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-The Project Gutenberg EBook of Les oiseaux s'envolent et les fleurs tombent, by
-Élémir Bourges
-
-This eBook is for the use of anyone anywhere in the United States and most
-other parts of the world at no cost and with almost no restrictions
-whatsoever. You may copy it, give it away or re-use it under the terms of
-the Project Gutenberg License included with this eBook or online at
-www.gutenberg.org. If you are not located in the United States, you'll have
-to check the laws of the country where you are located before using this ebook.
-
-Title: Les oiseaux s'envolent et les fleurs tombent
-
-Author: Élémir Bourges
-
-Release Date: December 3, 2019 [EBook #60841]
-
-Language: French
-
-Character set encoding: UTF-8
-
-*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LES OISEAUX S'ENVOLENT ***
-
-
-
-
-Produced by Clarity, Pierre Lacaze and the Online
-Distributed Proofreading Team at http://www.pgdp.net (This
-file was produced from images generously made available
-by the Bibliothèque nationale de France (BnF/Gallica) at
-http://gallica.bnf.fr)
-
-
-
-
-
- _Les_
-
- OISEAUX S'ENVOLENT
-
- _et_
-
- LES FLEURS TOMBENT
-
-
-
-
-L'auteur et les éditeurs déclarent réserver leurs droits de
-reproduction et de traduction en France et à l'étranger.
-
-Ce volume a été déposé au ministère de l'intérieur (section de la
-librairie) en mars 1893.
-
- DU MÊME AUTEUR
-
- _LE CRÉPUSCULE DES DIEUX_
-
- Un volume.
-
-
-PARIS, TYP. DE E. PLON, NOURRIT ET Cie, RUE GARANCIÈRE, 8.
-
-
-
-
- _ÉLÉMIR BOURGES_
-
- _Les_
-
- Oiseaux s'envolent
-
- _et_
-
- les fleurs tombent
-
- PARIS
-
- LIBRAIRIE PLON
-
- E. PLON, NOURRIT ET Cie, IMPRIMEURS-ÉDITEURS
-
- 10, RUE GARANCIÈRE
-
- _Tous droits réservés_
-
-
-_A MON CHER MAITRE_
-
-_THÉODORE DE BANVILLE_
-
-Bien moins habile que le célèbre Isménias, mais comme lui,
-indépendant de la faveur des hommes, je me promets qu'à son
-exemple, je chanterai toujours, selon le dicton: Εμοι ϰαί ταῖς
-Μουσιας--pour moi et pour les Muses.
-
-JULIEN, _le Misopogon_.
-
-
-
-
-_AVERTISSEMENT_
-
-
-_Je me suis fait, en ce roman, l'écolier des grands poètes anglais
-du temps d'Élisabeth et de Jacques, et du plus grand d'entre eux,
-Shakespeare;--quelque présomption qu'il y ait à se dire l'écolier
-d'un tel maître._
-
-_Nos récents chefs-d'œuvre, en effet, avec leur scrupule de
-naturel, leur minutieuse copie des réalités journalières, nous ont
-si bien rapetissé et déformé l'homme, que j'ai été contraint de
-recourir à ce miroir magique des poètes, pour le revoir dans son
-héroïsme, sa grandeur, sa vérité._
-
-_Que le lecteur attribue donc ce qu'il y a de bon dans ce livre,
-à la souveraine influence de ces maîtres des pleurs et du rire:
-Webster, Ben Jonson, Ford, Beaumont et Fletcher, Shakespeare._
-
-_Les fautes seules sont de moi._
-
-
-
-
-LES OISEAUX S'ENVOLENT
-
-ET
-
-LES FLEURS TOMBENT
-
-
-
-
-PROLOGUE
-
-
-LE MÉMOIRE D'IVAN MANÈS[A].
-
-[Note A: Ce mémoire a été trouvé dans les papiers de M.
-Thiers.]
-
- Paris, avril 1871.
-
-Puisque l'enlèvement du fils aîné de Mme Maria-Pia,
-grande-duchesse de Russie, a paru à Votre Excellence mériter assez
-de curiosité pour qu'elle souhaitât d'en lire le récit, plutôt
-que de l'entendre dans le cours d'un entretien, souvent diffus et
-mal en ordre, j'obéirai d'autant plus volontiers aux désirs de
-Votre Excellence que, s'agissant d'une princesse à laquelle je
-suis dévoué depuis vingt ans, par le respect et le plus profond
-attachement, tout ce que j'ai à raconter ne fera que mettre en
-lumière ses hautes vertus: comme aussi, j'ose me flatter que la
-narration que j'entreprends, en dissipant tous vos doutes, vous
-intéressera par là plus fortement à celui dont elle retrace la
-naissance et la déplorable aventure[1].
-
-[Note 1: Le sieur Manès est venu plusieurs fois à Versailles.
-Il est le frère du fameux savant russe, Vassili Manès, à qui
-l'Europe a décerné, depuis longtemps, la renommée due à ses beaux
-talents. Le sieur Manès cherche à découvrir, soit à Paris, soit
-dans cette foule de prisonniers que nous avons de la Commune, un
-jeune homme nommé Floris, qui serait, à ce qu'il assure, le fils
-légitime de S.A.I. le grand-duc Fédor de Russie et de son auguste
-épouse.
-
- (_Note de M. Thiers._)
-]
-
-Votre Excellence est trop au fait des personnages et des cours
-de l'Europe, pour que j'aie besoin de lui rappeler le mariage
-du grand-duc Fédor, frère du tsar Nicolas, avec la princesse
-Maria-Pia, fille de dom Pedro Ier, empereur du Brésil, et sœur
-de dona Maria II da Gloria, reine de Portugal. En 1843, à
-l'époque de ce mariage, imposé à son frère puîné par l'inflexible
-Nicolas, Mme Maria-Pia avait dix-sept ans, et le Grand-Duc plus
-de quarante-cinq. C'était une étrange disproportion d'âge, et la
-disparate de cœur et de sentiments des nouveaux époux semblait
-plus effrayante encore. En effet, depuis des années, le Grand-Duc
-se trouvait engagé de passion à une maîtresse, la princesse Sacha
-Gourguin. Cette Gourguin était, comme l'on dit chez nous, un vrai
-chat noir, qui n'avait que la peau et les os; toutefois, un grand
-feu d'esprit, et les plus beaux yeux, avec des manières hautaines:
-dangereuse, artificieuse, accusée de beaucoup de noirceurs; dont
-le mari était mort brusquement, et l'on en avait mal parlé, mais
-qui tenait le Grand-Duc sous son joug, et l'avait comme ensorcelé.
-Ce mariage, tout de politique, ne rompit donc que peu de temps
-l'attachement des deux amants, et bientôt même le Grand-Duc,
-qui avait introduit la princesse auprès de Mme Maria-Pia, eut
-l'adresse de les lier et de les rendre inséparables, sans éveiller
-chez sa femme aucun soupçon. La Grande-Duchesse était jeune,
-toute neuve à Pétersbourg; elle ignorait la cour, le monde, et
-avait foi en son mari.
-
-Deux ou trois mois après les noces, Mme Maria-Pia crut ressentir
-tous les symptômes d'une grossesse. La nouvelle s'en répandit
-avec éclat, et quantité de dames de noblesse visitèrent la
-Grande-Duchesse, et lui firent leur cour en lui pronostiquant
-qu'elle accoucherait d'un garçon. Mais on ne tarda pas à
-s'apercevoir que le Grand-Duc, loin de marquer de la joie aux
-féliciteurs, se montrait, sur cette matière, fort austère et
-même renfrogné, répondant par monosyllabes, et parfois rompant
-ouvertement les compliments qu'on lui adressait. A l'entrée même
-de l'hiver, c'est-à-dire vers la fin d'octobre, Son Altesse partit
-subitement pour sa terre de Biélo, emmenant la Grande-Duchesse, et
-la princesse Sacha Gourguin les rejoignit presque aussitôt.
-
-Je me vois forcé, maintenant, d'entrer dans un détail quelque peu
-minutieux, et vous demande, en cet endroit, de la patience, si
-bizarre ou même rebutant que ce récit puisse vous paraître; mais
-les mœurs russes sont bien loin d'être aussi polies que vos mœurs.
-De plus, je m'assure, Monsieur, que la confidence que je vous
-fais, pleine et entière, et ne cachant ni les choses, ni les noms,
-ni les fautes, demeurera sous un secret absolu entre nous[2].
-
-[Note 2: La discrétion est l'apanage de l'homme d'État. La
-réunion de ses lumières, pour grande et pour variée qu'elle soit,
-ne vaut en somme que par les ténèbres dont il sait à propos
-s'envelopper, aussi bien dans les congrès de l'Europe que dans les
-colloques d'un Parlement.
-
- (_Note de M. Thiers._)
-]
-
-Le 13 janvier 1844, Mme Maria-Pia, entendant la messe en son
-oratoire, car elle était demeurée catholique, par permission
-spéciale du Tsar, ressentit de violentes douleurs. On l'emporta
-dans son appartement; sa dame d'atour portugaise lui arrangea les
-cheveux comme on les arrange en Portugal aux femmes qui vont
-accoucher et qui ne doivent pas de sitôt changer de coiffure; le
-médecin fut averti; on prépara les langes et le berceau, et l'on
-coucha promptement la malade.
-
-Le Grand-Duc, quand on lui apprit l'événement, allait partir
-pour la chasse au loup, avec la princesse Gourguin et plusieurs
-gentilshommes de Novgorod. Il manifesta un violent dépit et
-dit, comme en furie, à la camériste, qu'elle était folle et sa
-maîtresse aussi. Cependant, il renvoya les traîneaux, s'excusa
-auprès de ses invités, et monta chez la Grande-Duchesse.
-
-La nouvelle y avait rassemblé, en désordre, la petite maison
-portugaise dont Maria-Pia avait été suivie: le chapelain, la
-dame d'atour, deux femmes de chambre qui étaient sœurs, et les
-favorites de leur maîtresse. Mais, sitôt qu'elle les aperçut,
-Sacha Gourguin se récria, dit hautement que tant de monde réuni
-incommoderait la malade; enfin, prenant le ton d'autorité comme
-par un tendre intérêt, elle ordonna que tous se retirassent, à
-l'exception du peu de gens indispensables; et pour ne laisser de
-prétexte à personne, elle exhorta le Grand-Duc à donner l'exemple.
-Monseigneur sortit donc de la chambre, et tout le monde le suivit.
-Il ne demeura auprès de Maria-Pia que la Gourguin, Platon Boubnoff
-le médecin, et une fille de service qui se nommait Agraféna. En
-effet, les femmes de chambre eussent été de peu de secours, la
-plus âgée ayant seize ans à peine, et toutes deux ne faisant rien
-que pleurer.
-
-Les douleurs de Maria-Pia furent si longues et si excessives que
-l'on craignit qu'elle ne pût y résister. Le chapelain fit une
-exposition du saint sacrement dans l'oratoire, où les Portugaises
-passèrent le jour à prier et à se lamenter. Vers le soir, au
-milieu d'un violent accès, Platon Boubnoff dit brusquement que
-la patiente ne pourrait jamais soutenir le travail, si elle ne
-prenait un peu de repos, et avec son impétuosité, il lui présenta
-à boire. A peine Maria-Pia eut-elle avalé le breuvage, qu'elle
-tomba dans un sommeil léthargique, qui dura jusqu'au lendemain.
-Le Grand-Duc ne se coucha pas. Il venait gratter par moments à
-la porte, qu'on lui entre-bâillait, et parlait bas, tantôt à la
-princesse, tantôt à Agraféna ou au médecin. Un peu après minuit,
-Platon Boubnoff sortit de la chambre, et il n'y rentra que le
-matin.
-
-La Grande-Duchesse s'éveilla enfin. Elle se crut environnée de
-tous les symptômes assurés d'un accouchement, et aussitôt demanda
-son enfant. Boubnoff lui répondit, d'un air étonné, qu'elle ne
-l'avait pas encore mis au monde. La Grande-Duchesse se prit à
-pleurer et soutint vivement le contraire, en sorte que, pour
-apaiser l'extrême inquiétude qu'elle témoigna, le médecin finit
-par l'assurer que la journée ne se passerait point qu'elle
-n'accouchât, et même sûrement d'un fils, à en juger par les
-opérations que la nature avait faites pendant la nuit. Cette
-promesse parut contenter le Grand-Duc, mais ne calma point Mme
-Maria-Pia, qui protestait toujours qu'elle avait accouché.
-
-Le château de Biélo avait pour hôte, à ce moment, un certain
-comte Nadasti, avec sa femme. Celle-ci voulut visiter la
-Grande-Duchesse, et, pour ne point donner prise aux soupçons,
-Sacha Gourguin l'introduisit. Dès que la comtesse s'approcha,
-Mme Maria-Pia fondit en larmes et lui fit part de ses angoisses,
-jurant qu'elle était accouchée. Mais, par un hasard singulier,
-cette comtesse Nadasti prétendit aussitôt se souvenir que dans
-une de ses grossesses, elle avait eu, au bout du neuvième mois,
-tous les signes avant-coureurs d'un accouchement, qui cependant
-n'arriva que six semaines après. La princesse Gourguin approuva
-beaucoup ce récit, et il sembla séduire aussi le Grand-Duc, mais
-la Grande-Duchesse ne se rendait point.
-
-Platon Boubnoff, jaloux de vaincre cette dangereuse opiniâtreté,
-s'avisa d'expliquer alors que l'enfant s'était présenté pour
-naître, mais qu'un lien l'avait retenu attaché aux reins; et que
-le seul moyen de rompre l'obstacle était que la Grande-Duchesse
-fît quelque exercice violent.
-
-Se croyant toujours dans l'état d'une femme nouvellement
-accouchée, Mme Maria-Pia refusa d'abord de courir le risque de
-cette épreuve. Mais la Gourguin, le médecin et cette comtesse
-Nadasti se mirent comme de concert à la presser, tandis que le
-Grand-Duc, le nez contre la vitre, demeurait sans souffler mot.
-Bref, l'on prêcha, l'on exhorta Mme Maria-Pia de tant de façons,
-qu'elle se trouva indécise. Elle aimait tendrement le Grand-Duc et
-se croyait aimée de lui; elle pensait n'avoir point de meilleure
-amie que la princesse Gourguin: de manière que, cédant enfin, elle
-se résigna à suivre le conseil que tous lui donnaient.
-
-L'apanage de Biélo, comme vous le savez, a pris son nom du lac
-immense non loin duquel est bâti le château. Mme Maria-Pia se
-fit habiller, couvrir de fourrures, et sortit. C'était un de ces
-crépuscules à cirrus rouges et à bise glacée; il y avait, ce
-soir-là, vingt degrés de froid. Platon Boubnoff monta avec elle
-dans un traîneau; le Grand-Duc les suivit dans un autre. Ce fut
-sur le lac Biélo, tout raboteux, tout hérissé de glaces, que l'on
-promena la Grande-Duchesse, avec des cahots si violents qu'ils
-menaçaient, à chaque moment, de la précipiter de son siège. Après
-cette barbare promenade, on la reporta dans son lit.
-
-Quelques semaines se passèrent. Voyant que personne, autour
-d'elle, ne se laissait convaincre par ses discours, la
-Grande-Duchesse ne sut plus que croire: elle dit qu'elle mettait
-en Dieu désormais son espérance, et chercha dans la religion des
-motifs de consolation. Enfin, l'on commença de penser qu'elle
-n'avait jamais été grosse; que séduite par son désir, elle avait
-pareillement séduit le Grand-Duc et ses familiers. On citait des
-exemples de femmes qui s'étaient crues grosses sans l'être, et
-qui avaient nourri leur erreur pendant plusieurs mois. Tout le
-monde, en un mot, fut persuadé que cette aventure était un jeu de
-la nature, qui déroge quelquefois à sa marche ordinaire; et je me
-rappelle qu'en ce temps-là, comme je n'avais pas encore l'honneur
-d'être attaché à Son Altesse, on me demandait fréquemment mon avis
-sur cette étrange affaire[3].
-
-[Note 3: Il est bien vrai que j'ai de la peine à comprendre
-comment Mme la Grande-Duchesse ne put pas faire partager sa
-conviction qu'elle était accouchée. Car enfin, il en est
-des marques naturelles, les mêmes pour la pauvreté et pour
-l'opulence, qui fournissent à l'enfance son aliment, et qu'il
-est impossible de récuser ou de ne point apercevoir. Peut-être
-aussi Platon Boubnoff avait-il donné un violent remède à Mme la
-Grande-Duchesse, pour lui faire passer le lait.
-
- (_Note de M. Thiers._)
-]
-
-Le temps calma insensiblement les inquiétudes de la
-Grande-Duchesse; sa douleur se réfugia au fond de son cœur. Un
-fils lui naquit, puis une fille. Elle n'apprit l'engagement de
-son mari avec la princesse que longtemps après ces événements.
-Au reste, le Grand-Duc pressé par le Tsar, et sans doute aussi
-bourrelé par sa conscience, avait rompu avec Sacha Gourguin peu
-après son retour à la cour. La tristesse de Maria-Pia était enfin
-éteinte par les années, quand un bizarre incident la réveilla.
-
-Cette servante Agraféna, complice de Boubnoff, qui, par la suite,
-était entrée au service de Sacha Gourguin, et de là s'était
-mariée, fut arrêtée à Novgorod, pour quelque méfait de peu
-d'importance. C'était une fille maladive, exaltée et même un peu
-folle, pleurant et riant sans motif, de gros yeux bleus toujours
-étonnés, les pommettes extrêmement saillantes et des mâchoires de
-prognathe: je la revois comme d'hier, l'ayant connue depuis son
-enfance. A peine enfermée en prison, la crainte, les remords la
-travaillèrent, et elle déclara au juge, qui ne s'attendait à rien
-moins, qu'elle avait à faire des révélations intéressant un très
-grand personnage, mais qu'elle ne parlerait pas, à moins qu'on ne
-lui garantît un complet pardon. Le juge la pressa de questions, et
-Agraféna, revenant sur l'événement oublié de 1844, confessa que
-la Grande-Duchesse avait, en effet, accouché, mais d'une fille
-mort-née, et qu'elle-même avait enterrée sous une pierre, près de
-la grange de la basse-cour, à Biélo.
-
-Le juge fit part aussitôt à Mme Maria-Pia de l'interrogatoire
-d'Agraféna: le Grand-Duc se trouvait alors en Perse, à Téhéran,
-qu'il habita près de sept ans, et où mon frère avait l'honneur
-de l'accompagner. La Grande-Duchesse supplia que l'on suivît
-l'affaire avec chaleur, et le juge se rendit à Biélo, accompagné
-d'un médecin. Mais on ne trouva ni la pierre, ni aucun indice
-que la terre eût jamais été remuée; et c'est vainement que l'on
-fouilla en plusieurs endroits circonvoisins.
-
-On eut recours à la servante. Dans un second interrogatoire,
-Agraféna nia que la Grande-Duchesse eût accouché; dans un
-troisième, elle avoua que sa maîtresse avait accouché d'une
-môle; dans un quatrième, qu'elle avait mis au monde un fils, et
-jura ne pas en savoir plus. Aussitôt après cet interrogatoire,
-elle confirma ses aveux par une lettre qu'elle fit écrire à la
-Grande-Duchesse: et elle reconnut en justice cette lettre, où
-elle avait mis sa croix pour marque. Toutefois, dans un cinquième
-interrogatoire, elle rétracta tout ce qu'elle avait confessé.
-Mais au cours de ces variations, il ne lui échappa rien qui pût
-incriminer aucun complice.
-
-L'affaire en était là, quand Agraféna mourut en prison. L'opinion
-de poison se répandit vite, tant cette mort se trouvait opportune,
-et l'on en donna le paquet à la princesse Gourguin. On disait que
-le juge avait eu le secret tout entier, que le nom du Grand-Duc
-l'avait frappé d'épouvante, qu'on avait supprimé un témoin trop
-dangereux. Il faut ajouter cependant qu'à cette époque Sacha
-Gourguin demeurait chez elle, sans pouvoir sortir, à pourrir de
-l'hydropisie dont elle mourut six mois après, tout au fond du
-superbe hôtel qu'elle s'était bâti des libéralités du Grand-Duc,
-ce qui rend le soupçon fort hasardé. Quoi qu'il en soit, la nuit
-se refit, après ces lueurs incertaines. La Grande-Duchesse dévora
-ses incertitudes et sa douleur, et reporta ses affections sur son
-fils José-Maria et sur sa fille Tatiana[4].
-
-[Note 4: Mais pourquoi, se demande-t-on, Mme Maria-Pia
-n'a-t-elle jamais réclamé de S. A. I. le Grand-Duc une franche
-explication, qui eût terminé tant de maux? Pourquoi aussi le
-grand-duc Fédor fit-il disparaître son premier-né, puisque deux
-autres fruits devaient naître ensuite de cette union? Pourquoi,
-après avoir aimé la princesse Gourguin jusqu'à l'excès que nous
-venons de voir, l'a-t-il postérieurement abandonnée? Mais pourquoi
-les hommes sont-ils hommes? A cette dernière question, il faut
-s'arrêter, se soumettre, se résigner à la nature humaine... et
-poursuivre ce triste récit.
-
- (_Note de M. Thiers._)
-]
-
-Ce ne fut que seize ans après, dans le courant de l'été dernier,
-que le mystère se trouva éclairci. Le médecin Platon Boubnoff,
-qui vivait à Moscou, opulent et considéré, fut enfin touché de
-remords. Ce Boubnoff, que j'ai vu maintes fois, était un petit
-homme à nez effilé, demi-juif, coquin en dessous, mielleux,
-perfide, respectueux, toujours emmitouflé d'une fourrure, dans
-laquelle, blondasse comme il était, avec du poil follet plein
-le visage, il ne ressemblait pas mal à une grande chenille
-rousse. Étant aux prises avec la mort, il témoigna qu'il voulait
-demander pardon à Mme la Grande-Duchesse, et lui révéler un
-important secret. La Grande-Duchesse habitait alors le Hradschin
-de Prague, comme elle l'habite aujourd'hui; mais au reçu de ces
-dépêches, elle n'hésita pas et partit. Ce fut à elle-même que le
-malheureux fit sa confession complète, en présence de Philarète,
-métropolitain de Moscou, dont le caractère sacré rassurait Mme
-Maria-Pia sur les récusations qui pourraient se produire.
-
-Voici donc la déclaration de Boubnoff.
-
-Il avoua que le 13 janvier 1844, vers minuit, la Grande-Duchesse
-avait mis au monde un enfant mâle. Dès qu'il fut sorti du sein
-de sa mère, Agraféna lui lia le nombril; mais la Gourguin,
-violemment, l'arracha des mains de la servante; et déjà elle lui
-enfonçait le crâne, lorsque Boubnoff intervint: et l'enfant a
-toujours porté, depuis, la marque des doigts de Sacha Gourguin.
-
-On l'emmaillota dans une pelisse; le médecin le cacha sous son
-manteau, et se glissa sans bruit hors de la chambre.
-
-Il passa par une poterne aboutissant au fossé du château, et
-traversa le parc couvert de neige. Un traîneau l'attendait,
-conduit par un moujik, qui était le galant de la servante Agraféna.
-
-Il faisait un froid excessif; le cheval courait et l'enfant
-vagissait. Sur les trois heures du matin, Boubnoff s'arrêta au
-petit village de Kourovo, chez la femme d'un nommé Juriev, que
-le moujik avait prévenue dans la journée. Cette femme fit boire
-l'enfant, le nettoya, car il était couvert de sang, et le mit à
-coucher avec elle, sur le poêle. Boubnoff paya un mois d'avance,
-mais la Juriev ne garda l'enfant que sept à huit jours, parce
-que le médecin refusa de lui nommer le père et la mère, et de
-lui indiquer un lieu où elle pût donner des nouvelles de son
-nourrisson.
-
-Cette singularité se répandit dans tout le district, et fit
-une telle impression qu'aucune nourrice ne voulut se charger
-de l'enfant. Boubnoff se détermina donc à le confier à son
-beau-frère, un Flamand de Bruges, du nom de Van Oost, qui avait,
-à Saint-Pétersbourg, un commerce de lingerie. Cet homme le
-prit volontiers, parce qu'on lui consigna d'abord deux mille
-roubles, à valoir pour les premiers frais, et force promesses dans
-l'avenir. Il nomma l'enfant Floris, qui est un ancien nom des
-Flandres, et le donna pour son neveu.
-
-Van Oost, ayant perdu sa femme et amassé en Russie une petite
-fortune, retourna dans son pays natal, emmenant le fils de
-Maria-Pia. Boubnoff eut soin, de temps à autre, de lui faire
-passer de l'argent, et s'enquérait de l'enfant, chaque année,
-ainsi qu'il le dit à la Grande-Duchesse. Au reste, il n'incrimina
-point son ancien maître, le Grand-Duc, mais seulement la défunte
-Gourguin, qui, jalouse et privée d'enfants, n'avait pu sans doute
-supporter que sa rivale eût cette joie. Lui-même mourut, quatre
-jours après l'arrivée à Moscou de Mme Maria-Pia.
-
-Dans le trouble et la douleur où elle était, cette princesse
-prit le parti d'aller se jeter aux pieds de son neveu, le tsar
-Alexandre II, et de lui demander justice. Sa Majesté lui permit
-de poursuivre l'enquête, et jura solennellement de restituer
-à l'enfant, aussitôt qu'on l'aurait retrouvé, le titre et les
-honneurs de grand-duc. Elle offrit même, si Mme Maria-Pia
-se trouvait d'aventure à court d'argent, de contribuer aux
-recherches, sur sa cassette.
-
-Votre Excellence touche au terme de ce long récit. Dès ce moment,
-il ne fallait plus à Mme la Grande-Duchesse qu'un serviteur
-tout dévoué. J'étais à elle, depuis vingt années, en qualité de
-chirurgien: elle voulut bien songer à moi, et me confia la mission
-de m'enquérir, à Bruges, de Van Oost. C'était en 1870, au mois
-d'octobre. Je découvris, sans beaucoup de peine, les traces de
-ceux que je cherchais, mais j'eus le crève-cœur d'apprendre que
-Van Oost et son neveu Floris avaient quitté la Flandre depuis
-trois ans, et vivaient dans votre capitale. Or, c'était le temps
-où Paris se trouvait fermé, et investi de l'armée allemande. Je me
-vis donc contraint à l'inaction, jusqu'à la fin de ce long siège.
-Dès que la ville fut rouverte, je m'y rendis;--et voilà deux mois
-que j'y séjourne.
-
-Grâce aux nettes indications qu'on avait pu me fournir à Bruges,
-j'ai été promptement éclairci, d'abord de la mort de Jacob Van
-Oost, arrivée il y a quatorze mois, puis, en gros, du sort de
-Floris, fait prisonnier pendant la guerre, et interné au fond de
-la Prusse, mais qui, échappé de Stralsund, a été revu dans Paris,
-dès les premiers jours du mois de mars. Mme la Grande-Duchesse, à
-qui j'en donnai part aussitôt, saisit avidement cette espérance:
-par malheur, les nouvelles qui suivirent ne se trouvèrent plus si
-flatteuses. En effet, il est impossible de douter que Floris ne se
-soit rangé parmi les troupes de la Commune. Le sang illustre dont
-il sort a mêlé son tempérament d'une fougue qui paraît redoutable;
-et de quoi peut-on s'étonner, si, au milieu des plus impétueux
-bouillons de la jeunesse, et ignorant de ses aïeux, de sa patrie
-et de sa grandeur, il tente de reconquérir en quelque sorte,
-par les armes, ce que la nature elle-même avait déposé dans son
-berceau, mais dont les hommes l'ont spolié? Votre Excellence ne
-saurait être rigoureuse pour une erreur qu'il faut presque appeler
-naturelle.
-
-Jusqu'à ce jour, mes recherches sont demeurées infructueuses.
-A chaque engagement nouveau, j'espère rencontrer Floris parmi
-vos prisonniers: et telle est l'occasion qui m'a valu l'honneur
-d'avoir accès chez Votre Excellence, par M. Olympe Gigot. Dans
-des temps calmes, et au milieu d'une cité paisible et policée,
-je l'aurais déjà découvert; mais, quand il y a des désordres, et
-que l'on n'ose trop interroger, de crainte de se rendre suspect,
-la tâche devient malaisée. C'est sur le hasard que je compte:
-peut-être me mettra-t-il enfin le jeune grand-duc devant les
-yeux. Bien qu'il me soit inconnu, sa ressemblance avec sa mère,
-ressemblance presque incroyable, au dire de Boubnoff qui avait
-vu des portraits de Floris, pourra aider à sa reconnaissance, et
-fournir une chance heureuse de me le faire remarquer.
-
-Votre Excellence m'a pressé de si bonne grâce, que je n'ai pu
-refuser ce récit à son désir d'être éclairée, ainsi qu'à l'intérêt
-que je sollicitais d'Elle, en faveur d'un jeune homme obscur.
-Mais, donnant à Votre Excellence cette marque d'obéissance, j'ose
-lui demander, en retour, le plus impénétrable secret. La lecture
-de ce mémoire sera donc pour vous seul, s'il vous plaît. C'est de
-quoi je vous prie encore, avec toute l'instance dont peut être
-capable, Monseigneur, de Votre Excellence,
-
- Le très humble, etc.
-
-
-
-
-PREMIÈRE PARTIE
-
-LE PIRE N'EST PAS TOUJOURS CERTAIN
-
-
-
-
-LIVRE PREMIER
-
-
-Le mercredi 24 mai 1871, comme onze heures de nuit sonnaient, un
-homme qui portait une lanterne à la main suivait, à pas lents, un
-sentier désert, sur les hauteurs du Père-Lachaise. De là, on voit
-Paris tout entier.
-
-Le ciel était extraordinaire. Une rougeur immense l'emplissait.
-Au-dessous, dans la confusion des toits, des flèches, des
-édifices, de grandes fournaises flambaient; mais l'incendie,
-combattu tout le jour par les soldats de l'armée de Versailles,
-avait, à ce moment, on ne sait quoi d'immobile. La canonnade se
-taisait; les deux partis harassés faisaient trêve; la ville,
-au loin, semblait déserte. Le feu, livide et comme sulfureux,
-glissait sur les coupoles en silence. Nulle lumière ne sortait de
-ces pâles gouffres de flamme, mais une obscurité rougeâtre qui
-laissait distinguer, de toutes parts, des solitudes affreuses et
-des ruines.
-
-L'homme s'arrêta en tressaillant. Des clameurs, des vociférations
-s'entendaient vaguement, là-bas, dans la plaine semée de tombes,
-où les nuages enflammés réverbéraient une lueur sinistre.
-Inquiet, l'homme tendait l'oreille. Ensuite, il se remit en marche.
-
-Les incendies se réveillaient sous les rafales du vent d'ouest, et
-d'autres, que l'on allumait, roulaient de larges fumées noirâtres
-qui s'entassaient au fond du ciel. De temps en temps, le feu, d'un
-bond, dressait comme un long bras de flamme, et le cimetière,
-dans un éclair, s'illuminait et s'éteignait, avec ses jardins
-ténébreux et ses centaines de stèles blanches. Mais, en bas, sur
-le boulevard, entre les rangées d'arbres immobiles, s'agitaient
-des masses obscures. Quatre canons passèrent au grand trot, puis
-des bataillons défilèrent. Une joie confuse naissait à l'aspect
-du vaste incendie. Il s'éleva une clameur de guerre; le profond
-Paris frissonna. On entendit des voix étranges, des appels, des
-clairons, des murmures, une universelle rumeur. En cet instant, la
-batterie du Père-Lachaise tira. La flamme déchirait les ténèbres:
-à chaque fois, la colline tremblait, et une batterie lointaine,
-dont l'éclair rouge s'apercevait du côté de l'Arc de triomphe,
-répondait, comme à temps égaux, coup pour coup, au-dessus de la
-ville.
-
-Soudainement, près d'un if colossal, l'homme s'arrêta de nouveau:
-
---Ami! cria-t-il... Qui est là?
-
-Il n'y eut point de réponse.
-
---Holà! qui fife? reprit-il, avec un nasillement de juif allemand.
-
-Une sentinelle, vaguement visible, sous le reflet embrasé des
-nuées, répliqua du milieu du sentier:
-
---Non! c'est à vous de répondre!... Halte! Faites vous reconnaître!
-
---Ami, ami, ami! Fife la Commune!
-
---Le mot d'ordre?
-
---_Roquette et otaches!_
-
-L'homme en vedette proféra un juron comme réponse, puis s'avança
-indolemment pour reconnaître le survenant. Il portait le
-mousqueton au dos, et de la tête aux pieds était habillé de rouge,
-selon la mode des garibaldiens.
-
---Ah! c'est toi, Chus, maudit voleur marchand! dit-il, en haussant
-les épaules. Tu viens encore ici, sans doute, trafiquer avec nos
-soldats et t'engraisser de leur butin, conquis au prix de leur
-sang!
-
---Allons, allons, allons, allons, répliqua l'autre, qui paraissait
-accoutumé à la burlesque emphase de son compagnon, fous aimez à
-rire, citoyen... Mais les hapits ne sont que tu fieux trap, et
-te l'archent comptant est te l'archent comptant. Che m'expose
-crantement pour fous oplicher. Che fais te pien maufais marchés
-afec fous et ces messieurs, fos camarates... Aussi, quand ch'ai
-appris en pas que l'on allait monter ici l'archefêque et les
-autres otaches que l'on a fusillés ce soir, che me suis tit: Chus,
-ces pons cheunes chens font te tétommacher cette fois, car les
-pelles paroles ne font pas les choux cras, et che ne suis pas
-riche, citoyen.
-
-Le garibaldien éclata de rire:
-
---Tu arrives trop tôt à la curée, puant corbeau de cimetière!
-Les macchabées ne sont pas encore là... D'ailleurs, Ferré, à
-la prison, leur aura fait barboter les poches... Ne faut-il
-pas, reprit-il en s'animant, que les enfants perdus aient leur
-pâture?... Allons donc! que les obus pleuvent et que le pétrole
-ruisselle! Le prolétaire s'en moque bien!
-
-Et tout de suite il entonna sur l'air de la _Marseillaise:_
-
- Allons, enfant des barricades,
- Il est temps, secoue l'oppresseur,
- Avec gloire, laisse ta mansarde,
- Du rouge arbore la couleur!
-
-Mais derrière les tombeaux et les chapelles funéraires, un feu
-de peloton retentit; de la fumée monta dans l'air. Ensuite, on
-entendit deux coups secs, l'un après l'autre. L'homme rouge et son
-compagnon avaient tressailli.
-
---_Gott im Himmel!_ marmotta Chus. On churerait quelqu'un qu'on
-fusille!
-
-Le garibaldien, à demi ivre, se raffermissait sur ses pieds.
-
---Que les couards crèvent comme des chiens! fit-il avec
-exaltation. Qu'on nous donne des rois pour les mettre en cage!...
-N'ai-je pas mon bon revolver de la bataille de Dijon?... Bah! j'en
-ai vu bien d'autres!
-
-Il se précipita, saisi d'une sorte de frénésie, et disparut parmi
-les tombes, tandis que le fripier se remettait en marche, à pas
-lourds, dans le sentier plein d'une boue épaisse. De grosses
-gouttes, autour de lui, s'écrasaient sur les ifs et les marbres,
-et tombant de ce ciel embrasé, l'on s'étonnait de leur fraîcheur.
-Mais une averse, tout à coup, vint battre le vieux cimetière:
-les gazons noirs, les arbres frémissaient; la pluie, blêmie par
-l'incendie, dans les hautes régions du ciel, faisait, en frappant
-les tombeaux, un long et affreux murmure; l'ondée roulait en
-ruisseaux limoneux, aux pentes roides des chemins. Elle cessa
-subitement; le terrain remonta, s'élargit; et stupéfait, le
-fripier s'arrêta.
-
-Devant lui, au milieu d'une prairie déserte, plantée çà et là
-de quelques croix, un petit feu livide vacillait. La lueur pâle
-en éclairait un fédéré couché qui dormait, et une vieille femme
-accroupie, à dix pas d'un cippe isolé. Devant elle, on apercevait
-une mauvaise table à tréteaux, chargée de brocs et de verres.
-Rien ne bougeait; le feu dardant de longs jets de gaz bleuissait
-l'herbe chargée de pluie. Un chien maigre, couché à l'écart, et
-qui tenait un crâne entre ses pattes, releva le museau quand Chus
-s'avança, et il poussait de sourds grondements. A ce moment, la
-vieille se dressa, et le survenant la reconnut:
-
---Ah! c'est fous, matame Éloi! dit-il... Ponsoir, ponsoir, ma
-foisine, ou plutôt ponchour, n'est-ce pas?
-
-La cantinière mit un doigt sur ses lèvres. Elle était rouge,
-entassée, énorme, le bras charnu comme une cuisse ordinaire.
-
---Doucement, doucement! dit-elle... Pauvre mignon!... Il dort là
-comme un enfant Jésus... Ah! bonsoir, mon bon monsieur Chus!...
-J'avais peur que ce ne fût encore un de ces maudits garnements...
-Les vauriens!... les insolents! Mais je leur ai bien rivé leur
-clou!... Honte à vous! je leur ai dit. Je ne suis pas une de vos
-guenipes... Je servais à Sébastopol, cantinière au Ier zouaves,
-et j'avais vu mourir plus de quinze cents gradés, du canon ou du
-choléra, avant que vous salissiez seulement vos langes!... Voilà
-ce que je leur ai dit... Car moi, vous savez bien, monsieur Chus,
-comme garde de femmes en couche, appelée la nuit et le jour dans
-les maisons les plus respectables, avec les clefs de tout qu'on
-me donne, la confiance, les égards, j'aimerais autant voir un
-crapaud, ma parole! qu'un vaurien et un insolent!
-
---Allons, répondit Chus, prenez patience! Que fous est-il tonc
-arrifé?... Il faut prentre patience; matame Éloi... Si tous les
-fous ne manchaient pas te pain, le plé serait à pon marché.
-
---Bien dit, bien dit! Vous avez dit le mot!... Si tous les fous
-ne mangeaient pas de pain... Vrai! c'est ça que j'aurais dû leur
-dire... Voulaient-ils pas fusiller un pauvre homme, ici, en face
-de ma cantine?... Et ça devait être un brave homme, un homme
-respectable et instruit... Non, non, non! je leur dis, ne m'en
-parlez pas! Allez où vous voudrez, mais pas ici!... Il y avait
-là le tambour Rouget, la Pologne, Éloi et deux ou trois autres.
-Et toi, je dis à Éloi, grand lâche, tu permets au premier venu
-d'insulter ton épouse légitime... Un bon à rien, je dis, un
-gobelotteur, un _feignant_, et pas même républicain! Au reste,
-on sait ce que c'est, le particulier qui épouse la cantinière du
-régiment... Parfaitement, et avec honneur, qu'il me répond, mais
-ça n'est pas de la politique! A ce moment, voilà les coups qui
-partent... Vrai! les jambes m'en tremblent encore, et je dois
-être blanche comme un drap. Et tous, ils ne savaient que répéter:
-C'est un espion, mère Éloi, c'est un espion!... Lui, un espion!...
-Allons donc! Un brave homme, avec l'air si poli, si honnête,
-qu'on aurait eu envie de le caresser comme un toutou, ma parole
-d'honneur! comme un petit bichon de dame!
-
---Che fous crois, matame Éloi, dit Chus. Ces messieurs sont
-quelquefois pien sauvaches... Ah! ils ont fusillé un homme!...
-L'autre chour, en leur procantant, comme ch'offrais teux francs
-t'une fieille montre t'archent, ch'ai cru qu'ils allaient me
-téforer... Allons, che tis en plaisantant, collez-moi au mur tout
-te suite! Ma fortune sera faite!... Pien, pien! ils sont cheunes,
-ils s'amusent... Safez-fous quel était cet homme qu'ils ont
-fusillé? reprit-il.
-
---Vous n'étiez donc pas avec Just? dit la cantinière.
-
---Non, che ne fais que t'arrifer au Père-Lageaise.
-
-La vieille haussa les épaules:
-
---_Au Père-Lageaise!_ Ah! malheur! Est-il Dieu permis,
-grommela-t-elle, d'arranger le français comme ça!... Mais
-afin de vous dire chaque chose, c'est un pauvre homme qu'ils
-ont arrêté, soi-disant espion versaillais, devant la porte
-du cimetière. Paraît qu'il avait adressé des interrogatoires
-suspects à des citoyennes qui dépavaient: dans quel quartier
-Wrobleski commandait, si elles connaissaient le citoyen un tel,
-comme si l'on était espion, pour avoir dans Paris des amis qu'on
-s'informe!... Alors donc, les femmes ont couru sur lui; c'était
-le moment où nous arrivions, la Pologne, le tambour Rouget, le
-citoyen Pompon et quelques autres. Grâce! grâce! qu'il répétait en
-s'enfuyant... _Ah! tu me demandes des grasses! je m'en vas t'en
-donner une maigre!_ lui répond une citoyenne, et pan, pan, pan!
-sur lui, avec son revolver... _Ah! tu me demandes des grasses! je
-m'en vas t'en donner une maigre!..._ Là-dessus, nous avons pris
-l'homme et on l'a amené ici, où le vieux Just a fait son jugement,
-censément en justice du peuple, comme espion, au rond-point des
-Anglais... Le pauvre homme! Lui, un espion!... Pour sûr, de sa
-vie, de ses jours, il n'avait espionné une puce. Je n'ai jamais
-été pucelle, si cet homme-là était un espion!... Le vieux Just a
-fait un discours... Plus de sceptres, plus de couronnes! qu'il
-criait... Bon! que nous dit le citoyen Pompon, il restera toujours
-bien quelques couronnes de Vénus... Vous devriez avoir honte!
-je lui dis... Fi! fi! sur votre mauvais cœur... Et le pauvre
-homme qui répétait: _Je ne suis pas Français; je me réclame de
-l'ambassadeur de mon pays..._ Sans compter que, rien qu'à son
-accent, ça s'entendait de quinze mètres, bien sûr!... Enfin, bref,
-ils l'ont condamné, et comme c'étaient la Pologne et Rouget qui
-l'avaient amené, on les a chargés, par honneur, de lui faire son
-exécution... Tas de manants, de malpolis! Tenez, seulement d'en
-parler, le sang me monte à la figure, monsieur Chus!
-
-Le fripier secoua la tête d'un air pénétré. Ensuite, reprenant,
-après un silence:
-
---Mais, tites-moi, matame Éloi, ne sait-on pas qui était ce
-malheureux? Afait-il tes pichoux, une montre?
-
---Ah! les brigands!... Une montre, vous dites... Bah! que
-voulez-vous qu'il lui soit resté avec des grossiers, des
-garnements sans conscience comme ça? Tous pires que la bande à
-Vidocq!
-
---Il fautrait cepentant s'enquérir, repartit Chus... C'est
-en temantant qu'on parcourt le monte... Le paufre homme aura
-peut-être tes papiers pour étaplir son itentité.
-
---Ma foi, à votre idée! répondit la vieille. Ça se peut que vous
-ayez raison, monsieur Chus. Allons le visiter, si ça vous fait
-plaisir..... Oh! c'est facile, il n'est pas loin!
-
-Et vivement, tandis que l'autre la suivait avec une torche, la
-cantinière alla lever, à quelques pas de là, un lambeau d'étoffe
-sanglante dont elle avait recouvert le cadavre. Le mort gisait,
-les bras en croix, sous le cippe de marbre isolé au pied duquel il
-était tombé; ses cheveux gris traînaient, épars, dans la boue et
-l'herbe mouillée, M. Chus bredouilla de vagues paroles, la grosse
-femme se signa, puis ils demeurèrent silencieux. A ce versant
-de la colline, l'incendie ne se voyait plus. Seules, les nuées
-embrasées laissaient tomber une clarté confuse sur le champ des
-tombeaux.
-
-Subitement, M. Chus tressaillit:
-
---Seigneur tu ciel! murmura-t-il... Que feulent tire ces
-taplettes, tans sa main?
-
-Il venait de poser sa torche contre l'urne qui couronnait le
-cippe. La flamme frappait son long nez busqué, sa barbe noire et
-drue, ses lourdes paupières.
-
---Quelles tablettes?... Voyons, montrez! fit Mme Éloi, tandis que
-le fripier se baissait.
-
-C'était une vieille trousse de chirurgien, d'un maroquin usé et
-éraillé. Elle ne contenait ni lancettes ni scalpels, mais une
-liasse de papiers, cinq ou six lettres et des parchemins.
-
-Le fripier déplia l'une de ces feuilles. Les deux côtés en étaient
-couverts d'une écriture singulière, et l'on voyait, au bas, des
-sceaux officiels de cire jaune, avec l'aigle à deux têtes.
-
---Oh! oh! tu russe! marmotta Chus.
-
-Il examina plus attentivement les papiers tombés entre ses mains.
-Alors, il aperçut ces mots, tracés sur une page volante:
-
- A QUI TROUVERA CECI
-
-_Renvoyez, je vous en conjure, les lettres et les autres documents à
-l'original du portrait, à Prague, en Bohême._
-
-_Renvoyez aussi le portrait. Une mère le destinait à son fils._
-
-_Ne vous souciez pas de la valeur du boîtier d'or. Mme la
-Grande-Duchesse donnera vingt fois pour récompense ce qu'un marchand
-en pourrait payer._
-
-_J'écris ces lignes en cas qu'il m'arrive malheur._
-
-C'était tout: pas de signature.
-
---Renfoyez les lettres... Pien! dit Chus lentement... Renfoyez
-aussi le portrait... Quel portrait?... Che ne fois pas te portrait!
-
-Mais, en palpant le maroquin, le fripier y sentit sous ses gros
-doigts un objet dur et de forme ronde, dans un compartiment caché.
-
-Il fouilla cette poche et en tira une boîte d'or, du diamètre à
-peu près d'une montre et plate comme un écu.
-
-Elle s'ouvrait à ressort.
-
-Il l'ouvrit.
-
-La boîte montra aux regards le portrait d'une jeune femme.
-
-Elle était brune, le teint mat, les yeux profonds et lumineux. Un
-joyau de pierreries fermait son corsage de cour, brodé d'aigles
-à deux têtes, sans nombre, et elle portait dans les cheveux un
-diadème de brillants. On voyait, gravée sur le boîtier d'or qui
-faisait face à la peinture, une couronne impériale. Au-dessous, se
-lisaient ces mots:
-
- _Maria-Pia_
- _Grande-Duchesse de Russie_
- _1844_
-
---Encore une, reprit la cantinière, à qui les rentes n'ont rien
-coûté... Une belle femme, c'est certain!... Bah! bah! va ton
-chemin, la vieille! Toutes ces princesses peuvent bien se faire
-tirer leur portrait avec des aigles et des diamants dessus, mais
-il leur est plus difficile d'être la nuit, dans les cimetières, en
-compagnie des gens qu'on fusille...
-
-Elle s'interrompit, les yeux béants, puis clappa de la langue et
-poussa une exclamation.
-
-Le brocanteur, étonné, la regardait.
-
---Passez-moi le médaillon, dit-elle... Ah çà! est-ce que je
-deviens folle?... Passez-moi donc le médaillon, monsieur Chus!
-
-Elle considérait alternativement le portrait qu'elle tenait en
-main et le soldat couché devant le feu. Ensuite, venant à cet
-homme, Mme Éloi le dévisagea.
-
-Il était brun, avec le teint mat, et des cheveux bouclés et
-noirs. Sa tête reposait sur son bras ployé, que soutenait un bloc
-de marbre; ses armes gisaient auprès de lui. Il dormait tout
-enveloppé d'un large manteau militaire, s'agitant, balbutiant dans
-son rêve, et si écrasé de fatigue que la lumière ni le bruit des
-voix ne le tirait de son sommeil.
-
---Jésus m'entende! s'écria la vieille... Il y a là quelque
-mystère... Bien que sa figure soit d'un homme, il a cependant
-le visage d'une femme, et, bien qu'il ressemble à une femme,
-je vois, parbleu, que c'est un homme!... Pour l'amour de Dieu,
-débrouillez-moi ça!
-
---Que tites-fous? balbutia Chus.
-
---Ce que je dis? Ah bien! j'espère, c'est assez clair... Si l'on
-ne comprend pas le langage d'un pays, qu'est-ce que j'y puis, ma
-parole?... Un nez n'est pas plus pareil à un nez que ce jeune
-homme à la princesse qui est peinte sur le médaillon... Oh! j'ai
-encore de bons yeux... Son sexe d'homme mis de côté, on jurerait
-voir la princesse. C'est une chose bien étonnante... Deux
-gouttes d'eau, ma foi, deux moitiés de pomme!... C'est une chose
-surprenante... Tenez, voyez plutôt, monsieur Chus!
-
-Et, lui présentant avec triomphe le portrait de la boîte d'or:
-
---Le nez, le front, les joues, tout pareil! poursuivit la
-cantinière, à voix basse. La bouche, la couleur des cheveux... On
-devrait payer pour voir ça. Si c'était joué sur le théâtre, on
-n'y voudrait pas croire, bien sûr... L'excellent cœur! A peine
-réveillé... Toutefois, minute! reprit-elle. Ça ne serait-il point
-lui faire offense? Car ce n'est guère le temps, dans ce moment
-ici, de ressembler à des princesses... Ça pourrait le fâcher,
-comprenez-vous? Il vaudra mieux ne rien lui dire.
-
---Sans toute, sans toute, répondit Chus. Quel est ce cheune homme?
-Le connaissez-fous?
-
-La cantinière se mit à rire:
-
---Lui! si je le connais?... Ah bien! que le bon Dieu bénisse son
-bon cœur!... C'est le plus honnête jeune homme qui ait jamais fait
-la croix sur le pain... J'ai connu des ducs, des marquis, ajouta
-Mme Éloi, même des cent-gardes de Napoléon, et pas un n'avait si
-bonne tournure... Pauvre mignon!... Aussi doux qu'un agneau!...
-Une femme irait à travers les bombes et la mitraille, pour un si
-bon cœur.
-
---Pien! pien! pien! repartit le brocanteur. Mais te quel pataillon
-est-il? Par quel hasard se troufe-t-il ici?
-
-La cantinière se récria:
-
---Comme vous me demandez ça! on dirait que votre chemise brûle...
-Est-ce que vous êtes si pressé? Je ne suis pas une Cosaque ou une
-Prussienne, entendez-vous! et je n'ai pas besoin de schlague pour
-répondre... Allons, c'est bon, c'est bon, monsieur Chus; je ne
-vous en veux pas, pour sûr!... Eh bien donc! on m'a dit son nom;
-mais, pour les noms, j'ai si mauvaise tête!... Enfin c'est lui, il
-y a quelque temps, qui a repris le fort d'Issy. Les Versaillais
-l'ont repris depuis; et, à partir de ce moment, voyez-vous, je
-n'ai plus eu bonne idée pour la Commune; mais, comme je vous le
-disais, c'est lui qui l'a repris. Et j'ai souvent été là-bas, du
-temps qu'il y commandait. Voilà qu'un jour, en plaisantant: Ah!
-madame Éloi, qu'il me dit, ils ne vous règlent pas leurs comptes,
-qu'il me dit,--et je sais pourquoi il me disait ça,--mais Thiers
-leur réglera le leur; et il fallait les voir tous rire. _Présent!_
-fait un obus qui arrive, et voilà quatre de mes lascars par
-terre... C'est le lendemain, par trahison, que nous avons reperdu
-Issy, et il s'en est allé servir avec son ami Wrobleski, à la
-Butte-aux-Cailles. Et même je ne l'avais pas revu depuis le matin
-de l'obus; car, tenez, je le disais encore hier à Éloi. Mais,
-ce soir, il est arrivé pour savoir si Montmartre était pris, à
-cause que le bruit en circule, et pour prévenir le vieux Just de
-tirer contre le pont d'Austerlitz, où les Versaillais ont des
-canonnières... Comme il m'a dit qu'il avait faim et que voilà deux
-nuits qu'il ne dormait pas: Tiens, mange, mon beau coq mignon, je
-lui ai dit, et une fois qu'il a eu mangé, il s'est endormi près du
-feu... Mais, attention, il se réveille!
-
-En effet, le dormeur prononçait des paroles confuses; puis, il
-ouvrit les paupières et se dressa. Des gouttes de sueur lui
-tombaient du front, ses mains pâles tremblaient de fièvre. La
-cantinière s'avança vers lui.
-
---Allons, à merveille, fit-elle. J'allais tout justement vous
-réveiller, comme vous me l'aviez commandé.
-
---L'air est âpre, répondit le jeune homme. La rosée de la nuit m'a
-glacé... Ah! quelle heure est-il?
-
---Eh bien, il ne doit pas être fort loin de deux heures... Mais,
-ma foi, écoutez, monsieur. Tout beau garçon que vous êtes, je ne
-voudrais pas vous avoir pour camarade de lit, bien sûr!... Non,
-non! Ce n'est pas ça que je veux dire. Ce n'est pas ce que vous
-pouvez penser... Mais vous parlez, vous vous tournez, vous vous
-agitez, comme un cheval sous son collier, ma foi!... oui, comme un
-cheval qui regimbe.
-
-L'homme, les yeux vaguement fixés à l'horizon, agrafait son lourd
-ceinturon. Il reprit, en secouant la tête:
-
---J'ai fait un rêve, madame Éloi, un rêve si horrible et si noir,
-que j'en frissonne encore, à présent.
-
---Un rêve! s'écria la cantinière... Oh! monsieur, racontez-le, je
-vous prie. J'aime tellement entendre les rêves!... Mon Dieu! mon
-Dieu! je pourrais rester des heures entières à en écouter... Oh!
-racontez-le, je vous prie.
-
---Eh bien soit! commença le jeune homme... Il me semblait que je
-marchais dans un grand cimetière, qui était semé d'os humains...
-Et, tout en marchant, je me disais: Pourquoi ma mère tarde-t-elle?
-
---L'excellent cœur! interrompit Mme Éloi... Mais je vais vous
-dire. La pauvre dame est peut-être malade... On a vu des choses
-pareilles... Oh! il y a des choses extraordinaires!
-
---Non! répliqua-t-il, je suis tout seul, sans famille; je n'ai
-jamais connu ma mère... Mais soudain, la terre a tremblé, et il
-me semblait pénétrer dans une sorte de caveau, où se trouvaient
-des cercueils découverts. Ces cercueils contenaient des cadavres,
-hideux, gonflés, demi-pourris, sur lesquels je voyais ramper
-des mouches. Et une voix invisible chuchotait: Voici ta mère!
-voici ta sœur! voici ta femme! voici ton père!... Alors, mes
-os se sont glacés et mes cheveux se hérissaient. Maintes fois,
-je m'efforçai de fuir, mais je sentais mes pieds cloués au
-sol: et mes regards plongeant, malgré moi, dans le caveau qui
-se reculait, y découvraient indéfiniment d'autres cadavres et
-d'autres cercueils. Puis, la terre se souleva lentement, de place
-en place, comme le dos d'une prairie sous l'effort souterrain
-des taupes. Ces éminences se multiplièrent, et jusqu'au bout de
-l'immense plaine, j'apercevais de tous côtés des fronts, des
-crânes, des faces blêmes qui perçaient la terre, plus frémissants,
-plus nombreux que les bulles sur les étangs, quand il pleut...
-Les squelettes surgissaient en foule; je les voyais s'évader hors
-des fosses, en s'aidant de leurs bras décharnés. Ils ricanaient,
-levaient au ciel des orbites vides, chancelaient sur leurs
-pieds d'ossements. L'air rougeâtre fumait autour d'eux; le sol
-bouillonnait comme de l'eau... Et tout à coup, il m'a semblé que
-les spectres m'apercevaient. Alors, ils ont poussé une clameur
-effroyable, et tout tremblant, je me suis réveillé.
-
---Seigneur Dieu, dit la cantinière, voilà un rêve... J'en ai la
-chair de poule, ma parole!... Tenez, sentez là, sur mon bras...
-C'est plus gros qu'une tête d'épingle.
-
-Mais un obus passa en sifflant, au-dessus de la prairie déserte,
-et alla éclater cent mètres plus loin, dans les terrains de la
-fosse commune. La grosse femme leva la tête vers le ciel:
-
---Diantre de la prune! exclama-t-elle... Ah bien! est-ce qu'on
-nous joue des farces?... Ça nous vient-il de la lune, à présent?
-
---Montmartre est pris, Montmartre est pris! s'écria le jeune
-homme. Ils nous bombardent de là-haut! Wrobleski était bien
-informé... Madame Éloi, courez, dites à Just... Ils vont nous
-écraser de là, comme on écrase un loup, dans une fosse... Trahis!
-trahis! vendus à l'ennemi!... Nous sommes aussi morts que ceux
-qui sont là! poursuivit-il, en frappant la terre du pied... Qui
-commandait là-haut?... Allons, partons!
-
---Excusez! reprit Mme Éloi... Qu'est-ce que je dois dire à Just?
-
---Quoi? Que voudriez-vous lui dire?
-
---Je ne sais pas... Vous m'avez dit: Courez, dites à Just...
-
---Non, c'est inutile! répondit-il. Tout d'abord, je dois prévenir
-Wrobleski. L'un de ses hommes attend mon signal, posté dans la
-lanterne du Panthéon... Ah! nous sommes trahis, madame Éloi...
-Quelle duperie que l'espérance!... Allons, versez-moi un coup
-d'eau-de-vie!... Si Delescluze était un homme... Bah! nous sommes
-perdus, c'est certain... Versez, emplissez jusqu'au bord... Bonne
-femme, si tu pouvais réconforter de même notre cause et lui
-remettre du cœur au ventre!... Ils ont fusillé l'archevêque...
-Allons, partons!
-
---Oui! partons, partons fite! dit Chus. Foilà une ponne parole!
-
-A ce moment, il leur parut qu'il s'élevait tout auprès d'eux une
-vague plainte, un gémissement. Mme Éloi resta béante, tandis que
-le fripier s'arrêtait.
-
---Jésus!... Qu'est-ce que c'est?
-
---On dirait un râle...
-
-Tout faisait silence maintenant, et ils se regardaient l'un
-l'autre. La lanterne que haussait Chus projetait au loin, sur la
-prairie, de monstrueuses têtes noires et des ombres immobiles.
-
-Le bruit s'éleva de nouveau, faible, bas, poignant comme un
-sanglot. Soudain, Mme Éloi s'écria:
-
---C'est lui, c'est l'homme! je parie... le pauvre homme, le
-fusillé!... Ah! miséricorde! Il n'est pas mort! Ils l'ont manqué,
-ils l'ont manqué, je parie ma tête qu'ils l'ont manqué!... Vite le
-falot, monsieur Chus... C'est ça... Ils l'ont manqué, le pauvre...
-Les bons à rien! les maladroits!... Tenez, mettons-le là.
-
-Chus s'approcha, sa lanterne à la main. Mme Éloi, agenouillée,
-soulevait la tête du moribond. Tous trois faisaient cercle autour
-de lui.
-
---C'est pourtant malheureux, dit paisiblement le fripier,
-t'assister à tes choses pareilles... Le saint cantique a pien
-raison: _Oh! que c'est une chose ponne et une chose agréaple
-que les frères temeurent unis ensemple! C'est comme cette huile
-exquise, répantue sur la tête, qui tescend sur la parpe t'Aaron et
-qui técoule sur le pord te ses fêtements!_... Foyez-fous, matame
-Éloi. Un homme qui aime à tuer peut se régaler, quand il est
-soltat... Moi, ce n'est pas mon caractère!
-
---L'obus! l'obus! cria la cantinière. Gare! gare! gare! A plat
-ventre!
-
-Une forme de flamme et de fer s'abattit, éclata et se dispersa au
-milieu d'un jet de tonnerre. Tous se relevèrent en silence.
-
---Dépêchons, reprit alors le jeune homme... Madame Éloi, vite,
-ôtez au blessé ces entraves. Humectez ses lèvres d'un peu d'eau..
-Et toi, aide-nous, citoyen, au lieu de rester à claquer des
-dents... Hé quoi! tu as donc peur de mourir? Remue-toi, misérable
-lâche!... Vite! arrache avec moi ces longs pieux... Il nous faut
-transporter ce blessé dans un endroit moins exposé... Arrache-moi
-ces pieux, te dis-je!
-
-Il fit, en les entre-croisant, une sorte de civière, sur laquelle
-il jeta son manteau. On plaça dessus le moribond, et les deux
-hommes, le portant, se mirent en marche.
-
-Tant qu'ils furent dans cette plaine, les obus s'abattirent autour
-d'eux. Le fripier jetait de tous les côtés des yeux hagards, et à
-chaque moment paraissait près de s'évanouir. Ils arrivèrent ainsi
-à l'avenue des Anglais, et hors du tir, Chus respira. Une masse
-haute et ténébreuse se dressait au bout de l'allée. C'était le
-mausolée du maréchal Victor, duc de Bellune, vers lequel ils se
-dirigeaient. On distinguait les créneaux d'une tour, et un drapeau
-qui se gonflait au vent, sur son sommet.
-
-Mais des fédérés en se hâtant, d'autres ensuite qui couraient, se
-jetèrent dans le chemin. On entendit des heurts de roues, et à la
-lueur d'un grand fanal rouge qu'un enfant balançait au bout d'une
-perche, quelques hommes armés débouchèrent d'un sentier montant et
-tortueux. Ils entouraient tumultueusement, en les poussant et les
-tirant, deux charrettes à bras, pleines de cadavres. Sous la lueur
-sombre du falot, on apercevait les corps pêle-mêle, des torses
-tout roides de sang, des tonsures, des bouches béantes. Derrière
-eux, hurlaient et ricanaient des soldats à mufle de tigre;
-d'autres, sur un cou long et grêle, balançaient une tête aplatie
-comme celle de la vipère. On voyait des fronts de taureaux, des
-profils de porcs, de boucs, de béliers, des faces barbues de
-singes qu'empourprait le reflet de quelque torche, vacillante
-au vent de la nuit... Puis, quand ils eurent défilé, apparut un
-homme, tout hors d'haleine. Il portait une écharpe rouge, insigne
-des membres de la Commune, et criait, forcené de fureur:
-
---Qu'attendent-ils?... Lâches! traînards!... Leur batterie ne tire
-pas... Aux gares, aux prisons, aux églises!
-
-Ensuite, avisant tout à coup le jeune homme pâle aux cheveux
-noirs, arrêté sur le bord de la route:
-
---Ah! te voilà, toi! embrasse-moi! et il se jetait à son cou...
-Que les flammes s'élèvent plus haut! dit-il en regardant Paris.
-Que les canons crachent leur mitraille, jusqu'à ce que tout soit
-en poudre!... Rigault mourra; il l'a juré. Il va sauter avec
-la préfecture!... J'ai dit adieu à ma femme, à mes enfants...
-Ce n'est pas moi que tu vois, c'est mon ombre... Embrasse-moi!
-Je leur disais bien que l'on pouvait compter sur toi... Nous
-allons enterrer les otages... Les as-tu vus passer dans les
-charrettes?... Deguerry, Bonjean, l'archevêque?... Hein, camarade,
-grande nouvelle!... Apprêtez armes! En joue! Feu! Et voilà...
-Ç'a été fait ce soir, sur les huit heures. Théophile Ferré est
-l'homme. Hurrah pour lui!... Ho! ho! Entends-tu leurs églises?
-Comme elles s'époumonent à sonner notre glas! Paris en feu nous
-servira de catafalque... Ha, ha, ha! Nous aurons pour cierges
-quatre-vingts tours embrasées... Bravo, bien tiré, canonnier!
-Brûle, brûle, brûle, ville maudite! Fais une flamme gigantesque de
-tes masures, de tes palais, de tes théâtres, des sièges des juges,
-des confessionnaux!... Qu'il n'y ait plus rien! Non, ni Dieu, ni
-maître!... Hein! il y a longtemps que le monde n'avait vu une
-pareille nuit!
-
-Une pluie de cendre brûlante s'éparpilla sur les arbres autour
-d'eux, et sur le vaste cimetière. Alors, le fédéré cria, avec un
-effroyable ricanement:
-
---Ramassez-en! ramassez-en! Demain, c'est tout ce qu'il restera à
-prendre de Paris!
-
-Et il s'éloigna en vociférant, et tirant des coups de son revolver.
-
---Voilà un vrai gars! fit Mme Éloi, tandis que Chus revenait se
-placer à l'arrière du brancard... Un vrai gars, quoi!... C'est
-comme un zouave!
-
-Le jeune homme eut un pâle sourire:
-
---Oui! ces Gascons! reprit-il amèrement... Ils bavarderaient
-encore, je crois, avec le couteau dans la gorge... J'ai rencontré
-hier celui-ci... Que me disait-il donc?... C'était au moment de la
-nuit où les Tuileries s'allumaient; ses propos ne m'intéressaient
-guère. Voyons... Il me parlait d'un étranger qui me recherche dans
-Paris... L'a-t-il dit, ou bien l'ai-je rêvé?... Mon esprit est
-comme une eau trouble... Je ne sais plus... Bah!... Marchons!
-
-Arrivés au bout de l'avenue, ils tournèrent l'angle du tombeau
-Victor. Leurs pieds buttaient contre les dalles tumulaires.
-Au-dessus de leurs têtes, le mausolée élevait son massif crénelé,
-que surmonte une tour carrée; des arbres de lilas l'environnaient.
-Ils passèrent devant la grille d'un escalier extérieur qui mène à
-la plate-forme de la tour, puis s'arrêtèrent, en déposant l'homme
-blessé au bas du mur.
-
-Il avait les paupières fermées, les bras pendants: la mort était
-sur ce visage. On voyait les sourcils froncés, les tempes ridées
-sous les cheveux gris, les pommettes osseuses et décolorées. Du
-sang souillait sa longue barbe grise.
-
---Le pauvre homme! dit la cantinière. Il ne tardera pas, je crains
-bien, à faire un pâté pour les vers... Cependant, vous savez, tant
-qu'ils n'ont pas ratissé leurs draps avec la main, et que leur nez
-ne s'est pas pincé, il reste encore de l'espoir... Et tenez! Il
-marmotte, l'entendez-vous?... Ils sont quelquefois étonnants...
-Allons, tout juste!... Il se réveille.
-
-Le mourant ouvrit les yeux, en s'agitant avec effort. Des mots
-entrecoupés s'échappèrent de ses lèvres. Il avait le délire; et
-dans sa fièvre, les scènes d'un drame mystérieux se succédaient
-devant ses yeux, par hallucinations rapides:
-
---Si vous savez où il se cache, dites-le-moi, je vous en
-conjure... Moi, un espion! non! non! jamais!... L'Europe entière
-désigne les Français comme un peuple vaillant et généreux... On
-dit: poli comme un Français, brave comme un Français... A Bruges?
-Non! il est à Paris!... Hélas! comment le découvrir? Toutes les
-étoiles se sont éteintes!
-
-Le moribond roulait des yeux vitreux, et il balbutiait, en
-répandant de l'écume sur sa barbe. Tout à coup, il jeta un cri:
-
---C'est lui! je le vois... là, en charrette!... Ah! qu'il est
-pâle! Ses deux yeux sont comme deux fontaines de sang... La foule
-se presse... Écoutez! les trompettes sonnent... Ho! des éclairs
-jaillissent, une trombe de feu... Je suis trop près de l'échafaud.
-La flamme m'a brûlé au visage... Le sol vacille... l'air bouge
-comme une toile ardente... Voyez! voyez! Il s'agenouille... Par
-pitié, par pitié! sauvez-le!... Ho! la hache!... Ah! horreur!
-horreur!... Le sang jaillit! Tout est ténèbres à présent. Heu! je
-n'entends plus rien qu'un bruissement, un chuchotement de fantômes.
-
-Il se soulevait à demi, en tendant l'oreille avec terreur. Il
-reprit, les lèvres grelottantes:
-
---Ho! ho! ho! ho! partout des cadavres... Les rues sont pavées
-d'yeux de morts... C'est l'enfer, les fournaises flamboient...
-Comme ils rugissent, les damnés!... Regardez! voici des
-tisserands!... Ah! ah! ah! ils me passent des cordes dans tous les
-membres, pour me descendre au purgatoire... Le ciel brûle... ho!
-ho!... Il en tombe des cataractes de sang bouillant... Ne dansez
-pas autour de moi!... Vous êtes des démons, je le sais... Ils ont
-des corps et des habits de femme; mais je n'aperçois pas les âmes,
-les âmes!
-
-Le mourant poussait des râles affreux qui déchiraient ses côtes et
-sa poitrine. Bientôt sa tête s'inclina; un sang vermeil lui coula
-de la bouche; la sueur inonda tout son corps, et il paraissait
-accablé de torpeur.
-
---Il dort! dit le jeune homme, à voix basse. Je m'en vais faire
-le signal à Wrobleski... Donnez-moi la torche, madame Éloi! Et
-toi, approche, citoyen... Voyons! Est-ce que tu rêves? Trouve-moi
-deux hommes qui porteront ce blessé à quelque ambulance... Mais il
-me faut d'abord prendre la fusée, que j'ai cachée près d'ici, en
-arrivant.
-
-Le fédéré se dirigea vers une tombe marquée d'un signe, au moyen
-de branches nouées. Il se baissa, tâtonna sous les pierres, et
-revint à la tour Victor. Ensuite, poussant la grille roulante, il
-gravit l'escalier qui monte au flanc du mausolée: et tout droit
-sur cette plate-forme, avec la ville et l'horizon devant les yeux,
-il regarda.
-
-Le ciel avait un aspect terrible. Des fumées, emportées par le
-vent, s'y suivaient, en troupeaux de monstres embrasés, tandis que
-les pointes des flammes s'élançaient impétueusement dans l'air
-frémissant. L'incendie, au cœur de Paris, se roulait, en enserrant
-la ville, ainsi qu'une torche liée à une roue tourne avec elle. Le
-Palais-Royal flamboyait; les Tuileries, éventrées, vomissaient une
-éruption éblouissante; la rue Royale illuminait tout l'occident.
-Mais sur la rive gauche du fleuve, le quai d'Orsay, la rue de
-Lille, le palais de la Légion d'honneur ondoyaient en nappes
-vermeilles, cependant qu'à l'est, l'Hôtel de ville brûlait d'un
-bloc, massivement. Tout l'horizon bouillonnait de fournaises,
-d'explosions, de rauques grondements. Paris semblait flotter sur
-une mer de lave. Çà et là, le réseau des rues creusait, parmi la
-nappe écarlate, de profonds ravins de ténèbres. On apercevait
-comme proches des points lointains, l'angle d'un mur, une fenêtre,
-des cimes d'arbres, un tuyau bizarre, sur un toit. Certains
-endroits paraissaient tout blancs; on eût dit que d'autres
-ondulaient, sous la rougeur incandescente. D'énormes volutes
-enflammées bondissaient comme un globe qui crève; des cornes de
-feu tout imprégnées d'essence ou d'huiles de peinture fondaient
-en de grandes stries vertes, orange, violettes ou d'un bleu de
-soufre. Alors, dans le brasier colossal, volaient des millions
-de flammèches; une poussière dévorante de taches rouges et de
-braises ensemençait le firmament; de la cendre ardente pleuvait;
-les torsions du feu irrité devenaient frénétiques; l'air faisait
-une clameur de tempête. Et, tout mêlés à cette horreur, haletants,
-livides, éperdus, M. Chus et la cantinière crièrent, au bas du
-mausolée:
-
---Hourra! hourra! Vive la Commune!
-
-Le regard du jeune homme s'attacha sur le dôme du Panthéon. Il
-se dressait en face de la tour, puissant, tranquille, démesuré.
-Alors, fixant la fusée de signal entre deux pierres d'un créneau,
-le fédéré l'alluma de sa torche. Un trait flamboyant s'élança,
-et creva au zénith, en larges étoiles vertes. L'homme, ensuite,
-attendit la réponse.
-
-Il apercevait, au fond des rues, comme à des distances
-incalculables, les Versaillais et ceux de la Commune, derrière des
-pavés entassés. D'autres survinrent tout à coup, et la bataille
-se rétablit. Les canons tonnaient comme la foudre; les balles
-pétillaient comme une grêle de fer. A travers la clameur du tocsin
-et le roulement des artilleries, le son aigu des fusillades
-perçait l'air. Un fracas épouvantable s'éleva, et les deux peuples
-se heurtaient, comme la mer se heurte à la mer, dans la rafale.
-Beaucoup de cadavres gisaient; l'aurore poignait à l'orient. Çà et
-là, des femmes éperdues s'enfuyaient avec les bras levés: elles
-apparaissaient lointaines, aux profondeurs de l'abîme ardent, sur
-des places rouges et désertes. Des chevaux furieux galopaient;
-des chiens se sauvaient, en hurlant. Les injures, les râles, les
-cris de guerre, les tambours, les vociférations, enveloppaient
-les combattants dans un ouragan de bruit. Les tours, les dômes
-chancelaient, croulaient, se fendaient en éclats; les arbres des
-parcs suaient sous le feu; la cité révoltée sifflait et rugissait
-comme une bête aux abois. Tout flambait. L'amas des maisons
-ressemblait à un nuage rouge, d'où sortait, en tonnant, le bruit
-du canon, impétueux, déchirant les cervelles, et faisant saigner
-les oreilles.
-
---Ma poitrine se gonfle, murmura le jeune homme; mes cheveux
-se dressent sur mon front... Que de fois les siècles futurs se
-représenteront le grand spectacle auquel j'assiste en ce moment!
-Que de fois il sera célébré, pour le rêve des hommes d'alors, dans
-des idiomes encore à naître!... Allons, tonne, rugis, volcan!...
-Jaillissez, flammes aveuglantes! Dômes bourrés de poudre, sautez!
-Que Paris brûlant se soulève et s'écroule, comme une montagne de
-feu!
-
-Il reprit, avec un rire amer:
-
---Et pourtant, même dans le mal, l'homme n'étend pas loin son bras
-débile. Maintenant, à quelques lieues d'ici, les oiseaux dorment;
-la forêt verte est froide de rosée, le fleuve berce ses eaux
-grisâtres, un cri joyeux de coq monte dans l'air, et les femmes,
-à cet appel, pressent vaguement leur enfant contre la tiédeur du
-sein maternel. Cette aurore, pour le monde entier, sera semblable
-aux autres aurores... O jour, ô lumière, salut!... Je t'adresse
-ici un dernier adieu, car il n'est plus rien de commun entre nous,
-si ce n'est le peu de temps qui me reste, avant de trouver la mort
-désirée.
-
-La lanterne du Panthéon s'illumina en ce moment, d'une flamme
-rougeâtre. C'était le signal de réponse au signal de la tour
-Victor. Le jeune homme leva les yeux; puis, poursuivant:
-
---Ai-je peur?... Non! mon âme est calme. La tâche est finie, le
-but est atteint!... La terre m'a fourni, cette nuit, mon dernier
-lit; je ne lui demande plus rien qu'une tombe... A quoi bon la
-vie, en effet, s'il n'y a aucun remède à mes maux? Qu'est-ce
-qu'un jour ajouté à un jour peut m'apporter de félicité, puisque
-mon cœur est à un amour sans espoir, puisque jamais je ne
-posséderai ce que je désire, puisque je ne crois plus en des temps
-meilleurs?... J'avais peur de la mort, quand j'étais enfant. Son
-effroi, je me le rappelle, m'a bien souvent réveillé la nuit, et
-tenu glacé et palpitant. Elle me semble maintenant un oreiller
-pour ma tête lasse, une auberge pour mes os fatigués... Ah! il n'y
-a rien en nous et autour de nous, que des ombres!... La réalité
-est un songe, que nous faisons les yeux grands ouverts.
-
-Les prunelles fixes, il restait songeur, regardant sans les
-voir, au-dessous de lui, les deux charrettes des otages, arrêtées
-dans le campement des artilleurs du Père-Lachaise, parmi les tas
-d'obus, les gamelles, les tonneaux de cartouches défoncés. La
-multitude se pressait. De temps à autre, un coup de feu partait,
-suivi d'une clameur forcenée. Puis soudain, un fédéré de taille
-lourde et colossale bondit sur un grand sarcophage, et levant avec
-ses deux bras, aussi haut qu'il put le lever, un des cadavres
-en soutane violette, l'homme présenta orgueilleusement à Paris
-révolté, bergerie de tigres et de loups, le cadavre de son pasteur.
-
-Un fédéré se prit à danser. Il jonglait avec son fusil, et
-une femme, en canezou blanc, l'écharpe ponceau par-dessus, et
-un yatagan de vermeil brimbalant sur sa jupe trouée, s'avança
-vis-à-vis de lui, en faisant des postures obscènes. Au même
-moment, les six canons en batterie au bord du talus tirèrent à
-toute volée, et dans la poudre qui montait, sous l'horrible lueur
-déployée comme un immense voile rouge, une ivresse les entraîna.
-Hommes, femmes, vieillards, tous, pêle-mêle, formèrent une large
-ronde, où l'on voyait tourbillonner des multitudes de crinières,
-de barbes, de prunelles étincelantes. On enleva la bonde des
-tonneaux: deux chaudrons reçurent le vin noir. Les danseurs s'y
-plongeaient la face, puis repartaient, plus furieusement. Un
-nègre, en manteau de spahi, tout roidi de pétrole, se roulait la
-tête d'une épaule à l'autre; cinq ou six prostituées, habillées
-de satin jaune et vert, et leurs seins énormes couverts de fard
-blanc, bondissaient, retroussées jusqu'aux cuisses. Bientôt, les
-femmes entrèrent en démence. Écumantes, le sabre au poing, elles
-hurlaient, frappaient l'air, se tordaient comme des Ménades.
-Plusieurs se prirent de querelle, et l'une d'elles tomba aussitôt,
-l'épaule presque détachée d'un revers de sabre. Mais son ennemie
-se rua, et le pied posé contre son flanc, elle arracha le bras et
-le jeta au loin. Alors toutes, se précipitant, mirent la victime
-en morceaux, la hachant, la déchirant de leurs sabres, l'une
-emportant un pied, l'autre une main. Puis, riant frénétiquement,
-elles se jetaient, comme des balles, les membres palpitants, et
-de hideux lambeaux sanglants pendaient aux grilles des tombeaux
-et aux branches. Une femme saisit le cœur, le fixa au bout de
-sa latte, et elle courait çà et là, à travers la ronde, en
-vociférant: A deux sous, le cœur de Jésus! tandis que sous le ciel
-de flamme, la danse furibonde continuait.
-
-Mais des cris s'élevèrent au bas de la tour: Arrêtez-le!
-arrêtez-le!... Un râle saccadé monta de degré en degré, et l'homme
-blessé, échappé des mains du fripier et de la cantinière, apparut
-sur la plate-forme, hagard, terrible, couvert de sang.
-
---Doux Jésus! exclamait Mme Éloi. Sainte Vierge! Son accès le
-reprend!
-
-Elle arrivait suante, haletante, et derrière elle, Chus montra son
-visage barbu. Cependant le blessé, fou de terreur, se débattait
-entre les bras du jeune homme... Tout à coup, il se prit à crier:
-
---Floris! Floris! Floris!... Au secours!
-
-Le fédéré tressaillit, et se reculant violemment:
-
---Qui m'appelle?... Ah! qui êtes-vous?... D'où vient que vous
-savez mon nom?
-
-Il avait lâché l'inconnu, et sur le sommet de cette tour, les
-flammes lui donnaient au visage. Le blessé s'arrêta saisi
-d'effroi, et il dit en balbutiant:
-
---Oui, je me rappelle vos traits... Il me semble que je vous
-connais... Vous avez les yeux d'une dame... Et cependant, je ne
-vous ai jamais parlé jusqu'à présent, n'est-ce pas?... Tout irait
-bien, si je pouvais seulement avoir moins mal à la cervelle... Il
-faut prendre patience, monsieur... Je suis le pauvre chirurgien de
-Madame la Grande-Duchesse...
-
-Il chancela. Floris étendit les bras, la cantinière accourut, et
-tous deux couchèrent le blessé dans un angle de la plate-forme.
-
-Mais il paraissait suffoquer. Le jeune homme le releva sur son
-séant, l'appuyant contre le parapet. L'inconnu poussait de grands
-soupirs; il regardait Floris fixement.
-
---Je ne sais pas, je ne me souviens pas! murmura-t-il. Si vous
-voulez quelque chose de moi, il faudrait me céder votre cervelle
-saine... J'ai reçu trop de plomb dans la mienne... Êtes-vous un
-enfant perdu? En ce cas, je connais votre mère... Elle pleurera,
-elle pleurera... Pourquoi donc voulez-vous me cacher que nous
-sommes au cimetière?... Je sais bien que vous êtes mort... Je sais
-aussi votre nom: Floris!
-
---Oui! oui! allons! ne vous agitez pas! dit la bonne Mme Éloi, qui
-haussa les épaules avec compassion.
-
-L'inconnu jetait autour de lui des yeux de stupeur et de crainte,
-ainsi qu'un homme qui se réveille d'un long évanouissement.
-
---Où suis-je? reprit-il, à voix basse. Mon esprit est bouleversé
-comme la mer après une tempête, et je sens tous mes membres
-brisés... Qui êtes-vous?... Je ne vous connais pas... Il me
-semblait que j'étais mort... Est-ce à vous que je parlais tout à
-l'heure?... Ah! fit-il avec un grand cri, oui, je sais, je sais,
-je me rappelle... Je vous ai retrouvé, Monseigneur.
-
---Pourquoi suis-je ému? pensa Floris. Se peut-il que les folles
-visions d'un homme en délire m'étonnent?
-
-Le blessé poursuivait, frémissant:
-
---Avez-vous salué votre mère? Qu'a-t-elle dit, dans un tel
-moment?... Et votre frère, votre sœur?... Oh! que je suis
-heureux, Monseigneur!... Mais d'où vient que mon lit est placé
-sur cette terrasse de pierre? J'entends continuellement les
-orages qui roulent au-dessus de ma tête, et cela me fait mal à la
-cervelle. J'ai été malade en effet, et j'ai failli mourir, le
-savez-vous?... Ah! je voudrais bien être certain que je suis guéri
-maintenant.
-
-Une épouvantable rumeur monta de la cité embrasée. L'homme inquiet
-prêta l'oreille; puis, se soulevant sur un genou:
-
---Est-ce que nous sommes à Prague, Monseigneur?
-
---A Prague... dit Floris. Non... à Paris.
-
---A Paris... encore à Paris! répéta l'inconnu qui retomba... Y
-sommes-nous donc revenus?... De grâce, fit-il, ne me trompez
-pas... Est-il bien vrai que vous êtes Floris?
-
---Oui! c'est mon nom, dit le jeune homme. Mais je ne vous ai
-jamais vu. Se peut-il que vous me connaissiez?
-
-Le blessé avait l'air incertain. Sa figure prit subitement une
-étrange expression de ruse. Il dit, d'une voix qui s'affaiblissait:
-
---Écoutez-moi, je vous en conjure. J'ai un secret à vous
-révéler... Courbez la tête jusqu'à moi. Approchez votre oreille de
-ma bouche... Ne me refusez pas cette grâce!
-
---Soit! reprit Floris, je vous écoute.
-
-Et à genoux près du blessé, il pencha son visage vers lui.
-
-Alors, comme saisi d'un nouvel accès de délire, l'inconnu lui
-plongea les doigts dans la chevelure; puis, jetant un cri de
-triomphe:
-
---La marque! la marque! s'écria-t-il... La marque de Sacha
-Gourguin!... Ah! Floris!... C'est bien lui! O bonheur!...
-Monseigneur, monseigneur Floris... Votre mère... Lorsque vous
-saurez... O Dieu! Que dire? Par où commencer?
-
---Au nom du ciel! qui êtes-vous? dit le jeune homme.
-
---Oh! dit le blessé, monseigneur Floris, après vous avoir si
-longtemps cherché!... Ah! je suis malade, je me meurs... Ah! ah!
-ah! Hélas! malheureux que je suis!... Ah! ah! je souffre! Hélas!
-hélas! Oh! tuez-moi! tuez-moi! tuez-moi!... Ne vous éloignez pas,
-Monseigneur. La crise cessera dans un moment... Vous me regardez,
-interdit. Non, non, je n'ai plus le délire... Oh! je souffre!
-Ah! ah! ah! ah! Hélas!... Surtout, Monseigneur croyez-moi... Ne
-secouez pas la tête ainsi... Je connais tout de votre vie. Le
-vieil homme qui vous a élevé avait pour nom Jacob Van Oost: votre
-enfance s'est passée à Bruges, dans les Flandres. Depuis deux
-ans, vous êtes à Paris... Au nom de votre mère qui vous cherche,
-écoutez-moi, croyez-moi, Monseigneur!
-
---Parlez! reprit Floris, parlez donc!... Pourquoi m'appelez-vous
-Monseigneur?
-
---Sachez d'abord qui vous êtes... Ce Van Oost, qu'on nommait votre
-oncle... O Dieu! Ah! ah! quelle douleur!... Votre naissance est
-noble entre toutes... Ah! ah!... Ayez pitié de moi... Ah! ah! ah!
-ah! tuez-moi! Le sang m'étouffe; je suffoque... Ah! Où êtes-vous,
-Monseigneur? Soutenez-moi, mettez-moi debout!... Je vous dirai le
-nom de votre père... Oh! oh! oh! hélas!... Oh! oh!
-
---Madame Éloi, voulez-vous m'aider? dit le jeune homme.
-Doucement... Soulevons-le!
-
---Par ici... Oh! prenez par ici... Oh! oh! ne me touchez pas!...
-Oh! oh! oh! Monseigneur, pitié!... Vous me tuez!... Floris, oh!
-Floris!
-
-La voix défaillit au moribond. L'affreux spectacle de Paris le
-frappa d'une subite horreur. Il demeura court à regarder, les yeux
-fixes, la bouche béante.
-
-Le ciel n'était qu'un tourbillon de feu. Ainsi qu'une forêt
-immense, la ville brûlait et flambait. Le tocsin ne s'arrêtait
-pas; l'artillerie roulait sans interruption. Le cri, la terreur,
-le bouleversement étaient comme la fin du monde. C'étaient,
-quelquefois, un tel fracas que l'on eût cru Paris déraciné,
-de profonds retentissements ainsi que de portes d'airain qu'on
-ébranle. Les obus sifflaient dans leur vol, les clochers des
-églises canonnaient, de grandes gerbes d'incendie apparaissaient,
-où qu'on tournât les yeux, les pavés dégorgeaient du feu, l'air
-était tout tissu de flamme. Par moments, une trombe de bruit
-passant dans les rues embrasées, les faisait presque chanceler.
-Le soleil se leva, mais blême, étouffé par les nuages et par
-les vapeurs de l'incendie. On ne voyait à l'horizon qu'un vaste
-cadavre livide, d'où il s'échappait une lumière, trouble comme
-de la fumée. Alors, le vent souffla avec violence. Tout le
-firmament retentit. Le mugissement de l'incendie emplissait
-l'air comme un ouragan. Puis, les hurlements redoublaient. Les
-spirales ardentes s'élançaient plus haut, les bouches des canons
-vomissaient des cataractes de tonnerres, les obus, se heurtant
-dans l'air, tombaient brisés en pesants éclats, les faîtes des
-palais croulaient; et les incendies, triomphants et avivés encore
-par la rafale, se dressèrent de toutes parts, ainsi que des torses
-géants. Un cercle de démons de feu semblaient entourer la ville,
-joyeux, hurlant, léchant le ciel de leurs langues monstrueuses...
-
-Tout à coup, un obus éclata sur la plate-forme de la tour. Floris
-tomba. Chus s'abattit, défaillant de peur, mais sans blessure.
-On ne vit plus Ivan Manès: ses membres furent dispersés au loin,
-comme par une fronde. Mme Éloi gisait à la renverse; sa tête,
-tranchée sous l'oreille, grimaçait suspendue à la peau, au milieu
-de bouillons de sang.
-
-Un demi-quart d'heure se passa, sans que rien remuât sur le sommet
-du mausolée. Des oiseaux voletaient tout autour, en poussant de
-petits cris d'effroi. Le drapeau rouge se gonflait au vent.
-
-Un soupir souleva la poitrine de Floris. Il ouvrit les yeux.
-
-
-
-
-LIVRE SECOND
-
-
-Bien que, après la chute de la Commune, et dans Paris sanglant,
-fumant, tout couvert de ruines, on ne prît guère intérêt à
-un simple particulier, néanmoins, la plupart des gazettes
-annoncèrent, vers le commencement de juillet, l'arrivée en France
-d'un savant russe, le fameux physiologiste Vassili Manès.
-
-Il ne parut pas d'ailleurs que ce voyage eût aucun but de science
-ou de curiosité. Vassili Manès fut salué, à sa descente du
-wagon, par un homme barbu, aux paupières épaisses, qui était le
-brocanteur Chus. Tous deux eurent un long entretien, tête à tête,
-à l'_Hôtel de Bohême_.
-
-La singularité de ce départ défrayait, dans le même temps, les
-conversations à Prague. Quoique la mort d'Ivan y fût connue, l'on
-s'étonnait que Vassili eût choisi ce moment pour s'absenter.
-Attaché depuis des années au grand-duc Fédor de Russie, après
-avoir professé avec éclat à Moscou et à Saint-Pétersbourg,
-il avait été récemment cédé par le Grand-Duc à sa femme, la
-grande-duchesse Maria-Pia, arrivée au dernier période d'une
-maladie sans espérance, et de qui le savant ne soutenait la vie
-qu'à force d'art et de remèdes.
-
-Le même jour, Manès rendit visite, dans les bâtiments de
-l'Institut, à M. Olympe Gigot. C'était un homme d'importance,
-érudit en grec et en sanscrit, en antiquités, en critique,
-auteur, traducteur, annotateur, pédant et académicien, secrétaire
-perpétuel des Inscriptions et Belles-Lettres; de plus, ami de
-cœur de M. Thiers, chef du Pouvoir exécutif. Le savant russe
-connaissait d'ancienne date le commentateur d'Albert le Grand, et
-il fut accueilli du vieillard, comme quelqu'un que l'on attend.
-
---Sitôt que j'ai reçu votre lettre, dit M. Olympe Gigot, le
-premier objet sur lequel s'est portée mon attention (car il
-convient de s'assurer d'abord si celui que nous cherchons est
-prisonnier), le premier objet, dis-je, sur lequel s'est portée mon
-attention, a été la rédaction d'une note contenant le signalement
-et tout ce que l'on sait du jeune homme, note que M. Thiers,
-officieusement, a transmise à tous les greffes.
-
---Eh bien! avez-vous une réponse? demanda vivement Manès.
-
-M. Gigot reprit, en agitant la main, avec une majestueuse
-condescendance:
-
---Non, monsieur, non, sans aucun doute. Je ne fais point
-difficulté de reconnaître, j'avouerai librement devant vous que
-nous n'avons encore trouvé aucun vestige, aucune trace, aucun
-indice de votre intéressant protégé... Le contraire eût été pour
-me surprendre, d'ailleurs. Il y a trente mille dossiers: c'est
-un chaos à débrouiller, un véritable capharnaüm... Est-ce à dire
-que l'insuccès des premières investigations puisse inspirer des
-craintes sérieuses, par rapport au résultat final?... En aucune
-façon, croyez-moi!... Il faut seulement un peu de patience...
-Au reste, cher monsieur et ami, savez-vous bien que ce que vous
-m'avez mandé forme une aventure incroyable, une vraie péripétie
-tragique... Le fils... le propre fils!... Comment! peste!
-
- Sous le nom de Léonce, Héraclius respire,
-
-Et cætera, et cætera, déclama M. Olympe Gigot... Ah! ce vieux
-Corneille, quel homme!... Pour me résumer, cher monsieur, très
-certainement, je prends part aux inquiétudes maternelles de Madame
-la Grande-Duchesse; mais patience, néanmoins, tout ira bien!... Le
-jeune homme se retrouvera!
-
-En dépit des affirmations du secrétaire perpétuel, le mois de
-juillet se passa sans amener la découverte espérée. Manès se
-vit même contraint de quitter Paris subitement et de regagner
-Prague, au plus vite, pour un accident survenu dans l'état de la
-Grande-Duchesse. Mais, dès la nuit de son retour, vers les cinq
-heures, au petit jour, sans même toucher à l'hôtel, le savant
-russe se fit mener chez M. Olympe Gigot, et le trouva lisant sur
-son séant, dans un vaste lit en acajou, orné de palmettes de
-cuivre et de têtes casquées de Minerve.
-
---_Video et gaudeo!_ exclama l'érudit... J'avais reçu votre
-dépêche... Bonnes nouvelles, mon cher ami, et j'oserai dire:
-excellentes!... S'il vous plaît, ouvrez la croisée... Eh bien,
-vous avez appris la triste fin de ce pauvre Bonnet-Cujoly? La
-mort a des rigueurs toutes particulières pour notre section de
-philosophie... Mais venons-en à notre affaire... Ne m'avez-vous
-pas dit, poursuivit-il, qu'après avoir reçu un biscaïen, un
-éclat d'obus à la cuisse, ce jeune homme avait été porté dans
-l'ambulance du docteur Laus? Eh bien, nous savons maintenant (ah!
-ce n'a pas été sans peine!) sur quel point ont été dirigés les
-insurgés qui se trouvaient dans cette ambulance.
-
---A Brest? dit Vassili Manès.
-
---Non, non, non! Oh! non!... Fort loin de Brest! Mais, dites-moi,
-vous prendriez bien peut-être quelque chose? Vous savez le mot du
-divin Homère: _Ce n'est point par le jeûne qu'il faut pleurer les
-morts!_ Et il rappelle que Niobé, après avoir enterré à la fois
-douze enfants, se souvint pourtant de manger... Sans façon...
-Allons, je n'insiste pas!... Non, non, non, pas à Brest! A l'île
-Pierre-Moine... Un nom frappant, en vérité! _Petrus Monachus_,
-Pierre le Moine, ou encore _Petra Monachi_.
-
---Est-ce certain? fit Manès impatiemment.
-
---Bien, bien! Je viens au fait, cher ami. Pour dire nettement
-la chose, l'on a interrogé télégraphiquement les commandants des
-deux pontons. La réponse est affirmative. Notre jeune homme est
-enfin retrouvé!... Mais il ne s'agit pas uniquement de cela. M.
-Thiers désire vous voir. M. Thiers, reprit Olympe Gigot, avec une
-orgueilleuse solennité, nous attend, dimanche, à deux heures...
-«Je prétends le voir, m'a-t-il dit, parlant de vous, monsieur
-Manès, et le charger moi-même d'offrir l'hommage de mon respect et
-de mon dévouement à Son Altesse Impériale le Grand-Duc, ainsi qu'à
-Madame la Grande-Duchesse.»
-
-
-
-Vassili Manès et M. Gigot se rendirent, le lendemain, à l'hôtel de
-la préfecture de Versailles. Ils y trouvèrent M. Thiers, enfermé
-avec Jules Simon et les sieurs Gaveau et Marty, commissaires
-près les conseils de guerre, qui lui lisaient chacun une grande
-paperasse de sa façon, relative aux chefs de la Commune, dont le
-procès allait commencer. Ils attendirent quelque temps; puis,
-s'étant fait écrire par l'huissier et leurs noms portés à M.
-Thiers, les deux savants furent avertis d'entrer dans un salon
-voisin et plus intime, tendu de damas jaune broché, où pendaient
-aux murs de méchantes copies exécutées à l'aquarelle, d'après les
-fresques de Raphaël. Un instant après, la porte s'ouvrit, et l'on
-vit paraître sur le seuil une espèce de nain ridé, à figure de
-vieille fée, les cheveux dressés en huppe et un petit nez crochu
-entre des lunettes. C'était M. Adolphe Thiers.
-
-Olympe Gigot présenta son illustre confrère, M. Manès, à qui M.
-Thiers fit son compliment, à la fois emphatique et plat. Le savant
-y répondit poliment, quoique sans beaucoup d'ouverture; et M.
-Gigot, pour animer le colloque un peu languissant, félicita son
-vieil ami des pourparlers qui s'engageaient, en vue de prolonger
-de trois ans ses pouvoirs de Chef de l'Exécutif.
-
---Il me siérait peut-être mal, dit M. Thiers, de prétendre me
-rabaisser moi-même... J'ose croire, en effet, je l'avoue, que
-si la victoire a fini par se montrer aux légions de l'ordre, on
-le doit quelque peu à mes modestes talents, à mes travaux, à
-mes lumières. Mais à la tête de l'État, notez bien mes paroles,
-monsieur, que ce soit une aristocratie, un régime parlementaire,
-un gouvernement provisoire, une république, un stathoudérat, bref,
-n'importe quelle institution, suivant la formule adoptée par les
-citoyens... oui, par le pays, qui est souverain, après tout...
-eh bien! donc... qu'est-ce que j'allais dire?... j'allais dire
-quelque chose, Gigot...
-
---Vous disiez: _Mais à la tête de l'État_... répondit le
-secrétaire perpétuel.
-
---A la tête de l'État... reprit M. Thiers, oui, à la tête de
-l'État,--pesez bien mes paroles, monsieur,--je ne servirai aucune
-ambition... Soyez-en sûr, monsieur Manès, je n'entends être, pour
-mon pays, l'instrument d'aucun autre pouvoir que de celui de la
-Providence!
-
-M. Gigot se récria, protestant de la reconnaissance et de
-l'affection de l'Assemblée.
-
---Bah! repartit M. Thiers, je ne m'abuse point, mon cher ami... On
-m'a reçu des mains de la nécessité.
-
---Dites: de la victoire! exclama le secrétaire perpétuel.
-
---Ce bon Olympe!... Toujours flatteur!... Et haussé en pied, tant
-qu'il put, l'homme d'État pinça l'oreille de son ami, avec des
-façons napoléoniennes. Puis, s'asseyant vivement, au bas bout
-d'une grande table à tapis vert, tandis que Manès et M. Gigot
-prenaient place en face de lui, M. Thiers poursuivit, d'un ton
-sérieux:
-
---Mais voyons, voyons, venons-en à la conjoncture qui vous amène.
-Car l'on m'a dit, monsieur Manès, que vous arriviez auprès de
-moi, si ce n'est comme un ambassadeur, tout au moins comme un
-chargé d'affaires.
-
---Monsieur, répondit le savant, il y a sur l'un des pontons de
-l'île Pierre-Moine, près de Rochefort, un jeune homme, nommé
-Floris. Mme la Grande-Duchesse vous aurait toute obligation de
-faire mettre ce jeune homme en liberté, et M. Olympe Gigot doit
-vous en avoir dit le motif.
-
-M. Thiers secoua sa huppe:
-
---Oh! je sais tout, depuis longtemps! reprit-il. Une main qui
-vous fut bien chère avait confié à ma discrétion, et retracé pour
-moi, sur le papier, cette aventure extraordinaire... M. Gigot m'a
-dit l'affreux malheur, continua-t-il, prenant, en même temps,
-un accent de condoléance... Quand je le vis pour la dernière
-fois,--vous savez de qui je veux parler,--je lui recommandai
-la plus extrême prudence... Restez à Versailles, lui dis-je. A
-l'abri dans cette cité, vous agirez plus librement qu'à Paris
-même.--Agir!... Mais comment? Sans appui...--Vous en aurez, lui
-répondis-je.--Votre police...--Disposez-en! Remettez entre mes
-mains tous les fils de cette ténébreuse aventure, et fiez-vous
-à moi pour le reste!... Il me remercia avec effusion, et je pus
-espérer un moment qu'il déférerait à mes avis... Néanmoins, la
-mission dont il était chargé tourmentait sans cesse sa pensée, et,
-en dépit de mes instances, l'infortuné revint à Paris. On me fit
-part, quelques semaines après, de la sanglante catastrophe qui
-vous a privé du meilleur des frères, et sur laquelle, j'y compte
-bien, l'instruction commencée jettera quelque lumière.
-
---Oui, dit Manès, mon frère a eu le tort de se fier sur sa qualité
-d'étranger. Arrêté devant le Père-Lachaise, par des fédérés
-soupçonneux, on trouva sur lui, paraît-il, une de vos lettres
-d'audience, qu'il avait imprudemment conservée... Tous les papiers
-que contenait le portefeuille de mon frère nous ont été renvoyés,
-après le meurtre d'Ivan, par un pauvre diable de juif, qui l'avait
-assisté dans ces terribles moments. Cet homme ajoutait que Floris,
-blessé par un éclat d'obus, mais non dangereusement, se trouvait
-prisonnier de Versailles. C'est alors, poursuivit le savant,
-que je me suis rendu à Paris, comptant sur le haut appui de
-Votre Excellence, pour obtenir la mise en liberté du fils de Mme
-Maria-Pia.
-
-A ces paroles, M. Thiers se leva de dessus sa chaise avec
-beaucoup de vivacité, et il protesta galamment qu'il se sentirait
-d'autant plus charmé de pouvoir contenter le désir de Mme la
-Grande-Duchesse, que dès longtemps, il s'était porté pour l'un de
-ses admirateurs.
-
---Je la vis pour la première fois, dit-il, oui! j'eus l'insigne
-honneur de voir Mme la Grande-Duchesse, en 1860, à Vienne, au
-sein d'une fête brillante que donnait l'archiduc Ferdinand.
-Entourée d'une foule de princesses, qui offraient à l'œil
-étonné le ravissant assemblage des beautés de tous les climats
-de l'Autriche, Mme la Grande-Duchesse, quoiqu'elle eût près de
-trente-cinq ans à cette époque, se faisait toutefois distinguer:
-et l'on pensait, en la voyant, que ses attraits l'eussent appelée
-au rang suprême, si sa naissance l'en eût éloignée. Quant au
-grand-duc Fédor, qui ne connaît la bravoure et les nobles exploits
-de ce guerrier, de ce militaire, qui a cueilli un immortel
-laurier, dans ces guerres où la puissance russe en a moissonné
-de si beaux?... Par surcroît, politique profond, administrateur
-consommé... Les rives du Phase et de l'Oxus, ainsi que les échos
-du Caucase, ont souvent répété son nom glorieux.
-
-M. Thiers demeura un moment silencieux; puis il cita, par
-l'occasion, deux autres princes qui avaient servi la Commune: le
-prince Wiazelusky et le prince Bagration, fait prisonnier les
-armes à la main, et fusillé dans les fossés de Vincennes. Il se
-promenait à travers la chambre, les deux mains derrière le dos,
-et souvent s'arrêtait devant la vitre, à considérer le soleil
-couchant.
-
---Il suffit, dit-il, monsieur Manès, et le jeune Grand-Duc vous
-sera rendu... Il faut convenir toutefois que ce prince a été plus
-heureux que sage, et qu'il a tenu à bien peu de chose que nous
-eussions à déplorer son irrémédiable trépas. Mais qui n'a payé,
-en sa vie, son tribut à la folie humaine?... De fait, moi-même,
-dans ma jeunesse, pauvre et dévoré de passion, autant qu'idolâtre
-de renommée, je ressemblais par plus d'un trait à ce jeune homme;
-et, ma foi, il faut bien l'avouer, si Charles X eût triomphé au
-lendemain des Ordonnances, j'aurais été réduit à une extrémité
-fort proche de celle où le voilà!... Reste une question grave:
-c'est la forme même de cette mesure. Procédera-t-on au moyen d'un
-acte purement spontané, d'une décision prise en conseil, dans le
-sein de mon cabinet, ou encore, et ceci vaudrait mieux, par une
-simple relaxation, une ordonnance de non-lieu?... Car la question,
-remarquez-le, messieurs, comporte ces trois solutions.
-
---Ah! mon ami, mon cher ami, s'écria M. Olympe Gigot, comme vous
-portez bien jusque dans vos moindres paroles cette précision,
-cette netteté, cette parfaite liaison, qui sont l'esprit français
-par excellence!
-
---Bah! c'est ainsi, répliqua M. Thiers, que nous autres hommes
-d'État, et de qui l'opinion se fait avec la rapidité de
-l'éclair, élucidons vingt fois par jour les questions les plus
-compliquées... Au reste, le vieux Metternich n'était pas, lui
-non plus, sans mérite... Un peu inconséquent toutefois! Qu'en
-pensez-vous, monsieur Manès?
-
---Mais, je ne sais, dit le savant étonné.
-
---Si nous avions plus de loisir, continua M. Thiers, je vous
-prouverais que Talleyrand, qu'une certaine école historique élève
-aujourd'hui sur le pavois, n'a pas joué le grand rôle qu'on lui
-prête, et que ses talents n'ont dû leur éclat qu'aux circonstances
-où ils ont brillé!
-
-Et, sur ces mots, tous les trois s'étant levés, la suite de la
-conversation fut coupée et tumultueuse, en remerciements de Manès,
-politesses de l'homme d'État, et mots louangeurs de M. Gigot.
-Ensuite M. Thiers s'assit à la table, et y écrivit une lettre au
-commandant du ponton la _Charente_, non sans ajouter qu'il ferait
-d'ailleurs envoyer des ordres à Pierre-Moine.
-
-Puis, remettant cette lettre à Manès:
-
---On a vu des monarques, reprit-il, tombés du trône dans les
-fers, mais c'est des fers que ce jeune homme est en passe de
-s'élever jusqu'aux marches du trône. Car enfin, le voilà d'un seul
-coup, ainsi que dans un conte de fées, cousin du Tsar, prince,
-grand-duc...
-
-
-
-Il se mourait de faim et de misère, cet homme heureux, ce
-cousin du Tsar, ce prince de contes de fées. Chaque nuit, il
-rêvait la scène qui s'était passée sur la tour Victor.--Le nom!
-exclamait-il, le nom de mon père! Dites le nom, le nom, le nom...
-Mais alors, tout s'évanouissait. Il se réveillait hors d'haleine;
-et l'insomnie, non moins cruelle que les songes, lui présentait,
-jusqu'au matin, mille pensées, mille regrets dévorants.--Un mot,
-rien qu'un seul mot, disait-il, et j'étais heureux à jamais... Ah!
-j'en deviendrai fou, je crois... Mieux eût valu ne rien savoir,
-demeurer toujours dans l'ignorance... Quel sentiment avais-je que
-le sort me volait? Je n'y songeais pas, je n'en souffrais pas...
-Maintenant, je suis comme un damné qui, précipité dans l'enfer,
-eût entrevu le paradis, à la minute même de sa chute... Mort!...
-Il est mort!... Irréparable!... Perdu, perdu, perdu!... Est-ce
-possible!... Il grinçait des dents, il pleurait, il étouffait ses
-violents sanglots, d'autant plus morne et plus farouche, le jour,
-qu'il s'épuisait toutes les nuits dans ces fureurs.
-
-Immobile, il passait des heures à regarder par les sabords les
-mouettes se jouant sur les vagues, au milieu des grands souffles
-du vent; ou bien, couché à plat ventre, il considérait fixement
-une vieille carte marine, où se voyaient la ville de Stralsund et
-l'île de Rugen, en face. Sa courte prison d'Allemagne semblait
-avoir laissé au jeune homme d'ineffaçables souvenirs. Il demanda
-même, une fois, comme pour se décharger le cœur, si aucun de ses
-compagnons ne s'était trouvé à Stralsund, au temps où il s'y
-trouvait lui-même; puis, sur la réponse que non, retomba dans son
-triste silence.
-
-Soit hauteur, soit accablement, il ne parlait qu'à un vieux fédéré
-qu'on appelait le caporal Pierre. Sectaire du fameux Blanqui, sous
-lequel il avait débuté dans sa longue et ingrate carrière, le
-caporal était un petit homme, chauve, fort barbu, le nez rouge, au
-demeurant, bonasse et sans fiel, et l'hôte le plus jovial qu'eût
-jamais possédé un ponton. Le premier soir que Floris, d'aventure,
-s'était trouvé près de lui, le caporal, qui se couchait, lui
-avait dit, en clignant de l'œil:--Qu'est-ce qui peut m'empêcher,
-citoyen, de passer une bonne nuit? Je suis libre, complètement
-libre! Je suis plus libre dans les prisons que les gens qui, en ce
-moment, se promènent à Paris ou à Londres, et qui sont esclaves,
-sans s'en douter, sous le joug des plus vils despotes!... Après
-quoi, éclatant de rire, le petit homme avait souhaité le bonsoir
-à son compagnon. Vétéran des bagnes, des pontons, des enceintes
-fortifiées, le caporal assistait Floris de sa bizarre expérience.
-Il le servait, lui taillait des écuelles, lavait ou reprisait ses
-habits, le soir emmantelait de toile à voile le sabord sous lequel
-s'endormait le fils de Maria-Pia, et quelquefois se hasardait
-même à lui dire avec des clins d'yeux, comme s'ils eussent eu un
-secret de moitié, et qu'il prît plaisir à l'encourager:
-
---Tout va bien!... Nous crevons de misère... Mais nargue des
-tyrans, citoyens! Libres jusqu'au dernier soupir!
-
-Un soir, vers six heures et demie, les gendarmes firent l'appel de
-douze hommes de corvée, pour aller chercher des barriques d'eau
-à l'îlot du Petit-Hagois. Cet écueil, habité autrefois, et qui
-ne sert plus de retraite qu'aux mouettes et aux aigles de mer,
-renferme, parmi les décombres de deux ou trois masures écroulées,
-une citerne d'eau de pluie, naguère utile aux vaisseaux du roi
-embossés dans la rade de Pierre-Moine, et portant, sous une fleur
-de lis, la date: 1780. De temps à autre, en cas pressant, quand
-l'arrivage de Rochefort manquait, les commandants des deux pontons
-envoyaient chercher sur le Hagois quelques barriques d'une eau
-saumâtre.
-
-Les hommes de corvée débarquèrent, remplirent promptement les
-tonneaux; mais quand ils revinrent à la plage, leur chaloupe avait
-disparu, les amarres s'en étant rompues. Force était de rester
-dans l'île, jusqu'à ce que l'on envoyât de la _Charente_ un autre
-canot pour les prendre; et, la première surprise passée, chacun
-put occuper, à son gré, les deux à trois heures de l'attente. La
-plupart se couchèrent, par groupes; d'autres allumèrent un feu
-de broussailles, et Floris et le caporal Pierre, car tous deux
-étaient de la corvée, gravirent la colline de sable qui forme le
-milieu de l'îlot, sans que les gendarmes étonnés fissent mine de
-s'y opposer.
-
-La mer livide mugissait, et le crépuscule, à l'horizon, semblait
-un immense bûcher de cendres et de tisons rougeoyants. Quand les
-deux prisonniers eurent descendu la butte, ils se virent seuls,
-tout à coup. Une ivresse saisit Floris, et il courait le long de
-la plage en criant:
-
---Une barque! une barque! une barque!
-
-Il trempait ses pieds dans l'écume, en claquant des dents, comme
-éperdu. La grève était nue et solitaire; l'immense mer, avec
-fracas, roulait ses houles. Floris, allant droit à la vague, y
-entra jusqu'à la ceinture.
-
---Allons, allons, Floris... es-tu fou?
-
-Il se débattait furieux, entre les bras de son
-compagnon...--Lâche-moi! par le ciel! lâche-moi! répétait-il; ne
-mets pas tes mains sur moi... Éloigne-toi! Va-t'en, te dis-je!
-
-Mais le caporal l'entraînait, balbutiant dans son émotion:
-
---Es-tu fou?... voyons... es-tu fou?
-
---Non, non, non! je ne suis pas fou! cria Floris désespérément. Ce
-cœur que je frappe, c'est le mien!... Mon nom est Floris, et je
-suis prisonnier sur les pontons de Pierre-Moine!
-
---Allons, allons, allons! marmottait le bonhomme, en continuant de
-l'entraîner.
-
---Lâche-moi, lâche-moi! dit Floris... A bas, misérable! Me
-lâcheras-tu?... Je traverserai cette mer. Je la rejoindrai, je
-la reverrai... Lâche-moi! Je ne suis pas fou... Non, non! je ne
-suis pas fou, et plût au Ciel que je le fusse! Alors, je pourrais
-oublier mes chagrins, mes tourments, ma détresse, et l'amour
-insensé qui me tue!
-
---L'amour!... dit le vieillard stupéfait.
-
-D'un bond, Floris le saisit à la gorge. Il leva le poing pour
-frapper, puis ses yeux s'obscurcirent de larmes. Il lâcha Pierre;
-et le jeune homme promenait des regards troubles autour de lui.
-
-Tous deux, béants, se considéraient. Le caporal dit enfin:
-
---Allons, allons, sois donc raisonnable!
-
---Qu'appelles-tu être raisonnable? s'écria Floris. Me résigner,
-m'accoutumer à la misère et à l'abjection, plier le dos, flatter
-ceux qui nous gardent?... La raison! la raison! poursuivit-il
-frémissant. Si la raison peut me tirer de cet enfer que nous
-habitons, me rendre riche, puissant, heureux, et me donner celle
-que j'aime, alors, parle-moi de raison, et je te bénirai... Sinon,
-tais-toi, et laisse-moi m'arracher les cheveux et me rouler par
-terre!...
-
-Il se jeta, haletant, sur le rivage, et il frappait ses tempes
-de ses poings. L'on ne voyait plus à l'occident qu'une bande
-d'un pourpre sombre. Quelques étoiles se levaient, dans le ciel
-tragique et mélancolique... Ils entendirent au loin piquer neuf
-heures, à la cloche de la _Charente_.
-
---Ah! exclama Floris, la mort! la mort!... qu'ils me fusillent!...
-Pourquoi ne m'ont-ils pas fusillé?
-
-Il s'était relevé chancelant, les joues ruisselantes de larmes. Il
-reprit au bout d'un long silence:
-
---On dit que le chagrin diminue avec le temps: moi, mon chagrin
-s'augmente, au contraire... J'ai donc un cœur de fer pour qu'il
-ne se brise pas!... Tous les malheurs! tous, tous, tous, tous!...
-Hélas! il n'est pas, dans le monde, un être aussi misérable que
-moi!
-
-Il aspira l'embrun salé, et la face levée vers les étoiles, tandis
-que tous ses membres tremblaient:
-
---Ah! râla-t-il, cet air qui passe a peut-être passé sur ses
-lèvres... Vent, répands sur moi ton haleine, souffle des bords
-lointains où elle est, touche-moi de la brise qui l'a touchée!
-
-Les yeux fixes, Floris restait debout, en face de la mer écumeuse.
-Il dit, semblant se parler à lui-même et remuer ses souvenirs:
-
---Comment l'ai-je aimée? Je ne sais, car il s'est écoulé bien des
-jours où je ne pensais guère à elle... Je l'ai vue une nuit...
-je fuyais... Il y a sept mois de cela... C'était dans l'île de
-Rugen... dans la Baltique... Une île aussi, comme aujourd'hui...
-Ah! je babille, je bavarde, mais, vois-tu, c'en était trop: mon
-âme ne pouvait plus garder ses douleurs, et il faut que je les
-vomisse, comme un homme ivre! Puis, j'ai quitté Rugen, j'ai pris
-la mer... Non! je ne croyais pas l'aimer, et, la nuit, dans le
-méchant hamac du vaisseau qui m'emportait, je dormais sans songer
-à elle... Ensuite, vint la lutte, la Commune, et j'espérais
-toujours mourir... Maintenant, sa pensée m'obsède: elle fait un
-poids de fer sur mon cœur. Prisonnier dans cet infect cachot,
-sans espoir, honni, exécré, plus vil qu'un chien, toute mon âme
-crie vers elle, et je me dévore d'amour... Qui est-elle? Ah! je
-l'ignore... Princesse peut-être, ou fille de roi. Ma vue se perd
-dans l'espace immense, par lequel je me sens séparé d'elle... Et
-c'est moi qui l'aime... moi! moi!... O insensé, misérable fou!
-Ah! oui, fou!... tu avais raison... Mon souvenir, à de certains
-moments, ne discerne même plus son visage... Tiens! je ne pourrais
-dire seulement si ses cheveux sont blonds ou bruns...
-
-Il soupirait, comme accablé. Et, tout à coup, en tendant les bras:
-
---Ah! je l'adore! il me la faut!... Elle est ma vie, mon cœur,
-ma joie, mon tourment, la substance même de mon être... Oh!
-partir, arriver près d'elle, revoir la chapelle où je l'ai vue,
-et sentir de nouveau ses yeux clairs m'entrer dans l'âme, comme
-une étoile!... Et moi, lâche, imbécile rêveur, je reste ici à
-bavarder, à pleurnicher, sans rien tenter pour la rejoindre!...
-Oh! cria Floris, se tordant les mains, une planche, un morceau
-de bois, que je traverse ces flots!... Ma vie, ma vie pour une
-barque!... Lâche-moi, Pierre... Allons, lâche-moi!
-
-Il jetait tout autour de lui des yeux enflammés, tandis qu'à
-pas précipités, le caporal l'entraînait vers la butte. La bise
-secouait les broussailles; quelques chauves-souris voletaient,
-et l'on voyait sous les rafales des traînées de sable se lever.
-Alors, du haut de la colline, étendant le poing vers la côte
-obscure, qui apparaissait à l'horizon:
-
---Ah! dit Floris, en grinçant des dents, si mon souffle pouvait
-consumer cette terre, ne laisser sous les pâles étoiles que deux
-créatures, elle et moi!... Maudites soient les conventions, les
-hiérarchies, les règles humaines! Maudit soit l'homme, avec son
-cœur abject, ses folies, ses infamies, ses injustices!... Que tous
-les fléaux le dévorent! Que le sol s'entr'ouvre sous ses pieds!
-Que le feu en sorte et le brûle! Que les mers déchaînées noient
-les continents, et qu'il n'y ait plus rien dans l'espace, qu'un
-globe désert et glacé!
-
-D'un pas rapide, il descendit la colline. Sur la grève, à la lueur
-mourante de quelques tisons dispersés, on apercevait des ombres
-noires, qui étaient les autres prisonniers. Soudain, il releva le
-front:
-
---Que frappes-tu ainsi? demanda-t-il.
-
---Rien, mon bon Floris, un moustique.
-
---Arrière! va-t'en! s'écria-t-il... Mes yeux sont las de ne voir
-que tyrannie... Laisse-moi! va-t'en!... Crois-tu donc que la vie
-d'une mouche importe moins au monde que la tienne?
-
-Les sanglots l'étouffèrent, et il balbutiait:
-
---Se peut-il qu'un homme ait au cœur des blessures si profondes,
-sans en mourir?... Les chiens des rues la voient, les moucherons,
-les oiseaux, et moi, je suis privé de sa vue!... Ah! je suis bien
-sur les pontons!... Sur l'eau! sur l'eau! sur l'eau! car sur la
-terre, je n'ai plus rien à espérer...
-
-On était dans le début d'août, et après quelques jours de
-fraîcheur, le chaud reprit subitement, et devint aussitôt
-accablant. La violence en fut telle sur les pontons, que les
-prisonniers faisaient la queue, aux barreaux de fer des sabords,
-pour y venir quelques instants coller leur visage ruisselant et
-respirer un air moins lourd.
-
-La touffeur croissant toujours, ils quittèrent leurs vêtements;
-et complètement nus, baignés de sueur, ils languissaient, couchés
-çà et là. Sur le pont, le soleil ardent fondait le goudron,
-crevassait le bois: et le pétillement de la mer immobile comme du
-métal fondu, se mêlait avec le tremblotement de l'air embrasé,
-dans un immense éblouissement. De grosses mouches bourdonnaient.
-Trois prisonniers qui en furent piqués enflèrent beaucoup et
-moururent.
-
-On jeta les cadavres à la mer, mais le flux les ayant portés
-sur la côte, il vint un ordre de Rochefort de les enterrer
-désormais. Chaque lundi, les canots de corvée se présentaient.
-On y amoncelait ces grands corps livides et décomposés; et les
-prisonniers, par escouades, s'en allaient les ensevelir dans les
-vases molles de l'île Dieu.
-
-Les décès se multiplièrent. En quelques jours, les deux pontons
-furent pleins de spectres qui tremblaient la fièvre. La maladie
-avait un cours rapide. D'abord, les gencives gonflaient,
-des macules tachetaient la peau des misérables, leurs dents
-branlaient, et ils soufflaient, en haletant, une haleine
-infecte; puis, la gangrène se montrait. Quelques ronds enflammés
-apparaissaient à leurs joues, et l'ulcère, gagnant toute la
-face, leur obstruait la gorge et le palais de croûtes dont ils
-suffoquaient. On les voyait tordre la bouche, et tirer une langue
-saigneuse, ainsi que des chiens pantelants.
-
-Le soleil, chaque jour, se levait superbe, au-dessus des flots
-étincelants. Les crêtes des vagues bondissaient; et, à l'ouest,
-les prisonniers n'apercevaient que cette eau déserte, avec
-l'immense architecture lointaine de l'abbaye de Pierre-Moine.
-Ils se sentaient abandonnés, comme des naufragés perdus en plein
-Océan, sur un radeau.
-
-La plupart--les dysentériques--ne pouvaient pas se rassasier. Ils
-étaient tourmentés d'une faim vorace, qui les persuadait longtemps
-que ce flux de ventre était sans danger. Mais enfin, vaincus par
-le mal, leur faiblesse devenait telle qu'ils défaillaient, en se
-mettant debout. Tristes, ils demeuraient étendus, les cuisses
-rapprochées du corps, et souillés de leurs excréments. Ils
-avaient les prunelles éteintes, le visage sec ou bouffi, la peau
-rugueuse comme une écorce; et tous devinrent, en peu de jours,
-d'une maigreur extraordinaire. Un chapelet d'os leur saillait du
-dos, leur ventre plat semblait collé aux reins, tel qu'une toile
-grisâtre; et il sortait de tous leurs mouvements une odeur fétide
-et écœurante.
-
-L'air, plus infect dans le ponton que les vapeurs des sépulcres,
-piquait les yeux, empoisonnait la gorge: et le commandant du fort
-Pierre-Moine, vieil homme à demi fou et toujours furieux, qui
-visita les batteries vers ce temps-là, en compagnie des médecins,
-y suffoqua, manqua de s'abattre du haut de sa jambe de bois, et
-se retira au plus vite. Mais il n'en fut rien autre chose, et
-l'on ne posa même pas les quatre ou cinq manches à vent réclamées
-par l'enquête. Les corps gonflés restaient épars, pourrissant.
-Sous les haillons qui les couvraient, on voyait les chairs leur
-grouiller, et les vivants retrouvaient sur eux de cette vermine
-des morts. Le typhus se mit aux deux pontons, et le ravage en fut
-épouvantable. Dans leur délire, les moribonds se figuraient encore
-la bataille, et frénétiques en proféraient les clameurs et les
-commandements. Un déserteur, soldat du train, répétait pendant
-des heures: _Huhau!... Hue dia!_ en jurant. Un autre, halluciné
-par des visions de la campagne, tour à tour criait comme un coq,
-hennissait comme un cheval, ou mugissait ainsi qu'un taureau.
-Quelques-uns, couchés sur le ventre, se mouraient silencieusement.
-Ils dérobaient leur face avec humeur, lorsqu'on voulait les
-retourner, ou faisaient signe de la main qu'on les laissât expirer
-tranquilles.
-
-Les rares prisonniers épargnés par le fléau servirent aux autres
-d'infirmiers. Le scorbut avait terrassé le caporal, si dispos
-naguère. Floris lui-même cherchait en vain son ancien confident
-du Hagois, dans ce corps desséché et tordu, ce profil de tête de
-mort. L'ulcère avait rongé le nez jusqu'aux sourcils: les os des
-joues mis à nu apparaissaient sous les chairs dévorées... Son
-temps de prison était fait, au pauvre caporal Pierre; la mort lui
-levait son écrou: il allait là où il n'y a plus de cachots, de
-haines, de misère, plus de César et plus de mendiant. Il appela
-encore Floris près de lui, et ricanant dans son délire:
-
---Tout petit, dit-il, j'aimais mieux les coups, les châtiments
-que d'obéir!... C'est tout simple... Ha, ha! j'étais né libre...
-J'ai fait vingt-trois ans de prison, mais pas un homme ne peut
-se vanter de m'avoir pris ma liberté!... Ha, ha, ha!... attrapés
-les tyrans!... Libre, libre, toute ma vie!... Vingt-trois ans de
-prison, Floris!
-
-Le vieillard mourut le 30, au soir. Floris, la tête appuyée sur
-sa main, le regarda longtemps agoniser. Au loin, un quinquet
-fumeux se balançait; les moribonds couchés faisaient des tas
-inégaux: et ce spectacle paraissait au jeune homme extraordinaire
-comme un songe. Une langueur funèbre l'accablait. Il pensa que le
-lendemain, pendant la promenade sur le pont, il se jetterait à la
-mer.
-
-
-
-Vers dix heures, comme il dormait, il lui sembla entendre soudain
-qu'on appelait son nom, à haute voix. Il se réveilla en sursaut:
-
---Fusillé! exclama-t-il, en poursuivant son rêve... C'est bien!...
-Ne tirez pas au visage!... Ah! fit-il avec un soupir.
-
-Un gendarme, la lanterne à la main, et enveloppé dans sa cape
-d'ordonnance, se tenait debout devant lui. Cet homme dit à Floris
-de le suivre.
-
-Le prisonnier obéit en silence.
-
-Ils débouchèrent sur le pont. De grands éclairs silencieux, à
-chaque instant, embrasaient l'horizon. Floris aperçut une barque
-montée de huit ou dix matelots, et postée à la hanche du vaisseau.
-
---Où me mène-t-on? demanda-t-il.
-
-Mais le gendarme, sans répondre, le fit descendre dans le canot;
-les avirons frappèrent l'eau, et l'embarcation s'éloigna.
-
-La mer massive remuait sous le ciel orageux. Les lames noires
-clapotaient, se gonflaient comme une poix bouillante, puis
-retombaient affaissées. Par moments, le flot frémissait,
-secouant plus rudement les bordages; des tourbillons de houle se
-creusaient, on entendait un rauque bruissement, des paquets d'eau
-furieuse sautaient, des écumes volaient dans le vent. Les deux
-fanaux de la _Charente_ projetaient, sur les vagues, des traînées
-rougeâtres, et Floris y attachait les yeux.
-
---Où le conduisait-on ainsi? Au fort Pierre-Moine sans doute.
-Encore des cachots, des tortures, puis des juges questionneurs,
-auxquels il faudrait disputer sa vie. Floris songeait à son amour,
-à sa misère, au néant de tout. Les cris désespérés de la mer
-redoublaient; l'embrun lui mouillait le visage, comme des larmes;
-il était ivre de tristesse.--Allons, pourquoi n'en finirait-il pas?
-
-Mais, dans l'instant, le canot aborda, et Floris et les matelots
-prirent terre devant une espèce de corps de garde, bâti en
-planches, au bord de la mer. Il y eut des allées et venues, des
-rires, des propos échangés; puis, tous commencèrent à gravir une
-rampe dallée, où s'espaçaient de larges degrés bas. Le vent de mer
-faisait pétiller la torche qu'un des matelots portait en avant;
-et, à sa lueur rouge, on apercevait des tours, des barreaux,
-d'énormes murailles.
-
-Ils passèrent un porche surbaissé, gardé par deux canons
-gigantesques, sur de lourds affûts de granit. Alors, un homme
-en vedette sortit d'une poivrière maçonnée, et reconnut les
-survenants. Il ouvrit une étroite poterne, et le cortège s'engagea
-dans de longs corridors, coupés d'escaliers. Des lampes de fer y
-brûlaient, de distance en distance. Ils traversèrent une salle à
-piliers, où la lueur blafarde de la lune entrait par des verrières
-brisées, allant du plafond au plancher. Soudain, un air plus chaud
-enveloppa le prisonnier; et saisi d'une défaillance étrange, il
-sentit une clarté, à travers ses paupières entre-closes. Haletant,
-il tomba sur un banc. Les matelots avaient disparu.
-
-Mais des pas furtifs s'approchèrent, du fond de la salle voisine.
-On entendit un sourd murmure de voix, et derrière le guichet
-grillé qui s'ouvrait dans la massive porte, Floris aperçut
-confusément un visage sombre et barbu, avec deux yeux brillants
-qui l'examinaient.
-
---C'est lui, c'est pien lui! che le reconnais! exclama tout bas
-le survenant... Que sa chefelure est souillée et hérissée, ô
-malheureux!... Che témoigne que c'est pien lui!... Ah! maigri,
-chanché, le nople cheune homme!... O Tieu! ô Tieu! on croirait
-foir un mort!... Comme il ferme les yeux opstinément, sous ses
-paupières enflammées!... Ah çà! il n'est pas mort, ch'espère!...
-Ah! malheur! malheur!... S'il allait mourir afant que ch'aie reçu
-ma récompense!... Oui, oui, oui! che le reconnais, comme étant
-le fils du Crand-Tuc... Mettez que che le reconnais!... Monsieur
-Manès m'a fait fenir, afin que che le reconnaisse!
-
-Pendant quelques instants encore, le colloque se poursuivit à
-voix basse, derrière la porte; puis, les pas s'éloignèrent,
-décrurent... Alors, Floris ouvrit les yeux.
-
-Il se trouvait dans une salle nue à voûte ogive, petite et
-blanchie à la chaux. Une boule de verre, pleine d'huile jaune et
-posée sur un pied de faïence grossière, éclairait faiblement le
-réduit. L'île et le fort dormaient; tout était silence. De temps à
-autre, un choc profond et sourd retentissait jusque sous les pas
-du jeune homme. C'était la montée de la mer qui battait l'assise
-de la falaise.
-
---Mais je sais! dit Floris, se dressant soudainement... C'est lui!
-c'est lui! Je me rappelle. C'est l'homme de Mme Éloi, l'homme qui
-se trouvait avec nous sur la tour Victor!
-
-Il courut à la porte et voulut l'ouvrir. Les matelots, sans doute,
-en se retirant, l'avaient fermée à clef, car elle résista. Il
-frappa quelques coups... Personne... Il entre-bâilla la fenêtre.
-Elle donnait de plain-pied sur une sorte de terrasse, où il ne vit
-rien que la lune, d'antiques boulets de pierre épars au milieu des
-orties, et, sous le parapet, la mer.
-
-Il se mit à marcher par la chambre. Sa face était droite,
-immobile, et quelque chose d'égaré paraissait dans tous ses
-mouvements. Il eut l'idée qu'on l'épiait, et vint coller l'oreille
-à la porte; puis il reprit sa promenade, répétant tout bas entre
-ses dents: _Le fils du grand-duc! le fils du grand-duc!..._ Oh!
-ricana-t-il, un crayon, pour me rappeler ces mots, puisque je
-viens de les entendre! Le fils d'un grand-duc sur les pontons!...
-Prodigieux, prodigieux!... Et le jeune homme rit amèrement.--Il
-est bien certain, exclama-t-il, que Van Oost n'était pas mon
-oncle... Il n'avait ni frère ni sœur... Il l'a avoué devant
-moi, à maintes reprises, sans y songer... Voyons! Il recevait
-quelquefois, je me rappelle, des lettres timbrées de Russie. Il
-avait habité Pétersbourg... Un trouble extrême saisit Floris; la
-possibilité de retrouver son père lui apparut dans un éclair: il
-vit, comme en avant de lui, une inconcevable félicité. Mais ses
-pensées tourbillonnaient; il ne pouvait les ressaisir.--Suis-je
-éveillé? dit-il tout à coup. Il se mordit le poing, puis, éclatant
-de rire: Voyons, voyons, du calme! reprit-il... Son œil tomba
-sur une croix sculptée dans la pierre du mur.--Oui! c'est bien
-l'abbaye! songea-t-il... Parbleu! ils en ont fait un fort!... Il
-allait, venait, s'arrêtait, repartait avec emportement, proférait
-des paroles à mi-voix. La violence de son espoir l'étourdissait,
-comme une liqueur fumeuse.
-
-Il vint à la porte-fenêtre; il l'ouvrit et fit quelques pas sur
-l'esplanade. La mer, assoupie maintenant, gonflait son large dos
-sans un murmure. Le firmament, d'un azur profond, palpitait de
-milliers d'étoiles.
-
---Oh! les étoiles, les étoiles! dit Floris avec ravissement.
-
-Elles étaient à ses yeux, las d'horreur, comme s'il les eût vues
-pour la première fois, et, tout haletant, il respirait l'air vif,
-l'immense paix nocturne.--Que le ciel, se prit-il à songer, me
-déclare ma destinée par un éclair... Aucun éclair ne brilla, car
-l'orage s'était, depuis longtemps, éloigné, mais une longue et
-pâle étoile glissa à l'horizon, dans la mer. Ce hasard enivra le
-jeune homme. Tout lui parut joie et triomphe. Il sentit cette
-facilité que l'on croit éprouver dans les songes. Son cri,
-lui semblait-il, eût traversé l'Océan jusqu'aux îles les plus
-lointaines; il eût baisé à la bouche une reine; il se serait jeté
-sur un canon chargé; il eût pris dans sa main le soleil: et son
-cœur, qu'il entendait battre à coups impétueux contre ses côtes,
-animait et vivifiait la machine entière de l'univers.
-
-Comme il se tenait debout, près du parapet, Floris aperçut une
-chaloupe qui abordait le long des rochers. Deux ou trois matelots
-débarquèrent. On voyait leurs torches errer çà et là; on entendait
-leurs voix dans l'air tranquille. Puis un vieil homme prit terre
-à son tour, et Floris eût juré que cet homme venait pour lui à
-Pierre-Moine.
-
-Il rentra dans la salle et ferma la fenêtre.
-
-Quelque chose de dévorant le consumait; ses mains tremblaient, la
-sueur lui couvrait le visage.
-
-La porte s'ouvrit soudainement, et l'homme aux cheveux gris parut.
-Il était grand, sec, l'air cruel, une longue face décharnée; une
-goutte de sang extravasé lui chargeait la paupière gauche. Floris
-ne l'avait jamais vu.
-
---C'est lui!... murmura l'inconnu... Oui, oui, oui! pas le
-plus léger doute!... Le teint, le geste, le port de tête... La
-transmission héréditaire est surprenante.
-
-Tous deux, ils restaient à se considérer, et leurs yeux fixes
-se disaient mille pensées, confuses et profondes. Le vieillard
-demanda:
-
---Votre nom est Floris?
-
---Oui! c'est ainsi, dit le jeune homme, que me nommait Jacob Van
-Oost.
-
---Votre oncle et tuteur, n'est-ce pas?
-
---Plus que mon tuteur, repartit Floris, mais Van Oost n'était pas
-mon oncle...
-
-L'inconnu secoua la tête. Il poursuivit après une pause:
-
---Nous savons tout de votre vie. Il y a eu plus d'yeux que vous
-ne pensez, ouverts sur vous, dans ces derniers temps. Vous avez
-vécu, à Paris, du petit héritage que Van Oost vous avait laissé;
-puis, dès les premiers jours du siège, fait prisonnier dans un
-engagement, vous avez été envoyé au fond de la Prusse à Stralsund,
-d'où vous vous êtes évadé; enfin l'on vous retrouve en mai, dans
-les rangs des fédérés parisiens.
-
---J'étais désespéré comme eux, répondit Floris. Au reste, j'avais
-mes amis parmi les chefs de la Commune.
-
---Vous aviez d'autres amis encore et de meilleurs, répliqua le
-vieillard. Ce sont eux qui m'envoient vers vous. Mon nom est
-Vassili Manès. Après avoir été pendant longtemps le médecin
-du grand-duc Fédor de Russie, je le suis, à présent, de la
-grande-duchesse, sa femme, Mme Maria-Pia.
-
-Les cheveux de Floris se dressèrent, comme à une vision terrible.
-Un souffle courut dans ses os, et il se taisait éperdu. Le savant,
-enfin, rompit le silence:
-
---Je suis pour vous le messager des plus étonnantes nouvelles. Ce
-n'est pas contre la douleur qu'il faut vous armer en ce moment,
-mais contre une joie excessive. Quoi que vous ayez pu souffrir
-durant vos cruelles épreuves, ce que je vais vous révéler vous
-payera de toutes ces tortures. Oubliez, ainsi qu'un mauvais rêve,
-ce qui précède cette nuit-ci. A mesure que je vous parle, votre
-passé s'évanouit. Chaque mot prononcé dore votre avenir, le tire
-des ténèbres, et le rend plus resplendissant, plus magnifique,
-plus glorieux, que vos jours écoulés n'ont été pauvres, obscurs,
-abaissés.
-
---Êtes-vous si puissant? murmura Floris comme en ricanant; et il
-tremblait de tous ses membres.
-
---Ma voix n'est que la voix d'un homme, reprit Manès, mais le
-destin parle par elle. Le sort vous fait marcher dans la vie,
-Monseigneur, à coups de foudre, et par des surprises violentes.
-Tombé du sein de la grandeur jusqu'au plus bas de l'abîme, ce
-n'est pas là le terme où vous aboutissez, mais celui d'où vous
-vous relevez. Vous allez quitter les pontons: vous serez riche,
-heureux, puissant, adulé; et quoi que ce soit qui arrive, vous
-avez touché désormais l'extrémité, le dernier fond de la détresse.
-Cette pensée, je l'avoue, Monseigneur, me décharge l'esprit d'un
-grand poids. Sans cela, j'eusse redouté de me faire le messager
-d'un autre état auprès de vous, car qui peut s'assurer, quand il
-change de fortune, si c'est pour sa félicité ou pour son malheur?
-
-Il s'avança, et lentement, d'une inflexion de voix solennelle:
-
---Je vous le déclare, fit-il, vous êtes, Monseigneur, le fils
-légitime du grand-duc Fédor de Russie et de la grande-duchesse
-Maria-Pia de Portugal... J'étais jadis un serf de votre père...
-Le premier, je vous rends hommage comme à mon seigneur longtemps
-méconnu.
-
-Et le vieillard, courbant sa haute taille, saisit et baisa la main
-de Floris.
-
-Il parut au jeune homme qu'un immense tonnerre croulait sur lui,
-l'enveloppait: puis, il n'y eut plus qu'un silence étouffant,
-et qui semblait l'arrêt du cœur du monde. Floris s'était levé
-en pied, et roide, les yeux tout grands ouverts, pareil à un
-somnambule, il s'avança d'un pas automate jusqu'à la fenêtre de
-l'esplanade. Il dit:
-
---Voilà bien la mer et le ciel plein d'astres nocturnes...
-
-Ensuite, il se tint à la vitre. Comment ce secret révélé ne
-faisait-il pas bondir et éclater la terre? Pas une étoile ne
-bougeait... Quelquefois, d'un brusque mouvement, il passait la
-main sur son front. Le crâne lui battait avec un bruit de cloche;
-ses gestes étaient convulsifs, égarés. Il avait l'idée vaguement
-qu'un cataclysme avait bouleversé l'univers, et qu'il dominait
-au-dessus des hommes, roi, tout-puissant, presque immortel!
-
-Il fatiguait ses yeux à regarder la lampe, puis reportait
-ses regards sur Manès, sur la croix entaillée au mur, sur la
-cellule.--Cela est! cela est! disait-il; mais la réalité était si
-subite et si surprenante qu'elle ne le pénétrait pas plus que les
-imaginations d'un songe. Il revoyait sa vie écoulée, il tâchait
-de s'imaginer les choses qu'il allait faire dans l'avenir; il
-se disait avec orgueil qu'il recouvrait son nom, ses biens, sa
-naissance illustre. Ses pensées tumultueuses s'entre-choquaient;
-son cœur était un grand abîme dans lequel il ne connaissait rien.
-
-Et cela dura très longtemps, des heures, à ce qu'il lui semblait.
-
-Il revint à Manès tout à coup et lui dit:
-
---Ma mère vit-elle?
-
-Le vieillard retira d'un écrin une large et ronde boîte d'or, et
-il la tendit à Floris:
-
---Voici, dit-il, le portrait de votre mère. Elle l'avait confié
-à mon frère pour que celui-ci vous le remît, sitôt qu'il vous
-aurait retrouvé... Faudra-t-il croire aux talismans? C'est grâce
-à ce portrait, Monseigneur, à votre étrange ressemblance avec Mme
-Maria-Pia, que le juif Chus vous a reconnu.
-
---Ma mère! dit Floris... ma mère!...
-
---Dès demain nous serons en route, reprit Manès. Vous la saluerez
-dans trois jours.
-
-Floris interrogea:
-
---Verrai-je aussi mon père?
-
---Le Grand-Duc, répondit Vassili, habite Sabioneira, sur la côte
-de Dalmatie. Il est, vous ne l'ignorez pas, le frère de l'empereur
-Nicolas; et de plus, vous avez un frère et une sœur. Vous saurez,
-en un meilleur temps, tout ce qui concerne votre naissance... Il
-y a deux heures, j'ai reçu des dépêches de votre père. J'étais
-allé à Rochefort pour les chercher. Il consent volontiers à vous
-reconnaître; il écrira lui-même au Tsar, et un rescrit impérial
-vous rétablira incontinent dans votre titre et dans vos droits...
-Mais ce n'est là qu'une partie de ses desseins. Le Grand-Duc
-a pensé plus loin, afin d'assurer votre bonheur, qu'il entend
-combler d'un seul coup. Il vous dote d'un apanage, en vue de votre
-prochain mariage. Votre père a fait choix pour vous, Monseigneur,
-d'une fiancée presque royale.
-
---Pour moi! exclama le jeune homme.
-
-Vassili Manès continua:
-
---Le Grand-Duc vous a fiancé à la jeune princesse Isabelle de
-Bourbon et Bragance, sa pupille et votre cousine. Il me charge de
-vous l'apprendre aujourd'hui même. Des deux nouvelles dont je suis
-le messager, Monseigneur, c'est la deuxième, assurément, qui est
-pour vous la plus heureuse.
-
---Me marier! s'écria Floris. Ah! je vous en conjure, monsieur,
-que l'on me permette, dans cette affaire, de ne consulter que mon
-propre cœur!
-
---Votre mère l'a élevée, dit le savant. Elle est aussi bonne que
-belle.
-
---Je ne veux pas me marier!
-
---Le Grand-Duc, poursuivit Vassili, est le tuteur de la princesse.
-Il y a longtemps que cette union est destinée entre les deux
-maisons. Par malheur, votre frère est entré dans les ordres.
-La princesse a des biens immenses: les profusions du Grand-Duc
-ont attaqué les fondements de ce que, dans les particuliers, on
-appelle leur fortune. Votre père veut ce mariage; il n'y souffrira
-aucune objection.
-
---Je ne l'aime pas! dit Floris.
-
---Vous l'aimerez, quand vous l'aurez vue...
-
---Non, non! je ne puis pas l'aimer et je ne le veux point.
-
---Elle a été, dit le savant, la joie et la consolation de votre
-mère, depuis plus de quatorze années.
-
---Faut-il pour cela, répliqua Floris, qu'elle devienne mon
-tourment?
-
-Il parlait avec feu, tournant vers Manès des yeux irrités.
-Celui-ci reprit posément, après un silence:
-
---Considérez, je vous prie, Monseigneur, que je ne suis rien, en
-tout ceci, que l'instrument de votre père... Or, mes dépêches
-sont formelles. Si vous épousez la princesse, le Grand-Duc vous
-reconnaît pour fils, de bonne réciprocité. Mais, par contre, si
-vous refusez de le satisfaire là-dessus, votre père se considère
-comme dégagé de sa promesse... Pesez bien cette alternative!
-
---Donc, repartit Floris amèrement, il faut que je dise à mon père:
-Mon obéissance vous répond que je suis vraiment votre fils...
-J'épouserai qui vous voudrez: la chambrière, la buandière, ou
-bien la fille de l'intendant; moyennant quoi, accordez-moi,
-daignez m'accorder, je vous supplie, la faveur de votre
-paternité!... Non, monsieur! Non, non! je ne puis croire que mon
-père veuille agir ainsi!
-
---Je ne fais, dit Vassili, qu'exécuter ses ordres.
-
---Soit! dit Floris avec violence, je refuse!... Mieux vaut mourir,
-mieux vaut rester misérable, que d'avoir à implorer humblement
-ce qui vous est dû... Morbleu! continua-t-il, d'un ton véhément,
-que m'importe de déplaire à un homme qui me traite avec tant de
-rigueur, que je n'ai jamais vu, qui ne me connaît pas, et qui,
-sans doute, puisque vous vous taisez là-dessus, m'a tenu éloigné
-de lui, par quelque motif lâche ou criminel!
-
---Il vous fait grand-duc, dit Vassili.
-
---Que me donne-t-il, s'écria Floris, si ce n'est ce qui
-m'appartient? Il est mon père et grand-duc de Russie. Donc, sa
-puissance, ses biens, ses titres, tout cela me revient de droit.
-Loin que je sois son obligé, c'est moi qui pourrais, au contraire,
-lui demander compte de mon rang, dont il m'a privé si longtemps.
-
---Un grand-duc ne rend pas de comptes! répliqua Manès.
-
---Si! lorsqu'il a trahi son sang, sa propre famille, son pays!...
-Par le ciel! poursuivit le jeune homme, dans une explosion de
-fureur, je saurai bien contraindre mon père...
-
---En Russie, dit froidement Manès, il n'y a de lois et de
-tribunaux que lorsque le Tsar le veut bien. Le grand-duc Fédor est
-son oncle.
-
---Je suis son cousin, dit Floris.
-
---Vous êtes, riposta Manès, un insurgé, monsieur, un combattant
-de la Commune. Vous étiez, il n'y a pas quatre heures, sur la
-_Charente_, un des pontons de Pierre-Moine. Il suffit que je me
-retire, pour qu'on vous y ramène aussitôt. Vous passerez en
-jugement sous votre nom de Floris, sans plus; et s'il vous prend
-envie d'affirmer que vous êtes le cousin du Tsar, les gendarmes
-vous croiront fou, et l'on vous mettra aux fers, dans la cale.
-Voilà ce que vous êtes, monsieur.
-
-Un grand silence succéda à ces paroles.--Ce salpêtre, songeait
-Manès, cette fureur, c'est ce que l'on nomme chez les princes la
-générosité du sang. Celui-ci est déjà ingrat. Les atomes roulent
-en lui du même cours que chez ses ancêtres hautains, et lui
-forment ce qu'on appelle les sentiments, le caractère... A peine
-a-t-il un peu de foudre entre les doigts, qu'il voudrait en brûler
-le monde! Il haussa les épaules, et venant vers Floris, qui tenait
-les yeux fixés en terre, Manès se prit à dire doucement:
-
---Allons, allons, vous avez été vif, un peu trop vif peut-être,
-Monseigneur.
-
-Sans répondre, Floris s'assit après quelques tours dans la
-chambre, et les coudes sur la table, la tête fort basse entre les
-deux mains, il poussait de longs soupirs.
-
---Je verrai mon père, dit-il enfin, je me jetterai à ses pieds,
-je le conjurerai, par tout ce qu'il aime, de ne pas faire mon
-malheur. Je le supplierai, je m'humilierai, quoi qu'il m'en coûte,
-et mon père m'exaucera.
-
---Un autre que moi, répondit Manès, vous contenterait en paroles,
-et vous décevrait, Monseigneur. Moi, je dirai la vérité. Vous
-ne connaissez pas le Grand-Duc. Il traite avec un empire absolu
-les personnes de sa dépendance; votre père est accoutumé à ne se
-gêner sur rien... Apprenez, puisqu'il faut vous le dire, que le
-grand-duc Fédor n'aime que lui, compte les autres, quels qu'ils
-soient, uniquement par rapport à lui, et que ni tendresse ni
-pitié n'ont de pouvoir sur ses résolutions... Je vous le répète,
-Monseigneur. Je viens de recevoir tantôt, les ordres les plus
-exprès. Avant que de vous avouer pour fils, et comme s'il avait
-prévu cette résistance qui me surprend, le Grand-Duc exige de moi
-que je reçoive votre parole d'épouser la princesse Isabelle... Il
-n'est pas d'autre alternative. Ou consentez à ce qu'il demande,
-et soyez le grand-duc Floris: ou bien, demeurez pauvre, méconnu,
-misérable et abandonné. _Aut Cæsar aut nihil_, Monseigneur...
-C'est à vous de qui les mains touchent à ces deux états si
-différents, d'en choisir un, et à l'instant.
-
---Que faire donc? reprit Floris, comme se parlant à lui-même.
-
---Il n'y a qu'une chose à faire: obéissez à votre père!
-
---Obéir! s'écria le jeune homme. Quand j'étais pauvre et méprisé,
-je n'ai jamais obéi à personne. Commencerai-je d'obéir, alors
-qu'on me dit riche et puissant?
-
---Il le faut cependant, Monseigneur.
-
---Non! non! jamais!... je ne saurais!
-
---Vous briserez le cœur de votre mère, dit Manès.
-
-
-
-Trois heures sonnèrent à quelque horloge, au milieu du désert
-silencieux de la nuit. La lune se couchait à l'ouest; les étoiles
-perdaient leurs feux. Une somnolence saisit Floris. Il se
-tourmentait comme dans un songe, quand, voulant parler, la voix ne
-suit pas; voulant fuir, on sent ses membres engourdis. Un nuage, à
-ce qu'il lui semblait, couvrait son âme.
-
---Bien, bien, Monseigneur, dit Manès, prenez votre temps,
-réfléchissez!
-
-Alors, Floris se promena sept à huit tours dans la cellule. Il
-sentait bien où penchait son cœur et ce qu'il allait décider, et
-sa tristesse s'en augmentait. La petite lampe brûlait bleu. La
-mer plombée était déserte. Pas une voile, pas un oiseau. Quelques
-rides y frissonnaient, dans le silence universel.--Et pourtant,
-dit-il, en frappant du pied, je ne puis me dépouiller moi-même!
-Qui voudrait renoncer à être ce qu'il est, ce que la nature l'a
-fait?... Je me vengerai de mon père... Il se remit contre la
-vitre, et il contemplait le ciel en silence.--O misérable cœur
-humain! soupira Floris. Nul ne songe aux étoiles éternelles, et le
-regard d'une femme éblouit... Un découragement infini l'accabla:
-il se sentait comme rouler au milieu de gouffres de ténèbres. Ses
-idées lasses se mêlaient; par moments, il ne savait plus où il
-était. Il se croyait rue de Buci, dans la morose chambre d'hôtel
-qu'il habitait, depuis la mort de Van Oost. Subitement, il se
-ressouvint d'une estampe d'après Watteau, pendue au mur, dans un
-vieux cadre dédoré. Il revoyait l'étang lointain, la fontaine de
-féerie sous les grands arbres, les couples d'amants entrelacés. Il
-répétait, d'une façon stupéfiée et machinale, le titre inscrit au
-bas de la marge:
-
-«_Les plaisirs de l'île enchantée._»
-
-Ces mots lui revenaient sans cesse à l'esprit.
-
---Eh bien, Monseigneur? dit Manès.
-
-Et comprenant aussitôt, à l'abattement du jeune homme, que c'était
-le moment favorable, il redoubla en demandant:
-
---Monseigneur, que résolvez-vous?
-
-Floris releva un peu la tête; et Manès lui lisant aux yeux, y vit
-sa réponse:
-
---Vous consentez! s'écria-t-il.
-
---Ah! monsieur, monsieur, murmura Floris, qu'avez-vous fait! qu'a
-fait mon père!
-
---Monseigneur, dit Vassili, en se jetant à lui, je vais combler de
-joie Mme Maria-Pia, par cette nouvelle.
-
---Oui! j'ai promis, reprit le jeune homme... On m'a forcé,
-contraint, asservi. Mais que mon père le sache aussi! Elle ne me
-sera jamais de rien!
-
-Des pleurs brûlants et rares lui jaillirent: et défait, blême à
-s'évanouir, il se laissa tomber sur un escabeau. On voyait dans
-ses sourcils froncés, dans ses yeux mornes et irrités, dans tout
-son visage farouche, comme une rage de douleur prête à s'exhaler.
-
---Ma mission auprès de vous est terminée, reprit le savant. Il ne
-me reste qu'à vous communiquer les instructions de votre père.
-Voici la lettre où Son Altesse règle ce que vous devez faire, à
-présent. Veuillez l'entendre, Monseigneur.
-
---Soit! vite! vite! dit Floris.
-
-Vassili déploya la dépêche:
-
---_Je le recevrai dans quelque temps_, lut-il. C'est de vous qu'il
-s'agit, Monseigneur. _Qu'il parte tout de suite pour Prague, où est
-Madame la Grande-Duchesse. Qu'il s'attache à bien faire sa cour et à
-plaire à sa fiancée. Je compte avoir sur ce point-là des nouvelles
-satisfaisantes._
-
---Eh! dit Floris se dressant debout et lâchant enfin sa fureur,
-quand le diable viendrait me dire de lui plaire, morbleu! je ne
-veux pas lui plaire!... Que mon père n'est-il ici!
-
---Monseigneur...
-
-Floris poursuivit:
-
---Parce que mon père est le Grand-Duc... Il dispose aujourd'hui de
-moi, ainsi que d'une bête privée, et me donne à qui lui convient!
-Mais, par Dieu! je le jure, monsieur, je la renverrai chez elle,
-aussitôt que le prêtre nous aura unis!
-
---Vous faites injure à votre père, dit Manès.
-
---Soupirer, envoyer des fleurs, rouler les prunelles, c'est là,
-sans doute, ce qu'il appelle des nouvelles satisfaisantes... Vous
-parlez d'injure, je crois. L'injure n'est-elle pas pour moi, que
-l'on marie la corde au cou?... Mais, si le monde est assez vaste,
-je saurai mettre entre elle et moi de la distance... Le temps de
-la cérémonie! Puis, bonsoir... Elle ira au nord, et moi au midi!
-
-Alors Manès reprit doucement:
-
---Daignez m'entendre, Monseigneur.
-
---Parlez, monsieur, parlez, parlez, parlez!
-
---Votre fiancée, dit Manès, la princesse Isabelle de Bragance...
-
---Je ne lui plairai point, interrompit Floris. Pardieu! je vous
-dis... Il n'aura pas de nouvelles satisfaisantes.
-
---Permettez-moi de parler, Monseigneur. Votre fiancée, quand vous
-l'aurez vue...
-
---La voir! s'écria Floris... Je ne veux pas la voir. Pourquoi la
-verrais-je? Non, non, non... Il a dit qu'il fallait lui plaire, il
-me prescrit de lui faire la cour; mais je ne la verrai seulement
-pas: et que ses flatteurs l'écrivent à mon père!... Non, pardieu!
-je ne la verrai pas!... Et pour faire ma cour, comme il dit, je
-louerai un buste de cire, un de ces mannequins tournants qui
-ont la bouche toujours en cœur... Le temps de la cérémonie, pas
-davantage! Ni avant, ni après, pas un seul instant!
-
---Bien, bien, dit le savant d'un ton froid, on peut passer
-beaucoup de choses à un homme qui est en colère.
-
---Moi, en colère! dit Floris. Par le diable! je suis calme... Et
-je serais plus calme encore dix mille fois, que je tiendrais le
-même langage.
-
---Fi! Monseigneur, vous ne pouvez parler sérieusement.
-
---Je ne la verrai pas! dit Floris, et croyez, monsieur, s'il vous
-plaît, que je parle sérieusement... Je ne la verrai pas, si ce
-n'est à l'autel, aux pieds du prêtre... non! pas avant!... Que mon
-père enrage de cela, qu'il me maudisse, qu'il me haïsse, je ne
-la verrai pas, je vous dis!... Ni son portrait, ni rien d'elle;
-je ne veux pas!... Et mon père l'endurera! Je fais bien assez sa
-volonté, pour qu'il fasse un peu la mienne aussi!
-
---Monseigneur, dit Vassili, ne vous obstinez point... Allons,
-allons! Ce n'est qu'une folie... Vous serez, j'en suis sûr,
-raisonnable.
-
---Non, non, non, non! cria Floris, quand même, jour et nuit, vous
-vous pendriez, comme une sangsue, à mon oreille, quand la vie
-de mon père dépendrait de ma résolution, quand mon frère et ma
-sœur--ai-je une sœur aussi?--se jetteraient à mes pieds, quand ma
-mère me supplierait, entendez-vous? tout cela ne m'ébranlerait
-pas!... Mon dessein est irrévocable. Je ne verrai ma fiancée que
-le jour de notre mariage, à l'autel nuptial, pas avant!
-
---C'est impossible, dit Vassili. Le Grand-Duc ne le souffrira pas.
-
---Cela sera, repartit Floris, et le Grand-Duc le souffrira.
-
---Vous réfléchirez, Monseigneur.
-
-Mais le jeune homme s'écria dans une sorte de transport:
-
---Ah! mon père exige ma parole!... Eh bien! je vous la donne
-ici... Oui, dit-il, en étendant la main vers la croix de pierre
-sculptée au mur, je jure de ne voir le visage de celle à qui
-l'on me marie, qu'à l'autel, au moment d'échanger nos bagues...
-Donnez-lui-en avis, monsieur, ainsi qu'à mon père et à ma mère.
-Imaginez un vœu, un caprice, tel expédient que vous voudrez...
-Au pied de l'autel, pas avant!... Ni son portrait... Rien, rien,
-rien d'elle!... Vendu, vendu! Et il grinçait des dents... Ah! ah!
-ah!... râla Floris... J'étouffe.
-
-Ses yeux tournaient dans leur orbite, et sa tête se renversait
-en arrière. Manès tira la chaîne d'une cloche. M. Chus et des
-matelots entrèrent précipitamment. Ils entourèrent Floris évanoui,
-puis, d'après l'ordre de Manès, le portèrent à l'air, sur la
-terrasse.
-
-Il arrivait du large un bruit joyeux, et l'eau calme frissonnait,
-bleue et mollement transparente, tandis qu'aux places traversées
-par des remous, roulaient, dans tous les sens, de claires rivières
-d'argent. L'air, plein d'aurore, était démesuré, et de grands rais
-marquaient l'endroit où le soleil allait apparaître. Il surgit
-tout d'un coup, et ses rayons étincelaient sur la cime des vagues.
-Puis, le globe de l'astre monta dans le profond ciel du matin; et
-Floris, encore tout haletant, voyait en ce soleil l'image de son
-destin vainqueur, qui sortait enfin de la nuit.
-
-
-
-
-LIVRE TROISIÈME
-
-
-Le soir tombait et les rues neigeuses s'emplissaient d'ombre,
-quand M. Chus, commerçant notable en vieux habits, ferrailles,
-boutons d'os et tels genres de curiosités, parvint, tout en
-haut du Hradschin de Prague, sur la place Sainte-Monique. Là,
-s'arrêtant avec hésitation, il interrogea un passant:
-
---Le Palais-Rouge? répondit l'homme... Si vous êtes loin du
-Palais-Rouge? Et, en riant, il le montra du doigt. Derrière
-une grille, dont les piliers supportaient des trophées et des
-aigles à deux têtes, la façade s'en déployait, avec ses rangées
-de fenêtres, son toit démesuré, ses mansardes à volutes et les
-statues de ses acrotères, immobiles dans le ciel clair.
-
-Le fripier s'avança vivement au milieu de la cour solitaire. Elle
-était décorée, dans l'ancien goût français, de pièces de parterre
-plates, dont les arabesques de buis et les enroulements de gazon
-se détachaient, tout noirs, sur la neige. Comme M. Chus montait le
-perron, la vitre s'ouvrit au-dessus, à un œil-de-bœuf éclairé; et
-une grosse face rougeaude se pencha, hors du rond de pierre:
-
---Holà! par ici! par ici!
-
---Pien, monsieur, ch'arrife, dit le fripier, qui salua en ôtant
-son chapeau... Monseigneur se porte pien, ch'espère!
-
-M. Chus, quand il eut poussé, sans bruit, les deux battants de
-cuir gaufré, se trouva sous un vaste portique de chêne et de
-tapisserie. On n'y voyait rien de vivant. Quatre ou cinq bougies
-de cire achevaient de se consumer, dans un grand chandelier de
-cuivre, en couronne. Mais des pas lourds résonnèrent; la porte
-s'ouvrit toute grande, et messer Pistolese, majordome-major de
-S. A. le grand-duc Fédor, entra dans la salle en chantonnant. Ce
-personnage, en qui M. Chus reconnut son homme de la fenêtre, était
-grand, fort rouge, moustachu, vêtu d'un frac bleu à boutons dorés,
-et tenait à la main un double mètre de bois.
-
---Eh bien! coquin, s'écria-t-il en mauvais allemand, m'apportes-tu
-enfin ces brocatelles?
-
-Puis, quand M. Chus, interdit, eut expliqué la méprise:
-
---Ah! bien, fort bien! dit l'Italien... Ha! ha! ha! Le diable
-m'étrangle si je ne t'ai pris d'abord pour un garçon de chez
-maître Zlam, qui doit m'envoyer des étoffes... Vois-tu,
-continua-t-il en s'essuyant le front, qui semblait verni tant il
-reluisait, avec cette infernale salle Espagnole qu'il me faut
-décorer pour la noce, je ne sais plus quelquefois où j'en suis...
-Cent dix-huit pieds de long, mon cher, sur soixante-douze de
-large!... Messer Pistolese par-ci, messer Pistolese par-là...
-Je ne puis cependant pas tout faire!... Et tu viens de Paris,
-dis-tu?... Tu voudrais voir Mgr Floris?... Parfait! parfait!... Eh
-bien, allons!
-
-Ils passèrent d'abord un réduit chinois orné de laques et de
-porcelaines; puis, montant cinq marches de jaspe, messer Pistolese
-et M. Chus enfilèrent une longue galerie boisée en vert clair,
-où se voyaient plusieurs tableaux de chasses indiennes et
-moscovites. Ils étaient dans ce que l'on appelle le «petit côté»
-du Palais-Rouge, bâti au temps de Marie-Thérèse, par Sibylle,
-margrave d'Anspach. Partout, des recoins, des vitrées ajustées
-de baguettes d'argent, des niches creusées dans la muraille,
-des ronds-points de porphyre hexagones, des cabinets de glaces
-de miroir, peints de cygnes et de déesses nues. Ce dédale
-d'appartements, éclairé par des torchères, était tiède, splendide,
-désert.
-
---Le mariage a lieu, reprit Pistolese, l'avant-veille du jour de
-Noël. Le festin, à deux heures précises... Il faudra six dressoirs
-pour les viandes: potages, bouillis, gelées, rôtis, pâtisseries
-et fruits. Et il les nombrait sur ses doigts... Chaque service de
-quarante-huit plats... C'est une grosse affaire, tu conçois! Ils
-ne sont pas mauvais ouvriers par ici, mais mous, flasques; ils
-manquent d'entrain... N'importe, poursuivit le majordome, ce sera
-vraiment... ce sera... Et, ne pouvant trouver de vocable assez
-pompeux et magnifique, il décrivit avec sa toise un entrelacs
-flamboyant dans l'air. Ce n'est pas pour rien, tu supposes, que
-l'on m'a fait venir de Dalmatie, et que, pendant plus de six ans,
-messer Joachimo Pistolese a été le suprême chef des costumes et
-des machines du théâtre de la Fenice, dans la cité célèbre de
-Venise!
-
-Tous deux, ils se remirent en marche, sans parler. Ils
-traversaient des couloirs vernis, revêtus d'ancien cuir jaune
-et or et argent pâle sur violet, des chambres de chasseurs,
-de pêcheurs et de vignerons vendangeurs, en tapisserie d'or
-et d'argent, des retraits de velours fleur de pêche, brodés
-d'orfèvrerie d'argent, des voûtes profondes à dorures. Des meubles
-ventrus en écaille verte, des tables à housse d'argent étaient
-rangés au bas des murailles, avec des fauteuils à fond d'or. Les
-portes, les travées, le lambris ne présentaient de toutes parts,
-sur la lourde et épaisse dorure, que des pots à fleurs, des
-tritonnes, des satyres coiffés de feuillages, des enfants entre
-les dents d'une guivre, des masques, des couronnes, des luths. Çà
-et là, étincelait au mur quelque vieux miroir de Venise, à bordure
-de lames vertes et violettes, gravées d'Amours. Ser Pistolese y
-lissait sa moustache au passage.
-
---Et le festin fini, ajouta-t-il en poussant le coude à son
-compagnon, que te semblerait de deux Cupidons? Ils descendraient
-de la tribune, au moyen d'un engin, pour couronner la princesse
-Isabelle... Hein! ne serait-ce pas galant?... Mais doucement...
-Nous arrivons.
-
-Ils se trouvaient sur un large palier, en face d'une arcade dorée
-et vitrée à petits carreaux, que drapait un rideau de velours
-rouge. Le majordome écarta ce rideau et colla son gros œil à la
-fente:
-
---Oh! oh! dit-il tout bas, je m'esquive: Monseigneur n'est pas
-encore rentré... Ils sont là, toute la séquelle, le joaillier,
-le marchand cirier, le confiturier, l'orfèvre, le fourreur... Tu
-peux entrer et l'attendre avec eux... Il est allé chez le comte
-Waldstein, pour lui faire part de son mariage... Ha! ha! ha!...
-Je me donne au diable si Monseigneur, quand il rentrera, ne vous
-commande pas à tous de revenir à un autre moment!
-
-Chus, demeuré seul, pénétra dans une vaste salle, soutenue de
-colonnes blanchies. Le plafond, tout uni, était crépi à la chaux;
-des râteliers, le long des murs, supportaient des piques et des
-pertuisanes, et huit lustres, en bois de cerf, qui pendaient de
-distance en distance, portaient des ronds de cires allumées. Assez
-de monde était là rassemblé: les uns, par groupes de gens épars;
-d'autres, solitaires sur des bancs de bois, bariolés de couleurs
-vives. L'entrée de Chus fit un profond silence; puis, au bout de
-quelques instants, les conversations reprirent.
-
-Mais la porte s'ouvrit de nouveau, et le fripier, en tournant la
-tête, aperçut à quelques pas de lui une figure singulière. C'était
-une femme extrêmement petite, une espèce de magot de Saxe, et
-que sa face jaune et plate, ses grimaces, ses mains de poupée,
-ses sourcils noirs dessinés comme au pinceau, et des fleurs de
-coquelicot sur un chapeau-cabas de satin vert, pouvaient faire
-prendre, à qui la voyait, pour une naine de la foire.
-
---Bonsoir, mes maîtres, dit la petite femme... Brr! brr! le vent
-est froid; mais c'est bien naturel, quand les pommes se vendent
-un kreutzer la pièce et qu'il y a le marché aux crèches devant
-le Teyn... Eh bien! exclama-t-elle, en fixant sur Chus des yeux
-courroucés, qu'a-t-il à rire, cet insolent?... Ma parole, il
-aurait besoin d'une potée d'eau froide sur la tête!... Voyez-vous
-ça! voyez-vous ça!... Je ne suis qu'une pauvre fille, mais quoi!
-des cavaliers, des gens de naissance sont civils envers Rézinka,
-et celui-ci se moquera!... Je suis bien connue au Hradschin,
-entendez-vous, vilain Honza? C'est moi qui brode en or les deux
-carreaux de mariage de Monseigneur et de sa colombe... Je tire
-souvent mon fil, ça se peut; mais touchez seulement à la queue
-d'un chat qui m'appartienne (et j'en ai trois), et vous verrez ce
-qu'il vous en cuira, sot petit homme!
-
-Les marchands éclatèrent de rire, tandis que Chus, interdit,
-grommelait:
-
---Oh! pas t'inchures! pas t'inchures!... Fenant te tout autre que
-fous, ça nécessiterait l'emploi tes pistolets... Fous ne savez pas
-à qui fous parlez!
-
---Par les cinq plaies! repartit la naine, quand l'on aurait les
-yeux bouchés de deux meules de moulin aussi grosses que le dôme
-de Saint-Nicolas, rien qu'à votre baragouin allemand et à votre
-incivilité, il est bien clair que vous êtes de ceux qui nasillent
-à la synagogue et qui ne mangent pas de cochon!
-
---Pon! pon! dit Chus, ça m'apprentra! Qui se mêle au trèfle,
-les truies le foulent! Lorsque fous saurez qui che suis, fous
-regretterez fos paroles... Croyez-moi... Fous en serez fâchée.
-
-Les bras croisés, il secouait la tête avec une grande majesté.
-Ensuite, il dit:
-
---Che suis monsieur Salomon Chus; ch'ai reconnu, moi le premier,
-Son Altesse le crand-tuc Floris... Ch'ai saufé Mgr Floris, sur les
-parricates, à Paris... Che l'ai emporté sur mon tos, à trafers une
-grêle te palles!... Et, si l'on me traitait comme che le mérite,
-Son Altesse tefrait, chaque chournée te ma fie, me tonner à mon
-técheuner un pillet te cinq cents florins sous ma serfiette, et
-quand che serai mort, me faire empaumer tans un cercueil t'or...
-oui, un cercueil en or, enrichi te tiamants!
-
-Il y eut un assez long silence. Tous les yeux étaient arrêtés sur
-le fripier, qui se passait aux doigts de vieux gants, d'un air
-important. Il reprit enfin, à demi-voix:
-
---Quand on a rentu te tels serfices, il est naturel, n'est-ce pas?
-qu'on fous en soit reconnaissant... Monseigneur m'a tonc écrit
-te fenir... Pon cheune homme! Il est impatient te me présenter
-comme son saufeur à sa nople fiancée, la princesse Isapelle. Che
-rouchirais te fous rapporter les éloches qu'il fait te moi...
-_Che tois la fie à ce pon Chus... Sans ce prafe Chus, che serais
-mort!..._ Foilà ce qu'il tira, à son tîner, en s'entretenant
-avec la princesse; et la princesse lui répond: _Mon Tieu! que je
-foutrais le foir!_
-
-Une huée de rires salua l'impudent mensonge du fripier. On
-entendait, au milieu du tapage, le fausset perçant de la naine:
-
---Oh! le juif menteur! criait-elle... Heureusement, le proverbe
-dit bien: «Les mensonges ont les jambes courtes.» Il ne sait pas
-que Monseigneur n'a pas encore vu la princesse Isabelle... Non,
-poursuivit-elle en regardant M. Chus et tous les assistants avec
-une expression de triomphe, le jeune seigneur ne l'a pas vue, et
-la princesse n'a pas vu non plus son fiancé. Ils ne connaîtront
-leurs visages que devant les saints autels du Seigneur, le jour où
-on les mariera.
-
---Êtes-fous folle? marmotta Chus... Que feut tire ce conte-là?
-
---Un conte! exclama la naine. Si c'est un conte, entends-tu, juif
-païen? alors tu n'iras pas en enfer avec tous les diables de
-l'usure!... Il n'y a rien de si certain... La princesse, aussitôt
-qu'elle a su que son fiancé arrivait, s'est retirée, par dévotion,
-dans le couvent des Filles de Sainte-Monique, et elle y fait
-maintenant sa retraite.
-
-Maître Skreta, le cirier, ajouta:
-
---On voit même d'ici, monsieur, le lieu où elle s'est renfermée,
-et qui est bien maussade et bien noir, pour une princesse si jeune.
-
-Sur quoi, menant M. Chus, étonné, au bas bout de la galerie,
-dans une profonde fenêtre, le bonhomme lui montra sur la place
-le couvent des Filles de Sainte-Monique. Son énorme façade
-grillée forme équerre avec le palais; et l'église Saint-Augustin,
-présentant ses trois portes de front, relevées de niches et
-de colonnes, joint l'un à l'autre, par un pan coupé, les deux
-antiques bâtiments et les couronne de son dôme.
-
---Oui, reprit le marchand cirier, c'est là, monsieur, que s'est
-retirée la princesse, le matin même du jour à jamais béni où
-Mgr Floris est arrivé... Ah! elle s'est privée par là, on peut
-l'affirmer, d'un spectacle tout à fait poignant, d'un spectacle
-qu'on ne saurait peindre!... Ils levaient les regards au ciel, ils
-tendaient les mains: leur visage était si changé, comme on dit
-dans la pièce, qu'on ne les reconnaissait plus à la face, mais au
-vêtement... Mme Maria-Pia, dès qu'elle aperçoit son fils, s'écrie:
-«Cher fils, je te bénis, je te bénis!» puis elle l'embrasse,
-puis elle sanglote, puis, de nouveau, elle étreint son enfant;
-enfin, elle remercie Dieu, et elle se met à genoux. Alors, le plus
-barbare aurait changé de couleur; plusieurs se sont pâmés, tous
-versaient des larmes! Si Prague entière avait pu voir cela, on eût
-fait brûler aux saintes images des centaines et des milliers de
-cierges!
-
---Mais, dit M. Chus, che n'y comprends rien. Pourquoi se
-marient-ils ainsi?... Se marier sans s'être fus!... Poufez-fous
-m'expliquer cela?
-
---On prétend, repartit le cirier, qui baissa mystiquement la voix,
-que la princesse a fait ce vœu jadis à la très sainte Vierge
-Marie... Sa bénédiction soit sur nous!
-
-Le marchand fourreur haussa les épaules:
-
---Bah! vous voulez parler de ce que racontait l'autre jour le
-bonhomme Zlam. C'est une âme honnête, Dieu lui pardonne! mais son
-esprit n'est pas toujours aussi solide qu'on pourrait le désirer.
-Ainsi, il mêle dans son histoire une prétendue sœur aînée de la
-princesse Isabelle. Comme si nous ne savions pas tous qu'elle n'a
-jamais eu d'autre sœur que la petite princesse Josine, qui est sa
-cadette!
-
-
-
-A ce moment, un grand laquais qui portait un chapeau à plumet, et,
-en travers de la poitrine, une écharpe verte et orange où brillait
-un écusson d'argent, ouvrit les deux battants de la porte.
-
---Holà! Ho!... Silence! cria-t-on.
-
---Silence! Son Altesse arrive.
-
-Toutes les rumeurs s'éteignirent.
-
-Des valets parurent au seuil, et se rangèrent sur deux lignes.
-Derrière eux, venait le grand-duc Floris.
-
---Voyez donc, murmura l'orfèvre à l'oreille de maître Skreta.
-Monseigneur semble en colère, et M. Manès qui le suit, ainsi que
-ser Pistolese et les autres, ont l'air de gens grondés.
-
-Cependant, deux ou trois garçons rouges s'empressaient autour du
-Grand-Duc, pour lui ôter ses lourdes fourrures. Maître Pospichil
-s'avança:
-
---Monseigneur, commença-t-il, ces parures...
-
---M'importunent... dit Floris. Soyez bref.
-
-Le joaillier balbutia:
-
---J'aurais voulu montrer à Votre Altesse...
-
---Allez trouver mon intendant! s'écria Floris. Faut-il que l'on
-vienne m'obséder!... Ah! vous voilà, maître Marcus... Avez-vous
-achevé, seulement?
-
---A peu près, Monseigneur, répondit l'orfèvre. Mes ouvriers sont
-sur les dents...
-
---Bien. Au reste, il n'y aura pas d'exposition d'habits ni de
-bijoux. C'est la coutume, je le sais, mais une vile et sotte
-coutume... Monsieur Salomon Chus, je crois?
-
---Le très humple serfiteur te Fotre Altesse!
-
---Messieurs, reprit Floris, je vous le répète, adressez-vous à
-messer Pistolese... Ah! que l'on voie si ma mère est chez elle...
-Demeurez ici, monsieur Chus. M. Manès m'a prévenu que vous aviez à
-me parler.
-
---Mes maîtres, fit tout haut Pistolese, veuillez passer à côté,
-avec moi.
-
-La galerie demeura déserte. Les laquais avaient disparu. Floris se
-promenait à grands tours rapides: il mordait sa lèvre, il parlait
-tout bas, il se passait la main sur le front. Chaque fois que son
-pas machinal le ramenait auprès des fenêtres qui terminaient le
-long portique, il s'y tenait immobile un instant. Le vitrage doré
-en donnait, de plain-pied, sur une terrasse en arcades, pavée de
-marquetage vert, gris et noir, et fermée de colonnes de marbre. Au
-dehors, un ciel froid d'hiver éclairait un spacieux jardin, tout
-blanchi d'une neige épaisse.
-
-Soudain, Floris s'arrêta devant M. Manès:
-
---Vous m'avez imposé, dit-il, un rôle que je ne puis jouer. Je ne
-sais pas sourire, saluer, bavarder, visiter les gens... Je voulais
-des noces obscures, mais vous avez prié la moitié de Prague et
-fait plus de préparatifs que pour un roi.
-
---Votre rang l'exigeait, Monseigneur.
-
---Qu'il soit maudit alors! Je le renie. Ces biens, ces titres sont
-de la boue... La vraie noblesse de la vie, c'est de n'obéir qu'à
-soi-même!
-
---Monseigneur... dit Manès.
-
-Floris l'interrompit:
-
---Ne m'appelez pas votre seigneur. Je ne suis le seigneur de
-personne... Avec mon père pour tyran, je ne suis pas même mon
-maître!... Le Grand-Duc m'a brisé le cœur, et comme un bon fils,
-je dois protester que je lui en suis obligé... C'est bien, j'ai
-fini, je me tais... Vous venez de Paris, monsieur Chus?
-
-Puis, sans attendre la réponse:
-
---Je voudrais que ce fût mon père qui, lui-même, m'eût proposé
-ce mariage. Je l'aurais traité de façon qu'il eût été bien
-surpris!... Allons! je crois que je deviens fou... Bah! qu'est-ce
-que le malheur d'un fils (quant à la dot, grand bien en vienne à
-Son Altesse!), qu'est-ce que le malheur d'un fils, sinon quelques
-plaintes et quelques grimaces?... Le nom d'enfant soumis est un
-beau nom... Malédiction!... Vous disiez, monsieur Chus?
-
-Le fripier balbutia:
-
---Fotre Altesse est trop ponne!
-
---Je vous ai de la reconnaissance, reprit Floris; oui! je vous
-dois de la reconnaissance!... Et cependant, fit-il amèrement,
-quelles joies m'a-t-il données jusqu'ici, cet état que l'on croit
-si superbe?... On m'envie; je suis le Grand-Duc. Mais mon propre
-cœur me dévore... Est-ce ce nom seul qui m'enchante?... Alors, il
-y a des oiseaux de ce nom... J'ai des valets,--et il marchait dans
-la salle d'un pas agité,--mais puis-je leur commander de sentir,
-de souffrir, de vivre à ma place?
-
-M. Manès, d'un air railleur, pinça les lèvres:
-
---Oui, oui, il est bien certain, dit-il, que la nature n'a qu'un
-moule, et que nous sortons tous à travers la poche des eaux.
-Mais pourtant, Monseigneur, vous donnez du sucre à votre cheval,
-lorsque vous êtes content de lui. M. Chus s'est mis en frais de
-poste pour écrire à Mme la Grande-Duchesse. Quelque irrévérence
-qu'il y ait à peser votre dignité dans la balance des poids
-vulgaires, et à évaluer en argent un grand-duc, je crois que
-c'est dans ce seul but que M. Chus a fait le voyage. Ainsi donc,
-veuillez l'écouter.
-
---Ne pourriez-vous, demanda Floris, terminer tout seul cette
-affaire? Est-il nécessaire que je sois là?
-
---Indispensable, Monseigneur. Il y a eu déjà, en effet, des
-espèces de négociations entamées entre M. Chus et le baron Mamula,
-qui veut bien gérer les affaires de Madame la Grande-Duchesse. Le
-baron offre à M. Chus cent mille florins pour ses peines, et M.
-Chus demande cinq cent mille francs. On en est là, buté de part et
-d'autre. Il faut lever cette difficulté.
-
---Un demi-million! dit Floris. M. Chus m'estime un
-demi-million!... Par mon âme, vous prisez ma vie plus haut que je
-ne fais moi-même, car je la donnerais pour un fétu de paille!
-
---Allons, allons, allons, allons! murmura M. Chus douloureusement.
-Che croyais que nous étions t'accord, que c'était arranché, fini,
-afec cette plaisanterie!... Cent mille florins! Térision!...
-Toucher à la tot te ma fille, lui retirer le pain te la pouche,
-l'enfoyer aux Enfants troufés! cela se peut-il, Monseigneur? C'est
-une question que che soumets à fotre propre conscience!... Non,
-non, non! ne faites pas cela! Contamnez-moi plutôt à ramer aux
-galères, à mancher tu pain noir tous les chours! Frappez le paufre
-Chus, le miséraple Chus, l'infortuné Chus, le fieux Chus. Mais non
-pas l'innocente Esther!
-
---Que Monseigneur décide! dit Manès.
-
---Ne técitez pas! exclama Chus, ne técitez pas t'un seul mot
-une affaire tellement importante!... Réfléchissez, au nom tu
-ciel!... M. Manès ne m'a chamais aimé... Che le safais, che
-le safais! fit-il, d'un air de douloureux triomphe... On tit:
-Retranchez sur le chuif! Rognez la portion tu chuif afite!...
-C'est un conseil agréaple à tonner, mais ce conseil est-il tigne
-tu crand-tuc Floris?... Ch'ai, foyez-fous, une nature confiante.
-Che n'ai pas foulu faire mes contitions! Che me suis fié à la
-chénérosité te Matame la Crante-Tuchesse... Monseigneur sait
-pien, poursuivit-il, en essuyant ses tempes baignées de sueur,
-que s'il était en mon poufoir te rentre, tès temain, à leur mère
-tous les enfants pertus te l'unifers, sans temanter un sou pour
-ma peine, che serais heureux te le faire!... Oui, ch'en serais
-fier et heureux!... Par malheur, cela ne se peut pas! Che n'ai
-pas le troit te mettre ma fille à l'hospice tes Enfants troufés!
-Che suis homme, mais che suis aussi père!... Après les peines que
-ch'ai eues! ajouta-t-il d'un accent larmoyant, tant te tanchers
-que ch'ai courus, la mort que ch'ai connue te si près!... Et ce
-foyache à Pierre-Moine... Et mes lettres... Et ma fenue ici!...
-
-M. Manès se prit à rire. Il répliqua:
-
---La générosité, Monseigneur, est, à coup sûr, une noble vertu...
-Mais pourquoi récompenser un homme si au delà de ses mérites?
-
---Vais-je assister, s'écria Floris, au marchandage de moi-même!
-Dois-je me voir pesé dans la balance, contre un misérable tas de
-métal?... Qu'est-ce qu'un demi-million, morbleu? Ce qu'un marchand
-gagne à faire faux poids, durant quelques années, ce qu'un
-coulissier rafle en un clin d'œil, dans un coup de Bourse. Un
-grand-duc sera-t-il taxé si bas?... Monsieur Chus, vous aurez tout
-ce que vous demandez.
-
-L'heureux juif se précipita sur la main du Grand-Duc. Il riait,
-pleurait, balbutiait, attestait le Dieu d'Abraham.
-
---C'est bien, c'est bien! finissez! reprit Floris. Rien ne me
-déplaît tant que ces bassesses, ces prosternements de laquais...
-Je souhaite que cet argent vous rende plus heureux, monsieur Chus,
-que je ne l'ai été moi-même dans ma nouvelle fortune.
-
---Mon pienfaiteur!... bégaya l'ex-fripier. Partonnez à ma
-reconnaissance... Son Altesse saura... Monseigneur connaît
-Fienne... C'est là que che fais m'étaplir. Che ferai là un peu
-te panque... Oh! che n'aurai pour commencer qu'une pien humple
-maison, Monseigneur!
-
---Bah! dit Manès, elle prospérera entre vos mains, honnête Chus.
-
-Des flambeaux brillèrent sur la terrasse; une voix appela:
-Floris! Floris! et Chus stupéfait vit entrer et gambader, autour
-du Grand-Duc, un masque fort extraordinaire. Tout enveloppé de
-fourrures, on ne devinait rien de ses habits; ses cheveux châtain
-brun, coupés courts et naturellement bouclés, s'échappaient
-d'un bizarre chapeau de perles, de feuilles, de violettes et de
-coquilles d'or émaillé;--et sous son faux visage de velours, le
-masque riait aux éclats:
-
---Mon cher Floris... mon cher petit Floris!... Je suis si contente
-ce soir!... Je vais m'amuser, m'amuser... Bonsoir, monsieur
-Vassili, me reconnaissez-vous?
-
---Un tout petit peu, je suppose, répondit le savant, se prêtant au
-jeu.
-
---Eh bien, alors, qu'est-ce que je suis?
-
---Juste, dit-il, ce qu'est la fraise verte, la rose en bouton et
-la pomme acide. Votre vue agace les dents. Vous n'êtes ni assez
-âgée pour qu'on vous appelle une jeune fille, ni assez jeune
-pour une fillette. Et, de plus, vous êtes, je crois, la petite
-princesse Josine, sœur de la princesse Isabelle, et qui se rend,
-en ce moment, au bal d'enfants de la comtesse Kaunitz.
-
---Mon incognito est trahi! s'écria le masque, plaisamment. Je
-suis fâchée, fâchée, encore plus fâchée que Mumbo, quand le clown
-lui cache la bouteille... Ha, ha, ha! L'as-tu vu, Floris? C'est
-l'éléphant du cirque... Clac, clac! rr, rrr, rrrr, rrrrr. Ho,
-Mumbo! rr, rrr!
-
-Elle sautait, poussait des cris aigus, puis, jetant son touret
-de nez, Josine montra aux yeux surpris de Chus le plus admirable
-visage: des traits étincelants d'esprit, une bouche incarnate, et
-sous des paupières doucement bombées, des yeux profonds, couleur
-de violette. Toute sa svelte personne avait on ne sait quelle
-grâce, hardie, charmante, provocante.
-
-Enfin, elle s'arrêta devant Chus, et l'interpellant:
-
---Signor, je croirais pour moins d'un florin que je ne suis pas le
-géant tartare Afritaboumras au nez de bronze; mais je ne parierais
-pas seulement deux millions de lacs de roupies que tu n'es pas le
-juif qui a écrit à ma tante Maria-Pia.
-
---Et que reprochez-fous aux paufres chuifs? demanda Chus.
-
-Josine frappa dans ses mains:
-
---Comment, comment, comment! Vous ne me tromperez pas, monsieur.
-Les Meininger ont joué l'autre soir le _Marchand de Venise_, et je
-sais ce qu'était Shylock... Dis-moi, signor, est-il exact que vous
-grandissez si rapidement, qu'à l'âge de vingt-cinq minutes, vous
-savez déjà faire une addition et prêter à usure à votre nourrice?
-
---Espiègle! murmura Chus, espiègle papillon!
-
---Bah! s'il m'en souvient bien, reprit-elle, je n'ai plus été
-papillon, depuis le temps où florissait le suave Monsieur
-Pythagore!
-
-Un garçon rouge se présenta, et avertit la petite princesse que
-miss Ira Joyce, sa gouvernante, était prête à monter en carrosse.
-
---Hou, hou, hou, hou! s'exclama Josine, la méchante infante
-d'Espagne qui faisait attendre sa dame d'honneur, et que le loup
-mangea pour ça!... Au moins, cousin Floris, donne-moi ton avis sur
-le costume que j'ai choisi.
-
-Et laissant glisser sa fourrure, qu'un des laquais porteurs de
-torches ramassa, l'enfant parut dans son habit de masque. Elle
-était accoutrée en atours de pèlerine de Saint-Jacques. Une gourde
-d'argent lui pendait de la ceinture; son corps de jupe, d'un
-damas rose, était brodé, plus plein que vide, de flambeaux et de
-papillons de soie et d'or, signifiant la fuite de la vie; et elle
-avait, sur les épaules, une cape à reflets changeants, roses et
-verts, cousue par places de coquilles d'argent.
-
---O Dieu d'amour! s'écria-t-elle, croirais-tu qu'elle m'a défendu
-de me mettre un petit peu de fard... rien qu'une touche, là, sur
-la pommette!
-
-Elle fit une pirouette, gagna la terrasse en deux bonds légers;
-et se fredonnant un _czardas_, Josine commença fantasquement de
-tourner, dans ses larges paniers. Son ombre aussi dansait au loin,
-sur le jardin tout éclairé de lune. On apercevait des portiques,
-des vases, des bassins, des pagodes, des statues de myrtes taillés
-représentant des Satyres et des Indiens coiffés de plumes, des
-rochers en glaçons simulés, avec des bouillons d'eau gelés, qui
-sortaient de pots de fleurs de bronze. Les vagues craquements du
-givre troublaient seuls le silence glacé. Rien ne bougeait. Au
-bas de la Malà Strana, la coupole de Saint-Nicolas projetait une
-ombre démesurée. Par delà, derrière les ponts, la ville de neige
-resplendissait, offrant ses innombrables toits, ses flèches, ses
-tourelles, ses dômes, sous l'argent des nuées immobiles.
-
---Comme il fait clair! murmura Josine, et elle s'avança jusqu'au
-bord de la terrasse. Le ciel est étrange et charmant... Vois donc,
-Floris, on jurerait que tous ces palais sont enchantés.
-
-Adossé contre une colonne, il avait tiré ses tablettes, et
-écrivait debout, dans sa main. Puis, les présentant à M. Chus:
-
---Revenez demain, dit le Grand-Duc; ma mère désire vous voir.
-Ceci, pour ser Pistolese... Vous regardez la signature,
-ajouta-t-il, elle est bonne. J'ai gardé mon nom de Floris. Après
-l'avoir porté tant d'hivers, je ne me serais pas reconnu sous
-un autre. Je le conserve aussi, en mémoire de celui qui m'a
-recueilli, lorsque mon père me rejetait... Tu pars, Josine?
-
-Elle se tenait devant lui, et haussait le front pour qu'il le
-baisât:
-
---Oh! beau cousin, mon cher, cher Floris, fais-moi cadeau de cette
-bague!
-
---Avec plaisir, petite sœur.
-
---Non, tiens! dit-elle, je te la rends... Je suis trop grande
-maintenant, pour demander les choses de la sorte... Monsieur
-Manès, mettez-moi en carrosse. Voulez-vous bien?... Bonsoir,
-bonsoir!
-
-
-
-Le Grand-Duc, resté seul, traversa une enfilade de salons, jusqu'à
-une salle très vaste, lambrissée et meublée à l'antique. Là,
-ayant poussé une grille qui découvrit, derrière ses barreaux, un
-escalier entre deux murailles, Floris descendit lentement cette
-roide échelle de pierre, d'une cinquantaine de degrés, au bas de
-laquelle on pénétrait dans l'église Saint-Augustin. Des cires
-fumeuses l'éclairaient, plantées sur des fiches de fer.
-
-Il ouvrit la porte de l'église, qui cria sur ses gonds rouillés,
-et se trouva au fond d'une des nefs, à la hauteur du sanctuaire.
-Il voyait, vis-à-vis de lui, une autre porte, laquelle rendait,
-par de longs couloirs, chez les Filles de Sainte-Monique, car
-le palais et le couvent ont, tous deux, le même privilège, et
-communiquent au lieu sacré. C'était par cette porte que sa fiancée
-devait venir à lui, le jour des noces.
-
-Floris, à pas lents et muets, s'avança vers la nef principale. Un
-flambeau brûlait au milieu du chœur, et l'église, étant pleine
-d'ombre, paraissait, sous ses voûtes ténébreuses, comme une
-sorte de caverne tout étincelante d'or. On avait commencé de la
-décorer pour le mariage du Grand-Duc. Des lambrequins de toile
-d'or pendaient; quelques piliers étaient déjà revêtus de damas ou
-de tapisserie. Les six lampes rouges du vœu voué par Maria-Pia,
-à la naissance de sa fille Tatiana, vacillaient au-dessus de la
-grille qui entourait le baptistère. Çà et là, on entrevoyait,
-dans les profondeurs des chapelles, sur quelque autel, où ils
-alternaient avec des chandeliers d'argent, d'antiques bouquets de
-paillon noirci, un bras recouvert de lames d'or et qui était un
-reliquaire, des mains de cire pendues au mur.
-
-Floris aperçut la Grande-Duchesse agenouillée, près des marches du
-chœur. Elle tourna la tête à son approche:
-
---Est-ce toi, mon cher enfant? dit-elle.
-
-Il répondit:
-
---Je vous cherchais, ma mère. Mais venez, remontez au palais...
-Ces longues prières vous brisent. Cet air glacé peut vous être
-funeste.
-
-Maria-Pia se leva. Toute droite dans sa robe violette, fourrée
-d'agneau blanc, elle tenait ses mains croisées, selon la
-coutume portugaise, sur une pomme de vermeil renfermant des
-cendres tièdes, et ses yeux noirs et comme polis par les larmes
-s'attachaient sur Floris, passionnément.
-
---Que tu es beau! exclama cette mère, qui saisit la main de
-son fils et la baisa avec emportement... Mon Floris... mon
-cher retrouvé!... Hélas! je t'aime sans mesure, et j'ai peur,
-quelquefois, que le Dieu jaloux ne m'en punisse!... Mais la très
-sainte Vierge est mère, et elle daignera m'excuser auprès de son
-glorieux fils!
-
-Des sons mystérieux, des musiques d'orgue flottèrent. Puis, un
-chant lointain s'éleva, un chant suave qui montait dans la nuit,
-tel qu'un filet d'encens fumant sur une terrasse solitaire. Ce
-chant perçait les murs épais; des voix de femmes, en chœur, le
-reprirent: et l'hymne arrivait, pacifique et plein de terreur
-cependant, comme doit être l'Hosanna des anges, derrière les
-portes de diamant du paradis.
-
---Les saintes filles du couvent chantent l'office du soir, dit
-Maria-Pia, en se signant. Ta fiancée est avec elles et prie pour
-toi... Je te bénis, mon cher enfant. Puisse le Seigneur verser
-sur toi toutes ses grâces! Tu m'as donné, avant ma mort, la
-joie ineffable de t'unir à celle que j'ai élevée, l'âme la plus
-angélique, la créature la plus rare que la nature ait jamais
-formée.
-
-Il soupira:
-
---Hélas! hélas! hélas!
-
---Qu'as-tu? Pourquoi détournes-tu les yeux?
-
---Ah! reprit-il, j'aurais dû pleurer toute mon âme, avant de
-conclure un pareil marché!
-
-Alors, joignant les mains vers lui, la Grande-Duchesse s'écria:
-
---Oublie ton déplaisir, cher enfant. Pardonne à ce vœu qu'elle
-fit de consacrer entièrement à Dieu les derniers jours d'avant
-ses noces. Je te conjure de n'y voir que le transport d'un zèle
-indiscret. C'est le premier, l'unique chagrin qu'elle te causera
-jamais!
-
---Ah! mère, répondit Floris, avec une sorte de fureur sombre, elle
-vous a menti, elle s'est accusée pour tromper la fureur de mon
-père... Son vœu est feint et simulé: elle s'est dévouée pour moi.
-
---Dévouée!... Comment? Que veux-tu dire?
-
-Il poursuivit:
-
---Non, non, je ne puis plus me taire! Mon secret me monte
-jusqu'aux lèvres... Elle n'a rien juré, rien, ma mère... C'est moi
-qui ai fait ce serment de ne la voir qu'au pied de l'autel!
-
---Toi, Floris! et pourquoi, grand Dieu?
-
---C'était assez que mon cœur fût brisé; c'était assez que mes
-oreilles dussent entendre ses louanges. Je n'ai pas voulu que
-mes yeux fussent tourmentés chaque jour par l'aspect d'un visage
-odieux!
-
---Oh! quel est ce nouveau malheur! N'aimes-tu pas ta fiancée?
-
---Moi, l'aimer! s'écria le Grand-Duc. L'aimer!... Et comment le
-pourrais-je, lorsque mon âme est due à une autre?
-
-Il s'affaissa sur les marches du chœur. Maria-Pia, en face de lui,
-se taisait, glacée d'épouvante.
-
---Cela n'est pas, reprit-elle enfin... Tu en aimes une autre,
-dis-tu... Ton âme est donnée à une autre... Ah! cher fils, cher
-fils, ne m'alarme pas, car je suis vieille et malade, et j'ai été
-sans cesse accablée de maux. Ton frère a renoncé aux affections
-humaines, quand il s'est consacré au Seigneur; ta sœur Tatiana est
-aveugle. En toi seul, j'espérais un peu de joie, mon Floris...
-Ton âme donnée à une autre... Cela n'est pas. Tu as mal dit...
-Réponds-moi, j'ai mal entendu... Oh! dis que j'ai mal entendu.
-
-Il demeurait muet, la tête basse.
-
---O fils, ô fils! Hélas! hélas!
-
-Tous deux pleuraient: leurs sanglots, par moments, éveillaient
-l'écho de la froide église. L'orgue et les chœurs avaient cessé.
-La Grande-Duchesse dit, à voix basse:
-
---Hélas! pourquoi n'as-tu point parlé?... Moi qui vivais heureuse,
-qui riais, qui m'efforçais de te faire sourire!... Mauvaise mère
-que je suis! fit-elle en se frappant la poitrine. Je n'ai rien vu,
-rien deviné de ton chagrin...
-
---Mon malheur, dit-il, est irréparable. Je me suis moi-même vendu.
-J'ai donné ma parole à mon père.
-
-Elle s'agenouilla et le prit dans ses bras:
-
---Ah! que faire? Que te dirai-je? Hélas! qui nous conseillera?...
-Mon vieil oncle qui m'aimait est mort... Ma sœur est morte... Tu
-as donné ta parole, dis-tu... Est-ce une chose sans remède?...
-Non! ce n'est pas cela qu'il faut te dire. Je ne sais pas,
-vois-tu... hélas! hélas!... Ah! si du moins j'approchais demain de
-la sainte table... Ne ris pas, ne doute pas, cher enfant, il n'y
-a rien de si sûr au monde. Quand j'ai Notre-Seigneur au dedans de
-moi, je me jette à ses pieds, comme Marie-Madeleine, et toujours
-il est touché de mes larmes... Mais dis-moi, cher fils, qui
-aimes-tu?... le nom de celle que tu aimes?
-
-Le Grand-Duc répondit doucement:
-
---Il faut vous résigner, ma mère.
-
---Me résigner! Me résigner à ton malheur! s'écria-t-elle... Si je
-t'avais nourri de mon lait, si tu avais joué sur ma poitrine, si
-je t'avais choyé, caressé, comme j'ai choyé ta sœur et ton frère,
-alors, peut-être, il me serait possible de n'avoir pour toi que
-la part de tendresse et de sollicitude que Dieu a mise dans toute
-mère. Mais tu étais au loin, pauvre, orphelin, abandonné aux
-étrangers, et je ne pouvais rien te donner que mes prières et mes
-larmes... Cher, si cher, ô si cher enfant!... Mon Floris, tu n'es
-pas comme un autre. J'ai été en travail de toi pendant vingt-cinq
-ans, sais-tu bien! Et lorsque, enfin, je t'ai retrouvé, après de
-si longues douleurs, quand la sainte Vierge m'a fait cette suprême
-bénédiction, ce serait pour te voir malheureux... Toi malheureux,
-grand Dieu!... Si cela était, mon cadavre saignerait du sang dans
-son cercueil, et je ne goûterais jamais la paix, fussé-je au
-ciel!... Mais parle, cher enfant, réponds-moi. Oh! dis-moi celle
-que tu aimes! Parle!... Qui donc est-elle? Son nom?
-
---Folie! folie! exclama le Grand-Duc. Comment te dirai-je ma
-démence?... Ah! ma mère, pourquoi me forcer à me rappeler mes
-malheurs?
-
---Je t'en supplie, dit Maria-Pia. Cher enfant, confie-toi à moi.
-
---Eh bien, écoute, reprit Floris. Tu sais déjà comment je fus
-blessé, fait prisonnier, puis envoyé au bord de la Baltique, à
-Stralsund. Là, nous manquions de toute chose, d'eau, de vivres
-et de vêtements; nous couchions sur la terre glacée. Mais je
-tairai ceci, ma mère. Qu'est-il besoin de raconter ce qui est en
-dehors de mon angoisse présente? Je jurai donc que je m'évaderais,
-et j'y réussis, en effet. De manière qu'un soir de décembre, je
-me trouvai libre et joyeux, seul dans un frêle canot, à quelque
-distance de la ville.
-
-J'avais, continua-t-il, acheté mon passage au patron d'une flûte
-hollandaise, mais le prudent contrebandier n'avait pas voulu
-m'embarquer sur cette côte, trop surveillée. Il y a, en face de la
-ville, une grande île nommée Rugen; un détroit de peu de largeur
-les sépare. C'était là que je devais me rendre. Le patron m'avait
-fait tenir un plan de cette île, et marqué la petite crique où son
-embarcation viendrait me chercher.
-
---A Rugen, tu dis bien à Rugen? demanda Maria-Pia.
-
-Il fit oui de la tête, et poursuivit:
-
---Je déployai la voile, et assis à la barre, tout en gouvernant,
-je contemplais le ciel étoilé. Cela me rappelait mes pêches à
-Blankenberghe, près de Bruges, dans les gabarots des pêcheurs.
-J'arrivai heureusement à l'île, et j'abordai en ramant doucement,
-quoique la mer fût dure et houleuse. Il ne me restait plus qu'à
-me tenir caché au fond de cette baie écartée, en attendant mon
-Hollandais, vers deux ou trois heures du matin. Mais l'ivresse
-de ma liberté me possédait. Je sautai donc sur la plage, et
-j'escaladai la falaise, par un sentier de roches ruinées.
-
-C'était la veille de Noël; la terre était couverte de neige. Je
-traversai, tout droit devant moi, de vastes surfaces glacées,
-où la pleine lune resplendissait. Et subitement, je m'arrêtai,
-en retenant mon haleine. J'étais alors dans un bois de sapins,
-dont les rameaux serrés chargés de neige couvraient le sol de
-ténèbres. Et un silence inexprimable régnait, car les sources
-étaient gelées, et les feuillages se taisaient, plus rigides que
-du bronze. Soudain, un hôlement de chouette retentit; un grand
-cerf noir passa près de moi. Puis, j'entrevis, tout au loin, une
-faible lueur, et un effroi surnaturel m'envahit. Je tenais cachée,
-sous mes habits, une courte et solide épée que j'avais prise en
-m'évadant. Je la tirai, et marchai dans le bois, cette lame nue à
-la main.
-
-Il s'arrêta, comme oppressé de souvenirs, puis, continuant:
-
---La lueur avait disparu; la forêt presque aussitôt s'éclaircit,
-et, montant sur un roc élevé, je portai les yeux de tous côtés.
-Alors, à cent pas en avant, au milieu d'un chaos de rochers et
-de sapins, j'aperçus une petite chapelle, assez semblable aux
-chapelles d'ermites, dans les tableaux des maîtres anciens. Une
-cloche tinta lentement; des ombres passèrent avec des lanternes,
-et je compris que l'on célébrait la messe de minuit à Rugen.
-
-Maria-Pia lui saisit le bras:
-
---Mon Dieu! mon Dieu! y serais-tu allé?
-
-Il dit:
-
---Mon destin m'entraînait. Il y avait en moi, ma mère, je ne sais
-quoi de joyeux et de guerrier qui me roidissait tous les nerfs...
-Pardieu! pensai-je, il ne sera pas dit que moi, qui suis chrétien,
-je n'entendrai pas la messe, la nuit de Noël! Et, cachant l'épée
-sous mon suroit, je marchai à grands pas vers la chapelle.
-
-Il fit encore une pause et reprit:
-
---Hélas! je touche maintenant à un but que je crains d'atteindre.
-C'est ce qui a allongé mon récit, m'a fait m'arrêter si
-prolixement aux plus petits détails de ma fuite. J'ai montré un
-peu trop d'emphase, bonne mère, en décrivant cette nuit, cette
-neige, mon épée tirée. Il semble que j'aie préparé quelque
-merveilleux coup de théâtre, et il n'y a rien de si banal que ce
-qui suit.
-
---Pour l'amour de Dieu, parle, parle donc!
-
---J'étais debout, dit Floris, à l'entrée, près du bénitier: je
-m'y vois encore. Soudain, j'entends un grand bruit de chevaux,
-les clochettes d'un traîneau qui tintent... La messe n'était pas
-commencée... Je vous raconte tout cela confusément, ma mère...
-Quelques cierges brûlaient sur l'autel. Il ne se trouvait dans la
-pauvre église qu'un petit nombre de fidèles, des femmes, sept ou
-huit matelots: l'île de Rugen est luthérienne... A ce moment, la
-porte s'ouvre, j'aperçois des laquais, des flambeaux... Une jeune
-fille paraît... Mais, chut! Regardez là... Qu'est ceci?
-
-La porte basse qui donnait dans le couvent des Filles de
-Sainte-Monique venait de s'entr'ouvrir. Une ombre en surgit, une
-femme. Maria-Pia jeta un grand cri. La blanche figure bondit. Ils
-la virent passer, le temps d'un éclair, et la porte se referma.
-
---Oh! exclama Floris, semblable!... Une forme toute semblable!
-
---Que dis-tu, cher enfant? Réponds-moi!
-
---Qui est cette femme? s'écria-t-il. Mère, il m'a semblé retrouver
-en elle quelques traits vivants de celle que j'aime.
-
---Aurais-tu vu ses traits? demanda Maria-Pia. Malheur! malheur!...
-Oh! si ton vœu était enfreint!
-
---Non! Rien que sa taille, sa démarche... Était-ce donc ma fiancée?
-
-Maria-Pia repartit:
-
---Elle-même, cher fils, elle-même... La pauvre âme venait prier
-ici sans doute, ou bien, par curiosité de femme, visiter les
-apprêts de ses noces.
-
---Hélas! murmura-t-il, je suis si possédé d'amour! Je vois partout
-celle que j'aime... Oh! sa grâce, ses regards, son sourire!
-
-Il baissa le front, puis reprit d'une voix plus lente et
-frémissante:
-
---Quand elle parut dans l'église, ce fut comme s'il se levait en
-moi la lumière de mille soleils... Mes yeux s'entre-fermaient
-d'amour, mes mains froidirent, et je tremblai de tous mes membres.
-Épouvanté, je la contemplais. Les assistants, autour de moi,
-me semblaient plus vagues que des ombres: la voix du prêtre, à
-l'autel, m'arrivait comme s'il eût parlé de fort loin... Comment
-t'expliquer, bonne mère, une chose que je ne puis comprendre? Je
-me sentis, dans un transport, enlever l'âme et même le corps,
-en sorte qu'il me paraissait ne plus toucher à terre... En cet
-état, je lui parlais, je l'adjurais, je la bénissais; je faisais
-des vers sur-le-champ, bien que je n'en eusse jamais fait, et si
-brûlants de passion qu'ils m'arrachaient les pleurs des paupières.
-
---Dieu t'a envoyé une extase, cher enfant, dit Maria-Pia. Mais
-achève ton récit, au nom du ciel!
-
---Que vous dirai-je de plus, ma mère? A l'instant où je repris mes
-sens, la messe finissait; je sortis. Des vieillards, deux ou trois
-matelots s'assemblèrent autour de moi, tandis qu'elle remontait en
-traîneau. Nos yeux se rencontrèrent: elle rougit soudain. Puis,
-une clameur s'éleva: «Un Français, un Français!» criaient-ils;
-et ils voulaient porter la main sur moi. Alors, tirant mon épée,
-et la leur pointant au visage, je me fis faire place: et ils
-reculaient, quand je les chargeais, puis m'environnaient de
-nouveau, en poussant des cris... Je m'enfuis, ils perdirent ma
-trace. J'étais comme un homme en démence. Je voulais demeurer
-dans l'île, la retrouver, me traîner à ses pieds. Des hommes
-du vaisseau hollandais, envoyés à ma recherche, m'entraînèrent
-presque de force... Mais quoi! vous chancelez, ma mère...
-Qu'avez-vous? Vos yeux sont fixes... Parlez-moi.
-
---Dans l'île de Rugen? dit Maria-Pia.
-
---Dans l'île de Rugen, oui, ma mère.
-
---Tu as dit: Il y a un an, et la sainte nuit de Noël?
-
---Il y a un an, et la nuit de Noël.
-
-Alors tombant rudement à genoux, sur le degré de marbre du chœur,
-elle lança, tout bas, sa joie au ciel:
-
---Assez! assez! assez! Merci, Seigneur! Mon âme a peine à contenir
-cette mer soudaine de vos grâces. Elle m'inonde, me déborde...
-Seigneur, Père céleste! O mon Sauveur crucifié!... Que vous êtes
-doux, compatissant, miséricordieux pour moi!
-
-Elle se releva, et venant droit à Floris:
-
---Par quoi as-tu juré? demanda-t-elle.
-
-Il la regardait étonné. La Grande-Duchesse répéta:
-
---Par quoi as-tu juré, quand tu fis ce vœu?
-
---Ah! dit Floris, je ne sais... Par la croix... Oui, j'ai pris la
-croix à témoin.
-
---Par la sainte croix! murmura-t-elle... Hélas! c'est un bien
-grand serment... Fougueux et passionné comme il est, si je
-parle, il voudra la voir, il rompra son vœu, et comment Dieu ne
-vengerait-il pas une promesse où sa croix a été jurée?... Le
-Saint-Père pourrait le délier... Mais quoi! Avant la réponse de
-Rome, les noces auront été célébrées... Dût mon cœur se briser,
-il faut donc que ma langue se taise... Pauvre cher enfant!
-poursuivit-elle. Presse ta mère entre tes bras. Cher fils, ne
-perds pas l'espoir!... Dieu surmonte tous les obstacles. Il ne
-cesse jamais de vouloir ce que nous pouvons souhaiter, pourvu que
-nous ne cessions jamais de nous abandonner à lui... Sois calme et
-confiant, cher fils. Ne t'obstine pas dans ton chagrin!
-
---Du chagrin, moi! repartit Floris amèrement. Moi, m'obstiner dans
-mon chagrin... Allons! n'y a-t-il pas trois mois que j'ai suivi
-ici M. Manès? N'ai-je pas écrit au grand-duc Fédor une lettre
-respectueuse? N'ai-je pas souri aux indifférents?... Ne suis-je
-pas allé dernièrement, lorsque j'étais absent, tu te rappelles,
-ne suis-je pas allé à Rugen, pour tenter de la retrouver? Mes
-efforts n'ont-ils pas été vains?... O Dieu, ô Dieu, ô Dieu!
-Est-ce possible!... Dans six jours, enchaîné à jamais... Faut-il
-encore m'enfuir, briser ces liens?... Oh! il me prend quelquefois
-envie de les chasser tous du palais, importuns, marchands,
-complimenteurs, d'arracher moi-même ces tentures et de crier:
-«C'est un mensonge!... Non, non, non! Je ne me marie pas!»
-
-Elle répliqua doucement:
-
---Par mon cœur maternel, je te jure que, s'il est du bonheur sur
-cette terre, il est à toi!... Le trésor que nous te destinons est
-plus grand encore, mon Floris, que tu ne saurais le supposer.
-Puisse désormais ta vie être douce! Car tu as eu, mon pauvre
-enfant, une jeunesse bien amère. Puisse l'avenir te garder autant
-de joies et de félicités que tu as souffert de disgrâces!...
-Mais entends. Voilà dix heures qui sonnent à tous les clochers
-du Hradschin. Je me sens lasse, cher fils... Reconduis-moi à mon
-appartement.
-
-
-
-Tous deux gravirent, à pas lents, l'escalier. Un serviteur
-dormait dans l'antichambre, le dos appuyé contre un des coussins
-d'écarlate de la banquette. Le Grand-Duc le toucha du doigt:
-
---Sander!... hé, Sander!... Il dort profondément. Que ne
-donnerais-je pas pour dormir ainsi!... Allons, éveille-toi, Sander!
-
-Le valet se dressa en sursaut:
-
---Monseigneur!... Oh! pardon, Monseigneur!
-
---Va te coucher, mon bon garçon, reprit Floris: je ne souperai
-pas... Fais apporter seulement un en-cas dans ma chambre, avec
-un flacon de vin... Bonne nuit, mère... Je me sens étrangement
-soulagé de vous avoir ouvert mon cœur... Ainsi, mon père ne
-viendra pas?
-
---Ton père est malade, cher enfant, répondit Maria-Pia. Il enverra
-par Jacinto, m'annonce-t-il, les beaux présents qu'il fait à ta
-fiancée... Mais j'ai reçu tantôt des lettres de Rome... Veux-tu
-savoir ce que m'écrit ton frère?
-
---Je vous en prie, ma mère, parlez.
-
---Eh bien, il a été admis vendredi à baiser les pieds du
-Saint-Père et à faire son remerciement. Le voilà archevêque de
-Myre, le plus jeune, à coup sûr, de la chrétienté... Sa Sainteté
-l'a reçu, me dit-il, avec mille et mille honnêtetés, et voulait
-le donner pour coadjuteur à Mgr Colloredo, notre archevêque de
-Raguse: mais José-Maria, alléguant sa grande jeunesse, a supplié
-Sa Sainteté de le laisser encore à ses études, sans lui imposer
-charge d'âmes... Allons, bonne nuit, cher fils... Bien que ce
-titre _in partibus_ ne serve qu'à le décorer, j'y suis plus
-sensible peut-être qu'il ne conviendrait à l'humilité d'une
-mère chrétienne. Puisse-t-il imiter les vertus de son glorieux
-prédécesseur, saint Nicolas, évêque de Myre!... Ta sœur Tatiana
-m'a écrit aussi. Faut-il te dire ce qu'elle ajoute pour toi?
-
---Sans aucun doute, ma bonne mère.
-
---Mille tendresses, mille fleurs d'âme, son impatience d'arriver
-ici: qu'elle n'a rien de plus cher que toi, qu'elle ne dormira
-sans rêves que lorsqu'elle aura entendu le son de ta voix. Tu
-sais comme il a fallu te décrire à elle, à quel point elle était
-avide de détails sur ton visage, tes habits même, tes façons de
-rire, de parler... Mais il est tard. Encore une fois, bonne nuit.
-Demain, tu liras ces lettres à loisir... Que je vous voie tous les
-trois réunis, puis que le Seigneur fasse de moi sa volonté!...
-Embrasse-moi. Bonne nuit, cher fils!
-
---Une bonne nuit, ma mère!
-
-Le Grand-Duc la suivit du regard, tandis qu'elle rentrait dans sa
-chambre:
-
---Douce et excellente créature!... Va, si celle que tu as élevée
-te ressemble, elle mérite assurément les louanges que tous lui
-accordent... Je voudrais l'avoir vue, poursuivit-il en rêvant. Il
-s'en est fallu de bien peu que je ne la visse, tout à l'heure.
-Se pourrait-il qu'elle ressemblât à celle que j'aime, ou bien
-n'est-ce qu'une illusion de mes yeux?... C'est étrange! Je
-voudrais l'avoir vue... Bon! il ne tient qu'à moi, reprit-il.
-Les divers portraits d'Isabelle qu'on mit sous clef, lorsque
-j'arrivai, sont, je crois, dans cette salle même. Justement, voici
-la cassette... Mais j'ai juré... oui... j'ai fait un vœu. Allons,
-ai-je peur de la croix, ou que les oiseaux de nuit n'aillent me
-dénoncer à ma mère?...
-
-Une envie terrible le dévorait. Il saisit la boîte, prêt à
-l'ouvrir; puis, faisant un geste désespéré, le jeune homme se
-retira.
-
-Trois jours après, comme Floris se promenait dans la
-Petite-Galerie, ser Pistolese passa ses moustaches à l'entre-deux
-de la tapisserie, et cria d'une voix effarée:
-
---Ils arrivent, Monseigneur, ils arrivent.
-
---Qui donc?... Mon frère et ma sœur? Ils ne devaient être ici que
-demain.
-
---N'en déplaise à Votre Altesse, dit ser Pistolese, ils montaient
-déjà l'escalier, lorsque j'ai couru la prévenir... Entendez-vous
-le vacarme que fait ce Pinch, le vilain roquet de miss Joyce?...
-Ils ont passé Vienne sans s'y arrêter.
-
-Floris descendit précipitamment. Au moment où il mettait le pied
-dans le cabinet des Termes, il aperçut qui y entrait, un jeune
-homme, vêtu d'une soutane relevée de boutons violets. Ce jeune
-homme était frêle, fort blond, la taille médiocre, pâle, un visage
-mélancolique et hautain.
-
---Si mes yeux ne m'abusent pas, dit le Grand-Duc, en marchant à
-lui, tout me dit que vous êtes mon frère.
-
-José-Maria répondit:
-
---Soyez béni en Jésus-Christ, mon frère. Le Seigneur soit loué à
-jamais de vous avoir rendu à notre mère!
-
-Floris demeurait froid, tout debout. Enfin, il avança quelques
-pas. Dans l'instant, l'archevêque de Myre se jeta à lui et
-l'embrassa.
-
---Et moi, mon frère, dit une voix douce, suis-je si délaissée de
-vous? Ne me direz-vous donc rien?
-
-Alors, le Grand-Duc, se retournant, vit près de lui Tatiana,
-aussi immobile qu'une statue. Les rayons de pourpre du couchant
-frappaient de face ses prunelles, vertes et limpides comme la
-mer. Tout habillée de velours blanc, les lourds plis droits qui
-lui tombaient jusqu'aux pieds la faisaient paraître plus grande.
-Un mystérieux sourire se jouait sur ses lèvres pâles; et son
-teint faiblement rosé, ses cheveux jaune clair en torsades qui
-descendaient au long de ses joues, sa tête inclinée, ses yeux de
-fantôme, tout en elle semblait surnaturel... Son bras restait
-écarté de son corps, dans une pose un peu hésitante, et elle
-roulait entre ses doigts une touffe de roses pourpres.
-
---Chère Tatiana, dit Floris, qui baisa la main de l'aveugle.
-
---Cher seigneur, mon aîné, mon frère!... Elle reprit, en essuyant
-ses larmes:
-
---Ah! vous faites de moi une trop faible femme!
-
---Et moi aussi, je pleure, dit Floris.
-
-Elle lui présenta son front blanc. Le Grand-Duc l'effleura de ses
-lèvres.
-
---Que je voudrais te voir! poursuivit-elle. Cher Floris, tu as
-deux parts dans mon cœur, car tu es mon frère bien-aimé, et c'est
-par toi que va refleurir notre maison qui se mourait... Cher
-frère, pose, je t'en prie, ma main d'aveugle sur ton visage... Que
-tu ressembles à notre mère! Ton teint doit être mat et uni comme
-le sien... Hélas! que n'ai-je mes pauvres yeux! Je n'aurais laissé
-à personne le soin et le bonheur de te retrouver.
-
-En ce moment, la Grande-Duchesse parut au seuil de la galerie,
-mais elle chancela d'émotion. Manès, qui la suivait, la reçut dans
-ses bras.
-
-
-
-L'aube se leva grise et frissonnante. Les cloches de
-Saint-Augustin lançaient, à plein branle, leurs volées sonores.
-Vers huit heures, les femmes de Josine commencèrent de l'habiller,
-tandis que la petite princesse les gourmandait et les hâtait
-impatiemment, éclatant en mille saillies joyeuses. Mais Pépy roula
-jusque devant elle un large miroir suspendu; et, se levant, Josine
-s'y vit toute.
-
-Elle avait un habit de damas, à fleurons d'un blanc éclatant, sur
-un fond d'incarnat parfilé d'argent. Une broderie de turquoises
-vertes, suivant les ramages du velouté, relevait l'étoffe
-magnifique, lustrée, moirée, comme poudrée d'une glaçure d'argent.
-
---Votre Grâce, exclama la chambrière, ne s'est jamais trouvée plus
-en beauté.
-
-Agathe de Putbus entra. Cette jeune fille, amie des princesses,
-et arrivée la veille, dans la soirée, était grande, blanche, fort
-rousse, des yeux bleu clair, splendidement vêtue.
-
---Il est près de dix heures, fit-elle. Si tu ne te dépêches pas,
-nous ne pourrons habiller Isabelle.
-
---Voilà!... j'ai fini, j'ai fini... Tiens, ma chérie, prends dans
-le drageoir des pastilles de violettes. Encore deux ou trois
-épingles... Fais donc attention, Rina!... Méthodiquement! comme
-disait miss, lorsqu'elle apprenait à nager dans le lac, avec des
-vessies.
-
---Ta robe paraît bien légère, dit Agathe. N'auras-tu pas froid?
-
---Bah! laisse donc. On a chauffé l'église, toute la nuit... Et
-d'ailleurs, le signor Cupidon ne sera-t-il pas là présent, avec
-ses flambeaux, ses réchauds et tous ses attributs calorifiques...
-Mais toi, ma chérie, j'y pense: tu n'as pas encore vu Floris... Il
-faut bien pourtant te le présenter.
-
-Et Josine, vivement, frappa sur un timbre.
-
---Bon, reprit-elle, pas un laquais! Chacun de ces nigauds est,
-présentement, en train d'ajuster ses bas neufs, afin de ressembler
-tout à fait à la jambe d'enseigne du _Rouet d'or_... Allons, je
-suis prête, partons.
-
-Le Palais-Rouge était désert, dans la partie qu'elles
-traversèrent. Tout à coup, Josine aperçut Floris. Ses yeux creux
-brillaient d'un feu sombre; ses regards, qui ne se fixaient en
-aucun endroit, avaient je ne sais quoi de hagard; des taches
-livides marbraient ses joues, et il changeait de couleur, à chaque
-moment.
-
---Bonjour, Floris, s'écria Josine; elle prit le Grand-Duc par la
-main... Ma chère Agathe, je t'en supplie, reçois-le parmi tes
-serviteurs... Et toi, beau cousin, fais-lui, comme disent les
-chambellans, un accueil conforme à ce qu'elle est, et à notre
-tendresse pour elle.
-
---Recevez de nous, dit le Grand-Duc, la plus cordiale hospitalité
-que cette maison puisse offrir... Vous êtes la très bienvenue...
-Si je n'avais été quelque peu souffrant, je vous eusse saluée dès
-hier. Que votre indulgence m'excuse!
-
-La jeune fille répondit:
-
---C'est vous bien plutôt, Monseigneur, qu'il me faut prier
-d'excuser l'heure tardive de mon arrivée. Elle était si indue, en
-effet, que le couvent s'est trouvé fermé, et que je n'ai pu voir
-Isabelle.
-
---Vous venez de Saint-Pétersbourg? demanda Floris.
-
---Non, Monseigneur, dit-elle: de Putbus, qui est dans l'île de
-Rugen.
-
---Oh! de Rugen! avez-vous dit? Cela ne se peut... De Rugen!
-
---Qu'est-ce donc qui t'étonne? fit Josine.
-
---Rien, rien... Daignez m'excuser... Je n'ai pas été maître d'un
-tressaillement, en entendant ce nom de Rugen.
-
-Agathe de Putbus dit alors:
-
---Peut-être Votre Altesse connaît-elle notre île? Isabelle la
-connaît bien, et elle l'aime.
-
---Isabelle connaît Rugen! exclama Floris. Isabelle est allée à
-Rugen!... Une pâleur soudaine l'envahit; ses yeux se couvrirent
-d'un épais nuage.--Oh! reprit-il tout bas, non, non! pas cette
-pensée-là! Cet espoir est trop formidable... Oh! mon Dieu! si
-Isabelle était... Allons!... je suis fou! je suis fou! Quelle
-vraisemblance y a-t-il que, dans cet immense univers, parmi tant
-de millions de femmes...
-
-Et tendant les deux mains vers Agathe:
-
---Elle est allée à Rugen, dites-vous... A quel moment? Pour quelle
-cause?
-
---Pas pour une autre, Monseigneur, que de passer quelque temps
-auprès de moi... C'était une ancienne promesse qu'elle m'avait
-faite à Pétersbourg, lorsque nous nous étions connues. Je l'en
-pressai à maintes reprises, mais toujours il naissait quelque
-obstacle qui s'opposait à notre désir... Enfin, elle vint l'année
-dernière.
-
---L'année dernière... Oh!... Et vers quel temps?
-
-Agathe repartit:
-
---Il y a juste un an aujourd'hui, oui, un an tout juste,
-qu'Isabelle arriva à Putbus. On célébrait, le surlendemain, la
-naissance de Notre-Sauveur. Elle alla en traîneau, la nuit, à la
-chapelle de Notre-Dame des Bois.
-
---Oh! attendez un peu! dit Floris... Il poursuivit tout bas: C'est
-un rêve; le sommeil m'abuse. Non! je n'y puis croire.
-
-Le coin de la tapisserie se releva, et Tatiana l'aveugle parut.
-
---Ah! ma sœur! s'écria Floris. Chère âme!... Oh! si tu savais
-quelle joie m'inonde!
-
-Il lui baisait les mains, ardemment:
-
---Ah! je t'embrasse, chère sœur! Prie pour ton frère, et remercie
-Dieu! Jamais, jamais il n'y eut pareil miracle!... O chère Agathe,
-messagère de bonheur!... Je te dirai tout, Tatiana... Non! je ne
-puis encore y croire... Où est ma mère, ma chère mère? Ce n'est
-que d'à présent que je lui suis rendu... C'était elle, Tatiana...
-O mon Dieu! c'était Isabelle... Je suis sauvé! oui! c'était bien
-elle!... Moi qui la haïssais... Eh bien! qu'y a-t-il? que me
-veut-on?
-
---Mon gracieux seigneur, répondit Sander, Madame la
-Grande-Duchesse est prête et vous attend.
-
---Bien, Sander, je me rends à ses ordres... Mais pourquoi,
-pensa-t-il soudain, ma mère ne m'a-t-elle rien dit? Je lui ai
-tout raconté cependant; elle m'a vu désespéré... Est-ce bien
-Isabelle?... O Dieu! si je m'étais trompé!
-
-La foule emplissait, dès longtemps, la salle Gothique. Là se
-trouvait tout ce qui était à Prague de quelque considération,
-sans compter nombre d'arrivants de Moscou, de Lisbonne et de
-Pétersbourg. En hommes, beaucoup d'uniformes, quelques Toisons
-au col, force grands cordons; les femmes, parées somptueusement,
-pleines de diamants et de bijoux. L'on se divertissait à
-considérer l'énorme pilier de la salle, qui, par pompe, était
-garni d'une quantité surprenante de vaisselle d'or et de vermeil.
-Le salon des Quatre-Saisons était comble à ne pouvoir s'y tourner.
-
---N'y aurait-il pas, quelque part, une petite collation? souffla
-le gros prince Jablonowski à l'oreille d'un garçon rouge.
-
---Que Votre Excellence daigne me suivre!
-
-Et le valet, d'un air discret, le conduisit à la salle Espagnole.
-D'autres déjà mangeaient debout, à un buffet volant de pièces
-froides, se plaisant à examiner les apprêts du festin de noce,
-tout dressé. Sur les nappes à effilés pourpres, mêlés de fils
-d'or et d'argent, et parmi les gradins recouverts d'orfèvreries,
-s'étageaient des buissons de roses, des jattes d'or montées en
-cru de pêches, de fraises, d'abricots, des fontaines sur quatre
-roues, des coquilles d'or remplies de hachis, des châteaux de cire
-peints et dorés, des arbres de corail plantés au sommet de grands
-piédouches d'or. De monstrueux saumons poussaient des bigarades,
-de leur hure; des plats de lamproies enroulées sous des gelées
-couleur d'or alternaient avec des pâtés apparents de pintades et
-de faisans en plumes. La quatrième table, au bas bout, ne devait
-être que d'enfants. Il y avait dessus, pour leur réjouir les yeux,
-à la mode du temps de Philippe le Bon, duc de Bourgogne, des
-ramées d'où l'eau d'orange coulait continuellement, des hommes
-sauvages à califourchon sur des cochons de lait rôtis, des cygnes
-arborant des bannières, un fol qui combattait un ours entre des
-montagnes de grésil pendant, des chaumières faites de fleurs. Au
-milieu, dans un pré artificiel, enclos d'un balustre, se voyait un
-arbre aux feuilles de soie, aux branches argentées et dorées, d'où
-pendaient des pommes contrefaites d'or, de soie, d'argent et de
-plumes, avec des bijoux de Noël et des écussons armoriés.
-
---Messieurs, cria le majordome entr'ouvrant la porte, Son Altesse
-se met en chemin.
-
-Maria-Pia parut alors au bout de la galerie des Marbres, qui
-est unie à la salle Gothique par de grandes arcades ouvertes.
-Sa figure très portugaise, jaune mat avec des yeux étincelants,
-son marcher, toute sa contenance avaient une dignité noble et
-naturelle. Elle était vêtue d'une robe de satin couleur pensée,
-brodée d'entrelacs de vieil or et de mille cannetilles, et au
-devant de laquelle pendait une chaîne d'orfèvrerie; sur la tête,
-un bouquet de diamants. Le visage ardent de Floris, ses regards
-fixes, son air égaré imposèrent, quand il passa, un profond
-silence, et jusqu'à une sorte de frayeur. Tatiana s'avançait
-ensuite, en habit d'étoffe d'argent, menée par une de ses femmes.
-Derrière, la foule venait sans ordre.
-
-A l'instant où Maria-Pia se montra sur le seuil du palais, un
-immense cri s'éleva. La multitude fourmillait dans la place
-Sainte-Monique; les fenêtres parées étaient remplies de monde;
-jusqu'aux toits des maisons disparaissaient sous les spectateurs.
-La Grande-Duchesse descendit lentement le large degré, et le
-cortège défila, parmi le peuple rangé en haie. Du palais aux
-marches de l'église, on avait étendu un chemin de tapis, tout
-bordé d'antennes, garnies de serge jaune et violette. Les cloches
-sonnaient, l'air vibrait d'airain; des serviteurs, selon l'antique
-coutume, lâchèrent, aux croisées du palais, des centaines
-d'oiseaux captifs; puis un pâle soleil d'hiver perça les nuées.
-Alors, pour la seconde fois, une acclamation retentit. La foule
-entière battit des mains.
-
-L'église sombre et enflammée apparaissait comme un buisson ardent
-de roses et de milliers de cierges. Une infinité de flambeaux,
-taillés en façon d'aigles, de gondoles, de fleurs de lis,
-d'étoiles de cristal, faisaient jaillir des mosaïques et des
-marbres incrustés du dôme, toutes sortes de scintillements. Dans
-le chœur, entre deux des arcades, se dressait un vaste échafaud,
-surchargé d'une foule brillante, et dont la base et les gradins
-étaient drapés superbement de toile d'or, semée près à près
-d'aigles noires. On avait bouché les verrières, pour les tendre
-de tapisseries; les orgues débordaient de fleurs; une image
-miraculeuse de la Vierge du Hradschin, dont la Grande-Duchesse
-était dame d'atour, étalait, ce jour-là, aux regards ses
-richesses prodigieuses en perles, en dentelles, en diamants; les
-piliers, tout revêtus de roses, avaient l'air d'arbres monstrueux;
-des colombes d'orfèvrerie pendaient, les ailes éployées, du haut
-des voûtes; et José-Maria, archevêque de Myre, se tenait debout à
-l'autel, revêtu pontificalement, la mitre en tête, splendide et
-pâle.
-
-Deux carreaux de velours violet brodés d'or étaient placés
-vis-à-vis de l'autel, à peu de distance des marches. Floris en
-prit un; l'autre restait vide.
-
-Une petite porte cintrée s'ouvrit à la gauche du chœur, et l'on
-vit paraître d'abord, dans sa simarre de laine blanche, la
-révérende mère Prieure des Filles de Sainte-Monique. Puis, un
-murmure confus accueillit l'entrée d'Isabelle. Son habit de moire
-traînante était brodé de perles en mosaïque et orné des plus
-belles dentelles; un long voile de point de Venise l'enveloppait.
-La fiancée était suivie d'Agathe de Putbus et de Josine, ses
-filles d'honneur; et derrière, venaient quelques religieuses,
-marchant une à une, en cérémonie.
-
-Elles arrivèrent ainsi aux prie-Dieu, disposés autour du chœur.
-Isabelle, toujours voilée, se plaça à côté de Floris.
-
-Un frisson glacé courut par tous les membres du Grand-Duc:
-ses genoux se dérobaient sous lui; il défaillait. Cependant,
-Maria-Pia, en s'avançant, prit Isabelle par la main. Puis, avec
-une majesté douce:
-
---Cher fils, dit-elle, reçois ta fiancée. Et vous, ma fille,
-recevez l'époux que le Seigneur vous donne. Soyez unis par un
-amour constant, et puisse-t-il croître avec les années!
-
-Un silence extrême annonçait l'attention, le recueillement, ou la
-curiosité de tous. La Grande-Duchesse reprit:
-
---Oui, je sais, tu redoutes ces noces; ton âme ne t'appartient
-plus... N'aie point de crainte, cher fils. Tu la refuseras s'il
-le faut, mais tout d'abord, vois s'il le faut. Ose tendre la main,
-cher enfant. Donne-moi la tienne, Isabelle... Et maintenant, il ne
-reste plus qu'à montrer sa femme à Floris.
-
-Alors, comme rendant le dépôt précieux qu'elle avait reçu, la
-Prieure enleva le grand voile qui cachait les traits d'Isabelle;
-et Maria-Pia dit, en souriant:
-
---Regarde-la, cher fils, et vois si elle ne ressemble pas à
-celle que tu aperçus, un soir de Noël, à Rugen... Cesse de te
-désespérer, et sois heureux!
-
-Il se détourna lentement, béant, presque terrifié; et le fils de
-Maria-Pia vit enfin celle qu'il épousait.
-
-Mais déjà l'aumônier de José-Maria, le petit abbé
-Lancelot-le-Moine, avait fait un signe. Les orgues chantèrent
-l'_Introït_, et le cri de joie de Floris se perdit dans leur
-tonnerre.
-
-
-
-
-DEUXIÈME PARTIE
-
-LES PLAISIRS DE L'ILE ENCHANTÉE
-
-
-
-
-LIVRE PREMIER
-
-
-Le printemps qui suivit les noces du grand-duc Floris et
-d'Isabelle fut merveilleux en Dalmatie. _Il n'y eut jamais un
-tel Avril!_ disaient les femmes de Sabioneira, dans les chants
-qu'elles improvisent. _Sur la campagne, il jette partout des
-coussins d'étoffe d'Agram; il suspend au flanc des ravines les
-toisons d'écume des cascades._
-
-_Les jardins sont diaprés mieux qu'une soie peinte; le ciel,
-moucheté de nuées, ressemble au manteau du faucon, et la terre
-toute tachée d'herbes et de fleurs, ne dirais-tu pas que sa robe
-est comme celle du teinturier?_
-
-_Il n'y eut jamais un tel Avril! Des vents tièdes, avec leurs
-pieds ailés, courent légèrement sur la mer; le bouillonnement
-du printemps gonfle les vagues vermeilles. Le monde est devenu
-semblable à un rubis étincelant._
-
-_Sitôt que le soleil lève son étendard à la cime du Monte-Sacro,
-les plaines resplendissent comme un drap d'or; le sol, à l'ombre,
-est plus violet que le vin; l'air ressemble à un bazar turc, tant
-il s'y croise de reflets jaunes et roses!_
-
-_Comment nommeras-tu les arbres? A les voir siéger au milieu de
-leurs feuilles chargées de traits, tu les prendrais pour des
-scribes publics. Les oiseaux, sur les branches, semblent des
-diseurs de bonne aventure. Ils ont devant eux des livres d'images._
-
-_L'amour fait violence à ces fils de l'air... Entends-les rire,
-Damiana... Le rossignol, de la tête aux pieds, est agité comme une
-flamme. La perdrix danse, folle de joie; le sang lui bouillonne
-dans les yeux._
-
-_Il n'y eut jamais un tel Avril! Quand on ouvre sa porte, au
-matin, l'air enivre autant que le vin. Tu croirais que cent mille
-bougies tombent sur tes paupières. L'aveugle même voit des roses!_
-
-
-
-Le dernier matin de ce mois d'avril, ser Pistolese et l'abbé
-Lancelot, en compagnie de M. Stepany, l'aide-chimiste de Manès,
-achevaient un copieux déjeuner de poissons et de coquillages,
-sur la terrasse du _Soleil bleu_, à Zemenico da Mare. La brise
-soufflait doucement; des pigeons roucoulaient sur la plage du
-petit port, encombré de barques en radoub, et, comme bercés au
-murmure des vagues qui baignaient la terrasse, les trois convives
-buvaient leur vin de Samos en silence.
-
---Pourquoi nous avoir fait venir si loin, dans ce détestable
-village? dit Stepany, d'une voix aigre. Comme s'il n'y avait pas à
-Sabioneira des fruits de mer et du _prosecco_!
-
---Vous savez bien, mon bon ami, répondit l'abbé, pourquoi nous
-sommes venus ici.
-
---Oui, sans doute: pour voir tirer de l'eau quelques mauvaises
-cruches moisies, et pour fêter votre retour de Bohême... Ah! très
-bien, et en attendant, tant pis pour ceux que le soleil aveugle!
-dit Stepany, levant les yeux vers la treille qui ombrageait la
-table, et que perçaient deux ou trois rayons... Et lorsque nous
-voudrons rentrer, continua le bilieux chimiste, juste au moment où
-nous serons en route, savez-vous ce qui nous attend?... Ha, ha,
-ha! une averse... un orage effroyable!
-
-L'abbé surpris examina le ciel:
-
---A quoi voyez-vous ça, Stepany? La température est superbe; il
-n'y a jamais eu un plus beau soleil!
-
---Ne vous mêlez pas du soleil, repartit l'autre, qui posa son
-verre sur la table et regarda l'abbé en face. Laissez le soleil
-où il est! Ce n'est pas là de l'hébreu, ni du syriaque, ni du
-chaldéen... Parce que vous savez ces langues et parce que vous les
-enseignez à Mgr José-Maria, ce n'est pas une raison, monsieur,
-pour vouloir m'apprendre la météorologie!
-
-Pistolese éclata de rire:
-
---Quoi! vous recommencez déjà! Toujours, toujours en querelle!
-Vous ne pouvez pas être ensemble un quart d'heure sans vous
-disputer... Je crois vraiment, le ciel me pardonne! qu'on ne
-pourrait trouver aucun motif à ça, sinon que l'abbé est blond
-et Stepany noir, l'abbé gras et Stepany maigre, l'abbé rouge et
-Stepany blême!
-
-Tranquillement, ils se remirent à boire. En face d'eux, la mer
-bleue, parsemée d'îles, frissonnait à perte de vue, telle que du
-lapis en fusion; pas une voile n'apparaissait. Seule, à vingt
-ou trente brasses du rivage, et sous le récif Sant-Ippolito,
-rougeâtre écueil de pierre ponce, une coraillère était amarrée,
-avec ses filets roux pendant au mât, et sa proue, qui, de chaque
-côté, montrait un œil peint en blanc. Un homme parut sur le banc
-de poupe, le torse nu, la peau verdâtre comme une olive; et tout
-debout, tourné vers l'auberge, il agitait en l'air son bonnet
-rouge.
-
---Ah! ah! dit ser Pistolese, Gregorio va plonger de nouveau.
-
-Le petit abbé se leva, s'avança jusqu'à la balustrade, et portant
-à son œil une longue-vue, il chercha un point de la mer, un peu en
-avant de la tartane. De la hauteur qu'il occupait, on apercevait
-sous l'eau vitreuse et magiquement transparente un grand monceau
-d'amphores romaines, déposées là, vraisemblablement, par le
-naufrage d'une galère. Les moires tremblantes du flot semblaient
-communiquer une vague oscillation à leur séculaire immobilité.
-Quelques-unes, arrachées par les lames, reposaient, éparses çà et
-là, autour du monceau principal... A ce moment, Gregorio plongea.
-L'abbé, pour qui se faisait cette pêche, redoubla d'attention.
-
---Quelqu'un a-t-il vu le grand-duc Fédor? demanda Stepany, en
-baissant la voix. A-t-il enfin reçu Mgr Floris?
-
-Ser Pistolese remplit son verre et celui de son compagnon.
-
---Non, pas que je sache, répliqua-t-il.
-
---Voilà cependant plus d'un grand mois que Monseigneur est arrivé,
-avec sa femme, la princesse Isabelle. Et il n'avait fait le
-voyage,--il nous le dit lui-même en débarquant,--que pour voir son
-père, vous rappelez-vous?
-
-Le majordome haussa les épaules, tandis que Stepany poursuivait:
-
---Ha, ha, ha! Le vieux renard lui en fera bien d'autres! il lui en
-fera voir bien d'autres!... Coquin! il y a du plâtre dans ce vin.
-Et il frappa son verre contre la table... Ce coquin-là croit-il
-me tromper?... Oublie-t-il que je suis chimiste?... Allez, allez,
-messer, ce n'est que le commencement... Je connais le Grand-Duc,
-je connais l'homme... S'il ne joue pas à Monseigneur tous les
-tours qu'on peut imaginer, dites que je ne suis qu'un âne!...
-Monseigneur est à bonne école. Nous lui apprendrons la patience en
-Dalmatie, monsieur, nous lui apprendrons la patience.
-
-Mais un joyeux tumulte s'éleva sous les tamaris de la place. Des
-enfants demi-nus précédaient, en jetant des cris, un homme couvert
-d'un manteau rouge, et qui sonnait dans une corne de cuivre. De
-toutes les maisons, des pêcheurs sortirent; d'autres accouraient
-du fond des ruelles. Ils se pressaient autour du crieur, et les
-femmes, en jupons bigarrés, avec leurs bonnets d'écarlate, garnis
-de plumes, de sequins, de panaches de verre filé, formaient, par
-derrière, un large cercle.
-
---Oh! oh! qu'est ceci? dit Stepany.
-
---Je pense qu'on sonne de la trompette, répondit l'abbé Lancelot.
-
-Messer Pistolese s'écria:
-
---Ah çà! vous ne connaissez donc pas la proclamation?... Est-ce
-possible! D'où sortez-vous?... Entendez-vous ce Pappizza? continua
-l'imposant majordome. Quels poumons!... Va, sonne, sonne, mon
-gaillard!
-
-La fanfare cessa. Tous firent silence. Et le héraut dit, d'une
-voix haute:
-
-«Hommes de Zemenico da Mare, assemblés ici, écoutez. C'est le
-bon plaisir du grand-duc Floris, seigneur de Sabioneira, que
-tous célèbrent en joie et en réjouissances l'heureuse arrivée
-de sa mère. Cette sérénissime dame arrivera demain, qui est le
-jour de mercredi, premier de mai, en compagnie de son fils, Mgr
-José-Maria, archevêque de Myre, et de sa fille, la grande-duchesse
-Tatiana. On dansera le _kollo_ sur la place de Sabioneira-le-Bas;
-les jardins seront illuminés, et les cuisines du palais
-demeureront ouvertes, la nuit entière. Dieu protège le noble
-seigneur et les habitants de Zemenico!»
-
---Tonina! Tonina! cria Pistolese. Hé, ma commère, un almanach!...
-Apporte-moi l'almanach de Raguse!... Je savais bien que j'oubliais
-quelque chose... Merci, ma belle, merci, mon cœur... Voulez-vous
-regarder, l'abbé?
-
---Quoi, messer, que faut-il que je regarde?
-
---Le premier mai, parbleu! le premier mai!... Et lisez-moi ce
-qu'on prédit du temps. Pourvu que la lune ne change pas!
-
---Le premier mai... voici... _Temps agréable, chaud, excellent
-pour la pêche._
-
-Ser Pistolese fit claquer ses doigts:
-
---Parfait, alors!... Et le bora... Regardez, l'abbé, si le bora ne
-soufflera pas... Non!... Dans ce cas, ils pourront se vanter de
-voir de belles illuminations!
-
-Il souriait, en caressant ses grosses moustaches, des deux mains.
-La plage était de nouveau déserte. Trois ou quatre pêcheurs y
-dormaient, à l'ombre des barques tirées sur le sable. Un chaudron
-fumait, suspendu au-dessus d'un feu de genévrier, chargeant la
-brise, par moments, des senteurs résineuses du goudron.
-
---Je ne comprends pas Mgr Floris, reprit l'acariâtre chimiste.
-Donner des fêtes, des bals, quand sa mère arrive mourante!...
-Dites-moi ce que vous voudrez. Je ne puis comprendre ça!
-
---Vous avez tort de parler ainsi, répondit l'abbé. Vous savez
-bien que Monseigneur est en parfaite sécurité, et qu'il ignore
-complètement la gravité de l'état de sa mère.
-
---Il l'ignore, s'écria Stepany, avec un rire triomphant, il
-l'ignore, vous l'avouez... Et de quel droit l'ignore-t-il? Est-ce
-que moi, pour citer un exemple, j'ignore rien de ce qui me
-concerne?... Je ne blâme personne, monsieur, je ne prétends blâmer
-personne... Mais force m'est bien de confesser que je trouve cette
-incurie extraordinaire!
-
---Allons, allons, répliqua l'abbé, comment Monseigneur
-devinerait-il ce que Madame la Grande-Duchesse prend tant de soin
-de lui tenir caché?
-
-Messer Pistolese intervint:
-
---La bonne dame est-elle donc plus mal qu'au moment où j'ai quitté
-la Bohême?
-
---Hélas! la chose n'est que trop certaine, repartit l'abbé; et ses
-petites mains, collées sur son gros ventre, accompagnaient tous
-ses propos... Elle est bien bas, bien bas, la pauvre âme! Mais
-notre vie à tous est dans la main de Dieu, et sa miséricorde est
-immense... C'est ce qu'elle a dit elle-même à M. Vassili Manès,
-lequel s'opposait à son départ... Il ne tombe pas une plume,
-a-t-elle dit, pas une plume de l'aile d'un passereau, sans la
-permission du Seigneur.
-
-M. Stepany ricana:
-
---La main de Dieu, ha, ha! la main de Dieu!... Mais qui jamais a
-vu la main de Dieu?... Ce n'est pas là un fait, monsieur, et moi,
-je suis l'homme des faits, l'homme des sciences, monsieur, l'homme
-de la physique, l'homme de la chimie, l'homme de l'embryologie,
-l'homme qui sait que tout peut être pesé, analysé, évalué, l'homme
-qui s'est voué lui-même, qui a voué son fils, monsieur, au noble
-emploi de servir la science, ce dont Thalès me bénira, quand il
-sera grand... Oui, monsieur, quoi qu'on en puisse dire, il a déjà
-servi, et j'en suis fier, à toutes les expériences de M. Manès
-sur l'optique. A l'âge de quatorze jours, on faisait tourner
-devant ses yeux, avec une rapidité de vingt tours par seconde, un
-miroir polyédrique à facettes. C'est ainsi qu'il a contracté ce
-larmoiement de l'œil gauche, dont je le soigne. Il a été électrisé
-à soixante-dix jours, puis photographié sous l'action du courant,
-pour les _Annales biologiques_; et l'enfant n'avait pas onze mois,
-lorsque sa mère le trouva avec un petit baromètre dans le gosier,
-où il l'avait enfoncé en se jouant... Une éducation rationnelle!
-Un gaillard, monsieur, qui se moque de toutes vos superstitions,
-et qui sait que le monde n'est que chimie... Qu'est-ce que
-l'air? Un fluide invisible, composé de 0,79 d'azote et de 0,21
-d'oxygène... Voilà un fait, voilà ce que nous appelons un fait...
-Mais ne me citez pas votre main de Dieu, ne rabaissez pas l'être
-humain, ne venez pas me soutenir en face que l'ignorance où se
-trouve Monseigneur de l'état de sa mère est une chose honorable,
-monsieur!
-
---Qui est-ce qui a dit cela? demanda l'abbé.
-
-M. Stepany ne répondit point.
-
---Qui est-ce qui a dit cela? répéta le petit homme... Est-ce de
-moi que vous parlez, monsieur?
-
---Allez-vous donc recommencer? dit ser Pistolese... Mais voyons,
-reprit le majordome, en tirant de sa poche une grosse montre
-d'argent, voyons, il se fait tard... Décampons!
-
-
-
-L'étoile brillante du soir se levait aux profondeurs du ciel,
-derrière Sabioneira: et dans les jardins du palais, dont les
-portiques et les longues terrasses s'abaissaient jusqu'au bord
-du golfe, les paons, perchés sur le faîte des colonnades,
-saluaient, de leurs cris discordants, l'éclatant soleil qui se
-couchait. Suspendu au-dessus de la mer, en face du promontoire,
-l'orbe vermeil et frémissant envoyait ses rayons, comme de
-longs javelots d'or, sur les arcades, les escaliers, les palais
-dont la presqu'île est chargée. Les coupoles étincelaient; les
-verrières avaient l'air tout en flammes; les cascades, à l'ombre
-des rochers, coulaient pareilles à des glaçons bleus; le long de
-la plage de mer, au-dessous de la Porte-Dogaresse, de massifs
-chariots, en tournant, dardaient rapidement des éclairs. De
-partout, au rebord des terrasses, parmi les déesses de marbre,
-pendaient les chevelures roses et violettes des arbres en fleur.
-De grands miroirs d'eau les réfléchissaient, un fleuve entier
-tombant dans les jardins, en bouillons, en gerbes, en nappes, en
-goulettes, en fusées, en chandeliers d'eau: et battue de ces mille
-bruits, toute diaprée sous ces poussières humides, d'iris légers
-et d'arcs-en-ciel, la montagne semblait vibrer, du haut en bas,
-comme une lyre, dans l'ardente lumière du couchant.
-
-Isabelle et le grand-duc Floris parurent au sommet des rochers
-de Torre-Arza, dans les bois qui dominent la mer. Leurs yeux
-parcoururent un instant l'amphithéâtre magnifique dont les flots
-du golfe les séparaient; puis, en prenant la route de Sabioneira,
-tous deux descendirent la colline, à travers l'immense forêt
-qui couvre les versants du cap. Pleine de sources et de chutes
-d'eau, elle exhalait une haleine sauvage, mêlée des senteurs de
-la mer; et les échappées des clairières y découvraient, dans ses
-profondeurs, des lointains bleus, des paradis de solitude.
-
---Chère aimée, dit Floris, poursuivant un badinage commencé,
-vous me croyez aussi par trop ignorant... Voici des menthes, des
-muguets, des primevères, des fleurs de sauge... Et celle-ci, quel
-est son nom?
-
---C'est une hyacinthe, dit-elle.
-
---Vous savez mieux que moi le nom des fleurs, reprit le Grand-Duc
-en souriant, mais je connais peut-être mieux que vous les légendes
-qu'on en raconte... Savez-vous qui était Hyacinthe?
-
---Je l'ai su autrefois, dit-elle, mais cela est sorti de ma
-mémoire.
-
-Elle leva les paupières et sourit. Il lui sourit aussi et il la
-contemplait. Un cordonnet vert et argent, duquel pendait un joyau
-de perles, entourait son cou délicat. Sa robe d'un satin de Chine,
-rose vineux, où étaient brodés çà et là de larges ronds quadrillés
-d'argent, découvrait, suivant la mode italienne, un mince carré de
-sa gorge; et ses cheveux châtain très clair bouclaient mollement,
-en légers fils d'or, autour de l'ovale de son beau visage. Elle
-tressait, tout en marchant, une guirlande dont il lui présentait
-les fleurs.
-
---A qui donnerez-vous ceci? demanda Floris.
-
---En êtes-vous jaloux? répondit-elle... Non, cher amour, pas de
-ces roses éclatantes. Elle n'aimait que les couleurs pâles et
-douces, celle à qui ces fleurs sont destinées... Choisissez-moi
-des pensées au cœur sombre, des violettes, des cinéraires.
-
---C'est pour Simonetta, dit-il.
-
---C'est pour Simonetta, dit-elle. Notre chemin, l'avez-vous
-oublié? passe au pied même de son tombeau... Chère âme! Tous
-ceux qui nous voyaient nous prenaient pour des sœurs jumelles.
-Habillées de même, inséparables, le même ruban dans les cheveux,
-la même fleur à notre sein, nous étions comme une figure qui
-se reflète dans deux miroirs... Elle avait demandé, pendant sa
-maladie, d'être enterrée dans la clairière si souvent témoin de
-nos jeux, et la Grande-Duchesse, votre mère, y consentit sur mes
-instances... J'avais douze ans, lorsque la mort nous sépara; elle
-en avait treize peut-être: elle vit toujours dans mon cœur!
-
---Ah! dit Floris, ce souvenir si vif me dérobe une part de votre
-âme... Je me sens presque jaloux, mon cœur, de celle que vous
-aimiez tant!
