthrope, -voulait pousser les choses à bout, qui l'empêcherait -de prétendre que tout notre labeur inventif, -ces merveilles de notre siècle dont on fait de si pompeux -dithyrambes, télégraphie, chemins de fer, aérostation -espérée, forment à peine l'équivalent pour le -bien-être universel, de cette coutume abolie? En effet, -à quoi se réduisent tous ces grands triomphes du génie -de l'homme? A raccourcir un peu le temps (produit si -rare, comme l'on sait), à nous faire gagner quelques -heures (notre vie en sera plus longue!); bref, à nous -assurer nos aises, pendant deux ou trois jours en -moyenne, répartis sur chaque existence, ce qui est -loin de compenser la commodité journalière, dédaignée -et négligée par nous... Sérieusement, sommes-nous -malheureux d'ignorer tout ce qu'inventeront les âges -futurs, et de n'en pouvoir jouir? Pas plus que les -anciens de n'avoir point connu nos mécaniques utilitaires... -Beau miracle, d'ailleurs, et bien digne de ce -fracas d'enthousiasme, que d'égaler une mouche à la -course, et de rouler sur nos bandes de fer, moins vite -qu'un pigeon ne vole!... Non, Monseigneur, si le progrès -n'était pas une chimère, un mensonge, une utopie -d'ingénieur, une déclamation d'écrivain, si l'homme, -véritablement, ainsi que le prétend notre orgueil, se -rapprochait d'un but idéal et se voyait tout près de -l'atteindre, ce perfectionnement se marquerait d'abord -dans les esprits et dans les mœurs, et non par la consommation -croissante de la vapeur d'eau.</p> - -<p>—Oui, sans doute, murmura Floris.</p> - -<p>—Ce n'est pas le bois, Monseigneur, ce n'est pas le -fer ni la pierre morte, c'est l'âme humaine qui eût fleuri -sous la poussée de cette sève éternelle! Nous serions -devenus en tout plus beaux, plus grands, plus forts, -plus héroïques. Le moindre rimailleur moderne, par cela<span class="pagenum"><a name="Page_425" id="Page_425">[Pg 425]</a></span> -seul qu'il vit en ce temps-ci, n'écrirait que des <i>Iliades</i>. -Tout barbouilleur surpasserait Léonard de Vinci et -Rembrandt; le plus plat magister de village pourrait -régenter Marc-Aurèle... En sommes-nous là? Bon! pas -encore. Et, quoi qu'en pense M. Cripps, notre imperturbable -consul, Léonidas et Marcus Brutus avaient -peut-être aussi grand cœur que tel milicien des États-Unis... -Vous pouvez m'en croire, Monseigneur. L'esprit -humain n'est pas un cuir qui prête, une étoffe, -un rouleau que l'on étire, à son gré. Ce qu'il a été, -c'est ce qu'il sera; ce qu'il a fait, c'est ce qu'il fera, et -rien de neuf sous le soleil, comme dit le vieil Ecclésiaste. -Il serait aussi impossible à l'homme de se démentir, -qu'à un tigre de manger de l'herbe. Toujours, -nos cœurs et nos esprits inclineront aux mêmes penchants. -Toujours, sur la scène du monde, grimaceront -les mêmes préjugés, les mêmes travers, les mêmes -folies, les mêmes manies ridicules, tant la sottise est -limitée, tant l'homme recopie de l'homme jusqu'à ses -plus bizarres verrues! Les Grecs n'étaient pas moins -affolés de chevaux que nos sportsmen le sont à présent. -Les nobles Romains descendaient de Faunus, -d'Hercule, d'Agamemnon, comme la maison de Savoie -a pour ancêtre Bérold de Saxe, ou comme les -marquis de Lévi sont cousins de la sainte Vierge. Pyrrhus -guérissait les malades en leur pressant la rate, de -son pied: vous avez vu les derviches hurleurs faire de -même, à Constantinople. Argenteuil et Trêves, je -crois, se disputent la sainte Tunique: c'était ainsi -qu'on se vantait à Rome, à Siris, à Luceria, d'avoir la -vraie Minerve des Troyens. Philippe, roi de Macédoine, -avait bâti Ponéropolis, pour y reléguer des criminels, -longtemps avant que les Anglais ne peuplassent -Sydney de <i>convicts</i>. La loi des Douze Tables, déjà, -interdisait d'enterrer dans la ville... Quoi encore? -Jean-Jacques Rousseau accuse les sciences et les arts<span class="pagenum"><a name="Page_426" id="Page_426">[Pg 426]</a></span> -de la corruption des hommes: Josèphe fait un crime à -Caïn d'avoir inventé les poids et mesures. Un enfant, -qui regardait dans l'eau une figure de Mercure, décrivit -aux Tralliens toute la guerre de Mithridate; un autre -enfant vit dans un verre d'eau la mort du roi Louis XIV, -et la dépeignit au duc d'Orléans. On ferait des livres -entiers de ces conformités, Monseigneur. Jusqu'aux -idées, jusqu'aux doctrines passent, tour à tour, d'un -parti à l'autre; on soutient des mêmes arcs-boutants les -édifices les plus divers. Le dogme de Quatre-vingt-neuf, -cet axiome fondamental des sociétés de notre -temps, qu'au peuple seul appartient la souveraineté des -États, que l'autorité des sujets l'emporte sur celle du -roi, eh bien! mais, Monseigneur, c'était une opinion -enseignée, reçue, mise en pratique dans toutes les communions -chrétiennes, et dont les jésuites spécialement -s'étaient faits les défenseurs... Le plus catholique des -lieux communs! Oui, voilà ce qui est sorti de ce sublime -livre à sept sceaux de la Révolution française, ouvert -au milieu de tant de trompettes, de tonnerres, de tremblements -de terre! La mort de Louis XVI a eu lieu, en -vertu des mêmes principes qui avaient armé Jacques -Clément, Balthazar Gérard, Ravaillac. La théorie et -les maximes reprochées avec horreur aux jésuites -sont celles mêmes qu'on applique dans la démocratie -triomphante, si bien que la Révolution... ha, ha, ha! -se trouve avoir pour mère le Gesù!</p> - -<p>—Ainsi, reprit Floris, après un silence, vous n'avez -donc pas foi, Manès, aux destinées de la Démocratie?</p> - -<p>Le savant fit claquer ses doigts:</p> - -<p>—Qu'entendez-vous par là, Monseigneur? La chute -prochaine des rois? L'avènement des Républiques?... -Peuh! république ou monarchie, la pièce est la même -sous d'autres masques... L'accession des foules au -pouvoir? Mais le suffrage universel, tel qu'il se pratique -actuellement, en France et aux États-Unis, est<span class="pagenum"><a name="Page_427" id="Page_427">[Pg 427]</a></span> -précisément un leurre, une attrape, une duperie merveilleuse -à fasciner les yeux des niais, un tour subtil -de gobelet pour dépouiller la plèbe de ses droits et les -lui filouter à sa barbe. La belle avance, n'est-ce pas? -que la volonté qui gouverne soit celle d'un tribun et -non pas d'un roi, que la caste privilégiée ne s'appelle -plus la noblesse, mais la majorité de la Chambre, et que -le peuple soit souverain, puisqu'il lui faut céder son -pouvoir!... Souverain! Ha, ha, ha! souverain!... Un -plaisant souverain, ma foi!... Un souverain de liards et -de guenilles! Son trône est un siège boiteux, son palais -un galetas sordide, son sceptre la navette ou l'outil -qu'il manie douze heures par jour, sa couronne la marque -au front, le sceau que la mort lui imprime, car la -durée moyenne de la vie, pour ce troupeau des misérables, -est d'un tiers ou de moitié plus courte que celle -des bourgeois et des riches... Non, non, les vrais souverains, -Monseigneur, les immortels tyrans de l'homme, -ce sont les deux Mammons, les fantômes effrayants, -les meurtrières abstractions sorties tout armées de sa -cervelle, oui! le Capital et l'État. Voilà les bergers de -nations, les deux monstrueux Polyphèmes, tondeurs, -tueurs de leur bétail d'hommes, et qui, jusqu'à la fin -des temps, les paîtront sous ces dures houlettes qu'on -nomme: impôt, impôt du sang, lois, religions, nationalités. -Qui pourrait, en effet, renverser ces colosses -d'iniquité?... Certes, on rirait si Prométhée, torturé -sur son rocher, espérait sa délivrance de Jupiter, de -son tourmenteur même. Telle est pourtant l'illusion -naïve dont se berce l'Humanité! C'est sous les ailes -maternelles du vieux vautour qui lui ronge le foie, -qu'elle dépose, pour y éclore, l'œuf précieux de son -Age d'or. Pressés, foulés, meurtris de tyrannie, ce -qu'appellent socialistes, communistes, collectivistes, -tous les apôtres de la plèbe, tous les voyants des temps -à venir, c'est un tyran, bien plus impitoyable encore,<span class="pagenum"><a name="Page_428" id="Page_428">[Pg 428]</a></span> -puisqu'il serait impersonnel: l'État-Roi, l'État-Providence, -l'État-Argus avec ses cent yeux, l'État-grand -manufacturier de la félicité publique. Tous les hommes -égaux, pareils! Chaque âme exacte et poinçonnée -ainsi qu'un outil social! Les têtes humaines faites au -moule, ni plus ni moins que les têtes d'épingles!... -Rêves riants peut-être, Monseigneur, mais chimériques, -assurément, tant que l'homme sera un animal vivant, -et non pas une formule, un chiffre!... Lors même que -l'on faucherait notre vieille race d'égoïsme, et qu'après -le total cataclysme, une moisson d'hommes nouveaux -sortirait des dents du Dragon, ceux-ci, conformément -au mythe, se battraient, à peine hors du sillon, jusqu'à -ce qu'un d'eux commandât aux autres. L'égalité est -l'idéal de l'esprit de l'homme, et l'inégalité, le penchant -de son cœur. Le rêve de l'équité n'est qu'un rêve. Le -monde est bâti sur la force, en ce siècle dit civilisé, -juste autant qu'aux premiers jours du globe.</p> - -<p>—Sur la force! répéta Floris.</p> - -<p>—Mais oui, sans nul doute, Monseigneur. Et d'abord, -dans l'ordre physique, comment en serait-il autrement, -puisque les êtres tirent leur accroissement, leur -substance, les uns des autres? L'animal <i>vit</i> la mort du -végétal; l'homme, la mort de l'animal. Chaque créature -est un sépulcre insatiablement ouvert. La jeune vierge -la plus suave exhale l'odeur des hécatombes. Le vieillard -le plus vénéré apparaît peut-être aux yeux des -Anges tel qu'un affreux caillot de sang, qui dégoutte -de la tête aux pieds. La loi de nature est le meurtre: -et l'Homme, ainsi qu'un miroir vivant, réfléchit cette -loi, naïvement. C'est sur elle qu'il a modelé ses mœurs, -ses conceptions, ses croyances; cet Ananké de la matière -lui a servi de prototype, pour édifier son monde -moral... Jusqu'à Dieu même, Monseigneur, jusqu'au -culte qu'il nous faut lui rendre, nous l'épelons dans ce -Livre de mort. Que sont les anciens holocaustes, les<span class="pagenum"><a name="Page_429" id="Page_429">[Pg 429]</a></span> -cilices, les flagellations, sinon des souffrances subies, -pour que le Moloch s'en réjouisse? Et sur tous les -autels de la chrétienté, chaque matin, symboliquement, -n'immole-t-on pas le Fils au Père, comme la seule -hostie digne d'un Dieu? Partout, le meurtre, la violence, -l'Até féroce aux ailes noires. Le mot <i>vertu</i> veut -dire <i>force</i>. Les premiers, les plus glorieux, les plus -grands des hommes, au gré des hommes, ce sont leurs -exterminateurs... Vous-même, Monseigneur, à Watteoo, -quand les naturels ont insulté et tenté de désarmer -un détachement de vos matelots, n'avez-vous pas -recouru aussitôt à la force, aux canons du <i>Black-Swan</i>? -La belle homélie qu'un obus, pour évangéliser -des sauvages!... C'est ainsi que, depuis quatre siècles, -les Européens sont en train d'exterminer ou de déposséder -les autres races de la terre. Les peuples resserrés -halettent: la civilisation, comme une araignée, enveloppe -le reste du monde. Plus de Peaux-Rouges, -en Amérique; au seul contact de l'homme blanc, les -Océaniens disparaissent; l'Anglais commence à flairer, -à poursuivre jusque dans leurs dernières retraites, les -Australiens, les Néo-Zélandais; l'Afrique entière est -envahie. Voracement, chaque nation chrétienne s'efforce -d'engloutir le plus qu'elle peut de la terre, quitte à le -revomir un jour... De quel droit? Du droit du plus -fort, seule vérité, seule sentence fixée au cœur de -l'homme par un clou solide. Tout le reste: fraternité, -égalité, progrès des lumières, des mots, Monseigneur, -des chants de flûte; mais, au-dessous, on entend -aboyer, comme autour de la Scylla marine, les gueules -horribles de la guerre. Cent ans d'humanitairerie ont -enfin abouti à ceci: tout citoyen soldat, vingt millions -d'hommes en armes, l'Europe entière devenue un -vaste camp. N'est-il pas clair que nous voilà retournés -à l'état de nature, à la barbarie primitive, chacun -gardant, l'arc à la main, sa hutte d'écorce ou sa caverne?