-
-Alors ils aperçurent, à travers des pins et d'énormes cèdres
-touffus, un tombeau de marbre, près de la mer. Sous l'ombre
-épaisse et d'un vert noir, il brillait comme une masse de neige,
-au milieu de la pelouse étoilée de marguerites. Des biches et des
-daims tachetés y étaient couchés çà et là. Quelques-uns buvaient à
-une source; d'autres aiguisaient leurs andouillers, paisiblement,
-à l'écorce des pins, ou, les naseaux dressés, humaient le
-vent... Soudain, le Grand-Duc fit un geste. Ils bondirent, tous
-disparurent, tandis qu'Isabelle et Floris s'arrêtaient, pensifs,
-sur le rivage: et le marbre, seul et tranquille, au pied du vaste
-amphithéâtre des forêts, semblait communiquer son silence éternel
-aux ondes immobiles du golfe, aux cimes violettes des montagnes,
-et au firmament peint de pourpre et d'or.
-
---Cher aimé, dit enfin Isabelle, après une très longue pause,
-voyez comme le ciel est pur et l'eau sereine... Notre mère ne peut
-manquer d'avoir la plus heureuse traversée... Demain, nous serons
-tous réunis!
-
---Oui! tous réunis! répéta Floris... Qui aurait pu prévoir il
-y a un an?... Comme se sont évanouis tous les démons qui me
-remplissaient l'âme, haine, soif du meurtre, fureur, désespoir,
-frénésie!... Le plus misérable des hommes, et soudainement le
-plus heureux!... Tu es à moi. Ton cœur est à moi, toi, parfaite,
-incomparable!
-
---Hélas! répondit Isabelle, je ne suis qu'une pauvre fille, cher
-seigneur... C'est l'indulgence de ceux qui m'aiment, qui centuple
-ce que je vaux.
-
-Les larmes jaillirent des yeux de Floris, et dans un transport de
-bonheur profond:
-
---Tais-toi! tais-toi! Pas un roi de la terre ne peut se croire
-digne de toi!... O ma vie! Ma pure et belle âme!... Chaque fois
-que je t'aperçois, mon cœur bondit: il me semble être à ce
-moment où je te reconnus à l'autel... O chère lumière! Si après
-l'enfer viennent de si beaux paradis, puissé-je retomber au fond
-du malheur! Puissé-je redevenir une fois encore pauvre, obscur,
-méprisé, misérable!
-
---Oh non! pas cela, mon bien-aimé! Ne souhaitez pas de malheur!
-
---Tu as raison... soyons heureux... Donne-moi tes paupières, que
-je les baise! Tiens, tiens, encore!... Je ne puis te dire ma
-joie... J'en ai la poitrine gonflée...
-
-Ils se turent, et défaillants d'amour, ils se souriaient en
-silence, tandis que les nuages, le golfe, la forêt autour des
-amants, tout leur semblait soudain immobilisé, comme en un
-tableau. La brise s'était arrêtée; les pins ne rendaient plus
-leur vague murmure, pareil au bruit de la mer. La lune éclatante
-se leva, et s'élançant vite au zénith, elle couvrit les ondes
-endormies, de ses pâles réseaux de perles...--Ah! chère âme,
-disait Floris, regarde! les étoiles du ciel éclosent comme des
-roses blanches... A peine un mince ourlet d'écume borde la plage
-déserte. Que ce silence est doux, ma bien-aimée! Quels yeux
-mortels se lasseraient jamais d'un tel spectacle?.... L'espace
-infini est tissu de lumières innombrables et tranquilles, et
-l'une l'autre elles se cherchent, comme des âmes aimantes...
-Oui! baisse vers moi tes prunelles, laisse-moi plonger dans tes
-beaux yeux... Ton âme y apparaît sous mon regard, comme une fleur
-mystérieuse qui monte à la surface de l'eau... Tu es ma vie, ma
-joie, mon trésor, mon étoile, ma chère beauté... Que je voudrais
-m'anéantir!... Mon cœur n'est devant toi qu'un peu d'encens qui
-fume... Entends-tu ces oiseaux, dans les bois?... Leur chant
-expire entrecoupé, comme un sanglot de désir et d'extase... Ils
-se taisent... Écoute, ô mon âme, le profond silence!... Cette
-fraîcheur de l'air marin ressemble à ton haleine même... Tout ce
-que l'on respire ici de parfums, c'est de ton sein délicat qu'il
-s'exhale... Ainsi parlait Floris, en son émoi. Les rossignols
-chantaient tout au loin, comme les flûtes de la nuit; et derrière
-les deux amants, sur les rayons de la lune, brillants comme une
-colonne de cristal, le grand Ange de l'amour se tenait debout,
-dans le silence.
-
-Soudain, parmi les ombres du soir, trois femmes en deuil
-apparurent, au milieu des cèdres gigantesques. Leur chevelure
-dénouée pendait sous des voiles couleur de cendre; et sans
-collier, sans ceinture, sans bijoux, elles avaient couvert d'un
-crêpe noir leur large tablier écarlate. Un cortège de femmes
-morlaques s'avançait à pas lents, derrière elles. Arrivées en
-face d'Isabelle, qui les considérait avec étonnement, les trois
-suppliantes tombèrent à genoux, et l'une d'elles dit d'une voix
-haute:
-
---Au nom de votre époux, au nom des innocents que vous mettrez
-quelque jour au monde, écoutez-nous, exaucez-nous!
-
---Levez-vous! oh! levez-vous! dit Isabelle... Qui êtes-vous?... En
-quoi puis-je vous venir en aide?
-
-La suppliante répondit:
-
---Nous sommes trois sœurs de Zemenico, et nous avons épousé les
-trois frères, trois Krivosciens de Sgombro. Dieu l'a permis ainsi
-pour nos péchés!
-
---Je vous en prie, levez-vous! dit Isabelle... Je vous reconnais
-maintenant. Vous êtes Oriana, la fille aînée de notre vieux
-pêcheur Slosella, et celle-ci est votre sœur Nonna, et voici
-Marina, la cadette. Ce sont vos vêtements de deuil qui ont mis en
-défaut ma mémoire.
-
---Oui, ceux de notre noce étaient bien différents... Vous y êtes
-venue, maîtresse, et les viandes du repas en prirent pour nous
-meilleur goût.
-
---Je me souviens, je me souviens, dit Isabelle... Tatiana, ma sœur
-Josine et moi, vous servîmes de filles d'honneur... Les trois
-neveux du vieil Ourosch étaient vos maris... Vous étiez radieuses
-alors, et à vous voir marcher sous vos bonnets d'or, on vous eût
-prises pour trois reines... Et maintenant, je vous revois tout
-éplorées, les cheveux épars... Quoi! vos maris seraient-ils morts?
-
-Alors, Oriana commença ainsi ses plaintes:
-
---Non! ils ne sont pas morts, maîtresse, mais ils nous ont
-délaissées... Tous trois ont repris l'anneau qu'ils avaient passé
-à notre doigt... Comme il m'aimait dans les premiers temps! Je
-portais la torche et je l'éclairais; je portais l'assiette et
-je le servais... Et autant de verres je lui versais, autant de
-fois il me faisait asseoir sur son genou, pour m'embrasser. Puis,
-le malheur me vint du jour où notre ange, notre petit Stanjo,
-mourut... Hélas! hélas! cette douce rosée! Ah! mes doux yeux!...
-Pauvre innocent! pauvre agneau!... Mais son père se courrouça,
-car quoi qu'il eût fait pour le cacher, il était schismatique
-fervent, comme sont ceux de Sgombro.--Mère, dit-il, tu as été trop
-hâtive à le rendre chrétien romain. Si tu l'eusses fait baptiser
-par le pappas, selon le rite orthodoxe, l'enfant vivrait encore...
-Depuis lors, il me voulut du mal, et il partit avec ses frères,
-quand ceux-ci s'en allèrent dans la montagne.
-
---Hélas! pauvre femme! dit Isabelle.
-
-Mais déjà Nonna s'avançait:
-
---A moi, le malheur m'est arrivé, parce que je restais stérile...
-Pourquoi soupires-tu ainsi? disaient les femmes de Sgombro, en me
-raillant. Tu ne portes pas de fardeau, tu ne gravis pas sur la
-colline... Ah! mieux vaudrait, leur répondais-je, gravir sur la
-colline, tout chargé de plomb, que d'avoir le cœur aussi lourd!...
-Et lui, quand je rentrais, me saisissait aux cheveux et me jetait
-par terre... Ainsi, le printemps nous vint triste, l'été plus
-sombre, l'automne noir et empoisonné... Puis, il me dit: Qui a
-vu les vignes sur la mer, et le sel marin sur la colline? Je ne
-veux plus être un Morlach à ruches, un Morlach à gâteaux de miel,
-mais un Krivoscien à sabre, un Krivoscien à carabine, ainsi que
-mon oncle et ceux de Sgombro... Et il s'en alla avec ses frères,
-rejoindre la bande du vieil Ourosch, les garçons vêtus de haillons
-et le sabre nu...
-
-Une sorte de gémissement s'éleva du cortège des femmes, tandis que
-Nonna se relevait. Et Marina, la troisième sœur, parla ainsi:
-
---Le mien, dès le lendemain des noces, partit garder les
-troupeaux, dans la montagne... Et moi, avec le mulet, j'allais
-chercher du bois tous les jours, jusqu'aux rocs de Zavaletica. A
-le charger et à le décharger, j'avais la poitrine rompue... Il
-descendait quelquefois du pâturage, pour prendre sa provision de
-maïs. Alors c'étaient des tracas sans fin:--Où est le millet?
-où est le sel? où se trouvent les œufs de la semaine? Combien de
-quenouilles as-tu filées?... Reste encore, lui disais-je... Non,
-les brebis maigrissent loin de mes yeux, et le fromage moisit dans
-l'écuelle... Ensuite, il revint, avec l'hiver. Mais son amour
-était plus froid encore que décembre. Aussi, lorsque l'enfant
-naquit, il était mort... Ah! mon mari, lui dis-je, notre enfant
-est mort!... Hé! s'il est mort, que m'importe! Des funérailles de
-notre mère, il reste un peu d'encens dans le cornet, et la lampe
-pend au clou. Alors je le maudis dans mon cœur, et je me séparai
-de lui!
-
---Hélas! le mien aussi, je veux le maudire! dit Oriana, et voici
-que je le regrette... Mais non, mieux vaut maudire, et que les
-saints fassent ce qu'ils voudront de mes souffrances, de mes
-soupirs, de mes sanglots, de mes imprécations!
-
---Pauvres femmes! dit Isabelle... En deux ans, en si peu de
-temps... Et comme ils paraissaient épris!... Quoi! tous trois!...
-Non, je ne puis y croire.
-
---Leurs durs parents, reprit Marina, nous ont chassées de nos
-demeures. Nous n'avons plus de table où nous asseoir, plus de lit
-où nous reposer, plus de toit où nous abriter... Pitié!... aie
-pitié de nous, maîtresse... Envoie-nous à Raguse, au couvent.
-
---C'est là, dit Nonna, que nous voulons passer ce qu'il nous reste
-de jours à vivre. C'est là que nous prierons pour toi...
-
---C'est là, poursuivit Oriana, que nous prierons pour nos maris.
-
-Elles se turent, et les autres femmes répétèrent en gémissant:
-
---Pitié! aie pitié, maîtresse!
-
---Tout ce que vous désirez de moi, dit Isabelle, mon cœur, par
-avance, vous l'accordait... En si peu de temps... Tous les
-trois!... Venez demain à Sabioneira... Ser Pistolese vous y
-logera en attendant, et vous ne manquerez de rien.
-
-Elles lui baisèrent les mains, et disparurent dans le bois, comme
-une procession de fantômes, tandis que faisant à pas lents le
-tour du tombeau de Simonetta, la Grande-Duchesse attachait ses
-guirlandes aux blanches parois. Quelquefois, les bras demi-levés
-et presque indistincte dans l'ombre, elle penchait le front
-soudainement; des larmes mouillaient ses paupières. Ensuite,
-puisant à la source, dans une buire de cristal qu'elle alla
-prendre au creux d'un rocher, et toute pâle sous la lune, Isabelle
-arrosa les tiges des lis qui environnaient le sépulcre.
-
---Se peut-il qu'il y ait de tels hommes? murmura-t-elle, après un
-long silence... Est-il vrai, comme on le dit, que l'injustice et
-le mal couvrent la terre?... Vous avez compris, mon cher Floris,
-l'histoire de ces pauvres femmes?
-
---Allons, répondit le Grand-Duc, ne songez plus à cela, mon amour!
-
---Ah! dit-elle, je crains au contraire de n'y avoir jamais
-assez songé... Je ne voyais autour de moi que des sourires, je
-n'entendais que des bénédictions... Les hommes m'ont toujours paru
-si nobles, poursuivit-elle, la terre si splendide, les cieux si
-purs! Même en ces jours d'enfance, où je n'étais qu'une innocente
-créature, les champs féconds, les fleurs, les eaux, les formes
-charmantes des animaux, la mer avec ses sourires d'écume, toutes
-ces choses magnifiques me pénétraient de tendresse et de joie...
-Cher Floris, ô mon seigneur aimé, soyez indulgent pour Isabelle,
-car la vie jusqu'à ce jour m'a été si douce, que le malheur, s'il
-me frappait, briserait un cœur sans défense.
-
---Va, chère âme, dit-il, que je meure, le jour où je te causerais
-quelque chagrin!
-
-Isabelle et Floris revinrent, en suivant la plage de la mer. La
-route était blanche et solitaire. De temps à autre, il y passait
-quelque chevrier, un gardeur d'abeilles, qui portait sur sa tête,
-en équilibre, des clayons de paille tressée; ou bien c'était un
-vieil homme aveugle, en manteau rouge déchiré, les pieds poudreux,
-et une guzla à la main, étant de ces rhapsodes errants qui
-mendient, de village en village.
-
-Mais des lumières apparurent, et au fond d'une petite crique, où
-l'on tenait jadis les gondoles et le caïc du grand-duc Fédor, ils
-aperçurent un navire, que l'on achevait de radouber. Quelques
-valets disposaient sur le pont des tapis, des vases de fleurs.
-Trois Morlachs, suspendus à des cordes, le long du château de
-poupe, couvraient de feuilles d'or les statues ternies, les
-ornements qu'ils redoraient; et on en voyait, dans les hunes, qui
-déployaient des banderoles et des flammes.
-
---Vous avez été indulgent à mon caprice, cher bien-aimé, reprit
-Isabelle à demi-voix. Que Josine sera surprise quand elle nous
-verra demain venir à leur rencontre, sur cette galère qu'elle
-aime! Notre cousin, le vieux duc da Sesto, nous l'avait donnée en
-présent, comme un colossal jouet, lorsque nous étions encore des
-enfants... Il l'avait fait faire à Chioggia, sur je ne sais quel
-modèle fameux.
-
-A ce moment, un chien griffon, en poussant des jappements de joie,
-accourut vers la Grande-Duchesse. Il bondissait, frottait sa tête
-à longs poils contre la main pendante d'Isabelle, repartait, se
-roulait sur le sable...
-
---Barocco! cria ser Pistolese... A bas! à bas!
-
-Et franchissant le pont de bois qui joignait la galère au rivage,
-le majordome s'en vint saluer Leurs Altesses:
-
---Je surveillais les derniers arrangements, expliqua-t-il avec un
-gros rire, car moi, je suis comme le podestat de Sinigaglia, qui
-commande et fait lui-même.
-
-Puis, se tournant vers les Morlachs du vaisseau:
-
---Holà! cria-t-il, un flambeau pour la princesse!
-
---Merci, ser Pistolese, dit Isabelle, les flambeaux seraient
-inutiles... Ils ne brilleraient pas dans le clair de lune.
-
-Tous trois marchaient à pas lents, sur la plage, au-dessous des
-murailles crénelées qui ferment l'enceinte des jardins. La mer
-paisible resplendissait.
-
---A propos, dit le majordome, Votre Grâce est-elle informée que
-nous avons été sur le point de revoir ce fou de Giano?
-
---Qui donc? interrogea Floris, se retournant à demi.
-
---Giano... hum!... Gianettino, Monseigneur, repartit le gros
-homme, sans s'expliquer mieux, car celui dont il parlait passait
-à Sabioneira pour le fils bâtard du grand-duc Fédor... Ah!
-le coquin! le triple fou!... Sauf le respect que je dois à
-Leurs Altesses, on n'a jamais vu son pareil. La princesse se
-rappelle-t-elle, quand il lâcha par _bel humore_ un des ours qu'on
-tient renfermés dans les logettes des Vieilles-Murailles? Il était
-ivre au point qu'il l'empoigna à la crinière, et voulait lui
-monter sur le dos.
-
---Comment aurait-il pu revenir? dit Isabelle... Je croyais que le
-grand-duc Fédor l'avait relégué à Venise, après le meurtre de ce
-malheureux Cirillo.
-
-Ser Pistolese hocha la tête:
-
---Hum! hum!... Vieille histoire, Madonna... Le combat avait été
-loyal; c'est une chose reconnue... Et quand bien même il serait
-vrai que, dans un moment de vivacité, il eût donné à Cirillo cette
-maudite _coltellata_, ce que, le Malin nous incitant, chacun de
-nous est exposé à faire, il en a bien pâti, _poveretto!_ Il paraît
-qu'à Venise il ne mangeait pas des chapons gras, ni des cuisses
-de veau tous les jours, à modeler des médailles de cire et à
-faire des copies pour les milords. Si bien que, touchée de sa
-misère, Mme Maria-Pia lui avait promis de faire cesser cet exil...
-Mais il a eu, depuis, d'autres idées... Allons, nous voici à la
-Porte-Peinte... Je prends congé humblement de Leurs Altesses.
-
-Le lendemain, dès le lever du soleil, ser Pistolese posa un
-Morlach en vedette, au sommet du campanile. Cet homme avait ordre
-de sonner la cloche, aussitôt qu'il découvrirait à l'horizon
-le vaisseau d'Ancône qui amenait Mme Maria-Pia; et la galère,
-incontinent, devait emporter ceux de Sabioneira à la rencontre
-des arrivants, jusqu'à la petite île del Eremita. La matinée
-entière se passa en attente et à prêter l'oreille: Floris même,
-par impatience, monta deux fois les cent six marches du campanile,
-jusqu'à la plate-forme des cloches. Enfin, un peu après deux
-heures, la volée d'airain éclata; et Isabelle et Floris, au même
-instant, suivis de ser Pistolese, de Stepany, de l'abbé Lancelot,
-se rendirent en hâte au belvédère, bâti par le grand-duc Fédor, à
-l'extrême pointe des jardins, et qui domine du haut d'un roc, sur
-les flots.
-
---Le voilà! le voilà! cria messer Pistolese, dès qu'il eut relevé
-les jalousies de bois qui fermaient les fenêtres du kiosque.
-
-En effet, on apercevait, au fond de l'horizon, la tache sombre
-d'un grand navire. La mer sans rides étincelait sous le soleil. A
-droite, une plage s'allongeait, toute parsemée de roches rouges.
-Çà et là, quatre ou cinq goélands y dévoraient les poissons morts
-que le reflux avait laissés.
-
---Vite à la Vieille-Batterie! s'écria Floris. Qu'on tire trois
-coups de canon, pour leur marquer que nous les voyons!...
-Chargez-vous-en, ser Pistolese!
-
-Et descendant, à l'angle des jardins, l'escalier San-Teodoro,
-Isabelle et Floris atteignirent rapidement le petit havre, où la
-galère se balançait, prête à partir. Trente Morlachs, la toque
-rouge en tête, le pantalon étroit de serge blanche fermé par des
-rubans de couleur, étaient assis sur les bancs des rameurs, dans
-l'intérieur du navire. Le fracas d'un coup de canon interrompit
-leurs acclamations; puis l'écho, de falaise en falaise, le fit
-rouler tout le long du golfe. La brise soufflait doucement. La
-pesante barque s'ébranla... Flammes, pavillons, banderoles,
-claquaient au vent, frissonnaient; des tapis de Perse éclatants
-pendaient, le long des bordages, jusque dans l'eau; la proue,
-entièrement dorée, avec son grand lion ailé, projetait sur les
-vagues un reflet magnifique; le ciel vermeil s'élargissait,
-ainsi qu'une rose au cœur immense. Des pêcheurs de l'île de
-Kosor, qui venaient de prendre un dauphin et menaient le monstre
-écumeux amarré au long de leur barque, marchèrent, pendant
-quelques instants, de conserve avec les rameurs, en criant mille
-bénédictions.
-
-
-
-Quatre heures après, la galère n'était pas encore revenue. Fort
-étonné de ce retard, messer Pistolese descendit jusqu'à la
-plage de Sabioneira-le-Bas. Les Morlachs des villages voisins
-commençaient d'y arriver en foule. On entendait, de tous côtés,
-les carillons des vendeurs de sorbet, de pignolats et de lait
-caillé, les timbales des astrologues en plein vent, les chansons
-des guzlares aveugles, dont il y avait quantité, Mme Maria-Pia
-leur faisant à tous la pension d'un demi-ducat chaque mois, depuis
-la naissance de Tatiana. La tour des cloches sonna sept heures.
-Alors inquiet, ne résistant plus à son impatience, ser Pistolese
-se jeta dans une barque. Les Morlachs déployèrent la voile, et la
-brise étant favorable, la tartane courut rapidement vers l'île
-del Eremita. Une couleur d'un violet sombre occupait le ciel, à
-l'occident; les vapeurs du crépuscule se répandaient. Soudain, au
-milieu de l'ombre croissante, et dans le silence des flots, on
-entendit le tintement d'une cloche.
-
---Hein... Écoutez! dit le majordome... On dirait que ça vient de
-l'île.
-
---C'est la cloche de l'ermitage, répondit l'un des pêcheurs...
-Elle n'a pas sonné depuis la mort de frère Lorenzo, le dernier
-ermite... Que les saints nous pardonnent nos péchés!
-
-Il fit le signe de la croix, et les autres pêcheurs l'imitèrent.
-Une terreur superstitieuse les saisit: aucun de ces hommes ne
-parla plus... Les tintements du glas continuaient, à coups lents,
-espacés, qui se perdaient au loin, sur la mer.
-
---Ils sont là-haut! s'écria Pistolese, qui montra du doigt la
-falaise... Voyez, il y a des lumières à la cabane de l'ermite...
-Vite, abordez! Que se passe-t-il?
-
-Il sauta sur la côte aride, semée de myrtes et de lentisques
-rabougris, et commença de gravir l'âpre sentier. Les cailloux
-s'éboulaient sous ses pas, des sauterelles se levaient. Puis,
-aux lueurs du jour expirant, le majordome vit descendre à lui
-une femme qui pleurait, appuyée sur le bras d'un homme. C'était
-la petite princesse Josine, qu'il ne reconnut pas tout d'abord.
-L'abbé Lancelot l'accompagnait, nu-tête, l'air effaré:
-
---C'est vous, ser Pistolese?... Ah! mon Dieu! Vous avez appris le
-malheur!... O pauvre dame!... pauvre dame!
-
---Quel malheur y a-t-il donc? fit le gros homme... Parlez-vous de
-Mme Maria-Pia? Elle n'est pas plus mal, j'espère!
-
---Morte, morte, hélas! décédée!... Elle a quitté la vie, ser
-Pistolese... O jour de deuil! Ne pleurez pas, princesse. Voyons,
-chère princesse, du courage! Vous savez bien ce qu'a dit
-Monseigneur, pourquoi il m'a recommandé de vous conduire à la
-galère... Ne pleurez pas, charmante princesse, ne pleurez pas!
-
---Mais comment cela est-il arrivé? balbutia le majordome.
-
---On ne se doutait de rien, répondit l'abbé. Elle ne paraissait
-pas si proche de sa fin, quoique, si vous vous rappelez, je vous
-ai bien dit hier qu'elle ne pouvait aller loin. Mais, tandis
-qu'elle était à dormir dans l'ermitage, son visage a beaucoup
-changé, et M. Manès, tout de suite, a prévenu Mgr l'archevêque...
-Comment vous trouvez-vous, ma mère? a demandé celui-ci... Je
-vais mourir, a-t-elle répondu; je vais mourir! Alors, elle a dit
-que son seul regret était de n'avoir pas vu une fois encore le
-grand-duc Fédor, pour le supplier de chérir son fils, qu'elle le
-recommandait à Notre-Seigneur: enfin, des choses si touchantes que
-tous pleuraient en les entendant. Sur ce, Mgr José-Maria s'est
-hâté de lui porter les saintes huiles; et c'est ainsi qu'elle a
-passé, juste à sept heures, remontant à son Créateur et faisant
-une si belle mort que jamais on n'en fit de plus édifiante et de
-plus semblable à sa vie, qui était un modèle en toute chose.
-
---Oui, c'est bien vrai! reprit ser Pistolese attendri.
-
---O pauvre dame! pauvre dame! Je perds, continua l'abbé, oui, je
-perds en elle, j'ose le dire, la meilleure amie que j'avais...
-Toujours bonne, affable, prévenante!... Je comptais lui offrir,
-dès son arrivée, cette amphore que vous savez, que Gregorio a
-pêchée devant vous, et sur laquelle on voit en relief ces lettres:
-M. P. A. R., ce qui fait: _Maria-Pia, archiduchesse russe_ ou de
-Russie. Coïncidence extraordinaire, n'est-ce pas?... Mais il faut
-se soumettre aux volontés du Seigneur. Nous ne sommes rien dans
-sa main! dit le saint Livre... Allons, allons, bonsoir, mon bon
-ami... O malheureux jour! malheureux jour!
-
-Messer Pistolese, resté seul, atteignit bientôt l'ermitage.
-Sous les pins-parasols qui l'ombrageaient, se pressait une
-foule silencieuse, Morlachs, matelots, serviteurs. Quelques-uns
-allumèrent des torches, et la cabane de l'ermite s'apercevait au
-fond, contre un rocher, avec ses murs blancs, son toit rouge et sa
-cloche abritée d'un auvent de tuiles, et qui n'interrompait point
-son glas. Elle s'arrêta soudainement; un pesant silence tomba; et
-l'on vit l'archevêque de Myre franchir la porte de la cabane. Il
-marchait à pas graves et lents, couvert de l'aube et de l'étole
-noire, et tenait un cierge à la main. Derrière lui, parurent
-deux Morlachs portant une civière drapée de noir, sur laquelle
-était étendue la grande-duchesse Maria-Pia, immobile, les traits
-découverts, et habillée en franciscaine,--habit qui la suivait
-toujours. Tatiana, Isabelle et Floris fermaient le lugubre cortège.
-
-Alors les porteurs, s'arrêtant, déposèrent le lit funèbre au
-milieu de l'esplanade. Tous se rangèrent à l'entour, avec des
-cierges, et, d'une voix forte, José-Maria récita les prières des
-morts. Isabelle et Tatiana se tenaient à genoux de chaque côté
-du cercueil; les sanglots qu'elles retenaient gonflaient leur
-poitrine à la briser. Mais l'archevêque s'avança, portant dans
-ses mains un voile noir, pour en couvrir la face de la morte; le
-temps de descendre au navire était arrivé. Les larmes d'Isabelle
-jaillirent, et, s'élançant auprès du lit:
-
---Attendez! attendez! que je la regarde encore un seul instant...
-Se peut-il qu'elle soit morte?... Elle était si douce, si bonne,
-si tendre!... Mère, oh! pourquoi ne répondez-vous pas? Pourquoi
-n'ouvrez-vous pas les yeux?... Mais vous jouissez de la paix,
-en compagnie des âmes bienheureuses. Vous entendez nos cris, du
-séjour de gloire... O ma mère! ma mère!... Morte! morte! Oh! oh!
-oh!
-
-Tous trois entouraient le corps, en l'embrassant et en versant des
-larmes, et Tatiana s'écria:
-
---Hélas! hélas! toi qui étais mes yeux, te voilà morte! Tu
-m'abandonnes dans les ténèbres et tu jouis de la lumière... Je
-sens tes mains glacées, ma mère. O chères mains qui m'avez tant
-de fois caressée, faut-il que vous restiez inertes? Chère bouche
-qui me parlais si doucement, tu ne me diras plus rien de tendre...
-Seigneur, que votre volonté soit faite; mais tout au moins,
-accordez-moi la grâce de me résigner!
-
-Elle se tut. Floris reprit:
-
---A peine t'ai-je retrouvée que la mort nous sépare. Me voici
-de nouveau orphelin... Pauvre image glacée, que me diraient tes
-lèvres closes, si tu les rouvrais soudain?... Séparés pendant
-vingt-cinq ans et réunis quelques mois à peine!... Oh! le monde
-est un mauvais rêve, et nous ne sommes rien que des ombres. Les
-plaisirs où nous tendons les mains sont des bulles de savon qui
-crèvent: ce qui nous suit éternellement sous nos pieds, c'est la
-terre de notre tombe, la fosse où il nous faut choir un jour!
-
-José-Maria leva la main, ainsi que pour mettre un terme à ces
-douleurs qui s'exhalaient:
-
---Silence, mon frère! s'écria-t-il. N'élevons pas notre vain
-murmure contre les décrets éternels! Nous partagions notre
-mère avec le ciel; maintenant, si l'on peut avoir foi en la
-miséricorde de Dieu, c'est le ciel qui la possède tout entière.
-Ne la plaignons pas d'un tel bonheur; ne nous lamentons pas
-sur nous-mêmes; ne mêlons pas notre égoïsme à ces mystères de
-l'infini... Mes sœurs et vous, mon frère, contemplons-la une
-dernière fois, puis descendons au rivage.
-
-Messer Pistolese s'avança, faisant un signe. Deux Morlachs
-soulevèrent le lit funèbre, et tout le cortège se mit en
-marche vers le sentier qui dévalait entre les roches. Mais, au
-tournant de l'ermitage, ceux qui marchaient en tête s'arrêtèrent
-stupéfaits, et, pendant un instant, la parole manqua de surprise
-au majordome.
-
---_Oïbo!_ s'écria-t-il enfin. L'imbécile de Jacinto!
-
-Devant eux, au fond de l'horizon, le promontoire illuminé, chargé
-de jardins, de palais et d'architectures de flammes, ouvrait
-mille scènes éblouissantes. Le grand manteau de fleurs de la
-montagne étincelait de feux multicolores: par endroits, blanc
-comme l'argent; ici, plus rouge que le rubis; là, vert comme
-l'émeraude. Les eaux qui se précipitaient pendaient au flanc des
-roches ou au milieu des verdures, comme des guirlandes de cristal;
-et tout entouré de créneaux, l'immense amphithéâtre étageait
-sur ses terrasses et dans ses bois pleins de fusées volantes,
-des toits bleus, des dômes de plomb, des portiques à trèfles
-quadrilobés, des façades de briques à losanges, des maisons roses,
-des batteries de canons verts, des kiosques, des statues, des
-fontaines, des grilles qui s'ouvraient sur la mer, des mâts de
-bronze à oriflammes, des obélisques supportés par des lions de
-basalte noir. Au sommet, parmi les arcades, brillait le colosse
-doré et ailé du cheval Pégase, qui, de son pied, fait rejaillir
-une fontaine; et, dominant la montagne et la mer, tout éclairé
-de girandoles, de lamperons et de pots à feu, le clocher rose du
-campanile portait un grand Ange doré, haut de seize pieds, pour
-montrer le vent.
-
---Eh bien, Miklas, le pays te plaît-il? dit l'un des serviteurs
-demeurés sur l'esplanade pour enlever les tréteaux, les étoffes
-et tout l'appareil funéraire, et qui, du haut des rochers,
-contemplaient Sabioneira illuminé.
-
---Mais oui, mais oui!... Les femmes y sont-elles jolies, hein?
-
-Le premier valet ricana:
-
---Voyez ce Miklas, quelle fournaise!... Mais ici, ce n'est pas
-comme à Prague, mon garçon... Les Morlachs, parmi lesquels nous
-allons vivre, sont plus vindicatifs que des diables!
-
---Bah! dit Miklas, et qu'est-ce qu'ils me feraient, voyons, si je
-courtisais une de leurs femmes?
-
---Une de leurs femmes! Ah bien, oui! Si tu t'accroupis seulement
-pour savoir si leur chien est mâle ou femelle, les voilà qui
-t'écrivent sur leurs tablettes et laissent croître, en signe de
-vengeance, l'ongle de leur petit doigt... Puis, un beau jour, ils
-te balafrent le visage avec un kreutzer aiguisé qu'ils ont mis au
-bout d'un bâton fendu... Ça s'appelle _dar un sfrizo_, oui, comme
-qui dirait _friser_.
-
-Les valets éclatèrent de rire, tandis qu'une rumeur lointaine, des
-clameurs, des détonations arrivaient jusqu'à eux, de Sabioneira.
-De hautes gerbes de fusées sillonnèrent un instant les ténèbres,
-puis retombèrent dans les flots.
-
---Entendez-vous comme ils s'amusent? reprit le valet... Pauvre
-madame! Elle a encore souri ce matin, quand le long Timothée est
-tombé sur le pont... Et penser maintenant qu'elle est morte!
-
---Bah! repartit le gros sommelier Agnolo, nous mourrons tous,
-rien n'est plus certain... Riches ou pauvres, il faut en venir
-là...--n'oublie pas le goupillon, Miklas!...--C'est le sort
-commun, le sort commun!
-
-
-
-
-LIVRE SECOND
-
-
-Aussitôt que le grand-duc Fédor eut appris la mort de sa femme, il
-régla, par un sec billet, adressé à l'archevêque de Myre, que le
-deuil en serait de six mois, bien qu'il ne le prît pas lui-même;
-qu'aucun de ses enfants ne draperait, mais seulement un deuil
-d'habits, porté par les princesses en violet, selon l'ancienne
-mode royale; et que, en attendant l'entier achèvement du tombeau
-superbe que Son Altesse se bâtissait à grands frais, au fond des
-gorges de la Jagodna, le corps serait porté, sans cérémonie, dans
-les caveaux de Sainte-Justine.
-
-La pompe funèbre fut donc modeste. Cette église Sainte-Justine,
-édifiée par le doge Venier, au milieu des jardins du palais, ne
-reçut, le jour des obsèques, outre les princes et princesses, que
-les femmes et quelques vieux pêcheurs de Sabioneira-le-Bas. Le
-grand-duc Fédor n'y assista point; et même le dimanche d'après,
-comme jaloux d'une douleur dont les témoignages accusaient sa
-propre insensibilité, il fit crier par le héraut public à Podgor,
-à Zemenico, et dans deux ou trois autres villages, que l'on eût
-à cesser les glas, avec toutes les marques de deuil. De tels
-regrets, légitimes au début, devaient pourtant avoir un terme:
-et il comptait que, dès le lendemain, le peuple reprendrait ses
-occupations et ses plaisirs accoutumés, puisque, aussi bien,
-c'était le temps de la foire San-Gordiano et des régates d'Imotica.
-
-Le matin de ce dimanche même, comme Floris se trouvait seul, dans
-une petite chambre voûtée, située à l'angle du palais, sous
-un portique pavé de briques, un coup léger heurta la porte, et
-aussitôt M. Manès entra.
-
---Eh bien! demanda vivement Floris, m'apportez-vous quelque
-nouvelle?
-
---Le grand-duc Fédor, répondit Manès, vous attend ce soir, à neuf
-heures..... Je viendrai prendre Votre Altesse.
-
---Bien! dit Floris qui repoussa son écritoire. Cela m'épargne une
-troisième lettre que j'allais écrire à l'instant, pour prier mon
-père de me recevoir.
-
---Votre Altesse est donc toujours décidée à nous quitter? reprit
-Manès.
-
-Le Grand-Duc poussa un long soupir:
-
---Hélas! dit-il, tout chemin est le mien, à présent que ma
-mère est morte... Mon père semble me tenir en mépris, en haine
-peut-être... Que ferais-je à Sabioneira? Ah! j'ai perdu avec ma
-mère ma maison, mon foyer même. En quelque lieu qu'elle habitât,
-je l'y aurais suivie avec joie; ma patrie était auprès d'elle,
-puisque le sort, en me chassant de celle que j'avais adoptée, a
-fait de moi comme un étranger dans l'Europe entière. Elle morte,
-pourtant, je dois me souvenir que la Russie est mon pays natal et
-que j'y ai des droits héréditaires.
-
---Sans doute, sans doute, fit le savant. Et que dit de cela votre
-sœur, la grande-duchesse Tatiana?
-
---Elle m'approuve, répliqua Floris. Elle-même a pris mon parti
-auprès de la Grande-Duchesse, qui témoignait quelque appréhension.
-Oh! ma sœur est une âme vaillante!
-
---Avez-vous vu le docteur Ulm? demanda Manès, après un silence.
-
---Je ne le verrai pas! s'écria Floris. Non, pardieu! quoi qu'ait
-pu me dire Tatiana. Vais-je faire la cour, à présent, aux
-domestiques de mon père?... Docteur de quoi? docteur en quoi?...
-Il n'est ni juge, ni médecin. Une espèce d'aventurier ramassé
-au fond de la Perse!... Le diable sait par quels moyens il a
-circonvenu le Grand-Duc, si froncé, si fermé à tous!
-
-Ils se turent. Un jour grisâtre emplissait l'étroit cabinet, où
-pour tout meuble se voyaient quelques chaises, avec une table
-vénitienne, marquetées en bois d'olivier et en ivoire de diverses
-couleurs. Mais un pas résonna sous la voûte, et Jacinto parut
-au seuil, tenant à la main des papiers, qu'après de grandes
-saluades, il remit à Floris. Grosset, basset, l'air toujours
-en peine et étonné, cet acolyte de ser Pistolese suppléait ce
-jour-là son maître, parti la veille pour Raguse, où Tatiana,
-qu'il accompagnait, était allée porter aux Barnabites le cœur de
-Maria-Pia.
-
---Sont-ce là, dit Floris, les réponses aux lettres arrivées de
-Russie, touchant la mort de ma vénérée mère?
-
---Oui, Monseigneur, dit Jacinto. Que Votre Altesse daigne les
-signer!
-
---Ho! ho! pas un titre d'omis! reprit Floris, en les parcourant
-des yeux. Mes beaux cousins ont bien des qualifications: _Grand
-Amiral_, _Chef du Corps des Cadets_, _Aide de camp général_...
-Celui-ci: _Inspecteur général du Génie_, _Aide de camp de S. M.
-l'Empereur_, _Chef d'un régiment de dragons, d'un régiment de
-grenadiers et du régiment des cuirassiers d'Astracan_... Voyons
-l'autre. Cinq lignes pleines: _Grand Maître de l'Artillerie_,
-_Grand Curateur_, _Grand-Duc_, etc. Allons! deux ou trois titres
-encore pour les grandir, et mes cousins seront si grands qu'ils
-pourront nous cacher le soleil, quand il leur plaira, et le mettre
-dans leur poche!
-
---Que Votre Altesse m'excuse, répondit Jacinto, interdit.
-J'ai copié le protocole. C'est ainsi qu'ils sont titrés dans
-l'_Almanach de Gotha_.
-
---Oh! dit Floris, je ne leur envie rien. C'est évident! Vous leur
-donnez leurs qualités. Qu'y a-t-il de plus naturel? Et il signait
-rapidement les lettres. Ils sont par surcroît, si je ne me
-trompe, propriétaires de régiments autrichiens, chefs de régiments
-prussiens. Moi seul suis comme nu, sans honneurs, sans titres,
-sans dignités. Mais bah! la Russie est si grande, que le Tsar
-pourra bien m'y procurer quelque emploi!
-
-M. Manès, à l'heure convenue, trouva Floris qui l'attendait. Ils
-traversèrent les jardins et arrivèrent au vaste étang de mer, au
-milieu duquel se découvre l'île habitée par le grand-duc Fédor.
-Sur la plage, un poteau de bronze offrait aux regards, dans un
-cartouche, les défenses portées par le Grand-Duc d'approcher de
-son île à plus d'une lieue.
-
-Ils montèrent dans l'étroite gondole envoyée pour eux du palais.
-Une flamme vacillant au loin allongeait son reflet sur les eaux.
-A mesure qu'on approchait, la lueur triste et fumeuse laissait
-distinguer un portail, des arcades à la persane, des dômes, des
-arbres, des viviers, tout un pavillon magnifique, bâti au bord de
-la tranquille lagune, et dont l'escalier y plongeait. Un grand
-fanal d'argent de forme ronde, où brûlait une mèche de suif, était
-posé sur l'un des degrés.
-
-La petite barque accosta, et Floris, lestement, monta les marches.
-Il atteignait le seuil du pavillon, quand il vit se jeter à lui un
-homme de médiocre taille, la face d'un jaune livide, fort gros de
-partout, sans être gras, et la tête grosse à surprendre. C'était
-le docteur Isidore Ulm, que M. Manès présenta, et qui se plongea
-aussitôt en révérences et en respects.
-
---Je vous suis obligé, repartit froidement Floris... Manès,
-conduisez-moi à mon père!
-
-Ils passèrent une chambre à dôme, montèrent deux marches de
-marbre, et pénétrèrent dans la salle d'audience, séparée seulement
-de l'autre, à hauteur d'homme, par des châssis de glaces de
-Venise, gravés d'or. C'était un vaste salon persan de cinq étages
-octogones, ouverts l'un sur l'autre, en étrécissant, et peint de
-moresques d'or et d'azur. Plusieurs flambeaux de cire çà et là
-l'éclairaient assez pauvrement; et la salle fraîche et ténébreuse
-semblait plutôt quelque grotte marine, le retrait féerique d'un
-dieu des fleuves, par l'eau qui y ruisselait de tous côtés, en
-longs filets et en fontaines, avec des masques, des goulettes,
-des coquilles de marbre blanc, tellement que l'on voyait l'eau
-ou qu'on la sentait, tout autour de soi. Au milieu, un bassin de
-marbre, à huit pans, jetait deux minces fusées d'argent.
-
---Monseigneur, voici votre père! dit Manès.
-
-Une tenture se leva, et le grand-duc Fédor parut et s'arrêta
-aussitôt. Il portait un habit persan, d'un vert de bronze, avec
-des lacets noirs. Sa haute taille était grêle et courbée, son
-teint enflammé de tumeurs, sur un fond plus blanc que le plâtre:
-et il effrayait par des yeux ardents, une physionomie sinistre,
-qui représentait la Cruauté, l'Orgueil, la Rage, l'Avarice. Ainsi
-ce fils et ce frère de Tsars regardait son fils venir à lui.
-
---Il m'est enfin donné de voir mon père, dit Floris, en ployant
-le genou. Puissent maintes années heureuses être ajoutées à ses
-années! Puissent aussi mes vœux sincères et mon respect me gagner
-son cœur!
-
-Les lèvres lui tremblaient d'émotion. Le grand-duc Fédor répondit
-d'une voix lente et enrouée:
-
---A quoi bon cet humble salut, à quoi bon cette déférence simulée,
-quand votre conduite la désavoue? Allons, relevez-vous, monsieur.
-Vous avez employé de hautaines instances, pour être reçu par
-nous; vous avez forcé notre porte avec vos messages impatients...
-Debout, monsieur, debout, vous dis-je! Vous avez le sang trop
-bouillant pour rester si longtemps à genoux.
-
---Mon père, dit Floris, que ma hâte légitime de vous voir et le
-ton pressant de mes lettres n'accusent pas mon respect pour vous.
-Si quelque chose vous déplaît dans mes manières, ne l'attribuez,
-je vous en conjure, qu'au long éloignement de vous, où il m'a
-fallu vivre. Mes fautes ne sont pas de moi, mais de mon ignorance
-seule.
-
---Je ne comprends pas bien cela, reprit le Grand-Duc; et
-affectant, ainsi qu'il faisait souvent, un langage obscur, bref,
-bizarre, où perçait quelque chose d'égaré:
-
---Qu'est-ce qui vous suit ainsi? dit-il.
-
---Où cela... où cela, Monseigneur?
-
---Là, sur les dalles de la salle.
-
---Mon ombre? dit Floris stupéfait.
-
---Arrêtez-la!... elle me déplaît! dit le Grand-Duc. Présentez-vous
-à moi sans elle!
-
---Votre Altesse veut se moquer; elle sait bien que c'est
-impossible!...
-
---Eh bien! voilà cependant, monsieur, ce que vous exigez de moi.
-Vous assurez qu'il faut séparer vos fautes de votre personne, ce
-qui serait aussi aisé que de séparer l'ombre du corps!... Assez
-là-dessus, maintenant. Vous m'avez demandé audience. Il m'est
-pénible de parler, mais j'entendrai ce que vous avez à me dire.
-
-Alors, tandis que le vieillard s'asseyait à l'orientale, sur un
-petit lit de brocart d'argent, il s'éleva, d'un enfoncement ouvert
-dans la salle comme une alcôve, une symphonie d'instruments.
-Quatre ou cinq musiciens persans, domestiques de Son Altesse, y
-jouaient à bas bruit, de leurs luths, soutenus d'un rebec et d'une
-flûte. Cette argentine mélodie couvrait à peine le clair et léger
-murmure des eaux.
-
-Cependant le Grand-Duc reprenait:
-
---Parlez, monsieur, que me voulez-vous?
-
---Mon père, répondit Floris, tout debout en face du vieillard,
-je demande votre congé de quitter Sabioneira. J'y suis venu avec
-empressement, pour vous rendre mes devoirs de fils. J'espérais y
-vivre près de ma mère, et ne désirais pas un plus grand bonheur,
-si elle eût vécu. Mais à présent, je l'avoue, Monseigneur, mes
-pensées et mes souhaits se tournent vers une vie moins indolente
-que celle qui serait la mienne, si je restais en Dalmatie.
-
---Au fait! dit le Grand-Duc.
-
-Floris poursuivit:
-
---C'est à Dieu et à vous, mon père, que je dois la glorieuse
-dignité de ma naissance. Vous êtes grand-duc de Russie, et par
-conséquent je le suis aussi. Jusqu'à présent cependant, ma
-naissance, comme celle d'un fils de marchand, ne m'a rapporté que
-de la richesse. Seul de tous les grands-ducs, je porte ce nom,
-sans jouir des privilèges souverains et des honneurs qui y sont
-attachés. Permettrez-vous cela, mon noble père? Faut-il que je me
-voie dépouillé de mes titres et de mes dignités? Vaine ombre d'un
-grand nom, simulacre de prince, dois-je traîner une vie oisive?
-Non, je revendique mes droits de légitime descendant à l'héritage
-de mes ancêtres. Vous-même, vous avez consacré au service de la
-Russie vingt années de votre vie. C'est ce que j'ai en moi de
-votre sang, Monseigneur, qui me sollicite à vous imiter.
-
---Vous auriez dû, monsieur, dit le Grand-Duc, nous présenter
-une requête. Il est d'usage, l'ignorez-vous? quand on recourt
-à ses supérieurs, de le faire par des placets... N'importe,
-expliquez-vous à présent. Au reste, je devine la chose. Vous
-désirez une charge, quelque emploi, et vous comptez sur moi pour
-l'obtenir. Vous voulez que j'écrive au Tsar, n'est-ce pas?
-
---Cette faveur que je réclame, dit Floris, est comme un droit pour
-ceux de mon sang.
-
-Le Grand-Duc éclata d'un rire étrange:
-
---Mon frère Nicolas y a pourvu, répondit-il. Vous ne connaissez
-pas, je vois, le manifeste qui parut la veille de mes noces. Ha!
-ha! Un tour du tsar de Mirliki, comme l'appelait Constantin!
-Ce manifeste statue donc, par toutes sortes de raisons, de
-considérations profondes, que les parents du Tsar qui prennent
-en mariage des personnes non orthodoxes, ne pourront transmettre
-à leurs héritiers les droits dévolus aux membres de la famille
-impériale.
-
---Ce manifeste ne regarde, dit Floris, que la succession au trône.
-Mes autres droits restent intacts.
-
---Vos droits, ricana le Grand-Duc, vos droits! Vous les mettez
-sans cesse en avant, comme le scorpion ses pinces. Vous n'avez
-aucun droit, monsieur. Il n'y a d'autres droits en Russie que le
-bon plaisir de l'Empereur... Vos droits! Mon frère Nicolas, de
-glorieuse mémoire, en avait bien, je pense, autant que vous. Il
-a pourtant vécu sans charges et sans honneurs, jusqu'après sa
-majorité. Oui, plus d'un an après son mariage, il attendait encore
-l'audience, avec les autres courtisans. Ce ne fut que pendant
-l'automne de 1818 qu'il obtint le commandement d'une brigade de la
-garde, et il avait alors vingt-deux ans.
-
---J'en ai vingt-six, repartit Floris.
-
---Êtes-vous si âgé, monsieur? Pour qui compterait mieux, il y a
-quelques mois à peine que vous êtes enfin sorti de l'abjection
-où vous viviez. Allons, vous êtes trop exigeant. N'y a-t-il pas
-eu dernièrement toute une fortune pour vous? Ne venez-vous pas
-d'hériter?
-
---Moi, Monseigneur? dit Floris stupéfait.
-
---Sans doute, votre mère est morte. Il vous faut apprendre la
-patience, puisque vous vous dites mon fils. L'homme le plus
-patient du monde n'aurait pu rivaliser avec moi. Oh! j'ai rampé
-sous Nicolas, comme un chasseur de buffles sauvages. J'aurais
-conduit en laisse une tortue, depuis Moscou jusqu'à Pétersbourg.
-Vous êtes trop bouillant, monsieur... Bonsoir... Nous vous
-autorisons à vous retirer, maintenant.
-
-Le Grand-Duc porta à ses lèvres un sifflet d'or, et un page très
-beau, fardé, les yeux peints d'antimoine, se présenta et disposa
-sur le tapis, aux pieds de Son Altesse, une carafe et une tasse
-d'or, avec un grand plat d'or, rempli de neige. Floris, tout pâle
-et agité, restait debout en face de l'estrade, comme indécis s'il
-se retirerait, ou s'il tenterait un dernier effort.
-
---Puis-je espérer, reprit-il enfin d'une voix sourde, que Votre
-Altesse écrira cette lettre?
-
---Bah! répondit le grand-duc Fédor, en se versant du vin dans la
-tasse, vous avez plus de pouvoir que nous-même sur l'esprit du
-Tsar. Alexandre ne vous a-t-il pas fait mon héritier? Demandez-lui
-votre charge en flamand.
-
---Je parle russe, Monseigneur. Depuis six mois, je m'y applique
-sans relâche, et c'est ma mère, la première qui m'en a donné des
-leçons.
-
---Allons, ce sera moi, fit le Grand-Duc, qui ne saurai plus parler
-russe.
-
---Mon père, dit Floris...
-
---Bah! bah! laissez ce mot! A quoi sert de distinguer un père d'un
-autre homme?... N'importe! je vous sais gré, monsieur, de n'avoir
-pas juré que vous m'aimez, que vous avez pour moi la plus sincère
-affection... Les chiens sont-ils lâchés?... Hussein! A-t-on lâché
-les chiens?... Lorsque nous aurons besoin de vous, nous vous
-ferons chercher, monsieur.
-
-La rage de Floris éclata, sitôt qu'il eut atteint la
-gondole.--Chassé! il m'a chassé! répétait-il, parmi les cris,
-les jurements, les menaces; et la vue de la Grande-Duchesse, qui
-l'attendait au débarcadère, avec Tatiana arrivée de Raguse, ne
-parvint pas même à le calmer.--Je le méprise, oui! Je dédaigne ses
-mensonges, et je vais y retourner pour le lui dire, malgré ses
-chiens!... Isabelle et l'aveugle furent longtemps avant de pouvoir
-le radoucir. Tous les trois, ils se promenaient dans les jardins,
-sur l'une des terrasses. De rares lumières brillaient. La lune
-blafarde, avec son croissant, flottait comme une plume légère,
-parmi les gouffres bleus du ciel. Les fontaines, taries la nuit,
-se taisaient; partout, le silence. Seul, ainsi qu'un guetteur au
-plus haut de cette montagne endormie, l'ange d'or du campanile
-veillait encore, et par instants on l'entendait tourner sur sa
-boule de bronze, avec un faible bruissement.
-
---Allons, voilà minuit qui sonne, reprit Tatiana. Il est temps
-de nous séparer... Je vous le répète, mon frère. L'entremise
-du grand-duc Fédor ne vous est plus indispensable... J'ai reçu
-aujourd'hui des nouvelles. Vous pouvez, sans crainte, vous
-adresser directement à l'Empereur... Rien de plus sûr! Il se
-prépare une expédition contre les Turcomans. Demandez à en faire
-partie, n'importe en quelle qualité. Le Tsar aurait pu trouver
-des inconvénients à votre séjour à la cour. Il n'en subsiste plus
-aucun, s'il vous envoie en Asie, avec Skobeleff.
-
---Ah! Tatiana, que lui conseilles-tu! dit Isabelle.
-
---Allons, ma sœur, tu montres trop de craintes, répliqua l'aveugle
-fermement. Etant celui qu'il est, il ne peut, sans honte, rester
-oisif à Sabioneira. On doit le voir partout où, dans le vaste
-empire de ses pères, la Renommée propose des couronnes, partout
-où l'on gagne de l'honneur. Souffrira-t-il que de si belles
-récompenses soient le lot des moujiks et des fils de pope, tandis
-que lui, cousin du Tsar, mènerait une vie paresseuse, près de
-sa femme et de sa sœur? Je chéris mon frère tendrement, mais
-j'aimerais mieux le voir mort pour le Tsar et pour la Russie, que
-déshonoré par un lâche repos!
-
---Oui! oui! exclama Floris. Merci, Tatiana... Tu as raison, oui,
-j'écrirai!
-
-La Grande-Duchesse joignit les mains:
-
---Mais tant de hasards, tant de périls!... Dans quelle inquiétude
-je vais vivre!
-
---Bah! dit l'aveugle, n'est-ce donc rien que de remporter la
-victoire?... La gloire panse tout!... Quand il serait blessé...
-
---O Dieu! tais-toi! tais-toi! dit Isabelle.
-
---Je vais donc vivre enfin! s'écria Floris. Le bien que j'ai
-eu sans peine, est-il à moi? Il aurait pu tomber sur une autre
-tête... Seul m'appartient celui que je conquiers!... Je reviendrai
-tout couvert de gloire... Alors, il faudra bien que le Tsar
-m'écoute!... Que de choses à réformer en Russie!... Si Alexandre
-avait un sage conseiller... Tôt ou tard, dans les pays voisins,
-il y aura des couronnes à prendre, en Bulgarie, en Roumanie!...
-Vois-tu, Tatiana, je sens bouillonner dans mes veines une ardeur
-qui suffirait à un monde... Oh! partir, vivre encore sous la
-tente, affronter la mêlée sanglante, éprouver les misères
-terrestres, être un homme parmi les hommes!
-
-Son pas sonnait sur les dalles de marbre; et il semblait à
-Isabelle changé, grandi, comme transfiguré.
-
-
-
-Floris, dès le lendemain même, commença d'arranger doucement
-toutes choses pour son départ. Il écrivit au baron Mamula,
-l'homme de confiance, l'ami de Mme Maria-Pia et l'exécuteur de
-son testament, pour le presser de terminer les affaires de la
-succession. De plus, il lui donnait mission de se faire rendre
-les comptes de la tutelle d'Isabelle, que le grand-duc Fédor
-traînait depuis plus d'un an, et il insistait en conséquence pour
-que Mamula vînt s'établir à Sabioneira. Le baron arriva donc
-peu de jours après, avec cinq ou six chiens dont il faisait ses
-délices. C'était un grand homme blond, maigre, des yeux pétillants
-d'esprit et de feu, galant aussi dans sa jeunesse, et ancien
-vice-président du tribunal suprême de Raguse. Personne ne parlait
-plus juste, et ne coulait une question à fond plus nettement et
-plus facilement. Il s'installa avec sa chiénaille dans un petit
-appartement, de plain-pied à la cour des Fontaines, et écrivit
-tout aussitôt au docteur Ulm, qui se présenta, chargé des intérêts
-du grand-duc Fédor. Le baron se flattait, en arrivant, d'en avoir
-promptement fini; mais les premières conférences révélèrent des
-comptes peu nets, noyés de chiffres, de duplications, de lacunes,
-d'obscurités. Il fallut donc en venir aux éclaircissements, et les
-longues séances d'affaires eurent lieu dès lors, réglément, trois
-fois par semaine. Floris ne manqua pas de s'y rendre.
-
-Comme il en revenait un soir, il trouva un valet de Josine, qui
-l'attendait avec un billet. La petite princesse invitait son
-beau-frère à la venir voir, le lendemain. Ses vieux amis les
-Zingari étaient arrivés, disait-elle, et pour mieux recevoir la
-visite des femmes et des enfants de la tribu, elle leur donnait
-une collation. La fin du billet promettait à Floris une surprise,
-en termes enjoués et mystérieux.
-
---C'est bien! Répondez que j'irai, dit le Grand-Duc au laquais.
-
-Vers trois heures, Floris se rendit chez la princesse. Seul
-depuis le matin, sans savoir que faire dans les jardins, ce fut
-avec impatience qu'il prit la route de la _Casa d'Oro_, le petit
-palais qu'elle habitait. Le vieux parc, dépouillé par l'automne,
-était baigné d'une brume violette; des statues tranquilles s'y
-dressaient, à travers les rameaux noirs et nus. Au moment où il
-débouchait de l'avenue, Josine le vit arriver, et descendit toute
-courante et bondissante, au-devant de lui. Une large fleur de lis
-de saphirs pendait à son col délicat. Sa chevelure noire était
-tressée de lacets de soie verte et d'argent, en vingt boucles
-folâtres et charmantes; et elle avait un habit de gala d'un damas
-rose sèche, tout semé de houppes couchées de plumes d'autruche
-d'argent, et que bordaient, sur la poitrine, des houppettes de
-plumes d'autruche.
-
---A la bonne heure! Ah! que tu es charmant d'être venu!
-exclama-t-elle... Suis-je jolie?... Suis-je à ton goût?... Comment
-me trouves-tu avec cette robe?
-
---Rien ne te va mieux, répondit Floris.
-
---Vrai, je te plais?... C'est que, comprends-tu, j'ai quitté le
-deuil aujourd'hui... Et mes cheveux, cela peut-il passer? C'est
-cette sotte de Milada qui m'a fait changer de coiffure, en disant
-qu'elle avait fait un rêve... Elle rêve à tout moment de moi,
-elle me donne des frayeurs... Mais c'est la dernière fois que je
-l'écoute... Ou qu'elle veille, ou qu'elle dorme pour elle!
-
-Ils étaient arrivés au milieu du rond-point qui précède le petit
-palais, et qu'environnent, sous les arbres, de grands Termes
-de marbre blanc, dans des gaines de porphyre vert, papelonnées
-d'écailles de cuivre. La _Casa d'Oro_ se dresse au fond, avec
-son toit plat et sa _loggia_ d'arcades à la vénitienne, dont
-les murailles sont ornées des noms latins des sept Planètes, en
-mosaïque d'or terni, qu'encerclent des couronnes sculptées. Entre
-deux chênes aux branches colossales, une escarpolette de soie
-balançait son siège étroit à fleurs peintes, au-devant duquel se
-tenait un enfant rousseau, blême, chétif, tout marqué de taches de
-son.
-
---Mais c'est le fils de Stepany, dit le Grand-Duc.
-
---Lui-même, répondit Josine... Allons, méchant vaurien, saluez!
-Avec sa casquette de cuir, on peut dire qu'il a la tête plutôt
-chaussée que couverte... Eh bien, où sont passées ces folles?
-Rina! Rina!... Milada!... Elles auront pris peur en te voyant,
-parce que Tatiana me défend de me balancer.
-
---Est-il possible! dit Floris en souriant,
-
---Oh! fit-elle,--et d'un bond léger, Josine s'élança sur
-l'escarpolette,--elle ne me comprend pas, vois-tu, et puis, elle
-me parle toujours comme si j'étais encore une enfant... Allons,
-Thalès, balancez-moi, mais pas trop fort!... Si votre père
-vient, marmouset, nous renverserons sur vous, pour vous cacher,
-l'écaille de la grande tortue qui est dans mon cabinet d'étude. On
-vous mettra un bonnet noir et des gants, et vous serez ainsi une
-bonne tortue, une tortue des plus authentiques.
-
---Je suis trop grand pour tenir sous l'écaille, repartit Thalès.
-
---Oui, vous êtes un peu plus grand que les Pygmées, les habitants
-de Lilliput et la géante Rézinka, dont je vous ai souvent parlé.
-Elle va dans un petit carrosse, attelé de quatre scarabées. Une
-fois, en m'éventant trop fort, je l'ai lancée hors de la chambre:
-heureusement, elle s'est prise dans une toile d'araignée et a
-pu redescendre le long du fil. L'année dernière, un soldat de
-plomb l'a demandée en mariage; mais elle était frileuse, et lui
-redoutait le feu. Une autre fois, je l'ai cherchée pendant deux
-heures: elle dormait dans un bateau de papier gris, au beau milieu
-d'un verre à bière... Vous êtes un peu plus gros qu'elle, mais
-n'en concevez pas d'orgueil... Là! c'est bien, monsieur, c'est
-assez!... Et maintenant, mettez-vous là, et jouez sans faire de
-bruit, jusqu'au moment où vous irez goûter avec les autres.
-
-Elle passait comme un oiseau, toute noire et aérienne sur le
-gouffre éclatant du couchant; et l'ombre oblique de son vol
-s'allongeait démesurément, parmi les champs de chrysanthèmes
-jaunes. Un sphinx de marbre solitaire les gardait, du haut de son
-piédestal.
-
---Mais, dit l'enfant, comment jouerai-je, si je suis seul?
-
---Eh bien, jouez à la boutique, petit singe!... Tu tiens toi-même
-la boutique, puis tu arrives et tu te demandes: _Monsieur, combien
-coûte cette pomme?--Oh! mais_, tu dis, _monsieur, ce n'est pas une
-pomme, allez vous acheter des lunettes; c'est ma femme malade que
-je soigne. Elle n'a pas de bras ni de jambes: il ne lui reste que
-les deux joues, voyez-vous. L'une est rouge et l'autre est jaune,
-parce qu'elle a une ébullition du sang d'un côté, et la jaunisse
-de l'autre..._ Voilà comment on joue, quand on est seul!
-
-Mais une rumeur, des exclamations arrivaient du petit palais,
-par-dessus la voix de la princesse. Des portes claquèrent, et
-soudain l'abbé Lancelot, en émoi, déboucha du vestibule. Ses joues
-étaient plus colorées encore que d'ordinaire, et il avait ses
-souliers à boucles d'argent. Derrière lui, parut un laquais, à
-la casaque verte et gris de lin, qui était la livrée de Josine;
-et cet homme, hâtivement, en continuant de donner des ordres,
-emportait, par le corridor, au bout de ses bras étendus, de
-grandes Figures de sucre peint.
-
---Ah! mon Dieu! s'écria la princesse, qui dans son vol, tout
-enivrée de turbulence et de plaisir, lança en l'air mutinement sa
-légère mule de satin, ils viennent, ils viennent, les voilà!
-
-On entendit un bruit de flûtes, et, au fond de l'allée de cyprès
-qui aboutissait à la _Casa d'Oro_, le Grand-Duc aperçut un groupe
-d'enfants et de femmes, aux vêtements bariolés. Avec des rires
-et des cris, elles poussaient, à force de bourrades, un âne
-enharnaché de grelots, que talonnaient trois ou quatre bambins,
-assis dessus à califourchon. Quelques-unes marchaient, tout en
-filant leur quenouille à cercle de cuivre, sveltes et sans ployer
-le front sous les pesants berceaux jaunes ou verts qu'elles y
-portaient en équilibre, et dans lesquels dormait un maillot. Deux
-enfants, joueurs de chalumeau, menaient, au bout d'une laisse
-de cuir, des oursons levés sur leurs pieds de derrière, et qui
-s'avançaient d'un pas dandinant.
-
---Je donne le bonjour à monseigneur Floris, dit l'abbé en
-approchant. Eh bien, Votre Altesse sait la nouvelle?
-
---Quelle nouvelle? dit le Grand-Duc.
-
---Allons, vous la savez, Monseigneur... Je vois la princesse qui
-rit et qui me fait des signes... Ha, ha, ha, ce fou de Giano!
-J'étais bien sûr qu'il tomberait ainsi sur nous, un jour ou
-l'autre.
-
---Que voulez-vous dire? demanda Floris.
-
---Quoi! répliqua le bon abbé voluptueusement, se pourrait-il que
-Votre Altesse ignorât que Giano est arrivé hier?... Il campe à
-Zlagora avec les Bohémiens. Il est venu de Zara avec eux... C'est
-la chose la plus étonnante!
-
---Ah! pourquoi l'avez-vous dit, messer? exclama la folle Josine...
-Moi qui me réjouissais par avance de les mettre tous deux aux
-prises... Oui, oui! Giano est arrivé; c'était là ma surprise...
-ha! ha! ha!... Au reste, il ne fait que passer; il repart dès
-demain pour Cattaro... Il veut aider les Zingari à manger, jusqu'à
-la dernière, leurs poules volées... Et tenez, le voilà, ma parole!
-
-Tout le cortège, à ce moment, débouchait dans le rond-point des
-Termes, parmi les rires et les acclamations... Alors, un homme
-se détacha de cette foule, et, en manière de salut, il agitait
-un bouquet de roses. Puis, reconnaissant la princesse, Giano
-vint à elle, en pressant le pas, tandis que Floris l'observait.
-Un continuel sourire relevait sa moustache, où se jouaient des
-reflets roux; ses yeux brillaient d'une gaieté bouffonne et même
-un peu féroce; et il avait dans toute sa personne quelque chose
-d'attirant, de léger, de cruel.
-
---Voici, dit-il en tombant à genoux devant Josine qui descendait
-les degrés, la belle nymphe qui s'avance, le trésor de Sabioneira.
-Voyez, voyez comment sont faits les anges du paradis.
-
-Et il s'écria:
-
- _O Dea, o Nimpha, o Stella marina!
- O e'n umil donna, belta divina!_
-
---Merci, Giano, répondit Josine, souriante. Parle, fais danser, je
-te prie, quelques étoiles encore, en mon honneur.
-
-Mais le fantasque personnage avait avisé messer Pistolese:
-
---Ah! te voilà, mon bon sior Pantalon de la Zuecca! Quoi de
-nouveau à Zemenico? Tonina fait-elle toujours de ces divins
-macaronis?... Bonjour, l'abbé!... Et qui es-tu, toi, petit pou de
-mer?... Hé! c'est le fils de Stepany!
-
---Toujours le même! dit le bon abbé.
-
---Ah! le paillard! toujours, toujours! dit Pistolese.
-
---Et miss Ira, en Australie? reprit Giano, en revenant à la
-princesse.
-
---Oh! ne m'en parle pas! s'écria Josine. Il me semble que je
-la revois, avec ses gestes anguleux. Elle était née d'un cœur
-de chêne: elle était naturellement en bois! La vestale de la
-syntaxe!... Te souviens-tu? Elle fixait sur moi des regards
-grammaticaux; elle guettait les solécismes sur mes lèvres!
-
-Le sculpteur se mit à rire, et, se plaçant en face de Josine:
-
---Comme tu as grandi! fit-il... Te voilà belle et charmante, au
-delà de toute expression. Tu as ce port majestueux dont les poètes
-font tant de cas, et qu'ils attribuent à leurs déesses. En vérité,
-je ne sais plus si j'ose encore te tutoyer... Ainsi donc, madame
-Isabelle, avec la merveilleuse aveugle, la princesse Tatiana, sont
-justement absentes aujourd'hui!
-
---Elles sont allées, répondit Josine, au couvent de Sant'Orsola.
-
---Je sais, je sais... Elles célèbrent l'anniversaire de Mme
-Maria-Pia... Oui, cela fait six mois qu'elle est morte... Comme
-ce coquin de temps passe!... La pauvre dame m'avait tenu dans
-l'espérance d'une pension. Je me flatte que son fils Floris s'en
-souviendra... Que dit-on de ce nouveau Grand-Duc?
-
---Ma foi, on le voit rarement, repartit la malicieuse princesse.
-Il passe ses journées à battre les champs; il paraît quelque peu
-sauvage... Mais, d'abord, Giano, que je te présente le nouveau
-maître de chapelle,--et, du geste, elle montrait Floris;--un ami
-de _mein Herr_ Wilibald, et qui le remplace pendant son absence.
-
-Le sculpteur salua fort légèrement le maître de chant supposé:
-
---Votre serviteur, messer... Et ce bon Wilibald est toujours à
-Cassel? Il s'entendait parfaitement à déboucher les flacons de
-raki.
-
-Puis, avant que Floris étonné eût ouvert la bouche pour répondre:
-
---Sauvage! sauvage! dis-tu... Parbleu, il a hérité ça de
-son père, que l'on prétend aussi le mien. Le seigneur Fédor
-Paulovitch est un homme morose; en tout un an, il ne se découvre
-pas, pour sourire, le coin d'une dent!... Quelqu'un l'a-t-il vu
-ces temps derniers? Que file la vieille araignée? Quelle ruse?
-quelle ruse?... Hein! Toujours au fond de son trou, toujours
-avare, inquiet, soupçonneux! Le nouveau Grand-Duc s'entendra
-merveilleusement avec lui... A eux deux, ils font bien la paire!
-
---Giano... Giano, ne dites pas ça! s'écria le bon abbé Lancelot.
-
---Ah! je le connais bien, par saint Cosimo! répliqua le sculpteur
-avec feu... Il a fait d'étranges métiers, avant qu'on l'eût
-retrouvé... Allez, allez! il a couru le monde... Il vendait de
-l'orviétan, des drogues... Il a suivi un cirque, par amour...
-Oh! il a fait plus d'un métier, même plus de vingt, mon noble
-frère!... Si j'en suis bien certain, dites-vous?... Bon! puisque
-la chose est publique!... Il suivait le cirque Perseo... Il y
-avait là une écuyère... Ha, ha, ha! Le gaillard lui parlait de
-choses tout autres que celles que vendent les apothicaires...
-C'est ainsi qu'il s'en vint à Paris, où on le nomma général... Un
-vrai démon incarné, Madonna... Il est l'homme, en propre personne,
-qui mit le feu au palais célèbre des Tuileries... Apprenez-le, si
-vous l'ignorez!
-
-Le Grand-Duc avait fait quelques pas, et en s'adressant à Giano:
-
---Je ne veux pas prolonger, dit-il, ce badinage, qui n'a déjà que
-trop duré... Vous avez, messer, en face de vous, ce Floris que
-vous prétendez connaître, et dont vous faites un tel panégyrique!
-
-La petite princesse battit des mains:
-
---Ah! la bonne plaisanterie!... Pour cette fois, tu es attrapé...
-Allons, ose jurer que non!
-
---Parbleu, fit le sculpteur, au premier coup d'œil, j'avais
-reconnu Son Altesse, et Giano éclata de rire... Ai-je les yeux
-d'une taupe à la face, ou ceux d'un idiot à l'esprit? J'aurais
-démêlé entre cent mille cet illustrissime seigneur. On lit, en
-effet, sur son visage, à livre ouvert, quelle est sa mère. Mais
-voyant qu'il entendait garder l'incognito, était-ce à moi de le
-déceler? Devais-je lui faire pareille injure?... Si donc j'ai tenu
-ce langage, c'était pour le porter à se découvrir, dans la passion
-où j'étais de lui offrir plus tôt mes humbles respects, comme je
-le fais en ce moment... Prospérité et longue vie à Son Altesse!...
-Ha, ha, ha! Monseigneur, un maître de musique!... Des maîtres de
-musique tels, il n'est que des impératrices ou des déesses qui les
-pourraient payer de leurs leçons!
-
---C'est bon, c'est bon!... Une autre fois, reprit Josine, tu
-regarderas mieux, Gianetto, les gens auxquels on te présente! Va!
-mon beau cousin n'est pas rancunier... Il te pardonne pour les
-louanges que tu m'as décernées, à moi... Mais, voyons, ma foi, il
-est grand temps que je m'occupe de mes hôtes!
-
-Les Zingari formaient alors un large demi-cercle autour du perron.
-Les femmes allongeaient la tête, silencieuses et tâchant de saisir
-ces vagues discours en langue inconnue; et grimpés jusque sur les
-arbres, les enfants riaient à chaque instant, en entendant rire
-Josine. Elle vint aux femmes, et les saluant:
-
---Bienvenues, mes colombes, bienvenues toutes, dit-elle en
-esclavon... Bonjour, toi, je te reconnais, ma commère, mais tu
-n'avais pas ce petit pacha, l'année d'avant... Et vous, marmotte,
-avec votre grand handjar, voulez-vous donc massacrer les Turcs,
-comme dans la ballade d'Émin-Aga?... Tout beau, tout beau,
-seigneur hospodar! poursuivit-elle, et debout devant l'un des
-ours, Josine caressait sa joue muselée... Allons, en attendant
-que nous assistions tantôt à sa danse, n'est-ce pas, beau cousin
-Floris? on va conduire ses nobles maîtres à la collation qui les
-attend... Thalès, accompagnez Jacinto... Il y a aussi pour nous,
-messieurs, un petit goûter, servi près d'ici.
-
-Elle prit le bras du Grand-Duc, et tous la suivirent en silence
-dans une épaisse allée de charmille, où les feuilles sèches
-bruissaient sous les pieds. Par moments, la petite princesse se
-détournait pour sourire à Giano, malicieusement:
-
---Et comment va donc, reprit-elle, ton maître et ami, le vieux
-Manfredi, dont tu nous faisais tant de récits?... Il était
-peintre, il avait onze enfants, et pas un n'était ressemblant...
-Ah! c'est fâcheux! lui dit l'empereur d'Autriche, qui était
-venu dans son atelier... Non, c'est un autre, voyons... Ma foi,
-je ne sais plus le conte!... Mais toi, pourquoi passes-tu sans
-t'arrêter? Qu'as-tu à faire à Castelnuovo et aux bouches de
-Cattaro?
-
---Voici l'histoire, repartit le sculpteur. Sache qu'un matin, à
-Zara, comme j'arrangeais l'un de mes ciseaux, il m'était sauté
-dans l'œil droit une paillette d'acier... Je souffrais de
-cuisantes douleurs et pensais déjà demeurer borgne, quand Slatia,
-la Zingara, la fille du vieux Tomko, que tu connais, m'a guéri, en
-me faisant couler dans l'œil le sang d'un pigeonneau vivant. La
-paillette est sortie le lendemain, et je me trouve maintenant avec
-une meilleure vue qu'auparavant. J'ai donc ciselé un œil d'or,
-pour remercier la très sainte Vierge de ma bienheureuse guérison,
-et m'en vais le présenter moi-même à l'autel de Notre-Dame de
-Cattaro.
-
---Et cette Slatia est jolie, dis-moi? répliqua Josine en riant...
-Là, là, nous voici arrivés.
-
-Ils se trouvaient devant un petit pavillon, que surmontait un
-clocheton à la chinoise, plein de vases et de sonnettes. Deux
-dragons de marbre, jaune et vert, tenant sous leur patte une boule
-d'or, flanquaient les marches du perron; et des paons blancs, à
-queue traînante, qui picoraient à travers la cour, s'arrêtèrent
-et, se rengorgeant, poussèrent leur clameur discordante. C'était
-là ce qu'on appelait la Ménagerie, sorte de maison de porcelaine,
-isolée dans un recoin du parc.
-
---Il est pourtant fâcheux, princesse, dit l'abbé Lancelot, tandis
-qu'un valet ouvrait la grille, que nous n'ayons pas pu monter un
-instant dans votre cabinet d'étude, pour faire voir à messer Giano
-vos progrès en langue latine... Vous savez, comme hier, princesse,
-en ouvrant un Virgile au hasard:
-
- _Tum vero infelix fatis exterrita Dido
- Mortem orat; tædet cœli convexa tueri._
-
---Bah! repartit Josine en riant, j'aurais traduit _Dido_ par «dis
-donc», et _mortem orat_ par «la mort aux rats»... Je vous aurais
-fait peu d'honneur, messer... Voyez-vous, je ne puis souffrir
-cette Didon... Parce qu'elle perdait son pleurard d'Énée, son
-pieux Énée, suivi du fidèle Achate!... Le beau malheur de perdre
-un homme!
-
---Allons, dit l'abbé, vous parlez là de choses que vous ne
-connaissez pas, petite fille!
-
---Moi! s'écria la folle enfant, en éclatant de rire. Pour qui me
-prenez-vous, messer? Mais j'ai déjà eu plus de vingt passions et
-de si cruelles peines de cœur qu'on en ferait tout un recueil de
-romances! Rien que dans ces dix derniers mois... Ah! vous voilà
-béants et tout avides de surprendre les secrets d'une pauvre
-fille... Par ma foi, cherchez, cherchez, cherchez!
-
-Et elle se mit à chanter:
-
- Comment reconnaître votre amoureux
- D'un autre homme?
- A son chapeau de coquillages, à son bâton,
- A ses sandales.
-
-Le souper de la veille des Rois fut des plus joyeux au palais.
-Tatiana et Isabelle, avant que le gâteau fût tiré, voulurent y
-mettre elles-mêmes la fève, qu'elles destinaient à Josine; et
-elles se trouvaient dans les offices, lorsque Sander entra tout
-effarouché, disant qu'il fallait que la réponse du Tsar fût
-arrivée; qu'un courrier de Slano venait d'apporter, à l'instant
-même, une lettre au grand-duc Floris, de qui les yeux avaient
-rougi en la lisant: qu'aussitôt il était sorti de table, en
-compagnie de ser Mamula, et qu'après avoir commandé qu'on allât
-chercher le docteur Ulm, chez Stepany où il dînait, Monseigneur
-s'était rendu en hâte dans l'appartement du baron.
-
-Tatiana trouva Floris qui marchait à grands pas, le long d'un
-couloir gris et nu, éclairé d'une seule bougie. Il renvoya Sander
-d'un signe, et à sa sœur, tout aussitôt:
-
---Eh bien, vous devinez la chose?... Il me paye de belles phrases,
-de paroles... Après mes trois lettres, ha, ha, ha! il me renvoie
-enfin à mon père!... J'en suis juste au même point qu'avant.
-
-Et, déployant un grand papier:
-
---_Très cher cousin_, lut-il, _je n'ai jamais douté des
-sentiments élevés de votre cœur, et serais bien aise, en raison
-de l'affection que je portais à votre mère, de vous donner
-satisfaction..._ Pourquoi ne le fait-il pas, alors, lui qui
-signe le moindre chiffon: Empereur et autocrate de toutes les
-Russies?... _Mais vous devez comprendre aussi les sérieux motifs
-qui m'interdisent de prendre aucune décision, avant que mon
-oncle, le grand-duc Fédor, m'ait fait connaître qu'il approuve
-mes intentions à votre égard..._ Quels motifs? morbleu! quels
-motifs? Il se garde bien d'en donner un seul! _Aussitôt donc
-que Son Altesse Impériale m'aura écrit à ce sujet, vous pouvez
-compter_, etc... Bref, je dois supplier mon père! Celui dont je
-suis la victime, c'est à lui que l'on me renvoie, et l'on met
-la réparation dans les mains mêmes qui ont fait le préjudice...
-Heureusement que j'ai de quoi forcer le Grand-Duc à m'écouter.
-
---Que voulez-vous dire, Floris?
-
---Ha, ha, ha! Mamula et moi, nous avons fait de belles
-découvertes!... Oui, Tatiana, j'ai enfin compris pourquoi
-il m'imposait ce mariage, pourquoi il mettait à ce prix ma
-reconnaissance par lui!
-
-Il se tut, car le docteur Ulm venait d'entrer, et s'écriait, en
-tirant à Floris la plus riante révérence:
-
---Désolé de vous avoir fait attendre, Monseigneur... Ah!
-princesse, tous mes respects!... Est-ce que Sa Grâce daignerait
-assister à notre conférence?
-
---Oui, dit Floris; venez, Tatiana... Vous allez tout apprendre, ma
-sœur.
-
-Alors, le docteur, en s'inclinant, leur ouvrit une porte étroite,
-et descendant plusieurs degrés, ils pénétrèrent dans un cabinet
-plein de doguins et de chiennes couchantes, qui se mirent à
-aboyer. C'était un réduit bas et voûté, assez petit, et qui avait
-deux fenêtres sur un bassin d'eau, avec des armoires et quelques
-sièges. Le baron Mamula parut, portant une lampe, jeta dehors
-les chiens par le cou; puis, après avoir salué la princesse qui
-s'était assise, il s'en alla parler à Floris, tous deux le nez à
-la muraille, où ils tinrent assez longtemps des propos bas, avec
-animation, comme gens qui s'exhortent et prennent leur parti.
-Ensuite, le Grand-Duc s'assit devant la table à tapis d'écarlate,
-et les deux hommes se placèrent à ses côtés.
-
---Monsieur Ulm, dit Floris, bien que j'aie avancé l'heure de
-notre rendez-vous, c'est ce soir même, vous le savez, que vous
-deviez me rendre enfin la réponse du grand-duc Fédor... Parlez,
-apportez-vous de sa part quelque proposition nouvelle?
-
---Son Altesse, répondit le docteur, réclame un délai suffisant
-pour arrêter ses comptes à loisir.
-
---Plus de délai! s'écria Floris... Non, sur ma vie! plus un seul
-jour, plus une heure!... Donc, voici la situation. Non content
-d'avoir envahi la fortune de la Grande-Duchesse, notre mère, mais
-là-dessus il s'est mis à couvert par des signatures extorquées, le
-Grand-Duc a disposé par surcroît,--écoutez bien ceci, Tatiana,--de
-plus de deux millions de biens appartenant à sa pupille Isabelle,
-ma femme bien-aimée. Monsieur Ulm nous conteste, je crois, une
-centaine de mille francs douteux, pas davantage: il avoue le reste
-du déficit. Or, le grand-duc Fédor, pour en répondre, n'a plus
-rien que des biens inaliénables des domaines de la couronne.
-
-Le docteur répliqua d'un ton doux:
-
---J'ai fait part de ces difficultés à Sa Grâce, madame Isabelle...
-Elle abandonne de bon cœur, m'a-t-elle assuré, tout ce dont le
-Grand-Duc, son tuteur, a pu disposer sur ses biens.
-
---Qui vient se mettre entre moi et ma femme? exclama Floris...
-La Grande-Duchesse ne fera que ce que je veux qu'elle fasse, ce
-qu'il est convenable qu'elle fasse!... Maintenant, monsieur Ulm,
-écoutez-moi bien... Je pourrais m'exhaler en paroles, rappeler
-tout ce que j'ai souffert des injustices de mon père; mais je me
-suis juré d'être patient... Voici donc mes propositions... Si
-le grand-duc Fédor veut mettre un terme à la haine dont il me
-poursuit, et me traiter, non plus en ennemi, mais en père, j'aurai
-pour lui la déférence d'un fils... Qu'il écrive une lettre à
-l'Empereur, qu'il réclame pour moi le grade auquel ma naissance
-me donne droit, et je jure que, le jour même de mon départ pour
-Saint-Pétersbourg, je lui donne le _quitus_ de ses comptes...
-Dites cela à mon père, monsieur Ulm, et rapportez-moi sa
-réponse... Mais s'il persiste dans son refus, c'est aux juges que
-j'aurai recours pour rechercher ces deux millions disparus... Sur
-ce, partez, et, ne l'oubliez pas, j'attends une prompte réponse...
-Demain, oui, demain, avant midi... Tous les états sont-ils
-dressés, Mamula? Les avez-vous remis à M. Ulm?
-
---Je m'en vais presser l'écrivain, répondit le baron, qui se leva.
-Si le docteur veut bien m'accompagner, ce sera l'affaire d'un
-instant.
-
---Bien, j'irai avec vous, dit Floris... Oh! je tiens à ne pas
-laisser l'ombre d'un prétexte à mon père... Attendez-moi ici,
-Tatiana... Voyons, ne rêvez pas ainsi! Agir autrement que j'ai
-fait, en vérité, ç'eût été se montrer puérilement débonnaire.
-Le marché est-il donc si mauvais? Deux millions pour une
-signature!... Quand je serai à bord du navire qui m'emmènera
-d'ici, je jurerai à notre père, s'il le veut, une tendresse, un
-respect infinis... Jusque-là, je profiterai des avantages que j'ai
-sur lui... Allons, je suis à vous, messieurs!
-
-L'aveugle resta seule dans la chambre. Elle baissait le front;
-l'un de ses bras pendait au long de son corps; elle soupirait,
-accablée. Les rayons de la lampe immobile, en l'éclairant
-confusément, redoublaient sa pâleur au milieu de l'ombre;
-parfois, un frisson de lumière courait sur sa robe de velours
-noir, déchiquetée de damas violet, avec des rosaces de perles, et
-fourrée de martre zibeline... Puis, se levant à pas hésitants,
-Tatiana vint ouvrir la fenêtre, et elle baignait sa face brûlante
-dans l'air humide de la nuit.
-
---Le crime le plus bas, dit-elle, en se parlant à elle-même...
-Oh! celui qu'on méprise entre tous... Lui, notre père, un fils
-d'empereur!... Honneur, orgueil, respect filial, que tout tombe
-maintenant en ruine!... Ah! jamais je n'oserai plus affronter
-les regards d'Isabelle... Ainsi, notre maison se sera enrichie
-par une spoliation honteuse! Nous aurons détenu le bien qu'on
-nous avait confié pour le garder... Restituer!... oui... c'est
-le seul moyen... Mais notre père n'a plus rien. Cette moitié
-de Sabioneira, qui forme à présent tout son domaine, est
-grevée de dettes, je le sais, jusqu'au maximum de sa valeur.
-Ses prodigalités ont englouti le présent, l'avenir même... Que
-faire donc?... Se résigner?... S'excuser près d'Isabelle?...
-N'y plus songer, cacher, enfouir cet or dans les fondements
-de notre maison?... Non, jamais, jamais! C'est impossible! La
-faute et l'injustice des pères infectent aussi les enfants...
-Qui oserait se dire innocent, quand celui dont il tient la
-vie est coupable?... Mais si je restitue moi-même, Isabelle
-refusera, obstinément, de rien accepter... Il vaudrait mieux que
-le Grand-Duc... Ah! c'est vous, monsieur Ulm, reprit-elle, en
-entendant ouvrir la porte... Il faut que je parle à mon père... Je
-vous prie de me mener à lui!
-
---Le grand-duc Fédor sera heureux, dit le docteur, à travers
-son étonnement. Si c'était chose, toutefois, que je pusse lui
-transmettre...
-
---Non, il faut que je lui parle moi-même, sur-le-champ... Partons,
-partons, partons, monsieur Ulm.
-
-Deux heures après, le docteur attendait encore le grand-duc
-Fédor, dans une salle contiguë au cabinet où Son Altesse avait
-reçu Tatiana. A demi couché sur un sofa, il tendait l'oreille,
-par moments, en se chauffant le bout des doigts à un _brasero_ de
-noyaux de prunes; puis, il se remettait à tirer force bouffées de
-son narghileh. Un grand luminaire de cuivre éclairait la galerie
-paisible, les piliers, les miroirs, les tapis, les divans de
-brocart et d'argent, avec les boules de cristal qui sortaient
-de chacun des caissons de la voûte en gâteau d'abeilles, tandis
-que les murailles peintes étalaient, sous la jaune lumière, des
-nudités, des jouissances, les figures les plus impudiques, d'un
-éclat de couleurs surprenant.
-
-Mais un grand bruit tout à coup retentit; on entendit des voix
-s'éloigner, et au bout de quelques instants, le vieux Fédor,
-habillé de blanc, parut à l'une des portes, en se retournant pour
-donner des ordres à des serviteurs qu'on ne voyait pas:
-
---Qu'on délie Réfia! dit-il... Bah! je puis bien lui faire grâce
-des dix coups qui lui restaient à recevoir... Je suis gai,
-vois-tu, Ulm, je suis gai!
-
-Il éclata d'un rire bas, et où il y avait quelque chose de
-menaçant et de terrible: puis, il se mit à marcher à grands pas,
-dans un emportement de haine et de triomphe frénétiques; et il
-jetait par lambeaux, en haletant:
-
---Bonne Tatiana, je t'aime!... Elle est venue en aide à son vieux
-père, à son pauvre père!... Ce Floris, ha, ha, ha! je le tiens
-sous mes pieds!... Tu es un maladroit, docteur... Tu devais
-l'empaumer, le conduire par le nez, et c'est lui qui se jouait
-de toi, au contraire... Ah! tu te creusais la cervelle... A moi,
-vois-tu, cela ne m'a coûté que quelques larmes... Oh! je veux
-l'entendre m'implorer... Je lui marcherai sur le ventre!
-
---Allons, dit Ulm, vous oubliez qu'il peut beaucoup contre Votre
-Altesse.
-
---Non, plus rien, plus rien, plus rien, plus rien!... Ah çà!
-es-tu stupide, docteur? Je te dis qu'il est pris, qu'il est à ma
-merci... Oh! je ne l'aimais guère avant, mais depuis qu'il m'a
-menacé!... Il affectait de m'appeler son père... Lui, mon fils!
-Un beau crapaud, ma foi, qu'on m'avait donné là, pour fils!... Un
-vagabond, un fusilleur qu'on est allé chercher dans les bagnes
-de France!... Un orgueilleux qui se croit mon égal!... Comme il
-parlait avec emphase de ses droits, te souviens-tu?... Le diable
-confonde toutes les femmes!... Parce que la Grande-Duchesse est
-allée se jeter aux pieds du Tsar... Il a eu peu d'égard pour moi,
-qui suis le frère de son père!
-
-Ulm approuva, hochant la tête:
-
---Je l'ai dit alors à Votre Altesse... Elle aurait dû écrire à son
-neveu, s'opposer à la reconnaissance.
-
---Non, il n'y avait pas de remède... Alexandre avait donné sa
-parole à la Grande-Duchesse... Vois-tu, tout disparaît, tout
-s'écroule... Un esprit de vertige entraîne le Tsar, depuis le
-jour fatal à la Russie de l'affranchissement des serfs... J'ai
-haï Nicolas, quand il vivait... je le hais encore. Oui! j'aurais
-mieux aimé être un moujik, un portefaix à touloupe graisseuse, que
-de vivre dans sa faveur!... Mais un tel successeur me contraint
-de le regretter... Ulm, la sainte Russie est morte; l'esprit de
-la Révolution nous envahit!... Si l'on eût retrouvé, du temps de
-Paul, mon glorieux père, un drôle tel que ce Floris, on l'eût jeté
-en Sibérie, dans quelque mine... Mais, du moins, j'empoisonnerai
-sa joie... Oui! je le torturerai avec art... Je le ferai pourrir
-ici, rongeant son frein!
-
---Que s'est-il donc passé? dit le docteur... Ne puis-je savoir?
-
---Je te dirai cela tout à l'heure... Demain matin, va chez
-Tatiana!... Ah! il va en crever de fureur... Il me semble voir
-sa figure... Va demain chez Tatiana... Oh! je veux avoir des
-témoins de sa déconvenue. J'en rirai un an!... Va chez Tatiana,
-docteur... Il y a des papiers à signer; dès le matin, tu les lui
-porteras!... Et l'après-midi, nous signons nous-même la fin de
-tous nos différends... Va chez Tatiana, docteur... Et n'oublie
-pas de convoquer le vénérable pope de Sgombro, ainsi que madame
-la supérieure du couvent de Sant'Orsola... J'ai en tête un tour
-excellent. Oh! je les prendrai tous pour dupes... Va chez Tatiana.
-C'est une bonne fille! Quelquefois je disais, vois-tu, qu'il n'y a
-jamais eu qu'un père heureux, en ce monde: le roi Philippe II, qui
-fit couper la tête à son fils... Mais je me trompais... Ha, ha,
-ha! Parfois, ils servent, les enfants servent!... Allons, allons,
-démène-toi, docteur... Il faut que tout soit prêt sans faute!
-
-Le lendemain, dans la matinée, Floris reçut par un exprès une
-courte lettre du docteur Ulm. Le confident lui mandait, sans nuls
-détails, qu'il s'était acquitté de ses ordres, que toutes les
-difficultés étaient levées, et que S. A. le grand-duc Fédor lui
-donnerait audience, l'après-midi, ainsi qu'à José-Maria et à la
-princesse Tatiana, avec lesquels il voulait terminer les affaires
-de la succession de Mme Maria-Pia. Des billets d'avertissement
-pour se rendre à cette audience furent aussi portés, sans que
-Floris s'en doutât, aux principaux familiers du palais, de la part
-du grand-duc Fédor.
-
-Floris partit bien avant l'heure marquée, afin de prendre
-en passant José-Maria. Au perron, il renvoya son carrosse,
-quoiqu'un grain de pluie menaçât, et voulut s'en aller à pied,
-par l'escalier Sant'Isidoro. Il ricanait, se parlait haut,
-joyeusement, en suivant les détours du rivage; ensuite, coupant
-sur la gauche, il traversa de spacieux vergers. Les arbres
-plantés à la ligne, amandiers, figuiers, pêchers, citronniers,
-emplissaient des carrés séparés; de grands réservoirs sans
-parapet, dont l'eau flottait à ras du sol, bordaient la route. Il
-contourna une colline semée de touffes de thym; et tout à coup,
-parmi des rocs, à mi-côte, Floris reconnut la maison de son frère.
-Elle était longue, basse, à fenêtres grillées, et complètement
-isolée, avait son regard sur la mer.
-
-Le Grand-Duc monta le sentier pierreux, et arriva devant le
-porche. Les coteaux et le golfe, à perte de vue, tout était
-désert. Il poussa l'un des lourds vantaux constellés de clous,
-et pénétra dans une chambre basse, où se voyaient quatre ou cinq
-portes. Il frappa à l'une d'elles, au hasard... Une voix aussitôt
-répondit; et Floris, soulevant le loquet, se trouva devant
-l'archevêque.
-
---Bonjour, mon frère; on n'attend plus que vous, dit-il...
-Avez-vous appris les nouvelles?
-
---Le docteur Ulm m'a écrit quelques mots, répondit José-Maria...
-Quoi! est-il déjà temps?
-
---Je puis vous le dire, continua Floris, elles sont meilleures
-pour moi que lors de notre dernière entrevue... Alors, j'étais
-désespéré, sans ressources, et absolument à la merci du grand-duc
-Fédor. Mais aujourd'hui j'ai repris le dessus, et mon père a dû
-enfin consentir à ce que je réclamais de lui... Je partirai dans
-quinze jours pour la Russie.
-
---J'en suis heureux pour vous, mon frère, dit l'archevêque,
-puisque cela vous rend heureux.
-
-Il se leva de l'escabeau où il lisait, devant une étroite tablette
-de bois noir, scellée au mur. Un bras de fer s'allongeait
-au-dessus, portant un mince flambeau de cire; les murailles
-étaient peintes à la chaux; et l'on apercevait dans une enfonçure,
-qu'un rideau de serge verte cachait à demi, de gros livres et des
-manuscrits empilés. Un petit rideau, tout pareil, à plis carrés et
-réguliers, pendait devant l'une des fenêtres grillées.
-
---Que lisiez-vous donc là, Monseigneur? demanda Floris.
-
---Regardez vous-même, mon frère, dit l'archevêque, en lui
-présentant le livre.
-
---Vous oubliez, repartit Floris, que le latin n'est guère mon
-fait... De quoi s'y agit-il, Monseigneur?
-
---Rien que d'une âme déchirée... C'est la vie et le panégyrique
-du réformateur Mélanchthon... Singulière lecture, n'est-ce pas?
-dit l'archevêque avec un sourire amer, pour un prêtre de l'Église
-romaine... C'était un homme tendre, timide et de la plus noble
-vertu... Par malheur, il avait rompu avec l'Église... Croyez-vous
-qu'il soit damné, mon frère?
-
---Et vous, mon frère, le croyez-vous? répliqua le Grand-Duc,
-étonné.
-
---L'Église nous enjoint de le croire, répondit José-Maria,
-et je suis archevêque de l'Église romaine... Pauvre Philippe
-Mélanchthon! J'ai vu son portrait par Cranach, les yeux fermés,
-sur son linceul de mort... On y lit d'amères souffrances... Mais
-il a tout sacrifié à sa conscience!... Allons, partons!
-
-Floris, surpris, le considérait. Ses yeux brillaient, ses cheveux
-blonds semblaient plus rares, dans le soleil qui les frappait. Il
-était doux, fiévreux, hagard, effrayant.
-
---Vous paraissez souffrant, Monseigneur, reprit Floris.
-
---Ce n'est rien, ce n'est rien! dit l'archevêque... Qu'importe ce
-corps périssable!
-
-Ils descendirent le sentier à pas rapides, en silence. Ils ne se
-parlaient pas, chacun d'eux poursuivant quelque profonde rêverie.
-Mais parvenus au bord de l'étang, ils trouvèrent la plage déserte,
-et les gondoles voguaient tout au loin. Une seule était demeurée,
-dorée, extrêmement ornée, avec des rideaux de damas bleu. On
-distinguait dedans, à travers la vitre, deux religieuses vêtues
-de capes blanches, à croix rouge, et qui étaient une novice et la
-révérende supérieure du couvent de Sant'Orsola. L'archevêque les
-salua, nomma son frère; puis, dès qu'ils eurent pris leur place,
-le batelier se mit à ramer, et la gondole atteignit bientôt l'île.
-
-Ils passèrent une avenue de cyprès et de myrtes taillés,
-jusqu'à une très vaste cour, divisée par carrés de parterre. Un
-canal limpide en faisait le tour; quatre sycomores, au milieu,
-marquaient les coins d'un bassin d'eau qui portait, à son centre,
-une roche, entourée d'un balustre doré; et la façade du palais se
-déployait derrière, au soleil, avec ses trois portails profonds
-de marbre blanc et transparent, que surmontaient des demi-dômes,
-revêtus de carreaux d'émail. Là, Stepany, Jacinto, ser Pistolese,
-l'abbé Lancelot, d'autres encore, attendaient, en causant par
-groupes, autour de hauts brasiers de fer allumés.
-
---A quoi a donc pensé mon père? dit Floris. Tous ces gens sont-ils
-convoqués? Jusqu'à un pope, ma parole!... Eh bien, qu'est-ce?
-dit-il, en s'arrêtant devant Mamula qui parut soudain sur le degré
-de marbre blanc, et qui lui fit signe, d'un air agité... Voyons!
-qu'y a-t-il encore?
-
---Rien de bon! repartit le baron, car pour le coup, je crois
-bien, Monseigneur, que le grand-duc Fédor nous échappe; et rien
-de trop mauvais non plus, car, après tout, Mme Isabelle rentre en
-possession de ses deux millions... En deux mots, voici: Votre sœur
-a fait donation de ses biens à Son Altesse le Grand-Duc, sous la
-condition qu'il restituerait les sommes détournées par lui.
-
---Perdez-vous l'esprit? s'écria Floris... Vous rêvez tout debout,
-Mamula... Pardieu! voilà une belle invention! Deux millions!...
-Mais c'est précisément tout ce que Tatiana possède... Elle a
-voulu, vous le savez, que notre mère m'avantageât... D'ailleurs,
-que parlez-vous d'argent? Je me soucie bien de l'argent!
-
---Je tiens l'avis de bonne part, dit le baron.
-
---Cela ne se peut pas! exclama Floris. Je n'y crois pas, c'est
-impossible! Simple subterfuge, Mamula!... Parce que vous êtes un
-vieux renard de lois, vous trouvez partout des difficultés...
-Pardieu! que voulez-vous qu'ils fassent? Ils sont à bas! ils sont
-à bas!... Allons, vous me mettriez en colère!... Est-ce que ce
-coquin-là ne me dit pas, dans son billet, que mon père me donnera
-pleine satisfaction?... Cela peut-il s'entendre de deux manières?
-Y a-t-il jour à la moindre équivoque?... Bien! assez là-dessus.
-Entrons!
-
-La vaste antichambre où ils pénétrèrent était pleine des
-serviteurs et des pages du grand-duc Fédor. Floris passa au milieu
-de ces hommes, et par un escalier de quatre marches de jaspe, il
-monta dans l'appartement d'audience. C'était une salle profonde
-et couverte d'un dôme élevé. Des tables de porphyre ondé, gravées
-de fleurs avec de l'or et des couleurs, garnissaient le bas du
-lambris, tandis que la coupole au-dessus étalait de grandes
-arabesques de sinople, d'or et de pourpre. Des tapis de Turquie
-éclatants couvraient le dallage de marbre; et çà et là, à dix
-pieds de hauteur, pendaient, en manière de lampes, de larges vases
-de cuivre ciselé.
-
---Deux millions! ricana Floris... Ha, ha, ha! sa fortune entière!
-Comme c'est vraisemblable!
-
-Mais quelqu'un, qu'on ne voyait pas, frappa d'un marteau sur une
-cloche, et aussitôt les serviteurs fermèrent les battants du
-portail. Deux pages, dans le même temps, tiraient une courtine
-de brocart d'or, qui cachait tout le fond de la salle; puis, le
-grand-duc Fédor parut, à une porte dérobée. Il traversa l'estrade,
-jonchée de tapis précieux d'or et de soie, et vint s'asseoir sur
-un fauteuil. Tous, cependant, prenaient leur place. Le docteur Ulm
-se mit plus bas que son maître, devant une table où il y avait
-une écritoire, un chauffe-cire et des papiers; Mamula s'installa
-près de lui. Trois fauteuils, rangés en ligne devant le trône
-du Grand-Duc, reçurent Mme Isabelle, la princesse Tatiana et la
-révérende supérieure du couvent de Sant'Orsola; et le reste des
-assistants fit un demi-cercle autour de l'estrade.
-
-Quand le premier brouhaha fut passé, le docteur Ulm prit la parole:
-
---Avant que l'on procède, dit-il, je vais donner lecture des
-pouvoirs envoyés de Lisbonne, pour la transmission au grand-duc
-Floris de l'apanage d'Almeïda.
-
---C'est inutile, me semble-t-il, répondit le baron, à mi-voix.
-Personne ne conteste leur validité.
-
-Le grand-duc Fédor se leva. Il portait l'habit d'uniforme du
-régiment d'Ismaïlovsky, avec le cordon bleu par-dessus. Ses mains
-tremblaient; sa face livide était rongée de dartres rouges: il
-ployait les épaules, et parut à Floris, qui ne l'avait pas vu
-depuis huit mois, fort cassé, vieilli et amaigri. Il dit, au
-milieu du silence:
-
---Tout d'abord, soyez remerciés, nobles parents et vous, mes
-amis, d'avoir répondu à l'appel d'un pauvre vieillard tel que
-moi. Quoique la mort de notre femme bien-aimée nous soit un deuil
-toujours présent, nous avons dû le surmonter et faire violence à
-notre chagrin, pour nous occuper de nous-même. L'âge, en effet,
-m'atteint, Messieurs; mon esprit est faible, mon corps est
-débile. Ce sont des avertissements auxquels doit songer un prince
-chrétien. Nous vous avons donc convoqués, vous, notre pupille
-Isabelle, princesse de Bourbon et Bragance, et vous, mes fils,
-Floris et José-Maria, et ma fille Tatiana, pour déposer entre vos
-mains l'entier fardeau de vos affaires temporelles, ce qui nous
-permettra de consacrer nos jours, désormais, au seul service de
-Jésus-Christ... Et maintenant, bon docteur Ulm, nous entendrons la
-lecture de la transaction.
-
-Le docteur se leva de nouveau, et, déployant un parchemin, il lut:
-
-«_Fédor Paulovitch, grand-duc de Russie, a signé, par le
-présent acte, son accord plein, parfait et inaltérable avec
-ses trois enfants, les grands-ducs Floris et José-Maria, et la
-grande-duchesse Tatiana, concernant la succession de son épouse et
-de leur mère bien-aimée._
-
-_Le grand-duc Floris déclare, de plus, comme époux de S. A.
-Isabelle, princesse de Bourbon et Bragance, pupille du grand-duc
-Fédor, approuver les comptes de sa tutelle ci-annexés, et les
-tenir pour irréprochables._»
-
---Oui, dit Floris, toujours aux mêmes conditions.
-
---Qui a parlé? demanda le Grand-Duc. Est-ce mon fils Floris?...
-Faites place, qu'il se tienne en face de nous!...
-
-On entendit parmi les assistants une espèce d'agitation sourde et
-des changements de posture; puis, une vive attention se peignit
-sur tous les visages, tandis que Floris s'avançait jusqu'au pied
-de l'estrade du Grand-Duc.
-
---J'ai dit, reprit-il d'une voix ferme, que Votre Altesse sait à
-quelles conditions je signerai le _quitus_ de ses comptes.
-
---Des conditions!
-
---Allons, Votre Altesse sait bien de quoi nous sommes convenus...
-Le docteur Ulm ne m'a-t-il pas écrit, de votre part, que j'aurai
-pleine satisfaction?
-
---Et quelle autre exigez-vous, monsieur, que le règlement de nos
-comptes?
-
---Voilà donc vos équivoques! dit Floris... C'est bien, je ne
-signerai pas. Dès demain, j'aurai recours aux juges.
-
---Mon frère! dit Tatiana...
-
---C'est un complot prémédité de me bafouer devant tous, de me
-donner ici en spectacle! Voilà pourquoi vous avez convoqué une si
-nombreuse assemblée... Et moi, ô dupe, idiot que j'étais!... Mais
-votre joie ne sera pas longue... La Russie entière apprendra les
-actions infâmes d'un de ses grands-ducs!
-
---Est-ce là, dit le vieillard ironiquement, le respect que vous
-nous devez?
-
---Foin du respect! s'écria Floris. Plus de respect! Je n'en veux
-plus. Qu'on le donne en bouillie aux petits enfants!... Depuis
-un an, je n'entends plus à mes oreilles que ce mot-là... A peine
-sorti des pontons,--comment appelez-vous cet endroit?... C'est
-cela! le fort Pierre-Moine--lorsque j'ai vu pour la première fois
-votre envoyé, lorsque l'on m'a révélé qui j'étais, oui, déjà là,
-on me parlait de même: _Prenez garde! soyez soumis, montrez-vous
-patient, respectueux..._ Au diable le respect et la patience!
-
---Oh! cher Floris! dit Isabelle.
-
---Non! sur ma vie, je parlerai! Arrière respect, pudeur ou
-crainte! Messieurs, ces comptes sont frauduleux... Pardieu! en
-les déclarant vrais, j'allais charger mon âme d'un mensonge...
-Allons, laissez, laissez, Tatiana... Je parlerais devant toute la
-terre!... Je vous le répète, messieurs. Ces comptes sont menteurs
-et frauduleux.
-
-Le grand-duc Fédor se leva:
-
---Nobles amis, dit-il, je n'ignorais pas que des paroles
-malveillantes avaient été prononcées contre moi. Elles ont égaré
-jusqu'à ceux dont la tendresse et le respect me devaient être le
-plus assurés. C'est de cela surtout que mon cœur souffre: c'est
-là ce que j'aurais voulu pouvoir me déguiser à moi-même... Quant
-aux accusations que vous venez d'entendre, bien que je n'aie qu'à
-répondre non, pour être cru de tous ici, j'invoquerai pourtant
-un témoignage, et le plus irrécusable de tous. Veuillez donc
-déclarer, baron, vous qui êtes le conseil de mon fils, s'il y
-a un seul chiffre douteux, dans ces comptes, que vous venez de
-vérifier.
-
-Les yeux de l'assemblée se portèrent à la fois sur Mamula, qui
-s'inclina:
-
---Tout est en règle, Monseigneur, je dois le déclarer hautement.
-La méprise du Grand-Duc...
-
---Tout est en règle! s'écria Floris. Tout à l'heure, vous me
-disiez...
-
---La méprise de Son Altesse, poursuivit le baron Mamula, méprise
-que j'aurais pu commettre de même, un quart d'heure plus tôt,
-provient de ce qu'on ne nous a pas communiqué la donation
-ci-annexée.
-
-Il s'éleva de l'assemblée une espèce de sourd murmure, aussitôt
-contraint; puis le profond silence retomba. Floris, les paupières
-baissées, semblait comme frappé de la foudre, tandis que le
-Grand-Duc assénait sur lui un sourire noir et triomphant.
-
---Une donation! reprit enfin Floris... Vous disiez donc vrai, tout
-à l'heure... Tatiana... Non! ce n'est pas possible... Montrez-moi
-ce chiffon de papier... Allons, cela ne peut être valable!
-
-Il poursuivit après une pause:
-
---Non! assurément, pas valable! On l'aura déçue, abusée, au nom
-du respect qu'elle a pour son père... On l'aura contrainte, c'est
-clair!... Car autrement, qu'elle ait agi ainsi, se dépouillant
-de tout ce qu'elle a, se réduisant volontairement à la pauvreté,
-c'est ce que personne ne croira...
-
---Mon frère, interrompit l'aveugle...
-
---Une sœur toujours si aimante, tellement d'accord avec moi, que
-nous n'avions qu'un cœur, pour ainsi dire... Se démentir ainsi en
-un moment, jeter à bas mes espérances et les siennes! Qui pourrait
-expliquer ce revirement, sans l'emploi de moyens équivoques?...
-J'affirme donc qu'on l'a trompée, qu'on a usé de dol ou de
-contrainte, en lui présentant cet acte à signer: bref, que la
-donation est nulle, comme entachée de violence.
-
---Parlez, Tatiana, reprit le grand-duc Fédor. Dites à ce noble
-auditoire ce qui s'est passé entre nous...
-
---Je supplie Votre Altesse de m'en dispenser, répondit l'aveugle.
-
---Il le faut cependant, ma chère fille... Parlez! disculpez votre
-père!
-
-Alors Tatiana se leva, s'avança droit devant elle, d'un pas ferme,
-et se jetant aux pieds du Grand-Duc:
-
---Hélas! dit-elle, je savais, Monseigneur, que j'allais me
-trouver engagée, malgré moi, au milieu de votre querelle. Voilà
-pourquoi je vous demandais le congé de me retirer. En effet, il ne
-convient pas à une sœur de blâmer son frère, à une fille de juger
-celui dont elle se glorifie d'être née. Je parlerai néanmoins,
-puisqu'il le faut, et je surmonterai ma honte. J'affirme donc ici,
-publiquement, que j'ai agi d'une âme libre et sans contrainte, et
-plût à Dieu que j'eusse pu témoigner ma tendresse à mon père par
-un sacrifice réel, et non par le don d'une chose aussi vile qu'est
-l'argent; de plus, inutile pour moi. Car, seule et aveugle, hélas!
-que ferais-je de la richesse? Cette fortune m'embarrasse: elle est
-comme une chaîne d'or splendide, que je traîne partout après moi!
-Je vous conjure donc de nouveau, mon père, bien loin que vous me
-rendiez des comptes, d'accepter ici, devant tous, la remise que
-je vous fais des biens que m'a laissés ma mère, pour en disposer
-comme il vous plaira.
-
---Dieu vous garde, ma chère fille! répondit le Grand-Duc; votre
-affection nous console du mauvais vouloir que l'on nous témoigne.
-
---Permettez seulement, Monseigneur, reprit l'aveugle, que je parle
-un moment à mon frère...
-
---Non, non, inutile! répliqua Floris... Qu'on ne s'occupe plus de
-moi! Je signerai, je signerai!
-
-Pour la troisième fois, le grand-duc Fédor se leva:
-
---Que ce jour, dit-il, soit, dans l'avenir, célébré comme un
-jour de fête, puisqu'il ramène la concorde parmi nous, et qu'il
-décharge mes épaules du fardeau accablant que je portais... Si,
-à mon insu, mes enfants, il m'est arrivé, par trop peu de soin,
-de léser les intérêts de l'un d'entre vous, je réclame de lui
-un affectueux pardon. C'est pour moi un plomb sur le cœur, une
-intolérable angoisse, que d'endurer une inimitié... Et maintenant,
-pour sceller cette paix, ainsi que pour laver notre âme des soucis
-et des colères terrestres, nous voulons distribuer ici même,
-aux serviteurs des deux églises, des marques de notre pieuse
-libéralité... Holà! qu'on me donne la carte, avec le modèle en
-relief.
-
-Deux pages entrèrent aussitôt, l'un chargé de rouleaux et de
-plans; et le second portait la représentation en étain de la
-chapelle sépulcrale, à coupoles dorées, que le Grand-Duc se
-faisait bâtir, dans les gorges de la Jagodna. Il la déposa devant
-Son Altesse, sur un tabouret.
-
---Approchez, pappas Nicanor, reprit le Grand-Duc, et vous aussi,
-révérende Mère supérieure... Vous regardez ceci, très digne
-pope... Ce n'est rien qu'un hochet, un joujou de vieillard,
-façonné par le potier d'étain, l'image du dernier palais
-qu'habitera le grand-duc Fédor, quand il plaira au Roi des rois
-de le rappeler de cette vie temporaire, en l'éternité... Ce
-jour venu, on portera dans la chapelle, en même temps que ma
-dépouille, celle de la grande-duchesse Maria-Pia, actuellement à
-Sainte-Justine, et l'on célébrera l'office orthodoxe pour moi,
-puis l'office romain pour elle. Nous prenons tous ceux qui sont
-ici à témoin de notre vœu suprême... Et comme marque de nos
-volontés, nous donnons au pope de Sgombro, pour rester à jamais
-attaché à son église, tout le territoire de l'ouest, que vous
-voyez, là, sur la carte, jusqu'à la Jagodna. Et nous ne doutons
-pas que notre fils, le grand-duc Floris, avec qui nous possédons
-maintenant Sabioneira par moitié, ne fasse aussi donation du
-pays de l'est, qui lui appartient, au couvent de Sant'Orsola.
-Ainsi la chapelle Saint-Théodore ne sera plus environnée que des
-possessions des deux églises, de même qu'elle servira aux deux
-cultes.
-
---Vous ne doutez pas, dit Floris. Hum!... Mais bon! prenez
-cela aussi. Mon noble père le souhaite: ainsi, je ne dois pas
-refuser... Bien! bien! C'est un couvent que ma mère protégeait...
-je signerai, je signerai!
-
---Mon fils, repartit le grand-duc Fédor, je ne prétends pas vous
-contraindre.
-
---Vous ne me contraignez pas, gracieux seigneur. Personne ne
-peut me contraindre. Oh! je suis le plus libre des fils!... Et
-pourtant, ne me croyez pas votre dupe... Je vois fort bien,--oui,
-je verrais aussi un clocher d'église, en plein midi,--que vous
-donnez au pope des rochers, des ravines, des lits de torrents, et
-que vous levez sur ma part, à moi, une bande de terre grasse...
-Ha, ha, ha! C'est un bon tour, Monseigneur... Toutefois, aisé à
-déjouer... Mais rassurez-vous... J'ai donné, j'ai donné.
-
-Le grand-duc Fédor répliqua:
-
---Vous paraissez troublé, monsieur, et si nous demeurions plus
-longtemps, peut-être perdriez-vous de nouveau, le respect qui
-nous est dû. En conséquence, nous suspendons la séance, et nous
-retirons quelque temps, pour laisser à votre sang agité le loisir
-de se calmer... Isabelle et vous, José-Maria, veuillez nous
-suivre, ainsi que le pappas Nicanor et madame la Supérieure du
-couvent de Sant'Orsola.
-
-Deux serviteurs tirèrent, au devant de l'estrade, l'ample courtine
-de toile d'or qui traversait la salle, sur une longue barre
-d'argent; et les assistants, quittant leur place, se répandirent
-dans l'appartement. Déjà, quatre ou cinq pages en arrosaient les
-dalles, avec des aiguières pleines d'eau de rose, tandis que des
-enfants, dans l'antichambre, présentaient à qui en voulait, des
-sorbets de limon, de violette, de marasquin, ou de l'eau de neige,
-que l'on parfumait de petits pains de sucre ambré. Toute la foule
-s'y porta en un moment: on entendait un brouhaha de paroles, des
-chocs de verres, des exclamations.
-
-L'aveugle trouva son frère à l'écart, sous le rideau d'une
-fenêtre; le baron Mamula l'exhortait. Tous trois, d'abord,
-restèrent sans parler.
-
---Oh! dit enfin Floris, Tatiana, pourquoi avez-vous fait cela?
-
---Quoi! dit-elle, auriez-vous souffert que notre maison s'enrichît
-aux dépens d'Isabelle?
-
---Toujours des mots, des mots! s'écria-t-il. Est-ce qu'en somme,
-tout n'est pas commun entre elle et moi? A qui faisais-je tort
-qu'à moi-même? Et pour je ne sais quels scrupules, vous me faites
-perdre le fruit de longs mois de patience et de peines! Vous vous
-tournez à l'improviste contre moi. Vous prenez le parti de mon
-père.
-
---Je n'ai pris le parti de personne, répliqua-t-elle. Je ne me
-mêle pas de vos discords... J'ai cédé mes biens au grand-duc
-Fédor, afin qu'il pût restituer ce qu'il avait emprunté. J'ai
-voulu qu'il fît son devoir, comme vous le vôtre, Floris... Que ce
-soit moi, femme et aveugle, qui remette l'ordre dans notre maison,
-c'est une fatalité, Monseigneur... Vous auriez dû m'épargner
-vos reproches, car qui se plaint que j'ai agi avec trop de
-délicatesse, ferait penser qu'il en manque lui-même.
-
---Moi! manquer de délicatesse! exclama-t-il... Tatiana!... Est-ce
-possible!... Que savez-vous, d'ailleurs, de mes desseins?
-Qui vous dit que je ne voulais pas rembourser, moi-même, la
-Grande-Duchesse?...
-
---Et de quel droit, repartit l'aveugle, auriez-vous contraint
-notre père? Vous lui faisiez vos conditions: Donnant, donnant!
-Signez ceci, je signerai cela... Que je meure! oui, que je
-meure, le jour où de si vils marchandages s'établiraient dans la
-maison du grand-duc Fédor de Russie!... Notre père a tout droit
-sur nous. Voilà ce qu'il faut que vous sachiez, Monseigneur.
-Rappelez-vous notre grand ancêtre, le glorieux Pierre Ier... Quand
-il a eu besoin de la vie de son fils, il l'a prise: et nous, nous
-prétendrions traiter, d'égal à égal, avec notre père!
-
---Quoi! se peut-il que vous ne voyiez pas ses mensonges et son
-hypocrisie?
-
---Il est notre père, dit l'aveugle, et notre père respecté.
-
---Père respecté! s'écria Floris.
-
---Père respecté... oui, mon frère... Père respecté de Tatiana...
-Et plus vous l'outragez devant moi, plus je voudrais pouvoir lui
-témoigner de respect.
-
---Tatiana, dit-il, ne me poussez pas à bout!... Vous savez bien
-que vous avez mal agi. Vous le savez si bien qu'en tout ceci, vous
-vous êtes cachée de moi, sans oser me dire rien en face.
-
---J'ai voulu éviter, répondit-elle, non vos reproches, mais vos
-prières. Quant à l'action que j'ai faite, elle est bonne et juste,
-vous le savez.
-
---Allons, plus un mot! c'est assez!
-
---Comment, assez! reprit Tatiana. Que voulez-vous dire, mon frère?
-Suis-je un enfant qui s'épouvante, parce que l'on grossit la voix?
-Vais-je vous donner raison, quand vous avez tort?
-
---Ah! par le ciel, ne me harcelez pas! Taisez-vous!
-
---Je ne me tairai pas, dit-elle; votre colère ne m'effraye
-point... Allez quereller votre Sander, froncez le sourcil contre
-lui, et lâchez quelques malédictions! Est-ce à moi de m'en mettre
-en peine?... N'ai-je pas le droit de parler haut? Ne suis-je pas
-le sang du Grand-Duc, comme vous?... Sur ma foi! vous supporterez
-tout ce que j'ai à vous dire, mon frère, car, de ce jour, je ne
-me contraindrai plus, comme je l'ai fait jusqu'à présent. Je vous
-dirai librement mon avis sur toutes vos actions, sachez-le!
-
---O Dieu! ô Dieu! exclama Floris. Mais c'est ma faute... Pourquoi
-vous ai-je fait part de ma résolution? Stupide que j'étais! quel
-besoin avais-je de vos conseils?
-
---Ils auraient pu vous épargner, répliqua-t-elle, une action
-indigne de vous.
-
---Vous suspectez mon honneur, dit Floris, vous m'accusez de
-n'avoir pas d'honnêteté... Prouvez-le, donnez vos raisons!... Si
-j'ai voulu... Mais à quoi bon me justifier? Ma sœur refuse de me
-croire, ma sœur se ligue avec mes ennemis!
-
---Je n'ai pas dit cela! s'écria l'aveugle. J'ai dit: délicatesse,
-et non pas honnêteté. Je n'ai jamais pensé, Floris, que vous
-manquez d'honnêteté.
-
---N'est-ce pas vous, ma sœur, qui m'avez poussé à réclamer ce qui
-m'est dû? Et quand je suis sur le point d'y atteindre, par un vain
-scrupule de femme...
-
---Doucement, Monseigneur, dit Mamula.
-
---Non, non, laissez-le parler, baron... Eh bien, mon frère, vous
-vous taisez? Oui, je n'ai pu souffrir, je l'avoue, que l'aîné de
-notre maison arrachât un bienfait à son père: j'ai voulu qu'il
-ne le tînt que de ses bontés. J'ai donc imploré le Grand-Duc. Je
-l'ai supplié en votre faveur; je lui ai demandé cette lettre au
-Tsar, par tous les plus touchants motifs qui pouvaient le porter à
-l'écrire.
-
---Et le Grand-Duc s'est détourné en ricanant? dit Floris.
-
---Non, répondit-elle, j'ai sa promesse. Aussitôt que vous aurez
-signé, approchez-vous de notre père, et priez-le d'intervenir
-pour vous auprès de l'Empereur. Il n'a voulu, je le jurerais,
-qu'éprouver un peu votre patience.
-
---Eh bien, soit! dit Floris, après un silence... Oui, je veux
-aller jusqu'au bout. Oh! je m'avilis, mais que m'importe!... Le
-pire serait les regrets, les doutes cuisants que j'aurais plus
-tard... Qu'il me refuse! J'aurai fait, du moins, tout ce qu'il
-m'était possible de faire.
-
-La nuit tombait. On alluma des lampadaires, de place en place. Les
-pages couraient, s'appelaient, portant des feux au bout de longs
-bâtons, dans des cylindres d'étain à jour... Un serviteur passa,
-qui menait en laisse deux lévriers blancs de Sibérie. Puis, le
-rideau de toile d'or s'écarta, des flambeaux brillèrent au fond de
-la salle, et le grand-duc Fédor reparut, suivi de ceux qu'il avait
-emmenés.
-
---Merci, dit-il, chère Isabelle, notre santé est bonne, il est
-vrai... Eh bien, monsieur, avez-vous réfléchi?
-
---Je ferai ce que désire Votre Altesse.
-
-Alors Floris, s'avançant vivement, prit la plume que lui
-présentait le docteur Ulm, et il signa. Isabelle signa ensuite;
-après elle, l'archevêque de Myre et l'aveugle Tatiana. Et, toutes
-choses terminées, au milieu du redoublement du tumulte et des
-conversations, Floris vint à son père.
-
---Monseigneur, je réclame, dit-il, l'exécution de la promesse que
-vous avez faite à ma sœur. Je vous prie donc respectueusement de
-signer une lettre au Tsar, demandant une charge pour moi.
-
---Bon docteur, dit le grand-duc Fédor, sans paraître avoir
-entendu, vous veillerez à ce que, dès demain, on fasse enregistrer
-ces actes au tribunal suprême de Raguse.
-
---Mon père... dit Floris.
-
-Le Grand-Duc marmotta, avec cet air à demi fou qu'il avait par
-moments:
-
---Oui, tout va bien ainsi!... Mes os eussent gelé en Russie, à
-Biélo ou à Pétersbourg.
-
---Que répond Votre Altesse à ma requête? poursuivit Floris.
-
---Docteur, votre bras; je suis las... Ah! la mort se fait précéder
-longtemps d'avance, par les femmes vêtues de gris... N'importe!
-Tel qui me voudrait dans le cercueil pourrait bien attendre
-longtemps encore.
-
---Mon père, vous aviez promis d'écrire au Tsar...
-
---D'écrire au Tsar... Que dites-vous, monsieur?... Je ne suis pas
-en train d'écrire.
-
---Il ne s'agit que de signer, Monseigneur. Puis-je compter que
-vous le ferez?
-
---Bah! nous avons signé toute l'après-midi... L'heure est
-passée... l'heure est passée!
-
-Floris sortit le dernier de la salle. Il cheminait, le front
-baissé, entre Isabelle et Tatiana. Deux pages, qui portaient
-des flambeaux, les précédaient en silence, tandis que l'on
-tirait derrière eux les barres et les verrous de l'entrée. Ils
-franchirent le portail de la cour, éclairé de pots de suif
-fumeux: dans l'avenue, des serviteurs persans jouaient à jeter en
-l'air des masses de fer; d'autres se tenaient, avec des torches,
-aux abords de l'escalier d'eau. Un lourd brouillard couvrait
-l'étang; les fanaux des barques y faisaient, çà et là, des taches
-rougeâtres.
-
-Tous trois montèrent dans une gondole, qui s'éloigna de l'île
-aussitôt.
-
---Eh bien! dit Floris, êtes-vous contente?... J'ai suivi vos
-conseils, Tatiana... Que faut-il que je fasse à présent? Faut-il
-que je lui dise merci? Je le remercierai... Faut-il que je cède au
-digne pope Sabioneira tout entier? Je le céderai... Faut-il que je
-perde mon nom de grand-duc? Soit! j'y consens, qu'on me l'ôte!...
-Que je redevienne Floris, le neveu supposé du vieux Jacob Van
-Oost, l'obscur, le misérable Floris!... Alors, du moins, je serais
-libre, personne ne me mépriserait, et je pourrais m'estimer
-moi-même.
-
---Libre! répéta Tatiana.
-
---Oui, libre! s'écria Floris... Sabioneira est une prison,
-puisque l'on m'empêche d'en sortir... Oh! j'étouffe en cet espace
-étroit... Une prison, Tatiana!... Aurai-je donc toujours pour
-horizon cette mer stupide et ces îles?... Une prison, vous dis-je,
-une prison!
-
---O cher seigneur! fit la Grande-Duchesse.
-
---Vous aviez raison, Isabelle. Mieux vaudrait être un pauvre
-bûcheron, ou un pêcheur de Zemenico, que d'être le cousin du
-Tsar et de se ronger le cœur!... Que vais-je faire maintenant?
-L'Empereur me dédaigne, mon père me hait, et ma sœur... ma sœur
-m'écoute, impassible, en se félicitant d'avoir bien agi... Ah!
-vous m'avez trahi, Tatiana... Mais quoi! j'ai promis de ne plus
-vous importuner de ces plaintes...
-
---Cher frère, dit l'aveugle, prenez patience. Est-ce donc un
-si grand sacrifice que de rester à Sabioneira? N'êtes-vous pas
-heureux avec nous?
-
---Heureux... heureux! s'écria Floris... Jamais je ne l'ai moins
-été!... Pourquoi suis-je triste? continua-t-il, dans un violent
-mouvement d'âme. Pourquoi suis-je toujours comme en attente?...
-Luxe, abondance, richesses, repos: noms superbes et magnifiques,
-choses vaines et stériles, en effet!... J'ai plus de délices
-aujourd'hui que je n'avais jadis de misère, et cependant je suis
-moins heureux... Nos biens ne feraient-ils donc qu'accroître nos
-désirs, sans jamais les rassasier?... Je ne suis pas touché de ce
-que je possède: je ne sens que ce que je n'ai pas... Mon âme est
-vide, vide, vide!
-
---Ah! Floris, fit Isabelle, avec un cri, Floris, Floris, vous ne
-m'aimez plus!
-
-Il s'arrêta court dans sa fureur sombre, et se laissa retomber sur
-les coussins, en se cachant la face entre les mains. Un falot de
-cristal suspendu éclairait l'étroit cabinet de vitres et d'or. On
-entendait, au milieu du silence, les sanglots étouffés d'Isabelle.
-
---Ne pleurez pas, chère sœur, reprit l'aveugle, mais écoutez ce
-qu'il faut faire... Si notre vie calme lui pèse, s'il est las
-de cette solitude, que n'allez-vous vivre, tous les deux, dans
-quelque grande capitale, à Vienne, à Londres, ou à Paris?
-
---Eh! que m'importe où je vis, répondit Floris, si ce n'est pas
-dans ma patrie!... Que ferais-je hors de Russie, courant l'Europe
-d'une ville à l'autre, sorte d'importun vagabond, à qui nul roi ne
-saurait régler les honneurs à rendre?... Non! je ne quitterai la
-Dalmatie que lorsqu'on m'aura fait justice.
-
-
-
-Ce fut tout l'ouvrage de la prudence, de la finesse, de
-l'ascendant du baron Mamula sur Floris, que de persuader celui-ci,
-après plus d'un mois passé dans sa chambre, d'en vouloir bien
-sortir enfin, et de se remettre à vivre. Le baron, pour mieux le
-distraire, l'emmena voir quelques travaux qui se faisaient alors
-aux pièces d'eau, si bien que, peu à peu, Floris y prit goût, et
-faisant venir de Cattaro un plus grand nombre d'ouvriers, voulut
-qu'on achevât aussi l'immense bassin du Bucentaure, avec le jet
-d'eau d'Encelade. Dès lors, ce ne fut plus, durant tout l'été,
-que travaux, entreprises, réformes, bouillonnement d'idées et de
-projets. Sur le conseil de Mamula, il fit commencer de paver un
-chemin qui déblayât ses bois; il créa, non loin de San-Cosimo,
-un chantier de barques et de trébacs, à un endroit où la forêt
-descendait jusqu'à la plage; il commanda qu'on recueillît la
-manne dans les bois de Sveljegamora; et il songeait à exploiter
-le bitume des rocs de Podgor. Ce fut en se rendant à ce village
-qu'il essuya un coup de vent violent, dans le petit golfe
-d'Ivandolac, et que sa barque chavira. Il ne courut aucun grave
-danger, mais dès lors, comme irrité d'orgueil, il forma dans son
-esprit plans sur plans, pour chasser la mer de ce rivage, la
-refouler à l'occident, et conquérir la vaste arène inculte, qu'il
-voulait transformer en jardins. Par son ordre, l'on commença la
-construction d'une digue: et il rêvait, dans son plaisir superbe
-de tyranniser la nature, le desséchement des marais de Bogeta et
-de Rupnido. Le rivage, couvert de tentes, présentait, de loin,
-l'aspect d'un camp, aux bergers et aux pêcheurs des îles; et la
-nuit, on y voyait briller, à ras du sol, quantité de flammes
-immobiles. Floris ne bougeait d'avec les travailleurs, surveillant
-tout, donnant des ordres, assistant à la pose des blocs. Une
-tempête d'équinoxe détruisit une partie du môle. Il s'indigna, le
-fit rétablir, renforcer; puis, soudain, cessa d'y venir.
-
-Il se remit à battre les bois, à faire, au hasard, des courses
-lointaines. La lecture le fatiguait: tout lui était insupportable.
-
-Quelquefois, au rebord du sentier, des lièvres débuchaient,
-d'un bond; des paons sauvages s'envolaient dans la brume, en
-jetant leur glapissement; de grands cerfs détalaient sous le
-fourré, ou bien, par troupes, du haut des roches, ils regardaient
-tranquillement les cavaliers.
-
---Comme il y en a! disait Sander... Ils effrayent les chevaux,
-vraiment.
-
---Est-ce que cela t'amuserait de les chasser, mon bon Sander?
-
---Oh oui! beaucoup, beaucoup, Monseigneur.
-
---Mais j'ai promis à la Grande-Duchesse de ne jamais chasser à
-Sabioneira. Ce plaisir qu'a le plus pauvre Morlach... Allons,
-Sultan, au galop!...
-
-L'hiver fut rude, cette année-là, tandis que le précédent s'était
-tourné en brumes et en longues pluies. Les toits des villages
-fumaient; les cabanes retentissaient du chant d'hiver des
-fileuses: _Le beg commande qu'on lui apporte ses fourrures; son
-sabre, il le suspend à la muraille, car le dur hiver est venu,
-revêtant la terre d'un manteau de fer, serrant le ciel, comme le
-cœur d'un homme triste._
-
-_Le sol résonne ainsi que la pierre; l'air gris et glacé ressemble
-à une lame damasquinée. On dirait qu'il n'y aura plus aucune fête
-dans le monde!_
-
-_Le ciel a pris, en un moment, l'aspect de l'œil du lion... Tombe,
-tombe, tombe, ô neige blanche! La rafale se précipite. On ne
-distingue plus la plaine des vallées; l'air brouillé est comme
-la chaîne et la neige comme la trame; c'est un tourbillon, une
-tempête! Le visage de ceux qu'on voit sur les routes, est violet
-comme la fumée d'une lampe._
-
-_C'est alors, devant le feu du soir qui craque dans la cheminée,
-qu'il est doux de manger le maïs et de boire le raki, à plein
-verre..... Si tu sors un moment, tout repose. La bise est coupante
-comme le vent d'un sabre; les étoiles effilées percent l'air de
-glace; les ornières des routes luisent, ainsi que des rubans
-d'argent; et, là-bas, sur les tertres blancs du cimetière, brille
-un rayon de lune gelé._
-
-_Les morts le sentent se couler dans leurs froides moelles, et ils
-soupirent. Récite un chapelet pour eux, Damiana... Hélas! ce monde
-n'est qu'un séjour de passage. Quand un homme a vieilli, on en
-tire un autre du sein de sa mère. Notre vie est un dessin sur le
-vent!_
-
-
-
-Dans la deuxième semaine de février, les grands étangs du parc
-gelèrent; et ce fut un amusement pour les habitants du palais, d'y
-aller chaque jour patiner. Josine, surtout, s'y divertit. Tout
-engoncée de fourrures, en sa robe d'un rose pâle qui s'irisait de
-reflets verts et bleus, elle glissait, légère, tandis que l'orbe
-du soleil s'abaissait ainsi qu'un bloc de braise, derrière les
-chênes dépouillés.
-
-Un de ces soirs qu'il gelait à pierre fendre, Stepany et l'abbé
-Lancelot revinrent ensemble des étangs, où ils étaient allés en
-spectateurs.
-
---Si j'étais sûr de votre discrétion, dit l'abbé, en se frottant
-les mains, je pourrais vous faire part, Stepany, d'une nouvelle
-qui vous surprendrait.
-
---Une nouvelle! dit aigrement le chimiste... Allons donc, je la
-saurais, monsieur.
-
---Et cependant, vous ne la savez pas, riposta l'abbé... Et il y
-a bien d'autres choses encore que vous ignorez, malheureusement,
-tout homme de science que vous êtes... Bien, bien, je viens
-au fait, monsieur... Vous vous rappelez, car nous eûmes une
-discussion à ce sujet, cet _ex-voto_ si pieux, si touchant, d'un
-enfant de soie cousu de leurs mains, que portèrent dernièrement,
-à la Vierge de la Pétrella, quelques paysannes morlaques, en vue
-d'obtenir que le Ciel bénît l'union de Madame Isabelle?
-
---Eh bien, monsieur, que m'importent vos Illyriennes, vos
-Esclavonnes, vos Morlaques, vos Dalmates, ou comme vous voudrez
-les appeler, ainsi que leur enfant de soie?
-
---Apprenez donc une chose, poursuivit l'abbé... Le Ciel a exaucé
-les vœux que lui présentaient ces âmes innocentes. Nous aurons
-dans quelque temps un baptême au palais.
-
---Madame Isabelle! fit Stepany... Quel conte! Ce n'est pas
-possible!
-
---Rien de plus sûr! repartit l'abbé... Eh bien! que dites-vous de
-ça? Vous moquerez-vous encore de ces femmes? J'ai vécu cinquante
-ans et plus, mais je n'ai jamais vu de prière exaucée si
-manifestement... C'est un miracle, un vrai miracle!
-
---Oh! oh! vous le prenez sur ce ton, dit Stepany. Alors, monsieur,
-je m'en vais, moi aussi, vous faire part d'une nouvelle... Vous
-qui voyez en toutes choses des miracles et des décrets du ciel,
-est-ce un miracle aussi qui a rendu la petite Saloména amoureuse
-du grand-duc Floris?... Vous savez... cette jolie novice du
-couvent de Sant'Orsola... Elle en est folle, la petite sotte!
-
---Calomnie! s'écria l'abbé, calomnie!... C'est une histoire,
-Stepany, que vous venez d'imaginer.
-
---Je n'imagine jamais rien, monsieur, répliqua sèchement le
-chimiste: on ne doit jamais imaginer. Je suis un homme de faits,
-monsieur. Je sais trop ce que je dois au bon sens naturel et
-universel, ce que je dois à mon propre bon sens, pour vous
-entretenir de telles sornettes, si je n'en étais assuré.
-
---Où l'aurait-elle vu? dit l'abbé.
-
---Où elle l'aurait vu, monsieur?... Eh! parbleu, chez le vieux
-Fédor, le jour de la signature des actes... Elle accompagnait la
-supérieure.
-
---Quoi qu'il en soit, reprit l'abbé en faiblissant, elle n'est pas
-novice encore, quoique ces dames, par tolérance, lui permettent
-d'en porter l'habit. C'est une pensionnaire, voilà tout!
-
---Oui, oui, ricana Stepany, elle n'est pas pour rien la fille
-unique de feu le riche messer Lippo Toppo. On lui permet de porter
-ce costume, on lui permet d'être amoureuse, on lui permettrait
-autre chose encore!
-
-Tous deux s'étaient peu à peu animés, et leur voix résonnait
-dans la forêt solitaire. Le nez rougi, les joues violacées, ils
-allaient, poursuivant leur débat, chacun d'un côté de l'allée; et
-leur haleine refroidie se condensait en givre devant eux, aussi
-froid, aussi infécond que leurs paroles et leur colère. La bise
-du nord sifflait sur le plateau. L'abbé reprit en frissonnant:
-
---_Aures habent et non audient..._ Brr... brr... _Oculos habent et
-non videbunt._
-
---Mais c'est de vous, cria Stepany, oui, c'est de vous qu'on peut
-dire cela. Ce sont les croyants, monsieur, qui ne font pas usage
-de leurs yeux, et non les hommes de science...
-
---Vous osez, dit l'abbé dédaigneusement, comparer la science à la
-foi!
-
---La science, monsieur, brr... brr... la science est la reine du
-monde!
-
---La science! répéta l'abbé avec mépris. Mais voyons, vous,
-monsieur, qui êtes si savant, pourriez-vous m'expliquer, par
-exemple, pourquoi le feu durcit les œufs et fond le beurre?
-
---Certainement! s'écria Stepany. Mais l'abbé continuait:
-
---La science, un leurre de Satan!... Il soulève un coin du rideau,
-pour tenter les âmes... _Eritis scientes sicut Deus..._ Brr, brr,
-brr, brr... Vieille tactique du serpent!
-
---Le serpent! goguenarda Stepany. Brr, brr, brr... Le paradis! La
-pomme!
-
---Oui, monsieur... Brr, brr, brr... Le paradis! La pomme!
-
---Billevesées que tout cela!
-
---Billevesées que vos gaz, vos cornues, vos fourneaux, vos
-appareils!
-
---Vive la science, monsieur! hurla Stepany. Brr, brr, brr...
-
---Vive la foi! vive Jésus! cria l'abbé. Brr, brr, brr, brr...
-
-
-
-
-LIVRE TROISIÈME
-
-
-Aussitôt que l'heureuse nouvelle de la grossesse eut éclaté, ce
-ne fut plus que fêtes et réjouissances dans la presqu'île de
-Sabioneira. Chaque village se surpassa à en donner, et de toutes
-les sortes: luttes, régates, courses, joutes sur l'eau, mascarades
-de carnaval, qui tombait justement en cadence. Giano revint
-tout exprès de Cattaro. Personne de pareil à lui, en de telles
-occasions. C'était la joie, le bruit, la gaieté, la folie même.
-On ne vit donc plus que le sculpteur sur les chemins, éperonnant
-son petit cheval sauvage, à longs poils; parfois, escortant des
-tonneaux de vin, qu'on envoyait aux danseurs. Qui l'aurait cru?
-on eût vidé pour eux les caves de Sabioneira. Pour hâtive et même
-indiscrète que pût paraître cette joie, les transports en étaient
-si sincères que Floris s'en montra touché, et assista à plusieurs
-de ces fêtes. Il accepta, par la même raison, les présents de
-nombreux villages, et quelques-uns fort étranges: du miel, des
-poissons, des médailles antiques, de la boutargue, des toisons
-teintes, et jusqu'à un ourson vivant.
-
-Mais le plus beau présent fut, sans contredit, celui
-qu'apportèrent, le jeudi de la Fête-Dieu, les religieuses de
-Sant'Orsola. Elles survinrent, à cinq ou six, dans leur coche,
-en députation. Reçues par madame Isabelle, elles offrirent, au
-nom de leurs Morlachs, un berceau marqueté d'aigles noires, puis
-déployèrent, comme présent de l'abbaye, de superbes langes brodés
-d'or.
-
---Mère Incarnation, dit la princesse, vous avez été par trop
-prodigue! Je vous rends grâces de tout cœur, et n'aurai rien de
-plus précieux qu'un tel souvenir de votre sainte maison. Mais
-j'ignorais que l'on fît chez vous de si beaux ouvrages.
-
---Vous entendez, Saloména, s'écria la supérieure, vieille
-Napolitaine, bavarde, fantasque, jaune comme un coing, et, depuis
-de longues années, familière avec Isabelle. Allons, allons, il
-n'y a pas besoin de rougir pour ça!... Votre Altesse ne saurait
-croire, poursuivit-elle, tous les soins qu'a pris cette chère
-enfant, et combien elle s'est appliquée à cette affaire.
-
-Elle tenait par le bras la novice, comme la présentant à Isabelle.
-La Grande-Duchesse répondit:
-
---Qu'elle en soit donc remerciée mille fois, du fond du cœur!
-
---Eh bien, Saloména, vous ne dites rien? reprit la Mère
-Incarnation. Nous voici au palais, cependant. Vous parliez sans
-cesse d'y venir, et il fallait vous faire mille récits sur le
-Grand-Duc et sur madame Isabelle... Voyons, répétez à Sa Grâce
-toutes les choses que vous m'avez dites... Quoi! muette... Pas un
-pauvre mot!... Je gage que vous aimeriez mieux, maintenant, être
-à Sant'Orsola, car rien ne vous contente, depuis quelque temps,
-et vous changez d'idée vingt fois par jour... Nous ne savons quel
-est son mal, continua la supérieure, et quand on l'interroge
-là-dessus, elle répond qu'elle se porte bien... Souvent, elle
-rit aux éclats, puis elle pleure, le moment d'après... Elle n'a
-jamais d'appétit; elle refuse le médecin... Ah! elle nous donne
-bien du souci... Ne s'était-elle pas mis en tête de quitter son
-habit de novice! Elle avait commandé une robe à Castelnuovo...
-Heureusement, messer Geri-Spina, notre vénérable directeur, lui a
-fait entendre raison... Eh bien! pourquoi ne parlez-vous pas?...
-Au moins, retirez votre voile!... On dirait que vous avez peur de
-regarder Madame la Grande-Duchesse.
-
---Je vous en prie, ma Mère, ne la grondez pas!
-
-Et l'attirant à elle doucement, Isabelle baisa au front la novice.
-
-Elle poussa un sourd gémissement, ses yeux se fermèrent, elle
-chancelait; puis, soudainement, devenant livide, la jeune fille
-s'évanouit. Aussitôt, voilà tout en désordre: les religieuses
-s'écrient, Isabelle court à une clochette; on porte la novice
-sur un lit de jour, on la desserre, on lui mouille les tempes...
-Gina avait ouvert les trois fenêtres. Il faisait le plus beau
-ciel bleu léger, parsemé d'écumes d'argent. Des tourterelles, par
-centaines, roucoulaient, perchées sur les cyprès; et, dans le
-silence d'attente, ces modulations ardentes et suaves emplissaient
-doucement la chambre. Saloména poussa un soupir; ses yeux se
-rouvrirent avec lenteur.
-
---Voyez! elle revient à elle, murmura Isabelle... O chère enfant,
-comment vous trouvez-vous?
-
---Mieux, merci, bonne madame... beaucoup mieux.
-
---Allons, excusez-vous, petite sotte! dit la Mère Incarnation.
-Nous allons rentrer au couvent... Quel est donc ce médaillon qui
-sort de votre poitrine?
-
-La novice y porta la main vivement.
-
---Ce n'est rien, ma Mère, répondit-elle.
-
---Vous êtes troublée, Saloména... Faites-moi voir ce médaillon!
-
---Je vous en prie, excusez-moi, ma Mère... Je ne saurais vous le
-montrer.
-
---Et moi, j'entends le voir, je vous dis... Allons, obéissez!
-
-La Grande-Duchesse intervint:
-
---Excusez-la, révérende Mère; ce n'est sans doute qu'un de ces
-colifichets comme en gardent les jeunes filles, quelque babiole
-innocente.
-
---Qu'aurait-elle besoin alors de se cacher de moi?... Faites-moi
-voir ce médaillon!
-
---Au nom du ciel! dit Saloména. Ma Mère, je vous en conjure...
-
---Faites-le-moi voir! Allons, vite!
-
-Et arrachant la boîte d'or du col de la novice tremblante, Mère
-Incarnation y porta les yeux:
-
---Monseigneur! s'écria-t-elle, stupéfaite. Le portrait de Mgr
-Floris!
-
-Cette scène fut, tout le jour, la nouvelle de Sabioneira. On ne
-s'abordait qu'avec des clignements, des sourires expressifs et
-malins. Ceux qui, comme Stepany, avaient déjà semé des bruits de
-cette passion, triomphèrent à leur aise, et ne manquèrent pas
-d'ajouter force détails d'invention: que Mme la Grande-Duchesse
-avait beaucoup pleuré, sitôt l'audience finie; que les nonnes de
-Sant'Orsola, s'étant rassemblées en chapitre, avaient délibéré de
-demander conseil à Mgr Colloredo, archevêque de Raguse,--et tels
-autres étranges propos.
-
-Floris posait cependant, ainsi qu'il faisait chaque après-midi,
-dans l'atelier de Giano, grand bâtiment de briques roses, situé
-au milieu des jardins. Sous la vitrée démesurée, devant une table
-chargée de lézards dans des bocaux de verre, de salamandres,
-de scorpions, qu'il se plaisait à dessiner, le sculpteur
-travaillait à la cire d'une médaille du Grand-Duc. Un hérisson
-apprivoisé dormait en boule à ses pieds; çà et là, des couronnes
-de myrte, qui lui avaient servi, la veille, de modèle pour son
-revers, étaient éparses sur le carreau; et l'atelier, vaste et
-poudreux, étalait au soleil couchant, dont les derniers rayons
-l'illuminaient, ses murailles peintes par Giano de fresques et
-de camaïeux. C'étaient des idylles de Faunes, des Centaures, des
-lions, des fleurs, des arcs de triomphe de buis vert taillé,
-des représentations de Vices, des figures et des actions tout
-extraordinaires. Dans le fond, on voyait dressée une tête
-colossale d'Apollon, d'un marbre antique, trouvée jadis par le
-grand-duc Fédor, au cours de ses fouilles à Zaton di Doli.
-
---Mais explique-moi, dit Floris, comment il se fait que cette
-novice portât au cou mon portrait de ta main!
-
-Gianettino éclata de rire:
-
---C'est la vieille mona Fiore de Podgor, sa nourrice, qui me
-l'avait commandé et payé, de façon à m'émerveiller. Tout le monde
-à Podgor, signore, connaissait l'amour de la Saloména. C'est là,
-pour le dire en passant, que cet âne de Stepany en avait entendu
-parler... Bah! croyez-moi, il n'en sera rien autre chose. La
-petite couleuvre est la maîtresse, au couvent. Elle demanderait
-le Saint-Esprit à ces pauvres folles de religieuses, qu'on le lui
-servirait plumé vif, pour son souper du vendredi saint.
-
-Il travailla un peu de temps, en silence. Puis, reprenant:
-
---Ah! vous êtes un vainqueur, signore, et je vous attribuais le
-myrte, à bon droit. Nous autres tous, bourreaux déclarés du sexe,
-il nous faut pourtant, humblement, ôter la barrette devant vous...
-Pauvre souris! pauvre petite caboche!... C'est qu'elle est belle
-comme un ange... L'avez-vous examinée, signore? Le galbe de sa
-tête l'emporte en élégance sur celui de la Fornarine ou de la
-maîtresse du divin Titien... Plût à tous les diables que ce fût de
-moi que le pauvre cœur fût empoisonné! Je ne le ferais pas languir.
-
---Tu seras donc toujours un vaurien? dit le Grand-Duc. Je te
-croyais guéri et converti, depuis ta visite à Corfou, aux reliques
-de saint Spiridion.
-
---N'en riez pas, signor mio. Il n'y a pas de miracle plus
-certain... Sa chair est si vive et si fraîche que, si on lui
-touche le gras de la jambe, elle cède au doigt, comme vivante...
-Mais enfin, qui donc pourrait aussi, à l'aspect d'une jolie fille,
-se détourner et prendre l'attitude qu'on donne habituellement aux
-gardes du sépulcre de Notre-Seigneur? Aucun homme n'est engendré
-dans une chemise de neige... Ma parole! si je n'étais forcé de
-partir, demain ou après-demain, au plus tard, j'irais rôder autour
-du couvent, je séduirais les tourières, je ferais tout pour vous
-la souffler, signore!
-
---Quoi! tu nous quittes de nouveau, dit Floris. Quelle vie de
-vagabond mènes-tu?... Est-ce pour la grande affaire dont tu m'as
-parlé?
-
---Précisément, signor mio. Oh! vous me verrez revenir plus riche
-que le roi Salomon... Allons, le soleil est tombé. Je n'en ferai
-pas davantage aujourd'hui.
-
-Il se leva, fermant la boîte de verre noir, où était la cire
-commencée; et Floris, se levant aussi, vint la prendre en main, la
-rouvrit et la considéra longuement. Le calme du soir descendait.
-Deux ou trois étoiles déjà perçaient l'air immobile et doré.
-
---Tu n'avances guère, reprit Floris. Je te le répète, Giano,
-puisque tu dis que je m'y connais, je ne peux comprendre pourquoi
-tu m'as posé ainsi de trois quarts.
-
---Oui, repartit Giano, signor mio, vous vous y connaissez comme
-un prince, mais non comme un artiste. Jetez les yeux sur ce
-squelette! Tout en haut de la merveilleuse épine du dos, vous
-voyez ces deux os semblables à des palettes, et qui se joignent
-par derrière, aux clavicules. Ces os, quand le bras est en action,
-comme il l'est dans ma médaille, affectent des formes variées
-d'un admirable effet... Prenez donc confiance en moi, illustre
-seigneur. Si la médaille ne vient pas dix fois mieux que n'est le
-modèle, je consens à perdre la pension que Votre Excellence m'a
-accordée!
-
---Tiens, dit Floris, je sais combien tu es amateur de vieilles
-armes. Je t'ai apporté un poignard que tu garderas, en souvenir de
-moi. La ciselure en est du seizième siècle.
-
---C'est le plus admirable que j'aie jamais vu! s'écria Giano avec
-feu. Oui! c'est un travail florentin... Mille fois merci à Votre
-Altesse!
-
-Et lançant le poignard en l'air par une allégresse bouffonne, le
-sculpteur le rattrapa au vol, avec l'adresse d'un jongleur. Puis,
-l'ayant fiché entre deux carreaux, il se piéta, croisa les bras,
-renversa le buste en arrière, et se releva, le poignard aux dents.
-
---A merveille! fit le Grand-Duc. Si tu avais seulement avec ça
-un maillot noir, de la craie aux joues, et pour maîtresse la
-Belle-Tourneuse...
-
---Votre Excellence croit plaisanter! riposta Giano. Mais j'ai
-réussi tous les tours du fameux Mahomet Cathata. J'étais peut-être
-né pour cet art, plus encore que pour la sculpture. Il faudra
-que j'essaye, quelque jour, de descendre du campanile, le long
-d'une corde tendue, ainsi que l'on faisait à Venise, pour je ne
-sais plus quelle fête... Mais à propos de fête, poursuivit-il,
-Votre Altesse ne veut toujours pas assister à celle que donnent
-ce soir nos braves Morlachs de Zemenico? Oh! j'y dois mener un
-tas de donzelles, la Gina, la Ianoula, vous savez, cette friande
-conductrice de la princesse Tatiana. Elle, avec la Saloména, font
-bien la plus jolie paire de cœurs à épingler sur sa manche; mais
-cette dernière, signore, est marquée à votre sceau... Allons,
-bonsoir, Monseigneur, je vous quitte.
-
-Le sculpteur s'éloigna en sifflant, et Floris, tout debout sur
-le seuil, dans les ombres du crépuscule, baissait le front,
-comme accablé par une soudaine rêverie.--Oh! qui m'aurait dit,
-pensa-t-il, qu'un jour, je laisserais un méchant bouffon m'exciter
-à trahir Isabelle! Qui m'aurait dit que je rirais de ce qui eût dû
-m'indigner!
-
-Il gravit les terrasses des jardins, puis, d'un pas machinal,
-se dirigea vers l'appartement de Josine. Tous les jours, depuis
-quelque temps, il venait ainsi assister à la toilette de la folle
-princesse, dans le moment qu'elle se mettait en grand habit, pour
-le dîner: et souvent même, il l'attendait, subissant patiemment le
-retard, tant il trouvait d'amusement à ces visites. Il traversa
-plusieurs salons, des cabinets, une garde-robe, enfila un étroit
-corridor, puis, tout au bout, heurta à une porte... Point de
-réponse. Floris entra.
-
-Il se trouvait dans une pièce vide, sorte d'enfoncement sans jour,
-et pratiqué dans les derrières de la chambre de Josine, à laquelle
-il servait de retrait pour s'habiller. Un œil-de-bœuf de verre
-dépoli en éclairait confusément les murs de glaces verdâtres,
-ajustées en plusieurs morceaux, l'étagère d'argent massif avec
-ses strigiles et ses flacons, et les lourdes portes de miroirs,
-peintes d'Amours, de fleurs, d'oiseaux-lyre et de paons argentés
-et dorés.
-
-Le Grand-Duc s'assit sur un sofa. Les ondes obscures de la nuit
-s'épaississaient dans l'étroite chambre, et il semblait à Floris
-que d'autres ondes, aussi subtiles qu'un poison et plus vagues
-qu'une musique, s'épandaient en lui, et le poignaient d'une
-angoisse indéfinissable. Il se leva, alluma un flambeau; et tout
-à coup, apercevant sa face dans un miroir, il s'arrêta...--Est-il
-bien vrai que ce soit moi? dit-il. Quoi! le dehors si peu changé
-et le dedans si profondément! J'ai encore les mêmes traits que
-lorsque j'épousai Isabelle, et je n'ai plus la même âme... Oh! je
-jurais que cet amour était le fond immuable de mon être, le cœur
-le plus profond de mon cœur, la flamme même de ma vie. Et après
-quelques changements dans la position de la lune, je ne trouve
-plus en moi-même que fragilité et inconstance... Est-ce possible?
-En suis-je venu là?... Et cependant, je sais qu'elle est plus
-belle, plus aimante, plus vertueuse que la plus rare des autres
-femmes. Tous les attraits, toutes les grâces exquises, elle les
-a!... Hélas! que te faut-il donc pour t'assouvir, cœur vorace et
-insatiable?
-
-Il se tut, les prunelles fixes... Un silence voluptueux emplissait
-le tiède réduit, encore bleu d'un parfum qu'on avait brûlé: au
-fond, un rideau de brocart d'argent fermait l'entrée de la salle
-de bain. Tout à coup, un bras jeune, charmant, long et délicat
-comme le bras d'une déesse du Primatice, passa par la fente du
-rideau, en même temps qu'une voix s'élevait, la voix rieuse et
-gaie de Josine:
-
---Eh bien, Rina, que fais-tu donc? Me donneras-tu ce flacon?
-
-Il tressaillit; le sang lui monta aux joues...
-
-
-
-Après le souper, Giano partit avec son cortège de femmes, pour se
-rendre à Zemenico. La fête y était dans tout son éclat: partout,
-des étalages en plein vent, des buvettes de raki et d'orgeat, des
-confiseries éclairées de veilleuses nageant dans l'huile. D'aigres
-cornemuses résonnaient; des carillons tintaient de tous côtés;
-on entendait le glapissement des fritures sur les fourneaux.
-Devant l'auberge du _Soleil bleu_, deux grandes roues de bois à la
-turque, bariolées de couleurs éclatantes, avec du drap d'argent,
-des fleurs, du clinquant, des miroirs, des guirlandes, élevaient
-en l'air, puis faisaient redescendre des Morlaques assises tout à
-l'entour.
-
-Un peu avant minuit, le sculpteur déjà fort ivre et entouré de
-filles et de femmes auxquelles il distribuait les sucreries d'un
-vendeur ambulant, entendit soudain s'élever, à l'autre bout de la
-place, les éclats de voix de Ianoula. Il y courut. Un homme, en
-manteau rouge, accablait la jeune fille d'injures grossières, et
-Giano, du premier coup d'œil, le reconnut. C'était l'aîné de ces
-neveux d'Ourosch qui vivaient avec leur oncle, dans la montagne.
-
---J'aimerais mieux danser avec le diable, répétait Ianoula, en
-pleurant. N'est-ce pas toi, méchant bandit, qui as quitté ta
-femme, ma cousine, et qui l'as forcée d'aller au couvent?
-
---Allons, ne pleure pas, ma colombe, dit Giano. Et toi, vaillant
-Marco, laisse-la, puisqu'elle ne veut pas danser avec toi. On ne
-peut contraindre les femmes.
-
-Les Morlachs se pressaient autour d'eux, sur le rivage, au milieu
-des poutres et des étais des grosses barques en construction. Des
-torches étaient allumées, çà et là; et un baril plein de goudron
-et qui brûlait au haut d'un mât, projetait sur la foule une grande
-lumière rougeâtre et mêlée de fumée.
-
---Va donner tes conseils à qui les demande! répondit Marco. J'agis
-comme il me plaît, apprends-le!
-
---Comment! quel païen es-tu? dit le sculpteur. Vas-tu me chercher
-querelle, le jour même de la Fête-Dieu?
-
---Je me soucie autant de la Fête-Dieu que de la Fête-Diable!
-repartit le neveu d'Ourosch. Sache que je te fais la figue, et à
-tous ceux de Sabioneira.
-
---Arrière, crapaud venimeux! exclama Giano. Crache ton poison hors
-de ma vue. Tu veux donc que je te tire du sang?
-
---Toi, me tirer du sang, allons donc! Va plutôt prier une de ces
-femmes de te cacher sous sa _modrina_!
-
---Messer Giano, dit Ianoula...
-
---Paix, paix! ne crains rien, mon bijou... Et toi, fais pénitence
-au couvent de la tienne, avant d'aller chercher un autre monde,
-car, coûte que coûte, en celui-ci, je te crèverai la carcasse.
-
---Prends plutôt garde, dit Marco, que je ne te foule la tripe, que
-je ne joue sur ton ventre du tambourin.
-
---Laisse ton poignard! reprit Giano... Je jure Dieu que, si tu le
-touches, je te marquerai à la croix... Pardieu! si tu avances d'un
-pas, on peut aller querir le pope de Sgombro pour ton âme!
-
---Je te casserai la mâchoire; je pétrirai une tourte de ton corps!
-
---Moi, je te donnerai tant de coups que tu pendras, les jambes en
-face du visage, comme une cornemuse vide!
-
---Bâtard! rufien! valet! faux Morlach!
-
---Voleur! guetteur de chemins! meurtrier! bandit!
-
-Ils se jetèrent l'un sur l'autre avec leurs stylets, mais les
-Morlachs les séparèrent, non toutefois sans que Marco eût reçu une
-estafilade à l'épaule; et le neveu d'Ourosch quitta la fête, en
-proférant d'horribles menaces. Giano dansa, cria, se démena, avala
-force vin noir, et, vers deux heures du matin, partit enfin, en
-compagnie de quelques pêcheurs de Sabioneira-le-Bas. Ils avaient
-pris, malgré l'heure avancée, par le raccourci du Bras-de-Mer, que
-l'on traverse dans un bachot. Mais, en arrivant à Torre-Arza, ils
-eurent beau frapper à la cabane, le passeur ne se montra point.
-Ils entrèrent; la hutte était vide. La Jagodna coulait au clair
-de lune; on la voyait sortir, sous une colline, de la caverne
-ténébreuse, d'où elle se jette à la mer.
-
---Où est donc Samo? dit un des Morlachs... Bah! sa sœur, la
-Ianoula, en passant, l'aura emmené avec elle... Nous longerons le
-golfe, voilà tout!
-
-Giano, quand il se leva, le lendemain, trouva sur sa table deux
-lettres, apportées là pendant son sommeil. Il les lut, puis, tout
-en mangeant à la hâte quelques figues sèches, il entassa dans
-un portemanteau quantité de drogues et d'objets bizarres, dont
-il consultait la liste à mesure, afin de n'en oublier aucun: de
-la poix, du camphre, de la ciguë, une tête de mort, un suaire,
-des cordes, du soufre, du parchemin vierge. Fermant ensuite sa
-chambre à la clef, il gagna par un escalier dérobé le jardin de
-la Dogaresse, sur lequel donnaient, de plain-pied, les fenêtres
-de l'appartement du Grand-Duc. Floris était justement à la vitre,
-et se renfonça dans la chambre, en voyant arriver le sculpteur.
-Celui-ci poussa la porte-fenêtre, entra, et se trouva tout d'abord
-en face de Ianoula.
-
---Comment! toi ici, mon oiseau, mon poisson mignon... Et que
-fait donc, chez Son Altesse, la petite Noula, la friande Noula,
-Noula du bon coin de la cave, la plus jolie Noula de la Dalmatie,
-Noulinka de Torre-Arza?
-
---Assez, Giano! dit Tatiana, qui, tout d'un coup, se leva, au fond
-de la vaste salle de marbre.
-
---Quoi! Votre Altesse est là! s'écria le sculpteur étonné, car
-l'aveugle, au dire de tous, vivait plus d'à demi brouillée avec
-son frère, depuis qu'elle persévérait à refuser les arrérages des
-deux millions qu'il avait déposés pour elle, à Raguse... Que Votre
-Grâce me pardonne, si je ne l'ai pas vue tout d'abord!
-
-Mais il entendit, à ce moment, les sanglots redoublés de Ianoula,
-et, saisi de stupeur, il balbutia:
-
---Dieu me damne!... Qu'arrive-t-il?
-
---C'est le seul moyen de sauver sa vie, continua Ianoula, en
-pleurant. Votre Grâce a vu comme il me presse, dans la lettre
-qu'il m'a envoyée...
-
---Le lâche! répliqua Tatiana. Déshonorera-t-il sa sœur? Est-ce là
-sa ressource pour vivre?
-
---J'espère, dit Giano, que tout va bien... Quelles nouvelles?
-quelles nouvelles?
-
---Allons, tais-toi, répondit Floris... Ah! tu as fait de la belle
-besogne, avec ton couteau mis au vent!
-
---S'agit-il de ce Marco? dit Giano... S'il a le malheur de
-bouger!...
-
---Si!... reprit Floris. La chose est faite. Il a enlevé cette nuit
-le frère de Ianoula, le passeur de Torre-Arza, puis, avec son
-prisonnier, a rejoint sa bande... Et ce matin, il nous envoie dire
-que Samo est un homme mort, si elle ne vient implorer sa grâce.
-
---Peste de lui! s'écria le sculpteur. Une fille comme Ianoula
-sera-t-elle pour un tel coquin?... Ma foi, ma foi, j'aurais mieux
-fait de le tuer!
-
-Puis, appelant d'un signe le Grand-Duc, qu'il mena au bout de la
-salle, dans l'embrasure d'une fenêtre:
-
---Tout cela pourrait bien finir par des coups de fusil, dit Giano.
-Il y a longtemps que ces chiens de Sgombro et nos amis de Zemenico
-meurent d'envie d'ouvrir la danse, et Dieu sait si ce rapt de Samo
-ne va pas leur en fournir le prétexte!... Il est fâcheux que je me
-voie contraint de demander à Votre Excellence son agrément pour
-m'en aller.
-
---Sont-ils donc ennemis? dit Floris.
-
---Ennemis! repartit le sculpteur. Bah! je ne sais ce que vous
-nommez ennemis... Mais si jamais ils se rencontrent, sans
-mettre le poing sur le pli du coude, en haussant et baissant
-l'avant-bras, qu'une bouchée de fromage m'étrangle!... Il y a des
-siècles que ça dure... Ennemis! A Zemenico, ils entament leur pain
-par le côté; ceux de Sgombro, par le milieu du pain. Les femmes de
-Sgombro, et elles sont jolies, les chiennes! portent leur bouquet
-de tête à gauche; celles de Zemenico, à droite. Ajoutez qu'à
-Zemenico, ils sont romains et vrais catholiques, et schismatiques
-à Sgombro... Si je n'étais venu, je le répète, pour dire adieu à
-Votre Altesse, j'aurais fait un tour, cet après-midi, du côté de
-Zemenico.
-
---Pars donc quand tu voudras, répondit Floris, et bonne chance!...
-Je ne sais pourtant si tu trouverais un seul ducat à emprunter sur
-toutes tes richesses futures.
-
---Votre Excellence ne parlerait pas ainsi, répliqua Giano
-vivement, si elle connaissait comme moi le prêtre nécromant de
-Moianka. Ce merveilleux vieillard est profondément versé dans les
-lettres arabes et hébraïques. Grâce à un livre qu'il a consacré,
-il est le maître des Esprits, et connaît les trésors, sous la
-terre. Une nuit, il a rassemblé, dans les ruines de Spalatro, au
-palais du grand Dioclétien, plus de cinq cents légions de diables.
-Ils lui ont désigné, à deux brasses près, le gîte d'un immense
-trésor, caché autrefois par cet empereur; et comme il sait que
-j'ai l'âme ferme et inébranlable, il m'a associé à lui pour le
-déterrer, ce que nous exécuterons pas plus tard qu'après-demain,
-dans la nuit de dimanche à lundi.
-
---Et une fois riche, que feras-tu? demanda le Grand-Duc, en
-souriant. Voilà donc la sculpture au diable!
-
---Bah! dit Giano, vous croyez donc, signore, que je suis de
-ces ânes qui se frottent le ventre, aussitôt qu'ils ont leur
-provende!... Je travaillerai bien mieux, au contraire, quand
-je serai dans l'or jusqu'au cou. Je veux dresser sur l'écueil
-San-Stefano un Prométhée de soixante pieds de haut, qui tiendra
-une flamme en sa main, à l'imitation de cet admirable Colosse
-de Rhodes, dont les anciens ont fait tant de récits. Mais,
-comme l'arc ne peut toujours être tendu, ni l'esprit toujours
-occupé, j'entretiendrai, pour prendre mes plaisirs, un sérail
-des plus belles femmes du monde. Je m'y promènerai nu, au milieu
-de brouillards de parfums; je vaporiserai des perles et des
-diamants pour respirer un air plus précieux; je coucherai dans ces
-énormes coquillages des mers des Indes, sur des matelas de plumes
-d'oiseaux. J'aurai, au printemps, des maisons de roses; en hiver,
-des palais de glaçons... Bref, je serai sensuel comme un Turc,
-magnifique comme un satrape, et impénitent comme un pape.
-
---Mauvais, mauvais! repartit Floris. Tu copies Néron, Héliogabale,
-tous les empereurs romains.
-
---Et vous, signore, que feriez-vous, si vous étiez le rare mortel
-qui peut ce qu'il veut?
-
---J'agirais, dit Floris. L'action est tout!
-
-Giano et le Grand-Duc demeurèrent un moment comme perdus dans
-leurs pensées; puis, ils revinrent au milieu de la salle. Ianoula
-ne sanglotait plus. Affaissée à terre, le front posé sur les
-genoux de Tatiana, de grosses larmes s'arrêtaient au coin de
-ses paupières fermées; et un soupir, un long tressaillement la
-secouait encore par intervalles, tandis que, d'une main distraite,
-la princesse lui caressait les cheveux.
-
---Ils le tueront, maîtresse, ils le tueront! répétait l'enfant,
-d'une voix plaintive.
-
-L'aveugle répondit doucement:
-
---Mieux vaut une mort d'un moment qu'un déshonneur aussi long que
-la vie... O Dieu! ô Dieu! Souhaiter vivre de la honte de sa propre
-sœur! Mais non, crois-moi, il regrette sa lettre... Ce n'est pas
-lui, d'ailleurs, qui l'a écrite... Ils l'auront forcé d'y mettre
-sa croix.
-
---Si l'on demandait secours à Raguse? proposa Floris, après un
-silence.
-
---Ah bien, oui! répliqua le sculpteur. Ourosch se soucie bien de
-Raguse... Nous ne sommes ici qu'à cinq lieues du Turc. Si on le
-serre d'un peu près, crac! il fait un saut en Herzégovine, et, une
-fois là, dépistez-le!
-
---A cinq lieues du Turc! exclama Floris.
-
---Sans doute. Est-ce que Zaton di Doli ne touche pas l'enclave
-turque de Stolatz? Et c'est là que se réunissent tous les
-Bocchesi, les Krivosciens, la canaille du Montenegro... Une
-assemblée de ces gens-là, signore, c'est comme si l'on se trouvait
-transporté au milieu du Zodiaque. L'un a la mine du Lion, l'autre
-celle du Scorpion, le troisième du Cancer... Jolie Ianoula, il
-faut prendre patience. C'était un bon garçon que ton frère, mais
-il avait le _mal'occhio_, chacun sait ça, et l'ascendant de sa
-misérable étoile t'entraînera dans son malheur, si tu tentes de
-lui porter secours.
-
-En dépit des exhortations, et quoique veillée avec soin par ses
-compagnes et par la princesse, Ianoula parvint, le lendemain
-même, à se dérober d'elles toutes, et s'échappa de Sabioneira. On
-voulut espérer, d'abord, qu'elle s'était rendue chez son oncle,
-le curé de Zemenico; mais des paysans d'Imotica, informés qu'on
-la cherchait partout, rapportèrent qu'ils l'avaient rencontrée
-aux environs du campement d'Ourosch. D'autres encore prétendaient
-l'avoir vue, mais chacun à des endroits différents, et fort
-éloignés les uns des autres. La journée entière se passa en doutes
-et en inquiétudes.
-
-Le lundi de bon matin, comme Floris se mettait en selle, auprès
-du bassin d'Encelade, ser Damiano, le chef des jardiniers, se
-présentant soudain, lui cria, effaré, que des Morlachs demandaient
-Son Altesse, et Mgr Colloredo, l'archevêque de Raguse, qu'ils
-croyaient déjà arrivé. Tout le pays était en rumeur, ajouta-t-il.
-Les uns disaient que l'on venait de retrouver dans les gorges de
-la Spiaggia la tête de Ianoula assassinée; d'autres, que c'était
-Samo lui-même, et que ceux de Zemenico allaient jurer le «serment
-du sang»... Moins d'une demi-heure après, Floris arrivait, ventre
-à terre, à l'immense chaos de rochers qu'on nomme le Cirque de
-Spiaggia.
-
-Un grand tumulte et une foule l'emplissaient, comme une eau
-qui bout. Au milieu de ces roches géantes, que l'on croirait
-entre-choquées par quelque tremblement de terre, et dont la
-hideuse beauté est célèbre en Dalmatie, deux à trois cents
-Morlachs s'agitaient, lançant des cris de haine et de vengeance,
-et des menaces furibondes. Le soleil, entre deux nuées, faisait
-étinceler les longs fusils, les pistolets, les pommeaux des
-kandjars. Çà et là, des femmes haranguaient, d'autres chantaient
-des mélopées funèbres. On s'appelait, on vociférait. Quelques-uns
-aiguisaient des poignards ou brandissaient des yatagans. Une
-acclamation redoublée salua Floris, quand il parut; puis, ce fut
-un seul cri frénétique:
-
---_Karva tajstvo!_ le serment du sang!
-
-Soudain, ils se turent, les yeux béants, et tous retenaient leur
-haleine. L'oncle de Ianoula, messer Geri-Spina, en chasuble noire,
-à croix d'argent, venait d'apparaître, à l'entrée du cirque. Les
-hommes ôtèrent leurs toques rouges; les femmes tombèrent à genoux.
-Un silence de mort emplissait la vaste enceinte. Parfois, un
-sanglot étouffé s'exhalait, et le vieillard à face d'aigle dardait
-alors, au travers de la foule, une prunelle étincelante. Le plus
-vieux Morlach de Zemenico vint d'un pas lent à sa rencontre.
-
---Quel malheur est donc arrivé? dit le prêtre. Où est le blessé
-pour qui vous m'avez fait chercher?
-
---Il n'a plus besoin de ton aide, répondit le Morlach... Kosto
-Samovitch, nous t'avons appelé pour que tu nous dises la messe du
-sang, contre Sgombro et ses chiens d'hérétiques.
-
---Allons! toujours des rixes, des batailles, répliqua messer
-Geri-Spina... Vieux Tassilo, n'excite pas ces hommes. Le bora est
-assez violent, le flot assez troublé de lui-même.
-
---Il le faut pourtant, dit le vieillard. Tant que nous ne serons
-pas vengés, qui d'entre nous voudrait dormir la nuit, ou couper sa
-barbe, ou toucher aux viandes, ou lever les yeux de terre?
-
-Messer Geri-Spina reprit:
-
---Mais le sang appelle le sang, l'oubliez-vous? En ce moment, mes
-frères, on nous doit. Plus tard, nous aurions à donner.
-
---Nous donnerons ce qu'il faudra, repartit le vieillard. Kosto, tu
-es un vrai Morlach; tu es né à Zemenico: tu sais ce que commande
-la vengeance.
-
---Regardez ma poitrine! dit le prêtre. Voyez, mes frères.
-Là-dessus est Jésus-Christ, qui nous enseigne à pardonner.
-
---Jésus pardonne aux bons, mais il foudroie les méchants, reprit
-l'homme. N'y aura-t-il pas, au dernier Jour, ceux de sa droite et
-ceux de sa gauche?... Aide-nous à prêter ce serment!
-
---Le tribunal suprême et l'Empereur ont défendu qu'on le prêtât,
-répliqua messer Geri-Spina.
-
---Comment serait-ce possible? fit le vieillard. Ne disait-on pas
-chez les Morlachs, plus de mille ans avant qu'il y eût des juges
-et des empereurs: _Qui ne se venge pas, ne se sanctifie pas....._
-Laisse-nous prêter ce serment. Ne nous refuse pas cette messe!
-
---Je n'ai pas d'hostie, dit le prêtre.
-
---Tu prendras de la terre, d'où vient le pain.
-
---Je n'ai pas de vin pour le calice.
-
---Tu prendras du sang, en place de vin.
-
---Je n'ai pas les saintes reliques nécessaires pour consacrer
-l'autel.
-
---Tu prendras les os de la martyre, oui, de la vierge assassinée.
-
---Ah! vous m'avez trompé! exclama le prêtre. Ce n'est donc pas
-pour un mourant que vous m'avez envoyé chercher?
-
---C'est pour une morte, reprit le vieillard. Kosto Samovitch,
-regarde là-haut qui tu connaîtras, et dis-le-nous sincèrement, car
-le sang défigure ce visage, et nous pourrions y avoir été trompés.
-
-Alors, messer Geri-Spina, en pâlissant, leva les yeux, et les
-femmes et les Morlachs firent silence. Tous les regards se
-fixèrent à la fois sur un rocher aigu, qui portait à sa cime une
-tête pâle et affreuse. C'était celle de Ianoula, bleuie, meurtrie,
-les paupières entrecloses, et déchevelée par la bise. Une traînée
-de sang noirâtre avait coulé jusqu'au bas du rocher. Les sanglots
-des femmes éclatèrent; on n'entendit, pendant quelques instants,
-qu'un pleur profond et universel, tandis qu'en défaillant, le
-vieux prêtre tombait assis sur une pierre.
-
-Mais il se releva, et d'un pas chancelant, monta jusqu'au haut du
-tertre de roches. Là, en s'arrêtant, il leva les bras, et prit la
-tête de Ianoula dans ses mains; puis, quand il l'eut considérée,
-il tomba assis de nouveau, et ramena sur son visage, sans parler,
-un large pan de son vêtement noir.
-
---Ah! ah! dit-il, après un long silence... Lève ton front de
-terre, malheureux! Dresse le cou! Supporte la calamité, puisque
-tu ne peux plus en douter!... O Ianoula, cœur de ton oncle, quel
-spectacle lui réservais-tu! O chère bouche! ô joues livides,
-hélas! ô menton meurtri qu'on n'a pas lié avec un ruban! Seul ton
-front a été respecté, par la vertu du saint baptême... O chère! ô
-fille bien-aimée!... Hélas! hélas! Un si grand malheur! Non! je ne
-puis encore y croire... Nous t'avions cependant prémunie contre
-l'infâme trahison, mais tu chérissais trop tes parents. Du moment
-que Samo disparut, ce fut comme si l'on t'avait rempli la poitrine
-de charbons ardents; le poison te coulait de la bouche. La paix
-pour toi, ma fille aimée, n'a commencé que d'hier... O belle de
-visage et plus belle d'âme! Hélas! ce n'était pas ton deuil, mais
-tes noces, que je pensais célébrer, un jour... O destinée hâtive
-et funeste! O fille, ô fille! hélas! je me meurs: je n'ai plus de
-bonheur à vivre. Tu me trompais, quand tu disais que tu voulais
-vivre à mes côtés, et prenant soin de ma vieillesse, me fermer
-les yeux, au jour du Seigneur. Et ce n'est pas toi, c'est moi,
-vieil homme, privé d'enfants, misérable, seul, qui dois ensevelir
-ta tête, sans même savoir où gît ton corps!... Malheureux! que me
-faut-il faire? Rentrer dans ma demeure? Je n'y trouverai que la
-solitude, la désespérance, le chagrin... Aller prier auprès des
-morts? Mais ta mère me reprochera à moi, son frère, de ne t'avoir
-pas mieux protégée... Ah! pourquoi l'avez-vous tuée? Que vous
-avait-elle fait, maudits? Achevez! tuez-moi aussi! frappez-moi!
-précipitez-moi! prenez ma vie! mangez ma chair!... C'est ainsi
-qu'Ourosch paye l'argent que mon oncle lui donnait jadis, quand
-il l'envoyait étudier au séminaire de Raguse... Oh! comme il
-recevait l'hostie sainte, comme il baissait les yeux modestement,
-vous rappelez-vous? Mais qui eût mis l'oreille à sa poitrine, y
-eût entendu rugir le diable... Il méditait déjà de retourner à
-son schisme, l'hypocrite, l'excommunié, le chien ronge-Dieu qu'il
-était!
-
-Il se laissa retomber par terre, tout frémissant de colère et
-de deuil, en même temps qu'un sanglot confus s'échappait de la
-multitude. Le vieux Tassilo avait bondi sur une roche:
-
---Oui, pleurez, pleurez tous! s'écria-t-il. Un tel spectacle
-ferait crier les pierres et larmoyer les anges du ciel... Mais
-eux, nos ennemis, peuvent rire, car ils nous ont pris l'honneur...
-La perle de nos filles est morte! Ourosch et Marco nous l'ont
-tuée... Mais non, non! C'est Sgombro qui a commis le meurtre,
-puisqu'il soutient, puisqu'il nourrit, puisqu'il protège les
-meurtriers, et qu'il sert de chenil à ces chiens!... Sgombro, tu
-ressembles au thon, avalant un hameçon pour sa perte, dans un
-appât de chair pourrie... L'odeur du sang te rit à présent, mais
-elle te fera pleurer... Tu as léché le fil d'un rasoir; tu as
-touché à tes propres yeux avec la pointe d'un kandjar; tu as porté
-de la braise enflammée dans le pan de ton vêtement... Zemenico
-n'endurera pas l'outrage que tu lui as fait, ainsi qu'un buffle
-n'endure pas qu'on le tire par la crinière, ni un bélier qu'on le
-frappe à la corne!
-
---Oui, maudits, Dieu vous punira! murmura messer Geri-Spina.
-
-Alors, sur un signe du prêtre, la jeune sœur de Ianoula, Daria,
-monta près de lui, portant du pain, du vin et quelques vases,
-fournis par les femmes des Morlachs; et prenant pour autel la
-roche même où posait la tête coupée, le vieux prêtre, servi par
-l'enfant, commença de célébrer la messe.
-
-Dans l'immense cirque de pierre, sous le ciel tout couvert de
-nuées, les Morlachs, à genoux, restaient immobiles. L'âpre et
-grise lumière d'acier que se renvoyaient les murs de roc d'une
-effroyable hauteur, découpait les reliefs hérissés, les pitons,
-les crêtes, les scies, les monolithes et les blocs dénudés, qui
-font de ce lieu solitaire le plus sauvage et le plus affreux des
-montagnes. Une aigre bise sifflait; quelques touffes de lentisques
-frissonnaient; on apercevait, très haut dans le ciel, deux
-vautours qui planaient, les ailes ouvertes. Des grondements, des
-bruits étranges s'élevaient du fond des gouffres, car ces régions,
-plus trouées que l'éponge, fourmillent de puits, de rivières et de
-torrents souterrains. Cependant, le Grand-Duc, seul, par honneur,
-au premier rang, inclinait son front en rêvant; et le vieux
-prêtre, au haut du monticule, murmurait les syllabes latines,
-impassiblement.
-
-Ses deux mains étaient tachées de sang, pour avoir manié cette
-tête. Il les tendit, comme le prescrit le rituel, sous l'eau que
-lui versait l'enfant, puis avec ses doigts purifiés, consacra le
-pain et le vin.
-
-Les Morlachs agenouillés se levèrent. Le moment était venu de
-prononcer le «serment du sang».
-
-Alors, tourné vers ce peuple immobile, lentement, d'une voix haute
-et solennelle, le prêtre dit, en levant l'hostie au-dessus du vin
-consacré:
-
---Par ce pain bénit, qui représente le corps de Notre-Seigneur
-Jésus-Christ...
-
-Et tous répétèrent:
-
---Par ce pain bénit, qui représente le corps de Notre-Seigneur
-Jésus-Christ...
-
---Par ce vin, qui représente son sang...
-
---Par ce vin, qui représente son sang...
-
---Par le sang que souvent nous avons versé de nos veines contre
-les hommes de Sgombro, et qui doit s'ajouter à celui de cette
-vierge assassinée, maintenant enlevée martyre au ciel, et qui nous
-prie d'être ses vengeurs...
-
---... Et qui doit s'ajouter à celui de cette vierge assassinée,
-maintenant enlevée martyre au ciel, et qui nous prie d'être ses
-vengeurs...
-
---Nous tous, les Morlachs habitants de Zemenico da Mare, faisons
-le serment irrévocable...
-
---... Irrévocable... irrévocable...
-
---De ne point donner de paix à notre âme, ni de repos à notre
-corps...
-
---... Ni de repos à notre corps...
-
---Jusqu'à ce que nous ayons fait la juste vengeance du sang
-versé...
-
---... Du sang versé...
-
---Jusqu'à ce que nos ennemis aient payé nos larmes et notre deuil!
-
-Alors, messer Geri-Spina s'arrêtant:
-
---A combien de têtes, demanda-t-il, fixez-vous la rançon du
-meurtre?
-
---Dix têtes, dix têtes! crièrent les Morlachs.
-
---Qu'il en soit donc ainsi! reprit-il.
-
-Ensuite, il termina sa messe.
-
-Les nouvelles de cette scène et des premiers meurtres qui la
-suivirent, volèrent avec une incroyable rapidité, jusqu'au
-fond de la Dalmatie. Tout fut rempli, incontinent, des noms
-d'Ourosch et de Zemenico; et le voyage du Grand-Duc, qui partit
-vers la fin de juin, pour visiter, à Spalatro, les ruines du
-palais de Dioclétien, avec Josine et l'abbé Lancelot, renouvela
-les conjectures et les rumeurs. Quoiqu'il y ait douze milles
-d'Autriche, de la presqu'île à Spalatro, des relais bien disposés
-y firent arriver Josine et Floris en un jour, à la tombée du
-crépuscule. A peine eurent-ils mis pied à terre, que les notables
-de l'endroit s'empressèrent autour d'eux: mais les ruines étaient
-si désolées, la mer si morne, le vent soufflait si plaintivement,
-dans le ciel gris, que la princesse consternée, et comme toute
-prête à pleurer, dit qu'elle voulait repartir, pour s'en aller
-à Sebenico, qui est la ville la plus voisine. On leur fournit
-quelques Morlachs à cheval, avec des torches, et d'autres qui
-les précédèrent, de manière qu'en arrivant vers onze heures à
-l'hôtellerie, ils n'eurent qu'à se mettre à table.
-
-Bien qu'Isabelle incommodée ne pût les y rejoindre, Josine et le
-grand-duc Floris passèrent un mois entier à Sebenico. La ville
-est collée à de hautes montagnes, qu'on nomme les Monti-Tartari.
-Bâtie sur un penchant fort roide, elle étonne par ses perspectives
-et par un air d'antiquité. Ce ne sont que ruelles, escaliers,
-couloirs de maisons étroits et tortus, impasses, fenêtres
-grillées, partout des guenilles multicolores, et les portes
-bardées de ferrures, avec des heurtoirs ciselés. Plusieurs dames,
-dès les premiers jours, vinrent complimenter la princesse, et il
-s'en présenta d'autres, jusqu'à son départ. Elles arrivaient,
-après la sieste, par espèces de sociétés de trois ou quatre, et
-demeuraient des heures sur leur chaise, Josine fournissant à
-la conversation. Cependant, on leur apportait des sorbets, des
-fruits, de la neige, des eaux glacées, du marasquin, de la mousse
-de sucre. La nuit, après ces chaudes journées, le port était assez
-fréquenté sur le quai, ou plus loin, entre quelques fontaines, le
-long du lac de Scardona; et Floris et la princesse soupaient en
-rentrant, vers une heure.
-
-Des lettres annonçant l'arrivée prochaine de l'archevêque de
-Raguse, les firent rentrer à Sabioneira.
-
-
-
-C'était le mercredi suivant qu'on attendait Mgr Colloredo, avec
-Giano qu'il ramenait. Toutefois, divers incidents ayant retardé
-son voyage, Sa Grandeur n'arriva dans la presqu'île que le 1er
-août, sur le soir. La plupart des habitants du palais se portèrent
-à sa rencontre, jusqu'assez près de Giunta di Doli. L'archevêque
-avait avec lui son neveu, le jeune comte Archibald, que depuis
-plus d'un an déjà il tenait dans sa maison, menait partout où il
-allait, et veillait comme son propre fils. Sa Grandeur le présenta
-aux princesses, que le sculpteur aussi vint saluer, avec une mine
-quelque peu piteuse; puis, l'on remonta en carrosse, non toutefois
-sans que le grand-duc Floris eût poliment cédé sa place avec les
-dames, à l'archevêque.
-
---Que cet Archibald a l'air sot! grommela-t-il, en remontant
-dans le petit soufflet, où Giano déjà l'attendait... Ah! tiens,
-te voilà, maître fou!... Nous avons passé, il y a huit jours,
-à Moianka, Giano... Si tu ne t'étais pas brouillé avec le curé
-nécromant, nous t'aurions ramené, toi et ton trésor.
-
---Ah! dit Giano, que Votre Altesse ne parle pas de ça, si elle
-m'aime!
-
---Bien, bien!... Mais, dis-moi, tu connais, puisque tu arrives de
-Raguse, cet Archibald qui a l'air si sot... Pourquoi diable nous
-l'amène-t-on?
-
---Pourquoi? répliqua le sculpteur. Bah! qu'un coup de _prosecco_
-m'étrangle, si ce radis fourchu, cette mandragore, cette botte de
-paille habillée, cette peau de singe pleine d'étoupe, ne vient à
-Sabioneira pour y faire la cour à Josine!
-
---A Josine! Allons, perds-tu l'esprit?
-
---Eh bien, quoi! Monseigneur, de plus jeunes qu'elle n'ont-elles
-pas déjà prononcé le _oui_? Vous pouvez m'en croire, signor mio!
-Dans son grand coffre à sacrements, le bonhomme Colloredo a pris
-aussi celui de mariage. On ne sait que faire de ce long flandrin,
-et on voudrait l'établir, c'est certain....
-
-Deux heures après, arriva de Raguse messer Zeroli, conseiller
-de cour, _ad latus_ pour les affaires civiles du gouverneur de
-Dalmatie, et qui venait seconder l'archevêque dans ses efforts de
-pacification entre Sgombro et Zemenico. Son aspect surprenait tout
-d'abord. Avec des jambes quelque peu torses, il était maigre et
-singulièrement petit, et si vif que tous ses mouvements tenaient
-de la marionnette. Cette figure bizarre ne l'empêchait pas de se
-mettre en avant dans les compagnies, et d'attaquer de galanterie
-les dames, pour lesquelles il se croyait de grands talents. Mgr
-Colloredo le mena chez Leurs Altesses, qui le retinrent à loger au
-palais.
-
-Jamais Josine ne parut avec tant de brillant qu'en ces jours-là.
-Sa gaieté, son esprit, ses grâces la rendirent comme la divinité
-de Sabioneira. Jusqu'à ses regards étaient comptés; et ses
-paroles, adressées au petit messer Zeroli, lui imprimaient un
-air de ravissement. Floris ne bougeait d'avec d'elle, tout
-occupé de l'amuser, de la faire valoir, de rechercher son goût
-et son approbation. Les troubles de la grossesse d'Isabelle,
-qui la confinaient dans sa chambre, avec Tatiana pour compagne,
-achevaient de faire de Josine l'unique reine des plaisirs. Son
-appartement devint donc le centre des divertissements. C'était
-où se rendaient chaque jour les hôtes et les commensaux, où
-se donnaient les collations, les jeux, les après-soupers, les
-musiques. Bientôt même, la _Casa d'Oro_ se trouvant quelque peu
-exiguë, Josine prit, pour recevoir, au palais même, le grand Salon
-des tableaux anciens, fort poudreux et abandonné, mais que l'on
-accommoda bien vite.
-
-Une après-midi, que Giano vint de bonne heure chez la princesse,
-il la trouva qui s'amusait à peindre, ainsi qu'elle faisait
-quelquefois. Assise devant son vélin, en grand habit, elle était
-environnée de théorbes, de basses de viole, d'in-quarto aux
-feuillets ouverts et jetés sur les dalles de marbre, de roses, de
-hanaps de vermeil, de citrons pelés en spirale, jusqu'à d'énormes
-coquillages, dont il semblait qu'elle eût voulu arranger une
-nature morte. Un Silène de marbre grec ricanait, du haut d'un
-scabellon; et, vis-à-vis de la princesse, un petit singe talapoin,
-à longue queue, s'agitait sur un perchoir de vernis rouge, où le
-retenait une chaînette d'argent.
-
---C'est toi, caballero Giano? fit Josine, en se retournant. Eh
-bien! m'apportes-tu enfin la copie de ce portrait d'après Vinci,
-qui est tout le mien, prétends-tu?
-
---Par ma foi! ce sera demain, sans faute, repartit Giano.
-
---Bah! pas plus demain qu'aujourd'hui. Le soir, quand vous avez
-soupé, signor nécromant, vous promettez tout... Le matin, vous
-oubliez tout... Que ne soupez-vous le matin!...
-
-Elle continuait de peindre, tout en souriant. Le sculpteur,
-derrière elle, reprit:
-
---Trop roux, divine, un peu trop roux! Cligne les yeux... Carlo
-est couleur de musc verdâtre... Il n'y a qu'à rompre ta terre
-d'ombre d'un peu plus de vert de vessie... Tiens, comme cela!
-
---Ah! ah! dit Josine en riant, tu parles tout à fait comme Mlle
-Chéron, qui m'enseignait jadis ce bel art: _Pour faire un ciel
-de tonnerre, il faut, dans la nuée pluvieuse, du blanc, de
-l'outremer, de la laque et de l'encre de Chine mêlés ensemble; à
-l'endroit où s'ouvre la nuée, du vermillon et un peu d'ocre jaune;
-et dans le coup, un peu plus de vermillon!_
-
-Tous deux éclatèrent de rire. La petite princesse reprit:
-
---Quelles nouvelles de sir Archibald, mon soupirant?
-
---Ma foi, répondit Giano, pas plus tard qu'hier soir, je lui ai
-gagné vingt-cinq ducats... Il dit qu'à la place du Grand-Duc, il
-écrirait une lettre à Sgombro, pour leur enjoindre de cesser ces
-vilains meurtres.
-
---Il est sûr, répliqua Josine, qu'il mourra, sans qu'on puisse
-dire... ha, ha, ha! qu'il a rendu l'esprit.
-
---Messer Zeroli, le conseiller, le regarde de travers, poursuivit
-Giano. Avec ses petites mains d'araignée, sa petite voix de
-moucheron, ses petites mines de pantin, celui-là est plus
-surprenant encore... Mais, quand on parle du loup, dit le
-proverbe... Voici le couple, justement, voici le couple!... Le
-benêt qui sert Archibald s'avance sur ses talons, porteur d'un
-monstrueux bouquet... Il met son monocle... Attention!...
-
-Archibald parut au fond de la salle. C'était un grand jeune homme
-qui marchait en dandinant, moustaches et favoris blonds, deux gros
-yeux d'aveugle fort saillants, qui aussi bien n'y voyaient goutte:
-en tout, une physionomie de suffisance et de naïveté. N'apercevant
-pas d'abord Josine, derrière le chevalet, il s'arrêta court, en
-disant:
-
---O ciel! où est donc la princesse?
-
---Ici, cher comte, ici, fit Josine.
-
---Thomas, donnez-moi le bouquet... Eh bien, pourquoi tardez-vous,
-coquin? Faut-il que je me serve moi-même?...
-
---Allons, Carlo, tenez-vous tranquille, dit la princesse... Giano,
-passe-lui donc quelques noisettes... Oh, oh, oh! des folies, cher
-comte. Où trouvez-vous des fleurs si magnifiques?... Bonjour,
-bonjour, ser Zeroli.
-
-Le petit conseiller de cour s'avançait en arrière d'Archibald,
-vif, léger, comme prêt à bondir, et souriant à tout le monde,
-aussitôt qu'on le regardait.
-
---Bonjour, princesse... Oh! ravissant! exclama-t-il, en lorgnant
-le tableau commencé... Ravissant! Ha, ha! C'est le singe!
-
---Je gage, dit Giano...
-
---Cinq cents livres que non! interrompit Archibald. Ah! Giano,
-comment va, _my dear_?... Vous vous moquez, vous vous moquez,
-princesse... Des fleurs modestes, tout à fait. C'est l'un de mes
-trois fainéants, qui, chaque matin, monte à cheval, et s'en va les
-chercher à la ville... Bah! trois laquais, c'est bien assez, pour
-un trou tel que ce Raguse. Je ne compléterai ma maison que quand
-ma tante de Breadalbane sera morte.
-
---Eh bien, Giano, mauvais sujet, reprit alors messer Zeroli, vous
-avez fait des vôtres, hier au soir!
-
---C'est de Votre Excellence qu'il faut dire cela, repartit le
-sculpteur, en simulant la confusion. Ah! vous nous avez bien joué
-le tour... Vous êtes un luron, lorsque vous vous y mettez!
-
---Par tout ce qu'il y a de plus sacré, répliqua le conseiller de
-cour, j'aurais fait démoucheter les fleurets... oui, princesse, je
-l'aurais fait!
-
---Avez-vous vu, s'écria Archibald, prenant à son tour la parole,
-comme j'ai répondu vertement à ce messer Stepany? Je badine aussi
-bien que qui que ce soit; j'entends la plaisanterie, parbleu! mais
-il ne faut pas qu'on me fâche... Me soutenir une chose pareille!
-Il n'a jamais suivi de chiens, c'est certain... Avez-vous déjà
-chassé le renard, princesse?
-
---Non, en vérité, répondit Josine.
-
---Il n'y a rien de plus ravissant! fit Archibald avec exaltation.
-C'est ce qu'il y a de plus élégant dans le sport... Et le
-sanglier... Votre Grâce a-t-elle chassé le sanglier?
-
---Non, cher comte, pas davantage.
-
---C'est mon amusement favori... J'en ai déjà tué une douzaine,
-depuis que je suis en Dalmatie... Il y avait des dames avec nous.
-Elles poussaient des cris inimaginables. Moi, je riais... Ha, ha,
-ha!... C'est une simple bagatelle.
-
-Quatre heures sonnèrent à quelque horloge, dans la grande cour
-du palais, puis le campanile les répéta. Des valets galonnés
-relevèrent la tente semée d'aigles noires, qui couvrait la
-terrasse, devant le salon, et y apportèrent des tables à la main.
-Au dehors, le jour d'été flamboyait.
-
---Nos amis ne tarderont guère, dit la princesse qui se leva.
-Giano, veux-tu tirer la sonnette?... C'est vous, Pépy. Emportez
-Carlo, et ramassez ces instruments... Ma sœur Isabelle va un peu
-mieux et viendra sans doute aujourd'hui, ainsi que Mgr de Myre.
-
-Alors, tandis que la camériste s'empressait, Josine parcourut des
-yeux, comme pour voir si tout y était en ordre, la vaste chambre
-magnifique. Les tables massives, à tapis turcs, étaient chargées
-d'aiguières, de flacons, de bassins, de vases d'or et d'argent.
-Des tableaux de la belle époque, Lédas couchées du Titien, Venises
-en brocart de Véronèse, dogaresses de Pâris Bordone, dans des
-cadres d'ébène ou d'or noirci, couvraient les murs, de la plinthe
-à la corniche. Une arcade de marbre, tout ouverte, et surmontée
-d'une sphère de bronze que flanquaient deux génies ailés,
-conduisait, par quatre ou cinq marches, à une salle ronde éclairée
-d'en haut, et où se voyaient, dans des niches, douze grandes
-statues antiques.
-
---Allons, Thomas, dit Archibald, tout mon premier valet de chambre
-que vous êtes, aidez Pépy, emportez les guitares... Mais ces
-sangliers sont féroces; j'ai reçu d'eux un coup de dent... Oh!
-voici mon oncle et Leurs Altesses.
-
-Le brouhaha et les éclats de voix annonçaient nombreuse compagnie:
-et, en effet, presque aussitôt, Isabelle et Tatiana montèrent les
-marches de la rotonde, l'aveugle menée, comme d'ordinaire, par
-la petite Daria, la sœur de Ianoula, qu'elle avait recueillie.
-Derrière elles, parurent en peloton Floris, Mgr Colloredo et
-l'archevêque de Myre; et Stepany avec l'abbé venaient les
-derniers. Les deux princesses étaient vêtues de blanc. Elles
-embrassèrent Josine, puis prirent place, à un bout du salon, côte
-à côte sur un canapé, tandis qu'après les premiers compliments,
-Floris se remettait à causer avec son frère et l'archevêque de
-Raguse. Cependant, le petit Thalès, d'un air timide, s'était
-glissé sans bruit dans la salle.
-
---Comment, Thalès, tu ne me dis rien? s'écria Josine, en souriant.
-Voilà qui n'est guère galant!... Mais qu'as-tu? Pourquoi te
-tiens-tu si raide?
-
---Tu entends... Remercie Sa Grâce de l'intérêt qu'elle te
-témoigne! dit l'aide-chimiste sévèrement... Ce n'est rien,
-princesse, ce n'est rien. Je suis en train de vérifier quelques
-expériences curieuses sur la métallothérapie. Thalès est couvert
-de plaques de cuivre. Je cherche son métal, voilà tout!
-
-Et ses propos avec l'enfant roulant d'ordinaire, en ce moment, sur
-la notation chimique, dont celui-ci étudiait le grimoire, Stepany
-demanda soudain:
-
---Sulfate de cuivre, monsieur?
-
---Sulfate de cuivre... S O3, C.
-
---Eh bien! messer l'abbé, dit Isabelle, y a-t-il des nouvelles
-d'Ourosch? Oh! le cœur me saigne, lorsque j'entends ces horribles
-récits de meurtres et de dévastations.
-
---La _Gazette de Raguse_, répondit l'abbé, prétend, aujourd'hui,
-qu'il a passé avec sa bande dans l'Herzégovine, et que la guerre
-aurait pris fin.
-
---Ne dites donc pas ça! répliqua le chimiste, qui haussa les
-épaules. Il a volé des chèvres, avant-hier soir, à un chevrier de
-Giunta di Doli.
-
---Ce qui est sûr, reprit l'abbé Lancelot, c'est que, hier, Sa
-Grandeur Mgr de Raguse a fait venir le pope de Sgombro, et qu'elle
-l'a tancé vivement, en présence de ser Zeroli. Le pappas, qui
-n'est pas méchant homme assurément, bien qu'on le dise un peu
-ivrogne (si c'est une fausseté, j'en mets le péché à la charge
-des médisants), a protesté de son désir de rétablir la paix, et
-a promis de fulminer en chaire, le saint sacrement à la main,
-la _cataramonachia_, c'est-à-dire «la malédiction», contre ceux
-qui prendraient désormais les armes. De plus, il doit exhorter
-Ourosch, sur qui l'on dit qu'il a quelque influence.
-
---Tu entends, Bella, s'écria Josine. Nos fêtes pourront avoir
-lieu... Eh bien! voyons, quand permettras-tu que nous chassions à
-Sabioneira?
-
---Non, non! Floris me l'a promis, dit Isabelle. Je sais bien qu'il
-tiendra sa parole.
-
---Bah! je lui ferai les yeux doux, je le séduirai, repartit Josine.
-
-La Grande-Duchesse s'écria:
-
---Comment pourrais-tu prendre plaisir à massacrer d'innocentes
-bêtes? Va, crois-moi, tu en aurais pitié... Une fois, quand
-j'avais douze ans,--tu étais à Coïmbre, alors,--le grand-duc
-Fédor m'emmena avec Simonetta à l'une de ses chasses de Giunta di
-Doli, et même l'on nous fit approcher, afin de mieux voir la mort
-du cerf. Le pauvre être cherchait le ciel, d'un œil profond et
-désespéré; de grosses larmes coulaient de ses paupières... Oh! je
-poussai un cri et fondis en pleurs: le bouleversement de mon cœur,
-le désordre de mes sentiments furent extrêmes. Simonetta n'avait
-pas senti un trouble moins violent que le mien. Toutes deux dans
-le même lit, nous nous embrassions convulsivement: nous étouffions
-de douleur et de colère. La barbarie des hommes nous faisait
-horreur.
-
---Allons, dit Josine, tu es trop tendre. Est-ce que l'on ne chasse
-pas, depuis que le monde est monde? N'est-ce pas le plaisir des
-reines?
-
-Mais deux laquais entrèrent, qui portaient un de ces vieux coffres
-portugais, en forme de bahut, très grand, et tout garni de bandes
-de cuivre. Ils le posèrent devant les princesses, rabattirent
-le lourd couvercle qui laissa voir, en retombant, toutes sortes
-d'étoffes somptueuses et de colifichets de mode, puis disparurent,
-tandis que Floris s'approchait.
-
---Regarde, regarde, Bella, s'écria Josine, en battant des mains.
-J'ai voulu t'en faire la surprise... Mes trois caisses sont
-arrivées. Oui, oui! mes trois caisses de Londres, rien que cela!
-Floris est allé, hier après midi, me les chercher jusqu'à Slano...
-Oh! le coffre est tout plein de robes, de chapeaux, d'éventails,
-de linge, de bas de soie. Il y a de quoi en perdre la tête.
-
-Tatiana sourit, puis se tournant vers Isabelle:
-
---Et vous, Bella, n'avez-vous rien reçu?
-
---Oh! moi, dit Isabelle, en souriant aussi, à quoi bon? Je brille
-peu, auprès de Josine... Oh! elle m'a volé mon droit d'aînesse.
-Elle a tant de bonheur naturel! Si nous tirons au sort, le sort
-la favorise; elle me bat à tous les jeux, même aux échecs où je
-vous ai parfois gagné, vous le rappelez-vous, Monseigneur?...
-C'était toujours elle que l'on admirait, quand nous étions encore
-des enfants... Elle m'éclipserait en cotillon brun, quand même je
-serais vêtue d'une robe couleur de soleil.
-
---Allons, allons, Bella, vous exagérez, dit Floris.
-
---Tu ne dis que des mensonges, _Bella mia!_ s'écria Josine...
-Oh! vois donc ces bouillonnés de brocart... Il y a dans la mode
-anglaise des inventions tout à fait rares. Un peu barbare, soit,
-mais pas banal! Les modes de Paris, je les trouve bourgeoises, et
-comme inventées pour des juives... oui, tu sais, de ces femmes
-qui dansent en levant les pattes, comme des canards... Dis-moi,
-Floris, quelle est cette couleur? Oui, rose, cela s'entend bien,
-mais rose mourant, tirant un peu sur le soufré. Voilà ce qui
-manque dans les langues: des mots pour désigner les nuances, les
-demi-teintes des couleurs... Sur mon âme! si j'étais impératrice,
-je nourrirais une cour de poètes, dont toute la fonction serait de
-me trouver de jolis noms aux iris de l'arc-en-ciel... Voudrais-tu
-être impératrice, sœur Bella?
-
---Le ciel m'en préserve! dit Isabelle.
-
---Ma foi, je voudrais l'être, moi, repartit Josine. Pourquoi donc
-ne voudrais-tu pas, Bella?... Eh bien, au moins reine, voyons,
-reine d'un tout petit pays, en Grèce, en Portugal, ou encore reine
-des Belges. Moi, une pièce d'un kreutzer me ferait consentir très
-bien à être reine... même femme du knèze de Montenegro, si mes
-futurs sujets ne mangeaient pas tant d'ail!... Mais que dis-tu de
-Wilibald, _Bella mia_! Voilà bien la dixième fois qu'il doit nous
-arriver, qu'on l'attend, qu'on est près d'aller à sa rencontre, et
-alors,... survient quelque dépêche ou une lettre de Cassel!
-
---Petite sœur, ne médis pas de lui! répliqua Isabelle en riant. Te
-rappelles-tu, quand miss Ira Joyce trouva cette pièce de vers, où
-tu célébrais Wilibald?... Tu avais bien neuf ans, je crois.
-
-La princesse éclata de rire:
-
---Il me plaisait par sa mélancolie, répondit-elle. C'était un
-peu après la mort de notre chère Simonetta, dont il était épris,
-disait-on. Les champignons de la forêt le connaissaient tous,
-lorsqu'il passait, et lui tiraient leur petit chapeau... Un tel
-pleureur contribuait notablement à leur prospérité!...
-
-Cependant, l'archevêque de Raguse, quittant le gros de la
-compagnie, venait de mener José-Maria, tout de l'autre côté de
-la salle, dans un coin où il n'y avait personne. Ce prélat était
-un grand homme, bien fait, vermeil, le nez long, les cheveux
-d'un gris argenté, de qui les traits réunissaient, parmi un air
-dominant de douceur, le sérieux et la gaieté, la gravité et la
-galanterie. Tenant toujours son jeune suffragant par le bras, il
-s'avança à une petite table qui portait un Neptune d'ivoire,
-attribué à Pompeo Leoni, et qu'entourait un paravent de laque
-ancienne de Venise. Et là, tous deux le nez à la muraille:
-
---Je vous sais mille fois gré, Monseigneur, d'avoir tenu compte
-de ma prière, dit Mgr Colloredo, et d'assister à notre amicale
-réunion... Car enfin, cette assiduité dans votre cabinet, cette
-fuite des hommes si rigoureuse, ces excès mêmes de travail
-pouvaient, contre vos intentions, vous donner un faux air de
-censeur, qui ne fournit au parallèle que pour blâmer tacitement
-les autres.
-
---Je suis agité depuis peu, répondit l'archevêque de Myre, par des
-préoccupations toutes personnelles. Si mes manières en ont été
-altérées envers Votre Grandeur, je la conjure de ne voir là qu'une
-malheureuse inadvertance.
-
---Il est bien vrai, repartit Mgr Colloredo, que je ne trouvais
-plus en vous cette charmante affabilité, cet esprit d'effusion et
-de confiance, que j'avais coutume d'y trouver. Sa Grâce Tatiana
-s'est même inquiétée d'un changement si marqué, et c'est elle
-qui m'a pressé, comme votre pasteur et votre père spirituel,
-d'intervenir auprès de vous. Mais j'ai attribué votre réserve à
-l'absorption d'un esprit saisi, que ses travaux anéantissent en
-quelque sorte.
-
---Plût à Dieu qu'il en fût ainsi! reprit José-Maria. Alors, mon
-âme ne crierait pas nuit et jour, devant le Seigneur... Hélas!
-non, mon vénérable frère... Mais, dans un moment mieux choisi, je
-vous soumettrai certains doutes qui se sont élevés en moi, depuis
-quelque temps, et qui ne me laissent pas de repos.
-
---Bon! dit l'archevêque de Raguse, en secouant la tête, des
-tentations contre la foi! Nous avons tous passé par là... Il y
-a des temps, Monseigneur, où une âme, quoique chrétienne, est
-aussi agitée, par rapport à la foi, que le fut saint Pierre,
-sur les eaux du lac. Cruelle épreuve que Dieu permet, pour
-épurer notre foi même! Le dogme que le dernier Concile vient
-d'ajouter au _Credo_ de l'Église, a soulevé bien des scandales...
-Que voulez-vous! La dispute est trop récente... Mais tout cela
-s'éclaircira plus tard.
-
---Non, reprit l'archevêque de Myre, mes doutes ne proviennent
-pas de cette doctrine imposée de l'infaillibilité du Pape. Ils
-sont, hélas! les fruits amers de mes études spéciales. Vous savez
-peut-être, Monseigneur, qu'avec l'agrément du Saint-Père, j'avais
-commencé autrefois une sorte de Somme exégétique. J'ai donc étudié
-les diverses religions qui se partagent notre globe. Ce sont ces
-recherches fatales qui ont altéré ma santé, compromis mon repos et
-rendu ma foi chancelante.
-
---Eh quoi! dit Mgr Colloredo stupéfait, c'est cela qui vous
-trouble, mon très cher frère? L'exégèse, la comparaison et
-l'interprétation des textes! Mais ce sont là des subtilités, des
-chicanes des protestants... C'est bien, dans un moment, Thaddée!
-reprit-il, en voyant apparaître à une porte dérobée la face de
-son valet de chambre... Et lors même qu'il y aurait quelque
-difficulté, poursuivit Mgr de Raguse, en se tirant un fauteuil où
-il s'assit, tandis que José-Maria s'asseyait en face de lui, oui,
-même en ce cas, mon très cher frère, rappelez-vous que les divines
-Écritures ne nous ont pas été révélées pour nous instruire dans de
-vaines sciences, nous apprendre à peser les vocables, les dates,
-les rapports de temps, mais bien pour éclairer la terre d'une
-lumière toute divine, pour fixer la règle des mœurs et nous donner
-la connaissance certaine des choses du ciel, fondement nécessaire
-de la bonne vie...
-
-José-Maria repartit:
-
---Vous prenez donc pour marque, Monseigneur, de la vérité de la
-doctrine, la perfection de la morale que cette doctrine nous
-prêche?
-
---Assurément! dit Mgr Colloredo. Ce sont deux grâces inséparables.
-Car une Équité infaillible, comment pourrait-elle ne pas annoncer
-une Intelligence infaillible? Comme l'a dit un de nos grands
-docteurs, la foi me prouve les mœurs; les mœurs me prouvent la foi.
-
---Oui, reprit amèrement José-Maria, c'est bien là aussi ce que
-je croyais, lorsque j'entrepris ces études. Je m'attendais à ne
-rencontrer, dans les autres religions, qu'un amas de crimes, de
-superstitions et de ridicules folies, tandis que le Christianisme,
-seule doctrine révélée, brillerait, comme vous le disiez, d'une
-lumière toute divine. Mais les préceptes de la morale la plus
-pure se trouvent dans Confucius; il y a chez les Bouddhistes un
-esprit de douceur, de compassion envers tous les êtres, que l'on
-peut dire supérieur à la charité catholique, et l'ascétisme des
-Brahmanes surpasse le renoncement chrétien, en rigueur et en
-sublimité. Ah! il eût fallu se crever les yeux, pour ne pas voir
-ces vérités... Mais, alors, où donc se trouve le sceau, la marque
-du sang de l'Agneau, dans la religion révélée?
-
-La porte s'entre-bâilla en silence; et Thaddée, paraissant de
-nouveau, tout poudreux et échauffé, alla poser, à pas muets,
-devant son maître, au pied du Neptune d'ivoire, un pli scellé d'un
-grand cachet de cire. Puis il se retira, sans prononcer une parole.
-
---Si je voulais disputer là-dessus, répliqua Mgr Colloredo,
-je vous répondrais, mon frère, que toutes les religions du
-monde, étant les restes et les débris de l'adoration du vrai
-Dieu (puisque tous les enfants des hommes l'adoraient jusqu'à
-la dispersion de Babel), ont pu conserver quelques vestiges
-de leur candeur et de leur beauté primitives... Mais, en une
-telle matière, ce n'est point de nos faibles lumières, ni des
-raisonnements humains qu'il convient d'user. Dieu a prononcé: il
-suffit. Lui-même s'est choisi son peuple, et il a rejeté tous les
-autres. Contentons-nous d'adorer, en tremblant, ses impénétrables
-jugements, et n'en appelons pas à la raison, là où c'est la foi
-qui doit régner.
-
---Pourtant, mon frère, la foi chrétienne n'est point, elle ne
-saurait être un pur acquiescement à croire, une aveugle soumission
-de l'esprit. _Rationabile obsequium vestrum_, dit l'Apôtre; et,
-en effet, si cet acquiescement, si cette soumission n'était pas
-raisonnable, ce ne serait plus une vertu.
-
---Soit, mon frère, reprit l'archevêque de Raguse. Par là, sans y
-prendre garde, vous fournissez des armes contre vous. Car, plus
-cette raison, de laquelle vous vous réclamez, trouve dans la foi
-catholique de contradictions, de difficultés, d'impossibilités
-absolues, plus nos mystères, à les juger selon le faible bon
-sens de l'homme, semblent hors de toute croyance, plus il faut
-reconnaître quel étonnant prodige ç'a été que des mystères si
-incroyables aient été crus si universellement, et qu'ils le soient
-encore!
-
---Il n'y a pas moins de mystères, répondit José-Maria, pas moins
-de difficultés, de contradictions, d'impossibilités absolues
-dans la doctrine du Bouddha que dans le culte du Christ. Elle
-a pourtant rempli tout l'extrême Orient, et après d'immenses
-révolutions d'âges et de temps, conserve toujours le même empire.
-La légende de Vichnou et de Sivâ, les miracles et la foi de
-Krichna se sont répandus à travers l'Inde. Mahomet a pu persuader
-ses visions à des millions d'hommes, et de nos jours, l'Afrique
-noire presque entière a embrassé l'islam. Faudra-t-il donc
-reconnaître aussi quelque chose de surnaturel dans les progrès et
-les accroissements de chacune de ces religions?
-
-Mgr Colloredo répliqua:
-
---Mais ces religions, mon cher frère, on sait quels moyens
-purement humains les ont établies et soutenues. L'islamisme
-s'est étendu par la conquête; les deux autres se sont propagées
-grâce aux amorces de l'intérêt et du plaisir. On en sait les
-commencements, je le répète: on connaît les fourbes qui les
-ont fondées. La vraie religion, mon cher frère, a pour marque
-manifeste son antiquité. Or, quelle conviction de la vérité, quand
-nous voyons que de Pie IX, qui remplit aujourd'hui si dignement
-le premier siège de l'Église, on remonte sans interruption
-jusqu'à saint Pierre, établi par Jésus-Christ prince des apôtres;
-d'où, en reprenant les pontifes qui ont servi sous la Loi, on
-va jusqu'à Aaron et jusqu'à Moïse; de là, jusqu'aux patriarches
-et jusqu'à l'origine du monde, Jésus-Christ faisant, en quelque
-sorte, l'union de l'Ancien et du Nouveau Testament! Voilà donc
-la religion toujours uniforme, ou plutôt toujours la même, dès
-le commencement des choses. On y a toujours reconnu le même Dieu
-comme créateur, le même Christ comme sauveur du genre humain.
-
---Tout ce que vous venez de dire, mon frère, repartit l'archevêque
-de Myre, est le propre langage de la Synagogue. Les juifs aussi
-font remonter leur origine jusqu'à Adam. C'est de Dieu même qu'ils
-ont reçu leurs traditions, et, plus que tous les autres, ils se
-défendent par leur immutabilité. En effet, l'on ne saurait nier
-que la religion du Christ, à en juger humainement et sans la foi,
-ne soit une hérésie sortie de leur sein, tandis qu'ils restent
-fidèles à leurs pères et à eux-mêmes, depuis plusieurs milliers
-d'années.
-
---Vous me faites trembler, mon frère! s'écria Mgr Colloredo.
-Que quittez-vous? que choisissez-vous? que préférez-vous à
-Jésus-Christ? Quel Dieu adorez-vous en sa place?... Ah! il
-faudrait désespérer peut-être de votre salut éternel, si Jésus
-n'avait prié sur la croix pour ceux qui ne savent ce qu'ils font!
-
---C'est afin de m'en confesser, Monseigneur, que je voulais
-venir à vous, répondit humblement José-Maria. Accusez-moi,
-reprenez-moi, censurez-moi!... S'il me reste quelque espérance,
-c'est par là que commencera ma guérison.
-
---Mettez-moi vos doutes par écrit, dit Mgr Colloredo. J'ai un peu
-négligé ces études, pressé que j'étais par les charges de mon
-saint ministère. Mais le Père Passi, de Raguse, de la Compagnie de
-Jésus, est un savant homme en ces matières. Il résoudra aisément
-ces difficultés.
-
---Hélas! répliqua José-Maria, sans dire qu'ils fussent de moi,
-pour ne pas exciter de scandale, j'ai soumis tous mes doutes, à
-Rome, au fameux Père Montagna. Ses réponses, loin de les calmer,
-ont redoublé mes inquiétudes. Je me confesse à vous, Monseigneur.
-Le dogme de la création, l'Iahveh cruel et jaloux de la Bible,
-l'alliance conclue avec Israël, la dureté des chrétiens pour les
-animaux, bien d'autres choses encore, me scandalisent... Voyez
-s'il n'est pas à propos que je cesse de célébrer la messe.
-
---Gardez-vous-en bien! s'écria l'archevêque de Raguse. Vous
-donneriez par là un trop grand scandale, qu'avant tout, il
-convient d'éviter... Non! il faudrait, s'il se pouvait, augmenter
-vos communions, au lieu de les diminuer, car ce que veut le
-Tentateur, duquel les ruses sont innombrables, c'est vous arracher
-de la sainte table... Ne perdez pas courage, mon cher frère.
-Pénétrez-vous de cette parole de Job: _Quand il me tuerait,
-j'espérerais en lui!_ Je vous offrirai à Dieu tous les jours, dans
-le mystère de la très sainte eucharistie: on priera pour vous dans
-nos couvents... Ne vous confessez point de ces peines à d'autres
-qu'à Dieu et à moi, et dites la messe à l'ordinaire. Je prends sur
-moi tout le péché que vous pourriez faire en m'obéissant. Gardez
-les dehors, Monseigneur, et Dieu aura soin du dedans. Croyez et
-obéissez.
-
-Tous deux se levèrent après un silence: et s'avisant enfin de
-cette lettre que Thaddée avait déposée sur la table, Mgr Colloredo
-l'ouvrit, fit un léger Ah! de surprise, et se rassit aussitôt pour
-la lire, tandis que José-Maria se remêlait parmi la compagnie.
-Tout le monde en groupes épars, causait debout et à grand bruit;
-les gais éclats de rire de Josine, qui tenait tête aux compliments
-d'Archibald et de ser Zeroli, s'entendaient par instants,
-au-dessus du murmure des autres colloques. Puis, un laquais ouvrit
-à deux battants les portes-fenêtres sur la terrasse, où le goûter
-était servi: et tous se tinrent prêts à y passer au premier appel
-de Josine, tandis que la Grande-Duchesse, souffrante et déjà
-fatiguée, prenait son écharpe pour se retirer, en même temps que
-Tatiana.
-
---Regardez, chuchota Isabelle, autour de qui Floris s'empressait,
-regardez donc, Monseigneur, on dirait que Sa Grandeur vous cherche.
-
-L'archevêque, sa lettre à la main, s'avançait avec hésitation et
-les yeux un peu clignotants, dans la vaste salle tumultueuse. Le
-Grand-Duc alla à sa rencontre:
-
---Eh bien! Monseigneur, quelles nouvelles?
-
---Excellentes, repartit le prélat. Thaddée arrive à l'instant de
-Raguse. Voici la lettre du Saint-Père, qui relève de leur vœu
-imprudent les Morlachs de Zemenico. Bien qu'un tel vœu soit nul
-comme impie, et par là tombant de soi-même, néanmoins le Souverain
-Pontife a bien voulu se rendre à nos raisons, et intervenir en
-personne. Nos Morlachs n'ont donc plus aucun prétexte pour se
-refuser à la paix.
-
-La petite princesse fit un cri de joie:
-
---Alors, les fêtes auront lieu! exclama-t-elle.
-
---Dès demain, répondit Floris, Jean et Miklas monteront en
-trebaccolo pour porter nos invitations.
-
---C'est que demain, dit l'archevêque en souriant, est le saint
-jour du dimanche, le jour du repos.
-
---Mais, Monseigneur, il n'y a là nul travail, répliqua la
-fantasque princesse, nul travail que pour le vent qui souffle...
-Messieurs, poursuivit Josine, ma sœur me charge de parler pour
-elle. Le Grand-Duc va donner quelques fêtes, qu'il nous avait
-depuis longtemps promises, et que ces malheureux événements ont
-retardées, de semaine en semaine. Nous aurons nos amis de Raguse,
-de Zara, de Cattaro, de Sebenico; et, au nom de ma sœur, comme en
-celui du Grand-Duc, j'y sollicite votre présence.
-
---Oh! oh! ne remarquez-vous pas, souffla Stepany tout bas à l'abbé
-Lancelot, tandis qu'un murmure d'approbation s'élevait autour
-de Josine, ne remarquez-vous pas, l'abbé, que Monseigneur est
-merveilleusement galant pour la sœur de sa femme?
-
---Eh bien! qu'y a-t-il là d'étonnant? Allez-vous encore, monsieur,
-exercer là-dessus votre langue?
-
---Moi, je n'exerce rien, monsieur, riposta froidement le
-chimiste. Ce sont les nouvelles qui courent. Je me borne à vous
-en faire part, et si vous en doutez, monsieur, vous êtes le seul,
-croyez-moi... Eh bien! qu'est-ce que cela, Thalès? Éternuerez-vous
-lorsque je parle?... Az O5, Ko, monsieur?
-
---Az O5, Ko, reprit l'enfant... Azotate de potasse, papa.
-
-Tous trois gagnèrent la terrasse, où la compagnie s'écoulait
-déjà. On entendait un brouhaha de voix et de conversations, des
-exclamations, des rires. En un moment, le salon fut désert, et il
-y resta seulement le Grand-Duc, avec Tatiana et Isabelle, qui se
-levaient de nouveau pour partir.
-
---O cher Floris, dit la Grande-Duchesse, combien je suis heureuse
-de la tendresse que vous témoignez à Josine, des courses que vous
-faites ensemble et des soins que vous prenez d'elle! Je l'avoue,
-j'avais craint quelquefois qu'il n'y eût pas de sympathie entre
-ma sœur et mon mari... Elle est si vive et de tête légère! C'est
-à moi de veiller sur elle... Vous me remplacez, cher Floris.
-
---Bien, bien! dit brusquement le Grand-Duc, comme embarrassé de
-ces louanges... Ah! tiens, vous voilà, monsieur Manès!
-
-En effet, le savant venait d'entrer dans la rotonde des
-statues, s'excusant sur ce qu'il n'y avait pas de valets dans
-l'antichambre; et, quand il eut salué les princesses, non sans
-un mot d'affectueuse gronderie à ses malades, afin de hâter leur
-départ, il pria le Grand-Duc qu'il le pût entretenir.
-
---Tatiana est donc malade? reprit Floris avec étonnement, quand
-elles eurent disparu.
-
---Quoi! elle ne vous l'a pas dit... Oh! rien d'inquiétant, rien de
-grave, Monseigneur.
-
-Au même instant, Josine reparut à l'une des portes-fenêtres:
-
---Eh bien, Floris, quand viendras-tu donc?
-
-Mais elle aperçut M. Manès, et courant à lui aussitôt:
-
---Est-ce possible? Vous ici, très puissant baron des cornues,
-prince des gaz, archiduc des atomes!... Vous, l'ermite, l'homme
-invisible!... Mille bonjours à Votre Omniscience.
-
---Mille bonjours à Votre Folie, répondit Manès, se prêtant à cette
-espèce de guerre joyeuse que la princesse lui faisait toujours.
-Comment se porte _donna_ Tapage? Le grand malheur qu'elle soit
-née avec des ailes de moulin à la cervelle!... J'ai affaire à
-Monseigneur, petite fille.
-
---Non, non! répliqua Josine, je ne me laisserai pas renvoyer...
-Oh! vous allez me dire votre avis...
-
---C'est bon, c'est bon! Plus tard, petite fille... Monseigneur, un
-mot, s'il vous plaît.
-
---Monsieur Manès, puissant magicien... reprit Josine.
-
---Allez, petite fille, allez! Vous serez donc toujours la même...
-Monseigneur, voici de quoi il s'agit. Le grand-duc Fédor, votre
-père...
-
---Que parlez-vous de petite fille? repartit la malicieuse
-princesse, qui, sans un instant de relâche, sautait, courait,
-voltigeait, gambadait, tourbillonnait autour de Manès. On voit
-bien, signor enchanteur, que vous ne sortez guère de votre
-caverne... Ne dirait-on pas que je suis encore une gamine en robe
-courte?... Allons, daignez me regarder!
-
-Et d'un air de défi mutin, elle se posa devant le savant.
-
-Elle était grande, svelte, fière, les lèvres incarnates et
-charmantes, le plus beau teint, un nez mince, frémissant, et avec
-sa taille élancée, un port agile, majestueux de déesse sur les
-nues. Son col, un peu long et plein, ressemblait à du marbre blanc
-bien poli, et elle avait, dans ses yeux noirs, une humeur lascive
-et attrayante, un rire qui étincelait comme un rayon de soleil
-dans une onde.
-
---Mais, en effet, reprit Vassili, comme vous voilà belle et
-coquette, princesse!... Toute changée!... Et il la considérait...
-Oh! oh! oh! je comprends maintenant ce que l'on se chuchote à
-l'oreille, et pourquoi le comte Archibald...
-
-Puis, sur un geste impatient de Floris:
-
---Eh bien, donc, fit-il tout bas, je dois vous prévenir que votre
-père, le Grand-Duc...
-
---Monsieur Manès, interrompit Josine.
-
---Que dit cette petite fille? Que veut-elle encore?
-
---Est-il plus souffrant? demanda Floris.
-
---Il décline étrangement, Monseigneur. Il baisse, il s'affaiblit à
-vue d'œil...
-
---Ah! si vous ne m'écoutez pas, savant illustre, poursuivit
-Josine, je vais vous rompre le petit doigt, je vous ferai la
-baboue par derrière...
-
-Le Grand-Duc regarda Manès en face:
-
---Voulez-vous dire qu'il va mourir?
-
---Eh bien, oui, Monseigneur. Le dénouement ne saurait tarder
-beaucoup plus que deux à trois semaines. Ulm se tient prêt à faire
-ses paquets, et parle à son maître de testament.
-
-Il y eut un pesant silence. La petite princesse avait disparu.
-Floris reprit d'une voix basse:
-
---Et mon père connaît-il son état?
-
---Non, il n'en a aucun soupçon, répondit de même Vassili, et il
-serait dangereux et inutile de le tirer de sa sécurité. Mais j'ai
-pensé qu'il importait que Votre Altesse fût avertie... Allons, à
-vous revoir, Monseigneur.
-
-Le Grand-Duc, demeuré seul, rêva quelques instants, le front
-penché et immobile; puis, à pas lents, il gagna la terrasse. Des
-grenadiers, des citronniers, des cactus, dans d'énormes vases de
-marbre, y formaient comme un bosquet, au milieu des airs. Là,
-sur des tables basses de pierre dure de Florence, toutes sortes
-de rafraîchissements étaient servis avec profusion: du caviar,
-des _pirojki_, du vin, du cidre, des pièces de four, quantité de
-liqueurs à la glace. Les convives, assis ou debout, et la plupart
-tenant à la main de petites assiettes d'argent, faisaient des
-groupes çà et là, jusque sur les marches de l'escalier.
-
---Puis-je vous offrir, Monseigneur, de cette eau de jonquille
-glacée? demanda Josine à l'archevêque. Préférez-vous du vin de
-Sicile?
-
---Mille grâces, ma jolie cousine... Eh bien, neveu, dit Mgr
-Colloredo à Archibald, vous ne regrettez pas vos chasses ni vos
-autres plaisirs de Raguse. Il y a ici de quoi vous les faire
-oublier.
-
---Je donnerais trois cents florins, répondit Archibald, pour que
-la princesse pût voir mes vouges et mes épieux à sangliers... Mais
-ces animaux sont féroces. J'ai reçu d'eux un coup de boutoir...
-je pourrais vous montrer la blessure... Giano, faites-moi
-souvenir, quand nous serons entre hommes, de vous la montrer...
-
-La demie de cinq heures sonna.
-
---Lucio, dit demi-haut Josine à l'un des laquais qui servaient,
-allez voir si les carrosses sont approchés... La chaleur du jour
-est tombée, reprit-elle. Nous avons arrangé pour Votre Grandeur,
-comme Elle en a marqué le désir, une excursion jusqu'aux madragues
-et à la Grotte-qui-parle.
-
---Je ne puis croire, dit l'archevêque, tout ce que nos Morlachs en
-racontent.
-
---Si, si, si, Monseigneur, la chose est certaine! s'écria le
-bon abbé Lancelot. Il y a là, suivant moi, le plus curieux écho
-que l'on ait jamais entendu, car pour peu que l'on parle bas à
-l'entrée de la caverne, la personne qui s'est placée dans le fond
-entend tout fort distinctement... C'est une chose extraordinaire!
-J'ai vu des Bocchesi se sauver, pensant qu'il y eût là un esprit...
-
-Josine battit des mains:
-
---Vraiment, vraiment? Un si bel écho!... Gianetto, c'est toi que
-je retiens pour en faire l'expérience.
-
---Quoi? que désirez-vous, Madonna?
-
---Je te dirai cela à la Grotte-qui-parle. Oh! j'ai des secrets
-à te confier que les rochers seuls doivent entendre... Là-bas,
-là-bas, là-bas, tu sauras tout!
-
---Trop familière, pensa Floris en sortant de sa rêverie, trop
-familière!... Est-ce qu'elle pourrait?... Pourquoi non?... Comme
-elle le regarde en parlant! Comme elle s'adresse toujours à
-lui!... Oh! j'aurai l'œil sur vous, seigneur bouffon...
-
-Le lendemain, conformément au cri qu'en avait fait Pappizza, dès
-le matin, Mgr Colloredo dit lui-même, dans l'église de Zemenico,
-une grand'messe solennelle. Là, devant tout le peuple assemblé,
-l'archevêque monta en chaire, et prit son thème sur le pardon
-des offenses. _Ego autem dico vobis: Diligite inimicos vestros_
-(MATTH., V). Il fallait déposer son ressentiment, en faire à Dieu,
-chrétiennement, un sacrifice de bonne odeur. Le pope de Sgombro
-avait donné parole de la docilité de ses paroissiens: et lui, leur
-archevêque, leur pasteur, s'était porté garant de même, pour ses
-ouailles de Zemenico. Car, si vous ne pardonnez pas, espérez-vous
-que Dieu vous pardonne? Non, tant que vous serez inexorables pour
-vos frères, le Seigneur le sera aussi pour vous. Il est écrit:
-_Point de miséricorde à qui n'a pas fait miséricorde_ (JACOB.,
-II). Après quoi, l'archevêque lut le bref du Saint-Père, qui
-déclarait nul et non avenu le serment qu'ils avaient prêté, et
-ayant terminé la messe, au milieu du silence frémissant des
-Morlachs, il s'en revint au palais.
-
-
-
-Dans la semaine, les invités commencèrent à arriver. Comme on
-voyage en Dalmatie avec la lenteur des tortues, et toujours par
-coches ou carrosses, les chemins, pendant plusieurs jours, furent
-couverts autour de Sabioneira, d'équipages à six chevaux, qui
-gravissaient les côtes ou passaient à gué les rivières. Ceux de
-Zara vinrent en trebaccolo, et la princesse Miléna arriva de
-Cettigne par la montagne, accompagnée, outre ses femmes, de dix
-Monténégrins armés. Suivaient force mules portant ses coffres,
-recouverts de tapis d'écarlate, les billots, plaques et œillères
-de cuivre et d'argent travaillé. L'ancien corps de garde des
-Cypriotes, au bord de la mer, reçut les bêtes et les gens.
-
-Bientôt, d'ailleurs, les survenants se trouvèrent si nombreux en
-hommes, qu'il fallut en coupler quelques-uns. Le baron Mamula
-échut, avec le vieux comte Stankovitch, dans le pavillon de
-rocaille qu'on nommait l'_America_, où, toutefois, lui et ses
-chiens purent s'espacer à l'aise. Les corps de logis, les petits
-palais, les moindres bâtiments des jardins, tendus et remeublés en
-neuf, étaient remplis ou attendaient leurs hôtes. Messer Pistolese
-et Jacinto se distinguèrent extrêmement, par l'ordre surprenant
-qu'ils mirent. Rien de confus, de languissant parmi ce monde
-de serviteurs; à toute heure et à tout venant, accueil prompt,
-empressé, cordial. Les tables, dressées sans ôter, dans la fameuse
-Galerie-Verte, étaient toujours neuves et servies vastement et
-splendidement, à mesure qu'il se présentait ou cavaliers ou dames,
-ou Morlachs visiteurs. Le souper, au grand couvert, réunissait
-tous les convives, dans l'immense salle de Flore, éclatante en
-dorures, en peintures, en lustres de trois cents bougies, en
-monceaux de roses de toutes parts. Et la soirée se terminait dans
-les jardins, tandis que l'on tirait sur une barge, au milieu du
-golfe, des ballons d'eau, des fusées volantes, quantité de feux
-d'artifice, réfléchis par le miroir marin.
-
-Une pluie d'orage empêcha, un soir, toute promenade dans les
-jardins, en sorte que les invités se retirèrent de meilleure heure
-que de coutume. Josine, après quelques moments de conversation
-languissante, dit bonsoir à Tatiana et à Floris, et regagna son
-appartement, où sa toilette l'attendait. Mais, renvoyant toutes
-ses femmes, hors la seule Barberine, elle passa aussitôt avec
-elle dans le petit cabinet des Miroirs. Un grand chandelier
-ancien de fleurs et d'oiseaux, en verre rose et vert de Murano,
-s'y reflétait aux murailles de glaces. Des boîtes de fard
-entr'ouvertes, des coffrets, des bonbonnières, étaient épars
-sur l'étagère de toilette, tandis que de vieux masques noirs de
-carnaval, retrouvés sans doute dans quelque tiroir, jonchaient au
-hasard les dalles de marbre.
-
---Eh bien, Rina, dit la princesse, en même temps que sa camériste
-préférée commençait à la coiffer de nuit, de tout ce beau monde
-de cavaliers qui nous sont arrivés depuis huit jours, lequel te
-semblerait, à ton gré, l'amoureux le plus accompli?
-
---Je ne sais, madame, dit Barberine. Il serait honteux que moi,
-pauvre fille, j'allasse regarder en face de si magnifiques
-seigneurs.
-
---Bah! en face ou de profil, peu importe!... Ne trouves-tu pas,
-reprit Josine, en se penchant vers le miroir, que j'ai le teint un
-peu altéré?... Tiens, redis-moi leurs noms, l'un après l'autre.
-
---Eh bien, il y a d'abord le conseiller, messer Zeroli de Raguse.
-
---Passe, passe! s'écria la princesse... Ha, ha, ha! Depuis qu'il
-a chanté l'autre jour, il se met des bandeaux de ouate autour du
-cou. C'est à nos oreilles qu'il eût dû en mettre!... J'ai boudé,
-oui! j'étais furieuse... Endurer un glapisseur pareil!... Aussi,
-j'ai pris, le lendemain, pour rompre la malechance, mon beau lis
-de saphirs et d'émail... Et cela n'a pas manqué, en effet.
-
---Votre lis de saphirs, madame?
-
---Oui, oui, Rina... Tiens, donne-le-moi! Il me porte bonheur,
-c'est certain... Quand notre carrosse a versé, voilà trois ou
-quatre ans, je n'ai eu aucun mal, grâce à lui, et aux bals où je
-le mettais, je passais toujours pour la plus jolie... Une fois,
-chez les Nostitz, la cire d'un lustre a gâté je ne sais combien de
-toilettes: moi, rien, parce que j'avais mon lis!... Bon petit lis!
-Et elle le baisait. Agathe coud un trèfle à quatre feuilles dans
-la doublure de ses robes; mais je n'y crois pas, allons donc!...
-Qu'est-ce que nous disions?... Ah oui! Ne me nomme parmi nos
-invités, que ceux dont on pourrait faire des soupirants... Laisse
-les vieux, laisse les vieux!...
-
---Eh bien donc, que pense Votre Grâce du comte Tiberio Spada?
-
---Un nez! un nez! exclama la folle enfant. Le comte Tiberio Spada
-est une partie de son nez... Seigneur Dieu! serais-je condamnée à
-des soupirs proboscidiens?... Oh! son nez est un marteau de porte,
-un soc, un éperon de vaisseau, une double flûte quand il soupire,
-un serpent de lutrin quand il ronfle; et, en tout temps, un
-alcoolomètre, où on lit les degrés de l'eau-de-vie qu'il a bue...
-Non, non, non, pas de comte Spada!
-
---Alors, que dira Votre Grâce du marquis Zeculo, de Sebenico?
-
---Il ne fait, répondit la princesse, que sourire, changer d'habit
-et regarder dessus, à la dérobée, la plaque de son ordre. Il est
-propre, peigné, rasé, lustré, parfumé. Il n'a dans sa bourse
-que des ducats neufs; son stick de corne vient de Londres; et
-il reçoit directement, par le paquebot, sa provision de gants
-de Naples. Parle-t-il, c'est de ses voyages, de son majorat de
-Carinthie, du palais qu'il possède à Trieste, de la princesse,
-sa demi-sœur, qui est dame du palais à Vienne; et il conclut, en
-hochant la tête, que, Dieu merci! il n'a pas à se plaindre, et que
-tout lui a réussi au delà même de ses souhaits.
-
---Et messer Marnavitch, comment Votre Grâce le trouve-t-elle?
-N'est-il pas bel homme, vraiment?
-
---Qui, Marnavitch?... Perds-tu la tête, voyons! Un géant, toujours
-bleu de barbe, qui a l'air du frère de ser Pistolese. Il avale son
-vin tout pur, d'une haleine, et demande à chaque Morlach le prix
-des écorces et du poisson sec... Statues, jardins, les tentures,
-les tableaux, il n'a rien regardé au palais; mais si c'est un âne,
-une vache, un vieux bouc qu'il rencontre sur les chemins, alors il
-s'arrête et il les admire, sans que l'on puisse l'en arracher.
-
---Oh! dit la camériste en riant, comme Votre Grâce les
-maltraite!... Mais, allons, que dira-t-elle du jeune docteur de
-Raguse, Beppino Papafava?... Il a pourtant une jolie figure.
-
---Il plairait, repartit Josine, si seulement il voulait moins
-plaire. Quand il se trouve devant nous, il suffoque de la peur de
-n'être pas assez aimable... A un autre, Rina, à un autre...
-
---Eh bien, madame, il y a encore le seigneur Ugo Toppo, le comte
-Imer, messer Niccoloso...
-
---Ha, ha, ha! avec ses trois cheveux et son cure-dent de
-lentisque... Il ment, d'ailleurs, il n'a pas de dents...
-
---Le seigneur Memmo della Mammana...
-
---Oh! le glouton! interrompit la princesse. Quand il ouvre son
-énorme bouche, on dirait l'antre de la Jagodna... La nuit, il
-soupire après la lune, qu'il prend tantôt pour un pain rond,
-tantôt pour un croissant au cumin... Et qui encore?
-
---Le baron Cornacchini, ser Zandiri de Céphalonie, le jeune comte
-Angiulliero...
-
---Assez, assez! ne m'en nomme plus! s'écria Josine
-languissamment... Oh! je suis prise tout à coup de bâillements,
-rien qu'à me les représenter... Ils se ressemblent tous comme des
-florins, comme des gouttes de pluie... Apporte mon baguier, Rina.
-Quel bracelet vais-je mettre demain?
-
---Beaucoup de ces dignes seigneurs doivent-ils encore nous
-arriver? demanda Barberine, en passant à la princesse un manteau
-de lit.
-
---Non, reprit Josine, on n'attend plus que ser Ottaviani et sa
-femme, et le consul de Russie à Cattaro... As-tu songé à mettre de
-côté cet opiat gris pour les dents que Giano m'a donné? Il jure
-que c'est merveilleux... Que penses-tu de Giano, Rina?
-
---Jésus Seigneur! exclama la camériste. Qu'est-ce que Votre Grâce
-me demande? Je suis une trop simple fille pour parler d'un homme
-pareil.
-
---Bien! cela signifie qu'il te plaît. Allons, ne rougis pas pour
-ça... Passe-moi mes gants préparés... Et pourquoi te plaît-il?
-
---O Seigneur! protesta Barberine, qu'est-ce que Votre Grâce veut
-me faire dire?... Je n'ai pas parlé quatre fois à ser Gianettino,
-croyez-moi!
-
---Bah! s'il ne te plaît pas à toi, repartit Josine, il plaît du
-moins à toutes nos dames... _Ser Giano, venez par ici! Ser Giano,
-que dites-vous de ça? Ser Giano, quelle surprise prépare-t-on pour
-ce soir?_ C'est là ce qu'on entend constamment... Vois-tu, ces
-dames de Raguse aiment les hommes à cheveux frisés.
-
---A dire vrai, répondit Barberine, ses cheveux sont ce qu'il a de
-mieux, avec ses dents... Il a aussi de fort beaux yeux...
-
---Admirables! répliqua Josine. Ils sont jaunes, et comme moqueurs
-et féroces dans leur expression.
-
---Il monte fort bien à cheval, dit Barberine.
-
---Pas de plus hardi cavalier, de plus brave marin, dit la
-princesse.
-
---Et puis, toujours leste et de belle humeur... Quand on le voit,
-madame, on dirait qu'il entre du soleil avec lui...
-
---Là, là! ne t'échauffe pas tant, reprit Josine en riant. Bonne
-nuit, maintenant, Rina. Il est grand temps que je me mette au
-lit... Nous allons rêver de Giano. Es-tu folle de me parler ainsi
-de lui!... Il me semble qu'il fait la cour à la fameuse Angelelli,
-la beauté de Raguse, et que cette sotte y répond... Si j'en étais
-sûre!
-
---A quelle heure faudra-t-il réveiller Votre Grâce?
-
---Voyons, dit la princesse en bâillant, quels sont donc les
-plaisirs annoncés?... Ah! oui, l'on chasse comme avant-hier,
-toujours en cachette d'Isabelle; après quoi, dîner dans la forêt,
-non loin de Zaton di Doli... Viens ouvrir ma courtine, Rina,
-seulement quand je te sonnerai. Je veux faire la grasse matinée.
-
-La clairière où le repas devait avoir lieu fut occupée, dès avant
-midi, par les officiers des cuisines qui, sous la conduite de
-Jacinto, commencèrent à tout accommoder. Ser Pistolese arriva
-vers cinq heures, pour surveiller le dernier préparatif. A
-l'ombre des pins-parasols, une longue nappe sur tréteaux, brodée
-d'argent, de fleurs de soie, et chargée d'assiettes d'argent,
-étalait une profusion de pâtés, d'oiseaux, de coquillages, et
-des pyramides de fruits. Des laquais, en hoqueton bleu gansé de
-jaune, tiraient d'une sorte de fourgon force sièges à dos de
-maroquin noir, qui se pouvaient ployer pour les voitures, tandis
-que d'autres déballaient les vases d'argent à glacer les vins.
-Mais des cris, des abois retentirent, et l'on vit s'avancer dans
-l'avenue une grande troupe à cheval, avec Josine en tête. Deux ou
-trois carrosses remplis de dames suivaient les cavaliers, au plus
-petit pas; et des valets, menant des chiens, fermaient la marche.
-Cette cavalcade, en un moment, envahit le spacieux rond-point. Le
-Grand-Duc aida Josine à descendre. Elle avait un habit de cheval,
-fantasque et charmant à la fois, un justaucorps gris, tout brodé
-d'argent, et un bonnet de velours noir, avec des plumes. Ser
-Pistolese s'avança à sa rencontre.
-
---Quoi! Giano n'est pas encore là! s'écria la princesse, en jetant
-les yeux autour d'elle... Cette chasse était amusante, bien
-que j'aie vu le moment où le vent détournait les cailles de la
-pantière... Mais quelle idée avez-vous eue, sir Archibald, de tuer
-ce malheureux écureuil?
-
---Fantaisie de chasseur! fantaisie de chasseur!... On les nomme
-muscardins, princesse.
-
---Bah! dites ce que vous voulez, poursuivit Josine, le roi de
-la chasse est Giano, qui a eu l'idée d'effrayer les cailles...
-Bonjour, bonjour, ser Pistolese. Eh bien, préparez-vous cette fête
-de nuit pour demain?
-
---Oui, princesse, dit le majordome. Les pavillons sont tendus à
-Stagno... J'ai disposé deux mille lampions sur les rochers de la
-crique, cent gros fanaux...
-
---Mais que fait donc Giano? dit Josine. Voilà longtemps qu'il
-devrait être ici... Est-ce que je puis attendre de la sorte?
-Est-ce qu'il ne connaît pas les femmes? Un moment de retard de
-plus est tout un purgatoire pour moi!... Cent gros fanaux, ser
-Pistolese...
-
---Oui, princesse, autour des pavillons... Nous avons reçu de
-Raguse quantité de caisses d'artifices... En un mot, tout sera du
-plus bel effet, à ce que j'espère...
-
---Qui vient par là? Est-ce Giano? reprit Josine... Ah! enfin!
-exclama la princesse, en voyant un gros de cavaliers déboucher
-dans la clairière, où ils mirent pied à terre aussitôt... Puisque
-nous voici au complet, mesdames, et vous, signori, prenez vos
-places. Pour mot d'ordre: Liberté parfaite!
-
-Tous les convives, dans un joyeux désordre, s'assirent autour
-de la table, tandis que les valets y posaient des rougets
-fumants sur des grils d'argent. Le premier service n'était que
-d'entremets et de fruits de mer. Toutes sortes de coquillages
-emplissaient des conques de vermeil; d'énormes langoustes, en
-buisson, enchevêtraient leurs piquants rouges, et des pastèques à
-pulpe rose, du gingembre, des citrons verts, des fruits confits
-aux cinq épices et au vinaigre, entouraient trois grands pâtés
-ouverts qui s'éboulaient sur de monstrueux plats d'argent. Le
-soleil, passant entre les arbres, envoyait ses derniers rayons
-tièdes et jaunissants sur la nappe; l'odeur résineuse des pins
-flottait; un daim ou une biche, par moments, bondissait au loin
-dans les taillis. Çà et là, autour de la table, les conversations
-commençaient.
-
---Eh bien, Giano! s'écria Josine, est-ce ainsi que vous vous
-faites attendre? Si cela vous arrive encore, je froncerai le
-sourcil contre vous, je tonnerai comme un Jupiter femelle!
-
---Il n'y a nul retard, Madonna, répondit le sculpteur, en
-occupant la seule place vide qui restât, à la gauche de la
-princesse. Le soleil marque cinq heures à peine.
-
---C'est bon, c'est bon!... Oui, désarmez-moi, repartit la folle
-jeune fille. Aujourd'hui, Notre Majesté a l'âme bonne, et veut
-bien entendre vos excuses... Nous te croyions déjà enlevé par le
-vieil Ourosch, Giano, dit-elle en riant, puisque, enfin, nous
-voici tout près de ce fameux village de Sgombro.
-
---Combien ceux de Zemenico avaient-ils déjà pris de têtes? demanda
-messer del Piffero, un riche bourgeois ragusain.
-
---Peuh! je ne sais, laissa tomber Giano, sept ou huit, ou quelque
-chose d'approchant... Mais pleins d'honneur comme je les connais,
-ils trouveront bien moyen, croyez-moi, d'en prendre encore
-quelques-unes.
-
---Fi, Gianetto! dit Josine... Vous êtes par trop sanguinaire...
-
---Moi, Madonna, s'écria-t-il, un agneau, un vrai pigeon de
-douceur!... Toutefois, je l'avoue librement, il ne faut pas qu'on
-m'offense. Mais qui pourrait supporter un affront?
-
---Bah! dit Floris, à l'occasion, vous en supporteriez... Allons,
-allons! vous fileriez doux comme un autre.
-
---Je dis, reprit le sculpteur, un moment étonné, que je n'en ai
-jamais souffert, Dieu merci!
-
---Et moi, je dis, riposta Floris, qu'en cas de besoin, vous en
-souffririez. Croyez-moi, le monde a déjà vu des choses plus
-extraordinaires.
-
---Je n'ai jamais souffert d'injure, affirma Giano, et je suis bien
-connu pour ça, d'un bout à l'autre de la Dalmatie.
-
---Eh bien, il peut se faire qu'un jour vous en souffriez, voilà
-tout! Qui peut savoir, sior Giano, ce que lui réserve le destin?
-Chaque soleil produit à la lumière d'innombrables événements,
-auxquels personne ne s'attendait. Nous sommes les jouets du
-hasard... Voilà pourquoi je dis qu'à l'occasion, vous souffririez
-une injure, tout comme un autre.
-
---Monseigneur, répliqua le sculpteur, il est vrai que de bien des
-gens, je n'endurerais pas ces contradictions. Laissez-moi vous
-dire, encore une fois, que personne ne peut se vanter de m'avoir
-jamais molesté, et que je n'ai jamais souffert d'injure. Il se
-peut que je sois, au contraire, trop irascible de ma nature. Si je
-voulais raconter en détail tous les merveilleux accidents que ce
-penchant m'a occasionnés, j'étonnerais les nobles dames qui nous
-écoutent présentement. Mais, pour ne point paraître me louer, je
-laisserai cela de côté. Apprenez seulement, Monseigneur, que ce
-vaillant Ourosch s'est mal trouvé de m'avoir voulu faire tort, et,
-pourtant, je n'avais que seize ans à cette époque.
-
-Un profond silence tenait l'assemblée entière comme en suspens.
-Tous les yeux, fichés sur le Grand-Duc ou sur Giano, vis-à-vis de
-lui, montraient on ne sait quoi d'anxieux, une attente immobile et
-contrainte. Floris poursuivit d'un ton ironique:
-
---Et que vous est-il arrivé avec ce terrible Ourosch, signor?
-
---Je me pris de querelle avec lui, répondit le sculpteur, du temps
-qu'il était maître de poste. Ce fol et brutal animal prétendait me
-retenir ma selle, sous le prétexte que j'avais fait galoper une
-de ses juments de retour, ce qui était faux. Quand je vis qu'il
-n'écoutait rien, indigné, frémissant de rage, je me retirai, mais
-je ne pus fermer l'œil de la nuit. Je pensai d'abord à brûler la
-maison, puis à couper les jarrets aux chevaux que ce veillaque
-avait dans son écurie. Un médecin qui m'eût tâté le pouls aurait
-trouvé non le pouls d'un homme, mais celui d'un lion ou d'un
-dragon. Enfin, voici ce à quoi je m'arrêtai. Je m'esquivai dès
-l'aube du jour, et dans une prairie d'Ourosch, je mis le feu à
-quatre de ses meules de foin, dont la belle et admirable clarté
-me réjouit jusqu'à Sabioneira, où je me fis saigner en arrivant.
-Ainsi, même du plus vil coquin, je n'ai jamais souffert la moindre
-injure.
-
---Allons, c'est fort bien! dit le Grand-Duc... Pour Cirillo, on
-sait ce qui lui advint.
-
---On sait si j'ai eu tort ou non, repartit Giano. Du jour où il
-m'eut offensé d'une manière intolérable, mon seul soulagement fut
-de le lorgner, comme on lorgne une maîtresse. Lorsque je m'avisai
-enfin que la passion de le voir si souvent m'enlevait le sommeil
-et l'appétit, et me faisait prendre un mauvais chemin, il me
-fallut bien me résoudre à en sortir. Je l'appelai donc loyalement,
-et nous nous battîmes. Je pensais qu'il n'avait reçu que deux ou
-trois piqûres de puce, quand on vint me dire qu'il était mort...
-Quoi qu'il en soit, tout ce que j'ai fait n'a été que pour
-défendre le corps que Dieu m'a prêté.
-
---Je crois que pas un avocat ne plaide aussi bien, ricana Floris,
-mais vous avouez qu'il est mort.
-
---Il est mort honorablement, dit le sculpteur; il a reçu les
-sacrements, il s'est réconcilié avec l'Église: et moi, fit-il en
-se frappant le sein du bout du doigt, je suis marqué pour toujours
-à son cachet, et j'ai passé plus d'une année à Venise, sans que le
-vieux Fédor m'envoyât un sou.
-
---Il serait bienséant, je crois, répliqua Floris, que Giano dît:
-le grand-duc Fédor.
-
---On me connaît, reprit le sculpteur. Je n'ai pas autre chose à
-répondre.
-
---On vous connaît, c'est fort bien! dit le Grand-Duc. Mais l'homme
-ne se connaît pas lui-même...
-
---Votre Altesse a beau faire, aucun de ceux qui nous écoutent ne
-doutera de ma parole.
-
-La princesse Josine intervint:
-
---Au nom du ciel, Giano, finissez. Qu'est-ce que tout cela
-signifie?
-
---Le signor Gianetto, dit Floris, oublie et ce qu'il est, et ce
-que je suis.
-
---Je vais vous dire aussi ce que je suis, repartit Giano avec
-fierté. Je suis un sculpteur, un artiste. Les hommes tels que moi,
-Monseigneur, sont dignes de parler aux papes, aux empereurs, aux
-plus puissants rois, et d'en être traités honorablement. J'ai pour
-modèles et pour maîtres cet illustre Donatello et cet incomparable
-Michel-Ange, les deux plus nobles créatures que l'on ait vues,
-depuis les anciens... Vous êtes le fils du Grand-Duc; moi, je suis
-le fils de mon art. Et les ducs et les fils de grands-ducs, on les
-rencontre par douzaines, à chaque porte, tandis que ceux de ma
-taille, on n'en trouverait peut-être pas cinq, à cette heure, dans
-le monde entier.
-
---Bien, parlez tant qu'il vous plaira, reprit Floris. Je vous
-laisse.
-
---Etes-vous fou, mon frère? exclama Josine... Allons, allons,
-allons, rasseyez-vous... Mais nous oublions pendant ce temps que
-le crépuscule descend. Messer, donnez ordre qu'on nous éclaire...
-
-Le majordome frappa dans ses mains, et aussitôt sept ou huit
-laquais, portant des girandoles enflammées, sortirent de derrière
-un rocher, et posèrent leurs flambeaux sur la table, tandis que
-d'autres allumaient des lampes attachées aux pins çà et là,
-et faites en façon de tourelles et de galères argentées. En
-même temps, parut dans la clairière, au milieu des rires et du
-brouhaha, un petit cortège de masques. C'étaient un More, la
-trousse au dos et le cimeterre en écharpe, un Tartare couvert de
-mousses et de miroirs, un Homme sauvage, de qui l'habit était
-garni de feuilles de chêne en velours vert, enfin un Chinois,
-tout brodé de fleurs, naturellement représentées. Ils portaient
-un jardin vert plein de roses, et le plaçant devant Josine, en
-retirèrent un large bassin de vermeil, où s'entassaient, avec
-leurs pampres, force grappes de raisin muscat de Céphalonie.
-
---Oh! du muscat! s'écria la princesse. Je n'en avais pas encore vu
-cette année... Qui nous fait ce présent? Est-ce toi, Giano?
-
---Votre Grâce est libre de le croire, répondit le sculpteur. La
-tartane du vieux Panagiotti est mouillée à Zemenico.
-
---Merci, merci, mon bon Giano, dit Josine. Il est merveilleusement
-beau... Maladroit de Damiano, qui n'en a pas à Sabioneira!... Tu
-t'es rappelé, bon Giano, combien j'en désirais, l'autre jour. Il
-n'y a que toi qui penses à me faire plaisir.
-
---Monseigneur se lève! dit Mamula.
-
-Il y eut un sourd frémissement, et tous les yeux se tournèrent
-vers Floris. L'abbé Lancelot demanda:
-
---Votre Altesse se trouve-t-elle mal?
-
---Non! repartit le Grand-Duc, d'une voix rauque... Messieurs, de
-grâce, demeurez... Ce n'est rien! Une incommodité à laquelle je
-suis sujet... Sander, Sander!
-
---Quelques tours d'allée vous remettront, dit Josine.
-
---Oui, oui! Un éblouissement, pas autre chose... Mes excuses,
-messieurs. Bonsoir à tous!
-
-Floris s'en revint, au clair de lune. La forêt tranquille dormait.
-On n'entendait que le galop des chevaux, avec leur souffle
-haletant, et parfois, tout au loin, le glapissement d'un renard,
-ou le cri lamentable d'un oiseau de nuit.
-
-Une fois seul dans son appartement, la fièvre du Grand-Duc
-tomba.--Que signifie tout ceci? pensa-t-il. C'est ce Giano qui
-m'exaspère, avec ses bravades et ses vanteries... Puis, s'arrêtant
-tout à coup:--Ah! vais-je me mentir à moi-même? Hypocrite,
-allons, ose l'avouer. Dis tout haut ce secret qui te brûle!...
-Oui! je suis jaloux de Josine.
-
-Il poursuivit à demi-voix, et marchant à pas lents, dans la
-chambre:
-
---Comment cela est-il arrivé? D'elle ou de moi, qui est le
-coupable?... Ah! ce n'est pas elle, assurément. Elle ne voulait
-pas me tenter... C'est moi qui souille une innocente de mes désirs
-criminels... Se peut-il que l'on voie le mal, que l'on sache que
-c'est le mal, et cependant qu'on s'y précipite? Si je n'aime plus
-Isabelle, n'y a-t-il pas d'autres femmes au monde, et faut-il que
-je convoite l'amour de sa sœur!... Oh! quel démon me tente ainsi?
-Quel poids me presse et me pousse au crime? Rien que mon cœur,
-rien que moi-même... Oui! je ferais presque cela, parce que je ne
-dois pas le faire... Toute pensée de mal est un fœtus hideux qui,
-une fois conçu, vient forcément à la lumière.
-
-Il s'arrêta devant un admirable profil de femme, copié à la pierre
-noire, par Giano, d'après Léonard de Vinci. C'était celui que le
-sculpteur, curieux de ces rapprochements, affirmait ressembler à
-Josine. Floris avait désiré de le voir, avant qu'on le portât chez
-la princesse.
-
---Oui, c'est bien elle, murmura-t-il... Le sourire surtout, et les
-yeux... Il avait déjà copié de même une tête, d'après Ghirlandajo,
-je crois, qu'on aurait prise pour Isabelle... Chose étrange
-qu'il ne se trouve peut-être pas un visage humain qui n'ait déjà
-paru sur la terre!... Ainsi, sans doute, ce que j'éprouve en ce
-moment, et crois être le seul à éprouver, le seul à avoir éprouvé,
-des milliers d'hommes l'ont senti et en ont souffert comme j'en
-souffre...
-
-
-
-Le lendemain, Floris, qui s'était réveillé tard, descendit
-dans les jardins, vers trois heures. Tout y était silencieux
-et solitaire, à cet ardent soleil d'après-midi. Il pénétra,
-pour se mettre à couvert, sous la massive treille florentine de
-marbre et de charpenterie. Elle faisait un long berceau voûté,
-où d'énormes grappes pendaient, et que coupaient, de distance en
-distance, des espèces de pavillons décorés d'obélisques de cuivre
-ou de vases de porphyre vert. Comme il traversait l'un de ces
-portiques, le Grand-Duc entendit un bruit de pas derrière lui;
-et, se retournant, il vit Barberine, la camériste de Josine. Elle
-marchait rapidement et tenait dans sa main une petite boîte de
-cuir fauve... Puis, quand elle eut rejoint Floris, tout essoufflée:
-
---Ah! dit-elle, Sa Grâce aurait tant désiré, ce matin, voir Votre
-Altesse, pour lui demander combien de nuits on doit coucher à
-Stagno, et quel sera l'ordre des fêtes!
-
---Oui, dit le Grand-Duc amèrement, les fêtes que donne mon frère
-bâtard... Qu'est-ce que ce coffret? reprit-il. Où portez-vous
-cela, Rina?
-
---Chez messer Giano, dit la suivante, avec un billet de Sa Grâce.
-
---Chez Giano!... Comment, comment, comment!... Est-ce que cet
-homme écrit à la princesse?
-
---Messer Giano... Non, Monseigneur.
-
---Je ne comprends pas la conduite de votre maîtresse, Rina...
-Écrire à ce bâtard insolent!... Que peut contenir ce coffret?
-
---Je ne sais, Monseigneur... Ah! Sa Grâce voulait aussi vous
-prévenir que les chiens du seigneur comte Angiulliero sont arrivés.
-
---Au fait, elle lui donne peut-être des instructions pour quelque
-mascarade, ou bien c'est un de ses bijoux qu'elle lui envoie à
-réparer... Pourquoi écrit-elle à ce fou? N'aurait-elle pas pu te
-charger de lui dire de vive voix?... Donne-moi ce coffret, Rina.
-
---Monseigneur...
-
---Que crains-tu? Donne-moi ce coffret, te dis-je!
-
-Il le prit, et d'un doigt frémissant toucha le ressort qui fermait
-la boîte. Elle s'ouvrit. Sur le capitonnage vert clair, étincelait
-une bague ancienne, de deux serpents d'or émaillé. Un billet, mais
-à cachet volant, y était joint. Floris le lut d'un regard:
-
-«_Hier au soir,_ mio caro, _quelque chose vous est tombé dans l'œil,
-et la marquise Angelelli, désolée de voir pleurer cet œil, la bonne
-âme! a voulu vous prêter son anneau, disant le remède souverain. Comme
-je ne saurais souffrir qu'une autre que moi soigne et guérisse mon
-bouffon, je vous envoie cette bague-ci. C'est un anneau de fiançailles
-vénitien et du seizième siècle. Portez-le pour l'amour de moi._»
-
---Lui envoyer un anneau! dit le Grand-Duc, en refermant lentement
-le coffret... Hum! hum!... Anneau de fiançailles... Bien, Rina!
-C'est une belle bague... Tu peux la lui porter, mon enfant.
-
---Votre Altesse paraît fâchée, reprit Barberine.
-
---Moi, fâché... Pourquoi? Allons donc! Porte-lui ceci,
-dépêche-toi!... Il doit l'attendre impatiemment... Anneau de
-fiançailles... ha, ha! Cela dit tout à qui sait comprendre...
-Dépêche-toi, va-t'en... Anneau de fiançailles! Il faut assurément
-que sa sœur soit informée de l'aventure. Oui, par le ciel! je
-vais la lui apprendre... Ha, ha!... Anneau de fiançailles!...
-Nous verrons ce qu'en dira Isabelle, quelles excuses elle pourra
-trouver...
-
-Mais au palais, Gina lui répondit que Sa Grâce n'était pas
-encore revenue du couvent de Sant'Orsola, où elle avait passé la
-matinée avec la princesse Tatiana; et, d'un air étonné, elle le
-considérait.
-
---A Sant'Orsola, dit le Grand-Duc... Mon cheval, vite, mon cheval!
-
-En effet, la veille, au matin, comme Isabelle s'habillait, elle
-avait reçu une lettre apportée par un messager du couvent. La vue
-de ce billet l'étonna, dans l'incertitude d'où il venait, et plus
-encore la signature qui était de Saloména, sous le nom de Sœur
-Marie des Anges. La jeune fille s'accusait et demandait pardon à
-la Grande-Duchesse du scandale qu'elle avait causé: mais, ramenée
-à Dieu par ses remords et les exhortations de Mgr Colloredo,
-elle espérait, dès le lendemain, de renaître à une vie nouvelle,
-recevant des mains de la Sainte Église le voile des vierges du
-Seigneur. Elle osait donc demander, quoique indigne, la faveur et
-le secours des prières de Mme la Grande-Duchesse, et la conjurait
-à genoux, avec larmes, de lui pardonner.
-
---Hélas! pauvre enfant! dit Isabelle; je ne me suis jamais crue
-offensée.
-
-Une heure après, arriva dans son coche la supérieure de
-Sant'Orsola. Introduite aussitôt chez Mme la Grande-Duchesse, Mère
-Incarnation la pria qu'elle voulût bien, le lendemain, assister à
-cette vêture. Par là tomberaient tous les bruits que l'on avait
-semés sur le couvent; la calomnie serait confondue; rien n'était
-de si grande importance: bref, un tel flux de raisonnements,
-qu'Isabelle promit tout ce que voulut la bavarde Napolitaine.
-
-La cérémonie fut touchante, et Mgr Colloredo, qui se piquait
-fort d'éloquence, tira des larmes, en développant ces paroles
-de l'Épître aux Romains: _Induimini Dominum Jesum Christum...
-Revêtez-vous de Notre-Seigneur Jésus-Christ._ Il partit aussitôt
-après pour Raguse, où une assemblée de son clergé le réclamait,
-l'après-midi même. Les princesses demeurèrent au repas, qui fut
-long, délicat, fastueux et magnifiquement servi dans le grand
-réfectoire du couvent; et vers trois heures seulement, Isabelle et
-Tatiana, escortées de toutes les religieuses, dirent adieu à la
-révérende Mère, et, remontant dans leur carrosse, reprirent, par
-la plage de mer, la route de Sabioneira.
-
---Qui m'eût dit, fit soudain l'aveugle, après quelques instants de
-silence, qui m'eût dit que jamais je t'appellerais abandonnée!
-
---Oh non! Floris m'aime toujours, s'écria Isabelle.
-
---Pourquoi alors, répliqua Tatiana, le voit-on si peu avec toi?
-Pourquoi te salue-t-il à peine, d'un bonjour distrait? Pourquoi
-a-t-il pris, pour donner des fêtes, le temps où tu n'y peux
-assister? Est-ce là ce qu'il se doit à lui-même et ce qu'il doit
-à Isabelle? Ces folies, ces frivolités sont-elles dignes d'un
-Grand-Duc?... Au reste, poursuivit l'aveugle, ce n'est pas lui
-seulement que j'accuse. Le mal provient aussi, chère sœur, de ce
-caprice de notre père qui le retient en Dalmatie, et de l'oisiveté
-forcée où vit mon frère, à Sabioneira.
-
---Tu ne le connais pas, dit Isabelle. C'est le cœur le plus fier,
-le plus noble...
-
---Je le connais, reprit Tatiana. Je pèse ses moindres paroles,
-et jusqu'à ses silences même. Il a en lui un appétit d'action
-qui dévorerait des mondes. Comme dit Gœthe de son Faust, il veut
-du ciel les plus belles étoiles et de la terre chaque sublime
-volupté... Mais il est inconstant et léger; je redoute de tels
-caractères... Comme il a supporté aisément la perte de la
-Grande-Duchesse! Elle eût donné pour ce fils retrouvé sa vie et
-son bonheur éternel. De lui, elle n'a obtenu que quelques larmes.
-
---Floris connaissait peu sa mère, repartit Isabelle. Il l'a
-noblement regrettée, sans faire montre de sa douleur... Que de
-fois je t'ai entendue dire, chère sœur, qu'il y avait quelque
-lâcheté à verser des larmes devant les autres!... Et toi-même, tu
-n'as pas pleuré.
-
---Oui, c'est vrai, répondit l'aveugle. Il est indigne d'une âme
-fière de se fondre en gémissements. J'ai donc caché et dévoré mes
-pleurs, mais mon cœur reste toujours percé du souvenir sanglant
-de cette mort... Il me réveille chaque nuit, et, le jour, se mêle
-sans cesse à mes pensées.
-
-Alors, elles ne parlèrent plus. La brise marine soufflait, les
-pins bruissaient faiblement, tandis que le carrosse magnifique,
-au trot de ses quatre chevaux, longeait le golfe uni comme un
-lac. Mais près du tombeau de Simonetta, la Grande-Duchesse tira
-son cordon, se fit descendre avec Tatiana, séduites toutes deux
-par le beau temps, la douceur charmante de l'air: puis, envoyant
-le carrosse en avant, elles commencèrent de marcher dans l'épais
-gazon semé de colchiques. Des corneilles, des goélands, des oies
-marines se jouaient sur les eaux, en battant des ailes. Le ciel,
-tout tacheté d'argent, resplendissait comme un immense satin bleu.
-
-Soudain, Tatiana tressaillit:
-
---Est-ce que je n'entends pas, murmura-t-elle, le galop du cheval
-de Floris?... A nous autres, malheureux aveugles, l'air sonore
-envoie cent messages qui nous préviennent, à défaut de nos yeux.
-
---Oui, c'est lui! s'écria Isabelle... Oh! qu'a donc
-Monseigneur?... Son aspect m'effraye!
-
-Le Grand-Duc, d'un galop furieux, accourait le long de la plage.
-A vingt pas des princesses, il s'arrêta net, sauta par terre, et
-blême, les yeux étincelants, Floris s'avança vers Isabelle, qui
-l'attendait au pied du sépulcre.
-
---Je voudrais savoir, dit-il d'une voix sourde, jusqu'à quand ceci
-va durer... Qui est le maître ici, de moi ou de votre sœur?
-
---Ma sœur, fit Isabelle... Josine!
-
---Oui, Josine!... Si dans trois jours elle n'est pas partie pour
-le couvent... Je ne veux plus la voir ni lui parler!
-
---Qu'a-t-elle fait, Monseigneur, qui vous déplaise? dit
-Isabelle... Vous à qui elle a toujours marqué tant de tendresse,
-vous qui étiez son guide en tout, et qu'elle consultait même sur
-ses joyaux et sa parure, comment se peut-il que, soudain, elle
-vous ait si grandement offensé?
-
---Comment cela se peut? exclama-t-il. Ah! ah! Faut-il donc
-supporter qu'elle coquette avec tout venant, coure les champs du
-matin au soir, rie insolemment aux uns et aux autres?... Elle se
-plaît à me braver!
-
---Cher frère, dit Tatiana...
-
---Elle fait la cour à Giano, elle lui fait la cour, sur ma vie!...
-A ce bouffon, à ce gâcheur de terre!... Et lui, comme dans son
-miroir, lui lance, à la dérobée, des sourires d'intelligence. On
-les voit chuchoter, se serrer les doigts; ils se fourrent dans
-les coins noirs; elle lui parle à l'oreille, et ils ricanent...
-Ah! c'est une honte, vous dis-je, et je ne le souffrirai pas plus
-longtemps!
-
---Cher Floris, répondit Isabelle, leur familiarité est trop
-hardie, sans doute; mais qu'elle soit tout à fait innocente, c'est
-ce que j'ose bien jurer.
-
---Innocente!
-
---Oui, Monseigneur.
-
---C'est faux, c'est faux, je vous dis que c'est faux,
-Isabelle. Croyez-vous que je n'aie plus de cervelle, plus
-d'yeux pour discerner une amitié permise d'avec l'impudence et
-l'effronterie?... Si vous m'aviez laissé finir... Elle vient de
-lui envoyer une bague, une bague que j'ai surprise... Un anneau de
-fiançailles! Ha, ha, ha!... Comprenez-vous ce que cela veut dire?
-
---Une bague! fit la Grande-Duchesse.
-
---Oui, oui, oui, oui! Faut-il vous le répéter encore?... Une bague
-avec un billet, où elle le flatte et le caresse, et le loue, et se
-jette à sa tête!... C'est une chose honteuse, je vous dis. Une
-honte, une honte, une honte!
-
---Vous vous noircissez trop sa faute, repartit Isabelle.
-Croyez-moi, cher seigneur, Josine est légère, non perverse. Son
-esprit est capricieux, mais son cœur n'est pas corrompu.
-
---Ah! persuadez-vous cela, s'écria Floris, et faites des phrases
-dessus!... Vous raisonnez de cette affaire selon les lieux communs
-de vos livres; et moi, moi, je la vois, je la sens--il saisit le
-bras d'Isabelle--comme vous sentez mon étreinte, comme vous voyez
-la main qui vous touche... Mais je vais chasser ce Giano, continua
-le Grand-Duc, dans sa fureur; je le jetterai dehors, ainsi qu'un
-laquais... Qu'il retourne à Venise pétrir la cire! Qu'il aille au
-diable! Qu'il disparaisse!
-
---Vous ne ferez pas cela! répliqua Tatiana. Un tel éclat
-rejaillirait sur notre sœur... Elle en serait flétrie, déshonorée.
-
---Bah! bah! pas même désolée... Elle se consolerait vite. Est-ce
-qu'elle ne coquette pas avec Archibald, avec Zeroli, avec le
-diable, s'il était là?... C'est une nature perverse. Ne l'excusez
-pas!
-
---Que de fois vous l'avez excusée jadis! répondit l'aveugle. Vous
-la vantiez sans cesse, alors. Vous rapportiez ses bons mots, ses
-saillies...
-
---Elle a changé! cria le Grand-Duc. Puis-je être encore ce que
-j'étais, alors qu'elle est toute différente?
-
---Mais ne tournez-vous pas à mal, dit l'aveugle, des actions
-innocentes, en somme? Est-ce donc une chose si étrange qu'elle
-ait offert un petit présent à un familier du palais? Cette
-liberté de Josine avec Gianettino, qui vous irrite, provient de
-l'étroite habitude dans laquelle ils vivent, depuis l'enfance...
-Je m'étonne, mon frère, de votre colère... Qu'y a-t-il là qui ait
-pu vous émouvoir à ce point?
-
---C'est par la suite de ses actions qu'il faut la juger, repartit
-Floris. Vous ne l'avez pas vue, Tatiana... Oh! ses yeux, ses
-gestes, ses sourires, ont un langage... Chaque regard, chaque
-mouvement décèle sa coquetterie...
-
-A ce moment, un bruit violent et sourd, pareil à un coup de canon
-lointain, roula dans les profondeurs de la forêt. C'était la
-première des salves par lesquelles messer Pistolese annonçait que
-les gens de la chasse venaient d'arriver à Stagno.
-
---Bella!... Eh bien, Bella! dit l'aveugle, qu'avez-vous donc?...
-Vous ne vous soutenez plus!
-
---Non, non... Ce n'est rien... une faiblesse.
-
---Elle se trouve mal, mon frère... Là, sur ce roc... Eh bien,
-Bella?... Eh bien, sœur?
-
---Comment est-elle? dit Floris.
-
-Tatiana, se relevant, siffla dans un petit sifflet de vermeil.
-
---Elle revient à elle, murmura l'aveugle... N'ayez aucune crainte,
-mon frère. Elle s'est quelque peu fatiguée... Bien! voici le
-carrosse avancé... Nous allons rentrer au plus vite.
-
-Le Grand-Duc resta seul sur la plage. On entendait gronder au
-loin, de moment en moment, les détonations de la fête.
-
---Silence, bruit stupide! exclama-t-il. Silence, tapage grossier!
-Il faut du vacarme à tous ces gens, comme à des écoliers lâchés...
-Ah! j'aurais dû faire ce que je disais, suspendre les préparatifs,
-commander que l'on enlevât les pavillons... Quelle heure est-il?
-Le soleil décline... Ils ne m'ont pas même attendu... Cet insolent
-Gianettino!... Mais je m'en vais les troubler, par le ciel! Je
-tomberai au milieu de leur joie.
-
-Son cheval paissait à l'écart; le Grand-Duc se mit en selle et
-partit. Il traversa, toujours au galop, la gorge des Rochers de
-bitume, et atteignit bientôt le marais de Vogoritza. Un lourd
-brouillard, presque continuel en ce lieu, couvrait les eaux
-immobiles et noires.
-
---Holà! cria Floris... Batelier!
-
---Voilà! voilà! répondit une voix, du milieu de l'étang. J'arrive!
-
-Une grosse barque parut. On y apercevait confusément plusieurs
-figures, à travers la brume; et, lorsque le bac toucha la rive,
-Floris, non sans étonnement, en vit sortir des femmes et des
-enfants, portant des cages, des chaudrons, des hardes, des
-ustensiles de ménage, comme des gens forcés de s'enfuir en toute
-hâte.
-
---Qu'y a-t-il? fit brusquement le Grand-Duc. Qui êtes-vous? où
-allez-vous?
-
---Ces chiens de Sgombro ont rompu la trêve, répondit une des
-femmes. Ourosch s'est remis à leur tête. Ils ont fondu ce matin
-sur Potok; ils ont coupé les oliviers, détruit les barques... Le
-frère de ma mère habite Zemenico; nous allons lui demander asile.
-
---Ah! l'on va donc se battre! s'écria Floris... Bien, Ourosch!
-saccage, massacre! Sois implacable! pas de pitié!... Égorge les
-vieillards! tue les femmes! écrase les enfants à la mamelle!... A
-quoi sert-il qu'il y ait des coquins au monde?
-
-Et les Morlaques stupéfaites virent le Grand-Duc sauter dans la
-barque où son cheval se trouvait déjà, et qui s'éloigna du rivage.
-
-
-
-
-LIVRE QUATRIÈME
-
-
---Monseigneur n'est pas arrivé? demanda Josine... Où est Sander?
-
---Ici, aux ordres de Votre Grâce.
-
---Lorsque votre maître viendra, prévenez-moi; je ne veux pas le
-voir... Fi! fi! manquer ainsi à sa parole!
-
-Elle se dressa brusquement, et, comme à un signal attendu,
-il se fit aussitôt un joyeux désordre des convives qui se
-levaient, quittant la table, tandis que les valets approchaient,
-pour desservir, une sorte de grand buffet marqueté d'étain et
-de cuivre, et posé sur quatre roues. Des bouquets de roses
-effeuillées, des blocs de glace qui fondaient, des monceaux de
-fruits s'écroulant des jattes et des orfèvreries, chargeaient la
-nappe éblouissante. Au-dessus, entre de hauts lauriers, se tenait,
-suspendu par des cordes de soie, un voile de pourpre à franges
-d'or.
-
---Honni soit le buveur qui déserte! s'écria messer Zeroli, se
-soulevant, le verre à la main, au milieu du peu de convives qui
-étaient demeurés attablés. Soyons, comme dit la chanson,
-
- Les derniers au joyeux festin,
- Et les premiers dans la plaine,
- Au matin.
-
---Je passerais la nuit à boire! repartit Archibald avec véhémence.
-Le jour de fête de la princesse est bien fêté... Une coupe de
-champagne, maraud!
-
---_C'est d'un bol de champagne, un jour_, fredonna le petit
-conseiller, _que naquit le dieu de Cythère_... Le jour de fête de
-la princesse... Ah çà! vous êtes gris, Archibald!
-
---Moi gris!... moi gris! répliqua le long jeune homme... Allons,
-j'ai été en goguettes plus d'une fois déjà, sur mon honneur!... Je
-connais le carillon des verres...
-
-Mais ses paroles se perdirent dans le tumulte croissant. Les
-serviteurs couraient, s'interpellaient; de grands chiens blancs
-tachetés d'orange bondissaient; et sur la plage de la mer, que
-dominait le bois de lauriers où le banquet avait été dressé, des
-Morlachs déchargeaient de deux tartanes à l'ancre, des thons
-énormes, des bécasses, un sanglier, avec des couffes de raisins et
-de grenades, tout ce qu'avaient pu fournir à ser Pistolese de plus
-monstrueux et de plus exquis Bila-Glavor et Palenica, les deux
-petites îles voisines. Cependant, l'orbe du soleil disparaissait
-derrière les flots. Toute la mer, comme incendiée, roulait de
-molles flammes jaunes; et dans la lumière éclatante, les trois
-colonnes gigantesques, orgueilleux débris d'un temple romain,
-qui signalent aux pêcheurs du large le promontoire de Stagno, se
-dressaient, plus vermeilles que l'or, parmi les ruines et les
-broussailles, à l'extrémité de la terrasse. C'était là que se
-tenait Josine, tout debout sur les marches brisées, au milieu d'un
-groupe de jeunes gens et de femmes vêtues de blanc.
-
---... Et s'il est gai, reprit Josine, s'adressant à Sander qui
-l'avait suivie, s'il est gai, dites-lui que je pleure: s'il est
-triste, que je saute de joie... Comme ce Zeroli croasse! Il n'y a
-pas de mouette blessée qui piaille aussi intolérablement...
-
-Le jeune comte Angiulliero dit en riant:
-
---Il est vrai que sir Archibald et lui sont, aujourd'hui, d'un
-entrain surprenant.
-
---Bah! c'est par dépit, fit la princesse. Ils restent les
-derniers attablés, et braillent comme des fondeurs de cloches,
-parce qu'ils boudent contre moi... Puis, dans un quart d'heure,
-ils m'aborderont, et le petit messer Zeroli me nommera la reine
-des Grâces. Il faudra danser avec eux, leur sourire, écouter leurs
-bons mots, les avoir de chaque côté, ainsi que deux pendants
-d'oreilles... Oh! être ainsi hantée par ces niais, tyrannisée,
-martyrisée!... Ils me gâtent toutes mes joies, comme des
-chaussures trop justes, comme une tache sur une robe, comme un air
-banal qui vous poursuit, comme la vue d'une tête de mort!
-
-Par une colère mutine, elle lança au loin sur la plage le bouquet
-de roses qu'elle mordillait, tandis que le sculpteur s'écriait:
-
---Abandonnez-les-moi, Madonna! Il y a longtemps que quelques-uns
-de ces nobles seigneurs et moi-même, nous complotons de prendre à
-leurs dépens un joyeux divertissement.
-
---Que voulez-vous faire? demanda-t-elle.
-
---Nous en laisserons la surprise à Votre Grâce, repartit Giano;
-mais si je ne les contrains pas, ce soir, de quitter Stagno en
-toute hâte, si je ne vous les rends pas, tous deux, pour le reste
-de leur séjour, plus muets que des urnes funéraires, croyez-moi
-incapable, Madonna, de sculpter un sifflet d'un sou!
-
---Par le ciel! dit Josine en riant, si tu fais cela, Giano, tu
-obtiendras de moi toutes choses... Allons, mesdames, il est grand
-temps, maintenant, de nous aller habiller pour la fête.
-
---Vite! vite! s'écria le sculpteur. Ser Zeroli se lève
-justement... Laissez-moi, signori, disparaissez!
-
-Toutes les dames, à pas pressés, remontèrent le roide sentier qui
-conduisait aux pavillons, tandis que les hommes, furtivement, se
-cachaient derrière les ruines et les pans de murailles écroulées.
-En un moment, Giano demeura seul, au pied des hautes colonnes.
-Les derniers feux du couchant s'éteignaient; quelques valets, à
-l'entrée du bois, retiraient de la source où ils rafraîchissaient,
-des flacons et des cruches d'étain; et, sans souci de rien au
-monde, le petit conseiller de cour s'avançait sur la longue
-terrasse, en abattant avec sa houssine, de droite et de gauche,
-les mauves roses et les chardons qui lui venaient presque à
-l'épaule.
-
---Ah! Dieu vous garde! chuchota Giano, qui marcha droit à sa
-rencontre. Le ciel même vous adresse ici... Allons, il faut
-absolument que cette querelle n'aille pas plus loin!
-
---Quoi?... Une querelle?... Qu'y a-t-il?
-
---Allez-vous donc dissimuler, reprit Giano, vis-à-vis d'un
-serviteur tel que moi?... Cher gentilhomme, daignez m'en croire.
-Ne rendez pas inévitable ce duel entre sir Archibald et vous.
-
---Moi!... Un duel! exclama ser Zeroli.
-
---Allons! puisque je vous répète que l'affaire tout entière
-est connue... Je n'ai jamais vu d'homme si furieux... Que lui
-avez-vous donc fait, messer?
-
---A sir Archibald?... Moi!... Rien, rien, rien! répondit Zeroli
-stupéfait... A moins qu'il ne se soit offensé de ce que, par
-badinage, je lui ai dit qu'il était gris.
-
---C'est bien cela! repartit le sculpteur. Voilà longtemps déjà
-qu'il vous jalouse, pour la faveur marquée avec laquelle vous
-accueille la jeune princesse. Les louanges qu'il entend donner,
-de tous côtés, à votre immense valeur, à votre merveilleuse
-audace, l'auront aussi piqué jusqu'au vif... Moi, gris! moi, gris!
-répétait-il, tandis que tous, autour de lui, nous l'adjurions de
-se calmer, comme l'on prie la croix du Rédempteur... Eh bien! je
-dis que ser Zeroli est un sacre, un butor, un âne fieffé!
-
-Le petit homme interrompit:
-
---Bien, bien!... Tout ce qu'il lui plaira! On me connaît, on
-me connaît, Dieu merci! Mais je ne voudrais pas avoir l'air
-d'abuser, et cela en présence des dames, de ma grande habileté aux
-armes. Aussi, ser Giano, me confiant en votre amicale prudence, je
-remets l'affaire entre vos mains.
-
---Moi votre témoin! s'écria Giano... Voilà bien ce que je
-redoutais. C'est cette vaillance enragée qui vous jette dans
-tous les périls... Voyez! rien qu'à ce mot de duel, vos yeux
-étincellent, et vous ne vous possédez plus. De son côté, le comte
-Archibald jure, avec d'horribles serments, qu'il veut absolument
-échanger une douzaine de balles avec vous, et vous trouer les
-boyaux mieux qu'une flûte, en sorte qu'inflexibles comme je vous
-connais, il faudra qu'une de vos deux âmes bouillantes s'envole ce
-soir!
-
---Mais comprenez-moi, comprenez-moi, ser Giano. Je consens à
-faire ma paix avec le comte Archibald. Je suis bien loin de lui
-en vouloir... Qu'il laisse tomber cette affaire!... Expliquez-lui
-qu'il n'y avait pas d'offense, aucune offense, aucune offense, en
-vérité!
-
-Le sculpteur secoua la tête:
-
---Vous en parlez fort à votre aise, signor. Sachez donc que l'Ange
-de paix lui-même ne parviendrait pas à se faire médiateur entre
-vous et sir Archibald... Sous une mine quelque peu simple, le
-comte cache une fougue indomptable, un vrai courage de lion. C'est
-bien vraiment, signor, le plus adroit, le plus valeureux, le plus
-implacable adversaire que vous pouviez rencontrer en Dalmatie!
-
---Diantre! diantre!... Mais que faire, alors?
-
---Si vous voulez m'en croire, dit Giano, vous vous éloignerez pour
-ce soir. Il y a là d'honnêtes pêcheurs qui retournent à Palenica.
-Montez sur leur tartane, où ils vous accueilleront, en grand
-respect et révérence. Une nuit est bien vite passée, et demain,
-quand vous reparaîtrez, nous aurons fait honte à sir Archibald de
-son féroce emportement, et il vous frappera dans la main.
-
---Eh bien, soit! reprit le petit homme. Ser Giano, je cède à vos
-prières... C'est dit! Conduisez-moi seulement.
-
-Tous deux prirent le roide escalier qui descendait à la plage, et
-s'éloignèrent dans le crépuscule, tandis que de derrière les blocs
-écroulés, les pans de murs, les colonnes, reparaissaient, un à un,
-comme des ombres, les invisibles spectateurs de cette scène. On
-entendit des risées étouffées, des murmures, des chuchotements.
-Les brumes du soir s'épaississaient. Sur la mer déserte et
-obscure, une lumière immobile brillait, dans les profondeurs de
-l'horizon. A ce moment, Giano reparut seul, au haut des marches.
-Un rire général s'éleva.
-
---Paix, morbleu! st! st! fit le sculpteur. A vos places! à vos
-places! à vos places!... Ne voyez-vous donc pas là-bas sir
-Archibald, que nous envoie le dieu même de la Farce?
-
-La longue silhouette du comte apparaissait au bout de la terrasse.
-Guêtré de cuir blanc, et vêtu de chasse, avec une casquette de
-velours noir, il menait à la laisse deux chiennes courantes; et un
-valet le suivait, portant une torche.
-
---Sir Archibald! appela Giano.
-
---Ah! te voilà, te voilà, coquin!... Où donc vous êtes-vous tous
-fourrés?
-
---Chut! chut! dit le sculpteur, le doigt sur les lèvres... Au nom
-de Dieu, ne parlez pas si haut, sir Archibald!
-
---Bah! pourquoi, pourquoi, pourquoi?... Vas-tu penser aussi que je
-suis ivre?
-
---Frère, quand je te vois ainsi confiant, reprit Giano, tu me
-tortures plus cruellement que si mes entrailles étaient à frire
-dans une poêle. Pour Dieu!... Si tu tiens à l'existence, songe à
-te mettre sur tes gardes!
-
---Mais pourquoi, mais pourquoi? repartit sir Archibald... Ce n'est
-pas, j'espère, offenser le comte Piero Angiulliero, ni aucun
-homme, que de prétendre que l'eau de mer est un bon laxatif pour
-les chiens. Eh bien! voici _Lady_ et _Braque_ qui sont arrivées
-aujourd'hui. Je les conduis, le soir, sur le rivage, pour leur
-donner un lavement salé... Qui peut trouver à redire à ça?
-
---Que parles-tu du comte Angiulliero, frère? s'écria le sculpteur.
-Ton ennemi est messer Zeroli, qui jure qu'il aura ta vie, ou que
-tu prendras la sienne... Un démenti! un démenti! hurle-t-il,
-tout suant et fumant de colère, comme les bains de Porrete... Me
-jeter un démenti à la face, quand j'affirme simplement qu'il est
-gris!... J'ai essayé de t'excuser. Alors, de rage, il a poussé un
-si grand cri qu'on aurait pu l'entendre à quatre milles, et, tout
-tremblant, je me suis mis à ta recherche, pour savoir ce que tu
-comptes faire, et quelles sont tes volontés.
-
---Mes volontés! exclama Archibald. Voilà une jolie
-plaisanterie!... Je ne me crois pas si près de ma fin, Dieu merci!
-J'espère voir encore autant de jours qu'aucun homme en ce monde!
-
---Sans doute, sans doute, répondit Giano. Mais tout cela n'empêche
-pas qu'il n'ait donné, devant moi, à ses témoins, les instructions
-les plus inexorables, les plus sanglantes, les plus fatales...
-C'est la manière pleine de grâce dont t'accueille la jeune
-princesse, qui lui met cette frénésie au cœur... Ainsi, frère,
-prépare-toi! Tu vas avoir affaire, sache-le bien, au démon, au
-dieu Mars de l'escrime. On dit que, pendant un de ses séjours
-à Cettigne, le prince régnant du Montenegro lui a appris la
-_scoconferrada_, tu sais, la fameuse estocade des montagnes.
-
-Sir Archibald, comme d'effroi, laissa tomber de l'œil son monocle:
-
---Je ne veux rien avoir à démêler avec lui! C'est un homme brutal
-et dangereux... Pourquoi l'a-t-on reçu? Pourquoi l'a-t-on reçu?
-
---Il faut prendre un parti! dit le sculpteur. Voilà, là-bas,
-d'honnêtes pêcheurs qui s'en retournent à Bila-Glavor. Monte sur
-leur tartane, où ils t'accueilleront avec le respect que l'on doit
-à ton Asinissime Seigneurie... Une nuit est bien vite passée, et
-demain, quand tu reparaîtras, nous aurons fait honte à ser Zeroli
-de son féroce emportement, et il te frappera dans la main.
-
---J'aimerais mieux, dit Archibald, partir immédiatement pour
-Raguse.
-
---Eh! le peux-tu, le peux-tu, ma bonne tête de citrouille?
-Avons-nous, ici, le tapis enchanté?... Frère, fais ce que je
-te dis... Il a déjà tué trois hommes!... Suis-moi, suis-moi,
-suis-moi! ne tardons pas!... Ses menaces sont si terribles que
-plusieurs d'entre nous, rien qu'à les entendre, ont été assaillis
-de coliques, qu'ils ont dû satisfaire à deux pas de là... Allons!
-viens, je te dis... Suis-moi!
-
-Des cris de joie saluèrent Giano, quand il reparut sur la
-terrasse. Déjà, cette folle jeunesse préparait tout pour un
-triomphe bouffon: les uns coupant une jonchée de lauriers,
-d'autres portant des genévriers en flammes, d'autres encore
-allumant dans les feuillages de grandes étoiles de cristal,
-diversement coloriées. En un moment, tout fut prêt. Dix bras
-robustes enlevèrent le sculpteur, et le tumultueux cortège,
-gravissant le sentier qui mène au haut de la falaise, déboucha sur
-l'esplanade, au milieu des clameurs, des chansons, des battements
-de mains, des rauques accents des cornes à bœufs. Toutes les
-dames, à ce tapage, accoururent sur le perron des pavillons; et
-dans la tremblante vapeur d'une flamme de Bengale violette, qu'un
-des laquais avait allumée, on les voyait rire et s'étonner.
-
---Monseigneur arrive, dit Sander, qui parut derrière Josine.
-
---Qui donc?
-
---Mgr Floris. Il descend de cheval à l'instant.
-
---Je ne veux pas le voir, je vous l'ai dit... Fi! fi! se faire
-attendre de la sorte!
-
-Alors, comme cette cohue se dirigeait vers elle, à grand bruit,
-la princesse commença de descendre les marches de bois de son
-pavillon. Un chapeau de fleurs de souci, tout mêlé d'orfèvreries
-d'or, couronnait ses cheveux, capricieusement enroulés; son
-cou svelte se dégageait d'un épais collier de boutons de roses
-entrelacés; et son costume entier, par une invention étrange
-et charmante qu'autorisait la liberté de ces galas, semblait
-reproduire le mois d'avril. Cent sortes de feuillages et de
-fleurs, bluets, primevères, crocus, violiers, renoncules, oreilles
-d'ours, brochés de soie ou d'argent mat, couraient sur le satin
-vert-prasin de cet habit flottant et magnifique; un carcan de
-plaques d'émail, où des grenades étaient figurées, ceignait la
-taille de la princesse; et des cordelettes de soie, des bouclettes
-d'argent et d'émail serraient ses manches, tout contre ses mains.
-Ainsi, fière, souriante, et fleurie comme le printemps, elle
-s'avançait d'un pas de déesse, au milieu du murmure d'admiration
-des dames rassemblées devant le pavillon.
-
-A ce moment, Floris se montra sur l'esplanade, et, parmi ceux qui
-entouraient le sculpteur et la princesse, plusieurs, de loin,
-remarquèrent son extraordinaire pâleur. Il marchait sous les
-cyprès, lentement, en compagnie du baron Mamula; et poursuivant le
-propos commencé:
-
---Mon père a demandé Giano! Il a fait chercher un notaire à
-Raguse!...
-
---Ce sont les bruits qui courent, Monseigneur... On ajoute que le
-grand-duc Fédor veut reconnaître messer Giano et lui léguer une
-partie de ses biens, sous condition qu'il épousera la princesse
-Josine... Vous voyez si ces bavardages de valets, que je ne
-rapporte à Votre Altesse que d'après son commandement, méritent
-que l'on y prenne garde!
-
---Non, non, Mamula, c'est la vérité! s'écria Floris. Oh! que
-j'étais bien inspiré dans ma défiance et dans mes soupçons! Il y
-a longtemps que je les épie... Et maintenant, jusqu'aux laquais,
-jusqu'aux rinceurs de verres des cuisines savent la chose et font
-des quolibets, et espèrent des livrées neuves pour les noces de ce
-bon ser Giano... Que Tatiana n'est-elle ici! Niais que j'étais,
-tout à l'heure, de lui répondre si doucement!... Tout était
-vrai... oh! j'avais deviné! C'est une vengeance de mon père. Ce
-vieux Tibère a machiné toute l'intrigue... La bague envoyée par
-Josine signifiait bien ce que je pensais... Ha, ha, ha! elle et
-lui triomphent... Tenez, entendez-vous comme ils rient? Et moi,
-quand je parais, tous s'écartent; on me fuit, on me laisse seul.
-Je reste la pauvre dupe, la vache d'osier qui couvrait la chasse,
-le plastron de leurs railleries... Quand cette reconnaissance
-doit-elle avoir lieu, Mamula?
-
---Je ne sais, Monseigneur, je ne sais... Il n'y a pas dans tout
-cela une syllabe de vérité. Fi donc! Ce sont des contes de
-chambrières, des ballades de guzlares aveugles!
-
---Bien, dit Floris. Au reste, il n'importe!
-
-Et marchant droit à Giano, tandis que les assistants, devant lui,
-s'écartaient avec étonnement:
-
---Donnez-moi cet anneau, fit-il, oui, cet anneau qui est à votre
-doigt... Quoique j'aie permis tout à l'heure qu'il vous fût remis,
-je comptais bien vous le redemander.
-
---Est-ce un badinage? dit la princesse. Que signifie ceci, mon
-frère?
-
---Donnez-moi cet anneau! reprit-il. C'est bien, merci... Et
-vous, Josine, rentrez dans votre pavillon. Vous êtes un peu trop
-prodigue de votre présence, ma sœur... Allez, allez! je ne veux
-point parler.
-
---Monseigneur, dit Giano...
-
---Emmenez-la, emmenez-la! s'écria Floris... Pour vous, messer,
-quand l'envie vous prendra d'échanger encore des bagues, que ce
-soit avec des mendiantes ou des filles de zingari!... C'est tout
-ce que peut rechercher un bâtard!
-
-Quelques cris de femmes partirent; puis, au milieu du morne
-silence, on entendit soudainement les sanglots suffoqués de
-Josine. Les larmes étouffaient la princesse; ses yeux se
-fermèrent, elle défaillait; et les dames, tout autour d'elle,
-l'entraînèrent précipitamment. Floris, livide, promenait, çà et
-là sur les assistants, un œil étincelant de fureur. Il reprit en
-étendant la main:
-
---Vous, messieurs, regardez cet homme. Vous disiez, comme dit
-tout le monde: «Ce fou, ce sans-souci de Giano!» Il gambadait,
-il grimaçait... «Chante, faquin!» Et il gonflait ses joues et
-beuglait la _bella Franceschina_... Eh bien, non, pas si fou!
-pas si fou! ou le calcul le plus subtil, la plus tortueuse
-scélératesse pourront se déguiser sous ce nom. Au travers de ses
-bouffonneries, il poursuivait son dessein en silence. Il tâchait
-de suborner ma sœur... Ha, ha, ha! il voulait épouser!... Oui, je
-crois bien... Une princesse de Bragance, et un gâcheur qui sent
-l'argile et la sueur! Voilà pour qui, si l'on n'y prenait garde,
-seraient nos sœurs, nos filles, à présent!
-
---Quelque scélérat, repartit Giano, a infecté vos oreilles de ses
-calomnies, et je le défie, quel qu'il soit! Vous vous méprenez,
-Monseigneur.
-
---C'est vous, signor, qui vous êtes mépris, en me croyant aveugle
-et sourd... O toi, misérable, si je consens à te traiter avec
-plus d'égards que tu n'en mérites, et à ne pas te faire jeter
-hors d'ici par les valets, n'en abuse pas, au nom du ciel, et ne
-me brave pas en face!... J'ai dit que tu voulais séduire ma sœur;
-j'ai dit que tu convoitais ses biens. Il y a plus: mon père est
-du complot; il connaît toute cette intrigue; il la protège, il t'a
-fait venir, vous cabalez, vous vous concertez!... Allons, tu vois
-bien que je sais tout!
-
---On vous a grossièrement trompé, Monseigneur, répliqua le
-sculpteur. Il y a plus de trois ans, je le jure, que je n'ai vu le
-grand-duc Fédor. Quant à la princesse Josine, si jamais j'ai levé
-les yeux sur elle autrement que ne le comportait la franche et
-fraternelle amitié dont elle se plaît à m'honorer, que la foudre
-m'écrase à l'heure même!
-
---Arrière! exclama le Grand-Duc. Penses-tu, à force d'impudence,
-parvenir à te disculper? N'ai-je pas vu ce que j'ai vu? N'ai-je
-pas suivi tous tes manèges? Écoute bien ce que je dis, Giano. Ne
-reparais plus devant moi!... Hors d'ici, hors d'ici, vil coquin!
-
-Le sculpteur pâlit affreusement, et d'une voix rauque et
-frémissante:
-
---Je ne répondrai pas à vos insultes, Monseigneur. Je les repousse
-avec mépris et je vous les rejette à la gorge!
-
---Faudra-t-il appeler les laquais? reprit Floris. Hors du camp!
-hors du camp! hors du camp!... Va-t'en, parasite insolent!...
-Chassez-le!... Sander! Lucio!
-
---Celui qui met le doigt sur moi, c'est qu'il est las de la vie!
-s'écria Giano. Au large!... Le premier qui bouge, je lui fends
-le crâne avec ce poignard!... Ne crispez pas les poings, messer
-grand-duc! Je me retirerai d'ici de ma propre volonté; mais,
-d'abord, vous me rendrez compte, selon les coutumes de l'honneur,
-de l'outrage que j'ai reçu... Je vous le dis devant tous, messer.
-Vous avez menti impudemment! Vous avez livré, comme un insensé, la
-renommée de votre sœur à la risée et à la médisance; vous m'avez
-fait, devant cette noble assemblée, la plus mortelle injure, sans
-rien produire contre moi qu'une accusation en l'air: vous avez
-agi en infâme, en lâche, en calomniateur!... Je vous appelle donc
-à l'épreuve d'un homme, et avec le bras que voici, je prouverai
-tout ce que je dis sur votre corps.
-
---Ha, ha, ha! un duel! ricana Floris... Je ne vous savais pas si
-brave... Est-ce dans un duel aussi que vous avez tué ce malheureux
-Cirillo?
-
-Giano poussa une sorte de rugissement, et s'élançant vers le
-Grand-Duc:
-
---Je te défie, je te crache au visage!... Pâle et misérable
-couard, je te jette mon gant, en présence de ces nobles
-seigneurs... C'est sans péché que j'aurais pu t'enfoncer ce
-couteau dans la poitrine; car on a le droit de prendre la vie à
-qui veut vous ravir l'honneur. Et quand, enflammé de colère, je
-recours, toutefois, au remède, et que, loyalement, je te provoque,
-tu te refuses à me rendre raison... Tu te fais garder par tes
-valets! Tu les appelles à ton secours!... Toi, un Grand-Duc?...
-Lâche hypocrite! Un enfant ramassé n'importe où!... Tu aurais plus
-de peine à démontrer que le grand-duc Fédor est ton père, que moi
-à prouver qu'il est le mien!
-
---Vous diriez aussi bien tout cela à ces rochers, répliqua Floris,
-qu'à un homme qui vous dédaigne. Je ne me bats pas avec l'un des
-gens de ma maison.
-
---Misérable! cria le sculpteur. Que le démon prenne ton âme!
-
-Et se précipitant sur le Grand-Duc, il le saisit d'une main à la
-gorge. Des clameurs s'élevèrent de toutes parts:
-
---Séparez-les!
-
---Giano, Giano...
-
---Monseigneur...
-
---Messieurs, calmez-vous!
-
-Tous parlaient au milieu du tapage, entourant, retenant Giano, qui
-continuait de vociférer.
-
---Soit! je me battrai! s'écria Floris... Oh! je ne sais pourquoi,
-en vérité, je me refusais cette fête... Des pistolets! des
-pistolets!... Quelqu'un a-t-il des pistolets, ici?
-
---Qu'allez-vous faire, Monseigneur? dit vivement le baron Mamula.
-Un tel duel est impossible.
-
---Pourquoi?... Parce que l'on prétend qu'il est le fils de mon
-père?... Allons, n'est-ce pas, au contraire, depuis Abel et son
-frère Caïn, la plus vieille querelle du monde?... On ne hait que
-les siens, Mamula... Des pistolets! des pistolets!
-
---Une si grave affaire, repartit le baron, ne saurait se régler de
-la sorte. Prenez au moins jusqu'à demain pour réfléchir.
-
---Que j'attende un instant de plus! cria le Grand-Duc. Quoi! ne
-l'entendez-vous pas piailler ses bravades et ses forfanteries?
-
-Et à Giano, impétueusement:
-
---Morbleu! tout ce que tu voudras!... Veux-tu l'épée? veux-tu le
-pistolet? veux-tu une seule arme chargée? veux-tu que le duel soit
-à mort, et que l'on jette le vaincu dans le marais? Je le veux, je
-consens à tout!... Viens-tu ici pour parader et pour exhaler ton
-emphase? Sois sanguinaire, si cela te plaît, je le serai aussi,
-moi!... Et, puisque tu bavardes de vengeance, j'irai chercher la
-mienne au fond de ta poitrine, dans le sang le plus précieux de
-ton cœur!
-
-Le vieux comte Stankovitch intervint:
-
---Apaisez-vous, Monseigneur. Ce duel...
-
---Silence! exclama le Grand-Duc. Ma résolution est irrévocable...
-Assez de paroles, messieurs. Allons-nous bavarder plus longtemps,
-comme des niais ou des lâches?... Le comte Stankovitch réglera le
-combat. Qu'il nous mette à vingt pas, à dix pas!
-
---A vingt pas, répliqua le vieux comte. Une seule balle
-échangée...
-
---Holà! des torches! cria Floris. Plus de lumières, plus de
-lumières!... Vous tous, messieurs, vous pourrez témoigner de
-la loyauté du combat... Que ser Piero Angiulliero veuille bien
-mesurer la distance.
-
---Bah! ils vont se manquer tous les deux, souffla Stankovitch à
-l'oreille du baron Mamula. La colère leur fera trembler la main.
-
-Alors, personne ne parla plus, tandis que messer Angiulliero
-comptait vingt pas dans l'enceinte. Toutes les dames avaient
-disparu; le campement semblait abandonné. A la lueur des pots
-à feu qui brûlaient çà et là, en crépitant, on distinguait,
-parmi les cyprès gigantesques et les rocs éboulés du plateau,
-une vingtaine de pavillons, tendus à la manière des Turcs.
-Irrégulièrement disposés et bariolés de couleurs vives, ils
-laissaient entre eux des rues, des places, d'étroits passages,
-qu'illuminaient lugubrement des lamperons d'argile rougeâtre
-et des veilleuses de cristal. Les plus grands, en se déployant
-à l'orient, au nord et au midi, renfermaient une très vaste
-enceinte, semée de roches et de cyprès, et taillée à pic, du
-côté des tourbières de San-Cosimo. C'était sur cette plate-forme
-que le duel allait avoir lieu. Elle s'ouvrait à l'occident, en
-perspective sur la mer, au-dessus des colonnes romaines et de la
-première terrasse; et une haute croix de granit, où pendait un
-Christ décharné, placé là, dans les siècles pieux, pour chasser la
-démone Vénus des antiques ruines de son temple, se dressait sur un
-bloc colossal, au centre même de l'esplanade.
-
---Monseigneur, reprit Stankovitch, qui posa une marque sur la
-terre, voici l'endroit où vous devez vous mettre.
-
---C'est bien, monsieur... Tout est-il prêt?
-
---Messer Angiulliero, continua le vieillard, allez porter ce
-pistolet à ser Giano, et vous, Monseigneur, recevez le vôtre...
-N'avez-vous rien de plus à dire?
-
---Rien, monsieur... Faites votre office.
-
-Suivant la coutume dalmate, vestige encore vivant aujourd'hui des
-antiques «jugements de Dieu», le baron Mamula, témoin de Floris,
-s'avança au milieu de la lice, et il dit d'une voix solennelle:
-
---Floris Fédorovitch, grand-duc de Russie, se présente ici, afin
-de prouver son bon droit... Et puisse Dieu lui être en aide!
-
-Messer Piero Angiulliero, à son tour, marcha jusqu'au milieu de
-l'enceinte, et, haussant la voix:
-
---Ici se tient Giano de Sabioneira, pour soutenir la justice de sa
-cause... Et puisse Dieu lui être en aide!
-
-Alors, tandis que les laquais élevaient en l'air de grosses
-torches, le vieux comte alla se poster à trois pas en avant
-des témoins. Les pavillons restaient toujours déserts; seul,
-par moments, quelque valet glissait aux alentours, d'un pas
-furtif, puis disparaissait aussitôt. Les assistants, rangés
-sur une ligne, laissaient vide un très large espace, au milieu
-duquel attendaient, debout, les deux adversaires immobiles. Tous
-retenaient leur haleine: et, dans le silence profond, il semblait
-que l'on eût entendu palpiter les lointaines étoiles.
-
---Haut les armes! cria le comte.
-
-La grande flammèche d'un falot traversa l'enceinte des roches.
-
---Feu!
-
-Les coups partirent en même temps.
-
---Je l'ai manqué! exclama Giano, lançant son pistolet par terre.
-Malédiction sur vos duels!... Et c'est moi, moi qui suis sûr de
-toucher une baïoque à cinquante pas, c'est moi qui ai reçu du
-plomb!... Malédiction! Est-ce qu'il n'a rien?
-
---Quoi! es-tu blessé? dit Angiulliero, qui accourut près du
-sculpteur.
-
---Non! rien, rien, une égratignure. La balle m'a éraflé le
-bras... Malédiction sur vos duels réglés!... Ainsi donc, voilà mon
-salaire, pour l'affreux outrage que j'ai reçu!... Déshonoré et
-blessé par surcroît!... C'est bien! je pars. Donne-moi ma cape,
-Piero... Il faudra y pourvoir autrement.
-
---Tu ne saurais partir ainsi! répliqua le comte. On va querir un
-chirurgien.
-
---Non, non, non, ce n'est rien, je te dis... J'ai des compères à
-Stagno... Malédiction sur vos duels! Moi, moi, être blessé par un
-homme à qui j'ai vu manquer des buts aussi larges qu'un porche
-d'église!
-
-Et se tournant vers le grand crucifix qui se dressait au milieu de
-l'esplanade, Giano poursuivit, la toque à la main:
-
---O bon, juste et divin Seigneur, c'est toi, de qui la justice
-est sans égale, que j'atteste et je prends à témoin de l'horrible
-injure qui m'est faite! Tu sais que, jusqu'à ce jour, grâce à ta
-toute-puissante protection, je n'en ai jamais supporté. Ne souffre
-pas, ô vrai Fils de Dieu, si tu m'as reçu dans tes bonnes grâces,
-que l'offense qu'on m'a infligée devant tes yeux, et sous l'arbre
-saint où tu es cloué, demeure impunie.
-
-Il marcha jusqu'à l'entrée du sentier; puis, se retournant, il
-cria:
-
---Au revoir, mon frère!
-
---Messieurs, reprit alors le Grand-Duc, je vous remercie de votre
-assistance. J'ai troublé votre fête, ce soir, mais l'occasion
-était impérieuse. Il est des maux, vous le savez, qui exigent
-le fer et le feu. Il me fallait faire ce que j'ai fait, ou bien
-laisser s'accomplir un acte déshonorant pour ma maison... Si je
-pouvais tout vous raconter, vous verriez avec quelle patience j'ai
-supporté les insolences de cet homme... Je prends congé de vous,
-maintenant. Sander, mène-moi à mon pavillon.
-
-Floris se jeta sur son lit et s'endormit d'un pesant sommeil.
-Il s'agitait, balbutiait; des gouttes de sueur lui roulaient
-du front. Tout à coup, il se réveilla, en poussant un cri. Le
-flambeau de cire, à son chevet, faisait vaciller de grandes ombres
-sur les tapis bariolés, tendus tout autour de la chambre, et sur
-les peaux de bêtes qui tapissaient le sol.
-
---Non! ce n'était qu'un rêve, dit-il, une monstrueuse
-apparition... Est-ce Sander qui a crié, ou moi? Peut-être a-t-il
-vu quelque chose... Sander! Sander! Holà!... Où est-il donc?
-
-La pièce voisine se trouvait vide; Floris souleva une tapisserie.
-Le grand air pur le frappa au visage.
-
-La nuit était obscure et tranquille; pas une étoile ne brillait.
-Bien qu'au loin tout se tînt immobile, on devinait, à une sorte
-de confuse palpitation, la mer énorme sous la falaise; et de ses
-profondeurs ténébreuses arrivait une haleine salée, avec un vague
-murmure. Les pavillons faisaient des masses sombres, dans la nuit;
-quelques fanaux les éclairaient, plantés en terre. Le Grand-Duc,
-à pas lents, s'avança jusqu'à l'extrémité des roches, du côté de
-Stagno. La vue plongeait de là sur une lande, triste, dévastée et
-sauvage, où des flammes bleues, à ras du sol, jetaient une lueur
-effrayante. C'étaient les tourbières de San-Cosimo, que la foudre
-avait allumées, et qui brûlaient depuis deux ans, d'un feu solide,
-tout mêlé de fumée et d'éclairs, et qu'on voyait dès le soleil
-couché.
-
-Mais Floris, en se détournant, aperçut une lumière rougeâtre, qui
-s'échappait de l'un des pavillons. Dressé sous un cyprès colossal,
-vis-à-vis de la croix de pierre, une torche en éclairait l'entrée;
-et à son perron bariolé, à ses bandes alternées jaunes et vertes,
-aux étendards qui le pavoisaient, le Grand-Duc, aussitôt, le
-reconnut. C'était là que dormait Josine.
-
---Je veux la voir, pensa-t-il, m'expliquer sur l'heure avec
-elle... Il suffira de réveiller Barberine, qui m'introduira...
-Mais où est Sander? C'est étrange!
-
-Il poussa un éclat de rire:
-
---Si Barberine est où est Sander!... Pourquoi non? Je sais qu'il
-tâchait d'obtenir les bonnes grâces de la donzelle. Leur accord
-aura été conclu... Oui, c'est cela! Josine est seule.
-
-Il tressaillit, et ses yeux béants restaient attachés sur la lampe
-du pavillon.
-
---Seule! murmura-t-il... Seule!... Quelle pensée ce mot
-éveille-t-il en moi? Si cette pensée est coupable, d'où vient que
-jamais, jusqu'à présent, elle ne m'avait induit au mal? J'ai vu
-cent fois Josine, seul à seul... Si elle est innocente, pourquoi
-mon sang bout-il dans mes veines, comme une lave? pourquoi mon
-cœur impétueux heurte-t-il ma poitrine haletante?
-
-Alors, à travers la nuit humide, le Grand-Duc aperçut venir un
-pâle météore errant, sorti des boues empestées de Stagno, ou de
-quelque cimetière. Il demeura comme suspendu aux rameaux touffus
-d'un cyprès, et sa flamme aiguë se tordait, en répandant une lueur
-sulfureuse. Floris le regardait fixement.
-
---Mes cheveux se dressent, dit-il; je ne sais quelle horreur glace
-mes os... Est-ce une face que je vois grimacer, dans ce cercle de
-blanche lumière?... Va-t'en, va-t'en, démon livide!... Tu souris
-silencieusement, et de tes yeux verts et bizarres, tu sembles
-m'indiquer le chemin... Non, non, non, je ne veux pas!... Pour
-un souffle, un plaisir si court, la palpitation d'un moment!...
-Elle doit m'être doublement sacrée: d'abord, je suis son parent
-et son protecteur; ensuite, qui me l'a confiée, si ce n'est celle
-même à qui j'ai juré fidélité?... Une enfant dont on me nomme le
-frère!... Oh! cette action soulèverait jusqu'aux pierres des murs
-contre moi. Comme un cancer hideux, elle rongerait l'honneur,
-la foi, l'estime, la dignité, tout ce qui fait la vie noble et
-précieuse. Elle installerait à mon foyer, à ma table, dans mes
-pensées, au centre même de mon âme, un spectre éternel!
-
-Il reprit, au bout d'un long silence:
-
---Et cependant, non, non, je le sens, je ne puis renoncer à
-elle... Que de fois, lorsque ni le lieu, ni l'occasion ne
-s'offraient alors, mon imagination enflammée a pris plaisir à les
-créer!... Si je ne la possède pas... Mais je la perds, si je la
-possède!... Que ferai-je? Le cœur me défaut. Ah! serais-je assez
-insensé pour souiller, pour déshonorer celle que j'aime, et pour
-me faire à moi-même un si grand mal?... Laisse cette enfant,
-misérable! Épargne-la, puisque tu prétends l'aimer... Mais, quoi!
-ne puis-je donc, sans crime, lui parler, la voir seule quelques
-instants, et lui expliquer ma conduite?
-
-Il baissa la tête, et, tout frémissant, il restait les yeux fixés
-sur le sol; puis, soudain, arrachant la torche du bras de fer où
-elle brûlait, il l'éteignit sous son talon, et vint coller son
-oreille aux tentures.
-
---Oui, tout au moins la voir, lui parler!... Le pire sera des
-reproches, quelques larmes peut-être qu'elle versera... Arrière,
-craintes puériles!
-
-Et gravissant les marches d'un pas rapide, le Grand-Duc poussa la
-porte, disparut.
-
-
-
-Aux premières lueurs de l'aube, comme il ne se trouvait encore sur
-l'esplanade que quatre ou cinq valets de meute, avec leurs cors
-et leurs épieux, un courrier arriva au galop, envoyé par Vassili
-Manès:--Mort et deuil! mort et deuil! criait cet homme. Toutes
-les fêtes sont finies! Nous sommes en deuil pour longtemps... Et
-courant sonner à toute volée la grosse cloche des cuisines, tandis
-qu'au milieu de la brume, les chiens hurlaient lamentablement, le
-messager eut bientôt fait de rassembler autour de lui la plupart
-des chasseurs et des dames, qui apprirent ainsi la nouvelle. Le
-grand-duc Fédor était mort, cette nuit même, à deux heures.
-
---A deux heures... répéta lentement le jeune comte Angiulliero...
-J'ai entendu un cri... C'est étrange!
-
---Et de plus, reprit le messager, M. Manès a donné l'ordre à tous
-les Morlachs, jardiniers, serviteurs, officiers du palais, qu'on
-cachât cette mort, durant quelques jours, à Sa Grâce Tatiana, à
-cause de la maladie dont il la soigne... Vous voilà prévenus, très
-nobles hôtes. Le seigneur Vassili vous dira mieux ses raisons, dès
-votre retour au palais.
-
-Tout le jour, ce ne fut, à Sabioneira, que rumeur, désordre, et
-fracas de gens qui repartaient, à peine arrivés de Stagno. La
-double catastrophe qui terminait les fêtes fournissait ample
-matière aux propos: et hâtés de s'en retourner, chacun, hommes
-et femmes, s'entassait, sans choix, dans les berlines et les
-carrosses du palais que, par l'ordre de M. Manès, ser Pistolese
-avait mis à leur disposition. La débandade fut générale. Sept ou
-huit invités, au plus, demeurèrent à Sabioneira, et se trouvèrent
-au dîner, que l'on servit sur les six heures, à bas bruit,
-dans la Galerie-Verte. Le commencement du repas fut silencieux
-et contraint. Tous les yeux s'attachaient sur le docteur Ulm,
-qui, partant le lendemain, de grand matin, était venu dormir
-au palais. Ce fut lui qui, par ses propos, se mit à réveiller
-les convives; et l'entretien s'échauffant peu à peu, ce tendre
-et reconnaissant ami narra si plaisamment divers contes des
-bizarreries du grand-duc Fédor, que les voilà tous aux éclats de
-rire. Passés dans le salon voisin, le docteur se mit à faire un
-brelan avec le vieux Stankovitch et messer della Mammana, en sorte
-que l'appartement fut bientôt rempli de tables de jeu, et que la
-soirée s'acheva aussi gaiement qu'elle avait été morne au début.
-
-Isabelle avait dîné seule, après avoir passé l'après-midi en
-compagnie de Tatiana, assez souffrante ce jour-là. Par deux
-fois, au sortir de table, la Grande-Duchesse envoya demander si
-Monseigneur était rentré, et toujours réponse que non. Inquiète
-de l'absence prolongée de Floris, bien qu'elle le crût chez son
-père, Isabelle dit à Gina de l'accompagner avec un flambeau,
-et elle descendit elle-même à l'appartement du Grand-Duc.
-L'antichambre, le cabinet des Bustes, les salons, tout était
-désert. Une lampe éclairait l'ancien oratoire de Mme Maria-Pia,
-petite pièce tapissée de tableaux de dévotion, avec un _Ecce homo_
-brodé et, çà et là, quelques reliques sous des verres, suspendues
-à la tapisserie.
-
---Je l'attendrai ici, dit Isabelle, je l'attendrai jusqu'à ce
-qu'il soit rentré... Tu peux remonter, Gina.
-
---Comme vous voilà pâle! dit la suivante. Oh! vous n'auriez pas dû
-descendre ainsi.
-
---Non! je veux voir Monseigneur ce soir même. La mort soudaine de
-son père l'aura douloureusement frappé... Il faut prier pour le
-grand-duc Fédor, ne l'oublie pas, bonne Gina!
-
-Il y eut un instant de silence. La femme de chambre reprit:
-
---J'ai retrouvé la petite croix que vous avez tant cherchée,
-madame. Elle s'était glissée, je ne sais comment, dans un tiroir
-du chiffonnier.
-
---Merci, bonne Gina... C'est la croix que j'avais, lorsque
-j'étais à ce couvent des Filles de Sainte-Monique et fiancée
-à Monseigneur... Elle pendait au chevet de mon lit... J'ai si
-souvent pensé à lui sous cette croix... Lorsque j'accoucherai,
-Gina, tu me la donneras dans la main... Écoute... Est-ce qu'on n'a
-pas frappé?
-
---Non, madame, c'est le vent...
-
---Si je mourais en accouchant, dit Isabelle, je t'en prie, tu
-mettrais cette croix dans mon cercueil.
-
---Fi!... Comment pouvez-vous parler de choses pareilles!... Je
-vous ferai gronder demain par Sa Grâce Tatiana, avant qu'elle s'en
-aille à Giunta di Doli.
-
---Pauvre chère Tatiana! dit Isabelle. M. Manès l'envoie pour
-quelques jours, dans ce vieux pavillon de chasse... Elle ne savait
-toujours rien, quand tu l'as quittée?
-
---Non, elle ne se doute de rien... Ah! madame, Monseigneur!
-
-La porte venait de s'ouvrir, et le Grand-Duc s'arrêta sur le
-seuil, en apercevant Isabelle... Il avait perdu son manteau,
-ses gants, son bonnet de fourrure; ses cheveux ruisselaient de
-sueur: et, plus livide que le marbre, avec les yeux étincelants de
-fièvre, il se mordait la lèvre d'un air farouche. Gina disparut
-aussitôt.
-
---O Dieu! s'écria Isabelle. Qu'y a-t-il? Qu'avez-vous, Floris?
-
---Ah! toujours vous! fit le Grand-Duc, en lançant dans un coin la
-houssine qu'il tenait encore à la main... Laissez-moi... Que me
-voulez-vous?
-
---O cher Floris, dit Isabelle, partagez avec moi votre chagrin.
-Mon cœur souffre de vous savoir seul en cette épreuve.
-
---Du chagrin! ricana-t-il... Moi, du chagrin! Pourquoi en
-aurais-je?... Parce que mon père est mort?... Ha, ha!... Avez-vous
-oublié comme il m'a traité?... Retirez-vous dans votre chambre.
-Allez, allez! Quel tracas! quel tracas!... Toujours des plaintes
-et des reproches!
-
---Oh! répondit-elle, mon bon seigneur, je n'ai pas mérité ceci!...
-Des reproches, jamais je ne vous en ai fait, même dans le secret
-de mon cœur... Je vous en supplie, cher Floris, dites-moi la cause
-de votre colère.
-
---La cause, répliqua le Grand-Duc, c'est vous, la cause, vous,
-oui, vous!
-
---Hélas! Monseigneur, ne m'effrayez pas! dit Isabelle... Vous
-savez que je suis souffrante en ce moment.
-
---Jamais une heure de répit! exclama Floris, d'une voix stridente.
-Toujours quelque affliction, quelque torture nouvelle! Mieux
-vaudrait être avec le mort que l'on va emporter d'ici, que de
-subir ce perpétuel tourment... Ah! pleurez, si cela vous amuse.
-Toutes vos pareilles ont dans les yeux des rivières qu'elles
-prodiguent... Puis, allez vous plaindre de moi à vos servantes et
-à ma sœur Tatiana!
-
---Non, non, jamais, mon cher seigneur.
-
---Allons, répétez cela! s'écria-t-il. Jurez-le bien, pour que je
-sache à quel point vous pouvez mentir!
-
---Mentir!... Moi, mentir, Monseigneur!
-
---Est-ce que je ne connais pas vos façons d'agir?... O femme
-hypocrite! dit-il. Allez-vous me guetter désormais, chaque
-fois que je rentrerai? Par la mort! Je ne pourrai bientôt plus
-poser le pied hors de ma maison, qu'il n'y ait des yeux qui me
-surveillent!... Pas de reproches! disiez-vous. Vous ne m'avez
-jamais fait de reproches. Non, mais vous penchez la tête, vous
-marchez d'un pas languissant, comme si votre âme était de terre,
-afin qu'on vous plaigne à cause de moi... Oh! vous êtes rusée
-comme toutes les femmes. Malédiction sur notre mariage! Maudit
-soit qui me l'a imposé! Maudite l'heure où je vous ai vue! Maudit
-le prêtre qui a dit la messe des noces!
-
---Oh! Monseigneur! fit Isabelle avec un cri.
-
---Parce que vous m'avez apporté votre tas de mottes, vos stupides
-terres; parce que vous êtes plus riche que moi, vous croyez
-pouvoir commander ici!... Vous ne m'avez jamais aimé... Quand je
-voulais aller à Pétersbourg, vous vous y êtes opposée... Et c'est
-vous que l'on plaint, c'est vous qu'on louange!... Maintenant,
-il va falloir que je rentre à l'heure chaque jour, comme un
-petit garçon qu'on fouette... On fera contre moi des enquêtes!
-On m'épiera jusque dans mon appartement!... Allons, pensez-vous
-m'attendrir avec vos larmes feintes?... Sortez d'ici! Hors de ma
-vue, hors de ma vue!
-
---Je m'en vais, puisque je vous offense, reprit la
-Grande-Duchesse, en sanglotant. Mais au moins, dites-moi quelle
-est la faute que j'ai commise, à mon insu.
-
---Assez! assez! Allez vous plaindre à ma sœur et à votre Gina...
-Ou bien, ayez soin, en sortant d'ici, de frotter vos yeux, pour
-qu'ils rougissent. Puis, appelez des témoins, les valets, la
-maison entière!
-
---Ah! vous m'avez brisé le cœur, murmura Isabelle. Que vous ai-je
-fait, Monseigneur?... Hélas! je voudrais être morte! Peut-être
-alors seriez-vous touché, si ce n'est de votre ancien amour, au
-moins de quelque compassion... Me laisserez-vous partir ainsi?...
-O Floris, Floris... Ho! ho! ho!
-
---Allons, dit-il, retirez-vous... Ne pleurez pas... C'est bien!...
-Retirez-vous, Isabelle.
-
---O mon cher seigneur, reprit-elle, je ne saurais me séparer ainsi
-de vous... Accordez-moi seulement un coup d'œil et des paroles
-moins amères. Dites que vous ne conservez aucun ressentiment
-contre moi... Votre regard n'est plus si irrité... Monseigneur...
-Floris... Par pitié!
-
-Et elle s'avançait pour lui prendre la main, quand le Grand-Duc se
-reculant avec horreur:
-
---Ah! Isabelle!... Arrière! arrière! arrière!
-
-Alors, il éclata en sanglots et se laissa tomber sur un fauteuil,
-la face cachée dans ses mains. De larges râles lui soulevaient la
-poitrine.
-
---Hélas! hélas! dit Isabelle, est-ce pour moi, est-ce à cause
-de moi, que vous pleurez, cher Floris? En quoi ai-je mérité
-votre déplaisir?... Si vous êtes irrité à cause de Josine que
-j'ai laissée sous votre garde, sans partager ce soin avec vous,
-n'attribuez mon apparente négligence qu'à l'état de langueur où je
-suis...
-
-Il s'était levé d'un bond, au nom de Josine, et s'avançant vers la
-Grande-Duchesse:
-
---Assez! cria-t-il d'une voix terrible. Laissez-moi, laissez-moi,
-vous dis-je!
-
-Isabelle trouva sa suivante qui l'attendait dans le jardin de la
-Dogaresse, et toutes deux, glacées de frayeur, remontèrent, sans
-prononcer une parole. Gina dévêtit la Grande-Duchesse, lui passa
-une robe de nuit, en s'empressant silencieusement; puis, quand
-elle eut disposé le flambeau dans la veilleuse d'or émaillé:
-
---Votre Grâce n'a-t-elle plus rien à me commander?
-
---Quoi?... que dis-tu?
-
---Revenez à vous, bonne madame... Ne vous tourmentez pas ainsi!
-
---Que dis-tu?... Ne me parle pas!... Oh! je voudrais pleurer; mon
-cœur est trop lourd... Ai-je tous les torts qu'il a dits?
-
---Vous, des torts, chère maîtresse!... Vous qui montrez tant de
-bonté envers tous, qu'on croirait qu'il habite en vous un ange du
-paradis!
-
---Non, non, je n'aurais pas dû l'importuner, dans un tel moment...
-Laisse-moi... La faute est à moi seule... Monseigneur pouvait
-croire, en effet, que je venais épier sa conduite...
-
-Un fracas de roues passa sous les fenêtres, avec des voix et des
-lueurs de torches. C'était le cercueil du Grand-Duc, que Jacinto
-ramenait de Raguse.
-
---Le cercueil de Mgr Fédor! dit Isabelle, après un long silence...
-Oh! plutôt, que n'est-ce le mien!
-
-Il y eut, toute cette nuit, sur l'étang de mer et dans les
-jardins, un va-et-vient de lumières errantes: on apportait, à
-Sabioneira, le cadavre de Son Altesse. L'ouverture en fut faite de
-bon matin, dans le laboratoire de Stepany, en présence de M. Manès
-et de quelques-uns des domestiques; après quoi, avec l'assistance
-d'un apothicaire qu'on avait mandé de Cattaro, Stepany embauma le
-corps. L'opération fut longue et pénible. Une odeur intolérable
-emplissait la vaste salle; çà et là, des mixtures blanchâtres
-fumaient à l'air, sur des soucoupes; les vitres, à quinze pieds de
-terre, étaient grandes ouvertes; et l'on voyait, le long du mur,
-le cercueil béant.
-
-Le soir même, après le dîner, ceux des invités qui étaient
-restés, parurent, un à un, dans la salle transformée en chapelle
-ardente, où avait lieu l'exposition du corps. C'était l'ancienne
-galerie des gardes, du temps qu'il y avait des Cypriotes en
-garnison à Sabioneira, mais qu'au dix-huitième siècle, on avait
-magnifiquement ajustée en salon de fête. Les visiteurs étaient
-reçus par ser Pistolese, vêtu de deuil, qui les menait jusqu'au
-cercueil, posé sur une estrade de trois marches. Le pope de
-Sgombro, tout debout au pied du catafalque, avec son bonnet et
-son livre, leur présentait le goupillon; et chacun, après avoir
-jeté l'eau bénite, s'écoulait sans bruit, au fond de la salle, où
-se trouvaient déjà rassemblés M. Manès, l'abbé Lancelot, le baron
-Mamula, d'autres encore, qui causaient ensemble, à voix basse.
-
-Vers neuf heures, Floris parut. M. Manès vint aussitôt à sa
-rencontre:
-
---Ah! Monseigneur, je puis vous joindre enfin!... J'ai reçu, dans
-la matinée, une dépêche du comte Popoff, le chambellan envoyé par
-le Tsar, pour le représenter aux obsèques. Il m'annonce qu'il sera
-ici vendredi soir.
-
-Le Grand-Duc inclina la tête, sans répondre. Les coups furieux du
-bora ébranlaient les hautes fenêtres, drapées, du haut en bas, de
-velours violet, à crépines d'or.
-
---Votre Altesse a trouvé mon billet? poursuivit Manès, après un
-silence. J'ai pris sur moi de commander qu'on cachât cette mort,
-provisoirement, à Sa Grâce Tatiana. Depuis quelque temps, en
-effet, comme je vous l'ai expliqué, je traite la Grande-Duchesse
-pour une affection du cœur. Sa maladie traverse, en ce moment, une
-période redoutable, et toute vive émotion, survenant au cours de
-cette crise, pourrait être fatale à votre sœur.
-
---Silence! dit soudain Mamula.
-
-Tatiana venait de paraître à la tribune pour les musiciens, qui
-rend, par une porte dérobée, sur les cabinets du premier étage.
-Elle était seule, sans Daria, qui la menait ordinairement. Ses
-doigts étincelaient de bagues; des perles, en pendeloques,
-scintillaient à ses oreilles; et ses cheveux jaunes, attachés très
-haut par des épingles de pierreries, la faisaient paraître plus
-grande. Elle portait, en guise de collier, de petites plaques de
-malachite quadrangulaires, serties d'or; et sa robe de crêpe de
-Chine d'un blanc de neige traînait, à plis nombreux, sur le pavage
-de marbre, tandis que d'un pas hésitant, elle s'avançait le long
-du balustre. Tous restaient immobiles et glacés.
-
---Qui êtes-vous? dit-elle en s'arrêtant.
-
---Voici Mgr Floris, répondit Manès; et M. le marquis Zeculo, le
-baron Mamula, quelques autres encore de ces messieurs se trouvent
-avec Son Altesse.
-
---Bonsoir, mon cher frère, reprit l'aveugle. Bonsoir à vous tous,
-messieurs... Il m'avait bien semblé qu'il se passait ici, ce soir,
-quelque chose d'inaccoutumé, mais je n'espérais pas trouver si
-bonne compagnie rassemblée.
-
-Déjà Tatiana descendait le degré en fer à cheval qui joint la
-tribune à la galerie, et qui, doré, sculpté, plus ciselé qu'un
-bijou, se termine, au bas de ses rampes, par deux corbeilles de
-fruits de marbre. Puis, à pas lents, elle s'avança dans l'immense
-salle. Une large allée de doubles colonnes, dont les bizarres
-chapiteaux, faits de lions ailés, de tours, de proues de navires
-soutenaient un plafond doré, la partageait dans sa longueur,
-comme en trois nefs colossales. Des plaques d'écaille et de
-miroir, où des flambeaux allumés se reflétaient, garnissaient les
-murs nus, revêtus encore, par endroits, de lambeaux de tapisserie.
-Au fond de l'allée des colonnes, juste vis-à-vis de la tribune,
-le catafalque se dressait sur son estrade, entouré de centaines
-de cierges. On ne distinguait d'abord, dans cette lumière
-éblouissante, que des monceaux de roses blanches. Un baldaquin de
-velours violet, semé d'aigles d'argent éployées, s'attachait à
-quatre colonnes, très haut, au-dessus du cercueil, qui se voyait à
-peine sous les fleurs.
-
---Je croyais Votre Grâce, dit Manès, déjà partie pour Giunta di
-Doli.
-
---La tempête m'a retenue, répondit l'aveugle. Je partirai demain
-matin... Ah! fit-elle en ouvrant les narines, on respire ici la
-cire et les roses. Pourquoi a-t-on allumé tant de flambeaux?
-
---Votre Grâce sait, dit Manès, que Mgr Colloredo qui nous avait
-quittés, voilà trois jours, doit revenir très prochainement,
-et qu'il se pourrait même que le comte Popoff se décidât à
-nous rendre visite. Ser Pistolese faisait l'essai d'une espèce
-d'illumination qu'il leur prépare.
-
---Le comte Popoff! s'écria-t-elle... Nicolas Semenovitch!...
-Combien mon père sera heureux! Le comte a servi au Caucase sous
-les ordres du grand-duc Fédor... Mais pourquoi vient-il?
-
---Je ne sais, répliqua Manès. Il était à Venise, je crois, et n'a
-pas voulu repartir sans rendre ses devoirs au Grand-Duc.
-
---Et, dit-elle, comment va mon père?
-
---Mais... bien!
-
---Sa santé n'a pas empiré?... Est-elle raffermie, monsieur
-Manès, car le bruit courait ces jours-ci, qu'il se trouvait plus
-souffrant?
-
---Non, il ne souffre plus... Il va bien.
-
-Alors Floris leva les yeux. Triste, immobile, les paupières
-closes, le Grand-Duc, sous l'ardente lueur des buissons de
-cierges, montrait une face blafarde, luisante comme un os de
-mort, des tempes caves; et les coins de sa bouche retombaient
-en un rictus amer. Une suprême convulsion avait comme figé avec
-horreur sur ce visage, devenu de marbre pour jamais, de longues et
-cruelles souffrances, une rage de désespoir presque ironique, les
-angoisses de l'agonie, la douceur du néant survenu, et mêlé parmi
-tout cela, on ne sait quoi de hautain et de dédaigneux. La tête
-exhaussée reposait sur un oreiller de satin blanc. On ne voyait
-sortir des roses blanches sous lesquelles le corps disparaissait,
-que ses mains, gantées de gants rouges à broderie d'or.
-
---Voilà comme on se cache de nous autres, pauvres aveugles! reprit
-Tatiana, en souriant. Je vous reconnais là, monsieur Manès.
-Vous m'exilez, et vous aviez recommandé que l'on se tût sur ces
-arrivées... Au reste, l'on eût dit, aujourd'hui, que tout le monde
-me fuyait. C'est à grand'peine que j'arrachais quelques paroles à
-ceux qui n'ont pu m'éviter.
-
---Eh bien, oui! repartit le savant, vous avez besoin de solitude.
-Les forêts de Giunta di Doli vous vaudront mieux que Sabioneira...
-Faut-il vous rappeler combien, hier, vous vous êtes trouvée
-souffrante, à la suite de votre visite de la veille à Sant'Orsola!
-Et à ce propos, chère enfant, avez-vous pris votre potion et bien
-suivi toutes mes prescriptions?
-
---Non, ma foi! répondit Tatiana, je l'ai oublié tout à fait.
-Allons, bon Manès, ne me grondez pas!... Vous me croirez si vous
-voulez, mon frère, continua l'aveugle, mais je suis follement gaie
-ce soir. J'ai dans l'esprit je ne sais quoi de si serein et de
-si joyeux, que tous ces hurlements du bora ne me font l'effet...
-devinez!... que d'un orchestre pour une fête... Voyez! j'ai voulu
-qu'on me parât, moi qui ne porte guère de bijoux.
-
---Oui, oui, c'est bon, c'est bon! dit Manès, mais vous partez
-demain, à l'aube, et il est grand temps, chère enfant, que vous
-alliez prendre du repos.
-
---Oh! je ne partirai qu'à une condition, répliqua l'aveugle. Si
-vous ne me promettez pas de faire, cette fois, ce que je veux,
-entendez-vous, monsieur Manès? je reste à Sabioneira.
-
---Et que désire Votre Grâce?
-
---Eh bien, puisque Nicolas Semenovitch va passer plusieurs jours
-ici, n'est-il pas juste qu'il m'en donne un tout au moins,
-ainsi que Mgr Colloredo?... Ce dernier m'a fort négligée durant
-son premier séjour, et j'entends m'en plaindre à lui-même.
-Arrangez-vous donc, monsieur Manès, pour me les amener tous deux
-à Giunta di Doli... Et maintenant, adieu, messieurs, reprit
-l'aveugle. Donnez-moi votre bras, bon Manès.
-
-Tous deux sortirent, et il y eut quelques instants de profond
-silence, tandis que Jacinto, avec des valets, s'occupait de
-renouveler ceux des flambeaux qui étaient consumés.
-
---Que Monseigneur m'excuse, souffla tout bas le petit abbé
-Lancelot en s'approchant de Floris, à pas muets. Je dois le
-prévenir, au cas où il attendrait les princesses, pour donner
-l'eau bénite avec elles, que Leurs Grâces, vraisemblablement,
-ne pourront pas venir ce soir. Nous avons même été inquiets un
-moment, poursuivit l'abbé, au sujet de ma charmante élève, la
-princesse Josine. On aurait dit qu'elle avait le délire... Elle
-a voulu s'agenouiller devant Mme Isabelle. Elle lui demandait
-pardon, comme si elle eût commis un crime. Ensuite elle a versé
-beaucoup de larmes... Qui aurait cru que cette chère enfant se fût
-tellement attachée à Mgr le grand-duc Fédor, qu'elle ne voyait
-presque jamais?
-
-Le Grand-Duc demeurait immobile; puis, enfin, élevant la voix:
-
---Messieurs, dit-il, bonne nuit!... Que chacun de vous dispose de
-son temps jusqu'à demain... Vous pouvez vous retirer aussi, pappas
-Nicanor. Je resterai seul auprès de mon père.
-
-Tous, en passant, saluèrent Floris d'une profonde révérence, et
-quand le pope eut disparu le dernier, emportant les patères d'eau
-bénite, la salle demeura vide. Les cierges brûlaient à grosses
-larmes, sur les herses de bois d'ébène. Parfois, un coup de vent
-plus brusque faisait frissonner à la fois, leurs mille flammes
-inquiètes, et l'on voyait s'effeuiller soudain les grandes roses
-dont les pétales parsemaient les carreaux de marbre jaune et noir.
-Un vase plein d'encens fumait. Par moments, quelque chauve-souris,
-entrée sans doute au crépuscule, ou bien gîtée en cette pièce
-abandonnée, s'élançait, décrivait dans son vol, deux ou trois
-rapides crochets, puis se précipitait au milieu des cierges.
-On entendait comme un crépitement, et l'oiseau, lourdement,
-retombait. Quatre ou cinq, brûlées de la sorte, sautelaient
-sur les dalles de marbre, tout à l'entour du catafalque, avec
-de petits bruits inquiétants. Au dehors, la furie de l'ouragan
-redoublait; la mer bouleversée mugissait; la tourmente assaillait,
-en ce moment, les roches au sommet desquelles la salle est bâtie.
-
---Holà! quelqu'un! cria Floris.
-
-Un valet parut aussitôt.
-
---Viens ici, dit le Grand-Duc, écoute!... Ah! c'est toi qui es
-entré à mon service, ces jours derniers. N'es-tu pas le fils de
-la Tonina?... N'importe, d'ailleurs! écoute... Va prévenir la
-princesse Josine... Non, doucement! Tu diras à celle de ses femmes
-qui viendra t'ouvrir, entends-tu? que quelqu'un qui est dans cette
-salle prie Sa Grâce de s'y rendre un moment... Oui! que quelqu'un
-voudrait lui dire un mot, et qu'on attend ici son bon plaisir...
-Sans me nommer, sans nommer personne, comprends-tu?... Puis, va te
-mettre au lit, mon enfant. Ton service sera fini.
-
-Floris revint au pied du cercueil, et en se parlant à lui-même:
-
---Elle n'a rien dit, mais elle a été sur le point de tout dire...
-Ils ne l'ont pas comprise aujourd'hui, mais ils la comprendraient
-demain... Eh bien, que faire à cela? Ne faut-il pas que je
-m'habitue à ces angoisses et à ces remords? Cette vie n'est-elle
-pas la mienne désormais?... Le crime une fois accompli, la
-souillure devient ineffaçable. Aucune heure ne s'abolit. Toutes
-portent leurs fruits, quels qu'ils soient... Oh! maintenant, adieu
-pour toujours, la sereine tranquillité! adieu le contentement du
-cœur! adieu les rires, et les fêtes, et l'ambition! Je suis comme
-un homme enchaîné dans une cave pleine de poudre, et qui a, de
-ses propres mains, allumé la torche fatale, qu'il voit brûler
-sans pouvoir l'éteindre!... Que vais-je lui dire? Que je maudis
-ma jouissance évanouie, abhorrée... Ah! c'est avant de commettre
-le crime que j'aurais dû le détester; mais tant que la chair
-est superbe, aucune réprobation ne peut dominer son ardeur, ni
-maîtriser son violent désir... Oui! mieux vaut en finir d'un seul
-coup, la supplier, la conjurer... Quel est ce bruit? fit-il, en
-tressaillant... Rien! quelque boiserie qui craque... Les morts
-ne se relèvent point... C'est cette action qui me bouleverse
-entièrement... Se peut-il que je l'aie commise!
-
-Un pas léger frôla les dalles, et le Grand-Duc, se détournant,
-vit Josine. Toute pâle, en noirs habits de deuil, elle se tenait
-arrêtée dans l'ombre d'une des colonnes; et ses prunelles
-parcouraient la vaste salle. De profonds cercles bleus entouraient
-ses yeux sanglants, trempés de larmes; sa bouche, un peu
-entr'ouverte, lui donnait un air indéfinissable de langueur et de
-désespoir. Elle aperçut Floris et jeta un cri.
-
---Hé quoi, Josine, je vous fais peur!
-
-Elle tremblait de tous ses membres, en le regardant avec
-épouvante. Il avança d'un pas vers la princesse.
-
---Allez-vous-en! cria-t-elle; laissez-moi!... Quoi! encore quelque
-perfidie!... Allez-vous-en!... J'ai horreur de vous voir!
-
---Au nom de Dieu, dit-il, écoutez-moi.
-
---Va-t'en, va-t'en! reprit Josine, va-t'en, lâche!... Pourquoi me
-tends-tu ce piège nouveau? Qu'espères-tu? Que me veux-tu?
-
---Josine, par pitié...
-
---Que me veux-tu? répéta-t-elle. Je n'ai plus d'honneur que tu
-puisses me ravir... Ah! malheureuse! Souillée, perdue, déshonorée
-par ce boucher!
-
---Plus bas! plus bas! dit-il. Oh! prenez garde!
-
---Tant qu'il me restera un souffle, poursuivit-elle, tant que
-j'aurai une parole à mon service, je crierai vengeance contre
-toi... Immonde, incestueux scélérat!... Ah! je deviendrai folle de
-douleur... Être la proie de ce laquais, de ce goujat!
-
---Allez, je le sais trop, dit Floris, j'ai mérité les plus amères
-paroles... Pourtant, s'il est quelque expiation...
-
---Une expiation! s'écria-t-elle. Quelle expiation pourrais-tu
-m'offrir?... Infâme voleur, regarde-moi! Regarde le spectre de
-ce que j'étais, et de ce que tu as flétri... Ah! Dieu! quelle
-misérable chose cet homme a faite de moi!... Maintenant, où aller?
-où me réfugier? Puis-je vivre encore dans le même air, sous le
-même toit qu'Isabelle?... O Isabelle, chère sœur, à qui j'ose à
-peine penser! Combien cet infâme te trompe!... Par le ciel, elle
-saura tout!
-
---Ne fais pas cela! dit Floris. Oh! s'il te reste quelque pitié,
-ne parle pas, ensevelis ce crime!... Pas à Isabelle! Tais-toi!
-
-Josine eut un rire sauvage:
-
---Il y a donc encore dans ton cœur une place qui n'est pas de
-pierre... Mais non, hypocrite, tu mens!... O bonne sœur, liée à
-un tel scélérat!... Un scélérat!... un scélérat!... Je le crierai
-devant toute la terre. Je te ferai connaître... A moi! à moi!
-
---Tais-toi, Josine, tais-toi...
-
---Lâche, tu trembles à présent... Tu n'as pas, pour regarder
-en face tes actions, la moitié du courage que tu as pour les
-commettre... O lâche, ô misérable... aussi dégradé que la boue!...
-Le crime dont tu t'es souillé... Je ne m'inquiète pas de tes
-prières!... Oui, c'est cela! Porte ta main sur moi, bâillonne-moi,
-étrangle-moi, tue-moi!... Ah! comme je voudrais mourir!
-
-Elle poussa un râle étouffé, puis se laissa tomber défaillante,
-sur l'une des marches de l'estrade. Elle sanglotait tout bas,
-affaissée dans ses longs vêtements noirs, le front posé entre les
-genoux; et ses cheveux dénoués qui pendaient, balayaient le pavé
-comme un voile... Le vase d'argent fumait toujours; au sommet du
-catafalque, le mort souriait de son sourire amer; Floris éperdu
-se taisait. Confusément, comme en un rêve affreux, il voyait,
-au-dessus de sa tête, étinceler les faces horribles des Méduses
-sculptées aux caissons du plafond, et qui, furieuses, le front
-ridé et la bouche vociférante, avaient l'air de lui crier son
-crime. Il reprit, enfin, d'une voix très basse:
-
---Toute l'horreur, tout le mépris que me lancent vos malédictions,
-je les éprouve envers moi... Je n'ai pas même pour pallier mon
-crime, la vulgaire excuse d'avoir ignoré les malheurs qu'il devait
-produire. Pendant des jours, pendant des nuits silencieuses,
-j'avais pesé au fond de mon âme, tout ce que cet attentat ferait
-naître: la honte, les larmes, l'opprobre, le repentir, le dégoût
-mortel!... Ah! j'ai souffert cruellement! Vos yeux hantaient mes
-veilles et mon sommeil... J'ai lutté pour vaincre mon désir; mais
-à mesure que le remords et la froide raison l'étouffaient, on
-eût dit qu'un impur démon se plaisait à le rallumer... Grâce!...
-pitié, pitié, Josine!... Si j'ai péché, ce sont vos yeux qui m'ont
-tendu le piège fatal... Accusez votre forme charmante, le délire,
-la fascination qui m'aveugla. J'ai été provoqué à la faute par
-votre beauté.
-
---Tu as été provoqué, dit l'enfant, par ton infamie et par ta
-luxure!
-
---Je vous aimais, murmura-t-il, frémissant.
-
---Et moi, je te hais, dit Josine.
-
-Il s'affaissa sur les genoux, et tirant de son sein un poignard:
-
---Si tu me hais, tiens, frappe! dit Floris. Finis mes misères avec
-ma vie. J'offre ma poitrine au coup mortel, et je te demande la
-mort, comme une grâce.
-
---Debout, dit-elle, debout, hypocrite! Tu sais bien que je ne puis
-être ton bourreau.
-
---Veux-tu que je meure? poursuivit Floris. Tu es la maîtresse de
-ma vie... Oui, un seul mot de toi, et je me tue, cette nuit même!
-
---Laisse-moi, laisse-moi!... Va-t'en!
-
---Ah! dit Floris, votre pardon! Accordez-moi d'abord votre
-pardon!... Que mon repentir vous désarme!
-
---Ton repentir d'une heure, d'un instant!
-
---Non, mais le remords, qui, toute ma vie, lavera mon âme de
-larmes!
-
-Elle demeurait sans répondre, farouche, le visage fixe.
-
---Mon offense a duré un moment, continua Floris. Et il y a des
-milliers de moments où je ne l'avais pas commise, et tu auras de
-longues années pour l'oublier... Et pourtant, je souhaiterais que
-le premier berceau où l'on m'a couché fût devenu ma tombe!
-
---Vous auriez été plus heureux! dit Josine. Et pour moi, oh!
-quelle différence! Ma paix, mon honneur, ma dot virginale, je les
-posséderais encore... Que Dieu me venge, à proportion de l'infamie
-de ton forfait!
-
---Tu ne peux être trop cruelle, dit Floris. Oh! aide-moi à
-détester mon crime!... Mon cœur se brise, en y songeant.
-
---Qu'il ne se brise pas encore, dit Josine, mais qu'un chagrin
-éternel le consume! Puisse-t-il ne plus trouver de joie sur cette
-terre! Puisses-tu souhaiter la mort et désespérer de l'obtenir!...
-Que tous tes plaisirs se flétrissent! Que tous ceux que tu aimes
-t'abandonnent!... Et demeure seul et désolé, sans courage pour
-mourir, sans force pour vivre!
-
---Dieu entend tes prières, âme offensée, et s'il me frappe, je
-dirai qu'il est juste...
-
---Vois ce que tu as fait de moi!... Rappelle-toi ce que
-j'étais, gaie, souriante, heureuse, innocente... Et maintenant,
-la mendiante des routes, la fille du plus pauvre pêcheur me
-trouverait si misérable, qu'elle m'accorderait sa pitié!
-
---Quel chevrier voudrait être Floris, le grand-duc Floris de
-Russie, à condition d'avoir dans sa poitrine un cœur aussi
-angoissé que le mien? Oh! impose-moi, pour mon crime, le châtiment
-le plus cruel, le plus terrible, et je bénirai ta douceur!
-
---En plein bonheur, dit-elle, et d'un seul coup, ma vie entière
-est détruite... Je ne puis plus habiter, désormais, qu'avec le
-deuil, la honte, le désespoir. Ce sont les compagnons que Floris
-m'a donnés, et qui me suivront jusqu'à mon tombeau!
-
---Après avoir tant souffert, reprit-il, de la pauvreté et de la
-bassesse, je rencontre la pire souffrance, au milieu même du
-bonheur. J'étais écrasé sous le poids des misères communes à
-tous, et je trouve plus lourd aujourd'hui, le fardeau de ma seule
-misère!... Quel fruit maudit de la terre ai-je mangé? Quel poison
-sorti de la mer ai-je bu?... Mais non, non! Mon cœur seul est
-coupable! C'est lui qui a tout voulu et tout fait... O destinée!
-Fatalité des hommes!
-
---Tu aurais dû me tuer! dit Josine. Au moins je serais morte
-heureuse et pleine de tendresse pour toi, au lieu d'être
-éternellement contrainte à te haïr.
-
---Oh! ne me hais pas! répondit Floris. Pardonne-moi!... Grâce!...
-Pardonne!
-
-Il tendait les deux mains vers l'enfant: sa poitrine se soulevait;
-de grosses larmes roulaient dans ses yeux. Elle s'était dressée
-et le considérait fixement. Ensuite, son regard s'adoucit, ses
-longues paupières battirent.
-
---Serais-je donc tentée de me trahir moi-même? dit Josine.
-
---Non, mais d'accorder ta merci à mon sincère repentir.
-
---Puis-je oublier le crime, hélas!... et ma propre ruine?
-
---Que le crime soit flétri! dit-il, mais pardonne à celui qui le
-déteste, autant que tu en as toi-même horreur.
-
---Maintenant, je suis ta victime, reprit-elle. Ce pardon me ferait
-ta complice.
-
---Non, non!... Par pitié... Grâce! Pardonne!
-
-Elle hocha la tête, et d'une voix lente:
-
---Que je voudrais connaître tes pensées!
-
---Elles ne sont que remords et tendresse.
-
---Mais si je cesse de poursuivre ma vengeance, si je fais la paix
-avec toi, tu me mépriseras, dit Josine.
-
---Je te bénirai, repartit Floris. Oh! pardonne, pardonne, pardonne!
-
---Plus tard, peut-être, dit l'enfant.
-
---Mais puis-je espérer? demanda-t-il.
-
---Tous les hommes peuvent espérer, répliqua-t-elle.
-
---Oh! dit Floris, par grâce, accepte le baiser de mon repentir et
-de ma tendresse. Le poids qui m'écrase le cœur me sera moins lourd
-ensuite.
-
---Soit! dit-elle, puisque vous voilà si repentant.
-
-Alors, Floris posa ses lèvres brûlantes sur le front pâle de
-Josine; et, tout en émoi, face à face, ils fixaient l'un sur
-l'autre des yeux profonds et pleins de langueur. Ils haletaient,
-ils balbutiaient de trouble et de désolation; peu à peu, leurs
-doigts se mêlèrent. Un vertige saisit Floris; et il couvrait de
-baisers furieux le visage frémissant de Josine. Soudain, un grand
-cri retentit: et tous deux, en se retournant terrifiés, virent, au
-haut de l'escalier, une femme vêtue de blanc chanceler, s'abattre,
-rouler avec un bruit affreux le long des marches, puis demeurer
-gisante, au bas, sur le pavé de marbre.
-
---Isabelle! cria Josine.
-
-Et comme si, derrière elle, eût grondé quelque effroyable tempête,
-l'enfant se mit à fuir éperdument. Mais, dans son épouvante, elle
-ne trouvait plus les portes que masquaient des lés de velours.
-Tout à coup, elle se jeta derrière un des rideaux à crépines d'or,
-poussa la fenêtre de la terrasse et, battue du vent, échevelée, se
-sauva à travers les jardins, par l'escalier Sant'Isidoro.
-
-Les flammes des cierges, en vacillant, s'éteignirent presque
-toutes, sous le coup de vent impétueux qui entra par la fenêtre
-ouverte, et de grands jets d'écume et d'eau de mer s'abattirent
-sur les dalles, tandis que résonnait, au loin, un tapage de vitres
-brisées. Floris, au pied de l'escalier, tenait entre ses bras
-Isabelle, blême, raidie, les paupières entre-closes.
-
---Holà! cria-t-il, du secours!... Holà!
-
-Sa voix se perdit dans l'ouragan et dans le tumulte des vagues.
-
---Ho! du secours!... Holà, quelqu'un!... Du secours!
-
-Quatre ou cinq flambeaux palpitaient encore au fond de la
-salle pleine d'ombre, que la rafale parcourait. Le ciel de
-velours claquait au vent. Puis, un à un, les derniers cierges
-s'éteignirent.
-
---A l'aide! reprit Le Grand-Duc. Holà! à l'aide!... Ah! qui est
-là?... A moi!... à l'aide!
-
---Est-ce vous, Monseigneur? répondit la voix de Manès. Quelle
-obscurité!... Que se passe-t-il?
-
---Vite, Manès, vite, vite!... Au nom du ciel!...
-
---Je ne distingue rien, Monseigneur... Qui a crié? J'ai entendu de
-ma chambre... Écoutez... voici quelqu'un qui vient...
-
-La tapisserie se releva, et trois ou quatre serviteurs, les yeux
-écarquillés, apparurent. On distinguait derrière eux Jacinto, qui,
-debout sur le seuil, élevait en l'air, d'un bras tremblant, une
-petite lampe de cuivre.
-
---Des lumières! cria Manès... Qu'est-ce donc?... Que s'est-il
-passé?... Quoi! Mme la Grande-Duchesse!
-
---Elle a fait un faux pas, dit Floris, en descendant cet escalier.
-
---Vite, au lit! qu'on la mette au lit!... Oh! un matelas pour la
-transporter... Cours, Sander... Vite, un matelas!
-
---Ce n'est rien, n'est-ce pas, Manès?
-
---Comment êtes-vous, madame?... Elle ne m'entend pas. Toujours
-évanouie!... Ah! voici les femmes de Sa Grâce?... Allons, Gina,
-éclaire-moi!
-
---N'est-ce pas, ce n'est rien, Manès?
-
---Cours éveiller Stepany, Lucio! Dis-lui de m'apporter les fers
-avec le paquet d'amadou... Plus près, la torche, plus près,
-Gina... Elle a roulé du haut en bas, n'est-il pas vrai?
-
---Oui... Ce n'est rien, n'est-ce pas, Manès?
-
---L'enfant est perdu, mais il reste encore un espoir de la
-sauver... Ah! voici la civière... Bien! posez-la dessus!...
-Doucement, doucement... Là, là, doucement... Prenez garde!
-
-Puis, comme les valets se mettaient en marche:
-
---Non, Monseigneur, restez ici.
-
---Je veux la suivre, dit le Grand-Duc.
-
---Non, Monseigneur, je vous en prie. Votre inquiétude et vos
-angoisses risqueraient de m'ôter mon sang-froid. Votre vue
-pourrait provoquer chez Mme la Grande-Duchesse une émotion
-dangereuse... Je vous ferai prévenir dans un instant... Au lit, au
-lit, au lit, vite au lit!
-
-Tous disparurent. Un flambeau de résine, tombé par terre, et qui
-brûlait en allongeant sur le pavé une tache rouge et fumeuse,
-éclairait obscurément la salle. Le vent gonflait le lourd rideau
-violet. Floris, d'un geste brusque, l'écarta, et il se trouva sur
-la terrasse.
-
-La rafale soufflait en foudre, la mer mugissait. Une vaste rougeur
-boréale flottait derrière les nuées, et à cette lueur éparse,
-on distinguait l'immense vallée des flots qui bouillonnait,
-blanche d'écume. Par moments, la clameur redoublait. On entendait
-des voix hautes et confuses, des râles, des clapotis; puis, un
-prodigieux sifflement, tantôt rauque, tantôt aigu, qui ondulait
-comme un dragon. De profondes détonations, telles que des coups
-de canon, retentissaient au milieu du tumulte. C'était la mer qui
-s'engouffrait, à travers les grilles, dans les longs souterrains
-de roches qui s'ouvrent au bas de la falaise, et communiquent avec
-les caves du palais. Alors, un sourd tremblement remuait l'antique
-terrasse de marbre, jusque sous les pieds de Floris; l'énorme
-écume noyait tout, et, en poussant un cri sauvage, le Grand-Duc se
-renversait la face pour l'offrir aux crachats de la tempête.
-
---Souffle, ouragan, fais rage! s'écria-t-il... Mer rugissante,
-lance tes vagues à l'assaut contre moi! Vent, emporte, balaye
-dans l'air jusqu'au dernier atome de ce corps!... Ah! j'ai
-assassiné la plus noble femme!... O Isabelle, comment ai-je pu
-te méconnaître?... Voici que ta douce image m'apparaît sous les
-traits de celle que j'ai tant aimée! Mon cœur se fond de désespoir
-et de tendresse... En un moment, en un moment! Les portes obscures
-du destin ont tourné sur un seul moment... Cela est-il possible?
-Est-ce un rêve?... O Dieu, comme vous me châtiez à ma première
-transgression, et à d'autres vous laissez le temps d'entasser
-les crimes sur les crimes!... Mais, non, elle ne mourra pas!...
-Oh! qu'elle vive, Dieu puissant! En échange de la chère vie
-d'Isabelle, prenez la mienne, bien qu'elle ne la vaille pas!
-S'il est au ciel une Ame paternelle qui ait pitié des misérables
-hommes, c'est elle que j'invoque ici... Qu'Isabelle vive
-seulement! Que ce ne soit pas moi qui la tue!... Grâce, grâce, ô
-Père céleste!
-
-Il tendait les mains vers les ténèbres. Une voix appela:
-
---Monseigneur!
-
---Qui va là?
-
---Monseigneur... monseigneur Floris.
-
---Ho! me voici... Eh bien, qu'est-ce? dit-il, en rentrant dans la
-salle.
-
---Monseigneur, vite, vite, vite, venez vite! dit Mila qui se
-précipita. La Grande-Duchesse se meurt!
-
-L'horreur régnait dans la partie du palais qu'ils traversèrent.
-Toutes les portes étaient ouvertes; et les valets, rassemblés
-aux abords de l'appartement d'Isabelle, sur le palier du grand
-escalier, bourdonnaient et se poussaient confusément les uns les
-autres. Un profond silence s'établit, dès qu'on vit paraître
-Floris. Et l'on n'entendit plus que la voix d'une des femmes de la
-Grande-Duchesse, qui, accompagnée de Lucio, descendait le degré,
-portant des deux mains un plat de cuivre, sur lequel gisait un
-enfant mort, recouvert d'un linge sanglant.
-
---Holà! cria Floris, ouvrez!
-
-L'antichambre était solitaire: rien qu'une femme, avec des fioles
-et des lampes, qui y faisait chauffer quelque potion. M. Manès se
-présenta à la rencontre du Grand-Duc:
-
---Ah! c'est vous, Monseigneur... Venez...
-
---Vous la sauverez, n'est-ce pas?
-
---Dieu peut faire un miracle! répondit Manès.
-
-Floris entra, se soutenant à peine. La chambre était vide et
-obscure. Deux ou trois bougies jaunes brûlaient au fond de
-l'alcôve, sur l'archivolte de laquelle des Renommées tenaient une
-couronne d'or. Soudain, il aperçut Isabelle. Un calme lugubre
-était peint sur son visage décoloré; elle gardait les paupières
-fermées. Le Grand-Duc s'affaissa par terre, auprès du lit, en
-sanglotant.
-
---Est-ce vous, mon cher cœur? dit Isabelle. Ne pleurez pas! Tout
-est bien arrangé de la sorte... Oh! je ne vous épiais pas; je
-venais prier auprès du Grand-Duc...
-
-Elle reprit au bout d'un long silence:
-
---Je vous ai bien aimé, mon cœur! Vous aussi, vous m'aimiez
-autrefois... Nous aurions pourtant pu être heureux!... Vous
-rappelez-vous le premier printemps que nous avons passé ici! Que
-d'heures d'une tendresse bénie nous avons eues? Tout était plein
-de fleurs et d'oiseaux; on entendait chanter les rossignols...
-Hélas! les choses de ce monde s'évanouissent comme l'ombre...
-
---Tu vivras, dit Floris, tu vivras!
-
---O cher Floris, je vais mourir, dit-elle... Mais il me semble
-cependant que je suis un peu soulagée... Ah! ce n'est pas si
-difficile de mourir!... Pendant le court moment où je m'étais
-assoupie, j'ai vu tout à l'heure ta chère mère, entourée d'une
-splendeur céleste. Sa face rayonnait comme le soleil. Elle se
-tenait sur une nuée, et de ses mains ouvertes il descendait vers
-moi une pluie de rayons et de fleurs, tandis que la douceur de
-ses yeux apaisait ma souffrance... Elle vient m'emmener, mon
-Floris, et un jour nous serons tous réunis, loin de cette triste
-terre, dans le Paradis!
-
---Tu vivras, tu vivras! répéta-t-il.
-
---O mon cher cœur, mon cher trésor, mon cher bonheur! dit Isabelle
-d'une voix faible comme un soupir... Tu te souviendras, n'est-ce
-pas? de ta pauvre petite Isabelle... Tu te souviendras de notre
-enfant qui est morte en venant au monde... Qu'on l'ensevelisse
-avec moi! On la déposera sur mon sein... Rien ne te restera de moi
-que le souvenir, mon bien-aimé. J'aurai passé dans ta vie, ainsi
-qu'une ombre... Mon bien-aimé, je te pardonne! N'aie pas trop de
-chagrin, mon Floris... Je pardonne aussi à Josine... Rappelle-moi
-plus tard à ma sœur Tatiana. Dis-lui que j'ai quitté le monde en
-l'aimant et en la bénissant... Où est Gina?... Elle s'est trouvée
-mal, je crois, et on a dû l'emporter. Elle était bien bonne pour
-moi; elle m'a fidèlement servie... Pour la vertu, pour l'honnêteté
-et la décence de la conduite, elle mérite un excellent mari; je
-voulais lui faire sa dot... Ne pleure pas, mon bien-aimé: sois
-heureux! Va, le temps te consolera... Un mort n'est rien! J'ai
-peut-être été indolente et trop paresseuse dans ces derniers mois.
-Je t'en demande pardon, mon Floris... Et je te bénis, dans la
-mort, pour le bonheur que j'ai eu auprès de toi... Mila, écarte ce
-flambeau... Place-moi plus haut, je respire mal... Donne-moi ta
-main, mon Floris... Bien, ainsi.
-
-La porte s'entre-bâilla au fond de la ruelle, et l'on vit s'y
-glisser, sans bruit, plusieurs des femmes de la Grande-Duchesse.
-Elles portaient des chandeliers avec la croix d'or et de cristal
-que Maria-Pia avait fait faire pour son oratoire. En se hâtant,
-elles couvrirent l'une des consoles de napperons blancs, et
-disposèrent une sorte d'autel au moyen de flambeaux.
-
---Ne pleurez pas, cher aimé, dit Isabelle... C'est moi-même qui ai
-demandé de recevoir l'extrême-onction.
-
-Alors, une vive clarté se répandit soudain par la chambre. Les
-trois portes à la fois venaient de s'ouvrir, et une dizaine de
-femmes morlaques de Sabioneira-le-Bas, qui avaient des cierges à
-la main, défilèrent silencieusement. Derrière elles, quatre jeunes
-filles, en hauts bonnets de plumes et d'écarlate, s'avançaient,
-portant sur leurs épaules la châsse de sainte Justine, qu'on a
-coutume de monter au palais, lorsqu'un des maîtres y est en péril
-de mort. Elles la posèrent sur ses bâtons, derrière une lice
-mobile, qu'elles garnirent de gros flambeaux allumés. Cependant
-l'archevêque de Myre, revêtu de l'étole violette, était entré
-avec les saintes huiles; l'abbé Lancelot l'accompagnait: et les
-servantes du palais, les femmes des pêcheurs, des calfats, des
-jardiniers pénétrèrent dans la chambre, à leur suite, et s'y
-rangèrent, en foule, autour du lit.
-
---Ma sœur, dit José-Maria, quand le silence fut rétabli, nous vous
-apportons, selon votre désir, les dernières grâces de l'Église.
-Puissent-elles vous prémunir contre l'angoisse et les terreurs de
-ce moment!
-
---Merci, mon bon frère, dit-elle.
-
-L'archevêque de Myre poursuivit, d'une voix qui tremblait par
-intervalles:
-
---Une âme pure comme est la vôtre, peut se confier hardiment dans
-la miséricorde de Dieu... N'ayez point de regrets au monde, si
-l'heure est arrivée d'en sortir. La terre, ma sœur, était pour
-vous un lieu d'exil. Vous chérissez la solitude, et le monde n'est
-que multitude; vous recherchez le silence, et le monde n'est que
-clameurs; vous êtes touchée de la vérité, et le monde n'est que
-mensonges; vous aimez la pureté, et le monde n'est que corruption.
-Pourquoi donc souhaiteriez-vous d'habiter encore parmi les hommes?
-Quitter la vie, ma sœur, c'est se réveiller d'un songe plein
-d'inquiétude... Homme superbe, qu'es-tu donc? Quelle est cette
-existence à laquelle tu t'attaches si âprement?... Fils de la
-femme et pétri de la boue impure de son sang, tu es pareil aux
-bêtes par tes besoins, comme par tes concupiscences... Qu'es-tu
-encore? Un sol stérile, un ténébreux abîme d'iniquités, un enfant
-de la colère de Dieu, un vase de misère et d'ignominie... Ta
-naissance est souillée d'ordures; ta vie est une longue chaîne de
-souffrances, et ta mort est remplie de frayeurs... Quittez cette
-terre, ma sœur, abandonnez les voies de ce monde; déprenez votre
-cœur des attaches terrestres; laissez cette vie sans regrets,
-comme on jette un roseau fêlé qui, loin de nous soutenir, nous
-percerait la main, si nous voulions nous y appuyer. C'est une vie
-triste et fragile, une vie inconstante, agitée, sujette à mille
-vicissitudes, une vie de fantômes et d'illusions, une vie qui
-n'a rien de réel que ses afflictions et ses peines, une vie que
-l'on pourrait nommer un enfer déjà commencé, et qui du chaume, du
-palais, des hameaux, des villes, des solitudes, si diverse qu'elle
-ait été, aboutit enfin à la mort, comme toutes les eaux de la
-terre vont s'abîmer dans l'Océan.
-
-Il cessa de parler: et après une pause, l'œil fixe et la face
-aussi pâle que la toile d'argent de sa chape, il récita les
-prières latines; puis, en trempant son pouce droit dans la
-boîte de vermeil du saint chrême, il s'avança auprès du lit, et
-commença de faire les onctions. Les femmes priaient à genoux; les
-chandeliers de cristal et la châsse se renvoyaient les feux des
-flambeaux; par moments, un sanglot s'élevait; ensuite, au milieu
-du silence, on entendait le glas profond de la grosse cloche de
-Sainte-Justine.
-
---_Per istam unctionem_, dit l'archevêque, en découvrant les pieds
-de la mourante, _et suam piissimam misericordiam, indulgeat tibi
-Dominus quidquid deliquisti per pedes_!
-
---_Amen!_ répondit l'abbé Lancelot.
-
-Les onctions étaient finies. L'archevêque fléchit le genou, pria
-quelques instants à voix basse, puis se releva; et toutes les
-femmes se dressèrent en même temps.
-
---Adieu, ma sœur, dit José-Maria, tandis qu'une larme roulait au
-bord de ses paupières.
-
---Adieu, mon bon frère, dit Isabelle.
-
-Les femmes reprirent sur leurs épaules la châsse de sainte
-Justine, et le cortège se retira lentement, dans l'ordre où
-il était entré. Deux heures sonnèrent au campanile; tous les
-flambeaux avaient défilé; les hautes portes se refermèrent: et la
-chambre se trouva, comme auparavant, déserte et à peine éclairée.
-Les sanglots étouffés du Grand-Duc y résonnaient lugubrement.
-
---Vous rappelez-vous ces trois sœurs, dit Isabelle après un long
-silence, ces trois sœurs de Zemenico, que leurs maris avaient
-délaissées et qui vinrent nous implorer?... Leur rencontre me
-présageait ma destinée... Voilà pourquoi mon cœur était si lourd,
-chaque fois que je songeais à elles... Mais, en ce temps, vous
-m'auriez grondée, cher aimé, si je vous avais dit mes craintes, et
-je n'osais vous en parler.
-
-Vassili Manès s'approcha, et lui tendant une tasse d'argent où
-fumait un breuvage noirâtre:
-
---Allons, allons, madame, ne vous agitez pas!
-
---Merci, mon bon Manès, répondit-elle... Est-ce le bora qui siffle
-ainsi?... Ces hurlements me sont pénibles!
-
-Le vieillard, au fond de la ruelle, attachait sur la
-Grande-Duchesse un regard de compassion.
-
---Oh! chuchota Mila, comme Sa Grâce a changé tout d'un coup!...
-Des gouttes suintent de sa figure; ses yeux ont l'air agrandis
-et plus profonds dans leurs orbites... Regardez... elle a encore
-pâli, ce qui semblait impossible!
-
---Elle s'en va, dit Manès... Prie pour elle!
-
-Cependant, on avait poussé la petite porte de l'alcôve, et l'abbé
-Lancelot, qui avait apporté le saint sacrement de la chapelle, se
-mit à dire dans le cabinet contigu une messe de la Passion, ainsi
-que l'avait demandé la Grande-Duchesse. Elle se tournait, par
-moments, vers cette porte restée ouverte: on lui voyait joindre
-les mains; et toutes les fois que son regard rencontrait celui
-de Floris, qui se tenait au pied du lit, elle essayait encore de
-sourire:
-
---Quand je serai morte, reprit-elle, en l'appelant d'un signe de
-tête, que nul médecin ne touche à mon corps... Mes femmes seules
-l'enseveliront.
-
-Il s'était penché afin de l'entendre, très bas auprès de son
-visage, et il suivait des yeux le mouvement de ses lèvres:
-
---Ç'aurait été après-demain, murmura-t-elle, l'anniversaire de ma
-naissance: j'allais avoir vingt-deux ans. J'étais triste, mon cher
-aimé, en pensant que vous l'oublieriez, mais vous y songerez, je
-vous en prie, mon cœur.
-
-Ensuite, elle ne parla plus... Le reste de la nuit fut cruel: de
-rares et courts instants de connaissance, un profond accablement,
-du délire, et, vers le matin, l'agonie, qui dura longtemps et
-pleine d'horreurs. Le jour commençait à poindre, et une lueur
-grise, pareille à une écume sale, entrait par les hautes fenêtres.
-La mer livide bondissait; au travers des arbres agités du vent, on
-voyait se lever, par rafales, dans les jardins déserts, de grands
-tourbillons de poussière.
-
---Approchez, Monseigneur, dit Manès à demi-voix... Vous pouvez lui
-fermer les yeux.
-
---Quoi! Qu'y a-t-il?
-
---Elle ne souffre plus, répondit Manès.
-
-Floris se dressa tout en sursaut:
-
---Morte!... Est-ce qu'elle est morte? s'écria-t-il.
-
---Elle est morte, oui, Monseigneur.
-
---Morte! morte! reprit le Grand-Duc, et il tremblait de tous ses
-membres... Morte! Pourquoi ne l'a-t-on pas sauvée?... Ah! vous
-ne savez rien! vous ne pouvez rien!... Isabelle, entends-moi,
-c'est Floris qui te supplie... Inanimée! partie, oh! partie à
-jamais!... Et c'est moi qui l'ai tuée... moi seul!... O maudit,
-maudit scélérat!... Ah! donnez-moi du poison, un couteau!... Qu'on
-rassemble ici tous ceux qui l'aimaient, tous ceux qui vont pleurer
-sur elle... Et je m'accuserai devant tous... O misérable que je
-suis!... Ameutez-vous autour de moi, crachez sur moi, lancez-moi
-des pierres et de la boue!... O Isabelle, mon amour, ma vie, ma
-femme! Morte, morte, morte!... Est-il possible?... Oh! Isabelle,
-Isabelle, Isabelle!
-
-Il se roulait par terre, en sanglotant. M. Manès l'exhortait, et
-il vint doucement à bout de l'emmener hors de la chambre.
-
-
-
-Vers midi, un valet qui tirait par la bride un grand cheval blanc
-sortit de la Petite Écurie et traversa la cour pavée de briques,
-où des lignes de pierre, en se croisant, dessinaient des carrés
-inégaux. Ser Pistolese et Jacinto le regardaient venir à pas
-lents, debout tous deux sous le fronton du Manège.
-
---Bien, parfait, mon garçon! dit le majordome. Marche encore un
-peu plus doucement, de crainte de casser les œufs que tu as sous
-les semelles... Voilà près d'une heure que je t'attends!
-
---Fallait-il donc partir le ventre vide? riposta Lucio, tout en
-flattant de la main Barocco, le chien griffon de ser Pistolese.
-
---Bien, bien! murmura le gros homme... Tu es comme les nonnains
-de Gênes, qui, après qu'elles sont revenues des étuves, demandent
-à l'abbesse congé d'y aller... Il eût été décent aussi, dans une
-telle circonstance, d'enlever de dessus ton épaule tes rubans
-jaunes et tes cordons ferrés d'argent. Si vos habits de deuil ne
-sont pas encore prêts, ce n'est pas une raison, néanmoins, pour
-étaler de tels ornements!
-
---Allons, ne vous fâchez pas, messer Pistolese, dit Lucio.
-
---C'est bon, c'est bon! grommela le majordome; ne t'en va pas
-flâner en route, tu entends... Voici les lettres pour Raguse, avec
-la liste des commissions... Le cercueil de plomb tout pareil à
-celui qu'on est allé chercher lundi... Et tu diras à la tourière
-qui t'ouvrira chez les Barnabites, de porter ce pli aussitôt à Mme
-la Supérieure... Je lui demande de nous prêter quelques vases et
-des chandeliers... Tu passeras à l'archevêché... Ah! voici messer
-Stepany.
-
-L'aide-chimiste se montrait derrière la grille de la Vénerie,
-accompagné du petit Thalès. Derrière eux, cinq ou six jardiniers
-qui portaient des hottes pleines de roses, traversèrent la vaste
-cour, en même temps que le père et le fils se dirigeaient vers ser
-Pistolese.
-
---Ah! vous faites bien d'être exact, dit Stepany, en regardant à
-sa montre. Je veux être damné, si je vous aurais attendu un quart
-de seconde!... Eh bien, qu'a-t-on décidé?
-
---Il n'y aura pas d'embaumement, répondit Pistolese. Ce sont les
-ordres du Grand-Duc.
-
---Et les obsèques, pour quel jour?
-
---Pour samedi, en même temps que celles du grand-duc Fédor et de
-Mme Maria-Pia... Oui, oui! tous les trois en même temps... Ah!
-pauvre Mme Isabelle!
-
---Ne comptez pas que je vais me soucier de ça! s'écria aigrement
-Stepany. J'ai bien assez de mes propres affaires!... Je me suis
-assez longtemps tracassé pour les autres. C'est fini! Je n'en veux
-plus maintenant!... Voilà trois journées, poursuivit-il, oui!
-trois journées entières que je perds, et qui m'en saura gré,
-monsieur?... On m'envoie à Raguse, on dispose de moi, on me tire à
-_hue_ et à _dia_! on fait de moi une bête de somme! Depuis lundi,
-je n'ai pas eu le temps de déjeuner, ma parole!... Ah! Thalès...
-Rêvez-vous, Thalès?
-
-L'enfant se retourna précipitamment, et il demeurait immobile, les
-yeux baissés, en face de son père.
-
---Allons, approchez-vous, Thalès, reprit Stepany. Je n'ai pas pu,
-hier ni aujourd'hui, vous faire répéter vos leçons, et vous en
-aurez profité pour paresser tout votre soûl... Venez ici que je
-vous interroge, puisque c'est le seul instant, vraisemblablement,
-dont je pourrai disposer aujourd'hui!
-
---Allons, approche, mon petit homme, n'aie pas peur! dit messer
-Pistolese.
-
---Donnez-moi votre livre... Bien!... Ah! ah!... Votre
-_Physiologie_... Nous en sommes, si je ne me trompe, aux éléments
-organiques accessoires des corps vivants, c'est-à-dire à ceux
-dont la présence ne peut être constatée que dans un petit nombre
-d'êtres, sans préjudice, bien entendu, des quatorze principes
-élémentaires essentiels des êtres vivants actuels, tels que le
-carbone, l'oxygène, l'hydrogène, l'azote ou nitrogène, le soufre,
-etc... Attention! Répondez maintenant... Où trouve-t-on l'iode et
-le brome, Thalès?
-
---On trouve l'iode et le brome chez les animaux marins et les
-plantes.
-
---Bien!... Et où trouve-t-on le rubidium?
-
---Le rubidium... Dans certaines plantes (café et thé) et dans les
-coquilles marines. Le cérium se rencontre aussi dans ces dernières
-(les huîtres).
-
---Pouah! exclama Pistolese... Comment dites-vous ce mot-là? Quelle
-saleté est-ce là?... Bien sûr, je ne mangerai plus d'huîtres!
-
---Laissez-moi donc continuer! dit Stepany. Vous confondez sans
-doute le cérium avec le cérumen, ser Pistolese... Thalès, où
-trouve-t-on l'arsenic?
-
---L'arsenic... hésita l'enfant... L'arsenic... Dans les céréales,
-par conséquent, aussi dans le sang de l'homme.
-
---Allons, qu'est-ce que cela veut dire? Faites donc attention,
-Thalès... Vous voulez donc nous empoisonner!... On trouve
-l'arsenic, monsieur, dans les tissus des arsenicophages... C'est
-le manganèse, monsieur, qu'on trouve dans les céréales, par
-conséquent, aussi dans le sang de l'homme, puis chez des animaux
-marins de différentes espèces... La pinne, monsieur, par exemple,
-accumule du manganèse, dans son organe de Bojanus.
-
---Fi donc! s'écria Pistolese... Vous avez tort d'apprendre à
-l'enfant ces choses-là. Il ne saura le mal que trop tôt!
-
---Êtes-vous fou? repartit le chimiste. Ne connaissez-vous pas les
-pinnes marines?... A Stagno justement, on en pêche qui donnent des
-perles de couleur plombée, avec cette espèce de soie, que l'on
-met en œuvre, dans certains villages... Bien! Maintenant, Thalès,
-dites-moi ce que l'on remarque, à propos des pierres et des roches.
-
---Je n'ai pas étudié ça, répondit l'enfant. Ma leçon n'allait pas
-jusque-là.
-
---Eh bien, monsieur, c'est que les principes élémentaires
-minéraux les plus répandus dans la nature sont aussi ceux que
-l'on rencontre le plus fréquemment chez les êtres vivants. Il y
-a dans votre corps, Thalès, comme dans celui de ser Pistolese
-ou du grand-duc Fédor décédé, les mêmes éléments, qui, à l'état
-de roches et de cristaux, constituent l'écorce terrestre.
-Chimiquement, monsieur, vous ne valez pas mieux, vous êtes
-sur la même ligne que le talc, le sel gemme, la houille, le
-gypse, la silice... Même l'argile, la simple argile, contient
-de l'aluminium, et il n'y en a pas en vous, Thalès, continua
-Stepany, d'un ton sévère et triomphant à la fois. On pourrait
-vous décomposer dans toutes les cornues de l'univers, qu'on ne
-tirerait pas de vous une seule parcelle de ce métal... C'est bien!
-allez-vous-en maintenant... Je vous permets, pour aujourd'hui, de
-descendre jusqu'à Sabioneira-le-Bas, mais ne vous éloignez pas,
-monsieur... Vous pourrez ramasser bien sagement des coquilles,
-au bord de la mer, pour enrichir votre petite collection
-conchyliologique.
-
---Et surtout, dit Lucio en se mettant en selle, qu'il n'aille pas
-du côté de Torre-Arza!... Il y a là ces Zingari, vous savez, les
-amis de ser Giano, ceux que Sa Grâce la princesse Josine a fait
-venir une fois, avec leurs ours.
-
-Il s'arrêta, bouche béante, puis une exclamation lui échappa,
-tandis que les autres se détournaient, pour voir ce qui causait
-son ébahissement. Alors, tous quatre demeurèrent immobiles. Giano
-venait de déboucher du portique de pierre à colonnes rustiques,
-qui donne accès dans la cour, et il passait le long des écuries,
-au milieu des aboiements, des cris, des bonds joyeux de Barocco.
-Il était pâle, en manteau rouge et toque rouge de Morlach; il
-marchait d'un pas rapide, et, de loin, sans s'arrêter, il salua
-ser Pistolese, de la main. Il disparut par la porte du Chenil.
-
---Ici, Barocco! cria Pistolese... Barocco, Barocco, ici!... Eh
-bien, que dites-vous de ça?
-
---Par la mort que nous devons un jour, dit Lucio, c'était ser
-Gianettino lui-même!
-
---Il venait du palais, reprit Jacinto. Sans doute, il aura voulu
-voir une dernière fois feu Son Altesse le grand-duc Fédor, qui
-était son père, après tout.
-
---Pauvre messer Giano! fit Lucio... Vous savez que, depuis le
-duel, il s'est retiré à Podgor.
-
---Qui? lui! s'écria Stepany. C'est à Stagno qu'il s'est logé, chez
-je ne sais lequel de ses compères.
-
-Le gros majordome hocha la tête:
-
---Bah! à Podgor ou à Stagno, je voudrais le voir moins près
-d'ici!... Il n'est pas homme à laisser son fiel lui rancir
-longtemps au cœur; il l'a bien prouvé dans sa première affaire,
-avec ce pauvre Cirillo; et Monseigneur, à tort ou à raison, l'a
-grandement offensé... Dieu me garde de qui je me fie, disait
-saint Bernardin de Feltre... Rousseau, mauvais poil! c'est le
-proverbe... Rappelez-vous ce que je dis là!...
-
-Une foule immense couvrait la plaine, dans la matinée du samedi,
-quand le cortège des funérailles se mit en marche. Jusque de
-Zara, du Montenegro et des bouches de Cattaro, il était venu
-des Morlachs. Les lourds chariots peints, dételés, encombraient
-la plage, au pied des murailles, et quantité de barques et de
-trébacs, dont plusieurs portaient à leurs voiles des bandes
-noires, en signe de deuil, ne cessaient encore d'aborder. Tout à
-coup, au travers des arbres, de grands panaches de plumes noires
-apparurent. C'était le premier char funèbre qui s'engageait dans
-l'avenue. Alors, les femmes brisèrent contre terre, par centaines,
-des vases d'argile, qu'elles avaient eu soin d'apporter.
-
-Mais le cortège s'avançait avec lenteur. Il fut longtemps à sortir
-du parc et à déboucher dans la plaine.
-
-En tête, marchaient les acolytes, porte-encensoirs,
-porte-flambeaux, porte-clochettes, qui précédaient une haute
-croix de vermeil. Deux files de prêtres en surplis, amenés la
-veille de Raguse par Mgr Colloredo, venaient en avant du premier
-cercueil, couvert d'une toile d'or noire, et que traînaient six
-chevaux noirs caparaçonnés. Le cercueil du grand-duc Fédor passa
-ensuite, élevé sur un chariot d'armes et seul au milieu d'un large
-intervalle. On se montrait les six piqueurs marchant auprès des
-chevaux, les roues à rayons d'or flamboyants, avec l'aigle de
-Russie à deux têtes qui couronnait le chariot.
-
-Puis, défilèrent sous leurs voiles blancs, les Religieuses
-de Sant'Orsola. Il se fit une poussée dans la foule; des
-cris douloureux s'élevèrent: et, au milieu des femmes de la
-Grande-Duchesse, sur un chariot tout couvert de fleurs, on aperçut
-le cercueil d'Isabelle. Alors, s'exhala comme un grand sanglot;
-des allées avoisinantes, la multitude se dégorgeait; et pêle-mêle
-avec les carrosses de deuil et les serviteurs de Sabioneira,
-la masse entière des Morlachs suivit le cortège funéraire. Il
-s'allongeait, en serpentant et par colonnes inégales, sur la vaste
-lande. Le vent sifflait; de maigres brins de thym frissonnaient
-à ras du plateau, d'où l'on découvrait la mer. Les flots couleur
-d'ardoise clapotaient, et l'œil se fatiguait sur cette plaine
-aride, tachetée d'écume çà et là.
-
-Mais, au pied de la haute montagne, les chars funèbres
-s'arrêtèrent. On en retira les cercueils, et le convoi s'engagea
-sur la roide corniche en zigzag taillée le long du mur de roche.
-La Jagodna mugissait au-dessous avec un fracas épouvantable.
-Sept ou huit ruisseaux, s'y précipitant par cascades du haut
-des rochers, emplissaient l'étroit défilé de tumulte, de fumée,
-d'écume. D'énormes blocs pendaient de tous côtés; des corbeaux
-s'envolaient en croassant. Puis, à travers les chênes rabougris,
-des coupoles dorées se levèrent. C'étaient les dômes à la russe de
-la chapelle sépulcrale, bâtie par le grand-duc Fédor, au sommet de
-l'escarpement le plus effroyable de ces montagnes.
-
-Une foule de femmes et de Morlachs, dont les cierges tachaient
-le jour comme de milliers de larmes jaunes, se pressaient déjà
-sur l'esplanade. Par le porche béant, l'on voyait, au fond,
-l'iconostase resplendissante; et toute la cérémonie, s'engouffrant
-dans la petite église, s'y rangea sur les galeries, le long du
-chœur et dans la nef, où les deux cercueils d'Isabelle et de
-Maria-Pia reposaient sous un dôme ardent, composé de treize
-hauts clochers. La bière du grand-duc Fédor demeurait exposée à
-l'entrée.
-
-Une porte s'ouvrit au fond du chœur, et de derrière l'iconostase,
-on vit s'avancer, à pas comptés, la longue file des acolytes, puis
-les ecclésiastiques en surplis, que suivaient les deux prélats,
-côte à côte. Mgr Colloredo, la crosse à la main, portait la chape
-lugubre, avec la mitre de toile d'argent, et José-Maria, le
-célébrant, se montrait revêtu d'une chasuble et d'ornements noirs.
-
-L'autel était dressé devant la chapelle ardente. L'archevêque de
-Myre en monta les degrés lentement. Ses mains tremblaient; ses
-yeux, ternes et hagards, semblaient ne rien voir; la crainte,
-l'angoisse, le désespoir, une amertume d'âme extrême étaient
-peints sombrement sur son visage; et il se tenait tout debout,
-immobile, le front incliné. Mais Mgr Colloredo se leva, et,
-pâlissant un peu, il vint à l'angle de l'autel:
-
---Allons, commencez! fit-il à voix basse... Rappelez-vous ce que
-vous m'avez promis tout à l'heure.
-
---Ayez pitié de moi, Monseigneur!
-
---Vos scrupules, dit Colloredo, ne sont rien qu'un piège du
-démon... Accomplissez la pénitence que j'ai été contraint de vous
-imposer!
-
---Je ne puis... Non, non, non... je ne puis!
-
---Obéissez! reprit l'archevêque de Raguse. Dites la messe, je vous
-l'ordonne!
-
---Une profanation! dit José-Maria.
-
---Non, mon frère, une expiation!
-
---Je serai sacrilège, si j'obéis.
-
---Vous résisterez à Dieu même qui vous parle par ma bouche, si
-vous n'obéissez pas!... Commencez, allons, mon cher frère... Ne
-donnez pas de scandale à tout ce peuple...
-
---Vous me désespérez, Monseigneur.
-
---Non, je vous sauve de vous-même.
-
---Ma conscience me le défend.
-
---Votre conscience est soumise aux volontés de l'Église.
-
-José-Maria frémissait. Il se mordait la lèvre en haletant. Puis,
-soudain, d'une voix stridente:
-
---L'Église, exclama-t-il, Monseigneur, n'est que l'assemblée des
-fidèles. C'est à eux que j'en vais appeler!
-
-Alors, se tournant du haut des degrés vers la multitude
-agenouillée, et au milieu du morne silence:
-
---Mes frères, dit-il, priez pour moi! Les doutes m'assaillent
-comme des démons; je suis en état de péché mortel. Comment
-oserais-je, ainsi tourmenté, offrir à Dieu le saint sacrifice, qui
-veut, pour être célébré, une âme tranquille et un cœur pur?
-
-Et descendant les marches d'un pas chancelant, il passa devant Mgr
-de Raguse stupéfait, et disparut dans l'iconostase.
-
-Une rumeur confuse s'éleva, et le tumulte allait grandir, quand,
-soudain, Mgr Colloredo monta les marches de l'autel, et l'orgue,
-sur un signe impérieux, entonna la messe funèbre. Tous se
-rassirent, et la cérémonie s'acheva ensuite paisiblement.
-
-Alors, le premier, l'archevêque fit, par trois fois, le tour du
-mausolée, en l'encensant et l'aspergeant d'eau bénite; puis,
-tandis que les porteurs plaçaient au milieu des deux autres la
-bière du grand-duc Fédor, la foule entière commença de défiler
-devant les cercueils, entrant par la porte de l'ouest et
-s'écoulant par celle de l'est. Tous se signaient en pénétrant dans
-la vaste chapelle, entièrement drapée de velours violet, à longues
-crépines d'argent. Un balustre de bois d'ébène entourait les trois
-cercueils, placés sous le dôme des lampes et recouverts de poêles
-de brocart d'argent, croisés de satin noir. Hommes et femmes, en
-défilant, se passaient, de main à main, l'aspersoir; quelques-unes
-jetaient des fleurs ou des poudres odorantes. Parfois, on élevait
-en l'air un enfant qui suffoquait au milieu de la presse.
-
-Peu à peu, la foule s'amassa devant la bière d'Isabelle. Il
-partait de cette multitude des soupirs, des sanglots, des
-lamentations. On adjurait la morte, on l'interpellait; des femmes
-coupaient leur chevelure et la déposaient au pied du cercueil.
-Puis, elles se mirent à improviser. L'une d'entre elles s'écria:
-_Hélas sur nous! la mort t'a ravie, toi en qui se trouvaient,
-éternelles comme la clarté dans la lune, la douceur, la sagesse,
-la bonté._ Une autre dit: _Qui naquit pour le Paradis, ne vieillit
-guère en ce monde! A la couronne de la Vierge, il manquait une
-belle fleur, et le Seigneur a envoyé son ange pour te cueillir, ô
-Rose blanche!_ Une autre dit: _La pierre où je t'ai vue pour la
-dernière fois poser le pied, non loin de la mer, j'ai voulu la
-retrouver pour la baigner de mes larmes. Je planterai un buisson
-d'épines à cet endroit, afin que, de notre race, personne n'y
-passe plus._ Une autre dit: _Lorsque j'ai appris la nouvelle,
-mon cœur s'est gonflé de sang, mes lèvres ont poussé des cris. A
-ton cercueil je fais toucher cette laine, que je porterai à mon
-cou, quand l'envie de rire me prendra._ Une autre dit: _Hélas!
-hélas! je n'entendrai donc plus ta voix douce, ta voix charmante,
-qui vous abreuvait l'oreille de miel. Te voilà comme une guzla
-dont les cordes sont détendues. Faut-il que je te survive, moi
-si vieille!_ Une autre dit: _O chère fleur, un même coup vous
-a frappés, toi et l'innocent enfant que tu venais de mettre au
-monde. On l'a déposé dans ton cercueil, vêtu de langes précieux.
-Il dormira éternellement sur ton sein._ Une autre dit: _Tu ne
-verras plus tes jardins parés d'une fête continuelle, les fleurs
-suaves au toucher frais, les nuages merveilleux. Tu habites au
-pays immuable, le lieu resserré où l'on n'a plus que la poussière
-pour sa couche, où les ombres, comme des oiseaux, emplissent la
-voûte._ Une autre dit: _Que t'ont servi tous ceux qui t'aimaient,
-tant de cœurs qui portaient ta marque? Aucun des tiens n'a pris
-ta place! Aucun n'a pu venir à ton secours!_ Une autre dit: _La
-fin de toutes les fatigues, le carrefour où mènent tous les
-chemins, c'est un étroit cercueil qui vous renferme. A quoi bon se
-donner des peines? Pourquoi courir? Pourquoi chercher l'avenir?_
-
-Alors, il y eut un moment d'attente, tandis que la foule, au
-dehors, commentait, avec un sourd tumulte, l'absence du pope
-de Sgombro. Mille rumeurs couraient parmi les groupes. Les uns
-disaient qu'Ourosch, le matin même, avait enlevé le vieux pappas;
-d'autres parlaient d'une incursion des Bosniens et des gens de
-Sgombro sur le territoire de Zemenico. Mais, à un signe de Manès,
-huit Morlachs de Sabioneira, ayant chacun autour de l'épaule
-une bandoulière de cuir, accrochèrent les coins de la bière de
-Maria-Pia. D'autres enlevèrent de même les cercueils d'Isabelle et
-du grand-duc Fédor, et tout le cortège marcha processionnellement
-vers le chœur, l'orgue chantant à grand bruit.
-
-Un roide escalier de vingt-huit marches descendait au caveau
-mortuaire. Les trois cercueils s'y engagèrent, à la lueur des
-flammes vertes qui brûlaient au fond de la crypte, dans des
-lampadaires de bronze noir. Puis, on posa les bières, toutes
-trois, le plomb nu et à découvert, sur la terre humide.
-
-Mgr Colloredo, debout au haut des degrés, récitait les dernières
-prières. Le peuple se pressait autour de lui, avide de considérer
-la hideuse ouverture béante, ces clartés vertes, les tombeaux de
-marbre que l'on apercevait vaguement. On posa devant l'archevêque
-un mannequin d'osier rempli de terre, avec une pelle de bois, et,
-toujours priant, il jeta trois fois de la terre sur les cercueils.
-A chaque fois, le chambellan, comte Popoff, disait, d'un ton assez
-haut, mais triste et lent:
-
---Très haut, très puissant et excellent prince Fédor Paulovitch,
-fils de très haut, très puissant et excellent prince Paul, premier
-du nom, empereur de toutes les Russies, est mort...
-
-C'était fini. Les porteurs déposèrent les bières au fond des
-sarcophages, dans le temps que la foule s'écoulait et descendait
-la montagne. L'on replaça, au moyen de leviers, les couvercles de
-pierre des sépulcres, en présence du grand-duc Floris, de Vassili
-Manès et de Jacinto. Les flammes vertes s'éteignaient dans les
-torchères; l'étroit soupirail grillé qui donne sur la Jagodna
-laissait tomber un mince rais de jour. On distinguait à cette
-lumière incertaine, les écussons sculptés des tombeaux.
-
---Allons, venez, Monseigneur, dit Vassili. Vous n'avez plus rien à
-faire ici.
-
---Partez! Laissez-moi seul! dit Floris.
-
---Voyons, venez, Monseigneur... Du courage!
-
---Éloignez-vous!... Laissez-moi seul!... C'est mon ordre! répéta
-Floris. Je veux rester seul un moment.
-
-Tous sortirent. Un profond sanglot secoua le Grand-Duc de la tête
-aux pieds, et s'abattant contre la tombe d'Isabelle, avec des
-pleurs, des cris, des râles:
-
---O mon amour!... ma femme!... Oh! oh! oh! Isabelle!
-
-Soudainement, Floris sentit la présence de quelqu'un derrière lui;
-et en se relevant, il fut blessé au flanc. Il se retourna, vit
-Giano levant le bras pour redoubler, et qui disait:
-
---Je vous rapporte le poignard que vous m'avez donné, mon frère!
-
-Par un mouvement convulsif, le Grand-Duc saisit ce bras levé
-et retourna l'arme violemment contre celui qui la brandissait.
-L'acier pénétra dans l'œil jusqu'à la cervelle, et tous deux
-roulèrent en même temps sur la terre froide de la crypte.
-
-
-
-
-LIVRE CINQUIÈME
-
-
-Giunta di Doli est un pavillon, une espèce de château de cartes,
-isolé au milieu des montagnes, et bon pour faire une collation, ou
-pour s'aller divertir après la chasse. On y nourrissait autrefois,
-à l'époque de splendeur de Sabioneira, toutes sortes d'oiseaux et
-d'animaux, dont les juchoirs, les bassins d'eau, les volières,
-répandus çà et là parmi les arbres, tombent aujourd'hui en ruine.
-Le château, fort petit, porte pour comble une terrasse, ornée de
-vases et de l'écu des Gritti; et la façade est décorée d'ornements
-à fresque, en trompe-l'œil: pilastres corinthiens, trophées,
-bossages, cassolettes, dégradés et presque effacés. A main droite,
-sous des pins centenaires, on aperçoit une fontaine de quatre
-Harpies, élevées sur des colonnes de marbre gris, et jetant de
-l'eau par le sein, dans une large cuve octogone.
-
-L'archevêque et le comte Popoff, à leur descente de carrosse,
-furent reçus par l'abbé Lancelot, qui, dès l'issue de la
-cérémonie, avait pris les devants, avec messer Pistolese. Au bas
-du perron, M. Manès, qui ne faisait aussi que d'arriver, parlait
-comme en la gourmandant, à la vieille jardinière de Giunta di
-Doli; puis la quittant, pour joindre les survenants:
-
---N'importe, n'importe, Marinka... Vous avez eu tort, je vous dis.
-
---Qu'arrive-t-il?... Tout va bien, j'espère? demanda Mgr Colloredo.
-
-Le savant haussa les épaules:
-
---Il faudrait ne pas bouger d'ici, les surveiller pas à pas,
-Monseigneur... J'avais donné les ordres les plus précis pour
-que personne n'eût accès auprès de Sa Grâce Tatiana. Précaution
-indispensable, dans un moment où sa vie dépend de la moindre
-parole indiscrète, et lorsque, par surcroît, ses soupçons, sa
-défiance sont éveillés. Hier, en effet, c'est à grand'peine que
-je me suis démêlé de ses questions, comme je le disais à Votre
-Grandeur... Eh bien! malgré tout, ce matin même, on a laissé
-quatre ou cinq mendiants, de ces vagabonds de chemins qui rôdaient
-par ici, s'introduire chez la princesse... C'étaient des aveugles,
-paraît-il, et elle reçoit toujours les aveugles. Leur privilège
-est inviolable!
-
-La vieille jardinière s'avança, et vint, ainsi qu'il est d'usage
-en Dalmatie, baiser la main à Mgr Colloredo.
-
---Père saint, dit-elle, si j'ai mal agi, je consens d'en recevoir
-le blâme... Mais de craindre qu'elle apprenne rien par notre
-fait, la chère colombe! comment cela aurait-il lieu? La petite
-Daria, sa conductrice, se coudrait plutôt les lèvres de fil, que
-de les ouvrir mal à propos. Les femmes de Zemenico qui viennent
-chanter aujourd'hui, on les a adjurées de ne lui rien dire, et,
-d'ailleurs, toutes la connaissent et l'aiment... Et quant aux
-aveugles qui lui ont parlé, voilà de beaux fureteurs de secrets
-que cinq guzlares à bâtons, qui ne savent pas même, quand on les
-heurte, si c'est une bête ou un chrétien, et qui, d'ailleurs, se
-trouvaient partis depuis deux mois, en pèlerinage à Corfou, aux
-reliques de saint Spiridion... La tartane qui les a débarqués se
-découvrait encore à l'horizon, quand ils ont passé par ici.
-
---Bien, bien, ma fille... Et cependant, dit l'archevêque, je
-regrette presque, monsieur Manès, d'avoir cédé à vos instances et
-d'être venu à Giunta di Doli... Tout ceci, je le crains, finira
-par quelque catastrophe.
-
---J'ai expliqué à Votre Grandeur, répondit Manès, les raisons
-qui m'ont obligé de la presser autant que j'ai fait... C'est une
-fatalité, Monseigneur. La princesse, qui, d'ordinaire, est la
-femme la plus éloignée de ces grippes et de ces fantaisies, s'est
-comme butée, cette fois-ci, à réclamer votre visite et celle
-de M. le comte Popoff, jusqu'à m'en parler chaque jour. Hier,
-enfin, elle m'a menacé tout de bon que, si je ne vous amenais
-aujourd'hui, elle ferait mettre les chevaux à son carrosse, et
-reviendrait à Sabioneira. Là, et surtout dans le désordre d'une
-journée comme celle-ci, chaque voix, chaque rencontre, chaque
-absence lui crierait la mort de ceux qu'elle aime.
-
---Oui, je le sais, reprit l'archevêque... Il peut y avoir
-des fraudes pieuses, des mensonges en quelque sorte bénis...
-Voulez-vous nous montrer le chemin, monsieur Manès?
-
-Le salon du premier étage où le dressoir et la table se trouvaient
-mis, brillait de glaces de miroir, de stucs, de jaspes, de
-mosaïques et de peintures en camaïeu, rehaussées d'or. Trois
-arcades larges ouvertes, avec leurs voussures dorées, leurs
-doubles colonnes et leur balustre, y forment une sorte de balcon,
-de portique à la vénitienne au-dessus d'un jardin exigu, tandis
-qu'en face, les fenêtres qui répondent à ces arcades dominent
-sur une profonde vallée de roches et de genévriers. Dix ou
-douze femmes morlaques, éparses sous les cyprès du jardin, se
-montrèrent, en chuchotant, lorsqu'ils parurent, l'archevêque et le
-chambellan.
-
---Oui, Monseigneur, continua Manès, ainsi que vous pouvez le voir,
-ce salon a double perspective: à l'orient, sur un abîme; ici, sur
-le jardin intérieur de Giunta di Doli.
-
---L'air doit être délicieux dans cette vallée, dit Mgr Colloredo,
-en ouvrant l'une des fenêtres, et s'avançant jusqu'au bord du
-balcon, où les trois autres le suivirent. Chaque fois que j'y ai
-passé, j'y ai vu des biches avec leurs faons... Cette rivière est
-bien la Jagodna, monsieur Manès?
-
---Oui, Monseigneur, reprit le savant. Elle est ici d'un aspect
-moins affreux, que du côté des gorges d'où nous arrivons... Le
-pont de pierre que l'on aperçoit a été bâti, il y a trente ans,
-par feu Son Altesse le grand-duc Fédor, pour servir à ceux de
-Zemenico.
-
-Une porte tourna sans bruit, au bas de la grande arcade pleine qui
-fait face à la cheminée, et la princesse se montra, guidée par
-Daria, la sœur de Ianoula. Elle avait un habit de satin mauve,
-semé partout en broderie, de petits nœuds de lames d'argent; ses
-cheveux blonds étaient parés d'un gros bouquet de turquoises, avec
-des perles; et elle tenait à la main une touffe d'asters violets.
-Les quatre convives s'étaient détournés.
-
---Voyez, voyez, dit l'archevêque, voici notre noble et chère
-hôtesse. Le comte Popoff et moi-même, ma chère fille, nous vous
-disons merci de tout cœur. Votre Grâce est venue elle-même
-au-devant de son embarras.
-
---C'est moi, Monseigneur, dit Tatiana, qui devrais bien plutôt
-m'excuser de mes instances pour vous attirer dans ma solitude. Je
-crains que vous n'ayez guère d'amusement ici.
-
-Et s'adressant tout aussitôt au comte:
-
---Bien des jours se sont écoulés depuis notre dernière rencontre,
-Nicolas Semenovitch... Mon plaisir est grand de vous retrouver,
-d'une manière si imprévue... Resterez-vous longtemps à Sabioneira?
-Avez-vous déjà salué mon père?... Qu'il a dû être heureux de vous
-revoir!
-
---Mon séjour, répliqua Popoff, ne peut être de longue durée... Je
-suis contraint de repartir après-demain.
-
---Quoi! vraiment! s'écria Tatiana. Croyez-moi, cher comte, mon
-père ne vous donnera pas congé de le quitter si hâtivement...
-Allons, messieurs, à table... Votre Grandeur connaît sa place...
-Nicolas Semenovitch, veuillez me conduire... Monsieur Manès, et
-vous l'abbé, ici!
-
-La nappe où étincelait un service en or, avec de grands bassins
-d'or de Perse, était toute semée d'œillets. Une profusion de
-fruits à la glace, mûres, arbouses, figues, grenades, melons,
-destinés pour l'entrée du repas, étageaient leurs pyramides dans
-des coupes de cristal violet, tandis qu'aux deux bouts de la
-table un paon et un cygne blanc, le col enguirlandé de roses, se
-dressaient sur deux chariots d'or émaillé, peints de bêtes et de
-fleurs. Toutes sortes de pièces en froid chargeaient le buffet:
-anguilles à la galantine, écrevisses, saumons, pâtés, faisans
-au verjus d'orange rouge, perdrix mouillées d'une sauce verte.
-Cependant, de derrière la balustrade, comme d'une terrasse, les
-convives plongeaient sur le jardin baigné de soleil; des oiseaux
-gazouillaient dans les arbres; et quatre garçons bleus, à pas
-muets, sous l'œil vigilant de ser Pistolese, commençaient à verser
-les muscats de l'Archipel, et le champagne rose non mousseux.
-
---Attendez-vous quelqu'un, princesse? dit soudain M. Manès. Votre
-Grâce paraît inquiète.
-
-Tous les yeux se fixèrent à la fois sur la Grande-Duchesse.
-Immobile, la tête inclinée, on eût dit qu'elle prêtait l'oreille
-à quelque imperceptible bruit. De larges cercles meurtrissaient
-ses paupières; on voyait à ses tempes frêles le réseau bleuâtre
-des veines; et sous la pâleur de sa face, transparaissait quelque
-chose d'ardent, de douloureux, d'inexprimable, qui faisait songer
-au dernier éclat d'une flamme près de s'éteindre.
-
---Votre Grâce n'est pas plus souffrante, j'espère, dit Mgr
-Colloredo.
-
---Non, non, non, Monseigneur, je vais bien... J'ai peut-être eu
-la fièvre, un moment, cette nuit. L'imagination s'effare alors et
-ne voit plus rien qu'objets funèbres... Mais, vers le matin, j'ai
-dormi... Laissons cela... Quelles nouvelles de Sabioneira? Ces
-fêtes durent-elles toujours?
-
---Oui, princesse, répondit Manès.
-
---Et c'est toujours Giano qui est le grand vainqueur?
-poursuivit-elle... J'espérais un peu, je l'avoue, puisque l'état
-de ma sœur Isabelle ne lui permet plus guère de sortir, que le
-grand-duc Floris, du moins, aurait accompagné mes hôtes à Giunta
-di Doli... Il n'est pas malade, monsieur Manès? On ne me cache
-rien sur mon frère?
-
---Son Altesse se porte fort bien, dit le savant. Mgr Colloredo
-peut vous l'attester.
-
---Sans doute, sans doute, fit l'archevêque, tout en mangeant de la
-grenade à cuillerées... Vous ne touchez à rien, monsieur l'abbé.
-
---Ah! Monseigneur, repartit naïvement le bon abbé, je suis encore
-tout bouleversé de cette malheureuse scène...
-
-Mais un coup d'œil de M. Manès lui renfonça si avant dans la gorge
-le nom de José-Maria qui allait peut-être lui échapper, qu'il en
-resta comme suffoqué.
-
---Que s'est-il passé? dit Tatiana.
-
---Une niaiserie, dit Manès. C'est ce ridicule Stepany... Votre
-Grâce n'ignore pas que son fils s'est enfui avec des Zingari...
-Ser Pistolese a dû vous raconter cette aventure.
-
---Bah! répliqua le gros majordome en s'avançant discrètement,
-j'avais toujours prédit que ça finirait de la sorte... Il
-harassait l'enfant, voyez-vous; mais, quand on charge trop les
-buffles, ils se couchent dans le fossé... Quoi qu'il en soit, la
-fille du vieux Tvarko a rencontré l'enfant, mercredi soir, qui lui
-a dit qu'il s'en allait au campement des Zingari, mais elle n'y a
-pas pris garde... Il paraît qu'il se plaignait quelquefois d'être
-malheureux chez son père. Il disait qu'il s'embarquerait comme
-mousse sur la tartane du vieux Panagiotti... Bref, il est sûr que
-l'enfant est parti... Quelque femme de ces vagabonds l'aura caché
-au fond de leurs chariots.
-
---Monseigneur, dit soudain Tatiana, l'Église défend-elle de croire
-aux visions, aux apparitions?
-
---Pourquoi me demandez-vous cela, chère enfant? dit Mgr Colloredo.
-
---Oh! rien!... Parce que cette nuit, j'ai fait un rêve... Et
-pourtant je jurerais bien que je ne dormais pas, murmura-t-elle.
-
-Mais, du jardin, monta un chant très doux, tout composé de voix de
-femmes:
-
- Sous la lune, au bord des flots,
- La belle de Zante rêve.
- Pâles fleurs de mer, jonchez la grève!
- Ses yeux au loin cherchent l'îlot
- Où la tour de son ami s'élève...
- Iohohé! Hou, hi! matelots.
-
---Charmant! fort joli! dit le chambellan. Notre hôtesse honorée
-a voulu nous donner à la fois les plaisirs du goût et ceux de
-l'oreille...
-
- Sous la lune, au bord des flots,
- La belle chante son rêve.
- --Étoiles, dit-elle, oh! la joie est brève,
- Tout bonheur s'échappe et fuit comme l'eau,
- Pas un seul rêve humain ne s'achève...
- Iohohé! Hou, hi! matelots.
-
-Alors, tandis qu'autour du chœur chantant tournait un petit chœur
-de danse de cinq ou six jeunes filles, M. Manès leva les yeux, et
-il vit, en face de lui, la porte s'entre-bâiller doucement. Le
-grattement presque imperceptible d'un ongle contre le bois se fit
-entendre au même moment; puis, le visage d'un aveugle apparut
-dans l'ouverture. Tatiana s'était levée, ainsi qu'à un signal
-attendu, et rejoignant le mendiant:
-
---C'est toi, Nanno, fit-elle à voix basse... Eh bien, as-tu appris
-quelque chose?
-
---Ton frère l'archevêque, à ce qu'on prétend, vient d'abjurer la
-foi chrétienne.
-
---Quoi! quelle fable me dis-tu là?
-
---Il l'a reniée à l'autel, devant le peuple entier rassemblé... Ce
-sont des femmes sur le chemin, qui me l'ont raconté en passant.
-
---Laisse-nous! C'est bien, dit la princesse... Messer Pistolese,
-une autre chanson!... Et vous, chers seigneurs, veuillez m'excuser
-d'encourager si mal mes convives.
-
-Un faible bruit se fit à la porte. Un second aveugle venait d'y
-paraître. Ses yeux ternes étaient tout grands ouverts; sa tête
-se mouvait sur son cou avec une lenteur circonspecte. Tatiana,
-rapidement, vint à lui, comme avertie de sa présence par un
-instinct magnétique:
-
---Parle, Francesco, qu'y a-t-il?
-
---Ah! ma fille, ma fille, dit l'aveugle, le cœur me saigne de
-te voir en fête... Tu irriteras les morts sous la terre... Mme
-Isabelle, ta sœur (son âme vive au Paradis!), est trépassée;
-l'Ange est venu la prendre... Ils l'ont enterrée aujourd'hui.
-
-Elle était devenue plus blanche qu'un marbre. Son bras tomba; sa
-tête se pencha sur sa poitrine; mais la relevant aussitôt:
-
---Ma sœur est morte! dit la princesse à haute voix... Morte! Eh
-bien, elle a terminé un pénible et douloureux voyage... Messieurs,
-que ceci ne rompe pas notre amicale réunion! Les morts sont
-morts!... A Dieu ne plaise que cette maison montre à nos hôtes
-pour cela un visage moins hospitalier!
-
-La porte venait de s'ouvrir, laissant voir un troisième aveugle,
-immobile et debout sur le seuil. Les pieds poudreux, un bâton à
-la main, il portait l'écuelle de bois pendue à la ceinture; une
-lourde besace de poil de chèvre tombait sur son manteau déchiré.
-
---Janko! exclama Tatiana...
-
-Et d'un accent impérieux:
-
---Tu viens encore annoncer un malheur... Ton récit, vite!
-
---Hélas! ma fille, repartit l'aveugle, ma voix aura pour ton
-oreille le tintement d'une cloche funèbre... Ton père, le
-Grand-Duc, est mort, et ses os reposent déjà dans la chapelle de
-la Jagodna. Dieu veuille l'admettre à sa droite!
-
-On put croire, à la voir chanceler, qu'elle allait s'abattre sur
-le pavé. Puis, au milieu du profond silence:
-
---Mon père est mort! dit-elle lentement... Paix à son âme! Il
-était mortel! J'aurai ma vie entière pour le pleurer... Chers
-seigneurs, demeurez, je vous en conjure. La plus pauvre femme
-morlaque, quand elle revient d'enterrer son mari ou son fils,
-s'assied, sans pleurer, au repas funèbre... Pourquoi aurais-je
-moins de courage?
-
-La porte venait de tourner une fois encore sur ses gonds, et
-un quatrième aveugle apparut. Ses yeux montraient des orbites
-saigneux; une moustache rare et blanche se hérissait sous son nez
-crochu; et il paraissait le plus vieux de cette troupe misérable.
-Un silence terrifié accueillit ce nouveau messager, tandis qu'à
-pas roides et sinistres, la princesse s'avançait vers lui:
-
---Parle, Renzo, qu'as-tu appris?
-
---Ma fille, répondit l'aveugle, fais ouvrir les grilles du jardin
-pour le double malheur que l'on t'apporte... On vient de trouver
-Monseigneur gisant dans le caveau funèbre de la Jagodna... Et
-l'autre! l'autre!... Messer Giano... un œil crevé! le fer dans la
-cervelle!... Mort! mort! déjà froid!
-
---Ce que j'entends est incroyable, murmura tout bas Tatiana,
-incroyable et nouveau, toujours nouveau... Faut-il donc oser te
-comprendre? Mon frère et Giano sont-ils tués?... Est-ce bien cela
-que tu veux dire?
-
---Messer Giano est mort, répliqua l'aveugle, et Mgr Floris est
-blessé grièvement.
-
-Un bruit de pas, des voix confuses s'élevèrent; et derrière les
-grilles du long portique qui fermait le jardin à l'orient, on
-vit passer deux civières, suivies d'une foule de Morlachs. Puis,
-Jacinto entra précipitamment, et s'élançant en bas des arcades, où
-se tenait debout Tatiana:
-
---Au secours! au secours! cria-t-il... Maître Manès! au secours!...
-
---O ciel clément! fit l'abbé Lancelot.
-
---Mon enfant, reprit le bon archevêque, donnez un libre cours à
-vos larmes... Dieu vous éprouve aujourd'hui, ainsi qu'il a éprouvé
-plusieurs de ses élus, par des malheurs véritablement inouïs...
-Pleurez, ma chère fille, ne vous contraignez pas!
-
---Pleurer! dit-elle... Bah! quelques gouttes d'eau feront-elles
-revivre ceux qui sont morts?... Ne craignez rien pour moi,
-Monseigneur... J'ai déjà eu des rêves aussi affreux que celui-ci!
-
-Mais un cinquième aveugle, hors d'haleine, se précipita sous les
-cyprès, au milieu des chanteuses effarées. Il agitait au bout de
-son bras un large tison qui flambait dans une coquille de fer, à
-la façon des coureurs qui annoncent un incendie par la campagne;
-ses pieds nus saignaient, sa poitrine haletait; et se frappant le
-sein d'une main:
-
---Ils viennent! ils viennent!... Ah! miséricorde!... Nous sommes
-perdus, perdus, perdus!... Hélas! c'est fait de nous!... Ils
-viennent!
-
-Tatiana s'avança d'un pas ferme jusqu'à la balustrade, d'où elle
-dominait le jardin:
-
---Que dis-tu, Pagolo?... Et qui donc vient?
-
---J'étais dans un fourré, poursuivit l'aveugle... J'entendais
-leurs chants de réprouvés, leurs cris pareils à ceux des
-démons!... Ils ont surpris Zaradese et l'ont livré aux flammes...
-Ils ont massacré les vieillards et emmènent en captivité les
-jeunes filles... Et maintenant, la nuée s'approche... Elle fond
-sur Giunta di Doli!
-
-Des exclamations de terreur partirent du milieu des femmes
-rassemblées au jardin; les convives, dans le salon, s'étaient
-levés en désordre.
-
---Quels sont ceux, reprit Tatiana, qui osent ainsi se porter en
-armes sur les terres du grand-duc Fédor?
-
---Ourosch! Ourosch!... C'est ce chien de Sgombro, uni à ces
-Bosniens réprouvés, à ces Turcs plus damnés que les flammes de
-l'enfer même!... Ils comptent surprendre Sabioneira... Prends
-garde à toi, prends garde à toi, ma colombe!... Ils ne sont pas
-un, ni trois, ni cinq: ils sont peut-être cent, peut-être mille!
-
-Des détonations assez proches éclatèrent à ce moment. Alors, une
-clameur lamentable s'éleva:
-
---Jésus! Jésus! nous périssons!
-
---Voici les démons!
-
---Nous sommes perdues!
-
---Silence! commanda Tatiana... Mes chers seigneurs, ne craignez
-rien, ajouta-t-elle en tournant la face vers les convives qui
-pâlissaient. Pas un cheveu ne tombera de la tête des hôtes du
-grand-duc Floris... Puisque mon père est mort et mon frère
-blessé, je leur succède pour commander... Qu'on arbore l'aigle
-russe au-dessus des portes! Qui osera violer notre palais?...
-Mais taisez-vous, femmes! taisez-vous donc! Vos maris ne sont-ils
-pas là pour vous défendre?... J'entends leur foule autour du
-pavillon... Laissez-les entrer! Qu'on ouvre les portes!
-
-Un flot de Morlachs, en tumulte, envahirent le jardin. Ils
-brandissaient des kandjars, des pistolets, élevaient en l'air
-de longs fusils, vociféraient des chants de guerre. La plupart
-étaient accourus de Zemenico, au bruit de la rapide incursion
-d'Ourosch, qu'avaient semé les fuyards de Zaradese; d'autres, en
-revenant du convoi funèbre, avaient été surpris par la nouvelle.
-Une vaste acclamation salua Tatiana quand elle parut à la
-balustrade:
-
---Amis, dit-elle, vous êtes impatients de combattre!
-
-Et tous répondirent:
-
---Oui! oui!
-
---Quel chemin ont pris les gens d'Ourosch? demanda-t-elle.
-
-Plusieurs voix crièrent:
-
---Celui de Stupa!
-
---Ils vont donc, poursuivit Tatiana, déboucher dans cette vallée
-et sous Giunta di Doli même, qu'ils tenteront d'emporter. Le
-Seigneur Dieu vous les met entre les mains!
-
---A mort! clamèrent-ils... A mort!
-
---Que vingt d'entre vous, dit Tatiana, se rendent au défilé de
-Zaglav; que vingt autres filent sans bruit, dans les gorges de
-Pasicina!... Les autres iront s'embusquer sous la chênaie de
-Giunta di Doli... Quand ceux d'Ourosch arriveront au fond de
-la vallée, alors, levez-vous tous et fondez sur eux!... Pris à
-revers, en tête, en flanc, vous ne pouvez manquer de les écraser!
-
-Ils crièrent d'enthousiasme, faisant voler en l'air leurs toques
-rouges.
-
---Allez au combat, dit Tatiana, et songez pour qui vous combattez.
-Ce sont vos enfants que vous défendez; ce sont vos femmes qui
-vous accueilleront en vainqueurs à votre retour; c'est votre
-Grand-Duc que vous sauverez! Ces bandits traînent avec eux des
-malheureuses qu'ils ont enlevées; vous les arracherez de leurs
-mains... Et si quelques-uns d'entre vous sont marqués par le sort
-pour succomber, que leurs âmes ne regrettent rien; ce n'est pas
-un malheur de mourir... Alerte, mes amis, et en avant! Pour vous
-renforcer le courage, Mgr l'archevêque de Raguse va vous donner sa
-sainte bénédiction.
-
---Oui, oui! dit Mgr Colloredo qui faisait bonne contenance, bien
-que les mains lui tremblassent un peu. Courage, mes enfants! Tout
-ira bien!
-
-Et se plaçant à la balustrade, il étendit sa droite pastorale
-au-dessus des Morlachs agenouillés.
-
---Maintenant, retirez-vous promptement!... Silence! pas de cris!
-dit Tatiana. Vite! vite! à vos embuscades!
-
-Ils se dispersèrent sans bruit, tandis que deux ou trois valets
-refermaient les grilles derrière eux. Les femmes morlaques se
-taisaient; des paons piaulaient, au loin, dans les bois: une sorte
-de calme lugubre avait succédé au tumulte qui remplissait, tout à
-l'heure, le pavillon.
-
---Mais pourquoi n'être pas parti? s'écria le comte Popoff, comme
-du fond de ses réflexions; et sa grosse mine jaune exprimait
-l'inquiétude et la peur.
-
---Partir quand on combat pour nous! dit Tatiana. Abandonner
-nos défenseurs, sans même connaître leur sort!... Non, non, je
-reste!... Allons, ne craignez rien pour moi, mon cher hôte... Je
-me fie en nos braves Morlachs. Nous sommes en sûreté à Giunta
-di Doli, autant que dans une forteresse... Daria, Daria, es-tu
-là?... Je verrai aujourd'hui avec tes yeux, mon enfant... Postées
-toutes deux sur ce balcon, tu me diras, moment par moment, les
-vicissitudes du combat.
-
---Votre Grâce ne commettra pas une telle imprudence! repartit Mgr
-Colloredo. Il suffirait d'une balle égarée... Soyez raisonnable,
-ma chère fille!
-
-Tatiana secoua la tête, lentement:
-
---Pourquoi? dit-elle... Qu'ai-je à craindre? Pensez-vous donc que
-je tienne à la vie, Monseigneur?... Daria, ouvre cette fenêtre!
-
-Elle s'avança jusqu'au bord du large et massif balcon de pierre,
-bâti en saillie sur l'abîme, et qui portait à ses deux coins
-des lions de bronze noir, debout, tenant des écus d'armoiries.
-Quelques corbeaux, en croassant, partirent du fond de la vallée,
-comme alarmés de voir une créature humaine apparaître dans cette
-solitude, et, çà et là, ils se perchèrent sur les arbres.
-
---Maîtresse, dit Daria d'une voix basse, les nôtres ont quitté à
-temps... Voici les Turcs!
-
-Sur la crête d'une des collines, plusieurs hommes à longs fusils,
-surgirent entre les rocs. Ils fouillaient de leurs regards
-inquiets la profonde vallée déserte, toute pleine d'embuscades; et
-d'autres, survenant derrière eux par l'âpre sentier, appelaient,
-avec de grands gestes, leurs compagnons qui montaient encore.
-Alors, le soleil, au milieu du ciel, perdit ses rayons tout à
-coup; d'épaisses nuées le cachèrent, laissant tomber une lumière
-sombre et morne. Des traînées de sable se levèrent dans la vallée,
-en tourbillonnant; les genévriers se tordirent; la Jagodna roula
-plus écumeuse, sous le pont gris et solitaire, et les rochers,
-les bruyères, le torrent prirent soudain un aspect si tragique,
-que les hommes d'Ourosch frissonnèrent, saisis d'une terreur
-superstitieuse. Ils se baisaient le pouce gauche, pour détourner
-ces présages funèbres, ou bien touchaient sur leur poitrine les
-amulettes qu'ils y portaient.
-
---Que font-ils? demanda Tatiana.
-
---Ils se sont arrêtés, maîtresse, reprit tout bas la sœur de
-Ianoula; et son œil de faucon attaché sur eux distinguait jusqu'à
-leurs moindres gestes... Ils se considèrent, la bouche béante,
-comme s'ils attendaient un mot les uns des autres, et pourtant,
-pas un ne parle...
-
---Et les nôtres? dit la princesse.
-
---J'en vois deux ou trois cachés sous les arbres, ou collés contre
-les roches... On les prendrait pour des statues... Les feuilles,
-maintenant, ne bougent plus; les corbeaux se tiennent immobiles...
-Ah! ceux d'Ourosch s'ébranlent enfin... Ils se mettent en marche,
-maîtresse...
-
-La troupe, en effet, descendait lentement le long du sentier
-rocailleux. Elle comptait une centaine d'hommes, pillards
-bosniens, habillés de caftans déchirés, Monténégrins, gens de
-Sgombro, Krivosciens en sayons de poils, et qui faisaient sonner
-dans leurs mains de longs fusils tout cerclés d'argent. Le vieil
-Ourosch avait voulu profiter de ce jour des funérailles, pour
-tenter une pointe contre le palais, désert et sans défenseurs.
-Mais ses auxiliaires turcs, en dépit de l'espoir du pillage,
-l'avaient rejoint avec tant de lenteur; l'incendie de Zaradese,
-par surcroît, l'avait si longtemps retenu, qu'au lieu de
-surprendre Sabioneira vers onze heures, comme il l'avait calculé,
-il s'en trouvait, en plein après-midi, encore éloigné d'une lieue.
-
---Je vois les nôtres, chuchota Daria... Ils font le signe de la
-croix... Ah! les voici qui lèvent leurs fusils!
-
-Une effroyable détonation, que les échos des rocs et des bois
-répercutèrent en tonnerre, passa dans l'air, comme un ouragan. Au
-même instant, ceux de Zemenico s'élancèrent en jetant des cris, et
-fondirent sur les Bosniens.
-
---Que vois-tu? dit Tatiana.
-
---Ils se battent au fond de la vallée, répondit la petite
-Morlaque. Ainsi que dans les forêts, maîtresse, il y a un
-frémissement, un tourbillon, et tout bouge. Les fumées planent
-sur les fusils... Ah! ah! Aôi! aôi! Courage!... Écrasez-les,
-massacrez-les, ces meurtriers de Ianoula!... Ah! leur vue me
-dévore la moelle dans les os.
-
-Ses yeux étincelaient; ses dents blanches luisaient, entre ses
-lèvres à demi ouvertes; elle tremblait de tout son corps. Soudain,
-elle s'écria avec un rire violent:
-
---Entends-tu bourdonner les balles?... Ha, ha, ha! on dirait des
-mouches, par un jour d'été... Tout disparaît dans la poussière que
-soulèvent les guerriers... On n'aperçoit que bras levés, fumée,
-kandjars, lueurs rouges... Bien! le sang abattra la poussière...
-Oh! oh! Aôi! aôi! courage! Je distingue les nôtres, maintenant.
-Ils volent comme des faucons, dans la bataille... L'ardeur du
-combat redouble, maîtresse... Tu croirais voir bouillonner la
-flamme, quand on y verse l'eau-de-vie... Les kandjars brillent,
-les fusils crient, les balles s'enfoncent dans la terre, en
-sifflant. Oh! oh! malheur!... Aôi! aôi! malheur! Ceux de Zemenico
-reculent... Ah! chiens! fils de pourceaux! lâches! lâches!... Que
-le feu maudit vous dévore!
-
-Mais des clameurs furieuses éclatèrent, et plus sauvages que des
-loups, de nouveaux combattants, débouchant du défilé de Pasicina,
-coururent sur les Bosniens pris en flanc, et en firent un grand
-carnage.
-
---Quels sont ces cris? dit Tatiana.
-
-La farouche enfant battit des mains:
-
---Ho! ho! ho! qu'on en tue, maîtresse! Nos Morlachs brillent,
-tout dorés de sang... Les vaillants, la tête arrachée, se
-tiennent encore debout, serrant leur kandjar... Il gît sur la
-terre des jambes et des bras... Écoute! la mêlée redouble. Tu
-dirais deux serpents enlacés... Aôi! aôi! On les pousse, on les
-presse, aux abords de la Jagodna... Les corps tombent du haut du
-pont, comme, en automne, les mûres des haies... Ah! ah! Aôi!...
-Bien malgré eux, ils boivent de l'eau en abondance... Les Turcs
-reculent... Aôi! aôi!... Ils fondent, ils se racornissent, comme
-le cuir placé devant le feu... Entends-tu? Ils sonnent de leurs
-conques... Chiens mécréants, nous vous rassasierons de balles!...
-Ah!... Ils fuient, ils tournent le dos!... On voit les uns jeter
-leurs cartouches, les autres détourner la tête, en courant... On
-dirait un troupeau de porcs qui se sauvent... Aôi! aôi! voici
-encore des Morlachs! Ils se précipitent d'un défilé... Victoire,
-maîtresse!... Les nôtres ont vaincu!
-
-Alors, tandis que des clameurs nouvelles annonçaient l'irruption
-de ceux de Zaglav parmi les Bosniens en déroute, Tatiana rentra
-dans la salle. Plusieurs valets s'y étaient rassemblés, au milieu
-du trouble de ce moment, et se tenaient au fond, par petits
-groupes, laissant un large espace vide, où se promenait le comte
-Popoff. L'activité, l'air turbulent du chambellan, ses fréquents
-changements de posture, quand il s'arrêtait à la vitre, les
-mots rares et brefs qu'il adressait à l'archevêque, formaient
-un contraste frappant avec la mine douce et paisible de Mgr
-Colloredo, assis dans un fauteuil, les mains croisées. Il se leva
-en apercevant l'aveugle, et le comte s'arrêta dans sa marche.
-
---Dieu soit loué! dit Tatiana, tout péril est écarté...
-Monseigneur, ne m'accusez pas de trop d'audace, si j'ai commandé à
-ces hommes... Mais il fallait avant tout, préserver les hôtes du
-grand-duc Floris.
-
---Ma chère fille, dit l'archevêque, nous admirons votre âme
-vaillante...
-
---Où mon frère a-t-il été porté? demanda-t-elle.
-
-Le petit messer Jacinto s'avança, hors d'un groupe de valets:
-
---M. Manès a fait transporter Son Altesse dans la chapelle.
-
---Conduisez-moi auprès de lui... Daignerez-vous m'accompagner,
-Monseigneur? poursuivit Tatiana, en se tournant vers
-l'archevêque... J'aurai peut-être besoin de votre saint ministère.
-
---Certainement, ma chère fille, répondit Mgr Colloredo.
-
-Jacinto ouvrit une porte; et conduite par Daria, la princesse
-descendit l'escalier, suivie de l'archevêque, du comte Popoff et
-de la poignée de serviteurs qui se trouvaient là. Un peu de sang
-était monté aux joues pâles de l'aveugle; elle s'avançait d'un pas
-ferme, droite, la tête renversée, et sa robe étincelante bruissait
-derrière elle.
-
---C'est étrange, dit tout bas Popoff à Mgr Colloredo... Loin
-d'être accablée par tant de malheurs, comme M. Manès le craignait,
-Sa Grâce ne paraît pas même en ressentir l'ordinaire pitié
-féminine.
-
---La princesse a un esprit viril, répliqua l'archevêque, ou
-plutôt, pour dire le mot, une âme véritablement chrétienne...
-
-Ils étaient arrivés à l'entrée de la resserre des palmiers, qu'on
-appelait quelquefois aussi la Chapelle. Accommodée en oratoire,
-pendant un séjour de plusieurs semaines que Maria-Pia avait fait
-jadis à Giunta di Doli, elle était surmontée d'une croix; et
-deux ou trois pièces de damas rouge, poudreuses et mangées des
-vers, pendaient encore sur les murailles. Vis-à-vis de l'autel
-délabré, un grand Calvaire peint par Giano occupait la paroi du
-fond. Les dalles disjointes branlaient, des vitres manquaient aux
-hautes verrières; on découvrait derrière l'autel, un monceau de
-bûches empilées et de fagots de genévrier. C'était là que pendant
-le combat s'étaient réfugiées les femmes morlaques, comme sous
-la protection des pieux symboles qui décoraient ces murs. Elles
-s'écartèrent silencieusement, à l'entrée de Tatiana, en même temps
-que M. Manès s'avançait au-devant de la princesse.
-
---Il vit! il vit! s'écria le savant... Que Votre Grâce se
-rassure!... Le fer a glissé sur une côte.
-
-L'aveugle avait tressailli. Son beau visage parut soudain
-s'amincir, devenir encore plus transparent, et, parlant comme dans
-un songe:
-
---Tout est donc vrai? murmura-t-elle. Je ne savais plus si j'avais
-rêvé, ou si ces choses étaient réelles... Floris... ma sœur...
-Quoi! mon père aussi?
-
-Il y eut un pesant silence.
-
---Et je n'étais pas auprès de lui... Isabelle... Isabelle
-morte!... Et son enfant? Oh! je devine... Elle est morte en le
-mettant au monde... Quoi! tous les deux? Et mon père aussi!... Ah!
-un seul jour a donc suffi à dépeupler Sabioneira!
-
---Prenez patience, madame, dit Manès. Que la pensée de vos deux
-frères encore vivants vous soutienne!
-
---Mes deux frères, dit-elle... mes deux frères!... Giano
-n'était-il pas mon frère aussi, à ce qu'on prétend?... Mort!
-mon père mort! Isabelle morte!... L'enfant mort aussi, n'est-ce
-pas? Avez-vous dit qu'il était mort?... La mort, la mort, la
-mort, toujours la mort! Je n'entends plus que ce mot-là à mes
-oreilles... Floris aussi est mort peut-être, ou bien il expire en
-ce moment... Ah! qui donc est encore vivant dans le monde, si tous
-ceux-là ne sont plus?
-
---Que Votre Grâce ait confiance... Monseigneur vivra! répondit
-Manès.
-
-Elle fit un soupir long et doux, puis, d'une voix très basse:
-
---Manès, ne me trompez-vous pas, comme vous m'avez déjà trompée,
-pour mon père et ma sœur Isabelle?
-
---Il vivra, répéta le savant, je vous le jure... Je compte même,
-dès ce soir, le faire transporter au palais...
-
---Si Floris vit, dit-elle, alors, tout peut encore refleurir...
-Monsieur Manès, menez-moi vers mon frère.
-
---Monseigneur n'a pas encore repris connaissance, répliqua Manès.
-
---N'importe! Il faut que je me hâte.
-
-Devant l'autel, sur un matelas, Floris était étendu, immobile.
-Un bassin d'argent, plein d'une eau sanglante, des éponges,
-des couteaux, des linges, se voyaient épars autour de lui. Ses
-paupières étaient fermées; un souffle haletant lui secouait la
-poitrine; l'air frais qui se croisait par les verrières, au-dessus
-de son front, agitait, par moments, une boucle de ses cheveux.
-Tatiana, en s'agenouillant, lui prit la main et la baisa; puis, se
-relevant:
-
---Il était mon aîné, dit-elle... Et maintenant, je vous rejoins,
-chères ombres de mes morts aimés! Les vivants avaient pu s'y
-méprendre, mais vous, vous connaissiez mon âme... O Monseigneur,
-poursuivit la princesse, en se tournant vers l'archevêque,
-j'entendais murmurer autour de moi que j'avais un esprit viril...
-Hélas! je ne suis qu'une femme... Mon courage vous a trompés...
-Je continuais de parler, de marcher, de donner des ordres, mais
-j'étais déjà morte, frappée au cœur!
-
-Un frisson la saisit: ses bras s'ouvrirent, sa tête s'inclina sur
-sa poitrine. M. Manès s'était précipité, en même temps que ser
-Pistolese.
-
---Asseyez-moi... Bien! merci! dit-elle... Mes pieds ne me
-soutiennent plus... Et vous, femmes, à quoi bon gémir?... Je
-sors sans douleur de cette vie: volontiers, je donne mon âme
-pour ceux que j'aime... Ainsi, ne pleurez pas, ne vous lamentez
-pas, à cause de moi... Mais chantez plutôt sur ma destinée, des
-chants glorieux, que vous apprendrez à vos filles... Et, quand
-un étranger, en votre présence, parlera de la grande-duchesse
-Tatiana, racontez qu'elle a pratiqué, durant sa vie, toutes les
-choses honnêtes qui appartiennent à son sexe, et qu'elle est
-morte sans frayeur, après avoir vaincu et repoussé vos ennemis de
-ses domaines!
-
-Sa voix, de plus en plus faible, s'arrêtait presque à chaque mot.
-Elle reprit, avec un pâle sourire:
-
---On m'a crue insensible, peut-être... Pauvre Isabelle!... Mon
-cher père!... Vous teniez à mon cœur par des liens si forts qu'en
-se rompant ils l'ont brisé... Oh! j'étouffe, mon bon Vassili...
-Mais non! la mort n'est pas un mal... Sois la bienvenue, froide
-glace, que je sens entourer ma poitrine, et qu'aucune ardeur ne
-pourra plus fondre!... Sois la bienvenue, nuit épaisse, qui viens
-t'ajouter aux ténèbres sous lesquelles j'ai vécu... Cependant,
-attendez! Les portes du Ciel sont plus basses que les voûtes des
-palais princiers: c'est à genoux qu'il convient d'y entrer...
-Je dirai mes fautes, Monseigneur, à votre oreille paternelle,
-afin que vous daigniez me les remettre... Pendant ce temps, je
-vous en prie, monsieur Manès, commandez à ces femmes de chanter
-le chant funèbre qu'elles avaient composé pour la mort de la
-Grande-Duchesse, ma mère... Cet air mélancolique adoucira mes
-derniers instants... A demi-voix... à demi-voix! Il faut à
-l'homme, comme à l'enfant, une mélodie pour qu'il s'endorme...
-
---A demi-voix, répéta Manès. Doucement, femmes, doucement!
-
-Et les femmes entonnèrent un chant:
-
- LE CHŒUR.
-
- Oh! écoutez! Le flot pleure sous la rame,
- Le chat-huant, dans les bois, veille tout seul.
- Appelez, appelez, à voix haute, notre dame,
- Dites-lui de revêtir son linceul!
-
- PREMIÈRE VOIX.
-
- Sur les corolles,
- Les oiseaux descendent du soleil...
- Puis ils s'envolent!
-
- LE CHŒUR.
-
- Vous possédiez bien des palais, bien des rentes;
- Votre longueur de cercueil vous suffira.
- C'est ici la paix pour vous, âmes souffrantes!
- C'est le grand port où toute barque humaine va!
-
- DEUXIÈME VOIX.
-
- Les fleurs des tombes,
- Les fleurs rayonnent, dans l'air vermeil...
- Puis elles tombent!
-
- LE CHŒUR.
-
- Ah! pauvres fous, quels vains trésors on amasse!
- L'enfant grandit, las! il est déjà vieillard.
- La Mort promène, infatigable, sa faux rapace.
- Nous ne vivons qu'à tâtons, dans un brouillard.
-
- DEUX VOIX A L'UNISSON.
-
- Voici le flot, entre le jour et les ténèbres.
- Sur le divin crucifix posez vos lèvres!
-
-Les voix allaient en s'éteignant. Un nuage, dans le ciel brumeux,
-couvrit de nouveau le soleil. Puis, un profond silence régna.
-
---La Grande-Duchesse est morte! dit Manès.
-
-Alors, une rumeur lointaine s'éleva, perçant les murailles.
-On entendit des voix, des clameurs, des coups de fusil qui se
-rapprochaient, tout un joyeux tumulte aux abords du pavillon.
-C'étaient les vainqueurs qui s'en revenaient, ivres de fureur et
-de carnage.
-
---Victoire! victoire! crièrent-ils... Vive la Grande-Duchesse!
-
-Une tête, celle d'Ourosch, lancée par un bras vigoureux, passa
-par-dessus la colonnade, et vint rouler dans le jardin, devant le
-seuil même de la chapelle.
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-TROISIÈME PARTIE
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-TODO ES NADA
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- _Tout n'est rien._
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- Proverbe espagnol.
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-LIVRE PREMIER
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-La consternation et l'horreur de ces catastrophes redoublées
-furent profondes en Dalmatie. Elles ne laissèrent pas, quoique
-sourdement, de retentir jusqu'en Russie même: et la disparition
-de Floris, peu de jours après ces événements, porta au comble
-l'agitation et les rumeurs populaires. En effet, sitôt que le
-Grand-Duc était sorti de son anéantissement, il avait voulu, à
-tout prix, quitter ce funeste Sabioneira. M. Manès l'emmena au
-Tyrol, où le maître et le serviteur passèrent l'hiver obscurément,
-tantôt dans un village, tantôt dans un autre.
-
-Vers le commencement du printemps, Floris partit seul pour la
-Hongrie. Puis, on le vit, tour à tour, dans la plupart des grandes
-villes de l'Europe: Londres, Édimbourg, Lisbonne, Madrid, Naples,
-Rome, Vienne, Berlin. Il paraissait ne pouvoir vivre que hors
-de lui-même, pour ainsi dire, dans le mouvement et le torrent
-des voyages, ou dans le bruit de la débauche, qui l'arrachait à
-son inquiétude, à force de tumulte et d'excès. Il joua, gagna,
-reperdit, et toujours le plus gros jeu; il eut des maîtresses,
-des duels, une vie effrénée d'aventures. Puis, soudain, il quitta
-l'Europe.
-
-Les paris s'ouvrirent au _Carlton-Club_, où il venait de gagner
-cent mille livres, si «ce nouveau caprice de vagabond» passerait
-ou ne passerait pas le jour du _derby_: en d'autres termes, si
-le Grand-Duc serait, dès le mois de mai, de retour à Londres.
-Mais deux semaines après son départ, les journaux de New-York
-annoncèrent, à l'extrême surprise de tous, le mariage du grand-duc
-Floris avec la sœur de sa première femme, la princesse Josine de
-Bourbon et Bragance. La bénédiction nuptiale leur avait été donnée
-sans éclat, et en quelque sorte à la dérobée, dans une chapelle
-irlandaise de Brooklyn.
-
-Au reste, les nouveaux époux, loin de revenir en Europe, parurent
-disposés, au contraire, à s'enfoncer de plus en plus dans les
-terres et les mers immenses qui s'ouvraient devant eux, à
-l'occident. On mettait en vente, à San-Francisco, avec grand
-tapage américain, un yacht de plaisance à vapeur destiné par
-le riche _farmer_ qui l'avait fait construire, pour un voyage
-autour du monde. Floris l'acheta, en changea les emménagements
-intérieurs, qu'il ajusta, boisa, dora, avec force meubles
-magnifiques. On y pratiqua même, pour M. Manès, qui accompagnait
-le Grand-Duc, un laboratoire de chimie; et le _Black-Swan_, ainsi
-rebaptisé, ne tarda pas à prendre la mer, emportant les trois
-voyageurs. Il fut signalé çà et là dans les mers de l'Océanie,
-aux îles Hawaï, à Taïti, à Sydney et dans d'autres ports de
-l'Australie, à Batavia, à Manille, puis à Hong-kong, sur la côte
-de Chine. Agathe de Putbus, maintenant mariée, reçut de Pékin,
-par la légation, une longue lettre où Josine racontait en gros
-son voyage: les îles tristes, couvertes au flux par la mer et
-plantées de cocotiers, les tempêtes, l'air puant de soufre, les
-parfums inconnus dans les bois, les chauves-souris monstrueuses,
-les sultans, les chars de triomphe, les danseuses mitrées d'or,
-les pros dorés à cent rameurs, les villes qui, au temps des
-pluies, ont l'air bâties dans de vastes lacs; puis, les Chinois
-avec leur visage couleur de cendre, leurs fleuves populeux comme
-des rues, et la saleté de Pékin. Bientôt, on sut que le Grand-Duc
-se trouvait à Yokohama, d'où il parcourut tout le Japon; après
-quoi, débarqué à Calcutta, il y fut reçu et traité à merveille
-par le vice-roi. Mais rien ne fut pareil aux fêtes que donnèrent
-en son honneur les rajahs de Djeypour, d'Oudeypour, de Baroda,
-de Gwalior, avec des _nautchs_ de bayadères, des bouffons, des
-rhinocéros, des cortèges d'éléphants peints et dorés, des lâchers
-de pigeons ramiers par volées de quarante mille, des combats de
-buffles et de sangliers, des batailles de poudre rouge dans les
-rues pendant les six semaines du _holi_, qui est le carnaval
-indien, des festins au milieu des bois, des chasses aux flambeaux,
-des feux d'artifice, des milliers de flotteurs de naphte qu'on
-lançait, la nuit, sur le fleuve. Ensuite, remontant au nord,
-Floris avec la Grande-Duchesse séjournèrent dans le royaume du
-maharana Pertap-Singh, ancien ami du grand-duc Fédor. Ils s'y
-préparaient, disait-on, à un voyage d'exploration dans le Ladak
-et le Tibet. Leurs lettres devinrent plus rares; une année encore
-passa. On les oubliait peu à peu; l'obscurité se fit sur eux.
-
-
-
-Le renversement de la mousson, au printemps de 1880, fut
-accompagné dans la mer Rouge d'ouragans si furieux, que les plus
-vieux pilotes des ports n'avaient pas souvenir d'une pareille
-violence. Les désordres et les naufrages furent infinis sur les
-côtes. C'est le temps où les _hadjis_ de la Mecque débarquent
-à Djeddah pour leur pèlerinage: de tous les pays musulmans, il
-en arrive par milliers, sur des vaisseaux anglais, indiens et
-arabes. L'atterrage de ce port est dangereux. Le gouverneur turc,
-chaque nuit, faisait allumer de grands feux.
-
-Une après-midi, vers cinq heures, M. Cadwalader A. Cripps, consul
-des États-Unis à Djeddah, se baignait, non loin de la ville, sur
-une plage déserte, quand il vit s'avancer au bord de la mer, un
-homme coiffé du tarbouch et vêtu de la stambouline. Le survenant,
-en faisant de grands gestes et interpellant l'Américain, qui se
-hâta vers le rivage, l'avertit que Son Excellence le caïmacan
-le priait de se rendre sans retard à la maison d'Ahmed Gha'lid.
-Il s'y trouvait des naufragés d'Europe qu'un boutre arabe avait
-recueillis, et le consul était mandé, comme témoin officiel, pour
-entendre leurs dépositions.
-
---Ah! tiens! c'est vous, Sidi-Nazarian, dit M. Cripps, qui
-reconnut le secrétaire-interprète du gouverneur. Bien! bien! je
-suis à vous, effendi... Des naufragés... hem! grommela-t-il,
-tandis que son nègre l'enveloppait dans une sorte de longue
-robe de coton blanc, fort sale, et ornée à l'entour des poches
-d'agréments en chenille rouge... De pauvres diables manquant
-de tout, et pour lesquels il faudra, je parie, ouvrir encore
-quelque souscription!... Pourquoi est-on venu me déranger, ajouta
-l'Américain d'un ton d'humeur, au lieu de requérir mon collègue de
-la «vieille chère Marâtre», ou bien l'autre, le petit Français?
-
-Sidi-Nazarian tourna lentement vers M. Cripps son visage noyé de
-graisse:
-
---Vous savez bien, répondit-il, que les consuls d'Angleterre et
-de France sont partis hier pour Kondofah, en compagnie de Son
-Excellence Kiamil-Pacha, notre gouverneur, et des membres de la
-commission sanitaire internationale. C'est ce qui fait que le
-caïmacan est gouverneur par intérim.
-
-M. Cripps haussa les épaules:
-
---Des naufrages! murmura-t-il... Ha, ha! quelle pitié! des
-naufrages!... Si ce pays était américain, il faudrait bien que
-ça changeât; il faudrait que le vent et la tempête apprissent
-à ronger leur frein! Je puis vous l'affirmer, monsieur. Il n'y
-a pas, sur la surface du globe, un tigre de ménagerie aussi
-fouaillé, aussi dompté, aussi muselé que le seraient les vagues
-de cette mer, si elle devenait américaine!... Mais que peut-on
-attendre de contrées qu'on voit encore s'abandonner à toutes les
-pratiques dégradantes de la superstition et du despotisme, et où
-les vêtements du peuple sont du caractère le plus excentrique!...
-Quelle est la nationalité de ces naufragés, effendi?
-
-L'Arménien venait de s'asseoir sur une des roches de corail dont
-le sable était jonché; et, les paupières à demi closes, il avait
-l'air de sommeiller, à l'ombre d'un large parasol arabe, doublé de
-natte, et rabattu obliquement sur ses trois pieds, que l'on avait
-disposé là, pour le rhabillage de M. Cripps. Celui-ci répéta sa
-question.
-
---Ce sont des Russes, dit enfin Nazarian.
-
---Des Russes! s'écria le consul, d'une voix si retentissante que
-le gros Arménien en tressaillit. Des Russes!... Ha, ha, ha, ha!...
-des Russes!... J'étais sûr que c'étaient des Russes... Je vous le
-disais bien, monsieur! Il y a des institutions avec lesquelles
-les naufrages et tous ces accidents du vieux monde sont forcément
-incompatibles; mais des hommes élevés, au contraire, parmi un état
-social qui constitue pour eux une insulte, dès leur naissance,
-doivent, en effet, faire naufrage... Qu'est-ce qu'un Russe?
-continua M. Cripps, d'une voix sombre et solennelle... Un esclave!
-Rien qu'un esclave! Je ne puis le nommer autrement. Et votre Tsar,
-monsieur, qu'est-il, sinon une insulte perpétuelle aux sentiments
-et à la dignité de l'homme? Le trésor le plus précieux, le
-drapeau, le palladium, l'arche d'alliance du genre humain, c'est
-l'Égalité!... Allons, chien de teigneux, prendrez-vous garde! dit
-M. Cripps, se tournant furieux vers le nègre qui lui peignait
-ses cheveux noirs et plats... Si donc votre monarque, monsieur,
-se refuse à considérer comme son égal l'homme utile qui nettoie
-les boues et les immondices de sa capitale, il porte atteinte,
-par cela même, au trésor commun de l'Humanité; il insulte
-grossièrement à un principe rationnel!... Sont-ils nombreux?
-L'équipage tout entier a-t-il pu se tirer du liquide? reprit le
-consul, en se levant.
-
---Quel équipage? fit Nazarian.
-
---Eh bien, les naufragés, Dieu me damne!... Je vous demande s'ils
-sont nombreux.
-
---Nombreux? répéta l'Arménien. Non! presque tous ont péri dans le
-naufrage. Trois seulement se sont sauvés.
-
---De pauvres diables, naturellement! dit M. Cripps, en souriant et
-hochant la tête d'un air hautain, comme assuré qu'il ne pouvait se
-trouver que de ces gens-là parmi des Russes.
-
---La faim et le malheur brisent l'homme, répondit Nazarian
-sentencieusement. Tels qu'ils étaient quand on les a portés à la
-maison d'Ahmed Gha'lid, personne n'eût pu distinguer entre le
-sultan et l'esclave, entre le riche et le pauvre, entre le maître
-et le serviteur... Toutefois, l'un de ces naufragés, s'il faut en
-croire son compagnon, serait un grand, le frère ou le cousin du
-tsar de Russie.
-
---Le frère ou le cousin du Tsar! exclama M. Cripps, qui donna
-les marques de la plus vive agitation. Comment pouvez-vous
-bien me prévenir si tard, effendi!... Mammo! Mammo! mon habit!
-cria-t-il. Voilà! je suis prêt dans l'instant... Le frère ou le
-cousin du Tsar!... C'est inconcevable, effendi! Votre conduite est
-inconcevable!... Pas un seul mot pour m'avertir!... En vérité,
-on se croirait ici tombé sur une autre planète, soumis à d'autres
-conditions primordiales de la vie... Au moins, lui a-t-on dit mon
-nom? Sait-il que dans cette contrée barbare il y a un Américain,
-un représentant des États-Unis, de la libre nation qui marche à la
-tête de toutes les autres? Et M. Cripps, dans son enthousiasme,
-cingla de son jonc, amicalement, les jambes noires de Mammo... Le
-frère ou le cousin du Tsar!... Allons, vite, en route, en route,
-effendi!
-
-Tous deux rentrèrent dans Djeddah, par la porte de la Grand'Mère,
-et en suivant des rues bruyantes et tortueuses, ils dépassèrent le
-Bazar. Des cages de bois treillissé sortaient des murs; çà et là,
-on apercevait, sous l'arcade sombre des boutiques, un potier ou
-quelque brodeur, travaillant les jambes croisées; des portefaix,
-des âniers se heurtaient; souvent, il fallait se ranger devant une
-file de dromadaires, qui portaient le long de leurs flancs, en
-équilibre, des jarres d'eau ou des couffes de fruits. Puis, ils
-laissèrent à droite une mosquée, d'où s'élevait un minaret. Des
-pèlerins, arrivés le matin, campaient sur la place, en désordre:
-femmes voilées, hadjis vêtus de blanc, vendeurs agitant des
-sonnettes, négresses s'avançant courbées sous de grandes cornes
-remplies de boisson, ou sous des meules à écraser le blé. Les
-habitations devinrent plus rares; ensuite, le terrain s'élargit,
-et au fond d'une sorte d'esplanade, l'Arménien et son compagnon
-aperçurent un bâtiment blanc, à étroites fissures grillées.
-C'était le palais d'Ahmed Gha'lid.
-
-Ils passèrent un long portail, gardé par quelques capidgis,
-dont le logis donnait sous la voûte. Trois ou quatre coureurs
-promenaient, dans une vaste cour sablonneuse, les chevaux
-superbement harnachés qui avaient apporté le caïmacan et sa
-suite; des soldats déguenillés fumaient ou dormaient, au pied des
-murs; et un petit esclave noir paraissait guetter les arrivants,
-du haut d'un escalier de bois précédant une porte basse que
-surmontait une inscription en gros caractères arabes, bleus et
-verts. Faisant un signe à l'Arménien, l'enfant se mit à marcher
-devant lui, le long d'un couloir obscur. Il écarta une tapisserie,
-et le secrétaire-interprète pénétra, suivi de son compagnon, dans
-la salle d'audience, voûtée et blanchie à la chaux.
-
---Ma révérence à la noble assemblée, dit Sidi-Nazarian. Paix à
-tous!
-
-Puis, s'inclinant devant un homme maigre, en uniforme plastronné
-d'or, qui, assis au coin d'un sofa, donnait tout bas des ordres à
-un esclave:
-
---Monseigneur, voici M. Cripps, le consul des États-Unis.
-
---Qu'il soit le bienvenu! répondit le caïmacan. On n'attendait que
-lui... Qu'il prenne place!... Toi, réis, viens en face de nous...
-Veuillez prendre place, seigneur, dit-il en anglais au consul.
-
-M. Cripps, avant de s'asseoir, promena les yeux autour de lui.
-Sous une coupole éclairée par une sorte d'œil-de-bœuf à vitre
-verdâtre et épaisse, plusieurs hommes se tenaient accroupis,
-roulant entre leurs doigts les grains de chapelets en corail noir.
-L'Américain reconnut le cadi, trois seyds et cheiks vénérables,
-et le capitaine du port, habillé de laine fauve. Derrière le
-caïmacan, un personnage immobile, debout dans une longue robe
-jaune, et qui était, comme Nazarian le chuchota rapidement
-à M. Cripps, le favori du chérif de la Mecque et le chef de
-ses eunuques noirs, se renversait la tête pour mieux voir, en
-s'adossant contre la muraille. Ses petits yeux disparaissaient
-sous les replis de ses paupières; de lourds anneaux tiraient ses
-oreilles que cachait à demi un turban à longues bandelettes d'or;
-et vaguement, la face en l'air, il souriait. Dans un coin, le
-kâteb-greffier disposait devant lui son calam et son écritoire de
-plomb.
-
---Approche, réis, approche! répéta le caïmacan. Tu sais pourquoi
-nous t'avons fait venir... Parle, raconte en présence de tous
-comment le salut est par toi arrivé à ces naufragés, car ce n'est
-pas la volonté de l'homme qui s'accomplit, mais celle de Dieu.
-
-On entendit quelques chuchotements parmi les matelots arabes,
-dont les turbans et les haycks déchirés emplissaient le fond de
-la salle; et le vieux réis, à pas lents, s'avança vis-à-vis du
-caïmacan. Sa barbe, en plusieurs touffes blanches, lui descendait
-à la ceinture; les éraflures de la tempête avaient laissé sur ses
-jambes nues des traces livides ou saignantes; et portant la main à
-son cœur, après s'être courbé jusqu'à terre:
-
---Que je te serve de rançon, seigneur caïmacan! dit-il. Puisse
-toujours le bonheur t'accompagner!... Nous étions partis de
-Kosséir, chargés de blé pour la Cité sainte (Dieu la garde et la
-protège!), quand la tempête nous assaillit. La pluie tombait comme
-si on l'avait jetée au travers d'un crible; la rafale soufflait,
-à la fois, de tous les points de l'horizon, et notre barque
-allait et venait, désemparée, faisant sur les bancs de corail,
-que sa quille raclait en passant, le même bruit qu'une lime sur
-du fer. Comme nous n'attendions plus que la mort, nous aperçûmes,
-à notre gauche, une sorte de radeau de poutres, qui s'approcha,
-bord à bord, contre nous. La violence des vagues tantôt nous
-plongeait jusqu'aux abîmes, tantôt nous élevait jusqu'aux nues;
-mais ce radeau, comme doué d'une âme, nous suivait. Alors, je
-dis: Béni soit Dieu, l'admirable créateur! Quelquefois il sauve
-deux faiblesses, là où le seul puissant aurait péri... Et je
-lançai une amarre aux naufragés, en invoquant l'Intercesseur des
-peuples, Mohammed, l'imâm des apôtres... Ainsi nous passâmes toute
-la nuit, dans un brouillard épais, sur une poix liquide. Le vent
-ayant molli à l'aube et le ciel s'étant éclairci, nous vîmes le
-radeau qui nageait derrière nous, et le halant à notre bord, nous
-recueillîmes ceux qu'il portait. Mais il ne s'y trouvait que deux
-hommes et une femme, inanimés, les nerfs et les muscles rompus,
-tellement décharnés que leur poitrine ressemblait aux bâtons d'une
-échelle, enfin pareils en tout à des cadavres. Après les avoir
-secourus aussi bien qu'il nous était possible, nous reprîmes
-la route de Djeddah, dont l'aspect béni nous remplit de joie,
-à l'heure de la prière _el dohor_, quand le soleil plane à son
-zénith. L'émir-bahar, étant monté sur notre boutre, alla aussitôt
-te prévenir... Le reste, tu le sais comme nous.
-
-L'un des cheiks éleva la voix:
-
---Bien, réis, tu as parlé sagement. Dans le _Kitâb-Sifât el
-a'qla_, il est écrit: _L'intelligence est pour chaque homme ce que
-la lumière est pour chaque étoile._ C'est par leur éclat lumineux
-que les astres se révèlent à nous: de même, c'est par leurs
-discours que les hommes intelligents manifestent leur intelligence.
-
---C'est bien, réis! dit le caïmacan... Non, ne t'éloigne pas
-encore. Le kâteb te présentera, tout à l'heure, ta déposition à
-signer... Qu'on aille chercher maintenant celui des naufragés qui
-est en état de répondre.
-
-Deux des esclaves noirs qui se tenaient debout près de la porte,
-sortirent précipitamment, tandis que résonnait au loin le coup de
-canon annonçant la fin du jeûne des pèlerins, avec le coucher du
-soleil. De grandes ombres s'épaississaient sur les murailles, où
-pendaient, alourdis par des rouleaux de bois de cèdre, quatre de
-ces coloriages représentant le puits Zem-Zem, la _Makâm hàsaret
-Ibrahîm_, le tombeau de Mahomet et celui d'Omar, qui se vendent
-aux hadjis, dans les deux villes saintes.
-
-Mais le rideau de toile peinte s'écarta, et plusieurs serviteurs
-entrèrent, élevant au bout de leurs bras des lampes de fer
-à quatre becs, qu'ils posèrent sur le tapis. Derrière eux,
-s'avançait un vieillard, maigre, livide, défiguré, dont un homme
-en caftan bleu de ciel et coiffé d'un large turban soutenait les
-pas appesantis. Son teint noirci, ses joues creuses, sa longue
-barbe hérissée, excitèrent, quand il parut, un sourd murmure
-de compassion. Il arriva jusqu'au fauteuil qui lui avait été
-préparé et, défaillant, s'y laissa tomber, tandis que le médecin,
-vivement, lui présentait sous les narines une petite pomme de
-senteur.
-
---Mais, hakim, pourra-t-il parler? dit en arabe le caïmacan.
-
---Ne craignez rien pour lui, seigneur! répondit l'homme vêtu
-de bleu. Que je devienne la rançon d'un juif, s'il ne recouvre
-incessamment ses esprits!... Voyez! la vie en lui, ainsi que
-de l'eau agitée, a déjà repris son niveau. Il est robuste et
-courageux: avant que la nouvelle lune ait terminé le mois où nous
-sommes, il pourra croire qu'il a enduré ces souffrances dans un
-autre corps, tant la vigueur lui sera revenue!
-
---As-tu aussi bon espoir pour les deux autres? demanda le caïmacan
-à demi-voix.
-
---A qui Dieu n'aide pas, repartit le médecin, c'est vainement
-que le monde lui aide... Toutefois, j'ose me promettre que le
-compagnon du vieillard, celui que l'on dit un grand de Russie,
-pourra, par la miséricorde du Seigneur, retirer son pied de la
-mort. Mais la jeune princesse,--à moins que le Très-Haut ne la
-secoure, s'il lui plaît,--a mangé sa part de ce bas monde. Son
-corps est en effet tellement chétif, maigre et décharné, que si tu
-mettais des brins de coton dans les ouvertures de ses oreilles,
-ils sortiraient par les ouvertures du nez... Mais voyez, seigneur,
-le hakim franc, car c'est un hakim comme moi, n'attend que votre
-bon plaisir. Vous pouvez l'interroger.
-
-Alors, tirant de sa poitrine de massives lunettes d'argent, le
-vieillard s'assit sur un tapis, à côté de l'émir-bahar; puis il
-y eut un très long silence. Un petit esclave venait d'entrer,
-portant une bougie de cire, qu'il remit au caïmacan: et, en la
-tenant d'une main, Edhem-Aga approchait de ses yeux quelques
-papiers où il lisait; après quoi, les rendant au kâteb, et
-haussant quelque peu la voix:
-
---Maître, reprit le caïmacan, qui se tourna vers le naufragé, bien
-que je croie à tes paroles et que je n'aie de toi nulle défiance,
-pourtant, tu connais le dicton: _L'homme prudent lit la missive à
-rebours_; ou bien encore: _Comment les hommes pourront-ils savoir
-qui est dans la robe?_ C'est pourquoi veuille répéter, en présence
-de cette noble assemblée, ce que tu m'as raconté à moi seul.
-Dis-nous ton peuple, ton pays natal, et comment se nommait ton
-père. Dis-nous aussi quels sont les compagnons avec lesquels on
-t'a sauvé...
-
-Le vieillard répondit, d'une voix faible:
-
---Je suis, Monseigneur, un sujet du Tsar; mon nom est Vassili
-Manès. Ceux que l'on a sauvés avec moi ne sont autres, sachez-le
-tous, que le grand-duc Floris de Russie, le cousin germain
-d'Alexandre II, et sa femme, la grande-duchesse Josine.
-
-L'Arménien traduisit la réponse, de même qu'il avait traduit
-l'interrogation d'Edhem-Aga. Le caïmacan poursuivit:
-
---De telles vérités ne sauraient être trop confirmées. Maître,
-quoique, je le répète, ton récit n'éveille pas nos doutes, il est
-fâcheux pour vous et pour nous-mêmes que tu ne puisses nous en
-mieux convaincre, en produisant quelque preuve à l'appui.
-
---Vous le savez, répliqua Manès, la mer nous a jetés sur cette
-côte, nus et dépouillés. S'il était possible d'envoyer d'ici des
-dépêches au Caire d'Égypte, ou à quelque ville de l'Inde, ce que
-j'avance recevrait une prompte confirmation.
-
-Le consul américain se leva:
-
---Hem! hem!... Cadwalader A. Cripps, dit-il en soulevant son
-chapeau, consul des grands États-Unis, dans cette partie reculée
-du monde...
-
-Vassili Manès s'inclina.
-
---Je prends la parole, monsieur, pour réconforter votre cœur,
-continua M. Cripps avec l'accent de l'enthousiasme, pour ne pas
-vous laisser ignorer que vous avez à Djeddah, monsieur, un frère
-en civilisation... hem!... un représentant, monsieur, de la
-Minerve des nations, une abeille laborieuse de la grande ruche
-républicaine... Maintenant, vous parlez de dépêches, et vous
-exprimez le désir d'envoyer au Caire un télégramme. Ce mot et ce
-qu'il représente trouveront toujours un écho dans le cœur d'un
-enfant de l'Amérique. Il y a, aux États-Unis, comme le sait et
-nous l'envie le restant du globe civilisé, douze cent vingt-cinq
-mille kilomètres de fils télégraphiques, fils qui frémissent jour
-et nuit, sous l'action des messages sociaux et commerciaux, et
-dont la longueur est suffisante pour faire trente fois le tour de
-la terre. De pareilles ressources, ajouta l'orateur, ne sauraient,
-naturellement, être demandées à l'ancien monde. Pour Djeddah
-en particulier, bien que les géographes d'Europe s'appliquent
-à égarer les imaginations, en la dépeignant, ou peu s'en faut,
-comme une cité des _Mille et une Nuits_, un lieu d'échanges, un
-_emporium_ considérable, je puis vous affirmer, monsieur, que
-pendant neuf mois de l'année, le commerce de ce port avec la
-Mecque peut être comparé aux trocs enfantins de deux mousses
-enfermés dans la cale, et qui échangeraient leurs jaquettes...
-Toutefois, de Suez, monsieur, et c'est ce que j'avais à vous dire,
-le fil électrique va jusqu'au Caire, et de là, par Souakim et
-la mer Rouge, rejoint à Aden le fil de Bombay. Or, le navire à
-vapeur _Sulthan_, de la compagnie _Medjidié_, fait demain escale à
-Djeddah, regagnant Suez, son port d'attache. Une dépêche confiée
-au capitaine, qui est de mes amis, monsieur, serait expédiée de
-Suez, avec pleine certitude.
-
---Je vous remercie, monsieur, dit Manès. Le banquier de Son
-Altesse, le baron Salomon Chus de Vienne, se trouve au Caire, en
-ce moment, et, aussitôt qu'il sera prévenu, s'empressera de nous
-faire tenir toutes les sommes nécessaires. De plus, à Bombay,
-justement, le Grand-Duc a loué un petit trois-mâts autrichien,
-le _Coromandel_, pour transporter en Dalmatie les collections et
-les curiosités qu'il a rassemblées durant son voyage: et comme
-le vaisseau, à ce que je crois, n'a pas encore levé l'ancre, je
-prescrirai au capitaine de s'arrêter, en passant, à Djeddah. Si
-vous me permettez, monsieur, d'user de votre obligeante entremise,
-ces deux dépêches seront chez vous demain matin.
-
---Je m'en chargerai, monsieur, avec le plus vif empressement,
-répondit M. Cripps en se rasseyant.
-
-Il y eut de nouveau une pause. Les flammes immobiles des lampes
-éclairaient d'en bas les visages; la nuit était complètement
-tombée; et le silence, pendant quelques moments, fut si profond
-qu'on entendait, au loin, dans le Faubourg des pêcheurs, de vagues
-rumeurs de musique.
-
---Et maintenant, reprit le caïmacan, se tournant vers Vassili
-Manès, parle, seigneur: dis-nous, à ton tour, les circonstances de
-votre naufrage. Non que je veuille, avec de si cruels souvenirs,
-répandre le sel sur ta blessure. Mais nos yeux et nos oreilles, tu
-le sais, sont les yeux et les oreilles du sublime Padischah (la
-bénédiction de Dieu soit sur lui!). Il voit par nos yeux tout ce
-qui se passe dans son empire; il entend par nos oreilles toutes
-les nouvelles qui intéressent ses esclaves; et le récit où tu
-auras apposé ta signature et ton sceau sera envoyé à Istamboul,
-pour être porté à sa connaissance... Un mot encore. La maison où
-nous sommes appartient, comme je te l'ai dit, à notre seigneur
-et imâm le chérif Ghaleb, Abd-el-Kader, souverain et sultan de
-la ville sainte de la Mecque, à qui le riche Ahmed, récemment
-décédé, l'a laissée par donation pieuse, toute montée et garnie
-d'esclaves. Connaissant donc la présence à Djeddah du plus dévoué
-serviteur de ce noble Prince des fidèles--et Edhem-Aga se tourna
-vers le grand eunuque en robe jaune qui souriait derrière lui--je
-l'ai convié instamment de se rendre à notre assemblée, afin qu'il
-puisse faire part à l'honorée Présence de son maître des détails
-de votre naufrage, et témoigner que toi et le Grand-Duc, vous
-êtes tous deux pénétrés de cette vérité assurée: _Il n'y a point
-d'autre Dieu que Dieu!_ et que notre illustre Prophète et son
-incomparable Livre sont connus et vénérés de vous.
-
-Alors, Manès commença de parler, tandis que Sidi-Nazarian
-traduisait à mesure ses paroles et que le kâteb les écrivait. Les
-auditeurs, si maîtres qu'ils fussent d'eux-mêmes, pâlissaient à ce
-terrible récit, dont les horreurs, on s'en souvient, retentirent,
-peu de temps après, dans l'Europe entière.
-
-Le _Black-Swan_, le yacht de Son Altesse, en quittant Bombay
-à la fin d'avril, avait fait route vers Suez et vers le port
-d'Alexandrie, dernière escale des longs voyages du Grand-Duc
-avant de regagner Sabioneira. Le début de la traversée avait
-été des plus heureux, bien que le navire fatigué n'eût pas sa
-marche ordinaire; mais trois jours après avoir franchi le détroit
-de Bab-el-Mandeb, le _Black-Swan_, chassé par la tempête et
-violemment jeté hors de sa route, avait touché, pendant la nuit,
-sur un récif. Au matin, précipitamment, on avait construit un
-radeau, car le canot et les embarcations avaient été brisés par
-les lames; le jour entier s'était écoulé en avis, en projets, en
-incertitudes; et, enfin, au soleil couchant, quand le yacht déjà
-s'engloutissait, les naufragés étaient descendus sur leur frêle
-machine de poutres. Outre le Grand-Duc et Josine, il s'y trouvait
-le capitaine, neuf mécaniciens ou chauffeurs, quinze matelots, des
-domestiques, une femme de la Grande-Duchesse, et Sander, le valet
-de Floris.
-
-La nuit survint, obscure et brumeuse. Les naufragés avaient
-allumé un fanal au haut du mât, et, de leurs yeux sanglants,
-ils se considéraient, comme on se regarde, le soir, dans les
-chemins de la campagne, lorsque la lune se lève toute rouge. Le
-vent fraîchit; les vagues déferlaient; le lourd radeau, plongé
-dans la mer, frémissait et mugissait sous leurs pieds; et,
-entassés les uns contre les autres, ils tombaient, se heurtaient,
-s'entre-choquaient, au milieu des hurlements de la rafale.
-
-L'aurore, en se levant, leur découvrit cinq ou six de leurs
-compagnons qui agonisaient, pris par les jambes entre les poutres
-et les charpentes du radeau; trois autres avaient été la proie des
-lames. La pesante masse allégée se releva quelque peu, bien que,
-sur l'avant et à l'arrière, on enfonçât encore jusqu'à la ceinture.
-
-Tout ce jour et la nuit suivante, et la journée encore qui suivit,
-le radeau courut sur les flots. Alors, au coucher du soleil, de
-grands cris tout à coup s'élevèrent: «Un vaisseau! une voile! une
-voile!» et, dans leur délire de joie, ils s'embrassaient, riaient,
-larmoyaient, tendaient les bras vers le navire qui s'avançait
-majestueusement. Déjà l'on distinguait les hommes dans les hunes
-et sur le passavant, d'où ils considéraient les naufragés. Mais
-un commandement retentit: les matelots hissèrent de la toile; la
-cheminée cracha des tourbillons de fumée noire, et le steamer,
-barbarement, s'éloigna, abandonnant les misérables à leur sort.
-
-Plusieurs s'évanouirent; d'autres parurent soudain pris de
-démence. En écumant, en grinçant des dents, ils blasphémaient
-Dieu et leur naissance, se roulaient, se mordaient les poings, ou
-bien éclataient d'un rire frénétique. Cette nuit-là, personne
-ne songea à hisser au mât le fanal, et le radeau flottait sur
-les vagues ténébreuses, que de larges éclairs, par moments,
-sillonnaient d'une lueur bleuâtre. Subitement, à l'un de ces
-éclairs, ainsi qu'à un signal attendu, une clameur épouvantable
-s'élève. Ils bondissent, frappent au hasard, brisent, tuent,
-précipitent à la mer, dans un vertige de destruction, le biscuit,
-le vin, les barils d'eau douce; quelques-uns s'y lancent
-eux-mêmes, tandis que d'autres, à plat ventre, tâchaient de scier
-avec leurs couteaux les amarrages du radeau. Floris, Manès,
-Sander, le capitaine et deux ou trois matelots restés fidèles,
-soutinrent contre ces forcenés, un combat sauvage et furieux, et
-qui dura la nuit entière, par reprises. Lorsque le soleil reparut,
-morts et vivants gisaient pêle-mêle. Ceux qui soulevaient leurs
-paupières croyaient sortir d'un rêve effrayant, et demandaient à
-leurs compagnons si ces sanglantes visions de tueries, de luttes,
-de massacres les avaient aussi tourmentés. Mais Floris se dressa,
-et, d'un coup d'œil, il aperçut les provisions disparues et le
-radeau, seul au milieu de la mer immense. Alors, sans prononcer
-une parole, fixement, il regarda Josine.
-
-Des journées qui passèrent ensuite, Manès ne conservait qu'une
-impression vague et affreuse, telle qu'un cauchemar accablant. Le
-soleil éternel tombait sur eux à lourdes flammes, les aveuglant,
-leur élevant la peau en ampoules brûlantes qui crevaient; la
-mer dansait au loin, éblouissante: et accroupis au pied du mât,
-la face entre les genoux, leur torpeur était si profonde qu'ils
-ne souhaitaient plus même mourir. La faim leur tordait les
-entrailles; une soif ardente les dévorait. Ils se représentaient
-des cascades écumantes, d'immenses rivières au flot pur, des
-ruisseaux serpentant sur la neige. Plusieurs s'étaient jetés dans
-les flots; deux fois encore, on avait vu des voiles... Puis, des
-tempêtes, des combats, des scènes d'anthropophagie, jusqu'au
-moment où, dans le boutre arabe, Manès avait repris connaissance.
-
-Des esclaves entrèrent à un signal que fit le caïmacan, les uns
-portant des lanternes allumées, et les autres des balais de
-palmier. Ils relevèrent les lampes placées sur le tapis, tandis
-que le cadi et les cheiks apposaient leur sceau, l'un après
-l'autre, au procès-verbal du kâteb. Les matelots, dans le fond de
-la salle, causaient bruyamment. M. Cadwalader A. Cripps vint à
-Manès, auprès de qui s'empressait le vieux hakim Abou'l Feradj, et
-prenant sa pose d'orateur:
-
---Monsieur Manès, dit-il, monsieur... Vous avez éprouvé des
-malheurs positivement surprenants; vous avez montré un grand
-courage. Bien que je porte ici, monsieur, la bannière étoilée
-d'un peuple libre et que mes sentiments soient aussi énergiques
-que ceux de n'importe qui au monde, je désire, monsieur, que vous
-veuilliez bien faire agréer mes respects au Grand-Duc, comme à
-un naufragé, monsieur, à un gentleman malheureux et éminemment
-aristocratique, car un ennemi généreux ne saurait lui refuser ce
-titre.
-
-Le savant remercia M. Cripps, en ajoutant poliment que Son
-Altesse, s'étant mariée à New-York, serait particulièrement
-sensible à cet hommage.
-
---A New-York! exclama le consul, qui secoua les mains de Manès
-avec un redoublement d'enthousiasme. Mon cœur est embrasé,
-monsieur, mon esprit est confondu d'admiration pour la façon
-effroyablement patiente dont le Grand-Duc et cette jeune dame ont
-supporté leurs souffrances. A tous ceux qui exaltent encore le
-passé et s'appesantissent sur ses héros et héroïnes, en insinuant
-que notre siècle est moins héroïque que tel âge qui l'a précédé,
-nous pouvons répondre hardiment que, pour un seul véritable héros
-qui existait dans n'importe quel temps, nous en comptons cent
-aujourd'hui; et quant aux héroïnes, monsieur, c'est à peine si le
-monde en a connu jusqu'à ce jour. La femme n'était généralement
-pas assez développée pour pouvoir être héroïque, avant que la
-Démocratie l'eût formée... Ainsi, à Pittsburg, par exemple,
-continua l'Américain, pendant notre guerre civile, j'ai vu--le
-croirez-vous, monsieur?--j'ai vu nos filles de millionnaires se
-lever au milieu de la nuit pour servir à table, de leurs propres
-mains, les régiments de volontaires qui passaient. Aussi, quels
-cris, quels hourras de nos bleus, lorsque, le repas terminé,
-le colonel, debout, proposait trois salves d'applaudissements
-en l'honneur de ces jeunes dames! J'ai vu bien des foules
-enthousiastes; j'ai entendu des applaudissements répétés, mais
-je n'ai jamais rien entendu de pareil aux hourras sortis de la
-poitrine de ces vétérans bronzés... Oui, monsieur, poursuivit le
-consul qui s'échauffait de plus en plus au musical de ses paroles,
-j'étais intimement convaincu, il y a quinze ans, et je le suis
-encore aujourd'hui, qu'il s'est trouvé, à ce moment, plus de
-jeunes dames héroïques dans notre seule ville de Pittsburg, que le
-reste du monde entier n'en avait produit pendant des siècles...
-Allons, Edhem-Aga se retire... Bonsoir donc, monsieur... Courage!
-courage!
-
-Au matin, avant l'ouverture du Bazar, il se présenta chez le
-Grand-Duc, de la part du caïmacan, des serviteurs qui portaient
-sur leurs têtes de vastes couffes et des jarres. Ce fut Manès
-qui les reçut dans la cour intérieure, entourée d'arcades à la
-mauresque et tout ombragée de palmiers. En déchargeant leurs
-corbeilles, ils étalèrent sur un petit tapis de cuir, des viandes,
-des pains ronds, des dattes, des coquillages, des melons d'eau,
-de beaux poissons roses et verts, et dans de hauts paniers de
-feuilles tressées, du miel blanc et du lait de chamelle. De plus,
-Edhem-Aga faisait tenir à Manès, pour les premiers besoins des
-naufragés, deux bourses de cinq cents talari chacune, dont le
-porteur, après avoir offert les salutations du caïmacan, dit qu'il
-était envoyé par M. Cripps et par Son Excellence, afin de servir
-d'interprète. C'était un Maltais, nommé Sapéto, de ces aventuriers
-bons à tout, pleins d'entregent et de ressources, qui pullulent en
-Orient.
-
-Mais le hakim Abou'l Feradj parut sous l'une des galeries, et
-s'adressant à Manès en bon anglais, car il avait longtemps vécu
-dans l'Inde:
-
---Fils de mon oncle, lui dit-il, le grand-duc Floris est réveillé.
-Il se plaint et demande qu'on l'amène en plein air, pour calmer
-l'action brûlante de sa fièvre. J'ai commandé qu'on le portât ici.
-
---Bien! dit Manès... A-t-il encore le délire?
-
---Non, il est calme à présent. La raison lui est revenue.
-
---O vanité de la sagesse humaine! dit Manès. C'est moi, le
-plus débile et le plus vieux, qui ai le mieux résisté à ces
-souffrances... La mort a pris les jeunes têtes; elle a épargné un
-vieillard...
-
-Le hakim répondit gravement:
-
---Personne ne saurait tuer celui que le Très-Haut ne tue pas.
-Quand Djezzar eut fait murer vifs les deux derviches du Khorassan,
-neuf jours après, en ôtant les pierres de la porte, on trouva le
-robuste mort, et le chétif respirait encore... D'ailleurs, le
-distique dit bien: _Au fort, un mouton entier pour conserver ses
-forces; au faible, un grain de riz soutient la vie._
-
-Il se tut, en détournant les yeux; et sur un lit de camp, très
-bas, jonché de tapis et de toisons teintes, et que portaient six
-nègres à petits pas, le grand-duc Floris apparut. Au milieu d'un
-large oreiller, on découvrait une tête humaine, ravagée et creusée
-de rides, et dont un profond cercle noir entourait les paupières
-fermées; le bras décharné pendait au rebord de la couche; et un
-anneau de pierreries, s'échappant des doigts amaigris, roula
-dans le sable de la cour. Sur un signe d'Abou'l Feradj, les
-porteurs déposèrent le lit, au-dessous d'un grand pavillon de
-toile violette, à fleurs peintes, attaché par les quatre coins aux
-troncs de quatre palmiers. Un vent chaud soufflait; le ciel, sans
-nuages, était d'un bleu terne et comme plombé.
-
---A boire, à boire! dit Floris, qui entr'ouvrit lentement les
-yeux... Ah! c'est vous, hakim...
-
---Comment se trouve Votre Altesse? dit Manès.
-
---Le seigneur Vassili vous parle, seigneur.
-
---Bien faible, Manès, bien faible... Ah! j'ai un feu dévorant dans
-le sein!... Oui certes, la vie me revient, puisque je sens de
-nouveau la souffrance... Souffrir, souffrir, souffrir! toujours
-souffrir!... Nous ne sommes nés que pour cela!
-
---Que lui avez-vous donné, hakim? fît Vassili à demi-voix. A-t-il
-pris quelque nourriture?
-
---Autant, répondit Abou'l Feradj, qu'en peuvent soutenir ses
-organes affaiblis. Peu d'aliments le porteront, et ce qui serait
-de surplus, lui, au contraire, le porterait.
-
---Patience, Monseigneur, dit Manès. Que Votre Altesse...
-
---Laissez ce nom, laissez ce nom!... Je ne suis qu'un homme
-souffrant, une pauvre chair fiévreuse et débile... Comment va la
-Grande-Duchesse? Ah! quel est ce bruit?
-
-Des hurlements retentissaient, au fond de l'appartement des
-femmes; et tout à coup, plusieurs esclaves noires se précipitèrent
-sous la galerie. Elles la parcouraient rapidement, en levant les
-bras et poussant des cris, tandis que d'autres, affaissées contre
-terre, se labouraient la face de leurs ongles, se battaient le
-sein, déchiraient leurs longs vêtements bleus. Au même moment,
-on vit paraître sur les terrasses du logis, deux vieilles
-négresses courbées, qui soufflèrent les petites lampes qu'elles
-y avaient allumées, la veille, pour avertir les passants, selon
-l'usage, qu'un malade se trouvait en péril de mort. Manès et le
-hakim échangèrent un coup d'œil, dans le temps que l'apothicaire
-présentait à Floris une porcelaine d'eau de saule et de cardamome
-mélangés. Le Grand-Duc la vida d'un trait, et retombant sur son
-lit:
-
---Pourquoi ces femmes crient-elles ainsi?
-
---Nous ne savons, Monseigneur, reprit Manès.
-
---Allons, pensez-vous me cacher que la Grande-Duchesse est
-morte!... Pauvre Josine!... A l'âge de sa sœur... Morte, n'est-ce
-pas?... Vous vous taisez... Elle aurait dû mourir plus tôt, le
-jour même de notre naufrage!... Quel bourreau se complaît donc
-là-haut à prolonger l'agonie de ses victimes, et en leur montrant
-le salut, à les replonger dans la nuit?... Ah! nous sommes pour
-le destin ce que sont les papillons pour les enfants... Ils les
-torturent, puis les tuent!... Qu'on l'apporte! Je veux la revoir.
-
---Monseigneur, dit Manès...
-
---Non, non, ne craignez rien!... Le temps n'est plus où mon
-jeune cœur cessait de battre à un récit lugubre, où mes sens se
-glaçaient d'effroi pour le cri d'une souris... Je suis un homme,
-bon Manès. Le sang de mon frère Giano fume encore, et n'est pas
-assoupi sur ma main; les pâles spectres d'Isabelle et de ma sœur
-Tatiana n'ont pas cessé de hanter mes rêves... D'ailleurs, ne
-viens-je pas de voir, dans ce long voyage, assez de spectacles
-hideux, et le mal de toute la terre?... Je suis gorgé d'horreur,
-Manès; oui, j'ai perdu le goût de l'épouvante... La forme de ma
-femme ne m'effrayera point... Qu'on apporte ici la Grande-Duchesse!
-
-Sapéto, debout près du Grand-Duc, transmit, d'un ton impérieux,
-l'ordre aux esclaves: et bientôt deux femmes parurent, portant
-dans une chaise étroite à montants de bois et à dossier haut, la
-Grande-Duchesse expirée. Elles posèrent en face de Floris le
-fauteuil funèbre, puis disparurent. Un silence solennel régnait.
-Le Grand-Duc, sans parler, contemplait Josine.
-
-Sa face écorchée et livide, qui se renversait, les yeux
-entre-clos, penchait un peu sur son épaule; de profonds
-demi-cercles, à l'entour de ses narines, faisaient saillir son
-nez recourbé; ses paupières n'avaient plus de cils; ses dents
-jaunâtres, en s'écartant, découvraient une langue noire, toute
-pareille à un lambeau de cuir: et paisible, effrayant à voir, ce
-spectre se tenait immobile, ses mains osseuses allongées sur ses
-genoux.
-
---Pauvre Josine, répéta Floris. Elle aussi, oui! perdue par moi,
-entraînée par moi à sa ruine... Voilà donc comme nous naissons
-pour la destruction les uns des autres!... Morte! morte!... On
-dirait qu'elle dort... Ne se pourrait-il pas, Vassili, qu'elle ne
-fût qu'en léthargie?... Mais non! elle a fini sa tâche. Son lit,
-désormais, est dans les ténèbres. Elle ne verra plus la hideur du
-jour, ni l'immortel ennui du soleil!
-
-Les esclaves, sous les galeries, écoutaient, bouche béante, les
-discours du maître nouveau; et d'autres, au rebord des terrasses,
-allongeaient leur tête curieuse. Le vent tiède s'était arrêté; les
-palmiers, dans l'air assoupi, déployaient leurs larges éventails.
-Floris continua, après un silence:
-
---Oui, c'est ainsi, c'est bien ainsi que devait se terminer notre
-voyage! O pauvre fou, qui t'enfonçais joyeusement dans les vapeurs
-d'or de l'Occident, comme sous un arc triomphal, par où l'on
-allait aux contrées heureuses, qu'as-tu vu, durant tes longues
-courses, sinon le Mal universel? Des peuples nouveaux, grossiers
-et barbares, d'antiques races en train de disparaître, phthisiques
-et rongées d'alcool, la lèpre aux îles Hawaï, les prostitutions
-de l'Océanie. Partout la ruse, la violence, la fraude, le vol,
-les supplices!... Puis, quand la mer, de vague en vague, nous eut
-portés au pays des merveilles, à la terre dont le nom seul est un
-prestige, dans l'Inde rouge et étincelante, les chemins en étaient
-bordés de fantômes hideux, exténués par la famine, et le vent qui
-soufflait de la jungle apportait l'odeur des corps pourris.--Ce
-n'est rien, Altesse! disait l'Anglais: la récolte de riz a manqué
-cette année... Et moi, moi comme les autres, je prenais peu de
-souci de ces maux, jusqu'au jour où tous les fléaux que nous
-avions vus séparés, Folie, Peste, Famine, Massacre, ont fondu
-ensemble, pour tenir leur cour, sur le radeau qui nous ballottait,
-et nous ont soudain accablés.
-
---Il est vrai! le monde entier souffre, dit Manès; et pourtant il
-s'attache âprement à la vie. C'est quand les choses sont au pire
-qu'elles commencent à s'améliorer... Reprenez courage, Monseigneur!
-
---C'est bien! c'est bien!... Qu'on ne me parle plus
-d'espérance!... Laisse tes consolations, Manès; ou, si tu veux
-m'entretenir, causons de la vieille tyrannie, de la force,
-de l'esclavage, du sang amer que boit la terre, des soupirs
-déchirants qui, d'un pôle à l'autre, troublent la sérénité
-de l'air... Oh! s'agiter, peiner, lutter, souffrir, toujours
-souffrir!... Jusqu'à ce que la chair défaille, jusqu'à ce que
-crève, dans les ténèbres, le frêle globule de vie que nous
-nous plaisons à nommer notre âme... Souffrir!... Aussi, faire
-souffrir! Telle est la vengeance de l'homme. Ce qu'un Dieu inconnu
-lui inflige, il veut l'infliger à son tour... Les petits sont
-grossiers et féroces; les grands, cruels et raffinés... Assez agi!
-assez agi, Manès! N'es-tu pas encore las des pas inutiles où tu
-as promené ta vie?... Viens, assieds-toi à terre, près de moi, et
-disons la sombre histoire de la débile Humanité, puisque ses fils,
-parmi tant de mers et tant de climats, viennent de passer devant
-nous: les uns, aussi rampants que la brute, d'autres écrasés de
-misère, d'autres torturés par la souffrance, d'autres marchepieds
-d'un maître insolent, les plus heureux, engloutis dans l'opium;
-tous, sous la faux de la Mort. Car l'immense roue torturante sur
-laquelle la Terre roule, et qui nous emporte à travers l'espace,
-ainsi que ses suppliciés, est couronnée de ce Crâne aux yeux
-vides qui guette et ricane, et trône là-haut, se raillant de nos
-espérances, nous accordant une haleine, un moment, pour jouer
-notre petite scène, soufflant à nos cœurs la vanité, l'égoïsme, la
-rancune, l'orgueil; puis, après s'être ainsi amusé, en finissant
-d'un seul coup, et abattant sur le sillon sa moisson d'hommes...
-Josine est morte. Elle est heureuse!... A quoi bon vivre?... Oui!
-à quoi bon s'attarder entre ciel et terre?
-
-Il y eut une longue pause. Sur un geste d'Abou'l Feradj, deux
-femmes emportèrent le corps de Josine, en même temps que Manès
-demandait:
-
---Quels ordres donne Votre Altesse, pour la sépulture de la
-Grande-Duchesse?
-
---Quoi? Qu'y a-t-il?
-
---Permettez, Monseigneur... Si Votre Altesse a l'intention
-de rapporter un jour, en Dalmatie, la dépouille de la
-Grande-Duchesse, il serait urgent de l'embaumer, tout au moins à
-la manière orientale. On trouvera facilement à Djeddah du camphre
-et d'autres aromates.
-
---Oui, faites, faites! répondit Floris... Ah! qu'on retire le cœur
-à part, et qu'on le scelle dans un vase! Le cœur de Mme Maria-Pia
-et celui de Tatiana sont déposés aux Barnabites de Raguse...
-Pourquoi ces femmes crient-elles ainsi?
-
---C'est la coutume et la bienséance, Monseigneur, repartit le
-hakim. Mais je vais leur prescrire de se taire.
-
-Alors, à son commandement, les esclaves se dispersèrent, et
-la cour fut vide tout à coup. Il n'y restait sous les hauts
-palmiers que deux jeunes Abyssines, qui balançaient, au-dessus
-du Grand-Duc, des chasse-mouches bariolés, tandis que, pour
-rafraîchir l'air, l'apothicaire d'Abou'l Feradj aspergeait le
-sable d'eau de rose. Une caille, dans une cage accrochée contre
-l'un des piliers, sautillait et jetait son cri. Manès, courbé sur
-un bâton, marchait à pas languissants, le long des galeries...
-Ensuite, une femme traversa la cour, accompagnée de Sapéto. Elle
-tenait à la main un disque de cuivre jaune, où quelque chose était
-gisant.
-
---Maître, dit le Maltais qui s'inclina en portant le poing à son
-front, voici le cœur de la _kanoun_, qu'on a retiré, selon ton
-ordre.
-
-Floris se souleva vivement; ses sourcils remontèrent, et, les
-lèvres tremblantes:
-
---Oui! j'avais oublié la coutume d'Orient, que les esclaves
-offrent aux yeux du maître l'ouvrage qu'il a commandé... On
-m'aurait raconté cela, je ne l'aurais pas cru, pas voulu croire;
-je le vois, et mon âme se brise... O misère! Ne vais-je pas
-enfin, comme un fusil trop violemment chargé, éclater à force de
-souffrance?... Voilà donc ce cœur qui battait pour moi! Ici ont
-passé tous les flots de vie qui animaient cette créature... Où
-sont vos tendresses, maintenant, vos langueurs et l'enthousiasme
-dont les nobles actions vous gonflaient?... Quoi! aussi inerte
-qu'une pierre, aussi lourd qu'un morceau de plomb... Approche,
-viens plus près, bonne femme! Laisse-moi voir un cœur mis à nu...
-Ah! je puis vous scruter, à présent... Ha, ha, ha! Un cœur mis à
-nu!
-
-Il poussa un éclat de rire déchirant, puis s'abattit à la
-renverse, évanoui.
-
-
-
-Huit ou dix jours après, comme le Grand-Duc faisait le _kief_,
-après le bain, car il avait recouvré ses forces et se trouvait
-presque rétabli, Vassili Manès entra dans la pièce où se tenait
-Son Altesse, sorte de frais réduit voûté, et pavé de marbre blanc
-et noir.
-
---Un vrai miracle, Monseigneur! Ce que je vais vous annoncer
-passerait toute croyance, si je n'en avais la preuve en main...
-Jetez les yeux sur cette lettre, que le gouverneur vient de
-m'envoyer par un esclave, avec ses compliments.
-
---Eh bien! c'est de M. Chus, dit Floris, en se dressant et
-s'appuyant du coude parmi les coussins... La réponse à votre
-dépêche... Qu'y a-t-il là d'étonnant, Manès? L'_Ismaïlia_ est donc
-enfin arrivé?
-
---De trois jours en retard, Monseigneur, avec de graves avaries à
-sa machine... Mais ce n'est rien de tout cela qui me surprend. Le
-prodige, c'est que M. Chus annonce ici qu'il va suivre sa lettre,
-ne se réservant que le temps de préparer sa femme à ce voyage,
-en sorte qu'ils sont tous deux, peut-être, déjà dans le port. Le
-retard de l'_Ismaïlia_ a permis, en effet, au steamer dont le
-départ suivait le sien, de le rejoindre, à quelques heures près.
-
-Floris se leva d'un bond, et violemment:
-
---Je ne veux pas le recevoir! s'écria-t-il. Je ne le verrai pas!
-Je veux être seul! Pourquoi vient-il m'importuner?... Suis-je à
-la chaîne, pour souffrir toutes vos tyrannies, Manès?... Qui vous
-forçait d'écrire à ce juif?
-
---Votre Altesse voudra bien se souvenir, répliqua Manès, qu'en
-partant de Bombay, nous avions rendez-vous en Égypte avec M. Chus,
-qui fait là son voyage de noces, longtemps différé. Il comptait
-présenter sa femme à Votre Altesse, et demander pour la baronne
-les bontés de la Grande-Duchesse.
-
---Mais pourquoi vient-il nous rejoindre? Que demande-t-il? Que me
-veut-il? Cet empressement est étrange.
-
---Sa lettre, repartit le savant, dit des merveilles là-dessus:
-qu'il vient à nous, puisqu'il nous faut renoncer à ce voyage au
-Caire; qu'il n'abandonnera jamais son bienfaiteur, dans de si
-douloureuses circonstances; qu'il a toujours senti pour Votre
-Altesse une grande tendresse de cœur... Oh! il faudrait n'avoir
-plus, Monseigneur, ni sève, ni foi, ni jeunesse, être un athée
-épouvantable, pour suspecter ce bon M. Chus; et, de fait, je n'ai
-pu découvrir le motif secret de son voyage. Le plus probable,
-Monseigneur, c'est qu'il se trouve en désaccord, pour quelque
-compte, avec le baron Mamula. Depuis votre séjour à Vienne, qui
-est le temps, je crois, où M. Chus est devenu votre banquier, des
-millions vous appartenant lui ont, en effet, passé par les mains,
-et c'est sans doute à ce sujet qu'il vient vous relancer jusqu'ici.
-
-Le Grand-Duc ne répondit pas, et il marchait à pas rapides dans la
-chambre. Des rais d'un soleil jaunissant, en tombant par les trous
-ronds de la voûte, faisaient étinceler les carreaux de faïence à
-fleurs vertes dont les murailles étaient revêtues, et les minces
-lames d'étain qui cachaient leurs jointures.
-
---Soit! je le recevrai, dit Floris... Quelle femme a-t-il épousée?
-
---Oh! paraît-il, une merveille! La fille d'un pauvre comte romain,
-qui se mourait de faim, à Vienne; mais une beauté rare, et dont
-il est jaloux, m'écrivait Mamula, en furieux à la fois et en
-novice. Car sa «bedide Esther», vous rappelez-vous? l'innocente
-Esther, à qui vous vouliez, Monseigneur, «arracher le bain te la
-pouche», n'était rien qu'une enfant postiche, et destinée à vous
-apitoyer... M. Chus n'a jamais été marié, avant le jour où il a
-conduit dans son hôtel de la Ringstrasse la belle Faustina Dossi.
-
-Sapéto entra précipitamment:
-
---Très noble maître, dit le Maltais, quelqu'un qui se donne pour
-un baron et un ami de Votre Seigneurie, vient de débarquer au
-port, accompagné de sa femme, la plus belle que j'aie jamais vue.
-Il s'informait de Votre Altesse auprès des officiers de la douane;
-et, aussitôt, j'ai couru en avant, pour vous faire part de cette
-arrivée.
-
---Eh bien! vous le voyez, Monseigneur, reprit Manès. Il n'est pas
-moins empressé qu'il n'a dit.
-
---C'est étrange! murmura Floris... Après tout, et quelle qu'en
-soit la cause, il s'est grandement dérangé... Venez, mon cher
-Manès.
-
-
-
-
-LIVRE SECOND
-
-
-Ce fut comme par ressouvenir et seulement au bout de quelques
-jours, que M. Chus proposa au Grand-Duc et à Manès de voir ses
-comptes. Il en étala les papiers, une après-midi qu'ils étaient
-tous trois dans un petit kiosque, situé au milieu du Jardin
-des femmes: et Manès les vérifia, tandis que Floris penchait
-le front, accablé par une tristesse soudaine. En face de lui,
-M. Chus, le bras entouré des tuyaux de maroquin rouge de son
-narghileh, fumait, assis nonchalamment sur des carreaux. Son nez
-courbé, les épis blancs qui se mêlaient parmi sa barbe épaisse,
-ses lourdes paupières tombantes, avaient prononcé et vieilli sa
-physionomie sournoise. Des diamants lui chargeaient les doigts;
-sur son crâne chauve, saillaient de grosses loupes brunâtres.