</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_430" id="Page_430">[Pg 430]</a></span></p> - -<p>Un moment de silence suivit. Floris, assis, le poing -sous le menton, presque indistinct dans la nuit, poussait -par intervalles un long soupir.</p> - -<p>—Ne croyez-vous donc pas à la science, Manès? -demanda-t-il tout à coup.</p> - -<p>Le savant eut un ricanement:</p> - -<p>—Quelle science, Monseigneur? Si par ce mot vous -entendez une sorte de Vulcain moderne, agençant, machinant -notre vie, et lui forgeant, de jour en jour, des -rouages plus exacts, un dieu Cabire, patient, rusé, -utilisant pour ses soufflets les fluides et les forces de la -terre, certes, Monseigneur, qui pourrait douter de cette -science-là? Tout ce qui nous entoure est son œuvre; -elle a jailli du cerveau de l'homme, dès la naissance du -vieil Adam. Le premier tireur d'arc, le premier potier -l'ont eue, comme nous, pour inspiratrice, car la transmission -du mouvement et la compressibilité de la matière -sont des phénomènes scientifiques, absolument -au même titre que les effets les plus subtils de l'électricité -et des lois acoustiques.</p> - -<p>—Ce n'est pas la science, Manès; c'est l'industrie, -dont vous me parlez.</p> - -<p>—C'est qu'il n'y a pas d'autre science, Monseigneur, -repartit le savant. Celle de qui les sots proclament, en -ce temps-ci, qu'elle a pénétré tous les mystères, ce -prétendu soleil du monde invisible, cette doctrine ajustée -aux choses comme la bague au doigt, ce catéchisme -rationnel, mille fois plus cru, plus vénéré que le catéchisme -divin, niaiseries, Monseigneur, mensonges! Si -<i>savoir</i> implique <i>comprendre</i>,—et comment donc savoir -sans comprendre?—alors, l'homme le plus savant de -nos Académies en sait tout juste autant que l'homme-singe, -l'anthropopithèque primitif, en admettant qu'il y -ait eu un tel homme. Quoi que l'on affirme, Monseigneur, -le cercle de ténèbres qui nous environne n'a -pas reculé d'un empan. Le doute, l'obscur, l'inconnaissable,<span class="pagenum"><a name="Page_431" id="Page_431">[Pg 431]</a></span> -continuent de peser sur nous, aussi fatalement -que la terre doit tourner, jusqu'au dernier jour, sous -son cône d'ombre.</p> - -<p>—Ainsi, la vérité n'est pas! s'écria Floris.</p> - -<p>Manès répondit, en souriant:</p> - -<p>—La vérité existe, Monseigneur; le difficile est de -la connaître... Mais, puisque nous en sommes sur ce -propos, quoique, assurément, je ne saurais dire le chemin -qui nous y a conduits, je vous expliquerai maintenant -mon scepticisme, jusqu'au bout... Et d'abord, -dites-moi, Monseigneur, quelle est la clef qui nous -ouvre les choses? Évidemment, rien que les sens. C'est -par leur voie que les odeurs, les saveurs, les couleurs, -la lumière, tout l'étrange ballet des atomes s'achemine, -et empreint en nous ce qu'on appelle leurs qualités. -Mais la question est précisément si ces qualités sont -réelles, si le chaud, la douceur, la mollesse, le poids, la -légèreté tiennent à l'objet, et constituent, comme le -vulgaire se l'imagine, l'argile même dont il est pétri, -ou bien, suivant ce que démontrent la plupart des philosophes, -si elles ne sont rien que nous-mêmes, modifiés -au contact des choses. En effet, Monseigneur, -puisque le monde doit passer au prisme de nos sens, -quelle certitude aurons-nous jamais que le rayon qui -en résulte nous peint le monde, et non pas nos sens?... -Y a-t-il du bruit dans le canon, ou seulement dans notre -oreille? La lumière remplit-elle l'air, ou le cristallin de -notre œil? Le feu, en soi, et indépendamment des effets -que nous en éprouvons, a-t-il de l'éclat et de la chaleur? -En d'autres termes, nos perceptions nous donnent-elles, -ainsi qu'on le croit, une relation à l'univers, -ou simplement un rapport à nous-mêmes?... Grave -problème, Monseigneur! Pierre d'achoppement de la -science! Au seuil même de ce qu'il doit connaître, l'esprit -humain vacille et trébuche... Car, dès qu'on pose -pour certain,—et comment en douter raisonnablement?—que<span class="pagenum"><a name="Page_432" id="Page_432">[Pg 432]</a></span> -l'objet n'est que le composé, la somme -de nos sensations, de là s'ensuit l'éternel mystère de -ce qu'il est avant d'être senti, puisque seule, la sensation -nous met en rapport avec lui. Donc, tout ce qu'on -peut affirmer, c'est qu'il est le support inconnu des impressions -que nous en recevons... Passons encore plus -avant. Il n'y a même pas, Monseigneur, de liaison nécessaire -entre l'objet représenté et l'idée qui le représente. -Tous les visionnaires voient ce qu'ils voient. Ne -sommes-nous pas déçus comme eux, quand nous -croyons qu'il existe hors de nous, autre chose que des -apparences?... Peut-être l'éternelle illusion tisse-t-elle, -autour de tous les êtres, une sorte de réseau magique, -où nous nous trouvons renfermés, comme le ver dans -la soie. Peut-être sont-ce nos rêves seuls qui bâtissent -dans le vide immense, la Cité d'erreurs et de mirage -que nous nommons l'univers. La terre et l'Océan, Monseigneur, -cet abîme constellé du ciel, avec ses millions -de millions d'étoiles, ce prodigieux engrenage forgé -d'espaces et de soleils, tout cela, peut-être, n'est qu'un -prestige, un petit mouvement de nos nerfs, les taches -de notre œil malade, des bulles, des fantômes, des -riens. Notre science tant célébrée passe à travers des -ombres vides, comme la bise à travers le porche d'un -palais en ruine. L'objet même de nos recherches s'évanouit, -se dissipe; nous n'étreignons jamais que le -néant.</p> - -<p>—Mais pourtant, répliqua le Grand-Duc avec une -sorte de brusquerie, quelques subtilités qu'on imagine, -ce ne sont pas nos sens qui jugent et qui comprennent -la vérité. C'est la raison, l'entendement, l'esprit, ou tel -nom que vous voudrez lui donner.</p> - -<p>—Soit, Monseigneur! reprit le savant. Mais cet entendement, -quel est-il? Peut-on le définir, le connaître? -Nos disputes et nos méditations ont-elles réussi, depuis -trois mille ans, à éclaircir son mode d'action, son lieu,<span class="pagenum"><a name="Page_433" id="Page_433">[Pg 433]</a></span> -son principe, sa nature intime?... Non, l'esprit s'échappe -à lui-même. Ce juge de tout ne peut juger de -ses propres opérations. Pour comprendre l'entendement, -il faudrait un autre entendement; pour celui-ci, -un autre encore, et ainsi à reculons jusqu'à l'infini... -Puis donc que l'esprit s'ignore soi-même, et que -jamais aucun œil n'a percé les ténèbres de la caverne -d'où il rend à l'homme ses oracles, avec quelle assurance -nous servirons-nous de ce qui nous est inconnu -pour connaître ce qui nous est inconnu, et quelle -créance pourrons-nous avoir aux jugements de la raison?... -Mais, dit-on, elle est sa propre lumière. Étrange -assertion, Monseigneur! Car vouloir démontrer par -raison que la raison est véridique, n'est-ce pas—dussiez-vous -derechef m'accuser de subtilité!—usurper, -comme déjà prouvé, cela même qui est en question?... -Bien, bien! sans rancune, mon cher Floris! et le vieillard -se mit à rire. Je connais l'effet irritant que produisent -sur les esprits qui n'y sont pas accoutumés, les -raisonnements métaphysiques. Il leur semble que des -araignées tissent autour d'eux leurs toiles invisibles; -ils s'indignent comme Gulliver, enchaîné par les Lilliputiens. -Mais, enfin, tel est le dilemme: ou nous -abandonner à nos sens et aux erreurs populaires, ou -bien nous résigner à suivre patiemment les mille détours -de la dialectique... En résumé, que peut-on affirmer -de l'esprit? Uniquement ceci, Monseigneur: que -ne créant rien par lui-même, car sans le corps, évidemment, -il ne saurait non plus qu'une pierre, tout son -effort se borne à ranger les choses sensibles dans sa -perspective, à les classer, à les coordonner, bref, à -réunir en volume ce que les sens lui font tenir, ainsi -que par feuillets séparés, d'où il suit que si les feuillets -se trouvaient autres, le livre aussi serait différent. -Le proverbe florentin dit bien: <i>Le tailleur fait le vêtement -comme il a le drap.</i> Notre esprit dépend, par<span class="pagenum"><a name="Page_434" id="Page_434">[Pg 434]</a></span> -conséquent, de notre tact, de notre goût, de nos yeux, -de notre odorat, de nos oreilles. Il est cousu au sac du -corps, muré dans le cachot de nos sens... L'Homme -est un luth vivant à cinq cordes. Pourra-t-il prétendre -sonner, au moyen de cette mesquine gamme, toute la -profonde harmonie, l'immense symphonie de l'univers?... -Nous constatons qu'un sens de moins appauvrit -et diminue notre âme. Ainsi, dix sens, vingt sens -de plus, si quelque Dieu nous en dotait soudain, lanceraient -notre esprit comme sur des ailes, hors du puits -étroit et obscur que nous nommons la Science, et nous -révéleraient, sans doute, dans une lumière inconnue, -des essences et des objets, par myriades, desquels -nous n'avons aucune idée... Qu'on vante à présent le -génie de l'homme! Qu'on en célèbre l'énergie, l'audace, -l'instinct sublime! Ha, ha! nous ne savons même -pas si la raison est raisonnable... Ses lois sont-elles -générales? Embrassent-elles tout l'univers, ainsi que -notre orgueil le proclame, ou bien, formées par notre -entendement, d'après les perceptions des sens, leur -portée se limite-t-elle à notre condition terrestre? -Peut-être que nos vérités ne sont rien d'autre que -notre manière de concevoir. Peut-être la raison est-elle -le mirage personnel de l'homme... Oui, dans un -coin de l'Infini, il y a peut-être la raison de la petite -planète Terre, comme ailleurs la raison de Saturne et -de l'étoile <i>Alpha</i> de la Lyre!</p> - -<p>Le Grand-Duc secoua la tête; puis, lentement, après -un silence:</p> - -<p>—Ainsi, l'évidence ne prouve rien?</p> - -<p>Manès répondit en souriant:</p> - -<p>—Pas autre chose, Monseigneur, que l'optique de -notre raison... Et d'ailleurs, même en la tenant pour -le critérium de la vérité, quelle foi avoir en l'évidence, -puisqu'elle peut se trouver dans le faux aussi bien -que dans le vrai? L'Oracle et les augures ont été<span class="pagenum"><a name="Page_435" id="Page_435">[Pg 435]</a></span> -évidents à tous les peuples de l'antiquité. Ce qui paraît -à l'esprit du dormeur, de l'ivrogne, de l'insensé, n'offre -pas moins d'évidence que ce qui paraît à l'esprit de -l'homme raisonnable. Il n'y a rien de certain, Monseigneur, -les axiomes pas plus que le reste. Ces fondements -de la démonstration, ces vérités que l'on prétend -intelligibles par elles-mêmes, ces premiers anneaux des -sciences, ces propositions éternelles, qui, soi-disant, -enveloppent les choses, comme un compas, lorsqu'on le -tourne, circonscrit l'espace nécessairement, tout cela -est vague et chimérique!... Et, en effet, si l'évidence -fait le signe de la vérité, quel axiome a jamais été plus -évident que celui-ci: <i>Il ne peut exister d'antipodes</i>; ou -mieux vérifié quotidiennement que cet autre: <i>La nature -a horreur du vide</i>; ou plus immuable que ce dernier, -presque naïf à le formuler: <i>Un corps ne peut agir -où il n'est pas</i>? Trois vérités qui sautent aux yeux, -trois de ces principes certains, qu'il suffit d'entendre -pour les croire!... Vous vous récriez, Monseigneur... -Eh! sans doute. On vous a appris que la terre est -ronde, que l'air est pesant, et comment, pour quelques -shillings, on télégraphie jusqu'en Amérique. Mais, si -vous ne le saviez pas, quelles raisons aurait votre raison -de suspecter ces axiomes?... Et tenez, celui-ci, que -vous en semble? <i>L'identité de la composition implique -l'identité des propriétés</i>; en d'autres termes, Monseigneur: -<i>Deux corps dont la composition est la même, -sont identiques.