-Cependant, le soleil déclinait à l'horizon. Les sycomores et les
-palmiers allongeaient des ombres démesurées à travers le jardin
-solitaire; des hirondelles, qui avaient maçonné leur nid sous le
-kiosque, y entraient et en sortaient d'un coup d'aile, en jetant
-leur cri bref et joyeux. Au plafond étaient peintes des fleurs qui
-débordaient de corbeilles dorées et paraissaient prêtes à tomber.
-
---Tout est parfaitement en règle, dit Manès, dont l'accent,
-malgré lui, trahit la surprise... Quinze millions sept cent
-quatre-vingt-dix mille francs... C'est bien cela.
-
-Le baron Chus retira de ses lèvres son bouquin d'ambre:
-
---Une pagatelle! dit-il. Pour tes chens comme nous, Monseigneur,
-c'est une simple pagatelle... Si tonc che suis heureux,
-Monseigneur, te mes rapports t'affaires afec Fotre Altesse,
-c'est surtout parce qu'elle a pu foir à New-York, à Shanghaï, à
-Nangasaki, à Pompay combien le nom et le papier tu paron Chus ont
-te crétit.
-
---Il ne reste donc plus, monsieur Chus, reprit Manès, qu'à fixer
-votre légitime profit pour les peines que vous avez prises.
-
---Pah! pah! dit Chus. Passons l'éponche... Ne parlons pas te ça,
-Monseigneur!
-
---Assurément, repartit Manès, le Grand-Duc ne souffrira pas
-que vous ne gagniez pas sur lui ce qu'il est d'usage que vous
-gagniez. De plus, il faut compter aussi l'intérêt des sommes
-considérables envoyées plusieurs fois à Son Altesse, en avance sur
-nos versements.
-
-M. Chus agita la main droite, comme s'il repoussait les présents
-de quelque fastueux satrape:
-
---Non, non, non, dit-il, n'en parlons plus! Il fautra mieux
-n'en plus parler!... Fous ne me connaissez pas, Monseigneur...
-Che ne suis pas intéressé, che suis le plus tésintéressé tes
-hommes!... C'est un malheur pour moi, continua-t-il avec un accent
-mélancolique, que t'être né à une époque t'affaires et te calculs
-comme est la nôtre, et te ne poufoir me soustraire aux tefoirs qui
-me sont imposés par mon nom et par ma crante fortune... Che suis
-un enfant te la nature... Ch'étais fait pour fifre en ces temps
-heureux, où les hommes comptaient sur leurs toigts, à l'ompre tes
-palmiers, aux chours te l'âge t'or, afec la Chustice et la Ponne
-Foi... Aussi, tès que ch'ai pu achir ainsi que che le souhaitais,
-ch'ai opéi à mes penchants, ch'ai méprisé les confentions et
-les richesses... Quoique l'on tise que les rois n'épousent
-plus auchourt'hui les perchères, ch'ai pourtant, fous le safez
-peut-être, pris sans tot la paronne Chus.
-
---Que la baronne, dit Manès, vous doive le bonheur de sa vie, rien
-de plus naturel, monsieur Chus. Mais Son Altesse, qui n'a pas les
-mêmes raisons pour accepter vos générosités, tient à vous payer ce
-qui vous est dû.
-
---Oh! Père Éternel! s'écria Chus. Foilà pien comme sont les
-chrétiens. Che foutrais en oplicher un, me contuire afec
-lui en chentilhomme,--puisque che fais partie maintenant te
-l'aristocratie te l'Europe,--afoir son affection comme il a
-la mienne, et n'y pas mêler te files questions t'escompte
-et t'archent... Mais on se tit: C'est un panquier, c'est un
-chuif, c'est un chuif afite! Et au risque te l'outracher tans
-ses sentiments les plus chers, on continue te lui parler te
-récompense. On foule aux pieds sa sensipilité, la télicatesse te
-son âme!... Che ne suis pas un homme ortinaire, cela se peut,
-mais ch'ai pourtant un cœur, monsieur Manès! Ch'ai complé te
-pienfaits, monsieur, la famille te la paronne; ch'ai fait entrer
-tans mes pureaux son frère, le comte Tossi... Oui! pour teux cents
-florins par mois, ce qu'il a la ponté te troufer chénéreux, le
-comte Tossi tient mes lifres... Et cependant, telle est à notre
-égard l'incratitute tes chrétiens que, s'il poufait se faire,
-par un miracle, que le cartinal Paolo Tossi, qui eut tes foix
-pour être pape, refînt au monte, afec la puissance qu'il afait
-chatis, il me ferait prûler tout fif, enfeloppé t'un _san penito_,
-pour la hartiesse que ch'ai eue t'empêcher te mourir te faim ses
-arrière-petits-nefeux.
-
-Le Grand-Duc, à son tour, prit la parole, et d'une voix impérieuse:
-
---Bien. C'est assez, monsieur Chus. Il me sied de donner, non de
-recevoir.
-
---Allons, allons, allons, marmotta le financier, comme
-vaincu. Fous auriez pien pu, cepentant, accepter cela te moi,
-Monseigneur... Nous afons commencé ensemple; nous sommes tes
-amis tes fieux chours. Mais che ne prétends pas offenser
-Fotre Altesse, et c'est à moi te me soumettre... Puisque fous
-l'ortonnez, enfin, che me résignerai, Monseigneur.
-
---Veuillez donc fixer, dit Manès, la somme qui vous est due.
-
---Oh! pas t'archent! pas t'archent! pas t'archent! exclama M. Chus
-avec véhémence. Si mes serfices fous agréent, si fous foulez me
-témoigner, Monseigneur, fotre ponne estime, faites-moi un petit
-présent... Oui, tonnez-moi quelque part un chartin, une masure, un
-pout te champ, comme cache te fotre amitié, et afin que che puisse
-tire: Le paron Salomon Chus, te Fienne, tient cette terre en ton
-te Son Altesse le crand-tuc Floris te Russie.
-
---Volontiers, monsieur Chus, dit Floris. Que lui donnerai-je,
-Vassili?
-
---Pah! un rien! une taupinière, une taupinière, répliqua le
-juif... Tes saples ou pien tes rochers... Une terre sans
-refenus... Non, non, non, pas t'archent entre nous!... Mais che
-ferai richement encatrer la tonation, Monseigneur, et che la
-mettrai tans mon capinet, comme un soufenir te Fotre Altesse...
-Et tenez, si ch'ai ponne mémoire, ne m'afez-fous pas tit, chatis,
-que fous possétiez au Caucase, en Chéorchie, tans ces pays-là,
-quelques ferstes te terre stérile?... Che ne sais même pas, Tieu
-me partonne! si ce n'est pas en Arménie, aux apords tu mont
-Ararat, où s'arrêta l'Arche... Ha, ha, ha!... Le paron Chus,
-propriétaire tu mont Ararat!
-
---M. Chus veut parler sans doute, reprit Manès, de votre terre
-d'Isgaour... Mais c'est un bien immense, Monseigneur, quoique, à
-vrai dire, il ne rapporte rien... Allons, pour un instant, cher
-baron, laissez là vos subtilités et vos ruses, et dites-nous
-sincèrement ce qui vous fait désirer ce domaine.
-
---Ah! Seigneur Tieu! se récria Chus, fous suspectez touchours les
-autres, monsieur Manès... Répontez-moi, répontez-moi, che fous
-prie. Quel intérêt puis-che afoir à posséter cette terre? Est-ce
-que Son Altesse le crand-tuc Fétor a chamais réussi à la fentre,
-quand il foulait faire te l'archent?... Est-ce qu'elle a chamais
-rapporté un kopeck au crand-tuc Floris?... C'est pour fous opéir,
-Monseigneur, que ch'ai nommé ce tomaine au hasard. Mais, puisque
-che suis méconnu, che n'en feux pas, che le refuse... Non, non,
-cent fois non! ne me tonnez rien!... Che suis las te foir mon pon
-cœur et mon tésintéressement flétris par tes soupçons outrachants!
-
---Assez! dit Floris en se levant. C'est bien... Vous aurez cette
-terre... Ah! demain, ne l'oubliez pas, nous réclamons de vous,
-monsieur, ainsi que de Mme la baronne Chus, votre compagnie
-pendant quelques heures. Nous irons visiter, en rade, le
-trois-mâts _le Coromandel_, qui est arrivé ce matin. J'ai invité
-le gouverneur, le caïmacan, le consul des États-Unis, tous ceux,
-enfin, qui m'ont secouru dans ma détresse.
-
---Che n'aurai garte t'y manquer, Monseigneur, répondit M.
-Chus, qui marchait sous les palmiers près de Floris. Fous afez
-là, tit-on, tes merfeilles... A chaque pas, à chaque coup
-t'œil, naîtra quelque surprise noufelle... Allons, ponne nuit,
-Monseigneur.
-
---Une bonne nuit, monsieur Chus.
-
-Et laissant le juif dans le jardin, à la porte de ses
-appartements, car il était l'hôte du Grand-Duc, Vassili Manès et
-Floris prirent un corridor voûté. Le crépuscule était tombé; un
-esclave noir, devant eux, portait une lanterne allumée; chaque
-fois qu'ils levaient la tête, ils apercevaient les étoiles par
-quelque œil-de-bœuf de la voûte. Puis ils se trouvèrent à l'air
-libre, sous une galerie de la cour des Palmiers. On distinguait
-confusément, de l'autre côté de la cour, sous la galerie
-parallèle, trois ou quatre hommes qui gesticulaient, en causant
-ensemble bruyamment.
-
-Soudain, Manès se retourna au bruit d'un pas qui le suivait:
-
---Qu'y a-t-il?... Ah! c'est toi, Sapéto. Qui sont donc ces hommes?
-
---Des matelots, seigneur, dit le Maltais. Voici des lettres qu'ils
-apportent: celle-là pour Son Altesse, celle-ci pour vous.
-
---Ah! c'est juste! s'écria Vassili. Je ne sais comment j'ai oublié
-d'en faire part à Votre Altesse. Le capitaine du _Coromandel_
-s'est chargé pour vous, à Bombay, d'une lettre arrivée huit jours
-après votre départ. Il m'en avait prévenu ce matin, et me l'envoie
-avec ce billet.
-
---Bien! qu'on récompense les matelots!... C'est de Mamula, reprit
-Floris, tandis qu'après un salut jusqu'à terre, l'interprète
-disparaissait... Oh! ce seront encore des comptes, d'interminables
-additions! Le digne baron nous envoie, à travers toutes les mers
-du globe, le détail des œufs de nos fermiers... Ouvre cette
-lettre, Manès... Tu me diras ce qui en vaut la peine...
-
-Alors, l'esclave, en haussant sa lanterne, écarta une tapisserie,
-et le Grand-Duc, avec Manès, pénétra dans une chambre vide, aux
-murs nus, et carrelée de briques. Un vase de cristal, plein
-d'huile, tombant du plafond à l'extrémité d'une longue verge de
-cuivre, y répandait sa lueur vacillante. Au fond de la chambre,
-on apercevait, posée sur deux tréteaux assez bas, une sorte de
-caisse oblongue. Le Grand-Duc eut un geste de surprise. Il pâlit,
-puis, en s'approchant, il la considéra fixement... Avec ses
-lourdes parois d'ébène, avec les grisâtres feuilles de plomb dont
-il était doublé intérieurement, le cercueil, tranquille et béant,
-paraissait à Floris aussi sourd, impénétrable et solennel que le
-mystère de mort même qu'il allait bientôt recéler. A quelques pas
-plus loin, le couvercle était dressé contre la muraille.
-
---Trop petit, trop petit! murmura Floris... Oh! pourquoi n'ai-je
-pas prescrit aux ouvriers qui y travaillaient depuis si longtemps,
-de m'y faire ma place aussi?... Sera-ce moi qui te rapporterai à
-Sabioneira, pauvre Josine?... Ou ne vais-je pas usurper ta bière
-et m'y coucher au lieu de toi?
-
-M. Manès reploya la lettre qu'il avait lue tout debout sous la
-lampe, et avec un ricanement:
-
---Eh bien! nous savons maintenant pourquoi M. Chus est arrivé à
-Djeddah en si grande hâte, abandonnant les intérêts qu'il a au
-Caire dans la faillite Rice et Howel... Oui, Monseigneur, et je
-pourrais vous dire aussi pourquoi il ne voulait de vous qu'_une
-taupinière, une taupinière_!
-
---Pourquoi?... Que m'écrit donc Mamula? demanda Floris.
-
---Des nouvelles inattendues, des nouvelles d'or, Monseigneur,
-et qui arrivent à point nommé pour confondre notre homme. On a
-découvert à Isgaour, à deux milles de la mer Noire, à Isgaour,
-dans ce domaine que demandait précisément M. Chus, des sources
-de pétrole inépuisables... Une fortune, une fortune immense,
-Monseigneur!... Ha, ha, ha! _Pas t'archent, pas t'archent entre
-nous!..._ Seulement, pour l'amour de Dieu, faites l'aumône à ce
-pauvre juif d'un ou de deux millions par an!... Au premier bruit
-de la découverte, le baron Mamula a pris sur lui d'envoyer là-bas
-un ingénieur, dont le rapport a confirmé les vagues rumeurs
-qui couraient... Comment M. Chus l'a-t-il su?... Attendez!...
-N'est-il pas à la tête d'une assez louche Société des pétroles
-d'Iméréthie?... Quoi qu'il en soit, si jamais homme a été pris
-le larcin à la main, comme on dit, c'est bien lui! Ha, ha! _Tes
-saples, tes rochers!..._ Vous trouverez, Monseigneur, tous les
-détails de la découverte, avec le calcul approximatif des dépenses
-et des recettes, dans la lettre du baron Mamula.
-
---Se peut-il que tout soit mensonge? dit le Grand-Duc. Oh! y
-a-t-il un seul homme droit?... Le fourbe, fourbe scélérat,
-souriant et mielleux scélérat!... Comme il masquait sa vilenie en
-désintéressement, en noblesse d'âme!... J'ai été sa dupe, Vassili.
-
---Ma foi! je l'étais presque aussi, dit le vieillard.
-
---Et cela pour un gain sordide! continua Floris en rêvant. Pour
-quelques pièces de cet or abject, Dieu visible du genre humain...
-Mentir ainsi! Se dégrader! S'avilir!... Un homme déjà riche
-à millions!... Ah! qu'y a-t-il donc, dans cet or maudit, qui
-enchante à ce point les hommes? Quel tentateur, quel démon y est
-caché?... Oui! un démon, assurément! Car aucun mobile, purement
-humain, ne suffirait à rendre raison de l'infamie de ce Chus, par
-exemple. Il y a là une suggestion, une fascination diabolique...
-Tout par l'or! ha, ha, ha!... Tout pour l'or! Que ne ferait-il pas
-pour de l'or?... Oh! il eût arraché l'oreiller de dessous la tête
-de son père!... Pour de l'or, il vendrait sa patrie, si M. Chus
-avait une patrie!... Il vendrait son Dieu... son enfant!... Il
-vendrait sa femme, Manès... Il nous prostituerait sa femme!... Par
-le ciel! je veux l'essayer... Oui, je ferai cette épreuve!
-
---Bien! c'est facile, Monseigneur.
-
---Oh! vois-tu, je n'ai pas un mépris assez large pour tout ce
-qui respire sous le soleil... Mes lèvres, comme à un enfant,
-sont tièdes encore du lait de la tendresse humaine... Je ferai
-cette épreuve, Manès... Oui! pour pouvoir cracher ensuite mon
-dégoût à la face de l'homme... Tout est à vendre!... Tout, tout,
-tout! Juges, prêtres, magistrats, sénateurs! Les lois civiles et
-les canons religieux! L'honneur des femmes et l'innocence des
-vierges!... Je te dis qu'il la prostituera!... Il me l'amènera
-lui-même, tu verras... Oh! l'ignoble foule des hommes!... Et moi,
-moi qui déclame ici, moi qui récrimine si haut, n'ai-je pas commis
-des actions telles?... Oh! j'ai horreur d'être homme, Vassili...
-Il me l'amènera, te dis-je!
-
---Il est jaloux d'elle pourtant, reprit le savant en ricanant.
-Oui, ce serait un juste châtiment à lui infliger, Monseigneur...
-Le mettre, par exemple, aux prises avec l'avarice et la honte, la
-jalousie et la cupidité, et considérer le combat... Quand je pense
-comme il nous dupait!... Je veux l'attraper, à mon tour, par la
-fable la plus saugrenue... Ha, ha, ha! c'est dit, Monseigneur...
-Je me fais, pour une heure ou deux, votre Mercure, votre
-entremetteur!
-
-Les quais étaient couverts de peuple, quand, le lendemain, à la
-marée haute, le Grand-Duc et ses compagnons s'embarquèrent dans le
-caïque du Pacha. Ils traversèrent le petit port, plein de débris
-de fruits et d'immondices, puis, rasant à sa pointe orientale le
-récif pierreux de Dakra, nagèrent vers le _Coromandel_, dont on
-apercevait, au fond de la rade, les mâts et les cordages pavoisés.
-Par moments, de lourdes allèges, débordantes de marchandises,
-croisaient l'embarcation de gala; du bord de leurs barques
-immobiles, des pêcheurs guettaient les bancs de poissons. A
-l'instant où le Grand-Duc l'aborda, le vaisseau tira sa caronade,
-qui fut aussitôt répondue par quatre ou cinq canons rouillés,
-en batterie devant le château. Les boulets dont ils étaient
-chargés, en frisant l'eau, rebondissaient de vague en vague, aux
-acclamations de la multitude.
-
-Mais un grand bruit monta de l'entrepont, et des femmes indiennes
-apparurent, aux marches du capot d'échelle, que l'on avait tendu
-de pavois rouges. Petites et jaunes comme l'or, elles étaient,
-des hanches aux chevilles, serrées dans des pagnes d'écarlate; un
-anneau avec un rubis pendait de leur narine percée; des aiguilles
-d'argent, derrière leur tête, imitaient les rayons d'un soleil: et
-toutes chargées de guirlandes, de bracelets, de colliers, elles
-se pressaient autour du maître, lui saisissant les mains, lui
-embrassant les pieds et les genoux.
-
---Oui, je vous reconnais, dit Floris... Et toi aussi... Et toi...
-Et toi... Votre maîtresse vous aimait... Ah! ce n'est pas ainsi,
-ce n'est pas à Djeddah que j'avais compté vous revoir!
-
---Qui sont ces femmes? demanda la baronne Chus, à voix basse.
-
-Grande et svelte, debout près de M. Cripps, elle agitait,
-nonchalamment, un massif éventail de plumes blanches, dont
-Kiamil-Pacha, en soufflant dans son uniforme chamarré d'or, car il
-était d'une grosseur énorme, suivait des yeux chaque battement.
-
---Des esclaves, répondit Manès, des femmes esclaves dont
-Pertap-Singh avait fait présent à la Grande-Duchesse.
-
---Vous vous étiez attachées à ma fortune, ajouta Floris... J'avais
-cru que nous pourrions vivre tous ensemble à Sabioneira... C'est
-bien! Vous descendrez à terre, et je vous renverrai dans l'Inde,
-par le premier navire qui passera.
-
---Fotre Altesse ne retourne tonc pas en Talmatie? dit curieusement
-M. Chus.
-
---Non, je me suis déterminé pour une autre voie, repartit le
-Grand-Duc. Mes yeux sont las de ce soleil... Je m'en vais dans
-une île de brumes, dans un pays froid et ténébreux... C'est
-pour prendre congé de vous que j'ai sollicité votre présence
-ici... La coutume de l'Orient veut d'ailleurs que les étrangers
-marquent, par quelque don, leur reconnaissance des secours et de
-la protection qu'on leur accorde, et sitôt que les circonstances
-l'ont permis, j'ai tenu à payer ma dette... Mais c'est trop
-discourir... Messieurs, si vous voulez me suivre!
-
-Tous, faisant cortège à Son Altesse, s'avancèrent le long du
-passavant, jusque vers le milieu du navire. Alors, le vaste rideau
-de nattes qui cachait le gaillard d'arrière, tomba tout d'un
-coup: et, au-dessous des aigles noires flottant au vent parmi
-les cordages, un spectacle magnifique apparut. Des armes, des
-meubles, des coffres, de lourdes pièces d'orfèvrerie, formaient
-sur le tillac, recouvert d'un immense tapis indien, un pompeux
-amas de richesses: grandes aiguières d'or de Perse, émaux de Chine
-et du Japon, étoffes et brocarts d'or empilés, des cuivres, des
-statues d'albâtre, des peintures encadrées de lames de miroir,
-des vaisselles d'or et de vermeil. Deux gazelles, de poil tout
-blanc, à longues cornes striées et aussi droites qu'une flèche,
-étaient couchées au devant du tapis, les pattes liées sous le
-ventre, tandis que, tout autour, des serviteurs indiens tenaient
-au bout de chaînes d'acier, huit guépards, encapuchonnés de cuir
-bleu, entravés, et chacun étendu sur une pièce d'écarlate. Par
-derrière, de beaux chevaux, couverts de housses de brocart d'or,
-secouaient orgueilleusement, en se cabrant, de hauts panaches
-de plumes blanches; et quand Floris parut, trois éléphants
-énormes, qui occupaient une sorte d'estrade pratiquée au
-demi-rond de la poupe, le saluèrent en ployant les genoux. Des
-cercles d'or leur battaient aux pieds; un frontal d'orfèvrerie
-d'or, d'où retombaient des queues de yak, chargeait leur front
-que surmontait un soleil d'or, à rais étincelants; des dessins
-de vert et de rouge tatouaient leurs trompes, levées en l'air;
-et, sur leurs défenses tronquées, se dressaient deux touffes de
-plumes, incarnates et blanches, montées d'un pied d'or. Ainsi,
-les trois animaux gigantesques demeuraient agenouillés sous leurs
-caparaçons, au milieu des rumeurs de surprise.
-
---Debout! debout! Qu'ils se relèvent! dit Floris. Ne doit-il
-pas suffire à l'homme d'offrir lui-même ces hommages d'une
-vénération simulée? Fera-t-il mentir jusqu'aux animaux?... C'est
-bien... Messieurs, laissez-moi, maintenant, vous distribuer
-quelques faibles marques de ma sincère reconnaissance... Mon
-seul regret, c'est qu'on n'ait pu retrouver à Djeddah le vieux
-réis qui nous a recueillis, quand nous flottions sur ce radeau...
-Émir-bahar, recevez ce bijou, en souvenir de notre rencontre...
-M. Cripps ramasse des curiosités. Voici du vrai drap d'or
-indien, des cuivres, des bouteilles de Perse, en forme de bêtes
-et d'oiseaux... Sage hakim, ces livres, écrits dans toutes les
-langues de l'Orient, ont été réservés pour vous...
-
-Abou'l Feradj salua le Grand-Duc.
-
---A vous, seigneur caïmacan, ces armures, ces cottes de mailles,
-ces harnais, ces sabres anciens... Que Son Excellence Kiamil-Pacha
-accepte pour lui ces chevaux!... Qu'il veuille bien aussi se
-charger d'envoyer à Sa Hautesse le Sultan, en reconnaissance du
-bon accueil que j'ai reçu, il y a quatre ans, de Sa Majesté,
-à Constantinople, ces éléphants qui m'ont été donnés par le
-maharana Pertap-Singh... Et vous, madame, poursuivit le Grand-Duc,
-en s'inclinant devant Faustina, puisse ce collier, si M. Chus
-veut bien permettre que je vous l'offre, vous rappeler parfois,
-le souvenir du grand-duc Floris de Russie. Acceptez-le et
-portez-le!... Prenez le reste aussi, nobles seigneurs! Prenez
-tout! Partagez-vous tout!... Que ferai-je de ces richesses?...
-Oui! qu'on décharge le navire, et que l'on vende ce qu'il
-contient! Je me réserve uniquement, de la cargaison tout entière,
-le petit Bouddha de terre cuite que m'a donné, à Colombo, le grand
-prêtre Sumangala.
-
---Son Altesse est plus généreuse que le fameux Hatim-Thaï! s'écria
-le caïmacan.
-
---Un peau présent! dit M. Chus. C'est trop, c'est trop,
-Monseigneur, c'est trop!
-
---Bah! croyez-vous? reprit Floris amèrement... Ah! je pourrais
-distribuer, maintenant, tout l'or et les trésors de la terre,
-toutes les perles de la mer, sans me trouver appauvri. C'est le
-jour où j'ai dû céder à la mort ma sœur, ma mère, Isabelle,
-Josine, c'est ce jour-là que j'ai perdu mes richesses... Prenez
-tout, prenez tout, vous dis-je! Je suis un chêne dépouillé et
-dont les feuilles tombent au vent d'hiver... Mais quoi!... Vous
-voilà tout saisis! Vous avez changé de couleur... O Dieu! Dieu!
-c'est donc là ce qu'il faut, pour amener quelque émotion sur la
-vieille face de l'homme! Ce visage, dont il a fait l'impassible
-masque de son cœur, ne s'enflamme ou ne pâlit plus que sous de
-telles influences... Qui s'étonne aux grandes actions? Qui paraît
-encore touché de l'héroïsme et de la magnanimité?... Mais qu'il
-vienne à être question du plus pauvre gain, d'un profit sordide,
-que résonne ce mot magique: de l'or! alors, la passion saute et
-rayonne à la face, et l'on voit s'animer soudain ces fantômes
-automates... O Seigneur! sont-ce là les hommes que vous avez créés
-à votre image?... Ceux-ci m'ont secouru, pourtant. Auraient-ils
-secouru de même, un misérable, un pauvre mendiant?... Bien, bien!
-Question inutile!... Ne scrutons pas! ne scrutons pas!
-
-Il se tut, et pendant un moment, tous se tinrent en silence,
-étonnés, et se regardant les uns les autres. Le soleil, tel qu'un
-bouclier d'or, se couchait derrière le vaisseau; l'eau calme
-était si limpide qu'on en apercevait le fond, tapissé de plantes
-fibreuses et de grosses touffes de corail blanc. A l'horizon,
-apparaissaient sept ou huit navires à l'ancre, tout noirs dans la
-vapeur lumineuse; et la ville se déployait, le long du rivage,
-avec ses quais, ses minarets, ses cubes de maisons éblouissantes.
-Mais Floris releva le front, et sortant de sa rêverie:
-
---Ah! voilà le caïque avancé... Eh bien! allons, partons,
-messieurs... Donne-moi ta main, capitaine. Quand tu retourneras à
-Trieste, si tu passes devant Sabioneira, salue pour moi mon palais
-vide... Je ne le reverrai jamais!... Allons, partons... Messieurs,
-si mes paroles vous ont semblé peut-être égarées, veuillez, je
-vous prie, n'en pas tenir compte... Je n'avais aucune intention
-de vous offenser, non! pas la moindre... Mais lorsqu'un homme a
-éprouvé des désastres tels que les miens, qu'il a perdu... Allons,
-partons!
-
-La nuit était complètement tombée, quand M. Chus et la baronne,
-prenant congé du Grand-Duc, regagnèrent leur appartement. Une
-femme de chambre qui survint les introduisit à tâtons, puis se
-mit à chercher un flambeau par la salle ténébreuse, tandis que sa
-maîtresse, indolemment, en battant l'air de son large éventail,
-s'allongeait sur un canapé de rotin des Indes. M. Chus, cependant,
-marchait d'un bout à l'autre de la salle, et s'étant heurté contre
-un tabouret, il le jeta à dix pas, avec fureur. La suivante,
-alors, se hâta d'allumer deux ou trois bouts de bougie; et, sitôt
-qu'elle eut disparu, le juif s'arrêtant devant Faustina, qu'il
-saisit violemment au poignet:
-
---Tes cateaux! Mort te ma fie! s'écria-t-il... Allez-fous recefoir
-tes cateaux, en ma présence!... Tonnez-moi ce collier, allons!...
-Croyez-fous que che n'ai pas fu fotre manèche, les mines que fous
-faisiez au Crand-Tuc, fos sourires aux uns et aux autres, tantôt à
-ce long M. Cripps, avec sa parpiche et son teint te prique, tantôt
-au gouferneur, Kiamil-Pacha!... Ce fieux lipertin fous clignait
-tes yeux, ainsi qu'un satyre, et fous pafartiez, fous pirouettiez,
-fous minautiez, à coups d'éfentail... Foyons! êtes-fous éprise
-te sa parpe noire, ou te sa carrure t'hippopotame, ou tes gros
-yeux qui lui chaillissent te la tête?... En ce cas, fous pourrez
-le foir, car il fientra temain, certainement, faire une fisite
-au Crand-Tuc... Mais ch'y pense. Fous aimeriez mieux fisiter
-son harem, sans toute!... Eh pien! fous le fisiterez... Fous le
-ferrez! Fous le ferrez! Et les eunuques en fermeront ensuite
-les portes sur fous!... N'oupliez pas, pour cette fisite, te
-fous mettre au cou le collier que fous fenez te recefoir, et
-t'échancrer fotre rope, un peu plus!... Moi, che porterai haut mes
-cornes, et ch'aurai pour consolation te carter fotre tot, n'est-il
-pas frai?... Ah! vous m'afez tonc cru un mari téponnaire, un te
-vos chrétiens afilis!... Allons, tonnez-moi ce collier!
-
---Le voici, monsieur, dit Faustina... Mais, au nom du ciel,
-calmez-vous!
-
-Il avait happé l'écrin d'une main avide, et il l'ouvrit, sous la
-clarté immobile d'une bougie. L'éclat bleuâtre des diamants s'en
-échappa, en longs rayons. La narine toute dilatée d'aise, M. Chus
-les considérait, en se passant les doigts dans la barbe.
-
---Allons, allons, allons, murmura-t-il, cette chournée n'est pas
-pertue!... Te peaux tiamants!... Te peaux tiamants!... Ce sont
-t'anciens tiamants te Golconte... Che m'en fais les mettre sous
-clef... Les autres, matame, les autres!
-
---Voici l'écrin des bracelets, dit la baronne... Ils sont
-également fort beaux.
-
---Oui! c'est frai!... Che remercie Tieu. Fort peaux, également
-fort peaux!... Il y en a pien là, Faustina, pour plus te cent
-mille francs!... Ha, ha, ha, ha! Le fou protigue!... Oui, oui,
-pour plus te cent mille francs!... Che pèserai temain les
-pierres... Y a-t-il tes palances ici?
-
---Je ne sais, repartit Faustina. Mais avez-vous remarqué les
-joyaux qui pendaient au col des chevaux, que Son Altesse a donnés
-au gouverneur?
-
---Malheur à lui! glapit le juif... Tu me tortures, créature!...
-On tefrait, on tefrait enfermer les fous protigues, comme ce
-Crand-Tuc!... Il y afait pien pour teux millions te marchantises
-tans ce nafire, et il les apantonne à ces Turcs, à tes inconnus,
-aux premiers fenus!... Moi seul, moi seul, che n'ai rien eu,
-moi qui l'ai reconnu, retroufé, moi qui ai exposé mes chours,
-plus te cent fois peut-être, pour le saufer!... Ah! l'on ne
-rencontre tans ce monte que perfitie et qu'incratitute!... Allons,
-tonnez-moi le reste, matame, les autres, les autres, les autres!
-
---Mais, monsieur, c'est là tout ce que j'ai reçu, vous le savez
-bien, dit Faustina.
-
---Quelle honte! exclama M. Chus. Quoi! si peu, si peu, si peu!...
-Est-ce frai? Ne me trompez-fous pas?... A la femme te son
-saufeur!... Ah! ch'en rouchis pour lui, en férité... Écoutez-moi
-pien, maintenant! Puisque fous apusez ainsi te la liperté que
-che fous laisse, che forcerai ma ponne nature, et moi-même che
-feillerai sur mon honneur, que compromet fotre léchèreté. T'apord,
-fous ne sortirez plus. Fous n'irez plus exhiper par les rues fos
-charmes à fos atorateurs. Mais chusqu'au chour te notre tépart,
-qui ne saurait être éloigné, fous fous tientrez ici, au fond te
-cet appartement, et quand fous foutrez prentre l'air, ce sera le
-matin, tans le chartin tésert, afant que Monseigneur soit lefé...
-Ententez-fous! Te crand matin!... Ah! les Orientaux ont pien connu
-les femmes. Eux seuls sont saches! Eux seuls fous traitent comme
-vous le méritez!... On frappe... Allez-fous-en! Rentrez! Prenez
-garte qu'on ne fous foie!... Si fous tépassez ce couloir, si che
-fous surprends à regarter fers la maison te Monseigneur... Si tu
-y regartes, créature! C'est pon! Fite, fite, rentrez!... Eh pien,
-qu'est-ce? qui est là? demanda-t-il à un serviteur qui parut.
-
---Le seigneur Manès, répondit cet homme.
-
---Introtuis-le!... Qu'il entre! qu'il entre!... La tonation sera
-signée, murmura Chus en faisant disparaître les écrins au fond de
-ses poches... Foilà enfin une heureuse noufelle, une chance qui
-fient pien à point me tétommacher te ma perte... Mon cher monsieur
-Manès, ponsoir!
-
-Et prestement, tandis que le savant, sur le seuil, lui répondait
-d'un air affable, M. Chus débarrassa un siège des boîtes et des
-livres qui l'encombraient, puis alluma une bougie de plus, tout
-en s'excusant du désordre. Des fleurs fanées, des coffrets, des
-gants, des flacons, des maroquineries, s'étalaient pêle-mêle sur
-les fauteuils de rotin; une lampe d'argent, à esprit-de-vin,
-s'appuyait contre une guitare, à laquelle des cordes manquaient;
-les cendres d'un parfum brûlé salissaient une écharpe verte,
-pailletée d'argent, dont les franges pendaient jusqu'à terre; et
-du milieu de la muraille, un grand portrait de Faustina semblait
-vous regarder en face, avec ses prunelles tranquilles. Vêtue à
-la mode orientale, par une fantaisie du peintre,--un Allemand
-rencontré au Caire,--elle n'en conservait pas moins, sous le
-léger haïk bariolé, sa physionomie coutumière de douceur et de
-nonchalance: cheveux attachés de travers, flot d'étoffe traînant
-d'un côté, mais avec une grâce qui réparait tout.
-
---Eh pien! fit Chus, mon cher monsieur Manès, che tefine: fous
-m'apportez cet acte...
-
---La donation, voulez-vous dire?
-
---Oui... Est-ce qu'elle n'est pas signée?
-
---Non, pas précisément, dit Manès. Et même, à ne vous rien cacher,
-il s'élève une difficulté.
-
---Comment, comment, comment, comment?
-
---Comment! répéta Manès... Mais tout simplement parce que,
-aujourd'hui même, le vieil Abou'l Feradj, le médecin qui vient de
-soigner Monseigneur, s'est avisé de demander... ma foi! je vous le
-donne en mille, car, pour moi, je n'ai jamais vu de rencontre si
-extraordinaire... s'est avisé de demander aussi... Non, vous ne
-voudrez pas me croire!...
-
---Le tomaine t'Isgaour! s'écria M. Chus haletant.
-
---Vous l'avez dit, mon cher baron.
-
---Malétiction! exclama Chus, en se dressant... Par la mort! le
-tamné charlatan! Que n'est-il tompé à la mer, pentant notre
-fisite au _Coromantel_!... Mais non! cela ne peut pas être... Fous
-fous moquez te moi, monsieur Manès... Par quelle foie aurait-il
-appris?... Qui lui aurait réfélé chustement, au fond te sa maison
-te Tjeddah?... Fous fous plaisez malignement, à me faire peur,
-monsieur Manès!...
-
---Je ne sais ce que vous voulez dire, répliqua froidement le
-savant. Ce qui est sûr, c'est qu'Abou'l Feradj a demandé Isgaour
-à Monseigneur. Sa femme, dit-il, Mingrélienne, est née sur les
-terres de ce domaine, et il y tient, à cause de cela.
-
---Mensonches! mensonches! nasilla Chus. Le tiaple soit te sa femme!
-
---Et de plus, continua Manès, afin de paraître plus soigneux et
-plus affectionné encore pour la santé de Monseigneur, voici ce
-qu'il a imaginé... Un œil aussi perçant que le vôtre, mon cher
-baron, n'est pas sans avoir remarqué--et le savant, ici, baissa
-la voix--l'état de faiblesse et de langueur où se trouve le
-grand-duc Floris. Or, depuis quelque temps déjà, les médecins
-de Djeddah et moi-même, assemblés en consultation, nous étions
-demeurés d'accord que le moyen le plus assuré de rendre des forces
-à Monseigneur était de lui chercher... ma foi, pourquoi ne pas le
-dire? une jeune femme vigoureuse, pleine de sève, pour coucher
-près de lui... Mon Dieu, oui! quoi donc vous étonne? reprit Manès,
-sur un léger tressaillement de M. Chus. Cet expédient médical est
-bien connu dans tout l'Orient, et remonte, ainsi que chacun sait,
-à la plus haute antiquité... Le roi David faisait-il pas dormir
-la Sçunamite auprès de lui?... Si bien donc que, ce matin même,
-Abou'l Feradj a déclaré qu'il ne voulait laisser à personne autre
-l'honneur de l'entière guérison de Son Altesse, et a offert à
-Monseigneur sa propre femme, pour l'office que vous savez.
-
---Hein! quoi?
-
---Sa propre femme, monsieur Chus.
-
---Sa femme?
-
---Oui, la belle Bâjî-Yâsmin... Il va nous l'amener tout à
-l'heure... Que voulez-vous, mon cher baron?... Effet de l'humaine
-cupidité!... Car vous pensez bien qu'à la suite d'une preuve
-de dévouement si peu commune, Monseigneur ne pourra plus rien
-refuser au médecin persan, et que demain, Bâjî-Yâsmin emportera la
-donation.
-
---Mort te ma fie! cria le juif. Nous tefons empêcher cela,
-monsieur Manès!... Il y a tes lois pourtant, une chustice... Il
-faut aller chez le cati, chez le consul! Il faut ténoncer ce
-coquin!
-
---Allons, allons! y pensez-vous?
-
---Mais c'est une infamie! beugla M. Chus qui leva les mains vers
-le ciel, ainsi que pour le prendre à témoin. Au nom tu mariache,
-au nom tes ponnes mœurs, che proteste, monsieur, che proteste!...
-Il faut tissuater Monseigneur, lui représenter les tanchers,
-l'ignominie, le crime te sa contuite!... C'est fotre tefoir,
-monsieur Manès!
-
---Hé, baron, repartit le vieillard, songez-vous bien à ce que vous
-dites? Je suis le médecin du corps, non de l'âme du Grand-Duc.
-Je lui donne des ordonnances, et point du tout des conseils de
-morale... Non, le seul moyen de parer le coup, si quelqu'un y
-avait un intérêt capital, serait de devancer le hakim, oui, ma
-foi, de lui jouer ce tour, et d'offrir à Monseigneur une autre
-femme.
-
---Une autre femme!... Mais comment?
-
-Le savant, en haussant les épaules, eut un geste vague et
-perplexe, et sans répondre, il se leva, afin de prendre congé.
-
---Attentez, s'écria M. Chus. Êtes-fous tonc si pressé, mon
-Tieu!... Et fous tites que c'est ce soir, ce soir...
-
---Oui, ce soir, avant la dernière prière.
-
---Il faut, reprit le financier, il faut, mon pon, mon excellent
-monsieur Manès, que fous me rentiez, en cette occasion, le serfice
-t'un féritaple ami.
-
---Quoi donc, baron?
-
---Que fous troufiez quelque prétexte te renfoyer, quand il
-arrifera, ce coquin, ce fil entremetteur... Temain, tès la
-première heure, che me rentrai au pazar tes Esclafes, et là, quoi
-qu'il m'en puisse coûter, che ferai emplette, pour le Crand-Tuc,
-t'une peauté accomplie, t'une fierche, t'un féritaple morceau te
-roi, que che lui présenterai te ma main.
-
---Et pensez-vous, répliqua Manès, qu'Abou'l Feradj se laissera
-bénévolement renvoyer, alors qu'il sait que Monseigneur l'attend?
-D'ailleurs, une négresse esclave, achetée quelque cent talari,
-pourra-t-elle entrer en parallèle avec la belle Bâjî-Yâsmin, la
-propre femme du hakim? Le sacrifice ne serait équivalent, mon cher
-monsieur Chus, que dans le cas où vous nous offririez... ha, ha,
-ha!... Mme Faustina!... Allons, n'y songez plus, mon bon ami... Il
-faut en prendre votre parti... Bonsoir, maintenant!... A demain!...
-
-La portière retomba sans bruit, et M. Chus demeura seul,
-essuyant avec un foulard ses loupes brunes, toutes ruisselantes
-de sueur.--Une affaire si pien compinée! exclama-t-il... Plus
-t'un million par an que che perds là, sans compter les autres
-profits possiples!... Foilà tonc mon foyache inutile! che suis
-folé, ruiné, tépouillé!... Oui, perte sur perte! Tant que notre
-foyache me coûte: tant que che manque te cagner!... Une affaire
-que ch'avais mûrie, poursuivit-il en marchant à grands pas, que
-che suifais te l'œil, tepuis tes mois! Une pareille mine t'or!...
-Et che me laisserais tuper comme un _goy_, par une chalousie
-stupite!... Non, non, cela ne se peut pas!... Si ch'offrais
-moitié, par exemple, à cet Apou'l Feradj te malheur?... Mais
-il est clair que le filain est pien informé, oui, qu'il sait
-tout!... Ch'ai trop attentu, c'est certain. Ch'aurais tû, tès
-mon arrifée, prusquer la chose... Foyons, dit-il en s'arrêtant
-soudain, si un autre homme afait la même chance?... Qu'est-ce,
-en somme, que cet honneur tont on parle tant?... Et, tête basse
-devant la table, M. Chus enduisait machinalement le bout de son
-doigt des gouttes de cire fondue qui coulaient le long de la
-bougie... Un simple souffle! tuit! un fent, une opinion, moins
-que rien!... Che suis trop riche pour carter te ces scrupules te
-paufre tiaple! Si che feux me montrer tigne tu rang social auquel
-mes talents m'ont élefé, te la place que ch'ai conquise, te ma
-réputation européenne, il faut que che sache commanter à mon sang
-et à mes affections!... Elle le fera, c'est técité!... Tiaple! Si
-ce hakim, si ce charlatan, qui ne connaît peut-être seulement pas
-le cours te la Pourse, a pu se téterminer à la chose, pourquoi
-serais-che plus scrupuleux, plus pête que lui?... Non, non, che te
-tefancerai, miséraple, cupite coquin!
-
-Et s'élançant à la porte qu'il ouvrit:
-
---Où êtes-fous?... monsieur Manès!... Qu'on aille le chercher!
-Fite, fite!
-
-Le grand-duc Floris venait à peine de finir le repas du soir, et
-il songeait, assis sur un divan dans une sorte d'enfoncement,
-quand des pas s'arrêtèrent à la porte, et aussitôt Manès parut,
-soulevant la tapisserie, puis, sans entrer, la laissa retomber.
-On entendit sous la galerie des murmures, des chuchotements, les
-accents d'une voix courroucée. Étonné, Floris prêtait l'oreille.
-Quatre ou cinq chandelles de cire, piquées sur des flambeaux de
-cuivre jaune émaillés de bleu, éclairaient la chambre vide et
-nue, avec les treillis de bois serré qui garnissaient le haut des
-murailles. Deux négresses, au fond de l'alcôve, où l'on montait
-par quelques marches, étendaient, comme chaque soir, le coucher du
-maître, un matelas de coton rouge sur un châlit à claire-voie en
-baguettes de palmier.
-
---Se pourrait-il que ce fût Chus! exclama tout à coup le
-Grand-Duc... Le misérable!... Ah! le dégoût me monte aux lèvres.
-J'ai presque regret d'avoir consenti à me prêter à cette épreuve.
-
-Mais la portière s'écarta brusquement, et Manès entra le premier,
-tandis que sans bruit les esclaves disparaissaient par une porte
-dérobée; puis, M. Chus parut, essoufflé, tirant sa femme après
-lui. Il portait de l'autre main une grosse lanterne de cuivre; ses
-diamants étincelaient; et, à voix basse, tout haletant:
-
---Allons, dit-il, assez te simacrées, matame!... Che l'ai técité,
-ce sera!
-
---Monsieur, dit Faustina, je vous en conjure, ne prolongez pas
-cet horrible jeu!... Si ma conduite vous a déplu, gardez-moi,
-enfermez-moi, épuisez sur moi toutes les rigueurs qu'inventera
-votre jalousie!... Mais cette épreuve dérisoire est trop cruelle!
-
---Ma chalousie! dit Chus... ma chalousie!... Ah! ah! fous foutriez
-faire croire... Che ne suis pas chaloux, matame, che n'ai chamais
-été chaloux... Allons, montrez-fous opéissante, comme fous afez
-churé te l'être en m'épousant!
-
---O ciel! pouvez-vous rappeler...
-
---Che fous le répète. Faites-le!
-
---Était-ce pour cela?.... reprit Faustina.
-
---Che fous en ai expliqué les raisons, interrompit Chus...
-Che fous ai tit compien la chose m'intéresse et toit m'être
-profitaple!... Souffrirai-che qu'un fil coquin qui connaît
-Monseigneur tepuis un mois tout au plus, fienne me supplanter à ma
-parpe?... Si fous êtes fraiment ma femme, si fous prenez à cœur
-mes intérêts, fous m'opéirez sur-le-champ.
-
-La jeune femme se tordit les mains:
-
---Mon Dieu! mon Dieu!... pouvez-vous penser ce que vous dites?
-
---Penser ce que che tis!... Ho, ho!... Et qu'est-ce que che
-tis tonc, matame, qui ne soit honnête et raisonnaple?... Mon
-or n'est-il plus mon or, parce qu'on l'a touché? Mes pillets
-te panque s'useront-ils parce qu'on les recartera?... Assez te
-paroles, Faustina!... Si che vous ai prise sans tot, si fous
-afez touchours eu, grâce à moi, te peaux pichoux et te peaux
-équipaches, sonchez à m'en tétommager!
-
---Vous serez perdu de réputation! dit Faustina.
-
---La pelle affaire!... Comme si che fous tisais: Crions la chose,
-tefant la Pourse, à miti!... Qui le saura chamais que Monseigneur,
-lequel ne rentre plus en Europe, afec M. Manès, un fieillard?
-
---Les anges et les saints ne le sauront-ils pas? répliqua-t-elle.
-
---Les anches et les saints... faripoles!
-
---Vais-je souiller mon âme d'un péché mortel?
-
---Aucun péché, aucun péché, aucun péché! cria Chus... Si
-c'était une action tamnaple, M. Manès, lui qui est si sache, la
-prescrirait-il à Monseigneur?... Fous lui faites une inchure
-grossière!... C'est le contraire t'un péché, c'est une œufre pie,
-Faustina, un acte te charité enfers un paufre malate... Aucun
-péché, aucun péché!... Est-ce que tans notre Saint Lifre, qui est
-la règle infailliple te la ponne fie, la Sçunamite ne couchait
-pas afec le roi Tafid, l'élu tu Seigneur? Ce saint personnache
-aurait-il foulu faire commettre un péché à sa serfante?... Aucun
-péché! aucun péché! aucun péché!
-
-Mais il tourna la tête vivement. M. Manès venait de se lever, et
-s'approchait à pas discrets.
-
---Eh bien! que se passe-t-il? dit tout bas le savant. Il serait
-temps d'en finir, monsieur Chus.
-
---Oui! tout te suite! tout te suite!
-
-Et revenant à Faustina, M. Chus la saisit par le bras:
-
---Allons, fenez, matame! exclama-t-il... Par les os t'Apraham,
-fous n'allez pas résister peut-être... Parlez à Son Altesse,
-mon pon monsieur Manès. Présentez-nous! Faites faloir mon
-téfouement!... Che m'en fais pien foir maintenant si fous êtes
-franchement afec moi, ou pien si fous faforisez ce méchant coquin
-t'Apou'l Feradj!
-
---Oh! s'il ne tient qu'à cela, répliqua Manès, soyez tranquille,
-cher baron, vous allez être content de moi.
-
-Et, s'avançant jusque devant le Grand-Duc:
-
---Monseigneur, dit le savant, M. le baron Chus, toujours si dévoué
-à Votre Altesse, veut lui donner une nouvelle preuve de son zèle
-et de son affection.
-
---Pien, pien! fort pien! marmotta Chus.
-
---Ayant eu par hasard connaissance de la consultation des médecins
-au sujet de votre santé, il vient vous offrir, ou plutôt,
-Monseigneur, vous prostituer...
-
---Merci, mon pon monsieur Manès.
-
---Librement, dès le premier mot, de son plein gré, sans que
-personne lui en ait donné l'idée...
-
---Pien! excellent!
-
---Comme une preuve, je le répète, de son tendre attachement
-pour vous, sa femme, Monseigneur, sa propre femme, la beauté et
-l'orgueil de Vienne!
-
---Oui, oui, Monseigneur! s'écria le juif, che foutrais faire pien
-plus encore pour la guérison te Fotre Altesse!... Eh pien! où est
-cette folle, à présent?
-
-Et ressaisissant Faustina:
-
---Allons, allons, fous téciterez-fous?... Fous tefriez être fière,
-fous tefriez fous estimer pien heureuse te poufoir me rentre ce
-serfice!
-
-La jeune femme poussa un sanglot:
-
---Au nom du ciel, monsieur, laissez-moi partir!
-
---Ne t'entête pas! reprit Chus. Che ne l'ai pas mérité te ta
-part!... Pense que celui qui te prie ainsi, c'est ton mari, ton
-mari qui t'aime! Pense qu'il t'a prise sans tot, uniquement pour
-ta personne!... N'est-ce tonc rien que t'être préférée à une
-Chéorchienne, hein?... Allons, che t'en prie, ma petite femme, mon
-amour, mon petit pouchon!... Tu auras tes robes, tes pichoux!...
-Che ne suis plus chaloux, ha, ha, ha! Tésormais, tu iras où il
-te plaira, tu feras ce que tu foutras... Fiens, fiens! suis-moi,
-ma ponne, suis-moi!... Cette nuit! rien que cette nuit!... Tu
-refuses... Ah! gaupe lifite!... Ah! mentiante!... Ah! face te suif!
-
---Fi, fi! perdez-vous le sens? dit Manès.
-
-Faustina se mit à genoux:
-
---Monsieur, dit-elle, tuez-moi plutôt!... Je me lacérerai le
-visage... Je prendrai du poison... Je ferai tout!
-
---Au tiaple, chrétienne stupite!... Tu m'entends. Reste ici sans
-rechigner, ou che t'attache te mes mains à ce poteau. Ne réplique
-pas! Ne me réponds pas! Les toigts me témanchent... Relèfe-toi!
-Allons, che t'en prie, fiens! Fais cela, fais cela, Faustina!...
-Quoi! fous ne fous técitez pas... Sois tamnée, fille te choie! Che
-fais t'arracher t'ici par les chefeux, che t'exposerai nue tefant
-tous, che te fentrai la bouche chusqu'aux oreilles, che te lifre
-au harem tu Pacha!... Ah! _goy_, miséraple éhontée!... Allons,
-fiens, ne me tente pas, fiens!... Pon! foilà les larmes à présent!
-
-La jeune femme, en sanglotant, balbutia:
-
---Je voudrais que ma vie pût satisfaire...
-
---Fertu te Tieu, ch'en tefientrai fou! cria M. Chus, en frappant
-du pied, et portant ses deux poings à ses tempes. Le chour, la
-nuit, à toute heure, à toute minute, et même en tormant, mon
-seul souci est t'acquérir, oui! te cagner te l'archent pour
-elle!... Enfin, che troufe une occasion unique, une affaire qui
-fera crefer te chalousie les Rothschild et le fieux Sina, une
-féritaple mine t'or; et il faut alors que cette poupée, cette
-_matame Honesta_ pleurnicheuse, quand on lui offre sa fortune,
-réponte: _Les anches! les saints!_ et autres telles sornettes!...
-Ah! si fous ne fous técitez pas, fous ferrez comme che fous
-traite!... Faites-y attention! Sonchez-y! Che n'ai pas coutume te
-patiner... Réfléchissez! Si fous êtes ma femme, che fous prêterai
-au Crand-Tuc, mon ami, mon honoraple ami!... Si tu ne l'es plus,
-fa-t'en au tiaple, mentie, meurs te faim par les rues!... Mais che
-suis pien pon te tant tiscourir... Che pars, che fous laisse ici,
-matame!... Fous poufez encore tout racheter... Non, non, non! Che
-ne feux pas te fous. Restez ici!
-
-Il la repoussait d'une main brutale, tandis que Faustina, en
-pleurant, se cramponnait à ses vêtements. Tout à coup, M. Chus
-tressaillit. Le Grand-Duc venait de sortir de l'espèce de réduit
-obscur où il s'était tenu, durant cette scène, et s'avançait dans
-la chambre, à pas lents. Il se fit un profond silence. Floris
-s'arrêta devant le juif, et d'une voix basse et amère:
-
---Que je le regarde! murmura-t-il... Oui! que je voie comment
-est fait un être si complètement vil!... Et pourtant, rien de
-monstrueux... Ah! peut-être que tous les hommes ressemblent de
-cœur à celui-ci, puisqu'il leur est pareil par la forme. Peut-être
-sont-ils tous, ainsi que lui, habités par les démons du Vol, de
-la Cupidité, de la Fraude, du Mensonge... Oui! qui donc osera se
-lever, dans l'intégrité de sa conscience, et crier: _Cet homme
-est un infâme!..._ S'il l'est, tous le sont, car qui ne cède
-à la tentation, qui ne la sollicite, qui ne prostitue, sinon
-sa femme, du moins ses pensées, son âme, ses sentiments, son
-intelligence?... Prostitution! prostitution!... Tu avais raison,
-Vassili. Il n'y a que cela dans le monde! Le cuistre prostitue
-sa science, l'homme de génie son génie, le prêtre son Dieu, à
-l'imbécile cousu d'or... Prostitués, entremetteurs! Voilà toute
-l'humanité!... Avancez! venez, mon digne ami... Allons, tendez la
-main, monsieur Chus!
-
---Quoi? Que feut tire Fotre Altesse?
-
---Ne dois-je pas m'acquitter envers vous? Ne paye-t-on pas les
-entremetteurs?... Qu'un cancer te ronge le cœur, pour m'avoir
-forcé de mépriser l'homme encore plus que je ne faisais!... Mais
-non, mais non! Sois remercié, au contraire!... Tu as rompu le
-dernier lien qui m'attachait à cette exécrable humanité... Allons,
-avance! viens ici!... Ne faut-il pas que tu sois payé?... Prends
-la donation, te dis-je... Elle est signée.
-
---Monseigneur... s'écria Chus.
-
---Silence! je connais tes mensonges!... Je sais quelle découverte
-l'on a faite à Isgaour, et pourquoi tu voulais ce domaine...
-N'importe! Je te le donne, parce qu'il n'est pas un seul être au
-monde que je méprise autant que toi! Au vil ce qu'il y a de plus
-vil!... Cette richesse que je mets dans tes mains sera, pour des
-milliers d'hommes, une source de calamités... Sois sans pitié
-envers ton débiteur! C'est un fripon... Ruine la veuve! Elle
-n'avait épousé son mari que pour des robes ou de l'argent... Que
-le sourire des enfants ne t'attendrisse pas! Ils grandissent pour
-être des coquins, des usuriers, des faussaires... Pressure le
-pauvre! c'est un envieux... Lèche la poussière devant le riche; et
-ruiné, crache-lui au visage!... Abjure toute émotion! Moque-toi de
-ce que les niais appellent honneur, vertu, probité... Soigne ton
-or, couve ton or! Et fais-le, de jour en jour, pulluler, afin de
-pouvoir te montrer sans risques, plus abject, plus fourbe, plus
-insolent, plus infâme encore que tu ne l'es!
-
---Pien, Monseigneur, dit Chus, placidement.
-
---Tu as raison, tu as raison! Puisque les hommes ont choisi un
-tel symbole pour l'adorer, puisque d'une souille à truies l'or
-peut faire un temple, puisqu'il confère à un lépreux le respect
-public et l'admiration, profites-en! oui! vole, attire, absorbe
-tout l'or du monde, toi, avec tes frères d'Israël!... Continuez
-d'être ce que vous êtes, d'immondes vers fourmillant dans nos
-entrailles!... C'est pour vous que les nations s'engraissent, pour
-vous que les arts et tous les métiers travaillent et suent!...
-Parasites abjects, épuisez la terre! Devenez des rois, à votre
-tour! Courbez les peuples sous le joug de vos lourdes machines de
-fer! Corrompez, empoisonnez l'âme humaine! Que le culte de l'or
-remplace les religions, les dieux abolis!... Puis, lorsque vous
-posséderez tout, quand les richesses de l'univers ne formeront
-plus qu'une pyramide, au sommet de laquelle trôneront quatre
-ou cinq Juifs, alors enfin, vous les esclaves, les misérables,
-révoltez-vous!... Viens, mort! Souffle, esprit de vertige! Que
-l'horreur, le deuil, la folie, le meurtre, la destruction se
-déchaînent sur le globe, bouleversent tout, ruinent tout!...
-Adieu! Mon dernier vœu, s'il te naît un fils, c'est qu'il puisse
-te ressembler!... Va-t'en! va! ôte-toi de mes yeux... Que je ne te
-revoie jamais!
-
---Venez, madame, dit le savant.
-
-Et tandis que Floris épuisé tombait assis sur le divan, M. Manès
-sortit précipitamment avec la baronne, que son mari suivit
-aussitôt.
-
---Eh pien! fous le foyez, Faustina, dit M. Chus, après un silence,
-tout s'est pien passé, tout s'est pien passé!
-
-
-
-Le lendemain, dès la première heure, il arriva au palais un
-courrier du chérif de la Mecque, avec une petite suite d'hommes
-et de chevaux. Cette espèce d'ambassade, qui campa dans la cour
-d'un des entrepôts d'Ahmed Gha'lid, avait pour mission de demander
-Manès au Grand-Duc, et d'emmener le hakim franc à l'oasis voisine
-de Taïf, où le noble imâm se trouvait, pour lors, fort souffrant
-d'un mal d'entrailles. On prévint aussitôt Floris, qui, vers
-midi, se mit sous la galerie, à la porte de sa chambre, et reçut
-l'eunuque messager.
-
-Deux heures après, survinrent du vaisseau les femmes esclaves
-données à Josine par le maharana Pertap-Singh, et qu'en attendant
-leur départ, on logea dans l'appartement de M. Chus, car le juif,
-avec la baronne, avait quitté le palais de grand matin. Le second
-du _Coromandel_, qui accompagnait les Indiennes, avertit de plus
-M. Manès que le pacha, se prévalant de quelques paroles de Son
-Altesse, réclamait pour lui seul la cargaison entière du navire,
-et menaçait d'y envoyer des gardes, de peur que l'on en détournât
-rien. Le savant se rendit donc à bord, d'où il fit enlever et
-porter chez Edhem-Aga et chez M. Cripps les présents qui leur
-étaient destinés, et où il surveilla, en outre, l'embarquement de
-ses propres collections. Le reste, déchargé et vendu à Djeddah
-même, devait, selon les instructions plus précises de Floris,
-confirmées par un acte de sa main, servir à bâtir un _oqal_
-public, pour les pauvres pèlerins.
-
-Les derniers portefaix Takrouri finissaient d'empiler dans l'un
-des magasins du palais, force caisses et herbiers de Manès,
-quand le Grand-Duc parut au fond de la cour, qu'on appelait la
-cour-marchande, vaste place environnée d'arcades, sous lesquelles
-s'ouvraient les grilles de bois des entrepôts d'Ahmed Gha'lid. Le
-front baissé, il s'avançait à pas lents, au milieu des ombres du
-soir, et soudain, poussant un long soupir:
-
---Ah! si l'on connaissait d'avance, murmura-t-il, les trahisons,
-les dérisions du sort! Ou si, du moins, notre misérable cœur
-ne se laissait toujours duper à l'illusion du bonheur!... Mais
-aucun homme, sans cet espoir, ne voudrait poursuivre sa route...
-Non! l'on se coucherait par terre, pour y rester immobile et y
-mourir... Le bonheur, reprit-il pensivement, le bonheur, qui donc
-le possède? Entre tous ceux que j'ai connus, que j'ai aimés,
-qui donc eût pu se dire heureux?... Mon père? Il a vécu inquiet,
-haletant, rongé de haine, dans d'accablants tourments de corps
-et d'esprit. Ma mère? Elle n'a eu d'enfants que pour éprouver,
-semble-t-il, les plus horribles effets de la tendresse. Oui,
-pour porter au cœur, comme trois glaives, la cécité de Tatiana,
-la froideur de José-Maria, la douleur de ma disparition... Et
-les autres femmes que j'ai aimées?... Hélas! faut-il que je me
-souvienne?... L'une était calme, douce, sereine, pâle fleur
-d'amour bientôt flétrie... L'autre, Josine... Oh! malheur sur
-moi!... Son éclat, sa beauté, sa gaieté, la flamme de vie qui
-brûlait en elle, toutes les grâces les plus exquises et les plus
-rares, ce sont ces dons qui ont causé sa perte... Et Tatiana?
-morte, aussi!... Morte, morte, ma sœur étrange! Je la revois,
-froide comme le marbre, suave comme la rose... Oui, morte de son
-héroïsme, comme Isabelle de son amour!... Ainsi, quelque route
-qu'on prenne, c'est à l'abîme qu'elle nous jette. Volupté, vertu,
-joies maternelles, amour, dévouement, jeunesse, beauté, tous ces
-mots qui semblent si superbes, le Destin railleur ne s'en sert
-qu'à composer des histoires tragiques, des contes de mort, de
-cœurs brisés, de calamités, de longues souffrances!... Plaisirs
-de la vie, qu'êtes-vous? Rien que les heures sans fièvre des
-fiévreux! Un court répit pour mieux endurer la peine... Oh! dans
-quel charnier ténébreux, dans quel cimetière d'ombres vit la
-débile Humanité! En chancelant, nous poursuivons à tâtons les feux
-follets qui y voltigent, avec l'espoir que ces guides sinistres
-vont nous conduire au bonheur...
-
-Il s'arrêta, tandis que les Nubiens défilaient sans bruit sous les
-arcades, où Sapéto, une lanterne à la main, refermait la salle
-voûtée et obscure. Puis, quand ils eurent disparu, le Grand-Duc se
-remit à marcher à travers la cour déserte. D'étroits chemins de
-pierres noires y dessinaient comme un vaste damier, sur le sable.
-La nuit était tombée... Il reprit:
-
---Oui, partout la dérision, le mensonge!... Parmi tant de millions
-de cœurs qui battent, dans cet univers, l'instant où nous sommes,
-un seul connaîtra-t-il le bonheur? Tous, nous tendons vers lui
-nos bras suppliants, et le bonheur n'est nulle part... Mot vain
-et sonore, qui ne répond à aucune réalité, urne sans fond où nos
-désirs s'épanchent, mirage non moins fabuleux que ces palais qu'on
-voit dans les nues!... Il n'y a pour l'homme aucun refuge! non,
-pas un seul! Tout ce que son cœur lui suggère, lui ment. Tout ce
-qu'imagine son esprit, lui ment encore... L'art? Mais n'ai-je
-pas vu Giano, tout fanfaron qu'il fût de lui-même, pleurer de
-rage et se désespérer? Il jetait ses pinceaux impuissants, il
-martelait sa cire rebelle, jurant cent fois de renoncer à cet
-exécrable supplice... D'ailleurs, quel niais serait l'homme, quel
-automate et stupide marmot, s'il suffisait, pour le contenter, de
-deux ou trois couleurs éclatantes, de sons, de mots cadencés, de
-la blancheur d'un marbre taillé?... Non, non! L'art ne le donne
-pas, ce bonheur sans cesse convoité... Le trouve-t-on dans la
-science?... Mais Vassili semble-t-il heureux, lui, le railleur
-au cœur glacé, le sceptique à force de savoir? Est-ce le bonheur
-que d'avoir en tête quelques chiffres, quelques termes grecs, des
-nomenclatures, des formules! Est-ce le bonheur que de ramper aux
-pieds d'une Figure géante, voilée d'une vapeur ténébreuse, qu'on
-ne dissipera jamais!... Que reste-t-il? La piété, la foi?... Ah!
-qui ne voudrait, en effet, si la chose dépendait de notre choix,
-s'humilier, se renoncer soi-même, se sentir comme un enfant, mené
-par une main invisible, croire, s'abandonner à Dieu... Croire!...
-Mais peut-être douter... Oui! là est l'écueil... Et alors, quelles
-terreurs, quels tourments, quel enfer toujours ouvert en notre
-âme!... Ah! maintenant, je la comprends trop bien, la pâleur
-de José-Maria, sa détresse solitaire et farouche... Oui, que
-sont les autres souffrances, vaines et futiles comme la vie, au
-prix de celle-ci, où se débat pour nous l'éternité!... Ainsi,
-l'Art a pour son salaire l'impuissance; la fin de la Science,
-c'est le scepticisme; le fond de la Foi, c'est le doute!... Quoi
-donc alors? Subir le sort? Obéir à ces pédants de sagesse qui
-prescrivent, pour unique remède, d'aveugler son cœur et ses yeux,
-de n'avoir nul désir, afin d'ôter par là toute prise à la fortune,
-d'être tel qu'un cadavre vivant... Mais quel homme se résignerait
-à mourir avant le tombeau?... C'est ainsi que, d'espoirs en
-espoirs, d'heure en heure pour ainsi dire, toujours déçus,
-toujours persévérants, nous arrivons à la dernière; et poursuivant
-jusque par delà, notre rêve de félicité, nous nous plaisons encore
-à croire que cette porte mystérieuse est le seuil de quelque
-paradis, et que de notre pourriture va s'exhaler enfin la blanche
-étoile de l'immuable et éternelle Joie!
-
-Les yeux fixes, il demeurait songeur, auprès du puits qu'Ahmed
-Gha'lid avait fait creuser en vain, pour chercher de l'eau, et
-qui, au milieu de la cour, dressait dans le ciel obscur, sa longue
-traverse de bois. Du bout du pied, machinalement, Floris fouillait
-le sable aride, puis, relevant le front, tout à coup:
-
---Non! le bonheur n'existe pas. Plus qu'aucun homme, j'ai le
-droit, peut-être, de l'attester hautement! Plus qu'aucun,
-j'en suis la vivante preuve, un témoin, un exemple fameux,
-qu'on pourrait raconter aux enfants, et leur montrer dans les
-syllabaires. Car, en quelques brèves années, j'ai joué, aux
-deux bouts de la fortune, les personnages les plus divers de
-cette tragédie du monde. L'inexécutable miracle que souhaitent
-en leurs vœux tous les hommes, s'est subitement accompli pour
-moi. Des torrents de sang ont coulé, Paris a brûlé comme Sodome,
-les cimetières ont été gorgés de morts, et de ce chaos de
-désastres, de hasards, de bouleversements, de cette sorte de
-loterie immense et sinistre, un seul gain est sorti: le mien!...
-Moi seul, j'ai fait contrepoids, dans la balance dérisoire où
-le destin pesait les hommes, aux efforts d'un peuple soulevé,
-aux aspirations séculaires, aux rêves, aux utopies de bonheur,
-à l'innombrable armée des misérables, à tous ceux qui souffrent
-sur la terre et qui voudraient ne plus souffrir... Oui! le rêve
-universel des êtres s'est réalisé pour un seul... Pauvre, je suis
-devenu riche... Torturé d'amour, celle que j'aimais, pâle déesse
-inaccessible, est descendue jusqu'à moi... J'ai marché tout vivant
-dans un prodige. J'ai habité le palais enchanté, l'île heureuse
-qui fuit toujours... Et c'est au sein du bonheur même, que j'ai
-été le plus malheureux!... Pourquoi? Ah! par le vice naturel de
-notre cœur, sans nulle cause extérieure, par la fatalité qui pèse
-sur tout ce qui est humain et terrestre... Et maintenant, malade,
-hanté de spectres, lourd de remords, de douleurs, de crimes, sorte
-de tombe de moi-même, qu'ai-je à faire qu'à chercher enfin le
-soulagement suprême, la mort, l'anéantissement?
-
-Il se tut et pencha le visage. Sur sa tête, le ciel s'étoilait;
-les lointaines rumeurs du dehors lui bruissaient confusément aux
-oreilles; et Floris, immobile, songeait.
-
-Ce fut à peine, ce soir-là, s'il toucha au souper qu'on apporta,
-vers neuf heures. Il se promenait tout pensif sous les arcades de
-la cour des Palmiers; puis, faisant signe à un esclave, qui le
-précéda avec un flambeau, le Grand-Duc s'engagea dans une sorte de
-tourelle, placée à l'angle de la cour et que remplissait une vis
-étroite. Il en gravit les marches, d'un pas lent, et déboucha sur
-la terrasse du palais.
-
-Des mâts, dont le vélarium venait d'être retiré, s'y dressaient,
-dans les quatre coins d'une balustrade de maçonnerie. Les dalles,
-encore chaudes du jour, exhalaient les senteurs de l'eau d'ambre,
-dont on les avait arrosées; une légère fumée bleue montait tout
-droit d'une cassolette; et, sur un tabouret à reflets de nacre,
-où brûlaient deux longues bougies, une négresse disposait des
-porcelaines, avec des vases de sorbet. Mais un pas pesant se fit
-entendre, et Vassili Manès parut au seuil de la terrasse, tandis
-qu'en sortant de sa rêverie le Grand-Duc détournait la tête:
-
---C'est vous, Manès... Ah! venez-vous me faire vos adieux?
-
---Oui, Monseigneur, répondit le savant, puisque vous avez bien
-voulu me donner mon congé. Nous partons demain, au point du
-jour... L'occasion était unique pour moi de visiter librement des
-pays demeurés fermés aux Européens... Je regrette seulement que
-Votre Altesse, malgré tout ce que j'ai pu lui dire, ne se décide
-pas à m'accompagner.
-
---Non, dit Floris, aucun endroit de la terre ne tente plus ma
-curiosité... Bien, bien. Partez quand il vous plaira, mon cher
-Manès. Tous mes vœux vous accompagneront... Je préfère cent fois
-cette solitude à la compagnie d'hôtes importuns ou abjects.
-
-Le savant éclata de rire:
-
---Ah! Monseigneur, précisément j'ai des nouvelles à vous
-apprendre. J'ai vu notre homme, il n'y a pas deux heures, comme
-je revenais du _Coromandel_. Une barque, toute chargée de coffres
-et de caisses en pyramide, a croisé notre gabare, et M. Chus,
-se dressant sur son banc, à côté de la baronne, m'a hélé pour
-me saluer de la manière la plus affable, et me crier qu'il se
-rendait à bord de je ne sais quel steamer anglais. Il était à son
-ordinaire, familier, désinvolte, souriant, comme si rien ne se
-fût passé... Je lui ai souhaité un bon voyage, et à l'heure qu'il
-est, Monseigneur, le digne banquier vogue vers Suez, l'âme fort
-tranquille et satisfaite, et se moque de nous, dans sa barbe.
-
-Le Grand-Duc haussa les épaules, tandis que Manès allait s'asseoir
-sur une sorte de canapé de bois sculpté, marqueté d'ivoire:
-ensuite, il y eut un très long silence. Les esclaves avaient
-disparu; de la terrasse toute blanche, la ville entière se
-découvrait dans la nuit, avec ses rues, ses dômes, ses minarets,
-et sa profusion de toits plats, où l'on distinguait de vagues
-fantômes. Çà et là, brillaient dans le port les feux lointains
-de quelques boutres arabes; et par delà le récif de Dakra, la
-mer endormie étalait, sous le scintillement des constellations,
-son grand lac pâle et immobile. Les yeux de Floris, lentement,
-parcoururent tout cet horizon; puis, en poussant un profond
-soupir, il revint auprès de Manès.
-
---La vie me pèse, dit-il enfin. Toutes les pratiques humaines me
-soulèvent le cœur de dégoût... Ah! mon frère est heureux, Vassili,
-s'il est vrai qu'il vive en solitaire dans l'île del Eremita, sans
-plus voir ces visages des hommes... Moi, ils me poursuivent, ils
-m'assiègent, jusqu'au fond de ce palais!... N'ai-je pas dû subir
-encore tantôt les sollicitations de cinq ou six marchands du Bazar
-qui me demandaient audience?
-
-Le savant, à demi couché sur le canapé, releva la tête:
-
---Eh bien! fit-il, quoi de plus naturel? Ces honnêtes musulmans
-vous connaissent pour un magnifique seigneur, et, raisonnablement,
-ils espèrent un profit de ce caprice charitable qui vous fait
-vendre la cargaison du _Coromandel_... Peste! ne disons pas de mal
-des marchands, Monseigneur. S'ils pratiquent le dol, la fraude,
-la tromperie, le mensonge, c'est du moins par un accord public,
-et l'on pourrait presque hasarder le mot, qu'ils volent de bonne
-foi... Les paysans sont des bêtes farouches; les ouvriers, avec
-leur turbulence, leur sottise, leur scurrilité, des singes adroits
-et malfaisants: le civilisé commence au marchand... Mais, en
-vérité, Monseigneur, puisque la vue de l'homme vous déplaît, j'ai
-regret d'avoir engagé à vous visiter, durant mon absence, le bon
-hakim Abou'l Feradj, avec qui j'ai consulté aujourd'hui, sur le
-cas du chérif de la Mecque... Vous allez lui faire un pauvre
-accueil.
-
---Bah! il sera le bienvenu, reprit Floris... Ah! vous avez
-consulté le hakim... Voilà qui surprendrait, à coup sûr, vos
-confrères des Académies... Est-ce donc créance en ses avis, ou
-défiance de vous-même?
-
---Mais, repartit Manès en souriant, quand ce ne serait,
-Monseigneur, que pour faire mentir l'opinion populaire, qui
-prétend que pas un médecin n'a jamais voulu se servir de la
-recette de son compagnon... Ou bien, mettons, si vous voulez,
-puisque nous sommes en train de badiner, que je n'ai pas en la
-thérapeutique, pathologie, physiologie, etc., autant de foi qu'il
-conviendrait.
-
---Vous, Manès!
-
---Eh, mon Dieu, Monseigneur, qu'y aurait-il là de si étrange?
-Songez combien de fois, depuis soixante ans, j'en ai vu se
-renouveler les doctrines: vitalisme, biochimie, théorie
-cellulaire, bactérisme, panspermie, que sais-je? D'autres erreurs,
-d'autres hypothèses succéderont à celles-ci, et ainsi jusqu'au
-dernier jugement... Il n'y a système ni recette, si bizarre
-qu'elle nous paraisse, qu'on n'ait reçus comme vérité. Asclépiade,
-au temps de Cicéron, préconise le vin contre tous les maux;
-Crinas règle la médecine par les éphémérides des astres; le débat
-du seizième siècle est pour savoir de quel côté il faut saigner
-dans la pleurésie; puis, vient l'antimoine et sa querelle. Nous
-nous égayons sur les médecins jargonnants et en bonnet pointu.
-Il n'est pas un de ces illustres de jadis: Sennert, Linacer,
-Botal, Sylvius, à qui l'on se fierait à présent de la guérison
-d'un singe malade: et nul ne semble se douter que les illustres
-d'aujourd'hui deviendront surannés à leur tour et feront rire les
-écoliers.
-
-Il avait quitté sa pose nonchalante; et souriant ironiquement,
-Manès fixait les yeux sur le Grand-Duc, immobile en face de lui.
-
---Mais cependant, répliqua Floris, la médecine a fait quelques
-progrès?...
-
---Ma foi, riposta le vieillard, on en meurt comme jadis, voilà
-tout!... Des progrès! Allons donc, Monseigneur! Ils n'ont pas
-seulement trouvé, depuis Celsus et Pline qui s'en moque, une
-moins mauvaise défaite, quand ils sont à bout, que d'envoyer
-leurs malades aux eaux, ou de les faire changer d'air... Cette
-science si inquiète, si capricieuse, si diverse, est en même
-temps, Monseigneur, la plus stable et la plus routinière. Parmi
-tous ces noms obscurs et pompeux, iatrophysique, zoochimie,
-biologie morphologique, phylogenèse, ontogenèse, c'est toujours
-Hippocrate et Galien qui règnent; leur doctrine des tempéraments
-reste encore, en attendant mieux, le fondement de la pathologie.
-Voilà les progrès que l'on nous vante! La pituite, avec les deux
-biles jaune et noire, tels sont les beaux secrets de vie que l'on
-a arrachés au sphinx... Non, Monseigneur, qu'on l'avoue, enfin!
-La médecine n'est qu'un empirisme, un périlleux tâtonnement, une
-science imaginaire et dérisoire. Si, demain, elle réduisait ses
-panacées à des potions d'eau claire, à des bols, à des pilules
-vides, les guéris ne seraient, croyez-le, ni moins nombreux, ni
-moins reconnaissants... D'ailleurs, que fait-elle autre chose?
-Est-ce que la vieille pharmacie n'a pas mis en œuvre, durant des
-siècles, les substances les plus inertes: os d'animaux, membranes
-de poissons, pierres précieuses, momies, bézoards, thériaque?...
-Les patients qui prenaient ces remèdes en éprouvaient divers
-effets, tout inefficaces qu'ils soient; les médecins en
-raisonnaient; on eût passé pour fou de les nier... Ainsi, l'usage
-et l'expérience ne trompent pas moins que le reste!... Ajoutez
-que les diagnostics sont peu sûrs, que la cause et l'effet se
-confondent, et qu'au vrai, toute maladie est une autre maladie
-dans chaque homme... D'ailleurs, quand même la science posséderait
-des vérités certaines, l'application en dépendrait toujours des
-préventions, de l'étourderie, de l'imbécillité d'un homme... Je ne
-crois pas à la médecine!
-
---Pour la justice, reprit Floris, après un moment de silence, je
-sais trop ce qu'il faut en croire. Mamula m'informe, vous l'avez
-vu, que nous venons de perdre en appel notre procès de Carinthie,
-gagné en première instance.
-
---C'est qu'on aura, cette fois, dit Manès, interprété la loi
-d'autre sorte! Le Code, Monseigneur, peut se comparer à cette
-étroite peau de bœuf, où la Reine antique trouva, la découpant
-en minces lanières, l'emplacement de toute une ville. De même,
-l'office du juge est d'étirer les lois si souplement, qu'elles
-puissent suffire et cadrer à l'infinie diversité des contestations
-et des querelles... Diantre! De quoi vous plaignez-vous? Vous êtes
-trop exigeant, Monseigneur! Votre procès n'a duré que trois ans,
-et comme, Dieu merci, la justice est gratuite dans notre Europe
-civilisée, il ne vous coûtera de papier timbré, de procédure et
-d'éloquence, que les trois quarts du bien en litige.
-
-Le Grand-Duc hocha la tête sans répondre, tandis que Manès
-poursuivait:
-
---Le vieil adage a raison, Monseigneur: _Où entre le droit,
-l'équité en sort._ La loi qui devrait prononcer l'arrêt au moment
-où l'on recourt à elle, prend un temps si long pour délibérer,
-et tant de ministres pour la servir, que l'injustice toute nue,
-quoique plus effrayante d'aspect, n'est pas plus inique en
-effet... La justice, l'équité, chimères! Ce que nous appelons de
-ce nom n'est rien autre qu'un simulacre, un vain fantôme, une
-Allégorie, que les hommes, pour le trompe-l'œil, font plafonner
-au-dessus d'eux, avec la balance et le glaive... Voyons! voilà vos
-premiers juges convaincus par l'arrêt des seconds, d'avoir jugé
-contre la justice. Va-t-on s'étonner, s'indigner, les flétrir, les
-chasser de leurs sièges? Non, l'accident est banal, Monseigneur,
-et nul n'y prendra même garde. Tant nous savons que ce fracas
-de droiture n'est que comédie, que nos décisions sont forcément
-hasardeuses et erronées, qu'il ne peut y avoir de justice!...
-Et, en effet, où se trouverait-elle? Est-ce dans le droit
-positif? Mais il varie selon les temps et les pays, chaque peuple
-accommodant ses lois à son humeur, à ses intérêts, à ses préjugés,
-à son caprice... Est-ce au fond de notre conscience, dans ce que
-l'on nomme le droit naturel? Soit! mais que l'on prouve d'abord
-si ce sentiment prétendu divin, que nous croyons avoir de la
-justice, n'est pas, au vrai, tout simplement la crainte égoïste
-de l'injustice, du dommage que nous pourrions recevoir. Or, par
-malheur, les hommes, jusqu'ici, n'ont conclu de pactes d'équité
-que les uns à l'égard des autres, et lorsqu'ils ont à peu près
-même force. L'idée ne leur est pas venue qu'ils pouvaient devoir
-de la justice à des créatures plus faibles, telles que sont les
-animaux.
-
-Il ricanait, en haussant les épaules; puis, il but sa tasse de
-sorbet. Floris songeait, les regards perdus au loin.
-
---Ainsi, dit-il enfin, ce triste monde n'est donc fondé que sur
-des mensonges!
-
---Il est vrai, repartit Manès, que le perpétuel désaccord en
-surprendrait davantage, si ce n'étaient les opinions et les mœurs
-qui forment la raison et non la raison les opinions. Tout est
-plein de folie, Monseigneur, d'absurdités, de contradictions. On
-bafoue un pauvre berger qui aura marmotté quelques mots bizarres,
-pour désenfler sa vache malade. Mais qu'un autre sorcier, en
-habit doré, fasse Dieu et le mange quotidiennement, moyennant
-sept à huit syllabes de latin, nous nous écrions: _O altitudo!_
-et voilà un sublime mystère!... Le monde entier est une farce,
-Monseigneur. Tous ces grands piliers de l'État, le savant, le
-juge, le prêtre, des baladins, des masques, des masques!... Que
-dire encore du soldat, stupide automate pendant la paix, assassin
-légal pendant la guerre, pillant, violant, tuant, torturant, et
-se composant de la renommée et des vertus, avec des crimes?...
-La foule a une haute idée des hommes d'État et des politiques.
-Les voyant au faîte des choses humaines, elle se courbe devant
-ces dieux et s'ébahit naïvement de leur puissance et de leur
-génie, qui lui paraissent proportionnés à la grandeur de ce
-qu'ils remuent. Pure illusion, Monseigneur! De même que la main
-d'un enfant peut mouvoir des roues colossales, ainsi le vaste
-et parfait équilibre où les affaires de l'État sont les unes à
-l'égard des autres, en rend le maniement aisé, et le succès fatal,
-quel qu'il soit... Les événements nous conduisent, bien plus que
-nous ne menons les événements. La plupart des choses du monde se
-font par elles-mêmes, croyez-moi.
-
---Mais pourtant, objecta le Grand-Duc, on peut aider la destinée.
-L'industrie, l'habileté, le génie ne sont pas seulement de vains
-mots!
-
---Allons donc, Monseigneur, dit Manès, quel génie suffirait
-à prévoir les innombrables cas fortuits qui se rencontrent
-dans toute entreprise?... C'est par acquit qu'on y emploie la
-délibération et le conseil; puis, la fortune souveraine prononce.
-De qui la reine Élisabeth, l'ennemie victorieuse de Philippe
-II, tenait-elle la vie? De Philippe lui-même, qui, redoutant
-l'avènement possible au trône d'Angleterre de Marie Stuart,
-reine de France, fit épargner politiquement la bâtarde de Henri
-VIII. On s'avise des dangers probables, et l'on ne voit pas les
-certains. D'ailleurs, par quoi le monde juge-t-il de l'habileté et
-du génie? Uniquement par le succès. Heureux, on acclame le grand
-homme; vient-il à échouer, on l'outrage... Quel prodige que Jeanne
-d'Arc! Quelle pureté! quelle sainteté! quel merveilleux héroïsme!
-Bien, mais supposez seulement qu'elle n'eût pas réussi, en effet,
-à pénétrer dans Orléans et à mener le roi à Reims, et voilà la
-médaille tournée! Quelle impudente aventurière! quelle virago
-éhontée!... Jusque pour les martyrs et les saints, le succès
-est la pierre de touche; on y éprouve leur auréole. L'Église
-persécute, durant leur vie, François d'Assise, Loyola, sainte
-Thérèse. Morts, elle fait fumer l'encens devant leurs autels, et
-assied à la droite du Père, ces créateurs d'ordres puissants.
-Le succès est tout, Monseigneur, et cependant que prouve-t-il?
-Rien... Il dépend des endroits, du temps, des circonstances.
-Le génie du triomphateur en est la plus petite pièce, moins
-importante, assurément, que la faiblesse ou l'imbécillité de
-l'adversaire qu'il a devant lui. Tous ces fléaux des nations, ces
-maîtres de la paix et de la guerre, ces vainqueurs qu'on dresse
-partout en airain, ces Alexandres, ces Césars, ces Napoléons, ces
-Immortels, qui sont-ils, à les regarder, une fois démaillotés de
-leur pourpre, sans ces lauriers qui leur enflent le front?...
-Alexandre? Un fou, un meurtrier, ivrogne, superstitieux,
-d'abominable cruauté, mignon d'Éphestion, amant d'un eunuque.
-César? Un pauvre épileptique, prostitué, cruel, rapace, passant du
-plus bas valetage à l'orgueil le plus démesuré; écrivain plat et
-médiocre. Pour Napoléon, Monseigneur, la chose est plus étrange
-à dire; mais enfin, les preuves en subsistent. Les hommes ont,
-cette fois encore, adoré la vieille Tête d'âne. Ce conquérant, ce
-législateur, cet empereur, ce maître du monde était un sot, oui!
-un imbécile, un des cerveaux les plus épais qui aient jamais logé
-sous un crâne... Ne vous récriez pas, Monseigneur. Les _Lettres
-sur la Corse_ ou le _Mémoire à l'Académie de Lyon pour le concours
-de 1790_ dépassent tout, en ridicule... Mais tant de gloire, tant
-de sang versé, tant de victoires! Eh bien! ne voit-on pas la
-rouge passer de même au jeu, huit, dix fois de suite? Le hasard
-des batailles est le plus grand de tous. Témoin la plupart de ces
-invincibles, vaincus eux-mêmes à leur tour, et dont quelques-uns
-gardent encore, en dépit de la catastrophe, leurs noms fastueux
-de prospérité: Pompée le Grand, ou Bajazet la Foudre... Non, non,
-c'est folie, Monseigneur, que d'attribuer à un seul le succès
-où travaillent tant de millions d'hommes! C'est comme si l'on
-réduisait ces énormes trombes des mers des Indes qui unissent
-l'Océan et le ciel, à l'une de leurs gouttes d'eau.
-
---Donc, à ce compte, dit Floris, il n'y aurait de sûr mérite que
-celui de l'artiste isolé, du poète, du créateur solitaire?
-
---Oui, répondit Manès, les artistes ont leur prix, mais leur
-valeur, étant fondée sur l'opinion, demeurera toujours incertaine.
-Ce qu'un siècle admire et porte aux nues, le siècle suivant le
-rabaisse. Les génies des morts, Monseigneur, sont comme ces
-enfants de minuit, que le Pater Seraphicus du _Second Faust_ est
-obligé de prendre en lui, pour leur donner l'être et la vie. C'est
-ainsi que chaque époque, à son tour, recrée et sent différemment
-les œuvres que la tradition lui a léguées. Les Français, sous
-Louis XIV, trouvent Homère «bourgeois et bon seulement pour la
-comédie». _Notre siècle_, écrit le dialecticien Bayle, _possède
-mieux les idées de la perfection_. Eschyle, Dante, Rabelais,
-Shakespeare sont ignorés ou méprisés. On lit Plutarque; on imite
-Sénèque; les grands peintres sont les Bolonais, si médiocres
-aujourd'hui. Le sieur Félibien, un Français, appelle Simone Memmi,
-superbement: «un certain Memmi.» On admire comme œuvres grecques
-et de la main de Phidias, les plus vulgaires statues de la
-décadence romaine; le mot «gothique» est synonyme de barbare. Que
-conclure de tout cela, et comment décider le litige? Le médiocre
-et l'excellent produisant les mêmes transports, à quelle marque
-les distinguer?... Allez, croyez-moi, Monseigneur. La peinture,
-la statuaire, la poésie, la musique, toutes les manifestations
-de ce que nous appelons le Beau, sont des mirages, rien de plus:
-de vains signes, des hiéroglyphes, où chaque homme découvre un
-sens différent. Ce sont des manuscrits tracés en caractères
-sympathiques, et que l'enthousiasme et la chaleur des âmes font
-plus ou moins ressortir; ce sont des luths pendus aux branches,
-et dont chaque souffle qui passe tire un autre son. Le Thésée de
-Shakespeare dit bien: _La meilleure œuvre de ce genre est pleine
-d'illusions, et la pire n'est pas pire, quand l'imagination y
-supplée._
-
-Manès se tut, et les deux hommes immobiles laissaient errer leurs
-yeux sur la mer, où, comme un large fleuve d'or, la Voie lactée se
-réfléchissait. Les derniers murmures avaient cessé; les lumières
-s'étaient éteintes. Seule, à l'autre bout de la ville, sous les
-étoiles innombrables et tranquilles, une voix lugubre s'élevait.
-C'était l'appel du muezzin, qui, du haut de l'un des minarets,
-éveillait les croyants, pour la prière de minuit. Son chant
-s'épandait dans le grand silence de cette cité endormie.
-
---Et cependant, reprit Floris, l'homme a toujours foi en
-lui-même... Oui! malgré tant de déceptions et de preuves de son
-impuissance, il attend, il espère toujours.
-
---Assurément, Monseigneur, dit Manès. Il faut bien que l'Humanité
-ait dans son arche, pendant son pénible voyage, ou un Dieu, ou un
-idéal. Tantôt pieuse et résignée, elle loge au ciel, par delà la
-mort, dans les swargas, les empyrées, les walhallas, le Chanaan
-mystérieux vers lequel elle se croit en marche. Tantôt, comme
-au temps où nous sommes, elle renonce à ses rêves célestes, et
-plaçant sur la terre même les pays de félicité, jure que seule,
-elle va suffire à se faire son paradis. C'est ce que ce siècle, en
-son jargon, appelle le progrès, Monseigneur; c'est la charnelle
-religion que scribes et savants intronisent. La foi est devenue
-terrestre et, au nom du génie humain, nous promet, pour les temps
-à venir, un _millenium_ de bonheur... Vaine chimère! Espoirs plus
-enfantins que ceux que l'on fondait autrefois sur une promesse
-divine, sur une _parousie_ du Christ, après laquelle commencerait
-le règne triomphant des élus... Le progrès! Ha! ha! le progrès!...
-Comme si l'homme pouvait jamais faire autre chose qu'assouvir les
-mêmes appétits! Du jour où il a commencé de manger quand il avait
-faim, et de s'accoupler avec sa femelle, son destin s'est trouvé
-fixé. Un Hottentot, sous sa hutte de feuilles, ne remplit pas
-moins tout son sort, qu'un rajah, dans son palais de marbre. Deux
-ou trois besoins font notre limite: manger, dormir, se reproduire.
-
---Allons, pour cette fois, Vassili, répliqua le Grand-Duc, votre
-assertion est un peu forcée. La manière dont on satisfait ces
-appétits a bien aussi quelque importance.
-
---Bah! dit Manès, croyez-vous, Monseigneur?... Pure question
-d'habitude! Si la vie sauvage paraît âpre et rude au civilisé, le
-sauvage se meurt dans nos villes: et quant à ces raffinements que
-vous estimez si précieux, les délices imaginaires en dépendent
-uniquement de la prévention et du caprice. Qui donc se trouve
-à plaindre aujourd'hui de n'être pas couché en soupant? Toute
-l'antiquité cependant admire la vertu du jeune Caton, qui, pour
-prendre part aux malheurs de Rome, ne mangea plus qu'assis, après
-je ne sais quelle bataille... Progrès perdu, volupté oubliée, et
-dont pourtant nul ne se soucie... Tenez, écoutez, Monseigneur.
-Si un Timon d'Athènes, un Rousseau, quelque bilieux misanthrope,
-voulait pousser les choses à bout, qui l'empêcherait de prétendre
-que tout notre labeur inventif, ces merveilles de notre siècle
-dont on fait de si pompeux dithyrambes, télégraphie, chemins de
-fer, aérostation espérée, forment à peine l'équivalent pour le
-bien-être universel, de cette coutume abolie? En effet, à quoi
-se réduisent tous ces grands triomphes du génie de l'homme? A
-raccourcir un peu le temps (produit si rare, comme l'on sait),
-à nous faire gagner quelques heures (notre vie en sera plus
-longue!); bref, à nous assurer nos aises, pendant deux ou trois
-jours en moyenne, répartis sur chaque existence, ce qui est loin
-de compenser la commodité journalière, dédaignée et négligée
-par nous... Sérieusement, sommes-nous malheureux d'ignorer tout
-ce qu'inventeront les âges futurs, et de n'en pouvoir jouir?
-Pas plus que les anciens de n'avoir point connu nos mécaniques
-utilitaires... Beau miracle, d'ailleurs, et bien digne de ce
-fracas d'enthousiasme, que d'égaler une mouche à la course, et de
-rouler sur nos bandes de fer, moins vite qu'un pigeon ne vole!...
-Non, Monseigneur, si le progrès n'était pas une chimère, un
-mensonge, une utopie d'ingénieur, une déclamation d'écrivain, si
-l'homme, véritablement, ainsi que le prétend notre orgueil, se
-rapprochait d'un but idéal et se voyait tout près de l'atteindre,
-ce perfectionnement se marquerait d'abord dans les esprits et dans
-les mœurs, et non par la consommation croissante de la vapeur
-d'eau.
-
---Oui, sans doute, murmura Floris.
-
---Ce n'est pas le bois, Monseigneur, ce n'est pas le fer ni la
-pierre morte, c'est l'âme humaine qui eût fleuri sous la poussée
-de cette sève éternelle! Nous serions devenus en tout plus beaux,
-plus grands, plus forts, plus héroïques. Le moindre rimailleur
-moderne, par cela seul qu'il vit en ce temps-ci, n'écrirait
-que des _Iliades_. Tout barbouilleur surpasserait Léonard de
-Vinci et Rembrandt; le plus plat magister de village pourrait
-régenter Marc-Aurèle... En sommes-nous là? Bon! pas encore. Et,
-quoi qu'en pense M. Cripps, notre imperturbable consul, Léonidas
-et Marcus Brutus avaient peut-être aussi grand cœur que tel
-milicien des États-Unis... Vous pouvez m'en croire, Monseigneur.
-L'esprit humain n'est pas un cuir qui prête, une étoffe, un
-rouleau que l'on étire, à son gré. Ce qu'il a été, c'est ce qu'il
-sera; ce qu'il a fait, c'est ce qu'il fera, et rien de neuf
-sous le soleil, comme dit le vieil Ecclésiaste. Il serait aussi
-impossible à l'homme de se démentir, qu'à un tigre de manger de
-l'herbe. Toujours, nos cœurs et nos esprits inclineront aux mêmes
-penchants. Toujours, sur la scène du monde, grimaceront les mêmes
-préjugés, les mêmes travers, les mêmes folies, les mêmes manies
-ridicules, tant la sottise est limitée, tant l'homme recopie de
-l'homme jusqu'à ses plus bizarres verrues! Les Grecs n'étaient pas
-moins affolés de chevaux que nos sportsmen le sont à présent. Les
-nobles Romains descendaient de Faunus, d'Hercule, d'Agamemnon,
-comme la maison de Savoie a pour ancêtre Bérold de Saxe, ou comme
-les marquis de Lévi sont cousins de la sainte Vierge. Pyrrhus
-guérissait les malades en leur pressant la rate, de son pied: vous
-avez vu les derviches hurleurs faire de même, à Constantinople.
-Argenteuil et Trêves, je crois, se disputent la sainte Tunique:
-c'était ainsi qu'on se vantait à Rome, à Siris, à Luceria, d'avoir
-la vraie Minerve des Troyens. Philippe, roi de Macédoine, avait
-bâti Ponéropolis, pour y reléguer des criminels, longtemps avant
-que les Anglais ne peuplassent Sydney de _convicts_. La loi des
-Douze Tables, déjà, interdisait d'enterrer dans la ville... Quoi
-encore? Jean-Jacques Rousseau accuse les sciences et les arts de
-la corruption des hommes: Josèphe fait un crime à Caïn d'avoir
-inventé les poids et mesures. Un enfant, qui regardait dans l'eau
-une figure de Mercure, décrivit aux Tralliens toute la guerre de
-Mithridate; un autre enfant vit dans un verre d'eau la mort du
-roi Louis XIV, et la dépeignit au duc d'Orléans. On ferait des
-livres entiers de ces conformités, Monseigneur. Jusqu'aux idées,
-jusqu'aux doctrines passent, tour à tour, d'un parti à l'autre; on
-soutient des mêmes arcs-boutants les édifices les plus divers. Le
-dogme de Quatre-vingt-neuf, cet axiome fondamental des sociétés
-de notre temps, qu'au peuple seul appartient la souveraineté des
-États, que l'autorité des sujets l'emporte sur celle du roi, eh
-bien! mais, Monseigneur, c'était une opinion enseignée, reçue,
-mise en pratique dans toutes les communions chrétiennes, et dont
-les jésuites spécialement s'étaient faits les défenseurs... Le
-plus catholique des lieux communs! Oui, voilà ce qui est sorti de
-ce sublime livre à sept sceaux de la Révolution française, ouvert
-au milieu de tant de trompettes, de tonnerres, de tremblements
-de terre! La mort de Louis XVI a eu lieu, en vertu des mêmes
-principes qui avaient armé Jacques Clément, Balthazar Gérard,
-Ravaillac. La théorie et les maximes reprochées avec horreur aux
-jésuites sont celles mêmes qu'on applique dans la démocratie
-triomphante, si bien que la Révolution... ha, ha, ha! se trouve
-avoir pour mère le Gesù!
-
---Ainsi, reprit Floris, après un silence, vous n'avez donc pas
-foi, Manès, aux destinées de la Démocratie?
-
-Le savant fit claquer ses doigts:
-
---Qu'entendez-vous par là, Monseigneur? La chute prochaine
-des rois? L'avènement des Républiques?... Peuh! république
-ou monarchie, la pièce est la même sous d'autres masques...
-L'accession des foules au pouvoir? Mais le suffrage universel,
-tel qu'il se pratique actuellement, en France et aux États-Unis,
-est précisément un leurre, une attrape, une duperie merveilleuse
-à fasciner les yeux des niais, un tour subtil de gobelet pour
-dépouiller la plèbe de ses droits et les lui filouter à sa barbe.
-La belle avance, n'est-ce pas? que la volonté qui gouverne soit
-celle d'un tribun et non pas d'un roi, que la caste privilégiée ne
-s'appelle plus la noblesse, mais la majorité de la Chambre, et que
-le peuple soit souverain, puisqu'il lui faut céder son pouvoir!...
-Souverain! Ha, ha, ha! souverain!... Un plaisant souverain, ma
-foi!... Un souverain de liards et de guenilles! Son trône est
-un siège boiteux, son palais un galetas sordide, son sceptre la
-navette ou l'outil qu'il manie douze heures par jour, sa couronne
-la marque au front, le sceau que la mort lui imprime, car la durée
-moyenne de la vie, pour ce troupeau des misérables, est d'un tiers
-ou de moitié plus courte que celle des bourgeois et des riches...
-Non, non, les vrais souverains, Monseigneur, les immortels tyrans
-de l'homme, ce sont les deux Mammons, les fantômes effrayants,
-les meurtrières abstractions sorties tout armées de sa cervelle,
-oui! le Capital et l'État. Voilà les bergers de nations, les deux
-monstrueux Polyphèmes, tondeurs, tueurs de leur bétail d'hommes,
-et qui, jusqu'à la fin des temps, les paîtront sous ces dures
-houlettes qu'on nomme: impôt, impôt du sang, lois, religions,
-nationalités. Qui pourrait, en effet, renverser ces colosses
-d'iniquité?... Certes, on rirait si Prométhée, torturé sur son
-rocher, espérait sa délivrance de Jupiter, de son tourmenteur
-même. Telle est pourtant l'illusion naïve dont se berce
-l'Humanité! C'est sous les ailes maternelles du vieux vautour
-qui lui ronge le foie, qu'elle dépose, pour y éclore, l'œuf
-précieux de son Age d'or. Pressés, foulés, meurtris de tyrannie,
-ce qu'appellent socialistes, communistes, collectivistes, tous
-les apôtres de la plèbe, tous les voyants des temps à venir,
-c'est un tyran, bien plus impitoyable encore, puisqu'il serait
-impersonnel: l'État-Roi, l'État-Providence, l'État-Argus avec ses
-cent yeux, l'État-grand manufacturier de la félicité publique.
-Tous les hommes égaux, pareils! Chaque âme exacte et poinçonnée
-ainsi qu'un outil social! Les têtes humaines faites au moule, ni
-plus ni moins que les têtes d'épingles!... Rêves riants peut-être,
-Monseigneur, mais chimériques, assurément, tant que l'homme sera
-un animal vivant, et non pas une formule, un chiffre!... Lors même
-que l'on faucherait notre vieille race d'égoïsme, et qu'après le
-total cataclysme, une moisson d'hommes nouveaux sortirait des
-dents du Dragon, ceux-ci, conformément au mythe, se battraient, à
-peine hors du sillon, jusqu'à ce qu'un d'eux commandât aux autres.
-L'égalité est l'idéal de l'esprit de l'homme, et l'inégalité, le
-penchant de son cœur. Le rêve de l'équité n'est qu'un rêve. Le
-monde est bâti sur la force, en ce siècle dit civilisé, juste
-autant qu'aux premiers jours du globe.
-
---Sur la force! répéta Floris.
-
---Mais oui, sans nul doute, Monseigneur. Et d'abord, dans l'ordre
-physique, comment en serait-il autrement, puisque les êtres
-tirent leur accroissement, leur substance, les uns des autres?
-L'animal _vit_ la mort du végétal; l'homme, la mort de l'animal.
-Chaque créature est un sépulcre insatiablement ouvert. La jeune
-vierge la plus suave exhale l'odeur des hécatombes. Le vieillard
-le plus vénéré apparaît peut-être aux yeux des Anges tel qu'un
-affreux caillot de sang, qui dégoutte de la tête aux pieds. La
-loi de nature est le meurtre: et l'Homme, ainsi qu'un miroir
-vivant, réfléchit cette loi, naïvement. C'est sur elle qu'il a
-modelé ses mœurs, ses conceptions, ses croyances; cet Ananké de la
-matière lui a servi de prototype, pour édifier son monde moral...
-Jusqu'à Dieu même, Monseigneur, jusqu'au culte qu'il nous faut
-lui rendre, nous l'épelons dans ce Livre de mort. Que sont les
-anciens holocaustes, les cilices, les flagellations, sinon des
-souffrances subies, pour que le Moloch s'en réjouisse? Et sur
-tous les autels de la chrétienté, chaque matin, symboliquement,
-n'immole-t-on pas le Fils au Père, comme la seule hostie digne
-d'un Dieu? Partout, le meurtre, la violence, l'Até féroce aux
-ailes noires. Le mot _vertu_ veut dire _force_. Les premiers,
-les plus glorieux, les plus grands des hommes, au gré des
-hommes, ce sont leurs exterminateurs... Vous-même, Monseigneur,
-à Watteoo, quand les naturels ont insulté et tenté de désarmer
-un détachement de vos matelots, n'avez-vous pas recouru aussitôt
-à la force, aux canons du _Black-Swan_? La belle homélie qu'un
-obus, pour évangéliser des sauvages!... C'est ainsi que, depuis
-quatre siècles, les Européens sont en train d'exterminer ou de
-déposséder les autres races de la terre. Les peuples resserrés
-halettent: la civilisation, comme une araignée, enveloppe le reste
-du monde. Plus de Peaux-Rouges, en Amérique; au seul contact de
-l'homme blanc, les Océaniens disparaissent; l'Anglais commence à
-flairer, à poursuivre jusque dans leurs dernières retraites, les
-Australiens, les Néo-Zélandais; l'Afrique entière est envahie.
-Voracement, chaque nation chrétienne s'efforce d'engloutir le plus
-qu'elle peut de la terre, quitte à le revomir un jour... De quel
-droit? Du droit du plus fort, seule vérité, seule sentence fixée
-au cœur de l'homme par un clou solide. Tout le reste: fraternité,
-égalité, progrès des lumières, des mots, Monseigneur, des chants
-de flûte; mais, au-dessous, on entend aboyer, comme autour de
-la Scylla marine, les gueules horribles de la guerre. Cent ans
-d'humanitairerie ont enfin abouti à ceci: tout citoyen soldat,
-vingt millions d'hommes en armes, l'Europe entière devenue un
-vaste camp. N'est-il pas clair que nous voilà retournés à l'état
-de nature, à la barbarie primitive, chacun gardant, l'arc à la
-main, sa hutte d'écorce ou sa caverne?
-
-Un moment de silence suivit. Floris, assis, le poing sous le
-menton, presque indistinct dans la nuit, poussait par intervalles
-un long soupir.
-
---Ne croyez-vous donc pas à la science, Manès? demanda-t-il tout à
-coup.
-
-Le savant eut un ricanement:
-
---Quelle science, Monseigneur? Si par ce mot vous entendez une
-sorte de Vulcain moderne, agençant, machinant notre vie, et lui
-forgeant, de jour en jour, des rouages plus exacts, un dieu
-Cabire, patient, rusé, utilisant pour ses soufflets les fluides et
-les forces de la terre, certes, Monseigneur, qui pourrait douter
-de cette science-là? Tout ce qui nous entoure est son œuvre;
-elle a jailli du cerveau de l'homme, dès la naissance du vieil
-Adam. Le premier tireur d'arc, le premier potier l'ont eue, comme
-nous, pour inspiratrice, car la transmission du mouvement et la
-compressibilité de la matière sont des phénomènes scientifiques,
-absolument au même titre que les effets les plus subtils de
-l'électricité et des lois acoustiques.
-
---Ce n'est pas la science, Manès; c'est l'industrie, dont vous me
-parlez.
-
---C'est qu'il n'y a pas d'autre science, Monseigneur, repartit
-le savant. Celle de qui les sots proclament, en ce temps-ci,
-qu'elle a pénétré tous les mystères, ce prétendu soleil du monde
-invisible, cette doctrine ajustée aux choses comme la bague au
-doigt, ce catéchisme rationnel, mille fois plus cru, plus vénéré
-que le catéchisme divin, niaiseries, Monseigneur, mensonges! Si
-_savoir_ implique _comprendre_,--et comment donc savoir sans
-comprendre?--alors, l'homme le plus savant de nos Académies en
-sait tout juste autant que l'homme-singe, l'anthropopithèque
-primitif, en admettant qu'il y ait eu un tel homme. Quoi que l'on
-affirme, Monseigneur, le cercle de ténèbres qui nous environne
-n'a pas reculé d'un empan. Le doute, l'obscur, l'inconnaissable,
-continuent de peser sur nous, aussi fatalement que la terre doit
-tourner, jusqu'au dernier jour, sous son cône d'ombre.
-
---Ainsi, la vérité n'est pas! s'écria Floris.
-
-Manès répondit, en souriant:
-
---La vérité existe, Monseigneur; le difficile est de la
-connaître... Mais, puisque nous en sommes sur ce propos, quoique,
-assurément, je ne saurais dire le chemin qui nous y a conduits,
-je vous expliquerai maintenant mon scepticisme, jusqu'au bout...
-Et d'abord, dites-moi, Monseigneur, quelle est la clef qui nous
-ouvre les choses? Évidemment, rien que les sens. C'est par leur
-voie que les odeurs, les saveurs, les couleurs, la lumière, tout
-l'étrange ballet des atomes s'achemine, et empreint en nous ce
-qu'on appelle leurs qualités. Mais la question est précisément si
-ces qualités sont réelles, si le chaud, la douceur, la mollesse,
-le poids, la légèreté tiennent à l'objet, et constituent, comme le
-vulgaire se l'imagine, l'argile même dont il est pétri, ou bien,
-suivant ce que démontrent la plupart des philosophes, si elles
-ne sont rien que nous-mêmes, modifiés au contact des choses. En
-effet, Monseigneur, puisque le monde doit passer au prisme de nos
-sens, quelle certitude aurons-nous jamais que le rayon qui en
-résulte nous peint le monde, et non pas nos sens?... Y a-t-il du
-bruit dans le canon, ou seulement dans notre oreille? La lumière
-remplit-elle l'air, ou le cristallin de notre œil? Le feu, en soi,
-et indépendamment des effets que nous en éprouvons, a-t-il de
-l'éclat et de la chaleur? En d'autres termes, nos perceptions nous
-donnent-elles, ainsi qu'on le croit, une relation à l'univers,
-ou simplement un rapport à nous-mêmes?... Grave problème,
-Monseigneur! Pierre d'achoppement de la science! Au seuil même de
-ce qu'il doit connaître, l'esprit humain vacille et trébuche...
-Car, dès qu'on pose pour certain,--et comment en douter
-raisonnablement?--que l'objet n'est que le composé, la somme
-de nos sensations, de là s'ensuit l'éternel mystère de ce qu'il
-est avant d'être senti, puisque seule, la sensation nous met en
-rapport avec lui. Donc, tout ce qu'on peut affirmer, c'est qu'il
-est le support inconnu des impressions que nous en recevons...
-Passons encore plus avant. Il n'y a même pas, Monseigneur, de
-liaison nécessaire entre l'objet représenté et l'idée qui le
-représente. Tous les visionnaires voient ce qu'ils voient. Ne
-sommes-nous pas déçus comme eux, quand nous croyons qu'il existe
-hors de nous, autre chose que des apparences?... Peut-être
-l'éternelle illusion tisse-t-elle, autour de tous les êtres, une
-sorte de réseau magique, où nous nous trouvons renfermés, comme le
-ver dans la soie. Peut-être sont-ce nos rêves seuls qui bâtissent
-dans le vide immense, la Cité d'erreurs et de mirage que nous
-nommons l'univers. La terre et l'Océan, Monseigneur, cet abîme
-constellé du ciel, avec ses millions de millions d'étoiles, ce
-prodigieux engrenage forgé d'espaces et de soleils, tout cela,
-peut-être, n'est qu'un prestige, un petit mouvement de nos nerfs,
-les taches de notre œil malade, des bulles, des fantômes, des
-riens. Notre science tant célébrée passe à travers des ombres
-vides, comme la bise à travers le porche d'un palais en ruine.
-L'objet même de nos recherches s'évanouit, se dissipe; nous
-n'étreignons jamais que le néant.
-
---Mais pourtant, répliqua le Grand-Duc avec une sorte de
-brusquerie, quelques subtilités qu'on imagine, ce ne sont pas nos
-sens qui jugent et qui comprennent la vérité. C'est la raison,
-l'entendement, l'esprit, ou tel nom que vous voudrez lui donner.
-
---Soit, Monseigneur! reprit le savant. Mais cet entendement, quel
-est-il? Peut-on le définir, le connaître? Nos disputes et nos
-méditations ont-elles réussi, depuis trois mille ans, à éclaircir
-son mode d'action, son lieu, son principe, sa nature intime?...
-Non, l'esprit s'échappe à lui-même. Ce juge de tout ne peut juger
-de ses propres opérations. Pour comprendre l'entendement, il
-faudrait un autre entendement; pour celui-ci, un autre encore,
-et ainsi à reculons jusqu'à l'infini... Puis donc que l'esprit
-s'ignore soi-même, et que jamais aucun œil n'a percé les ténèbres
-de la caverne d'où il rend à l'homme ses oracles, avec quelle
-assurance nous servirons-nous de ce qui nous est inconnu pour
-connaître ce qui nous est inconnu, et quelle créance pourrons-nous
-avoir aux jugements de la raison?... Mais, dit-on, elle est sa
-propre lumière. Étrange assertion, Monseigneur! Car vouloir
-démontrer par raison que la raison est véridique, n'est-ce
-pas--dussiez-vous derechef m'accuser de subtilité!--usurper,
-comme déjà prouvé, cela même qui est en question?... Bien, bien!
-sans rancune, mon cher Floris! et le vieillard se mit à rire.
-Je connais l'effet irritant que produisent sur les esprits qui
-n'y sont pas accoutumés, les raisonnements métaphysiques. Il
-leur semble que des araignées tissent autour d'eux leurs toiles
-invisibles; ils s'indignent comme Gulliver, enchaîné par les
-Lilliputiens. Mais, enfin, tel est le dilemme: ou nous abandonner
-à nos sens et aux erreurs populaires, ou bien nous résigner à
-suivre patiemment les mille détours de la dialectique... En
-résumé, que peut-on affirmer de l'esprit? Uniquement ceci,
-Monseigneur: que ne créant rien par lui-même, car sans le corps,
-évidemment, il ne saurait non plus qu'une pierre, tout son effort
-se borne à ranger les choses sensibles dans sa perspective, à les
-classer, à les coordonner, bref, à réunir en volume ce que les
-sens lui font tenir, ainsi que par feuillets séparés, d'où il
-suit que si les feuillets se trouvaient autres, le livre aussi
-serait différent. Le proverbe florentin dit bien: _Le tailleur
-fait le vêtement comme il a le drap._ Notre esprit dépend, par
-conséquent, de notre tact, de notre goût, de nos yeux, de notre
-odorat, de nos oreilles. Il est cousu au sac du corps, muré dans
-le cachot de nos sens... L'Homme est un luth vivant à cinq cordes.
-Pourra-t-il prétendre sonner, au moyen de cette mesquine gamme,
-toute la profonde harmonie, l'immense symphonie de l'univers?...
-Nous constatons qu'un sens de moins appauvrit et diminue notre
-âme. Ainsi, dix sens, vingt sens de plus, si quelque Dieu nous
-en dotait soudain, lanceraient notre esprit comme sur des ailes,
-hors du puits étroit et obscur que nous nommons la Science, et
-nous révéleraient, sans doute, dans une lumière inconnue, des
-essences et des objets, par myriades, desquels nous n'avons
-aucune idée... Qu'on vante à présent le génie de l'homme! Qu'on
-en célèbre l'énergie, l'audace, l'instinct sublime! Ha, ha! nous
-ne savons même pas si la raison est raisonnable... Ses lois
-sont-elles générales? Embrassent-elles tout l'univers, ainsi que
-notre orgueil le proclame, ou bien, formées par notre entendement,
-d'après les perceptions des sens, leur portée se limite-t-elle
-à notre condition terrestre? Peut-être que nos vérités ne sont
-rien d'autre que notre manière de concevoir. Peut-être la raison
-est-elle le mirage personnel de l'homme... Oui, dans un coin de
-l'Infini, il y a peut-être la raison de la petite planète Terre,
-comme ailleurs la raison de Saturne et de l'étoile _Alpha_ de la
-Lyre!
-
-Le Grand-Duc secoua la tête; puis, lentement, après un silence:
-
---Ainsi, l'évidence ne prouve rien?
-
-Manès répondit en souriant:
-
---Pas autre chose, Monseigneur, que l'optique de notre raison...
-Et d'ailleurs, même en la tenant pour le critérium de la vérité,
-quelle foi avoir en l'évidence, puisqu'elle peut se trouver dans
-le faux aussi bien que dans le vrai? L'Oracle et les augures ont
-été évidents à tous les peuples de l'antiquité. Ce qui paraît à
-l'esprit du dormeur, de l'ivrogne, de l'insensé, n'offre pas moins
-d'évidence que ce qui paraît à l'esprit de l'homme raisonnable.
-Il n'y a rien de certain, Monseigneur, les axiomes pas plus que
-le reste. Ces fondements de la démonstration, ces vérités que
-l'on prétend intelligibles par elles-mêmes, ces premiers anneaux
-des sciences, ces propositions éternelles, qui, soi-disant,
-enveloppent les choses, comme un compas, lorsqu'on le tourne,
-circonscrit l'espace nécessairement, tout cela est vague et
-chimérique!... Et, en effet, si l'évidence fait le signe de la
-vérité, quel axiome a jamais été plus évident que celui-ci: _Il
-ne peut exister d'antipodes_; ou mieux vérifié quotidiennement
-que cet autre: _La nature a horreur du vide_; ou plus immuable
-que ce dernier, presque naïf à le formuler: _Un corps ne peut
-agir où il n'est pas_? Trois vérités qui sautent aux yeux, trois
-de ces principes certains, qu'il suffit d'entendre pour les
-croire!... Vous vous récriez, Monseigneur... Eh! sans doute.
-On vous a appris que la terre est ronde, que l'air est pesant,
-et comment, pour quelques shillings, on télégraphie jusqu'en
-Amérique. Mais, si vous ne le saviez pas, quelles raisons aurait
-votre raison de suspecter ces axiomes?... Et tenez, celui-ci, que
-vous en semble? _L'identité de la composition implique l'identité
-des propriétés_; en d'autres termes, Monseigneur: _Deux corps
-dont la composition est la même, sont identiques._ Rien de plus
-évident, n'est-ce pas? Eh bien! rien de plus faux, toutefois.
-Ce qu'on nomme l'isomérie a ruiné cette vérité-là. Deux corps
-composés identiquement peuvent être fort différents. Le terrible
-acide cyanhydrique se trouve le même, chimiquement, qu'un sel
-inoffensif, le formiate d'ammoniaque. Les divers éléments de
-l'urée composent aussi le cyanate d'ammoniaque hydraté... Soit!
-_Deux et deux font quatre_, direz-vous. Cela, du moins, est une
-vérité... Non pas tant vérité, Monseigneur, que pure identité
-d'idée, tautologie flagrante, avérée! Qu'est-ce que le nombre,
-en effet, sinon l'unité ajoutée à elle-même? En sorte que _deux
-et deux font quatre_ signifie seulement ceci: _Quatre fois
-l'unité sont quatre fois l'unité_... Allez, Monseigneur, on a
-beau chercher et se tourner de tous les côtés, il n'existe pas
-d'axiomes. Ces premiers-nés de l'esprit humain vont de pair avec
-leurs cadets. Comme n'importe quel aphorisme, ils expriment
-uniquement une évidence de rapport. Ce sont des _parce que_ et non
-des _pourquoi_, des effets et non pas des causes; des concepts
-strictement taillés à la mesure des phénomènes, et qui, bien loin
-de précéder la connaissance, en dépendent, de façon qu'en tirer
-des preuves, c'est prouver la chose dont il s'agit dans tel ou tel
-cas particulier, par la chose en question elle-même, considérée au
-général.
-
-Le Grand-Duc se leva sans parler, et il fit, d'un pas machinal,
-sept ou huit tours sur la terrasse, puis, s'arrêtant en face du
-vieillard:
-
---Donc, reprit-il amèrement, pour ne pas mentir, il faudra ne
-plus rien affirmer désormais; répondre à tout qu'on doute, qu'on
-ignore, craindre même d'avouer que l'on vit, se fermer la bouche
-avec la main... Non, non, c'est impossible, Manès. Il y a pourtant
-des certitudes, des vérités mathématiques.
-
-Le savant haussa les sourcils ironiquement:
-
---Certes! Mais comment donc, Monseigneur! Vérités sûres,
-manifestes, et dont l'homme, d'ailleurs, a si bonne opinion,
-qu'envoyant au ciel généreusement ses calculs, ses roues, ses
-paraboles, il en a fait présent à Dieu, lequel, selon le divin
-Platon, exerce la géométrie... Le seul malheur, mon cher Floris,
-est que ces vérités admirables marchent toujours derrière un si,
-ni plus ni moins que ce dicton des petits enfants bien connu chez
-nous: _Si le Kremlin était de beurre, le moujik le mangerait!_...
-De même, si elles existaient, pourrait-on dire, quelle merveille
-que les mathématiques!... En effet, réfléchissez-y, cette
-science n'a d'objet que nos idées. L'homme a tiré de son esprit
-des abstractions et des figures chimériques, et n'ayant pas à
-s'inquiéter qu'elles cadrent à la réalité, il en développe les
-propriétés qu'impliquait d'avance leur définition. Il n'y a donc
-rien, dans les mathématiques, que ce que nous y avons mis: la
-vérité que découvre Archimède, au terme de sa démonstration, est
-la répétition exacte de la supposition dont il est parti... Comme
-un baladin, Monseigneur, fait cheminer sa muscade, de gobelet
-en gobelet, jusqu'à celui qu'il a marqué tout d'abord, ainsi le
-mathématicien déduit et pousse ses conséquences, dont la dernière,
-enfin, n'est vraie que parce qu'elle se trouve identique avec
-celle qui la précède, celle-ci avec la précédente, et ainsi de
-suite, en remontant jusqu'à la première supposition. Ce qu'on
-appelle «vérités mathématiques» se réduit donc, comme je le
-disais, à des identités d'idées: ces prétendues sciences exactes
-sont pareilles à un arbre immense portant sa tête dans les nues,
-mais dont le pied pose sur le vide... La géométrie, Monseigneur,
-est le roman de notre raison. Un simple point sans étendue,
-c'est-à-dire rien, le néant même, produit en se multipliant, les
-lignes, les surfaces, les plans, évolue, se gonfle, et met bas
-enfin, comme un cheval de Troie d'une autre sorte, la géométrie
-tout entière. Vous sentez dès lors combien il importe à la dignité
-de l'esprit humain qu'Hippocrate de Chio parvienne un jour à
-carrer les lunules du cercle et milord Brounker les hyperboles;
-encore que, de l'aveu de tous, il n'y ait ni cercle ni hyperbole,
-et qu'en rechercher les propriétés, ce soit justement vouloir
-connaître la chanson que chantaient les Sirènes, ou le pelage et
-le genre de vie des licornes et des hippogriffes!... Pour comble
-de folie, Monseigneur, cette science, sortie du néant, plonge,
-en trois pas, dans l'infini. L'opérateur barbouille son papier de
-8 couchés horizontalement, et le voilà persuadé qu'une cervelle
-humaine, en dilatant ses six pouces environ de long sur cinq de
-large et trois de hauteur, admet et absorbe l'infini, que dis-je?
-plusieurs infinis, car ces habiles en reçoivent d'infiniment
-plus grands les uns que les autres... Ne croyez pas que je me
-moque! Le célèbre Torricelli a démontré qu'une quantité finie
-et une quantité infinie étaient égales. D'autres prouvent qu'il
-y a des quantités infinies bornées de chaque côté. Peu importe
-qu'on déraisonne, pourvu qu'on enchaîne des raisonnements...
-Et que d'autres impossibilités! Au milieu de quelles nuées, de
-quelle Cité des coucous, les mathématiciens ont-ils rencontré ces
-fameuses lignes asymptotes, destinées à toujours s'approcher,
-sans se rencontrer jamais? En quel métal, en quelle pierre
-tailleront-ils leurs cissoïdes, leurs conchoïdes, leurs
-directrices?... Remarquez, de plus, Monseigneur, qu'à l'encontre
-de l'opinion vulgaire, il ne règne entre eux pas moins de disputes
-que parmi le reste des savants. L'évidence qu'un théorème porte
-pour l'un, comme sur le front, paraît à l'autre plus que douteuse;
-et répliques et réfutations d'entrer en jeu! Cette façade de
-logique, claire et nue, que présente la géométrie, masque, par
-derrière, un labyrinthe, aussi obscur, aussi tortueux que celui
-des autres sciences. Combien, et non des moins illustres, y ont
-déjà perdu leur chemin, aboutissant enfin, comme Longomontan ou
-Grégoire de Saint-Vincent, à trouver la Chose impossible, cette
-quadrature du cercle, qui symbolise pour la foule la duperie,
-l'illusion géométrique!... Et l'instinct de la foule a raison.
-Oui, la mathématique pure est l'art d'extravaguer méthodiquement.
-Le nombre n'existe, Monseigneur, qu'autant que son application à
-quelque propriété de la matière lui donne de la réalité. C'est
-notre faiblesse que prouve cette science tant admirée; c'est
-notre sottise qu'elle aide. Impuissants à concevoir les choses,
-nous y promenons cette toise qui nous les mesure, et qui en gradue
-l'immensité à notre petitesse. L'arithmétique et l'algèbre ne
-sont rien qu'une aide, une routine, une manière d'opérer. Elles
-abrègent nos idées, et les disposent dans un bon ordre, tandis que
-la géométrie nous les dessine et nous les rend sensibles... Des
-ailes, a-t-on dit. Non pas! mais le bâton d'aveugle de l'esprit
-humain.
-
-La lune effilée, avec son croissant, se levait enfin dans le
-ciel, au milieu du fleuve des étoiles. C'était ce moment de la
-nuit où le silence, déjà profond, se fait plus surnaturel encore.
-Depuis la nébuleuse lointaine jusqu'aux dalles de la terrasse que
-foulaient Manès et le Grand-Duc, on eût dit qu'un cercle magique
-était tracé autour de Djeddah et des ondes qui l'environnent. Le
-vieillard poursuivit, après une pause:
-
---Et de même pour tout le reste. En morale, en métaphysique, nos
-vérités sont aussi creuses. Nous ne pouvons pas mieux fonder
-nos rapports avec nos semblables, qu'avec les pures conceptions
-de notre esprit... Qu'est-ce que le bien et le mal? Quelle
-réalité ont-ils? Ce que nous nommons Ordre et Confusion, Vice
-et Vertu, Laideur et Beauté, tout cela, comme une peinture, ne
-s'efface-t-il pas sous le doigt? Bien vieille énigme, Monseigneur,
-et dont le mot est plus amer à découvrir qu'à ignorer!... En
-effet, une ancre, une seule, retient toute la morale humaine:
-c'est la croyance à notre liberté. Mais cette liberté, qu'est-ce
-donc? Évidemment, rien que notre pouvoir d'accomplir ce que nous
-voulons. Quant au vouloir lui-même, il nous échappe, par la raison
-bien simple, Monseigneur, que nul ne peut vouloir sans raison.
-Car quel Dieu même concevrait une chose qui nous détermine et qui
-n'est pas déterminée, une action ne dépendant de rien et dont
-d'autres actions dépendent, qui, sans nécessité, et partant sans
-motif, produit actuellement A, tandis qu'elle pourrait aussi bien
-produire B ou C ou D; en deux mots: le _hasard absolu_?... Non!
-le trait demeure encoché, si une main ne tend pas la corde; il
-n'y a pas d'effet sans cause... C'est nécessairement qu'on veut,
-en conséquence des idées qui se présentent à nous et qui nous
-déterminent. Les volontés des hommes, Monseigneur, ne s'envolent
-pas dans l'air, au hasard, comme des oiseaux, mais la Nécessité
-les scelle, à chaque instant, ainsi qu'avec du plomb fondu. La
-plus minime de nos actions est liée à la Roue du monde, aussi
-indissolublement que le lever quotidien du soleil... Reconnaissons
-donc, de bonne foi, que le bien et le mal n'expriment que nos
-façons d'imaginer. Le vieil Adam, persuadé que l'univers était
-créé pour lui, a nommé le Bien ce qui lui servait, et le Mal ce
-qui pouvait lui nuire. Son égoïsme a partagé les choses, selon
-qu'elles l'affectaient: et elles restent à jamais séparées, comme
-le vinaigre et l'huile dans le même vase, encore qu'elles n'en
-soient ni plus ni moins parfaites pour charmer les désirs de
-l'homme ou pour lui déplaire, pour choquer ce roi de la nature
-ou bien pour le favoriser. Ces grands mots: beauté, conscience,
-bonté, héroïsme, sainteté, ne sont rien que les voiles peints dont
-nous offusquons nos yeux, et sous lesquels on trouve simplement
-la volupté, l'orgueil, l'intérêt des créatures à deux pieds. Le
-vice et la vertu sont vides. Des mots sonores, et rien de plus!...
-Non que je veuille, mon cher Floris, dans le commun usage de la
-vie, ne pas approuver, ne pas suivre, ce qu'approuve et suit
-le troupeau vulgaire; mais c'est l'amer privilège du sage, de
-pratiquer la vertu sans y croire... Et même, enfin, tout autour
-de nous, cette foi si ardente des hommes, ce grand amour officiel
-de la morale et de l'équité, ne vont pas, il faut bien l'avouer,
-sans quelques accommodements. Réfléchissez-y, Monseigneur, et,
-comme le peintre qui se recule, vous verrez les notions que l'on
-croit les plus rigides et les plus fixes, changer de perspective,
-au gré de nos passions, de nos lois, de nos préjugés, et le
-mal devenir le bien... Que dira-t-on qui soit mauvais d'un
-consentement unanime? Le vol! Mais l'État, Monseigneur, nous
-prend aussi ce qui nous appartient... L'inceste, les ordures de
-la chair? Bah! simple crime d'opinion, et qui varie de peuple à
-peuple. Un frère et une sœur d'Athènes se mariaient saintement
-sous l'œil des dieux; une vierge de Babylone se prostituait
-par piété. L'homicide? Mais en ce cas, pourquoi les supplices,
-pourquoi la guerre? Quel jeu est-ce que celui-ci, de souffler
-de la même bouche tantôt la douceur et tantôt le meurtre, de
-fixer, selon nos convenances, des jours où le sang est impie
-et d'autres où il est glorieux; bref, d'être à la fois ange et
-tigre!... Vous le voyez vous-même, Monseigneur, l'imagination
-dispose de tout. Elle fait la beauté, le bonheur, l'honnêteté, la
-vertu. Elle a fait jusqu'à Dieu lui-même, châtieur, punisseur de
-nos crimes, espèce de Juge impitoyable qui échange son paradis
-contre des larmes et des souffrances, et torture ses damnés dans
-les flammes: grand justicier, puissant vengeur, soutien des
-lois, règle et norme de l'équité. Tel est le mors dont on nous a
-domptés, le Dieu des prêtres et des théologiens! Tel est le Dieu
-du cœur de l'homme!... Mais bah! le Dieu de sa raison, l'autre
-Idole, n'est pas moins grossière. La philosophie, jusqu'ici,
-pour expliquer l'Inconnaissable, s'est bornée, comme une fée
-bavarde, à lui imposer des noms différents. Dieu a donc été,
-tour à tour, l'_Idée_ de Platon, le Νοῦς d'Aristote, la _Nature_
-de Giordano Bruno, la _Substance_ de Spinoza, la _Chose en soi_
-de Kant, le _Moi_ de Fichte, la _Raison_ de Hegel, la _Volonté_
-de Schopenhauer... Comme si le Mystère ineffable ne fût rien de
-plus qu'un jeu de grammaire, un vocable à trouver, complétant
-une inscription mutilée, et dont les dimensions, le genre et
-le nombre doivent s'ajuster au mot qui manque!... Le Dieu de
-l'homme, Monseigneur, voulez-vous que je le définisse? C'est
-l'homme s'adorant soi-même. L'esprit humain ne peut se dépasser,
-pas plus que les eaux ne s'élèvent au-dessus du niveau de leur
-source. Dans son autolâtrie naïve, l'homme a divinisé son image,
-donnant à l'Être inconcevable autant de masques et le peignant en
-autant de couleurs qu'il se sentait de facultés. Tout culte, toute
-théodicée aboutissent à l'anthropomorphisme. La Sainte Vierge,
-c'est Dieu-femme; la Trinité, la famille humaine idéalisée; Dieu
-lui-même, Père et Seigneur, l'ombre de l'homme.
-
-Manès se tut. Un léger brouillard blanc commençait à fumer sur la
-mer; la chaleur était moins accablante. Deux ou trois flambeaux
-s'allumèrent au-dessous de la terrasse, dans la cour où étaient
-campés les envoyés du chérif de la Mecque. On entendait les
-chevaux entravés s'agiter, frapper du pied... Le savant reprit
-d'une voix lente:
-
---Et maintenant, pour avoir fait le tour entier de nos
-connaissances, il ne me reste qu'à démontrer combien sont vaines
-et illusoires ces sciences de la Nature, où l'on met tant
-d'orgueil aujourd'hui... En effet, Monseigneur, toutes choses
-étant relatives à quelque autre, comment savoir jamais ce qu'elles
-sont? L'azote, par exemple, est défini un corps simple, gazeux,
-etc... mais il n'y a de gaz que parce qu'il y a des solides et
-des liquides; et ainsi, à l'infini. Le fait le plus vulgaire
-forme le centre d'un prodigieux tourbillon, où des millions de
-millions d'orbes entre-croisent couleurs sur couleurs, rayons sur
-rayons, sphères sur sphères, éternellement. Comme dans l'Océan,
-le flot s'appuie au flot, ainsi les choses se modèlent à nos
-yeux, par leurs contrastes ou par leurs ressemblances. Toutes
-nos vérités démontrées ne le sont donc que provisoirement. Dans
-cette enchaînure infinie, elles changeront forcément d'aspect,
-selon qu'on les rattachera à telle ou telle vérité insoupçonnée
-et plus profonde. L'homme espère-t-il remuer toutes les pierres
-de la nature? Fera-t-il le tour de chaque étoile? Qu'importent
-quelques phénomènes qu'il observe avec tant de labeur! Dans la
-vue de l'infini qu'il faudrait connaître, tous les finis sont
-égaux. L'esprit humain, sans contredit, n'est pas capable de
-savoir tout, et ne peut rien savoir, s'il ne sait tout... Par
-surcroît, dès le second pas, autre difficulté non moins grave.
-Car, de ce qu'une explication s'accorde avec les faits observés,
-s'ensuit-il nécessairement que cette explication soit la vraie?
-Autant prétendre, Monseigneur, que nous connaissons tous les
-possibles. La nature est un immense chiffre. Rien n'empêche que
-l'on y trouve plusieurs sens suivis et raisonnables, en usant de
-clefs différentes... Les choses, toujours, se prêteront, comme
-une cire complaisante, au sceau dont on voudra les empreindre.
-La rencontre la plus concordante peut ne prouver que le hasard.
-N'est-ce pas Pierre le Loyer, un docte fou du seizième siècle, qui
-ayant fait sortir par anagramme, d'un vers d'Homère, son nom, son
-pays, sa province, le village de sa naissance, en concluait que
-le poète l'avait connu et prophétisé?... De même, la plupart des
-hommes, parce qu'ils voient leur almanach annoncer les éclipses à
-jour fixe, en infèrent que l'astronome a reconnu et comme démonté
-les moindres rouages célestes, sans se douter qu'il n'y a là
-qu'un empirisme, une formule, une méthode aveugle et de routine,
-pratiquée, depuis trois mille ans, par les Indiens, les Chinois
-et les Grecs... Toutes nos sciences, Monseigneur, ressemblent à
-cette peau de bœuf dont Prométhée voulut duper Jupiter. Elles
-présentent assez bien l'extérieur des phénomènes et satisfont
-grossièrement à l'œil, mais il leur manque les entrailles, la
-vie... Car, enfin, que poursuit la science? Uniquement les
-causes, je présume. Que trouve-t-elle? Des effets. L'homme en
-est, depuis trente siècles, à la première lettre du Livre. Il a
-beau l'orner de couleurs, de dorures, d'arabesques, ce n'en est
-pas moins toujours la même. Quatre ou cinq effets généraux, dont
-nous déduisons la foule des autres, sont pour nous les lois de la
-nature. Quelques noms soutiennent toute la science, semblables
-à ces lièges des pêcheurs qui font surnager le filet. On dit:
-Esprit, Matière, Force, Mouvement, Premiers principes, mais
-ces mots que la bouche prononce, l'entendement ne les conçoit
-pas. Ils nous expriment seulement le sentiment confus qu'on a
-des choses, l'espèce de flambeau fumeux que l'on en approche en
-tâtonnant, la formule non d'une idée, mais d'un effort vers une
-idée, une pensée de pensée, l'ombre d'une ombre!... En effet,
-voyons, Monseigneur, que signifie pour nous le mot MATIÈRE?...
-Dirons-nous que nous le comprenons? Mais la fameuse attraction de
-Newton est une qualité occulte... Comment tient-elle rassemblés
-des atomes ne se touchant pas? Ces atomes, qui sont des masses de
-matière, quel lien les serre et les soutient eux-mêmes?... Nous
-n'arrivons pas davantage à nous faire une idée de la FORCE. La
-gravitation, par exemple, suppose qu'un corps agit sur un autre
-et l'enchaîne à travers le vide. Or, le vide, c'est le néant,
-et qui jamais a pensé le néant? Le concept en est si impossible
-que ce néant, nous le mesurons, nous en donnons les dimensions:
-tant de milliers de lieues de la terre à la lune, tant jusqu'au
-soleil, tant jusqu'aux étoiles, comme si un pur rien pouvait être
-étendu en longueur, en largeur et en profondeur!... La nature
-du MOUVEMENT, où la science aujourd'hui réduit tout, n'est pas
-moins inexplicable. Comment le définirons-nous? La modification
-d'un rapport de distances?... L'action par laquelle un corps
-passe d'un lieu à un autre?... Mais c'est là seulement rendre
-compte du mouvement apparent. Dans un espace sans limites comme
-l'univers, le changement de lieu est inconcevable, parce que le
-lieu même est inconcevable. Qu'est-ce que marcher toujours, et
-n'avancer jamais? Tous les lieux doivent être à distance égale de
-limites qui n'existent pas... Bornerons-nous le monde? Mais avec
-quoi? Où tomberait, en ce cas, la flèche lancée du haut de son
-rempart?... Tout, Monseigneur, est incompréhensible!... L'esprit
-humain, comme un enfant placé entre la Chimère et le Sphinx,
-n'a le choix qu'entre deux impossibilités. Il se détermine pour
-l'une, parce que la doctrine opposée lui paraît _plus impossible_
-encore, comme si ce qui est impossible pouvait l'être plus ou
-moins... Partout, la nuit; partout, le mystère! Les dernières
-idées scientifiques se réduisent à de purs symboles, et non à
-des notions du réel... La Nature, la Force, le Mouvement, tous
-ces noms superbes qu'il suffit de prononcer, à nous en croire,
-pour voir s'élever aussitôt, comme avec la lyre d'Amphion, le
-dôme immense de l'univers, reconnaissez-les, Monseigneur. Ce sont
-simplement les anciens Dieux, les Olympiens grecs et romains, dont
-chacun se trouvait, en effet, l'âme de quelque pièce du monde,
-ou encore, les Eons alexandrins... La science a bien le droit,
-vraiment, de jeter au nez des philosophes leurs abstractions
-réalisées. Elle-même ne pense, ne parle, ne connaît rien que
-ces abstractions... Le vrai symbole du savoir humain, tenez,
-Monseigneur, regardez-le! C'est ce croissant qui, tous les mois,
-change, grandit, s'amincit, s'éclipse, puis reparaît entre les
-étoiles.
-
-Et, ricanant, levant les bras dans une adjuration ironique:
-
---O lune, s'écria Manès, variable et inconstante lune, sois-moi
-témoin, alors que les siècles à venir rejetteront les savantes
-erreurs que nous appelons des vérités, et, confiants en leurs
-nouveaux préjugés, bafoueront ceux d'aujourd'hui, sois-moi témoin
-que Vassili Manès n'a pas cru à ces mensonges!... Non! chimie,
-physique, astronomie, l'attraction avec son carré des distances,
-la géologie, les corps simples, toutes ces belles inventions,
-taillées, cousues comme un habit à la mesure de l'esprit de
-l'homme, je n'y crois pas!
-
-Le ciel profond commençait à blanchir du côté de l'orient, strié
-de minces nuages. On distinguait confusément, sous cette clarté
-glacée, les huttes du Faubourg des pêcheurs, entre la ville et
-les murailles. Dans les rues encore pleines d'ombre, personne
-n'apparaissait; les terrasses étaient désertes. Tout au loin, les
-falots des navires venaient de s'éteindre sur la mer.
-
---Ainsi, rien ne subsiste, dit le Grand-Duc, après un silence...
-Mais pourtant, Manès, je me sens vivre... J'occupe un lieu, les
-jours s'écoulent. Oui, j'évolue dans l'espace et le temps...
-Peut-on aussi nier tout cela?
-
-Le savant éclata de rire:
-
---Le nier! Non pas, non pas, non pas! je ne nie rien, s'il vous
-plaît, mon cher Floris. Je ne fais que douter de tout, oscillant
-perpétuellement, comme le fléau de la balance, entre deux raisons
-de même poids... Nier l'espace et le temps, qui l'oserait?... Les
-affirmer, qui l'oserait encore?... Ce sont là de ces notions, en
-effet, dont l'infini est inscrutable, et qui, semble-t-il, n'ont
-pas plus de fond que le tonneau des Danaïdes.... Car enfin, pour
-arriver jusqu'à nous, les abstraits doivent se manifester sous
-quelque chose de sensible et revêtir des attributs. Or, quels
-attributs assigner à l'espace et au temps?... Que dira-t-on que
-soit l'espace? Est-il corps? En ce cas, tout est plein, et par
-conséquent l'espace n'est pas. Est-il esprit? Quelle absurdité!...
-Est-ce rien, le vide, le néant? Mais le rien, je vous le répète,
-n'a point du tout de propriété, et l'espace est dit vaste,
-pénétrable. Nous ne pouvons ni l'appeler néant, ni l'appeler
-quelque chose. Cette étoffe de l'univers, ce lange immense qui
-l'enveloppe, tombe dès qu'on y porte la main, comme un haillon
-rongé des teignes, comme un morceau de bois vermoulu... Quant
-au temps, un simple dilemme: Fini, il a commencé et il finira,
-ce qui nous est inconcevable. Infini, la durée ne peut s'en
-fractionner, car, à coup sûr, on ne retourne pas l'éternité comme
-une clepsydre: et le passé et le futur seront même chose que le
-présent, ce qui nous est inconcevable.
-
---Mais, reprit Floris au bout d'un instant, si les sons, les
-odeurs, les couleurs, toutes les manifestations du monde se
-réduisent à des phénomènes cérébraux, pourquoi n'en serait-il pas
-de même de l'espace et du temps?
-
---Peste! se récria Manès, quel logicien vous faites, Monseigneur!
-Savez-vous bien que vous venez de formuler, en ces quelques mots,
-le grand arcane, la découverte de la philosophie moderne, cet
-Idéalisme de Kant, pour lequel l'espace et le temps ne sont rien
-que des formes de l'entendement, des manières de percevoir, des
-intuitions de la raison, antérieures à toute expérience, des
-ombres purement spirituelles!... Que de fois dans ma lointaine
-jeunesse, avec quelques bons compagnons, dont la terre maintenant
-couvre les os, j'ai discuté et admiré ces doctrines! Que de fois,
-le soir, en philosophant, nous avons évaporé le monde parmi la
-fumée de nos pipes et la vapeur du samovar!... Hé, hé, hé! Songez
-donc, Monseigneur! Biffer l'œuvre des six jours, se tirer en feu
-d'artifice les étoiles et les nébuleuses, dire à l'Infini: C'est
-par moi seul, c'est en moi seul que tu existes! bref, s'ériger
-soi-même, comme un Dieu, sur l'universel néant, l'apothéose a
-quelque chose de flatteur, et l'on conçoit que M. le docteur, à
-défaut d'habit ou de dîner, se procure cette ivresse-là!... Par
-malheur, combien d'objections! Car, voyons... S'il n'y a que des
-idées, nous voilà donc buvant, mangeant, respirant, revêtant des
-idées! C'est sur une idée de vaisseau que nous retournerons en
-Europe, laquelle, du reste, n'est qu'une idée. L'espace et le
-temps supprimés, que reste-t-il, que subsiste-t-il? D'où vient
-notre hallucination de jours, de nuits, de saisons, de contrées,
-de présent, de passé, d'avenir? Puisqu'il n'y a ni temps ni lieu,
-nous ne sommes, en ce moment, pas plus à Djeddah qu'à Pétersbourg;
-cette aurore éclaire tout aussi bien les antiques ides de mars
-que le jour du siècle où nous nous croyons. Tout s'enfonce,
-tout s'anéantit dans un inconcevable chaos... Encore un mot. Si
-l'espace et le temps sont des formes de notre pensée, comment se
-peut-il qu'une chose se trouve la matière à la fois et la forme de
-la pensée?
-
---Cependant, nous nous pensons nous-mêmes, repartit Floris.
-
---Bon! c'est là justement, Monseigneur, que je voulais vous
-amener... Cette croyance des croyances, ce support de nos idées,
-de nos actions, de tout ce que nous sommes, notre «personnalité»
-enfin, se dérobe et se perd comme l'eau, pour peu qu'on veuille
-la raisonner... Toute perception, toute conscience, n'existe, en
-effet, que moyennant l'antithèse absolue du sujet et de l'objet.
-Si donc l'objet perçu est le «moi», quel est le sujet qui perçoit?
-Ou, si c'est le vrai «moi» qui pense, quel est l'autre «moi» qui
-est pensé? Dilemme si embarrassant, que l'Orient comme l'Occident
-ont fini par le croire insoluble. _La nature de la pensée_,
-conclut Herbert Spencer, _nous interdit toute connaissance de
-notre personnalité_. Écoutez maintenant les bouddhistes: _Mais
-comment l'homme_, dit un des Sûtras, _peut-il voir la pensée avec
-la pensée? C'est, par exemple, comme une lame d'épée donnée qui ne
-peut trancher cette lame même; c'est comme l'extrémité d'un doigt
-donné, qui ne peut toucher ce doigt même_.
-
-Il y eut un pesant silence, puis, soudain, hochant la tête:
-
---Le proverbe espagnol a raison, Monseigneur: _Todo es nada_,
-tout n'est rien... Ou plutôt, poursuivit Manès, l'homme est
-l'homme. Que diantre! Ses mains et ses pieds, son front et son
-derrière sont bien à lui, comme dit Méphistophélès, et pourquoi
-s'inquiéter d'autre chose?... Ce qu'il a été, c'est ce qu'il
-sera; ce qu'il a pensé, c'est ce qu'il pensera: et rien de neuf
-sous le soleil! Si vous voulez mon _Credo_, le voilà... Quant
-au progrès, au savoir humain, grands mots, Monseigneur, grands
-mensonges! Nos hypothèses, après quatre mille ans, se retrouvent
-absolument les mêmes. Comme un chat qui joue avec sa queue,
-la Science a tourné dans un cercle... Comprenons-nous mieux
-l'arc-en-ciel, parce qu'un pédant nous le donne pour le soleil
-réfracté, que les anciens Grecs qui, naïvement, y saluaient Iris
-Thaumantias? L'Attraction et la Répulsion sont-elles donc à ce
-point plus claires que l'Amitié et la Discorde d'Empédocle?...
-Darwin, Hœckel, nos astronomes, se trouvent juste aussi avancés
-qu'Anaximandre, lequel croyait l'homme issu du poisson, et les
-cieux peuplés de mondes. Déjà, pour Héraclite, tout être est du
-feu transformé. Aristote définit la physique «une théorie du
-mouvement». L'idée évolutionniste apparaît dans Anaxagore, dans
-Démocrite. Métrodore, sans nuls télescopes, a proclamé l'univers
-infini. Bien avant Copernic, Cléanthes de Samos a soutenu que
-c'était la terre qui se mouvait; les savants d'Alexandrie, déjà,
-connaissaient l'héliocentrisme... Tout est d'emprunt, tout
-recommence, Monseigneur. La théorie des tourbillons et des causes
-de la pesanteur, Descartes la prend à Képler; Képler l'avait
-prise à Leucippe, comme l'École atomistique de nos jours copie
-Lucrèce et Démocrite. Il n'y a pas d'idées inédites, pas plus que
-d'actions nouvelles. Jusqu'aux plus bizarres folies, jusqu'aux
-plus ridicules chimères, tout a déjà été pensé... Quelle stupeur,
-quand le même Descartes traite les bêtes de machines, n'éprouvant,
-ne sentant rien de plus qu'une horloge ou un tournebroche!
-Puis, bientôt après, l'on s'avise que Gomesius Pereira, médecin
-espagnol, a soutenu, un siècle avant, la même thèse... De
-nos jours, le savant Béchamp découvre ou croit découvrir ce
-qu'il nomme les _microzymas_, infiniment petits, vivaces,
-indestructibles, qui font l'être et lui survivent, inengendrés,
-inanéantissables, si bien que ceux que l'on rencontre, par
-milliards, dans la craie, le marbre, les roches, seraient les
-restes encore vivants des premiers habitants du globe. Voilà de
-quoi surprendre, n'est-ce pas?... Bah! Monseigneur, un hermétiste,
-un fou, un certain Rodolphe Goclenius écrivait, il y a trois
-cents ans, ces propres paroles: _Qu'il subsiste dans les cadavres
-certaines portions de vie, dont Dieu formera un nouveau corps,
-au jour de la Résurrection_. Vous le voyez! Même aux sottises
-que l'on croirait le plus son bien propre, l'homme ne fait que
-répéter un devancier. Il plagie ses extravagances, il rabâche sa
-déraison... Ainsi, toujours inquiets, agités, demi-sceptiques
-avec la science, demi-croyants avec la religion, sûrs de rien, en
-proie à la peur, aux préjugés, à l'ignorance, au mensonge, les
-fils d'Adam se succéderont, jusqu'au moment où le globe épuisé,
-en se tarissant sous leurs pieds, mettra fin à leurs efforts.
-Que l'homme travaille maintenant! Qu'à défaut de l'éternité, du
-progrès infini pour lui-même, il les promette à l'Humanité! Le
-jour viendra pourtant de disparaître... Déjà la chaleur diminue;
-le flot de vie se pétrifie: cette planète bouillonnante ne sera
-plus, dans des milliers d'années, qu'un dur et froid morceau de
-verre. Alors, ses entrailles de rocs peu à peu se désagrégeront;
-le lien de son être se rompra; et enfin, l'immense cadavre
-tombera dispersé à travers l'espace, en grêle de fragments
-cosmiques, en aérolithes, en poussière.
-
-
-
-Le Grand-Duc ni Manès ne parlaient plus, et lentement, ils
-s'avancèrent jusqu'au bord de la terrasse. Une seule étoile, comme
-un diamant, palpitait encore, dans l'air vermeil. Puis, le soleil
-parut, en longs rais de flamme, à l'horizon plat du désert, et il
-montait, ardent et pur, tandis que çà et là sur la mer tranquille,
-quelques voiles étincelantes couraient, comme des chars. Un coup
-de canon retentit. Les gardes, au pied des murailles, ouvrirent
-en soulevant les barres, les larges portes de la ville; des files
-d'ânes et de chameaux chargés de cruches serpentaient tout au
-loin, sur la plaine immense, où les fourneaux pour calciner les
-pierres à chaux commençaient à fumer. Mais à l'est, du côté de
-Médine, l'œil de Floris s'arrêta sur un enclos demi-ruiné, au
-milieu duquel se dressait, comme une chaîne de rochers, une sorte
-de tumulus gigantesque.
-
---Ah! dit Manès, le soleil se lève juste derrière le tombeau
-d'Ève... Voyez!... Un aigle blanc marin plane au-dessus, les ailes
-grandes ouvertes.
-
---Le tombeau d'Ève? répéta Floris.
-
---Oui, Monseigneur... Ignorez-vous qu'une tradition immémoriale
-place ici le sépulcre de la première femme? _Medinet el Djeddah_
-signifie «la Ville de la Grand'Mère»; et c'est un rite des hadjis,
-avant que de partir pour la Mecque, d'aller faire leurs dévotions
-à cette tombe... Tout ce pays, d'ailleurs, abonde en légendes
-merveilleuses. C'est ainsi qu'ils prétendent qu'Adam fut créé
-d'une poignée de terre, que l'Ange de la mort alla prendre entre
-la Mecque et Taïf... Mais, allons! J'aperçois, en bas, les spahis
-de mon escorte, avec l'étendard de soie verte. Le moment du départ
-est venu.
-
-Manès et Floris descendirent. Au milieu de la vaste cour, ils
-s'embrassèrent, en se disant adieu; puis, quand le dernier
-cavalier eut disparu sous la voûte, le Grand-Duc, la tête baissée,
-regagna son appartement, et, se jetant sur son lit, s'endormit...
-Mais la porte tourna sans bruit, et une esclave, d'un pas léger,
-se glissa dans la chambre. Les blêmes rayons de la lampe posée au
-fond d'une niche du mur, vacillaient comme près de s'éteindre;
-et l'Indienne, en levant les bras, raviva le lumignon consumé.
-Puis, gravissant les marches de l'alcôve, elle s'assit au pied
-du lit, et, de sa nuque renversée, elle s'appuyait indolemment
-contre le montant d'ivoire. La flamme du lampion immobile
-éclairait ses épaules nues, ses noirs cheveux piqués à l'oreille
-d'une fleur de grenadier, sa ceinture de gaze verte, lamée d'or,
-et sous la claire mousseline, tout son corps délicat de statue,
-avec ses cuisses fines et ses jambes croisées, dont elle tenait
-dans les deux mains les chevilles cerclées d'argent. Un énorme
-scorpion noir, sorti de quelque crevasse, rampait sur l'un des
-degrés, au-dessous d'elle. Par moments, les hurlements du vent
-s'élevaient, au milieu du silence. Ensuite, on n'entendait plus
-rien qu'un cliquetis faible et charmant de bracelets, quand
-l'enfant prenait dans son sein quelque amande de sucre peint,
-ou repoussait de la main ses cheveux, pour se mirer à une bague
-qu'elle portait au pouce droit, et dont le chaton était formé
-d'une petite glace enchâssée. Rien ne bougeait dans la vaste
-chambre. Au fond, sur des tréteaux, on distinguait le cercueil
-de Josine, couvert d'une étoffe de pourpre sombre. Les yeux de
-l'enfant se fermèrent; sa joue s'inclina: elle sommeillait... Tout
-à coup, le Grand-Duc s'agita; des mots entrecoupés sortaient de
-ses lèvres. Alors, l'esclave, se dressant, balança sur le front du
-dormeur un léger éventail de roseau. Il poussa un soupir, ouvrit
-les yeux:
-
---Ah! c'est toi, Satî... Oui! tu m'apportes ce que je t'ai fait
-demander... Voici donc, murmura-t-il tout bas, le dernier terme de
-mes maux... Chose misérable que de vivre! L'homme est l'esclave
-de toutes les influences, depuis l'étoile jusqu'à l'homme. En
-revanche, il est grand d'accomplir l'acte qui tranche d'un seul
-coup le nœud ardu de la vie, l'acte qui met fin à tous les
-autres... Non! laisse le treillis fermé. Le soleil m'obsède, Satî.
-
-Il se renversa sur le lit, comme défaillant dans sa tristesse.
-L'esclave s'était approchée, et tirant de son sein,
-mystérieusement, un petit flacon de cristal, empli d'une liqueur
-rouge:
-
---La haine te consume, Maître... Certes, il est temps que tu
-viennes à bout de l'ennemi qui t'émeut ainsi... Prends ceci, et
-sois délivré!
-
-Il avait reçu le flacon, et, haussé du coude, sur les tapis:
-
---L'ennemi, reprit-il amèrement, oui, l'ennemi, tu le nommes bien!
-Qui peut mieux s'appeler, en effet, mon ennemi que moi-même?
-Quels bourreaux plus cruels avons-nous que nos passions, que
-nos désirs?... Un homme élève un tigre ou un lion. Petit, il le
-caresse, il s'en joue, il prend plaisir à le tenir entre ses bras,
-jusqu'à l'heure où, devenu grand, le monstre, tout à coup, rompt
-sa chaîne, et inonde la demeure de sang. Tel est son propre cœur
-pour l'homme!... Que nous péchions par avarice, par ambition, par
-luxure, nous seuls causons les maux qui nous arrivent, semblables
-aux diamants que l'on use avec leur propre poussière... Ah! quel
-est ce bruit?
-
-Subitement, comme par une porte ouverte, des clameurs aiguës
-s'élevaient, du fond de quelque chambre lointaine, tandis que,
-sous des coups précipités, furieux, un tympanon retentissait.
-Puis, la porte se refermant, tout s'éteignit.
-
---Il t'est né un nouvel esclave, Maître, répondit l'Indienne. Le
-souffle de l'accouchement a saisi ce matin Mâh-Jamâl, et nous
-avons reçu l'enfant à la lumière, dans le jardin, sous le grand
-palmier. C'est de cela qu'elles se réjouissent.
-
-Il avait descendu les degrés; et, marchant à pas lents, dans la
-chambre:
-
---Oui, dit Floris, oui, telle est la loi. La vieille chanson a
-raison. Quand un homme meurt ou va mourir, on en tire un autre
-du sein de sa mère; on enfouit le cadavre, et tout est dit!...
-Ah! l'enfant de Mâh-Jamâl est né. Tiens! prends cette bague
-pour lui... Voilà le seul moment de sa vie où on pourra le dire
-heureux, car il ne ressent rien de ses maux... Le bonheur est de
-ne rien savoir! Tout notre esprit, toute notre âme, ces facultés
-dont nous sommes si fiers, ne servent qu'à nous donner un sens
-plus profond du chagrin... Pauvre Josine!... Elle parlait, je me
-souviens, d'élever, d'adopter cet enfant. Qu'on me l'apporte! Je
-veux le voir... Mais non, à quoi bon? Laisse, Satî!... Oh! qu'il
-fût possible d'évoquer un mort, de l'entretenir face à face!...
-Qu'apprendrait-on alors, sur cette ombre d'où tout surgit et où
-tout disparaît, sur cet abîme immense, noir et glacé, qui enserre
-de toutes parts le pauvre royaume de la vie?... Je vais te dire un
-miracle, Satî: je ne suis pas fou encore, à mon regret. Le ciel,
-sur ma tête, me semble d'airain, la terre, de soufre enflammé; il
-y a des années que mes paupières n'ont pu verser une seule larme,
-et cependant je ne suis pas fou... Bien, allons!... Passe-moi
-cette boîte!... Vite, vite, petite Satî... Sers-moi encore pour
-cette fois, et quand tu auras fini, je te donnerai congé, jusqu'au
-jour du jugement.
-
-Il avait ouvert une boîte d'or, toute plate, percée à jour, et qui
-pendait au bout d'une mince tresse de soie verte. Elle contenait,
-entre deux planchettes de bois de sandal, deux boucles de cheveux
-d'Isabelle et de Josine. Le Grand-Duc les considéra, et posa
-ses lèvres dessus; puis, glissant la boîte dans son sein, il se
-dirigea vers la porte.
-
---Où vas-tu, Maître? dit l'esclave stupéfaite... Hé quoi! te
-laves-tu les mains de la vie, que tu veuilles sortir aujourd'hui,
-alors que le simoun va souffler? Déjà le sable danse dans la
-plaine... Le crieur a fait la proclamation, pour empêcher les
-hadjis de partir.
-
---Le simoun, reprit-il... Eh bien, qu'importe!
-
---Ne sors pas, ne sors pas, Maître, dit-elle... Tu le connais
-pourtant, ce vent de peste... Mais quoi! l'enfant qui ne sait pas
-_alif_, _ba_, _ta_, le connaît... Si tu te jettes par terre, à
-son approche, il te brûle les yeux, il te gonfle le visage, il te
-couvre le corps de pustules. Si tu le braves en face, c'est la
-mort, oui, la mort, tu entends bien, Maître... Je ne voudrais pas
-te tromper!
-
---C'est la dernière chose, en effet, repartit Floris, où je puisse
-me soucier d'être ou non trompé. Pour tout le reste, je n'ai plus
-que faire de la fidélité... Mais c'est assez! Toi, rejoins tes
-compagnes, mon enfant, et moi, j'irai là où il faut que j'aille.
-
-
-
-
-LIVRE TROISIÈME
-
-
-Les cloches de bord sonnaient midi, et les vaisseaux à l'ancrage
-chauffaient, tout prêts à fuir devant la tourmente, quand Floris
-sortit de Djeddah, et s'avança dans la plaine. Un vent brûlant,
-précurseur du simoun, roulait, en sifflant, ses rafales, à travers
-la vaste solitude. Pas un homme, pas un oiseau ne se montrait.
-Tout aux confins de l'horizon, l'on croyait voir, découpée sur le
-ciel, une étrange ville mouvante. C'étaient de grandes masses de
-sable, que la giration furieuse et continue de l'ouragan élevait
-dans l'air, comme des tours.
-
-Le Grand-Duc franchit, à pas lents, la porte de l'_Ommena Hava_.
-La tempête à ce moment redoublait; et sous l'Œil de feu du zénith,
-l'enclos désert avait on ne sait quoi d'éblouissant et de lugubre.
-Au milieu, ainsi qu'un écueil, le tombeau d'Ève se dressait. Un
-récent tremblement de terre en avait disjoint la lourde masse; et
-l'on y voyait serpenter, entre les blocs déchaussés, de longues
-et de profondes crevasses. Des pierres, des quartiers de rocs,
-à demi enterrés sous le sable, étaient épars autour du colosse;
-par endroits, les assises de briques s'en montraient affouillées,
-mises à nu; et tranquille, noir, barrant la plaine, il semblait la
-gaine géante d'un corps haut comme une montagne.
-
-Floris traversa l'enclos funèbre. Parfois, un serpent, à son
-approche, s'enfuyait, glissait dans quelque trou; par-dessus les
-murailles écroulées, le désert stérile apparaissait. Il arriva au
-pied du sépulcre, et s'y tint debout, immobile. Puis, soudain,
-fléchissant le genou, et touchant de son front la paroi sacrée:
-
---Mère, ô mère auguste des hommes, toi qui reposes, loin des
-vivants, sous ce tertre solitaire, me voici, je suis devant
-toi, moi le plus triste de tous tes fils! Souillé de crimes,
-errant, désespéré, c'est à ton sépulcre que je viens m'asseoir,
-et demander un refuge... Vois! la terre élève son cri, dans un
-tourbillon furieux, pour m'interdire tout sol; la mer bouillonne
-et se soulève contre moi; l'air déchaîne une tempête immense.
-Rejeté de tout ce qui m'entoure, ô Mère, reçois-moi pour hôte, car
-il n'est plus rien, en effet, que je puisse regarder, si ce n'est
-toi, puisque tu as englouti tous ceux que j'aimais, tous ceux pour
-qui j'aimais vivre... Salut, tombeau qui me délivres enfin! Flanc
-ténébreux d'où je suis sorti, et où je reviens pour mourir! Mon
-unique espérance est en toi. Qui pourrait, hors toi, me remplacer
-amour, repos, joie, tendresse?... Salut, Génies de la vie, de la
-mort, premiers-nés de la première Mère, sombres Anges qui prenez
-forme, pour les yeux de l'imagination, l'un à la tête, l'autre
-au pied de ce tertre!... Et vous, clameurs de l'ouragan, rauques
-langages, gémissements, voix désolées qui passez sur la plaine,
-comme si la Semence innombrable d'Adam se lamentait, âme par
-âme, spectre par spectre, autour de cette tombe, salut! ombres,
-morts, foule vaine... Dans un instant, Floris va vous rejoindre.
-J'abandonne la vie sans regret. Je dépouille avec joie ce corps,
-cette triste argile humaine... Quoi de plus hideux, en effet, que
-ces chairs rougeâtres et ridées, ces yeux pareils à des pustules
-et retenus dans la peau, ce ventre impur, ces cuisses, ces jambes,
-ces pieds qui tiennent ensemble, à la façon d'une machine? Quoi
-de plus misérable que cette âme, toujours battue et tourmentée,
-comme un flambeau exposé au vent?... Puisque la joie n'est qu'un
-nom, puisque l'amour n'est qu'une ombre, puisque tout plaisir
-s'évanouit, puisqu'il n'y a rien que misère, anxiété, illusion,
-vide, néant, j'ai assez respiré la vie: je m'en vais chercher
-sous la terre le repos, l'oubli, l'ombre éternelle... D'une seule
-chose, ô Nature, d'une seule, sois remerciée! C'est de m'avoir
-refusé des enfants... Oui, de cela, je te rends grâces! Ainsi,
-du moins, je n'ai pas propagé, avec cette flamme de l'être, la
-douleur, les soucis cuisants, la maladie, la vieillesse, la mort.
-Mon agonie, comme un miroir affreux, ne m'en montre pas une foule
-d'autres. Je n'ai pas perpétué ma souffrance, par celle de mes
-descendants!
-
-Il se tut, et il restait plongé dans sa sombre rêverie. Puis,
-lentement, Floris leva les yeux.
-
-Le bleu du ciel avait pâli. Une lumière trouble et livide
-s'échappait, comme à jets de plomb, de l'orbe nébuleux du soleil;
-l'horizon, vaguement cuivré, flottait dans une vapeur ardente.
-Subitement, Floris sentit passer deux ou trois brusques haleines
-de fournaise; des pierres, en claquant, rebondirent sur le massif
-du tombeau. Il y eut un bref mugissement, le ciel s'obscurcit, se
-ferma, une bouffée d'ouragan se précipita, des nuages de poudre
-tourbillonnèrent; le paysage prit en un clin d'œil, un aspect
-surnaturel. De tous côtés, sur la plaine obscure, dans la tempête
-de poussière qui confondait la terre et le ciel, le Grand-Duc vit
-errer, tournoyer, comme des géants en démence, les hautes trombes
-de sable. On ne sait quelle vie convulsive animait ces masses
-démesurées. Tantôt, comme saisies de fureur, elles couraient, se
-poursuivaient avec une prodigieuse vitesse; tantôt, soudainement
-apaisés, ces énormes enfants de la Terre s'avançaient, au
-grondement du vent, avec une majestueuse lenteur. Trois ou quatre,
-à l'écart, pirouettaient, immobiles. De temps en temps, au milieu
-du tumulte, un bruit terrible retentissait: c'était l'une des
-trombes qui se rompait, précipitant à travers le ciel une grêle
-immense de sable.
-
---Mon cœur se trouble, murmura Floris; une vague frayeur me
-saisit... O vieille terre coutumière, si ta face peut nous montrer
-une si terrifiante horreur, quels spectacles nous réserve donc
-ce pays ténébreux de la mort?... Qui en connaît les arcanes, en
-effet? Quel blême voyageur est venu jurer qu'une fois passé ce
-seuil obscur, toutes nos douleurs ont pris fin?... Peut-être les
-maux que je quitte me sembleront-ils des paradis, au prix de ceux
-qui m'attendent. Peut-être le corps, ce cachot, n'élargit-il
-l'esprit frémissant que pour le lancer aussitôt dans un monde
-hideux de tortures, de spectres, de visions, d'épouvantes,
-dans des mers de givre et de glace, ou dans des flammes
-inextinguibles... Je me sens frissonner... Que ferai-je?... Le
-temps n'efface-t-il pas tout, en vieillissant? D'autres hommes
-n'ont-ils pas souffert des malheurs aussi grands que les miens?...
-Quittant ce pays odieux, regagnant la Dalmatie, il ne tient qu'à
-moi d'y jouir du luxe, de l'oisiveté, de la richesse, de tous les
-biens que nos désirs poursuivent si âprement... A Sabioneira?...
-Mais comment soutiendrais-je l'aspect de mon palais dépeuplé?
-Connu de tous, suivi de tous les yeux, comment supporterais-je
-de vivre auprès de ceux que j'ai tués?... Eh bien, n'est-il pas
-d'autres lieux au monde? N'y a-t-il pas des vallées fraîches,
-des bœufs mugissant à l'aurore, de beaux lacs qui brillent comme
-un cristal blanc, des bruyères, des cascades, des forêts, et de
-petites fleurs qui tremblent au vent, avec leur calice chargé de
-pluie?... Arrière! loin de moi, lâches pensées! Vais-je me laisser
-de nouveau abuser par l'espérance?... Quoi! n'ai-je pas assez
-souffert? N'ai-je pas assez longtemps poursuivi d'illusions en
-illusions, de rêve en rêve, Demain, Demain, puis encore Demain, le
-souriant, l'insaisissable spectre, à la place de qui je trouvais
-toujours ce que j'avais fui: Aujourd'hui!... Non, non, viens,
-souffle, esprit de Mort! Loin de te craindre, c'est à toi seul
-que je veux devoir ma délivrance... Regarde! cette pauvre fiole,
-je la brise! Qu'est-il besoin d'un poison humain, alors que ton
-simoun va passer?... Trombes, piliers du ciel, croulez! Caverne
-géante de l'éther, écrase-moi de ta chute immense! Et vous,
-furieux tourbillons, souffles qui rugissez tout autour du lieu
-sacré où je me tiens, arrachez, broyez, lancez aux abîmes ce Moule
-de l'humanité, ces Flancs immortels qui tressaillent chaque fois
-qu'un enfant vient au monde, et que la vie enfin s'arrête, et
-que le mal de vivre soit vaincu!... Malédiction sur toute vie!
-La souffrance en est l'unique salaire. Malédiction sur les fils
-d'Adam, sur leurs œuvres, sur leurs folies, sur leurs mensonges!
-Fléaux contagieux à l'homme, suspendez vos fièvres au-dessus des
-cités populeuses, afin que sa société, comme son cœur, ne soit
-plus que poison!... Maudite soit notre forme éphémère! Maudits nos
-yeux qui, en un instant, usent et dévorent tout ce qu'ils voient!
-Maudit ce cœur insatiable, où des mondes se perdraient engloutis,
-et que la mer ne comblerait pas! Maudites nos prospérités!
-Une ombre, une vapeur les dissipe... Et maudits nos chétifs
-désastres, dont une éponge imprégnée d'eau lave la trace!...
-Malheur aux nouveau-nés! Ils sont la hache des parents qui les ont
-engendrés... Malédiction sur le soleil, puisqu'il sert de miroir
-aux vivants! Maudit le Temps, le démon qui nous hante, le colosse
-toujours debout sur notre toit, son sablier noir à la main, et qui
-pèse de plus en plus lourdement, avec les années, tant qu'enfin la
-demeure s'écroule! Maudits soient les pièges auxquels on se prend,
-les formes aimables et agréables, les doux contacts, les sons
-mélodieux, les odeurs et les goûts suaves! Tout cela est pareil
-au mirage, à la bulle d'eau, à l'écume... Anéantis-toi, pauvre
-monde, qui cries vers le ciel tes vœux inutiles, odieux théâtre
-où tous les êtres jouent un rôle contre leur volonté! Que le
-cadran enfin s'arrête, que les ailes fatiguées du Temps tombent de
-ses épaules, et que l'Éternité proclame: Tout est fini!... Fini?
-Parole incompréhensible!... Pourquoi fini?... Oui, à quoi sert-il
-que ce qui doit finir, commence? Qu'est-ce que vivre, qu'est-ce
-que mourir, que sommes-nous, pour que, moyennant une corde, ou
-quelques pouces de fer aigu, nous cessions d'être?... S'évade-t-on
-vraiment, comme il semble, hors du large rets de la vie? Six
-pieds de terre suffisent-ils à nous séparer à jamais de ce monde
-tumultueux?... Doute insondable! Effrayant mystère!... Que n'ai-je
-péri dans la mer! Là, pendant des heures et des heures, j'aurais
-descendu mollement, à travers l'abîme gris, informe, où ne résonne
-aucun bruit. Séparé des vivants abhorrés par des lieues d'eau
-morne et déserte, j'aurais dormi tout au fond de la vase, ignoré,
-englouti, perdu... O Néant profond et obscur, c'est de toi que
-mes lèvres ont soif! C'est en toi que mes os fatigués voudraient
-enfin reposer! La vie est un feu dévorant qui se répand dans une
-forêt où souffle le vent. Toi, tu es la fraîche caverne qui nous
-en défend... Oh! dormir enfin! ne plus sentir!... N'avoir plus de
-pensées, plus de rêves, plus de désirs, plus de joies! N'avoir
-plus ni pieds, ni mains, ni rien!
-
-Alors, Floris baissa le front, et la tête sur la poitrine, il
-demeurait immobile. La rafale venait de s'arrêter court; les
-brins d'herbe, dans les fentes du tombeau, ne bougeaient pas. Une
-âcre senteur sulfureuse s'était répandue subitement; puis, sans
-qu'on eût l'impression d'aucun souffle, une espèce d'ondulation
-fit trembler l'air, comme un rideau vitreux, d'un bout à l'autre
-de la plaine. L'horizon s'empourpra, recula; le ciel, ainsi
-que par l'effet d'une brusque explosion de phosphore, prit une
-teinte rougeâtre: en un moment, le désert entier, triste et vide
-à perte de vue, s'embrasa d'une lueur vermeille, sur laquelle
-saillaient en noir, les blocs de rochers, les buissons, jusqu'au
-plus petit caillou. Les trombes de sable avaient fui; on les
-apercevait, tout au loin, comme une forêt de feu. Çà et là, des
-traînées de poussière frissonnaient, se levaient sur la plaine,
-puis retombaient en tournoyant... Soudainement, le Grand-Duc
-tressaillit. Une nuée d'un rouge pourpre, éclatante et funèbre à
-la fois, se montrait, à ras de l'horizon.
-
---L'heure a sonné! exclama Floris. Cette fois, c'est bien toi
-qui te lèves, ô Mort, ô suprême tempête!... Sois le bienvenu,
-météore!... Ne tombe pas, ne tombe pas, sur des êtres qui veulent
-vivre encore, sur la gerboise aux bonds légers, sur le troupeau
-effaré et bêlant, sur la tente du nomade inoffensif. Ici, se
-tient debout un homme qui t'appelle aussi ardemment que les
-autres créatures te fuient!... La nuée grossit à vue d'œil, comme
-la vapeur d'une chaudière. Au-dessus du sable rouge et ardent,
-elle précipite son vol... Maintenant, dans le rapide instant
-qui le sépare de la mort, l'agonisant baise la croix, ou se
-munit de quelque amulette. Maintenant, pour désarmer son juge,
-l'homme épouvanté se fait humble, et marmotte son repentir, sa
-contrition... T'invoquerai-je, moi aussi, Puissance inconnue?
-Faut-il donc ployer le genou, joindre les mains, à tout hasard,
-vers toi? Il te déplaît et il t'offense, prétend-on, celui qui,
-volontairement, s'élance à l'abîme. Comme si tu te réservais
-nos souffrances et nos maux, Dieu jaloux, pour te charmer par
-leur spectacle! Comme si, subvenant seul à sa vie, l'homme ne
-pouvait pas, de même, pourvoir sans toi à sa mort!... Les pierres
-bondissent dans la plaine; le son, éclatant comme une torche,
-s'enfle, grandit, emplit tout le ciel. Accours, accours, spectre
-de flamme! Consume-moi! passe sur moi comme la foudre, comme
-le char d'épouvante du tonnerre! Ne laisse rien de ce qui fut
-Floris!... Les oiseaux ont fui devant toi; les monstres de la
-mer, effrayés, se cachent au plus profond de leurs gouffres; les
-hommes t'adorent, à plat ventre, en enfonçant, tels que des bêtes,
-leur face hagarde dans le sable. Moi seul, je me tiens debout,
-seul, je t'affronte... Spectacle prodigieux, sublime! le plus beau
-qu'aient reflété mes yeux!... Ah! une clarté surnaturelle visite
-et pénètre toutes choses... Ma poitrine halette... On dirait que
-la masse entière de l'air va éclater, d'un seul coup, en une
-flamme... O terre de Sabioneira, montagnes, jardins enchantés,
-vous ne me verrez plus désormais!... Tombeau où repose Isabelle,
-gorges écumeuses de la Jagodna, sérénité des flots marins autour
-des îles, soleil qui te couchais sur les vagues, palais qui
-abritas ma tête, Floris se sépare de vous... Mère, ô grande mère,
-reçois-moi!
-
-La nuée étincelante passa. Il chancela, ses bras s'ouvrirent, et
-il s'abattit au pied du tombeau.
-
-
-
-Le soir du même jour, José-Maria se tenait assis sur un banc de
-pierre, à la porte de sa cabane, dans l'île del Eremita. Depuis le
-coucher du soleil, il ressentait bizarrement une inquiétude, une
-angoisse sans motif, si bien que, laissant sa lampe allumée, il
-était venu respirer sous les grands pins qui entourent l'ermitage.
-Comme il rêvait, les paupières baissées, il lui parut qu'un
-faible bruit, un sanglot très bas, étouffé, partait de la cellule
-déserte, en même temps qu'il éprouvait la sensation d'une présence
-derrière lui. Vivement il détourna la tête. Sur le fond lumineux
-du rideau suspendu devant la porte ouverte, quelque chose qui
-ressemblait à une figure spectrale se découpait en noir, immobile.
-Une onde glacée parcourut tout le corps de José-Maria; il trembla,
-ses cheveux se dressèrent; et béant, soulevé à demi, il fixait
-ardemment son regard sur l'étrange apparition. Subitement, la
-lampe s'éteignit. Alors, frappé d'horreur, il s'enfuit.
-
-Il se mit à marcher à pas lents, livide, frissonnant, éperdu. Il
-lui semblait que sous l'auvent de tuiles, la cloche allait sonner
-tout à coup, éclater en volées furieuses. Le sourd murmure de la
-mer le fit songer presque insciemment aux pêcheurs de Zemenico,
-qui lui avaient, cet après-midi même, apporté ses vivres de la
-semaine; et bien qu'il y eût déjà des heures que leur barque fût
-partie, il commença de descendre à la crique où elle mouillait
-d'ordinaire.
-
-Des nuages voilaient le zénith; pas une étoile ne brillait,
-au-dessus de l'eau noire et tranquille. Les reliefs hérissés de
-la côte se dessinaient vaguement, dominés par la haute masse
-ténébreuse du campanile et du palais. Tout au loin, quelques feux
-de pâtres--car c'était la nuit de la Saint-Jean--scintillaient
-le long des collines; et même, au milieu de la mer et juste à
-l'opposite de l'île, des pêcheurs venaient d'allumer sur un
-écueil, un monceau d'herbes et de broussailles. De temps en temps,
-un rouge éclair jaillissait de la fumée ardente, illuminant
-comme en perspective, de profondes étendues d'eau, qui remuaient
-confusément. Puis, un grand tourbillon de flamme se déploya, monta
-d'un seul bond, et, dans ce brusque embrasement, les jardins
-étagés de Sabioneira se modelaient, avec leurs miroirs d'eau, par
-de vives lignes vermeilles, tandis que resplendissait, au plus
-haut des airs, l'ange doré du campanile. Seul, dans la crique de
-rochers, José-Maria regardait, immobile au bord des flots, l'œil
-fixe.
-
-Il s'assit sur une pierre plate, au-dessous d'un olivier sauvage.
-Les battements de son cœur s'apaisaient, et, en poussant de
-lents soupirs, il respirait l'odeur de la mer, qui venait
-déferler à ses pieds. Il se pencha, et il baignait ses joues,
-ses tempes, son front brûlant, dans l'eau puisée au creux
-de sa main... Tout à coup, en relevant la tête, José-Maria
-aperçut, à son grand étonnement, un mur en ruine qu'il n'avait
-jamais vu. Le sentier, le port, les hautes roches, les flots
-du golfe s'étaient transformés. Aussi loin que la vue pouvait
-s'étendre, apparaissait, baigné d'une splendeur fantastique et
-incompréhensible, un immense désert de sable, au milieu duquel
-s'allongeait un lourd massif de maçonnerie d'un caractère
-singulier, et tel que l'archevêque le prit d'abord pour un môle ou
-pour la chaussée d'un étang. La plaine était bouleversée, ainsi
-qu'après un violent ouragan; des vagues de sable innombrables la
-sillonnaient comme une mer. Au pied de la maçonnerie, José-Maria
-distinguait une forme humaine couchée, et de laquelle on eût dit
-qu'émanait une lueur phosphorescente. Il n'éprouvait aucun effroi,
-mais un malaise, une torpeur, un sentiment de nuit et de non-être,
-comme si des montagnes de brume eussent pesé sur lui. A la longue,
-il crut distinguer dans le corps qu'il regardait fixement, un
-mouvement presque imperceptible. Des ondulations lumineuses y
-coururent, en traînées bleuâtres; puis, le cadavre ouvrit les
-yeux. Alors, une commotion sourde traversa l'âme de José-Maria; la
-vie, soudain, reflua en lui; et, se dressant de toute sa hauteur:
-
---Floris! exclama-t-il... Ah! mon frère est mort!
-
-Il retomba, hagard, frémissant. Ses yeux revoyaient de nouveau, le
-petit port, la mer, le ciel obscur, les feux des pâtres sur les
-collines; il lui semblait devenir fou... Un sanglot souleva sa
-poitrine; les larmes, tout à coup, l'étouffèrent. Puis, d'une voix
-lente:
-
---Combien la chair est faible en nous!... Ah! je ne suis pas
-d'une argile plus ferme que les autres... Qu'est-ce donc qui me
-trouble à ce point?... Ne sais-je pas, depuis longtemps, que tout
-est visions, rêves, prodige, que l'espace et le temps, ces voiles
-illusoires, peuvent tomber et disparaître, et qu'il n'y a rien
-autour de nous, qu'un songe!
-
-Il demeurait immobile, accablé, l'esprit perdu dans des pensées
-funèbres. La haute flamme de l'écueil montait et se tordait,
-ondoyante comme un glaive surnaturel. Enfin, après un très long
-silence, José-Maria se redressa, et levant les deux mains vers le
-ciel:
-
-
-
---O Dieu, dit-il, ô Infini, toi seul existes!
-
-
-
-A quoi bon pleurer sur les autres? A quoi bon pleurer sur
-moi-même? Qu'est-ce que les autres? Que suis-je moi-même? Mon père
-est mort, ma sœur est morte, mon frère est mort... Mais Celui qui
-vivait en eux peut-il mourir?
-
-
-
-Ces corps qui finissent procèdent d'une Ame indestructible,
-incréée. Dans l'homme et dans l'animal, dans la plante et dans
-le rocher, dans le mort et dans le vivant, les sages voient
-l'Identique.
-
-
-
-Car rien de ce qui est, ô Seigneur, matière, mouvement, énergie,
-action, âme individuelle, n'existe hors de toi, n'est distinct de
-toi. Ton Être est à lui seul tous les êtres.
-
-
-
-Ainsi que dans ces feux lointains, c'est une même flamme qui sort
-des matières les plus diverses, de même, toi seul tu animes la
-foule immense des créatures. L'Univers se confond avec toi, comme
-le souffle se perd dans l'air, comme la goutte d'eau s'abîme dans
-l'Océan.
-
-
-
-O Essence, Forme universelle, je t'adore! Tu es pour ce monde,
-Seigneur, tel que l'argile pour le vase, le commencement, le
-milieu et la fin.
-
-
-
-Comme les flammes du soleil s'en échappent sans cesse à torrents,
-ainsi ta splendeur infinie manifeste intarissablement les Forces
-et les Éléments!
-
-
-
-Ce monde tout entier, c'est toi! Tu es l'atome, l'agrégat, la
-pesanteur, l'éther, le feu, la terre, l'atmosphère. Ce firmament
-démesuré qui, tel qu'un aigle, bat des ailes sur la route que tu
-lui as tracée, c'est toi, toujours toi, Dieu multiple!
-
-
-
-L'Esprit agit dans l'Univers, et l'Univers repose dans l'Esprit.
-Les mondes sont tissus en ton sein.
-
-
-
-Mais tu en demeures distinct. Bien qu'enchaîné, en apparence, aux
-qualités dont tu te couvres par ta mystérieuse émanation, tu n'en
-restes pas moins affranchi.
-
-
-
-Dans le monde et hors du monde, immuable et cependant changeant,
-inaltérable et variable, l'Univers, ô Seigneur, est ton signe, et
-pourtant tu n'as pas de signe.
-
-
-
-Sans avoir toi-même aucun sens, tu vivifies tous les sens: hors de
-tout, tu supportes tout: sans modes, tu perçois tous les modes.
-
-
-
-Adoration à l'Esprit mystérieux, ineffable! A Celui auquel on ne
-connaît ni naissance, ni action, ni nom, ni forme, ni qualités,
-et qui, pourtant, revêt, à l'aide de son énergie émanée, ces
-accidents divers, chacun à leur moment!
-
-
-
-Adoration à toi, Seigneur, unique contenant de l'Univers, Ame
-suprême dans laquelle se meut la décevante illusion du monde!
-
-
-
-Adoration à l'Être inconcevable, qui est à la fois la cause et
-l'effet, l'unité et la dualité, qui est la réunion des choses, et
-qui est unique pourtant!
-
-
-
-Adoration à la Substance universelle, indestructible, incréée! A
-Celui qui ne cesse d'être dans une continuelle action! A Celui qui
-ne cesse d'être dans un immuable repos!
-
-
-
-Sans l'illusion dont tu disposes, l'union de l'Esprit avec les
-choses n'aurait pas lieu. Mais, quoique au sein de la nature, tu
-n'es pas plus modifié par les qualités qui ne sont qu'à elle, que
-le soleil ne se noircit en pénétrant dans une chambre obscure.
-
-
-
-L'apparence que tu te mêles à nos conditions changeantes, à
-l'ignorance, à la misère, à la douleur, n'est qu'une illusion
-sans réalité. Les accidents qui semblent contraires à ton Essence
-inaltérable n'existent que pour l'esprit individualisé.
-
-
-
-De même qu'un arbre dont l'image se réfléchit dans une eau agitée
-semble participer à cette agitation, ainsi, quand notre cœur se
-trouble sous l'influence de la passion, l'Esprit, bien qu'il soit
-immuable, a l'air de partager ce trouble, et l'on dirait qu'il a
-des qualités, quoiqu'il n'en ait réellement pas.
-
-
-
-Quelle cause l'arracherait à son perpétuel repos? Comment
-pourrait-il se mouvoir, ou dans le Temps ou dans l'Espace, puisque
-l'Espace et le Temps sont en lui?
-
-
-
-C'est en prenant le Temps comme moyen que tu nous abuses,
-Seigneur! Les formes de cet univers nous paraissent plus ou moins
-parfaites ou plus ou moins penchantes vers leur ruine, selon que
-l'énergie du Temps les a plus ou moins pénétrées.
-
-Atome premier de tout ce qui existe, il est aussi le plus vaste
-des êtres, puisqu'il enveloppe ce qui a été, ce qui est et ce qui
-sera.
-
-
-
-Son orbe immense entraîne tous les mondes. Leurs pas ne peuvent
-sortir de lui, comme des insectes égarés sur la roue tournante
-d'un potier ont beau courir, ils tournent avec elle.
-
-
-
-Infini, il met à tout un terme: sans commencement, il donne le
-commencement à tout. L'Univers palpite sous le Temps, ainsi qu'un
-oiseau pris dans un filet.
-
-
-
-Car le Temps, ô Dieu, c'est toi-même! Tu résides à la fois tout
-entier au dedans des êtres, sous la forme de l'Esprit, et en
-dehors, sous celle du Temps.
-
-
-
-Adoration à toi, Seigneur, suprême Lumière étendue partout, au
-sein de laquelle apparaît le monde, et qui brille au sein de tous
-les mondes! A toi, Splendeur inaltérable, que nous ne comprenons
-pas plus qu'il n'est donné à un enfant d'enserrer le soleil dans
-sa main!
-
-
-
-Adoration, adoration à l'Être unique, élevé au-dessus de tous les
-contrastes et de toutes les ressemblances! A celui qu'on ne peut
-désigner par aucun terme impliquant un contraire! A celui que nos
-balbutiements sont impuissants à louanger!
-
-
-
-Nous l'appelons grand, mais en vain. Il ignore la quantité.
-Nous l'appelons bon, mais en vain. Il ignore la qualité. Nous
-l'appelons la Vérité. Mais l'antithèse de la vérité et de l'erreur
-n'existe pas pour l'Être infini.
-
-Nous l'appelons la Lumière, la Vie. Mais il n'y a pour lui ni vie,
-ni mort, ni obscurité, ni lumière... L'Éternel. Mais le temps, en
-lui, ne se distingue pas de l'éternité.... L'Être. Mais l'être
-n'est conçu que comme opposé au non-être.
-
-
-
-Adoration à l'Ineffable, à l'Indicible, à l'Incompréhensible!
-Adoration à l'absolu Néant! Adoration à l'éternel Mystère!
-
-
-
-Alors, José-Maria se tut, et, pâle, haletant, sinistre, comme
-emporté au loin par un esprit, il attachait ses yeux sur la mer
-profonde. Les feux des collines ne brillaient plus. Seule, la
-flamme de l'écueil formait encore, au milieu des eaux, un grand
-brasier rougeoyant et sombre. Des vols de corneilles marines,
-chassées par l'importun flamboiement, de cette roche où elles
-gîtaient, tournaient, tournaient autour, sans se lasser; et
-l'archevêque les voyait,--mélancolique image de la vie et des
-générations des hommes,--surgir soudain et passer vite, toutes
-noires sur ce fond de feu, puis s'engloutir dans les ténèbres.
-
-
-FIN
-
-
-
-
-TABLE
-
-
- PROLOGUE
-
- Pages.
-
-
- Le mémoire d'Ivan Manès. 1
-
-
- PREMIÈRE PARTIE
-
- LE PIRE N'EST PAS TOUJOURS CERTAIN
-
-
- Livre premier 17
-
- Livre second 46
-
- Livre troisième 81
-
-
- DEUXIÈME PARTIE
-
- LES PLAISIRS DE L'ILE ENCHANTÉE
-
-
- Livre premier 121
-
- Livre second 147
-
- Livre troisième 199
-
- Livre quatrième 267
-
- Livre cinquième 327
-
-
- TROISIÈME PARTIE
-
- TODO ES NADA
-
-
- Livre premier 351
-
- Livre second 380
-
- Livre troisième 456
-
-PARIS. TYP. DE E. PLON, NOURRIT ET Cie, RUE GARANCIÈRE, 8.
-
-
-
-
-
-End of the Project Gutenberg EBook of Les oiseaux s'envolent et les fleurs
-tombent, by Élémir Bourges
-
-*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LES OISEAUX S'ENVOLENT ***
-
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-
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-
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Binary files differ
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@@ -1,20188 +0,0 @@
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- The Project Gutenberg eBook of Les oiseaux s'envolent et les fleurs tombent, by Elemir Bourges.
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-
-
-<pre>
-
-The Project Gutenberg EBook of Les oiseaux s'envolent et les fleurs tombent, by
-Élémir Bourges
-
-This eBook is for the use of anyone anywhere in the United States and most
-other parts of the world at no cost and with almost no restrictions
-whatsoever. You may copy it, give it away or re-use it under the terms of
-the Project Gutenberg License included with this eBook or online at
-www.gutenberg.org. If you are not located in the United States, you'll have
-to check the laws of the country where you are located before using this ebook.
-
-Title: Les oiseaux s'envolent et les fleurs tombent
-
-Author: Élémir Bourges
-
-Release Date: December 3, 2019 [EBook #60841]
-
-Language: French
-
-Character set encoding: UTF-8
-
-*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LES OISEAUX S'ENVOLENT ***
-
-
-
-
-Produced by Clarity, Pierre Lacaze and the Online
-Distributed Proofreading Team at http://www.pgdp.net (This
-file was produced from images generously made available
-by the Bibliothèque nationale de France (BnF/Gallica) at
-http://gallica.bnf.fr)
-
-
-
-
-
-
-</pre>
-
-
-<h1>
-<i>Les</i></h1>
-
-<h1>OISEAUX S'ENVOLENT</h1>
-
-<h1><i>et</i></h1>
-
-<h1>LES FLEURS TOMBENT
-</h1>
-
-<p>L'auteur et les éditeurs déclarent réserver leurs droits de
-reproduction et de traduction en France et à l'étranger.</p>
-
-<p>Ce volume a été déposé au ministère de l'intérieur (section
-de la librairie) en mars 1893.</p>
-
-<h3>
-DU MÊME AUTEUR</h3>
-
-<h2><i>LE CRÉPUSCULE DES DIEUX</i></h2>
-
-<p class="center">Un volume.</p>
-
-
-<p class="center">PARIS, TYP. DE E. PLON, NOURRIT ET C<sup>ie</sup>, RUE GARANCIÈRE, 8.</p>
-
-<hr class="chap" />
-
-
-<h2>
-<i>ÉLÉMIR BOURGES</i></h2>
-
-<h1><i>Les</i></h1>
-
-<h1>Oiseaux s'envolent</h1>
-<h1>
-<i>et</i></h1>
-<h1>
-les fleurs tombent</h1>
-<h3>
-PARIS</h3>
-<h3>
-LIBRAIRIE PLON</h3>
-<h4>
-<span class="smcap">E. PLON, NOURRIT et</span> C<sup>ie</sup>, IMPRIMEURS-ÉDITEURS</h4>
-<h4>
-10, RUE GARANCIÈRE</h4>
-
-<h4><i>Tous droits réservés</i></h4>
-
-<hr class="chap" />
-
-
-
-<h2><a name="A_MON_CHER_MAITRE" id="A_MON_CHER_MAITRE"><i>A MON CHER MAITRE</i></a></h2>
-
-<h2><i>THÉODORE DE BANVILLE</i></h2>
-
-<p>Bien moins habile que le célèbre Isménias,
-mais comme lui, indépendant de la faveur des
-hommes, je me promets qu'à son exemple, je
-chanterai toujours, selon le dicton: Εμοι ϰαί ταῖς Μουσιας&mdash;pour moi et pour les
-Muses.</p>
-
-<p><span class="smcap">Julien</span>, <i>le Misopogon</i>.</p>
-
-
-<hr class="chap" />
-
-<h2><a name="AVERTISSEMENT" id="AVERTISSEMENT"><i>AVERTISSEMENT</i></a></h2>
-
-
-<p><i>Je me suis fait, en ce roman, l'écolier des grands
-poètes anglais du temps d'Élisabeth et de Jacques,
-et du plus grand d'entre eux, Shakespeare;&mdash;quelque
-présomption qu'il y ait à se dire l'écolier
-d'un tel maître.</i></p>
-
-<p><i>Nos récents chefs-d'œuvre, en effet, avec leur
-scrupule de naturel, leur minutieuse copie des réalités
-journalières, nous ont si bien rapetissé et
-déformé l'homme, que j'ai été contraint de recourir
-à ce miroir magique des poètes, pour le revoir dans
-son héroïsme, sa grandeur, sa vérité.</i></p>
-
-<p><i>Que le lecteur attribue donc ce qu'il y a de bon
-dans ce livre, à la souveraine influence de ces
-maîtres des pleurs et du rire: Webster, Ben Jonson,
-Ford, Beaumont et Fletcher, Shakespeare.</i></p>
-
-<p><i>Les fautes seules sont de moi.</i></p>
-
-<hr class="chap" />
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_1" id="Page_1">[Pg 1]</a></span></p>
-
-
-
-
-<h2><a name="LES_OISEAUX_SENVOLENT" id="LES_OISEAUX_SENVOLENT">LES OISEAUX S'ENVOLENT</a></h2>
-
-<h2>ET</h2>
-
-<h2>LES FLEURS TOMBENT</h2>
-
-
-
-<hr class="chap" />
-<h2><a name="PROLOGUE" id="PROLOGUE">PROLOGUE</a></h2>
-
-
-<h2>LE MÉMOIRE D'IVAN MANÈS<a name="FNanchor_A_1" id="FNanchor_A_1"></a><a href="#Footnote_A_1" class="fnanchor">[A]</a>.</h2>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_A_1" id="Footnote_A_1"></a><a href="#FNanchor_A_1"><span class="label">[A]</span></a> Ce mémoire a été trouvé dans les papiers de M. Thiers.</p></div>
-
-<div class="poem"><div class="stanza">
-<span class="i0">Paris, avril 1871.<br /></span>
-</div></div>
-
-<p>Puisque l'enlèvement du fils aîné de Mme Maria-Pia,
-grande-duchesse de Russie, a paru à Votre Excellence
-mériter assez de curiosité pour qu'elle souhaitât d'en
-lire le récit, plutôt que de l'entendre dans le cours d'un
-entretien, souvent diffus et mal en ordre, j'obéirai d'autant
-plus volontiers aux désirs de Votre Excellence que,
-s'agissant d'une princesse à laquelle je suis dévoué
-depuis vingt ans, par le respect et le plus profond attachement,
-tout ce que j'ai à raconter ne fera que mettre
-en lumière ses hautes vertus: comme aussi, j'ose me
-flatter que la narration que j'entreprends, en dissipant
-tous vos doutes, vous intéressera par là plus fortement<span class="pagenum"><a name="Page_2" id="Page_2">[Pg 2]</a></span>
-à celui dont elle retrace la naissance et la déplorable
-aventure<a name="FNanchor_1" id="FNanchor_1"></a><a href="#Footnote_1" class="fnanchor">[1]</a>.</p>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_1" id="Footnote_1"></a><a href="#FNanchor_1"><span class="label">[1]</span></a> Le sieur Manès est venu plusieurs fois à Versailles. Il est le
-frère du fameux savant russe, Vassili Manès, à qui l'Europe a
-décerné, depuis longtemps, la renommée due à ses beaux talents.
-Le sieur Manès cherche à découvrir, soit à Paris, soit dans cette
-foule de prisonniers que nous avons de la Commune, un jeune
-homme nommé Floris, qui serait, à ce qu'il assure, le fils légitime de
-S.A.I. le grand-duc Fédor de Russie et de son auguste épouse.
-</p>
-
-<div class="poem"><div class="stanza">
-<span class="i0">(<i>Note de M. Thiers.</i>)</span>
-</div></div></div>
-
-<p>Votre Excellence est trop au fait des personnages et
-des cours de l'Europe, pour que j'aie besoin de lui
-rappeler le mariage du grand-duc Fédor, frère du tsar
-Nicolas, avec la princesse Maria-Pia, fille de dom
-Pedro I<sup>er</sup>, empereur du Brésil, et sœur de dona Maria II
-da Gloria, reine de Portugal. En 1843, à l'époque de ce
-mariage, imposé à son frère puîné par l'inflexible Nicolas,
-Mme Maria-Pia avait dix-sept ans, et le Grand-Duc
-plus de quarante-cinq. C'était une étrange disproportion
-d'âge, et la disparate de cœur et de sentiments
-des nouveaux époux semblait plus effrayante encore.
-En effet, depuis des années, le Grand-Duc se trouvait
-engagé de passion à une maîtresse, la princesse Sacha
-Gourguin. Cette Gourguin était, comme l'on dit chez
-nous, un vrai chat noir, qui n'avait que la peau et les
-os; toutefois, un grand feu d'esprit, et les plus beaux
-yeux, avec des manières hautaines: dangereuse, artificieuse,
-accusée de beaucoup de noirceurs; dont le mari
-était mort brusquement, et l'on en avait mal parlé, mais
-qui tenait le Grand-Duc sous son joug, et l'avait comme
-ensorcelé. Ce mariage, tout de politique, ne rompit
-donc que peu de temps l'attachement des deux amants,
-et bientôt même le Grand-Duc, qui avait introduit la
-princesse auprès de Mme Maria-Pia, eut l'adresse de
-les lier et de les rendre inséparables, sans éveiller chez
-sa femme aucun soupçon. La Grande-Duchesse était<span class="pagenum"><a name="Page_3" id="Page_3">[Pg 3]</a></span>
-jeune, toute neuve à Pétersbourg; elle ignorait la cour,
-le monde, et avait foi en son mari.</p>
-
-<p>Deux ou trois mois après les noces, Mme Maria-Pia
-crut ressentir tous les symptômes d'une grossesse. La
-nouvelle s'en répandit avec éclat, et quantité de dames
-de noblesse visitèrent la Grande-Duchesse, et lui firent
-leur cour en lui pronostiquant qu'elle accoucherait d'un
-garçon. Mais on ne tarda pas à s'apercevoir que le
-Grand-Duc, loin de marquer de la joie aux féliciteurs,
-se montrait, sur cette matière, fort austère et même
-renfrogné, répondant par monosyllabes, et parfois rompant
-ouvertement les compliments qu'on lui adressait.
-A l'entrée même de l'hiver, c'est-à-dire vers la fin d'octobre,
-Son Altesse partit subitement pour sa terre de
-Biélo, emmenant la Grande-Duchesse, et la princesse
-Sacha Gourguin les rejoignit presque aussitôt.</p>
-
-<p>Je me vois forcé, maintenant, d'entrer dans un détail
-quelque peu minutieux, et vous demande, en cet
-endroit, de la patience, si bizarre ou même rebutant
-que ce récit puisse vous paraître; mais les mœurs
-russes sont bien loin d'être aussi polies que vos mœurs.
-De plus, je m'assure, Monsieur, que la confidence que
-je vous fais, pleine et entière, et ne cachant ni les
-choses, ni les noms, ni les fautes, demeurera sous un
-secret absolu entre nous<a name="FNanchor_2" id="FNanchor_2"></a><a href="#Footnote_2" class="fnanchor">[2]</a>.</p>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_2" id="Footnote_2"></a><a href="#FNanchor_2"><span class="label">[2]</span></a> La discrétion est l'apanage de l'homme d'État. La réunion de
-ses lumières, pour grande et pour variée qu'elle soit, ne vaut en
-somme que par les ténèbres dont il sait à propos s'envelopper, aussi
-bien dans les congrès de l'Europe que dans les colloques d'un
-Parlement.
-</p>
-
-<div class="poem"><div class="stanza">
-<span class="i0">(<i>Note de M. Thiers.</i>)</span>
-</div></div></div>
-
-
-<p>Le 13 janvier 1844, Mme Maria-Pia, entendant la
-messe en son oratoire, car elle était demeurée catholique,
-par permission spéciale du Tsar, ressentit de violentes
-douleurs. On l'emporta dans son appartement;
-sa dame d'atour portugaise lui arrangea les cheveux<span class="pagenum"><a name="Page_4" id="Page_4">[Pg 4]</a></span>
-comme on les arrange en Portugal aux femmes qui
-vont accoucher et qui ne doivent pas de sitôt changer
-de coiffure; le médecin fut averti; on prépara les langes
-et le berceau, et l'on coucha promptement la malade.</p>
-
-<p>Le Grand-Duc, quand on lui apprit l'événement,
-allait partir pour la chasse au loup, avec la princesse
-Gourguin et plusieurs gentilshommes de Novgorod. Il
-manifesta un violent dépit et dit, comme en furie, à la
-camériste, qu'elle était folle et sa maîtresse aussi.
-Cependant, il renvoya les traîneaux, s'excusa auprès
-de ses invités, et monta chez la Grande-Duchesse.</p>
-
-<p>La nouvelle y avait rassemblé, en désordre, la petite
-maison portugaise dont Maria-Pia avait été suivie: le
-chapelain, la dame d'atour, deux femmes de chambre
-qui étaient sœurs, et les favorites de leur maîtresse.
-Mais, sitôt qu'elle les aperçut, Sacha Gourguin se récria,
-dit hautement que tant de monde réuni incommoderait
-la malade; enfin, prenant le ton d'autorité comme par
-un tendre intérêt, elle ordonna que tous se retirassent,
-à l'exception du peu de gens indispensables; et pour ne
-laisser de prétexte à personne, elle exhorta le Grand-Duc
-à donner l'exemple. Monseigneur sortit donc de la
-chambre, et tout le monde le suivit. Il ne demeura
-auprès de Maria-Pia que la Gourguin, Platon Boubnoff
-le médecin, et une fille de service qui se nommait Agraféna.
-En effet, les femmes de chambre eussent été de
-peu de secours, la plus âgée ayant seize ans à peine, et
-toutes deux ne faisant rien que pleurer.</p>
-
-<p>Les douleurs de Maria-Pia furent si longues et si
-excessives que l'on craignit qu'elle ne pût y résister.
-Le chapelain fit une exposition du saint sacrement dans
-l'oratoire, où les Portugaises passèrent le jour à prier
-et à se lamenter. Vers le soir, au milieu d'un violent
-accès, Platon Boubnoff dit brusquement que la patiente
-ne pourrait jamais soutenir le travail, si elle ne prenait
-un peu de repos, et avec son impétuosité, il lui présenta<span class="pagenum"><a name="Page_5" id="Page_5">[Pg 5]</a></span>
-à boire. A peine Maria-Pia eut-elle avalé le breuvage,
-qu'elle tomba dans un sommeil léthargique, qui
-dura jusqu'au lendemain. Le Grand-Duc ne se coucha
-pas. Il venait gratter par moments à la porte, qu'on lui
-entre-bâillait, et parlait bas, tantôt à la princesse, tantôt
-à Agraféna ou au médecin. Un peu après minuit,
-Platon Boubnoff sortit de la chambre, et il n'y rentra
-que le matin.</p>
-
-<p>La Grande-Duchesse s'éveilla enfin. Elle se crut
-environnée de tous les symptômes assurés d'un accouchement,
-et aussitôt demanda son enfant. Boubnoff
-lui répondit, d'un air étonné, qu'elle ne l'avait pas
-encore mis au monde. La Grande-Duchesse se prit à
-pleurer et soutint vivement le contraire, en sorte que,
-pour apaiser l'extrême inquiétude qu'elle témoigna, le
-médecin finit par l'assurer que la journée ne se passerait
-point qu'elle n'accouchât, et même sûrement d'un
-fils, à en juger par les opérations que la nature avait
-faites pendant la nuit. Cette promesse parut contenter le
-Grand-Duc, mais ne calma point Mme Maria-Pia, qui
-protestait toujours qu'elle avait accouché.</p>
-
-<p>Le château de Biélo avait pour hôte, à ce moment,
-un certain comte Nadasti, avec sa femme. Celle-ci
-voulut visiter la Grande-Duchesse, et, pour ne point
-donner prise aux soupçons, Sacha Gourguin l'introduisit.
-Dès que la comtesse s'approcha, Mme Maria-Pia fondit
-en larmes et lui fit part de ses angoisses, jurant qu'elle
-était accouchée. Mais, par un hasard singulier, cette
-comtesse Nadasti prétendit aussitôt se souvenir que
-dans une de ses grossesses, elle avait eu, au bout du
-neuvième mois, tous les signes avant-coureurs d'un
-accouchement, qui cependant n'arriva que six semaines
-après. La princesse Gourguin approuva beaucoup ce
-récit, et il sembla séduire aussi le Grand-Duc, mais la
-Grande-Duchesse ne se rendait point.</p>
-
-<p>Platon Boubnoff, jaloux de vaincre cette dangereuse<span class="pagenum"><a name="Page_6" id="Page_6">[Pg 6]</a></span>
-opiniâtreté, s'avisa d'expliquer alors que l'enfant s'était
-présenté pour naître, mais qu'un lien l'avait retenu
-attaché aux reins; et que le seul moyen de rompre
-l'obstacle était que la Grande-Duchesse fît quelque
-exercice violent.</p>
-
-<p>Se croyant toujours dans l'état d'une femme nouvellement
-accouchée, Mme Maria-Pia refusa d'abord de
-courir le risque de cette épreuve. Mais la Gourguin, le
-médecin et cette comtesse Nadasti se mirent comme de
-concert à la presser, tandis que le Grand-Duc, le nez
-contre la vitre, demeurait sans souffler mot. Bref, l'on
-prêcha, l'on exhorta Mme Maria-Pia de tant de façons,
-qu'elle se trouva indécise. Elle aimait tendrement le
-Grand-Duc et se croyait aimée de lui; elle pensait
-n'avoir point de meilleure amie que la princesse Gourguin:
-de manière que, cédant enfin, elle se résigna à
-suivre le conseil que tous lui donnaient.</p>
-
-<p>L'apanage de Biélo, comme vous le savez, a pris son
-nom du lac immense non loin duquel est bâti le château.
-Mme Maria-Pia se fit habiller, couvrir de fourrures,
-et sortit. C'était un de ces crépuscules à cirrus
-rouges et à bise glacée; il y avait, ce soir-là, vingt
-degrés de froid. Platon Boubnoff monta avec elle dans
-un traîneau; le Grand-Duc les suivit dans un autre. Ce
-fut sur le lac Biélo, tout raboteux, tout hérissé de
-glaces, que l'on promena la Grande-Duchesse, avec
-des cahots si violents qu'ils menaçaient, à chaque
-moment, de la précipiter de son siège. Après cette
-barbare promenade, on la reporta dans son lit.</p>
-
-<p>Quelques semaines se passèrent. Voyant que personne,
-autour d'elle, ne se laissait convaincre par ses
-discours, la Grande-Duchesse ne sut plus que croire:
-elle dit qu'elle mettait en Dieu désormais son espérance,
-et chercha dans la religion des motifs de consolation.
-Enfin, l'on commença de penser qu'elle n'avait
-jamais été grosse; que séduite par son désir, elle avait<span class="pagenum"><a name="Page_7" id="Page_7">[Pg 7]</a></span>
-pareillement séduit le Grand-Duc et ses familiers. On
-citait des exemples de femmes qui s'étaient crues
-grosses sans l'être, et qui avaient nourri leur erreur
-pendant plusieurs mois. Tout le monde, en un mot, fut
-persuadé que cette aventure était un jeu de la nature,
-qui déroge quelquefois à sa marche ordinaire; et je me
-rappelle qu'en ce temps-là, comme je n'avais pas encore
-l'honneur d'être attaché à Son Altesse, on me demandait
-fréquemment mon avis sur cette étrange affaire<a name="FNanchor_3" id="FNanchor_3"></a><a href="#Footnote_3" class="fnanchor">[3]</a>.</p>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_3" id="Footnote_3"></a><a href="#FNanchor_3"><span class="label">[3]</span></a> Il est bien vrai que j'ai de la peine à comprendre comment
-Mme la Grande-Duchesse ne put pas faire partager sa conviction
-qu'elle était accouchée. Car enfin, il en est des marques naturelles,
-les mêmes pour la pauvreté et pour l'opulence, qui fournissent à l'enfance
-son aliment, et qu'il est impossible de récuser ou de ne point
-apercevoir. Peut-être aussi Platon Boubnoff avait-il donné un violent
-remède à Mme la Grande-Duchesse, pour lui faire passer le lait.
-</p>
-
-<div class="poem"><div class="stanza">
-<span class="i0">(<i>Note de M. Thiers.</i>)</span>
-</div></div></div>
-
-
-<p>Le temps calma insensiblement les inquiétudes de la
-Grande-Duchesse; sa douleur se réfugia au fond de son
-cœur. Un fils lui naquit, puis une fille. Elle n'apprit
-l'engagement de son mari avec la princesse que longtemps
-après ces événements. Au reste, le Grand-Duc
-pressé par le Tsar, et sans doute aussi bourrelé par sa
-conscience, avait rompu avec Sacha Gourguin peu
-après son retour à la cour. La tristesse de Maria-Pia
-était enfin éteinte par les années, quand un bizarre
-incident la réveilla.</p>
-
-<p>Cette servante Agraféna, complice de Boubnoff, qui,
-par la suite, était entrée au service de Sacha Gourguin,
-et de là s'était mariée, fut arrêtée à Novgorod, pour
-quelque méfait de peu d'importance. C'était une fille
-maladive, exaltée et même un peu folle, pleurant et
-riant sans motif, de gros yeux bleus toujours étonnés,
-les pommettes extrêmement saillantes et des mâchoires
-de prognathe: je la revois comme d'hier, l'ayant connue
-depuis son enfance. A peine enfermée en prison,<span class="pagenum"><a name="Page_8" id="Page_8">[Pg 8]</a></span>
-la crainte, les remords la travaillèrent, et elle déclara
-au juge, qui ne s'attendait à rien moins, qu'elle avait à
-faire des révélations intéressant un très grand personnage,
-mais qu'elle ne parlerait pas, à moins qu'on ne
-lui garantît un complet pardon. Le juge la pressa de
-questions, et Agraféna, revenant sur l'événement oublié
-de 1844, confessa que la Grande-Duchesse avait,
-en effet, accouché, mais d'une fille mort-née, et qu'elle-même
-avait enterrée sous une pierre, près de la grange
-de la basse-cour, à Biélo.</p>
-
-<p>Le juge fit part aussitôt à Mme Maria-Pia de l'interrogatoire
-d'Agraféna: le Grand-Duc se trouvait alors
-en Perse, à Téhéran, qu'il habita près de sept ans, et
-où mon frère avait l'honneur de l'accompagner. La
-Grande-Duchesse supplia que l'on suivît l'affaire avec
-chaleur, et le juge se rendit à Biélo, accompagné d'un
-médecin. Mais on ne trouva ni la pierre, ni aucun
-indice que la terre eût jamais été remuée; et c'est
-vainement que l'on fouilla en plusieurs endroits circonvoisins.</p>
-
-<p>On eut recours à la servante. Dans un second interrogatoire,
-Agraféna nia que la Grande-Duchesse eût
-accouché; dans un troisième, elle avoua que sa maîtresse
-avait accouché d'une môle; dans un quatrième, qu'elle
-avait mis au monde un fils, et jura ne pas en savoir
-plus. Aussitôt après cet interrogatoire, elle confirma
-ses aveux par une lettre qu'elle fit écrire à la Grande-Duchesse:
-et elle reconnut en justice cette lettre, où
-elle avait mis sa croix pour marque. Toutefois, dans
-un cinquième interrogatoire, elle rétracta tout ce qu'elle
-avait confessé. Mais au cours de ces variations, il ne lui
-échappa rien qui pût incriminer aucun complice.</p>
-
-<p>L'affaire en était là, quand Agraféna mourut en prison.
-L'opinion de poison se répandit vite, tant cette
-mort se trouvait opportune, et l'on en donna le paquet
-à la princesse Gourguin. On disait que le juge avait eu<span class="pagenum"><a name="Page_9" id="Page_9">[Pg 9]</a></span>
-le secret tout entier, que le nom du Grand-Duc l'avait
-frappé d'épouvante, qu'on avait supprimé un témoin trop
-dangereux. Il faut ajouter cependant qu'à cette époque
-Sacha Gourguin demeurait chez elle, sans pouvoir sortir,
-à pourrir de l'hydropisie dont elle mourut six mois
-après, tout au fond du superbe hôtel qu'elle s'était bâti
-des libéralités du Grand-Duc, ce qui rend le soupçon
-fort hasardé. Quoi qu'il en soit, la nuit se refit, après
-ces lueurs incertaines. La Grande-Duchesse dévora ses
-incertitudes et sa douleur, et reporta ses affections sur
-son fils José-Maria et sur sa fille Tatiana<a name="FNanchor_4" id="FNanchor_4"></a><a href="#Footnote_4" class="fnanchor">[4]</a>.</p>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_4" id="Footnote_4"></a><a href="#FNanchor_4"><span class="label">[4]</span></a> Mais pourquoi, se demande-t-on, Mme Maria-Pia n'a-t-elle
-jamais réclamé de S. A. I. le Grand-Duc une franche explication, qui
-eût terminé tant de maux? Pourquoi aussi le grand-duc Fédor fit-il
-disparaître son premier-né, puisque deux autres fruits devaient naître
-ensuite de cette union? Pourquoi, après avoir aimé la princesse
-Gourguin jusqu'à l'excès que nous venons de voir, l'a-t-il postérieurement
-abandonnée? Mais pourquoi les hommes sont-ils hommes?
-A cette dernière question, il faut s'arrêter, se soumettre, se
-résigner à la nature humaine... et poursuivre ce triste récit.
-</p>
-
-<div class="poem"><div class="stanza">
-<span class="i0">(<i>Note de M. Thiers.</i>)</span>
-</div></div>
-</div>
-
-<p>Ce ne fut que seize ans après, dans le courant de
-l'été dernier, que le mystère se trouva éclairci. Le médecin
-Platon Boubnoff, qui vivait à Moscou, opulent et
-considéré, fut enfin touché de remords. Ce Boubnoff,
-que j'ai vu maintes fois, était un petit homme à nez
-effilé, demi-juif, coquin en dessous, mielleux, perfide,
-respectueux, toujours emmitouflé d'une fourrure, dans
-laquelle, blondasse comme il était, avec du poil follet
-plein le visage, il ne ressemblait pas mal à une grande
-chenille rousse. Étant aux prises avec la mort, il témoigna
-qu'il voulait demander pardon à Mme la Grande-Duchesse,
-et lui révéler un important secret. La
-Grande-Duchesse habitait alors le Hradschin de Prague,
-comme elle l'habite aujourd'hui; mais au reçu de ces
-dépêches, elle n'hésita pas et partit. Ce fut à elle-même
-que le malheureux fit sa confession complète, en présence<span class="pagenum"><a name="Page_10" id="Page_10">[Pg 10]</a></span>
-de Philarète, métropolitain de Moscou, dont le
-caractère sacré rassurait Mme Maria-Pia sur les récusations
-qui pourraient se produire.</p>
-
-<p>Voici donc la déclaration de Boubnoff.</p>
-
-<p>Il avoua que le 13 janvier 1844, vers minuit, la
-Grande-Duchesse avait mis au monde un enfant mâle.
-Dès qu'il fut sorti du sein de sa mère, Agraféna lui lia
-le nombril; mais la Gourguin, violemment, l'arracha
-des mains de la servante; et déjà elle lui enfonçait le
-crâne, lorsque Boubnoff intervint: et l'enfant a toujours
-porté, depuis, la marque des doigts de Sacha
-Gourguin.</p>
-
-<p>On l'emmaillota dans une pelisse; le médecin le
-cacha sous son manteau, et se glissa sans bruit hors
-de la chambre.</p>
-
-<p>Il passa par une poterne aboutissant au fossé du
-château, et traversa le parc couvert de neige. Un traîneau
-l'attendait, conduit par un moujik, qui était le
-galant de la servante Agraféna.</p>
-
-<p>Il faisait un froid excessif; le cheval courait et l'enfant
-vagissait. Sur les trois heures du matin, Boubnoff
-s'arrêta au petit village de Kourovo, chez la femme
-d'un nommé Juriev, que le moujik avait prévenue
-dans la journée. Cette femme fit boire l'enfant, le nettoya,
-car il était couvert de sang, et le mit à coucher
-avec elle, sur le poêle. Boubnoff paya un mois d'avance,
-mais la Juriev ne garda l'enfant que sept à huit jours,
-parce que le médecin refusa de lui nommer le père et la
-mère, et de lui indiquer un lieu où elle pût donner des
-nouvelles de son nourrisson.</p>
-
-<p>Cette singularité se répandit dans tout le district, et
-fit une telle impression qu'aucune nourrice ne voulut
-se charger de l'enfant. Boubnoff se détermina donc à
-le confier à son beau-frère, un Flamand de Bruges, du
-nom de Van Oost, qui avait, à Saint-Pétersbourg, un
-commerce de lingerie. Cet homme le prit volontiers,<span class="pagenum"><a name="Page_11" id="Page_11">[Pg 11]</a></span>
-parce qu'on lui consigna d'abord deux mille roubles, à
-valoir pour les premiers frais, et force promesses dans
-l'avenir. Il nomma l'enfant Floris, qui est un ancien
-nom des Flandres, et le donna pour son neveu.</p>
-
-<p>Van Oost, ayant perdu sa femme et amassé en Russie
-une petite fortune, retourna dans son pays natal, emmenant
-le fils de Maria-Pia. Boubnoff eut soin, de temps
-à autre, de lui faire passer de l'argent, et s'enquérait
-de l'enfant, chaque année, ainsi qu'il le dit à la Grande-Duchesse.
-Au reste, il n'incrimina point son ancien
-maître, le Grand-Duc, mais seulement la défunte Gourguin,
-qui, jalouse et privée d'enfants, n'avait pu sans
-doute supporter que sa rivale eût cette joie. Lui-même
-mourut, quatre jours après l'arrivée à Moscou de
-Mme Maria-Pia.</p>
-
-<p>Dans le trouble et la douleur où elle était, cette princesse
-prit le parti d'aller se jeter aux pieds de son
-neveu, le tsar Alexandre II, et de lui demander justice.
-Sa Majesté lui permit de poursuivre l'enquête, et jura
-solennellement de restituer à l'enfant, aussitôt qu'on
-l'aurait retrouvé, le titre et les honneurs de grand-duc.
-Elle offrit même, si Mme Maria-Pia se trouvait
-d'aventure à court d'argent, de contribuer aux recherches,
-sur sa cassette.</p>
-
-<p>Votre Excellence touche au terme de ce long récit. Dès
-ce moment, il ne fallait plus à Mme la Grande-Duchesse
-qu'un serviteur tout dévoué. J'étais à elle, depuis vingt
-années, en qualité de chirurgien: elle voulut bien
-songer à moi, et me confia la mission de m'enquérir, à
-Bruges, de Van Oost. C'était en 1870, au mois d'octobre.
-Je découvris, sans beaucoup de peine, les traces
-de ceux que je cherchais, mais j'eus le crève-cœur
-d'apprendre que Van Oost et son neveu Floris avaient
-quitté la Flandre depuis trois ans, et vivaient dans
-votre capitale. Or, c'était le temps où Paris se trouvait
-fermé, et investi de l'armée allemande. Je me vis donc<span class="pagenum"><a name="Page_12" id="Page_12">[Pg 12]</a></span>
-contraint à l'inaction, jusqu'à la fin de ce long siège.
-Dès que la ville fut rouverte, je m'y rendis;&mdash;et voilà
-deux mois que j'y séjourne.</p>
-
-<p>Grâce aux nettes indications qu'on avait pu me fournir
-à Bruges, j'ai été promptement éclairci, d'abord de
-la mort de Jacob Van Oost, arrivée il y a quatorze mois,
-puis, en gros, du sort de Floris, fait prisonnier pendant
-la guerre, et interné au fond de la Prusse, mais qui,
-échappé de Stralsund, a été revu dans Paris, dès les
-premiers jours du mois de mars. Mme la Grande-Duchesse,
-à qui j'en donnai part aussitôt, saisit avidement
-cette espérance: par malheur, les nouvelles qui suivirent
-ne se trouvèrent plus si flatteuses. En effet, il
-est impossible de douter que Floris ne se soit rangé
-parmi les troupes de la Commune. Le sang illustre dont
-il sort a mêlé son tempérament d'une fougue qui paraît
-redoutable; et de quoi peut-on s'étonner, si, au milieu
-des plus impétueux bouillons de la jeunesse, et ignorant
-de ses aïeux, de sa patrie et de sa grandeur, il
-tente de reconquérir en quelque sorte, par les armes,
-ce que la nature elle-même avait déposé dans son berceau,
-mais dont les hommes l'ont spolié? Votre Excellence
-ne saurait être rigoureuse pour une erreur qu'il
-faut presque appeler naturelle.</p>
-
-<p>Jusqu'à ce jour, mes recherches sont demeurées infructueuses.
-A chaque engagement nouveau, j'espère
-rencontrer Floris parmi vos prisonniers: et telle est
-l'occasion qui m'a valu l'honneur d'avoir accès chez
-Votre Excellence, par M. Olympe Gigot. Dans des
-temps calmes, et au milieu d'une cité paisible et policée,
-je l'aurais déjà découvert; mais, quand il y a des
-désordres, et que l'on n'ose trop interroger, de crainte
-de se rendre suspect, la tâche devient malaisée. C'est
-sur le hasard que je compte: peut-être me mettra-t-il
-enfin le jeune grand-duc devant les yeux. Bien qu'il
-me soit inconnu, sa ressemblance avec sa mère, ressemblance<span class="pagenum"><a name="Page_13" id="Page_13">[Pg 13]</a></span>
-presque incroyable, au dire de Boubnoff
-qui avait vu des portraits de Floris, pourra aider à sa
-reconnaissance, et fournir une chance heureuse de me
-le faire remarquer.</p>
-
-<p>Votre Excellence m'a pressé de si bonne grâce, que
-je n'ai pu refuser ce récit à son désir d'être éclairée,
-ainsi qu'à l'intérêt que je sollicitais d'Elle, en faveur
-d'un jeune homme obscur. Mais, donnant à Votre Excellence
-cette marque d'obéissance, j'ose lui demander,
-en retour, le plus impénétrable secret. La lecture de ce
-mémoire sera donc pour vous seul, s'il vous plaît. C'est
-de quoi je vous prie encore, avec toute l'instance dont
-peut être capable, Monseigneur, de Votre Excellence,</p>
-
-<div class="poem"><div class="stanza">
-<span class="i0">Le très humble, etc.<br /></span>
-</div></div>
-<hr class="chap" />
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_17" id="Page_17">[Pg 17]</a></span></p>
-
-
-
-<h2><a name="PREMIERE_PARTIE" id="PREMIERE_PARTIE">PREMIÈRE PARTIE</a></h2>
-
-<h2>LE PIRE N'EST PAS TOUJOURS CERTAIN</h2>
-
-
-
-<hr class="chap" />
-<h3><a name="LIVRE_PREMIER_1" id="LIVRE_PREMIER_1">LIVRE PREMIER</a></h3>
-
-
-<p>Le mercredi 24 mai 1871, comme onze heures de nuit
-sonnaient, un homme qui portait une lanterne à la
-main suivait, à pas lents, un sentier désert, sur les
-hauteurs du Père-Lachaise. De là, on voit Paris tout
-entier.</p>
-
-<p>Le ciel était extraordinaire. Une rougeur immense
-l'emplissait. Au-dessous, dans la confusion des toits,
-des flèches, des édifices, de grandes fournaises flambaient;
-mais l'incendie, combattu tout le jour par les
-soldats de l'armée de Versailles, avait, à ce moment, on
-ne sait quoi d'immobile. La canonnade se taisait; les
-deux partis harassés faisaient trêve; la ville, au loin,
-semblait déserte. Le feu, livide et comme sulfureux,
-glissait sur les coupoles en silence. Nulle lumière ne
-sortait de ces pâles gouffres de flamme, mais une obscurité
-rougeâtre qui laissait distinguer, de toutes parts,
-des solitudes affreuses et des ruines.</p>
-
-<p>L'homme s'arrêta en tressaillant. Des clameurs, des
-vociférations s'entendaient vaguement, là-bas, dans la
-plaine semée de tombes, où les nuages enflammés réverbéraient<span class="pagenum"><a name="Page_18" id="Page_18">[Pg 18]</a></span>
-une lueur sinistre. Inquiet, l'homme tendait
-l'oreille. Ensuite, il se remit en marche.</p>
-
-<p>Les incendies se réveillaient sous les rafales du
-vent d'ouest, et d'autres, que l'on allumait, roulaient
-de larges fumées noirâtres qui s'entassaient au fond
-du ciel. De temps en temps, le feu, d'un bond, dressait
-comme un long bras de flamme, et le cimetière, dans
-un éclair, s'illuminait et s'éteignait, avec ses jardins
-ténébreux et ses centaines de stèles blanches. Mais,
-en bas, sur le boulevard, entre les rangées d'arbres immobiles,
-s'agitaient des masses obscures. Quatre canons
-passèrent au grand trot, puis des bataillons défilèrent.
-Une joie confuse naissait à l'aspect du vaste
-incendie. Il s'éleva une clameur de guerre; le profond
-Paris frissonna. On entendit des voix étranges, des
-appels, des clairons, des murmures, une universelle
-rumeur. En cet instant, la batterie du Père-Lachaise
-tira. La flamme déchirait les ténèbres: à chaque fois,
-la colline tremblait, et une batterie lointaine, dont l'éclair
-rouge s'apercevait du côté de l'Arc de triomphe,
-répondait, comme à temps égaux, coup pour coup, au-dessus
-de la ville.</p>
-
-<p>Soudainement, près d'un if colossal, l'homme s'arrêta
-de nouveau:</p>
-
-<p>&mdash;Ami! cria-t-il... Qui est là?</p>
-
-<p>Il n'y eut point de réponse.</p>
-
-<p>&mdash;Holà! qui fife? reprit-il, avec un nasillement de
-juif allemand.</p>
-
-<p>Une sentinelle, vaguement visible, sous le reflet embrasé
-des nuées, répliqua du milieu du sentier:</p>
-
-<p>&mdash;Non! c'est à vous de répondre!... Halte! Faites
-vous reconnaître!</p>
-
-<p>&mdash;Ami, ami, ami! Fife la Commune!</p>
-
-<p>&mdash;Le mot d'ordre?</p>
-
-<p>&mdash;<i>Roquette et otaches!</i></p>
-
-<p>L'homme en vedette proféra un juron comme réponse,<span class="pagenum"><a name="Page_19" id="Page_19">[Pg 19]</a></span>
-puis s'avança indolemment pour reconnaître le
-survenant. Il portait le mousqueton au dos, et de la
-tête aux pieds était habillé de rouge, selon la mode des
-garibaldiens.</p>
-
-<p>&mdash;Ah! c'est toi, Chus, maudit voleur marchand!
-dit-il, en haussant les épaules. Tu viens encore ici, sans
-doute, trafiquer avec nos soldats et t'engraisser de
-leur butin, conquis au prix de leur sang!</p>
-
-<p>&mdash;Allons, allons, allons, allons, répliqua l'autre, qui
-paraissait accoutumé à la burlesque emphase de son
-compagnon, fous aimez à rire, citoyen... Mais les hapits
-ne sont que tu fieux trap, et te l'archent comptant
-est te l'archent comptant. Che m'expose crantement
-pour fous oplicher. Che fais te pien maufais marchés
-afec fous et ces messieurs, fos camarates...
-Aussi, quand ch'ai appris en pas que l'on allait monter
-ici l'archefêque et les autres otaches que l'on a fusillés
-ce soir, che me suis tit: Chus, ces pons cheunes chens
-font te tétommacher cette fois, car les pelles paroles
-ne font pas les choux cras, et che ne suis pas riche,
-citoyen.</p>
-
-<p>Le garibaldien éclata de rire:</p>
-
-<p>&mdash;Tu arrives trop tôt à la curée, puant corbeau de
-cimetière! Les macchabées ne sont pas encore là...
-D'ailleurs, Ferré, à la prison, leur aura fait barboter
-les poches... Ne faut-il pas, reprit-il en s'animant, que
-les enfants perdus aient leur pâture?... Allons donc!
-que les obus pleuvent et que le pétrole ruisselle! Le
-prolétaire s'en moque bien!</p>
-
-<p>Et tout de suite il entonna sur l'air de la <i>Marseillaise:</i></p>
-
-<div class="poem"><div class="stanza">
-<span class="i0">Allons, enfant des barricades,<br /></span>
-<span class="i0">Il est temps, secoue l'oppresseur,<br /></span>
-<span class="i0">Avec gloire, laisse ta mansarde,<br /></span>
-<span class="i0">Du rouge arbore la couleur!<br /></span>
-</div></div>
-
-<p>Mais derrière les tombeaux et les chapelles funéraires,<span class="pagenum"><a name="Page_20" id="Page_20">[Pg 20]</a></span>
-un feu de peloton retentit; de la fumée monta dans l'air.
-Ensuite, on entendit deux coups secs, l'un après l'autre.
-L'homme rouge et son compagnon avaient tressailli.</p>
-
-<p>&mdash;<i>Gott im Himmel!</i> marmotta Chus. On churerait
-quelqu'un qu'on fusille!</p>
-
-<p>Le garibaldien, à demi ivre, se raffermissait sur ses
-pieds.</p>
-
-<p>&mdash;Que les couards crèvent comme des chiens! fit-il
-avec exaltation. Qu'on nous donne des rois pour les
-mettre en cage!... N'ai-je pas mon bon revolver de la
-bataille de Dijon?... Bah! j'en ai vu bien d'autres!</p>
-
-<p>Il se précipita, saisi d'une sorte de frénésie, et disparut
-parmi les tombes, tandis que le fripier se remettait en
-marche, à pas lourds, dans le sentier plein d'une boue
-épaisse. De grosses gouttes, autour de lui, s'écrasaient
-sur les ifs et les marbres, et tombant de ce ciel embrasé,
-l'on s'étonnait de leur fraîcheur. Mais une
-averse, tout à coup, vint battre le vieux cimetière:
-les gazons noirs, les arbres frémissaient; la pluie, blêmie
-par l'incendie, dans les hautes régions du ciel, faisait,
-en frappant les tombeaux, un long et affreux murmure;
-l'ondée roulait en ruisseaux limoneux, aux pentes
-roides des chemins. Elle cessa subitement; le terrain
-remonta, s'élargit; et stupéfait, le fripier s'arrêta.</p>
-
-<p>Devant lui, au milieu d'une prairie déserte, plantée
-çà et là de quelques croix, un petit feu livide vacillait.
-La lueur pâle en éclairait un fédéré couché qui dormait,
-et une vieille femme accroupie, à dix pas d'un
-cippe isolé. Devant elle, on apercevait une mauvaise
-table à tréteaux, chargée de brocs et de verres. Rien
-ne bougeait; le feu dardant de longs jets de gaz bleuissait
-l'herbe chargée de pluie. Un chien maigre, couché
-à l'écart, et qui tenait un crâne entre ses pattes, releva
-le museau quand Chus s'avança, et il poussait de sourds
-grondements. A ce moment, la vieille se dressa, et le
-survenant la reconnut:</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_21" id="Page_21">[Pg 21]</a></span></p>
-
-<p>&mdash;Ah! c'est fous, matame Éloi! dit-il... Ponsoir,
-ponsoir, ma foisine, ou plutôt ponchour, n'est-ce pas?</p>
-
-<p>La cantinière mit un doigt sur ses lèvres. Elle était
-rouge, entassée, énorme, le bras charnu comme une
-cuisse ordinaire.</p>
-
-<p>&mdash;Doucement, doucement! dit-elle... Pauvre mignon!...
-Il dort là comme un enfant Jésus... Ah!
-bonsoir, mon bon monsieur Chus!... J'avais peur que
-ce ne fût encore un de ces maudits garnements... Les
-vauriens!... les insolents! Mais je leur ai bien rivé leur
-clou!... Honte à vous! je leur ai dit. Je ne suis pas une
-de vos guenipes... Je servais à Sébastopol, cantinière
-au I<sup>er</sup> zouaves, et j'avais vu mourir plus de quinze cents
-gradés, du canon ou du choléra, avant que vous salissiez
-seulement vos langes!... Voilà ce que je leur ai dit...
-Car moi, vous savez bien, monsieur Chus, comme
-garde de femmes en couche, appelée la nuit et le jour
-dans les maisons les plus respectables, avec les clefs de
-tout qu'on me donne, la confiance, les égards, j'aimerais
-autant voir un crapaud, ma parole! qu'un vaurien
-et un insolent!</p>
-
-<p>&mdash;Allons, répondit Chus, prenez patience! Que fous
-est-il tonc arrifé?... Il faut prentre patience; matame
-Éloi... Si tous les fous ne manchaient pas te pain, le
-plé serait à pon marché.</p>
-
-<p>&mdash;Bien dit, bien dit! Vous avez dit le mot!... Si
-tous les fous ne mangeaient pas de pain... Vrai! c'est
-ça que j'aurais dû leur dire... Voulaient-ils pas fusiller
-un pauvre homme, ici, en face de ma cantine?... Et ça
-devait être un brave homme, un homme respectable et
-instruit... Non, non, non! je leur dis, ne m'en parlez
-pas! Allez où vous voudrez, mais pas ici!... Il y avait
-là le tambour Rouget, la Pologne, Éloi et deux ou trois
-autres. Et toi, je dis à Éloi, grand lâche, tu permets au
-premier venu d'insulter ton épouse légitime... Un bon
-à rien, je dis, un gobelotteur, un <i>feignant</i>, et pas même<span class="pagenum"><a name="Page_22" id="Page_22">[Pg 22]</a></span>
-républicain! Au reste, on sait ce que c'est, le particulier
-qui épouse la cantinière du régiment... Parfaitement, et
-avec honneur, qu'il me répond, mais ça n'est pas de la
-politique! A ce moment, voilà les coups qui partent...
-Vrai! les jambes m'en tremblent encore, et je dois être
-blanche comme un drap. Et tous, ils ne savaient que
-répéter: C'est un espion, mère Éloi, c'est un espion!...
-Lui, un espion!... Allons donc! Un brave homme, avec
-l'air si poli, si honnête, qu'on aurait eu envie de le caresser
-comme un toutou, ma parole d'honneur! comme
-un petit bichon de dame!</p>
-
-<p>&mdash;Che fous crois, matame Éloi, dit Chus. Ces messieurs
-sont quelquefois pien sauvaches... Ah! ils ont
-fusillé un homme!... L'autre chour, en leur procantant,
-comme ch'offrais teux francs t'une fieille montre t'archent,
-ch'ai cru qu'ils allaient me téforer... Allons,
-che tis en plaisantant, collez-moi au mur tout te suite!
-Ma fortune sera faite!... Pien, pien! ils sont cheunes,
-ils s'amusent... Safez-fous quel était cet homme qu'ils
-ont fusillé? reprit-il.</p>
-
-<p>&mdash;Vous n'étiez donc pas avec Just? dit la cantinière.</p>
-
-<p>&mdash;Non, che ne fais que t'arrifer au Père-Lageaise.</p>
-
-<p>La vieille haussa les épaules:</p>
-
-<p>&mdash;<i>Au Père-Lageaise!</i> Ah! malheur! Est-il Dieu
-permis, grommela-t-elle, d'arranger le français comme
-ça!... Mais afin de vous dire chaque chose, c'est un
-pauvre homme qu'ils ont arrêté, soi-disant espion versaillais,
-devant la porte du cimetière. Paraît qu'il avait
-adressé des interrogatoires suspects à des citoyennes
-qui dépavaient: dans quel quartier Wrobleski commandait,
-si elles connaissaient le citoyen un tel, comme si
-l'on était espion, pour avoir dans Paris des amis qu'on
-s'informe!... Alors donc, les femmes ont couru sur lui;
-c'était le moment où nous arrivions, la Pologne, le<span class="pagenum"><a name="Page_23" id="Page_23">[Pg 23]</a></span>
-tambour Rouget, le citoyen Pompon et quelques autres.
-Grâce! grâce! qu'il répétait en s'enfuyant... <i>Ah!
-tu me demandes des grasses! je m'en vas t'en donner
-une maigre!</i> lui répond une citoyenne, et pan, pan,
-pan! sur lui, avec son revolver... <i>Ah! tu me demandes
-des grasses! je m'en vas t'en donner une maigre!...</i>
-Là-dessus, nous avons pris l'homme et on l'a amené
-ici, où le vieux Just a fait son jugement, censément en
-justice du peuple, comme espion, au rond-point des
-Anglais... Le pauvre homme! Lui, un espion!... Pour
-sûr, de sa vie, de ses jours, il n'avait espionné une
-puce. Je n'ai jamais été pucelle, si cet homme-là était
-un espion!... Le vieux Just a fait un discours... Plus
-de sceptres, plus de couronnes! qu'il criait... Bon! que
-nous dit le citoyen Pompon, il restera toujours bien
-quelques couronnes de Vénus... Vous devriez avoir
-honte! je lui dis... Fi! fi! sur votre mauvais cœur...
-Et le pauvre homme qui répétait: <i>Je ne suis pas
-Français; je me réclame de l'ambassadeur de mon
-pays...</i> Sans compter que, rien qu'à son accent, ça
-s'entendait de quinze mètres, bien sûr!... Enfin, bref,
-ils l'ont condamné, et comme c'étaient la Pologne et
-Rouget qui l'avaient amené, on les a chargés, par honneur,
-de lui faire son exécution... Tas de manants, de
-malpolis! Tenez, seulement d'en parler, le sang me
-monte à la figure, monsieur Chus!</p>
-
-<p>Le fripier secoua la tête d'un air pénétré. Ensuite,
-reprenant, après un silence:</p>
-
-<p>&mdash;Mais, tites-moi, matame Éloi, ne sait-on pas
-qui était ce malheureux? Afait-il tes pichoux, une
-montre?</p>
-
-<p>&mdash;Ah! les brigands!... Une montre, vous dites...
-Bah! que voulez-vous qu'il lui soit resté avec des grossiers,
-des garnements sans conscience comme ça? Tous
-pires que la bande à Vidocq!</p>
-
-<p>&mdash;Il fautrait cepentant s'enquérir, repartit Chus...<span class="pagenum"><a name="Page_24" id="Page_24">[Pg 24]</a></span>
-C'est en temantant qu'on parcourt le monte... Le paufre
-homme aura peut-être tes papiers pour étaplir son
-itentité.</p>
-
-<p>&mdash;Ma foi, à votre idée! répondit la vieille. Ça se peut
-que vous ayez raison, monsieur Chus. Allons le visiter,
-si ça vous fait plaisir..... Oh! c'est facile, il n'est pas
-loin!</p>
-
-<p>Et vivement, tandis que l'autre la suivait avec une
-torche, la cantinière alla lever, à quelques pas de là,
-un lambeau d'étoffe sanglante dont elle avait recouvert
-le cadavre. Le mort gisait, les bras en croix, sous le
-cippe de marbre isolé au pied duquel il était tombé; ses
-cheveux gris traînaient, épars, dans la boue et l'herbe
-mouillée, M. Chus bredouilla de vagues paroles, la
-grosse femme se signa, puis ils demeurèrent silencieux.
-A ce versant de la colline, l'incendie ne se voyait plus.
-Seules, les nuées embrasées laissaient tomber une clarté
-confuse sur le champ des tombeaux.</p>
-
-<p>Subitement, M. Chus tressaillit:</p>
-
-<p>&mdash;Seigneur tu ciel! murmura-t-il... Que feulent tire
-ces taplettes, tans sa main?</p>
-
-<p>Il venait de poser sa torche contre l'urne qui couronnait
-le cippe. La flamme frappait son long nez busqué,
-sa barbe noire et drue, ses lourdes paupières.</p>
-
-<p>&mdash;Quelles tablettes?... Voyons, montrez! fit Mme
-Éloi, tandis que le fripier se baissait.</p>
-
-<p>C'était une vieille trousse de chirurgien, d'un maroquin
-usé et éraillé. Elle ne contenait ni lancettes ni
-scalpels, mais une liasse de papiers, cinq ou six lettres
-et des parchemins.</p>
-
-<p>Le fripier déplia l'une de ces feuilles. Les deux côtés
-en étaient couverts d'une écriture singulière, et l'on
-voyait, au bas, des sceaux officiels de cire jaune, avec
-l'aigle à deux têtes.</p>
-
-<p>&mdash;Oh! oh! tu russe! marmotta Chus.</p>
-
-<p>Il examina plus attentivement les papiers tombés<span class="pagenum"><a name="Page_25" id="Page_25">[Pg 25]</a></span>
-entre ses mains. Alors, il aperçut ces mots, tracés sur
-une page volante:</p>
-
-<div class="poem"><div class="stanza">
-<span class="i0">A QUI TROUVERA CECI<br /></span>
-</div></div>
-
-<p><i>Renvoyez, je vous en conjure, les lettres et les autres
-documents à l'original du portrait, à Prague, en
-Bohême.</i></p>
-
-<p><i>Renvoyez aussi le portrait. Une mère le destinait à
-son fils.</i></p>
-
-<p><i>Ne vous souciez pas de la valeur du boîtier d'or.
-Mme la Grande-Duchesse donnera vingt fois pour
-récompense ce qu'un marchand en pourrait payer.</i></p>
-
-<p><i>J'écris ces lignes en cas qu'il m'arrive malheur.</i></p>
-
-<p>C'était tout: pas de signature.</p>
-
-<p>&mdash;Renfoyez les lettres... Pien! dit Chus lentement...
-Renfoyez aussi le portrait... Quel portrait?... Che ne
-fois pas te portrait!</p>
-
-<p>Mais, en palpant le maroquin, le fripier y sentit sous
-ses gros doigts un objet dur et de forme ronde, dans
-un compartiment caché.</p>
-
-<p>Il fouilla cette poche et en tira une boîte d'or, du diamètre
-à peu près d'une montre et plate comme un écu.</p>
-
-<p>Elle s'ouvrait à ressort.</p>
-
-<p>Il l'ouvrit.</p>
-
-<p>La boîte montra aux regards le portrait d'une jeune
-femme.</p>
-
-<p>Elle était brune, le teint mat, les yeux profonds et
-lumineux. Un joyau de pierreries fermait son corsage
-de cour, brodé d'aigles à deux têtes, sans nombre, et
-elle portait dans les cheveux un diadème de brillants.
-On voyait, gravée sur le boîtier d'or qui faisait face à
-la peinture, une couronne impériale. Au-dessous, se
-lisaient ces mots:</p>
-
-<div class="poem"><div class="stanza">
-<span class="i0"><i>Maria-Pia</i><br /></span>
-<span class="i0"><i>Grande-Duchesse de Russie</i><br /></span>
-<span class="i0"><i>1844</i><br /></span>
-</div></div>
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_26" id="Page_26">[Pg 26]</a></span></p>
-<p>&mdash;Encore une, reprit la cantinière, à qui les rentes
-n'ont rien coûté... Une belle femme, c'est certain!...
-Bah! bah! va ton chemin, la vieille! Toutes ces princesses
-peuvent bien se faire tirer leur portrait avec des
-aigles et des diamants dessus, mais il leur est plus difficile
-d'être la nuit, dans les cimetières, en compagnie
-des gens qu'on fusille...</p>
-
-<p>Elle s'interrompit, les yeux béants, puis clappa de la
-langue et poussa une exclamation.</p>
-
-<p>Le brocanteur, étonné, la regardait.</p>
-
-<p>&mdash;Passez-moi le médaillon, dit-elle... Ah çà! est-ce
-que je deviens folle?... Passez-moi donc le médaillon,
-monsieur Chus!</p>
-
-<p>Elle considérait alternativement le portrait qu'elle
-tenait en main et le soldat couché devant le feu. Ensuite,
-venant à cet homme, Mme Éloi le dévisagea.</p>
-
-<p>Il était brun, avec le teint mat, et des cheveux bouclés
-et noirs. Sa tête reposait sur son bras ployé, que
-soutenait un bloc de marbre; ses armes gisaient auprès
-de lui. Il dormait tout enveloppé d'un large manteau
-militaire, s'agitant, balbutiant dans son rêve, et si
-écrasé de fatigue que la lumière ni le bruit des voix ne
-le tirait de son sommeil.</p>
-
-<p>&mdash;Jésus m'entende! s'écria la vieille... Il y a là quelque
-mystère... Bien que sa figure soit d'un homme, il
-a cependant le visage d'une femme, et, bien qu'il ressemble
-à une femme, je vois, parbleu, que c'est un
-homme!... Pour l'amour de Dieu, débrouillez-moi ça!</p>
-
-<p>&mdash;Que tites-fous? balbutia Chus.</p>
-
-<p>&mdash;Ce que je dis? Ah bien! j'espère, c'est assez
-clair... Si l'on ne comprend pas le langage d'un pays,
-qu'est-ce que j'y puis, ma parole?... Un nez n'est pas
-plus pareil à un nez que ce jeune homme à la princesse
-qui est peinte sur le médaillon... Oh! j'ai encore de
-bons yeux... Son sexe d'homme mis de côté, on jurerait
-voir la princesse. C'est une chose bien étonnante...<span class="pagenum"><a name="Page_27" id="Page_27">[Pg 27]</a></span>
-Deux gouttes d'eau, ma foi, deux moitiés de pomme!...
-C'est une chose surprenante... Tenez, voyez plutôt,
-monsieur Chus!</p>
-
-<p>Et, lui présentant avec triomphe le portrait de la
-boîte d'or:</p>
-
-<p>&mdash;Le nez, le front, les joues, tout pareil! poursuivit
-la cantinière, à voix basse. La bouche, la couleur des
-cheveux... On devrait payer pour voir ça. Si c'était
-joué sur le théâtre, on n'y voudrait pas croire, bien
-sûr... L'excellent cœur! A peine réveillé... Toutefois,
-minute! reprit-elle. Ça ne serait-il point lui faire offense?
-Car ce n'est guère le temps, dans ce moment
-ici, de ressembler à des princesses... Ça pourrait le fâcher,
-comprenez-vous? Il vaudra mieux ne rien lui
-dire.</p>
-
-<p>&mdash;Sans toute, sans toute, répondit Chus. Quel est
-ce cheune homme? Le connaissez-fous?</p>
-
-<p>La cantinière se mit à rire:</p>
-
-<p>&mdash;Lui! si je le connais?... Ah bien! que le bon
-Dieu bénisse son bon cœur!... C'est le plus honnête
-jeune homme qui ait jamais fait la croix sur le pain...
-J'ai connu des ducs, des marquis, ajouta Mme Éloi,
-même des cent-gardes de Napoléon, et pas un n'avait
-si bonne tournure... Pauvre mignon!... Aussi doux
-qu'un agneau!... Une femme irait à travers les bombes
-et la mitraille, pour un si bon cœur.</p>
-
-<p>&mdash;Pien! pien! pien! repartit le brocanteur. Mais te
-quel pataillon est-il? Par quel hasard se troufe-t-il
-ici?</p>
-
-<p>La cantinière se récria:</p>
-
-<p>&mdash;Comme vous me demandez ça! on dirait que votre
-chemise brûle... Est-ce que vous êtes si pressé? Je ne
-suis pas une Cosaque ou une Prussienne, entendez-vous!
-et je n'ai pas besoin de schlague pour répondre...
-Allons, c'est bon, c'est bon, monsieur Chus; je ne vous
-en veux pas, pour sûr!... Eh bien donc! on m'a dit son<span class="pagenum"><a name="Page_28" id="Page_28">[Pg 28]</a></span>
-nom; mais, pour les noms, j'ai si mauvaise tête!...
-Enfin c'est lui, il y a quelque temps, qui a repris le
-fort d'Issy. Les Versaillais l'ont repris depuis; et, à
-partir de ce moment, voyez-vous, je n'ai plus eu
-bonne idée pour la Commune; mais, comme je vous le
-disais, c'est lui qui l'a repris. Et j'ai souvent été là-bas,
-du temps qu'il y commandait. Voilà qu'un jour, en
-plaisantant: Ah! madame Éloi, qu'il me dit, ils ne
-vous règlent pas leurs comptes, qu'il me dit,&mdash;et je
-sais pourquoi il me disait ça,&mdash;mais Thiers leur réglera
-le leur; et il fallait les voir tous rire. <i>Présent!</i> fait un
-obus qui arrive, et voilà quatre de mes lascars par
-terre... C'est le lendemain, par trahison, que nous
-avons reperdu Issy, et il s'en est allé servir avec son
-ami Wrobleski, à la Butte-aux-Cailles. Et même je ne
-l'avais pas revu depuis le matin de l'obus; car, tenez,
-je le disais encore hier à Éloi. Mais, ce soir, il est
-arrivé pour savoir si Montmartre était pris, à cause que
-le bruit en circule, et pour prévenir le vieux Just de
-tirer contre le pont d'Austerlitz, où les Versaillais ont
-des canonnières... Comme il m'a dit qu'il avait faim et
-que voilà deux nuits qu'il ne dormait pas: Tiens, mange,
-mon beau coq mignon, je lui ai dit, et une fois qu'il a
-eu mangé, il s'est endormi près du feu... Mais, attention,
-il se réveille!</p>
-
-<p>En effet, le dormeur prononçait des paroles confuses;
-puis, il ouvrit les paupières et se dressa. Des gouttes de
-sueur lui tombaient du front, ses mains pâles tremblaient
-de fièvre. La cantinière s'avança vers lui.</p>
-
-<p>&mdash;Allons, à merveille, fit-elle. J'allais tout justement
-vous réveiller, comme vous me l'aviez commandé.</p>
-
-<p>&mdash;L'air est âpre, répondit le jeune homme. La
-rosée de la nuit m'a glacé... Ah! quelle heure est-il?</p>
-
-<p>&mdash;Eh bien, il ne doit pas être fort loin de deux
-heures... Mais, ma foi, écoutez, monsieur. Tout beau
-garçon que vous êtes, je ne voudrais pas vous avoir<span class="pagenum"><a name="Page_29" id="Page_29">[Pg 29]</a></span>
-pour camarade de lit, bien sûr!... Non, non! Ce n'est
-pas ça que je veux dire. Ce n'est pas ce que vous pouvez
-penser... Mais vous parlez, vous vous tournez,
-vous vous agitez, comme un cheval sous son collier,
-ma foi!... oui, comme un cheval qui regimbe.</p>
-
-<p>L'homme, les yeux vaguement fixés à l'horizon,
-agrafait son lourd ceinturon. Il reprit, en secouant la
-tête:</p>
-
-<p>&mdash;J'ai fait un rêve, madame Éloi, un rêve si horrible
-et si noir, que j'en frissonne encore, à présent.</p>
-
-<p>&mdash;Un rêve! s'écria la cantinière... Oh! monsieur,
-racontez-le, je vous prie. J'aime tellement entendre les
-rêves!... Mon Dieu! mon Dieu! je pourrais rester des
-heures entières à en écouter... Oh! racontez-le, je vous
-prie.</p>
-
-<p>&mdash;Eh bien soit! commença le jeune homme... Il me
-semblait que je marchais dans un grand cimetière, qui
-était semé d'os humains... Et, tout en marchant, je me
-disais: Pourquoi ma mère tarde-t-elle?</p>
-
-<p>&mdash;L'excellent cœur! interrompit Mme Éloi... Mais
-je vais vous dire. La pauvre dame est peut-être
-malade... On a vu des choses pareilles... Oh! il y a des
-choses extraordinaires!</p>
-
-<p>&mdash;Non! répliqua-t-il, je suis tout seul, sans famille;
-je n'ai jamais connu ma mère... Mais soudain, la terre a
-tremblé, et il me semblait pénétrer dans une sorte de
-caveau, où se trouvaient des cercueils découverts. Ces
-cercueils contenaient des cadavres, hideux, gonflés,
-demi-pourris, sur lesquels je voyais ramper des
-mouches. Et une voix invisible chuchotait: Voici ta
-mère! voici ta sœur! voici ta femme! voici ton père!...
-Alors, mes os se sont glacés et mes cheveux se hérissaient.
-Maintes fois, je m'efforçai de fuir, mais je sentais
-mes pieds cloués au sol: et mes regards plongeant,
-malgré moi, dans le caveau qui se reculait, y découvraient
-indéfiniment d'autres cadavres et d'autres cercueils.<span class="pagenum"><a name="Page_30" id="Page_30">[Pg 30]</a></span>
-Puis, la terre se souleva lentement, de place en
-place, comme le dos d'une prairie sous l'effort souterrain
-des taupes. Ces éminences se multiplièrent, et
-jusqu'au bout de l'immense plaine, j'apercevais de tous
-côtés des fronts, des crânes, des faces blêmes qui perçaient
-la terre, plus frémissants, plus nombreux que
-les bulles sur les étangs, quand il pleut... Les squelettes
-surgissaient en foule; je les voyais s'évader hors
-des fosses, en s'aidant de leurs bras décharnés. Ils
-ricanaient, levaient au ciel des orbites vides, chancelaient
-sur leurs pieds d'ossements. L'air rougeâtre
-fumait autour d'eux; le sol bouillonnait comme de
-l'eau... Et tout à coup, il m'a semblé que les spectres
-m'apercevaient. Alors, ils ont poussé une clameur
-effroyable, et tout tremblant, je me suis réveillé.</p>
-
-<p>&mdash;Seigneur Dieu, dit la cantinière, voilà un rêve...
-J'en ai la chair de poule, ma parole!... Tenez, sentez
-là, sur mon bras... C'est plus gros qu'une tête d'épingle.</p>
-
-<p>Mais un obus passa en sifflant, au-dessus de la prairie
-déserte, et alla éclater cent mètres plus loin, dans les
-terrains de la fosse commune. La grosse femme leva la
-tête vers le ciel:</p>
-
-<p>&mdash;Diantre de la prune! exclama-t-elle... Ah bien!
-est-ce qu'on nous joue des farces?... Ça nous vient-il
-de la lune, à présent?</p>
-
-<p>&mdash;Montmartre est pris, Montmartre est pris! s'écria
-le jeune homme. Ils nous bombardent de là-haut! Wrobleski
-était bien informé... Madame Éloi, courez, dites
-à Just... Ils vont nous écraser de là, comme on écrase
-un loup, dans une fosse... Trahis! trahis! vendus à
-l'ennemi!... Nous sommes aussi morts que ceux qui
-sont là! poursuivit-il, en frappant la terre du pied...
-Qui commandait là-haut?... Allons, partons!</p>
-
-<p>&mdash;Excusez! reprit Mme Éloi... Qu'est-ce que je
-dois dire à Just?</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_31" id="Page_31">[Pg 31]</a></span></p>
-
-<p>&mdash;Quoi? Que voudriez-vous lui dire?</p>
-
-<p>&mdash;Je ne sais pas... Vous m'avez dit: Courez, dites
-à Just...</p>
-
-<p>&mdash;Non, c'est inutile! répondit-il. Tout d'abord, je
-dois prévenir Wrobleski. L'un de ses hommes attend
-mon signal, posté dans la lanterne du Panthéon... Ah!
-nous sommes trahis, madame Éloi... Quelle duperie
-que l'espérance!... Allons, versez-moi un coup d'eau-de-vie!...
-Si Delescluze était un homme... Bah! nous
-sommes perdus, c'est certain... Versez, emplissez
-jusqu'au bord... Bonne femme, si tu pouvais réconforter
-de même notre cause et lui remettre du cœur au
-ventre!... Ils ont fusillé l'archevêque... Allons, partons!</p>
-
-<p>&mdash;Oui! partons, partons fite! dit Chus. Foilà une
-ponne parole!</p>
-
-<p>A ce moment, il leur parut qu'il s'élevait tout auprès
-d'eux une vague plainte, un gémissement. Mme Éloi
-resta béante, tandis que le fripier s'arrêtait.</p>
-
-<p>&mdash;Jésus!... Qu'est-ce que c'est?</p>
-
-<p>&mdash;On dirait un râle...</p>
-
-<p>Tout faisait silence maintenant, et ils se regardaient
-l'un l'autre. La lanterne que haussait Chus projetait au
-loin, sur la prairie, de monstrueuses têtes noires et des
-ombres immobiles.</p>
-
-<p>Le bruit s'éleva de nouveau, faible, bas, poignant
-comme un sanglot. Soudain, Mme Éloi s'écria:</p>
-
-<p>&mdash;C'est lui, c'est l'homme! je parie... le pauvre
-homme, le fusillé!... Ah! miséricorde! Il n'est pas
-mort! Ils l'ont manqué, ils l'ont manqué, je parie ma tête
-qu'ils l'ont manqué!... Vite le falot, monsieur Chus...
-C'est ça... Ils l'ont manqué, le pauvre... Les bons à
-rien! les maladroits!... Tenez, mettons-le là.</p>
-
-<p>Chus s'approcha, sa lanterne à la main. Mme Éloi,
-agenouillée, soulevait la tête du moribond. Tous trois
-faisaient cercle autour de lui.</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_32" id="Page_32">[Pg 32]</a></span></p>
-
-<p>&mdash;C'est pourtant malheureux, dit paisiblement le
-fripier, t'assister à tes choses pareilles... Le saint cantique
-a pien raison: <i>Oh! que c'est une chose ponne et
-une chose agréaple que les frères temeurent unis
-ensemple! C'est comme cette huile exquise, répantue
-sur la tête, qui tescend sur la parpe t'Aaron et qui
-técoule sur le pord te ses fêtements!</i>... Foyez-fous,
-matame Éloi. Un homme qui aime à tuer peut se régaler,
-quand il est soltat... Moi, ce n'est pas mon caractère!</p>
-
-<p>&mdash;L'obus! l'obus! cria la cantinière. Gare! gare!
-gare! A plat ventre!</p>
-
-<p>Une forme de flamme et de fer s'abattit, éclata et se
-dispersa au milieu d'un jet de tonnerre. Tous se relevèrent
-en silence.</p>
-
-<p>&mdash;Dépêchons, reprit alors le jeune homme...
-Madame Éloi, vite, ôtez au blessé ces entraves.
-Humectez ses lèvres d'un peu d'eau.. Et toi, aide-nous,
-citoyen, au lieu de rester à claquer des dents...
-Hé quoi! tu as donc peur de mourir? Remue-toi, misérable
-lâche!... Vite! arrache avec moi ces longs pieux...
-Il nous faut transporter ce blessé dans un endroit
-moins exposé... Arrache-moi ces pieux, te dis-je!</p>
-
-<p>Il fit, en les entre-croisant, une sorte de civière, sur
-laquelle il jeta son manteau. On plaça dessus le moribond,
-et les deux hommes, le portant, se mirent en
-marche.</p>
-
-<p>Tant qu'ils furent dans cette plaine, les obus s'abattirent
-autour d'eux. Le fripier jetait de tous les côtés
-des yeux hagards, et à chaque moment paraissait près
-de s'évanouir. Ils arrivèrent ainsi à l'avenue des
-Anglais, et hors du tir, Chus respira. Une masse haute
-et ténébreuse se dressait au bout de l'allée. C'était le
-mausolée du maréchal Victor, duc de Bellune, vers
-lequel ils se dirigeaient. On distinguait les créneaux
-d'une tour, et un drapeau qui se gonflait au vent, sur
-son sommet.</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_33" id="Page_33">[Pg 33]</a></span></p>
-
-<p>Mais des fédérés en se hâtant, d'autres ensuite qui
-couraient, se jetèrent dans le chemin. On entendit des
-heurts de roues, et à la lueur d'un grand fanal rouge
-qu'un enfant balançait au bout d'une perche, quelques
-hommes armés débouchèrent d'un sentier montant et
-tortueux. Ils entouraient tumultueusement, en les
-poussant et les tirant, deux charrettes à bras, pleines
-de cadavres. Sous la lueur sombre du falot, on apercevait
-les corps pêle-mêle, des torses tout roides de sang,
-des tonsures, des bouches béantes. Derrière eux,
-hurlaient et ricanaient des soldats à mufle de tigre;
-d'autres, sur un cou long et grêle, balançaient une tête
-aplatie comme celle de la vipère. On voyait des fronts
-de taureaux, des profils de porcs, de boucs, de béliers,
-des faces barbues de singes qu'empourprait le reflet de
-quelque torche, vacillante au vent de la nuit... Puis,
-quand ils eurent défilé, apparut un homme, tout hors
-d'haleine. Il portait une écharpe rouge, insigne des
-membres de la Commune, et criait, forcené de fureur:</p>
-
-<p>&mdash;Qu'attendent-ils?... Lâches! traînards!... Leur
-batterie ne tire pas... Aux gares, aux prisons, aux
-églises!</p>
-
-<p>Ensuite, avisant tout à coup le jeune homme pâle
-aux cheveux noirs, arrêté sur le bord de la route:</p>
-
-<p>&mdash;Ah! te voilà, toi! embrasse-moi! et il se jetait à
-son cou... Que les flammes s'élèvent plus haut! dit-il
-en regardant Paris. Que les canons crachent leur
-mitraille, jusqu'à ce que tout soit en poudre!... Rigault
-mourra; il l'a juré. Il va sauter avec la préfecture!...
-J'ai dit adieu à ma femme, à mes enfants... Ce n'est
-pas moi que tu vois, c'est mon ombre... Embrasse-moi!
-Je leur disais bien que l'on pouvait compter sur
-toi... Nous allons enterrer les otages... Les as-tu vus
-passer dans les charrettes?... Deguerry, Bonjean, l'archevêque?...
-Hein, camarade, grande nouvelle!...
-Apprêtez armes! En joue! Feu! Et voilà... Ç'a été<span class="pagenum"><a name="Page_34" id="Page_34">[Pg 34]</a></span>
-fait ce soir, sur les huit heures. Théophile Ferré est
-l'homme. Hurrah pour lui!... Ho! ho! Entends-tu leurs
-églises? Comme elles s'époumonent à sonner notre
-glas! Paris en feu nous servira de catafalque... Ha,
-ha, ha! Nous aurons pour cierges quatre-vingts tours
-embrasées... Bravo, bien tiré, canonnier! Brûle,
-brûle, brûle, ville maudite! Fais une flamme gigantesque
-de tes masures, de tes palais, de tes théâtres,
-des sièges des juges, des confessionnaux!... Qu'il n'y
-ait plus rien! Non, ni Dieu, ni maître!... Hein! il y a
-longtemps que le monde n'avait vu une pareille nuit!</p>
-
-<p>Une pluie de cendre brûlante s'éparpilla sur les arbres
-autour d'eux, et sur le vaste cimetière. Alors, le
-fédéré cria, avec un effroyable ricanement:</p>
-
-<p>&mdash;Ramassez-en! ramassez-en! Demain, c'est tout
-ce qu'il restera à prendre de Paris!</p>
-
-<p>Et il s'éloigna en vociférant, et tirant des coups de
-son revolver.</p>
-
-<p>&mdash;Voilà un vrai gars! fit Mme Éloi, tandis que Chus
-revenait se placer à l'arrière du brancard... Un vrai
-gars, quoi!... C'est comme un zouave!</p>
-
-<p>Le jeune homme eut un pâle sourire:</p>
-
-<p>&mdash;Oui! ces Gascons! reprit-il amèrement... Ils bavarderaient
-encore, je crois, avec le couteau dans la
-gorge... J'ai rencontré hier celui-ci... Que me disait-il
-donc?... C'était au moment de la nuit où les Tuileries
-s'allumaient; ses propos ne m'intéressaient guère.
-Voyons... Il me parlait d'un étranger qui me recherche
-dans Paris... L'a-t-il dit, ou bien l'ai-je rêvé?... Mon
-esprit est comme une eau trouble... Je ne sais plus...
-Bah!... Marchons!</p>
-
-<p>Arrivés au bout de l'avenue, ils tournèrent l'angle
-du tombeau Victor. Leurs pieds buttaient contre les
-dalles tumulaires. Au-dessus de leurs têtes, le mausolée
-élevait son massif crénelé, que surmonte une tour
-carrée; des arbres de lilas l'environnaient. Ils passèrent<span class="pagenum"><a name="Page_35" id="Page_35">[Pg 35]</a></span>
-devant la grille d'un escalier extérieur qui mène à
-la plate-forme de la tour, puis s'arrêtèrent, en déposant
-l'homme blessé au bas du mur.</p>
-
-<p>Il avait les paupières fermées, les bras pendants: la
-mort était sur ce visage. On voyait les sourcils froncés,
-les tempes ridées sous les cheveux gris, les pommettes
-osseuses et décolorées. Du sang souillait sa longue
-barbe grise.</p>
-
-<p>&mdash;Le pauvre homme! dit la cantinière. Il ne tardera
-pas, je crains bien, à faire un pâté pour les vers... Cependant,
-vous savez, tant qu'ils n'ont pas ratissé leurs
-draps avec la main, et que leur nez ne s'est pas pincé,
-il reste encore de l'espoir... Et tenez! Il marmotte,
-l'entendez-vous?... Ils sont quelquefois étonnants...
-Allons, tout juste!... Il se réveille.</p>
-
-<p>Le mourant ouvrit les yeux, en s'agitant avec effort.
-Des mots entrecoupés s'échappèrent de ses lèvres. Il
-avait le délire; et dans sa fièvre, les scènes d'un drame
-mystérieux se succédaient devant ses yeux, par hallucinations
-rapides:</p>
-
-<p>&mdash;Si vous savez où il se cache, dites-le-moi, je vous
-en conjure... Moi, un espion! non! non! jamais!...
-L'Europe entière désigne les Français comme un peuple
-vaillant et généreux... On dit: poli comme un Français,
-brave comme un Français... A Bruges? Non! il
-est à Paris!... Hélas! comment le découvrir? Toutes
-les étoiles se sont éteintes!</p>
-
-<p>Le moribond roulait des yeux vitreux, et il balbutiait,
-en répandant de l'écume sur sa barbe. Tout à
-coup, il jeta un cri:</p>
-
-<p>&mdash;C'est lui! je le vois... là, en charrette!... Ah!
-qu'il est pâle! Ses deux yeux sont comme deux fontaines
-de sang... La foule se presse... Écoutez! les
-trompettes sonnent... Ho! des éclairs jaillissent, une
-trombe de feu... Je suis trop près de l'échafaud. La
-flamme m'a brûlé au visage... Le sol vacille... l'air<span class="pagenum"><a name="Page_36" id="Page_36">[Pg 36]</a></span>
-bouge comme une toile ardente... Voyez! voyez! Il
-s'agenouille... Par pitié, par pitié! sauvez-le!... Ho!
-la hache!... Ah! horreur! horreur!... Le sang jaillit!
-Tout est ténèbres à présent. Heu! je n'entends plus
-rien qu'un bruissement, un chuchotement de fantômes.</p>
-
-<p>Il se soulevait à demi, en tendant l'oreille avec terreur.
-Il reprit, les lèvres grelottantes:</p>
-
-<p>&mdash;Ho! ho! ho! ho! partout des cadavres... Les
-rues sont pavées d'yeux de morts... C'est l'enfer, les
-fournaises flamboient... Comme ils rugissent, les damnés!...
-Regardez! voici des tisserands!... Ah! ah! ah!
-ils me passent des cordes dans tous les membres, pour
-me descendre au purgatoire... Le ciel brûle... ho!
-ho!... Il en tombe des cataractes de sang bouillant...
-Ne dansez pas autour de moi!... Vous êtes des démons,
-je le sais... Ils ont des corps et des habits de
-femme; mais je n'aperçois pas les âmes, les âmes!</p>
-
-<p>Le mourant poussait des râles affreux qui déchiraient
-ses côtes et sa poitrine. Bientôt sa tête s'inclina;
-un sang vermeil lui coula de la bouche; la sueur
-inonda tout son corps, et il paraissait accablé de torpeur.</p>
-
-<p>&mdash;Il dort! dit le jeune homme, à voix basse. Je m'en
-vais faire le signal à Wrobleski... Donnez-moi la torche,
-madame Éloi! Et toi, approche, citoyen...
-Voyons! Est-ce que tu rêves? Trouve-moi deux
-hommes qui porteront ce blessé à quelque ambulance...
-Mais il me faut d'abord prendre la fusée, que j'ai cachée
-près d'ici, en arrivant.</p>
-
-<p>Le fédéré se dirigea vers une tombe marquée d'un
-signe, au moyen de branches nouées. Il se baissa,
-tâtonna sous les pierres, et revint à la tour Victor.
-Ensuite, poussant la grille roulante, il gravit l'escalier
-qui monte au flanc du mausolée: et tout droit sur
-cette plate-forme, avec la ville et l'horizon devant les
-yeux, il regarda.</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_37" id="Page_37">[Pg 37]</a></span></p>
-
-<p>Le ciel avait un aspect terrible. Des fumées, emportées
-par le vent, s'y suivaient, en troupeaux de monstres
-embrasés, tandis que les pointes des flammes
-s'élançaient impétueusement dans l'air frémissant.
-L'incendie, au cœur de Paris, se roulait, en enserrant
-la ville, ainsi qu'une torche liée à une roue tourne
-avec elle. Le Palais-Royal flamboyait; les Tuileries,
-éventrées, vomissaient une éruption éblouissante; la
-rue Royale illuminait tout l'occident. Mais sur la rive
-gauche du fleuve, le quai d'Orsay, la rue de Lille, le
-palais de la Légion d'honneur ondoyaient en nappes
-vermeilles, cependant qu'à l'est, l'Hôtel de ville brûlait
-d'un bloc, massivement. Tout l'horizon bouillonnait
-de fournaises, d'explosions, de rauques grondements.
-Paris semblait flotter sur une mer de lave. Çà
-et là, le réseau des rues creusait, parmi la nappe écarlate,
-de profonds ravins de ténèbres. On apercevait
-comme proches des points lointains, l'angle d'un mur,
-une fenêtre, des cimes d'arbres, un tuyau bizarre, sur
-un toit. Certains endroits paraissaient tout blancs; on
-eût dit que d'autres ondulaient, sous la rougeur incandescente.
-D'énormes volutes enflammées bondissaient
-comme un globe qui crève; des cornes de feu tout imprégnées
-d'essence ou d'huiles de peinture fondaient
-en de grandes stries vertes, orange, violettes ou
-d'un bleu de soufre. Alors, dans le brasier colossal,
-volaient des millions de flammèches; une poussière
-dévorante de taches rouges et de braises ensemençait
-le firmament; de la cendre ardente pleuvait; les torsions
-du feu irrité devenaient frénétiques; l'air faisait
-une clameur de tempête. Et, tout mêlés à cette horreur,
-haletants, livides, éperdus, M. Chus et la cantinière
-crièrent, au bas du mausolée:</p>
-
-<p>&mdash;Hourra! hourra! Vive la Commune!</p>
-
-<p>Le regard du jeune homme s'attacha sur le dôme du
-Panthéon. Il se dressait en face de la tour, puissant,<span class="pagenum"><a name="Page_38" id="Page_38">[Pg 38]</a></span>
-tranquille, démesuré. Alors, fixant la fusée de signal
-entre deux pierres d'un créneau, le fédéré l'alluma de sa
-torche. Un trait flamboyant s'élança, et creva au
-zénith, en larges étoiles vertes. L'homme, ensuite,
-attendit la réponse.</p>
-
-<p>Il apercevait, au fond des rues, comme à des distances
-incalculables, les Versaillais et ceux de la Commune,
-derrière des pavés entassés. D'autres survinrent
-tout à coup, et la bataille se rétablit. Les canons tonnaient
-comme la foudre; les balles pétillaient comme
-une grêle de fer. A travers la clameur du tocsin et le
-roulement des artilleries, le son aigu des fusillades
-perçait l'air. Un fracas épouvantable s'éleva, et les deux
-peuples se heurtaient, comme la mer se heurte à la
-mer, dans la rafale. Beaucoup de cadavres gisaient;
-l'aurore poignait à l'orient. Çà et là, des femmes éperdues
-s'enfuyaient avec les bras levés: elles apparaissaient
-lointaines, aux profondeurs de l'abîme ardent, sur
-des places rouges et désertes. Des chevaux furieux
-galopaient; des chiens se sauvaient, en hurlant. Les
-injures, les râles, les cris de guerre, les tambours, les
-vociférations, enveloppaient les combattants dans un
-ouragan de bruit. Les tours, les dômes chancelaient,
-croulaient, se fendaient en éclats; les arbres des parcs
-suaient sous le feu; la cité révoltée sifflait et rugissait
-comme une bête aux abois. Tout flambait. L'amas des
-maisons ressemblait à un nuage rouge, d'où sortait, en
-tonnant, le bruit du canon, impétueux, déchirant les
-cervelles, et faisant saigner les oreilles.</p>
-
-<p>&mdash;Ma poitrine se gonfle, murmura le jeune homme;
-mes cheveux se dressent sur mon front... Que de fois
-les siècles futurs se représenteront le grand spectacle
-auquel j'assiste en ce moment! Que de fois il sera célébré,
-pour le rêve des hommes d'alors, dans des idiomes
-encore à naître!... Allons, tonne, rugis, volcan!...
-Jaillissez, flammes aveuglantes! Dômes bourrés de<span class="pagenum"><a name="Page_39" id="Page_39">[Pg 39]</a></span>
-poudre, sautez! Que Paris brûlant se soulève et s'écroule,
-comme une montagne de feu!</p>
-
-<p>Il reprit, avec un rire amer:</p>
-
-<p>&mdash;Et pourtant, même dans le mal, l'homme n'étend
-pas loin son bras débile. Maintenant, à quelques lieues
-d'ici, les oiseaux dorment; la forêt verte est froide de
-rosée, le fleuve berce ses eaux grisâtres, un cri joyeux
-de coq monte dans l'air, et les femmes, à cet appel,
-pressent vaguement leur enfant contre la tiédeur du
-sein maternel. Cette aurore, pour le monde entier, sera
-semblable aux autres aurores... O jour, ô lumière,
-salut!... Je t'adresse ici un dernier adieu, car il n'est
-plus rien de commun entre nous, si ce n'est le peu
-de temps qui me reste, avant de trouver la mort désirée.</p>
-
-<p>La lanterne du Panthéon s'illumina en ce moment,
-d'une flamme rougeâtre. C'était le signal de réponse au
-signal de la tour Victor. Le jeune homme leva les
-yeux; puis, poursuivant:</p>
-
-<p>&mdash;Ai-je peur?... Non! mon âme est calme. La tâche
-est finie, le but est atteint!... La terre m'a fourni,
-cette nuit, mon dernier lit; je ne lui demande plus rien
-qu'une tombe... A quoi bon la vie, en effet, s'il n'y a
-aucun remède à mes maux? Qu'est-ce qu'un jour ajouté
-à un jour peut m'apporter de félicité, puisque mon
-cœur est à un amour sans espoir, puisque jamais je ne
-posséderai ce que je désire, puisque je ne crois plus en
-des temps meilleurs?... J'avais peur de la mort, quand
-j'étais enfant. Son effroi, je me le rappelle, m'a bien
-souvent réveillé la nuit, et tenu glacé et palpitant. Elle
-me semble maintenant un oreiller pour ma tête lasse,
-une auberge pour mes os fatigués... Ah! il n'y a rien
-en nous et autour de nous, que des ombres!... La
-réalité est un songe, que nous faisons les yeux grands
-ouverts.</p>
-
-<p>Les prunelles fixes, il restait songeur, regardant<span class="pagenum"><a name="Page_40" id="Page_40">[Pg 40]</a></span>
-sans les voir, au-dessous de lui, les deux charrettes des
-otages, arrêtées dans le campement des artilleurs du
-Père-Lachaise, parmi les tas d'obus, les gamelles, les
-tonneaux de cartouches défoncés. La multitude se pressait.
-De temps à autre, un coup de feu partait, suivi
-d'une clameur forcenée. Puis soudain, un fédéré de
-taille lourde et colossale bondit sur un grand sarcophage,
-et levant avec ses deux bras, aussi haut qu'il put le
-lever, un des cadavres en soutane violette, l'homme
-présenta orgueilleusement à Paris révolté, bergerie de
-tigres et de loups, le cadavre de son pasteur.</p>
-
-<p>Un fédéré se prit à danser. Il jonglait avec son fusil,
-et une femme, en canezou blanc, l'écharpe ponceau par-dessus,
-et un yatagan de vermeil brimbalant sur sa
-jupe trouée, s'avança vis-à-vis de lui, en faisant des
-postures obscènes. Au même moment, les six canons
-en batterie au bord du talus tirèrent à toute volée, et
-dans la poudre qui montait, sous l'horrible lueur déployée
-comme un immense voile rouge, une ivresse les entraîna.
-Hommes, femmes, vieillards, tous, pêle-mêle, formèrent
-une large ronde, où l'on voyait tourbillonner des multitudes
-de crinières, de barbes, de prunelles étincelantes.
-On enleva la bonde des tonneaux: deux chaudrons
-reçurent le vin noir. Les danseurs s'y plongeaient la
-face, puis repartaient, plus furieusement. Un nègre, en
-manteau de spahi, tout roidi de pétrole, se roulait la
-tête d'une épaule à l'autre; cinq ou six prostituées,
-habillées de satin jaune et vert, et leurs seins énormes
-couverts de fard blanc, bondissaient, retroussées jusqu'aux
-cuisses. Bientôt, les femmes entrèrent en démence.
-Écumantes, le sabre au poing, elles hurlaient,
-frappaient l'air, se tordaient comme des Ménades. Plusieurs
-se prirent de querelle, et l'une d'elles tomba
-aussitôt, l'épaule presque détachée d'un revers de
-sabre. Mais son ennemie se rua, et le pied posé contre
-son flanc, elle arracha le bras et le jeta au loin. Alors<span class="pagenum"><a name="Page_41" id="Page_41">[Pg 41]</a></span>
-toutes, se précipitant, mirent la victime en morceaux,
-la hachant, la déchirant de leurs sabres, l'une emportant
-un pied, l'autre une main. Puis, riant frénétiquement,
-elles se jetaient, comme des balles, les membres
-palpitants, et de hideux lambeaux sanglants pendaient
-aux grilles des tombeaux et aux branches. Une femme
-saisit le cœur, le fixa au bout de sa latte, et elle courait
-çà et là, à travers la ronde, en vociférant: A deux
-sous, le cœur de Jésus! tandis que sous le ciel de
-flamme, la danse furibonde continuait.</p>
-
-<p>Mais des cris s'élevèrent au bas de la tour: Arrêtez-le!
-arrêtez-le!... Un râle saccadé monta de degré en
-degré, et l'homme blessé, échappé des mains du fripier
-et de la cantinière, apparut sur la plate-forme, hagard,
-terrible, couvert de sang.</p>
-
-<p>&mdash;Doux Jésus! exclamait Mme Éloi. Sainte Vierge!
-Son accès le reprend!</p>
-
-<p>Elle arrivait suante, haletante, et derrière elle, Chus
-montra son visage barbu. Cependant le blessé, fou de
-terreur, se débattait entre les bras du jeune homme...
-Tout à coup, il se prit à crier:</p>
-
-<p>&mdash;Floris! Floris! Floris!... Au secours!</p>
-
-<p>Le fédéré tressaillit, et se reculant violemment:</p>
-
-<p>&mdash;Qui m'appelle?... Ah! qui êtes-vous?... D'où vient
-que vous savez mon nom?</p>
-
-<p>Il avait lâché l'inconnu, et sur le sommet de cette
-tour, les flammes lui donnaient au visage. Le blessé
-s'arrêta saisi d'effroi, et il dit en balbutiant:</p>
-
-<p>&mdash;Oui, je me rappelle vos traits... Il me semble que
-je vous connais... Vous avez les yeux d'une dame... Et
-cependant, je ne vous ai jamais parlé jusqu'à présent,
-n'est-ce pas?... Tout irait bien, si je pouvais seulement
-avoir moins mal à la cervelle... Il faut prendre patience,
-monsieur... Je suis le pauvre chirurgien de Madame la
-Grande-Duchesse...</p>
-
-<p>Il chancela. Floris étendit les bras, la cantinière<span class="pagenum"><a name="Page_42" id="Page_42">[Pg 42]</a></span>
-accourut, et tous deux couchèrent le blessé dans un
-angle de la plate-forme.</p>
-
-<p>Mais il paraissait suffoquer. Le jeune homme le
-releva sur son séant, l'appuyant contre le parapet.
-L'inconnu poussait de grands soupirs; il regardait Floris
-fixement.</p>
-
-<p>&mdash;Je ne sais pas, je ne me souviens pas! murmura-t-il.
-Si vous voulez quelque chose de moi, il faudrait
-me céder votre cervelle saine... J'ai reçu trop de plomb
-dans la mienne... Êtes-vous un enfant perdu? En ce
-cas, je connais votre mère... Elle pleurera, elle pleurera...
-Pourquoi donc voulez-vous me cacher que nous
-sommes au cimetière?... Je sais bien que vous êtes
-mort... Je sais aussi votre nom: Floris!</p>
-
-<p>&mdash;Oui! oui! allons! ne vous agitez pas! dit la bonne
-Mme Éloi, qui haussa les épaules avec compassion.</p>
-
-<p>L'inconnu jetait autour de lui des yeux de stupeur
-et de crainte, ainsi qu'un homme qui se réveille d'un
-long évanouissement.</p>
-
-<p>&mdash;Où suis-je? reprit-il, à voix basse. Mon esprit est
-bouleversé comme la mer après une tempête, et je sens
-tous mes membres brisés... Qui êtes-vous?... Je ne
-vous connais pas... Il me semblait que j'étais mort...
-Est-ce à vous que je parlais tout à l'heure?... Ah! fit-il
-avec un grand cri, oui, je sais, je sais, je me rappelle...
-Je vous ai retrouvé, Monseigneur.</p>
-
-<p>&mdash;Pourquoi suis-je ému? pensa Floris. Se peut-il
-que les folles visions d'un homme en délire m'étonnent?</p>
-
-<p>Le blessé poursuivait, frémissant:</p>
-
-<p>&mdash;Avez-vous salué votre mère? Qu'a-t-elle dit, dans
-un tel moment?... Et votre frère, votre sœur?... Oh!
-que je suis heureux, Monseigneur!... Mais d'où vient
-que mon lit est placé sur cette terrasse de pierre? J'entends
-continuellement les orages qui roulent au-dessus
-de ma tête, et cela me fait mal à la cervelle. J'ai été<span class="pagenum"><a name="Page_43" id="Page_43">[Pg 43]</a></span>
-malade en effet, et j'ai failli mourir, le savez-vous?...
-Ah! je voudrais bien être certain que je suis guéri
-maintenant.</p>
-
-<p>Une épouvantable rumeur monta de la cité embrasée.
-L'homme inquiet prêta l'oreille; puis, se soulevant sur
-un genou:</p>
-
-<p>&mdash;Est-ce que nous sommes à Prague, Monseigneur?</p>
-
-<p>&mdash;A Prague... dit Floris. Non... à Paris.</p>
-
-<p>&mdash;A Paris... encore à Paris! répéta l'inconnu qui
-retomba... Y sommes-nous donc revenus?... De grâce,
-fit-il, ne me trompez pas... Est-il bien vrai que vous
-êtes Floris?</p>
-
-<p>&mdash;Oui! c'est mon nom, dit le jeune homme. Mais je
-ne vous ai jamais vu. Se peut-il que vous me connaissiez?</p>
-
-<p>Le blessé avait l'air incertain. Sa figure prit subitement
-une étrange expression de ruse. Il dit, d'une voix
-qui s'affaiblissait:</p>
-
-<p>&mdash;Écoutez-moi, je vous en conjure. J'ai un secret à
-vous révéler... Courbez la tête jusqu'à moi. Approchez
-votre oreille de ma bouche... Ne me refusez pas cette
-grâce!</p>
-
-<p>&mdash;Soit! reprit Floris, je vous écoute.</p>
-
-<p>Et à genoux près du blessé, il pencha son visage
-vers lui.</p>
-
-<p>Alors, comme saisi d'un nouvel accès de délire, l'inconnu
-lui plongea les doigts dans la chevelure; puis,
-jetant un cri de triomphe:</p>
-
-<p>&mdash;La marque! la marque! s'écria-t-il... La marque
-de Sacha Gourguin!... Ah! Floris!... C'est bien lui!
-O bonheur!... Monseigneur, monseigneur Floris...
-Votre mère... Lorsque vous saurez... O Dieu! Que
-dire? Par où commencer?</p>
-
-<p>&mdash;Au nom du ciel! qui êtes-vous? dit le jeune
-homme.</p>
-
-<p>&mdash;Oh! dit le blessé, monseigneur Floris, après vous
-avoir si longtemps cherché!... Ah! je suis malade, je<span class="pagenum"><a name="Page_44" id="Page_44">[Pg 44]</a></span>
-me meurs... Ah! ah! ah! Hélas! malheureux que je
-suis!... Ah! ah! je souffre! Hélas! hélas! Oh! tuez-moi!
-tuez-moi! tuez-moi!... Ne vous éloignez pas,
-Monseigneur. La crise cessera dans un moment...
-Vous me regardez, interdit. Non, non, je n'ai plus le
-délire... Oh! je souffre! Ah! ah! ah! ah! Hélas!...
-Surtout, Monseigneur croyez-moi... Ne secouez pas la
-tête ainsi... Je connais tout de votre vie. Le vieil
-homme qui vous a élevé avait pour nom Jacob Van
-Oost: votre enfance s'est passée à Bruges, dans les
-Flandres. Depuis deux ans, vous êtes à Paris... Au
-nom de votre mère qui vous cherche, écoutez-moi,
-croyez-moi, Monseigneur!</p>
-
-<p>&mdash;Parlez! reprit Floris, parlez donc!... Pourquoi
-m'appelez-vous Monseigneur?</p>
-
-<p>&mdash;Sachez d'abord qui vous êtes... Ce Van Oost,
-qu'on nommait votre oncle... O Dieu! Ah! ah! quelle
-douleur!... Votre naissance est noble entre toutes...
-Ah! ah!... Ayez pitié de moi... Ah! ah! ah! ah!
-tuez-moi! Le sang m'étouffe; je suffoque... Ah! Où
-êtes-vous, Monseigneur? Soutenez-moi, mettez-moi
-debout!... Je vous dirai le nom de votre père... Oh! oh!
-oh! hélas!... Oh! oh!</p>
-
-<p>&mdash;Madame Éloi, voulez-vous m'aider? dit le jeune
-homme. Doucement... Soulevons-le!</p>
-
-<p>&mdash;Par ici... Oh! prenez par ici... Oh! oh! ne me
-touchez pas!... Oh! oh! oh! Monseigneur, pitié!...
-Vous me tuez!... Floris, oh! Floris!</p>
-
-<p>La voix défaillit au moribond. L'affreux spectacle de
-Paris le frappa d'une subite horreur. Il demeura court
-à regarder, les yeux fixes, la bouche béante.</p>
-
-<p>Le ciel n'était qu'un tourbillon de feu. Ainsi qu'une
-forêt immense, la ville brûlait et flambait. Le tocsin ne
-s'arrêtait pas; l'artillerie roulait sans interruption. Le
-cri, la terreur, le bouleversement étaient comme la fin
-du monde. C'étaient, quelquefois, un tel fracas que<span class="pagenum"><a name="Page_45" id="Page_45">[Pg 45]</a></span>
-l'on eût cru Paris déraciné, de profonds retentissements
-ainsi que de portes d'airain qu'on ébranle. Les obus
-sifflaient dans leur vol, les clochers des églises canonnaient,
-de grandes gerbes d'incendie apparaissaient, où
-qu'on tournât les yeux, les pavés dégorgeaient du feu,
-l'air était tout tissu de flamme. Par moments, une trombe
-de bruit passant dans les rues embrasées, les faisait
-presque chanceler. Le soleil se leva, mais blême, étouffé
-par les nuages et par les vapeurs de l'incendie. On ne
-voyait à l'horizon qu'un vaste cadavre livide, d'où il
-s'échappait une lumière, trouble comme de la fumée.
-Alors, le vent souffla avec violence. Tout le firmament
-retentit. Le mugissement de l'incendie emplissait l'air
-comme un ouragan. Puis, les hurlements redoublaient.
-Les spirales ardentes s'élançaient plus haut, les bouches
-des canons vomissaient des cataractes de tonnerres, les
-obus, se heurtant dans l'air, tombaient brisés en pesants
-éclats, les faîtes des palais croulaient; et les incendies,
-triomphants et avivés encore par la rafale, se dressèrent
-de toutes parts, ainsi que des torses géants. Un
-cercle de démons de feu semblaient entourer la ville,
-joyeux, hurlant, léchant le ciel de leurs langues monstrueuses...</p>
-
-<p>Tout à coup, un obus éclata sur la plate-forme de la
-tour. Floris tomba. Chus s'abattit, défaillant de peur,
-mais sans blessure. On ne vit plus Ivan Manès: ses
-membres furent dispersés au loin, comme par une
-fronde. Mme Éloi gisait à la renverse; sa tête, tranchée
-sous l'oreille, grimaçait suspendue à la peau, au milieu
-de bouillons de sang.</p>
-
-<p>Un demi-quart d'heure se passa, sans que rien remuât
-sur le sommet du mausolée. Des oiseaux voletaient tout
-autour, en poussant de petits cris d'effroi. Le drapeau
-rouge se gonflait au vent.</p>
-
-<p>Un soupir souleva la poitrine de Floris. Il ouvrit les
-yeux.</p>
-
-<hr class="chap" />
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_46" id="Page_46">[Pg 46]</a></span></p>
-
-
-
-
-<h3><a name="LIVRE_SECOND_1" id="LIVRE_SECOND_1">LIVRE SECOND</a></h3>
-
-
-<p>Bien que, après la chute de la Commune, et dans
-Paris sanglant, fumant, tout couvert de ruines, on ne
-prît guère intérêt à un simple particulier, néanmoins,
-la plupart des gazettes annoncèrent, vers le commencement
-de juillet, l'arrivée en France d'un savant russe,
-le fameux physiologiste Vassili Manès.</p>
-
-<p>Il ne parut pas d'ailleurs que ce voyage eût aucun
-but de science ou de curiosité. Vassili Manès fut salué,
-à sa descente du wagon, par un homme barbu, aux paupières
-épaisses, qui était le brocanteur Chus. Tous deux
-eurent un long entretien, tête à tête, à l'<i>Hôtel de
-Bohême</i>.</p>
-
-<p>La singularité de ce départ défrayait, dans le même
-temps, les conversations à Prague. Quoique la mort
-d'Ivan y fût connue, l'on s'étonnait que Vassili eût choisi
-ce moment pour s'absenter. Attaché depuis des années
-au grand-duc Fédor de Russie, après avoir professé
-avec éclat à Moscou et à Saint-Pétersbourg, il avait
-été récemment cédé par le Grand-Duc à sa femme, la
-grande-duchesse Maria-Pia, arrivée au dernier période
-d'une maladie sans espérance, et de qui le savant ne
-soutenait la vie qu'à force d'art et de remèdes.</p>
-
-<p>Le même jour, Manès rendit visite, dans les bâtiments
-de l'Institut, à M. Olympe Gigot. C'était un
-homme d'importance, érudit en grec et en sanscrit, en
-antiquités, en critique, auteur, traducteur, annotateur,
-pédant et académicien, secrétaire perpétuel des Inscriptions
-et Belles-Lettres; de plus, ami de cœur de
-M. Thiers, chef du Pouvoir exécutif. Le savant russe
-connaissait d'ancienne date le commentateur d'Albert<span class="pagenum"><a name="Page_47" id="Page_47">[Pg 47]</a></span>
-le Grand, et il fut accueilli du vieillard, comme quelqu'un
-que l'on attend.</p>
-
-<p>&mdash;Sitôt que j'ai reçu votre lettre, dit M. Olympe
-Gigot, le premier objet sur lequel s'est portée mon
-attention (car il convient de s'assurer d'abord si celui
-que nous cherchons est prisonnier), le premier objet,
-dis-je, sur lequel s'est portée mon attention, a été la
-rédaction d'une note contenant le signalement et tout
-ce que l'on sait du jeune homme, note que M. Thiers,
-officieusement, a transmise à tous les greffes.</p>
-
-<p>&mdash;Eh bien! avez-vous une réponse? demanda vivement
-Manès.</p>
-
-<p>M. Gigot reprit, en agitant la main, avec une majestueuse
-condescendance:</p>
-
-<p>&mdash;Non, monsieur, non, sans aucun doute. Je ne
-fais point difficulté de reconnaître, j'avouerai librement
-devant vous que nous n'avons encore trouvé aucun
-vestige, aucune trace, aucun indice de votre intéressant
-protégé... Le contraire eût été pour me surprendre,
-d'ailleurs. Il y a trente mille dossiers: c'est un chaos à
-débrouiller, un véritable capharnaüm... Est-ce à dire
-que l'insuccès des premières investigations puisse
-inspirer des craintes sérieuses, par rapport au résultat
-final?... En aucune façon, croyez-moi!... Il faut seulement
-un peu de patience... Au reste, cher monsieur et
-ami, savez-vous bien que ce que vous m'avez mandé
-forme une aventure incroyable, une vraie péripétie tragique...
-Le fils... le propre fils!... Comment! peste!</p>
-
-<div class="poem"><div class="stanza">
-<span class="i0">Sous le nom de Léonce, Héraclius respire,<br /></span>
-</div></div>
-
-<p>Et cætera, et cætera, déclama M. Olympe Gigot...
-Ah! ce vieux Corneille, quel homme!... Pour me résumer,
-cher monsieur, très certainement, je prends part
-aux inquiétudes maternelles de Madame la Grande-Duchesse;
-mais patience, néanmoins, tout ira bien!...
-Le jeune homme se retrouvera!</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_48" id="Page_48">[Pg 48]</a></span></p>
-
-<p>En dépit des affirmations du secrétaire perpétuel, le
-mois de juillet se passa sans amener la découverte
-espérée. Manès se vit même contraint de quitter Paris
-subitement et de regagner Prague, au plus vite, pour
-un accident survenu dans l'état de la Grande-Duchesse.
-Mais, dès la nuit de son retour, vers les cinq heures, au
-petit jour, sans même toucher à l'hôtel, le savant russe
-se fit mener chez M. Olympe Gigot, et le trouva lisant
-sur son séant, dans un vaste lit en acajou, orné de palmettes
-de cuivre et de têtes casquées de Minerve.</p>
-
-<p>&mdash;<i>Video et gaudeo!</i> exclama l'érudit... J'avais reçu
-votre dépêche... Bonnes nouvelles, mon cher ami, et
-j'oserai dire: excellentes!... S'il vous plaît, ouvrez la
-croisée... Eh bien, vous avez appris la triste fin de ce
-pauvre Bonnet-Cujoly? La mort a des rigueurs toutes
-particulières pour notre section de philosophie... Mais
-venons-en à notre affaire... Ne m'avez-vous pas dit,
-poursuivit-il, qu'après avoir reçu un biscaïen, un éclat
-d'obus à la cuisse, ce jeune homme avait été porté
-dans l'ambulance du docteur Laus? Eh bien, nous
-savons maintenant (ah! ce n'a pas été sans peine!) sur
-quel point ont été dirigés les insurgés qui se trouvaient
-dans cette ambulance.</p>
-
-<p>&mdash;A Brest? dit Vassili Manès.</p>
-
-<p>&mdash;Non, non, non! Oh! non!... Fort loin de Brest!
-Mais, dites-moi, vous prendriez bien peut-être quelque
-chose? Vous savez le mot du divin Homère: <i>Ce n'est
-point par le jeûne qu'il faut pleurer les morts!</i> Et il
-rappelle que Niobé, après avoir enterré à la fois douze
-enfants, se souvint pourtant de manger... Sans façon...
-Allons, je n'insiste pas!... Non, non, non, pas à Brest!
-A l'île Pierre-Moine... Un nom frappant, en vérité!
-<i>Petrus Monachus</i>, Pierre le Moine, ou encore <i>Petra
-Monachi</i>.</p>
-
-<p>&mdash;Est-ce certain? fit Manès impatiemment.</p>
-
-<p>&mdash;Bien, bien! Je viens au fait, cher ami. Pour dire<span class="pagenum"><a name="Page_49" id="Page_49">[Pg 49]</a></span>
-nettement la chose, l'on a interrogé télégraphiquement
-les commandants des deux pontons. La réponse est
-affirmative. Notre jeune homme est enfin retrouvé!...
-Mais il ne s'agit pas uniquement de cela. M. Thiers
-désire vous voir. M. Thiers, reprit Olympe Gigot,
-avec une orgueilleuse solennité, nous attend, dimanche,
-à deux heures... «Je prétends le voir, m'a-t-il dit,
-parlant de vous, monsieur Manès, et le charger moi-même
-d'offrir l'hommage de mon respect et de mon
-dévouement à Son Altesse Impériale le Grand-Duc,
-ainsi qu'à Madame la Grande-Duchesse.»</p>
-
-<hr class="tb" />
-
-<p>Vassili Manès et M. Gigot se rendirent, le lendemain,
-à l'hôtel de la préfecture de Versailles. Ils y trouvèrent
-M. Thiers, enfermé avec Jules Simon et les sieurs
-Gaveau et Marty, commissaires près les conseils de
-guerre, qui lui lisaient chacun une grande paperasse de
-sa façon, relative aux chefs de la Commune, dont le
-procès allait commencer. Ils attendirent quelque temps;
-puis, s'étant fait écrire par l'huissier et leurs noms portés
-à M. Thiers, les deux savants furent avertis d'entrer
-dans un salon voisin et plus intime, tendu de damas
-jaune broché, où pendaient aux murs de méchantes
-copies exécutées à l'aquarelle, d'après les fresques de
-Raphaël. Un instant après, la porte s'ouvrit, et l'on vit
-paraître sur le seuil une espèce de nain ridé, à figure
-de vieille fée, les cheveux dressés en huppe et un petit
-nez crochu entre des lunettes. C'était M. Adolphe
-Thiers.</p>
-
-<p>Olympe Gigot présenta son illustre confrère, M. Manès,
-à qui M. Thiers fit son compliment, à la fois
-emphatique et plat. Le savant y répondit poliment,
-quoique sans beaucoup d'ouverture; et M. Gigot, pour
-animer le colloque un peu languissant, félicita son vieil
-ami des pourparlers qui s'engageaient, en vue de prolonger
-de trois ans ses pouvoirs de Chef de l'Exécutif.</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_50" id="Page_50">[Pg 50]</a></span></p>
-
-<p>&mdash;Il me siérait peut-être mal, dit M. Thiers, de
-prétendre me rabaisser moi-même... J'ose croire, en
-effet, je l'avoue, que si la victoire a fini par se montrer
-aux légions de l'ordre, on le doit quelque peu à mes
-modestes talents, à mes travaux, à mes lumières. Mais
-à la tête de l'État, notez bien mes paroles, monsieur,
-que ce soit une aristocratie, un régime parlementaire,
-un gouvernement provisoire, une république, un stathoudérat,
-bref, n'importe quelle institution, suivant la
-formule adoptée par les citoyens... oui, par le pays,
-qui est souverain, après tout... eh bien! donc...
-qu'est-ce que j'allais dire?... j'allais dire quelque chose,
-Gigot...</p>
-
-<p>&mdash;Vous disiez: <i>Mais à la tête de l'État</i>... répondit
-le secrétaire perpétuel.</p>
-
-<p>&mdash;A la tête de l'État... reprit M. Thiers, oui, à la
-tête de l'État,&mdash;pesez bien mes paroles, monsieur,&mdash;je
-ne servirai aucune ambition... Soyez-en sûr, monsieur
-Manès, je n'entends être, pour mon pays, l'instrument
-d'aucun autre pouvoir que de celui de la Providence!</p>
-
-<p>M. Gigot se récria, protestant de la reconnaissance
-et de l'affection de l'Assemblée.</p>
-
-<p>&mdash;Bah! repartit M. Thiers, je ne m'abuse point,
-mon cher ami... On m'a reçu des mains de la nécessité.</p>
-
-<p>&mdash;Dites: de la victoire! exclama le secrétaire perpétuel.</p>
-
-<p>&mdash;Ce bon Olympe!... Toujours flatteur!... Et
-haussé en pied, tant qu'il put, l'homme d'État pinça
-l'oreille de son ami, avec des façons napoléoniennes.
-Puis, s'asseyant vivement, au bas bout d'une grande
-table à tapis vert, tandis que Manès et M. Gigot prenaient
-place en face de lui, M. Thiers poursuivit, d'un
-ton sérieux:</p>
-
-<p>&mdash;Mais voyons, voyons, venons-en à la conjoncture
-qui vous amène. Car l'on m'a dit, monsieur Manès, que<span class="pagenum"><a name="Page_51" id="Page_51">[Pg 51]</a></span>
-vous arriviez auprès de moi, si ce n'est comme un
-ambassadeur, tout au moins comme un chargé d'affaires.</p>
-
-<p>&mdash;Monsieur, répondit le savant, il y a sur l'un des
-pontons de l'île Pierre-Moine, près de Rochefort, un
-jeune homme, nommé Floris. Mme la Grande-Duchesse
-vous aurait toute obligation de faire mettre ce jeune
-homme en liberté, et M. Olympe Gigot doit vous en
-avoir dit le motif.</p>
-
-<p>M. Thiers secoua sa huppe:</p>
-
-<p>&mdash;Oh! je sais tout, depuis longtemps! reprit-il. Une
-main qui vous fut bien chère avait confié à ma discrétion,
-et retracé pour moi, sur le papier, cette aventure
-extraordinaire... M. Gigot m'a dit l'affreux malheur,
-continua-t-il, prenant, en même temps, un accent de
-condoléance... Quand je le vis pour la dernière fois,&mdash;vous
-savez de qui je veux parler,&mdash;je lui recommandai
-la plus extrême prudence... Restez à Versailles, lui
-dis-je. A l'abri dans cette cité, vous agirez plus librement
-qu'à Paris même.&mdash;Agir!... Mais comment? Sans
-appui...&mdash;Vous en aurez, lui répondis-je.&mdash;Votre
-police...&mdash;Disposez-en! Remettez entre mes mains
-tous les fils de cette ténébreuse aventure, et fiez-vous
-à moi pour le reste!... Il me remercia avec effusion, et
-je pus espérer un moment qu'il déférerait à mes avis...
-Néanmoins, la mission dont il était chargé tourmentait
-sans cesse sa pensée, et, en dépit de mes instances,
-l'infortuné revint à Paris. On me fit part, quelques
-semaines après, de la sanglante catastrophe qui vous a
-privé du meilleur des frères, et sur laquelle, j'y compte
-bien, l'instruction commencée jettera quelque lumière.</p>
-
-<p>&mdash;Oui, dit Manès, mon frère a eu le tort de se fier
-sur sa qualité d'étranger. Arrêté devant le Père-Lachaise,
-par des fédérés soupçonneux, on trouva sur
-lui, paraît-il, une de vos lettres d'audience, qu'il avait
-imprudemment conservée... Tous les papiers que contenait
-le portefeuille de mon frère nous ont été renvoyés,<span class="pagenum"><a name="Page_52" id="Page_52">[Pg 52]</a></span>
-après le meurtre d'Ivan, par un pauvre diable
-de juif, qui l'avait assisté dans ces terribles moments.
-Cet homme ajoutait que Floris, blessé par un éclat
-d'obus, mais non dangereusement, se trouvait prisonnier
-de Versailles. C'est alors, poursuivit le savant,
-que je me suis rendu à Paris, comptant sur le haut
-appui de Votre Excellence, pour obtenir la mise en
-liberté du fils de Mme Maria-Pia.</p>
-
-<p>A ces paroles, M. Thiers se leva de dessus sa chaise
-avec beaucoup de vivacité, et il protesta galamment
-qu'il se sentirait d'autant plus charmé de pouvoir contenter
-le désir de Mme la Grande-Duchesse, que dès
-longtemps, il s'était porté pour l'un de ses admirateurs.</p>
-
-<p>&mdash;Je la vis pour la première fois, dit-il, oui! j'eus
-l'insigne honneur de voir Mme la Grande-Duchesse,
-en 1860, à Vienne, au sein d'une fête brillante que
-donnait l'archiduc Ferdinand. Entourée d'une foule de
-princesses, qui offraient à l'œil étonné le ravissant
-assemblage des beautés de tous les climats de l'Autriche,
-Mme la Grande-Duchesse, quoiqu'elle eût près
-de trente-cinq ans à cette époque, se faisait toutefois
-distinguer: et l'on pensait, en la voyant, que ses
-attraits l'eussent appelée au rang suprême, si sa naissance
-l'en eût éloignée. Quant au grand-duc Fédor,
-qui ne connaît la bravoure et les nobles exploits de ce
-guerrier, de ce militaire, qui a cueilli un immortel laurier,
-dans ces guerres où la puissance russe en a moissonné
-de si beaux?... Par surcroît, politique profond,
-administrateur consommé... Les rives du Phase et de
-l'Oxus, ainsi que les échos du Caucase, ont souvent
-répété son nom glorieux.</p>
-
-<p>M. Thiers demeura un moment silencieux; puis il
-cita, par l'occasion, deux autres princes qui avaient
-servi la Commune: le prince Wiazelusky et le prince
-Bagration, fait prisonnier les armes à la main, et fusillé
-dans les fossés de Vincennes. Il se promenait à travers<span class="pagenum"><a name="Page_53" id="Page_53">[Pg 53]</a></span>
-la chambre, les deux mains derrière le dos, et souvent
-s'arrêtait devant la vitre, à considérer le soleil couchant.</p>
-
-<p>&mdash;Il suffit, dit-il, monsieur Manès, et le jeune Grand-Duc
-vous sera rendu... Il faut convenir toutefois que
-ce prince a été plus heureux que sage, et qu'il a tenu à
-bien peu de chose que nous eussions à déplorer son
-irrémédiable trépas. Mais qui n'a payé, en sa vie, son
-tribut à la folie humaine?... De fait, moi-même, dans
-ma jeunesse, pauvre et dévoré de passion, autant
-qu'idolâtre de renommée, je ressemblais par plus d'un
-trait à ce jeune homme; et, ma foi, il faut bien l'avouer,
-si Charles X eût triomphé au lendemain des Ordonnances,
-j'aurais été réduit à une extrémité fort proche
-de celle où le voilà!... Reste une question grave: c'est
-la forme même de cette mesure. Procédera-t-on au
-moyen d'un acte purement spontané, d'une décision
-prise en conseil, dans le sein de mon cabinet, ou
-encore, et ceci vaudrait mieux, par une simple relaxation,
-une ordonnance de non-lieu?... Car la question,
-remarquez-le, messieurs, comporte ces trois solutions.</p>
-
-<p>&mdash;Ah! mon ami, mon cher ami, s'écria M. Olympe
-Gigot, comme vous portez bien jusque dans vos
-moindres paroles cette précision, cette netteté, cette
-parfaite liaison, qui sont l'esprit français par excellence!</p>
-
-<p>&mdash;Bah! c'est ainsi, répliqua M. Thiers, que nous
-autres hommes d'État, et de qui l'opinion se fait avec
-la rapidité de l'éclair, élucidons vingt fois par jour les
-questions les plus compliquées... Au reste, le vieux
-Metternich n'était pas, lui non plus, sans mérite... Un
-peu inconséquent toutefois! Qu'en pensez-vous, monsieur
-Manès?</p>
-
-<p>&mdash;Mais, je ne sais, dit le savant étonné.</p>
-
-<p>&mdash;Si nous avions plus de loisir, continua M. Thiers,
-je vous prouverais que Talleyrand, qu'une certaine<span class="pagenum"><a name="Page_54" id="Page_54">[Pg 54]</a></span>
-école historique élève aujourd'hui sur le pavois, n'a pas
-joué le grand rôle qu'on lui prête, et que ses talents
-n'ont dû leur éclat qu'aux circonstances où ils ont
-brillé!</p>
-
-<p>Et, sur ces mots, tous les trois s'étant levés, la suite
-de la conversation fut coupée et tumultueuse, en remerciements
-de Manès, politesses de l'homme d'État, et
-mots louangeurs de M. Gigot. Ensuite M. Thiers s'assit
-à la table, et y écrivit une lettre au commandant du
-ponton la <i>Charente</i>, non sans ajouter qu'il ferait d'ailleurs
-envoyer des ordres à Pierre-Moine.</p>
-
-<p>Puis, remettant cette lettre à Manès:</p>
-
-<p>&mdash;On a vu des monarques, reprit-il, tombés du trône
-dans les fers, mais c'est des fers que ce jeune homme
-est en passe de s'élever jusqu'aux marches du trône.
-Car enfin, le voilà d'un seul coup, ainsi que dans un
-conte de fées, cousin du Tsar, prince, grand-duc...</p>
-
-<hr class="tb" />
-
-<p>Il se mourait de faim et de misère, cet homme heureux,
-ce cousin du Tsar, ce prince de contes de fées.
-Chaque nuit, il rêvait la scène qui s'était passée sur la
-tour Victor.&mdash;Le nom! exclamait-il, le nom de mon
-père! Dites le nom, le nom, le nom... Mais alors, tout
-s'évanouissait. Il se réveillait hors d'haleine; et l'insomnie,
-non moins cruelle que les songes, lui présentait,
-jusqu'au matin, mille pensées, mille regrets dévorants.&mdash;Un
-mot, rien qu'un seul mot, disait-il, et
-j'étais heureux à jamais... Ah! j'en deviendrai fou, je
-crois... Mieux eût valu ne rien savoir, demeurer toujours
-dans l'ignorance... Quel sentiment avais-je que
-le sort me volait? Je n'y songeais pas, je n'en souffrais
-pas... Maintenant, je suis comme un damné qui, précipité
-dans l'enfer, eût entrevu le paradis, à la minute
-même de sa chute... Mort!... Il est mort!... Irréparable!...
-Perdu, perdu, perdu!... Est-ce possible!...
-Il grinçait des dents, il pleurait, il étouffait ses violents<span class="pagenum"><a name="Page_55" id="Page_55">[Pg 55]</a></span>
-sanglots, d'autant plus morne et plus farouche, le jour,
-qu'il s'épuisait toutes les nuits dans ces fureurs.</p>
-
-<p>Immobile, il passait des heures à regarder par les
-sabords les mouettes se jouant sur les vagues, au milieu
-des grands souffles du vent; ou bien, couché à plat
-ventre, il considérait fixement une vieille carte marine,
-où se voyaient la ville de Stralsund et l'île de Rugen,
-en face. Sa courte prison d'Allemagne semblait avoir
-laissé au jeune homme d'ineffaçables souvenirs. Il
-demanda même, une fois, comme pour se décharger le
-cœur, si aucun de ses compagnons ne s'était trouvé
-à Stralsund, au temps où il s'y trouvait lui-même;
-puis, sur la réponse que non, retomba dans son triste
-silence.</p>
-
-<p>Soit hauteur, soit accablement, il ne parlait qu'à un
-vieux fédéré qu'on appelait le caporal Pierre. Sectaire
-du fameux Blanqui, sous lequel il avait débuté
-dans sa longue et ingrate carrière, le caporal était un
-petit homme, chauve, fort barbu, le nez rouge, au demeurant,
-bonasse et sans fiel, et l'hôte le plus jovial
-qu'eût jamais possédé un ponton. Le premier soir que
-Floris, d'aventure, s'était trouvé près de lui, le caporal,
-qui se couchait, lui avait dit, en clignant de l'œil:&mdash;Qu'est-ce
-qui peut m'empêcher, citoyen, de passer une
-bonne nuit? Je suis libre, complètement libre! Je suis
-plus libre dans les prisons que les gens qui, en ce
-moment, se promènent à Paris ou à Londres, et qui
-sont esclaves, sans s'en douter, sous le joug des plus
-vils despotes!... Après quoi, éclatant de rire, le petit
-homme avait souhaité le bonsoir à son compagnon.
-Vétéran des bagnes, des pontons, des enceintes fortifiées,
-le caporal assistait Floris de sa bizarre expérience.
-Il le servait, lui taillait des écuelles, lavait ou
-reprisait ses habits, le soir emmantelait de toile à voile
-le sabord sous lequel s'endormait le fils de Maria-Pia,
-et quelquefois se hasardait même à lui dire avec des<span class="pagenum"><a name="Page_56" id="Page_56">[Pg 56]</a></span>
-clins d'yeux, comme s'ils eussent eu un secret de moitié,
-et qu'il prît plaisir à l'encourager:</p>
-
-<p>&mdash;Tout va bien!... Nous crevons de misère... Mais
-nargue des tyrans, citoyens! Libres jusqu'au dernier
-soupir!</p>
-
-<p>Un soir, vers six heures et demie, les gendarmes
-firent l'appel de douze hommes de corvée, pour aller
-chercher des barriques d'eau à l'îlot du Petit-Hagois.
-Cet écueil, habité autrefois, et qui ne sert plus de retraite
-qu'aux mouettes et aux aigles de mer, renferme,
-parmi les décombres de deux ou trois masures écroulées,
-une citerne d'eau de pluie, naguère utile aux
-vaisseaux du roi embossés dans la rade de Pierre-Moine,
-et portant, sous une fleur de lis, la date: 1780.
-De temps à autre, en cas pressant, quand l'arrivage de
-Rochefort manquait, les commandants des deux pontons
-envoyaient chercher sur le Hagois quelques barriques
-d'une eau saumâtre.</p>
-
-<p>Les hommes de corvée débarquèrent, remplirent
-promptement les tonneaux; mais quand ils revinrent à
-la plage, leur chaloupe avait disparu, les amarres s'en
-étant rompues. Force était de rester dans l'île, jusqu'à
-ce que l'on envoyât de la <i>Charente</i> un autre canot
-pour les prendre; et, la première surprise passée, chacun
-put occuper, à son gré, les deux à trois heures de
-l'attente. La plupart se couchèrent, par groupes;
-d'autres allumèrent un feu de broussailles, et Floris
-et le caporal Pierre, car tous deux étaient de la corvée,
-gravirent la colline de sable qui forme le milieu de
-l'îlot, sans que les gendarmes étonnés fissent mine de
-s'y opposer.</p>
-
-<p>La mer livide mugissait, et le crépuscule, à l'horizon,
-semblait un immense bûcher de cendres et de tisons rougeoyants.
-Quand les deux prisonniers eurent descendu
-la butte, ils se virent seuls, tout à coup. Une ivresse
-saisit Floris, et il courait le long de la plage en criant:</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_57" id="Page_57">[Pg 57]</a></span></p>
-
-<p>&mdash;Une barque! une barque! une barque!</p>
-
-<p>Il trempait ses pieds dans l'écume, en claquant des
-dents, comme éperdu. La grève était nue et solitaire;
-l'immense mer, avec fracas, roulait ses houles.
-Floris, allant droit à la vague, y entra jusqu'à la ceinture.</p>
-
-<p>&mdash;Allons, allons, Floris... es-tu fou?</p>
-
-<p>Il se débattait furieux, entre les bras de son compagnon...&mdash;Lâche-moi!
-par le ciel! lâche-moi! répétait-il;
-ne mets pas tes mains sur moi... Éloigne-toi! Va-t'en,
-te dis-je!</p>
-
-<p>Mais le caporal l'entraînait, balbutiant dans son
-émotion:</p>
-
-<p>&mdash;Es-tu fou?... voyons... es-tu fou?</p>
-
-<p>&mdash;Non, non, non! je ne suis pas fou! cria Floris
-désespérément. Ce cœur que je frappe, c'est le mien!...
-Mon nom est Floris, et je suis prisonnier sur les pontons
-de Pierre-Moine!</p>
-
-<p>&mdash;Allons, allons, allons! marmottait le bonhomme,
-en continuant de l'entraîner.</p>
-
-<p>&mdash;Lâche-moi, lâche-moi! dit Floris... A bas, misérable!
-Me lâcheras-tu?... Je traverserai cette mer. Je
-la rejoindrai, je la reverrai... Lâche-moi! Je ne suis
-pas fou... Non, non! je ne suis pas fou, et plût au
-Ciel que je le fusse! Alors, je pourrais oublier mes
-chagrins, mes tourments, ma détresse, et l'amour insensé
-qui me tue!</p>
-
-<p>&mdash;L'amour!... dit le vieillard stupéfait.</p>
-
-<p>D'un bond, Floris le saisit à la gorge. Il leva le
-poing pour frapper, puis ses yeux s'obscurcirent de
-larmes. Il lâcha Pierre; et le jeune homme promenait
-des regards troubles autour de lui.</p>
-
-<p>Tous deux, béants, se considéraient. Le caporal dit
-enfin:</p>
-
-<p>&mdash;Allons, allons, sois donc raisonnable!</p>
-
-<p>&mdash;Qu'appelles-tu être raisonnable? s'écria Floris.<span class="pagenum"><a name="Page_58" id="Page_58">[Pg 58]</a></span>
-Me résigner, m'accoutumer à la misère et à l'abjection,
-plier le dos, flatter ceux qui nous gardent?... La raison!
-la raison! poursuivit-il frémissant. Si la raison
-peut me tirer de cet enfer que nous habitons, me rendre
-riche, puissant, heureux, et me donner celle que
-j'aime, alors, parle-moi de raison, et je te bénirai...
-Sinon, tais-toi, et laisse-moi m'arracher les cheveux et
-me rouler par terre!...</p>
-
-<p>Il se jeta, haletant, sur le rivage, et il frappait ses
-tempes de ses poings. L'on ne voyait plus à l'occident
-qu'une bande d'un pourpre sombre. Quelques étoiles se
-levaient, dans le ciel tragique et mélancolique... Ils entendirent
-au loin piquer neuf heures, à la cloche de
-la <i>Charente</i>.</p>
-
-<p>&mdash;Ah! exclama Floris, la mort! la mort!... qu'ils
-me fusillent!... Pourquoi ne m'ont-ils pas fusillé?</p>
-
-<p>Il s'était relevé chancelant, les joues ruisselantes de
-larmes. Il reprit au bout d'un long silence:</p>
-
-<p>&mdash;On dit que le chagrin diminue avec le temps:
-moi, mon chagrin s'augmente, au contraire... J'ai donc
-un cœur de fer pour qu'il ne se brise pas!... Tous les
-malheurs! tous, tous, tous, tous!... Hélas! il n'est pas,
-dans le monde, un être aussi misérable que moi!</p>
-
-<p>Il aspira l'embrun salé, et la face levée vers les
-étoiles, tandis que tous ses membres tremblaient:</p>
-
-<p>&mdash;Ah! râla-t-il, cet air qui passe a peut-être passé
-sur ses lèvres... Vent, répands sur moi ton haleine,
-souffle des bords lointains où elle est, touche-moi de
-la brise qui l'a touchée!</p>
-
-<p>Les yeux fixes, Floris restait debout, en face de la
-mer écumeuse. Il dit, semblant se parler à lui-même et
-remuer ses souvenirs:</p>
-
-<p>&mdash;Comment l'ai-je aimée? Je ne sais, car il s'est
-écoulé bien des jours où je ne pensais guère à elle...
-Je l'ai vue une nuit... je fuyais... Il y a sept mois de
-cela... C'était dans l'île de Rugen... dans la Baltique...<span class="pagenum"><a name="Page_59" id="Page_59">[Pg 59]</a></span>
-Une île aussi, comme aujourd'hui... Ah! je babille, je
-bavarde, mais, vois-tu, c'en était trop: mon âme ne
-pouvait plus garder ses douleurs, et il faut que je les
-vomisse, comme un homme ivre! Puis, j'ai quitté
-Rugen, j'ai pris la mer... Non! je ne croyais pas l'aimer,
-et, la nuit, dans le méchant hamac du vaisseau
-qui m'emportait, je dormais sans songer à elle... Ensuite,
-vint la lutte, la Commune, et j'espérais toujours
-mourir... Maintenant, sa pensée m'obsède: elle fait
-un poids de fer sur mon cœur. Prisonnier dans cet
-infect cachot, sans espoir, honni, exécré, plus vil qu'un
-chien, toute mon âme crie vers elle, et je me dévore
-d'amour... Qui est-elle? Ah! je l'ignore... Princesse
-peut-être, ou fille de roi. Ma vue se perd dans l'espace
-immense, par lequel je me sens séparé d'elle... Et c'est
-moi qui l'aime... moi! moi!... O insensé, misérable
-fou! Ah! oui, fou!... tu avais raison... Mon souvenir, à
-de certains moments, ne discerne même plus son
-visage... Tiens! je ne pourrais dire seulement si ses
-cheveux sont blonds ou bruns...</p>
-
-<p>Il soupirait, comme accablé. Et, tout à coup, en tendant
-les bras:</p>
-
-<p>&mdash;Ah! je l'adore! il me la faut!... Elle est ma vie,
-mon cœur, ma joie, mon tourment, la substance même
-de mon être... Oh! partir, arriver près d'elle, revoir la
-chapelle où je l'ai vue, et sentir de nouveau ses yeux
-clairs m'entrer dans l'âme, comme une étoile!... Et
-moi, lâche, imbécile rêveur, je reste ici à bavarder, à
-pleurnicher, sans rien tenter pour la rejoindre!... Oh!
-cria Floris, se tordant les mains, une planche, un morceau
-de bois, que je traverse ces flots!... Ma vie, ma vie pour
-une barque!... Lâche-moi, Pierre... Allons, lâche-moi!</p>
-
-<p>Il jetait tout autour de lui des yeux enflammés, tandis
-qu'à pas précipités, le caporal l'entraînait vers la
-butte. La bise secouait les broussailles; quelques
-chauves-souris voletaient, et l'on voyait sous les rafales<span class="pagenum"><a name="Page_60" id="Page_60">[Pg 60]</a></span>
-des traînées de sable se lever. Alors, du haut de la colline,
-étendant le poing vers la côte obscure, qui apparaissait
-à l'horizon:</p>
-
-<p>&mdash;Ah! dit Floris, en grinçant des dents, si mon
-souffle pouvait consumer cette terre, ne laisser sous
-les pâles étoiles que deux créatures, elle et moi!...
-Maudites soient les conventions, les hiérarchies, les
-règles humaines! Maudit soit l'homme, avec son cœur
-abject, ses folies, ses infamies, ses injustices!... Que
-tous les fléaux le dévorent! Que le sol s'entr'ouvre
-sous ses pieds! Que le feu en sorte et le brûle! Que
-les mers déchaînées noient les continents, et qu'il n'y
-ait plus rien dans l'espace, qu'un globe désert et
-glacé!</p>
-
-<p>D'un pas rapide, il descendit la colline. Sur la grève,
-à la lueur mourante de quelques tisons dispersés, on
-apercevait des ombres noires, qui étaient les autres prisonniers.
-Soudain, il releva le front:</p>
-
-<p>&mdash;Que frappes-tu ainsi? demanda-t-il.</p>
-
-<p>&mdash;Rien, mon bon Floris, un moustique.</p>
-
-<p>&mdash;Arrière! va-t'en! s'écria-t-il... Mes yeux sont las
-de ne voir que tyrannie... Laisse-moi! va-t'en!...
-Crois-tu donc que la vie d'une mouche importe moins
-au monde que la tienne?</p>
-
-<p>Les sanglots l'étouffèrent, et il balbutiait:</p>
-
-<p>&mdash;Se peut-il qu'un homme ait au cœur des blessures
-si profondes, sans en mourir?... Les chiens des rues la
-voient, les moucherons, les oiseaux, et moi, je suis
-privé de sa vue!... Ah! je suis bien sur les pontons!...
-Sur l'eau! sur l'eau! sur l'eau! car sur la terre, je n'ai
-plus rien à espérer...</p>
-
-<p>On était dans le début d'août, et après quelques
-jours de fraîcheur, le chaud reprit subitement, et devint
-aussitôt accablant. La violence en fut telle sur les
-pontons, que les prisonniers faisaient la queue, aux
-barreaux de fer des sabords, pour y venir quelques<span class="pagenum"><a name="Page_61" id="Page_61">[Pg 61]</a></span>
-instants coller leur visage ruisselant et respirer un air
-moins lourd.</p>
-
-<p>La touffeur croissant toujours, ils quittèrent leurs
-vêtements; et complètement nus, baignés de sueur, ils
-languissaient, couchés çà et là. Sur le pont, le soleil
-ardent fondait le goudron, crevassait le bois: et le pétillement
-de la mer immobile comme du métal fondu,
-se mêlait avec le tremblotement de l'air embrasé, dans
-un immense éblouissement. De grosses mouches bourdonnaient.
-Trois prisonniers qui en furent piqués enflèrent
-beaucoup et moururent.</p>
-
-<p>On jeta les cadavres à la mer, mais le flux les ayant
-portés sur la côte, il vint un ordre de Rochefort de les
-enterrer désormais. Chaque lundi, les canots de corvée
-se présentaient. On y amoncelait ces grands corps livides
-et décomposés; et les prisonniers, par escouades,
-s'en allaient les ensevelir dans les vases molles de l'île
-Dieu.</p>
-
-<p>Les décès se multiplièrent. En quelques jours, les
-deux pontons furent pleins de spectres qui tremblaient
-la fièvre. La maladie avait un cours rapide. D'abord,
-les gencives gonflaient, des macules tachetaient la peau
-des misérables, leurs dents branlaient, et ils soufflaient,
-en haletant, une haleine infecte; puis, la gangrène se
-montrait. Quelques ronds enflammés apparaissaient à
-leurs joues, et l'ulcère, gagnant toute la face, leur obstruait
-la gorge et le palais de croûtes dont ils suffoquaient.
-On les voyait tordre la bouche, et tirer une
-langue saigneuse, ainsi que des chiens pantelants.</p>
-
-<p>Le soleil, chaque jour, se levait superbe, au-dessus
-des flots étincelants. Les crêtes des vagues bondissaient;
-et, à l'ouest, les prisonniers n'apercevaient que
-cette eau déserte, avec l'immense architecture lointaine
-de l'abbaye de Pierre-Moine. Ils se sentaient abandonnés,
-comme des naufragés perdus en plein Océan,
-sur un radeau.</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_62" id="Page_62">[Pg 62]</a></span></p>
-
-<p>La plupart&mdash;les dysentériques&mdash;ne pouvaient pas
-se rassasier. Ils étaient tourmentés d'une faim vorace,
-qui les persuadait longtemps que ce flux de ventre
-était sans danger. Mais enfin, vaincus par le mal, leur
-faiblesse devenait telle qu'ils défaillaient, en se mettant
-debout. Tristes, ils demeuraient étendus, les cuisses
-rapprochées du corps, et souillés de leurs excréments.
-Ils avaient les prunelles éteintes, le visage sec ou
-bouffi, la peau rugueuse comme une écorce; et tous
-devinrent, en peu de jours, d'une maigreur extraordinaire.
-Un chapelet d'os leur saillait du dos, leur
-ventre plat semblait collé aux reins, tel qu'une toile
-grisâtre; et il sortait de tous leurs mouvements une
-odeur fétide et écœurante.</p>
-
-<p>L'air, plus infect dans le ponton que les vapeurs des
-sépulcres, piquait les yeux, empoisonnait la gorge: et
-le commandant du fort Pierre-Moine, vieil homme à
-demi fou et toujours furieux, qui visita les batteries
-vers ce temps-là, en compagnie des médecins, y suffoqua,
-manqua de s'abattre du haut de sa jambe de bois,
-et se retira au plus vite. Mais il n'en fut rien autre
-chose, et l'on ne posa même pas les quatre ou cinq
-manches à vent réclamées par l'enquête. Les corps
-gonflés restaient épars, pourrissant. Sous les haillons
-qui les couvraient, on voyait les chairs leur grouiller,
-et les vivants retrouvaient sur eux de cette vermine
-des morts. Le typhus se mit aux deux pontons, et le
-ravage en fut épouvantable. Dans leur délire, les moribonds
-se figuraient encore la bataille, et frénétiques en
-proféraient les clameurs et les commandements. Un
-déserteur, soldat du train, répétait pendant des heures:
-<i>Huhau!... Hue dia!</i> en jurant. Un autre, halluciné
-par des visions de la campagne, tour à tour criait
-comme un coq, hennissait comme un cheval, ou mugissait
-ainsi qu'un taureau. Quelques-uns, couchés sur le
-ventre, se mouraient silencieusement. Ils dérobaient<span class="pagenum"><a name="Page_63" id="Page_63">[Pg 63]</a></span>
-leur face avec humeur, lorsqu'on voulait les retourner,
-ou faisaient signe de la main qu'on les laissât expirer
-tranquilles.</p>
-
-<p>Les rares prisonniers épargnés par le fléau servirent
-aux autres d'infirmiers. Le scorbut avait terrassé le
-caporal, si dispos naguère. Floris lui-même cherchait en
-vain son ancien confident du Hagois, dans ce corps
-desséché et tordu, ce profil de tête de mort. L'ulcère
-avait rongé le nez jusqu'aux sourcils: les os des joues
-mis à nu apparaissaient sous les chairs dévorées... Son
-temps de prison était fait, au pauvre caporal Pierre; la
-mort lui levait son écrou: il allait là où il n'y a plus de
-cachots, de haines, de misère, plus de César et plus de
-mendiant. Il appela encore Floris près de lui, et ricanant
-dans son délire:</p>
-
-<p>&mdash;Tout petit, dit-il, j'aimais mieux les coups, les
-châtiments que d'obéir!... C'est tout simple... Ha, ha!
-j'étais né libre... J'ai fait vingt-trois ans de prison,
-mais pas un homme ne peut se vanter de m'avoir pris
-ma liberté!... Ha, ha, ha!... attrapés les tyrans!... Libre,
-libre, toute ma vie!... Vingt-trois ans de prison, Floris!</p>
-
-<p>Le vieillard mourut le 30, au soir. Floris, la tête
-appuyée sur sa main, le regarda longtemps agoniser.
-Au loin, un quinquet fumeux se balançait; les moribonds
-couchés faisaient des tas inégaux: et ce spectacle
-paraissait au jeune homme extraordinaire comme
-un songe. Une langueur funèbre l'accablait. Il pensa
-que le lendemain, pendant la promenade sur le pont, il
-se jetterait à la mer.</p>
-
-<hr class="tb" />
-
-<p>Vers dix heures, comme il dormait, il lui sembla
-entendre soudain qu'on appelait son nom, à haute
-voix. Il se réveilla en sursaut:</p>
-
-<p>&mdash;Fusillé! exclama-t-il, en poursuivant son rêve...
-C'est bien!... Ne tirez pas au visage!... Ah! fit-il avec
-un soupir.</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_64" id="Page_64">[Pg 64]</a></span></p>
-
-<p>Un gendarme, la lanterne à la main, et enveloppé
-dans sa cape d'ordonnance, se tenait debout devant lui.
-Cet homme dit à Floris de le suivre.</p>
-
-<p>Le prisonnier obéit en silence.</p>
-
-<p>Ils débouchèrent sur le pont. De grands éclairs silencieux,
-à chaque instant, embrasaient l'horizon. Floris
-aperçut une barque montée de huit ou dix matelots,
-et postée à la hanche du vaisseau.</p>
-
-<p>&mdash;Où me mène-t-on? demanda-t-il.</p>
-
-<p>Mais le gendarme, sans répondre, le fit descendre
-dans le canot; les avirons frappèrent l'eau, et l'embarcation
-s'éloigna.</p>
-
-<p>La mer massive remuait sous le ciel orageux. Les
-lames noires clapotaient, se gonflaient comme une poix
-bouillante, puis retombaient affaissées. Par moments,
-le flot frémissait, secouant plus rudement les bordages;
-des tourbillons de houle se creusaient, on entendait un
-rauque bruissement, des paquets d'eau furieuse sautaient,
-des écumes volaient dans le vent. Les deux
-fanaux de la <i>Charente</i> projetaient, sur les vagues, des
-traînées rougeâtres, et Floris y attachait les yeux.</p>
-
-<p>&mdash;Où le conduisait-on ainsi? Au fort Pierre-Moine
-sans doute. Encore des cachots, des tortures, puis des
-juges questionneurs, auxquels il faudrait disputer sa vie.
-Floris songeait à son amour, à sa misère, au néant de
-tout. Les cris désespérés de la mer redoublaient; l'embrun
-lui mouillait le visage, comme des larmes; il était
-ivre de tristesse.&mdash;Allons, pourquoi n'en finirait-il
-pas?</p>
-
-<p>Mais, dans l'instant, le canot aborda, et Floris et les
-matelots prirent terre devant une espèce de corps de
-garde, bâti en planches, au bord de la mer. Il y eut des
-allées et venues, des rires, des propos échangés; puis,
-tous commencèrent à gravir une rampe dallée, où s'espaçaient
-de larges degrés bas. Le vent de mer faisait
-pétiller la torche qu'un des matelots portait en avant;<span class="pagenum"><a name="Page_65" id="Page_65">[Pg 65]</a></span>
-et, à sa lueur rouge, on apercevait des tours, des barreaux,
-d'énormes murailles.</p>
-
-<p>Ils passèrent un porche surbaissé, gardé par deux
-canons gigantesques, sur de lourds affûts de granit.
-Alors, un homme en vedette sortit d'une poivrière
-maçonnée, et reconnut les survenants. Il ouvrit une
-étroite poterne, et le cortège s'engagea dans de longs
-corridors, coupés d'escaliers. Des lampes de fer y brûlaient,
-de distance en distance. Ils traversèrent une
-salle à piliers, où la lueur blafarde de la lune entrait
-par des verrières brisées, allant du plafond au plancher.
-Soudain, un air plus chaud enveloppa le prisonnier; et
-saisi d'une défaillance étrange, il sentit une clarté, à
-travers ses paupières entre-closes. Haletant, il tomba
-sur un banc. Les matelots avaient disparu.</p>
-
-<p>Mais des pas furtifs s'approchèrent, du fond de la
-salle voisine. On entendit un sourd murmure de voix,
-et derrière le guichet grillé qui s'ouvrait dans la massive
-porte, Floris aperçut confusément un visage sombre et
-barbu, avec deux yeux brillants qui l'examinaient.</p>
-
-<p>&mdash;C'est lui, c'est pien lui! che le reconnais! exclama
-tout bas le survenant... Que sa chefelure est souillée
-et hérissée, ô malheureux!... Che témoigne que c'est
-pien lui!... Ah! maigri, chanché, le nople cheune
-homme!... O Tieu! ô Tieu! on croirait foir un mort!...
-Comme il ferme les yeux opstinément, sous ses paupières
-enflammées!... Ah çà! il n'est pas mort, ch'espère!...
-Ah! malheur! malheur!... S'il allait mourir
-afant que ch'aie reçu ma récompense!... Oui, oui, oui!
-che le reconnais, comme étant le fils du Crand-Tuc...
-Mettez que che le reconnais!... Monsieur Manès m'a
-fait fenir, afin que che le reconnaisse!</p>
-
-<p>Pendant quelques instants encore, le colloque se
-poursuivit à voix basse, derrière la porte; puis, les pas
-s'éloignèrent, décrurent... Alors, Floris ouvrit les yeux.</p>
-
-<p>Il se trouvait dans une salle nue à voûte ogive, petite<span class="pagenum"><a name="Page_66" id="Page_66">[Pg 66]</a></span>
-et blanchie à la chaux. Une boule de verre, pleine
-d'huile jaune et posée sur un pied de faïence grossière,
-éclairait faiblement le réduit. L'île et le fort dormaient;
-tout était silence. De temps à autre, un choc profond
-et sourd retentissait jusque sous les pas du jeune
-homme. C'était la montée de la mer qui battait l'assise
-de la falaise.</p>
-
-<p>&mdash;Mais je sais! dit Floris, se dressant soudainement...
-C'est lui! c'est lui! Je me rappelle. C'est
-l'homme de Mme Éloi, l'homme qui se trouvait avec
-nous sur la tour Victor!</p>
-
-<p>Il courut à la porte et voulut l'ouvrir. Les matelots,
-sans doute, en se retirant, l'avaient fermée à clef, car
-elle résista. Il frappa quelques coups... Personne... Il
-entre-bâilla la fenêtre. Elle donnait de plain-pied sur
-une sorte de terrasse, où il ne vit rien que la lune,
-d'antiques boulets de pierre épars au milieu des orties,
-et, sous le parapet, la mer.</p>
-
-<p>Il se mit à marcher par la chambre. Sa face était
-droite, immobile, et quelque chose d'égaré paraissait
-dans tous ses mouvements. Il eut l'idée qu'on l'épiait,
-et vint coller l'oreille à la porte; puis il reprit sa promenade,
-répétant tout bas entre ses dents: <i>Le fils du
-grand-duc! le fils du grand-duc!...</i> Oh! ricana-t-il, un
-crayon, pour me rappeler ces mots, puisque je viens
-de les entendre! Le fils d'un grand-duc sur les pontons!...
-Prodigieux, prodigieux!... Et le jeune homme
-rit amèrement.&mdash;Il est bien certain, exclama-t-il, que
-Van Oost n'était pas mon oncle... Il n'avait ni frère ni
-sœur... Il l'a avoué devant moi, à maintes reprises,
-sans y songer... Voyons! Il recevait quelquefois, je me
-rappelle, des lettres timbrées de Russie. Il avait habité
-Pétersbourg... Un trouble extrême saisit Floris; la
-possibilité de retrouver son père lui apparut dans un
-éclair: il vit, comme en avant de lui, une inconcevable
-félicité. Mais ses pensées tourbillonnaient; il ne pouvait<span class="pagenum"><a name="Page_67" id="Page_67">[Pg 67]</a></span>
-les ressaisir.&mdash;Suis-je éveillé? dit-il tout à coup. Il se
-mordit le poing, puis, éclatant de rire: Voyons, voyons,
-du calme! reprit-il... Son œil tomba sur une croix
-sculptée dans la pierre du mur.&mdash;Oui! c'est bien
-l'abbaye! songea-t-il... Parbleu! ils en ont fait un fort!...
-Il allait, venait, s'arrêtait, repartait avec emportement,
-proférait des paroles à mi-voix. La violence de son
-espoir l'étourdissait, comme une liqueur fumeuse.</p>
-
-<p>Il vint à la porte-fenêtre; il l'ouvrit et fit quelques
-pas sur l'esplanade. La mer, assoupie maintenant, gonflait
-son large dos sans un murmure. Le firmament,
-d'un azur profond, palpitait de milliers d'étoiles.</p>
-
-<p>&mdash;Oh! les étoiles, les étoiles! dit Floris avec ravissement.</p>
-
-<p>Elles étaient à ses yeux, las d'horreur, comme s'il
-les eût vues pour la première fois, et, tout haletant, il respirait
-l'air vif, l'immense paix nocturne.&mdash;Que le ciel,
-se prit-il à songer, me déclare ma destinée par un
-éclair... Aucun éclair ne brilla, car l'orage s'était, depuis
-longtemps, éloigné, mais une longue et pâle étoile
-glissa à l'horizon, dans la mer. Ce hasard enivra le
-jeune homme. Tout lui parut joie et triomphe. Il sentit
-cette facilité que l'on croit éprouver dans les songes.
-Son cri, lui semblait-il, eût traversé l'Océan jusqu'aux
-îles les plus lointaines; il eût baisé à la bouche une
-reine; il se serait jeté sur un canon chargé; il eût pris
-dans sa main le soleil: et son cœur, qu'il entendait battre
-à coups impétueux contre ses côtes, animait et vivifiait
-la machine entière de l'univers.</p>
-
-<p>Comme il se tenait debout, près du parapet, Floris
-aperçut une chaloupe qui abordait le long des rochers.
-Deux ou trois matelots débarquèrent. On voyait leurs
-torches errer çà et là; on entendait leurs voix dans l'air
-tranquille. Puis un vieil homme prit terre à son tour,
-et Floris eût juré que cet homme venait pour lui à
-Pierre-Moine.</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_68" id="Page_68">[Pg 68]</a></span></p>
-
-<p>Il rentra dans la salle et ferma la fenêtre.</p>
-
-<p>Quelque chose de dévorant le consumait; ses mains
-tremblaient, la sueur lui couvrait le visage.</p>
-
-<p>La porte s'ouvrit soudainement, et l'homme aux
-cheveux gris parut. Il était grand, sec, l'air cruel, une
-longue face décharnée; une goutte de sang extravasé lui
-chargeait la paupière gauche. Floris ne l'avait jamais vu.</p>
-
-<p>&mdash;C'est lui!... murmura l'inconnu... Oui, oui, oui!
-pas le plus léger doute!... Le teint, le geste, le port de
-tête... La transmission héréditaire est surprenante.</p>
-
-<p>Tous deux, ils restaient à se considérer, et leurs
-yeux fixes se disaient mille pensées, confuses et profondes.
-Le vieillard demanda:</p>
-
-<p>&mdash;Votre nom est Floris?</p>
-
-<p>&mdash;Oui! c'est ainsi, dit le jeune homme, que me nommait
-Jacob Van Oost.</p>
-
-<p>&mdash;Votre oncle et tuteur, n'est-ce pas?</p>
-
-<p>&mdash;Plus que mon tuteur, repartit Floris, mais Van
-Oost n'était pas mon oncle...</p>
-
-<p>L'inconnu secoua la tête. Il poursuivit après une
-pause:</p>
-
-<p>&mdash;Nous savons tout de votre vie. Il y a eu plus
-d'yeux que vous ne pensez, ouverts sur vous, dans ces
-derniers temps. Vous avez vécu, à Paris, du petit héritage
-que Van Oost vous avait laissé; puis, dès les premiers
-jours du siège, fait prisonnier dans un engagement,
-vous avez été envoyé au fond de la Prusse à
-Stralsund, d'où vous vous êtes évadé; enfin l'on vous
-retrouve en mai, dans les rangs des fédérés parisiens.</p>
-
-<p>&mdash;J'étais désespéré comme eux, répondit Floris. Au
-reste, j'avais mes amis parmi les chefs de la Commune.</p>
-
-<p>&mdash;Vous aviez d'autres amis encore et de meilleurs,
-répliqua le vieillard. Ce sont eux qui m'envoient vers
-vous. Mon nom est Vassili Manès. Après avoir été
-pendant longtemps le médecin du grand-duc Fédor de<span class="pagenum"><a name="Page_69" id="Page_69">[Pg 69]</a></span>
-Russie, je le suis, à présent, de la grande-duchesse, sa
-femme, Mme Maria-Pia.</p>
-
-<p>Les cheveux de Floris se dressèrent, comme à une
-vision terrible. Un souffle courut dans ses os, et il se
-taisait éperdu. Le savant, enfin, rompit le silence:</p>
-
-<p>&mdash;Je suis pour vous le messager des plus étonnantes
-nouvelles. Ce n'est pas contre la douleur qu'il faut vous
-armer en ce moment, mais contre une joie excessive.
-Quoi que vous ayez pu souffrir durant vos cruelles
-épreuves, ce que je vais vous révéler vous payera de
-toutes ces tortures. Oubliez, ainsi qu'un mauvais rêve,
-ce qui précède cette nuit-ci. A mesure que je vous
-parle, votre passé s'évanouit. Chaque mot prononcé
-dore votre avenir, le tire des ténèbres, et le rend plus
-resplendissant, plus magnifique, plus glorieux, que vos
-jours écoulés n'ont été pauvres, obscurs, abaissés.</p>
-
-<p>&mdash;Êtes-vous si puissant? murmura Floris comme en
-ricanant; et il tremblait de tous ses membres.</p>
-
-<p>&mdash;Ma voix n'est que la voix d'un homme, reprit
-Manès, mais le destin parle par elle. Le sort vous fait
-marcher dans la vie, Monseigneur, à coups de foudre,
-et par des surprises violentes. Tombé du sein de la
-grandeur jusqu'au plus bas de l'abîme, ce n'est pas là
-le terme où vous aboutissez, mais celui d'où vous vous
-relevez. Vous allez quitter les pontons: vous serez
-riche, heureux, puissant, adulé; et quoi que ce soit qui
-arrive, vous avez touché désormais l'extrémité, le dernier
-fond de la détresse. Cette pensée, je l'avoue, Monseigneur,
-me décharge l'esprit d'un grand poids. Sans
-cela, j'eusse redouté de me faire le messager d'un autre
-état auprès de vous, car qui peut s'assurer, quand il
-change de fortune, si c'est pour sa félicité ou pour son
-malheur?</p>
-
-<p>Il s'avança, et lentement, d'une inflexion de voix solennelle:</p>
-
-<p>&mdash;Je vous le déclare, fit-il, vous êtes, Monseigneur,<span class="pagenum"><a name="Page_70" id="Page_70">[Pg 70]</a></span>
-le fils légitime du grand-duc Fédor de Russie et de la
-grande-duchesse Maria-Pia de Portugal... J'étais jadis
-un serf de votre père... Le premier, je vous rends
-hommage comme à mon seigneur longtemps méconnu.</p>
-
-<p>Et le vieillard, courbant sa haute taille, saisit et
-baisa la main de Floris.</p>
-
-<p>Il parut au jeune homme qu'un immense tonnerre
-croulait sur lui, l'enveloppait: puis, il n'y eut plus
-qu'un silence étouffant, et qui semblait l'arrêt du cœur
-du monde. Floris s'était levé en pied, et roide, les
-yeux tout grands ouverts, pareil à un somnambule, il
-s'avança d'un pas automate jusqu'à la fenêtre de l'esplanade.
-Il dit:</p>
-
-<p>&mdash;Voilà bien la mer et le ciel plein d'astres nocturnes...</p>
-
-<p>Ensuite, il se tint à la vitre. Comment ce secret révélé
-ne faisait-il pas bondir et éclater la terre? Pas une
-étoile ne bougeait... Quelquefois, d'un brusque mouvement,
-il passait la main sur son front. Le crâne lui battait
-avec un bruit de cloche; ses gestes étaient convulsifs,
-égarés. Il avait l'idée vaguement qu'un cataclysme
-avait bouleversé l'univers, et qu'il dominait au-dessus
-des hommes, roi, tout-puissant, presque immortel!</p>
-
-<p>Il fatiguait ses yeux à regarder la lampe, puis reportait
-ses regards sur Manès, sur la croix entaillée au
-mur, sur la cellule.&mdash;Cela est! cela est! disait-il;
-mais la réalité était si subite et si surprenante qu'elle ne
-le pénétrait pas plus que les imaginations d'un songe.
-Il revoyait sa vie écoulée, il tâchait de s'imaginer les
-choses qu'il allait faire dans l'avenir; il se disait avec
-orgueil qu'il recouvrait son nom, ses biens, sa naissance
-illustre. Ses pensées tumultueuses s'entre-choquaient;
-son cœur était un grand abîme dans lequel il
-ne connaissait rien.</p>
-
-<p>Et cela dura très longtemps, des heures, à ce qu'il
-lui semblait.</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_71" id="Page_71">[Pg 71]</a></span></p>
-
-<p>Il revint à Manès tout à coup et lui dit:</p>
-
-<p>&mdash;Ma mère vit-elle?</p>
-
-<p>Le vieillard retira d'un écrin une large et ronde
-boîte d'or, et il la tendit à Floris:</p>
-
-<p>&mdash;Voici, dit-il, le portrait de votre mère. Elle l'avait
-confié à mon frère pour que celui-ci vous le remît, sitôt
-qu'il vous aurait retrouvé... Faudra-t-il croire aux talismans?
-C'est grâce à ce portrait, Monseigneur, à
-votre étrange ressemblance avec Mme Maria-Pia, que
-le juif Chus vous a reconnu.</p>
-
-<p>&mdash;Ma mère! dit Floris... ma mère!...</p>
-
-<p>&mdash;Dès demain nous serons en route, reprit Manès.
-Vous la saluerez dans trois jours.</p>
-
-<p>Floris interrogea:</p>
-
-<p>&mdash;Verrai-je aussi mon père?</p>
-
-<p>&mdash;Le Grand-Duc, répondit Vassili, habite Sabioneira,
-sur la côte de Dalmatie. Il est, vous ne l'ignorez pas,
-le frère de l'empereur Nicolas; et de plus, vous avez
-un frère et une sœur. Vous saurez, en un meilleur
-temps, tout ce qui concerne votre naissance... Il y a
-deux heures, j'ai reçu des dépêches de votre père.
-J'étais allé à Rochefort pour les chercher. Il consent
-volontiers à vous reconnaître; il écrira lui-même au Tsar,
-et un rescrit impérial vous rétablira incontinent dans
-votre titre et dans vos droits... Mais ce n'est là qu'une
-partie de ses desseins. Le Grand-Duc a pensé plus loin,
-afin d'assurer votre bonheur, qu'il entend combler d'un
-seul coup. Il vous dote d'un apanage, en vue de votre
-prochain mariage. Votre père a fait choix pour vous,
-Monseigneur, d'une fiancée presque royale.</p>
-
-<p>&mdash;Pour moi! exclama le jeune homme.</p>
-
-<p>Vassili Manès continua:</p>
-
-<p>&mdash;Le Grand-Duc vous a fiancé à la jeune princesse
-Isabelle de Bourbon et Bragance, sa pupille et votre
-cousine. Il me charge de vous l'apprendre aujourd'hui
-même. Des deux nouvelles dont je suis le messager,<span class="pagenum"><a name="Page_72" id="Page_72">[Pg 72]</a></span>
-Monseigneur, c'est la deuxième, assurément, qui est
-pour vous la plus heureuse.</p>
-
-<p>&mdash;Me marier! s'écria Floris. Ah! je vous en conjure,
-monsieur, que l'on me permette, dans cette affaire, de
-ne consulter que mon propre cœur!</p>
-
-<p>&mdash;Votre mère l'a élevée, dit le savant. Elle est aussi
-bonne que belle.</p>
-
-<p>&mdash;Je ne veux pas me marier!</p>
-
-<p>&mdash;Le Grand-Duc, poursuivit Vassili, est le tuteur
-de la princesse. Il y a longtemps que cette union est
-destinée entre les deux maisons. Par malheur, votre
-frère est entré dans les ordres. La princesse a des biens
-immenses: les profusions du Grand-Duc ont attaqué
-les fondements de ce que, dans les particuliers, on appelle
-leur fortune. Votre père veut ce mariage; il n'y
-souffrira aucune objection.</p>
-
-<p>&mdash;Je ne l'aime pas! dit Floris.</p>
-
-<p>&mdash;Vous l'aimerez, quand vous l'aurez vue...</p>
-
-<p>&mdash;Non, non! je ne puis pas l'aimer et je ne le veux
-point.</p>
-
-<p>&mdash;Elle a été, dit le savant, la joie et la consolation
-de votre mère, depuis plus de quatorze années.</p>
-
-<p>&mdash;Faut-il pour cela, répliqua Floris, qu'elle devienne
-mon tourment?</p>
-
-<p>Il parlait avec feu, tournant vers Manès des yeux
-irrités. Celui-ci reprit posément, après un silence:</p>
-
-<p>&mdash;Considérez, je vous prie, Monseigneur, que je ne
-suis rien, en tout ceci, que l'instrument de votre père...
-Or, mes dépêches sont formelles. Si vous épousez la
-princesse, le Grand-Duc vous reconnaît pour fils, de
-bonne réciprocité. Mais, par contre, si vous refusez de
-le satisfaire là-dessus, votre père se considère comme
-dégagé de sa promesse... Pesez bien cette alternative!</p>
-
-<p>&mdash;Donc, repartit Floris amèrement, il faut que je
-dise à mon père: Mon obéissance vous répond que je
-suis vraiment votre fils... J'épouserai qui vous voudrez:<span class="pagenum"><a name="Page_73" id="Page_73">[Pg 73]</a></span>
-la chambrière, la buandière, ou bien la fille de
-l'intendant; moyennant quoi, accordez-moi, daignez
-m'accorder, je vous supplie, la faveur de votre paternité!...
-Non, monsieur! Non, non! je ne puis croire
-que mon père veuille agir ainsi!</p>
-
-<p>&mdash;Je ne fais, dit Vassili, qu'exécuter ses ordres.</p>
-
-<p>&mdash;Soit! dit Floris avec violence, je refuse!...
-Mieux vaut mourir, mieux vaut rester misérable, que
-d'avoir à implorer humblement ce qui vous est dû...
-Morbleu! continua-t-il, d'un ton véhément, que m'importe
-de déplaire à un homme qui me traite avec tant
-de rigueur, que je n'ai jamais vu, qui ne me connaît
-pas, et qui, sans doute, puisque vous vous taisez là-dessus,
-m'a tenu éloigné de lui, par quelque motif
-lâche ou criminel!</p>
-
-<p>&mdash;Il vous fait grand-duc, dit Vassili.</p>
-
-<p>&mdash;Que me donne-t-il, s'écria Floris, si ce n'est ce
-qui m'appartient? Il est mon père et grand-duc de
-Russie. Donc, sa puissance, ses biens, ses titres, tout
-cela me revient de droit. Loin que je sois son obligé,
-c'est moi qui pourrais, au contraire, lui demander
-compte de mon rang, dont il m'a privé si longtemps.</p>
-
-<p>&mdash;Un grand-duc ne rend pas de comptes! répliqua
-Manès.</p>
-
-<p>&mdash;Si! lorsqu'il a trahi son sang, sa propre famille,
-son pays!... Par le ciel! poursuivit le jeune homme,
-dans une explosion de fureur, je saurai bien contraindre
-mon père...</p>
-
-<p>&mdash;En Russie, dit froidement Manès, il n'y a de lois
-et de tribunaux que lorsque le Tsar le veut bien. Le
-grand-duc Fédor est son oncle.</p>
-
-<p>&mdash;Je suis son cousin, dit Floris.</p>
-
-<p>&mdash;Vous êtes, riposta Manès, un insurgé, monsieur,
-un combattant de la Commune. Vous étiez, il n'y a pas
-quatre heures, sur la <i>Charente</i>, un des pontons de
-Pierre-Moine. Il suffit que je me retire, pour qu'on<span class="pagenum"><a name="Page_74" id="Page_74">[Pg 74]</a></span>
-vous y ramène aussitôt. Vous passerez en jugement
-sous votre nom de Floris, sans plus; et s'il vous prend
-envie d'affirmer que vous êtes le cousin du Tsar, les
-gendarmes vous croiront fou, et l'on vous mettra aux
-fers, dans la cale. Voilà ce que vous êtes, monsieur.</p>
-
-<p>Un grand silence succéda à ces paroles.&mdash;Ce salpêtre,
-songeait Manès, cette fureur, c'est ce que l'on
-nomme chez les princes la générosité du sang. Celui-ci
-est déjà ingrat. Les atomes roulent en lui du même
-cours que chez ses ancêtres hautains, et lui forment ce
-qu'on appelle les sentiments, le caractère... A peine
-a-t-il un peu de foudre entre les doigts, qu'il voudrait
-en brûler le monde! Il haussa les épaules, et venant
-vers Floris, qui tenait les yeux fixés en terre, Manès
-se prit à dire doucement:</p>
-
-<p>&mdash;Allons, allons, vous avez été vif, un peu trop vif
-peut-être, Monseigneur.</p>
-
-<p>Sans répondre, Floris s'assit après quelques tours
-dans la chambre, et les coudes sur la table, la tête fort
-basse entre les deux mains, il poussait de longs soupirs.</p>
-
-<p>&mdash;Je verrai mon père, dit-il enfin, je me jetterai à
-ses pieds, je le conjurerai, par tout ce qu'il aime, de ne
-pas faire mon malheur. Je le supplierai, je m'humilierai,
-quoi qu'il m'en coûte, et mon père m'exaucera.</p>
-
-<p>&mdash;Un autre que moi, répondit Manès, vous contenterait
-en paroles, et vous décevrait, Monseigneur. Moi,
-je dirai la vérité. Vous ne connaissez pas le Grand-Duc.
-Il traite avec un empire absolu les personnes de sa
-dépendance; votre père est accoutumé à ne se gêner
-sur rien... Apprenez, puisqu'il faut vous le dire, que
-le grand-duc Fédor n'aime que lui, compte les autres,
-quels qu'ils soient, uniquement par rapport à lui, et
-que ni tendresse ni pitié n'ont de pouvoir sur ses
-résolutions... Je vous le répète, Monseigneur. Je
-viens de recevoir tantôt, les ordres les plus exprès.
-Avant que de vous avouer pour fils, et comme<span class="pagenum"><a name="Page_75" id="Page_75">[Pg 75]</a></span>
-s'il avait prévu cette résistance qui me surprend,
-le Grand-Duc exige de moi que je reçoive votre
-parole d'épouser la princesse Isabelle... Il n'est pas
-d'autre alternative. Ou consentez à ce qu'il demande,
-et soyez le grand-duc Floris: ou bien, demeurez
-pauvre, méconnu, misérable et abandonné. <i>Aut Cæsar
-aut nihil</i>, Monseigneur... C'est à vous de qui les mains
-touchent à ces deux états si différents, d'en choisir un,
-et à l'instant.</p>
-
-<p>&mdash;Que faire donc? reprit Floris, comme se parlant
-à lui-même.</p>
-
-<p>&mdash;Il n'y a qu'une chose à faire: obéissez à votre
-père!</p>
-
-<p>&mdash;Obéir! s'écria le jeune homme. Quand j'étais
-pauvre et méprisé, je n'ai jamais obéi à personne.
-Commencerai-je d'obéir, alors qu'on me dit riche et
-puissant?</p>
-
-<p>&mdash;Il le faut cependant, Monseigneur.</p>
-
-<p>&mdash;Non! non! jamais!... je ne saurais!</p>
-
-<p>&mdash;Vous briserez le cœur de votre mère, dit Manès.</p>
-
-<hr class="tb" />
-
-<p>Trois heures sonnèrent à quelque horloge, au milieu
-du désert silencieux de la nuit. La lune se couchait à
-l'ouest; les étoiles perdaient leurs feux. Une somnolence
-saisit Floris. Il se tourmentait comme dans un
-songe, quand, voulant parler, la voix ne suit pas;
-voulant fuir, on sent ses membres engourdis. Un
-nuage, à ce qu'il lui semblait, couvrait son âme.</p>
-
-<p>&mdash;Bien, bien, Monseigneur, dit Manès, prenez votre
-temps, réfléchissez!</p>
-
-<p>Alors, Floris se promena sept à huit tours dans la
-cellule. Il sentait bien où penchait son cœur et ce qu'il
-allait décider, et sa tristesse s'en augmentait. La petite
-lampe brûlait bleu. La mer plombée était déserte.
-Pas une voile, pas un oiseau. Quelques rides y frissonnaient,
-dans le silence universel.&mdash;Et pourtant, dit-il,<span class="pagenum"><a name="Page_76" id="Page_76">[Pg 76]</a></span>
-en frappant du pied, je ne puis me dépouiller moi-même!
-Qui voudrait renoncer à être ce qu'il est, ce
-que la nature l'a fait?... Je me vengerai de mon père...
-Il se remit contre la vitre, et il contemplait le ciel en
-silence.&mdash;O misérable cœur humain! soupira Floris.
-Nul ne songe aux étoiles éternelles, et le regard d'une
-femme éblouit... Un découragement infini l'accabla:
-il se sentait comme rouler au milieu de gouffres de
-ténèbres. Ses idées lasses se mêlaient; par moments,
-il ne savait plus où il était. Il se croyait rue de Buci,
-dans la morose chambre d'hôtel qu'il habitait, depuis la
-mort de Van Oost. Subitement, il se ressouvint d'une
-estampe d'après Watteau, pendue au mur, dans un
-vieux cadre dédoré. Il revoyait l'étang lointain, la fontaine
-de féerie sous les grands arbres, les couples
-d'amants entrelacés. Il répétait, d'une façon stupéfiée
-et machinale, le titre inscrit au bas de la marge:</p>
-
-<p>«<i>Les plaisirs de l'île enchantée.</i>»</p>
-
-<p>Ces mots lui revenaient sans cesse à l'esprit.</p>
-
-<p>&mdash;Eh bien, Monseigneur? dit Manès.</p>
-
-<p>Et comprenant aussitôt, à l'abattement du jeune
-homme, que c'était le moment favorable, il redoubla
-en demandant:</p>
-
-<p>&mdash;Monseigneur, que résolvez-vous?</p>
-
-<p>Floris releva un peu la tête; et Manès lui lisant aux
-yeux, y vit sa réponse:</p>
-
-<p>&mdash;Vous consentez! s'écria-t-il.</p>
-
-<p>&mdash;Ah! monsieur, monsieur, murmura Floris, qu'avez-vous
-fait! qu'a fait mon père!</p>
-
-<p>&mdash;Monseigneur, dit Vassili, en se jetant à lui, je vais
-combler de joie Mme Maria-Pia, par cette nouvelle.</p>
-
-<p>&mdash;Oui! j'ai promis, reprit le jeune homme... On m'a
-forcé, contraint, asservi. Mais que mon père le sache
-aussi! Elle ne me sera jamais de rien!</p>
-
-<p>Des pleurs brûlants et rares lui jaillirent: et défait,
-blême à s'évanouir, il se laissa tomber sur un escabeau.<span class="pagenum"><a name="Page_77" id="Page_77">[Pg 77]</a></span>
-On voyait dans ses sourcils froncés, dans ses yeux
-mornes et irrités, dans tout son visage farouche, comme
-une rage de douleur prête à s'exhaler.</p>
-
-<p>&mdash;Ma mission auprès de vous est terminée, reprit
-le savant. Il ne me reste qu'à vous communiquer les
-instructions de votre père. Voici la lettre où Son Altesse
-règle ce que vous devez faire, à présent. Veuillez
-l'entendre, Monseigneur.</p>
-
-<p>&mdash;Soit! vite! vite! dit Floris.</p>
-
-<p>Vassili déploya la dépêche:</p>
-
-<p>&mdash;<i>Je le recevrai dans quelque temps</i>, lut-il. C'est de
-vous qu'il s'agit, Monseigneur. <i>Qu'il parte tout de suite
-pour Prague, où est Madame la Grande-Duchesse.
-Qu'il s'attache à bien faire sa cour et à plaire à sa
-fiancée. Je compte avoir sur ce point-là des nouvelles
-satisfaisantes.</i></p>
-
-<p>&mdash;Eh! dit Floris se dressant debout et lâchant enfin
-sa fureur, quand le diable viendrait me dire de lui
-plaire, morbleu! je ne veux pas lui plaire!... Que mon
-père n'est-il ici!</p>
-
-<p>&mdash;Monseigneur...</p>
-
-<p>Floris poursuivit:</p>
-
-<p>&mdash;Parce que mon père est le Grand-Duc... Il dispose
-aujourd'hui de moi, ainsi que d'une bête privée, et me
-donne à qui lui convient! Mais, par Dieu! je le jure,
-monsieur, je la renverrai chez elle, aussitôt que le
-prêtre nous aura unis!</p>
-
-<p>&mdash;Vous faites injure à votre père, dit Manès.</p>
-
-<p>&mdash;Soupirer, envoyer des fleurs, rouler les prunelles,
-c'est là, sans doute, ce qu'il appelle des nouvelles satisfaisantes...
-Vous parlez d'injure, je crois. L'injure
-n'est-elle pas pour moi, que l'on marie la corde au
-cou?... Mais, si le monde est assez vaste, je saurai
-mettre entre elle et moi de la distance... Le temps de<span class="pagenum"><a name="Page_78" id="Page_78">[Pg 78]</a></span>
-la cérémonie! Puis, bonsoir... Elle ira au nord, et moi
-au midi!</p>
-
-<p>Alors Manès reprit doucement:</p>
-
-<p>&mdash;Daignez m'entendre, Monseigneur.</p>
-
-<p>&mdash;Parlez, monsieur, parlez, parlez, parlez!</p>
-
-<p>&mdash;Votre fiancée, dit Manès, la princesse Isabelle de
-Bragance...</p>
-
-<p>&mdash;Je ne lui plairai point, interrompit Floris. Pardieu!
-je vous dis... Il n'aura pas de nouvelles satisfaisantes.</p>
-
-<p>&mdash;Permettez-moi de parler, Monseigneur. Votre
-fiancée, quand vous l'aurez vue...</p>
-
-<p>&mdash;La voir! s'écria Floris... Je ne veux pas la voir.
-Pourquoi la verrais-je? Non, non, non... Il a dit qu'il
-fallait lui plaire, il me prescrit de lui faire la cour; mais
-je ne la verrai seulement pas: et que ses flatteurs
-l'écrivent à mon père!... Non, pardieu! je ne la verrai
-pas!... Et pour faire ma cour, comme il dit, je louerai
-un buste de cire, un de ces mannequins tournants qui
-ont la bouche toujours en cœur... Le temps de la cérémonie,
-pas davantage! Ni avant, ni après, pas un seul
-instant!</p>
-
-<p>&mdash;Bien, bien, dit le savant d'un ton froid, on peut
-passer beaucoup de choses à un homme qui est en colère.</p>
-
-<p>&mdash;Moi, en colère! dit Floris. Par le diable! je suis
-calme... Et je serais plus calme encore dix mille fois,
-que je tiendrais le même langage.</p>
-
-<p>&mdash;Fi! Monseigneur, vous ne pouvez parler sérieusement.</p>
-
-<p>&mdash;Je ne la verrai pas! dit Floris, et croyez, monsieur,
-s'il vous plaît, que je parle sérieusement... Je ne
-la verrai pas, si ce n'est à l'autel, aux pieds du prêtre...
-non! pas avant!... Que mon père enrage de cela, qu'il
-me maudisse, qu'il me haïsse, je ne la verrai pas, je
-vous dis!... Ni son portrait, ni rien d'elle; je ne veux
-pas!... Et mon père l'endurera! Je fais bien assez sa
-volonté, pour qu'il fasse un peu la mienne aussi!</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_79" id="Page_79">[Pg 79]</a></span></p>
-
-<p>&mdash;Monseigneur, dit Vassili, ne vous obstinez point...
-Allons, allons! Ce n'est qu'une folie... Vous serez, j'en
-suis sûr, raisonnable.</p>
-
-<p>&mdash;Non, non, non, non! cria Floris, quand même,
-jour et nuit, vous vous pendriez, comme une sangsue,
-à mon oreille, quand la vie de mon père dépendrait de
-ma résolution, quand mon frère et ma sœur&mdash;ai-je une
-sœur aussi?&mdash;se jetteraient à mes pieds, quand ma
-mère me supplierait, entendez-vous? tout cela ne
-m'ébranlerait pas!... Mon dessein est irrévocable. Je
-ne verrai ma fiancée que le jour de notre mariage, à
-l'autel nuptial, pas avant!</p>
-
-<p>&mdash;C'est impossible, dit Vassili. Le Grand-Duc ne le
-souffrira pas.</p>
-
-<p>&mdash;Cela sera, repartit Floris, et le Grand-Duc le
-souffrira.</p>
-
-<p>&mdash;Vous réfléchirez, Monseigneur.</p>
-
-<p>Mais le jeune homme s'écria dans une sorte de transport:</p>
-
-<p>&mdash;Ah! mon père exige ma parole!... Eh bien! je vous
-la donne ici... Oui, dit-il, en étendant la main vers la
-croix de pierre sculptée au mur, je jure de ne voir le
-visage de celle à qui l'on me marie, qu'à l'autel, au moment
-d'échanger nos bagues... Donnez-lui-en avis,
-monsieur, ainsi qu'à mon père et à ma mère. Imaginez
-un vœu, un caprice, tel expédient que vous voudrez...
-Au pied de l'autel, pas avant!... Ni son portrait...
-Rien, rien, rien d'elle!... Vendu, vendu! Et il grinçait
-des dents... Ah! ah! ah!... râla Floris... J'étouffe.</p>
-
-<p>Ses yeux tournaient dans leur orbite, et sa tête se
-renversait en arrière. Manès tira la chaîne d'une cloche.
-M. Chus et des matelots entrèrent précipitamment. Ils
-entourèrent Floris évanoui, puis, d'après l'ordre de
-Manès, le portèrent à l'air, sur la terrasse.</p>
-
-<p>Il arrivait du large un bruit joyeux, et l'eau calme
-frissonnait, bleue et mollement transparente, tandis<span class="pagenum"><a name="Page_80" id="Page_80">[Pg 80]</a></span>
-qu'aux places traversées par des remous, roulaient,
-dans tous les sens, de claires rivières d'argent. L'air,
-plein d'aurore, était démesuré, et de grands rais marquaient
-l'endroit où le soleil allait apparaître. Il surgit
-tout d'un coup, et ses rayons étincelaient sur la cime
-des vagues. Puis, le globe de l'astre monta dans le profond
-ciel du matin; et Floris, encore tout haletant,
-voyait en ce soleil l'image de son destin vainqueur, qui
-sortait enfin de la nuit.</p>
-
-<hr class="chap" />
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_81" id="Page_81">[Pg 81]</a></span></p>
-
-
-
-
-<h3><a name="LIVRE_TROISIEME_1" id="LIVRE_TROISIEME_1">LIVRE TROISIÈME</a></h3>
-
-
-<p>Le soir tombait et les rues neigeuses s'emplissaient
-d'ombre, quand M. Chus, commerçant notable en vieux
-habits, ferrailles, boutons d'os et tels genres de curiosités,
-parvint, tout en haut du Hradschin de Prague,
-sur la place Sainte-Monique. Là, s'arrêtant avec hésitation,
-il interrogea un passant:</p>
-
-<p>&mdash;Le Palais-Rouge? répondit l'homme... Si vous
-êtes loin du Palais-Rouge? Et, en riant, il le montra du
-doigt. Derrière une grille, dont les piliers supportaient
-des trophées et des aigles à deux têtes, la façade s'en
-déployait, avec ses rangées de fenêtres, son toit démesuré,
-ses mansardes à volutes et les statues de ses acrotères,
-immobiles dans le ciel clair.</p>
-
-<p>Le fripier s'avança vivement au milieu de la cour solitaire.
-Elle était décorée, dans l'ancien goût français,
-de pièces de parterre plates, dont les arabesques de
-buis et les enroulements de gazon se détachaient, tout
-noirs, sur la neige. Comme M. Chus montait le perron,
-la vitre s'ouvrit au-dessus, à un œil-de-bœuf éclairé;
-et une grosse face rougeaude se pencha, hors du rond
-de pierre:</p>
-
-<p>&mdash;Holà! par ici! par ici!</p>
-
-<p>&mdash;Pien, monsieur, ch'arrife, dit le fripier, qui salua
-en ôtant son chapeau... Monseigneur se porte pien,
-ch'espère!</p>
-
-<p>M. Chus, quand il eut poussé, sans bruit, les deux
-battants de cuir gaufré, se trouva sous un vaste portique
-de chêne et de tapisserie. On n'y voyait rien de
-vivant. Quatre ou cinq bougies de cire achevaient de se
-consumer, dans un grand chandelier de cuivre, en couronne.
-Mais des pas lourds résonnèrent; la porte s'ouvrit<span class="pagenum"><a name="Page_82" id="Page_82">[Pg 82]</a></span>
-toute grande, et messer Pistolese, majordome-major
-de S. A. le grand-duc Fédor, entra dans la salle
-en chantonnant. Ce personnage, en qui M. Chus reconnut
-son homme de la fenêtre, était grand, fort rouge,
-moustachu, vêtu d'un frac bleu à boutons dorés, et
-tenait à la main un double mètre de bois.</p>
-
-<p>&mdash;Eh bien! coquin, s'écria-t-il en mauvais allemand,
-m'apportes-tu enfin ces brocatelles?</p>
-
-<p>Puis, quand M. Chus, interdit, eut expliqué la
-méprise:</p>
-
-<p>&mdash;Ah! bien, fort bien! dit l'Italien... Ha! ha! ha!
-Le diable m'étrangle si je ne t'ai pris d'abord pour un
-garçon de chez maître Zlam, qui doit m'envoyer des
-étoffes... Vois-tu, continua-t-il en s'essuyant le front,
-qui semblait verni tant il reluisait, avec cette infernale
-salle Espagnole qu'il me faut décorer pour la noce, je
-ne sais plus quelquefois où j'en suis... Cent dix-huit
-pieds de long, mon cher, sur soixante-douze de
-large!... Messer Pistolese par-ci, messer Pistolese par-là...
-Je ne puis cependant pas tout faire!... Et tu viens
-de Paris, dis-tu?... Tu voudrais voir Mgr Floris?...
-Parfait! parfait!... Eh bien, allons!</p>
-
-<p>Ils passèrent d'abord un réduit chinois orné de laques
-et de porcelaines; puis, montant cinq marches
-de jaspe, messer Pistolese et M. Chus enfilèrent une
-longue galerie boisée en vert clair, où se voyaient plusieurs
-tableaux de chasses indiennes et moscovites. Ils
-étaient dans ce que l'on appelle le «petit côté» du Palais-Rouge,
-bâti au temps de Marie-Thérèse, par
-Sibylle, margrave d'Anspach. Partout, des recoins, des
-vitrées ajustées de baguettes d'argent, des niches creusées
-dans la muraille, des ronds-points de porphyre
-hexagones, des cabinets de glaces de miroir, peints de
-cygnes et de déesses nues. Ce dédale d'appartements,
-éclairé par des torchères, était tiède, splendide, désert.</p>
-
-<p>&mdash;Le mariage a lieu, reprit Pistolese, l'avant-veille<span class="pagenum"><a name="Page_83" id="Page_83">[Pg 83]</a></span>
-du jour de Noël. Le festin, à deux heures précises... Il
-faudra six dressoirs pour les viandes: potages, bouillis,
-gelées, rôtis, pâtisseries et fruits. Et il les nombrait sur
-ses doigts... Chaque service de quarante-huit plats...
-C'est une grosse affaire, tu conçois! Ils ne sont pas
-mauvais ouvriers par ici, mais mous, flasques; ils manquent
-d'entrain... N'importe, poursuivit le majordome,
-ce sera vraiment... ce sera... Et, ne pouvant
-trouver de vocable assez pompeux et magnifique, il décrivit
-avec sa toise un entrelacs flamboyant dans l'air.
-Ce n'est pas pour rien, tu supposes, que l'on m'a fait
-venir de Dalmatie, et que, pendant plus de six ans,
-messer Joachimo Pistolese a été le suprême chef des
-costumes et des machines du théâtre de la Fenice, dans
-la cité célèbre de Venise!</p>
-
-<p>Tous deux, ils se remirent en marche, sans parler. Ils
-traversaient des couloirs vernis, revêtus d'ancien cuir
-jaune et or et argent pâle sur violet, des chambres de
-chasseurs, de pêcheurs et de vignerons vendangeurs,
-en tapisserie d'or et d'argent, des retraits de velours
-fleur de pêche, brodés d'orfèvrerie d'argent, des voûtes
-profondes à dorures. Des meubles ventrus en écaille
-verte, des tables à housse d'argent étaient rangés au
-bas des murailles, avec des fauteuils à fond d'or. Les
-portes, les travées, le lambris ne présentaient de toutes
-parts, sur la lourde et épaisse dorure, que des pots
-à fleurs, des tritonnes, des satyres coiffés de feuillages,
-des enfants entre les dents d'une guivre, des masques,
-des couronnes, des luths. Çà et là, étincelait au mur
-quelque vieux miroir de Venise, à bordure de lames
-vertes et violettes, gravées d'Amours. Ser Pistolese y
-lissait sa moustache au passage.</p>
-
-<p>&mdash;Et le festin fini, ajouta-t-il en poussant le coude à
-son compagnon, que te semblerait de deux Cupidons?
-Ils descendraient de la tribune, au moyen d'un engin,
-pour couronner la princesse Isabelle... Hein! ne serait-ce<span class="pagenum"><a name="Page_84" id="Page_84">[Pg 84]</a></span>
-pas galant?... Mais doucement... Nous arrivons.</p>
-
-<p>Ils se trouvaient sur un large palier, en face d'une
-arcade dorée et vitrée à petits carreaux, que drapait un
-rideau de velours rouge. Le majordome écarta ce rideau
-et colla son gros œil à la fente:</p>
-
-<p>&mdash;Oh! oh! dit-il tout bas, je m'esquive: Monseigneur
-n'est pas encore rentré... Ils sont là, toute la séquelle,
-le joaillier, le marchand cirier, le confiturier, l'orfèvre,
-le fourreur... Tu peux entrer et l'attendre avec eux...
-Il est allé chez le comte Waldstein, pour lui faire part
-de son mariage... Ha! ha! ha!... Je me donne au diable
-si Monseigneur, quand il rentrera, ne vous commande
-pas à tous de revenir à un autre moment!</p>
-
-<p>Chus, demeuré seul, pénétra dans une vaste salle,
-soutenue de colonnes blanchies. Le plafond, tout uni,
-était crépi à la chaux; des râteliers, le long des murs,
-supportaient des piques et des pertuisanes, et huit lustres,
-en bois de cerf, qui pendaient de distance en distance,
-portaient des ronds de cires allumées. Assez de
-monde était là rassemblé: les uns, par groupes de gens
-épars; d'autres, solitaires sur des bancs de bois, bariolés
-de couleurs vives. L'entrée de Chus fit un profond
-silence; puis, au bout de quelques instants, les conversations
-reprirent.</p>
-
-<p>Mais la porte s'ouvrit de nouveau, et le fripier, en
-tournant la tête, aperçut à quelques pas de lui une
-figure singulière. C'était une femme extrêmement petite,
-une espèce de magot de Saxe, et que sa face jaune
-et plate, ses grimaces, ses mains de poupée, ses sourcils
-noirs dessinés comme au pinceau, et des fleurs de
-coquelicot sur un chapeau-cabas de satin vert, pouvaient
-faire prendre, à qui la voyait, pour une naine de
-la foire.</p>
-
-<p>&mdash;Bonsoir, mes maîtres, dit la petite femme... Brr!
-brr! le vent est froid; mais c'est bien naturel, quand
-les pommes se vendent un kreutzer la pièce et qu'il y a<span class="pagenum"><a name="Page_85" id="Page_85">[Pg 85]</a></span>
-le marché aux crèches devant le Teyn... Eh bien! exclama-t-elle,
-en fixant sur Chus des yeux courroucés,
-qu'a-t-il à rire, cet insolent?... Ma parole, il aurait besoin
-d'une potée d'eau froide sur la tête!... Voyez-vous
-ça! voyez-vous ça!... Je ne suis qu'une pauvre fille,
-mais quoi! des cavaliers, des gens de naissance sont
-civils envers Rézinka, et celui-ci se moquera!... Je suis
-bien connue au Hradschin, entendez-vous, vilain
-Honza? C'est moi qui brode en or les deux carreaux de
-mariage de Monseigneur et de sa colombe... Je tire
-souvent mon fil, ça se peut; mais touchez seulement à
-la queue d'un chat qui m'appartienne (et j'en ai trois),
-et vous verrez ce qu'il vous en cuira, sot petit homme!</p>
-
-<p>Les marchands éclatèrent de rire, tandis que Chus,
-interdit, grommelait:</p>
-
-<p>&mdash;Oh! pas t'inchures! pas t'inchures!... Fenant te
-tout autre que fous, ça nécessiterait l'emploi tes pistolets...
-Fous ne savez pas à qui fous parlez!</p>
-
-<p>&mdash;Par les cinq plaies! repartit la naine, quand l'on
-aurait les yeux bouchés de deux meules de moulin aussi
-grosses que le dôme de Saint-Nicolas, rien qu'à votre
-baragouin allemand et à votre incivilité, il est bien
-clair que vous êtes de ceux qui nasillent à la synagogue
-et qui ne mangent pas de cochon!</p>
-
-<p>&mdash;Pon! pon! dit Chus, ça m'apprentra! Qui se mêle
-au trèfle, les truies le foulent! Lorsque fous saurez
-qui che suis, fous regretterez fos paroles... Croyez-moi...
-Fous en serez fâchée.</p>
-
-<p>Les bras croisés, il secouait la tête avec une grande
-majesté. Ensuite, il dit:</p>
-
-<p>&mdash;Che suis monsieur Salomon Chus; ch'ai reconnu,
-moi le premier, Son Altesse le crand-tuc Floris...
-Ch'ai saufé Mgr Floris, sur les parricates, à Paris...
-Che l'ai emporté sur mon tos, à trafers une grêle te
-palles!... Et, si l'on me traitait comme che le mérite,
-Son Altesse tefrait, chaque chournée te ma fie, me tonner<span class="pagenum"><a name="Page_86" id="Page_86">[Pg 86]</a></span>
-à mon técheuner un pillet te cinq cents florins sous
-ma serfiette, et quand che serai mort, me faire empaumer
-tans un cercueil t'or... oui, un cercueil en or, enrichi
-te tiamants!</p>
-
-<p>Il y eut un assez long silence. Tous les yeux étaient
-arrêtés sur le fripier, qui se passait aux doigts de vieux
-gants, d'un air important. Il reprit enfin, à demi-voix:</p>
-
-<p>&mdash;Quand on a rentu te tels serfices, il est naturel,
-n'est-ce pas? qu'on fous en soit reconnaissant... Monseigneur
-m'a tonc écrit te fenir... Pon cheune homme!
-Il est impatient te me présenter comme son saufeur à
-sa nople fiancée, la princesse Isapelle. Che rouchirais te
-fous rapporter les éloches qu'il fait te moi... <i>Che tois la
-fie à ce pon Chus... Sans ce prafe Chus, che serais
-mort!...</i> Foilà ce qu'il tira, à son tîner, en s'entretenant
-avec la princesse; et la princesse lui répond: <i>Mon Tieu!
-que je foutrais le foir!</i></p>
-
-<p>Une huée de rires salua l'impudent mensonge du fripier.
-On entendait, au milieu du tapage, le fausset perçant
-de la naine:</p>
-
-<p>&mdash;Oh! le juif menteur! criait-elle... Heureusement,
-le proverbe dit bien: «Les mensonges ont les jambes
-courtes.» Il ne sait pas que Monseigneur n'a pas encore
-vu la princesse Isabelle... Non, poursuivit-elle en regardant
-M. Chus et tous les assistants avec une expression
-de triomphe, le jeune seigneur ne l'a pas vue, et la princesse
-n'a pas vu non plus son fiancé. Ils ne connaîtront
-leurs visages que devant les saints autels du Seigneur,
-le jour où on les mariera.</p>
-
-<p>&mdash;Êtes-fous folle? marmotta Chus... Que feut tire
-ce conte-là?</p>
-
-<p>&mdash;Un conte! exclama la naine. Si c'est un conte,
-entends-tu, juif païen? alors tu n'iras pas en enfer avec
-tous les diables de l'usure!... Il n'y a rien de si certain...
-La princesse, aussitôt qu'elle a su que son
-fiancé arrivait, s'est retirée, par dévotion, dans le couvent<span class="pagenum"><a name="Page_87" id="Page_87">[Pg 87]</a></span>
-des Filles de Sainte-Monique, et elle y fait maintenant
-sa retraite.</p>
-
-<p>Maître Skreta, le cirier, ajouta:</p>
-
-<p>&mdash;On voit même d'ici, monsieur, le lieu où elle s'est
-renfermée, et qui est bien maussade et bien noir, pour
-une princesse si jeune.</p>
-
-<p>Sur quoi, menant M. Chus, étonné, au bas bout de
-la galerie, dans une profonde fenêtre, le bonhomme lui
-montra sur la place le couvent des Filles de Sainte-Monique.
-Son énorme façade grillée forme équerre avec
-le palais; et l'église Saint-Augustin, présentant ses
-trois portes de front, relevées de niches et de colonnes,
-joint l'un à l'autre, par un pan coupé, les deux antiques
-bâtiments et les couronne de son dôme.</p>
-
-<p>&mdash;Oui, reprit le marchand cirier, c'est là, monsieur,
-que s'est retirée la princesse, le matin même du jour
-à jamais béni où Mgr Floris est arrivé... Ah! elle s'est
-privée par là, on peut l'affirmer, d'un spectacle tout à
-fait poignant, d'un spectacle qu'on ne saurait peindre!...
-Ils levaient les regards au ciel, ils tendaient les
-mains: leur visage était si changé, comme on dit dans
-la pièce, qu'on ne les reconnaissait plus à la face, mais
-au vêtement... Mme Maria-Pia, dès qu'elle aperçoit son
-fils, s'écrie: «Cher fils, je te bénis, je te bénis!» puis
-elle l'embrasse, puis elle sanglote, puis, de nouveau,
-elle étreint son enfant; enfin, elle remercie Dieu, et
-elle se met à genoux. Alors, le plus barbare aurait
-changé de couleur; plusieurs se sont pâmés, tous versaient
-des larmes! Si Prague entière avait pu voir cela,
-on eût fait brûler aux saintes images des centaines et
-des milliers de cierges!</p>
-
-<p>&mdash;Mais, dit M. Chus, che n'y comprends rien. Pourquoi
-se marient-ils ainsi?... Se marier sans s'être fus!...
-Poufez-fous m'expliquer cela?</p>
-
-<p>&mdash;On prétend, repartit le cirier, qui baissa mystiquement
-la voix, que la princesse a fait ce vœu jadis à la<span class="pagenum"><a name="Page_88" id="Page_88">[Pg 88]</a></span>
-très sainte Vierge Marie... Sa bénédiction soit sur nous!</p>
-
-<p>Le marchand fourreur haussa les épaules:</p>
-
-<p>&mdash;Bah! vous voulez parler de ce que racontait l'autre
-jour le bonhomme Zlam. C'est une âme honnête, Dieu
-lui pardonne! mais son esprit n'est pas toujours aussi
-solide qu'on pourrait le désirer. Ainsi, il mêle dans son
-histoire une prétendue sœur aînée de la princesse Isabelle.
-Comme si nous ne savions pas tous qu'elle n'a
-jamais eu d'autre sœur que la petite princesse Josine,
-qui est sa cadette!</p>
-
-<hr class="tb" />
-
-<p>A ce moment, un grand laquais qui portait un chapeau
-à plumet, et, en travers de la poitrine, une
-écharpe verte et orange où brillait un écusson d'argent,
-ouvrit les deux battants de la porte.</p>
-
-<p>&mdash;Holà! Ho!... Silence! cria-t-on.</p>
-
-<p>&mdash;Silence! Son Altesse arrive.</p>
-
-<p>Toutes les rumeurs s'éteignirent.</p>
-
-<p>Des valets parurent au seuil, et se rangèrent sur
-deux lignes. Derrière eux, venait le grand-duc Floris.</p>
-
-<p>&mdash;Voyez donc, murmura l'orfèvre à l'oreille de
-maître Skreta. Monseigneur semble en colère, et
-M. Manès qui le suit, ainsi que ser Pistolese et les
-autres, ont l'air de gens grondés.</p>
-
-<p>Cependant, deux ou trois garçons rouges s'empressaient
-autour du Grand-Duc, pour lui ôter ses lourdes
-fourrures. Maître Pospichil s'avança:</p>
-
-<p>&mdash;Monseigneur, commença-t-il, ces parures...</p>
-
-<p>&mdash;M'importunent... dit Floris. Soyez bref.</p>
-
-<p>Le joaillier balbutia:</p>
-
-<p>&mdash;J'aurais voulu montrer à Votre Altesse...</p>
-
-<p>&mdash;Allez trouver mon intendant! s'écria Floris.
-Faut-il que l'on vienne m'obséder!... Ah! vous voilà,
-maître Marcus... Avez-vous achevé, seulement?</p>
-
-<p>&mdash;A peu près, Monseigneur, répondit l'orfèvre. Mes
-ouvriers sont sur les dents...</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_89" id="Page_89">[Pg 89]</a></span></p>
-
-<p>&mdash;Bien. Au reste, il n'y aura pas d'exposition d'habits
-ni de bijoux. C'est la coutume, je le sais, mais
-une vile et sotte coutume... Monsieur Salomon Chus,
-je crois?</p>
-
-<p>&mdash;Le très humple serfiteur te Fotre Altesse!</p>
-
-<p>&mdash;Messieurs, reprit Floris, je vous le répète, adressez-vous
-à messer Pistolese... Ah! que l'on voie si
-ma mère est chez elle... Demeurez ici, monsieur Chus.
-M. Manès m'a prévenu que vous aviez à me parler.</p>
-
-<p>&mdash;Mes maîtres, fit tout haut Pistolese, veuillez
-passer à côté, avec moi.</p>
-
-<p>La galerie demeura déserte. Les laquais avaient disparu.
-Floris se promenait à grands tours rapides: il
-mordait sa lèvre, il parlait tout bas, il se passait la main
-sur le front. Chaque fois que son pas machinal le ramenait
-auprès des fenêtres qui terminaient le long portique,
-il s'y tenait immobile un instant. Le vitrage doré
-en donnait, de plain-pied, sur une terrasse en arcades,
-pavée de marquetage vert, gris et noir, et fermée de
-colonnes de marbre. Au dehors, un ciel froid d'hiver
-éclairait un spacieux jardin, tout blanchi d'une neige
-épaisse.</p>
-
-<p>Soudain, Floris s'arrêta devant M. Manès:</p>
-
-<p>&mdash;Vous m'avez imposé, dit-il, un rôle que je ne puis
-jouer. Je ne sais pas sourire, saluer, bavarder, visiter
-les gens... Je voulais des noces obscures, mais vous
-avez prié la moitié de Prague et fait plus de préparatifs
-que pour un roi.</p>
-
-<p>&mdash;Votre rang l'exigeait, Monseigneur.</p>
-
-<p>&mdash;Qu'il soit maudit alors! Je le renie. Ces biens, ces
-titres sont de la boue... La vraie noblesse de la vie, c'est
-de n'obéir qu'à soi-même!</p>
-
-<p>&mdash;Monseigneur... dit Manès.</p>
-
-<p>Floris l'interrompit:</p>
-
-<p>&mdash;Ne m'appelez pas votre seigneur. Je ne suis le seigneur
-de personne... Avec mon père pour tyran, je ne<span class="pagenum"><a name="Page_90" id="Page_90">[Pg 90]</a></span>
-suis pas même mon maître!... Le Grand-Duc m'a brisé
-le cœur, et comme un bon fils, je dois protester que je
-lui en suis obligé... C'est bien, j'ai fini, je me tais...
-Vous venez de Paris, monsieur Chus?</p>
-
-<p>Puis, sans attendre la réponse:</p>
-
-<p>&mdash;Je voudrais que ce fût mon père qui, lui-même,
-m'eût proposé ce mariage. Je l'aurais traité de façon
-qu'il eût été bien surpris!... Allons! je crois que je
-deviens fou... Bah! qu'est-ce que le malheur d'un fils
-(quant à la dot, grand bien en vienne à Son Altesse!),
-qu'est-ce que le malheur d'un fils, sinon quelques
-plaintes et quelques grimaces?... Le nom d'enfant soumis
-est un beau nom... Malédiction!... Vous disiez,
-monsieur Chus?</p>
-
-<p>Le fripier balbutia:</p>
-
-<p>&mdash;Fotre Altesse est trop ponne!</p>
-
-<p>&mdash;Je vous ai de la reconnaissance, reprit Floris; oui!
-je vous dois de la reconnaissance!... Et cependant,
-fit-il amèrement, quelles joies m'a-t-il données jusqu'ici,
-cet état que l'on croit si superbe?... On m'envie;
-je suis le Grand-Duc. Mais mon propre cœur me dévore...
-Est-ce ce nom seul qui m'enchante?... Alors, il
-y a des oiseaux de ce nom... J'ai des valets,&mdash;et il
-marchait dans la salle d'un pas agité,&mdash;mais puis-je leur
-commander de sentir, de souffrir, de vivre à ma place?</p>
-
-<p>M. Manès, d'un air railleur, pinça les lèvres:</p>
-
-<p>&mdash;Oui, oui, il est bien certain, dit-il, que la nature n'a
-qu'un moule, et que nous sortons tous à travers la poche
-des eaux. Mais pourtant, Monseigneur, vous donnez
-du sucre à votre cheval, lorsque vous êtes content de
-lui. M. Chus s'est mis en frais de poste pour écrire à
-Mme la Grande-Duchesse. Quelque irrévérence qu'il y
-ait à peser votre dignité dans la balance des poids vulgaires,
-et à évaluer en argent un grand-duc, je crois
-que c'est dans ce seul but que M. Chus a fait le voyage.
-Ainsi donc, veuillez l'écouter.</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_91" id="Page_91">[Pg 91]</a></span></p>
-
-<p>&mdash;Ne pourriez-vous, demanda Floris, terminer tout
-seul cette affaire? Est-il nécessaire que je sois là?</p>
-
-<p>&mdash;Indispensable, Monseigneur. Il y a eu déjà,
-en effet, des espèces de négociations entamées entre
-M. Chus et le baron Mamula, qui veut bien gérer les
-affaires de Madame la Grande-Duchesse. Le baron offre
-à M. Chus cent mille florins pour ses peines, et M. Chus
-demande cinq cent mille francs. On en est là, buté de
-part et d'autre. Il faut lever cette difficulté.</p>
-
-<p>&mdash;Un demi-million! dit Floris. M. Chus m'estime un
-demi-million!... Par mon âme, vous prisez ma vie plus
-haut que je ne fais moi-même, car je la donnerais pour
-un fétu de paille!</p>
-
-<p>&mdash;Allons, allons, allons, allons! murmura M. Chus
-douloureusement. Che croyais que nous étions t'accord,
-que c'était arranché, fini, afec cette plaisanterie!... Cent
-mille florins! Térision!... Toucher à la tot te ma fille,
-lui retirer le pain te la pouche, l'enfoyer aux Enfants
-troufés! cela se peut-il, Monseigneur? C'est une question
-que che soumets à fotre propre conscience!... Non,
-non, non! ne faites pas cela! Contamnez-moi plutôt
-à ramer aux galères, à mancher tu pain noir tous les
-chours! Frappez le paufre Chus, le miséraple Chus,
-l'infortuné Chus, le fieux Chus. Mais non pas l'innocente
-Esther!</p>
-
-<p>&mdash;Que Monseigneur décide! dit Manès.</p>
-
-<p>&mdash;Ne técitez pas! exclama Chus, ne técitez pas t'un
-seul mot une affaire tellement importante!... Réfléchissez,
-au nom tu ciel!... M. Manès ne m'a chamais aimé...
-Che le safais, che le safais! fit-il, d'un air de douloureux
-triomphe... On tit: Retranchez sur le chuif! Rognez
-la portion tu chuif afite!... C'est un conseil agréaple à
-tonner, mais ce conseil est-il tigne tu crand-tuc Floris?...
-Ch'ai, foyez-fous, une nature confiante. Che n'ai
-pas foulu faire mes contitions! Che me suis fié à la chénérosité
-te Matame la Crante-Tuchesse... Monseigneur<span class="pagenum"><a name="Page_92" id="Page_92">[Pg 92]</a></span>
-sait pien, poursuivit-il, en essuyant ses tempes baignées
-de sueur, que s'il était en mon poufoir te rentre,
-tès temain, à leur mère tous les enfants pertus te l'unifers,
-sans temanter un sou pour ma peine, che serais
-heureux te le faire!... Oui, ch'en serais fier et heureux!...
-Par malheur, cela ne se peut pas! Che n'ai pas le
-troit te mettre ma fille à l'hospice tes Enfants troufés!
-Che suis homme, mais che suis aussi père!... Après les
-peines que ch'ai eues! ajouta-t-il d'un accent larmoyant,
-tant te tanchers que ch'ai courus, la mort que
-ch'ai connue te si près!... Et ce foyache à Pierre-Moine...
-Et mes lettres... Et ma fenue ici!...</p>
-
-<p>M. Manès se prit à rire. Il répliqua:</p>
-
-<p>&mdash;La générosité, Monseigneur, est, à coup sûr, une
-noble vertu... Mais pourquoi récompenser un homme
-si au delà de ses mérites?</p>
-
-<p>&mdash;Vais-je assister, s'écria Floris, au marchandage
-de moi-même! Dois-je me voir pesé dans la balance,
-contre un misérable tas de métal?... Qu'est-ce qu'un
-demi-million, morbleu? Ce qu'un marchand gagne à
-faire faux poids, durant quelques années, ce qu'un
-coulissier rafle en un clin d'œil, dans un coup de
-Bourse. Un grand-duc sera-t-il taxé si bas?... Monsieur
-Chus, vous aurez tout ce que vous demandez.</p>
-
-<p>L'heureux juif se précipita sur la main du Grand-Duc.
-Il riait, pleurait, balbutiait, attestait le Dieu d'Abraham.</p>
-
-<p>&mdash;C'est bien, c'est bien! finissez! reprit Floris. Rien
-ne me déplaît tant que ces bassesses, ces prosternements
-de laquais... Je souhaite que cet argent vous
-rende plus heureux, monsieur Chus, que je ne l'ai été
-moi-même dans ma nouvelle fortune.</p>
-
-<p>&mdash;Mon pienfaiteur!... bégaya l'ex-fripier. Partonnez
-à ma reconnaissance... Son Altesse saura... Monseigneur
-connaît Fienne... C'est là que che fais m'étaplir.
-Che ferai là un peu te panque... Oh! che n'aurai pour<span class="pagenum"><a name="Page_93" id="Page_93">[Pg 93]</a></span>
-commencer qu'une pien humple maison, Monseigneur!</p>
-
-<p>&mdash;Bah! dit Manès, elle prospérera entre vos mains,
-honnête Chus.</p>
-
-<p>Des flambeaux brillèrent sur la terrasse; une voix
-appela: Floris! Floris! et Chus stupéfait vit entrer et
-gambader, autour du Grand-Duc, un masque fort extraordinaire.
-Tout enveloppé de fourrures, on ne devinait
-rien de ses habits; ses cheveux châtain brun,
-coupés courts et naturellement bouclés, s'échappaient
-d'un bizarre chapeau de perles, de feuilles, de violettes
-et de coquilles d'or émaillé;&mdash;et sous son faux visage
-de velours, le masque riait aux éclats:</p>
-
-<p>&mdash;Mon cher Floris... mon cher petit Floris!... Je suis
-si contente ce soir!... Je vais m'amuser, m'amuser...
-Bonsoir, monsieur Vassili, me reconnaissez-vous?</p>
-
-<p>&mdash;Un tout petit peu, je suppose, répondit le savant,
-se prêtant au jeu.</p>
-
-<p>&mdash;Eh bien, alors, qu'est-ce que je suis?</p>
-
-<p>&mdash;Juste, dit-il, ce qu'est la fraise verte, la rose en
-bouton et la pomme acide. Votre vue agace les dents.
-Vous n'êtes ni assez âgée pour qu'on vous appelle une
-jeune fille, ni assez jeune pour une fillette. Et, de plus,
-vous êtes, je crois, la petite princesse Josine, sœur de
-la princesse Isabelle, et qui se rend, en ce moment, au
-bal d'enfants de la comtesse Kaunitz.</p>
-
-<p>&mdash;Mon incognito est trahi! s'écria le masque, plaisamment.
-Je suis fâchée, fâchée, encore plus fâchée
-que Mumbo, quand le clown lui cache la bouteille...
-Ha, ha, ha! L'as-tu vu, Floris? C'est l'éléphant du
-cirque... Clac, clac! rr, rrr, rrrr, rrrrr. Ho, Mumbo! rr,
-rrr!</p>
-
-<p>Elle sautait, poussait des cris aigus, puis, jetant
-son touret de nez, Josine montra aux yeux surpris de
-Chus le plus admirable visage: des traits étincelants
-d'esprit, une bouche incarnate, et sous des paupières
-doucement bombées, des yeux profonds, couleur de<span class="pagenum"><a name="Page_94" id="Page_94">[Pg 94]</a></span>
-violette. Toute sa svelte personne avait on ne sait
-quelle grâce, hardie, charmante, provocante.</p>
-
-<p>Enfin, elle s'arrêta devant Chus, et l'interpellant:</p>
-
-<p>&mdash;Signor, je croirais pour moins d'un florin que je
-ne suis pas le géant tartare Afritaboumras au nez de
-bronze; mais je ne parierais pas seulement deux millions
-de lacs de roupies que tu n'es pas le juif qui a
-écrit à ma tante Maria-Pia.</p>
-
-<p>&mdash;Et que reprochez-fous aux paufres chuifs? demanda
-Chus.</p>
-
-<p>Josine frappa dans ses mains:</p>
-
-<p>&mdash;Comment, comment, comment! Vous ne me tromperez
-pas, monsieur. Les Meininger ont joué l'autre
-soir le <i>Marchand de Venise</i>, et je sais ce qu'était
-Shylock... Dis-moi, signor, est-il exact que vous grandissez
-si rapidement, qu'à l'âge de vingt-cinq minutes,
-vous savez déjà faire une addition et prêter à usure à
-votre nourrice?</p>
-
-<p>&mdash;Espiègle! murmura Chus, espiègle papillon!</p>
-
-<p>&mdash;Bah! s'il m'en souvient bien, reprit-elle, je n'ai
-plus été papillon, depuis le temps où florissait le suave
-Monsieur Pythagore!</p>
-
-<p>Un garçon rouge se présenta, et avertit la petite
-princesse que miss Ira Joyce, sa gouvernante, était
-prête à monter en carrosse.</p>
-
-<p>&mdash;Hou, hou, hou, hou! s'exclama Josine, la méchante
-infante d'Espagne qui faisait attendre sa dame d'honneur,
-et que le loup mangea pour ça!... Au moins,
-cousin Floris, donne-moi ton avis sur le costume que
-j'ai choisi.</p>
-
-<p>Et laissant glisser sa fourrure, qu'un des laquais porteurs
-de torches ramassa, l'enfant parut dans son habit
-de masque. Elle était accoutrée en atours de pèlerine
-de Saint-Jacques. Une gourde d'argent lui pendait de
-la ceinture; son corps de jupe, d'un damas rose, était
-brodé, plus plein que vide, de flambeaux et de papillons<span class="pagenum"><a name="Page_95" id="Page_95">[Pg 95]</a></span>
-de soie et d'or, signifiant la fuite de la vie; et elle
-avait, sur les épaules, une cape à reflets changeants,
-roses et verts, cousue par places de coquilles d'argent.</p>
-
-<p>&mdash;O Dieu d'amour! s'écria-t-elle, croirais-tu qu'elle
-m'a défendu de me mettre un petit peu de fard... rien
-qu'une touche, là, sur la pommette!</p>
-
-<p>Elle fit une pirouette, gagna la terrasse en deux
-bonds légers; et se fredonnant un <i>czardas</i>, Josine
-commença fantasquement de tourner, dans ses larges
-paniers. Son ombre aussi dansait au loin, sur le jardin
-tout éclairé de lune. On apercevait des portiques, des
-vases, des bassins, des pagodes, des statues de myrtes
-taillés représentant des Satyres et des Indiens coiffés
-de plumes, des rochers en glaçons simulés, avec des
-bouillons d'eau gelés, qui sortaient de pots de fleurs de
-bronze. Les vagues craquements du givre troublaient
-seuls le silence glacé. Rien ne bougeait. Au bas de la
-Malà Strana, la coupole de Saint-Nicolas projetait une
-ombre démesurée. Par delà, derrière les ponts, la ville
-de neige resplendissait, offrant ses innombrables toits,
-ses flèches, ses tourelles, ses dômes, sous l'argent des
-nuées immobiles.</p>
-
-<p>&mdash;Comme il fait clair! murmura Josine, et elle s'avança
-jusqu'au bord de la terrasse. Le ciel est étrange
-et charmant... Vois donc, Floris, on jurerait que tous
-ces palais sont enchantés.</p>
-
-<p>Adossé contre une colonne, il avait tiré ses tablettes,
-et écrivait debout, dans sa main. Puis, les présentant
-à M. Chus:</p>
-
-<p>&mdash;Revenez demain, dit le Grand-Duc; ma mère
-désire vous voir. Ceci, pour ser Pistolese... Vous regardez
-la signature, ajouta-t-il, elle est bonne. J'ai
-gardé mon nom de Floris. Après l'avoir porté tant
-d'hivers, je ne me serais pas reconnu sous un autre.
-Je le conserve aussi, en mémoire de celui qui m'a recueilli,<span class="pagenum"><a name="Page_96" id="Page_96">[Pg 96]</a></span>
-lorsque mon père me rejetait... Tu pars, Josine?</p>
-
-<p>Elle se tenait devant lui, et haussait le front pour
-qu'il le baisât:</p>
-
-<p>&mdash;Oh! beau cousin, mon cher, cher Floris, fais-moi
-cadeau de cette bague!</p>
-
-<p>&mdash;Avec plaisir, petite sœur.</p>
-
-<p>&mdash;Non, tiens! dit-elle, je te la rends... Je suis trop
-grande maintenant, pour demander les choses de la
-sorte... Monsieur Manès, mettez-moi en carrosse. Voulez-vous
-bien?... Bonsoir, bonsoir!</p>
-
-<hr class="tb" />
-
-<p>Le Grand-Duc, resté seul, traversa une enfilade de
-salons, jusqu'à une salle très vaste, lambrissée et meublée
-à l'antique. Là, ayant poussé une grille qui découvrit,
-derrière ses barreaux, un escalier entre deux murailles,
-Floris descendit lentement cette roide échelle
-de pierre, d'une cinquantaine de degrés, au bas de
-laquelle on pénétrait dans l'église Saint-Augustin. Des
-cires fumeuses l'éclairaient, plantées sur des fiches de
-fer.</p>
-
-<p>Il ouvrit la porte de l'église, qui cria sur ses gonds
-rouillés, et se trouva au fond d'une des nefs, à la hauteur
-du sanctuaire. Il voyait, vis-à-vis de lui, une autre
-porte, laquelle rendait, par de longs couloirs, chez les
-Filles de Sainte-Monique, car le palais et le couvent
-ont, tous deux, le même privilège, et communiquent
-au lieu sacré. C'était par cette porte que sa fiancée devait
-venir à lui, le jour des noces.</p>
-
-<p>Floris, à pas lents et muets, s'avança vers la nef
-principale. Un flambeau brûlait au milieu du chœur, et
-l'église, étant pleine d'ombre, paraissait, sous ses voûtes
-ténébreuses, comme une sorte de caverne tout étincelante
-d'or. On avait commencé de la décorer pour le
-mariage du Grand-Duc. Des lambrequins de toile d'or
-pendaient; quelques piliers étaient déjà revêtus de<span class="pagenum"><a name="Page_97" id="Page_97">[Pg 97]</a></span>
-damas ou de tapisserie. Les six lampes rouges du vœu
-voué par Maria-Pia, à la naissance de sa fille Tatiana,
-vacillaient au-dessus de la grille qui entourait le baptistère.
-Çà et là, on entrevoyait, dans les profondeurs des
-chapelles, sur quelque autel, où ils alternaient avec des
-chandeliers d'argent, d'antiques bouquets de paillon
-noirci, un bras recouvert de lames d'or et qui était un
-reliquaire, des mains de cire pendues au mur.</p>
-
-<p>Floris aperçut la Grande-Duchesse agenouillée, près
-des marches du chœur. Elle tourna la tête à son approche:</p>
-
-<p>&mdash;Est-ce toi, mon cher enfant? dit-elle.</p>
-
-<p>Il répondit:</p>
-
-<p>&mdash;Je vous cherchais, ma mère. Mais venez, remontez
-au palais... Ces longues prières vous brisent. Cet air
-glacé peut vous être funeste.</p>
-
-<p>Maria-Pia se leva. Toute droite dans sa robe violette,
-fourrée d'agneau blanc, elle tenait ses mains croisées,
-selon la coutume portugaise, sur une pomme de vermeil
-renfermant des cendres tièdes, et ses yeux noirs
-et comme polis par les larmes s'attachaient sur Floris,
-passionnément.</p>
-
-<p>&mdash;Que tu es beau! exclama cette mère, qui saisit la
-main de son fils et la baisa avec emportement... Mon
-Floris... mon cher retrouvé!... Hélas! je t'aime sans
-mesure, et j'ai peur, quelquefois, que le Dieu jaloux
-ne m'en punisse!... Mais la très sainte Vierge est
-mère, et elle daignera m'excuser auprès de son glorieux
-fils!</p>
-
-<p>Des sons mystérieux, des musiques d'orgue flottèrent.
-Puis, un chant lointain s'éleva, un chant suave
-qui montait dans la nuit, tel qu'un filet d'encens fumant
-sur une terrasse solitaire. Ce chant perçait les murs
-épais; des voix de femmes, en chœur, le reprirent: et
-l'hymne arrivait, pacifique et plein de terreur cependant,
-comme doit être l'Hosanna des anges, derrière
-les portes de diamant du paradis.</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_98" id="Page_98">[Pg 98]</a></span></p>
-
-<p>&mdash;Les saintes filles du couvent chantent l'office du
-soir, dit Maria-Pia, en se signant. Ta fiancée est avec
-elles et prie pour toi... Je te bénis, mon cher enfant.
-Puisse le Seigneur verser sur toi toutes ses grâces!
-Tu m'as donné, avant ma mort, la joie ineffable de
-t'unir à celle que j'ai élevée, l'âme la plus angélique,
-la créature la plus rare que la nature ait jamais formée.</p>
-
-<p>Il soupira:</p>
-
-<p>&mdash;Hélas! hélas! hélas!</p>
-
-<p>&mdash;Qu'as-tu? Pourquoi détournes-tu les yeux?</p>
-
-<p>&mdash;Ah! reprit-il, j'aurais dû pleurer toute mon âme,
-avant de conclure un pareil marché!</p>
-
-<p>Alors, joignant les mains vers lui, la Grande-Duchesse
-s'écria:</p>
-
-<p>&mdash;Oublie ton déplaisir, cher enfant. Pardonne à ce
-vœu qu'elle fit de consacrer entièrement à Dieu les
-derniers jours d'avant ses noces. Je te conjure de n'y
-voir que le transport d'un zèle indiscret. C'est le premier,
-l'unique chagrin qu'elle te causera jamais!</p>
-
-<p>&mdash;Ah! mère, répondit Floris, avec une sorte de
-fureur sombre, elle vous a menti, elle s'est accusée
-pour tromper la fureur de mon père... Son vœu est
-feint et simulé: elle s'est dévouée pour moi.</p>
-
-<p>&mdash;Dévouée!... Comment? Que veux-tu dire?</p>
-
-<p>Il poursuivit:</p>
-
-<p>&mdash;Non, non, je ne puis plus me taire! Mon secret
-me monte jusqu'aux lèvres... Elle n'a rien juré, rien,
-ma mère... C'est moi qui ai fait ce serment de ne la voir
-qu'au pied de l'autel!</p>
-
-<p>&mdash;Toi, Floris! et pourquoi, grand Dieu?</p>
-
-<p>&mdash;C'était assez que mon cœur fût brisé; c'était assez
-que mes oreilles dussent entendre ses louanges. Je n'ai
-pas voulu que mes yeux fussent tourmentés chaque
-jour par l'aspect d'un visage odieux!</p>
-
-<p>&mdash;Oh! quel est ce nouveau malheur! N'aimes-tu pas
-ta fiancée?</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_99" id="Page_99">[Pg 99]</a></span></p>
-
-<p>&mdash;Moi, l'aimer! s'écria le Grand-Duc. L'aimer!...
-Et comment le pourrais-je, lorsque mon âme est due à
-une autre?</p>
-
-<p>Il s'affaissa sur les marches du chœur. Maria-Pia, en
-face de lui, se taisait, glacée d'épouvante.</p>
-
-<p>&mdash;Cela n'est pas, reprit-elle enfin... Tu en aimes une
-autre, dis-tu... Ton âme est donnée à une autre... Ah!
-cher fils, cher fils, ne m'alarme pas, car je suis vieille et
-malade, et j'ai été sans cesse accablée de maux. Ton
-frère a renoncé aux affections humaines, quand il s'est
-consacré au Seigneur; ta sœur Tatiana est aveugle.
-En toi seul, j'espérais un peu de joie, mon Floris...
-Ton âme donnée à une autre... Cela n'est pas. Tu as
-mal dit... Réponds-moi, j'ai mal entendu... Oh! dis
-que j'ai mal entendu.</p>
-
-<p>Il demeurait muet, la tête basse.</p>
-
-<p>&mdash;O fils, ô fils! Hélas! hélas!</p>
-
-<p>Tous deux pleuraient: leurs sanglots, par moments,
-éveillaient l'écho de la froide église. L'orgue et les
-chœurs avaient cessé. La Grande-Duchesse dit, à voix
-basse:</p>
-
-<p>&mdash;Hélas! pourquoi n'as-tu point parlé?... Moi qui
-vivais heureuse, qui riais, qui m'efforçais de te faire
-sourire!... Mauvaise mère que je suis! fit-elle en se
-frappant la poitrine. Je n'ai rien vu, rien deviné de ton
-chagrin...</p>
-
-<p>&mdash;Mon malheur, dit-il, est irréparable. Je me suis
-moi-même vendu. J'ai donné ma parole à mon père.</p>
-
-<p>Elle s'agenouilla et le prit dans ses bras:</p>
-
-<p>&mdash;Ah! que faire? Que te dirai-je? Hélas! qui nous
-conseillera?... Mon vieil oncle qui m'aimait est mort...
-Ma sœur est morte... Tu as donné ta parole, dis-tu...
-Est-ce une chose sans remède?... Non! ce n'est
-pas cela qu'il faut te dire. Je ne sais pas, vois-tu... hélas!
-hélas!... Ah! si du moins j'approchais demain de la
-sainte table... Ne ris pas, ne doute pas, cher enfant, il<span class="pagenum"><a name="Page_100" id="Page_100">[Pg 100]</a></span>
-n'y a rien de si sûr au monde. Quand j'ai Notre-Seigneur
-au dedans de moi, je me jette à ses pieds, comme
-Marie-Madeleine, et toujours il est touché de mes
-larmes... Mais dis-moi, cher fils, qui aimes-tu?... le
-nom de celle que tu aimes?</p>
-
-<p>Le Grand-Duc répondit doucement:</p>
-
-<p>&mdash;Il faut vous résigner, ma mère.</p>
-
-<p>&mdash;Me résigner! Me résigner à ton malheur! s'écria-t-elle...
-Si je t'avais nourri de mon lait, si tu avais joué
-sur ma poitrine, si je t'avais choyé, caressé, comme
-j'ai choyé ta sœur et ton frère, alors, peut-être, il me
-serait possible de n'avoir pour toi que la part de tendresse
-et de sollicitude que Dieu a mise dans toute
-mère. Mais tu étais au loin, pauvre, orphelin, abandonné
-aux étrangers, et je ne pouvais rien te donner
-que mes prières et mes larmes... Cher, si cher, ô si
-cher enfant!... Mon Floris, tu n'es pas comme un
-autre. J'ai été en travail de toi pendant vingt-cinq
-ans, sais-tu bien! Et lorsque, enfin, je t'ai retrouvé,
-après de si longues douleurs, quand la sainte Vierge
-m'a fait cette suprême bénédiction, ce serait pour te
-voir malheureux... Toi malheureux, grand Dieu!... Si
-cela était, mon cadavre saignerait du sang dans son
-cercueil, et je ne goûterais jamais la paix, fussé-je au
-ciel!... Mais parle, cher enfant, réponds-moi. Oh! dis-moi
-celle que tu aimes! Parle!... Qui donc est-elle?
-Son nom?</p>
-
-<p>&mdash;Folie! folie! exclama le Grand-Duc. Comment te
-dirai-je ma démence?... Ah! ma mère, pourquoi me
-forcer à me rappeler mes malheurs?</p>
-
-<p>&mdash;Je t'en supplie, dit Maria-Pia. Cher enfant, confie-toi
-à moi.</p>
-
-<p>&mdash;Eh bien, écoute, reprit Floris. Tu sais déjà comment
-je fus blessé, fait prisonnier, puis envoyé au bord de
-la Baltique, à Stralsund. Là, nous manquions de toute
-chose, d'eau, de vivres et de vêtements; nous couchions<span class="pagenum"><a name="Page_101" id="Page_101">[Pg 101]</a></span>
-sur la terre glacée. Mais je tairai ceci, ma mère.
-Qu'est-il besoin de raconter ce qui est en dehors de
-mon angoisse présente? Je jurai donc que je m'évaderais,
-et j'y réussis, en effet. De manière qu'un soir de
-décembre, je me trouvai libre et joyeux, seul dans un
-frêle canot, à quelque distance de la ville.</p>
-
-<p>J'avais, continua-t-il, acheté mon passage au patron
-d'une flûte hollandaise, mais le prudent contrebandier
-n'avait pas voulu m'embarquer sur cette côte, trop
-surveillée. Il y a, en face de la ville, une grande île
-nommée Rugen; un détroit de peu de largeur les
-sépare. C'était là que je devais me rendre. Le patron
-m'avait fait tenir un plan de cette île, et marqué la
-petite crique où son embarcation viendrait me chercher.</p>
-
-<p>&mdash;A Rugen, tu dis bien à Rugen? demanda Maria-Pia.</p>
-
-<p>Il fit oui de la tête, et poursuivit:</p>
-
-<p>&mdash;Je déployai la voile, et assis à la barre, tout en
-gouvernant, je contemplais le ciel étoilé. Cela me rappelait
-mes pêches à Blankenberghe, près de Bruges,
-dans les gabarots des pêcheurs. J'arrivai heureusement
-à l'île, et j'abordai en ramant doucement, quoique la
-mer fût dure et houleuse. Il ne me restait plus qu'à me
-tenir caché au fond de cette baie écartée, en attendant
-mon Hollandais, vers deux ou trois heures du matin.
-Mais l'ivresse de ma liberté me possédait. Je sautai
-donc sur la plage, et j'escaladai la falaise, par un sentier
-de roches ruinées.</p>
-
-<p>C'était la veille de Noël; la terre était couverte de
-neige. Je traversai, tout droit devant moi, de vastes
-surfaces glacées, où la pleine lune resplendissait. Et
-subitement, je m'arrêtai, en retenant mon haleine.
-J'étais alors dans un bois de sapins, dont les rameaux
-serrés chargés de neige couvraient le sol de ténèbres.
-Et un silence inexprimable régnait, car les sources
-étaient gelées, et les feuillages se taisaient, plus rigides<span class="pagenum"><a name="Page_102" id="Page_102">[Pg 102]</a></span>
-que du bronze. Soudain, un hôlement de chouette retentit;
-un grand cerf noir passa près de moi. Puis,
-j'entrevis, tout au loin, une faible lueur, et un effroi
-surnaturel m'envahit. Je tenais cachée, sous mes habits,
-une courte et solide épée que j'avais prise en m'évadant.
-Je la tirai, et marchai dans le bois, cette lame
-nue à la main.</p>
-
-<p>Il s'arrêta, comme oppressé de souvenirs, puis, continuant:</p>
-
-<p>&mdash;La lueur avait disparu; la forêt presque aussitôt
-s'éclaircit, et, montant sur un roc élevé, je portai les
-yeux de tous côtés. Alors, à cent pas en avant, au
-milieu d'un chaos de rochers et de sapins, j'aperçus une
-petite chapelle, assez semblable aux chapelles d'ermites,
-dans les tableaux des maîtres anciens. Une
-cloche tinta lentement; des ombres passèrent avec des
-lanternes, et je compris que l'on célébrait la messe de
-minuit à Rugen.</p>
-
-<p>Maria-Pia lui saisit le bras:</p>
-
-<p>&mdash;Mon Dieu! mon Dieu! y serais-tu allé?</p>
-
-<p>Il dit:</p>
-
-<p>&mdash;Mon destin m'entraînait. Il y avait en moi, ma
-mère, je ne sais quoi de joyeux et de guerrier qui me
-roidissait tous les nerfs... Pardieu! pensai-je, il ne
-sera pas dit que moi, qui suis chrétien, je n'entendrai
-pas la messe, la nuit de Noël! Et, cachant l'épée sous
-mon suroit, je marchai à grands pas vers la chapelle.</p>
-
-<p>Il fit encore une pause et reprit:</p>
-
-<p>&mdash;Hélas! je touche maintenant à un but que je
-crains d'atteindre. C'est ce qui a allongé mon récit, m'a
-fait m'arrêter si prolixement aux plus petits détails de
-ma fuite. J'ai montré un peu trop d'emphase, bonne
-mère, en décrivant cette nuit, cette neige, mon épée
-tirée. Il semble que j'aie préparé quelque merveilleux
-coup de théâtre, et il n'y a rien de si banal que ce qui
-suit.</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_103" id="Page_103">[Pg 103]</a></span></p>
-
-<p>&mdash;Pour l'amour de Dieu, parle, parle donc!</p>
-
-<p>&mdash;J'étais debout, dit Floris, à l'entrée, près du bénitier:
-je m'y vois encore. Soudain, j'entends un grand
-bruit de chevaux, les clochettes d'un traîneau qui tintent...
-La messe n'était pas commencée... Je vous
-raconte tout cela confusément, ma mère... Quelques
-cierges brûlaient sur l'autel. Il ne se trouvait dans la
-pauvre église qu'un petit nombre de fidèles, des
-femmes, sept ou huit matelots: l'île de Rugen est
-luthérienne... A ce moment, la porte s'ouvre, j'aperçois
-des laquais, des flambeaux... Une jeune fille
-paraît... Mais, chut! Regardez là... Qu'est ceci?</p>
-
-<p>La porte basse qui donnait dans le couvent des
-Filles de Sainte-Monique venait de s'entr'ouvrir. Une
-ombre en surgit, une femme. Maria-Pia jeta un grand
-cri. La blanche figure bondit. Ils la virent passer, le
-temps d'un éclair, et la porte se referma.</p>
-
-<p>&mdash;Oh! exclama Floris, semblable!... Une forme
-toute semblable!</p>
-
-<p>&mdash;Que dis-tu, cher enfant? Réponds-moi!</p>
-
-<p>&mdash;Qui est cette femme? s'écria-t-il. Mère, il m'a
-semblé retrouver en elle quelques traits vivants de
-celle que j'aime.</p>
-
-<p>&mdash;Aurais-tu vu ses traits? demanda Maria-Pia.
-Malheur! malheur!... Oh! si ton vœu était enfreint!</p>
-
-<p>&mdash;Non! Rien que sa taille, sa démarche... Était-ce
-donc ma fiancée?</p>
-
-<p>Maria-Pia repartit:</p>
-
-<p>&mdash;Elle-même, cher fils, elle-même... La pauvre âme
-venait prier ici sans doute, ou bien, par curiosité de
-femme, visiter les apprêts de ses noces.</p>
-
-<p>&mdash;Hélas! murmura-t-il, je suis si possédé d'amour!
-Je vois partout celle que j'aime... Oh! sa grâce, ses
-regards, son sourire!</p>
-
-<p>Il baissa le front, puis reprit d'une voix plus lente
-et frémissante:</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_104" id="Page_104">[Pg 104]</a></span></p>
-
-<p>&mdash;Quand elle parut dans l'église, ce fut comme s'il se
-levait en moi la lumière de mille soleils... Mes yeux
-s'entre-fermaient d'amour, mes mains froidirent, et je
-tremblai de tous mes membres. Épouvanté, je la contemplais.
-Les assistants, autour de moi, me semblaient
-plus vagues que des ombres: la voix du prêtre, à l'autel,
-m'arrivait comme s'il eût parlé de fort loin...
-Comment t'expliquer, bonne mère, une chose que je
-ne puis comprendre? Je me sentis, dans un transport,
-enlever l'âme et même le corps, en sorte qu'il me paraissait
-ne plus toucher à terre... En cet état, je lui
-parlais, je l'adjurais, je la bénissais; je faisais des
-vers sur-le-champ, bien que je n'en eusse jamais fait,
-et si brûlants de passion qu'ils m'arrachaient les pleurs
-des paupières.</p>
-
-<p>&mdash;Dieu t'a envoyé une extase, cher enfant, dit
-Maria-Pia. Mais achève ton récit, au nom du ciel!</p>
-
-<p>&mdash;Que vous dirai-je de plus, ma mère? A l'instant
-où je repris mes sens, la messe finissait; je sortis. Des
-vieillards, deux ou trois matelots s'assemblèrent autour
-de moi, tandis qu'elle remontait en traîneau. Nos yeux
-se rencontrèrent: elle rougit soudain. Puis, une clameur
-s'éleva: «Un Français, un Français!» criaient-ils;
-et ils voulaient porter la main sur moi. Alors,
-tirant mon épée, et la leur pointant au visage, je me
-fis faire place: et ils reculaient, quand je les chargeais,
-puis m'environnaient de nouveau, en poussant
-des cris... Je m'enfuis, ils perdirent ma trace. J'étais
-comme un homme en démence. Je voulais demeurer
-dans l'île, la retrouver, me traîner à ses pieds. Des
-hommes du vaisseau hollandais, envoyés à ma recherche,
-m'entraînèrent presque de force... Mais quoi!
-vous chancelez, ma mère... Qu'avez-vous? Vos yeux
-sont fixes... Parlez-moi.</p>
-
-<p>&mdash;Dans l'île de Rugen? dit Maria-Pia.</p>
-
-<p>&mdash;Dans l'île de Rugen, oui, ma mère.</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_105" id="Page_105">[Pg 105]</a></span></p>
-
-<p>&mdash;Tu as dit: Il y a un an, et la sainte nuit de
-Noël?</p>
-
-<p>&mdash;Il y a un an, et la nuit de Noël.</p>
-
-<p>Alors tombant rudement à genoux, sur le degré
-de marbre du chœur, elle lança, tout bas, sa joie au
-ciel:</p>
-
-<p>&mdash;Assez! assez! assez! Merci, Seigneur! Mon
-âme a peine à contenir cette mer soudaine de vos
-grâces. Elle m'inonde, me déborde... Seigneur, Père
-céleste! O mon Sauveur crucifié!... Que vous êtes
-doux, compatissant, miséricordieux pour moi!</p>
-
-<p>Elle se releva, et venant droit à Floris:</p>
-
-<p>&mdash;Par quoi as-tu juré? demanda-t-elle.</p>
-
-<p>Il la regardait étonné. La Grande-Duchesse répéta:</p>
-
-<p>&mdash;Par quoi as-tu juré, quand tu fis ce vœu?</p>
-
-<p>&mdash;Ah! dit Floris, je ne sais... Par la croix... Oui,
-j'ai pris la croix à témoin.</p>
-
-<p>&mdash;Par la sainte croix! murmura-t-elle... Hélas!
-c'est un bien grand serment... Fougueux et passionné
-comme il est, si je parle, il voudra la voir, il rompra son
-vœu, et comment Dieu ne vengerait-il pas une promesse
-où sa croix a été jurée?... Le Saint-Père pourrait
-le délier... Mais quoi! Avant la réponse de Rome,
-les noces auront été célébrées... Dût mon cœur se briser,
-il faut donc que ma langue se taise... Pauvre cher
-enfant! poursuivit-elle. Presse ta mère entre tes bras.
-Cher fils, ne perds pas l'espoir!... Dieu surmonte tous
-les obstacles. Il ne cesse jamais de vouloir ce que nous
-pouvons souhaiter, pourvu que nous ne cessions
-jamais de nous abandonner à lui... Sois calme et confiant,
-cher fils. Ne t'obstine pas dans ton chagrin!</p>
-
-<p>&mdash;Du chagrin, moi! repartit Floris amèrement. Moi,
-m'obstiner dans mon chagrin... Allons! n'y a-t-il
-pas trois mois que j'ai suivi ici M. Manès? N'ai-je
-pas écrit au grand-duc Fédor une lettre respectueuse?
-N'ai-je pas souri aux indifférents?... Ne suis-je pas<span class="pagenum"><a name="Page_106" id="Page_106">[Pg 106]</a></span>
-allé dernièrement, lorsque j'étais absent, tu te rappelles,
-ne suis-je pas allé à Rugen, pour tenter de la
-retrouver? Mes efforts n'ont-ils pas été vains?... O
-Dieu, ô Dieu, ô Dieu! Est-ce possible!... Dans six
-jours, enchaîné à jamais... Faut-il encore m'enfuir,
-briser ces liens?... Oh! il me prend quelquefois envie
-de les chasser tous du palais, importuns, marchands,
-complimenteurs, d'arracher moi-même ces tentures et
-de crier: «C'est un mensonge!... Non, non, non! Je
-ne me marie pas!»</p>
-
-<p>Elle répliqua doucement:</p>
-
-<p>&mdash;Par mon cœur maternel, je te jure que, s'il est du
-bonheur sur cette terre, il est à toi!... Le trésor que
-nous te destinons est plus grand encore, mon Floris,
-que tu ne saurais le supposer. Puisse désormais ta vie
-être douce! Car tu as eu, mon pauvre enfant, une jeunesse
-bien amère. Puisse l'avenir te garder autant de
-joies et de félicités que tu as souffert de disgrâces!...
-Mais entends. Voilà dix heures qui sonnent à tous les
-clochers du Hradschin. Je me sens lasse, cher fils...
-Reconduis-moi à mon appartement.</p>
-
-<hr class="tb" />
-
-<p>Tous deux gravirent, à pas lents, l'escalier. Un serviteur
-dormait dans l'antichambre, le dos appuyé contre
-un des coussins d'écarlate de la banquette. Le Grand-Duc
-le toucha du doigt:</p>
-
-<p>&mdash;Sander!... hé, Sander!... Il dort profondément.
-Que ne donnerais-je pas pour dormir ainsi!... Allons,
-éveille-toi, Sander!</p>
-
-<p>Le valet se dressa en sursaut:</p>
-
-<p>&mdash;Monseigneur!... Oh! pardon, Monseigneur!</p>
-
-<p>&mdash;Va te coucher, mon bon garçon, reprit Floris: je
-ne souperai pas... Fais apporter seulement un en-cas
-dans ma chambre, avec un flacon de vin... Bonne nuit,
-mère... Je me sens étrangement soulagé de vous avoir
-ouvert mon cœur... Ainsi, mon père ne viendra pas?</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_107" id="Page_107">[Pg 107]</a></span></p>
-
-<p>&mdash;Ton père est malade, cher enfant, répondit
-Maria-Pia. Il enverra par Jacinto, m'annonce-t-il, les
-beaux présents qu'il fait à ta fiancée... Mais j'ai reçu
-tantôt des lettres de Rome... Veux-tu savoir ce que
-m'écrit ton frère?</p>
-
-<p>&mdash;Je vous en prie, ma mère, parlez.</p>
-
-<p>&mdash;Eh bien, il a été admis vendredi à baiser les
-pieds du Saint-Père et à faire son remerciement. Le
-voilà archevêque de Myre, le plus jeune, à coup sûr,
-de la chrétienté... Sa Sainteté l'a reçu, me dit-il, avec
-mille et mille honnêtetés, et voulait le donner pour coadjuteur
-à Mgr Colloredo, notre archevêque de Raguse:
-mais José-Maria, alléguant sa grande jeunesse, a supplié
-Sa Sainteté de le laisser encore à ses études,
-sans lui imposer charge d'âmes... Allons, bonne nuit,
-cher fils... Bien que ce titre <i>in partibus</i> ne serve qu'à
-le décorer, j'y suis plus sensible peut-être qu'il ne
-conviendrait à l'humilité d'une mère chrétienne. Puisse-t-il
-imiter les vertus de son glorieux prédécesseur,
-saint Nicolas, évêque de Myre!... Ta sœur Tatiana
-m'a écrit aussi. Faut-il te dire ce qu'elle ajoute pour
-toi?</p>
-
-<p>&mdash;Sans aucun doute, ma bonne mère.</p>
-
-<p>&mdash;Mille tendresses, mille fleurs d'âme, son impatience
-d'arriver ici: qu'elle n'a rien de plus cher que
-toi, qu'elle ne dormira sans rêves que lorsqu'elle aura
-entendu le son de ta voix. Tu sais comme il a fallu te
-décrire à elle, à quel point elle était avide de détails
-sur ton visage, tes habits même, tes façons de rire, de
-parler... Mais il est tard. Encore une fois, bonne nuit.
-Demain, tu liras ces lettres à loisir... Que je vous voie
-tous les trois réunis, puis que le Seigneur fasse de moi
-sa volonté!... Embrasse-moi. Bonne nuit, cher fils!</p>
-
-<p>&mdash;Une bonne nuit, ma mère!</p>
-
-<p>Le Grand-Duc la suivit du regard, tandis qu'elle rentrait
-dans sa chambre:</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_108" id="Page_108">[Pg 108]</a></span></p>
-
-<p>&mdash;Douce et excellente créature!... Va, si celle que
-tu as élevée te ressemble, elle mérite assurément les
-louanges que tous lui accordent... Je voudrais l'avoir
-vue, poursuivit-il en rêvant. Il s'en est fallu de bien
-peu que je ne la visse, tout à l'heure. Se pourrait-il
-qu'elle ressemblât à celle que j'aime, ou bien n'est-ce
-qu'une illusion de mes yeux?... C'est étrange! Je voudrais
-l'avoir vue... Bon! il ne tient qu'à moi, reprit-il.
-Les divers portraits d'Isabelle qu'on mit sous clef, lorsque
-j'arrivai, sont, je crois, dans cette salle même.
-Justement, voici la cassette... Mais j'ai juré... oui...
-j'ai fait un vœu. Allons, ai-je peur de la croix, ou que
-les oiseaux de nuit n'aillent me dénoncer à ma
-mère?...</p>
-
-<p>Une envie terrible le dévorait. Il saisit la boîte, prêt
-à l'ouvrir; puis, faisant un geste désespéré, le jeune
-homme se retira.</p>
-
-<p>Trois jours après, comme Floris se promenait dans
-la Petite-Galerie, ser Pistolese passa ses moustaches
-à l'entre-deux de la tapisserie, et cria d'une voix
-effarée:</p>
-
-<p>&mdash;Ils arrivent, Monseigneur, ils arrivent.</p>
-
-<p>&mdash;Qui donc?... Mon frère et ma sœur? Ils ne devaient
-être ici que demain.</p>
-
-<p>&mdash;N'en déplaise à Votre Altesse, dit ser Pistolese,
-ils montaient déjà l'escalier, lorsque j'ai couru la prévenir...
-Entendez-vous le vacarme que fait ce Pinch, le
-vilain roquet de miss Joyce?... Ils ont passé Vienne
-sans s'y arrêter.</p>
-
-<p>Floris descendit précipitamment. Au moment où il
-mettait le pied dans le cabinet des Termes, il aperçut
-qui y entrait, un jeune homme, vêtu d'une soutane
-relevée de boutons violets. Ce jeune homme était frêle,
-fort blond, la taille médiocre, pâle, un visage mélancolique
-et hautain.</p>
-
-<p>&mdash;Si mes yeux ne m'abusent pas, dit le Grand-Duc,<span class="pagenum"><a name="Page_109" id="Page_109">[Pg 109]</a></span>
-en marchant à lui, tout me dit que vous êtes mon
-frère.</p>
-
-<p>José-Maria répondit:</p>
-
-<p>&mdash;Soyez béni en Jésus-Christ, mon frère. Le Seigneur
-soit loué à jamais de vous avoir rendu à notre mère!</p>
-
-<p>Floris demeurait froid, tout debout. Enfin, il avança
-quelques pas. Dans l'instant, l'archevêque de Myre se
-jeta à lui et l'embrassa.</p>
-
-<p>&mdash;Et moi, mon frère, dit une voix douce, suis-je si
-délaissée de vous? Ne me direz-vous donc rien?</p>
-
-<p>Alors, le Grand-Duc, se retournant, vit près de lui
-Tatiana, aussi immobile qu'une statue. Les rayons de
-pourpre du couchant frappaient de face ses prunelles,
-vertes et limpides comme la mer. Tout habillée de velours
-blanc, les lourds plis droits qui lui tombaient jusqu'aux
-pieds la faisaient paraître plus grande. Un
-mystérieux sourire se jouait sur ses lèvres pâles; et son
-teint faiblement rosé, ses cheveux jaune clair en torsades
-qui descendaient au long de ses joues, sa tête
-inclinée, ses yeux de fantôme, tout en elle semblait surnaturel...
-Son bras restait écarté de son corps, dans
-une pose un peu hésitante, et elle roulait entre ses
-doigts une touffe de roses pourpres.</p>
-
-<p>&mdash;Chère Tatiana, dit Floris, qui baisa la main de
-l'aveugle.</p>
-
-<p>&mdash;Cher seigneur, mon aîné, mon frère!... Elle
-reprit, en essuyant ses larmes:</p>
-
-<p>&mdash;Ah! vous faites de moi une trop faible femme!</p>
-
-<p>&mdash;Et moi aussi, je pleure, dit Floris.</p>
-
-<p>Elle lui présenta son front blanc. Le Grand-Duc l'effleura
-de ses lèvres.</p>
-
-<p>&mdash;Que je voudrais te voir! poursuivit-elle. Cher
-Floris, tu as deux parts dans mon cœur, car tu es mon
-frère bien-aimé, et c'est par toi que va refleurir notre
-maison qui se mourait... Cher frère, pose, je t'en prie,
-ma main d'aveugle sur ton visage... Que tu ressembles<span class="pagenum"><a name="Page_110" id="Page_110">[Pg 110]</a></span>
-à notre mère! Ton teint doit être mat et uni comme le
-sien... Hélas! que n'ai-je mes pauvres yeux! Je n'aurais
-laissé à personne le soin et le bonheur de te
-retrouver.</p>
-
-<p>En ce moment, la Grande-Duchesse parut au seuil
-de la galerie, mais elle chancela d'émotion. Manès, qui
-la suivait, la reçut dans ses bras.</p>
-
-<hr class="tb" />
-
-<p>L'aube se leva grise et frissonnante. Les cloches de
-Saint-Augustin lançaient, à plein branle, leurs volées
-sonores. Vers huit heures, les femmes de Josine commencèrent
-de l'habiller, tandis que la petite princesse
-les gourmandait et les hâtait impatiemment, éclatant
-en mille saillies joyeuses. Mais Pépy roula jusque devant
-elle un large miroir suspendu; et, se levant,
-Josine s'y vit toute.</p>
-
-<p>Elle avait un habit de damas, à fleurons d'un blanc
-éclatant, sur un fond d'incarnat parfilé d'argent. Une
-broderie de turquoises vertes, suivant les ramages du
-velouté, relevait l'étoffe magnifique, lustrée, moirée,
-comme poudrée d'une glaçure d'argent.</p>
-
-<p>&mdash;Votre Grâce, exclama la chambrière, ne s'est jamais
-trouvée plus en beauté.</p>
-
-<p>Agathe de Putbus entra. Cette jeune fille, amie des
-princesses, et arrivée la veille, dans la soirée, était
-grande, blanche, fort rousse, des yeux bleu clair, splendidement
-vêtue.</p>
-
-<p>&mdash;Il est près de dix heures, fit-elle. Si tu ne te
-dépêches pas, nous ne pourrons habiller Isabelle.</p>
-
-<p>&mdash;Voilà!... j'ai fini, j'ai fini... Tiens, ma chérie,
-prends dans le drageoir des pastilles de violettes.
-Encore deux ou trois épingles... Fais donc attention,
-Rina!... Méthodiquement! comme disait miss, lorsqu'elle
-apprenait à nager dans le lac, avec des vessies.</p>
-
-<p>&mdash;Ta robe paraît bien légère, dit Agathe. N'auras-tu
-pas froid?</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_111" id="Page_111">[Pg 111]</a></span></p>
-
-<p>&mdash;Bah! laisse donc. On a chauffé l'église, toute la
-nuit... Et d'ailleurs, le signor Cupidon ne sera-t-il pas
-là présent, avec ses flambeaux, ses réchauds et tous ses
-attributs calorifiques... Mais toi, ma chérie, j'y pense:
-tu n'as pas encore vu Floris... Il faut bien pourtant te
-le présenter.</p>
-
-<p>Et Josine, vivement, frappa sur un timbre.</p>
-
-<p>&mdash;Bon, reprit-elle, pas un laquais! Chacun de ces
-nigauds est, présentement, en train d'ajuster ses bas
-neufs, afin de ressembler tout à fait à la jambe d'enseigne
-du <i>Rouet d'or</i>... Allons, je suis prête, partons.</p>
-
-<p>Le Palais-Rouge était désert, dans la partie qu'elles
-traversèrent. Tout à coup, Josine aperçut Floris. Ses
-yeux creux brillaient d'un feu sombre; ses regards, qui
-ne se fixaient en aucun endroit, avaient je ne sais quoi
-de hagard; des taches livides marbraient ses joues, et
-il changeait de couleur, à chaque moment.</p>
-
-<p>&mdash;Bonjour, Floris, s'écria Josine; elle prit le Grand-Duc
-par la main... Ma chère Agathe, je t'en supplie,
-reçois-le parmi tes serviteurs... Et toi, beau cousin,
-fais-lui, comme disent les chambellans, un accueil conforme
-à ce qu'elle est, et à notre tendresse pour elle.</p>
-
-<p>&mdash;Recevez de nous, dit le Grand-Duc, la plus cordiale
-hospitalité que cette maison puisse offrir... Vous
-êtes la très bienvenue... Si je n'avais été quelque peu
-souffrant, je vous eusse saluée dès hier. Que votre indulgence
-m'excuse!</p>
-
-<p>La jeune fille répondit:</p>
-
-<p>&mdash;C'est vous bien plutôt, Monseigneur, qu'il me faut
-prier d'excuser l'heure tardive de mon arrivée. Elle
-était si indue, en effet, que le couvent s'est trouvé
-fermé, et que je n'ai pu voir Isabelle.</p>
-
-<p>&mdash;Vous venez de Saint-Pétersbourg? demanda Floris.</p>
-
-<p>&mdash;Non, Monseigneur, dit-elle: de Putbus, qui est
-dans l'île de Rugen.</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_112" id="Page_112">[Pg 112]</a></span></p>
-
-<p>&mdash;Oh! de Rugen! avez-vous dit? Cela ne se peut...
-De Rugen!</p>
-
-<p>&mdash;Qu'est-ce donc qui t'étonne? fit Josine.</p>
-
-<p>&mdash;Rien, rien... Daignez m'excuser... Je n'ai pas été
-maître d'un tressaillement, en entendant ce nom de
-Rugen.</p>
-
-<p>Agathe de Putbus dit alors:</p>
-
-<p>&mdash;Peut-être Votre Altesse connaît-elle notre île?
-Isabelle la connaît bien, et elle l'aime.</p>
-
-<p>&mdash;Isabelle connaît Rugen! exclama Floris. Isabelle
-est allée à Rugen!... Une pâleur soudaine l'envahit;
-ses yeux se couvrirent d'un épais nuage.&mdash;Oh! reprit-il
-tout bas, non, non! pas cette pensée-là! Cet espoir
-est trop formidable... Oh! mon Dieu! si Isabelle était...
-Allons!... je suis fou! je suis fou! Quelle vraisemblance
-y a-t-il que, dans cet immense univers, parmi tant de
-millions de femmes...</p>
-
-<p>Et tendant les deux mains vers Agathe:</p>
-
-<p>&mdash;Elle est allée à Rugen, dites-vous... A quel moment?
-Pour quelle cause?</p>
-
-<p>&mdash;Pas pour une autre, Monseigneur, que de passer
-quelque temps auprès de moi... C'était une ancienne
-promesse qu'elle m'avait faite à Pétersbourg, lorsque
-nous nous étions connues. Je l'en pressai à maintes reprises,
-mais toujours il naissait quelque obstacle qui
-s'opposait à notre désir... Enfin, elle vint l'année dernière.</p>
-
-<p>&mdash;L'année dernière... Oh!... Et vers quel temps?</p>
-
-<p>Agathe repartit:</p>
-
-<p>&mdash;Il y a juste un an aujourd'hui, oui, un an tout
-juste, qu'Isabelle arriva à Putbus. On célébrait, le surlendemain,
-la naissance de Notre-Sauveur. Elle alla en
-traîneau, la nuit, à la chapelle de Notre-Dame des Bois.</p>
-
-<p>&mdash;Oh! attendez un peu! dit Floris... Il poursuivit
-tout bas: C'est un rêve; le sommeil m'abuse. Non! je
-n'y puis croire.</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_113" id="Page_113">[Pg 113]</a></span></p>
-
-<p>Le coin de la tapisserie se releva, et Tatiana l'aveugle
-parut.</p>
-
-<p>&mdash;Ah! ma sœur! s'écria Floris. Chère âme!... Oh!
-si tu savais quelle joie m'inonde!</p>
-
-<p>Il lui baisait les mains, ardemment:</p>
-
-<p>&mdash;Ah! je t'embrasse, chère sœur! Prie pour ton frère,
-et remercie Dieu! Jamais, jamais il n'y eut pareil
-miracle!... O chère Agathe, messagère de bonheur!...
-Je te dirai tout, Tatiana... Non! je ne puis encore y
-croire... Où est ma mère, ma chère mère? Ce n'est
-que d'à présent que je lui suis rendu... C'était elle,
-Tatiana... O mon Dieu! c'était Isabelle... Je suis
-sauvé! oui! c'était bien elle!... Moi qui la haïssais...
-Eh bien! qu'y a-t-il? que me veut-on?</p>
-
-<p>&mdash;Mon gracieux seigneur, répondit Sander, Madame
-la Grande-Duchesse est prête et vous attend.</p>
-
-<p>&mdash;Bien, Sander, je me rends à ses ordres... Mais
-pourquoi, pensa-t-il soudain, ma mère ne m'a-t-elle
-rien dit? Je lui ai tout raconté cependant; elle m'a vu
-désespéré... Est-ce bien Isabelle?... O Dieu! si je
-m'étais trompé!</p>
-
-<p>La foule emplissait, dès longtemps, la salle Gothique.
-Là se trouvait tout ce qui était à Prague de quelque
-considération, sans compter nombre d'arrivants de
-Moscou, de Lisbonne et de Pétersbourg. En hommes,
-beaucoup d'uniformes, quelques Toisons au col, force
-grands cordons; les femmes, parées somptueusement,
-pleines de diamants et de bijoux. L'on se divertissait à
-considérer l'énorme pilier de la salle, qui, par pompe,
-était garni d'une quantité surprenante de vaisselle d'or
-et de vermeil. Le salon des Quatre-Saisons était comble
-à ne pouvoir s'y tourner.</p>
-
-<p>&mdash;N'y aurait-il pas, quelque part, une petite collation?
-souffla le gros prince Jablonowski à l'oreille d'un
-garçon rouge.</p>
-
-<p>&mdash;Que Votre Excellence daigne me suivre!</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_114" id="Page_114">[Pg 114]</a></span></p>
-
-<p>Et le valet, d'un air discret, le conduisit à la salle
-Espagnole. D'autres déjà mangeaient debout, à un
-buffet volant de pièces froides, se plaisant à examiner
-les apprêts du festin de noce, tout dressé. Sur les
-nappes à effilés pourpres, mêlés de fils d'or et d'argent,
-et parmi les gradins recouverts d'orfèvreries, s'étageaient
-des buissons de roses, des jattes d'or montées
-en cru de pêches, de fraises, d'abricots, des fontaines
-sur quatre roues, des coquilles d'or remplies de hachis,
-des châteaux de cire peints et dorés, des arbres de
-corail plantés au sommet de grands piédouches d'or.
-De monstrueux saumons poussaient des bigarades, de
-leur hure; des plats de lamproies enroulées sous des
-gelées couleur d'or alternaient avec des pâtés apparents
-de pintades et de faisans en plumes. La quatrième
-table, au bas bout, ne devait être que d'enfants. Il y
-avait dessus, pour leur réjouir les yeux, à la mode du
-temps de Philippe le Bon, duc de Bourgogne, des
-ramées d'où l'eau d'orange coulait continuellement, des
-hommes sauvages à califourchon sur des cochons de
-lait rôtis, des cygnes arborant des bannières, un fol qui
-combattait un ours entre des montagnes de grésil
-pendant, des chaumières faites de fleurs. Au milieu,
-dans un pré artificiel, enclos d'un balustre, se voyait
-un arbre aux feuilles de soie, aux branches argentées
-et dorées, d'où pendaient des pommes contrefaites d'or,
-de soie, d'argent et de plumes, avec des bijoux de
-Noël et des écussons armoriés.</p>
-
-<p>&mdash;Messieurs, cria le majordome entr'ouvrant la
-porte, Son Altesse se met en chemin.</p>
-
-<p>Maria-Pia parut alors au bout de la galerie des
-Marbres, qui est unie à la salle Gothique par de grandes
-arcades ouvertes. Sa figure très portugaise, jaune
-mat avec des yeux étincelants, son marcher, toute sa
-contenance avaient une dignité noble et naturelle. Elle
-était vêtue d'une robe de satin couleur pensée, brodée<span class="pagenum"><a name="Page_115" id="Page_115">[Pg 115]</a></span>
-d'entrelacs de vieil or et de mille cannetilles, et au devant
-de laquelle pendait une chaîne d'orfèvrerie; sur la
-tête, un bouquet de diamants. Le visage ardent de
-Floris, ses regards fixes, son air égaré imposèrent, quand
-il passa, un profond silence, et jusqu'à une sorte de
-frayeur. Tatiana s'avançait ensuite, en habit d'étoffe
-d'argent, menée par une de ses femmes. Derrière, la
-foule venait sans ordre.</p>
-
-<p>A l'instant où Maria-Pia se montra sur le seuil du
-palais, un immense cri s'éleva. La multitude fourmillait
-dans la place Sainte-Monique; les fenêtres parées
-étaient remplies de monde; jusqu'aux toits des maisons
-disparaissaient sous les spectateurs. La Grande-Duchesse
-descendit lentement le large degré, et le
-cortège défila, parmi le peuple rangé en haie. Du palais
-aux marches de l'église, on avait étendu un chemin de
-tapis, tout bordé d'antennes, garnies de serge jaune et
-violette. Les cloches sonnaient, l'air vibrait d'airain;
-des serviteurs, selon l'antique coutume, lâchèrent,
-aux croisées du palais, des centaines d'oiseaux captifs;
-puis un pâle soleil d'hiver perça les nuées. Alors, pour
-la seconde fois, une acclamation retentit. La foule entière
-battit des mains.</p>
-
-<p>L'église sombre et enflammée apparaissait comme
-un buisson ardent de roses et de milliers de cierges.
-Une infinité de flambeaux, taillés en façon d'aigles, de
-gondoles, de fleurs de lis, d'étoiles de cristal, faisaient
-jaillir des mosaïques et des marbres incrustés du dôme,
-toutes sortes de scintillements. Dans le chœur, entre
-deux des arcades, se dressait un vaste échafaud, surchargé
-d'une foule brillante, et dont la base et les gradins
-étaient drapés superbement de toile d'or, semée
-près à près d'aigles noires. On avait bouché les verrières,
-pour les tendre de tapisseries; les orgues débordaient
-de fleurs; une image miraculeuse de la Vierge
-du Hradschin, dont la Grande-Duchesse était dame<span class="pagenum"><a name="Page_116" id="Page_116">[Pg 116]</a></span>
-d'atour, étalait, ce jour-là, aux regards ses richesses
-prodigieuses en perles, en dentelles, en diamants; les
-piliers, tout revêtus de roses, avaient l'air d'arbres
-monstrueux; des colombes d'orfèvrerie pendaient, les
-ailes éployées, du haut des voûtes; et José-Maria, archevêque
-de Myre, se tenait debout à l'autel, revêtu
-pontificalement, la mitre en tête, splendide et pâle.</p>
-
-<p>Deux carreaux de velours violet brodés d'or étaient
-placés vis-à-vis de l'autel, à peu de distance des marches.
-Floris en prit un; l'autre restait vide.</p>
-
-<p>Une petite porte cintrée s'ouvrit à la gauche du
-chœur, et l'on vit paraître d'abord, dans sa simarre de
-laine blanche, la révérende mère Prieure des Filles de
-Sainte-Monique. Puis, un murmure confus accueillit
-l'entrée d'Isabelle. Son habit de moire traînante était
-brodé de perles en mosaïque et orné des plus belles
-dentelles; un long voile de point de Venise l'enveloppait.
-La fiancée était suivie d'Agathe de Putbus et de
-Josine, ses filles d'honneur; et derrière, venaient quelques
-religieuses, marchant une à une, en cérémonie.</p>
-
-<p>Elles arrivèrent ainsi aux prie-Dieu, disposés autour
-du chœur. Isabelle, toujours voilée, se plaça à côté de
-Floris.</p>
-
-<p>Un frisson glacé courut par tous les membres du
-Grand-Duc: ses genoux se dérobaient sous lui; il défaillait.
-Cependant, Maria-Pia, en s'avançant, prit Isabelle
-par la main. Puis, avec une majesté douce:</p>
-
-<p>&mdash;Cher fils, dit-elle, reçois ta fiancée. Et vous, ma
-fille, recevez l'époux que le Seigneur vous donne.
-Soyez unis par un amour constant, et puisse-t-il croître
-avec les années!</p>
-
-<p>Un silence extrême annonçait l'attention, le recueillement,
-ou la curiosité de tous. La Grande-Duchesse
-reprit:</p>
-
-<p>&mdash;Oui, je sais, tu redoutes ces noces; ton âme ne
-t'appartient plus... N'aie point de crainte, cher fils. Tu<span class="pagenum"><a name="Page_117" id="Page_117">[Pg 117]</a></span>
-la refuseras s'il le faut, mais tout d'abord, vois s'il le
-faut. Ose tendre la main, cher enfant. Donne-moi la
-tienne, Isabelle... Et maintenant, il ne reste plus qu'à
-montrer sa femme à Floris.</p>
-
-<p>Alors, comme rendant le dépôt précieux qu'elle avait
-reçu, la Prieure enleva le grand voile qui cachait les
-traits d'Isabelle; et Maria-Pia dit, en souriant:</p>
-
-<p>&mdash;Regarde-la, cher fils, et vois si elle ne ressemble
-pas à celle que tu aperçus, un soir de Noël, à Rugen...
-Cesse de te désespérer, et sois heureux!</p>
-
-<p>Il se détourna lentement, béant, presque terrifié; et
-le fils de Maria-Pia vit enfin celle qu'il épousait.</p>
-
-<p>Mais déjà l'aumônier de José-Maria, le petit abbé
-Lancelot-le-Moine, avait fait un signe. Les orgues chantèrent
-l'<i>Introït</i>, et le cri de joie de Floris se perdit dans
-leur tonnerre.</p>
-
-<hr class="chap" />
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_121" id="Page_121">[Pg 121]</a></span></p>
-
-
-
-
-<h2><a name="DEUXIEME_PARTIE" id="DEUXIEME_PARTIE">DEUXIÈME PARTIE</a></h2>
-
-<h2>LES PLAISIRS DE L'ILE ENCHANTÉE</h2>
-
-
-
-<hr class="chap" />
-<h3><a name="LIVRE_PREMIER_2" id="LIVRE_PREMIER_2">LIVRE PREMIER</a></h3>
-
-
-<p>Le printemps qui suivit les noces du grand-duc Floris
-et d'Isabelle fut merveilleux en Dalmatie. <i>Il n'y eut
-jamais un tel Avril!</i> disaient les femmes de Sabioneira,
-dans les chants qu'elles improvisent. <i>Sur la campagne,
-il jette partout des coussins d'étoffe d'Agram; il suspend
-au flanc des ravines les toisons d'écume des
-cascades.</i></p>
-
-<p><i>Les jardins sont diaprés mieux qu'une soie peinte; le
-ciel, moucheté de nuées, ressemble au manteau du faucon,
-et la terre toute tachée d'herbes et de fleurs, ne
-dirais-tu pas que sa robe est comme celle du teinturier?</i></p>
-
-<p><i>Il n'y eut jamais un tel Avril! Des vents tièdes,
-avec leurs pieds ailés, courent légèrement sur la mer;
-le bouillonnement du printemps gonfle les vagues vermeilles.
-Le monde est devenu semblable à un rubis étincelant.</i></p>
-
-<p><i>Sitôt que le soleil lève son étendard à la cime du
-Monte-Sacro, les plaines resplendissent comme un drap
-d'or; le sol, à l'ombre, est plus violet que le vin; l'air<span class="pagenum"><a name="Page_122" id="Page_122">[Pg 122]</a></span>
-ressemble à un bazar turc, tant il s'y croise de reflets
-jaunes et roses!</i></p>
-
-<p><i>Comment nommeras-tu les arbres? A les voir siéger
-au milieu de leurs feuilles chargées de traits, tu les
-prendrais pour des scribes publics. Les oiseaux, sur les
-branches, semblent des diseurs de bonne aventure. Ils
-ont devant eux des livres d'images.</i></p>
-
-<p><i>L'amour fait violence à ces fils de l'air... Entends-les
-rire, Damiana... Le rossignol, de la tête aux pieds,
-est agité comme une flamme. La perdrix danse, folle
-de joie; le sang lui bouillonne dans les yeux.</i></p>
-
-<p><i>Il n'y eut jamais un tel Avril! Quand on ouvre sa
-porte, au matin, l'air enivre autant que le vin. Tu
-croirais que cent mille bougies tombent sur tes paupières.
-L'aveugle même voit des roses!</i></p>
-
-<hr class="tb" />
-
-<p>Le dernier matin de ce mois d'avril, ser Pistolese et
-l'abbé Lancelot, en compagnie de M. Stepany, l'aide-chimiste
-de Manès, achevaient un copieux déjeuner de
-poissons et de coquillages, sur la terrasse du <i>Soleil
-bleu</i>, à Zemenico da Mare. La brise soufflait doucement;
-des pigeons roucoulaient sur la plage du petit
-port, encombré de barques en radoub, et, comme bercés
-au murmure des vagues qui baignaient la terrasse,
-les trois convives buvaient leur vin de Samos en
-silence.</p>
-
-<p>&mdash;Pourquoi nous avoir fait venir si loin, dans ce détestable
-village? dit Stepany, d'une voix aigre. Comme
-s'il n'y avait pas à Sabioneira des fruits de mer et du
-<i>prosecco</i>!</p>
-
-<p>&mdash;Vous savez bien, mon bon ami, répondit l'abbé,
-pourquoi nous sommes venus ici.</p>
-
-<p>&mdash;Oui, sans doute: pour voir tirer de l'eau quelques
-mauvaises cruches moisies, et pour fêter votre retour
-de Bohême... Ah! très bien, et en attendant, tant pis
-pour ceux que le soleil aveugle! dit Stepany, levant les<span class="pagenum"><a name="Page_123" id="Page_123">[Pg 123]</a></span>
-yeux vers la treille qui ombrageait la table, et que perçaient
-deux ou trois rayons... Et lorsque nous voudrons
-rentrer, continua le bilieux chimiste, juste au moment
-où nous serons en route, savez-vous ce qui nous attend?...
-Ha, ha, ha! une averse... un orage effroyable!</p>
-
-<p>L'abbé surpris examina le ciel:</p>
-
-<p>&mdash;A quoi voyez-vous ça, Stepany? La température
-est superbe; il n'y a jamais eu un plus beau soleil!</p>
-
-<p>&mdash;Ne vous mêlez pas du soleil, repartit l'autre, qui
-posa son verre sur la table et regarda l'abbé en face.
-Laissez le soleil où il est! Ce n'est pas là de l'hébreu,
-ni du syriaque, ni du chaldéen... Parce que vous
-savez ces langues et parce que vous les enseignez à
-Mgr José-Maria, ce n'est pas une raison, monsieur,
-pour vouloir m'apprendre la météorologie!</p>
-
-<p>Pistolese éclata de rire:</p>
-
-<p>&mdash;Quoi! vous recommencez déjà! Toujours, toujours
-en querelle! Vous ne pouvez pas être ensemble un
-quart d'heure sans vous disputer... Je crois vraiment,
-le ciel me pardonne! qu'on ne pourrait trouver aucun
-motif à ça, sinon que l'abbé est blond et Stepany noir,
-l'abbé gras et Stepany maigre, l'abbé rouge et Stepany
-blême!</p>
-
-<p>Tranquillement, ils se remirent à boire. En face
-d'eux, la mer bleue, parsemée d'îles, frissonnait à perte
-de vue, telle que du lapis en fusion; pas une voile n'apparaissait.
-Seule, à vingt ou trente brasses du rivage,
-et sous le récif Sant-Ippolito, rougeâtre écueil de pierre
-ponce, une coraillère était amarrée, avec ses filets
-roux pendant au mât, et sa proue, qui, de chaque côté,
-montrait un œil peint en blanc. Un homme parut sur
-le banc de poupe, le torse nu, la peau verdâtre comme
-une olive; et tout debout, tourné vers l'auberge, il
-agitait en l'air son bonnet rouge.</p>
-
-<p>&mdash;Ah! ah! dit ser Pistolese, Gregorio va plonger de
-nouveau.</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_124" id="Page_124">[Pg 124]</a></span></p>
-
-<p>Le petit abbé se leva, s'avança jusqu'à la balustrade,
-et portant à son œil une longue-vue, il chercha un
-point de la mer, un peu en avant de la tartane. De la
-hauteur qu'il occupait, on apercevait sous l'eau vitreuse
-et magiquement transparente un grand monceau d'amphores
-romaines, déposées là, vraisemblablement, par
-le naufrage d'une galère. Les moires tremblantes du
-flot semblaient communiquer une vague oscillation
-à leur séculaire immobilité. Quelques-unes, arrachées
-par les lames, reposaient, éparses çà et là, autour du
-monceau principal... A ce moment, Gregorio plongea.
-L'abbé, pour qui se faisait cette pêche, redoubla d'attention.</p>
-
-<p>&mdash;Quelqu'un a-t-il vu le grand-duc Fédor? demanda
-Stepany, en baissant la voix. A-t-il enfin reçu Mgr Floris?</p>
-
-<p>Ser Pistolese remplit son verre et celui de son compagnon.</p>
-
-<p>&mdash;Non, pas que je sache, répliqua-t-il.</p>
-
-<p>&mdash;Voilà cependant plus d'un grand mois que Monseigneur
-est arrivé, avec sa femme, la princesse Isabelle.
-Et il n'avait fait le voyage,&mdash;il nous le dit lui-même
-en débarquant,&mdash;que pour voir son père, vous rappelez-vous?</p>
-
-<p>Le majordome haussa les épaules, tandis que Stepany
-poursuivait:</p>
-
-<p>&mdash;Ha, ha, ha! Le vieux renard lui en fera bien
-d'autres! il lui en fera voir bien d'autres!... Coquin! il
-y a du plâtre dans ce vin. Et il frappa son verre contre la
-table... Ce coquin-là croit-il me tromper?... Oublie-t-il
-que je suis chimiste?... Allez, allez, messer, ce n'est
-que le commencement... Je connais le Grand-Duc, je
-connais l'homme... S'il ne joue pas à Monseigneur tous
-les tours qu'on peut imaginer, dites que je ne suis
-qu'un âne!... Monseigneur est à bonne école. Nous lui
-apprendrons la patience en Dalmatie, monsieur, nous
-lui apprendrons la patience.</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_125" id="Page_125">[Pg 125]</a></span></p>
-
-<p>Mais un joyeux tumulte s'éleva sous les tamaris de
-la place. Des enfants demi-nus précédaient, en jetant
-des cris, un homme couvert d'un manteau rouge, et qui
-sonnait dans une corne de cuivre. De toutes les maisons,
-des pêcheurs sortirent; d'autres accouraient du
-fond des ruelles. Ils se pressaient autour du crieur, et
-les femmes, en jupons bigarrés, avec leurs bonnets d'écarlate,
-garnis de plumes, de sequins, de panaches de
-verre filé, formaient, par derrière, un large cercle.</p>
-
-<p>&mdash;Oh! oh! qu'est ceci? dit Stepany.</p>
-
-<p>&mdash;Je pense qu'on sonne de la trompette, répondit
-l'abbé Lancelot.</p>
-
-<p>Messer Pistolese s'écria:</p>
-
-<p>&mdash;Ah çà! vous ne connaissez donc pas la proclamation?...
-Est-ce possible! D'où sortez-vous?... Entendez-vous
-ce Pappizza? continua l'imposant majordome.
-Quels poumons!... Va, sonne, sonne, mon gaillard!</p>
-
-<p>La fanfare cessa. Tous firent silence. Et le héraut
-dit, d'une voix haute:</p>
-
-<p>«Hommes de Zemenico da Mare, assemblés ici,
-écoutez. C'est le bon plaisir du grand-duc Floris,
-seigneur de Sabioneira, que tous célèbrent en joie et
-en réjouissances l'heureuse arrivée de sa mère.
-Cette sérénissime dame arrivera demain, qui est le
-jour de mercredi, premier de mai, en compagnie de
-son fils, Mgr José-Maria, archevêque de Myre, et
-de sa fille, la grande-duchesse Tatiana. On dansera le
-<i>kollo</i> sur la place de Sabioneira-le-Bas; les jardins
-seront illuminés, et les cuisines du palais demeureront
-ouvertes, la nuit entière. Dieu protège le noble
-seigneur et les habitants de Zemenico!»</p>
-
-<p>&mdash;Tonina! Tonina! cria Pistolese. Hé, ma commère,
-un almanach!... Apporte-moi l'almanach de Raguse!...
-Je savais bien que j'oubliais quelque chose...
-Merci, ma belle, merci, mon cœur... Voulez-vous regarder,
-l'abbé?</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_126" id="Page_126">[Pg 126]</a></span></p>
-
-<p>&mdash;Quoi, messer, que faut-il que je regarde?</p>
-
-<p>&mdash;Le premier mai, parbleu! le premier mai!... Et
-lisez-moi ce qu'on prédit du temps. Pourvu que la lune
-ne change pas!</p>
-
-<p>&mdash;Le premier mai... voici... <i>Temps agréable, chaud,
-excellent pour la pêche.</i></p>
-
-<p>Ser Pistolese fit claquer ses doigts:</p>
-
-<p>&mdash;Parfait, alors!... Et le bora... Regardez, l'abbé,
-si le bora ne soufflera pas... Non!... Dans ce cas,
-ils pourront se vanter de voir de belles illuminations!</p>
-
-<p>Il souriait, en caressant ses grosses moustaches, des
-deux mains. La plage était de nouveau déserte. Trois
-ou quatre pêcheurs y dormaient, à l'ombre des barques
-tirées sur le sable. Un chaudron fumait, suspendu au-dessus
-d'un feu de genévrier, chargeant la brise, par
-moments, des senteurs résineuses du goudron.</p>
-
-<p>&mdash;Je ne comprends pas Mgr Floris, reprit l'acariâtre
-chimiste. Donner des fêtes, des bals, quand sa mère
-arrive mourante!... Dites-moi ce que vous voudrez. Je
-ne puis comprendre ça!</p>
-
-<p>&mdash;Vous avez tort de parler ainsi, répondit l'abbé.
-Vous savez bien que Monseigneur est en parfaite sécurité,
-et qu'il ignore complètement la gravité de l'état
-de sa mère.</p>
-
-<p>&mdash;Il l'ignore, s'écria Stepany, avec un rire triomphant,
-il l'ignore, vous l'avouez... Et de quel droit
-l'ignore-t-il? Est-ce que moi, pour citer un exemple,
-j'ignore rien de ce qui me concerne?... Je ne blâme
-personne, monsieur, je ne prétends blâmer personne...
-Mais force m'est bien de confesser que je trouve cette
-incurie extraordinaire!</p>
-
-<p>&mdash;Allons, allons, répliqua l'abbé, comment Monseigneur
-devinerait-il ce que Madame la Grande-Duchesse
-prend tant de soin de lui tenir caché?</p>
-
-<p>Messer Pistolese intervint:</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_127" id="Page_127">[Pg 127]</a></span></p>
-
-<p>&mdash;La bonne dame est-elle donc plus mal qu'au moment
-où j'ai quitté la Bohême?</p>
-
-<p>&mdash;Hélas! la chose n'est que trop certaine, repartit
-l'abbé; et ses petites mains, collées sur son gros ventre,
-accompagnaient tous ses propos... Elle est bien bas,
-bien bas, la pauvre âme! Mais notre vie à tous est dans
-la main de Dieu, et sa miséricorde est immense... C'est
-ce qu'elle a dit elle-même à M. Vassili Manès, lequel
-s'opposait à son départ... Il ne tombe pas une plume,
-a-t-elle dit, pas une plume de l'aile d'un passereau,
-sans la permission du Seigneur.</p>
-
-<p>M. Stepany ricana:</p>
-
-<p>&mdash;La main de Dieu, ha, ha! la main de Dieu!...
-Mais qui jamais a vu la main de Dieu?... Ce n'est pas
-là un fait, monsieur, et moi, je suis l'homme des faits,
-l'homme des sciences, monsieur, l'homme de la physique,
-l'homme de la chimie, l'homme de l'embryologie, l'homme
-qui sait que tout peut être pesé, analysé, évalué, l'homme
-qui s'est voué lui-même, qui a voué son fils, monsieur,
-au noble emploi de servir la science, ce dont Thalès
-me bénira, quand il sera grand... Oui, monsieur, quoi
-qu'on en puisse dire, il a déjà servi, et j'en suis fier, à
-toutes les expériences de M. Manès sur l'optique.
-A l'âge de quatorze jours, on faisait tourner devant
-ses yeux, avec une rapidité de vingt tours par seconde,
-un miroir polyédrique à facettes. C'est ainsi qu'il a
-contracté ce larmoiement de l'œil gauche, dont je le
-soigne. Il a été électrisé à soixante-dix jours, puis photographié
-sous l'action du courant, pour les <i>Annales
-biologiques</i>; et l'enfant n'avait pas onze mois, lorsque
-sa mère le trouva avec un petit baromètre dans le
-gosier, où il l'avait enfoncé en se jouant... Une éducation
-rationnelle! Un gaillard, monsieur, qui se moque
-de toutes vos superstitions, et qui sait que le monde
-n'est que chimie... Qu'est-ce que l'air? Un fluide invisible,
-composé de 0,79 d'azote et de 0,21 d'oxygène...<span class="pagenum"><a name="Page_128" id="Page_128">[Pg 128]</a></span>
-Voilà un fait, voilà ce que nous appelons un fait... Mais
-ne me citez pas votre main de Dieu, ne rabaissez pas
-l'être humain, ne venez pas me soutenir en face que
-l'ignorance où se trouve Monseigneur de l'état de sa
-mère est une chose honorable, monsieur!</p>
-
-<p>&mdash;Qui est-ce qui a dit cela? demanda l'abbé.</p>
-
-<p>M. Stepany ne répondit point.</p>
-
-<p>&mdash;Qui est-ce qui a dit cela? répéta le petit homme...
-Est-ce de moi que vous parlez, monsieur?</p>
-
-<p>&mdash;Allez-vous donc recommencer? dit ser Pistolese...
-Mais voyons, reprit le majordome, en tirant de sa
-poche une grosse montre d'argent, voyons, il se fait
-tard... Décampons!</p>
-
-<hr class="tb" />
-
-<p>L'étoile brillante du soir se levait aux profondeurs
-du ciel, derrière Sabioneira: et dans les jardins du
-palais, dont les portiques et les longues terrasses
-s'abaissaient jusqu'au bord du golfe, les paons, perchés
-sur le faîte des colonnades, saluaient, de leurs cris discordants,
-l'éclatant soleil qui se couchait. Suspendu
-au-dessus de la mer, en face du promontoire, l'orbe
-vermeil et frémissant envoyait ses rayons, comme de
-longs javelots d'or, sur les arcades, les escaliers, les
-palais dont la presqu'île est chargée. Les coupoles étincelaient;
-les verrières avaient l'air tout en flammes;
-les cascades, à l'ombre des rochers, coulaient pareilles
-à des glaçons bleus; le long de la plage de mer, au-dessous
-de la Porte-Dogaresse, de massifs chariots, en
-tournant, dardaient rapidement des éclairs. De partout,
-au rebord des terrasses, parmi les déesses de marbre,
-pendaient les chevelures roses et violettes des arbres
-en fleur. De grands miroirs d'eau les réfléchissaient,
-un fleuve entier tombant dans les jardins, en bouillons,
-en gerbes, en nappes, en goulettes, en fusées, en chandeliers
-d'eau: et battue de ces mille bruits, toute diaprée
-sous ces poussières humides, d'iris légers et d'arcs-en-ciel,<span class="pagenum"><a name="Page_129" id="Page_129">[Pg 129]</a></span>
-la montagne semblait vibrer, du haut en bas,
-comme une lyre, dans l'ardente lumière du couchant.</p>
-
-<p>Isabelle et le grand-duc Floris parurent au sommet
-des rochers de Torre-Arza, dans les bois qui dominent
-la mer. Leurs yeux parcoururent un instant l'amphithéâtre
-magnifique dont les flots du golfe les séparaient;
-puis, en prenant la route de Sabioneira, tous deux descendirent
-la colline, à travers l'immense forêt qui
-couvre les versants du cap. Pleine de sources et de
-chutes d'eau, elle exhalait une haleine sauvage, mêlée
-des senteurs de la mer; et les échappées des clairières
-y découvraient, dans ses profondeurs, des lointains
-bleus, des paradis de solitude.</p>
-
-<p>&mdash;Chère aimée, dit Floris, poursuivant un badinage
-commencé, vous me croyez aussi par trop ignorant...
-Voici des menthes, des muguets, des primevères, des
-fleurs de sauge... Et celle-ci, quel est son nom?</p>
-
-<p>&mdash;C'est une hyacinthe, dit-elle.</p>
-
-<p>&mdash;Vous savez mieux que moi le nom des fleurs,
-reprit le Grand-Duc en souriant, mais je connais peut-être
-mieux que vous les légendes qu'on en raconte...
-Savez-vous qui était Hyacinthe?</p>
-
-<p>&mdash;Je l'ai su autrefois, dit-elle, mais cela est sorti de
-ma mémoire.</p>
-
-<p>Elle leva les paupières et sourit. Il lui sourit aussi et
-il la contemplait. Un cordonnet vert et argent, duquel
-pendait un joyau de perles, entourait son cou délicat.
-Sa robe d'un satin de Chine, rose vineux, où étaient
-brodés çà et là de larges ronds quadrillés d'argent, découvrait,
-suivant la mode italienne, un mince carré de
-sa gorge; et ses cheveux châtain très clair bouclaient
-mollement, en légers fils d'or, autour de l'ovale de son
-beau visage. Elle tressait, tout en marchant, une guirlande
-dont il lui présentait les fleurs.</p>
-
-<p>&mdash;A qui donnerez-vous ceci? demanda Floris.</p>
-
-<p>&mdash;En êtes-vous jaloux? répondit-elle... Non, cher<span class="pagenum"><a name="Page_130" id="Page_130">[Pg 130]</a></span>
-amour, pas de ces roses éclatantes. Elle n'aimait que
-les couleurs pâles et douces, celle à qui ces fleurs sont
-destinées... Choisissez-moi des pensées au cœur sombre,
-des violettes, des cinéraires.</p>
-
-<p>&mdash;C'est pour Simonetta, dit-il.</p>
-
-<p>&mdash;C'est pour Simonetta, dit-elle. Notre chemin,
-l'avez-vous oublié? passe au pied même de son tombeau...
-Chère âme! Tous ceux qui nous voyaient nous
-prenaient pour des sœurs jumelles. Habillées de même,
-inséparables, le même ruban dans les cheveux, la
-même fleur à notre sein, nous étions comme une figure
-qui se reflète dans deux miroirs... Elle avait demandé,
-pendant sa maladie, d'être enterrée dans la clairière si
-souvent témoin de nos jeux, et la Grande-Duchesse,
-votre mère, y consentit sur mes instances... J'avais
-douze ans, lorsque la mort nous sépara; elle en avait
-treize peut-être: elle vit toujours dans mon cœur!</p>
-
-<p>&mdash;Ah! dit Floris, ce souvenir si vif me dérobe une
-part de votre âme... Je me sens presque jaloux, mon
-cœur, de celle que vous aimiez tant!</p>
-
-<p>Alors ils aperçurent, à travers des pins et d'énormes
-cèdres touffus, un tombeau de marbre, près de la
-mer. Sous l'ombre épaisse et d'un vert noir, il brillait
-comme une masse de neige, au milieu de la pelouse
-étoilée de marguerites. Des biches et des daims tachetés
-y étaient couchés çà et là. Quelques-uns buvaient à
-une source; d'autres aiguisaient leurs andouillers, paisiblement,
-à l'écorce des pins, ou, les naseaux dressés,
-humaient le vent... Soudain, le Grand-Duc fit un geste.
-Ils bondirent, tous disparurent, tandis qu'Isabelle et
-Floris s'arrêtaient, pensifs, sur le rivage: et le marbre,
-seul et tranquille, au pied du vaste amphithéâtre des
-forêts, semblait communiquer son silence éternel aux
-ondes immobiles du golfe, aux cimes violettes des montagnes,
-et au firmament peint de pourpre et d'or.</p>
-
-<p>&mdash;Cher aimé, dit enfin Isabelle, après une très longue<span class="pagenum"><a name="Page_131" id="Page_131">[Pg 131]</a></span>
-pause, voyez comme le ciel est pur et l'eau sereine...
-Notre mère ne peut manquer d'avoir la plus heureuse
-traversée... Demain, nous serons tous réunis!</p>
-
-<p>&mdash;Oui! tous réunis! répéta Floris... Qui aurait pu
-prévoir il y a un an?... Comme se sont évanouis tous
-les démons qui me remplissaient l'âme, haine, soif du
-meurtre, fureur, désespoir, frénésie!... Le plus misérable
-des hommes, et soudainement le plus heureux!...
-Tu es à moi. Ton cœur est à moi, toi, parfaite, incomparable!</p>
-
-<p>&mdash;Hélas! répondit Isabelle, je ne suis qu'une pauvre
-fille, cher seigneur... C'est l'indulgence de ceux qui
-m'aiment, qui centuple ce que je vaux.</p>
-
-<p>Les larmes jaillirent des yeux de Floris, et dans un
-transport de bonheur profond:</p>
-
-<p>&mdash;Tais-toi! tais-toi! Pas un roi de la terre ne peut se
-croire digne de toi!... O ma vie! Ma pure et belle
-âme!... Chaque fois que je t'aperçois, mon cœur bondit:
-il me semble être à ce moment où je te reconnus
-à l'autel... O chère lumière! Si après l'enfer viennent
-de si beaux paradis, puissé-je retomber au fond du
-malheur! Puissé-je redevenir une fois encore pauvre,
-obscur, méprisé, misérable!</p>
-
-<p>&mdash;Oh non! pas cela, mon bien-aimé! Ne souhaitez
-pas de malheur!</p>
-
-<p>&mdash;Tu as raison... soyons heureux... Donne-moi tes
-paupières, que je les baise! Tiens, tiens, encore!...
-Je ne puis te dire ma joie... J'en ai la poitrine gonflée...</p>
-
-<p>Ils se turent, et défaillants d'amour, ils se souriaient en
-silence, tandis que les nuages, le golfe, la forêt autour
-des amants, tout leur semblait soudain immobilisé,
-comme en un tableau. La brise s'était arrêtée; les pins
-ne rendaient plus leur vague murmure, pareil au bruit
-de la mer. La lune éclatante se leva, et s'élançant vite
-au zénith, elle couvrit les ondes endormies, de ses pâles<span class="pagenum"><a name="Page_132" id="Page_132">[Pg 132]</a></span>
-réseaux de perles...&mdash;Ah! chère âme, disait Floris,
-regarde! les étoiles du ciel éclosent comme des roses
-blanches... A peine un mince ourlet d'écume borde la
-plage déserte. Que ce silence est doux, ma bien-aimée!
-Quels yeux mortels se lasseraient jamais d'un tel spectacle?....
-L'espace infini est tissu de lumières innombrables
-et tranquilles, et l'une l'autre elles se cherchent,
-comme des âmes aimantes... Oui! baisse vers moi tes
-prunelles, laisse-moi plonger dans tes beaux yeux...
-Ton âme y apparaît sous mon regard, comme une fleur
-mystérieuse qui monte à la surface de l'eau... Tu es ma
-vie, ma joie, mon trésor, mon étoile, ma chère beauté...
-Que je voudrais m'anéantir!... Mon cœur n'est devant
-toi qu'un peu d'encens qui fume... Entends-tu ces
-oiseaux, dans les bois?... Leur chant expire entrecoupé,
-comme un sanglot de désir et d'extase... Ils se taisent...
-Écoute, ô mon âme, le profond silence!... Cette fraîcheur
-de l'air marin ressemble à ton haleine même...
-Tout ce que l'on respire ici de parfums, c'est de ton
-sein délicat qu'il s'exhale... Ainsi parlait Floris, en son
-émoi. Les rossignols chantaient tout au loin, comme
-les flûtes de la nuit; et derrière les deux amants, sur
-les rayons de la lune, brillants comme une colonne de
-cristal, le grand Ange de l'amour se tenait debout,
-dans le silence.</p>
-
-<p>Soudain, parmi les ombres du soir, trois femmes en
-deuil apparurent, au milieu des cèdres gigantesques.
-Leur chevelure dénouée pendait sous des voiles couleur
-de cendre; et sans collier, sans ceinture, sans
-bijoux, elles avaient couvert d'un crêpe noir leur large
-tablier écarlate. Un cortège de femmes morlaques
-s'avançait à pas lents, derrière elles. Arrivées en face
-d'Isabelle, qui les considérait avec étonnement, les
-trois suppliantes tombèrent à genoux, et l'une d'elles
-dit d'une voix haute:</p>
-
-<p>&mdash;Au nom de votre époux, au nom des innocents que<span class="pagenum"><a name="Page_133" id="Page_133">[Pg 133]</a></span>
-vous mettrez quelque jour au monde, écoutez-nous,
-exaucez-nous!</p>
-
-<p>&mdash;Levez-vous! oh! levez-vous! dit Isabelle... Qui
-êtes-vous?... En quoi puis-je vous venir en aide?</p>
-
-<p>La suppliante répondit:</p>
-
-<p>&mdash;Nous sommes trois sœurs de Zemenico, et nous
-avons épousé les trois frères, trois Krivosciens de
-Sgombro. Dieu l'a permis ainsi pour nos péchés!</p>
-
-<p>&mdash;Je vous en prie, levez-vous! dit Isabelle... Je
-vous reconnais maintenant. Vous êtes Oriana, la fille
-aînée de notre vieux pêcheur Slosella, et celle-ci est
-votre sœur Nonna, et voici Marina, la cadette. Ce sont
-vos vêtements de deuil qui ont mis en défaut ma mémoire.</p>
-
-<p>&mdash;Oui, ceux de notre noce étaient bien différents...
-Vous y êtes venue, maîtresse, et les viandes du repas
-en prirent pour nous meilleur goût.</p>
-
-<p>&mdash;Je me souviens, je me souviens, dit Isabelle...
-Tatiana, ma sœur Josine et moi, vous servîmes de
-filles d'honneur... Les trois neveux du vieil Ourosch
-étaient vos maris... Vous étiez radieuses alors, et à
-vous voir marcher sous vos bonnets d'or, on vous eût
-prises pour trois reines... Et maintenant, je vous revois
-tout éplorées, les cheveux épars... Quoi! vos maris
-seraient-ils morts?</p>
-
-<p>Alors, Oriana commença ainsi ses plaintes:</p>
-
-<p>&mdash;Non! ils ne sont pas morts, maîtresse, mais ils
-nous ont délaissées... Tous trois ont repris l'anneau
-qu'ils avaient passé à notre doigt... Comme il m'aimait
-dans les premiers temps! Je portais la torche et je
-l'éclairais; je portais l'assiette et je le servais... Et
-autant de verres je lui versais, autant de fois il me faisait
-asseoir sur son genou, pour m'embrasser. Puis, le
-malheur me vint du jour où notre ange, notre petit
-Stanjo, mourut... Hélas! hélas! cette douce rosée!
-Ah! mes doux yeux!... Pauvre innocent! pauvre<span class="pagenum"><a name="Page_134" id="Page_134">[Pg 134]</a></span>
-agneau!... Mais son père se courrouça, car quoi qu'il
-eût fait pour le cacher, il était schismatique fervent,
-comme sont ceux de Sgombro.&mdash;Mère, dit-il, tu as été
-trop hâtive à le rendre chrétien romain. Si tu l'eusses
-fait baptiser par le pappas, selon le rite orthodoxe,
-l'enfant vivrait encore... Depuis lors, il me voulut du
-mal, et il partit avec ses frères, quand ceux-ci s'en allèrent
-dans la montagne.</p>
-
-<p>&mdash;Hélas! pauvre femme! dit Isabelle.</p>
-
-<p>Mais déjà Nonna s'avançait:</p>
-
-<p>&mdash;A moi, le malheur m'est arrivé, parce que je restais
-stérile... Pourquoi soupires-tu ainsi? disaient les
-femmes de Sgombro, en me raillant. Tu ne portes pas
-de fardeau, tu ne gravis pas sur la colline... Ah!
-mieux vaudrait, leur répondais-je, gravir sur la colline,
-tout chargé de plomb, que d'avoir le cœur aussi
-lourd!... Et lui, quand je rentrais, me saisissait aux
-cheveux et me jetait par terre... Ainsi, le printemps
-nous vint triste, l'été plus sombre, l'automne noir et
-empoisonné... Puis, il me dit: Qui a vu les vignes sur
-la mer, et le sel marin sur la colline? Je ne veux plus
-être un Morlach à ruches, un Morlach à gâteaux de
-miel, mais un Krivoscien à sabre, un Krivoscien à
-carabine, ainsi que mon oncle et ceux de Sgombro...
-Et il s'en alla avec ses frères, rejoindre la bande du
-vieil Ourosch, les garçons vêtus de haillons et le sabre
-nu...</p>
-
-<p>Une sorte de gémissement s'éleva du cortège des
-femmes, tandis que Nonna se relevait. Et Marina, la
-troisième sœur, parla ainsi:</p>
-
-<p>&mdash;Le mien, dès le lendemain des noces, partit garder
-les troupeaux, dans la montagne... Et moi, avec le
-mulet, j'allais chercher du bois tous les jours, jusqu'aux
-rocs de Zavaletica. A le charger et à le décharger,
-j'avais la poitrine rompue... Il descendait quelquefois
-du pâturage, pour prendre sa provision de maïs. Alors<span class="pagenum"><a name="Page_135" id="Page_135">[Pg 135]</a></span>
-c'étaient des tracas sans fin:&mdash;Où est le millet? où est
-le sel? où se trouvent les œufs de la semaine? Combien
-de quenouilles as-tu filées?... Reste encore, lui disais-je...
-Non, les brebis maigrissent loin de mes yeux, et le
-fromage moisit dans l'écuelle... Ensuite, il revint, avec
-l'hiver. Mais son amour était plus froid encore que décembre.
-Aussi, lorsque l'enfant naquit, il était mort...
-Ah! mon mari, lui dis-je, notre enfant est mort!...
-Hé! s'il est mort, que m'importe! Des funérailles de
-notre mère, il reste un peu d'encens dans le cornet, et
-la lampe pend au clou. Alors je le maudis dans mon
-cœur, et je me séparai de lui!</p>
-
-<p>&mdash;Hélas! le mien aussi, je veux le maudire! dit
-Oriana, et voici que je le regrette... Mais non, mieux
-vaut maudire, et que les saints fassent ce qu'ils voudront
-de mes souffrances, de mes soupirs, de mes sanglots,
-de mes imprécations!</p>
-
-<p>&mdash;Pauvres femmes! dit Isabelle... En deux ans, en
-si peu de temps... Et comme ils paraissaient épris!...
-Quoi! tous trois!... Non, je ne puis y croire.</p>
-
-<p>&mdash;Leurs durs parents, reprit Marina, nous ont
-chassées de nos demeures. Nous n'avons plus de table
-où nous asseoir, plus de lit où nous reposer, plus de
-toit où nous abriter... Pitié!... aie pitié de nous, maîtresse...
-Envoie-nous à Raguse, au couvent.</p>
-
-<p>&mdash;C'est là, dit Nonna, que nous voulons passer ce
-qu'il nous reste de jours à vivre. C'est là que nous
-prierons pour toi...</p>
-
-<p>&mdash;C'est là, poursuivit Oriana, que nous prierons
-pour nos maris.</p>
-
-<p>Elles se turent, et les autres femmes répétèrent en
-gémissant:</p>
-
-<p>&mdash;Pitié! aie pitié, maîtresse!</p>
-
-<p>&mdash;Tout ce que vous désirez de moi, dit Isabelle,
-mon cœur, par avance, vous l'accordait... En si peu de
-temps... Tous les trois!... Venez demain à Sabioneira...<span class="pagenum"><a name="Page_136" id="Page_136">[Pg 136]</a></span>
-Ser Pistolese vous y logera en attendant, et
-vous ne manquerez de rien.</p>
-
-<p>Elles lui baisèrent les mains, et disparurent dans le
-bois, comme une procession de fantômes, tandis que
-faisant à pas lents le tour du tombeau de Simonetta, la
-Grande-Duchesse attachait ses guirlandes aux blanches
-parois. Quelquefois, les bras demi-levés et presque indistincte
-dans l'ombre, elle penchait le front soudainement;
-des larmes mouillaient ses paupières. Ensuite,
-puisant à la source, dans une buire de cristal qu'elle
-alla prendre au creux d'un rocher, et toute pâle sous
-la lune, Isabelle arrosa les tiges des lis qui environnaient
-le sépulcre.</p>
-
-<p>&mdash;Se peut-il qu'il y ait de tels hommes? murmura-t-elle,
-après un long silence... Est-il vrai, comme on le
-dit, que l'injustice et le mal couvrent la terre?... Vous
-avez compris, mon cher Floris, l'histoire de ces pauvres
-femmes?</p>
-
-<p>&mdash;Allons, répondit le Grand-Duc, ne songez plus à
-cela, mon amour!</p>
-
-<p>&mdash;Ah! dit-elle, je crains au contraire de n'y avoir
-jamais assez songé... Je ne voyais autour de moi que
-des sourires, je n'entendais que des bénédictions... Les
-hommes m'ont toujours paru si nobles, poursuivit-elle,
-la terre si splendide, les cieux si purs! Même en ces
-jours d'enfance, où je n'étais qu'une innocente créature,
-les champs féconds, les fleurs, les eaux, les
-formes charmantes des animaux, la mer avec ses sourires
-d'écume, toutes ces choses magnifiques me pénétraient
-de tendresse et de joie... Cher Floris, ô mon
-seigneur aimé, soyez indulgent pour Isabelle, car la vie
-jusqu'à ce jour m'a été si douce, que le malheur, s'il
-me frappait, briserait un cœur sans défense.</p>
-
-<p>&mdash;Va, chère âme, dit-il, que je meure, le jour où je
-te causerais quelque chagrin!</p>
-
-<p>Isabelle et Floris revinrent, en suivant la plage de<span class="pagenum"><a name="Page_137" id="Page_137">[Pg 137]</a></span>
-la mer. La route était blanche et solitaire. De temps à
-autre, il y passait quelque chevrier, un gardeur d'abeilles,
-qui portait sur sa tête, en équilibre, des clayons
-de paille tressée; ou bien c'était un vieil homme aveugle,
-en manteau rouge déchiré, les pieds poudreux, et
-une guzla à la main, étant de ces rhapsodes errants qui
-mendient, de village en village.</p>
-
-<p>Mais des lumières apparurent, et au fond d'une
-petite crique, où l'on tenait jadis les gondoles et le caïc
-du grand-duc Fédor, ils aperçurent un navire, que l'on
-achevait de radouber. Quelques valets disposaient sur
-le pont des tapis, des vases de fleurs. Trois Morlachs,
-suspendus à des cordes, le long du château de poupe,
-couvraient de feuilles d'or les statues ternies, les ornements
-qu'ils redoraient; et on en voyait, dans les
-hunes, qui déployaient des banderoles et des flammes.</p>
-
-<p>&mdash;Vous avez été indulgent à mon caprice, cher bien-aimé,
-reprit Isabelle à demi-voix. Que Josine sera surprise
-quand elle nous verra demain venir à leur rencontre,
-sur cette galère qu'elle aime! Notre cousin, le
-vieux duc da Sesto, nous l'avait donnée en présent,
-comme un colossal jouet, lorsque nous étions encore des
-enfants... Il l'avait fait faire à Chioggia, sur je ne sais
-quel modèle fameux.</p>
-
-<p>A ce moment, un chien griffon, en poussant des
-jappements de joie, accourut vers la Grande-Duchesse.
-Il bondissait, frottait sa tête à longs poils contre la
-main pendante d'Isabelle, repartait, se roulait sur le
-sable...</p>
-
-<p>&mdash;Barocco! cria ser Pistolese... A bas! à bas!</p>
-
-<p>Et franchissant le pont de bois qui joignait la galère
-au rivage, le majordome s'en vint saluer Leurs Altesses:</p>
-
-<p>&mdash;Je surveillais les derniers arrangements, expliqua-t-il
-avec un gros rire, car moi, je suis comme le podestat<span class="pagenum"><a name="Page_138" id="Page_138">[Pg 138]</a></span>
-de Sinigaglia, qui commande et fait lui-même.</p>
-
-<p>Puis, se tournant vers les Morlachs du vaisseau:</p>
-
-<p>&mdash;Holà! cria-t-il, un flambeau pour la princesse!</p>
-
-<p>&mdash;Merci, ser Pistolese, dit Isabelle, les flambeaux
-seraient inutiles... Ils ne brilleraient pas dans le clair
-de lune.</p>
-
-<p>Tous trois marchaient à pas lents, sur la plage, au-dessous
-des murailles crénelées qui ferment l'enceinte
-des jardins. La mer paisible resplendissait.</p>
-
-<p>&mdash;A propos, dit le majordome, Votre Grâce est-elle
-informée que nous avons été sur le point de revoir ce
-fou de Giano?</p>
-
-<p>&mdash;Qui donc? interrogea Floris, se retournant à
-demi.</p>
-
-<p>&mdash;Giano... hum!... Gianettino, Monseigneur, repartit
-le gros homme, sans s'expliquer mieux, car celui
-dont il parlait passait à Sabioneira pour le fils bâtard
-du grand-duc Fédor... Ah! le coquin! le triple fou!...
-Sauf le respect que je dois à Leurs Altesses, on n'a
-jamais vu son pareil. La princesse se rappelle-t-elle,
-quand il lâcha par <i>bel humore</i> un des ours qu'on tient
-renfermés dans les logettes des Vieilles-Murailles? Il
-était ivre au point qu'il l'empoigna à la crinière, et
-voulait lui monter sur le dos.</p>
-
-<p>&mdash;Comment aurait-il pu revenir? dit Isabelle... Je
-croyais que le grand-duc Fédor l'avait relégué à Venise,
-après le meurtre de ce malheureux Cirillo.</p>
-
-<p>Ser Pistolese hocha la tête:</p>
-
-<p>&mdash;Hum! hum!... Vieille histoire, Madonna... Le
-combat avait été loyal; c'est une chose reconnue...
-Et quand bien même il serait vrai que, dans un moment
-de vivacité, il eût donné à Cirillo cette maudite <i>coltellata</i>,
-ce que, le Malin nous incitant, chacun de nous est
-exposé à faire, il en a bien pâti, <i>poveretto!</i> Il paraît qu'à
-Venise il ne mangeait pas des chapons gras, ni des
-cuisses de veau tous les jours, à modeler des médailles<span class="pagenum"><a name="Page_139" id="Page_139">[Pg 139]</a></span>
-de cire et à faire des copies pour les milords. Si bien
-que, touchée de sa misère, Mme Maria-Pia lui avait
-promis de faire cesser cet exil... Mais il a eu, depuis,
-d'autres idées... Allons, nous voici à la Porte-Peinte...
-Je prends congé humblement de Leurs Altesses.</p>
-
-<p>Le lendemain, dès le lever du soleil, ser Pistolese
-posa un Morlach en vedette, au sommet du campanile.
-Cet homme avait ordre de sonner la cloche, aussitôt
-qu'il découvrirait à l'horizon le vaisseau d'Ancône qui
-amenait Mme Maria-Pia; et la galère, incontinent,
-devait emporter ceux de Sabioneira à la rencontre des
-arrivants, jusqu'à la petite île del Eremita. La matinée
-entière se passa en attente et à prêter l'oreille: Floris
-même, par impatience, monta deux fois les cent six
-marches du campanile, jusqu'à la plate-forme des cloches.
-Enfin, un peu après deux heures, la volée d'airain
-éclata; et Isabelle et Floris, au même instant,
-suivis de ser Pistolese, de Stepany, de l'abbé Lancelot,
-se rendirent en hâte au belvédère, bâti par le grand-duc
-Fédor, à l'extrême pointe des jardins, et qui domine
-du haut d'un roc, sur les flots.</p>
-
-<p>&mdash;Le voilà! le voilà! cria messer Pistolese, dès
-qu'il eut relevé les jalousies de bois qui fermaient les
-fenêtres du kiosque.</p>
-
-<p>En effet, on apercevait, au fond de l'horizon, la
-tache sombre d'un grand navire. La mer sans rides
-étincelait sous le soleil. A droite, une plage s'allongeait,
-toute parsemée de roches rouges. Çà et là, quatre ou
-cinq goélands y dévoraient les poissons morts que le
-reflux avait laissés.</p>
-
-<p>&mdash;Vite à la Vieille-Batterie! s'écria Floris. Qu'on
-tire trois coups de canon, pour leur marquer que nous
-les voyons!... Chargez-vous-en, ser Pistolese!</p>
-
-<p>Et descendant, à l'angle des jardins, l'escalier San-Teodoro,
-Isabelle et Floris atteignirent rapidement le
-petit havre, où la galère se balançait, prête à partir.<span class="pagenum"><a name="Page_140" id="Page_140">[Pg 140]</a></span>
-Trente Morlachs, la toque rouge en tête, le pantalon
-étroit de serge blanche fermé par des rubans de couleur,
-étaient assis sur les bancs des rameurs, dans l'intérieur
-du navire. Le fracas d'un coup de canon interrompit
-leurs acclamations; puis l'écho, de falaise en
-falaise, le fit rouler tout le long du golfe. La brise
-soufflait doucement. La pesante barque s'ébranla...
-Flammes, pavillons, banderoles, claquaient au vent,
-frissonnaient; des tapis de Perse éclatants pendaient,
-le long des bordages, jusque dans l'eau; la proue, entièrement
-dorée, avec son grand lion ailé, projetait sur
-les vagues un reflet magnifique; le ciel vermeil s'élargissait,
-ainsi qu'une rose au cœur immense. Des pêcheurs
-de l'île de Kosor, qui venaient de prendre un
-dauphin et menaient le monstre écumeux amarré au
-long de leur barque, marchèrent, pendant quelques
-instants, de conserve avec les rameurs, en criant mille
-bénédictions.</p>
-
-<hr class="tb" />
-
-<p>Quatre heures après, la galère n'était pas encore
-revenue. Fort étonné de ce retard, messer Pistolese
-descendit jusqu'à la plage de Sabioneira-le-Bas. Les
-Morlachs des villages voisins commençaient d'y arriver
-en foule. On entendait, de tous côtés, les carillons
-des vendeurs de sorbet, de pignolats et de lait caillé,
-les timbales des astrologues en plein vent, les chansons
-des guzlares aveugles, dont il y avait quantité,
-Mme Maria-Pia leur faisant à tous la pension d'un
-demi-ducat chaque mois, depuis la naissance de Tatiana.
-La tour des cloches sonna sept heures. Alors inquiet,
-ne résistant plus à son impatience, ser Pistolese se jeta
-dans une barque. Les Morlachs déployèrent la voile,
-et la brise étant favorable, la tartane courut rapidement
-vers l'île del Eremita. Une couleur d'un violet
-sombre occupait le ciel, à l'occident; les vapeurs du
-crépuscule se répandaient. Soudain, au milieu de l'ombre<span class="pagenum"><a name="Page_141" id="Page_141">[Pg 141]</a></span>
-croissante, et dans le silence des flots, on entendit le
-tintement d'une cloche.</p>
-
-<p>&mdash;Hein... Écoutez! dit le majordome... On dirait
-que ça vient de l'île.</p>
-
-<p>&mdash;C'est la cloche de l'ermitage, répondit l'un des
-pêcheurs... Elle n'a pas sonné depuis la mort de frère
-Lorenzo, le dernier ermite... Que les saints nous pardonnent
-nos péchés!</p>
-
-<p>Il fit le signe de la croix, et les autres pêcheurs l'imitèrent.
-Une terreur superstitieuse les saisit: aucun de
-ces hommes ne parla plus... Les tintements du glas
-continuaient, à coups lents, espacés, qui se perdaient
-au loin, sur la mer.</p>
-
-<p>&mdash;Ils sont là-haut! s'écria Pistolese, qui montra
-du doigt la falaise... Voyez, il y a des lumières à la
-cabane de l'ermite... Vite, abordez! Que se passe-t-il?</p>
-
-<p>Il sauta sur la côte aride, semée de myrtes et de
-lentisques rabougris, et commença de gravir l'âpre
-sentier. Les cailloux s'éboulaient sous ses pas, des
-sauterelles se levaient. Puis, aux lueurs du jour expirant,
-le majordome vit descendre à lui une femme qui
-pleurait, appuyée sur le bras d'un homme. C'était la
-petite princesse Josine, qu'il ne reconnut pas tout d'abord.
-L'abbé Lancelot l'accompagnait, nu-tête, l'air
-effaré:</p>
-
-<p>&mdash;C'est vous, ser Pistolese?... Ah! mon Dieu!
-Vous avez appris le malheur!... O pauvre dame!...
-pauvre dame!</p>
-
-<p>&mdash;Quel malheur y a-t-il donc? fit le gros homme...
-Parlez-vous de Mme Maria-Pia? Elle n'est pas plus
-mal, j'espère!</p>
-
-<p>&mdash;Morte, morte, hélas! décédée!... Elle a quitté la
-vie, ser Pistolese... O jour de deuil! Ne pleurez pas,
-princesse. Voyons, chère princesse, du courage! Vous
-savez bien ce qu'a dit Monseigneur, pourquoi il m'a<span class="pagenum"><a name="Page_142" id="Page_142">[Pg 142]</a></span>
-recommandé de vous conduire à la galère... Ne pleurez
-pas, charmante princesse, ne pleurez pas!</p>
-
-<p>&mdash;Mais comment cela est-il arrivé? balbutia le
-majordome.</p>
-
-<p>&mdash;On ne se doutait de rien, répondit l'abbé. Elle ne
-paraissait pas si proche de sa fin, quoique, si vous vous
-rappelez, je vous ai bien dit hier qu'elle ne pouvait aller
-loin. Mais, tandis qu'elle était à dormir dans l'ermitage,
-son visage a beaucoup changé, et M. Manès, tout de
-suite, a prévenu Mgr l'archevêque... Comment vous
-trouvez-vous, ma mère? a demandé celui-ci... Je vais
-mourir, a-t-elle répondu; je vais mourir! Alors, elle a
-dit que son seul regret était de n'avoir pas vu une fois
-encore le grand-duc Fédor, pour le supplier de chérir
-son fils, qu'elle le recommandait à Notre-Seigneur:
-enfin, des choses si touchantes que tous pleuraient en
-les entendant. Sur ce, Mgr José-Maria s'est hâté de lui
-porter les saintes huiles; et c'est ainsi qu'elle a passé,
-juste à sept heures, remontant à son Créateur et faisant
-une si belle mort que jamais on n'en fit de plus édifiante
-et de plus semblable à sa vie, qui était un modèle en
-toute chose.</p>
-
-<p>&mdash;Oui, c'est bien vrai! reprit ser Pistolese attendri.</p>
-
-<p>&mdash;O pauvre dame! pauvre dame! Je perds, continua
-l'abbé, oui, je perds en elle, j'ose le dire, la meilleure
-amie que j'avais... Toujours bonne, affable, prévenante!...