</i> Rien de plus évident, n'est-ce pas? -Eh bien! rien de plus faux, toutefois. Ce qu'on nomme -l'isomérie a ruiné cette vérité-là. Deux corps composés -identiquement peuvent être fort différents. Le terrible -acide cyanhydrique se trouve le même, chimiquement, -qu'un sel inoffensif, le formiate d'ammoniaque. Les divers -éléments de l'urée composent aussi le cyanate d'ammoniaque -hydraté... Soit! <i>Deux et deux font quatre</i>, direz-vous. -Cela, du moins, est une vérité... Non pas tant<span class="pagenum"><a name="Page_436" id="Page_436">[Pg 436]</a></span> -vérité, Monseigneur, que pure identité d'idée, tautologie -flagrante, avérée! Qu'est-ce que le nombre, en -effet, sinon l'unité ajoutée à elle-même? En sorte que -<i>deux et deux font quatre</i> signifie seulement ceci: <i>Quatre -fois l'unité sont quatre fois l'unité</i>... Allez, Monseigneur, -on a beau chercher et se tourner de tous les -côtés, il n'existe pas d'axiomes. Ces premiers-nés de -l'esprit humain vont de pair avec leurs cadets. Comme -n'importe quel aphorisme, ils expriment uniquement -une évidence de rapport. Ce sont des <i>parce que</i> et non -des <i>pourquoi</i>, des effets et non pas des causes; des -concepts strictement taillés à la mesure des phénomènes, -et qui, bien loin de précéder la connaissance, en -dépendent, de façon qu'en tirer des preuves, c'est -prouver la chose dont il s'agit dans tel ou tel cas particulier, -par la chose en question elle-même, considérée -au général.</p> - -<p>Le Grand-Duc se leva sans parler, et il fit, d'un pas -machinal, sept ou huit tours sur la terrasse, puis, s'arrêtant -en face du vieillard:</p> - -<p>—Donc, reprit-il amèrement, pour ne pas mentir, il -faudra ne plus rien affirmer désormais; répondre à tout -qu'on doute, qu'on ignore, craindre même d'avouer que -l'on vit, se fermer la bouche avec la main... Non, non, -c'est impossible, Manès. Il y a pourtant des certitudes, -des vérités mathématiques.</p> - -<p>Le savant haussa les sourcils ironiquement:</p> - -<p>—Certes! Mais comment donc, Monseigneur! Vérités -sûres, manifestes, et dont l'homme, d'ailleurs, a si -bonne opinion, qu'envoyant au ciel généreusement ses -calculs, ses roues, ses paraboles, il en a fait présent à -Dieu, lequel, selon le divin Platon, exerce la géométrie... -Le seul malheur, mon cher Floris, est que ces -vérités admirables marchent toujours derrière un si, -ni plus ni moins que ce dicton des petits enfants bien -connu chez nous: <i>Si le Kremlin était de beurre, le<span class="pagenum"><a name="Page_437" id="Page_437">[Pg 437]</a></span> -moujik le mangerait!</i>... De même, si elles existaient, -pourrait-on dire, quelle merveille que les mathématiques!... -En effet, réfléchissez-y, cette science n'a -d'objet que nos idées. L'homme a tiré de son esprit des -abstractions et des figures chimériques, et n'ayant pas -à s'inquiéter qu'elles cadrent à la réalité, il en développe -les propriétés qu'impliquait d'avance leur définition. -Il n'y a donc rien, dans les mathématiques, que -ce que nous y avons mis: la vérité que découvre Archimède, -au terme de sa démonstration, est la répétition -exacte de la supposition dont il est parti... Comme -un baladin, Monseigneur, fait cheminer sa muscade, de -gobelet en gobelet, jusqu'à celui qu'il a marqué tout -d'abord, ainsi le mathématicien déduit et pousse ses conséquences, -dont la dernière, enfin, n'est vraie que parce -qu'elle se trouve identique avec celle qui la précède, -celle-ci avec la précédente, et ainsi de suite, en remontant -jusqu'à la première supposition. Ce qu'on appelle -«vérités mathématiques» se réduit donc, comme je le -disais, à des identités d'idées: ces prétendues sciences -exactes sont pareilles à un arbre immense portant sa -tête dans les nues, mais dont le pied pose sur le vide... -La géométrie, Monseigneur, est le roman de notre raison. -Un simple point sans étendue, c'est-à-dire rien, -le néant même, produit en se multipliant, les lignes, -les surfaces, les plans, évolue, se gonfle, et met bas -enfin, comme un cheval de Troie d'une autre sorte, la -géométrie tout entière. Vous sentez dès lors combien il -importe à la dignité de l'esprit humain qu'Hippocrate -de Chio parvienne un jour à carrer les lunules du cercle -et milord Brounker les hyperboles; encore que, de -l'aveu de tous, il n'y ait ni cercle ni hyperbole, et qu'en -rechercher les propriétés, ce soit justement vouloir -connaître la chanson que chantaient les Sirènes, ou le -pelage et le genre de vie des licornes et des hippogriffes!... -Pour comble de folie, Monseigneur, cette<span class="pagenum"><a name="Page_438" id="Page_438">[Pg 438]</a></span> -science, sortie du néant, plonge, en trois pas, dans -l'infini. L'opérateur barbouille son papier de 8 couchés -horizontalement, et le voilà persuadé qu'une cervelle -humaine, en dilatant ses six pouces environ de long -sur cinq de large et trois de hauteur, admet et absorbe -l'infini, que dis-je? plusieurs infinis, car ces habiles en -reçoivent d'infiniment plus grands les uns que les -autres... Ne croyez pas que je me moque! Le célèbre -Torricelli a démontré qu'une quantité finie et une -quantité infinie étaient égales. D'autres prouvent qu'il -y a des quantités infinies bornées de chaque côté. Peu -importe qu'on déraisonne, pourvu qu'on enchaîne des -raisonnements... Et que d'autres impossibilités! Au -milieu de quelles nuées, de quelle Cité des coucous, les -mathématiciens ont-ils rencontré ces fameuses lignes -asymptotes, destinées à toujours s'approcher, sans se -rencontrer jamais? En quel métal, en quelle pierre -tailleront-ils leurs cissoïdes, leurs conchoïdes, leurs directrices?... -Remarquez, de plus, Monseigneur, qu'à -l'encontre de l'opinion vulgaire, il ne règne entre eux -pas moins de disputes que parmi le reste des savants. -L'évidence qu'un théorème porte pour l'un, comme sur -le front, paraît à l'autre plus que douteuse; et répliques -et réfutations d'entrer en jeu! Cette façade de logique, -claire et nue, que présente la géométrie, masque, par -derrière, un labyrinthe, aussi obscur, aussi tortueux que -celui des autres sciences. Combien, et non des moins -illustres, y ont déjà perdu leur chemin, aboutissant -enfin, comme Longomontan ou Grégoire de Saint-Vincent, -à trouver la Chose impossible, cette quadrature -du cercle, qui symbolise pour la foule la duperie, l'illusion -géométrique!... Et l'instinct de la foule a raison. -Oui, la mathématique pure est l'art d'extravaguer méthodiquement. -Le nombre n'existe, Monseigneur, qu'autant -que son application à quelque propriété de la matière -lui donne de la réalité. C'est notre faiblesse que<span class="pagenum"><a name="Page_439" id="Page_439">[Pg 439]</a></span> -prouve cette science tant admirée; c'est notre sottise -qu'elle aide. Impuissants à concevoir les choses, nous -y promenons cette toise qui nous les mesure, et qui en -gradue l'immensité à notre petitesse. L'arithmétique -et l'algèbre ne sont rien qu'une aide, une routine, une -manière d'opérer. Elles abrègent nos idées, et les disposent -dans un bon ordre, tandis que la géométrie nous -les dessine et nous les rend sensibles... Des ailes, a-t-on -dit. Non pas! mais le bâton d'aveugle de l'esprit -humain.</p> - -<p>La lune effilée, avec son croissant, se levait enfin -dans le ciel, au milieu du fleuve des étoiles. C'était ce -moment de la nuit où le silence, déjà profond, se fait -plus surnaturel encore. Depuis la nébuleuse lointaine -jusqu'aux dalles de la terrasse que foulaient Manès et -le Grand-Duc, on eût dit qu'un cercle magique était -tracé autour de Djeddah et des ondes qui l'environnent. -Le vieillard poursuivit, après une pause:</p> - -<p>—Et de même pour tout le reste. En morale, en métaphysique, -nos vérités sont aussi creuses. Nous ne -pouvons pas mieux fonder nos rapports avec nos semblables, -qu'avec les pures conceptions de notre esprit... -Qu'est-ce que le bien et le mal? Quelle réalité ont-ils? -Ce que nous nommons Ordre et Confusion, Vice et -Vertu, Laideur et Beauté, tout cela, comme une peinture, -ne s'efface-t-il pas sous le doigt? Bien vieille -énigme, Monseigneur, et dont le mot est plus amer à découvrir -qu'à ignorer!... En effet, une ancre, une seule, -retient toute la morale humaine: c'est la croyance à notre -liberté. Mais cette liberté, qu'est-ce donc? Évidemment, -rien que notre pouvoir d'accomplir ce que nous -voulons. Quant au vouloir lui-même, il nous échappe, -par la raison bien simple, Monseigneur, que nul ne peut -vouloir sans raison. Car quel Dieu même concevrait -une chose qui nous détermine et qui n'est pas déterminée, -une action ne dépendant de rien et dont d'autres<span class="pagenum"><a name="Page_440" id="Page_440">[Pg 440]</a></span> -actions dépendent, qui, sans nécessité, et partant sans -motif, produit actuellement A, tandis qu'elle pourrait -aussi bien produire B ou C ou D; en deux mots: le <i>hasard -absolu</i>?... Non! le trait demeure encoché, si -une main ne tend pas la corde; il n'y a pas d'effet -sans cause... C'est nécessairement qu'on veut, en conséquence -des idées qui se présentent à nous et qui nous -déterminent. Les volontés des hommes, Monseigneur, -ne s'envolent pas dans l'air, au hasard, comme des oiseaux, -mais la Nécessité les scelle, à chaque instant, -ainsi qu'avec du plomb fondu. La plus minime de nos -actions est liée à la Roue du monde, aussi indissolublement -que le lever quotidien du soleil... Reconnaissons -donc, de bonne foi, que le bien et le mal n'expriment -que nos façons d'imaginer. Le vieil Adam, persuadé -que l'univers était créé pour lui, a nommé le Bien ce qui -lui servait, et le Mal ce qui pouvait lui nuire. Son -égoïsme a partagé les choses, selon qu'elles l'affectaient: -et elles restent à jamais séparées, comme le -vinaigre et l'huile dans le même vase, encore qu'elles -n'en soient ni plus ni moins parfaites pour charmer les -désirs de l'homme ou pour lui déplaire, pour choquer -ce roi de la nature ou bien pour le favoriser. Ces grands -mots: beauté, conscience, bonté, héroïsme, sainteté, -ne sont rien que les voiles peints dont nous offusquons -nos yeux, et sous lesquels on trouve simplement la volupté, -l'orgueil, l'intérêt des créatures à deux pieds. -Le vice et la vertu sont vides. Des mots sonores, et -rien de plus!... Non que je veuille, mon cher Floris, -dans le commun usage de la vie, ne pas approuver, ne -pas suivre, ce qu'approuve et suit le troupeau vulgaire; -mais c'est l'amer privilège du sage, de pratiquer la vertu -sans y croire... Et même, enfin, tout autour de nous, -cette foi si ardente des hommes, ce grand amour officiel -de la morale et de l'équité, ne vont pas, il faut bien -l'avouer, sans quelques accommodements. Réfléchissez-y,<span class="pagenum"><a name="Page_441" id="Page_441">[Pg 441]</a></span> -Monseigneur, et, comme le peintre qui se recule, -vous verrez les notions que l'on croit les plus rigides et -les plus fixes, changer de perspective, au gré de nos -passions, de nos lois, de nos préjugés, et le mal devenir -le bien... Que dira-t-on qui soit mauvais d'un consentement -unanime? Le vol! Mais l'État, Monseigneur, -nous prend aussi ce qui nous appartient... L'inceste, -les ordures de la chair? Bah! simple crime d'opinion, et -qui varie de peuple à peuple. Un frère et une sœur -d'Athènes se mariaient saintement sous l'œil des dieux; -une vierge de Babylone se prostituait par piété. L'homicide? -Mais en ce cas, pourquoi les supplices, pourquoi -la guerre? Quel jeu est-ce que celui-ci, de souffler -de la même bouche tantôt la douceur et tantôt le meurtre, -de fixer, selon nos convenances, des jours où le -sang est impie et d'autres où il est glorieux; bref, -d'être à la fois ange et tigre!... Vous le voyez vous-même, -Monseigneur, l'imagination dispose de tout. -Elle fait la beauté, le bonheur, l'honnêteté, la vertu. -Elle a fait jusqu'à Dieu lui-même, châtieur, punisseur -de nos crimes, espèce de Juge impitoyable qui échange -son paradis contre des larmes et des souffrances, et -torture ses damnés dans les flammes: grand justicier, -puissant vengeur, soutien des lois, règle et norme de -l'équité. Tel est le mors dont on nous a domptés, le -Dieu des prêtres et des théologiens! Tel est le Dieu du -cœur de l'homme!... Mais bah! le Dieu de sa raison, -l'autre Idole, n'est pas moins grossière. La philosophie, -jusqu'ici, pour expliquer l'Inconnaissable, s'est -bornée, comme une fée bavarde, à lui imposer des -noms différents. Dieu a donc été, tour à tour, l'<i>Idée</i> de -Platon, le Νοῦς d'Aristote, la <i>Nature</i> de Giordano Bruno, -la <i>Substance</i> de Spinoza, la <i>Chose en soi</i> de Kant, le -<i>Moi</i> de Fichte, la <i>Raison</i> de Hegel, la <i>Volonté</i> de -Schopenhauer... Comme si le Mystère ineffable ne fût -rien de plus qu'un jeu de grammaire, un vocable à<span class="pagenum"><a name="Page_442" id="Page_442">[Pg 442]</a></span> -trouver, complétant une inscription mutilée, et dont les -dimensions, le genre et le nombre doivent s'ajuster au -mot qui manque!... Le Dieu de l'homme, Monseigneur, -voulez-vous que je le définisse? C'est l'homme s'adorant -soi-même. L'esprit humain ne peut se dépasser, -pas plus que les eaux ne s'élèvent au-dessus du niveau -de leur source. Dans son autolâtrie naïve, l'homme a -divinisé son image, donnant à l'Être inconcevable -autant de masques et le peignant en autant de couleurs -qu'il se sentait de facultés. Tout culte, toute théodicée -aboutissent à l'anthropomorphisme. La Sainte Vierge, -c'est Dieu-femme; la Trinité, la famille humaine idéalisée; -Dieu lui-même, Père et Seigneur, l'ombre de -l'homme.</p> - -<p>Manès se tut. Un léger brouillard blanc commençait -à fumer sur la mer; la chaleur était moins accablante. -Deux ou trois flambeaux s'allumèrent au-dessous de la -terrasse, dans la cour où étaient campés les envoyés -du chérif de la Mecque. On entendait les chevaux entravés -s'agiter, frapper du pied... Le savant reprit -d'une voix lente:</p> - -<p>—Et maintenant, pour avoir fait le tour entier de -nos connaissances, il ne me reste qu'à démontrer combien -sont vaines et illusoires ces sciences de la Nature, -où l'on met tant d'orgueil aujourd'hui... En effet, Monseigneur, -toutes choses étant relatives à quelque autre, -comment savoir jamais ce qu'elles sont? L'azote, par -exemple, est défini un corps simple, gazeux, etc... -mais il n'y a de gaz que parce qu'il y a des solides et -des liquides; et ainsi, à l'infini. Le fait le plus vulgaire -forme le centre d'un prodigieux tourbillon, où des millions -de millions d'orbes entre-croisent couleurs sur -couleurs, rayons sur rayons, sphères sur sphères, éternellement. -Comme dans l'Océan, le flot s'appuie au flot, -ainsi les choses se modèlent à nos yeux, par leurs contrastes -ou par leurs ressemblances. Toutes nos vérités<span class="pagenum"><a name="Page_443" id="Page_443">[Pg 443]</a></span> -démontrées ne le sont donc que provisoirement. Dans -cette enchaînure infinie, elles changeront forcément -d'aspect, selon qu'on les rattachera à telle ou telle vérité -insoupçonnée et plus profonde. L'homme espère-t-il remuer -toutes les pierres de la nature? Fera-t-il le tour de -chaque étoile? Qu'importent quelques phénomènes qu'il -observe avec tant de labeur! Dans la vue de l'infini qu'il -faudrait connaître, tous les finis sont égaux. L'esprit -humain, sans contredit, n'est pas capable de savoir tout, -et ne peut rien savoir, s'il ne sait tout... Par surcroît, -dès le second pas, autre difficulté non moins grave. -Car, de ce qu'une explication s'accorde avec les faits -observés, s'ensuit-il nécessairement que cette explication -soit la vraie? Autant prétendre, Monseigneur, que -nous connaissons tous les possibles. La nature est un -immense chiffre. Rien n'empêche que l'on y trouve -plusieurs sens suivis et raisonnables, en usant de clefs -différentes... Les choses, toujours, se prêteront, comme -une cire complaisante, au sceau dont on voudra les empreindre. -La rencontre la plus concordante peut ne -prouver que le hasard. N'est-ce pas Pierre le Loyer, -un docte fou du seizième siècle, qui ayant fait sortir -par anagramme, d'un vers d'Homère, son nom, son -pays, sa province, le village de sa naissance, en concluait -que le poète l'avait connu et prophétisé?... De -même, la plupart des hommes, parce qu'ils voient leur -almanach annoncer les éclipses à jour fixe, en infèrent -que l'astronome a reconnu et comme démonté les moindres -rouages célestes, sans se douter qu'il n'y a là qu'un -empirisme, une formule, une méthode aveugle et de -routine, pratiquée, depuis trois mille ans, par les Indiens, -les Chinois et les Grecs... Toutes nos sciences, -Monseigneur, ressemblent à cette peau de bœuf dont -Prométhée voulut duper Jupiter. Elles présentent assez -bien l'extérieur des phénomènes et satisfont grossièrement -à l'œil, mais il leur manque les entrailles, la vie...<span class="pagenum"><a name="Page_444" id="Page_444">[Pg 444]</a></span> -Car, enfin, que poursuit la science? Uniquement les -causes, je présume. Que trouve-t-elle? Des effets. -L'homme en est, depuis trente siècles, à la première -lettre du Livre. Il a beau l'orner de couleurs, de dorures, -d'arabesques, ce n'en est pas moins toujours la -même. Quatre ou cinq effets généraux, dont nous déduisons -la foule des autres, sont pour nous les lois de -la nature. Quelques noms soutiennent toute la science, -semblables à ces lièges des pêcheurs qui font surnager -le filet. On dit: Esprit, Matière, Force, Mouvement, -Premiers principes, mais ces mots que la bouche prononce, -l'entendement ne les conçoit pas. Ils nous expriment -seulement le sentiment confus qu'on a des -choses, l'espèce de flambeau fumeux que l'on en approche -en tâtonnant, la formule non d'une idée, mais d'un -effort vers une idée, une pensée de pensée, l'ombre -d'une ombre!... En effet, voyons, Monseigneur, que -signifie pour nous le mot <span class="smcap">MATIÈRE</span>?... Dirons-nous que -nous le comprenons? Mais la fameuse attraction de -Newton est une qualité occulte... Comment tient-elle -rassemblés des atomes ne se touchant pas? Ces atomes, -qui sont des masses de matière, quel lien les serre -et les soutient eux-mêmes?... Nous n'arrivons pas davantage -à nous faire une idée de la <span class="smcap">FORCE</span>. La gravitation, -par exemple, suppose qu'un corps agit sur un -autre et l'enchaîne à travers le vide. Or, le vide, c'est -le néant, et qui jamais a pensé le néant? Le concept -en est si impossible que ce néant, nous le mesurons, -nous en donnons les dimensions: tant de milliers de -lieues de la terre à la lune, tant jusqu'au soleil, tant -jusqu'aux étoiles, comme si un pur rien pouvait être -étendu en longueur, en largeur et en profondeur!... -La nature du <span class="smcap">MOUVEMENT</span>, où la science aujourd'hui -réduit tout, n'est pas moins inexplicable. Comment le -définirons-nous? La modification d'un rapport de distances?... -L'action par laquelle un corps passe d'un<span class="pagenum"><a name="Page_445" id="Page_445">[Pg 445]</a></span> -lieu à un autre?... Mais c'est là seulement rendre -compte du mouvement apparent. Dans un espace sans -limites comme l'univers, le changement de lieu est -inconcevable, parce que le lieu même est inconcevable. -Qu'est-ce que marcher toujours, et n'avancer jamais? -Tous les lieux doivent être à distance égale de -limites qui n'existent pas... Bornerons-nous le monde? -Mais avec quoi? Où tomberait, en ce cas, la flèche -lancée du haut de son rempart?... Tout, Monseigneur, -est incompréhensible!... L'esprit humain, comme un -enfant placé entre la Chimère et le Sphinx, n'a le -choix qu'entre deux impossibilités. Il se détermine -pour l'une, parce que la doctrine opposée lui paraît <i>plus -impossible</i> encore, comme si ce qui est impossible pouvait -l'être plus ou moins... Partout, la nuit; partout, le -mystère! Les dernières idées scientifiques se réduisent -à de purs symboles, et non à des notions du réel... La -Nature, la Force, le Mouvement, tous ces noms superbes -qu'il suffit de prononcer, à nous en croire, pour voir -s'élever aussitôt, comme avec la lyre d'Amphion, le -dôme immense de l'univers, reconnaissez-les, Monseigneur. -Ce sont simplement les anciens Dieux, les -Olympiens grecs et romains, dont chacun se trouvait, -en effet, l'âme de quelque pièce du monde, ou encore, -les Eons alexandrins... La science a bien le droit, vraiment, -de jeter au nez des philosophes leurs abstractions -réalisées. Elle-même ne pense, ne parle, ne connaît -rien que ces abstractions... Le vrai symbole du -savoir humain, tenez, Monseigneur, regardez-le! C'est -ce croissant qui, tous les mois, change, grandit, s'amincit, -s'éclipse, puis reparaît entre les étoiles.</p> - -<p>Et, ricanant, levant les bras dans une adjuration -ironique:</p> - -<p>—O lune, s'écria Manès, variable et inconstante lune, -sois-moi témoin, alors que les siècles à venir rejetteront -les savantes erreurs que nous appelons des vérités,<span class="pagenum"><a name="Page_446" id="Page_446">[Pg 446]</a></span> -et, confiants en leurs nouveaux préjugés, bafoueront -ceux d'aujourd'hui, sois-moi témoin que Vassili -Manès n'a pas cru à ces mensonges!... Non! chimie, -physique, astronomie, l'attraction avec son carré des -distances, la géologie, les corps simples, toutes ces -belles inventions, taillées, cousues comme un habit à la -mesure de l'esprit de l'homme, je n'y crois pas!</p> - -<p>Le ciel profond commençait à blanchir du côté de -l'orient, strié de minces nuages. On distinguait confusément, -sous cette clarté glacée, les huttes du Faubourg -des pêcheurs, entre la ville et les murailles. Dans les -rues encore pleines d'ombre, personne n'apparaissait; -les terrasses étaient désertes. Tout au loin, les falots -des navires venaient de s'éteindre sur la mer.</p> - -<p>—Ainsi, rien ne subsiste, dit le Grand-Duc, après -un silence... Mais pourtant, Manès, je me sens vivre... -J'occupe un lieu, les jours s'écoulent. Oui, j'évolue -dans l'espace et le temps... Peut-on aussi nier tout -cela?</p> - -<p>Le savant éclata de rire:</p> - -<p>—Le nier! Non pas, non pas, non pas! je ne nie rien, -s'il vous plaît, mon cher Floris. Je ne fais que douter -de tout, oscillant perpétuellement, comme le fléau de la -balance, entre deux raisons de même poids... Nier l'espace -et le temps, qui l'oserait?... Les affirmer, qui l'oserait -encore?... Ce sont là de ces notions, en effet, -dont l'infini est inscrutable, et qui, semble-t-il, n'ont -pas plus de fond que le tonneau des Danaïdes.... -Car enfin, pour arriver jusqu'à nous, les abstraits doivent -se manifester sous quelque chose de sensible et -revêtir des attributs. Or, quels attributs assigner à -l'espace et au temps?... Que dira-t-on que soit l'espace? -Est-il corps? En ce cas, tout est plein, et par conséquent -l'espace n'est pas. Est-il esprit? Quelle absurdité!... -Est-ce rien, le vide, le néant? Mais le rien, je -vous le répète, n'a point du tout de propriété, et l'espace<span class="pagenum"><a name="Page_447" id="Page_447">[Pg 447]</a></span> -est dit vaste, pénétrable. Nous ne pouvons ni l'appeler -néant, ni l'appeler quelque chose. Cette étoffe de -l'univers, ce lange immense qui l'enveloppe, tombe dès -qu'on y porte la main, comme un haillon rongé des teignes, -comme un morceau de bois vermoulu... Quant -au temps, un simple dilemme: Fini, il a commencé et -il finira, ce qui nous est inconcevable. Infini, la durée -ne peut s'en fractionner, car, à coup sûr, on ne retourne -pas l'éternité comme une clepsydre: et le passé et le -futur seront même chose que le présent, ce qui nous -est inconcevable.</p> - -<p>—Mais, reprit Floris au bout d'un instant, si les -sons, les odeurs, les couleurs, toutes les manifestations -du monde se réduisent à des phénomènes cérébraux, -pourquoi n'en serait-il pas de même de l'espace et du -temps?