-Je comptais lui offrir, dès son arrivée, cette
-amphore que vous savez, que Gregorio a pêchée devant
-vous, et sur laquelle on voit en relief ces lettres: M. P.
-A. R., ce qui fait: <i>Maria-Pia, archiduchesse russe</i> ou
-de Russie. Coïncidence extraordinaire, n'est-ce pas?...
-Mais il faut se soumettre aux volontés du Seigneur.
-Nous ne sommes rien dans sa main! dit le saint Livre...
-Allons, allons, bonsoir, mon bon ami... O malheureux
-jour! malheureux jour!</p>
-
-<p>Messer Pistolese, resté seul, atteignit bientôt l'ermitage.<span class="pagenum"><a name="Page_143" id="Page_143">[Pg 143]</a></span>
-Sous les pins-parasols qui l'ombrageaient, se
-pressait une foule silencieuse, Morlachs, matelots, serviteurs.
-Quelques-uns allumèrent des torches, et la
-cabane de l'ermite s'apercevait au fond, contre un rocher,
-avec ses murs blancs, son toit rouge et sa cloche
-abritée d'un auvent de tuiles, et qui n'interrompait
-point son glas. Elle s'arrêta soudainement; un pesant
-silence tomba; et l'on vit l'archevêque de Myre franchir
-la porte de la cabane. Il marchait à pas graves et
-lents, couvert de l'aube et de l'étole noire, et tenait un
-cierge à la main. Derrière lui, parurent deux Morlachs
-portant une civière drapée de noir, sur laquelle était
-étendue la grande-duchesse Maria-Pia, immobile, les
-traits découverts, et habillée en franciscaine,&mdash;habit
-qui la suivait toujours. Tatiana, Isabelle et Floris fermaient
-le lugubre cortège.</p>
-
-<p>Alors les porteurs, s'arrêtant, déposèrent le lit funèbre
-au milieu de l'esplanade. Tous se rangèrent à l'entour,
-avec des cierges, et, d'une voix forte, José-Maria
-récita les prières des morts. Isabelle et Tatiana
-se tenaient à genoux de chaque côté du cercueil; les
-sanglots qu'elles retenaient gonflaient leur poitrine à la
-briser. Mais l'archevêque s'avança, portant dans ses
-mains un voile noir, pour en couvrir la face de la morte;
-le temps de descendre au navire était arrivé. Les larmes
-d'Isabelle jaillirent, et, s'élançant auprès du lit:</p>
-
-<p>&mdash;Attendez! attendez! que je la regarde encore un
-seul instant... Se peut-il qu'elle soit morte?... Elle était
-si douce, si bonne, si tendre!... Mère, oh! pourquoi ne
-répondez-vous pas? Pourquoi n'ouvrez-vous pas les
-yeux?... Mais vous jouissez de la paix, en compagnie
-des âmes bienheureuses. Vous entendez nos cris, du
-séjour de gloire... O ma mère! ma mère!... Morte!
-morte! Oh! oh! oh!</p>
-
-<p>Tous trois entouraient le corps, en l'embrassant et
-en versant des larmes, et Tatiana s'écria:</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_144" id="Page_144">[Pg 144]</a></span></p>
-
-<p>&mdash;Hélas! hélas! toi qui étais mes yeux, te voilà
-morte! Tu m'abandonnes dans les ténèbres et tu jouis
-de la lumière... Je sens tes mains glacées, ma mère.
-O chères mains qui m'avez tant de fois caressée, faut-il
-que vous restiez inertes? Chère bouche qui me parlais
-si doucement, tu ne me diras plus rien de tendre...
-Seigneur, que votre volonté soit faite; mais tout au
-moins, accordez-moi la grâce de me résigner!</p>
-
-<p>Elle se tut. Floris reprit:</p>
-
-<p>&mdash;A peine t'ai-je retrouvée que la mort nous sépare.
-Me voici de nouveau orphelin... Pauvre image glacée,
-que me diraient tes lèvres closes, si tu les rouvrais soudain?...
-Séparés pendant vingt-cinq ans et réunis quelques
-mois à peine!... Oh! le monde est un mauvais rêve,
-et nous ne sommes rien que des ombres. Les plaisirs où
-nous tendons les mains sont des bulles de savon qui
-crèvent: ce qui nous suit éternellement sous nos pieds,
-c'est la terre de notre tombe, la fosse où il nous faut
-choir un jour!</p>
-
-<p>José-Maria leva la main, ainsi que pour mettre un
-terme à ces douleurs qui s'exhalaient:</p>
-
-<p>&mdash;Silence, mon frère! s'écria-t-il. N'élevons pas notre
-vain murmure contre les décrets éternels! Nous partagions
-notre mère avec le ciel; maintenant, si l'on peut
-avoir foi en la miséricorde de Dieu, c'est le ciel qui la
-possède tout entière. Ne la plaignons pas d'un tel bonheur;
-ne nous lamentons pas sur nous-mêmes; ne mêlons
-pas notre égoïsme à ces mystères de l'infini... Mes
-sœurs et vous, mon frère, contemplons-la une dernière
-fois, puis descendons au rivage.</p>
-
-<p>Messer Pistolese s'avança, faisant un signe. Deux
-Morlachs soulevèrent le lit funèbre, et tout le cortège se
-mit en marche vers le sentier qui dévalait entre les roches.
-Mais, au tournant de l'ermitage, ceux qui marchaient
-en tête s'arrêtèrent stupéfaits, et, pendant un
-instant, la parole manqua de surprise au majordome.</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_145" id="Page_145">[Pg 145]</a></span></p>
-
-<p>&mdash;<i>Oïbo!</i> s'écria-t-il enfin. L'imbécile de Jacinto!</p>
-
-<p>Devant eux, au fond de l'horizon, le promontoire
-illuminé, chargé de jardins, de palais et d'architectures
-de flammes, ouvrait mille scènes éblouissantes. Le
-grand manteau de fleurs de la montagne étincelait de
-feux multicolores: par endroits, blanc comme l'argent;
-ici, plus rouge que le rubis; là, vert comme l'émeraude.
-Les eaux qui se précipitaient pendaient au flanc des
-roches ou au milieu des verdures, comme des guirlandes
-de cristal; et tout entouré de créneaux, l'immense amphithéâtre
-étageait sur ses terrasses et dans ses bois
-pleins de fusées volantes, des toits bleus, des dômes
-de plomb, des portiques à trèfles quadrilobés, des façades
-de briques à losanges, des maisons roses, des
-batteries de canons verts, des kiosques, des statues,
-des fontaines, des grilles qui s'ouvraient sur la mer,
-des mâts de bronze à oriflammes, des obélisques supportés
-par des lions de basalte noir. Au sommet, parmi
-les arcades, brillait le colosse doré et ailé du cheval
-Pégase, qui, de son pied, fait rejaillir une fontaine; et,
-dominant la montagne et la mer, tout éclairé de girandoles,
-de lamperons et de pots à feu, le clocher rose du
-campanile portait un grand Ange doré, haut de seize
-pieds, pour montrer le vent.</p>
-
-<p>&mdash;Eh bien, Miklas, le pays te plaît-il? dit l'un des
-serviteurs demeurés sur l'esplanade pour enlever les
-tréteaux, les étoffes et tout l'appareil funéraire, et qui,
-du haut des rochers, contemplaient Sabioneira illuminé.</p>
-
-<p>&mdash;Mais oui, mais oui!... Les femmes y sont-elles
-jolies, hein?</p>
-
-<p>Le premier valet ricana:</p>
-
-<p>&mdash;Voyez ce Miklas, quelle fournaise!... Mais ici, ce
-n'est pas comme à Prague, mon garçon... Les Morlachs,
-parmi lesquels nous allons vivre, sont plus vindicatifs
-que des diables!</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_146" id="Page_146">[Pg 146]</a></span></p>
-
-<p>&mdash;Bah! dit Miklas, et qu'est-ce qu'ils me feraient,
-voyons, si je courtisais une de leurs femmes?</p>
-
-<p>&mdash;Une de leurs femmes! Ah bien, oui! Si tu t'accroupis
-seulement pour savoir si leur chien est mâle ou
-femelle, les voilà qui t'écrivent sur leurs tablettes et
-laissent croître, en signe de vengeance, l'ongle de leur
-petit doigt... Puis, un beau jour, ils te balafrent le visage
-avec un kreutzer aiguisé qu'ils ont mis au bout d'un
-bâton fendu... Ça s'appelle <i>dar un sfrizo</i>, oui, comme
-qui dirait <i>friser</i>.</p>
-
-<p>Les valets éclatèrent de rire, tandis qu'une rumeur
-lointaine, des clameurs, des détonations arrivaient jusqu'à
-eux, de Sabioneira. De hautes gerbes de fusées sillonnèrent
-un instant les ténèbres, puis retombèrent
-dans les flots.</p>
-
-<p>&mdash;Entendez-vous comme ils s'amusent? reprit le
-valet... Pauvre madame! Elle a encore souri ce matin,
-quand le long Timothée est tombé sur le pont... Et
-penser maintenant qu'elle est morte!</p>
-
-<p>&mdash;Bah! repartit le gros sommelier Agnolo, nous
-mourrons tous, rien n'est plus certain... Riches ou pauvres,
-il faut en venir là...&mdash;n'oublie pas le goupillon,
-Miklas!...&mdash;C'est le sort commun, le sort commun!</p>
-
-<hr class="chap" />
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_147" id="Page_147">[Pg 147]</a></span></p>
-
-
-
-
-<h3><a name="LIVRE_SECOND_2" id="LIVRE_SECOND_2">LIVRE SECOND</a></h3>
-
-
-<p>Aussitôt que le grand-duc Fédor eut appris la mort
-de sa femme, il régla, par un sec billet, adressé à l'archevêque
-de Myre, que le deuil en serait de six mois,
-bien qu'il ne le prît pas lui-même; qu'aucun de ses enfants
-ne draperait, mais seulement un deuil d'habits,
-porté par les princesses en violet, selon l'ancienne mode
-royale; et que, en attendant l'entier achèvement du
-tombeau superbe que Son Altesse se bâtissait à grands
-frais, au fond des gorges de la Jagodna, le corps serait
-porté, sans cérémonie, dans les caveaux de Sainte-Justine.</p>
-
-<p>La pompe funèbre fut donc modeste. Cette église
-Sainte-Justine, édifiée par le doge Venier, au milieu des
-jardins du palais, ne reçut, le jour des obsèques, outre
-les princes et princesses, que les femmes et quelques
-vieux pêcheurs de Sabioneira-le-Bas. Le grand-duc
-Fédor n'y assista point; et même le dimanche d'après,
-comme jaloux d'une douleur dont les témoignages accusaient
-sa propre insensibilité, il fit crier par le héraut
-public à Podgor, à Zemenico, et dans deux ou trois autres
-villages, que l'on eût à cesser les glas, avec toutes
-les marques de deuil. De tels regrets, légitimes au début,
-devaient pourtant avoir un terme: et il comptait
-que, dès le lendemain, le peuple reprendrait ses occupations
-et ses plaisirs accoutumés, puisque, aussi bien,
-c'était le temps de la foire San-Gordiano et des régates
-d'Imotica.</p>
-
-<p>Le matin de ce dimanche même, comme Floris se
-trouvait seul, dans une petite chambre voûtée, située à<span class="pagenum"><a name="Page_148" id="Page_148">[Pg 148]</a></span>
-l'angle du palais, sous un portique pavé de briques, un
-coup léger heurta la porte, et aussitôt M. Manès entra.</p>
-
-<p>&mdash;Eh bien! demanda vivement Floris, m'apportez-vous
-quelque nouvelle?</p>
-
-<p>&mdash;Le grand-duc Fédor, répondit Manès, vous attend
-ce soir, à neuf heures..... Je viendrai prendre Votre
-Altesse.</p>
-
-<p>&mdash;Bien! dit Floris qui repoussa son écritoire. Cela
-m'épargne une troisième lettre que j'allais écrire à l'instant,
-pour prier mon père de me recevoir.</p>
-
-<p>&mdash;Votre Altesse est donc toujours décidée à nous
-quitter? reprit Manès.</p>
-
-<p>Le Grand-Duc poussa un long soupir:</p>
-
-<p>&mdash;Hélas! dit-il, tout chemin est le mien, à présent que
-ma mère est morte... Mon père semble me tenir en
-mépris, en haine peut-être... Que ferais-je à Sabioneira?
-Ah! j'ai perdu avec ma mère ma maison, mon
-foyer même. En quelque lieu qu'elle habitât, je l'y
-aurais suivie avec joie; ma patrie était auprès d'elle,
-puisque le sort, en me chassant de celle que j'avais
-adoptée, a fait de moi comme un étranger dans l'Europe
-entière. Elle morte, pourtant, je dois me souvenir
-que la Russie est mon pays natal et que j'y ai des droits
-héréditaires.</p>
-
-<p>&mdash;Sans doute, sans doute, fit le savant. Et que dit
-de cela votre sœur, la grande-duchesse Tatiana?</p>
-
-<p>&mdash;Elle m'approuve, répliqua Floris. Elle-même a
-pris mon parti auprès de la Grande-Duchesse, qui témoignait
-quelque appréhension. Oh! ma sœur est une
-âme vaillante!</p>
-
-<p>&mdash;Avez-vous vu le docteur Ulm? demanda Manès,
-après un silence.</p>
-
-<p>&mdash;Je ne le verrai pas! s'écria Floris. Non, pardieu!
-quoi qu'ait pu me dire Tatiana. Vais-je faire la cour, à
-présent, aux domestiques de mon père?... Docteur de
-quoi? docteur en quoi?... Il n'est ni juge, ni médecin.<span class="pagenum"><a name="Page_149" id="Page_149">[Pg 149]</a></span>
-Une espèce d'aventurier ramassé au fond de la Perse!...
-Le diable sait par quels moyens il a circonvenu le Grand-Duc,
-si froncé, si fermé à tous!</p>
-
-<p>Ils se turent. Un jour grisâtre emplissait l'étroit cabinet,
-où pour tout meuble se voyaient quelques chaises,
-avec une table vénitienne, marquetées en bois
-d'olivier et en ivoire de diverses couleurs. Mais un pas
-résonna sous la voûte, et Jacinto parut au seuil, tenant
-à la main des papiers, qu'après de grandes saluades, il
-remit à Floris. Grosset, basset, l'air toujours en peine
-et étonné, cet acolyte de ser Pistolese suppléait ce jour-là
-son maître, parti la veille pour Raguse, où Tatiana,
-qu'il accompagnait, était allée porter aux Barnabites le
-cœur de Maria-Pia.</p>
-
-<p>&mdash;Sont-ce là, dit Floris, les réponses aux lettres arrivées
-de Russie, touchant la mort de ma vénérée mère?</p>
-
-<p>&mdash;Oui, Monseigneur, dit Jacinto. Que Votre Altesse
-daigne les signer!</p>
-
-<p>&mdash;Ho! ho! pas un titre d'omis! reprit Floris, en les
-parcourant des yeux. Mes beaux cousins ont bien des
-qualifications: <i>Grand Amiral</i>, <i>Chef du Corps des Cadets</i>,
-<i>Aide de camp général</i>... Celui-ci: <i>Inspecteur général
-du Génie</i>, <i>Aide de camp de S. M. l'Empereur</i>,
-<i>Chef d'un régiment de dragons, d'un régiment de grenadiers
-et du régiment des cuirassiers d'Astracan</i>...
-Voyons l'autre. Cinq lignes pleines: <i>Grand Maître de
-l'Artillerie</i>, <i>Grand Curateur</i>, <i>Grand-Duc</i>, etc. Allons!
-deux ou trois titres encore pour les grandir, et mes cousins
-seront si grands qu'ils pourront nous cacher le
-soleil, quand il leur plaira, et le mettre dans leur poche!</p>
-
-<p>&mdash;Que Votre Altesse m'excuse, répondit Jacinto,
-interdit. J'ai copié le protocole. C'est ainsi qu'ils sont
-titrés dans l'<i>Almanach de Gotha</i>.</p>
-
-<p>&mdash;Oh! dit Floris, je ne leur envie rien. C'est évident!
-Vous leur donnez leurs qualités. Qu'y a-t-il de
-plus naturel? Et il signait rapidement les lettres. Ils<span class="pagenum"><a name="Page_150" id="Page_150">[Pg 150]</a></span>
-sont par surcroît, si je ne me trompe, propriétaires de
-régiments autrichiens, chefs de régiments prussiens.
-Moi seul suis comme nu, sans honneurs, sans titres,
-sans dignités. Mais bah! la Russie est si grande, que
-le Tsar pourra bien m'y procurer quelque emploi!</p>
-
-<p>M. Manès, à l'heure convenue, trouva Floris qui
-l'attendait. Ils traversèrent les jardins et arrivèrent au
-vaste étang de mer, au milieu duquel se découvre l'île
-habitée par le grand-duc Fédor. Sur la plage, un poteau
-de bronze offrait aux regards, dans un cartouche, les
-défenses portées par le Grand-Duc d'approcher de son
-île à plus d'une lieue.</p>
-
-<p>Ils montèrent dans l'étroite gondole envoyée pour eux
-du palais. Une flamme vacillant au loin allongeait son
-reflet sur les eaux. A mesure qu'on approchait, la lueur
-triste et fumeuse laissait distinguer un portail, des arcades
-à la persane, des dômes, des arbres, des viviers,
-tout un pavillon magnifique, bâti au bord de la tranquille
-lagune, et dont l'escalier y plongeait. Un grand fanal
-d'argent de forme ronde, où brûlait une mèche de suif,
-était posé sur l'un des degrés.</p>
-
-<p>La petite barque accosta, et Floris, lestement, monta
-les marches. Il atteignait le seuil du pavillon, quand il
-vit se jeter à lui un homme de médiocre taille, la face
-d'un jaune livide, fort gros de partout, sans être gras,
-et la tête grosse à surprendre. C'était le docteur Isidore
-Ulm, que M. Manès présenta, et qui se plongea aussitôt
-en révérences et en respects.</p>
-
-<p>&mdash;Je vous suis obligé, repartit froidement Floris...
-Manès, conduisez-moi à mon père!</p>
-
-<p>Ils passèrent une chambre à dôme, montèrent deux
-marches de marbre, et pénétrèrent dans la salle d'audience,
-séparée seulement de l'autre, à hauteur d'homme,
-par des châssis de glaces de Venise, gravés d'or. C'était
-un vaste salon persan de cinq étages octogones, ouverts
-l'un sur l'autre, en étrécissant, et peint de moresques<span class="pagenum"><a name="Page_151" id="Page_151">[Pg 151]</a></span>
-d'or et d'azur. Plusieurs flambeaux de cire çà et là
-l'éclairaient assez pauvrement; et la salle fraîche et
-ténébreuse semblait plutôt quelque grotte marine, le
-retrait féerique d'un dieu des fleuves, par l'eau qui y
-ruisselait de tous côtés, en longs filets et en fontaines,
-avec des masques, des goulettes, des coquilles de marbre
-blanc, tellement que l'on voyait l'eau ou qu'on la sentait,
-tout autour de soi. Au milieu, un bassin de marbre,
-à huit pans, jetait deux minces fusées d'argent.</p>
-
-<p>&mdash;Monseigneur, voici votre père! dit Manès.</p>
-
-<p>Une tenture se leva, et le grand-duc Fédor parut et
-s'arrêta aussitôt. Il portait un habit persan, d'un vert
-de bronze, avec des lacets noirs. Sa haute taille était
-grêle et courbée, son teint enflammé de tumeurs, sur
-un fond plus blanc que le plâtre: et il effrayait par des
-yeux ardents, une physionomie sinistre, qui représentait
-la Cruauté, l'Orgueil, la Rage, l'Avarice. Ainsi ce
-fils et ce frère de Tsars regardait son fils venir à lui.</p>
-
-<p>&mdash;Il m'est enfin donné de voir mon père, dit Floris,
-en ployant le genou. Puissent maintes années heureuses
-être ajoutées à ses années! Puissent aussi mes vœux
-sincères et mon respect me gagner son cœur!</p>
-
-<p>Les lèvres lui tremblaient d'émotion. Le grand-duc
-Fédor répondit d'une voix lente et enrouée:</p>
-
-<p>&mdash;A quoi bon cet humble salut, à quoi bon cette
-déférence simulée, quand votre conduite la désavoue?
-Allons, relevez-vous, monsieur. Vous avez employé de
-hautaines instances, pour être reçu par nous; vous avez
-forcé notre porte avec vos messages impatients... Debout,
-monsieur, debout, vous dis-je! Vous avez le sang
-trop bouillant pour rester si longtemps à genoux.</p>
-
-<p>&mdash;Mon père, dit Floris, que ma hâte légitime de
-vous voir et le ton pressant de mes lettres n'accusent
-pas mon respect pour vous. Si quelque chose vous déplaît
-dans mes manières, ne l'attribuez, je vous en conjure,
-qu'au long éloignement de vous, où il m'a fallu<span class="pagenum"><a name="Page_152" id="Page_152">[Pg 152]</a></span>
-vivre. Mes fautes ne sont pas de moi, mais de mon
-ignorance seule.</p>
-
-<p>&mdash;Je ne comprends pas bien cela, reprit le Grand-Duc;
-et affectant, ainsi qu'il faisait souvent, un langage
-obscur, bref, bizarre, où perçait quelque chose d'égaré:</p>
-
-<p>&mdash;Qu'est-ce qui vous suit ainsi? dit-il.</p>
-
-<p>&mdash;Où cela... où cela, Monseigneur?</p>
-
-<p>&mdash;Là, sur les dalles de la salle.</p>
-
-<p>&mdash;Mon ombre? dit Floris stupéfait.</p>
-
-<p>&mdash;Arrêtez-la!... elle me déplaît! dit le Grand-Duc.
-Présentez-vous à moi sans elle!</p>
-
-<p>&mdash;Votre Altesse veut se moquer; elle sait bien que
-c'est impossible!...</p>
-
-<p>&mdash;Eh bien! voilà cependant, monsieur, ce que vous
-exigez de moi. Vous assurez qu'il faut séparer vos fautes
-de votre personne, ce qui serait aussi aisé que de séparer
-l'ombre du corps!... Assez là-dessus, maintenant.
-Vous m'avez demandé audience. Il m'est pénible de
-parler, mais j'entendrai ce que vous avez à me dire.</p>
-
-<p>Alors, tandis que le vieillard s'asseyait à l'orientale,
-sur un petit lit de brocart d'argent, il s'éleva, d'un enfoncement
-ouvert dans la salle comme une alcôve, une
-symphonie d'instruments. Quatre ou cinq musiciens
-persans, domestiques de Son Altesse, y jouaient à
-bas bruit, de leurs luths, soutenus d'un rebec et d'une
-flûte. Cette argentine mélodie couvrait à peine le clair
-et léger murmure des eaux.</p>
-
-<p>Cependant le Grand-Duc reprenait:</p>
-
-<p>&mdash;Parlez, monsieur, que me voulez-vous?</p>
-
-<p>&mdash;Mon père, répondit Floris, tout debout en face du
-vieillard, je demande votre congé de quitter Sabioneira.
-J'y suis venu avec empressement, pour vous rendre mes
-devoirs de fils. J'espérais y vivre près de ma mère, et
-ne désirais pas un plus grand bonheur, si elle eût vécu.
-Mais à présent, je l'avoue, Monseigneur, mes pensées
-et mes souhaits se tournent vers une vie moins indolente<span class="pagenum"><a name="Page_153" id="Page_153">[Pg 153]</a></span>
-que celle qui serait la mienne, si je restais en
-Dalmatie.</p>
-
-<p>&mdash;Au fait! dit le Grand-Duc.</p>
-
-<p>Floris poursuivit:</p>
-
-<p>&mdash;C'est à Dieu et à vous, mon père, que je dois la
-glorieuse dignité de ma naissance. Vous êtes grand-duc
-de Russie, et par conséquent je le suis aussi.
-Jusqu'à présent cependant, ma naissance, comme celle
-d'un fils de marchand, ne m'a rapporté que de la richesse.
-Seul de tous les grands-ducs, je porte ce nom, sans
-jouir des privilèges souverains et des honneurs qui y
-sont attachés. Permettrez-vous cela, mon noble père?
-Faut-il que je me voie dépouillé de mes titres et de mes
-dignités? Vaine ombre d'un grand nom, simulacre de
-prince, dois-je traîner une vie oisive? Non, je revendique
-mes droits de légitime descendant à l'héritage de
-mes ancêtres. Vous-même, vous avez consacré au service
-de la Russie vingt années de votre vie. C'est ce
-que j'ai en moi de votre sang, Monseigneur, qui me
-sollicite à vous imiter.</p>
-
-<p>&mdash;Vous auriez dû, monsieur, dit le Grand-Duc, nous
-présenter une requête. Il est d'usage, l'ignorez-vous?
-quand on recourt à ses supérieurs, de le faire par des
-placets... N'importe, expliquez-vous à présent. Au
-reste, je devine la chose. Vous désirez une charge,
-quelque emploi, et vous comptez sur moi pour l'obtenir.
-Vous voulez que j'écrive au Tsar, n'est-ce pas?</p>
-
-<p>&mdash;Cette faveur que je réclame, dit Floris, est comme
-un droit pour ceux de mon sang.</p>
-
-<p>Le Grand-Duc éclata d'un rire étrange:</p>
-
-<p>&mdash;Mon frère Nicolas y a pourvu, répondit-il. Vous
-ne connaissez pas, je vois, le manifeste qui parut la
-veille de mes noces. Ha! ha! Un tour du tsar de Mirliki,
-comme l'appelait Constantin! Ce manifeste statue
-donc, par toutes sortes de raisons, de considérations
-profondes, que les parents du Tsar qui prennent en<span class="pagenum"><a name="Page_154" id="Page_154">[Pg 154]</a></span>
-mariage des personnes non orthodoxes, ne pourront
-transmettre à leurs héritiers les droits dévolus aux
-membres de la famille impériale.</p>
-
-<p>&mdash;Ce manifeste ne regarde, dit Floris, que la succession
-au trône. Mes autres droits restent intacts.</p>
-
-<p>&mdash;Vos droits, ricana le Grand-Duc, vos droits! Vous
-les mettez sans cesse en avant, comme le scorpion ses
-pinces. Vous n'avez aucun droit, monsieur. Il n'y a
-d'autres droits en Russie que le bon plaisir de l'Empereur...
-Vos droits! Mon frère Nicolas, de glorieuse mémoire,
-en avait bien, je pense, autant que vous. Il a
-pourtant vécu sans charges et sans honneurs, jusqu'après
-sa majorité. Oui, plus d'un an après son mariage,
-il attendait encore l'audience, avec les autres courtisans.
-Ce ne fut que pendant l'automne de 1818 qu'il obtint
-le commandement d'une brigade de la garde, et il avait
-alors vingt-deux ans.</p>
-
-<p>&mdash;J'en ai vingt-six, repartit Floris.</p>
-
-<p>&mdash;Êtes-vous si âgé, monsieur? Pour qui compterait
-mieux, il y a quelques mois à peine que vous êtes enfin
-sorti de l'abjection où vous viviez. Allons, vous êtes
-trop exigeant. N'y a-t-il pas eu dernièrement toute une
-fortune pour vous? Ne venez-vous pas d'hériter?</p>
-
-<p>&mdash;Moi, Monseigneur? dit Floris stupéfait.</p>
-
-<p>&mdash;Sans doute, votre mère est morte. Il vous faut
-apprendre la patience, puisque vous vous dites mon fils.
-L'homme le plus patient du monde n'aurait pu rivaliser
-avec moi. Oh! j'ai rampé sous Nicolas, comme un chasseur
-de buffles sauvages. J'aurais conduit en laisse une
-tortue, depuis Moscou jusqu'à Pétersbourg. Vous êtes
-trop bouillant, monsieur... Bonsoir... Nous vous autorisons
-à vous retirer, maintenant.</p>
-
-<p>Le Grand-Duc porta à ses lèvres un sifflet d'or, et un
-page très beau, fardé, les yeux peints d'antimoine, se
-présenta et disposa sur le tapis, aux pieds de Son Altesse,
-une carafe et une tasse d'or, avec un grand plat<span class="pagenum"><a name="Page_155" id="Page_155">[Pg 155]</a></span>
-d'or, rempli de neige. Floris, tout pâle et agité, restait
-debout en face de l'estrade, comme indécis s'il se retirerait,
-ou s'il tenterait un dernier effort.</p>
-
-<p>&mdash;Puis-je espérer, reprit-il enfin d'une voix sourde,
-que Votre Altesse écrira cette lettre?</p>
-
-<p>&mdash;Bah! répondit le grand-duc Fédor, en se versant
-du vin dans la tasse, vous avez plus de pouvoir que
-nous-même sur l'esprit du Tsar. Alexandre ne vous
-a-t-il pas fait mon héritier? Demandez-lui votre charge
-en flamand.</p>
-
-<p>&mdash;Je parle russe, Monseigneur. Depuis six mois, je
-m'y applique sans relâche, et c'est ma mère, la première
-qui m'en a donné des leçons.</p>
-
-<p>&mdash;Allons, ce sera moi, fit le Grand-Duc, qui ne saurai
-plus parler russe.</p>
-
-<p>&mdash;Mon père, dit Floris...</p>
-
-<p>&mdash;Bah! bah! laissez ce mot! A quoi sert de distinguer
-un père d'un autre homme?... N'importe! je vous
-sais gré, monsieur, de n'avoir pas juré que vous m'aimez,
-que vous avez pour moi la plus sincère affection...
-Les chiens sont-ils lâchés?... Hussein! A-t-on lâché
-les chiens?... Lorsque nous aurons besoin de vous,
-nous vous ferons chercher, monsieur.</p>
-
-<p>La rage de Floris éclata, sitôt qu'il eut atteint la gondole.&mdash;Chassé!
-il m'a chassé! répétait-il, parmi les
-cris, les jurements, les menaces; et la vue de la Grande-Duchesse,
-qui l'attendait au débarcadère, avec Tatiana
-arrivée de Raguse, ne parvint pas même à le calmer.&mdash;Je
-le méprise, oui! Je dédaigne ses mensonges,
-et je vais y retourner pour le lui dire, malgré ses
-chiens!... Isabelle et l'aveugle furent longtemps avant
-de pouvoir le radoucir. Tous les trois, ils se promenaient
-dans les jardins, sur l'une des terrasses. De rares
-lumières brillaient. La lune blafarde, avec son croissant,
-flottait comme une plume légère, parmi les gouffres
-bleus du ciel. Les fontaines, taries la nuit, se<span class="pagenum"><a name="Page_156" id="Page_156">[Pg 156]</a></span>
-taisaient; partout, le silence. Seul, ainsi qu'un guetteur
-au plus haut de cette montagne endormie, l'ange d'or
-du campanile veillait encore, et par instants on l'entendait
-tourner sur sa boule de bronze, avec un faible
-bruissement.</p>
-
-<p>&mdash;Allons, voilà minuit qui sonne, reprit Tatiana. Il
-est temps de nous séparer... Je vous le répète, mon
-frère. L'entremise du grand-duc Fédor ne vous est plus
-indispensable... J'ai reçu aujourd'hui des nouvelles.
-Vous pouvez, sans crainte, vous adresser directement
-à l'Empereur... Rien de plus sûr! Il se prépare une
-expédition contre les Turcomans. Demandez à en
-faire partie, n'importe en quelle qualité. Le Tsar aurait
-pu trouver des inconvénients à votre séjour à la cour.
-Il n'en subsiste plus aucun, s'il vous envoie en Asie,
-avec Skobeleff.</p>
-
-<p>&mdash;Ah! Tatiana, que lui conseilles-tu! dit Isabelle.</p>
-
-<p>&mdash;Allons, ma sœur, tu montres trop de craintes,
-répliqua l'aveugle fermement. Etant celui qu'il est, il
-ne peut, sans honte, rester oisif à Sabioneira. On doit
-le voir partout où, dans le vaste empire de ses pères,
-la Renommée propose des couronnes, partout où l'on
-gagne de l'honneur. Souffrira-t-il que de si belles récompenses
-soient le lot des moujiks et des fils de pope,
-tandis que lui, cousin du Tsar, mènerait une vie paresseuse,
-près de sa femme et de sa sœur? Je chéris mon
-frère tendrement, mais j'aimerais mieux le voir mort
-pour le Tsar et pour la Russie, que déshonoré par un
-lâche repos!</p>
-
-<p>&mdash;Oui! oui! exclama Floris. Merci, Tatiana... Tu as
-raison, oui, j'écrirai!</p>
-
-<p>La Grande-Duchesse joignit les mains:</p>
-
-<p>&mdash;Mais tant de hasards, tant de périls!... Dans
-quelle inquiétude je vais vivre!</p>
-
-<p>&mdash;Bah! dit l'aveugle, n'est-ce donc rien que de<span class="pagenum"><a name="Page_157" id="Page_157">[Pg 157]</a></span>
-remporter la victoire?... La gloire panse tout!... Quand
-il serait blessé...</p>
-
-<p>&mdash;O Dieu! tais-toi! tais-toi! dit Isabelle.</p>
-
-<p>&mdash;Je vais donc vivre enfin! s'écria Floris. Le bien
-que j'ai eu sans peine, est-il à moi? Il aurait pu tomber
-sur une autre tête... Seul m'appartient celui que je
-conquiers!... Je reviendrai tout couvert de gloire...
-Alors, il faudra bien que le Tsar m'écoute!... Que de
-choses à réformer en Russie!... Si Alexandre avait un
-sage conseiller... Tôt ou tard, dans les pays voisins, il y
-aura des couronnes à prendre, en Bulgarie, en Roumanie!...
-Vois-tu, Tatiana, je sens bouillonner dans mes
-veines une ardeur qui suffirait à un monde... Oh! partir,
-vivre encore sous la tente, affronter la mêlée sanglante,
-éprouver les misères terrestres, être un homme
-parmi les hommes!</p>
-
-<p>Son pas sonnait sur les dalles de marbre; et il semblait
-à Isabelle changé, grandi, comme transfiguré.</p>
-
-<hr class="tb" />
-
-<p>Floris, dès le lendemain même, commença d'arranger
-doucement toutes choses pour son départ. Il écrivit
-au baron Mamula, l'homme de confiance, l'ami de
-Mme Maria-Pia et l'exécuteur de son testament, pour
-le presser de terminer les affaires de la succession. De
-plus, il lui donnait mission de se faire rendre les comptes
-de la tutelle d'Isabelle, que le grand-duc Fédor traînait
-depuis plus d'un an, et il insistait en conséquence
-pour que Mamula vînt s'établir à Sabioneira.
-Le baron arriva donc peu de jours après, avec cinq ou
-six chiens dont il faisait ses délices. C'était un grand
-homme blond, maigre, des yeux pétillants d'esprit et
-de feu, galant aussi dans sa jeunesse, et ancien vice-président
-du tribunal suprême de Raguse. Personne
-ne parlait plus juste, et ne coulait une question à fond
-plus nettement et plus facilement. Il s'installa avec sa
-chiénaille dans un petit appartement, de plain-pied à la<span class="pagenum"><a name="Page_158" id="Page_158">[Pg 158]</a></span>
-cour des Fontaines, et écrivit tout aussitôt au docteur
-Ulm, qui se présenta, chargé des intérêts du grand-duc
-Fédor. Le baron se flattait, en arrivant, d'en avoir
-promptement fini; mais les premières conférences révélèrent
-des comptes peu nets, noyés de chiffres, de duplications,
-de lacunes, d'obscurités. Il fallut donc en
-venir aux éclaircissements, et les longues séances
-d'affaires eurent lieu dès lors, réglément, trois fois
-par semaine. Floris ne manqua pas de s'y rendre.</p>
-
-<p>Comme il en revenait un soir, il trouva un valet de
-Josine, qui l'attendait avec un billet. La petite princesse
-invitait son beau-frère à la venir voir, le lendemain.
-Ses vieux amis les Zingari étaient arrivés, disait-elle,
-et pour mieux recevoir la visite des femmes et des
-enfants de la tribu, elle leur donnait une collation. La
-fin du billet promettait à Floris une surprise, en termes
-enjoués et mystérieux.</p>
-
-<p>&mdash;C'est bien! Répondez que j'irai, dit le Grand-Duc
-au laquais.</p>
-
-<p>Vers trois heures, Floris se rendit chez la princesse.
-Seul depuis le matin, sans savoir que faire dans les jardins,
-ce fut avec impatience qu'il prit la route de la
-<i>Casa d'Oro</i>, le petit palais qu'elle habitait. Le vieux
-parc, dépouillé par l'automne, était baigné d'une brume
-violette; des statues tranquilles s'y dressaient, à travers
-les rameaux noirs et nus. Au moment où il débouchait
-de l'avenue, Josine le vit arriver, et descendit
-toute courante et bondissante, au-devant de lui. Une
-large fleur de lis de saphirs pendait à son col délicat.
-Sa chevelure noire était tressée de lacets de soie verte
-et d'argent, en vingt boucles folâtres et charmantes; et
-elle avait un habit de gala d'un damas rose sèche, tout
-semé de houppes couchées de plumes d'autruche d'argent,
-et que bordaient, sur la poitrine, des houppettes
-de plumes d'autruche.</p>
-
-<p>&mdash;A la bonne heure! Ah! que tu es charmant d'être<span class="pagenum"><a name="Page_159" id="Page_159">[Pg 159]</a></span>
-venu! exclama-t-elle... Suis-je jolie?... Suis-je à ton
-goût?... Comment me trouves-tu avec cette robe?</p>
-
-<p>&mdash;Rien ne te va mieux, répondit Floris.</p>
-
-<p>&mdash;Vrai, je te plais?... C'est que, comprends-tu, j'ai
-quitté le deuil aujourd'hui... Et mes cheveux, cela
-peut-il passer? C'est cette sotte de Milada qui m'a fait
-changer de coiffure, en disant qu'elle avait fait un
-rêve... Elle rêve à tout moment de moi, elle me donne
-des frayeurs... Mais c'est la dernière fois que je
-l'écoute... Ou qu'elle veille, ou qu'elle dorme pour
-elle!</p>
-
-<p>Ils étaient arrivés au milieu du rond-point qui précède
-le petit palais, et qu'environnent, sous les arbres,
-de grands Termes de marbre blanc, dans des gaines de
-porphyre vert, papelonnées d'écailles de cuivre. La
-<i>Casa d'Oro</i> se dresse au fond, avec son toit plat et sa
-<i>loggia</i> d'arcades à la vénitienne, dont les murailles sont
-ornées des noms latins des sept Planètes, en mosaïque
-d'or terni, qu'encerclent des couronnes sculptées. Entre
-deux chênes aux branches colossales, une escarpolette
-de soie balançait son siège étroit à fleurs peintes, au-devant
-duquel se tenait un enfant rousseau, blême,
-chétif, tout marqué de taches de son.</p>
-
-<p>&mdash;Mais c'est le fils de Stepany, dit le Grand-Duc.</p>
-
-<p>&mdash;Lui-même, répondit Josine... Allons, méchant
-vaurien, saluez! Avec sa casquette de cuir, on peut
-dire qu'il a la tête plutôt chaussée que couverte... Eh
-bien, où sont passées ces folles? Rina! Rina!... Milada!...
-Elles auront pris peur en te voyant, parce que
-Tatiana me défend de me balancer.</p>
-
-<p>&mdash;Est-il possible! dit Floris en souriant,</p>
-
-<p>&mdash;Oh! fit-elle,&mdash;et d'un bond léger, Josine s'élança
-sur l'escarpolette,&mdash;elle ne me comprend pas, vois-tu,
-et puis, elle me parle toujours comme si j'étais encore
-une enfant... Allons, Thalès, balancez-moi, mais
-pas trop fort!... Si votre père vient, marmouset,<span class="pagenum"><a name="Page_160" id="Page_160">[Pg 160]</a></span>
-nous renverserons sur vous, pour vous cacher, l'écaille
-de la grande tortue qui est dans mon cabinet
-d'étude. On vous mettra un bonnet noir et des gants,
-et vous serez ainsi une bonne tortue, une tortue des
-plus authentiques.</p>
-
-<p>&mdash;Je suis trop grand pour tenir sous l'écaille, repartit
-Thalès.</p>
-
-<p>&mdash;Oui, vous êtes un peu plus grand que les Pygmées,
-les habitants de Lilliput et la géante Rézinka,
-dont je vous ai souvent parlé. Elle va dans un petit
-carrosse, attelé de quatre scarabées. Une fois, en m'éventant
-trop fort, je l'ai lancée hors de la chambre:
-heureusement, elle s'est prise dans une toile d'araignée
-et a pu redescendre le long du fil. L'année dernière, un
-soldat de plomb l'a demandée en mariage; mais elle était
-frileuse, et lui redoutait le feu. Une autre fois, je l'ai
-cherchée pendant deux heures: elle dormait dans un bateau
-de papier gris, au beau milieu d'un verre à bière...
-Vous êtes un peu plus gros qu'elle, mais n'en concevez
-pas d'orgueil... Là! c'est bien, monsieur, c'est assez!...
-Et maintenant, mettez-vous là, et jouez sans faire de
-bruit, jusqu'au moment où vous irez goûter avec les
-autres.</p>
-
-<p>Elle passait comme un oiseau, toute noire et aérienne
-sur le gouffre éclatant du couchant; et l'ombre oblique
-de son vol s'allongeait démesurément, parmi les champs
-de chrysanthèmes jaunes. Un sphinx de marbre solitaire
-les gardait, du haut de son piédestal.</p>
-
-<p>&mdash;Mais, dit l'enfant, comment jouerai-je, si je suis
-seul?</p>
-
-<p>&mdash;Eh bien, jouez à la boutique, petit singe!... Tu
-tiens toi-même la boutique, puis tu arrives et tu te demandes:
-<i>Monsieur, combien coûte cette pomme?&mdash;Oh!
-mais</i>, tu dis, <i>monsieur, ce n'est pas une pomme,
-allez vous acheter des lunettes; c'est ma femme malade
-que je soigne. Elle n'a pas de bras ni de jambes: il ne<span class="pagenum"><a name="Page_161" id="Page_161">[Pg 161]</a></span>
-lui reste que les deux joues, voyez-vous. L'une est
-rouge et l'autre est jaune, parce qu'elle a une ébullition
-du sang d'un côté, et la jaunisse de l'autre...</i> Voilà
-comment on joue, quand on est seul!</p>
-
-<p>Mais une rumeur, des exclamations arrivaient du
-petit palais, par-dessus la voix de la princesse. Des
-portes claquèrent, et soudain l'abbé Lancelot, en émoi,
-déboucha du vestibule. Ses joues étaient plus colorées
-encore que d'ordinaire, et il avait ses souliers à boucles
-d'argent. Derrière lui, parut un laquais, à la casaque
-verte et gris de lin, qui était la livrée de Josine; et cet
-homme, hâtivement, en continuant de donner des ordres,
-emportait, par le corridor, au bout de ses bras
-étendus, de grandes Figures de sucre peint.</p>
-
-<p>&mdash;Ah! mon Dieu! s'écria la princesse, qui dans
-son vol, tout enivrée de turbulence et de plaisir, lança
-en l'air mutinement sa légère mule de satin, ils viennent,
-ils viennent, les voilà!</p>
-
-<p>On entendit un bruit de flûtes, et, au fond de l'allée de
-cyprès qui aboutissait à la <i>Casa d'Oro</i>, le Grand-Duc
-aperçut un groupe d'enfants et de femmes, aux vêtements
-bariolés. Avec des rires et des cris, elles poussaient,
-à force de bourrades, un âne enharnaché de
-grelots, que talonnaient trois ou quatre bambins, assis
-dessus à califourchon. Quelques-unes marchaient, tout
-en filant leur quenouille à cercle de cuivre, sveltes et
-sans ployer le front sous les pesants berceaux jaunes
-ou verts qu'elles y portaient en équilibre, et dans lesquels
-dormait un maillot. Deux enfants, joueurs de
-chalumeau, menaient, au bout d'une laisse de cuir,
-des oursons levés sur leurs pieds de derrière, et qui
-s'avançaient d'un pas dandinant.</p>
-
-<p>&mdash;Je donne le bonjour à monseigneur Floris, dit
-l'abbé en approchant. Eh bien, Votre Altesse sait la
-nouvelle?</p>
-
-<p>&mdash;Quelle nouvelle? dit le Grand-Duc.</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_162" id="Page_162">[Pg 162]</a></span></p>
-
-<p>&mdash;Allons, vous la savez, Monseigneur... Je vois la
-princesse qui rit et qui me fait des signes... Ha, ha, ha,
-ce fou de Giano! J'étais bien sûr qu'il tomberait ainsi
-sur nous, un jour ou l'autre.</p>
-
-<p>&mdash;Que voulez-vous dire? demanda Floris.</p>
-
-<p>&mdash;Quoi! répliqua le bon abbé voluptueusement, se
-pourrait-il que Votre Altesse ignorât que Giano est
-arrivé hier?... Il campe à Zlagora avec les Bohémiens.
-Il est venu de Zara avec eux... C'est la chose la plus
-étonnante!</p>
-
-<p>&mdash;Ah! pourquoi l'avez-vous dit, messer? exclama
-la folle Josine... Moi qui me réjouissais par avance
-de les mettre tous deux aux prises... Oui, oui! Giano
-est arrivé; c'était là ma surprise... ha! ha! ha!... Au
-reste, il ne fait que passer; il repart dès demain pour
-Cattaro... Il veut aider les Zingari à manger, jusqu'à
-la dernière, leurs poules volées... Et tenez, le voilà,
-ma parole!</p>
-
-<p>Tout le cortège, à ce moment, débouchait dans le
-rond-point des Termes, parmi les rires et les acclamations...
-Alors, un homme se détacha de cette foule, et,
-en manière de salut, il agitait un bouquet de roses.
-Puis, reconnaissant la princesse, Giano vint à elle, en
-pressant le pas, tandis que Floris l'observait. Un continuel
-sourire relevait sa moustache, où se jouaient des
-reflets roux; ses yeux brillaient d'une gaieté bouffonne
-et même un peu féroce; et il avait dans toute sa personne
-quelque chose d'attirant, de léger, de cruel.</p>
-
-<p>&mdash;Voici, dit-il en tombant à genoux devant Josine
-qui descendait les degrés, la belle nymphe qui s'avance,
-le trésor de Sabioneira. Voyez, voyez comment
-sont faits les anges du paradis.</p>
-
-<p>Et il s'écria:</p>
-
-<div class="poem"><div class="stanza">
-<span class="i0"><i>O Dea, o Nimpha, o Stella marina!</i><br /></span>
-<span class="i0"><i>O e'n umil donna, belta divina!</i><br /></span>
-</div></div>
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_163" id="Page_163">[Pg 163]</a></span></p>
-<p>&mdash;Merci, Giano, répondit Josine, souriante. Parle,
-fais danser, je te prie, quelques étoiles encore, en mon
-honneur.</p>
-
-<p>Mais le fantasque personnage avait avisé messer
-Pistolese:</p>
-
-<p>&mdash;Ah! te voilà, mon bon sior Pantalon de la Zuecca!
-Quoi de nouveau à Zemenico? Tonina fait-elle toujours
-de ces divins macaronis?... Bonjour, l'abbé!... Et
-qui es-tu, toi, petit pou de mer?... Hé! c'est le fils de
-Stepany!</p>
-
-<p>&mdash;Toujours le même! dit le bon abbé.</p>
-
-<p>&mdash;Ah! le paillard! toujours, toujours! dit Pistolese.</p>
-
-<p>&mdash;Et miss Ira, en Australie? reprit Giano, en revenant
-à la princesse.</p>
-
-<p>&mdash;Oh! ne m'en parle pas! s'écria Josine. Il me
-semble que je la revois, avec ses gestes anguleux. Elle
-était née d'un cœur de chêne: elle était naturellement
-en bois! La vestale de la syntaxe!... Te souviens-tu?
-Elle fixait sur moi des regards grammaticaux; elle
-guettait les solécismes sur mes lèvres!</p>
-
-<p>Le sculpteur se mit à rire, et, se plaçant en face de
-Josine:</p>
-
-<p>&mdash;Comme tu as grandi! fit-il... Te voilà belle et
-charmante, au delà de toute expression. Tu as ce port
-majestueux dont les poètes font tant de cas, et qu'ils
-attribuent à leurs déesses. En vérité, je ne sais plus si
-j'ose encore te tutoyer... Ainsi donc, madame Isabelle,
-avec la merveilleuse aveugle, la princesse Tatiana, sont
-justement absentes aujourd'hui!</p>
-
-<p>&mdash;Elles sont allées, répondit Josine, au couvent de
-Sant'Orsola.</p>
-
-<p>&mdash;Je sais, je sais... Elles célèbrent l'anniversaire de
-Mme Maria-Pia... Oui, cela fait six mois qu'elle est
-morte... Comme ce coquin de temps passe!... La
-pauvre dame m'avait tenu dans l'espérance d'une pension.<span class="pagenum"><a name="Page_164" id="Page_164">[Pg 164]</a></span>
-Je me flatte que son fils Floris s'en souviendra...
-Que dit-on de ce nouveau Grand-Duc?</p>
-
-<p>&mdash;Ma foi, on le voit rarement, repartit la malicieuse
-princesse. Il passe ses journées à battre les champs; il
-paraît quelque peu sauvage... Mais, d'abord, Giano,
-que je te présente le nouveau maître de chapelle,&mdash;et,
-du geste, elle montrait Floris;&mdash;un ami de <i>mein Herr</i>
-Wilibald, et qui le remplace pendant son absence.</p>
-
-<p>Le sculpteur salua fort légèrement le maître de chant
-supposé:</p>
-
-<p>&mdash;Votre serviteur, messer... Et ce bon Wilibald est
-toujours à Cassel? Il s'entendait parfaitement à déboucher
-les flacons de raki.</p>
-
-<p>Puis, avant que Floris étonné eût ouvert la bouche
-pour répondre:</p>
-
-<p>&mdash;Sauvage! sauvage! dis-tu... Parbleu, il a hérité ça
-de son père, que l'on prétend aussi le mien. Le seigneur
-Fédor Paulovitch est un homme morose; en tout un
-an, il ne se découvre pas, pour sourire, le coin d'une
-dent!... Quelqu'un l'a-t-il vu ces temps derniers? Que
-file la vieille araignée? Quelle ruse? quelle ruse?...
-Hein! Toujours au fond de son trou, toujours avare,
-inquiet, soupçonneux! Le nouveau Grand-Duc s'entendra
-merveilleusement avec lui... A eux deux, ils font
-bien la paire!</p>
-
-<p>&mdash;Giano... Giano, ne dites pas ça! s'écria le bon
-abbé Lancelot.</p>
-
-<p>&mdash;Ah! je le connais bien, par saint Cosimo! répliqua
-le sculpteur avec feu... Il a fait d'étranges métiers,
-avant qu'on l'eût retrouvé... Allez, allez! il a couru
-le monde... Il vendait de l'orviétan, des drogues... Il
-a suivi un cirque, par amour... Oh! il a fait plus d'un
-métier, même plus de vingt, mon noble frère!... Si j'en
-suis bien certain, dites-vous?... Bon! puisque la chose
-est publique!... Il suivait le cirque Perseo... Il y avait
-là une écuyère... Ha, ha, ha! Le gaillard lui parlait de<span class="pagenum"><a name="Page_165" id="Page_165">[Pg 165]</a></span>
-choses tout autres que celles que vendent les apothicaires...
-C'est ainsi qu'il s'en vint à Paris, où on le
-nomma général... Un vrai démon incarné, Madonna...
-Il est l'homme, en propre personne, qui mit le feu au
-palais célèbre des Tuileries... Apprenez-le, si vous
-l'ignorez!</p>
-
-<p>Le Grand-Duc avait fait quelques pas, et en s'adressant
-à Giano:</p>
-
-<p>&mdash;Je ne veux pas prolonger, dit-il, ce badinage,
-qui n'a déjà que trop duré... Vous avez, messer, en
-face de vous, ce Floris que vous prétendez connaître,
-et dont vous faites un tel panégyrique!</p>
-
-<p>La petite princesse battit des mains:</p>
-
-<p>&mdash;Ah! la bonne plaisanterie!... Pour cette fois, tu
-es attrapé... Allons, ose jurer que non!</p>
-
-<p>&mdash;Parbleu, fit le sculpteur, au premier coup d'œil, j'avais
-reconnu Son Altesse, et Giano éclata de rire... Ai-je
-les yeux d'une taupe à la face, ou ceux d'un idiot à
-l'esprit? J'aurais démêlé entre cent mille cet illustrissime
-seigneur. On lit, en effet, sur son visage, à livre
-ouvert, quelle est sa mère. Mais voyant qu'il entendait
-garder l'incognito, était-ce à moi de le déceler?
-Devais-je lui faire pareille injure?... Si donc j'ai tenu
-ce langage, c'était pour le porter à se découvrir, dans
-la passion où j'étais de lui offrir plus tôt mes humbles
-respects, comme je le fais en ce moment... Prospérité
-et longue vie à Son Altesse!... Ha, ha, ha! Monseigneur,
-un maître de musique!... Des maîtres de musique
-tels, il n'est que des impératrices ou des déesses
-qui les pourraient payer de leurs leçons!</p>
-
-<p>&mdash;C'est bon, c'est bon!... Une autre fois, reprit Josine,
-tu regarderas mieux, Gianetto, les gens auxquels
-on te présente! Va! mon beau cousin n'est pas rancunier...
-Il te pardonne pour les louanges que tu m'as
-décernées, à moi... Mais, voyons, ma foi, il est grand
-temps que je m'occupe de mes hôtes!</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_166" id="Page_166">[Pg 166]</a></span></p>
-
-<p>Les Zingari formaient alors un large demi-cercle
-autour du perron. Les femmes allongeaient la tête, silencieuses
-et tâchant de saisir ces vagues discours en
-langue inconnue; et grimpés jusque sur les arbres, les
-enfants riaient à chaque instant, en entendant rire
-Josine. Elle vint aux femmes, et les saluant:</p>
-
-<p>&mdash;Bienvenues, mes colombes, bienvenues toutes,
-dit-elle en esclavon... Bonjour, toi, je te reconnais, ma
-commère, mais tu n'avais pas ce petit pacha, l'année
-d'avant... Et vous, marmotte, avec votre grand handjar,
-voulez-vous donc massacrer les Turcs, comme dans la
-ballade d'Émin-Aga?... Tout beau, tout beau, seigneur
-hospodar! poursuivit-elle, et debout devant l'un des
-ours, Josine caressait sa joue muselée... Allons, en
-attendant que nous assistions tantôt à sa danse, n'est-ce
-pas, beau cousin Floris? on va conduire ses nobles
-maîtres à la collation qui les attend... Thalès, accompagnez
-Jacinto... Il y a aussi pour nous, messieurs, un
-petit goûter, servi près d'ici.</p>
-
-<p>Elle prit le bras du Grand-Duc, et tous la suivirent
-en silence dans une épaisse allée de charmille, où les
-feuilles sèches bruissaient sous les pieds. Par moments,
-la petite princesse se détournait pour sourire à Giano,
-malicieusement:</p>
-
-<p>&mdash;Et comment va donc, reprit-elle, ton maître et
-ami, le vieux Manfredi, dont tu nous faisais tant de récits?...
-Il était peintre, il avait onze enfants, et pas un
-n'était ressemblant... Ah! c'est fâcheux! lui dit l'empereur
-d'Autriche, qui était venu dans son atelier...
-Non, c'est un autre, voyons... Ma foi, je ne sais plus
-le conte!... Mais toi, pourquoi passes-tu sans t'arrêter?
-Qu'as-tu à faire à Castelnuovo et aux bouches de Cattaro?</p>
-
-<p>&mdash;Voici l'histoire, repartit le sculpteur. Sache qu'un
-matin, à Zara, comme j'arrangeais l'un de mes ciseaux,
-il m'était sauté dans l'œil droit une paillette d'acier...<span class="pagenum"><a name="Page_167" id="Page_167">[Pg 167]</a></span>
-Je souffrais de cuisantes douleurs et pensais déjà demeurer
-borgne, quand Slatia, la Zingara, la fille du
-vieux Tomko, que tu connais, m'a guéri, en me faisant
-couler dans l'œil le sang d'un pigeonneau vivant. La
-paillette est sortie le lendemain, et je me trouve maintenant
-avec une meilleure vue qu'auparavant. J'ai
-donc ciselé un œil d'or, pour remercier la très sainte
-Vierge de ma bienheureuse guérison, et m'en vais le
-présenter moi-même à l'autel de Notre-Dame de Cattaro.</p>
-
-<p>&mdash;Et cette Slatia est jolie, dis-moi? répliqua Josine
-en riant... Là, là, nous voici arrivés.</p>
-
-<p>Ils se trouvaient devant un petit pavillon, que surmontait
-un clocheton à la chinoise, plein de vases et de
-sonnettes. Deux dragons de marbre, jaune et vert,
-tenant sous leur patte une boule d'or, flanquaient les
-marches du perron; et des paons blancs, à queue traînante,
-qui picoraient à travers la cour, s'arrêtèrent et,
-se rengorgeant, poussèrent leur clameur discordante.
-C'était là ce qu'on appelait la Ménagerie, sorte de
-maison de porcelaine, isolée dans un recoin du parc.</p>
-
-<p>&mdash;Il est pourtant fâcheux, princesse, dit l'abbé Lancelot,
-tandis qu'un valet ouvrait la grille, que nous
-n'ayons pas pu monter un instant dans votre cabinet
-d'étude, pour faire voir à messer Giano vos progrès
-en langue latine... Vous savez, comme hier, princesse,
-en ouvrant un Virgile au hasard:</p>
-
-<div class="poem"><div class="stanza">
-<span class="i0"><i>Tum vero infelix fatis exterrita Dido</i><br /></span>
-<span class="i0"><i>Mortem orat; tædet cœli convexa tueri.</i><br /></span>
-</div></div>
-
-<p>&mdash;Bah! repartit Josine en riant, j'aurais traduit <i>Dido</i>
-par «dis donc», et <i>mortem orat</i> par «la mort aux rats»...
-Je vous aurais fait peu d'honneur, messer... Voyez-vous,
-je ne puis souffrir cette Didon... Parce qu'elle
-perdait son pleurard d'Énée, son pieux Énée, suivi du
-fidèle Achate!... Le beau malheur de perdre un homme!</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_168" id="Page_168">[Pg 168]</a></span></p>
-
-<p>&mdash;Allons, dit l'abbé, vous parlez là de choses que
-vous ne connaissez pas, petite fille!</p>
-
-<p>&mdash;Moi! s'écria la folle enfant, en éclatant de rire.
-Pour qui me prenez-vous, messer? Mais j'ai déjà eu
-plus de vingt passions et de si cruelles peines de cœur
-qu'on en ferait tout un recueil de romances! Rien que
-dans ces dix derniers mois... Ah! vous voilà béants et
-tout avides de surprendre les secrets d'une pauvre
-fille... Par ma foi, cherchez, cherchez, cherchez!</p>
-
-<p>Et elle se mit à chanter:</p>
-
-<div class="poem"><div class="stanza">
-<span class="i0">Comment reconnaître votre amoureux<br /></span>
-<span class="i4">D'un autre homme?<br /></span>
-<span class="i0">A son chapeau de coquillages, à son bâton,<br /></span>
-<span class="i4">A ses sandales.<br /></span>
-</div></div>
-
-<p>Le souper de la veille des Rois fut des plus joyeux au
-palais. Tatiana et Isabelle, avant que le gâteau fût tiré,
-voulurent y mettre elles-mêmes la fève, qu'elles destinaient
-à Josine; et elles se trouvaient dans les offices,
-lorsque Sander entra tout effarouché, disant qu'il fallait
-que la réponse du Tsar fût arrivée; qu'un courrier de
-Slano venait d'apporter, à l'instant même, une lettre au
-grand-duc Floris, de qui les yeux avaient rougi en la
-lisant: qu'aussitôt il était sorti de table, en compagnie
-de ser Mamula, et qu'après avoir commandé qu'on allât
-chercher le docteur Ulm, chez Stepany où il dînait,
-Monseigneur s'était rendu en hâte dans l'appartement
-du baron.</p>
-
-<p>Tatiana trouva Floris qui marchait à grands pas,
-le long d'un couloir gris et nu, éclairé d'une seule bougie.
-Il renvoya Sander d'un signe, et à sa sœur, tout
-aussitôt:</p>
-
-<p>&mdash;Eh bien, vous devinez la chose?... Il me paye de
-belles phrases, de paroles... Après mes trois lettres,
-ha, ha, ha! il me renvoie enfin à mon père!... J'en suis
-juste au même point qu'avant.</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_169" id="Page_169">[Pg 169]</a></span></p>
-
-<p>Et, déployant un grand papier:</p>
-
-<p>&mdash;<i>Très cher cousin</i>, lut-il, <i>je n'ai jamais douté des
-sentiments élevés de votre cœur, et serais bien aise, en
-raison de l'affection que je portais à votre mère, de vous
-donner satisfaction...</i> Pourquoi ne le fait-il pas, alors,
-lui qui signe le moindre chiffon: Empereur et autocrate
-de toutes les Russies?... <i>Mais vous devez comprendre
-aussi les sérieux motifs qui m'interdisent de prendre
-aucune décision, avant que mon oncle, le grand-duc
-Fédor, m'ait fait connaître qu'il approuve mes intentions
-à votre égard...</i> Quels motifs? morbleu! quels
-motifs? Il se garde bien d'en donner un seul! <i>Aussitôt
-donc que Son Altesse Impériale m'aura écrit à ce
-sujet, vous pouvez compter</i>, etc... Bref, je dois supplier
-mon père! Celui dont je suis la victime, c'est à
-lui que l'on me renvoie, et l'on met la réparation dans
-les mains mêmes qui ont fait le préjudice... Heureusement
-que j'ai de quoi forcer le Grand-Duc à m'écouter.</p>
-
-<p>&mdash;Que voulez-vous dire, Floris?</p>
-
-<p>&mdash;Ha, ha, ha! Mamula et moi, nous avons fait de
-belles découvertes!... Oui, Tatiana, j'ai enfin compris
-pourquoi il m'imposait ce mariage, pourquoi il mettait
-à ce prix ma reconnaissance par lui!</p>
-
-<p>Il se tut, car le docteur Ulm venait d'entrer, et s'écriait,
-en tirant à Floris la plus riante révérence:</p>
-
-<p>&mdash;Désolé de vous avoir fait attendre, Monseigneur...
-Ah! princesse, tous mes respects!... Est-ce que Sa
-Grâce daignerait assister à notre conférence?</p>
-
-<p>&mdash;Oui, dit Floris; venez, Tatiana... Vous allez tout
-apprendre, ma sœur.</p>
-
-<p>Alors, le docteur, en s'inclinant, leur ouvrit une porte
-étroite, et descendant plusieurs degrés, ils pénétrèrent
-dans un cabinet plein de doguins et de chiennes couchantes,
-qui se mirent à aboyer. C'était un réduit bas et
-voûté, assez petit, et qui avait deux fenêtres sur un<span class="pagenum"><a name="Page_170" id="Page_170">[Pg 170]</a></span>
-bassin d'eau, avec des armoires et quelques sièges. Le
-baron Mamula parut, portant une lampe, jeta dehors
-les chiens par le cou; puis, après avoir salué la princesse
-qui s'était assise, il s'en alla parler à Floris, tous
-deux le nez à la muraille, où ils tinrent assez longtemps
-des propos bas, avec animation, comme gens qui
-s'exhortent et prennent leur parti. Ensuite, le Grand-Duc
-s'assit devant la table à tapis d'écarlate, et les
-deux hommes se placèrent à ses côtés.</p>
-
-<p>&mdash;Monsieur Ulm, dit Floris, bien que j'aie avancé
-l'heure de notre rendez-vous, c'est ce soir même, vous
-le savez, que vous deviez me rendre enfin la réponse
-du grand-duc Fédor... Parlez, apportez-vous de sa
-part quelque proposition nouvelle?</p>
-
-<p>&mdash;Son Altesse, répondit le docteur, réclame un délai
-suffisant pour arrêter ses comptes à loisir.</p>
-
-<p>&mdash;Plus de délai! s'écria Floris... Non, sur ma vie!
-plus un seul jour, plus une heure!... Donc, voici la situation.
-Non content d'avoir envahi la fortune de la
-Grande-Duchesse, notre mère, mais là-dessus il s'est
-mis à couvert par des signatures extorquées, le Grand-Duc
-a disposé par surcroît,&mdash;écoutez bien ceci, Tatiana,&mdash;de
-plus de deux millions de biens appartenant
-à sa pupille Isabelle, ma femme bien-aimée. Monsieur
-Ulm nous conteste, je crois, une centaine de mille
-francs douteux, pas davantage: il avoue le reste du
-déficit. Or, le grand-duc Fédor, pour en répondre, n'a
-plus rien que des biens inaliénables des domaines de la
-couronne.</p>
-
-<p>Le docteur répliqua d'un ton doux:</p>
-
-<p>&mdash;J'ai fait part de ces difficultés à Sa Grâce, madame
-Isabelle... Elle abandonne de bon cœur, m'a-t-elle
-assuré, tout ce dont le Grand-Duc, son tuteur, a pu disposer
-sur ses biens.</p>
-
-<p>&mdash;Qui vient se mettre entre moi et ma femme? exclama
-Floris... La Grande-Duchesse ne fera que ce<span class="pagenum"><a name="Page_171" id="Page_171">[Pg 171]</a></span>
-que je veux qu'elle fasse, ce qu'il est convenable
-qu'elle fasse!... Maintenant, monsieur Ulm, écoutez-moi
-bien... Je pourrais m'exhaler en paroles,
-rappeler tout ce que j'ai souffert des injustices de
-mon père; mais je me suis juré d'être patient... Voici
-donc mes propositions... Si le grand-duc Fédor veut
-mettre un terme à la haine dont il me poursuit, et me
-traiter, non plus en ennemi, mais en père, j'aurai pour
-lui la déférence d'un fils... Qu'il écrive une lettre à
-l'Empereur, qu'il réclame pour moi le grade auquel ma
-naissance me donne droit, et je jure que, le jour
-même de mon départ pour Saint-Pétersbourg, je lui
-donne le <i>quitus</i> de ses comptes... Dites cela à mon
-père, monsieur Ulm, et rapportez-moi sa réponse...
-Mais s'il persiste dans son refus, c'est aux juges que
-j'aurai recours pour rechercher ces deux millions disparus...
-Sur ce, partez, et, ne l'oubliez pas, j'attends
-une prompte réponse... Demain, oui, demain, avant
-midi... Tous les états sont-ils dressés, Mamula? Les
-avez-vous remis à M. Ulm?</p>
-
-<p>&mdash;Je m'en vais presser l'écrivain, répondit le baron,
-qui se leva. Si le docteur veut bien m'accompagner, ce
-sera l'affaire d'un instant.</p>
-
-<p>&mdash;Bien, j'irai avec vous, dit Floris... Oh! je tiens à
-ne pas laisser l'ombre d'un prétexte à mon père... Attendez-moi
-ici, Tatiana... Voyons, ne rêvez pas ainsi!
-Agir autrement que j'ai fait, en vérité, ç'eût été se
-montrer puérilement débonnaire. Le marché est-il donc
-si mauvais? Deux millions pour une signature!... Quand
-je serai à bord du navire qui m'emmènera d'ici, je jurerai
-à notre père, s'il le veut, une tendresse, un respect
-infinis... Jusque-là, je profiterai des avantages que j'ai
-sur lui... Allons, je suis à vous, messieurs!</p>
-
-<p>L'aveugle resta seule dans la chambre. Elle baissait
-le front; l'un de ses bras pendait au long de son corps;
-elle soupirait, accablée. Les rayons de la lampe immobile,<span class="pagenum"><a name="Page_172" id="Page_172">[Pg 172]</a></span>
-en l'éclairant confusément, redoublaient sa pâleur
-au milieu de l'ombre; parfois, un frisson de lumière
-courait sur sa robe de velours noir, déchiquetée de
-damas violet, avec des rosaces de perles, et fourrée de
-martre zibeline... Puis, se levant à pas hésitants, Tatiana
-vint ouvrir la fenêtre, et elle baignait sa face brûlante
-dans l'air humide de la nuit.</p>
-
-<p>&mdash;Le crime le plus bas, dit-elle, en se parlant à elle-même...
-Oh! celui qu'on méprise entre tous... Lui,
-notre père, un fils d'empereur!... Honneur, orgueil,
-respect filial, que tout tombe maintenant en ruine!...
-Ah! jamais je n'oserai plus affronter les regards d'Isabelle...
-Ainsi, notre maison se sera enrichie par une
-spoliation honteuse! Nous aurons détenu le bien qu'on
-nous avait confié pour le garder... Restituer!...
-oui... c'est le seul moyen... Mais notre père n'a plus
-rien. Cette moitié de Sabioneira, qui forme à présent
-tout son domaine, est grevée de dettes, je le sais, jusqu'au
-maximum de sa valeur. Ses prodigalités ont
-englouti le présent, l'avenir même... Que faire donc?...
-Se résigner?... S'excuser près d'Isabelle?... N'y plus
-songer, cacher, enfouir cet or dans les fondements de
-notre maison?... Non, jamais, jamais! C'est impossible!
-La faute et l'injustice des pères infectent aussi les
-enfants... Qui oserait se dire innocent, quand celui
-dont il tient la vie est coupable?... Mais si je restitue
-moi-même, Isabelle refusera, obstinément, de rien accepter...
-Il vaudrait mieux que le Grand-Duc... Ah!
-c'est vous, monsieur Ulm, reprit-elle, en entendant
-ouvrir la porte... Il faut que je parle à mon père... Je
-vous prie de me mener à lui!</p>
-
-<p>&mdash;Le grand-duc Fédor sera heureux, dit le docteur,
-à travers son étonnement. Si c'était chose, toutefois,
-que je pusse lui transmettre...</p>
-
-<p>&mdash;Non, il faut que je lui parle moi-même, sur-le-champ...
-Partons, partons, partons, monsieur Ulm.</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_173" id="Page_173">[Pg 173]</a></span></p>
-
-<p>Deux heures après, le docteur attendait encore le
-grand-duc Fédor, dans une salle contiguë au cabinet où
-Son Altesse avait reçu Tatiana. A demi couché sur un
-sofa, il tendait l'oreille, par moments, en se chauffant
-le bout des doigts à un <i>brasero</i> de noyaux de prunes;
-puis, il se remettait à tirer force bouffées de son narghileh.
-Un grand luminaire de cuivre éclairait la galerie
-paisible, les piliers, les miroirs, les tapis, les divans de
-brocart et d'argent, avec les boules de cristal qui sortaient
-de chacun des caissons de la voûte en gâteau
-d'abeilles, tandis que les murailles peintes étalaient,
-sous la jaune lumière, des nudités, des jouissances, les
-figures les plus impudiques, d'un éclat de couleurs surprenant.</p>
-
-<p>Mais un grand bruit tout à coup retentit; on entendit
-des voix s'éloigner, et au bout de quelques instants,
-le vieux Fédor, habillé de blanc, parut à l'une
-des portes, en se retournant pour donner des ordres à
-des serviteurs qu'on ne voyait pas:</p>
-
-<p>&mdash;Qu'on délie Réfia! dit-il... Bah! je puis bien lui
-faire grâce des dix coups qui lui restaient à recevoir...
-Je suis gai, vois-tu, Ulm, je suis gai!</p>
-
-<p>Il éclata d'un rire bas, et où il y avait quelque chose
-de menaçant et de terrible: puis, il se mit à marcher à
-grands pas, dans un emportement de haine et de triomphe
-frénétiques; et il jetait par lambeaux, en haletant:</p>
-
-<p>&mdash;Bonne Tatiana, je t'aime!... Elle est venue en
-aide à son vieux père, à son pauvre père!... Ce Floris,
-ha, ha, ha! je le tiens sous mes pieds!... Tu es un maladroit,
-docteur... Tu devais l'empaumer, le conduire
-par le nez, et c'est lui qui se jouait de toi, au contraire...
-Ah! tu te creusais la cervelle... A moi, vois-tu,
-cela ne m'a coûté que quelques larmes... Oh! je
-veux l'entendre m'implorer... Je lui marcherai sur le
-ventre!</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_174" id="Page_174">[Pg 174]</a></span></p>
-
-<p>&mdash;Allons, dit Ulm, vous oubliez qu'il peut beaucoup
-contre Votre Altesse.</p>
-
-<p>&mdash;Non, plus rien, plus rien, plus rien, plus rien!...
-Ah çà! es-tu stupide, docteur? Je te dis qu'il est pris,
-qu'il est à ma merci... Oh! je ne l'aimais guère avant,
-mais depuis qu'il m'a menacé!... Il affectait de m'appeler
-son père... Lui, mon fils! Un beau crapaud, ma
-foi, qu'on m'avait donné là, pour fils!... Un vagabond,
-un fusilleur qu'on est allé chercher dans les bagnes de
-France!... Un orgueilleux qui se croit mon égal!...
-Comme il parlait avec emphase de ses droits, te souviens-tu?...
-Le diable confonde toutes les femmes!...
-Parce que la Grande-Duchesse est allée se jeter aux
-pieds du Tsar... Il a eu peu d'égard pour moi, qui suis
-le frère de son père!</p>
-
-<p>Ulm approuva, hochant la tête:</p>
-
-<p>&mdash;Je l'ai dit alors à Votre Altesse... Elle aurait dû
-écrire à son neveu, s'opposer à la reconnaissance.</p>
-
-<p>&mdash;Non, il n'y avait pas de remède... Alexandre
-avait donné sa parole à la Grande-Duchesse... Vois-tu,
-tout disparaît, tout s'écroule... Un esprit de vertige
-entraîne le Tsar, depuis le jour fatal à la Russie de
-l'affranchissement des serfs... J'ai haï Nicolas, quand
-il vivait... je le hais encore. Oui! j'aurais mieux aimé
-être un moujik, un portefaix à touloupe graisseuse, que
-de vivre dans sa faveur!... Mais un tel successeur me
-contraint de le regretter... Ulm, la sainte Russie est
-morte; l'esprit de la Révolution nous envahit!... Si
-l'on eût retrouvé, du temps de Paul, mon glorieux père,
-un drôle tel que ce Floris, on l'eût jeté en Sibérie,
-dans quelque mine... Mais, du moins, j'empoisonnerai
-sa joie... Oui! je le torturerai avec art... Je le ferai
-pourrir ici, rongeant son frein!</p>
-
-<p>&mdash;Que s'est-il donc passé? dit le docteur... Ne puis-je
-savoir?</p>
-
-<p>&mdash;Je te dirai cela tout à l'heure... Demain matin,<span class="pagenum"><a name="Page_175" id="Page_175">[Pg 175]</a></span>
-va chez Tatiana!... Ah! il va en crever de fureur... Il
-me semble voir sa figure... Va demain chez Tatiana...
-Oh! je veux avoir des témoins de sa déconvenue. J'en
-rirai un an!... Va chez Tatiana, docteur... Il y a
-des papiers à signer; dès le matin, tu les lui porteras!...
-Et l'après-midi, nous signons nous-même
-la fin de tous nos différends... Va chez Tatiana,
-docteur... Et n'oublie pas de convoquer le vénérable
-pope de Sgombro, ainsi que madame la supérieure du
-couvent de Sant'Orsola... J'ai en tête un tour excellent.
-Oh! je les prendrai tous pour dupes... Va chez
-Tatiana. C'est une bonne fille! Quelquefois je disais,
-vois-tu, qu'il n'y a jamais eu qu'un père heureux, en
-ce monde: le roi Philippe II, qui fit couper la tête à
-son fils... Mais je me trompais... Ha, ha, ha! Parfois,
-ils servent, les enfants servent!... Allons, allons, démène-toi,
-docteur... Il faut que tout soit prêt sans faute!</p>
-
-<p>Le lendemain, dans la matinée, Floris reçut par un
-exprès une courte lettre du docteur Ulm. Le confident
-lui mandait, sans nuls détails, qu'il s'était acquitté
-de ses ordres, que toutes les difficultés étaient
-levées, et que S. A. le grand-duc Fédor lui donnerait
-audience, l'après-midi, ainsi qu'à José-Maria et à la
-princesse Tatiana, avec lesquels il voulait terminer les
-affaires de la succession de Mme Maria-Pia. Des billets
-d'avertissement pour se rendre à cette audience furent
-aussi portés, sans que Floris s'en doutât, aux principaux
-familiers du palais, de la part du grand-duc Fédor.</p>
-
-<p>Floris partit bien avant l'heure marquée, afin de
-prendre en passant José-Maria. Au perron, il renvoya
-son carrosse, quoiqu'un grain de pluie menaçât, et
-voulut s'en aller à pied, par l'escalier Sant'Isidoro. Il
-ricanait, se parlait haut, joyeusement, en suivant les
-détours du rivage; ensuite, coupant sur la gauche, il
-traversa de spacieux vergers. Les arbres plantés à la
-ligne, amandiers, figuiers, pêchers, citronniers, emplissaient<span class="pagenum"><a name="Page_176" id="Page_176">[Pg 176]</a></span>
-des carrés séparés; de grands réservoirs sans
-parapet, dont l'eau flottait à ras du sol, bordaient la
-route. Il contourna une colline semée de touffes de
-thym; et tout à coup, parmi des rocs, à mi-côte, Floris
-reconnut la maison de son frère. Elle était longue,
-basse, à fenêtres grillées, et complètement isolée, avait
-son regard sur la mer.</p>
-
-<p>Le Grand-Duc monta le sentier pierreux, et arriva
-devant le porche. Les coteaux et le golfe, à perte de
-vue, tout était désert. Il poussa l'un des lourds vantaux
-constellés de clous, et pénétra dans une chambre
-basse, où se voyaient quatre ou cinq portes. Il frappa
-à l'une d'elles, au hasard... Une voix aussitôt répondit;
-et Floris, soulevant le loquet, se trouva devant l'archevêque.</p>
-
-<p>&mdash;Bonjour, mon frère; on n'attend plus que vous,
-dit-il... Avez-vous appris les nouvelles?</p>
-
-<p>&mdash;Le docteur Ulm m'a écrit quelques mots, répondit
-José-Maria... Quoi! est-il déjà temps?</p>
-
-<p>&mdash;Je puis vous le dire, continua Floris, elles sont
-meilleures pour moi que lors de notre dernière entrevue...
-Alors, j'étais désespéré, sans ressources, et absolument
-à la merci du grand-duc Fédor. Mais aujourd'hui
-j'ai repris le dessus, et mon père a dû enfin
-consentir à ce que je réclamais de lui... Je partirai dans
-quinze jours pour la Russie.</p>
-
-<p>&mdash;J'en suis heureux pour vous, mon frère, dit l'archevêque,
-puisque cela vous rend heureux.</p>
-
-<p>Il se leva de l'escabeau où il lisait, devant une étroite
-tablette de bois noir, scellée au mur. Un bras de fer
-s'allongeait au-dessus, portant un mince flambeau de
-cire; les murailles étaient peintes à la chaux; et l'on
-apercevait dans une enfonçure, qu'un rideau de serge
-verte cachait à demi, de gros livres et des manuscrits
-empilés. Un petit rideau, tout pareil, à plis carrés et
-réguliers, pendait devant l'une des fenêtres grillées.</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_177" id="Page_177">[Pg 177]</a></span></p>
-
-<p>&mdash;Que lisiez-vous donc là, Monseigneur? demanda
-Floris.</p>
-
-<p>&mdash;Regardez vous-même, mon frère, dit l'archevêque,
-en lui présentant le livre.</p>
-
-<p>&mdash;Vous oubliez, repartit Floris, que le latin n'est
-guère mon fait... De quoi s'y agit-il, Monseigneur?</p>
-
-<p>&mdash;Rien que d'une âme déchirée... C'est la vie et le
-panégyrique du réformateur Mélanchthon... Singulière
-lecture, n'est-ce pas? dit l'archevêque avec un sourire
-amer, pour un prêtre de l'Église romaine... C'était un
-homme tendre, timide et de la plus noble vertu... Par
-malheur, il avait rompu avec l'Église... Croyez-vous
-qu'il soit damné, mon frère?</p>
-
-<p>&mdash;Et vous, mon frère, le croyez-vous? répliqua le
-Grand-Duc, étonné.</p>
-
-<p>&mdash;L'Église nous enjoint de le croire, répondit José-Maria,
-et je suis archevêque de l'Église romaine...
-Pauvre Philippe Mélanchthon! J'ai vu son portrait par
-Cranach, les yeux fermés, sur son linceul de mort...
-On y lit d'amères souffrances... Mais il a tout sacrifié à
-sa conscience!... Allons, partons!</p>
-
-<p>Floris, surpris, le considérait. Ses yeux brillaient,
-ses cheveux blonds semblaient plus rares, dans le soleil
-qui les frappait. Il était doux, fiévreux, hagard,
-effrayant.</p>
-
-<p>&mdash;Vous paraissez souffrant, Monseigneur, reprit
-Floris.</p>
-
-<p>&mdash;Ce n'est rien, ce n'est rien! dit l'archevêque...
-Qu'importe ce corps périssable!</p>
-
-<p>Ils descendirent le sentier à pas rapides, en silence.
-Ils ne se parlaient pas, chacun d'eux poursuivant
-quelque profonde rêverie. Mais parvenus au bord de
-l'étang, ils trouvèrent la plage déserte, et les gondoles
-voguaient tout au loin. Une seule était demeurée,
-dorée, extrêmement ornée, avec des rideaux de damas
-bleu. On distinguait dedans, à travers la vitre, deux<span class="pagenum"><a name="Page_178" id="Page_178">[Pg 178]</a></span>
-religieuses vêtues de capes blanches, à croix rouge, et
-qui étaient une novice et la révérende supérieure du
-couvent de Sant'Orsola. L'archevêque les salua, nomma
-son frère; puis, dès qu'ils eurent pris leur place, le
-batelier se mit à ramer, et la gondole atteignit bientôt
-l'île.</p>
-
-<p>Ils passèrent une avenue de cyprès et de myrtes
-taillés, jusqu'à une très vaste cour, divisée par carrés
-de parterre. Un canal limpide en faisait le tour; quatre
-sycomores, au milieu, marquaient les coins d'un bassin
-d'eau qui portait, à son centre, une roche, entourée
-d'un balustre doré; et la façade du palais se déployait
-derrière, au soleil, avec ses trois portails profonds de
-marbre blanc et transparent, que surmontaient des
-demi-dômes, revêtus de carreaux d'émail. Là, Stepany,
-Jacinto, ser Pistolese, l'abbé Lancelot, d'autres encore,
-attendaient, en causant par groupes, autour de hauts
-brasiers de fer allumés.</p>
-
-<p>&mdash;A quoi a donc pensé mon père? dit Floris. Tous
-ces gens sont-ils convoqués? Jusqu'à un pope, ma parole!...
-Eh bien, qu'est-ce? dit-il, en s'arrêtant devant
-Mamula qui parut soudain sur le degré de marbre blanc,
-et qui lui fit signe, d'un air agité... Voyons! qu'y a-t-il
-encore?</p>
-
-<p>&mdash;Rien de bon! repartit le baron, car pour le coup,
-je crois bien, Monseigneur, que le grand-duc Fédor nous
-échappe; et rien de trop mauvais non plus, car, après
-tout, Mme Isabelle rentre en possession de ses deux
-millions... En deux mots, voici: Votre sœur a fait donation
-de ses biens à Son Altesse le Grand-Duc, sous
-la condition qu'il restituerait les sommes détournées par
-lui.</p>
-
-<p>&mdash;Perdez-vous l'esprit? s'écria Floris... Vous rêvez
-tout debout, Mamula... Pardieu! voilà une belle invention!
-Deux millions!... Mais c'est précisément tout ce
-que Tatiana possède... Elle a voulu, vous le savez, que<span class="pagenum"><a name="Page_179" id="Page_179">[Pg 179]</a></span>
-notre mère m'avantageât... D'ailleurs, que parlez-vous
-d'argent? Je me soucie bien de l'argent!</p>
-
-<p>&mdash;Je tiens l'avis de bonne part, dit le baron.</p>
-
-<p>&mdash;Cela ne se peut pas! exclama Floris. Je n'y crois
-pas, c'est impossible! Simple subterfuge, Mamula!...
-Parce que vous êtes un vieux renard de lois, vous trouvez
-partout des difficultés... Pardieu! que voulez-vous
-qu'ils fassent? Ils sont à bas! ils sont à bas!... Allons,
-vous me mettriez en colère!... Est-ce que ce coquin-là
-ne me dit pas, dans son billet, que mon père me donnera
-pleine satisfaction?... Cela peut-il s'entendre de deux
-manières? Y a-t-il jour à la moindre équivoque?...
-Bien! assez là-dessus. Entrons!</p>
-
-<p>La vaste antichambre où ils pénétrèrent était pleine
-des serviteurs et des pages du grand-duc Fédor. Floris
-passa au milieu de ces hommes, et par un escalier de
-quatre marches de jaspe, il monta dans l'appartement
-d'audience. C'était une salle profonde et couverte d'un
-dôme élevé. Des tables de porphyre ondé, gravées de
-fleurs avec de l'or et des couleurs, garnissaient le bas
-du lambris, tandis que la coupole au-dessus étalait de
-grandes arabesques de sinople, d'or et de pourpre. Des
-tapis de Turquie éclatants couvraient le dallage de
-marbre; et çà et là, à dix pieds de hauteur, pendaient,
-en manière de lampes, de larges vases de cuivre ciselé.</p>
-
-<p>&mdash;Deux millions! ricana Floris... Ha, ha, ha! sa
-fortune entière! Comme c'est vraisemblable!</p>
-
-<p>Mais quelqu'un, qu'on ne voyait pas, frappa d'un
-marteau sur une cloche, et aussitôt les serviteurs fermèrent
-les battants du portail. Deux pages, dans le
-même temps, tiraient une courtine de brocart d'or, qui
-cachait tout le fond de la salle; puis, le grand-duc Fédor
-parut, à une porte dérobée. Il traversa l'estrade, jonchée
-de tapis précieux d'or et de soie, et vint s'asseoir
-sur un fauteuil. Tous, cependant, prenaient leur place.
-Le docteur Ulm se mit plus bas que son maître, devant<span class="pagenum"><a name="Page_180" id="Page_180">[Pg 180]</a></span>
-une table où il y avait une écritoire, un chauffe-cire et
-des papiers; Mamula s'installa près de lui. Trois fauteuils,
-rangés en ligne devant le trône du Grand-Duc,
-reçurent Mme Isabelle, la princesse Tatiana et la révérende
-supérieure du couvent de Sant'Orsola; et le reste
-des assistants fit un demi-cercle autour de l'estrade.</p>
-
-<p>Quand le premier brouhaha fut passé, le docteur
-Ulm prit la parole:</p>
-
-<p>&mdash;Avant que l'on procède, dit-il, je vais donner lecture
-des pouvoirs envoyés de Lisbonne, pour la transmission
-au grand-duc Floris de l'apanage d'Almeïda.</p>
-
-<p>&mdash;C'est inutile, me semble-t-il, répondit le baron, à
-mi-voix. Personne ne conteste leur validité.</p>
-
-<p>Le grand-duc Fédor se leva. Il portait l'habit d'uniforme
-du régiment d'Ismaïlovsky, avec le cordon bleu
-par-dessus. Ses mains tremblaient; sa face livide était
-rongée de dartres rouges: il ployait les épaules, et
-parut à Floris, qui ne l'avait pas vu depuis huit mois,
-fort cassé, vieilli et amaigri. Il dit, au milieu du silence:</p>
-
-<p>&mdash;Tout d'abord, soyez remerciés, nobles parents et
-vous, mes amis, d'avoir répondu à l'appel d'un pauvre
-vieillard tel que moi. Quoique la mort de notre femme
-bien-aimée nous soit un deuil toujours présent, nous
-avons dû le surmonter et faire violence à notre chagrin,
-pour nous occuper de nous-même. L'âge, en effet,
-m'atteint, Messieurs; mon esprit est faible, mon corps
-est débile. Ce sont des avertissements auxquels doit
-songer un prince chrétien. Nous vous avons donc convoqués,
-vous, notre pupille Isabelle, princesse de
-Bourbon et Bragance, et vous, mes fils, Floris et José-Maria,
-et ma fille Tatiana, pour déposer entre vos
-mains l'entier fardeau de vos affaires temporelles, ce
-qui nous permettra de consacrer nos jours, désormais,
-au seul service de Jésus-Christ... Et maintenant, bon
-docteur Ulm, nous entendrons la lecture de la transaction.</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_181" id="Page_181">[Pg 181]</a></span></p>
-
-<p>Le docteur se leva de nouveau, et, déployant un parchemin,
-il lut:</p>
-
-<p>«<i>Fédor Paulovitch, grand-duc de Russie, a signé,
-par le présent acte, son accord plein, parfait et inaltérable
-avec ses trois enfants, les grands-ducs Floris
-et José-Maria, et la grande-duchesse Tatiana, concernant
-la succession de son épouse et de leur mère
-bien-aimée.</i></p>
-
-<p><i>Le grand-duc Floris déclare, de plus, comme
-époux de S. A. Isabelle, princesse de Bourbon et
-Bragance, pupille du grand-duc Fédor, approuver
-les comptes de sa tutelle ci-annexés, et les tenir pour
-irréprochables.</i>»</p>
-
-<p>&mdash;Oui, dit Floris, toujours aux mêmes conditions.</p>
-
-<p>&mdash;Qui a parlé? demanda le Grand-Duc. Est-ce mon
-fils Floris?... Faites place, qu'il se tienne en face de
-nous!...</p>
-
-<p>On entendit parmi les assistants une espèce d'agitation
-sourde et des changements de posture; puis, une
-vive attention se peignit sur tous les visages, tandis
-que Floris s'avançait jusqu'au pied de l'estrade du
-Grand-Duc.</p>
-
-<p>&mdash;J'ai dit, reprit-il d'une voix ferme, que Votre
-Altesse sait à quelles conditions je signerai le <i>quitus</i>
-de ses comptes.</p>
-
-<p>&mdash;Des conditions!</p>
-
-<p>&mdash;Allons, Votre Altesse sait bien de quoi nous sommes
-convenus... Le docteur Ulm ne m'a-t-il pas écrit,
-de votre part, que j'aurai pleine satisfaction?</p>
-
-<p>&mdash;Et quelle autre exigez-vous, monsieur, que le règlement
-de nos comptes?</p>
-
-<p>&mdash;Voilà donc vos équivoques! dit Floris... C'est
-bien, je ne signerai pas. Dès demain, j'aurai recours
-aux juges.</p>
-
-<p>&mdash;Mon frère! dit Tatiana...</p>
-
-<p>&mdash;C'est un complot prémédité de me bafouer devant<span class="pagenum"><a name="Page_182" id="Page_182">[Pg 182]</a></span>
-tous, de me donner ici en spectacle! Voilà pourquoi
-vous avez convoqué une si nombreuse assemblée...
-Et moi, ô dupe, idiot que j'étais!... Mais votre
-joie ne sera pas longue... La Russie entière apprendra
-les actions infâmes d'un de ses grands-ducs!</p>
-
-<p>&mdash;Est-ce là, dit le vieillard ironiquement, le respect
-que vous nous devez?</p>
-
-<p>&mdash;Foin du respect! s'écria Floris. Plus de respect!
-Je n'en veux plus. Qu'on le donne en bouillie aux petits
-enfants!... Depuis un an, je n'entends plus à mes
-oreilles que ce mot-là... A peine sorti des pontons,&mdash;comment
-appelez-vous cet endroit?... C'est cela! le
-fort Pierre-Moine&mdash;lorsque j'ai vu pour la première
-fois votre envoyé, lorsque l'on m'a révélé qui j'étais,
-oui, déjà là, on me parlait de même: <i>Prenez garde!
-soyez soumis, montrez-vous patient, respectueux...</i> Au
-diable le respect et la patience!</p>
-
-<p>&mdash;Oh! cher Floris! dit Isabelle.</p>
-
-<p>&mdash;Non! sur ma vie, je parlerai! Arrière respect,
-pudeur ou crainte! Messieurs, ces comptes sont frauduleux...
-Pardieu! en les déclarant vrais, j'allais charger
-mon âme d'un mensonge... Allons, laissez, laissez,
-Tatiana... Je parlerais devant toute la terre!... Je vous
-le répète, messieurs. Ces comptes sont menteurs et
-frauduleux.</p>
-
-<p>Le grand-duc Fédor se leva:</p>
-
-<p>&mdash;Nobles amis, dit-il, je n'ignorais pas que des paroles
-malveillantes avaient été prononcées contre moi.
-Elles ont égaré jusqu'à ceux dont la tendresse et le respect
-me devaient être le plus assurés. C'est de cela surtout
-que mon cœur souffre: c'est là ce que j'aurais
-voulu pouvoir me déguiser à moi-même... Quant aux
-accusations que vous venez d'entendre, bien que je n'aie
-qu'à répondre non, pour être cru de tous ici, j'invoquerai
-pourtant un témoignage, et le plus irrécusable
-de tous. Veuillez donc déclarer, baron, vous qui êtes le<span class="pagenum"><a name="Page_183" id="Page_183">[Pg 183]</a></span>
-conseil de mon fils, s'il y a un seul chiffre douteux,
-dans ces comptes, que vous venez de vérifier.</p>
-
-<p>Les yeux de l'assemblée se portèrent à la fois sur
-Mamula, qui s'inclina:</p>
-
-<p>&mdash;Tout est en règle, Monseigneur, je dois le déclarer
-hautement. La méprise du Grand-Duc...</p>
-
-<p>&mdash;Tout est en règle! s'écria Floris. Tout à l'heure,
-vous me disiez...</p>
-
-<p>&mdash;La méprise de Son Altesse, poursuivit le baron
-Mamula, méprise que j'aurais pu commettre de même,
-un quart d'heure plus tôt, provient de ce qu'on ne nous
-a pas communiqué la donation ci-annexée.</p>
-
-<p>Il s'éleva de l'assemblée une espèce de sourd murmure,
-aussitôt contraint; puis le profond silence retomba.
-Floris, les paupières baissées, semblait comme
-frappé de la foudre, tandis que le Grand-Duc assénait
-sur lui un sourire noir et triomphant.</p>
-
-<p>&mdash;Une donation! reprit enfin Floris... Vous disiez
-donc vrai, tout à l'heure... Tatiana... Non! ce n'est pas
-possible... Montrez-moi ce chiffon de papier... Allons,
-cela ne peut être valable!</p>
-
-<p>Il poursuivit après une pause:</p>
-
-<p>&mdash;Non! assurément, pas valable! On l'aura déçue,
-abusée, au nom du respect qu'elle a pour son père...
-On l'aura contrainte, c'est clair!... Car autrement,
-qu'elle ait agi ainsi, se dépouillant de tout ce qu'elle a,
-se réduisant volontairement à la pauvreté, c'est ce que
-personne ne croira...</p>
-
-<p>&mdash;Mon frère, interrompit l'aveugle...</p>
-
-<p>&mdash;Une sœur toujours si aimante, tellement d'accord
-avec moi, que nous n'avions qu'un cœur, pour ainsi
-dire... Se démentir ainsi en un moment, jeter à bas
-mes espérances et les siennes! Qui pourrait expliquer
-ce revirement, sans l'emploi de moyens équivoques?...
-J'affirme donc qu'on l'a trompée, qu'on a usé de dol
-ou de contrainte, en lui présentant cet acte à signer:<span class="pagenum"><a name="Page_184" id="Page_184">[Pg 184]</a></span>
-bref, que la donation est nulle, comme entachée de
-violence.</p>
-
-<p>&mdash;Parlez, Tatiana, reprit le grand-duc Fédor. Dites
-à ce noble auditoire ce qui s'est passé entre nous...</p>
-
-<p>&mdash;Je supplie Votre Altesse de m'en dispenser, répondit
-l'aveugle.</p>
-
-<p>&mdash;Il le faut cependant, ma chère fille... Parlez! disculpez
-votre père!</p>
-
-<p>Alors Tatiana se leva, s'avança droit devant elle,
-d'un pas ferme, et se jetant aux pieds du Grand-Duc:</p>
-
-<p>&mdash;Hélas! dit-elle, je savais, Monseigneur, que j'allais
-me trouver engagée, malgré moi, au milieu de votre
-querelle. Voilà pourquoi je vous demandais le congé de
-me retirer. En effet, il ne convient pas à une sœur de
-blâmer son frère, à une fille de juger celui dont elle se
-glorifie d'être née. Je parlerai néanmoins, puisqu'il le
-faut, et je surmonterai ma honte. J'affirme donc ici,
-publiquement, que j'ai agi d'une âme libre et sans contrainte,
-et plût à Dieu que j'eusse pu témoigner ma
-tendresse à mon père par un sacrifice réel, et non par
-le don d'une chose aussi vile qu'est l'argent; de plus,
-inutile pour moi. Car, seule et aveugle, hélas! que
-ferais-je de la richesse? Cette fortune m'embarrasse:
-elle est comme une chaîne d'or splendide, que je traîne
-partout après moi! Je vous conjure donc de nouveau,
-mon père, bien loin que vous me rendiez des comptes,
-d'accepter ici, devant tous, la remise que je vous fais
-des biens que m'a laissés ma mère, pour en disposer
-comme il vous plaira.</p>
-
-<p>&mdash;Dieu vous garde, ma chère fille! répondit le
-Grand-Duc; votre affection nous console du mauvais
-vouloir que l'on nous témoigne.</p>
-
-<p>&mdash;Permettez seulement, Monseigneur, reprit l'aveugle,
-que je parle un moment à mon frère...</p>
-
-<p>&mdash;Non, non, inutile! répliqua Floris... Qu'on ne
-s'occupe plus de moi! Je signerai, je signerai!</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_185" id="Page_185">[Pg 185]</a></span></p>
-
-<p>Pour la troisième fois, le grand-duc Fédor se leva:</p>
-
-<p>&mdash;Que ce jour, dit-il, soit, dans l'avenir, célébré
-comme un jour de fête, puisqu'il ramène la concorde
-parmi nous, et qu'il décharge mes épaules du fardeau
-accablant que je portais... Si, à mon insu, mes enfants,
-il m'est arrivé, par trop peu de soin, de léser les intérêts
-de l'un d'entre vous, je réclame de lui un affectueux
-pardon. C'est pour moi un plomb sur le cœur,
-une intolérable angoisse, que d'endurer une inimitié...
-Et maintenant, pour sceller cette paix, ainsi que pour
-laver notre âme des soucis et des colères terrestres,
-nous voulons distribuer ici même, aux serviteurs des
-deux églises, des marques de notre pieuse libéralité...
-Holà! qu'on me donne la carte, avec le modèle en
-relief.</p>
-
-<p>Deux pages entrèrent aussitôt, l'un chargé de rouleaux
-et de plans; et le second portait la représentation
-en étain de la chapelle sépulcrale, à coupoles dorées,
-que le Grand-Duc se faisait bâtir, dans les gorges
-de la Jagodna. Il la déposa devant Son Altesse, sur un
-tabouret.</p>
-
-<p>&mdash;Approchez, pappas Nicanor, reprit le Grand-Duc,
-et vous aussi, révérende Mère supérieure... Vous regardez
-ceci, très digne pope... Ce n'est rien qu'un
-hochet, un joujou de vieillard, façonné par le potier
-d'étain, l'image du dernier palais qu'habitera le grand-duc
-Fédor, quand il plaira au Roi des rois de le rappeler
-de cette vie temporaire, en l'éternité... Ce
-jour venu, on portera dans la chapelle, en même temps
-que ma dépouille, celle de la grande-duchesse Maria-Pia,
-actuellement à Sainte-Justine, et l'on célébrera
-l'office orthodoxe pour moi, puis l'office romain pour
-elle. Nous prenons tous ceux qui sont ici à témoin de
-notre vœu suprême... Et comme marque de nos volontés,
-nous donnons au pope de Sgombro, pour rester
-à jamais attaché à son église, tout le territoire de<span class="pagenum"><a name="Page_186" id="Page_186">[Pg 186]</a></span>
-l'ouest, que vous voyez, là, sur la carte, jusqu'à la
-Jagodna. Et nous ne doutons pas que notre fils, le
-grand-duc Floris, avec qui nous possédons maintenant
-Sabioneira par moitié, ne fasse aussi donation du pays
-de l'est, qui lui appartient, au couvent de Sant'Orsola.
-Ainsi la chapelle Saint-Théodore ne sera plus environnée
-que des possessions des deux églises, de même
-qu'elle servira aux deux cultes.</p>
-
-<p>&mdash;Vous ne doutez pas, dit Floris. Hum!... Mais
-bon! prenez cela aussi. Mon noble père le souhaite:
-ainsi, je ne dois pas refuser... Bien! bien! C'est un
-couvent que ma mère protégeait... je signerai, je signerai!</p>
-
-<p>&mdash;Mon fils, repartit le grand-duc Fédor, je ne prétends
-pas vous contraindre.</p>
-
-<p>&mdash;Vous ne me contraignez pas, gracieux seigneur.
-Personne ne peut me contraindre. Oh! je suis le plus
-libre des fils!... Et pourtant, ne me croyez pas votre
-dupe... Je vois fort bien,&mdash;oui, je verrais aussi un
-clocher d'église, en plein midi,&mdash;que vous donnez au
-pope des rochers, des ravines, des lits de torrents, et
-que vous levez sur ma part, à moi, une bande de terre
-grasse... Ha, ha, ha! C'est un bon tour, Monseigneur...
-Toutefois, aisé à déjouer... Mais rassurez-vous... J'ai
-donné, j'ai donné.</p>
-
-<p>Le grand-duc Fédor répliqua:</p>
-
-<p>&mdash;Vous paraissez troublé, monsieur, et si nous demeurions
-plus longtemps, peut-être perdriez-vous de
-nouveau, le respect qui nous est dû. En conséquence,
-nous suspendons la séance, et nous retirons quelque
-temps, pour laisser à votre sang agité le loisir de se
-calmer... Isabelle et vous, José-Maria, veuillez nous
-suivre, ainsi que le pappas Nicanor et madame la Supérieure
-du couvent de Sant'Orsola.</p>
-
-<p>Deux serviteurs tirèrent, au devant de l'estrade,
-l'ample courtine de toile d'or qui traversait la salle, sur<span class="pagenum"><a name="Page_187" id="Page_187">[Pg 187]</a></span>
-une longue barre d'argent; et les assistants, quittant
-leur place, se répandirent dans l'appartement. Déjà,
-quatre ou cinq pages en arrosaient les dalles, avec des
-aiguières pleines d'eau de rose, tandis que des enfants,
-dans l'antichambre, présentaient à qui en voulait, des
-sorbets de limon, de violette, de marasquin, ou de l'eau
-de neige, que l'on parfumait de petits pains de sucre
-ambré. Toute la foule s'y porta en un moment: on entendait
-un brouhaha de paroles, des chocs de verres,
-des exclamations.</p>
-
-<p>L'aveugle trouva son frère à l'écart, sous le rideau
-d'une fenêtre; le baron Mamula l'exhortait. Tous trois,
-d'abord, restèrent sans parler.</p>
-
-<p>&mdash;Oh! dit enfin Floris, Tatiana, pourquoi avez-vous
-fait cela?</p>
-
-<p>&mdash;Quoi! dit-elle, auriez-vous souffert que notre maison
-s'enrichît aux dépens d'Isabelle?</p>
-
-<p>&mdash;Toujours des mots, des mots! s'écria-t-il. Est-ce
-qu'en somme, tout n'est pas commun entre elle et moi?
-A qui faisais-je tort qu'à moi-même? Et pour je ne sais
-quels scrupules, vous me faites perdre le fruit de longs
-mois de patience et de peines! Vous vous tournez à
-l'improviste contre moi. Vous prenez le parti de mon
-père.</p>
-
-<p>&mdash;Je n'ai pris le parti de personne, répliqua-t-elle. Je
-ne me mêle pas de vos discords... J'ai cédé mes biens
-au grand-duc Fédor, afin qu'il pût restituer ce qu'il
-avait emprunté. J'ai voulu qu'il fît son devoir, comme
-vous le vôtre, Floris... Que ce soit moi, femme et
-aveugle, qui remette l'ordre dans notre maison, c'est
-une fatalité, Monseigneur... Vous auriez dû m'épargner
-vos reproches, car qui se plaint que j'ai agi avec
-trop de délicatesse, ferait penser qu'il en manque
-lui-même.</p>
-
-<p>&mdash;Moi! manquer de délicatesse! exclama-t-il... Tatiana!...
-Est-ce possible!... Que savez-vous, d'ailleurs,<span class="pagenum"><a name="Page_188" id="Page_188">[Pg 188]</a></span>
-de mes desseins? Qui vous dit que je ne voulais pas
-rembourser, moi-même, la Grande-Duchesse?...</p>
-
-<p>&mdash;Et de quel droit, repartit l'aveugle, auriez-vous
-contraint notre père? Vous lui faisiez vos conditions:
-Donnant, donnant! Signez ceci, je signerai cela... Que
-je meure! oui, que je meure, le jour où de si vils marchandages
-s'établiraient dans la maison du grand-duc
-Fédor de Russie!... Notre père a tout droit sur nous.
-Voilà ce qu'il faut que vous sachiez, Monseigneur. Rappelez-vous
-notre grand ancêtre, le glorieux Pierre I<sup>er</sup>...
-Quand il a eu besoin de la vie de son fils, il l'a prise:
-et nous, nous prétendrions traiter, d'égal à égal, avec
-notre père!</p>
-
-<p>&mdash;Quoi! se peut-il que vous ne voyiez pas ses mensonges
-et son hypocrisie?</p>
-
-<p>&mdash;Il est notre père, dit l'aveugle, et notre père respecté.</p>
-
-<p>&mdash;Père respecté! s'écria Floris.</p>
-
-<p>&mdash;Père respecté... oui, mon frère... Père respecté
-de Tatiana... Et plus vous l'outragez devant moi,
-plus je voudrais pouvoir lui témoigner de respect.</p>
-
-<p>&mdash;Tatiana, dit-il, ne me poussez pas à bout!... Vous
-savez bien que vous avez mal agi. Vous le savez si
-bien qu'en tout ceci, vous vous êtes cachée de moi,
-sans oser me dire rien en face.</p>
-
-<p>&mdash;J'ai voulu éviter, répondit-elle, non vos reproches,
-mais vos prières. Quant à l'action que j'ai faite, elle
-est bonne et juste, vous le savez.</p>
-
-<p>&mdash;Allons, plus un mot! c'est assez!</p>
-
-<p>&mdash;Comment, assez! reprit Tatiana. Que voulez-vous
-dire, mon frère? Suis-je un enfant qui s'épouvante,
-parce que l'on grossit la voix? Vais-je vous
-donner raison, quand vous avez tort?</p>
-
-<p>&mdash;Ah! par le ciel, ne me harcelez pas! Taisez-vous!</p>
-
-<p>&mdash;Je ne me tairai pas, dit-elle; votre colère ne
-m'effraye point... Allez quereller votre Sander, froncez<span class="pagenum"><a name="Page_189" id="Page_189">[Pg 189]</a></span>
-le sourcil contre lui, et lâchez quelques malédictions!
-Est-ce à moi de m'en mettre en peine?... N'ai-je pas le
-droit de parler haut? Ne suis-je pas le sang du Grand-Duc,
-comme vous?... Sur ma foi! vous supporterez tout
-ce que j'ai à vous dire, mon frère, car, de ce jour, je ne
-me contraindrai plus, comme je l'ai fait jusqu'à présent.
-Je vous dirai librement mon avis sur toutes vos
-actions, sachez-le!</p>
-
-<p>&mdash;O Dieu! ô Dieu! exclama Floris. Mais c'est ma
-faute... Pourquoi vous ai-je fait part de ma résolution?
-Stupide que j'étais! quel besoin avais-je de vos
-conseils?</p>
-
-<p>&mdash;Ils auraient pu vous épargner, répliqua-t-elle, une
-action indigne de vous.</p>
-
-<p>&mdash;Vous suspectez mon honneur, dit Floris, vous
-m'accusez de n'avoir pas d'honnêteté... Prouvez-le,
-donnez vos raisons!... Si j'ai voulu... Mais à quoi bon
-me justifier? Ma sœur refuse de me croire, ma sœur se
-ligue avec mes ennemis!</p>
-
-<p>&mdash;Je n'ai pas dit cela! s'écria l'aveugle. J'ai dit: délicatesse,
-et non pas honnêteté. Je n'ai jamais pensé,
-Floris, que vous manquez d'honnêteté.</p>
-
-<p>&mdash;N'est-ce pas vous, ma sœur, qui m'avez poussé
-à réclamer ce qui m'est dû? Et quand je suis sur le
-point d'y atteindre, par un vain scrupule de femme...</p>
-
-<p>&mdash;Doucement, Monseigneur, dit Mamula.</p>
-
-<p>&mdash;Non, non, laissez-le parler, baron... Eh bien, mon
-frère, vous vous taisez? Oui, je n'ai pu souffrir, je
-l'avoue, que l'aîné de notre maison arrachât un bienfait
-à son père: j'ai voulu qu'il ne le tînt que de ses
-bontés. J'ai donc imploré le Grand-Duc. Je l'ai supplié
-en votre faveur; je lui ai demandé cette lettre au Tsar,
-par tous les plus touchants motifs qui pouvaient le
-porter à l'écrire.</p>
-
-<p>&mdash;Et le Grand-Duc s'est détourné en ricanant? dit
-Floris.</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_190" id="Page_190">[Pg 190]</a></span></p>
-
-<p>&mdash;Non, répondit-elle, j'ai sa promesse. Aussitôt
-que vous aurez signé, approchez-vous de notre père, et
-priez-le d'intervenir pour vous auprès de l'Empereur.
-Il n'a voulu, je le jurerais, qu'éprouver un peu votre
-patience.</p>
-
-<p>&mdash;Eh bien, soit! dit Floris, après un silence... Oui,
-je veux aller jusqu'au bout. Oh! je m'avilis, mais que
-m'importe!... Le pire serait les regrets, les doutes
-cuisants que j'aurais plus tard... Qu'il me refuse!
-J'aurai fait, du moins, tout ce qu'il m'était possible de
-faire.</p>
-
-<p>La nuit tombait. On alluma des lampadaires, de place
-en place. Les pages couraient, s'appelaient, portant
-des feux au bout de longs bâtons, dans des cylindres
-d'étain à jour... Un serviteur passa, qui menait en
-laisse deux lévriers blancs de Sibérie. Puis, le rideau
-de toile d'or s'écarta, des flambeaux brillèrent au fond
-de la salle, et le grand-duc Fédor reparut, suivi de ceux
-qu'il avait emmenés.</p>
-
-<p>&mdash;Merci, dit-il, chère Isabelle, notre santé est bonne,
-il est vrai... Eh bien, monsieur, avez-vous réfléchi?</p>
-
-<p>&mdash;Je ferai ce que désire Votre Altesse.</p>
-
-<p>Alors Floris, s'avançant vivement, prit la plume que
-lui présentait le docteur Ulm, et il signa. Isabelle signa
-ensuite; après elle, l'archevêque de Myre et l'aveugle
-Tatiana. Et, toutes choses terminées, au milieu du redoublement
-du tumulte et des conversations, Floris
-vint à son père.</p>
-
-<p>&mdash;Monseigneur, je réclame, dit-il, l'exécution de la
-promesse que vous avez faite à ma sœur. Je vous prie
-donc respectueusement de signer une lettre au Tsar,
-demandant une charge pour moi.</p>
-
-<p>&mdash;Bon docteur, dit le grand-duc Fédor, sans paraître
-avoir entendu, vous veillerez à ce que, dès demain,
-on fasse enregistrer ces actes au tribunal suprême de
-Raguse.</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_191" id="Page_191">[Pg 191]</a></span></p>
-
-<p>&mdash;Mon père... dit Floris.</p>
-
-<p>Le Grand-Duc marmotta, avec cet air à demi fou
-qu'il avait par moments:</p>
-
-<p>&mdash;Oui, tout va bien ainsi!... Mes os eussent gelé en
-Russie, à Biélo ou à Pétersbourg.</p>
-
-<p>&mdash;Que répond Votre Altesse à ma requête? poursuivit
-Floris.</p>
-
-<p>&mdash;Docteur, votre bras; je suis las... Ah! la mort se
-fait précéder longtemps d'avance, par les femmes
-vêtues de gris... N'importe! Tel qui me voudrait dans
-le cercueil pourrait bien attendre longtemps encore.</p>
-
-<p>&mdash;Mon père, vous aviez promis d'écrire au Tsar...</p>
-
-<p>&mdash;D'écrire au Tsar... Que dites-vous, monsieur?...
-Je ne suis pas en train d'écrire.</p>
-
-<p>&mdash;Il ne s'agit que de signer, Monseigneur. Puis-je
-compter que vous le ferez?</p>
-
-<p>&mdash;Bah! nous avons signé toute l'après-midi...
-L'heure est passée... l'heure est passée!</p>
-
-<p>Floris sortit le dernier de la salle. Il cheminait,
-le front baissé, entre Isabelle et Tatiana. Deux pages,
-qui portaient des flambeaux, les précédaient en silence,
-tandis que l'on tirait derrière eux les barres et les
-verrous de l'entrée. Ils franchirent le portail de la cour,
-éclairé de pots de suif fumeux: dans l'avenue, des serviteurs
-persans jouaient à jeter en l'air des masses de
-fer; d'autres se tenaient, avec des torches, aux abords
-de l'escalier d'eau. Un lourd brouillard couvrait l'étang;
-les fanaux des barques y faisaient, çà et là, des taches
-rougeâtres.</p>
-
-<p>Tous trois montèrent dans une gondole, qui s'éloigna
-de l'île aussitôt.</p>
-
-<p>&mdash;Eh bien! dit Floris, êtes-vous contente?... J'ai
-suivi vos conseils, Tatiana... Que faut-il que je fasse à
-présent? Faut-il que je lui dise merci? Je le remercierai...
-Faut-il que je cède au digne pope Sabioneira
-tout entier? Je le céderai... Faut-il que je perde mon<span class="pagenum"><a name="Page_192" id="Page_192">[Pg 192]</a></span>
-nom de grand-duc? Soit! j'y consens, qu'on me
-l'ôte!... Que je redevienne Floris, le neveu supposé
-du vieux Jacob Van Oost, l'obscur, le misérable Floris!...
-Alors, du moins, je serais libre, personne ne me
-mépriserait, et je pourrais m'estimer moi-même.</p>
-
-<p>&mdash;Libre! répéta Tatiana.</p>
-
-<p>&mdash;Oui, libre! s'écria Floris... Sabioneira est une
-prison, puisque l'on m'empêche d'en sortir... Oh!
-j'étouffe en cet espace étroit... Une prison, Tatiana!...
-Aurai-je donc toujours pour horizon cette mer stupide
-et ces îles?... Une prison, vous dis-je, une
-prison!</p>
-
-<p>&mdash;O cher seigneur! fit la Grande-Duchesse.</p>
-
-<p>&mdash;Vous aviez raison, Isabelle. Mieux vaudrait être
-un pauvre bûcheron, ou un pêcheur de Zemenico, que
-d'être le cousin du Tsar et de se ronger le cœur!...
-Que vais-je faire maintenant? L'Empereur me dédaigne,
-mon père me hait, et ma sœur... ma sœur m'écoute,
-impassible, en se félicitant d'avoir bien agi... Ah! vous
-m'avez trahi, Tatiana... Mais quoi! j'ai promis de ne
-plus vous importuner de ces plaintes...</p>
-
-<p>&mdash;Cher frère, dit l'aveugle, prenez patience. Est-ce
-donc un si grand sacrifice que de rester à Sabioneira?
-N'êtes-vous pas heureux avec nous?</p>
-
-<p>&mdash;Heureux... heureux! s'écria Floris... Jamais je ne
-l'ai moins été!... Pourquoi suis-je triste? continua-t-il,
-dans un violent mouvement d'âme. Pourquoi suis-je
-toujours comme en attente?... Luxe, abondance, richesses,
-repos: noms superbes et magnifiques, choses
-vaines et stériles, en effet!... J'ai plus de délices aujourd'hui
-que je n'avais jadis de misère, et cependant
-je suis moins heureux... Nos biens ne feraient-ils
-donc qu'accroître nos désirs, sans jamais les rassasier?...
-Je ne suis pas touché de ce que je possède: je
-ne sens que ce que je n'ai pas... Mon âme est vide,
-vide, vide!</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_193" id="Page_193">[Pg 193]</a></span></p>
-
-<p>&mdash;Ah! Floris, fit Isabelle, avec un cri, Floris, Floris,
-vous ne m'aimez plus!</p>
-
-<p>Il s'arrêta court dans sa fureur sombre, et se laissa
-retomber sur les coussins, en se cachant la face entre
-les mains. Un falot de cristal suspendu éclairait l'étroit
-cabinet de vitres et d'or. On entendait, au milieu du
-silence, les sanglots étouffés d'Isabelle.</p>
-
-<p>&mdash;Ne pleurez pas, chère sœur, reprit l'aveugle, mais
-écoutez ce qu'il faut faire... Si notre vie calme lui pèse,
-s'il est las de cette solitude, que n'allez-vous vivre,
-tous les deux, dans quelque grande capitale, à Vienne,
-à Londres, ou à Paris?</p>
-
-<p>&mdash;Eh! que m'importe où je vis, répondit Floris, si
-ce n'est pas dans ma patrie!... Que ferais-je hors de
-Russie, courant l'Europe d'une ville à l'autre, sorte
-d'importun vagabond, à qui nul roi ne saurait régler les
-honneurs à rendre?... Non! je ne quitterai la Dalmatie
-que lorsqu'on m'aura fait justice.</p>
-
-<hr class="tb" />
-
-<p>Ce fut tout l'ouvrage de la prudence, de la finesse,
-de l'ascendant du baron Mamula sur Floris, que de
-persuader celui-ci, après plus d'un mois passé dans
-sa chambre, d'en vouloir bien sortir enfin, et de se
-remettre à vivre. Le baron, pour mieux le distraire,
-l'emmena voir quelques travaux qui se faisaient
-alors aux pièces d'eau, si bien que, peu à peu,
-Floris y prit goût, et faisant venir de Cattaro un plus
-grand nombre d'ouvriers, voulut qu'on achevât aussi
-l'immense bassin du Bucentaure, avec le jet d'eau
-d'Encelade. Dès lors, ce ne fut plus, durant tout l'été,
-que travaux, entreprises, réformes, bouillonnement
-d'idées et de projets. Sur le conseil de Mamula, il fit
-commencer de paver un chemin qui déblayât ses bois;
-il créa, non loin de San-Cosimo, un chantier de barques
-et de trébacs, à un endroit où la forêt descendait
-jusqu'à la plage; il commanda qu'on recueillît la manne<span class="pagenum"><a name="Page_194" id="Page_194">[Pg 194]</a></span>
-dans les bois de Sveljegamora; et il songeait à exploiter
-le bitume des rocs de Podgor. Ce fut en se rendant
-à ce village qu'il essuya un coup de vent violent, dans
-le petit golfe d'Ivandolac, et que sa barque chavira. Il
-ne courut aucun grave danger, mais dès lors, comme
-irrité d'orgueil, il forma dans son esprit plans sur plans,
-pour chasser la mer de ce rivage, la refouler à l'occident,
-et conquérir la vaste arène inculte, qu'il voulait
-transformer en jardins. Par son ordre, l'on commença
-la construction d'une digue: et il rêvait, dans
-son plaisir superbe de tyranniser la nature, le desséchement
-des marais de Bogeta et de Rupnido. Le rivage,
-couvert de tentes, présentait, de loin, l'aspect d'un
-camp, aux bergers et aux pêcheurs des îles; et la nuit,
-on y voyait briller, à ras du sol, quantité de flammes
-immobiles. Floris ne bougeait d'avec les travailleurs,
-surveillant tout, donnant des ordres, assistant à la pose
-des blocs. Une tempête d'équinoxe détruisit une partie
-du môle. Il s'indigna, le fit rétablir, renforcer; puis,
-soudain, cessa d'y venir.</p>
-
-<p>Il se remit à battre les bois, à faire, au hasard, des
-courses lointaines. La lecture le fatiguait: tout lui était
-insupportable.</p>
-
-<p>Quelquefois, au rebord du sentier, des lièvres débuchaient,
-d'un bond; des paons sauvages s'envolaient dans
-la brume, en jetant leur glapissement; de grands cerfs
-détalaient sous le fourré, ou bien, par troupes, du haut
-des roches, ils regardaient tranquillement les cavaliers.</p>
-
-<p>&mdash;Comme il y en a! disait Sander... Ils effrayent les
-chevaux, vraiment.</p>
-
-<p>&mdash;Est-ce que cela t'amuserait de les chasser, mon
-bon Sander?</p>
-
-<p>&mdash;Oh oui! beaucoup, beaucoup, Monseigneur.</p>
-
-<p>&mdash;Mais j'ai promis à la Grande-Duchesse de ne jamais
-chasser à Sabioneira. Ce plaisir qu'a le plus pauvre
-Morlach... Allons, Sultan, au galop!...</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_195" id="Page_195">[Pg 195]</a></span></p>
-
-<p>L'hiver fut rude, cette année-là, tandis que le précédent
-s'était tourné en brumes et en longues pluies. Les
-toits des villages fumaient; les cabanes retentissaient
-du chant d'hiver des fileuses: <i>Le beg commande
-qu'on lui apporte ses fourrures; son sabre, il le suspend
-à la muraille, car le dur hiver est venu, revêtant
-la terre d'un manteau de fer, serrant le ciel, comme le
-cœur d'un homme triste.</i></p>
-
-<p><i>Le sol résonne ainsi que la pierre; l'air gris et
-glacé ressemble à une lame damasquinée. On dirait
-qu'il n'y aura plus aucune fête dans le monde!</i></p>
-
-<p><i>Le ciel a pris, en un moment, l'aspect de l'œil du
-lion... Tombe, tombe, tombe, ô neige blanche! La rafale
-se précipite. On ne distingue plus la plaine des vallées;
-l'air brouillé est comme la chaîne et la neige comme la
-trame; c'est un tourbillon, une tempête! Le visage de
-ceux qu'on voit sur les routes, est violet comme la fumée
-d'une lampe.</i></p>
-
-<p><i>C'est alors, devant le feu du soir qui craque dans la
-cheminée, qu'il est doux de manger le maïs et de boire
-le raki, à plein verre..... Si tu sors un moment, tout repose.
-La bise est coupante comme le vent d'un sabre;
-les étoiles effilées percent l'air de glace; les ornières
-des routes luisent, ainsi que des rubans d'argent; et,
-là-bas, sur les tertres blancs du cimetière, brille un
-rayon de lune gelé.</i></p>
-
-<p><i>Les morts le sentent se couler dans leurs froides
-moelles, et ils soupirent. Récite un chapelet pour eux,
-Damiana... Hélas! ce monde n'est qu'un séjour de
-passage. Quand un homme a vieilli, on en tire un autre
-du sein de sa mère. Notre vie est un dessin sur le
-vent!</i></p>
-
-<hr class="tb" />
-
-<p>Dans la deuxième semaine de février, les grands
-étangs du parc gelèrent; et ce fut un amusement pour
-les habitants du palais, d'y aller chaque jour patiner.<span class="pagenum"><a name="Page_196" id="Page_196">[Pg 196]</a></span>
-Josine, surtout, s'y divertit. Tout engoncée de fourrures,
-en sa robe d'un rose pâle qui s'irisait de reflets
-verts et bleus, elle glissait, légère, tandis que l'orbe du
-soleil s'abaissait ainsi qu'un bloc de braise, derrière les
-chênes dépouillés.</p>
-
-<p>Un de ces soirs qu'il gelait à pierre fendre, Stepany
-et l'abbé Lancelot revinrent ensemble des étangs, où
-ils étaient allés en spectateurs.</p>
-
-<p>&mdash;Si j'étais sûr de votre discrétion, dit l'abbé, en se
-frottant les mains, je pourrais vous faire part, Stepany,
-d'une nouvelle qui vous surprendrait.</p>
-
-<p>&mdash;Une nouvelle! dit aigrement le chimiste... Allons
-donc, je la saurais, monsieur.</p>
-
-<p>&mdash;Et cependant, vous ne la savez pas, riposta
-l'abbé... Et il y a bien d'autres choses encore que vous
-ignorez, malheureusement, tout homme de science que
-vous êtes... Bien, bien, je viens au fait, monsieur...
-Vous vous rappelez, car nous eûmes une discussion à ce
-sujet, cet <i>ex-voto</i> si pieux, si touchant, d'un enfant de
-soie cousu de leurs mains, que portèrent dernièrement,
-à la Vierge de la Pétrella, quelques paysannes morlaques,
-en vue d'obtenir que le Ciel bénît l'union de
-Madame Isabelle?</p>
-
-<p>&mdash;Eh bien, monsieur, que m'importent vos Illyriennes,
-vos Esclavonnes, vos Morlaques, vos Dalmates,
-ou comme vous voudrez les appeler, ainsi que leur
-enfant de soie?</p>
-
-<p>&mdash;Apprenez donc une chose, poursuivit l'abbé... Le
-Ciel a exaucé les vœux que lui présentaient ces âmes
-innocentes. Nous aurons dans quelque temps un baptême
-au palais.</p>
-
-<p>&mdash;Madame Isabelle! fit Stepany... Quel conte! Ce
-n'est pas possible!</p>
-
-<p>&mdash;Rien de plus sûr! repartit l'abbé... Eh bien! que
-dites-vous de ça? Vous moquerez-vous encore de ces
-femmes? J'ai vécu cinquante ans et plus, mais je n'ai<span class="pagenum"><a name="Page_197" id="Page_197">[Pg 197]</a></span>
-jamais vu de prière exaucée si manifestement... C'est
-un miracle, un vrai miracle!</p>
-
-<p>&mdash;Oh! oh! vous le prenez sur ce ton, dit Stepany.
-Alors, monsieur, je m'en vais, moi aussi, vous faire
-part d'une nouvelle... Vous qui voyez en toutes choses
-des miracles et des décrets du ciel, est-ce un miracle
-aussi qui a rendu la petite Saloména amoureuse du
-grand-duc Floris?... Vous savez... cette jolie novice du
-couvent de Sant'Orsola... Elle en est folle, la petite
-sotte!</p>
-
-<p>&mdash;Calomnie! s'écria l'abbé, calomnie!... C'est une
-histoire, Stepany, que vous venez d'imaginer.</p>
-
-<p>&mdash;Je n'imagine jamais rien, monsieur, répliqua sèchement
-le chimiste: on ne doit jamais imaginer. Je
-suis un homme de faits, monsieur. Je sais trop ce que
-je dois au bon sens naturel et universel, ce que je dois
-à mon propre bon sens, pour vous entretenir de telles
-sornettes, si je n'en étais assuré.</p>
-
-<p>&mdash;Où l'aurait-elle vu? dit l'abbé.</p>
-
-<p>&mdash;Où elle l'aurait vu, monsieur?... Eh! parbleu, chez
-le vieux Fédor, le jour de la signature des actes... Elle
-accompagnait la supérieure.</p>
-
-<p>&mdash;Quoi qu'il en soit, reprit l'abbé en faiblissant, elle
-n'est pas novice encore, quoique ces dames, par tolérance,
-lui permettent d'en porter l'habit. C'est une
-pensionnaire, voilà tout!</p>
-
-<p>&mdash;Oui, oui, ricana Stepany, elle n'est pas pour
-rien la fille unique de feu le riche messer Lippo Toppo.
-On lui permet de porter ce costume, on lui permet
-d'être amoureuse, on lui permettrait autre chose encore!</p>
-
-<p>Tous deux s'étaient peu à peu animés, et leur voix
-résonnait dans la forêt solitaire. Le nez rougi, les joues
-violacées, ils allaient, poursuivant leur débat, chacun
-d'un côté de l'allée; et leur haleine refroidie se condensait
-en givre devant eux, aussi froid, aussi infécond<span class="pagenum"><a name="Page_198" id="Page_198">[Pg 198]</a></span>
-que leurs paroles et leur colère. La bise du nord sifflait
-sur le plateau. L'abbé reprit en frissonnant:</p>
-
-<p>&mdash;<i>Aures habent et non audient...</i> Brr... brr... <i>Oculos
-habent et non videbunt.</i></p>
-
-<p>&mdash;Mais c'est de vous, cria Stepany, oui, c'est de
-vous qu'on peut dire cela. Ce sont les croyants, monsieur,
-qui ne font pas usage de leurs yeux, et non les
-hommes de science...</p>
-
-<p>&mdash;Vous osez, dit l'abbé dédaigneusement, comparer
-la science à la foi!</p>
-
-<p>&mdash;La science, monsieur, brr... brr... la science est
-la reine du monde!</p>
-
-<p>&mdash;La science! répéta l'abbé avec mépris. Mais
-voyons, vous, monsieur, qui êtes si savant, pourriez-vous
-m'expliquer, par exemple, pourquoi le feu durcit
-les œufs et fond le beurre?</p>
-
-<p>&mdash;Certainement! s'écria Stepany. Mais l'abbé continuait:</p>
-
-<p>&mdash;La science, un leurre de Satan!... Il soulève un
-coin du rideau, pour tenter les âmes... <i>Eritis scientes
-sicut Deus...</i> Brr, brr, brr, brr... Vieille tactique du
-serpent!</p>
-
-<p>&mdash;Le serpent! goguenarda Stepany. Brr, brr, brr...
-Le paradis! La pomme!</p>
-
-<p>&mdash;Oui, monsieur... Brr, brr, brr... Le paradis! La
-pomme!</p>
-
-<p>&mdash;Billevesées que tout cela!</p>
-
-<p>&mdash;Billevesées que vos gaz, vos cornues, vos fourneaux,
-vos appareils!</p>
-
-<p>&mdash;Vive la science, monsieur! hurla Stepany. Brr,
-brr, brr...</p>
-
-<p>&mdash;Vive la foi! vive Jésus! cria l'abbé. Brr, brr, brr,
-brr...</p>
-
-<hr class="chap" />
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_199" id="Page_199">[Pg 199]</a></span></p>
-
-
-
-
-<h3><a name="LIVRE_TROISIEME_2" id="LIVRE_TROISIEME_2">LIVRE TROISIÈME</a></h3>
-
-
-<p>Aussitôt que l'heureuse nouvelle de la grossesse
-eut éclaté, ce ne fut plus que fêtes et réjouissances dans
-la presqu'île de Sabioneira. Chaque village se surpassa
-à en donner, et de toutes les sortes: luttes, régates,
-courses, joutes sur l'eau, mascarades de carnaval, qui
-tombait justement en cadence. Giano revint tout
-exprès de Cattaro. Personne de pareil à lui, en de
-telles occasions. C'était la joie, le bruit, la gaieté, la
-folie même. On ne vit donc plus que le sculpteur sur
-les chemins, éperonnant son petit cheval sauvage, à
-longs poils; parfois, escortant des tonneaux de vin,
-qu'on envoyait aux danseurs. Qui l'aurait cru? on eût
-vidé pour eux les caves de Sabioneira. Pour hâtive et
-même indiscrète que pût paraître cette joie, les transports
-en étaient si sincères que Floris s'en montra
-touché, et assista à plusieurs de ces fêtes. Il accepta,
-par la même raison, les présents de nombreux villages,
-et quelques-uns fort étranges: du miel, des poissons,
-des médailles antiques, de la boutargue, des toisons
-teintes, et jusqu'à un ourson vivant.</p>
-
-<p>Mais le plus beau présent fut, sans contredit, celui
-qu'apportèrent, le jeudi de la Fête-Dieu, les religieuses
-de Sant'Orsola. Elles survinrent, à cinq ou six, dans
-leur coche, en députation. Reçues par madame Isabelle,
-elles offrirent, au nom de leurs Morlachs, un
-berceau marqueté d'aigles noires, puis déployèrent,
-comme présent de l'abbaye, de superbes langes brodés
-d'or.</p>
-
-<p>&mdash;Mère Incarnation, dit la princesse, vous avez
-été par trop prodigue! Je vous rends grâces de tout<span class="pagenum"><a name="Page_200" id="Page_200">[Pg 200]</a></span>
-cœur, et n'aurai rien de plus précieux qu'un tel souvenir
-de votre sainte maison. Mais j'ignorais que l'on fît chez
-vous de si beaux ouvrages.</p>
-
-<p>&mdash;Vous entendez, Saloména, s'écria la supérieure,
-vieille Napolitaine, bavarde, fantasque, jaune comme
-un coing, et, depuis de longues années, familière avec
-Isabelle. Allons, allons, il n'y a pas besoin de rougir
-pour ça!... Votre Altesse ne saurait croire, poursuivit-elle,
-tous les soins qu'a pris cette chère enfant, et combien
-elle s'est appliquée à cette affaire.</p>
-
-<p>Elle tenait par le bras la novice, comme la présentant
-à Isabelle. La Grande-Duchesse répondit:</p>
-
-<p>&mdash;Qu'elle en soit donc remerciée mille fois, du fond
-du cœur!</p>
-
-<p>&mdash;Eh bien, Saloména, vous ne dites rien? reprit la
-Mère Incarnation. Nous voici au palais, cependant.
-Vous parliez sans cesse d'y venir, et il fallait vous
-faire mille récits sur le Grand-Duc et sur madame
-Isabelle... Voyons, répétez à Sa Grâce toutes les
-choses que vous m'avez dites... Quoi! muette... Pas
-un pauvre mot!... Je gage que vous aimeriez mieux,
-maintenant, être à Sant'Orsola, car rien ne vous contente,
-depuis quelque temps, et vous changez d'idée
-vingt fois par jour... Nous ne savons quel est son mal,
-continua la supérieure, et quand on l'interroge là-dessus,
-elle répond qu'elle se porte bien... Souvent, elle
-rit aux éclats, puis elle pleure, le moment d'après...
-Elle n'a jamais d'appétit; elle refuse le médecin... Ah!
-elle nous donne bien du souci... Ne s'était-elle pas mis
-en tête de quitter son habit de novice! Elle avait commandé
-une robe à Castelnuovo... Heureusement, messer
-Geri-Spina, notre vénérable directeur, lui a fait entendre
-raison... Eh bien! pourquoi ne parlez-vous pas?...
-Au moins, retirez votre voile!... On dirait que vous
-avez peur de regarder Madame la Grande-Duchesse.</p>
-
-<p>&mdash;Je vous en prie, ma Mère, ne la grondez pas!</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_201" id="Page_201">[Pg 201]</a></span></p>
-
-<p>Et l'attirant à elle doucement, Isabelle baisa au front
-la novice.</p>
-
-<p>Elle poussa un sourd gémissement, ses yeux se fermèrent,
-elle chancelait; puis, soudainement, devenant
-livide, la jeune fille s'évanouit. Aussitôt, voilà tout en
-désordre: les religieuses s'écrient, Isabelle court à une
-clochette; on porte la novice sur un lit de jour, on la
-desserre, on lui mouille les tempes... Gina avait ouvert
-les trois fenêtres. Il faisait le plus beau ciel bleu
-léger, parsemé d'écumes d'argent. Des tourterelles,
-par centaines, roucoulaient, perchées sur les cyprès;
-et, dans le silence d'attente, ces modulations ardentes
-et suaves emplissaient doucement la chambre. Saloména
-poussa un soupir; ses yeux se rouvrirent avec
-lenteur.</p>
-
-<p>&mdash;Voyez! elle revient à elle, murmura Isabelle... O
-chère enfant, comment vous trouvez-vous?</p>
-
-<p>&mdash;Mieux, merci, bonne madame... beaucoup
-mieux.</p>
-
-<p>&mdash;Allons, excusez-vous, petite sotte! dit la Mère
-Incarnation. Nous allons rentrer au couvent... Quel
-est donc ce médaillon qui sort de votre poitrine?</p>
-
-<p>La novice y porta la main vivement.</p>
-
-<p>&mdash;Ce n'est rien, ma Mère, répondit-elle.</p>
-
-<p>&mdash;Vous êtes troublée, Saloména... Faites-moi voir
-ce médaillon!</p>
-
-<p>&mdash;Je vous en prie, excusez-moi, ma Mère... Je ne
-saurais vous le montrer.</p>
-
-<p>&mdash;Et moi, j'entends le voir, je vous dis... Allons,
-obéissez!</p>
-
-<p>La Grande-Duchesse intervint:</p>
-
-<p>&mdash;Excusez-la, révérende Mère; ce n'est sans doute
-qu'un de ces colifichets comme en gardent les jeunes
-filles, quelque babiole innocente.</p>
-
-<p>&mdash;Qu'aurait-elle besoin alors de se cacher de moi?...
-Faites-moi voir ce médaillon!</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_202" id="Page_202">[Pg 202]</a></span></p>
-
-<p>&mdash;Au nom du ciel! dit Saloména. Ma Mère, je vous
-en conjure...</p>
-
-<p>&mdash;Faites-le-moi voir! Allons, vite!</p>
-
-<p>Et arrachant la boîte d'or du col de la novice tremblante,
-Mère Incarnation y porta les yeux:</p>
-
-<p>&mdash;Monseigneur! s'écria-t-elle, stupéfaite. Le portrait
-de Mgr Floris!</p>
-
-<p>Cette scène fut, tout le jour, la nouvelle de Sabioneira.
-On ne s'abordait qu'avec des clignements, des
-sourires expressifs et malins. Ceux qui, comme Stepany,
-avaient déjà semé des bruits de cette passion,
-triomphèrent à leur aise, et ne manquèrent pas d'ajouter
-force détails d'invention: que Mme la Grande-Duchesse
-avait beaucoup pleuré, sitôt l'audience finie; que les
-nonnes de Sant'Orsola, s'étant rassemblées en chapitre,
-avaient délibéré de demander conseil à Mgr Colloredo,
-archevêque de Raguse,&mdash;et tels autres étranges
-propos.</p>
-
-<p>Floris posait cependant, ainsi qu'il faisait chaque
-après-midi, dans l'atelier de Giano, grand bâtiment de
-briques roses, situé au milieu des jardins. Sous la vitrée
-démesurée, devant une table chargée de lézards
-dans des bocaux de verre, de salamandres, de scorpions,
-qu'il se plaisait à dessiner, le sculpteur travaillait
-à la cire d'une médaille du Grand-Duc. Un hérisson
-apprivoisé dormait en boule à ses pieds; çà et là, des
-couronnes de myrte, qui lui avaient servi, la veille, de
-modèle pour son revers, étaient éparses sur le carreau;
-et l'atelier, vaste et poudreux, étalait au soleil couchant,
-dont les derniers rayons l'illuminaient, ses murailles
-peintes par Giano de fresques et de camaïeux.
-C'étaient des idylles de Faunes, des Centaures, des
-lions, des fleurs, des arcs de triomphe de buis vert
-taillé, des représentations de Vices, des figures et des
-actions tout extraordinaires. Dans le fond, on voyait
-dressée une tête colossale d'Apollon, d'un marbre antique,<span class="pagenum"><a name="Page_203" id="Page_203">[Pg 203]</a></span>
-trouvée jadis par le grand-duc Fédor, au cours
-de ses fouilles à Zaton di Doli.</p>
-
-<p>&mdash;Mais explique-moi, dit Floris, comment il se fait
-que cette novice portât au cou mon portrait de ta
-main!</p>
-
-<p>Gianettino éclata de rire:</p>
-
-<p>&mdash;C'est la vieille mona Fiore de Podgor, sa nourrice,
-qui me l'avait commandé et payé, de façon à m'émerveiller.
-Tout le monde à Podgor, signore, connaissait
-l'amour de la Saloména. C'est là, pour le dire en passant,
-que cet âne de Stepany en avait entendu parler...
-Bah! croyez-moi, il n'en sera rien autre chose. La
-petite couleuvre est la maîtresse, au couvent. Elle demanderait
-le Saint-Esprit à ces pauvres folles de religieuses,
-qu'on le lui servirait plumé vif, pour son souper
-du vendredi saint.</p>
-
-<p>Il travailla un peu de temps, en silence. Puis, reprenant:</p>
-
-<p>&mdash;Ah! vous êtes un vainqueur, signore, et je vous
-attribuais le myrte, à bon droit. Nous autres tous,
-bourreaux déclarés du sexe, il nous faut pourtant,
-humblement, ôter la barrette devant vous... Pauvre
-souris! pauvre petite caboche!... C'est qu'elle est belle
-comme un ange... L'avez-vous examinée, signore?
-Le galbe de sa tête l'emporte en élégance sur celui
-de la Fornarine ou de la maîtresse du divin Titien...
-Plût à tous les diables que ce fût de moi que le pauvre
-cœur fût empoisonné! Je ne le ferais pas languir.</p>
-
-<p>&mdash;Tu seras donc toujours un vaurien? dit le Grand-Duc.
-Je te croyais guéri et converti, depuis ta visite à
-Corfou, aux reliques de saint Spiridion.</p>
-
-<p>&mdash;N'en riez pas, signor mio. Il n'y a pas de miracle
-plus certain... Sa chair est si vive et si fraîche que, si
-on lui touche le gras de la jambe, elle cède au doigt,
-comme vivante... Mais enfin, qui donc pourrait aussi,
-à l'aspect d'une jolie fille, se détourner et prendre l'attitude<span class="pagenum"><a name="Page_204" id="Page_204">[Pg 204]</a></span>
-qu'on donne habituellement aux gardes du sépulcre
-de Notre-Seigneur? Aucun homme n'est engendré
-dans une chemise de neige... Ma parole! si je
-n'étais forcé de partir, demain ou après-demain, au plus
-tard, j'irais rôder autour du couvent, je séduirais les
-tourières, je ferais tout pour vous la souffler, signore!</p>
-
-<p>&mdash;Quoi! tu nous quittes de nouveau, dit Floris.
-Quelle vie de vagabond mènes-tu?... Est-ce pour la
-grande affaire dont tu m'as parlé?</p>
-
-<p>&mdash;Précisément, signor mio. Oh! vous me verrez
-revenir plus riche que le roi Salomon... Allons, le soleil
-est tombé. Je n'en ferai pas davantage aujourd'hui.</p>
-
-<p>Il se leva, fermant la boîte de verre noir, où était la
-cire commencée; et Floris, se levant aussi, vint la
-prendre en main, la rouvrit et la considéra longuement.
-Le calme du soir descendait. Deux ou trois étoiles
-déjà perçaient l'air immobile et doré.</p>
-
-<p>&mdash;Tu n'avances guère, reprit Floris. Je te le répète,
-Giano, puisque tu dis que je m'y connais, je ne peux
-comprendre pourquoi tu m'as posé ainsi de trois quarts.</p>
-
-<p>&mdash;Oui, repartit Giano, signor mio, vous vous y
-connaissez comme un prince, mais non comme un artiste.
-Jetez les yeux sur ce squelette! Tout en haut de
-la merveilleuse épine du dos, vous voyez ces deux os
-semblables à des palettes, et qui se joignent par derrière,
-aux clavicules. Ces os, quand le bras est en
-action, comme il l'est dans ma médaille, affectent des
-formes variées d'un admirable effet... Prenez donc
-confiance en moi, illustre seigneur. Si la médaille
-ne vient pas dix fois mieux que n'est le modèle, je
-consens à perdre la pension que Votre Excellence m'a
-accordée!</p>
-
-<p>&mdash;Tiens, dit Floris, je sais combien tu es amateur
-de vieilles armes. Je t'ai apporté un poignard que tu
-garderas, en souvenir de moi. La ciselure en est du
-seizième siècle.</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_205" id="Page_205">[Pg 205]</a></span></p>
-
-<p>&mdash;C'est le plus admirable que j'aie jamais vu! s'écria
-Giano avec feu. Oui! c'est un travail florentin...
-Mille fois merci à Votre Altesse!</p>
-
-<p>Et lançant le poignard en l'air par une allégresse
-bouffonne, le sculpteur le rattrapa au vol, avec l'adresse
-d'un jongleur. Puis, l'ayant fiché entre deux
-carreaux, il se piéta, croisa les bras, renversa le buste
-en arrière, et se releva, le poignard aux dents.</p>
-
-<p>&mdash;A merveille! fit le Grand-Duc. Si tu avais seulement
-avec ça un maillot noir, de la craie aux joues, et
-pour maîtresse la Belle-Tourneuse...</p>
-
-<p>&mdash;Votre Excellence croit plaisanter! riposta Giano.
-Mais j'ai réussi tous les tours du fameux Mahomet
-Cathata. J'étais peut-être né pour cet art, plus encore
-que pour la sculpture. Il faudra que j'essaye, quelque
-jour, de descendre du campanile, le long d'une corde
-tendue, ainsi que l'on faisait à Venise, pour je ne sais
-plus quelle fête... Mais à propos de fête, poursuivit-il,
-Votre Altesse ne veut toujours pas assister à celle que
-donnent ce soir nos braves Morlachs de Zemenico?
-Oh! j'y dois mener un tas de donzelles, la Gina, la
-Ianoula, vous savez, cette friande conductrice de la
-princesse Tatiana. Elle, avec la Saloména, font bien la
-plus jolie paire de cœurs à épingler sur sa manche;
-mais cette dernière, signore, est marquée à votre
-sceau... Allons, bonsoir, Monseigneur, je vous quitte.</p>
-
-<p>Le sculpteur s'éloigna en sifflant, et Floris, tout
-debout sur le seuil, dans les ombres du crépuscule,
-baissait le front, comme accablé par une soudaine rêverie.&mdash;Oh!
-qui m'aurait dit, pensa-t-il, qu'un jour, je
-laisserais un méchant bouffon m'exciter à trahir Isabelle!
-Qui m'aurait dit que je rirais de ce qui eût dû m'indigner!</p>
-
-<p>Il gravit les terrasses des jardins, puis, d'un pas machinal,
-se dirigea vers l'appartement de Josine. Tous
-les jours, depuis quelque temps, il venait ainsi assister
-à la toilette de la folle princesse, dans le moment<span class="pagenum"><a name="Page_206" id="Page_206">[Pg 206]</a></span>
-qu'elle se mettait en grand habit, pour le dîner: et
-souvent même, il l'attendait, subissant patiemment le
-retard, tant il trouvait d'amusement à ces visites. Il
-traversa plusieurs salons, des cabinets, une garde-robe,
-enfila un étroit corridor, puis, tout au bout, heurta à
-une porte... Point de réponse. Floris entra.</p>
-
-<p>Il se trouvait dans une pièce vide, sorte d'enfoncement
-sans jour, et pratiqué dans les derrières de la
-chambre de Josine, à laquelle il servait de retrait pour
-s'habiller. Un œil-de-bœuf de verre dépoli en éclairait
-confusément les murs de glaces verdâtres, ajustées en
-plusieurs morceaux, l'étagère d'argent massif avec ses
-strigiles et ses flacons, et les lourdes portes de miroirs,
-peintes d'Amours, de fleurs, d'oiseaux-lyre et de paons
-argentés et dorés.</p>
-
-<p>Le Grand-Duc s'assit sur un sofa. Les ondes obscures
-de la nuit s'épaississaient dans l'étroite chambre, et il
-semblait à Floris que d'autres ondes, aussi subtiles
-qu'un poison et plus vagues qu'une musique, s'épandaient
-en lui, et le poignaient d'une angoisse indéfinissable.
-Il se leva, alluma un flambeau; et tout à coup,
-apercevant sa face dans un miroir, il s'arrêta...&mdash;Est-il
-bien vrai que ce soit moi? dit-il. Quoi! le dehors si peu
-changé et le dedans si profondément! J'ai encore les
-mêmes traits que lorsque j'épousai Isabelle, et je n'ai
-plus la même âme... Oh! je jurais que cet amour était
-le fond immuable de mon être, le cœur le plus profond
-de mon cœur, la flamme même de ma vie. Et après
-quelques changements dans la position de la lune, je
-ne trouve plus en moi-même que fragilité et inconstance...
-Est-ce possible? En suis-je venu là?... Et
-cependant, je sais qu'elle est plus belle, plus aimante,
-plus vertueuse que la plus rare des autres femmes. Tous
-les attraits, toutes les grâces exquises, elle les a!... Hélas!
-que te faut-il donc pour t'assouvir, cœur vorace et
-insatiable?</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_207" id="Page_207">[Pg 207]</a></span></p>
-
-<p>Il se tut, les prunelles fixes... Un silence voluptueux
-emplissait le tiède réduit, encore bleu d'un parfum
-qu'on avait brûlé: au fond, un rideau de brocart d'argent
-fermait l'entrée de la salle de bain. Tout à coup,
-un bras jeune, charmant, long et délicat comme le bras
-d'une déesse du Primatice, passa par la fente du rideau,
-en même temps qu'une voix s'élevait, la voix
-rieuse et gaie de Josine:</p>
-
-<p>&mdash;Eh bien, Rina, que fais-tu donc? Me donneras-tu
-ce flacon?</p>
-
-<p>Il tressaillit; le sang lui monta aux joues...</p>
-
-<hr class="tb" />
-
-<p>Après le souper, Giano partit avec son cortège de
-femmes, pour se rendre à Zemenico. La fête y était
-dans tout son éclat: partout, des étalages en plein vent,
-des buvettes de raki et d'orgeat, des confiseries éclairées
-de veilleuses nageant dans l'huile. D'aigres cornemuses
-résonnaient; des carillons tintaient de tous
-côtés; on entendait le glapissement des fritures sur
-les fourneaux. Devant l'auberge du <i>Soleil bleu</i>, deux
-grandes roues de bois à la turque, bariolées de couleurs
-éclatantes, avec du drap d'argent, des fleurs, du
-clinquant, des miroirs, des guirlandes, élevaient en
-l'air, puis faisaient redescendre des Morlaques assises
-tout à l'entour.</p>
-
-<p>Un peu avant minuit, le sculpteur déjà fort ivre et
-entouré de filles et de femmes auxquelles il distribuait
-les sucreries d'un vendeur ambulant, entendit soudain
-s'élever, à l'autre bout de la place, les éclats de
-voix de Ianoula. Il y courut. Un homme, en manteau
-rouge, accablait la jeune fille d'injures grossières, et
-Giano, du premier coup d'œil, le reconnut. C'était
-l'aîné de ces neveux d'Ourosch qui vivaient avec leur
-oncle, dans la montagne.</p>
-
-<p>&mdash;J'aimerais mieux danser avec le diable, répétait
-Ianoula, en pleurant. N'est-ce pas toi, méchant bandit,<span class="pagenum"><a name="Page_208" id="Page_208">[Pg 208]</a></span>
-qui as quitté ta femme, ma cousine, et qui l'as forcée
-d'aller au couvent?</p>
-
-<p>&mdash;Allons, ne pleure pas, ma colombe, dit Giano. Et
-toi, vaillant Marco, laisse-la, puisqu'elle ne veut pas
-danser avec toi. On ne peut contraindre les femmes.</p>
-
-<p>Les Morlachs se pressaient autour d'eux, sur le
-rivage, au milieu des poutres et des étais des grosses
-barques en construction. Des torches étaient allumées,
-çà et là; et un baril plein de goudron et qui brûlait au
-haut d'un mât, projetait sur la foule une grande lumière
-rougeâtre et mêlée de fumée.</p>
-
-<p>&mdash;Va donner tes conseils à qui les demande! répondit
-Marco. J'agis comme il me plaît, apprends-le!</p>
-
-<p>&mdash;Comment! quel païen es-tu? dit le sculpteur. Vas-tu
-me chercher querelle, le jour même de la Fête-Dieu?</p>
-
-<p>&mdash;Je me soucie autant de la Fête-Dieu que de la
-Fête-Diable! repartit le neveu d'Ourosch. Sache que je
-te fais la figue, et à tous ceux de Sabioneira.</p>
-
-<p>&mdash;Arrière, crapaud venimeux! exclama Giano.
-Crache ton poison hors de ma vue. Tu veux donc que
-je te tire du sang?</p>
-
-<p>&mdash;Toi, me tirer du sang, allons donc! Va plutôt
-prier une de ces femmes de te cacher sous sa <i>modrina</i>!</p>
-
-<p>&mdash;Messer Giano, dit Ianoula...</p>
-
-<p>&mdash;Paix, paix! ne crains rien, mon bijou... Et toi,
-fais pénitence au couvent de la tienne, avant d'aller
-chercher un autre monde, car, coûte que coûte, en
-celui-ci, je te crèverai la carcasse.</p>
-
-<p>&mdash;Prends plutôt garde, dit Marco, que je ne te
-foule la tripe, que je ne joue sur ton ventre du tambourin.</p>
-
-<p>&mdash;Laisse ton poignard! reprit Giano... Je jure Dieu
-que, si tu le touches, je te marquerai à la croix...
-Pardieu! si tu avances d'un pas, on peut aller querir
-le pope de Sgombro pour ton âme!</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_209" id="Page_209">[Pg 209]</a></span></p>
-
-<p>&mdash;Je te casserai la mâchoire; je pétrirai une tourte
-de ton corps!</p>
-
-<p>&mdash;Moi, je te donnerai tant de coups que tu pendras,
-les jambes en face du visage, comme une cornemuse
-vide!</p>
-
-<p>&mdash;Bâtard! rufien! valet! faux Morlach!</p>
-
-<p>&mdash;Voleur! guetteur de chemins! meurtrier! bandit!</p>
-
-<p>Ils se jetèrent l'un sur l'autre avec leurs stylets,
-mais les Morlachs les séparèrent, non toutefois sans
-que Marco eût reçu une estafilade à l'épaule; et le neveu
-d'Ourosch quitta la fête, en proférant d'horribles menaces.
-Giano dansa, cria, se démena, avala force vin
-noir, et, vers deux heures du matin, partit enfin, en
-compagnie de quelques pêcheurs de Sabioneira-le-Bas.
-Ils avaient pris, malgré l'heure avancée, par le raccourci
-du Bras-de-Mer, que l'on traverse dans un
-bachot. Mais, en arrivant à Torre-Arza, ils eurent beau
-frapper à la cabane, le passeur ne se montra point. Ils
-entrèrent; la hutte était vide. La Jagodna coulait au clair
-de lune; on la voyait sortir, sous une colline, de la
-caverne ténébreuse, d'où elle se jette à la mer.</p>
-
-<p>&mdash;Où est donc Samo? dit un des Morlachs... Bah!
-sa sœur, la Ianoula, en passant, l'aura emmené avec
-elle... Nous longerons le golfe, voilà tout!</p>
-
-<p>Giano, quand il se leva, le lendemain, trouva sur sa
-table deux lettres, apportées là pendant son sommeil.
-Il les lut, puis, tout en mangeant à la hâte quelques
-figues sèches, il entassa dans un portemanteau quantité
-de drogues et d'objets bizarres, dont il consultait la
-liste à mesure, afin de n'en oublier aucun: de la poix,
-du camphre, de la ciguë, une tête de mort, un suaire,
-des cordes, du soufre, du parchemin vierge. Fermant
-ensuite sa chambre à la clef, il gagna par un escalier
-dérobé le jardin de la Dogaresse, sur lequel donnaient,
-de plain-pied, les fenêtres de l'appartement du Grand-Duc.
-Floris était justement à la vitre, et se renfonça<span class="pagenum"><a name="Page_210" id="Page_210">[Pg 210]</a></span>
-dans la chambre, en voyant arriver le sculpteur. Celui-ci
-poussa la porte-fenêtre, entra, et se trouva tout
-d'abord en face de Ianoula.</p>
-
-<p>&mdash;Comment! toi ici, mon oiseau, mon poisson mignon...
-Et que fait donc, chez Son Altesse, la petite
-Noula, la friande Noula, Noula du bon coin de la cave,
-la plus jolie Noula de la Dalmatie, Noulinka de Torre-Arza?</p>
-
-<p>&mdash;Assez, Giano! dit Tatiana, qui, tout d'un coup,
-se leva, au fond de la vaste salle de marbre.</p>
-
-<p>&mdash;Quoi! Votre Altesse est là! s'écria le sculpteur
-étonné, car l'aveugle, au dire de tous, vivait plus d'à
-demi brouillée avec son frère, depuis qu'elle persévérait à
-refuser les arrérages des deux millions qu'il avait déposés
-pour elle, à Raguse... Que Votre Grâce me pardonne,
-si je ne l'ai pas vue tout d'abord!</p>
-
-<p>Mais il entendit, à ce moment, les sanglots redoublés
-de Ianoula, et, saisi de stupeur, il balbutia:</p>
-
-<p>&mdash;Dieu me damne!... Qu'arrive-t-il?</p>
-
-<p>&mdash;C'est le seul moyen de sauver sa vie, continua
-Ianoula, en pleurant. Votre Grâce a vu comme il me
-presse, dans la lettre qu'il m'a envoyée...</p>
-
-<p>&mdash;Le lâche! répliqua Tatiana. Déshonorera-t-il sa
-sœur? Est-ce là sa ressource pour vivre?</p>
-
-<p>&mdash;J'espère, dit Giano, que tout va bien... Quelles
-nouvelles? quelles nouvelles?</p>
-
-<p>&mdash;Allons, tais-toi, répondit Floris... Ah! tu as fait
-de la belle besogne, avec ton couteau mis au vent!</p>
-
-<p>&mdash;S'agit-il de ce Marco? dit Giano... S'il a le malheur
-de bouger!...</p>
-
-<p>&mdash;Si!... reprit Floris. La chose est faite. Il a enlevé
-cette nuit le frère de Ianoula, le passeur de Torre-Arza,
-puis, avec son prisonnier, a rejoint sa bande...
-Et ce matin, il nous envoie dire que Samo est un
-homme mort, si elle ne vient implorer sa grâce.</p>
-
-<p>&mdash;Peste de lui! s'écria le sculpteur. Une fille comme<span class="pagenum"><a name="Page_211" id="Page_211">[Pg 211]</a></span>
-Ianoula sera-t-elle pour un tel coquin?... Ma foi, ma
-foi, j'aurais mieux fait de le tuer!</p>
-
-<p>Puis, appelant d'un signe le Grand-Duc, qu'il mena
-au bout de la salle, dans l'embrasure d'une fenêtre:</p>
-
-<p>&mdash;Tout cela pourrait bien finir par des coups de fusil,
-dit Giano. Il y a longtemps que ces chiens de Sgombro
-et nos amis de Zemenico meurent d'envie d'ouvrir la
-danse, et Dieu sait si ce rapt de Samo ne va pas leur
-en fournir le prétexte!... Il est fâcheux que je me voie
-contraint de demander à Votre Excellence son agrément
-pour m'en aller.</p>
-
-<p>&mdash;Sont-ils donc ennemis? dit Floris.</p>
-
-<p>&mdash;Ennemis! repartit le sculpteur. Bah! je ne sais
-ce que vous nommez ennemis... Mais si jamais ils se
-rencontrent, sans mettre le poing sur le pli du coude,
-en haussant et baissant l'avant-bras, qu'une bouchée
-de fromage m'étrangle!... Il y a des siècles que ça
-dure... Ennemis! A Zemenico, ils entament leur pain
-par le côté; ceux de Sgombro, par le milieu du pain.
-Les femmes de Sgombro, et elles sont jolies, les chiennes!
-portent leur bouquet de tête à gauche; celles de
-Zemenico, à droite. Ajoutez qu'à Zemenico, ils sont
-romains et vrais catholiques, et schismatiques à Sgombro...
-Si je n'étais venu, je le répète, pour dire adieu à
-Votre Altesse, j'aurais fait un tour, cet après-midi,
-du côté de Zemenico.</p>
-
-<p>&mdash;Pars donc quand tu voudras, répondit Floris, et
-bonne chance!... Je ne sais pourtant si tu trouverais
-un seul ducat à emprunter sur toutes tes richesses futures.</p>
-
-<p>&mdash;Votre Excellence ne parlerait pas ainsi, répliqua
-Giano vivement, si elle connaissait comme moi le
-prêtre nécromant de Moianka. Ce merveilleux vieillard
-est profondément versé dans les lettres arabes et hébraïques.
-Grâce à un livre qu'il a consacré, il est le
-maître des Esprits, et connaît les trésors, sous la terre.<span class="pagenum"><a name="Page_212" id="Page_212">[Pg 212]</a></span>
-Une nuit, il a rassemblé, dans les ruines de Spalatro,
-au palais du grand Dioclétien, plus de cinq cents légions
-de diables. Ils lui ont désigné, à deux brasses près, le
-gîte d'un immense trésor, caché autrefois par cet empereur;
-et comme il sait que j'ai l'âme ferme et inébranlable,
-il m'a associé à lui pour le déterrer, ce que nous
-exécuterons pas plus tard qu'après-demain, dans la nuit
-de dimanche à lundi.</p>
-
-<p>&mdash;Et une fois riche, que feras-tu? demanda le
-Grand-Duc, en souriant. Voilà donc la sculpture au
-diable!</p>
-
-<p>&mdash;Bah! dit Giano, vous croyez donc, signore, que
-je suis de ces ânes qui se frottent le ventre, aussitôt
-qu'ils ont leur provende!... Je travaillerai bien mieux,
-au contraire, quand je serai dans l'or jusqu'au cou. Je
-veux dresser sur l'écueil San-Stefano un Prométhée
-de soixante pieds de haut, qui tiendra une flamme en
-sa main, à l'imitation de cet admirable Colosse de
-Rhodes, dont les anciens ont fait tant de récits. Mais,
-comme l'arc ne peut toujours être tendu, ni l'esprit
-toujours occupé, j'entretiendrai, pour prendre mes plaisirs,
-un sérail des plus belles femmes du monde. Je m'y
-promènerai nu, au milieu de brouillards de parfums; je
-vaporiserai des perles et des diamants pour respirer un
-air plus précieux; je coucherai dans ces énormes coquillages
-des mers des Indes, sur des matelas de plumes
-d'oiseaux. J'aurai, au printemps, des maisons de roses;
-en hiver, des palais de glaçons... Bref, je serai sensuel
-comme un Turc, magnifique comme un satrape, et impénitent
-comme un pape.</p>
-
-<p>&mdash;Mauvais, mauvais! repartit Floris. Tu copies
-Néron, Héliogabale, tous les empereurs romains.</p>
-
-<p>&mdash;Et vous, signore, que feriez-vous, si vous étiez
-le rare mortel qui peut ce qu'il veut?</p>
-
-<p>&mdash;J'agirais, dit Floris. L'action est tout!</p>
-
-<p>Giano et le Grand-Duc demeurèrent un moment<span class="pagenum"><a name="Page_213" id="Page_213">[Pg 213]</a></span>
-comme perdus dans leurs pensées; puis, ils revinrent au
-milieu de la salle. Ianoula ne sanglotait plus. Affaissée
-à terre, le front posé sur les genoux de Tatiana, de
-grosses larmes s'arrêtaient au coin de ses paupières
-fermées; et un soupir, un long tressaillement la secouait
-encore par intervalles, tandis que, d'une main
-distraite, la princesse lui caressait les cheveux.</p>
-
-<p>&mdash;Ils le tueront, maîtresse, ils le tueront! répétait
-l'enfant, d'une voix plaintive.</p>
-
-<p>L'aveugle répondit doucement:</p>
-
-<p>&mdash;Mieux vaut une mort d'un moment qu'un déshonneur
-aussi long que la vie... O Dieu! ô Dieu! Souhaiter
-vivre de la honte de sa propre sœur! Mais non,
-crois-moi, il regrette sa lettre... Ce n'est pas lui, d'ailleurs,
-qui l'a écrite... Ils l'auront forcé d'y mettre sa
-croix.</p>
-
-<p>&mdash;Si l'on demandait secours à Raguse? proposa
-Floris, après un silence.</p>
-
-<p>&mdash;Ah bien, oui! répliqua le sculpteur. Ourosch se
-soucie bien de Raguse... Nous ne sommes ici qu'à cinq
-lieues du Turc. Si on le serre d'un peu près, crac! il fait
-un saut en Herzégovine, et, une fois là, dépistez-le!</p>
-
-<p>&mdash;A cinq lieues du Turc! exclama Floris.</p>
-
-<p>&mdash;Sans doute. Est-ce que Zaton di Doli ne touche
-pas l'enclave turque de Stolatz? Et c'est là que se réunissent
-tous les Bocchesi, les Krivosciens, la canaille
-du Montenegro... Une assemblée de ces gens-là,
-signore, c'est comme si l'on se trouvait transporté au
-milieu du Zodiaque. L'un a la mine du Lion, l'autre
-celle du Scorpion, le troisième du Cancer... Jolie
-Ianoula, il faut prendre patience. C'était un bon garçon
-que ton frère, mais il avait le <i>mal'occhio</i>, chacun sait
-ça, et l'ascendant de sa misérable étoile t'entraînera
-dans son malheur, si tu tentes de lui porter secours.</p>
-
-<p>En dépit des exhortations, et quoique veillée avec
-soin par ses compagnes et par la princesse, Ianoula<span class="pagenum"><a name="Page_214" id="Page_214">[Pg 214]</a></span>
-parvint, le lendemain même, à se dérober d'elles toutes,
-et s'échappa de Sabioneira. On voulut espérer, d'abord,
-qu'elle s'était rendue chez son oncle, le curé de Zemenico;
-mais des paysans d'Imotica, informés qu'on la
-cherchait partout, rapportèrent qu'ils l'avaient rencontrée
-aux environs du campement d'Ourosch. D'autres
-encore prétendaient l'avoir vue, mais chacun à des
-endroits différents, et fort éloignés les uns des autres.
-La journée entière se passa en doutes et en inquiétudes.</p>
-
-<p>Le lundi de bon matin, comme Floris se mettait en
-selle, auprès du bassin d'Encelade, ser Damiano, le
-chef des jardiniers, se présentant soudain, lui cria,
-effaré, que des Morlachs demandaient Son Altesse, et
-Mgr Colloredo, l'archevêque de Raguse, qu'ils croyaient
-déjà arrivé. Tout le pays était en rumeur, ajouta-t-il.
-Les uns disaient que l'on venait de retrouver dans les
-gorges de la Spiaggia la tête de Ianoula assassinée;
-d'autres, que c'était Samo lui-même, et que ceux
-de Zemenico allaient jurer le «serment du sang»...
-Moins d'une demi-heure après, Floris arrivait, ventre à
-terre, à l'immense chaos de rochers qu'on nomme le
-Cirque de Spiaggia.</p>
-
-<p>Un grand tumulte et une foule l'emplissaient, comme
-une eau qui bout. Au milieu de ces roches géantes,
-que l'on croirait entre-choquées par quelque tremblement
-de terre, et dont la hideuse beauté est célèbre en
-Dalmatie, deux à trois cents Morlachs s'agitaient, lançant
-des cris de haine et de vengeance, et des menaces
-furibondes. Le soleil, entre deux nuées, faisait étinceler
-les longs fusils, les pistolets, les pommeaux des
-kandjars. Çà et là, des femmes haranguaient, d'autres
-chantaient des mélopées funèbres. On s'appelait, on
-vociférait. Quelques-uns aiguisaient des poignards ou
-brandissaient des yatagans. Une acclamation redoublée
-salua Floris, quand il parut; puis, ce fut un seul cri
-frénétique:</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_215" id="Page_215">[Pg 215]</a></span></p>
-
-<p>&mdash;<i>Karva tajstvo!</i> le serment du sang!</p>
-
-<p>Soudain, ils se turent, les yeux béants, et tous retenaient
-leur haleine. L'oncle de Ianoula, messer Geri-Spina,
-en chasuble noire, à croix d'argent, venait d'apparaître,
-à l'entrée du cirque. Les hommes ôtèrent leurs
-toques rouges; les femmes tombèrent à genoux. Un
-silence de mort emplissait la vaste enceinte. Parfois,
-un sanglot étouffé s'exhalait, et le vieillard à face
-d'aigle dardait alors, au travers de la foule, une prunelle
-étincelante. Le plus vieux Morlach de Zemenico
-vint d'un pas lent à sa rencontre.</p>
-
-<p>&mdash;Quel malheur est donc arrivé? dit le prêtre. Où
-est le blessé pour qui vous m'avez fait chercher?</p>
-
-<p>&mdash;Il n'a plus besoin de ton aide, répondit le Morlach...
-Kosto Samovitch, nous t'avons appelé pour que
-tu nous dises la messe du sang, contre Sgombro et ses
-chiens d'hérétiques.</p>
-
-<p>&mdash;Allons! toujours des rixes, des batailles, répliqua
-messer Geri-Spina... Vieux Tassilo, n'excite pas ces
-hommes. Le bora est assez violent, le flot assez troublé
-de lui-même.</p>
-
-<p>&mdash;Il le faut pourtant, dit le vieillard. Tant que nous
-ne serons pas vengés, qui d'entre nous voudrait dormir
-la nuit, ou couper sa barbe, ou toucher aux viandes, ou
-lever les yeux de terre?</p>
-
-<p>Messer Geri-Spina reprit:</p>
-
-<p>&mdash;Mais le sang appelle le sang, l'oubliez-vous? En ce
-moment, mes frères, on nous doit. Plus tard, nous
-aurions à donner.</p>
-
-<p>&mdash;Nous donnerons ce qu'il faudra, repartit le vieillard.
-Kosto, tu es un vrai Morlach; tu es né à Zemenico:
-tu sais ce que commande la vengeance.</p>
-
-<p>&mdash;Regardez ma poitrine! dit le prêtre. Voyez, mes
-frères. Là-dessus est Jésus-Christ, qui nous enseigne
-à pardonner.</p>
-
-<p>&mdash;Jésus pardonne aux bons, mais il foudroie les<span class="pagenum"><a name="Page_216" id="Page_216">[Pg 216]</a></span>
-méchants, reprit l'homme. N'y aura-t-il pas, au dernier
-Jour, ceux de sa droite et ceux de sa gauche?... Aide-nous
-à prêter ce serment!</p>
-
-<p>&mdash;Le tribunal suprême et l'Empereur ont défendu
-qu'on le prêtât, répliqua messer Geri-Spina.</p>
-
-<p>&mdash;Comment serait-ce possible? fit le vieillard. Ne
-disait-on pas chez les Morlachs, plus de mille ans avant
-qu'il y eût des juges et des empereurs: <i>Qui ne se venge
-pas, ne se sanctifie pas.....</i> Laisse-nous prêter ce serment.
-Ne nous refuse pas cette messe!</p>
-
-<p>&mdash;Je n'ai pas d'hostie, dit le prêtre.</p>
-
-<p>&mdash;Tu prendras de la terre, d'où vient le pain.</p>
-
-<p>&mdash;Je n'ai pas de vin pour le calice.</p>
-
-<p>&mdash;Tu prendras du sang, en place de vin.</p>
-
-<p>&mdash;Je n'ai pas les saintes reliques nécessaires pour
-consacrer l'autel.</p>
-
-<p>&mdash;Tu prendras les os de la martyre, oui, de la
-vierge assassinée.</p>
-
-<p>&mdash;Ah! vous m'avez trompé! exclama le prêtre. Ce
-n'est donc pas pour un mourant que vous m'avez
-envoyé chercher?</p>
-
-<p>&mdash;C'est pour une morte, reprit le vieillard. Kosto
-Samovitch, regarde là-haut qui tu connaîtras, et dis-le-nous
-sincèrement, car le sang défigure ce visage, et
-nous pourrions y avoir été trompés.</p>
-
-<p>Alors, messer Geri-Spina, en pâlissant, leva les yeux,
-et les femmes et les Morlachs firent silence. Tous les
-regards se fixèrent à la fois sur un rocher aigu, qui portait
-à sa cime une tête pâle et affreuse. C'était celle de
-Ianoula, bleuie, meurtrie, les paupières entrecloses,
-et déchevelée par la bise. Une traînée de sang noirâtre
-avait coulé jusqu'au bas du rocher. Les sanglots
-des femmes éclatèrent; on n'entendit, pendant quelques
-instants, qu'un pleur profond et universel, tandis
-qu'en défaillant, le vieux prêtre tombait assis sur une
-pierre.</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_217" id="Page_217">[Pg 217]</a></span></p>
-
-<p>Mais il se releva, et d'un pas chancelant, monta jusqu'au
-haut du tertre de roches. Là, en s'arrêtant, il
-leva les bras, et prit la tête de Ianoula dans ses mains;
-puis, quand il l'eut considérée, il tomba assis de nouveau,
-et ramena sur son visage, sans parler, un large
-pan de son vêtement noir.</p>
-
-<p>&mdash;Ah! ah! dit-il, après un long silence... Lève ton
-front de terre, malheureux! Dresse le cou! Supporte
-la calamité, puisque tu ne peux plus en douter!... O
-Ianoula, cœur de ton oncle, quel spectacle lui réservais-tu!
-O chère bouche! ô joues livides, hélas! ô menton
-meurtri qu'on n'a pas lié avec un ruban! Seul ton front
-a été respecté, par la vertu du saint baptême... O chère!
-ô fille bien-aimée!... Hélas! hélas! Un si grand
-malheur! Non! je ne puis encore y croire... Nous
-t'avions cependant prémunie contre l'infâme trahison,
-mais tu chérissais trop tes parents. Du moment que
-Samo disparut, ce fut comme si l'on t'avait rempli la
-poitrine de charbons ardents; le poison te coulait de la
-bouche. La paix pour toi, ma fille aimée, n'a commencé
-que d'hier... O belle de visage et plus belle d'âme!
-Hélas! ce n'était pas ton deuil, mais tes noces, que je
-pensais célébrer, un jour... O destinée hâtive et
-funeste! O fille, ô fille! hélas! je me meurs: je n'ai
-plus de bonheur à vivre. Tu me trompais, quand tu
-disais que tu voulais vivre à mes côtés, et prenant soin
-de ma vieillesse, me fermer les yeux, au jour du Seigneur.
-Et ce n'est pas toi, c'est moi, vieil homme, privé
-d'enfants, misérable, seul, qui dois ensevelir ta tête,
-sans même savoir où gît ton corps!... Malheureux! que
-me faut-il faire? Rentrer dans ma demeure? Je n'y
-trouverai que la solitude, la désespérance, le chagrin...
-Aller prier auprès des morts? Mais ta mère me reprochera
-à moi, son frère, de ne t'avoir pas mieux protégée...
-Ah! pourquoi l'avez-vous tuée? Que vous
-avait-elle fait, maudits? Achevez! tuez-moi aussi!<span class="pagenum"><a name="Page_218" id="Page_218">[Pg 218]</a></span>
-frappez-moi! précipitez-moi! prenez ma vie! mangez
-ma chair!... C'est ainsi qu'Ourosch paye l'argent que
-mon oncle lui donnait jadis, quand il l'envoyait étudier
-au séminaire de Raguse... Oh! comme il recevait
-l'hostie sainte, comme il baissait les yeux modestement,
-vous rappelez-vous? Mais qui eût mis l'oreille à sa poitrine,
-y eût entendu rugir le diable... Il méditait déjà
-de retourner à son schisme, l'hypocrite, l'excommunié,
-le chien ronge-Dieu qu'il était!</p>
-
-<p>Il se laissa retomber par terre, tout frémissant de
-colère et de deuil, en même temps qu'un sanglot confus
-s'échappait de la multitude. Le vieux Tassilo avait
-bondi sur une roche:</p>
-
-<p>&mdash;Oui, pleurez, pleurez tous! s'écria-t-il. Un tel
-spectacle ferait crier les pierres et larmoyer les anges
-du ciel... Mais eux, nos ennemis, peuvent rire, car ils
-nous ont pris l'honneur... La perle de nos filles est
-morte! Ourosch et Marco nous l'ont tuée... Mais non,
-non! C'est Sgombro qui a commis le meurtre, puisqu'il
-soutient, puisqu'il nourrit, puisqu'il protège les meurtriers,
-et qu'il sert de chenil à ces chiens!... Sgombro,
-tu ressembles au thon, avalant un hameçon pour sa
-perte, dans un appât de chair pourrie... L'odeur du
-sang te rit à présent, mais elle te fera pleurer... Tu as
-léché le fil d'un rasoir; tu as touché à tes propres yeux
-avec la pointe d'un kandjar; tu as porté de la braise
-enflammée dans le pan de ton vêtement... Zemenico
-n'endurera pas l'outrage que tu lui as fait, ainsi qu'un
-buffle n'endure pas qu'on le tire par la crinière, ni un
-bélier qu'on le frappe à la corne!</p>
-
-<p>&mdash;Oui, maudits, Dieu vous punira! murmura
-messer Geri-Spina.</p>
-
-<p>Alors, sur un signe du prêtre, la jeune sœur de
-Ianoula, Daria, monta près de lui, portant du pain, du
-vin et quelques vases, fournis par les femmes des
-Morlachs; et prenant pour autel la roche même où<span class="pagenum"><a name="Page_219" id="Page_219">[Pg 219]</a></span>
-posait la tête coupée, le vieux prêtre, servi par l'enfant,
-commença de célébrer la messe.</p>
-
-<p>Dans l'immense cirque de pierre, sous le ciel tout
-couvert de nuées, les Morlachs, à genoux, restaient
-immobiles. L'âpre et grise lumière d'acier que se renvoyaient
-les murs de roc d'une effroyable hauteur,
-découpait les reliefs hérissés, les pitons, les crêtes, les
-scies, les monolithes et les blocs dénudés, qui font de
-ce lieu solitaire le plus sauvage et le plus affreux des
-montagnes. Une aigre bise sifflait; quelques touffes de
-lentisques frissonnaient; on apercevait, très haut dans
-le ciel, deux vautours qui planaient, les ailes ouvertes.
-Des grondements, des bruits étranges s'élevaient du
-fond des gouffres, car ces régions, plus trouées que
-l'éponge, fourmillent de puits, de rivières et de torrents
-souterrains. Cependant, le Grand-Duc, seul, par honneur,
-au premier rang, inclinait son front en rêvant;
-et le vieux prêtre, au haut du monticule, murmurait les
-syllabes latines, impassiblement.</p>
-
-<p>Ses deux mains étaient tachées de sang, pour avoir
-manié cette tête. Il les tendit, comme le prescrit le
-rituel, sous l'eau que lui versait l'enfant, puis avec ses
-doigts purifiés, consacra le pain et le vin.</p>
-
-<p>Les Morlachs agenouillés se levèrent. Le moment
-était venu de prononcer le «serment du sang».</p>
-
-<p>Alors, tourné vers ce peuple immobile, lentement,
-d'une voix haute et solennelle, le prêtre dit, en levant
-l'hostie au-dessus du vin consacré:</p>
-
-<p>&mdash;Par ce pain bénit, qui représente le corps de
-Notre-Seigneur Jésus-Christ...</p>
-
-<p>Et tous répétèrent:</p>
-
-<p>&mdash;Par ce pain bénit, qui représente le corps de
-Notre-Seigneur Jésus-Christ...</p>
-
-<p>&mdash;Par ce vin, qui représente son sang...</p>
-
-<p>&mdash;Par ce vin, qui représente son sang...</p>
-
-<p>&mdash;Par le sang que souvent nous avons versé de nos<span class="pagenum"><a name="Page_220" id="Page_220">[Pg 220]</a></span>
-veines contre les hommes de Sgombro, et qui doit
-s'ajouter à celui de cette vierge assassinée, maintenant
-enlevée martyre au ciel, et qui nous prie d'être ses
-vengeurs...</p>
-
-<p>&mdash;... Et qui doit s'ajouter à celui de cette vierge
-assassinée, maintenant enlevée martyre au ciel, et qui
-nous prie d'être ses vengeurs...</p>
-
-<p>&mdash;Nous tous, les Morlachs habitants de Zemenico
-da Mare, faisons le serment irrévocable...</p>
-
-<p>&mdash;... Irrévocable... irrévocable...</p>
-
-<p>&mdash;De ne point donner de paix à notre âme, ni de
-repos à notre corps...</p>
-
-<p>&mdash;... Ni de repos à notre corps...</p>
-
-<p>&mdash;Jusqu'à ce que nous ayons fait la juste vengeance
-du sang versé...</p>
-
-<p>&mdash;... Du sang versé...</p>
-
-<p>&mdash;Jusqu'à ce que nos ennemis aient payé nos
-larmes et notre deuil!</p>
-
-<p>Alors, messer Geri-Spina s'arrêtant:</p>
-
-<p>&mdash;A combien de têtes, demanda-t-il, fixez-vous la
-rançon du meurtre?</p>
-
-<p>&mdash;Dix têtes, dix têtes! crièrent les Morlachs.</p>
-
-<p>&mdash;Qu'il en soit donc ainsi! reprit-il.</p>
-
-<p>Ensuite, il termina sa messe.</p>
-
-<p>Les nouvelles de cette scène et des premiers meurtres
-qui la suivirent, volèrent avec une incroyable rapidité,
-jusqu'au fond de la Dalmatie. Tout fut rempli, incontinent,
-des noms d'Ourosch et de Zemenico; et le voyage
-du Grand-Duc, qui partit vers la fin de juin, pour visiter,
-à Spalatro, les ruines du palais de Dioclétien, avec
-Josine et l'abbé Lancelot, renouvela les conjectures et
-les rumeurs. Quoiqu'il y ait douze milles d'Autriche,
-de la presqu'île à Spalatro, des relais bien disposés y
-firent arriver Josine et Floris en un jour, à la tombée
-du crépuscule. A peine eurent-ils mis pied à terre,
-que les notables de l'endroit s'empressèrent autour<span class="pagenum"><a name="Page_221" id="Page_221">[Pg 221]</a></span>
-d'eux: mais les ruines étaient si désolées, la mer si
-morne, le vent soufflait si plaintivement, dans le ciel
-gris, que la princesse consternée, et comme toute prête
-à pleurer, dit qu'elle voulait repartir, pour s'en aller à
-Sebenico, qui est la ville la plus voisine. On leur fournit
-quelques Morlachs à cheval, avec des torches, et
-d'autres qui les précédèrent, de manière qu'en arrivant
-vers onze heures à l'hôtellerie, ils n'eurent qu'à se
-mettre à table.</p>
-
-<p>Bien qu'Isabelle incommodée ne pût les y rejoindre,
-Josine et le grand-duc Floris passèrent un mois entier
-à Sebenico. La ville est collée à de hautes montagnes,
-qu'on nomme les Monti-Tartari. Bâtie sur un penchant
-fort roide, elle étonne par ses perspectives et par un
-air d'antiquité. Ce ne sont que ruelles, escaliers, couloirs
-de maisons étroits et tortus, impasses, fenêtres
-grillées, partout des guenilles multicolores, et les portes
-bardées de ferrures, avec des heurtoirs ciselés. Plusieurs
-dames, dès les premiers jours, vinrent complimenter
-la princesse, et il s'en présenta d'autres, jusqu'à
-son départ. Elles arrivaient, après la sieste, par
-espèces de sociétés de trois ou quatre, et demeuraient
-des heures sur leur chaise, Josine fournissant à la conversation.
-Cependant, on leur apportait des sorbets,
-des fruits, de la neige, des eaux glacées, du marasquin,
-de la mousse de sucre. La nuit, après ces chaudes journées,
-le port était assez fréquenté sur le quai, ou plus
-loin, entre quelques fontaines, le long du lac de Scardona;
-et Floris et la princesse soupaient en rentrant,
-vers une heure.</p>
-
-<p>Des lettres annonçant l'arrivée prochaine de l'archevêque
-de Raguse, les firent rentrer à Sabioneira.</p>
-
-<hr class="tb" />
-
-<p>C'était le mercredi suivant qu'on attendait Mgr Colloredo,
-avec Giano qu'il ramenait. Toutefois, divers
-incidents ayant retardé son voyage, Sa Grandeur n'arriva<span class="pagenum"><a name="Page_222" id="Page_222">[Pg 222]</a></span>
-dans la presqu'île que le 1<sup>er</sup> août, sur le soir. La
-plupart des habitants du palais se portèrent à sa rencontre,
-jusqu'assez près de Giunta di Doli. L'archevêque
-avait avec lui son neveu, le jeune comte Archibald,
-que depuis plus d'un an déjà il tenait dans sa
-maison, menait partout où il allait, et veillait comme
-son propre fils. Sa Grandeur le présenta aux princesses,
-que le sculpteur aussi vint saluer, avec une mine
-quelque peu piteuse; puis, l'on remonta en carrosse,
-non toutefois sans que le grand-duc Floris eût poliment
-cédé sa place avec les dames, à l'archevêque.</p>
-
-<p>&mdash;Que cet Archibald a l'air sot! grommela-t-il, en
-remontant dans le petit soufflet, où Giano déjà l'attendait...
-Ah! tiens, te voilà, maître fou!... Nous avons
-passé, il y a huit jours, à Moianka, Giano... Si tu ne
-t'étais pas brouillé avec le curé nécromant, nous t'aurions
-ramené, toi et ton trésor.</p>
-
-<p>&mdash;Ah! dit Giano, que Votre Altesse ne parle pas de
-ça, si elle m'aime!</p>
-
-<p>&mdash;Bien, bien!... Mais, dis-moi, tu connais, puisque
-tu arrives de Raguse, cet Archibald qui a l'air si sot...
-Pourquoi diable nous l'amène-t-on?</p>
-
-<p>&mdash;Pourquoi? répliqua le sculpteur. Bah! qu'un coup
-de <i>prosecco</i> m'étrangle, si ce radis fourchu, cette mandragore,
-cette botte de paille habillée, cette peau de
-singe pleine d'étoupe, ne vient à Sabioneira pour y
-faire la cour à Josine!</p>
-
-<p>&mdash;A Josine! Allons, perds-tu l'esprit?</p>
-
-<p>&mdash;Eh bien, quoi! Monseigneur, de plus jeunes qu'elle
-n'ont-elles pas déjà prononcé le <i>oui</i>? Vous pouvez m'en
-croire, signor mio! Dans son grand coffre à sacrements,
-le bonhomme Colloredo a pris aussi celui de mariage.
-On ne sait que faire de ce long flandrin, et on voudrait
-l'établir, c'est certain....</p>
-
-<p>Deux heures après, arriva de Raguse messer Zeroli,
-conseiller de cour, <i>ad latus</i> pour les affaires civiles<span class="pagenum"><a name="Page_223" id="Page_223">[Pg 223]</a></span>
-du gouverneur de Dalmatie, et qui venait seconder
-l'archevêque dans ses efforts de pacification entre Sgombro
-et Zemenico. Son aspect surprenait tout d'abord.
-Avec des jambes quelque peu torses, il était maigre et
-singulièrement petit, et si vif que tous ses mouvements
-tenaient de la marionnette. Cette figure bizarre ne
-l'empêchait pas de se mettre en avant dans les compagnies,
-et d'attaquer de galanterie les dames, pour lesquelles
-il se croyait de grands talents. Mgr Colloredo
-le mena chez Leurs Altesses, qui le retinrent à loger au
-palais.</p>
-
-<p>Jamais Josine ne parut avec tant de brillant qu'en
-ces jours-là. Sa gaieté, son esprit, ses grâces la rendirent
-comme la divinité de Sabioneira. Jusqu'à ses regards
-étaient comptés; et ses paroles, adressées au
-petit messer Zeroli, lui imprimaient un air de ravissement.
-Floris ne bougeait d'avec d'elle, tout occupé
-de l'amuser, de la faire valoir, de rechercher son goût
-et son approbation. Les troubles de la grossesse d'Isabelle,
-qui la confinaient dans sa chambre, avec Tatiana
-pour compagne, achevaient de faire de Josine l'unique
-reine des plaisirs. Son appartement devint donc le
-centre des divertissements. C'était où se rendaient
-chaque jour les hôtes et les commensaux, où se donnaient
-les collations, les jeux, les après-soupers, les
-musiques. Bientôt même, la <i>Casa d'Oro</i> se trouvant
-quelque peu exiguë, Josine prit, pour recevoir, au palais
-même, le grand Salon des tableaux anciens, fort
-poudreux et abandonné, mais que l'on accommoda bien
-vite.</p>
-
-<p>Une après-midi, que Giano vint de bonne heure chez
-la princesse, il la trouva qui s'amusait à peindre, ainsi
-qu'elle faisait quelquefois. Assise devant son vélin, en
-grand habit, elle était environnée de théorbes, de
-basses de viole, d'in-quarto aux feuillets ouverts et jetés
-sur les dalles de marbre, de roses, de hanaps de vermeil,<span class="pagenum"><a name="Page_224" id="Page_224">[Pg 224]</a></span>
-de citrons pelés en spirale, jusqu'à d'énormes coquillages,
-dont il semblait qu'elle eût voulu arranger
-une nature morte. Un Silène de marbre grec ricanait,
-du haut d'un scabellon; et, vis-à-vis de la princesse,
-un petit singe talapoin, à longue queue, s'agitait sur un
-perchoir de vernis rouge, où le retenait une chaînette
-d'argent.</p>
-
-<p>&mdash;C'est toi, caballero Giano? fit Josine, en se retournant.
-Eh bien! m'apportes-tu enfin la copie de ce
-portrait d'après Vinci, qui est tout le mien, prétends-tu?</p>
-
-<p>&mdash;Par ma foi! ce sera demain, sans faute, repartit
-Giano.</p>
-
-<p>&mdash;Bah! pas plus demain qu'aujourd'hui. Le soir,
-quand vous avez soupé, signor nécromant, vous promettez
-tout... Le matin, vous oubliez tout... Que ne
-soupez-vous le matin!...</p>
-
-<p>Elle continuait de peindre, tout en souriant. Le
-sculpteur, derrière elle, reprit:</p>
-
-<p>&mdash;Trop roux, divine, un peu trop roux! Cligne les
-yeux... Carlo est couleur de musc verdâtre... Il n'y a
-qu'à rompre ta terre d'ombre d'un peu plus de vert de
-vessie... Tiens, comme cela!</p>
-
-<p>&mdash;Ah! ah! dit Josine en riant, tu parles tout à fait
-comme Mlle Chéron, qui m'enseignait jadis ce bel art:
-<i>Pour faire un ciel de tonnerre, il faut, dans la nuée
-pluvieuse, du blanc, de l'outremer, de la laque et de
-l'encre de Chine mêlés ensemble; à l'endroit où s'ouvre
-la nuée, du vermillon et un peu d'ocre jaune; et dans
-le coup, un peu plus de vermillon!</i></p>
-
-<p>Tous deux éclatèrent de rire. La petite princesse
-reprit:</p>
-
-<p>&mdash;Quelles nouvelles de sir Archibald, mon soupirant?</p>
-
-<p>&mdash;Ma foi, répondit Giano, pas plus tard qu'hier soir,
-je lui ai gagné vingt-cinq ducats... Il dit qu'à la place<span class="pagenum"><a name="Page_225" id="Page_225">[Pg 225]</a></span>
-du Grand-Duc, il écrirait une lettre à Sgombro, pour
-leur enjoindre de cesser ces vilains meurtres.</p>
-
-<p>&mdash;Il est sûr, répliqua Josine, qu'il mourra, sans
-qu'on puisse dire... ha, ha, ha! qu'il a rendu l'esprit.</p>
-
-<p>&mdash;Messer Zeroli, le conseiller, le regarde de travers,
-poursuivit Giano. Avec ses petites mains d'araignée,
-sa petite voix de moucheron, ses petites mines de
-pantin, celui-là est plus surprenant encore... Mais,
-quand on parle du loup, dit le proverbe... Voici le
-couple, justement, voici le couple!... Le benêt qui
-sert Archibald s'avance sur ses talons, porteur d'un
-monstrueux bouquet... Il met son monocle... Attention!...</p>
-
-<p>Archibald parut au fond de la salle. C'était un grand
-jeune homme qui marchait en dandinant, moustaches
-et favoris blonds, deux gros yeux d'aveugle fort saillants,
-qui aussi bien n'y voyaient goutte: en tout,
-une physionomie de suffisance et de naïveté. N'apercevant
-pas d'abord Josine, derrière le chevalet, il s'arrêta
-court, en disant:</p>
-
-<p>&mdash;O ciel! où est donc la princesse?</p>
-
-<p>&mdash;Ici, cher comte, ici, fit Josine.</p>
-
-<p>&mdash;Thomas, donnez-moi le bouquet... Eh bien, pourquoi
-tardez-vous, coquin? Faut-il que je me serve moi-même?...</p>
-
-<p>&mdash;Allons, Carlo, tenez-vous tranquille, dit la princesse...
-Giano, passe-lui donc quelques noisettes...
-Oh, oh, oh! des folies, cher comte. Où trouvez-vous
-des fleurs si magnifiques?... Bonjour, bonjour, ser
-Zeroli.</p>
-
-<p>Le petit conseiller de cour s'avançait en arrière d'Archibald,
-vif, léger, comme prêt à bondir, et souriant à
-tout le monde, aussitôt qu'on le regardait.</p>
-
-<p>&mdash;Bonjour, princesse... Oh! ravissant! exclama-t-il,
-en lorgnant le tableau commencé... Ravissant! Ha, ha!
-C'est le singe!</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_226" id="Page_226">[Pg 226]</a></span></p>
-
-<p>&mdash;Je gage, dit Giano...</p>
-
-<p>&mdash;Cinq cents livres que non! interrompit Archibald.
-Ah! Giano, comment va, <i>my dear</i>?... Vous vous
-moquez, vous vous moquez, princesse... Des fleurs
-modestes, tout à fait. C'est l'un de mes trois fainéants,
-qui, chaque matin, monte à cheval, et s'en va les chercher
-à la ville... Bah! trois laquais, c'est bien assez,
-pour un trou tel que ce Raguse. Je ne compléterai ma
-maison que quand ma tante de Breadalbane sera morte.</p>
-
-<p>&mdash;Eh bien, Giano, mauvais sujet, reprit alors messer
-Zeroli, vous avez fait des vôtres, hier au soir!</p>
-
-<p>&mdash;C'est de Votre Excellence qu'il faut dire cela,
-repartit le sculpteur, en simulant la confusion. Ah!
-vous nous avez bien joué le tour... Vous êtes un luron,
-lorsque vous vous y mettez!</p>
-
-<p>&mdash;Par tout ce qu'il y a de plus sacré, répliqua le conseiller
-de cour, j'aurais fait démoucheter les fleurets...
-oui, princesse, je l'aurais fait!</p>
-
-<p>&mdash;Avez-vous vu, s'écria Archibald, prenant à son
-tour la parole, comme j'ai répondu vertement à ce
-messer Stepany? Je badine aussi bien que qui que ce
-soit; j'entends la plaisanterie, parbleu! mais il ne faut
-pas qu'on me fâche... Me soutenir une chose pareille!
-Il n'a jamais suivi de chiens, c'est certain... Avez-vous
-déjà chassé le renard, princesse?</p>
-
-<p>&mdash;Non, en vérité, répondit Josine.</p>
-
-<p>&mdash;Il n'y a rien de plus ravissant! fit Archibald
-avec exaltation. C'est ce qu'il y a de plus élégant dans
-le sport... Et le sanglier... Votre Grâce a-t-elle chassé
-le sanglier?</p>
-
-<p>&mdash;Non, cher comte, pas davantage.</p>
-
-<p>&mdash;C'est mon amusement favori... J'en ai déjà tué
-une douzaine, depuis que je suis en Dalmatie... Il y
-avait des dames avec nous. Elles poussaient des cris
-inimaginables. Moi, je riais... Ha, ha, ha!... C'est une
-simple bagatelle.</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_227" id="Page_227">[Pg 227]</a></span></p>
-
-<p>Quatre heures sonnèrent à quelque horloge, dans la
-grande cour du palais, puis le campanile les répéta.
-Des valets galonnés relevèrent la tente semée d'aigles
-noires, qui couvrait la terrasse, devant le salon, et y
-apportèrent des tables à la main. Au dehors, le jour
-d'été flamboyait.</p>
-
-<p>&mdash;Nos amis ne tarderont guère, dit la princesse qui
-se leva. Giano, veux-tu tirer la sonnette?... C'est vous,
-Pépy. Emportez Carlo, et ramassez ces instruments...
-Ma sœur Isabelle va un peu mieux et viendra sans
-doute aujourd'hui, ainsi que Mgr de Myre.</p>
-
-<p>Alors, tandis que la camériste s'empressait, Josine
-parcourut des yeux, comme pour voir si tout y était en
-ordre, la vaste chambre magnifique. Les tables massives,
-à tapis turcs, étaient chargées d'aiguières, de flacons,
-de bassins, de vases d'or et d'argent. Des tableaux de
-la belle époque, Lédas couchées du Titien, Venises en
-brocart de Véronèse, dogaresses de Pâris Bordone,
-dans des cadres d'ébène ou d'or noirci, couvraient les
-murs, de la plinthe à la corniche. Une arcade de
-marbre, tout ouverte, et surmontée d'une sphère de
-bronze que flanquaient deux génies ailés, conduisait,
-par quatre ou cinq marches, à une salle ronde éclairée
-d'en haut, et où se voyaient, dans des niches, douze
-grandes statues antiques.</p>
-
-<p>&mdash;Allons, Thomas, dit Archibald, tout mon premier
-valet de chambre que vous êtes, aidez Pépy, emportez
-les guitares... Mais ces sangliers sont féroces; j'ai
-reçu d'eux un coup de dent... Oh! voici mon oncle et
-Leurs Altesses.</p>
-
-<p>Le brouhaha et les éclats de voix annonçaient nombreuse
-compagnie: et, en effet, presque aussitôt, Isabelle
-et Tatiana montèrent les marches de la rotonde,
-l'aveugle menée, comme d'ordinaire, par la petite Daria,
-la sœur de Ianoula, qu'elle avait recueillie. Derrière
-elles, parurent en peloton Floris, Mgr Colloredo et<span class="pagenum"><a name="Page_228" id="Page_228">[Pg 228]</a></span>
-l'archevêque de Myre; et Stepany avec l'abbé venaient
-les derniers. Les deux princesses étaient vêtues de
-blanc. Elles embrassèrent Josine, puis prirent place, à
-un bout du salon, côte à côte sur un canapé, tandis
-qu'après les premiers compliments, Floris se remettait
-à causer avec son frère et l'archevêque de Raguse.
-Cependant, le petit Thalès, d'un air timide, s'était
-glissé sans bruit dans la salle.</p>
-
-<p>&mdash;Comment, Thalès, tu ne me dis rien? s'écria
-Josine, en souriant. Voilà qui n'est guère galant!...
-Mais qu'as-tu? Pourquoi te tiens-tu si raide?</p>
-
-<p>&mdash;Tu entends... Remercie Sa Grâce de l'intérêt
-qu'elle te témoigne! dit l'aide-chimiste sévèrement...
-Ce n'est rien, princesse, ce n'est rien. Je suis en train
-de vérifier quelques expériences curieuses sur la métallothérapie.
-Thalès est couvert de plaques de cuivre. Je
-cherche son métal, voilà tout!</p>
-
-<p>Et ses propos avec l'enfant roulant d'ordinaire, en ce
-moment, sur la notation chimique, dont celui-ci étudiait
-le grimoire, Stepany demanda soudain:</p>
-
-<p>&mdash;Sulfate de cuivre, monsieur?</p>
-
-<p>&mdash;Sulfate de cuivre... S O<sup>3</sup>, C.</p>
-
-<p>&mdash;Eh bien! messer l'abbé, dit Isabelle, y a-t-il des
-nouvelles d'Ourosch? Oh! le cœur me saigne, lorsque
-j'entends ces horribles récits de meurtres et de dévastations.</p>
-
-<p>&mdash;La <i>Gazette de Raguse</i>, répondit l'abbé, prétend,
-aujourd'hui, qu'il a passé avec sa bande dans l'Herzégovine,
-et que la guerre aurait pris fin.</p>
-
-<p>&mdash;Ne dites donc pas ça! répliqua le chimiste, qui
-haussa les épaules. Il a volé des chèvres, avant-hier
-soir, à un chevrier de Giunta di Doli.</p>
-
-<p>&mdash;Ce qui est sûr, reprit l'abbé Lancelot, c'est que,
-hier, Sa Grandeur Mgr de Raguse a fait venir le pope
-de Sgombro, et qu'elle l'a tancé vivement, en présence
-de ser Zeroli. Le pappas, qui n'est pas méchant homme<span class="pagenum"><a name="Page_229" id="Page_229">[Pg 229]</a></span>
-assurément, bien qu'on le dise un peu ivrogne (si c'est
-une fausseté, j'en mets le péché à la charge des médisants),
-a protesté de son désir de rétablir la paix, et a
-promis de fulminer en chaire, le saint sacrement à la
-main, la <i>cataramonachia</i>, c'est-à-dire «la malédiction»,
-contre ceux qui prendraient désormais les armes. De
-plus, il doit exhorter Ourosch, sur qui l'on dit qu'il a
-quelque influence.</p>
-
-<p>&mdash;Tu entends, Bella, s'écria Josine. Nos fêtes
-pourront avoir lieu... Eh bien! voyons, quand permettras-tu
-que nous chassions à Sabioneira?</p>
-
-<p>&mdash;Non, non! Floris me l'a promis, dit Isabelle.
-Je sais bien qu'il tiendra sa parole.</p>
-
-<p>&mdash;Bah! je lui ferai les yeux doux, je le séduirai,
-repartit Josine.</p>
-
-<p>La Grande-Duchesse s'écria:</p>
-
-<p>&mdash;Comment pourrais-tu prendre plaisir à massacrer
-d'innocentes bêtes? Va, crois-moi, tu en aurais pitié...
-Une fois, quand j'avais douze ans,&mdash;tu étais à Coïmbre,
-alors,&mdash;le grand-duc Fédor m'emmena avec Simonetta
-à l'une de ses chasses de Giunta di Doli, et même l'on
-nous fit approcher, afin de mieux voir la mort du cerf.
-Le pauvre être cherchait le ciel, d'un œil profond et
-désespéré; de grosses larmes coulaient de ses paupières...
-Oh! je poussai un cri et fondis en pleurs: le
-bouleversement de mon cœur, le désordre de mes sentiments
-furent extrêmes. Simonetta n'avait pas senti
-un trouble moins violent que le mien. Toutes deux dans
-le même lit, nous nous embrassions convulsivement:
-nous étouffions de douleur et de colère. La barbarie des
-hommes nous faisait horreur.</p>
-
-<p>&mdash;Allons, dit Josine, tu es trop tendre. Est-ce que
-l'on ne chasse pas, depuis que le monde est monde?
-N'est-ce pas le plaisir des reines?</p>
-
-<p>Mais deux laquais entrèrent, qui portaient un de ces
-vieux coffres portugais, en forme de bahut, très grand,<span class="pagenum"><a name="Page_230" id="Page_230">[Pg 230]</a></span>
-et tout garni de bandes de cuivre. Ils le posèrent devant
-les princesses, rabattirent le lourd couvercle qui laissa
-voir, en retombant, toutes sortes d'étoffes somptueuses
-et de colifichets de mode, puis disparurent, tandis que
-Floris s'approchait.</p>
-
-<p>&mdash;Regarde, regarde, Bella, s'écria Josine, en battant
-des mains. J'ai voulu t'en faire la surprise... Mes trois
-caisses sont arrivées. Oui, oui! mes trois caisses de
-Londres, rien que cela! Floris est allé, hier après midi,
-me les chercher jusqu'à Slano... Oh! le coffre est tout
-plein de robes, de chapeaux, d'éventails, de linge, de
-bas de soie. Il y a de quoi en perdre la tête.</p>
-
-<p>Tatiana sourit, puis se tournant vers Isabelle:</p>
-
-<p>&mdash;Et vous, Bella, n'avez-vous rien reçu?</p>
-
-<p>&mdash;Oh! moi, dit Isabelle, en souriant aussi, à quoi
-bon? Je brille peu, auprès de Josine... Oh! elle m'a
-volé mon droit d'aînesse. Elle a tant de bonheur naturel!
-Si nous tirons au sort, le sort la favorise; elle me
-bat à tous les jeux, même aux échecs où je vous ai parfois
-gagné, vous le rappelez-vous, Monseigneur?...
-C'était toujours elle que l'on admirait, quand nous
-étions encore des enfants... Elle m'éclipserait en cotillon
-brun, quand même je serais vêtue d'une robe couleur
-de soleil.</p>
-
-<p>&mdash;Allons, allons, Bella, vous exagérez, dit Floris.</p>
-
-<p>&mdash;Tu ne dis que des mensonges, <i>Bella mia!</i> s'écria
-Josine... Oh! vois donc ces bouillonnés de brocart...
-Il y a dans la mode anglaise des inventions tout à fait
-rares. Un peu barbare, soit, mais pas banal! Les modes
-de Paris, je les trouve bourgeoises, et comme inventées
-pour des juives... oui, tu sais, de ces femmes qui dansent
-en levant les pattes, comme des canards... Dis-moi,
-Floris, quelle est cette couleur? Oui, rose, cela
-s'entend bien, mais rose mourant, tirant un peu sur le
-soufré. Voilà ce qui manque dans les langues: des
-mots pour désigner les nuances, les demi-teintes des<span class="pagenum"><a name="Page_231" id="Page_231">[Pg 231]</a></span>
-couleurs... Sur mon âme! si j'étais impératrice, je
-nourrirais une cour de poètes, dont toute la fonction
-serait de me trouver de jolis noms aux iris de l'arc-en-ciel...
-Voudrais-tu être impératrice, sœur Bella?</p>
-
-<p>&mdash;Le ciel m'en préserve! dit Isabelle.</p>
-
-<p>&mdash;Ma foi, je voudrais l'être, moi, repartit Josine.
-Pourquoi donc ne voudrais-tu pas, Bella?... Eh bien,
-au moins reine, voyons, reine d'un tout petit pays, en
-Grèce, en Portugal, ou encore reine des Belges. Moi,
-une pièce d'un kreutzer me ferait consentir très bien à
-être reine... même femme du knèze de Montenegro, si
-mes futurs sujets ne mangeaient pas tant d'ail!... Mais
-que dis-tu de Wilibald, <i>Bella mia</i>! Voilà bien la dixième
-fois qu'il doit nous arriver, qu'on l'attend, qu'on est
-près d'aller à sa rencontre, et alors,... survient quelque
-dépêche ou une lettre de Cassel!</p>
-
-<p>&mdash;Petite sœur, ne médis pas de lui! répliqua Isabelle
-en riant. Te rappelles-tu, quand miss Ira Joyce
-trouva cette pièce de vers, où tu célébrais Wilibald?...
-Tu avais bien neuf ans, je crois.</p>
-
-<p>La princesse éclata de rire:</p>
-
-<p>&mdash;Il me plaisait par sa mélancolie, répondit-elle.
-C'était un peu après la mort de notre chère Simonetta,
-dont il était épris, disait-on. Les champignons de la
-forêt le connaissaient tous, lorsqu'il passait, et lui
-tiraient leur petit chapeau... Un tel pleureur contribuait
-notablement à leur prospérité!...</p>
-
-<p>Cependant, l'archevêque de Raguse, quittant le gros
-de la compagnie, venait de mener José-Maria, tout de
-l'autre côté de la salle, dans un coin où il n'y avait personne.
-Ce prélat était un grand homme, bien fait, vermeil,
-le nez long, les cheveux d'un gris argenté, de qui
-les traits réunissaient, parmi un air dominant de douceur,
-le sérieux et la gaieté, la gravité et la galanterie.
-Tenant toujours son jeune suffragant par le bras, il
-s'avança à une petite table qui portait un Neptune<span class="pagenum"><a name="Page_232" id="Page_232">[Pg 232]</a></span>
-d'ivoire, attribué à Pompeo Leoni, et qu'entourait un
-paravent de laque ancienne de Venise. Et là, tous deux
-le nez à la muraille:</p>
-
-<p>&mdash;Je vous sais mille fois gré, Monseigneur, d'avoir
-tenu compte de ma prière, dit Mgr Colloredo, et d'assister
-à notre amicale réunion... Car enfin, cette assiduité
-dans votre cabinet, cette fuite des hommes si
-rigoureuse, ces excès mêmes de travail pouvaient,
-contre vos intentions, vous donner un faux air de censeur,
-qui ne fournit au parallèle que pour blâmer tacitement
-les autres.</p>
-
-<p>&mdash;Je suis agité depuis peu, répondit l'archevêque
-de Myre, par des préoccupations toutes personnelles.
-Si mes manières en ont été altérées envers Votre Grandeur,
-je la conjure de ne voir là qu'une malheureuse
-inadvertance.</p>
-
-<p>&mdash;Il est bien vrai, repartit Mgr Colloredo, que je ne
-trouvais plus en vous cette charmante affabilité, cet
-esprit d'effusion et de confiance, que j'avais coutume
-d'y trouver. Sa Grâce Tatiana s'est même inquiétée
-d'un changement si marqué, et c'est elle qui m'a pressé,
-comme votre pasteur et votre père spirituel, d'intervenir
-auprès de vous. Mais j'ai attribué votre réserve à
-l'absorption d'un esprit saisi, que ses travaux anéantissent
-en quelque sorte.</p>
-
-<p>&mdash;Plût à Dieu qu'il en fût ainsi! reprit José-Maria.
-Alors, mon âme ne crierait pas nuit et jour, devant le
-Seigneur... Hélas! non, mon vénérable frère... Mais,
-dans un moment mieux choisi, je vous soumettrai certains
-doutes qui se sont élevés en moi, depuis quelque
-temps, et qui ne me laissent pas de repos.</p>
-
-<p>&mdash;Bon! dit l'archevêque de Raguse, en secouant la
-tête, des tentations contre la foi! Nous avons tous passé
-par là... Il y a des temps, Monseigneur, où une âme,
-quoique chrétienne, est aussi agitée, par rapport à la
-foi, que le fut saint Pierre, sur les eaux du lac. Cruelle<span class="pagenum"><a name="Page_233" id="Page_233">[Pg 233]</a></span>
-épreuve que Dieu permet, pour épurer notre foi même!
-Le dogme que le dernier Concile vient d'ajouter au
-<i>Credo</i> de l'Église, a soulevé bien des scandales... Que
-voulez-vous! La dispute est trop récente... Mais tout
-cela s'éclaircira plus tard.</p>
-
-<p>&mdash;Non, reprit l'archevêque de Myre, mes doutes
-ne proviennent pas de cette doctrine imposée de l'infaillibilité
-du Pape. Ils sont, hélas! les fruits amers de
-mes études spéciales. Vous savez peut-être, Monseigneur,
-qu'avec l'agrément du Saint-Père, j'avais commencé
-autrefois une sorte de Somme exégétique. J'ai
-donc étudié les diverses religions qui se partagent notre
-globe. Ce sont ces recherches fatales qui ont altéré ma
-santé, compromis mon repos et rendu ma foi chancelante.</p>
-
-<p>&mdash;Eh quoi! dit Mgr Colloredo stupéfait, c'est cela
-qui vous trouble, mon très cher frère? L'exégèse, la
-comparaison et l'interprétation des textes! Mais ce
-sont là des subtilités, des chicanes des protestants...
-C'est bien, dans un moment, Thaddée! reprit-il, en
-voyant apparaître à une porte dérobée la face de son
-valet de chambre... Et lors même qu'il y aurait quelque
-difficulté, poursuivit Mgr de Raguse, en se tirant un
-fauteuil où il s'assit, tandis que José-Maria s'asseyait
-en face de lui, oui, même en ce cas, mon très cher
-frère, rappelez-vous que les divines Écritures ne nous
-ont pas été révélées pour nous instruire dans de vaines
-sciences, nous apprendre à peser les vocables, les dates,
-les rapports de temps, mais bien pour éclairer la terre
-d'une lumière toute divine, pour fixer la règle des
-mœurs et nous donner la connaissance certaine des
-choses du ciel, fondement nécessaire de la bonne vie...</p>
-
-<p>José-Maria repartit:</p>
-
-<p>&mdash;Vous prenez donc pour marque, Monseigneur, de
-la vérité de la doctrine, la perfection de la morale que
-cette doctrine nous prêche?</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_234" id="Page_234">[Pg 234]</a></span></p>
-
-<p>&mdash;Assurément! dit Mgr Colloredo. Ce sont deux
-grâces inséparables. Car une Équité infaillible, comment
-pourrait-elle ne pas annoncer une Intelligence
-infaillible? Comme l'a dit un de nos grands docteurs,
-la foi me prouve les mœurs; les mœurs me prouvent
-la foi.</p>
-
-<p>&mdash;Oui, reprit amèrement José-Maria, c'est bien là
-aussi ce que je croyais, lorsque j'entrepris ces études.
-Je m'attendais à ne rencontrer, dans les autres religions,
-qu'un amas de crimes, de superstitions et de ridicules
-folies, tandis que le Christianisme, seule doctrine
-révélée, brillerait, comme vous le disiez, d'une
-lumière toute divine. Mais les préceptes de la morale
-la plus pure se trouvent dans Confucius; il y a chez les
-Bouddhistes un esprit de douceur, de compassion envers
-tous les êtres, que l'on peut dire supérieur à la charité
-catholique, et l'ascétisme des Brahmanes surpasse le
-renoncement chrétien, en rigueur et en sublimité. Ah!
-il eût fallu se crever les yeux, pour ne pas voir ces
-vérités... Mais, alors, où donc se trouve le sceau,
-la marque du sang de l'Agneau, dans la religion révélée?</p>
-
-<p>La porte s'entre-bâilla en silence; et Thaddée, paraissant
-de nouveau, tout poudreux et échauffé, alla
-poser, à pas muets, devant son maître, au pied du Neptune
-d'ivoire, un pli scellé d'un grand cachet de cire.
-Puis il se retira, sans prononcer une parole.</p>
-
-<p>&mdash;Si je voulais disputer là-dessus, répliqua Mgr Colloredo,
-je vous répondrais, mon frère, que toutes les
-religions du monde, étant les restes et les débris de
-l'adoration du vrai Dieu (puisque tous les enfants des
-hommes l'adoraient jusqu'à la dispersion de Babel), ont
-pu conserver quelques vestiges de leur candeur et de
-leur beauté primitives... Mais, en une telle matière, ce
-n'est point de nos faibles lumières, ni des raisonnements
-humains qu'il convient d'user. Dieu a prononcé: il suffit.<span class="pagenum"><a name="Page_235" id="Page_235">[Pg 235]</a></span>
-Lui-même s'est choisi son peuple, et il a rejeté tous les
-autres. Contentons-nous d'adorer, en tremblant, ses
-impénétrables jugements, et n'en appelons pas à la
-raison, là où c'est la foi qui doit régner.</p>
-
-<p>&mdash;Pourtant, mon frère, la foi chrétienne n'est point,
-elle ne saurait être un pur acquiescement à croire, une
-aveugle soumission de l'esprit. <i>Rationabile obsequium
-vestrum</i>, dit l'Apôtre; et, en effet, si cet acquiescement,
-si cette soumission n'était pas raisonnable, ce ne serait
-plus une vertu.</p>
-
-<p>&mdash;Soit, mon frère, reprit l'archevêque de Raguse.
-Par là, sans y prendre garde, vous fournissez des armes
-contre vous. Car, plus cette raison, de laquelle vous
-vous réclamez, trouve dans la foi catholique de contradictions,
-de difficultés, d'impossibilités absolues, plus
-nos mystères, à les juger selon le faible bon sens de
-l'homme, semblent hors de toute croyance, plus il faut
-reconnaître quel étonnant prodige ç'a été que des mystères
-si incroyables aient été crus si universellement,
-et qu'ils le soient encore!</p>
-
-<p>&mdash;Il n'y a pas moins de mystères, répondit José-Maria,
-pas moins de difficultés, de contradictions, d'impossibilités
-absolues dans la doctrine du Bouddha que
-dans le culte du Christ. Elle a pourtant rempli tout l'extrême
-Orient, et après d'immenses révolutions d'âges
-et de temps, conserve toujours le même empire. La
-légende de Vichnou et de Sivâ, les miracles et la foi de
-Krichna se sont répandus à travers l'Inde. Mahomet a
-pu persuader ses visions à des millions d'hommes, et
-de nos jours, l'Afrique noire presque entière a embrassé
-l'islam. Faudra-t-il donc reconnaître aussi quelque
-chose de surnaturel dans les progrès et les accroissements
-de chacune de ces religions?</p>
-
-<p>Mgr Colloredo répliqua:</p>
-
-<p>&mdash;Mais ces religions, mon cher frère, on sait quels
-moyens purement humains les ont établies et soutenues.<span class="pagenum"><a name="Page_236" id="Page_236">[Pg 236]</a></span>
-L'islamisme s'est étendu par la conquête; les
-deux autres se sont propagées grâce aux amorces de
-l'intérêt et du plaisir. On en sait les commencements, je
-le répète: on connaît les fourbes qui les ont fondées.
-La vraie religion, mon cher frère, a pour marque manifeste
-son antiquité. Or, quelle conviction de la vérité,
-quand nous voyons que de Pie IX, qui remplit aujourd'hui
-si dignement le premier siège de l'Église, on
-remonte sans interruption jusqu'à saint Pierre, établi par
-Jésus-Christ prince des apôtres; d'où, en reprenant les
-pontifes qui ont servi sous la Loi, on va jusqu'à Aaron
-et jusqu'à Moïse; de là, jusqu'aux patriarches et jusqu'à
-l'origine du monde, Jésus-Christ faisant, en quelque
-sorte, l'union de l'Ancien et du Nouveau Testament!
-Voilà donc la religion toujours uniforme, ou plutôt toujours
-la même, dès le commencement des choses. On
-y a toujours reconnu le même Dieu comme créateur,
-le même Christ comme sauveur du genre humain.</p>
-
-<p>&mdash;Tout ce que vous venez de dire, mon frère, repartit
-l'archevêque de Myre, est le propre langage de la Synagogue.
-Les juifs aussi font remonter leur origine jusqu'à
-Adam. C'est de Dieu même qu'ils ont reçu leurs
-traditions, et, plus que tous les autres, ils se défendent
-par leur immutabilité. En effet, l'on ne saurait nier que la
-religion du Christ, à en juger humainement et sans la
-foi, ne soit une hérésie sortie de leur sein, tandis qu'ils
-restent fidèles à leurs pères et à eux-mêmes, depuis
-plusieurs milliers d'années.</p>
-
-<p>&mdash;Vous me faites trembler, mon frère! s'écria
-Mgr Colloredo. Que quittez-vous? que choisissez-vous?
-que préférez-vous à Jésus-Christ? Quel Dieu adorez-vous
-en sa place?... Ah! il faudrait désespérer peut-être
-de votre salut éternel, si Jésus n'avait prié sur la croix
-pour ceux qui ne savent ce qu'ils font!</p>
-
-<p>&mdash;C'est afin de m'en confesser, Monseigneur, que je
-voulais venir à vous, répondit humblement José-Maria.<span class="pagenum"><a name="Page_237" id="Page_237">[Pg 237]</a></span>
-Accusez-moi, reprenez-moi, censurez-moi!... S'il me
-reste quelque espérance, c'est par là que commencera
-ma guérison.</p>
-
-<p>&mdash;Mettez-moi vos doutes par écrit, dit Mgr Colloredo.
-J'ai un peu négligé ces études, pressé que j'étais
-par les charges de mon saint ministère. Mais le Père
-Passi, de Raguse, de la Compagnie de Jésus, est un
-savant homme en ces matières. Il résoudra aisément
-ces difficultés.</p>
-
-<p>&mdash;Hélas! répliqua José-Maria, sans dire qu'ils fussent
-de moi, pour ne pas exciter de scandale, j'ai soumis
-tous mes doutes, à Rome, au fameux Père Montagna.
-Ses réponses, loin de les calmer, ont redoublé mes
-inquiétudes. Je me confesse à vous, Monseigneur. Le
-dogme de la création, l'Iahveh cruel et jaloux de la
-Bible, l'alliance conclue avec Israël, la dureté des chrétiens
-pour les animaux, bien d'autres choses encore,
-me scandalisent... Voyez s'il n'est pas à propos que je
-cesse de célébrer la messe.</p>
-
-<p>&mdash;Gardez-vous-en bien! s'écria l'archevêque de Raguse.
-Vous donneriez par là un trop grand scandale,
-qu'avant tout, il convient d'éviter... Non! il faudrait,
-s'il se pouvait, augmenter vos communions, au lieu de
-les diminuer, car ce que veut le Tentateur, duquel les
-ruses sont innombrables, c'est vous arracher de la
-sainte table... Ne perdez pas courage, mon cher frère.
-Pénétrez-vous de cette parole de Job: <i>Quand il me tuerait,
-j'espérerais en lui!</i> Je vous offrirai à Dieu tous
-les jours, dans le mystère de la très sainte eucharistie:
-on priera pour vous dans nos couvents... Ne vous confessez
-point de ces peines à d'autres qu'à Dieu et à moi,
-et dites la messe à l'ordinaire. Je prends sur moi tout le
-péché que vous pourriez faire en m'obéissant. Gardez
-les dehors, Monseigneur, et Dieu aura soin du dedans.
-Croyez et obéissez.</p>
-
-<p>Tous deux se levèrent après un silence: et s'avisant<span class="pagenum"><a name="Page_238" id="Page_238">[Pg 238]</a></span>
-enfin de cette lettre que Thaddée avait déposée sur la
-table, Mgr Colloredo l'ouvrit, fit un léger Ah! de surprise,
-et se rassit aussitôt pour la lire, tandis que José-Maria
-se remêlait parmi la compagnie. Tout le monde
-en groupes épars, causait debout et à grand bruit; les
-gais éclats de rire de Josine, qui tenait tête aux compliments
-d'Archibald et de ser Zeroli, s'entendaient par
-instants, au-dessus du murmure des autres colloques.
-Puis, un laquais ouvrit à deux battants les portes-fenêtres
-sur la terrasse, où le goûter était servi: et tous se
-tinrent prêts à y passer au premier appel de Josine,
-tandis que la Grande-Duchesse, souffrante et déjà
-fatiguée, prenait son écharpe pour se retirer, en même
-temps que Tatiana.</p>
-
-<p>&mdash;Regardez, chuchota Isabelle, autour de qui Floris
-s'empressait, regardez donc, Monseigneur, on dirait que
-Sa Grandeur vous cherche.</p>
-
-<p>L'archevêque, sa lettre à la main, s'avançait avec
-hésitation et les yeux un peu clignotants, dans la
-vaste salle tumultueuse. Le Grand-Duc alla à sa rencontre:</p>
-
-<p>&mdash;Eh bien! Monseigneur, quelles nouvelles?</p>
-
-<p>&mdash;Excellentes, repartit le prélat. Thaddée arrive à
-l'instant de Raguse. Voici la lettre du Saint-Père, qui
-relève de leur vœu imprudent les Morlachs de Zemenico.
-Bien qu'un tel vœu soit nul comme impie, et par
-là tombant de soi-même, néanmoins le Souverain Pontife
-a bien voulu se rendre à nos raisons, et intervenir
-en personne. Nos Morlachs n'ont donc plus aucun
-prétexte pour se refuser à la paix.</p>
-
-<p>La petite princesse fit un cri de joie:</p>
-
-<p>&mdash;Alors, les fêtes auront lieu! exclama-t-elle.</p>
-
-<p>&mdash;Dès demain, répondit Floris, Jean et Miklas monteront
-en trebaccolo pour porter nos invitations.</p>
-
-<p>&mdash;C'est que demain, dit l'archevêque en souriant,
-est le saint jour du dimanche, le jour du repos.</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_239" id="Page_239">[Pg 239]</a></span></p>
-
-<p>&mdash;Mais, Monseigneur, il n'y a là nul travail, répliqua
-la fantasque princesse, nul travail que pour le vent qui
-souffle... Messieurs, poursuivit Josine, ma sœur me
-charge de parler pour elle. Le Grand-Duc va donner
-quelques fêtes, qu'il nous avait depuis longtemps promises,
-et que ces malheureux événements ont retardées,
-de semaine en semaine. Nous aurons nos amis de Raguse,
-de Zara, de Cattaro, de Sebenico; et, au nom de
-ma sœur, comme en celui du Grand-Duc, j'y sollicite
-votre présence.</p>
-
-<p>&mdash;Oh! oh! ne remarquez-vous pas, souffla Stepany
-tout bas à l'abbé Lancelot, tandis qu'un murmure d'approbation
-s'élevait autour de Josine, ne remarquez-vous
-pas, l'abbé, que Monseigneur est merveilleusement
-galant pour la sœur de sa femme?</p>
-
-<p>&mdash;Eh bien! qu'y a-t-il là d'étonnant? Allez-vous
-encore, monsieur, exercer là-dessus votre langue?</p>
-
-<p>&mdash;Moi, je n'exerce rien, monsieur, riposta froidement
-le chimiste. Ce sont les nouvelles qui courent. Je
-me borne à vous en faire part, et si vous en doutez,
-monsieur, vous êtes le seul, croyez-moi... Eh bien!
-qu'est-ce que cela, Thalès? Éternuerez-vous lorsque je
-parle?... Az O<sup>5</sup>, Ko, monsieur?</p>
-
-<p>&mdash;Az O<sup>5</sup>, Ko, reprit l'enfant... Azotate de potasse,
-papa.</p>
-
-<p>Tous trois gagnèrent la terrasse, où la compagnie
-s'écoulait déjà. On entendait un brouhaha de voix et
-de conversations, des exclamations, des rires. En un
-moment, le salon fut désert, et il y resta seulement le
-Grand-Duc, avec Tatiana et Isabelle, qui se levaient
-de nouveau pour partir.</p>
-
-<p>&mdash;O cher Floris, dit la Grande-Duchesse, combien
-je suis heureuse de la tendresse que vous témoignez à
-Josine, des courses que vous faites ensemble et des
-soins que vous prenez d'elle! Je l'avoue, j'avais craint
-quelquefois qu'il n'y eût pas de sympathie entre ma<span class="pagenum"><a name="Page_240" id="Page_240">[Pg 240]</a></span>
-sœur et mon mari... Elle est si vive et de tête légère!
-C'est à moi de veiller sur elle... Vous me remplacez,
-cher Floris.</p>
-
-<p>&mdash;Bien, bien! dit brusquement le Grand-Duc,
-comme embarrassé de ces louanges... Ah! tiens, vous
-voilà, monsieur Manès!</p>
-
-<p>En effet, le savant venait d'entrer dans la rotonde
-des statues, s'excusant sur ce qu'il n'y avait pas de
-valets dans l'antichambre; et, quand il eut salué les
-princesses, non sans un mot d'affectueuse gronderie à
-ses malades, afin de hâter leur départ, il pria le Grand-Duc
-qu'il le pût entretenir.</p>
-
-<p>&mdash;Tatiana est donc malade? reprit Floris avec étonnement,
-quand elles eurent disparu.</p>
-
-<p>&mdash;Quoi! elle ne vous l'a pas dit... Oh! rien d'inquiétant,
-rien de grave, Monseigneur.</p>
-
-<p>Au même instant, Josine reparut à l'une des portes-fenêtres:</p>
-
-<p>&mdash;Eh bien, Floris, quand viendras-tu donc?</p>
-
-<p>Mais elle aperçut M. Manès, et courant à lui aussitôt:</p>
-
-<p>&mdash;Est-ce possible? Vous ici, très puissant baron des
-cornues, prince des gaz, archiduc des atomes!... Vous,
-l'ermite, l'homme invisible!... Mille bonjours à Votre
-Omniscience.</p>
-
-<p>&mdash;Mille bonjours à Votre Folie, répondit Manès, se
-prêtant à cette espèce de guerre joyeuse que la princesse
-lui faisait toujours. Comment se porte <i>donna</i> Tapage?
-Le grand malheur qu'elle soit née avec des ailes
-de moulin à la cervelle!... J'ai affaire à Monseigneur,
-petite fille.</p>
-
-<p>&mdash;Non, non! répliqua Josine, je ne me laisserai pas
-renvoyer... Oh! vous allez me dire votre avis...</p>
-
-<p>&mdash;C'est bon, c'est bon! Plus tard, petite fille...
-Monseigneur, un mot, s'il vous plaît.</p>
-
-<p>&mdash;Monsieur Manès, puissant magicien... reprit Josine.</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_241" id="Page_241">[Pg 241]</a></span></p>
-
-<p>&mdash;Allez, petite fille, allez! Vous serez donc toujours
-la même... Monseigneur, voici de quoi il s'agit. Le
-grand-duc Fédor, votre père...</p>
-
-<p>&mdash;Que parlez-vous de petite fille? repartit la malicieuse
-princesse, qui, sans un instant de relâche, sautait,
-courait, voltigeait, gambadait, tourbillonnait autour
-de Manès. On voit bien, signor enchanteur, que
-vous ne sortez guère de votre caverne... Ne dirait-on
-pas que je suis encore une gamine en robe courte?...
-Allons, daignez me regarder!</p>
-
-<p>Et d'un air de défi mutin, elle se posa devant le
-savant.</p>
-
-<p>Elle était grande, svelte, fière, les lèvres incarnates
-et charmantes, le plus beau teint, un nez mince, frémissant,
-et avec sa taille élancée, un port agile, majestueux
-de déesse sur les nues. Son col, un peu long et plein,
-ressemblait à du marbre blanc bien poli, et elle avait,
-dans ses yeux noirs, une humeur lascive et attrayante,
-un rire qui étincelait comme un rayon de soleil dans
-une onde.</p>
-
-<p>&mdash;Mais, en effet, reprit Vassili, comme vous voilà
-belle et coquette, princesse!... Toute changée!... Et il
-la considérait... Oh! oh! oh! je comprends maintenant
-ce que l'on se chuchote à l'oreille, et pourquoi le
-comte Archibald...</p>
-
-<p>Puis, sur un geste impatient de Floris:</p>
-
-<p>&mdash;Eh bien, donc, fit-il tout bas, je dois vous prévenir
-que votre père, le Grand-Duc...</p>
-
-<p>&mdash;Monsieur Manès, interrompit Josine.</p>
-
-<p>&mdash;Que dit cette petite fille? Que veut-elle encore?</p>
-
-<p>&mdash;Est-il plus souffrant? demanda Floris.</p>
-
-<p>&mdash;Il décline étrangement, Monseigneur. Il baisse,
-il s'affaiblit à vue d'œil...</p>
-
-<p>&mdash;Ah! si vous ne m'écoutez pas, savant illustre,
-poursuivit Josine, je vais vous rompre le petit doigt, je
-vous ferai la baboue par derrière...</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_242" id="Page_242">[Pg 242]</a></span></p>
-
-<p>Le Grand-Duc regarda Manès en face:</p>
-
-<p>&mdash;Voulez-vous dire qu'il va mourir?</p>
-
-<p>&mdash;Eh bien, oui, Monseigneur. Le dénouement ne
-saurait tarder beaucoup plus que deux à trois semaines.
-Ulm se tient prêt à faire ses paquets, et parle à son
-maître de testament.</p>
-
-<p>Il y eut un pesant silence. La petite princesse avait
-disparu. Floris reprit d'une voix basse:</p>
-
-<p>&mdash;Et mon père connaît-il son état?</p>
-
-<p>&mdash;Non, il n'en a aucun soupçon, répondit de même
-Vassili, et il serait dangereux et inutile de le tirer de sa
-sécurité. Mais j'ai pensé qu'il importait que Votre
-Altesse fût avertie... Allons, à vous revoir, Monseigneur.</p>
-
-<p>Le Grand-Duc, demeuré seul, rêva quelques instants,
-le front penché et immobile; puis, à pas lents, il gagna
-la terrasse. Des grenadiers, des citronniers, des cactus,
-dans d'énormes vases de marbre, y formaient comme
-un bosquet, au milieu des airs. Là, sur des tables basses
-de pierre dure de Florence, toutes sortes de rafraîchissements
-étaient servis avec profusion: du caviar, des
-<i>pirojki</i>, du vin, du cidre, des pièces de four, quantité
-de liqueurs à la glace. Les convives, assis ou debout,
-et la plupart tenant à la main de petites assiettes d'argent,
-faisaient des groupes çà et là, jusque sur les
-marches de l'escalier.</p>
-
-<p>&mdash;Puis-je vous offrir, Monseigneur, de cette eau de
-jonquille glacée? demanda Josine à l'archevêque. Préférez-vous
-du vin de Sicile?</p>
-
-<p>&mdash;Mille grâces, ma jolie cousine... Eh bien, neveu,
-dit Mgr Colloredo à Archibald, vous ne regrettez pas
-vos chasses ni vos autres plaisirs de Raguse. Il y a ici
-de quoi vous les faire oublier.</p>
-
-<p>&mdash;Je donnerais trois cents florins, répondit Archibald,
-pour que la princesse pût voir mes vouges et mes
-épieux à sangliers... Mais ces animaux sont féroces.<span class="pagenum"><a name="Page_243" id="Page_243">[Pg 243]</a></span>
-J'ai reçu d'eux un coup de boutoir... je pourrais vous
-montrer la blessure... Giano, faites-moi souvenir, quand
-nous serons entre hommes, de vous la montrer...</p>
-
-<p>La demie de cinq heures sonna.</p>
-
-<p>&mdash;Lucio, dit demi-haut Josine à l'un des laquais qui
-servaient, allez voir si les carrosses sont approchés...
-La chaleur du jour est tombée, reprit-elle. Nous avons
-arrangé pour Votre Grandeur, comme Elle en a marqué
-le désir, une excursion jusqu'aux madragues et à la
-Grotte-qui-parle.</p>
-
-<p>&mdash;Je ne puis croire, dit l'archevêque, tout ce que
-nos Morlachs en racontent.</p>
-
-<p>&mdash;Si, si, si, Monseigneur, la chose est certaine!
-s'écria le bon abbé Lancelot. Il y a là, suivant moi, le
-plus curieux écho que l'on ait jamais entendu, car pour
-peu que l'on parle bas à l'entrée de la caverne, la personne
-qui s'est placée dans le fond entend tout fort
-distinctement... C'est une chose extraordinaire! J'ai
-vu des Bocchesi se sauver, pensant qu'il y eût là un
-esprit...</p>
-
-<p>Josine battit des mains:</p>
-
-<p>&mdash;Vraiment, vraiment? Un si bel écho!... Gianetto,
-c'est toi que je retiens pour en faire l'expérience.</p>
-
-<p>&mdash;Quoi? que désirez-vous, Madonna?</p>
-
-<p>&mdash;Je te dirai cela à la Grotte-qui-parle. Oh! j'ai des
-secrets à te confier que les rochers seuls doivent entendre...
-Là-bas, là-bas, là-bas, tu sauras tout!</p>
-
-<p>&mdash;Trop familière, pensa Floris en sortant de sa rêverie,
-trop familière!... Est-ce qu'elle pourrait?...
-Pourquoi non?... Comme elle le regarde en parlant!
-Comme elle s'adresse toujours à lui!... Oh! j'aurai l'œil
-sur vous, seigneur bouffon...</p>
-
-<p>Le lendemain, conformément au cri qu'en avait
-fait Pappizza, dès le matin, Mgr Colloredo dit lui-même,
-dans l'église de Zemenico, une grand'messe solennelle.
-Là, devant tout le peuple assemblé, l'archevêque<span class="pagenum"><a name="Page_244" id="Page_244">[Pg 244]</a></span>
-monta en chaire, et prit son thème sur le pardon des
-offenses. <i>Ego autem dico vobis: Diligite inimicos vestros</i>
-(<span class="smcap">Matth.</span>, <span class="smcap">V</span>). Il fallait déposer son ressentiment,
-en faire à Dieu, chrétiennement, un sacrifice de bonne
-odeur. Le pope de Sgombro avait donné parole de la
-docilité de ses paroissiens: et lui, leur archevêque, leur
-pasteur, s'était porté garant de même, pour ses ouailles
-de Zemenico. Car, si vous ne pardonnez pas, espérez-vous
-que Dieu vous pardonne? Non, tant que vous serez
-inexorables pour vos frères, le Seigneur le sera aussi
-pour vous. Il est écrit: <i>Point de miséricorde à qui n'a
-pas fait miséricorde</i> (<span class="smcap">Jacob., ii</span>). Après quoi, l'archevêque
-lut le bref du Saint-Père, qui déclarait nul et
-non avenu le serment qu'ils avaient prêté, et ayant
-terminé la messe, au milieu du silence frémissant
-des Morlachs, il s'en revint au palais.</p>
-
-<hr class="tb" />
-
-<p>Dans la semaine, les invités commencèrent à arriver.
-Comme on voyage en Dalmatie avec la lenteur des
-tortues, et toujours par coches ou carrosses, les chemins,
-pendant plusieurs jours, furent couverts autour
-de Sabioneira, d'équipages à six chevaux, qui gravissaient
-les côtes ou passaient à gué les rivières. Ceux
-de Zara vinrent en trebaccolo, et la princesse Miléna
-arriva de Cettigne par la montagne, accompagnée,
-outre ses femmes, de dix Monténégrins armés. Suivaient
-force mules portant ses coffres, recouverts de
-tapis d'écarlate, les billots, plaques et œillères de cuivre
-et d'argent travaillé. L'ancien corps de garde des Cypriotes,
-au bord de la mer, reçut les bêtes et les
-gens.</p>
-
-<p>Bientôt, d'ailleurs, les survenants se trouvèrent si
-nombreux en hommes, qu'il fallut en coupler quelques-uns.
-Le baron Mamula échut, avec le vieux comte
-Stankovitch, dans le pavillon de rocaille qu'on nommait
-l'<i>America</i>, où, toutefois, lui et ses chiens purent<span class="pagenum"><a name="Page_245" id="Page_245">[Pg 245]</a></span>
-s'espacer à l'aise. Les corps de logis, les petits
-palais, les moindres bâtiments des jardins, tendus et
-remeublés en neuf, étaient remplis ou attendaient leurs
-hôtes. Messer Pistolese et Jacinto se distinguèrent
-extrêmement, par l'ordre surprenant qu'ils mirent. Rien
-de confus, de languissant parmi ce monde de serviteurs;
-à toute heure et à tout venant, accueil prompt,
-empressé, cordial. Les tables, dressées sans ôter, dans
-la fameuse Galerie-Verte, étaient toujours neuves et
-servies vastement et splendidement, à mesure qu'il se
-présentait ou cavaliers ou dames, ou Morlachs visiteurs.
-Le souper, au grand couvert, réunissait tous les convives,
-dans l'immense salle de Flore, éclatante en
-dorures, en peintures, en lustres de trois cents bougies,
-en monceaux de roses de toutes parts. Et la soirée se
-terminait dans les jardins, tandis que l'on tirait sur une
-barge, au milieu du golfe, des ballons d'eau, des fusées
-volantes, quantité de feux d'artifice, réfléchis par le
-miroir marin.</p>
-
-<p>Une pluie d'orage empêcha, un soir, toute promenade
-dans les jardins, en sorte que les invités se retirèrent
-de meilleure heure que de coutume. Josine,
-après quelques moments de conversation languissante,
-dit bonsoir à Tatiana et à Floris, et regagna son appartement,
-où sa toilette l'attendait. Mais, renvoyant
-toutes ses femmes, hors la seule Barberine, elle passa
-aussitôt avec elle dans le petit cabinet des Miroirs. Un
-grand chandelier ancien de fleurs et d'oiseaux, en verre
-rose et vert de Murano, s'y reflétait aux murailles de
-glaces. Des boîtes de fard entr'ouvertes, des coffrets,
-des bonbonnières, étaient épars sur l'étagère de toilette,
-tandis que de vieux masques noirs de carnaval,
-retrouvés sans doute dans quelque tiroir, jonchaient au
-hasard les dalles de marbre.</p>
-
-<p>&mdash;Eh bien, Rina, dit la princesse, en même temps
-que sa camériste préférée commençait à la coiffer de<span class="pagenum"><a name="Page_246" id="Page_246">[Pg 246]</a></span>
-nuit, de tout ce beau monde de cavaliers qui nous sont
-arrivés depuis huit jours, lequel te semblerait, à ton
-gré, l'amoureux le plus accompli?</p>
-
-<p>&mdash;Je ne sais, madame, dit Barberine. Il serait honteux
-que moi, pauvre fille, j'allasse regarder en face de
-si magnifiques seigneurs.</p>
-
-<p>&mdash;Bah! en face ou de profil, peu importe!... Ne
-trouves-tu pas, reprit Josine, en se penchant vers le
-miroir, que j'ai le teint un peu altéré?... Tiens, redis-moi
-leurs noms, l'un après l'autre.</p>
-
-<p>&mdash;Eh bien, il y a d'abord le conseiller, messer Zeroli
-de Raguse.</p>
-
-<p>&mdash;Passe, passe! s'écria la princesse... Ha, ha, ha!
-Depuis qu'il a chanté l'autre jour, il se met des bandeaux
-de ouate autour du cou. C'est à nos oreilles qu'il
-eût dû en mettre!... J'ai boudé, oui! j'étais furieuse...
-Endurer un glapisseur pareil!... Aussi, j'ai pris, le lendemain,
-pour rompre la malechance, mon beau lis
-de saphirs et d'émail... Et cela n'a pas manqué, en effet.</p>
-
-<p>&mdash;Votre lis de saphirs, madame?</p>
-
-<p>&mdash;Oui, oui, Rina... Tiens, donne-le-moi! Il me
-porte bonheur, c'est certain... Quand notre carrosse a
-versé, voilà trois ou quatre ans, je n'ai eu aucun mal,
-grâce à lui, et aux bals où je le mettais, je passais toujours
-pour la plus jolie... Une fois, chez les Nostitz,
-la cire d'un lustre a gâté je ne sais combien de toilettes:
-moi, rien, parce que j'avais mon lis!... Bon petit
-lis! Et elle le baisait. Agathe coud un trèfle à quatre
-feuilles dans la doublure de ses robes; mais je n'y crois
-pas, allons donc!... Qu'est-ce que nous disions?... Ah
-oui! Ne me nomme parmi nos invités, que ceux dont
-on pourrait faire des soupirants... Laisse les vieux,
-laisse les vieux!...</p>
-
-<p>&mdash;Eh bien donc, que pense Votre Grâce du comte
-Tiberio Spada?</p>
-
-<p>&mdash;Un nez! un nez! exclama la folle enfant. Le<span class="pagenum"><a name="Page_247" id="Page_247">[Pg 247]</a></span>
-comte Tiberio Spada est une partie de son nez... Seigneur
-Dieu! serais-je condamnée à des soupirs proboscidiens?...
-Oh! son nez est un marteau de porte, un
-soc, un éperon de vaisseau, une double flûte quand il
-soupire, un serpent de lutrin quand il ronfle; et, en tout
-temps, un alcoolomètre, où on lit les degrés de l'eau-de-vie
-qu'il a bue... Non, non, non, pas de comte Spada!</p>
-
-<p>&mdash;Alors, que dira Votre Grâce du marquis Zeculo,
-de Sebenico?</p>
-
-<p>&mdash;Il ne fait, répondit la princesse, que sourire,
-changer d'habit et regarder dessus, à la dérobée, la
-plaque de son ordre. Il est propre, peigné, rasé, lustré,
-parfumé. Il n'a dans sa bourse que des ducats neufs;
-son stick de corne vient de Londres; et il reçoit directement,
-par le paquebot, sa provision de gants de Naples.
-Parle-t-il, c'est de ses voyages, de son majorat de
-Carinthie, du palais qu'il possède à Trieste, de la princesse,
-sa demi-sœur, qui est dame du palais à Vienne;
-et il conclut, en hochant la tête, que, Dieu merci! il
-n'a pas à se plaindre, et que tout lui a réussi au delà
-même de ses souhaits.</p>
-
-<p>&mdash;Et messer Marnavitch, comment Votre Grâce le
-trouve-t-elle? N'est-il pas bel homme, vraiment?</p>
-
-<p>&mdash;Qui, Marnavitch?... Perds-tu la tête, voyons!
-Un géant, toujours bleu de barbe, qui a l'air du frère
-de ser Pistolese. Il avale son vin tout pur, d'une haleine,
-et demande à chaque Morlach le prix des écorces
-et du poisson sec... Statues, jardins, les tentures, les
-tableaux, il n'a rien regardé au palais; mais si c'est un
-âne, une vache, un vieux bouc qu'il rencontre sur les
-chemins, alors il s'arrête et il les admire, sans que l'on
-puisse l'en arracher.</p>
-
-<p>&mdash;Oh! dit la camériste en riant, comme Votre Grâce
-les maltraite!... Mais, allons, que dira-t-elle du jeune
-docteur de Raguse, Beppino Papafava?... Il a pourtant
-une jolie figure.</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_248" id="Page_248">[Pg 248]</a></span></p>
-
-<p>&mdash;Il plairait, repartit Josine, si seulement il voulait
-moins plaire. Quand il se trouve devant nous, il suffoque
-de la peur de n'être pas assez aimable... A un
-autre, Rina, à un autre...</p>
-
-<p>&mdash;Eh bien, madame, il y a encore le seigneur Ugo
-Toppo, le comte Imer, messer Niccoloso...</p>
-
-<p>&mdash;Ha, ha, ha! avec ses trois cheveux et son cure-dent
-de lentisque... Il ment, d'ailleurs, il n'a pas de dents...</p>
-
-<p>&mdash;Le seigneur Memmo della Mammana...</p>
-
-<p>&mdash;Oh! le glouton! interrompit la princesse. Quand
-il ouvre son énorme bouche, on dirait l'antre de la Jagodna...
-La nuit, il soupire après la lune, qu'il prend
-tantôt pour un pain rond, tantôt pour un croissant au
-cumin... Et qui encore?</p>
-
-<p>&mdash;Le baron Cornacchini, ser Zandiri de Céphalonie,
-le jeune comte Angiulliero...</p>
-
-<p>&mdash;Assez, assez! ne m'en nomme plus! s'écria Josine
-languissamment... Oh! je suis prise tout à coup
-de bâillements, rien qu'à me les représenter... Ils se
-ressemblent tous comme des florins, comme des gouttes
-de pluie... Apporte mon baguier, Rina. Quel bracelet
-vais-je mettre demain?</p>
-
-<p>&mdash;Beaucoup de ces dignes seigneurs doivent-ils
-encore nous arriver? demanda Barberine, en passant à
-la princesse un manteau de lit.</p>
-
-<p>&mdash;Non, reprit Josine, on n'attend plus que ser Ottaviani
-et sa femme, et le consul de Russie à Cattaro...
-As-tu songé à mettre de côté cet opiat gris pour les
-dents que Giano m'a donné? Il jure que c'est merveilleux...
-Que penses-tu de Giano, Rina?</p>
-
-<p>&mdash;Jésus Seigneur! exclama la camériste. Qu'est-ce
-que Votre Grâce me demande? Je suis une trop simple
-fille pour parler d'un homme pareil.</p>
-
-<p>&mdash;Bien! cela signifie qu'il te plaît. Allons, ne rougis
-pas pour ça... Passe-moi mes gants préparés... Et
-pourquoi te plaît-il?</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_249" id="Page_249">[Pg 249]</a></span></p>
-
-<p>&mdash;O Seigneur! protesta Barberine, qu'est-ce que
-Votre Grâce veut me faire dire?... Je n'ai pas parlé
-quatre fois à ser Gianettino, croyez-moi!</p>
-
-<p>&mdash;Bah! s'il ne te plaît pas à toi, repartit Josine, il
-plaît du moins à toutes nos dames... <i>Ser Giano, venez
-par ici! Ser Giano, que dites-vous de ça? Ser Giano,
-quelle surprise prépare-t-on pour ce soir?</i> C'est là ce
-qu'on entend constamment... Vois-tu, ces dames de
-Raguse aiment les hommes à cheveux frisés.</p>
-
-<p>&mdash;A dire vrai, répondit Barberine, ses cheveux sont
-ce qu'il a de mieux, avec ses dents... Il a aussi de fort
-beaux yeux...</p>
-
-<p>&mdash;Admirables! répliqua Josine. Ils sont jaunes, et
-comme moqueurs et féroces dans leur expression.</p>
-
-<p>&mdash;Il monte fort bien à cheval, dit Barberine.</p>
-
-<p>&mdash;Pas de plus hardi cavalier, de plus brave marin,
-dit la princesse.</p>
-
-<p>&mdash;Et puis, toujours leste et de belle humeur...
-Quand on le voit, madame, on dirait qu'il entre du
-soleil avec lui...</p>
-
-<p>&mdash;Là, là! ne t'échauffe pas tant, reprit Josine en
-riant. Bonne nuit, maintenant, Rina. Il est grand
-temps que je me mette au lit... Nous allons rêver
-de Giano. Es-tu folle de me parler ainsi de lui!... Il me
-semble qu'il fait la cour à la fameuse Angelelli, la
-beauté de Raguse, et que cette sotte y répond... Si
-j'en étais sûre!</p>
-
-<p>&mdash;A quelle heure faudra-t-il réveiller Votre Grâce?</p>
-
-<p>&mdash;Voyons, dit la princesse en bâillant, quels sont
-donc les plaisirs annoncés?... Ah! oui, l'on chasse
-comme avant-hier, toujours en cachette d'Isabelle;
-après quoi, dîner dans la forêt, non loin de Zaton di
-Doli... Viens ouvrir ma courtine, Rina, seulement
-quand je te sonnerai. Je veux faire la grasse matinée.</p>
-
-<p>La clairière où le repas devait avoir lieu fut occupée,
-dès avant midi, par les officiers des cuisines qui,<span class="pagenum"><a name="Page_250" id="Page_250">[Pg 250]</a></span>
-sous la conduite de Jacinto, commencèrent à tout accommoder.
-Ser Pistolese arriva vers cinq heures, pour
-surveiller le dernier préparatif. A l'ombre des pins-parasols,
-une longue nappe sur tréteaux, brodée d'argent,
-de fleurs de soie, et chargée d'assiettes d'argent,
-étalait une profusion de pâtés, d'oiseaux, de coquillages,
-et des pyramides de fruits. Des laquais, en hoqueton
-bleu gansé de jaune, tiraient d'une sorte de fourgon
-force sièges à dos de maroquin noir, qui se pouvaient
-ployer pour les voitures, tandis que d'autres déballaient
-les vases d'argent à glacer les vins. Mais des cris, des
-abois retentirent, et l'on vit s'avancer dans l'avenue
-une grande troupe à cheval, avec Josine en tête. Deux
-ou trois carrosses remplis de dames suivaient les cavaliers,
-au plus petit pas; et des valets, menant des chiens,
-fermaient la marche. Cette cavalcade, en un moment,
-envahit le spacieux rond-point. Le Grand-Duc aida
-Josine à descendre. Elle avait un habit de cheval, fantasque
-et charmant à la fois, un justaucorps gris, tout
-brodé d'argent, et un bonnet de velours noir, avec des
-plumes. Ser Pistolese s'avança à sa rencontre.</p>
-
-<p>&mdash;Quoi! Giano n'est pas encore là! s'écria la princesse,
-en jetant les yeux autour d'elle... Cette chasse
-était amusante, bien que j'aie vu le moment où le vent
-détournait les cailles de la pantière... Mais quelle idée
-avez-vous eue, sir Archibald, de tuer ce malheureux
-écureuil?</p>
-
-<p>&mdash;Fantaisie de chasseur! fantaisie de chasseur!...