</p> - -<p>—Peste! se récria Manès, quel logicien vous faites, -Monseigneur! Savez-vous bien que vous venez de formuler, -en ces quelques mots, le grand arcane, la découverte -de la philosophie moderne, cet Idéalisme de Kant, -pour lequel l'espace et le temps ne sont rien que des -formes de l'entendement, des manières de percevoir, -des intuitions de la raison, antérieures à toute expérience, -des ombres purement spirituelles!... Que de -fois dans ma lointaine jeunesse, avec quelques bons -compagnons, dont la terre maintenant couvre les os, -j'ai discuté et admiré ces doctrines! Que de fois, le -soir, en philosophant, nous avons évaporé le monde -parmi la fumée de nos pipes et la vapeur du samovar!... -Hé, hé, hé! Songez donc, Monseigneur! Biffer l'œuvre -des six jours, se tirer en feu d'artifice les étoiles et les -nébuleuses, dire à l'Infini: C'est par moi seul, c'est -en moi seul que tu existes! bref, s'ériger soi-même, -comme un Dieu, sur l'universel néant, l'apothéose a -quelque chose de flatteur, et l'on conçoit que M. le docteur, -à défaut d'habit ou de dîner, se procure cette<span class="pagenum"><a name="Page_448" id="Page_448">[Pg 448]</a></span> -ivresse-là!... Par malheur, combien d'objections! Car, -voyons... S'il n'y a que des idées, nous voilà donc -buvant, mangeant, respirant, revêtant des idées! C'est -sur une idée de vaisseau que nous retournerons en Europe, -laquelle, du reste, n'est qu'une idée. L'espace et -le temps supprimés, que reste-t-il, que subsiste-t-il? -D'où vient notre hallucination de jours, de nuits, de -saisons, de contrées, de présent, de passé, d'avenir? -Puisqu'il n'y a ni temps ni lieu, nous ne sommes, en -ce moment, pas plus à Djeddah qu'à Pétersbourg; -cette aurore éclaire tout aussi bien les antiques ides -de mars que le jour du siècle où nous nous croyons. -Tout s'enfonce, tout s'anéantit dans un inconcevable -chaos... Encore un mot. Si l'espace et le temps sont des -formes de notre pensée, comment se peut-il qu'une -chose se trouve la matière à la fois et la forme de la -pensée?</p> - -<p>—Cependant, nous nous pensons nous-mêmes, repartit -Floris.</p> - -<p>—Bon! c'est là justement, Monseigneur, que je voulais -vous amener... Cette croyance des croyances, ce -support de nos idées, de nos actions, de tout ce que -nous sommes, notre «personnalité» enfin, se dérobe -et se perd comme l'eau, pour peu qu'on veuille la raisonner... -Toute perception, toute conscience, n'existe, -en effet, que moyennant l'antithèse absolue du sujet et -de l'objet. Si donc l'objet perçu est le «moi», quel est -le sujet qui perçoit? Ou, si c'est le vrai «moi» qui -pense, quel est l'autre «moi» qui est pensé? Dilemme -si embarrassant, que l'Orient comme l'Occident ont fini -par le croire insoluble. <i>La nature de la pensée</i>, conclut -Herbert Spencer, <i>nous interdit toute connaissance de -notre personnalité</i>. Écoutez maintenant les bouddhistes: -<i>Mais comment l'homme</i>, dit un des Sûtras, -<i>peut-il voir la pensée avec la pensée? C'est, par exemple, -comme une lame d'épée donnée qui ne peut trancher<span class="pagenum"><a name="Page_449" id="Page_449">[Pg 449]</a></span> -cette lame même; c'est comme l'extrémité d'un -doigt donné, qui ne peut toucher ce doigt même</i>.</p> - -<p>Il y eut un pesant silence, puis, soudain, hochant la -tête:</p> - -<p>—Le proverbe espagnol a raison, Monseigneur: <i>Todo -es nada</i>, tout n'est rien... Ou plutôt, poursuivit Manès, -l'homme est l'homme. Que diantre! Ses mains et ses -pieds, son front et son derrière sont bien à lui, comme -dit Méphistophélès, et pourquoi s'inquiéter d'autre -chose?... Ce qu'il a été, c'est ce qu'il sera; ce qu'il a -pensé, c'est ce qu'il pensera: et rien de neuf sous le soleil! -Si vous voulez mon <i>Credo</i>, le voilà... Quant au progrès, -au savoir humain, grands mots, Monseigneur, -grands mensonges! Nos hypothèses, après quatre mille -ans, se retrouvent absolument les mêmes. Comme un -chat qui joue avec sa queue, la Science a tourné dans -un cercle... Comprenons-nous mieux l'arc-en-ciel, parce -qu'un pédant nous le donne pour le soleil réfracté, -que les anciens Grecs qui, naïvement, y saluaient Iris -Thaumantias? L'Attraction et la Répulsion sont-elles -donc à ce point plus claires que l'Amitié et la Discorde -d'Empédocle?... Darwin, Hœckel, nos astronomes, se -trouvent juste aussi avancés qu'Anaximandre, lequel -croyait l'homme issu du poisson, et les cieux peuplés -de mondes. Déjà, pour Héraclite, tout être est du feu -transformé. Aristote définit la physique «une théorie -du mouvement». L'idée évolutionniste apparaît dans -Anaxagore, dans Démocrite. Métrodore, sans nuls télescopes, -a proclamé l'univers infini. Bien avant Copernic, -Cléanthes de Samos a soutenu que c'était la -terre qui se mouvait; les savants d'Alexandrie, déjà, -connaissaient l'héliocentrisme... Tout est d'emprunt, -tout recommence, Monseigneur. La théorie des tourbillons -et des causes de la pesanteur, Descartes la prend -à Képler; Képler l'avait prise à Leucippe, comme l'École -atomistique de nos jours copie Lucrèce et Démocrite.<span class="pagenum"><a name="Page_450" id="Page_450">[Pg 450]</a></span> -Il n'y a pas d'idées inédites, pas plus que d'actions -nouvelles. Jusqu'aux plus bizarres folies, jusqu'aux -plus ridicules chimères, tout a déjà été pensé... -Quelle stupeur, quand le même Descartes traite les -bêtes de machines, n'éprouvant, ne sentant rien de -plus qu'une horloge ou un tournebroche! Puis, bientôt -après, l'on s'avise que Gomesius Pereira, médecin espagnol, -a soutenu, un siècle avant, la même thèse... De nos -jours, le savant Béchamp découvre ou croit découvrir -ce qu'il nomme les <i>microzymas</i>, infiniment petits, vivaces, -indestructibles, qui font l'être et lui survivent, -inengendrés, inanéantissables, si bien que ceux que -l'on rencontre, par milliards, dans la craie, le marbre, -les roches, seraient les restes encore vivants des premiers -habitants du globe. Voilà de quoi surprendre, -n'est-ce pas?... Bah! Monseigneur, un hermétiste, un -fou, un certain Rodolphe Goclenius écrivait, il y a trois -cents ans, ces propres paroles: <i>Qu'il subsiste dans les -cadavres certaines portions de vie, dont Dieu formera -un nouveau corps, au jour de la Résurrection</i>. Vous le -voyez! Même aux sottises que l'on croirait le plus son -bien propre, l'homme ne fait que répéter un devancier. -Il plagie ses extravagances, il rabâche sa déraison... -Ainsi, toujours inquiets, agités, demi-sceptiques avec -la science, demi-croyants avec la religion, sûrs de rien, -en proie à la peur, aux préjugés, à l'ignorance, au mensonge, -les fils d'Adam se succéderont, jusqu'au moment -où le globe épuisé, en se tarissant sous leurs pieds, -mettra fin à leurs efforts. Que l'homme travaille maintenant! -Qu'à défaut de l'éternité, du progrès infini pour -lui-même, il les promette à l'Humanité! Le jour viendra -pourtant de disparaître... Déjà la chaleur diminue; -le flot de vie se pétrifie: cette planète bouillonnante ne -sera plus, dans des milliers d'années, qu'un dur et froid -morceau de verre. Alors, ses entrailles de rocs peu à -peu se désagrégeront; le lien de son être se rompra; et<span class="pagenum"><a name="Page_451" id="Page_451">[Pg 451]</a></span> -enfin, l'immense cadavre tombera dispersé à travers -l'espace, en grêle de fragments cosmiques, en aérolithes, -en poussière.</p> - -<hr class="tb" /> - -<p>Le Grand-Duc ni Manès ne parlaient plus, et lentement, -ils s'avancèrent jusqu'au bord de la terrasse. -Une seule étoile, comme un diamant, palpitait encore, -dans l'air vermeil. Puis, le soleil parut, en longs rais -de flamme, à l'horizon plat du désert, et il montait, -ardent et pur, tandis que çà et là sur la mer tranquille, -quelques voiles étincelantes couraient, comme des -chars. Un coup de canon retentit. Les gardes, au pied -des murailles, ouvrirent en soulevant les barres, les -larges portes de la ville; des files d'ânes et de chameaux -chargés de cruches serpentaient tout au loin, -sur la plaine immense, où les fourneaux pour calciner -les pierres à chaux commençaient à fumer. Mais à l'est, -du côté de Médine, l'œil de Floris s'arrêta sur un -enclos demi-ruiné, au milieu duquel se dressait, -comme une chaîne de rochers, une sorte de tumulus -gigantesque.</p> - -<p>—Ah! dit Manès, le soleil se lève juste derrière le -tombeau d'Ève... Voyez!... Un aigle blanc marin plane -au-dessus, les ailes grandes ouvertes.</p> - -<p>—Le tombeau d'Ève? répéta Floris.</p> - -<p>—Oui, Monseigneur... Ignorez-vous qu'une tradition -immémoriale place ici le sépulcre de la première -femme? <i>Medinet el Djeddah</i> signifie «la Ville de la -Grand'Mère»; et c'est un rite des hadjis, avant que de -partir pour la Mecque, d'aller faire leurs dévotions à -cette tombe... Tout ce pays, d'ailleurs, abonde en -légendes merveilleuses. C'est ainsi qu'ils prétendent -qu'Adam fut créé d'une poignée de terre, que l'Ange de -la mort alla prendre entre la Mecque et Taïf... Mais, -allons! J'aperçois, en bas, les spahis de mon escorte, avec -l'étendard de soie verte. Le moment du départ est venu.</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_452" id="Page_452">[Pg 452]</a></span></p> - -<p>Manès et Floris descendirent. Au milieu de la vaste -cour, ils s'embrassèrent, en se disant adieu; puis, -quand le dernier cavalier eut disparu sous la voûte, le -Grand-Duc, la tête baissée, regagna son appartement, -et, se jetant sur son lit, s'endormit... Mais la porte -tourna sans bruit, et une esclave, d'un pas léger, se -glissa dans la chambre. Les blêmes rayons de la lampe -posée au fond d'une niche du mur, vacillaient comme -près de s'éteindre; et l'Indienne, en levant les bras, -raviva le lumignon consumé. Puis, gravissant les marches -de l'alcôve, elle s'assit au pied du lit, et, de sa -nuque renversée, elle s'appuyait indolemment contre -le montant d'ivoire. La flamme du lampion immobile -éclairait ses épaules nues, ses noirs cheveux piqués à -l'oreille d'une fleur de grenadier, sa ceinture de gaze -verte, lamée d'or, et sous la claire mousseline, tout son -corps délicat de statue, avec ses cuisses fines et ses -jambes croisées, dont elle tenait dans les deux mains -les chevilles cerclées d'argent. Un énorme scorpion -noir, sorti de quelque crevasse, rampait sur l'un des -degrés, au-dessous d'elle. Par moments, les hurlements -du vent s'élevaient, au milieu du silence. Ensuite, on -n'entendait plus rien qu'un cliquetis faible et charmant -de bracelets, quand l'enfant prenait dans son sein -quelque amande de sucre peint, ou repoussait de la main -ses cheveux, pour se mirer à une bague qu'elle portait -au pouce droit, et dont le chaton était formé d'une -petite glace enchâssée. Rien ne bougeait dans la vaste -chambre. Au fond, sur des tréteaux, on distinguait le -cercueil de Josine, couvert d'une étoffe de pourpre -sombre. Les yeux de l'enfant se fermèrent; sa joue -s'inclina: elle sommeillait... Tout à coup, le Grand-Duc -s'agita; des mots entrecoupés sortaient de ses -lèvres. Alors, l'esclave, se dressant, balança sur le -front du dormeur un léger éventail de roseau. Il poussa -un soupir, ouvrit les yeux:</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_453" id="Page_453">[Pg 453]</a></span></p> - -<p>—Ah! c'est toi, Satî... Oui! tu m'apportes ce que je -t'ai fait demander... Voici donc, murmura-t-il tout bas, -le dernier terme de mes maux... Chose misérable que -de vivre! L'homme est l'esclave de toutes les influences, -depuis l'étoile jusqu'à l'homme. En revanche, il est -grand d'accomplir l'acte qui tranche d'un seul coup -le nœud ardu de la vie, l'acte qui met fin à tous les -autres... Non! laisse le treillis fermé. Le soleil m'obsède, -Satî.</p> - -<p>Il se renversa sur le lit, comme défaillant dans sa -tristesse. L'esclave s'était approchée, et tirant de son -sein, mystérieusement, un petit flacon de cristal, empli -d'une liqueur rouge:</p> - -<p>—La haine te consume, Maître... Certes, il est -temps que tu viennes à bout de l'ennemi qui t'émeut -ainsi... Prends ceci, et sois délivré!</p> - -<p>Il avait reçu le flacon, et, haussé du coude, sur les -tapis:</p> - -<p>—L'ennemi, reprit-il amèrement, oui, l'ennemi, tu le -nommes bien! Qui peut mieux s'appeler, en effet, mon -ennemi que moi-même? Quels bourreaux plus cruels -avons-nous que nos passions, que nos désirs?... Un -homme élève un tigre ou un lion. Petit, il le caresse, il -s'en joue, il prend plaisir à le tenir entre ses bras, jusqu'à -l'heure où, devenu grand, le monstre, tout à coup, -rompt sa chaîne, et inonde la demeure de sang. Tel est -son propre cœur pour l'homme!... Que nous péchions -par avarice, par ambition, par luxure, nous seuls causons -les maux qui nous arrivent, semblables aux diamants -que l'on use avec leur propre poussière... Ah! -quel est ce bruit?</p> - -<p>Subitement, comme par une porte ouverte, des clameurs -aiguës s'élevaient, du fond de quelque chambre -lointaine, tandis que, sous des coups précipités, -furieux, un tympanon retentissait. Puis, la porte se -refermant, tout s'éteignit.</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_454" id="Page_454">[Pg 454]</a></span></p> - -<p>—Il t'est né un nouvel esclave, Maître, répondit -l'Indienne. Le souffle de l'accouchement a saisi ce -matin Mâh-Jamâl, et nous avons reçu l'enfant à la -lumière, dans le jardin, sous le grand palmier. C'est de -cela qu'elles se réjouissent.</p> - -<p>Il avait descendu les degrés; et, marchant à pas -lents, dans la chambre:</p> - -<p>—Oui, dit Floris, oui, telle est la loi. La vieille chanson -a raison. Quand un homme meurt ou va mourir, -on en tire un autre du sein de sa mère; on enfouit le -cadavre, et tout est dit!... Ah! l'enfant de Mâh-Jamâl -est né. Tiens! prends cette bague pour lui... Voilà le -seul moment de sa vie où on pourra le dire heureux, -car il ne ressent rien de ses maux... Le bonheur est de -ne rien savoir! Tout notre esprit, toute notre âme, ces -facultés dont nous sommes si fiers, ne servent qu'à -nous donner un sens plus profond du chagrin... Pauvre -Josine!... Elle parlait, je me souviens, d'élever, -d'adopter cet enfant. Qu'on me l'apporte! Je veux le -voir... Mais non, à quoi bon? Laisse, Satî!... Oh! -qu'il fût possible d'évoquer un mort, de l'entretenir -face à face!... Qu'apprendrait-on alors, sur cette ombre -d'où tout surgit et où tout disparaît, sur cet abîme -immense, noir et glacé, qui enserre de toutes parts le -pauvre royaume de la vie?... Je vais te dire un miracle, -Satî: je ne suis pas fou encore, à mon regret. Le ciel, -sur ma tête, me semble d'airain, la terre, de soufre enflammé; -il y a des années que mes paupières n'ont pu -verser une seule larme, et cependant je ne suis pas -fou... Bien, allons!... Passe-moi cette boîte!... Vite, -vite, petite Satî... Sers-moi encore pour cette fois, et -quand tu auras fini, je te donnerai congé, jusqu'au jour -du jugement.</p> - -<p>Il avait ouvert une boîte d'or, toute plate, percée à -jour, et qui pendait au bout d'une mince tresse de soie -verte. Elle contenait, entre deux planchettes de bois<span class="pagenum"><a name="Page_455" id="Page_455">[Pg 455]</a></span> -de sandal, deux boucles de cheveux d'Isabelle et de -Josine. Le Grand-Duc les considéra, et posa ses lèvres -dessus; puis, glissant la boîte dans son sein, il se dirigea -vers la porte.</p> - -<p>—Où vas-tu, Maître? dit l'esclave stupéfaite... Hé -quoi! te laves-tu les mains de la vie, que tu veuilles -sortir aujourd'hui, alors que le simoun va souffler? -Déjà le sable danse dans la plaine... Le crieur a fait la -proclamation, pour empêcher les hadjis de partir.</p> - -<p>—Le simoun, reprit-il... Eh bien, qu'importe!</p> - -<p>—Ne sors pas, ne sors pas, Maître, dit-elle... Tu le -connais pourtant, ce vent de peste... Mais quoi! l'enfant -qui ne sait pas <i>alif</i>, <i>ba</i>, <i>ta</i>, le connaît... Si tu te -jettes par terre, à son approche, il te brûle les yeux, il -te gonfle le visage, il te couvre le corps de pustules. Si -tu le braves en face, c'est la mort, oui, la mort, tu entends -bien, Maître... Je ne voudrais pas te tromper!</p> - -<p>—C'est la dernière chose, en effet, repartit Floris, -où je puisse me soucier d'être ou non trompé. Pour -tout le reste, je n'ai plus que faire de la fidélité... Mais -c'est assez! Toi, rejoins tes compagnes, mon enfant, -et moi, j'irai là où il faut que j'aille.</p> - -<hr class="chap" /> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_456" id="Page_456">[Pg 456]</a></span></p> - - - - -<h3><a name="LIVRE_TROISIEME_3" id="LIVRE_TROISIEME_3">LIVRE TROISIÈME</a></h3> - - -<p>Les cloches de bord sonnaient midi, et les vaisseaux -à l'ancrage chauffaient, tout prêts à fuir devant la tourmente, -quand Floris sortit de Djeddah, et s'avança -dans la plaine. Un vent brûlant, précurseur du simoun, -roulait, en sifflant, ses rafales, à travers la vaste solitude. -Pas un homme, pas un oiseau ne se montrait. -Tout aux confins de l'horizon, l'on croyait voir, découpée -sur le ciel, une étrange ville mouvante. C'étaient -de grandes masses de sable, que la giration furieuse et -continue de l'ouragan élevait dans l'air, comme des -tours.</p> - -<p>Le Grand-Duc franchit, à pas lents, la porte de -l'<i>Ommena Hava</i>. La tempête à ce moment redoublait; -et sous l'Œil de feu du zénith, l'enclos désert avait on -ne sait quoi d'éblouissant et de lugubre. Au milieu, -ainsi qu'un écueil, le tombeau d'Ève se dressait. Un -récent tremblement de terre en avait disjoint la lourde -masse; et l'on y voyait serpenter, entre les blocs déchaussés, -de longues et de profondes crevasses. Des -pierres, des quartiers de rocs, à demi enterrés sous le -sable, étaient épars autour du colosse; par endroits, -les assises de briques s'en montraient affouillées, mises -à nu; et tranquille, noir, barrant la plaine, il semblait -la gaine géante d'un corps haut comme une montagne.</p> - -<p>Floris traversa l'enclos funèbre. Parfois, un serpent, -à son approche, s'enfuyait, glissait dans quelque trou; -par-dessus les murailles écroulées, le désert stérile -apparaissait. Il arriva au pied du sépulcre, et s'y tint<span class="pagenum"><a name="Page_457" id="Page_457">[Pg 457]</a></span> -debout, immobile. Puis, soudain, fléchissant le genou, -et touchant de son front la paroi sacrée:</p> - -<p>—Mère, ô mère auguste des hommes, toi qui reposes, -loin des vivants, sous ce tertre solitaire, me voici, je -suis devant toi, moi le plus triste de tous tes fils! -Souillé de crimes, errant, désespéré, c'est à ton sépulcre -que je viens m'asseoir, et demander un refuge... -Vois! la terre élève son cri, dans un tourbillon furieux, -pour m'interdire tout sol; la mer bouillonne et se soulève -contre moi; l'air déchaîne une tempête immense. -Rejeté de tout ce qui m'entoure, ô Mère, reçois-moi -pour hôte, car il n'est plus rien, en effet, que je puisse -regarder, si ce n'est toi, puisque tu as englouti tous -ceux que j'aimais, tous ceux pour qui j'aimais vivre... -Salut, tombeau qui me délivres enfin! Flanc ténébreux -d'où je suis sorti, et où je reviens pour mourir! Mon -unique espérance est en toi. Qui pourrait, hors toi, me -remplacer amour, repos, joie, tendresse?... Salut, Génies -de la vie, de la mort, premiers-nés de la première Mère, -sombres Anges qui prenez forme, pour les yeux de -l'imagination, l'un à la tête, l'autre au pied de ce tertre!... -Et vous, clameurs de l'ouragan, rauques langages, -gémissements, voix désolées qui passez sur la -plaine, comme si la Semence innombrable d'Adam se -lamentait, âme par âme, spectre par spectre, autour de -cette tombe, salut! ombres, morts, foule vaine... Dans -un instant, Floris va vous rejoindre. J'abandonne la -vie sans regret. Je dépouille avec joie ce corps, cette -triste argile humaine... Quoi de plus hideux, en effet, -que ces chairs rougeâtres et ridées, ces yeux pareils à -des pustules et retenus dans la peau, ce ventre impur, -ces cuisses, ces jambes, ces pieds qui tiennent ensemble, -à la façon d'une machine? Quoi de plus misérable -que cette âme, toujours battue et tourmentée, comme -un flambeau exposé au vent?... Puisque la joie n'est -qu'un nom, puisque l'amour n'est qu'une ombre, puisque<span class="pagenum"><a name="Page_458" id="Page_458">[Pg 458]</a></span> -tout plaisir s'évanouit, puisqu'il n'y a rien que misère, -anxiété, illusion, vide, néant, j'ai assez respiré la -vie: je m'en vais chercher sous la terre le repos, l'oubli, -l'ombre éternelle... D'une seule chose, ô Nature, -d'une seule, sois remerciée! C'est de m'avoir refusé -des enfants... Oui, de cela, je te rends grâces! Ainsi, -du moins, je n'ai pas propagé, avec cette flamme de -l'être, la douleur, les soucis cuisants, la maladie, la -vieillesse, la mort. Mon agonie, comme un miroir -affreux, ne m'en montre pas une foule d'autres. Je n'ai -pas perpétué ma souffrance, par celle de mes descendants!</p> - -<p>Il se tut, et il restait plongé dans sa sombre rêverie. -Puis, lentement, Floris leva les yeux.</p> - -<p>Le bleu du ciel avait pâli. Une lumière trouble et -livide s'échappait, comme à jets de plomb, de l'orbe -nébuleux du soleil; l'horizon, vaguement cuivré, flottait -dans une vapeur ardente. Subitement, Floris sentit -passer deux ou trois brusques haleines de fournaise; -des pierres, en claquant, rebondirent sur le massif du -tombeau. Il y eut un bref mugissement, le ciel s'obscurcit, -se ferma, une bouffée d'ouragan se précipita, des -nuages de poudre tourbillonnèrent; le paysage prit en -un clin d'œil, un aspect surnaturel. De tous côtés, sur -la plaine obscure, dans la tempête de poussière qui confondait -la terre et le ciel, le Grand-Duc vit errer, tournoyer, -comme des géants en démence, les hautes trombes -de sable. On ne sait quelle vie convulsive animait -ces masses démesurées. Tantôt, comme saisies de -fureur, elles couraient, se poursuivaient avec une prodigieuse -vitesse; tantôt, soudainement apaisés, ces -énormes enfants de la Terre s'avançaient, au grondement -du vent, avec une majestueuse lenteur. Trois ou -quatre, à l'écart, pirouettaient, immobiles. De temps -en temps, au milieu du tumulte, un bruit terrible retentissait: -c'était l'une des trombes qui se rompait, précipitant<span class="pagenum"><a name="Page_459" id="Page_459">[Pg 459]</a></span> -à travers le ciel une grêle immense de sable.</p> - -<p>—Mon cœur se trouble, murmura Floris; une vague -frayeur me saisit... O vieille terre coutumière, si ta -face peut nous montrer une si terrifiante horreur, quels -spectacles nous réserve donc ce pays ténébreux de la -mort?... Qui en connaît les arcanes, en effet? Quel -blême voyageur est venu jurer qu'une fois passé ce -seuil obscur, toutes nos douleurs ont pris fin?... Peut-être -les maux que je quitte me sembleront-ils des paradis, -au prix de ceux qui m'attendent. Peut-être le -corps, ce cachot, n'élargit-il l'esprit frémissant que -pour le lancer aussitôt dans un monde hideux de tortures, -de spectres, de visions, d'épouvantes, dans des -mers de givre et de glace, ou dans des flammes inextinguibles... -Je me sens frissonner... Que ferai-je?... -Le temps n'efface-t-il pas tout, en vieillissant? D'autres -hommes n'ont-ils pas souffert des malheurs aussi grands -que les miens?... Quittant ce pays odieux, regagnant -la Dalmatie, il ne tient qu'à moi d'y jouir du luxe, de -l'oisiveté, de la richesse, de tous les biens que nos -désirs poursuivent si âprement... A Sabioneira?... Mais -comment soutiendrais-je l'aspect de mon palais dépeuplé? -Connu de tous, suivi de tous les yeux, comment -supporterais-je de vivre auprès de ceux que j'ai tués?... -Eh bien, n'est-il pas d'autres lieux au monde? N'y a-t-il -pas des vallées fraîches, des bœufs mugissant à l'aurore, -de beaux lacs qui brillent comme un cristal blanc, des -bruyères, des cascades, des forêts, et de petites fleurs -qui tremblent au vent, avec leur calice chargé de -pluie?... Arrière! loin de moi, lâches pensées! Vais-je -me laisser de nouveau abuser par l'espérance?... Quoi! -n'ai-je pas assez souffert? N'ai-je pas assez longtemps -poursuivi d'illusions en illusions, de rêve en rêve, Demain, -Demain, puis encore Demain, le souriant, l'insaisissable -spectre, à la place de qui je trouvais toujours -ce que j'avais fui: Aujourd'hui!... Non, non, viens,<span class="pagenum"><a name="Page_460" id="Page_460">[Pg 460]</a></span> -souffle, esprit de Mort! Loin de te craindre, c'est à toi -seul que je veux devoir ma délivrance... Regarde! -cette pauvre fiole, je la brise! Qu'est-il besoin d'un -poison humain, alors que ton simoun va passer?... -Trombes, piliers du ciel, croulez! Caverne géante de -l'éther, écrase-moi de ta chute immense! Et vous, -furieux tourbillons, souffles qui rugissez tout autour du -lieu sacré où je me tiens, arrachez, broyez, lancez aux -abîmes ce Moule de l'humanité, ces Flancs immortels -qui tressaillent chaque fois qu'un enfant vient au -monde, et que la vie enfin s'arrête, et que le mal de -vivre soit vaincu!... Malédiction sur toute vie! La -souffrance en est l'unique salaire. Malédiction sur les -fils d'Adam, sur leurs œuvres, sur leurs folies, sur -leurs mensonges! Fléaux contagieux à l'homme, suspendez -vos fièvres au-dessus des cités populeuses, afin -que sa société, comme son cœur, ne soit plus que -poison!... Maudite soit notre forme éphémère! Maudits -nos yeux qui, en un instant, usent et dévorent tout ce -qu'ils voient! Maudit ce cœur insatiable, où des mondes -se perdraient engloutis, et que la mer ne comblerait -pas! Maudites nos prospérités! Une ombre, une vapeur -les dissipe... Et maudits nos chétifs désastres, dont -une éponge imprégnée d'eau lave la trace!... Malheur -aux nouveau-nés! Ils sont la hache des parents qui les -ont engendrés... Malédiction sur le soleil, puisqu'il sert -de miroir aux vivants! Maudit le Temps, le démon qui -nous hante, le colosse toujours debout sur notre toit, -son sablier noir à la main, et qui pèse de plus en plus -lourdement, avec les années, tant qu'enfin la demeure -s'écroule! Maudits soient les pièges auxquels on se -prend, les formes aimables et agréables, les doux contacts, -les sons mélodieux, les odeurs et les goûts suaves! -Tout cela est pareil au mirage, à la bulle d'eau, à l'écume... -Anéantis-toi, pauvre monde, qui cries vers le -ciel tes vœux inutiles, odieux théâtre où tous les êtres<span class="pagenum"><a name="Page_461" id="Page_461">[Pg 461]</a></span> -jouent un rôle contre leur volonté! Que le cadran enfin -s'arrête, que les ailes fatiguées du Temps tombent de ses -épaules, et que l'Éternité proclame: Tout est fini!... -Fini? Parole incompréhensible!... Pourquoi fini?... Oui, -à quoi sert-il que ce qui doit finir, commence? Qu'est-ce -que vivre, qu'est-ce que mourir, que sommes-nous, pour -que, moyennant une corde, ou quelques pouces de fer -aigu, nous cessions d'être?... S'évade-t-on vraiment, -comme il semble, hors du large rets de la vie? Six pieds -de terre suffisent-ils à nous séparer à jamais de ce monde -tumultueux?... Doute insondable! Effrayant mystère!... -Que n'ai-je péri dans la mer! Là, pendant des heures -et des heures, j'aurais descendu mollement, à travers -l'abîme gris, informe, où ne résonne aucun bruit. Séparé -des vivants abhorrés par des lieues d'eau morne et déserte, -j'aurais dormi tout au fond de la vase, ignoré, -englouti, perdu... O Néant profond et obscur, c'est de -toi que mes lèvres ont soif! C'est en toi que mes os -fatigués voudraient enfin reposer! La vie est un feu -dévorant qui se répand dans une forêt où souffle le -vent. Toi, tu es la fraîche caverne qui nous en défend... -Oh! dormir enfin! ne plus sentir!... N'avoir plus de -pensées, plus de rêves, plus de désirs, plus de joies! -N'avoir plus ni pieds, ni mains, ni rien!</p> - -<p>Alors, Floris baissa le front, et la tête sur la poitrine, -il demeurait immobile. La rafale venait de s'arrêter -court; les brins d'herbe, dans les fentes du tombeau, -ne bougeaient pas. Une âcre senteur sulfureuse -s'était répandue subitement; puis, sans qu'on eût l'impression -d'aucun souffle, une espèce d'ondulation fit -trembler l'air, comme un rideau vitreux, d'un bout à -l'autre de la plaine. L'horizon s'empourpra, recula; le -ciel, ainsi que par l'effet d'une brusque explosion de -phosphore, prit une teinte rougeâtre: en un moment, -le désert entier, triste et vide à perte de vue, s'embrasa -d'une lueur vermeille, sur laquelle saillaient en noir,<span class="pagenum"><a name="Page_462" id="Page_462">[Pg 462]</a></span> -les blocs de rochers, les buissons, jusqu'au plus petit -caillou. Les trombes de sable avaient fui; on les apercevait, -tout au loin, comme une forêt de feu. Çà et là, -des traînées de poussière frissonnaient, se levaient sur -la plaine, puis retombaient en tournoyant... Soudainement, -le Grand-Duc tressaillit. Une nuée d'un rouge -pourpre, éclatante et funèbre à la fois, se montrait, à -ras de l'horizon.</p> - -<p>—L'heure a sonné! exclama Floris. Cette fois, c'est -bien toi qui te lèves, ô Mort, ô suprême tempête!... -Sois le bienvenu, météore!... Ne tombe pas, ne tombe -pas, sur des êtres qui veulent vivre encore, sur la gerboise -aux bonds légers, sur le troupeau effaré et bêlant, -sur la tente du nomade inoffensif. Ici, se tient debout -un homme qui t'appelle aussi ardemment que les autres -créatures te fuient!... La nuée grossit à vue d'œil, -comme la vapeur d'une chaudière. Au-dessus du sable -rouge et ardent, elle précipite son vol... Maintenant, -dans le rapide instant qui le sépare de la mort, l'agonisant -baise la croix, ou se munit de quelque amulette. -Maintenant, pour désarmer son juge, l'homme épouvanté -se fait humble, et marmotte son repentir, sa -contrition... T'invoquerai-je, moi aussi, Puissance inconnue? -Faut-il donc ployer le genou, joindre les -mains, à tout hasard, vers toi? Il te déplaît et il t'offense, -prétend-on, celui qui, volontairement, s'élance -à l'abîme. Comme si tu te réservais nos souffrances et -nos maux, Dieu jaloux, pour te charmer par leur spectacle! -Comme si, subvenant seul à sa vie, l'homme ne -pouvait pas, de même, pourvoir sans toi à sa mort!... -Les pierres bondissent dans la plaine; le son, éclatant -comme une torche, s'enfle, grandit, emplit tout le ciel. -Accours, accours, spectre de flamme! Consume-moi! -passe sur moi comme la foudre, comme le char d'épouvante -du tonnerre! Ne laisse rien de ce qui fut Floris!... -Les oiseaux ont fui devant toi; les monstres de<span class="pagenum"><a name="Page_463" id="Page_463">[Pg 463]</a></span> -la mer, effrayés, se cachent au plus profond de leurs -gouffres; les hommes t'adorent, à plat ventre, en enfonçant, -tels que des bêtes, leur face hagarde dans le sable. -Moi seul, je me tiens debout, seul, je t'affronte... -Spectacle prodigieux, sublime! le plus beau qu'aient -reflété mes yeux!... Ah! une clarté surnaturelle visite -et pénètre toutes choses... Ma poitrine halette... On -dirait que la masse entière de l'air va éclater, d'un -seul coup, en une flamme... O terre de Sabioneira, -montagnes, jardins enchantés, vous ne me verrez plus -désormais!... Tombeau où repose Isabelle, gorges écumeuses -de la Jagodna, sérénité des flots marins autour -des îles, soleil qui te couchais sur les vagues, palais qui -abritas ma tête, Floris se sépare de vous... Mère, ô -grande mère, reçois-moi!</p> - -<p>La nuée étincelante passa. Il chancela, ses bras s'ouvrirent, -et il s'abattit au pied du tombeau.</p> - -<hr class="tb" /> - -<p>Le soir du même jour, José-Maria se tenait assis sur -un banc de pierre, à la porte de sa cabane, dans l'île -del Eremita. Depuis le coucher du soleil, il ressentait -bizarrement une inquiétude, une angoisse sans motif, -si bien que, laissant sa lampe allumée, il était venu -respirer sous les grands pins qui entourent l'ermitage. -Comme il rêvait, les paupières baissées, il lui parut -qu'un faible bruit, un sanglot très bas, étouffé, partait -de la cellule déserte, en même temps qu'il éprouvait -la sensation d'une présence derrière lui. Vivement il -détourna la tête. Sur le fond lumineux du rideau suspendu -devant la porte ouverte, quelque chose qui ressemblait -à une figure spectrale se découpait en noir, -immobile. Une onde glacée parcourut tout le corps -de José-Maria; il trembla, ses cheveux se dressèrent; -et béant, soulevé à demi, il fixait ardemment son regard -sur l'étrange apparition. Subitement, la lampe s'éteignit. -Alors, frappé d'horreur, il s'enfuit.</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_464" id="Page_464">[Pg 464]</a></span></p> - -<p>Il se mit à marcher à pas lents, livide, frissonnant, -éperdu. Il lui semblait que sous l'auvent de tuiles, la -cloche allait sonner tout à coup, éclater en volées -furieuses. Le sourd murmure de la mer le fit songer -presque insciemment aux pêcheurs de Zemenico, qui -lui avaient, cet après-midi même, apporté ses vivres de -la semaine; et bien qu'il y eût déjà des heures que leur -barque fût partie, il commença de descendre à la crique -où elle mouillait d'ordinaire.</p> - -<p>Des nuages voilaient le zénith; pas une étoile ne -brillait, au-dessus de l'eau noire et tranquille. Les reliefs -hérissés de la côte se dessinaient vaguement, dominés -par la haute masse ténébreuse du campanile et du palais. -Tout au loin, quelques feux de pâtres—car c'était -la nuit de la Saint-Jean—scintillaient le long des -collines; et même, au milieu de la mer et juste à l'opposite -de l'île, des pêcheurs venaient d'allumer sur un -écueil, un monceau d'herbes et de broussailles. De -temps en temps, un rouge éclair jaillissait de la fumée -ardente, illuminant comme en perspective, de profondes -étendues d'eau, qui remuaient confusément. Puis, -un grand tourbillon de flamme se déploya, monta d'un -seul bond, et, dans ce brusque embrasement, les jardins -étagés de Sabioneira se modelaient, avec leurs -miroirs d'eau, par de vives lignes vermeilles, tandis -que resplendissait, au plus haut des airs, l'ange doré -du campanile. Seul, dans la crique de rochers, José-Maria -regardait, immobile au bord des flots, l'œil -fixe.</p> - -<p>Il s'assit sur une pierre plate, au-dessous d'un olivier -sauvage. Les battements de son cœur s'apaisaient, -et, en poussant de lents soupirs, il respirait l'odeur de -la mer, qui venait déferler à ses pieds. Il se pencha, et -il baignait ses joues, ses tempes, son front brûlant, -dans l'eau puisée au creux de sa main... Tout à coup, -en relevant la tête, José-Maria aperçut, à son grand<span class="pagenum"><a name="Page_465" id="Page_465">[Pg 465]</a></span> -étonnement, un mur en ruine qu'il n'avait jamais vu. -Le sentier, le port, les hautes roches, les flots du golfe -s'étaient transformés. Aussi loin que la vue pouvait -s'étendre, apparaissait, baigné d'une splendeur fantastique -et incompréhensible, un immense désert de sable, -au milieu duquel s'allongeait un lourd massif de maçonnerie -d'un caractère singulier, et tel que l'archevêque -le prit d'abord pour un môle ou pour la chaussée d'un -étang. La plaine était bouleversée, ainsi qu'après un -violent ouragan; des vagues de sable innombrables la -sillonnaient comme une mer. Au pied de la maçonnerie, -José-Maria distinguait une forme humaine couchée, -et de laquelle on eût dit qu'émanait une lueur phosphorescente. -Il n'éprouvait aucun effroi, mais un malaise, -une torpeur, un sentiment de nuit et de non-être, -comme si des montagnes de brume eussent pesé sur -lui. A la longue, il crut distinguer dans le corps qu'il -regardait fixement, un mouvement presque imperceptible. -Des ondulations lumineuses y coururent, en traînées -bleuâtres; puis, le cadavre ouvrit les yeux. Alors, -une commotion sourde traversa l'âme de José-Maria; -la vie, soudain, reflua en lui; et, se dressant de toute -sa hauteur:</p> - -<p>—Floris! exclama-t-il... Ah! mon frère est mort!