-On les nomme muscardins, princesse.</p>
-
-<p>&mdash;Bah! dites ce que vous voulez, poursuivit Josine,
-le roi de la chasse est Giano, qui a eu l'idée d'effrayer
-les cailles... Bonjour, bonjour, ser Pistolese. Eh bien,
-préparez-vous cette fête de nuit pour demain?</p>
-
-<p>&mdash;Oui, princesse, dit le majordome. Les pavillons
-sont tendus à Stagno... J'ai disposé deux mille lampions
-sur les rochers de la crique, cent gros fanaux...</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_251" id="Page_251">[Pg 251]</a></span></p>
-
-<p>&mdash;Mais que fait donc Giano? dit Josine. Voilà longtemps
-qu'il devrait être ici... Est-ce que je puis attendre
-de la sorte? Est-ce qu'il ne connaît pas les femmes?
-Un moment de retard de plus est tout un purgatoire
-pour moi!... Cent gros fanaux, ser Pistolese...</p>
-
-<p>&mdash;Oui, princesse, autour des pavillons... Nous
-avons reçu de Raguse quantité de caisses d'artifices...
-En un mot, tout sera du plus bel effet, à ce que j'espère...</p>
-
-<p>&mdash;Qui vient par là? Est-ce Giano? reprit Josine...
-Ah! enfin! exclama la princesse, en voyant un gros de
-cavaliers déboucher dans la clairière, où ils mirent pied
-à terre aussitôt... Puisque nous voici au complet,
-mesdames, et vous, signori, prenez vos places. Pour
-mot d'ordre: Liberté parfaite!</p>
-
-<p>Tous les convives, dans un joyeux désordre, s'assirent
-autour de la table, tandis que les valets y posaient
-des rougets fumants sur des grils d'argent. Le premier
-service n'était que d'entremets et de fruits de mer.
-Toutes sortes de coquillages emplissaient des conques
-de vermeil; d'énormes langoustes, en buisson, enchevêtraient
-leurs piquants rouges, et des pastèques à
-pulpe rose, du gingembre, des citrons verts, des fruits
-confits aux cinq épices et au vinaigre, entouraient trois
-grands pâtés ouverts qui s'éboulaient sur de monstrueux
-plats d'argent. Le soleil, passant entre les
-arbres, envoyait ses derniers rayons tièdes et jaunissants
-sur la nappe; l'odeur résineuse des pins flottait;
-un daim ou une biche, par moments, bondissait au
-loin dans les taillis. Çà et là, autour de la table, les conversations
-commençaient.</p>
-
-<p>&mdash;Eh bien, Giano! s'écria Josine, est-ce ainsi que
-vous vous faites attendre? Si cela vous arrive encore,
-je froncerai le sourcil contre vous, je tonnerai comme
-un Jupiter femelle!</p>
-
-<p>&mdash;Il n'y a nul retard, Madonna, répondit le sculpteur,<span class="pagenum"><a name="Page_252" id="Page_252">[Pg 252]</a></span>
-en occupant la seule place vide qui restât, à la
-gauche de la princesse. Le soleil marque cinq heures à
-peine.</p>
-
-<p>&mdash;C'est bon, c'est bon!... Oui, désarmez-moi, repartit
-la folle jeune fille. Aujourd'hui, Notre Majesté a
-l'âme bonne, et veut bien entendre vos excuses... Nous
-te croyions déjà enlevé par le vieil Ourosch, Giano,
-dit-elle en riant, puisque, enfin, nous voici tout près de
-ce fameux village de Sgombro.</p>
-
-<p>&mdash;Combien ceux de Zemenico avaient-ils déjà pris
-de têtes? demanda messer del Piffero, un riche bourgeois
-ragusain.</p>
-
-<p>&mdash;Peuh! je ne sais, laissa tomber Giano, sept ou
-huit, ou quelque chose d'approchant... Mais pleins
-d'honneur comme je les connais, ils trouveront bien
-moyen, croyez-moi, d'en prendre encore quelques-unes.</p>
-
-<p>&mdash;Fi, Gianetto! dit Josine... Vous êtes par trop
-sanguinaire...</p>
-
-<p>&mdash;Moi, Madonna, s'écria-t-il, un agneau, un vrai
-pigeon de douceur!... Toutefois, je l'avoue librement,
-il ne faut pas qu'on m'offense. Mais qui pourrait supporter
-un affront?</p>
-
-<p>&mdash;Bah! dit Floris, à l'occasion, vous en supporteriez...
-Allons, allons! vous fileriez doux comme un
-autre.</p>
-
-<p>&mdash;Je dis, reprit le sculpteur, un moment étonné,
-que je n'en ai jamais souffert, Dieu merci!</p>
-
-<p>&mdash;Et moi, je dis, riposta Floris, qu'en cas de besoin,
-vous en souffririez. Croyez-moi, le monde a déjà vu
-des choses plus extraordinaires.</p>
-
-<p>&mdash;Je n'ai jamais souffert d'injure, affirma Giano, et
-je suis bien connu pour ça, d'un bout à l'autre de la
-Dalmatie.</p>
-
-<p>&mdash;Eh bien, il peut se faire qu'un jour vous en souffriez,
-voilà tout! Qui peut savoir, sior Giano, ce que
-lui réserve le destin? Chaque soleil produit à la lumière<span class="pagenum"><a name="Page_253" id="Page_253">[Pg 253]</a></span>
-d'innombrables événements, auxquels personne ne
-s'attendait. Nous sommes les jouets du hasard... Voilà
-pourquoi je dis qu'à l'occasion, vous souffririez une injure,
-tout comme un autre.</p>
-
-<p>&mdash;Monseigneur, répliqua le sculpteur, il est vrai
-que de bien des gens, je n'endurerais pas ces contradictions.
-Laissez-moi vous dire, encore une fois, que
-personne ne peut se vanter de m'avoir jamais molesté,
-et que je n'ai jamais souffert d'injure. Il se peut que je
-sois, au contraire, trop irascible de ma nature. Si je
-voulais raconter en détail tous les merveilleux accidents
-que ce penchant m'a occasionnés, j'étonnerais les
-nobles dames qui nous écoutent présentement. Mais,
-pour ne point paraître me louer, je laisserai cela de
-côté. Apprenez seulement, Monseigneur, que ce vaillant
-Ourosch s'est mal trouvé de m'avoir voulu faire tort,
-et, pourtant, je n'avais que seize ans à cette époque.</p>
-
-<p>Un profond silence tenait l'assemblée entière comme
-en suspens. Tous les yeux, fichés sur le Grand-Duc ou
-sur Giano, vis-à-vis de lui, montraient on ne sait quoi
-d'anxieux, une attente immobile et contrainte. Floris
-poursuivit d'un ton ironique:</p>
-
-<p>&mdash;Et que vous est-il arrivé avec ce terrible Ourosch,
-signor?</p>
-
-<p>&mdash;Je me pris de querelle avec lui, répondit le sculpteur,
-du temps qu'il était maître de poste. Ce fol et
-brutal animal prétendait me retenir ma selle, sous le
-prétexte que j'avais fait galoper une de ses juments
-de retour, ce qui était faux. Quand je vis qu'il n'écoutait
-rien, indigné, frémissant de rage, je me retirai,
-mais je ne pus fermer l'œil de la nuit. Je pensai d'abord
-à brûler la maison, puis à couper les jarrets aux
-chevaux que ce veillaque avait dans son écurie. Un
-médecin qui m'eût tâté le pouls aurait trouvé non le
-pouls d'un homme, mais celui d'un lion ou d'un dragon.
-Enfin, voici ce à quoi je m'arrêtai. Je m'esquivai dès<span class="pagenum"><a name="Page_254" id="Page_254">[Pg 254]</a></span>
-l'aube du jour, et dans une prairie d'Ourosch, je mis le
-feu à quatre de ses meules de foin, dont la belle et admirable
-clarté me réjouit jusqu'à Sabioneira, où je me fis
-saigner en arrivant. Ainsi, même du plus vil coquin, je
-n'ai jamais souffert la moindre injure.</p>
-
-<p>&mdash;Allons, c'est fort bien! dit le Grand-Duc... Pour
-Cirillo, on sait ce qui lui advint.</p>
-
-<p>&mdash;On sait si j'ai eu tort ou non, repartit Giano. Du
-jour où il m'eut offensé d'une manière intolérable, mon
-seul soulagement fut de le lorgner, comme on lorgne
-une maîtresse. Lorsque je m'avisai enfin que la passion
-de le voir si souvent m'enlevait le sommeil et l'appétit,
-et me faisait prendre un mauvais chemin, il me fallut
-bien me résoudre à en sortir. Je l'appelai donc loyalement,
-et nous nous battîmes. Je pensais qu'il n'avait
-reçu que deux ou trois piqûres de puce, quand on vint
-me dire qu'il était mort... Quoi qu'il en soit, tout ce
-que j'ai fait n'a été que pour défendre le corps que Dieu
-m'a prêté.</p>
-
-<p>&mdash;Je crois que pas un avocat ne plaide aussi bien,
-ricana Floris, mais vous avouez qu'il est mort.</p>
-
-<p>&mdash;Il est mort honorablement, dit le sculpteur; il a
-reçu les sacrements, il s'est réconcilié avec l'Église:
-et moi, fit-il en se frappant le sein du bout du doigt, je
-suis marqué pour toujours à son cachet, et j'ai passé
-plus d'une année à Venise, sans que le vieux Fédor
-m'envoyât un sou.</p>
-
-<p>&mdash;Il serait bienséant, je crois, répliqua Floris, que
-Giano dît: le grand-duc Fédor.</p>
-
-<p>&mdash;On me connaît, reprit le sculpteur. Je n'ai pas
-autre chose à répondre.</p>
-
-<p>&mdash;On vous connaît, c'est fort bien! dit le Grand-Duc.
-Mais l'homme ne se connaît pas lui-même...</p>
-
-<p>&mdash;Votre Altesse a beau faire, aucun de ceux qui nous
-écoutent ne doutera de ma parole.</p>
-
-<p>La princesse Josine intervint:</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_255" id="Page_255">[Pg 255]</a></span></p>
-
-<p>&mdash;Au nom du ciel, Giano, finissez. Qu'est-ce que
-tout cela signifie?</p>
-
-<p>&mdash;Le signor Gianetto, dit Floris, oublie et ce qu'il
-est, et ce que je suis.</p>
-
-<p>&mdash;Je vais vous dire aussi ce que je suis, repartit
-Giano avec fierté. Je suis un sculpteur, un artiste. Les
-hommes tels que moi, Monseigneur, sont dignes de
-parler aux papes, aux empereurs, aux plus puissants
-rois, et d'en être traités honorablement. J'ai pour modèles
-et pour maîtres cet illustre Donatello et cet incomparable
-Michel-Ange, les deux plus nobles créatures
-que l'on ait vues, depuis les anciens... Vous êtes le
-fils du Grand-Duc; moi, je suis le fils de mon art.
-Et les ducs et les fils de grands-ducs, on les rencontre
-par douzaines, à chaque porte, tandis que ceux de ma
-taille, on n'en trouverait peut-être pas cinq, à cette
-heure, dans le monde entier.</p>
-
-<p>&mdash;Bien, parlez tant qu'il vous plaira, reprit Floris.
-Je vous laisse.</p>
-
-<p>&mdash;Etes-vous fou, mon frère? exclama Josine...
-Allons, allons, allons, rasseyez-vous... Mais nous oublions
-pendant ce temps que le crépuscule descend.
-Messer, donnez ordre qu'on nous éclaire...</p>
-
-<p>Le majordome frappa dans ses mains, et aussitôt sept
-ou huit laquais, portant des girandoles enflammées,
-sortirent de derrière un rocher, et posèrent leurs flambeaux
-sur la table, tandis que d'autres allumaient des
-lampes attachées aux pins çà et là, et faites en façon
-de tourelles et de galères argentées. En même temps,
-parut dans la clairière, au milieu des rires et du brouhaha,
-un petit cortège de masques. C'étaient un More,
-la trousse au dos et le cimeterre en écharpe, un Tartare
-couvert de mousses et de miroirs, un Homme sauvage,
-de qui l'habit était garni de feuilles de chêne en
-velours vert, enfin un Chinois, tout brodé de fleurs,
-naturellement représentées. Ils portaient un jardin vert<span class="pagenum"><a name="Page_256" id="Page_256">[Pg 256]</a></span>
-plein de roses, et le plaçant devant Josine, en retirèrent
-un large bassin de vermeil, où s'entassaient, avec
-leurs pampres, force grappes de raisin muscat de Céphalonie.</p>
-
-<p>&mdash;Oh! du muscat! s'écria la princesse. Je n'en avais
-pas encore vu cette année... Qui nous fait ce présent?
-Est-ce toi, Giano?</p>
-
-<p>&mdash;Votre Grâce est libre de le croire, répondit le
-sculpteur. La tartane du vieux Panagiotti est mouillée
-à Zemenico.</p>
-
-<p>&mdash;Merci, merci, mon bon Giano, dit Josine. Il est
-merveilleusement beau... Maladroit de Damiano, qui
-n'en a pas à Sabioneira!... Tu t'es rappelé, bon Giano,
-combien j'en désirais, l'autre jour. Il n'y a que toi qui
-penses à me faire plaisir.</p>
-
-<p>&mdash;Monseigneur se lève! dit Mamula.</p>
-
-<p>Il y eut un sourd frémissement, et tous les yeux se
-tournèrent vers Floris. L'abbé Lancelot demanda:</p>
-
-<p>&mdash;Votre Altesse se trouve-t-elle mal?</p>
-
-<p>&mdash;Non! repartit le Grand-Duc, d'une voix rauque...
-Messieurs, de grâce, demeurez... Ce n'est rien!
-Une incommodité à laquelle je suis sujet... Sander,
-Sander!</p>
-
-<p>&mdash;Quelques tours d'allée vous remettront, dit Josine.</p>
-
-<p>&mdash;Oui, oui! Un éblouissement, pas autre chose...
-Mes excuses, messieurs. Bonsoir à tous!</p>
-
-<p>Floris s'en revint, au clair de lune. La forêt tranquille
-dormait. On n'entendait que le galop des chevaux,
-avec leur souffle haletant, et parfois, tout au loin,
-le glapissement d'un renard, ou le cri lamentable d'un
-oiseau de nuit.</p>
-
-<p>Une fois seul dans son appartement, la fièvre du
-Grand-Duc tomba.&mdash;Que signifie tout ceci? pensa-t-il.
-C'est ce Giano qui m'exaspère, avec ses bravades et
-ses vanteries... Puis, s'arrêtant tout à coup:&mdash;Ah!<span class="pagenum"><a name="Page_257" id="Page_257">[Pg 257]</a></span>
-vais-je me mentir à moi-même? Hypocrite, allons, ose
-l'avouer. Dis tout haut ce secret qui te brûle!... Oui!
-je suis jaloux de Josine.</p>
-
-<p>Il poursuivit à demi-voix, et marchant à pas lents,
-dans la chambre:</p>
-
-<p>&mdash;Comment cela est-il arrivé? D'elle ou de moi, qui
-est le coupable?... Ah! ce n'est pas elle, assurément.
-Elle ne voulait pas me tenter... C'est moi qui souille
-une innocente de mes désirs criminels... Se peut-il
-que l'on voie le mal, que l'on sache que c'est le mal, et
-cependant qu'on s'y précipite? Si je n'aime plus Isabelle,
-n'y a-t-il pas d'autres femmes au monde, et faut-il
-que je convoite l'amour de sa sœur!... Oh! quel
-démon me tente ainsi? Quel poids me presse et me
-pousse au crime? Rien que mon cœur, rien que moi-même...
-Oui! je ferais presque cela, parce que je ne
-dois pas le faire... Toute pensée de mal est un fœtus
-hideux qui, une fois conçu, vient forcément à la lumière.</p>
-
-<p>Il s'arrêta devant un admirable profil de femme,
-copié à la pierre noire, par Giano, d'après Léonard de
-Vinci. C'était celui que le sculpteur, curieux de ces
-rapprochements, affirmait ressembler à Josine. Floris
-avait désiré de le voir, avant qu'on le portât chez la
-princesse.</p>
-
-<p>&mdash;Oui, c'est bien elle, murmura-t-il... Le sourire
-surtout, et les yeux... Il avait déjà copié de même une
-tête, d'après Ghirlandajo, je crois, qu'on aurait prise
-pour Isabelle... Chose étrange qu'il ne se trouve peut-être
-pas un visage humain qui n'ait déjà paru sur la
-terre!... Ainsi, sans doute, ce que j'éprouve en ce moment,
-et crois être le seul à éprouver, le seul à avoir
-éprouvé, des milliers d'hommes l'ont senti et en ont
-souffert comme j'en souffre...</p>
-
-<hr class="tb" />
-
-<p>Le lendemain, Floris, qui s'était réveillé tard, descendit<span class="pagenum"><a name="Page_258" id="Page_258">[Pg 258]</a></span>
-dans les jardins, vers trois heures. Tout y était
-silencieux et solitaire, à cet ardent soleil d'après-midi.
-Il pénétra, pour se mettre à couvert, sous la massive
-treille florentine de marbre et de charpenterie. Elle
-faisait un long berceau voûté, où d'énormes grappes pendaient,
-et que coupaient, de distance en distance, des
-espèces de pavillons décorés d'obélisques de cuivre ou
-de vases de porphyre vert. Comme il traversait l'un de
-ces portiques, le Grand-Duc entendit un bruit de pas
-derrière lui; et, se retournant, il vit Barberine, la camériste
-de Josine. Elle marchait rapidement et tenait
-dans sa main une petite boîte de cuir fauve... Puis,
-quand elle eut rejoint Floris, tout essoufflée:</p>
-
-<p>&mdash;Ah! dit-elle, Sa Grâce aurait tant désiré, ce matin,
-voir Votre Altesse, pour lui demander combien de
-nuits on doit coucher à Stagno, et quel sera l'ordre des
-fêtes!</p>
-
-<p>&mdash;Oui, dit le Grand-Duc amèrement, les fêtes que
-donne mon frère bâtard... Qu'est-ce que ce coffret?
-reprit-il. Où portez-vous cela, Rina?</p>
-
-<p>&mdash;Chez messer Giano, dit la suivante, avec un billet
-de Sa Grâce.</p>
-
-<p>&mdash;Chez Giano!... Comment, comment, comment!...
-Est-ce que cet homme écrit à la princesse?</p>
-
-<p>&mdash;Messer Giano... Non, Monseigneur.</p>
-
-<p>&mdash;Je ne comprends pas la conduite de votre maîtresse,
-Rina... Écrire à ce bâtard insolent!... Que peut
-contenir ce coffret?</p>
-
-<p>&mdash;Je ne sais, Monseigneur... Ah! Sa Grâce voulait
-aussi vous prévenir que les chiens du seigneur comte
-Angiulliero sont arrivés.</p>
-
-<p>&mdash;Au fait, elle lui donne peut-être des instructions
-pour quelque mascarade, ou bien c'est un de ses bijoux
-qu'elle lui envoie à réparer... Pourquoi écrit-elle à
-ce fou? N'aurait-elle pas pu te charger de lui dire de
-vive voix?... Donne-moi ce coffret, Rina.</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_259" id="Page_259">[Pg 259]</a></span></p>
-
-<p>&mdash;Monseigneur...</p>
-
-<p>&mdash;Que crains-tu? Donne-moi ce coffret, te dis-je!</p>
-
-<p>Il le prit, et d'un doigt frémissant toucha le ressort
-qui fermait la boîte. Elle s'ouvrit. Sur le capitonnage
-vert clair, étincelait une bague ancienne, de deux
-serpents d'or émaillé. Un billet, mais à cachet volant,
-y était joint. Floris le lut d'un regard:</p>
-
-<p>«<i>Hier au soir,</i> mio caro, <i>quelque chose vous est
-tombé dans l'œil, et la marquise Angelelli, désolée de
-voir pleurer cet œil, la bonne âme! a voulu vous prêter
-son anneau, disant le remède souverain. Comme je ne
-saurais souffrir qu'une autre que moi soigne et guérisse
-mon bouffon, je vous envoie cette bague-ci. C'est
-un anneau de fiançailles vénitien et du seizième siècle.
-Portez-le pour l'amour de moi.</i>»</p>
-
-<p>&mdash;Lui envoyer un anneau! dit le Grand-Duc, en refermant
-lentement le coffret... Hum! hum!... Anneau
-de fiançailles... Bien, Rina! C'est une belle bague...
-Tu peux la lui porter, mon enfant.</p>
-
-<p>&mdash;Votre Altesse paraît fâchée, reprit Barberine.</p>
-
-<p>&mdash;Moi, fâché... Pourquoi? Allons donc! Porte-lui
-ceci, dépêche-toi!... Il doit l'attendre impatiemment...
-Anneau de fiançailles... ha, ha! Cela dit tout à qui
-sait comprendre... Dépêche-toi, va-t'en... Anneau de
-fiançailles! Il faut assurément que sa sœur soit informée
-de l'aventure. Oui, par le ciel! je vais la lui apprendre...
-Ha, ha!... Anneau de fiançailles!... Nous
-verrons ce qu'en dira Isabelle, quelles excuses elle
-pourra trouver...</p>
-
-<p>Mais au palais, Gina lui répondit que Sa Grâce n'était
-pas encore revenue du couvent de Sant'Orsola, où elle
-avait passé la matinée avec la princesse Tatiana; et,
-d'un air étonné, elle le considérait.</p>
-
-<p>&mdash;A Sant'Orsola, dit le Grand-Duc... Mon cheval,
-vite, mon cheval!</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_260" id="Page_260">[Pg 260]</a></span></p>
-
-<p>En effet, la veille, au matin, comme Isabelle s'habillait,
-elle avait reçu une lettre apportée par un messager
-du couvent. La vue de ce billet l'étonna, dans
-l'incertitude d'où il venait, et plus encore la signature
-qui était de Saloména, sous le nom de Sœur Marie des
-Anges. La jeune fille s'accusait et demandait pardon à
-la Grande-Duchesse du scandale qu'elle avait causé:
-mais, ramenée à Dieu par ses remords et les exhortations
-de Mgr Colloredo, elle espérait, dès le lendemain,
-de renaître à une vie nouvelle, recevant des mains de
-la Sainte Église le voile des vierges du Seigneur. Elle
-osait donc demander, quoique indigne, la faveur et
-le secours des prières de Mme la Grande-Duchesse,
-et la conjurait à genoux, avec larmes, de lui pardonner.</p>
-
-<p>&mdash;Hélas! pauvre enfant! dit Isabelle; je ne me suis
-jamais crue offensée.</p>
-
-<p>Une heure après, arriva dans son coche la supérieure
-de Sant'Orsola. Introduite aussitôt chez Mme la
-Grande-Duchesse, Mère Incarnation la pria qu'elle
-voulût bien, le lendemain, assister à cette vêture. Par
-là tomberaient tous les bruits que l'on avait semés sur
-le couvent; la calomnie serait confondue; rien n'était
-de si grande importance: bref, un tel flux de raisonnements,
-qu'Isabelle promit tout ce que voulut la bavarde
-Napolitaine.</p>
-
-<p>La cérémonie fut touchante, et Mgr Colloredo, qui se
-piquait fort d'éloquence, tira des larmes, en développant
-ces paroles de l'Épître aux Romains: <i>Induimini
-Dominum Jesum Christum... Revêtez-vous de Notre-Seigneur
-Jésus-Christ.</i> Il partit aussitôt après pour
-Raguse, où une assemblée de son clergé le réclamait,
-l'après-midi même. Les princesses demeurèrent
-au repas, qui fut long, délicat, fastueux et magnifiquement
-servi dans le grand réfectoire du couvent; et vers
-trois heures seulement, Isabelle et Tatiana, escortées de<span class="pagenum"><a name="Page_261" id="Page_261">[Pg 261]</a></span>
-toutes les religieuses, dirent adieu à la révérende Mère,
-et, remontant dans leur carrosse, reprirent, par la plage
-de mer, la route de Sabioneira.</p>
-
-<p>&mdash;Qui m'eût dit, fit soudain l'aveugle, après quelques
-instants de silence, qui m'eût dit que jamais je
-t'appellerais abandonnée!</p>
-
-<p>&mdash;Oh non! Floris m'aime toujours, s'écria Isabelle.</p>
-
-<p>&mdash;Pourquoi alors, répliqua Tatiana, le voit-on si
-peu avec toi? Pourquoi te salue-t-il à peine, d'un bonjour
-distrait? Pourquoi a-t-il pris, pour donner des
-fêtes, le temps où tu n'y peux assister? Est-ce là ce
-qu'il se doit à lui-même et ce qu'il doit à Isabelle? Ces
-folies, ces frivolités sont-elles dignes d'un Grand-Duc?...
-Au reste, poursuivit l'aveugle, ce n'est pas lui
-seulement que j'accuse. Le mal provient aussi, chère
-sœur, de ce caprice de notre père qui le retient en
-Dalmatie, et de l'oisiveté forcée où vit mon frère, à
-Sabioneira.</p>
-
-<p>&mdash;Tu ne le connais pas, dit Isabelle. C'est le cœur
-le plus fier, le plus noble...</p>
-
-<p>&mdash;Je le connais, reprit Tatiana. Je pèse ses moindres
-paroles, et jusqu'à ses silences même. Il a en lui
-un appétit d'action qui dévorerait des mondes. Comme
-dit Gœthe de son Faust, il veut du ciel les plus belles
-étoiles et de la terre chaque sublime volupté... Mais
-il est inconstant et léger; je redoute de tels caractères...
-Comme il a supporté aisément la perte de la
-Grande-Duchesse! Elle eût donné pour ce fils retrouvé
-sa vie et son bonheur éternel. De lui, elle n'a obtenu
-que quelques larmes.</p>
-
-<p>&mdash;Floris connaissait peu sa mère, repartit Isabelle.
-Il l'a noblement regrettée, sans faire montre de sa douleur...
-Que de fois je t'ai entendue dire, chère sœur,
-qu'il y avait quelque lâcheté à verser des larmes devant
-les autres!... Et toi-même, tu n'as pas pleuré.</p>
-
-<p>&mdash;Oui, c'est vrai, répondit l'aveugle. Il est indigne<span class="pagenum"><a name="Page_262" id="Page_262">[Pg 262]</a></span>
-d'une âme fière de se fondre en gémissements. J'ai
-donc caché et dévoré mes pleurs, mais mon cœur reste
-toujours percé du souvenir sanglant de cette mort... Il
-me réveille chaque nuit, et, le jour, se mêle sans cesse à
-mes pensées.</p>
-
-<p>Alors, elles ne parlèrent plus. La brise marine soufflait,
-les pins bruissaient faiblement, tandis que le carrosse
-magnifique, au trot de ses quatre chevaux, longeait
-le golfe uni comme un lac. Mais près du tombeau
-de Simonetta, la Grande-Duchesse tira son cordon, se
-fit descendre avec Tatiana, séduites toutes deux par le
-beau temps, la douceur charmante de l'air: puis, envoyant
-le carrosse en avant, elles commencèrent de
-marcher dans l'épais gazon semé de colchiques. Des
-corneilles, des goélands, des oies marines se jouaient
-sur les eaux, en battant des ailes. Le ciel, tout tacheté
-d'argent, resplendissait comme un immense satin bleu.</p>
-
-<p>Soudain, Tatiana tressaillit:</p>
-
-<p>&mdash;Est-ce que je n'entends pas, murmura-t-elle, le
-galop du cheval de Floris?... A nous autres, malheureux
-aveugles, l'air sonore envoie cent messages qui
-nous préviennent, à défaut de nos yeux.</p>
-
-<p>&mdash;Oui, c'est lui! s'écria Isabelle... Oh! qu'a donc
-Monseigneur?... Son aspect m'effraye!</p>
-
-<p>Le Grand-Duc, d'un galop furieux, accourait le long
-de la plage. A vingt pas des princesses, il s'arrêta net,
-sauta par terre, et blême, les yeux étincelants, Floris
-s'avança vers Isabelle, qui l'attendait au pied du sépulcre.</p>
-
-<p>&mdash;Je voudrais savoir, dit-il d'une voix sourde, jusqu'à
-quand ceci va durer... Qui est le maître ici, de moi
-ou de votre sœur?</p>
-
-<p>&mdash;Ma sœur, fit Isabelle... Josine!</p>
-
-<p>&mdash;Oui, Josine!... Si dans trois jours elle n'est pas
-partie pour le couvent... Je ne veux plus la voir ni lui
-parler!</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_263" id="Page_263">[Pg 263]</a></span></p>
-
-<p>&mdash;Qu'a-t-elle fait, Monseigneur, qui vous déplaise?
-dit Isabelle... Vous à qui elle a toujours marqué tant
-de tendresse, vous qui étiez son guide en tout, et
-qu'elle consultait même sur ses joyaux et sa parure,
-comment se peut-il que, soudain, elle vous ait si grandement
-offensé?</p>
-
-<p>&mdash;Comment cela se peut? exclama-t-il. Ah! ah!
-Faut-il donc supporter qu'elle coquette avec tout venant,
-coure les champs du matin au soir, rie insolemment
-aux uns et aux autres?... Elle se plaît à me
-braver!</p>
-
-<p>&mdash;Cher frère, dit Tatiana...</p>
-
-<p>&mdash;Elle fait la cour à Giano, elle lui fait la cour, sur
-ma vie!... A ce bouffon, à ce gâcheur de terre!... Et
-lui, comme dans son miroir, lui lance, à la dérobée, des
-sourires d'intelligence. On les voit chuchoter, se serrer
-les doigts; ils se fourrent dans les coins noirs; elle
-lui parle à l'oreille, et ils ricanent... Ah! c'est une
-honte, vous dis-je, et je ne le souffrirai pas plus longtemps!</p>
-
-<p>&mdash;Cher Floris, répondit Isabelle, leur familiarité est
-trop hardie, sans doute; mais qu'elle soit tout à fait
-innocente, c'est ce que j'ose bien jurer.</p>
-
-<p>&mdash;Innocente!</p>
-
-<p>&mdash;Oui, Monseigneur.</p>
-
-<p>&mdash;C'est faux, c'est faux, je vous dis que c'est faux,
-Isabelle. Croyez-vous que je n'aie plus de cervelle,
-plus d'yeux pour discerner une amitié permise d'avec
-l'impudence et l'effronterie?... Si vous m'aviez laissé
-finir... Elle vient de lui envoyer une bague, une bague
-que j'ai surprise... Un anneau de fiançailles! Ha, ha,
-ha!... Comprenez-vous ce que cela veut dire?</p>
-
-<p>&mdash;Une bague! fit la Grande-Duchesse.</p>
-
-<p>&mdash;Oui, oui, oui, oui! Faut-il vous le répéter encore?...
-Une bague avec un billet, où elle le flatte et
-le caresse, et le loue, et se jette à sa tête!... C'est une<span class="pagenum"><a name="Page_264" id="Page_264">[Pg 264]</a></span>
-chose honteuse, je vous dis. Une honte, une honte,
-une honte!</p>
-
-<p>&mdash;Vous vous noircissez trop sa faute, repartit Isabelle.
-Croyez-moi, cher seigneur, Josine est légère,
-non perverse. Son esprit est capricieux, mais son cœur
-n'est pas corrompu.</p>
-
-<p>&mdash;Ah! persuadez-vous cela, s'écria Floris, et faites
-des phrases dessus!... Vous raisonnez de cette affaire
-selon les lieux communs de vos livres; et moi, moi, je
-la vois, je la sens&mdash;il saisit le bras d'Isabelle&mdash;comme
-vous sentez mon étreinte, comme vous voyez la main
-qui vous touche... Mais je vais chasser ce Giano, continua
-le Grand-Duc, dans sa fureur; je le jetterai
-dehors, ainsi qu'un laquais... Qu'il retourne à Venise
-pétrir la cire! Qu'il aille au diable! Qu'il disparaisse!</p>
-
-<p>&mdash;Vous ne ferez pas cela! répliqua Tatiana. Un tel
-éclat rejaillirait sur notre sœur... Elle en serait flétrie,
-déshonorée.</p>
-
-<p>&mdash;Bah! bah! pas même désolée... Elle se consolerait
-vite. Est-ce qu'elle ne coquette pas avec Archibald,
-avec Zeroli, avec le diable, s'il était là?... C'est une
-nature perverse. Ne l'excusez pas!</p>
-
-<p>&mdash;Que de fois vous l'avez excusée jadis! répondit
-l'aveugle. Vous la vantiez sans cesse, alors. Vous rapportiez
-ses bons mots, ses saillies...</p>
-
-<p>&mdash;Elle a changé! cria le Grand-Duc. Puis-je être
-encore ce que j'étais, alors qu'elle est toute différente?</p>
-
-<p>&mdash;Mais ne tournez-vous pas à mal, dit l'aveugle,
-des actions innocentes, en somme? Est-ce donc une
-chose si étrange qu'elle ait offert un petit présent à un
-familier du palais? Cette liberté de Josine avec Gianettino,
-qui vous irrite, provient de l'étroite habitude
-dans laquelle ils vivent, depuis l'enfance... Je m'étonne,
-mon frère, de votre colère... Qu'y a-t-il là qui ait pu
-vous émouvoir à ce point?</p>
-
-<p>&mdash;C'est par la suite de ses actions qu'il faut la juger,<span class="pagenum"><a name="Page_265" id="Page_265">[Pg 265]</a></span>
-repartit Floris. Vous ne l'avez pas vue, Tatiana... Oh!
-ses yeux, ses gestes, ses sourires, ont un langage...
-Chaque regard, chaque mouvement décèle sa coquetterie...</p>
-
-<p>A ce moment, un bruit violent et sourd, pareil à un
-coup de canon lointain, roula dans les profondeurs de
-la forêt. C'était la première des salves par lesquelles
-messer Pistolese annonçait que les gens de la chasse
-venaient d'arriver à Stagno.</p>
-
-<p>&mdash;Bella!... Eh bien, Bella! dit l'aveugle, qu'avez-vous
-donc?... Vous ne vous soutenez plus!</p>
-
-<p>&mdash;Non, non... Ce n'est rien... une faiblesse.</p>
-
-<p>&mdash;Elle se trouve mal, mon frère... Là, sur ce roc...
-Eh bien, Bella?... Eh bien, sœur?</p>
-
-<p>&mdash;Comment est-elle? dit Floris.</p>
-
-<p>Tatiana, se relevant, siffla dans un petit sifflet de
-vermeil.</p>
-
-<p>&mdash;Elle revient à elle, murmura l'aveugle... N'ayez
-aucune crainte, mon frère. Elle s'est quelque peu fatiguée...
-Bien! voici le carrosse avancé... Nous allons
-rentrer au plus vite.</p>
-
-<p>Le Grand-Duc resta seul sur la plage. On entendait
-gronder au loin, de moment en moment, les détonations
-de la fête.</p>
-
-<p>&mdash;Silence, bruit stupide! exclama-t-il. Silence,
-tapage grossier! Il faut du vacarme à tous ces gens,
-comme à des écoliers lâchés... Ah! j'aurais dû faire
-ce que je disais, suspendre les préparatifs, commander
-que l'on enlevât les pavillons... Quelle heure est-il? Le
-soleil décline... Ils ne m'ont pas même attendu... Cet
-insolent Gianettino!... Mais je m'en vais les troubler,
-par le ciel! Je tomberai au milieu de leur joie.</p>
-
-<p>Son cheval paissait à l'écart; le Grand-Duc se mit en
-selle et partit. Il traversa, toujours au galop, la gorge
-des Rochers de bitume, et atteignit bientôt le marais
-de Vogoritza. Un lourd brouillard, presque continuel<span class="pagenum"><a name="Page_266" id="Page_266">[Pg 266]</a></span>
-en ce lieu, couvrait les eaux immobiles et noires.</p>
-
-<p>&mdash;Holà! cria Floris... Batelier!</p>
-
-<p>&mdash;Voilà! voilà! répondit une voix, du milieu de
-l'étang. J'arrive!</p>
-
-<p>Une grosse barque parut. On y apercevait confusément
-plusieurs figures, à travers la brume; et, lorsque
-le bac toucha la rive, Floris, non sans étonnement, en
-vit sortir des femmes et des enfants, portant des cages,
-des chaudrons, des hardes, des ustensiles de ménage,
-comme des gens forcés de s'enfuir en toute hâte.</p>
-
-<p>&mdash;Qu'y a-t-il? fit brusquement le Grand-Duc. Qui
-êtes-vous? où allez-vous?</p>
-
-<p>&mdash;Ces chiens de Sgombro ont rompu la trêve, répondit
-une des femmes. Ourosch s'est remis à leur tête.
-Ils ont fondu ce matin sur Potok; ils ont coupé les
-oliviers, détruit les barques... Le frère de ma mère
-habite Zemenico; nous allons lui demander asile.</p>
-
-<p>&mdash;Ah! l'on va donc se battre! s'écria Floris... Bien,
-Ourosch! saccage, massacre! Sois implacable! pas de
-pitié!... Égorge les vieillards! tue les femmes! écrase
-les enfants à la mamelle!... A quoi sert-il qu'il y ait
-des coquins au monde?</p>
-
-<p>Et les Morlaques stupéfaites virent le Grand-Duc
-sauter dans la barque où son cheval se trouvait déjà,
-et qui s'éloigna du rivage.</p>
-
-<hr class="chap" />
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_267" id="Page_267">[Pg 267]</a></span></p>
-
-
-
-
-<h3><a name="LIVRE_QUATRIEME_2" id="LIVRE_QUATRIEME_2">LIVRE QUATRIÈME</a></h3>
-
-
-<p>&mdash;Monseigneur n'est pas arrivé? demanda Josine...
-Où est Sander?</p>
-
-<p>&mdash;Ici, aux ordres de Votre Grâce.</p>
-
-<p>&mdash;Lorsque votre maître viendra, prévenez-moi; je
-ne veux pas le voir... Fi! fi! manquer ainsi à sa
-parole!</p>
-
-<p>Elle se dressa brusquement, et, comme à un signal
-attendu, il se fit aussitôt un joyeux désordre des convives
-qui se levaient, quittant la table, tandis que les
-valets approchaient, pour desservir, une sorte de grand
-buffet marqueté d'étain et de cuivre, et posé sur quatre
-roues. Des bouquets de roses effeuillées, des blocs de
-glace qui fondaient, des monceaux de fruits s'écroulant
-des jattes et des orfèvreries, chargeaient la nappe
-éblouissante. Au-dessus, entre de hauts lauriers, se
-tenait, suspendu par des cordes de soie, un voile de
-pourpre à franges d'or.</p>
-
-<p>&mdash;Honni soit le buveur qui déserte! s'écria messer
-Zeroli, se soulevant, le verre à la main, au milieu du
-peu de convives qui étaient demeurés attablés. Soyons,
-comme dit la chanson,</p>
-
-<div class="poem"><div class="stanza">
-<span class="i0">Les derniers au joyeux festin,<br /></span>
-<span class="i0">Et les premiers dans la plaine,<br /></span>
-<span class="i8">Au matin.<br /></span>
-</div></div>
-
-<p>&mdash;Je passerais la nuit à boire! repartit Archibald
-avec véhémence. Le jour de fête de la princesse est
-bien fêté... Une coupe de champagne, maraud!</p>
-
-<p>&mdash;<i>C'est d'un bol de champagne, un jour</i>, fredonna<span class="pagenum"><a name="Page_268" id="Page_268">[Pg 268]</a></span>
-le petit conseiller, <i>que naquit le dieu de Cythère</i>...
-Le jour de fête de la princesse... Ah çà! vous êtes
-gris, Archibald!</p>
-
-<p>&mdash;Moi gris!... moi gris! répliqua le long jeune
-homme... Allons, j'ai été en goguettes plus d'une fois
-déjà, sur mon honneur!... Je connais le carillon des
-verres...</p>
-
-<p>Mais ses paroles se perdirent dans le tumulte croissant.
-Les serviteurs couraient, s'interpellaient; de
-grands chiens blancs tachetés d'orange bondissaient;
-et sur la plage de la mer, que dominait le bois de lauriers
-où le banquet avait été dressé, des Morlachs
-déchargeaient de deux tartanes à l'ancre, des thons
-énormes, des bécasses, un sanglier, avec des couffes
-de raisins et de grenades, tout ce qu'avaient pu fournir
-à ser Pistolese de plus monstrueux et de plus exquis
-Bila-Glavor et Palenica, les deux petites îles voisines.
-Cependant, l'orbe du soleil disparaissait derrière les
-flots. Toute la mer, comme incendiée, roulait de molles
-flammes jaunes; et dans la lumière éclatante, les trois
-colonnes gigantesques, orgueilleux débris d'un temple
-romain, qui signalent aux pêcheurs du large le promontoire
-de Stagno, se dressaient, plus vermeilles que l'or,
-parmi les ruines et les broussailles, à l'extrémité de la
-terrasse. C'était là que se tenait Josine, tout debout
-sur les marches brisées, au milieu d'un groupe de jeunes
-gens et de femmes vêtues de blanc.</p>
-
-<p>&mdash;... Et s'il est gai, reprit Josine, s'adressant à
-Sander qui l'avait suivie, s'il est gai, dites-lui que je
-pleure: s'il est triste, que je saute de joie... Comme
-ce Zeroli croasse! Il n'y a pas de mouette blessée qui
-piaille aussi intolérablement...</p>
-
-<p>Le jeune comte Angiulliero dit en riant:</p>
-
-<p>&mdash;Il est vrai que sir Archibald et lui sont, aujourd'hui,
-d'un entrain surprenant.</p>
-
-<p>&mdash;Bah! c'est par dépit, fit la princesse. Ils restent<span class="pagenum"><a name="Page_269" id="Page_269">[Pg 269]</a></span>
-les derniers attablés, et braillent comme des fondeurs
-de cloches, parce qu'ils boudent contre moi... Puis,
-dans un quart d'heure, ils m'aborderont, et le petit
-messer Zeroli me nommera la reine des Grâces. Il faudra
-danser avec eux, leur sourire, écouter leurs bons
-mots, les avoir de chaque côté, ainsi que deux pendants
-d'oreilles... Oh! être ainsi hantée par ces niais, tyrannisée,
-martyrisée!... Ils me gâtent toutes mes joies,
-comme des chaussures trop justes, comme une tache
-sur une robe, comme un air banal qui vous poursuit,
-comme la vue d'une tête de mort!</p>
-
-<p>Par une colère mutine, elle lança au loin sur la plage
-le bouquet de roses qu'elle mordillait, tandis que le
-sculpteur s'écriait:</p>
-
-<p>&mdash;Abandonnez-les-moi, Madonna! Il y a longtemps
-que quelques-uns de ces nobles seigneurs et moi-même,
-nous complotons de prendre à leurs dépens un joyeux
-divertissement.</p>
-
-<p>&mdash;Que voulez-vous faire? demanda-t-elle.</p>
-
-<p>&mdash;Nous en laisserons la surprise à Votre Grâce,
-repartit Giano; mais si je ne les contrains pas, ce soir,
-de quitter Stagno en toute hâte, si je ne vous les rends
-pas, tous deux, pour le reste de leur séjour, plus muets
-que des urnes funéraires, croyez-moi incapable, Madonna,
-de sculpter un sifflet d'un sou!</p>
-
-<p>&mdash;Par le ciel! dit Josine en riant, si tu fais cela,
-Giano, tu obtiendras de moi toutes choses... Allons,
-mesdames, il est grand temps, maintenant, de nous aller
-habiller pour la fête.</p>
-
-<p>&mdash;Vite! vite! s'écria le sculpteur. Ser Zeroli se lève
-justement... Laissez-moi, signori, disparaissez!</p>
-
-<p>Toutes les dames, à pas pressés, remontèrent le
-roide sentier qui conduisait aux pavillons, tandis que
-les hommes, furtivement, se cachaient derrière les ruines
-et les pans de murailles écroulées. En un moment,
-Giano demeura seul, au pied des hautes colonnes. Les<span class="pagenum"><a name="Page_270" id="Page_270">[Pg 270]</a></span>
-derniers feux du couchant s'éteignaient; quelques valets,
-à l'entrée du bois, retiraient de la source où ils
-rafraîchissaient, des flacons et des cruches d'étain; et,
-sans souci de rien au monde, le petit conseiller de cour
-s'avançait sur la longue terrasse, en abattant avec sa
-houssine, de droite et de gauche, les mauves roses et
-les chardons qui lui venaient presque à l'épaule.</p>
-
-<p>&mdash;Ah! Dieu vous garde! chuchota Giano, qui marcha
-droit à sa rencontre. Le ciel même vous adresse ici...
-Allons, il faut absolument que cette querelle n'aille
-pas plus loin!</p>
-
-<p>&mdash;Quoi?... Une querelle?... Qu'y a-t-il?</p>
-
-<p>&mdash;Allez-vous donc dissimuler, reprit Giano, vis-à-vis
-d'un serviteur tel que moi?... Cher gentilhomme, daignez
-m'en croire. Ne rendez pas inévitable ce duel
-entre sir Archibald et vous.</p>
-
-<p>&mdash;Moi!... Un duel! exclama ser Zeroli.</p>
-
-<p>&mdash;Allons! puisque je vous répète que l'affaire tout
-entière est connue... Je n'ai jamais vu d'homme si
-furieux... Que lui avez-vous donc fait, messer?</p>
-
-<p>&mdash;A sir Archibald?... Moi!... Rien, rien, rien! répondit
-Zeroli stupéfait... A moins qu'il ne se soit offensé
-de ce que, par badinage, je lui ai dit qu'il était gris.</p>
-
-<p>&mdash;C'est bien cela! repartit le sculpteur. Voilà longtemps
-déjà qu'il vous jalouse, pour la faveur marquée
-avec laquelle vous accueille la jeune princesse. Les
-louanges qu'il entend donner, de tous côtés, à votre
-immense valeur, à votre merveilleuse audace, l'auront
-aussi piqué jusqu'au vif... Moi, gris! moi, gris! répétait-il,
-tandis que tous, autour de lui, nous l'adjurions
-de se calmer, comme l'on prie la croix du Rédempteur...
-Eh bien! je dis que ser Zeroli est un sacre, un butor,
-un âne fieffé!</p>
-
-<p>Le petit homme interrompit:</p>
-
-<p>&mdash;Bien, bien!... Tout ce qu'il lui plaira! On me
-connaît, on me connaît, Dieu merci! Mais je ne voudrais<span class="pagenum"><a name="Page_271" id="Page_271">[Pg 271]</a></span>
-pas avoir l'air d'abuser, et cela en présence des
-dames, de ma grande habileté aux armes. Aussi, ser
-Giano, me confiant en votre amicale prudence, je remets
-l'affaire entre vos mains.</p>
-
-<p>&mdash;Moi votre témoin! s'écria Giano... Voilà bien ce
-que je redoutais. C'est cette vaillance enragée qui
-vous jette dans tous les périls... Voyez! rien qu'à ce
-mot de duel, vos yeux étincellent, et vous ne vous possédez
-plus. De son côté, le comte Archibald jure, avec
-d'horribles serments, qu'il veut absolument échanger
-une douzaine de balles avec vous, et vous trouer les
-boyaux mieux qu'une flûte, en sorte qu'inflexibles
-comme je vous connais, il faudra qu'une de vos deux
-âmes bouillantes s'envole ce soir!</p>
-
-<p>&mdash;Mais comprenez-moi, comprenez-moi, ser Giano.
-Je consens à faire ma paix avec le comte Archibald. Je
-suis bien loin de lui en vouloir... Qu'il laisse tomber
-cette affaire!... Expliquez-lui qu'il n'y avait pas d'offense,
-aucune offense, aucune offense, en vérité!</p>
-
-<p>Le sculpteur secoua la tête:</p>
-
-<p>&mdash;Vous en parlez fort à votre aise, signor. Sachez
-donc que l'Ange de paix lui-même ne parviendrait pas
-à se faire médiateur entre vous et sir Archibald... Sous
-une mine quelque peu simple, le comte cache une fougue
-indomptable, un vrai courage de lion. C'est bien vraiment,
-signor, le plus adroit, le plus valeureux, le plus
-implacable adversaire que vous pouviez rencontrer en
-Dalmatie!</p>
-
-<p>&mdash;Diantre! diantre!... Mais que faire, alors?</p>
-
-<p>&mdash;Si vous voulez m'en croire, dit Giano, vous vous
-éloignerez pour ce soir. Il y a là d'honnêtes pêcheurs
-qui retournent à Palenica. Montez sur leur tartane, où
-ils vous accueilleront, en grand respect et révérence.
-Une nuit est bien vite passée, et demain, quand vous
-reparaîtrez, nous aurons fait honte à sir Archibald de
-son féroce emportement, et il vous frappera dans la main.</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_272" id="Page_272">[Pg 272]</a></span></p>
-
-<p>&mdash;Eh bien, soit! reprit le petit homme. Ser Giano,
-je cède à vos prières... C'est dit! Conduisez-moi seulement.</p>
-
-<p>Tous deux prirent le roide escalier qui descendait à
-la plage, et s'éloignèrent dans le crépuscule, tandis que
-de derrière les blocs écroulés, les pans de murs, les
-colonnes, reparaissaient, un à un, comme des ombres,
-les invisibles spectateurs de cette scène. On entendit
-des risées étouffées, des murmures, des chuchotements.
-Les brumes du soir s'épaississaient. Sur la mer déserte
-et obscure, une lumière immobile brillait, dans les
-profondeurs de l'horizon. A ce moment, Giano reparut
-seul, au haut des marches. Un rire général s'éleva.</p>
-
-<p>&mdash;Paix, morbleu! st! st! fit le sculpteur. A vos
-places! à vos places! à vos places!... Ne voyez-vous
-donc pas là-bas sir Archibald, que nous envoie le dieu
-même de la Farce?</p>
-
-<p>La longue silhouette du comte apparaissait au bout
-de la terrasse. Guêtré de cuir blanc, et vêtu de chasse,
-avec une casquette de velours noir, il menait à la laisse
-deux chiennes courantes; et un valet le suivait, portant
-une torche.</p>
-
-<p>&mdash;Sir Archibald! appela Giano.</p>
-
-<p>&mdash;Ah! te voilà, te voilà, coquin!... Où donc vous
-êtes-vous tous fourrés?</p>
-
-<p>&mdash;Chut! chut! dit le sculpteur, le doigt sur les
-lèvres... Au nom de Dieu, ne parlez pas si haut, sir
-Archibald!</p>
-
-<p>&mdash;Bah! pourquoi, pourquoi, pourquoi?... Vas-tu
-penser aussi que je suis ivre?</p>
-
-<p>&mdash;Frère, quand je te vois ainsi confiant, reprit Giano,
-tu me tortures plus cruellement que si mes entrailles
-étaient à frire dans une poêle. Pour Dieu!... Si tu tiens
-à l'existence, songe à te mettre sur tes gardes!</p>
-
-<p>&mdash;Mais pourquoi, mais pourquoi? repartit sir Archibald...
-Ce n'est pas, j'espère, offenser le comte Piero<span class="pagenum"><a name="Page_273" id="Page_273">[Pg 273]</a></span>
-Angiulliero, ni aucun homme, que de prétendre que
-l'eau de mer est un bon laxatif pour les chiens. Eh bien!
-voici <i>Lady</i> et <i>Braque</i> qui sont arrivées aujourd'hui. Je
-les conduis, le soir, sur le rivage, pour leur donner un
-lavement salé... Qui peut trouver à redire à ça?</p>
-
-<p>&mdash;Que parles-tu du comte Angiulliero, frère? s'écria
-le sculpteur. Ton ennemi est messer Zeroli, qui jure
-qu'il aura ta vie, ou que tu prendras la sienne... Un
-démenti! un démenti! hurle-t-il, tout suant et fumant
-de colère, comme les bains de Porrete... Me jeter un
-démenti à la face, quand j'affirme simplement qu'il est
-gris!... J'ai essayé de t'excuser. Alors, de rage, il a
-poussé un si grand cri qu'on aurait pu l'entendre à
-quatre milles, et, tout tremblant, je me suis mis à ta
-recherche, pour savoir ce que tu comptes faire, et
-quelles sont tes volontés.</p>
-
-<p>&mdash;Mes volontés! exclama Archibald. Voilà une jolie
-plaisanterie!... Je ne me crois pas si près de ma fin,
-Dieu merci! J'espère voir encore autant de jours
-qu'aucun homme en ce monde!</p>
-
-<p>&mdash;Sans doute, sans doute, répondit Giano. Mais tout
-cela n'empêche pas qu'il n'ait donné, devant moi, à ses
-témoins, les instructions les plus inexorables, les plus
-sanglantes, les plus fatales... C'est la manière pleine de
-grâce dont t'accueille la jeune princesse, qui lui met
-cette frénésie au cœur... Ainsi, frère, prépare-toi! Tu
-vas avoir affaire, sache-le bien, au démon, au dieu Mars
-de l'escrime. On dit que, pendant un de ses séjours à
-Cettigne, le prince régnant du Montenegro lui a appris
-la <i>scoconferrada</i>, tu sais, la fameuse estocade des montagnes.</p>
-
-<p>Sir Archibald, comme d'effroi, laissa tomber de l'œil
-son monocle:</p>
-
-<p>&mdash;Je ne veux rien avoir à démêler avec lui! C'est un
-homme brutal et dangereux... Pourquoi l'a-t-on reçu?
-Pourquoi l'a-t-on reçu?</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_274" id="Page_274">[Pg 274]</a></span></p>
-
-<p>&mdash;Il faut prendre un parti! dit le sculpteur. Voilà,
-là-bas, d'honnêtes pêcheurs qui s'en retournent à Bila-Glavor.
-Monte sur leur tartane, où ils t'accueilleront
-avec le respect que l'on doit à ton Asinissime Seigneurie...
-Une nuit est bien vite passée, et demain, quand
-tu reparaîtras, nous aurons fait honte à ser Zeroli de
-son féroce emportement, et il te frappera dans la
-main.</p>
-
-<p>&mdash;J'aimerais mieux, dit Archibald, partir immédiatement
-pour Raguse.</p>
-
-<p>&mdash;Eh! le peux-tu, le peux-tu, ma bonne tête de
-citrouille? Avons-nous, ici, le tapis enchanté?... Frère,
-fais ce que je te dis... Il a déjà tué trois hommes!...
-Suis-moi, suis-moi, suis-moi! ne tardons pas!... Ses
-menaces sont si terribles que plusieurs d'entre nous,
-rien qu'à les entendre, ont été assaillis de coliques,
-qu'ils ont dû satisfaire à deux pas de là... Allons! viens,
-je te dis... Suis-moi!</p>
-
-<p>Des cris de joie saluèrent Giano, quand il reparut sur
-la terrasse. Déjà, cette folle jeunesse préparait tout
-pour un triomphe bouffon: les uns coupant une jonchée
-de lauriers, d'autres portant des genévriers en flammes,
-d'autres encore allumant dans les feuillages de grandes
-étoiles de cristal, diversement coloriées. En un moment,
-tout fut prêt. Dix bras robustes enlevèrent le sculpteur,
-et le tumultueux cortège, gravissant le sentier qui
-mène au haut de la falaise, déboucha sur l'esplanade,
-au milieu des clameurs, des chansons, des battements
-de mains, des rauques accents des cornes à bœufs.
-Toutes les dames, à ce tapage, accoururent sur le perron
-des pavillons; et dans la tremblante vapeur d'une
-flamme de Bengale violette, qu'un des laquais avait
-allumée, on les voyait rire et s'étonner.</p>
-
-<p>&mdash;Monseigneur arrive, dit Sander, qui parut derrière
-Josine.</p>
-
-<p>&mdash;Qui donc?</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_275" id="Page_275">[Pg 275]</a></span></p>
-
-<p>&mdash;Mgr Floris. Il descend de cheval à l'instant.</p>
-
-<p>&mdash;Je ne veux pas le voir, je vous l'ai dit... Fi! fi!
-se faire attendre de la sorte!</p>
-
-<p>Alors, comme cette cohue se dirigeait vers elle, à
-grand bruit, la princesse commença de descendre les
-marches de bois de son pavillon. Un chapeau de fleurs
-de souci, tout mêlé d'orfèvreries d'or, couronnait ses
-cheveux, capricieusement enroulés; son cou svelte se
-dégageait d'un épais collier de boutons de roses entrelacés;
-et son costume entier, par une invention étrange
-et charmante qu'autorisait la liberté de ces galas, semblait
-reproduire le mois d'avril. Cent sortes de feuillages
-et de fleurs, bluets, primevères, crocus, violiers,
-renoncules, oreilles d'ours, brochés de soie ou d'argent
-mat, couraient sur le satin vert-prasin de cet habit
-flottant et magnifique; un carcan de plaques d'émail,
-où des grenades étaient figurées, ceignait la taille de
-la princesse; et des cordelettes de soie, des bouclettes
-d'argent et d'émail serraient ses manches, tout contre
-ses mains. Ainsi, fière, souriante, et fleurie comme le
-printemps, elle s'avançait d'un pas de déesse, au milieu
-du murmure d'admiration des dames rassemblées devant
-le pavillon.</p>
-
-<p>A ce moment, Floris se montra sur l'esplanade, et,
-parmi ceux qui entouraient le sculpteur et la princesse,
-plusieurs, de loin, remarquèrent son extraordinaire pâleur.
-Il marchait sous les cyprès, lentement, en compagnie
-du baron Mamula; et poursuivant le propos commencé:</p>
-
-<p>&mdash;Mon père a demandé Giano! Il a fait chercher un
-notaire à Raguse!...</p>
-
-<p>&mdash;Ce sont les bruits qui courent, Monseigneur...
-On ajoute que le grand-duc Fédor veut reconnaître
-messer Giano et lui léguer une partie de ses biens,
-sous condition qu'il épousera la princesse Josine...
-Vous voyez si ces bavardages de valets, que je ne rapporte<span class="pagenum"><a name="Page_276" id="Page_276">[Pg 276]</a></span>
-à Votre Altesse que d'après son commandement,
-méritent que l'on y prenne garde!</p>
-
-<p>&mdash;Non, non, Mamula, c'est la vérité! s'écria Floris.
-Oh! que j'étais bien inspiré dans ma défiance et dans
-mes soupçons! Il y a longtemps que je les épie... Et
-maintenant, jusqu'aux laquais, jusqu'aux rinceurs de
-verres des cuisines savent la chose et font des quolibets,
-et espèrent des livrées neuves pour les noces de
-ce bon ser Giano... Que Tatiana n'est-elle ici! Niais
-que j'étais, tout à l'heure, de lui répondre si doucement!...
-Tout était vrai... oh! j'avais deviné! C'est
-une vengeance de mon père. Ce vieux Tibère a machiné
-toute l'intrigue... La bague envoyée par Josine
-signifiait bien ce que je pensais... Ha, ha, ha! elle et
-lui triomphent... Tenez, entendez-vous comme ils rient?
-Et moi, quand je parais, tous s'écartent; on me fuit,
-on me laisse seul. Je reste la pauvre dupe, la vache
-d'osier qui couvrait la chasse, le plastron de leurs railleries...
-Quand cette reconnaissance doit-elle avoir
-lieu, Mamula?</p>
-
-<p>&mdash;Je ne sais, Monseigneur, je ne sais... Il n'y a pas
-dans tout cela une syllabe de vérité. Fi donc! Ce sont
-des contes de chambrières, des ballades de guzlares
-aveugles!</p>
-
-<p>&mdash;Bien, dit Floris. Au reste, il n'importe!</p>
-
-<p>Et marchant droit à Giano, tandis que les assistants,
-devant lui, s'écartaient avec étonnement:</p>
-
-<p>&mdash;Donnez-moi cet anneau, fit-il, oui, cet anneau
-qui est à votre doigt... Quoique j'aie permis tout à
-l'heure qu'il vous fût remis, je comptais bien vous le
-redemander.</p>
-
-<p>&mdash;Est-ce un badinage? dit la princesse. Que signifie
-ceci, mon frère?</p>
-
-<p>&mdash;Donnez-moi cet anneau! reprit-il. C'est bien,
-merci... Et vous, Josine, rentrez dans votre pavillon.
-Vous êtes un peu trop prodigue de votre présence,<span class="pagenum"><a name="Page_277" id="Page_277">[Pg 277]</a></span>
-ma sœur... Allez, allez! je ne veux point parler.</p>
-
-<p>&mdash;Monseigneur, dit Giano...</p>
-
-<p>&mdash;Emmenez-la, emmenez-la! s'écria Floris... Pour
-vous, messer, quand l'envie vous prendra d'échanger
-encore des bagues, que ce soit avec des mendiantes ou
-des filles de zingari!... C'est tout ce que peut rechercher
-un bâtard!</p>
-
-<p>Quelques cris de femmes partirent; puis, au milieu du
-morne silence, on entendit soudainement les sanglots
-suffoqués de Josine. Les larmes étouffaient la princesse;
-ses yeux se fermèrent, elle défaillait; et les dames,
-tout autour d'elle, l'entraînèrent précipitamment.
-Floris, livide, promenait, çà et là sur les assistants, un
-œil étincelant de fureur. Il reprit en étendant la main:</p>
-
-<p>&mdash;Vous, messieurs, regardez cet homme. Vous disiez,
-comme dit tout le monde: «Ce fou, ce sans-souci
-de Giano!» Il gambadait, il grimaçait... «Chante,
-faquin!» Et il gonflait ses joues et beuglait la <i>bella
-Franceschina</i>... Eh bien, non, pas si fou! pas si fou! ou
-le calcul le plus subtil, la plus tortueuse scélératesse
-pourront se déguiser sous ce nom. Au travers de ses
-bouffonneries, il poursuivait son dessein en silence. Il
-tâchait de suborner ma sœur... Ha, ha, ha! il voulait
-épouser!... Oui, je crois bien... Une princesse de Bragance,
-et un gâcheur qui sent l'argile et la sueur! Voilà
-pour qui, si l'on n'y prenait garde, seraient nos sœurs,
-nos filles, à présent!</p>
-
-<p>&mdash;Quelque scélérat, repartit Giano, a infecté vos
-oreilles de ses calomnies, et je le défie, quel qu'il soit!
-Vous vous méprenez, Monseigneur.</p>
-
-<p>&mdash;C'est vous, signor, qui vous êtes mépris, en me
-croyant aveugle et sourd... O toi, misérable, si je consens
-à te traiter avec plus d'égards que tu n'en mérites,
-et à ne pas te faire jeter hors d'ici par les valets, n'en
-abuse pas, au nom du ciel, et ne me brave pas en
-face!... J'ai dit que tu voulais séduire ma sœur; j'ai<span class="pagenum"><a name="Page_278" id="Page_278">[Pg 278]</a></span>
-dit que tu convoitais ses biens. Il y a plus: mon père
-est du complot; il connaît toute cette intrigue; il la
-protège, il t'a fait venir, vous cabalez, vous vous concertez!...
-Allons, tu vois bien que je sais tout!</p>
-
-<p>&mdash;On vous a grossièrement trompé, Monseigneur,
-répliqua le sculpteur. Il y a plus de trois ans, je le
-jure, que je n'ai vu le grand-duc Fédor. Quant à la
-princesse Josine, si jamais j'ai levé les yeux sur elle
-autrement que ne le comportait la franche et fraternelle
-amitié dont elle se plaît à m'honorer, que la foudre
-m'écrase à l'heure même!</p>
-
-<p>&mdash;Arrière! exclama le Grand-Duc. Penses-tu, à
-force d'impudence, parvenir à te disculper? N'ai-je pas
-vu ce que j'ai vu? N'ai-je pas suivi tous tes manèges?
-Écoute bien ce que je dis, Giano. Ne reparais plus devant
-moi!... Hors d'ici, hors d'ici, vil coquin!</p>
-
-<p>Le sculpteur pâlit affreusement, et d'une voix rauque
-et frémissante:</p>
-
-<p>&mdash;Je ne répondrai pas à vos insultes, Monseigneur.
-Je les repousse avec mépris et je vous les rejette à la
-gorge!</p>
-
-<p>&mdash;Faudra-t-il appeler les laquais? reprit Floris.
-Hors du camp! hors du camp! hors du camp!... Va-t'en,
-parasite insolent!... Chassez-le!... Sander! Lucio!</p>
-
-<p>&mdash;Celui qui met le doigt sur moi, c'est qu'il est las
-de la vie! s'écria Giano. Au large!... Le premier qui
-bouge, je lui fends le crâne avec ce poignard!... Ne
-crispez pas les poings, messer grand-duc! Je me retirerai
-d'ici de ma propre volonté; mais, d'abord, vous
-me rendrez compte, selon les coutumes de l'honneur,
-de l'outrage que j'ai reçu... Je vous le dis devant tous,
-messer. Vous avez menti impudemment! Vous avez
-livré, comme un insensé, la renommée de votre sœur
-à la risée et à la médisance; vous m'avez fait, devant
-cette noble assemblée, la plus mortelle injure, sans
-rien produire contre moi qu'une accusation en l'air:<span class="pagenum"><a name="Page_279" id="Page_279">[Pg 279]</a></span>
-vous avez agi en infâme, en lâche, en calomniateur!...
-Je vous appelle donc à l'épreuve d'un homme, et avec
-le bras que voici, je prouverai tout ce que je dis sur
-votre corps.</p>
-
-<p>&mdash;Ha, ha, ha! un duel! ricana Floris... Je ne vous
-savais pas si brave... Est-ce dans un duel aussi que
-vous avez tué ce malheureux Cirillo?</p>
-
-<p>Giano poussa une sorte de rugissement, et s'élançant
-vers le Grand-Duc:</p>
-
-<p>&mdash;Je te défie, je te crache au visage!... Pâle et misérable
-couard, je te jette mon gant, en présence de ces
-nobles seigneurs... C'est sans péché que j'aurais pu
-t'enfoncer ce couteau dans la poitrine; car on a le droit
-de prendre la vie à qui veut vous ravir l'honneur. Et
-quand, enflammé de colère, je recours, toutefois, au
-remède, et que, loyalement, je te provoque, tu te refuses
-à me rendre raison... Tu te fais garder par tes
-valets! Tu les appelles à ton secours!... Toi, un
-Grand-Duc?... Lâche hypocrite! Un enfant ramassé
-n'importe où!... Tu aurais plus de peine à démontrer
-que le grand-duc Fédor est ton père, que moi à prouver
-qu'il est le mien!</p>
-
-<p>&mdash;Vous diriez aussi bien tout cela à ces rochers, répliqua
-Floris, qu'à un homme qui vous dédaigne. Je
-ne me bats pas avec l'un des gens de ma maison.</p>
-
-<p>&mdash;Misérable! cria le sculpteur. Que le démon prenne
-ton âme!</p>
-
-<p>Et se précipitant sur le Grand-Duc, il le saisit d'une
-main à la gorge. Des clameurs s'élevèrent de toutes
-parts:</p>
-
-<p>&mdash;Séparez-les!</p>
-
-<p>&mdash;Giano, Giano...</p>
-
-<p>&mdash;Monseigneur...</p>
-
-<p>&mdash;Messieurs, calmez-vous!</p>
-
-<p>Tous parlaient au milieu du tapage, entourant, retenant
-Giano, qui continuait de vociférer.</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_280" id="Page_280">[Pg 280]</a></span></p>
-
-<p>&mdash;Soit! je me battrai! s'écria Floris... Oh! je ne sais
-pourquoi, en vérité, je me refusais cette fête... Des
-pistolets! des pistolets!... Quelqu'un a-t-il des pistolets,
-ici?</p>
-
-<p>&mdash;Qu'allez-vous faire, Monseigneur? dit vivement
-le baron Mamula. Un tel duel est impossible.</p>
-
-<p>&mdash;Pourquoi?... Parce que l'on prétend qu'il est le
-fils de mon père?... Allons, n'est-ce pas, au contraire,
-depuis Abel et son frère Caïn, la plus vieille querelle
-du monde?... On ne hait que les siens, Mamula... Des
-pistolets! des pistolets!</p>
-
-<p>&mdash;Une si grave affaire, repartit le baron, ne saurait
-se régler de la sorte. Prenez au moins jusqu'à demain
-pour réfléchir.</p>
-
-<p>&mdash;Que j'attende un instant de plus! cria le Grand-Duc.
-Quoi! ne l'entendez-vous pas piailler ses bravades
-et ses forfanteries?</p>
-
-<p>Et à Giano, impétueusement:</p>
-
-<p>&mdash;Morbleu! tout ce que tu voudras!... Veux-tu
-l'épée? veux-tu le pistolet? veux-tu une seule arme
-chargée? veux-tu que le duel soit à mort, et que l'on
-jette le vaincu dans le marais? Je le veux, je consens à
-tout!... Viens-tu ici pour parader et pour exhaler ton
-emphase? Sois sanguinaire, si cela te plaît, je le serai
-aussi, moi!... Et, puisque tu bavardes de vengeance,
-j'irai chercher la mienne au fond de ta poitrine, dans
-le sang le plus précieux de ton cœur!</p>
-
-<p>Le vieux comte Stankovitch intervint:</p>
-
-<p>&mdash;Apaisez-vous, Monseigneur. Ce duel...</p>
-
-<p>&mdash;Silence! exclama le Grand-Duc. Ma résolution
-est irrévocable... Assez de paroles, messieurs. Allons-nous
-bavarder plus longtemps, comme des niais ou des
-lâches?... Le comte Stankovitch réglera le combat.
-Qu'il nous mette à vingt pas, à dix pas!</p>
-
-<p>&mdash;A vingt pas, répliqua le vieux comte. Une seule
-balle échangée...</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_281" id="Page_281">[Pg 281]</a></span></p>
-
-<p>&mdash;Holà! des torches! cria Floris. Plus de lumières,
-plus de lumières!... Vous tous, messieurs, vous pourrez
-témoigner de la loyauté du combat... Que ser Piero
-Angiulliero veuille bien mesurer la distance.</p>
-
-<p>&mdash;Bah! ils vont se manquer tous les deux, souffla
-Stankovitch à l'oreille du baron Mamula. La colère
-leur fera trembler la main.</p>
-
-<p>Alors, personne ne parla plus, tandis que messer Angiulliero
-comptait vingt pas dans l'enceinte. Toutes
-les dames avaient disparu; le campement semblait
-abandonné. A la lueur des pots à feu qui brûlaient çà
-et là, en crépitant, on distinguait, parmi les cyprès
-gigantesques et les rocs éboulés du plateau, une vingtaine
-de pavillons, tendus à la manière des Turcs. Irrégulièrement
-disposés et bariolés de couleurs vives, ils
-laissaient entre eux des rues, des places, d'étroits
-passages, qu'illuminaient lugubrement des lamperons
-d'argile rougeâtre et des veilleuses de cristal. Les plus
-grands, en se déployant à l'orient, au nord et au midi,
-renfermaient une très vaste enceinte, semée de roches
-et de cyprès, et taillée à pic, du côté des tourbières de
-San-Cosimo. C'était sur cette plate-forme que le duel
-allait avoir lieu. Elle s'ouvrait à l'occident, en perspective
-sur la mer, au-dessus des colonnes romaines et de
-la première terrasse; et une haute croix de granit, où
-pendait un Christ décharné, placé là, dans les siècles
-pieux, pour chasser la démone Vénus des antiques
-ruines de son temple, se dressait sur un bloc colossal,
-au centre même de l'esplanade.</p>
-
-<p>&mdash;Monseigneur, reprit Stankovitch, qui posa une
-marque sur la terre, voici l'endroit où vous devez vous
-mettre.</p>
-
-<p>&mdash;C'est bien, monsieur... Tout est-il prêt?</p>
-
-<p>&mdash;Messer Angiulliero, continua le vieillard, allez
-porter ce pistolet à ser Giano, et vous, Monseigneur,
-recevez le vôtre... N'avez-vous rien de plus à dire?</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_282" id="Page_282">[Pg 282]</a></span></p>
-
-<p>&mdash;Rien, monsieur... Faites votre office.</p>
-
-<p>Suivant la coutume dalmate, vestige encore vivant
-aujourd'hui des antiques «jugements de Dieu», le
-baron Mamula, témoin de Floris, s'avança au milieu de
-la lice, et il dit d'une voix solennelle:</p>
-
-<p>&mdash;Floris Fédorovitch, grand-duc de Russie, se présente
-ici, afin de prouver son bon droit... Et puisse
-Dieu lui être en aide!</p>
-
-<p>Messer Piero Angiulliero, à son tour, marcha jusqu'au
-milieu de l'enceinte, et, haussant la voix:</p>
-
-<p>&mdash;Ici se tient Giano de Sabioneira, pour soutenir la
-justice de sa cause... Et puisse Dieu lui être en aide!</p>
-
-<p>Alors, tandis que les laquais élevaient en l'air de
-grosses torches, le vieux comte alla se poster à trois
-pas en avant des témoins. Les pavillons restaient toujours
-déserts; seul, par moments, quelque valet glissait
-aux alentours, d'un pas furtif, puis disparaissait
-aussitôt. Les assistants, rangés sur une ligne, laissaient
-vide un très large espace, au milieu duquel attendaient,
-debout, les deux adversaires immobiles. Tous retenaient
-leur haleine: et, dans le silence profond, il
-semblait que l'on eût entendu palpiter les lointaines
-étoiles.</p>
-
-<p>&mdash;Haut les armes! cria le comte.</p>
-
-<p>La grande flammèche d'un falot traversa l'enceinte
-des roches.</p>
-
-<p>&mdash;Feu!</p>
-
-<p>Les coups partirent en même temps.</p>
-
-<p>&mdash;Je l'ai manqué! exclama Giano, lançant son pistolet
-par terre. Malédiction sur vos duels!... Et c'est
-moi, moi qui suis sûr de toucher une baïoque à cinquante
-pas, c'est moi qui ai reçu du plomb!... Malédiction!
-Est-ce qu'il n'a rien?</p>
-
-<p>&mdash;Quoi! es-tu blessé? dit Angiulliero, qui accourut
-près du sculpteur.</p>
-
-<p>&mdash;Non! rien, rien, une égratignure. La balle m'a<span class="pagenum"><a name="Page_283" id="Page_283">[Pg 283]</a></span>
-éraflé le bras... Malédiction sur vos duels réglés!...
-Ainsi donc, voilà mon salaire, pour l'affreux outrage
-que j'ai reçu!... Déshonoré et blessé par surcroît!...
-C'est bien! je pars. Donne-moi ma cape, Piero... Il
-faudra y pourvoir autrement.</p>
-
-<p>&mdash;Tu ne saurais partir ainsi! répliqua le comte.
-On va querir un chirurgien.</p>
-
-<p>&mdash;Non, non, non, ce n'est rien, je te dis... J'ai des
-compères à Stagno... Malédiction sur vos duels! Moi,
-moi, être blessé par un homme à qui j'ai vu manquer
-des buts aussi larges qu'un porche d'église!</p>
-
-<p>Et se tournant vers le grand crucifix qui se dressait
-au milieu de l'esplanade, Giano poursuivit, la toque
-à la main:</p>
-
-<p>&mdash;O bon, juste et divin Seigneur, c'est toi, de qui la
-justice est sans égale, que j'atteste et je prends à témoin
-de l'horrible injure qui m'est faite! Tu sais que,
-jusqu'à ce jour, grâce à ta toute-puissante protection,
-je n'en ai jamais supporté. Ne souffre pas, ô vrai Fils
-de Dieu, si tu m'as reçu dans tes bonnes grâces, que
-l'offense qu'on m'a infligée devant tes yeux, et sous
-l'arbre saint où tu es cloué, demeure impunie.</p>
-
-<p>Il marcha jusqu'à l'entrée du sentier; puis, se retournant,
-il cria:</p>
-
-<p>&mdash;Au revoir, mon frère!</p>
-
-<p>&mdash;Messieurs, reprit alors le Grand-Duc, je vous
-remercie de votre assistance. J'ai troublé votre fête, ce
-soir, mais l'occasion était impérieuse. Il est des maux,
-vous le savez, qui exigent le fer et le feu. Il me fallait
-faire ce que j'ai fait, ou bien laisser s'accomplir un acte
-déshonorant pour ma maison... Si je pouvais tout vous
-raconter, vous verriez avec quelle patience j'ai supporté
-les insolences de cet homme... Je prends congé
-de vous, maintenant. Sander, mène-moi à mon pavillon.</p>
-
-<p>Floris se jeta sur son lit et s'endormit d'un pesant
-sommeil. Il s'agitait, balbutiait; des gouttes de sueur<span class="pagenum"><a name="Page_284" id="Page_284">[Pg 284]</a></span>
-lui roulaient du front. Tout à coup, il se réveilla, en
-poussant un cri. Le flambeau de cire, à son chevet, faisait
-vaciller de grandes ombres sur les tapis bariolés,
-tendus tout autour de la chambre, et sur les peaux de
-bêtes qui tapissaient le sol.</p>
-
-<p>&mdash;Non! ce n'était qu'un rêve, dit-il, une monstrueuse
-apparition... Est-ce Sander qui a crié, ou moi? Peut-être
-a-t-il vu quelque chose... Sander! Sander! Holà!...
-Où est-il donc?</p>
-
-<p>La pièce voisine se trouvait vide; Floris souleva une
-tapisserie. Le grand air pur le frappa au visage.</p>
-
-<p>La nuit était obscure et tranquille; pas une étoile
-ne brillait. Bien qu'au loin tout se tînt immobile, on devinait,
-à une sorte de confuse palpitation, la mer énorme
-sous la falaise; et de ses profondeurs ténébreuses arrivait
-une haleine salée, avec un vague murmure. Les
-pavillons faisaient des masses sombres, dans la nuit;
-quelques fanaux les éclairaient, plantés en terre. Le
-Grand-Duc, à pas lents, s'avança jusqu'à l'extrémité
-des roches, du côté de Stagno. La vue plongeait de là
-sur une lande, triste, dévastée et sauvage, où des flammes
-bleues, à ras du sol, jetaient une lueur effrayante.
-C'étaient les tourbières de San-Cosimo, que la foudre
-avait allumées, et qui brûlaient depuis deux ans, d'un
-feu solide, tout mêlé de fumée et d'éclairs, et qu'on
-voyait dès le soleil couché.</p>
-
-<p>Mais Floris, en se détournant, aperçut une lumière
-rougeâtre, qui s'échappait de l'un des pavillons. Dressé
-sous un cyprès colossal, vis-à-vis de la croix de pierre,
-une torche en éclairait l'entrée; et à son perron bariolé,
-à ses bandes alternées jaunes et vertes, aux étendards
-qui le pavoisaient, le Grand-Duc, aussitôt, le reconnut.
-C'était là que dormait Josine.</p>
-
-<p>&mdash;Je veux la voir, pensa-t-il, m'expliquer sur l'heure
-avec elle... Il suffira de réveiller Barberine, qui m'introduira...
-Mais où est Sander? C'est étrange!</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_285" id="Page_285">[Pg 285]</a></span></p>
-
-<p>Il poussa un éclat de rire:</p>
-
-<p>&mdash;Si Barberine est où est Sander!... Pourquoi non?
-Je sais qu'il tâchait d'obtenir les bonnes grâces de la
-donzelle. Leur accord aura été conclu... Oui, c'est cela!
-Josine est seule.</p>
-
-<p>Il tressaillit, et ses yeux béants restaient attachés
-sur la lampe du pavillon.</p>
-
-<p>&mdash;Seule! murmura-t-il... Seule!... Quelle pensée ce
-mot éveille-t-il en moi? Si cette pensée est coupable,
-d'où vient que jamais, jusqu'à présent, elle ne m'avait
-induit au mal? J'ai vu cent fois Josine, seul à seul...
-Si elle est innocente, pourquoi mon sang bout-il dans
-mes veines, comme une lave? pourquoi mon cœur impétueux
-heurte-t-il ma poitrine haletante?</p>
-
-<p>Alors, à travers la nuit humide, le Grand-Duc aperçut
-venir un pâle météore errant, sorti des boues empestées
-de Stagno, ou de quelque cimetière. Il demeura
-comme suspendu aux rameaux touffus d'un cyprès, et
-sa flamme aiguë se tordait, en répandant une lueur
-sulfureuse. Floris le regardait fixement.</p>
-
-<p>&mdash;Mes cheveux se dressent, dit-il; je ne sais quelle
-horreur glace mes os... Est-ce une face que je vois
-grimacer, dans ce cercle de blanche lumière?... Va-t'en,
-va-t'en, démon livide!... Tu souris silencieusement,
-et de tes yeux verts et bizarres, tu sembles m'indiquer
-le chemin... Non, non, non, je ne veux pas!...
-Pour un souffle, un plaisir si court, la palpitation d'un
-moment!... Elle doit m'être doublement sacrée: d'abord,
-je suis son parent et son protecteur; ensuite, qui me l'a
-confiée, si ce n'est celle même à qui j'ai juré fidélité?...
-Une enfant dont on me nomme le frère!... Oh! cette
-action soulèverait jusqu'aux pierres des murs contre moi.
-Comme un cancer hideux, elle rongerait l'honneur, la foi,
-l'estime, la dignité, tout ce qui fait la vie noble et précieuse.
-Elle installerait à mon foyer, à ma table, dans mes
-pensées, au centre même de mon âme, un spectre éternel!</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_286" id="Page_286">[Pg 286]</a></span></p>
-
-<p>Il reprit, au bout d'un long silence:</p>
-
-<p>&mdash;Et cependant, non, non, je le sens, je ne puis
-renoncer à elle... Que de fois, lorsque ni le lieu, ni
-l'occasion ne s'offraient alors, mon imagination enflammée
-a pris plaisir à les créer!... Si je ne la possède
-pas... Mais je la perds, si je la possède!... Que ferai-je?
-Le cœur me défaut. Ah! serais-je assez insensé
-pour souiller, pour déshonorer celle que j'aime, et pour
-me faire à moi-même un si grand mal?... Laisse cette
-enfant, misérable! Épargne-la, puisque tu prétends
-l'aimer... Mais, quoi! ne puis-je donc, sans crime, lui
-parler, la voir seule quelques instants, et lui expliquer
-ma conduite?</p>
-
-<p>Il baissa la tête, et, tout frémissant, il restait les
-yeux fixés sur le sol; puis, soudain, arrachant la torche
-du bras de fer où elle brûlait, il l'éteignit sous son talon,
-et vint coller son oreille aux tentures.</p>
-
-<p>&mdash;Oui, tout au moins la voir, lui parler!... Le pire
-sera des reproches, quelques larmes peut-être qu'elle
-versera... Arrière, craintes puériles!</p>
-
-<p>Et gravissant les marches d'un pas rapide, le Grand-Duc
-poussa la porte, disparut.</p>
-
-<hr class="tb" />
-
-<p>Aux premières lueurs de l'aube, comme il ne se trouvait
-encore sur l'esplanade que quatre ou cinq valets de
-meute, avec leurs cors et leurs épieux, un courrier
-arriva au galop, envoyé par Vassili Manès:&mdash;Mort et
-deuil! mort et deuil! criait cet homme. Toutes les fêtes
-sont finies! Nous sommes en deuil pour longtemps...
-Et courant sonner à toute volée la grosse cloche des
-cuisines, tandis qu'au milieu de la brume, les chiens
-hurlaient lamentablement, le messager eut bientôt fait
-de rassembler autour de lui la plupart des chasseurs et
-des dames, qui apprirent ainsi la nouvelle. Le grand-duc
-Fédor était mort, cette nuit même, à deux heures.</p>
-
-<p>&mdash;A deux heures... répéta lentement le jeune comte<span class="pagenum"><a name="Page_287" id="Page_287">[Pg 287]</a></span>
-Angiulliero... J'ai entendu un cri... C'est étrange!</p>
-
-<p>&mdash;Et de plus, reprit le messager, M. Manès a donné
-l'ordre à tous les Morlachs, jardiniers, serviteurs, officiers
-du palais, qu'on cachât cette mort, durant quelques
-jours, à Sa Grâce Tatiana, à cause de la maladie
-dont il la soigne... Vous voilà prévenus, très nobles
-hôtes. Le seigneur Vassili vous dira mieux ses raisons,
-dès votre retour au palais.</p>
-
-<p>Tout le jour, ce ne fut, à Sabioneira, que rumeur,
-désordre, et fracas de gens qui repartaient, à peine
-arrivés de Stagno. La double catastrophe qui terminait
-les fêtes fournissait ample matière aux propos: et hâtés
-de s'en retourner, chacun, hommes et femmes, s'entassait,
-sans choix, dans les berlines et les carrosses
-du palais que, par l'ordre de M. Manès, ser Pistolese
-avait mis à leur disposition. La débandade fut générale.
-Sept ou huit invités, au plus, demeurèrent à Sabioneira,
-et se trouvèrent au dîner, que l'on servit sur
-les six heures, à bas bruit, dans la Galerie-Verte. Le
-commencement du repas fut silencieux et contraint.
-Tous les yeux s'attachaient sur le docteur Ulm, qui,
-partant le lendemain, de grand matin, était venu dormir
-au palais. Ce fut lui qui, par ses propos, se mit à
-réveiller les convives; et l'entretien s'échauffant peu
-à peu, ce tendre et reconnaissant ami narra si plaisamment
-divers contes des bizarreries du grand-duc
-Fédor, que les voilà tous aux éclats de rire. Passés
-dans le salon voisin, le docteur se mit à faire un brelan
-avec le vieux Stankovitch et messer della Mammana,
-en sorte que l'appartement fut bientôt rempli de tables
-de jeu, et que la soirée s'acheva aussi gaiement qu'elle
-avait été morne au début.</p>
-
-<p>Isabelle avait dîné seule, après avoir passé l'après-midi
-en compagnie de Tatiana, assez souffrante ce jour-là.
-Par deux fois, au sortir de table, la Grande-Duchesse
-envoya demander si Monseigneur était rentré,<span class="pagenum"><a name="Page_288" id="Page_288">[Pg 288]</a></span>
-et toujours réponse que non. Inquiète de l'absence prolongée
-de Floris, bien qu'elle le crût chez son père,
-Isabelle dit à Gina de l'accompagner avec un flambeau,
-et elle descendit elle-même à l'appartement du Grand-Duc.
-L'antichambre, le cabinet des Bustes, les salons,
-tout était désert. Une lampe éclairait l'ancien oratoire
-de Mme Maria-Pia, petite pièce tapissée de tableaux de
-dévotion, avec un <i>Ecce homo</i> brodé et, çà et là, quelques
-reliques sous des verres, suspendues à la tapisserie.</p>
-
-<p>&mdash;Je l'attendrai ici, dit Isabelle, je l'attendrai jusqu'à
-ce qu'il soit rentré... Tu peux remonter, Gina.</p>
-
-<p>&mdash;Comme vous voilà pâle! dit la suivante. Oh! vous
-n'auriez pas dû descendre ainsi.</p>
-
-<p>&mdash;Non! je veux voir Monseigneur ce soir même. La
-mort soudaine de son père l'aura douloureusement
-frappé... Il faut prier pour le grand-duc Fédor, ne l'oublie
-pas, bonne Gina!</p>
-
-<p>Il y eut un instant de silence. La femme de chambre
-reprit:</p>
-
-<p>&mdash;J'ai retrouvé la petite croix que vous avez tant
-cherchée, madame. Elle s'était glissée, je ne sais comment,
-dans un tiroir du chiffonnier.</p>
-
-<p>&mdash;Merci, bonne Gina... C'est la croix que j'avais,
-lorsque j'étais à ce couvent des Filles de Sainte-Monique
-et fiancée à Monseigneur... Elle pendait au chevet
-de mon lit... J'ai si souvent pensé à lui sous cette
-croix... Lorsque j'accoucherai, Gina, tu me la donneras
-dans la main... Écoute... Est-ce qu'on n'a pas
-frappé?</p>
-
-<p>&mdash;Non, madame, c'est le vent...</p>
-
-<p>&mdash;Si je mourais en accouchant, dit Isabelle, je t'en
-prie, tu mettrais cette croix dans mon cercueil.</p>
-
-<p>&mdash;Fi!... Comment pouvez-vous parler de choses pareilles!...
-Je vous ferai gronder demain par Sa Grâce
-Tatiana, avant qu'elle s'en aille à Giunta di Doli.</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_289" id="Page_289">[Pg 289]</a></span></p>
-
-<p>&mdash;Pauvre chère Tatiana! dit Isabelle. M. Manès
-l'envoie pour quelques jours, dans ce vieux pavillon
-de chasse... Elle ne savait toujours rien, quand tu l'as
-quittée?</p>
-
-<p>&mdash;Non, elle ne se doute de rien... Ah! madame,
-Monseigneur!</p>
-
-<p>La porte venait de s'ouvrir, et le Grand-Duc s'arrêta
-sur le seuil, en apercevant Isabelle... Il avait perdu
-son manteau, ses gants, son bonnet de fourrure; ses
-cheveux ruisselaient de sueur: et, plus livide que le
-marbre, avec les yeux étincelants de fièvre, il se
-mordait la lèvre d'un air farouche. Gina disparut aussitôt.</p>
-
-<p>&mdash;O Dieu! s'écria Isabelle. Qu'y a-t-il? Qu'avez-vous,
-Floris?</p>
-
-<p>&mdash;Ah! toujours vous! fit le Grand-Duc, en lançant
-dans un coin la houssine qu'il tenait encore à la main...
-Laissez-moi... Que me voulez-vous?</p>
-
-<p>&mdash;O cher Floris, dit Isabelle, partagez avec moi
-votre chagrin. Mon cœur souffre de vous savoir seul en
-cette épreuve.</p>
-
-<p>&mdash;Du chagrin! ricana-t-il... Moi, du chagrin! Pourquoi
-en aurais-je?... Parce que mon père est mort?...
-Ha, ha!... Avez-vous oublié comme il m'a traité?...
-Retirez-vous dans votre chambre. Allez, allez! Quel
-tracas! quel tracas!... Toujours des plaintes et des
-reproches!</p>
-
-<p>&mdash;Oh! répondit-elle, mon bon seigneur, je n'ai pas
-mérité ceci!... Des reproches, jamais je ne vous en ai
-fait, même dans le secret de mon cœur... Je vous en
-supplie, cher Floris, dites-moi la cause de votre colère.</p>
-
-<p>&mdash;La cause, répliqua le Grand-Duc, c'est vous, la
-cause, vous, oui, vous!</p>
-
-<p>&mdash;Hélas! Monseigneur, ne m'effrayez pas! dit Isabelle...
-Vous savez que je suis souffrante en ce moment.</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_290" id="Page_290">[Pg 290]</a></span></p>
-
-<p>&mdash;Jamais une heure de répit! exclama Floris, d'une
-voix stridente. Toujours quelque affliction, quelque
-torture nouvelle! Mieux vaudrait être avec le mort
-que l'on va emporter d'ici, que de subir ce perpétuel
-tourment... Ah! pleurez, si cela vous amuse. Toutes
-vos pareilles ont dans les yeux des rivières qu'elles
-prodiguent... Puis, allez vous plaindre de moi à vos
-servantes et à ma sœur Tatiana!</p>
-
-<p>&mdash;Non, non, jamais, mon cher seigneur.</p>
-
-<p>&mdash;Allons, répétez cela! s'écria-t-il. Jurez-le bien,
-pour que je sache à quel point vous pouvez mentir!</p>
-
-<p>&mdash;Mentir!... Moi, mentir, Monseigneur!</p>
-
-<p>&mdash;Est-ce que je ne connais pas vos façons d'agir?...
-O femme hypocrite! dit-il. Allez-vous me guetter désormais,
-chaque fois que je rentrerai? Par la mort! Je
-ne pourrai bientôt plus poser le pied hors de ma maison,
-qu'il n'y ait des yeux qui me surveillent!... Pas
-de reproches! disiez-vous. Vous ne m'avez jamais fait
-de reproches. Non, mais vous penchez la tête, vous
-marchez d'un pas languissant, comme si votre âme
-était de terre, afin qu'on vous plaigne à cause de moi...
-Oh! vous êtes rusée comme toutes les femmes. Malédiction
-sur notre mariage! Maudit soit qui me l'a imposé!
-Maudite l'heure où je vous ai vue! Maudit le
-prêtre qui a dit la messe des noces!</p>
-
-<p>&mdash;Oh! Monseigneur! fit Isabelle avec un cri.</p>
-
-<p>&mdash;Parce que vous m'avez apporté votre tas de
-mottes, vos stupides terres; parce que vous êtes plus
-riche que moi, vous croyez pouvoir commander ici!...
-Vous ne m'avez jamais aimé... Quand je voulais aller à
-Pétersbourg, vous vous y êtes opposée... Et c'est vous
-que l'on plaint, c'est vous qu'on louange!... Maintenant,
-il va falloir que je rentre à l'heure chaque jour,
-comme un petit garçon qu'on fouette... On fera contre
-moi des enquêtes! On m'épiera jusque dans mon appartement!...
-Allons, pensez-vous m'attendrir avec vos<span class="pagenum"><a name="Page_291" id="Page_291">[Pg 291]</a></span>
-larmes feintes?... Sortez d'ici! Hors de ma vue, hors
-de ma vue!</p>
-
-<p>&mdash;Je m'en vais, puisque je vous offense, reprit la
-Grande-Duchesse, en sanglotant. Mais au moins, dites-moi
-quelle est la faute que j'ai commise, à mon
-insu.</p>
-
-<p>&mdash;Assez! assez! Allez vous plaindre à ma sœur et à
-votre Gina... Ou bien, ayez soin, en sortant d'ici, de
-frotter vos yeux, pour qu'ils rougissent. Puis, appelez
-des témoins, les valets, la maison entière!</p>
-
-<p>&mdash;Ah! vous m'avez brisé le cœur, murmura Isabelle.
-Que vous ai-je fait, Monseigneur?... Hélas! je voudrais
-être morte! Peut-être alors seriez-vous touché, si ce
-n'est de votre ancien amour, au moins de quelque compassion...
-Me laisserez-vous partir ainsi?... O Floris,
-Floris... Ho! ho! ho!</p>
-
-<p>&mdash;Allons, dit-il, retirez-vous... Ne pleurez pas...
-C'est bien!... Retirez-vous, Isabelle.</p>
-
-<p>&mdash;O mon cher seigneur, reprit-elle, je ne saurais me
-séparer ainsi de vous... Accordez-moi seulement un
-coup d'œil et des paroles moins amères. Dites que vous
-ne conservez aucun ressentiment contre moi... Votre
-regard n'est plus si irrité... Monseigneur... Floris...
-Par pitié!</p>
-
-<p>Et elle s'avançait pour lui prendre la main, quand le
-Grand-Duc se reculant avec horreur:</p>
-
-<p>&mdash;Ah! Isabelle!... Arrière! arrière! arrière!</p>
-
-<p>Alors, il éclata en sanglots et se laissa tomber sur
-un fauteuil, la face cachée dans ses mains. De larges
-râles lui soulevaient la poitrine.</p>
-
-<p>&mdash;Hélas! hélas! dit Isabelle, est-ce pour moi, est-ce
-à cause de moi, que vous pleurez, cher Floris? En quoi
-ai-je mérité votre déplaisir?... Si vous êtes irrité à cause
-de Josine que j'ai laissée sous votre garde, sans partager
-ce soin avec vous, n'attribuez mon apparente
-négligence qu'à l'état de langueur où je suis...</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_292" id="Page_292">[Pg 292]</a></span></p>
-
-<p>Il s'était levé d'un bond, au nom de Josine, et s'avançant
-vers la Grande-Duchesse:</p>
-
-<p>&mdash;Assez! cria-t-il d'une voix terrible. Laissez-moi,
-laissez-moi, vous dis-je!</p>
-
-<p>Isabelle trouva sa suivante qui l'attendait dans le
-jardin de la Dogaresse, et toutes deux, glacées de
-frayeur, remontèrent, sans prononcer une parole. Gina
-dévêtit la Grande-Duchesse, lui passa une robe de nuit,
-en s'empressant silencieusement; puis, quand elle eut
-disposé le flambeau dans la veilleuse d'or émaillé:</p>
-
-<p>&mdash;Votre Grâce n'a-t-elle plus rien à me commander?</p>
-
-<p>&mdash;Quoi?... que dis-tu?</p>
-
-<p>&mdash;Revenez à vous, bonne madame... Ne vous tourmentez
-pas ainsi!</p>
-
-<p>&mdash;Que dis-tu?... Ne me parle pas!... Oh! je voudrais
-pleurer; mon cœur est trop lourd... Ai-je tous les
-torts qu'il a dits?</p>
-
-<p>&mdash;Vous, des torts, chère maîtresse!... Vous qui
-montrez tant de bonté envers tous, qu'on croirait qu'il
-habite en vous un ange du paradis!</p>
-
-<p>&mdash;Non, non, je n'aurais pas dû l'importuner, dans
-un tel moment... Laisse-moi... La faute est à moi
-seule... Monseigneur pouvait croire, en effet, que je
-venais épier sa conduite...</p>
-
-<p>Un fracas de roues passa sous les fenêtres, avec des
-voix et des lueurs de torches. C'était le cercueil du
-Grand-Duc, que Jacinto ramenait de Raguse.</p>
-
-<p>&mdash;Le cercueil de Mgr Fédor! dit Isabelle, après un
-long silence... Oh! plutôt, que n'est-ce le mien!</p>
-
-<p>Il y eut, toute cette nuit, sur l'étang de mer et dans
-les jardins, un va-et-vient de lumières errantes: on
-apportait, à Sabioneira, le cadavre de Son Altesse.
-L'ouverture en fut faite de bon matin, dans le laboratoire
-de Stepany, en présence de M. Manès et de quelques-uns
-des domestiques; après quoi, avec l'assistance
-d'un apothicaire qu'on avait mandé de Cattaro, Stepany<span class="pagenum"><a name="Page_293" id="Page_293">[Pg 293]</a></span>
-embauma le corps. L'opération fut longue et pénible.
-Une odeur intolérable emplissait la vaste salle; çà et là,
-des mixtures blanchâtres fumaient à l'air, sur des soucoupes;
-les vitres, à quinze pieds de terre, étaient
-grandes ouvertes; et l'on voyait, le long du mur, le
-cercueil béant.</p>
-
-<p>Le soir même, après le dîner, ceux des invités qui
-étaient restés, parurent, un à un, dans la salle transformée
-en chapelle ardente, où avait lieu l'exposition
-du corps. C'était l'ancienne galerie des gardes, du temps
-qu'il y avait des Cypriotes en garnison à Sabioneira,
-mais qu'au dix-huitième siècle, on avait magnifiquement
-ajustée en salon de fête. Les visiteurs étaient reçus
-par ser Pistolese, vêtu de deuil, qui les menait jusqu'au
-cercueil, posé sur une estrade de trois marches. Le
-pope de Sgombro, tout debout au pied du catafalque,
-avec son bonnet et son livre, leur présentait le goupillon;
-et chacun, après avoir jeté l'eau bénite, s'écoulait
-sans bruit, au fond de la salle, où se trouvaient déjà
-rassemblés M. Manès, l'abbé Lancelot, le baron Mamula,
-d'autres encore, qui causaient ensemble, à voix
-basse.</p>
-
-<p>Vers neuf heures, Floris parut. M. Manès vint aussitôt
-à sa rencontre:</p>
-
-<p>&mdash;Ah! Monseigneur, je puis vous joindre enfin!...
-J'ai reçu, dans la matinée, une dépêche du comte
-Popoff, le chambellan envoyé par le Tsar, pour le
-représenter aux obsèques. Il m'annonce qu'il sera ici
-vendredi soir.</p>
-
-<p>Le Grand-Duc inclina la tête, sans répondre. Les
-coups furieux du bora ébranlaient les hautes fenêtres,
-drapées, du haut en bas, de velours violet, à crépines
-d'or.</p>
-
-<p>&mdash;Votre Altesse a trouvé mon billet? poursuivit
-Manès, après un silence. J'ai pris sur moi de commander
-qu'on cachât cette mort, provisoirement, à Sa<span class="pagenum"><a name="Page_294" id="Page_294">[Pg 294]</a></span>
-Grâce Tatiana. Depuis quelque temps, en effet, comme
-je vous l'ai expliqué, je traite la Grande-Duchesse
-pour une affection du cœur. Sa maladie traverse, en ce
-moment, une période redoutable, et toute vive émotion,
-survenant au cours de cette crise, pourrait être
-fatale à votre sœur.</p>
-
-<p>&mdash;Silence! dit soudain Mamula.</p>
-
-<p>Tatiana venait de paraître à la tribune pour les musiciens,
-qui rend, par une porte dérobée, sur les cabinets
-du premier étage. Elle était seule, sans Daria, qui
-la menait ordinairement. Ses doigts étincelaient de bagues;
-des perles, en pendeloques, scintillaient à ses
-oreilles; et ses cheveux jaunes, attachés très haut par
-des épingles de pierreries, la faisaient paraître plus
-grande. Elle portait, en guise de collier, de petites plaques
-de malachite quadrangulaires, serties d'or; et sa
-robe de crêpe de Chine d'un blanc de neige traînait, à
-plis nombreux, sur le pavage de marbre, tandis que
-d'un pas hésitant, elle s'avançait le long du balustre.
-Tous restaient immobiles et glacés.</p>
-
-<p>&mdash;Qui êtes-vous? dit-elle en s'arrêtant.</p>
-
-<p>&mdash;Voici Mgr Floris, répondit Manès; et M. le
-marquis Zeculo, le baron Mamula, quelques autres
-encore de ces messieurs se trouvent avec Son Altesse.</p>
-
-<p>&mdash;Bonsoir, mon cher frère, reprit l'aveugle. Bonsoir
-à vous tous, messieurs... Il m'avait bien semblé qu'il
-se passait ici, ce soir, quelque chose d'inaccoutumé,
-mais je n'espérais pas trouver si bonne compagnie rassemblée.</p>
-
-<p>Déjà Tatiana descendait le degré en fer à cheval qui
-joint la tribune à la galerie, et qui, doré, sculpté, plus
-ciselé qu'un bijou, se termine, au bas de ses rampes,
-par deux corbeilles de fruits de marbre. Puis, à pas
-lents, elle s'avança dans l'immense salle. Une large
-allée de doubles colonnes, dont les bizarres chapiteaux,
-faits de lions ailés, de tours, de proues de navires soutenaient<span class="pagenum"><a name="Page_295" id="Page_295">[Pg 295]</a></span>
-un plafond doré, la partageait dans sa longueur,
-comme en trois nefs colossales. Des plaques d'écaille
-et de miroir, où des flambeaux allumés se reflétaient,
-garnissaient les murs nus, revêtus encore, par endroits,
-de lambeaux de tapisserie. Au fond de l'allée des colonnes,
-juste vis-à-vis de la tribune, le catafalque se
-dressait sur son estrade, entouré de centaines de
-cierges. On ne distinguait d'abord, dans cette lumière
-éblouissante, que des monceaux de roses blanches. Un
-baldaquin de velours violet, semé d'aigles d'argent
-éployées, s'attachait à quatre colonnes, très haut, au-dessus
-du cercueil, qui se voyait à peine sous les fleurs.</p>
-
-<p>&mdash;Je croyais Votre Grâce, dit Manès, déjà partie
-pour Giunta di Doli.</p>
-
-<p>&mdash;La tempête m'a retenue, répondit l'aveugle. Je
-partirai demain matin... Ah! fit-elle en ouvrant les narines,
-on respire ici la cire et les roses. Pourquoi a-t-on
-allumé tant de flambeaux?</p>
-
-<p>&mdash;Votre Grâce sait, dit Manès, que Mgr Colloredo
-qui nous avait quittés, voilà trois jours, doit
-revenir très prochainement, et qu'il se pourrait même
-que le comte Popoff se décidât à nous rendre visite.
-Ser Pistolese faisait l'essai d'une espèce d'illumination
-qu'il leur prépare.</p>
-
-<p>&mdash;Le comte Popoff! s'écria-t-elle... Nicolas Semenovitch!...
-Combien mon père sera heureux! Le comte
-a servi au Caucase sous les ordres du grand-duc Fédor...
-Mais pourquoi vient-il?</p>
-
-<p>&mdash;Je ne sais, répliqua Manès. Il était à Venise, je
-crois, et n'a pas voulu repartir sans rendre ses devoirs
-au Grand-Duc.</p>
-
-<p>&mdash;Et, dit-elle, comment va mon père?</p>
-
-<p>&mdash;Mais... bien!</p>
-
-<p>&mdash;Sa santé n'a pas empiré?... Est-elle raffermie,
-monsieur Manès, car le bruit courait ces jours-ci, qu'il
-se trouvait plus souffrant?</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_296" id="Page_296">[Pg 296]</a></span></p>
-
-<p>&mdash;Non, il ne souffre plus... Il va bien.</p>
-
-<p>Alors Floris leva les yeux. Triste, immobile, les
-paupières closes, le Grand-Duc, sous l'ardente lueur
-des buissons de cierges, montrait une face blafarde, luisante
-comme un os de mort, des tempes caves; et les
-coins de sa bouche retombaient en un rictus amer. Une
-suprême convulsion avait comme figé avec horreur sur
-ce visage, devenu de marbre pour jamais, de longues et
-cruelles souffrances, une rage de désespoir presque
-ironique, les angoisses de l'agonie, la douceur du néant
-survenu, et mêlé parmi tout cela, on ne sait quoi de
-hautain et de dédaigneux. La tête exhaussée reposait
-sur un oreiller de satin blanc. On ne voyait sortir des
-roses blanches sous lesquelles le corps disparaissait,
-que ses mains, gantées de gants rouges à broderie
-d'or.</p>
-
-<p>&mdash;Voilà comme on se cache de nous autres, pauvres
-aveugles! reprit Tatiana, en souriant. Je vous reconnais
-là, monsieur Manès. Vous m'exilez, et vous aviez
-recommandé que l'on se tût sur ces arrivées... Au
-reste, l'on eût dit, aujourd'hui, que tout le monde me
-fuyait. C'est à grand'peine que j'arrachais quelques
-paroles à ceux qui n'ont pu m'éviter.</p>
-
-<p>&mdash;Eh bien, oui! repartit le savant, vous avez besoin
-de solitude. Les forêts de Giunta di Doli vous vaudront
-mieux que Sabioneira... Faut-il vous rappeler combien,
-hier, vous vous êtes trouvée souffrante, à la suite de
-votre visite de la veille à Sant'Orsola! Et à ce propos,
-chère enfant, avez-vous pris votre potion et bien suivi
-toutes mes prescriptions?</p>
-
-<p>&mdash;Non, ma foi! répondit Tatiana, je l'ai oublié
-tout à fait. Allons, bon Manès, ne me grondez pas!...
-Vous me croirez si vous voulez, mon frère, continua
-l'aveugle, mais je suis follement gaie ce soir. J'ai dans
-l'esprit je ne sais quoi de si serein et de si joyeux, que
-tous ces hurlements du bora ne me font l'effet... devinez!...<span class="pagenum"><a name="Page_297" id="Page_297">[Pg 297]</a></span>
-que d'un orchestre pour une fête... Voyez! j'ai
-voulu qu'on me parât, moi qui ne porte guère de bijoux.</p>
-
-<p>&mdash;Oui, oui, c'est bon, c'est bon! dit Manès, mais
-vous partez demain, à l'aube, et il est grand temps,
-chère enfant, que vous alliez prendre du repos.</p>
-
-<p>&mdash;Oh! je ne partirai qu'à une condition, répliqua l'aveugle.
-Si vous ne me promettez pas de faire, cette
-fois, ce que je veux, entendez-vous, monsieur Manès?
-je reste à Sabioneira.</p>
-
-<p>&mdash;Et que désire Votre Grâce?</p>
-
-<p>&mdash;Eh bien, puisque Nicolas Semenovitch va passer
-plusieurs jours ici, n'est-il pas juste qu'il m'en donne
-un tout au moins, ainsi que Mgr Colloredo?... Ce
-dernier m'a fort négligée durant son premier séjour, et
-j'entends m'en plaindre à lui-même. Arrangez-vous
-donc, monsieur Manès, pour me les amener tous deux
-à Giunta di Doli... Et maintenant, adieu, messieurs,
-reprit l'aveugle. Donnez-moi votre bras, bon Manès.</p>
-
-<p>Tous deux sortirent, et il y eut quelques instants
-de profond silence, tandis que Jacinto, avec des valets,
-s'occupait de renouveler ceux des flambeaux qui étaient
-consumés.</p>
-
-<p>&mdash;Que Monseigneur m'excuse, souffla tout bas le
-petit abbé Lancelot en s'approchant de Floris, à pas
-muets. Je dois le prévenir, au cas où il attendrait les
-princesses, pour donner l'eau bénite avec elles, que
-Leurs Grâces, vraisemblablement, ne pourront pas
-venir ce soir. Nous avons même été inquiets un moment,
-poursuivit l'abbé, au sujet de ma charmante
-élève, la princesse Josine. On aurait dit qu'elle avait le
-délire... Elle a voulu s'agenouiller devant Mme Isabelle.
-Elle lui demandait pardon, comme si elle eût
-commis un crime. Ensuite elle a versé beaucoup de
-larmes... Qui aurait cru que cette chère enfant se fût
-tellement attachée à Mgr le grand-duc Fédor, qu'elle
-ne voyait presque jamais?</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_298" id="Page_298">[Pg 298]</a></span></p>
-
-<p>Le Grand-Duc demeurait immobile; puis, enfin, élevant
-la voix:</p>
-
-<p>&mdash;Messieurs, dit-il, bonne nuit!... Que chacun
-de vous dispose de son temps jusqu'à demain... Vous
-pouvez vous retirer aussi, pappas Nicanor. Je resterai
-seul auprès de mon père.</p>
-
-<p>Tous, en passant, saluèrent Floris d'une profonde
-révérence, et quand le pope eut disparu le dernier,
-emportant les patères d'eau bénite, la salle demeura
-vide. Les cierges brûlaient à grosses larmes, sur les
-herses de bois d'ébène. Parfois, un coup de vent plus
-brusque faisait frissonner à la fois, leurs mille flammes
-inquiètes, et l'on voyait s'effeuiller soudain les grandes
-roses dont les pétales parsemaient les carreaux de
-marbre jaune et noir. Un vase plein d'encens fumait.
-Par moments, quelque chauve-souris, entrée sans doute
-au crépuscule, ou bien gîtée en cette pièce abandonnée,
-s'élançait, décrivait dans son vol, deux ou trois rapides
-crochets, puis se précipitait au milieu des cierges. On
-entendait comme un crépitement, et l'oiseau, lourdement,
-retombait. Quatre ou cinq, brûlées de la sorte,
-sautelaient sur les dalles de marbre, tout à l'entour du
-catafalque, avec de petits bruits inquiétants. Au dehors,
-la furie de l'ouragan redoublait; la mer bouleversée
-mugissait; la tourmente assaillait, en ce moment, les
-roches au sommet desquelles la salle est bâtie.</p>
-
-<p>&mdash;Holà! quelqu'un! cria Floris.</p>
-
-<p>Un valet parut aussitôt.</p>
-
-<p>&mdash;Viens ici, dit le Grand-Duc, écoute!... Ah! c'est
-toi qui es entré à mon service, ces jours derniers. N'es-tu
-pas le fils de la Tonina?... N'importe, d'ailleurs!
-écoute... Va prévenir la princesse Josine... Non, doucement!
-Tu diras à celle de ses femmes qui viendra
-t'ouvrir, entends-tu? que quelqu'un qui est dans cette
-salle prie Sa Grâce de s'y rendre un moment... Oui!
-que quelqu'un voudrait lui dire un mot, et qu'on attend<span class="pagenum"><a name="Page_299" id="Page_299">[Pg 299]</a></span>
-ici son bon plaisir... Sans me nommer, sans nommer
-personne, comprends-tu?... Puis, va te mettre au lit,
-mon enfant. Ton service sera fini.</p>
-
-<p>Floris revint au pied du cercueil, et en se parlant à
-lui-même:</p>
-
-<p>&mdash;Elle n'a rien dit, mais elle a été sur le point de
-tout dire... Ils ne l'ont pas comprise aujourd'hui, mais
-ils la comprendraient demain... Eh bien, que faire à
-cela? Ne faut-il pas que je m'habitue à ces angoisses et
-à ces remords? Cette vie n'est-elle pas la mienne
-désormais?... Le crime une fois accompli, la souillure
-devient ineffaçable. Aucune heure ne s'abolit.
-Toutes portent leurs fruits, quels qu'ils soient... Oh!
-maintenant, adieu pour toujours, la sereine tranquillité!
-adieu le contentement du cœur! adieu les rires, et
-les fêtes, et l'ambition! Je suis comme un homme enchaîné
-dans une cave pleine de poudre, et qui a, de ses
-propres mains, allumé la torche fatale, qu'il voit brûler
-sans pouvoir l'éteindre!... Que vais-je lui dire? Que je
-maudis ma jouissance évanouie, abhorrée... Ah! c'est
-avant de commettre le crime que j'aurais dû le détester;
-mais tant que la chair est superbe, aucune réprobation
-ne peut dominer son ardeur, ni maîtriser son
-violent désir... Oui! mieux vaut en finir d'un seul
-coup, la supplier, la conjurer... Quel est ce bruit? fit-il,
-en tressaillant... Rien! quelque boiserie qui craque...
-Les morts ne se relèvent point... C'est cette action
-qui me bouleverse entièrement... Se peut-il que je l'aie
-commise!</p>
-
-<p>Un pas léger frôla les dalles, et le Grand-Duc, se détournant,
-vit Josine. Toute pâle, en noirs habits de
-deuil, elle se tenait arrêtée dans l'ombre d'une des
-colonnes; et ses prunelles parcouraient la vaste salle.
-De profonds cercles bleus entouraient ses yeux sanglants,
-trempés de larmes; sa bouche, un peu entr'ouverte,
-lui donnait un air indéfinissable de langueur<span class="pagenum"><a name="Page_300" id="Page_300">[Pg 300]</a></span>
-et de désespoir. Elle aperçut Floris et jeta un cri.</p>
-
-<p>&mdash;Hé quoi, Josine, je vous fais peur!</p>
-
-<p>Elle tremblait de tous ses membres, en le regardant
-avec épouvante. Il avança d'un pas vers la princesse.</p>
-
-<p>&mdash;Allez-vous-en! cria-t-elle; laissez-moi!... Quoi!
-encore quelque perfidie!... Allez-vous-en!... J'ai horreur
-de vous voir!</p>
-
-<p>&mdash;Au nom de Dieu, dit-il, écoutez-moi.</p>
-
-<p>&mdash;Va-t'en, va-t'en! reprit Josine, va-t'en, lâche!...
-Pourquoi me tends-tu ce piège nouveau? Qu'espères-tu?
-Que me veux-tu?</p>
-
-<p>&mdash;Josine, par pitié...</p>
-
-<p>&mdash;Que me veux-tu? répéta-t-elle. Je n'ai plus d'honneur
-que tu puisses me ravir... Ah! malheureuse!
-Souillée, perdue, déshonorée par ce boucher!</p>
-
-<p>&mdash;Plus bas! plus bas! dit-il. Oh! prenez garde!</p>
-
-<p>&mdash;Tant qu'il me restera un souffle, poursuivit-elle,
-tant que j'aurai une parole à mon service, je crierai
-vengeance contre toi... Immonde, incestueux scélérat!...
-Ah! je deviendrai folle de douleur... Être la
-proie de ce laquais, de ce goujat!</p>
-
-<p>&mdash;Allez, je le sais trop, dit Floris, j'ai mérité les
-plus amères paroles... Pourtant, s'il est quelque
-expiation...</p>
-
-<p>&mdash;Une expiation! s'écria-t-elle. Quelle expiation
-pourrais-tu m'offrir?... Infâme voleur, regarde-moi!
-Regarde le spectre de ce que j'étais, et de ce que tu as
-flétri... Ah! Dieu! quelle misérable chose cet homme
-a faite de moi!... Maintenant, où aller? où me réfugier?
-Puis-je vivre encore dans le même air, sous le même
-toit qu'Isabelle?... O Isabelle, chère sœur, à qui j'ose
-à peine penser! Combien cet infâme te trompe!... Par
-le ciel, elle saura tout!</p>
-
-<p>&mdash;Ne fais pas cela! dit Floris. Oh! s'il te reste quelque
-pitié, ne parle pas, ensevelis ce crime!... Pas à
-Isabelle! Tais-toi!</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_301" id="Page_301">[Pg 301]</a></span></p>
-
-<p>Josine eut un rire sauvage:</p>
-
-<p>&mdash;Il y a donc encore dans ton cœur une place qui
-n'est pas de pierre... Mais non, hypocrite, tu mens!...
-O bonne sœur, liée à un tel scélérat!... Un scélérat!...
-un scélérat!... Je le crierai devant toute la terre. Je te
-ferai connaître... A moi! à moi!</p>
-
-<p>&mdash;Tais-toi, Josine, tais-toi...</p>
-
-<p>&mdash;Lâche, tu trembles à présent... Tu n'as pas, pour
-regarder en face tes actions, la moitié du courage que
-tu as pour les commettre... O lâche, ô misérable...
-aussi dégradé que la boue!... Le crime dont tu t'es
-souillé... Je ne m'inquiète pas de tes prières!... Oui,
-c'est cela! Porte ta main sur moi, bâillonne-moi, étrangle-moi,
-tue-moi!... Ah! comme je voudrais mourir!</p>
-
-<p>Elle poussa un râle étouffé, puis se laissa tomber
-défaillante, sur l'une des marches de l'estrade. Elle
-sanglotait tout bas, affaissée dans ses longs vêtements
-noirs, le front posé entre les genoux; et ses cheveux
-dénoués qui pendaient, balayaient le pavé comme un
-voile... Le vase d'argent fumait toujours; au sommet
-du catafalque, le mort souriait de son sourire amer;
-Floris éperdu se taisait. Confusément, comme en un
-rêve affreux, il voyait, au-dessus de sa tête, étinceler
-les faces horribles des Méduses sculptées aux caissons
-du plafond, et qui, furieuses, le front ridé et la bouche
-vociférante, avaient l'air de lui crier son crime. Il reprit,
-enfin, d'une voix très basse:</p>
-
-<p>&mdash;Toute l'horreur, tout le mépris que me lancent
-vos malédictions, je les éprouve envers moi... Je n'ai
-pas même pour pallier mon crime, la vulgaire excuse
-d'avoir ignoré les malheurs qu'il devait produire. Pendant
-des jours, pendant des nuits silencieuses, j'avais
-pesé au fond de mon âme, tout ce que cet attentat
-ferait naître: la honte, les larmes, l'opprobre, le repentir,
-le dégoût mortel!... Ah! j'ai souffert cruellement!
-Vos yeux hantaient mes veilles et mon sommeil... J'ai<span class="pagenum"><a name="Page_302" id="Page_302">[Pg 302]</a></span>
-lutté pour vaincre mon désir; mais à mesure que le remords
-et la froide raison l'étouffaient, on eût dit qu'un
-impur démon se plaisait à le rallumer... Grâce!... pitié,
-pitié, Josine!... Si j'ai péché, ce sont vos yeux qui
-m'ont tendu le piège fatal... Accusez votre forme charmante,
-le délire, la fascination qui m'aveugla. J'ai été
-provoqué à la faute par votre beauté.</p>
-
-<p>&mdash;Tu as été provoqué, dit l'enfant, par ton infamie
-et par ta luxure!</p>
-
-<p>&mdash;Je vous aimais, murmura-t-il, frémissant.</p>
-
-<p>&mdash;Et moi, je te hais, dit Josine.</p>
-
-<p>Il s'affaissa sur les genoux, et tirant de son sein un
-poignard:</p>
-
-<p>&mdash;Si tu me hais, tiens, frappe! dit Floris. Finis mes
-misères avec ma vie. J'offre ma poitrine au coup mortel,
-et je te demande la mort, comme une grâce.</p>
-
-<p>&mdash;Debout, dit-elle, debout, hypocrite! Tu sais bien
-que je ne puis être ton bourreau.</p>
-
-<p>&mdash;Veux-tu que je meure? poursuivit Floris. Tu es
-la maîtresse de ma vie... Oui, un seul mot de toi, et je
-me tue, cette nuit même!</p>
-
-<p>&mdash;Laisse-moi, laisse-moi!... Va-t'en!</p>
-
-<p>&mdash;Ah! dit Floris, votre pardon! Accordez-moi d'abord
-votre pardon!... Que mon repentir vous désarme!</p>
-
-<p>&mdash;Ton repentir d'une heure, d'un instant!</p>
-
-<p>&mdash;Non, mais le remords, qui, toute ma vie, lavera
-mon âme de larmes!</p>
-
-<p>Elle demeurait sans répondre, farouche, le visage
-fixe.</p>
-
-<p>&mdash;Mon offense a duré un moment, continua Floris.
-Et il y a des milliers de moments où je ne l'avais pas
-commise, et tu auras de longues années pour l'oublier...
-Et pourtant, je souhaiterais que le premier berceau où
-l'on m'a couché fût devenu ma tombe!</p>
-
-<p>&mdash;Vous auriez été plus heureux! dit Josine. Et pour
-moi, oh! quelle différence! Ma paix, mon honneur, ma<span class="pagenum"><a name="Page_303" id="Page_303">[Pg 303]</a></span>
-dot virginale, je les posséderais encore... Que Dieu me
-venge, à proportion de l'infamie de ton forfait!</p>
-
-<p>&mdash;Tu ne peux être trop cruelle, dit Floris. Oh! aide-moi
-à détester mon crime!... Mon cœur se brise, en y
-songeant.</p>
-
-<p>&mdash;Qu'il ne se brise pas encore, dit Josine, mais
-qu'un chagrin éternel le consume! Puisse-t-il ne plus
-trouver de joie sur cette terre! Puisses-tu souhaiter la
-mort et désespérer de l'obtenir!... Que tous tes plaisirs
-se flétrissent! Que tous ceux que tu aimes t'abandonnent!...
-Et demeure seul et désolé, sans courage pour
-mourir, sans force pour vivre!</p>
-
-<p>&mdash;Dieu entend tes prières, âme offensée, et s'il me
-frappe, je dirai qu'il est juste...</p>
-
-<p>&mdash;Vois ce que tu as fait de moi!... Rappelle-toi ce
-que j'étais, gaie, souriante, heureuse, innocente... Et
-maintenant, la mendiante des routes, la fille du plus
-pauvre pêcheur me trouverait si misérable, qu'elle
-m'accorderait sa pitié!</p>
-
-<p>&mdash;Quel chevrier voudrait être Floris, le grand-duc
-Floris de Russie, à condition d'avoir dans sa poitrine
-un cœur aussi angoissé que le mien? Oh! impose-moi,
-pour mon crime, le châtiment le plus cruel, le plus terrible,
-et je bénirai ta douceur!</p>
-
-<p>&mdash;En plein bonheur, dit-elle, et d'un seul coup,
-ma vie entière est détruite... Je ne puis plus habiter,
-désormais, qu'avec le deuil, la honte, le désespoir. Ce
-sont les compagnons que Floris m'a donnés, et qui me
-suivront jusqu'à mon tombeau!</p>
-
-<p>&mdash;Après avoir tant souffert, reprit-il, de la pauvreté
-et de la bassesse, je rencontre la pire souffrance, au
-milieu même du bonheur. J'étais écrasé sous le poids
-des misères communes à tous, et je trouve plus lourd
-aujourd'hui, le fardeau de ma seule misère!... Quel
-fruit maudit de la terre ai-je mangé? Quel poison sorti
-de la mer ai-je bu?... Mais non, non! Mon cœur seul<span class="pagenum"><a name="Page_304" id="Page_304">[Pg 304]</a></span>
-est coupable! C'est lui qui a tout voulu et tout fait...
-O destinée! Fatalité des hommes!</p>
-
-<p>&mdash;Tu aurais dû me tuer! dit Josine. Au moins je
-serais morte heureuse et pleine de tendresse pour toi,
-au lieu d'être éternellement contrainte à te haïr.</p>
-
-<p>&mdash;Oh! ne me hais pas! répondit Floris. Pardonne-moi!...
-Grâce!... Pardonne!</p>
-
-<p>Il tendait les deux mains vers l'enfant: sa poitrine
-se soulevait; de grosses larmes roulaient dans ses
-yeux. Elle s'était dressée et le considérait fixement.
-Ensuite, son regard s'adoucit, ses longues paupières
-battirent.</p>
-
-<p>&mdash;Serais-je donc tentée de me trahir moi-même? dit
-Josine.</p>
-
-<p>&mdash;Non, mais d'accorder ta merci à mon sincère repentir.</p>
-
-<p>&mdash;Puis-je oublier le crime, hélas!... et ma propre
-ruine?</p>
-
-<p>&mdash;Que le crime soit flétri! dit-il, mais pardonne à
-celui qui le déteste, autant que tu en as toi-même
-horreur.</p>
-
-<p>&mdash;Maintenant, je suis ta victime, reprit-elle. Ce
-pardon me ferait ta complice.</p>
-
-<p>&mdash;Non, non!... Par pitié... Grâce! Pardonne!</p>
-
-<p>Elle hocha la tête, et d'une voix lente:</p>
-
-<p>&mdash;Que je voudrais connaître tes pensées!</p>
-
-<p>&mdash;Elles ne sont que remords et tendresse.</p>
-
-<p>&mdash;Mais si je cesse de poursuivre ma vengeance,
-si je fais la paix avec toi, tu me mépriseras, dit
-Josine.</p>
-
-<p>&mdash;Je te bénirai, repartit Floris. Oh! pardonne, pardonne,
-pardonne!</p>
-
-<p>&mdash;Plus tard, peut-être, dit l'enfant.</p>
-
-<p>&mdash;Mais puis-je espérer? demanda-t-il.</p>
-
-<p>&mdash;Tous les hommes peuvent espérer, répliqua-t-elle.</p>
-
-<p>&mdash;Oh! dit Floris, par grâce, accepte le baiser de<span class="pagenum"><a name="Page_305" id="Page_305">[Pg 305]</a></span>
-mon repentir et de ma tendresse. Le poids qui m'écrase
-le cœur me sera moins lourd ensuite.</p>
-
-<p>&mdash;Soit! dit-elle, puisque vous voilà si repentant.</p>
-
-<p>Alors, Floris posa ses lèvres brûlantes sur le front
-pâle de Josine; et, tout en émoi, face à face, ils fixaient
-l'un sur l'autre des yeux profonds et pleins de langueur.
-Ils haletaient, ils balbutiaient de trouble et de
-désolation; peu à peu, leurs doigts se mêlèrent. Un vertige
-saisit Floris; et il couvrait de baisers furieux le
-visage frémissant de Josine. Soudain, un grand cri retentit:
-et tous deux, en se retournant terrifiés, virent,
-au haut de l'escalier, une femme vêtue de blanc chanceler,
-s'abattre, rouler avec un bruit affreux le long
-des marches, puis demeurer gisante, au bas, sur le
-pavé de marbre.</p>
-
-<p>&mdash;Isabelle! cria Josine.</p>
-
-<p>Et comme si, derrière elle, eût grondé quelque
-effroyable tempête, l'enfant se mit à fuir éperdument.
-Mais, dans son épouvante, elle ne trouvait plus les
-portes que masquaient des lés de velours. Tout à coup,
-elle se jeta derrière un des rideaux à crépines d'or,
-poussa la fenêtre de la terrasse et, battue du vent,
-échevelée, se sauva à travers les jardins, par l'escalier
-Sant'Isidoro.</p>
-
-<p>Les flammes des cierges, en vacillant, s'éteignirent
-presque toutes, sous le coup de vent impétueux qui
-entra par la fenêtre ouverte, et de grands jets d'écume
-et d'eau de mer s'abattirent sur les dalles, tandis que
-résonnait, au loin, un tapage de vitres brisées. Floris,
-au pied de l'escalier, tenait entre ses bras Isabelle,
-blême, raidie, les paupières entre-closes.</p>
-
-<p>&mdash;Holà! cria-t-il, du secours!... Holà!</p>
-
-<p>Sa voix se perdit dans l'ouragan et dans le tumulte
-des vagues.</p>
-
-<p>&mdash;Ho! du secours!... Holà, quelqu'un!... Du secours!</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_306" id="Page_306">[Pg 306]</a></span></p>
-
-<p>Quatre ou cinq flambeaux palpitaient encore au fond
-de la salle pleine d'ombre, que la rafale parcourait. Le
-ciel de velours claquait au vent. Puis, un à un, les derniers
-cierges s'éteignirent.</p>
-
-<p>&mdash;A l'aide! reprit Le Grand-Duc. Holà! à l'aide!...
-Ah! qui est là?... A moi!... à l'aide!</p>
-
-<p>&mdash;Est-ce vous, Monseigneur? répondit la voix de
-Manès. Quelle obscurité!... Que se passe-t-il?</p>
-
-<p>&mdash;Vite, Manès, vite, vite!... Au nom du ciel!...</p>
-
-<p>&mdash;Je ne distingue rien, Monseigneur... Qui a crié?
-J'ai entendu de ma chambre... Écoutez... voici quelqu'un
-qui vient...</p>
-
-<p>La tapisserie se releva, et trois ou quatre serviteurs,
-les yeux écarquillés, apparurent. On distinguait derrière
-eux Jacinto, qui, debout sur le seuil, élevait
-en l'air, d'un bras tremblant, une petite lampe de
-cuivre.</p>
-
-<p>&mdash;Des lumières! cria Manès... Qu'est-ce donc?...
-Que s'est-il passé?... Quoi! Mme la Grande-Duchesse!</p>
-
-<p>&mdash;Elle a fait un faux pas, dit Floris, en descendant
-cet escalier.</p>
-
-<p>&mdash;Vite, au lit! qu'on la mette au lit!... Oh! un matelas
-pour la transporter... Cours, Sander... Vite, un
-matelas!</p>
-
-<p>&mdash;Ce n'est rien, n'est-ce pas, Manès?</p>
-
-<p>&mdash;Comment êtes-vous, madame?... Elle ne m'entend
-pas. Toujours évanouie!... Ah! voici les femmes
-de Sa Grâce?... Allons, Gina, éclaire-moi!</p>
-
-<p>&mdash;N'est-ce pas, ce n'est rien, Manès?</p>
-
-<p>&mdash;Cours éveiller Stepany, Lucio! Dis-lui de m'apporter
-les fers avec le paquet d'amadou... Plus près, la
-torche, plus près, Gina... Elle a roulé du haut en bas,
-n'est-il pas vrai?</p>
-
-<p>&mdash;Oui... Ce n'est rien, n'est-ce pas, Manès?</p>
-
-<p>&mdash;L'enfant est perdu, mais il reste encore un espoir
-de la sauver... Ah! voici la civière... Bien! posez-la<span class="pagenum"><a name="Page_307" id="Page_307">[Pg 307]</a></span>
-dessus!... Doucement, doucement... Là, là, doucement...
-Prenez garde!</p>
-
-<p>Puis, comme les valets se mettaient en marche:</p>
-
-<p>&mdash;Non, Monseigneur, restez ici.</p>
-
-<p>&mdash;Je veux la suivre, dit le Grand-Duc.</p>
-
-<p>&mdash;Non, Monseigneur, je vous en prie. Votre inquiétude
-et vos angoisses risqueraient de m'ôter mon
-sang-froid. Votre vue pourrait provoquer chez Mme la
-Grande-Duchesse une émotion dangereuse... Je vous
-ferai prévenir dans un instant... Au lit, au lit, au lit,
-vite au lit!</p>
-
-<p>Tous disparurent. Un flambeau de résine, tombé par
-terre, et qui brûlait en allongeant sur le pavé une tache
-rouge et fumeuse, éclairait obscurément la salle. Le
-vent gonflait le lourd rideau violet. Floris, d'un geste
-brusque, l'écarta, et il se trouva sur la terrasse.</p>
-
-<p>La rafale soufflait en foudre, la mer mugissait. Une
-vaste rougeur boréale flottait derrière les nuées, et à
-cette lueur éparse, on distinguait l'immense vallée des
-flots qui bouillonnait, blanche d'écume. Par moments,
-la clameur redoublait. On entendait des voix hautes et
-confuses, des râles, des clapotis; puis, un prodigieux
-sifflement, tantôt rauque, tantôt aigu, qui ondulait
-comme un dragon. De profondes détonations, telles
-que des coups de canon, retentissaient au milieu du
-tumulte. C'était la mer qui s'engouffrait, à travers les
-grilles, dans les longs souterrains de roches qui s'ouvrent
-au bas de la falaise, et communiquent avec les
-caves du palais. Alors, un sourd tremblement remuait
-l'antique terrasse de marbre, jusque sous les pieds de
-Floris; l'énorme écume noyait tout, et, en poussant un
-cri sauvage, le Grand-Duc se renversait la face pour
-l'offrir aux crachats de la tempête.</p>
-
-<p>&mdash;Souffle, ouragan, fais rage! s'écria-t-il... Mer rugissante,
-lance tes vagues à l'assaut contre moi! Vent,
-emporte, balaye dans l'air jusqu'au dernier atome de ce<span class="pagenum"><a name="Page_308" id="Page_308">[Pg 308]</a></span>
-corps!... Ah! j'ai assassiné la plus noble femme!... O
-Isabelle, comment ai-je pu te méconnaître?... Voici que
-ta douce image m'apparaît sous les traits de celle que j'ai
-tant aimée! Mon cœur se fond de désespoir et de tendresse...
-En un moment, en un moment! Les portes
-obscures du destin ont tourné sur un seul moment...
-Cela est-il possible? Est-ce un rêve?... O Dieu, comme
-vous me châtiez à ma première transgression, et à
-d'autres vous laissez le temps d'entasser les crimes sur
-les crimes!... Mais, non, elle ne mourra pas!... Oh!
-qu'elle vive, Dieu puissant! En échange de la chère vie
-d'Isabelle, prenez la mienne, bien qu'elle ne la vaille pas!
-S'il est au ciel une Ame paternelle qui ait pitié des misérables
-hommes, c'est elle que j'invoque ici... Qu'Isabelle
-vive seulement! Que ce ne soit pas moi qui la
-tue!... Grâce, grâce, ô Père céleste!</p>
-
-<p>Il tendait les mains vers les ténèbres. Une voix
-appela:</p>
-
-<p>&mdash;Monseigneur!</p>
-
-<p>&mdash;Qui va là?</p>
-
-<p>&mdash;Monseigneur... monseigneur Floris.</p>
-
-<p>&mdash;Ho! me voici... Eh bien, qu'est-ce? dit-il, en
-rentrant dans la salle.</p>
-
-<p>&mdash;Monseigneur, vite, vite, vite, venez vite! dit
-Mila qui se précipita. La Grande-Duchesse se meurt!</p>
-
-<p>L'horreur régnait dans la partie du palais qu'ils traversèrent.
-Toutes les portes étaient ouvertes; et les
-valets, rassemblés aux abords de l'appartement d'Isabelle,
-sur le palier du grand escalier, bourdonnaient et
-se poussaient confusément les uns les autres. Un profond
-silence s'établit, dès qu'on vit paraître Floris. Et
-l'on n'entendit plus que la voix d'une des femmes de la
-Grande-Duchesse, qui, accompagnée de Lucio, descendait
-le degré, portant des deux mains un plat de
-cuivre, sur lequel gisait un enfant mort, recouvert d'un
-linge sanglant.</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_309" id="Page_309">[Pg 309]</a></span></p>
-
-<p>&mdash;Holà! cria Floris, ouvrez!</p>
-
-<p>L'antichambre était solitaire: rien qu'une femme,
-avec des fioles et des lampes, qui y faisait chauffer
-quelque potion. M. Manès se présenta à la rencontre
-du Grand-Duc:</p>
-
-<p>&mdash;Ah! c'est vous, Monseigneur... Venez...</p>
-
-<p>&mdash;Vous la sauverez, n'est-ce pas?</p>
-
-<p>&mdash;Dieu peut faire un miracle! répondit Manès.</p>
-
-<p>Floris entra, se soutenant à peine. La chambre était
-vide et obscure. Deux ou trois bougies jaunes brûlaient
-au fond de l'alcôve, sur l'archivolte de laquelle des Renommées
-tenaient une couronne d'or. Soudain, il aperçut
-Isabelle. Un calme lugubre était peint sur son
-visage décoloré; elle gardait les paupières fermées.
-Le Grand-Duc s'affaissa par terre, auprès du lit, en
-sanglotant.</p>
-
-<p>&mdash;Est-ce vous, mon cher cœur? dit Isabelle. Ne pleurez
-pas! Tout est bien arrangé de la sorte... Oh! je ne
-vous épiais pas; je venais prier auprès du Grand-Duc...</p>
-
-<p>Elle reprit au bout d'un long silence:</p>
-
-<p>&mdash;Je vous ai bien aimé, mon cœur! Vous aussi, vous
-m'aimiez autrefois... Nous aurions pourtant pu être
-heureux!... Vous rappelez-vous le premier printemps
-que nous avons passé ici! Que d'heures d'une tendresse
-bénie nous avons eues? Tout était plein de
-fleurs et d'oiseaux; on entendait chanter les rossignols...
-Hélas! les choses de ce monde s'évanouissent
-comme l'ombre...</p>
-
-<p>&mdash;Tu vivras, dit Floris, tu vivras!</p>
-
-<p>&mdash;O cher Floris, je vais mourir, dit-elle... Mais il me
-semble cependant que je suis un peu soulagée... Ah!
-ce n'est pas si difficile de mourir!... Pendant le court
-moment où je m'étais assoupie, j'ai vu tout à l'heure ta
-chère mère, entourée d'une splendeur céleste. Sa face
-rayonnait comme le soleil. Elle se tenait sur une nuée,
-et de ses mains ouvertes il descendait vers moi une<span class="pagenum"><a name="Page_310" id="Page_310">[Pg 310]</a></span>
-pluie de rayons et de fleurs, tandis que la douceur de
-ses yeux apaisait ma souffrance... Elle vient m'emmener,
-mon Floris, et un jour nous serons tous réunis,
-loin de cette triste terre, dans le Paradis!</p>
-
-<p>&mdash;Tu vivras, tu vivras! répéta-t-il.</p>
-
-<p>&mdash;O mon cher cœur, mon cher trésor, mon cher
-bonheur! dit Isabelle d'une voix faible comme un soupir...
-Tu te souviendras, n'est-ce pas? de ta pauvre
-petite Isabelle... Tu te souviendras de notre enfant
-qui est morte en venant au monde... Qu'on l'ensevelisse
-avec moi! On la déposera sur mon sein... Rien ne
-te restera de moi que le souvenir, mon bien-aimé. J'aurai
-passé dans ta vie, ainsi qu'une ombre... Mon bien-aimé,
-je te pardonne! N'aie pas trop de chagrin, mon
-Floris... Je pardonne aussi à Josine... Rappelle-moi plus
-tard à ma sœur Tatiana. Dis-lui que j'ai quitté le monde
-en l'aimant et en la bénissant... Où est Gina?... Elle
-s'est trouvée mal, je crois, et on a dû l'emporter. Elle
-était bien bonne pour moi; elle m'a fidèlement servie...
-Pour la vertu, pour l'honnêteté et la décence de la
-conduite, elle mérite un excellent mari; je voulais lui
-faire sa dot... Ne pleure pas, mon bien-aimé: sois heureux!
-Va, le temps te consolera... Un mort n'est rien!
-J'ai peut-être été indolente et trop paresseuse dans ces
-derniers mois. Je t'en demande pardon, mon Floris...
-Et je te bénis, dans la mort, pour le bonheur que j'ai
-eu auprès de toi... Mila, écarte ce flambeau... Place-moi
-plus haut, je respire mal... Donne-moi ta main,
-mon Floris... Bien, ainsi.</p>
-
-<p>La porte s'entre-bâilla au fond de la ruelle, et l'on vit
-s'y glisser, sans bruit, plusieurs des femmes de la
-Grande-Duchesse. Elles portaient des chandeliers avec
-la croix d'or et de cristal que Maria-Pia avait fait faire
-pour son oratoire. En se hâtant, elles couvrirent l'une
-des consoles de napperons blancs, et disposèrent une
-sorte d'autel au moyen de flambeaux.</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_311" id="Page_311">[Pg 311]</a></span></p>
-
-<p>&mdash;Ne pleurez pas, cher aimé, dit Isabelle... C'est
-moi-même qui ai demandé de recevoir l'extrême-onction.</p>
-
-<p>Alors, une vive clarté se répandit soudain par la
-chambre. Les trois portes à la fois venaient de s'ouvrir,
-et une dizaine de femmes morlaques de Sabioneira-le-Bas,
-qui avaient des cierges à la main, défilèrent silencieusement.
-Derrière elles, quatre jeunes filles, en hauts
-bonnets de plumes et d'écarlate, s'avançaient, portant
-sur leurs épaules la châsse de sainte Justine, qu'on a
-coutume de monter au palais, lorsqu'un des maîtres y
-est en péril de mort. Elles la posèrent sur ses bâtons,
-derrière une lice mobile, qu'elles garnirent de gros
-flambeaux allumés. Cependant l'archevêque de Myre,
-revêtu de l'étole violette, était entré avec les saintes
-huiles; l'abbé Lancelot l'accompagnait: et les servantes
-du palais, les femmes des pêcheurs, des calfats,
-des jardiniers pénétrèrent dans la chambre, à leur suite,
-et s'y rangèrent, en foule, autour du lit.</p>
-
-<p>&mdash;Ma sœur, dit José-Maria, quand le silence fut rétabli,
-nous vous apportons, selon votre désir, les dernières
-grâces de l'Église. Puissent-elles vous prémunir
-contre l'angoisse et les terreurs de ce moment!</p>
-
-<p>&mdash;Merci, mon bon frère, dit-elle.</p>
-
-<p>L'archevêque de Myre poursuivit, d'une voix qui
-tremblait par intervalles:</p>
-
-<p>&mdash;Une âme pure comme est la vôtre, peut se confier
-hardiment dans la miséricorde de Dieu... N'ayez point
-de regrets au monde, si l'heure est arrivée d'en sortir.
-La terre, ma sœur, était pour vous un lieu d'exil. Vous
-chérissez la solitude, et le monde n'est que multitude;
-vous recherchez le silence, et le monde n'est que clameurs;
-vous êtes touchée de la vérité, et le monde
-n'est que mensonges; vous aimez la pureté, et le monde
-n'est que corruption. Pourquoi donc souhaiteriez-vous
-d'habiter encore parmi les hommes? Quitter la vie, ma
-sœur, c'est se réveiller d'un songe plein d'inquiétude...<span class="pagenum"><a name="Page_312" id="Page_312">[Pg 312]</a></span>
-Homme superbe, qu'es-tu donc? Quelle est cette
-existence à laquelle tu t'attaches si âprement?... Fils
-de la femme et pétri de la boue impure de son sang, tu
-es pareil aux bêtes par tes besoins, comme par tes concupiscences...
-Qu'es-tu encore? Un sol stérile, un
-ténébreux abîme d'iniquités, un enfant de la colère de
-Dieu, un vase de misère et d'ignominie... Ta naissance
-est souillée d'ordures; ta vie est une longue chaîne de
-souffrances, et ta mort est remplie de frayeurs... Quittez
-cette terre, ma sœur, abandonnez les voies de ce
-monde; déprenez votre cœur des attaches terrestres;
-laissez cette vie sans regrets, comme on jette un roseau
-fêlé qui, loin de nous soutenir, nous percerait la main,
-si nous voulions nous y appuyer. C'est une vie triste
-et fragile, une vie inconstante, agitée, sujette à mille
-vicissitudes, une vie de fantômes et d'illusions, une vie
-qui n'a rien de réel que ses afflictions et ses peines, une
-vie que l'on pourrait nommer un enfer déjà commencé,
-et qui du chaume, du palais, des hameaux, des villes,
-des solitudes, si diverse qu'elle ait été, aboutit enfin à
-la mort, comme toutes les eaux de la terre vont s'abîmer
-dans l'Océan.</p>
-
-<p>Il cessa de parler: et après une pause, l'œil fixe et la
-face aussi pâle que la toile d'argent de sa chape, il récita
-les prières latines; puis, en trempant son pouce
-droit dans la boîte de vermeil du saint chrême, il s'avança
-auprès du lit, et commença de faire les onctions.
-Les femmes priaient à genoux; les chandeliers de cristal
-et la châsse se renvoyaient les feux des flambeaux;
-par moments, un sanglot s'élevait; ensuite, au milieu
-du silence, on entendait le glas profond de la grosse
-cloche de Sainte-Justine.</p>
-
-<p>&mdash;<i>Per istam unctionem</i>, dit l'archevêque, en découvrant
-les pieds de la mourante, <i>et suam piissimam misericordiam,
-indulgeat tibi Dominus quidquid deliquisti
-per pedes</i>!</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_313" id="Page_313">[Pg 313]</a></span></p>
-
-<p>&mdash;<i>Amen!</i> répondit l'abbé Lancelot.</p>
-
-<p>Les onctions étaient finies. L'archevêque fléchit le
-genou, pria quelques instants à voix basse, puis se
-releva; et toutes les femmes se dressèrent en même
-temps.</p>
-
-<p>&mdash;Adieu, ma sœur, dit José-Maria, tandis qu'une
-larme roulait au bord de ses paupières.</p>
-
-<p>&mdash;Adieu, mon bon frère, dit Isabelle.</p>
-
-<p>Les femmes reprirent sur leurs épaules la châsse de
-sainte Justine, et le cortège se retira lentement, dans
-l'ordre où il était entré. Deux heures sonnèrent au
-campanile; tous les flambeaux avaient défilé; les hautes
-portes se refermèrent: et la chambre se trouva,
-comme auparavant, déserte et à peine éclairée. Les
-sanglots étouffés du Grand-Duc y résonnaient lugubrement.</p>
-
-<p>&mdash;Vous rappelez-vous ces trois sœurs, dit Isabelle
-après un long silence, ces trois sœurs de Zemenico, que
-leurs maris avaient délaissées et qui vinrent nous implorer?...
-Leur rencontre me présageait ma destinée...
-Voilà pourquoi mon cœur était si lourd, chaque fois
-que je songeais à elles... Mais, en ce temps, vous
-m'auriez grondée, cher aimé, si je vous avais dit mes
-craintes, et je n'osais vous en parler.</p>
-
-<p>Vassili Manès s'approcha, et lui tendant une tasse
-d'argent où fumait un breuvage noirâtre:</p>
-
-<p>&mdash;Allons, allons, madame, ne vous agitez pas!</p>
-
-<p>&mdash;Merci, mon bon Manès, répondit-elle... Est-ce le
-bora qui siffle ainsi?... Ces hurlements me sont pénibles!</p>
-
-<p>Le vieillard, au fond de la ruelle, attachait sur la
-Grande-Duchesse un regard de compassion.</p>
-
-<p>&mdash;Oh! chuchota Mila, comme Sa Grâce a changé tout
-d'un coup!... Des gouttes suintent de sa figure; ses
-yeux ont l'air agrandis et plus profonds dans leurs
-orbites... Regardez... elle a encore pâli, ce qui semblait
-impossible!</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_314" id="Page_314">[Pg 314]</a></span></p>
-
-<p>&mdash;Elle s'en va, dit Manès... Prie pour elle!</p>
-
-<p>Cependant, on avait poussé la petite porte de l'alcôve,
-et l'abbé Lancelot, qui avait apporté le saint sacrement
-de la chapelle, se mit à dire dans le cabinet contigu
-une messe de la Passion, ainsi que l'avait demandé la
-Grande-Duchesse. Elle se tournait, par moments, vers
-cette porte restée ouverte: on lui voyait joindre les
-mains; et toutes les fois que son regard rencontrait
-celui de Floris, qui se tenait au pied du lit, elle
-essayait encore de sourire:</p>
-
-<p>&mdash;Quand je serai morte, reprit-elle, en l'appelant
-d'un signe de tête, que nul médecin ne touche à mon
-corps... Mes femmes seules l'enseveliront.</p>
-
-<p>Il s'était penché afin de l'entendre, très bas auprès
-de son visage, et il suivait des yeux le mouvement de
-ses lèvres:</p>
-
-<p>&mdash;Ç'aurait été après-demain, murmura-t-elle, l'anniversaire
-de ma naissance: j'allais avoir vingt-deux
-ans. J'étais triste, mon cher aimé, en pensant que vous
-l'oublieriez, mais vous y songerez, je vous en prie, mon
-cœur.</p>
-
-<p>Ensuite, elle ne parla plus... Le reste de la nuit fut
-cruel: de rares et courts instants de connaissance, un
-profond accablement, du délire, et, vers le matin, l'agonie,
-qui dura longtemps et pleine d'horreurs. Le
-jour commençait à poindre, et une lueur grise, pareille
-à une écume sale, entrait par les hautes fenêtres. La
-mer livide bondissait; au travers des arbres agités du
-vent, on voyait se lever, par rafales, dans les jardins
-déserts, de grands tourbillons de poussière.</p>
-
-<p>&mdash;Approchez, Monseigneur, dit Manès à demi-voix...
-Vous pouvez lui fermer les yeux.</p>
-
-<p>&mdash;Quoi! Qu'y a-t-il?</p>
-
-<p>&mdash;Elle ne souffre plus, répondit Manès.</p>
-
-<p>Floris se dressa tout en sursaut:</p>
-
-<p>&mdash;Morte!... Est-ce qu'elle est morte? s'écria-t-il.</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_315" id="Page_315">[Pg 315]</a></span></p>
-
-<p>&mdash;Elle est morte, oui, Monseigneur.</p>
-
-<p>&mdash;Morte! morte! reprit le Grand-Duc, et il tremblait
-de tous ses membres... Morte! Pourquoi ne l'a-t-on pas
-sauvée?... Ah! vous ne savez rien! vous ne pouvez
-rien!... Isabelle, entends-moi, c'est Floris qui te supplie...
-Inanimée! partie, oh! partie à jamais!... Et
-c'est moi qui l'ai tuée... moi seul!... O maudit, maudit
-scélérat!... Ah! donnez-moi du poison, un couteau!...
-Qu'on rassemble ici tous ceux qui l'aimaient, tous ceux
-qui vont pleurer sur elle... Et je m'accuserai devant
-tous... O misérable que je suis!... Ameutez-vous
-autour de moi, crachez sur moi, lancez-moi des pierres
-et de la boue!... O Isabelle, mon amour, ma vie, ma
-femme! Morte, morte, morte!... Est-il possible?...
-Oh! Isabelle, Isabelle, Isabelle!</p>
-
-<p>Il se roulait par terre, en sanglotant. M. Manès
-l'exhortait, et il vint doucement à bout de l'emmener
-hors de la chambre.</p>
-
-<hr class="tb" />
-
-<p>Vers midi, un valet qui tirait par la bride un grand
-cheval blanc sortit de la Petite Écurie et traversa la
-cour pavée de briques, où des lignes de pierre, en se
-croisant, dessinaient des carrés inégaux. Ser Pistolese
-et Jacinto le regardaient venir à pas lents, debout tous
-deux sous le fronton du Manège.</p>
-
-<p>&mdash;Bien, parfait, mon garçon! dit le majordome.
-Marche encore un peu plus doucement, de crainte de
-casser les œufs que tu as sous les semelles... Voilà près
-d'une heure que je t'attends!</p>
-
-<p>&mdash;Fallait-il donc partir le ventre vide? riposta
-Lucio, tout en flattant de la main Barocco, le chien
-griffon de ser Pistolese.</p>
-
-<p>&mdash;Bien, bien! murmura le gros homme... Tu es
-comme les nonnains de Gênes, qui, après qu'elles sont
-revenues des étuves, demandent à l'abbesse congé d'y
-aller... Il eût été décent aussi, dans une telle circonstance,<span class="pagenum"><a name="Page_316" id="Page_316">[Pg 316]</a></span>
-d'enlever de dessus ton épaule tes rubans
-jaunes et tes cordons ferrés d'argent. Si vos habits de
-deuil ne sont pas encore prêts, ce n'est pas une raison,
-néanmoins, pour étaler de tels ornements!</p>
-
-<p>&mdash;Allons, ne vous fâchez pas, messer Pistolese, dit
-Lucio.</p>
-
-<p>&mdash;C'est bon, c'est bon! grommela le majordome;
-ne t'en va pas flâner en route, tu entends... Voici les
-lettres pour Raguse, avec la liste des commissions... Le
-cercueil de plomb tout pareil à celui qu'on est allé chercher
-lundi... Et tu diras à la tourière qui t'ouvrira chez
-les Barnabites, de porter ce pli aussitôt à Mme la Supérieure...
-Je lui demande de nous prêter quelques vases
-et des chandeliers... Tu passeras à l'archevêché... Ah!
-voici messer Stepany.</p>
-
-<p>L'aide-chimiste se montrait derrière la grille de la
-Vénerie, accompagné du petit Thalès. Derrière eux,
-cinq ou six jardiniers qui portaient des hottes pleines
-de roses, traversèrent la vaste cour, en même temps
-que le père et le fils se dirigeaient vers ser Pistolese.</p>
-
-<p>&mdash;Ah! vous faites bien d'être exact, dit Stepany, en
-regardant à sa montre. Je veux être damné, si je vous
-aurais attendu un quart de seconde!... Eh bien, qu'a-t-on
-décidé?</p>
-
-<p>&mdash;Il n'y aura pas d'embaumement, répondit Pistolese.
-Ce sont les ordres du Grand-Duc.</p>
-
-<p>&mdash;Et les obsèques, pour quel jour?</p>
-
-<p>&mdash;Pour samedi, en même temps que celles du grand-duc
-Fédor et de Mme Maria-Pia... Oui, oui! tous les
-trois en même temps... Ah! pauvre Mme Isabelle!</p>
-
-<p>&mdash;Ne comptez pas que je vais me soucier de ça!
-s'écria aigrement Stepany. J'ai bien assez de mes propres
-affaires!... Je me suis assez longtemps tracassé
-pour les autres. C'est fini! Je n'en veux plus maintenant!...
-Voilà trois journées, poursuivit-il, oui! trois
-journées entières que je perds, et qui m'en saura gré,<span class="pagenum"><a name="Page_317" id="Page_317">[Pg 317]</a></span>
-monsieur?... On m'envoie à Raguse, on dispose de moi,
-on me tire à <i>hue</i> et à <i>dia</i>! on fait de moi une bête de
-somme! Depuis lundi, je n'ai pas eu le temps de déjeuner,
-ma parole!... Ah! Thalès... Rêvez-vous, Thalès?</p>
-
-<p>L'enfant se retourna précipitamment, et il demeurait
-immobile, les yeux baissés, en face de son père.</p>
-
-<p>&mdash;Allons, approchez-vous, Thalès, reprit Stepany.
-Je n'ai pas pu, hier ni aujourd'hui, vous faire répéter
-vos leçons, et vous en aurez profité pour paresser tout
-votre soûl... Venez ici que je vous interroge, puisque
-c'est le seul instant, vraisemblablement, dont je pourrai
-disposer aujourd'hui!</p>
-
-<p>&mdash;Allons, approche, mon petit homme, n'aie pas
-peur! dit messer Pistolese.</p>
-
-<p>&mdash;Donnez-moi votre livre... Bien!... Ah! ah!...
-Votre <i>Physiologie</i>... Nous en sommes, si je ne me
-trompe, aux éléments organiques accessoires des corps
-vivants, c'est-à-dire à ceux dont la présence ne peut
-être constatée que dans un petit nombre d'êtres, sans
-préjudice, bien entendu, des quatorze principes élémentaires
-essentiels des êtres vivants actuels, tels que le
-carbone, l'oxygène, l'hydrogène, l'azote ou nitrogène,
-le soufre, etc... Attention! Répondez maintenant...
-Où trouve-t-on l'iode et le brome, Thalès?</p>
-
-<p>&mdash;On trouve l'iode et le brome chez les animaux
-marins et les plantes.</p>
-
-<p>&mdash;Bien!... Et où trouve-t-on le rubidium?</p>
-
-<p>&mdash;Le rubidium... Dans certaines plantes (café et
-thé) et dans les coquilles marines. Le cérium se rencontre
-aussi dans ces dernières (les huîtres).</p>
-
-<p>&mdash;Pouah! exclama Pistolese... Comment dites-vous
-ce mot-là? Quelle saleté est-ce là?... Bien sûr, je ne
-mangerai plus d'huîtres!</p>
-
-<p>&mdash;Laissez-moi donc continuer! dit Stepany. Vous
-confondez sans doute le cérium avec le cérumen, ser
-Pistolese... Thalès, où trouve-t-on l'arsenic?</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_318" id="Page_318">[Pg 318]</a></span></p>
-
-<p>&mdash;L'arsenic... hésita l'enfant... L'arsenic... Dans les
-céréales, par conséquent, aussi dans le sang de l'homme.</p>
-
-<p>&mdash;Allons, qu'est-ce que cela veut dire? Faites donc
-attention, Thalès... Vous voulez donc nous empoisonner!...
-On trouve l'arsenic, monsieur, dans les tissus
-des arsenicophages... C'est le manganèse, monsieur,
-qu'on trouve dans les céréales, par conséquent, aussi
-dans le sang de l'homme, puis chez des animaux marins
-de différentes espèces... La pinne, monsieur, par
-exemple, accumule du manganèse, dans son organe de
-Bojanus.</p>
-
-<p>&mdash;Fi donc! s'écria Pistolese... Vous avez tort d'apprendre
-à l'enfant ces choses-là. Il ne saura le mal que
-trop tôt!</p>
-
-<p>&mdash;Êtes-vous fou? repartit le chimiste. Ne connaissez-vous
-pas les pinnes marines?... A Stagno justement,
-on en pêche qui donnent des perles de couleur plombée,
-avec cette espèce de soie, que l'on met en œuvre, dans
-certains villages... Bien! Maintenant, Thalès, dites-moi
-ce que l'on remarque, à propos des pierres et des
-roches.</p>
-
-<p>&mdash;Je n'ai pas étudié ça, répondit l'enfant. Ma leçon
-n'allait pas jusque-là.</p>
-
-<p>&mdash;Eh bien, monsieur, c'est que les principes élémentaires
-minéraux les plus répandus dans la nature sont
-aussi ceux que l'on rencontre le plus fréquemment
-chez les êtres vivants. Il y a dans votre corps, Thalès,
-comme dans celui de ser Pistolese ou du grand-duc
-Fédor décédé, les mêmes éléments, qui, à l'état de
-roches et de cristaux, constituent l'écorce terrestre.
-Chimiquement, monsieur, vous ne valez pas mieux,
-vous êtes sur la même ligne que le talc, le sel gemme,
-la houille, le gypse, la silice... Même l'argile, la simple
-argile, contient de l'aluminium, et il n'y en a pas en
-vous, Thalès, continua Stepany, d'un ton sévère et
-triomphant à la fois. On pourrait vous décomposer dans<span class="pagenum"><a name="Page_319" id="Page_319">[Pg 319]</a></span>
-toutes les cornues de l'univers, qu'on ne tirerait pas de
-vous une seule parcelle de ce métal... C'est bien! allez-vous-en
-maintenant... Je vous permets, pour aujourd'hui,
-de descendre jusqu'à Sabioneira-le-Bas, mais ne
-vous éloignez pas, monsieur... Vous pourrez ramasser
-bien sagement des coquilles, au bord de la mer, pour
-enrichir votre petite collection conchyliologique.</p>
-
-<p>&mdash;Et surtout, dit Lucio en se mettant en selle,
-qu'il n'aille pas du côté de Torre-Arza!... Il y a là ces
-Zingari, vous savez, les amis de ser Giano, ceux que
-Sa Grâce la princesse Josine a fait venir une fois, avec
-leurs ours.</p>
-
-<p>Il s'arrêta, bouche béante, puis une exclamation lui
-échappa, tandis que les autres se détournaient, pour
-voir ce qui causait son ébahissement. Alors, tous quatre
-demeurèrent immobiles. Giano venait de déboucher du
-portique de pierre à colonnes rustiques, qui donne accès
-dans la cour, et il passait le long des écuries, au milieu
-des aboiements, des cris, des bonds joyeux de Barocco.
-Il était pâle, en manteau rouge et toque rouge de Morlach;
-il marchait d'un pas rapide, et, de loin, sans s'arrêter,
-il salua ser Pistolese, de la main. Il disparut par
-la porte du Chenil.</p>
-
-<p>&mdash;Ici, Barocco! cria Pistolese... Barocco, Barocco,
-ici!... Eh bien, que dites-vous de ça?</p>
-
-<p>&mdash;Par la mort que nous devons un jour, dit Lucio,
-c'était ser Gianettino lui-même!</p>
-
-<p>&mdash;Il venait du palais, reprit Jacinto. Sans doute, il
-aura voulu voir une dernière fois feu Son Altesse le
-grand-duc Fédor, qui était son père, après tout.</p>
-
-<p>&mdash;Pauvre messer Giano! fit Lucio... Vous savez que,
-depuis le duel, il s'est retiré à Podgor.</p>
-
-<p>&mdash;Qui? lui! s'écria Stepany. C'est à Stagno qu'il
-s'est logé, chez je ne sais lequel de ses compères.</p>
-
-<p>Le gros majordome hocha la tête:</p>
-
-<p>&mdash;Bah! à Podgor ou à Stagno, je voudrais le voir<span class="pagenum"><a name="Page_320" id="Page_320">[Pg 320]</a></span>
-moins près d'ici!... Il n'est pas homme à laisser son fiel
-lui rancir longtemps au cœur; il l'a bien prouvé dans sa
-première affaire, avec ce pauvre Cirillo; et Monseigneur,
-à tort ou à raison, l'a grandement offensé... Dieu
-me garde de qui je me fie, disait saint Bernardin de
-Feltre... Rousseau, mauvais poil! c'est le proverbe...
-Rappelez-vous ce que je dis là!...</p>
-
-<p>Une foule immense couvrait la plaine, dans la matinée
-du samedi, quand le cortège des funérailles se mit
-en marche. Jusque de Zara, du Montenegro et des
-bouches de Cattaro, il était venu des Morlachs. Les
-lourds chariots peints, dételés, encombraient la plage,
-au pied des murailles, et quantité de barques et de trébacs,
-dont plusieurs portaient à leurs voiles des bandes
-noires, en signe de deuil, ne cessaient encore d'aborder.
-Tout à coup, au travers des arbres, de grands
-panaches de plumes noires apparurent. C'était le premier
-char funèbre qui s'engageait dans l'avenue. Alors,
-les femmes brisèrent contre terre, par centaines, des
-vases d'argile, qu'elles avaient eu soin d'apporter.</p>
-
-<p>Mais le cortège s'avançait avec lenteur. Il fut longtemps
-à sortir du parc et à déboucher dans la plaine.</p>
-
-<p>En tête, marchaient les acolytes, porte-encensoirs,
-porte-flambeaux, porte-clochettes, qui précédaient une
-haute croix de vermeil. Deux files de prêtres en surplis,
-amenés la veille de Raguse par Mgr Colloredo,
-venaient en avant du premier cercueil, couvert d'une
-toile d'or noire, et que traînaient six chevaux noirs
-caparaçonnés. Le cercueil du grand-duc Fédor passa
-ensuite, élevé sur un chariot d'armes et seul au milieu
-d'un large intervalle. On se montrait les six piqueurs
-marchant auprès des chevaux, les roues à rayons
-d'or flamboyants, avec l'aigle de Russie à deux têtes
-qui couronnait le chariot.</p>
-
-<p>Puis, défilèrent sous leurs voiles blancs, les Religieuses
-de Sant'Orsola. Il se fit une poussée dans la<span class="pagenum"><a name="Page_321" id="Page_321">[Pg 321]</a></span>
-foule; des cris douloureux s'élevèrent: et, au milieu
-des femmes de la Grande-Duchesse, sur un chariot tout
-couvert de fleurs, on aperçut le cercueil d'Isabelle.
-Alors, s'exhala comme un grand sanglot; des allées
-avoisinantes, la multitude se dégorgeait; et pêle-mêle
-avec les carrosses de deuil et les serviteurs de Sabioneira,
-la masse entière des Morlachs suivit le cortège
-funéraire. Il s'allongeait, en serpentant et par colonnes
-inégales, sur la vaste lande. Le vent sifflait; de maigres
-brins de thym frissonnaient à ras du plateau, d'où l'on
-découvrait la mer. Les flots couleur d'ardoise clapotaient,
-et l'œil se fatiguait sur cette plaine aride, tachetée
-d'écume çà et là.</p>
-
-<p>Mais, au pied de la haute montagne, les chars funèbres
-s'arrêtèrent. On en retira les cercueils, et le convoi
-s'engagea sur la roide corniche en zigzag taillée le
-long du mur de roche. La Jagodna mugissait au-dessous
-avec un fracas épouvantable. Sept ou huit ruisseaux,
-s'y précipitant par cascades du haut des rochers, emplissaient
-l'étroit défilé de tumulte, de fumée, d'écume.
-D'énormes blocs pendaient de tous côtés; des corbeaux
-s'envolaient en croassant. Puis, à travers les chênes
-rabougris, des coupoles dorées se levèrent. C'étaient
-les dômes à la russe de la chapelle sépulcrale, bâtie par
-le grand-duc Fédor, au sommet de l'escarpement le plus
-effroyable de ces montagnes.</p>
-
-<p>Une foule de femmes et de Morlachs, dont les cierges
-tachaient le jour comme de milliers de larmes jaunes,
-se pressaient déjà sur l'esplanade. Par le porche béant,
-l'on voyait, au fond, l'iconostase resplendissante; et
-toute la cérémonie, s'engouffrant dans la petite église,
-s'y rangea sur les galeries, le long du chœur et dans la
-nef, où les deux cercueils d'Isabelle et de Maria-Pia
-reposaient sous un dôme ardent, composé de treize
-hauts clochers. La bière du grand-duc Fédor demeurait
-exposée à l'entrée.</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_322" id="Page_322">[Pg 322]</a></span></p>
-
-<p>Une porte s'ouvrit au fond du chœur, et de derrière
-l'iconostase, on vit s'avancer, à pas comptés, la longue
-file des acolytes, puis les ecclésiastiques en surplis,
-que suivaient les deux prélats, côte à côte. Mgr Colloredo,
-la crosse à la main, portait la chape lugubre, avec
-la mitre de toile d'argent, et José-Maria, le célébrant,
-se montrait revêtu d'une chasuble et d'ornements noirs.</p>
-
-<p>L'autel était dressé devant la chapelle ardente. L'archevêque
-de Myre en monta les degrés lentement. Ses
-mains tremblaient; ses yeux, ternes et hagards, semblaient
-ne rien voir; la crainte, l'angoisse, le désespoir,
-une amertume d'âme extrême étaient peints sombrement
-sur son visage; et il se tenait tout debout,
-immobile, le front incliné. Mais Mgr Colloredo se
-leva, et, pâlissant un peu, il vint à l'angle de l'autel:</p>
-
-<p>&mdash;Allons, commencez! fit-il à voix basse... Rappelez-vous
-ce que vous m'avez promis tout à l'heure.</p>
-
-<p>&mdash;Ayez pitié de moi, Monseigneur!</p>
-
-<p>&mdash;Vos scrupules, dit Colloredo, ne sont rien qu'un
-piège du démon... Accomplissez la pénitence que j'ai
-été contraint de vous imposer!</p>
-
-<p>&mdash;Je ne puis... Non, non, non... je ne puis!</p>
-
-<p>&mdash;Obéissez! reprit l'archevêque de Raguse. Dites
-la messe, je vous l'ordonne!</p>
-
-<p>&mdash;Une profanation! dit José-Maria.</p>
-
-<p>&mdash;Non, mon frère, une expiation!</p>
-
-<p>&mdash;Je serai sacrilège, si j'obéis.</p>
-
-<p>&mdash;Vous résisterez à Dieu même qui vous parle par
-ma bouche, si vous n'obéissez pas!... Commencez,
-allons, mon cher frère... Ne donnez pas de scandale à
-tout ce peuple...</p>
-
-<p>&mdash;Vous me désespérez, Monseigneur.</p>
-
-<p>&mdash;Non, je vous sauve de vous-même.</p>
-
-<p>&mdash;Ma conscience me le défend.</p>
-
-<p>&mdash;Votre conscience est soumise aux volontés de
-l'Église.</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_323" id="Page_323">[Pg 323]</a></span></p>
-
-<p>José-Maria frémissait. Il se mordait la lèvre en haletant.
-Puis, soudain, d'une voix stridente:</p>
-
-<p>&mdash;L'Église, exclama-t-il, Monseigneur, n'est que
-l'assemblée des fidèles. C'est à eux que j'en vais appeler!</p>
-
-<p>Alors, se tournant du haut des degrés vers la multitude
-agenouillée, et au milieu du morne silence:</p>
-
-<p>&mdash;Mes frères, dit-il, priez pour moi! Les doutes
-m'assaillent comme des démons; je suis en état de péché
-mortel. Comment oserais-je, ainsi tourmenté, offrir à
-Dieu le saint sacrifice, qui veut, pour être célébré, une
-âme tranquille et un cœur pur?</p>
-
-<p>Et descendant les marches d'un pas chancelant, il
-passa devant Mgr de Raguse stupéfait, et disparut dans
-l'iconostase.</p>
-
-<p>Une rumeur confuse s'éleva, et le tumulte allait
-grandir, quand, soudain, Mgr Colloredo monta les marches
-de l'autel, et l'orgue, sur un signe impérieux,
-entonna la messe funèbre. Tous se rassirent, et la
-cérémonie s'acheva ensuite paisiblement.</p>
-
-<p>Alors, le premier, l'archevêque fit, par trois fois, le
-tour du mausolée, en l'encensant et l'aspergeant d'eau
-bénite; puis, tandis que les porteurs plaçaient au milieu
-des deux autres la bière du grand-duc Fédor,
-la foule entière commença de défiler devant les cercueils,
-entrant par la porte de l'ouest et s'écoulant par
-celle de l'est. Tous se signaient en pénétrant dans la
-vaste chapelle, entièrement drapée de velours violet, à
-longues crépines d'argent. Un balustre de bois d'ébène
-entourait les trois cercueils, placés sous le dôme des
-lampes et recouverts de poêles de brocart d'argent,
-croisés de satin noir. Hommes et femmes, en défilant,
-se passaient, de main à main, l'aspersoir; quelques-unes
-jetaient des fleurs ou des poudres odorantes.
-Parfois, on élevait en l'air un enfant qui suffoquait au
-milieu de la presse.</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_324" id="Page_324">[Pg 324]</a></span></p>
-
-<p>Peu à peu, la foule s'amassa devant la bière d'Isabelle.
-Il partait de cette multitude des soupirs, des sanglots,
-des lamentations. On adjurait la morte, on l'interpellait;
-des femmes coupaient leur chevelure et la
-déposaient au pied du cercueil. Puis, elles se mirent à
-improviser. L'une d'entre elles s'écria: <i>Hélas sur
-nous! la mort t'a ravie, toi en qui se trouvaient, éternelles
-comme la clarté dans la lune, la douceur, la sagesse,
-la bonté.</i> Une autre dit: <i>Qui naquit pour le Paradis,
-ne vieillit guère en ce monde! A la couronne de
-la Vierge, il manquait une belle fleur, et le Seigneur
-a envoyé son ange pour te cueillir, ô Rose blanche!</i>
-Une autre dit: <i>La pierre où je t'ai vue pour la dernière
-fois poser le pied, non loin de la mer, j'ai voulu
-la retrouver pour la baigner de mes larmes. Je planterai
-un buisson d'épines à cet endroit, afin que, de notre
-race, personne n'y passe plus.</i> Une autre dit: <i>Lorsque
-j'ai appris la nouvelle, mon cœur s'est gonflé de sang,
-mes lèvres ont poussé des cris. A ton cercueil je fais
-toucher cette laine, que je porterai à mon cou, quand
-l'envie de rire me prendra.</i> Une autre dit: <i>Hélas!
-hélas! je n'entendrai donc plus ta voix douce, ta voix
-charmante, qui vous abreuvait l'oreille de miel. Te
-voilà comme une guzla dont les cordes sont détendues.
-Faut-il que je te survive, moi si vieille!</i> Une autre dit:
-<i>O chère fleur, un même coup vous a frappés, toi et
-l'innocent enfant que tu venais de mettre au monde.
-On l'a déposé dans ton cercueil, vêtu de langes précieux.
-Il dormira éternellement sur ton sein.</i> Une autre
-dit: <i>Tu ne verras plus tes jardins parés d'une fête
-continuelle, les fleurs suaves au toucher frais, les nuages
-merveilleux. Tu habites au pays immuable, le lieu
-resserré où l'on n'a plus que la poussière pour sa couche,
-où les ombres, comme des oiseaux, emplissent la
-voûte.</i> Une autre dit: <i>Que t'ont servi tous ceux qui
-t'aimaient, tant de cœurs qui portaient ta marque?<span class="pagenum"><a name="Page_325" id="Page_325">[Pg 325]</a></span>
-Aucun des tiens n'a pris ta place! Aucun n'a pu venir
-à ton secours!</i> Une autre dit: <i>La fin de toutes les
-fatigues, le carrefour où mènent tous les chemins, c'est
-un étroit cercueil qui vous renferme. A quoi bon se
-donner des peines? Pourquoi courir? Pourquoi chercher
-l'avenir?</i></p>
-
-<p>Alors, il y eut un moment d'attente, tandis que la
-foule, au dehors, commentait, avec un sourd tumulte,
-l'absence du pope de Sgombro. Mille rumeurs couraient
-parmi les groupes. Les uns disaient qu'Ourosch, le
-matin même, avait enlevé le vieux pappas; d'autres
-parlaient d'une incursion des Bosniens et des gens de
-Sgombro sur le territoire de Zemenico. Mais, à un
-signe de Manès, huit Morlachs de Sabioneira, ayant
-chacun autour de l'épaule une bandoulière de cuir, accrochèrent
-les coins de la bière de Maria-Pia. D'autres
-enlevèrent de même les cercueils d'Isabelle et du
-grand-duc Fédor, et tout le cortège marcha processionnellement
-vers le chœur, l'orgue chantant à grand
-bruit.</p>
-
-<p>Un roide escalier de vingt-huit marches descendait
-au caveau mortuaire. Les trois cercueils s'y engagèrent,
-à la lueur des flammes vertes qui brûlaient au
-fond de la crypte, dans des lampadaires de bronze noir.
-Puis, on posa les bières, toutes trois, le plomb nu et à
-découvert, sur la terre humide.</p>
-
-<p>Mgr Colloredo, debout au haut des degrés, récitait
-les dernières prières. Le peuple se pressait autour de
-lui, avide de considérer la hideuse ouverture béante,
-ces clartés vertes, les tombeaux de marbre que l'on
-apercevait vaguement. On posa devant l'archevêque
-un mannequin d'osier rempli de terre, avec une pelle
-de bois, et, toujours priant, il jeta trois fois de la terre
-sur les cercueils. A chaque fois, le chambellan, comte
-Popoff, disait, d'un ton assez haut, mais triste et
-lent:</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_326" id="Page_326">[Pg 326]</a></span></p>
-
-<p>&mdash;Très haut, très puissant et excellent prince Fédor
-Paulovitch, fils de très haut, très puissant et excellent
-prince Paul, premier du nom, empereur de toutes les
-Russies, est mort...</p>
-
-<p>C'était fini. Les porteurs déposèrent les bières au
-fond des sarcophages, dans le temps que la foule s'écoulait
-et descendait la montagne. L'on replaça, au
-moyen de leviers, les couvercles de pierre des sépulcres,
-en présence du grand-duc Floris, de Vassili Manès
-et de Jacinto. Les flammes vertes s'éteignaient dans
-les torchères; l'étroit soupirail grillé qui donne sur la
-Jagodna laissait tomber un mince rais de jour. On distinguait
-à cette lumière incertaine, les écussons sculptés
-des tombeaux.</p>
-
-<p>&mdash;Allons, venez, Monseigneur, dit Vassili. Vous
-n'avez plus rien à faire ici.</p>
-
-<p>&mdash;Partez! Laissez-moi seul! dit Floris.</p>
-
-<p>&mdash;Voyons, venez, Monseigneur... Du courage!</p>
-
-<p>&mdash;Éloignez-vous!... Laissez-moi seul!... C'est mon
-ordre! répéta Floris. Je veux rester seul un moment.</p>
-
-<p>Tous sortirent. Un profond sanglot secoua le Grand-Duc
-de la tête aux pieds, et s'abattant contre la tombe
-d'Isabelle, avec des pleurs, des cris, des râles:</p>
-
-<p>&mdash;O mon amour!... ma femme!... Oh! oh! oh! Isabelle!</p>
-
-<p>Soudainement, Floris sentit la présence de quelqu'un
-derrière lui; et en se relevant, il fut blessé au flanc.
-Il se retourna, vit Giano levant le bras pour redoubler,
-et qui disait:</p>
-
-<p>&mdash;Je vous rapporte le poignard que vous m'avez
-donné, mon frère!</p>
-
-<p>Par un mouvement convulsif, le Grand-Duc saisit
-ce bras levé et retourna l'arme violemment contre celui
-qui la brandissait. L'acier pénétra dans l'œil jusqu'à la
-cervelle, et tous deux roulèrent en même temps sur la
-terre froide de la crypte.</p>
-
-<hr class="chap" />
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_327" id="Page_327">[Pg 327]</a></span></p>
-
-
-
-
-<h3><a name="LIVRE_CINQUIEME_2" id="LIVRE_CINQUIEME_2">LIVRE CINQUIÈME</a></h3>
-
-
-<p>Giunta di Doli est un pavillon, une espèce de château
-de cartes, isolé au milieu des montagnes, et bon pour
-faire une collation, ou pour s'aller divertir après la
-chasse. On y nourrissait autrefois, à l'époque de splendeur
-de Sabioneira, toutes sortes d'oiseaux et d'animaux,
-dont les juchoirs, les bassins d'eau, les volières,
-répandus çà et là parmi les arbres, tombent aujourd'hui
-en ruine. Le château, fort petit, porte pour
-comble une terrasse, ornée de vases et de l'écu des
-Gritti; et la façade est décorée d'ornements à fresque,
-en trompe-l'œil: pilastres corinthiens, trophées, bossages,
-cassolettes, dégradés et presque effacés. A
-main droite, sous des pins centenaires, on aperçoit une
-fontaine de quatre Harpies, élevées sur des colonnes de
-marbre gris, et jetant de l'eau par le sein, dans une
-large cuve octogone.</p>
-
-<p>L'archevêque et le comte Popoff, à leur descente de
-carrosse, furent reçus par l'abbé Lancelot, qui, dès
-l'issue de la cérémonie, avait pris les devants, avec
-messer Pistolese. Au bas du perron, M. Manès, qui
-ne faisait aussi que d'arriver, parlait comme en la
-gourmandant, à la vieille jardinière de Giunta di Doli;
-puis la quittant, pour joindre les survenants:</p>
-
-<p>&mdash;N'importe, n'importe, Marinka... Vous avez eu
-tort, je vous dis.</p>
-
-<p>&mdash;Qu'arrive-t-il?... Tout va bien, j'espère? demanda
-Mgr Colloredo.</p>
-
-<p>Le savant haussa les épaules:</p>
-
-<p>&mdash;Il faudrait ne pas bouger d'ici, les surveiller pas à<span class="pagenum"><a name="Page_328" id="Page_328">[Pg 328]</a></span>
-pas, Monseigneur... J'avais donné les ordres les plus
-précis pour que personne n'eût accès auprès de Sa
-Grâce Tatiana. Précaution indispensable, dans un moment
-où sa vie dépend de la moindre parole indiscrète,
-et lorsque, par surcroît, ses soupçons, sa défiance sont
-éveillés. Hier, en effet, c'est à grand'peine que je me
-suis démêlé de ses questions, comme je le disais à Votre
-Grandeur... Eh bien! malgré tout, ce matin même, on
-a laissé quatre ou cinq mendiants, de ces vagabonds de
-chemins qui rôdaient par ici, s'introduire chez la princesse...
-C'étaient des aveugles, paraît-il, et elle reçoit
-toujours les aveugles. Leur privilège est inviolable!</p>
-
-<p>La vieille jardinière s'avança, et vint, ainsi qu'il
-est d'usage en Dalmatie, baiser la main à Mgr Colloredo.</p>
-
-<p>&mdash;Père saint, dit-elle, si j'ai mal agi, je consens
-d'en recevoir le blâme... Mais de craindre qu'elle apprenne
-rien par notre fait, la chère colombe! comment
-cela aurait-il lieu? La petite Daria, sa conductrice, se
-coudrait plutôt les lèvres de fil, que de les ouvrir mal à
-propos. Les femmes de Zemenico qui viennent chanter
-aujourd'hui, on les a adjurées de ne lui rien dire, et,
-d'ailleurs, toutes la connaissent et l'aiment... Et quant
-aux aveugles qui lui ont parlé, voilà de beaux fureteurs
-de secrets que cinq guzlares à bâtons, qui ne savent
-pas même, quand on les heurte, si c'est une bête ou un
-chrétien, et qui, d'ailleurs, se trouvaient partis depuis
-deux mois, en pèlerinage à Corfou, aux reliques de
-saint Spiridion... La tartane qui les a débarqués se
-découvrait encore à l'horizon, quand ils ont passé par
-ici.</p>
-
-<p>&mdash;Bien, bien, ma fille... Et cependant, dit l'archevêque,
-je regrette presque, monsieur Manès, d'avoir
-cédé à vos instances et d'être venu à Giunta di Doli...
-Tout ceci, je le crains, finira par quelque catastrophe.</p>
-
-<p>&mdash;J'ai expliqué à Votre Grandeur, répondit Manès,<span class="pagenum"><a name="Page_329" id="Page_329">[Pg 329]</a></span>
-les raisons qui m'ont obligé de la presser autant que j'ai
-fait... C'est une fatalité, Monseigneur. La princesse,
-qui, d'ordinaire, est la femme la plus éloignée de ces
-grippes et de ces fantaisies, s'est comme butée, cette
-fois-ci, à réclamer votre visite et celle de M. le comte
-Popoff, jusqu'à m'en parler chaque jour. Hier, enfin, elle
-m'a menacé tout de bon que, si je ne vous amenais aujourd'hui,
-elle ferait mettre les chevaux à son carrosse,
-et reviendrait à Sabioneira. Là, et surtout dans le désordre
-d'une journée comme celle-ci, chaque voix, chaque
-rencontre, chaque absence lui crierait la mort de ceux
-qu'elle aime.</p>
-
-<p>&mdash;Oui, je le sais, reprit l'archevêque... Il peut y
-avoir des fraudes pieuses, des mensonges en quelque
-sorte bénis... Voulez-vous nous montrer le chemin,
-monsieur Manès?</p>
-
-<p>Le salon du premier étage où le dressoir et la table
-se trouvaient mis, brillait de glaces de miroir, de stucs,
-de jaspes, de mosaïques et de peintures en camaïeu,
-rehaussées d'or. Trois arcades larges ouvertes, avec
-leurs voussures dorées, leurs doubles colonnes et leur
-balustre, y forment une sorte de balcon, de portique
-à la vénitienne au-dessus d'un jardin exigu, tandis
-qu'en face, les fenêtres qui répondent à ces arcades
-dominent sur une profonde vallée de roches et de genévriers.
-Dix ou douze femmes morlaques, éparses sous
-les cyprès du jardin, se montrèrent, en chuchotant,
-lorsqu'ils parurent, l'archevêque et le chambellan.</p>
-
-<p>&mdash;Oui, Monseigneur, continua Manès, ainsi que
-vous pouvez le voir, ce salon a double perspective: à
-l'orient, sur un abîme; ici, sur le jardin intérieur
-de Giunta di Doli.</p>
-
-<p>&mdash;L'air doit être délicieux dans cette vallée, dit
-Mgr Colloredo, en ouvrant l'une des fenêtres, et s'avançant
-jusqu'au bord du balcon, où les trois autres le
-suivirent. Chaque fois que j'y ai passé, j'y ai vu des<span class="pagenum"><a name="Page_330" id="Page_330">[Pg 330]</a></span>
-biches avec leurs faons... Cette rivière est bien la
-Jagodna, monsieur Manès?</p>
-
-<p>&mdash;Oui, Monseigneur, reprit le savant. Elle est ici
-d'un aspect moins affreux, que du côté des gorges d'où
-nous arrivons... Le pont de pierre que l'on aperçoit a
-été bâti, il y a trente ans, par feu Son Altesse le grand-duc
-Fédor, pour servir à ceux de Zemenico.</p>
-
-<p>Une porte tourna sans bruit, au bas de la grande
-arcade pleine qui fait face à la cheminée, et la princesse
-se montra, guidée par Daria, la sœur de Ianoula.
-Elle avait un habit de satin mauve, semé partout en
-broderie, de petits nœuds de lames d'argent; ses cheveux
-blonds étaient parés d'un gros bouquet de turquoises,
-avec des perles; et elle tenait à la main une
-touffe d'asters violets. Les quatre convives s'étaient
-détournés.</p>
-
-<p>&mdash;Voyez, voyez, dit l'archevêque, voici notre noble
-et chère hôtesse. Le comte Popoff et moi-même, ma
-chère fille, nous vous disons merci de tout cœur. Votre
-Grâce est venue elle-même au-devant de son embarras.</p>
-
-<p>&mdash;C'est moi, Monseigneur, dit Tatiana, qui devrais
-bien plutôt m'excuser de mes instances pour vous attirer
-dans ma solitude. Je crains que vous n'ayez guère
-d'amusement ici.</p>
-
-<p>Et s'adressant tout aussitôt au comte:</p>
-
-<p>&mdash;Bien des jours se sont écoulés depuis notre dernière
-rencontre, Nicolas Semenovitch... Mon plaisir
-est grand de vous retrouver, d'une manière si imprévue...
-Resterez-vous longtemps à Sabioneira? Avez-vous
-déjà salué mon père?... Qu'il a dû être heureux
-de vous revoir!</p>
-
-<p>&mdash;Mon séjour, répliqua Popoff, ne peut être de
-longue durée... Je suis contraint de repartir après-demain.</p>
-
-<p>&mdash;Quoi! vraiment! s'écria Tatiana. Croyez-moi,<span class="pagenum"><a name="Page_331" id="Page_331">[Pg 331]</a></span>
-cher comte, mon père ne vous donnera pas congé de le
-quitter si hâtivement... Allons, messieurs, à table...
-Votre Grandeur connaît sa place... Nicolas Semenovitch,
-veuillez me conduire... Monsieur Manès, et vous
-l'abbé, ici!</p>
-
-<p>La nappe où étincelait un service en or, avec de
-grands bassins d'or de Perse, était toute semée d'œillets.
-Une profusion de fruits à la glace, mûres, arbouses,
-figues, grenades, melons, destinés pour l'entrée
-du repas, étageaient leurs pyramides dans des coupes
-de cristal violet, tandis qu'aux deux bouts de la table
-un paon et un cygne blanc, le col enguirlandé de roses,
-se dressaient sur deux chariots d'or émaillé, peints de
-bêtes et de fleurs. Toutes sortes de pièces en froid
-chargeaient le buffet: anguilles à la galantine, écrevisses,
-saumons, pâtés, faisans au verjus d'orange
-rouge, perdrix mouillées d'une sauce verte. Cependant,
-de derrière la balustrade, comme d'une terrasse, les
-convives plongeaient sur le jardin baigné de soleil; des
-oiseaux gazouillaient dans les arbres; et quatre garçons
-bleus, à pas muets, sous l'œil vigilant de ser Pistolese,
-commençaient à verser les muscats de l'Archipel, et le
-champagne rose non mousseux.</p>
-
-<p>&mdash;Attendez-vous quelqu'un, princesse? dit soudain
-M. Manès. Votre Grâce paraît inquiète.</p>
-
-<p>Tous les yeux se fixèrent à la fois sur la Grande-Duchesse.
-Immobile, la tête inclinée, on eût dit qu'elle
-prêtait l'oreille à quelque imperceptible bruit. De
-larges cercles meurtrissaient ses paupières; on voyait
-à ses tempes frêles le réseau bleuâtre des veines; et sous
-la pâleur de sa face, transparaissait quelque chose
-d'ardent, de douloureux, d'inexprimable, qui faisait
-songer au dernier éclat d'une flamme près de s'éteindre.</p>
-
-<p>&mdash;Votre Grâce n'est pas plus souffrante, j'espère,
-dit Mgr Colloredo.</p>
-
-<p>&mdash;Non, non, non, Monseigneur, je vais bien... J'ai<span class="pagenum"><a name="Page_332" id="Page_332">[Pg 332]</a></span>
-peut-être eu la fièvre, un moment, cette nuit. L'imagination
-s'effare alors et ne voit plus rien qu'objets funèbres...
-Mais, vers le matin, j'ai dormi... Laissons cela...
-Quelles nouvelles de Sabioneira? Ces fêtes durent-elles
-toujours?</p>
-
-<p>&mdash;Oui, princesse, répondit Manès.</p>
-
-<p>&mdash;Et c'est toujours Giano qui est le grand vainqueur?
-poursuivit-elle... J'espérais un peu, je l'avoue,
-puisque l'état de ma sœur Isabelle ne lui permet plus
-guère de sortir, que le grand-duc Floris, du moins, aurait
-accompagné mes hôtes à Giunta di Doli... Il n'est
-pas malade, monsieur Manès? On ne me cache rien sur
-mon frère?</p>
-
-<p>&mdash;Son Altesse se porte fort bien, dit le savant.
-Mgr Colloredo peut vous l'attester.</p>
-
-<p>&mdash;Sans doute, sans doute, fit l'archevêque, tout en
-mangeant de la grenade à cuillerées... Vous ne touchez
-à rien, monsieur l'abbé.</p>
-
-<p>&mdash;Ah! Monseigneur, repartit naïvement le bon abbé,
-je suis encore tout bouleversé de cette malheureuse
-scène...</p>
-
-<p>Mais un coup d'œil de M. Manès lui renfonça si
-avant dans la gorge le nom de José-Maria qui allait
-peut-être lui échapper, qu'il en resta comme suffoqué.</p>
-
-<p>&mdash;Que s'est-il passé? dit Tatiana.</p>
-
-<p>&mdash;Une niaiserie, dit Manès. C'est ce ridicule Stepany...
-Votre Grâce n'ignore pas que son fils s'est enfui
-avec des Zingari... Ser Pistolese a dû vous raconter
-cette aventure.</p>
-
-<p>&mdash;Bah! répliqua le gros majordome en s'avançant
-discrètement, j'avais toujours prédit que ça finirait de
-la sorte... Il harassait l'enfant, voyez-vous; mais, quand
-on charge trop les buffles, ils se couchent dans le
-fossé... Quoi qu'il en soit, la fille du vieux Tvarko a
-rencontré l'enfant, mercredi soir, qui lui a dit qu'il s'en
-allait au campement des Zingari, mais elle n'y a pas<span class="pagenum"><a name="Page_333" id="Page_333">[Pg 333]</a></span>
-pris garde... Il paraît qu'il se plaignait quelquefois
-d'être malheureux chez son père. Il disait qu'il s'embarquerait
-comme mousse sur la tartane du vieux Panagiotti...
-Bref, il est sûr que l'enfant est parti... Quelque
-femme de ces vagabonds l'aura caché au fond de
-leurs chariots.</p>
-
-<p>&mdash;Monseigneur, dit soudain Tatiana, l'Église défend-elle
-de croire aux visions, aux apparitions?</p>
-
-<p>&mdash;Pourquoi me demandez-vous cela, chère enfant?
-dit Mgr Colloredo.</p>
-
-<p>&mdash;Oh! rien!... Parce que cette nuit, j'ai fait un
-rêve... Et pourtant je jurerais bien que je ne dormais
-pas, murmura-t-elle.</p>
-
-<p>Mais, du jardin, monta un chant très doux, tout
-composé de voix de femmes:</p>
-
-<div class="poem"><div class="stanza">
-<span class="i2">Sous la lune, au bord des flots,<br /></span>
-<span class="i2">La belle de Zante rêve.<br /></span>
-<span class="i0">Pâles fleurs de mer, jonchez la grève!<br /></span>
-<span class="i2">Ses yeux au loin cherchent l'îlot<br /></span>
-<span class="i2">Où la tour de son ami s'élève...<br /></span>
-<span class="i2">Iohohé! Hou, hi! matelots.<br /></span>
-</div></div>
-
-<p>&mdash;Charmant! fort joli! dit le chambellan. Notre hôtesse
-honorée a voulu nous donner à la fois les plaisirs
-du goût et ceux de l'oreille...</p>
-
-<div class="poem"><div class="stanza">
-<span class="i2">Sous la lune, au bord des flots,<br /></span>
-<span class="i2">La belle chante son rêve.<br /></span>
-<span class="i0">&mdash;Étoiles, dit-elle, oh! la joie est brève,<br /></span>
-<span class="i0">Tout bonheur s'échappe et fuit comme l'eau,<br /></span>
-<span class="i2">Pas un seul rêve humain ne s'achève...<br /></span>
-<span class="i2">Iohohé! Hou, hi! matelots.<br /></span>
-</div></div>
-
-<p>Alors, tandis qu'autour du chœur chantant tournait
-un petit chœur de danse de cinq ou six jeunes filles,
-M. Manès leva les yeux, et il vit, en face de lui, la
-porte s'entre-bâiller doucement. Le grattement presque
-imperceptible d'un ongle contre le bois se fit entendre<span class="pagenum"><a name="Page_334" id="Page_334">[Pg 334]</a></span>
-au même moment; puis, le visage d'un aveugle apparut
-dans l'ouverture. Tatiana s'était levée, ainsi qu'à un
-signal attendu, et rejoignant le mendiant:</p>
-
-<p>&mdash;C'est toi, Nanno, fit-elle à voix basse... Eh bien,
-as-tu appris quelque chose?</p>
-
-<p>&mdash;Ton frère l'archevêque, à ce qu'on prétend, vient
-d'abjurer la foi chrétienne.</p>
-
-<p>&mdash;Quoi! quelle fable me dis-tu là?</p>
-
-<p>&mdash;Il l'a reniée à l'autel, devant le peuple entier rassemblé...
-Ce sont des femmes sur le chemin, qui me
-l'ont raconté en passant.</p>
-
-<p>&mdash;Laisse-nous! C'est bien, dit la princesse... Messer
-Pistolese, une autre chanson!... Et vous, chers seigneurs,
-veuillez m'excuser d'encourager si mal mes
-convives.</p>
-
-<p>Un faible bruit se fit à la porte. Un second aveugle
-venait d'y paraître. Ses yeux ternes étaient tout grands
-ouverts; sa tête se mouvait sur son cou avec une lenteur
-circonspecte. Tatiana, rapidement, vint à lui,
-comme avertie de sa présence par un instinct magnétique:</p>
-
-<p>&mdash;Parle, Francesco, qu'y a-t-il?</p>
-
-<p>&mdash;Ah! ma fille, ma fille, dit l'aveugle, le cœur me
-saigne de te voir en fête... Tu irriteras les morts sous
-la terre... Mme Isabelle, ta sœur (son âme vive au Paradis!),
-est trépassée; l'Ange est venu la prendre... Ils
-l'ont enterrée aujourd'hui.</p>
-
-<p>Elle était devenue plus blanche qu'un marbre. Son
-bras tomba; sa tête se pencha sur sa poitrine; mais la
-relevant aussitôt:</p>
-
-<p>&mdash;Ma sœur est morte! dit la princesse à haute voix...
-Morte! Eh bien, elle a terminé un pénible et douloureux
-voyage... Messieurs, que ceci ne rompe pas notre
-amicale réunion! Les morts sont morts!... A Dieu ne
-plaise que cette maison montre à nos hôtes pour cela
-un visage moins hospitalier!</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_335" id="Page_335">[Pg 335]</a></span></p>
-
-<p>La porte venait de s'ouvrir, laissant voir un troisième
-aveugle, immobile et debout sur le seuil. Les
-pieds poudreux, un bâton à la main, il portait l'écuelle
-de bois pendue à la ceinture; une lourde besace de poil
-de chèvre tombait sur son manteau déchiré.</p>
-
-<p>&mdash;Janko! exclama Tatiana...</p>
-
-<p>Et d'un accent impérieux:</p>
-
-<p>&mdash;Tu viens encore annoncer un malheur... Ton récit,
-vite!</p>
-
-<p>&mdash;Hélas! ma fille, repartit l'aveugle, ma voix aura
-pour ton oreille le tintement d'une cloche funèbre...
-Ton père, le Grand-Duc, est mort, et ses os reposent
-déjà dans la chapelle de la Jagodna. Dieu veuille l'admettre
-à sa droite!</p>
-
-<p>On put croire, à la voir chanceler, qu'elle allait
-s'abattre sur le pavé. Puis, au milieu du profond
-silence:</p>
-
-<p>&mdash;Mon père est mort! dit-elle lentement... Paix à
-son âme! Il était mortel! J'aurai ma vie entière pour
-le pleurer... Chers seigneurs, demeurez, je vous en
-conjure. La plus pauvre femme morlaque, quand elle
-revient d'enterrer son mari ou son fils, s'assied, sans
-pleurer, au repas funèbre... Pourquoi aurais-je moins de
-courage?</p>
-
-<p>La porte venait de tourner une fois encore sur ses
-gonds, et un quatrième aveugle apparut. Ses yeux
-montraient des orbites saigneux; une moustache rare
-et blanche se hérissait sous son nez crochu; et il paraissait
-le plus vieux de cette troupe misérable. Un silence
-terrifié accueillit ce nouveau messager, tandis qu'à pas
-roides et sinistres, la princesse s'avançait vers lui:</p>
-
-<p>&mdash;Parle, Renzo, qu'as-tu appris?</p>
-
-<p>&mdash;Ma fille, répondit l'aveugle, fais ouvrir les grilles
-du jardin pour le double malheur que l'on t'apporte...
-On vient de trouver Monseigneur gisant dans le caveau
-funèbre de la Jagodna... Et l'autre! l'autre!...<span class="pagenum"><a name="Page_336" id="Page_336">[Pg 336]</a></span>
-Messer Giano... un œil crevé! le fer dans la cervelle!...
-Mort! mort! déjà froid!</p>
-
-<p>&mdash;Ce que j'entends est incroyable, murmura tout bas
-Tatiana, incroyable et nouveau, toujours nouveau...
-Faut-il donc oser te comprendre? Mon frère et Giano
-sont-ils tués?... Est-ce bien cela que tu veux dire?</p>
-
-<p>&mdash;Messer Giano est mort, répliqua l'aveugle, et
-Mgr Floris est blessé grièvement.</p>
-
-<p>Un bruit de pas, des voix confuses s'élevèrent; et
-derrière les grilles du long portique qui fermait le jardin
-à l'orient, on vit passer deux civières, suivies d'une
-foule de Morlachs. Puis, Jacinto entra précipitamment,
-et s'élançant en bas des arcades, où se tenait debout
-Tatiana:</p>
-
-<p>&mdash;Au secours! au secours! cria-t-il... Maître Manès!
-au secours!...</p>
-
-<p>&mdash;O ciel clément! fit l'abbé Lancelot.</p>
-
-<p>&mdash;Mon enfant, reprit le bon archevêque, donnez un
-libre cours à vos larmes... Dieu vous éprouve aujourd'hui,
-ainsi qu'il a éprouvé plusieurs de ses élus, par des
-malheurs véritablement inouïs... Pleurez, ma chère
-fille, ne vous contraignez pas!</p>
-
-<p>&mdash;Pleurer! dit-elle... Bah! quelques gouttes d'eau
-feront-elles revivre ceux qui sont morts?... Ne craignez
-rien pour moi, Monseigneur... J'ai déjà eu des
-rêves aussi affreux que celui-ci!</p>
-
-<p>Mais un cinquième aveugle, hors d'haleine, se précipita
-sous les cyprès, au milieu des chanteuses effarées.
-Il agitait au bout de son bras un large tison qui flambait
-dans une coquille de fer, à la façon des coureurs
-qui annoncent un incendie par la campagne; ses pieds
-nus saignaient, sa poitrine haletait; et se frappant le
-sein d'une main:</p>
-
-<p>&mdash;Ils viennent! ils viennent!... Ah! miséricorde!...
-Nous sommes perdus, perdus, perdus!... Hélas! c'est
-fait de nous!... Ils viennent!</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_337" id="Page_337">[Pg 337]</a></span></p>
-
-<p>Tatiana s'avança d'un pas ferme jusqu'à la balustrade,
-d'où elle dominait le jardin:</p>
-
-<p>&mdash;Que dis-tu, Pagolo?... Et qui donc vient?</p>
-
-<p>&mdash;J'étais dans un fourré, poursuivit l'aveugle... J'entendais
-leurs chants de réprouvés, leurs cris pareils à
-ceux des démons!... Ils ont surpris Zaradese et l'ont
-livré aux flammes... Ils ont massacré les vieillards et
-emmènent en captivité les jeunes filles... Et maintenant,
-la nuée s'approche... Elle fond sur Giunta di
-Doli!</p>
-
-<p>Des exclamations de terreur partirent du milieu des
-femmes rassemblées au jardin; les convives, dans le
-salon, s'étaient levés en désordre.</p>
-
-<p>&mdash;Quels sont ceux, reprit Tatiana, qui osent ainsi
-se porter en armes sur les terres du grand-duc Fédor?</p>
-
-<p>&mdash;Ourosch! Ourosch!... C'est ce chien de Sgombro,
-uni à ces Bosniens réprouvés, à ces Turcs plus damnés
-que les flammes de l'enfer même!... Ils comptent
-surprendre Sabioneira... Prends garde à toi, prends
-garde à toi, ma colombe!... Ils ne sont pas un, ni
-trois, ni cinq: ils sont peut-être cent, peut-être
-mille!</p>
-
-<p>Des détonations assez proches éclatèrent à ce moment.
-Alors, une clameur lamentable s'éleva:</p>
-
-<p>&mdash;Jésus! Jésus! nous périssons!</p>
-
-<p>&mdash;Voici les démons!</p>
-
-<p>&mdash;Nous sommes perdues!</p>
-
-<p>&mdash;Silence! commanda Tatiana... Mes chers seigneurs,
-ne craignez rien, ajouta-t-elle en tournant la
-face vers les convives qui pâlissaient. Pas un cheveu
-ne tombera de la tête des hôtes du grand-duc Floris...
-Puisque mon père est mort et mon frère blessé, je leur
-succède pour commander... Qu'on arbore l'aigle russe
-au-dessus des portes! Qui osera violer notre palais?...
-Mais taisez-vous, femmes! taisez-vous donc! Vos
-maris ne sont-ils pas là pour vous défendre?... J'entends<span class="pagenum"><a name="Page_338" id="Page_338">[Pg 338]</a></span>
-leur foule autour du pavillon... Laissez-les entrer!
-Qu'on ouvre les portes!</p>
-
-<p>Un flot de Morlachs, en tumulte, envahirent le jardin.
-Ils brandissaient des kandjars, des pistolets, élevaient
-en l'air de longs fusils, vociféraient des chants
-de guerre. La plupart étaient accourus de Zemenico, au
-bruit de la rapide incursion d'Ourosch, qu'avaient semé
-les fuyards de Zaradese; d'autres, en revenant du
-convoi funèbre, avaient été surpris par la nouvelle.
-Une vaste acclamation salua Tatiana quand elle parut
-à la balustrade:</p>
-
-<p>&mdash;Amis, dit-elle, vous êtes impatients de combattre!</p>
-
-<p>Et tous répondirent:</p>
-
-<p>&mdash;Oui! oui!</p>
-
-<p>&mdash;Quel chemin ont pris les gens d'Ourosch? demanda-t-elle.</p>
-
-<p>Plusieurs voix crièrent:</p>
-
-<p>&mdash;Celui de Stupa!</p>
-
-<p>&mdash;Ils vont donc, poursuivit Tatiana, déboucher dans
-cette vallée et sous Giunta di Doli même, qu'ils tenteront
-d'emporter. Le Seigneur Dieu vous les met entre
-les mains!</p>
-
-<p>&mdash;A mort! clamèrent-ils... A mort!</p>
-
-<p>&mdash;Que vingt d'entre vous, dit Tatiana, se rendent
-au défilé de Zaglav; que vingt autres filent sans bruit,
-dans les gorges de Pasicina!... Les autres iront s'embusquer
-sous la chênaie de Giunta di Doli... Quand
-ceux d'Ourosch arriveront au fond de la vallée, alors,
-levez-vous tous et fondez sur eux!... Pris à revers,
-en tête, en flanc, vous ne pouvez manquer de les
-écraser!</p>
-
-<p>Ils crièrent d'enthousiasme, faisant voler en l'air
-leurs toques rouges.</p>
-
-<p>&mdash;Allez au combat, dit Tatiana, et songez pour qui
-vous combattez. Ce sont vos enfants que vous défendez;<span class="pagenum"><a name="Page_339" id="Page_339">[Pg 339]</a></span>
-ce sont vos femmes qui vous accueilleront en
-vainqueurs à votre retour; c'est votre Grand-Duc que
-vous sauverez! Ces bandits traînent avec eux des malheureuses
-qu'ils ont enlevées; vous les arracherez de
-leurs mains... Et si quelques-uns d'entre vous sont
-marqués par le sort pour succomber, que leurs âmes ne
-regrettent rien; ce n'est pas un malheur de mourir...
-Alerte, mes amis, et en avant! Pour vous renforcer le
-courage, Mgr l'archevêque de Raguse va vous donner
-sa sainte bénédiction.</p>
-
-<p>&mdash;Oui, oui! dit Mgr Colloredo qui faisait bonne contenance,
-bien que les mains lui tremblassent un peu.
-Courage, mes enfants! Tout ira bien!</p>
-
-<p>Et se plaçant à la balustrade, il étendit sa droite
-pastorale au-dessus des Morlachs agenouillés.</p>
-
-<p>&mdash;Maintenant, retirez-vous promptement!... Silence!
-pas de cris! dit Tatiana. Vite! vite! à vos embuscades!</p>
-
-<p>Ils se dispersèrent sans bruit, tandis que deux ou
-trois valets refermaient les grilles derrière eux. Les
-femmes morlaques se taisaient; des paons piaulaient,
-au loin, dans les bois: une sorte de calme lugubre avait
-succédé au tumulte qui remplissait, tout à l'heure, le
-pavillon.</p>
-
-<p>&mdash;Mais pourquoi n'être pas parti? s'écria le comte
-Popoff, comme du fond de ses réflexions; et sa grosse
-mine jaune exprimait l'inquiétude et la peur.</p>
-
-<p>&mdash;Partir quand on combat pour nous! dit Tatiana.
-Abandonner nos défenseurs, sans même connaître leur
-sort!... Non, non, je reste!... Allons, ne craignez rien
-pour moi, mon cher hôte... Je me fie en nos braves
-Morlachs. Nous sommes en sûreté à Giunta di Doli,
-autant que dans une forteresse... Daria, Daria, es-tu
-là?... Je verrai aujourd'hui avec tes yeux, mon enfant...
-Postées toutes deux sur ce balcon, tu me diras, moment
-par moment, les vicissitudes du combat.</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_340" id="Page_340">[Pg 340]</a></span></p>
-
-<p>&mdash;Votre Grâce ne commettra pas une telle imprudence!
-repartit Mgr Colloredo. Il suffirait d'une balle
-égarée... Soyez raisonnable, ma chère fille!</p>
-
-<p>Tatiana secoua la tête, lentement:</p>
-
-<p>&mdash;Pourquoi? dit-elle... Qu'ai-je à craindre? Pensez-vous
-donc que je tienne à la vie, Monseigneur?... Daria,
-ouvre cette fenêtre!</p>
-
-<p>Elle s'avança jusqu'au bord du large et massif balcon
-de pierre, bâti en saillie sur l'abîme, et qui portait à ses
-deux coins des lions de bronze noir, debout, tenant des
-écus d'armoiries. Quelques corbeaux, en croassant, partirent
-du fond de la vallée, comme alarmés de voir une
-créature humaine apparaître dans cette solitude, et, çà
-et là, ils se perchèrent sur les arbres.</p>
-
-<p>&mdash;Maîtresse, dit Daria d'une voix basse, les nôtres
-ont quitté à temps... Voici les Turcs!</p>
-
-<p>Sur la crête d'une des collines, plusieurs hommes à
-longs fusils, surgirent entre les rocs. Ils fouillaient de
-leurs regards inquiets la profonde vallée déserte, toute
-pleine d'embuscades; et d'autres, survenant derrière
-eux par l'âpre sentier, appelaient, avec de grands
-gestes, leurs compagnons qui montaient encore. Alors,
-le soleil, au milieu du ciel, perdit ses rayons tout à
-coup; d'épaisses nuées le cachèrent, laissant tomber
-une lumière sombre et morne. Des traînées de sable se
-levèrent dans la vallée, en tourbillonnant; les genévriers
-se tordirent; la Jagodna roula plus écumeuse,
-sous le pont gris et solitaire, et les rochers, les bruyères,
-le torrent prirent soudain un aspect si tragique,
-que les hommes d'Ourosch frissonnèrent, saisis d'une
-terreur superstitieuse. Ils se baisaient le pouce gauche,
-pour détourner ces présages funèbres, ou bien touchaient
-sur leur poitrine les amulettes qu'ils y portaient.</p>
-
-<p>&mdash;Que font-ils? demanda Tatiana.</p>
-
-<p>&mdash;Ils se sont arrêtés, maîtresse, reprit tout bas la<span class="pagenum"><a name="Page_341" id="Page_341">[Pg 341]</a></span>
-sœur de Ianoula; et son œil de faucon attaché sur eux
-distinguait jusqu'à leurs moindres gestes... Ils se
-considèrent, la bouche béante, comme s'ils attendaient
-un mot les uns des autres, et pourtant, pas un ne
-parle...</p>
-
-<p>&mdash;Et les nôtres? dit la princesse.</p>
-
-<p>&mdash;J'en vois deux ou trois cachés sous les arbres,
-ou collés contre les roches... On les prendrait pour des
-statues... Les feuilles, maintenant, ne bougent plus;
-les corbeaux se tiennent immobiles... Ah! ceux d'Ourosch
-s'ébranlent enfin... Ils se mettent en marche,
-maîtresse...</p>
-
-<p>La troupe, en effet, descendait lentement le long
-du sentier rocailleux. Elle comptait une centaine
-d'hommes, pillards bosniens, habillés de caftans déchirés,
-Monténégrins, gens de Sgombro, Krivosciens en
-sayons de poils, et qui faisaient sonner dans leurs mains
-de longs fusils tout cerclés d'argent. Le vieil Ourosch
-avait voulu profiter de ce jour des funérailles, pour
-tenter une pointe contre le palais, désert et sans défenseurs.
-Mais ses auxiliaires turcs, en dépit de l'espoir
-du pillage, l'avaient rejoint avec tant de lenteur; l'incendie
-de Zaradese, par surcroît, l'avait si longtemps
-retenu, qu'au lieu de surprendre Sabioneira vers onze
-heures, comme il l'avait calculé, il s'en trouvait, en
-plein après-midi, encore éloigné d'une lieue.</p>
-
-<p>&mdash;Je vois les nôtres, chuchota Daria... Ils font le
-signe de la croix... Ah! les voici qui lèvent leurs fusils!</p>
-
-<p>Une effroyable détonation, que les échos des rocs et
-des bois répercutèrent en tonnerre, passa dans l'air,
-comme un ouragan. Au même instant, ceux de Zemenico
-s'élancèrent en jetant des cris, et fondirent sur les
-Bosniens.</p>
-
-<p>&mdash;Que vois-tu? dit Tatiana.</p>
-
-<p>&mdash;Ils se battent au fond de la vallée, répondit la
-petite Morlaque. Ainsi que dans les forêts, maîtresse,<span class="pagenum"><a name="Page_342" id="Page_342">[Pg 342]</a></span>
-il y a un frémissement, un tourbillon, et tout bouge.
-Les fumées planent sur les fusils... Ah! ah! Aôi! aôi!
-Courage!... Écrasez-les, massacrez-les, ces meurtriers
-de Ianoula!... Ah! leur vue me dévore la moelle dans
-les os.</p>
-
-<p>Ses yeux étincelaient; ses dents blanches luisaient,
-entre ses lèvres à demi ouvertes; elle tremblait de tout
-son corps. Soudain, elle s'écria avec un rire violent:</p>
-
-<p>&mdash;Entends-tu bourdonner les balles?... Ha, ha, ha!
-on dirait des mouches, par un jour d'été... Tout disparaît
-dans la poussière que soulèvent les guerriers...
-On n'aperçoit que bras levés, fumée, kandjars, lueurs
-rouges... Bien! le sang abattra la poussière... Oh! oh!
-Aôi! aôi! courage! Je distingue les nôtres, maintenant.
-Ils volent comme des faucons, dans la bataille...
-L'ardeur du combat redouble, maîtresse... Tu croirais
-voir bouillonner la flamme, quand on y verse l'eau-de-vie...
-Les kandjars brillent, les fusils crient, les balles
-s'enfoncent dans la terre, en sifflant. Oh! oh! malheur!...
-Aôi! aôi! malheur! Ceux de Zemenico reculent...
-Ah! chiens! fils de pourceaux! lâches! lâches!...
-Que le feu maudit vous dévore!</p>
-
-<p>Mais des clameurs furieuses éclatèrent, et plus sauvages
-que des loups, de nouveaux combattants, débouchant
-du défilé de Pasicina, coururent sur les Bosniens
-pris en flanc, et en firent un grand carnage.</p>
-
-<p>&mdash;Quels sont ces cris? dit Tatiana.</p>
-
-<p>La farouche enfant battit des mains:</p>
-
-<p>&mdash;Ho! ho! ho! qu'on en tue, maîtresse! Nos Morlachs
-brillent, tout dorés de sang... Les vaillants, la
-tête arrachée, se tiennent encore debout, serrant leur
-kandjar... Il gît sur la terre des jambes et des bras...
-Écoute! la mêlée redouble. Tu dirais deux serpents
-enlacés... Aôi! aôi! On les pousse, on les presse,
-aux abords de la Jagodna... Les corps tombent du
-haut du pont, comme, en automne, les mûres des<span class="pagenum"><a name="Page_343" id="Page_343">[Pg 343]</a></span>
-haies... Ah! ah! Aôi!... Bien malgré eux, ils boivent
-de l'eau en abondance... Les Turcs reculent... Aôi!
-aôi!... Ils fondent, ils se racornissent, comme le cuir
-placé devant le feu... Entends-tu? Ils sonnent de leurs
-conques... Chiens mécréants, nous vous rassasierons
-de balles!... Ah!... Ils fuient, ils tournent le dos!...
-On voit les uns jeter leurs cartouches, les autres détourner
-la tête, en courant... On dirait un troupeau de
-porcs qui se sauvent... Aôi! aôi! voici encore des
-Morlachs! Ils se précipitent d'un défilé... Victoire,
-maîtresse!... Les nôtres ont vaincu!</p>
-
-<p>Alors, tandis que des clameurs nouvelles annonçaient
-l'irruption de ceux de Zaglav parmi les Bosniens en
-déroute, Tatiana rentra dans la salle. Plusieurs valets
-s'y étaient rassemblés, au milieu du trouble de ce moment,
-et se tenaient au fond, par petits groupes, laissant
-un large espace vide, où se promenait le comte
-Popoff. L'activité, l'air turbulent du chambellan, ses
-fréquents changements de posture, quand il s'arrêtait
-à la vitre, les mots rares et brefs qu'il adressait à l'archevêque,
-formaient un contraste frappant avec la mine
-douce et paisible de Mgr Colloredo, assis dans un fauteuil,
-les mains croisées. Il se leva en apercevant
-l'aveugle, et le comte s'arrêta dans sa marche.</p>
-
-<p>&mdash;Dieu soit loué! dit Tatiana, tout péril est écarté...
-Monseigneur, ne m'accusez pas de trop d'audace, si
-j'ai commandé à ces hommes... Mais il fallait avant tout,
-préserver les hôtes du grand-duc Floris.</p>
-
-<p>&mdash;Ma chère fille, dit l'archevêque, nous admirons
-votre âme vaillante...</p>
-
-<p>&mdash;Où mon frère a-t-il été porté? demanda-t-elle.</p>
-
-<p>Le petit messer Jacinto s'avança, hors d'un groupe
-de valets:</p>
-
-<p>&mdash;M. Manès a fait transporter Son Altesse dans la
-chapelle.</p>
-
-<p>&mdash;Conduisez-moi auprès de lui... Daignerez-vous<span class="pagenum"><a name="Page_344" id="Page_344">[Pg 344]</a></span>
-m'accompagner, Monseigneur? poursuivit Tatiana, en
-se tournant vers l'archevêque... J'aurai peut-être besoin
-de votre saint ministère.</p>
-
-<p>&mdash;Certainement, ma chère fille, répondit Mgr Colloredo.</p>
-
-<p>Jacinto ouvrit une porte; et conduite par Daria, la
-princesse descendit l'escalier, suivie de l'archevêque,
-du comte Popoff et de la poignée de serviteurs qui se
-trouvaient là. Un peu de sang était monté aux joues
-pâles de l'aveugle; elle s'avançait d'un pas ferme,
-droite, la tête renversée, et sa robe étincelante bruissait
-derrière elle.</p>
-
-<p>&mdash;C'est étrange, dit tout bas Popoff à Mgr Colloredo...
-Loin d'être accablée par tant de malheurs,
-comme M. Manès le craignait, Sa Grâce ne paraît pas
-même en ressentir l'ordinaire pitié féminine.</p>
-
-<p>&mdash;La princesse a un esprit viril, répliqua l'archevêque,
-ou plutôt, pour dire le mot, une âme véritablement
-chrétienne...</p>
-
-<p>Ils étaient arrivés à l'entrée de la resserre des palmiers,
-qu'on appelait quelquefois aussi la Chapelle.
-Accommodée en oratoire, pendant un séjour de plusieurs
-semaines que Maria-Pia avait fait jadis à Giunta
-di Doli, elle était surmontée d'une croix; et deux ou
-trois pièces de damas rouge, poudreuses et mangées des
-vers, pendaient encore sur les murailles. Vis-à-vis de
-l'autel délabré, un grand Calvaire peint par Giano occupait
-la paroi du fond. Les dalles disjointes branlaient,
-des vitres manquaient aux hautes verrières; on découvrait
-derrière l'autel, un monceau de bûches empilées
-et de fagots de genévrier. C'était là que pendant le
-combat s'étaient réfugiées les femmes morlaques,
-comme sous la protection des pieux symboles qui décoraient
-ces murs. Elles s'écartèrent silencieusement, à
-l'entrée de Tatiana, en même temps que M. Manès
-s'avançait au-devant de la princesse.</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_345" id="Page_345">[Pg 345]</a></span></p>
-
-<p>&mdash;Il vit! il vit! s'écria le savant... Que Votre Grâce
-se rassure!... Le fer a glissé sur une côte.</p>
-
-<p>L'aveugle avait tressailli. Son beau visage parut
-soudain s'amincir, devenir encore plus transparent, et,
-parlant comme dans un songe:</p>
-
-<p>&mdash;Tout est donc vrai? murmura-t-elle. Je ne savais
-plus si j'avais rêvé, ou si ces choses étaient réelles...
-Floris... ma sœur... Quoi! mon père aussi?</p>
-
-<p>Il y eut un pesant silence.</p>
-
-<p>&mdash;Et je n'étais pas auprès de lui... Isabelle... Isabelle
-morte!... Et son enfant? Oh! je devine... Elle
-est morte en le mettant au monde... Quoi! tous les
-deux? Et mon père aussi!... Ah! un seul jour a donc
-suffi à dépeupler Sabioneira!</p>
-
-<p>&mdash;Prenez patience, madame, dit Manès. Que la
-pensée de vos deux frères encore vivants vous soutienne!</p>
-
-<p>&mdash;Mes deux frères, dit-elle... mes deux frères!...
-Giano n'était-il pas mon frère aussi, à ce qu'on prétend?...
-Mort! mon père mort! Isabelle morte!... L'enfant
-mort aussi, n'est-ce pas? Avez-vous dit qu'il était
-mort?... La mort, la mort, la mort, toujours la mort!
-Je n'entends plus que ce mot-là à mes oreilles... Floris
-aussi est mort peut-être, ou bien il expire en ce moment...
-Ah! qui donc est encore vivant dans le monde,
-si tous ceux-là ne sont plus?</p>
-
-<p>&mdash;Que Votre Grâce ait confiance... Monseigneur
-vivra! répondit Manès.</p>
-
-<p>Elle fit un soupir long et doux, puis, d'une voix très
-basse:</p>
-
-<p>&mdash;Manès, ne me trompez-vous pas, comme vous
-m'avez déjà trompée, pour mon père et ma sœur Isabelle?</p>
-
-<p>&mdash;Il vivra, répéta le savant, je vous le jure... Je
-compte même, dès ce soir, le faire transporter au palais...</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_346" id="Page_346">[Pg 346]</a></span></p>
-
-<p>&mdash;Si Floris vit, dit-elle, alors, tout peut encore refleurir...
-Monsieur Manès, menez-moi vers mon frère.</p>
-
-<p>&mdash;Monseigneur n'a pas encore repris connaissance,
-répliqua Manès.</p>
-
-<p>&mdash;N'importe! Il faut que je me hâte.</p>
-
-<p>Devant l'autel, sur un matelas, Floris était étendu,
-immobile. Un bassin d'argent, plein d'une eau sanglante,
-des éponges, des couteaux, des linges, se
-voyaient épars autour de lui. Ses paupières étaient fermées;
-un souffle haletant lui secouait la poitrine; l'air
-frais qui se croisait par les verrières, au-dessus de son
-front, agitait, par moments, une boucle de ses cheveux.
-Tatiana, en s'agenouillant, lui prit la main et la baisa;
-puis, se relevant:</p>
-
-<p>&mdash;Il était mon aîné, dit-elle... Et maintenant, je vous
-rejoins, chères ombres de mes morts aimés! Les vivants
-avaient pu s'y méprendre, mais vous, vous connaissiez
-mon âme... O Monseigneur, poursuivit la princesse,
-en se tournant vers l'archevêque, j'entendais murmurer
-autour de moi que j'avais un esprit viril... Hélas! je ne
-suis qu'une femme... Mon courage vous a trompés... Je
-continuais de parler, de marcher, de donner des ordres,
-mais j'étais déjà morte, frappée au cœur!</p>
-
-<p>Un frisson la saisit: ses bras s'ouvrirent, sa tête
-s'inclina sur sa poitrine. M. Manès s'était précipité, en
-même temps que ser Pistolese.</p>
-
-<p>&mdash;Asseyez-moi... Bien! merci! dit-elle... Mes pieds
-ne me soutiennent plus... Et vous, femmes, à quoi
-bon gémir?... Je sors sans douleur de cette vie: volontiers,
-je donne mon âme pour ceux que j'aime...
-Ainsi, ne pleurez pas, ne vous lamentez pas, à cause
-de moi... Mais chantez plutôt sur ma destinée, des
-chants glorieux, que vous apprendrez à vos filles... Et,
-quand un étranger, en votre présence, parlera de la
-grande-duchesse Tatiana, racontez qu'elle a pratiqué,
-durant sa vie, toutes les choses honnêtes qui appartiennent<span class="pagenum"><a name="Page_347" id="Page_347">[Pg 347]</a></span>
-à son sexe, et qu'elle est morte sans frayeur,
-après avoir vaincu et repoussé vos ennemis de ses
-domaines!</p>
-
-<p>Sa voix, de plus en plus faible, s'arrêtait presque à
-chaque mot. Elle reprit, avec un pâle sourire:</p>
-
-<p>&mdash;On m'a crue insensible, peut-être... Pauvre Isabelle!...
-Mon cher père!... Vous teniez à mon cœur
-par des liens si forts qu'en se rompant ils l'ont brisé...
-Oh! j'étouffe, mon bon Vassili... Mais non! la mort
-n'est pas un mal... Sois la bienvenue, froide glace, que
-je sens entourer ma poitrine, et qu'aucune ardeur ne
-pourra plus fondre!... Sois la bienvenue, nuit épaisse,
-qui viens t'ajouter aux ténèbres sous lesquelles j'ai
-vécu... Cependant, attendez! Les portes du Ciel sont
-plus basses que les voûtes des palais princiers: c'est à
-genoux qu'il convient d'y entrer... Je dirai mes fautes,
-Monseigneur, à votre oreille paternelle, afin que vous
-daigniez me les remettre... Pendant ce temps, je vous
-en prie, monsieur Manès, commandez à ces femmes de
-chanter le chant funèbre qu'elles avaient composé pour
-la mort de la Grande-Duchesse, ma mère... Cet air
-mélancolique adoucira mes derniers instants... A demi-voix...
-à demi-voix! Il faut à l'homme, comme à l'enfant,
-une mélodie pour qu'il s'endorme...</p>
-
-<p>&mdash;A demi-voix, répéta Manès. Doucement, femmes,
-doucement!</p>
-
-<p>Et les femmes entonnèrent un chant:</p>
-
-<div class="poem"><div class="stanza">
-<span class="i0">LE CHŒUR.<br /></span>
-</div><div class="stanza">
-<span class="i0">Oh! écoutez! Le flot pleure sous la rame,<br /></span>
-<span class="i0">Le chat-huant, dans les bois, veille tout seul.<br /></span>
-<span class="i0">Appelez, appelez, à voix haute, notre dame,<br /></span>
-<span class="i2">Dites-lui de revêtir son linceul!<br /></span>
-</div><div class="stanza">
-<span class="i0">PREMIÈRE VOIX.<br /></span>
-</div><div class="stanza">
-<span class="i6">Sur les corolles,<br /></span>
-<span class="i0">Les oiseaux descendent du soleil...<br /></span>
-<span class="i6">Puis ils s'envolent!<br /></span>
-</div></div>
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_348" id="Page_348">[Pg 348]</a></span></p>
-<div class="poem"><div class="stanza">
-<span class="i0">LE CHŒUR.<br /></span>
-</div><div class="stanza">
-<span class="i0">Vous possédiez bien des palais, bien des rentes;<br /></span>
-<span class="i0">Votre longueur de cercueil vous suffira.<br /></span>
-<span class="i0">C'est ici la paix pour vous, âmes souffrantes!<br /></span>
-<span class="i0">C'est le grand port où toute barque humaine va!<br /></span>
-</div><div class="stanza">
-<span class="i0">DEUXIÈME VOIX.<br /></span>
-</div><div class="stanza">
-<span class="i6">Les fleurs des tombes,<br /></span>
-<span class="i0">Les fleurs rayonnent, dans l'air vermeil...<br /></span>
-<span class="i6">Puis elles tombent!<br /></span>
-</div><div class="stanza">
-<span class="i0">LE CHŒUR.<br /></span>
-</div><div class="stanza">
-<span class="i0">Ah! pauvres fous, quels vains trésors on amasse!<br /></span>
-<span class="i0">L'enfant grandit, las! il est déjà vieillard.<br /></span>
-<span class="i0">La Mort promène, infatigable, sa faux rapace.<br /></span>
-<span class="i0">Nous ne vivons qu'à tâtons, dans un brouillard.<br /></span>
-</div><div class="stanza">
-<span class="i0">DEUX VOIX A L'UNISSON.<br /></span>
-</div><div class="stanza">
-<span class="i0">Voici le flot, entre le jour et les ténèbres.<br /></span>
-<span class="i0">Sur le divin crucifix posez vos lèvres!<br /></span>
-</div></div>
-
-<p>Les voix allaient en s'éteignant. Un nuage, dans le
-ciel brumeux, couvrit de nouveau le soleil. Puis, un
-profond silence régna.</p>
-
-<p>&mdash;La Grande-Duchesse est morte! dit Manès.</p>
-
-<p>Alors, une rumeur lointaine s'éleva, perçant les
-murailles. On entendit des voix, des clameurs, des
-coups de fusil qui se rapprochaient, tout un joyeux
-tumulte aux abords du pavillon. C'étaient les vainqueurs
-qui s'en revenaient, ivres de fureur et de carnage.</p>
-
-<p>&mdash;Victoire! victoire! crièrent-ils... Vive la Grande-Duchesse!</p>
-
-<p>Une tête, celle d'Ourosch, lancée par un bras vigoureux,
-passa par-dessus la colonnade, et vint rouler dans
-le jardin, devant le seuil même de la chapelle.</p>
-
-<hr class="chap" />
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_351" id="Page_351">[Pg 351]</a></span></p>
-
-
-
-
-<h2><a name="TROISIEME_PARTIE" id="TROISIEME_PARTIE">TROISIÈME PARTIE</a></h2>
-
-
-
-
-<h2><a name="TODO_ES_NADA" id="TODO_ES_NADA">TODO ES NADA</a></h2>
-
-
-<p>
-<i>Tout n'est rien.</i><br />
-<br />
-Proverbe espagnol.<br />
-</p>
-
-
-<hr class="chap" />
-
-<h3><a name="LIVRE_PREMIER_3" id="LIVRE_PREMIER_3">LIVRE PREMIER</a></h3>
-
-
-<p>La consternation et l'horreur de ces catastrophes
-redoublées furent profondes en Dalmatie. Elles ne laissèrent
-pas, quoique sourdement, de retentir jusqu'en
-Russie même: et la disparition de Floris, peu de jours
-après ces événements, porta au comble l'agitation et
-les rumeurs populaires. En effet, sitôt que le Grand-Duc
-était sorti de son anéantissement, il avait voulu, à tout
-prix, quitter ce funeste Sabioneira. M. Manès l'emmena
-au Tyrol, où le maître et le serviteur passèrent
-l'hiver obscurément, tantôt dans un village, tantôt dans
-un autre.</p>
-
-<p>Vers le commencement du printemps, Floris partit
-seul pour la Hongrie. Puis, on le vit, tour à tour, dans
-la plupart des grandes villes de l'Europe: Londres,
-Édimbourg, Lisbonne, Madrid, Naples, Rome, Vienne,
-Berlin. Il paraissait ne pouvoir vivre que hors de lui-même,
-pour ainsi dire, dans le mouvement et le torrent
-des voyages, ou dans le bruit de la débauche, qui l'arrachait<span class="pagenum"><a name="Page_352" id="Page_352">[Pg 352]</a></span>
-à son inquiétude, à force de tumulte et d'excès.
-Il joua, gagna, reperdit, et toujours le plus gros jeu; il
-eut des maîtresses, des duels, une vie effrénée d'aventures.
-Puis, soudain, il quitta l'Europe.</p>
-
-<p>Les paris s'ouvrirent au <i>Carlton-Club</i>, où il venait
-de gagner cent mille livres, si «ce nouveau caprice de
-vagabond» passerait ou ne passerait pas le jour du
-<i>derby</i>: en d'autres termes, si le Grand-Duc serait, dès
-le mois de mai, de retour à Londres. Mais deux semaines
-après son départ, les journaux de New-York
-annoncèrent, à l'extrême surprise de tous, le mariage
-du grand-duc Floris avec la sœur de sa première femme,
-la princesse Josine de Bourbon et Bragance. La bénédiction
-nuptiale leur avait été donnée sans éclat, et en
-quelque sorte à la dérobée, dans une chapelle irlandaise
-de Brooklyn.</p>
-
-<p>Au reste, les nouveaux époux, loin de revenir en Europe,
-parurent disposés, au contraire, à s'enfoncer de
-plus en plus dans les terres et les mers immenses qui
-s'ouvraient devant eux, à l'occident. On mettait en
-vente, à San-Francisco, avec grand tapage américain,
-un yacht de plaisance à vapeur destiné par le riche <i>farmer</i>
-qui l'avait fait construire, pour un voyage autour
-du monde. Floris l'acheta, en changea les emménagements
-intérieurs, qu'il ajusta, boisa, dora, avec force
-meubles magnifiques. On y pratiqua même, pour
-M. Manès, qui accompagnait le Grand-Duc, un laboratoire
-de chimie; et le <i>Black-Swan</i>, ainsi rebaptisé, ne
-tarda pas à prendre la mer, emportant les trois voyageurs.
-Il fut signalé çà et là dans les mers de l'Océanie,
-aux îles Hawaï, à Taïti, à Sydney et dans d'autres ports
-de l'Australie, à Batavia, à Manille, puis à Hong-kong,
-sur la côte de Chine. Agathe de Putbus, maintenant
-mariée, reçut de Pékin, par la légation, une longue
-lettre où Josine racontait en gros son voyage: les îles
-tristes, couvertes au flux par la mer et plantées de cocotiers,<span class="pagenum"><a name="Page_353" id="Page_353">[Pg 353]</a></span>
-les tempêtes, l'air puant de soufre, les parfums
-inconnus dans les bois, les chauves-souris monstrueuses,
-les sultans, les chars de triomphe, les danseuses mitrées
-d'or, les pros dorés à cent rameurs, les villes qui, au
-temps des pluies, ont l'air bâties dans de vastes lacs;
-puis, les Chinois avec leur visage couleur de cendre,
-leurs fleuves populeux comme des rues, et la saleté de
-Pékin. Bientôt, on sut que le Grand-Duc se trouvait à
-Yokohama, d'où il parcourut tout le Japon; après quoi,
-débarqué à Calcutta, il y fut reçu et traité à merveille
-par le vice-roi. Mais rien ne fut pareil aux fêtes que
-donnèrent en son honneur les rajahs de Djeypour,
-d'Oudeypour, de Baroda, de Gwalior, avec des <i>nautchs</i>
-de bayadères, des bouffons, des rhinocéros, des cortèges
-d'éléphants peints et dorés, des lâchers de pigeons ramiers
-par volées de quarante mille, des combats de
-buffles et de sangliers, des batailles de poudre rouge
-dans les rues pendant les six semaines du <i>holi</i>, qui est
-le carnaval indien, des festins au milieu des bois, des
-chasses aux flambeaux, des feux d'artifice, des milliers
-de flotteurs de naphte qu'on lançait, la nuit, sur le
-fleuve. Ensuite, remontant au nord, Floris avec la
-Grande-Duchesse séjournèrent dans le royaume du
-maharana Pertap-Singh, ancien ami du grand-duc Fédor.
-Ils s'y préparaient, disait-on, à un voyage d'exploration
-dans le Ladak et le Tibet. Leurs lettres devinrent
-plus rares; une année encore passa. On les oubliait peu
-à peu; l'obscurité se fit sur eux.</p>
-
-<hr class="tb" />
-
-<p>Le renversement de la mousson, au printemps de
-1880, fut accompagné dans la mer Rouge d'ouragans si
-furieux, que les plus vieux pilotes des ports n'avaient
-pas souvenir d'une pareille violence. Les désordres et
-les naufrages furent infinis sur les côtes. C'est le temps
-où les <i>hadjis</i> de la Mecque débarquent à Djeddah pour
-leur pèlerinage: de tous les pays musulmans, il en arrive<span class="pagenum"><a name="Page_354" id="Page_354">[Pg 354]</a></span>
-par milliers, sur des vaisseaux anglais, indiens et arabes.
-L'atterrage de ce port est dangereux. Le gouverneur
-turc, chaque nuit, faisait allumer de grands feux.</p>
-
-<p>Une après-midi, vers cinq heures, M. Cadwalader
-A. Cripps, consul des États-Unis à Djeddah, se baignait,
-non loin de la ville, sur une plage déserte, quand il vit
-s'avancer au bord de la mer, un homme coiffé du tarbouch
-et vêtu de la stambouline. Le survenant, en faisant
-de grands gestes et interpellant l'Américain, qui
-se hâta vers le rivage, l'avertit que Son Excellence le
-caïmacan le priait de se rendre sans retard à la maison
-d'Ahmed Gha'lid. Il s'y trouvait des naufragés d'Europe
-qu'un boutre arabe avait recueillis, et le consul
-était mandé, comme témoin officiel, pour entendre leurs
-dépositions.</p>
-
-<p>&mdash;Ah! tiens! c'est vous, Sidi-Nazarian, dit M. Cripps,
-qui reconnut le secrétaire-interprète du gouverneur.
-Bien! bien! je suis à vous, effendi... Des naufragés...
-hem! grommela-t-il, tandis que son nègre l'enveloppait
-dans une sorte de longue robe de coton blanc, fort sale,
-et ornée à l'entour des poches d'agréments en chenille
-rouge... De pauvres diables manquant de tout, et pour
-lesquels il faudra, je parie, ouvrir encore quelque souscription!...
-Pourquoi est-on venu me déranger, ajouta
-l'Américain d'un ton d'humeur, au lieu de requérir mon
-collègue de la «vieille chère Marâtre», ou bien l'autre,
-le petit Français?</p>
-
-<p>Sidi-Nazarian tourna lentement vers M. Cripps son
-visage noyé de graisse:</p>
-
-<p>&mdash;Vous savez bien, répondit-il, que les consuls d'Angleterre
-et de France sont partis hier pour Kondofah,
-en compagnie de Son Excellence Kiamil-Pacha, notre
-gouverneur, et des membres de la commission sanitaire
-internationale. C'est ce qui fait que le caïmacan est
-gouverneur par intérim.</p>
-
-<p>M. Cripps haussa les épaules:</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_355" id="Page_355">[Pg 355]</a></span></p>
-
-<p>&mdash;Des naufrages! murmura-t-il... Ha, ha! quelle
-pitié! des naufrages!... Si ce pays était américain, il
-faudrait bien que ça changeât; il faudrait que le vent et
-la tempête apprissent à ronger leur frein! Je puis vous
-l'affirmer, monsieur. Il n'y a pas, sur la surface du
-globe, un tigre de ménagerie aussi fouaillé, aussi dompté,
-aussi muselé que le seraient les vagues de cette mer, si
-elle devenait américaine!... Mais que peut-on attendre
-de contrées qu'on voit encore s'abandonner à toutes les
-pratiques dégradantes de la superstition et du despotisme,
-et où les vêtements du peuple sont du caractère
-le plus excentrique!... Quelle est la nationalité de ces
-naufragés, effendi?</p>
-
-<p>L'Arménien venait de s'asseoir sur une des roches
-de corail dont le sable était jonché; et, les paupières à
-demi closes, il avait l'air de sommeiller, à l'ombre d'un
-large parasol arabe, doublé de natte, et rabattu obliquement
-sur ses trois pieds, que l'on avait disposé là,
-pour le rhabillage de M. Cripps. Celui-ci répéta sa
-question.</p>
-
-<p>&mdash;Ce sont des Russes, dit enfin Nazarian.</p>
-
-<p>&mdash;Des Russes! s'écria le consul, d'une voix si retentissante
-que le gros Arménien en tressaillit. Des Russes!...
-Ha, ha, ha, ha!... des Russes!... J'étais sûr que
-c'étaient des Russes... Je vous le disais bien, monsieur!
-Il y a des institutions avec lesquelles les naufrages et
-tous ces accidents du vieux monde sont forcément incompatibles;
-mais des hommes élevés, au contraire,
-parmi un état social qui constitue pour eux une insulte,
-dès leur naissance, doivent, en effet, faire naufrage...
-Qu'est-ce qu'un Russe? continua M. Cripps, d'une voix
-sombre et solennelle... Un esclave! Rien qu'un esclave!
-Je ne puis le nommer autrement. Et votre Tsar, monsieur,
-qu'est-il, sinon une insulte perpétuelle aux sentiments
-et à la dignité de l'homme? Le trésor le plus
-précieux, le drapeau, le palladium, l'arche d'alliance du<span class="pagenum"><a name="Page_356" id="Page_356">[Pg 356]</a></span>
-genre humain, c'est l'Égalité!... Allons, chien de teigneux,
-prendrez-vous garde! dit M. Cripps, se tournant
-furieux vers le nègre qui lui peignait ses cheveux
-noirs et plats... Si donc votre monarque, monsieur, se
-refuse à considérer comme son égal l'homme utile qui
-nettoie les boues et les immondices de sa capitale, il
-porte atteinte, par cela même, au trésor commun de
-l'Humanité; il insulte grossièrement à un principe rationnel!...
-Sont-ils nombreux? L'équipage tout entier
-a-t-il pu se tirer du liquide? reprit le consul, en se
-levant.</p>
-
-<p>&mdash;Quel équipage? fit Nazarian.</p>
-
-<p>&mdash;Eh bien, les naufragés, Dieu me damne!... Je
-vous demande s'ils sont nombreux.</p>
-
-<p>&mdash;Nombreux? répéta l'Arménien. Non! presque
-tous ont péri dans le naufrage. Trois seulement se sont
-sauvés.</p>
-
-<p>&mdash;De pauvres diables, naturellement! dit M. Cripps,
-en souriant et hochant la tête d'un air hautain, comme
-assuré qu'il ne pouvait se trouver que de ces gens-là
-parmi des Russes.</p>
-
-<p>&mdash;La faim et le malheur brisent l'homme, répondit
-Nazarian sentencieusement. Tels qu'ils étaient quand
-on les a portés à la maison d'Ahmed Gha'lid, personne
-n'eût pu distinguer entre le sultan et l'esclave, entre
-le riche et le pauvre, entre le maître et le serviteur...
-Toutefois, l'un de ces naufragés, s'il faut en croire son
-compagnon, serait un grand, le frère ou le cousin du
-tsar de Russie.</p>
-
-<p>&mdash;Le frère ou le cousin du Tsar! exclama M. Cripps,
-qui donna les marques de la plus vive agitation. Comment
-pouvez-vous bien me prévenir si tard, effendi!...
-Mammo! Mammo! mon habit! cria-t-il. Voilà! je suis
-prêt dans l'instant... Le frère ou le cousin du Tsar!...
-C'est inconcevable, effendi! Votre conduite est inconcevable!...
-Pas un seul mot pour m'avertir!... En<span class="pagenum"><a name="Page_357" id="Page_357">[Pg 357]</a></span>
-vérité, on se croirait ici tombé sur une autre planète,
-soumis à d'autres conditions primordiales de la vie...
-Au moins, lui a-t-on dit mon nom? Sait-il que dans
-cette contrée barbare il y a un Américain, un représentant
-des États-Unis, de la libre nation qui marche à
-la tête de toutes les autres? Et M. Cripps, dans son
-enthousiasme, cingla de son jonc, amicalement, les
-jambes noires de Mammo... Le frère ou le cousin du
-Tsar!... Allons, vite, en route, en route, effendi!</p>
-
-<p>Tous deux rentrèrent dans Djeddah, par la porte de
-la Grand'Mère, et en suivant des rues bruyantes et
-tortueuses, ils dépassèrent le Bazar. Des cages de
-bois treillissé sortaient des murs; çà et là, on apercevait,
-sous l'arcade sombre des boutiques, un potier ou
-quelque brodeur, travaillant les jambes croisées; des
-portefaix, des âniers se heurtaient; souvent, il fallait
-se ranger devant une file de dromadaires, qui portaient
-le long de leurs flancs, en équilibre, des jarres d'eau
-ou des couffes de fruits. Puis, ils laissèrent à droite une
-mosquée, d'où s'élevait un minaret. Des pèlerins, arrivés
-le matin, campaient sur la place, en désordre:
-femmes voilées, hadjis vêtus de blanc, vendeurs agitant
-des sonnettes, négresses s'avançant courbées sous de
-grandes cornes remplies de boisson, ou sous des meules
-à écraser le blé. Les habitations devinrent plus rares;
-ensuite, le terrain s'élargit, et au fond d'une sorte
-d'esplanade, l'Arménien et son compagnon aperçurent
-un bâtiment blanc, à étroites fissures grillées. C'était
-le palais d'Ahmed Gha'lid.</p>
-
-<p>Ils passèrent un long portail, gardé par quelques
-capidgis, dont le logis donnait sous la voûte. Trois ou
-quatre coureurs promenaient, dans une vaste cour sablonneuse,
-les chevaux superbement harnachés qui
-avaient apporté le caïmacan et sa suite; des soldats
-déguenillés fumaient ou dormaient, au pied des murs;
-et un petit esclave noir paraissait guetter les arrivants,<span class="pagenum"><a name="Page_358" id="Page_358">[Pg 358]</a></span>
-du haut d'un escalier de bois précédant une porte basse
-que surmontait une inscription en gros caractères
-arabes, bleus et verts. Faisant un signe à l'Arménien,
-l'enfant se mit à marcher devant lui, le long d'un couloir
-obscur. Il écarta une tapisserie, et le secrétaire-interprète
-pénétra, suivi de son compagnon, dans la
-salle d'audience, voûtée et blanchie à la chaux.</p>
-
-<p>&mdash;Ma révérence à la noble assemblée, dit Sidi-Nazarian.
-Paix à tous!</p>
-
-<p>Puis, s'inclinant devant un homme maigre, en uniforme
-plastronné d'or, qui, assis au coin d'un sofa,
-donnait tout bas des ordres à un esclave:</p>
-
-<p>&mdash;Monseigneur, voici M. Cripps, le consul des États-Unis.</p>
-
-<p>&mdash;Qu'il soit le bienvenu! répondit le caïmacan. On
-n'attendait que lui... Qu'il prenne place!... Toi, réis,
-viens en face de nous... Veuillez prendre place, seigneur,
-dit-il en anglais au consul.</p>
-
-<p>M. Cripps, avant de s'asseoir, promena les yeux
-autour de lui. Sous une coupole éclairée par une sorte
-d'œil-de-bœuf à vitre verdâtre et épaisse, plusieurs
-hommes se tenaient accroupis, roulant entre leurs
-doigts les grains de chapelets en corail noir. L'Américain
-reconnut le cadi, trois seyds et cheiks vénérables, et
-le capitaine du port, habillé de laine fauve. Derrière le
-caïmacan, un personnage immobile, debout dans une
-longue robe jaune, et qui était, comme Nazarian le
-chuchota rapidement à M. Cripps, le favori du chérif
-de la Mecque et le chef de ses eunuques noirs, se renversait
-la tête pour mieux voir, en s'adossant contre la
-muraille. Ses petits yeux disparaissaient sous les replis
-de ses paupières; de lourds anneaux tiraient ses oreilles
-que cachait à demi un turban à longues bandelettes
-d'or; et vaguement, la face en l'air, il souriait. Dans
-un coin, le kâteb-greffier disposait devant lui son calam
-et son écritoire de plomb.</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_359" id="Page_359">[Pg 359]</a></span></p>
-
-<p>&mdash;Approche, réis, approche! répéta le caïmacan. Tu
-sais pourquoi nous t'avons fait venir... Parle, raconte
-en présence de tous comment le salut est par toi arrivé
-à ces naufragés, car ce n'est pas la volonté de l'homme
-qui s'accomplit, mais celle de Dieu.</p>
-
-<p>On entendit quelques chuchotements parmi les matelots
-arabes, dont les turbans et les haycks déchirés
-emplissaient le fond de la salle; et le vieux réis, à pas
-lents, s'avança vis-à-vis du caïmacan. Sa barbe, en
-plusieurs touffes blanches, lui descendait à la ceinture;
-les éraflures de la tempête avaient laissé sur ses jambes
-nues des traces livides ou saignantes; et portant la
-main à son cœur, après s'être courbé jusqu'à terre:</p>
-
-<p>&mdash;Que je te serve de rançon, seigneur caïmacan!
-dit-il. Puisse toujours le bonheur t'accompagner!...
-Nous étions partis de Kosséir, chargés de blé pour la
-Cité sainte (Dieu la garde et la protège!), quand la
-tempête nous assaillit. La pluie tombait comme si on
-l'avait jetée au travers d'un crible; la rafale soufflait, à
-la fois, de tous les points de l'horizon, et notre barque
-allait et venait, désemparée, faisant sur les bancs de
-corail, que sa quille raclait en passant, le même bruit
-qu'une lime sur du fer. Comme nous n'attendions plus
-que la mort, nous aperçûmes, à notre gauche, une sorte
-de radeau de poutres, qui s'approcha, bord à bord, contre
-nous. La violence des vagues tantôt nous plongeait
-jusqu'aux abîmes, tantôt nous élevait jusqu'aux nues;
-mais ce radeau, comme doué d'une âme, nous suivait.
-Alors, je dis: Béni soit Dieu, l'admirable créateur!
-Quelquefois il sauve deux faiblesses, là où le seul
-puissant aurait péri... Et je lançai une amarre aux naufragés,
-en invoquant l'Intercesseur des peuples, Mohammed,
-l'imâm des apôtres... Ainsi nous passâmes
-toute la nuit, dans un brouillard épais, sur une poix
-liquide. Le vent ayant molli à l'aube et le ciel s'étant
-éclairci, nous vîmes le radeau qui nageait derrière nous,<span class="pagenum"><a name="Page_360" id="Page_360">[Pg 360]</a></span>
-et le halant à notre bord, nous recueillîmes ceux qu'il
-portait. Mais il ne s'y trouvait que deux hommes et
-une femme, inanimés, les nerfs et les muscles rompus,
-tellement décharnés que leur poitrine ressemblait aux
-bâtons d'une échelle, enfin pareils en tout à des cadavres.
-Après les avoir secourus aussi bien qu'il nous
-était possible, nous reprîmes la route de Djeddah, dont
-l'aspect béni nous remplit de joie, à l'heure de la prière
-<i>el dohor</i>, quand le soleil plane à son zénith. L'émir-bahar,
-étant monté sur notre boutre, alla aussitôt te prévenir...
-Le reste, tu le sais comme nous.</p>
-
-<p>L'un des cheiks éleva la voix:</p>
-
-<p>&mdash;Bien, réis, tu as parlé sagement. Dans le <i>Kitâb-Sifât
-el a'qla</i>, il est écrit: <i>L'intelligence est pour chaque
-homme ce que la lumière est pour chaque étoile.</i>
-C'est par leur éclat lumineux que les astres se révèlent
-à nous: de même, c'est par leurs discours que les
-hommes intelligents manifestent leur intelligence.</p>
-
-<p>&mdash;C'est bien, réis! dit le caïmacan... Non, ne t'éloigne
-pas encore. Le kâteb te présentera, tout à l'heure,
-ta déposition à signer... Qu'on aille chercher maintenant
-celui des naufragés qui est en état de répondre.</p>
-
-<p>Deux des esclaves noirs qui se tenaient debout près
-de la porte, sortirent précipitamment, tandis que résonnait
-au loin le coup de canon annonçant la fin du
-jeûne des pèlerins, avec le coucher du soleil. De grandes
-ombres s'épaississaient sur les murailles, où pendaient,
-alourdis par des rouleaux de bois de cèdre, quatre de
-ces coloriages représentant le puits Zem-Zem, la
-<i>Makâm hàsaret Ibrahîm</i>, le tombeau de Mahomet et
-celui d'Omar, qui se vendent aux hadjis, dans les deux
-villes saintes.</p>
-
-<p>Mais le rideau de toile peinte s'écarta, et plusieurs
-serviteurs entrèrent, élevant au bout de leurs bras des
-lampes de fer à quatre becs, qu'ils posèrent sur le tapis.
-Derrière eux, s'avançait un vieillard, maigre, livide,<span class="pagenum"><a name="Page_361" id="Page_361">[Pg 361]</a></span>
-défiguré, dont un homme en caftan bleu de ciel et coiffé
-d'un large turban soutenait les pas appesantis. Son
-teint noirci, ses joues creuses, sa longue barbe hérissée,
-excitèrent, quand il parut, un sourd murmure de compassion.
-Il arriva jusqu'au fauteuil qui lui avait été
-préparé et, défaillant, s'y laissa tomber, tandis que le
-médecin, vivement, lui présentait sous les narines une
-petite pomme de senteur.</p>
-
-<p>&mdash;Mais, hakim, pourra-t-il parler? dit en arabe le
-caïmacan.</p>
-
-<p>&mdash;Ne craignez rien pour lui, seigneur! répondit
-l'homme vêtu de bleu. Que je devienne la rançon d'un
-juif, s'il ne recouvre incessamment ses esprits!...