</p> - -<p>Il retomba, hagard, frémissant. Ses yeux revoyaient -de nouveau, le petit port, la mer, le ciel obscur, les -feux des pâtres sur les collines; il lui semblait devenir -fou... Un sanglot souleva sa poitrine; les larmes, tout -à coup, l'étouffèrent. Puis, d'une voix lente:</p> - -<p>—Combien la chair est faible en nous!... Ah! je ne -suis pas d'une argile plus ferme que les autres... Qu'est-ce -donc qui me trouble à ce point?... Ne sais-je pas, -depuis longtemps, que tout est visions, rêves, prodige, -que l'espace et le temps, ces voiles illusoires, peuvent -tomber et disparaître, et qu'il n'y a rien autour de -nous, qu'un songe!</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_466" id="Page_466">[Pg 466]</a></span></p> - -<p>Il demeurait immobile, accablé, l'esprit perdu dans -des pensées funèbres. La haute flamme de l'écueil montait -et se tordait, ondoyante comme un glaive surnaturel. -Enfin, après un très long silence, José-Maria se -redressa, et levant les deux mains vers le ciel:</p> - -<hr class="tb" /> - -<p>—O Dieu, dit-il, ô Infini, toi seul existes!</p> - -<hr class="tb" /> - -<p>A quoi bon pleurer sur les autres? A quoi bon pleurer -sur moi-même? Qu'est-ce que les autres? Que suis-je -moi-même? Mon père est mort, ma sœur est morte, -mon frère est mort... Mais Celui qui vivait en eux -peut-il mourir?</p> - -<hr class="tb" /> - -<p>Ces corps qui finissent procèdent d'une Ame indestructible, -incréée. Dans l'homme et dans l'animal, dans -la plante et dans le rocher, dans le mort et dans le vivant, -les sages voient l'Identique.</p> - -<hr class="tb" /> - -<p>Car rien de ce qui est, ô Seigneur, matière, mouvement, -énergie, action, âme individuelle, n'existe hors -de toi, n'est distinct de toi. Ton Être est à lui seul -tous les êtres.</p> - -<hr class="tb" /> - -<p>Ainsi que dans ces feux lointains, c'est une même -flamme qui sort des matières les plus diverses, de même, -toi seul tu animes la foule immense des créatures. -L'Univers se confond avec toi, comme le souffle se -perd dans l'air, comme la goutte d'eau s'abîme dans -l'Océan.</p> - -<hr class="tb" /> - -<p>O Essence, Forme universelle, je t'adore! Tu es -pour ce monde, Seigneur, tel que l'argile pour le vase, -le commencement, le milieu et la fin.</p> - -<hr class="tb" /> - -<p>Comme les flammes du soleil s'en échappent sans<span class="pagenum"><a name="Page_467" id="Page_467">[Pg 467]</a></span> -cesse à torrents, ainsi ta splendeur infinie manifeste -intarissablement les Forces et les Éléments!</p> - -<hr class="tb" /> - -<p>Ce monde tout entier, c'est toi! Tu es l'atome, l'agrégat, -la pesanteur, l'éther, le feu, la terre, l'atmosphère. -Ce firmament démesuré qui, tel qu'un aigle, bat -des ailes sur la route que tu lui as tracée, c'est toi, toujours -toi, Dieu multiple!</p> - -<hr class="tb" /> - -<p>L'Esprit agit dans l'Univers, et l'Univers repose -dans l'Esprit. Les mondes sont tissus en ton sein.</p> - -<hr class="tb" /> - -<p>Mais tu en demeures distinct. Bien qu'enchaîné, en -apparence, aux qualités dont tu te couvres par ta mystérieuse -émanation, tu n'en restes pas moins affranchi.</p> - -<hr class="tb" /> - -<p>Dans le monde et hors du monde, immuable et cependant -changeant, inaltérable et variable, l'Univers, -ô Seigneur, est ton signe, et pourtant tu n'as pas de -signe.</p> - -<hr class="tb" /> - -<p>Sans avoir toi-même aucun sens, tu vivifies tous les -sens: hors de tout, tu supportes tout: sans modes, tu -perçois tous les modes.</p> - -<hr class="tb" /> - -<p>Adoration à l'Esprit mystérieux, ineffable! A Celui -auquel on ne connaît ni naissance, ni action, ni nom, -ni forme, ni qualités, et qui, pourtant, revêt, à l'aide -de son énergie émanée, ces accidents divers, chacun à -leur moment!</p> - -<hr class="tb" /> - -<p>Adoration à toi, Seigneur, unique contenant de l'Univers, -Ame suprême dans laquelle se meut la décevante -illusion du monde!</p> - -<hr class="tb" /> - -<p>Adoration à l'Être inconcevable, qui est à la fois la<span class="pagenum"><a name="Page_468" id="Page_468">[Pg 468]</a></span> -cause et l'effet, l'unité et la dualité, qui est la réunion -des choses, et qui est unique pourtant!</p> - -<hr class="tb" /> - -<p>Adoration à la Substance universelle, indestructible, -incréée! A Celui qui ne cesse d'être dans une continuelle -action! A Celui qui ne cesse d'être dans un immuable -repos!</p> - -<hr class="tb" /> - -<p>Sans l'illusion dont tu disposes, l'union de l'Esprit -avec les choses n'aurait pas lieu. Mais, quoique au sein -de la nature, tu n'es pas plus modifié par les qualités -qui ne sont qu'à elle, que le soleil ne se noircit en pénétrant -dans une chambre obscure.</p> - -<hr class="tb" /> - -<p>L'apparence que tu te mêles à nos conditions changeantes, -à l'ignorance, à la misère, à la douleur, n'est -qu'une illusion sans réalité. Les accidents qui semblent -contraires à ton Essence inaltérable n'existent que -pour l'esprit individualisé.</p> - -<hr class="tb" /> - -<p>De même qu'un arbre dont l'image se réfléchit dans -une eau agitée semble participer à cette agitation, -ainsi, quand notre cœur se trouble sous l'influence de -la passion, l'Esprit, bien qu'il soit immuable, a l'air de -partager ce trouble, et l'on dirait qu'il a des qualités, -quoiqu'il n'en ait réellement pas.</p> - -<hr class="tb" /> - -<p>Quelle cause l'arracherait à son perpétuel repos? -Comment pourrait-il se mouvoir, ou dans le Temps ou -dans l'Espace, puisque l'Espace et le Temps sont en lui?</p> - -<hr class="tb" /> - -<p>C'est en prenant le Temps comme moyen que tu -nous abuses, Seigneur! Les formes de cet univers nous -paraissent plus ou moins parfaites ou plus ou moins -penchantes vers leur ruine, selon que l'énergie du -Temps les a plus ou moins pénétrées.</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_469" id="Page_469">[Pg 469]</a></span></p> - -<p>Atome premier de tout ce qui existe, il est aussi le -plus vaste des êtres, puisqu'il enveloppe ce qui a été, -ce qui est et ce qui sera.</p> - -<hr class="tb" /> - -<p>Son orbe immense entraîne tous les mondes. Leurs -pas ne peuvent sortir de lui, comme des insectes égarés -sur la roue tournante d'un potier ont beau courir, ils -tournent avec elle.</p> - -<hr class="tb" /> - -<p>Infini, il met à tout un terme: sans commencement, -il donne le commencement à tout. L'Univers palpite -sous le Temps, ainsi qu'un oiseau pris dans un filet.</p> - -<hr class="tb" /> - -<p>Car le Temps, ô Dieu, c'est toi-même! Tu résides -à la fois tout entier au dedans des êtres, sous la -forme de l'Esprit, et en dehors, sous celle du Temps.</p> - -<hr class="tb" /> - -<p>Adoration à toi, Seigneur, suprême Lumière étendue -partout, au sein de laquelle apparaît le monde, et qui -brille au sein de tous les mondes! A toi, Splendeur -inaltérable, que nous ne comprenons pas plus qu'il -n'est donné à un enfant d'enserrer le soleil dans sa -main!</p> - -<hr class="tb" /> - -<p>Adoration, adoration à l'Être unique, élevé au-dessus -de tous les contrastes et de toutes les ressemblances! -A celui qu'on ne peut désigner par aucun terme -impliquant un contraire! A celui que nos balbutiements -sont impuissants à louanger!</p> - -<hr class="tb" /> - -<p>Nous l'appelons grand, mais en vain. Il ignore la -quantité. Nous l'appelons bon, mais en vain. Il ignore -la qualité. Nous l'appelons la Vérité. Mais l'antithèse -de la vérité et de l'erreur n'existe pas pour l'Être -infini.</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_470" id="Page_470">[Pg 470]</a></span></p> - -<p>Nous l'appelons la Lumière, la Vie. Mais il n'y a -pour lui ni vie, ni mort, ni obscurité, ni lumière... -L'Éternel. Mais le temps, en lui, ne se distingue -pas de l'éternité.... L'Être. Mais l'être n'est conçu que -comme opposé au non-être.</p> - -<hr class="tb" /> - -<p>Adoration à l'Ineffable, à l'Indicible, à l'Incompréhensible! -Adoration à l'absolu Néant! Adoration à -l'éternel Mystère!</p> - -<hr class="tb" /> - -<p>Alors, José-Maria se tut, et, pâle, haletant, sinistre, -comme emporté au loin par un esprit, il attachait ses -yeux sur la mer profonde. Les feux des collines ne -brillaient plus. Seule, la flamme de l'écueil formait -encore, au milieu des eaux, un grand brasier rougeoyant -et sombre. Des vols de corneilles marines, chassées -par l'importun flamboiement, de cette roche où elles -gîtaient, tournaient, tournaient autour, sans se lasser; -et l'archevêque les voyait,—mélancolique image de -la vie et des générations des hommes,—surgir soudain -et passer vite, toutes noires sur ce fond de feu, puis -s'engloutir dans les ténèbres.</p> - - -<h3>FIN</h3> - -<hr class="chap" /> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_471" id="Page_471">[Pg 471]</a></span></p> - - -<h2><a name="TABLE" id="TABLE">TABLE</a></h2> - - -<table> -<tr><td>PROLOGUE</td></tr> - -<tr><td> </td><td>Pages. </td></tr> - - -<tr><td>Le mémoire d'Ivan Manès. </td><td> <a href="#PROLOGUE">1</a></td></tr> - - -<tr><td>PREMIÈRE PARTIE</td></tr> - -<tr><td>LE PIRE N'EST PAS TOUJOURS CERTAIN</td></tr> - - -<tr><td>Livre premier </td><td> <a href="#LIVRE_PREMIER_1">17</a></td></tr> - -<tr><td>Livre second </td><td> <a href="#LIVRE_SECOND_1">46</a></td></tr> - -<tr><td>Livre troisième </td><td> <a href="#LIVRE_TROISIEME_1"> 81</a></td></tr> - - -<tr><td>DEUXIÈME PARTIE</td></tr> - -<tr><td>LES PLAISIRS DE L'ILE ENCHANTÉE</td></tr> - - -<tr><td>Livre premier </td><td> <a href="#LIVRE_PREMIER_2"> 121</a></td></tr> - -<tr><td>Livre second </td><td> <a href="#LIVRE_SECOND_2"> 147</a></td></tr> - -<tr><td>Livre troisième </td><td> <a href="#LIVRE_TROISIEME_2"> 199</a></td></tr> - -<tr><td>Livre quatrième </td><td> <a href="#LIVRE_QUATRIEME_2"> 267</a></td></tr> - -<tr><td>Livre cinquième </td><td> <a href="#LIVRE_CINQUIEME_2"> 327</a></td></tr> - - -<tr><td>TROISIÈME PARTIE</td></tr> - -<tr><td>TODO ES NADA</td></tr> - - -<tr><td>Livre premier </td><td> <a href="#LIVRE_PREMIER_3"> 351</a></td></tr> - -<tr><td>Livre second </td><td> <a href="#LIVRE_SECOND_3"> 380</a></td></tr> - -<tr><td>Livre troisième </td><td> <a href="#LIVRE_TROISIEME_3"> 456</a></td></tr> -</table> - -<p class="center">PARIS. TYP. DE E. PLON, NOURRIT ET C<sup>ie</sup>, RUE GARANCIÈRE, 8.</p> - - - - - - - - -<pre> - - - - - -End of the Project Gutenberg EBook of Les oiseaux s'envolent et les fleurs -tombent, by Élémir Bourges - -*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LES OISEAUX S'ENVOLENT *** - -***** This file should be named 60841-h.htm or 60841-h.zip ***** -This and all associated files of various formats will be found in: - http://www.gutenberg.org/6/0/8/4/60841/ - -Produced by Clarity, Pierre Lacaze and the Online -Distributed Proofreading Team at http://www.pgdp.net (This -file was produced from images generously made available -by the Bibliothèque nationale de France (BnF/Gallica) at -http://gallica.bnf.fr) - -Updated editions will replace the previous one--the old editions will -be renamed. - -Creating the works from print editions not protected by U.S. copyright -law means that no one owns a United States copyright in these works, -so the Foundation (and you!) can copy and distribute it in the United -States without permission and without paying copyright -royalties. 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Redistribution is subject to the -trademark license, especially commercial redistribution. - -START: FULL LICENSE - -THE FULL PROJECT GUTENBERG LICENSE -PLEASE READ THIS BEFORE YOU DISTRIBUTE OR USE THIS WORK - -To protect the Project Gutenberg-tm mission of promoting the free -distribution of electronic works, by using or distributing this work -(or any other work associated in any way with the phrase "Project -Gutenberg"), you agree to comply with all the terms of the Full -Project Gutenberg-tm License available with this file or online at -www.gutenberg.org/license. - -Section 1. General Terms of Use and Redistributing Project -Gutenberg-tm electronic works - -1.A. By reading or using any part of this Project Gutenberg-tm -electronic work, you indicate that you have read, understand, agree to -and accept all the terms of this license and intellectual property -(trademark/copyright) agreement. 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