-Voyez! la vie en lui, ainsi que de l'eau agitée, a déjà
-repris son niveau. Il est robuste et courageux: avant
-que la nouvelle lune ait terminé le mois où nous
-sommes, il pourra croire qu'il a enduré ces souffrances
-dans un autre corps, tant la vigueur lui sera revenue!</p>
-
-<p>&mdash;As-tu aussi bon espoir pour les deux autres? demanda
-le caïmacan à demi-voix.</p>
-
-<p>&mdash;A qui Dieu n'aide pas, repartit le médecin, c'est
-vainement que le monde lui aide... Toutefois, j'ose me
-promettre que le compagnon du vieillard, celui que l'on
-dit un grand de Russie, pourra, par la miséricorde du
-Seigneur, retirer son pied de la mort. Mais la jeune
-princesse,&mdash;à moins que le Très-Haut ne la secoure,
-s'il lui plaît,&mdash;a mangé sa part de ce bas monde. Son
-corps est en effet tellement chétif, maigre et décharné,
-que si tu mettais des brins de coton dans les ouvertures
-de ses oreilles, ils sortiraient par les ouvertures
-du nez... Mais voyez, seigneur, le hakim franc, car
-c'est un hakim comme moi, n'attend que votre bon
-plaisir. Vous pouvez l'interroger.</p>
-
-<p>Alors, tirant de sa poitrine de massives lunettes
-d'argent, le vieillard s'assit sur un tapis, à côté de
-l'émir-bahar; puis il y eut un très long silence. Un petit<span class="pagenum"><a name="Page_362" id="Page_362">[Pg 362]</a></span>
-esclave venait d'entrer, portant une bougie de cire,
-qu'il remit au caïmacan: et, en la tenant d'une main,
-Edhem-Aga approchait de ses yeux quelques papiers
-où il lisait; après quoi, les rendant au kâteb, et haussant
-quelque peu la voix:</p>
-
-<p>&mdash;Maître, reprit le caïmacan, qui se tourna vers le
-naufragé, bien que je croie à tes paroles et que je n'aie
-de toi nulle défiance, pourtant, tu connais le dicton:
-<i>L'homme prudent lit la missive à rebours</i>; ou bien
-encore: <i>Comment les hommes pourront-ils savoir qui
-est dans la robe?</i> C'est pourquoi veuille répéter, en
-présence de cette noble assemblée, ce que tu m'as
-raconté à moi seul. Dis-nous ton peuple, ton pays
-natal, et comment se nommait ton père. Dis-nous
-aussi quels sont les compagnons avec lesquels on t'a
-sauvé...</p>
-
-<p>Le vieillard répondit, d'une voix faible:</p>
-
-<p>&mdash;Je suis, Monseigneur, un sujet du Tsar; mon nom
-est Vassili Manès. Ceux que l'on a sauvés avec moi
-ne sont autres, sachez-le tous, que le grand-duc Floris
-de Russie, le cousin germain d'Alexandre II, et sa
-femme, la grande-duchesse Josine.</p>
-
-<p>L'Arménien traduisit la réponse, de même qu'il avait
-traduit l'interrogation d'Edhem-Aga. Le caïmacan poursuivit:</p>
-
-<p>&mdash;De telles vérités ne sauraient être trop confirmées.
-Maître, quoique, je le répète, ton récit n'éveille
-pas nos doutes, il est fâcheux pour vous et pour nous-mêmes
-que tu ne puisses nous en mieux convaincre,
-en produisant quelque preuve à l'appui.</p>
-
-<p>&mdash;Vous le savez, répliqua Manès, la mer nous a
-jetés sur cette côte, nus et dépouillés. S'il était possible
-d'envoyer d'ici des dépêches au Caire d'Égypte,
-ou à quelque ville de l'Inde, ce que j'avance recevrait
-une prompte confirmation.</p>
-
-<p>Le consul américain se leva:</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_363" id="Page_363">[Pg 363]</a></span></p>
-
-<p>&mdash;Hem! hem!... Cadwalader A. Cripps, dit-il en
-soulevant son chapeau, consul des grands États-Unis,
-dans cette partie reculée du monde...</p>
-
-<p>Vassili Manès s'inclina.</p>
-
-<p>&mdash;Je prends la parole, monsieur, pour réconforter
-votre cœur, continua M. Cripps avec l'accent de l'enthousiasme,
-pour ne pas vous laisser ignorer que vous
-avez à Djeddah, monsieur, un frère en civilisation...
-hem!... un représentant, monsieur, de la Minerve des
-nations, une abeille laborieuse de la grande ruche républicaine...
-Maintenant, vous parlez de dépêches, et
-vous exprimez le désir d'envoyer au Caire un télégramme.
-Ce mot et ce qu'il représente trouveront toujours
-un écho dans le cœur d'un enfant de l'Amérique.
-Il y a, aux États-Unis, comme le sait et nous l'envie le
-restant du globe civilisé, douze cent vingt-cinq mille
-kilomètres de fils télégraphiques, fils qui frémissent jour
-et nuit, sous l'action des messages sociaux et commerciaux,
-et dont la longueur est suffisante pour faire
-trente fois le tour de la terre. De pareilles ressources,
-ajouta l'orateur, ne sauraient, naturellement, être demandées
-à l'ancien monde. Pour Djeddah en particulier,
-bien que les géographes d'Europe s'appliquent à
-égarer les imaginations, en la dépeignant, ou peu s'en
-faut, comme une cité des <i>Mille et une Nuits</i>, un lieu
-d'échanges, un <i>emporium</i> considérable, je puis vous
-affirmer, monsieur, que pendant neuf mois de l'année,
-le commerce de ce port avec la Mecque peut être comparé
-aux trocs enfantins de deux mousses enfermés
-dans la cale, et qui échangeraient leurs jaquettes...
-Toutefois, de Suez, monsieur, et c'est ce que j'avais à
-vous dire, le fil électrique va jusqu'au Caire, et de là,
-par Souakim et la mer Rouge, rejoint à Aden le fil de
-Bombay. Or, le navire à vapeur <i>Sulthan</i>, de la compagnie
-<i>Medjidié</i>, fait demain escale à Djeddah, regagnant
-Suez, son port d'attache. Une dépêche confiée au capitaine,<span class="pagenum"><a name="Page_364" id="Page_364">[Pg 364]</a></span>
-qui est de mes amis, monsieur, serait expédiée
-de Suez, avec pleine certitude.</p>
-
-<p>&mdash;Je vous remercie, monsieur, dit Manès. Le banquier
-de Son Altesse, le baron Salomon Chus de Vienne,
-se trouve au Caire, en ce moment, et, aussitôt qu'il sera
-prévenu, s'empressera de nous faire tenir toutes les
-sommes nécessaires. De plus, à Bombay, justement, le
-Grand-Duc a loué un petit trois-mâts autrichien, le
-<i>Coromandel</i>, pour transporter en Dalmatie les collections
-et les curiosités qu'il a rassemblées durant son
-voyage: et comme le vaisseau, à ce que je crois, n'a
-pas encore levé l'ancre, je prescrirai au capitaine de
-s'arrêter, en passant, à Djeddah. Si vous me permettez,
-monsieur, d'user de votre obligeante entremise, ces
-deux dépêches seront chez vous demain matin.</p>
-
-<p>&mdash;Je m'en chargerai, monsieur, avec le plus vif empressement,
-répondit M. Cripps en se rasseyant.</p>
-
-<p>Il y eut de nouveau une pause. Les flammes immobiles
-des lampes éclairaient d'en bas les visages; la nuit
-était complètement tombée; et le silence, pendant
-quelques moments, fut si profond qu'on entendait, au
-loin, dans le Faubourg des pêcheurs, de vagues rumeurs
-de musique.</p>
-
-<p>&mdash;Et maintenant, reprit le caïmacan, se tournant
-vers Vassili Manès, parle, seigneur: dis-nous, à ton
-tour, les circonstances de votre naufrage. Non que je
-veuille, avec de si cruels souvenirs, répandre le sel sur
-ta blessure. Mais nos yeux et nos oreilles, tu le sais,
-sont les yeux et les oreilles du sublime Padischah (la
-bénédiction de Dieu soit sur lui!). Il voit par nos yeux
-tout ce qui se passe dans son empire; il entend par nos
-oreilles toutes les nouvelles qui intéressent ses esclaves;
-et le récit où tu auras apposé ta signature et
-ton sceau sera envoyé à Istamboul, pour être porté à
-sa connaissance... Un mot encore. La maison où nous
-sommes appartient, comme je te l'ai dit, à notre seigneur<span class="pagenum"><a name="Page_365" id="Page_365">[Pg 365]</a></span>
-et imâm le chérif Ghaleb, Abd-el-Kader, souverain
-et sultan de la ville sainte de la Mecque, à qui le
-riche Ahmed, récemment décédé, l'a laissée par donation
-pieuse, toute montée et garnie d'esclaves. Connaissant
-donc la présence à Djeddah du plus dévoué
-serviteur de ce noble Prince des fidèles&mdash;et Edhem-Aga
-se tourna vers le grand eunuque en robe jaune qui
-souriait derrière lui&mdash;je l'ai convié instamment de se
-rendre à notre assemblée, afin qu'il puisse faire part
-à l'honorée Présence de son maître des détails de
-votre naufrage, et témoigner que toi et le Grand-Duc,
-vous êtes tous deux pénétrés de cette vérité assurée:
-<i>Il n'y a point d'autre Dieu que Dieu!</i> et que notre
-illustre Prophète et son incomparable Livre sont connus
-et vénérés de vous.</p>
-
-<p>Alors, Manès commença de parler, tandis que Sidi-Nazarian
-traduisait à mesure ses paroles et que le
-kâteb les écrivait. Les auditeurs, si maîtres qu'ils
-fussent d'eux-mêmes, pâlissaient à ce terrible récit,
-dont les horreurs, on s'en souvient, retentirent, peu
-de temps après, dans l'Europe entière.</p>
-
-<p>Le <i>Black-Swan</i>, le yacht de Son Altesse, en quittant
-Bombay à la fin d'avril, avait fait route vers Suez
-et vers le port d'Alexandrie, dernière escale des longs
-voyages du Grand-Duc avant de regagner Sabioneira.
-Le début de la traversée avait été des plus heureux,
-bien que le navire fatigué n'eût pas sa marche ordinaire;
-mais trois jours après avoir franchi le détroit de
-Bab-el-Mandeb, le <i>Black-Swan</i>, chassé par la tempête
-et violemment jeté hors de sa route, avait touché, pendant
-la nuit, sur un récif. Au matin, précipitamment,
-on avait construit un radeau, car le canot et les embarcations
-avaient été brisés par les lames; le jour entier
-s'était écoulé en avis, en projets, en incertitudes; et,
-enfin, au soleil couchant, quand le yacht déjà s'engloutissait,
-les naufragés étaient descendus sur leur frêle<span class="pagenum"><a name="Page_366" id="Page_366">[Pg 366]</a></span>
-machine de poutres. Outre le Grand-Duc et Josine, il
-s'y trouvait le capitaine, neuf mécaniciens ou chauffeurs,
-quinze matelots, des domestiques, une femme de
-la Grande-Duchesse, et Sander, le valet de Floris.</p>
-
-<p>La nuit survint, obscure et brumeuse. Les naufragés
-avaient allumé un fanal au haut du mât, et, de leurs
-yeux sanglants, ils se considéraient, comme on se regarde,
-le soir, dans les chemins de la campagne, lorsque
-la lune se lève toute rouge. Le vent fraîchit; les
-vagues déferlaient; le lourd radeau, plongé dans la mer,
-frémissait et mugissait sous leurs pieds; et, entassés
-les uns contre les autres, ils tombaient, se heurtaient,
-s'entre-choquaient, au milieu des hurlements de la
-rafale.</p>
-
-<p>L'aurore, en se levant, leur découvrit cinq ou six de
-leurs compagnons qui agonisaient, pris par les jambes
-entre les poutres et les charpentes du radeau; trois
-autres avaient été la proie des lames. La pesante masse
-allégée se releva quelque peu, bien que, sur l'avant et
-à l'arrière, on enfonçât encore jusqu'à la ceinture.</p>
-
-<p>Tout ce jour et la nuit suivante, et la journée encore
-qui suivit, le radeau courut sur les flots. Alors, au coucher
-du soleil, de grands cris tout à coup s'élevèrent:
-«Un vaisseau! une voile! une voile!» et, dans leur délire
-de joie, ils s'embrassaient, riaient, larmoyaient,
-tendaient les bras vers le navire qui s'avançait majestueusement.
-Déjà l'on distinguait les hommes dans les
-hunes et sur le passavant, d'où ils considéraient les
-naufragés. Mais un commandement retentit: les matelots
-hissèrent de la toile; la cheminée cracha des tourbillons
-de fumée noire, et le steamer, barbarement,
-s'éloigna, abandonnant les misérables à leur sort.</p>
-
-<p>Plusieurs s'évanouirent; d'autres parurent soudain
-pris de démence. En écumant, en grinçant des dents,
-ils blasphémaient Dieu et leur naissance, se roulaient,
-se mordaient les poings, ou bien éclataient d'un rire<span class="pagenum"><a name="Page_367" id="Page_367">[Pg 367]</a></span>
-frénétique. Cette nuit-là, personne ne songea à hisser
-au mât le fanal, et le radeau flottait sur les vagues
-ténébreuses, que de larges éclairs, par moments, sillonnaient
-d'une lueur bleuâtre. Subitement, à l'un de
-ces éclairs, ainsi qu'à un signal attendu, une clameur
-épouvantable s'élève. Ils bondissent, frappent au hasard,
-brisent, tuent, précipitent à la mer, dans un vertige
-de destruction, le biscuit, le vin, les barils d'eau
-douce; quelques-uns s'y lancent eux-mêmes, tandis
-que d'autres, à plat ventre, tâchaient de scier avec
-leurs couteaux les amarrages du radeau. Floris, Manès,
-Sander, le capitaine et deux ou trois matelots restés
-fidèles, soutinrent contre ces forcenés, un combat sauvage
-et furieux, et qui dura la nuit entière, par reprises.
-Lorsque le soleil reparut, morts et vivants gisaient
-pêle-mêle. Ceux qui soulevaient leurs paupières
-croyaient sortir d'un rêve effrayant, et demandaient à
-leurs compagnons si ces sanglantes visions de tueries,
-de luttes, de massacres les avaient aussi tourmentés.
-Mais Floris se dressa, et, d'un coup d'œil, il aperçut
-les provisions disparues et le radeau, seul au milieu
-de la mer immense. Alors, sans prononcer une parole,
-fixement, il regarda Josine.</p>
-
-<p>Des journées qui passèrent ensuite, Manès ne conservait
-qu'une impression vague et affreuse, telle qu'un
-cauchemar accablant. Le soleil éternel tombait sur eux
-à lourdes flammes, les aveuglant, leur élevant la peau
-en ampoules brûlantes qui crevaient; la mer dansait au
-loin, éblouissante: et accroupis au pied du mât, la face
-entre les genoux, leur torpeur était si profonde qu'ils
-ne souhaitaient plus même mourir. La faim leur tordait
-les entrailles; une soif ardente les dévorait. Ils se représentaient
-des cascades écumantes, d'immenses rivières
-au flot pur, des ruisseaux serpentant sur la neige. Plusieurs
-s'étaient jetés dans les flots; deux fois encore,
-on avait vu des voiles... Puis, des tempêtes, des combats,<span class="pagenum"><a name="Page_368" id="Page_368">[Pg 368]</a></span>
-des scènes d'anthropophagie, jusqu'au moment
-où, dans le boutre arabe, Manès avait repris connaissance.</p>
-
-<p>Des esclaves entrèrent à un signal que fit le caïmacan,
-les uns portant des lanternes allumées, et les
-autres des balais de palmier. Ils relevèrent les lampes
-placées sur le tapis, tandis que le cadi et les cheiks
-apposaient leur sceau, l'un après l'autre, au procès-verbal
-du kâteb. Les matelots, dans le fond de la salle,
-causaient bruyamment. M. Cadwalader A. Cripps vint
-à Manès, auprès de qui s'empressait le vieux hakim
-Abou'l Feradj, et prenant sa pose d'orateur:</p>
-
-<p>&mdash;Monsieur Manès, dit-il, monsieur... Vous avez
-éprouvé des malheurs positivement surprenants; vous
-avez montré un grand courage. Bien que je porte ici,
-monsieur, la bannière étoilée d'un peuple libre et que
-mes sentiments soient aussi énergiques que ceux de
-n'importe qui au monde, je désire, monsieur, que vous
-veuilliez bien faire agréer mes respects au Grand-Duc,
-comme à un naufragé, monsieur, à un gentleman malheureux
-et éminemment aristocratique, car un ennemi
-généreux ne saurait lui refuser ce titre.</p>
-
-<p>Le savant remercia M. Cripps, en ajoutant poliment
-que Son Altesse, s'étant mariée à New-York, serait
-particulièrement sensible à cet hommage.</p>
-
-<p>&mdash;A New-York! exclama le consul, qui secoua les
-mains de Manès avec un redoublement d'enthousiasme.
-Mon cœur est embrasé, monsieur, mon esprit est confondu
-d'admiration pour la façon effroyablement patiente
-dont le Grand-Duc et cette jeune dame ont supporté
-leurs souffrances. A tous ceux qui exaltent encore
-le passé et s'appesantissent sur ses héros et héroïnes,
-en insinuant que notre siècle est moins héroïque que
-tel âge qui l'a précédé, nous pouvons répondre hardiment
-que, pour un seul véritable héros qui existait
-dans n'importe quel temps, nous en comptons cent aujourd'hui;<span class="pagenum"><a name="Page_369" id="Page_369">[Pg 369]</a></span>
-et quant aux héroïnes, monsieur, c'est à
-peine si le monde en a connu jusqu'à ce jour. La femme
-n'était généralement pas assez développée pour pouvoir
-être héroïque, avant que la Démocratie l'eût formée...
-Ainsi, à Pittsburg, par exemple, continua l'Américain,
-pendant notre guerre civile, j'ai vu&mdash;le croirez-vous,
-monsieur?&mdash;j'ai vu nos filles de millionnaires se lever
-au milieu de la nuit pour servir à table, de leurs propres
-mains, les régiments de volontaires qui passaient.
-Aussi, quels cris, quels hourras de nos bleus, lorsque,
-le repas terminé, le colonel, debout, proposait trois
-salves d'applaudissements en l'honneur de ces jeunes
-dames! J'ai vu bien des foules enthousiastes; j'ai entendu
-des applaudissements répétés, mais je n'ai jamais
-rien entendu de pareil aux hourras sortis de la poitrine
-de ces vétérans bronzés... Oui, monsieur, poursuivit le
-consul qui s'échauffait de plus en plus au musical de
-ses paroles, j'étais intimement convaincu, il y a quinze
-ans, et je le suis encore aujourd'hui, qu'il s'est trouvé,
-à ce moment, plus de jeunes dames héroïques dans
-notre seule ville de Pittsburg, que le reste du monde
-entier n'en avait produit pendant des siècles... Allons,
-Edhem-Aga se retire... Bonsoir donc, monsieur... Courage!
-courage!</p>
-
-<p>Au matin, avant l'ouverture du Bazar, il se présenta
-chez le Grand-Duc, de la part du caïmacan, des serviteurs
-qui portaient sur leurs têtes de vastes couffes et
-des jarres. Ce fut Manès qui les reçut dans la cour intérieure,
-entourée d'arcades à la mauresque et tout ombragée
-de palmiers. En déchargeant leurs corbeilles, ils
-étalèrent sur un petit tapis de cuir, des viandes, des
-pains ronds, des dattes, des coquillages, des melons
-d'eau, de beaux poissons roses et verts, et dans de
-hauts paniers de feuilles tressées, du miel blanc et du
-lait de chamelle. De plus, Edhem-Aga faisait tenir à
-Manès, pour les premiers besoins des naufragés, deux<span class="pagenum"><a name="Page_370" id="Page_370">[Pg 370]</a></span>
-bourses de cinq cents talari chacune, dont le porteur,
-après avoir offert les salutations du caïmacan, dit qu'il
-était envoyé par M. Cripps et par Son Excellence, afin
-de servir d'interprète. C'était un Maltais, nommé Sapéto,
-de ces aventuriers bons à tout, pleins d'entregent
-et de ressources, qui pullulent en Orient.</p>
-
-<p>Mais le hakim Abou'l Feradj parut sous l'une des
-galeries, et s'adressant à Manès en bon anglais, car il
-avait longtemps vécu dans l'Inde:</p>
-
-<p>&mdash;Fils de mon oncle, lui dit-il, le grand-duc Floris
-est réveillé. Il se plaint et demande qu'on l'amène en
-plein air, pour calmer l'action brûlante de sa fièvre. J'ai
-commandé qu'on le portât ici.</p>
-
-<p>&mdash;Bien! dit Manès... A-t-il encore le délire?</p>
-
-<p>&mdash;Non, il est calme à présent. La raison lui est
-revenue.</p>
-
-<p>&mdash;O vanité de la sagesse humaine! dit Manès. C'est
-moi, le plus débile et le plus vieux, qui ai le mieux résisté
-à ces souffrances... La mort a pris les jeunes têtes;
-elle a épargné un vieillard...</p>
-
-<p>Le hakim répondit gravement:</p>
-
-<p>&mdash;Personne ne saurait tuer celui que le Très-Haut
-ne tue pas. Quand Djezzar eut fait murer vifs les deux
-derviches du Khorassan, neuf jours après, en ôtant les
-pierres de la porte, on trouva le robuste mort, et le
-chétif respirait encore... D'ailleurs, le distique dit bien:
-<i>Au fort, un mouton entier pour conserver ses forces;
-au faible, un grain de riz soutient la vie.</i></p>
-
-<p>Il se tut, en détournant les yeux; et sur un lit de
-camp, très bas, jonché de tapis et de toisons teintes, et
-que portaient six nègres à petits pas, le grand-duc Floris
-apparut. Au milieu d'un large oreiller, on découvrait
-une tête humaine, ravagée et creusée de rides, et dont
-un profond cercle noir entourait les paupières fermées;
-le bras décharné pendait au rebord de la couche; et un
-anneau de pierreries, s'échappant des doigts amaigris,<span class="pagenum"><a name="Page_371" id="Page_371">[Pg 371]</a></span>
-roula dans le sable de la cour. Sur un signe d'Abou'l
-Feradj, les porteurs déposèrent le lit, au-dessous d'un
-grand pavillon de toile violette, à fleurs peintes, attaché
-par les quatre coins aux troncs de quatre palmiers. Un
-vent chaud soufflait; le ciel, sans nuages, était d'un
-bleu terne et comme plombé.</p>
-
-<p>&mdash;A boire, à boire! dit Floris, qui entr'ouvrit lentement
-les yeux... Ah! c'est vous, hakim...</p>
-
-<p>&mdash;Comment se trouve Votre Altesse? dit Manès.</p>
-
-<p>&mdash;Le seigneur Vassili vous parle, seigneur.</p>
-
-<p>&mdash;Bien faible, Manès, bien faible... Ah! j'ai un feu
-dévorant dans le sein!... Oui certes, la vie me revient,
-puisque je sens de nouveau la souffrance... Souffrir,
-souffrir, souffrir! toujours souffrir!... Nous ne sommes
-nés que pour cela!</p>
-
-<p>&mdash;Que lui avez-vous donné, hakim? fît Vassili à
-demi-voix. A-t-il pris quelque nourriture?</p>
-
-<p>&mdash;Autant, répondit Abou'l Feradj, qu'en peuvent
-soutenir ses organes affaiblis. Peu d'aliments le porteront,
-et ce qui serait de surplus, lui, au contraire, le
-porterait.</p>
-
-<p>&mdash;Patience, Monseigneur, dit Manès. Que Votre
-Altesse...</p>
-
-<p>&mdash;Laissez ce nom, laissez ce nom!... Je ne suis qu'un
-homme souffrant, une pauvre chair fiévreuse et débile...
-Comment va la Grande-Duchesse? Ah! quel est ce
-bruit?</p>
-
-<p>Des hurlements retentissaient, au fond de l'appartement
-des femmes; et tout à coup, plusieurs esclaves
-noires se précipitèrent sous la galerie. Elles la parcouraient
-rapidement, en levant les bras et poussant des
-cris, tandis que d'autres, affaissées contre terre, se
-labouraient la face de leurs ongles, se battaient le sein,
-déchiraient leurs longs vêtements bleus. Au même moment,
-on vit paraître sur les terrasses du logis, deux
-vieilles négresses courbées, qui soufflèrent les petites<span class="pagenum"><a name="Page_372" id="Page_372">[Pg 372]</a></span>
-lampes qu'elles y avaient allumées, la veille, pour
-avertir les passants, selon l'usage, qu'un malade se
-trouvait en péril de mort. Manès et le hakim échangèrent
-un coup d'œil, dans le temps que l'apothicaire
-présentait à Floris une porcelaine d'eau de saule et de
-cardamome mélangés. Le Grand-Duc la vida d'un trait,
-et retombant sur son lit:</p>
-
-<p>&mdash;Pourquoi ces femmes crient-elles ainsi?</p>
-
-<p>&mdash;Nous ne savons, Monseigneur, reprit Manès.</p>
-
-<p>&mdash;Allons, pensez-vous me cacher que la Grande-Duchesse
-est morte!... Pauvre Josine!... A l'âge de sa
-sœur... Morte, n'est-ce pas?... Vous vous taisez... Elle
-aurait dû mourir plus tôt, le jour même de notre naufrage!...
-Quel bourreau se complaît donc là-haut à
-prolonger l'agonie de ses victimes, et en leur montrant
-le salut, à les replonger dans la nuit?... Ah! nous
-sommes pour le destin ce que sont les papillons pour
-les enfants... Ils les torturent, puis les tuent!... Qu'on
-l'apporte! Je veux la revoir.</p>
-
-<p>&mdash;Monseigneur, dit Manès...</p>
-
-<p>&mdash;Non, non, ne craignez rien!... Le temps n'est
-plus où mon jeune cœur cessait de battre à un récit lugubre,
-où mes sens se glaçaient d'effroi pour le cri
-d'une souris... Je suis un homme, bon Manès. Le sang
-de mon frère Giano fume encore, et n'est pas assoupi
-sur ma main; les pâles spectres d'Isabelle et de ma
-sœur Tatiana n'ont pas cessé de hanter mes rêves...
-D'ailleurs, ne viens-je pas de voir, dans ce long voyage,
-assez de spectacles hideux, et le mal de toute la terre?...
-Je suis gorgé d'horreur, Manès; oui, j'ai perdu le goût
-de l'épouvante... La forme de ma femme ne m'effrayera
-point... Qu'on apporte ici la Grande-Duchesse!</p>
-
-<p>Sapéto, debout près du Grand-Duc, transmit, d'un
-ton impérieux, l'ordre aux esclaves: et bientôt deux
-femmes parurent, portant dans une chaise étroite à
-montants de bois et à dossier haut, la Grande-Duchesse<span class="pagenum"><a name="Page_373" id="Page_373">[Pg 373]</a></span>
-expirée. Elles posèrent en face de Floris le fauteuil
-funèbre, puis disparurent. Un silence solennel régnait.
-Le Grand-Duc, sans parler, contemplait Josine.</p>
-
-<p>Sa face écorchée et livide, qui se renversait, les yeux
-entre-clos, penchait un peu sur son épaule; de profonds
-demi-cercles, à l'entour de ses narines, faisaient saillir
-son nez recourbé; ses paupières n'avaient plus de cils;
-ses dents jaunâtres, en s'écartant, découvraient une
-langue noire, toute pareille à un lambeau de cuir: et
-paisible, effrayant à voir, ce spectre se tenait immobile,
-ses mains osseuses allongées sur ses genoux.</p>
-
-<p>&mdash;Pauvre Josine, répéta Floris. Elle aussi, oui!
-perdue par moi, entraînée par moi à sa ruine... Voilà
-donc comme nous naissons pour la destruction les uns
-des autres!... Morte! morte!... On dirait qu'elle dort...
-Ne se pourrait-il pas, Vassili, qu'elle ne fût qu'en léthargie?...
-Mais non! elle a fini sa tâche. Son lit, désormais,
-est dans les ténèbres. Elle ne verra plus la
-hideur du jour, ni l'immortel ennui du soleil!</p>
-
-<p>Les esclaves, sous les galeries, écoutaient, bouche
-béante, les discours du maître nouveau; et d'autres,
-au rebord des terrasses, allongeaient leur tête curieuse.
-Le vent tiède s'était arrêté; les palmiers, dans l'air
-assoupi, déployaient leurs larges éventails. Floris continua,
-après un silence:</p>
-
-<p>&mdash;Oui, c'est ainsi, c'est bien ainsi que devait se
-terminer notre voyage! O pauvre fou, qui t'enfonçais
-joyeusement dans les vapeurs d'or de l'Occident, comme
-sous un arc triomphal, par où l'on allait aux contrées
-heureuses, qu'as-tu vu, durant tes longues courses,
-sinon le Mal universel? Des peuples nouveaux, grossiers
-et barbares, d'antiques races en train de disparaître,
-phthisiques et rongées d'alcool, la lèpre aux îles Hawaï,
-les prostitutions de l'Océanie. Partout la ruse, la violence,
-la fraude, le vol, les supplices!... Puis, quand la
-mer, de vague en vague, nous eut portés au pays des<span class="pagenum"><a name="Page_374" id="Page_374">[Pg 374]</a></span>
-merveilles, à la terre dont le nom seul est un prestige,
-dans l'Inde rouge et étincelante, les chemins en étaient
-bordés de fantômes hideux, exténués par la famine, et
-le vent qui soufflait de la jungle apportait l'odeur
-des corps pourris.&mdash;Ce n'est rien, Altesse! disait
-l'Anglais: la récolte de riz a manqué cette année... Et
-moi, moi comme les autres, je prenais peu de souci de
-ces maux, jusqu'au jour où tous les fléaux que nous
-avions vus séparés, Folie, Peste, Famine, Massacre,
-ont fondu ensemble, pour tenir leur cour, sur le radeau
-qui nous ballottait, et nous ont soudain accablés.</p>
-
-<p>&mdash;Il est vrai! le monde entier souffre, dit Manès;
-et pourtant il s'attache âprement à la vie. C'est quand
-les choses sont au pire qu'elles commencent à s'améliorer...
-Reprenez courage, Monseigneur!</p>
-
-<p>&mdash;C'est bien! c'est bien!... Qu'on ne me parle plus
-d'espérance!... Laisse tes consolations, Manès; ou, si
-tu veux m'entretenir, causons de la vieille tyrannie, de
-la force, de l'esclavage, du sang amer que boit la terre,
-des soupirs déchirants qui, d'un pôle à l'autre, troublent
-la sérénité de l'air... Oh! s'agiter, peiner, lutter,
-souffrir, toujours souffrir!... Jusqu'à ce que la chair
-défaille, jusqu'à ce que crève, dans les ténèbres, le
-frêle globule de vie que nous nous plaisons à nommer
-notre âme... Souffrir!... Aussi, faire souffrir! Telle
-est la vengeance de l'homme. Ce qu'un Dieu inconnu
-lui inflige, il veut l'infliger à son tour... Les petits
-sont grossiers et féroces; les grands, cruels et raffinés...
-Assez agi! assez agi, Manès! N'es-tu pas encore las
-des pas inutiles où tu as promené ta vie?... Viens, assieds-toi
-à terre, près de moi, et disons la sombre
-histoire de la débile Humanité, puisque ses fils, parmi
-tant de mers et tant de climats, viennent de passer
-devant nous: les uns, aussi rampants que la brute,
-d'autres écrasés de misère, d'autres torturés par la
-souffrance, d'autres marchepieds d'un maître insolent,<span class="pagenum"><a name="Page_375" id="Page_375">[Pg 375]</a></span>
-les plus heureux, engloutis dans l'opium; tous, sous la
-faux de la Mort. Car l'immense roue torturante sur
-laquelle la Terre roule, et qui nous emporte à travers
-l'espace, ainsi que ses suppliciés, est couronnée de ce
-Crâne aux yeux vides qui guette et ricane, et trône là-haut,
-se raillant de nos espérances, nous accordant une
-haleine, un moment, pour jouer notre petite scène, soufflant
-à nos cœurs la vanité, l'égoïsme, la rancune, l'orgueil;
-puis, après s'être ainsi amusé, en finissant d'un
-seul coup, et abattant sur le sillon sa moisson d'hommes...
-Josine est morte. Elle est heureuse!... A quoi
-bon vivre?... Oui! à quoi bon s'attarder entre ciel et
-terre?</p>
-
-<p>Il y eut une longue pause. Sur un geste d'Abou'l
-Feradj, deux femmes emportèrent le corps de Josine,
-en même temps que Manès demandait:</p>
-
-<p>&mdash;Quels ordres donne Votre Altesse, pour la sépulture
-de la Grande-Duchesse?</p>
-
-<p>&mdash;Quoi? Qu'y a-t-il?</p>
-
-<p>&mdash;Permettez, Monseigneur... Si Votre Altesse a
-l'intention de rapporter un jour, en Dalmatie, la dépouille
-de la Grande-Duchesse, il serait urgent de l'embaumer,
-tout au moins à la manière orientale. On
-trouvera facilement à Djeddah du camphre et d'autres
-aromates.</p>
-
-<p>&mdash;Oui, faites, faites! répondit Floris... Ah! qu'on
-retire le cœur à part, et qu'on le scelle dans un vase!
-Le cœur de Mme Maria-Pia et celui de Tatiana sont
-déposés aux Barnabites de Raguse... Pourquoi ces
-femmes crient-elles ainsi?</p>
-
-<p>&mdash;C'est la coutume et la bienséance, Monseigneur,
-repartit le hakim. Mais je vais leur prescrire de se
-taire.</p>
-
-<p>Alors, à son commandement, les esclaves se dispersèrent,
-et la cour fut vide tout à coup. Il n'y restait
-sous les hauts palmiers que deux jeunes Abyssines,<span class="pagenum"><a name="Page_376" id="Page_376">[Pg 376]</a></span>
-qui balançaient, au-dessus du Grand-Duc, des chasse-mouches
-bariolés, tandis que, pour rafraîchir l'air,
-l'apothicaire d'Abou'l Feradj aspergeait le sable d'eau
-de rose. Une caille, dans une cage accrochée contre
-l'un des piliers, sautillait et jetait son cri. Manès,
-courbé sur un bâton, marchait à pas languissants, le
-long des galeries... Ensuite, une femme traversa la
-cour, accompagnée de Sapéto. Elle tenait à la main
-un disque de cuivre jaune, où quelque chose était
-gisant.</p>
-
-<p>&mdash;Maître, dit le Maltais qui s'inclina en portant le
-poing à son front, voici le cœur de la <i>kanoun</i>, qu'on a
-retiré, selon ton ordre.</p>
-
-<p>Floris se souleva vivement; ses sourcils remontèrent,
-et, les lèvres tremblantes:</p>
-
-<p>&mdash;Oui! j'avais oublié la coutume d'Orient, que les
-esclaves offrent aux yeux du maître l'ouvrage qu'il a
-commandé... On m'aurait raconté cela, je ne l'aurais
-pas cru, pas voulu croire; je le vois, et mon âme se
-brise... O misère! Ne vais-je pas enfin, comme un fusil
-trop violemment chargé, éclater à force de souffrance?...
-Voilà donc ce cœur qui battait pour moi! Ici ont passé
-tous les flots de vie qui animaient cette créature... Où
-sont vos tendresses, maintenant, vos langueurs et l'enthousiasme
-dont les nobles actions vous gonflaient?...
-Quoi! aussi inerte qu'une pierre, aussi lourd qu'un
-morceau de plomb... Approche, viens plus près,
-bonne femme! Laisse-moi voir un cœur mis à nu...
-Ah! je puis vous scruter, à présent... Ha, ha, ha! Un
-cœur mis à nu!</p>
-
-<p>Il poussa un éclat de rire déchirant, puis s'abattit
-à la renverse, évanoui.</p>
-
-<hr class="tb" />
-
-<p>Huit ou dix jours après, comme le Grand-Duc faisait
-le <i>kief</i>, après le bain, car il avait recouvré ses forces
-et se trouvait presque rétabli, Vassili Manès entra<span class="pagenum"><a name="Page_377" id="Page_377">[Pg 377]</a></span>
-dans la pièce où se tenait Son Altesse, sorte de frais
-réduit voûté, et pavé de marbre blanc et noir.</p>
-
-<p>&mdash;Un vrai miracle, Monseigneur! Ce que je vais
-vous annoncer passerait toute croyance, si je n'en
-avais la preuve en main... Jetez les yeux sur cette
-lettre, que le gouverneur vient de m'envoyer par un
-esclave, avec ses compliments.</p>
-
-<p>&mdash;Eh bien! c'est de M. Chus, dit Floris, en se
-dressant et s'appuyant du coude parmi les coussins...
-La réponse à votre dépêche... Qu'y a-t-il là d'étonnant,
-Manès? L'<i>Ismaïlia</i> est donc enfin arrivé?</p>
-
-<p>&mdash;De trois jours en retard, Monseigneur, avec de
-graves avaries à sa machine... Mais ce n'est rien de
-tout cela qui me surprend. Le prodige, c'est que
-M. Chus annonce ici qu'il va suivre sa lettre, ne se
-réservant que le temps de préparer sa femme à ce
-voyage, en sorte qu'ils sont tous deux, peut-être, déjà
-dans le port. Le retard de l'<i>Ismaïlia</i> a permis, en effet,
-au steamer dont le départ suivait le sien, de le rejoindre,
-à quelques heures près.</p>
-
-<p>Floris se leva d'un bond, et violemment:</p>
-
-<p>&mdash;Je ne veux pas le recevoir! s'écria-t-il. Je ne le
-verrai pas! Je veux être seul! Pourquoi vient-il m'importuner?...
-Suis-je à la chaîne, pour souffrir toutes
-vos tyrannies, Manès?... Qui vous forçait d'écrire à ce
-juif?</p>
-
-<p>&mdash;Votre Altesse voudra bien se souvenir, répliqua
-Manès, qu'en partant de Bombay, nous avions rendez-vous
-en Égypte avec M. Chus, qui fait là son voyage
-de noces, longtemps différé. Il comptait présenter sa
-femme à Votre Altesse, et demander pour la baronne
-les bontés de la Grande-Duchesse.</p>
-
-<p>&mdash;Mais pourquoi vient-il nous rejoindre? Que demande-t-il?
-Que me veut-il? Cet empressement est
-étrange.</p>
-
-<p>&mdash;Sa lettre, repartit le savant, dit des merveilles<span class="pagenum"><a name="Page_378" id="Page_378">[Pg 378]</a></span>
-là-dessus: qu'il vient à nous, puisqu'il nous faut renoncer
-à ce voyage au Caire; qu'il n'abandonnera jamais
-son bienfaiteur, dans de si douloureuses circonstances;
-qu'il a toujours senti pour Votre Altesse une grande
-tendresse de cœur... Oh! il faudrait n'avoir plus, Monseigneur,
-ni sève, ni foi, ni jeunesse, être un athée
-épouvantable, pour suspecter ce bon M. Chus; et, de
-fait, je n'ai pu découvrir le motif secret de son voyage.
-Le plus probable, Monseigneur, c'est qu'il se trouve en
-désaccord, pour quelque compte, avec le baron Mamula.
-Depuis votre séjour à Vienne, qui est le temps, je
-crois, où M. Chus est devenu votre banquier, des
-millions vous appartenant lui ont, en effet, passé par
-les mains, et c'est sans doute à ce sujet qu'il vient
-vous relancer jusqu'ici.</p>
-
-<p>Le Grand-Duc ne répondit pas, et il marchait à pas
-rapides dans la chambre. Des rais d'un soleil jaunissant,
-en tombant par les trous ronds de la voûte, faisaient
-étinceler les carreaux de faïence à fleurs vertes
-dont les murailles étaient revêtues, et les minces lames
-d'étain qui cachaient leurs jointures.</p>
-
-<p>&mdash;Soit! je le recevrai, dit Floris... Quelle femme
-a-t-il épousée?</p>
-
-<p>&mdash;Oh! paraît-il, une merveille! La fille d'un pauvre
-comte romain, qui se mourait de faim, à Vienne;
-mais une beauté rare, et dont il est jaloux, m'écrivait
-Mamula, en furieux à la fois et en novice. Car sa «bedide
-Esther», vous rappelez-vous? l'innocente Esther,
-à qui vous vouliez, Monseigneur, «arracher le bain te
-la pouche», n'était rien qu'une enfant postiche, et destinée
-à vous apitoyer... M. Chus n'a jamais été marié,
-avant le jour où il a conduit dans son hôtel de la Ringstrasse
-la belle Faustina Dossi.</p>
-
-<p>Sapéto entra précipitamment:</p>
-
-<p>&mdash;Très noble maître, dit le Maltais, quelqu'un qui se
-donne pour un baron et un ami de Votre Seigneurie,<span class="pagenum"><a name="Page_379" id="Page_379">[Pg 379]</a></span>
-vient de débarquer au port, accompagné de sa femme,
-la plus belle que j'aie jamais vue. Il s'informait de
-Votre Altesse auprès des officiers de la douane; et,
-aussitôt, j'ai couru en avant, pour vous faire part de
-cette arrivée.</p>
-
-<p>&mdash;Eh bien! vous le voyez, Monseigneur, reprit
-Manès. Il n'est pas moins empressé qu'il n'a dit.</p>
-
-<p>&mdash;C'est étrange! murmura Floris... Après tout, et
-quelle qu'en soit la cause, il s'est grandement dérangé...
-Venez, mon cher Manès.</p>
-
-<hr class="chap" />
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_380" id="Page_380">[Pg 380]</a></span></p>
-
-
-
-
-<h3><a name="LIVRE_SECOND_3" id="LIVRE_SECOND_3">LIVRE SECOND</a></h3>
-
-
-<p>Ce fut comme par ressouvenir et seulement au bout
-de quelques jours, que M. Chus proposa au Grand-Duc
-et à Manès de voir ses comptes. Il en étala les papiers,
-une après-midi qu'ils étaient tous trois dans un petit
-kiosque, situé au milieu du Jardin des femmes: et Manès
-les vérifia, tandis que Floris penchait le front,
-accablé par une tristesse soudaine. En face de lui,
-M. Chus, le bras entouré des tuyaux de maroquin rouge
-de son narghileh, fumait, assis nonchalamment sur des
-carreaux. Son nez courbé, les épis blancs qui se mêlaient
-parmi sa barbe épaisse, ses lourdes paupières
-tombantes, avaient prononcé et vieilli sa physionomie
-sournoise. Des diamants lui chargeaient les doigts; sur
-son crâne chauve, saillaient de grosses loupes brunâtres.
-Cependant, le soleil déclinait à l'horizon. Les sycomores
-et les palmiers allongeaient des ombres démesurées
-à travers le jardin solitaire; des hirondelles, qui
-avaient maçonné leur nid sous le kiosque, y entraient et
-en sortaient d'un coup d'aile, en jetant leur cri bref et
-joyeux. Au plafond étaient peintes des fleurs qui débordaient
-de corbeilles dorées et paraissaient prêtes à
-tomber.</p>
-
-<p>&mdash;Tout est parfaitement en règle, dit Manès, dont
-l'accent, malgré lui, trahit la surprise... Quinze millions
-sept cent quatre-vingt-dix mille francs... C'est bien
-cela.</p>
-
-<p>Le baron Chus retira de ses lèvres son bouquin
-d'ambre:</p>
-
-<p>&mdash;Une pagatelle! dit-il. Pour tes chens comme nous,<span class="pagenum"><a name="Page_381" id="Page_381">[Pg 381]</a></span>
-Monseigneur, c'est une simple pagatelle... Si tonc che
-suis heureux, Monseigneur, te mes rapports t'affaires
-afec Fotre Altesse, c'est surtout parce qu'elle a pu foir
-à New-York, à Shanghaï, à Nangasaki, à Pompay combien
-le nom et le papier tu paron Chus ont te crétit.</p>
-
-<p>&mdash;Il ne reste donc plus, monsieur Chus, reprit Manès,
-qu'à fixer votre légitime profit pour les peines que
-vous avez prises.</p>
-
-<p>&mdash;Pah! pah! dit Chus. Passons l'éponche... Ne parlons
-pas te ça, Monseigneur!</p>
-
-<p>&mdash;Assurément, repartit Manès, le Grand-Duc ne
-souffrira pas que vous ne gagniez pas sur lui ce qu'il est
-d'usage que vous gagniez. De plus, il faut compter
-aussi l'intérêt des sommes considérables envoyées
-plusieurs fois à Son Altesse, en avance sur nos versements.</p>
-
-<p>M. Chus agita la main droite, comme s'il repoussait
-les présents de quelque fastueux satrape:</p>
-
-<p>&mdash;Non, non, non, dit-il, n'en parlons plus! Il fautra
-mieux n'en plus parler!... Fous ne me connaissez pas,
-Monseigneur... Che ne suis pas intéressé, che suis le
-plus tésintéressé tes hommes!... C'est un malheur
-pour moi, continua-t-il avec un accent mélancolique,
-que t'être né à une époque t'affaires et te calculs comme
-est la nôtre, et te ne poufoir me soustraire aux tefoirs
-qui me sont imposés par mon nom et par ma crante fortune...
-Che suis un enfant te la nature... Ch'étais fait
-pour fifre en ces temps heureux, où les hommes comptaient
-sur leurs toigts, à l'ompre tes palmiers, aux
-chours te l'âge t'or, afec la Chustice et la Ponne Foi...
-Aussi, tès que ch'ai pu achir ainsi que che le souhaitais,
-ch'ai opéi à mes penchants, ch'ai méprisé les confentions
-et les richesses... Quoique l'on tise que les rois
-n'épousent plus auchourt'hui les perchères, ch'ai
-pourtant, fous le safez peut-être, pris sans tot la paronne
-Chus.</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_382" id="Page_382">[Pg 382]</a></span></p>
-
-<p>&mdash;Que la baronne, dit Manès, vous doive le bonheur
-de sa vie, rien de plus naturel, monsieur Chus. Mais
-Son Altesse, qui n'a pas les mêmes raisons pour accepter
-vos générosités, tient à vous payer ce qui vous
-est dû.</p>
-
-<p>&mdash;Oh! Père Éternel! s'écria Chus. Foilà pien comme
-sont les chrétiens. Che foutrais en oplicher un, me
-contuire afec lui en chentilhomme,&mdash;puisque che fais
-partie maintenant te l'aristocratie te l'Europe,&mdash;afoir
-son affection comme il a la mienne, et n'y pas mêler te
-files questions t'escompte et t'archent... Mais on se tit:
-C'est un panquier, c'est un chuif, c'est un chuif afite! Et
-au risque te l'outracher tans ses sentiments les plus
-chers, on continue te lui parler te récompense. On foule
-aux pieds sa sensipilité, la télicatesse te son âme!...
-Che ne suis pas un homme ortinaire, cela se peut, mais
-ch'ai pourtant un cœur, monsieur Manès! Ch'ai complé
-te pienfaits, monsieur, la famille te la paronne; ch'ai
-fait entrer tans mes pureaux son frère, le comte Tossi...
-Oui! pour teux cents florins par mois, ce qu'il a la ponté
-te troufer chénéreux, le comte Tossi tient mes lifres...
-Et cependant, telle est à notre égard l'incratitute tes
-chrétiens que, s'il poufait se faire, par un miracle, que
-le cartinal Paolo Tossi, qui eut tes foix pour être pape,
-refînt au monte, afec la puissance qu'il afait chatis, il
-me ferait prûler tout fif, enfeloppé t'un <i>san penito</i>,
-pour la hartiesse que ch'ai eue t'empêcher te mourir te
-faim ses arrière-petits-nefeux.</p>
-
-<p>Le Grand-Duc, à son tour, prit la parole, et d'une
-voix impérieuse:</p>
-
-<p>&mdash;Bien. C'est assez, monsieur Chus. Il me sied de
-donner, non de recevoir.</p>
-
-<p>&mdash;Allons, allons, allons, marmotta le financier,
-comme vaincu. Fous auriez pien pu, cepentant, accepter
-cela te moi, Monseigneur... Nous afons commencé
-ensemple; nous sommes tes amis tes fieux chours.<span class="pagenum"><a name="Page_383" id="Page_383">[Pg 383]</a></span>
-Mais che ne prétends pas offenser Fotre Altesse, et
-c'est à moi te me soumettre... Puisque fous l'ortonnez,
-enfin, che me résignerai, Monseigneur.</p>
-
-<p>&mdash;Veuillez donc fixer, dit Manès, la somme qui
-vous est due.</p>
-
-<p>&mdash;Oh! pas t'archent! pas t'archent! pas t'archent!
-exclama M. Chus avec véhémence. Si mes serfices fous
-agréent, si fous foulez me témoigner, Monseigneur,
-fotre ponne estime, faites-moi un petit présent... Oui,
-tonnez-moi quelque part un chartin, une masure, un
-pout te champ, comme cache te fotre amitié, et afin que
-che puisse tire: Le paron Salomon Chus, te Fienne,
-tient cette terre en ton te Son Altesse le crand-tuc
-Floris te Russie.</p>
-
-<p>&mdash;Volontiers, monsieur Chus, dit Floris. Que lui
-donnerai-je, Vassili?</p>
-
-<p>&mdash;Pah! un rien! une taupinière, une taupinière, répliqua
-le juif... Tes saples ou pien tes rochers... Une
-terre sans refenus... Non, non, non, pas t'archent
-entre nous!... Mais che ferai richement encatrer la tonation,
-Monseigneur, et che la mettrai tans mon capinet,
-comme un soufenir te Fotre Altesse... Et tenez,
-si ch'ai ponne mémoire, ne m'afez-fous pas tit, chatis,
-que fous possétiez au Caucase, en Chéorchie, tans ces
-pays-là, quelques ferstes te terre stérile?... Che ne sais
-même pas, Tieu me partonne! si ce n'est pas en Arménie,
-aux apords tu mont Ararat, où s'arrêta l'Arche...
-Ha, ha, ha!... Le paron Chus, propriétaire tu
-mont Ararat!</p>
-
-<p>&mdash;M. Chus veut parler sans doute, reprit Manès,
-de votre terre d'Isgaour... Mais c'est un bien immense,
-Monseigneur, quoique, à vrai dire, il ne rapporte
-rien... Allons, pour un instant, cher baron, laissez
-là vos subtilités et vos ruses, et dites-nous sincèrement
-ce qui vous fait désirer ce domaine.</p>
-
-<p>&mdash;Ah! Seigneur Tieu! se récria Chus, fous suspectez<span class="pagenum"><a name="Page_384" id="Page_384">[Pg 384]</a></span>
-touchours les autres, monsieur Manès... Répontez-moi,
-répontez-moi, che fous prie. Quel intérêt puis-che
-afoir à posséter cette terre? Est-ce que Son Altesse le
-crand-tuc Fétor a chamais réussi à la fentre, quand il
-foulait faire te l'archent?... Est-ce qu'elle a chamais
-rapporté un kopeck au crand-tuc Floris?... C'est pour
-fous opéir, Monseigneur, que ch'ai nommé ce tomaine au
-hasard. Mais, puisque che suis méconnu, che n'en feux
-pas, che le refuse... Non, non, cent fois non! ne me
-tonnez rien!... Che suis las te foir mon pon cœur et mon
-tésintéressement flétris par tes soupçons outrachants!</p>
-
-<p>&mdash;Assez! dit Floris en se levant. C'est bien... Vous
-aurez cette terre... Ah! demain, ne l'oubliez pas, nous
-réclamons de vous, monsieur, ainsi que de Mme la
-baronne Chus, votre compagnie pendant quelques
-heures. Nous irons visiter, en rade, le trois-mâts <i>le Coromandel</i>,
-qui est arrivé ce matin. J'ai invité le gouverneur,
-le caïmacan, le consul des États-Unis, tous
-ceux, enfin, qui m'ont secouru dans ma détresse.</p>
-
-<p>&mdash;Che n'aurai garte t'y manquer, Monseigneur,
-répondit M. Chus, qui marchait sous les palmiers près
-de Floris. Fous afez là, tit-on, tes merfeilles... A chaque
-pas, à chaque coup t'œil, naîtra quelque surprise
-noufelle... Allons, ponne nuit, Monseigneur.</p>
-
-<p>&mdash;Une bonne nuit, monsieur Chus.</p>
-
-<p>Et laissant le juif dans le jardin, à la porte de ses
-appartements, car il était l'hôte du Grand-Duc, Vassili
-Manès et Floris prirent un corridor voûté. Le crépuscule
-était tombé; un esclave noir, devant eux, portait
-une lanterne allumée; chaque fois qu'ils levaient la
-tête, ils apercevaient les étoiles par quelque œil-de-bœuf
-de la voûte. Puis ils se trouvèrent à l'air libre,
-sous une galerie de la cour des Palmiers. On distinguait
-confusément, de l'autre côté de la cour, sous la
-galerie parallèle, trois ou quatre hommes qui gesticulaient,
-en causant ensemble bruyamment.</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_385" id="Page_385">[Pg 385]</a></span></p>
-
-<p>Soudain, Manès se retourna au bruit d'un pas qui le
-suivait:</p>
-
-<p>&mdash;Qu'y a-t-il?... Ah! c'est toi, Sapéto. Qui sont donc
-ces hommes?</p>
-
-<p>&mdash;Des matelots, seigneur, dit le Maltais. Voici des
-lettres qu'ils apportent: celle-là pour Son Altesse,
-celle-ci pour vous.</p>
-
-<p>&mdash;Ah! c'est juste! s'écria Vassili. Je ne sais comment
-j'ai oublié d'en faire part à Votre Altesse. Le capitaine
-du <i>Coromandel</i> s'est chargé pour vous, à Bombay,
-d'une lettre arrivée huit jours après votre départ.
-Il m'en avait prévenu ce matin, et me l'envoie avec ce
-billet.</p>
-
-<p>&mdash;Bien! qu'on récompense les matelots!... C'est
-de Mamula, reprit Floris, tandis qu'après un salut jusqu'à
-terre, l'interprète disparaissait... Oh! ce seront
-encore des comptes, d'interminables additions! Le
-digne baron nous envoie, à travers toutes les mers du
-globe, le détail des œufs de nos fermiers... Ouvre cette
-lettre, Manès... Tu me diras ce qui en vaut la peine...</p>
-
-<p>Alors, l'esclave, en haussant sa lanterne, écarta une
-tapisserie, et le Grand-Duc, avec Manès, pénétra dans
-une chambre vide, aux murs nus, et carrelée de briques.
-Un vase de cristal, plein d'huile, tombant du plafond
-à l'extrémité d'une longue verge de cuivre, y répandait
-sa lueur vacillante. Au fond de la chambre, on apercevait,
-posée sur deux tréteaux assez bas, une sorte de
-caisse oblongue. Le Grand-Duc eut un geste de surprise.
-Il pâlit, puis, en s'approchant, il la considéra
-fixement... Avec ses lourdes parois d'ébène, avec les
-grisâtres feuilles de plomb dont il était doublé intérieurement,
-le cercueil, tranquille et béant, paraissait
-à Floris aussi sourd, impénétrable et solennel que
-le mystère de mort même qu'il allait bientôt recéler.
-A quelques pas plus loin, le couvercle était dressé
-contre la muraille.</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_386" id="Page_386">[Pg 386]</a></span></p>
-
-<p>&mdash;Trop petit, trop petit! murmura Floris... Oh!
-pourquoi n'ai-je pas prescrit aux ouvriers qui y travaillaient
-depuis si longtemps, de m'y faire ma place
-aussi?... Sera-ce moi qui te rapporterai à Sabioneira,
-pauvre Josine?... Ou ne vais-je pas usurper ta bière et
-m'y coucher au lieu de toi?</p>
-
-<p>M. Manès reploya la lettre qu'il avait lue tout debout
-sous la lampe, et avec un ricanement:</p>
-
-<p>&mdash;Eh bien! nous savons maintenant pourquoi M. Chus
-est arrivé à Djeddah en si grande hâte, abandonnant
-les intérêts qu'il a au Caire dans la faillite Rice et
-Howel... Oui, Monseigneur, et je pourrais vous dire
-aussi pourquoi il ne voulait de vous qu'<i>une taupinière,
-une taupinière</i>!</p>
-
-<p>&mdash;Pourquoi?... Que m'écrit donc Mamula? demanda
-Floris.</p>
-
-<p>&mdash;Des nouvelles inattendues, des nouvelles d'or,
-Monseigneur, et qui arrivent à point nommé pour
-confondre notre homme. On a découvert à Isgaour, à
-deux milles de la mer Noire, à Isgaour, dans ce domaine
-que demandait précisément M. Chus, des sources
-de pétrole inépuisables... Une fortune, une fortune
-immense, Monseigneur!... Ha, ha, ha! <i>Pas t'archent,
-pas t'archent entre nous!...</i> Seulement, pour l'amour
-de Dieu, faites l'aumône à ce pauvre juif d'un ou de
-deux millions par an!... Au premier bruit de la découverte,
-le baron Mamula a pris sur lui d'envoyer là-bas
-un ingénieur, dont le rapport a confirmé les vagues
-rumeurs qui couraient... Comment M. Chus l'a-t-il
-su?... Attendez!... N'est-il pas à la tête d'une assez
-louche Société des pétroles d'Iméréthie?... Quoi qu'il
-en soit, si jamais homme a été pris le larcin à la main,
-comme on dit, c'est bien lui! Ha, ha! <i>Tes saples, tes
-rochers!...</i> Vous trouverez, Monseigneur, tous les détails
-de la découverte, avec le calcul approximatif des
-dépenses et des recettes, dans la lettre du baron Mamula.</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_387" id="Page_387">[Pg 387]</a></span></p>
-
-<p>&mdash;Se peut-il que tout soit mensonge? dit le Grand-Duc.
-Oh! y a-t-il un seul homme droit?... Le fourbe,
-fourbe scélérat, souriant et mielleux scélérat!... Comme
-il masquait sa vilenie en désintéressement, en noblesse
-d'âme!... J'ai été sa dupe, Vassili.</p>
-
-<p>&mdash;Ma foi! je l'étais presque aussi, dit le vieillard.</p>
-
-<p>&mdash;Et cela pour un gain sordide! continua Floris en
-rêvant. Pour quelques pièces de cet or abject, Dieu
-visible du genre humain... Mentir ainsi! Se dégrader!
-S'avilir!... Un homme déjà riche à millions!... Ah!
-qu'y a-t-il donc, dans cet or maudit, qui enchante à ce
-point les hommes? Quel tentateur, quel démon y est
-caché?... Oui! un démon, assurément! Car aucun mobile,
-purement humain, ne suffirait à rendre raison de
-l'infamie de ce Chus, par exemple. Il y a là une suggestion,
-une fascination diabolique... Tout par l'or!
-ha, ha, ha!... Tout pour l'or! Que ne ferait-il pas pour
-de l'or?... Oh! il eût arraché l'oreiller de dessous la
-tête de son père!... Pour de l'or, il vendrait sa patrie,
-si M. Chus avait une patrie!... Il vendrait son Dieu...
-son enfant!... Il vendrait sa femme, Manès... Il nous
-prostituerait sa femme!... Par le ciel! je veux l'essayer...
-Oui, je ferai cette épreuve!</p>
-
-<p>&mdash;Bien! c'est facile, Monseigneur.</p>
-
-<p>&mdash;Oh! vois-tu, je n'ai pas un mépris assez large
-pour tout ce qui respire sous le soleil... Mes lèvres,
-comme à un enfant, sont tièdes encore du lait de la
-tendresse humaine... Je ferai cette épreuve, Manès...
-Oui! pour pouvoir cracher ensuite mon dégoût à la
-face de l'homme... Tout est à vendre!... Tout, tout,
-tout! Juges, prêtres, magistrats, sénateurs! Les lois
-civiles et les canons religieux! L'honneur des femmes
-et l'innocence des vierges!... Je te dis qu'il la prostituera!...
-Il me l'amènera lui-même, tu verras... Oh!
-l'ignoble foule des hommes!... Et moi, moi qui déclame
-ici, moi qui récrimine si haut, n'ai-je pas commis des<span class="pagenum"><a name="Page_388" id="Page_388">[Pg 388]</a></span>
-actions telles?... Oh! j'ai horreur d'être homme, Vassili...
-Il me l'amènera, te dis-je!</p>
-
-<p>&mdash;Il est jaloux d'elle pourtant, reprit le savant en
-ricanant. Oui, ce serait un juste châtiment à lui infliger,
-Monseigneur... Le mettre, par exemple, aux prises
-avec l'avarice et la honte, la jalousie et la cupidité, et
-considérer le combat... Quand je pense comme il nous
-dupait!... Je veux l'attraper, à mon tour, par la fable
-la plus saugrenue... Ha, ha, ha! c'est dit, Monseigneur...
-Je me fais, pour une heure ou deux, votre
-Mercure, votre entremetteur!</p>
-
-<p>Les quais étaient couverts de peuple, quand, le lendemain,
-à la marée haute, le Grand-Duc et ses compagnons
-s'embarquèrent dans le caïque du Pacha. Ils
-traversèrent le petit port, plein de débris de fruits et
-d'immondices, puis, rasant à sa pointe orientale le récif
-pierreux de Dakra, nagèrent vers le <i>Coromandel</i>, dont
-on apercevait, au fond de la rade, les mâts et les cordages
-pavoisés. Par moments, de lourdes allèges, débordantes
-de marchandises, croisaient l'embarcation de
-gala; du bord de leurs barques immobiles, des pêcheurs
-guettaient les bancs de poissons. A l'instant où le
-Grand-Duc l'aborda, le vaisseau tira sa caronade, qui
-fut aussitôt répondue par quatre ou cinq canons rouillés,
-en batterie devant le château. Les boulets dont ils
-étaient chargés, en frisant l'eau, rebondissaient de
-vague en vague, aux acclamations de la multitude.</p>
-
-<p>Mais un grand bruit monta de l'entrepont, et des
-femmes indiennes apparurent, aux marches du capot
-d'échelle, que l'on avait tendu de pavois rouges. Petites
-et jaunes comme l'or, elles étaient, des hanches aux
-chevilles, serrées dans des pagnes d'écarlate; un anneau
-avec un rubis pendait de leur narine percée; des
-aiguilles d'argent, derrière leur tête, imitaient les rayons
-d'un soleil: et toutes chargées de guirlandes, de bracelets,
-de colliers, elles se pressaient autour du maître,<span class="pagenum"><a name="Page_389" id="Page_389">[Pg 389]</a></span>
-lui saisissant les mains, lui embrassant les pieds et les
-genoux.</p>
-
-<p>&mdash;Oui, je vous reconnais, dit Floris... Et toi aussi...
-Et toi... Et toi... Votre maîtresse vous aimait... Ah!
-ce n'est pas ainsi, ce n'est pas à Djeddah que j'avais
-compté vous revoir!</p>
-
-<p>&mdash;Qui sont ces femmes? demanda la baronne Chus,
-à voix basse.</p>
-
-<p>Grande et svelte, debout près de M. Cripps, elle
-agitait, nonchalamment, un massif éventail de plumes
-blanches, dont Kiamil-Pacha, en soufflant dans son
-uniforme chamarré d'or, car il était d'une grosseur
-énorme, suivait des yeux chaque battement.</p>
-
-<p>&mdash;Des esclaves, répondit Manès, des femmes esclaves
-dont Pertap-Singh avait fait présent à la Grande-Duchesse.</p>
-
-<p>&mdash;Vous vous étiez attachées à ma fortune, ajouta
-Floris... J'avais cru que nous pourrions vivre tous ensemble
-à Sabioneira... C'est bien! Vous descendrez à
-terre, et je vous renverrai dans l'Inde, par le premier
-navire qui passera.</p>
-
-<p>&mdash;Fotre Altesse ne retourne tonc pas en Talmatie?
-dit curieusement M. Chus.</p>
-
-<p>&mdash;Non, je me suis déterminé pour une autre voie,
-repartit le Grand-Duc. Mes yeux sont las de ce soleil...
-Je m'en vais dans une île de brumes, dans un pays froid
-et ténébreux... C'est pour prendre congé de vous que
-j'ai sollicité votre présence ici... La coutume de l'Orient
-veut d'ailleurs que les étrangers marquent, par quelque
-don, leur reconnaissance des secours et de la protection
-qu'on leur accorde, et sitôt que les circonstances l'ont
-permis, j'ai tenu à payer ma dette... Mais c'est trop
-discourir... Messieurs, si vous voulez me suivre!</p>
-
-<p>Tous, faisant cortège à Son Altesse, s'avancèrent le
-long du passavant, jusque vers le milieu du navire.
-Alors, le vaste rideau de nattes qui cachait le gaillard<span class="pagenum"><a name="Page_390" id="Page_390">[Pg 390]</a></span>
-d'arrière, tomba tout d'un coup: et, au-dessous des
-aigles noires flottant au vent parmi les cordages, un
-spectacle magnifique apparut. Des armes, des meubles,
-des coffres, de lourdes pièces d'orfèvrerie, formaient
-sur le tillac, recouvert d'un immense tapis indien, un
-pompeux amas de richesses: grandes aiguières d'or de
-Perse, émaux de Chine et du Japon, étoffes et brocarts
-d'or empilés, des cuivres, des statues d'albâtre, des
-peintures encadrées de lames de miroir, des vaisselles
-d'or et de vermeil. Deux gazelles, de poil tout blanc, à
-longues cornes striées et aussi droites qu'une flèche,
-étaient couchées au devant du tapis, les pattes liées
-sous le ventre, tandis que, tout autour, des serviteurs
-indiens tenaient au bout de chaînes d'acier, huit guépards,
-encapuchonnés de cuir bleu, entravés, et chacun
-étendu sur une pièce d'écarlate. Par derrière, de beaux
-chevaux, couverts de housses de brocart d'or, secouaient
-orgueilleusement, en se cabrant, de hauts panaches de
-plumes blanches; et quand Floris parut, trois éléphants
-énormes, qui occupaient une sorte d'estrade pratiquée
-au demi-rond de la poupe, le saluèrent en ployant les
-genoux. Des cercles d'or leur battaient aux pieds; un
-frontal d'orfèvrerie d'or, d'où retombaient des queues
-de yak, chargeait leur front que surmontait un soleil
-d'or, à rais étincelants; des dessins de vert et de rouge
-tatouaient leurs trompes, levées en l'air; et, sur leurs
-défenses tronquées, se dressaient deux touffes de plumes,
-incarnates et blanches, montées d'un pied d'or.
-Ainsi, les trois animaux gigantesques demeuraient
-agenouillés sous leurs caparaçons, au milieu des rumeurs
-de surprise.</p>
-
-<p>&mdash;Debout! debout! Qu'ils se relèvent! dit Floris.
-Ne doit-il pas suffire à l'homme d'offrir lui-même ces
-hommages d'une vénération simulée? Fera-t-il mentir
-jusqu'aux animaux?... C'est bien... Messieurs, laissez-moi,
-maintenant, vous distribuer quelques faibles marques<span class="pagenum"><a name="Page_391" id="Page_391">[Pg 391]</a></span>
-de ma sincère reconnaissance... Mon seul regret,
-c'est qu'on n'ait pu retrouver à Djeddah le vieux réis
-qui nous a recueillis, quand nous flottions sur ce radeau...
-Émir-bahar, recevez ce bijou, en souvenir de
-notre rencontre... M. Cripps ramasse des curiosités.
-Voici du vrai drap d'or indien, des cuivres, des bouteilles
-de Perse, en forme de bêtes et d'oiseaux... Sage
-hakim, ces livres, écrits dans toutes les langues de l'Orient,
-ont été réservés pour vous...</p>
-
-<p>Abou'l Feradj salua le Grand-Duc.</p>
-
-<p>&mdash;A vous, seigneur caïmacan, ces armures, ces cottes
-de mailles, ces harnais, ces sabres anciens... Que Son
-Excellence Kiamil-Pacha accepte pour lui ces chevaux!...
-Qu'il veuille bien aussi se charger d'envoyer
-à Sa Hautesse le Sultan, en reconnaissance du bon
-accueil que j'ai reçu, il y a quatre ans, de Sa Majesté,
-à Constantinople, ces éléphants qui m'ont été donnés
-par le maharana Pertap-Singh... Et vous, madame,
-poursuivit le Grand-Duc, en s'inclinant devant Faustina,
-puisse ce collier, si M. Chus veut bien permettre
-que je vous l'offre, vous rappeler parfois, le souvenir
-du grand-duc Floris de Russie. Acceptez-le et portez-le!...
-Prenez le reste aussi, nobles seigneurs! Prenez
-tout! Partagez-vous tout!... Que ferai-je de ces richesses?...
-Oui! qu'on décharge le navire, et que l'on vende
-ce qu'il contient! Je me réserve uniquement, de la cargaison
-tout entière, le petit Bouddha de terre cuite que
-m'a donné, à Colombo, le grand prêtre Sumangala.</p>
-
-<p>&mdash;Son Altesse est plus généreuse que le fameux
-Hatim-Thaï! s'écria le caïmacan.</p>
-
-<p>&mdash;Un peau présent! dit M. Chus. C'est trop, c'est
-trop, Monseigneur, c'est trop!</p>
-
-<p>&mdash;Bah! croyez-vous? reprit Floris amèrement...
-Ah! je pourrais distribuer, maintenant, tout l'or et les
-trésors de la terre, toutes les perles de la mer, sans me
-trouver appauvri. C'est le jour où j'ai dû céder à la<span class="pagenum"><a name="Page_392" id="Page_392">[Pg 392]</a></span>
-mort ma sœur, ma mère, Isabelle, Josine, c'est ce
-jour-là que j'ai perdu mes richesses... Prenez tout,
-prenez tout, vous dis-je! Je suis un chêne dépouillé et
-dont les feuilles tombent au vent d'hiver... Mais
-quoi!... Vous voilà tout saisis! Vous avez changé de
-couleur... O Dieu! Dieu! c'est donc là ce qu'il faut,
-pour amener quelque émotion sur la vieille face de
-l'homme! Ce visage, dont il a fait l'impassible masque
-de son cœur, ne s'enflamme ou ne pâlit plus que sous
-de telles influences... Qui s'étonne aux grandes actions?
-Qui paraît encore touché de l'héroïsme et de la magnanimité?...
-Mais qu'il vienne à être question du plus pauvre
-gain, d'un profit sordide, que résonne ce mot magique:
-de l'or! alors, la passion saute et rayonne à la
-face, et l'on voit s'animer soudain ces fantômes automates...
-O Seigneur! sont-ce là les hommes que vous
-avez créés à votre image?... Ceux-ci m'ont secouru,
-pourtant. Auraient-ils secouru de même, un misérable,
-un pauvre mendiant?... Bien, bien! Question inutile!...
-Ne scrutons pas! ne scrutons pas!</p>
-
-<p>Il se tut, et pendant un moment, tous se tinrent en
-silence, étonnés, et se regardant les uns les autres. Le
-soleil, tel qu'un bouclier d'or, se couchait derrière le
-vaisseau; l'eau calme était si limpide qu'on en apercevait
-le fond, tapissé de plantes fibreuses et de grosses
-touffes de corail blanc. A l'horizon, apparaissaient sept
-ou huit navires à l'ancre, tout noirs dans la vapeur lumineuse;
-et la ville se déployait, le long du rivage, avec
-ses quais, ses minarets, ses cubes de maisons éblouissantes.
-Mais Floris releva le front, et sortant de sa
-rêverie:</p>
-
-<p>&mdash;Ah! voilà le caïque avancé... Eh bien! allons,
-partons, messieurs... Donne-moi ta main, capitaine.
-Quand tu retourneras à Trieste, si tu passes devant
-Sabioneira, salue pour moi mon palais vide... Je ne le
-reverrai jamais!... Allons, partons... Messieurs, si mes<span class="pagenum"><a name="Page_393" id="Page_393">[Pg 393]</a></span>
-paroles vous ont semblé peut-être égarées, veuillez, je
-vous prie, n'en pas tenir compte... Je n'avais aucune
-intention de vous offenser, non! pas la moindre... Mais
-lorsqu'un homme a éprouvé des désastres tels que les
-miens, qu'il a perdu... Allons, partons!</p>
-
-<p>La nuit était complètement tombée, quand M. Chus
-et la baronne, prenant congé du Grand-Duc, regagnèrent
-leur appartement. Une femme de chambre qui
-survint les introduisit à tâtons, puis se mit à chercher
-un flambeau par la salle ténébreuse, tandis que sa
-maîtresse, indolemment, en battant l'air de son large
-éventail, s'allongeait sur un canapé de rotin des Indes.
-M. Chus, cependant, marchait d'un bout à l'autre de
-la salle, et s'étant heurté contre un tabouret, il le jeta
-à dix pas, avec fureur. La suivante, alors, se hâta d'allumer
-deux ou trois bouts de bougie; et, sitôt qu'elle eut
-disparu, le juif s'arrêtant devant Faustina, qu'il saisit
-violemment au poignet:</p>
-
-<p>&mdash;Tes cateaux! Mort te ma fie! s'écria-t-il... Allez-fous
-recefoir tes cateaux, en ma présence!... Tonnez-moi
-ce collier, allons!... Croyez-fous que che n'ai pas
-fu fotre manèche, les mines que fous faisiez au Crand-Tuc,
-fos sourires aux uns et aux autres, tantôt à ce long
-M. Cripps, avec sa parpiche et son teint te prique,
-tantôt au gouferneur, Kiamil-Pacha!... Ce fieux lipertin
-fous clignait tes yeux, ainsi qu'un satyre, et fous pafartiez,
-fous pirouettiez, fous minautiez, à coups d'éfentail...
-Foyons! êtes-fous éprise te sa parpe noire, ou
-te sa carrure t'hippopotame, ou tes gros yeux qui lui
-chaillissent te la tête?... En ce cas, fous pourrez le
-foir, car il fientra temain, certainement, faire une fisite
-au Crand-Tuc... Mais ch'y pense. Fous aimeriez mieux
-fisiter son harem, sans toute!... Eh pien! fous le
-fisiterez... Fous le ferrez! Fous le ferrez! Et les
-eunuques en fermeront ensuite les portes sur fous!...
-N'oupliez pas, pour cette fisite, te fous mettre au cou<span class="pagenum"><a name="Page_394" id="Page_394">[Pg 394]</a></span>
-le collier que fous fenez te recefoir, et t'échancrer fotre
-rope, un peu plus!... Moi, che porterai haut mes cornes,
-et ch'aurai pour consolation te carter fotre tot,
-n'est-il pas frai?... Ah! vous m'afez tonc cru un mari
-téponnaire, un te vos chrétiens afilis!... Allons, tonnez-moi
-ce collier!</p>
-
-<p>&mdash;Le voici, monsieur, dit Faustina... Mais, au nom
-du ciel, calmez-vous!</p>
-
-<p>Il avait happé l'écrin d'une main avide, et il l'ouvrit,
-sous la clarté immobile d'une bougie. L'éclat bleuâtre
-des diamants s'en échappa, en longs rayons. La narine
-toute dilatée d'aise, M. Chus les considérait, en se
-passant les doigts dans la barbe.</p>
-
-<p>&mdash;Allons, allons, allons, murmura-t-il, cette chournée
-n'est pas pertue!... Te peaux tiamants!... Te
-peaux tiamants!... Ce sont t'anciens tiamants te Golconte...
-Che m'en fais les mettre sous clef... Les autres,
-matame, les autres!</p>
-
-<p>&mdash;Voici l'écrin des bracelets, dit la baronne... Ils
-sont également fort beaux.</p>
-
-<p>&mdash;Oui! c'est frai!... Che remercie Tieu. Fort peaux,
-également fort peaux!... Il y en a pien là, Faustina, pour
-plus te cent mille francs!... Ha, ha, ha, ha! Le fou protigue!...
-Oui, oui, pour plus te cent mille francs!... Che
-pèserai temain les pierres... Y a-t-il tes palances ici?</p>
-
-<p>&mdash;Je ne sais, repartit Faustina. Mais avez-vous
-remarqué les joyaux qui pendaient au col des chevaux,
-que Son Altesse a donnés au gouverneur?</p>
-
-<p>&mdash;Malheur à lui! glapit le juif... Tu me tortures,
-créature!... On tefrait, on tefrait enfermer les fous
-protigues, comme ce Crand-Tuc!... Il y afait pien pour
-teux millions te marchantises tans ce nafire, et il les
-apantonne à ces Turcs, à tes inconnus, aux premiers
-fenus!... Moi seul, moi seul, che n'ai rien eu, moi qui
-l'ai reconnu, retroufé, moi qui ai exposé mes chours, plus
-te cent fois peut-être, pour le saufer!... Ah! l'on ne<span class="pagenum"><a name="Page_395" id="Page_395">[Pg 395]</a></span>
-rencontre tans ce monte que perfitie et qu'incratitute!...
-Allons, tonnez-moi le reste, matame, les autres,
-les autres, les autres!</p>
-
-<p>&mdash;Mais, monsieur, c'est là tout ce que j'ai reçu,
-vous le savez bien, dit Faustina.</p>
-
-<p>&mdash;Quelle honte! exclama M. Chus. Quoi! si peu, si
-peu, si peu!... Est-ce frai? Ne me trompez-fous pas?...
-A la femme te son saufeur!... Ah! ch'en rouchis pour
-lui, en férité... Écoutez-moi pien, maintenant! Puisque
-fous apusez ainsi te la liperté que che fous laisse,
-che forcerai ma ponne nature, et moi-même che feillerai
-sur mon honneur, que compromet fotre léchèreté. T'apord,
-fous ne sortirez plus. Fous n'irez plus exhiper
-par les rues fos charmes à fos atorateurs. Mais chusqu'au
-chour te notre tépart, qui ne saurait être éloigné,
-fous fous tientrez ici, au fond te cet appartement, et
-quand fous foutrez prentre l'air, ce sera le matin, tans
-le chartin tésert, afant que Monseigneur soit lefé...
-Ententez-fous! Te crand matin!... Ah! les Orientaux
-ont pien connu les femmes. Eux seuls sont saches!
-Eux seuls fous traitent comme vous le méritez!... On
-frappe... Allez-fous-en! Rentrez! Prenez garte qu'on
-ne fous foie!... Si fous tépassez ce couloir, si che fous
-surprends à regarter fers la maison te Monseigneur...
-Si tu y regartes, créature! C'est pon! Fite, fite, rentrez!...
-Eh pien, qu'est-ce? qui est là? demanda-t-il à
-un serviteur qui parut.</p>
-
-<p>&mdash;Le seigneur Manès, répondit cet homme.</p>
-
-<p>&mdash;Introtuis-le!... Qu'il entre! qu'il entre!... La
-tonation sera signée, murmura Chus en faisant disparaître
-les écrins au fond de ses poches... Foilà enfin
-une heureuse noufelle, une chance qui fient pien à
-point me tétommacher te ma perte... Mon cher monsieur
-Manès, ponsoir!</p>
-
-<p>Et prestement, tandis que le savant, sur le seuil,
-lui répondait d'un air affable, M. Chus débarrassa un<span class="pagenum"><a name="Page_396" id="Page_396">[Pg 396]</a></span>
-siège des boîtes et des livres qui l'encombraient, puis
-alluma une bougie de plus, tout en s'excusant du désordre.
-Des fleurs fanées, des coffrets, des gants, des
-flacons, des maroquineries, s'étalaient pêle-mêle sur les
-fauteuils de rotin; une lampe d'argent, à esprit-de-vin,
-s'appuyait contre une guitare, à laquelle des cordes
-manquaient; les cendres d'un parfum brûlé salissaient
-une écharpe verte, pailletée d'argent, dont les franges
-pendaient jusqu'à terre; et du milieu de la muraille, un
-grand portrait de Faustina semblait vous regarder en
-face, avec ses prunelles tranquilles. Vêtue à la mode
-orientale, par une fantaisie du peintre,&mdash;un Allemand
-rencontré au Caire,&mdash;elle n'en conservait pas moins,
-sous le léger haïk bariolé, sa physionomie coutumière
-de douceur et de nonchalance: cheveux attachés de
-travers, flot d'étoffe traînant d'un côté, mais avec une
-grâce qui réparait tout.</p>
-
-<p>&mdash;Eh pien! fit Chus, mon cher monsieur Manès, che
-tefine: fous m'apportez cet acte...</p>
-
-<p>&mdash;La donation, voulez-vous dire?</p>
-
-<p>&mdash;Oui... Est-ce qu'elle n'est pas signée?</p>
-
-<p>&mdash;Non, pas précisément, dit Manès. Et même, à ne
-vous rien cacher, il s'élève une difficulté.</p>
-
-<p>&mdash;Comment, comment, comment, comment?</p>
-
-<p>&mdash;Comment! répéta Manès... Mais tout simplement
-parce que, aujourd'hui même, le vieil Abou'l
-Feradj, le médecin qui vient de soigner Monseigneur,
-s'est avisé de demander... ma foi! je vous le donne
-en mille, car, pour moi, je n'ai jamais vu de rencontre
-si extraordinaire... s'est avisé de demander aussi...
-Non, vous ne voudrez pas me croire!...</p>
-
-<p>&mdash;Le tomaine t'Isgaour! s'écria M. Chus haletant.</p>
-
-<p>&mdash;Vous l'avez dit, mon cher baron.</p>
-
-<p>&mdash;Malétiction! exclama Chus, en se dressant... Par
-la mort! le tamné charlatan! Que n'est-il tompé à la<span class="pagenum"><a name="Page_397" id="Page_397">[Pg 397]</a></span>
-mer, pentant notre fisite au <i>Coromantel</i>!... Mais non!
-cela ne peut pas être... Fous fous moquez te moi, monsieur
-Manès... Par quelle foie aurait-il appris?... Qui
-lui aurait réfélé chustement, au fond te sa maison te
-Tjeddah?... Fous fous plaisez malignement, à me faire
-peur, monsieur Manès!...</p>
-
-<p>&mdash;Je ne sais ce que vous voulez dire, répliqua froidement
-le savant. Ce qui est sûr, c'est qu'Abou'l
-Feradj a demandé Isgaour à Monseigneur. Sa femme,
-dit-il, Mingrélienne, est née sur les terres de ce domaine,
-et il y tient, à cause de cela.</p>
-
-<p>&mdash;Mensonches! mensonches! nasilla Chus. Le tiaple
-soit te sa femme!</p>
-
-<p>&mdash;Et de plus, continua Manès, afin de paraître plus
-soigneux et plus affectionné encore pour la santé de
-Monseigneur, voici ce qu'il a imaginé... Un œil aussi
-perçant que le vôtre, mon cher baron, n'est pas sans
-avoir remarqué&mdash;et le savant, ici, baissa la voix&mdash;l'état
-de faiblesse et de langueur où se trouve le grand-duc
-Floris. Or, depuis quelque temps déjà, les médecins
-de Djeddah et moi-même, assemblés en consultation,
-nous étions demeurés d'accord que le moyen le plus
-assuré de rendre des forces à Monseigneur était de lui
-chercher... ma foi, pourquoi ne pas le dire? une jeune
-femme vigoureuse, pleine de sève, pour coucher près
-de lui... Mon Dieu, oui! quoi donc vous étonne? reprit
-Manès, sur un léger tressaillement de M. Chus. Cet
-expédient médical est bien connu dans tout l'Orient, et
-remonte, ainsi que chacun sait, à la plus haute antiquité...
-Le roi David faisait-il pas dormir la Sçunamite
-auprès de lui?... Si bien donc que, ce matin même,
-Abou'l Feradj a déclaré qu'il ne voulait laisser à personne
-autre l'honneur de l'entière guérison de Son
-Altesse, et a offert à Monseigneur sa propre femme,
-pour l'office que vous savez.</p>
-
-<p>&mdash;Hein! quoi?</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_398" id="Page_398">[Pg 398]</a></span></p>
-
-<p>&mdash;Sa propre femme, monsieur Chus.</p>
-
-<p>&mdash;Sa femme?</p>
-
-<p>&mdash;Oui, la belle Bâjî-Yâsmin... Il va nous l'amener
-tout à l'heure... Que voulez-vous, mon cher baron?...
-Effet de l'humaine cupidité!... Car vous pensez bien
-qu'à la suite d'une preuve de dévouement si peu commune,
-Monseigneur ne pourra plus rien refuser au médecin
-persan, et que demain, Bâjî-Yâsmin emportera la
-donation.</p>
-
-<p>&mdash;Mort te ma fie! cria le juif. Nous tefons empêcher
-cela, monsieur Manès!... Il y a tes lois pourtant,
-une chustice... Il faut aller chez le cati, chez le consul!
-Il faut ténoncer ce coquin!</p>
-
-<p>&mdash;Allons, allons! y pensez-vous?</p>
-
-<p>&mdash;Mais c'est une infamie! beugla M. Chus qui leva
-les mains vers le ciel, ainsi que pour le prendre à témoin.
-Au nom tu mariache, au nom tes ponnes mœurs,
-che proteste, monsieur, che proteste!... Il faut tissuater
-Monseigneur, lui représenter les tanchers, l'ignominie,
-le crime te sa contuite!... C'est fotre tefoir,
-monsieur Manès!</p>
-
-<p>&mdash;Hé, baron, repartit le vieillard, songez-vous bien
-à ce que vous dites? Je suis le médecin du corps, non
-de l'âme du Grand-Duc. Je lui donne des ordonnances,
-et point du tout des conseils de morale... Non, le seul
-moyen de parer le coup, si quelqu'un y avait un intérêt
-capital, serait de devancer le hakim, oui, ma foi, de lui
-jouer ce tour, et d'offrir à Monseigneur une autre femme.</p>
-
-<p>&mdash;Une autre femme!... Mais comment?</p>
-
-<p>Le savant, en haussant les épaules, eut un geste
-vague et perplexe, et sans répondre, il se leva, afin de
-prendre congé.</p>
-
-<p>&mdash;Attentez, s'écria M. Chus. Êtes-fous tonc si pressé,
-mon Tieu!... Et fous tites que c'est ce soir, ce soir...</p>
-
-<p>&mdash;Oui, ce soir, avant la dernière prière.</p>
-
-<p>&mdash;Il faut, reprit le financier, il faut, mon pon, mon<span class="pagenum"><a name="Page_399" id="Page_399">[Pg 399]</a></span>
-excellent monsieur Manès, que fous me rentiez, en
-cette occasion, le serfice t'un féritaple ami.</p>
-
-<p>&mdash;Quoi donc, baron?</p>
-
-<p>&mdash;Que fous troufiez quelque prétexte te renfoyer,
-quand il arrifera, ce coquin, ce fil entremetteur... Temain,
-tès la première heure, che me rentrai au pazar
-tes Esclafes, et là, quoi qu'il m'en puisse coûter, che
-ferai emplette, pour le Crand-Tuc, t'une peauté accomplie,
-t'une fierche, t'un féritaple morceau te roi, que
-che lui présenterai te ma main.</p>
-
-<p>&mdash;Et pensez-vous, répliqua Manès, qu'Abou'l Feradj
-se laissera bénévolement renvoyer, alors qu'il sait
-que Monseigneur l'attend? D'ailleurs, une négresse
-esclave, achetée quelque cent talari, pourra-t-elle entrer
-en parallèle avec la belle Bâjî-Yâsmin, la propre
-femme du hakim? Le sacrifice ne serait équivalent,
-mon cher monsieur Chus, que dans le cas où vous nous
-offririez... ha, ha, ha!... Mme Faustina!... Allons,
-n'y songez plus, mon bon ami... Il faut en prendre
-votre parti... Bonsoir, maintenant!... A demain!...</p>
-
-<p>La portière retomba sans bruit, et M. Chus demeura
-seul, essuyant avec un foulard ses loupes brunes, toutes
-ruisselantes de sueur.&mdash;Une affaire si pien compinée!
-exclama-t-il... Plus t'un million par an que che perds
-là, sans compter les autres profits possiples!... Foilà
-tonc mon foyache inutile! che suis folé, ruiné, tépouillé!...
-Oui, perte sur perte! Tant que notre foyache
-me coûte: tant que che manque te cagner!... Une
-affaire que ch'avais mûrie, poursuivit-il en marchant à
-grands pas, que che suifais te l'œil, tepuis tes mois!
-Une pareille mine t'or!... Et che me laisserais tuper
-comme un <i>goy</i>, par une chalousie stupite!... Non,
-non, cela ne se peut pas!... Si ch'offrais moitié, par
-exemple, à cet Apou'l Feradj te malheur?... Mais il est
-clair que le filain est pien informé, oui, qu'il sait
-tout!... Ch'ai trop attentu, c'est certain. Ch'aurais tû,<span class="pagenum"><a name="Page_400" id="Page_400">[Pg 400]</a></span>
-tès mon arrifée, prusquer la chose... Foyons, dit-il
-en s'arrêtant soudain, si un autre homme afait la même
-chance?... Qu'est-ce, en somme, que cet honneur
-tont on parle tant?... Et, tête basse devant la table,
-M. Chus enduisait machinalement le bout de son doigt
-des gouttes de cire fondue qui coulaient le long de la
-bougie... Un simple souffle! tuit! un fent, une opinion,
-moins que rien!... Che suis trop riche pour carter te
-ces scrupules te paufre tiaple! Si che feux me montrer
-tigne tu rang social auquel mes talents m'ont élefé, te
-la place que ch'ai conquise, te ma réputation européenne,
-il faut que che sache commanter à mon sang
-et à mes affections!... Elle le fera, c'est técité!... Tiaple!
-Si ce hakim, si ce charlatan, qui ne connaît peut-être
-seulement pas le cours te la Pourse, a pu se téterminer
-à la chose, pourquoi serais-che plus scrupuleux,
-plus pête que lui?... Non, non, che te tefancerai, miséraple,
-cupite coquin!</p>
-
-<p>Et s'élançant à la porte qu'il ouvrit:</p>
-
-<p>&mdash;Où êtes-fous?... monsieur Manès!... Qu'on aille le
-chercher! Fite, fite!</p>
-
-<p>Le grand-duc Floris venait à peine de finir le repas
-du soir, et il songeait, assis sur un divan dans une sorte
-d'enfoncement, quand des pas s'arrêtèrent à la porte, et
-aussitôt Manès parut, soulevant la tapisserie, puis,
-sans entrer, la laissa retomber. On entendit sous la galerie
-des murmures, des chuchotements, les accents
-d'une voix courroucée. Étonné, Floris prêtait l'oreille.
-Quatre ou cinq chandelles de cire, piquées sur des flambeaux
-de cuivre jaune émaillés de bleu, éclairaient la
-chambre vide et nue, avec les treillis de bois serré qui
-garnissaient le haut des murailles. Deux négresses, au
-fond de l'alcôve, où l'on montait par quelques marches,
-étendaient, comme chaque soir, le coucher du maître,
-un matelas de coton rouge sur un châlit à claire-voie en
-baguettes de palmier.</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_401" id="Page_401">[Pg 401]</a></span></p>
-
-<p>&mdash;Se pourrait-il que ce fût Chus! exclama tout à
-coup le Grand-Duc... Le misérable!... Ah! le dégoût
-me monte aux lèvres. J'ai presque regret d'avoir consenti
-à me prêter à cette épreuve.</p>
-
-<p>Mais la portière s'écarta brusquement, et Manès
-entra le premier, tandis que sans bruit les esclaves disparaissaient
-par une porte dérobée; puis, M. Chus
-parut, essoufflé, tirant sa femme après lui. Il portait
-de l'autre main une grosse lanterne de cuivre;
-ses diamants étincelaient; et, à voix basse, tout haletant:</p>
-
-<p>&mdash;Allons, dit-il, assez te simacrées, matame!... Che
-l'ai técité, ce sera!</p>
-
-<p>&mdash;Monsieur, dit Faustina, je vous en conjure, ne
-prolongez pas cet horrible jeu!... Si ma conduite vous
-a déplu, gardez-moi, enfermez-moi, épuisez sur moi
-toutes les rigueurs qu'inventera votre jalousie!... Mais
-cette épreuve dérisoire est trop cruelle!</p>
-
-<p>&mdash;Ma chalousie! dit Chus... ma chalousie!... Ah!
-ah! fous foutriez faire croire... Che ne suis pas chaloux,
-matame, che n'ai chamais été chaloux... Allons,
-montrez-fous opéissante, comme fous afez churé te
-l'être en m'épousant!</p>
-
-<p>&mdash;O ciel! pouvez-vous rappeler...</p>
-
-<p>&mdash;Che fous le répète. Faites-le!</p>
-
-<p>&mdash;Était-ce pour cela?.... reprit Faustina.</p>
-
-<p>&mdash;Che fous en ai expliqué les raisons, interrompit
-Chus... Che fous ai tit compien la chose m'intéresse et
-toit m'être profitaple!... Souffrirai-che qu'un fil coquin
-qui connaît Monseigneur tepuis un mois tout au plus,
-fienne me supplanter à ma parpe?... Si fous êtes fraiment
-ma femme, si fous prenez à cœur mes intérêts,
-fous m'opéirez sur-le-champ.</p>
-
-<p>La jeune femme se tordit les mains:</p>
-
-<p>&mdash;Mon Dieu! mon Dieu!... pouvez-vous penser ce
-que vous dites?</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_402" id="Page_402">[Pg 402]</a></span></p>
-
-<p>&mdash;Penser ce que che tis!... Ho, ho!... Et qu'est-ce
-que che tis tonc, matame, qui ne soit honnête et raisonnaple?...
-Mon or n'est-il plus mon or, parce qu'on
-l'a touché? Mes pillets te panque s'useront-ils parce
-qu'on les recartera?... Assez te paroles, Faustina!...
-Si che vous ai prise sans tot, si fous afez touchours eu,
-grâce à moi, te peaux pichoux et te peaux équipaches,
-sonchez à m'en tétommager!</p>
-
-<p>&mdash;Vous serez perdu de réputation! dit Faustina.</p>
-
-<p>&mdash;La pelle affaire!... Comme si che fous tisais:
-Crions la chose, tefant la Pourse, à miti!... Qui le
-saura chamais que Monseigneur, lequel ne rentre plus
-en Europe, afec M. Manès, un fieillard?</p>
-
-<p>&mdash;Les anges et les saints ne le sauront-ils pas? répliqua-t-elle.</p>
-
-<p>&mdash;Les anches et les saints... faripoles!</p>
-
-<p>&mdash;Vais-je souiller mon âme d'un péché mortel?</p>
-
-<p>&mdash;Aucun péché, aucun péché, aucun péché! cria
-Chus... Si c'était une action tamnaple, M. Manès, lui
-qui est si sache, la prescrirait-il à Monseigneur?...
-Fous lui faites une inchure grossière!... C'est le contraire
-t'un péché, c'est une œufre pie, Faustina, un
-acte te charité enfers un paufre malate... Aucun péché,
-aucun péché!... Est-ce que tans notre Saint Lifre, qui
-est la règle infailliple te la ponne fie, la Sçunamite ne
-couchait pas afec le roi Tafid, l'élu tu Seigneur? Ce
-saint personnache aurait-il foulu faire commettre un
-péché à sa serfante?... Aucun péché! aucun péché!
-aucun péché!</p>
-
-<p>Mais il tourna la tête vivement. M. Manès venait de
-se lever, et s'approchait à pas discrets.</p>
-
-<p>&mdash;Eh bien! que se passe-t-il? dit tout bas le savant.
-Il serait temps d'en finir, monsieur Chus.</p>
-
-<p>&mdash;Oui! tout te suite! tout te suite!</p>
-
-<p>Et revenant à Faustina, M. Chus la saisit par le
-bras:</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_403" id="Page_403">[Pg 403]</a></span></p>
-
-<p>&mdash;Allons, fenez, matame! exclama-t-il... Par les os
-t'Apraham, fous n'allez pas résister peut-être... Parlez
-à Son Altesse, mon pon monsieur Manès. Présentez-nous!
-Faites faloir mon téfouement!... Che m'en fais
-pien foir maintenant si fous êtes franchement afec moi,
-ou pien si fous faforisez ce méchant coquin t'Apou'l
-Feradj!</p>
-
-<p>&mdash;Oh! s'il ne tient qu'à cela, répliqua Manès,
-soyez tranquille, cher baron, vous allez être content
-de moi.</p>
-
-<p>Et, s'avançant jusque devant le Grand-Duc:</p>
-
-<p>&mdash;Monseigneur, dit le savant, M. le baron Chus,
-toujours si dévoué à Votre Altesse, veut lui donner
-une nouvelle preuve de son zèle et de son affection.</p>
-
-<p>&mdash;Pien, pien! fort pien! marmotta Chus.</p>
-
-<p>&mdash;Ayant eu par hasard connaissance de la consultation
-des médecins au sujet de votre santé, il vient vous
-offrir, ou plutôt, Monseigneur, vous prostituer...</p>
-
-<p>&mdash;Merci, mon pon monsieur Manès.</p>
-
-<p>&mdash;Librement, dès le premier mot, de son plein gré,
-sans que personne lui en ait donné l'idée...</p>
-
-<p>&mdash;Pien! excellent!</p>
-
-<p>&mdash;Comme une preuve, je le répète, de son tendre
-attachement pour vous, sa femme, Monseigneur, sa
-propre femme, la beauté et l'orgueil de Vienne!</p>
-
-<p>&mdash;Oui, oui, Monseigneur! s'écria le juif, che foutrais
-faire pien plus encore pour la guérison te Fotre Altesse!...
-Eh pien! où est cette folle, à présent?</p>
-
-<p>Et ressaisissant Faustina:</p>
-
-<p>&mdash;Allons, allons, fous téciterez-fous?... Fous tefriez
-être fière, fous tefriez fous estimer pien heureuse te
-poufoir me rentre ce serfice!</p>
-
-<p>La jeune femme poussa un sanglot:</p>
-
-<p>&mdash;Au nom du ciel, monsieur, laissez-moi partir!</p>
-
-<p>&mdash;Ne t'entête pas! reprit Chus. Che ne l'ai pas mérité
-te ta part!... Pense que celui qui te prie ainsi, c'est<span class="pagenum"><a name="Page_404" id="Page_404">[Pg 404]</a></span>
-ton mari, ton mari qui t'aime! Pense qu'il t'a prise sans
-tot, uniquement pour ta personne!... N'est-ce tonc
-rien que t'être préférée à une Chéorchienne, hein?...
-Allons, che t'en prie, ma petite femme, mon amour, mon
-petit pouchon!... Tu auras tes robes, tes pichoux!...
-Che ne suis plus chaloux, ha, ha, ha! Tésormais, tu
-iras où il te plaira, tu feras ce que tu foutras...
-Fiens, fiens! suis-moi, ma ponne, suis-moi!... Cette
-nuit! rien que cette nuit!... Tu refuses... Ah! gaupe
-lifite!... Ah! mentiante!... Ah! face te suif!</p>
-
-<p>&mdash;Fi, fi! perdez-vous le sens? dit Manès.</p>
-
-<p>Faustina se mit à genoux:</p>
-
-<p>&mdash;Monsieur, dit-elle, tuez-moi plutôt!... Je me lacérerai
-le visage... Je prendrai du poison... Je ferai tout!</p>
-
-<p>&mdash;Au tiaple, chrétienne stupite!... Tu m'entends.
-Reste ici sans rechigner, ou che t'attache te mes mains
-à ce poteau. Ne réplique pas! Ne me réponds pas! Les
-toigts me témanchent... Relèfe-toi! Allons, che t'en
-prie, fiens! Fais cela, fais cela, Faustina!... Quoi! fous
-ne fous técitez pas... Sois tamnée, fille te choie! Che
-fais t'arracher t'ici par les chefeux, che t'exposerai
-nue tefant tous, che te fentrai la bouche chusqu'aux
-oreilles, che te lifre au harem tu Pacha!... Ah! <i>goy</i>,
-miséraple éhontée!... Allons, fiens, ne me tente pas,
-fiens!... Pon! foilà les larmes à présent!</p>
-
-<p>La jeune femme, en sanglotant, balbutia:</p>
-
-<p>&mdash;Je voudrais que ma vie pût satisfaire...</p>
-
-<p>&mdash;Fertu te Tieu, ch'en tefientrai fou! cria M. Chus,
-en frappant du pied, et portant ses deux poings à
-ses tempes. Le chour, la nuit, à toute heure, à
-toute minute, et même en tormant, mon seul souci
-est t'acquérir, oui! te cagner te l'archent pour elle!...
-Enfin, che troufe une occasion unique, une affaire qui
-fera crefer te chalousie les Rothschild et le fieux Sina,
-une féritaple mine t'or; et il faut alors que cette poupée,
-cette <i>matame Honesta</i> pleurnicheuse, quand on<span class="pagenum"><a name="Page_405" id="Page_405">[Pg 405]</a></span>
-lui offre sa fortune, réponte: <i>Les anches! les saints!</i>
-et autres telles sornettes!... Ah! si fous ne fous técitez
-pas, fous ferrez comme che fous traite!... Faites-y attention!
-Sonchez-y! Che n'ai pas coutume te patiner...
-Réfléchissez! Si fous êtes ma femme, che fous prêterai
-au Crand-Tuc, mon ami, mon honoraple ami!... Si tu ne
-l'es plus, fa-t'en au tiaple, mentie, meurs te faim par
-les rues!... Mais che suis pien pon te tant tiscourir...
-Che pars, che fous laisse ici, matame!... Fous poufez
-encore tout racheter... Non, non, non! Che ne feux
-pas te fous. Restez ici!</p>
-
-<p>Il la repoussait d'une main brutale, tandis que Faustina,
-en pleurant, se cramponnait à ses vêtements.
-Tout à coup, M. Chus tressaillit. Le Grand-Duc venait
-de sortir de l'espèce de réduit obscur où il s'était tenu,
-durant cette scène, et s'avançait dans la chambre, à
-pas lents. Il se fit un profond silence. Floris s'arrêta
-devant le juif, et d'une voix basse et amère:</p>
-
-<p>&mdash;Que je le regarde! murmura-t-il... Oui! que je
-voie comment est fait un être si complètement vil!...
-Et pourtant, rien de monstrueux... Ah! peut-être que
-tous les hommes ressemblent de cœur à celui-ci, puisqu'il
-leur est pareil par la forme. Peut-être sont-ils tous,
-ainsi que lui, habités par les démons du Vol, de la Cupidité,
-de la Fraude, du Mensonge... Oui! qui donc osera
-se lever, dans l'intégrité de sa conscience, et crier:
-<i>Cet homme est un infâme!...</i> S'il l'est, tous le sont,
-car qui ne cède à la tentation, qui ne la sollicite, qui
-ne prostitue, sinon sa femme, du moins ses pensées,
-son âme, ses sentiments, son intelligence?... Prostitution!
-prostitution!... Tu avais raison, Vassili. Il n'y a
-que cela dans le monde! Le cuistre prostitue sa science,
-l'homme de génie son génie, le prêtre son Dieu, à l'imbécile
-cousu d'or... Prostitués, entremetteurs! Voilà
-toute l'humanité!... Avancez! venez, mon digne ami...
-Allons, tendez la main, monsieur Chus!</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_406" id="Page_406">[Pg 406]</a></span></p>
-
-<p>&mdash;Quoi? Que feut tire Fotre Altesse?</p>
-
-<p>&mdash;Ne dois-je pas m'acquitter envers vous? Ne paye-t-on
-pas les entremetteurs?... Qu'un cancer te ronge
-le cœur, pour m'avoir forcé de mépriser l'homme encore
-plus que je ne faisais!... Mais non, mais non! Sois
-remercié, au contraire!... Tu as rompu le dernier lien
-qui m'attachait à cette exécrable humanité... Allons,
-avance! viens ici!... Ne faut-il pas que tu sois
-payé?... Prends la donation, te dis-je... Elle est signée.</p>
-
-<p>&mdash;Monseigneur... s'écria Chus.</p>
-
-<p>&mdash;Silence! je connais tes mensonges!... Je sais
-quelle découverte l'on a faite à Isgaour, et pourquoi tu
-voulais ce domaine... N'importe! Je te le donne, parce
-qu'il n'est pas un seul être au monde que je méprise
-autant que toi! Au vil ce qu'il y a de plus vil!... Cette
-richesse que je mets dans tes mains sera, pour des
-milliers d'hommes, une source de calamités... Sois sans
-pitié envers ton débiteur! C'est un fripon... Ruine la
-veuve! Elle n'avait épousé son mari que pour des
-robes ou de l'argent... Que le sourire des enfants ne
-t'attendrisse pas! Ils grandissent pour être des coquins,
-des usuriers, des faussaires... Pressure le pauvre!
-c'est un envieux... Lèche la poussière devant le
-riche; et ruiné, crache-lui au visage!... Abjure toute
-émotion! Moque-toi de ce que les niais appellent
-honneur, vertu, probité... Soigne ton or, couve ton or!
-Et fais-le, de jour en jour, pulluler, afin de pouvoir te
-montrer sans risques, plus abject, plus fourbe, plus
-insolent, plus infâme encore que tu ne l'es!</p>
-
-<p>&mdash;Pien, Monseigneur, dit Chus, placidement.</p>
-
-<p>&mdash;Tu as raison, tu as raison! Puisque les hommes
-ont choisi un tel symbole pour l'adorer, puisque d'une
-souille à truies l'or peut faire un temple, puisqu'il
-confère à un lépreux le respect public et l'admiration,
-profites-en! oui! vole, attire, absorbe tout l'or du<span class="pagenum"><a name="Page_407" id="Page_407">[Pg 407]</a></span>
-monde, toi, avec tes frères d'Israël!... Continuez d'être
-ce que vous êtes, d'immondes vers fourmillant dans nos
-entrailles!... C'est pour vous que les nations s'engraissent,
-pour vous que les arts et tous les métiers travaillent
-et suent!... Parasites abjects, épuisez la terre!
-Devenez des rois, à votre tour! Courbez les peuples
-sous le joug de vos lourdes machines de fer! Corrompez,
-empoisonnez l'âme humaine! Que le culte de l'or
-remplace les religions, les dieux abolis!... Puis, lorsque
-vous posséderez tout, quand les richesses de l'univers
-ne formeront plus qu'une pyramide, au sommet de
-laquelle trôneront quatre ou cinq Juifs, alors enfin, vous
-les esclaves, les misérables, révoltez-vous!... Viens,
-mort! Souffle, esprit de vertige! Que l'horreur, le
-deuil, la folie, le meurtre, la destruction se déchaînent
-sur le globe, bouleversent tout, ruinent tout!... Adieu!
-Mon dernier vœu, s'il te naît un fils, c'est qu'il puisse
-te ressembler!... Va-t'en! va! ôte-toi de mes yeux...
-Que je ne te revoie jamais!</p>
-
-<p>&mdash;Venez, madame, dit le savant.</p>
-
-<p>Et tandis que Floris épuisé tombait assis sur le divan,
-M. Manès sortit précipitamment avec la baronne,
-que son mari suivit aussitôt.</p>
-
-<p>&mdash;Eh pien! fous le foyez, Faustina, dit M. Chus,
-après un silence, tout s'est pien passé, tout s'est pien
-passé!</p>
-
-<hr class="tb" />
-
-<p>Le lendemain, dès la première heure, il arriva au
-palais un courrier du chérif de la Mecque, avec une
-petite suite d'hommes et de chevaux. Cette espèce
-d'ambassade, qui campa dans la cour d'un des entrepôts
-d'Ahmed Gha'lid, avait pour mission de demander
-Manès au Grand-Duc, et d'emmener le hakim franc à
-l'oasis voisine de Taïf, où le noble imâm se trouvait,
-pour lors, fort souffrant d'un mal d'entrailles. On prévint
-aussitôt Floris, qui, vers midi, se mit sous la galerie,<span class="pagenum"><a name="Page_408" id="Page_408">[Pg 408]</a></span>
-à la porte de sa chambre, et reçut l'eunuque
-messager.</p>
-
-<p>Deux heures après, survinrent du vaisseau les
-femmes esclaves données à Josine par le maharana
-Pertap-Singh, et qu'en attendant leur départ, on logea
-dans l'appartement de M. Chus, car le juif, avec la
-baronne, avait quitté le palais de grand matin. Le second
-du <i>Coromandel</i>, qui accompagnait les Indiennes,
-avertit de plus M. Manès que le pacha, se prévalant de
-quelques paroles de Son Altesse, réclamait pour lui
-seul la cargaison entière du navire, et menaçait d'y
-envoyer des gardes, de peur que l'on en détournât rien.
-Le savant se rendit donc à bord, d'où il fit enlever et
-porter chez Edhem-Aga et chez M. Cripps les présents
-qui leur étaient destinés, et où il surveilla, en
-outre, l'embarquement de ses propres collections. Le
-reste, déchargé et vendu à Djeddah même, devait, selon
-les instructions plus précises de Floris, confirmées
-par un acte de sa main, servir à bâtir un <i>oqal</i> public,
-pour les pauvres pèlerins.</p>
-
-<p>Les derniers portefaix Takrouri finissaient d'empiler
-dans l'un des magasins du palais, force caisses et herbiers
-de Manès, quand le Grand-Duc parut au fond de
-la cour, qu'on appelait la cour-marchande, vaste place
-environnée d'arcades, sous lesquelles s'ouvraient les
-grilles de bois des entrepôts d'Ahmed Gha'lid. Le front
-baissé, il s'avançait à pas lents, au milieu des ombres
-du soir, et soudain, poussant un long soupir:</p>
-
-<p>&mdash;Ah! si l'on connaissait d'avance, murmura-t-il,
-les trahisons, les dérisions du sort! Ou si, du moins,
-notre misérable cœur ne se laissait toujours duper à
-l'illusion du bonheur!... Mais aucun homme, sans cet
-espoir, ne voudrait poursuivre sa route... Non! l'on se
-coucherait par terre, pour y rester immobile et y mourir...
-Le bonheur, reprit-il pensivement, le bonheur,
-qui donc le possède? Entre tous ceux que j'ai connus,<span class="pagenum"><a name="Page_409" id="Page_409">[Pg 409]</a></span>
-que j'ai aimés, qui donc eût pu se dire heureux?... Mon
-père? Il a vécu inquiet, haletant, rongé de haine, dans
-d'accablants tourments de corps et d'esprit. Ma mère?
-Elle n'a eu d'enfants que pour éprouver, semble-t-il, les
-plus horribles effets de la tendresse. Oui, pour porter au
-cœur, comme trois glaives, la cécité de Tatiana, la froideur
-de José-Maria, la douleur de ma disparition... Et les
-autres femmes que j'ai aimées?... Hélas! faut-il que je
-me souvienne?... L'une était calme, douce, sereine, pâle
-fleur d'amour bientôt flétrie... L'autre, Josine... Oh!
-malheur sur moi!... Son éclat, sa beauté, sa gaieté, la
-flamme de vie qui brûlait en elle, toutes les grâces les
-plus exquises et les plus rares, ce sont ces dons qui
-ont causé sa perte... Et Tatiana? morte, aussi!...
-Morte, morte, ma sœur étrange! Je la revois, froide
-comme le marbre, suave comme la rose... Oui, morte
-de son héroïsme, comme Isabelle de son amour!...
-Ainsi, quelque route qu'on prenne, c'est à l'abîme
-qu'elle nous jette. Volupté, vertu, joies maternelles,
-amour, dévouement, jeunesse, beauté, tous ces
-mots qui semblent si superbes, le Destin railleur ne
-s'en sert qu'à composer des histoires tragiques, des
-contes de mort, de cœurs brisés, de calamités, de longues
-souffrances!... Plaisirs de la vie, qu'êtes-vous?
-Rien que les heures sans fièvre des fiévreux! Un court
-répit pour mieux endurer la peine... Oh! dans quel
-charnier ténébreux, dans quel cimetière d'ombres vit
-la débile Humanité! En chancelant, nous poursuivons à
-tâtons les feux follets qui y voltigent, avec l'espoir
-que ces guides sinistres vont nous conduire au bonheur...</p>
-
-<p>Il s'arrêta, tandis que les Nubiens défilaient sans
-bruit sous les arcades, où Sapéto, une lanterne à la
-main, refermait la salle voûtée et obscure. Puis, quand
-ils eurent disparu, le Grand-Duc se remit à marcher à
-travers la cour déserte. D'étroits chemins de pierres<span class="pagenum"><a name="Page_410" id="Page_410">[Pg 410]</a></span>
-noires y dessinaient comme un vaste damier, sur le
-sable. La nuit était tombée... Il reprit:</p>
-
-<p>&mdash;Oui, partout la dérision, le mensonge!... Parmi
-tant de millions de cœurs qui battent, dans cet univers,
-l'instant où nous sommes, un seul connaîtra-t-il
-le bonheur? Tous, nous tendons vers lui nos bras
-suppliants, et le bonheur n'est nulle part... Mot vain
-et sonore, qui ne répond à aucune réalité, urne sans
-fond où nos désirs s'épanchent, mirage non moins fabuleux
-que ces palais qu'on voit dans les nues!... Il
-n'y a pour l'homme aucun refuge! non, pas un seul!
-Tout ce que son cœur lui suggère, lui ment. Tout ce
-qu'imagine son esprit, lui ment encore... L'art? Mais
-n'ai-je pas vu Giano, tout fanfaron qu'il fût de lui-même,
-pleurer de rage et se désespérer? Il jetait ses
-pinceaux impuissants, il martelait sa cire rebelle, jurant
-cent fois de renoncer à cet exécrable supplice... D'ailleurs,
-quel niais serait l'homme, quel automate et stupide
-marmot, s'il suffisait, pour le contenter, de deux
-ou trois couleurs éclatantes, de sons, de mots cadencés,
-de la blancheur d'un marbre taillé?... Non, non! L'art
-ne le donne pas, ce bonheur sans cesse convoité... Le
-trouve-t-on dans la science?... Mais Vassili semble-t-il
-heureux, lui, le railleur au cœur glacé, le sceptique à
-force de savoir? Est-ce le bonheur que d'avoir en tête
-quelques chiffres, quelques termes grecs, des nomenclatures,
-des formules! Est-ce le bonheur que de ramper
-aux pieds d'une Figure géante, voilée d'une vapeur
-ténébreuse, qu'on ne dissipera jamais!... Que reste-t-il?
-La piété, la foi?... Ah! qui ne voudrait, en
-effet, si la chose dépendait de notre choix, s'humilier,
-se renoncer soi-même, se sentir comme un enfant, mené
-par une main invisible, croire, s'abandonner à Dieu...
-Croire!... Mais peut-être douter... Oui! là est l'écueil...
-Et alors, quelles terreurs, quels tourments,
-quel enfer toujours ouvert en notre âme!... Ah! maintenant,<span class="pagenum"><a name="Page_411" id="Page_411">[Pg 411]</a></span>
-je la comprends trop bien, la pâleur de José-Maria,
-sa détresse solitaire et farouche... Oui, que
-sont les autres souffrances, vaines et futiles comme la
-vie, au prix de celle-ci, où se débat pour nous l'éternité!...
-Ainsi, l'Art a pour son salaire l'impuissance;
-la fin de la Science, c'est le scepticisme; le fond de la
-Foi, c'est le doute!... Quoi donc alors? Subir le sort?
-Obéir à ces pédants de sagesse qui prescrivent, pour
-unique remède, d'aveugler son cœur et ses yeux, de
-n'avoir nul désir, afin d'ôter par là toute prise à la fortune,
-d'être tel qu'un cadavre vivant... Mais quel
-homme se résignerait à mourir avant le tombeau?...
-C'est ainsi que, d'espoirs en espoirs, d'heure en heure
-pour ainsi dire, toujours déçus, toujours persévérants,
-nous arrivons à la dernière; et poursuivant jusque par
-delà, notre rêve de félicité, nous nous plaisons encore à
-croire que cette porte mystérieuse est le seuil de quelque
-paradis, et que de notre pourriture va s'exhaler
-enfin la blanche étoile de l'immuable et éternelle Joie!</p>
-
-<p>Les yeux fixes, il demeurait songeur, auprès du puits
-qu'Ahmed Gha'lid avait fait creuser en vain, pour
-chercher de l'eau, et qui, au milieu de la cour, dressait
-dans le ciel obscur, sa longue traverse de bois. Du bout
-du pied, machinalement, Floris fouillait le sable aride,
-puis, relevant le front, tout à coup:</p>
-
-<p>&mdash;Non! le bonheur n'existe pas. Plus qu'aucun
-homme, j'ai le droit, peut-être, de l'attester hautement!
-Plus qu'aucun, j'en suis la vivante preuve, un
-témoin, un exemple fameux, qu'on pourrait raconter
-aux enfants, et leur montrer dans les syllabaires. Car,
-en quelques brèves années, j'ai joué, aux deux bouts
-de la fortune, les personnages les plus divers de cette
-tragédie du monde. L'inexécutable miracle que souhaitent
-en leurs vœux tous les hommes, s'est subitement
-accompli pour moi. Des torrents de sang ont coulé,
-Paris a brûlé comme Sodome, les cimetières ont été<span class="pagenum"><a name="Page_412" id="Page_412">[Pg 412]</a></span>
-gorgés de morts, et de ce chaos de désastres, de hasards,
-de bouleversements, de cette sorte de loterie
-immense et sinistre, un seul gain est sorti: le mien!...
-Moi seul, j'ai fait contrepoids, dans la balance dérisoire
-où le destin pesait les hommes, aux efforts d'un peuple
-soulevé, aux aspirations séculaires, aux rêves, aux utopies
-de bonheur, à l'innombrable armée des misérables,
-à tous ceux qui souffrent sur la terre et qui voudraient
-ne plus souffrir... Oui! le rêve universel des êtres s'est
-réalisé pour un seul... Pauvre, je suis devenu riche...
-Torturé d'amour, celle que j'aimais, pâle déesse inaccessible,
-est descendue jusqu'à moi... J'ai marché tout
-vivant dans un prodige. J'ai habité le palais enchanté,
-l'île heureuse qui fuit toujours... Et c'est au sein du
-bonheur même, que j'ai été le plus malheureux!...
-Pourquoi? Ah! par le vice naturel de notre cœur, sans
-nulle cause extérieure, par la fatalité qui pèse sur tout
-ce qui est humain et terrestre... Et maintenant, malade,
-hanté de spectres, lourd de remords, de douleurs,
-de crimes, sorte de tombe de moi-même, qu'ai-je à faire
-qu'à chercher enfin le soulagement suprême, la mort,
-l'anéantissement?</p>
-
-<p>Il se tut et pencha le visage. Sur sa tête, le ciel
-s'étoilait; les lointaines rumeurs du dehors lui bruissaient
-confusément aux oreilles; et Floris, immobile,
-songeait.</p>
-
-<p>Ce fut à peine, ce soir-là, s'il toucha au souper qu'on
-apporta, vers neuf heures. Il se promenait tout pensif
-sous les arcades de la cour des Palmiers; puis, faisant
-signe à un esclave, qui le précéda avec un flambeau,
-le Grand-Duc s'engagea dans une sorte de tourelle,
-placée à l'angle de la cour et que remplissait une vis
-étroite. Il en gravit les marches, d'un pas lent, et
-déboucha sur la terrasse du palais.</p>
-
-<p>Des mâts, dont le vélarium venait d'être retiré, s'y
-dressaient, dans les quatre coins d'une balustrade de<span class="pagenum"><a name="Page_413" id="Page_413">[Pg 413]</a></span>
-maçonnerie. Les dalles, encore chaudes du jour, exhalaient
-les senteurs de l'eau d'ambre, dont on les avait
-arrosées; une légère fumée bleue montait tout droit
-d'une cassolette; et, sur un tabouret à reflets de nacre,
-où brûlaient deux longues bougies, une négresse disposait
-des porcelaines, avec des vases de sorbet. Mais
-un pas pesant se fit entendre, et Vassili Manès parut au
-seuil de la terrasse, tandis qu'en sortant de sa rêverie
-le Grand-Duc détournait la tête:</p>
-
-<p>&mdash;C'est vous, Manès... Ah! venez-vous me faire vos
-adieux?</p>
-
-<p>&mdash;Oui, Monseigneur, répondit le savant, puisque vous
-avez bien voulu me donner mon congé. Nous partons
-demain, au point du jour... L'occasion était unique
-pour moi de visiter librement des pays demeurés fermés
-aux Européens... Je regrette seulement que Votre
-Altesse, malgré tout ce que j'ai pu lui dire, ne se décide
-pas à m'accompagner.</p>
-
-<p>&mdash;Non, dit Floris, aucun endroit de la terre ne tente
-plus ma curiosité... Bien, bien. Partez quand il vous
-plaira, mon cher Manès. Tous mes vœux vous accompagneront...
-Je préfère cent fois cette solitude à la
-compagnie d'hôtes importuns ou abjects.</p>
-
-<p>Le savant éclata de rire:</p>
-
-<p>&mdash;Ah! Monseigneur, précisément j'ai des nouvelles
-à vous apprendre. J'ai vu notre homme, il n'y a pas
-deux heures, comme je revenais du <i>Coromandel</i>. Une
-barque, toute chargée de coffres et de caisses en pyramide,
-a croisé notre gabare, et M. Chus, se dressant
-sur son banc, à côté de la baronne, m'a hélé pour me
-saluer de la manière la plus affable, et me crier qu'il se
-rendait à bord de je ne sais quel steamer anglais. Il
-était à son ordinaire, familier, désinvolte, souriant,
-comme si rien ne se fût passé... Je lui ai souhaité un
-bon voyage, et à l'heure qu'il est, Monseigneur, le
-digne banquier vogue vers Suez, l'âme fort tranquille<span class="pagenum"><a name="Page_414" id="Page_414">[Pg 414]</a></span>
-et satisfaite, et se moque de nous, dans sa barbe.</p>
-
-<p>Le Grand-Duc haussa les épaules, tandis que Manès
-allait s'asseoir sur une sorte de canapé de bois sculpté,
-marqueté d'ivoire: ensuite, il y eut un très long silence.
-Les esclaves avaient disparu; de la terrasse toute blanche,
-la ville entière se découvrait dans la nuit, avec ses
-rues, ses dômes, ses minarets, et sa profusion de toits
-plats, où l'on distinguait de vagues fantômes. Çà et là,
-brillaient dans le port les feux lointains de quelques
-boutres arabes; et par delà le récif de Dakra, la mer
-endormie étalait, sous le scintillement des constellations,
-son grand lac pâle et immobile. Les yeux de
-Floris, lentement, parcoururent tout cet horizon; puis,
-en poussant un profond soupir, il revint auprès de
-Manès.</p>
-
-<p>&mdash;La vie me pèse, dit-il enfin. Toutes les pratiques
-humaines me soulèvent le cœur de dégoût... Ah! mon
-frère est heureux, Vassili, s'il est vrai qu'il vive en
-solitaire dans l'île del Eremita, sans plus voir ces visages
-des hommes... Moi, ils me poursuivent, ils m'assiègent,
-jusqu'au fond de ce palais!... N'ai-je pas dû subir encore
-tantôt les sollicitations de cinq ou six marchands
-du Bazar qui me demandaient audience?</p>
-
-<p>Le savant, à demi couché sur le canapé, releva la
-tête:</p>
-
-<p>&mdash;Eh bien! fit-il, quoi de plus naturel? Ces honnêtes
-musulmans vous connaissent pour un magnifique seigneur,
-et, raisonnablement, ils espèrent un profit de ce
-caprice charitable qui vous fait vendre la cargaison du
-<i>Coromandel</i>... Peste! ne disons pas de mal des marchands,
-Monseigneur. S'ils pratiquent le dol, la fraude,
-la tromperie, le mensonge, c'est du moins par un accord
-public, et l'on pourrait presque hasarder le mot, qu'ils
-volent de bonne foi... Les paysans sont des bêtes farouches;
-les ouvriers, avec leur turbulence, leur sottise,
-leur scurrilité, des singes adroits et malfaisants: le civilisé<span class="pagenum"><a name="Page_415" id="Page_415">[Pg 415]</a></span>
-commence au marchand... Mais, en vérité, Monseigneur,
-puisque la vue de l'homme vous déplaît, j'ai
-regret d'avoir engagé à vous visiter, durant mon absence,
-le bon hakim Abou'l Feradj, avec qui j'ai consulté
-aujourd'hui, sur le cas du chérif de la Mecque... Vous
-allez lui faire un pauvre accueil.</p>
-
-<p>&mdash;Bah! il sera le bienvenu, reprit Floris... Ah! vous
-avez consulté le hakim... Voilà qui surprendrait, à
-coup sûr, vos confrères des Académies... Est-ce donc
-créance en ses avis, ou défiance de vous-même?</p>
-
-<p>&mdash;Mais, repartit Manès en souriant, quand ce ne
-serait, Monseigneur, que pour faire mentir l'opinion
-populaire, qui prétend que pas un médecin n'a jamais
-voulu se servir de la recette de son compagnon... Ou
-bien, mettons, si vous voulez, puisque nous sommes
-en train de badiner, que je n'ai pas en la thérapeutique,
-pathologie, physiologie, etc., autant de foi qu'il
-conviendrait.</p>
-
-<p>&mdash;Vous, Manès!</p>
-
-<p>&mdash;Eh, mon Dieu, Monseigneur, qu'y aurait-il là de
-si étrange? Songez combien de fois, depuis soixante
-ans, j'en ai vu se renouveler les doctrines: vitalisme,
-biochimie, théorie cellulaire, bactérisme, panspermie,
-que sais-je? D'autres erreurs, d'autres hypothèses
-succéderont à celles-ci, et ainsi jusqu'au dernier jugement...
-Il n'y a système ni recette, si bizarre qu'elle
-nous paraisse, qu'on n'ait reçus comme vérité. Asclépiade,
-au temps de Cicéron, préconise le vin contre
-tous les maux; Crinas règle la médecine par les éphémérides
-des astres; le débat du seizième siècle est pour
-savoir de quel côté il faut saigner dans la pleurésie;
-puis, vient l'antimoine et sa querelle. Nous nous
-égayons sur les médecins jargonnants et en bonnet
-pointu. Il n'est pas un de ces illustres de jadis: Sennert,
-Linacer, Botal, Sylvius, à qui l'on se fierait à
-présent de la guérison d'un singe malade: et nul ne<span class="pagenum"><a name="Page_416" id="Page_416">[Pg 416]</a></span>
-semble se douter que les illustres d'aujourd'hui deviendront
-surannés à leur tour et feront rire les écoliers.</p>
-
-<p>Il avait quitté sa pose nonchalante; et souriant ironiquement,
-Manès fixait les yeux sur le Grand-Duc,
-immobile en face de lui.</p>
-
-<p>&mdash;Mais cependant, répliqua Floris, la médecine a fait
-quelques progrès?...</p>
-
-<p>&mdash;Ma foi, riposta le vieillard, on en meurt comme
-jadis, voilà tout!... Des progrès! Allons donc, Monseigneur!
-Ils n'ont pas seulement trouvé, depuis Celsus
-et Pline qui s'en moque, une moins mauvaise défaite,
-quand ils sont à bout, que d'envoyer leurs malades aux
-eaux, ou de les faire changer d'air... Cette science si
-inquiète, si capricieuse, si diverse, est en même temps,
-Monseigneur, la plus stable et la plus routinière. Parmi
-tous ces noms obscurs et pompeux, iatrophysique, zoochimie,
-biologie morphologique, phylogenèse, ontogenèse,
-c'est toujours Hippocrate et Galien qui règnent;
-leur doctrine des tempéraments reste encore, en attendant
-mieux, le fondement de la pathologie. Voilà les
-progrès que l'on nous vante! La pituite, avec les
-deux biles jaune et noire, tels sont les beaux secrets de
-vie que l'on a arrachés au sphinx... Non, Monseigneur,
-qu'on l'avoue, enfin! La médecine n'est qu'un
-empirisme, un périlleux tâtonnement, une science imaginaire
-et dérisoire. Si, demain, elle réduisait ses panacées
-à des potions d'eau claire, à des bols, à des pilules
-vides, les guéris ne seraient, croyez-le, ni moins
-nombreux, ni moins reconnaissants... D'ailleurs, que
-fait-elle autre chose? Est-ce que la vieille pharmacie
-n'a pas mis en œuvre, durant des siècles, les substances
-les plus inertes: os d'animaux, membranes de poissons,
-pierres précieuses, momies, bézoards, thériaque?... Les
-patients qui prenaient ces remèdes en éprouvaient divers
-effets, tout inefficaces qu'ils soient; les médecins
-en raisonnaient; on eût passé pour fou de les nier...<span class="pagenum"><a name="Page_417" id="Page_417">[Pg 417]</a></span>
-Ainsi, l'usage et l'expérience ne trompent pas moins
-que le reste!... Ajoutez que les diagnostics sont peu
-sûrs, que la cause et l'effet se confondent, et qu'au
-vrai, toute maladie est une autre maladie dans chaque
-homme... D'ailleurs, quand même la science posséderait
-des vérités certaines, l'application en dépendrait toujours
-des préventions, de l'étourderie, de l'imbécillité
-d'un homme... Je ne crois pas à la médecine!</p>
-
-<p>&mdash;Pour la justice, reprit Floris, après un moment
-de silence, je sais trop ce qu'il faut en croire. Mamula
-m'informe, vous l'avez vu, que nous venons de perdre
-en appel notre procès de Carinthie, gagné en première
-instance.</p>
-
-<p>&mdash;C'est qu'on aura, cette fois, dit Manès, interprété
-la loi d'autre sorte! Le Code, Monseigneur, peut
-se comparer à cette étroite peau de bœuf, où la Reine
-antique trouva, la découpant en minces lanières, l'emplacement
-de toute une ville. De même, l'office du
-juge est d'étirer les lois si souplement, qu'elles puissent
-suffire et cadrer à l'infinie diversité des contestations
-et des querelles... Diantre! De quoi vous plaignez-vous?
-Vous êtes trop exigeant, Monseigneur!
-Votre procès n'a duré que trois ans, et comme, Dieu
-merci, la justice est gratuite dans notre Europe civilisée,
-il ne vous coûtera de papier timbré, de procédure
-et d'éloquence, que les trois quarts du bien en litige.</p>
-
-<p>Le Grand-Duc hocha la tête sans répondre, tandis
-que Manès poursuivait:</p>
-
-<p>&mdash;Le vieil adage a raison, Monseigneur: <i>Où entre
-le droit, l'équité en sort.</i> La loi qui devrait prononcer
-l'arrêt au moment où l'on recourt à elle, prend un
-temps si long pour délibérer, et tant de ministres pour
-la servir, que l'injustice toute nue, quoique plus effrayante
-d'aspect, n'est pas plus inique en effet... La
-justice, l'équité, chimères! Ce que nous appelons de ce
-nom n'est rien autre qu'un simulacre, un vain fantôme,<span class="pagenum"><a name="Page_418" id="Page_418">[Pg 418]</a></span>
-une Allégorie, que les hommes, pour le trompe-l'œil,
-font plafonner au-dessus d'eux, avec la balance et le
-glaive... Voyons! voilà vos premiers juges convaincus
-par l'arrêt des seconds, d'avoir jugé contre la justice.
-Va-t-on s'étonner, s'indigner, les flétrir, les chasser de
-leurs sièges? Non, l'accident est banal, Monseigneur, et
-nul n'y prendra même garde. Tant nous savons que ce
-fracas de droiture n'est que comédie, que nos décisions
-sont forcément hasardeuses et erronées, qu'il ne peut
-y avoir de justice!... Et, en effet, où se trouverait-elle?
-Est-ce dans le droit positif? Mais il varie selon les
-temps et les pays, chaque peuple accommodant ses lois
-à son humeur, à ses intérêts, à ses préjugés, à son caprice...
-Est-ce au fond de notre conscience, dans ce que
-l'on nomme le droit naturel? Soit! mais que l'on prouve
-d'abord si ce sentiment prétendu divin, que nous
-croyons avoir de la justice, n'est pas, au vrai, tout
-simplement la crainte égoïste de l'injustice, du dommage
-que nous pourrions recevoir. Or, par malheur,
-les hommes, jusqu'ici, n'ont conclu de pactes d'équité
-que les uns à l'égard des autres, et lorsqu'ils ont à peu
-près même force. L'idée ne leur est pas venue qu'ils
-pouvaient devoir de la justice à des créatures plus faibles,
-telles que sont les animaux.</p>
-
-<p>Il ricanait, en haussant les épaules; puis, il but
-sa tasse de sorbet. Floris songeait, les regards perdus
-au loin.</p>
-
-<p>&mdash;Ainsi, dit-il enfin, ce triste monde n'est donc fondé
-que sur des mensonges!</p>
-
-<p>&mdash;Il est vrai, repartit Manès, que le perpétuel désaccord
-en surprendrait davantage, si ce n'étaient les
-opinions et les mœurs qui forment la raison et non la
-raison les opinions. Tout est plein de folie, Monseigneur,
-d'absurdités, de contradictions. On bafoue un
-pauvre berger qui aura marmotté quelques mots bizarres,
-pour désenfler sa vache malade. Mais qu'un autre<span class="pagenum"><a name="Page_419" id="Page_419">[Pg 419]</a></span>
-sorcier, en habit doré, fasse Dieu et le mange quotidiennement,
-moyennant sept à huit syllabes de latin,
-nous nous écrions: <i>O altitudo!</i> et voilà un sublime
-mystère!... Le monde entier est une farce, Monseigneur.
-Tous ces grands piliers de l'État, le savant, le
-juge, le prêtre, des baladins, des masques, des masques!...
-Que dire encore du soldat, stupide automate
-pendant la paix, assassin légal pendant la guerre,
-pillant, violant, tuant, torturant, et se composant de
-la renommée et des vertus, avec des crimes?... La foule
-a une haute idée des hommes d'État et des politiques.
-Les voyant au faîte des choses humaines, elle se courbe
-devant ces dieux et s'ébahit naïvement de leur puissance
-et de leur génie, qui lui paraissent proportionnés
-à la grandeur de ce qu'ils remuent. Pure illusion, Monseigneur!
-De même que la main d'un enfant peut mouvoir
-des roues colossales, ainsi le vaste et parfait équilibre
-où les affaires de l'État sont les unes à l'égard des
-autres, en rend le maniement aisé, et le succès fatal,
-quel qu'il soit... Les événements nous conduisent, bien
-plus que nous ne menons les événements. La plupart
-des choses du monde se font par elles-mêmes, croyez-moi.</p>
-
-<p>&mdash;Mais pourtant, objecta le Grand-Duc, on peut
-aider la destinée. L'industrie, l'habileté, le génie ne
-sont pas seulement de vains mots!</p>
-
-<p>&mdash;Allons donc, Monseigneur, dit Manès, quel génie
-suffirait à prévoir les innombrables cas fortuits qui se
-rencontrent dans toute entreprise?... C'est par acquit
-qu'on y emploie la délibération et le conseil; puis, la
-fortune souveraine prononce. De qui la reine Élisabeth,
-l'ennemie victorieuse de Philippe II, tenait-elle la vie?
-De Philippe lui-même, qui, redoutant l'avènement possible
-au trône d'Angleterre de Marie Stuart, reine de
-France, fit épargner politiquement la bâtarde de
-Henri VIII. On s'avise des dangers probables, et l'on<span class="pagenum"><a name="Page_420" id="Page_420">[Pg 420]</a></span>
-ne voit pas les certains. D'ailleurs, par quoi le monde
-juge-t-il de l'habileté et du génie? Uniquement par le
-succès. Heureux, on acclame le grand homme; vient-il
-à échouer, on l'outrage... Quel prodige que Jeanne
-d'Arc! Quelle pureté! quelle sainteté! quel merveilleux
-héroïsme! Bien, mais supposez seulement qu'elle n'eût
-pas réussi, en effet, à pénétrer dans Orléans et à mener
-le roi à Reims, et voilà la médaille tournée! Quelle impudente
-aventurière! quelle virago éhontée!... Jusque
-pour les martyrs et les saints, le succès est la pierre de
-touche; on y éprouve leur auréole. L'Église persécute,
-durant leur vie, François d'Assise, Loyola, sainte
-Thérèse. Morts, elle fait fumer l'encens devant leurs
-autels, et assied à la droite du Père, ces créateurs d'ordres
-puissants. Le succès est tout, Monseigneur, et
-cependant que prouve-t-il? Rien... Il dépend des
-endroits, du temps, des circonstances. Le génie du
-triomphateur en est la plus petite pièce, moins importante,
-assurément, que la faiblesse ou l'imbécillité de
-l'adversaire qu'il a devant lui. Tous ces fléaux des
-nations, ces maîtres de la paix et de la guerre, ces vainqueurs
-qu'on dresse partout en airain, ces Alexandres,
-ces Césars, ces Napoléons, ces Immortels, qui sont-ils,
-à les regarder, une fois démaillotés de leur pourpre,
-sans ces lauriers qui leur enflent le front?... Alexandre?
-Un fou, un meurtrier, ivrogne, superstitieux, d'abominable
-cruauté, mignon d'Éphestion, amant d'un eunuque.
-César? Un pauvre épileptique, prostitué, cruel,
-rapace, passant du plus bas valetage à l'orgueil le plus
-démesuré; écrivain plat et médiocre. Pour Napoléon,
-Monseigneur, la chose est plus étrange à dire; mais
-enfin, les preuves en subsistent. Les hommes ont, cette
-fois encore, adoré la vieille Tête d'âne. Ce conquérant,
-ce législateur, cet empereur, ce maître du monde était
-un sot, oui! un imbécile, un des cerveaux les plus épais
-qui aient jamais logé sous un crâne... Ne vous récriez<span class="pagenum"><a name="Page_421" id="Page_421">[Pg 421]</a></span>
-pas, Monseigneur. Les <i>Lettres sur la Corse</i> ou le <i>Mémoire
-à l'Académie de Lyon pour le concours de 1790</i>
-dépassent tout, en ridicule... Mais tant de gloire, tant
-de sang versé, tant de victoires! Eh bien! ne voit-on
-pas la rouge passer de même au jeu, huit, dix fois de
-suite? Le hasard des batailles est le plus grand de tous.
-Témoin la plupart de ces invincibles, vaincus eux-mêmes
-à leur tour, et dont quelques-uns gardent encore,
-en dépit de la catastrophe, leurs noms fastueux de
-prospérité: Pompée le Grand, ou Bajazet la Foudre...
-Non, non, c'est folie, Monseigneur, que d'attribuer à un
-seul le succès où travaillent tant de millions d'hommes!
-C'est comme si l'on réduisait ces énormes trombes des
-mers des Indes qui unissent l'Océan et le ciel, à l'une
-de leurs gouttes d'eau.</p>
-
-<p>&mdash;Donc, à ce compte, dit Floris, il n'y aurait de sûr
-mérite que celui de l'artiste isolé, du poète, du créateur
-solitaire?</p>
-
-<p>&mdash;Oui, répondit Manès, les artistes ont leur prix,
-mais leur valeur, étant fondée sur l'opinion, demeurera
-toujours incertaine. Ce qu'un siècle admire et porte aux
-nues, le siècle suivant le rabaisse. Les génies des
-morts, Monseigneur, sont comme ces enfants de minuit,
-que le Pater Seraphicus du <i>Second Faust</i> est obligé de
-prendre en lui, pour leur donner l'être et la vie. C'est
-ainsi que chaque époque, à son tour, recrée et sent
-différemment les œuvres que la tradition lui a léguées.
-Les Français, sous Louis XIV, trouvent Homère
-«bourgeois et bon seulement pour la comédie». <i>Notre
-siècle</i>, écrit le dialecticien Bayle, <i>possède mieux les
-idées de la perfection</i>. Eschyle, Dante, Rabelais, Shakespeare
-sont ignorés ou méprisés. On lit Plutarque;
-on imite Sénèque; les grands peintres sont les Bolonais,
-si médiocres aujourd'hui. Le sieur Félibien, un Français,
-appelle Simone Memmi, superbement: «un certain
-Memmi.» On admire comme œuvres grecques et de la<span class="pagenum"><a name="Page_422" id="Page_422">[Pg 422]</a></span>
-main de Phidias, les plus vulgaires statues de la décadence
-romaine; le mot «gothique» est synonyme de
-barbare. Que conclure de tout cela, et comment décider
-le litige? Le médiocre et l'excellent produisant les
-mêmes transports, à quelle marque les distinguer?...
-Allez, croyez-moi, Monseigneur. La peinture, la statuaire,
-la poésie, la musique, toutes les manifestations
-de ce que nous appelons le Beau, sont des mirages, rien
-de plus: de vains signes, des hiéroglyphes, où chaque
-homme découvre un sens différent. Ce sont des manuscrits
-tracés en caractères sympathiques, et que l'enthousiasme
-et la chaleur des âmes font plus ou moins
-ressortir; ce sont des luths pendus aux branches, et
-dont chaque souffle qui passe tire un autre son. Le
-Thésée de Shakespeare dit bien: <i>La meilleure œuvre
-de ce genre est pleine d'illusions, et la pire n'est pas
-pire, quand l'imagination y supplée.</i></p>
-
-<p>Manès se tut, et les deux hommes immobiles laissaient
-errer leurs yeux sur la mer, où, comme un large
-fleuve d'or, la Voie lactée se réfléchissait. Les derniers
-murmures avaient cessé; les lumières s'étaient éteintes.
-Seule, à l'autre bout de la ville, sous les étoiles innombrables
-et tranquilles, une voix lugubre s'élevait. C'était
-l'appel du muezzin, qui, du haut de l'un des minarets,
-éveillait les croyants, pour la prière de minuit. Son
-chant s'épandait dans le grand silence de cette cité
-endormie.</p>
-
-<p>&mdash;Et cependant, reprit Floris, l'homme a toujours
-foi en lui-même... Oui! malgré tant de déceptions et
-de preuves de son impuissance, il attend, il espère
-toujours.</p>
-
-<p>&mdash;Assurément, Monseigneur, dit Manès. Il faut
-bien que l'Humanité ait dans son arche, pendant son
-pénible voyage, ou un Dieu, ou un idéal. Tantôt pieuse
-et résignée, elle loge au ciel, par delà la mort, dans les
-swargas, les empyrées, les walhallas, le Chanaan mystérieux<span class="pagenum"><a name="Page_423" id="Page_423">[Pg 423]</a></span>
-vers lequel elle se croit en marche. Tantôt,
-comme au temps où nous sommes, elle renonce à ses
-rêves célestes, et plaçant sur la terre même les pays
-de félicité, jure que seule, elle va suffire à se faire son
-paradis. C'est ce que ce siècle, en son jargon, appelle
-le progrès, Monseigneur; c'est la charnelle religion que
-scribes et savants intronisent. La foi est devenue terrestre
-et, au nom du génie humain, nous promet, pour
-les temps à venir, un <i>millenium</i> de bonheur... Vaine
-chimère! Espoirs plus enfantins que ceux que l'on fondait
-autrefois sur une promesse divine, sur une <i>parousie</i>
-du Christ, après laquelle commencerait le règne triomphant
-des élus... Le progrès! Ha! ha! le progrès!...
-Comme si l'homme pouvait jamais faire autre chose
-qu'assouvir les mêmes appétits! Du jour où il a commencé
-de manger quand il avait faim, et de s'accoupler
-avec sa femelle, son destin s'est trouvé fixé. Un Hottentot,
-sous sa hutte de feuilles, ne remplit pas moins
-tout son sort, qu'un rajah, dans son palais de marbre.
-Deux ou trois besoins font notre limite: manger, dormir,
-se reproduire.</p>
-
-<p>&mdash;Allons, pour cette fois, Vassili, répliqua le Grand-Duc,
-votre assertion est un peu forcée. La manière
-dont on satisfait ces appétits a bien aussi quelque importance.</p>
-
-<p>&mdash;Bah! dit Manès, croyez-vous, Monseigneur?...
-Pure question d'habitude! Si la vie sauvage paraît âpre
-et rude au civilisé, le sauvage se meurt dans nos villes:
-et quant à ces raffinements que vous estimez si précieux,
-les délices imaginaires en dépendent uniquement
-de la prévention et du caprice. Qui donc se trouve à
-plaindre aujourd'hui de n'être pas couché en soupant?
-Toute l'antiquité cependant admire la vertu du jeune
-Caton, qui, pour prendre part aux malheurs de Rome,
-ne mangea plus qu'assis, après je ne sais quelle bataille...
-Progrès perdu, volupté oubliée, et dont pourtant nul<span class="pagenum"><a name="Page_424" id="Page_424">[Pg 424]</a></span>
-ne se soucie... Tenez, écoutez, Monseigneur. Si un
-Timon d'Athènes, un Rousseau, quelque bilieux misanthrope,
-voulait pousser les choses à bout, qui l'empêcherait
-de prétendre que tout notre labeur inventif,
-ces merveilles de notre siècle dont on fait de si pompeux
-dithyrambes, télégraphie, chemins de fer, aérostation
-espérée, forment à peine l'équivalent pour le
-bien-être universel, de cette coutume abolie? En effet,
-à quoi se réduisent tous ces grands triomphes du génie
-de l'homme? A raccourcir un peu le temps (produit si
-rare, comme l'on sait), à nous faire gagner quelques
-heures (notre vie en sera plus longue!); bref, à nous
-assurer nos aises, pendant deux ou trois jours en
-moyenne, répartis sur chaque existence, ce qui est
-loin de compenser la commodité journalière, dédaignée
-et négligée par nous... Sérieusement, sommes-nous
-malheureux d'ignorer tout ce qu'inventeront les âges
-futurs, et de n'en pouvoir jouir? Pas plus que les
-anciens de n'avoir point connu nos mécaniques utilitaires...
-Beau miracle, d'ailleurs, et bien digne de ce
-fracas d'enthousiasme, que d'égaler une mouche à la
-course, et de rouler sur nos bandes de fer, moins vite
-qu'un pigeon ne vole!... Non, Monseigneur, si le progrès
-n'était pas une chimère, un mensonge, une utopie
-d'ingénieur, une déclamation d'écrivain, si l'homme,
-véritablement, ainsi que le prétend notre orgueil, se
-rapprochait d'un but idéal et se voyait tout près de
-l'atteindre, ce perfectionnement se marquerait d'abord
-dans les esprits et dans les mœurs, et non par la consommation
-croissante de la vapeur d'eau.</p>
-
-<p>&mdash;Oui, sans doute, murmura Floris.</p>
-
-<p>&mdash;Ce n'est pas le bois, Monseigneur, ce n'est pas le
-fer ni la pierre morte, c'est l'âme humaine qui eût fleuri
-sous la poussée de cette sève éternelle! Nous serions
-devenus en tout plus beaux, plus grands, plus forts,
-plus héroïques. Le moindre rimailleur moderne, par cela<span class="pagenum"><a name="Page_425" id="Page_425">[Pg 425]</a></span>
-seul qu'il vit en ce temps-ci, n'écrirait que des <i>Iliades</i>.
-Tout barbouilleur surpasserait Léonard de Vinci et
-Rembrandt; le plus plat magister de village pourrait
-régenter Marc-Aurèle... En sommes-nous là? Bon! pas
-encore. Et, quoi qu'en pense M. Cripps, notre imperturbable
-consul, Léonidas et Marcus Brutus avaient
-peut-être aussi grand cœur que tel milicien des États-Unis...
-Vous pouvez m'en croire, Monseigneur. L'esprit
-humain n'est pas un cuir qui prête, une étoffe,
-un rouleau que l'on étire, à son gré. Ce qu'il a été,
-c'est ce qu'il sera; ce qu'il a fait, c'est ce qu'il fera, et
-rien de neuf sous le soleil, comme dit le vieil Ecclésiaste.
-Il serait aussi impossible à l'homme de se démentir,
-qu'à un tigre de manger de l'herbe. Toujours,
-nos cœurs et nos esprits inclineront aux mêmes penchants.
-Toujours, sur la scène du monde, grimaceront
-les mêmes préjugés, les mêmes travers, les mêmes
-folies, les mêmes manies ridicules, tant la sottise est
-limitée, tant l'homme recopie de l'homme jusqu'à ses
-plus bizarres verrues! Les Grecs n'étaient pas moins
-affolés de chevaux que nos sportsmen le sont à présent.
-Les nobles Romains descendaient de Faunus,
-d'Hercule, d'Agamemnon, comme la maison de Savoie
-a pour ancêtre Bérold de Saxe, ou comme les
-marquis de Lévi sont cousins de la sainte Vierge. Pyrrhus
-guérissait les malades en leur pressant la rate, de
-son pied: vous avez vu les derviches hurleurs faire de
-même, à Constantinople. Argenteuil et Trêves, je
-crois, se disputent la sainte Tunique: c'était ainsi
-qu'on se vantait à Rome, à Siris, à Luceria, d'avoir la
-vraie Minerve des Troyens. Philippe, roi de Macédoine,
-avait bâti Ponéropolis, pour y reléguer des criminels,
-longtemps avant que les Anglais ne peuplassent
-Sydney de <i>convicts</i>. La loi des Douze Tables, déjà,
-interdisait d'enterrer dans la ville... Quoi encore?
-Jean-Jacques Rousseau accuse les sciences et les arts<span class="pagenum"><a name="Page_426" id="Page_426">[Pg 426]</a></span>
-de la corruption des hommes: Josèphe fait un crime à
-Caïn d'avoir inventé les poids et mesures. Un enfant,
-qui regardait dans l'eau une figure de Mercure, décrivit
-aux Tralliens toute la guerre de Mithridate; un autre
-enfant vit dans un verre d'eau la mort du roi Louis XIV,
-et la dépeignit au duc d'Orléans. On ferait des livres
-entiers de ces conformités, Monseigneur. Jusqu'aux
-idées, jusqu'aux doctrines passent, tour à tour, d'un
-parti à l'autre; on soutient des mêmes arcs-boutants les
-édifices les plus divers. Le dogme de Quatre-vingt-neuf,
-cet axiome fondamental des sociétés de notre
-temps, qu'au peuple seul appartient la souveraineté des
-États, que l'autorité des sujets l'emporte sur celle du
-roi, eh bien! mais, Monseigneur, c'était une opinion
-enseignée, reçue, mise en pratique dans toutes les communions
-chrétiennes, et dont les jésuites spécialement
-s'étaient faits les défenseurs... Le plus catholique des
-lieux communs! Oui, voilà ce qui est sorti de ce sublime
-livre à sept sceaux de la Révolution française, ouvert
-au milieu de tant de trompettes, de tonnerres, de tremblements
-de terre! La mort de Louis XVI a eu lieu, en
-vertu des mêmes principes qui avaient armé Jacques
-Clément, Balthazar Gérard, Ravaillac. La théorie et
-les maximes reprochées avec horreur aux jésuites
-sont celles mêmes qu'on applique dans la démocratie
-triomphante, si bien que la Révolution... ha, ha, ha!
-se trouve avoir pour mère le Gesù!</p>
-
-<p>&mdash;Ainsi, reprit Floris, après un silence, vous n'avez
-donc pas foi, Manès, aux destinées de la Démocratie?</p>
-
-<p>Le savant fit claquer ses doigts:</p>
-
-<p>&mdash;Qu'entendez-vous par là, Monseigneur? La chute
-prochaine des rois? L'avènement des Républiques?...
-Peuh! république ou monarchie, la pièce est la même
-sous d'autres masques... L'accession des foules au
-pouvoir? Mais le suffrage universel, tel qu'il se pratique
-actuellement, en France et aux États-Unis, est<span class="pagenum"><a name="Page_427" id="Page_427">[Pg 427]</a></span>
-précisément un leurre, une attrape, une duperie merveilleuse
-à fasciner les yeux des niais, un tour subtil
-de gobelet pour dépouiller la plèbe de ses droits et les
-lui filouter à sa barbe. La belle avance, n'est-ce pas?
-que la volonté qui gouverne soit celle d'un tribun et
-non pas d'un roi, que la caste privilégiée ne s'appelle
-plus la noblesse, mais la majorité de la Chambre, et que
-le peuple soit souverain, puisqu'il lui faut céder son
-pouvoir!... Souverain! Ha, ha, ha! souverain!... Un
-plaisant souverain, ma foi!... Un souverain de liards et
-de guenilles! Son trône est un siège boiteux, son palais
-un galetas sordide, son sceptre la navette ou l'outil
-qu'il manie douze heures par jour, sa couronne la marque
-au front, le sceau que la mort lui imprime, car la
-durée moyenne de la vie, pour ce troupeau des misérables,
-est d'un tiers ou de moitié plus courte que celle
-des bourgeois et des riches... Non, non, les vrais souverains,
-Monseigneur, les immortels tyrans de l'homme,
-ce sont les deux Mammons, les fantômes effrayants,
-les meurtrières abstractions sorties tout armées de sa
-cervelle, oui! le Capital et l'État. Voilà les bergers de
-nations, les deux monstrueux Polyphèmes, tondeurs,
-tueurs de leur bétail d'hommes, et qui, jusqu'à la fin
-des temps, les paîtront sous ces dures houlettes qu'on
-nomme: impôt, impôt du sang, lois, religions, nationalités.
-Qui pourrait, en effet, renverser ces colosses
-d'iniquité?... Certes, on rirait si Prométhée, torturé
-sur son rocher, espérait sa délivrance de Jupiter, de
-son tourmenteur même. Telle est pourtant l'illusion
-naïve dont se berce l'Humanité! C'est sous les ailes
-maternelles du vieux vautour qui lui ronge le foie,
-qu'elle dépose, pour y éclore, l'œuf précieux de son
-Age d'or. Pressés, foulés, meurtris de tyrannie, ce
-qu'appellent socialistes, communistes, collectivistes,
-tous les apôtres de la plèbe, tous les voyants des temps
-à venir, c'est un tyran, bien plus impitoyable encore,<span class="pagenum"><a name="Page_428" id="Page_428">[Pg 428]</a></span>
-puisqu'il serait impersonnel: l'État-Roi, l'État-Providence,
-l'État-Argus avec ses cent yeux, l'État-grand
-manufacturier de la félicité publique. Tous les hommes
-égaux, pareils! Chaque âme exacte et poinçonnée
-ainsi qu'un outil social! Les têtes humaines faites au
-moule, ni plus ni moins que les têtes d'épingles!...
-Rêves riants peut-être, Monseigneur, mais chimériques,
-assurément, tant que l'homme sera un animal vivant,
-et non pas une formule, un chiffre!... Lors même que
-l'on faucherait notre vieille race d'égoïsme, et qu'après
-le total cataclysme, une moisson d'hommes nouveaux
-sortirait des dents du Dragon, ceux-ci, conformément
-au mythe, se battraient, à peine hors du sillon, jusqu'à
-ce qu'un d'eux commandât aux autres. L'égalité est
-l'idéal de l'esprit de l'homme, et l'inégalité, le penchant
-de son cœur. Le rêve de l'équité n'est qu'un rêve. Le
-monde est bâti sur la force, en ce siècle dit civilisé,
-juste autant qu'aux premiers jours du globe.</p>
-
-<p>&mdash;Sur la force! répéta Floris.</p>
-
-<p>&mdash;Mais oui, sans nul doute, Monseigneur. Et d'abord,
-dans l'ordre physique, comment en serait-il autrement,
-puisque les êtres tirent leur accroissement, leur
-substance, les uns des autres? L'animal <i>vit</i> la mort du
-végétal; l'homme, la mort de l'animal. Chaque créature
-est un sépulcre insatiablement ouvert. La jeune vierge
-la plus suave exhale l'odeur des hécatombes. Le vieillard
-le plus vénéré apparaît peut-être aux yeux des
-Anges tel qu'un affreux caillot de sang, qui dégoutte
-de la tête aux pieds. La loi de nature est le meurtre:
-et l'Homme, ainsi qu'un miroir vivant, réfléchit cette
-loi, naïvement. C'est sur elle qu'il a modelé ses mœurs,
-ses conceptions, ses croyances; cet Ananké de la matière
-lui a servi de prototype, pour édifier son monde
-moral... Jusqu'à Dieu même, Monseigneur, jusqu'au
-culte qu'il nous faut lui rendre, nous l'épelons dans ce
-Livre de mort. Que sont les anciens holocaustes, les<span class="pagenum"><a name="Page_429" id="Page_429">[Pg 429]</a></span>
-cilices, les flagellations, sinon des souffrances subies,
-pour que le Moloch s'en réjouisse? Et sur tous les
-autels de la chrétienté, chaque matin, symboliquement,
-n'immole-t-on pas le Fils au Père, comme la seule
-hostie digne d'un Dieu? Partout, le meurtre, la violence,
-l'Até féroce aux ailes noires. Le mot <i>vertu</i> veut
-dire <i>force</i>. Les premiers, les plus glorieux, les plus
-grands des hommes, au gré des hommes, ce sont leurs
-exterminateurs... Vous-même, Monseigneur, à Watteoo,
-quand les naturels ont insulté et tenté de désarmer
-un détachement de vos matelots, n'avez-vous pas
-recouru aussitôt à la force, aux canons du <i>Black-Swan</i>?
-La belle homélie qu'un obus, pour évangéliser
-des sauvages!... C'est ainsi que, depuis quatre siècles,
-les Européens sont en train d'exterminer ou de déposséder
-les autres races de la terre. Les peuples resserrés
-halettent: la civilisation, comme une araignée, enveloppe
-le reste du monde. Plus de Peaux-Rouges,
-en Amérique; au seul contact de l'homme blanc, les
-Océaniens disparaissent; l'Anglais commence à flairer,
-à poursuivre jusque dans leurs dernières retraites, les
-Australiens, les Néo-Zélandais; l'Afrique entière est
-envahie. Voracement, chaque nation chrétienne s'efforce
-d'engloutir le plus qu'elle peut de la terre, quitte à le
-revomir un jour... De quel droit? Du droit du plus
-fort, seule vérité, seule sentence fixée au cœur de
-l'homme par un clou solide. Tout le reste: fraternité,
-égalité, progrès des lumières, des mots, Monseigneur,
-des chants de flûte; mais, au-dessous, on entend
-aboyer, comme autour de la Scylla marine, les gueules
-horribles de la guerre. Cent ans d'humanitairerie ont
-enfin abouti à ceci: tout citoyen soldat, vingt millions
-d'hommes en armes, l'Europe entière devenue un
-vaste camp. N'est-il pas clair que nous voilà retournés
-à l'état de nature, à la barbarie primitive, chacun
-gardant, l'arc à la main, sa hutte d'écorce ou sa caverne?</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_430" id="Page_430">[Pg 430]</a></span></p>
-
-<p>Un moment de silence suivit. Floris, assis, le poing
-sous le menton, presque indistinct dans la nuit, poussait
-par intervalles un long soupir.</p>
-
-<p>&mdash;Ne croyez-vous donc pas à la science, Manès?
-demanda-t-il tout à coup.</p>
-
-<p>Le savant eut un ricanement:</p>
-
-<p>&mdash;Quelle science, Monseigneur? Si par ce mot vous
-entendez une sorte de Vulcain moderne, agençant, machinant
-notre vie, et lui forgeant, de jour en jour, des
-rouages plus exacts, un dieu Cabire, patient, rusé,
-utilisant pour ses soufflets les fluides et les forces de la
-terre, certes, Monseigneur, qui pourrait douter de cette
-science-là? Tout ce qui nous entoure est son œuvre;
-elle a jailli du cerveau de l'homme, dès la naissance du
-vieil Adam. Le premier tireur d'arc, le premier potier
-l'ont eue, comme nous, pour inspiratrice, car la transmission
-du mouvement et la compressibilité de la matière
-sont des phénomènes scientifiques, absolument
-au même titre que les effets les plus subtils de l'électricité
-et des lois acoustiques.</p>
-
-<p>&mdash;Ce n'est pas la science, Manès; c'est l'industrie,
-dont vous me parlez.</p>
-
-<p>&mdash;C'est qu'il n'y a pas d'autre science, Monseigneur,
-repartit le savant. Celle de qui les sots proclament, en
-ce temps-ci, qu'elle a pénétré tous les mystères, ce
-prétendu soleil du monde invisible, cette doctrine ajustée
-aux choses comme la bague au doigt, ce catéchisme
-rationnel, mille fois plus cru, plus vénéré que le catéchisme
-divin, niaiseries, Monseigneur, mensonges! Si
-<i>savoir</i> implique <i>comprendre</i>,&mdash;et comment donc savoir
-sans comprendre?&mdash;alors, l'homme le plus savant de
-nos Académies en sait tout juste autant que l'homme-singe,
-l'anthropopithèque primitif, en admettant qu'il y
-ait eu un tel homme. Quoi que l'on affirme, Monseigneur,
-le cercle de ténèbres qui nous environne n'a
-pas reculé d'un empan. Le doute, l'obscur, l'inconnaissable,<span class="pagenum"><a name="Page_431" id="Page_431">[Pg 431]</a></span>
-continuent de peser sur nous, aussi fatalement
-que la terre doit tourner, jusqu'au dernier jour, sous
-son cône d'ombre.</p>
-
-<p>&mdash;Ainsi, la vérité n'est pas! s'écria Floris.</p>
-
-<p>Manès répondit, en souriant:</p>
-
-<p>&mdash;La vérité existe, Monseigneur; le difficile est de
-la connaître... Mais, puisque nous en sommes sur ce
-propos, quoique, assurément, je ne saurais dire le chemin
-qui nous y a conduits, je vous expliquerai maintenant
-mon scepticisme, jusqu'au bout... Et d'abord,
-dites-moi, Monseigneur, quelle est la clef qui nous
-ouvre les choses? Évidemment, rien que les sens. C'est
-par leur voie que les odeurs, les saveurs, les couleurs,
-la lumière, tout l'étrange ballet des atomes s'achemine,
-et empreint en nous ce qu'on appelle leurs qualités.
-Mais la question est précisément si ces qualités sont
-réelles, si le chaud, la douceur, la mollesse, le poids, la
-légèreté tiennent à l'objet, et constituent, comme le
-vulgaire se l'imagine, l'argile même dont il est pétri,
-ou bien, suivant ce que démontrent la plupart des philosophes,
-si elles ne sont rien que nous-mêmes, modifiés
-au contact des choses. En effet, Monseigneur,
-puisque le monde doit passer au prisme de nos sens,
-quelle certitude aurons-nous jamais que le rayon qui
-en résulte nous peint le monde, et non pas nos sens?...
-Y a-t-il du bruit dans le canon, ou seulement dans notre
-oreille? La lumière remplit-elle l'air, ou le cristallin de
-notre œil? Le feu, en soi, et indépendamment des effets
-que nous en éprouvons, a-t-il de l'éclat et de la chaleur?
-En d'autres termes, nos perceptions nous donnent-elles,
-ainsi qu'on le croit, une relation à l'univers,
-ou simplement un rapport à nous-mêmes?... Grave
-problème, Monseigneur! Pierre d'achoppement de la
-science! Au seuil même de ce qu'il doit connaître, l'esprit
-humain vacille et trébuche... Car, dès qu'on pose
-pour certain,&mdash;et comment en douter raisonnablement?&mdash;que<span class="pagenum"><a name="Page_432" id="Page_432">[Pg 432]</a></span>
-l'objet n'est que le composé, la somme
-de nos sensations, de là s'ensuit l'éternel mystère de
-ce qu'il est avant d'être senti, puisque seule, la sensation
-nous met en rapport avec lui. Donc, tout ce qu'on
-peut affirmer, c'est qu'il est le support inconnu des impressions
-que nous en recevons... Passons encore plus
-avant. Il n'y a même pas, Monseigneur, de liaison nécessaire
-entre l'objet représenté et l'idée qui le représente.
-Tous les visionnaires voient ce qu'ils voient. Ne
-sommes-nous pas déçus comme eux, quand nous
-croyons qu'il existe hors de nous, autre chose que des
-apparences?... Peut-être l'éternelle illusion tisse-t-elle,
-autour de tous les êtres, une sorte de réseau magique,
-où nous nous trouvons renfermés, comme le ver dans
-la soie. Peut-être sont-ce nos rêves seuls qui bâtissent
-dans le vide immense, la Cité d'erreurs et de mirage
-que nous nommons l'univers. La terre et l'Océan, Monseigneur,
-cet abîme constellé du ciel, avec ses millions
-de millions d'étoiles, ce prodigieux engrenage forgé
-d'espaces et de soleils, tout cela, peut-être, n'est qu'un
-prestige, un petit mouvement de nos nerfs, les taches
-de notre œil malade, des bulles, des fantômes, des
-riens. Notre science tant célébrée passe à travers des
-ombres vides, comme la bise à travers le porche d'un
-palais en ruine. L'objet même de nos recherches s'évanouit,
-se dissipe; nous n'étreignons jamais que le
-néant.</p>
-
-<p>&mdash;Mais pourtant, répliqua le Grand-Duc avec une
-sorte de brusquerie, quelques subtilités qu'on imagine,
-ce ne sont pas nos sens qui jugent et qui comprennent
-la vérité. C'est la raison, l'entendement, l'esprit, ou tel
-nom que vous voudrez lui donner.</p>
-
-<p>&mdash;Soit, Monseigneur! reprit le savant. Mais cet entendement,
-quel est-il? Peut-on le définir, le connaître?
-Nos disputes et nos méditations ont-elles réussi, depuis
-trois mille ans, à éclaircir son mode d'action, son lieu,<span class="pagenum"><a name="Page_433" id="Page_433">[Pg 433]</a></span>
-son principe, sa nature intime?... Non, l'esprit s'échappe
-à lui-même. Ce juge de tout ne peut juger de
-ses propres opérations. Pour comprendre l'entendement,
-il faudrait un autre entendement; pour celui-ci,
-un autre encore, et ainsi à reculons jusqu'à l'infini...
-Puis donc que l'esprit s'ignore soi-même, et que
-jamais aucun œil n'a percé les ténèbres de la caverne
-d'où il rend à l'homme ses oracles, avec quelle assurance
-nous servirons-nous de ce qui nous est inconnu
-pour connaître ce qui nous est inconnu, et quelle
-créance pourrons-nous avoir aux jugements de la raison?...
-Mais, dit-on, elle est sa propre lumière. Étrange
-assertion, Monseigneur! Car vouloir démontrer par
-raison que la raison est véridique, n'est-ce pas&mdash;dussiez-vous
-derechef m'accuser de subtilité!&mdash;usurper,
-comme déjà prouvé, cela même qui est en question?...
-Bien, bien! sans rancune, mon cher Floris! et le vieillard
-se mit à rire. Je connais l'effet irritant que produisent
-sur les esprits qui n'y sont pas accoutumés, les
-raisonnements métaphysiques. Il leur semble que des
-araignées tissent autour d'eux leurs toiles invisibles;
-ils s'indignent comme Gulliver, enchaîné par les Lilliputiens.
-Mais, enfin, tel est le dilemme: ou nous
-abandonner à nos sens et aux erreurs populaires, ou
-bien nous résigner à suivre patiemment les mille détours
-de la dialectique... En résumé, que peut-on affirmer
-de l'esprit? Uniquement ceci, Monseigneur: que
-ne créant rien par lui-même, car sans le corps, évidemment,
-il ne saurait non plus qu'une pierre, tout son
-effort se borne à ranger les choses sensibles dans sa
-perspective, à les classer, à les coordonner, bref, à
-réunir en volume ce que les sens lui font tenir, ainsi
-que par feuillets séparés, d'où il suit que si les feuillets
-se trouvaient autres, le livre aussi serait différent.
-Le proverbe florentin dit bien: <i>Le tailleur fait le vêtement
-comme il a le drap.</i> Notre esprit dépend, par<span class="pagenum"><a name="Page_434" id="Page_434">[Pg 434]</a></span>
-conséquent, de notre tact, de notre goût, de nos yeux,
-de notre odorat, de nos oreilles. Il est cousu au sac du
-corps, muré dans le cachot de nos sens... L'Homme
-est un luth vivant à cinq cordes. Pourra-t-il prétendre
-sonner, au moyen de cette mesquine gamme, toute la
-profonde harmonie, l'immense symphonie de l'univers?...
-Nous constatons qu'un sens de moins appauvrit
-et diminue notre âme. Ainsi, dix sens, vingt sens
-de plus, si quelque Dieu nous en dotait soudain, lanceraient
-notre esprit comme sur des ailes, hors du puits
-étroit et obscur que nous nommons la Science, et nous
-révéleraient, sans doute, dans une lumière inconnue,
-des essences et des objets, par myriades, desquels
-nous n'avons aucune idée... Qu'on vante à présent le
-génie de l'homme! Qu'on en célèbre l'énergie, l'audace,
-l'instinct sublime! Ha, ha! nous ne savons même
-pas si la raison est raisonnable... Ses lois sont-elles
-générales? Embrassent-elles tout l'univers, ainsi que
-notre orgueil le proclame, ou bien, formées par notre
-entendement, d'après les perceptions des sens, leur
-portée se limite-t-elle à notre condition terrestre?
-Peut-être que nos vérités ne sont rien d'autre que
-notre manière de concevoir. Peut-être la raison est-elle
-le mirage personnel de l'homme... Oui, dans un
-coin de l'Infini, il y a peut-être la raison de la petite
-planète Terre, comme ailleurs la raison de Saturne et
-de l'étoile <i>Alpha</i> de la Lyre!</p>
-
-<p>Le Grand-Duc secoua la tête; puis, lentement, après
-un silence:</p>
-
-<p>&mdash;Ainsi, l'évidence ne prouve rien?</p>
-
-<p>Manès répondit en souriant:</p>
-
-<p>&mdash;Pas autre chose, Monseigneur, que l'optique de
-notre raison... Et d'ailleurs, même en la tenant pour
-le critérium de la vérité, quelle foi avoir en l'évidence,
-puisqu'elle peut se trouver dans le faux aussi bien
-que dans le vrai? L'Oracle et les augures ont été<span class="pagenum"><a name="Page_435" id="Page_435">[Pg 435]</a></span>
-évidents à tous les peuples de l'antiquité. Ce qui paraît
-à l'esprit du dormeur, de l'ivrogne, de l'insensé, n'offre
-pas moins d'évidence que ce qui paraît à l'esprit de
-l'homme raisonnable. Il n'y a rien de certain, Monseigneur,
-les axiomes pas plus que le reste. Ces fondements
-de la démonstration, ces vérités que l'on prétend
-intelligibles par elles-mêmes, ces premiers anneaux des
-sciences, ces propositions éternelles, qui, soi-disant,
-enveloppent les choses, comme un compas, lorsqu'on le
-tourne, circonscrit l'espace nécessairement, tout cela
-est vague et chimérique!... Et, en effet, si l'évidence
-fait le signe de la vérité, quel axiome a jamais été plus
-évident que celui-ci: <i>Il ne peut exister d'antipodes</i>; ou
-mieux vérifié quotidiennement que cet autre: <i>La nature
-a horreur du vide</i>; ou plus immuable que ce dernier,
-presque naïf à le formuler: <i>Un corps ne peut agir
-où il n'est pas</i>? Trois vérités qui sautent aux yeux,
-trois de ces principes certains, qu'il suffit d'entendre
-pour les croire!... Vous vous récriez, Monseigneur...
-Eh! sans doute. On vous a appris que la terre est
-ronde, que l'air est pesant, et comment, pour quelques
-shillings, on télégraphie jusqu'en Amérique. Mais, si
-vous ne le saviez pas, quelles raisons aurait votre raison
-de suspecter ces axiomes?... Et tenez, celui-ci, que
-vous en semble? <i>L'identité de la composition implique
-l'identité des propriétés</i>; en d'autres termes, Monseigneur:
-<i>Deux corps dont la composition est la même,
-sont identiques.</i> Rien de plus évident, n'est-ce pas?
-Eh bien! rien de plus faux, toutefois. Ce qu'on nomme
-l'isomérie a ruiné cette vérité-là. Deux corps composés
-identiquement peuvent être fort différents. Le terrible
-acide cyanhydrique se trouve le même, chimiquement,
-qu'un sel inoffensif, le formiate d'ammoniaque. Les divers
-éléments de l'urée composent aussi le cyanate d'ammoniaque
-hydraté... Soit! <i>Deux et deux font quatre</i>, direz-vous.
-Cela, du moins, est une vérité... Non pas tant<span class="pagenum"><a name="Page_436" id="Page_436">[Pg 436]</a></span>
-vérité, Monseigneur, que pure identité d'idée, tautologie
-flagrante, avérée! Qu'est-ce que le nombre, en
-effet, sinon l'unité ajoutée à elle-même? En sorte que
-<i>deux et deux font quatre</i> signifie seulement ceci: <i>Quatre
-fois l'unité sont quatre fois l'unité</i>... Allez, Monseigneur,
-on a beau chercher et se tourner de tous les
-côtés, il n'existe pas d'axiomes. Ces premiers-nés de
-l'esprit humain vont de pair avec leurs cadets. Comme
-n'importe quel aphorisme, ils expriment uniquement
-une évidence de rapport. Ce sont des <i>parce que</i> et non
-des <i>pourquoi</i>, des effets et non pas des causes; des
-concepts strictement taillés à la mesure des phénomènes,
-et qui, bien loin de précéder la connaissance, en
-dépendent, de façon qu'en tirer des preuves, c'est
-prouver la chose dont il s'agit dans tel ou tel cas particulier,
-par la chose en question elle-même, considérée
-au général.</p>
-
-<p>Le Grand-Duc se leva sans parler, et il fit, d'un pas
-machinal, sept ou huit tours sur la terrasse, puis, s'arrêtant
-en face du vieillard:</p>
-
-<p>&mdash;Donc, reprit-il amèrement, pour ne pas mentir, il
-faudra ne plus rien affirmer désormais; répondre à tout
-qu'on doute, qu'on ignore, craindre même d'avouer que
-l'on vit, se fermer la bouche avec la main... Non, non,
-c'est impossible, Manès. Il y a pourtant des certitudes,
-des vérités mathématiques.</p>
-
-<p>Le savant haussa les sourcils ironiquement:</p>
-
-<p>&mdash;Certes! Mais comment donc, Monseigneur! Vérités
-sûres, manifestes, et dont l'homme, d'ailleurs, a si
-bonne opinion, qu'envoyant au ciel généreusement ses
-calculs, ses roues, ses paraboles, il en a fait présent à
-Dieu, lequel, selon le divin Platon, exerce la géométrie...
-Le seul malheur, mon cher Floris, est que ces
-vérités admirables marchent toujours derrière un si,
-ni plus ni moins que ce dicton des petits enfants bien
-connu chez nous: <i>Si le Kremlin était de beurre, le<span class="pagenum"><a name="Page_437" id="Page_437">[Pg 437]</a></span>
-moujik le mangerait!</i>... De même, si elles existaient,
-pourrait-on dire, quelle merveille que les mathématiques!...
-En effet, réfléchissez-y, cette science n'a
-d'objet que nos idées. L'homme a tiré de son esprit des
-abstractions et des figures chimériques, et n'ayant pas
-à s'inquiéter qu'elles cadrent à la réalité, il en développe
-les propriétés qu'impliquait d'avance leur définition.
-Il n'y a donc rien, dans les mathématiques, que
-ce que nous y avons mis: la vérité que découvre Archimède,
-au terme de sa démonstration, est la répétition
-exacte de la supposition dont il est parti... Comme
-un baladin, Monseigneur, fait cheminer sa muscade, de
-gobelet en gobelet, jusqu'à celui qu'il a marqué tout
-d'abord, ainsi le mathématicien déduit et pousse ses conséquences,
-dont la dernière, enfin, n'est vraie que parce
-qu'elle se trouve identique avec celle qui la précède,
-celle-ci avec la précédente, et ainsi de suite, en remontant
-jusqu'à la première supposition. Ce qu'on appelle
-«vérités mathématiques» se réduit donc, comme je le
-disais, à des identités d'idées: ces prétendues sciences
-exactes sont pareilles à un arbre immense portant sa
-tête dans les nues, mais dont le pied pose sur le vide...
-La géométrie, Monseigneur, est le roman de notre raison.
-Un simple point sans étendue, c'est-à-dire rien,
-le néant même, produit en se multipliant, les lignes,
-les surfaces, les plans, évolue, se gonfle, et met bas
-enfin, comme un cheval de Troie d'une autre sorte, la
-géométrie tout entière. Vous sentez dès lors combien il
-importe à la dignité de l'esprit humain qu'Hippocrate
-de Chio parvienne un jour à carrer les lunules du cercle
-et milord Brounker les hyperboles; encore que, de
-l'aveu de tous, il n'y ait ni cercle ni hyperbole, et qu'en
-rechercher les propriétés, ce soit justement vouloir
-connaître la chanson que chantaient les Sirènes, ou le
-pelage et le genre de vie des licornes et des hippogriffes!...
-Pour comble de folie, Monseigneur, cette<span class="pagenum"><a name="Page_438" id="Page_438">[Pg 438]</a></span>
-science, sortie du néant, plonge, en trois pas, dans
-l'infini. L'opérateur barbouille son papier de 8 couchés
-horizontalement, et le voilà persuadé qu'une cervelle
-humaine, en dilatant ses six pouces environ de long
-sur cinq de large et trois de hauteur, admet et absorbe
-l'infini, que dis-je? plusieurs infinis, car ces habiles en
-reçoivent d'infiniment plus grands les uns que les
-autres... Ne croyez pas que je me moque! Le célèbre
-Torricelli a démontré qu'une quantité finie et une
-quantité infinie étaient égales. D'autres prouvent qu'il
-y a des quantités infinies bornées de chaque côté. Peu
-importe qu'on déraisonne, pourvu qu'on enchaîne des
-raisonnements... Et que d'autres impossibilités! Au
-milieu de quelles nuées, de quelle Cité des coucous, les
-mathématiciens ont-ils rencontré ces fameuses lignes
-asymptotes, destinées à toujours s'approcher, sans se
-rencontrer jamais? En quel métal, en quelle pierre
-tailleront-ils leurs cissoïdes, leurs conchoïdes, leurs directrices?...
-Remarquez, de plus, Monseigneur, qu'à
-l'encontre de l'opinion vulgaire, il ne règne entre eux
-pas moins de disputes que parmi le reste des savants.
-L'évidence qu'un théorème porte pour l'un, comme sur
-le front, paraît à l'autre plus que douteuse; et répliques
-et réfutations d'entrer en jeu! Cette façade de logique,
-claire et nue, que présente la géométrie, masque, par
-derrière, un labyrinthe, aussi obscur, aussi tortueux que
-celui des autres sciences. Combien, et non des moins
-illustres, y ont déjà perdu leur chemin, aboutissant
-enfin, comme Longomontan ou Grégoire de Saint-Vincent,
-à trouver la Chose impossible, cette quadrature
-du cercle, qui symbolise pour la foule la duperie, l'illusion
-géométrique!... Et l'instinct de la foule a raison.
-Oui, la mathématique pure est l'art d'extravaguer méthodiquement.
-Le nombre n'existe, Monseigneur, qu'autant
-que son application à quelque propriété de la matière
-lui donne de la réalité. C'est notre faiblesse que<span class="pagenum"><a name="Page_439" id="Page_439">[Pg 439]</a></span>
-prouve cette science tant admirée; c'est notre sottise
-qu'elle aide. Impuissants à concevoir les choses, nous
-y promenons cette toise qui nous les mesure, et qui en
-gradue l'immensité à notre petitesse. L'arithmétique
-et l'algèbre ne sont rien qu'une aide, une routine, une
-manière d'opérer. Elles abrègent nos idées, et les disposent
-dans un bon ordre, tandis que la géométrie nous
-les dessine et nous les rend sensibles... Des ailes, a-t-on
-dit. Non pas! mais le bâton d'aveugle de l'esprit
-humain.</p>
-
-<p>La lune effilée, avec son croissant, se levait enfin
-dans le ciel, au milieu du fleuve des étoiles. C'était ce
-moment de la nuit où le silence, déjà profond, se fait
-plus surnaturel encore. Depuis la nébuleuse lointaine
-jusqu'aux dalles de la terrasse que foulaient Manès et
-le Grand-Duc, on eût dit qu'un cercle magique était
-tracé autour de Djeddah et des ondes qui l'environnent.
-Le vieillard poursuivit, après une pause:</p>
-
-<p>&mdash;Et de même pour tout le reste. En morale, en métaphysique,
-nos vérités sont aussi creuses. Nous ne
-pouvons pas mieux fonder nos rapports avec nos semblables,
-qu'avec les pures conceptions de notre esprit...
-Qu'est-ce que le bien et le mal? Quelle réalité ont-ils?
-Ce que nous nommons Ordre et Confusion, Vice et
-Vertu, Laideur et Beauté, tout cela, comme une peinture,
-ne s'efface-t-il pas sous le doigt? Bien vieille
-énigme, Monseigneur, et dont le mot est plus amer à découvrir
-qu'à ignorer!... En effet, une ancre, une seule,
-retient toute la morale humaine: c'est la croyance à notre
-liberté. Mais cette liberté, qu'est-ce donc? Évidemment,
-rien que notre pouvoir d'accomplir ce que nous
-voulons. Quant au vouloir lui-même, il nous échappe,
-par la raison bien simple, Monseigneur, que nul ne peut
-vouloir sans raison. Car quel Dieu même concevrait
-une chose qui nous détermine et qui n'est pas déterminée,
-une action ne dépendant de rien et dont d'autres<span class="pagenum"><a name="Page_440" id="Page_440">[Pg 440]</a></span>
-actions dépendent, qui, sans nécessité, et partant sans
-motif, produit actuellement A, tandis qu'elle pourrait
-aussi bien produire B ou C ou D; en deux mots: le <i>hasard
-absolu</i>?... Non! le trait demeure encoché, si
-une main ne tend pas la corde; il n'y a pas d'effet
-sans cause... C'est nécessairement qu'on veut, en conséquence
-des idées qui se présentent à nous et qui nous
-déterminent. Les volontés des hommes, Monseigneur,
-ne s'envolent pas dans l'air, au hasard, comme des oiseaux,
-mais la Nécessité les scelle, à chaque instant,
-ainsi qu'avec du plomb fondu. La plus minime de nos
-actions est liée à la Roue du monde, aussi indissolublement
-que le lever quotidien du soleil... Reconnaissons
-donc, de bonne foi, que le bien et le mal n'expriment
-que nos façons d'imaginer. Le vieil Adam, persuadé
-que l'univers était créé pour lui, a nommé le Bien ce qui
-lui servait, et le Mal ce qui pouvait lui nuire. Son
-égoïsme a partagé les choses, selon qu'elles l'affectaient:
-et elles restent à jamais séparées, comme le
-vinaigre et l'huile dans le même vase, encore qu'elles
-n'en soient ni plus ni moins parfaites pour charmer les
-désirs de l'homme ou pour lui déplaire, pour choquer
-ce roi de la nature ou bien pour le favoriser. Ces grands
-mots: beauté, conscience, bonté, héroïsme, sainteté,
-ne sont rien que les voiles peints dont nous offusquons
-nos yeux, et sous lesquels on trouve simplement la volupté,
-l'orgueil, l'intérêt des créatures à deux pieds.
-Le vice et la vertu sont vides. Des mots sonores, et
-rien de plus!... Non que je veuille, mon cher Floris,
-dans le commun usage de la vie, ne pas approuver, ne
-pas suivre, ce qu'approuve et suit le troupeau vulgaire;
-mais c'est l'amer privilège du sage, de pratiquer la vertu
-sans y croire... Et même, enfin, tout autour de nous,
-cette foi si ardente des hommes, ce grand amour officiel
-de la morale et de l'équité, ne vont pas, il faut bien
-l'avouer, sans quelques accommodements. Réfléchissez-y,<span class="pagenum"><a name="Page_441" id="Page_441">[Pg 441]</a></span>
-Monseigneur, et, comme le peintre qui se recule,
-vous verrez les notions que l'on croit les plus rigides et
-les plus fixes, changer de perspective, au gré de nos
-passions, de nos lois, de nos préjugés, et le mal devenir
-le bien... Que dira-t-on qui soit mauvais d'un consentement
-unanime? Le vol! Mais l'État, Monseigneur,
-nous prend aussi ce qui nous appartient... L'inceste,
-les ordures de la chair? Bah! simple crime d'opinion, et
-qui varie de peuple à peuple. Un frère et une sœur
-d'Athènes se mariaient saintement sous l'œil des dieux;
-une vierge de Babylone se prostituait par piété. L'homicide?
-Mais en ce cas, pourquoi les supplices, pourquoi
-la guerre? Quel jeu est-ce que celui-ci, de souffler
-de la même bouche tantôt la douceur et tantôt le meurtre,
-de fixer, selon nos convenances, des jours où le
-sang est impie et d'autres où il est glorieux; bref,
-d'être à la fois ange et tigre!... Vous le voyez vous-même,
-Monseigneur, l'imagination dispose de tout.
-Elle fait la beauté, le bonheur, l'honnêteté, la vertu.
-Elle a fait jusqu'à Dieu lui-même, châtieur, punisseur
-de nos crimes, espèce de Juge impitoyable qui échange
-son paradis contre des larmes et des souffrances, et
-torture ses damnés dans les flammes: grand justicier,
-puissant vengeur, soutien des lois, règle et norme de
-l'équité. Tel est le mors dont on nous a domptés, le
-Dieu des prêtres et des théologiens! Tel est le Dieu du
-cœur de l'homme!... Mais bah! le Dieu de sa raison,
-l'autre Idole, n'est pas moins grossière. La philosophie,
-jusqu'ici, pour expliquer l'Inconnaissable, s'est
-bornée, comme une fée bavarde, à lui imposer des
-noms différents. Dieu a donc été, tour à tour, l'<i>Idée</i> de
-Platon, le Νοῦς d'Aristote, la <i>Nature</i> de Giordano Bruno,
-la <i>Substance</i> de Spinoza, la <i>Chose en soi</i> de Kant, le
-<i>Moi</i> de Fichte, la <i>Raison</i> de Hegel, la <i>Volonté</i> de
-Schopenhauer... Comme si le Mystère ineffable ne fût
-rien de plus qu'un jeu de grammaire, un vocable à<span class="pagenum"><a name="Page_442" id="Page_442">[Pg 442]</a></span>
-trouver, complétant une inscription mutilée, et dont les
-dimensions, le genre et le nombre doivent s'ajuster au
-mot qui manque!... Le Dieu de l'homme, Monseigneur,
-voulez-vous que je le définisse? C'est l'homme s'adorant
-soi-même. L'esprit humain ne peut se dépasser,
-pas plus que les eaux ne s'élèvent au-dessus du niveau
-de leur source. Dans son autolâtrie naïve, l'homme a
-divinisé son image, donnant à l'Être inconcevable
-autant de masques et le peignant en autant de couleurs
-qu'il se sentait de facultés. Tout culte, toute théodicée
-aboutissent à l'anthropomorphisme. La Sainte Vierge,
-c'est Dieu-femme; la Trinité, la famille humaine idéalisée;
-Dieu lui-même, Père et Seigneur, l'ombre de
-l'homme.</p>
-
-<p>Manès se tut. Un léger brouillard blanc commençait
-à fumer sur la mer; la chaleur était moins accablante.
-Deux ou trois flambeaux s'allumèrent au-dessous de la
-terrasse, dans la cour où étaient campés les envoyés
-du chérif de la Mecque. On entendait les chevaux entravés
-s'agiter, frapper du pied... Le savant reprit
-d'une voix lente:</p>
-
-<p>&mdash;Et maintenant, pour avoir fait le tour entier de
-nos connaissances, il ne me reste qu'à démontrer combien
-sont vaines et illusoires ces sciences de la Nature,
-où l'on met tant d'orgueil aujourd'hui... En effet, Monseigneur,
-toutes choses étant relatives à quelque autre,
-comment savoir jamais ce qu'elles sont? L'azote, par
-exemple, est défini un corps simple, gazeux, etc...
-mais il n'y a de gaz que parce qu'il y a des solides et
-des liquides; et ainsi, à l'infini. Le fait le plus vulgaire
-forme le centre d'un prodigieux tourbillon, où des millions
-de millions d'orbes entre-croisent couleurs sur
-couleurs, rayons sur rayons, sphères sur sphères, éternellement.
-Comme dans l'Océan, le flot s'appuie au flot,
-ainsi les choses se modèlent à nos yeux, par leurs contrastes
-ou par leurs ressemblances. Toutes nos vérités<span class="pagenum"><a name="Page_443" id="Page_443">[Pg 443]</a></span>
-démontrées ne le sont donc que provisoirement. Dans
-cette enchaînure infinie, elles changeront forcément
-d'aspect, selon qu'on les rattachera à telle ou telle vérité
-insoupçonnée et plus profonde. L'homme espère-t-il remuer
-toutes les pierres de la nature? Fera-t-il le tour de
-chaque étoile? Qu'importent quelques phénomènes qu'il
-observe avec tant de labeur! Dans la vue de l'infini qu'il
-faudrait connaître, tous les finis sont égaux. L'esprit
-humain, sans contredit, n'est pas capable de savoir tout,
-et ne peut rien savoir, s'il ne sait tout... Par surcroît,
-dès le second pas, autre difficulté non moins grave.
-Car, de ce qu'une explication s'accorde avec les faits
-observés, s'ensuit-il nécessairement que cette explication
-soit la vraie? Autant prétendre, Monseigneur, que
-nous connaissons tous les possibles. La nature est un
-immense chiffre. Rien n'empêche que l'on y trouve
-plusieurs sens suivis et raisonnables, en usant de clefs
-différentes... Les choses, toujours, se prêteront, comme
-une cire complaisante, au sceau dont on voudra les empreindre.
-La rencontre la plus concordante peut ne
-prouver que le hasard. N'est-ce pas Pierre le Loyer,
-un docte fou du seizième siècle, qui ayant fait sortir
-par anagramme, d'un vers d'Homère, son nom, son
-pays, sa province, le village de sa naissance, en concluait
-que le poète l'avait connu et prophétisé?... De
-même, la plupart des hommes, parce qu'ils voient leur
-almanach annoncer les éclipses à jour fixe, en infèrent
-que l'astronome a reconnu et comme démonté les moindres
-rouages célestes, sans se douter qu'il n'y a là qu'un
-empirisme, une formule, une méthode aveugle et de
-routine, pratiquée, depuis trois mille ans, par les Indiens,
-les Chinois et les Grecs... Toutes nos sciences,
-Monseigneur, ressemblent à cette peau de bœuf dont
-Prométhée voulut duper Jupiter. Elles présentent assez
-bien l'extérieur des phénomènes et satisfont grossièrement
-à l'œil, mais il leur manque les entrailles, la vie...<span class="pagenum"><a name="Page_444" id="Page_444">[Pg 444]</a></span>
-Car, enfin, que poursuit la science? Uniquement les
-causes, je présume. Que trouve-t-elle? Des effets.
-L'homme en est, depuis trente siècles, à la première
-lettre du Livre. Il a beau l'orner de couleurs, de dorures,
-d'arabesques, ce n'en est pas moins toujours la
-même. Quatre ou cinq effets généraux, dont nous déduisons
-la foule des autres, sont pour nous les lois de
-la nature. Quelques noms soutiennent toute la science,
-semblables à ces lièges des pêcheurs qui font surnager
-le filet. On dit: Esprit, Matière, Force, Mouvement,
-Premiers principes, mais ces mots que la bouche prononce,
-l'entendement ne les conçoit pas. Ils nous expriment
-seulement le sentiment confus qu'on a des
-choses, l'espèce de flambeau fumeux que l'on en approche
-en tâtonnant, la formule non d'une idée, mais d'un
-effort vers une idée, une pensée de pensée, l'ombre
-d'une ombre!... En effet, voyons, Monseigneur, que
-signifie pour nous le mot <span class="smcap">MATIÈRE</span>?... Dirons-nous que
-nous le comprenons? Mais la fameuse attraction de
-Newton est une qualité occulte... Comment tient-elle
-rassemblés des atomes ne se touchant pas? Ces atomes,
-qui sont des masses de matière, quel lien les serre
-et les soutient eux-mêmes?... Nous n'arrivons pas davantage
-à nous faire une idée de la <span class="smcap">FORCE</span>. La gravitation,
-par exemple, suppose qu'un corps agit sur un
-autre et l'enchaîne à travers le vide. Or, le vide, c'est
-le néant, et qui jamais a pensé le néant? Le concept
-en est si impossible que ce néant, nous le mesurons,
-nous en donnons les dimensions: tant de milliers de
-lieues de la terre à la lune, tant jusqu'au soleil, tant
-jusqu'aux étoiles, comme si un pur rien pouvait être
-étendu en longueur, en largeur et en profondeur!...
-La nature du <span class="smcap">MOUVEMENT</span>, où la science aujourd'hui
-réduit tout, n'est pas moins inexplicable. Comment le
-définirons-nous? La modification d'un rapport de distances?...
-L'action par laquelle un corps passe d'un<span class="pagenum"><a name="Page_445" id="Page_445">[Pg 445]</a></span>
-lieu à un autre?... Mais c'est là seulement rendre
-compte du mouvement apparent. Dans un espace sans
-limites comme l'univers, le changement de lieu est
-inconcevable, parce que le lieu même est inconcevable.
-Qu'est-ce que marcher toujours, et n'avancer jamais?
-Tous les lieux doivent être à distance égale de
-limites qui n'existent pas... Bornerons-nous le monde?
-Mais avec quoi? Où tomberait, en ce cas, la flèche
-lancée du haut de son rempart?... Tout, Monseigneur,
-est incompréhensible!... L'esprit humain, comme un
-enfant placé entre la Chimère et le Sphinx, n'a le
-choix qu'entre deux impossibilités. Il se détermine
-pour l'une, parce que la doctrine opposée lui paraît <i>plus
-impossible</i> encore, comme si ce qui est impossible pouvait
-l'être plus ou moins... Partout, la nuit; partout, le
-mystère! Les dernières idées scientifiques se réduisent
-à de purs symboles, et non à des notions du réel... La
-Nature, la Force, le Mouvement, tous ces noms superbes
-qu'il suffit de prononcer, à nous en croire, pour voir
-s'élever aussitôt, comme avec la lyre d'Amphion, le
-dôme immense de l'univers, reconnaissez-les, Monseigneur.
-Ce sont simplement les anciens Dieux, les
-Olympiens grecs et romains, dont chacun se trouvait,
-en effet, l'âme de quelque pièce du monde, ou encore,
-les Eons alexandrins... La science a bien le droit, vraiment,
-de jeter au nez des philosophes leurs abstractions
-réalisées. Elle-même ne pense, ne parle, ne connaît
-rien que ces abstractions... Le vrai symbole du
-savoir humain, tenez, Monseigneur, regardez-le! C'est
-ce croissant qui, tous les mois, change, grandit, s'amincit,
-s'éclipse, puis reparaît entre les étoiles.</p>
-
-<p>Et, ricanant, levant les bras dans une adjuration
-ironique:</p>
-
-<p>&mdash;O lune, s'écria Manès, variable et inconstante lune,
-sois-moi témoin, alors que les siècles à venir rejetteront
-les savantes erreurs que nous appelons des vérités,<span class="pagenum"><a name="Page_446" id="Page_446">[Pg 446]</a></span>
-et, confiants en leurs nouveaux préjugés, bafoueront
-ceux d'aujourd'hui, sois-moi témoin que Vassili
-Manès n'a pas cru à ces mensonges!... Non! chimie,
-physique, astronomie, l'attraction avec son carré des
-distances, la géologie, les corps simples, toutes ces
-belles inventions, taillées, cousues comme un habit à la
-mesure de l'esprit de l'homme, je n'y crois pas!</p>
-
-<p>Le ciel profond commençait à blanchir du côté de
-l'orient, strié de minces nuages. On distinguait confusément,
-sous cette clarté glacée, les huttes du Faubourg
-des pêcheurs, entre la ville et les murailles. Dans les
-rues encore pleines d'ombre, personne n'apparaissait;
-les terrasses étaient désertes. Tout au loin, les falots
-des navires venaient de s'éteindre sur la mer.</p>
-
-<p>&mdash;Ainsi, rien ne subsiste, dit le Grand-Duc, après
-un silence... Mais pourtant, Manès, je me sens vivre...
-J'occupe un lieu, les jours s'écoulent. Oui, j'évolue
-dans l'espace et le temps... Peut-on aussi nier tout
-cela?</p>
-
-<p>Le savant éclata de rire:</p>
-
-<p>&mdash;Le nier! Non pas, non pas, non pas! je ne nie rien,
-s'il vous plaît, mon cher Floris. Je ne fais que douter
-de tout, oscillant perpétuellement, comme le fléau de la
-balance, entre deux raisons de même poids... Nier l'espace
-et le temps, qui l'oserait?... Les affirmer, qui l'oserait
-encore?... Ce sont là de ces notions, en effet,
-dont l'infini est inscrutable, et qui, semble-t-il, n'ont
-pas plus de fond que le tonneau des Danaïdes....
-Car enfin, pour arriver jusqu'à nous, les abstraits doivent
-se manifester sous quelque chose de sensible et
-revêtir des attributs. Or, quels attributs assigner à
-l'espace et au temps?... Que dira-t-on que soit l'espace?
-Est-il corps? En ce cas, tout est plein, et par conséquent
-l'espace n'est pas. Est-il esprit? Quelle absurdité!...
-Est-ce rien, le vide, le néant? Mais le rien, je
-vous le répète, n'a point du tout de propriété, et l'espace<span class="pagenum"><a name="Page_447" id="Page_447">[Pg 447]</a></span>
-est dit vaste, pénétrable. Nous ne pouvons ni l'appeler
-néant, ni l'appeler quelque chose. Cette étoffe de
-l'univers, ce lange immense qui l'enveloppe, tombe dès
-qu'on y porte la main, comme un haillon rongé des teignes,
-comme un morceau de bois vermoulu... Quant
-au temps, un simple dilemme: Fini, il a commencé et
-il finira, ce qui nous est inconcevable. Infini, la durée
-ne peut s'en fractionner, car, à coup sûr, on ne retourne
-pas l'éternité comme une clepsydre: et le passé et le
-futur seront même chose que le présent, ce qui nous
-est inconcevable.</p>
-
-<p>&mdash;Mais, reprit Floris au bout d'un instant, si les
-sons, les odeurs, les couleurs, toutes les manifestations
-du monde se réduisent à des phénomènes cérébraux,
-pourquoi n'en serait-il pas de même de l'espace et du
-temps?</p>
-
-<p>&mdash;Peste! se récria Manès, quel logicien vous faites,
-Monseigneur! Savez-vous bien que vous venez de formuler,
-en ces quelques mots, le grand arcane, la découverte
-de la philosophie moderne, cet Idéalisme de Kant,
-pour lequel l'espace et le temps ne sont rien que des
-formes de l'entendement, des manières de percevoir,
-des intuitions de la raison, antérieures à toute expérience,
-des ombres purement spirituelles!... Que de
-fois dans ma lointaine jeunesse, avec quelques bons
-compagnons, dont la terre maintenant couvre les os,
-j'ai discuté et admiré ces doctrines! Que de fois, le
-soir, en philosophant, nous avons évaporé le monde
-parmi la fumée de nos pipes et la vapeur du samovar!...
-Hé, hé, hé! Songez donc, Monseigneur! Biffer l'œuvre
-des six jours, se tirer en feu d'artifice les étoiles et les
-nébuleuses, dire à l'Infini: C'est par moi seul, c'est
-en moi seul que tu existes! bref, s'ériger soi-même,
-comme un Dieu, sur l'universel néant, l'apothéose a
-quelque chose de flatteur, et l'on conçoit que M. le docteur,
-à défaut d'habit ou de dîner, se procure cette<span class="pagenum"><a name="Page_448" id="Page_448">[Pg 448]</a></span>
-ivresse-là!... Par malheur, combien d'objections! Car,
-voyons... S'il n'y a que des idées, nous voilà donc
-buvant, mangeant, respirant, revêtant des idées! C'est
-sur une idée de vaisseau que nous retournerons en Europe,
-laquelle, du reste, n'est qu'une idée. L'espace et
-le temps supprimés, que reste-t-il, que subsiste-t-il?
-D'où vient notre hallucination de jours, de nuits, de
-saisons, de contrées, de présent, de passé, d'avenir?
-Puisqu'il n'y a ni temps ni lieu, nous ne sommes, en
-ce moment, pas plus à Djeddah qu'à Pétersbourg;
-cette aurore éclaire tout aussi bien les antiques ides
-de mars que le jour du siècle où nous nous croyons.
-Tout s'enfonce, tout s'anéantit dans un inconcevable
-chaos... Encore un mot. Si l'espace et le temps sont des
-formes de notre pensée, comment se peut-il qu'une
-chose se trouve la matière à la fois et la forme de la
-pensée?</p>
-
-<p>&mdash;Cependant, nous nous pensons nous-mêmes, repartit
-Floris.</p>
-
-<p>&mdash;Bon! c'est là justement, Monseigneur, que je voulais
-vous amener... Cette croyance des croyances, ce
-support de nos idées, de nos actions, de tout ce que
-nous sommes, notre «personnalité» enfin, se dérobe
-et se perd comme l'eau, pour peu qu'on veuille la raisonner...
-Toute perception, toute conscience, n'existe,
-en effet, que moyennant l'antithèse absolue du sujet et
-de l'objet. Si donc l'objet perçu est le «moi», quel est
-le sujet qui perçoit? Ou, si c'est le vrai «moi» qui
-pense, quel est l'autre «moi» qui est pensé? Dilemme
-si embarrassant, que l'Orient comme l'Occident ont fini
-par le croire insoluble. <i>La nature de la pensée</i>, conclut
-Herbert Spencer, <i>nous interdit toute connaissance de
-notre personnalité</i>. Écoutez maintenant les bouddhistes:
-<i>Mais comment l'homme</i>, dit un des Sûtras,
-<i>peut-il voir la pensée avec la pensée? C'est, par exemple,
-comme une lame d'épée donnée qui ne peut trancher<span class="pagenum"><a name="Page_449" id="Page_449">[Pg 449]</a></span>
-cette lame même; c'est comme l'extrémité d'un
-doigt donné, qui ne peut toucher ce doigt même</i>.</p>
-
-<p>Il y eut un pesant silence, puis, soudain, hochant la
-tête:</p>
-
-<p>&mdash;Le proverbe espagnol a raison, Monseigneur: <i>Todo
-es nada</i>, tout n'est rien... Ou plutôt, poursuivit Manès,
-l'homme est l'homme. Que diantre! Ses mains et ses
-pieds, son front et son derrière sont bien à lui, comme
-dit Méphistophélès, et pourquoi s'inquiéter d'autre
-chose?... Ce qu'il a été, c'est ce qu'il sera; ce qu'il a
-pensé, c'est ce qu'il pensera: et rien de neuf sous le soleil!
-Si vous voulez mon <i>Credo</i>, le voilà... Quant au progrès,
-au savoir humain, grands mots, Monseigneur,
-grands mensonges! Nos hypothèses, après quatre mille
-ans, se retrouvent absolument les mêmes. Comme un
-chat qui joue avec sa queue, la Science a tourné dans
-un cercle... Comprenons-nous mieux l'arc-en-ciel, parce
-qu'un pédant nous le donne pour le soleil réfracté,
-que les anciens Grecs qui, naïvement, y saluaient Iris
-Thaumantias? L'Attraction et la Répulsion sont-elles
-donc à ce point plus claires que l'Amitié et la Discorde
-d'Empédocle?... Darwin, Hœckel, nos astronomes, se
-trouvent juste aussi avancés qu'Anaximandre, lequel
-croyait l'homme issu du poisson, et les cieux peuplés
-de mondes. Déjà, pour Héraclite, tout être est du feu
-transformé. Aristote définit la physique «une théorie
-du mouvement». L'idée évolutionniste apparaît dans
-Anaxagore, dans Démocrite. Métrodore, sans nuls télescopes,
-a proclamé l'univers infini. Bien avant Copernic,
-Cléanthes de Samos a soutenu que c'était la
-terre qui se mouvait; les savants d'Alexandrie, déjà,
-connaissaient l'héliocentrisme... Tout est d'emprunt,
-tout recommence, Monseigneur. La théorie des tourbillons
-et des causes de la pesanteur, Descartes la prend
-à Képler; Képler l'avait prise à Leucippe, comme l'École
-atomistique de nos jours copie Lucrèce et Démocrite.<span class="pagenum"><a name="Page_450" id="Page_450">[Pg 450]</a></span>
-Il n'y a pas d'idées inédites, pas plus que d'actions
-nouvelles. Jusqu'aux plus bizarres folies, jusqu'aux
-plus ridicules chimères, tout a déjà été pensé...
-Quelle stupeur, quand le même Descartes traite les
-bêtes de machines, n'éprouvant, ne sentant rien de
-plus qu'une horloge ou un tournebroche! Puis, bientôt
-après, l'on s'avise que Gomesius Pereira, médecin espagnol,
-a soutenu, un siècle avant, la même thèse... De nos
-jours, le savant Béchamp découvre ou croit découvrir
-ce qu'il nomme les <i>microzymas</i>, infiniment petits, vivaces,
-indestructibles, qui font l'être et lui survivent,
-inengendrés, inanéantissables, si bien que ceux que
-l'on rencontre, par milliards, dans la craie, le marbre,
-les roches, seraient les restes encore vivants des premiers
-habitants du globe. Voilà de quoi surprendre,
-n'est-ce pas?... Bah! Monseigneur, un hermétiste, un
-fou, un certain Rodolphe Goclenius écrivait, il y a trois
-cents ans, ces propres paroles: <i>Qu'il subsiste dans les
-cadavres certaines portions de vie, dont Dieu formera
-un nouveau corps, au jour de la Résurrection</i>. Vous le
-voyez! Même aux sottises que l'on croirait le plus son
-bien propre, l'homme ne fait que répéter un devancier.
-Il plagie ses extravagances, il rabâche sa déraison...
-Ainsi, toujours inquiets, agités, demi-sceptiques avec
-la science, demi-croyants avec la religion, sûrs de rien,
-en proie à la peur, aux préjugés, à l'ignorance, au mensonge,
-les fils d'Adam se succéderont, jusqu'au moment
-où le globe épuisé, en se tarissant sous leurs pieds,
-mettra fin à leurs efforts. Que l'homme travaille maintenant!
-Qu'à défaut de l'éternité, du progrès infini pour
-lui-même, il les promette à l'Humanité! Le jour viendra
-pourtant de disparaître... Déjà la chaleur diminue;
-le flot de vie se pétrifie: cette planète bouillonnante ne
-sera plus, dans des milliers d'années, qu'un dur et froid
-morceau de verre. Alors, ses entrailles de rocs peu à
-peu se désagrégeront; le lien de son être se rompra; et<span class="pagenum"><a name="Page_451" id="Page_451">[Pg 451]</a></span>
-enfin, l'immense cadavre tombera dispersé à travers
-l'espace, en grêle de fragments cosmiques, en aérolithes,
-en poussière.</p>
-
-<hr class="tb" />
-
-<p>Le Grand-Duc ni Manès ne parlaient plus, et lentement,
-ils s'avancèrent jusqu'au bord de la terrasse.
-Une seule étoile, comme un diamant, palpitait encore,
-dans l'air vermeil. Puis, le soleil parut, en longs rais
-de flamme, à l'horizon plat du désert, et il montait,
-ardent et pur, tandis que çà et là sur la mer tranquille,
-quelques voiles étincelantes couraient, comme des
-chars. Un coup de canon retentit. Les gardes, au pied
-des murailles, ouvrirent en soulevant les barres, les
-larges portes de la ville; des files d'ânes et de chameaux
-chargés de cruches serpentaient tout au loin,
-sur la plaine immense, où les fourneaux pour calciner
-les pierres à chaux commençaient à fumer. Mais à l'est,
-du côté de Médine, l'œil de Floris s'arrêta sur un
-enclos demi-ruiné, au milieu duquel se dressait,
-comme une chaîne de rochers, une sorte de tumulus
-gigantesque.</p>
-
-<p>&mdash;Ah! dit Manès, le soleil se lève juste derrière le
-tombeau d'Ève... Voyez!... Un aigle blanc marin plane
-au-dessus, les ailes grandes ouvertes.</p>
-
-<p>&mdash;Le tombeau d'Ève? répéta Floris.</p>
-
-<p>&mdash;Oui, Monseigneur... Ignorez-vous qu'une tradition
-immémoriale place ici le sépulcre de la première
-femme? <i>Medinet el Djeddah</i> signifie «la Ville de la
-Grand'Mère»; et c'est un rite des hadjis, avant que de
-partir pour la Mecque, d'aller faire leurs dévotions à
-cette tombe... Tout ce pays, d'ailleurs, abonde en
-légendes merveilleuses. C'est ainsi qu'ils prétendent
-qu'Adam fut créé d'une poignée de terre, que l'Ange de
-la mort alla prendre entre la Mecque et Taïf... Mais,
-allons! J'aperçois, en bas, les spahis de mon escorte, avec
-l'étendard de soie verte. Le moment du départ est venu.</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_452" id="Page_452">[Pg 452]</a></span></p>
-
-<p>Manès et Floris descendirent. Au milieu de la vaste
-cour, ils s'embrassèrent, en se disant adieu; puis,
-quand le dernier cavalier eut disparu sous la voûte, le
-Grand-Duc, la tête baissée, regagna son appartement,
-et, se jetant sur son lit, s'endormit... Mais la porte
-tourna sans bruit, et une esclave, d'un pas léger, se
-glissa dans la chambre. Les blêmes rayons de la lampe
-posée au fond d'une niche du mur, vacillaient comme
-près de s'éteindre; et l'Indienne, en levant les bras,
-raviva le lumignon consumé. Puis, gravissant les marches
-de l'alcôve, elle s'assit au pied du lit, et, de sa
-nuque renversée, elle s'appuyait indolemment contre
-le montant d'ivoire. La flamme du lampion immobile
-éclairait ses épaules nues, ses noirs cheveux piqués à
-l'oreille d'une fleur de grenadier, sa ceinture de gaze
-verte, lamée d'or, et sous la claire mousseline, tout son
-corps délicat de statue, avec ses cuisses fines et ses
-jambes croisées, dont elle tenait dans les deux mains
-les chevilles cerclées d'argent. Un énorme scorpion
-noir, sorti de quelque crevasse, rampait sur l'un des
-degrés, au-dessous d'elle. Par moments, les hurlements
-du vent s'élevaient, au milieu du silence. Ensuite, on
-n'entendait plus rien qu'un cliquetis faible et charmant
-de bracelets, quand l'enfant prenait dans son sein
-quelque amande de sucre peint, ou repoussait de la main
-ses cheveux, pour se mirer à une bague qu'elle portait
-au pouce droit, et dont le chaton était formé d'une
-petite glace enchâssée. Rien ne bougeait dans la vaste
-chambre. Au fond, sur des tréteaux, on distinguait le
-cercueil de Josine, couvert d'une étoffe de pourpre
-sombre. Les yeux de l'enfant se fermèrent; sa joue
-s'inclina: elle sommeillait... Tout à coup, le Grand-Duc
-s'agita; des mots entrecoupés sortaient de ses
-lèvres. Alors, l'esclave, se dressant, balança sur le
-front du dormeur un léger éventail de roseau. Il poussa
-un soupir, ouvrit les yeux:</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_453" id="Page_453">[Pg 453]</a></span></p>
-
-<p>&mdash;Ah! c'est toi, Satî... Oui! tu m'apportes ce que je
-t'ai fait demander... Voici donc, murmura-t-il tout bas,
-le dernier terme de mes maux... Chose misérable que
-de vivre! L'homme est l'esclave de toutes les influences,
-depuis l'étoile jusqu'à l'homme. En revanche, il est
-grand d'accomplir l'acte qui tranche d'un seul coup
-le nœud ardu de la vie, l'acte qui met fin à tous les
-autres... Non! laisse le treillis fermé. Le soleil m'obsède,
-Satî.</p>
-
-<p>Il se renversa sur le lit, comme défaillant dans sa
-tristesse. L'esclave s'était approchée, et tirant de son
-sein, mystérieusement, un petit flacon de cristal, empli
-d'une liqueur rouge:</p>
-
-<p>&mdash;La haine te consume, Maître... Certes, il est
-temps que tu viennes à bout de l'ennemi qui t'émeut
-ainsi... Prends ceci, et sois délivré!</p>
-
-<p>Il avait reçu le flacon, et, haussé du coude, sur les
-tapis:</p>
-
-<p>&mdash;L'ennemi, reprit-il amèrement, oui, l'ennemi, tu le
-nommes bien! Qui peut mieux s'appeler, en effet, mon
-ennemi que moi-même? Quels bourreaux plus cruels
-avons-nous que nos passions, que nos désirs?... Un
-homme élève un tigre ou un lion. Petit, il le caresse, il
-s'en joue, il prend plaisir à le tenir entre ses bras, jusqu'à
-l'heure où, devenu grand, le monstre, tout à coup,
-rompt sa chaîne, et inonde la demeure de sang. Tel est
-son propre cœur pour l'homme!... Que nous péchions
-par avarice, par ambition, par luxure, nous seuls causons
-les maux qui nous arrivent, semblables aux diamants
-que l'on use avec leur propre poussière... Ah!
-quel est ce bruit?</p>
-
-<p>Subitement, comme par une porte ouverte, des clameurs
-aiguës s'élevaient, du fond de quelque chambre
-lointaine, tandis que, sous des coups précipités,
-furieux, un tympanon retentissait. Puis, la porte se
-refermant, tout s'éteignit.</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_454" id="Page_454">[Pg 454]</a></span></p>
-
-<p>&mdash;Il t'est né un nouvel esclave, Maître, répondit
-l'Indienne. Le souffle de l'accouchement a saisi ce
-matin Mâh-Jamâl, et nous avons reçu l'enfant à la
-lumière, dans le jardin, sous le grand palmier. C'est de
-cela qu'elles se réjouissent.</p>
-
-<p>Il avait descendu les degrés; et, marchant à pas
-lents, dans la chambre:</p>
-
-<p>&mdash;Oui, dit Floris, oui, telle est la loi. La vieille chanson
-a raison. Quand un homme meurt ou va mourir,
-on en tire un autre du sein de sa mère; on enfouit le
-cadavre, et tout est dit!... Ah! l'enfant de Mâh-Jamâl
-est né. Tiens! prends cette bague pour lui... Voilà le
-seul moment de sa vie où on pourra le dire heureux,
-car il ne ressent rien de ses maux... Le bonheur est de
-ne rien savoir! Tout notre esprit, toute notre âme, ces
-facultés dont nous sommes si fiers, ne servent qu'à
-nous donner un sens plus profond du chagrin... Pauvre
-Josine!... Elle parlait, je me souviens, d'élever,
-d'adopter cet enfant. Qu'on me l'apporte! Je veux le
-voir... Mais non, à quoi bon? Laisse, Satî!... Oh!
-qu'il fût possible d'évoquer un mort, de l'entretenir
-face à face!... Qu'apprendrait-on alors, sur cette ombre
-d'où tout surgit et où tout disparaît, sur cet abîme
-immense, noir et glacé, qui enserre de toutes parts le
-pauvre royaume de la vie?... Je vais te dire un miracle,
-Satî: je ne suis pas fou encore, à mon regret. Le ciel,
-sur ma tête, me semble d'airain, la terre, de soufre enflammé;
-il y a des années que mes paupières n'ont pu
-verser une seule larme, et cependant je ne suis pas
-fou... Bien, allons!... Passe-moi cette boîte!... Vite,
-vite, petite Satî... Sers-moi encore pour cette fois, et
-quand tu auras fini, je te donnerai congé, jusqu'au jour
-du jugement.</p>
-
-<p>Il avait ouvert une boîte d'or, toute plate, percée à
-jour, et qui pendait au bout d'une mince tresse de soie
-verte. Elle contenait, entre deux planchettes de bois<span class="pagenum"><a name="Page_455" id="Page_455">[Pg 455]</a></span>
-de sandal, deux boucles de cheveux d'Isabelle et de
-Josine. Le Grand-Duc les considéra, et posa ses lèvres
-dessus; puis, glissant la boîte dans son sein, il se dirigea
-vers la porte.</p>
-
-<p>&mdash;Où vas-tu, Maître? dit l'esclave stupéfaite... Hé
-quoi! te laves-tu les mains de la vie, que tu veuilles
-sortir aujourd'hui, alors que le simoun va souffler?
-Déjà le sable danse dans la plaine... Le crieur a fait la
-proclamation, pour empêcher les hadjis de partir.</p>
-
-<p>&mdash;Le simoun, reprit-il... Eh bien, qu'importe!</p>
-
-<p>&mdash;Ne sors pas, ne sors pas, Maître, dit-elle... Tu le
-connais pourtant, ce vent de peste... Mais quoi! l'enfant
-qui ne sait pas <i>alif</i>, <i>ba</i>, <i>ta</i>, le connaît... Si tu te
-jettes par terre, à son approche, il te brûle les yeux, il
-te gonfle le visage, il te couvre le corps de pustules. Si
-tu le braves en face, c'est la mort, oui, la mort, tu entends
-bien, Maître... Je ne voudrais pas te tromper!</p>
-
-<p>&mdash;C'est la dernière chose, en effet, repartit Floris,
-où je puisse me soucier d'être ou non trompé. Pour
-tout le reste, je n'ai plus que faire de la fidélité... Mais
-c'est assez! Toi, rejoins tes compagnes, mon enfant,
-et moi, j'irai là où il faut que j'aille.</p>
-
-<hr class="chap" />
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_456" id="Page_456">[Pg 456]</a></span></p>
-
-
-
-
-<h3><a name="LIVRE_TROISIEME_3" id="LIVRE_TROISIEME_3">LIVRE TROISIÈME</a></h3>
-
-
-<p>Les cloches de bord sonnaient midi, et les vaisseaux
-à l'ancrage chauffaient, tout prêts à fuir devant la tourmente,
-quand Floris sortit de Djeddah, et s'avança
-dans la plaine. Un vent brûlant, précurseur du simoun,
-roulait, en sifflant, ses rafales, à travers la vaste solitude.
-Pas un homme, pas un oiseau ne se montrait.
-Tout aux confins de l'horizon, l'on croyait voir, découpée
-sur le ciel, une étrange ville mouvante. C'étaient
-de grandes masses de sable, que la giration furieuse et
-continue de l'ouragan élevait dans l'air, comme des
-tours.</p>
-
-<p>Le Grand-Duc franchit, à pas lents, la porte de
-l'<i>Ommena Hava</i>. La tempête à ce moment redoublait;
-et sous l'Œil de feu du zénith, l'enclos désert avait on
-ne sait quoi d'éblouissant et de lugubre. Au milieu,
-ainsi qu'un écueil, le tombeau d'Ève se dressait. Un
-récent tremblement de terre en avait disjoint la lourde
-masse; et l'on y voyait serpenter, entre les blocs déchaussés,
-de longues et de profondes crevasses. Des
-pierres, des quartiers de rocs, à demi enterrés sous le
-sable, étaient épars autour du colosse; par endroits,
-les assises de briques s'en montraient affouillées, mises
-à nu; et tranquille, noir, barrant la plaine, il semblait
-la gaine géante d'un corps haut comme une montagne.</p>
-
-<p>Floris traversa l'enclos funèbre. Parfois, un serpent,
-à son approche, s'enfuyait, glissait dans quelque trou;
-par-dessus les murailles écroulées, le désert stérile
-apparaissait. Il arriva au pied du sépulcre, et s'y tint<span class="pagenum"><a name="Page_457" id="Page_457">[Pg 457]</a></span>
-debout, immobile. Puis, soudain, fléchissant le genou,
-et touchant de son front la paroi sacrée:</p>
-
-<p>&mdash;Mère, ô mère auguste des hommes, toi qui reposes,
-loin des vivants, sous ce tertre solitaire, me voici, je
-suis devant toi, moi le plus triste de tous tes fils!
-Souillé de crimes, errant, désespéré, c'est à ton sépulcre
-que je viens m'asseoir, et demander un refuge...
-Vois! la terre élève son cri, dans un tourbillon furieux,
-pour m'interdire tout sol; la mer bouillonne et se soulève
-contre moi; l'air déchaîne une tempête immense.
-Rejeté de tout ce qui m'entoure, ô Mère, reçois-moi
-pour hôte, car il n'est plus rien, en effet, que je puisse
-regarder, si ce n'est toi, puisque tu as englouti tous
-ceux que j'aimais, tous ceux pour qui j'aimais vivre...
-Salut, tombeau qui me délivres enfin! Flanc ténébreux
-d'où je suis sorti, et où je reviens pour mourir! Mon
-unique espérance est en toi. Qui pourrait, hors toi, me
-remplacer amour, repos, joie, tendresse?... Salut, Génies
-de la vie, de la mort, premiers-nés de la première Mère,
-sombres Anges qui prenez forme, pour les yeux de
-l'imagination, l'un à la tête, l'autre au pied de ce tertre!...
-Et vous, clameurs de l'ouragan, rauques langages,
-gémissements, voix désolées qui passez sur la
-plaine, comme si la Semence innombrable d'Adam se
-lamentait, âme par âme, spectre par spectre, autour de
-cette tombe, salut! ombres, morts, foule vaine... Dans
-un instant, Floris va vous rejoindre. J'abandonne la
-vie sans regret. Je dépouille avec joie ce corps, cette
-triste argile humaine... Quoi de plus hideux, en effet,
-que ces chairs rougeâtres et ridées, ces yeux pareils à
-des pustules et retenus dans la peau, ce ventre impur,
-ces cuisses, ces jambes, ces pieds qui tiennent ensemble,
-à la façon d'une machine? Quoi de plus misérable
-que cette âme, toujours battue et tourmentée, comme
-un flambeau exposé au vent?... Puisque la joie n'est
-qu'un nom, puisque l'amour n'est qu'une ombre, puisque<span class="pagenum"><a name="Page_458" id="Page_458">[Pg 458]</a></span>
-tout plaisir s'évanouit, puisqu'il n'y a rien que misère,
-anxiété, illusion, vide, néant, j'ai assez respiré la
-vie: je m'en vais chercher sous la terre le repos, l'oubli,
-l'ombre éternelle... D'une seule chose, ô Nature,
-d'une seule, sois remerciée! C'est de m'avoir refusé
-des enfants... Oui, de cela, je te rends grâces! Ainsi,
-du moins, je n'ai pas propagé, avec cette flamme de
-l'être, la douleur, les soucis cuisants, la maladie, la
-vieillesse, la mort. Mon agonie, comme un miroir
-affreux, ne m'en montre pas une foule d'autres. Je n'ai
-pas perpétué ma souffrance, par celle de mes descendants!</p>
-
-<p>Il se tut, et il restait plongé dans sa sombre rêverie.
-Puis, lentement, Floris leva les yeux.</p>
-
-<p>Le bleu du ciel avait pâli. Une lumière trouble et
-livide s'échappait, comme à jets de plomb, de l'orbe
-nébuleux du soleil; l'horizon, vaguement cuivré, flottait
-dans une vapeur ardente. Subitement, Floris sentit
-passer deux ou trois brusques haleines de fournaise;
-des pierres, en claquant, rebondirent sur le massif du
-tombeau. Il y eut un bref mugissement, le ciel s'obscurcit,
-se ferma, une bouffée d'ouragan se précipita, des
-nuages de poudre tourbillonnèrent; le paysage prit en
-un clin d'œil, un aspect surnaturel. De tous côtés, sur
-la plaine obscure, dans la tempête de poussière qui confondait
-la terre et le ciel, le Grand-Duc vit errer, tournoyer,
-comme des géants en démence, les hautes trombes
-de sable. On ne sait quelle vie convulsive animait
-ces masses démesurées. Tantôt, comme saisies de
-fureur, elles couraient, se poursuivaient avec une prodigieuse
-vitesse; tantôt, soudainement apaisés, ces
-énormes enfants de la Terre s'avançaient, au grondement
-du vent, avec une majestueuse lenteur. Trois ou
-quatre, à l'écart, pirouettaient, immobiles. De temps
-en temps, au milieu du tumulte, un bruit terrible retentissait:
-c'était l'une des trombes qui se rompait, précipitant<span class="pagenum"><a name="Page_459" id="Page_459">[Pg 459]</a></span>
-à travers le ciel une grêle immense de sable.</p>
-
-<p>&mdash;Mon cœur se trouble, murmura Floris; une vague
-frayeur me saisit... O vieille terre coutumière, si ta
-face peut nous montrer une si terrifiante horreur, quels
-spectacles nous réserve donc ce pays ténébreux de la
-mort?... Qui en connaît les arcanes, en effet? Quel
-blême voyageur est venu jurer qu'une fois passé ce
-seuil obscur, toutes nos douleurs ont pris fin?... Peut-être
-les maux que je quitte me sembleront-ils des paradis,
-au prix de ceux qui m'attendent. Peut-être le
-corps, ce cachot, n'élargit-il l'esprit frémissant que
-pour le lancer aussitôt dans un monde hideux de tortures,
-de spectres, de visions, d'épouvantes, dans des
-mers de givre et de glace, ou dans des flammes inextinguibles...
-Je me sens frissonner... Que ferai-je?...
-Le temps n'efface-t-il pas tout, en vieillissant? D'autres
-hommes n'ont-ils pas souffert des malheurs aussi grands
-que les miens?... Quittant ce pays odieux, regagnant
-la Dalmatie, il ne tient qu'à moi d'y jouir du luxe, de
-l'oisiveté, de la richesse, de tous les biens que nos
-désirs poursuivent si âprement... A Sabioneira?... Mais
-comment soutiendrais-je l'aspect de mon palais dépeuplé?
-Connu de tous, suivi de tous les yeux, comment
-supporterais-je de vivre auprès de ceux que j'ai tués?...
-Eh bien, n'est-il pas d'autres lieux au monde? N'y a-t-il
-pas des vallées fraîches, des bœufs mugissant à l'aurore,
-de beaux lacs qui brillent comme un cristal blanc, des
-bruyères, des cascades, des forêts, et de petites fleurs
-qui tremblent au vent, avec leur calice chargé de
-pluie?... Arrière! loin de moi, lâches pensées! Vais-je
-me laisser de nouveau abuser par l'espérance?... Quoi!
-n'ai-je pas assez souffert? N'ai-je pas assez longtemps
-poursuivi d'illusions en illusions, de rêve en rêve, Demain,
-Demain, puis encore Demain, le souriant, l'insaisissable
-spectre, à la place de qui je trouvais toujours
-ce que j'avais fui: Aujourd'hui!... Non, non, viens,<span class="pagenum"><a name="Page_460" id="Page_460">[Pg 460]</a></span>
-souffle, esprit de Mort! Loin de te craindre, c'est à toi
-seul que je veux devoir ma délivrance... Regarde!
-cette pauvre fiole, je la brise! Qu'est-il besoin d'un
-poison humain, alors que ton simoun va passer?...
-Trombes, piliers du ciel, croulez! Caverne géante de
-l'éther, écrase-moi de ta chute immense! Et vous,
-furieux tourbillons, souffles qui rugissez tout autour du
-lieu sacré où je me tiens, arrachez, broyez, lancez aux
-abîmes ce Moule de l'humanité, ces Flancs immortels
-qui tressaillent chaque fois qu'un enfant vient au
-monde, et que la vie enfin s'arrête, et que le mal de
-vivre soit vaincu!... Malédiction sur toute vie! La
-souffrance en est l'unique salaire. Malédiction sur les
-fils d'Adam, sur leurs œuvres, sur leurs folies, sur
-leurs mensonges! Fléaux contagieux à l'homme, suspendez
-vos fièvres au-dessus des cités populeuses, afin
-que sa société, comme son cœur, ne soit plus que
-poison!... Maudite soit notre forme éphémère! Maudits
-nos yeux qui, en un instant, usent et dévorent tout ce
-qu'ils voient! Maudit ce cœur insatiable, où des mondes
-se perdraient engloutis, et que la mer ne comblerait
-pas! Maudites nos prospérités! Une ombre, une vapeur
-les dissipe... Et maudits nos chétifs désastres, dont
-une éponge imprégnée d'eau lave la trace!... Malheur
-aux nouveau-nés! Ils sont la hache des parents qui les
-ont engendrés... Malédiction sur le soleil, puisqu'il sert
-de miroir aux vivants! Maudit le Temps, le démon qui
-nous hante, le colosse toujours debout sur notre toit,
-son sablier noir à la main, et qui pèse de plus en plus
-lourdement, avec les années, tant qu'enfin la demeure
-s'écroule! Maudits soient les pièges auxquels on se
-prend, les formes aimables et agréables, les doux contacts,
-les sons mélodieux, les odeurs et les goûts suaves!
-Tout cela est pareil au mirage, à la bulle d'eau, à l'écume...
-Anéantis-toi, pauvre monde, qui cries vers le
-ciel tes vœux inutiles, odieux théâtre où tous les êtres<span class="pagenum"><a name="Page_461" id="Page_461">[Pg 461]</a></span>
-jouent un rôle contre leur volonté! Que le cadran enfin
-s'arrête, que les ailes fatiguées du Temps tombent de ses
-épaules, et que l'Éternité proclame: Tout est fini!...
-Fini? Parole incompréhensible!... Pourquoi fini?... Oui,
-à quoi sert-il que ce qui doit finir, commence? Qu'est-ce
-que vivre, qu'est-ce que mourir, que sommes-nous, pour
-que, moyennant une corde, ou quelques pouces de fer
-aigu, nous cessions d'être?... S'évade-t-on vraiment,
-comme il semble, hors du large rets de la vie? Six pieds
-de terre suffisent-ils à nous séparer à jamais de ce monde
-tumultueux?... Doute insondable! Effrayant mystère!...
-Que n'ai-je péri dans la mer! Là, pendant des heures
-et des heures, j'aurais descendu mollement, à travers
-l'abîme gris, informe, où ne résonne aucun bruit. Séparé
-des vivants abhorrés par des lieues d'eau morne et déserte,
-j'aurais dormi tout au fond de la vase, ignoré,
-englouti, perdu... O Néant profond et obscur, c'est de
-toi que mes lèvres ont soif! C'est en toi que mes os
-fatigués voudraient enfin reposer! La vie est un feu
-dévorant qui se répand dans une forêt où souffle le
-vent. Toi, tu es la fraîche caverne qui nous en défend...
-Oh! dormir enfin! ne plus sentir!... N'avoir plus de
-pensées, plus de rêves, plus de désirs, plus de joies!
-N'avoir plus ni pieds, ni mains, ni rien!</p>
-
-<p>Alors, Floris baissa le front, et la tête sur la poitrine,
-il demeurait immobile. La rafale venait de s'arrêter
-court; les brins d'herbe, dans les fentes du tombeau,
-ne bougeaient pas. Une âcre senteur sulfureuse
-s'était répandue subitement; puis, sans qu'on eût l'impression
-d'aucun souffle, une espèce d'ondulation fit
-trembler l'air, comme un rideau vitreux, d'un bout à
-l'autre de la plaine. L'horizon s'empourpra, recula; le
-ciel, ainsi que par l'effet d'une brusque explosion de
-phosphore, prit une teinte rougeâtre: en un moment,
-le désert entier, triste et vide à perte de vue, s'embrasa
-d'une lueur vermeille, sur laquelle saillaient en noir,<span class="pagenum"><a name="Page_462" id="Page_462">[Pg 462]</a></span>
-les blocs de rochers, les buissons, jusqu'au plus petit
-caillou. Les trombes de sable avaient fui; on les apercevait,
-tout au loin, comme une forêt de feu. Çà et là,
-des traînées de poussière frissonnaient, se levaient sur
-la plaine, puis retombaient en tournoyant... Soudainement,
-le Grand-Duc tressaillit. Une nuée d'un rouge
-pourpre, éclatante et funèbre à la fois, se montrait, à
-ras de l'horizon.</p>
-
-<p>&mdash;L'heure a sonné! exclama Floris. Cette fois, c'est
-bien toi qui te lèves, ô Mort, ô suprême tempête!...
-Sois le bienvenu, météore!... Ne tombe pas, ne tombe
-pas, sur des êtres qui veulent vivre encore, sur la gerboise
-aux bonds légers, sur le troupeau effaré et bêlant,
-sur la tente du nomade inoffensif. Ici, se tient debout
-un homme qui t'appelle aussi ardemment que les autres
-créatures te fuient!... La nuée grossit à vue d'œil,
-comme la vapeur d'une chaudière. Au-dessus du sable
-rouge et ardent, elle précipite son vol... Maintenant,
-dans le rapide instant qui le sépare de la mort, l'agonisant
-baise la croix, ou se munit de quelque amulette.
-Maintenant, pour désarmer son juge, l'homme épouvanté
-se fait humble, et marmotte son repentir, sa
-contrition... T'invoquerai-je, moi aussi, Puissance inconnue?
-Faut-il donc ployer le genou, joindre les
-mains, à tout hasard, vers toi? Il te déplaît et il t'offense,
-prétend-on, celui qui, volontairement, s'élance
-à l'abîme. Comme si tu te réservais nos souffrances et
-nos maux, Dieu jaloux, pour te charmer par leur spectacle!
-Comme si, subvenant seul à sa vie, l'homme ne
-pouvait pas, de même, pourvoir sans toi à sa mort!...
-Les pierres bondissent dans la plaine; le son, éclatant
-comme une torche, s'enfle, grandit, emplit tout le ciel.
-Accours, accours, spectre de flamme! Consume-moi!
-passe sur moi comme la foudre, comme le char d'épouvante
-du tonnerre! Ne laisse rien de ce qui fut Floris!...
-Les oiseaux ont fui devant toi; les monstres de<span class="pagenum"><a name="Page_463" id="Page_463">[Pg 463]</a></span>
-la mer, effrayés, se cachent au plus profond de leurs
-gouffres; les hommes t'adorent, à plat ventre, en enfonçant,
-tels que des bêtes, leur face hagarde dans le sable.
-Moi seul, je me tiens debout, seul, je t'affronte...
-Spectacle prodigieux, sublime! le plus beau qu'aient
-reflété mes yeux!... Ah! une clarté surnaturelle visite
-et pénètre toutes choses... Ma poitrine halette... On
-dirait que la masse entière de l'air va éclater, d'un
-seul coup, en une flamme... O terre de Sabioneira,
-montagnes, jardins enchantés, vous ne me verrez plus
-désormais!... Tombeau où repose Isabelle, gorges écumeuses
-de la Jagodna, sérénité des flots marins autour
-des îles, soleil qui te couchais sur les vagues, palais qui
-abritas ma tête, Floris se sépare de vous... Mère, ô
-grande mère, reçois-moi!</p>
-
-<p>La nuée étincelante passa. Il chancela, ses bras s'ouvrirent,
-et il s'abattit au pied du tombeau.</p>
-
-<hr class="tb" />
-
-<p>Le soir du même jour, José-Maria se tenait assis sur
-un banc de pierre, à la porte de sa cabane, dans l'île
-del Eremita. Depuis le coucher du soleil, il ressentait
-bizarrement une inquiétude, une angoisse sans motif,
-si bien que, laissant sa lampe allumée, il était venu
-respirer sous les grands pins qui entourent l'ermitage.
-Comme il rêvait, les paupières baissées, il lui parut
-qu'un faible bruit, un sanglot très bas, étouffé, partait
-de la cellule déserte, en même temps qu'il éprouvait
-la sensation d'une présence derrière lui. Vivement il
-détourna la tête. Sur le fond lumineux du rideau suspendu
-devant la porte ouverte, quelque chose qui ressemblait
-à une figure spectrale se découpait en noir,
-immobile. Une onde glacée parcourut tout le corps
-de José-Maria; il trembla, ses cheveux se dressèrent;
-et béant, soulevé à demi, il fixait ardemment son regard
-sur l'étrange apparition. Subitement, la lampe s'éteignit.
-Alors, frappé d'horreur, il s'enfuit.</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_464" id="Page_464">[Pg 464]</a></span></p>
-
-<p>Il se mit à marcher à pas lents, livide, frissonnant,
-éperdu. Il lui semblait que sous l'auvent de tuiles, la
-cloche allait sonner tout à coup, éclater en volées
-furieuses. Le sourd murmure de la mer le fit songer
-presque insciemment aux pêcheurs de Zemenico, qui
-lui avaient, cet après-midi même, apporté ses vivres de
-la semaine; et bien qu'il y eût déjà des heures que leur
-barque fût partie, il commença de descendre à la crique
-où elle mouillait d'ordinaire.</p>
-
-<p>Des nuages voilaient le zénith; pas une étoile ne
-brillait, au-dessus de l'eau noire et tranquille. Les reliefs
-hérissés de la côte se dessinaient vaguement, dominés
-par la haute masse ténébreuse du campanile et du palais.
-Tout au loin, quelques feux de pâtres&mdash;car c'était
-la nuit de la Saint-Jean&mdash;scintillaient le long des
-collines; et même, au milieu de la mer et juste à l'opposite
-de l'île, des pêcheurs venaient d'allumer sur un
-écueil, un monceau d'herbes et de broussailles. De
-temps en temps, un rouge éclair jaillissait de la fumée
-ardente, illuminant comme en perspective, de profondes
-étendues d'eau, qui remuaient confusément. Puis,
-un grand tourbillon de flamme se déploya, monta d'un
-seul bond, et, dans ce brusque embrasement, les jardins
-étagés de Sabioneira se modelaient, avec leurs
-miroirs d'eau, par de vives lignes vermeilles, tandis
-que resplendissait, au plus haut des airs, l'ange doré
-du campanile. Seul, dans la crique de rochers, José-Maria
-regardait, immobile au bord des flots, l'œil
-fixe.</p>
-
-<p>Il s'assit sur une pierre plate, au-dessous d'un olivier
-sauvage. Les battements de son cœur s'apaisaient,
-et, en poussant de lents soupirs, il respirait l'odeur de
-la mer, qui venait déferler à ses pieds. Il se pencha, et
-il baignait ses joues, ses tempes, son front brûlant,
-dans l'eau puisée au creux de sa main... Tout à coup,
-en relevant la tête, José-Maria aperçut, à son grand<span class="pagenum"><a name="Page_465" id="Page_465">[Pg 465]</a></span>
-étonnement, un mur en ruine qu'il n'avait jamais vu.
-Le sentier, le port, les hautes roches, les flots du golfe
-s'étaient transformés. Aussi loin que la vue pouvait
-s'étendre, apparaissait, baigné d'une splendeur fantastique
-et incompréhensible, un immense désert de sable,
-au milieu duquel s'allongeait un lourd massif de maçonnerie
-d'un caractère singulier, et tel que l'archevêque
-le prit d'abord pour un môle ou pour la chaussée d'un
-étang. La plaine était bouleversée, ainsi qu'après un
-violent ouragan; des vagues de sable innombrables la
-sillonnaient comme une mer. Au pied de la maçonnerie,
-José-Maria distinguait une forme humaine couchée,
-et de laquelle on eût dit qu'émanait une lueur phosphorescente.
-Il n'éprouvait aucun effroi, mais un malaise,
-une torpeur, un sentiment de nuit et de non-être,
-comme si des montagnes de brume eussent pesé sur
-lui. A la longue, il crut distinguer dans le corps qu'il
-regardait fixement, un mouvement presque imperceptible.
-Des ondulations lumineuses y coururent, en traînées
-bleuâtres; puis, le cadavre ouvrit les yeux. Alors,
-une commotion sourde traversa l'âme de José-Maria;
-la vie, soudain, reflua en lui; et, se dressant de toute
-sa hauteur:</p>
-
-<p>&mdash;Floris! exclama-t-il... Ah! mon frère est mort!</p>
-
-<p>Il retomba, hagard, frémissant. Ses yeux revoyaient
-de nouveau, le petit port, la mer, le ciel obscur, les
-feux des pâtres sur les collines; il lui semblait devenir
-fou... Un sanglot souleva sa poitrine; les larmes, tout
-à coup, l'étouffèrent. Puis, d'une voix lente:</p>
-
-<p>&mdash;Combien la chair est faible en nous!... Ah! je ne
-suis pas d'une argile plus ferme que les autres... Qu'est-ce
-donc qui me trouble à ce point?... Ne sais-je pas,
-depuis longtemps, que tout est visions, rêves, prodige,
-que l'espace et le temps, ces voiles illusoires, peuvent
-tomber et disparaître, et qu'il n'y a rien autour de
-nous, qu'un songe!</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_466" id="Page_466">[Pg 466]</a></span></p>
-
-<p>Il demeurait immobile, accablé, l'esprit perdu dans
-des pensées funèbres. La haute flamme de l'écueil montait
-et se tordait, ondoyante comme un glaive surnaturel.
-Enfin, après un très long silence, José-Maria se
-redressa, et levant les deux mains vers le ciel:</p>
-
-<hr class="tb" />
-
-<p>&mdash;O Dieu, dit-il, ô Infini, toi seul existes!</p>
-
-<hr class="tb" />
-
-<p>A quoi bon pleurer sur les autres? A quoi bon pleurer
-sur moi-même? Qu'est-ce que les autres? Que suis-je
-moi-même? Mon père est mort, ma sœur est morte,
-mon frère est mort... Mais Celui qui vivait en eux
-peut-il mourir?</p>
-
-<hr class="tb" />
-
-<p>Ces corps qui finissent procèdent d'une Ame indestructible,
-incréée. Dans l'homme et dans l'animal, dans
-la plante et dans le rocher, dans le mort et dans le vivant,
-les sages voient l'Identique.</p>
-
-<hr class="tb" />
-
-<p>Car rien de ce qui est, ô Seigneur, matière, mouvement,
-énergie, action, âme individuelle, n'existe hors
-de toi, n'est distinct de toi. Ton Être est à lui seul
-tous les êtres.</p>
-
-<hr class="tb" />
-
-<p>Ainsi que dans ces feux lointains, c'est une même
-flamme qui sort des matières les plus diverses, de même,
-toi seul tu animes la foule immense des créatures.
-L'Univers se confond avec toi, comme le souffle se
-perd dans l'air, comme la goutte d'eau s'abîme dans
-l'Océan.</p>
-
-<hr class="tb" />
-
-<p>O Essence, Forme universelle, je t'adore! Tu es
-pour ce monde, Seigneur, tel que l'argile pour le vase,
-le commencement, le milieu et la fin.</p>
-
-<hr class="tb" />
-
-<p>Comme les flammes du soleil s'en échappent sans<span class="pagenum"><a name="Page_467" id="Page_467">[Pg 467]</a></span>
-cesse à torrents, ainsi ta splendeur infinie manifeste
-intarissablement les Forces et les Éléments!</p>
-
-<hr class="tb" />
-
-<p>Ce monde tout entier, c'est toi! Tu es l'atome, l'agrégat,
-la pesanteur, l'éther, le feu, la terre, l'atmosphère.
-Ce firmament démesuré qui, tel qu'un aigle, bat
-des ailes sur la route que tu lui as tracée, c'est toi, toujours
-toi, Dieu multiple!</p>
-
-<hr class="tb" />
-
-<p>L'Esprit agit dans l'Univers, et l'Univers repose
-dans l'Esprit. Les mondes sont tissus en ton sein.</p>
-
-<hr class="tb" />
-
-<p>Mais tu en demeures distinct. Bien qu'enchaîné, en
-apparence, aux qualités dont tu te couvres par ta mystérieuse
-émanation, tu n'en restes pas moins affranchi.</p>
-
-<hr class="tb" />
-
-<p>Dans le monde et hors du monde, immuable et cependant
-changeant, inaltérable et variable, l'Univers,
-ô Seigneur, est ton signe, et pourtant tu n'as pas de
-signe.</p>
-
-<hr class="tb" />
-
-<p>Sans avoir toi-même aucun sens, tu vivifies tous les
-sens: hors de tout, tu supportes tout: sans modes, tu
-perçois tous les modes.</p>
-
-<hr class="tb" />
-
-<p>Adoration à l'Esprit mystérieux, ineffable! A Celui
-auquel on ne connaît ni naissance, ni action, ni nom,
-ni forme, ni qualités, et qui, pourtant, revêt, à l'aide
-de son énergie émanée, ces accidents divers, chacun à
-leur moment!</p>
-
-<hr class="tb" />
-
-<p>Adoration à toi, Seigneur, unique contenant de l'Univers,
-Ame suprême dans laquelle se meut la décevante
-illusion du monde!</p>
-
-<hr class="tb" />
-
-<p>Adoration à l'Être inconcevable, qui est à la fois la<span class="pagenum"><a name="Page_468" id="Page_468">[Pg 468]</a></span>
-cause et l'effet, l'unité et la dualité, qui est la réunion
-des choses, et qui est unique pourtant!</p>
-
-<hr class="tb" />
-
-<p>Adoration à la Substance universelle, indestructible,
-incréée! A Celui qui ne cesse d'être dans une continuelle
-action! A Celui qui ne cesse d'être dans un immuable
-repos!</p>
-
-<hr class="tb" />
-
-<p>Sans l'illusion dont tu disposes, l'union de l'Esprit
-avec les choses n'aurait pas lieu. Mais, quoique au sein
-de la nature, tu n'es pas plus modifié par les qualités
-qui ne sont qu'à elle, que le soleil ne se noircit en pénétrant
-dans une chambre obscure.</p>
-
-<hr class="tb" />
-
-<p>L'apparence que tu te mêles à nos conditions changeantes,
-à l'ignorance, à la misère, à la douleur, n'est
-qu'une illusion sans réalité. Les accidents qui semblent
-contraires à ton Essence inaltérable n'existent que
-pour l'esprit individualisé.</p>
-
-<hr class="tb" />
-
-<p>De même qu'un arbre dont l'image se réfléchit dans
-une eau agitée semble participer à cette agitation,
-ainsi, quand notre cœur se trouble sous l'influence de
-la passion, l'Esprit, bien qu'il soit immuable, a l'air de
-partager ce trouble, et l'on dirait qu'il a des qualités,
-quoiqu'il n'en ait réellement pas.</p>
-
-<hr class="tb" />
-
-<p>Quelle cause l'arracherait à son perpétuel repos?
-Comment pourrait-il se mouvoir, ou dans le Temps ou
-dans l'Espace, puisque l'Espace et le Temps sont en lui?</p>
-
-<hr class="tb" />
-
-<p>C'est en prenant le Temps comme moyen que tu
-nous abuses, Seigneur! Les formes de cet univers nous
-paraissent plus ou moins parfaites ou plus ou moins
-penchantes vers leur ruine, selon que l'énergie du
-Temps les a plus ou moins pénétrées.</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_469" id="Page_469">[Pg 469]</a></span></p>
-
-<p>Atome premier de tout ce qui existe, il est aussi le
-plus vaste des êtres, puisqu'il enveloppe ce qui a été,
-ce qui est et ce qui sera.</p>
-
-<hr class="tb" />
-
-<p>Son orbe immense entraîne tous les mondes. Leurs
-pas ne peuvent sortir de lui, comme des insectes égarés
-sur la roue tournante d'un potier ont beau courir, ils
-tournent avec elle.</p>
-
-<hr class="tb" />
-
-<p>Infini, il met à tout un terme: sans commencement,
-il donne le commencement à tout. L'Univers palpite
-sous le Temps, ainsi qu'un oiseau pris dans un filet.</p>
-
-<hr class="tb" />
-
-<p>Car le Temps, ô Dieu, c'est toi-même! Tu résides
-à la fois tout entier au dedans des êtres, sous la
-forme de l'Esprit, et en dehors, sous celle du Temps.</p>
-
-<hr class="tb" />
-
-<p>Adoration à toi, Seigneur, suprême Lumière étendue
-partout, au sein de laquelle apparaît le monde, et qui
-brille au sein de tous les mondes! A toi, Splendeur
-inaltérable, que nous ne comprenons pas plus qu'il
-n'est donné à un enfant d'enserrer le soleil dans sa
-main!</p>
-
-<hr class="tb" />
-
-<p>Adoration, adoration à l'Être unique, élevé au-dessus
-de tous les contrastes et de toutes les ressemblances!
-A celui qu'on ne peut désigner par aucun terme
-impliquant un contraire! A celui que nos balbutiements
-sont impuissants à louanger!</p>
-
-<hr class="tb" />
-
-<p>Nous l'appelons grand, mais en vain. Il ignore la
-quantité. Nous l'appelons bon, mais en vain. Il ignore
-la qualité. Nous l'appelons la Vérité. Mais l'antithèse
-de la vérité et de l'erreur n'existe pas pour l'Être
-infini.</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_470" id="Page_470">[Pg 470]</a></span></p>
-
-<p>Nous l'appelons la Lumière, la Vie. Mais il n'y a
-pour lui ni vie, ni mort, ni obscurité, ni lumière...
-L'Éternel. Mais le temps, en lui, ne se distingue
-pas de l'éternité.... L'Être. Mais l'être n'est conçu que
-comme opposé au non-être.</p>
-
-<hr class="tb" />
-
-<p>Adoration à l'Ineffable, à l'Indicible, à l'Incompréhensible!
-Adoration à l'absolu Néant! Adoration à
-l'éternel Mystère!</p>
-
-<hr class="tb" />
-
-<p>Alors, José-Maria se tut, et, pâle, haletant, sinistre,
-comme emporté au loin par un esprit, il attachait ses
-yeux sur la mer profonde. Les feux des collines ne
-brillaient plus. Seule, la flamme de l'écueil formait
-encore, au milieu des eaux, un grand brasier rougeoyant
-et sombre. Des vols de corneilles marines, chassées
-par l'importun flamboiement, de cette roche où elles
-gîtaient, tournaient, tournaient autour, sans se lasser;
-et l'archevêque les voyait,&mdash;mélancolique image de
-la vie et des générations des hommes,&mdash;surgir soudain
-et passer vite, toutes noires sur ce fond de feu, puis
-s'engloutir dans les ténèbres.</p>
-
-
-<h3>FIN</h3>
-
-<hr class="chap" />
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_471" id="Page_471">[Pg 471]</a></span></p>
-
-
-<h2><a name="TABLE" id="TABLE">TABLE</a></h2>
-
-
-<table>
-<tr><td>PROLOGUE</td></tr>
-
-<tr><td> </td><td>Pages. </td></tr>
-
-
-<tr><td>Le mémoire d'Ivan Manès. </td><td> <a href="#PROLOGUE">1</a></td></tr>
-
-
-<tr><td>PREMIÈRE PARTIE</td></tr>
-
-<tr><td>LE PIRE N'EST PAS TOUJOURS CERTAIN</td></tr>
-
-
-<tr><td>Livre premier </td><td> <a href="#LIVRE_PREMIER_1">17</a></td></tr>
-
-<tr><td>Livre second </td><td> <a href="#LIVRE_SECOND_1">46</a></td></tr>
-
-<tr><td>Livre troisième </td><td> <a href="#LIVRE_TROISIEME_1"> 81</a></td></tr>
-
-
-<tr><td>DEUXIÈME PARTIE</td></tr>
-
-<tr><td>LES PLAISIRS DE L'ILE ENCHANTÉE</td></tr>
-
-
-<tr><td>Livre premier </td><td> <a href="#LIVRE_PREMIER_2"> 121</a></td></tr>
-
-<tr><td>Livre second </td><td> <a href="#LIVRE_SECOND_2"> 147</a></td></tr>
-
-<tr><td>Livre troisième </td><td> <a href="#LIVRE_TROISIEME_2"> 199</a></td></tr>
-
-<tr><td>Livre quatrième </td><td> <a href="#LIVRE_QUATRIEME_2"> 267</a></td></tr>
-
-<tr><td>Livre cinquième </td><td> <a href="#LIVRE_CINQUIEME_2"> 327</a></td></tr>
-
-
-<tr><td>TROISIÈME PARTIE</td></tr>
-
-<tr><td>TODO ES NADA</td></tr>
-
-
-<tr><td>Livre premier </td><td> <a href="#LIVRE_PREMIER_3"> 351</a></td></tr>
-
-<tr><td>Livre second </td><td> <a href="#LIVRE_SECOND_3"> 380</a></td></tr>
-
-<tr><td>Livre troisième </td><td> <a href="#LIVRE_TROISIEME_3"> 456</a></td></tr>
-</table>
-
-<p class="center">PARIS. TYP. DE E. PLON, NOURRIT ET C<sup>ie</sup>, RUE GARANCIÈRE, 8.</p>
-
-
-
-
-
-
-
-
-<pre>
-
-
-
-
-
-End of the Project Gutenberg EBook of Les oiseaux s'envolent et les fleurs
-tombent, by Élémir Bourges
-
-*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LES OISEAUX S'ENVOLENT ***
-
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-
-
-
-Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
-
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-
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